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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/32297-0.txt b/32297-0.txt new file mode 100644 index 0000000..d15442a --- /dev/null +++ b/32297-0.txt @@ -0,0 +1,12648 @@ +Project Gutenberg's La philisophie zoologique avant Darwin, by Edmond Perrier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La philisophie zoologique avant Darwin + +Author: Edmond Perrier + +Release Date: May 8, 2010 [EBook #32297] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PHILISOPHIE ZOOLOGIQUE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + +LA PHILOSOPHIE ZOOLOGIQUE AVANT DARWIN + +PAR + +EDMOND PERRIER + +Professeur au Muséum d'histoire naturelle + +PARIS +ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET Cie +FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR + +1884 + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +PRÉFACE + +CHAPITRE PREMIER.--Introduction. + +Idées premières sur la place des animaux dans la nature.--Les +mythologies et les philosophies de l'antiquité. + +CHAPITRE II.--Aristote. + +Premières notions sur les analogies et les homologies des +organes.--Formes corrélatives.--Divisions établies parmi les +animaux.--Idée de l'espèce.--Principe de continuité.--Degrés de +perfection organique.--Possibilité d'une transformation des formes +animales. + +CHAPITRE III.--La période romaine. + +Lucrèce: la formation des premiers organismes; la lutte pour la +vie.--Pline: attributs merveilleux des animaux; nature et mode de +formation des monstres marins; notions d'anatomie.--Elien; +Oppien.--Galien: progrès de l'anatomie; corrélation entre la forme +extérieure des animaux, leur organisation et leurs mœurs. + +CHAPITRE IV.--Le moyen âge et la renaissance. + +Les médecins arabes.--Les alchimistes.--Albert le Grand.--Premiers +grands voyages.--Renaissance de l'anatomie.--Belon, Rondelet.--François +Bacon.--Progrès de la physiologie et de l'anatomie.--Les premiers +micrographes.--Préjugés encore régnant au XVIe siècle. + +CHAPITRE V.--Évolution de l'idée de l'espèce. + +Les grands travaux descriptifs: Wotton, Gessner, Aldrovande.--Ray: +définition de l'espèce.--Premiers essais de nomenclature.--Linné: la +fixité des espèces; la nomenclature binaire. + +CHAPITRE VI.--Les philosophes du XVIIIe siècle. + +E. Bonnet: la chaîne des êtres; les révolutions du globe; l'état passé +et l'état futur les plantes, des animaux et de l'homme; l'emboîtement +des germes.--Robinet: ses idées sur l'évolution.--De Maillet: les +fossiles.--Erasme Darwin: le transformisme fondé sur +l'épigénèse.--Transformation des animaux sous l'influence des habitudes; +analogie avec Lamarck et Charles Darwin.--Maupertuis: la sensibilité de +la matière et le transformisme.--Diderot: la vie de l'espèce et la vie +de l'individu. + +CHAPITRE VII.--Buffon. + +Opposition de Buffon aux classifications; elles conduisent +nécessairement au transformisme.--Utilité des systèmes +artificiels.--Distribution géographique des animaux.--Probabilité de +modifications dans les espèces.--Espèces éteintes; lutte pour la +vie.--Opposition à la doctrine des causes finales.--Principe de +continuité. + +CHAPITRE VIII.--Lamarck. + +Importance attribuée aux animaux inférieurs.--Génération +spontanée.--Perfectionnement graduel des organismes; influence des +besoins, des habitudes.--L'hérédité et l'adaptation.--Transformation des +espèces appartenant aux périodes géologiques antérieures.--Opposition à +la théorie des cataclysmes généraux.--Importance des causes +actuelles.--Généalogie du règne animal.--Origine de l'homme. + +CHAPITRE IX.--Étienne Geoffroy Saint-Hilaire. + +Opposition des deux doctrines de la fixité et de la variabilité des +espèces.--L'unité de plan de composition.--Importance des organes +rudimentaires.--Balancement des organes.--Théorie des analogues; +principe des connexions.--Analogie des animaux inférieurs et des +embryons des animaux supérieurs.--Arrêts de développement.--Les monstres +et la tératologie.--Idées de Geoffroy sur la variabilité des espèces; +les transformations brusques; l'influence du milieu.--Extension de +l'unité de plan de composition aux animaux articulés; retournement du +vertébré; idées d'Ampère.--Lien généalogique entre les espèces fossiles +et les espèces vivantes. + +CHAPITRE X.--Georges Cuvier. + +Affinités avec Linné; influence des débuts de Cuvier sur son œuvre +scientifique; les révolutions du globe; théories des créations +successives et des migrations.--Création de la paléontologie.--Caractère +des inductions de Cuvier.--Ordre d'apparition des animaux; création +spéciale des principaux groupes.--La classification naturelle; adhésion +au principe des causes finales; principe des conditions d'existence; loi +de la corrélation des formes; loi de la subordination des +caractères.--Les quatre embranchements du règne animal. + +CHAPITRE XI.--Discussion entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire. + +Essai d'extension aux mollusques de la théorie de l'unité de plan de +composition.--Opposition de Cuvier; que doit-on entendre par unité de +plan?--Les connexions éclairées par l'embryogénie et +l'épigénèse.--Adhésion de Cuvier à l'hypothèse de la préexistence des +germes.--Von Baër et les quatre types de développement.--L'école des +idées et l'école des faits.--Influence respective de Geoffroy +Saint-Hilaire, de Cuvier et de Lamarck. + +CHAPITRE XII.--Gœthe. + +Idées de Gœthe sur l'unité des types organiques.--La métamorphose des +plantes; la structure des végétaux, le végétal idéal.--Travaux +d'anatomie comparée; recherche du type idéal du +squelette.--Transformisme de Gœthe. + +CHAPITRE XIII.--Dugès. + +Essai de conciliation des idées de Cuvier et de Geoffroy.--La conformité +organique dans l'échelle animale.--Moquin-Tandon et la théorie du +zoonite.--Généralisation de cette théorie par Dugès.--Théorie de la +constitution des organismes; loi de multiplicité ou de répétition des +parties; loi de disposition, loi de modification et de complication; loi +de coalescence.--Idées de Dugès sur les types organiques. + +CHAPITRE XIV.--Les philosophes de la nature. + +Idées de Schelling.--Oken: les polarités et la genèse de l'univers.--Le +mucus primitif.--Génération équivoque des infusoires; les éléments +anatomiques.--Loi de répétition déduite de la philosophie de la +nature.--L'homme et le microcosme.--Les degrés d'organisation.--Théorie +de la vertèbre; constitution vertébrale du crâne.--Spix: application de +la loi de répétition à l'anatomie comparée.--Carus: extension de la +théorie de la vertèbre. + +CHAPITRE XV.--La théorie des types organiques et ses conséquences. + +Richard Owen: le squelette archétype.--Analogie, homologie, +homotypie.--Théorie du segment vertébral.--Le vertébré idéal et +l'existence de Dieu.--Transformisme de R. Owen.--Savigny: l'unité de +composition de la bouche des insectes.--Audouin: unité de composition du +squelette des animaux articulés.--H. Milne Edwards: le type articulé; +identité fondamentale des zoonites; signification des régions du corps; +loi de la division du travail physiologique, son importance +générale.--L'accroissement du corps et la reproduction agame chez les +articulés; identité des deux phénomènes; signification des zoonites; +parallèle entre les lois de la constitution des animaux et les lois de +l'économie politique.--Suite des recherches sur les animaux inférieurs: +MM. de Quatrefages, Blanchard, de Lacaze-Duthiers. + +CHAPITRE XVI.--Louis Agassiz. + +Conséquences philosophiques de l'hypothèse de la fixité des espèces.--La +possibilité d'une classification démontre l'existence de +Dieu.--L'existence d'un plan de la création et la doctrine du +transformisme.--Arguments en faveur de la fixité des espèces.--Faiblesse +de ces arguments.--Nature des caractères des divisions zoologiques des +divers degrés.--Définition nouvelle des espèces. Désaccord de cette +définition avec les faits.--Réalité de l'espèce.--Causes de l'isolement +physiologique des espèces. + +CHAPITRE XVII.--Les animaux inférieurs. + +Progrès successifs des découvertes relatives aux animaux +inférieurs.--Trembley: l'Hydre d'eau douce.--Peyssonnel: le +Corail.--Cuvier: la Pennatule.--Lesueur: les Siphonophores.--De +Chamisso: la génération alternante des Salpes.--Sars: la génération +alternante des Hydroméduses.--Steenstrup: théorie de la génération +alternante.--Van Beneden: la digénèse.--Leuckart: le +polymorphisme.--Owen: la parthénogenèse et la métagénèse.--Théorie de la +reproduction, par M. H. Milne Edwards.--Théorie générale de la +reproduction agame. + +CHAPITRE XVIII.--La théorie cellulaire et la constitution de l'individu. + +Pinel: les membranes.--Bichat: les tissus, leurs propriétés +générales.--Dujardin: le sarcode.--Schleiden: les cellules +végétales.--Schwann: extension aux animaux de la théorie +cellulaire.--Prévost et Dumas: la segmentation du vitellus de +l'œuf.--Recherches relatives à l'origine des cellules, ou éléments +anatomiques de l'organisme; signification de l'œuf.--Définition de la +cellule; le protoplasme et les plastides.--Constitution des individus +les plus simples.--Colonies animales; nombreuses transitions entre les +colonies et les individus d'ordre supérieur.--Isidore Geoffroy +Saint-Hilaire: la vie coloniale, signe d'infériorité.--M. de +Lacaze-Duthiers: opposition entre les invertébrés et les +vertébrés.--Théorie générale de l'individualité animale. + +CHAPITRE XIX.--L'embryogénie. + +L'épigénèse et l'embryogénie.--Harvey: Influence de la théorie +cellulaire.--L'œuf considéré comme cellule.--Théorie des feuillets +blastodermiques.--Généralisation exagérée des résultats obtenus par +l'étude des vertébrés.--L'embryogénie au point de vue de l'histogenèse +et l'organogénèse.--Serres et l'anatomie transcendante.--L'embryogénie +considérée comme une anatomie comparée transitoire.--Arguments à l'appui +de cette théorie.--Classifications embryogéniques; causes de leur +insuffisance.--L'embryogénie d'un organisme en est la généalogie +abrégée.--Accélération embryogénique; phénomènes perturbateurs qui en +résultent.--Liens réels entre l'embryogénie, la morphologie générale et +la paléontologie. + +CHAPITRE XX.--L'espèce et ses modifications. + +Revue rapide des idées relatives à l'espèce.--Position véritable du +problème de l'espèce; manières directes de résoudre ce problème.--Essais +de solution indirecte.--Opposition de la race et de l'espèce.--Prétendus +critérium de l'espèce: fécondité limitée; instabilité des formes +hybrides.--Théorie de Godron.--Expériences et théorie de M. Ch. +Naudin.--Identité de la race et de l'espèce.--Isidore Geoffroy +Saint-Hilaire: théorie de la variabilité limitée.--Comparaison des +doctrines d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire et de Charles +Darwin.--Conclusion. + +NOTES + + + + +PRÉFACE + +L'évolution des idées est assez semblable à celle des êtres vivants. +Elles naissent ordinairement humbles et cachées parmi les idées plus +anciennes, grandissent plus ou moins confondues avec leurs aînées, au +milieu desquelles il est souvent difficile de les distinguer, se +différencient peu à peu, atteignent un certain degré de puissance, se +transforment et meurent, après avoir engendré d'autres idées qui auront +un sort semblable. + +La même destinée n'attend pas toutes celles qui appartiennent à une même +famille; les unes s'éteignent sans avoir joué aucun rôle, exercé aucune +influence, provoqué aucun mouvement; d'autres, qui leur ressemblaient +d'abord presque entièrement, deviennent, pour un temps, les grandes +directrices de l'esprit humain. Chacun croit alors les reconnaître, +s'imagine les avoir vues toutes petites et s'en avouerait volontiers le +père. C'est pourquoi il est presque impossible d'écrire une histoire des +idées que tout le monde s'accorde à déclarer impartiale; c'est pourquoi +tout homme qui croit apporter une idée neuve au trésor de l'humanité se +voit aussitôt assailli par les réclamations d'une foule de soi-disant +précurseurs à qui il n'a manqué pour assurer le règne de leur pensée que +le talent de la faire vivre. + +C'est aussi pourquoi, en écrivant ce petit livre, dont nos auditeurs au +Jardin des Plantes connaissent déjà quelques chapitres, nous n'avons +jamais eu l'intention de présenter un exposé complet des conceptions +diverses auxquelles l'étude des animaux a conduit les zoologistes. +L'historien laisse aux chroniqueurs les menus faits, aux biographes les +détails relatifs à l'enfance des grands hommes. De même, nous avons +négligé les aperçus nuageux, les idées mal nées, infirmes, toutes celles +qui n'ont laissé aucune postérité, pour nous attacher surtout à celles +qui, fortes et vigoureuses, ont contribué, pour une part plus ou moins +grande, à l'établissement de la Philosophie zoologique actuelle; nous +avons pris ces idées dans la période où elles ont accompli la partie +durable de leur œuvre, au moment où elles ont remué et fécondé les +intelligences. + +C'était, pensons-nous, le seul moyen d'écrire un livre clair, précis, +utile et court. + +Avec la complicité de quelques Français mal inspirés, on a beaucoup trop +médit de la science française, beaucoup trop rabaissé le rôle qu'elle a +joué dans l'épanouissement de cette splendide science biologique qui +rayonne aujourd'hui, même sur les conceptions des hommes politiques. La +France n'est pas, Dieu merci! demeurée aussi étrangère qu'on a bien +voulu le dire à la constitution de la Philosophie zoologique. Peu de +pays ont fourni autant de savants ayant eu au même degré le souci des +idées générales, ayant exposé leurs idées avec plus de clarté et de +mesure. Nous avons eu l'agréable devoir de le constater, et nous osons +espérer l'avoir fait avec la plus grande impartialité, autant vis-à-vis +des savants étrangers que vis-à-vis de ceux de nos contemporains dont +nous avons eu à discuter les doctrines. + +Traitant de la Philosophie zoologique avant Darwin, nous avons dû +préciser cependant en quoi les idées actuelles sont en progrès sur +celles qui les ont précédées et dont elles procèdent en grande partie; +nous avons dû conserver les tendances de la biologie moderne, le but +qu'elle poursuit, la méthode à laquelle elle doit s'astreindre pour y +parvenir. Cette méthode, elle est à peine arrivée aujourd'hui à s'en +rendre maîtresse. + +Si l'adoption du transformisme est en voie d'accomplir une révolution +profonde dans la direction des travaux des naturalistes, dans leur façon +de raisonner, dans leur manière d'exposer les faits et de les enchaîner +entre eux, cette révolution est loin d'être faite. La vieille méthode, +que les physiciens appelaient un peu dédaigneusement jadis la _méthode +des naturalistes_, intervient trop souvent encore pour établir un +désaccord entre la conception maîtresse et les conceptions secondaires +qu'on cherche à y rattacher. On demeure frappé en étudiant les écrits +des plus grands naturalistes de voir combien leur méthode diffère de la +méthode des physiciens, et la différence réside beaucoup moins dans +l'opposition entre l'observation et l'expérimentation proprement dite +que dans l'effort constant du physicien pour remonter du simple au +composé, pour rattacher les effets à leur cause. + +Longtemps les naturalistes se sont bornés à _comparer_, tandis que les +physiciens s'efforçaient d'_expliquer_. Aujourd'hui, les naturalistes +cherchent eux aussi à expliquer, à leur tour, les phénomènes qu'ils +observent; ils renoncent à faire incessamment appel à la métaphysique +dans cette science de la nature qu'ils cultivent et qui, par une étrange +fortune, a cédé son vrai nom à d'autres sciences qui lui auront au moins +rendu le service de créer la méthode dont elle n'aurait jamais dû se +départir. Mais, jusqu'à la période contemporaine, c'est malheureusement +toujours à la métaphysique que demeure la parole lorsqu'il s'agit de +s'élever à quelque conception un peu générale des rapports des êtres +vivants. Quand Aristote introduit dans la science le _principe des +causes finales_, dont Cuvier fait encore le pivot de l'histoire +naturelle, il ne fait en somme que chercher la raison de tout ce qui +existe dans une harmonie établie par une volonté extérieure au monde +qu'il étudie. Le _principe de continuité_ de Leibnitz ne