summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/31505-h
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '31505-h')
-rw-r--r--31505-h/31505-h.htm14374
1 files changed, 14374 insertions, 0 deletions
diff --git a/31505-h/31505-h.htm b/31505-h/31505-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..8e9b92e
--- /dev/null
+++ b/31505-h/31505-h.htm
@@ -0,0 +1,14374 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+ "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="en" lang="en">
+ <head>
+ <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+ <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
+ <title>
+ The Project Gutenberg eBook of Psychologie de l'éducation, by Gustave Le Bon
+ </title>
+ <style type="text/css">
+body {
+ margin-left: 10%;
+ margin-right: 10%;
+}
+
+ h1,h2,h3,h4,h5,h6 {
+ text-align: center; /* all headings centered */
+ clear: both;
+}
+
+p {
+ margin-top: .75em;
+ text-align: justify;
+ margin-bottom: .75em;
+}
+
+hr {
+ width: 33%;
+ margin-top: 2em;
+ margin-bottom: 2em;
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+ clear: both;
+}
+
+table {
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+}
+
+.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */
+ /* visibility: hidden; */
+ position: absolute;
+ left: 92%;
+ font-size: smaller;
+ text-align: right;
+} /* page numbers */
+
+.linenum {
+ position: absolute;
+ top: auto;
+ left: 4%;
+} /* poetry number */
+
+.blockquot {
+ margin-left: 5%;
+ margin-right: 10%;
+}
+
+.smcap {font-variant: small-caps;}
+
+
+/* Footnotes */
+.footnotes {border: dashed 1px;}
+
+.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;}
+
+.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;}
+
+.fnanchor {
+ vertical-align: super;
+ font-size: .8em;
+ text-decoration:
+ none;
+}
+
+ </style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Psychologie de l'éducation, by Gustave Le Bon
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Psychologie de l'éducation
+
+Author: Gustave Le Bon
+
+Release Date: March 4, 2010 [EBook #31505]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PSYCHOLOGIE DE L'ÉDUCATION ***
+
+
+
+
+Produced by Adrian Mastronardi, Pierre Lacaze and the
+Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h3>Bibliothèque de Philosophie scientifique</h3>
+
+<h1>Psychologie
+de l'Éducation</h1>
+
+<h3>PAR LE</h3>
+
+<h1>D<sup>r</sup> GUSTAVE LE BON</h1>
+
+<h3>L'éducation est l'art de faire
+passer le conscient dans l'inconscient.</h3>
+
+
+<h3>NOUVELLE ÉDITION</h3>
+
+<h3>Augmentée de plusieurs chapitres sur les méthodes d'éducation
+en Amérique
+et sur l'enseignement donné aux indigènes des colonies.</h3>
+
+<h3>PARIS</h3>
+
+<h3>ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+26, RUE RACINE, 26</h3>
+
+<h3>1920</h3>
+
+<p>Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés
+pour tous les pays.
+<span class="pagenum"><a name="1" id="Page_1"> [Pg 1]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h1>PSYCHOLOGIE DE L'ÉDUCATION</h1>
+
+
+
+
+<h1><a id="pref"></a>PRÉFACE DE CETTE NOUVELLE ÉDITION</h1>
+
+
+<p>Cet ouvrage a eu beaucoup de lecteurs, 15 éditions
+successives et des traductions en plusieurs langues<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>
+n'ont pas épuisé son succès. Cependant son influence
+sur les universitaires est restée très faible. Encadrés
+par de rigoureux programmes, nos professeurs ne
+peuvent enseigner que les matières de ces programmes,
+et ils les enseignent naturellement avec les méthodes
+ayant servi à leur propre instruction.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Sur la première page de la traduction russe on lit: «Cette traduction a été
+faite par le général Serge Boudaïevsky, sur le désir exprimé par Son Altesse
+Impériale le grand-duc Constantin Constantinovich, président de l'Académie des
+Sciences et directeur des Écoles militaires de la Russie.»</p></div>
+
+<p>Bien d'autres raisons, d'ailleurs, s'opposent à la
+transformation de notre système d'éducation. On les
+trouvera exposées dans cet ouvrage. Elles montrent
+pourquoi les meilleures volontés restent impuissantes
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>Une preuve nouvelle de cette impuissance me fut
+fournie dans la circonstance que voici:</p>
+
+<p>Après la lecture d'une des premières éditions de
+mon livre, un éminent sénateur, que je connaissais
+seulement de réputation, le professeur Léon Labbé,
+membre de l'Académie des sciences et de l'Académie
+<span class="pagenum"><a name="2" id="Page_2"> [Pg 2]</a></span>
+de médecine, vint me voir pour m'annoncer son
+intention de prononcer un discours énergique au
+Sénat dans le but d'obtenir la réforme de notre enseignement.
+Le savant académicien revint plusieurs fois
+discuter ce sujet avec moi et il le discuta aussi avec
+quelques amis. Le résultat final de ces discussions
+fut que pour transformer notre système d'éducation,
+il faudrait d'abord changer l'âme des professeurs,
+puis celle des parents, et enfin celle des élèves. Devant
+une pareille évidence, l'illustre sénateur renonça de
+lui-même à prononcer son discours.</p>
+
+<p>Dans mes précédentes éditions, je m'étais borné à
+dire quelques mots de l'enseignement à l'étranger.
+Considérant qu'il serait utile de descendre aux détails,
+j'ai consacré plusieurs chapitres de cette nouvelle
+édition, à étudier les méthodes d'éducation employées
+dans le pays où l'enseignement atteint son plus haut
+degré de perfection: les États-Unis d'Amérique.
+Cet exposé montrera combien profond est l'abîme
+qui sépare leurs conceptions des nôtres. Guidés par
+une psychologie très sûre, les maîtres américains
+savent développer chez l'élève l'esprit d'observation,
+la réflexion, le jugement et le caractère. Le livre
+joue un rôle très faible dans cet enseignement et la
+récitation un rôle nul. C'est exactement le contraire
+qui se passe dans notre Université. De l'école primaire
+à l'enseignement supérieur, le jeune Français
+ne fait que réciter des leçons. De rares esprits indépendants
+échappent à l'influence universitaire, mais
+la grande masse des élèves en gardent toute leur vie
+la funeste empreinte. Voilà pourquoi, si nous avons
+en France un petit noyau d'hommes supérieurs maintenant
+un peu notre rang dans le monde, les hommes
+<span class="pagenum"><a name="3" id="Page_3"> [Pg 3]</a></span>
+moyens, vrais soutiens d'une civilisation, font de
+plus en plus défaut. Comment se formeraient-ils,
+puisque notre enseignement ne les crée pas?</p>
+
+<p>Chaque page de ce livre apportera la preuve, fournie
+par les universitaires eux-mêmes, que tout
+leur enseignement consiste à faire réciter des manuels.
+Dans la plus réputée de nos grandes Écoles,
+l'École Polytechnique, la méthode est la même.
+L'élève se borne à apprendre par c&oelig;ur, pour le jour
+de l'examen, des choses qui, n'ayant pénétré dans
+l'entendement que par la mémoire, seront bientôt
+oubliées.</p>
+
+<p>Le très pauvre enseignement donné dans cette
+École a été fort bien jugé par un ancien polytechnicien,
+devenu inspecteur général des Mines, M. A.
+Pelletan, dans un mémoire publié par la <i>Revue générale
+des Sciences</i> du 15 avril 1910. En voici un court
+extrait:</p>
+
+<blockquote><p>L'instruction tournée uniquement vers les questions d'examen
+y perd tout caractère scientifique et n'exerce que la mémoire.
+Comme on ne demande au polytechnicien que d'apprendre son
+cours, et qu'on n'exige de lui aucun travail personnel, rien ne
+permet de distinguer sa véritable valeur: ceux qui ont beaucoup
+de mémoire et peu d'intelligence peuvent obtenir des notes de
+supériorité, même en mathématiques. On les retrouve souvent
+à la sortie dans les premiers rangs.</p></blockquote>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Si la transformation de notre enseignement est
+à peu près impossible, à quoi peut servir un livre
+sur l'éducation? Ne sait-on pas, d'ailleurs, que les
+piles innombrables de ceux qui paraissent journellement
+sur ce sujet n'ont guère d'autres lecteurs que
+leurs auteurs?</p>
+
+<p>C'est justement ce que je me demandais lorsque, il
+<span class="pagenum"><a name="4" id="Page_4"> [Pg 4]</a></span>
+y a plus de dix ans, navré de l'état d'abaissement où
+nous conduisait notre Université, je songeais à rédiger
+ce volume. Je me résignai cependant à l'écrire,
+d'abord parce qu'on ne doit jamais hésiter à dire ce
+qu'on croit utile, et ensuite parce que j'étais persuadé
+que, tôt ou tard, une idée juste finit toujours par germer,
+quelque dur que soit le rocher où elle est tombée.</p>
+
+<p>Je n'ai pas regretté la publication de cet ouvrage.
+Il a eu des lecteurs nombreux, sur lesquels je ne
+comptais guère, et une influence spéciale moins espérée
+encore. Cette dernière ne s'est pas exercée sur
+une Université, trop vieille pour changer, mais sur
+une catégorie d'hommes auxquels je n'avais nullement
+songé.</p>
+
+<p>Mes recherches ont fini, en effet, par trouver un
+écho dans une importante école, destinée à former
+nos futurs généraux. Je veux parler de l'<i>École de
+guerre</i>, très heureusement soustraite à l'action de
+l'Université. De savants maîtres, le général Bonnal,
+le colonel de Maud'huy, et bien d'autres y ont inculqué
+à une brillante élite d'officiers les principes
+fondamentaux développés dans cet ouvrage.</p>
+
+<p>C'est dans la profession militaire surtout que devait
+apparaître l'utilité de méthodes permettant de fortifier
+le jugement, la réflexion, l'habitude de l'observation,
+la volonté et la domination de soi-même.</p>
+
+<p>Acquérir de telles qualités, puis les faire passer dans
+l'inconscient, de façon à ce qu'elles deviennent des
+mobiles de conduite, constitue tout l'art de l'éducation.
+Les officiers ont parfaitement compris ce que les
+universitaires n'avaient pu saisir. Une nouvelle preuve
+m'en a été fournie par l'ouvrage récent de M. le commandant
+d'état-major Gaucher, <i>Étude sur la psychologie
+<span class="pagenum"><a name="5" id="Page_5"> [Pg 5]</a></span>
+de la troupe et du commandement</i>, où se trouvent
+reproduites les conférences faites par lui à des officiers,
+pour leur exposer les méthodes d'éducation que
+j'ai développées, en me basant sur les données
+modernes de la Psychologie. Ce sera peut-être par
+l'armée que notre Université subira la transformation
+qu'elle refuse d'accepter.</p>
+
+<p>Ce n'est pas seulement dans l'armée française que
+les principes d'éducation établis dans cet ouvrage
+commencent à se répandre. Au cours d'une fort
+remarquable étude publiée par <i>The Naval and military
+Gazette</i> du 8 mai 1909, l'auteur s'exprime ainsi:</p>
+
+<p>«On n'a jamais donné une meilleure définition de
+l'éducation que celle due à Gustave Le Bon: «L'éducation
+est l'art de faire passer le conscient dans
+l'inconscient». Les chefs de l'état-major général
+anglais ont accepté ce principe comme la base fondamentale
+de l'établissement d'une unité de doctrine
+et d'action dans l'éducation militaire dont
+nous avions si besoin.»</p>
+
+<p>L'auteur montre très bien l'application de ce principe
+dans les nouvelles instructions de l'état-major
+anglais. Ce dernier a parfaitement compris que ce
+n'est pas la raison mais l'instinct qui fait agir sur le
+champ de bataille, d'où la nécessité de transformer
+le rationnel en instinctif par une éducation spéciale.
+C'est de l'inconscient que surgissent les décisions
+rapides. «L'habileté et l'unité de doctrine doivent,
+par une éducation appropriée, être rendues instinctives.»
+On ne saurait mieux dire.
+<span class="pagenum"><a name="6" id="Page_6"> [Pg 6]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h1>LIVRE PREMIER</h1>
+
+<h1>LES ENQUÊTES SUR LA RÉFORME DE L'ENSEIGNEMENT</h1>
+
+
+
+
+<h2><a id="I_1"></a>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<h2>Les conceptions des maîtres de l'Université
+en matière d'enseignement.</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>L'histoire des persévérantes et très inutiles tentatives
+faites depuis trente ans en France pour modifier
+notre système d'éducation est pleine d'enseignements
+psychologiques. Elle contribue à prouver combien les
+idées héréditaires des peuples régissent leur destinée
+et à quel point est illusoire cette indéracinable conception
+latine que les institutions, filles de la raison
+pure, peuvent se modifier à coups de décrets.</p>
+
+<p>Depuis longtemps les voix les plus autorisées ne
+cessent de proclamer l'absurdité de notre enseignement.
+Tout fut tenté pour le réformer. Chaque modification
+n'a cependant servi qu'à le rendre plus mauvais
+encore.</p>
+
+<p>On trouvera dans cet ouvrage les raisons de ces
+insuccès. Elles tiennent en partie, à l'ignorance profonde
+<span class="pagenum"><a name="7" id="Page_7"> [Pg 7]</a></span>
+des causes réelles d'infériorité de notre enseignement.
+Un mal dont les origines sont méconnues
+ne saurait être guéri.</p>
+
+<p>C'est en lisant les six énormes volumes de la dernière
+enquête parlementaire sur l'éducation qu'on
+peut le mieux constater l'étendue de cette ignorance.
+Comment les choses entrent-elles dans l'esprit? Comment
+s'y fixent-elles? Comment apprend-on à observer,
+à juger, à raisonner, à posséder de la méthode?
+Ces questions fondamentales n'ont guère été abordées.
+Les personnes ayant déposé devant la commission
+ont été à peu près unanimes à juger les résultats
+de notre enseignement déplorables. Pourquoi
+déplorables? Elles semblent l'avoir complètement
+ignoré.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Frappé d'une telle méconnaissance de certaines
+notions fondamentales de psychologie, je m'étais
+appliqué dans cet ouvrage à mettre en lumière les
+véritables raisons de l'infériorité de notre enseignement
+et à montrer que les programmes, causes supposées
+de tous les maux, y étaient très étrangers.</p>
+
+<p>Si nos idées héréditaires pouvaient changer, mon
+livre aurait pu être utile. Je suis bien obligé de confesser
+que, malgré son succès de vente, il n'a pas&mdash;en
+France du moins&mdash;éclairé ni convaincu un seul
+universitaire. Les maîtres de notre enseignement en
+sont encore à chercher les causes d'une infériorité
+que je m'imaginais avoir mises nettement en évidence.</p>
+
+<p>On aura une idée de leur impuissance à les trouver
+<span class="pagenum"><a name="8" id="Page_8"> [Pg 8]</a></span>
+en lisant les discours sur l'Enseignement prononcés
+par deux des principaux directeurs de notre Université,
+MM. Lippmann et Appell, devant l'Association pour
+l'avancement des sciences. Étant donnés le nom et
+la situation de leurs auteurs, ces documents peuvent
+être considérés comme représentant d'une façon très
+exacte les idées directrices des chefs de l'Université.</p>
+
+<p>D'accord avec la plupart de ses collègues, M. Lippmann
+fit voir que notre enseignement, à tous les
+degrés, était tombé à un niveau au-dessous duquel il
+ne peut guère descendre. Le savant professeur mettait
+fort bien en évidence les services rendus à l'industrie
+par les élèves des universités allemandes et l'incapacité
+de ceux formés par nos facultés et nos écoles à
+rendre de tels services. Il montrait «l'influence mondiale
+exercée par les universités allemandes qui
+fournissent aux usines d'Europe et d'Amérique une
+grande partie du personnel savant dont elles ont
+besoin». Pendant que la science et l'industrie
+allemandes grandissent constamment, les nôtres suivent
+une marche inverse et descendent un peu plus
+bas chaque jour.</p>
+
+<p>Cette supériorité d'un côté, cette infériorité de
+l'autre étant bien constatées, l'auteur fut nécessairement
+conduit à en chercher les causes. Malgré tous
+ses efforts pour les trouver, il ne les a même pas
+soupçonnées.</p>
+
+<p>Ses raisonnements possèdent cependant, à défaut
+de vraisemblance, une bizarre originalité. L'état misérable
+de notre enseignement tiendrait simplement,
+selon lui, à ce qu'il est d'origine chinoise et a été
+importé en France par les Jésuites! «Si l'on rencontre
+ici une ignorance par moments impénétrable,
+<span class="pagenum"><a name="9" id="Page_9"> [Pg 9]</a></span>
+ignorance bachelière et lettrée qui nous rappelle
+la Chine, la raison en est bien simple: notre
+pédagogie nous vient de Chine. C'est là un fait
+historique. Notre pédagogie est celle de l'ancien
+régime. Elle sortit de l'ancien collège Louis-le-Grand,
+lequel fut fondé, on ne l'ignore pas, par
+des missionnaires revenus d'Extrême-Orient.»</p>
+
+<p>Ayant ainsi découvert les causes du mal, le distingué
+académicien a cherché le remède. Rien n'est plus
+simple. Pour que l'enseignement devienne parfait, il
+suffirait de le rendre indépendant des fonctionnaires
+du Ministère de l'Instruction publique. «Il y a
+urgence, s'écrie-t-il avec indignation, à délivrer
+l'enseignement du pédantisme bureaucratique et à
+libérer les Universités du joug du pouvoir exécutif.
+Car celui-ci n'a pas cessé de peser sur les études
+supérieures en leur imposant sa pédagogie d'ancien
+régime. Viendra-t-il jamais un grand ministre
+pour retirer au pouvoir exécutif la collation des
+grades?»</p>
+
+<p>Les bureaucrates incriminés ont appris avec effarement
+de quoi on les accusait. Il leur a semblé un peu
+stupéfiant qu'un professeur de la Sorbonne parût
+ignorer que les universitaires seuls fixent les programmes
+et font passer les examens destinés à l'obtention
+des diplômes délivrés ensuite par le pouvoir
+exécutif.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas supposer que les idées analogues
+à celles qui viennent d'être exposées soient spéciales
+à un seul professeur. Tous les maîtres de l'Université
+en possèdent du même ordre. Ces grands spécialistes
+semblent, en vérité, perdre toute aptitude à observer
+et à raisonner dès qu'ils s'écartent de leur spécialité.
+<span class="pagenum"><a name="10" id="Page_10"> [Pg 10]</a></span>
+Il n'irait pas loin le pays gouverné par un aréopage
+de savants, comme de candides philosophes l'ont plusieurs
+fois proposé.</p>
+
+<p>On aura une nouvelle preuve de cette incapacité
+des chefs de notre Université à rien comprendre&mdash;absolument
+rien&mdash;aux causes de l'infériorité de
+leurs méthodes d'enseignement, en lisant un autre discours
+prononcé, comme celui de M. Lippmann, devant la
+même Association pour l'avancement des sciences,
+par M. Appell, doyen de la Faculté des sciences de Paris.</p>
+
+<p>Ainsi que son collègue, M. Appell commence par
+une sévère critique de l'enseignement universitaire et
+constate qu'il ne peut développer l'esprit scientifique,
+les concours et examens n'étant, de l'école primaire
+aux sommets de l'enseignement supérieur, que des
+épreuves de mémoire.</p>
+
+<p>Ces critiques sont excellentes, mais l'auteur n'ayant
+pas compris les causes du mal qu'il signale, les
+remèdes suggérés ou imaginés par lui sont d'une
+insignifiance véritablement excessive.</p>
+
+<p>Chaque ligne trahit l'incertitude de sa pensée. On
+en jugera par les extraits suivants de ses projets de
+réforme:</p>
+
+<blockquote><p>L'administration voit le mal et cherche activement le remède:
+il consisterait surtout à établir des relations suivies entre les
+écoles normales primaires et l'enseignement supérieur (!!).</p></blockquote>
+
+<p>Plus loin, il propose «l'utilisation des universités
+pour l'enseignement scientifique» et, plus loin encore,
+considère comme une grande réforme la suppression
+d'une partie des cours du Muséum et la transformation
+de cet établissement en «Institut national des
+collections».
+<span class="pagenum"><a name="11" id="Page_11"> [Pg 11]</a></span></p>
+
+<p>L'auteur a fini par sentir un peu l'extrême faiblesse
+de pareilles idées. Dans un article, il est revenu sur
+le même sujet et assure que:</p>
+
+<blockquote><p>La première réforme serait le classement des matières des
+programmes par valeur utilitaire, et la seconde l'application de
+ce rapport dans l'Université active comme dans son administration,
+tel enseignement restreint et tel autre élargi, telles chaires
+supprimées et telles autres créées.</p></blockquote>
+
+<p>On voit qu'aucun de ces éminents spécialistes n'est
+encore arrivé à soupçonner que ce sont les méthodes,
+et non les programmes, qu'il faudrait modifier. Proposer
+d'allonger ou raccourcir ces derniers, de supprimer
+certaines chaires ou d'en fonder d'autres,
+représente une phraséologie vaine, sans aucune idée
+directrice pour soutien.</p>
+
+<p>Cette question de l'enseignement semble passionner
+les esprits aujourd'hui, puisque un troisième discours
+vient d'être prononcé sur notre système d'éducation
+à l'<i>Association pour l'avancement des Sciences</i>,
+par un éminent membre de l'Institut, M. Ch. Lallemand.</p>
+
+<p>Nul besoin de dire que M. Ch. Lallemand n'est pas
+un universitaire. On le voit facilement aux judicieuses
+réflexions qui émaillent son discours.</p>
+
+<p>L'auteur rappelle d'abord que le but de l'instruction
+est de former l'esprit. Il constate ensuite que
+l'Université ne sait enseigner ni le latin, ni le français,
+ni quoi que ce soit. D'un autre côté, sentant
+combien les réformes sont actuellement impossibles,
+il se contente de demander que le peu qu'on enseigne
+porte au moins sur des choses utiles, c'est-à-dire les
+langues modernes et les sciences, tout aussi aptes à
+former l'esprit que le latin.</p>
+
+<p>Il faut croire que les critiques de M. Lallemand ont
+<span class="pagenum"><a name="12" id="Page_12"> [Pg 12]</a></span>
+porté juste, car elles ont provoqué de véritables
+explosions de fureur chez les universitaires. Son auteur
+ne put même obtenir d'un grand journal quotidien
+l'insertion d'une réponse au violent article d'un des
+bien rares admirateurs de nos méthodes d'enseignement.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>J'ai reproduit quelques passages des discours officiels
+les plus récents pour montrer combien est profonde,
+chez les maîtres de notre Université, l'incompréhension
+en matière d'enseignement. Tous ces
+spécialistes éminents sont, je le répète, excellents
+dans leurs laboratoires ou leurs cabinets de travail,
+mais dès qu'ils en sortent pour regarder et juger le
+monde extérieur, leurs chaînes de raisonnement
+deviennent singulièrement peu solides et leurs jugements
+très faibles.</p>
+
+<p>L'incompréhension de l'Université ne lui permet
+pas de voir que la cause principale de l'infériorité
+dont elle gémit tient à la pauvreté de ses méthodes
+d'enseignement. Les lecteurs de cet ouvrage n'auront
+pas besoin d'en parcourir beaucoup de pages pour
+comprendre l'influence de telles méthodes et s'apercevoir
+qu'elles sont identiques dans toutes les branches
+de l'enseignement: supérieur, secondaire et
+primaire. Qu'il s'agisse d'une Faculté, de l'École
+Normale, de l'École Polytechnique, d'une école d'agriculture
+ou d'une simple école primaire, ce sont toujours
+les mêmes procédés. On pourra modifier,
+comme il arrive chaque jour, les programmes, mais
+<span class="pagenum"><a name="13" id="Page_13"> [Pg 13]</a></span>
+ces modifications ne touchant pas aux méthodes,
+les résultats ne sauraient changer.</p>
+
+<p>Ces derniers sont même devenus très inférieurs à
+ce qu'ils étaient il y a une trentaine d'années seulement,
+parce qu'on s'est figuré, en chargeant et compliquant
+les programmes, améliorer l'enseignement.
+La complication, la subtilité byzantine et le dédain
+des réalités caractérisent aujourd'hui notre instruction
+à tous les degrés. Il suffit de comparer les livres de
+classe actuels aux anciens pour voir avec quelle rapidité
+ces tendances se sont développées. Les auteurs
+des nouveaux manuels savent très bien quel genre
+d'ouvrages ils doivent écrire pour plaire aux maîtres
+dont leur avancement dépend, et naturellement ils
+n'en écrivent pas d'autres. Un professeur qui publierait
+aujourd'hui des livres comme les merveilleux
+ouvrages de Tyndall sur la lumière, le son et la chaleur,
+serait fort peu considéré et végéterait oublié
+au fond d'une province.</p>
+
+<p>Bien entendu, l'élève ne comprend absolument rien
+à toutes les chinoiseries que, sous le nom de science
+ou de littérature, on lui enseigne. Il en apprend des
+bribes par c&oelig;ur pour l'examen, mais trois mois après
+tout est oublié. C'est M. Lippmann lui-même qui a
+révélé à la commission d'enquête&mdash;et ici on peut le
+croire, car sa déclaration a été confirmée par le doyen
+de la Faculté des sciences, M. Darboux&mdash;que quelques
+mois après l'examen la plupart des bacheliers
+ne savent même plus résoudre une règle de trois. Il a
+fallu instituer à la Sorbonne un cours spécial d'arithmétique
+élémentaire pour les bacheliers ès sciences
+préparant le certificat des sciences physiques et
+naturelles.
+<span class="pagenum"><a name="14" id="Page_14"> [Pg 14]</a></span></p>
+
+<p>De tous ces manuels si péniblement appris et si
+vite oubliés, il ne reste à la jeunesse ayant passé par
+le lycée qu'une horreur intense de l'étude et une indifférence
+profonde pour toutes les choses scientifiques.
+C'est encore M. Lippmann qui le signale.
+«L'esprit scientifique, dit-il, est moins répandu en
+France que dans d'autres contrées de l'Europe,
+moins répandu qu'en Amérique et au Japon. L'industrie
+nationale a profondément souffert de ce
+défaut et le manque d'esprit scientifique se fait
+sentir ailleurs que dans l'industrie. Quelle est la
+cause du mal? Il faut accuser notre instruction
+publique qui ne connaît que la pédagogie de l'ancien
+régime.»</p>
+
+<p>Tout cela est fort vrai, mais encore une fois, ce ne
+sont ni les Chinois ni les bureaucrates, comme le croit
+M. Lippmann, qui causent le mal. L'Université jouit
+aujourd'hui d'une liberté absolue. Les pouvoirs
+publics ne lui refusent rien et l'accablent d'incessantes
+subventions. Elle changé constamment ses
+programmes sans modifier ses méthodes. C'est précisément
+l'inverse qu'il faudrait faire, et tant qu'elle ne
+le comprendra pas, les résultats de son enseignement
+resteront aussi lamentables.</p>
+
+<p>On ne ressuscite pas les cadavres. Il n'y a donc
+aucun espoir que notre Université consente à se
+transformer, mais, alors même que, contre toute vraisemblance,
+elle voudrait changer ses méthodes, où
+trouverait-elle les professeurs nécessaires pour réaliser
+une telle transformation? Peut-on espérer de
+ces derniers qu'ils consentent à refaire eux-mêmes
+toute leur éducation? Le fait suivant montre avec
+quelle difficulté se rencontrent aujourd'hui en France
+<span class="pagenum"><a name="15" id="Page_15"> [Pg 15]</a></span>
+des professeurs capables de donner un enseignement
+analogue à celui que reçoivent les étudiants des
+peuples voisins.</p>
+
+<p>Lorsque, il y a quelques années, M. Estaunié fut
+nommé directeur de l'École supérieure de Télégraphie,
+qui n'avait fourni jusqu'alors que les résultats
+les plus médiocres, il essaya en vain d'amener les
+professeurs à transformer leurs méthodes d'enseignement.
+Ses efforts ayant été entièrement stériles, il lui
+fallut se décider à changer le personnel enseignant,
+bien que ce dernier renfermât des maîtres fort connus,
+et notamment un Professeur à l'École Polytechnique.
+Neuf professeurs sur treize furent remplacés.
+Mais grande fut la difficulté de leur trouver des successeurs
+capables de donner un enseignement utile,
+et l'auteur de ce coup d'État se demanda pendant
+quelque temps s'il ne serait pas nécessaire d'aller
+les chercher à l'étranger. Envoyer instruire leurs
+enfants en Allemagne, en Suisse ou en Amérique est
+malheureusement le seul conseil que l'on puisse
+donner aux familles assez riches pour le suivre. Il
+est navrant de constater qu'après tant de centaines
+de millions dépensés en France pour l'enseignement,
+nous en soyons là.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Malgré la pauvre éducation supérieure qu'ils ont
+reçue, beaucoup de professeurs de l'enseignement
+secondaire sont très intelligents et pleins de bonne
+volonté, mais leur impuissance est complète. Ils appliquent
+les méthodes qui leur ont été enseignées et
+suivent des programmes dont ils ne peuvent s'écarter.
+<span class="pagenum"><a name="16" id="Page_16"> [Pg 16]</a></span>
+Les attristantes confidences reçues après la publication
+des premières éditions de cet ouvrage m'ont
+prouvé que beaucoup de professeurs sont parfaitement
+renseignés sur la faible valeur des méthodes
+universitaires et savent fort bien que les élèves perdent
+inutilement huit à dix années au lycée. Mais,
+obligés de suivre scrupuleusement les instructions de
+leurs chefs, ils ne peuvent rien changer.</p>
+
+<p>L'éducation, dans son acception générale, embrasse
+la culture des aptitudes morales et intellectuelles. De
+l'éducation morale, l'Université ne s'occupe aucunement.
+Des aptitudes intellectuelles, elle n'en cultive
+qu'une, la mémoire. Jugement, raisonnement, art
+d'observer, méthodes, etc., n'étant pas catalogables
+en matière d'examen, sont considérés comme entièrement
+négligeables.</p>
+
+<p>Tout l'enseignement secondaire est fait à coups de
+manuels ou de dictées, que l'élève doit apprendre par
+c&oelig;ur et réciter. «J'ai fait preuve d'une initiative
+très hardie, me disait un jeune professeur d'un grand
+lycée, en enseignant la botanique à mes élèves au
+moyen de plantes disséquées sous leurs yeux, au lieu
+de me borner à leur dicter des nomenclatures.» Toutes
+les autres sciences: physique, chimie, etc., sont
+enseignées par les mêmes procédés mnémoniques<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.
+Quelques instruments, montrés de loin et fonctionnant
+fort rarement, constituent la seule concession à
+la méthode expérimentale, très méprisée par l'Université,
+bien qu'elle ne cesse en théorie de la recommander.
+<span class="pagenum"><a name="17" id="Page_17"> [Pg 17]</a></span>
+Nous verrons dans cet ouvrage que la littérature,
+les langues et l'histoire sont aussi mal
+enseignées que les sciences.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Toutes les prescriptions universitaires se sont bornées d'ailleurs à introduire
+quelques vagues manipulations de physique et de chimie dans les lycées. Mais,
+comme nous l'apprend M. le professeur Mermet (<i>Revue Scientifique</i>, octobre 1909),
+«les résultats obtenus sont déplorables». Comment pourrait-il en être autrement?
+Professeurs, parents et élèves dédaignent absolument ce qui n'est pas matière
+à examen et considèrent comme perdu le temps non consacré à apprendre par
+c&oelig;ur les livres que l'élève devra réciter le jour de cet examen.</p></div>
+
+<p>Avec ses méthodes surannées, l'Université a définitivement
+tué en France le goût des sciences et des
+recherches indépendantes. L'élève apprend patiemment
+par c&oelig;ur les lourds manuels dont la récitation
+lui ouvrira toutes les carrières, y compris celle de
+professeur, mais il sera incapable d'aucun labeur
+personnel. Toutes traces d'originalité et d'initiative
+ont été éteintes en lui. Nous ne manquons pas de
+laboratoires&mdash;nous en possédons même beaucoup
+trop&mdash;mais leurs salles restent généralement
+désertes.</p>
+
+<p>Quand, à de très rares intervalles, un candidat vient
+préparer dans ces inutiles et coûteux laboratoires
+la thèse nécessaire pour le professorat, on peut être
+à peu près certain que ce premier travail sera son
+dernier.</p>
+
+<p>L'Université ne tolère d'ailleurs chez ses professeurs
+aucune indépendance, aucune initiative. La plus
+vague tentative d'originalité est réprimée chez eux
+par une méticuleuse et byzantine surveillance. Nous
+étions solidement hiérarchisés déjà par plusieurs
+siècles de monarchie et de catholicisme, mais l'Université
+nous a beaucoup plus hiérarchisés encore.
+C'est elle qui instruit les couches supérieures de la
+Société et tient en réalité la clef de toutes les carrières.
+Qui n'entre pas dans ses cadres ne peut rien être.</p>
+
+<p>Jadis, avant la progressive extension du régime
+universitaire, la France comptait des savants indépendants
+qui furent l'honneur de leur patrie. Les
+<span class="pagenum"><a name="18" id="Page_18"> [Pg 18]</a></span>
+chercheurs non officiels survivant encore, comme
+vestiges, d'un passé disparu, sont bien rares. Privés
+de moyens de travail, voyant se dresser devant eux
+l'armée universitaire et son redoutable appareil, ils
+renoncent à la lutte et ne seront jamais remplacés.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>On trouverait en France des milliers de personnes
+capables de reconnaître l'état lamentable de notre
+enseignement, mais je doute qu'il en existe dix
+aptes à formuler un projet utile de réformes universitaires.</p>
+
+<p>Elles ne se sont pas montrées, lorsqu'il y a quelques
+années, à la suite des révélations de l'enquête parlementaire,
+fut tentée la réforme de notre enseignement.
+Cette tentative aboutit, on le sait, au système
+dit des cycles, reconnu aujourd'hui comme très inférieur
+au régime, pourtant fort médiocre, qu'il remplaçait.</p>
+
+<p>«Quelques années ont suffi, écrivait un ancien
+ministre, membre de l'Académie française, M. Hanotaux,
+pour mettre à l'épreuve et pour condamner
+le régime des cycles. Et ces cinq ans ont suffi aussi
+pour démontrer définitivement l'incompatibilité
+de l'enseignement secondaire tel qu'il survivait
+avec le régime actuel. Il faut en prendre son parti;
+le régime des mots est fini, l'éducation verbale
+a fait son temps... on a fait de nos générations un
+peuple d'écoliers, de candidats, de bêtes à concours.
+La prétendue supériorité intellectuelle et
+sociale s'affirme par l'art de répéter les mêmes
+mots et les mêmes gestes jusqu'à trente ans et au
+<span class="pagenum"><a name="19" id="Page_19"> [Pg 19]</a></span>
+delà. L'énergie nationale s'endort dans ce ronron
+archaïque et vain: apprendre, copier, réciter.»</p>
+
+<p>L'auteur, comme tant d'autres, a très bien montré
+le mal, mais malheureusement, sans indiquer les
+remèdes.</p>
+
+<p>Cette incapacité à trouver le traitement d'un mal
+que chacun voit nettement est une conséquence des
+influences ancestrales qui nous mènent. Il y a des
+choses que les peuples latins n'ont jamais comprises
+et ne pourront probablement jamais comprendre.</p>
+
+<p>D'autres nations, possédant des caractères héréditaires
+différents des nôtres, ont très bien su saisir ces
+choses si incompréhensibles pour nous. Il est évident,
+par exemple, que les Américains ont fort bien su
+résoudre le problème de l'éducation. Les Japonais,
+qui n'étaient pas gênés par leur passé, ont adopté en
+bloc les méthodes allemandes, et on sait à quel degré
+de supériorité scientifique, industrielle et militaire
+elles les ont conduits en quarante ans.</p>
+
+<p>Et si le lecteur veut percevoir nettement la profondeur
+de l'abîme qui sépare les idées latines de celles
+d'autres peuples, je l'engage à lire quelques discours
+sur l'éducation<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, prononcés dans une occasion récente
+en Angleterre et à les comparer à ceux des universitaires
+français dont j'ai cité des passages au commencement
+de ce chapitre. Je ne puis, malheureusement,
+en donner que de trop brefs extraits:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Ils ont été prononcés par M. Asquith, ministre des Finances, M. Haldane,
+ministre de la Guerre, et M. Lyttelton, directeur du collège d'Eton. On en trouvera
+des résumés dans le journal anglais <i>Nature</i>.</p></div>
+
+<p>«Rien ne doit être plus éloigné du but de l'Université
+que de donner cette vague omniscience qui
+touche la surface de tous les sujets et ne va au c&oelig;ur
+d'aucun. On peut juger de la façon dont l'Université
+<span class="pagenum"><a name="20" id="Page_20"> [Pg 20]</a></span>
+remplit sa tâche par la façon dont elle développe la
+mentalité de ses élèves et leur goût pour la connaissance.»</p>
+
+<p>Après avoir, de son côté, recommandé la méthode
+expérimentale, le Directeur d'Eton ajoutait: «Ses
+avantages sont d'exiger un service constant de la
+raison, de la patience, de l'exactitude, de l'aptitude
+à regarder et des plus précieuses facultés de l'imagination».</p>
+
+<p>Résumant ces divers discours, le Directeur de la
+Revue, où ils sont reproduits, écrivait: «Si une bonne
+méthode scientifique est enseignée, peu importent les
+sujets qui seront étudiés par les élèves. Il y a aujourd'hui
+une désapprobation unanime pour le bourrage
+de phrases scientifiques et littéraires dont on surchargeait
+autrefois la mémoire».</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Je crois inutile d'insister davantage sur des questions
+qui seront longuement développées dans cet
+ouvrage. Nous y verrons combien sont inutiles, et
+vains tous nos projets de réformes. Que soient modifiés
+les programmes, comme on ne cesse de le faire,
+que soit supprimé ou non le baccalauréat, les résultats
+resteront identiques.</p>
+
+<p>Ils resteront identiques, parce que, je le répète, les
+méthodes ne changent pas. On ne peut demander à
+des professeurs, formés par certains procédés, de
+modifier leur constitution mentale. Ils sont ce que
+l'enseignement supérieur les a faits.</p>
+
+<p>C'est donc l'enseignement supérieur qu'il faudrait
+changer, mais comment y songer, puisque cet enseignement
+est dirigé, non par des bureaucrates, comme
+<span class="pagenum"><a name="21" id="Page_21"> [Pg 21]</a></span>
+voudrait le faire croire l'académicien que je citais
+plus haut, mais uniquement par des universitaires?</p>
+
+<p>Toutes les dissertations sur l'enseignement n'ont
+qu'un intérêt philosophique. La seule réforme utile
+de l'enseignement supérieur est complètement impossible
+en France. Il faudrait, en effet, que cet enseignement
+fût entièrement libre, qu'on réduisît des trois
+quarts les traitements affectés aux chaires des Facultés,
+mais en permettant, comme en Allemagne, aux
+professeurs de se faire payer par leurs élèves. C'est
+dans l'enseignement libre, laissant aux professeurs la
+faculté de montrer leur valeur pédagogique et leur
+aptitude aux recherches, que les Universités allemandes
+recrutent les maîtres de l'enseignement. On
+reconnaîtra évident, j'imagine, que si dans nos Facultés
+les professeurs et les préparateurs étaient payés
+par les élèves et, que les professeurs libres pussent y
+enseigner, le jeu même de la concurrence obligerait
+les maîtres actuels à modifier entièrement leurs
+méthodes, c'est-à-dire à mettre les élèves en contact
+avec les réalités, au lieu de transformer la science en
+manuels, tableaux et formules. Alors&mdash;et seulement
+alors&mdash;nos professeurs découvriraient que tout le
+secret de l'éducation est d'aller du concret à l'abstrait,
+suivant la marche de l'esprit humain dans le
+temps, au lieu de suivre un procédé exactement
+inverse, comme ils le font maintenant.</p>
+
+<p>Jamais, évidemment, un Parlement français n'osera,
+sous prétexte de démocratie, voter de telles mesures.
+Lequel vaut mieux, cependant, d'un enseignement
+qui, s'il coûte peu aux élèves, ne leur sert à rien,
+ou d'un enseignement payé par eux et leur servant à
+<span class="pagenum"><a name="22" id="Page_22"> [Pg 22]</a></span>
+quelque chose? Le système allemand a fourni ses
+preuves, le nôtre les a fournies également. D'un côté,
+suprématie scientifique et industrielle éclatante, de
+l'autre, décadence non moins évidente et qui s'accentue
+chaque jour.</p>
+
+<p>Le poids de nos préjugés héréditaires est trop
+lourd pour que la réforme dont je viens de parler
+soit possible. Ce n'est pas vers la liberté de l'enseignement
+que nous marchons, mais vers son accaparement
+de plus en plus complet par l'État que
+l'Université représente. L'Étatisme est aujourd'hui en
+France la seule divinité révérée par tous les partis. Il
+n'en est pas un qui ne demande sans cesse à l'État de
+nous forger des chaînes.</p>
+
+<p>Nous devons donc nous résigner à subir l'Université.
+Elle restera une grande fabrique d'inutiles, de
+déclassés et de révoltés jusqu'au jour, probablement
+lointain, où le public suffisamment éclairé et
+comprenant tous les ravages qu'elle exerce et la
+décadence dont elle est cause, s'en détournera définitivement
+ou la brisera sans pitié.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Comme conclusion de ce chapitre, je me bornerai
+à reproduire une page par laquelle je terminais, il y
+plus de vingt ans, un travail sur le rôle possible de
+l'enseignement. Elle est aussi vraie maintenant
+qu'autrefois et le sera sans doute encore dans cinquante
+ans.</p>
+
+<p>«L'éducation est à peu près l'unique facteur de
+l'évolution sociale dont l'homme dispose, et l'expérience
+faite par divers pays a montré les résultats
+qu'elle peut produire. Ce n'est donc pas sans un sentiment
+de tristesse profonde que nous voyons le seul
+<span class="pagenum"><a name="23" id="Page_23"> [Pg 23]</a></span>
+instrument permettant de perfectionner notre race,
+en élevant son intelligence et sa morale, ne servir
+qu'à abaisser l'une et à pervertir l'autre.</p>
+
+<p>«Elle reste pourtant debout, cette vieille Université,
+débris caduc d'âges disparus, bagne de l'enfance
+et de la jeunesse. Je ne suis pas de ceux qui rêvent
+des destructions; mais quand je vois tout le mal
+qu'elle a fait et le compare au bien qu'elle aurait pu
+faire; quand je pense à ces belles années de la jeunesse
+inutilement perdues, à tant d'intelligences
+éteintes et de caractères abaissés pour toujours, je
+songe aux malédictions indignées que lançait le vieux
+Caton à la rivale de Rome, et répéterais volontiers
+avec lui: <i>delenda est Carthago</i>.»
+<span class="pagenum"><a name="24" id="Page_24"> [Pg 24]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h2><a id="I_2"></a>CHAPITRE II</h2>
+
+<h2>Documents psychologiques révélés par l'enquête
+sur l'enseignement.</h2>
+
+<h2>Pourquoi les réformes sont impossibles.</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>L'enquête parlementaire publiée, il y a quelques
+années, sur la réforme de l'enseignement secondaire,
+constitue le document le plus complet que l'on puisse
+consulter sur l'état actuel de cet enseignement et ses
+résultats. Le psychologue qui voudra connaître les
+idées régnant en France au sujet d'une aussi fondamentale
+question devra se reporter aux six gros volumes
+où sont réunis les rapports des personnes consultées.
+Professeurs de l'Université et de l'enseignement congréganiste,
+savants, lettrés, conseillers généraux, présidents
+des chambres de commerce, etc., y ont exposé
+librement leurs idées et leurs projets de réforme.</p>
+
+<p>Après l'examen de ces volumes, le lecteur est bien
+fixé, non pas certes sur les réformes à effectuer,
+mais au moins sur l'état mental de ceux qui les ont
+proposées. Ils appartiennent tous à l'élite intellectuelle
+généralement désignée par l'expression de classes
+dirigeantes.
+<span class="pagenum"><a name="25" id="Page_25"> [Pg 25]</a></span></p>
+
+<p>Les qualités comme les défauts de notre race se
+révèlent à chaque page de cette enquête. Il faudrait
+au plus subtil des psychologues de longues années
+d'observation pour découvrir ce que ces six volumes
+lui enseigneront.</p>
+
+<p>Bien que tournant toujours dans un cercle d'idées
+infranchissable pour des âmes latines, les projets de
+réformes ont été innombrables. Pas un seul cependant
+n'est parvenu à réunir tous les suffrages. C'est
+avec la même abondance de preuves, supposées irréfutables,
+que de très autorisés personnages ont soutenu
+les opinions les plus contradictoires. Pour les
+uns, le remède consisterait à supprimer l'enseignement
+du grec et du latin. Pour d'autres, tout serait
+parfait si l'on fortifiait au contraire l'enseignement
+de ces langues, du latin surtout, car, assurent-ils, «le
+commerce avec le génie latin, donne des idées générales
+et universelles». Des savants éminents, qui ne
+voient pas très bien en quoi consistent ces idées
+«générales et universelles», qu'on n'a jamais réussi
+à définir, réclament l'enseignement exclusif des sciences,
+ce à quoi d'autres savants non moins éminents
+s'empressent de répondre qu'un tel enseignement
+nous plongerait dans une couche épaisse de barbarie
+intellectuelle. Chacun exige au profit de ses idées
+personnelles le bouleversement des programmes.</p>
+
+<p>Mais si tous les auteurs de l'enquête ont été unanimes
+à réclamer des modifications de programme,
+aucun ne s'est trouvé qui ait songé à demander des
+changements aux méthodes employées pour enseigner
+les matières de ces programmes.</p>
+
+<p>Le sujet pouvait sembler d'une importance essentielle,
+et cependant il n'a pas été traité par les professeurs
+<span class="pagenum"><a name="26" id="Page_26"> [Pg 26]</a></span>
+qui ont déposé devant la Commission. Tous
+possèdent une foi très vive dans la vertu des programmes,
+mais ne croient pas à la puissance des
+méthodes. Formés eux-mêmes par l'emploi exclusif
+des anciennes, ils ne supposent pas qu'on puisse en
+découvrir d'autres.</p>
+
+<p>Ce qui m'a le plus frappé dans la lecture des six
+gros volumes de l'enquête, c'est l'ignorance totale,
+où paraissent être tant d'hommes éminents, des
+principes psychologiques fondamentaux sur lesquels
+devraient reposer l'instruction et l'éducation. Ils ne
+manquent pas, certes, d'idée directrice sur ce point.
+Ils en ont une, si universellement admise, si évidente
+à leurs yeux, qu'elle semble impossible à discuter.</p>
+
+<p>Cette idée directrice, base essentielle de notre enseignement
+universitaire, est la suivante: par la mémoire
+seule les connaissances entrent dans l'entendement
+et s'y fixent. C'est donc uniquement en s'adressant
+à la mémoire de l'enfant qu'on peut l'éduquer et
+l'instruire. De là l'importance des bons programmes,
+pères des bons manuels. Apprendre par c&oelig;ur des
+leçons et des manuels doit constituer les assises fondamentales
+de l'enseignement.</p>
+
+<p>Pareille conception représente certainement la plus
+dangereuse et la plus néfaste de ce que l'on pourrait
+appeler les erreurs fondamentales de l'Université. De
+la perpétuité de cette erreur chez les peuples latins
+découle l'indiscutable infériorité de leur instruction
+et de leur éducation.</p>
+
+<p>Ce sera pour les psychologues de l'avenir un sujet
+d'étonnement profond que tant d'hommes pleins de
+savoir et d'expérience, se soient réunis afin de discuter
+sur les réformes à introduire dans l'enseignement,
+<span class="pagenum"><a name="27" id="Page_27"> [Pg 27]</a></span>
+et que nul n'ait songé à se poser des questions
+comme celles-ci:</p>
+
+<p>Par quelle mécanisme les choses entrent-elles dans
+l'esprit, et par quel procédé s'y fixent-elles? Que
+reste-t-il de ce qui atteint l'entendement uniquement
+au moyen de mémoire? Le bagage mnémonique est-il
+un bagage durable?</p>
+
+<p>Sur ce dernier point&mdash;la persistance du bagage
+mnémonique&mdash;la lumière devrait être faite depuis
+longtemps. S'il restait quelques doutes, l'enquête les
+aura définitivement levés. Puisque les rapports des
+professeurs les plus autorisés sont unanimes à constater
+que les élèves ne se rappellent absolument rien
+de ce qu'ils ont appris, quelques mois après l'examen,
+il est expérimentalement prouvé que les connaissances
+introduites dans l'entendement par la mémoire n'y
+restent que fort peu de temps.</p>
+
+<p>Les méthodes fondamentales de l'instruction et de
+l'éducation universitaires sont donc certainement mauvaises,
+et il faut en rechercher d'autres. Les auteurs
+de l'enquête auraient rendu de réels services, en remplaçant
+par l'étude critique de ces autres méthodes,
+leurs byzantines discussions sur les modifications à
+faire subir aux programmes.</p>
+
+<p>Et puisqu'ils ne l'ont pas fait, nous le tenterons
+dans ce livre. Nous y montrerons que toute l'éducation
+est l'art de faire passer le conscient dans l'inconscient.
+On y arrive par la création de réflexes
+qu'engendre la répétition d'associations où, le plus
+souvent, la mémoire ne joue qu'un bien faible rôle.
+Un éducateur intelligent sait créer les réflexes utiles
+et annihiler ceux dangereux ou inutiles.</p>
+
+<p>Tout l'enseignement est ainsi dominé par quelques
+<span class="pagenum"><a name="28" id="Page_28"> [Pg 28]</a></span>
+notions psychologiques très simples. Si on les comprend,
+elles servent de phare directeur dans les circonstances
+les plus difficiles. Ces notions, instinctivement
+devinées par certains éducateurs étrangers, sont
+à ce point ignorées en France que les formules qui les
+contiennent semblent le plus souvent d'insoutenables
+paradoxes.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Toutes les discussions de l'enquête ont donc porté
+presque exclusivement sur les réformes des programmes.</p>
+
+<p>On n'avait cependant pas attendu les résultats de
+cette enquête pour les changer, ces infortunés programmes,
+cause supposée de tous les maux. La transformation
+de l'organisation traditionnelle de notre
+enseignement a été répétée une demi-douzaine de fois
+depuis quarante ans. L'insuccès constant de ces
+tentatives n'a éclairé personne sur leur inutilité.</p>
+
+<p>La puissance merveilleuse attribuée à des programmes
+est une des manifestations les plus curieuses et
+les plus typiques de cette incurable erreur latine, qui
+nous a coûté si cher depuis un siècle: que les choses
+peuvent se réformer par des institutions imposées en
+bloc à coups de décrets. Qu'il s'agisse de politique, de
+colonisation ou d'éducation, ce funeste principe a
+toujours été appliqué avec autant d'insuccès que de
+constance. Les constitutions nouvelles, destinées à
+assurer notre bonheur ont été aussi nombreuses, et,
+naturellement, aussi complètement vaines, que les
+programmes destinés à assurer notre parfaite éducation.
+Il semblerait que les nations latines ne puissent
+<span class="pagenum"><a name="29" id="Page_29"> [Pg 29]</a></span>
+manifester de persévérance que dans le maintien de
+leurs erreurs.</p>
+
+<p>Les seuls points sur lesquels les dépositions de l'enquête
+se sont trouvées parfaitement d'accord sont
+relatifs aux résultats de l'instruction et de l'éducation
+universitaires. Avec une unanimité presque complète
+ces résultats ont été déclarés détestables. Les effets
+étant visibles, chacun les a discernés sans peine. Les causes
+étant beaucoup plus difficiles à découvrir, on
+ne les a pas aperçues.</p>
+
+<p>Tous les déposants ont raisonné avec ces traditionnelles
+idées de leur race dont j'ai montré ailleurs
+l'irrésistible force. Il fallait l'aveuglement qu'engendrent
+de semblables idées, pour ne pas concevoir que les
+programmes ne sont pour rien dans les tristes
+résultats de notre enseignement, puisque, avec des
+programmes à peu près identiques, d'autres peuples,
+les Allemands par exemple, obtiennent des résultats
+entièrement différents.</p>
+
+<p>Notre vieille Université est sortie bien affaiblie de cette
+enquête. Elle n'a même plus pour défenseurs
+les professeurs formés par ses méthodes. Leurs profondes
+divergences sur toutes les questions d'enseignement,
+l'impuissance des modifications déjà tentées,
+les perpétuels changements de programmes, montrent
+qu'il n'y a plus grand'chose à attendre de l'Université.
+Elle représente aujourd'hui un navire désemparé, ballotté
+au hasard des vents et des flots. Elle ne semble
+plus savoir ni ce qu'elle veut ni ce qu'elle peut, et tourne
+sans cesse dans des réformes de mots, sans comprendre
+que ses méthodes, son esprit, ont considérablement
+vieilli et ne correspondent à aucune des nécessités
+de l'âge actuel. Elle ne fait plus un pas en avant
+<span class="pagenum"><a name="30" id="Page_30"> [Pg 30]</a></span>
+sans en faire immédiatement quelques-uns en arrière.
+Un jour elle supprime l'enseignement des vers latins,
+mais le lendemain elle le remplace par l'étude de la
+métrique latine. Un enseignement dit moderne, où
+le grec et le latin sont remplacés par des langues
+vivantes est créé, mais ces langues vivantes, l'Université
+les enseigne comme des langues mortes en ne
+s'occupant que de subtilités littéraires et grammaticales,
+de sorte, qu'après sept années d'études, pas un
+élève sur cent n'est capable de lire trois lignes d'un
+journal étranger sans être obligé de chercher tous les
+mots dans un dictionnaire. Elle croit faire une réforme
+considérable en acceptant de supprimer le diplôme
+du baccalauréat, mais immédiatement elle propose
+de le remplacer par un autre diplôme ne différant
+du premier que parce qu'il s'appellerait certificat
+d'études. Des substitutions de mots semblent constituer
+la limite possible aux réformes de l'Université.
+Elle est arrivée à cette phase de décrépitude précédant
+la mort, où le vieillard ne peut plus changer.</p>
+
+<p>Ce que l'Université ne voit malheureusement pas,
+ce que les auteurs de l'enquête n'ont pas vu davantage,
+car cela dépassait les limites du cercle infranchissable
+des idées de race dont j'ai parlé plus haut,
+c'est que ce ne sont pas les programmes qu'il faut
+changer, mais bien les méthodes employées pour
+enseigner la matière des programmes.</p>
+
+<p>Elle sont détestables, ces traditionnelles méthodes.
+De profonds penseurs, tels que Taine, l'avaient déjà
+dit avec force. Dans un de ses derniers livres,
+l'illustre historien montrait que notre Université
+est une véritable calamité, et nous conduit lentement
+à la décadence. Ce n'était pour le public que boutades
+<span class="pagenum"><a name="31" id="Page_31"> [Pg 31]</a></span>
+de philosophes. L'enquête a prouvé que ces boutades
+constituaient de terribles réalités.</p>
+
+<p>Si les causes de l'état inférieur de l'enseignement
+universitaire ont échappé à la plupart des observateurs,
+la mauvaise qualité de cet enseignement avait
+été fréquemment signalée avant l'enquête actuelle. Il
+y a bien des années que M. Henry Deville, dans une
+séance publique de l'Académie des Sciences, s'exprimait
+ainsi: «Je fais partie de l'Université depuis longtemps,
+je vais avoir ma retraite, eh bien, je le déclare
+franchement, voilà en mon âme et conscience ce que
+je pense: l'Université telle qu'elle est organisée nous
+conduirait à l'ignorance absolue.»</p>
+
+<p>Dans la même séance, l'illustre chimiste Dumas
+faisait remarquer qu'il «avait été reconnu depuis
+longtemps que le mode actuel d'enseignement dans
+notre pays ne pouvait être continué sans devenir pour
+lui une cause de décadence.»</p>
+
+<p>Et pourquoi ces jugements si sévères, prononcés
+tant de fois contre l'Université par les savants les
+plus autorisés, n'ont-ils jamais produit d'autres résultats
+que de perpétuels et inutiles changements de
+programmes? Quelles sont les causes secrètes qui ont
+toujours empêché aucune réforme utile d'être réalisée?</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Il est aisé de voir les inconvénients d'un ordre de
+choses quelconque, institutions politiques ou éducation,
+et d'en faire la critique. Une critique négative
+est à la portée d'intelligences très modestes. De
+telles intelligences ne sauraient découvrir ce qui
+peut être modifié, en tenant compte des divers facteurs,
+<span class="pagenum"><a name="32" id="Page_32"> [Pg 32]</a></span>
+race, milieu, etc., qui maintiennent solidement
+les choses créées par le passé. Le sens des possibilités
+est malheureusement une des aptitudes dont
+certains peuples, les Français surtout, sont très
+dépourvus.</p>
+
+<p>Quand on examine de près les réformes radicales
+proposées par diverses personnes consultées dans
+l'enquête, il est facile de prouver, non pas seulement
+qu'elles sont sans valeur théorique, mais qu'elles
+n'ont en outre aucune chance d'être appliquées.</p>
+
+<p>Elles n'en ont aucune, pour des raisons diverses
+que nous examinerons, mais dont la principale est
+qu'elles heurteraient une opinion publique toute-puissante
+aujourd'hui. Notre enseignement, et surtout
+nos méthodes d'enseignement, sont aussi mauvais
+que possible, mais correspondent aux exigences
+d'une opinion qu'ils ont d'ailleurs contribué à former.</p>
+
+<p>Un simple coup d'&oelig;il jeté sur quelques-unes des
+réformes suggérées, fait comprendre pourquoi elles
+sont irréalisables dans la pratique.</p>
+
+<p>On propose, par exemple, de transférer dans les
+campagnes les lycées établis dans les villes, comme
+l'ont fait depuis longtemps les Anglais, afin de donner
+aux élèves de l'air et de l'espace pour leurs jeux.
+La réforme peut sembler parfaite, mais comme les
+statistiques recueillies dans l'enquête révèlent que les
+quelques lycées édifiés à grands frais et avec luxe à
+la campagne n'arrivent pas à se peupler, parce que
+les parents tiennent à garder près d'eux leurs enfants,
+le projet apparaît de suite impraticable. Comment
+forcer en effet les parents à changer leurs idées sur ce
+point?
+<span class="pagenum"><a name="33" id="Page_33"> [Pg 33]</a></span></p>
+
+<p>On nous propose aussi de remplacer le grec et
+le latin inutiles par des langues vivantes fort utiles.
+De tels changements peuvent être salutaires, mais
+comment les réaliser, puisque nous voyons par l'enquête
+que ce sont précisément les parents qui réclament
+énergiquement le maintien de l'enseignement
+des langues anciennes, persuadés, j'imagine, qu'elles
+constituent pour leurs fils une sorte de noblesse les
+distinguant du vulgaire. Comment l'État leur ôterait-il
+une pareille illusion?</p>
+
+<p>On nous propose encore de donner aux élèves, si
+étroitement emprisonnés et surveillés, un peu de cette
+initiative, de cette indépendance qu'ont les élèves
+anglais. Rien ne serait plus désirable, assurément.
+Mais comment obtenir des directeurs des lycées de
+tels essais, quand nous lisons dans l'enquête que les
+tribunaux ont accablé d'amendes ruineuses de malheureux
+proviseurs, parce que des enfants auxquels
+ils avaient voulu laisser un peu de liberté, s'étaient
+blessés dans leurs jeux?</p>
+
+<p>Une des plus naïves réformes suggérées, bien que
+ce soit une de celles qui ont réuni le plus de suffrages,
+consisterait à supprimer le baccalauréat. On
+le remplacerait par sept à huit baccalauréats, dits
+examens de passage, subis à la fin de chaque année,
+afin d'empêcher les mauvais élèves de continuer à
+perdre leur temps au lycée. Excellente peut-être en
+théorie, cette proposition, mais combien illusoire
+en pratique! La statistique relevée par M. Buisson
+nous montre que pour 5.000 bacheliers reçus annuellement,
+il y a 5.000 élèves environ évincés, c'est-à-dire
+5.000 jeunes gens qui ont perdu entièrement leur
+temps. Cela donne une bien pauvre idée des professeurs
+<span class="pagenum"><a name="34" id="Page_34"> [Pg 34]</a></span>
+et des programmes qui obtiennent de tels
+résultats. Mais voit-on les lycées, qui ont tant de
+peine à lutter contre la concurrence des maisons
+congréganistes, et dont les budgets sont toujours
+en déficit, perdre 5.000 élèves par an! Les jurys qui
+prononceraient de pareilles exclusions,&mdash;dont profiteraient
+bien vite les établissements congréganistes,&mdash;seraient
+l'objet de telles imprécations de la
+part des parents, et d'une telle pression de la part des
+pouvoirs publics, qu'ils se verraient vite obligés de
+devenir assez indulgents pour que tous les élèves
+continuent leurs études. Les choses se retrouveraient
+donc bientôt exactement ce qu'elles sont aujourd'hui.</p>
+
+<p>D'autres réformateurs nous proposent de copier
+l'éducation anglaise, si incontestablement supérieure
+à la nôtre par le développement qu'elle donne au
+caractère, par la façon dont elle exerce l'initiative, la
+volonté, et aussi, ce qu'on oublie généralement de
+remarquer, par la discipline. La réforme, théoriquement
+excellente, serait irréalisable. Adaptée aux
+besoins d'un peuple qui possède certaines qualités
+héréditaires, comment pourrait-elle convenir à un
+peuple possédant des qualités tout à fait différentes?
+L'essai d'ailleurs ne durerait pas trois mois. Je ne
+connais pas de parents français qui consentiraient à
+laisser leurs fils revenir du lycée tout seuls, sans personne
+pour leur prendre un ticket à la gare, les faire
+monter en omnibus, leur dire de mettre un pardessus
+quand il fait froid, les surveiller d'un &oelig;il vigilant
+pour les empêcher de tomber sous les roues des
+trains en marche, d'être écrasés dans les rues par les
+voitures, ou d'avoir un &oelig;il poché quand ils jouent
+<span class="pagenum"><a name="35" id="Page_35"> [Pg 35]</a></span>
+librement à la balle avec leurs camarades. Si les fils
+de ces pères vigilants étaient soumis au régime de
+l'éducation anglaise, faisant leurs devoirs quand ils
+veulent et comme ils veulent, se livrant sans surveillance
+aux jeux les plus violents et les plus dangereux,
+sortant à leur guise, etc., les réclamations seraient
+unanimes. Au premier accident, les parents pousseraient
+d'épouvantables clameurs, et toute la presse
+se soulèverait avec eux. Le ministre serait immédiatement
+interpellé et obligé sous peine d'être renversé
+de rétablir les anciens règlements. J'ai connu
+une respectable dame qui eut une série de violentes
+crises de nerfs et menaça son mari de divorcer
+parce que ce dernier avait, sur mon conseil, proposé
+d'envoyer leur fils, qui venait de terminer ses
+études, passer ses vacances en Allemagne pour
+apprendre un peu l'allemand. Laisser voyager tout
+seul un pauvre petit garçon de dix-huit ans! Il
+fallait être un père dénaturé pour concevoir un tel
+projet. Le père dénaturé y renonça d'ailleurs bien
+vite.</p>
+
+<p>Et peut-être n'avait-elle pas absolument tort, la
+respectable dame, quand elle doutait des aptitudes
+de son fils à se diriger seul dans un tout petit voyage.
+Ne possédant ces aptitudes, ni par atavisme, ni par
+éducation, où les eût-il acquises?</p>
+
+<p>Si les Anglais n'ont besoin de personne pour se
+diriger, c'est qu'ils possèdent une discipline héréditaire
+interne qui leur permet de se gouverner eux-mêmes.
+Nul peuple n'est plus discipliné, plus respectueux
+des traditions et des coutumes établies.</p>
+
+<p>Et c'est justement parce que les Anglais ont
+en eux-mêmes leur discipline qu'ils peuvent se passer
+<span class="pagenum"><a name="36" id="Page_36"> [Pg 36]</a></span>
+d'une tutelle constante. Une éducation physique très
+dure entretient et développe ces aptitudes héréditaires,
+mais non sans que le jeune homme ait à courir
+des risques d'accidents auxquels aucun parent français
+ne consentirait à exposer sa timide progéniture.</p>
+
+<p>Il faut donc se bien persuader qu'avec les idées
+régnant en France, fort peu de choses peuvent
+être changées dans notre système d'instruction et
+d'éducation avant que l'esprit public ait lui-même
+évolué.</p>
+
+<p>Laissons donc entièrement de côté nos grands
+projets de réformes. Ils ne peuvent servir de matière
+qu'à d'inutiles discours. Considérons que nos
+programmes ont été transformés bien des fois sans
+le plus faible bénéfice. Considérons surtout que les
+Allemands, avec des programmes fort peu différents
+des nôtres, surent réaliser des progrès scientifiques
+et industriels qui les ont mis à la tête de tous les
+peuples. Envisageons ces faits incontestables, et en
+y réfléchissant suffisamment, nous finirons peut-être
+par découvrir que tous les programmes sont
+indifférents, mais que ce qui peut être bon ou mauvais,
+c'est la façon de s'en servir. Les programmes
+ne signifient rien et n'ont en eux-mêmes aucune
+vertu.</p>
+
+<p>Détaillés ou sommaires, ils se résument en ceci:
+apprendre à des jeunes gens les rudiments des
+sciences, de la littérature, de l'histoire et la connaissance
+de quelques langues anciennes ou modernes.
+Des méthodes qui n'arrivent pas à réaliser
+un tel but sont défectueuses, et on pourra changer
+indéfiniment les programmes, les allonger d'un côté,
+les raccourcir de l'autre, sans que les résultats soient
+<span class="pagenum"><a name="37" id="Page_37"> [Pg 37]</a></span>
+meilleurs. Le jour où cette vérité sera bien comprise,
+les professeurs commenceront à entrevoir que
+ce sont leurs méthodes, et non les programmes, qu'il
+faudrait changer. Tant qu'elle n'aura pas assez pénétré
+les cervelles pour devenir un mobile d'action,
+nous persisterons dans les mêmes errements, et personne
+n'apercevra que l'instruction peut, comme la
+langue d'Ésope, constituer la meilleure ou la pire
+des choses<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Au point de vue des fâcheux résultats que peut produire une instruction
+mal adaptée aux besoins d'un peuple, et pour juger dans quelle mesure elle
+déséquilibre et démoralise ceux qui l'ont reçue, on ne saurait trop méditer l'expérience
+faite sur une vaste échelle par les Anglais dans l'Inde. J'en exposai les
+résultats dans un discours d'inauguration prononcé au congrès colonial de 1889,
+dont j'étais un des présidents. (Voir <i>Revue Scientifique</i>, août 1889.) Ses parties
+essentielles sont résumées dans la nouvelle édition de mon livre: <i>les Civilisations
+de l'Inde</i>. Le système d'instruction et d'éducation, qui était excellent pour des
+Anglais et que, par conséquent, ils ont cru pouvoir appliquer avec avantage à des
+Hindous, s'est révélé tout à fait détestable pour ces derniers.</p></div>
+
+<p>C'est justement parce que toute réforme essentielle
+doit viser, non les programmes, mais les méthodes,
+que les projets proposés devant l'enquête offrent si
+peu d'intérêt. Ils représentent seulement les redites
+ressassées depuis longtemps et l'on ne peut dire des
+programmes qu'une chose utile: plus ils seront
+courts, meilleurs ils seront. Un programme complet
+d'instruction ne devrait pas dépasser vingt-cinq lignes,
+dont plusieurs consacrées à bien stipuler que l'élève
+ne sera tenu d'étudier dans chaque science qu'un
+petit nombre de notions, mais devra les connaître à
+fond.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Le lecteur commence sans doute à entrevoir combien
+sont puissants les obstacles invisibles qui
+s'opposent à une réforme profonde de l'enseignement
+<span class="pagenum"><a name="38" id="Page_38"> [Pg 38]</a></span>
+en France, et cependant nous n'avons pas abordé
+encore le plus formidable, le plus irréductible peut-être
+de tous ces obstacles: l'état mental des professeurs.</p>
+
+<p>L'enquête parlementaire n'en a pas tenu compte
+une seule fois et elle ne le pouvait guère. Persuadés
+que les professeurs universitaires, bourrés
+de science livresque et de diplômes, sont par cela
+même parfaits, les déposants de l'enquête ne pouvaient
+envisager la question des professeurs et les
+moyens à employer pour les former comme pouvant
+être l'objet d'une discussion quelconque.</p>
+
+<p>Et c'est pourtant ce point inaperçu, qui contient
+le n&oelig;ud vital des améliorations possibles de l'enseignement.</p>
+
+<p>L'enquête a couvert de fleurs les professeurs et de
+malédictions les programmes. C'est à peu près le
+contraire qu'il eût fallu faire. Supposons en effet
+anéantis, par une puissance magique, les obstacles
+que nous avons vus se dresser devant les réformes.
+Les préjugés des familles se sont évanouis, des programmes
+parfaits ont été créés, avec des méthodes
+excellentes pour les enseigner. Tout, pensez-vous,
+va changer. Rien, absolument rien, ne pourra
+changer.</p>
+
+<p>Et pourquoi? Simplement parce que l'état mental
+des professeurs créé par les procédés universitaires
+n'est pas modifiable. Formés d'après ces principes,
+ils sont incapables d'en appliquer d'autres, ou même
+d'en comprendre d'autres. Tous sont arrivés à un
+âge où on ne refait pas son éducation. Certes ils accepteront
+docilement, comme ils les ont acceptés jusqu'ici,
+les changements de programmes, et s'inclineront bien
+<span class="pagenum"><a name="39" id="Page_39"> [Pg 39]</a></span>
+bas devant les circulaires ministérielles, mais ils
+continueront à enseigner comme ils l'ont toujours
+fait, parce qu'ils ne pourraient enseigner autrement.</p>
+
+<p>Les dépositions de l'enquête que nous reproduisons
+dans cet ouvrage fourniront un frappant exemple de
+l'impossibilité où se trouvent aujourd'hui nos professeurs
+de changer leurs méthodes d'enseignement.
+Il y a un certain nombre d'années, un ministre de
+l'Instruction publique, M. Léon Bourgeois avait rêvé
+d'entreprendre à lui seul la réforme de l'Université,
+en créant ce qu'on appela l'Enseignement moderne,
+terminé par un baccalauréat spécial conférant à peu
+près les mêmes privilèges que le baccalauréat classique.
+Les langues anciennes se trouvaient remplacées
+par les langues vivantes, l'enseignement des
+sciences fortifié. Tout était parfait dans le programme.
+Il ne manqua que les maîtres capables de
+l'appliquer. Les professeurs de l'Université enseignèrent
+les langues vivantes comme les langues mortes,
+en ne s'occupant que de subtilités grammaticales.
+Les sciences furent apprises à coups de manuels.
+Les résultats obtenus furent finalement, nous le verrons,
+des plus médiocres.</p>
+
+<p>Il faut rendre justice à la science livresque de nos
+professeurs. Tout ce qui est susceptible d'être appris
+par c&oelig;ur, ils l'ont appris, mais leur valeur pédagogique
+est entièrement nulle. On l'a insinué parfois
+au cours de l'enquête, quoique timidement. C'est en
+dehors de l'enquête que se rencontrèrent quelques
+esprits assez indépendants pour révéler un état de
+choses de plus en plus visible aujourd'hui.</p>
+
+<p>La faible valeur pédagogique des professeurs de
+<span class="pagenum"><a name="40" id="Page_40"> [Pg 40]</a></span>
+notre Université frappe d'ailleurs les étrangers qui
+ont visité nos établissements d'instruction et assisté
+à quelques leçons. M. Max Leclerc cite à ce propos
+un article de la <i>Revue Internationale de l'Enseignement</i>,
+où se trouve consignée l'opinion d'un
+professeur étranger ayant visité, à Paris et en province,
+nombre de nos établissements d'éducation.
+Il «a rencontré beaucoup d'hommes instruits... très
+peu de professeurs et d'éducateurs». Quant au personnel
+de proviseurs, censeurs, principaux, il l'a
+trouvé «peu éclairé, prétentieux, maladroit et étroit
+d'esprit».</p>
+
+<p>Ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que des critiques
+analogues ont été formulées. Il y a quarante
+ans, M. Bréal, professeur au Collège de France,
+écrivait les lignes suivantes sur notre corps enseignant:</p>
+
+<blockquote><p>Le corps universitaire était, en 1810, à peu près l'expression
+des idées de la société. En 1848, il était déjà si arriéré qu'un
+observateur étranger pouvait écrire: «Le corps des professeurs
+en France est devenu tellement stationnaire, qu'il serait impossible
+de trouver une autre corporation qui, en ce temps de progrès
+général, surtout chez la nation la plus mobile du monde,
+se maintienne avec autant de satisfaction sur les routes battues,
+repousse avec autant de hauteur et de vanité toute méthode
+étrangère, et voit une révolution dans le changement le plus
+insignifiant.»</p></blockquote>
+
+<p>A quoi tient l'insuffisance pédagogique incontestable
+des professeurs de notre Université? Simplement,
+je le répète encore, aux méthodes qui les ont
+formés. Ils enseignent ce qu'on leur a enseigné,
+comme on le leur a enseigné.</p>
+
+<p>Que peuvent valoir, pour l'instruction et l'éducation
+de la jeunesse, les professeurs préparés par les
+principes universitaires, c'est-à-dire par l'étude exclusive
+<span class="pagenum"><a name="41" id="Page_41"> [Pg 41]</a></span>
+des livres? Ces malheureuses victimes du plus
+déformant régime intellectuel auquel un homme
+puisse être soumis, n'ont jamais quitté les bancs
+avant de monter dans une chaire. Bancs des lycées,
+bancs de l'École normale ou bancs des Facultés. Ils
+ont passé quinze ans de leur vie à subir des examens
+et à préparer des concours. A l'École normale, «leurs
+devoirs sont littéralement taillés pour chaque jour.
+Tout se passe avec une régularité écrasante. Les
+programmes des examens ne laissent pas une ombre
+de mouvement à ces malheureux esclaves de la
+science». Leur mémoire s'est épuisée en efforts
+surhumains pour apprendre par c&oelig;ur ce qui est
+dans les livres, les idées des autres, les croyances
+des autres, les jugements des autres. De la vie, ils ne
+possèdent aucune expérience, n'ayant jamais eu à
+exercer ni leur initiative, ni leur discernement, ni
+leur volonté. L'ensemble si subtil qu'est la psychologie
+d'un enfant, ils n'en savent absolument
+rien. Comme le cavalier inexpérimenté sur un cheval
+difficile, ils ignorent les moyens de se faire comprendre
+de l'être à diriger, les mobiles qui peuvent
+agir sur lui et la façon de manier ces mobiles. Ils
+récitent, devenus professeurs, les cours que tant de
+fois ils récitèrent comme élèves, et pourraient être
+facilement remplacés dans leurs chaires par de
+simples phonographes.</p>
+
+<p>Pour arriver à être professeurs, il leur a fallu
+apprendre des choses compliquées et subtiles. Ces
+mêmes choses compliquées et subtiles, ils les répéteront
+devant leurs élèves. En Allemagne, où
+l'odieuse institution des concours n'existe pas, on
+juge les professeurs de l'enseignement supérieur
+<span class="pagenum"><a name="42" id="Page_42"> [Pg 42]</a></span>
+d'après leurs travaux personnels et leurs succès dans
+l'enseignement libre, par lequel ils doivent le plus
+souvent débuter. En France, on les juge par l'amas
+de choses qu'ils peuvent réciter dans un concours.
+Et, comme le nombre des candidats est considérable,
+et celui des places fort petit, on raffine
+encore dans ce sens, pour en éliminer davantage.
+Celui qui saura répéter sans broncher le plus de formules,
+qui aura entassé dans sa tête la plus grande
+somme possible de puériles chinoiseries, de subtilités
+scientifiques ou grammaticales, l'emportera sûrement
+sur ses rivaux. Tout récemment encore, un des
+examinateurs des derniers concours d'agrégation,
+M. Jullian, faisait remarquer, dans une des séances
+du Conseil supérieur de l'Instruction publique, que
+le jury était effrayé «de l'effort de mémoire imposé
+aux candidats. Il pense que si la mémoire est un
+admirable instrument de travail, elle n'est qu'un instrument
+au service de ces qualités maîtresses du
+professeur, qui sont l'esprit critique, la logique et
+la méthode, la mesure et le tact, la pénétration,
+l'inspiration et l'ampleur des vues, la simplicité et
+la clarté dans l'exposition, la correction et la vivacité
+de la parole.»</p>
+
+<p>Il avait certes raison de se livrer à des réflexions
+semblables, le respectable jury, mais de là à un effet
+quelconque il y a loin, et pendant longtemps encore,
+avec le régime des concours, la mémoire constituera
+la seule qualité utile à un candidat. Il se gardera
+soigneusement&mdash;en eût-il même le temps et la
+capacité&mdash;de tout travail un peu personnel, sachant
+bien qu'à tous les degrés, rien n'est plus mal vu de la
+part des examinateurs.
+<span class="pagenum"><a name="43" id="Page_43"> [Pg 43]</a></span></p>
+
+<p>Quand un homme a ainsi consacré quinze ans de
+sa vie à entasser dans sa mémoire tout ce qui peut
+y être entassé, sans avoir jamais jeté un coup d'&oelig;il
+sur le monde extérieur, sans avoir eu à exercer une
+seule fois son initiative, sa volonté et son jugement,
+qu'en peut-on espérer? Rien, sinon qu'il fasse ânonner
+machinalement à de malheureux élèves une
+partie des choses inutiles que pendant si longtemps
+il a ânonnées lui-même. On cite assurément parmi
+les professeurs de l'Université quelques esprits d'élite
+ayant échappé aux tristes méthodes d'éducation
+auxquelles ils ont été soumis, comme sont cités pendant
+les épidémies de peste les quelques médecins
+qui échappent aux atteintes du fléau. Combien rares
+de telles exceptions!</p>
+
+<p>L'Université vit pourtant sur le prestige exercé
+par ces exceptions. Mais en observant la foule des
+professeurs, on constate que bien peu savent se
+soustraire à l'action du déprimant régime qui les a
+formés. Que de cerveaux jadis intelligents, détruits
+pour toujours, et bons tout au plus à faire, au fond
+d'une province, réciter des leçons ou passer des examens,
+avec la certitude qu'ils sont trop usés pour
+entreprendre autre chose dans la vie. Leur seule
+distraction est d'écrire des livres dits élémentaires,
+pâles compilations où s'étale à chaque page la
+faiblesse de leur capacité d'éducateurs et ce goût
+des subtilités et des choses inutiles qu'inculque
+l'Université. Ils croient faire preuve de science en
+compliquant les moindres questions et en rendant
+obscures les choses les plus claires. M. Fouillée, qui
+paraît avoir fait une étude attentive des livres écrits
+par ses collègues, a publié d'invraisemblables échantillons
+<span class="pagenum"><a name="44" id="Page_44"> [Pg 44]</a></span>
+de cette littérature scolaire. Un des plus
+curieux est celui de ce professeur dont le livre,
+destiné à l'enseignement secondaire des lycées, se
+trouve revêtu de l'approbation des plus hautes
+autorités universitaires.</p>
+
+<blockquote><p>«L'auteur déclare avoir volontairement supprimé les termes et
+les discussions qui auraient pu effrayer l'inexpérience des enfants:
+c'est pourquoi il leur parle longuement de la césure penthémimère
+qu'on remplace quelquefois par une césure hepthémimère,
+ordinairement accompagnée d'une césure trihémimère. Il les
+initie aux synalèphes, aux apocopes et aux aphérèses, et il les
+avertit qu'il a adopté la scansion par anacruse et supprimé le
+choriambe dans les vers logaédiques. Il leur révèle aussi les
+mystères du quaternaire hypermètre ou dimètre hypercatalectique
+ou encore ennéasyllabe alcaïque. Que dire du vers hexamètre
+dactylique, catalectique in dissylabum, du procéleusmatique
+tétramètre catalectique, du dochmiade dimètre, et de la
+strophe trochaïque hypponactéenne, du dystique trochaïque
+hypponactéen?»</p></blockquote>
+
+<p>M. Fouillée cite encore un autre professeur qui, dans
+un livre d'enseignement élémentaire, s'étend longuement
+sur la méthode pour documenter une pièce de
+théâtre, en voici un extrait: «On consultera d'abord
+le répertoire général 20<sup>e</sup> vol., B N, inventaire y f,
+5337=5546, etc.» Suivent trois pages d'indications
+semblables!</p>
+
+<p>Les ouvrages de sciences sont conçus d'après les
+mêmes principes. Je pourrais donner comme exemple
+un livre de physique écrit par un agrégé de
+l'Université pour les candidats au certificat des sciences
+physiques et naturelles, lesquels, nous le verrons
+par les dépositions de l'enquête, ne possèdent que
+des notions très rudimentaires en mathématiques.
+L'auteur s'est donné un mal extraordinaire pour
+bourrer son livre à chaque page d'intégrales totalement
+inutiles. Dans un supplément destiné à apprendre
+<span class="pagenum"><a name="45" id="Page_45"> [Pg 45]</a></span>
+les manipulations, les équations ne sont pas davantage
+épargnées. Pour l'opération si élémentaire du
+calibrage d'un tube, l'auteur a trouvé le moyen de
+remplir trois pages serrées d'équations. Ce professeur
+est assurément tout à fait certain que pas un
+élève sur mille ne comprendra quelque chose à ses
+formules, mais qu'est-ce que cela peut bien lui faire?</p>
+
+<p>Avec les nouveaux programmes, les livres pour
+l'enseignement n'ont fait que se compliquer encore
+et ils arrivent à être totalement illisibles. En un
+remarquable article, paru dans le journal l'<i>Enseignement
+secondaire</i> du 15 juin 1904, M. Brucker,
+professeur au lycée de Versailles, a montré tout le
+«verbalisme stérile» dont sont entachés les livres
+consacrés à l'enseignement des sciences naturelles,
+et en cite d'attristants exemples. En voici un pris au
+hasard:</p>
+
+<blockquote><p>L'auteur d'un autre Précis va plus loin encore. La complication
+de son langage dépasse ce que l'on avait imaginé avant lui:
+il appelle les mousses des bryophytes, les fougères des ptéridophytes
+ou exoprothallées isodiodées, leurs spores des diodes,
+et ainsi du reste.</p></blockquote>
+
+<p>Si nos professeurs donnent un si déplorable enseignement,
+c'est que, formés par l'Université, ils
+enseignent, je le répète, ce qu'on leur a enseigné
+et de la façon dont on le leur a enseigné. Tant que
+les professeurs des Facultés se recruteront comme
+aujourd'hui, rien ne pourra être modifié dans notre
+enseignement universitaire.</p>
+
+<p>C'est en grande partie parce que le système de
+recrutement des professeurs, en Allemagne, diffère
+fort du nôtre, que l'enseignement à tous les degrés y
+est si supérieur. Nos voisins ont trouvé le secret
+<span class="pagenum"><a name="46" id="Page_46"> [Pg 46]</a></span>
+d'intéresser les professeurs des Facultés à leurs
+élèves et de les obliger à se mettre à leur portée. La
+formule est très simple. Ce sont les élèves qui paient
+les professeurs, et, comme il y a pour chaque ordre
+d'études plusieurs professeurs libres, l'élève va vers
+celui qui enseigne le mieux. La concurrence oblige
+donc le professeur à s'occuper soigneusement de ses
+élèves. Réunir autour de lui beaucoup d'auditeurs
+et publier des travaux personnels, est le seul moyen,
+il le sait, d'être appelé à devenir titulaire d'une chaire
+importante, dont le principal rapport consistera
+d'ailleurs dans les rétributions des élèves. En France,
+le professeur de Faculté est un fonctionnaire à traitement
+fixe, n'ayant aucun intérêt à captiver l'esprit
+de ses auditeurs et se plier à leur intelligence. Pas
+besoin d'être un profond psychologue pour comprendre
+que s'il était payé par eux, son intérêt
+entrerait immédiatement en jeu, et que, sous l'influence
+de ce puissant mobile d'action, il serait vite
+obligé de transformer entièrement ses méthodes
+d'enseignement. S'il ne savait pas les transformer,
+ses concurrents l'obligeraient à disparaître.</p>
+
+<p>Malheureusement, un changement aussi capital, le
+seul qui amènerait la transformation de notre enseignement
+supérieur d'abord, et, par voie de conséquence,
+celle de notre enseignement secondaire,
+est radicalement impossible avec nos idées latines.
+Les bien rares tentatives faites dans ce sens par
+l'initiative privée ont été l'objet des persécutions de
+l'Université sitôt qu'elles ont réussi. Elle ne tolère
+un peu que celles qui échouent. Je me souviens
+qu'il y a une vingtaine d'années, le D<sup>r</sup> F*** avait
+ouvert pour les étudiants en médecine un cours
+<span class="pagenum"><a name="47" id="Page_47"> [Pg 47]</a></span>
+privé d'anatomie, auquel on ne pouvait assister
+qu'en payant fort cher, mais où ils étaient sûrs d'apprendre
+l'anatomie, alors que les leçons officielles
+de la Faculté leur apprenaient très peu de chose.
+Bien que ces dernières fussent entièrement gratuites,
+les étudiants les désertaient pour les leçons payées.
+Le D<sup>r</sup> F***, ainsi que ses élèves, fut l'objet de telles
+persécutions de la part de la Faculté, qu'après une
+dizaine d'années de lutte, il se vit réduit à fermer son
+cours.</p>
+
+<p>Nous voici loin des programmes et de leur réforme.
+Le lecteur doit voir nettement maintenant combien
+est vaine et inutile toute l'agitation faite à propos de
+ces programmes, et combien inutiles aussi les monceaux
+de pages publiées à ce propos. Les programmes
+ne sont que des façades. On peut les changer à
+volonté, mais sans modifier pour cela les choses invisibles
+et profondes qu'elles abritent. S'en prendre
+aux façades est facile parce qu'on les voit. Essayer
+de toucher à ce qui est derrière est fort malaisé, parce
+que le plus souvent on ne le discerne pas.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>J'espère avoir montré que le problème de la réforme
+de notre enseignement est bien autrement compliqué
+que les auteurs de l'enquête parlementaire ne l'ont
+soupçonné.</p>
+
+<p>Nous ne dirons pas certes que cette réforme soit
+entièrement impossible. Il n'y a rien d'impossible
+pour des volontés fortes. Mais avant de réformer au
+hasard, comme on le fait depuis si longtemps et
+comme on continue à le faire encore, il faut au
+<span class="pagenum"><a name="48" id="Page_48"> [Pg 48]</a></span>
+moins connaître à fond l'essence des choses à
+réformer. En persistant à l'ignorer, on ne réalisera
+que des changements de mots. On troublera inutilement
+les esprits, et notre enseignement en sera
+rendu plus médiocre encore qu'il ne l'est aujourd'hui.</p>
+
+<p>C'est parce que les auteurs de l'enquête ne semblent
+pas avoir nettement compris les problèmes fondamentaux
+de l'enseignement, qu'il nous a semblé utile
+de les préciser.</p>
+
+<p>Cette colossale enquête n'aura pas été inutile. Par
+elle beaucoup de faits auront été connus, que l'on
+pouvait soupçonner, mais non prouver. Elle a montré
+surtout l'état des esprits, et révélé que le mal auquel
+on cherche à remédier est bien plus profond que ne
+le faisaient supposer les apparences.</p>
+
+<p>On sait que la conclusion de l'enquête a été un
+projet de réforme de l'enseignement, présenté à la
+Chambre des Députés et adopté après une courte discussion.
+Dans cette discussion, le Ministre de l'Instruction
+publique a dit de fort bonnes choses pour en
+défendre de bien médiocres. Il a certainement trop
+d'esprit philosophique pour ne pas avoir eu conscience
+de la faible valeur des réformes proposées par la
+Commission. Quelques étiquettes seules ont été changées.
+Un député, M. Massé, a dit de ce projet qu'il
+«fait l'effet d'une de ces façades brillantes édifiées
+à grands frais dans le goût du jour, et qui sont uniquement
+destinées à faire illusion sur les commodités
+d'un immeuble dans lequel rien ou presque rien n'a
+été modifié».</p>
+
+<p>Toutes ces réformes de programmes, répétées tant
+de fois, sont d'ailleurs absolument dépourvues d'intérêt.
+<span class="pagenum"><a name="49" id="Page_49"> [Pg 49]</a></span>
+Notre enseignement restera ce qu'il est tant que
+nos méthodes actuelles n'auront pas été entièrement
+changées. Il n'y aura, je continue à le répéter, de
+changements possibles que lorsque la nécessité d'une
+transformation complète des méthodes aura pénétré
+un peu dans la cervelle des parents, des professeurs
+et des législateurs.</p>
+
+<p>La destinée de la plupart de nos grandes enquêtes
+parlementaires est de bientôt disparaître dans la poussière
+des bibliothèques, d'où elles ne sortent plus. Il
+m'a fallu une forte dose de patience pour lire attentivement
+les six énormes volumes sur la réforme de
+l'enseignement, et j'imagine que bien peu de mes
+contemporains ont eu cette patience.</p>
+
+<p>Les questions d'éducation et d'instruction acquièrent
+aujourd'hui une importance telle qu'il m'a semblé
+nécessaire de retirer de cette gangue volumineuse les
+parties essentielles, de les classer avec méthode, de
+les discuter quelquefois. Tous les textes reproduits
+émanent de personnages autorisés, les seuls dont la
+parole ait quelque influence dans un pays aussi
+hiérarchisé que le nôtre, les seuls qui puissent agir
+sur l'opinion des parents et finir peut-être par la
+changer un peu.</p>
+
+<p>Cette réforme de l'opinion est la première qu'on
+doive tenter aujourd'hui. Quand elle sera complète,
+mais alors seulement, une réforme de l'éducation
+deviendra possible.</p>
+
+<p>Les difficultés d'une pareille tâche sont immenses.
+Elles ne sont pas insurmontables pourtant. Il n'a
+jamais fallu beaucoup d'apôtres pour créer les grandes
+religions qui ont bouleversé le monde, mais il en
+a fallu quelques-uns. Tout le mouvement dont est
+<span class="pagenum"><a name="50" id="Page_50"> [Pg 50]</a></span>
+sortie l'enquête qui a si profondément ébranlé l'Université
+a eu pour unique point de départ la campagne
+vigoureuse d'un homme d'action énergique, l'explorateur
+Bonvalot. S'il n'a pas su montrer nettement la
+voie à suivre, pas plus d'ailleurs que les auteurs
+des six volumes de l'enquête, il a au moins fait voir
+combien était funeste celle que nous suivions. Nouveau
+Pierre l'Ermite, il a secoué l'indifférence du
+public, et les noms les plus éminents de l'Université
+se sont bientôt rangés modestement derrière lui,
+prêts à démolir l'idole dont ils avaient été jadis les
+plus ardents défenseurs.</p>
+
+<p>Le jour où l'opinion, suffisamment instruite, comprendra
+le mal que nous a fait notre Université, et le
+comparera à tout le bien que réalisent dans d'autres
+pays des institutions semblables, ce jour-là notre antique
+système d'éducation s'écroulera d'un seul coup,
+comme ces monuments trop vieux qui gardent une
+apparence de solidité tant qu'on ne les touche pas.
+Alors seulement nous pourrons essayer d'obtenir ce
+que d'autres peuples ont réalisé avec leurs professeurs.</p>
+
+<p>Une éducation appropriée permettrait aux Latins
+de remonter cette pente rapide de la décadence dont
+ils semblent menacés. Ce que les Allemands ont su
+accomplir, nous devrons le tenter. Ils avaient médité
+longuement le mot profond de Leibniz: «Donnez-moi
+l'éducation, et je changerai la face de l'Europe avant
+un siècle.»
+<span class="pagenum"><a name="51" id="Page_51"> [Pg 51]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h1>LIVRE II</h1>
+
+<h1><a id="II_1"></a>L'INSTRUCTION ET L'ÉDUCATION
+AUX ÉTATS-UNIS</h1>
+
+
+
+
+<h2>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<h2>Principes généraux de l'Éducation en Amérique.</h2>
+
+
+<p>C'est surtout par voie de comparaison que se forment
+nos connaissances. Pour bien saisir les causes
+de l'infériorité de notre enseignement universitaire,
+il sera utile de le comparer à l'éducation donnée dans
+le pays du monde où elle est le plus développée,
+l'Amérique.</p>
+
+<p>Les publications sur l'Éducation aux États-Unis
+sont nombreuses; mais rédigées par des universitaires
+qui la considèrent à leur point de vue, elles apprennent
+peu de chose. C'est pourquoi le magnifique
+ouvrage, <i>les Méthodes américaines d'éducation</i>, publié
+récemment par M. Buyse, directeur de l'École de
+Charleroi, a été une véritable révélation. On a dit
+très justement que des peuples éduqués avec de
+pareilles méthodes sont appelés à former une humanité
+supérieure à la nôtre.
+<span class="pagenum"><a name="52" id="Page_52"> [Pg 52]</a></span></p>
+
+<p>Cette impression est celle qu'éprouveront tous les
+lecteurs du livre de M. Buyse. C'est un peu celle ressentie
+par un de nos plus éminents savants, M. H. Le
+Châtelier. On en jugera par l'extrait suivant d'un de
+ses articles:</p>
+
+<blockquote><p>A la lecture de cet ouvrage, la première impression est un
+sentiment d'envie pour une civilisation certainement supérieure
+à la nôtre. Une confiance générale et absolue dans les bienfaits
+de l'éducation, une liberté complète permettant le développement
+parallèle des écoles les plus variées, y autorisant les
+expériences les plus audacieuses, un respect rigoureux de l'école
+la maintenant complètement à l'écart des luttes politiques si
+vives cependant aux États-Unis, une philosophie profonde des
+méthodes d'éducation les orientant vers le développement de
+l'activité individuelle, témoignent d'une culture intellectuelle peu
+commune. Nous aurions grand intérêt à nous assimiler les
+méthodes d'éducation américaines, mais il ne faut pas trop y
+compter. Le plaisir de l'action, la passion de la liberté sont des
+sentiments trop jeunes pour un vieux continent fatigué comme
+le nôtre.</p></blockquote>
+
+<p>Les pages qui vont suivre consacrées à l'éducation
+américaine sont entièrement extraites du livre de
+M. Buyse<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Le lecteur qui voudra étudier son ouvrage
+avec soin, y verra vite que non seulement une pareille
+éducation développe à son maximum le caractère et
+l'intelligence, mais encore <i>tend à effacer entièrement
+les différences de classes qui rendent la solution
+des problèmes sociaux si difficile chez les peuples
+latins</i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> L'auteur a bien voulu me demander d'écrire la préface de la 3<sup>e</sup> édition
+de son livre paru récemment.</p></div>
+
+<blockquote><p>Savamment, les professeurs sèment sous les pas des élèves des
+difficultés graduées, que ceux-ci doivent apprendre à juger et à
+vaincre; l'acte physique précède ou accompagne l'acte de la
+pensée; les branches d'enseignement les plus abstraites pour
+nous sont présentées sous des formes matérielles et concrètes
+et nécessitent, pour être assimilées, aussi bien l'habileté des
+<span class="pagenum"><a name="53" id="Page_53"> [Pg 53]</a></span>
+mains que la vivacité de pensée: la géographie est une manipulation;
+la littérature scolaire est un travail de laboratoire, car
+elle s'associe intimement avec le dessin et le modelage; la forme
+supérieure de l'action, les travaux manuels, universellement
+pratiqués dans les écoles, sont des exercices de résistance
+morale; tout l'enseignement allie l'effort physique, musculaire,
+à l'assimilation des idées.</p>
+
+<p>L'enseignement secondaire, qui établit le passage de la dépendance
+intellectuelle et morale de l'enfance aux convictions intellectuelles
+de l'adulte, procède de la même pensée et accentue le
+système de l'instruction par l'action. Les difficultés à résoudre
+sont plus complexes, le but à atteindre plus éloigné, les obstacles,
+plus élevés. Affranchir la pensée et le sentiment de toute
+tutelle, en réduisant graduellement le rôle du professeur au
+profit de la responsabilité du jeune homme ou de la jeune fille:
+tel est le but de l'éducation.</p>
+
+<p>Faire agir les enfants comme s'ils étaient seuls au monde, en
+toute liberté; exalter le plaisir dans l'effort, la joie dans la lutte
+contre les difficultés, la possession de soi-même&mdash;le self-control&mdash;telle
+est la tâche supérieure de l'école; ni les faits, ni les
+théories ne sont enseignés, ne sont communiqués verbalement
+aux élèves. Les Américains, professeurs et élèves, ont une vraie
+répugnance pour les théories toutes faites, pour les définitions
+et les abstractions, sans sanction pratique.</p>
+
+<p>Dans les écoles, il n'existe plus de trace des méthodes qui
+cherchent l'effet utile dans la doctrine communiquée par la
+parole et non traduite en actes par les élèves. Les professeurs
+considèrent que l'enseignement en général, et spécialement
+l'enseignement scientifique, ne saurait être fécond si les élèves
+ne sont pas exercés à trouver eux-mêmes des vérités, à résoudre
+des questions scientifiques.</p>
+
+<p>L'enseignement des sciences pures ou appliquées est pénétré
+des principes de la méthode de la «redécouverte» (rediscovery),
+pratiquée dans les laboratoires et dans les ateliers. Les leçons
+de classes, d'importance très réduite, préparent, accompagnent
+ou confirment les études pratiques de laboratoire et d'atelier
+qui sont les centres d'intérêt des institutions. Les notes de
+laboratoire et d'atelier, dans lesquelles sont enregistrés les faits
+et les phénomènes que les élèves ont observés et qui décrivent
+les constructions réalisées, constituent la pierre de touche de la
+valeur des études. Aucun cas n'est fait des copies des cours
+oraux, qui jouent un si grand rôle dans les écoles européennes.
+L'élève doit arracher aux appareils et au matériel d'expérimentation
+le secret des phénomènes et des lois qui les régissent.
+Dans les travaux manuels, la puissance de direction (directive
+<span class="pagenum"><a name="54" id="Page_54"> [Pg 54]</a></span>
+power) s'exalte par des épreuves de plus en plus dures, développant
+la réflexion pour approprier les moyens aux fins, la
+patience pour l'accomplissement de tâches longues et ardues.</p>
+
+<p>Dans les écoles d'enseignement supérieur se continue le
+triomphe de l'initiative et de l'effort; l'expérience faite par les
+élèves y est la base des études; le professeur guide les individualités
+sans les subjuguer; il semble avoir le plus haut souci
+de laisser se manifester leurs aspirations propres, leur intelligence
+et leurs talents personnels.</p>
+
+<p>... Déposer dans les cerveaux des enfants et des adolescents le
+germe de la volonté; leur donner, dès le jeune âge, le goût de
+l'action persévérante; hâter chez eux le passage de l'état de
+dépendance à l'esprit d'indépendance; préparer, par une éducation
+scolaire appropriée, les enfants des classes les plus
+modestes à se subvenir à eux-mêmes; à ne compter que sur
+eux-mêmes, au «self-support», telle semble être la plus haute
+préoccupation des écoles primaires et moyennes.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>L'éducation ouvrière par l'école industrielle et professionnelle
+use également à l'extrême de l'expérimentation pratique.</p>
+
+<p>L'ouvrier américain est le prototype de l'ouvrier européen de
+l'avenir. Dans toutes les professions qualifiées, il est un homme
+instruit: le règne de l'ouvrier du passé, dont le savoir se bornait
+à des recettes, des procédés, des tours de main et des
+secrets, est depuis longtemps terminé dans les usines modernes
+du Nouveau-Monde. Toutes réalisent le «labor saving», l'économie
+de main-d'&oelig;uvre, par l'emploi de machines-outils perfectionnées;
+la conduite intelligente de ces outils nécessite plus
+de cerveau et de nerfs que de muscles, plus d'attention, de décision
+rapide et d'habileté manipulatoire que de force physique.</p>
+
+<p>Les perfectionnements et les transformations rapides que
+l'industrie a subis dans son outillage et dans ses méthodes de
+travail ont fait naître, chez les ouvriers, conducteurs et chefs
+d'ateliers, des qualités nouvelles, intellectuelles plutôt que physiques;
+les écoles industrielles, sous toutes leurs formes,
+s'efforcent de développer ces qualités et de les fixer dans la
+race.</p>
+
+<p>Comme dans l'enseignement général, les études théoriques se
+font d'après des méthodes très concrètes; les leçons orales
+s'appuient sur des exercices d'expérimentation et de manipulation,
+qui ont pour effet d'ajouter aux connaissances fondamentales
+des métiers l'esprit d'observation, l'habileté manuelle,
+l'intelligence industrielle. Sauf dans trois ou quatre écoles professionnelles,
+nulle trace de spécialisation; l'école cherche à
+<span class="pagenum"><a name="55" id="Page_55"> [Pg 55]</a></span>
+développer, chez l'ouvrier, le sens exécutif; elle forme l'homme
+complet, lui donne une culture générale professionnelle et
+réagit ainsi contre les efforts déprimants de la monotonie et de
+la division extrême du travail que comporte la fabrication en
+série.</p>
+
+<p>A en juger par la puissance créatrice du travail américain,
+servi par un outillage perfectionné, cette éducation technique
+semble être particulièrement efficace.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>... Au delà de l'Atlantique on ne trouve nulle trace du préjugé,
+indéracinable en Europe, contre le travail manuel. Personne
+ne le considère comme humiliant ni déshonorant. Un
+professeur, un magistrat n'y semblent pas considérés comme
+intellectuellement supérieurs aux ouvriers et contremaîtres
+intelligents. Les employés de bureau sont depuis longtemps
+fixés sur la valeur sociale de leur situation qui représente, au
+maximum, 50 à 75 francs de salaire par semaine, alors que le
+maçon, le plafonneur, le menuisier reçoivent 120 francs pour
+la même durée de travail.</p>
+
+<p>Derrière tout Américain se retrouve l'ouvrier; il juge l'homme
+par ses capacités de produire et de réaliser; il n'admet pas la
+croyance que le diplôme confère une certaine noblesse intellectuelle.
+<span class="pagenum"><a name="56" id="Page_56"> [Pg 56]</a></span></p></blockquote>
+
+
+
+
+<h2><a id="II_2"></a>CHAPITRE II</h2>
+
+<h2>Détails des méthodes usitées dans les écoles
+américaines.</h2>
+
+
+<h3>§ 1.&mdash;DIVISIONS DE L'ENSEIGNEMENT.</h3>
+
+<p>En Amérique, l'enseignement est divisé en quatre périodes de
+quatre années chacune:</p>
+
+<p>
+6 à 10 ans Élémentaire <i>Primary</i><br />
+10 à 14 ans Primaire <i>Grammar Grades</i><br />
+14 à 18 ans Secondaire ou <i>High Schools</i><br />
+<span style="margin-left: 8em;">Professionnel&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; <i>Technical School</i></span><br />
+18 à 22 ans Technique supérieur <i>Institute of Technology</i><br />
+</p>
+
+<p>Tous les jeunes Américains, sans exception, parcourent les
+deux premiers degrés de l'enseignement. Un nombre tous les
+jours croissant, même parmi les ouvriers, aborde l'enseignement
+secondaire avec ses études latines. Beaucoup cependant
+l'abandonnent après deux années, vers seize ans, soit pour se
+chercher directement une situation dans le commerce, soit pour
+se diriger vers les écoles professionnelles dont l'un des principaux
+objectifs est de remplacer l'apprentissage dans les usines;
+une élite seulement aborde l'enseignement technique supérieur
+auquel on reproche de trop reculer l'entrée dans la vie pratique.</p>
+
+<p>Des cinq catégories d'enseignement résumées dans le tableau
+ci-dessus, les trois premières sont les plus intéressantes. Elles
+ont fait l'objet d'études, de discussions prolongées, leurs
+méthodes ont atteint dans toute l'étendue des États-Unis une
+uniformité assez grande.
+<span class="pagenum"><a name="57" id="Page_57"> [Pg 57]</a></span></p>
+
+
+<h3>§ 2.&mdash;ENSEIGNEMENT ÉLÉMENTAIRE (DE 6 A 10 ANS).</h3>
+
+<p><b>Travaux manuels.</b>&mdash;L'éducation est basée sur l'enseignement
+des travaux manuels. Les travaux manuels apprennent à
+créer et à exécuter; le principe de création trouve surtout son
+expression dans les leçons de dessin, de géométrie, et dans les
+cours d'observation. L'exécution est l'&oelig;uvre propre des travaux
+manuels.</p>
+
+<p>La spontanéité des initiatives particulières, qui se manifeste
+très heureusement en l'absence de prescriptions générales et de
+réglementation centrale exclues des écoles américaines, a trouvé
+des solutions fort intéressantes en ce qui concerne le passage,
+le pont de l'école Fr&oelig;bel, aux travaux manuels d'atelier. Les
+matériaux les plus variés ont été essayés et utilisés dans les
+constructions.</p>
+
+<p>Dans les écoles de New-York on pratique le modelage, les constructions
+en papier, le tressage. Le modelage suggère des constructions
+ébauchées d'une masse plastique et qui présentent
+donc trois dimensions; les constructions en papier reposent
+sur la notion des deux dimensions; et enfin la construction
+avec des fils, de la corde, dans laquelle domine la ligne, envisage
+la seule longueur.</p>
+
+<p>Dans beaucoup d'écoles américaines, à l'exemple de New-York,
+le dessin et les travaux manuels des cours primaires
+gravitent autour de certaines idées fondamentales appelées des
+«centres d'intérêt» qui se trouvent dans le rayon d'observation
+des enfants. Ces centres sont:</p>
+
+<p>1º La maison: occupations, devoirs, plaisirs de la famille;
+2º la vie de la communauté: moyens de transport, occupation
+des habitants, amusements; 3º la vie scolaire; 4º la langue
+maternelle; 5º les vacances; 6º l'étude de la nature.</p>
+
+<p>Suivant un procédé constant, la discussion entre les professeurs
+et les élèves fait surgir de ces «centres d'intérêt» les
+sujets à traiter; l'enfant s'y applique avec ardeur; son imagination
+y attache des sentiments et des souvenirs; il y poursuit la
+réalisation tangible d'une pensée personnelle.</p>
+
+<p><b>Dessin.</b>&mdash;Le dessin prend un caractère artistique dans les
+écoles élémentaires.</p>
+
+<p>L'Amérique n'accepte pas l'idée européenne que l'&oelig;il et la
+main doivent se former exclusivement par le dessin à main
+levée, d'après des objets géométriques et par la copie de
+modèles. Le dessin d'après nature y est fort en honneur; le but
+dominant est d'amener les enfants à traduire leur pensée en des
+<span class="pagenum"><a name="58" id="Page_58"> [Pg 58]</a></span>
+formes artistiques dans le dessin et par l'exécution de travaux.
+L'enfant américain manie, dès le début, des pinceaux et des
+couleurs à l'eau, le crayon et la plume.</p>
+
+<p>La technique du dessin consiste dans la reproduction à
+l'aquarelle, de feuilles, de fleurs, de plantes, dans leurs masses,
+parfois sans avoir fait, au préalable, le contour au crayon. Les
+raccourcis sont bannis des modèles; les dessins ne sont que des
+ébauches, mais, dans le rendu, il y a souvent du goût et de la
+vigueur.</p>
+
+<p>Le dessin d'après la figure humaine est couramment pratiqué
+dans les écoles élémentaires. Un enfant joue généralement le
+rôle de modèle. Il est entouré d'accessoires: tels qu'une
+échelle, des outils, des avirons de canots, des casses d'écoliers
+et simule des scènes dont les élèves font le croquis.</p>
+
+<p><b>Jardinage.</b>&mdash;A Washington, 45.000 enfants font des travaux
+de jardinage; tous les ans les écoles organisent une exposition
+de fleurs, plantes ornementales, légumes, cultivés par eux, ainsi
+que des travaux des classes, dont les sujets ont été directement
+empruntés aux jardins.</p>
+
+<p>Les leçons de choses, les travaux manuels, le calcul, les
+notions de géographie, etc., donnés dans les classes de Washington,
+évoluent autour de ces minuscules jardinets et remplissent
+les cours de données fraîches et concrètes relatives au sol, à
+l'humidité, à l'orientation, aux semences, à la germination, aux
+types de feuilles, bourgeons, fleurs, fruits sous leurs formes les
+plus variées, d'après les espèces de végétaux et les saisons.</p>
+
+<p>Les enfants tiennent des carnets dans lesquels ils marquent
+les dates des semailles, leurs observations sur la croissance des
+plantes, l'apparition des fleurs, la maturité et les récoltes.</p>
+
+<p>Les enfants y cueillent d'abondants bouquets qui leur servent
+de modèles au cours de dessin.</p>
+
+<p>Le dessin, les exercices d'observation et de langage marchent
+parallèlement avec les travaux du dehors.</p>
+
+
+<h3>§ 3.&mdash;ENSEIGNEMENT PRIMAIRE (DE 10 A 14 ANS).</h3>
+
+<p>La théorie psychologique de l'éducation par les travaux
+manuels est définitivement établie; elle peut se résumer ainsi,
+suivant la conception des Américains: tout mouvement conscient
+a son origine dans une excitation des cellules motrices du
+cerveau. La pensée, sans action, peut développer l'imagination,
+mais laisse inculte la puissance de la volonté. La volonté ne
+peut se développer que par l'action. Tout mouvement musculaire
+<span class="pagenum"><a name="59" id="Page_59"> [Pg 59]</a></span>
+se répercute sur les cellules du cerveau par les sensations,
+se fixe dans les centres de projection sous forme de perception
+et d'images. Pour augmenter la réceptivité du cerveau, l'éducation
+rationnelle veut qu'on varie la nature des mouvements des
+travaux manuels, pour intéresser successivement tous les
+groupes cellulaires. De ces faits il résulte que, pour développer
+la région motrice totale du cerveau, il faut multiplier les exercices
+amples et variés, et les régler de façon à aiguiser la sensibilité
+et la perception, à faire jaillir la pensée et à fortifier la
+volonté. Il en résulte aussi que si le mouvement devient habituel,
+il peut se faire sans réflexion et il cesse de développer les
+cellules motrices; dès lors, il n'a plus de valeur éducative. Ce
+n'est que dans la première période d'excitation que l'action des
+travaux manuels est efficace. Des exercices, poussés au delà du
+stade éducatif, peuvent devenir des moyens pour préparer à des
+travaux plus avancés d'ordre professionnel, mais ils ne sont
+plus à ranger parmi les branches qui contribuent à la formation
+générale.</p>
+
+<p>Les travaux manuels variés se réduisent à quatre grands systèmes:
+1º le système pédagogique, d'origine suédoise; 2º le
+système technique, de provenance russe; 3º le système social;
+4º le système artistique.</p>
+
+<p><i>Le système pédagogique</i>, représenté par le <i>sloyd<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a></i>, considère
+les travaux manuels, au même titre que les mathématiques, le
+dessin, les sciences physiques, etc., comme un instrument de
+culture générale, intégrale, exerçant l'attention, la perception
+exacte et le raisonnement et tendant au développement harmonique
+de toutes les facultés. Il repose sur le principe de Fr&oelig;bel:
+l'éducation par l'action, et a sa source dans l'&oelig;uvre scolaire
+de Coegnus, de Finlande. Il a été élevé à la hauteur d'un
+système par l'école normale de Naas, en Suède, de là a envahi
+le monde civilisé, en se transformant suivant les latitudes, les
+m&oelig;urs, la mentalité des races.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> De l'expression suédoise <i>Slojold</i>, qui signifie travaux manuels.</p></div>
+
+<p>Le choix des modèles est la pierre de touche du système. Ces
+modèles doivent inspirer un intérêt tel que l'élève applique à
+leur exécution son effort volontaire et toutes ses facultés. Dans
+ce but, il convient de les adapter aux conditions variables de la
+capacité, du goût, des m&oelig;urs, du milieu, etc.: là se trouve le
+point capital des méthodes de sloyd; l'intérêt ne se trouve pas
+dans les modèles mêmes, qui ne sont pas inaltérables, mais
+dans les raisons immuables qui en sont la base: la difficulté
+croissante et progressive des exercices, l'effet de certains outils
+sur le développement musculaire, la capacité des élèves d'exécuter
+<span class="pagenum"><a name="60" id="Page_60"> [Pg 60]</a></span>
+un travail en toute dépendance, l'utilité et l'agrément du
+modèle à confectionner dans un espace de temps donné; tous
+ces points sont considérés soigneusement à chaque pas dans le
+sloyd américain tel que l'a formulé et le pratique M. Larrson.</p>
+
+<p>L'Amérique est arrivée à un degré de prospérité matérielle
+inconnue dans son histoire; après la satisfaction des besoins
+matériels, ont surgi des besoins supérieurs dont la satisfaction
+se trouve dans le Beau.</p>
+
+<p>C'est dans les travaux manuels et le dessin que se manifeste
+nettement la tendance vers plus de raffinement.</p>
+
+<p>Des systèmes d'enseignement esthétique se sont fait jour dans
+de nombreux centres. Les écoles d'art appliqué se multiplient;
+la préparation des professeurs de dessin est l'objet de plus de
+soins et les cours publics d'art jouissent d'une vogue grandissante.
+Dans les écoles élémentaires, cette même préoccupation
+se traduit par des systèmes d'éducation artistique parmi lesquels
+le plus original, le plus déconcertant est celui de M. Tadd,
+directeur de la «Public Art School» de Philadelphie.</p>
+
+<p>Dans les salles bondées, s'agitent des enfants, garçons et
+fillettes, absorbés en une activité qui semble répondre à leur
+goût: les uns s'appliquent à la création de petits projets de panneaux,
+de frises, d'encadrements ornés; d'autres dessinent,
+d'après nature, des oiseaux empaillés, des fleurs, des poissons,
+des squelettes, des coquillages, des minéraux; pour d'autres
+encore, le modèle a disparu, et ils s'évertuent à le reconstituer
+de mémoire. Mais l'intérêt se porte spécialement sur deux
+ordres de travaux, auxquels les élèves prennent un plaisir
+intense: le modelage et la sculpture sur bois. Le lien entre
+tous ces travaux est assuré par des leçons sur la composition
+décorative et l'histoire de l'art, et richement illustrées de projections
+lumineuses, de gravures et de photographies.</p>
+
+<p><b>Formation des professeurs.</b>&mdash;Les Américains proclament
+hautement l'utilité et la nécessité des travaux manuels, mais
+ils sont exigeants en ce qui concerne la qualité de cet enseignement.</p>
+
+<p>D'après leur conception, les travaux manuels constituent des
+disciplines, au même titre que le calcul et les sciences naturelles.</p>
+
+<p>Nous ne saurions assez insister sur la marche constante des
+travaux: la fonction de l'objet est le point de départ de discussions
+entre élèves et professeurs. De cet examen en commun
+se dégagent la forme, les dimensions, les matériaux à employer,
+puis le plan coté de l'objet à confectionner. Les relations entre
+la fonction, la forme, les dimensions des objets et les matériaux
+<span class="pagenum"><a name="61" id="Page_61"> [Pg 61]</a></span>
+constituent la pensée même des travaux manuels. Ces notions
+sont subtiles et doivent procéder de la connaissance de la construction.
+Ce n'est que par des études sérieuses, que le professeur
+se prépare à appliquer ce principe supérieur dans les travaux,
+d'une manière constante et compréhensible. On s'en
+convaincra par l'exemple suivant: la construction d'une chaise
+qui entre comme exercice d'application dans les cours de septième
+et huitième années, pour les enfants de onze et quatorze
+ans.</p>
+
+<p>Le thème de la leçon peut se fixer comme suit: l'examen de
+la fonction de ce meuble, qui est de servir de siège, conduit
+immédiatement à la forme qui doit être celle de l'homme, de
+l'enfant assis. En poussant plus loin les investigations interrogatives,
+les élèves, guidés par le professeur, trouvent la forme
+et les dimensions du dossier; ils peuvent même contrôler la
+construction, les points à consolider, etc. Ils sont ainsi amenés
+à faire, rationnellement et graduellement, le croquis coté du
+meuble, et, munis de ce document qui renferme la pensée à
+réaliser, ils passent à l'exécution. Le même système d'études
+rationnelles préalables, par lesquelles la pensée, le raisonnement
+et le jugement entrent dans les travaux se retrouve dans
+l'exécution de tous les objets.</p>
+
+<p>Les Américains considèrent comme de nulle valeur éducative
+et comme de simples «occupations manuelles» les travaux
+dont l'élève ne possède pas, dans le cerveau, le plan préalablement
+raisonné. C'est dans cette méthode que se trouve la vertu
+spéciale des travaux manuels. Ainsi conduites, les opérations se
+déroulent avec la rigueur logique d'une suite de propositions
+géométriques; elles imposent à l'élève la prévoyance dans
+l'établissement du projet, l'adaptation des moyens aux fins, le
+principe du moindre effort. Cette méthode d'enseignement exige
+des directeurs chargés de l'organisation et de la surveillance
+des cours et des professeurs chargés de l'enseigner, des connaissances
+et des aptitudes sérieuses et diverses, qu'ils ne sauraient
+acquérir à fond par l'étude des travaux manuels, comme
+une branche accessoire dans les écoles normales générales.</p>
+
+<p>Pour suppléer à l'insuffisance de ces professeurs, des institutions
+ont organisé un véritable enseignement normal spécial
+pour les travaux manuels.</p>
+
+
+<h3>§ 4.&mdash;ENSEIGNEMENT SECONDAIRE (DE 14 A 18 ANS).</h3>
+
+<p>Dans l'école secondaire américaine s'est effacée la limite entre
+la culture générale et l'instruction industrielle et commerciale.</p>
+
+<p>Le problème des études moyennes s'est présenté dans les
+<span class="pagenum"><a name="62" id="Page_62"> [Pg 62]</a></span>
+mêmes termes qu'en Europe. A côté de la vieille académie ou
+«high school» classique, préparatoire aux collèges, ont été
+créées des écoles moyennes qui cherchent à résoudre le problème
+qui préoccupe tous les pays industriels: la préparation,
+par l'enseignement moyen, aux fonctions de la vie réelle en
+même temps qu'aux études supérieures.</p>
+
+<p>Pour satisfaire à la fois aux conditions imposées à l'entrée
+des universités et établir les bases d'une préparation solide à la
+vie pratique, les programmes d'enseignement se bigarrèrent de
+mille façons; on y trouve des matières allant d'Eschyle à la
+comptabilité et l'arpentage. De ce chaos se sont dégagés des
+groupes de cours qui ont constitué: 1º la section grecque-latine;
+2º la section latine; 3º la section scientifique que l'on
+retrouve dans l'organisation de notre enseignement moyen.</p>
+
+<p>Ces divisions existent dans la généralité des grandes écoles
+moyennes américaines, non comme un cadre fixe imposé à
+l'élève, mais conçues très librement. Le régime actuel d'un
+grand nombre des écoles secondaires n'est pas celui des sections
+séparées; il est basé sur un noyau de branches prescrites
+à tous, qui se complètent d'un grand nombre de
+branches facultatives, parmi lesquelles l'élève choisit librement,
+sans aucune entrave réglementaire; l'anglais (trois ou quatre
+années), les mathématiques (deux années) sont, en général, les
+branches communes les plus usuelles; l'histoire, les sciences
+naturelles et les langues modernes y sont parfois incluses.</p>
+
+<p>Dans certaines écoles, 70 p. 100 du temps sont dévolus aux
+branches librement choisies; dans les autres, de 40 à 70 p. 100
+du temps. Chose curieuse, les statistiques prouvent que le
+nombre d'élèves qui étudient le latin se maintient.</p>
+
+<p>Les travaux manuels ont même envahi les écoles moyennes
+classiques. A Boston, ils sont inscrits au programme comme
+branche facultative; les élèves sont si bien entraînés par les
+travaux manuels, universellement enseignés dans les écoles
+élémentaires, que la plupart de ceux qui passent dans les «high
+schools» participent volontairement à ces travaux. Les jeunes
+filles font les travaux de cuisine, de confection et s'exercent
+dans les arts domestiques, tandis que les garçons travaillent
+dans les ateliers. Sauf en ce point, les cours des écoles secondaires
+sont identiques pour les représentants des deux sexes.
+Les écoles secondaires techniques ne donnent pas l'instruction
+professionnelle dans les arts mécaniques; elles sont des institutions
+d'enseignement général au même titre que nos athénées et
+lycées. Les cours de dessin et de travaux manuels sont des disciplines
+à l'égal des mathématiques, de la géographie et de l'histoire.
+Leur enseignement scientifique, littéraire et manuel convient
+<span class="pagenum"><a name="63" id="Page_63"> [Pg 63]</a></span>
+à toutes les catégories sociales et à tous les jeunes gens,
+quelle que soit leur profession future, qu'ils deviennent avocats,
+médecins, directeurs d'établissements industriels ou simples
+travailleurs.</p>
+
+<p>A titre d'exemple, citons comment est caractérisée la méthode
+à suivre dans l'enseignement de la géométrie:</p>
+
+<p>La géométrie ne peut s'acquérir par la simple lecture des
+démonstrations d'un livre ni par un exposé oral; il faut la compléter
+de travaux indépendants, attrayants et stimulants. La
+géométrie dans les écoles américaines est conçue pour développer
+le talent créateur. Les matériaux de la géométrie sont simples,
+concrets et admettent un nombre infini de combinaisons
+simples ou complexes. La géométrie élémentaire manque de
+méthode générale de démonstration. Chaque théorème doit être
+traité, en soi, par un procédé différant plus ou moins de tout
+autre. L'invention de ces procédés de démonstration est un
+exercice intellectuel beaucoup plus puissant que l'application
+mécanique de quelque méthode générale telle que le calcul différentiel
+et intégral.</p>
+
+<p>La matière de la géométrie plane ne diffère pas sensiblement
+de celle que nous enseignons dans nos écoles; mais dans l'enseignement
+de la géométrie dans l'espace, les Américains
+emploient des procédés d'intuition dont nos professeurs et
+auteurs d'ouvrages de mathématiques élémentaires pourraient
+utilement s'inspirer.</p>
+
+<p>Ils partent du principe que les constructions de la géométrie
+dans l'espace ne peuvent se tracer avec le relief, ni à la règle,
+ni au compas, ni à l'aide d'aucun instrument de dessin; or,
+comme ils jugent l'intuition indispensable, ils font les constructions
+à l'aide de lignes et de plans matériels, des tiges en
+acier, des carreaux transparents, des formes en bois. A chaque
+leçon sur ces matières, le professeur se sert d'appareils ingénieusement
+intuitifs de grandes dimensions, sur lesquels les
+élèves cherchent, avant toute démonstration théorique, l'explication
+des éléments et même la solution du problème ou du
+théorème.
+<span class="pagenum"><a name="64" id="Page_64"> [Pg 64]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h2><a id="II_3"></a>CHAPITRE III</h2>
+
+<h2>L'Enseignement des sciences expérimentales
+dans les écoles de l'Amérique.</h2>
+
+
+<h3>§ 1.&mdash;ENSEIGNEMENT DE LA PHYSIQUE.</h3>
+
+<p>Dans les auditoires, les professeurs exposent les lois fondamentales
+de la physique en illustrant leur exposé d'expériences
+qualitatives: dans le laboratoire, l'élève réalise personnellement
+une série complète d'expériences quantitatives qui confirment et
+précisent les données du cours. Dans bien des cas, le laboratoire
+est en avance sur les cours d'auditoire. Le laboratoire de physique
+est de création essentiellement américaine: à notre connaissance,
+aucune école secondaire de l'Europe continentale ne
+pousse aussi loin le «learning by doing», l'étude par l'action,
+que les «high schools» des États-Unis.</p>
+
+<p>Nous avons visité une vingtaine de laboratoires d'écoles
+secondaires en fonctionnement, et c'est avec un intérêt croissant
+que nous en avons apprécié la saine et forte activité.</p>
+
+<p>Dans la «Crane Manual Training School», au moment de notre
+visite, l'expérience en cours d'exécution se rapportait à la vérification
+des lois du pendule. Le lecteur jugera de la satisfaction
+des jeunes gens et jeunes filles lorsque, l'expérience terminée,
+ils purent mettre, de science personnelle, au bas de leurs notes:
+«<i>Lois sur le pendule</i>: les petites oscillations du pendule sont
+isochrones; la durée des oscillations est indépendante de la
+masse; elle est proportionnelle à la racine carrée de la longueur
+du pendule.» Entre le phénomène produit, d'une part, l'&oelig;il et
+le cerveau de l'élève d'autre part, ne s'interposent ni phraséologie,
+ni termes, ni définitions, ni formules à retenir: la vérité
+toute nue lui apparaît; elle entre dans sa mémoire comme sa
+propriété personnelle.</p>
+
+<p>Dans la plupart des écoles, le matériel est de construction
+<span class="pagenum"><a name="65" id="Page_65"> [Pg 65]</a></span>
+rudimentaire et solide; on y trouve des appareils empruntés à
+la pratique, tels que des leviers, des balances, des siphons, des
+pompes de grandes dimensions et même des moteurs hydrauliques,
+des treuils, des cabestans, des plans inclinés, du matériel
+électrique pour l'étude de l'électricité expérimentale et même
+industrielle; tout cet appareillage a été dans la plupart des cas
+projeté et construit par les élèves eux-mêmes dans les ateliers
+de l'école. Les expériences s'appuient sur les «text-books» et
+sur un syllabus indiquant le but de chaque opération, les précautions
+à prendre pour éviter des erreurs, les appareils à utiliser,
+etc. Ces travaux sont le plus possible <i>quantitatifs</i>.</p>
+
+<p>L'élève inscrit soigneusement dans un carnet de notes le
+résultat de ses observations. Le professeur surveille la marche
+des expériences, tout en laissant à l'élève la responsabilité et le
+mérite de ses résultats.</p>
+
+
+<h3>§ 2.&mdash;ENSEIGNEMENT DE LA CHIMIE.</h3>
+
+<p>Les plus petites «high schools» possèdent un laboratoire de
+chimie où les élèves peuvent accomplir le minimum de travail
+personnel de laboratoire jugé nécessaire pour la vie, ou prescrit
+par les examens d'entrée des collèges. La chimie verbale d'auditoire,
+quelque talent que mette le professeur à faire des expériences,
+n'est guère populaire aux États-Unis. Dans aucun cas,
+nous n'avons trouvé d'école qui se contentât de pareil enseignement;
+l'enseignement verbal des sciences d'observation jure
+avec la mentalité américaine et ne retiendrait pas les élèves
+pendant une seule séance. On ne trouve guère, comme chez
+nous, des auditoires de sciences pouvant réunir des centaines
+d'élèves devant un ameublement, savamment machiné, alimenté
+de gaz, d'électricité, d'eau, d'air sous pression et de vide; on n'y
+voit pas le professeur agissant au nom des élèves et leur communiquant
+de première ou de seconde main les connaissances
+qu'il étaye de fragiles expériences. Le pivot des études est pour
+toutes les sciences expérimentales, et spécialement pour la chimie,
+le laboratoire où l'élève pense et agit.</p>
+
+<p>Beaucoup d'écoles ne prévoient pas des leçons d'auditoire, vu
+l'impopularité de ce genre de leçons qui sont rendues superflues
+par l'abondance des manipulations de laboratoire. Celles qui
+organisent les cours théoriques ne dépassent pas vingt-cinq
+leçons de trois quarts d'heure; la plupart d'entre elles prescrivent
+des leçons de récitation où l'élève, après avoir étudié la
+théorie des produits examinés, vient la développer devant le
+professeur en présence de ses camarades.
+<span class="pagenum"><a name="66" id="Page_66"> [Pg 66]</a></span></p>
+
+<p>L'habitude de l'effort personnel, du débrouille-toi, du «help
+yourself», qui est le résultat le plus tangible de tout l'enseignement
+américain, rend très élégantes les méthodes d'enseignement
+des sciences d'observation.</p>
+
+<p>Le problème expérimental à résoudre se trouve dans le «text-book»
+ou est remis aux élèves sous forme de syllabus. Voici
+le texte de quelques-uns de ces documents que nous avons
+relevés à la «Mac Kinley Manual training high school» à Chicago.
+Ils sont assez explicites pour ne pas nécessiter de commentaires.
+Lors de notre visite, les élèves en étaient à la troisième
+expérience, portant comme sujet: «Les modifications
+physiques et chimiques du cuivre.» Ils trouvaient dans leur
+syllabus les directions suivantes:</p>
+
+<p>1º Examinez un morceau de cuivre. En le chauffant dans une
+éprouvette d'essai, observez-vous quelques modifications apparentes?
+Se dissout-il dans l'eau? Quelles autres propriétés possède
+le cuivre?</p>
+
+<p>2º Placez un petit fragment de cuivre dans une éprouvette
+contenant de l'acide nitrique concentré. Notez avec soin les
+phénomènes qui se produisent. Lorsque l'action de l'acide
+nitrique cesse, versez le liquide dans une petite coupe en porcelaine,
+évaporez-le dans la hotte en la plaçant sur une toile
+métallique au-dessus du bec Bunsen; chauffez doucement et
+gardez-vous surtout de chauffer fortement au moment où la
+dessiccation commence.</p>
+
+<p>3º Après refroidissement, faites sur la substance qui s'est
+déposée les mêmes essais que vous avez faits sur le cuivre,
+suivant les prescriptions du 1º.</p>
+
+<p>4º Si vous évaporez trois ou quatre gouttes d'acide nitrique
+dans une éprouvette, obtenez-vous le même résidu que vous
+avez trouvé en évaporant le cuivre et l'acide nitrique?</p>
+
+<p>En comparant 3º et 1º et, en prenant en considération 4º, tirez
+vos conclusions et défendez-les avec assurance en vous appuyant
+sur votre certitude expérimentale.</p>
+
+<p>Les cours se développent progressivement par l'étude expérimentale
+d'un groupe de faits qui passent sous la main et sous
+les yeux des élèves.</p>
+
+<p>Ceux qui connaissent l'horreur qu'éprouvent les élèves de nos
+athénées pour des cours de chimie basés sur le «Manuel»
+seraient étonnés de constater le plaisir intense que les jeunes
+Américains ressentent et le goût qu'ils mettent dans l'étude de
+cette branche importante par ses applications industrielles et
+par sa valeur éducative.</p>
+
+<p>Nos élèves considèrent souvent la chimie verbale comme une
+chose à part dans laquelle ils rencontrent des faits sans connexité
+<span class="pagenum"><a name="67" id="Page_67"> [Pg 67]</a></span>
+directe avec la vie réelle; les théories chimiques leur
+semblent ne pas être tirées des faits. L'impression invariable et
+tenace qu'on conserve de nos cours de chimie&mdash;appelée expérimentale
+parce que le professeur fait de temps à autre quelque
+manipulation sous le regard des élèves&mdash;est que les théories
+et les lois seraient fondamentales et essentielles; que les faits
+s'efforcent de se conformer aux théories; que toute la science
+chimique est suspendue à la théorie atomique et que, sans cette
+dernière, il ne peut y avoir ni découverte nouvelle, ni analyse
+possible. Le débutant croit avoir fait un progrès énorme s'il sait
+appeler l'eau H<sup>2</sup>O, quoiqu'il n'ait aucune idée quant à l'origine
+et à la signification réelle des formules.</p>
+
+<p>Les méthodes d'expériences personnelles des écoles américaines
+ne versent pas dans ces tendances erronées; elles conduisent
+à des impressions plus conformes à la réalité: les manipulations
+systématiques font découvrir des faits nouveaux, elles
+font apparaître les relations qui existent entre les faits et conduisent
+à des lois et à des théories, qui facilitent l'investigation
+et la découverte de nouveaux faits. Aux yeux des élèves, ces
+théories restent subordonnées aux faits: cette vérité fondamentale
+les guide dans leurs travaux et est pour leurs études futures
+un gage de succès.</p>
+
+<p>A nos méthodes passives, basées sur la mémoire des mots, les
+«high schools» et les écoles techniques américaines opposent
+triomphalement leurs méthodes actives et éducatives qui mettent
+en &oelig;uvre l'effort, la volonté, l'habileté manipulatoire, la logique.</p>
+
+<p>Dans bien des écoles, une importance spéciale est attachée
+aux manipulations de chimie quantitative. Ces travaux constituent
+d'excellents exercices de mesure et de précision dans
+l'observation. Ils conduisent généralement à la vérification des
+lois que l'élève serait obligé d'accepter comme une vérité théorique.
+Nous relevons, parmi ces expériences quantitatives, des
+travaux sur la distillation, l'équivalent de l'hydrogène, l'ionisation,
+la loi des proportions multiples, la combinaison d'un
+métal avec de l'oxygène, etc. A propos de l'oxygène, on fait, en
+général, des expériences sur sa teneur dans l'air, dans le KClO<sup>2</sup>,
+le poids dans un litre d'air, la solubilité dans les liquides, etc.</p>
+
+<p>Les expériences quantitatives sont vivement recommandées:
+les calculs ne sont pas poussés au delà de la limite d'approximation
+donnée par les pesées et les lectures.</p>
+
+<p>En Amérique, le monde enseignant est d'accord pour dire que
+les leçons expérimentales données par le professeur et les
+«récitations» sont nécessaires pour dégager les idées générales
+des faits, mais qu'il est inutile d'essayer d'enseigner la chimie
+ailleurs que dans un laboratoire bien outillé et bien conduit.
+<span class="pagenum"><a name="68" id="Page_68"> [Pg 68]</a></span></p>
+
+
+<h3>§ 3.&mdash;LES TRAVAUX MANUELS DANS L'ENSEIGNEMENT
+SECONDAIRE.</h3>
+
+<p>Dans l'esprit des Américains, le critère du progrès en éducation
+est l'avancement vers un régime qui assure à l'élève la plus
+grande activité personnelle; le souci des professeurs est de
+réduire au minimum leur intervention, de façon à donner à
+l'élève graduellement l'initiative, le contrôle sur ses actes, l'empire
+sur soi, la discipline interne qui le dispense de chercher
+des guides hors de lui.</p>
+
+<p>Sous cette haute préoccupation, toutes les sciences enseignées
+dans les écoles secondaires, dont nous avons décrit les méthodes,
+mais plus spécialement les travaux manuels sont devenus l'enseignement
+de l'activité, de l'énergie, de la volonté appliquées
+à l'exécution des travaux éducatifs par lesquels les élèves
+acquièrent des connaissances utiles.</p>
+
+<p>Les principes qui se trouvent à la base des travaux manuels
+sont identiques à ceux qui guident les travaux scientifiques des
+laboratoires de chimie, de physique et de sciences naturelles,
+les méthodes sont celles des sciences expérimentales.</p>
+
+<p>Que les travaux manuels soient inscrits comme branches
+facultatives aux programmes des écoles secondaires ordinaires,
+ou qu'ils fassent partie intégrante des programmes comme dans
+toutes les écoles secondaires techniques, ils comprennent toujours,
+pour les garçons:</p>
+
+<p>1º Le <i>travail du bois</i>: la menuiserie, le tournage, le modelage
+industriel et, dans certaines écoles, l'ébénisterie;</p>
+
+<p>2º Le <i>travail des métaux</i>: le forgeage du fer et de l'acier,
+l'ajustage à la main et mécanique; dans quelques écoles, les éléments
+du moulage et de la fonderie.</p>
+
+<p>Nous avons vu enseigner, en outre, dans certaines écoles, le
+repoussage du métal, autant dans ses éléments techniques que
+comme application de la composition décorative.</p>
+
+<p>Les jeunes filles pratiquent les <i>sciences domestiques</i>: la cuisine,
+le lessivage, l'entretien de la maison, la couture, l'économie
+domestique, et les <i>arts domestiques</i>: la confection, les
+modes.</p>
+
+<p>Comme dans l'enseignement élémentaire, les travaux manuels
+présentent un caractère purement éducatif. Les élèves, moyennement
+aptes, acquièrent néanmoins une habileté sérieuse, car
+chaque nouveau modèle comporte, dans une certaine mesure,
+des procédés déjà appliqués dans les travaux antérieurs.</p>
+
+<p>Les travaux qui se font sans être guidés par une pensée précise
+n'ont, aux yeux des Américains, aucune valeur comme
+<span class="pagenum"><a name="69" id="Page_69"> [Pg 69]</a></span>
+moyen d'éducation; ils accusent les éducateurs suédois d'avoir
+retiré la pensée et la vie aux modèles du sloyd, à force de l'épurer
+et d'en expulser toute nuance technique; le souci d'introduire
+dans les travaux une pensée directrice explique le soin
+avec lequel les projets sont préalablement discutés par les
+élèves. Dans ce but, ils se groupent autour des professeurs,
+échangent leurs vues, questionnent, critiquent, tant que la
+pensée à développer dans le travail n'est pas nettement précisée.
+De même, pour enseigner une opération nouvelle ou l'usage
+d'un outil non étudié, le professeur réunit les élèves autour de
+lui, démonte l'outil, en décrit les parties, l'affûte, le remonte,
+en explique l'usage et les effets.</p>
+
+<p>Dans les écoles normales pour professeurs de travaux manuels
+et dans les milieux scolaires, les effets de chaque outil, de chaque
+opération, et de l'exécution de chaque objet ont été expérimentés
+méticuleusement au point de vue éducatif.</p>
+
+<p>Si la doctrine tend à s'unifier et à se fixer, la forme des objets
+auxquels se rattachent les travaux varie à l'infini, suivant la
+formation personnelle des professeurs et l'influence des milieux.</p>
+
+<p>Certaines écoles secondaires accentuent, plus que les autres,
+le caractère artistique des travaux et cherchent à développer le
+sens du beau par l'exécution d'objets qui présentent de belles
+lignes et une décoration de goût. Aux modèles de base, imposés
+à tous les élèves et qui relèvent plutôt de la technique de la
+menuiserie industrielle, elles ajoutent des objets auxquels les
+élèves appliquent des incrustations, le découpage et même la
+sculpture, travaux décoratifs qui répondent à une préoccupation
+d'art, malgré leur caractère sommaire.</p>
+
+
+<h3>CONCLUSIONS</h3>
+
+<p>L'Européen envoie ses enfants à l'école pour y apprendre
+«quelque chose»; l'Américain désire que l'école assure l'éducation
+intégrale, physique, intellectuelle et morale de ses
+enfants.</p>
+
+<p>Les grandes idées sur l'essor d'une nation par l'éducation sont
+à l'arrière-plan dans nos écoles; les cadres de l'instruction sont
+fixes, les méthodes ne font cas que des notions abstraites, de
+l'argumentation purement logique et des conclusions tirées du
+syllogisme; les matières sont enseignées par des moyens conventionnels
+qui semblent s'éloigner des formes de la vie réelle;
+les questions d'organisation, les programmes, les tendances
+<span class="pagenum"><a name="70" id="Page_70"> [Pg 70]</a></span>
+éducatrices ne sont discutées que dans des cercles restreints:
+le public ne comprend pas le langage de nos pédagogues, il
+reste étranger et indifférent à ces discussions qui sont l'affaire
+de professionnels, de fonctionnaires.</p>
+
+<p>En Amérique, au contraire, chaque école a ses pulsations
+propres: toutes les grandes questions qui touchent à son patrimoine
+scientifique et classique sont en discussion permanente
+dans les livres, dans les revues, les journaux, et surtout dans
+les assemblées et congrès auxquels s'associe et s'intéresse le
+peuple. Les innovations qui surgissent sont notées, essayées,
+exécutées; le public&mdash;qui est cordialement accueilli dans les
+classes, les laboratoires,&mdash;se préoccupe de leur réalisation et
+s'en déclare satisfait. Sous sa poussée, la vie sociale et économique
+s'est prolongée jusque dans le domaine scolaire et elle
+donne aux études de la fraîcheur et une allure rationnelle et
+vraie. Dans tout l'enseignement, l'idée et sa réalisation par l'action
+sont associées indissolublement; par l'éducation agissante,
+la volonté des enfants et des adolescents prend possession
+d'elle-même.</p>
+
+<p>L'Américain a aussi la conviction que l'avenir de son pays est
+entre les mains de la femme qui transmet intégralement l'éducation
+reçue aux générations qui suivent. Alors que les pays
+européens ne lui font qu'une part infime dans la vie intellectuelle,
+par une éducation factice dans les pensionnats ou par
+une instruction restreinte dans les écoles moyennes, rares et
+relativement peu fréquentées, toutes les institutions d'enseignement
+secondaire américaines sont bondées de jeunes filles
+pauvres et riches, qui viennent s'y former, intellectuellement,
+par les études littéraires et scientifiques, et professionnellement
+en vue de leur rôle familial et social, par des travaux de cuisine,
+d'économie et d'arts domestiques. Les cuisines et ateliers
+de confection, annexés à ces écoles, sont de vrais laboratoires,
+où la future épouse acquiert, par une pratique méthodique, les
+aptitudes et le savoir nécessaires, pour s'assurer une existence
+indépendante et pour soutenir et accentuer la vigueur physique
+et morale de la nation.</p>
+
+<p>Ainsi que dans les vieilles races, nos sentiments nous portent
+tout naturellement vers un altruisme qui s'exalte dans des
+&oelig;uvres de grande philanthropie telles que la mutualité et l'assistance
+sociale par la bienfaisance. Ces &oelig;uvres sont palliatives
+et lénifiantes, mais elles inclinent naturellement à ménager
+l'effort des masses en vue de leur propre relèvement.</p>
+
+<p>Les Américains, que l'on dit volontiers individualistes à
+outrance, pratiquent une solidarité moins sentimentale à coup
+sûr, mais agissante et préventive. Avec une générosité qui ne
+<span class="pagenum"><a name="71" id="Page_71"> [Pg 71]</a></span>
+compte pas, les villes comme les particuliers contribuent pécuniairement
+à la création et aux frais d'entretien des admirables
+bibliothèques pour enfants et adultes, et rivalisent de largesse
+envers les institutions d'éducation et toutes les &oelig;uvres de relèvement,
+productrices d'énergie individuelle. Cette forme de
+solidarité nous apparaît également noble et grande et semble
+particulièrement propice au progrès social et économique du
+pays.</p>
+
+<p>L'idéal d'éducation qui procède de ce grand sentiment national
+est simple et démocratique.</p>
+
+<p>Les études scolaires générales, comme l'étude d'une profession
+manuelle, reposent sur une large instruction fondamentale.</p>
+
+<p>Pour la même raison de principe, les divers degrés d'enseignement
+se greffent les uns sur les autres avec une simplicité
+qu'envient les systèmes européens. L'école maternelle, l'école
+primaire, l'école moyenne, les collèges, les instituts d'enseignement
+technique, les universités, les écoles normales, sont charpentés
+en un tout harmonique qui ne présente pas la moindre
+lacune ni surcharge.</p>
+
+<p>L'école européenne témoigne de la plus grossière méconnaissance
+de la nature enfantine et humaine. Elle pratique le façonnage
+des cerveaux sans honte ni vergogne; elle supprime l'originalité
+et fait passer, avec un zèle persistant, les personnalités
+naissantes sous les rouleaux du laminoir égalisateur. L'école
+américaine exalte l'individualité, lui laisse manifester ses qualités
+propres par son régime de travaux dans lesquels l'élève
+conserve sa liberté d'appréciation, son discernement propre,
+son action originale et sa responsabilité.</p>
+
+<p>Tous ces travaux renforcent l'équation personnelle des individus
+et tendent à donner à la jeunesse «un capital précieux de
+méthodes et d'expériences». Nulle part ne résonne la parole
+niveleuse et sermonneuse du professeur, exposant doctoralement
+les grises théories verbales et les dernières hypothèses de la
+science et de la technologie; on n'y voit pas les élèves griffonner
+fiévreusement des notes, accumuler dans leurs cahiers et dans
+leurs cerveaux surmenés le savoir de seconde main, appris par
+ouï-dire et le réciter, sans y ajouter aucun élément de leur
+savoir personnel. Les écoles américaines portent ces sciences à
+l'intelligence des élèves par des méthodes de manipulations
+expérimentales qui forment les facultés et développent les aptitudes,
+tout en puisant aux sources de saines et de fortes connaissances.</p>
+
+<p>En faisant de l'élève, non l'auditeur passif, mais l'acteur de la
+vie scolaire, l'école américaine l'incite à se renseigner, à se former
+par lui-même, à se complaire dans les recherches soutenues
+<span class="pagenum"><a name="72" id="Page_72"> [Pg 72]</a></span>
+et le travail d'arrache-pied. Elle développe, en outre, la qualité
+stimulante propre à la nation américaine et si bien caractérisée
+par le mot «push», c'est-à-dire le besoin d'avancer dans le
+monde, à tout prix, l'impatience et la volonté de parvenir,
+forme supérieure de l'arrivisme, ressort puissant de son incessante
+activité.</p>
+
+<p>A chaque moment des travaux scolaires, depuis son entrée
+dans les jardins d'enfants jusqu'à sa sortie des collèges, le jeune
+Américain est amené à faire acte d'initiative. Dans chacune de
+ses facultés intellectuelles et morales, il accumule ainsi, au
+cours de ses études, une somme d'énergie potentielle qu'il utilisera
+dans ses situations ultérieures, dans les diverses circonstances
+de sa vie, au gré de ses besoins.</p>
+
+<p>C'est par leurs méthodes viriles que les écoles déposent dans
+les muscles et dans les nerfs de la jeunesse, les vertus qui font
+la valeur du peuple américain, le besoin d'activité tenace et
+persévérante, l'énergie pour <i>réaliser l'effort</i>.
+<span class="pagenum"><a name="73" id="Page_73"> [Pg 73]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h1>LIVRE III</h1>
+
+<h1>L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE EN FRANCE</h1>
+
+
+
+
+<h2><a id="III_1"></a>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<h2>La valeur des méthodes universitaires.</h2>
+
+
+<h3>§ 1.&mdash;LA MÉTHODE MNÉMONIQUE.</h3>
+
+<p>Quittant l'Amérique, nous allons revenir maintenant
+à notre enseignement universitaire.</p>
+
+<p>Lorsque tout l'enseignement classique consistait
+uniquement à bien apprendre le latin et les rudiments
+des sciences qui existaient alors, les méthodes inaugurées
+par les Jésuites suffisaient parfaitement. Leurs
+élèves écrivaient assez correctement le latin, et il ne
+leur fallait pas de grands efforts de mémoire pour
+retenir le petit bagage de notions scientifiques qui
+était enseigné. La méthode mnémonique suffisait donc
+fort bien aux nécessités de l'époque.</p>
+
+<p>Mais avec le développement considérable des connaissances
+modernes, d'autres méthodes d'enseignement
+s'imposaient. L'Université n'a pas su le comprendre.
+La méthode mnémonique est la seule dont
+elle ait continué à faire usage.
+<span class="pagenum"><a name="74" id="Page_74"> [Pg 74]</a></span></p>
+
+<blockquote><p>Les maîtres de notre temps n'ont recours qu'aux exercices de la
+mémoire. De là ces programmes surchargés où l'on inscrit constamment
+des sciences nouvelles, où l'hygiène, le droit, la paléontologie,
+l'archéologie, l'anthropologie ont leur place à côté des
+langues mortes, des langues vivantes, des mathématiques, de
+l'histoire, de la géographie, etc.</p>
+
+<p>On est tombé dans l'erreur de croire qu'on allait ainsi atteindre
+le sérieux et le profond; on n'a rencontré que le superficiel.
+On s'est dit que l'enfant devait avoir cet ensemble de connaissances
+énormes à son entrée dans le monde: il ne sait plus
+rien<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 545. Hanotaux, ancien ministre, ancien professeur à
+l'École des Hautes-Études.</p></div>
+
+<p>Il ne sait plus rien dans aucune branche des connaissances.
+Les dépositions de l'enquête vont nous le
+prouver. Elles se ressemblent tellement qu'il suffira
+d'en choisir quelques-unes relatives aux divers sujets
+enseignés par l'Université.</p>
+
+
+<h3>§ 2.&mdash;LES RÉSULTATS DE L'ENSEIGNEMENT DU LATIN
+ET DES LANGUES VIVANTES.</h3>
+
+<p>L'enquête nous apprend que les neuf dixièmes des
+élèves sont incapables, après sept à huit ans d'études,
+de traduire à livre ouvert l'auteur le plus facile,
+dans l'impossibilité, par conséquent, de lire les
+écrivains latins. Inutile donc de disserter sur la
+vertu éducatrice d'une langue que l'Université est
+incapable d'enseigner. Sur ce point de l'ignorance
+totale de l'immense majorité des élèves, les déclarations
+ont été à peu près unanimes. Je me bornerai
+à donner la déposition de M. Andler, maître
+de conférences à la Sorbonne, qui les résume fort
+bien.</p>
+
+<blockquote><p>... Le latin appris à fond n'est propre qu'à former des professeurs
+de rhétorique; appris médiocrement, comme aujourd'hui,
+il n'est plus qu'un signe extérieur à quoi se reconnaît
+<span class="pagenum"><a name="75" id="Page_75"> [Pg 75]</a></span>
+une certaine aristocratie bourgeoise. Si l'on pensait que le latin
+sert à autre chose, par exemple à maintenir certaine tradition
+nationale, cette tradition serait mal assurée. Car les résultats ne
+permettent pas de supposer qu'elle tienne à cela; même, il y a
+à peine 10% des élèves qui puissent se tirer d'un texte élémentaire
+de Cicéron. J'assiste de très près tous les ans au
+dépouillement des copies latines du baccalauréat; il y a une
+version passable sur dix. Si la tradition nationale repose sur
+la connaissance que nous avons de la culture latine, elle est bien
+compromise. Toutes les phrases pathétiques sur l'ennoblissement
+des âmes, la culture morale, le goût artistique qui nous
+viendraient des Latins ne sont plus vraies dès que les connaissances
+latines élémentaires sont aussi mal assurées qu'elles le
+sont.</p>
+
+<p>Après une étude qui prend jusqu'à dix heures par semaine et
+dure sept ans, les élèves ne sont pas capables de se tirer d'une
+version autrement qu'à coups de dictionnaires. C'est du temps
+gaspillé<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 63. Andler, maître de conférences à l'École Normale.</p></div>
+
+<p>C'est à peu près, d'ailleurs, ce qu'avait dit M. Jules
+Lemaître, dans une conférence qui fit beaucoup de
+bruit, et dont je reproduis un extrait.</p>
+
+<blockquote><p>J'ai vu les cahiers et les «devoirs» de quelques adolescents,
+pris au hasard: c'est lamentable. Il est clair que leur latin ne leur
+servira pas même à écrire en français avec propreté, si ce don
+n'est infus en eux, ou à comprendre les latinismes de nos écrivains
+classiques: ce qui pourtant serait encore un assez petit
+gain et hors de toute proportion avec ce qu'il aurait coûté.</p>
+
+<p>Ainsi ils auront deux fois perdu leur temps, puisqu'ils l'auront
+passé à ne pas apprendre une langue, qui, l'eussent-ils
+apprise, leur serait à peu près inutile. Et ce temps aurait donc
+été mieux employé, je ne dis même pas à l'étude des langues
+vivantes, des sciences naturelles et de la géographie (c'est trop
+évident), mais au jeu, à la gymnastique, à la menuiserie&mdash;à
+n'importe quoi.</p></blockquote>
+
+<p>Cette incapacité de l'Université à enseigner le latin
+ou d'ailleurs une langue quelconque, car bien entendu
+les élèves ignorent autant les langues modernes que
+les langues anciennes, a quelque chose de merveilleux
+et de bien propre à exciter l'étonnement. Étant donné
+<span class="pagenum"><a name="76" id="Page_76"> [Pg 76]</a></span>
+qu'il n'y a rien de plus facile à apprendre qu'une
+langue, que c'est même la seule chose apprise sans
+difficulté et sans exception par tous les enfants en
+bas âge, l'incapacité de l'Université à enseigner les
+langues est déconcertante. Il faut pénétrer dans le
+détail de ses méthodes pour comprendre comment il
+se fait qu'elle enseigne si mal ce que jadis les Jésuites
+enseignaient si bien.</p>
+
+<p>La cause générale de leur insuffisance est aisée à
+saisir. Avec quelques traductions interlinéaires et
+de nombreuses lectures, les élèves apprendraient
+fort vite le latin à peu près sans professeurs. Ces
+derniers y ont mis ordre, en ne considérant les traductions
+que comme une chose accessoire et obligeant
+les élèves à apprendre par c&oelig;ur de savantes grammaires,
+des étymologies, l'histoire des mots, des
+formes et de toutes les subtilités qui peuvent germer
+dans des cervelles d'universitaires.</p>
+
+<blockquote><p>Je tiens dans les mains un livre classique dans lequel dix-sept
+sortes de vers sont scandés, où l'attention de l'élève est
+appelée avec détails sur les mètres les plus rares, où l'hexamètre
+de Virgile tient quelques lignes à peine, tandis que l'auteur
+s'étend sur les diverses formes de catalectiques, les dimètres,
+les trimètres et les octonaires, pour passer aux asynartètes,
+aux anapestiques et entrer enfin dans la distinction des logaédiques
+qu'ils soient simples ou composés, ou bien encore phérécratiens
+ou asclépiades<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 51. Picot, secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences
+morales et politiques.</p></div>
+
+<p>L'élève, heureusement pour lui, oublie ces chinoiseries
+le lendemain de l'examen. Quant au latin, il
+n'a pas à l'oublier, puisqu'il ne l'a jamais su.</p>
+
+<p>Les langues vivantes sont naturellement enseignées
+de la même façon, c'est-à-dire en obligeant les élèves
+à apprendre par c&oelig;ur des subtilités grammaticales.
+<span class="pagenum"><a name="77" id="Page_77"> [Pg 77]</a></span>
+Aussi, après sept ou huit ans d'études, sont-ils incapables
+de lire un ouvrage quelconque. Les dépositions
+de M. Lavisse et d'autres membres de la commission
+ont été d'accord sur ce point.</p>
+
+<blockquote><p>Parmi les étudiants que je connais à la Sorbonne, il est très-rare
+qu'il s'en trouve un capable de lire couramment l'anglais
+ou l'allemand<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 44, Lavisse, professeur à la Sorbonne.</p></div>
+
+
+<h3>§ 3.&mdash;LES RÉSULTATS DE L'ENSEIGNEMENT DE LA LITTERATURE
+ET DE L'HISTOIRE.</h3>
+
+<p>Mêmes méthodes pour l'enseignement de la littérature
+et de l'histoire, et par conséquent mêmes résultats.
+Des dates, des appréciations toutes faites, des
+subtilités inutiles apprises dans les manuels et destinées
+à être oubliées le lendemain de l'examen.</p>
+
+<blockquote><p>Qu'arrive-t-il aujourd'hui?</p>
+
+<p>On donne aux enfants des appréciations faites par leurs professeurs,
+on leur fait lire des critiques littéraires rédigées par
+des auteurs contemporains de talent, il est vrai, mais qui ne
+sont ni Racine, ni Pascal, ni Corneille, ni Bossuet, ni Lamartine,
+etc.</p>
+
+<p>Nos élèves sont donc formés avec les &oelig;uvres de leurs professeurs
+ou d'écrivains de second ordre, mais ils ne lisent pas
+nos grands auteurs de génie, ni les auteurs latins ou grecs.</p>
+
+<p>Quant à leurs compositions françaises, elles sont absolument
+défectueuses: on leur donne des sujets trop techniques; et les
+malheureux enfants cherchent à se rappeler ce qu'on a bien pu
+leur dire sur tel ou tel sujet<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 231. Orain, directeur à l'École de Blois.</p></div>
+
+<blockquote><p>On a remplacé l'étude de la littérature elle-même par l'étude
+de l'histoire littéraire, en sorte qu'on sait moins ce qu'il y a
+dans les principales maximes de La Rochefoucauld que la différence
+qu'il y a entre les éditions successives des <i>Maximes</i><a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 172. René Doumic, professeur à Stanislas.</p></div>
+
+<p>C'est là ce que les élèves apprennent le mieux, car
+c'est ce que savent le mieux leurs professeurs, les
+<span class="pagenum"><a name="78" id="Page_78"> [Pg 78]</a></span>
+concours d'agrégation étant surtout des concours
+d'ergotage. Les candidats ont appris à ergoter et ne
+peuvent guère enseigner autre chose à leurs élèves.
+Le monde marche. La concurrence des autres peuples
+nous menace. Pendant ce temps, les professeurs
+ergotent. Tels les Byzantins, alors que Mahomet les
+assiégeait. Les Barbares étaient dans leurs murs. Ils
+ergotaient encore.</p>
+
+<blockquote><p>En faisant, comme on le fait aujourd'hui dans tous les collèges,
+ergoter sur des idées, couper des cheveux en quatre,
+discuter des idées subtiles, on va exactement contre la destination
+elle-même de l'enseignement<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I. p. 171. Doumic, professeur à Stanislas.</p></div>
+
+<p>Dans un article publié par la <i>Revue de Paris</i>,
+M. Lavisse donne une excellente idée de la valeur de
+nos méthodes universitaires par les réponses des
+élèves à l'examen d'entrée de Saint-Cyr. On y voit
+avec quel soin les professeurs s'attachent aux petits
+faits isolés, aux détails faciles à emmagasiner dans la
+mémoire et leur impuissance à enseigner des idées
+générales sur les institutions, les m&oelig;urs, les coutumes
+d'une époque.</p>
+
+<blockquote><p>Un candidat interrogé sur Condé, un autre sur Luxembourg,
+ne savent ni l'un ni l'autre la vie, le caractère, la méthode de ces
+deux hommes de guerre, mais la réponse est toute prête pour
+la question: «Qui commandait l'avant-garde au passage du
+Rhin?» Et pas un nom ne manque dans l'énumération des
+batailles de Condé et de Luxembourg.</p></blockquote>
+
+<p>M. Lavisse a fort bien résumé, dans les lignes
+suivantes, les méthodes d'enseignement de l'Université.</p>
+
+<blockquote><p>Petits livres appris par c&oelig;ur, salis par des doigts ennuyés;
+mots incompris encombrant les mémoires distraites; opinions
+d'autrui, absorbées sans être même assimilées, sur des chefs-d'&oelig;uvre
+<span class="pagenum"><a name="79" id="Page_79"> [Pg 79]</a></span>
+qu'on n'a pas lus; formules pour examens; la morale
+et Dieu lui-même mis en face d'accolades, qui engendrent des
+sous-accolades. Et ce qui est pire encore, des maîtres préparent
+leurs élèves à la réponse qu'ils savent devoir plaire à l'examinateur<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Conférences sur le baccalauréat, par Lavisse, professeur à la Sorbonne.</p></div>
+
+
+<h3>§ 4.&mdash;LES RÉSULTATS DE L'ENSEIGNEMENT DES SCIENCES.</h3>
+
+<p>Mêmes méthodes d'enseignement pour les sciences.
+Des mots, toujours des mots, des manuels compliqués
+et subtils appris par c&oelig;ur.</p>
+
+<blockquote><p>En chimie, au lieu d'exiger la connaissance réelle de la
+nomenclature et l'étude très précise, très pratique, des grandes
+lois et d'une douzaine des corps les plus importants, ce qui
+donnerait à l'élève le goût de la chimie et le désir de compléter
+ses connaissances, l'opinion nous oblige d'exiger que notre élève
+soit un chimiste encyclopédique. Le sélénium, le tellure, le
+brome, l'iode, le fluor, le bore, le silicium, etc., etc., défilent
+devant ses yeux: le résultat immédiat est le dégoût; le résultat
+éloigné, les lois de la mémoire outrageusement violées l'assurent,
+c'est l'oubli.</p>
+
+<p>En physique, au lieu de l'attention constamment et vigoureusement
+appelée sur les grandes lois générales, c'est un abus
+fâcheux de descriptions d'appareils compliqués, comme si nous
+voulions faire de nos élèves des ouvriers constructeurs: après
+la machine d'Atwood, celle de Morin, qui n'ajoute rien à la
+compréhension du principe. Après l'expérience de Torricelli,
+c'est le baromètre de Fortin, dont les élèves ne se serviront
+jamais, sauf s'ils font des études spéciales, puis celui de Gay-Lussac,
+puis celui de Bunsen, si bien que les élèves finissent
+par ne plus apercevoir l'édifice entouré de tant d'échafaudages,
+et très forts sur la description des appareils, ils perdent quelque
+peu de vue les lois elles-mêmes.</p>
+
+<p>Ce mal est le même partout, en littératures ancienne et moderne,
+en langues vivantes, en sciences naturelles et même en
+philosophie.</p>
+
+<p>Les élèves, isolés de la vie, de la réalité, par des murailles de
+mots, ne sont point habitués à regarder en eux-mêmes, parce
+qu'ils sont distraits par le monde extérieur. Ce monde extérieur
+lui-même ils le voient, mais ils ne savent point le regarder.
+Toute leur vigueur intellectuelle est concentrée sur des mots<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> <span class="smcap">Jules Payot.</span> <i>Revue Universitaire</i>, 15 avril 1899.</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="80" id="Page_80"> [Pg 80]</a></span>
+Les résultats de l'enseignement des mathématiques
+au lycée ne sont pas supérieurs aux résultats fournis
+par l'enseignement des autres sciences.</p>
+
+<blockquote><p>Ce qui est très frappant, c'est que, de tous les élèves de rhétorique
+qui ont fait cependant pas mal de mathématiques, bien
+peu seraient capables de passer le brevet élémentaire à l'Hôtel
+de Ville<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 7. Beck, directeur de l'École Alsacienne.</p></div>
+
+<p>Pour juger de la valeur des méthodes universitaires
+et des résultats qu'elles produisent même sur l'élite
+des élèves, on ne saurait trop méditer la déposition
+suivante de M. Buquet, directeur de l'École Centrale,
+dont l'examen d'entrée est à peine inférieur à celui de
+l'École Polytechnique.</p>
+
+<blockquote><p>Nous sommes très préoccupés de constater parmi les jeunes
+gens qui nous arrivent de très bons sujets présentés par les professeurs
+de lycées comme étant des premiers de leur classe
+ayant obtenu des accessits de concours général, sachant admirablement
+l'analyse, qui couvrent un tableau de formules sans
+s'arrêter, mais ne sachant absolument pas, quand ils arrivent
+à la fin, ce qu'ils ont voulu faire et trouver. Ils ne comprennent
+rien sinon qu'ils ont résolu une équation.</p>
+
+<p>Si, à des jeunes gens très forts qui emploient très bien les
+formules et l'analyse au tableau, on propose de mettre à la place
+de A des kilos et à la place de B des kilomètres, ils se dérobent:
+on ne trouve plus personne: ils ne comprennent plus.</p>
+
+<p>De là cette opinion parmi eux: c'est que le professeur dont
+on ne comprend pas bien le cours est un grand homme; on est
+dans ces idées-là. Moins on comprend ce qu'il indique, plus on
+croit qu'il est supérieur aux autres.</p>
+
+<p>Tant qu'on reste dans des questions d'examen oral, les jeunes
+gens répondent bien. Si nous leur donnons une composition
+écrite, un problème comportant une application des sujets de
+cours, 75% ne comprennent pas ce problème.</p>
+
+<p>Il est vraiment déplorable de voir des jeunes gens de vingt ans
+arriver à l'Ecole après avoir travaillé et être incapables de comprendre
+ce qu'ils ont cherché et voulu après plusieurs lignes de
+formules. Nous avons toutes les peines du monde à leur faire
+comprendre que les cours pratiques que nous leur faisons
+<span class="pagenum"><a name="81" id="Page_81"> [Pg 81]</a></span>
+suivre sont d'une utilité quelconque. Le cours d'analyse supérieure,
+le cours de mécanique, ils les suivent avec entrain: ils
+sont entraînés par les mathématiques spéciales. Mais faites un
+cours de ponts et chaussées, de chemins de fer, d'architecture,
+ils disent: cela, c'est bon pour les maçons, les ouvriers. Alors
+il faut pendant des mois faire campagne pour leur faire comprendre
+qu'on ne vit pas d'algèbre<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 503. Buquet, directeur de l'École Centrale.</p></div>
+
+
+<h3>§ 5.&mdash;LES RÉSULTATS DE L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR
+ET DE L'ESPRIT UNIVERSITAIRE.</h3>
+
+<p>Bien que la question de l'enseignement supérieur
+sorte du cadre de cet ouvrage, je suis obligé d'en dire
+quelques mots, car, si notre enseignement secondaire
+est à ce point défectueux, c'est que l'enseignement
+supérieur ne vaut pas davantage. Dans tous les pays
+où l'enseignement supérieur est bon, l'enseignement
+secondaire l'est nécessairement.</p>
+
+<p>L'enseignement supérieur se trouve caractérisé chez
+nous, comme l'enseignement secondaire, par la récitation
+des manuels, l'entassement dans la tête de
+théories, qui n'y resteront que jusqu'au jour de l'examen.
+Le licencié, le polytechnicien, le normalien,
+doivent en réciter plus que le bachelier, et il n'y a
+pas entre eux d'autres différences.</p>
+
+<p>La même méthode mnémonique est appliquée à
+toutes les formes de l'enseignement. C'est elle qui
+rend notre production scientifique si médiocre et
+nous met dans une position si inférieure à l'égard
+de l'étranger. Nos agrégés, nos docteurs, nos ingénieurs,
+ont appris bien plus de choses que leurs
+rivaux étrangers, et pourtant dans la vie ils leur
+sont inférieurs. Ils appartiennent trop souvent à
+ce type spécial, artificiellement créé par notre
+<span class="pagenum"><a name="82" id="Page_82"> [Pg 82]</a></span>
+Université et qu'on a justement qualifiés «d'idiots
+savants».</p>
+
+<p>Lorsque l'État fournit des places aux produits
+de l'Université, leur infériorité ne se manifeste
+pas nettement, mais lorsqu'ils sont livrés à leurs
+propres forces et obligés de se créer une situation
+dans la vie, la nullité de leur instruction apparaît
+aussitôt.</p>
+
+<p>Elle apparaît surtout dans les métiers, celui d'ingénieur,
+par exemple, où les connaissances précises
+sont indispensables. On en a fourni des cas intéressants
+devant la commission.</p>
+
+<blockquote><p>Quand un ingénieur allemand sort de l'École de Freyberg, par
+exemple, il peut être immédiatement utilisé, et rendre des services
+pratiques. Il a déjà une valeur professionnelle.&mdash;Lorsqu'un
+jeune Français sort de l'École Centrale, il sait beaucoup plus de
+choses que son collègue allemand: on lui a enseigné depuis
+l'apiculture jusqu'aux constructions navales. Il sait tout, mais
+si superficiellement, qu'en fait et pratiquement, il est, comme
+on l'a dit, apte à tout, bon à rien<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>...</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 454. Maneuvrier, directeur des établissements de la Vieille-Montagne.</p></div>
+
+<blockquote><p>Dans l'industrie, les grands patrons, de parti pris, choisissent
+leurs ingénieurs de moins en moins parmi les élèves de l'École
+Polytechnique. A peine s'ils prennent des élèves de l'École Centrale;
+ils s'adressent aux élèves des écoles d'arts et métiers de
+Châlons, d'Angers<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 360. Chailley-Bert, professeur à l'École des Sciences
+politiques.</p></div>
+
+<p>Aujourd'hui il a tout envahi, ce terrible esprit universitaire
+qui croit que la valeur des hommes se mesure
+à la quantité de choses qu'ils peuvent réciter. Il
+fait partie maintenant des idées héréditaires de notre
+race et fort peu de Latins sont aptes à comprendre
+que la récitation des manuels n'est pas le seul idéal
+possible de l'éducation.
+<span class="pagenum"><a name="83" id="Page_83"> [Pg 83]</a></span></p>
+
+<p>Qu'il s'agisse de sciences, de médecine, d'art militaire,
+d'agriculture, etc., c'est toujours le manuel
+remplaçant la vue des choses. Un officier de marine,
+M. L. de Saussure, rappelle, dans une publication
+récente, les malheureux élèves-officiers obligés de
+réciter par c&oelig;ur pendant des mois la théorie du tir
+devant des canons auxquels on ne les laisse pas toucher,
+et les amiraux passant l'inspection donnant les
+meilleures notes aux élèves qui récitent le mieux.
+«Dans une école vraiment éducatrice, ajoute l'auteur,
+on s'y prendrait autrement... leur faisant mettre la
+main à la pâte, on leur ferait démonter seuls individuellement
+les pièces. Le jour où un élève tirera un
+coup de canon avec une pièce dont il aura démonté
+de sa propre main la culasse et le frein, soyez certain
+qu'il connaîtra mieux son métier que par deux années
+de récitatifs fastidieux.»</p>
+
+<p>On est presque honteux d'avoir à répéter des
+choses si évidentes. Il faut les avoir vues pour comprendre
+à quel point l'esprit universitaire a pénétré
+partout et ce qu'il nous a coûté. C'est à l'Université
+surtout que nous devons d'être un peuple de théoriciens,
+étrangers aux réalités, oscillant toujours entre
+les extrêmes, incapables de nous plier aux nécessités,
+et de jugement très faible. Et, bien que je me sois
+imposé de citer presque exclusivement des universitaires
+dans ce livre, je reproduirai encore quelques
+lignes de l'officier que je viens de nommer. Homme
+d'action, il a beaucoup voyagé et très bien observé.</p>
+
+<blockquote><p>Dans tous les pays qui ont échappé aux principes abstraits du
+rationalisme, dans tous les pays adaptés aux circonstances de
+l'évolution et de la concurrence modernes, dans tous les pays
+dont le commerce, la population et le commerce vont grandissant,
+en Suisse, en Hollande, en Scandinavie, en Allemagne, en
+<span class="pagenum"><a name="84" id="Page_84"> [Pg 84]</a></span>
+Angleterre, aux États-Unis, l'éducation est à peu près ce qu'elle
+doit être: l'art de développer les éléments héréditaires de la
+nature humaine en vue de la meilleure utilisation. La pratique,
+l'expérience et les sciences naturelles ont fait comprendre que
+les facultés de l'homme n'ont rien d'absolu, qu'elles ne se développent
+que par l'usage et en employant certains mobiles,
+qu'elles sont fort diverses selon les individus, et qu'il n'y a pas
+de démarcation entre les facultés du corps et celles de l'esprit.
+La volonté, l'énergie, le coup d'&oelig;il, le jugement aussi bien que
+l'intelligence proprement dite, sont des facultés héréditaires et
+variables, mais qui, pour une hérédité donnée, sont susceptibles
+de s'épanouir plus ou moins suivant les occasions qu'on
+leur fournit. Ces occasions naissent de la vie quotidienne, et
+l'éducation consiste à les graduer et à les multiplier.</p>
+
+<p>Pour que le sentiment des nécessités de la lutte pour l'existence
+puisse naître chez ceux qui dirigent l'opinion, encore
+faut-il que leur éducation ne les ait pas rendus incapables de
+discerner ces nécessités. Or, l'éducation actuelle tend à isoler
+les jeunes Français du contact des réalités, à les endormir par
+une confiance illimitée dans les destinées de la Patrie, dans le
+triomphe assuré des Principes, dans la Justice immanente des
+choses, par la conviction que les guerres modernes sont les
+dernières manifestations de l'esprit d'arbitraire et qu'une ère de
+paix et de fraternité universelle va s'ouvrir pour aboutir à l'apothéose
+de la France. Cet état d'esprit peut conduire un pays à la
+décadence, car la décadence n'implique nullement la dégénérescence:
+les Espagnols n'ont pas dégénéré depuis Charles-Quint,
+mais ils n'ont pas su prendre conscience du changement des
+circonstances ambiantes; leurs éducateurs les ont fait vivre dans
+un monde imaginaire et les ont endormis dans une confiance
+vaniteuse en des destinées immanentes. Même de nos jours,
+alors que depuis cinquante ans les Américains s'immisçaient
+dans leurs affaires de Cuba, ils n'ont pris aucune mesure défensive,
+et, jusqu'à la dernière heure, ils se sont refusés à admettre
+que leur chevaleresque patrie pût avoir quelque chose à redouter
+d'une nation que la presse leur représentait comme composée
+de marchands de porcs, uniquement mus par l'esprit de
+lucre. A notre époque de progrès rapides et de transformations
+incessantes, une nation qui ne sait pas modifier ses idées et
+refréner ses sentiments instinctifs même les plus louables, risque
+de perdre le sens du réel et d'être surprise par les événements.
+<span class="pagenum"><a name="85" id="Page_85"> [Pg 85]</a></span></p></blockquote>
+
+
+<h3>§ 6.&mdash;L'OPINION DE L'UNIVERSITÉ SUR LA VALEUR GÉNÉRALE
+DE SON ENSEIGNEMENT.</h3>
+
+<p>Les citations précédentes montrent que les professeurs
+éclairés sont parfaitement édifiés sur la
+valeur de leur enseignement. Si, comme je l'ai fait
+observer dans mon introduction, ils ne perçoivent
+pas clairement pourquoi cet enseignement est si
+défectueux, ils en voient au moins les résultats. Les
+opinions émises devant la Commission d'enquête ont
+été formulées avec un pessimisme complet. Il nous
+suffira de citer.</p>
+
+<blockquote><p>La masse sort du collège, ayant vu défiler devant elle une série
+d'esquisses rapides, ayant plus ou moins absorbé sans profit un
+amas de matières indigestes. En général, ils ne savent ni écrire,
+ni même lire le latin; ils n'ont aucune notion des beautés des
+littératures antiques dont ils ont péniblement essayé d'expliquer
+quelques fragments, sans avoir jamais lu en entier un des chefs-d'&oelig;uvre
+de ces littératures; la plupart ne peuvent pas écrire
+une page sans faute d'orthographe et en un français correct<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 392. Lavollée, docteur ès lettres.</p></div>
+
+<blockquote><p>Examinez les copies du baccalauréat; assistez à quelques examens
+oraux, vous verrez à quel pénible avortement ont abouti,
+pour la plupart des candidats, les efforts de maîtres très consciencieux
+et très distingués, répétés pendant six ou huit années
+consécutives<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 449. Maneuvrier, ancien élève de l'École Normale Supérieure.</p></div>
+
+<blockquote><p>J'estime que les trois quarts des bacheliers ne savent pas l'orthographe.
+Le mal n'est pas grand peut-être; mais si l'enseignement
+classique ne sert même pas à cela, à quoi peut-il servir?
+Je suis sûr que la moitié des licenciés en droit et ès lettres ne
+sont pas capables de faire une règle de trois ou d'extraire une
+racine carrée, et en géographie, si vous posez une question
+quelconque à tous les licenciés du monde, ils n'en sauront pas
+un mot.</p>
+
+<p>... Comme examinateur à l'École navale, nous reconnaissons
+tout de suite les produits de l'enseignement secondaire.
+<span class="pagenum"><a name="86" id="Page_86"> [Pg 86]</a></span></p>
+
+<p>Je ne sais pas d'ailleurs pourquoi on s'obstine à lui donner ce
+nom: il n'est ni secondaire, ni primaire, ni supérieur, il est
+tout et il n'est rien. C'est un fossile qui n'est plus de ce monde:
+il date de l'ancien régime et il a cessé de vivre depuis plus de
+trente ans<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 293. Bérard, maître de conférences à la Sorbonne, examinateur
+à l'École Navale.</p></div>
+
+<blockquote><p>La situation de l'enseignement classique est en ce moment
+exactement celle-ci: cet enseignement miné, menacé de tous les
+côtés, n'inspirant plus la même confiance qu'autrefois, tendrait
+de plus en plus à devenir une sorte de spécialité, en sorte que
+le latin et le grec seraient enseignés à peu près comme l'hébreu
+et le sanscrit, réservés à quelques mandarins et par conséquent
+n'ayant plus aucune part à la formation générale de l'esprit, de
+l'intelligence et du caractère français<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 170. René Doumic, professeur à Stanislas.</p></div>
+
+<blockquote><p>On doit reconnaître que notre enseignement actuel n'est pas
+suffisamment approprié aux besoins de notre époque. Il est, en
+partie la cause de l'infériorité économique dans laquelle se trouve
+aujourd'hui la France, infériorité relative sans doute, mais très
+affligeante, quand on compare le développement si lent de notre
+industrie et de notre commerce avec les progrès considérables
+que font les peuples voisins, les Allemands surtout<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 438. Blondel, professeur de faculté.</p></div>
+
+<blockquote><p>Je n'hésite pas à vous le dire tout crûment, je crois que l'enseignement
+classique actuel ne répond plus aux besoins; ceux
+qui le donnent n'y croient guère plus que ceux qui le reçoivent<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 367. Brunot, maître de conférences à la Sorbonne.</p></div>
+
+<blockquote><p>Je vous dirai ma pensée avec une très grande franchise: je
+suis convaincu que, en tant que formant la base de l'éducation
+secondaire générale, l'enseignement classique est destiné tôt ou
+tard à disparaître, à faire place à un enseignement nouveau; je
+crois que c'est un fait qui appartient à l'évolution de la civilisation
+moderne<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 82. Gaston Paris, de l'Institut.</p></div>
+
+
+
+
+<h2><a id="III_2"></a>CHAPITRE II</h2>
+
+<h2>Les résultats finals de l'éducation universitaire.
+Son influence sur l'intelligence et le caractère.</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="87" id="Page_87"> [Pg 87]</a></span>
+Nous venons de voir que les méthodes universitaires,
+employées aujourd'hui, ne permettent à l'élève
+d'apprendre réellement aucune des choses qui font
+partie des programmes.</p>
+
+<p>Le premier résultat de l'enseignement classique est
+donc l'ignorance finale, mais cet enseignement n'aurait-il
+pas d'autre résultat plus dangereux encore?
+Ne serait-ce pas à lui que nous devons, d'une part,
+cette légion d'esprits faux, aigris, déclassés, devenus
+fatalement de redoutables ennemis de la société
+qui les a élevés? Ne serait-ce pas au même enseignement
+que nous devrions encore cet encombrement
+d'hommes sans caractère, sans volonté, sans initiative,
+incapables de rien entreprendre sans la protection
+de l'État?</p>
+
+<p>Pour répondre à ces graves questions, nous n'aurons
+qu'à reproduire certains passages de l'enquête.
+Ils sont tout à fait navrants. «Qu'est-il besoin
+d'ajouter à ces réquisitoires? Qui pourrait nier après
+<span class="pagenum"><a name="88" id="Page_88"> [Pg 88]</a></span>
+les avoir lus le méfait social de l'enseignement secondaire?»
+pourrions-nous répéter avec un des rapporteurs
+chargés de résumer les conclusions de l'enquête.</p>
+
+<blockquote><p>Les vices essentiels dont souffre actuellement l'enseignement
+classique le condamnent à produire de plus en plus non une
+élite d'hommes dignes de ce nom, mais une foule d'aspirants
+aux fonctions publiques, de littérateurs de vingtième ordre ou
+de déclassés.</p>
+
+<p>Ajoutez à cela l'épreuve finale qui le termine, le baccalauréat,
+et qui, en raison même du grand nombre des concurrents et de
+la rapidité des interrogations, devient, de plus en plus, une
+loterie: les élèves le savent bien et sortent du collège imbus de
+cette idée qu'il en est de la vie entière comme du baccalauréat,
+que tout s'y décide par chance ou par protection<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 391. Lavollée, docteur ès lettres.</p></div>
+
+<blockquote><p>Cette absence de force virile, de persévérance, cette inhabileté
+à soutenir l'effort, à le conduire jusqu'au bout, la comparaison
+de nos adolescents avec ceux de beaucoup d'autres pays, les font
+clairement apparaître. Cela se manifeste d'abord par la façon
+dont le Français choisit sa carrière. Sur ce point, je n'insiste
+pas: il suffit de sortir de France pour se rendre compte à quel
+point nos jeunes gens sont dans l'erreur, lorsqu'ils choisissent
+une carrière; ils se tournent vers celle qu'ils croient devoir leur
+donner le moins de lutte et se devoir terminer le plus doucement
+possible<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 661. De Courbertin, chargé de missions relatives à l'étude
+des divers systèmes d'éducation.</p></div>
+
+<blockquote><p>On nous reproche avec raison de ne pas marquer nos élèves
+d'une empreinte morale assez profonde.</p>
+
+<p>... Nous laissons échapper de nos mains des caractères sans
+couleur et sans relief, que la vie fait muer ensuite sans résistance
+en indifférents, en sceptiques et en jouisseurs<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 652. Rocafort, professeur de rhétorique.</p></div>
+
+<blockquote><p>L'enseignement public est organisé par le Gouvernement de la
+France; c'est au premier chef une &oelig;uvre d'État. Il devrait préparer
+nos jeunes gens à la vie; or nous ne les préparons pas
+à la vie; nous les préparons au rêve et au discours; nous ne les
+préparons pas à l'action; nous cultivons par-dessus tout leur
+imagination.</p>
+
+<p>Cet enseignement ne nous donne pas les hommes dont le pays
+a plus que jamais besoin<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 313. Léveillé, professeur à la Faculté de droit de Paris.</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="89" id="Page_89"> [Pg 89]</a></span>
+Rien n'est plus exact que cette dernière assertion.
+Notre Université ne fabrique que des rêveurs et des
+discoureurs, étrangers au monde où ils sont appelés
+à vivre.</p>
+
+<p>Ils sont surtout incapables d'agir sans appui. Au
+foyer familial, c'est la main maternelle qui les guide.
+Au collège, c'est la main du pion. Jetés dans la vie,
+ils resteront désorientés tant que l'État ne les guidera
+pas à son tour.</p>
+
+<blockquote><p>La peur des responsabilités est signalée aujourd'hui comme
+une des caractéristiques du Français, en particulier de la bourgeoisie.