suppose dans +l'esprit de ses disciples Linné et Bonnet aucune relation de cause à +effet entre les phénomènes qu'il doit relier entre eux; la continuité +des phénomènes, les gradations que présentent les organismes, l'échelle +des êtres en un mot, ne sont autre chose que le reflet de la continuité +qui existe dans la pensée de l'intelligence directe de l'univers. +Étienne Geoffroy Saint-Hilaire ne peut donner à son tour--et Cuvier ne +s'y méprend pas--d'autre raison de l'_unité de plan de composition_ +qu'il admet dans le règne animal qu'une sorte de rapport mystérieux +entre les êtres vivants et leur Créateur. En proclamant l'existence de +quatre plans distincts suivant lesquels les animaux seraient construits, +Cuvier ne s'écarte pas davantage de ces errements; aussi se trouve-t-il +ramené, dès qu'il veut remonter tant soit peu au delà des faits, au +principe des causes finales ou à l'hypothèse de la préexistence de +l'animal dans son germe. Les disciples les plus immédiats de Cuvier, +Richard Owen, en exposant sa _théorie des archétypes_, Louis Agassiz, en +développant la série de ses idées sur l'_espèce_ et sur la +_classification_, ne font d'ailleurs nullement mystère de leurs +tendances: l'histoire naturelle n'est en somme pour eux qu'une série de +tableaux présentant sous ses divers aspects la pensée de Dieu. Il est +d'ailleurs bien difficile d'arriver à une autre conception du monde +vivant dès qu'on se range à cette hypothèse, toute métaphysique elle +aussi, de la _fixité des espèces_, née à une époque où l'on savait bien +peu de choses du règne animal et que les connaissances acquises ont +depuis si bien battue en brèche que l'espèce fixe supposée ne peut plus +recevoir de définition satisfaisante. Comme il n'y a plus, dans cette +hypothèse, de relation nécessaire ni entre les formes vivantes, ni entre +les formes et le milieu dans lequel elles sont placées, ce que les +naturalistes considèrent comme des explications sont tantôt de simples +généralisations, comme la _loi de conformité organique_ de Dugès, la +_loi des générations alternantes_ de Steenstrup, tantôt la constatation +des moyens employés par la nature pour perfectionner ses œuvres, comme +cette loi, _division du travail physiologique_, dont M. H. Milne Edwards +a tiré un si brillant parti, mais qui ne cesse d'être un _moyen_ de la +nature pour devenir un _procédé réel_ que si l'on admet pour les êtres +vivants la possibilité de se compliquer graduellement et par conséquent +de se transformer. + +En vain les naturalistes de la première moitié de ce siècle espèrent-ils +échapper à ce reproche de se laisser induire en métaphysique en évoquant +à chacune des plus belles pages de leurs écrits un être indéfini qu'ils +décorent du nom de _Nature_, et auquel ils consacrent des articles +spéciaux dans leurs encyclopédies et leurs dictionnaires. La Nature, +c'est l'Univers, c'est Dieu, et, si ce n'est pas cela, ce n'est rien. De +toutes façons, partout où la Nature intervient, il ne saurait y avoir +explication, au sens où les physiciens entendent ce mot. + +Expliquer un ensemble de phénomènes, c'est découvrir un élément simple +qui leur est commun, en déterminer exactement les propriétés et +démontrer que les divers phénomènes considérés résultent des +modifications diverses que subit cet élément sous l'action de causes, +elles-mêmes connues. C'est assez dire qu'en zoologie toute méthode +d'exposition qui prend l'homme ou les vertébrés comme point de départ +pour descendre ensuite aux autres organismes ne saurait comporter +d'explication; c'est assez dire que chercher à «expliquer» les groupes +inférieurs du règne animal au moyen de conceptions résultant de l'étude +des seuls vertébrés, c'est prendre le contre-pied du procédé +qu'emploient toutes _les sciences expérimentales_. Toutes les +difficultés que l'on éprouve encore à définir l'_individu_, à définir +l'_espèce_ sont des difficultés en quelque sorte artificielles, en ce +sens que nous les avons créées nous-mêmes; elles résultent des +conceptions trop étroites suggérées jadis par une étude trop exclusive +des animaux supérieurs, et dont nous n'avons pas encore su nous dégager +suffisamment. + +Aujourd'hui que, grâce au perfectionnement de nos moyens +d'investigation, il a été possible de réduire les êtres vivants en des +éléments qui leur sont communs, et qui ont eux-mêmes en commun tout un +ensemble de substances ayant des propriétés fondamentales identiques, +les _protoplasmes_, aujourd'hui qu'il a été possible d'établir une +chaîne continue entre les êtres formés d'un seul de ces éléments et ceux +qui en contiennent des milliards, à une époque où l'embryogénie démontre +que même les plus compliqués de ces derniers résultent de la +multiplication d'un élément d'abord unique, l'_œuf_, les véritables +explications, les explications telles que les conçoivent les physiciens +et les chimistes, paraissent prochaines. Il n'est plus téméraire +d'espérer que l'histoire des êtres vivants pourra être présentée sous la +forme didactique, propre aux sciences expérimentales, et nous avons fait +un premier essai dans ce sens en écrivant notre livre: _Les colonies +animales et la formation des organismes_. Mais, pour atteindre ce +résultat, il faut avant tout demeurer persuadé que les êtres vivants, en +tant qu'organismes naturels, doivent trouver dans la nature actuelle +leur explication, s'efforcer de rechercher et de mettre en évidence les +liens de causalité qui unissent les phénomènes complexes à ceux d'un +degré moindre de complexité, former ainsi des ensembles de plus en plus +étendus, et ne pas s'illusionner sur la portée d'un système de +critiques, actuellement fort en vogue dans les sciences naturelles, et +dans lequel on s'imagine avoir établi la vanité des explications, en +choisissant habilement un point inexpliqué ou dont l'explication +délicate n'a pas été comprise pour l'opposer à l'ensemble des faits +expliqués. + +Puissions-nous, en écrivant l'histoire des anciens systèmes, avoir +contribué à montrer dans quel sens se trouve la voie véritable! + + Edmond Perrier. + + + + +LA PHILOSOPHIE ZOOLOGIQUE AVANT DARWIN + + + + +CHAPITRE PREMIER + +INTRODUCTION + +Idées premières sur la place des animaux dans la nature.--Les +mythologies et les philosophies de l'antiquité. + + +De tout temps, l'homme a essayé de pénétrer l'origine des êtres vivants +qui l'entourent, de se donner une explication, si grossière fût-elle, +des liens qui les rattachent entre eux, des rapports qui les unissent à +lui. Dès l'éveil de son intelligence, il a examiné d'un œil +particulièrement curieux les animaux qui, sans cesse agités, venaient +indiscrètement mêler leur existence à la sienne. Ne pouvant comprendre +la raison d'être de ces muets qui n'avaient pour lui que des secrets, +tour à tour étonné de leurs merveilleux instincts, effrayé de leur force +redoutable, charmé de l'éclat de leurs couleurs, de la grâce de leurs +mouvements, de l'élégance de leurs formes, il a commencé par en faire +les messagers des puissances invisibles qui régissent l'univers et +souvent même des dieux. Dans toutes les mythologies primitives, les +animaux jouent un rôle considérable. Obligé à un combat sans trêve par +les animaux qui lui disputaient ses moyens d'existence, l'homme, avant +de se donner la place d'honneur dans le monde, avait commencé par +l'offrir modestement à ses rivaux; les Hindous et beaucoup de peuplades +sauvages la leur conservent encore. + +Toute l'antiquité, tout le moyen âge demeurent imprégnés de cette idée +que les animaux touchent de près au surnaturel. L'imagination païenne en +invente de plus terribles encore que tous ceux qui existent: et la +renommée de ses Sphynx, de ses Tritons, de ses Centaures, se conserve +longtemps dans les contes et dans les fables des peuples chrétiens. Un +livre, le _Physiologus_, qui, malgré l'anathème qui l'accueillit +d'abord, est demeuré pendant près de mille ans le seul livre d'histoire +naturelle de l'Église, n'est autre chose qu'une sorte de «morale en +action» des animaux. Chacun d'eux est l'incarnation d'une vertu, que le +vrai chrétien doit imiter ou d'un vice qu'il doit fuir. Le moyen âge +conserve du reste la croyance antique que les animaux jouissent d'une +puissance occulte particulière, qui n'est pas sans analogie avec celle +des sorcières. Roger Bacon croit encore que le regard du basilic est +mortel, que le loup peut enrouer un homme s'il le voit le premier, que +l'ombre de l'hyène empêche les chiens d'aboyer. À un homme admettant +sans difficulté que l'oie bernache naît des glands d'une espèce de +chêne, rien ne devait sembler impossible. Cette crédulité est moins +étonnante encore que celle de Pierre Rommel affirmant en 1680, il y a +deux cents ans à peine, avoir vu à Fribourg un chat qui avait été conçu +dans l'estomac d'une femme et avoir connu une autre femme qui avait +donné naissance à une oie vivante. + +Plus de semblables assertions nous paraissent aujourd'hui burlesques, +plus elles sont intéressantes à rappeler, car elles nous montrent +combien était encore confuse il y a peu de temps cette notion de +l'espèce animale devenue aujourd'hui si vulgaire. On allait souvent plus +loin; on n'admettait pas seulement que, sous des influences +mystérieuses, un animal pût donner naissance à des animaux tout +différents, ou se transformer lui-même à la façon des loups-garous; on +douait aussi la matière inerte de la faculté de s'organiser +spontanément: les grenouilles pouvaient naître de la vase des étangs; de +vieux chiffons, enfermés dans un coffre avec un peu de blé, pouvaient se +transformer en souris; les vers intestinaux n'étaient qu'une +métamorphose des humeurs de notre organisme, et cette opinion a compté, +même de nos jours, quelques partisans. + +Ce n'est d'ailleurs pas sans peine que la notion même de la vie arrive à +se dégager, que la démarcation s'établit entre ce qui est vivant et ce +qui ne l'est pas. Pour les anciens philosophes, la vie, c'est, avant +tout, le mouvement, la force. Tout ce qui se meut est plus ou moins +considéré comme vivant. + +Thalès de Milet appelle âme tout ce qui est cause de mouvement. L'aimant +a une âme comme l'homme; le monde a une âme, qui est Dieu, et il peut y +avoir des âmes sans corps, des démons. C'est Dieu qui a fait toutes +choses en employant une matière première unique, l'eau. + +Au-dessous du Dieu créateur, Anaximandre conçoit des dieux mortels, qui +sont les astres. + +Anaximène considère l'air, capable de se mouvoir plus aisément encore +que l'eau, comme l'origine de toutes choses. L'air est l'âme du monde; +il est Dieu; il tient le monde en vie, comme l'âme tient en vie notre +corps. + +Anaxagore n'admet plus qu'un Dieu coordonnateur de toutes choses dont il +se fait une idée très élevée; il considère les végétaux comme ayant +toutes les facultés des animaux et voit dans les êtres vivants les +enfants de la Terre et du Soleil, astres qu'il suppose par conséquent +vivants, mais auxquels il refuse la qualité de dieux. Les âmes des +hommes passent après leur mort dans le corps des animaux. + +Ainsi, pour la plupart des philosophes de l'antiquité, la conception +même de l'être organisé est confuse. Il existe dans l'univers une cause +de mouvement, qui est Dieu; tout ce qui se meut possède en soi la vie et +est capable de la donner. Les animaux et les végétaux, entre lesquels +des points de ressemblance sont entrevus, sont engendrés par l'eau +suivant quelques-uns, par l'air suivant d'autres, par les astres suivant +d'autres encore. On cherche en même temps à rattacher tout ce qui existe +à une cause commune ou à un ensemble de causes communes. Pour Thalès et +Anaximandre, tout a été tiré de l'eau; Anaximène et Diogène préfèrent +tout faire sortir de l'air. Empédocle met à son tour la terre au rang +des causes primordiales; Leucippe et Démocrite admettent une substance +primitive, l'éther, en qui Anaxagore voyait déjà la cause de la foudre. +Les transformations diverses de l'éther auraient produit tout ce qui +est. Pour Héraclite, le principe commun de toutes choses n'est autre que +le feu. Ainsi se constitue pièce à pièce cette hypothèse des quatre +éléments: la terre, l'eau, l'air et le feu, qui se retrouve jusqu'aux +temps modernes au fond de toutes les conceptions scientifiques. + +Il n'y avait place dans toute cette philosophie que pour l'observation +la plus superficielle. En général, on considère les animaux et les +végétaux en bloc. L'imagination tient la place première dans les +systèmes; les sciences n'existent pas à proprement parler; les +observations justes sont trop peu nombreuses et mêlées de trop de fables +pour qu'on en puisse constituer un corps de doctrine; il n'y a pas de +zoologie, et il ne saurait être question par conséquent de philosophie +zoologique. + +Quelques essais d'explication plus précise méritent d'être cités. Telle +est cette idée d'Anaxagore que tous les corps sont formés de parties +semblables entre elles, ayant existé de toute éternité et que Dieu n'a +fait que coordonner. Le mélange de toutes ces parties est ce qu'il +appelle le chaos. Dans ce chaos existent des os, des viscères, des +muscles, mais avec des dimensions si petites que toutes ces parties sont +invisibles; elles ne sont devenues visibles qu'en s'unissant à des +parties semblables. Elles ont alors constitué les os, les viscères, les +muscles des animaux. Quand un animal meurt, toutes ses parties +constitutives se dissolvent, se résolvent en leurs éléments invisibles. +Ces éléments divers se mélangent entre eux jusqu'à ce qu'ils +redeviennent parties intégrantes de quelque autre organisme. Ainsi les +animaux et les plantes sont formés d'éléments permanents et éternels, +qui s'associent temporairement pour constituer des organismes, puis se +séparent, pour entrer dans des organismes nouveaux. Les éléments propres +à entrer dans la constitution des organismes sont en quantité constante; +mais ils circulent pour ainsi dire perpétuellement, passant d'un être +vivant à un autre et s'associant de toutes les manières possibles. + +Les éléments des êtres vivants, comme ceux de tous les autres corps, +ayant existé de toute éternité et étant indestructibles, rien +d'essentiel ne paraît distinguer la matière vivante de la matière +inerte, dans la conception d'Anaxagore, qui n'est pas sans intérêt, car +on pourrait lui trouver plus d'un trait de ressemblance avec la célèbre +doctrine de l'emboîtement des germes que nous rencontrerons plus tard, +avec l'hypothèse des molécules vivantes de Buffon, celle de l'attraction +du soi pour soi de Geoffroy Saint-Hilaire et même avec la fameuse +théorie de la panspermie de Darwin. + +Ces rapports entre les doctrines des philosophes anciens et les +doctrines qui ont apparu plus récemment sous d'autres formes se +rencontrent plus d'une fois. Pythagore et les pythagoriciens admettaient +par exemple, à côté des nombres régulateurs de la nature, divers +principes contraires deux à deux et desquels tout résultait: le fini et +l'infini, l'impur et le pur, l'unité et la dualité ou la pluralité, la +droite et la gauche, le masculin et le féminin, le repos et le +mouvement, le droit et le courbe, la lumière et les ténèbres, le bien et +le mal, Dieu et le démon, l'esprit et la matière, etc. Ils étaient en +cela les précurseurs de Schelling et des philosophes de la nature; ils +avaient vu le monde sous le même point de vue des oppositions et n'ont +fait que développer d'une manière appropriée aux connaissances acquises +de leur temps la cause première, les liens et les conséquences de ces +oppositions. Cette idée des oppositions avait conduit Pythagore à +admettre l'existence des antipodes. Héraclite pensait également, comme +les philosophes de la nature, que notre âme n'est qu'une émanation de +l'âme du monde qui est Dieu. Démocrite croit comme eux que nous avons +deux manières d'acquérir des connaissances: par les sens et par la +pensée. Les sens peuvent nous tromper, mais la pensée ne nous donne que +des connaissances précises; Héraclite et Démocrite eussent été, de notre +temps, rangés parmi les membres de «l'école des idées». Cependant pour +eux, comme pour les matérialistes modernes, rien n'existe en dehors des +atomes et du vide. Les apparences diverses que présente le monde +extérieur sont le résultat du mouvement: nous ne percevons que des +changements, des oppositions, et non des objets réels. + +À côté de ces doctrines générales, de ces tentatives de divination de la +nature des choses, si, comme nous le disions tout à l'heure, +l'observation tient peu de place, le besoin d'observer a été cependant +reconnu. Alcméon de Crotone (520 av. J.