+Ce qui tendrait à prouver que le régime scolaire des
+collèges est bien pour quelque chose dans cette dangereuse
+maladie de la volonté.</p>
+
+<p>... Où trouverait-on en France de ces enfants que j'ai vus à
+l'étranger? L'un, âgé de dix ans, s'en allait seul de Londres à
+Saint-Pétersbourg;&mdash;une escouade de huit ou dix collégiens
+étaient établis sous la tente dans une île du Saint-Laurent pendant
+la moitié de leurs vacances. Ils vivaient de pêche et de
+chasse. A vingt-cinq ans ces élèves pourront coloniser<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 262. Pasquier, recteur à Angers.</p></div>
+
+<p>Certes non, on ne rencontre pas une telle valeur et
+de telles aptitudes chez nos pauvres lycéens tout
+effarés dès qu'ils n'ont plus un surveillant derrière
+eux, pour les faire marcher. Prendre un billet de
+chemin de fer tout seuls, pour rejoindre le domicile
+paternel pendant les vacances, constitue une difficulté
+à laquelle peu de familles osent les soumettre.
+Toujours ils porteront les traces de ce défaut d'éducation
+première.</p>
+
+<p>Toutes les personnes qui ont voyagé ont pu vérifier
+la justesse du passage suivant emprunté au rapport
+de M. Raymond Poincaré, ancien ministre de l'Instruction
+publique, devant la Commission.</p>
+
+<blockquote><p>Je ne connais pas d'humiliation plus profonde que celle qu'on
+<span class="pagenum"><a name="90" id="Page_90"> [Pg 90]</a></span>
+éprouve quand on rencontre des Français à l'étranger. Rien
+n'est aussi triste. Le Français, hors de France, est dépaysé,
+incapable de répondre à quoi que ce soit<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 681. R. Poincaré.</p></div>
+
+<p>Et pourquoi est-il si dépaysé? Toujours pour la
+même raison, que n'ayant jamais appris à se diriger,
+il ne sait pas se conduire lorsque personne n'est plus
+là pour le guider. Il ne voit rien, ne sait rien, ne
+comprend rien. On peut le définir avec M. Payot,
+un emmuré:</p>
+
+<blockquote><p>On a appelé les aveugles du nom d'<i>emmurés</i>: mais nos élèves
+sont plus emmurés que les aveugles, qui eux, du moins, ne
+sont privés que d'un seul sens. A la suite de l'atrophie qui
+affaiblit progressivement les centres nerveux qui demeurent
+longtemps inactifs, ils finissent par être presque totalement privés
+de l'usage de leurs cinq sens<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Revue Universitaire</i>, 15 avril 1899, J. Payot, inspecteur d'Académie.</p></div>
+
+<p>Aussi, non seulement ne savent-ils pas se conduire,
+mais encore sont-ils incapables de toute réflexion. Le
+même auteur l'a exprimé devant la Commission dans
+les termes suivants:</p>
+
+<blockquote><p>Ils ne savent pas penser personnellement parce qu'ils ont été
+toute leur vie d'écoliers victimes d'un bourrage qui les a rendus
+incapables de réflexion.</p>
+
+<p>D'autre part, par ce procédé, on les dégoûte des lectures; ils
+ne prennent aucun appétit pour les choses que nous leur enseignons.
+Ils sont dans la situation d'un enfant qu'on gaverait de
+nourriture<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 640. J. Payot.</p></div>
+
+<p>Parmi les défauts artificiellement créés par notre
+misérable système d'éducation, un des plus curieux
+au point de vue psychologique, bien que des plus
+faciles à prévoir, est l'indifférence profonde qu'éprouvent
+nos jeunes gens pour le monde extérieur,
+indifférence égale à celle du sauvage à l'égard des
+<span class="pagenum"><a name="91" id="Page_91"> [Pg 91]</a></span>
+merveilles de la civilisation. Tout ce qui ne fait pas
+partie des programmes d'examen n'existe pas. Parle-t-on
+devant eux de la guerre de 1870, le sujet n'étant
+pas matière à examen, ils n'écoutent pas. Devant eux
+fonctionne le téléphone. Cela ne se demande pas aux
+examens, ils ne regardent pas.</p>
+
+<p>Et, comme de telles assertions pourraient sembler
+invraisemblables, il faut s'empresser de citer. Devant
+l'énormité de telles constatations, je ne mentionnerai
+que des autorités de premier ordre.</p>
+
+<blockquote><p>Nous arrivons quelquefois à constater des résultats navrants.
+Je le disais récemment à la Société de l'enseignement supérieur,
+et cela a été confirmé par plusieurs de mes collègues, il y a de
+malheureux candidats qui ne savent presque rien de la guerre
+de 1870, qui ignorent que Metz et Strasbourg n'appartiennent
+plus à la France. Je ne vous apporterais pas mon témoignage
+s'il était unique, mais il a été confirmé d'une façon très nette
+l'autre jour par M. Hauvette et d'autres personnes. Il y a une
+inertie tout à fait regrettable chez les jeunes gens<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 302. Darboux, doyen de la Faculté des sciences de l'Université
+de Paris.</p></div>
+
+<blockquote><p>Le doyen de la Faculté de médecine citait récemment le cas
+d'un bachelier qui n'avait jamais entendu parler de la guerre
+de 1870.</p>
+
+<p>Cela est dû à une incuriosité totale: beaucoup de jeunes
+gens ont horreur, en sortant des classes, d'apprendre et d'écouter
+quoi que ce soit; une fois sortis du lycée, ils ne veulent plus
+rien voir, rien entendre; ils ont horreur de tout enseignement,
+même sur un fait presque contemporain.</p>
+
+<p>Un jeune homme que j'interrogeai sur le téléphone, parut
+complètement étonné de ma question, et je constatai qu'il n'avait
+jamais entendu parler du téléphone<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 34. Lippmann, professeur de physique à la Faculté des
+sciences de Paris, membre de l'Institut.</p></div>
+
+<p>Cette incuriosité complète, signalée par les membres
+les plus éminents de l'enseignement, s'accompagne
+d'un autre phénomène très explicable psychologiquement&mdash;bien
+qu'il ait paru beaucoup surprendre
+<span class="pagenum"><a name="92" id="Page_92"> [Pg 92]</a></span>
+le Président de la Commission&mdash;je veux parler de
+l'oubli rapide et total, quelques mois après être
+sortis du lycée, de tout ce que les élèves y ont appris.
+Ces malheureux qui, le jour de l'examen, savaient
+sans broncher la généalogie des Sassanides et toutes
+les démonstrations de la géométrie, sont incapables,
+au bout de quelque temps, de résoudre une règle de
+trois. De là le fait souvent remarqué, que dans les
+examens élémentaires exigés par plusieurs administrations:
+Postes, Douanes, Contributions, etc., les
+bacheliers sont fort souvent refusés, et quand ils
+sont reçus, classés généralement après les élèves
+des écoles primaires, qui ayant peu appris savent
+mieux ce qu'ils ont appris. Ici encore hâtons-nous
+de citer.</p>
+
+<blockquote><p>Quinze jours après l'examen, il se produit un véritable déclenchement;
+les candidats ne retiennent rien, ou si peu, qu'on peut
+dire rien<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 266. Pasquier, recteur à Angers.</p></div>
+
+<blockquote><p>Vous savez, Messieurs, que les Facultés des sciences ont maintenant
+une année de préparation aux études médicales.</p>
+
+<p>Eh bien, au commencement de l'année, nous sommes obligés
+de donner des répétitions de mathématiques à nos nouveaux
+élèves. Bien entendu ce n'est pas pour leur apprendre l'algèbre
+ou la géométrie; non, c'est simplement pour leur rappeler les
+éléments de l'arithmétique la plus simple, la règle de trois, par
+exemple, ou la division, qu'ils ont oubliée<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 305. Darboux, doyen de la Faculté des sciences.</p></div>
+
+<blockquote><p>Les meilleurs élèves, parmi les bacheliers, passent à la Faculté
+des lettres pour préparer leur licence; or en ce moment on
+s'aperçoit qu'ils ne savent pas faire un thème. On a été obligé
+d'installer à la Faculté des lettres de Paris un professeur spécial,
+qui fait aux étudiants une classe de lycée avec des thèmes
+comme en quatrième.</p>
+
+<p>On a constaté que nombre de nos futurs médecins, bacheliers
+ès sciences, ne savent faire ni une division, ni une règle de
+trois. On a donc été obligé de charger un des jeunes maîtres du
+<span class="pagenum"><a name="93" id="Page_93"> [Pg 93]</a></span>
+P. C. N. de Paris d'enseigner aux élèves en question de l'arithmétique
+élémentaire.</p>
+
+<p>Pour compléter le tableau, j'ajouterai que, s'ils savent peu
+d'arithmétique élémentaire, ils ignorent encore davantage l'algèbre.
+Ils ne sont donc guère en état de suivre un cours de
+physique élémentaire<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 33. Lippmann, professeur de physique à la Sorbonne.</p></div>
+
+<p>Cet oubli total, que l'expérience a fini enfin par
+prouver à tous les professeurs, avait été parfaitement
+montré par Taine, dans le dernier ouvrage qu'écrivit
+cet illustre philosophe. Voici comment il s'exprimait:</p>
+
+<blockquote><p>Au moins neuf sur dix ont perdu leur temps et leur peine; ils
+ont perdu des années efficaces, importantes ou même décisives:
+comptez d'abord la moitié ou les deux tiers de ceux qui se présentent
+à l'examen, je veux dire les <i>refusés</i>; ensuite, parmi les
+admis, gradués, brevetés et diplômés, encore la moitié ou les
+deux tiers, je veux dire les <i>surmenés</i>. On leur a demandé trop
+en exigeant que tel jour, sur une chaise ou sur un tableau, ils
+fussent, deux heures durant et pour un groupe de sciences, des
+répertoires vivants de toute la connaissance humaine. En effet,
+ils ont été cela ou à peu près, ce jour-là, pendant deux heures;
+mais un mois plus tard, ils ne le sont plus; ils ne pourraient
+pas subir de nouveau l'examen; leurs acquisitions trop nombreuses
+et trop lourdes glissent incessamment hors de leur
+esprit, et ils n'en font pas de nouvelles. Leur vigueur morale a
+fléchi: la sève féconde est tarie; l'homme fait apparaît, et souvent
+c'est l'homme fini.</p></blockquote>
+
+<p>Voilà ce que l'Université fait de la jeunesse qui lui
+est confiée, de cet espoir de la France, dont elle
+ne réussit qu'à pervertir ou atrophier les âmes.
+Que vont devenir les jeunes gens ainsi formés? Que
+seront-ils un jour?</p>
+
+<p>Ce qu'ils seront, nous le savons déjà, des résignés ou
+des déclassés. Résignés, ceux qui pourront entrer dans
+les emplois publics, et devenir fonctionnaires, professeurs,
+magistrats, etc. Les pions qui les dirigeaient
+au collège seront remplacés par d'autres pions ne
+<span class="pagenum"><a name="94" id="Page_94"> [Pg 94]</a></span>
+différant des premiers que par leurs titres. Sous leur
+direction ils feront avec inertie et indifférence de
+nouveaux devoirs. Ils s'achemineront lentement vers
+l'âge mûr, la vieillesse, puis disparaîtront de ce
+monde, après trente ou quarante ans de vie végétative,
+avec la certitude d'avoir été des êtres nuls,
+aussi inutiles à eux-mêmes qu'à leur pays.</p>
+
+<p>Et les autres?</p>
+
+<p>Les autres pourraient se diriger vers l'agriculture,
+l'industrie, le commerce, mais ils ne s'y résignent
+qu'après avoir tout tenté. Ils y entrent à contre-c&oelig;ur
+et, par conséquent, n'y réussissent guère. Ces
+professions, qui font la richesse et la grandeur d'un
+pays, l'Université leur en a enseigné le mépris. Ce
+n'est certes pas un membre de l'Université qui eût
+écrit cette réflexion profonde d'un éminent homme
+d'État anglais: «L'homme capable de bien diriger
+une ferme serait capable de gouverner l'empire des
+Indes».</p>
+
+<p>Sur les résultats finals de notre enseignement
+universitaire, l'accord a été, je le répète, à peu près
+complet. Voici comment le Président de la Commission
+d'enquête, M. Ribot, a résumé les dépositions
+dans son rapport officiel:</p>
+
+<blockquote><p>Notre système d'éducation est, dans une certaine mesure, responsable
+des maux de la Société française. La Révolution, qui
+a renouvelé tant de choses, n'a pas eu le temps de donner à la
+France un système d'éducation secondaire. Avec l'Empire, nous
+avons repris et nous gardons encore les cadres, déjà vieillis à la
+fin du XVIII<sup>e</sup> siècle, d'un enseignement qui ne répondait plus au
+caractère et aux besoins du pays; c'est pourquoi la question de
+l'enseignement secondaire est encore à cette heure un des problèmes
+les plus complexes, et, par certains côtés, les plus brûlants
+que nous ayons à résoudre<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> <i>Enquête</i>. Ribot, Rapport général, t. VI, p. 3.</p></div>
+
+<blockquote><p><span class="pagenum"><a name="95" id="Page_95"> [Pg 95]</a></span>
+Un système qui classe les hommes à vingt ans, d'après les
+diplômes qu'ils ont obtenus, prive l'État du droit de choisir ceux
+qui se sont faits eux-mêmes, et que les professions libres ont
+mis hors de pair. Appliqué seulement à certaines carrières,
+comme celle d'ingénieur, ce système n'est pas sans inconvénient.
+Étendu à la plupart des emplois publics, il devient un danger
+parce qu'il pousse toute la jeunesse à la poursuite de diplômes
+inutiles, qu'il fausse les idées sur le rôle de l'éducation, qu'il
+affaiblit le ressort moral de la nation, en faisant plus ou moins
+des déclassés de ceux qui échouent aux examens et qui n'ont
+pas la force d'entreprendre après coup une seconde éducation,
+et en donnant à ceux qui réussissent l'illusion qu'ils n'ont plus
+qu'à se mettre sur les rangs pour obtenir un emploi public.</p>
+
+<p>... M. Berthelot est du même avis. Il critique les programmes
+et les procédés de classement adoptés pour l'entrée aux grandes
+écoles.</p>
+
+<p>«C'est là, dit-il, le minotaure qui dévore chaque année une
+multitude de jeunes gens incapables de résister à la préparation
+à des épreuves si mal combinées pour constater la véritable
+intelligence et la valeur personnelle, mais si propres à
+faire triompher la mnémotechnie et la préparation mécanique.
+Les plus forts passent malgré tout; mais combien y périssent
+ou sont faussés pour toute leur vie. Aucun peuple n'a adopté
+de régime analogue, et tous s'accordent à regarder le nôtre
+comme une cause d'affaiblissement physique et intellectuel pour
+notre jeunesse<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>.»</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> <i>Enquête</i>. Ribot, t. VI, pp. 45 et 50.</p></div>
+
+<p>C'est donc très justement que, dans son rapport
+devant la Commission, un magistrat distingué,
+M. Houyvet, s'est exprimé ainsi:</p>
+
+<blockquote><p>Cet enseignement, <i>tel qu'il est donné</i>, fait des déclassés, des
+propres à rien, il n'est pas à la hauteur des besoins de l'époque;
+il nous faut des industriels, des agriculteurs, des colonisateurs,
+des gens qui sachent autre chose qu'ânonner quelques mots de
+latin et de grec<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 302. Houyvet, premier président honoraire.</p></div>
+
+<p>Notre enseignement classique fait surtout des
+déclassés et c'est là qu'est son danger. Je l'ai déjà
+expliqué longuement dans un chapitre de ma <i>Psychologie
+du Socialisme</i> consacré aux inadaptés. J'y ai
+<span class="pagenum"><a name="96" id="Page_96"> [Pg 96]</a></span>
+montré combien devient dangereuse et menaçante
+la légion des bacheliers et licenciés sans emploi et
+quelles recrues redoutables elle apporte à l'armée
+de l'anarchie, des révolutions et du désordre. Ils
+sont prêts à toutes les destructions mais ne sont
+prêts qu'à cela.</p>
+
+<p>Cette vérité, les universitaires eux-mêmes commencent
+à l'entrevoir.</p>
+
+<blockquote><p>Ce bourrage encyclopédique qui laisse sommeiller les facultés
+actives et principalement l'esprit d'observation et la sagacité
+d'interprétation des faits constitue, dans un état démocratique,
+un danger terrible. Le jeune homme, jeté dans la mêlée sociale
+avec toute la fougue de son âge, avec son besoin d'affirmation
+et sans avoir été formé à la méditation tranquille et prolongée
+ni au doute philosophique, ira grossir la clientèle des journaux
+violents, rédigés par quelque impulsif spirituel et inintelligent
+ou par quelque illuminé haineux et sectaire et par la tourbe des
+«ratés», pour qui la violence n'est qu'un moyen de gagner
+malhonnêtement le pain quotidien, et aussi de satisfaire un fond
+trouble de jalousie. Les éducateurs sont directement responsables
+du naufrage de beaucoup d'intelligences et de caractères<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Revue Universitaire</i>, 15 avril 1899, J. Payot, inspecteur.</p></div>
+
+<p>Cette redoutable question n'a pas été négligée
+entièrement devant la Commission, mais elle n'a été
+qu'effleurée. Il y a des choses que chacun pense
+mais que peu de personnes osent dire tout haut.
+M. Ducrocq, professeur à la Faculté de droit de Paris,
+y a rappelé une discussion de la Société d'économie
+politique de Paris du 5 mai 1894 dans laquelle Léon
+Say avait posé la question suivante: «Les faits qui
+se sont produits depuis quarante ans justifient-ils
+les conclusions du pamphlet de Bastiat: Baccalauréat
+et socialisme».</p>
+
+<p>L'opinion de Léon Say et de la plupart des membres
+<span class="pagenum"><a name="97" id="Page_97"> [Pg 97]</a></span>
+présents fut que nos études classiques étaient responsables
+des progrès actuels du socialisme.</p>
+
+<p>Le type de déclassés qu'elles fabriquent, type destiné
+à se multiplier bientôt, est assez bien représenté
+par l'anarchiste bachelier Émile Henry, qui avait
+poussé ses études jusqu'au concours de l'École Polytechnique
+et finit sur l'échafaud, se croyant, comme
+tous les diplômés sans emplois, victime des iniquités
+sociales.</p>
+
+<p>Le demi-savoir, qui porte à mépriser le travail
+utile, ne fait qu'aiguiser les appétits sans donner les
+moyens de les satisfaire. Tous ces malheureux bacheliers
+et licenciés qui ont vu défiler tant de choses
+sans en comprendre aucune, sont absolument incapables
+d'apercevoir la complexité des phénomènes
+sociaux et ne peuvent en saisir que les injustices
+apparentes.</p>
+
+<p>Leur armée grandit chaque jour. Avec le mépris
+progressif du travail manuel, elle ne peut que s'accroître
+encore. En 1850, 20.000 familles seulement
+réclamaient pour leurs fils l'enseignement secondaire.
+Leur nombre a décuplé maintenant<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> <i>Enquête</i>, t. VI, 5<sup>e</sup> partie, p. 3.</p></div>
+
+<p>Parmi les causes diverses de décadence qui agissent
+sur les peuples latins, l'avenir dira sans doute que
+nulle ne fut plus active que l'enseignement universitaire.
+<span class="pagenum"><a name="98" id="Page_98"> [Pg 98]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h2><a id="III_3"></a>CHAPITRE III</h2>
+
+<h2>Les Lycées.</h2>
+
+
+<h3>§ 1.&mdash;LA VIE AU LYCÉE, LE TRAVAIL ET LA DISCIPLINE.</h3>
+
+<p>Il y a bien longtemps que la question de l'internat,
+c'est-à-dire des lycées, est agitée, et elle l'est bien
+vainement puisque ces discussions laissent toujours
+de côté l'opinion des intéressés, celle des parents.
+Or cette opinion est la seule qui puisse compter.</p>
+
+<p>Le lycée représente en France l'expression de certains
+besoins, désirs et sentiments des familles. Si
+elles ne gardent pas les enfants chez elles ou ne les
+placent pas chez des professeurs comme cela se
+pratique dans d'autres pays, c'est évidemment qu'elles
+ne le peuvent ou ne le veulent. Leur volonté devrait
+donc avant tout être modifiée pour pouvoir changer
+l'état de l'enseignement et ce n'est pas avec
+des règlements ou des projets en l'air qu'on y
+arrivera.</p>
+
+<p>Évidemment les lycées sont de tristes casernes où
+se déforment le corps, l'esprit et le caractère de la
+jeunesse. Tout ce qu'on peut dire en leur faveur
+c'est qu'ils constituent des nécessités. Il faut savoir
+s'accommoder à ces nécessités, jusqu'à ce que l'opinion
+ait été transformée.
+<span class="pagenum"><a name="99" id="Page_99"> [Pg 99]</a></span></p>
+
+<p>L'enquête dont nous allons reproduire quelques
+passages y contribuera peut-être. Elle nous montrera
+surtout combien est difficile chez les peuples latins
+le problème de la réforme de l'éducation.</p>
+
+<p>Le lycée est une caserne fort mal tenue, si l'on
+veut, mais enfin une caserne. Cette définition a été
+plusieurs fois donnée devant la Commission.</p>
+
+<blockquote><p>Dans les grands lycées, vous avez 400, 500, 600 et jusqu'à
+800 internes; par conséquent le lycée ne peut être qu'une
+caserne, chaque élève est un numéro, et il est impossible, quels
+que soient l'attention et le scrupule du proviseur et du censeur,
+qu'ils connaissent les élèves même par leur nom<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 267. Séailles, professeur à la Sorbonne.</p></div>
+
+<blockquote><p>Quand un lycée a 1.200 internes, sans préjudice de plusieurs
+centaines d'externes, il est encombré. Pour y maintenir l'ordre
+matériel, on ne peut qu'y adopter des règlements étroits et
+rigoureux, semblables à ceux d'une caserne. En tout cas, il est
+impossible de faire autre chose que suivre la tradition aveuglément,
+en se conformant de point en point aux précédents<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 15. Berthelot, secrétaire perpétuel de l'Académie des
+sciences.</p></div>
+
+<p>Le lycée est sur tous les points du territoire géré
+par des règlements méticuleux et uniformes, partout
+identiques.</p>
+
+<blockquote><p>Les élèves de nos lycées et collèges, en ce qui concerne le
+travail sédentaire, sont divisés, d'après leur âge, en deux catégories:</p>
+
+<p><i>a</i>) Les enfants de sept à treize ans, qui sont astreints à un
+travail de dix heures par jour;</p>
+
+<p><i>b</i>) Les enfants de treize ans et au-dessus, qui sont astreints à
+un travail de douze heures et même treize heures par jour quand
+ils assistent à la veillée facultative.</p>
+
+<p>La Commission considère ce règlement comme tout à fait
+contraire aux exigences d'une bonne hygiène. On ne saurait
+imposer, sans de graves inconvénients, à des hommes faits, dix
+et douze heures par jour de silence et d'immobilité, d'application
+intellectuelle, dans un local fermé et insuffisamment aéré.
+Et ces exigences ne sont pas seulement nuisibles, elles sont
+<span class="pagenum"><a name="100" id="Page_100"> [Pg 100]</a></span>
+inutiles. En effet, une telle continuité d'efforts intellectuels étant
+presque impossible, et la somme d'attention soutenue dont l'enfant
+le mieux doué est capable étant fort au-dessous de la limite
+réglementaire, on produit la lassitude et l'ennui, sans obtenir
+plus de travail utile. Par ces excès, on compromet en quelque
+sorte la discipline en la rendant oppressive, et on justifie la dissipation
+en la rendant presque nécessaire<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 415. Maneuvrier, ancien élève de l'École Normale.</p></div>
+
+<blockquote><p>Dans tous les lycées de France, on se lève à la même heure,
+on se couche à la même heure; mêmes heures pour les repas,
+les classes, les récréations. De même, le régime des études, programmes,
+exercices scolaires, est réglé jusque dans les plus
+petits détails<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 38. Lavisse, professeur à la Sorbonne.</p></div>
+
+<p>Le nombre d'heures de travail au lycée est excessif
+et très supérieur à celui qu'on impose aux forçats.
+L'hygiène y est déplorable. Le régime alimentaire
+généralement détestable.</p>
+
+<blockquote><p>Je puis vous parler du régime de l'internat, au point de vue
+matériel, intellectuel et moral.</p>
+
+<p>Au point de vue matériel, c'est un régime absurde à première
+vue. Si nous faisons le compte des moments que l'élève passe
+debout en plein air, nous arrivons à deux heures et demie au
+total.</p>
+
+<p>Il semble que, pour des êtres qui se développent, il y a là
+une situation dangereuse, anormale; être deux heures et demie
+à l'air libre, sur vingt-quatre, c'est trop peu.</p>
+
+<p>Nos promenades du jeudi et du dimanche sont sans intérêt
+et sans utilité. L'élève s'y traîne dans les rues et sur les routes.
+Il en revient fatigué, sans profit pour son développement physique.</p>
+
+<p>... J'en viens à la nourriture. Elle est, en général, franchement
+mauvaise, parce que mal préparée<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 417. Pequignat, répétiteur au lycée Henri IV.</p></div>
+
+<p>Ce régime abrutissant plonge les élèves sinon dans
+la tristesse au moins dans une sorte de résignation
+hébétée que trahit leurs faces mornes.</p>
+
+<blockquote><p>La plupart de nos élèves ne sont pas gais; nous leur infligeons
+tant d'heures de travail que nécessairement leur santé
+<span class="pagenum"><a name="101" id="Page_101"> [Pg 101]</a></span>
+laisse quelque peu à désirer, et lorsque arrivent les vacances, ils
+ont un véritable besoin de repos<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 640. Payot, inspecteur d'Académie.</p></div>
+
+<p>Aucun exercice physique ne vient rompre la monotonie
+de ce fastidieux labeur. On a beaucoup parlé
+des exercices physiques, on a fondé de belles ligues,
+prononcé d'éloquents discours, mais, devant l'opposition
+sourde de l'Université, qui méprise ces exercices
+rappelant pour elle le travail manuel, objet de tous
+ses dédains, ils ont progressivement disparu.</p>
+
+<blockquote><p>Les exercices physiques n'existent même pas. Chaque élève y
+consacre quarante minutes environ par semaine<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 396. Potot, surveillant général à Sainte-Barbe.</p></div>
+
+<p>Mais ce qui dépasse l'imagination, c'est la discipline
+ou au moins la surveillance étroite et méticuleuse à
+laquelle sont soumis les élèves. Leurs surveillants ne
+doivent pas les quitter d'une minute. Dans les lycées
+construits à la campagne et qui possèdent de vastes
+parcs, ils n'ont même pas le droit d'y jouer.</p>
+
+<p>Les choses touchant ici à l'invraisemblable, il faut
+bien vite nous abriter derrière des citations. Le lecteur
+sera suffisamment éclairé par le dialogue suivant
+qui s'est engagé entre M. Ribot, Président de la
+Commission, et deux proviseurs, sur cette interdiction
+faite aux élèves de circuler avec liberté aux
+heures de récréation.</p>
+
+<blockquote><p>M. Marc Sauzet. Vous avez été au lycée de Vanves, qui est
+à la campagne. Avez-vous remarqué quelque différence, au point
+de vue du régime des élèves, avec les autres lycées?</p>
+
+<p>M. Béjambes. Le régime est absolument le même. Le lever et
+le coucher sont à la même heure. La seule différence, c'est que
+l'été le matin les élèves passaient une demi-heure dans le parc,
+en promenade, sous la surveillance des répétiteurs, au lieu
+d'aller en étude directement.
+<span class="pagenum"><a name="102" id="Page_102"> [Pg 102]</a></span></p>
+
+<p>M. le Président. Ils n'allaient pas en rang, j'espère?</p>
+
+<p>M. Béjambes. En rang, dans les allées du parc. Jamais je n'ai
+vu les élèves aller jouer dans le parc. Il y avait des cours qui
+donnaient sur le parc, mais il était bien interdit aux élèves de
+dépasser la limite de la cour<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 416. MM. Marc Sauzet, Béjambes et Ribot.</p></div>
+
+<blockquote><p>M. le Président (s'adressant à M. Plançon, proviseur du lycée
+Michelet). Vous n'avez pas osé prendre la responsabilité de leur
+laisser une certaine indépendance?</p>
+
+<p>M. Plançon. Non, d'abord pour des raisons de moralité, puis
+parce que nous avons la garde du parc; il faut y éviter quelquefois
+des petites déprédations, et nous ne pouvons naturellement
+pas ne pas veiller à ce que le parc soit toujours en bon état;
+nous y avons intérêt, parce que d'abord c'est une propriété de
+l'État que nous avons le droit de maintenir intacte et propre, et
+ensuite pour les familles. Nous ne pouvons pas les laisser errer
+seuls dans le parc.</p>
+
+<p>M. le Président. On n'a jamais essayé de leur laisser un peu
+plus de liberté dans le parc?</p>
+
+<p>M. Plançon. Je ne crois pas que mes prédécesseurs l'aient
+essayé<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, pp. 582 et 583.</p></div>
+
+<p>Quelque peu interloqué et supposant peut-être qu'il
+se trouvait en présence de cas exceptionnels, le Président
+s'est tourné vers M. Staub, proviseur du lycée
+Lakanal, et alors s'est engagé le dialogue suivant,
+digne, comme le précédent, d'être livré à la méditation
+des écrivains de l'avenir qui rédigeront l'invraisemblable
+histoire de l'éducation du peuple français
+à la fin du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<blockquote><p>M. le Président. Quelle est l'étendue du parc?</p>
+
+<p>M. Staub. 10 hectares.</p>
+
+<p>M. le Président. Et vous croyez qu'il y aurait des inconvénients
+graves à laisser les élèves jouer dans le parc?</p>
+
+<p>M. Staub. Très graves.</p>
+
+<p>M. le Président. Et ces inconvénients sont de nature assez
+délicate pour que vous ne puissiez pas nous les dire?</p>
+
+<p>M. Staub. Nullement. Ce sont nos m&oelig;urs qui s'y opposent.
+<span class="pagenum"><a name="103" id="Page_103"> [Pg 103]</a></span>
+Le moindre accident nous amène les responsabilités les plus
+graves.</p>
+
+<p>M. le Président. Ne peut-il pas arriver des accidents dans les
+cours aussi bien que dans le parc?</p>
+
+<p>M. Staub. Les élèves y sont surveillés.</p>
+
+<p>M. le Président. Et vous craignez les responsabilités pénales?</p>
+
+<p>M. Staub. Ce n'est pas une crainte vaine.</p>
+
+<p>M. Plançon. Nous avons l'exemple de nos collègues de Louis-le-Grand
+et de Charlemagne, celui-ci a été bel et bien condamné
+à 5.000 francs d'amende, parce qu'un élève, en jouant, avait
+passé la main dans une vitre et s'était blessé.</p>
+
+<p>M. le Président. C'est donc la magistrature qui doit être accusée
+du peu de liberté des élèves au lycée Lakanal?</p>
+
+<p>M. Staub. Tous les arrêts rendus en ce sens ont recherché
+s'il y avait eu ou non manque de surveillance.</p>
+
+<p>M. le Président. Si la jurisprudence était modifiée, auriez-vous
+une raison d'exercer la même surveillance sur les élèves?</p>
+
+<p>M. Staub. Oui, monsieur le Président.</p>
+
+<p>M. le Président. Il est un peu pénible de ne pas même procurer
+aux enfants cet agrément qui est un des meilleurs à leur
+offrir.</p>
+
+<p>Vous ne voyez pas le moyen d'utiliser ces grands espaces pour
+l'éducation des enfants. Vous n'en sentez pas le besoin?</p>
+
+<p>M. Staub. Je ne dis pas que ce serait une mauvaise chose,
+mais ce serait une organisation spéciale; j'ai trouvé une organisation
+toute faite en arrivant.</p></blockquote>
+
+<p>Bien entendu, avec un régime pareil et conforme,
+d'ailleurs, à la volonté des parents, ce lycée champêtre
+ne saurait attirer plus d'élèves que les lycées
+urbains. La suite du dialogue entre le Président et le
+proviseur indique bien que le digne fonctionnaire n'a
+jamais compris pourquoi.</p>
+
+<blockquote><p>M. le Président. Le lycée Lakanal se développe lentement.</p>
+
+<p>M. Staub. Nous avons eu un moment de prospérité au début,
+puis le lycée a baissé, mais il a remonté.</p>
+
+<p>M. le Président. Combien pourrait-il loger d'élèves?</p>
+
+<p>M. Staub. 630 internes.</p>
+
+<p>M. le Président. Et combien en a-t-il?
+<span class="pagenum"><a name="104" id="Page_104"> [Pg 104]</a></span></p>
+
+<p>M. Staub. 210 environ.</p>
+
+<p>M. le Président. De sorte que chacun doit revenir assez
+cher?</p>
+
+<p>M. Staub. En effet. Il est difficile de comprendre que les
+internes ne soient pas plus nombreux. C'est le plus beau lycée
+de France. Le lycée de Bordeaux est un beau lycée, mais il n'est
+pas comparable à Lakanal<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 585.</p></div>
+
+<p>Eh! oui, sans doute, c'est le plus beau lycée de
+France et j'imagine qu'il refuserait beaucoup d'élèves
+s'il était administré par un proviseur anglais avec des
+règlements anglais. Cependant encore faudrait-il supposer
+des parents assez audacieux pour y placer leurs
+enfants dans ces conditions de liberté relative.</p>
+
+<p>Quel que soit le degré de routine et d'aveuglement
+atteint par la plupart des universitaires, il ne faudrait
+pas supposer que quelques-uns n'aient pas
+entrevu tout ce qu'a d'absurde le régime de surveillance
+tatillonne auquel sont soumis nos lycéens, mais
+leurs efforts pour y remédier ont toujours été rudement
+réprimés.</p>
+
+<blockquote><p>Je sais qu'un grand nombre d'administrateurs ne demanderaient
+pas mieux que d'entrer dans une voie plus libérale; mais
+ils ne se sentent pas la liberté nécessaire.</p>
+
+<p>J'ai fait, une fois, dans ma classe, la tentative que voici: j'ai
+dit à mes élèves: «Je vais voir si je puis avoir confiance en
+vous, je vais sortir pendant deux minutes; je suis sûr que vous
+vous conduirez bien».</p>
+
+<p>Je fis comme j'avais dit, mais pendant ce temps, le surveillant
+général vint à passer,&mdash;c'était en province,&mdash;«C'est épouvantable
+ce que vous venez de faire là, me dit-il, songez donc, si,
+pendant votre absence, un enfant avait crevé l'&oelig;il de son
+voisin...»</p>
+
+<p>Je lui répondis que, même présent, il m'était difficile, à moi
+comme à tout autre, d'empêcher un élève de mettre une plume
+dans l'&oelig;il de son camarade.</p>
+
+<p>Avec cet esprit-là, on n'arrive à rien<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 379. Weil, professeur au lycée Voltaire.</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="105" id="Page_105"> [Pg 105]</a></span>
+Hélas! si, on arrive à quelque chose! On forme
+pour l'avenir ces tristes générations d'êtres impuissants,
+oscillant sans cesse entre la révolution et la
+servitude.</p>
+
+<p>Quant aux conséquences immédiates d'un tel
+régime, M. Lavisse les a nettement indiquées.</p>
+
+<blockquote><p>Nous nous exposons à cette conséquence si périlleuse: des
+jeunes gens surveillés à outrance, dont tous les mouvements
+ont été épiés, sont, du jour au lendemain, leurs études terminées,
+jetés dans les rues des villes et exposés à tous les abus
+d'une liberté dont ils n'ont pas fait l'expérience<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 38. Lavisse, professeur à la Sorbonne.</p></div>
+
+
+<h3>§ 2.&mdash;LA DIRECTION DES LYCÉES. LES PROVISEURS.</h3>
+
+<p>La valeur d'un établissement industriel et commercial
+dépend étroitement de la personnalité qui le
+dirige. C'est là une banalité ne nécessitant, je pense,
+aucune démonstration. Nous devons donc admettre
+que la valeur d'un lycée dépendra de l'homme qui
+est à sa tête.</p>
+
+<p>Il en est réellement ainsi dans l'enseignement congréganiste.
+Il ne saurait en être de même dans les
+établissements de l'État et voici pourquoi:</p>
+
+<p>Chaque lycée est théoriquement administré par un
+proviseur. En pratique, ce directeur n'est guère qu'un
+modeste comptable guidé dans ses moindres actes
+par les ordres que lui envoient les commis des
+bureaux du ministre. Sans autorité, sans pouvoir, suspecté
+par ses supérieurs, dédaigné par les professeurs,
+peu redouté par les élèves, son rôle est celui
+d'un humble bureaucrate et non celui d'un directeur.</p>
+
+<blockquote><p>C'est un fonctionnaire, et, dans les grands établissements, un
+fonctionnaire débordé de besogne administrative. La centralisation,
+<span class="pagenum"><a name="106" id="Page_106"> [Pg 106]</a></span>
+qui rend le ministre légalement, parlementairement responsable
+de tout ce qui se passe dans chaque maison, a cette
+conséquence d'obliger le proviseur à passer le meilleur de son
+temps, non à diriger cette vie intérieure, mais à en rendre
+compte. Ce sont incessamment des rapports, des notices, des
+statistiques, une correspondance sans fin avec inspecteur, recteur
+ou ministre. Comment, dans les très grands lycées, le proviseur
+pourrait-il, ainsi surchargé, suivre chacun des élèves, en
+prendre la charge intellectuelle et morale?</p>
+
+<p>Ajoutez qu'il n'a aucun pouvoir sur les programmes; il n'a
+aucun droit de modifier, d'assouplir les cadres des enseignements
+pour répondre aux besoins, aux v&oelig;ux, de la ville, de la région.
+Il est enfermé dans son budget comme un simple comptable, et
+l'établissement de ce budget, qu'arrête seule l'autorité centrale,
+n'est pour lui, comme l'a fort bien dit M. Poincaré, qu'une opération
+administrative<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 686. Léon Bourgeois, ancien ministre de l'Instruction
+publique.</p></div>
+
+<blockquote><p>L'esprit bureaucratique, en France, envahit tout. La besogne
+matérielle, la correspondance, la tenue des registres de toute
+sorte, la paperasserie, tiennent de plus en plus de place dans
+les fonctions des chefs d'une maison<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 130. Bernès, professeur de rhétorique au lycée Lakanal.</p></div>
+
+<blockquote><p>Aujourd'hui tout a été concentré entre les mains de l'Administration
+centrale, et notre initiative personnelle n'existe pour
+ainsi dire plus. Même pour le renvoi d'un élève, il faut recourir
+à un conseil.</p>
+
+<p>Un recteur ne pourrait même pas affecter un maître au grand
+ou au petit lycée d'une ville. Le ministre règle les moindres
+détails de l'administration<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 559, Dalimier, proviseur du lycée Buffon.</p></div>
+
+<blockquote><p>Peu à peu on nous a retiré toutes nos prérogatives et
+nous sommes arrivés à être enserrés par les règlements d'une
+façon telle que, si nous nous laissions faire, nous n'aurions
+absolument qu'à suivre l'impulsion qui nous viendrait d'en
+haut<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 466. Follioley, proviseur honoraire.</p></div>
+
+<blockquote><p>Je crains que les proviseurs et principaux de collège n'aient
+pas plus d'autorité sur les professeurs que sur leurs maîtres
+répétiteurs. Par la fatalité même du système, qui est administratif
+et paperassier, on en est arrivé à les considérer comme des
+administrateurs et des bureaucrates, et non pas comme des
+<span class="pagenum"><a name="107" id="Page_107"> [Pg 107]</a></span>
+éducateurs. Et cela n'est pas étonnant! Ils n'ont ni initiative
+ni responsabilité, pas plus pour l'instruction que pour l'éducation<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>!</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 295. Clairin, président de la Commission de l'Enseignement.</p></div>
+
+<blockquote><p>Nous avons vu, a dit M. Ribot devant la Chambre des députés,
+et cela sautait aux yeux, que dans nos lycées s'était introduit
+un système de centralisation poussé si loin, avec une minutie
+bureaucratique si perfectionnée, que nos proviseurs, les
+chefs de nos établissements, ceux qui ont la charge de développer
+l'initiative chez les élèves, à qui on dit toujours: «Faites
+des hommes et exaltez le sentiment de la responsabilité,»
+quand ils se regardent eux-mêmes, sont les serviteurs liés par
+les chaînes les plus étroites, par les ordres venus soit de la rue
+de Grenelle, soit du cabinet d'un recteur.</p>
+
+<p>La situation est véritablement pénible et je n'y veux pas insister.
+Un proviseur ne peut pas disposer d'une somme de 5 francs
+pour gratifier un serviteur fidèle; il ne peut ordonner une promenade,
+introduire une innovation quelconque&mdash;je ne parle
+pas des études, mais de l'administration intérieure du lycée et
+de la discipline&mdash;sans se heurter à des règlements; un proviseur
+passe son temps à accuser réception des circulaires qui
+viennent par centaines s'empiler sur son bureau; bien plus, un
+proviseur d'un de nos lycées, que nous avons mis à la campagne
+sans doute pour faire des expériences et pour donner aux
+élèves la liberté dans les champs reconquis, ce proviseur se
+croit obligé de suivre fidèlement la consigne donnée aux proviseurs
+des lycées urbains, de mettre en rang ses élèves le
+dimanche ou le jeudi pour aller sur les routes poudreuses de
+nos villages de banlieue au lieu de leur ouvrir le parc de dix ou
+de quinze hectares que l'État a acquis à grands frais. Quand nous
+lui demandons: pourquoi faites-vous ainsi? Parce que, dit-il,
+mes prédécesseurs ont fait ainsi et que je ne veux pas m'exposer
+à des reproches en faisant autrement<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Séance de la Chambre des Députés du 13 février 1902, p. 657 de l'<i>Officiel</i>.</p></div>
+
+<blockquote><p>Un proviseur, en général, ne sait pas toujours exactement ce
+qui se passe dans son établissement. Il n'ose pas intervenir
+dans les classes. Il éprouve à l'égard du professeur un certain
+sentiment de défiance et il ne prend pas la liberté de lui donner
+des conseils. De son côté, le professeur le tient quelquefois en
+faible estime.</p>
+
+<p>J'estime,&mdash;avec M. le Président&mdash;que le véritable défaut de
+nos lycées, c'est le manque de solidarité, d'unité, d'harmonie.
+<span class="pagenum"><a name="108" id="Page_108"> [Pg 108]</a></span>
+Chacun va de son côté, et il est fort heureux que, malgré ce
+défaut, les lycées ne marchent pas plus mal<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 223. Gautier, professeur au lycée Henri IV.</p></div>
+
+<p>En fait, proviseurs et professeurs se détestent cordialement
+et ne sont pas moins détestés par leurs
+élèves. Il n'est pas admissible que, dans de semblables
+conditions, un établissement puisse prospérer.</p>
+
+<p>On ne saurait s'en prendre aux proviseurs du fonctionnement
+si défectueux des établissements qu'ils
+dirigent. Enserrés comme ils le sont, ils ne peuvent
+mieux faire. Dès qu'on leur donne l'indépendance et
+la responsabilité, ils se transforment. M. Dupuy l'a
+très bien marqué dans le passage suivant de son rapport:</p>
+
+<blockquote><p>Les collèges qui sont au compte du principal sont plus florissants
+que les autres; là où le principal est plus directement
+intéressé au succès du collège, le succès se manifeste assez vite.
+Je prendrai pour exemple certains collèges de l'Académie de Lille:
+ils étaient languissants, on les a mis au compte du principal, et
+aujourd'hui, ils sont florissants, et ce changement s'est produit
+assez vite. Je crois que cela tient précisément, non seulement à
+ce que le principal a un intérêt plus direct, mais à ce qu'il est
+plus libre de ses actions, à ce qu'il peut modifier un peu le
+régime à son gré, à ce qu'il peut faire aux familles certaines
+concessions qu'un principal ordinaire ne peut pas faire<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 241. E. Dupuy, inspecteur général de l'Université.</p></div>
+
+<p>Un malheureux proviseur est aujourd'hui enfermé
+dans un lacis de règlements, une surveillance méticuleuse
+et soupçonneuse qui le paralysent entièrement
+et en font le plus tyrannisé et le moins indépendant
+des fonctionnaires. Voici comment le Président de la
+Commission, M. Ribot, a résumé les v&oelig;ux formulés à
+ce sujet.</p>
+
+<blockquote><p>Moins d'uniformité, moins de bureaucratie, un peu de liberté:
+c'est le v&oelig;u général qui se dégage de l'enquête. Les lycées
+<span class="pagenum"><a name="109" id="Page_109"> [Pg 109]</a></span>
+étouffent sous la centralisation. On n'a fait, depuis dix ans, que
+la rendre plus pesante. On s'est appliqué à enlever aux proviseurs
+ce qui restait de leur initiative. Il n'est pas une académie,
+pas un lycée d'où ne s'élève une plainte, partout la même et
+partout aussi vive<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> <i>Enquête</i>. Ribot, t. VI, p. 4.</p></div>
+
+
+<h3>§ 3.&mdash;CE QUE COUTENT LES LYCÉES A L'ÉTAT.</h3>
+
+<p>Il est utile de savoir ce que coûte un pareil enseignement.
+Cela est d'autant plus intéressant que nous
+aurons comme point de comparaison l'enseignement
+congréganiste. C'est une règle générale bien connue et
+sur laquelle nous avons insisté dans un autre ouvrage,
+que tout ce qui est géré par l'État, qu'il s'agisse de
+chemins de fer, de navires ou de n'importe quoi,
+coûte de 25 à 50% plus cher que ce qui est géré par
+l'initiative privée.</p>
+
+<p>Les lycées, bien entendu, n'échappent pas à cette
+loi. Alors que les maisons congréganistes, qui ne
+reçoivent aucune subvention, réalisent des bénéfices,
+l'État trouve le moyen de perdre des sommes énormes
+avec les lycées.</p>
+
+<blockquote><p>En restant sur le terrain économique mais en me plaçant à un
+point de vue plus général, j'ai eu la curiosité de relever un
+point intéressant de la statistique d'après le budget de l'Instruction
+publique de 1895; je suis arrivé à cette conclusion que
+l'État donne pour les collèges une subvention de 75 francs par
+tête de collégien, pour les lycées une somme de 300 francs par
+tête de collégien, pour les facultés une subvention de 495 francs
+par tête d'étudiant.</p>
+
+<p>On voit que, pour les enfants des classes dirigeantes, l'État
+fournit une subvention beaucoup plus considérable que celle qui
+est afférente à l'enseignement primaire<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 427. Brocard, répétiteur général à Condorcet.</p></div>
+
+<blockquote><p>En 1869, il y avait 22 lycées qui ne demandaient aucune subvention
+<span class="pagenum"><a name="110" id="Page_110"> [Pg 110]</a></span>
+à l'État; en 1870, 19; en 1871, 12; en 1872, 11; en 1873,
+10; en 1874, 1875, 1876, 3 ou 4. Aujourd'hui, tous sans exception
+doivent être subventionnés<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 530. Moreau, inspecteur général des finances.</p></div>
+
+<p>Et à quoi tiennent ces frais énormes? En voici les
+raisons principales: d'abord le luxe entièrement
+inutile des lycées. Les architectes actuels croient
+devoir bâtir somptueusement ces casernes. Tout est
+en façade&mdash;comme l'enseignement universitaire&mdash;mais
+ces façades se paient très cher. M. Sabatier<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a> a
+fait remarquer que le lycée Lakanal, qui compte cent
+cinquante élèves, revient à une dizaine de millions.
+Le logement de chaque élève revient à 750 francs.
+Pour le même prix, on aurait pu donner à chacun
+d'eux une petite villa et un jardin suffisants à le loger
+lui et ses parents.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 201.</p></div>
+
+<p>Ceci est une première raison, mais il en existe bien
+d'autres. Le règlement étant uniforme pour tous les
+lycées, les frais sont partout égaux. Alors même qu'il
+n'y a pas d'élèves, on nomme des professeurs.</p>
+
+<blockquote><p>Je pourrais citer tel collège qui coûte 20.000 francs à la ville
+et qui compte un élève en rhétorique, un en deuxième, deux en
+troisième et quatre en quatrième. En tout, 60 élèves dans les
+petites classes<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 625. Grandeau, représentant de la Société nationale
+d'Agriculture.</p></div>
+
+<blockquote><p>Quand on voit, dans le budget d'un petit lycée, qu'une classe
+de sixième, qui compte quatre élèves, a un professeur agrégé
+au traitement de plus de 5.000 francs, on peut se demander s'il
+ne serait pas possible de trouver là une économie<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 533. Ribot, président de la Commission d'enquête.</p></div>
+
+<p>Dans le même lycée, le professeur de cinquième,
+également agrégé, a cinq élèves. Les exemples analogues
+sont fréquents. Il serait difficile d'imaginer un
+plus complet gaspillage.
+<span class="pagenum"><a name="111" id="Page_111"> [Pg 111]</a></span></p>
+
+<p>La troisième raison du prix excessif de l'enseignement
+des lycées est que les proviseurs n'ont absolument
+aucun intérêt à faire des économies et ont même
+un intérêt sérieux à n'en pas faire. S'ils économisent,
+ils gênent la comptabilité des bureaux. Immédiatement,
+on réduit leur budget et on ne le rétablira plus,
+même en cas de nécessité, ce qui, pour l'avenir, leur
+servira de leçon.</p>
+
+<p>Le passage suivant de l'enquête est fort typique sur
+ce point.</p>
+
+<blockquote><p>Une petite réforme pourrait être intronisée immédiatement.
+Elle consisterait à permettre aux proviseurs, sous contrôle toujours,
+de disposer librement des économies qu'ils réalisent sur
+le budget de leur établissement. Aujourd'hui, lorsqu'un budget
+est fixé, le proviseur n'a aucun avantage à faire des économies.
+S'il en a réalisé 1.500 francs par une surveillance attentive sur
+le chauffage, l'éclairage, etc., on lui dit: «Cette année vous
+pourrez faire les mêmes économies que l'an passé,» et on
+diminue d'autant son budget. Il faudrait laisser le proviseur
+appliquer à ce qu'il croirait bon les économies qu'il parviendrait
+à réaliser<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 537. J. Payot, inspecteur d'Académie.</p></div>
+
+
+
+<h2>
+<a id="III_4"></a>CHAPITRE IV</h2>
+
+<h2>Les professeurs et les répétiteurs.</h2>
+
+
+<h3>§ 1.&mdash;LES PROFESSEURS.</h3>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="112" id="Page_112"> [Pg 112]</a></span>
+Nous venons de voir l'état et l'administration des
+maisons scolaires où la jeunesse française est élevée.
+Nous avons vu la qualité de l'enseignement qu'elle
+y reçoit. Il nous reste à examiner&mdash;toujours d'après
+les dépositions de l'enquête&mdash;la valeur pédagogique
+de ses professeurs.</p>
+
+<p>Les professeurs sont, par définition, des personnes
+qui enseignent et, par conséquent, doivent savoir
+enseigner. Or, l'éducation qu'ils ont reçue ne leur a
+jamais rien appris de cet art si difficile. Ils savent par
+c&oelig;ur beaucoup de choses, mais très peu sont capables
+d'en enseigner aucune. C'est ce qui ressort nettement
+des déclarations faites devant la Commission par les
+universitaires les plus autorisés.</p>
+
+<p>L'incapacité éducatrice des professeurs tient surtout
+au mode de préparation à l'agrégation. M. Léon Bourgeois
+l'a parfaitement marqué dans les lignes suivantes:</p>
+
+<blockquote><p>L'agrégation devrait être, non un grade des études supérieures,
+mais un certificat d'aptitude à l'enseignement secondaire. Or elle
+<span class="pagenum"><a name="113" id="Page_113"> [Pg 113]</a></span>
+devient de plus en plus un concours entre candidats aussi
+savants et aussi spécialisés que possible. «Spécialisés», c'est ce
+dernier mot qui contient la condamnation du système<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 694. Léon Bourgeois, ancien ministre de l'Instruction
+publique.</p></div>
+
+<p>La valeur pédagogique des professeurs est nettement
+indiquée dans les dépositions dont j'extrais les
+passages suivants:</p>
+
+<blockquote><p>Il y a énormément de professeurs qui ne savent plus professer.
+Ils savent tout, sauf leur métier, la partie pratique de leur
+métier. Ce n'est pas tout que de gaver les jeunes gens d'un
+stock de questions sans leur faire comprendre le pourquoi des
+choses. Il faut les faire raisonner. Ce n'est pas la mémoire seulement
+qu'il faut exercer, mais le jugement. Aujourd'hui, c'est
+par le jugement que les élèves pèchent<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 505. Buquet, directeur de l'École Centrale.</p></div>
+
+<p>Et c'est là peut-être un des plus dangereux résultats
+de notre éducation. Les produits de l'Université,
+élèves et professeurs, pèchent surtout par leur défaut
+de jugement et leur incapacité à raisonner correctement.
+Or le but fondamental de l'instruction devrait
+être précisément de développer le jugement et le raisonnement.</p>
+
+<p>La très grande insuffisance pédagogique de nos
+professeurs est certainement une des causes principales
+des pauvres résultats de notre éducation classique.</p>
+
+<blockquote><p>Je crois que la préparation pédagogique des professeurs laisse
+à désirer. Il y a même chez la plupart d'entre eux une sorte de
+préjugé contre la pédagogie, préjugé dont ils sont les premiers
+victimes, puisque beaucoup des plus brillants échouent dans
+leur classe, faute d'avoir réfléchi sur les procédés à employer
+pour communiquer leur savoir à autrui. Mais ce n'est pas seulement
+sur ce point que la préparation des professeurs est insuffisante:
+elle l'est aussi au point de vue historique et philosophique.
+Une des raisons de la crise incontestable chez la jeunesse
+actuelle, qui manque évidemment de direction, c'est que les
+<span class="pagenum"><a name="114" id="Page_114"> [Pg 114]</a></span>
+enfants ne reçoivent pas, dès le lycée, les grandes idées directrices
+qui devraient les dominer. Cela tient à ce que trop de
+professeurs n'ont pas eux-mêmes des idées très nettes à ce
+sujet; ils n'ont pas reçu aussi l'enseignement pédagogique et
+civique qui leur dirait quel est le rôle de l'Université dans la
+France républicaine d'aujourd'hui<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 639. Payot, inspecteur d'Académie.</p></div>
+
+<p>M. Lavisse, à qui l'on doit en grande partie les
+programmes d'après lesquels se formèrent nos plus
+récentes générations de professeurs, ne s'est pas
+montré beaucoup plus tendre pour les éducateurs
+stylés par les méthodes qu'il a contribué mieux que
+personne à fortifier.</p>
+
+<blockquote><p>Il sait qu'il sera professeur, mais il n'a pas le temps d'y penser.
+Et quelques semaines après qu'il a conquis son titre d'agrégé
+il tombe dans un lycée. Il ne connaît ni les lois, ni les règlements
+auxquels il doit obéir; il est exposé à se tromper sur
+ses droits, à méconnaître ses obligations, à regimber à tort.
+C'est le moindre des inconvénients. Il peut ne pas savoir enseigner
+du tout. Dans l'enseignement de l'histoire, pour ne parler
+que de celui que je connais le mieux, il faut savoir choisir
+entre les faits et les idées, éliminer ceux qui ne sont pas intelligibles,
+n'employer que des mots clairs ou qui puissent être
+clairement définis. Autrement, l'enseignement de l'histoire ne
+laisse dans les esprits que des notions confuses enveloppées
+dans un verbalisme vague. Il perd toute puissance éducative.
+Il faudrait que le futur professeur fût averti de ces difficultés,
+habitué à les vaincre<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 42. Lavisse, de l'Académie française.</p></div>
+
+<p>Sans doute, pourraient répondre les professeurs.
+Mais qui aurait dû nous «avertir de ces difficultés»
+sinon ceux qui nous ont formés? On commence à voir
+maintenant les mauvais résultats des méthodes qu'on
+nous a appliquées, mais est-ce bien à nous qu'il faut
+s'en prendre?</p>
+
+<p>Les méthodes universitaires ne font du professeur
+qu'un subtil rhéteur et nullement un éducateur.
+<span class="pagenum"><a name="115" id="Page_115"> [Pg 115]</a></span>
+Elles lui laissent une mentalité très déformée. Ne
+connaissant rien du monde ni des nécessités qui
+le mènent, il vivra toujours dans le chimérique et
+l'irréel.</p>
+
+<p>Les professeurs de l'Université constituent une
+caste dont les contours sont aussi arrêtés que celle
+des militaires et des magistrats. L'uniformité des programmes
+qu'ils ont dû subir leur donne des pensées
+identiques et des façons non moins identiques de les
+formuler. Très indifférents au fond des choses, ils
+n'attachent guère d'importance qu'à la façon de les
+exprimer. Ils redoutent fort les opinions nouvelles et
+ne s'y rallient que lorsqu'elles sont approuvées par
+des maîtres d'une autorité reconnue, acceptant alors
+sans difficulté les opinions les plus extrêmes. Leurs
+rares tentatives d'originalité n'aboutissent le plus
+souvent qu'à donner une forme paradoxale à des idées
+fort banales.</p>
+
+<p>Ce qu'ils savent le mieux, c'est compliquer les choses
+les plus simples, et c'est ce qui rend leur enseignement
+si mauvais. M. Léon Bourgeois a su le dire,
+bien qu'en termes un peu voilés, devant la Commission
+d'enquête.</p>
+
+<blockquote><p>Il y a certaines manières de «faire la classe» que j'admire et
+que je redoute en même temps. Je parle de beaucoup de professeurs
+distingués, brillants même, qui y mettent toute leur ardeur
+et tout leur talent. C'est une occasion pour eux de se distinguer
+personnellement, en suivant et en faisant valoir leurs propres
+goûts, devant quelques élèves d'élite auxquels ils se communiquent.
+Mais les autres, dont nous avons cependant la charge?
+Certes, ces professeurs sont très aimés de tous les élèves: ils
+laissent <i>tranquilles</i> les médiocres et les mauvais, et les <i>forts</i>
+sont ravis d'un maître dont ils semblent partager un peu la
+renommée. Je ne puis m'empêcher de penser que le but de
+l'enseignement public, qui doit s'adresser à tous, est mieux
+atteint, et le profit pour l'État encore plus considérable, lorsqu'un
+<span class="pagenum"><a name="116" id="Page_116"> [Pg 116]</a></span>
+professeur plus modeste parvient à faire travailler l'ensemble
+de ses élèves, à entraîner la masse, dont il a charge, à tirer de
+tous ce qu'ils peuvent véritablement donner<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 693. Léon Bourgeois, ancien ministre de l'Instruction
+publique.</p></div>
+
+<p>Ce zèle accidentel se refroidit d'ailleurs assez vite,
+et au bout de fort peu de temps, le rhéteur disert
+devient un simple bureaucrate faisant son cours à
+heure fixe sans s'occuper de ses élèves. C'est alors
+que, comme je le faisais remarquer dans l'introduction,
+il pourrait être remplacé par un phonographe.
+M. Raymond Poincaré, ancien Ministre de l'Instruction
+publique, a fort bien marqué l'évolution bureaucratique
+finale de l'Universitaire.</p>
+
+<blockquote><p>Le professeur arrive généralement avec l'idée de partir à la fin
+de sa classe, il fait son travail très consciencieusement, mais il
+ne fait que son travail.</p>
+
+<p>Il vient, comme un bureaucrate ou un employé de ministère,
+passer deux heures dans le lycée. Il ne connaît pas ses élèves,
+il n'a aucun rapport avec eux<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 677. Raymond Poincaré.</p></div>
+
+<p>Il ne faut pas trop en vouloir au professeur de se
+transformer si vite en bureaucrate et d'avoir la plus
+parfaite indifférence à l'égard de ses élèves. Il est le
+plus souvent un mécontent et un aigri. Le public a
+pour lui une considération assez faible, et l'Université
+le traite un peu en fonctionnaire subalterne auquel
+on ne ménage pas les tracasseries.</p>
+
+<p>Le défaut de prestige de l'universitaire en France
+est un point fort délicat, lourd de conséquences
+de toutes sortes, mais qu'il serait inutile de dissimuler.</p>
+
+<p>Ce qui contribue, dans le public, au manque de
+considération pour les professeurs de l'Université,
+<span class="pagenum"><a name="117" id="Page_117"> [Pg 117]</a></span>
+c'est l'insuffisance d'éducation extérieure de beaucoup
+d'entre eux. Cette absence d'éducation et ses
+causes ont été sobrement indiquées devant la Commission.</p>
+
+<blockquote><p>Chacun connaît la principale raison pour laquelle nombre de
+familles se portent de préférence vers l'enseignement libre;&mdash;c'est
+qu'elles croient y trouver plus de garanties, non pas assurément
+pour l'instruction, mais pour l'éducation. Cela seul, à
+mon sens, indique dans quelle voie on doit chercher à améliorer
+l'enseignement public. Les professeurs et les maîtres d'étude
+offrent assurément toutes garanties au point de vue de l'enseignement
+et de l'instruction, mais peut-être n'en offrent-ils pas
+toujours autant au point de vue de l'éducation<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 150. A. Leroy-Beaulieu, de l'Institut.</p></div>
+
+<blockquote><p>Aujourd'hui, nous recrutons encore nos candidats dans les
+couches profondes de la démocratie ouvrière ou rurale.</p>
+
+<p>Nous recevons des fils d'ouvriers, de paysans, surtout des fils
+d'instituteurs, qui nous arrivent après avoir pu faire, grâce aux
+secours des municipalités et de l'État, leurs études dans les collèges,
+puis dans le lycée du département, pour les terminer
+dans les lycées de Paris<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 139. Perrot, de l'Institut, directeur de l'École Normale Supérieure.</p></div>
+
+<p>Sortis de couches fort modestes, où naturellement
+l'éducation laisse un peu à désirer, les jeunes professeurs
+n'ont pas trouvé dans le milieu universitaire
+les moyens de réparer les lacunes de leur éducation
+première. Ils ne connaissent rien du monde, où ils
+sont brusquement lancés, et ils y restent trop souvent
+dépaysés.</p>
+
+<p>Cette raison d'origine ne suffirait pas à expliquer
+le défaut d'éducation et de tenue qu'on reproche
+trop souvent aux universitaires puisque l'enseignement
+congréganiste recrute ses professeurs dans des
+couches sociales tout aussi modestes. Mais les congréganistes
+ont toujours attaché une importance très
+<span class="pagenum"><a name="118" id="Page_118"> [Pg 118]</a></span>
+grande aux formes extérieures. Ils ont des traditions
+perpétuées dans un milieu homogène, et,
+si l'on peut redouter leurs doctrines, on ne saurait
+contester qu'au point de vue de l'éducation extérieure
+ils sont fort supérieurs aux professeurs de
+l'Université.</p>
+
+<p>Quelles que soient les causes de son défaut de
+prestige, l'universitaire est peu considéré par le public,
+et il en souffre vivement. Sa profession est tenue
+comme honorable assurément, mais faiblement cotée.
+A peine au-dessus du vétérinaire et assez au-dessous
+du pharmacien. Bien qu'il soit très convenablement
+rétribué, les familles voient toujours en lui le monsieur
+légèrement râpé, besogneux et courant le
+cachet. Si par hasard on le reçoit au moment des
+examens, il passe toujours après l'ingénieur, l'officier,
+le magistrat et le notaire. C'est l'invité sans importance
+qu'on met au bout de la table, qu'on n'écoute
+guère et que les héritières ne regardent pas. Un peu
+gauche, un peu emprunté, d'aspect assez fruste, il se
+sent mal à son aise dans le monde, et redoute de
+s'y montrer.</p>
+
+<p>Ce défaut de prestige que l'universitaire sent fort
+bien, reste toujours un mystère irritant pour lui. Les
+illusions dont il est saturé lui ont laissé croire que
+c'est par les diplômes que se marquent les différences
+intellectuelles et sociales entre les hommes. Persuadé
+qu'avec ses parchemins il devrait être aux meilleures
+places dans la vie, il s'indigne secrètement d'en rester
+fort loin, et finalement n'a qu'antipathie pour une
+société qui ne lui donne pas la situation à laquelle il
+s'imagine avoir droit. De là en grande partie les tendances
+cachées ou avouées de la plupart des universitaires
+<span class="pagenum"><a name="119" id="Page_119"> [Pg 119]</a></span>
+pour les doctrines révolutionnaires les plus
+avancées.</p>
+
+<p>Un écrivain qui a longtemps appartenu à l'Université
+a très bien marqué ces causes de l'antipathie des
+professeurs pour la société, et surtout pour l'armée,
+dans les lignes suivantes:</p>
+
+<blockquote><p>Quelques professeurs détestent l'armée par jalousie plus que
+par politique.</p>
+
+<p>Chez les membres de l'Université, l'éducation première n'est
+pas toujours au niveau du savoir acquis. C'est par les honorables
+et modestes fonctions de l'enseignement que beaucoup d'enfants
+du peuple font leur entrée dans la bourgeoisie. Ils s'y trouvent
+d'abord un peu dépaysés. Munis de leurs diplômes, ils se jugent
+très supérieurs au monde qui les entoure.</p>
+
+<p>Si leurs manières un peu gauches, leurs vêtements dépourvus
+d'élégance ne leur assurent pas dans la haute compagnie des
+petites villes la place qu'ils estiment due à leur mérite, ils
+rendent, au fond de leurs c&oelig;urs froissés, les dédains au centuple.
+Ils jurent une haine mortelle à la société futile ou ignorante
+qui les tient si injustement à l'écart.</p>
+
+<p>Ainsi s'expliquent les opinions révolutionnaires de certains
+professeurs.</p>
+
+<p>Au contraire, l'officier, avec son brillant uniforme, est partout
+accueilli, recherché, fêté. Il orne les salons de la préfecture, il
+participe aux grandes chasses, aux aristocratiques réunions.</p>
+
+<p>Par surcroît, le décret de messidor lui assigne dans les cérémonies
+la préséance sur les professeurs des lycées.</p>
+
+<p>Que fait-on de l'adage «Que les armes passent après la
+toge?»</p>
+
+<p>Il y a de quoi gonfler de venin et faire crever de dépit les
+amours-propres vulgaires<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> <span class="smcap">H. des Houx</span>, <i>Figaro</i>, 1<sup>er</sup> décembre 1901.</p></div>
+
+<p>Et malheureusement la considération que l'universitaire
+n'obtient pas dans le monde, il ne l'obtient pas
+beaucoup plus dans l'Université, qui ne voit en lui
+qu'un fonctionnaire subalterne qu'on peut rudoyer à
+son gré. M. de Coubertin a très bien marqué dans les
+lignes suivantes la situation actuelle des professeurs
+de notre Université.
+<span class="pagenum"><a name="120" id="Page_120"> [Pg 120]</a></span></p>
+
+<blockquote><p>A voir le professeur dans son lycée, on le prendrait trop souvent
+pour le petit employé subalterne d'une administration
+publique, avec cette différence qu'il n'y jouit pas du confort
+relatif qu'offre le bureau. Dès la porte, l'absence de considération
+se marque dans le regard dédaigneux et les propos bourrus
+du concierge. Le professeur n'est pas là chez lui.</p>
+
+<p>... Si l'Université veut que ses professeurs soient traités partout
+avec égards, c'est à elle à commencer; car elle est en grande
+partie responsable de leur effacement. Eux le sentent et ils en
+souffrent. J'ai été surpris de constater à quel point cette souffrance
+inavouée influait sur leur manière d'être et sur leurs
+pensées. Elle se traduit chez les plus âgés par une sorte de raideur,
+de froideur solennelle dont ils ont peine à se dépouiller
+en dehors même de leurs fonctions et qui leur devient comme
+une seconde nature; l'expérience des mille tracas auxquels ils
+sont en butte leur donne en plus une circonspection exagérée
+qui dégénère facilement en méfiance; leur enseignement se fait
+alors austère et sec; ils n'ont plus cette indulgente gaieté, cette
+bonne humeur qui sont indispensables à l'éducateur. Les autres&mdash;les
+jeunes&mdash;sont poussés inconsciemment au pessimisme;
+ils voient le monde en noir et laissent percer, lorsqu'ils en
+parlent, de l'âpreté ou de l'ironie. Sortir de la carrière serait
+l'ambition secrète de beaucoup d'entre eux: ils n'osent y
+songer<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> <span class="smcap">De Coubertin</span>. <i>Revue Bleue</i>, 1898, p. 80.</p></div>
+
+<p>Tel est le professeur que l'Université nous a fait.
+C'est à lui que revient le rôle d'élever la jeunesse.
+Nous connaissons déjà les résultats de son enseignement.
+Il était facile de les prévoir.</p>
+
+<p>Des exceptions existent assurément, mais si rares,
+qu'elles n'ont aucune action. On doit les signaler
+cependant pour les encourager, car l'Université ne les
+favorise guère. Deux ou trois professeurs ont exposé
+devant la Commission les efforts qu'ils avaient faits
+pour rendre aux élèves leur enseignement utile et on
+ne saurait trop les donner en exemple.</p>
+
+<blockquote><p>Parfois ma classe a lieu à l'Hôtel Carnavalet, au Louvre, au
+musée de Cluny.</p>
+
+<p>Je choisis le moment où, dans les textes, nous avons rassemblé
+<span class="pagenum"><a name="121" id="Page_121"> [Pg 121]</a></span>
+un certain nombre de faits qu'il y a lieu d'élucider par la vue
+même des choses.</p>
+
+<p>Traduisons-nous, par exemple, le discours où Cicéron reproche
+à Verrès d'avoir volé en Sicile tant d'objets de prix, je conduis
+mes élèves au Louvre, à la vitrine renfermant le trésor de
+Bosco-Reale, et je leur dis: Voilà une collection qui est à peu
+près de l'époque de Verrès, voilà quelques-unes des &oelig;uvres
+d'art qu'il aimait; voilà, sur des plats d'argent, de ces figures en
+relief qu'il admirait tant. Regardez comment, la plaque de métal
+qui les porte étant soudée au plat, il pouvait faire détacher ces
+hauts-reliefs pour se les approprier, si le plat ne lui plaisait
+point, etc.</p>
+
+<p>M. le Président. C'est très intéressant, si c'est bien fait.</p>
+
+<p>M. Rabaud. Je citerai encore le musée de Montpellier, qui est
+dirigé par un ancien surveillant général de Saint-Louis. Ce proviseur&mdash;il
+n'est pas apprécié à sa valeur&mdash;a organisé des
+excursions à Nîmes, à Arles et dans toute cette admirable région
+du Midi, pleine de vestiges de l'antiquité.</p>
+
+<p>M. le Président. Tient-on compte au professeur des efforts
+qu'il tente en ce sens?</p>
+
+<p>M. Rabaud. Jamais, monsieur le Président<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 235. Rabaud, professeur au lycée Charlemagne.</p></div>
+
+<p>Je suis persuadé que le Président de la Commission
+d'enquête aurait rendu un grand service à son
+pays en demandant immédiatement au nom de la
+Commission, la croix pour les deux ou trois professeurs
+qui ont donné de telles preuves d'initiative, de
+zèle et de vraie intelligence des méthodes d'éducation.
+Cette récompense eût rendu peut-être de tels exemples
+un peu plus contagieux.</p>
+
+<p>Le jour semble bien éloigné où de semblables méthodes
+se vulgariseront, et pendant longtemps encore
+nous aurons des professeurs aussi ignorants de
+la psychologie de l'enfance qu'incapables de modifier
+leurs méthodes d'enseignement. Quelques
+rares professeurs commencent d'ailleurs à l'apercevoir.
+<span class="pagenum"><a name="122" id="Page_122"> [Pg 122]</a></span></p>
+
+<blockquote><p>Il ne serait peut-être pas mauvais que des hommes chargés
+d'instruire la jeunesse, de l'élever, au sens le plus complet et
+le plus noble du mot, étudiassent ce que c'est que la jeunesse,
+par quels procédés, depuis qu'on élève des enfants, on les a
+élevés, quels ont été les meilleurs de ces procédés, comment on
+s'y est pris pour enseigner telle ou telle science, pour en tirer
+le plus grand profit possible, comment on s'y est pris pour former
+les caractères, les c&oelig;urs des jeunes gens, en un mot pour
+préparer des hommes. Or, cela, je suis bien obligé de dire qu'on
+ne l'apprend pas. La plupart d'entre nous, pour ne pas dire
+tous, que nous ayons passé par l'Ecole Normale ou par une
+Faculté, ou que nous nous soyons formés seuls, nous avons, au
+cours de nos études, appris beaucoup de choses, sauf la façon de
+les enseigner. On nous a jetés brusquement dans le torrent de
+l'enseignement en nous laissant nous débrouiller.</p>
+
+<p>Les réformes proposées ont presque toutes surpris la majorité
+de l'opinion publique universitaire; habituée à certaines méthodes,
+elle s'est trouvée malhabile à s'accommoder de méthodes
+nouvelles. Telle est la raison essentielle de l'échec de ces
+réformes, et toutes les modifications qu'on pourra imaginer
+d'apporter dans l'enseignement secondaire risqueront toujours
+de rester lettre morte, tant qu'on ne se préoccupera pas d'abord
+de préparer un personnel qui les accepte volontairement, les
+comprenne bien et les applique<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 627. Jules Gautier, inspecteur d'Académie.</p></div>
+
+<p>Rien n'est plus juste que ces dernières lignes. On
+ne saurait trop répéter qu'il n'y a pas de réformes
+possibles tant qu'on n'aura pas donné aux professeurs
+une éducation tout autre que celle qu'ils reçoivent
+aujourd'hui. L'auteur de la déposition précédente
+est un des bien rares universitaires qui l'aient
+compris.</p>
+
+
+<h3>§ 2.&mdash;LES RÉPÉTITEURS.</h3>
+
+<p>Le répétiteur n'a guère d'autres fonctions que la
+surveillance des élèves. En relation constante avec
+ces derniers, il pourrait rendre à l'enseignement
+d'immenses services, car il est le plus souvent très
+<span class="pagenum"><a name="123" id="Page_123"> [Pg 123]</a></span>
+instruit. Pratiquement il est réduit au rôle pénible de
+simple surveillant. Méprisé par les professeurs, détesté
+par les élèves, tenu en défiance par le proviseur, il
+mène l'existence la plus dure et la plus ingrate qu'on
+puisse rêver.</p>
+
+<blockquote><p>Une difficulté presque insoluble, est celle du maître d'études.
+C'est lui qui vit réellement avec les élèves, qui donc pourrait
+devenir leur éducateur?</p>
+
+<p>C'est un subordonné, qu'on ne paraît pas apprécier beaucoup,
+envers lequel, s'il le rencontre, le professeur se croit quitte
+quand il lui a envoyé un petit salut. Les relations des élèves
+avec les répétiteurs se ressentent des relations des répétiteurs
+avec les professeurs; les répétiteurs ont, à leurs yeux d'enfants,
+une infériorité marquée, ce sont des hommes sans prix. Au
+contraire, une autorité morale très grande est indispensable à
+celui qui veut donner une éducation<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 650. Rocafort, professeur de rhétorique au lycée de Nîmes.</p></div>
+
+<p>Parmi eux il s'en rencontre parfois qui sont désireux
+d'être utiles aux élèves. L'Administration les
+guérit vite de pareilles fantaisies.</p>
+
+<blockquote><p>Je connais beaucoup de maîtres d'études qui ne demanderaient
+pas mieux que de bien faire, mais c'est toujours difficile de
+bien faire. Il m'est arrivé d'envoyer de ces jeunes gens dans les
+lycées, et je leur disais qu'il n'y a pas de petite besogne, que
+leur besogne est extrêmement importante, capitale même dans
+un établissement d'enseignement secondaire; ils arrivaient
+pleins de zèle, d'ardeur; ils s'efforçaient de faire une discipline
+morale, de connaître les élèves, de les attacher à eux et d'agir
+par des procédés éducateurs. Mais aussitôt l'inquiétude s'emparait
+de l'Administration, on disait: il ne fait pas comme les
+autres, c'est un mauvais esprit; et parce que ce garçon arrivait
+plein de zèle et n'aspirait qu'à bien faire, on se débarrassait
+de lui<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 268. Séailles, professeur à la Sorbonne.</p></div>
+
+<p>Tant que les trois dernières lignes qui précèdent
+resteront l'expression de la vérité, l'instruction et
+l'éducation des jeunes Français demeureront au bas
+degré où nous les voyons aujourd'hui.
+<span class="pagenum"><a name="124" id="Page_124"> [Pg 124]</a></span></p>
+
+<p>L'Administration se méfie tout à fait des capacités
+éducatrices du répétiteur et s'obstine à le maintenir
+dans son rôle subalterne de surveillant. C'est pour cela
+sans doute qu'elle redoute si fort de voir des relations
+cordiales s'établir entre le répétiteur et l'élève.</p>
+
+<p>Dans un article publié par une revue, je trouve le
+passage suivant:</p>
+
+<blockquote><p>Un répétiteur fut un jour très durement relevé par son proviseur
+pour avoir serré la main à un élève; un autre fut révoqué
+pour avoir fait de la gymnastique avec sa division. Et lui qui
+pourrait exercer une grande influence sur ses élèves, en est
+réduit à se faire détester<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> <i>La France de demain</i>, 1899, p. 415.</p></div>
+
+<p>Il ne faut pas croire que ces malheureux répétiteurs
+soient des individus quelconques, des sortes de man&oelig;uvres.
+Ils sont traités en man&oelig;uvres, mais ne le
+sont nullement. Leur instruction est à peu près celle
+des professeurs, et dans tous les cas beaucoup plus
+que suffisante pour instruire les élèves. La plupart
+sont licenciés et beaucoup sont docteurs.</p>
+
+<blockquote><p>Au lycée Montaigne, en particulier, sur sept ou huit répétiteurs
+généraux, cinq étaient ou sont docteurs en médecine, candidats
+à la licence en droit...</p>
+
+<p>Ils tâchent de trouver un débouché de ce côté puisque le professorat
+leur est fermé. Un de mes camarades était bi-licencié;
+il n'avait jamais pu obtenir un poste de professeur; il a pris son
+doctorat en médecine. Quand il en trouvera l'occasion, il s'en
+ira; il reste dans le répétitorat comme pis-aller, la carrière de
+médecin étant, elle aussi, paraît-il, déjà fort encombrée<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 407. Provost, répétiteur général au lycée Montaigne.</p></div>
+
+<p>Parmi les réformes proposées devant la Commission,
+la plus utile peut-être serait de supprimer la distinction
+entre professeurs et répétiteurs. Avant d'être professeur
+il faudrait avoir été répétiteur pendant cinq
+à six ans. Dans ce milieu transitoire, le professeur
+<span class="pagenum"><a name="125" id="Page_125"> [Pg 125]</a></span>
+apprendrait l'art d'enseigner qu'il ignore totalement
+aujourd'hui. J'ajouterai que l'enseignement donné par
+le répétiteur sera toujours supérieur à celui donné
+par des agrégés, simplement parce qu'il est moins
+bourré de choses inutiles, et parce que, possédant
+une science plus récente, se rappelant la peine qu'il
+eut pour l'acquérir, il saura mieux se mettre à la
+portée des élèves.</p>
+
+<p>Si le lecteur a suffisamment médité sur ce chapitre
+et sur ceux qui précèdent, s'il a bien compris ce
+qu'est le lycée, ce que sont les professeurs, il doit
+commencer à entrevoir nettement combien les réformes
+apparentes proposées sont peu de chose devant
+les réformes profondes qu'il faudrait accomplir, mais
+que nul aujourd'hui ne pourrait, ni même n'oserait
+tenter. C'est pourquoi, sans doute, on n'en
+parle pas.
+<span class="pagenum"><a name="126" id="Page_126"> [Pg 126]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h2><a id="III_5"></a>CHAPITRE V</h2>
+
+<h2>L'enseignement congréganiste.</h2>
+
+
+<p>L'enquête parlementaire s'est beaucoup occupée
+des progrès de l'enseignement congréganiste. Elle a
+rappelé certains faits connus de tout le monde, mais
+elle a aussi révélé des choses que le public ne soupçonnait
+pas. On n'eût guère pensé, par exemple, que
+les Frères des Écoles chrétiennes, jadis relégués dans
+l'enseignement primaire le plus humble, arriveraient
+à faire une très sérieuse concurrence à l'Université
+dans l'enseignement secondaire et supérieur.
+En quelques années leurs progrès ont été foudroyants.
+Dans nos grandes écoles, l'École Centrale notamment,
+sur les 134 élèves présentés par eux en dix ans,
+les neuf dixièmes ont été reçus. Ils avaient 30 établissements
+qui donnaient l'enseignement secondaire.
+En outre, le seul enseignement agricole véritable
+en France était dans leurs mains. Ils possédaient
+des fermes de 35 hectares, où les élèves recevaient
+une instruction pratique et obtenaient tous les prix
+dans les concours. Ils dirigeaient également des écoles
+commerciales et industrielles sans rivales. Et,
+alors que nos établissements d'instruction coûtent si
+cher à l'État, les leurs rapportaient des dividendes
+<span class="pagenum"><a name="127" id="Page_127"> [Pg 127]</a></span>
+aux commanditaires qui avaient prêté des fonds pour
+les créer. Quant aux autres maisons d'éducation congréganistes,
+bien que ne recevant aucune rétribution
+du budget, alors que les lycées lui sont si onéreux,
+ils faisaient à ces lycées une concurrence des plus
+redoutables et leurs succès s'accroissent chaque
+jour.</p>
+
+<p>Toutes ces observations sont d'ailleurs de l'histoire
+déjà ancienne. L'Université ne pouvant lutter contre
+l'enseignement des Frères a obtenu qu'il fût supprimé.
+Les professeurs durent aller porter leurs méthodes dans
+des pays étrangers qui les ont reçus à bras ouverts.</p>
+
+<p>Les résultats obtenus par l'enseignement congréganiste
+sont incontestables, mais l'enquête n'a pas
+su en montrer les causes. Elles sont pourtant bien
+évidentes. Elles résident simplement dans la qualité
+morale des maîtres. Tous avaient un idéal commun
+et l'esprit de dévouement qu'un idéal inspire. Cet
+idéal peut être scientifiquement traité de chimère,
+mais la qualité philosophique d'un idéal est absolument
+sans importance. Ce n'est pas à sa valeur
+théorique qu'il faut le mesurer, c'est à l'influence
+qu'il exerce sur les âmes. Or, l'influence de l'idéal qui
+guide les congréganistes est immense. Tous ces professeurs
+à peine rétribués sont dévoués à leur tâche
+et ne reculent pas devant les plus humbles besognes.
+A la fois surveillants et professeurs, ils s'occupent
+sans cesse de leurs élèves, les étudient, les comprennent
+et savent se mettre à leur portée. Leurs origines
+familiales sont au moins aussi modestes que celles
+des professeurs de l'Université, mais leur tenue générale
+est infiniment supérieure, et, par contagion, celle
+de leurs élèves le devient également. Il n'y a pas à
+<span class="pagenum"><a name="128" id="Page_128"> [Pg 128]</a></span>
+contester que ces élèves ne soient, au moins extérieurement,
+beaucoup mieux élevés que ceux de nos
+lycées. Les parents s'aperçoivent très bien de la différence
+et les libres penseurs eux-mêmes envoyaient
+de plus en plus leurs enfants chez les congréganistes.
+Ils savaient d'ailleurs aussi que ces congréganistes
+s'intéressaient personnellement à leurs élèves, ce qui
+n'est pas le cas des professeurs des lycées, et les faisaient
+très bien réussir dans la préparation aux examens
+ouvrant l'entrée des grandes écoles.</p>
+
+<p>Comme je ne vois aucun moyen d'infuser à nos
+universitaires les qualités incontestables que les congréganistes
+devaient à leurs croyances religieuses,
+j'ignore de quelle façon on ralentira les progrès des
+derniers. Des règlements, si rigides puissent-ils être,
+n'y pourront rien. Les supprimer est simplement les
+obliger à changer de costume. La diffusion de l'esprit
+clérical est assurément fâcheuse dans un pays
+aussi divisé que le nôtre, mais aucune persécution
+ne saurait l'entraver. On peut évidemment décréter,
+comme on l'a proposé, que l'État ne laissera les fonctions
+publiques accessibles qu'aux élèves ayant passé
+par le lycée, mais une telle loi serait facile à tourner,
+car les congréganistes n'auraient qu'à envoyer leurs
+élèves au lycée le nombre d'heures suffisant pour
+obtenir les certificats nécessaires. Supposons cependant
+que par des moyens draconiens, on les oblige
+tous à fermer leurs établissements comme il a déjà été
+fait pour les plus prospères. De telles lois auraient pour
+conséquence immédiate de transformer en ennemis du
+Gouvernement les parents tenant à confier leurs enfants
+aux congréganistes. Elles auraient aussi cette autre
+conséquence, beaucoup plus grave encore, de supprimer
+<span class="pagenum"><a name="129" id="Page_129"> [Pg 129]</a></span>
+toute concurrence à l'Université, et par conséquent
+de détruire le seul stimulant qui l'empêche de
+descendre plus bas qu'elle ne l'est aujourd'hui.</p>
+
+<p>Tout ce qui vient d'être dit de l'enseignement congréganiste,
+et surtout de la supériorité de son éducation,
+a été très bien mis en évidence dans l'enquête
+et cela par les professeurs de l'Université eux-mêmes.
+Je n'ai maintenant qu'à citer.</p>
+
+<blockquote><p>Dans les maisons religieuses, les professeurs sont très souvent
+improvisés: à peine deux ou trois qui ont voulu être professeurs
+et qui ont leurs grades. En revanche, l'entraînement particulier
+qu'ils subissent en vue de l'apostolat sacerdotal les prépare
+admirablement au métier d'éducateur. Les pensées élevées sur
+lesquelles on les tient attachés, les sentiments de dévouement
+et de sacrifice dont on les pénètre, les leçons de psychologie
+pratique et de direction spirituelle qu'on leur enseigne, tout
+cela constitue des ressources pédagogiques de premier ordre,
+utilisables dès leur entrée en fonctions<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 651. Rocafert, professeur d'histoire.</p></div>
+
+<blockquote><p>Au point de vue moral, il n'y a pas d'éducation, de direction
+dans l'Université. Nous n'avons pas de doctrine morale comme
+nous n'avons pas de doctrine disciplinaire. Nous n'enseignons
+rien de précis sur ce point important. Les maisons religieuses
+ont sur nous l'avantage d'enseigner au moins la morale d'une
+religion; nous, nous n'enseignons même pas la morale de la
+solidarité, qu'on enseigne dans les écoles primaires. Nos élèves
+n'ont part aux théories morales qu'en philosophie; à ce moment
+ils sont déjà formés, il est trop tard<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 419. Pequignat, répétiteur à Henri IV.</p></div>
+
+<blockquote><p>Les enfants, dans les lycées, ne vivent qu'entre eux, n'ayant
+de rapport avec l'Administration que pour en recevoir des
+ordres ou des punitions. Or, la pire des écoles, c'est celle des
+enfants entre eux; c'est ce qui rend si dangereuse l'école de la
+rue. Un enfant ne peut être élevé que par quelqu'un de formé,
+de plus âgé, de plus équilibré. En somme, nos jeunes gens ne
+sont pas assez avec des personnes qu'ils aiment et qui les
+aiment. Les établissements religieux n'ont évidemment pas une
+supériorité réelle sur les établissements laïques, mais ils tiennent
+compte des sentiments des enfants, ils occupent leur imagination,
+ils excitent leurs bons sentiments. Je lisais même
+<span class="pagenum"><a name="130" id="Page_130"> [Pg 130]</a></span>
+récemment dans un livre sur les patronages catholiques que,
+dans les écoles classiques, les grands garçons sont peu à peu
+habitués à se préoccuper de leurs futurs devoirs, de leur futur
+rôle dans la société.</p>
+
+<p>On leur enseigne à s'intéresser aux autres, surtout aux petits,
+aux faibles; enfin, on leur trace une sorte de programme moral,
+tandis que ces précautions d'ordre élevé ne sont pas prises chez
+nous<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 436. Gaufrès, ancien chef d'institution.</p></div>
+
+<p>Aux raisons qui précèdent, il faut joindre les succès
+que les congréganistes font obtenir à leurs élèves.
+Aussi leurs progrès s'accroissaient-ils rapidement.</p>
+
+<blockquote><p>Il y a une poussée de concurrence de la part des établissements
+ecclésiastiques, ce n'est pas douteux; tandis que les établissements
+publics ne s'accroissent plus guère, les établissements
+ecclésiastiques en particulier, parmi les établissements
+libres, s'accroissent rapidement<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 83. Max Leclerc, chargé de missions relatives a l'enseignement.</p></div>
+
+<p>Actuellement, d'après les chiffres donnés par MM. Leclerc
+et Mercadier devant la Commission, l'enseignement
+libre, c'est-à-dire congréganiste, possède 53,4%
+du nombre des élèves, celui de l'État 46,5% seulement.</p>
+
+<p>La proportion au profit de l'enseignement congréganiste
+s'élève d'année en année, et pour l'entrée aux
+grandes écoles, il fait une rude concurrence aux
+lycées. D'après M. Mercadier, les établissements congréganistes
+fournissent à eux seuls 24% des élèves
+de l'École Polytechnique. Pour d'autres écoles du Gouvernement,
+la proportion est plus élevée encore.</p>
+
+<p>Mais ce qui est beaucoup plus intéressant et constitue
+une véritable révélation, ce sont les résultats
+qu'obtenaient les Frères des Écoles chrétiennes dans
+tous les ordres d'enseignement, aussi bien ceux
+<span class="pagenum"><a name="131" id="Page_131"> [Pg 131]</a></span>
+régis par les programmes de l'État que ceux créés
+par eux pour répondre aux besoins modernes dont
+l'Université ne se préoccupe nullement et dont les
+Frères ont été à peu près les seuls à s'occuper jusqu'ici.
+La déposition du Frère Justinus, assistant du
+Supérieur général de ces Écoles, a été aussi longue
+qu'intéressante, et montre à quels merveilleux
+résultats peuvent arriver des hommes de c&oelig;ur, d'initiative
+et de volonté. Sans aucune assistance pécuniaire
+de l'État, alors que notre Université pèse si
+lourdement sur le budget des contribuables, ils réussissaient
+à donner des dividendes aux actionnaires
+qui leur avaient prêté des fonds.</p>
+
+<p>Voyons d'abord les résultats obtenus dans l'enseignement
+secondaire par les Frères, puisque c'est de
+lui qu'il s'agit maintenant. Je n'ai qu'à leur laisser la
+parole. Ce ne seront plus les belles périodes, les
+phrases sonores, autant que vides, des académiciens
+universitaires sur les beautés de l'enseignement classique,
+la vertu éducatrice du latin, etc., mais des
+faits bien nets, simplement exprimés. Les Frères ont
+montré tout le parti que l'on peut tirer des programmes
+et justifié une de mes assertions fondamentales,
+à savoir que ce ne sont pas les programmes,
+mais les professeurs, qu'il faudrait pouvoir changer.</p>
+
+<p>D'après les renseignements donnés à la Commission,
+les Frères possédaient 456 écoles, dont 342 en
+France, les autres établies dans huit colonies, dont
+cinq sont françaises. Ces écoles étaient de toute nature:
+primaires, industrielles, secondaires, etc., suivant les
+besoins du milieu où elles se trouvaient créées. Celles
+d'enseignement uniquement secondaire étaient au
+nombre d'une trentaine environ. Dans les maisons
+<span class="pagenum"><a name="132" id="Page_132"> [Pg 132]</a></span>
+d'enseignement secondaire de Passy, de 1892 à 1898,
+ils ont préparé avec succès 365 élèves au baccalauréat.
+48 élèves ont obtenu un double baccalauréat.</p>
+
+<blockquote><p>Pour couronnement des études, il a été organisé, à Passy, un
+cours de préparation à l'Ecole Centrale, faisant immédiatement
+suite aux classes secondaires modernes. De 1887 à 1898, le pensionnat
+de Passy a eu quatre fois le <i>major</i> de la promotion, deux
+fois le <i>sous-major</i> et un certain nombre d'élèves dans les dix
+premiers. Sur 134 élèves présentés durant cette période, 119 ont
+été admis, soit plus de 89%.</p>
+
+<p>A l'Ecole des Mines de Saint-Étienne, durant les dix dernières
+années, nous avons eu 11 majors sur les 20 réunis de l'entrée et
+de la sortie.</p>
+
+<p>49 de nos élèves font actuellement partie de l'École des Mines,
+et 287 ont déjà obtenu à leur sortie le diplôme d'ingénieur.
+Plusieurs occupent aujourd'hui les positions les plus honorables
+(ingénieurs en chef ou directeurs) dans les bassins de la
+Loire, de l'Aveyron, du Gard, du Nord et du Pas-de-Calais.</p>
+
+<p>En ce qui concerne les carrières suivies par les élèves sortis
+de nos établissements secondaires, voici les indications données
+par une statistique récente:</p>
+
+<p>
+Commerce 35%<br />
+Agriculture 33%<br />
+Industrie 15%<br />
+Administration 7%<br />
+Armées et colonies 5%<br />
+Etudes 5%<br />
+</p>
+
+<p>La grande majorité se dirige donc vers les carrières du commerce,
+de l'agriculture et de l'industrie<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, pp. 592 et suiv. Frère Justinus.</p></div>
+
+<p>Ces résultats indiquent la supériorité des méthodes
+employées, mais une chose beaucoup plus intéressante
+encore, c'est le développement que les Frères ont su
+donner aux établissements agricoles et industriels,
+rendant ainsi d'immenses services dont on ne saurait
+leur être trop reconnaissant. Je laisse de côté
+leurs écoles d'agriculture, notamment celle dont il
+est parlé dans l'enquête, comprenant une ferme de
+<span class="pagenum"><a name="133" id="Page_133"> [Pg 133]</a></span>
+35 hectares où les élèves doivent exécuter tous les
+travaux agricoles, y compris ceux du labourage, ce
+qui a valu au directeur de cette école, en 1899, le titre
+de premier lauréat de la Société des Agriculteurs de
+France. Je me bornerai à reproduire le passage de la
+déposition où il est montré comment l'enseignement
+varie suivant les besoins des régions.</p>
+
+<blockquote><p>Nous avons organisé pour l'industrie des cours pratiques analogues
+à ceux qui existent pour l'agriculture.</p>
+
+<p>Aux derniers examens d'admission pour l'École des apprentis
+élèves-mécaniciens de la flotte, nos établissements de Brest, de
+Quimper et de Lambézellec ont fait admettre 27 de leurs élèves.&mdash;L'école
+de Brest a eu le nº 1 de la promotion; le pensionnat
+de Quimper, le nº 2; celui de Lambézellec, le nº 3.</p>
+
+<p>A l'autre extrémité de la France, 30 de nos élèves de la seule
+école Saint-Éloi d'Aix ont été déclarés admissibles à l'École
+Nationale d'Arts et Métiers, dans les examens du 30 juin au
+2 juillet 1898.</p>
+
+<p>Notre pensionnat secondaire moderne de Rodez possède également
+une section industrielle très prospère. De 1890 à 1898,
+on compte 88 de ses élèves admis à l'École Nationale d'Arts et
+Métiers, aux Équipages de la flotte ou à l'École des contremaîtres
+de Cluny.</p>
+
+<p>Des organisations semblables existent dans un certain nombre
+de nos établissements. Plusieurs, comme à Saint-Malo, à Paimpol,
+à Dunkerque, ont des cours spéciaux de répétitions de
+sciences, de calculs nautiques, etc., pour les élèves inscrits aux
+écoles d'hydrographie. Il y a quelques semaines à peine, 24 de
+ces jeunes gens, ainsi préparés à Saint-Malo et à Paimpol, ont
+été reçus capitaines au long cours et 6 autres capitaines pour le
+cabotage.</p>
+
+<p>En ce qui concerne les cours professionnels proprement dits,
+le type le plus généralement connu est offert par l'établissement
+Saint-Nicolas, de Paris.</p>
+
+<p>Dans sa séance du 12 juin 1897, l'Académie des Sciences
+morales et politiques décernait à cette &oelig;uvre, reconnue d'utilité
+publique, le prix Audéoud. Voici comment s'exprimait à ce
+sujet M. Léon Aucoc, dans son rapport:</p>
+
+<p>La maison principale (Paris) compte à elle seule 1.030 élèves;
+celle d'Issy, 1.050; celle d'Igny, 830.</p>
+
+<p>Chaque année, le Conseil d'administration est obligé de refuser
+des enfants, faute de place.
+<span class="pagenum"><a name="134" id="Page_134"> [Pg 134]</a></span></p>
+
+<p>Selon le désir des parents, les enfants reçoivent uniquement
+l'instruction primaire à ses différents degrés ou une instruction
+spéciale qui les prépare soit à l'industrie, soit à l'horticulture.</p>
+
+<p>Les ateliers de la maison de Paris sont un des traits caractéristiques
+de l'&oelig;uvre de Saint-Nicolas.</p>
+
+<p>La maison traite avec des patrons, qui font toutes les dépenses
+et profitent de toutes les recettes qui résultent du travail fait dans
+les ateliers, sous la direction d'un contremaître choisi par eux.
+Suivant les professions, l'apprentissage dure trois ou quatre
+ans. Il n'y a pas, dans ces ateliers, un instant perdu pour l'instruction
+professionnelle, et les apprentis ne sont pas exposés à
+subir, dès l'âge de treize ans, de mauvaises influences. En
+général, c'est à des métiers qui exigent une intelligence développée
+et du goût que sont préparés les enfants: imprimeurs,
+graveurs-géographes, lithographes, relieurs, facteurs d'instruments
+de précision, mécaniciens, sculpteurs sur bois, monteurs
+en bronze, ciseleurs sur métaux. Chaque jour, les apprentis
+reçoivent, des Frères qui s'occupent de leur éducation, des leçons
+spéciales de dessin et de modelage appropriés à leurs travaux.
+Les contremaîtres se louent beaucoup de leurs apprentis, et
+chaque année, au moment des vacances, le supérieur de la maison
+reçoit un grand nombre de propositions qui lui sont faites
+pour donner de l'emploi à ces jeunes gens.</p>
+
+<p>Les résultats de l'instruction primaire proprement dite ont été,
+dans toutes les expositions universelles, à Chicago comme à
+Paris, l'objet de distinctions éclatantes. Ce que nous aimons
+surtout à signaler, c'est le travail de tous les jours: 346 certificats
+d'études, 36 brevets d'instruction primaire élémentaire et
+5 d'instruction primaire supérieure, tel est le résultat de l'année
+1895-1896.</p>
+
+<p>Pour l'instruction agricole et horticole, donnée à Igny, les
+jeunes apprentis ont obtenu 44 prix: 19 au concours de Reims,
+13 à celui de Paris, 12 à celui de Versailles, parmi lesquels un
+<i>prix d'honneur</i> et un <i>premier grand prix</i>.</p>
+
+<p>Tout ce travail est soutenu par une discipline douce et affectueuse,
+qui produit les meilleurs résultats.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre de Saint-Nicolas a été à Paris la première institution
+de travail manuel; elle en est restée un des modèles.</p>
+
+<p>A Lyon, l'école de La Salle a été organisée par les Frères en
+faveur des élèves d'élite de leurs écoles. Les fondateurs offrent
+aux familles qui le désirent pour leurs enfants, avec une éducation
+religieuse et morale, un complément d'instruction primaire
+et professionnelle.</p>
+
+<p>Les cours sont de trois années à l'école de La Salle.</p>
+
+<p>L'instruction est à la fois industrielle et commerciale.
+<span class="pagenum"><a name="135" id="Page_135"> [Pg 135]</a></span></p>
+
+<p>Elle comprend le dessin industriel et toutes les mathématiques
+qu'il exige, le français, la correspondance, le droit usuel, la
+comptabilité, l'économie sociale, l'histoire et la géographie,
+l'anglais, l'étude de la physique et de la chimie appliquées à
+l'industrie.</p>
+
+<p>Des ateliers d'ajustage, de forge, de tissage, de menuiserie, de
+modelage, de manipulations chimiques, de typographie et de
+gravure, permettent aux élèves de connaître leurs aptitudes
+spéciales et de préparer sûrement leur avenir.</p>
+
+<p>Le système des ateliers extérieurs à l'établissement, dirigés
+par de véritables chefs d'industrie, et dans lesquels les élèves
+restent sous la surveillance de l'École, parut donc au Comité
+être la vraie solution de la question de l'apprentissage. Ce fut
+aussi l'avis des principaux industriels de la région.</p>
+
+<p>L'expérience a établi que l'on avait bien jugé, car le système
+adopté a donné les meilleurs résultats. Il a aussi pour lui l'expérience
+de l'étranger. Dans les grandes villes industrielles de
+Hollande, d'Allemagne, de Belgique, de Suisse, qui sont nos
+rivales, les écoles professionnelles sont généralement des fondations
+libres qu'encouragent par des subventions les villes ou
+le gouvernement.</p>
+
+<p>Les industriels de la localité leur prêtent leur concours, et
+c'est pour elles une garantie de progrès incessants<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, pp. 598 et suiv. Frère Justinus, assistant du Supérieur général
+des Frères des Écoles chrétiennes.</p></div>
+
+<p>Un fait très caractéristique et prouvant une fois
+de plus la supériorité de tout ce qui sort de l'initiative
+privée, c'est que cet enseignement, qui donne
+de si remarquables résultats, non seulement ne
+demandait comme je l'ai déjà dit, aucune subvention
+à l'État, aucune assistance de personnes bienfaisantes,
+mais constituait au contraire une source de bénéfices
+pour ceux qui l'avaient fondé. Voici d'ailleurs sur ce
+point la déclaration du Frère Justinus.</p>
+
+<blockquote><p>Toutes les sociétés civiles, propriétaires des locaux dans lesquels
+nous avons organisé nos pensionnats, ont toujours distribué
+leurs dividendes annuels. Il n'en est pas une, à ma connaissance,
+qui ait dérogé à cette règle.</p>
+
+<p>Nous nous sommes imposé le devoir de ne point frustrer des
+légitimes intérêts de leurs capitaux les amis qui nous prêtent
+<span class="pagenum"><a name="136" id="Page_136"> [Pg 136]</a></span>
+leur concours dans notre &oelig;uvre d'éducation. Aussi les directeurs
+de nos pensionnats s'attachent-ils scrupuleusement à satisfaire
+à toutes les obligations qui leur incombent envers les
+sociétés civiles propriétaires. C'est la première de leurs obligations
+financières.</p>
+
+<p>M. le Président. Vous arrivez à faire une concurrence qui
+est redoutable, non pas seulement aux établissements publics,
+mais aux collèges ecclésiastiques. Partout on le constate<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 602. Frère Justinus.</p></div>
+
+<p>Concurrence redoutable sans doute, mais j'ajouterai,
+bienfaisante et utile, et il serait à souhaiter qu'elle
+se fût développée encore. Je ne suis pas suspect, je
+pense, de cléricalisme, mais j'avoue que si j'étais
+Ministre de l'Instruction publique, mon premier acte
+serait de nommer directeur de l'enseignement primaire
+et secondaire en France le Supérieur des Écoles
+chrétiennes qui a obtenu de tels résultats. Je lui laisserais
+toute liberté quant au choix des méthodes et
+des professeurs, exigeant simplement qu'il renonçât
+rigoureusement à toute prédication religieuse, de
+façon à laisser aux parents une liberté totale sur ce
+point.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Je me suis étendu sur la déposition qui précède
+plus que sur aucune autre parce que au point de vue
+de l'enseignement secondaire, les Frères arrivent à
+des résultats supérieurs à ceux de nos meilleurs
+lycées, et qu'au point de vue de l'enseignement agricole
+et professionnel, si nécessaire aujourd'hui, ils
+sont sans rivaux. La première chose à faire pour
+rivaliser avec eux serait d'étudier leurs méthodes. On
+est libre d'avoir, au point de vue religieux, des opinions
+différentes des leurs, mais nous devons tâcher
+d'acquérir assez d'indépendance d'esprit pour reconnaître
+<span class="pagenum"><a name="137" id="Page_137"> [Pg 137]</a></span>
+leur supériorité, surtout quand elle est aussi
+manifestement écrasante.</p>
+
+<p>Le Directeur de tels maîtres méritait une statue.
+Leur sauvage expulsion doit être considérée comme
+un désastre national. Personne et surtout l'Université
+n'est capable de donner l'enseignement industriel,
+agricole et technique qui va nous manquer maintenant.
+<span class="pagenum"><a name="138" id="Page_138"> [Pg 138]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h1>LIVRE IV</h1>
+
+<h1>LES RÉFORMES PROPOSÉES
+ET LES RÉFORMATEURS</h1>
+
+
+
+
+<h2><a id="IV_1"></a>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<h2>Les réformateurs. La transformation des
+professeurs.</h2>
+
+<h2>La réduction des heures de travail.</h2>
+
+<h2>L'éducation anglaise.</h2>
+
+
+<h3>§ 1.&mdash;LES RÉFORMATEURS.</h3>
+
+<p>Nous avons vu dans les pages qui précèdent que la
+plupart des personnes ayant déposé devant la Commission
+d'enquête ont montré avec éloquence l'insuffisance
+et les dangers de notre système universitaire.
+Quand il s'est agi d'exposer les moyens de le remplacer,
+cette éloquence a été vite tarie et la plupart des
+réformateurs se sont montrés singulièrement incertains
+dans leurs projets, se bornant le plus souvent à
+des modifications de programmes, bien des fois
+essayées déjà sans succès, à des conseils vagues, à des
+projets en l'air, sans indication des procédés capables
+<span class="pagenum"><a name="139" id="Page_139"> [Pg 139]</a></span>
+de les réaliser. C'est très bien de dire, par exemple,
+avec M. Gréard, recteur de l'Académie de Paris, qu'il
+faut «diversifier, assouplir les formes de l'instruction
+secondaire». Mais combien cet éloquent académicien
+n'aurait-il pas fait &oelig;uvre plus utile en donnant, au
+lieu de phrases très vides, des conseils un peu pratiques.</p>
+
+<p>Il est à remarquer que ce sont justement les
+auteurs des critiques les plus vives qui se sont montrés
+le plus insuffisants dans leurs projets de réforme.
+On aurait peine à suivre, en vérité, des conseils
+comme celui de M. Jules Lemaître, quand il propose
+de «laisser l'enseignement un peu à la merci du professeur,
+qui, dans la branche qui le concerne, enseignerait
+ce qu'il saurait lui-même et ce qu'il aimerait
+le mieux»<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 187.</p></div>
+
+<p>Devant des propositions aussi vagues, les critiques
+des critiques avaient une belle occasion d'exercer leur
+verve. Ils n'y ont pas manqué. Devant la Commission,
+M. Darlu s'est exprimé de la façon suivante:</p>
+
+<blockquote><p>Malgré sa sagesse et sa philosophie, M. Fouillée a cédé à une
+tentation à laquelle nous ne résistons guère, et qui nous entraîne
+à concevoir chacun notre système. Car il y a autour de chaque
+chose réelle, comme le dit Leibniz, une infinité de possibilités
+qui ont tout le charme que leur prête notre imagination, tandis
+que les défauts de la réalité frappent nos yeux.</p>
+
+<p>Je suis un peu effrayé, je l'avoue, de voir tant d'esprits en
+travail pour enfanter des systèmes d'éducation nouveaux. Il y a
+quelque temps, c'était M. Jules Lemaître qui prenait en main la
+direction de l'Instruction publique en France.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'il l'a abandonnée pour réclamer celle des Affaires
+étrangères et ensuite celle de l'Intérieur. Eh bien, M. Jules
+Lemaître avait commencé par demander la suppression pure et
+simple de l'enseignement classique, sauf dans quatre ou cinq
+lycées qu'il conservait comme des échantillons d'une flore disparue.
+<span class="pagenum"><a name="140" id="Page_140"> [Pg 140]</a></span>
+Puis il entendit parler du système des cycles; il se précipita
+sur cette idée, et quelques jours après c'était la thèse qu'il
+soutenait ardemment<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 532. Darlu, maître de conférences.</p></div>
+
+<p>La plupart des professeurs envisagent d'ailleurs
+avec une parfaite indifférence tous ces projets de
+réforme, dont ils perçoivent aisément l'inanité.
+M. Sabatier n'a pas hésité à le dire devant la Commission:</p>
+
+<blockquote><p>L'on constate que tous les essais de réforme de l'enseignement
+secondaire faits parallèlement ont misérablement échoué,
+et n'ont servi qu'à aggraver la situation de cet enseignement.
+Si bien que j'ai entendu plusieurs professeurs me dire: Au
+nom du ciel, qu'on ne fasse plus de réformes, qu'on ne change
+plus les programmes, qu'on n'annonce plus d'ères nouvelles<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>!</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 204. Sabatier, doyen de la Faculté de théologie protestante.</p></div>
+
+<p>Tous ces projets sont, je l'ai répété, la conséquence,
+de l'indéracinable illusion latine qu'un peuple peut
+modifier à son gré ses institutions. En réalité, il ne
+peut pas plus choisir ses institutions que sa littérature,
+sa langue, ses croyances, ses arts, ou tout autre
+élément de civilisation. Nous avons bien des fois
+montré dans nos ouvrages que ces éléments sont le
+produit de l'âme de la race et que pour les changer
+il faudrait changer d'abord cette âme.</p>
+
+<p>L'éducation ne saurait échapper à une loi aussi
+générale. Bonne ou mauvaise, elle est fille de nécessités
+sur lesquelles nous ne pouvons que bien peu de
+chose. Les réformes en bloc sont absolument sans
+valeur, et alors même qu'un tyran les imposerait par
+la force, elles ne pourraient durer, car, pour les
+maintenir, il faudrait réformer l'âme des professeurs,
+des parents et des élèves.</p>
+
+<p>Tous ces pompeux projets de réforme radicale ne
+<span class="pagenum"><a name="141" id="Page_141"> [Pg 141]</a></span>
+constituent qu'une inutile phraséologie. Pour l'éducation,
+tout comme, d'ailleurs, pour les institutions, les
+seules réformes possibles et efficaces sont les modifications
+de détail, accomplies d'une façon successive
+et continue. Elles constituent les grains de sable
+dont l'addition finit, à la longue, par former des
+montagnes.</p>
+
+<p>Et même ces petites réformes successives ne sont
+possibles qu'à la condition d'être en rapport avec les
+nécessités du moment et les exigences de l'opinion.
+En matière d'éducation, la volonté et les préjugés des
+parents sont aujourd'hui tout-puissants.</p>
+
+<p>Nous allons essayer d'extraire du monceau de projets
+présentés devant la Commission les quelques
+réformes possibles, sinon aujourd'hui, au moins plus
+tard, c'est-à-dire lorsque les préjugés qui s'opposent
+à leur réalisation auront été suffisamment ébranlés.</p>
+
+<p>Voici l'énumération des principales.</p>
+
+
+<h3>§ 2. TRANSFORMATION DU PROFESSORAT.</h3>
+
+<h3>NÉCESSITÉ POUR TOUS LES PROFESSEURS DE PASSER
+PAR LE RÉPÉTITORAT.</h3>
+
+<p>Je ne crois pas cette réforme réalisable avant longtemps,
+avec nos idées latines, mais je la mentionne
+cependant en premier rang, parce qu'elle a figuré
+dans les projets présentés par un ministre à la Chambre
+des Députés. Elle est capitale, et pourrait, quand
+il sera possible de l'appliquer sérieusement, amener
+des résultats considérables.</p>
+
+<p>Cette réforme entraînerait deux conséquences, dont
+la première est la suppression de l'agrégation, la
+seconde un recrutement des professeurs fort différent
+du recrutement actuel.
+<span class="pagenum"><a name="142" id="Page_142"> [Pg 142]</a></span></p>
+
+<p>La suppression de l'agrégation serait fort importante.
+Nous avons vu, en effet, par les dépositions de
+l'enquête, que si notre corps de professeurs est si
+faible au point de vue pédagogique, c'est que les
+nécessités du concours de l'agrégation en font des
+spécialistes au lieu d'en faire des professeurs. Un des
+meilleurs ministres de l'Instruction publique, M. Léon
+Bourgeois, l'a dit en termes excellents devant la
+Commission.</p>
+
+<p>Le concours de l'agrégation pourrait tout au plus
+être maintenu pour l'enseignement dans les Facultés,
+bien qu'il fût infiniment préférable d'agir comme en
+Allemagne, où les professeurs de l'enseignement supérieur
+sont choisis d'après la valeur de leurs travaux
+personnels, le succès de leur enseignement libre, et
+nullement d'après leur aptitude à réciter ce qu'ils ont
+appris dans les livres. La méthode allemande façonne
+des savants capables de faire avancer la science, la
+méthode française ne fabrique que des perroquets.</p>
+
+<p>Mais nous n'avons à nous occuper ici que de
+l'enseignement secondaire et non de l'enseignement
+supérieur. Or, pour l'enseignement secondaire, il n'est
+aucunement besoin de spécialistes versés dans les
+subtilités des livres. De simples licenciés, dont la
+cervelle est moins bourrée de choses inutiles, sont
+infiniment préférables, et la meilleure preuve en est
+fournie par les professeurs de l'enseignement congréganiste,
+qui sont tout au plus licenciés. La plupart
+de nos répétiteurs, étant licenciés, sont très aptes,
+pourvu qu'ils possèdent les qualités pédagogiques
+nécessaires, à donner l'enseignement secondaire. Ce
+qu'il importe uniquement de savoir, c'est s'ils ont ces
+qualités pédagogiques.
+<span class="pagenum"><a name="143" id="Page_143"> [Pg 143]</a></span></p>
+
+<p>Supposons donc l'agrégation supprimée entièrement
+pour l'enseignement secondaire, et voyons de
+quelle manière un jeune licencié pourrait devenir
+professeur. Il entrerait au lycée comme répétiteur,
+mais avec le droit, qu'il n'a guère aujourd'hui, de
+donner des répétitions et de suppléer le professeur en
+congé ou malade, ce qui permettrait de juger de ses
+aptitudes pédagogiques. Au bout de quatre ou cinq ans
+de stage, et s'il était reconnu capable d'enseigner, il
+serait nommé professeur titulaire d'une chaire élémentaire.
+Il avancerait ensuite à l'ancienneté, comme
+le font actuellement les professeurs. Du même coup
+serait supprimé l'antagonisme entre les professeurs
+et les répétiteurs. Tous les professeurs obligés d'être
+d'abord répétiteurs, c'est-à-dire de vivre sans cesse
+avec les élèves, apprendraient à les connaître et la
+pratique les rendrait d'excellents pédagogues.</p>
+
+<p>Cette réforme ne coûterait absolument rien à l'État.
+Au lieu d'agrégés beaucoup trop payés et de répétiteurs
+très insuffisamment payés, les lycées auraient
+des professeurs moyennement payés, mais auxquels
+la perspective de l'avancement et de la retraite serait
+un stimulant suffisant.</p>
+
+<p>Quant aux fonctions de surveillant: conduite des
+élèves, inspection des dortoirs, etc., on pourrait les
+confier, comme l'a proposé M. Léon Bourgeois, à de
+simples sous-officiers. Leurs habitudes de discipline
+en feraient des agents excellents, qui exécuteraient
+avec ponctualité et plaisir une besogne que les répétiteurs
+actuels exécutent sans ponctualité et sans
+plaisir.</p>
+
+<p>C'est un peu timidement qu'une telle réforme a été
+proposée par MM. Bourgeois et Payot. Il est aisé
+<span class="pagenum"><a name="144" id="Page_144"> [Pg 144]</a></span>
+cependant de lire le fond de leur pensée et je ne fais
+que la préciser. Voici d'ailleurs les parties essentielles
+de leurs dépositions.</p>
+
+<blockquote><p>Au lieu de faire parmi eux des catégories distinctes, j'admettrais
+que le professeur pût et dût même, dans certains cas,
+prendre des enfants en dehors de la classe et les faire travailler;
+j'admettrais aussi que les répétiteurs pussent contribuer à l'enseignement
+pour certaines parties; je les chargerais de cours
+complémentaires. Pourquoi ne feraient-ils pas des cours de
+langues vivantes, de sciences élémentaires, etc., s'ils possèdent
+des licences correspondantes?</p>
+
+<p>M. le Président. Vous inclineriez à les fondre dans le corps
+des professeurs, à ne plus faire une démarcation aussi absolue?
+Ce seraient des professeurs adjoints?</p>
+
+<p>M. Léon Bourgeois. Oui<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 690. Léon Bourgeois, ancien ministre de l'Instruction
+publique.</p></div>
+
+<blockquote><p>Quant aux répétiteurs, j'estime que nous ne savons pas les
+associer à notre enseignement. La plupart sont jeunes, intelligents,
+cultivés, enthousiastes; ils ont foi dans leurs fonctions
+d'éducateurs. Nous les confinons de façon un peu dédaigneuse
+dans des fonctions policières de pure surveillance. Nous pourrions
+tirer meilleur parti de leur ardeur, notamment en leur
+confiant certaines parties de l'enseignement. Je voudrais aussi
+voir les professeurs ne pas considérer comme une déchéance de
+s'associer à la surveillance. On pourrait commencer par déclarer
+interchangeables les heures du professeur et celles du répétiteur;
+les professeurs chargeraient les répétiteurs plus spécialement
+attachés à leur ordre d'enseignement de faire la classe pendant
+certains jours, quitte pour les professeurs à rendre ce travail
+sous forme d'heures de surveillance<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p, 638. Payot, inspecteur d'Académie.</p></div>
+
+<p>Ajoutons enfin que le professeur, un peu plus
+démocratisé et cessant de se croire autre chose que
+ce qu'il est réellement, c'est-à-dire un modeste fonctionnaire,
+sera obligé de s'occuper des élèves, et
+même, pour augmenter ses ressources, d'en prendre
+en pension quelques-uns chez lui. Ce serait presque
+le système du tutoriat, très en honneur en Angleterre
+<span class="pagenum"><a name="145" id="Page_145"> [Pg 145]</a></span>
+et en Allemagne, et que l'Université interdit aujourd'hui
+à ses professeurs.</p>
+
+<blockquote><p>L'éducation, ne l'oublions pas, est la chose essentielle. Nous
+n'aurons rien fait, tant que nous n'aurons pas reconnu sincèrement
+les graves lacunes de notre système. Ici je voudrais d'abord
+la franchise d'avouer le mal et la ferme volonté d'y porter
+remède. Loin d'être: le plus d'internes possibles dans un
+lycée, l'idéal doit être: peu d'internes.</p>
+
+<p>Nous interdisons, sous une forme ou sous une autre, aux professeurs
+d'avoir des élèves chez eux, c'est une concurrence! Il
+faudrait les y encourager; il faudrait créer des maîtres-répétiteurs
+externes, mariés, ayant un groupe d'élèves, une petite
+famille; il faudrait, au lycée même, donner au maître-répétiteur
+un rôle au moins égal à celui du professeur<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 268. Séailles, professeur à la Sorbonne.</p></div>
+
+<p>Donner au répétiteur «un rôle égal à celui du professeur»,
+c'est justement la première réforme que
+nous avons demandée. Ce rôle sera égal quand le
+répétiteur saura que son emploi est un début, et
+que les futurs professeurs constateront qu'on ne
+peut arriver à être professeur qu'après avoir été répétiteur.</p>
+
+<p>M. Couyba, ancien agrégé de l'Université, a très bien
+montré devant la Chambre des Députés la nécessité de
+transformer les répétiteurs en professeurs après un
+stage suffisant. Mais je crains qu'il n'ait pas senti
+tout le poids des préjugés universitaires, s'opposant
+absolument à une telle réforme, si capitale pourtant.</p>
+
+<blockquote><p>Renoncez à l'utopie du professeur-adjoint, et préparez à tous
+ces jeunes gens l'accès aux fonctions de professeur titulaire; s'il
+le faut, diminuez pendant quelques années le nombre des boursiers
+de licence et d'agrégation et des normaliens, et, par conséquent,
+le nombre des licenciés et des agrégés; réservez, au
+fur et à mesure des extinctions, les postes de professeurs de collège
+aux répétiteurs licenciés. Je souscris d'avance, monsieur le
+Ministre, et toute l'Université souscrira, aux mesures transitoires
+qui auront pour but d'améliorer en ce sens la situation des répétiteurs.
+<span class="pagenum"><a name="146" id="Page_146"> [Pg 146]</a></span></p>
+
+<p>Mais&mdash;j'y insiste à nouveau&mdash;toutes ces mesures ne peuvent
+avoir qu'un caractère provisoire. Dès aujourd'hui il faut préparer
+cette réforme profonde qui réalisera l'idéal de l'éducation,
+je veux dire l'union dans la personne d'un même maître des
+fonctions de professeur et de répétiteur<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> <span class="smcap">Couyba</span>. Séance de la Chambre des Députés du 12 février 1902; p. 614 de
+l'<i>Officiel</i>.</p></div>
+
+<p>Malheureusement, bien que,&mdash;un philosophe dirait
+parce que&mdash;sortis des rangs les plus humbles de la
+démocratie, les universitaires se croient des personnages
+importants, et rougiraient d'être confondus
+avec les répétiteurs, personnages sans aucune valeur
+évidemment, puisqu'ils ne sont que licenciés,
+c'est-à-dire incapables de réciter autant de choses
+qu'eux!</p>
+
+<p>En Allemagne, ces grotesques préjugés n'existent
+pas.</p>
+
+<blockquote><p>J'ai vu en Allemagne un professeur, très versé dans la philosophie
+de Kant, enseigner à la fois la danse, l'histoire naturelle
+et la musique, au lycée de jeunes filles<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 335. Boutroux, de l'Institut, professeur à la Sorbonne.</p></div>
+
+<p>Mais nous sommes en France, pays démocratique,
+et non en Allemagne, pays aristocratique. Il faudrait
+donc qu'un ministre eût la main prodigieusement
+énergique pour exécuter la réforme dont il vient d'être
+question dans ce paragraphe, et qui est pourtant une
+des plus importantes à réaliser aujourd'hui.</p>
+
+
+<h3>§ 3.&mdash;LA RÉDUCTION DES HEURES DE TRAVAIL.</h3>
+
+<p>La réduction des heures de travail, plusieurs fois
+proposée devant la Commission, serait évidemment
+une excellente mesure, mais bien difficilement applicable
+avec l'organisation actuelle des lycées. On a
+fait remarquer très justement devant la Commission
+<span class="pagenum"><a name="147" id="Page_147"> [Pg 147]</a></span>
+qu'il est impossible de travailler de tête douze
+heures par jour. C'est de toute évidence, et on peut
+être bien certain que les élèves ne travaillent pas
+pendant ces douze heures. La vérité est que s'ils
+sont tenus assis douze heures par jour, c'est simplement
+parce qu'on ne sait que faire d'eux. Parents,
+professeurs, surveillants, chacun cherche simplement
+à s'en débarrasser. M. Keller l'a dit nettement
+et avec raison.</p>
+
+<blockquote><p>Il ne manque pas de parents qui mettent leurs enfants au collège
+pour s'en débarrasser, et là, les maîtres se laissent aller à
+garder leurs élèves dans les salles d'étude pour les surveiller
+plus facilement<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 555. Keller, vice-président de la Société générale d'éducation.</p></div>
+
+<p>Sans doute il vaudrait beaucoup mieux que les
+élèves passassent une moitié de leur temps à se
+promener, à faire de l'exercice, etc. Mais, devant
+l'opposition des proviseurs, des professeurs, et probablement
+aussi des parents, je crois la réforme
+sinon impossible, au moins d'une réalisation bien
+difficile.</p>
+
+<p>Cette unique raison, tenir les élèves assis pour
+n'avoir pas à s'occuper d'eux, est aussi celle qui prolonge
+la durée des classes et leur donne une absurde
+longueur.</p>
+
+<blockquote><p>Dans nos lycées, les classes ont une durée de deux heures
+consécutives. Or, cette durée dépasse la capacité normale d'attention
+chez les adultes, à plus forte raison chez les enfants. Nous
+tous qui faisons des cours, nous savons très bien qu'une heure
+de suite est, pour le professeur et pour les auditeurs, l'extrême
+limite de l'effort utile.</p>
+
+<p>J'avoue même que je préférerais encore le système allemand
+proprement dit, qui fixe la durée de toutes les classes à cinquante
+minutes<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 333. Boutroux, professeur à la Sorbonne.</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="148" id="Page_148"> [Pg 148]</a></span>
+Cette réforme est une de celles qui ont été adoptées
+dans les nouveaux programmes. Je doute que les
+élèves y gagnent quelque chose. Le temps qu'ils
+passaient assis dans une classe, ils le passeront assis
+dans une étude. On peut avoir la parfaite certitude
+qu'ils ne le passeront pas à se promener ou à faire des
+exercices, qui leur seraient cependant si nécessaires.</p>
+
+
+<h3>§ 4.&mdash;L'ÉDUCATION ANGLAISE.</h3>
+
+<p>La réforme consistant à introduire l'éducation
+anglaise en France a été à peine mentionnée devant
+la Commission. Ceux qui s'en étaient faits les bruyants
+apôtres n'ont pas songé à venir la défendre.</p>
+
+<p>Je suis très partisan de l'éducation anglaise, dont
+j'ai parlé bien souvent dans mes livres, et dont j'ai
+montré les avantages fort longtemps avant ses propagateurs
+actuels. Mais cette éducation, admirablement
+adaptée aux besoins d'un peuple chez lequel la discipline
+est une vertu héréditaire, ne l'est en aucune
+façon aux besoins de jeunes Latins, qui n'ont pas de
+discipline du tout et ne travaillent guère que lorsqu'ils
+y sont forcés.</p>
+
+<p>Le principal mirage fascinant les partisans du système
+anglais, ce sont les grandes écoles confortables
+situées à la campagne, mais ils oublient que le prix
+de pension étant extrêmement cher, ces établissements
+ne peuvent être fréquentés que par les fils
+de l'aristocratie ou de la haute bourgeoisie. L'éducation
+y est excellente, l'instruction très faible, mais
+ceux qui en sortent sont assurés par l'influence de
+leurs parents d'entrer dans les hautes fonctions du
+Gouvernement, de la magistrature, de l'industrie, etc.
+<span class="pagenum"><a name="149" id="Page_149"> [Pg 149]</a></span></p>
+
+<p>D'ailleurs il est bien inutile de discuter là-dessus,
+puisque l'adoption du système anglais obligerait à
+renverser de fond en comble notre Université actuelle,
+à changer les idées des parents, des professeurs
+et l'âme héréditaire des enfants. C'est d'ailleurs ce
+qu'a bien marqué M. Gaston Boissier.</p>
+
+<blockquote><p>Maintenant, la mode est à l'éducation anglaise. Il ne sera pas
+facile de l'introduire chez nous. Comment voulez-vous laisser la
+liberté qu'on demande pour les grands élèves dans des établissements
+organisés comme les nôtres? Il faudrait, pour y arriver,
+absolument détruire ce qui est la condition même de notre éducation;
+il faudrait revenir sur tout ce qui a été fait sous l'Empire,
+renoncer à l'internat, changer la discipline, créer enfin de
+toutes pièces une autre Université sur des bases tout à fait nouvelles.
+Est-on sûr d'ailleurs que l'éducation secondaire anglaise
+mérite tous les éloges qu'on lui prodigue<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>?</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 67. Gaston Boissier, de l'Institut, professeur au Collège de
+France.</p></div>
+
+<p>Et puis, il y a toujours ce facteur fondamental
+dont les réformateurs négligent entièrement de tenir
+compte, la volonté des parents. Croit-on que des établissements
+anglais établis en France auraient quelque
+succès? En aucune façon. Les parents auraient trop
+peur que leurs rejetons s'enrhument ou se blessent
+en jouant, et la liberté accordée ne serait pas acceptée
+par eux.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas me répondre que je n'en sais
+rien, aucun établissement analogue n'existant en
+France. Je pourrais alors faire remarquer que nous
+avons des lycées qui se rapprochent des établissements
+anglais au moins pour le séjour à la campagne et le
+confortable. Or, loin d'obtenir des succès, ils déclinent,
+et il en est de même pour les établissements congréganistes
+analogues.</p>
+
+<blockquote><p>Le lycée Michelet offre aux familles de superbes ombrages,
+<span class="pagenum"><a name="150" id="Page_150"> [Pg 150]</a></span>
+des terrains pour les jeux, une piscine, un manège, des jardins,
+l'espace dans le plein air, sur une hauteur salubre, toutes les
+conditions d'isolement propres au développement d'une forte et
+saine éducation. Lakanal non plus n'a rien à envier aux établissements
+d'Angleterre les plus justement renommés. Eh bien,
+Michelet est pour nous une inquiétude. Pendant plusieurs
+années il s'est développé. Il a perdu, il perd encore, quoique
+moins sensiblement. Quant à Lakanal, il a de la peine à se peupler.
+Ce n'est pas au surplus une situation propre à Paris. Les
+petits lycées de Talence à Bordeaux, de Saint-Rambert à Lyon,
+de la Belle-de-Mai à Nice, n'ont pas meilleure fortune. Évidemment,
+ce mode d'éducation n'est point pour le moment en faveur<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 11. Gréard, vice-recteur de l'Académie de Paris.</p></div>
+
+<blockquote><p>Voyez les trois établissements de cette région: l'État, représenté
+par le lycée Lakanal, l'enseignement libre, intermédiaire
+entre l'État et les maisons religieuses, représenté par Sainte-Barbe-des-Champs,
+et, tout à côté, les Dominicains d'Arcueil.</p>
+
+<p>Or, aucun de ces trois établissements n'a pu résister à cette
+sorte de répugnance que les familles ont aujourd'hui à envoyer
+leurs enfants à la campagne.</p>
+
+<p>Voilà trois établissements tout à fait différents, dont pas un n'a
+échappé à cette sorte de désertion des familles.</p>
+
+<p>Et la crise continue, en dépit des réformes de Sainte-Barbe et
+malgré les efforts du P. Didon, qui s'est transporté à Arcueil
+pour essayer de donner lui-même une nouvelle impulsion à
+l'établissement des Dominicains.</p>
+
+<p>L'établissement de Marseille a atteint le chiffre de 1.683 élèves;
+mais le petit lycée, construit avec tous les perfectionnements
+modernes, a toujours été en décroissant; à Bordeaux également,
+cette crise existe, comme partout ailleurs. Je citerai encore le cas
+du lycée de Vanves, qui n'est pas non plus en prospérité<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 350. Morlet, censeur à Rollin.</p></div>
+
+<p>Et c'est ainsi qu'en pénétrant dans le détail des
+projets de réforme que chacun propose et qui semblent
+au premier abord d'une réalisation si facile,
+nous voyons se dresser ce mur inébranlable des facteurs
+moraux, que les rhéteurs ne soupçonnent pas,
+et qui rendent vains leurs beaux discours. Ce sont
+les ressorts invisibles du monde visible. L'heure ne
+paraît pas prochaine où nous serons soustraits à leur
+empire.
+<span class="pagenum"><a name="151" id="Page_151"> [Pg 151]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h2><a id="IV_2"></a>CHAPITRE II</h2>
+
+<h2>Les changements de programmes.</h2>
+
+
+<p>Toutes les discussions de la Commission d'enquête
+ont naturellement abouti à de nouvelles modifications
+des programmes. Le ministre de l'Instruction publique
+a fait adopter par la Chambre des Députés un nouveau
+programme d'enseignement, rédigé par une Commission,
+dans lequel on a essayé de concilier les opinions
+les plus contradictoires. La seule partie utile des
+réformes adoptées, si jamais elle est appliquée, ce
+qui est fort douteux, étant données les idées de nos
+professeurs, serait que désormais l'enseignement
+secondaire fût combiné avec l'enseignement primaire
+de manière à faire suite à un cours d'études élémentaires
+de quatre années.</p>
+
+<p>Tout le reste a eu pour résultat la plus complète
+confusion. Un ancien Ministre, M. Hanotaux, l'a signalée
+dans les termes suivants:</p>
+
+<blockquote><p>Visiblement on a voulu donner satisfaction à tout le monde:</p>
+
+<p>... On a donc tout gardé, tout empilé dans ce nouveau second
+cycle, et on aboutit ainsi à une complication qui ressemble beaucoup
+à de la confusion.</p>
+
+<p>Par la crainte légitime de surcharger les programmes, on a
+divisé les études, dans le second cycle, en un certain nombre de
+sections se complétant ou s'excluant l'une l'autre, si bien que
+<span class="pagenum"><a name="152" id="Page_152"> [Pg 152]</a></span>
+les programmes futurs ressembleront à une sorte d'opération
+algébrique où il sera bien difficile de se reconnaître. M. Fortoul
+avait inventé la bifurcation; on nous présente aujourd'hui la
+décifurcation, la fourche à dix dents; c'est à faire frémir.</p>
+
+<p>Efforçons-nous d'être clairs: déjà, dès le premier cycle, on
+distingue entre trois catégories d'élèves: ceux qui font du latin
+et du grec, ceux qui font du latin et pas de grec, enfin ceux qui
+ne font ni latin, ni grec. Ainsi, à l'entrée du second cycle, on
+trouve les élèves qui ont fait du latin et du grec et qui continuent,
+soit le groupe A; puis, ceux qui ont fait du latin et pas
+de grec et qui continuent, le groupe B; enfin, ceux qui ne font
+ni latin, ni grec et continuent, groupe C. Mais il y a, dans
+chaque groupe, ceux qui, tout en continuant, veulent joindre à
+leurs nouvelles études, soit l'étude des sciences, groupe D, soit
+l'étude des langues étrangères, groupe E. Il y a aussi ceux qui
+ont fait du latin et du grec et qui y renoncent tout en poursuivant
+l'étude des sciences et des langues, ceux-là retombent dans
+la catégorie de ceux qui, dans le premier cycle, n'ont fait ni
+latin ni grec et forment, auprès d'eux, le groupe F. Il y a, enfin,
+ceux qui veulent tout continuer à la fois; on prévoit qu'il s'en
+trouvera, et on forme ainsi un groupe G.</p>
+
+<p>Vous croyez que c'est fini: pas du tout. Il y a un paragraphe
+insidieux, intitulé <i>section nouvelle</i>, et qui crée, «au-dessus du
+premier cycle, et à côté du second», une suite d'études plus
+courtes, spécialement consacrées aux sciences et aux langues
+vivantes et qui se rapprochent de ce que les Allemands appellent
+«l'enseignement réel». C'est donc un groupe nouveau, très distinct
+des autres et que, pour la commodité de la conversation,
+nous qualifierons groupe H. Cela fait huit; et j'en passe.</p>
+
+<p>Ainsi, quand le grand garçon, frais émoulu de la troisième,
+arrivera aux portes de bronze du second cycle, on lui posera
+gravement cette question: jeune homme, où prétendez-vous
+aller? Groupe C ou groupe H; ou bien: combinez-vous A
+avec C? Voyons, réfléchissez; surtout, ne vous trompez pas: car
+ici, quand on est entré, on ne revient pas en arrière: laissez
+toute espérance, <i>lasciate ogni speranza</i>.</p>
+
+<p>Évidemment, tout le monde est content, et, plus que tout le
+monde, notre vieille connaissance le «préjugé scolaire». Les
+élèves suivront, tant bien que mal, par petits paquets, ces voies
+différentes. Mais, les professeurs, comment feront-ils, courant
+sans cesse après le petit bataillon sacré qui entrera, sortira, se
+dispersera, se reconstituera, s'égaillera, et se retrouvera enfin,
+pour livrer l'assaut décisif, en masse compacte, au pied de la
+forteresse indestructible<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Gabriel Hanotaux, ancien ministre, <i>Le Journal</i>, 27 janvier 1902.</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="153" id="Page_153"> [Pg 153]</a></span>
+L'erreur latine de la puissance des constitutions,
+des institutions et des programmes est trop irréductible
+pour qu'il y ait intérêt à essayer de la combattre.
+Un étranger qui voudrait comprendre l'intensité
+de cette erreur n'aurait qu'à parcourir le petit volume
+de 230 pages publié en 1890 sous ce titre: «<i>Instructions,
+programmes et règlements</i>», qui régit encore
+notre enseignement universitaire. Il est signé de
+M. Léon Bourgeois, alors Ministre de l'Instruction
+publique, qui en a rédigé lui-même une grande
+partie.</p>
+
+<p>On pourrait difficilement citer, sauf en ce qui concerne
+l'enseignement des langues, un meilleur ouvrage
+sur l'enseignement, et les professeurs ne trouveraient
+nulle part de conseils plus sages. L'étranger
+qui lirait un tel programme déclarerait notre enseignement
+parfait. Après avoir visité nos lycées et
+examiné leurs élèves, il déclarerait au contraire,
+avec la Commission d'enquête, que notre enseignement
+est le plus inférieur, peut-être, que possède
+aucun peuple civilisé. Du même coup, il verrait
+se dégager l'évidence de cette notion que personne
+n'a exposée devant la Commission d'enquête, probablement
+parce que personne ne l'a comprise, que
+les programmes sont sans importance. Avec de
+bons professeurs, tous les programmes sont excellents.</p>
+
+<p>L'essentiel est donc, je le répète encore, de réformer
+les méthodes et non les programmes.</p>
+
+<p>La seule réforme utile des programmes consisterait
+à supprimer les trois quarts des choses enseignées.
+Malheureusement, loin de supprimer, on ne fait qu'ajouter
+toujours. Il y a déjà plusieurs années, un
+<span class="pagenum"><a name="154" id="Page_154"> [Pg 154]</a></span>
+savant éminent, M. Armand Gautier, avait montré les
+conséquences de cette surcharge.</p>
+
+<blockquote><p>... Une même quantité de travail ou de volonté appliquée à un
+ensemble de matières et de programmes de plus en plus variés
+et de plus en plus amples, produit, résultat inévitable, une
+médiocrité de plus en plus évidente sur chaque sujet, excepté
+sur celui ou sur ceux que l'élève préfère et conçoit bien.&mdash;Augmenter
+indéfiniment les programmes, c'est effrayer les
+timides, les faibles, les moyens; c'est surtout créer logiquement
+la médiocrité générale et le superficialisme; c'est habituer l'enfant
+à savoir en vue de l'examen et par une série d'artifices qui
+ne laissent presque rien dans l'esprit passé le jour de l'épreuve;
+c'est tendre à développer la mémoire aux dépens de l'intelligence
+et du jugement; c'est faire du plaqué qui ait un jour, une
+heure au moins, l'aspect de l'or solide et pur.</p>
+
+<p>Je suis donc de l'avis de la plupart de mes collègues, de
+MM. Rochard et Hardy en particulier, lorsqu'ils demandent qu'on
+simplifie les épreuves du baccalauréat. Je suis plus de cet avis
+qu'eux-mêmes, car, sans regret, je verrais disparaître cet examen,
+principale cause, sous sa forme actuelle, de notre surmenage
+scolaire, du travail en vue du diplôme, de ce cauchemar
+incessant des dernières années passées au lycée: <i>la préparation
+au bachot!</i> mot bien trouvé dans son enveloppe méprisante
+pour caractériser un résultat méprisable en lui-même. Si cette
+épreuve n'est pas prise au sérieux par l'élève qui n'y voit qu'un
+bon débarras, par le maître qui la présente comme une amère
+pilule qu'il faut bien une fois avaler; par l'examinateur enfin,
+qui se sent de plus en plus disposé à faiblir devant cette générale
+médiocrité<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Armand Gautier, professeur à la Faculté de Médecine. (Communication faite
+à l'Académie de Médecine, le 26 juillet 1887.)</p></div>
+
+<p>La nécessité de réduire les programmes a été
+signalée également devant la Commission d'enquête.</p>
+
+<blockquote><p>Si l'on consentait à réformer les programmes, il faudrait
+prendre le contre-pied des programmes actuels: se contenter de
+ce qu'il est possible de demander, mais le demander à fond:
+remettre l'esprit scientifique en honneur à la place de l'esprit
+d'érudition<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 32. Lippmann, professeur à la Sorbonne.</p></div>
+
+<p>On ne saurait mieux dire, mais une telle réduction
+des programmes semble peu réalisable aujourd'hui
+<span class="pagenum"><a name="155" id="Page_155"> [Pg 155]</a></span>
+avec les théories actuelles. L'idée persistante de
+l'Université est que la valeur des hommes se mesure
+à la quantité de choses qu'ils peuvent réciter, et, loin
+de vouloir réduire cette quantité, elle ne cherche qu'à
+l'augmenter. Elle éprouve d'ailleurs un tel besoin
+d'uniformité et de réglementation, et a en outre une
+telle méfiance de ses professeurs, qu'elle croit devoir
+indiquer méticuleusement, pour ainsi dire page par
+page, ce qui doit être enseigné.</p>
+
+<p>L'idée d'apprendre peu de choses mais de les
+apprendre à fond devrait être l'idée maîtresse de l'enseignement.
+Il est douteux qu'elle rallie aujourd'hui
+beaucoup de suffrages aussi bien parmi les professeurs
+que parmi les parents.</p>
+
+<p>Je ne saurais donc trop répéter combien sont oiseuses
+toutes ces discussions sur des programmes. Un
+long temps s'écoulera malheureusement avant qu'il
+soit possible de faire pénétrer dans une cervelle
+d'universitaire que, seules, les méthodes d'enseignement
+ont de l'importance. Avec une bonne méthode
+les programmes peuvent, je l'ai dit déjà, tenir
+en quelques lignes.</p>
+
+<p>Et telle est la force des préjugés latins sur la
+valeur des programmes que dans les innombrables
+enquêtes publiées en France à propos de l'enseignement
+à l'étranger il est à peu près impossible de
+découvrir des renseignements précis sur les méthodes
+employées. Les auteurs de ces enquêtes ont jugé sans
+doute qu'il s'agissait là de détails sans importance.</p>
+
+<p>L'éducation d'un peuple ne peut évidemment s'adapter
+de toutes pièces à un autre, mais il y a toujours
+beaucoup à apprendre en l'étudiant dans ses détails.
+Et puisque nous prenons parfois la peine de copier les
+<span class="pagenum"><a name="156" id="Page_156"> [Pg 156]</a></span>
+plans des établissements étrangers, nous pourrions
+prendre aussi celle d'observer ce qui se passe à leur
+intérieur.</p>
+
+<blockquote><p>Ce qui a le plus contribué à rendre les Romains les maîtres
+du monde, dit Montesquieu, c'est qu'ayant combattu successivement
+contre tous les peuples, ils ont toujours renoncé à leurs
+usages sitôt qu'ils en ont trouvé de meilleurs.</p></blockquote>
+
+<p>Il fait aussi remarquer que les Gaulois ne surent
+jamais s'élever à cette conception.</p>
+
+<blockquote><p>Et ce qu'il y a de surprenant, c'est que ces peuples, que les
+Romains rencontrèrent dans presque tous les lieux et dans
+presque tous les temps, se laissèrent détruire les uns après les
+autres, sans jamais connaître, chercher, ni prévenir la cause de
+leurs malheurs.</p></blockquote>
+
+<p>Notre enseignement universitaire est une des principales
+causes de notre infériorité actuelle, mais nous
+ne le comprenons pas. Nous continuerons à descendre
+la pente de la décadence précisément parce que nous
+ne le comprenons pas.
+<span class="pagenum"><a name="157" id="Page_157"> [Pg 157]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h2><a id ="IV_3"></a>CHAPITRE III</h2>
+
+<h2>La question du grec et du latin.</h2>
+
+
+<h3>§ 1.&mdash;L'UTILITÉ DU GREC ET DU LATIN.</h3>
+
+<p>On connaît les interminables discussions auxquelles
+a donné lieu, depuis plus de trente ans, la question
+du grec et du latin. Elle est entrée maintenant dans
+cette phase sentimentale où la raison n'intervient plus.</p>
+
+<p>Toutes ces discussions ont fini cependant par ébranler
+un peu chez les générations nouvelles, n'ayant pas
+encore d'opinion arrêtée, le prestige des langues
+mortes. Les esprits indépendants remarquent facilement
+que ces langues n'ont plus guère pour défenseurs&mdash;en
+dehors des pères de famille intimidés par
+le fantôme des traditions séculaires et d'un certain
+nombre de commerçants illettrés&mdash;que les professeurs
+qui vivent de ces langues ou de vénérables académiciens
+qui en ont vécu. Ces derniers défenseurs
+de l'éducation gréco-latine se montrent eux-mêmes
+de plus en plus hésitants, de moins en moins affirmatifs.
+Tous d'ailleurs sont bien obligés de confesser
+que les langues anciennes sont si mal enseignées par
+l'Université, qu'après sept ou huit ans d'études les
+élèves n'en possèdent que de vagues notions très
+vite oubliées aussitôt l'examen passé. Les élèves les
+<span class="pagenum"><a name="158" id="Page_158"> [Pg 158]</a></span>
+plus forts sont à peine capables de traduire en deux
+heures et à coups de dictionnaire une page d'un
+auteur facile.</p>
+
+<p>Les dépositions de l'enquête vont, d'ailleurs, nous
+éclairer sur l'utilité des langues qui forment encore
+la base de l'éducation classique et à l'étude desquelles
+tant d'années précieuses sont consacrées.</p>
+
+<p>L'argument le plus invoqué en faveur du grec et du
+latin, celui auquel on revient toujours, est la mystérieuse
+«vertu éducative» que posséderaient les langues
+mortes. Cet argument d'ordre sentimental impressionne
+toujours les cerveaux faibles par le fait
+seul qu'il a longtemps servi.</p>
+
+<p>On peut prévoir cependant qu'il ne servira plus
+beaucoup, car des autorités fort compétentes se sont
+chargées d'y répondre devant la Commission d'enquête,
+en montrant que la fameuse «vertu éducative»
+des langues anciennes réside tout autant dans
+les langues modernes, qui possèdent au moins le
+mérite de l'utilité. Voici, d'ailleurs, les parties les
+plus saillantes de ces dépositions:</p>
+
+<blockquote><p>Les versions grecques et latines sont certainement, je n'en
+disconviens pas, une très bonne gymnastique intellectuelle. Pourquoi?
+Parce qu'elles habituent les enfants à détacher les idées
+des mots et les objets des signes; parce qu'elles les forcent, par
+le fait, à réfléchir sur les choses elles-mêmes et, en même temps,
+sur leurs diverses représentations nominales; mais le bénéfice
+de ce travail cérébral se retrouve, à très peu de chose près, dans
+la version allemande, anglaise, italienne<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 673. Raymond Poincaré, ancien ministre de l'Instruction
+publique.</p></div>
+
+<blockquote><p>J'ai eu un second prix de discours latin au concours général.
+Il m'est donc permis, ce me semble, de parler librement de
+l'enseignement classique et de ses résultats. Or, j'estime qu'on
+peut initier les élèves de l'enseignement moderne aux idées
+antiques, à la beauté antique, d'une façon bien plus rapide, plus
+<span class="pagenum"><a name="159" id="Page_159"> [Pg 159]</a></span>
+sûre et plus complète, par de bonnes traductions convenablement
+commentées, que par l'explication pénible, tâtonnante,
+chaque jour abandonnée et chaque jour reprise, de fragments
+minuscules des grandes &oelig;uvres. Jamais les élèves de l'enseignement
+classique n'ont sous les yeux un ensemble. Courbés sur
+quelques vers qu'ils déchiffrent lentement, ils ne voient jamais
+d'affilée dans le texte un chant d'Homère ou de Virgile.</p>
+
+<p>Quand je m'interroge en toute sincérité, je fais bon marché de
+ce que j'ai appris de grec et de latin. Que n'ai-je songé plutôt à
+faire de l'allemand ou de l'anglais, à m'initier aux questions
+artistiques<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>!</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 493. Maldidier, professeur agrégé de l'Université.</p></div>
+
+<blockquote><p>Le fait de traduire et de comparer des expressions est instructif
+au même degré, <i>quelle que soit</i> la langue dont il s'agit. On
+parle de la valeur éminemment éducative des auteurs anciens;
+on a raison, mais à condition que l'élève possède des connaissances
+linguistiques suffisantes pour les apprécier. Or, on se
+fait souvent des illusions sur les notions qu'ont les écoliers. Je
+me demande si les enfants, qui ont déjà de la peine à comprendre
+les déclinaisons et les conjugaisons, qui trouvent une
+très grande difficulté à traduire une version et ne remettent
+parfois qu'un devoir informe sans aucune espèce de sens, je me
+demande, dis-je, si ces enfants goûtent la pensée des auteurs
+qu'ils torturent<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 376. Weil, professeur au lycée Voltaire.</p></div>
+
+<blockquote><p>Je ne crois pas que les langues mortes aient une vertu éducative
+particulière. Je crois, au contraire, que les langues vivantes,
+par le fait même qu'elles sont vivantes, ont un avantage sur les
+autres<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 456. Aulard, professeur à la Sorbonne.</p></div>
+
+<p>Il faut, en vérité, posséder un mysticisme spécial
+pour parler encore de la force éducative des langues
+anciennes, des idées générales et universelles qu'elles
+nous livrent. Un des auteurs de l'instruction officielle
+de 1890 donne, pour démontrer l'utilité de la grammaire
+et de la langue latines, l'étrange argument que
+voici: «Il s'agit, en un mot, d'apprendre la grammaire
+pour pouvoir lire Virgile et Tacite, de lire
+Virgile pour apprendre à aimer la campagne et
+<span class="pagenum"><a name="160" id="Page_160"> [Pg 160]</a></span>
+Tacite pour prendre les sentiments de Thraséas et
+d'Helvédius Priscus». Seules, des cervelles d'universitaires
+peuvent enfanter des raisonnements d'une
+aussi pauvre psychologie. Tous nos jeunes élèves
+seraient des héros pleins de hardiesse s'il leur suffisait
+de lire les exploits des grands hommes pour
+acquérir leurs sentiments. En admettant même l'invraisemblable
+conception que des lectures puissent
+posséder une telle vertu, pourquoi la perdraient-elles
+par une traduction que chacun comprendrait
+aisément alors que les originaux restent incompréhensibles
+pour l'immense majorité des écoliers?</p>
+
+<p>Laissons entièrement de côté la question utilitaire
+peu négligeable cependant à l'âge actuel, et demandons-nous
+s'il n'y a pas d'autres connaissances
+possédant une vertu éducative supérieure à celle
+du latin. Dans un discours prononcé devant la
+Chambre des députés à propos de la réforme de
+l'enseignement, M. Massé répondait à cette question
+dans les termes suivants:</p>
+
+<blockquote><p>Les humanistes, dont tout à l'heure M. le Ministre s'est fait
+l'interprète, combattent cette évolution en invoquant les qualités
+éducatives des langues mortes, seules susceptibles, selon eux,
+de former le c&oelig;ur et de donner une large culture intellectuelle.
+Mais les sciences n'ont-elles pas, elles aussi, leur vertu éducative,
+et l'étude des grandes lois de la nature, des phénomènes
+physiques et chimiques auxquels nous assistons, des révolutions
+dont notre globe a été le théâtre, l'évocation des espèces disparues,
+le lien qui unit les sciences entre elles et qui constitue
+l'objet même de la philosophie, tout cela n'est-il point de nature
+à former le c&oelig;ur des jeunes générations? Quant à l'esprit, sera-t-il
+moins fortement trempé lorsque, au lieu d'étudier les abstractions
+de la logique, il aura employé successivement les différents
+modes de raisonnement, la déduction dans les mathématiques,
+l'induction dans les sciences physiques et naturelles<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>?</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Séance du 13 février 1902; p. 632 de l'<i>Officiel</i>.</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="161" id="Page_161"> [Pg 161]</a></span>
+Parmi les arguments classiques en faveur du latin
+on a naturellement invoqué l'utilité qu'il pouvait
+avoir pour l'étude du droit. La réponse a été faite
+d'une façon catégorique par des juristes dont personne
+ne discutera l'autorité, notamment par M. Sarrut,
+avocat général à la Cour de Cassation.</p>
+
+<blockquote><p>De nos huit codes, il n'y a évidemment que le Code civil qui
+ait quelques points de contact avec le droit romain; on ne peut
+pas trouver la moindre trace de droit romain dans les sept
+autres codes.</p>
+
+<p>En fait, le droit romain n'est pas étudié. Sur quarante licenciés
+en droit, trente-neuf n'ont pas ouvert un livre de droit
+romain. <i>A peine un élève de nos lycées sur dix est-il en état de
+traduire un texte de droit romain, même à coups de dictionnaire<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>.</i></p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 575. Sarrut, avocat général à la Cour de cassation.</p></div>
+
+<p>Dans la liste des arguments, d'ailleurs peu variés,
+que l'on a fait valoir devant la Commission en faveur
+du latin, il en est un que sa bizarrerie mérite de
+sauver de l'oubli. Son auteur est un professeur,
+M. Boudhors, qui a découvert que dans la littérature
+latine «nous avons une littérature républicaine que
+nous ne retrouverons pas ailleurs.» L'antiquité
+grecque et latine représente, dans l'opinion de ce
+brave universitaire, «des citoyens libres dans des
+pays libres<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>.»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 140.</p></div>
+
+<p>On s'étonne de voir des idées aussi vieillottes et
+aussi fausses répandues encore dans l'Université.
+Est-il vraiment nécessaire de les réfuter? Toutes ces
+républiques antiques n'étaient que de petites oligarchies
+où des familles aristocratiques régnaient souverainement
+sur une vile multitude, et rien n'était moins
+démocratique qu'un tel régime, pas plus au temps de
+Caton qu'au temps de César ou à celui des républiques
+<span class="pagenum"><a name="162" id="Page_162"> [Pg 162]</a></span>
+grecques. Les luttes de Cicéron, Catilina, etc.,
+n'étaient pas des luttes de principes, comme celles qui
+nous divisent aujourd'hui, mais des rivalités d'ambition
+personnelle.</p>
+
+<p>Quant à la prétendue liberté des républiques grecques,
+il faut avoir aussi peu pénétré les choses de
+l'histoire que le font beaucoup d'historiens pour
+croire à la liberté de la Grèce antique et la vanter.
+Jamais divinité tyrannique ne tint ses adorateurs plus
+profondément pliés sous son joug que ne le furent
+les peuples les plus civilisés de l'antiquité grecque et
+latine sous la main de fer de la coutume.</p>
+
+<p>L'État, c'est-à-dire le faisceau de lois, de traditions
+et d'usages dont il se constituait le gardien, était tout,
+et l'individu rien. Aucune puissance n'eût pu sauver
+le téméraire assez audacieux pour essayer de toucher
+à ce dépôt sacré. Eût-il possédé la sagesse de Socrate, le
+peuple entier se serait dressé immédiatement contre
+lui. L'empire des morts sur les vivants était alors
+tout-puissant. De ce que nous nommons la liberté,
+l'homme n'avait pas même l'idée. Que les gouvernements
+s'appelassent aristocratie, monarchie,
+démocratie, aucun d'eux ne tolérait la liberté individuelle,
+et il est facile de comprendre qu'avec
+l'étroite solidarité nécessaire aux nations qui voulaient
+rester puissantes, nul ne pouvait la tolérer.
+L'antiquité grecque ne connut ni la liberté politique,
+ni la liberté religieuse, ni la liberté de la
+vie privée, ni celle des opinions, ni celle de l'éducation,
+ni liberté d'aucune sorte. Rien dans l'homme,
+ni le corps, ni l'âme, n'était indépendant. Il appartenait
+tout entier à l'État, qui pouvait toujours disposer
+de sa personne et de ses biens à son gré.
+<span class="pagenum"><a name="163" id="Page_163"> [Pg 163]</a></span>
+Dans ces âges antiques, qu'on nous offre encore
+pour modèles, il n'était pas permis au père d'avoir
+un enfant difforme; et, s'il lui en naissait un contrefait,
+cet enfant devait mourir. A Sparte, l'État
+dirigeait l'éducation, sur laquelle le père n'avait
+aucun droit. La loi athénienne ne permettait pas au
+citoyen de vivre à l'écart des assemblées et de ne pas
+être magistrat à son tour. Quant à la liberté religieuse
+elle ne fut jamais réclamée. Il venait fort rarement
+à un Athénien l'idée de douter des dieux de la cité.
+Socrate paya de sa vie un tel doute. La loi punissait
+sévèrement quiconque se fût abstenu de célébrer religieusement
+une fête nationale. L'État interdisait
+même à l'homme les sentiments les plus naturels et
+n'autorisait chez lui qu'une sorte d'immense égoïsme
+collectif. Les Spartiates ayant éprouvé une défaite à
+Leuctres, les mères des morts durent se montrer en
+public avec un visage gai et remercier les dieux, alors
+que les mères des vivants devaient montrer de l'affliction.
+Quand Rousseau admire ce trait, il montre à
+quel point il ignorait ce que fut, dans l'antiquité,
+la tyrannie de l'État. La prétendue liberté antique
+dont les disciples de ce philosophe ont fait la base
+de leur système politique n'était que l'assujettissement
+absolu des citoyens. L'Inquisition, avec ses
+bûchers, ne constituait pas un régime plus dur.</p>
+
+<p>Le seul argument sérieux que l'on pouvait invoquer,
+jadis, en faveur de l'éducation gréco-latine, c'est
+qu'elle avait contribué à former les hommes éminents
+des derniers siècles. A cette époque, elle représentait,
+en effet, l'encyclopédie des connaissances humaines.
+La Bible et les ouvrages grecs et latins constituaient
+à peu près les seules sources de connaissances auxquelles
+<span class="pagenum"><a name="164" id="Page_164"> [Pg 164]</a></span>
+on pouvait puiser. Mais, aujourd'hui, le monde
+a entièrement changé, et les livres qui ont instruit
+tant de générations ne représentent plus guère que
+des documents historiques bons à occuper les loisirs
+de quelques érudits.</p>
+
+<p>Du reste le fameux argument du trésor d'idées
+générales, donné par l'éducation gréco-latine, n'a
+pas trop été invoqué devant la Commission. On s'est
+souvenu d'une conférence célèbre de M. Jules Lemaître,
+qui fut professeur avant d'être académicien. J'en
+reproduis quelques passages pouvant servir de conclusion
+à ce qui précède.</p>
+
+<blockquote><p>Et qu'est-ce donc enfin que ce fameux trésor d'idées générales,
+d'idées éducatrices, dont les littératures grecque et latine
+auraient le monopole?</p>
+
+<p>Ne parlons pas du grec qui, même dans l'enseignement supérieur,
+n'est très bien su que de quelques spécialistes. Ce trésor,
+prétendu unique et irremplaçable, ce sont quelques pages de
+Lucrèce, dont le principal intérêt est d'être vaguement darwiniennes;
+ce sont, dans Virgile, quelques morceaux des <i>Géorgiques</i>,
+qui ne valent pas tels passages de Lamartine ou de Michelet,
+et les amours de Didon, qui ne valent pas les amours raciniennes
+d'Hermione ou de Roxane; ce sont les chapitres de
+Tacite sur Néron; c'est, dans les épîtres d'Horace, la sagesse de
+Béranger et de Sarcey; c'est le spiritualisme déjà cousinien des
+compilations philosophiques de Cicéron; c'est le stoïcisme
+théâtral des lettres et des traités de Sénèque; et c'est enfin la
+rhétorique savante, mais presque toujours ennuyeuse, de Tite-Live
+et du <i>Conciones</i>. Rien de plus, en vérité. Or, cela se trouve
+tout entier ramassé dans Montaigne, et tout entier répandu
+dans les écrivains du XVII<sup>e</sup> siècle, où nous n'avons qu'à l'aller
+prendre.</p>
+
+<p>Non, je le sens bien, ce n'est pas aux Grecs ni aux Romains
+que je dois la formation de mon c&oelig;ur et de mon esprit.</p>
+
+<p>Si donc le bénéfice que j'ai pu retirer du latin m'échappe, à
+moi qui l'ai très bien su il y a vingt-cinq ans, de quel profit
+peut-il être pour les neuf dixièmes de nos collégiens, qui ont
+encore l'air de l'apprendre, mais qui ne le savent pas et ne
+peuvent pas le savoir<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a>?</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> J. Lemaire.</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="165" id="Page_165"> [Pg 165]</a></span>
+En admettant même que les ouvrages latins contiennent
+un trésor d'idées générales, il semble évident
+que pour le découvrir on devrait au moins les lire. Un
+document officiel va nous dire ce que les élèves ont
+lu de livres classiques, après sept ans d'études. «Si
+toutes les pages de grec, de latin, de français, qui
+ont été lues et expliquées, dans un cours d'études,
+étaient rassemblées, on n'en ferait pas toujours un
+volume de l'épaisseur du doigt.» (<i>Instructions du
+Ministère de l'Instruction publique de 1890</i>, p. 23.)</p>
+
+<p>Je n'ai guère parlé que du latin dans les pages qui
+précèdent. Il serait sans intérêt de s'appesantir sur
+la question du grec, qui a été à peu près entièrement
+abandonné devant la Commission. On a reconnu que
+les notions qu'en possèdent les élèves sont presque
+totalement nulles et ne dépassent guère la connaissance
+de l'alphabet et la conjugaison de quelques
+verbes.</p>
+
+<p>Les professeurs ne paraissent pas, eux-mêmes, bien
+ferrés sur la langue qu'ils enseignent. M. Brunot,
+maître de conférences à la Sorbonne, a donné d'intéressants
+documents sur ce point.</p>
+
+<blockquote><p>Je puis vous dire qu'à l'agrégation, où nous avons institué,
+depuis plusieurs années, des épreuves improvisées, il est impossible
+de proposer à nos futurs agrégés autre chose que certains
+textes très faciles. Cette année même, nous avons discuté la
+question de mettre à l'agrégation, comme texte improvisé, de
+l'Homère. Eh bien, ce n'est pas possible<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 367. Brunot, maître de conférences à la Sorbonne.</p></div>
+
+<blockquote><p>Dans ces conditions, l'enseignement du grec ne devrait donc
+pas être conservé, à mon avis, comme obligatoire même dans
+l'enseignement classique ancien, si ce n'est pour les jeunes gens
+ou les familles qui désirent avoir cette culture spéciale et qui ont
+un goût suffisant pour s'y adonner de bonne volonté<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 24. Berthelot, ancien ministre de l'Instruction publique.</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="166" id="Page_166"> [Pg 166]</a></span>
+En Allemagne, la question de l'éducation classique,
+si supérieure pourtant à la nôtre, a soulevé aussi de
+violentes discussions. Dans une Commission spéciale
+réunie à Berlin en 1890, l'empereur a prononcé un
+véhément réquisitoire contre l'éducation gréco-latine.
+Mais le tout-puissant césar ne put triompher entièrement
+de l'opposition des Universités et l'enseignement
+du grec et du latin n'a pas été modifié. Cependant,
+comme le dit justement M. Lichtenberger, ex-professeur
+d'allemand à l'Université de Nancy, «l'humanisme
+apparaît à l'Allemagne moderne comme le
+culte stérile d'un passé mort à tout jamais, d'un idéal
+de beauté périmé, comme une religion déchue, bonne
+tout au plus pour quelques attardés et quelques délicats,
+mais sans action sur l'homme contemporain qui
+doit être formé en vue de l'action».</p>
+
+
+<h3>§ 2.&mdash;L'OPINION DES FAMILLES SUR L'ENSEIGNEMENT
+DU GREC ET DU LATIN.</h3>
+
+<p>Il ressort clairement de ce qui précède que l'enseignement
+du grec et du latin équivaut à une perte
+totale de temps. Ces langues sont dépourvues&mdash;d'après
+l'opinion des savants les plus autorisés&mdash;de
+toute utilité et, alors même qu'elles seraient utiles,
+cela n'aurait aucun intérêt, puisque l'Université est
+obligée de se reconnaître incapable de les enseigner à
+ses élèves. Il est donc évident que les heures ainsi
+perdues pourraient être consacrées à apprendre de
+très utiles choses, les langues modernes, par exemple.</p>
+
+<p>En conclurons-nous qu'une chance quelconque
+existe pour que l'enseignement du grec et du latin
+disparaisse des lycées? En aucune façon. Devant cette
+<span class="pagenum"><a name="167" id="Page_167"> [Pg 167]</a></span>
+réforme, nous trouverions encore ce mur solide des
+facteurs moraux que nous avons déjà rencontré plusieurs
+fois. Il est constitué ici par la volonté des
+parents, toute-puissante en ces matières. Le bourgeois
+français est essentiellement conservateur, et d'autant
+plus conservateur qu'il raisonne généralement assez
+mal. Ses pères ont appris le latin, lui-même l'a
+appris, ses fils doivent, par conséquent, l'apprendre.
+Il est d'ailleurs persuadé que la connaissance de cette
+langue confère une sorte de noblesse à ses enfants
+et les fait entrer dans une caste spéciale.</p>
+
+<p>L'enquête va nous éclairer à ce sujet; c'est une
+des rares questions sur lesquelles elle nous ait révélé
+des faits peu connus.</p>
+
+<blockquote><p>Nous avons été frappés de l'unanimité des pères de famille à
+demander le maintien de l'enseignement classique complet. Pour
+le grec seulement, il y a eu quelques exceptions, d'ailleurs très
+rares. Mais, à part ce point particulier, ces hommes, qui sont
+dans des conditions de vie et de carrières très différentes, se
+sont tous prononcés avec ensemble et énergie pour le maintien
+des études classiques<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 555. Keller, vice-président de la Société générale d'éducation.</p></div>
+
+<blockquote><p>La raison fondamentale qui a poussé tant de jeunes gens vers
+les carrières dites libérales, et vers l'enseignement gréco-latin,
+c'est une raison de <i>vanité</i>. C'est par vanité pure que bien des
+pères de famille se sont obstinés jusqu'ici à demander pour leurs
+enfants (quelles que fussent les aptitudes de ceux-ci) l'enseignement
+secondaire classique.</p>
+
+<p>Une partie de notre bourgeoisie française eût cru signer sa
+déchéance, si elle n'avait pas obligé ses enfants, quelque
+médiocres qu'ils fussent parfois, à apprendre le grec et le latin.</p>
+
+<p>Si les Allemands ont plus de goût que nous pour la vie économique
+moderne, s'ils n'ont pas les mêmes superstitions vaniteuses
+en ce qui concerne les carrières industrielles et commerciales,
+cela tient en grande partie à ce que la bourgeoisie est en
+Allemagne une classe récente. Elle plonge ses racines immédiates
+dans le monde des industriels, des marchands, des boutiquiers.
+<span class="pagenum"><a name="168" id="Page_168"> [Pg 168]</a></span></p>
+
+<p>Et c'est aussi pour cela que les mères allemandes retiennent
+moins leurs enfants que les mères françaises, les poussent beaucoup
+moins à faire du latin ou du grec et à rechercher les carrières
+et les positions tranquilles<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 439. Blondel, ancien professeur à la Faculté de Droit de
+Lyon.</p></div>
+
+<blockquote><p>Je voudrais conserver le latin: les familles y tiennent beaucoup
+plus qu'on ne croit, tellement qu'on appelle encore, j'hésite
+à le dire, l'enseignement moderne «l'enseignement des
+épiciers». L'opinion courante inflige à l'enseignement moderne
+un caractère de déchéance, d'amoindrissement qu'il vaudrait
+mieux éviter pour beaucoup d'enfants qui ne sont pas faits pour
+les études littéraires véritables et qui cependant mériteraient de
+ne pas être mis dans la catégorie des épiciers. Les enfants eux-mêmes
+tiennent au latin pour une raison qui est un enfantillage,
+mais d'une influence réelle lorsqu'ils commencent leurs études:
+c'est que les filles n'en font pas. Pour un garçon de dix ans,
+apprendre le latin, c'est comme s'il mettait sa première culotte.
+Ils sont fiers quand ils rentrent à la maison: leurs s&oelig;urs ne
+savent pas le latin, ne le sauront jamais; elles apprennent la
+physique, la chimie, la littérature; elles en sauront autant que
+leurs frères et leurs maris: mais elles n'ont pas appris le latin
+et les garçons ont le sentiment de cette supériorité.</p>
+
+<p>Si donc on veut avoir un enseignement autre que l'enseignement
+classique complet, qui réunisse la grande majorité des
+enfants de France, il y faut garder le latin<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 307. Girodon, fondateur de l'École Fénelon.</p></div>
+
+<blockquote><p>Il faut tenir compte des préjugés, si puissants et si tenaces en
+France, et de la vanité des familles. Trop souvent, on place des
+enfants dans les lycées ou dans les collèges, non par suite d'un choix
+judicieux et réfléchi, mais par vanité et par amour-propre; on tient,
+avant tout, à ce que les enfants fassent leurs études classiques<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 513. Jacquemart, inspecteur de l'enseignement technique.</p></div>
+
+<blockquote><p>A Marseille, en 1861 ou 1863, il y avait déjà&mdash;c'était alors une
+nouveauté due à M. Fortoul ou à M. Rouland&mdash;un enseignement
+commercial qui durait normalement cinq ans. Il n'a
+jamais fait fortune, quoiqu'il eût d'excellents professeurs. Même
+dans une ville comme Marseille, le moindre bourgeois, le
+moindre négociant voulait que son fils, puisqu'il y avait des
+bacheliers latins, fût bachelier en latin comme celui du plus
+gros négociant. Si nous déracinions la passion égalitaire du
+corps des trente-huit millions de Français, nous arriverions
+peut-être à quelque chose sur ce point<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 186. Brunetière, maître de conférences à l'École Normale
+supérieure.</p></div>
+
+<blockquote><p><span class="pagenum"><a name="169" id="Page_169"> [Pg 169]</a></span>
+Il y a une maladie générale de la bourgeoisie qui domine en
+quelque sorte la question et l'empêche d'aboutir. Nos classes
+bourgeoises ont une tendance fatale et invétérée, qui survit à
+tous les régimes, à vouloir se séparer rapidement du peuple et
+à organiser pour elles-mêmes une éducation de caste. Si l'on
+veut bien y réfléchir, notre enseignement secondaire est précisément
+cette éducation de caste. Tel que nous le comprenons à
+l'heure actuelle, il n'est pas le complément de l'enseignement
+primaire, il n'est pas non plus l'épanouissement, par sélection,
+de cet enseignement primaire, il est autre chose, il est un enseignement
+qui se juxtapose au précédent, qui ne le continue pas,
+et qui établit, d'un côté un enseignement pour le peuple, de
+l'autre un enseignement pour les riches, auxquels vient se
+joindre l'élite populaire, dont nous ne devons pas tenir compte,
+pour cette raison qu'elle prend tous les défauts ou toutes les
+qualités de la classe dite «bourgeoise» ou dite «riche»<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 489. Henry Bérenger, publiciste.</p></div>
+
+<p>Le préjugé des familles est d'ailleurs partagé par
+les grandes administrations publiques. M. Goblet en
+a donné une bien amusante preuve devant la Commission.</p>
+
+<blockquote><p>En même temps nous donnions à cet enseignement ainsi
+transformé les premières sanctions qui devaient y attirer les
+familles, en ouvrant à son baccalauréat l'accès de certaines
+grandes écoles et de certaines administrations de l'État. Je me
+souviens à ce sujet que, si j'obtins facilement des ministères de
+la Guerre et de la Marine que le baccalauréat du nouvel enseignement
+fût reçu pour l'entrée aux écoles Polytechnique et de
+Saint-Cyr et à l'École navale, il me fut impossible d'avoir l'adhésion
+de certaines administrations financières, comme les contributions
+directes et l'enregistrement, les honorables représentants
+de ces administrations soutenant qu'une des principales
+obligations de leurs agents était de savoir rédiger un
+rapport et que la connaissance du grec et du latin y était nécessaire<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> <i>Enquête</i> t. II, p. 662. René Goblet, ancien ministre de l'Instruction
+publique.</p></div>
+
+<p>On ne saisit pas du tout l'influence que pourraient
+exercer quelques notions de grec et de latin sur les
+rapports que sont appelés à écrire de modestes
+<span class="pagenum"><a name="170" id="Page_170"> [Pg 170]</a></span>
+bureaucrates, mais on saisit très bien, et ceci justifie
+ce que j'ai voulu démontrer, que, devant des préjugés
+aussi tenaces, les réformes sérieuses sont totalement
+impossibles.</p>
+
+<p>La force du latin réside, on le voit, dans le prestige
+qu'il exerce sur une foule de braves gens dont beaucoup
+n'en ont d'ailleurs jamais retenu un seul mot.
+La corporation des épiciers tient cette langue en
+haute estime et veut absolument que ses fils la connaissent.
+C'est dans les Chambres de Commerce que
+l'éducation classique a rencontré le plus de défenseurs.
+Ce fait a frappé le Président de la Commission
+d'enquête et il a eu soin de le noter dans son rapport.</p>
+
+<blockquote><p>C'est un fait à noter qu'en dehors de l'Université, qui lui reste
+profondément attachée, l'enseignement classique a partout des
+défenseurs convaincus. Les Chambres de commerce des grandes
+villes se sont énergiquement prononcées en sa faveur<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> <i>Enquête</i>, Ribot, Rapport général, t. IV, p. 23.</p></div>
+
+
+<h3>§ 3.&mdash;L'ENSEIGNEMENT DU GREC ET DU LATIN
+AVEC LES PRÉJUGÉS ACTUELS.</h3>
+
+<p>Concilier les préjugés des parents avec la nécessité
+de substituer l'enseignement de choses utiles à celui
+du grec et du latin semble un problème difficile. Il
+n'est pas cependant insoluble. Chez les peuples latins,
+la forme l'emportant toujours de beaucoup sur le
+fond, il suffit de conserver les façades pour satisfaire
+l'opinion. Conservons donc la façade gréco-latine afin de
+respecter les préjugés, mais changeons ce qui est derrière.
+Gardons le mot et supprimons presque entièrement
+la chose. En consacrant une heure par semaine
+à l'étude du grec et du latin, on arriverait à concilier
+<span class="pagenum"><a name="171" id="Page_171"> [Pg 171]</a></span>
+les intérêts opposés et en apparence irréductibles que
+je viens de signaler.</p>
+
+<p>Et il ne faudrait pas supposer qu'avec cette heure
+unique de grec et de latin par semaine les élèves en
+sauront moins qu'aujourd'hui. Un enseignement intelligent
+leur apprendra plus, au contraire, que ne
+savent les élèves actuels et même le plus savant des
+bacheliers six mois après son examen.</p>
+
+<p>Au lieu de consacrer cette heure de grec et de latin
+par semaine à l'explication de chinoiseries grammaticales
+destinées à être immédiatement oubliées,
+comme cela se fait actuellement, nous la consacrerons
+à apprendre les citations latines les plus courantes,
+quelques racines grecques et à lire des traductions
+interlinéaires de quelques auteurs très faciles. Nous
+aurons ainsi économisé un nombre immense d'heures
+qui pourra être employé à enseigner une foule de
+choses utiles: langues vivantes, sciences, dessin, etc.</p>
+
+<p>Du nombre énorme d'heures ainsi gagnées, quelques-unes
+pourront être utilisées pour faire lire dans
+des traductions françaises les principaux auteurs
+grecs et latins, dont actuellement, après sept ou huit
+ans d'éducation gréco-latine, les élèves n'ont traduit
+péniblement que de vagues fragments.</p>
+
+<p>Malgré ce que cet enseignement peut avoir de
+superficiel en apparence, je suis persuadé que les
+élèves qui l'auraient reçu connaîtraient beaucoup
+mieux l'antiquité gréco-latine que les bacheliers
+actuels.</p>
+
+<p>L'enseignement de l'antiquité par la lecture de traductions<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>
+aurait en plus l'avantage d'intéresser les
+<span class="pagenum"><a name="172" id="Page_172"> [Pg 172]</a></span>
+élèves. Au lieu d'avoir Virgile et Homère en horreur,
+ils les liraient avec intérêt, car l'<i>Énéide</i> et l'<i>Iliade</i> sont
+de vrais romans. Ce qui rend ces livres si antipathiques
+aux écoliers, c'est l'ennui d'en traduire des
+fragments à coups de dictionnaire.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> Il y en a d'excellentes à 0 fr. 25 le volume. Le prix d'une bibliothèque des
+anciens auteurs très suffisante ne dépasserait guère 10 francs.</p></div>
+
+<blockquote><p>Intéressez les élèves, intéressez-les à tout prix: c'est, comme
+je l'ai dit, l'ennui, qu'on n'a pas su éviter dans les études
+grecques et latines, qui est, en grande partie, la cause de la
+décadence de ces études. C'est l'enseignement du grec et du
+latin qui s'est tué lui-même. Si l'on continue dans cette voie, le
+suicide sera complet; le latin et le grec succomberont au discrédit
+général où ils seront tombés devant le monde, devant les
+élèves et devant un certain nombre de professeurs même<a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 197. Belot, professeur de philosophie au lycée Louis-le-Grand.</p></div>
+
+<p>Quant à l'étude des principales citations latines,
+dont il existe plusieurs recueils, et de quelques
+racines grecques et latines, c'est l'unique moyen de
+conserver du grec et du latin ce qui peut avoir quelque
+ombre d'utilité, non seulement au point de vue des
+étymologies, mais surtout pour ne pas paraître
+ignorer des choses que connaissent nos contemporains
+instruits.</p>
+
+<blockquote><p>Quoi de plus facile que de loger dans la mémoire toute neuve
+de nos élèves un certain nombre de racines grecques et latines?
+J'ai constaté que les miens se prêtent volontiers à cet exercice.
+Je leur mets entre les mains un vocabulaire de deux cents mots
+ou radicaux grecs et latins, quelque chose comme notre ancien
+Jardin des racines grecques; ils l'apprennent à petites doses
+sans la moindre difficulté et il suffit amplement à tous leurs
+besoins présents et futurs<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 495. Maldidier, professeur agrégé à l'Université.</p></div>
+
+<p>J'ai été fort heureux de voir un universitaire distingué,
+M. Torau Beyle<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a>, adopter à peu près la même
+conclusion que moi en ce qui concerne le temps à
+<span class="pagenum"><a name="173" id="Page_173"> [Pg 173]</a></span>
+consacrer à l'étude du grec et du latin. Il propose,
+lui aussi, de les enseigner seulement pendant une
+heure par semaine à titre de cours supplémentaire.
+C'est à peu près le temps accordé aujourd'hui à l'escrime
+et à la danse.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> <i>Revue Politique et Parlementaire</i>, 10 mai 1899.</p></div>
+
+<p>Un partisan convaincu des études gréco-latines,
+M. Hanotaux, est arrivé par une autre voie à des conclusions
+analogues. Dans un article que publia <i>le
+Journal</i> en faveur de l'enseignement du latin, il formulait
+le souhait que tout jeune Français cultivé
+puisse comprendre l'<i>Epitome Historiæ Græcæ</i> et le
+<i>Selectæ</i>. Je n'y découvre aucune utilité, mais je n'y
+vois non plus aucun inconvénient, attendu qu'un tel
+souhait est d'une réalisation extrêmement facile. Cette
+lecture, par les méthodes que j'indiquerai dans un
+autre chapitre, ne demanderait pas au dernier élève
+d'une école primaire plus d'un mois de travail<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> Pour les personnes qui voudraient pousser plus loin l'étude du latin, je
+signalerai le volume de M. le professeur Bézard, déjà auteur d'un livre sur la
+méthode littéraire. Dans son nouvel ouvrage, <i>Comment apprendre le latin</i>,
+l'auteur, après avoir montré la pauvreté des méthodes actuelles, essaie d'unifier et
+de simplifier un peu cet enseignement.</p></div>
+
+<p>Au risque de sembler paradoxal, j'ajouterai aux
+observations qui précèdent qu'il y aurait un grand
+intérêt psychologique à introduire le grec et le latin à
+la dose que j'ai dite&mdash;une heure environ par semaine&mdash;dans
+l'enseignement primaire. Ce serait le seul
+moyen de faire perdre à ces deux langues le prestige
+mystérieux qu'elles exercent encore dans l'esprit de la
+bourgeoisie actuelle. Quand l'on constatera que
+de jeunes maçons ou des apprentis cordonniers
+peuvent hardiment citer à propos une douzaine de
+citations latines, personne ne se figurera plus que la
+connaissance de quelques mots de cette langue confère
+<span class="pagenum"><a name="174" id="Page_174"> [Pg 174]</a></span>
+une sorte de noblesse. Son prestige s'évanouira
+alors très vite. Ce sera comme si la plupart
+des ouvriers recevaient les palmes académiques en
+récompense de leurs services. Les classes dites
+dirigeantes n'en voudraient bientôt plus.</p>
+
+<p>Je n'imagine pas assurément que des réformes
+aussi simples aient la moindre chance d'être jamais
+acceptées en France. Les grandes réformes imposées
+à coups de décrets seules nous tentent. Elles n'ont
+pourtant d'autres résultats que de produire des révolutions
+apparentes qui rendent impossible aucune
+évolution.
+<span class="pagenum"><a name="175" id="Page_175"> [Pg 175]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h2><a id ="IV_4"></a>CHAPITRE IV</h2>
+
+<h2>La question du baccalauréat et du certificat
+d'études.</h2>
+
+
+<h3>§ 1.&mdash;LA RÉFORME DU BACCALAURÉAT.</h3>
+
+<p>Les résultats désastreux de l'enseignement classique
+ayant été reconnus par la presque totalité des universitaires
+qui ont déposé devant la Commission
+d'enquête, ces derniers se sont naturellement demandé
+comment y remédier.</p>
+
+<p>Avec cette logique simpliste si répandue chez les
+Latins, ils ont vite découvert la cause secrète du mal,
+le bouc émissaire qu'il fallait charger des crimes
+d'Israël. Le coupable, c'était le baccalauréat! Et avec
+ce radicalisme énergique, produit nécessaire des
+raisonnements simplistes, le remède a été immédiatement
+signalé. Le baccalauréat étant la cause évidente
+de tout le mal, il n'y avait qu'à le supprimer.