-C.) a disséqué des animaux; il +compare le blanc de l'œuf des oiseaux au lait des mammifères; mais il +croit que les chèvres respirent par les oreilles. Anaxagore considère le +cerveau comme le siège de la pensée; il se rend compte de la façon dont +se nourrissent les fœtus; mais il prétend que les fouines enfantent par +la bouche et que les ibis et les corneilles s'accouplent par le bec. Ces +deux philosophes et plus tard Polybe ont fait quelques recherches +d'embryogénie. Mais on voit combien leurs affirmations sont encore +sujettes à caution. + +Démocrite fait plus de progrès que ses prédécesseurs dans la +connaissance des organes des animaux et des fonctions qu'ils +remplissent; Hippocrate s'applique surtout à la connaissance de +l'anatomie humaine; il arrive à définir un certain nombre de maladies et +à en reconnaître la marche; mais l'art d'observer comme l'art même de +raisonner sont encore dans l'enfance; partout, nous venons de le voir, +les erreurs les plus grossières se mêlent aux observations justes et +viennent déparer les plus nobles efforts des intelligences qui cherchent +à créer une voie dans les régions encore inexplorées de la science. La +science demeurant inséparable de la philosophie, chaque progrès des +philosophes dans l'art de manier la pensée est suivi d'un progrès dans +l'art d'arriver à la connaissance. Peu à peu, l'imagination tient une +place moins exclusive dans les spéculations, et l'on apprend à établir +entre les idées des distinctions plus rigoureuses. Socrate les enchaîne +le premier dans des définitions suffisamment précises et perfectionne la +méthode inductive au point qu'on peut lui attribuer l'honneur de sa +création. Platon montre tout le parti que l'on peut tirer de la méthode +qui s'élève du particulier au général en passant à travers toute une +hiérarchie d'idées de plus en plus étendues. Mais sa méthode, il +l'applique surtout aux idées et rend ainsi nécessaire une réaction, +grâce à laquelle un accord plus rigoureux puisse s'établir entre les +faits et les idées. On comprend peu à peu que les faits bien observés +sont les véritables générateurs des idées; mais il fallait un génie +puissant pour faire redescendre les philosophes aux méthodes ordinaires +dont le sens commun ne s'était pas écarté. Ce génie, duquel date la +fondation des sciences et de la méthode scientifique, fut Aristote. + +Quelques critiques ont dit que la science d'Aristote venait en grande +partie de ses devanciers et surtout de Démocrite; qu'il a fait de +nombreux emprunts à ses prédécesseurs, sans les citer. De tout temps on +a si amèrement reproché à ceux qui ont essayé quelques nouveautés, +d'avoir puisé leurs idées dans Aristote ou ailleurs, qu'il est assez +piquant de voir accuser, à son tour, de plagiat celui qu'on se plaît +d'ordinaire à appeler le père de la philosophie. Aristote s'est-il aidé +des travaux de ses devanciers? Cela est possible, probable même; il est +incontestable que son érudition était considérable, et l'on peut croire +qu'il en a tiré parti. Le nombre des faits qu'il annonce dans ses livres +est tel qu'il dépasse, sensiblement, peut-être, ce qu'il lui avait été +donné d'acquérir par son expérience personnelle. Doit-on pour cela +l'accuser d'avoir cherché à s'approprier le bien d'autrui? De telles +insinuations ne sont fâcheuses que pour ceux qui les émettent +complaisamment. L'idée est ce qu'il y a de plus personnel à l'homme et +surtout à l'homme de science: c'est pourquoi le génie est si admiré; +c'est pourquoi tout effort d'une intelligence qui la rapproche du génie +est si impatiemment supporté par celles qui s'en reconnaissent +incapables; c'est pourquoi tout homme qui possède ou développe une idée +doit s'attendre à voir s'élever, parmi tous les obstacles qu'on lui +oppose, cette accusation, de tout temps renouvelée, qu'il n'a rien fait +de nouveau. En somme, peu importe à l'humanité le degré plus ou moins +grand de nouveauté des faits ou des idées; ils ne sont rien pour elle +tant qu'ils n'ont pas été embrassés par quelque puissant esprit qui +sache lui en montrer la portée et lui dire: «Voici les conquêtes qui ont +été faites, voici le parti qu'on en peut tirer.» Tel fut au moins le +mérite d'Aristote, qui résuma dans ses œuvres tout ce que savait +l'antiquité, sut faire un départ presque toujours judicieux entre le bon +et le mauvais, le vrai et le faux, accrut considérablement les limites +du savoir humain, indiqua la voie à suivre pour arriver avec plus de +certitude à la conquête de la vérité et légua au moyen âge une somme +telle de connaissances, que sans lui la science eût été tout entière à +recommencer. + + + + +CHAPITRE II + +ARISTOTE + +Premières notions sur les analogies et les homologies des +organes.--Formes corrélatives.--Divisions établies parmi les +animaux.--Idée de l'espèce.--Principe de continuité.--Degrés de +perfection organique.--Possibilité d'une transformation des formes +animales. + + +On a tant écrit sur Aristote, on a tant cité, commenté, interprété les +œuvres de ce grand homme, que plus d'un lecteur sera sans doute tenté de +nous reprocher de revenir, à notre tour, sur un sujet qui semble épuisé. +C'est cependant jusqu'à l'illustre précepteur d'Alexandre qu'il faut +faire remonter les origines de la philosophie zoologique. Lui seul, dans +l'antiquité, sut allier une observation incessante et presque toujours +rigoureuse des faits avec l'art de grouper les connaissances acquises de +manière à en faire ressortir toutes les conséquences générales. Plus +d'un passage de son _Histoire des animaux_ pourrait être signé Cuvier ou +Geoffroy Saint-Hilaire. Ce sont les principes mêmes de l'anatomie +comparée, telle qu'on l'entend de nos jours, que développe Aristote +lorsqu'il écrit dès les premières pages de l'œuvre mémorable que nous +venons de citer les lignes suivantes: + +«Il y a des animaux tels que toutes les parties des uns sont semblables +aux parties correspondantes des autres; il y en a entre lesquels cette +ressemblance ne se trouve pas. Les parties peuvent se ressembler, comme +étant de la même forme; par exemple, le nez, l'œil, la chair, les os +d'un homme ressemblent au nez, à l'œil, à la chair, aux os d'un autre +homme; et ainsi des chevaux et des autres animaux que nous disons être +de même espèce... Une autre sorte de ressemblance est celle des animaux +qui sont de même genre et qui diffèrent par excès ou par défaut: les +oiseaux, les poissons sont des genres dont chacun comprend un grand +nombre d'espèces. + +«Dans un même genre, les parties ne sont communément distinguées que par +des qualités différentes, telles que la couleur et la figure... + +«Il y a d'autres animaux dont on ne peut pas dire que les parties soient +de même figure ni qu'elles diffèrent entre elles du plus au moins; on +peut seulement établir une analogie entre les unes et les autres; c'est +ainsi que, la plume étant à l'oiseau ce que l'écaille est au poisson, on +peut comparer les plumes et les écailles, et de même les os et les +arêtes, les ongles et la corne, la main et la pince de l'écrevisse. +Voilà de quelle manière les parties qui composent les individus sont les +mêmes et sont différentes. Il faut encore remarquer leur position. +Plusieurs animaux ont les mêmes parties, mais ne les ont pas +semblablement placées. Aussi les mamelles peuvent être placées sur la +poitrine ou dans la région inguinale.» + +Et l'on trouve plus loin: + +«En général, entre les animaux de genre différent, la plupart des +parties ont une forme différente: les unes n'ont entre elles qu'une +ressemblance de rapport et d'usage et sont, au fond, de nature +différente; d'autres sont de même nature, mais de forme différente; +beaucoup se trouvent dans certains animaux et ne se trouvent pas dans +d'autres.» + +Ainsi ces diverses sortes de ressemblance des animaux que Geoffroy +Saint-Hilaire et ses successeurs devaient désigner sous le nom +d'_analogies_ et d'_homologies_ sont déjà en partie distinguées et +définies par Aristote. Le philosophe de Stagyre n'est pas davantage +étranger à ce que Cuvier devait plus tard appeler la _corrélation des +formes_; il cite un grand nombre de ces corrélations qui sont depuis +définitivement demeurées dans la science et sont encore employées dans +la définition des groupes zoologiques. Voici les plus importantes: + +«Tous les animaux ont du sang ou un liquide qui en tient lieu, la +lymphe. Les animaux sans pieds, à deux pieds ou à quatre pieds ont du +sang[1]. Tous ceux qui ont plus de quatre pieds[2] ont de la lymphe. Les +animaux à sang sont plus grands que les animaux à lymphe, car ces +derniers grandissent avec le climat. + +«Les animaux pourvus de poils, les cétacés, les sélaciens, sont +vivipares; ces derniers seuls ont des ouïes; ils produisent d'abord un +œuf au dedans d'eux-mêmes.» + +Le mode de viviparité des sélaciens, qui sont des poissons, est +nettement distingué de celui des «animaux couverts de poils» et des +cétacés, qui constituent notre classe des mammifères. + +Plus loin, les animaux volants sont répartis en trois catégories, ceux +qui ont des ailes garnies de plumes, ceux qui ont des ailes constituées +par un repli de la peau, des _ailes dermiques_, ceux enfin qui ont des +ailes sèches, minces, membraneuses. Les ailes dermiques et les ailes à +plumes sont propres aux animaux qui ont du sang, et les ailes +membraneuses sèches aux insectes. Les insectes peuvent avoir quatre +ailes ou deux ailes. Les insectes coléoptères (le mot est dans +Aristote), dont les ailes antérieures ont la forme d'étuis, n'ont pas +d'aiguillon. Les insectes à quatre ailes ont un aiguillon en arrière: ce +sont nos hyménoptères; les insectes à deux ailes ont un aiguillon en +avant. Aristote ne se méprend d'ailleurs nullement sur la nature +différente de ce qu'il appelle l'aiguillon chez les insectes à quatre +ailes et chez les insectes à deux ailes, car il écrit en parlant de ces +derniers: «La langue remplace l'aiguillon chez les diptères,» et il +remarque que les insectes qui ont une langue n'ont point de mâchoires, +comme s'il devinait dans la _langue_, que nous appelons aujourd'hui une +_trompe_, le résultat d'une transformation des mâchoires. + +Voilà donc, dans un seul groupe, celui des insectes, toute une série de +corrélations nettement définies. Le mode de constitution de ces animaux +est aussi bien saisi; ils sont représentés comme formés de parties, +d'anneaux, de segments, paraissant avoir chacun leur vie propre; ces +parties, ces segments sont ce qu'on a appelé depuis des _régions du +corps_, des _zoonites_. + +Aristote ne se montre pas moins perspicace lorsqu'il parle des +mammifères. Après avoir placé parmi les animaux vivipares tous les +animaux couverts de poils, il semble craindre qu'une confusion ne +s'établisse entre ces derniers et les lézards, qui sont quadrupèdes +comme eux, et fait observer que seuls les quadrupèdes couverts de poils +sont vivipares. Les mammifères sont de la sorte nettement distingués des +lézards, dont Aristote met d'ailleurs en évidence la ressemblance avec +les serpents dépourvus de pieds. Un seul mot à inventer, et le groupe +des reptiles se trouverait constitué. + +Parmi les quadrupèdes vivipares, d'autres relations non moins +remarquables sont établies. Ces quadrupèdes peuvent avoir des cornes ou +en être dépourvus. Ceux dont la dentition forme une sorte de scie n'ont +jamais de cornes; les cornes manquent encore aux quadrupèdes pourvus de +défenses; tous les quadrupèdes cornus manquent d'incisives à la mâchoire +supérieure. Tous les quadrupèdes vivipares, cornus, dépourvus +d'incisives supérieures, possèdent quatre estomacs et jouissent de la +faculté de ruminer. Rien ne manque, à cette caractéristique de l'ordre +des ruminants, et la corrélation, si remarquable chez ces animaux, entre +l'absence de cornes et la présence de canines, est même exprimée d'une +façon précise; elle n'a été expliquée que de nos jours. + +Bien qu'Aristote connût un assez grand nombre d'animaux, l'idée de les +grouper dans un ordre déterminé, permettant d'exprimer leur degré plus +ou moins grand de ressemblance ne paraît pas s'être présentée à son +esprit. Il n'a donc pas tenté ce que nous appelons une _classification_. +Il compare de toutes les façons possibles les animaux les uns aux autres +et cherche à réduire en propositions générales le résultat de ses +comparaisons. Il arrive ainsi à indiquer des rapprochements parfaitement +naturels, qui peuvent encore aujourd'hui, prendre place dans nos +méthodes; mais, tout à côté, des comparaisons d'un autre ordre le +conduisent à de nouveaux rapprochements de moindre importance cette +fois, et qui paraissent cependant avoir pour lui autant de valeur que +les premiers, à des caractères qui auraient pu être utilisés, à leur +tour, si l'idée d'une certaine hiérarchie dans ces rapprochements +secondaires s'était dégagée, si les comparaisons, au lieu de s'étendre à +l'ensemble des animaux, n'avaient été faites qu'entre organismes +présentant la même structure anatomique, entre organismes «de même +genre», comme il aurait dit lui-même. + +Plus loin notre philosophe ayant épuisé l'étude des ressemblances se +préoccupe seulement de rechercher les différences que les animaux +présentent entre eux. Ces différences, «relatives à leur manière de +vivre, leurs actions, leur caractère, leurs parties,» sont également +toutes mises sur le même plan. + +Ainsi Aristote distingue des animaux aquatiques et des animaux +terrestres, des animaux sociaux et des animaux solitaires, des animaux +migrateurs et des animaux sédentaires, des animaux diurnes et des +animaux nocturnes, des animaux privés et des animaux sauvages. Les mêmes +animaux peuvent se retrouver bien entendu dans ces diverses catégories; +relativement aux deux dernières, Aristote fait d'ailleurs remarquer +qu'une espèce donnée peut appartenir à toutes deux à la fois. + +Il ne s'agit donc point ici de groupes naturels fondés sur des +ressemblances que l'on puisse considérer comme fondamentales; aussi bien +Aristote ne se propose-t-il pas pour but de faire connaître et de +distinguer les différentes sortes d'animaux; son livre est tout à la +fois une anatomie et une physiologie comparées plutôt qu'une zoologie, +et il ne définit que les divisions qui sont nécessaires à ses +comparaisons. Il traite séparément des animaux qui ont du sang et de +ceux qui n'en ont pas et divise ces deux groupes principaux en groupes +secondaires et remarquablement naturels, dont quelques-uns ont déjà été +dénommés dans le langage vulgaire; c'est ce qu'il appelle les grands +genres γενη μεγεστα των ζωων: tels sont les oiseaux, les poissons, les +coquillages, les mollusques qui sont nos céphalopodes, ou encore les +insectes. Pour ces derniers Aristote a créé le nom nouveau d'εντoμα; +c'est là une hardiesse qu'il se permet rarement. Il se sert, en effet, +des mots de la langue usuelle, et, quand il n'existe pas de mots +correspondant aux groupes qu'il définit, il se borne à le regretter. Il +signale ainsi l'absence d'une dénomination commune pour les mollusques à +coquille, qu'il qualifie, en formant un mot composé, d'_Ostracodermes_, +pour les langoustes, les crabes et les écrevisses qu'il réunit sous le +nom, également composé, de _Malacostracés_. Cette insuffisance de la +langue vulgaire l'embarrasse d'ailleurs visiblement. Il a nettement +conçu un grand «genre» des mammifères; mais le peuple est en retard sur +lui et confond les mammifères avec les autres quadrupèdes, tels que les +lézards. Ce mot de quadrupèdes ne saurait être le nom d'un groupe +naturel, car il y a des quadrupèdes vivipares et d'autres ovipares; +Aristote, après cette remarque, l'abandonne donc sans le remplacer. +Parmi les quadrupèdes vivipares, il aperçoit de même des groupes +naturels, mais constate qu'ils n'ont pas reçu de nom, sauf un seul, +celui des λoφοuροi, correspondant à nos