+Sans perdre de temps, un projet de loi fut déposé
+dans ce sens au Sénat.</p>
+
+<p>Supprimer est, bien entendu, une façon de parler.
+L'esprit latin n'hésite jamais à demander des réformes
+radicales, mais étant doté, de par son hérédité,
+<span class="pagenum"><a name="176" id="Page_176"> [Pg 176]</a></span>
+d'un conservatisme extrêmement tenace, il concilie
+ces deux tendances contraires en se bornant à changer
+simplement les mots sans toucher aux choses.</p>
+
+<p>L'infortuné baccalauréat a suscité un intéressant
+exemple de cette mentalité spéciale. Après avoir proposé
+de le supprimer, on propose immédiatement,&mdash;et
+cela dans le même projet de loi,&mdash;de le rétablir
+sous un autre nom. Il ne s'appellera plus baccalauréat,
+il s'appellera certificat d'études, à l'imitation de
+ce qui se passe en Allemagne et, de cette façon, notre
+enseignement classique vaudra évidemment celui
+des Allemands. Rien n'est, comme on le voit, plus
+simple.</p>
+
+<p>Une chose tout à fait remarquable et digne d'être
+offerte aux méditations des psychologues, c'est que
+personne n'ait soupçonné, ou du moins n'ait dit, que
+les parchemins sur lesquels on aura remplacé le mot
+«baccalauréat» par «certificat d'études» ne sauraient
+en aucune façon posséder la vertu de modifier
+les méthodes qui rendent notre enseignement inférieur
+à ce qu'il est chez la plupart des peuples. Sans doute,
+on nous prévient que ce nouveau baccalauréat, qualifié
+de certificat d'études, sera précédé de sept à huit
+baccalauréats spéciaux, dits examens de passage, que
+l'élève sera obligé de subir devant un jury à la fin de
+chaque année scolaire. J'ai déjà montré, dans un
+autre chapitre, l'enfantillage d'un tel projet de réforme.
+Si les résultats étaient les mêmes qu'à l'examen final
+du baccalauréat actuel&mdash;et pourquoi seraient-ils
+différents&mdash;la moitié seulement des élèves serait
+reçue. Les lycées perdraient donc d'un seul coup
+la moitié de leurs élèves et leur budget, qui présente
+déjà des déficits énormes, serait si onéreux pour l'État
+<span class="pagenum"><a name="177" id="Page_177"> [Pg 177]</a></span>
+que les professeurs arriveraient vite à recevoir tous
+les candidats. Les choses redeviendraient donc exactement
+ce qu'elles sont aujourd'hui.</p>
+
+<p>Nous sommes loin de penser cependant que la campagne
+entreprise contre le baccalauréat ait été inutile.
+Elle a contribué à montrer aux moins clairvoyants ce
+que valent nos études classiques et c'est pourquoi
+nous n'avons pas jugé superflu de consacrer un
+chapitre à la question. Les examens du baccalauréat
+ont mis en évidence la pauvreté des résultats produits
+par les études classiques.</p>
+
+<p>Ce baccalauréat si incriminé n'est en réalité qu'un
+effet et nullement une cause. Qu'on le maintienne
+ou qu'on le supprime, ou encore qu'on change son
+nom, cela ne changera en aucune façon les méthodes
+universitaires. S'il est remplacé par un certificat
+obtenu après un examen passé dans l'intérieur du
+lycée, le seul avantage sera de dispenser les professeurs
+de faire constater au public l'ignorance des
+élèves qu'ils ont formés.</p>
+
+
+<h3>§ 2.&mdash;L'OPINION DES UNIVERSITAIRES SUR LE BACCALAURÉAT</h3>
+
+<p>Bien que, de toute évidence, le baccalauréat ne soit
+pour rien dans l'état actuel de notre enseignement
+classique, la campagne menée contre lui a été des
+plus violentes et la violence s'est accentuée chez
+les créateurs mêmes des programmes actuels, tels que
+M. Lavisse. Ne pouvant s'en prendre à leurs méthodes
+et à leurs programmes, ce qui eût été s'en prendre à
+eux-mêmes, les universitaires accusent le baccalauréat
+et aucune injure ne lui est épargnée. M. Lavisse
+le qualifie de «malfaiteur».
+<span class="pagenum"><a name="178" id="Page_178"> [Pg 178]</a></span></p>
+
+<blockquote><p>Je suis l'ennemi convaincu du baccalauréat, que je considère&mdash;passez-moi
+le mot violent&mdash;comme un malfaiteur<a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 40. Lavisse, professeur à la Sorbonne.</p></div>
+
+<p>Est-il bien certain que ce soit le diplôme qui mérite
+une qualification aussi sévère? J'en doute un
+peu.</p>
+
+<p>Le même M. Lavisse a expliqué dans une conférence
+publique les origines des programmes actuels
+du baccalauréat.</p>
+
+<blockquote><p>Du baccalauréat, régulateur des études, le programme a été
+rédigé, à Paris, par des hommes très compétents, très mûrs,
+trop compétents, trop mûrs: je suis un de ces messieurs. Nous
+l'avons déduit de conceptions coutumières, qui peuvent avoir
+vieilli, comme nous-mêmes, sans que nous le sachions. Ce programme,
+nous le modifions assez souvent, il est vrai, preuve
+que nous ne sommes jamais tout à fait contents, et cette inquiétude
+nous est une circonstance atténuante. Mais à travers toutes
+les modifications, nous gardons des principes fixes: celui-ci,
+que l'éducation qui a formé des hommes comme nous, est la
+meilleure de toutes évidemment et que nous en devons le bénéfice
+aux générations futures; celui-ci encore, qu'il faut que tout
+écolier sache toutes choses à un moment donné: le grec, le
+latin, le français, une langue étrangère, l'histoire, la géographie,
+la philosophie, les mathématiques, la physique, la chimie, l'histoire
+naturelle, l'astronomie, tout en un mot, et quelques autres
+choses encore<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> Lavisse. Conférence sur le baccalauréat.</p></div>
+
+<p>En résumé, l'élève est censé savoir par c&oelig;ur une
+Encyclopédie complète. Comme il ne peut évidemment
+en retenir qu'une faible partie, l'examen est
+pour lui uniquement une question de chance. C'est ce
+que nous montre très bien M. Lavisse. Après avoir
+constaté que la façon dont on fait passer l'examen
+est «scandaleuse», il ajoute:</p>
+
+<blockquote><p>Bien que je puisse affirmer, que les jurys ont, en somme, des
+habitudes de large indulgence,&mdash;si large qu'être bachelier cela
+ne signifie à peu près rien,&mdash;il est certain que, dans l'examen
+<span class="pagenum"><a name="179" id="Page_179"> [Pg 179]</a></span>
+oral comme dans l'examen écrit, des juges cotent plus haut et
+d'autres plus bas. Ici encore, un candidat peut être refusé
+salle A, qui aurait été reçu en face, salle B. C'est le palier qui
+fait la différence.</p></blockquote>
+
+<p>Les personnes qui ont déposé devant la Commission
+d'enquête ne se sont pas d'ailleurs montrées
+beaucoup plus indulgentes, bien que n'ayant en
+aucune façon participé à la confection des programmes.
+Voici quelques extraits de leurs dépositions.</p>
+
+<blockquote><p>Le gros événement que j'aperçois dans le baccalauréat, c'est
+que cet examen donne, non pas le maximum de la constatation
+des efforts faits par l'enfant, mais tout au contraire un minimum
+accidentel, tiré en quelque sorte à la loterie, sur deux ou trois
+points déterminés.</p>
+
+<p>La part de chance y est tout à fait excessive<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 676. R. Poincaré, ancien ministre de l'Instruction
+publique.</p></div>
+
+<p>Bien entendu les élèves sont fixés sur ce point et
+ont recours à tous les moyens capables de fixer la
+chance. Recommandations par des gens influents,
+sans parler de la fraude.</p>
+
+<blockquote><p>Dois-je ajouter, enfin qu'un trop grand nombre de candidats
+ont recours à la fraude? Certainement l'examen, comme il est
+pratiqué, est démoralisateur<a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 40. Lavisse, professeur à la Sorbonne.</p></div>
+
+<p>Ce que les élèves étudient spécialement, ce sont les
+réponses chères au professeur. Devant tel examinateur,
+on doit assurer que Marat était un grand homme,
+et devant tel autre examinateur déclarer qu'il n'était
+qu'un immonde gredin. Toute erreur de doctrine est
+fatale au candidat.</p>
+
+<blockquote><p>Il y a des candidats qui étudient surtout les examinateurs,
+qui relèvent les questions posées par tel ou tel, répétées d'années
+en années, et qui ne se préparent que pour ces questions.</p>
+
+<p>Un professeur de Faculté voulait toujours qu'on lui parlât des
+cinq périodes du génie de Corneille; les élèves connaissaient sa
+<span class="pagenum"><a name="180" id="Page_180"> [Pg 180]</a></span>
+petite faiblesse et, formés par leurs professeurs, ils apprenaient
+les cinq périodes du génie de Corneille. Un jour, le professeur
+était absent et remplacé par son suppléant. Un pauvre candidat
+croyant avoir affaire à l'homme aux cinq périodes, répondit à
+cette question: Que savez-vous de Corneille?: «On distingue
+cinq périodes». Mais l'examinateur lui dit: «Vous vous trompez,
+je ne suis pas M. X...»<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 262. Pasquier, recteur à Angers.</p></div>
+
+<p>Les questions posées par les professeurs sont parfois
+invraisemblables et dénotent de leur part une
+mentalité déconcertante.</p>
+
+<p>Il semble que leur principale préoccupation ne soit
+par des rechercher ce que sait l'élève, mais bien de
+l'embarrasser. Voici quelques-unes des questions
+posées dans diverses facultés et citées devant la Commission
+d'enquête.</p>
+
+<blockquote><p>Quelles sont, en France, les terres propres à la culture des
+asperges?</p>
+
+<p>Quelles sont les vertus curatives des eaux minérales de
+France?</p>
+
+<p>Pourriez-vous dire quelles ont été les réformes faites par
+l'électeur de Bavière au XVIII<sup>e</sup> siècle<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a>?</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 561. Malet, professeur au lycée Voltaire.</p></div>
+
+<p>Est-il beaucoup de membres de l'Institut&mdash;en
+dehors de quelques spécialistes&mdash;capables de
+répondre à ces questions?</p>
+
+<p>La seule règle qui guide réellement les examinateurs
+est d'arriver à une certaine moyenne constante
+de refusés et d'admis. Ils maintiennent soigneusement
+la proportion de 50 % d'admis, d'après la statistique
+présentée par M. Buisson à la Commission<a name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a>. La
+régularité annuelle de ce chiffre indique la préoccupation
+des examinateurs. Ils iraient plus vite et les
+résultats seraient absolument les mêmes si la réception
+des candidats était tirée simplement à pile ou face.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 438.</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="181" id="Page_181"> [Pg 181]</a></span>
+Malgré le hasard qui préside à la réception des
+candidats, les examinateurs ne cessent de se plaindre
+de leur insuffisance. A les entendre, la très immense
+majorité des élèves ne se composerait que de misérables
+crétins. Voici quelques extraits de doléances
+présentées devant la Commission.</p>
+
+<blockquote><p>Les juges du baccalauréat, les professeurs des Facultés de
+droit, ne cessent de se plaindre de l'ignorance surprenante des
+jeunes gens.</p>
+
+<p>Un rapport récent, adopté à l'unanimité par la Faculté de
+droit de Grenoble, répond que ce qu'il faudrait apprendre aux
+étudiants en droit, c'est le français, le latin, l'histoire et la philosophie,
+que, pour la plupart d'entre eux, l'enseignement secondaire
+serait à refaire tout entier<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 124. Bernès, professeur au lycée Lakanal.</p></div>
+
+<blockquote><p>La majorité des candidats au baccalauréat possède peu de
+notions précises. Si l'on n'y mettait une complaisance parfois
+excessive, la plupart des jeunes gens ne recevraient pas leur
+diplôme de bachelier. Voilà la vérité sur cet examen encyclopédique<a name="FNanchor_142_142" id="FNanchor_142_142"></a><a href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">[142]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_142_142" id="Footnote_142_142"></a><a href="#FNanchor_142_142"><span class="label">[142]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 625. Grandeau, représentant de la Société nationale d'encouragement
+à l'agriculture.</p></div>
+
+<blockquote><p>Le baccalauréat sera toujours un détestable «psychomètre»:
+il prend la mesure non des esprits, mais des mémoires; non de
+la force intellectuelle acquise, mais des connaissances emmagasinées.
+Il mesure des quantités plus qu'il n'est apte à apprécier
+les qualités<a name="FNanchor_143_143" id="FNanchor_143_143"></a><a href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">[143]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_143_143" id="Footnote_143_143"></a><a href="#FNanchor_143_143"><span class="label">[143]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 540. Bertrand, ancien professeur à l'École Polytechnique.</p></div>
+
+<blockquote><p>Plus le baccalauréat se complique et se hérisse, plus les bacheliers
+sont médiocres, plus nous sommes obligés de leur verser
+à flots l'indulgence et la pitié<a name="FNanchor_144_144" id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">[144]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_144_144" id="Footnote_144_144"></a><a href="#FNanchor_144_144"><span class="label">[144]</span></a> <i>Le Baccalauréat et les études classiques</i>, in-18, par Gebhart, professeur
+à la Sorbonne.</p></div>
+
+<p>Je ne suis pas bien sûr que ce ne soient pas les
+professeurs qui auraient besoin d'indulgence et de
+pitié, mais ils n'en méritent guère, puisqu'ils se montrent
+si incapables de comprendre à quel point la
+surcharge des programmes est absurde. Oui, sans
+<span class="pagenum"><a name="182" id="Page_182"> [Pg 182]</a></span>
+doute, plus on charge les programmes plus les bacheliers
+sont médiocres, et en vérité il est surprenant
+qu'une chose si simple semble incompréhensible aux
+universitaires. Vous grossissez sans cesse l'encyclopédie
+que les malheureux candidats doivent enfermer
+dans leur tête. Ils ne peuvent donc en retenir que
+de vagues lambeaux. Êtes-vous bien certains qu'en
+dehors de votre spécialité, votre ignorance ne soit
+pas aussi complète&mdash;peut-être même beaucoup plus&mdash;que
+celle des candidats?</p>
+
+<p>Ce qui fera longtemps encore la force du baccalauréat
+c'est, comme l'étude du latin dont nous parlions
+tout à l'heure, son prestige aux yeux des familles.
+Elles l'estiment comme une sorte de titre nobiliaire
+destiné à séparer leurs fils de la multitude. Le Président
+de la Commission, M. Ribot, l'a marqué dans
+les termes suivants:</p>
+
+<blockquote><p>Le baccalauréat ainsi compris est un des contreforts du décret
+de messidor sur les préséances. Il n'est plus une garantie de
+bonnes études, il est devenu une sorte d'institution sociale, un
+procédé artificiel qui tend à diviser la nation en deux castes,
+dont l'une peut prétendre à toutes les fonctions publiques et
+dont l'autre est formée des agriculteurs, des industriels, des
+commerçants, de tous ceux qui vivent de leur travail et en font
+vivre le pays<a name="FNanchor_145_145" id="FNanchor_145_145"></a><a href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">[145]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_145_145" id="Footnote_145_145"></a><a href="#FNanchor_145_145"><span class="label">[145]</span></a> <span class="smcap">Ribot.</span> <i>Rapport général</i>, t. VI, p. 44.</p></div>
+
+
+
+
+<h2><a id= "IV_5"></a>CHAPITRE V</h2>
+
+<h2>La question de l'enseignement moderne et de
+l'enseignement professionnel.</h2>
+
+
+<h3>§ 1.&mdash;L'ENSEIGNEMENT MODERNE.</h3>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="183" id="Page_183"> [Pg 183]</a></span>
+L'histoire de l'enseignement dit moderne constitue
+un exemple frappant de l'impossibilité d'accepter les
+réformes, les plus simples, les plus urgentes, lorsqu'elles
+ont à lutter contre les facteurs moraux&mdash;opinions,
+préjugés, etc.,&mdash;que nous retrouvons à
+chaque page de cet ouvrage.</p>
+
+<p>Un ministre entreprenant, M. Léon Bourgeois, avait
+rêvé, il y a quelques années, de réformer à lui seul et
+sans bruit notre détestable éducation classique. A
+force de ténacité, nous l'avons vu plus haut, il obtint
+d'établir à côté de l'enseignement gréco-latin, un
+enseignement dit moderne, que terminait un baccalauréat
+spécial. Le latin et le grec étaient remplacés
+par des langues vivantes et des sciences.</p>
+
+<p>Les programmes de cet enseignement étaient
+excellents, la réforme théoriquement parfaite. Les
+résultats furent pitoyables.</p>
+
+<p>Ils furent pitoyables parce que la réforme eut
+contre elle l'opposition sourde de toute l'Université.
+<span class="pagenum"><a name="184" id="Page_184"> [Pg 184]</a></span>
+L'enseignement dit moderne répondait à d'incontestables
+besoins, et cependant il végéta misérablement.
+Nous allons en avoir la preuve en lisant quelques
+extraits des rapports présentés à la Commission. Montrons
+d'abord le but de cette éducation, tel que l'a
+résumé un ancien ministre de l'Instruction publique,
+M. Berthelot.</p>
+
+<blockquote><p>L'éducation moderne, si elle était convenablement dirigée,
+devrait reposer essentiellement sur l'étude du français, des langues
+modernes et des sciences, et préparer d'une façon fructueuse
+aux carrières par lesquelles les citoyens peuvent vivre et
+servir leur patrie d'une manière indépendante<a name="FNanchor_146_146" id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">[146]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_146_146" id="Footnote_146_146"></a><a href="#FNanchor_146_146"><span class="label">[146]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 22. Berthelot.</p></div>
+
+<p>Certes, ce programme était excellent; voyons comment
+l'Université en a tiré parti:</p>
+
+<blockquote><p>Au lieu de se borner à détruire les défauts de l'enseignement
+classique, on lui a juxtaposé un nouvel enseignement fait à son
+image; une sorte de contrefaçon, de reproduction de second
+ordre; on a créé une sorte d'Odéon à côté du Théâtre-Français.</p>
+
+<p>Le nouveau venu n'a rien innové, rien guéri. Il nous apparaît
+avec les mêmes défauts de son ancien:&mdash;même surcharge des
+programmes:&mdash;on a supprimé les langues mortes, mais on a
+ajouté les langues vivantes, la législation usuelle, l'économie
+politique, etc., etc...&mdash;Même système de classes rigides, imposant
+des efforts égaux à des esprits inégaux; même déchet dans
+les résultats; même production de non-valeurs<a name="FNanchor_147_147" id="FNanchor_147_147"></a><a href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">[147]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_147_147" id="Footnote_147_147"></a><a href="#FNanchor_147_147"><span class="label">[147]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 449. Maneuvrier, ancien élève de l'École Normale Supérieure.</p></div>
+
+<blockquote><p>L'enseignement secondaire moderne est de création toute
+récente, puisqu'il ne date que de sept ou huit années; il est
+encore difficile d'en apprécier les résultats. Mais, dès maintenant,
+il est permis de craindre qu'au point de vue qui nous
+occupe ces résultats ne soient pas sensiblement meilleurs que
+ceux de son frère aîné. L'enseignement moderne n'est guère
+autre chose que l'enseignement classique débarrassé du grec et
+du latin et quelque peu fortifié du côté des sciences et des
+langues vivantes; cet enseignement reste toujours et avant tout
+théorique, tout ce qui, dans ses programmes, pourrait présenter
+un caractère pratique étant relégué au second plan<a name="FNanchor_148_148" id="FNanchor_148_148"></a><a href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">[148]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_148_148" id="Footnote_148_148"></a><a href="#FNanchor_148_148"><span class="label">[148]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 512. Jacquemart, inspecteur de l'enseignement.</p></div>
+
+<blockquote><p><span class="pagenum"><a name="185" id="Page_185"> [Pg 185]</a></span>
+Vous rencontrez contre cet enseignement moderne la coalition
+de tous les classiques. Je lisais récemment dans un livre de
+M. Renan: «Il n'y a pas de gens qu'il soit plus difficile de faire
+changer d'avis que les pédagogues; ils tiennent à une idée, il
+n'y a pas moyen de les en faire revenir. Ce sont des gens de
+parti pris hostiles».</p>
+
+<p>Il y a à Caen un homme éminent, M. Zévort, recteur de l'Académie.
+Il parlait en ces termes de l'enseignement spécial qui a
+précédé l'enseignement moderne:</p>
+
+<p>«A part des exceptions très peu nombreuses, recteurs, inspecteurs
+d'Académie, proviseurs et principaux ne virent, dans l'enseignement
+nouveau, qu'un intrus, une superfétation plutôt
+tolérée à regret que franchement acceptée. Les professeurs firent
+également défaut au ministre réformateur; la situation des
+maîtres des cours spéciaux, un peu améliorée au point de vue
+matériel, continua d'être amoindrie au point de vue moral, inférieure
+à celle de leurs collègues de l'enseignement classique.
+Que si ces derniers, pour compléter le total des heures qu'ils
+devaient à l'État, étaient envoyés dans des classes d'enseignement
+spécial, leur présence y était plus nuisible qu'utile, tant ils
+mettaient de mauvaise grâce à s'acquitter de leur tâche, qu'ils
+considéraient comme la plus humiliante corvée».</p>
+
+<p>La même chose se produit actuellement pour l'enseignement
+moderne. On lui fait la même guerre. On veut lui rendre toute
+concurrence impossible.</p>
+
+<p>On a voulu tenter un essai loyal, mais on a fait l'essai le plus
+déloyal<a name="FNanchor_149_149" id="FNanchor_149_149"></a><a href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">[149]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_149_149" id="Footnote_149_149"></a><a href="#FNanchor_149_149"><span class="label">[149]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 303. Houyvet, premier président honoraire.</p></div>
+
+<p>A l'opposition de l'Université est venue se joindre
+aussi celle des parents.</p>
+
+<blockquote><p>Une réforme de notre enseignement secondaire ne sera efficace
+que si elle se combine avec une réforme de l'esprit public, de
+l'esprit qui règne dans nos familles françaises.</p>
+
+<p>Nos familles françaises sentent vaguement la nécessité d'une
+réforme dans l'éducation, mais elles ne comprennent pas suffisamment
+ce qu'elles ont à faire pour y collaborer.</p>
+
+<p>La plupart des parents persistent à ambitionner pour leur fils
+des carrières tranquilles: carrières du gouvernement, de la
+magistrature, de l'armée, de l'administration... carrières où on
+évite le plus possible les soucis et les tribulations.</p>
+
+<p>Ils ne se préoccupent ni de rendre leurs enfants capables
+d'affronter par leur valeur personnelle les luttes de la vie, ni de
+développer chez eux le sentiment de la responsabilité.
+<span class="pagenum"><a name="186" id="Page_186"> [Pg 186]</a></span></p>
+
+<p>Et c'est pourquoi nos jeunes gens sont aujourd'hui soutenus
+beaucoup moins par leur volonté propre que par le cadre dans
+lequel ils sont placés. Et ce cadre n'est pas celui qui convient à
+notre société démocratique.</p>
+
+<p>La principale préoccupation des parents, c'est de maintenir les
+enfants dans ce cadre le plus qu'ils peuvent, et de les soustraire
+aux nécessités de la lutte pour l'existence. Ils ne sont pas encouragés
+au travail.</p>
+
+<p>C'est aux parents que j'impute la plus grande partie des
+erreurs actuelles de notre enseignement; c'est de ce côté qu'il
+faudrait un grand changement, c'est aux parents qu'il faut inculquer
+l'idée d'inspirer aux enfants plus d'ardeur pour le travail,
+et de les pousser un peu, leurs études une fois terminées, à
+voyager à l'étranger. J'ai conseillé moi-même à un certain nombre
+de jeunes gens des séjours à l'étranger; j'ai été attristé de voir
+le peu de profit qu'ils en avaient tiré. A peine étaient-ils arrivés
+quelque part que leurs parents les pressaient de revenir, ou
+bien ils se mettaient à la recherche de jeunes gens avec qui ils
+pouvaient parler français<a name="FNanchor_150_150" id="FNanchor_150_150"></a><a href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">[150]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_150_150" id="Footnote_150_150"></a><a href="#FNanchor_150_150"><span class="label">[150]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 444. Blondet, ancien professeur à la Faculté de droit de
+Dijon.</p></div>
+
+<p>L'histoire lamentable de l'essai d'enseignement
+moderne en France prouve mieux que tout autre la
+justesse de quelques-unes des propositions fondamentales
+de cet ouvrage et notamment celles-ci: on ne
+réforme pas des préjugés à coup de décrets et les
+programmes n'ont en eux-mêmes aucune vertu. Il n'y
+a pas de mauvais programmes avec de bons professeurs
+et pas de bons programmes avec des maîtres
+ignorant l'art d'enseigner.</p>
+
+<p>De telles vérités ne sauraient être considérées
+comme banales, puisque l'Université ne les a pas
+encore comprises, non plus que les auteurs des divers
+projets de réforme.</p>
+
+<p>Le mouvement vers les études scientifiques auquel
+nous ne pouvons pas nous résoudre, les Allemands
+l'ont entrepris depuis longtemps et s'y engagent de
+plus en plus résolument chaque jour.
+<span class="pagenum"><a name="187" id="Page_187"> [Pg 187]</a></span></p>
+
+<blockquote><p>Je viens de voir dans un journal allemand la toute récente
+statistique des gymnases et des écoles réales de Prusse. Il y a
+seize ans, en 1882, le nombre total des élèves recevant l'instruction
+sans le latin était de 12.000 contre 120.000 recevant l'éducation
+latine et grecque. Aujourd'hui,&mdash;grâce à une série de
+réformes qui ont consisté à multiplier les types intermédiaires,
+à avoir des établissements très divers dans lesquels il est fait
+soit beaucoup, soit un peu, soit pas du tout de latin, les uns
+avec du grec, les autres sans&mdash;la proportion des élèves qui
+font des études secondaires, classiques ou demi-classiques, sans
+grec et sans latin, sur 150.000 élèves en tout s'est élevée à 65.000
+contre 86.000 qui ont gardé le type classique traditionnel<a name="FNanchor_151_151" id="FNanchor_151_151"></a><a href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">[151]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_151_151" id="Footnote_151_151"></a><a href="#FNanchor_151_151"><span class="label">[151]</span></a> <i>Enquête</i>, M. Buisson, t. I, p. 439.</p></div>
+
+<blockquote><p>En Allemagne, nous l'avons dit, il y a des établissements spéciaux
+pour chaque genre d'enseignement, gymnases, réalgymnases,
+écoles réales, écoles techniques; rien n'est mêlé et chaque
+genre d'enseignement a ses sanctions et ses débouchés propres;
+c'est là le secret du succès des Allemands. En France, au contraire,
+on veut ouvrir toutes les carrières à tous, en dépit des
+différences d'instruction et d'éducation, par conséquent de capacité
+générale. Les carrières doivent être sans doute, accessibles
+à tous, mais sous de communes conditions de préparation
+suffisante et d'aptitude suffisante. Au lieu de tout confondre et
+égaliser, les autres pays, Allemagne, Autriche, Angleterre, États-Unis,
+Italie, etc., distinguent et classent hiérarchiquement<a name="FNanchor_152_152" id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">[152]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_152_152" id="Footnote_152_152"></a><a href="#FNanchor_152_152"><span class="label">[152]</span></a> <i>Enquête</i>, Fouillée, t. I, p. 276.</p></div>
+
+<p>Toutes ces critiques ont été répétées devant la
+Chambre des Députés, à propos de la discussion de la
+réforme qui aboutit à de si médiocres résultats.
+M. Massé s'est exprimé de la façon suivante:</p>
+
+<blockquote><p>En dépit des transformations apportées au régime des lycées
+et collèges, en dépit des modifications introduites dans nos programmes,
+notre enseignement secondaire et supérieur continuera,
+comme par le passé, à former uniquement des fonctionnaires,
+si vous ne permettez pas à l'enseignement primaire et à
+l'enseignement professionnel de le pénétrer davantage.</p>
+
+<p>Plus d'hommes se consacreraient au commerce, à l'industrie,
+à l'agriculture, aux colonies, si les études primitives qu'ils ont
+faites avaient dirigé de ce côté leur activité. Ils sollicitent des
+emplois du Gouvernement parce qu'en dehors des fonctions
+publiques, leurs facultés resteraient sans emploi. Et, cependant,
+<span class="pagenum"><a name="188" id="Page_188"> [Pg 188]</a></span>
+déjà les fonctions publiques sont encombrées, déjà s'accroît
+chaque jour davantage le nombre de ceux qui constituent ce
+qu'on a appelé le prolétariat intellectuel, c'est-à-dire le nombre
+de ces hommes chez lesquels l'instruction a développé des
+besoins, des goûts, des aspirations qu'ils sont absolument
+impuissants à satisfaire.</p>
+
+<p>Si l'enseignement secondaire actuel détourne du commerce,
+de l'agriculture, de l'industrie, des colonies, de tout ce qui constitue
+la richesse d'un peuple, l'enseignement secondaire de
+demain doit poursuivre un but diamétralement opposé; ses
+méthodes, ses programmes, ses plans d'études doivent différer.
+Ce qu'il doit avant tout se proposer, c'est de développer, en
+même temps que la personnalité, l'esprit d'initiative, l'énergie et
+la volonté.</p>
+
+<p>Il est dangereux, Messieurs, de tourner vers un but unique
+l'activité et les facultés de tout un peuple, alors surtout qu'on
+sait que ces facultés et cette activité resteront fatalement sans
+emploi.</p>
+
+<p>Puisse notre système d'enseignement et d'éducation ne point
+préparer à la République des légions d'oisifs, de mécontents et
+de déclassés, qui, un jour aussi, pourraient tourner contre elle
+leurs facultés sans emploi et empêcher la France de poursuivre
+le rôle glorieux qui doit être le sien<a name="FNanchor_153_153" id="FNanchor_153_153"></a><a href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">[153]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_153_153" id="Footnote_153_153"></a><a href="#FNanchor_153_153"><span class="label">[153]</span></a> M. Massé, séance du 13 février 1902; p. 633 de l'<i>Officiel</i>.</p></div>
+
+<p>M. Leygues, ministre de l'Instruction publique, a
+appuyé ces conclusions et très bien montré les conséquences
+de notre enseignement universitaire.</p>
+
+<blockquote><p>Le travail de l'ouvrier n'est pas rémunéré suffisamment dans
+bien des cas, c'est vrai. Mais combien plus maigre encore est le
+salaire et plus misérable la condition de ceux qui sans fortune
+se sont engagés dans des professions libérales et qui n'ont ni
+clients ni causes, qui errent dans la vie désabusés, découragés,
+meurtris de toutes leurs déceptions et de tous leurs désespoirs.
+Il n'est pas de sort plus triste que le leur, de misère plus sombre
+que leur misère; il n'est pas d'êtres plus dignes de pitié.</p>
+
+<p>Que deviennent-ils, ces déclassés? Selon la nature de leur
+âme, quand la souffrance est trop aiguë, ils tombent dans le
+servilisme ou la révolte.</p>
+
+<p>Voilà ce qu'il faut avoir le courage de dire pour enrayer l'émigration
+perpétuelle vers les villes où tant d'énergies s'usent, où
+sombrent tant de courages, pour que, sous prétexte de favoriser
+la démocratie, nous ne soyons pas exposés à voir ce qui serait
+la fin de la démocratie: l'atelier vide et la terre déserte.
+<span class="pagenum"><a name="189" id="Page_189"> [Pg 189]</a></span></p>
+
+<p>Dans un pays comme la France où la population professionnelle
+et active (industriels, négociants, agriculteurs) représente
+48 p. 100 de la population totale, 18 millions d'individus sur
+38 millions d'habitants, où le capital industriel s'élève à 96 milliards
+700 millions de francs, où le capital agricole atteint 78 milliards
+de francs; où les exportations se sont chiffrées en 1900
+pour plus de 4 milliards de francs, l'Université ne peut se contenter
+de préparer les jeunes gens qui lui sont confiés aux carrières
+libérales, aux grandes écoles et au professorat; elle doit
+les préparer aussi à la vie économique, à l'action<a name="FNanchor_154_154" id="FNanchor_154_154"></a><a href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">[154]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_154_154" id="Footnote_154_154"></a><a href="#FNanchor_154_154"><span class="label">[154]</span></a> M. Leygues, ministre de l'Instruction publique, séances des 12 et 14 février 1902
+pp. 615 et 666 de l'<i>Officiel</i>.</p></div>
+
+<p>Personne n'a jamais contesté la justesse de telles
+assertions et l'on peut dire cependant que depuis le
+temps qu'on les répète, elles n'ont encore converti
+personne.</p>
+
+
+<h3>§ 2.&mdash;L'ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL.</h3>
+
+<p>L'enseignement professionnel est donné presque
+exclusivement en France par des universitaires, et par
+conséquent avec leurs méthodes théoriques. Le manuel
+appris de mémoire en étant l'unique base, les
+résultats obtenus sont naturellement aussi parfaitement
+nuls que ceux de l'enseignement classique.</p>
+
+<p>Si nous ne possédions pas un petit nombre d'écoles
+techniques, dues le plus souvent d'ailleurs, comme
+celles des Frères dont nous avons parlé, à l'initiative
+privée, on pourrait dire que l'enseignement professionnel
+n'existe pas en France.</p>
+
+<p>Les causes de son insuffisance ne sont pas uniquement
+imputables à l'Université. Sous l'influence
+de préjugés héréditaires fortement développés par
+notre éducation classique, l'enseignement professionnel
+jouit auprès des familles d'une considération très
+faible. Elles croient toujours que l'instruction gréco-latine
+<span class="pagenum"><a name="190" id="Page_190"> [Pg 190]</a></span>
+seule peut développer l'intelligence et conférer
+à ceux qui l'ont reçue de grands avantages dans
+la vie. Nous sommes à un âge de transition où peu
+de personnes comprennent qu'il y a dans cette opinion
+une double erreur. En réalité, notre enseignement
+classique déprime l'intelligence et n'assure à
+ceux qui l'ont reçue aucune supériorité réelle dans
+la vie.</p>
+
+<p>La principale cause de notre antipathie pour le travail
+manuel et tout ce qui s'en rapproche n'est pas
+tant l'effort qu'il demande que le mépris qu'il inspire.
+Ce sentiment, énergiquement entretenu par l'Université
+et ses concours, est un de ceux qui ont le mieux
+contribué à précipiter notre décadence industrielle et
+économique actuelle. Chez les peuples latins, le plus
+infime clerc, le plus humble commis, le plus modeste
+professeur, se jugent d'une caste fort supérieure à
+celle d'un industriel ou d'un artisan, bien que ceux-ci
+gagnent davantage et exécutent des travaux exigeant
+beaucoup plus d'intelligence.</p>
+
+<p>Il résulte de cette croyance générale que la plupart
+des parents tâchent de faire entrer leurs fils dans la
+caste réputée supérieure et de les sortir de la caste
+considérée comme inférieure.</p>
+
+<p>Une revue importante a publié sur ce sujet une
+lettre d'un industriel du nord de la France dont je
+reproduis l'extrait suivant:</p>
+
+<blockquote><p>Il est désolant de voir, dans un arrondissement qui a été si
+vivant au point de vue industriel et qui possède de grandes ressources,
+que la bourgeoisie se désintéresse de plus en plus des
+affaires pour les places administratives.</p>
+
+<p>Il en est malheureusement ainsi du peuple qui ne voit dans
+l'instruction que le moyen de faire de ses enfants, soit des employés,
+soit des fonctionnaires. Tout le monde veut des places.
+<span class="pagenum"><a name="191" id="Page_191"> [Pg 191]</a></span></p>
+
+<p>Pendant ce temps nous sommes à peu près colonisés par les
+Belges, qui détiennent la plupart des grands établissements industriels
+qui prospèrent dans la région.</p>
+
+<p>Un exemple frappant est ce qui s'est passé dans le bassin
+industriel de Maubeuge, depuis l'établissement des droits protecteurs.
+Ce pays s'est développé, depuis 1892, dans des proportions
+considérables, mais sous l'influence des Belges de Liège
+et de Charleroi qui sont venus créer en masse des établissements
+à la frontière et qui ont trouvé chez eux tous les capitaux nécessaires.
+Nos nationaux assistaient à cette invasion les bras croisés
+et employaient leurs capitaux en rentes ou en fonds portugais,
+brésiliens ou grecs!</p>
+
+<p>C'est navrant et désespérant.</p>
+
+<p>Nous sommes bien malades. C'est une consomption très lente
+dont on ne s'apercevra que quand il sera trop tard<a name="FNanchor_155_155" id="FNanchor_155_155"></a><a href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">[155]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_155_155" id="Footnote_155_155"></a><a href="#FNanchor_155_155"><span class="label">[155]</span></a> <i>France de demain</i>, 15 janvier 1899.</p></div>
+
+<p>Le même journal a publié également une lettre qui
+montre bien ce qu'ont coûté à nos colonies les préjugés
+qui régissent l'enseignement théorique que nous
+donnons aux jeunes indigènes.</p>
+
+<blockquote><p>L'indigène qui sait lire, écrire et compter regarde d'un &oelig;il de
+mépris tous ceux qui bêchent la terre ou qui transforment, dans
+l'atelier, le fer et la pierre inertes; il se croit d'essence supérieure
+et indigne de peiner et de suer; il se dit Européen, et il
+exige les mêmes prérogatives que ce dernier.</p>
+
+<p>On n'insiste pas assez là-bas, dans nos écoles, sur l'utilité du
+cultivateur et de l'ouvrier, sur la noblesse de leur tâche, sur leur
+rôle dans le monde. On ne montre jamais à la fin des études et
+comme récompense que le diplôme et la sinécure tant enviée à
+laquelle on pourra prétendre. On dégarnit les champs, les usines,
+les ateliers, pour encombrer les bureaux et sevrer ainsi la colonie
+de la partie la plus intelligente de sa population.</p>
+
+<p>Si au lieu de suivre les programmes métropolitains et d'apprendre
+aux indigènes la suite des rois de France depuis Pharamond
+jusqu'à Napoléon III, on leur avait seulement donné les
+principes élémentaires de lecture, d'écriture et de calcul, tout en
+leur indiquant le maniement des outils ou des instruments aratoires,
+et la façon de tripler le rendement d'un champ de canne
+à sucre, de coton ou d'arachide, croyez-vous qu'on n'aurait pas
+augmenté la richesse du pays, et, partant, le chiffre des opérations
+commerciales?</p>
+
+<p>Qui peut énumérer les services que rendrait à nos colonies
+<span class="pagenum"><a name="192" id="Page_192"> [Pg 192]</a></span>
+une armée indigène de bons contremaîtres et de bons fermiers
+choisis parmi les jeunes gens intelligents et laborieux.</p>
+
+<p>Nos colonies ne rapportent rien, dit-on! Précisément parce que
+nous nous empressons d'immobiliser ceux-là seuls, qui pourraient
+produire et les enrichir<a name="FNanchor_156_156" id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">[156]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_156_156" id="Footnote_156_156"></a><a href="#FNanchor_156_156"><span class="label">[156]</span></a> <i>France de demain</i>, 15 janvier 1902.</p></div>
+
+<p>Nous touchons ici à un des points les plus fondamentaux
+de la question des réformes de l'enseignement.
+Les classes dirigeantes n'en comprennent aucunement
+l'utilité. Elles ne voient pas que notre enseignement
+classique&mdash;sous toutes ses formes&mdash;n'est
+plus en rapport avec les besoins de l'âge actuel, que
+sa triste insuffisance et l'absence d'enseignement professionnel
+sont les causes de notre profonde décadence
+industrielle, commerciale et coloniale.</p>
+
+<p>La bourgeoisie française ne comprend pas l'évolution
+du monde moderne et par conséquent ne pourra
+pas l'aider. Les réformes, filles de la nécessité, se
+feront à côté d'elle, sans elle, et naturellement contre
+elle.</p>
+
+<p>C'est surtout à notre Université que l'évolution économique
+actuelle du monde échappe entièrement.
+Figée dans de vieilles traditions, les yeux fixés sur le
+passé, elle ne voit pas qu'avec les progrès des sciences
+et de l'industrie, le rôle des grammairiens, des rhéteurs,
+des érudits et de toutes les variétés connues
+de vains parleurs, s'efface chaque jour davantage. Le
+monde moderne est gouverné par la technique, et la
+supériorité appartient à ceux qui, dans toutes les
+branches des connaissances, sont le plus versés dans
+la technique. On a essayé, mais sans grand succès,
+de le faire comprendre à la Commission d'enquête.</p>
+
+<blockquote><p>En 1870, nous avons été vaincus par un ennemi qui, au point
+de vue militaire, était plus scientifiquement organisé que nous.
+<span class="pagenum"><a name="193" id="Page_193"> [Pg 193]</a></span>
+Aujourd'hui, sur le terrain industriel et commercial, nous
+sommes également vaincus par un ennemi scientifiquement
+organisé<a name="FNanchor_157_157" id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">[157]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_157_157" id="Footnote_157_157"></a><a href="#FNanchor_157_157"><span class="label">[157]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 442. Blondel, ancien professeur de faculté.</p></div>
+
+<p>Cet enseignement professionnel qui nous manque
+et pour lequel il serait bien difficile d'ailleurs de trouver
+des professeurs, pourrait avoir&mdash;sans les préjugés
+de l'opinion dont je viens de parler&mdash;un nombre
+immense d'élèves. Les documents statistiques fournis
+à l'enquête en donnent la preuve incontestable.</p>
+
+<blockquote><p>On peut se faire une idée, par les chiffres suivants, du préjudice
+causé à notre prospérité économique par ce véritable accaparement
+de la jeunesse par l'enseignement secondaire. Le
+nombre des élèves recevant en France l'enseignement secondaire
+s'élève aujourd'hui à cent quatre-vingt mille. Or la clientèle
+de l'enseignement technique industriel, commercial et même
+agricole, ne dépasse pas vingt-deux mille. La proportion est
+donc de huit contre un, au désavantage de ce dernier. Or c'est
+le contraire qui devrait se produire, si l'on remarque que la
+population commerciale, industrielle et agricole de la France
+forme les neuf dixièmes de la population totale, et que c'est en
+somme l'agriculture, le commerce et l'industrie qui font vivre
+et grandir les nations<a name="FNanchor_158_158" id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">[158]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_158_158" id="Footnote_158_158"></a><a href="#FNanchor_158_158"><span class="label">[158]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 513. Jacquemart, inspecteur de l'enseignement.</p></div>
+
+<p>Eh oui, sans doute, c'est l'agriculture, l'industrie et
+le commerce qui font vivre et grandir les nations, et
+nullement les avocats et les bureaucrates<a name="FNanchor_159_159" id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">[159]</a>. Tous les
+efforts d'une Université éclairée devraient tendre à
+fortifier l'enseignement donné à la fraction la plus
+importante d'un pays, aussi bien par le nombre que
+par la richesse qu'elle lui procure. Or, c'est justement
+le contraire qui se produit. L'enseignement professionnel
+n'a pas seulement à lutter contre les préjugés
+<span class="pagenum"><a name="194" id="Page_194"> [Pg 194]</a></span>
+des parents, il doit lutter encore contre la mauvaise
+volonté de l'Université et l'incapacité de ses
+professeurs. Mauvaise volonté et incapacité que nous
+avons déjà signalées à propos de l'enseignement dit
+moderne.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_159_159" id="Footnote_159_159"></a><a href="#FNanchor_159_159"><span class="label">[159]</span></a> Les Allemands le savent fort bien et c'est pourquoi ils multiplient chaque
+jour leurs écoles professionnelles. La Saxe, qui n'a que trois millions d'habitants,
+possède trois écoles d'art industriel, trois écoles d'industrie supérieure, cent onze
+écoles professionnelles pour les professions spéciales, quarante écoles de commerce,
+etc.</p></div>
+
+<p>Le plus important des enseignements professionnels
+devrait être, dans un pays agricole comme la
+France, celui de l'agriculture. Les démonstrations au
+tableau et la récitation des manuels en forment malheureusement
+l'unique base.</p>
+
+<p>Un rapport de M. Méline, inséré à l'<i>Officiel</i>, contient
+à ce sujet des documents fort précis. Ils montrent
+à quel point toutes nos méthodes générales d'enseignement
+reposent sur les mêmes principes.</p>
+
+<p>Sans parler de l'Institut agronomique établi à Paris,
+la France possède 82 écoles d'agriculture dites pratiques,
+coûtant annuellement plus de 4 millions. Elles
+comptent 651 professeurs et 2.850 élèves, ce qui
+fait à peine 4 élèves par professeur. Chaque élève
+revient, on le voit, à un peu plus de 1.400 francs par
+an à l'État. «Dans beaucoup d'établissements il n'y
+a guère que des boursiers et sans eux, il faudrait
+presque fermer l'école.»</p>
+
+<p>Il est parfois difficile de rendre pratique un enseignement
+donné à beaucoup d'élèves. Ce n'est plus le
+cas quand un professeur a une moyenne de 4 élèves.
+On pouvait donc espérer que l'enseignement agricole
+de ces nombreuses écoles aurait un caractère réellement
+utilitaire et que les jeunes agronomes si coûteusement
+formés rendraient quelques services. Hélas!
+il n'en a rien été, et un psychologue connaissant un
+peu nos méthodes d'enseignement aurait pu le prévoir.
+L'éducation des élèves est restée si théorique
+<span class="pagenum"><a name="195" id="Page_195"> [Pg 195]</a></span>
+que pas un agriculteur ne peut les utiliser, fût-ce
+comme simples garçons de ferme. N'étant absolument
+bons à rien, ces agronomes qui devaient régénérer
+notre agriculture demandent presque tous des
+emplois de l'État et surtout des places de professeurs.
+Il y a plus de 500 de ces demandes pour une
+quinzaine de places annuellement vacantes.</p>
+
+<p>«Cela n'est-il pas grotesque? conclut le journal <i>Le
+Temps</i>, en résumant ce rapport. Cet enseignement
+scientifique, ce grand orchestre de formules abstraites
+a donc pour effet d'enlever des forces vives à l'agriculture
+au lieu de lui en donner? Ces écoles n'ont
+plus qu'un but, qui est, non de préparer des praticiens,
+mais des concurrents bourrés de formules et
+de superfluités d'apparence scientifique, pour mieux
+triompher dans les épreuves des concours et arriver
+aux fonctions administratives. Tous mandarins ici
+comme ailleurs.»</p>
+
+<p>On a bien expliqué devant la Commission d'enquête
+ce que sont ces cours d'agriculture pratique.</p>
+
+<blockquote><p>Les professeurs se contentent de dicter purement et simplement
+un cours, devant une classe d'élèves qui écrivent pendant
+une heure sur les matières fertilisantes, ou sur un autre sujet,
+des développements auxquels ils ne comprennent rien<a name="FNanchor_160_160" id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">[160]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_160_160" id="Footnote_160_160"></a><a href="#FNanchor_160_160"><span class="label">[160]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 631. Jules Gautier, professeur au lycée Henri IV.</p></div>
+
+<blockquote><p>Il est navrant de voir de telles copies, et comment nos petits
+cultivateurs perdent rapidement toutes les notions apprises
+dans les manuels. D'autre part, les enfants qui sont présentés
+savent encore la lettre, mais ils ne savent absolument pas ce
+qu'est la chose, ils sont d'une ignorance inouïe au point de vue
+pratique; ils ont appris des mots au sujet des engrais, du bétail,
+des plantes, mais ils ne savent absolument pas les utiliser. Si
+vous n'arrivez pas à organiser des visites de fermes et d'exploitations,
+ce que vous faites actuellement ou rien, c'est absolument
+la même chose<a name="FNanchor_161_161" id="FNanchor_161_161"></a><a href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">[161]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_161_161" id="Footnote_161_161"></a><a href="#FNanchor_161_161"><span class="label">[161]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 71. Duport, président d'une Commission supérieure d'enseignement
+agricole.</p></div>
+
+<blockquote><p><span class="pagenum"><a name="196" id="Page_196"> [Pg 196]</a></span>
+Un de nos collègues disait naguère: «S'il faut s'étonner
+d'une chose, c'est qu'il se trouve encore quelques jeunes gens
+disposés à suivre la carrière agricole, car tout les en détourne.»
+Rien n'est plus vrai, et un simple coup d'&oelig;il jeté sur notre
+régime scolaire suffira pour le démontrer.</p>
+
+<p>... Rien, dans ses études, ne réveille en lui le goût de la vie
+rurale, rien ne le ramène aux champs: tout semble fait pour
+l'en éloigner. La nature de ses études, d'abord: elles sont,
+comme disait Montaigne, «purement livresques»; elles lui
+inspirent le dédain des travaux manuels; exclusivement théoriques,
+linguistiques et grammaticales, elles ne développent ni
+le sens pratique, ni l'esprit d'observation, ces deux conditions
+essentielles de succès en toute carrière, mais principalement
+dans la carrière agricole<a name="FNanchor_162_162" id="FNanchor_162_162"></a><a href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">[162]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_162_162" id="Footnote_162_162"></a><a href="#FNanchor_162_162"><span class="label">[162]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 388. R. Lavollée, docteur ès lettres.</p></div>
+
+<p>La conséquence de cet enseignement est que l'élève,
+qui devrait acquérir le goût de l'agriculture, prend
+au contraire cette profession en horreur, comme
+aussi tous les métiers manuels qu'il voit méprisés
+partout.</p>
+
+<blockquote><p>Aujourd'hui l'ouvrier ne veut plus que son fils travaille de ses
+mains; il préfère en faire un petit employé, mal payé, et nos
+écoles primaires ne contribuent que trop à cultiver ces illusions.</p>
+
+<p>A la campagne, beaucoup d'agriculteurs ne veulent plus que
+leurs fils cultivent la terre; ils cherchent à en faire de petits
+fonctionnaires. C'est une véritable contagion, si bien qu'en
+France, pour les travaux manuels, le terrassement, la culture,
+nous sommes obligés de faire venir des Italiens ou des Belges.</p>
+
+<p>L'Algérie se peuple de Maltais, d'Espagnols, et pendant ce
+temps-là nos villes fourmillent de scribes, qui, en vertu de la loi
+de l'offre et de la demande, se contentent de traitements tout à
+fait insuffisants<a name="FNanchor_163_163" id="FNanchor_163_163"></a><a href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">[163]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_163_163" id="Footnote_163_163"></a><a href="#FNanchor_163_163"><span class="label">[163]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 555. Keller, vice-président de la Société générale d'éducation.</p></div>
+
+<p>Les nécessités économiques de l'âge actuel deviennent
+de plus en plus pressantes, et, chez les peuples
+latins, ni les familles, ni l'Université ne les comprennent.
+Un ancien ministre, M. Hanotaux, a proposé
+<span class="pagenum"><a name="197" id="Page_197"> [Pg 197]</a></span>
+devant la Commission d'enquête la création
+d'écoles professionnelles parallèles à l'enseignement
+classique actuel. Ce dernier enseignement, dit-il,
+ne serait maintenu que pour le très petit nombre de
+futurs érudits qui étudieraient le grec et le latin tout
+comme on étudie ailleurs le persan et l'arménien.
+De tels projets sont excellents et leur réalisation
+assurée le jour où nous aurons changé l'âme des
+parents, des professeurs et des élèves.</p>
+
+<p>Mais alors même que cette transformation serait
+effectuée, on ne voit guère où se recruteraient les professeurs
+du nouvel enseignement. Sans doute les
+Frères des Écoles chrétiennes ont bien su en trouver
+pour l'enseignement technique, où ils peuvent servir
+de modèles, mais leurs professeurs sont des techniciens
+auxquels&mdash;imitant en cela les Américains&mdash;on
+ne demande que de connaître leur profession sans
+s'occuper un seul instant de savoir s'ils possèdent
+aucun diplôme. Du jour où cet enseignement serait
+organisé par l'État, c'est-à-dire par l'Université, il y
+aurait immédiatement des concours, une agrégation
+et l'instruction serait donnée uniquement par
+ces méthodes théoriques dont nous connaissons les
+résultats.</p>
+
+<p>Toute grande réforme sur ce point étant irréalisable
+avant une réforme totale de l'opinion, il ne faut songer
+aujourd'hui qu'à de modestes changements accomplis
+sur une petite échelle. Un des meilleurs proposés
+devant la Commission consisterait à transformer les
+petits collèges de province en établissements d'enseignement
+professionnel. Devant l'impossibilité de
+trouver des professeurs capables de donner cet enseignement,
+on doit bien se contenter d'un enseignement
+<span class="pagenum"><a name="198" id="Page_198"> [Pg 198]</a></span>
+exclusivement théorique qui, si mauvais soit-il, est
+encore supérieur à l'enseignement classique.</p>
+
+<blockquote><p>Nous avons eu occasion, notamment pendant ma direction,
+de sauver un certain nombre de ces petits collèges en y introduisant
+un peu d'agriculture théorique, c'est-à-dire un peu d'histoire
+naturelle, de physique et de chimie, de façon à initier les
+enfants aux choses de la vie rurale. Cette introduction seule a
+suffi pour sauver ces petits collèges. L'école de Neubourg, qui
+comprend des bâtiments superbes, était complètement tombée.
+On nous a demandé d'y introduire un peu d'enseignement agricole
+primaire supérieur; aussitôt l'école s'est remplie et elle est
+aujourd'hui prospère. C'est la preuve que les programmes doivent
+s'adapter aux milieux et au temps<a name="FNanchor_164_164" id="FNanchor_164_164"></a><a href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">[164]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_164_164" id="Footnote_164_164"></a><a href="#FNanchor_164_164"><span class="label">[164]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 626. Tisserand, représentant de la Société nationale
+d'agriculture.</p></div>
+
+<blockquote><p>J'estime qu'il faudrait transformer nos petits établissements
+secondaires, suivant les besoins des régions, comme le disait
+si bien M. Tisserand, en écoles industrielles ou agricoles préparatoires
+à nos écoles spéciales d'un ordre supérieur. Cela vaudrait
+beaucoup mieux pour les budgets des villes et pour l'avenir
+des enfants<a name="FNanchor_165_165" id="FNanchor_165_165"></a><a href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">[165]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_165_165" id="Footnote_165_165"></a><a href="#FNanchor_165_165"><span class="label">[165]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 625. Grandeau, représentant de la Société nationale
+d'agriculture.</p></div>
+
+<p>Ce sont là des réformes de détail qui ne sauraient
+conduire bien loin. De vraies réformes ne seront possibles,
+comme je l'ai dit tant de fois déjà, que lorsque
+les méthodes d'enseignement des professeurs, et surtout
+l'opinion des familles, auront changé.</p>
+
+<p>De tels changements ne peuvent être amenés que
+par des nécessités impérieuses, et ni les programmes
+ni les discours ne sauraient les déterminer.</p>
+
+<p>Les nécessités impérieuses qui transformeront peut-être
+un jour l'opinion des parents commencent à se
+dessiner un peu. Aujourd'hui les classes vraiment
+influentes, et par conséquent vraiment dirigeantes,
+tendent de plus en plus à se composer exclusivement
+d'individus possédant une certaine aisance. Or, il
+<span class="pagenum"><a name="199" id="Page_199"> [Pg 199]</a></span>
+devient évident que dans un avenir assez prochain ce
+seront surtout les industriels, les artisans, les colons,
+les agriculteurs, les commerçants qui posséderont
+cette aisance. Avec le développement des besoins
+actuels et l'invariabilité de leurs salaires, depuis longtemps
+fixés par l'État, les ressources des classes lettrées:
+magistrats, fonctionnaires, professeurs, etc.,
+deviennent absolument insuffisantes, alors que l'aisance
+des autres classes grandit chaque jour.</p>
+
+<p>Les classes jadis dirigeantes devenant chaque jour
+plus besoigneuses, et jouant par conséquent un rôle
+de plus en plus effacé, finiront peut-être par comprendre
+qu'elles doivent orienter autrement l'éducation
+de leurs fils.</p>
+
+<p>La dernière supériorité des classes jadis dirigeantes
+réside aujourd'hui dans le port habituel d'un vêtement
+élégant. Mais il devient si râpé, que bientôt
+tout son prestige disparaîtra. Quand ce prestige
+sera totalement évanoui, comme il l'est depuis longtemps
+en Amérique et en Angleterre, une révolution
+profonde s'accomplira dans l'âme des peuples latins.
+Elle sera terminée le jour où on admettra comme
+exactes les définitions suivantes des diverses catégories
+sociales données par un des déposants de l'enquête.</p>
+
+<blockquote><p>Le bon industriel, le bon agriculteur, le bon commerçant, le
+bon fonctionnaire, le bon officier, ce sont termes qui se valent.
+D'une manière générale, ce sont des hommes qui remplissent
+dans les cadres d'une démocratie des professions diverses, mais
+une même fonction sociale. La différence des carrières ne supprime
+pas l'égalité des mérites.</p>
+
+<p>En définitive, ils sont tous de la classe dirigeante future; cette
+classe ne peut pas se composer d'esprits façonnés sur le même
+patron, répondant au même signalement; elle doit se composer
+des meilleurs dans toutes les spécialités. Qu'ils diffèrent par la
+<span class="pagenum"><a name="200" id="Page_200"> [Pg 200]</a></span>
+spécialité de la profession, mais qu'ils se ressemblent par la
+supériorité de l'homme<a name="FNanchor_166_166" id="FNanchor_166_166"></a><a href="#Footnote_166_166" class="fnanchor">[166]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_166_166" id="Footnote_166_166"></a><a href="#FNanchor_166_166"><span class="label">[166]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 441. Buisson, ancien directeur de l'Enseignement primaire
+au Ministère de l'Instruction publique.</p></div>
+
+<p>Il y a longtemps déjà que Diderot avait dit la même
+chose.</p>
+
+<blockquote><p>Les études théoriques, écrivait-il, sont propres à remplir les
+villes d'orgueilleux raisonneurs et de contemplateurs inutiles et
+les campagnes de petits tyrans, ignorants, oisifs et dédaigneux.
+On a bien plus loué des hommes occupés à faire croire que nous
+étions heureux que les hommes occupés à faire que nous le
+fussions en effet. Nos artisans se sont crus méprisables, parce
+qu'on les a méprisés. Apprenons-leur à mieux penser d'eux-mêmes,
+c'est le seul moyen d'obtenir des productions parfaites.</p></blockquote>
+
+<p>Avant d'arriver à répandre de telles idées, il faudra
+subir pas mal de bouleversements et de révolutions
+accomplis par l'armée des bacheliers, licenciés et
+professeurs sans emploi.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, des assertions analogues à celles contenues
+dans les citations que je viens de reproduire,
+appartiennent à l'immense catégorie des choses que
+chacun répète volontiers, que l'on est prêt à applaudir
+bruyamment, mais dont personne ne croit un
+seul mot. Il ne faut pas se lasser cependant de les
+redire.</p>
+
+<blockquote><p>Lorsque le rabot et la lime, écrivait jadis Jules Ferry alors
+qu'il était Ministre de l'Instruction publique, auront pris à côté
+du compas, de la carte géographique et du livre d'histoire, la
+même place et qu'ils seront l'objet d'un enseignement raisonné
+et systématique, bien des préjugés disparaîtront, bien des oppositions
+de castes s'évanouiront, la paix sociale se préparera sur
+les bancs de l'école primaire, et la concorde éclairera de son jour
+radieux l'avenir de la société française.</p></blockquote>
+
+<p>On ne peut pas dire que de telles idées soient tout
+à fait irréalisables, puisque les Américains les ont à
+peu près réalisées. Aux États-Unis la séparation des
+<span class="pagenum"><a name="201" id="Page_201"> [Pg 201]</a></span>
+classes est très faible et le passage de l'une à l'autre
+fréquent et facile. Mais ces peuples n'ont pas derrière
+eux le poids des traditions séculaires qui pèsent
+sur les Latins. Ils n'ont pas eu à lutter contre une
+Université toute puissante, infiniment peu démocratique
+et hostile à tous les progrès. Ce qui gêne surtout
+les sociétés latines dans leur évolution et les
+oblige à procéder par bonds désordonnés qui ne font
+souvent que les ramener un peu plus en arrière, c'est
+la lourde tyrannie des morts.</p>
+
+<p>La raison cherche vainement à repousser ces ombres
+formidables. Le temps seul réussit quelquefois à les
+dominer. Dans la lutte violente que les Latins soutiennent
+contre les morts depuis un siècle, ce ne sont
+pas les vivants qui ont triomphé.
+<span class="pagenum"><a name="202" id="Page_202"> [Pg 202]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h2><a id="IV_6"></a>CHAPITRE VI</h2>
+
+<h2>La question de l'éducation.</h2>
+
+
+<h3>§ 1.&mdash;INCERTITUDE DES PRINCIPES UNIVERSITAIRES
+EN MATIÈRE D'ÉDUCATION.</h3>
+
+<p>Le problème de l'éducation est beaucoup plus
+important encore que celui de l'instruction. C'est le
+caractère des hommes bien plus que leur savoir qui
+détermine leurs succès dans la vie. L'Université ne
+s'est pas malheureusement montrée plus apte à
+donner une bonne éducation qu'une instruction convenable.</p>
+
+<p>A la vérité on ne peut dire qu'en matière d'éducation
+les méthodes de l'Université soient bonnes ou
+mauvaises, attendu qu'elle ne possède aucune méthode,
+aucune idée directrice.</p>
+
+<p>Pendant longtemps, elle a cru que l'éducation se
+faisait avec des manuels et des préceptes appris
+par c&oelig;ur. Commençant à revenir d'une aussi évidente
+erreur, elle en est encore à chercher les moyens
+de remplacer les manuels. Pour le moment, elle se
+borne à proclamer très haut les bienfaits d'une bonne
+éducation.</p>
+
+<blockquote><p>Lorsqu'on se réfère aux manifestations officielles de l'Université,
+aux circulaires des ministres et des recteurs, aux discours
+<span class="pagenum"><a name="203" id="Page_203"> [Pg 203]</a></span>
+de distribution de prix, qui sont comme les professions de foi
+du corps enseignant, on y trouve constamment répétée cette
+affirmation que «le but de l'enseignement secondaire est de former
+l'homme et le citoyen». Là-dessus, tout le monde est
+d'accord. C'est un truisme. Mais lorsqu'on descend de la région
+des principes à celle de l'application et du fait, on voit combien
+nous sommes loin de cet idéal et combien on a fait peu de
+choses pour le réaliser<a name="FNanchor_167_167" id="FNanchor_167_167"></a><a href="#Footnote_167_167" class="fnanchor">[167]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_167_167" id="Footnote_167_167"></a><a href="#FNanchor_167_167"><span class="label">[167]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 444. Maneuvrier, ancien élève de l'École Normale Supérieure.</p></div>
+
+<p>En réalité, on n'a rien fait du tout et on s'en est
+tenu à ces brillants discours si chers aux professeurs.
+Les résultats obtenus sont indiqués dans le passage
+suivant de l'enquête.</p>
+
+<blockquote><p>C'est parce que l'éducation de notre démocratie française est
+insuffisante, que notre régime politique et social actuel n'a pas
+porté tous les fruits qu'on en pouvait attendre, et c'est aussi
+l'une des causes qui permet à ceux qui n'aiment pas ce régime
+de multiplier leurs attaques<a name="FNanchor_168_168" id="FNanchor_168_168"></a><a href="#Footnote_168_168" class="fnanchor">[168]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_168_168" id="Footnote_168_168"></a><a href="#FNanchor_168_168"><span class="label">[168]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 438. Blondel, ancien professeur à la Faculté de Droit de
+Dijon.</p></div>
+
+<p>Quant aux moyens à employer pour donner la
+bonne éducation rêvée, les auteurs de l'enquête
+semblent les ignorer totalement. Beaucoup s'imaginent
+qu'elle s'inculque uniquement par les exercices
+physiques et déplorent leur rareté. Cette rareté
+paraît en effet très grande, malgré d'éloquentes circulaires
+ministérielles et la fondation de sociétés
+spéciales. Il n'y a rien derrière toutes ces brillantes
+façades.</p>
+
+<blockquote><p>Si le temps ne nous pressait, j'aurais parlé de l'éducation physique.
+En fait, elle n'existe pas et c'est une lacune déplorable.
+Je voudrais que l'éducation physique fût mise sur la même ligne
+et même, dans les premières années, au-dessus de l'éducation
+intellectuelle.</p>
+
+<p>En Allemagne, cette éducation est très développée. Elle est
+mise au même rang que l'enseignement du grec, des mathématiques
+<span class="pagenum"><a name="204" id="Page_204"> [Pg 204]</a></span>
+ou de telle autre branche. Elle est obligatoire pour
+tous.</p>
+
+<p>J'ai vu en Allemagne le professeur de grec être en même
+temps professeur de gymnastique, et il me semble que c'est
+d'un bon exemple.</p>
+
+<p>L'insuffisance de notre éducation physique me paraît constituer
+un danger inquiétant pour l'avenir de notre race<a name="FNanchor_169_169" id="FNanchor_169_169"></a><a href="#Footnote_169_169" class="fnanchor">[169]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_169_169" id="Footnote_169_169"></a><a href="#FNanchor_169_169"><span class="label">[169]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 340. Boutroux, de l'Institut, professeur de philosophie à la
+Sorbonne.</p></div>
+
+<p>Tout cela est fort juste, mais les exercices physiques
+ne constituent qu'une très faible partie de l'éducation.
+On peut faire des hercules avec de bons
+exercices gymnastiques, mais je ne vois pas très
+bien en quoi ces exercices développeront beaucoup
+les qualités que doit cultiver l'éducation: initiative,
+persévérance, jugement, maîtrise de soi-même, volonté,
+etc.</p>
+
+<p>On peut juger à quel point les idées des universitaires
+sur l'éducation sont confuses, en examinant le
+programme de réformes proposé par M. Payot devant
+la Commission. C'est le seul d'ailleurs qui ait été
+formulé avec quelques détails.</p>
+
+<blockquote><p>Si vous voulez me permettre d'énumérer les conditions nécessaires
+pour former les volontés énergiques et persévérantes dont
+le pays a besoin, les voici, à mon avis:</p>
+
+<p>1º Il faut considérablement réduire le temps de la sédentarité.
+Il faut que les élèves passent beaucoup de temps au grand air,
+qu'ils s'amusent au soleil;</p>
+
+<p>2º Il faut lutter contre le préjugé anglais et contre la faveur
+accordée aux exercices violents;</p>
+
+<p>3º Il faut substituer partout aux méthodes passives héritées
+des jésuites et qui dominent encore notre enseignement, les
+méthodes qui provoquent l'activité d'esprit des élèves, qui développent
+leur esprit d'observation, leur jugement, leurs facultés
+de raisonnement;</p>
+
+<p>4º Il faut donner aux idées directrices de la vie morale et aux
+sentiments moraux une force, une cohésion qui ne peut être
+que l'&oelig;uvre lente et patiente de tout le personnel d'un collège
+<span class="pagenum"><a name="205" id="Page_205"> [Pg 205]</a></span>
+ou lycée, des répétiteurs, des professeurs, des principaux, des
+proviseurs<a name="FNanchor_170_170" id="FNanchor_170_170"></a><a href="#Footnote_170_170" class="fnanchor">[170]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_170_170" id="Footnote_170_170"></a><a href="#FNanchor_170_170"><span class="label">[170]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 642. Payot, inspecteur d'Académie.</p></div>
+
+<p>On voit le vague et l'imprécision d'un tel programme.
+«Substituer aux méthodes des Jésuites des
+méthodes qui provoquent l'activité d'esprit des élèves,
+leur esprit d'observation, leur jugement.» Parfait,
+mais quelles sont ces méthodes? C'est justement ce
+que M. Payot, et tous les auteurs de l'enquête, omettent
+de nous dire. Et s'ils ne le disent pas, c'est assurément
+qu'ils ne le savent pas. Quant à donner «aux
+idées directrices de la vie morale et aux sentiments
+moraux, une force, une cohésion qui ne peuvent être
+que l'&oelig;uvre lente et patiente de tout le personnel»,
+n'est-ce pas évidemment parler pour ne rien dire?
+Puisque le personnel en question n'a pas obtenu
+jusqu'ici les résultats demandés, c'est qu'il est incapable
+de les obtenir. Croit-on vraiment avec d'aussi
+vaines objurgations modifier sa mentalité actuelle?
+Des conseils un peu plus pratiques eussent été avantageusement
+substitués à ces considérations enfantines.</p>
+
+<p>M. Payot n'est pas le seul qui ait formulé devant
+l'enquête d'aussi vagues conseils. Nombreux sont
+les déposants ayant aperçu les qualités qu'il faudrait
+donner aux élèves. Aucune perspicacité n'était nécessaire
+pour cela.</p>
+
+<blockquote><p>Il faudrait donner aux élèves non pas le goût de l'abstrait,
+mais du concret, développer chez eux l'esprit d'observation et
+d'initiative, toutes qualités qu'on rencontrera assez difficilement
+chez nos élèves, parce que rien dans notre éducation ne les y
+dispose<a name="FNanchor_171_171" id="FNanchor_171_171"></a><a href="#Footnote_171_171" class="fnanchor">[171]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_171_171" id="Footnote_171_171"></a><a href="#FNanchor_171_171"><span class="label">[171]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 564. Potel, professeur au lycée Voltaire.</p></div>
+
+<p>Rien n'est plus vrai, mais encore une fois, quelles
+<span class="pagenum"><a name="206" id="Page_206"> [Pg 206]</a></span>
+sont les méthodes à employer pour donner les qualités
+requises? L'auteur a sans doute préféré se taire
+que de donner des conseils de force analogue à
+ceux de M. l'inspecteur Payot.</p>
+
+<p>En fait, les professeurs formés par l'Université n'ont
+absolument aucune idée arrêtée, bonne ou mauvaise,
+en matière d'éducation. Un d'entre eux, et des plus
+distingués, M. Belot, professeur à Louis-le-Grand, a
+très bien exprimé leur embarras et leur incertitude
+dans un discours de distribution de prix dont voici un
+extrait:</p>
+
+<blockquote><p>On nous demande, et plus que jamais aujourd'hui, de faire
+&oelig;uvre d'éducateurs, de fournir des principes à la jeunesse, de
+discipliner les volontés. Comment le ferons-nous sans empiéter
+sur les droits de la personnalité qui se forme, sans compromettre
+la liberté de ses choix futurs, sans exercer une pression
+sur son originalité native? Notre devoir se présente ainsi sous
+deux faces contradictoires. Il nous faut d'un côté exercer une
+action, être des initiateurs, des directeurs, des maîtres enfin;
+et d'autre part nous devons respecter la liberté de la réflexion et
+la spontanéité de la nature individuelle. Si nous négligeons
+cette seconde partie de notre tâche, on nous reprochera d'être
+des dogmatiques et de paralyser l'énergie naissante; et si nous
+oublions l'autre, on nous accusera de faire des sceptiques, de
+jeter l'âme de nos élèves désemparée et sans boussole au milieu
+des tourbillons de la vie!<a name="FNanchor_172_172" id="FNanchor_172_172"></a><a href="#Footnote_172_172" class="fnanchor">[172]</a></p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_172_172" id="Footnote_172_172"></a><a href="#FNanchor_172_172"><span class="label">[172]</span></a> <i>Le Temps</i>, 30 juillet 1899.</p></div>
+
+
+<h3>§ 2.&mdash;LA DISCIPLINE SCOLAIRE COMME BASE UNIQUE
+DE L'ÉDUCATION UNIVERSITAIRE.</h3>
+
+<p>Avec de pareilles incertitudes, on conçoit que l'Université
+laisse à peu près exclusivement de côté dans
+la pratique toute éducation et n'en parle que dans
+des discours destinés au public. En fait toute l'éducation
+qu'elle donne se borne à la lourde et brutale
+discipline du lycée, destinée uniquement à maintenir
+<span class="pagenum"><a name="207" id="Page_207"> [Pg 207]</a></span>
+le silence dans les salles où sont enfermés
+les élèves.</p>
+
+<p>Il ne faut certes pas médire de la discipline. C'est
+une des qualités du caractère la plus indispensable
+peut-être à acquérir. Pour apprendre à commander
+aux autres, il faut d'abord avoir appris à se dominer
+soi-même, et on n'y arrive que par la pratique de
+l'obéissance. Malheureusement la discipline étroite,
+tatillonne, formaliste, des lycées est la pire de
+toutes. C'est très vainement cependant que les déposants
+de l'enquête ont cherché les moyens de la
+remplacer.</p>
+
+<p>Partageant une illusion trop répandue et qui montre
+à quel point la psychologie de l'enfance est ignorée,
+le Président de la Commission d'enquête, M. Ribot, a
+demandé si l'on ne pourrait pas «obtenir de bons
+résultats en s'adressant à la raison des élèves.» Il lui
+a été répondu de la façon suivante:</p>
+
+<blockquote><p>Je suis persuadé du contraire. Il faut vivre avec nos élèves
+pour se douter de cette difficulté; nous ne pouvons pas attendre
+un résultat en nous adressant à la raison de nos élèves<a name="FNanchor_173_173" id="FNanchor_173_173"></a><a href="#Footnote_173_173" class="fnanchor">[173]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_173_173" id="Footnote_173_173"></a><a href="#FNanchor_173_173"><span class="label">[173]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 419. Pequignat, répétiteur divisionnaire au lycée Henri IV.</p></div>
+
+<p>Ce n'est pas assurément en s'adressant à la raison
+de l'enfant qu'on peut le discipliner. Ceux qui connaissent
+sa psychologie sont fixés. Très à tort, on
+s'imagine que les éducateurs anglais s'adressent à la
+raison de leurs élèves. Ils ne s'adressent pas à leur
+raison, base très fragile, mais uniquement à leur
+intérêt, substratum fort solide sur lequel on peut
+bâtir avec sécurité. L'élève fait ses devoirs comme il
+veut et quand il veut. Il a toute liberté de circuler
+librement dans l'établissement. Mais si son devoir
+est mal fait, il le refait; s'il abuse de sa liberté et
+<span class="pagenum"><a name="208" id="Page_208"> [Pg 208]</a></span>
+commet une faute grave, il reçoit publiquement le
+fouet, quel que soit son âge; s'il ne travaille pas ou
+ne laisse pas les autres travailler, on le renvoie. Il
+a donc tout intérêt à se bien conduire et il le comprend
+vite.</p>
+
+<p>Je me hâte de répéter que le système anglais,
+qu'on ne cesse de nous recommander, ne vaudrait
+rien pour de jeunes Latins possédant à un degré
+très faible le sentiment de la responsabilité. Le
+directeur d'une grande école anglaise établie en
+France, à Azay, l'a indiqué dans les termes suivants,
+en s'adressant à un journaliste qui visitait son
+établissement:</p>
+
+<blockquote><p>&mdash;L'adolescent anglais ne ressemble pas plus à l'adolescent
+français que le lait au vitriol. La méthode qui profite au premier
+serait funeste au second. L'Anglais est raisonnable, réfléchi,
+assidu à son devoir. Je n'ai pas besoin de le plier à la discipline,
+il se l'impose à lui-même; il sait ce qui est permis et ce
+qui est défendu, et jamais il n'outrepasse le règlement qui lui
+est très paternellement infligé. Avec le Français, il m'en faudrait
+un féroce; j'aurais à réprimer des rébellions, des excès d'indépendance.
+Que voulez-vous, cher monsieur? Chaque peuple a
+ses qualités et ses défauts. La jeunesse française est généreuse,
+mais impétueuse, ardente, impatiente du joug. Ajouterai-je qu'elle
+est un peu libertine? Ses sens s'éveillent de bonne heure; ceux
+de nos jeunes Anglais, assoupis par de violents exercices, s'usent
+aux fatigues de tennis, du foot-ball, du polo.</p></blockquote>
+
+<p>Ces réflexions sont fort justes. Les Anglais possédant
+en eux-mêmes par hérédité une discipline interne,
+aucune discipline externe ne leur est nécessaire.
+M. Bellessort, professeur au lycée Janson-de-Sailly,
+qui a beaucoup voyagé, notait ce fait fondamental
+dans un discours de distribution de prix:</p>
+
+<blockquote><p>... J'entends de tous côtés des voix qui vous exhortent à
+prendre modèle sur les Anglo-Saxons, et je me reprocherais de
+rompre, ne fût-ce qu'une minute, un si beau concert. Imitez-les
+<span class="pagenum"><a name="209" id="Page_209"> [Pg 209]</a></span>
+donc, si vous croyez en avoir besoin. J'en ai rencontré dans des
+pays où leur liberté s'étale: ils avaient tous un admirable respect
+de l'autorité, tous dépendaient religieusement de leurs traditions
+séculaires et semblaient obéir à une consigne reçue de
+toute éternité<a name="FNanchor_174_174" id="FNanchor_174_174"></a><a href="#Footnote_174_174" class="fnanchor">[174]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_174_174" id="Footnote_174_174"></a><a href="#FNanchor_174_174"><span class="label">[174]</span></a> <i>Le Temps</i>, 30 juillet 1899.</p></div>
+
+<p>Sans vouloir entreprendre la tâche aussi inutile
+que dangereuse d'imiter l'éducation anglaise, il est
+facile de voir ce qu'on pourrait aisément modifier
+dans la discipline des lycées. La surveillance constante
+et harcelante exaspère l'enfant. Laissez-lui un
+peu de liberté jusqu'à ce qu'il ait violé les règlements.
+C'est alors seulement que la discipline devrait peser
+sur lui de tout son poids. A un certain âge on pourrait
+parfois le laisser sortir seul. Sachant que cette faculté
+lui serait retirée s'il se conduisait mal, son intérêt
+suffirait à lui faire comprendre qu'il y a des inconvénients
+à abuser de la liberté. C'est là ce que quelques
+professeurs, en nombre infiniment restreint d'ailleurs,
+commencent à comprendre.</p>
+
+<blockquote><p>J'ai fait quelques expériences dans le sens de la liberté et de
+la confiance accordée aux grands. Sans entrer dans les détails,
+je citerai un exemple. Quand je suis arrivé à Sainte-Barbe, on
+ne laissait sortir un élève seul sous aucun prétexte; pour aller
+chez le dentiste, par exemple, on le faisait conduire par un garçon;
+j'ai eu beaucoup de peine à obtenir qu'ils sortissent seuls;
+il a fallu que je trouvasse un de mes élèves au Salon avec le
+garçon auquel il avait payé l'entrée, et que je pusse le dire au
+directeur. J'ai, depuis, obtenu de laisser quelquefois sortir les
+élèves seuls sur parole. Je n'ai jamais eu à le regretter<a name="FNanchor_175_175" id="FNanchor_175_175"></a><a href="#Footnote_175_175" class="fnanchor">[175]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_175_175" id="Footnote_175_175"></a><a href="#FNanchor_175_175"><span class="label">[175]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 572. Lucien Lévy, directeur des études à Sainte-Barbe,
+examinateur d'admission à l'École Polytechnique.</p></div>
+
+<p>La cause de ce résultat se saisit aisément. Il faudrait
+supposer l'élève infiniment borné pour croire qu'il
+abusera immédiatement d'une liberté qu'on lui retirerait
+au premier abus. Pour que les jeunes gens
+<span class="pagenum"><a name="210" id="Page_210"> [Pg 210]</a></span>
+apprennent à se conduire quand ils seront seuls dans
+la vie, il faut au moins leur accorder quelques lueurs
+de liberté. En France, au début des chemins de fer,
+on enfermait les voyageurs à clef dans leur compartiment
+afin qu'ils ne pussent s'échapper en route. Tout
+récemment encore, on les enfermait dans les salles
+d'attente jusqu'à l'arrivée des trains, pour qu'ils n'allassent
+pas se précipiter sous les roues des locomotives.
+Aujourd'hui on ne ferme plus à clef les compartiments,
+on laisse les voyageurs circuler sur les quais, et les
+Compagnies ont constaté avec surprise que les voyageurs
+ne s'échappent pas durant le voyage et ne se
+font pas écraser dans les gares par les locomotives.
+Ce n'est qu'en accordant un peu de liberté aux hommes
+ou aux enfants qu'on leur apprend à ne pas en
+abuser.</p>
+
+<p>Nos universitaires sont fort éloignés encore de
+telles conceptions. La scène suivante rapportée par
+M. de Coubertin montre à quel point est faible leur
+psychologie en matière d'éducation.</p>
+
+<blockquote><p>Un jeudi, dans un lycée de Paris, se passa cette scène poignante
+dont j'ai gardé un souvenir amer. Quinze élèves, moyens
+et grands, autorisés par leurs parents, devaient aller au Bois de
+Boulogne pour disputer une des épreuves du championnat
+interscolaire de foot-ball contre une équipe d'un autre lycée. Au
+dernier moment, le maître d'études désigné pour les accompagner
+se trouva empêché. Qu'allait-on faire? Leur chef d'équipe,
+leur «capitaine», un bon élève, aimé et respecté de ses camarades,
+se porta garant que tout se passerait comme si le maître
+d'études était là. «Ils m'ont promis, dit-il, j'engage ma parole
+d'honneur.» Et celui à qui il parlait répondit: «Mon ami, est-ce
+que je puis accepter la parole d'honneur d'un élève?»&mdash;Toute
+notre pédagogie est dans ce mot: la parole d'honneur ne vaut
+point. L'élève le sentit et baissa la tête... De telles scènes ne
+sont-elles point faites pour fausser toute une vie<a name="FNanchor_176_176" id="FNanchor_176_176"></a><a href="#Footnote_176_176" class="fnanchor">[176]</a>?</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_176_176" id="Footnote_176_176"></a><a href="#FNanchor_176_176"><span class="label">[176]</span></a> <span class="smcap">De Coubertin</span>. <i>Revue Bleue</i>, 1898, p. 303.</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="211" id="Page_211"> [Pg 211]</a></span>
+Quelques professeurs ont cité les désastreux effets
+de cette surveillance tatillonne de toutes les minutes
+à laquelle sont soumis les élèves. Voici comment
+s'exprime à cet égard le Père Didon.</p>
+
+<blockquote><p>L'enfant qui se sent soumis à une surveillance de tous les
+instants est tenté de se tenir toujours sur ses gardes, et ce principe
+de la défiance est un des plus dangereux de l'éducation. Il
+amène la compression, l'oppression; et c'est lui qui produit les
+passifs et les esclaves, les révoltés et les finauds, qui, eux,
+échappent toujours à la surveillance en la bravant ou en la
+trompant<a name="FNanchor_177_177" id="FNanchor_177_177"></a><a href="#Footnote_177_177" class="fnanchor">[177]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_177_177" id="Footnote_177_177"></a><a href="#FNanchor_177_177"><span class="label">[177]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p.459. Père Didon, professeur à l'école d'Arcueil.</p></div>
+
+<p>Dès qu'il ne sent plus cette surveillance autour
+de lui, l'enfant se croit tout permis. Les parents s'en
+aperçoivent vite. L'enfant ne les respecte guère, alors
+que chez l'Anglais l'autorité paternelle est quelque
+chose d'immense qui n'est même pas discuté. La
+déférence des enfants pour les parents diminue de
+plus en plus chez les Latins.</p>
+
+<blockquote><p>Lorsque j'étais au lycée, les enfants osaient à peine parler,
+sans autorisation, à la table de leur père; quel changement!
+aujourd'hui, les pères laissent les enfants exprimer leur opinion
+sur toutes choses et se taisent même volontiers pour les laisser
+parler, sinon pour les admirer. La fermeté paternelle a donc
+beaucoup faibli depuis quelques années, mais les parents veulent
+l'autorité chez ceux à qui ils confient l'éducation de leurs
+enfants. On a diminué l'autorité des chefs d'établissement au
+moment où elle était le plus nécessaire; on a relâché la discipline
+chez nous au moment où on aurait dû la relever<a name="FNanchor_178_178" id="FNanchor_178_178"></a><a href="#Footnote_178_178" class="fnanchor">[178]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_178_178" id="Footnote_178_178"></a><a href="#FNanchor_178_178"><span class="label">[178]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 557. Dalimier, professeur au lycée Buffon.</p></div>
+
+<p>Si les parents français ne savent pas se faire respecter
+de leurs enfants, il y a certes beaucoup de leur
+faute. Ils se familiarisent trop avec eux pour avoir
+aucun prestige.</p>
+
+<blockquote><p>Pour ma part, je ne crois pas que l'enfant soit naturellement
+bon. Il est méchant et, avant de s'en faire aimer, il faut s'en
+<span class="pagenum"><a name="212" id="Page_212"> [Pg 212]</a></span>
+faire craindre. La peur sera pour lui le commencement de la
+sagesse et quand il est sage, on s'en fait facilement aimer<a name="FNanchor_179_179" id="FNanchor_179_179"></a><a href="#Footnote_179_179" class="fnanchor">[179]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_179_179" id="Footnote_179_179"></a><a href="#FNanchor_179_179"><span class="label">[179]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 393. Potot, surveillant général à Sainte-Barbe.</p></div>
+
+<p>Le modeste surveillant qui a émis cette assertion
+me semble beaucoup mieux connaître la psychologie
+de l'enfant que l'immense majorité des parents et des
+professeurs. L'enfant, qui répète dans les premières
+phases de sa vie la série ancestrale, a tous les défauts
+des primitifs, avec leur force en moins. Il est méchant
+quand il peut l'être sans inconvénient pour lui. La
+crainte seule, et non la raison, peut limiter ses mauvais
+instincts. Si on sait se faire craindre, on sait se
+faire obéir. Le Père Didon a dit avec raison devant
+la Commission:</p>
+
+<blockquote><p>Quand on commande bien, on est toujours obéi, et quand on
+commande mal, on ne l'est jamais, même par les êtres disciplinés
+qu'on a cru former<a name="FNanchor_180_180" id="FNanchor_180_180"></a><a href="#Footnote_180_180" class="fnanchor">[180]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_180_180" id="Footnote_180_180"></a><a href="#FNanchor_180_180"><span class="label">[180]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 458.</p></div>
+
+<p>L'art de commander manque tout à fait, malheureusement,
+à la plupart de nos professeurs. C'est un
+art qui ne s'enseigne pas dans les livres.</p>
+
+<p>L'insupportable discipline du collège, ne laissant
+aucune initiative à l'élève, jointe aux tolérances de la
+vie familiale et au défaut de prestige des parents,
+transforme vite le lycéen en un petit être intolérable,
+férocement égoïste, et incapable de faire un pas sans
+être dirigé. Le jeune Anglais, qui ne se sent pas protégé
+par ses parents ni surveillé par ses professeurs
+au collège, est conduit à une conception de la vie
+toute différente de celle de nos lycéens. Habitué dès
+le jeune âge à ne compter sur personne, à donner
+et recevoir des coups, il apprend vite le respect
+des autres, la maîtrise de ses désirs, et la nette
+<span class="pagenum"><a name="213" id="Page_213"> [Pg 213]</a></span>
+connaissance de ce qui est défendu et de ce qui est
+permis. L'expérience lui enseigne que l'on ne peut
+avoir de camarades et d'amis qu'à la condition de leur
+sacrifier en partie son égoïsme, de céder à la collectivité
+une partie de son individualité.</p>
+
+<p>C'est à son éducation surtout que le Latin doit son
+égoïsme individuel, égoïsme si funeste pour la stabilité
+d'un peuple. C'est à son éducation également que
+l'Anglo-Saxon doit cet égoïsme collectif qui le rend
+si dangereux pour les autres nations, mais a été un
+des premiers facteurs de la puissance politique de
+l'Angleterre.
+<span class="pagenum"><a name="214" id="Page_214"> [Pg 214]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h1>LIVRE V</h1>
+
+<h1>PSYCHOLOGIE DE L'INSTRUCTION
+ET DE L'ÉDUCATION</h1>
+
+
+
+
+<h2><a id="V_1"></a>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<h2>Les bases psychologiques de l'instruction.</h2>
+
+
+<h3>§ 1.&mdash;FONDEMENTS PSYCHOLOGIQUES DE L'INSTRUCTION
+D'APRÈS LES IDÉES UNIVERSITAIRES.</h3>
+
+<p>La partie critique de notre livre est à peu près terminée.
+Nous avons montré ce que valent, d'après les
+dépositions mêmes des universitaires, l'instruction
+et l'éducation données par eux. Ayant prouvé également
+l'impossibilité actuelle de toute réforme, nous
+pourrions nous dispenser d'en proposer aucune.</p>
+
+<p>Aussi n'en proposerons-nous guère, et si nous continuons
+notre étude, c'est parce qu'il nous a semblé
+intéressant de déterminer les principes psychologiques
+de l'instruction et de l'éducation, si totalement ignorés
+encore de nos universitaires. Après avoir exposé
+ces principes, il sera nécessaire, pour justifier leur
+importance, de montrer comment ils s'appliquent à
+toutes les branches de l'enseignement.
+<span class="pagenum"><a name="215" id="Page_215"> [Pg 215]</a></span></p>
+
+<p>Au point de vue exclusivement utilitaire, une telle
+étude est dépourvue d'intérêt aujourd'hui. Elle en
+trouvera le jour où des nécessités économiques et
+sociales impérieuses auront réussi à modifier l'état
+mental actuel des professeurs, des parents et des
+élèves.</p>
+
+<p>Avant d'exposer les principes psychologiques qui
+devraient servir de base à l'enseignement, rappelons
+en quelques mots ceux que l'Université admet.</p>
+
+<p>Nous avons déjà fait observer, à propos de l'enquête
+officielle, qu'il était frappant de voir tant d'hommes
+éminents disserter longuement sur l'instruction et
+l'éducation sans s'être demandé une seule fois comment
+les choses pénètrent dans l'entendement et
+comment elles s'y fixent.</p>
+
+<p>A vrai dire, ils n'avaient aucune raison de se le
+demander. Dans une réunion, on ne discute jamais
+les principes sur lesquels tout le monde est d'accord.
+Or, tous les universitaires de race latine tiennent
+pour un principe à l'abri de la discussion que seule
+la mémoire verbale fixe les choses dans l'esprit. Si
+donc l'instruction classique donne de navrants résultats,
+cela n'est explicable que par l'emploi de mauvais
+programmes et de mauvais manuels. Pourquoi
+dès lors chercher d'autres raisons?</p>
+
+<p>De ce principe fondamental, indéracinable aujourd'hui
+chez les Latins, nous avons vu les conséquences.
+Il a conduit notre enseignement à un degré au-dessous
+duquel il ne peut plus descendre. Les élèves
+perdent inutilement huit ans au collège, et six mois
+après l'examen rien absolument ne leur reste de ce
+qu'ils ont appris dans les livres. De leurs huit années
+de bagne, ils n'ont gardé qu'une horreur intense de
+<span class="pagenum"><a name="216" id="Page_216"> [Pg 216]</a></span>
+l'étude, et un caractère déformé pour longtemps. Les
+plus intelligents en seront réduits à refaire dans la
+seconde partie de leur vie l'éducation manquée dans
+la première.</p>
+
+
+<h3>§ 2.&mdash;THÉORIE PSYCHOLOGIQUE DE L'INSTRUCTION
+ET DE L'ÉDUCATION.</h3>
+
+<h3>TRANSFORMATION DU CONSCIENT EN INCONSCIENT.</h3>
+
+<p>Mais si la mémoire n'est pas la base de l'instruction
+et de l'éducation, sur quels éléments psychologiques
+doivent reposer les méthodes qui permettent de
+fixer d'une façon durable les choses dans l'entendement?</p>
+
+<p>Les véritables bases psychologiques de l'instruction
+et de l'éducation sont indépendantes des programmes
+et applicables avec tous les programmes. On ne les
+trouve pas formulées dans les livres, mais beaucoup
+d'éducateurs étrangers ont su les deviner et les appliquer.
+C'est justement pour cette raison que nous
+voyons les mêmes programmes produire, suivant les
+peuples et les lieux, des résultats extrêmement dissemblables.
+Rien ne diffère en apparence, puisque
+les programmes sont les mêmes, mais tout diffère en
+réalité.</p>
+
+<p>Le principe psychologique fondamental de tout
+enseignement peut être résumé en une formule que
+j'ai répétée plusieurs fois dans mes livres. <i>Toute éducation
+consiste dans l'art de faire passer le conscient
+dans l'inconscient.</i> Lorsque ce passage est effectué,
+l'éducateur a, par ce seul fait, créé chez l'éduqué des
+réflexes nouveaux, dont la trame est toujours
+durable.</p>
+
+<p>La méthode générale qui conduit à ce résultat&mdash;faire
+<span class="pagenum"><a name="217" id="Page_217"> [Pg 217]</a></span>
+passer le conscient dans l'inconscient&mdash;consiste
+à créer des associations, d'abord conscientes et qui
+deviennent inconscientes ensuite.</p>
+
+<p>Quelle que soit la connaissance à acquérir: parler
+une langue, monter à bicyclette ou à cheval, jouer du
+piano, peindre, apprendre une science ou un art, le
+mécanisme est toujours le même. Il faut, au moyen
+d'artifices divers, faire passer le conscient dans l'inconscient
+par l'établissement d'associations<a name="FNanchor_181_181" id="FNanchor_181_181"></a><a href="#Footnote_181_181" class="fnanchor">[181]</a> qui
+engendrent progressivement des réflexes.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_181_181" id="Footnote_181_181"></a><a href="#FNanchor_181_181"><span class="label">[181]</span></a> La loi des associations est trop connue évidemment des lecteurs de cet
+ouvrage pour qu'il soit nécessaire d'en exposer le principe ici. Je me bornerai à
+rappeler que les deux formes de l'association auxquelles se ramènent toutes les
+autres, sont les associations par contiguïté, et les associations par ressemblance.
+</p><p>
+Le principe des associations par contiguïté est le suivant:
+</p><p>
+Lorsque des impressions ont été produites simultanément ou se sont succédé
+immédiatement, il suffit que l'une soit présentée à l'esprit pour que les autres s'y
+représentent aussitôt.
+</p><p>
+Le principe des associations par ressemblance peut se formuler de la façon suivante:
+</p><p>
+Les impressions présentes ravivent les impressions passées qui leur ressemblent.
+</p><p>
+C'est surtout sur le principe des associations par contiguïté qu'est édifiée toute
+l'éducation des êtres vivants.
+</p><p>
+C'est en se basant sur le principe des associations par contiguïté que se fait le
+dressage du cheval et que l'on obtient de lui les choses les plus contradictoires en
+apparence, par exemple s'arrêter quand il reçoit un coup de cravache étant au
+galop. Si on a associé pendant plusieurs jours ces deux opérations successives:
+1º coup de cravache; 2º arrêt brusque avec la bride; la première opération, le
+coup de cravache, suffira bientôt (association par contiguïté) à déterminer l'arrêt
+sans qu'il soit besoin de passer à la seconde opération: action sur la bride.</p></div>
+
+<p>La formation de la morale elle-même&mdash;on pourrait
+dire surtout&mdash;n'échappe pas à cette loi. La
+morale n'est sérieusement constituée que quand elle
+est devenue inconsciente. Alors seulement elle peut
+servir de guide dans la vie. La raison, quoi qu'on
+puisse penser, en serait incapable. Les enseignements
+des livres encore moins.</p>
+
+<p>La psychologie moderne a montré que le rôle de
+<span class="pagenum"><a name="218" id="Page_218"> [Pg 218]</a></span>
+l'inconscient dans la vie de chaque jour est immensément
+supérieur au rôle du raisonnement conscient.
+Le développement de l'inconscient se fait par formation
+artificielle de réflexes résultant de la répétition
+de certaines associations. Répétées suffisamment, ces
+associations créent des actes réflexes inconscients,
+c'est-à-dire des habitudes. Répétées pendant plusieurs
+générations, ces habitudes deviennent héréditaires et
+constituent alors des caractères de races.</p>
+
+<p>Le rôle de l'éducateur est de créer ou de modifier
+ces réflexes. Il doit cultiver les réflexes innés utiles,
+tâcher d'annuler ou tout au moins affaiblir les réflexes
+nuisibles. Dans certaines limites, nous pouvons former
+notre inconscient, mais une fois formé, il est
+maître à son tour et nous dirige.</p>
+
+<p>Ces réflexes artificiels, modificateurs de l'inconscient,
+se créent toujours par des associations d'abord
+conscientes. L'apprentissage de la marche chez l'enfant,
+celui du piano ou d'un art manuel quelconque
+chez l'adulte, montrent les résultats de ces associations.</p>
+
+<p>Les réflexes engendrés par l'éducation n'ont pas
+naturellement la fixité de ceux qu'a consolidés l'hérédité,
+et c'est pourquoi l'éducation ne peut qu'atténuer
+les caractères des races.</p>
+
+<p>S'ils ne sont pas exercés sans cesse, les réflexes
+acquis par l'éducation tendent à se dissocier. Issus
+de l'habitude, ils ne sont maintenus que par l'habitude.
+L'équilibriste, l'écuyer, le musicien ont besoin
+de s'exercer constamment pour éviter la dissociation
+des réflexes qu'ils ont péniblement acquis.</p>
+
+<p>Les réflexes peuvent être opposés aux réflexes. Une
+volonté forte suffit souvent à les dominer. Lorsqu'une
+<span class="pagenum"><a name="219" id="Page_219"> [Pg 219]</a></span>
+main étrangère s'approche de l'&oelig;il, il se ferme
+par un mouvement réflexe, mais un peu d'exercice
+et de volonté suffisent pour apprendre à dominer ce
+réflexe et maintenir l'&oelig;il ouvert lorsque la main
+s'approche.</p>
+
+<p>Un des buts principaux de l'éducation est, comme il
+a été dit plus haut, de créer des réflexes artificiels qui
+puissent, suivant les cas, développer, ou au contraire
+affaiblir, les réflexes héréditaires. Tous les primitifs,
+femmes, sauvages, enfants, et même des hommes
+très civilisés à certaines heures, sont guidés par
+leurs réflexes héréditaires. Cédant aux impulsions du
+moment sans songer aux conséquences, ils se conduisent
+comme le nègre qui vend le matin pour un
+verre d'alcool la couverture qu'il sera obligé de racheter
+le soir quand le froid sera venu ou, comme Esaü,
+auquel la légende fait céder son droit d'aînesse, droit
+important mais d'une utilité lointaine, pour un plat
+de lentilles, avantage peu important mais d'une utilité
+immédiate.</p>
+
+<p>L'homme n'a commencé à sortir de la barbarie, où
+par tant de racines il plonge encore, qu'après avoir
+appris à se discipliner, c'est-à-dire à dominer ses
+réflexes héréditaires. L'individu arrivé à un haut
+degré de culture sait se servir de ses réflexes comme
+le pianiste de son instrument. La prévision des effets
+lointains de ses actes lui enseigne à dominer les impulsions
+auxquelles il serait tenté de céder.</p>
+
+<p>A cette tâche immense d'acquérir une discipline
+interne, une faible partie de l'humanité a réussi, malgré
+des siècles d'efforts, malgré la rigidité des Codes
+et leurs menaces redoutables. Pour la majorité des
+hommes, la discipline externe créée par les Codes
+<span class="pagenum"><a name="220" id="Page_220"> [Pg 220]</a></span>
+remplace la discipline interne qu'ils n'ont pas su
+acquérir. Mais la discipline qui n'a pas d'autre soutien
+que la peur des lois n'est jamais très sûre, et une
+société ne reposant que sur la crainte du gendarme
+n'est jamais bien solide.</p>
+
+<p>La puissance d'un peuple a toujours pu se mesurer
+assez exactement à sa richesse en hommes possédant
+cette discipline interne, qui permet de dominer ses
+réflexes et par conséquent de substituer les prévisions
+lointaines aux impulsions du moment. Une éducation
+intelligente ou les nécessités du milieu peuvent créer
+cette discipline. Fixée par l'hérédité, elle devient un
+caractère de race. C'est avec raison que les Anglais
+placent au premier degré des qualités de caractère, le
+<i>self control</i>, c'est-à-dire la domination de soi-même.
+Elle constitue un des grands éléments de leur puissance.
+Ce n'est pas «connais-toi toi-même», mais
+«domine-toi toi-même», que le sage antique aurait
+dû écrire sur le fronton de sa demeure. Se connaître
+est bien difficile, et cela ne sert qu'à rendre infiniment
+modeste. Se dominer, on y arrive quelquefois,
+et cette qualité donne une force considérable
+dans la vie.</p>
+
+<p>Le rôle de l'éducateur doit tendre à agir sur l'inconscient
+de l'enfant et non sur sa faible raison. On
+peut quelquefois raisonner devant lui, mais jamais
+avec lui. Il est donc tout à fait inutile de lui expliquer
+le but de la volonté qu'on lui impose. La plus petite
+discipline, pourvu qu'elle soit suffisamment inflexible,
+est toujours supérieure au plus parfait et au plus raisonné
+des systèmes d'éthique, parce qu'elle finit,
+grâce aux répétitions d'associations, par créer des
+réflexes qui, s'ajoutant ou se superposant aux réflexes
+<span class="pagenum"><a name="221" id="Page_221"> [Pg 221]</a></span>
+héréditaires, peuvent les fortifier, ou au contraire
+les modifier, quand cela est nécessaire. La discipline
+externe crée la discipline interne lorsqu'on
+ne possède pas héréditairement cette dernière. L'habileté
+manuelle de l'ouvrier, les vertus professionnelles
+des militaires et des marins, sont formées par la
+création progressive de tels réflexes.</p>
+
+<p>Les méthodes à employer pour engendrer ces
+réflexes varient naturellement suivant les choses à
+enseigner, mais le principe fondamental est toujours
+le même: répétition de la chose à exécuter jusqu'à
+ce qu'elle soit parfaitement exécutée. Alors seulement
+les réflexes nécessaires sont créés et, peut-on ajouter,
+fixés durablement.</p>
+
+<p>Pour atteindre ce but, le professeur peut agir sur
+l'élève par des moyens divers, que la psychologie
+lui enseigne, ou du moins devrait lui enseigner.
+L'imitation, la suggestion, le prestige, l'exemple,
+l'entraînement, sont des procédés qu'il doit savoir
+manier. Le raisonnement et la discussion sont les
+seules méthodes qu'il faille rejeter absolument, bien
+que la plupart des universitaires pensent exactement
+le contraire. Ils ne le pensent d'ailleurs que parce
+qu'ils n'ont jamais pris la peine d'étudier l'âme de
+l'enfant, de se demander comment se forment ses
+conceptions et les mobiles capables de le faire
+agir.</p>
+
+<p>Les brèves généralités qui précèdent sembleront,
+j'imagine, suffisamment évidentes pour quelques-unes
+des connaissances que j'ai mentionnées. Le bicycliste,
+le pianiste, l'écuyer, qui se souviennent de leurs
+débuts, se rappellent par quelles difficultés ils ont
+passé, les efforts inutiles de leur raison, tant que les
+<span class="pagenum"><a name="222" id="Page_222"> [Pg 222]</a></span>
+réflexes nécessaires n'étaient pas créés. L'application
+consciente ne leur donnait ni l'équilibre sur la
+bicyclette ou le cheval, ni l'habileté des doigts sur le
+piano. Ce n'est que quand, par des répétitions d'associations
+convenables, des réflexes ont été constitués,
+et que leur travail est devenu inconscient, qu'ils ont
+pu monter sans difficulté à bicyclette et à cheval, ou
+jouer du piano.</p>
+
+<p>Or, ce que les éducateurs de race latine semblent
+ignorer complètement, c'est: 1º que le mécanisme
+régissant l'enseignement de certains arts s'applique
+invariablement à tout ce qui peut s'enseigner; 2º que
+parmi les procédés divers permettant d'établir des
+associations créatrices de réflexes, l'enseignement par
+les livres et la mémoire est peut-être le seul qui ne
+saurait conduire au résultat cherché.</p>
+
+<p>Chacun comprend bien que l'on pourrait étudier pendant
+l'éternité les règles de la musique, de l'équitation
+ou de la peinture, être capable de réciter tous les livres
+composés sur ces arts, sans pouvoir jouer du piano,
+monter à cheval ou manier des couleurs. Il n'y a pas
+de contestation possible au sujet de tels arts. L'erreur
+est de croire que pour l'immense domaine de l'instruction
+classique, existent des lois d'acquisition différentes.
+C'est seulement le jour où le public et les professeurs
+commenceront à soupçonner que pour toutes
+les branches de l'enseignement les lois d'acquisition
+sont les mêmes, que les méthodes actuelles de l'éducation
+latine pourront se transformer. Nous n'en
+sommes pas encore là, mais dès que l'opinion sera
+orientée vers ces idées, il suffira, je pense, d'une
+vingtaine d'années de discussions et de polémiques
+pour que l'absurdité de notre enseignement purement
+<span class="pagenum"><a name="223" id="Page_223"> [Pg 223]</a></span>
+mnémonique éclate à tous les yeux. Alors il s'écroulera
+de lui-même, comme les vieilles institutions que
+personne ne défend plus.</p>
+
+
+<h3>3.&mdash;COMMENT LA THÉORIE DES ASSOCIATIONS CONSCIENTES
+DEVENUES INCONSCIENTES
+EXPLIQUE LA FORMATION DE CERTAINS INSTINCTS
+ET CELLE DES CARACTÈRES DES PEUPLES.</h3>
+
+<p>Les principes que je viens d'exposer sont absolument
+généraux. Ils s'appliquent à l'éducation de
+l'homme aussi bien qu'à l'acquisition des instincts des
+animaux et à la formation des caractères des peuples.</p>
+
+<p>La base de toutes les acquisitions mentales durables
+est toujours la formation de réflexes inconscients
+produits par des associations d'abord conscientes. Il
+n'y a pas d'autres moyens de faire passer le conscient
+dans l'inconscient.</p>
+
+<p>Et pour montrer la généralité et la fécondité de ces
+principes fondamentaux de l'éducation, nous allons
+les appliquer à des cas difficiles, tels que la formation
+de certains instincts et des caractères psychologiques
+des races.</p>
+
+<p>Beaucoup d'instincts sont constitués par le mécanisme
+des associations qui permet au bicycliste de
+monter à bicyclette, au violoniste de jouer du violon,
+à l'équilibriste de marcher sur une corde, à l'enfant
+d'acquérir une morale. Parmi les associations infinies
+que le bicycliste, le violoniste, l'équilibriste, etc.,
+peuvent réaliser, la répétition finit par fixer les plus
+utiles. Elles deviennent alors inconscientes et forment
+des réflexes. Les relations entre les éléments constitutifs
+du système nerveux, c'est-à-dire les neurones,
+<span class="pagenum"><a name="224" id="Page_224"> [Pg 224]</a></span>
+relations d'abord accidentelles, difficiles et variables,
+finissent par devenir régulières et faciles. L'acte est
+alors inconscient, mais non pas encore héréditaire et
+ne peut constituer, par conséquent, un instinct. Il ne
+pourra le devenir qu'après avoir été répété pendant
+un grand nombre de générations. C'est seulement
+lorsqu'il est devenu héréditaire, et n'a besoin, par
+conséquent, d'aucune éducation pour se manifester,
+que l'acte inconscient mérite le nom d'instinct.</p>
+
+<p>Il suffit d'observer les animaux qui nous entourent
+pour voir comment les réflexes créés par des associations,
+d'abord conscientes, naissent, se fixent au
+moyen de l'hérédité, et se transforment suivant l'éducation
+et les nécessités d'existence auxquelles ils sont
+soumis. C'est un sujet bien peu étudié encore, mais
+sur lequel l'attention se fixera dès que l'on s'apercevra
+qu'il peut avoir pour la détermination des méthodes à
+employer dans l'éducation de l'enfant une importance
+prépondérante.</p>
+
+<p>Les exemples connus d'instincts nouvellement
+créés chez les animaux domestiques ne sont pas
+encore nombreux. On sait cependant que l'arrêt chez
+le chien, devenu héréditaire aujourd'hui, et par conséquent
+instinctif, a été créé autrefois par le dressage.
+Nous voyons d'autres actes analogues en train de
+devenir héréditaires, mais qui ne le sont pas encore
+tout à fait. Tel, par exemple, celui consistant à
+déjouer la ruse spéciale du cerf qui substitue un autre
+cerf à lui-même lorsqu'il est fatigué par la poursuite
+des chiens. Il y a soixante ans seulement, d'après
+M. Couteaux, que dans le Poitou, on a su dresser
+les chiens à combattre cette ruse. Ils n'exécutent pas
+encore d'une façon instinctive les man&oelig;uvres nécessaires,
+<span class="pagenum"><a name="225" id="Page_225"> [Pg 225]</a></span>
+et l'éducation doit intervenir à chaque génération,
+mais elle intervient de moins en moins,
+et, dès leurs premières années, ils commencent à
+faire ce que leurs ancêtres ne pouvaient accomplir
+que vers la troisième ou quatrième année.</p>
+
+<p>Toutes les remarques qui précèdent nous permettent
+de comprendre le rôle que peut jouer l'éducation
+dans la formation des qualités ou des défauts d'un
+peuple. Formés par certaines nécessités d'existence et
+de milieu persistant pendant plusieurs générations,
+ils ont fini par devenir héréditaires et survivent aux
+conditions qui les ont fait naître. Les caractères psychologiques
+des peuples constituent en réalité des
+instincts que la nécessité a créés.</p>
+
+<p>Il est évident, par exemple, qu'une nation pauvre,
+habitant une île au dur climat, et obligée de vivre
+d'expéditions maritimes pendant des siècles, deviendra
+forcément, sans éducation spéciale, entreprenante
+et hardie.</p>
+
+<p>Ces nécessités de milieu que nous ne saurions créer
+pourraient être remplacées par une éducation convenable.
+Dirigée avec des règles sûres, elle finirait par
+créer des réflexes héréditaires et par modifier à la longue
+le caractère d'un peuple. Ainsi se justifierait le
+mot de Leibniz qu'avec l'éducation on changerait en
+un siècle la face d'un pays.</p>
+
+<p>Un siècle ne suffirait probablement pas, comme le
+croyait l'illustre philosophe, pour créer des caractères
+héréditaires, mais il suffirait sûrement pour créer
+certaines aptitudes.
+<span class="pagenum"><a name="226" id="Page_226"> [Pg 226]</a></span></p>
+
+
+<h3>§ 4&mdash;LA PÉDAGOGIE ACTUELLE</h3>
+
+<p>Tout ce que nous venons de dire montre l'importance
+extrême de posséder des règles d'éducation
+dérivées des principes que nous avons exposés.
+Ces règles ne pourront être établies que lorsque,
+ayant étudié avec beaucoup de soin la psychologie
+des animaux et des enfants, nous saurons dans
+les moindres détails comment fixer chez eux les
+habitudes et créer les instincts. On peut dire de
+ce sujet qu'il est à peiné effleuré. C'est seulement
+lorsqu'il sera bien connu qu'un véritable traité de
+pédagogie pourra être écrit. Ce serait un des livres
+les plus utiles composés depuis les origines de
+l'histoire.</p>
+
+<p>En attendant, il faut nous résigner à n'avoir que
+l'empirisme pour guide, et nous borner à tirer des
+principes fondamentaux que nous avons exposés
+quelques règles générales pour les cas particuliers
+qui se présentent. C'est évidemment demander beaucoup
+à l'intelligence des éducateurs, et voilà pourquoi
+nous voyons si peu d'entre eux réussir dans leur
+tâche. Les bons éducateurs sont aussi rares que les
+bons dresseurs.</p>
+
+<p>Les universitaires les plus éclairés reconnaissent
+eux-mêmes combien leur pédagogie est rudimentaire
+et incertaine.</p>
+
+<blockquote><p>Il ne peut être question, écrit justement M. Compayré, d'établir
+une pédagogie définitive, qui ne sera possible que lorsqu'une
+psychologie rationnelle aura été constituée.</p></blockquote>
+
+<p>Dans le volume, <i>Instructions, programmes et règlements</i>,
+publié en 1890, et qui régit toujours notre
+enseignement, M. Léon Bourgeois, alors ministre de
+<span class="pagenum"><a name="227" id="Page_227"> [Pg 227]</a></span>
+l'Instruction publique, recommande aux professeurs
+de tâcher de «contribuer pour leur part à cette
+science, qui n'existe encore qu'à l'état de fragments,
+la psychologie de l'enfant, et à cette autre
+qui n'existe pas du tout, la psychologie du jeune
+homme».</p>
+
+<p>Très judicieux sont ces conseils. Il est tout à fait
+surprenant que l'étude d'une science aussi utile n'ait
+jamais tenté personne. Les générations de professeurs
+se succèdent sans qu'un seul songe à étudier la
+psychologie des jeunes gens qui les entourent. Ce ne
+sont pourtant que les personnes vivant avec la jeunesse
+qui pourraient l'observer. Les savants de laboratoire
+ont réussi, en disséquant un nombre infini de
+grenouilles et de lapins, à constater quelques faits
+intéressants, tels que la vitesse de l'agent nerveux,
+les rapports mathématiques reliant l'excitation à la
+sensation, mais, en matière de psychologie usuelle,
+ils ne nous ont encore rien appris<a name="FNanchor_182_182" id="FNanchor_182_182"></a><a href="#Footnote_182_182" class="fnanchor">[182]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_182_182" id="Footnote_182_182"></a><a href="#FNanchor_182_182"><span class="label">[182]</span></a> Je suis persuadé, comme je l'ai dit plus haut, que pour donner une base
+sérieuse à la psychologie si complexe de l'enfant, il faut commencer par étudier
+celle, beaucoup plus simple, des animaux. On découvre alors très vite des choses
+qu'on ne soupçonnait guère et dont l'application à l'éducation est immédiate. Le
+lecteur en trouvera la preuve en parcourant le mémoire que j'ai autrefois publié
+dans la <i>Revue Philosophique</i>, sur les bases psychologiques de l'éducation du
+cheval et que j'ai développé ensuite dans un ouvrage spécial (<i>l'Équitation
+actuelle et ses principes</i>), dont la 4<sup>e</sup> édition a paru récemment avec un atlas
+montrant au moyen d'images cinématographiques les changements d'allure qu'on
+peut imprimer au cheval par le dressage. L'équitation ayant toujours constitué ma
+principale distraction, j'ai eu l'occasion de dresser des chevaux difficiles et d'apprendre
+ainsi certains principes fondamentaux qui sont applicables à toute la série
+des êtres et qu'on ne trouve pas formulés dans les livres.</p></div>
+
+<p>A défaut d'un traité de pédagogie qui ne saurait
+être écrit aujourd'hui, une enquête&mdash;non sur des
+généralités et des programmes comme toutes celles
+publiées jusqu'ici&mdash;mais sur le détail des méthodes
+employées dans les divers établissements d'enseignement
+<span class="pagenum"><a name="228" id="Page_228"> [Pg 228]</a></span>
+à l'étranger, serait d'une utilité immense. Elle
+seule pourrait montrer les résultats des diverses
+méthodes pédagogiques. Des procédés de chaque établissement,
+il y aurait à apprendre quelque chose.
+Comme indication à ce sujet, voici un extrait concernant
+quelques-unes des méthodes d'éducation utilisées,
+à la célèbre école allemande de K&oelig;nigsfeld, que je
+trouve dans le <i>Temps</i> du 25 septembre 1901, sous
+la signature de M. Masson-Forestier.</p>
+
+<blockquote><p>Leur système pédagogique consiste à réduire au minimum&mdash;deux
+heures par jour&mdash;l'effort de contention personnelle que
+réclame le travail des devoirs. Six autres heures sont consacrées
+à des cours où l'élève apprend par les oreilles comme par les
+yeux. Jamais aucun d'eux ne se prolonge au delà de trois
+quarts d'heure. Beaucoup de récréations et aussi beaucoup de
+repas.</p>
+
+<p>Le jeune homme suit dans <i>chaque classe</i>, les cours de <i>sa
+force</i>, c'est-à-dire que si un élève de seconde est en retard pour
+les mathématiques, il suivra, pour cette partie, les cours de troisième,
+voire de quatrième. Aucun professeur n'a jamais plus de
+12 à 13 élèves. L'enfant qui n'a pas bien saisi une explication
+peut, aussitôt après la classe, venir demander à s'entretenir à
+part avec son professeur.</p>
+
+<p>La punition la plus usitée est la <i>stillstrafe</i> ou silence. Ce
+silence subsiste pendant toutes les récréations d'une journée. Il
+paraît que c'est fort pénible. La <i>stillstrafe</i> est pourtant infligée
+fréquemment, les Moraves la considérant, en outre, comme un
+excellent régime. Un jeune homme qui l'a subie assez souvent
+prend peu à peu l'habitude de ne parler que rarement. De la
+sorte, les élèves les plus punis ne seront ni dissipés, ni brouillons,
+ni vantards. Sachant se dominer ils écouteront beaucoup,
+pèseront leurs mots, méditeront leurs actions. Ils ne blesseront
+pas leurs semblables par des railleries, seront de caractère
+plus accommodant et dès lors auront moins d'ennemis dans la
+vie.</p>
+
+<p>Je prie un des jeunes Français de l'école de m'accompagner
+dans une promenade. Alors je le presse de questions. Comment
+peut-il supporter une discipline si dure? N'a-t-il pas hâte de
+rentrer dans sa famille?&mdash;Monsieur, me répond ce garçon, un
+petit Bordelais intelligent, je me sens si peu malheureux qu'au
+mois d'août, au lieu de me rendre dans ma famille, j'ai demandé
+<span class="pagenum"><a name="229" id="Page_229"> [Pg 229]</a></span>
+à rester, afin de pouvoir participer à l'excursion que l'école fait à
+l'étranger chaque année. Vingt de mes camarades ont sollicité la
+même faveur de leurs parents. A l'instant nous arrivons du Tyrol.</p></blockquote>
+
+<p>En attendant que nous possédions des méthodes
+d'éducation et d'instruction applicables à toutes les
+choses susceptibles d'être enseignées, nous connaissons
+au moins les principes généraux d'où ces méthodes
+dérivent. Sachant que le but de toute éducation
+est de faire passer le conscient dans l'inconscient, le
+problème se ramènera toujours à déterminer pour
+chaque cas particulier, les associations qui permettent
+de créer le plus vite possible les réflexes nécessaires.
+La pratique a déjà fait connaître plusieurs de ces
+méthodes. Nous aurons à y revenir dans divers
+chapitres et notamment dans celui qui traitera l'éducation.</p>
+
+<p>Ce qui empêchera longtemps sans doute les peuples
+latins d'attacher aucune importance aux méthodes
+d'instruction et d'éducation, c'est que les résultats
+obtenus ne sauraient être évalués par des diplômes
+et des concours.</p>
+
+<p>Dès qu'il s'agit de notions n'ayant besoin d'être fixées
+dans l'entendement que pour peu de temps, la mémoire
+suffit parfaitement. En outre, les qualités de
+caractère acquises au moyen de l'éducation n'étant
+appréciables par aucun examen, ne provoqueront
+jamais chez les Latins d'efforts pour être acquises.</p>
+
+<p>Les Anglais ont eu récemment l'occasion de voir
+l'erreur fondamentale des concours, qui ne tiennent
+compte que des qualités de mémoire, lorsque, pour
+répondre aux campagnes de presse faites par les indigènes
+de l'Inde, ils consentirent à mettre au concours
+les emplois du <i>civil service</i>, c'est-à-dire de l'administration
+<span class="pagenum"><a name="230" id="Page_230"> [Pg 230]</a></span>
+générale de l'empire. Les Babous du Bengale,
+qui ont une mémoire merveilleuse, l'emportaient toujours
+sur leurs concurrents européens, mais comme
+on a constaté qu'ils ne manifestaient dans leurs
+emplois aucune trace de moralité, de jugement et
+d'énergie, et que leur administration eût vite conduit
+l'Inde à l'anarchie, il fallut trouver des moyens détournés
+pour les priver du droit théorique qu'ils possédaient
+d'occuper des fonctions importantes. La prospérité
+des colonies anglaises est due à la supériorité de
+leur administration, que ne contestent aucun de ceux
+qui ont pu l'étudier de près. Ce n'est pas l'étude des
+livres qui peut inculquer les qualités de caractère
+nécessaires pour faire des administrateurs intègres et
+capables, au jugement sûr, sachant diriger les
+hommes et conduire avec succès une entreprise.</p>
+
+<p>Les concours à tous les degrés sont d'ailleurs aussi
+impuissants à révéler les qualités de caractère que
+celles de l'intelligence. Les Allemands l'ont compris
+depuis longtemps, et pour toutes les fonctions importantes,
+celle de professeur de Faculté par exemple,
+ce n'est pas par des examens qu'ils jugent les candidats,
+mais d'après leurs travaux personnels. Ainsi
+ont-ils pu créer un corps de professeurs qui est
+assurément le premier du monde, alors que le nôtre
+se maintient à un niveau fort bas.</p>
+
+<p>Les malheureux forçats de la mémoire que nous
+voyons en France passer, jusqu'au delà de quarante
+ans, des examens, pour être professeurs, agrégés, etc.,
+sont incapables, lorsqu'ils arrivent à la place souhaitée,
+d'aucun travail personnel. Leur usure mentale
+est complète, la science n'a plus à compter sur eux.
+<span class="pagenum"><a name="231" id="Page_231"> [Pg 231]</a></span></p>
+
+
+<h3>§ 5.&mdash;L'INSTRUCTION EXPÉRIMENTALE.</h3>
+
+<p>La théorie psychologique que nous avons donnée
+de l'instruction et de l'éducation aboutit à cette conclusion
+que l'enseignement ne doit pas être mnémonique.
+Ne devant pas être mnémonique, il ne peut
+être qu'expérimental.</p>
+
+<p>La faible valeur de l'instruction mnémonique a
+été signalée depuis longtemps. «Sçavoir par c&oelig;ur
+n'est pas sçavoir», disait déjà Montaigne.</p>
+
+<p>«Quand un enfant, dit Kant, ne met pas en pratique
+une règle de grammaire, peu importe qu'il la
+récite; il ne la sait pas. Celui-là la sait infailliblement
+qui l'applique, peu importe qu'il ne la récite pas.»
+«Le meilleur moyen de comprendre, dit encore le
+grand philosophe, c'est de faire. Ce que l'on apprend
+le plus solidement et ce que l'on retient le mieux,
+c'est ce que l'on apprend en quelque sorte par soi-même.»</p>
+
+<p>La méthode mnémonique consiste à enseigner
+oralement ou par les livres; la méthode expérimentale
+met d'abord l'élève en contact avec les réalités
+et n'expose les théories qu'ensuite. La première est
+exclusivement adoptée par les Latins, la seconde par
+les Anglo-Saxons, les Américains notamment. Le jeune
+Latin apprend une langue avec une grammaire et des
+dictionnaires et ne la parle jamais. Il apprend la
+physique ou telle autre science avec des livres et ne
+sait jamais manier un instrument de physique. S'il
+devient apte à appliquer ses connaissances, ce ne
+sera qu'après avoir refait toute son éducation. Un
+jeune Américain n'ouvrira guère de grammaires ni
+de dictionnaires. Il apprend une langue en la lisant
+<span class="pagenum"><a name="232" id="Page_232"> [Pg 232]</a></span>
+ou en parlant. Il apprend la physique en manipulant
+des instruments de physique, une profession quelconque,
+celle d'ingénieur par exemple, en la pratiquant,
+c'est-à-dire en commençant par entrer comme ouvrier
+dans un atelier ou chez un constructeur. La théorie
+viendra ensuite. C'est par des méthodes si simples
+que les Anglais et les Américains ont créé cette pépinière
+de savants et d'ingénieurs qui comptent parmi
+les premiers du monde.</p>
+
+<p>Je ne suis en aucune façon un utilitaire, ou du
+moins ne le suis pas à la façon de ceux qui voudraient
+qu'on n'enseignât aux élèves que des choses immédiatement
+utilisables. Ce que je demande à l'instruction
+et à l'éducation, c'est de développer l'esprit d'observation
+et de réflexion, la volonté, le jugement et
+l'initiative. Avec ces qualités-là l'homme réussit toujours
+dans ce qu'il entreprend et apprend ce qu'il
+veut quand cela lui est nécessaire. Peu importe comment
+on acquiert de telles qualités. S'il m'était
+démontré que la confection de vers latins et de thèmes
+grecs ou sanscrits conduisît à cette acquisition,
+je serais le premier à défendre thèmes et versions.</p>
+
+<p>Si je défends renseignement expérimental, c'est
+qu'il paraît le seul susceptible d'apprendre à observer,
+à réfléchir et à raisonner. Il n'est pas besoin
+de raisonner du tout pour apprendre une leçon et
+très peu pour fabriquer un discours composé de réminiscences.
+Il faut au contraire raisonner avec justesse
+et avoir acquis l'habitude de la précision pour exécuter
+correctement une expérience.</p>
+
+<p>Si l'on voulait résumer d'un mot les différences
+psychologiques fondamentales qui séparent l'enseignement
+mnémonique et l'enseignement expérimental,
+<span class="pagenum"><a name="233" id="Page_233"> [Pg 233]</a></span>
+on pourrait dire que le premier repose uniquement
+sur l'étude des livres, et le second exclusivement sur
+l'expérience. Les Latins croient à la toute-puissance
+éducatrice des leçons, alors que les Anglais et les
+Américains n'y croient aucunement. Ces derniers
+veulent que l'enfant, dès le début de ses études, s'instruise
+surtout par l'expérience.</p>
+
+<blockquote><p>J'engage fortement les jeunes gens, écrit S. Blakie, professeur
+à l'Université d'Edimbourg, à commencer leurs études par l'observation
+directe des faits, au lieu de se borner aux exposés
+qu'ils trouvent dans les livres... Les sources originales et réelles
+de la connaissance ne sont pas les livres; c'est la vie même,
+l'expérience, la pensée, le sentiment, l'action personnelle. Quand
+un homme entre ainsi muni dans la carrière, les livres peuvent
+combler mainte lacune, corriger bien des négligences, fortifier
+bien des points faibles; mais sans l'expérience de la vie, les
+livres sont comme la pluie et le rayon de soleil tombés sur un
+sol que nulle charrue n'a ouvert.</p></blockquote>
+
+<p>Les conséquences de ces deux méthodes d'instruction
+peuvent être jugées d'après leurs résultats. Le
+jeune Anglais, le jeune Américain, à la sortie du
+collège, n'ont aucune difficulté pour trouver leur voie
+dans l'industrie, les sciences, l'agriculture ou le
+commerce, tandis que nos bacheliers, nos licenciés,
+nos ingénieurs, ne sont bons qu'à exécuter des
+démonstrations au tableau. Quelques années après
+avoir terminé leur éducation, ils ont totalement oublié
+leur inutile science. Si l'État ne les cage pas, ce sont
+des déclassés. S'ils se rabattent sur l'industrie, ils
+n'y seront acceptés que dans les emplois les plus
+infimes jusqu'à ce qu'ils aient trouvé le temps de
+refaire entièrement leur éducation, tâche qui leur sera
+très difficile. S'ils écrivent des livres, ce ne seront
+que de pâles rééditions de leurs manuels, aussi pauvres
+dans la forme que dans la pensée.
+<span class="pagenum"><a name="234" id="Page_234"> [Pg 234]</a></span></p>
+
+<p>Actuellement il n'est peut-être pas un professeur
+de l'Université sur cent à qui de telles idées ne sembleront
+absurdes. L'enseignement par les livres,
+même pour les notions les plus pratiques, l'agriculture
+par exemple, leur apparaît comme le seul
+possible. Le meilleur élève, qu'il s'agisse d'un lycéen,
+d'un polytechnicien, d'un licencié, d'un élève de
+l'École Centrale, de l'École Normale, ou de toute
+autre école, est celui qui récite le mieux ses manuels.
+Quelques expériences montrées à distance, quelques
+manipulations sommaires, semblent à l'Université le
+maximum des concessions que l'on puisse faire à
+l'éducation expérimentale. Tout ce qui ressemble,
+même de loin, au travail manuel, est tenu en mépris
+par elle. On provoquerait un rire de pitié chez la
+plupart des professeurs en leur assurant qu'un travail
+manuel quelconque, si peu important soit-il, exerce
+beaucoup plus le raisonnement que la récitation de
+tous les traités de logique, et que l'expérience seule
+crée les associations au moyen desquelles les notions
+se fixent dans l'esprit. On les étonnerait fort en
+essayant de leur persuader qu'un homme qui connaît
+bien un métier a, par ce seul fait, plus de jugement,
+de logique, d'aptitude à réfléchir, que le plus parfait
+des rhétoriciens fabriqués par l'Université. Ce sont
+des tours d'esprit, tout autant que des tours de main,
+que donne le travail manuel.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas supposer que les sciences dites
+expérimentales puissent seules être enseignées par
+l'expérience. Nous verrons bientôt que les langues,
+l'histoire, la géographie, la morale, etc., en un mot
+tout ce qui fait partie de l'instruction et de l'éducation,
+peut et doit être enseigné de la même façon.
+<span class="pagenum"><a name="235" id="Page_235"> [Pg 235]</a></span>
+<i>L'expérience doit toujours précéder la théorie</i>. Ce
+point est absolument fondamental. La géographie,
+par exemple, ne devrait être abordée que lorsque
+l'élève, muni d'un morceau de papier quadrillé, d'un
+crayon et d'une boussole de poche, aurait fait la
+carte des régions qu'il parcourt dans ses promenades,
+appris ainsi à comprendre la figuration du terrain,
+et à passer de la vue perspective du sol&mdash;la
+seule que l'&oelig;il puisse saisir&mdash;à sa représentation
+géométrique.</p>
+
+<p>Quand les notions ne peuvent entrer dans l'esprit
+par la méthode expérimentale directe, il faut remplacer
+les livres par la représentation de ce qu'ils
+décrivent. Un élève qui aura vu, sous forme de projections,
+de photographies ou de collections dans les
+musées, les débris des anciennes civilisations, aura
+une idée autrement nette et autrement durable de
+l'histoire que celle qu'il puiserait dans les descriptions
+des meilleurs livres.</p>
+
+<p>Les Anglais et les Allemands sont allés très loin
+dans cette voie, et c'est pourquoi leur enseignement,
+dont les programmes sont souvent identiques aux
+nôtres, est généralement excellent.</p>
+
+<p>Dans notre exposé des moyens à employer pour
+inculquer les connaissances et les principes qui font
+l'objet de l'instruction et de l'éducation, c'est uniquement
+la méthode expérimentale que nous préconiserons.
+Par elle, et par elle seule, on peut arriver à
+faire passer le conscient dans l'inconscient et à former
+des hommes.
+<span class="pagenum"><a name="236" id="Page_236"> [Pg 236]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h2><a id="V_2"></a>CHAPITRE II</h2>
+
+<h2>Les bases psychologiques de l'éducation.</h2>
+
+
+<h3>§ 1.&mdash;BUT DE L'ÉDUCATION.</h3>
+
+<p>On parle plus que jamais aujourd'hui d'éducation
+morale, de la nécessité de former des hommes, de
+développer leur caractère, etc. C'est là matière à de
+beaux discours. Mais où sont les professeurs qui aient
+tenté de réaliser l'&oelig;uvre dont ils vantent l'utilité? Où
+sont ceux qui aient même cherché à déterminer les
+méthodes à employer? Les six volumes de l'enquête
+ne contiennent sur l'éducation proprement dite que
+les généralités les plus vagues. Elles montrent à quel
+point les notions relatives à l'éducation sont incertaines
+dans l'esprit de ceux qui les formulent.</p>
+
+<p>Et cependant il n'est guère de sujet présentant une
+importance plus grande. L'instruction a certainement
+une utilité beaucoup moindre que celle de l'éducation.</p>
+
+<p>Par quoi est constituée, en effet, la valeur d'un individu?
+«Par ce qu'il a appris, c'est-à-dire par le
+nombre de diplômes qu'il possède,» répondra un
+Latin. Un Anglais ou un Américain estimeront, au
+contraire, que la valeur d'un homme se mesure très
+<span class="pagenum"><a name="237" id="Page_237"> [Pg 237]</a></span>
+peu à son instruction, et beaucoup à son caractère,
+c'est-à-dire à son initiative, à son esprit d'observation,
+à son jugement et à sa volonté. Avec de telles
+qualités, peu importe que l'individu ait un bagage
+scientifique faible. Il apprendra, quand cela lui sera
+nécessaire, tout ce qu'il aura besoin d'apprendre, et
+réussira le plus souvent à devenir quelqu'un, s'il
+n'est pas toujours certain de devenir quelque chose.
+L'homme pourvu seulement de diplômes mnémoniques,
+n'est bon à rien si l'État ne l'utilise pas dans
+des carrières où, la besogne lui étant toute tracée,
+le dispense de la plus légère trace d'initiative, de
+réflexion, de décision, de volonté. Toute sa vie il
+restera un mineur qu'on devra diriger.</p>
+
+<p>Le vrai but de l'éducation est, je le répète, de développer
+certaines qualités du caractère, telles que l'attention,
+la réflexion, le jugement, l'initiative, la discipline,
+l'esprit de solidarité, la persévérance, la
+volonté, etc. On ne les développe naturellement qu'en
+les exerçant. Il faut exercer surtout celles dont l'élève
+est le plus dépourvu. Ces qualités varient suivant les
+races, voilà pourquoi l'éducation adaptée aux besoins
+d'un peuple ne saurait convenir à un autre. Un Italien,
+un Russe, un Anglais et un nègre ne peuvent pas être
+éduqués de la même façon.</p>
+
+<p>L'éducation doit fortifier le caractère d'une race et
+corriger ses défauts. Or, loin de tendre à améliorer
+nos défauts nationaux, notre régime universitaire ne
+fait que les développer.</p>
+
+<p>Les Latins possèdent très peu d'esprit de solidarité<a name="FNanchor_183_183" id="FNanchor_183_183"></a><a href="#Footnote_183_183" class="fnanchor">[183]</a>,
+fort peu de sympathie les uns pour les autres,
+<span class="pagenum"><a name="238" id="Page_238"> [Pg 238]</a></span>
+et nous nous empressons d'étouffer les faibles traces
+de solidarité qu'ils possèdent et de développer leurs
+rivalités et leur égoïsme par cet odieux régime de
+prix et de concours, si justement condamné depuis
+longtemps par les Anglais et les Allemands.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_183_183" id="Footnote_183_183"></a><a href="#FNanchor_183_183"><span class="label">[183]</span></a> Que l'on compare, par exemple, la tenue des journaux anglais après les
+humiliantes défaites infligées par une poignée de paysans aux armées anglaises
+dans le Transvaal, à celle des journaux français après l'échauffourée de Langson.
+Aucun journal anglais n'essaya d'ébranler le Gouvernement. Nous renversâmes
+le nôtre en quelques heures.</p></div>
+
+<p>Les Latins ne possèdent qu'une capacité très minime
+d'initiative, et nous leur imposons un régime de surveillance
+permanente, de vie réglée, de devoirs à
+heures fixes, qui ne leur laisse pas, dans leurs sept
+à huit ans de vie scolaire, une seule minute où ils aient
+à prendre la plus légère décision, la plus modeste
+initiative. Comment auraient-ils appris à se gouverner,
+puisqu'ils ne sont pas sortis sans maîtres un seul jour?
+Les professeurs et les parents jugeraient très redoutable
+de leur laisser prendre l'initiative de monter
+seuls en omnibus pour aller visiter un musée.</p>
+
+<p>Les Latins ont fort peu de volonté, mais comment
+en posséderaient-ils, puisqu'ils n'ont jamais eu à vouloir
+quelque chose? Enfants, ils sont dirigés dans
+leurs moindres actes par leurs parents; adolescents, par
+leurs professeurs. Devenus hommes, ils réclament
+bien vite la protection de l'État, et, sans cette
+protection, ne savent rien entreprendre.</p>
+
+<p>Les Latins sont intolérants et sectaires, ils oscillent
+de l'intransigeance cléricale à l'intransigeance jacobine.
+Mais comment en serait-il autrement, puisqu'ils
+ne voient autour d'eux qu'intolérance? Intolérance
+libre penseuse et intolérance religieuse. C'est toujours
+avec mépris qu'ils entendent traiter les opinions d'autrui.
+Professeurs universitaires et professeurs congréganistes
+<span class="pagenum"><a name="239" id="Page_239"> [Pg 239]</a></span>
+sont saturés de l'esprit sectaire et n'ont de
+commun que la haine réciproque qui les anime. Ce
+n'est pas avec de tels sentiments qu'ils pourraient
+guider leurs élèves dans ces régions sereines des
+causes, où la compréhension de la genèse des croyances
+remplace la haine et l'invective. L'intolérance est
+peut-être le plus terrible défaut des Latins, celui
+contre lequel une Université éclairée, possédant un
+peu d'esprit philosophique, devrait réagir chaque
+jour. La perte en bloc de leurs colonies n'a pas amené
+les Espagnols à faire trêve aux perpétuelles dissensions
+religieuses qui les déchirent. L'Italie donne le
+même spectacle, la France également. Il semblerait
+que la notion de solidarité, si puissante chez les Anglo-Saxons,
+s'efface de plus en plus chez les peuples
+latins. C'est là peut-être une des principales raisons
+pour lesquelles ces peuples, si longtemps au premier
+rang de la civilisation, descendent lentement à des
+rangs inférieurs. A cette décadence, l'esprit universitaire,
+comme l'esprit congréganiste, aura contribué
+pour une large part.</p>
+
+
+<h3>§ 2.&mdash;MÉTHODES PSYCHOLOGIQUES D'ÉDUCATION.</h3>
+
+<p>Les bases psychologiques de l'éducation sont les
+mêmes que celles de l'instruction.</p>
+
+<p>Plus encore de l'éducation que de l'instruction, on
+peut dire qu'elle est seulement complète lorsque le
+conscient est passé dans l'inconscient. Les qualités
+du caractère: volonté, persévérance, initiative, etc.,
+ne sont pas filles de raisonnements abstraits et ne
+s'apprennent jamais dans les livres. Elles ne sont
+fixées que lorsque&mdash;héréditaires ou acquises&mdash;elles
+<span class="pagenum"><a name="240" id="Page_240"> [Pg 240]</a></span>
+se trouvent devenues des habitudes échappant
+entièrement à la sphère du raisonnement. La
+morale qui discute est une pauvre morale, une morale
+qui s'évanouira au premier souffle de l'intérêt.
+Ce n'est pas par le raisonnement, mais le plus souvent
+à l'encontre de ses suggestions, qu'on expose
+sa vie avec héroïsme ou qu'on se dévoue à de nobles
+causes.</p>
+
+<p>Toutes les qualités du caractère ne s'acquièrent pas
+par l'éducation. Il y en a d'héréditaires, conséquence
+d'un long passé. Ce sont les qualités de race. Des
+siècles sont nécessaires pour les créer.</p>
+
+<p>Mais si l'éducation ne suffit pas à donner certaines
+qualités, elle peut au moins développer en quelque
+mesure, les aptitudes n'existant qu'à un faible degré.
+Il devrait être de toute évidence que cette éducation
+du caractère ne peut se faire avec des préceptes,
+mais uniquement par l'expérience.</p>
+
+<p>Nous avons indiqué déjà le principe général des
+méthodes, toujours expérimentales, sur lesquelles
+doit reposer l'éducation. Il faudrait écrire tout un
+volume pour entrer dans le détail des procédés à employer
+suivant les cas. Je me bornerai ici à quelques
+exemples, choisis parmi les plus faciles.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>Développement de l'esprit d'observation et de précision.</i>&mdash;Ces
+qualités de caractère ont parmi les plus
+utiles à acquérir et pourtant des moins répandues.</p>
+
+<blockquote><p>Il y a des gens, écrit S. Blakie, qui passent dans la vie les
+yeux ouverts et ne voient rien.</p>
+
+<p>Rien d'étrange comme notre façon d'aller les yeux ouverts
+sans rien voir. La cause en est que l'&oelig;il, comme tout autre
+organe, a besoin d'exercice; trop asservi aux livres, il perd sa
+force, son activité et finalement n'est plus capable de remplir
+<span class="pagenum"><a name="241" id="Page_241"> [Pg 241]</a></span>
+son office naturel. Regardez donc comme les vraies études primaires,
+celles qui apprennent à l'enfant à connaître ce qu'il voit
+et à voir ce qui autrement lui échapperait.</p></blockquote>
+
+<p>Faut-il des procédés bien savants pour créer les
+réflexes inconscients qui donneront à l'élève l'habitude
+d'observer exactement et de décrire avec précision
+ce qu'il a observé? En aucune façon. La méthode
+d'enseignement est très simple, bien que peu
+connue.</p>
+
+<p>On arrive au résultat cherché par divers moyens et
+notamment en utilisant les promenades où chaque
+objet peut fournir matière à des observations précises.
+Nous habituerons d'abord l'élève à ne regarder
+qu'un détail déterminé d'un ensemble, fût-ce simplement
+les fenêtres des maisons ou la forme des voitures
+rencontrées, et à le décrire ensuite avec netteté,
+ce qui exige de sa part beaucoup d'attention. Au bout
+de quelque temps, il percevra les moindres différences
+existant entre des parties de choses presque
+semblables. On passera alors à un autre détail des
+mêmes objets. Après quelques semaines, l'élève aura
+appris à voir d'un coup d'&oelig;il, c'est-à-dire inconsciemment,
+les différences séparant des groupes de formes
+auprès desquels il eût passé jadis sans les discerner.
+Si alors, au lieu de ces compositions ridicules de
+style où l'écolier doit décrire des tempêtes qu'il n'a
+pas vues, des combats de héros qu'il ne connaît que
+par les livres, on lui fait résumer ce qui l'aura frappé
+dans une simple promenade, on sera tout surpris des
+habitudes d'observation, de précision, et, plus tard,
+de réflexion, ainsi acquises. Je n'ai pas employé
+d'autre méthode pour apprendre, en Asie, dans des
+régions non explorées, couvertes de monuments en
+<span class="pagenum"><a name="242" id="Page_242"> [Pg 242]</a></span>
+apparence semblables, à distinguer très vite les analogies
+et les différences de ces monuments, ce qui
+m'a permis de comprendre ensuite l'évolution de toute
+leur architecture.</p>
+
+<p>Quand l'élève aura ainsi accompli quelques progrès,
+nous étendrons le champ de ses observations. Nous lui
+ferons décrire, par exemple, le magasin devant lequel
+il a passé, le monument qu'il a rencontré et nous
+l'habituerons à aider ses descriptions d'un dessin
+schématique sans nous préoccuper des imperfections
+de ce dessin, ne le considérant que comme un moyen
+d'abréger ses descriptions. C'est alors qu'il reconnaîtra
+par lui-même la difficulté de voir les détails
+les plus importants d'un objet qu'on croit avoir bien
+regardé. Essayez de reproduire de mémoire, par une
+description ou un dessin, un monument devant lequel
+vous passez tous les jours depuis des années et vous
+serez étonné des énormes inexactitudes et des oublis
+que vous commettrez alors même que votre esquisse
+sera parfaite au point de vue artistique. Il faut
+recommencer bien des fois de tels exercices pour
+<i>apprendre à voir</i> et à acquérir quelque précision dans
+l'observation.</p>
+
+<p>Ce sont là des méthodes d'enseignement que ne
+comprennent guère nos universitaires. J'ai eu occasion
+de rencontrer en voyage, dans un des plus curieux
+pays de l'Europe, quelques Normaliens que j'ai
+observés. Regardaient-ils le pays, ses habitants, ses
+monuments? Hélas! non. Ils cherchaient dans de
+savants livres des jugements tout faits sur les
+paysages et les arts qu'ils avaient sous les yeux et
+ne songeaient même pas à se créer de tout cela une
+compréhension personnelle.
+<span class="pagenum"><a name="243" id="Page_243"> [Pg 243]</a></span></p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>Développement de la discipline, de la solidarité, du
+coup d'&oelig;il, de l'esprit de décision, etc.</i>&mdash;Les qualités
+que je viens d'énumérer ont une utilité capitale dans
+la vie et c'est pour cette raison que les Anglais
+tiennent tant à les développer chez les jeunes gens. Ils
+y arrivent par les jeux dits éducateurs, jeux qu'il serait
+inutile d'expliquer ici, car étant violents et parfois
+dangereux, les familles ne les accepteraient jamais.
+Les parents français sont, comme on le sait, fort
+craintifs pour leurs enfants<a name="FNanchor_184_184" id="FNanchor_184_184"></a><a href="#Footnote_184_184" class="fnanchor">[184]</a>. D'ailleurs les directeurs
+d'établissements étant rendus pécuniairement responsables
+par les tribunaux des accidents qui se produisent,
+il est évident qu'aucun d'eux ne consentirait
+à courir de pareils risques.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_184_184" id="Footnote_184_184"></a><a href="#FNanchor_184_184"><span class="label">[184]</span></a> «La terreur des mères françaises pénètre jusqu'au régiment, écrit M. Max
+Leclerc; elle paralyse même des officiers de cavalerie. J'ai vu, pendant mon
+volontariat, un capitaine instructeur qui n'osait pas faire galoper nos précieuses
+personnes à travers champ, de peur des chutes et des réclamations des
+familles.»
+</p><p>
+«Au collège anglais de Harrow, lisons-nous dans <i>la France de demain</i>, les
+élèves se rendent à la piscine, suivant leur bon plaisir, sous la seule garde des
+principes d'hygiène qui leur ont été inculqués. S'ils y contreviennent, tant pis
+pour eux. L'année dernière, l'un d'eux se noya. Dans son estomac on trouva une
+livre et demie de cerises. A cette occasion, tous furent réunis dans la grande
+salle des «speeches», et un médecin leur expliqua pourquoi leur camarade était
+mort. Nulle autre précaution préventive ne fut prise et les parents n'en réclamèrent
+pas.» Qu'on rapproche cette attitude si sage de celle de ces pères français&mdash;cités
+dans l'enquête&mdash;qui intentent des poursuites contre le proviseur, parce
+que leurs fils ont été légèrement blessés dans les jeux.</p></div>
+
+<p>Ce n'est pourtant qu'en exposant le jeune homme à
+quelques accidents, d'autant moins graves qu'il possédera
+un peu les qualités de discipline, d'endurance,
+de hardiesse, de décision, de coup d'&oelig;il, de solidarité,
+développées par ces exercices, qu'on peut lui faire
+acquérir de telles aptitudes. Elles font la force des
+Anglais, mais, pour les raisons que je viens de dire,
+les Latins doivent renoncer à les acquérir. Nos ridicules
+exercices de gymnastique ne sauraient les développer
+<span class="pagenum"><a name="244" id="Page_244"> [Pg 244]</a></span>
+en aucune façon. Le service militaire, avec
+quelques campagnes lointaines, peut seul les donner
+un peu.</p>
+
+<p>Un des plus grands bienfaits de ces jeux éducateurs
+des Anglais est l'esprit d'étroite solidarité qu'ils
+donnent à ceux qui s'y livrent. J'ai rappelé dans un
+de mes livres l'exemple suivant dont fut frappé plus
+d'un observateur.</p>
+
+<p>Dans les jeux de balle avec des Anglais, les jeunes
+Français perdent généralement la partie, simplement
+parce que le joueur anglais, préoccupé du succès de
+son équipe et non d'un succès personnel, passe à son
+voisin la balle qu'il ne peut garder, alors que le
+joueur français s'obstine à la conserver, préférant
+que la partie soit perdue plutôt que la voir gagnée
+par un camarade. Le succès de son groupe lui est
+indifférent, il ne s'intéresse qu'au sien propre. Cet
+égoïsme le suivra naturellement dans la vie et, s'il
+devient chef militaire, il lui arrivera parfois de laisser
+écraser un collègue auquel il aurait pu porter
+secours pour éviter de lui procurer un succès. Nous
+avons vu d'aussi tristes exemples dans notre dernière
+guerre.</p>
+
+<p>Ce que les mêmes jeux éducateurs donnent également,
+c'est un grand empire sur soi, ce <i>self control</i>
+que les Anglais mettent au-dessus de toutes les autres
+qualités et qu'ils travaillent sans cesse à perfectionner
+quand ils ne le possèdent pas à un haut degré. Je me
+souviens d'une réflexion que me fit à ce propos un
+major anglais au mont Abou, région de l'Inde située
+au milieu de jungles épaisses infestées de tigres et de
+serpents et qu'il est fort dangereux de parcourir la
+nuit. Comme il sortait un soir du bungalow que nous
+<span class="pagenum"><a name="245" id="Page_245"> [Pg 245]</a></span>
+habitions, je lui demandai où il pouvait bien aller
+seul dans une localité aussi mal fréquentée. Après
+quelques moments d'hésitation, il me répondit en
+rougissant que, ne possédant pas encore assez de
+sang-froid et d'empire sur ses nerfs, il allait s'exercer
+tous les soirs à en acquérir. Ce fut indirectement
+que je sus la nature de cet exercice. Il consistait à se
+poster au fond d'un ravin absolument désert et où l'on
+ne pouvait espérer aucun secours, pour guetter à l'affût
+le tigre quand il vient se désaltérer. L'attente peut durer
+des heures ou même une nuit entière sans succès.
+Pendant tout ce temps, on tâche de réfléchir sur l'utilité
+de dominer ses nerfs, car, lorsque le tigre a paru,
+on a juste deux ou trois secondes pour le viser à la
+tête et le tuer net. Si on se borne à le blesser, on
+est infailliblement perdu. L'exercice est évidemment
+fort chanceux, mais, après s'y être livré quelque
+temps, on est sûr de soi-même et on ne redoute rien
+dans la vie. Quand une nation possède beaucoup
+d'hommes ainsi trempés, elle est destinée à dominer
+le monde.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><i>Développement de la persévérance et de la volonté.</i>&mdash;De
+telles qualités sont le plus souvent héréditaires
+et ne s'acquièrent pas facilement. On peut cependant
+les développer quelque peu par l'éducation. Il n'y a
+d'autre méthode à employer que de placer le plus
+souvent possible l'élève dans des circonstances où il
+ait à réfléchir avant de se décider et de l'obliger,
+quand il a pris une résolution, à l'exécuter complètement.
+S. Blakie rapporte que le poète Wordsworth,
+ayant un jour résolu de faire une excursion dans une
+montagne, la continua malgré un violent orage, donnant
+<span class="pagenum"><a name="246" id="Page_246"> [Pg 246]</a></span>
+pour raison «qu'abandonner un projet pour
+éviter un léger inconvénient est dangereux pour le
+caractère».</p>
+
+<p>Les Anglais connaissent bien la valeur de ces qualités
+viriles, et c'est pourquoi elles provoquent toujours
+chez eux une vive admiration, même quand ils
+les rencontrent chez leurs ennemis. J'emprunte au
+journal la <i>France de demain</i> l'extrait suivant d'un discours
+prononcé au collège d'Epsom par lord Roseberry:</p>
+
+<blockquote><p>Lorsque nous apprenons qu'un homme, en quelque lieu que
+ce soit, s'est élevé au-dessus de ses compagnons, par ses qualités
+viriles, nous l'admirons et nous l'honorons, sans nous soucier
+du pays auquel il appartient. Je veux vous donner en
+exemple un homme dont le nom est familier à la plupart d'entre
+vous. Je veux parler du colonel Marchand. C'est un Français.
+Il y a peu de temps, il accomplit un voyage de trois années à
+travers l'Afrique, de l'Ouest à l'Est, au prix d'incroyables
+fatigues, entouré et suivi par des sauvages qu'il sut s'attacher,
+et il réussit dans son entreprise d'une manière qui couronne à
+jamais son nom de gloire. Et j'ajoute qu'après avoir accompli
+son devoir il se comporta avec une telle dignité et modestie
+qu'il est un des hommes que les Anglais ont plaisir à honorer.
+L'an dernier, comme quelques-uns d'entre vous le savent, son
+devoir le plaça dans une collision momentanée avec les intérêts
+de l'Angleterre. Mais, je suis convaincu que malgré cet incident
+passager, si le colonel Marchand venait en Angleterre, il aurait
+une réception le cédant seulement à celle qu'il eut dans son
+propre pays. Et toujours il en a été ainsi en Angleterre. Les
+plus chaleureuses réceptions qui ont été faites à Londres, dans
+la dernière moitié du siècle, ont été faites à des étrangers.</p>
+
+<p>J'ai assisté à l'enthousiasme en l'honneur de Kossuth, dont
+bien peu d'entre vous peut-être ont entendu parler. Les Anglais
+voyaient en lui un homme, et leur c&oelig;ur bondissait pour le
+saluer. Ma mémoire d'enfant se rappelle les drapeaux et les
+décorations qui l'accueillirent. L'autre réception fut offerte à
+Garibaldi. Garibaldi fut reçu avec un tel honneur que personne
+jamais, excepté la princesse de Galles, à son arrivée, n'en reçut
+un semblable. Pour quelle raison? Parce qu'il était un homme.</p></blockquote>
+
+<p>Les Latins possédant peu de persévérance et de
+<span class="pagenum"><a name="247" id="Page_247"> [Pg 247]</a></span>
+volonté, il faudrait multiplier énormément les occasions
+pouvant se présenter pour eux d'exercer ces
+qualités maîtresses. Elles suffisent à assurer le succès
+d'un homme dans la vie, si modestes et difficiles que
+soient ses débuts. Rien ne résiste à une volonté forte
+et persévérante, les physiologistes savent qu'elle
+triomphe de la douleur même<a name="FNanchor_185_185" id="FNanchor_185_185"></a><a href="#Footnote_185_185" class="fnanchor">[185]</a>. L'histoire nous
+montre qu'elle peut triompher aussi des hommes et
+des dieux et que par elle se sont fondés les plus puissants
+empires.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_185_185" id="Footnote_185_185"></a><a href="#FNanchor_185_185"><span class="label">[185]</span></a> «Jusqu'ici, écrit le D<sup>r</sup> Eifer, on a peu tenu compte de la volonté du sujet
+dans l'apparition de phénomènes regardés comme hystériques. Je rapprocherai
+des faits divers observés de divers côtés le cas d'un amateur européen que j'ai
+connu aux Indes. Ayant vu les exercices des fakirs, il voulut les imiter. En
+appliquant fortement sa volonté, il s'enfonçait de longues aiguilles dans les joues
+et dans les mains sans souffrir aucunement, et les plaies restaient exsangues.
+S'il négligeait de vouloir, au contraire, il souffrait et la plaie saignait. Pour gagner
+sa vie comme prodige, il suffit donc de vouloir, mais il faut vouloir fortement et
+longtemps, cela n'est pas donné à tout le monde.»</p></div>
+
+<p>L'histoire nous apprend aussi que c'est par l'affaiblissement
+de leur caractère&mdash;et jamais par celle
+de leur intelligence&mdash;que les peuples périssent.
+Quand on lit les récits de la désastreuse campagne
+de 1870, ce qui frappe d'abord, c'est l'absence totale,
+chez les chefs de tout grade, des qualités de caractère.
+On constate en eux le même manque total de
+décision, de hardiesse et surtout d'initiative. Les combinaisons
+stratégiques des Allemands étaient des plus
+simples, mais les officiers, quel que fût leur grade,
+possédaient de l'initiative et savaient ce qu'il fallait
+faire dans un cas donné, alors même qu'ils ne recevaient
+pas d'ordres. Nous ne possédions que le courage,
+qualité pouvant suffire avec les petites armées
+de jadis qui man&oelig;uvraient sous les yeux d'un chef.
+Elles valaient ce que valait le chef et un homme
+<span class="pagenum"><a name="248" id="Page_248"> [Pg 248]</a></span>
+capable suffisait pour les diriger. Aujourd'hui, chaque
+officier doit jouer le rôle que jouait jadis un général
+en chef et, dans l'avenir, le succès sera aux armées
+qui posséderont le plus d'officiers au caractère vigoureusement
+trempé. Ce n'est pas par la lecture des
+livres que se forment de tels hommes.
+<span class="pagenum"><a name="249" id="Page_249"> [Pg 249]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h2><a id="V_3"></a>CHAPITRE III</h2>
+
+<h2>L'enseignement de la morale.</h2>
+
+
+<p>Il est un point fondamental de l'éducation, l'enseignement
+de la morale, dont l'importance est trop
+grande pour que nous ne lui consacrions pas un chapitre
+spécial. Le niveau moral d'un peuple, c'est-à-dire
+la façon dont il observe certaines règles de conduite,
+marque sa place dans l'échelle de la civilisation et
+aussi sa puissance. Dès que sa morale se dissocie, tous
+les liens de l'édifice social se dissocient également.</p>
+
+<p>Les règles de conduite peuvent varier d'une race à
+une autre, d'un temps à un autre, mais, pour un
+temps donné et un peuple donné, elles sont invariables.</p>
+
+<p>L'éducation morale doit être, comme toute éducation,
+uniquement basée sur l'expérience et jamais
+enseignée par les préceptes des livres.</p>
+
+<p>Tout enseignement moral sera insuffisant tant que
+le maître ne saura pas apprendre expérimentalement
+à l'élève à distinguer nettement ce qui est bien de ce
+qui est mal et à lui inculquer une claire notion du
+devoir.</p>
+
+<p>Comment arrivera-t-il à un tel résultat? Sera-ce au
+moyen de règles de morale apprises par c&oelig;ur et de
+<span class="pagenum"><a name="250" id="Page_250"> [Pg 250]</a></span>
+sentencieux discours? Il faut avoir une grande ignorance
+de la constitution mentale d'un enfant pour
+supposer qu'on puisse exercer ainsi sur sa conduite
+l'influence la plus légère.</p>
+
+<p>Les éléments de l'éducation morale de l'enfant
+doivent dériver de son expérience personnelle. L'expérience
+seule instruit les hommes et seule aussi elle
+peut instruire la jeunesse. La réprobation générale
+suivant certains actes, l'approbation s'attachant à
+d'autres montrent bientôt à l'enfant ce qui est bien et
+ce qui est mal. L'expérience lui indique les conséquences
+avantageuses ou fâcheuses de certaines
+actions et les nécessités qu'entraînent les rapports
+avec ses semblables, surtout si l'on a toujours soin de
+lui faire supporter les conséquences de ses actes et
+réparer les dommages qu'il a causés. Il doit apprendre
+par lui-même que le travail, l'économie, l'ordre, la
+loyauté, le goût de l'étude ayant pour résultat final
+d'accroître son bien-être et satisfaire sa conscience,
+portent en eux leur récompense. Le maître ne
+peut intervenir utilement qu'en condensant sous
+forme de préceptes les résultats de cette expérience.</p>
+
+<p>L'éducation morale n'est complète que lorsque l'habitude
+de faire le bien et d'éviter le mal est devenue
+inconsciente. Alors seulement la morale se trouve
+formée. Il est très beau de savoir lutter contre une
+tentation. Il est beaucoup plus sûr de n'avoir même
+pas à lutter contre elle.</p>
+
+<p>L'éducation morale doit surtout apprendre à se
+gouverner soi-même et à acquérir un respect inviolable
+du devoir. C'est vers ce but essentiel que tend
+l'éducation anglaise et il faut avouer qu'elle l'atteint
+<span class="pagenum"><a name="251" id="Page_251"> [Pg 251]</a></span>
+parfaitement. Le souci constant de ceux qui la
+dirigent est d'habituer l'enfant à distinguer lui-même
+le bien et le mal et à savoir se décider tout seul, alors
+que nous ne lui apprenons qu'à se laisser conduire<a name="FNanchor_186_186" id="FNanchor_186_186"></a><a href="#Footnote_186_186" class="fnanchor">[186]</a>.
+Il faut avoir observé de près deux enfants, l'un français
+et l'autre anglais, du même âge, en présence
+d'une difficulté, les irrésolutions du premier, la décision
+du second, pour comprendre la différence de
+résultats des deux éducations.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_186_186" id="Footnote_186_186"></a><a href="#FNanchor_186_186"><span class="label">[186]</span></a> «On donne à l'enfant anglais, écrit M. Max Leclerc, confiance en lui-même
+en le livrant de bonne heure à ses seules forces, on fait naître le sentiment de la
+responsabilité en lui laissant, une fois prévenu, le choix entre le bien et le mal.
+S'il fait le mal, il supportera la peine de sa faute ou les conséquences de son
+acte... On lui inspire l'horreur du mensonge, on le croit toujours sur parole jusqu'à
+preuve qu'il a menti.»</p></div>
+
+<p>Un des plus puissants facteurs de l'éducation morale
+est le milieu. Les suggestions engendrées par le
+milieu jouent un rôle tout à fait prépondérant dans
+l'éducation de l'enfant. Sa tendance à l'imitation étant
+inconsciente se trouve par cela même très forte. C'est
+d'après la conduite des êtres qui l'entourent que se
+forment ses règles instinctives de conduite et que se
+crée son idéal. «Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui
+tu es», est un de nos plus sages proverbes. L'enfant
+estime ce qu'il voit estimé et méprise ce qu'il voit
+méprisé. Ces suggestions, subies d'abord, se transformeront
+chez lui en des réflexes qui finiront par se
+fixer pour la vie. De là le rôle immense&mdash;utile ou
+funeste&mdash;des parents ou des professeurs. L'action
+inconsciente de l'entourage et du milieu est une des
+plus importantes formes de l'éducation morale.</p>
+
+<p>Bien que s'occupant beaucoup de leurs enfants, les
+parents français sont cependant de très insuffisants
+moralisateurs. Ils ont trop de faiblesse pour posséder
+<span class="pagenum"><a name="252" id="Page_252"> [Pg 252]</a></span>
+beaucoup d'autorité, et leur défaut d'autorité réduit
+singulièrement leur prestige. Conscients de cette
+faiblesse, ils mettent le plus tôt possible leurs enfants
+au lycée, persuadés que les professeurs sauront
+imposer l'éducation qu'ils se sentent impuissants à
+donner. Mais le lycée constitue généralement un triste
+milieu d'éducation morale. Chez les élèves, la seule
+loi reconnue est celle du plus fort. Le surveillant
+représente pour eux un ennemi, qu'ils subissent en
+professant pour lui une antipathie d'ailleurs réciproque.
+Quant aux professeurs, ils considèrent que
+leur unique tâche est de faire leur cours sans avoir
+à s'occuper en aucune façon de moraliser les élèves.
+«Quand le professeur, écrit M. Fouillée, aura dit
+qu'il faut aimer sa famille et mourir pour sa patrie,
+il sera au bout de sa morale.»</p>
+
+<p>Ce seront seulement les très zélés qui iront aussi
+loin. Les autres se montrent en général fort sceptiques
+pour tout ce qui concerne de telles notions, et
+gardent à leur égard un dédaigneux silence ou se
+bornent à d'ironiques allusions sur l'incertitude
+des idées morales. Très rompus aux méthodes de
+critique négative, ils possèdent trop peu d'expérience
+des hommes et des choses pour comprendre
+que ce n'est pas à l'enfant qu'il faut enseigner des
+incertitudes. Ils oublient souvent que leur rôle
+n'est pas de combattre, fût-ce simplement au moyen
+d'un méprisant silence, trop bien interprété par la jeunesse,
+les traditions et les sentiments qui sont la base
+même de la vie d'un peuple et sans lesquels il n'est
+pas de société possible. Avec une philosophie moins
+livresque, et par conséquent plus haute, ils verraient
+vite que si la morale, comme la science, comme toute
+<span class="pagenum"><a name="253" id="Page_253"> [Pg 253]</a></span>
+chose en un mot, ne présente au point de vue philosophique
+qu'une valeur relative, cette valeur relative
+devient très absolue pour un peuple donné, à un
+moment donné, et doit être rigoureusement respectée.
+Une société ne peut durer que lorsqu'elle possède des
+règles communes et surtout un idéal commun,
+capable de créer des coutumes morales admises par
+tous ses membres.</p>
+
+<p>Peu importe la valeur théorique de cet idéal et
+de la morale qui en dérive, peu importe qu'il soit
+constitué par le culte de la patrie, la gloire du Christ,
+la grandeur d'Allah, ou par toute autre conception
+du même ordre. L'acquisition d'un idéal quelconque
+a toujours suffi pour donner à un peuple des sentiments
+communs, des intérêts communs et l'élever de
+la barbarie à la civilisation.</p>
+
+<p>C'est sur cet héritage de traditions, d'idéal, ou, si
+l'on veut, de préjugés communs, que se fonde la
+discipline intérieure, mère de toutes les habitudes
+morales, qui dispense de subir la loi d'un maître.
+Mieux vaut encore obéir aux morts qu'aux vivants.
+Les peuples qui ne veulent plus supporter la loi des
+premiers sont condamnés à subir la tyrannie des
+derniers. Reliés aux êtres qui nous précèdent, nous
+faisons tous partie de cette chaîne ininterrompue qui
+constitue une race. Un peuple ne sort de la barbarie
+que lorsqu'il a un idéal à défendre. Dès qu'il l'a
+perdu, il ne forme plus qu'une poussière d'individus
+sans cohésion, et retourne bientôt à la barbarie.</p>
+
+<p>La grande difficulté de l'enseignement de l'éthique,
+chez les peuples catholiques, c'est que pendant de
+longs siècles leur morale n'a eu d'autres fondements
+que des prescriptions religieuses aujourd'hui
+<span class="pagenum"><a name="254" id="Page_254"> [Pg 254]</a></span>
+sans force. La morale, c'était simplement ce qui plaisait
+à un Dieu punissant par des supplices éternels
+les coupables osant transgresser ses lois.</p>
+
+<p>La religion et la morale, si intimement liées dans
+les cultes sémitiques, ont toujours été complètement
+indépendantes dans d'autres, ceux de l'Inde par
+exemple. Cette indépendance, si contraire à nos idées
+héréditaires, nous devons tâcher de l'acquérir. Sa
+démonstration est facile.</p>
+
+<p>Il suffit, en effet, de réfléchir un instant pour
+reconnaître que la religion et la morale sont choses
+entièrement distinctes. Au gré de nos sentiments et
+de nos intérêts, nous pouvons adopter ou rejeter la
+première, mais nous sommes tous obligés de subir la
+seconde.</p>
+
+<p>Aussitôt que des êtres vivants, animaux ou hommes,
+sont constitués en société, ils doivent nécessairement
+obéir à certaines règles, sans lesquelles l'existence de
+cette société serait impossible. Le dévouement aux
+intérêts de la collectivité, le respect de l'ordre et des
+coutumes établies, l'obéissance aux chefs, la protection
+des enfants et des vieillards, etc., sont des
+nécessités sociales indépendantes de tous les cultes,
+puisque les religions peuvent changer sans que se
+modifient ces nécessités. Les banalités du Décalogue
+ne sont que la mise en formules de règles créées par
+des obligations sociales impérieuses.</p>
+
+<p>En matière d'enseignement de la morale, il faut,
+comme je l'ai dit déjà, créer chez l'enfant des habitudes
+mentales, et ne pas perdre son temps à lui enseigner
+des règles ou lui faire de sentencieux discours.</p>
+
+<p>Que si, cependant, le professeur se croyait obligé de
+disserter sur la morale, il lui serait possible de le
+<span class="pagenum"><a name="255" id="Page_255"> [Pg 255]</a></span>
+faire de façon à intéresser ses élèves. Commençant
+par l'étude de la morale chez les animaux, le professeur
+décrirait les sociétés animales, puis montrerait
+comment on peut donner, par création de réflexes,
+à certains animaux, des sentiments de moralité supérieurs,
+parfois, à ceux de l'homme parce que la raison
+ne vient pas comme chez ce dernier se superposer
+aux réflexes acquis. Passant ensuite à l'histoire des
+civilisations, il montrerait de quelle façon les peuples
+sont sortis de la barbarie dès qu'ils ont pu acquérir
+des règles morales assez stables, et comment ils y
+sont retournés quand ils les ont perdues.</p>
+
+<p>Descendant ensuite de ces généralités pour arriver
+à l'individu, le professeur ferait voir à l'élève que
+celui-ci n'est qu'un fragment de sa famille et ne
+serait rien sans elle, d'où ses devoirs envers sa
+famille, que cette famille n'est qu'un fragment de la
+société et ne vivrait pas sans elle, d'où ses devoirs
+envers la société. Ayant chaque jour à nous appuyer
+sur l'ordre social, nous sommes aussi intéressés à sa
+prospérité qu'à la nôtre. La société a, dans une très
+petite mesure, besoin de chacun de nous individuellement,
+mais nous avons beaucoup plus besoin d'elle.
+De ces considérations évidentes découle la nécessité
+d'observer certaines règles de conduite.</p>
+
+<p>Leur ensemble constitue la morale. Ces règles
+varient nécessairement d'un peuple à un autre,
+puisque les sociétés ne sont pas partout identiques
+et évoluent lentement, mais pour un temps et un
+peuple donnés elles demeurent, je le répète, invariables.
+C'est seulement quand elles sont solidement fixées
+dans les âmes qu'un peuple peut s'élever au sommet
+de la civilisation.
+<span class="pagenum"><a name="256" id="Page_256"> [Pg 256]</a></span></p>
+
+<p>La véritable force de l'Angleterre, ce n'est pas
+seulement la valeur de l'éducation donnée à ses fils,
+ce n'est pas sa richesse, ce ne sont pas ses flottes
+innombrables, c'est, avant tout et au-dessus de tout,
+la puissance considérable de son idéal moral. Elle
+a des traditions stables et respectées, des chefs
+obéis et dont l'autorité n'est jamais contestée. Elle
+possède un Dieu national, synthèse des aspirations,
+de l'énergie et des besoins de la race qui l'a créé.
+L'antique Jéhovah de la Bible est devenu depuis longtemps
+un Dieu exclusivement anglais, gouvernant le
+monde au profit de l'Angleterre, et donnant pour base
+au droit et à la justice les intérêts anglais. Les autres
+peuples ne représentent qu'une masse confuse d'êtres
+inférieurs, destinés à devenir tributaires de la puissance
+britannique. En essayant de soumettre les peuples
+lointains à leurs lois, les Anglais sont persuadés
+qu'ils ne font qu'accomplir leur divine mission de
+civiliser le monde et le sortir de l'erreur. Les Arabes,
+eux aussi, croyaient obéir à la volonté du Dieu de
+Mahomet, quand ils réussirent&mdash;grâce à cette
+croyance&mdash;à conquérir une partie du monde gréco-romain
+et à fonder un des plus vastes empires qu'ait
+connus l'histoire.</p>
+
+<p>Le philosophe doit s'incliner devant de telles
+croyances, quand il voit la grandeur de leurs effets.
+Elles font partie des forces de la nature, et vainement
+essaierait-on de les combattre.</p>
+
+<p>C'est en dehors des sphères de la raison que naissent
+et meurent les traditions et les croyances. Quand
+la discussion semble provoquer leur chute, elles
+étaient déjà bien ébranlées. Aujourd'hui, rien de ce
+qui touche à l'idéal anglais n'est discuté ni discutable
+<span class="pagenum"><a name="257" id="Page_257"> [Pg 257]</a></span>
+sur le sol britannique. Aucun argument rationaliste
+ne saurait l'entamer. Petits et grands vénèrent profondément
+leur Dieu national, respectent des traditions
+fixées par une hérédité séculaire et les principes
+de morale invariables qui en découlent. Possédant
+en outre à un haut degré le sens du réel, et
+comprenant la puissance des faits, ils savent s'y
+accommoder et y accommodent aussi leurs principes.
+Aussi les revers les plus humiliants ne sauraient les
+accabler. Que peuvent signifier d'ailleurs des événements
+transitoires contre le peuple de Dieu, qui est
+éternel?</p>
+
+<p>Les Français, eux aussi, ont possédé jadis un idéal
+assez fort, mais dès qu'il n'a plus semblé s'adapter à
+leurs besoins, ils l'ont détruit violemment et n'ont pas
+réussi encore à le remplacer.</p>
+
+<p>Ayant perdu leurs traditions et leurs dieux, ils
+cherchèrent à baser sur la raison pure des principes
+nouveaux destinés à soutenir l'édifice social, mais
+ces principes incertains sont devenus de plus en plus
+discutés et flottants. La raison humaine ne s'est pas
+montrée encore assez forte ni assez haute pour construire
+les bases d'un édifice social. Elle n'a servi qu'à
+bâtir des monuments fragiles, qui tombent en ruines
+avant même d'être terminés. Elle n'a rien élevé de
+solide, mais a tout ébranlé. Les peuples qui se sont
+confiés à elle ne croient plus à leurs dieux, à leurs
+traditions et à leurs principes. Ils ne croient pas
+davantage à leurs chefs et les renversent après les
+avoir acclamés. Ne possédant à aucun degré le sens
+des possibilités et des réalités, ils vivent de plus en
+plus dans l'irréel, poursuivant sans cesse d'hallucinantes
+chimères.
+<span class="pagenum"><a name="258" id="Page_258"> [Pg 258]</a></span></p>
+
+<p>Comment réussir à édifier un idéal social sur d'aussi
+inconstantes bases, sur d'aussi fragiles incertitudes?
+Sous peine de périr, il faut y arriver pourtant. Une
+nation peut bien subsister quelque temps sans idéal,
+mais l'histoire nous apprend que, dans ces conditions,
+elle ne saurait durer. Un peuple n'a jamais survécu
+longtemps à la perte de son idéal.</p>
+
+<p>L'idéal à défendre est toujours fils du temps et
+non de nos volontés. Ne pouvant le créer par notre
+vouloir, nous sommes condamnés à l'accepter sans
+chercher à le discuter.</p>
+
+<p>Trop de choses ont été détruites en France pour
+que beaucoup d'idéals aient survécu. Il nous en reste
+un cependant, constitué par la notion de patrie. C'est
+à peu près le seul demeuré debout sur les vestiges
+des religions et des croyances que le temps a
+brisées.</p>
+
+<p>Cette notion de patrie qui, heureusement pour
+nous, survit encore dans la majorité des âmes, représente
+l'héritage de sentiments, de traditions, de
+pensées et d'intérêts communs dont je parlais plus
+haut. Elle est le dernier lien qui maintienne encore
+l'existence des sociétés latines. Il faut dès l'enfance
+apprendre à l'aimer et le défendre et jamais le discuter.</p>
+
+<p>C'est parce que pendant près d'un siècle les Universités
+allemandes ont sans cesse exalté l'idée de patrie
+que l'Allemagne est devenue si forte et si grande. En
+Angleterre, un tel idéal n'a pas besoin d'être enseigné,
+car il se trouve depuis longtemps fixé par l'hérédité
+dans les âmes. En Amérique, où l'idée de patrie
+est encore un peu neuve et pourrait être ébranlée
+par l'apport constant de sang étranger,&mdash;si dangereux
+<span class="pagenum"><a name="259" id="Page_259"> [Pg 259]</a></span>
+pour les pays qui ne sont pas assez forts pour
+l'absorber,&mdash;il constitue un de ceux sur lesquels les
+éducateurs insistent le plus.</p>
+
+<p>«Que le professeur, écrit l'un d'eux, n'oublie
+jamais que chaque élève est un citoyen américain, et
+que, dans tous les enseignements, et en particulier
+dans celui de la géographie et de l'histoire, c'est la
+question de patriotisme qui doit dominer, afin d'inspirer
+à l'enfant une admiration presque sans bornes
+pour la grande nation qu'il doit appeler sienne.»</p>
+
+<p>Ce ne sont plus malheureusement de telles idées
+qui semblent dominer dans notre Université. Elle est
+très imbue de socialisme, de cosmopolitisme et de
+rationalisme. La notion de patrie paraît à beaucoup de
+jeunes professeurs une vieillerie quelque peu méprisable<a name="FNanchor_187_187" id="FNanchor_187_187"></a><a href="#Footnote_187_187" class="fnanchor">[187]</a>.
+Un universitaire éminent, devenu depuis académicien,
+a marqué en termes très forts, longtemps
+avant de verser dans la politique, ce vice profond de
+notre Université, vice qui rend si dangereuse l'éducation
+qu'elle donne.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_187_187" id="Footnote_187_187"></a><a href="#FNanchor_187_187"><span class="label">[187]</span></a> Quelques-uns vont beaucoup plus loin encore. Le ministre de l'Instruction
+publique s'est vu forcé de révoquer un professeur qui enseignait à ses élèves
+que le drapeau français devrait être planté dans du fumier, et assimilait les soldats
+à des cambrioleurs. Une souscription fut immédiatement ouverte en sa faveur par
+un professeur à la Sorbonne, contre lequel le Ministre dut également sévir. Interpellé
+à la Chambre des députés à propos de ces faits, le Ministre prononça les
+paroles suivantes qui&mdash;heureusement&mdash;furent couvertes d'applaudissements:
+</p><p>
+«... C'en serait fait, non pas de l'Université seulement, mais de la France
+elle-même, si le drapeau pouvait être outragé, si l'idée supérieure de la patrie,
+du dévouement et des sacrifices qu'aux heures de péril chacun doit être prêt à lui
+consentir, pouvait être reniée et condamnée par ceux-là mêmes qui sont chargés
+de préparer la France de demain.»
+</p><p>
+Les faits que le ministre de l'Instruction publique a dû réprimer jettent le plus
+triste jour sur l'état mental de certains de nos professeurs. Des faits semblables
+seraient impossibles en Allemagne et en Angleterre, où le respect de l'idée de
+patrie est universel. Une guerre récente a montré sa puissance au Japon.</p></div>
+
+<p>Quand on n'a pas assez de philosophie pour comprendre
+les nécessités qui créent un idéal, il faut
+<span class="pagenum"><a name="260" id="Page_260"> [Pg 260]</a></span>
+au moins ne pas oublier que, sans cet idéal, il n'est
+pas de société possible. Critiquer l'idée de patrie,
+vouloir affaiblir les armées qui la défendent, c'est se
+condamner à subir les invasions, les révolutions sanglantes,
+les Césars libérateurs, c'est-à-dire toutes les
+formes de cette basse décadence par laquelle tant de
+peuples ont vu clore leur histoire.</p>
+
+<p>L'esprit nouveau qui se répand de plus en plus
+dans l'Université constitue, je le répète, un redoutable
+danger pour notre avenir. La menace en est trop
+visible pour ne pas avoir frappé tous les esprits qui
+s'intéressent aux destinées de notre pays.</p>
+
+<blockquote><p>... Il semble, disait dans un discours un ancien ministre,
+M. Raymond Poincaré, que, depuis quelque temps, un vent
+mauvais ait soufflé sur certaines âmes françaises et ait effacé
+en elles des souvenirs qu'on aurait pu croire ineffaçables! Il
+s'est trouvé, jusque dans l'Université, des esprits qui se sont
+laissé séduire et dévoyer par une sorte de mysticisme humanitaire.
+Il s'est rencontré des gens pour ne plus reconnaître dans
+le drapeau tricolore l'emblème de notre unité nationale, le symbole
+sacré de nos regrets et de nos espérances, et pour proférer
+contre l'armée des injures criminelles. Maudite soit la philosophie
+mensongère dont se couvrent ces attentats contre la patrie!
+Elle méconnaît, sous prétexte d'humanité, les sentiments qui
+contribuent le plus à élever le c&oelig;ur des hommes, à fortifier leur
+caractère et à ennoblir leur destinée.</p></blockquote>
+
+<blockquote><p>Ce qui est grave, dans certaine affaire récente, dit de son côté
+M. P. Deschanel, Président de la Chambre des Députés, dans un
+de ses discours, ce n'est pas seulement qu'un Français, un
+maître de la jeunesse, un professeur de l'Université, ait outragé
+le drapeau et traité d'«escarpes» les soldats et les marins français
+morts à Madagascar: c'est qu'il se soit trouvé dans les premiers
+rangs de la hiérarchie universitaire d'autres professeurs
+pour le défendre, un parti pour organiser des manifestations en
+son honneur, c'est qu'ici même, au milieu de nos populations
+si pondérées, si sages, et qui ont vu, il y a trente ans, l'invasion,
+plusieurs journaux, au lieu de se faire l'écho de l'indignation
+publique, aient cherché des excuses à de pareilles insultes
+contre nos soldats et contre le drapeau.</p></blockquote>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="261" id="Page_261"> [Pg 261]</a></span>
+Et quelle est la cause profonde de pareils accès
+d'humanitarisme apparent? Simplement cette soif
+intense d'inégalité qui fait le fond secret des principes
+d'égalité que nous proclamons bien haut. Sortis
+généralement des couches les plus obscures de la
+démocratie, nos professeurs ne veulent souffrir aucun
+contact avec les membres de la classe où ils sont nés.
+Leurs diplômes leur confèrent, suivant eux, une véritable
+aristocratie, qui doit leur éviter de telles promiscuités.
+M. Georges Goyau a fort bien mis à nu
+ces mobiles dans un article de la <i>Revue des Deux
+Mondes</i> dont voici quelques extraits:</p>
+
+<blockquote><p>... On entrevoyait, dès 1894, que si la servitude du militarisme,
+dénoncée par ces écrivains, leur en faisait oublier la
+grandeur, c'est que cette servitude avait choqué surtout, en eux,
+une certaine indolence d'agir et un aristocratique besoin d'inégalité.