solipèdes, caractérisés par le +bouquet de crins qu'ils portent au bout de la queue. + +Il semble que cette pénurie de mots ait été le principal obstacle qui +ait empêché Aristote d'arriver à une définition claire de l'_espèce_ +telle que nous l'entendons aujourd'hui, et d'instituer un système +coordonné de divisions zoologiques. La langue usuelle ne fournit, en +effet, que deux mots pour exprimer les différents degrés de +ressemblance: εiδος, qui veut dire _forme_ ou _espèce_, et γενος que +l'on traduit par genre. Les genres contiennent, en général, un assez +grand nombre d'espèces; il y en a de grands γενη μεγαλα et de très +grands γενη μεγιστα; mais, les espèces contenues dans ces genres peuvent +se subdiviser aussi en espèces d'ordre inférieur et deviennent alors des +genres. Quand il considère l'espèce d'une façon absolue sans la +rapporter à un groupe plus étendu, Aristote la désigne d'ailleurs, +constamment, sous le nom de γενος. On voit quelle confusion doit +produire, dans un échafaudage quelque peu compliqué de divisions n'ayant +pas la même valeur, l'emploi perpétuel de deux mots dont la +signification change suivant le point de vue d'où l'on considère chaque +division. Cependant s'il n'a pas pu définir et surtout dénommer +l'espèce, Aristote en a bien vu le caractère essentiel, le même que nous +employons comme criterium et qui est tiré de la reproduction. Après +avoir défini le genre des Lophures λοφουροι, il y place, en effet, le +cheval, l'âne, le mulet, le bidet et le bardeau et il ajoute: «Joignez-y +les hémiones (demi-ânes) de Syrie qui ne portent ce nom qu'à raison de +leur apparence, car ils constituent une espèce distincte _puisqu'ils +s'accouplent entre eux et que leur accouplement est fécond_.» Il est +certain, d'autre part, qu'Aristote n'a considéré comme de même espèce +que les animaux descendus de parents communs, car il désigne aussi sous +le nom d'_homophyles_ les animaux de forme semblable. Voilà donc +l'espèce définie par l'accouplement et la fécondité, absolument comme +elle l'est de nos jours. Malheureusement Aristote ne tire pas tout le +parti qu'il devrait de cette notion évidemment vulgaire; aussi bien, son +opinion doit-elle être troublée par sa confiance dans les récits +mensongers qui lui ont été faits des mœurs des animaux exotiques. Il +admet, par exemple, qu'en Lybie les formes sauvages sont plus sujettes à +varier et il ajoute: «En Lybie, où il ne pleut point, les animaux se +rencontrent dans le petit nombre d'endroits où il y a de l'eau. Là, les +mâles s'accouplent avec les femelles d'espèces différentes μv δμωφυλα, +et ces familles nouvelles font souche si la taille des deux individus +n'est pas trop différente et la durée de la gestation trop inégale dans +les deux espèces.» Un peu plus bas, il accueille la tradition qui fait +descendre les chiens de l'Inde d'une chienne et d'un tigre. Quand il +s'agit d'animaux habitant les pays lointains, l'attrait du merveilleux a +évidemment obscurci, dans l'esprit d'Aristote, l'idée de l'espèce telle +qu'elle résulte de l'observation journalière. Quoi d'étonnant à ce que +les choses ne se passent exactement comme en Grèce dans cette Lybie qui +a la réputation «de produire toujours quelque monstre nouveau». +Lorsqu'il se produit, en Grèce, des phénomènes plus ou moins analogues à +ces merveilles qu'il signale en d'autres points du globe, Aristote en +dit seulement qu'on les considère comme des présages. + +Les connaissances d'Aristote relativement aux différents modes de +reproduction des animaux sont trop incomplètes pour lui permettre aucune +généralisation relativement à l'espèce. En ce qui concerne les animaux +inférieurs, malgré des observations précises, il ne réussit pas à +s'affranchir complètement des opinions qui ont cours de son temps. +Ainsi, il connaît les œufs des papillons, des poux, des mouches, les +capsules nidamentaires des pourpres, des murex, etc., et cependant il +déclare que ces œufs demeurent stériles. Les ostracodermes, en général, +les orties de mer, les éponges naissent des matières demi putréfiées qui +forment le fond de la mer et sont différentes suivant la nature de ce +fond; les papillons naissent des chenilles, et celles-ci sont formées +par les feuilles vertes; il se produit de même, dans le bois, les +excréments des animaux, et dans d'autres conditions, des vers qui plus +tard se changent en insectes. N'est-il pas étonnant que les +métamorphoses des insectes ayant été bien observées, ainsi que leur +accouplement et leur ponte, le cycle n'ait pu être fermé, et qu'un +observateur aussi patient soit demeuré dans le doute relativement à la +véritable origine des vers qui ne sont que le jeune âge, les larves +d'animaux qu'il connaissait si bien? Aristote admet d'ailleurs que des +animaux qui sont ordinairement produits par des œufs peuvent aussi se +former spontanément dans la vase de certains marais. + +Ces idées ne laissent pas que d'être parfaitement d'accord avec la +doctrine de la continuité des œuvres de la nature, continuité qu'ont +toujours plus ou moins cherchée les philosophes de tous les temps et +qu'Aristote considère comme une loi fondamentale. + +«Dans la nature, dit-il (liv. VIII), le passage des êtres inanimés aux +animaux se fait peu à peu et d'une façon tellement insensible qu'il est +impossible de tracer une limite entre ces deux classes. Après les êtres +inanimés viennent les plantes, qui diffèrent entre elles par l'inégalité +de la quantité de vie qu'elles possèdent. Comparées aux corps bruts, les +plantes paraissent douées de vie; elles paraissent inanimées +comparativement aux animaux. Des plantes aux animaux le passage n'est +point subit et brusque; on trouve dans la mer des êtres dont on +douterait si ce sont des animaux ou des plantes; ils sont adhérents aux +autres corps, et beaucoup ne peuvent être détachés sans périr des corps +auxquels ils sont attachés.» Les pinnes, le solens et beaucoup d'autres +ostracodermes, les ascidies, les anémones ou orties de mer, mais surtout +les éponges sont énumérés parmi ces êtres ambigus, animaux par certains +caractères, végétaux par leur apparente inertie. + +La recherche des animaux intermédiaires entre les animaux aquatiques et +les animaux terrestres conduit Aristote à se demander en quoi ces +animaux diffèrent essentiellement les uns des autres; c'est pour lui +l'occasion de considérations philosophiques, auxquelles les zoologistes +modernes doivent toute leur admiration. Les animaux qui vivent dans +l'eau recherchent ce milieu pour différentes raisons: il en est qui ne +peuvent respirer que dans cet élément; d'autres qui respirent l'air +libre, mais ne trouvent leur nourriture que dans l'eau; d'autres enfin +qui ont besoin d'eau pour respirer, mais vont chercher leur nourriture à +terre. + +«Dans les animaux de ces deux dernières catégories, dit Aristote, la +nature est contrariée, si l'on peut parler ainsi. On voit ainsi des +mâles qui ont l'air féminin et des femelles qui ont l'air mâle. Une +différence réelle dans de petites parties suffit à faire paraître des +différences aussi considérables dans l'ensemble du corps de l'animal. +L'effet de la castration en est une preuve. On ne retranche par cette +opération qu'une petite partie du corps de l'animal; néanmoins ce +retranchement change sa nature et fait qu'elle se rapproche de celle de +l'autre sexe. Ainsi il est sensible qu'au moment de la formation +première un rien dont la grandeur varie dans une des parties qui +constituent le principe des corps fera de l'animal un mâle ou une +femelle. C'est donc de la disposition de petites parties que résulte la +différence d'animal terrestre et d'animal aquatique, dans les deux sens +que j'ai distingués.» + +Aristote pense donc que les animaux terrestres ont pu devenir aquatiques +ou inversement, et il attribue ce changement de mœurs à quelques +accidents survenus durant le développement embryogénique des animaux qui +l'ont présenté. D'illustres naturalistes de notre temps ont de même +admis qu'on pouvait attribuer aux monstruosités accidentelles une part +importante dans la diversification des espèces. D'après ce passage, +Aristote pourrait être considéré comme transformiste; mais la question +du transformisme ne pouvait évidemment être posée à une époque où l'on +n'avait pas encore songé à se demander s'il existait des espèces. + +Considérant les animaux à tous les points de vue que lui suggère son +esprit éminemment philosophique, Aristote effleure bien d'autres idées +importantes, sans en tirer cependant toutes les conséquences qu'elles +ont fournies quand nos connaissances relatives aux animaux ont été plus +étendues. C'est ainsi qu'on peut voir, avec M. Jules Geoffroy, comme une +intuition de la loi de la _division du travail physiologique_, +développée seulement en 1827 par M. H. Milne Edwards, dans cette phrase +du livre IV des _Parties des animaux_: «La nature emploie toujours, si +rien ne l'en empêche, deux organes spéciaux pour deux fonctions +différentes; mais, quand cela ne se peut, elle se sert du même +instrument pour plusieurs usages; cependant il est mieux qu'un même +organe ne serve pas à plusieurs fonctions.» D'autre part, la «lutte pour +l'existence» que se livrent une foule d'animaux ne lui a pas échappé. +«Les animaux, dit-il au livre IX, sont en guerre les uns contre les +autres quand ils habitent les mêmes lieux et qu'ils usent de la même +nourriture. Si la nourriture n'est pas assez abondante, ils se battent, +fussent-ils de la même espèce.» Aristote n'a pas vu cependant que de +cette lutte pouvait résulter l'extinction d'une ou plusieurs formes +vivantes. Il est, au contraire, comme presque tous les philosophes de +l'antiquité, pénétré de l'idée que le monde est immuable et que les +ressources de la nature sont assez grandes pour rendre impossible la +destruction d'une de ses œuvres. D'ailleurs tous les animaux ne sont pas +en lutte; il en est qui sont amis, et ce n'est pas un des livres les +moins brillants de l'_Histoire des animaux_ que celui où le grand +philosophe décrit les mœurs des êtres qu'il a étudiés et se montre aussi +patient observateur que nous l'avons vu jusqu'ici habile anatomiste. + +En résumé, l'œuvre immense dont nous venons d'esquisser les traits +généraux est avant tout de celles auxquelles peut s'appliquer le plus +justement le titre de «Philosophie zoologique». Aristote n'y accumule +les faits que pour arriver à des lois, et son esprit pénétrant discerne +avec un rare bonheur les rapports généraux. Plusieurs de ceux qui sont +exprimés dans l'_Histoire des animaux_ sont définitivement entrés dans +la science tels qu'Aristote les avait formulés; d'autres ne sont +qu'entrevus; mais ce qui est plus merveilleux peut-être, c'est +qu'Aristote avait saisi du premier coup les différents points de vue +auxquels le règne animal pouvait et devait être étudié. L'anatomie +comparée, la physiologie, l'embryogénie, les mœurs des animaux, leur +répartition géographique, les relations qui existent entre eux font +également l'objet de ses études et ses recherches forment le plus riche +trésor de connaissances que l'esprit d'un homme ait jamais possédé. + + + + +CHAPITRE III + +LA PÉRIODE ROMAINE + +Lucrèce: la formation des premiers organismes; la lutte pour la +vie.--Pline: attributs merveilleux des animaux; nature et mode de +formation des monstres marins; notions d'anatomie.--Élien; +Oppien.--Galien: progrès de l'anatomie; corrélation entre la forme +extérieure des animaux, leur organisation et leurs mœurs. + + +Il semblerait qu'après Aristote la science, mise par lui dans sa voie +véritable, n'avait plus qu'à marcher. On voudrait voir un merveilleux +épanouissement scientifique suivre de près l'apparition de ce grand +homme; malheureusement les divisions politiques, les guerres, les +invasions, ne permettent pas de continuer, en Orient, l'œuvre commencée. +Aristote ne tarde pas à être oublié, et, chose étonnante, quand il +reparaît, loin de susciter une renaissance scientifique, il devient un +obstacle aux progrès. Son œuvre gigantesque inspire une telle admiration +qu'on s'incline devant elle sans chercher toujours à la comprendre. Les +opinions du maître deviennent autant de dogmes; on discute sur le sens +littéral qu'il faut attribuer à chacune de ses phrases, mais on oublie +le grand exemple qu'il a donné, et l'on ne songe pas un seul instant, +quand une difficulté se présente, à interroger, comme lui, la nature, +seule capable de mettre un terme aux argumentations sans fin qu'elle +provoque et qui ont alimenté la scolastique au moyen âge. Durant cette +singulière époque, on se représente Aristote comme une sorte de Moïse +payen, dont la parole est aussi infaillible que celle des Livres saints; +un violent effort est nécessaire avant que la science puisse recouvrer +sa libre et indépendante allure. + +Rome aurait pu, à la fin de l'antiquité, reprendre le rôle de la Grèce +et transmettre à l'Occident un écho des brillants essais philosophiques +de ce pays privilégié; mais Rome était trop agitée par la vie du forum, +trop préoccupée de multiplier et d'étendre ses conquêtes pour que ses +philosophes pussent trouver le loisir d'observer la nature. Parmi eux +cependant se trouvèrent quelques esprits d'une étonnante pénétration: +tel fut Lucrèce; son magnifique poème contient plus d'une vue +prophétique à qui la science moderne est venue apporter une confirmation +imprévue. La terre est pour Lucrèce la mère de tous les êtres vivants. +Comme tous les organismes, elle a eu une période de fécondité, durant +laquelle elle a produit la plupart des animaux et des végétaux; elle +arrive aujourd'hui à une période de stérilité relative. + +«D'abord la terre revêtit les collines d'une fraîche parure, uniquement +formée par les herbes, et, dans toutes les campagnes, les prairies +verdoyantes s'émaillèrent de fleurs. Puis s'établit entre les arbres +variés une lutte magnifique, chacun s'efforçant de porter plus haut ses +rameaux dans les airs. De même que le duvet, le poil et les soies +naissent d'abord sur les membres des quadrupèdes et le corps des +oiseaux, ainsi la jeune terre se couvrit d'abord d'herbes et +d'arbrisseaux; elle créa plus tard, par des procédés divers, +l'innombrable cohorte des êtres mortels, car les animaux ne peuvent être +tombés du ciel et les plantes ne purent sortir des abîmes de la mer. +Laissons donc à la terre ce nom de mère, qu'elle mérite si bien, puisque +tout a été tiré de son sein. Aujourd'hui encore, beaucoup d'êtres +vivants se forment dans la terre à l'aide des pluies et de la chaleur du +soleil... Dans les premiers siècles, beaucoup de races d'animaux ont +nécessairement dû disparaître, sans pouvoir se reproduire et se +perpétuer. Car tous ceux que nous voyons vivre autour de nous ne sont +protégés contre la destruction que par la ruse, la force ou l'agilité +qu'ils ont reçues en naissant. Beaucoup qui se recommandent par leur +utilité pour nous, ne persistent qu'en raison de la défense que nous +leur accordons. La race cruelle des lions et les autres espèces de bêtes +féroces sont protégées par leur force, le renard par sa ruse, le cerf +par la rapidité de sa course. La gent fidèle et vigilante des chiens, +toute la progéniture des bêtes de somme, les troupeaux producteurs de +laine et les bêtes à cornes ont été confiés à la protection des +hommes... Mais pourquoi aurions-nous protégé les animaux inutiles, que +la nature n'avait pas doués des qualités nécessaires pour mener une +existence indépendante? Enchaînés par les liens de la fatalité, ces +êtres ont servi de proie à leurs rivaux, jusqu'à ce que la nature ait +entièrement détruit leurs espèces[3].» + +Ce passage n'est-il pas une brillante exposition de la doctrine de la +_lutte pour la vie_, de l'extinction des espèces insuffisamment douées +et de la _sélection naturelle_ qui en est la conséquence? Lucrèce +croyait à une production naturelle des êtres vivants; il pensait que les +plus simples avaient paru les premiers, que tous ceux qui étaient +imparfaits étaient destinés à disparaître, que des êtres nouveaux +apparaissaient sans cesse. N'est-il pas étonnant qu'il se soit arrêté +dans cette voie et qu'il n'ait pas songé à faire naître des espèces plus +simples des premiers temps, les espèces plus compliquées qui les ont +suivies? Mais le poète ne connaissait pas la véritable nature des +fossiles; il ne s'était pas rendu compte de l'activité puissante de cet +agent de destruction: la lutte pour la vie; il pensait que ses effets +avaient dû se produire rapidement, porter principalement sur des êtres +monstrueux, produits par la terre dans l'exubérante fécondité de sa +jeunesse et presque aussitôt disparus, et qu'elle n'avait pu intervenir +de nos jours. Bien qu'il emploie pour désigner les espèces des termes +impliquant une série d'êtres continue, tels que les mots _corda_ ou +_sæcla_, il ne lui semble pas qu'aucun intermédiaire ait été nécessaire +entre la mère commune et ses premiers enfants. En somme, les formes +actuellement vivantes lui paraissent immuables; il n'a pas eu, comme +Aristote, l'intuition de leur variabilité. + +Lucrèce ne descend pas, du reste, dans le détail des faits. Tout autre +est Pline, en qui l'on se plaît à voir ordinairement le plus grand +naturaliste de l'antiquité après Aristote. Les premiers philosophes +avaient imaginé de toutes pièces des systèmes d'explication du monde. +Pour nous servir d'une expression que Buffon s'appliquait à lui-même, +Aristote rassemblait des faits pour en tirer des idées; Pline se borne à +rassembler des faits. Il les prend partout où il les trouve, excepté +peut-être dans la nature, et produit ainsi une vaste compilation où +toutes les fables de la période mythologique et de son temps se trouvent +mêlées, presque sans critique, aux observations justes de ses +prédécesseurs. + +L'idée que les animaux sont intimement liés aux ressorts les plus cachés +de la nature se trouve à chacune des pages de l'_Histoire naturelle_: +ils connaissent une foule de médicaments, savent observer le ciel[4], +pronostiquer les vents, les pluies et les tempêtes, et fournissent +toutes sortes de présages; quand une maison menace ruine, les rats s'en +vont et les araignées tombent avec leur toile; les oiseaux annoncent les +moindres événements de la vie humaine; le renard est pour les Thraces un +excellent conseiller; l'hyène est une véritable magicienne; la chair des +ours continue à pousser après la cuisson; il y a des juments qui peuvent +être fécondées par le vent. Ce dernier trait n'a rien de bien étonnant +pour Pline, car il admet que les germes de toutes choses tombent du haut +du ciel, et c'est ainsi qu'il explique pourquoi la mer nourrit les +animaux les plus grands et les monstres les plus étonnants. Les germes +s'accumulant dans son immensité, fournissent une nourriture abondante +aux habitants de ses eaux; se mêlant sans règle et de toute façon, ils +donnent naissance à toutes sortes d'êtres qui simulent les animaux ou +les objets inanimés qu'on observe sur la terre, ou présentent les +assemblages les plus incohérents; c'est ainsi que d'infimes coquilles, +les hippocampes, possèdent une tête de cheval. + +À côté de cette singulière doctrine sont développées de fort justes +remarques, telles que celles-ci: Beaucoup d'auteurs refusent aux +poissons la faculté de respirer, parce qu'ils n'ont pas de poumons; +mais, dit Pline, «je ne dissimule pas que je ne puis accepter leur +opinion, parce que certains animaux peuvent avoir, si la nature le veut, +d'autres organes respiratoires que des poumons, de même que chez +beaucoup d'animaux une humeur particulière remplace le sang. Qui peut +s'étonner d'ailleurs que l'air respirable puisse pénétrer dans l'eau +quand on l'en voit sortir?» + +Parmi les animaux marins, Pline ne s'arrête pas seulement aux poissons; +il décrit aussi les poulpes et divers mollusques, insiste sur le +commensalisme des moules et des pinnothères, déjà signalé par Aristote, +et se demande si les orties de mer ou méduses et les éponges ne +participent pas à la fois de la nature des plantes et de celle des +animaux. Moins perspicace qu'Aristote, il range les baleines parmi les +poissons, et les chauves-souris parmi les oiseaux, montrant ainsi qu'il +est surtout frappé non des ressemblances et des dissemblances de +structure des animaux, mais des analogies et des différences qu'ils +présentent dans leur manière de vivre. + +Les insectes décrits par Pline sont assez nombreux; les abeilles +tiennent parmi eux la place d'honneur. Viennent ensuite les guêpes, les +frelons, les bourdons, les araignées, les scorpions, les cigales, les +scarabées ou coléoptères d'Aristote, les sauterelles, les fourmis et, au +milieu de tous ces animaux articulés, les geckos, qui sont des reptiles. +Bien entendu, Pline admet la génération spontanée de beaucoup de ces +êtres: les gouttes de rosée, se condensant sur les feuilles de chou en +une gouttelette grosse comme un grain de mil, produisent une chenille, +qui devient ensuite chrysalide, puis papillon; les teignes naissent de +la poussière, et des mouches, les pyrales, sont produites par le feu. + +La coutume de sacrifier des victimes pour en tirer des présages avait +donné aux Romains une connaissance assez précise de l'organisation des +animaux. Pline consacre une partie importante de son _Histoire des +animaux_ à décrire les principaux viscères et signale en même temps +leurs fonctions. Quelques-unes de ses notions physiologiques sont assez +exactes; mais mélangées d'une foule de fables. Il cite, à propos des +présages, des oiseaux qui ont deux cœurs, d'autres qui n'en ont pas du +tout; chez les rats, le nombre des lobes du foie varie de manière à être +constamment égal au nombre de jours de la lune. Au delà des viscères, +les connaissances anatomiques disparaissent: les veines, les artères, +les nerfs, les tendons, quoique distingués en gros, sont à chaque +instant confondus les uns avec les autres, et Pline ne sait rien de +leurs fonctions: les oiseaux n'ont ni veines ni artères; les ongles sont +les extrémités des nerfs, etc. + +Malgré toutes ces imperfections, Pline est le seul auteur latin à qui +l'on puisse avec quelque raison donner la qualité de naturaliste. Élien +est, plus que lui encore, un simple compilateur, et, si les ouvrages +d'Oppien démontrent que les Romains possédaient des renseignements +intéressants sur les mœurs des animaux, les titres de ses poèmes: les +_Cynégétiques_, les _Halieutiques_, les _Ixeutiques_, montrent assez +dans quel but ils avaient été composés. + +Une seule grande figure apparaît avant la décadence définitive de +l'empire romain, celle de Galien (131--200 ap. J.-C). Galien est surtout +un médecin; mais il montre un remarquable esprit philosophique, trace un +véritable programme d'éducation scientifique et réalise ce programme en +écrivant une série de traités qui conduisent graduellement de l'art de +parler à l'art de raisonner et enfin à la médecine. Il ne cesse de +recommander l'alliance étroite de l'observation et du raisonnement; +donnant lui-même l'exemple, il ne perd aucune occasion d'observer. + +Ne pouvant disséquer de cadavres humains, il étudie les singes et +notamment le _magot_. Il indique à ses lecteurs les moyens d'observer, +sans s'exposer aux rigueurs des lois, le squelette, qu'il désigne le +premier sous ce nom; il leur conseille d'explorer les vieux tombeaux +écroulés, les vallées où l'on peut trouver des cadavres desséchés de +brigands, et finalement d'aller à Alexandrie, où des squelettes sont +livrés à l'étude. Il veut qu'on étudie successivement les os, les +muscles, les artères, les veines, les nerfs et enfin les viscères. On +lui doit d'avoir distingué les nerfs des tendons, d'avoir montré que les +premiers viennent tous du cerveau ou de la moelle épinière et d'en avoir +établi les fonctions par de véritables expériences; il voit dans +l'existence des nerfs le caractère essentiellement distinctif de +l'animal et de la plante; il sait que les artères et les veines +contiennent également du sang, et donne sur l'usage des organes des +renseignements qui constituent un incontestable progrès sur ce que l'on +enseignait avant lui. + +L'obligation où il se trouve d'étudier les animaux, par suite de +l'impossibilité de disséquer méthodiquement le corps humain, le conduit +à d'intéressantes comparaisons; il arrive même à constater chez tous les +êtres qu'il a étudiés une remarquable uniformité de structure. «Ce que +nous avons à dire ici, dit-il à propos des organes de nutrition, +semblera incroyable; mais, dès que vous l'aurez étudié, vous n'en +douterez pas davantage, et vous admirerez _comment ces parties +démontrent qu'un seul artiste a construit tous les animaux et a voulu +que tous leurs organes fussent appropriés à leurs usages_.» Galien voit +donc lui aussi l'unité dans la diversité. + +Il est naturellement partisan des causes finales, mais il conclut du +rapport qui existe entre l'organe et la fonction à un rapport entre la +forme extérieure et l'organisation interne, entre les mœurs des animaux +et leur structure: «Les parties qui remplissent une fonction semblable, +et qui ont la même forme extérieure, doivent nécessairement présenter la +même structure interne; aussi tous les animaux qui accomplissent les +mêmes actions et qui ont les mêmes formes extérieures possèdent la même +organisation. La nature, en effet, a donné à chaque animal un corps en +rapport avec les facultés de son âme, et c'est pourquoi chacun, dès sa +naissance, se sert de ses organes comme s'il avait été instruit par un +maître. Je n'ai jamais disséqué de petits animaux, tels que les fourmis, +les cousins, les puces; mais j'ai disséqué ceux qui se traînent, comme +les belettes, les rats, et ceux qui rampent, comme les serpents, et en +outre un grand nombre d'espèces d'oiseaux et de poissons, et je suis +arrivé de la sorte à la conviction qu'une même intelligence les produit +tous et que dans tous le corps est en conformité avec les mœurs. _Par +une semblable étude, en examinant un animal pour la première fois, on +peut, sans dissection, deviner sa structure intérieure, et cela sera +bien plus facile encore si l'on peut le suivre dans l'accomplissement de +ses fonctions._ + +C'est, à peu de chose près, le principe des conditions d'existence que +Cuvier exposera plus tard presque dans les mêmes termes, qu'il +combinera, comme Galien, avec le principe des causes finales, dont il se +servira pour établir les règles de corrélation que Galien aperçoit +nettement entre la forme extérieure d'un animal et sa structure. Ce sont +ces règles étendues par Cuvier aux rapports réciproques des organes qui +lui serviront ensuite à reconstruire entièrement les animaux fossiles +d'après la considération de quelques-unes de leurs parties. Ainsi les +érudits qui ont attribué l'œuvre d'Aristote à ses prédécesseurs +pourraient avec autant de raison reporter à Galien l'honneur des travaux +de Cuvier. Ils pourraient même faire remonter jusqu'à lui, nous venons +de le voir, l'honneur d'avoir inspiré à Geoffroy Saint-Hilaire, le +principe de l'unité de plan de composition. + + + + +CHAPITRE IV + +LE MOYEN ÂGE ET LA RENAISSANCE + +Les médecins arabes.--Les alchimistes.--Albert-le-Grand.--Premiers +grands voyages.--Renaissance de l'anatomie.--Belon, Rondelet.--François +Bacon.--Progrès de la physiologie et de l'anatomie.--Les premiers +micrographes.--Préjugés encore régnants au XVIe siècle. + + +Galien est la dernière grande intelligence, le dernier philosophe qui +jette quelque éclat au milieu de la décadence générale de l'empire. +Bientôt les barbares surgissant de toutes parts ruinent la civilisation +romaine; le paganisme s'écroule; l'établissement du christianisme +absorbe les efforts intellectuels de tous ceux à qui la guerre laisse +des loisirs. Toute culture scientifique s'efface dans l'Occident, et ce +sont les hommes de l'extrême Orient qui conservent à l'humanité, dans la +mesure où il répond aux besoins de leur race, le trésor de connaissances +amassé durant l'antiquité. Durant tout le moyen âge, les Arabes +conservent la prépondérance scientifique. À partir du IXe siècle, on +voit les sciences médicales prendre chez eux un épanouissement +remarquable. Hippocrate, Aristote sont traduits en langue vulgaire. El +Kindi (860), El Dchâdidh, auteur d'une histoire des animaux, Abou +Hanifa, savant botaniste, Ibn Wahchjid sont les plus célèbres de cette +période étonnante, où la magie se trouve sans cesse alliée à la science +et à la métaphysique. Rhazès (850--923), Avicenne, Avenzoar +(1070--1161), Averrhoès (1120--1198), son élève, ont laissé la +réputation de médecins fort habiles et fort savants; néanmoins ils +s'abandonnent beaucoup plus à la spéculation qu'à l'observation +véritable; le philosophe domine ordinairement en eux le savant, et, +s'ils ont largement contribué à nous conserver la tradition scientifique +des anciens, il faut reconnaître qu'ils n'ont fait faire à l'anatomie, à +la physiologie et au diagnostic de maladies que peu de progrès réels. +Ils avaient cependant une connaissance approfondie des propriétés des +plantes, et on leur doit l'introduction dans la thérapeutique d'un assez +grand nombre de médicaments. Kazwyny (1283), Ibn el Doreihim, El Demiri, +qui vivaient au XIVe siècle, El Calcachendi (1418), El Schebi et El +Sojuti (1445) ont composé sur l'histoire des animaux des traités +remarquables. El Demiri en particulier a écrit une sorte de dictionnaire +d'histoire naturelle qui comprend la description de 931 animaux. + +C'est aux Arabes que les lettrés européens du moyen âge empruntèrent +leurs premières connaissances scientifiques; c'est à leur influence en +grande partie qu'il faut attribuer le mélange singulier, que l'on +observe constamment à cette époque, de l'astrologie et de l'alchimie +avec la science véritable, mélange dont les plus grandes intelligences +ne surent pas toujours se garder et qui eut pour résultat d'amener dans +l'esprit du vulgaire une confusion complète entre les savants et les +sorciers. Roger Bacon (1214-1292) lui-même, quoique protestant de la +_nullité de la magie_, sacrifia largement à l'alchimie. C'était un vaste +esprit, un chercheur ingénieux, et un expérimentateur habile. À lire +certains passages de son _Opus majus_, on croirait qu'il a deviné les +plus belles inventions modernes; il paraît même avoir connu l'art de +fabriquer des poudres explosibles. Il compte parmi les hommes qui +contribuèrent le plus à ramener les savants à l'observation de la +nature. Les investigateurs de cette époque cultivaient d'ailleurs +simultanément toutes les sciences: ils unissaient étroitement la +pratique de la médecine, les discussions philosophiques ou même +théologiques à la recherche de la pierre philosophale et de la +transmutation des métaux. La plupart, en histoire naturelle, se bornent +à faire sur le texte d'Aristote des commentaires théologiques, et s'ils +ajoutent quelques observations de leur cru, elles témoignent d'ordinaire +d'une telle conception de la nature, à qui tout semble possible, d'une +telle inhabileté à démêler les premières apparences de la réalité, qu'on +regrette presque que ces laborieux écrivains ne s'en soient pas tenus +aux textes de l'antiquité. Tels sont, malgré la réputation que leur +valurent leurs ouvrages et leurs travaux dans d'autres directions, les +alchimistes Arnaud de Villeneuve (1238-1314), qui découvrit l'alcool, +Raymond Lulle (1235-1315), à qui nous devons l'acide azotique ou +_eau-forte_, Albert le Grand (1153-1280), dominicain, puis évêque de +Ratisbonne, dignité qu'il abandonna pour se livrer exclusivement à la +culture et à l'enseignement des sciences. Albert le Grand exerce +cependant une réelle influence par ses nombreux ouvrages d'alchimie et +d'histoire naturelle qui constituent une sorte d'encyclopédie où domine +le point de vue théologique. On compte parmi ses disciples le fameux +saint Thomas d'Aquin (1227-1274), à qui Pic de La Mirandole attribue un +ouvrage d'alchimie et que l'Église catholique place encore au rang le +plus élevé parmi ses hommes de science. + +Durant le XIIIe siècle, quelques voyages, tels que ceux de Guillaume +Rubruquis et de Marco Polo, firent connaître l'Asie orientale; Marco +Polo est le premier qui ait pénétré en Chine et au Japon; mais le récit +de ses voyages, qui ne cadrait pas toujours avec les affirmations +d'Aristote, fut longtemps considéré comme une œuvre d'imagination. + +Malgré l'invention de l'imprimerie (1431), malgré les grands voyages de +Christophe