+Le temps et l'audace aidant, ils ont mis leurs âmes à nu;
+si laides soient-elles, il nous faut regarder.</p>
+
+<p>Ce qui l'irrite et l'exaspère, durant son séjour à la caserne,
+c'est qu'il a pour camarades des faubouriens et des paysans,
+rustres pour tout de bon, grossiers sans morbidesse, brutaux
+sans raffinement, faisant l'amour sans érotisme. Un rêveur
+voluptueux et distingué se répute déclassé, lorsque la caserne
+l'oblige à de pareils contacts.</p>
+
+<p>Mais ce qu'il y a d'éminemment paradoxal et&mdash;pourquoi ne
+pas le dire?&mdash;de sophistique, c'est de s'emparer du mot de
+«démocratie» et de le faire vibrer comme on claque un fouet,
+pour venger certaines susceptibilités et certaines souffrances de
+caserne provenant précisément, chez nos «intellectuels», d'un
+dégoût inné de la démocratie.</p>
+
+<p>La masse prolétarienne, assure un écrivain, n'a aucun intérêt
+à rendre un culte à cette entité indéfinie, embrouillardée, qui est
+la patrie. Dès lors, faisons savoir au prolétaire que les conséquences
+d'une défaite intéressent peu sa destinée, et que son
+bien personnel ne lui commande point de se battre; il ne se
+battra plus. Voilà l'avant-dernier mot de la propagande antimilitariste:
+c'est une leçon de lâcheté, qui fait intervenir
+l'égoïsme comme mobile.</p>
+
+<p>En un pareil tournant, c'est un vilain spectacle que celui de
+l'humanitarisme. L'homme qui faillit à son devoir aime bien se
+<span class="pagenum"><a name="262" id="Page_262"> [Pg 262]</a></span>
+donner l'illusion d'un motif élevé, se considérer, au moment
+même où il se désintéresse de ses semblables, comme un fragment
+de l'humanité en mue, et intercaler sa défaillance dans
+l'évolution de cette humanité.</p></blockquote>
+
+<p>On ne saurait trop insister sur cette question, elle
+est vitale aujourd'hui. Un peuple ne peut subsister
+qu'en possédant quelques idées communes. Il ne
+nous en reste plus qu'une, qui soit défendable par
+tous les partis: l'idée de patrie.</p>
+
+<p>Et pas n'est besoin de considérations métaphysiques
+ou sentimentales pour enseigner à la jeunesse
+la valeur de cet idéal. Il n'y a qu'à lui montrer ce que
+deviennent les peuples ayant perdu leur patrie. L'histoire
+de l'Irlande, de la Pologne, de l'Arménie, de
+l'Alsace, etc., nous disent le sort des nations qui
+tombent sous la loi de maîtres étrangers. Polonais
+bâtonnés par les Allemands, bâtonnés aussi par les
+Russes, et de plus expédiés en Sibérie dès qu'ils protestent
+contre ce régime de fer, Alsaciens fustigés au
+régiment par des chefs soucieux de bien montrer qu'ils
+sont leurs maîtres, Irlandais condamnés à des avanies
+journalières par les Anglais, etc., montrent le sort
+des peuples qui n'ont plus de patrie. En la perdant,
+ils ont tout perdu, jusqu'au droit d'avoir une histoire.</p>
+
+<p>L'idée de patrie implique naturellement le respect
+de l'armée chargée de la protéger.</p>
+
+<p>Certes, le militarisme est une des plaies de l'Europe.
+Il est dangereux et ruineux, mais beaucoup
+plus dangereuse et beaucoup plus ruineuse encore
+serait sa suppression. Les gendarmes sont également
+d'un entretien fort coûteux. Personne ne parle
+cependant de s'en passer, parce que chacun sait bien
+que sans eux nous serions promptement victimes des
+voleurs et des assassins.
+<span class="pagenum"><a name="263" id="Page_263"> [Pg 263]</a></span></p>
+
+<p>Rien n'est plus funeste pour l'avenir d'un pays que
+les discours de quelques philanthropes à courte vue,
+parlant de désarmement, de fraternité et de paix universelle.
+Leur humanitarisme vague finirait par saper
+entièrement notre patriotisme et nous laisserait désarmés
+devant des adversaires qui ne désarment jamais.
+Attendons pour écouter tous ces discoureurs que nous
+n'ayons plus d'ennemis.</p>
+
+<p>Et nous sommes bien loin, hélas! de n'en plus
+avoir. A la vérité, nous n'en avons jamais eu davantage.
+Il faut être singulièrement aveuglé par des chimères
+pour ne pas le voir.</p>
+
+<p>M. Faguet a montré dans de belles pages, dont je
+vais reproduire quelques fragments, qu'en ne se plaçant
+même qu'à un point de vue strictement utilitaire,
+nous devons respecter profondément notre patrie et
+respecter profondément aussi l'armée chargée de la
+défendre.</p>
+
+<blockquote><p>La France, écrit-il, est presque universellement détestée et
+ces trois mobiles: la haine, la crainte et la cupidité, qui ont
+réuni contre la Pologne ses puissants voisins, animent parfaitement
+contre la France des voisins tout aussi redoutables.</p>
+
+<p>La disparition de la France est en train de devenir un rêve
+européen. Comme la Pologne, la France a longtemps troublé
+l'Europe par ses incursions; comme la Pologne, elle l'a longtemps
+gênée du contre-coup de ses agitations intérieures; comme
+la Pologne, elle est un peuple qu'on juge trop brave et trop
+aventureux, bien que, sans perdre sa bravoure, elle semble
+avoir perdu le goût des aventures; comme la Pologne, elle est
+facile à partager, ayant des voisins de tous les côtés...</p>
+
+<p>Il faut donc aimer la patrie profondément; mais comment
+convient-il de l'aimer? Ne cherchons ni subterfuges ni circonlocutions,
+et disons nettement qu'il faut l'aimer dans son moyen
+de défense, c'est-à-dire dans son armée, comme tous les peuples
+du monde ont aimé leur pays dans la force organisée pour le
+défendre. Le patriotisme n'est pas le militarisme; il va plus loin,
+il va, si vous voulez, plus haut, il va ailleurs; mais c'est là qu'il va
+d'abord, et le militarisme est le signe et la mesure du patriotisme.
+<span class="pagenum"><a name="264" id="Page_264"> [Pg 264]</a></span></p>
+
+<p>Qu'il y ait une majorité antimilitariste dans un pays, c'est parfaitement
+le signe que ce pays se renonce; qu'il y ait seulement
+un parti antimilitariste dans un pays, c'est un très mauvais
+signe et il y a déjà lieu de pousser le cri d'alarme...</p>
+
+<p>La Patrie, c'est l'armée, l'armée c'est la Patrie elle-même, en
+ce sens qu'elle est l'organe que, lentement, depuis des siècles,
+la Patrie s'est construit et a ajusté au milieu qui lui a été fait,
+pour subsister et se maintenir.</p>
+
+<p>... L'armée n'est pas seulement l'arme de la nation, elle en
+est l'armature. C'est l'armée qui fait que la nation n'est pas un
+être invertébré; c'est l'armée qui fait que la nation se tient
+debout...</p>
+
+<p>Ce n'est qu'à titre de soldats, ce n'est que comme membres
+de l'armée, que les Français se connaissent, comme coopérant à
+une même &oelig;uvre, et comme réunis bien manifestement dans la
+même idée.</p>
+
+<p>Les peuples très civilisés qui ont oublié d'être militaires ont
+péri et, en périssant, ont laissé reculer, ce qui revient à dire, ont
+fait reculer la civilisation.</p></blockquote>
+
+<p>Il serait à souhaiter que beaucoup d'universitaires
+partageassent les idées qui précèdent, au lieu de professer
+plus ou moins ouvertement des théories diamétralement
+contraires. Si l'esprit qui s'infiltre progressivement
+chez nos professeurs continuait à s'y
+répandre, nous serions menacés d'une dissociation
+rapide. Un peuple peut perdre des batailles, perdre
+des provinces et se relever encore. Il a tout perdu
+et ne se relève pas quand il ne possède plus les
+sentiments qui formaient l'armature de son âme
+et le ressort de sa puissance.
+<span class="pagenum"><a name="265" id="Page_265"> [Pg 265]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h2><a id="V_4"></a>CHAPITRE IV</h2>
+
+<h2>L'enseignement de l'histoire et de la littérature.</h2>
+
+
+<h3>§ 1.&mdash;L'ENSEIGNEMENT DE L'HISTOIRE.</h3>
+
+<p>Ce sont principalement les universitaires ayant le
+plus contribué à surcharger les programmes d'enseignement
+de l'histoire, qui les ont maltraités devant la
+Commission d'enquête. L'expérience devait nécessairement
+leur apprendre que l'enseignement mnémonique
+de l'histoire, tel qu'il est donné par l'Université,
+constitue une perte totale de temps pour les élèves.
+Aujourd'hui, les plus savants professeurs reconnaissent
+eux-mêmes, avoir inutilement surchargé les programmes.</p>
+
+<blockquote><p>L'histoire est une mnémotechnie ou une philosophie. Tant
+qu'elle restes une mnémotechnie, elle risque d'être pour l'enfant
+une fatigue en pure perte; elle ne devient une philosophie
+qu'avec l'âge et surtout lorsque l'adolescent est appelé à appliquer
+sa réflexion au monde voisin de celui où il doit vivre.</p>
+
+<p>Pour l'enfant, n'y aurait-il pas avantage à ne lui présenter
+que les grandes étapes de l'histoire ancienne et des premiers
+siècles de notre propre histoire sous forme de tableaux qui
+frappent son imagination et, en provoquant des comparaisons
+avec ce qu'il voit journellement autour de lui, lui laissent une
+impression durable<a name="FNanchor_188_188" id="FNanchor_188_188"></a><a href="#Footnote_188_188" class="fnanchor">[188]</a>?</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_188_188" id="Footnote_188_188"></a><a href="#FNanchor_188_188"><span class="label">[188]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 10. Gréard, vice-recteur de l'Académie de Paris.</p></div>
+
+<blockquote><p><span class="pagenum"><a name="266" id="Page_266"> [Pg 266]</a></span>
+Actuellement, l'enseignement historique, pendant toute la
+classe de troisième et une partie de la classe de seconde, est
+consacré au Moyen Age. C'est beaucoup trop, et pour un résultat
+très mince. Pour la très grande majorité des écoliers, et je
+crois que je pourrais dire pour tous, l'histoire du Moyen Age,
+sauf les grands faits que l'on pourrait exposer en beaucoup
+moins de temps, est à peu près inintelligible. Il serait donc possible
+de faire de grandes économies sur le temps consacré aux
+Mérovingiens, aux Carlovingiens et aux premiers Capétiens<a name="FNanchor_189_189" id="FNanchor_189_189"></a><a href="#Footnote_189_189" class="fnanchor">[189]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_189_189" id="Footnote_189_189"></a><a href="#FNanchor_189_189"><span class="label">[189]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 39. Lavisse, professeur à la Sorbonne.</p></div>
+
+<p>«Fatigue en pure perte», dit M. Gréard. Enseignement
+de choses «à peu près inintelligibles», dit
+M. Lavisse. Voilà le bilan de l'enseignement universitaire
+de l'histoire. Sous peine de refus aux examens,
+les infortunés élèves sont bien obligés d'accumuler
+dans leur tête l'énorme entassement de dates de
+batailles, de généalogies de souverains, qui constituent
+les programmes classiques. Hors cela, ils ne
+veulent rien apprendre. Et c'est pourquoi, connaissant
+très bien l'histoire des Perses et la liste de tous
+les rois achéménides, ils ne savent que quelques
+mots de l'histoire moderne. Beaucoup de bacheliers,
+nous l'avons vu dans une précédente citation, n'ont
+jamais entendu parler de la guerre de 1870<a name="FNanchor_190_190" id="FNanchor_190_190"></a><a href="#Footnote_190_190" class="fnanchor">[190]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_190_190" id="Footnote_190_190"></a><a href="#FNanchor_190_190"><span class="label">[190]</span></a> Comme tout récemment encore, elle ne faisait pas partie des programmes,
+la plupart des élèves des écoles primaires n'en avaient pas entendu parler davantage.
+<i>Le Temps</i> du 8 mars 1901 publiait la lettre d'un chef d'escadron qui, tous
+les ans, fait une petite enquête sur les 50 recrues qu'il reçoit et qui doivent
+répondre par écrit aux questions très simples qu'on leur pose. Sur ces
+50 recrues, 30 n'ont jamais entendu parler de nos désastres, 10 ont des notions
+très vagues à leur sujet, 10 seulement, les Parisiens surtout, savent ce que fut
+cette guerre. En fait, on peut dire que plus de la moitié des Français de la génération
+actuelle n'a jamais entendu parler de la guerre franco-allemande et ne
+soupçonne par conséquent aucun des enseignements profonds que nos défaites
+comportent.</p></div>
+
+<p>Je suis tout à fait de l'avis de MM. Lavisse et Gréard
+sur la nécessité de réduire l'étude de l'histoire
+ancienne à quelque bref tableau facile à renfermer
+dans un fort petit nombre de pages. Je serai peut-être
+<span class="pagenum"><a name="267" id="Page_267"> [Pg 267]</a></span>
+moins d'accord avec eux en assurant que l'enseignement
+détaillé de l'histoire, comme on le trouve exposé
+dans les livres classiques, n'est propre qu'à fausser le
+jugement de l'élève et pervertir un peu sa moralité.
+Les faits historiques représentant presque toujours
+le triomphe de la ruse, de la violence et de la force,
+ne paraissent pas très aptes à former l'esprit des
+enfants. Pour peu d'ailleurs que ces derniers parcourent
+quelques &oelig;uvres d'historiens&mdash;et ils le feront
+tôt ou tard&mdash;ils s'apercevront bien vite que les
+mêmes faits sont présentés et jugés de la façon la plus
+opposée par des auteurs différents. Cette constatation,
+qu'ils étendront naturellement à ce qu'on leur enseigne,
+affaiblira leur confiance dans l'autorité des
+professeurs.</p>
+
+<p>Il y aurait cependant beaucoup à tirer de l'enseignement
+de l'histoire pour la formation de l'intelligence
+de la jeunesse, si cet enseignement était donné
+dans un tout autre esprit que celui qui règne chez nos
+universitaires.</p>
+
+<p>Au lieu des généalogies de souverains et des récits
+de bataille, il faudrait montrer à l'élève ce que chaque
+peuple a laissé derrière lui, c'est-à-dire expliquer
+l'histoire de sa civilisation. Elle s'éclaire surtout
+par l'étude des monuments et des diverses &oelig;uvres
+d'art. Si ces &oelig;uvres sont mises sous les yeux de l'élève
+par des photographies, des projections, des visites
+dans les musées, il est intéressé et retient toujours ce
+qu'il a vu, alors qu'il ne retient pas ce qu'il a appris
+par c&oelig;ur<a name="FNanchor_191_191" id="FNanchor_191_191"></a><a href="#Footnote_191_191" class="fnanchor">[191]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_191_191" id="Footnote_191_191"></a><a href="#FNanchor_191_191"><span class="label">[191]</span></a> Comme exemple des documents que peuvent fournir à l'histoire les &oelig;uvres
+d'art et les monuments, je renvoie le lecteur à mon <i>Histoire des Civilisations
+de l'Orient</i>, 3 vol. in-4<sup>o</sup> avec 1200 gravures, exécutées la plupart d'après des
+photographies recueillies dans mes voyages.</p></div>
+
+
+<h3>§ 2.&mdash;L'ENSEIGNEMENT DE LA LITTÉRATURE.</h3>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="268" id="Page_268"> [Pg 268]</a></span>
+L'étude de la littérature se borne, dans les lycées,
+à des analyses d'auteurs célèbres, dont on ne fait lire
+à l'élève que de courts fragments, à des étymologies,
+des exceptions grammaticales et toutes les subtilités
+qui peuvent germer dans des cervelles de cuistres
+inoccupés. L'élève saura très bien définir, au moment
+de l'examen, ce que c'est que la pastourelle, la
+fatrasie, etc. Il n'aura lu aucun auteur, mais pourra
+réciter les byzantines discussions des commentateurs
+sur les grands écrivains. Voici d'ailleurs comment un
+universitaire distingué, ancien professeur à l'École
+Normale, M. Fouillée, juge la valeur de l'éducation
+littéraire de nos lycéens.</p>
+
+<blockquote><p>Voulez-vous voir maintenant les résultats intellectuels de
+toutes ces études mnémotechniques? Qu'on lise les rapports de
+la Faculté des lettres de Paris sur le baccalauréat. Vous y verrez
+que les compositions françaises deviennent de plus en plus des
+compositions de mémoire sur l'histoire littéraire et théâtrale,
+qu'elles finissent par atteindre chez la masse des élèves un
+degré d'uniforme médiocrité qui rend presque impossible le
+classement...</p>
+
+<p>... L'étude de la littérature, telle qu'elle est comprise par les
+plus lettrés, si elle était poussée à fond, serait une démoralisation
+de la jeunesse; heureusement elle est superficielle et au
+lieu de corrompre le c&oelig;ur, elle se contente d'hébéter l'intelligence
+en surchargeant la mémoire<a name="FNanchor_192_192" id="FNanchor_192_192"></a><a href="#Footnote_192_192" class="fnanchor">[192]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_192_192" id="Footnote_192_192"></a><a href="#FNanchor_192_192"><span class="label">[192]</span></a> <span class="smcap">A. Fouillée</span>. <i>L'Échec pédagogique des lettrés et des savants</i>, p. 481.</p></div>
+
+<p>La littérature est à peu près la seule connaissance
+qui puisse s'enseigner utilement par la lecture des
+livres, et c'est justement la seule pour laquelle l'Université
+proscrive l'emploi des livres. On se plaint du
+lamentable français de la plupart des bacheliers. S'il
+n'est pas plus lamentable encore, c'est que les élèves
+lisent un peu en cachette malgré leurs professeurs.
+<span class="pagenum"><a name="269" id="Page_269"> [Pg 269]</a></span></p>
+
+<p>Pour apprendre à penser clairement, à connaître la
+littérature de son pays, et à s'exprimer correctement,
+il n'y a qu'un moyen. Jeter d'abord au feu les grammaires
+savantes, les recueils de morceaux choisis, les
+résumés des manuels et surtout les dissertations des
+commentateurs, puis lire et relire une centaine de
+chefs-d'&oelig;uvre classiques. Pour le prix de deux ou
+trois de ces grammaires savantes, de ces traités de
+rhétorique insupportables avec lesquels on déprime
+aujourd'hui la jeunesse, les bibliothèques à 0 fr. 25
+le volume donneraient à l'élève une centaine de
+chefs-d'&oelig;uvre des auteurs classiques anciens et modernes.
+Avec deux cents volumes on aurait une bibliothèque
+très complète. Le professeur pourrait alors
+se borner à faire analyser, non pas des analyses, mais
+bien ce que l'élève a lu, et les compositions consisteraient
+uniquement à traiter un sujet déjà traité
+par un écrivain, une simple anecdote, par exemple.
+Le professeur montrerait ensuite, ce que d'ailleurs
+la plupart des élèves apercevraient très bien eux-mêmes,
+la différence entre leur style et celui des
+grands auteurs. La comparaison leur apprendrait à
+se rectifier. Ils verraient vite les phrases longues et
+enchevêtrées, les épithètes trop abondantes, les idées
+mal enchaînées, etc. Par des corrections successives,
+l'élève arriverait rapidement et inconsciemment
+à modifier son style, à trouver le mot juste, à
+préciser ce qui était confus. Je n'insiste pas d'ailleurs
+sur une méthode trop simple et beaucoup trop
+efficace pour être jamais appliquée par l'Université,
+mais que chaque élève peut heureusement appliquer
+tout seul. Pendant de longues années encore, les
+Universités latines donneront au monde le grotesque
+<span class="pagenum"><a name="270" id="Page_270"> [Pg 270]</a></span>
+et stupéfiant spectacle d'obliger des garçons de quinze
+ans, ne sachant rien de la vie et ne pouvant comprendre
+les mobiles qui ont fait agir les héros de
+l'histoire, à composer ces ridicules harangues dont
+les grands concours donnent de si pitoyables exemples.</p>
+
+<p>Sans vouloir défendre davantage la méthode que
+j'indique, j'ajouterai qu'elle éviterait aux élèves leur
+ignorance presque totale des auteurs de l'antiquité
+grecque et latine, dont ils ne connaissent que quelques
+pages péniblement traduites à coups de dictionnaire.
+Homère est fastidieux quand on en lit des fragments
+au hasard en cherchant les mots un à un. Il devient
+intéressant quand on le lit entièrement dans une traduction,
+et ainsi est-il de beaucoup d'auteurs grecs
+et latins. Le nombre de pages traduites par un
+élève en huit ans d'études classiques est lamentablement
+restreint. Le nombre des chefs-d'&oelig;uvre d'auteurs
+grecs, latins, allemands, anglais et français,
+que l'on pourrait lire et relire en moins de deux ans,
+dans des traductions, serait au contraire considérable.
+Cette lecture aurait de plus le grand avantage d'intéresser
+l'élève, et elles sont singulièrement rares, dans
+notre Université, les choses enseignées de façon à
+intéresser.
+<span class="pagenum"><a name="271" id="Page_271"> [Pg 271]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h2><a id="V_5"></a>CHAPITRE V</h2>
+
+<h2>L'enseignement des langues.</h2>
+
+
+<p>On sait combien sont variables les aptitudes mentales
+des hommes. Tel qui apprendra sans difficulté
+la mécanique n'apprendra jamais la peinture, et l'on
+peut être un grand physicien sans posséder la moindre
+disposition musicale. Ce devrait être même un
+des rôles les plus importants des professeurs de diagnostiquer
+les vraies aptitudes d'un élève et de le
+diriger vers les études pour lesquelles il a des dispositions
+naturelles.</p>
+
+<p>Mais, si variées que soient les aptitudes des individus,
+si grande soit l'impossibilité de leur apprendre
+à tous les mêmes choses, il en est une cependant, la
+langue parlée autour d'eux, que tous les enfants, des
+plus intelligents aux plus bornés, apprennent sans
+difficulté et sans travail.</p>
+
+<p>Seuls font exception les individus atteints d'idiotie
+congénitale complète. Le fait même qu'un individu
+ne peut apprendre sa langue maternelle suffit, sans
+autre examen, à le faire enfermer dans un établissement
+d'aliénés.</p>
+
+<p>Et il ne s'agit pas, bien entendu, uniquement de la
+<span class="pagenum"><a name="272" id="Page_272"> [Pg 272]</a></span>
+langue maternelle, pour laquelle on pourrait supposer
+des aptitudes héréditaires spéciales. Un enfant
+quelconque, transporté dans un pays quelconque, ne
+mettra jamais plus de six mois, et généralement
+beaucoup moins, pour parler et comprendre la langue
+des individus qui l'entourent. Il y arrivera par un travail
+tout à fait inconscient, sans avoir jamais ouvert
+un dictionnaire ou une grammaire.</p>
+
+<p>Et pourtant cette chose si facile à apprendre, la
+seule que puissent acquérir les esprits les plus bornés,
+l'Université ne réussit pas à l'enseigner pendant les
+sept années de travail qu'elle impose à ses élèves.
+Nous avons vu qu'au moment de l'examen, l'immense
+majorité de ces élèves est incapable de lire sans dictionnaire
+une langue ancienne ou moderne, et à plus
+forte raison d'en parler quelques mots.</p>
+
+<p>L'Université le sait d'ailleurs parfaitement, mais
+elle s'en console, en faisant la très gratuite et très
+erronée supposition, que les élèves ont retiré quelque
+chose de leurs inutiles efforts. Voici d'ailleurs comment
+elle s'exprime dans un document officiel.</p>
+
+<blockquote><p>Si grand est le nombre des élèves qui sortent des lycées et
+collèges sans être en état de lire un texte latin, grec, anglais ou
+allemand, que notre système d'études serait vraiment criminel
+si ces élèves n'avaient tiré cependant quelque sérieux profit des
+efforts qu'ils ont faits et du temps qu'ils ont consacré pour les
+apprendre sans parvenir à les savoir<a name="FNanchor_193_193" id="FNanchor_193_193"></a><a href="#Footnote_193_193" class="fnanchor">[193]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_193_193" id="Footnote_193_193"></a><a href="#FNanchor_193_193"><span class="label">[193]</span></a> <i>Instructions concernant les plans d'études de l'enseignement secondaire
+classique</i>, p. 14 (cité dans l'enquête parlementaire, t. VI, rapport général,
+p. 33).</p></div>
+
+<p>Je ne puis qu'approuver l'expression de «criminel»
+appliquée à notre système d'enseignement des langues
+par un document officiel. J'ajouterai seulement que
+c'est une «criminelle» bêtise d'insinuer que les élèves
+<span class="pagenum"><a name="273" id="Page_273"> [Pg 273]</a></span>
+pourraient avoir retiré un profit quelconque de
+tout ce temps inutilement perdu, de tout ce gaspillage
+d'heures précieuses qui ne reviendront plus et pendant
+lesquelles tant de choses intéressantes ou utiles
+auraient pu être apprises.</p>
+
+<p>Au point de vue de la psychologie pure, les résultats
+négatifs obtenus par l'Université sont fort curieux et
+pleins d'enseignements.</p>
+
+<p>Ce n'est d'ailleurs qu'à une époque récente, depuis
+le développement de l'agrégation et de la formation
+de professeurs par les concours subtils et savants,
+que ces résultats négatifs ont été observés. De l'époque
+de la Renaissance au dernier siècle, le latin était
+la langue courante des examens, des livres savants et
+de la correspondance des lettrés. Tous les élèves
+des Jésuites la lisaient et l'écrivaient très suffisamment.
+On ne connaissait pas, il est vrai, à cette
+époque, les grammaires savantes des érudits, les
+byzantines discussions des commentateurs et toutes
+les chinoiseries que, sous prétexte d'enseignement
+linguistique, on fait apprendre aujourd'hui par c&oelig;ur
+aux élèves.</p>
+
+<p>Il n'y a pas à espérer que l'enseignement des langues
+se modifie tant que les professeurs resteront
+imbus des mêmes principes et se recruteront, comme
+aujourd'hui, parmi des normaliens et des agrégés, qui,
+se croyant des savants, se jugeraient déshonorés
+s'ils ne consacraient pas leur temps à discuter des
+subtilités grammaticales et à épiloguer sur les grands
+auteurs. MM. Berthelot et Poincaré, tous deux anciens
+Ministres de l'instruction publique, ont fort bien mis
+ce point fondamental en évidence devant la Commission.
+<span class="pagenum"><a name="274" id="Page_274"> [Pg 274]</a></span></p>
+
+<blockquote><p>Un certain nombre de professeurs de langues vivantes dédaignent
+leur besogne; ils la considèrent comme au-dessous d'eux.
+Eux aussi sont des agrégés, eux aussi ont des prétentions, d'ailleurs
+légitimes, à être des littérateurs ou des savants, et ils
+dédaignent d'être des «maîtres de langues»<a name="FNanchor_194_194" id="FNanchor_194_194"></a><a href="#Footnote_194_194" class="fnanchor">[194]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_194_194" id="Footnote_194_194"></a><a href="#FNanchor_194_194"><span class="label">[194]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 681. Poincaré, ancien ministre de l'Instruction publique.</p></div>
+
+<blockquote><p>L'esprit de ces professeurs est rompu ainsi à de certaines
+méthodes, en dehors desquelles ils ne comprennent pas leur
+rôle éducateur. J'ai entendu maintes fois des professeurs d'allemand
+ou d'anglais, qui se considéreraient comme déshonorés
+s'ils apprenaient à leurs élèves à parler et à écrire pour l'usage
+courant les langues qu'ils enseignent. «C'est aux maîtres de
+langues à faire cette besogne», et ils la méprisent.</p>
+
+<p>L'idée fondamentale de ces professeurs, fort honorables et
+fort instruits d'ailleurs, c'est qu'ils doivent enseigner avant tout
+les auteurs classiques allemands ou anglais, c'est qu'ils doivent
+commenter G&oelig;the, Shakespeare, Schiller, comme on le fait
+dans les classes de lettres, pour les grands auteurs grecs ou
+latins, Homère, Sophocle, Cicéron<a name="FNanchor_195_195" id="FNanchor_195_195"></a><a href="#Footnote_195_195" class="fnanchor">[195]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_195_195" id="Footnote_195_195"></a><a href="#FNanchor_195_195"><span class="label">[195]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 25. Berthelot, ancien ministre de l'Instruction publique.</p></div>
+
+<p>Un préjugé assez répandu consiste à croire que
+les Français sont réfractaires à l'étude des langues
+alors qu'en réalité il n'y a pas d'êtres humains,
+comme je le disais plus haut, réfractaires à cette
+étude. La vérité c'est que ce sont les professeurs de
+l'Université qui demeurent totalement réfractaires à
+l'enseignement des langues. La preuve en est fournie
+par les résultats obtenus dans certains établissements
+congréganistes qui savent recruter des professeurs
+convenables. La chose n'est pas difficile, puisqu'il suffit
+d'individus parlant la langues qu'ils veulent enseigner
+et ignorant le plus possible les grammaires savantes,
+les auteurs obscurs, les critiques des érudits, etc. On
+n'aurait qu'à procéder comme les Pères Maristes dont
+il a été parlé devant la Commission d'enquête.</p>
+
+<blockquote><p>Les Pères Maristes, qui résident à côté de nous et nous font
+une concurrence sérieuse, ont chez eux des Frères anglais et
+<span class="pagenum"><a name="275" id="Page_275"> [Pg 275]</a></span>
+allemands, ils font des échanges avec leurs maisons de l'étranger;
+ces Frères parlent toute la journée anglais ou allemand, en
+récréation comme en classe, et ils font chez eux ce que nous ne
+pouvons pas faire chez nous<a name="FNanchor_196_196" id="FNanchor_196_196"></a><a href="#Footnote_196_196" class="fnanchor">[196]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_196_196" id="Footnote_196_196"></a><a href="#FNanchor_196_196"><span class="label">[196]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 561. Dalimier, professeur au lycée Buffon.</p></div>
+
+<p>Telle est la très simple méthode par laquelle on
+apprend sûrement à un enfant <i>quelconque</i> à comprendre
+et à parler une langue étrangère sans lui imposer
+aucun travail. Les peuples qui ont besoin de connaître
+les langues étrangères, tels que les Suisses, les Hollandais,
+les Allemands, n'en utilisent pas d'autres, et
+c'est grâce en partie à la connaissance des langues
+ainsi acquises qu'ils envahissent de plus en plus nos
+marchés et nous opposent une si redoutable concurrence
+à l'étranger.</p>
+
+<p>Le fait est trop connu pour qu'il soit utile d'y insister.
+Voici cependant quelques-unes des dépositions
+faites à ce sujet devant la Commission.</p>
+
+<blockquote><p>Les Allemands ont des heures de récréation, pendant lesquelles
+les enfants sont obligés de parler français ou anglais; ils
+s'en tirent comme ils peuvent; certaines classes sont faites
+entièrement en français, les questions comme les réponses. Je
+crois que c'est ce système vivant qu'il faut appliquer aux langues
+vivantes, sinon on arrivera à d'aussi misérables résultats que
+ceux qu'on obtient pour le grec et le latin<a name="FNanchor_197_197" id="FNanchor_197_197"></a><a href="#Footnote_197_197" class="fnanchor">[197]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_197_197" id="Footnote_197_197"></a><a href="#FNanchor_197_197"><span class="label">[197]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 205. Sabatier, doyen de la Faculté de Théologie.</p></div>
+
+<blockquote><p>Leur méthode (des Hollandais) est si parfaite qu'elle donne
+des résultats sérieux, même dans des conditions défavorables.
+Ç'a été pour moi une grande surprise de voir à Java des jeunes
+gens qui n'étaient jamais venus en Europe, qui n'avaient jamais
+ou presque jamais occasion de parler nos langues, et qui cependant,
+par la seule application des méthodes de leurs écoles,
+savaient parfaitement l'anglais, l'allemand et le français<a name="FNanchor_198_198" id="FNanchor_198_198"></a><a href="#Footnote_198_198" class="fnanchor">[198]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_198_198" id="Footnote_198_198"></a><a href="#FNanchor_198_198"><span class="label">[198]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 364. Chailley-Bert, professeur à l'École des Sciences
+politiques.</p></div>
+
+<blockquote><p>Il existe en Suisse des écoles pratiques&mdash;je le sais, parce
+que j'ai un neveu qui a été dans une de ces écoles&mdash;où, dans
+l'espace d'une année scolaire ou même d'un semestre, on met
+<span class="pagenum"><a name="276" id="Page_276"> [Pg 276]</a></span>
+des enfants en état de se servir convenablement de trois langues;
+or, jamais, dans nos lycées, les enfants ne seraient capables
+d'arriver à ce résultat, par la raison très simple qu'on leur
+apprend les langues vivantes comme le grec et le latin et nullement
+d'une façon active<a name="FNanchor_199_199" id="FNanchor_199_199"></a><a href="#Footnote_199_199" class="fnanchor">[199]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_199_199" id="Footnote_199_199"></a><a href="#FNanchor_199_199"><span class="label">[199]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 644. Payot, inspecteur d'Académie.</p></div>
+
+<p>C'est avec raison, il faut bien l'avouer, que les
+Allemands se montrent pleins de mépris pour notre
+système d'enseignement des langues aussi bien d'ailleurs
+que pour tout notre système universitaire.</p>
+
+<p>Voici une conversation relevée dans le <i>Temps</i> du
+6 janvier 1899, entre un Allemand et le rédacteur
+de ce journal:</p>
+
+<blockquote><p>«Tandis que nous autres, Allemands, nous nous sommes
+fait un devoir de réduire, pour la grande majorité de la nation,
+le temps d'études et de modifier en conséquence les programmes
+de nos établissements d'instruction, vous autres, Français, vous
+vous appliquez au contraire à les surcharger de plus en plus,
+à retenir sur les bancs de l'école vos enfants, jusqu'à l'heure
+où le service militaire vous les prend, à leur donner à tous,
+dans la classe bourgeoise, une éducation surannée, capable
+évidemment de faire d'eux, dans toute l'acception du mot, des
+lettrés, incapable de leur fournir aucune arme dans cette lutte
+de plus en plus sérieuse pour la vie, à laquelle toutes les
+nations à présent se trouvent acculées. A l'heure où nos enfants
+savent un minimum de trois langues et se jettent dans l'inconnu,
+comme j'ai fait, courant le monde, les vôtres se préparent
+encore à ce ridicule examen du baccalauréat. Ils y
+dépensent le meilleur de leurs forces, et quand ils sont bacheliers,
+que savent-ils? Un atome de grec, quelques mots de latin
+qui leur seront parfaitement inutiles».</p></blockquote>
+
+<p>Il n'y a pas à espérer une modification de nos
+pitoyables méthodes d'enseignement, et nous continuerons
+longtemps, par notre ignorance des langues
+étrangères, à être la risée des autres peuples. Tout a
+été inutilement essayé, et ce n'est pas avec des règlements
+qu'on changera la mauvaise volonté et l'incapacité
+des professeurs. Il faut donc y renoncer entièrement,
+<span class="pagenum"><a name="277" id="Page_277"> [Pg 277]</a></span>
+jusqu'au jour où l'opinion publique, suffisamment
+révoltée, obligera l'Université à évoluer.</p>
+
+<p>En attendant cet âge lointain, force est bien de
+s'accommoder de ce qui existe. Recherchons donc
+si, à défaut de l'art de parler et comprendre une langue
+étrangère, que nous sommes incapables d'enseigner
+aux élèves, nous ne pouvons au moins leur
+apprendre l'art de la lire couramment, ce qui serait
+déjà un fort utile résultat.</p>
+
+<p>Nous allons voir que, sans professeur, sans grammaire,
+sans dictionnaire, et presque sans travail, un
+individu quelconque peut, comme je l'ai constaté sur
+moi-même et sur d'autres, atteindre ce but en
+moins de deux mois, pour une langue de difficulté
+moyenne, comme l'anglais, avec une dépense de
+temps de deux heures par jour. Je me hâte d'ajouter
+que je ne suis nullement l'inventeur de cette très
+ancienne méthode, qui fut employée jadis pour enseigner
+rapidement le latin à la reine Anne d'Angleterre.</p>
+
+<p>Elle repose sur notre principe général de substituer
+le plus rapidement possible le travail inconscient
+au travail conscient, et je lui ai seulement ajouté la
+condition de choisir des livres tellement captivants
+que l'élève les lise par curiosité et n'ait par conséquent
+aucun labeur fastidieux.</p>
+
+<p>Dans les deux mois dont j'ai parlé, quinze jours
+au plus, en effet, sont consacrés à un travail ennuyeux.
+Quinze jours de travail, à deux heures par jour, sont
+en réalité le seul effort que je demande à l'individu
+le plus obtus pour apprendre à dire couramment l'anglais.
+Durant les six semaines ajoutées à ces quinze
+jours, je lui propose, non du travail, mais une intéressante
+distraction.
+<span class="pagenum"><a name="278" id="Page_278"> [Pg 278]</a></span></p>
+
+<p>Et d'ailleurs cette application de quinze jours est
+bien peu fatigante, puisqu'elle n'exige pas qu'on
+ouvre une seule fois une grammaire, ni un dictionnaire.
+Il faut même éviter soigneusement d'en posséder
+pour éviter de perdre son temps à les consulter.</p>
+
+<p>Voici du reste comment j'ai opéré sur moi-même
+à l'époque lointaine où j'ignorais l'anglais.</p>
+
+<p>Puisque pour lire il suffit de reconnaître visuellement
+les mots sans nécessité de les apprendre
+par c&oelig;ur&mdash;chose beaucoup plus difficile&mdash;il fallait
+tout d'abord être capable d'en reconnaître un certain
+nombre. Je pris simplement un livre anglais
+quelconque, <i>le Vicaire de Wakefield</i>, ayant sur une
+page le texte anglais, et sur l'autre page, le mot à
+mot français<a name="FNanchor_200_200" id="FNanchor_200_200"></a><a href="#Footnote_200_200" class="fnanchor">[200]</a>. Je lisais d'abord une ligne d'anglais,
+puis une ligne de français et répétais la même opération
+jusqu'à ce que je pusse comprendre la ligne
+anglaise sans regarder le texte français. Je passais
+alors à la ligne suivante. Au bout de quelques jours,
+reconnaissant dans le texte anglais un grand nombre
+de mots déjà vus, j'étais de moins en moins obligé
+d'avoir recours au texte français.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_200_200" id="Footnote_200_200"></a><a href="#FNanchor_200_200"><span class="label">[200]</span></a> Éviter absolument les traductions dites interlinéaires qui maintiennent toujours
+devant les yeux le texte français sous le texte étranger. Elles constituent un
+détestable moyen d'apprendre à lire une langue.</p></div>
+
+<p>Après une quinzaine de jours j'avais lu une bonne
+partie du livre anglais, mais comme l'histoire était
+passablement ennuyeuse et que je ne trouvais pas
+dans le commerce d'autres traductions analogues,
+je me demandai si je ne pourrais pas lire un texte
+anglais facile sans traduction. Je fis alors venir d'Angleterre
+les &oelig;uvres d'Alexandre Dumas, traduites en
+anglais, et que je n'avais jamais lues. Je commençai
+<span class="pagenum"><a name="279" id="Page_279"> [Pg 279]</a></span>
+par essayer de déchiffrer <i>Monte-Cristo</i>. Comme je m'y
+attendais, je ne comprenais que fort peu de mots et
+le sens général m'échappait à peu près entièrement.
+Me fiant au lent travail de l'inconscient, qui finirait
+par deviner les mots inconnus d'après les indications
+des mots connus, je continuai la lecture incomprise
+du livre, me bornant pour tout travail à relire trois
+fois la même page. Au bout de quelques jours le
+texte commença à s'éclairer et l'histoire étant fort
+captivante, je m'y intéressai vivement. Le plaisir
+devint bientôt tel, à mesure que se développait
+inconsciemment ma connaissance de la langue, que
+je dévorai la moitié du second volume en une seule
+nuit. Un mois juste s'était écoulé depuis que j'avais
+commencé l'anglais. Je profitai de ce que je me
+trouvais dans une période de vacances pour lire ainsi
+une vingtaine de romans, toujours des traductions
+de français en anglais.</p>
+
+<p>Ce n'était pas sans intention que je choisissais des
+auteurs français traduits en anglais, et toujours le
+même auteur, me doutant bien que lorsque j'aborderais
+un auteur anglais, dont la pensée et le style
+sont différents, les difficultés deviendraient beaucoup
+plus considérables. Ayant épuisé cependant la lecture
+des &oelig;uvres de Dumas, j'entrepris celle d'un romancier
+anglais, et, dès les premières pages, ces difficultés
+apparurent. Je ne comprenais guère que le
+quart de ce que je lisais. Je continuai cependant, et
+de même que pour <i>Monte-Cristo</i>, il arriva, par un
+travail inconscient de l'esprit, un moment où la
+lecture devint facile. Je pus lire ensuite aisément
+d'autres auteurs, mais toujours avec un peu de
+difficulté au début quand il s'agissait d'un nouvel
+<span class="pagenum"><a name="280" id="Page_280"> [Pg 280]</a></span>
+auteur. Ce dernier point a des causes psychologiques
+très simples, et je ne le signale que pour
+montrer en passant l'intense absurdité des collections
+de morceaux choisis d'auteurs différents mises
+par l'Université dans les mains des lycéens.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas supposer que l'élève qui aura
+ainsi appris à lire une langue en ignorera la grammaire,
+il la connaîtra au contraire parfaitement,
+l'ayant apprise inconsciemment par la pratique. Quand
+il aura lu des centaines de fois les mots <i>un</i>happy,
+<i>un</i>changeable, <i>un</i>acceptable, <i>un</i>certain, il saura que
+<i>un</i> en anglais placé devant un mot indique la
+négation. De même en allemand. Le sens invariable
+des préfixes tels que <i>aus</i>, <i>mit</i>, <i>durch</i>, etc., se dégagera
+nettement de la lecture répétée des mots tels
+que <i>auf gehen</i> (se lever), <i>mit gehen</i> (accompagner),
+<i>um gehen</i> (aller autour), <i>nach gehen</i> (suivre), <i>aus
+gehen</i> (sortir), <i>durch gehen</i> (traverser), etc.</p>
+
+<p>Si l'élève capable de bien lire l'anglais, veut passer
+ensuite à une autre langue, l'allemand par exemple,
+il devra d'abord prendre un livre allemand, dont la
+traduction littérale soit faite, non en français, mais en
+anglais, c'est-à-dire un livre à l'usage des Anglais qui
+veulent apprendre l'allemand. Quand il saura reconnaître
+quelques mots, il évitera soigneusement d'essayer
+de lire d'abord les grands auteurs classiques. Il
+commencera toujours par des traductions de français
+en allemand d'ouvrages intéressants, tels par exemple
+les <i>Mille et une Nuits</i>, dont il existe une bonne
+traduction allemande en deux volumes, ou encore les
+innombrables romans français, ceux d'Alexandre
+Dumas notamment, traduits en allemand dans la collection
+à 25 centimes le volume.
+<span class="pagenum"><a name="281" id="Page_281"> [Pg 281]</a></span></p>
+
+<p>La méthode que je viens d'exposer, est naturellement
+applicable à toutes les langues, y compris le
+latin. Elle n'implique qu'une seule condition fondamentale,
+lire au moins une vingtaine de volumes.
+Comme elle rend absolument inutile l'intervention
+des professeurs, il est de toute évidence qu'elle n'a
+aucune chance d'être jamais conseillée par eux. Si je
+l'ai exposée, c'est parce que, parmi mes lecteurs,
+il pourrait se trouver peut-être un père de famille
+comprenant que son fils perd totalement son temps
+au collège, et voulant le rendre capable de lire une
+ou deux langues étrangères.
+<span class="pagenum"><a name="282" id="Page_282"> [Pg 282]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h2><a id="V_6"></a>CHAPITRE VI</h2>
+
+<h2>L'enseignement des mathématiques.</h2>
+
+
+<p>Au point de vue de leur rôle éducateur, on peut
+classer les sciences de la façon suivante:</p>
+
+<p>1º Les sciences naturelles, qui exercent l'esprit
+d'observation;</p>
+
+<p>2º Les sciences physiques et chimiques qui exercent
+à la fois l'esprit d'observation et le jugement;</p>
+
+<p>3º Les sciences mathématiques, qui sont considérées
+comme des sciences exclusivement de raisonnement,
+mais que nous montrerons être expérimentales
+et devant être apprises d'abord d'une façon expérimentale.</p>
+
+<p>L'enseignement des mathématiques est très développé
+chez tous les peuples latins. Ce sont les connaissances
+qui exercent chez eux le plus de prestige.
+Elles constituent le moyen de sélection employé pour
+recruter les candidats des grandes écoles. Les programmes
+d'admission à l'École Polytechnique ou à
+l'École Centrale, roulent presque exclusivement sur
+les mathématiques, et l'enseignement y est surtout
+mathématique. Les démonstrations au tableau y remplacent
+entièrement les expériences.
+<span class="pagenum"><a name="283" id="Page_283"> [Pg 283]</a></span></p>
+
+<p>Ce n'est pas ici le lieu de rechercher si l'aptitude
+aux mathématiques constitue une supériorité transcendante,
+comme pourraient le faire croire les programmes
+d'admission aux grandes écoles. On montrerait
+aisément que c'est une faculté analogue à toute
+autre disposition pour un art ou une science quelconques.</p>
+
+<p>Prétendre que le développement de l'enseignement
+des mathématiques, tel qu'il est donné par nos
+grandes écoles, fortifie le raisonnement et développe
+le jugement, constitue une assertion illusoire. Cet
+avis est, du reste, celui des savants qui sont le mieux
+à même de connaître les élèves adonnés presque
+exclusivement à ces études. Voici, par exemple,
+comment s'est exprimé M. Buquet, directeur de l'École
+Centrale, devant la Commission d'enquête:</p>
+
+<blockquote><p>C'est par les mathématiques élémentaires, par la géométrie,
+que les élèves se rendent compte des choses, raisonnent. Quand
+on s'enfonce plus avant dans les mathématiques spéciales, on
+arrive à une certaine gymnastique de chiffres, de lettres et de
+formules, qui ne forme pas beaucoup l'intelligence, et pas du
+tout le jugement quand ils ne sont pas suivis d'explications
+qu'on devrait donner et qu'à mon avis on ne donne pas assez,
+ou précédés d'études approfondies<a name="FNanchor_201_201" id="FNanchor_201_201"></a><a href="#Footnote_201_201" class="fnanchor">[201]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_201_201" id="Footnote_201_201"></a><a href="#FNanchor_201_201"><span class="label">[201]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 503. Buquet, directeur de l'École Centrale.</p></div>
+
+<p>Les mathématiques peuvent développer le goût des
+raisonnements subtils, mais il est fort douteux qu'elles
+exercent le jugement. Les mathématiciens les plus
+éminents ne savent souvent pas se conduire dans la
+vie et sont embarrassés par les choses les plus simples.
+Napoléon le constata quand il eut fait de Laplace, le
+plus illustre mathématicien de son temps, un administrateur.
+Voici comment il raconte lui-même l'aventure:
+<span class="pagenum"><a name="284" id="Page_284"> [Pg 284]</a></span></p>
+
+<blockquote><p>Géomètre de premier rang, Laplace ne tarda pas à se montrer
+administrateur plus que médiocre. Dès son premier travail, nous
+reconnûmes que nous nous étions trompé. Laplace ne saisissait
+aucune question sous son véritable point de vue; il
+cherchait des subtilités partout, n'avait que des idées problématiques
+et portait enfin l'esprit des infiniment petits jusque dans
+l'administration<a name="FNanchor_202_202" id="FNanchor_202_202"></a><a href="#Footnote_202_202" class="fnanchor">[202]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_202_202" id="Footnote_202_202"></a><a href="#FNanchor_202_202"><span class="label">[202]</span></a> Cité par A. Rebierre, <i>Mathématiques et Mathématiciens</i>, 2<sup>e</sup> édition, p. 185.</p></div>
+
+<p>Ce fut, on le sait, à un des plus célèbres mathématiciens
+modernes, qu'un facétieux escroc vendit,
+pendant plusieurs années, des autographes fabriqués
+de toutes pièces, de divers savants illustres,
+autographes qui furent d'ailleurs reproduits dans les
+comptes rendus de l'Académie des sciences. Parmi
+les documents ainsi achetés par le candide mathématicien,
+il y en avait, paraît-il, de Cléopâtre et de Jésus-Christ!
+On peut raisonner parfaitement sur les quantités
+toujours très simples qui entrent dans une
+équation et ne rien comprendre à l'enchaînement des
+phénomènes.</p>
+
+<p>Les mathématiques constituent une langue dont la
+connaissance ne développe pas plus l'intelligence que
+celle des autres langues. Un idiome ne s'apprend pas
+pour exercer l'intelligence, mais uniquement parce
+qu'il est utile à connaître. Or l'habitude d'écrire les
+choses les plus simples en langage mathématique est
+tellement répandue aujourd'hui qu'il y a nécessité
+pour les élèves d'apprendre ce langage, tout comme
+ils seraient obligés d'apprendre le japonais ou le sanscrit
+si tous les livres de sciences étaient écrits dans
+ces langues.</p>
+
+<p>Le seul point important est de savoir comment on
+peut arriver rapidement à comprendre puis à parler
+la langue spéciale des mathématiciens. Les débuts
+<span class="pagenum"><a name="285" id="Page_285"> [Pg 285]</a></span>
+seuls de cette étude, comme ceux de toutes les langues,
+sont difficiles.</p>
+
+<p>Il faut la commencer dès l'enfance, en même temps
+que la lecture et l'écriture, mais d'une façon diamétralement
+opposée à celle qui s'emploie aujourd'hui.</p>
+
+<p>Elle doit s'enseigner par l'expérience, en substituant
+aux raisonnements effectués sur des symboles,
+l'observation directe de quantités qu'on peut voir et
+toucher. Ce qui rend si difficile l'instruction mathématique
+pour l'enfant, c'est l'indéracinable habitude
+latine de toujours commencer par l'abstrait sans passer
+d'abord par le concret.</p>
+
+<p>Si l'ignorance de la psychologie infantile était
+moins universelle et moins profonde, tous les pédagogues
+sauraient que l'enfant ne peut comprendre les
+définitions abstraites de grammaire, d'arithmétique
+ou de géométrie, et qu'il les récite comme il le
+ferait pour les mots d'une langue inconnue. Seul le concret
+lui est accessible. Quand les cas concrets se seront
+suffisamment multipliés, c'est son inconscient qui se
+chargera d'en dégager les généralités abstraites.</p>
+
+<p>Donc les mathématiques doivent, à leur début surtout,
+s'enseigner expérimentalement, car, contrairement
+à l'idée courante, ce sont des sciences expérimentales.
+C'est une opinion que j'ai été heureux de
+voir défendre par un illustre mathématicien, M. Laisant:</p>
+
+<blockquote><p>Je considère, dit-il, <i>que toutes les sciences</i> sans exception
+sont expérimentales au moins dans une certaine mesure. En
+dépit de certaines doctrines qui ont voulu faire des sciences
+mathématiques une suite d'opérations de pure logique reposant
+sur des idées pures, il est permis d'affirmer qu'en mathématiques
+aussi bien que dans tous les autres domaines scientifiques,
+il n'existe pas une notion, pas une idée qui pourrait
+pénétrer dans notre cerveau sans la contemplation préalable
+<span class="pagenum"><a name="286" id="Page_286"> [Pg 286]</a></span>
+du monde extérieur et des faits que ce monde présente à notre
+observation<a name="FNanchor_203_203" id="FNanchor_203_203"></a><a href="#Footnote_203_203" class="fnanchor">[203]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_203_203" id="Footnote_203_203"></a><a href="#FNanchor_203_203"><span class="label">[203]</span></a> Laisant, examinateur à l'École Polytechnique. <i>L'Instruction mathématique,
+Revue Scientifique</i>, 1899, p. 358</p></div>
+
+<p>Joignant l'exemple à la théorie, M. Laisant montre
+comment on peut, avec la règle, le compas, quelques
+morceaux de carton et du papier quadrillé, apprendre
+expérimentalement à un enfant une partie de l'algèbre,
+y compris les quantités négatives et une foule
+de connaissances géométriques, telles que l'équivalence
+du parallélogramme et du rectangle de même
+base et de même hauteur, l'aire du triangle, le carré
+de l'hypoténuse, etc. J'ajouterai qu'avec un ruban
+gradué et un cylindre, on peut lui faire trouver tout
+seul le rapport du diamètre à la circonférence et bien
+d'autres choses encore.</p>
+
+<p>M. Duclaux, membre de l'Académie des sciences, a
+traité le même sujet dans un mémoire sur l'enseignement
+des mathématiques<a name="FNanchor_204_204" id="FNanchor_204_204"></a><a href="#Footnote_204_204" class="fnanchor">[204]</a> et arrive à des conclusions
+analogues.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_204_204" id="Footnote_204_204"></a><a href="#FNanchor_204_204"><span class="label">[204]</span></a> <i>Revue Scientifique</i>, 1899, p. 353.</p></div>
+
+<p>Ce savant pense, comme M. Laisant et nous-même,
+que c'est dès la plus tendre enfance, c'est-à-dire à
+l'âge où se créent certaines habitudes d'esprit, qu'il
+faut commencer l'étude des mathématiques, de la
+géométrie notamment. Il s'est rencontré avec le
+célèbre philosophe Schopenhauer, sur les dangers
+pédagogiques de la géométrie d'Euclide, livre que
+2.000 ans de vénération respectueuse ont auréolé
+d'une autorité presque divine dans l'enseignement,
+et qui n'a guère réussi qu'à infuser chez des milliers
+d'êtres l'horreur intense de la géométrie. Voici comment
+s'exprime Schopenhauer:</p>
+
+<blockquote><p>Nous sommes certainement forcés de reconnaître, en vertu
+<span class="pagenum"><a name="287" id="Page_287"> [Pg 287]</a></span>
+du principe de contradiction, que ce qu'Euclide démontre est bien
+tel qu'il le démontre; mais nous n'apprenons pas pourquoi il en
+est ainsi. Aussi éprouve-t-on presque le même sentiment de
+malaise qu'on éprouve après avoir assisté à des tours d'escamotage,
+auxquels, en effet, la plupart des démonstrations d'Euclide
+ressemblent étonnamment. Presque toujours, chez lui, la
+vérité s'introduit par la petite porte dérobée, car elle résulte, par
+accident, de quelque circonstance accessoire; dans certains cas
+la preuve par l'absurde ferme successivement toutes les portes,
+et n'en laisse ouverte qu'une seule, par laquelle nous sommes
+contraints de passer, pour ce seul motif. Dans d'autres, comme
+dans le théorème de Pythagore, on tire des lignes, on ne sait
+pas pour quelle raison; on s'aperçoit, plus tard, que c'étaient
+des n&oelig;uds coulants qui se serrent à l'improviste, pour surprendre
+le consentement du curieux qui cherchait à s'instruire;
+celui-ci, tout saisi, est obligé d'admettre une chose dont la contexture
+intime lui est encore parfaitement incomprise, et cela à
+tel point qu'il pourra étudier l'Euclide entier sans avoir une
+compréhension effective des relations de l'espace; à leur place,
+il aura seulement appris par c&oelig;ur quelques-uns de leurs résultats...
+A nos yeux, la méthode d'Euclide n'est qu'une brillante
+absurdité<a name="FNanchor_205_205" id="FNanchor_205_205"></a><a href="#Footnote_205_205" class="fnanchor">[205]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_205_205" id="Footnote_205_205"></a><a href="#FNanchor_205_205"><span class="label">[205]</span></a> <i>Le monde comme volonté et comme représentation</i>, t. I, p. 76.</p></div>
+
+<p>M. Duclaux qualifie très justement l'ouvrage d'Euclide
+de livre «terriblement ennuyeux, méticuleux,
+pédant et qui subtilise sur tout». Il montre l'absurdité
+de vouloir démontrer des vérités qu'on saisit par
+intuition, telles par exemple celle-ci: un côté quelconque
+d'un triangle est plus petit que la somme
+des deux autres&mdash;proposition connue du plus
+humble caniche, qui sait fort bien que la ligne droite
+est le plus court chemin d'un point à un autre. Pourquoi
+vouloir démontrer à l'enfant que deux circonférences
+de même rayon sont égales? L'élève s'apercevra
+parfaitement tout seul que si après avoir tracé
+une circonférence avec son compas ouvert, il en fait
+une seconde sans changer l'écartement du compas, il
+tracera la même courbe que la première fois. «Rien
+<span class="pagenum"><a name="288" id="Page_288"> [Pg 288]</a></span>
+n'est plus pitoyable, conclut M. Duclaux, que l'enseignement
+de la géométrie. Voici plus de trente ans
+que je fais passer des examens du baccalauréat et
+que je constate cette décadence. Je ne crois pas qu'il
+y ait en ce moment plus d'un élève sur vingt qui ait
+le sentiment net de la méthode euclidienne. C'est bien
+la peine de l'avoir suivie, et vraiment je crois que
+l'enseignement secondaire ferait bien d'y renoncer.»</p>
+
+<p>Peu d'auteurs ont tenté de présenter les mathématiques
+sous forme concrète, ou du moins de n'arriver
+à l'abstrait qu'après être passé par le concret<a name="FNanchor_206_206" id="FNanchor_206_206"></a><a href="#Footnote_206_206" class="fnanchor">[206]</a>.
+Il faudrait, il est vrai, avoir presque du génie pour
+réussir à écrire un livre qui conduirait l'élève par des
+méthodes expérimentales de l'enseignement primaire
+jusqu'au calcul infinitésimal. Un tel ouvrage n'ayant
+aucune chance d'être adopté dans les écoles ne sera
+certainement jamais écrit.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_206_206" id="Footnote_206_206"></a><a href="#FNanchor_206_206"><span class="label">[206]</span></a> Je ne vois que quatre auteurs à citer. Macé pour l'arithmétique, Clairaut
+pour la géométrie, Lagout, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, pour l'algèbre
+et la géométrie, et Laisant pour l'enseignement général des mathématiques.</p></div>
+
+<p>Pour qu'il puisse l'être, les pédagogues devraient
+d'abord essayer de se faire une idée de la psychologie
+de l'enfant, qu'ils ne soupçonnent guère, à en
+juger par leurs méthodes d'enseignement. Seulement
+alors ils pourraient comprendre l'absurdité de commencer
+l'enseignement de toutes choses, langues, mathématiques,
+etc., par l'apprentissage mnémonique de
+règles et de symboles abstraits, alors que l'intelligence
+de l'enfant&mdash;et sur ce point beaucoup d'hommes restent
+longtemps enfants&mdash;ne peut saisir que le concret.</p>
+
+<p>Le principe général de tout ce qui précède: donner
+la notion expérimentale des choses avant d'expliquer
+les transformations de leurs symboles, ne s'applique
+<span class="pagenum"><a name="289" id="Page_289"> [Pg 289]</a></span>
+pas seulement à l'enseignement primaire des mathématiques,
+mais bien à l'enseignement secondaire et
+même supérieur. Il existe une méthode, la méthode
+graphique, qui a transformé l'art de l'ingénieur et qui
+permet de représenter les diverses phases des phénomènes,
+les variations des grandeurs, et révèle, tout
+aussi bien aux mathématiciens qu'aux élèves, les
+relations voilées sous les symboles.</p>
+
+<p>Une grandeur quelconque, force, poids, durée, température,
+etc., peut s'exprimer soit par des chiffres
+ou des lettres équivalentes, soit par des lignes. L'expression
+par des chiffres ou des lettres représente les
+méthodes numérique et algébrique, l'expression par
+des lignes, la méthode graphique. Quand il s'agit de
+traduire, et surtout de comparer les rapports et les
+changements de grandeurs variables, la seconde est à
+la première ce que serait la carte d'un fleuve à la
+description en langage ordinaire des sinuosités de ce
+fleuve.</p>
+
+<p>Rien n'est plus facile que d'amener un jeune élève
+à comprendre par la méthode graphique les principes
+fondamentaux de la géométrie analytique, qui
+ne fait que traduire les relations existant entre les
+coordonnées d'une courbe. On montre très facilement,
+d'une façon expérimentale, qu'une courbe quelconque
+est graphiquement déterminée quand on connaît la
+distance de plusieurs de ses points à deux axes
+fixes, perpendiculaires l'un à l'autre. Il sera bien
+aisé ensuite de faire saisir que le géomètre, l'astronome,
+le géographe, l'architecte, n'emploient pas
+d'autre méthode que ce procédé graphique pour
+déterminer sur la carte la position d'un point quelconque.
+Il suffit de montrer expérimentalement que
+<span class="pagenum"><a name="290" id="Page_290"> [Pg 290]</a></span>
+la position d'une partie quelconque d'un objet est
+déterminée sur un plan quand on connaît ses distances
+horizontales et verticales à ce plan. On
+explique alors à l'élève que le nom seul de ces deux
+longueurs, dites coordonnées, varie suivant les choses
+auxquelles on les applique. En géographie, les deux
+coordonnées d'un point s'appellent longitude et latitude;
+en astronomie, ascension droite et déclinaison;
+en géométrie analytique, abscisse et ordonnée. Sous
+des noms différents, c'est exactement la même chose.</p>
+
+<p>Si l'élève arrive en réfléchissant, à voir qu'avec
+l'emploi de deux coordonnées on ne donne que deux
+des dimensions d'un même objet, c'est-à-dire la longueur
+et la largeur, mais non son épaisseur, il sera
+bien simple de lui montrer expérimentalement que
+la troisième dimension des corps, la hauteur d'une
+montagne par exemple, peut être représentée également
+par la méthode graphique. Il suffira de lui indiquer
+avec un verre d'eau et un corps solide quelconque
+plus ou moins immergé comment se construisent
+les courbes dites d'égal niveau, avec lesquelles sont
+fabriqués les plans en relief et qu'un enfant peut
+apprendre facilement à construire.</p>
+
+<p>Les équations et les formules par lesquelles les
+mathématiciens expriment les relations entre les
+diverses grandeurs, constituent un mode de raisonnement
+très abrégé, très utile à connaître, mais qui
+présente, surtout au début de l'enseignement, l'inconvénient
+de faire perdre de vue la nature des faits sous
+les transformations des signes qui les représentent.</p>
+
+<p>Les résultats de la méthode graphique sont fort
+différents. Elle donne aux grandeurs des valeurs
+figurées, dont l'aspect est frappant, et dont il est
+<span class="pagenum"><a name="291" id="Page_291"> [Pg 291]</a></span>
+facile de saisir les relations, alors même que ces relations
+ne pourraient être traduites que par des équations
+d'une complexité extrême. Sans doute de telles
+lignes sont, elles aussi, des symboles, mais ces symboles
+figurés ont une clarté que les chiffres ou les
+lettres ne sauraient offrir à l'esprit<a name="FNanchor_207_207" id="FNanchor_207_207"></a><a href="#Footnote_207_207" class="fnanchor">[207]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_207_207" id="Footnote_207_207"></a><a href="#FNanchor_207_207"><span class="label">[207]</span></a> On connaît les applications de la méthode graphique à la statistique. Elle a
+été aussi, bien que trop rarement, appliquée à l'histoire. Elle y remplacerait
+utilement bien des pages de littérature. Je citerai comme exemple de cette application
+le graphique construit autrefois par Minard et destiné à représenter les
+pertes de l'armée française dans la campagne de Russie de 1812. Il constitue la
+plus concise, la plus éloquente et la plus instructive des pages d'histoire que je
+connaisse. L'armée française, au moment où elle franchit le Niémen, est représentée
+par un ruban qui va en décroissant toujours dans la proportion des pertes
+qu'elle subit. La large bande du départ n'est plus qu'un mince filet au retour.
+Ce tableau montre tout de suite combien sont erronées les idées qu'on se fait
+souvent de cette campagne, en répétant que ce sont les froids et la neige qui
+anéantirent la Grande Armée. La vérité est que plus des trois quarts en étaient
+détruits avant que la retraite fût commencée. Des 422.000 hommes qui franchirent
+le Niémen, et dont 10.000 à peine devaient le revoir, 322.000 hommes étaient
+morts avant d'arriver à Moscou, et, quand les grands froids commencèrent, des
+100.000 repartis de Moscou, il en restait à peine la moitié. Le froid n'eut donc à
+sévir que sur des débris, et sans son action, la campagne n'en fût pas moins restée
+un des plus grands désastres des temps modernes.</p></div>
+
+<p>Appliquée à la recherche des relations des diverses
+grandeurs entre elles, la méthode graphique possède
+sur l'expression algébrique et numérique une
+supériorité incontestable, et il serait fort utile de l'introduire
+dans l'enseignement des mathématiques élémentaires.
+On leur ôterait ainsi ce qu'elles ont parfois d'empirique
+et d'abstrait. Loin de développer l'aptitude à
+raisonner, les mathématiques, telles qu'on les enseigne,
+produisent souvent un résultat tout à fait contraire.</p>
+
+<p>La plupart des raisonnements mathématiques sont
+d'ailleurs d'une très grande simplicité. C'est uniquement
+la difficulté de manier des formules, dont on ne
+saisit pas le sens pendant la série de leurs transformations,
+et l'impossibilité de considérer les choses en
+elles-mêmes, qui rendent ces formules d'un emploi
+<span class="pagenum"><a name="292" id="Page_292"> [Pg 292]</a></span>
+compliqué. «Ce qui a pu faire illusion à quelques
+esprits, dit le grand mathématicien Poinsot, sur
+cette espèce de force qu'ils supposent aux formules
+de l'analyse, c'est qu'on en retire avec assez de facilité
+des vérités déjà connues, et qu'on y a pour ainsi dire
+soi-même introduites, et alors il semble que l'analyse
+nous donne ce qu'elle ne fait que nous rendre dans
+un autre langage.»</p>
+
+<p>La simplicité des raisonnements mathématiques est
+prouvée d'ailleurs par ce fait que l'on construit des
+machines peu compliquées résolvant aisément les
+plus difficiles problèmes de l'algèbre et du calcul intégral.
+(Résolution des équations, quadrature des surfaces,
+etc.) On ne voit pas d'autres sciences où le raisonnement
+direct pourrait être remplacé par les
+opérations d'une machine.
+<span class="pagenum"><a name="293" id="Page_293"> [Pg 293]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h2><a id="V_7"></a>CHAPITRE VII</h2>
+
+<h2>L'enseignement des sciences physiques
+naturelles.</h2>
+
+
+<p>Les connaissances dont nous nous sommes précédemment
+occupé, les langues notamment, doivent
+être apprises fort jeune, parce que pendant l'enfance
+la mémoire est très vive. Elles ont une utilité considérable,
+mais ne possèdent aucune vertu éducative
+et ne développent ni l'esprit d'observation, ni le
+jugement. Seules les sciences physiques et naturelles
+peuvent exercer un tel rôle.</p>
+
+
+<h3>§ 1.&mdash;L'ENSEIGNEMENT DES SCIENCES NATURELLES.</h3>
+
+<p>De tous les moyens d'exercer chez l'enfant, le jeune
+homme ou l'adulte, l'esprit d'observation sans fatigue
+ni ennui, il n'en est pas de meilleur que l'enseignement
+des sciences naturelles. Elles apprennent à
+voir et montrent que l'objet en apparence le plus
+insignifiant, l'herbe ou la plante foulée par nos
+pieds, l'insecte qui voltige, sont des mondes de faits
+merveilleux, qu'on découvre dès qu'on apprend à les
+observer.
+<span class="pagenum"><a name="294" id="Page_294"> [Pg 294]</a></span></p>
+
+<p>De cette étude, si attrayante et si utile comme
+facteur d'éducation, l'Université a trouvé moyen de
+faire la plus lourde des corvées, la plus fastidieuse
+des récitations mnémoniques. Continuant à appliquer
+son principe de remplacer la vue des choses par leur
+description, elle oblige l'élève à entasser dans sa
+mémoire la définition d'objets qu'on ne lui montre
+jamais et des classifications qu'il ne peut comprendre.</p>
+
+<p>Et pourtant ce n'est pas le matériel qui serait coûteux,
+puisque avec les plantes, les pierres, les insectes
+rencontrés dans une promenade, un professeur doué
+d'un peu d'esprit pédagogique, pourrait enseigner à
+l'élève les points les plus essentiels de la zoologie, de
+la botanique et de la minéralogie. Il est de toute évidence
+que ce ne sont pas les manuels, mais la vue
+des êtres, qui peuvent enseigner les sciences naturelles.
+Voici du reste comment s'exprime à ce
+sujet un savant éminent, doublé d'un philosophe,
+M. Dastre, professeur de physiologie à la Sorbonne:</p>
+
+<blockquote><p>Je comprendrais l'enseignement des sciences naturelles d'une
+manière toute différente. Il se ferait non point entre quatre
+murs, devant un tableau noir et avec un morceau de craie; il
+se donnerait en plein air, dans des excursions, dans des visites
+aux jardins zoologiques, dans les musées anatomiques ou dans
+les galeries d'histoire naturelle. En d'autres termes, pour que
+l'enseignement des sciences naturelles portât tous ses fruits, il
+devrait avoir lieu en présence de la nature même. Alors il remplirait
+son but éducationnel. Tandis que les sciences mathématiques
+développent la réflexion interne et la faculté logique,
+l'étude des sciences naturelles aurait pour fonction de développer
+l'esprit d'observation. Les premières apprennent à l'enfant
+et à l'homme à regarder au dedans de lui-même; les autres
+le transportent au dehors et le rendent attentif à l'immensité
+des phénomènes qui se déroulent sous ses yeux<a name="FNanchor_208_208" id="FNanchor_208_208"></a><a href="#Footnote_208_208" class="fnanchor">[208]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_208_208" id="Footnote_208_208"></a><a href="#FNanchor_208_208"><span class="label">[208]</span></a> <i>Leçons d'anatomie</i>, de Besson. Préface.</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="295" id="Page_295"> [Pg 295]</a></span>
+Il n'y a pas à espérer que les professeurs formés
+par l'Université consentent à employer d'aussi fécondes
+méthodes. Mieux vaudrait donc la suppression totale
+de l'enseignement de l'histoire naturelle dans les
+lycées. Les élèves ne seront ni plus ni moins instruits
+qu'aujourd'hui, car six mois après l'examen, ils
+ont oublié toutes les définitions et les classifications
+apprises, mais au moins n'auront-ils pas acquis
+l'horreur profonde d'une science qui est peut-être
+de toutes la plus attrayante et certainement la plus
+facile à enseigner.</p>
+
+
+<h3>§ 2.&mdash;L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE DES SCIENCES
+EXPÉRIMENTALES.</h3>
+
+<p>Quand on possède une méthode, on l'applique
+nécessairement au plus grand nombre de sujets possible.
+L'Université applique naturellement la sienne à
+tout ce qu'elle enseigne. Les sciences expérimentales,
+telles que la physique et la chimie, sont apprises
+comme l'histoire naturelle ou les langues, à coups
+de manuels. Si par hasard un instrument est montré
+à l'élève, c'est de loin, de façon que personne ne
+puisse y toucher. Le professeur y touchera lui-même
+le moins possible, d'abord parce qu'il n'est pas très
+sûr de pouvoir le faire fonctionner, et ensuite parce
+qu'un maniement trop fréquent finirait par altérer
+le poli des cuivres dont l'éclat fait très bon effet
+dans les vitrines.</p>
+
+<p>Ces rares exhibitions sont d'ailleurs de pure
+forme. Professeurs et élèves se soucient fort peu des
+expériences. On n'en demande pas aux examens, et
+<span class="pagenum"><a name="296" id="Page_296"> [Pg 296]</a></span>
+il semble bien préférable de consacrer son temps à
+étudier dans les livres la description d'instruments
+sur lesquels l'examinateur pourra tâcher de «coller
+un candidat».</p>
+
+<p>En prévision de ces futures «colles», les manuels
+grossissent chaque année, et pour peu qu'un appareil
+ait été imaginé récemment par un examinateur, il
+figure bientôt dans la totalité des manuels.</p>
+
+<p>On devine ce que doit être un semblable enseignement
+et ce que peuvent être de tels manuels. Un de
+nos plus distingués universitaires, M. H. Le Châtelier,
+professeur au Collège de France, l'a fort bien montré
+au cours d'un mémoire sur l'enseignement scientifique
+paru dans la <i>Revue des Sciences</i>, et dont j'extrais
+le passage suivant:</p>
+
+<blockquote><p>On arrive, sous la préoccupation dominante des examens, à
+augmenter outre mesure le nombre des appareils décrits, ce qui
+présente de graves inconvénients. Quand, par exemple, on
+donne treize méthodes calorimétriques, comme dans certains
+ouvrages destinés à l'enseignement, on trompe les élèves en
+leur laissant croire qu'elles ont une existence réelle; en fait, il
+y en a deux: la calorimétrie à eau et la calorimétrie à glace. En
+outre, en décrivant ces méthodes au pas de course, comme on
+est obligé nécessairement de le faire, on passe sous silence la
+seule chose intéressante et utile à connaître: le degré de précision.
+On ne trouverait pas un élève sur cent qui soupçonne
+quel intérêt il y a à se servir en calorimétrie de thermomètres
+donnant le centième de degré plutôt que le dixième. La seule
+impression qui puisse rester de ces descriptions d'appareils
+est que leur choix est surtout une question de mode. Il n'en
+résulte aucune notion de ce que peut être une expérience de
+mesure.</p></blockquote>
+
+<p>L'enseignement de la chimie n'est pas naturellement
+meilleur. Voici comment s'exprimait le grand
+chimiste Dumas dans l'instruction de 1854 sur le plan
+d'études des lycées à propos de cette science. Les
+<span class="pagenum"><a name="297" id="Page_297"> [Pg 297]</a></span>
+lignes suivantes sont aussi vraies aujourd'hui qu'elles
+l'étaient de son temps.</p>
+
+<blockquote><p>Rien de plus facile, avec la souplesse et la sûreté de mémoire
+qu'on rencontre chez nos jeunes élèves, que de leur faire
+apprendre par c&oelig;ur un cours de chimie. Ils retiendront tout,
+principes généraux, formules, chiffres, développements, et pourront
+se faire illusion sur leur savoir réel, mais, à peine sortis
+du lycée, il s'apercevront qu'ils s'étaient bien trompés, <i>car il
+ne restera rien de ce qu'ils avaient si aisément appris</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Plus d'un demi-siècle s'est écoulé et l'enseignement
+n'a pas été amélioré. Voici ce qu'écrit M. H. Le Châtelier
+dans le travail cité plus haut.</p>
+
+<blockquote><p>L'enseignement de la chimie est celui qui est le plus en souffrance;
+il a conservé de la tradition des alchimistes, des collections
+de recettes, de préparations souvent démodées, et des
+listes de petits faits certainement intéressants en eux-mêmes,
+mais dont la place serait plutôt dans les dictionnaires de
+chimie.</p>
+
+<p>Les lois générales, ou tout au moins les relations qualitatives
+d'analogie et de causalité, là où les lois précises font défaut,
+sont tout à fait laissées au second plan. Les listes des petits faits
+sont stériles, parce qu'il y a bien peu de chances que ceux que
+l'on a appris soient précisément ceux que l'on ait besoin de connaître
+plus tard.</p>
+
+<p>C'est une erreur trop répandue de penser que l'idéal, en fait
+d'enseignement scientifique, est d'infuser à de jeunes esprits des
+idées toutes faites, choisies parmi celles qui passent pour les
+plus exactes. De là le système actuel d'occuper la moitié du
+temps des études à prendre des notes et l'autre moitié à les
+apprendre. On oublie trop facilement que, si la formule apprise
+est adéquate à la formule enseignée, l'idée attachée dans les
+deux cas à cette même formule est toute différente. Pour le professeur,
+derrière les mots employés il y a tout un ensemble de
+faits, empruntés à son expérience personnelle, qui viennent se
+presser dans sa mémoire; pour l'élève, il n'y a rien, à moins
+que, par un effort personnel, il n'ait, en rapprochant une série
+de faits antérieurement connus de lui, fait cette idée sienne. Ce
+sont ces idées personnelles qui seules <i>ont une valeur pratique
+quelconque; les autres, celles qui ont été apprises mécaniquement,
+glissent sur l'entendement sans y pénétrer. Au bout de
+quelques années leur trace est totalement effacée.</i></p></blockquote>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="298" id="Page_298"> [Pg 298]</a></span>
+M. H. Le Châtelier attribue, «tout le monde, dit-il,
+est d'accord sur ce point», l'état de stagnation de
+notre enseignement scientifique aux examens et aux
+concours qui uniformisent et immobilisent l'enseignement
+«<i>après lui avoir imprimé la direction la plus
+funeste</i>». Il indique aussi comme cause de notre
+décadence scientifique l'insuffisance de nos professeurs.
+«Il faudrait avant tout et surtout avoir un
+recrutement de professeurs de l'enseignement secondaire
+pour lesquels la préoccupation de l'examinateur
+ne soit pas le commencement et la fin de la
+sagesse.»</p>
+
+<p>Tout cela est assurément très juste, mais comme,
+avec les idées latines actuelles, les concours et les
+professeurs ne sont pas modifiables, on ne peut
+espérer aucune réforme de notre enseignement scientifique.</p>
+
+<p>Ce n'est donc qu'à un point de vue philosophique
+pur et tout en sachant très bien que les idées qui
+vont être exposées ne sont pas réalisables aujourd'hui
+que nous indiquerons ce que pourrait être un
+enseignement des sciences physiques, organisé de
+façon à ce que l'élève pût en retirer grand profit.</p>
+
+
+<h3>§ 3.&mdash;IMPORTANCE DE L'ENSEIGNEMENT DES SCIENCES
+EXPÉRIMENTALES DANS L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE.</h3>
+
+<p>L'enseignement expérimental a une telle puissance
+éducative qu'on ne saurait le commencer trop tôt.
+Il faut s'y prendre de très bonne heure pour tâcher
+d'inculquer à l'enfant de l'esprit d'observation et
+du jugement.</p>
+
+<p>Avant donc de rechercher ce que devrait être l'étude
+<span class="pagenum"><a name="299" id="Page_299"> [Pg 299]</a></span>
+des sciences expérimentales dans l'enseignement
+secondaire, nous allons montrer ce qu'elle pourrait
+être dans l'enseignement primaire.</p>
+
+<p>Ce n'est pas d'aujourd'hui, d'ailleurs, que des
+pédagogues éminents ont compris l'importance des
+sciences expérimentales dans l'éducation de l'enfant.
+On sait les résultats obtenus en Allemagne par Fr&oelig;bel
+et Pestalozzi, au moyen de ce qu'ils appelaient les
+leçons de choses.</p>
+
+<p>Malheureusement tout ce qui est expérimental et
+ressemble au travail manuel se trouve tenu en grand
+mépris par les Universités latines, et c'est là, je le
+répète, une des causes de l'impossibilité pour elles
+d'accomplir aucune réforme sérieuse.</p>
+
+<p>Cette disposition d'esprit, les Allemands l'ont partagée
+longtemps, mais ils ont su s'y soustraire, et c'est
+parce qu'ils sont arrivés à comprendre l'importance
+de l'enseignement expérimental que les sciences et
+l'industrie ont pris chez eux le développement prodigieux
+constaté aujourd'hui.</p>
+
+<p>Les Anglais n'avaient pas à faire d'efforts pour
+entrer dans cette voie, car ils n'en ont jamais connu
+d'autre. Leur enseignement a toujours été expérimental.
+L'éducation de leurs ingénieurs se fait exclusivement
+dans les ateliers.</p>
+
+<p>Dès l'école primaire, les Anglais manifestent leur
+goût pour l'enseignement expérimental et leur conviction
+bien arrêtée que rien n'entre dans l'esprit que
+par la voie de l'expérience.</p>
+
+<blockquote><p>A l'école de Bradford, fréquentée par des enfants de petite
+classe moyenne, j'ai vu, dit M. Leclerc, des élèves de douze à
+quinze ans travaillant chacun pour son compte et de son côté,
+chacun sachant ce qu'il avait à faire, dessinant, maniant des
+produits chimiques ou des appareils de physique, tous faisant
+<span class="pagenum"><a name="300" id="Page_300"> [Pg 300]</a></span>
+en toute liberté, silencieusement et sérieusement, leur besogne
+sans perdre une minute<a name="FNanchor_209_209" id="FNanchor_209_209"></a><a href="#Footnote_209_209" class="fnanchor">[209]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_209_209" id="Footnote_209_209"></a><a href="#FNanchor_209_209"><span class="label">[209]</span></a> <i>Éducation des classes moyennes en Angleterre.</i></p></div>
+
+<p>Même dans les grandes écoles anglaises, dont le prix
+ne permet l'accès qu'aux enfants des classes riches
+ne devant jamais avoir le besoin de gagner leur vie,
+le travail manuel est tenu en grande estime à cause
+de son rôle éducateur. A Harrow, dont les professeurs
+reçoivent de 20 à 60.000 francs d'appointements et le
+directeur 200.000 francs, il existe un atelier de menuiserie
+dirigé par un contremaître et où travaillent tour
+à tour les élèves. Il y a quelques années, le professeur
+de rhétorique était en même temps menuisier et mécanicien
+tellement habile qu'il fut chargé d'installer
+entièrement l'électricité dans l'établissement.</p>
+
+<p>C'est dès les classes primaires que l'instruction
+expérimentale devrait être commencée, pour continuer
+ensuite dans l'enseignement secondaire et
+supérieur. Cette opinion n'a été soutenue devant la
+Commission d'enquête que par quelques rares professeurs.
+Je citerai parmi eux M. Morlet, qui a préconisé
+le travail manuel, la vue des objets ou la projection
+de leurs images, alors que «trop souvent les leçons
+des meilleurs maîtres ne laissent pas plus de traces
+que de beaux caractères marqués dans le sable»<a name="FNanchor_210_210" id="FNanchor_210_210"></a><a href="#Footnote_210_210" class="fnanchor">[210]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_210_210" id="Footnote_210_210"></a><a href="#FNanchor_210_210"><span class="label">[210]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 347. Morlet, censeur à Rollin.</p></div>
+
+<p>On ne saurait mieux dire, ni dans un sens plus
+contraire à notre esprit universitaire.</p>
+
+<p>L'opinion qui résume le mieux cet esprit à propos des
+leçons de choses a été traduite de la façon suivante,
+par un inspecteur général de l'Université:</p>
+
+<blockquote><p>Les leçons de choses constituent un petit enseignement scientifique
+très prématuré.
+<span class="pagenum"><a name="301" id="Page_301"> [Pg 301]</a></span></p>
+
+<p>Les enfants ne sont pas aptes à le recevoir, car ils n'ont encore
+à leur disposition que la mémoire. Cette faculté leur permet
+d'emmagasiner des mots, dont ils n'arrivent pas toujours à
+comprendre le sens. Ils saisissent les mots par leur ressemblance
+extérieure, ils les confondent ensuite et diront volontiers «acide»
+pour «silice» ou inversement<a name="FNanchor_211_211" id="FNanchor_211_211"></a><a href="#Footnote_211_211" class="fnanchor">[211]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_211_211" id="Footnote_211_211"></a><a href="#FNanchor_211_211"><span class="label">[211]</span></a> <i>Enquête</i>, t. I, p. 247. Dupuy, inspecteur général de l'enseignement, ancien
+professeur de rhétorique.</p></div>
+
+<p>La pauvreté d'un tel raisonnement montre une fois
+de plus à quel point la psychologie de l'enfant est
+ignorée dans l'Université. Que l'enfant confonde les
+mots silice et acide, quelle importance cela peut-il bien
+avoir? Ce qui importe, c'est qu'il ne confonde pas les
+choses qu'on lui montre, or quand il les aura vues et
+touchées, il ne les confondra jamais. Si on lui met
+dans la main des morceaux de coke et d'anthracite ou
+des fragments de plomb et d'aluminium, il pourra
+confondre le nom de ces substances, mais les reconnaîtra
+toujours à leur différence de densité quand on
+les lui présentera de nouveau. Ce sont des réalités et
+non des mots que doivent lui enseigner les leçons de
+choses. Voilà ce que les universitaires, qui raisonnent
+comme l'inspecteur que je viens de citer, n'ont pas
+encore réussi à comprendre.</p>
+
+<p>Dans une conférence fort intéressante, M. Laisant a
+insisté longuement sur l'utilité, pour le développement
+de l'esprit, de donner à l'enfant dès le jeune âge
+l'habitude de l'observation et de la réflexion par des
+expériences scientifiques, faites avec les objets usuels.
+Des savants éminents n'ont pas dédaigné de consacrer
+des ouvrages spéciaux à ces récréations scientifiques.
+Elles permettent de constater d'importantes
+lois physiques avec des objets qu'on trouve partout
+sous la main ou de petits instruments très peu
+<span class="pagenum"><a name="302" id="Page_302"> [Pg 302]</a></span>
+coûteux. Ainsi peuvent être étudiées les lois de
+la gravitation, de la chute des corps, les propriétés
+du centre de gravité, du levier, de l'équilibre des
+liquides, les principales données de l'acoustique et de
+l'optique et même certaines opérations chimiques,
+telles que la production du gaz d'éclairage avec un
+fourneau de cuisine, un peu de terre glaise et une
+pipe.</p>
+
+<blockquote><p>Les hommes chargés, par leurs fonctions, du développement
+intellectuel de la jeunesse, dit M. le professeur Laisant<a name="FNanchor_212_212" id="FNanchor_212_212"></a><a href="#Footnote_212_212" class="fnanchor">[212]</a>, auraient
+dû se précipiter avec avidité sur les nouveaux moyens qui leur
+étaient offerts, les analyser, les étudier, en tirer la quintessence,
+réformer de fond en comble l'enseignement avec le secours de
+ces éléments inespérés. Tout au contraire ils sont passés à côté
+de ces tentatives avec une suprême indifférence, accompagnée
+d'un dédain non dissimulé. Les auteurs des <i>Récréations scientifiques</i>
+n'étaient à leurs yeux que de vulgaires amuseurs. Songez
+donc! apprendre quelque chose à l'enfant sans l'ennuyer,
+quelle folie! Lui mettre dans le cerveau une longue suite d'observations,
+de faits, de résultats, et le préparer ainsi à recevoir
+plus tard des idées justes, à réfléchir, à raisonner; quelle entreprise
+révolutionnaire! Le spectacle que nous donne l'administration
+pédagogique m'autorise à dire que nous ne sommes pas
+beaucoup plus avancés à ce point de vue qu'on ne l'était au
+Moyen Âge.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_212_212" id="Footnote_212_212"></a><a href="#FNanchor_212_212"><span class="label">[212]</span></a> <i>Revue Scientifique</i>, 9 mars 1901.</p></div>
+
+<p>C'est également mon avis.</p>
+
+
+<h3>§ 4.&mdash;L'ENSEIGNEMENT DES SCIENCES EXPÉRIMENTALES
+DANS L'INSTRUCTION SECONDAIRE.</h3>
+
+<p>L'enfant, préparé comme il vient d'être dit, aborderait,
+au lycée, sans difficulté l'étude de la physique et
+de la chimie. La valeur éducative de ces sciences est
+immense à condition que leur enseignement soit
+exclusivement expérimental. Le matériel de la plupart
+des expériences n'est ni encombrant ni coûteux et
+<span class="pagenum"><a name="303" id="Page_303"> [Pg 303]</a></span>
+aucune manipulation n'est dangereuse quand on opère
+sur de petites quantités. Pour la chimie, quelques
+tubes et éprouvettes, une lampe à alcool et un petit
+nombre de produits chimiques suffisent. Plusieurs
+auteurs ont déjà montré dans divers ouvrages le parti
+qu'on peut tirer de pareils éléments.</p>
+
+<p>Pour la physique, les expériences seraient à peine
+plus onéreuses. Il n'y aurait qu'à imiter ce que font
+les Anglais et les Allemands. Grâce à l'ingéniosité de
+leurs constructeurs, ils ont pu mettre entre les mains
+des enfants, à des prix insignifiants, des collections
+d'instruments de physique, de chimie, de mécanique,
+etc., qui leur permettent de résoudre expérimentalement
+des problèmes difficiles. En matière de physique
+seulement, je citerai une collection d'appareils
+que j'ai achetée par curiosité<a name="FNanchor_213_213" id="FNanchor_213_213"></a><a href="#Footnote_213_213" class="fnanchor">[213]</a>. Pour 35 francs, on a
+tout ce qui concerne l'optique, y compris la polarisation
+et la diffraction (banc d'optique, lentilles, prisme,
+matériel d'analyse spectrale), c'est-à-dire une collection
+d'objets qui, construits en France, avec le luxe
+des appareils de nos fabricants coûterait plus d'un
+millier de francs. Pour la même somme, on possède
+les instruments fondamentaux de l'électricité. Le plus
+souvent l'élève doit fabriquer lui-même les appareils
+avec le matériel qui lui est livré. La brochure qui les
+accompagne lui pose environ cinq cents problèmes à
+résoudre, qui embarrasseraient la plupart des licenciés
+de notre Université. En voici quelques-uns:
+mesurer la résistance de la bobine d'un galvanomètre,
+d'un élément thermoélectrique, la résistance
+intérieure d'une pile, combiner des résistances de
+1, 2, 5 ohms, etc., fabriquer avec le matériel livré
+<span class="pagenum"><a name="304" id="Page_304"> [Pg 304]</a></span>
+un spectroscope et déterminer les raies des métaux
+incandescents, fabriquer un polariscope, un sextant
+à réflexion, un appareil de diffraction, une longue-vue
+terrestre à réticule et mesurer son grossissement,
+rechercher si des lames de verre ont leurs faces parallèles,
+etc., etc.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_213_213" id="Footnote_213_213"></a><a href="#FNanchor_213_213"><span class="label">[213]</span></a> Chez Meiser et Mertig, à Dresde.</p></div>
+
+<blockquote><p>En Angleterre et en Amérique, les élèves apprennent à travailler
+dans des laboratoires bien outillés. Là, les étudiants font
+des expériences relatives à la science qu'ils étudient, sous la direction
+d'un professeur qui fait ensuite la critique des résultats
+obtenus. On met en pratique la méthode de redécouverte
+(<i>the method of rediscovery</i>). Sans doute, on ne va pas jusqu'à
+espérer que les élèves pourront eux-mêmes retrouver les lois de
+la nature; mais un mélange harmonieux de découvertes, de
+vérifications et de corrections, semble être l'idéal des meilleurs
+professeurs de sciences naturelles. On attache beaucoup d'importance
+au compte rendu exact des observations et des expériences.
+Les carnets d'observations et de notes des élèves sont
+considérés comme une des meilleures preuves de l'excellence
+de leur travail<a name="FNanchor_214_214" id="FNanchor_214_214"></a><a href="#Footnote_214_214" class="fnanchor">[214]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_214_214" id="Footnote_214_214"></a><a href="#FNanchor_214_214"><span class="label">[214]</span></a> <i>Le Temps</i>, 13 octobre 1901.</p></div>
+
+<p>Il n'y a rien de nouveau assurément dans ce qui
+précède et les Allemands comme les Anglais n'ont
+fait qu'appliquer chez eux des idées exposées depuis
+bien longtemps chez nous. Voici comment s'exprimait
+à ce propos, il y a plus d'un demi-siècle, l'illustre
+savant français Dumas, dans une instruction sur le
+plan d'études des lycées, instruction dont les principaux
+passages ont été reproduits dans le règlement
+de 1890. Ces recommandations n'ont pas eu d'ailleurs
+plus de succès auprès des professeurs de 1890 qu'auprès
+de leurs prédécesseurs.</p>
+
+<blockquote><p>... C'est dans la nature bien plus que dans les livres qu'il
+faut chercher des inspirations...</p>
+
+<p>L'homme n'a pas inventé la physique; il a saisi des observations
+données par le hasard; il en a varié les conditions, et il en
+a déduit les conséquences.