Colomb et la découverte de l'Amérique (1492), le XVe siècle +poursuit encore longtemps les errements scientifiques du XIIIe et du +XIVe siècle; mais au XVIe siècle la lumière commence à se faire dans les +esprits et d'importantes recherches scientifiques sont entreprises. +André Vésale (1514-1564) régénère l'anatomie; Fallope, Eustache, +Spiegel, Ingrassias, Botal, Varole ont tous attaché leur nom à la +découverte de quelque organe ou de quelque particularité de structure du +corps humain. Les recherches de Fabrizio d'Aquapendente (1537-1619), +celles de Colombo et de Césalpin, qui fut aussi un botaniste +remarquable, préparent la découverte de la circulation; Césalpin en +donne même une description générale fort exacte, tandis que la +circulation pulmonaire est nettement entrevue par le malheureux Michel +Servet (1509-1555), qui fut brûlé à Genève, comme hérétique, par Calvin. +À cette époque vécut aussi le célèbre chirurgien de Henri II, Ambroise +Paré (1517-1590), qui, en dehors de son mérite comme praticien, songea +le premier à comparer le squelette des oiseaux à celui des mammifères. À +côté de cette renaissance de l'anatomie se manifeste aussi une +renaissance évidente de la botanique et de la zoologie. Jean et Gaspard +Bauhin, morts le premier en 1613, le second en 1624, publient, tout en +s'occupant de médecine, d'importants ouvrages sur les plantes; Pierre +Belon né en 1518, assassiné au bois de Boulogne en 1564, écrivit une +_Histoire naturelle des animaux marins_ et une _Histoire des oiseaux_; +il compara entre eux les organes des divers animaux qui avaient fait +l'objet de ses études, ouvrit ainsi la voie à l'anatomie comparée, et +figurant en tête de son Ornithologie un squelette d'oiseau et un +squelette humain, désigna par les mêmes lettres les parties qui lui +semblaient se correspondre dans ces deux squelettes. À la même époque, +Rondelet (1507-1566) dota l'histoire naturelle d'une fort belle +_Histoire universelle des poissons_, où l'on trouve un véritable essai +de classification naturelle. Mais les naturalistes de ce siècle les plus +remarquables par leur savoir furent Conrad Gessner (1516-1565) et +Aldrovande (1527-1605). Gessner publia, outre divers travaux +philosophiques et scientifiques, une _Histoire des animaux_ en 4 volumes +in-folio et divers écrits de botanique dans lesquels il établit, sur les +organes de fructification, la première classification scientifique des +végétaux; il traite aussi des cristaux et dit que les fossiles +pourraient bien être les dépouilles d'êtres vivants. Aldrovande est +l'auteur d'une vaste histoire naturelle dans laquelle il traite des +trois règnes de la nature, et qui fut imprimée, en partie, sous les +auspices du sénat de Bologne. + +Ce fut aussi un des titres de gloire du grand artiste Bernard de Palissy +(1500-1589) d'avoir énergiquement soutenu que les fossiles étaient des +restes d'animaux pour la plupart marins, et qu'en conséquence les mers +avaient autrefois couvert une vaste étendue des continents, opinion déjà +émise au commencement du siècle par Léonard de Vinci. La foi dans +l'observation, dans l'expérience, dans la raison, se substitue ainsi peu +à peu à la foi dans l'autorité et aux discussions sans fin sur les +opinions des maîtres dont la philosophie scolastique nous offre le +triste tableau. Résultat nécessairement impuissant de la direction +imprimée aux esprits par le christianisme et de la forte constitution +que s'était donnée le clergé, gardien des dogmes, la scolastique +commence à inspirer un mépris mal déguisé; on comprend enfin combien +sont stériles ses vaines disputes; et l'on prêche le retour vers +l'observation de la nature qu'Aristote ne contient évidemment pas tout +entière. Tandis que de nombreux investigateurs prêchent d'exemple et +ajoutent à nos connaissances dans toutes les directions, sans trop de +souci de l'autorité, quelques hommes hardis, comme Argentier, proclament +leur confiance exclusive dans la raison et préparent ainsi l'avènement +de François Bacon (1561-1626), dont l'_Instauratio magna_ rétablit, pour +la première fois, depuis Aristote, les vrais principes de la philosophie +et de la méthode scientifique. + +Bacon déclare que l'homme de science doit avant tout appuyer ce qu'il +affirme sur l'expérience, et il étend même la méthode expérimentale à la +recherche de l'origine des êtres. Dans sa _Nova Atlantis_, sorte de +projet d'un établissement uniquement consacré au progrès des sciences +naturelles, comme l'est notre Muséum d'histoire naturelle, il recommande +de _tenter les métamorphoses des organes et de rechercher, en faisant +varier les espèces, comment elles se sont multipliées et diversifiées_. +C'est la première expression scientifique de l'idée que les formes des +plantes et des animaux ne sont pas immuables et en nombre fini, que le +monde vivant n'est parvenu à son état actuel que par une série de lentes +et graduelles modifications. L'illustre philosophe put connaître avant +de mourir l'une des plus belles découvertes dues à la méthode +expérimentale, celle de la circulation du sang, annoncée dès 1619 par +Harwey, médecin de Jacques Ier et de Charles Ier et élève de Fabrizio +d'Aquapendente, qu'il avait assisté dans ses recherches sur les valvules +des veines. Cette découverte donna un nouvel élan aux recherches +anatomiques. Aselli retrouve les vaisseaux chylifères. Pecquet montre +qu'ils sont destinés à puiser dans les entrailles les matières +assimilables et qu'ils les transportent dans le canal thoracique, par +lequel elles sont versées dans la circulation. Rudbeck et Bartholin se +disputent la découverte des vaisseaux lymphatiques; Wirsung fait +connaître le canal pancréatique; Bartholin et Sténon complètent l'étude +des glandes salivaires. Wepfer, Schneider, Willis, Vieussens étendent +les connaissances acquises sur le cerveau, dont ils précisent le rôle; +enfin Ruysch, par l'application aux recherches anatomiques du procédé +qui consiste à injecter des liquides colorés dans les vaisseaux et les +cavités, fait faire de grands progrès à l'histoire de l'appareil +vasculaire. + +Vers la même époque, l'application à l'étude des organismes d'une autre +méthode d'investigation fut encore plus féconde. Presque en même temps, +Malpighi, professeur de médecine à Bologne (1628-1694), Leuwenhoek +(1632-1723), de Delft, et Swammerdamm (1637-1680) introduisent l'emploi +des verres grossissants dans les recherches d'histoire naturelle; ils +sont aussitôt récompensés par de magnifiques découvertes. Malpighi fait +connaître un grand nombre de particularités de structure des organes +humains, découvre les trachées des insectes et étudie le développement +du poulet; on doit à Leuwenhoek d'avoir révélé aux naturalistes +l'existence des infusoires et d'avoir coopéré à la découverte des +spermatozoïdes; il paraît aussi avoir connu la reproduction des pucerons +sans le secours de l'accouplement, dont la réalité fut mise hors de +doute, bien plus tard, par Bonnet, de Genève, et il fit sur la +génération des polypes par bourgeonnement des observations qui devaient +demeurer oubliées jusqu'aux recherches de Trembley. Swammerdamm, qui +publia une grande partie de ses travaux sous le titre de _Biblia +naturæ_, est surtout célèbre par ses recherches sur les métamorphoses +des insectes. + +Dès cette époque se posent les grandes questions qui ont depuis agité le +monde savant: Rédi (1626-1698) combat par des expériences d'une réelle +précision l'hypothèse, aujourd'hui ramenée à un problème de chimie, des +générations spontanées. Il continue cependant à admettre la possibilité +de ce mode de génération pour les vers que l'on trouve à l'intérieur des +fruits et pour ceux qui vivent dans les viscères de l'homme et des +animaux, mais c'est sous l'influence des forces vitales elles-mêmes, +d'âmes embryons, d'_âmes végétatives_, que ces vers sont engendrés. +Newton signale déjà à la fin de son _Optique_ cette uniformité de +structure des animaux, à la démonstration de laquelle Geoffroy +Saint-Hilaire devait consacrer sa vie scientifique, et Pascal, dépassant +Bacon, croit que _les êtres animés n'étaient à leur début que des +individus informes et ambigus, dont les circonstances permanentes au +milieu desquelles ils vivaient ont décidé originairement la +constitution_[5]; Sylvius Leboë, de Leyde, soutient que tous les +phénomènes qui se produisent dans les viscères sont analogues aux +réactions qu'on voit s'accomplir dans les cornues des laboratoires de +chimie; tandis que Vallisneri cherche à expliquer la génération, par la +doctrine de l'emboîtement des germes dont Cuvier sera l'un des derniers +partisans. Swammerdamm établit les bases de la doctrine du développement +des animaux par formation successive des parties, par _épigénèse_. Mais +les esprits sont loin d'être préparés à comprendre la portée de ces +découvertes. En 1595, Frey, pasteur à Schweinfurth, considère encore les +animaux comme des «précepteurs», qui nous auraient été donnés par Dieu; +Wolfgang Franz, en 1612, dans son _Histoire sacrée des animaux_, qui eut +plusieurs éditions et contient une assez ingénieuse classification des +animaux, décrit les dragons naturels, qui ont trois rangées de dents à +chaque mâchoire, et il ajoute avec une ineffable sérénité: «Le principal +dragon est le diable;» le P. Kircher, physicien distingué cependant, +recherche quels animaux Noé fit entrer dans l'arche; il figure parmi eux +des sirènes et des griffons, et nous sommes en 1675! Il s'agit, à la +vérité, d'écrivains religieux plutôt que de savants; mais quel monde de +préjugés devait à une pareille époque affronter la moindre découverte! + + + + +CHAPITRE V + +ÉVOLUTION DE L'IDÉE D'ESPÈCE + +Les grands travaux descriptifs: Wotton, Gessner, Aldrovande.--Ray: +définition de l'espèce.--Premiers essais de nomenclature.--Linné: la +fixité de l'espèce; la nomenclature binaire. + + +Cependant la zoologie descriptive avait fait de réels progrès. Wotton +avait tiré, en 1552, des œuvres d'Aristote un premier essai de +disposition systématique des animaux. La même année, Conrad Gessner +avait réuni, dans son _Histoire des animaux_, tout ce que l'on savait de +son temps sur ces êtres vivants, et en avait rendu facile l'étude +comparative, en adoptant pour ses descriptions un plan méthodique; à +partir de 1599, Aldrovande avait publié sur les animaux une série +d'ouvrages importants, et les matériaux s'étaient déjà tellement accrus +qu'il avait fallu de toute nécessité recourir, pour mener cette œuvre à +bonne fin, à une classification rigoureuse, en partie empruntée à Wotton +et en partie nouvelle; des animaux fabuleux, des harpies, des griffons, +se trouvent encore mêlés aux animaux réels; l'histoire de l'oie qui naît +des glands d'un chêne est encore racontée; mais le progrès n'en est pas +moins accusé. Jonston compose, à son tour, après d'autres ouvrages +d'histoire naturelle qui en étaient la préparation, son _Théâtre +universel des animaux_; partout la méthode est la même: Les animaux sont +décrits d'après leur habitat ordinaire, leur genre de nourriture, leurs +mœurs. + +Mais les formes animales connues sont de plus en plus nombreuses; il +devient de plus en plus difficile de les reconnaître dans les longues et +confuses descriptions qu'on en fait. Sperling a le premier l'idée de les +définir au moyen de courtes diagnoses qu'il nomme des _préceptes_ +(1661). Toutefois les groupes d'individus auxquels correspondent ces +diagnoses, bien que nettement définis dans l'esprit des zoologistes, +n'ont pas encore reçu de dénomination particulière. Comme le faisait +jadis Aristote, on emploie indifféremment les mots _genre_ et _espèce_ +pour désigner des groupes d'étendue variable. On dit ainsi: l'espèce des +oiseaux en comprend un grand nombre d'autres; l'espèce des mammifères se +divise en plusieurs genres; on n'a pas non plus beaucoup réfléchi sur +les caractères de ce que nous nommerions aujourd'hui une _espèce_. On +admet sans trop de peine, malgré les efforts de Redi pour démontrer +l'inanité de la génération spontanée des insectes, que des animaux +peuvent exceptionnellement engendrer d'autres animaux tout différents et +que beaucoup peuvent naître de la rosée, de la pourriture ou du limon. +Cependant le besoin de plus de précision se fait graduellement sentir. +Ray entre enfin hardiment dans la voie que nous suivons aujourd'hui, en +déterminant d'une manière définitive la signification qu'il faut donner +au mot _espèce_ et en fixant ainsi pour tous une idée qui jusque-là +était demeurée quelque peu flottante. L'espèce, c'est désormais le plus +restreint des groupes auxquels on appliquait jusque-là ce mot; toute +réunion d'espèces ayant quelques caractères communs portera le nom de +_genre_. Le genre pourra donc se diviser en espèces, mais l'espèce est +maintenant une unité indivisible. Sa définition est tout entière basée +sur la généralisation d'un fait d'observation journalière. Les animaux +et les plantes que nous connaissons le mieux tirent tous leur origine +d'animaux et de plantes semblables à eux; ces animaux et ces plantes +ainsi liés généalogiquement sont ce qu'on appellera des espèces. L'idée +était déjà dans Aristote, mais le mot n'y était pas, et l'idée même +était moins précise, car Aristote n'en parle guère qu'incidemment, à +propos des difficultés que soulève l'origine de certains animaux; Ray +dit, au contraire, expressément: «Les formes spécifiquement différentes +conservent toujours la même apparence; jamais une espèce ne naît de la +semence d'une autre, ni réciproquement.» Il semble que Ray détermine non +seulement de la façon la plus nette le critérium de l'espèce, mais qu'il +affirme de plus la fixité absolue des formes spécifiques: il ne va +cependant pas jusque-là. Il remarque d'abord qu'il existe entre les +animaux de même espèce des différences sexuelles qui peuvent être assez +considérables, et il ajoute que son «caractère de l'espèce n'est pas +absolument infaillible. Les expérience montrent, en effet, que quelques +semences peuvent dégénérer, que des plantes d'espèce différente peuvent, +dans des cas exceptionnels, naître de la semence d'une plante d'espèce +donnée et donner lieu, par conséquent, à une transmutation des espèces.» +Ces réserves devront bientôt disparaître. + +Ray embrassait dans le cercle de ses études la botanique et presque +toutes les branches de la zoologie qu'il avait étudiées soit seul, soit +avec le concours de son ami Willoughby, mort prématurément et dont il +publia les travaux. Peu à peu, l'accroissement considérable du nombre +des animaux recueillis dans toutes les parties du monde obligea les +naturalistes à se restreindre à l'étude de collections particulières qui +étaient minutieusement décrites, comme on décrit de nos jours des +cabinets de curiosités. Ce fut l'origine de livres tels que le +_Thésaurus_ de Seba, l'ouvrage de Rumphius sur les raretés d'Amboine +(1705), le _Gazophylacium naturæ et artis_ de Pétiver (1711) et autres +publications analogues. + +On pouvait aussi borner ses études, en décrivant des animaux d'une +certaine catégorie ayant entre eux quelque ressemblance; former ces +catégories, c'était déjà reconnaître l'existence de groupes naturels; +c'est ainsi que Martin Lister s'occupa des coquilles, Breyn des oursins, +Linck des étoiles de mer, etc. Ces divers travaux monographiques ne +pouvaient conduire à des idées bien générales; mais ils demandaient une +étude suivie des formes vivantes; ces formes étaient nettement définies, +parfois soigneusement figurées, comme dans l'ouvrage de Linck sur les +étoiles de mer, qui date de 1733. Parmi elles, celles qui se ressemblent +le plus sont groupées en _genres_ qui apparaissent ainsi comme des +divisions secondaires des groupes plus étendus dont l'auteur se fait +l'historien, groupes auxquels on n'a pas encore songé à attribuer de +dénomination marquant leur degré de généralité. Dans les ouvrages de +Breyn et de Linck, chaque genre reçoit un nom particulier, chaque espèce +est distinguée de celles du même genre par une ou deux épithètes +accolées au nom générique, de telle façon qu'un système de dénomination +semblable à celui qui est en usage dans notre état civil tend de plus en +plus à s'introduire dans la langue zoologique. D'abord l'usage de cette +nomenclature est en quelque sorte accidentel; souvent on emploie +plusieurs prénoms pour désigner une même espèce. Linné comprend enfin la +nécessité de formuler les règles de la langue du naturaliste. Après +s'être servi accidentellement en 1749, pour désigner les espèces +communes en Scandinavie, d'un nom et d'un unique prénom dans un discours +inaugural devenu célèbre sous le nom de _Pan suecica_, il montra en +1751, dans sa _Philosophie botanique_, les avantages de ce mode de +dénomination; en fit en 1753 une première application aux plantes, dans +son _Species plantarum_, et l'étendit à l'ensemble des espèces des deux +règnes dans la 12e édition de son _Systema naturæ_, qui date de 1766. +Cette façon de désigner les espèces, adoptée depuis par tous les +naturalistes, est ce qu'on a appelé la _nomenclature binaire_. + +Par un phénomène inverse de celui qui avait empêché Aristote d'atteindre +à la notion de l'espèce, les groupes spécifiques nettement définis, et +désignés chacun désormais par un nom particulier, facile à retenir, ne +devaient pas tarder à être pris pour autant de réalités malgré ce que +leur détermination présentait d'évidemment artificiel. Dans la période +qui s'ouvre on voit, en effet, les naturalistes oublier peu à peu que +les espèces ont été constituées par eux-mêmes à l'aide de groupes +d'individus, pour ne plus voir que la forme abstraite à laquelle se +rattachent tous les individus d'un même groupe. On s'applique à +dénombrer ces formes, devenues autant d'êtres quasi réels; connaître +toutes les formes vivantes, en donner un catalogue aussi complet que +possible paraît à de nombreux zoologistes le but définitif de la +science. On peut citer Klein comme le représentant le plus accompli de +cette doctrine; ses travaux ont uniquement pour but de dresser un +catalogue des animaux commode à consulter, et l'on doit y parvenir, +suivant lui, au moyen d'un système de classification empruntant +exclusivement ses caractères à l'extérieur de l'animal. Il est certain +que, si l'on se propose seulement de dresser un inventaire du règne +animal et d'arriver le plus rapidement possible à déterminer à quel +chapitre de cet inventaire se rattache un animal donné, les caractères +qui sont le plus apparents, le plus faciles à constater ont quelque +droit à avoir la préférence; non seulement la nature des caractères +employés, mais encore les façons dont ils sont mis en œuvre, ce qu'on +pourrait appeler les _procédés de classification_, prennent une +importance considérable. C'est ainsi que l'on est amené à considérer +comme des inventions éminemment utiles des artifices, tels que ces +tables dichotomiques des botanistes, qui permettent d'abréger le temps à +dépenser pour trouver un nom. En soutenant qu'on ne devait pas obliger +les naturalistes qui veulent trouver le nom d'un animal, à en ouvrir la +bouche pour compter combien il possède de dents, Klein devait avoir pour +lui tous les naturalistes descripteurs, et l'on en voit encore de nos +jours regretter que toutes nos méthodes de classification n'aient pas +été basées sur de tels principes. + +Ce fut Linné qui eut l'honneur de limiter l'influence de Klein et +d'affirmer que l'histoire naturelle devait atteindre un but plus élevé +que celui auquel menaçaient de la restreindre les simples nomenclateurs. +Pour son esprit poétique, il devait exister dans la nature une harmonie +dont le naturaliste digne de ce nom devait être l'interprète. Que les +conditions particulières à une science en voie de formation imposassent +la nécessité d'avoir recours à des procédés plus ou moins artificiels +pour parvenir à dresser un inventaire des êtres vivants, inventaire au +moyen duquel on pût déterminer facilement les formes déjà connues et +dans lequel il fût aisé d'assigner une place aux formes nouvelles, il ne +le contestait pas; il dut lui-même, en partie, sa brillante réputation à +l'invention et à l'emploi général de procédés de ce genre, +particulièrement ingénieux, il est vrai; mais ces procédés, qu'il +nommait des _systèmes_, n'étaient pour lui qu'une concession faite +momentanément aux besoins de la nomenclature et ne représentaient +nullement la science elle-même. Tout dans la nature lui paraissait +rigoureusement ordonné; il était persuadé que, de même que nos pensées +forment une chaîne ininterrompue, tous les êtres devaient se relier les +uns aux autres d'une façon déterminée. Aussi s'était-il approprié cet +aphorisme de Leibnitz: _Natura non facit saltum_: La nature ne fait +point de saut. Dans la longue série des formes vivantes, chaque espèce +devait être exactement intermédiaire entre deux autres. La science ne +devait s'arrêter qu'après avoir permis de les disposer toutes dans un +ordre tel que cette condition fût réalisée; seulement alors elle +pourrait se considérer comme possédant un système de classification +définitif; ce système définitif était nécessairement _unique_; c'est à +lui qu'il fallait réserver le nom de _méthode naturelle_, et Linné +pensait qu'on parviendrait à le réaliser en imaginant une suite de +systèmes, destinés à être sans cesse perfectionnés par des retouches +successives, de manière à se rapprocher de plus en plus du système +définitif. Ainsi chacun de ces systèmes devait être comme nos théories, +qui ne fournissent que des explications approximatives des phénomènes +qu'elles se proposent de relier entre eux, jusqu'à ce que des +perfectionnements progressifs, portant sur des points de détail, leur +aient donné une inaltérable cohésion. + +Cette méthode, image de la nature, traduction fidèle de la pensée du +créateur, devait tenir compte de tous les faits que peut présenter +l'histoire des animaux: non seulement leurs caractères extérieurs, mais +leur structure anatomique, leurs facultés, leur genre de vie, devaient +être pris en considération pour arriver à rapprocher les espèces suivant +leur ordre naturel, et Linné, tout en se bornant à constituer ce qu'il +appelle un _système de la nature_, introduit, autant que cela est +possible de son temps, la notion de la structure dans ses divisions du +règne animal; il ouvre de la sorte une voie nouvelle, que Cuvier +poursuivra plus tard. + +L'illustre Suédois a rendu à la philosophie zoologique un service plus +important encore. + +La première condition pour se rapprocher autant que possible d'un but +aussi élevé que celui qu'il devait atteindre, était d'introduire dans la +science une précision qui lui avait manqué jusque-là. Aussi le +voyons-nous prendre le plus grand soin de définir tout ce dont il a à +parler. Il semble qu'il soit inutile de dire ce que peuvent être les +minéraux, les végétaux et les plantes; depuis longtemps, l'observation +vulgaire a donné à chacun une notion précise de là signification de ces +termes. Linné insiste cependant: + + Mineralia crescunt. + Vegetalia crescunt et vivunt. + Animalia crescunt, vivunt et sentiunt. + +Les trois règnes sont ainsi caractérisés, et leurs caractères présentent +une séduisante gradation. Les formes à classer ne sont pas définies avec +moins de netteté: + +«Nous comptons, dit Linné, autant d'espèces qu'il est sorti de couples +des mains du Créateur.» + +Ici, la définition pèche même par trop de précision, car elle juge, dans +sa forme concise, une foule de questions qu'il eût été peut-être prudent +de ne pas résoudre aussi vite. Linné paraît savoir, en effet, que les +animaux sont sortis par couples des mains divines; que tous les animaux +de même espèce que nous observons aujourd'hui sont descendus de ces +couples, auxquels les relient une série ininterrompue de générations; +qu'aucune des familles naturelles ainsi constituées ne s'est éteinte; +qu'aucune n'a subi de mélange; qu'aucune ne s'est perfectionnée, +dégradée ou même modifiée. Ce savoir, il ne pouvait le tenir ni de +l'observation, ni de l'expérience; il se place donc, par cette +définition de l'espèce, hors du terrain scientifique. C'est évidemment +du récit de la création fait par la Genèse qu'il s'inspire; nous nous +trouvons en présence non plus d'un fait rigoureusement déterminé, mais +d'une croyance religieuse, d'un dogme. Et c'est bien un dogme en effet, +que Linné vient d'introduire dans la science. S'il n'y attache pas +lui-même une importance excessive, s'il entreprend des recherches +propres à déterminer de quelles variations les êtres vivants sont +susceptibles, s'il suppose plus tard que les espèces primitives de +plantes ont été peu nombreuses et que leur nombre s'est accrue par suite +de croisements entre les espèces fondamentales, si l'on peut croire, en +un mot, qu'en définissant l'espèce comme il l'a fait, Linné a surtout +cédé au besoin de donner une forme saisissante à la notion de l'espèce, +encore vague pour le plus grand nombre de ses lecteurs, il n'en sera +plus de même de ses successeurs et de ses élèves, qui prendront ce qu'il +y a de plus absolu dans cette définition, et feront du principe, plus +théologique que scientifique, de l'invariabilité des espèces la pierre +angulaire de la zoologie. Linné avait dit: «toute espèce est exactement +intermédiaire entre deux autres;» il avait dit aussi: «la nature ne fait +point de saut» et ces deux propositions impliquaient, chez lui, un +sentiment profond de la continuité du règne animal comme du règne +végétal, qui tempérait la rigueur de ses définitions; ses successeurs +affirmeront exclusivement la discontinuité. + +On a souvent accusé l'école de Linné d'avoir enrayé toutes les études +qui pouvaient nous éclairer relativement à l'origine et aux +modifications possibles des êtres vivants. Ce reproche n'est pas +absolument fondé. Les observations précises, quel que soit l'esprit dans +lequel elles sont faites, finissent toujours, par cela seul qu'elles +sont précises, par conduire à la vérité. Or Linné dotait l'histoire +naturelle d'une précision inconnue jusqu'à lui. S'il était vrai que les +formes vivantes étaient invariables et en nombre limité, l'accord devait +rapidement se faire entre les naturalistes sur le nombre et les +caractères de ces formes nettement séparées les unes des autres; si ces +formes étaient au contraire variables, le zèle mis par chacun à décrire +de prétendues espèces nouvelles devait augmenter indéfiniment le nombre +des espèces, établir peu à peu entre les formes les plus différentes les +transitions les plus graduées, soit par l'intermédiaire de formes +actuellement existantes, soit par l'intermédiaire de formes ayant vécu, +mais aujourd'hui disparues. Est-il besoin de dire ce qui est arrivé? Le +nombre des espèces décrites depuis Linné s'est si rapidement augmenté, +que les descripteurs, effrayés de leur œuvre, ont fini par se renvoyer +réciproquement l'accusation de constituer des espèces de fantaisie, les +uns multipliant à l'infini les dénominations différentes, les autres +désignant au contraire sous un même nom des formes que l'on trouverait, +sans aucun doute, fort disparates si l'on ne connaissait les formes +intermédiaires qui les unissent. De par les divergences mêmes de ceux +qui la prétendaient fixe, l'espèce est devenue un groupe aux limites +flottantes, toutes conventionnelles, d'individus plus ou moins +semblables entre eux. On n'a pu manquer d'être frappé de tout ce +qu'avait d'arbitraire la délimitation de ces groupes; mais, quand on a +voulu en fixer nettement les limites, on s'est heurté à de telles +difficultés que chacun a donné de l'espèce une définition différente et +qu'il a fallu avoir recours, pour trouver un terrain de conciliation, +non à des caractères extérieurs, tels que ceux dont Klein demandait +l'usage exclusif, non pas même à des caractères anatomiques, tels que +ceux dont Linné commençait à faire usage, mais à un caractère +exclusivement physiologique, nécessitant, pour être déterminé, des +expériences souvent impraticables, le caractère même que le bon sens +populaire, bien plus que son observation personnelle, avait dicté à +Aristote: la fécondité ou l'infécondité des unions entre les individus +dont l'identité spécifique était douteuse. + +En serrant de plus près qu'on ne l'avait fait avant lui la notion de +l'espèce, en conduisant ses élèves à adopter nettement une manière de +voir déterminée, en donnant un corps à une conception vaporeuse +jusque-là, Linné forçait l'attention des hommes de science à se porter +sur des phénomènes qu'ils auraient sans doute longtemps encore négligés, +à chercher la solution de problèmes difficiles à résoudre et qu'on eût +peut-être éludés au lieu de les envisager de front. La multiplication +même des prétendues formes spécifiques, dont on a accusé les +naturalistes linnéens d'avoir encombré les sciences, est donc demeurée +un bien, car plus ces formes devenaient nombreuses, plus il était +nécessaire de les décrire avec précision, pour les distinguer les unes +des autres, et plus devaient s'étendre nos connaissances relatives aux +modifications diverses dont sont respectivement susceptibles les +individus de même espèce. + + * * * * * + +Les prédécesseurs de Linné réunissaient dans des groupes plus ou moins +étendus, qu'ils désignaient sous le nom de genre ou auxquels ils ne +donnaient pas du tout de nom, les espèces qui, tout en étant distinctes, +présentaient quelques similitudes. Linné définit le premier les +différents degrés de ressemblance: dans ses ouvrages, les espèces les +plus voisines furent constamment groupées en _genres_; les genres entre +lesquels il existait des caractères communs furent réunis en _ordres_, +les ordres en _classes_. Les rapports réciproques de ces diverses +divisions furent établis par le tableau suivant, indiquant plusieurs +sortes de hiérarchie et dans lequel les termes correspondants sont +placés sur une même ligne verticale: + ++------------+------------+------------------------+---------+---------+ +|Classe. |Genre. |Ordre. |Espèce. |Variété. | ++------------+------------+------------------------+---------+---------+ +|Genre le |Genre moyen.|Genre le plus restreint.|Espèce. |Individu.| +|plus étendu.| | | | | ++------------+------------+------------------------+---------+---------+ +|Province. |Département.|Commune. |Bourg. |Maison. | ++------------+------------+------------------------+---------+---------+ +|Régiment. |Bataillon. |Compagnie. |Escouade.|Soldat. | ++------------+------------+------------------------+---------+---------+ + +La dernière édition du _Systema naturæ_ est de 1766; plus tard, en 1780, +entre l'ordre et le genre, Batsch introduisit une division nouvelle, +dont l'importance est presque devenue prédominante, la _famille_. Il est +évident que cette gradation des ressemblances présentées par les animaux +devait rapidement éveiller l'idée d'un degré plus ou moins grand de +parenté entre eux. Déjà Linné avait emprunté à l'état civil le système +de la nomenclature binaire, désignant par un même nom les êtres de même +genre, qu'il comparait par conséquent implicitement aux membres d'une +même lignée; le mot de _famille_, choisi par Batsch, implique que la +même comparaison est dans son esprit, et le mot _tribu_, qu'on emploiera +également plus tard, précise encore cette assimilation. Mais ces +comparaisons sont, pour ainsi dire, inconscientes; elles sont suscitées +par la nature même de phénomènes qu'il s'agit de faire comprendre; on +constate des ressemblances de divers degrés entre les animaux; on a +constaté de même des ressemblances décroissantes entre les membres d'une +même famille humaine à mesure qu'ils s'éloignent de leur souche commune: +on rapproche ces deux faits; mais on demande si peu au second +l'explication du premier qu'au lieu de se représenter la classification +comme un arbre généalogique aux rameaux multiples, on en cherche +l'image, soit comme Linné, dans les rapports que présentent entre elles +les bourgades, les villes et les provinces inscrites sur une carte +géographique, soit même, comme Bonnet, dans les rapports que présentent +les anneaux d'une chaîne, les degrés d'une échelle. Cette doctrine de +l'échelle des êtres, issue de la philosophie de Leibnitz, a vivement +frappé l'esprit des philosophes; elle s'est conservée, sous des formes +diverses, pendant de longues années; il est nécessaire de montrer +comment la présentait celui qui en fut le plus ardent promoteur, Charles +Bonnet. + + + + +CHAPITRE VI + +LES PHILOSOPHES DU XVIIIe SIÈCLE + +C. Bonnet: la chaîne des êtres; les révolutions du globe; l'état passé +et l'état futur des plantes, des animaux et de l'homme; l'emboitement +des germes.