+<span class="pagenum"><a name="305" id="Page_305"> [Pg 305]</a></span></p>
+
+<p>Persuader aux jeunes gens que l'esprit humain pouvait se
+passer du fait qui sert de base à chaque découverte importante,
+qu'il pouvait créer la science par le raisonnement seul, c'est
+préparer au pays une jeunesse orgueilleuse et stérile...</p>
+
+<p>On ne saurait trop recommander aux professeurs de physique
+de commencer l'exposition de toutes les grandes théories par
+un précis historique très fidèle, et, au besoin, par l'exacte
+reproduction de l'expérience d'où l'inventeur est parti. Ils n'oublieront
+pas que la physique est une science expérimentale qui
+tire parti des mathématiques pour coordonner et pour exposer
+ses découvertes, et non point une science mathématique qui se
+soumettrait au contrôle de l'expérience.</p>
+
+<p>Les professeurs de physique ne sauraient trop se défier d'ailleurs
+d'une particularité de leur enseignement qui se rattache
+plus qu'il ne semble à la considération précédente. On veut parler
+de ces appareils de luxe que l'usage a introduits dans leurs
+cabinets.</p>
+
+<p>Le plus souvent, la pensée première de l'inventeur, dénaturée
+dans ces appareils pour revêtir une forme qui en fait disparaître
+toute la naïveté, s'éloigne trop des dispositions premières qu'il
+avait adoptées.</p>
+
+<p>Presque toujours, ces appareils offrent des dispositions accessoires
+compliquées, sur lesquelles l'attention des élèves s'égare
+et qui les distraient de l'objet essentiel de la démonstration.</p>
+
+<p>Leur prix élevé éloigne de l'esprit des élèves toute pensée de
+s'occuper un jour de physique, cette science leur semble réservée
+aux personnes qui disposent d'un grand cabinet ou d'une
+grande fortune.</p>
+
+<p>Nous ne saurions donc trop rappeler aux élèves de l'École
+Normale l'utilité des travaux d'atelier qu'ils ont à accomplir; aux
+proviseurs, le parti qu'ils peuvent tirer, au profit de l'enseignement,
+d'un cabinet placé près du cabinet de physique comme
+sa dépendance nécessaire; nous ne saurions trop encourager les
+professeurs de physique à simplifier leurs appareils; à les
+construire eux-mêmes toutes les fois qu'ils le peuvent; à n'y
+employer que des matériaux communs; à se rapprocher dans
+leur construction des appareils primitifs des inventeurs; à éviter
+ces machines à double et à triple fin dont la description devient
+presque toujours inintelligible pour les élèves.</p>
+
+<p>Quoi de plus simple que les moyens à l'aide desquels Volta,
+Dalton, Gay-Lussac, Biot, Arago, Malus, Fresnel, ont fondé la
+physique moderne?</p>
+
+<p>Il y a quarante ou cinquante ans, lorsque cette génération de
+physiciens illustres reconstituait sur de nouvelles bases tout
+l'édifice de la science, elle y parvenait avec des outils si communs,
+<span class="pagenum"><a name="306" id="Page_306"> [Pg 306]</a></span>
+d'un prix si modique et d'une démonstration si facile,
+qu'on a le droit de se demander si l'enseignement de la physique
+ne s'est pas trop soumis à l'empire des constructeurs
+d'instruments...</p>
+
+<p>Prétendre, par exemple, qu'on ne peut parler de la dilatation
+des gaz par la chaleur sans faire connaître les appareils délicats
+qui en ont donné la dernière mesure, c'est une erreur...</p>
+
+<p>... Gay-Lussac s'était assuré que tous les gaz se dilatent de
+la même manière, au moyen de tubes gradués contenant des
+quantités de divers gaz et disposés dans une étuve qu'on chauffait
+de 10 à 100 degrés. La mesure directe du volume occupé par
+chaque gaz au commencement et à la fin de l'expérience lui
+avait suffi pour donner la loi du phénomène.</p></blockquote>
+
+<p>On ne saurait trop insister sur la justesse des idées
+qui viennent d'être exposées. Leur vérité profonde ne
+peut être nettement comprise que par les personnes
+ayant exploré des champs nouveaux de la science.
+Il y a bien d'autres noms, ceux d'[OE]rsted et de
+Faraday, par exemple, à ajouter à ceux des savants
+cités par Dumas, qui ont fait de très grandes découvertes
+avec des appareils infiniment simples. Beaucoup
+d'inventions récentes, le téléphone, par exemple,
+ont été faites avec des appareils fort rudimentaires,
+comme on pouvait s'en convaincre en parcourant les
+salles consacrées aux instruments de science rétrospective
+à la grande Exposition de 1900. Les appareils
+compliqués ne sont nécessaires que lorsqu'on veut
+vérifier avec une grande précision des résultats déjà
+trouvés avec des appareils simples. L'emploi des appareils
+coûteux, compliqués et nécessairement longs à
+manier empêche souvent de bien observer les phénomènes.
+Si l'on a mis vingt ans à découvrir&mdash;et
+encore par hasard&mdash;que toutes les fois qu'on fait
+fonctionner un tube de Crookes il en sort des rayons
+particuliers, dits rayons X, c'est que de tels tubes,
+étant jadis difficiles à fabriquer, on s'en servait fort
+<span class="pagenum"><a name="307" id="Page_307"> [Pg 307]</a></span>
+rarement. Si, dans les expériences que j'ai publiées
+pendant dix ans sur la dématérialisation de la matière,
+la phosphorescence invisible, l'opacité de certains
+corps pour les ondes hertziennes, la généralité dans
+la nature des phénomènes radio-actifs, etc., il m'a
+été possible de découvrir quelques faits entièrement
+nouveaux, c'est en partie parce que, travaillant dans
+mon propre laboratoire et à mes frais, j'étais toujours
+obligé de me servir d'instruments simples et
+peu coûteux.</p>
+
+<p>Dans le passage précédemment cité, Dumas insiste
+avec raison sur l'utilité de répéter les expériences
+avec des instruments aussi simples que ceux dont les
+inventeurs faisaient usage. Il serait tout à fait capital
+pour le développement mental de l'élève de lui montrer,
+ce que les livres n'indiquent guère, comment les
+grands fondateurs de la science ont réalisé leurs découvertes
+et les difficultés auxquelles ils se sont heurtés.
+La chose est d'autant plus facile que ces illustres
+novateurs, comme le dit fort bien Dumas, ont presque
+toujours fait usage d'appareils rudimentaires qui ne
+sont devenus compliqués que plus tard. L'expérience
+fondamentale d'[OE]rsted, de la déviation de la boussole
+par un courant, peut être répétée avec une dépense
+de quelques francs et le professeur ne manquera pas
+de montrer à l'élève pourquoi [OE]rsted n'arriva pas à
+la réussir pendant longtemps. Il lui montrera aussi
+pourquoi l'expérience fondamentale de l'induction
+(déviation d'un galvanomètre relié aux deux pôles d'un
+aimant, quand on introduit un morceau de fer entre
+les deux branches de l'aimant) demanda beaucoup de
+recherches à Faraday, bien qu'elle soit des plus faciles
+à répéter. L'histoire de la découverte de la longue-vue
+<span class="pagenum"><a name="308" id="Page_308"> [Pg 308]</a></span>
+peut être refaite avec quelques lentilles ne valant pas
+plus de 1 franc, etc. Un professeur ayant un peu de
+philosophie dans l'esprit pourrait créer, avec l'histoire
+des découvertes scientifiques et la lecture des
+fragments des mémoires originaux, un cours qui remplacerait
+fort avantageusement la lecture des plus
+volumineux traités de logique. Alors seulement l'élève
+comprendrait l'évolution de l'esprit humain, les difficultés
+auxquelles se heurtent toujours les expérimentateurs,
+comment on sort des sentiers battus et avec
+quelles difficultés un chercheur se soustrait au poids
+des idées antérieurement admises.</p>
+
+<p>Il faut donc attacher une importance spéciale à
+l'histoire des découvertes scientifiques, si parfaitement
+ignorée et dédaignée par l'Université, aussi
+bien dans l'enseignement secondaire que dans l'enseignement
+supérieur. Le nombre des savants qui
+ont compris la force éducatrice de cet enseignement
+est fort restreint. Je puis cependant, outre Dumas, en
+citer deux, l'un Anglais, l'autre Français, occupant
+chacun des situations éminentes dans l'enseignement.</p>
+
+<blockquote><p>L'entraînement à espérer de la science est le résultat, non de
+l'accumulation des connaissances scientifiques, mais de la pratique
+de l'enquête scientifique. Un homme peut connaître à fond
+tous les résultats obtenus et toutes les opinions courantes sur
+une branche quelconque, ou même sur toutes les branches de
+la science, et ne pas avoir l'esprit scientifique, mais personne ne
+saurait mener à bien la plus humble recherche sans que l'esprit
+scientifique lui reste dans une certaine mesure. Cet esprit peut
+d'ailleurs être acquis, même sans recherche d'une vérité nouvelle.
+L'élève peut être amené de plus d'une façon à de vieilles
+vérités; il peut être mis en leur présence brutalement comme
+un voleur sautant par-dessus un mur, et malheureusement la
+hâte de la vie moderne pousse beaucoup de gens à adopter cette
+voie rapide. <i>Mais il peut aussi être amené aux mêmes vérités
+en suivant les voies suivies par ceux qui les mirent en évidence.
+<span class="pagenum"><a name="309" id="Page_309"> [Pg 309]</a></span>
+C'est par cette dernière méthode, et par là seulement,
+que l'élève peut espérer acquérir au moins quelque chose de
+l'esprit du chercheur scientifique<a name="FNanchor_215_215" id="FNanchor_215_215"></a><a href="#Footnote_215_215" class="fnanchor">[215]</a>.</i></p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_215_215" id="Footnote_215_215"></a><a href="#FNanchor_215_215"><span class="label">[215]</span></a> Michael Forster. Discours politique au Congrès de l'Association britannique
+pour l'avancement des sciences. <i>Revue Scientifique</i>, 1899, p. 393.</p></div>
+
+<p>La méthode indiquée ici pour retrouver les vieilles
+vérités est la méthode expérimentale, si chère aux
+Anglais. M. H. Le Châtelier, sans contester nullement
+sa valeur, recommande avec raison la lecture de
+mémoires originaux des créateurs de la science.</p>
+
+<blockquote><p>On pourrait faire analyser les mémoires scientifiques originaux
+qui sont restés classiques: ceux de Lavoisier, Gay-Lussac,
+Dumas, Sadi-Carnot, Regnault, Poinsot, en demandant de bien
+mettre en relief leurs points essentiels, ou discuter les avantages
+comparatifs de deux méthodes expérimentales ayant un même
+objet, celle du calorimètre à glace et du calorimètre à eau, par
+exemple; faire des programmes d'expériences pour des recherches
+sur un sujet donné; en un mot, imiter ce qui se fait avec
+beaucoup de raison dans l'enseignement littéraire. Avant tout,
+ce qu'il faudrait emprunter à cet enseignement est la lecture
+régulière des auteurs classiques. En apprenant dans un cours
+les résumés des expériences de Lavoisier ou de Dumas, on
+n'étudie pas mieux la science qu'on étudierait la poésie dramatique
+en apprenant des résumés des pièces de Corneille. A côté
+et autour des faits, il y a tout un cortège d'idées dans un cas, de
+sentiment et de mélodie dans l'autre, qui constituent bien plus
+que les faits matériels la science ou la poésie. Les résumés,
+bons pour la préparation aux examens, sont stériles pour le
+développement de l'esprit et de l'imagination.</p>
+
+<p>Mais avant tout, pour communiquer à l'esprit des jeunes gens
+cette activité indispensable, il faut d'abord l'obtenir de leurs professeurs.
+Pour apprendre à leurs élèves à penser et à vouloir, il
+faut qu'ils commencent par penser et par vouloir eux-mêmes.
+S'ils ne sont pas activement mêlés au mouvement des recherches
+scientifiques, s'ils ne parlent de la science que par ouï-dire
+et sans conviction, ils ne peuvent avoir de prise sur l'esprit de
+leurs auditeurs. Ils prépareront peut-être d'excellents candidats
+aux examens, ils ne formeront pas d'intelligences<a name="FNanchor_216_216" id="FNanchor_216_216"></a><a href="#Footnote_216_216" class="fnanchor">[216]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_216_216" id="Footnote_216_216"></a><a href="#FNanchor_216_216"><span class="label">[216]</span></a> <span class="smcap">Le Châtelier.</span> <i>L'Enseignement scientifique. Revue des Sciences.</i></p></div>
+
+<p>Bien rares sont les professeurs ne se bornant pas à
+parler de la science autrement que par ouï dire et
+<span class="pagenum"><a name="310" id="Page_310"> [Pg 310]</a></span>
+c'est pourquoi bien rares aussi sont les intelligences
+qu'ils réussissent à former.</p>
+
+<p>Dans un discours prononcé devant la Chambre des
+Députés, M. Ribot, président de la Commission d'enquête,
+a parfaitement montré en quelques lignes cette
+importance de l'histoire des découvertes. Tout le
+monde semble donc bien d'accord en théorie&mdash;en
+théorie seulement&mdash;sur ce point.</p>
+
+<blockquote><p>Si l'on apprend aux élèves, non pas seulement les notions
+positives, les chiffres, tout ce qui est technique, tout ce qui
+s'oublie, si on leur enseigne la voie qu'on a suivie pour créer la
+science de nos jours, si on leur montre par quel effort et par
+quelle méthode l'esprit humain s'est élevé, jusqu'à ces vérités
+éternelles, si on leur fait l'histoire des découvertes d'un Pasteur,
+on peut saisir l'intelligence et quelque chose encore de plus
+noble que l'intelligence, le c&oelig;ur de l'enfant.</p>
+
+<p>Je crois qu'on peut inspirer à l'enfant, pour notre société,
+pour les prodiges qu'elle crée en développant la science, cet
+amour et cette admiration, qui font de lui un véritable citoyen
+de la société moderne.</p>
+
+<p>Je le crois de toutes mes forces, c'est une question de méthode
+et, je le répète, d'éducation des professeurs eux-mêmes<a name="FNanchor_217_217" id="FNanchor_217_217"></a><a href="#Footnote_217_217" class="fnanchor">[217]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_217_217" id="Footnote_217_217"></a><a href="#FNanchor_217_217"><span class="label">[217]</span></a> Chambre des députés, séance du 13 février 1902. Page 657 du <i>Journal
+officiel</i>.</p></div>
+
+<p>Écoutant ou lisant l'histoire des découvertes scientifiques,
+répétant les expériences des créateurs de la
+science, ainsi que celles qui en découlent, et pouvant
+ainsi juger des progrès accomplis, l'élève acquerrait
+vite, avec le jugement et l'habitude de l'observation,
+ce qu'on peut appeler l'esprit scientifique.</p>
+
+<p>Il oublierait sans doute, après la sortie du lycée,
+les formules et les théories, mais il aurait le jugement
+formé, saurait réfléchir et posséderait l'art d'apprendre
+quand cela lui deviendrait nécessaire. Il
+n'oublierait jamais, parce que cela serait passé dans
+son inconscient, ce qu'il y a de plus fondamental à
+<span class="pagenum"><a name="311" id="Page_311"> [Pg 311]</a></span>
+connaître dans les sciences, les méthodes. Ces
+méthodes et ces qualités de jugement s'appliquent
+aussi bien aux obligations courantes de la vie qu'à
+des entreprises scientifiques, industrielles ou commerciales.</p>
+
+<p>Et telle est la force d'une bonne méthode qu'elle
+donne même aux esprits médiocres l'aptitude au travail
+utile. Un des déposants de l'enquête, M. Blondel,
+l'a fort bien marqué dans le passage suivant:</p>
+
+<blockquote><p>L'essor économique du peuple allemand est si inquiétant pour
+nous parce qu'il fait de l'industrie et de la science comme il fait
+de la guerre, en calculant tout d'avance, en apprenant aux étudiants
+si nombreux qui, après une bonne préparation générale,
+viennent fréquenter les laboratoires des Universités, non pas
+seulement la science faite, mais le métier de savant, métier qui
+ne s'improvise pas, qui exige un apprentissage, et que les dons
+naturels ne sauraient remplacer. Ce qui caractérise la production
+allemande, c'est que grâce à un enseignement mieux conçu
+que le nôtre, un grand nombre de travaux de détail, secondaires
+mais utiles, sont faits et bien faits par des jeunes gens médiocres,
+qui n'ont pas l'intelligence aussi vive que les nôtres, mais
+qui savent en définitive (façonnés par une meilleure formation)
+produire une somme plus considérable de travail utile.</p>
+
+<p>La force de certaines usines allemandes, j'en ai visité cette
+année un bon nombre, c'est le caractère de laboratoires de
+recherches scientifiques qu'on a su leur donner<a name="FNanchor_218_218" id="FNanchor_218_218"></a><a href="#Footnote_218_218" class="fnanchor">[218]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_218_218" id="Footnote_218_218"></a><a href="#FNanchor_218_218"><span class="label">[218]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 442. Blondel, ancien professeur à la Faculté de Lyon.</p></div>
+
+<p>La conséquence finale de l'enseignement des Universités
+allemandes a été ce prodigieux essor de la
+science et de l'industrie, attribuée bien vainement à
+des laboratoires ne dépassant pas matériellement les
+nôtres, puisque nous les avons copiés. Cet essor est
+dû tout entier à des méthodes d'enseignement que
+nous n'avons pas su saisir. Grâce à elles les
+Allemands absorbent de plus en plus toutes les industries
+basées sur des méthodes scientifiques. Il faut
+aller en Allemagne pour trouver des usines d'électricité
+<span class="pagenum"><a name="312" id="Page_312"> [Pg 312]</a></span>
+employant 17.000 ouvriers, des usines métallurgiques
+qui en occupent 40.000, des établissements
+capables de fournir 300 locomotives par an, des
+usines de produits chimiques fabriquant annuellement
+pour 1 milliard de produits<a name="FNanchor_219_219" id="FNanchor_219_219"></a><a href="#Footnote_219_219" class="fnanchor">[219]</a>. Et la force de production
+de l'industrie allemande est telle que, pour éviter les
+droits de douane protecteurs, les patrons n'hésitent
+pas à aller établir des usines dans les pays étrangers.
+Il existe à Paris une fabrique allemande d'objectifs
+photographiques et microscopiques qui occupe déjà
+plus de 300 ouvriers, et dont les produits sont tellement
+supérieurs aux nôtres que, en quelques années,
+les objectifs français sont devenus invendables et ne
+sont plus utilisés que pour les instruments de pacotille.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_219_219" id="Footnote_219_219"></a><a href="#FNanchor_219_219"><span class="label">[219]</span></a> On trouvera tous les détails nécessaires dans les catalogues collectifs des
+industries de chimie et de physique allemandes de l'Exposition de 1900. Deux vol.
+in-8<sup>o</sup>.</p></div>
+
+<p>Et pendant que se poursuit un si formidable mouvement,
+nos enfants continuent à apprendre les connaissances
+les plus futiles, enseignées de la plus futile
+façon. Ils préparent des examens et des concours,
+pendant que les autres peuples préparent leurs fils
+aux réalités de la vie. Vainement nous nous débattrons
+tant que nous ne comprendrons pas les causes
+de notre impuissance.
+<span class="pagenum"><a name="313" id="Page_313"> [Pg 313]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h2><a id="V_8"></a>CHAPITRE VIII</h2>
+
+<h2>L'Éducation des indigènes aux Colonies.</h2>
+
+
+<p>Exportées dans les colonies que nous gouvernons
+nos méthodes universitaires ont produit des conséquences
+encore plus lamentables qu'en France. Un
+de leurs premiers résultats a été de transformer en
+ennemis irréductibles tous les indigènes auxquels
+on les appliquait.</p>
+
+<p>M. Paul Giran, administrateur en Indochine, a
+bien voulu consigner pour nous dans les pages qui
+vont suivre ce que devrait être notre enseignement
+aux colonies. Je lui laisse entièrement la parole maintenant:</p>
+
+<p>L'expérience démontre que la plupart des peuples
+colonisateurs, la France notamment, ont échoué dans
+leurs tentatives d'éducation de races étrangères.</p>
+
+<p>L'éducation de race à race ne peut se comprendre,
+qu'autant que l'éducatrice, faisant abstraction de
+son propre idéal, ne proposera qu'un idéal immédiatement
+accessible à son élève, c'est-à-dire un idéal
+de très peu supérieur à celui que l'élève a déjà pu
+lui-même concevoir, sous l'influence du milieu où
+il vit.
+<span class="pagenum"><a name="314" id="Page_314"> [Pg 314]</a></span></p>
+
+<p>Or, en raison de certaines dispositions d'esprit
+particulières qui nous font considérer tous les
+peuples comme semblables à nous, l'éducation d'un
+peuple inférieur a toujours été synonyme d'assimilation.
+Éduquer une race signifie à nos yeux: modifier
+l'idéal social de cette race et lui proposer comme
+principe directeur notre propre idéal; on lui demande
+donc en réalité d'abandonner ses institutions, transformer
+ses m&oelig;urs, modifier sa mentalité, choses
+impossibles.</p>
+
+<p>C'est en réformant les institutions que nous prétendons
+agir sur les esprits; c'est en agissant sur
+les esprits, par l'instruction, que nous prétendons
+former les caractères. Nous commençons la construction
+par le sommet. Nous agissons sur l'effet
+pour modifier la cause. Nous renversons l'ordre
+naturel.</p>
+
+<p>Les résultats obtenus dans ces conditions ne peuvent
+être que négatifs. Nous allons le constater.</p>
+
+<p>C'est une théorie admise par la plupart des peuples
+civilisés que l'éducation peut être donnée par
+l'instruction. Or, celle-ci s'adresse surtout à la
+mémoire; elle sert à meubler l'esprit, et peut, dans
+une certaine mesure, contribuer à former le jugement.
+Mais là s'arrête son action. L'instruction ne
+saurait servir à l'éducation morale. La morale n'est
+pas une affaire de mémoire ou de raisonnement. Or,
+c'est l'exemple et non le livre qui peut produire la
+formation d'habitudes morales. Aussi, le facteur le
+plus important de l'éducation morale est-il le milieu.</p>
+
+<p>On commet donc une faute contre la logique
+naturelle si l'on veut, par la seule instruction, transformer
+les idées et les sentiments d'un peuple. Et la
+<span class="pagenum"><a name="315" id="Page_315"> [Pg 315]</a></span>
+faute est double si cette instruction est dispensée en
+une langue étrangère à l'élève.</p>
+
+<p>Il y a en effet derrière les vocables de toute langue,
+des idées et des sentiments que les mots étrangers
+ne permettent pas d'atteindre. A des mots même
+d'un usage général à tous les peuples, correspondent,
+suivant les latitudes ou les époques, des conceptions
+différentes. L'idéal de <i>beauté</i> est-il le même chez les
+Hottentots que chez les Chinois, les Japonais, le Français
+du moyen âge et le Français moderne? La <i>bonté</i>
+chrétienne a-t-elle rien de commun avec la bonté de
+l'Hindou ou du Musulman?</p>
+
+<p>Lorsqu'un peuple emprunte, de gré ou de force, la
+langue d'un autre peuple, il peut en acquérir les
+mots, non les idées et les sentiments que ces mots
+sous-entendent.</p>
+
+<p>L'évolution linguistique correspond à une lente
+transformation physiologique du cerveau. Or, le
+cerveau n'étant pas conformé de la même façon
+suivant les races, et le nombre de ses circonvolutions
+et son volume augmentant à mesure qu'on
+s'élève au point de vue intellectuel, on comprend
+qu'une langue supérieure ne puisse être adoptée par
+un peuple inférieur, sans être aussitôt déformée,
+c'est-à-dire adaptée à sa complexion mentale. Du
+latin importé chez les Gaulois est sorti le français;
+notre français importé aux Antilles est devenu le parler
+créole.</p>
+
+<p>Ce qui précède permet de pressentir quels résultats
+peut donner l'instruction moderne dispensée
+à des peuples inférieurs en une langue européenne.
+Nous avons pu le constater bien des fois chez les
+Annamites.
+<span class="pagenum"><a name="316" id="Page_316"> [Pg 316]</a></span></p>
+
+<p>L'Annamite, comme tout autre peuple, transforme,
+défigure toutes les idées étrangères, pour les adapter
+à sa mentalité; c'est une vérité que nous ne concevons
+aisément que lorsqu'il ne s'agit pas de nos propres
+idées. Nous admettons bien que l'Annamite ait pu
+déformer jusqu'à la rendre méconnaissable la doctrine
+bouddhique importée chez lui il y a plusieurs siècles;
+mais nous ne voulons pas convenir qu'il ne puisse
+s'assimiler les idées d'égalité, de liberté, de solidarité
+que nous avons, nous-mêmes, acquises depuis un
+siècle à peine.</p>
+
+<p>Il serait intéressant, mais trop long, de montrer ici
+comment toutes ces idées se sont trouvées faussées
+dès qu'on a voulu les introduire en Annam. Notre
+culture intellectuelle ne convient en rien à la mentalité
+annamite; elle ne donnera jamais que des produits
+anormaux, parfois monstrueux; nos théories transplantées
+en Extrême-Orient ne pourront qu'y apporter
+tôt ou tard le trouble et la désorganisation.</p>
+
+<p>On s'en est déjà rendu compte et on a dû enrayer
+le mouvement commencé. On a notamment supprimé
+l'Université indochinoise créée en 1906 qui comprenait
+diverses écoles supérieures de droit et d'administration,
+de sciences, de lettres, etc., et dont le
+but était «de répandre en Extrême-Orient, <i>surtout
+par l'intermédiaire de la langue française</i>, la connaissance
+des sciences et des méthodes européennes».
+Tout comme aux Indes, l'université indigène ne nous
+eût donné que des déclassés, des exaltés, des individus
+dangereux pour nous et pour leurs compatriotes.
+Notre colonie avait vite d'ailleurs éprouvé les
+premiers symptômes de cette malsaine effervescence
+des esprits!
+<span class="pagenum"><a name="317" id="Page_317"> [Pg 317]</a></span></p>
+
+<p>Les peuples sont soumis à des évolutions déterminées
+par des lois précises, dont il leur est impossible
+de s'affranchir. C'est cependant un des traits particuliers
+de notre psychologie nationale que la croyance
+à la toute puissance des révolutions, des réformes <i>a
+priori</i>.</p>
+
+<blockquote><p>«Nous croyons, écrit M. Fouillée, qu'il suffit de
+proclamer des principes pour en réaliser les conséquences,
+de changer d'un coup de baguette la constitution
+pour métamorphoser lois et m&oelig;urs, d'improviser
+des décrets pour hâter le cours du temps.
+Article I, tous les Français seront vertueux; article
+II, tous les Français seront heureux.»</p></blockquote>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>L'expérience a largement confirmé la règle précédemment
+établie: que l'éducation ne saurait être efficace
+lorsqu'elle ne se trouve pas en rapport avec
+les habitudes héréditaires de l'élève.</p>
+
+<p>Dès lors comment éduquer utilement les indigènes?
+Nous devons nous occuper surtout de leur
+instruction.</p>
+
+<p>Celle-ci ne porte ses fruits qu'autant qu'elle est
+convenablement adaptée à la mentalité de l'élève. A
+un peuple inférieur, une instruction élémentaire peut
+seule convenir. On ne se pénètre pas assez de cette
+vérité qu'il y a des peuples adultes et des peuples en
+bas âge, et que c'est seulement à la suite d'une longue
+évolution que les peuples de la dernière classe pourront
+monter à la première. Si l'on tient compte, en
+outre, des différences fondamentales qui, à degré égal
+de civilisation, séparent les peuples au point de vue
+<span class="pagenum"><a name="318" id="Page_318"> [Pg 318]</a></span>
+mental, on comprend que l'instruction étrangère dispensée
+à un peuple donné doit, pour être rendue accessible,
+et pour amener un progrès certain, remplir des
+conditions nettement déterminées.</p>
+
+<p>Nous écarterons tout d'abord de notre programme
+l'enseignement de la philosophie, de la morale, du
+droit, de la politique, etc...</p>
+
+<p>Quel champ nous reste alors ouvert? Celui des
+sciences pratiques. Il est suffisamment vaste pour
+satisfaire notre désir de répandre l'instruction. De
+plus les sciences pratiques sont un excellent moyen
+d'éducation intellectuelle. C'est à l'école des réalités
+expérimentales, c'est avec elle, et non avec les livres
+qu'on forme véritablement les esprits.</p>
+
+<p>Notre enseignement sera surtout technique et professionnel.
+Nous ferons ainsi de nos indigènes de bons
+auxiliaires.</p>
+
+<p>La première école à créer dans un pays nouveau
+est donc une école professionnelle. Et son programme
+doit consister d'abord exclusivement à améliorer les
+méthodes employées dans le pays. En agriculture,
+par exemple, il sera, évidemment inutile, dans un
+pays tropical, d'enseigner aux élèves la culture des
+pays tempérés.</p>
+
+<p>C'est un principe qu'il est bon d'énoncer malgré
+son évidence, notre tendance étant de donner l'enseignement
+pour lui-même et de faire apprendre ainsi
+à l'élève toutes sortes de choses dont il n'aura jamais
+à se servir plus tard.</p>
+
+<p>Donc le premier effort d'éducation directe doit
+consister à améliorer la technique des métiers déjà
+existants, des petites industries locales. Et encore
+faut-il en cela beaucoup de discernement. Vouloir
+<span class="pagenum"><a name="319" id="Page_319"> [Pg 319]</a></span>
+aller trop vite, agir inconsidérément, c'est détruire
+purement et simplement ce qu'on voulait améliorer.
+La déchéance actuelle des petites industries du Tonkin
+en est la preuve.</p>
+
+<p><i>Pas de révolution</i> et progresser lentement, telle doit
+être la devise de l'éducateur. Pour les professions
+nouvelles introduites dans le pays, il faut user des
+mêmes précautions que pour les professions déjà
+existantes: <i>aller lentement</i> toujours. Même si on se
+trouve en présence de peuples déjà civilisés, tels que
+les Hindous, les Annamites, les Arabes, il ne faut pas
+vouloir les transformer d'un seul coup en ingénieurs
+ou en médecins; mais commencer d'abord par en
+faire de bons mécaniciens ou de bons ouvriers.</p>
+
+<p>Ainsi se trouvera préparé le terrain où pourra
+être jetée plus tard la semence d'une éducation plus
+élevée.
+<span class="pagenum"><a name="320" id="Page_320"> [Pg 320]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h2><a id="V_9"></a>CHAPITRE IX</h2>
+
+<h2>L'éducation par l'armée.</h2>
+
+
+<h3>§ 1.&mdash;ROLE POSSIBLE DU SERVICE MILITAIRE
+DANS L'ÉDUCATION.</h3>
+
+<p>Nous avons montré que, si l'instruction universitaire
+est très faible, son éducation est tout à fait
+nulle. Or, dans l'évolution actuelle des civilisations,
+ce qu'il importe le plus de développer, ce sont surtout
+les qualités du caractère.</p>
+
+<p>Sur la nullité de l'éducation donnée par l'Université,
+tout le monde, nous l'avons vu, est d'accord et
+l'on peut répéter aujourd'hui ce qu'écrivait, il y a
+déjà longtemps un ancien ministre de l'Instruction
+publique, Jules Simon.</p>
+
+<blockquote><p>Il n'y a plus d'éducation; on fait un bachelier, un licencié, un
+docteur, mais un homme, il n'en est pas question; au contraire,
+on passe quinze années à détruire sa virilité. On rend à la
+société un petit mandarin ridicule qui n'a pas de muscles, qui
+ne sait pas sauter une barrière, qui a peur de tout, qui, en
+revanche, s'est bourré de toutes sortes de connaissances inutiles,
+qui ne sait pas les choses les plus nécessaires, qui ne peut
+donner un conseil à personne, ni s'en donner à lui-même, qui
+a besoin d'être dirigé en toutes choses, et qui, sentant sa faiblesse
+et ayant perdu ses lisières, se jette pour dernière ressource
+au socialisme d'État.&mdash;Il faut que l'État me prenne par
+<span class="pagenum"><a name="321" id="Page_321"> [Pg 321]</a></span>
+la main, comme l'a fait jusqu'ici l'Université. On ne m'a appris
+qu'à être passif. Un citoyen, dites-vous? Je serais peut-être un
+citoyen, si j'étais un homme.</p></blockquote>
+
+<blockquote><p>Que l'on considère la valeur et le sort de l'individu ou la
+dignité et la destinée de la nation, écrivait récemment un autre
+Ministre de l'Instruction publique, M. Léon Bourgeois, le caractère
+pèse d'un bien autre poids que l'esprit. Qu'importe ce que
+sait un homme en comparaison de ce qu'il veut, et qu'importe
+ce qu'il pense au prix de ce qu'il fait<a name="FNanchor_220_220" id="FNanchor_220_220"></a><a href="#Footnote_220_220" class="fnanchor">[220]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_220_220" id="Footnote_220_220"></a><a href="#FNanchor_220_220"><span class="label">[220]</span></a> <span class="smcap">Léon Bourgeois.</span> <i>Instructions</i>, etc., p. 183</p></div>
+
+<p>Ce qui manque le plus aux Latins, ce sont les qualités
+qui font la force des Anglais: la discipline, la
+solidarité, l'endurance, l'énergie, l'initiative et le sentiment
+du devoir.</p>
+
+<p>Ces qualités, non seulement l'Université ne les
+donne pas, mais son pesant régime les ôte à qui les
+possède.</p>
+
+<p>Existe-t-il un moyen de faire des hommes de cette
+armée de bacheliers et de licenciés impuissants, ridicules
+et nuls que l'Université nous fabrique?</p>
+
+<p>Étant donné que le régime universitaire n'est pas
+modifiable avec les idées latines actuelles et que tous
+les projets de réforme sont d'irréalisables chimères, il
+faut chercher ailleurs, mais ne chercher que dans le
+cycle des choses possibles, c'est-à-dire dans le cycle
+des choses ne heurtant pas trop le courant des opinions
+actuelles.</p>
+
+<p>Or, ce moyen existe et il n'en existe qu'un seul.
+Aujourd'hui, la totalité de nos bacheliers et licenciés
+est obligée de faire un service militaire. L'armée
+pourrait les transformer, car elle est, ou au moins
+devrait être un centre éducateur par excellence. Elle
+peut devenir l'agent efficace du perfectionnement et
+du relèvement de la race française dégradée par l'Université.
+D'éminents officiers, tels que les généraux
+<span class="pagenum"><a name="322" id="Page_322"> [Pg 322]</a></span>
+Bonnal et Galliéni, ont démontré expérimentalement
+de quel développement physique et moral est susceptible
+le soldat bien commandé.</p>
+
+<p>Si l'on voulait compléter fort utilement la loi sur
+le service obligatoire de trois ans, obtenir un corps
+de sous-officiers excellent et réduire un peu le nombre
+écrasant des candidats fonctionnaires, il y aurait
+seulement à promulguer que, en dehors de quelques
+professions techniques&mdash;magistrats et ingénieurs,
+par exemple&mdash;nul ne pourra entrer dans une administration
+de l'État avant d'avoir été sous-officier
+pendant cinq ans. Après un an de surnumérariat, un
+bon sous-officier est parfaitement apte à remplir
+tous les emplois publics n'exigeant de lui que l'application
+des règlements, c'est-à-dire la très immense
+majorité de ces emplois.</p>
+
+<p>Il faut bien reconnaître malheureusement que le
+service militaire a produit uniquement jusqu'ici chez
+les intellectuels une antipathie croissante pour l'armée,
+dont ils ne voient que les côtés gênants. L'expansion
+de tels sentiments parmi la masse populaire,
+qui fut seule pendant longtemps à subir les duretés
+nécessaires du régime militaire, marquerait la fin
+irrémédiable de la France comme nation. Ce sont les
+sentiments subsistant encore dans la foule, non intellectualisée,
+qui rendent possible le maintien de l'armée,
+dernier soutien d'une société en proie aux plus
+profondes divisions et prête à se dissocier suivant le
+rêve des socialistes.</p>
+
+<p>La raison qu'on invoquait autrefois pour dispenser
+toute une classe de la nation du service
+militaire, c'est qu'il constituait une entrave aux
+études, mais personne n'a jamais pu fournir une seule
+<span class="pagenum"><a name="323" id="Page_323"> [Pg 323]</a></span>
+preuve à l'appui d'une telle assertion. Durant leurs trois
+années de service militaire, les jeunes gens pourraient
+acquérir des qualités qui leur seraient bien autrement
+utiles au cours de la vie que ce qu'ils apprendraient
+dans leurs manuels pendant le même temps. Si
+d'ailleurs la raison invoquée était sérieuse, elle serait
+applicable à toutes les professions.</p>
+
+<blockquote><p>Personne, écrit M. Gouzy, ne s'est jamais informé si une interruption
+de trois ans dans leurs travaux ne diminuait pas la
+valeur professionnelle des charpentiers, des serruriers ou des
+laboureurs, catégorie de citoyens tout aussi intéressante dans une
+démocratie, que celle des avocats, des médecins ou des receveurs
+de l'enregistrement. On a accepté comme tout naturel le
+sacrifice qu'ils font à leur pays d'aptitudes acquises par un
+pénible apprentissage. On semble avoir dit, sans s'en soucier
+autrement: Si après trois ans de service militaire ils ont oublié
+leur métier, eh bien, ils le rapprendront.</p></blockquote>
+
+
+<h3>§ 2.&mdash;LES CONSÉQUENCES SOCIALES DES ANCIENNES LOIS
+MILITAIRES.</h3>
+
+<p>La loi qui multipliait, il y a quelques années, le
+nombre des exemptés, a multiplié du même coup le
+nombre des diplômés. Elle a détourné des fonctions
+utiles l'élite de la jeunesse française pour la lancer
+dans des carrières ultra-encombrées et créer un
+nombre chaque jour plus grand de mécontents et de
+déclassés. Les documents statistiques fournis à ce
+propos devant la Commission d'enquête, et dont je
+vais reproduire quelques-uns, sont catégoriques.</p>
+
+<blockquote><p>La loi militaire de 1889 a supprimé le volontariat et a établi
+d'autres cas de dispense dont les conséquences sociales et économiques
+sont infiniment plus profondes.</p>
+
+<p>... En France, sous une apparence trompeuse d'encouragement
+aux études spéciales, la loi militaire a nui profondément
+au commerce et à l'industrie. Elle a faussé nombre de vocations,
+elle a jeté dans certaines carrières, dites libérales, une foule de
+<span class="pagenum"><a name="324" id="Page_324"> [Pg 324]</a></span>
+jeunes gens qui se seraient tournés, naturellement vers les professions
+productives.</p>
+
+<p>... Pour la médecine, il y avait 590 docteurs en 1875, 591 en
+1891, avant que la loi ait pu produire ses effets, et 1,202 en
+1897<a name="FNanchor_221_221" id="FNanchor_221_221"></a><a href="#Footnote_221_221" class="fnanchor">[221]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_221_221" id="Footnote_221_221"></a><a href="#FNanchor_221_221"><span class="label">[221]</span></a> L'augmentation est analogue pour les docteurs en droit. Il y en avait 117 par
+an en 1889 et 446 en 1899, d'après le rapport de M. Raiberti.
+</p><p>
+«La dispense, telle que la loi de 1889 l'a comprise, écrit cet auteur, abaisse
+donc la valeur des examens ou la niveau d'entrée dans les grandes écoles. Elle
+encombre les carrières libérales et elle écarte des affaires, du commerce et de l'industrie,
+un grand nombre de jeunes gens qui y auraient réussi et qui échoueront
+ailleurs. Elle frappe donc le pays dans les forces vives de sa production.»</p></div>
+
+<p>... A l'École des langues orientales, le nombre des élèves a
+décuplé en 14 ans, passant de 38 à 372. Je vous demande si ces
+jeunes gens, qui vont prendre là quelques notions de persan,
+de grec moderne, d'arménien, d'arabe ou de javanais, le font
+parce qu'ils seront consuls, drogmans, professeurs, traducteurs,
+ou parce qu'ils se fixeront dans le pays dont ils auront commencé
+d'apprendre la langue; non, c'est parce qu'ils cherchent
+la dispense de deux ans de service militaire.</p>
+
+<p>... A l'École des Beaux-Arts, vous voyez le même phénomène
+d'afflux artificiel se produire: de 586 candidats à l'entrée, en
+1890-1891, nous passons à 830 en 1896-1897; et, à la sortie, il y
+avait 20 dispensés en 1890, et, en 1897, il y en avait 78.</p>
+
+<p>... A l'Institut agronomique, la situation est presque aussi
+extraordinaire qu'à l'École des langues orientales. L'Institut
+agronomique forme des ingénieurs agronomes, et je ne crois
+pas que notre agriculture ait besoin d'un nombre infini d'ingénieurs,
+elle a surtout besoin de gens qui apprennent l'agriculture
+par la pratique, il y avait 32 candidats à l'Institut agronomique
+à l'entrée en 1876; et en 1893, peu de temps après le vote
+de la loi militaire, il y en avait 348; et en 1896, il y en a encore
+312.</p>
+
+<p>... A l'École Centrale, phénomène analogue: en 1889, avant
+l'application de la loi militaire, il y avait 376 candidats, et en
+1896 ce chiffre monte à 721. Et je vous demande si notre industrie
+a, d'après les chiffres que vous savez, profité en quoi que ce
+soit de cet afflux vers les écoles spéciales<a name="FNanchor_222_222" id="FNanchor_222_222"></a><a href="#Footnote_222_222" class="fnanchor">[222]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_222_222" id="Footnote_222_222"></a><a href="#FNanchor_222_222"><span class="label">[222]</span></a> <i>Enquête</i>, t. II, p. 89. Max Leclerc, chargé de missions scientifiques par le
+Gouvernement.</p></div>
+
+<p>Le même auteur donne des chiffres analogues pour
+les écoles dites commerciales, écoles de théorie pure
+et dont le diplôme confère également la dispense. Le
+<span class="pagenum"><a name="325" id="Page_325"> [Pg 325]</a></span>
+modeste et ignoré «<i>Institut commercial de Paris</i>»,
+qui comptait dix candidats par an avant la loi, en a
+compté une centaine ensuite.</p>
+
+<p>On voit à quel point le service militaire est redouté
+en France des classes lettrées. Ceux qui le fuient ne
+se doutent pas combien ils gagneraient à le subir.
+Certes, comme l'a dit justement un ministre de l'Instruction
+publique dans un discours, le but de l'enseignement
+classique devrait être de former une élite,
+car c'est cette élite qui fait la grandeur du pays, mais
+elle n'est apte à remplir son rôle que si son caractère
+est à la hauteur de son instruction. Pour pouvoir
+commander un jour, il faut d'abord qu'elle apprenne
+à obéir.</p>
+
+<p>Elle doit avant tout acquérir l'esprit de solidarité
+et de discipline dont manquent si complètement
+les peuples latins. A l'armée, on apprend à se supporter,
+puis à s'aider et enfin à s'aimer. On apprend
+la discipline quand on en subit la nécessité. On
+apprend à se dominer et on acquiert le sentiment
+du devoir quand le milieu l'impose. Pour se discipliner
+soi-même, si on ne l'est pas héréditairement,
+il faut d'abord avoir été discipliné par d'autres. A la
+discipline externe la discipline interne succède bientôt
+par association inconsciente de réflexes. L'homme qui
+ne sait pas subir la première pour acquérir la seconde
+restera, dans le cours de sa vie, une insignifiante
+épave.</p>
+
+<p>Le séjour au régiment, surtout quand le soldat
+passe quelque temps aux colonies, lui apprend bien
+autre chose encore. Il lui enseigne surtout à se
+«débrouiller», comme on dit vulgairement. On sait
+tout le parti qu'un général habile sut tirer à Madagascar
+<span class="pagenum"><a name="326" id="Page_326"> [Pg 326]</a></span>
+de soldats transformés en colons comme les
+anciens légionnaires romains. Dans tous les pays du
+monde où l'on a eu occasion d'utiliser des soldats, on
+a été frappé des résultats qu'il est possible d'en tirer.</p>
+
+<blockquote><p>Pour ne citer qu'un fait, écrit M. Léon Chomé, dans la <i>Belgique
+militaire</i>, les chemins de fer qu'on a réussi à établir
+jusqu'ici en Afrique intertropicale anglaise, française, allemande,
+portugaise et surtout congolaise sont dus à des hommes appartenant
+à l'armée. Toutes les grandes missions scientifiques ont
+été confiées à des soldats. C'est donc sans doute que cette
+éducation militaire tant honnie des «intellectuels» a encore
+quelque vertu efficiente, et pour notre part nous le déclarons
+très nettement, cette éducation est restée la première de toutes,
+et elle le montre toutes les fois que l'occasion lui en est fournie;
+aussi bien dans les milieux éclairés que dans le milieu humble
+des travailleurs, où l'ancien bon soldat prime toujours.</p></blockquote>
+
+
+<h3>§ 3.&mdash;LE ROLE ÉDUCATEUR DES OFFICIERS.</h3>
+
+<p>L'action tout à fait prépondérante que pourrait produire
+le service militaire universel a été signalée
+depuis longtemps par divers écrivains. Voici comment
+s'exprimait à ce sujet, il y a déjà plusieurs années,
+M. Melchior de Vogüé:</p>
+
+<blockquote><p>Le service militaire universel jouera un rôle décisif dans notre
+reconstitution sociale. Le legs de la défaite, le lourd présent de
+l'ennemi, peut être l'instrument de notre rédemption. Nous ne
+sentons aujourd'hui que ses charges; j'en attends des bénéfices
+incalculables: fusion des dissidences politiques, restauration de
+l'esprit de sacrifice dans les classes aisées, de l'esprit de discipline
+dans les classes populaires, bref de toutes les vertus qui
+repoussent à l'ombre du drapeau...</p></blockquote>
+
+<p>Malheureusement, les résultats obtenus n'ont
+répondu en aucune façon à ces espérances. Les écrivains
+militaires les plus autorisés commencent à le
+reconnaître. Il faut attribuer principalement les causes
+d'un tel échec à ce que les officiers ne sont nullement
+<span class="pagenum"><a name="327" id="Page_327"> [Pg 327]</a></span>
+préparés au rôle d'éducateurs qu'ils devraient
+remplir. Le premier moyen de les y préparer consisterait
+à leur enseigner ce rôle, dans toutes les écoles
+militaires, à l'École supérieure de Guerre surtout. Le
+second, fort supérieur au précédent, est d'obliger
+tous les futurs officiers, ainsi d'ailleurs qu'on le fait à
+peu près maintenant, à servir d'abord comme simples
+soldats pendant un an. C'est uniquement en vivant
+parmi les hommes qu'ils réussiront à comprendre
+leur psychologie. Dans le rang, ils apprendront d'abord
+à obéir, seule façon d'arriver ensuite à commander.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, nos officiers ne saisissent pas encore
+très bien leur rôle d'éducateurs. Et, pour qu'il ne
+reste aucun doute sur ce point, je vais reproduire
+quelques passages des conférences faites à l'École
+de Saint-Cyr, avec approbation du ministre de la
+Guerre, par un professeur à cette École, M. Ebener.
+Elles sont exagérées peut-être mais pleines de très
+graves enseignements.</p>
+
+<blockquote><p>Le service obligatoire, en faisant passer toute la nation par
+les mains de l'officier, a grandi dans la mesure la plus large
+son rôle d'éducateur.</p>
+
+<p>La préparation du corps d'officiers à ce rôle, sa formation
+morale, intéressent donc la société tout entière.</p>
+
+<p>Il ne la remplit qu'imparfaitement, parce que, s'il y est apte,
+<i>il n'y est nullement préparé, et que l'idée de sa mission sociale
+ne tient presque aucune place, ni dans son éducation, ni dans
+l'exercice de sa profession</i>.</p>
+
+<p>Nous sommes seuls à ne pas nous apercevoir que nous avons
+à côté de notre rôle de préparation à la guerre, à remplir une
+mission sociale d'une importance capitale, et qu'il nous appartient
+de contribuer à l'éducation de la démocratie. De là ce
+malentendu entre les classes intelligentes et le corps d'officiers,
+malentendu qu'il serait puéril de nier...</p>
+
+<p>On pourrait s'attendre à retrouver dans le peuple la trace
+d'une influence heureuse et durable exercée par l'officier sur les
+<span class="pagenum"><a name="328" id="Page_328"> [Pg 328]</a></span>
+jeunes Français qui, chaque année, lui passent par les mains.
+Il s'en faut malheureusement, et nous sommes obligés de constater
+que les résultats ne sont pas ce qu'ils pourraient être. En
+somme, ce que nous rendons au pays ne paraît pas valoir
+beaucoup mieux que ce que nous en avons reçu; dans le bain
+de l'armée, le fer ne se change pas en acier.</p>
+
+<p>... Les officiers, dit-on, ne savent pas profiter des longues
+heures d'oisiveté dont jouissent les militaires&mdash;si toutefois
+c'est une jouissance de se traîner dans les rues ou d'errer dans
+les corridors des quartiers&mdash;et qui, mises bout à bout, forment
+un total respectable. Ils ne savent pas les employer en partie à
+cultiver l'esprit de leurs soldats, à façonner leur caractère, à
+transformer leurs âmes, à en faire, en un mot, des individualités
+solidaires et conscientes, à préparer à l'État des citoyens au courant
+de toutes leurs obligations sociales. Il n'y a que dans l'armée,
+ajoute-t-on, que se rencontre un pareil gaspillage de temps.</p>
+
+<p>... Dans les régiments, la partie éducation se borne presque
+toujours à quelques théories, dites morales, prévues à l'avance
+comme toutes les autres parties du service.</p>
+
+<p>... Les officiers espèrent sauvegarder leur supériorité en
+tenant l'homme à distance, en se renfermant dans une sorte de
+morgue indifférente.</p>
+
+<p>Les généraux de notre glorieuse époque étaient loin d'avoir
+vis-à-vis de leurs compagnons d'armes la morgue et le dédain
+qu'affichent beaucoup trop de jeunes officiers de nos jours.
+Il est vrai que ceux-ci ont pour excuse de n'avoir fait que passer
+des examens à un âge où leurs anciens avaient gagné des
+batailles.</p>
+
+<p>... Nous avons, nous, officiers, à remplir un devoir dont
+beaucoup d'entre nous ne se doutent même pas. Il n'est pas inutile
+de le rappeler, à notre époque où l'armée se dresse encore
+debout, mais où elle sent sa base entamée par les théories
+subversives, tel un phare dont les fondations sont minées par
+les flots.</p>
+
+<p>... Le désir de paraître n'est pas le seul reproche qu'on fasse,
+dans l'armée, aux dernières générations d'officiers prises dans
+leur ensemble. On trouve le plus grand nombre d'entre eux trop
+personnels, trop occupés du culte de leur «moi».</p>
+
+<p>... Un fait certain, c'est qu'on est assez mécontent, dans l'armée,
+de l'état d'esprit des jeunes officiers: on leur trouve trop
+de prétentions et pas assez de zèle, plus préoccupés de leur
+propre carrière que de l'accomplissement de leurs devoirs professionnels<a name="FNanchor_223_223" id="FNanchor_223_223"></a><a href="#Footnote_223_223" class="fnanchor">[223]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_223_223" id="Footnote_223_223"></a><a href="#FNanchor_223_223"><span class="label">[223]</span></a> <i>Rôle social de l'officier</i>, conférences faites aux élèves de l'École spéciale
+militaire, par le commandant Ebener. In-8<sup>o</sup>, Paris, Librairie militaire.</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="329" id="Page_329"> [Pg 329]</a></span>
+Le tableau n'est pas brillant sans doute. Lorsque la
+démoralisation et l'indifférence s'étendent à l'armée,
+l'heure de la décadence finale est bien proche. Dès
+qu'une armée cesse d'être le soutien d'une société,
+elle en devient le danger.</p>
+
+<p>Les nouvelles générations formées à l'École de
+Guerre comprennent d'ailleurs parfaitement la grandeur
+et l'importance du rôle éducateur qui leur incombe.
+Malgré les nuages qui s'amoncellent, il ne faut donc
+pas désespérer de l'avenir. L'éducation peut nous
+donner les qualités indispensables aux peuples qui
+veulent ne pas finir. L'Université et l'Armée ont
+pris, en Allemagne, une influence qu'elles pourraient
+avoir en France, mais qu'elles n'ont pas su exercer
+encore.</p>
+
+<p>Y réussiront-elles? Là est le problème. Les générations
+qui grandissent sont appelées à les résoudre. Si
+elles n'y parviennent pas, ce sera la continuation
+d'une lente décadence, puis des défaites économiques
+et sociales qui marqueront la fin de notre histoire.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Et voici enfin terminé un livre qui restera sans
+doute le plus inutile de tous ceux que j'ai écrits.
+Récriminer contre des fatalités est toujours une
+pauvre tâche, indigne en vérité des labeurs d'un philosophe.</p>
+
+<p>Si, cependant, j'ai publié cet ouvrage sans grandes
+illusions sur son efficacité, c'est que les idées semées
+par la plume finissent quelquefois par germer, si
+dur soit le roc où elles sont tombées. Malgré tant
+d'apparences trompeuses, les pensées qui mènent les
+<span class="pagenum"><a name="330" id="Page_330"> [Pg 330]</a></span>
+hommes de chaque race ne se modifient guère dans
+le cours des âges. Elles changent cependant quelquefois.</p>
+
+<p>Il semble que nous soyons arrivés à un de ces
+rares moments de l'histoire où nos idées puissent se
+transformer un peu. Le choix des méthodes d'enseignement
+est autrement capital pour un peuple que
+celui de ses institutions ou de son gouvernement. Si
+l'enquête parlementaire a prouvé que le problème de
+l'éducation est généralement fort peu compris, elle a
+montré en même temps que ce sujet commence à
+préoccuper les esprits. Souhaitons qu'il les préoccupe
+davantage encore et que l'opinion finisse par se
+transformer. L'avenir de la France dépend surtout de
+la solution qu'elle saura donner au problème de
+l'éducation.</p>
+
+<p>Le monde évolue rapidement et, sous peine de
+périr, il faut savoir s'adapter à cette évolution. L'éloquence,
+le beau langage, le goût des finesses grammaticales,
+les aptitudes littéraires et artistiques pouvaient
+suffire à maintenir un peuple à la tête de la
+civilisation à l'époque où il remettait ses destinées
+entre les mains des dieux ou des rois qui les représentaient.
+Aujourd'hui, les dieux sont morts et il ne
+reste guère de nations qui soient complètement dans
+la main d'un maître. Les événements échappent de
+plus en plus à l'action des gouvernements. Les
+volontés des plus autocratiques souverains sont actuellement
+conditionnées par des nécessités économiques
+et sociales, proches ou lointaines, hors de leur sphère
+d'action. L'homme, gouverné jadis par ses dieux
+et ses rois, est régi maintenant par un engrenage de
+nécessités qui ne fléchissent pas. Les conditions
+<span class="pagenum"><a name="331" id="Page_331"> [Pg 331]</a></span>
+d'existence de chaque pays deviennent toujours davantage
+subordonnées à des lois générales que les relations
+commerciales et industrielles des peuples imposent.</p>
+
+<p>N'ayant plus à espérer l'aide de la Providence
+bienveillante qui guidait jadis le cours des choses,
+l'homme moderne ne doit compter que sur lui-même
+pour trouver sa place dans la vie. Elle n'est pas marquée
+seulement par ce qu'il sait, mais surtout par ce
+qu'il peut.</p>
+
+<p>Dans la phase d'évolution où la science et l'industrie
+ont conduit le monde, les qualités de caractère jouent
+un rôle de plus en plus prépondérant. L'initiative, la
+persévérance, le jugement, l'énergie, la volonté, la
+domination de soi-même sont des aptitudes sans lesquelles
+tous les dons de l'intelligence restent à peu
+près dénués d'efficacité. L'éducation seule peut les
+créer un peu quand l'hérédité ne les a pas données.</p>
+
+<p>Nous avons vu combien est misérable notre éducation
+et à quel point cette dernière laisse l'homme
+désarmé dans la vie. Nous avons montré que notre instruction
+universitaire, à tous ses degrés, est plus misérable
+encore, puisqu'elle se borne à entasser dans la
+mémoire un chaos de choses inutiles destinées à être
+oubliées totalement quelques mois après l'examen.</p>
+
+<p>Nous avons fait voir aussi combien seront illusoires
+nos projets de réforme tant que nos professeurs resteront
+ce qu'ils sont aujourd'hui.</p>
+
+<p>Nos citations ont prouvé que, si les tristes résultats
+de notre enseignement éclatent à tous les yeux, les
+causes profondes de ces résultats demeurent généralement
+méconnues.</p>
+
+<p>L'édifice entier de notre enseignement, de sa base
+à son sommet, serait à refaire. Ce livre a prouvé
+<span class="pagenum"><a name="332" id="Page_332"> [Pg 332]</a></span>
+pourquoi une telle tâche ne saurait être maintenant
+tentée. Tout ce que nous pouvons espérer, c'est de
+parvenir à utiliser le moins mal possible les éléments
+si défectueux que nous avons entre les mains. Un peu
+de bonne volonté y suffirait sans doute, mais à qui
+demander cette petite dose de bon vouloir devant la
+lourde indifférence de l'Université et du public pour
+toutes ces questions. Elles passionnent parfois un
+court instant, mais l'oubli les submerge bientôt.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, j'ai terminé ma tâche. Elle devait
+se borner à éclairer une opinion très incertaine et très
+égarée aujourd'hui. C'est aux apôtres maintenant à
+agiter les foules, pour provoquer ces grands courants
+auxquels les institutions usées ne résistent guère.
+Il s'agit ici d'une &oelig;uvre qui ne peut rencontrer les
+hostilités d'aucun parti et qu'appuieront sûrement
+un jour tous les partis. De son succès l'avenir de la
+France dépend. Ce grand pays, qui fut pendant longtemps
+un des phares de la civilisation, s'éloigne
+chaque jour du premier rang qu'il occupait jadis. Si
+notre Université ne change pas, il descendra bientôt
+à ce degré où une nation ne compte plus et devient la
+victime de tous les hasards.</p>
+
+
+<h2>FIN</h2>
+
+
+
+
+<h1>TABLE DES MATIÈRES</h1>
+
+
+<p>
+<span class="pagenum"><a name="333" id="Page_333"> [Pg 333]</a></span><br />
+<a href="#pref">PRÉFACE DE LA SEIZIÈME ÉDITION</a> <br />
+</p>
+
+
+<p><b>LIVRE PREMIER</b></p>
+
+<p>LES ENQUÊTES SUR LA RÉFORME DE L'ENSEIGNEMENT</p>
+
+<p>
+<a href="#I_1">CHAPITRE PREMIER</a>.&mdash;Les conceptions des maîtres de
+l'Université en matière d'enseignement <br />
+</p>
+
+<p>Constants insuccès de toutes les tentatives faites pour réformer
+l'enseignement universitaire.&mdash;Les maîtres de l'Université sont
+d'accord pour proclamer l'infériorité de cet enseignement mais
+ils sont incapables d'en découvrir les causes.&mdash;Preuves fournies
+par les récents discours de MM. Lippmann et Appell.&mdash;L'enseignement
+en Angleterre et en Allemagne.&mdash;Complète
+différence des principes directeurs.</p>
+
+<p>
+<a href="#I_2">CHAPITRE II</a>.&mdash;Documents psychologiques révélés par l'enquête
+sur l'enseignement. Pourquoi les réformes sont
+impossibles <br />
+</p>
+
+<p>Importance documentaire de l'enquête.&mdash;Principes psychologiques
+qui ont dirigé les dépositions.&mdash;Les discussions ont porté
+sur des programmes et non sur les méthodes de l'enseignement.&mdash;Importance
+illusoire attachée aux programmes.&mdash;Puissance
+que leur attribue l'Université.&mdash;Faible importance qu'elle attache
+aux méthodes.&mdash;Pourquoi l'infériorité de notre éducation
+a été vue facilement par les auteurs de l'enquête et pourquoi
+les causes de cette infériorité leur ont échappé.&mdash;Raisons qui
+rendent actuellement impossibles les réformes.&mdash;Les illusions
+et la volonté des parents.&mdash;L'état mental des professeurs.&mdash;Comment
+ils sont formés en France et ce qu'ils enseignent.&mdash;Comment
+ils sont formés en Allemagne.&mdash;But de cet ouvrage.
+<span class="pagenum"><a name="334" id="Page_334"> [Pg 334]</a></span></p>
+
+
+<p><b>LIVRE II</b></p>
+
+<p>L'INSTRUCTION ET L'ÉDUCATION AUX ÉTATS-UNIS</p>
+
+<p>
+<a href="#II_1">CHAPITRE PREMIER</a>.&mdash;Principes généraux de l'Éducation
+en Amérique <br />
+<br />
+<a href="#II_2">CHAPITRE II</a>.&mdash;Détails des méthodes usitées dans les
+écoles américaines <br />
+<br />
+<a href="#II_3">CHAPITRE III</a>.&mdash;L'enseignement des sciences expérimentales
+dans les Écoles de l'Amérique <br />
+<br />
+<br />
+<b>LIVRE III</b><br />
+<br />
+L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE EN FRANCE<br />
+<br />
+<a href="#III_1">CHAPITRE PREMIER</a>.&mdash;La valeur des méthodes universitaires <br />
+</p>
+
+<p>§ 1. <i>La Méthode mnémonique.</i>&mdash;Cette méthode est la seule acceptée
+par l'Université.&mdash;Examen successif des résultats qu'elle
+produit dans les diverses branches de connaissances.&mdash;§ 2. <i>Les
+résultats de l'enseignement du latin et des langues vivantes.</i>&mdash;Rapports
+présentés à la Commission d'enquête sur le degré de
+connaissance des langues par les élèves de l'Université.&mdash;Ignorance
+totale de l'immense majorité des élèves après sept ans
+d'études.&mdash;§ 3. <i>Les résultats de l'enseignement de la littérature
+et de l'histoire.</i>&mdash;Les élèves se bornent à apprendre des dates,
+des subtilités, des dissertations sur des auteurs qu'ils ne lisent
+jamais.&mdash;Leur ignorance complète de la littérature et de l'histoire.&mdash;Extraits
+des rapports présentés à la Commission d'enquête.&mdash;§ 4.&mdash;<i>Les
+résultats de l'enseignement des sciences.</i>&mdash;Les
+méthodes d'enseignement des sciences sont les mêmes que
+celles employées pour les autres branches de connaissances et
+produisent les mêmes résultats négatifs.&mdash;Documents présentés
+à la Commission d'enquête.&mdash;§ 5.&mdash;<i>Les résultats de l'enseignement
+supérieur et l'esprit universitaire.</i>&mdash;L'enseignement supérieur
+est caractérisé comme l'enseignement secondaire par la
+récitation des manuels.&mdash;Le licencié, le polytechnicien, le
+normalien, l'élève des écoles d'industrie et d'agriculture sont
+soumis aux mêmes procédés mnémoniques.&mdash;L'Université considère
+que la valeur des hommes se mesure uniquement à la
+quantité des choses qu'ils peuvent réciter.&mdash;§ 6. <i>L'opinion de
+l'Université sur la valeur générale de l'enseignement universitaire.</i>&mdash;Extraits
+des rapports de la Commission d'enquête montrant
+à quel point les professeurs eux-mêmes sont convaincus
+de la nullité de leur enseignement.&mdash;Leur conviction que notre
+enseignement classique est destiné à disparaître.
+<span class="pagenum"><a name="335" id="Page_335"> [Pg 335]</a></span></p>
+
+<p>
+<a href="#III_2">CHAPITRE II</a>.&mdash;Les résultats finals de l'enseignement universitaire.
+Son influence sur l'intelligence et le caractère <br />
+</p>
+
+<p>Les résultats de l'enseignement classique ne sont pas seulement
+l'ignorance finale de l'élève.&mdash;C'est à cet enseignement qu'est
+due une production croissante d'esprits faux, aigris, déclassés et
+révoltés.&mdash;L'enseignement secondaire, qualifié de «méfait
+social» par un des rapporteurs de la Commission.&mdash;Extraits
+des divers rapports.&mdash;Les élèves sont incapables de réflexion,
+d'initiative, de jugement et ne savent pas se conduire dans la
+vie.&mdash;Leur incuriosité et leur indifférence.&mdash;Leur oubli total
+de ce qu'ils ont appris quelques mois après l'examen.&mdash;Conclusion
+générale du Président de la Commission d'enquête sur
+les funestes effets de l'enseignement universitaire.&mdash;Opinion
+d'anciens Ministres de l'Instruction publique.</p>
+
+<p>
+<a href="#III_3">CHAPITRE III</a>.&mdash;Les lycées <br />
+</p>
+
+<p>§ 1. <i>La vie au lycée.</i>&mdash;<i>Le travail et la discipline.</i>&mdash;L'internat
+constitue une nécessité imposée par la volonté des familles.&mdash;Les
+grands lycées.&mdash;Règlements méticuleux et uniformes qui
+les régissent.&mdash;Exagération du nombre d'heures de travail.&mdash;Insuffisance
+de l'hygiène et de l'alimentation.&mdash;Absence d'exercices
+physiques.&mdash;Etroitesse de la surveillance.&mdash;La vie dans
+les lycées édifiés à la campagne.&mdash;Interdiction aux élèves de
+circuler dans les parcs entourant les établissements.&mdash;§ 2. <i>La
+Direction des lycées.</i>&mdash;<i>Les proviseurs.</i>&mdash;Le proviseur n'est
+qu'un comptable régi par des règlements méticuleux et ne pouvant
+s'occuper de la maison qu'il est censé diriger.&mdash;Les
+bureaux du Ministre règlent les moindres détails.&mdash;Extraits des
+rapports de la Commission d'enquête.&mdash;§ 3. <i>Ce que coûtent
+les lycées à l'État.</i>&mdash;L'État perd des sommes énormes avec les
+lycées, alors que les établissements congréganistes dus à l'initiative
+privée réalisent des bénéfices.&mdash;Causes des dépenses
+des lycées.&mdash;Classes comptant quatre élèves et un professeur
+payé 5.000 francs.&mdash;Généralité du gaspillage.&mdash;Pourquoi les
+proviseurs n'ont aucun intérêt à réaliser des économies.</p>
+
+<p>
+<a href="#III_4">CHAPITRE IV</a>.&mdash;Les professeurs et les répétiteurs <br />
+</p>
+
+<p>§ 1. <i>Les professeurs.</i>&mdash;Leur insuffisance pédagogique comme conséquence
+de leur mode de préparation.&mdash;Déclaration des chefs
+de l'Université.&mdash;Psychologie du professeur universitaire.&mdash;Il
+est maltraité par l'Université et peu considéré par le public.&mdash;Insuffisance
+de son éducation extérieure.&mdash;Son défaut de
+prestige.&mdash;Pourquoi il devient vite indifférent pour ses élèves,
+mécontent et ennemi de l'ordre social.&mdash;§ 2. <i>Les répétiteurs.</i>&mdash;Les
+répétiteurs ne sont aujourd'hui que des surveillants.&mdash;Leur
+impuissance à être utiles aux élèves malgré leur bonne
+volonté, alors qu'ils pourraient être beaucoup plus utiles que
+les professeurs.&mdash;L'Administration tient à les maintenir dans
+<span class="pagenum"><a name="336" id="Page_336"> [Pg 336]</a></span>
+un rôle subalterne.&mdash;Opinion de la Commission d'enquête sur
+la nécessité de supprimer la distinction entre professeurs et
+répétiteurs.&mdash;Importance considérable qu'aurait cette mesure
+si elle pouvait être réalisée.</p>
+
+<p>
+<a href="#III_5">CHAPITRE V</a>.&mdash;L'enseignement congréganiste <br />
+</p>
+
+<p>Importance des faits nouveaux révélés devant la Commission
+d'enquête.&mdash;Concurrence redoutable des établissements
+congréganistes.&mdash;Raisons psychologiques de leurs succès.&mdash;Pourquoi
+les professeurs congréganistes, malgré leurs connaissances
+élémentaires, font très bien réussir les élèves.&mdash;Rapports des
+Frères des Ecoles chrétiennes.&mdash;Succès de leurs élèves dans
+l'enseignement industriel, agricole, secondaire et
+supérieur.&mdash;Chiffres présentés à la Commission.&mdash;Leur enseignement dû
+entièrement à l'initiative privée ne coûte rien à l'État et laisse
+des bénéfices aux actionnaires.&mdash;Dangers de l'esprit clérical,
+mais utilité de la concurrence, des établissements congréganistes.</p>
+
+
+<p>
+<b>LIVRE IV</b><br />
+<br />
+LES RÉFORMES PROPOSÉES ET LES RÉFORMATEURS<br />
+<br />
+<a href="#IV_1">CHAPITRE PREMIER</a>.&mdash;Les réformateurs. La transformation<br />
+des professeurs. La réduction des heures de travail.
+L'éducation anglaise <br />
+</p>
+
+<p>§ 1. <i>Les Réformateurs.</i>&mdash;Les rapports de la Commission d'enquête
+s'étendent longuement sur la nullité de notre enseignement
+universitaire, mais sont très brefs et très vagues sur les
+moyens de le remplacer.&mdash;Faible valeur de la plupart des
+réformes proposées.&mdash;Raisons générales de leur inutilité.&mdash;Examen
+des principales réformes proposées.&mdash;§ 2. <i>Transformation
+du professorat.</i>&mdash;<i>Nécessité pour les professeurs de passer
+par le répétitorat.</i>&mdash;Cette réforme, plusieurs fois proposée
+devant la Commission d'enquête, serait la plus importante de
+celles proposées, mais elle est irréalisable avec les préjugés
+latins.&mdash;Pourquoi les répétiteurs pourraient donner un enseignement
+supérieur à celui des professeurs.&mdash;§ 3. <i>La réduction
+des heures de travail.</i>&mdash;Côté illusoire de ce projet de réforme.&mdash;Les
+élèves sont maintenus assis douze heures par jour simplement
+parce que parents et professeurs ne savent qu'en faire.&mdash;Absurdité
+de la longueur des classes.&mdash;Leur durée en Allemagne.&mdash;§ 4.
+<i>L'éducation anglaise.</i>&mdash;Elle n'est nullement
+adaptée aux besoins des Latins et ne serait jamais acceptée par
+les parents.&mdash;Le mur des facteurs moraux.</p>
+
+<p>
+<a href="#IV_2">CHAPITRE II</a>.&mdash;Les changements de programmes <br />
+</p>
+
+<p>Modifications de programmes proposées par la Commission et
+votées par le Parlement.&mdash;Confusion de ces nouveaux programmes.&mdash;Persistance
+<span class="pagenum"><a name="337" id="Page_337"> [Pg 337]</a></span>
+de l'erreur latine sur la puissance des institutions,
+des constitutions et des programmes.&mdash;Impossibilité
+actuelle de toute réforme sérieuse avec les idées régnantes.&mdash;Ce
+sont les méthodes, les professeurs et non les programmes
+qu'il faudrait réformer.&mdash;Tous les programmes sont bons
+quand on sait s'en servir.&mdash;Les motifs de l'insuffisance de l'Université
+échappent entièrement aux réformateurs.</p>
+
+<p>
+<a href="#IV_3">CHAPITRE III</a>.&mdash;La question du grec et du latin <br />
+</p>
+
+<p>§ 1. <i>L'utilité du grec et du latin.</i>&mdash;Toute discussion sur l'utilité
+de ces langues est sans objet, puisque les élèves n'en connaissent
+que quelques mots.&mdash;Opinions des universitaires les plus
+autorisés sur les langues anciennes.&mdash;Les prétendues vertus
+éducatives du latin.&mdash;Pourquoi les langues modernes possèdent
+la même vertu éducative.&mdash;Ce que les élèves connaissent en
+matière de langues après sept années d'études.&mdash;La question
+du grec et du latin en Allemagne.&mdash;§ 2. <i>L'opinion des familles
+sur l'enseignement du grec et du latin.</i>&mdash;Les familles sont tout
+à fait opposées à la suppression de l'enseignement du grec et
+du latin.&mdash;Cette opposition a été partagée par les Chambres
+de commerce.&mdash;Résultats de l'enquête sur les exigences des
+familles.&mdash;Raisons psychologiques des idées de la bourgeoisie
+sur les avantages de l'enseignement du latin.&mdash;§ 3. <i>L'enseignement
+du grec et du latin avec les préjugés actuels.</i>&mdash;Nécessité
+de conserver la façade gréco-latine pour satisfaire les préjugés
+des familles.&mdash;Une heure de latin par semaine suffirait.&mdash;Comment
+avec cette heure bien employée les élèves sauraient
+beaucoup plus de latin qu'aujourd'hui.&mdash;Le prestige du latin
+ne disparaîtra qu'avec son introduction dans l'enseignement primaire.</p>
+
+<p>
+<a href="#IV_4">CHAPITRE IV</a>.&mdash;La question du baccalauréat et du certificat
+d'études <br />
+</p>
+
+<p>§ 1. <i>La réforme du baccalauréat.</i>&mdash;Les maux attribués au baccalauréat.&mdash;Le
+projet de réforme proposé au Sénat.&mdash;Après
+avoir supprimé le diplôme du baccalauréat on propose aussitôt
+de le remplacer par un autre ne différant du premier que par
+le nom.&mdash;Enfantillage de la réforme.&mdash;Les examens dits de
+passage et leurs conséquences.&mdash;Le baccalauréat est un effet
+et non une cause.&mdash;§ 2. <i>L'opinion des universitaires sur le
+baccalauréat.</i>&mdash;Violence de la campagne menée contre le baccalauréat
+par des professeurs les plus éminents de l'Université.&mdash;L'examen
+du baccalauréat.&mdash;Absurdité des questions posées.&mdash;Le
+hasard seul préside aux admissions.&mdash;Principes qui dirigent
+les examinateurs.&mdash;Conclusions sévères du Président de
+la Commission.</p>
+
+<p>
+<a href="#IV_5">CHAPITRE V</a>.&mdash;La question de l'enseignement moderne et
+de l'enseignement professionnel <br />
+</p>
+
+<p>§ 1. <i>L'enseignement moderne.</i>&mdash;Histoire de cet enseignement.&mdash;Pourquoi,
+avec des programmes excellents, il a abouti à des
+<span class="pagenum"><a name="338" id="Page_338"> [Pg 338]</a></span>
+résultats pitoyables.&mdash;L'opposition de l'Université.&mdash;Opinion
+du Ministre de l'Instruction publique sur le sort des déclassés
+créés par l'Université et sur l'impuissance de cette dernière à
+préparer à la vie économique et à l'action.&mdash;§ 2. <i>L'enseignement
+professionnel.</i>&mdash;Il est donné en France par les méthodes
+universitaires, c'est-à-dire par l'emploi exclusif des démonstrations
+au tableau et des manuels.&mdash;Les préjugés des classes
+dirigeantes.&mdash;L'évolution économique actuelle du monde leur
+échappe entièrement.&mdash;Importance de la technique.&mdash;Insuffisance
+complète de l'enseignement professionnel en France et
+son développement en Allemagne.&mdash;État misérable de notre
+enseignement industriel et agricole.&mdash;Extraits des rapports.&mdash;Ce
+sont surtout les préjugés de l'opinion qui entravent l'évolution
+des sociétés latines et les obligent à procéder par bonds
+désordonnés qui ne font, le plus souvent, que les ramener en
+arrière.&mdash;La tyrannie des morts.</p>
+
+<p>
+<a href="#IV_6">CHAPITRE VI</a>.&mdash;La question de l'éducation <br />
+</p>
+
+<p>§ 1. <i>Incertitude des principes universitaires en matière d'éducation.</i>&mdash;L'Université
+ne s'est pas montrée plus apte à donner
+une bonne éducation qu'une instruction convenable.&mdash;Elle proclame
+bien haut les bienfaits d'une bonne éducation, mais est
+encore à la recherche des méthodes.&mdash;Pauvreté des rares
+projets d'éducation formulés devant la Commission.&mdash;La plupart
+des professeurs n'ont aucune idée bonne ou mauvaise en
+matière d'éducation.&mdash;§ 2. <i>La discipline universitaire comme
+base unique de l'éducation universitaire.</i>&mdash;En pratique, toute
+l'éducation universitaire se borne à la lourde discipline du
+lycée, destinée principalement à maintenir le silence dans les
+salles où se trouvent les élèves.&mdash;Illusions de quelques auteurs
+de l'enquête sur l'utilité de s'adresser à la raison des élèves.&mdash;Résultats
+obtenus par les éducateurs anglais en s'adressant à
+l'intérêt de l'élève et non à sa raison.&mdash;Motifs de l'impuissance
+des parents français à éduquer convenablement leurs
+enfants.&mdash;C'est à l'éducation universitaire que les Latins doivent
+en partie leur égoïsme individuel.&mdash;C'est à leur éducation
+que les Anglais doivent l'égoïsme collectif qui est un des grands
+facteurs de la puissance politique de l'Angleterre.</p>
+
+
+<p>
+<b>LIVRE V</b><br />
+<br />
+PSYCHOLOGIE DE L'INSTRUCTION ET DE L'ÉDUCATION<br />
+<br />
+<a href="#V_1">CHAPITRE PREMIER</a>.&mdash;Les bases psychologiques de l'instruction <br />
+</p>
+
+<p>§ 1. <i>Les fondements psychologiques de l'instruction, d'après les
+idées universitaires.</i>&mdash;Pourquoi les déposants de l'enquête ont
+disserté longuement sur l'instruction sans se demander comment
+les choses pénètrent dans l'esprit et s'y fixent.&mdash;Tout le
+<span class="pagenum"><a name="339" id="Page_339"> [Pg 339]</a></span>
+monde étant d'accord sur le principe de l'enseignement mnémonique,
+personne ne pouvait songer à le discuter.&mdash;§ 2. <i>Théorie
+psychologique de l'instruction et de l'éducation.</i>&mdash;<i>Transformation
+du conscient en inconscient.</i>&mdash;Toute éducation consiste
+dans l'art de faire passer le conscient dans l'inconscient.&mdash;On
+y arrive par la création d'associations, d'abord conscientes, qui
+deviennent inconscientes ensuite.&mdash;La loi des associations et
+la création des réflexes.&mdash;La dissociation des réflexes.&mdash;Leur
+domination.&mdash;L'homme n'est sorti de la barbarie qu'après
+avoir appris à dominer ses réflexes héréditaires.&mdash;La discipline
+interne.&mdash;L'éducation doit agir sur l'inconscient de l'enfant et
+non sur sa faible raison.&mdash;Les principes qui précèdent s'appliquent
+à toutes les choses qui peuvent s'enseigner.&mdash;Les lois
+d'acquisition sont les mêmes pour toutes les branches de l'instruction
+et de l'éducation.&mdash;§ 3. <i>Comment la théorie des associations
+conscientes devenues inconscientes explique la formation
+des instincts et celle des caractères des peuples.</i>&mdash;Application
+des principes généraux qui précèdent à des cas particuliers.&mdash;Formation
+des instincts des animaux.&mdash;Formation des
+caractères des peuples.&mdash;Comment l'expérience crée l'habitude
+et comment celle-ci finit par devenir héréditaire, c'est-à-dire un
+instinct, et constitue alors un caractère de race.&mdash;§ 4. <i>La
+pédagogie actuelle.</i>&mdash;Opinion des professeurs sur la faible
+valeur des règles pédagogiques.&mdash;Ignorance générale de la
+psychologie de l'enfant.&mdash;Notre pédagogie n'a que l'empirisme
+pour base.&mdash;Possibilité de lui donner une base psychologique.&mdash;§ 5.
+<i>L'instruction expérimentale.</i>&mdash;Tout enseignement doit
+être d'abord expérimental.&mdash;L'expérience doit toujours précéder
+la théorie.&mdash;La supériorité de l'instruction anglaise et allemande
+tient à l'application constante de ce principe.&mdash;Ce ne
+sont pas les sciences seulement, mais l'histoire, les langues, la
+géographie, etc., qui doivent être enseignées par la méthode
+expérimentale.</p>
+
+<p>
+<a href="#V_2">CHAPITRE II</a>.&mdash;Les bases psychologiques de l'éducation <br />
+</p>
+
+<p>§ 1. <i>But de l'éducation.</i>&mdash;L'éducation du caractère a beaucoup
+plus d'importance que l'instruction.&mdash;La valeur d'un homme et
+son succès dans la vie se mesurent surtout au développement
+de son caractère.&mdash;Qualités de caractère que l'éducation doit
+savoir développer.&mdash;Jugement, initiative, discipline, réflexion,
+esprit d'observation, solidarité, volonté, etc.&mdash;Loin de développer
+ces aptitudes, l'éducation universitaire les détruit chez ceux
+qui les possèdent.&mdash;§ 2. <i>Méthodes psychologiques d'éducation.</i>&mdash;Application
+de nos principes généraux à des cas déterminés.&mdash;Développement
+de l'esprit d'observation et de précision.&mdash;Développement
+de la discipline, de la solidarité, du coup d'&oelig;il,
+de l'esprit de décision, etc.&mdash;Développement de la persévérance
+et de la volonté.&mdash;Importance et nécessité des méthodes à
+employer.&mdash;Les peuples ne périssent jamais par l'abaissement
+de leur intelligence, mais par l'affaissement de leur caractère.&mdash;Dans
+l'évolution actuelle du monde, les qualités de caractère
+deviennent de plus en plus nécessaires.
+<span class="pagenum"><a name="340" id="Page_340"> [Pg 340]</a></span></p>
+
+<p>
+<a href="#V_3">CHAPITRE III</a>.&mdash;L'enseignement de la morale <br />
+</p>
+
+<p>Importance de l'enseignement de la morale.&mdash;Le niveau moral
+d'un peuple marque sa place sur l'échelle de la civilisation.&mdash;Les
+règles morales sont invariables pour un peuple donné dans
+un temps donné.&mdash;La seule base de l'éducation morale est
+l'expérience.&mdash;Méthodes d'enseignement à employer.&mdash;Nécessité
+d'apprendre à l'enfant à se gouverner lui-même.&mdash;Nécessité
+d'un idéal pour un peuple, quelque faible que puisse être
+la valeur philosophique de cet idéal.&mdash;Indépendance de la religion
+et de la morale.&mdash;La morale est l'expression de nécessités
+sociales.&mdash;Force des peuples ayant un idéal moral héréditaire
+solidement constitué.&mdash;La raison peut détruire un idéal
+mais ne peut en créer aucun.&mdash;Idéal qui peut être enseigné
+aujourd'hui.&mdash;Le culte de la Patrie.&mdash;Sa puissance en Angleterre,
+en Amérique et en Allemagne.&mdash;Dangers de l'humanitarisme
+pour les peuples latins.&mdash;Action dissociante des philanthropes.&mdash;Le
+rôle des armées.</p>
+
+<p>
+<a href="#V_4">CHAPITRE IV</a>.&mdash;L'enseignement de l'histoire et de la littérature <br />
+</p>
+
+<p>§ 1. <i>L'enseignement de l'histoire</i>.&mdash;L'enseignement du lycée en
+fait une mnémotechnie et non une philosophie.&mdash;Les généalogies
+et les récits de batailles.&mdash;L'enseignement expérimental
+de l'histoire.&mdash;Les monuments et les &oelig;uvres d'art.&mdash;Comment
+il faut enseigner.&mdash;L'histoire des civilisations.&mdash;§ 2.
+<i>L'enseignement de la littérature</i>.&mdash;Comment elle est enseignée
+par l'Université et comment elle pourrait l'être.&mdash;Méthodes
+à employer.&mdash;Principe des lectures répétées et des rectifications
+successives.&mdash;Comment on apprend à un élève à
+modifier de lui-même son style.&mdash;La lecture des chefs-d'&oelig;uvre.&mdash;Inutilité
+des commentateurs.&mdash;Valeur des harangues et des
+discours dont on impose la composition aux élèves.</p>
+
+<p>
+<a href="#V_5">CHAPITRE V</a>.&mdash;L'enseignement des langues <br />
+</p>
+
+<p>Les langues représentent le seul ordre des connaissances qu'on
+puisse enseigner à tous les élèves, quelles que soient leurs aptitudes.&mdash;Raisons
+de l'impuissance de l'Université à enseigner
+les langues.&mdash;Pourquoi cette impuissance n'existait pas autrefois
+et existe aujourd'hui.&mdash;Les méthodes des professeurs
+actuels.&mdash;Comment s'y prennent les congréganistes pour enseigner
+rapidement les langues.&mdash;Résultats obtenus par les Allemands,
+les Suisses et les Hollandais.&mdash;Comment, devant l'impossibilité
+de réformer les méthodes universitaires, les élèves
+doivent s'y prendre pour arriver à lire seuls une langue en deux
+mois sans grammaire, sans dictionnaire et sans professeur.&mdash;Exposé
+détaillé de la méthode.&mdash;Absurdité des recueils de
+morceaux choisis et ignorance psychologique qu'ils révèlent chez
+leurs auteurs.
+<span class="pagenum"><a name="341" id="Page_341"> [Pg 341]</a></span></p>
+
+<p>
+<a href="#V_6">CHAPITRE VI</a>.&mdash;L'enseignement des mathématiques <br />
+</p>
+
+<p>Classification des sciences au point de vue de leur rôle éducateur.&mdash;Les
+sciences mathématiques considérées généralement comme
+des sciences de raisonnement sont en réalité des sciences expérimentales
+devant être enseignées par l'expérience.&mdash;Opinions
+de mathématiciens éminents sur la déformation du jugement
+produite par les méthodes actuelles d'enseignement des mathématiques.&mdash;Nécessité
+de l'enseignement du langage mathématique
+dès le plus jeune âge, en substituant aux raisonnements
+effectués sur des symboles l'observation directs de quantités
+qu'on peut voir et toucher.&mdash;Danger de l'habitude latine de
+toujours commencer par l'abstrait, sans d'abord passer par le
+concret.&mdash;Comment on peut enseigner expérimentalement les
+mathématiques.&mdash;Inconvénients de la géométrie d'Euclide et
+pourquoi elle donne aux élèves l'horreur de la géométrie.&mdash;La
+méthode graphique.&mdash;Elle permet de saisir facilement les
+relations existant entre les grandeurs qui ne pourraient être
+souvent traduites que par des formules compliquées.&mdash;La simplicité
+des raisonnements mathématiques explique pourquoi les
+problèmes les plus compliqués de l'algèbre et du calcul intégral
+peuvent être résolus par des machines.</p>
+
+<p>
+<a href="#V_7">CHAPITRE VII</a>.&mdash;L'enseignement des sciences physiques
+et naturelles <br />
+</p>
+
+<p>§ 1. <i>L'enseignement des sciences naturelles.</i>&mdash;Elles constituent
+un excellent moyen de développer l'esprit d'observation quand
+on ne remplace pas la vue des choses par leur description
+comme le fait l'enseignement universitaire.&mdash;Comment elles
+sont enseignées aujourd'hui et comment elles devraient être
+enseignées.&mdash;§ 2. <i>L'enseignement universitaire des sciences
+expérimentales.</i>&mdash;L'Université les enseigne également par la
+méthode mnémonique.&mdash;Opinions des professeurs sur la
+valeur de l'enseignement universitaire des sciences expérimentales.&mdash;§ 3.
+<i>Importance de l'enseignement des sciences expérimentales
+dans l'enseignement primaire.</i>&mdash;Puissance éducative
+de cet enseignement.&mdash;C'est dès l'enfance qu'il faut le commencer.&mdash;Son
+enseignement dans les classes primaires en
+Angleterre et en Allemagne.&mdash;Comment des expériences faciles
+à exécuter donnent aux enfants l'habitude de l'observation et de
+la réflexion.&mdash;§ 4. <i>Enseignement des sciences expérimentales
+dans l'enseignement secondaire.</i>&mdash;Méthode à employer.&mdash;Problèmes
+qu'on peut résoudre avec des appareils simples et peu
+coûteux.&mdash;Les collections de petits instruments scientifiques en
+Allemagne.&mdash;Inutilité et inconvénients des appareils compliqués.&mdash;Simplicité
+des appareils employés par les créateurs de
+chaque science et utilité de répéter leurs découvertes avec les
+mêmes appareils.&mdash;Opinions formulées à ce sujet par les plus
+illustres savants.&mdash;L'esprit scientifique.&mdash;Importance de l'histoire
+des découvertes.&mdash;Les bonnes méthodes rendent les
+<span class="pagenum"><a name="342" id="Page_342"> [Pg 342]</a></span>
+esprits médiocres aptes à entreprendre des travaux utiles.&mdash;L'essor
+économique du peuple allemand est dû à la qualité de
+son enseignement.</p>
+
+<p>
+<a href="#V_8">CHAPITRE VIII</a>.&mdash;L'Éducation des indigènes aux Colonies <br />
+</p>
+
+<p>Exportation des méthodes universitaires dans nos colonies.&mdash;Résultats
+obtenus.&mdash;Causes de notre insuccès.&mdash;En quoi
+consiste l'éducation d'une race.&mdash;Méthode d'éducation applicables
+aux colonies.</p>
+
+<p>
+<a href="#V_9">CHAPITRE IX</a>.&mdash;L'éducation par l'armée <br />
+</p>
+
+<p>§ 1. <i>Rôle possible du service militaire dans l'éducation.</i>&mdash;Le
+passage par l'armée aurait pu donner aux diplômés de l'Université
+la discipline et les qualités de caractère qui leur manquent.&mdash;L'ancien
+régime militaire n'a fait qu'accroître le fossé
+existant entre les diverses classes de la nation.&mdash;§ 2. <i>Les conséquences
+sociales des anciennes lois militaires.</i>&mdash;Elles ont
+amené l'encombrement de toutes les carrières entretenues par
+l'État et créé un nombre immense de déclassés.&mdash;Documents
+statistiques.&mdash;§ 3. <i>Le rôle éducateur des officiers.</i>&mdash;Pourquoi
+ce rôle est presque nul aujourd'hui.&mdash;Opinions formulées par
+les chefs actuels de l'armée.&mdash;L'officier n'ayant jamais été
+préparé au rôle éducateur qu'il devrait exercer ne s'en préoccupe
+pas.&mdash;Comment on pourrait l'y préparer.&mdash;Une armée
+qui n'est plus le soutien d'une société en devient vite le danger.&mdash;Conclusions
+de l'ouvrage.
+<span class="pagenum"><a name="343" id="Page_343"> [Pg 343]</a></span></p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>2382-7-20.&mdash;<span class="smcap">PARIS.&mdash;IMP. HEMMERLÉ, PETIT</span> <span class="smcap">et</span> C<sup>ie</sup>
+Rue de Damiette, 2, 4 et 4 <i>bis</i>.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Psychologie de l'éducation, by Gustave Le Bon
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PSYCHOLOGIE DE L'ÉDUCATION ***
+
+***** This file should be named 31505-h.htm or 31505-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/3/1/5/0/31505/
+
+Produced by Adrian Mastronardi, Pierre Lacaze and the
+Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>