--Robinet: ses idées sur l'évolution.--De Maillet: les +fossiles.--Erasme Darwin: le transformisme fondé sur +l'épigénèse.--Transformation des animaux sous l'influence de l'habitude; +analogie avec Lamarck et Charles Darwin.--Maupertuis: la sensibilité de +la matière et le transformisme.--Diderot: la vie de l'espèce et la vie +de l'individu. + + +Linné était avant tout un savant; s'il avait de brillantes échappées +vers la philosophie, il faisait hautement profession de borner son +ambition à la connaissance et à la contemplation des œuvres de la +nature; Charles Bonnet est avant tout un philosophe qui interroge la +nature pour y trouver des problèmes à résoudre, qui expérimente et +observe, pour s'élever aussitôt des faits qu'il découvre aux plus hautes +spéculations métaphysiques. Comme philosophe, Bonnet est un fervent +disciple de Leibnitz: tous ses efforts tendent à démontrer la +possibilité d'appliquer aux corps matériels et même aux êtres +immatériels dont il admet l'existence, cette _loi de continuité_ que +nous avons déjà vue acceptée par Linné. Pour lui, tous les êtres forment +une chaîne continue en dehors de laquelle il n'y a que Dieu. +Graduellement, les minéraux passent aux êtres organisés et ceux-ci sont +reliés entre eux par une foule d'insensibles transitions. Les diverses +divisions de nos systèmes et de nos méthodes, les espèces mêmes n'ont +qu'en apparence des limites fixes. En réalité, grâce aux innombrables +variations que les individus peuvent présenter, les espèces sont +étroitement reliées les unes aux autres: «Les intelligences qui nous +sont supérieures découvrent peut-être entre deux individus que nous +rangeons dans la même espèce plus de variétés que nous n'en découvrons +entre deux individus de genres éloignés. Ainsi ces intelligences voient +dans l'échelle de notre monde autant d'échelons qu'il y a d'individus. +Il en est de même de l'échelle de chaque monde, et toutes ne composent +qu'une seule suite, qui a pour premier terme l'atome et pour dernier +terme le plus élevé des chérubins[6].» Comme conséquence de ces idées, +Bonnet accepte l'opinion qu'il existe plusieurs mondes habités, que ces +mondes présentent au point de vue de leur perfection une véritable +gradation, qu'il en est d'inférieurs au nôtre et aussi de supérieurs. + +«Les êtres terrestres viennent se ranger naturellement sous quatre +classes générales: 1° les êtres _bruts_ ou _inorganisés_; 2° les êtres +_organisés_ et _inanimés_; 3° les êtres _organisés_ et _animés_; 4° les +êtres _organisés_, _animés_ et _raisonnables_[7]... L'assortiment +d'êtres qui est propre à notre globe ne se rencontre vraisemblablement +dans aucun autre. Chaque globe a son économie particulière, ses lois, +ses productions. Il est peut-être des mondes si imparfaits relativement +au nôtre qu'il ne s'y trouve que des êtres de la première ou de la +seconde classe. D'autres mondes peuvent être au contraire si parfaits, +qu'il n'y ait que des êtres propres aux classes supérieures. Dans ces +derniers mondes, les rochers sont organisés, les plantes sentent, les +animaux raisonnent, les hommes sont des anges. + +«Quelle est donc l'excellence de la Jérusalem céleste, où l'ange est le +moindre des êtres intelligents[8]?» + +Bonnet passe, comme on voit, de la science à la théologie, des êtres +matériels aux esprits. Ses tentatives de constituer par les inductions +que lui inspire la loi de continuité une sorte d'histoire naturelle des +créatures célestes peuvent paraître aujourd'hui bien naïves. Mais, si +l'application d'un principe tiré de l'étude du monde tangible à un monde +qui échappe totalement à nos sens conduit à des conclusions que rien ne +saurait distinguer des rêves de notre imagination, l'application de ce +même principe à la détermination des rapports réciproques des êtres +organisés est, au contraire, féconde en conséquences intéressantes. +C'est ainsi que Bonnet, après une comparaison longuement développée de +la plante et de l'animal, arrive à cette conclusion, si éloquemment mise +en lumière par Claude Bernard dans les dernières années de sa vie, qu'il +n'existe entre les deux grands règnes organiques aucun caractère +distinctif absolu: «Dites au vulgaire que les philosophes ont de la +peine à distinguer un chat d'un rosier; il rira des philosophes et +demandera s'il est rien dans le monde qui soit plus facile à distinguer? +C'est que le vulgaire, qui ignore l'art d'abstraire, juge sur des idées +_particulières_ et que les philosophes jugent sur des idées générales. +Retranchez de la notion du chat et de celle du rosier toutes les +propriétés qui constituent, dans l'une et dans l'autre, l'espèce, le +genre, la classe, pour ne retenir que les propriétés les plus générales +qui caractérisent l'animal ou la plante, et il ne vous restera aucune +marque distinctive entre le chat et le rosier[9]... Les plantes et les +animaux ne sont que des modifications de la matière organisée. Ils +participent tous à une même essence, et l'attribut distinctif nous est +inconnu[10].» + +La plante est donc une sorte d'animal inférieur; on passe par degrés de +l'homme à l'animal, de l'animal à la plante, de la plante au minéral. +Beaucoup de ces degrés sont encore à découvrir; ceux d'entre eux qui +paraissent connus sont résumés par Bonnet dans cette échelle fameuse que +nous reproduisons textuellement ci-dessous: + +L'homme. +Orang-outang. +Singe. + +Quadrupèdes. +Écureuil volant. +Chauve-souris. +Autruche. + +Oiseaux. +Oiseaux aquatiques. +Oiseaux amphibies. +Poissons volants. + +Poissons. +Poissons rampants. +Anguilles. +Serpents d'eau. + +Serpents. +Limaces. +Limaçons. + +Coquillages. +Vers à tuyaux. +Teignes. + +Insectes. +Gallinsectes. +Tænia ou solitaire. +Polypes. +Orties de mer. +Sensitives. + +Plantes. +Lichens. +Moisissures. +Champignons, agarics. +Truffes. +Coraux et coralloïdes. +Lithophytes. +Amiante. +Talcs, gypses, sélénites. +Ardoises. + +Pierres. +Pierres figurées. +Cristallisations. + +Sels. +Vitriols. + +Métaux. +Demi-métaux. + +Soufres. +Bitumes. + +Terres. +Terre pure. + +Eau. + +Air. + +Feu. +Matières plus subtiles. + +Certes, dans cette longue énumération d'êtres entre lesquels sont +établies des liaisons basées sur les ressemblances les plus +superficielles, on aurait peine à reconnaître l'œuvre de l'ingénieux et +sagace observateur, qui sut parfois égaler Réaumur et Trembley, de +l'expérimentateur précis auquel la science est redevable d'avoir +nettement déterminé les conditions de la parthénogenèse des pucerons, +d'avoir découvert et étudié la reproduction des naïs par division et la +restauration des parties mutilées chez les vers de terre, d'avoir +observé les phénomènes de la reproduction chez les bryozoaires d'eau +douce, les vorticelles et les stentors; Bonnet était évidemment peu +pénétré de la nécessité de fonder sur la structure anatomique les +rapprochements à établir entre les êtres vivants; aussi bien ne +s'embarrasse-t-il pas de pénétrer dans le détail des classifications; il +prend le règne animal en bloc, et, sans rechercher quels liens +pourraient unir entre eux les groupes secondaires, il se pose d'emblée +et discute longuement une question que Linné considère comme résolue _a +priori_: Les êtres qui forment la population actuelle de notre globe +ont-ils toujours été ce que nous les voyons? demeureront-ils +éternellement ce qu'ils sont[11]? Avec une remarquable indépendance +d'esprit, le philosophe de Genève se dégage des liens que la lettre de +la Genèse avait imposés à Linné. Le globe a été, suivant lui, le théâtre +de révolutions dont nous ignorons le nombre et qui peuvent encore se +renouveler; le chaos décrit par Moïse est le résultat de la dernière de +ces révolutions; la création dont il nous fait le récit n'est autre +chose, comme l'avait déjà dit Whiston, que la résurrection des animaux +qu'elle a détruits. De même que le monde qui précéda la période de la +Genèse était très différent du monde actuel, les animaux anciens ne +ressemblaient pas à ceux qui vivent de nos jours; ceux qui habiteront +notre planète, lorsque la nouvelle révolution prédite par la Bible se +sera accomplie, différeront aussi des animaux des deux périodes +précédentes. Les êtres vivants subissent donc à chaque révolution du +globe des transformations profondes. À la fin de chaque période, les +formes vivantes sont anéanties; des formes différentes leur succèdent; +il n'y a pas cependant, à proprement parler, de création nouvelle: les +animaux nouveaux procèdent des germes contenus dans les animaux anciens, +et ce sont ces germes, supposés indestructibles, qui établissent un lien +entre la faune et la flore de chaque période et celles de la période +suivante. Que sont eux-mêmes ces germes? En quoi consistent les +modifications des formes vivantes? Quel est l'agent de ces +modifications? C'est ce que nous avons maintenant à examiner. + +Le transformisme de Bonnet, il faut se hâter de le dire, ne ressemble en +rien au transformisme moderne. S'il est dit au chapitre IV de la +_Palingénésie philosophique_ que lorsque, dans l'œuf, «le poulet +commence à devenir visible, il apparaît sous la forme d'un très petit +ver;» que, «si l'imperfection de notre vue et de nos instruments nous +permettait de remonter plus haut dans l'origine du poulet, nous le +trouverions, sans doute, bien plus déguisé encore;» que «les +différentes, phases sous lesquelles il se montre à nous successivement +peuvent nous faire juger des diverses révolutions que les corps +organisés ont eu à subir pour parvenir à cette dernière forme sous +laquelle ils nous sont connus,» et qu'enfin «tout ceci nous aide à +concevoir les nouvelles formes que les animaux revêtiront dans leur état +futur»; si ces phrases rapprochées témoignent que Bonnet songeait déjà à +une sorte de parallélisme entre les transformations embryogéniques de +l'individu et les transformations subies par l'espèce à laquelle il +appartient, l'idée que se fait notre philosophe du développement des +êtres vivants est telle qu'elle ne peut apporter aucun éclaircissement +sur l'origine des êtres organisés. Il existe entre les diverses parties +d'un même animal une si complète harmonie, ces parties «conspirent si +évidemment vers un même but général: la formation de cette unité qu'on +nomme un animal, de ce tout organisé qui vit, croît, sent, se meut, se +conserve, se reproduit,» qu'on demeure convaincu, écrit Bonnet, «qu'un +tout si prodigieusement composé et pourtant si harmonique n'a pu être +formé, comme une montre, de pièces de rapport ou de l'engrainement d'une +infinité de molécules diverses réunies par apposition successive; un +pareil tout porte l'empreinte indélébile d'un ouvrage fait d'un seul +coup[12].» Bonnet se prononce donc contre tout essai d'explication +mécanique des animaux; il se déclare adversaire résolu de l'épigénèse et +admet qu'à tout être vivant préexistait un germe organisé. C'est le +procédé de raisonnement au moyen duquel on a souvent tenté de démontrer +l'impossibilité de l'évolution, en s'appuyant sur l'adaptation parfois +si complète des animaux et des plantes à leurs conditions particulières +d'existence. Il semble impossible, en effet, quand on se contente de +porter à ces questions une attention superficielle, quand on les examine +avec des idées préconçues, quand on est décidé à ne tenir compte +d'aucune des propriétés fondamentales des animaux et des plantes, que +l'admirable harmonie dans laquelle s'écoule leur existence, n'ait pas +été soigneusement méditée et organisée, jusque dans ses détails les plus +minutieux, par une intelligence d'une profondeur infinie et d'une +prévoyance bien propre à confondre notre imagination. + +L'hypothèse de la préexistence des germes conduit Bonnet à nier avec +raison les générations équivoques; il s'étonne que Rédi ait pu admettre +ce mode de génération pour les vers que l'on trouve dans les fruits et +pour les helminthes, alors qu'on peut expliquer de bien des façons plus +naturelles leur présence dans le lieu où on les observe, et qu'en +particulier nombre de faits semblent parler «en faveur des +transmigrations du Tænia[13]». Les vers intestinaux, comme tous les +autres êtres vivants, sont issus d'un germe, et Bonnet entend par germe +«toute préordination, toute préformation de parties, capable par +elle-même de déterminer l'existence d'une plante ou d'un animal.» Les +œufs, malgré l'extrême simplicité de composition que nous leur +connaissons aujourd'hui, rentrent parfaitement dans cette +définition[14], d'autant plus que Bonnet ajoute qu'on ne doit pas +s'imaginer que «toutes les parties d'un corps organisé sont en petit +dans le germe, précisément comme elles paraissent en grand dans le tout +développé[15].» Mais ce sont là des concessions faites aux observations +nombreuses déjà, qui ont porté sur les métamorphoses des insectes. Au +fond, Bonnet voit dans le germe un être organisé fort complexe, et il +est manifestement heureux toutes les fois qu'il peut montrer qu'on a +découvert dans un œuf ou dans un embryon quelques parties qu'on n'y +soupçonnait pas d'abord. + +Les germes, étant presque aussi compliqués que les animaux adultes, ne +sauraient avoir été formés, comme eux, que d'un seul coup et par un acte +de création. Bonnet admet qu'ils ont été créés tous ensemble et enfermés +dans des corps vivants, au sein desquels ils sont emboîtés les uns dans +les autres, comme Vallisneri l'avait le premier supposé, attendant que +leur tour arrive de croître et de se développer. + +À proprement parler, il n'y a jamais _génération_, c'est-à-dire +production d'un être vivant nouveau; il n'y a jamais qu'_évolution_ d'un +germe préexistant. La nécessité de supposer que les germes des êtres +vivants sont, au moins dans un grand nombre de cas, enfermés les uns +dans les autres, conduit à supposer aux derniers d'entre eux une +petitesse hors de proportion avec tout ce que nous pouvons imaginer. +Mais cela n'a rien qui puisse effrayer la raison, et Bonnet supprime +d'avance toutes les objections qu'on lui opposera en déclarant que la +doctrine de l'emboîtement lui paraît «une des plus belles victoires que +l'entendement pur ait remporté sur les sens. J'ai montré, ajoute-t-il, +combien il est absurde d'opposer à cette hypothèse des calculs qui +n'effrayent que l'imagination et qu'une raison éclairée réduit +facilement à leur juste valeur... Il ne faut pas que l'imagination, qui +veut tout peindre et tout palper, entreprenne de juger des choses qui +sont uniquement du ressort de la raison et qui ne peuvent être aperçues +que par un œil philosophique[16].» + +Une fois admise cette distinction entre l'œil organique et l'œil +philosophique, entre les sens qui peuvent tromper et la raison qui ne +saurait nous égarer, les faits n'ont plus rien de bien embarrassant. +L'image la plus saisissante de l'épigenèse est celle que nous offrent +les Végétaux, avec leurs branches, leurs rameaux, leurs feuilles, +véritables individus indépendants, que notre œil organique voit pousser +les uns sur les autres. Bonnet ne se fait pas du végétal une autre idée +que nous. «Un arbre, dit-il, n'est pas un tout unique; il est réellement +composé d'autant d'arbres et d'arbrisseaux qu'il a de branches et de +rameaux. Tous ces arbres et tous ces arbrisseaux sont, pour ainsi dire, +greffés les uns sur les autres et tiennent ainsi à l'arbre principal par +une infinité de communications. Chaque arbre secondaire, chaque +arbrisseau, chaque sous-arbrisseau a ses organes et sa vie propre; il +est en lui-même un petit tout individuel qui représente plus ou moins en +raccourci le grand tout dont il fait partie[17].» Les polypes, dont le +bourgeonnement a été si bien étudié par Trembley, le ténia, composé +d'anneaux semblables entre eux, les nais, les tubifex, les vers de +terre, dont Bonnet a si bien étudié les modes de reproduction et de +segmentation, se rapprochent des plantes, à cet égard; ce sont de vrais +«zoophytes». La même explication suffit pour ramener les phénomènes de +reproduction des zoophytes et des plantes à la théorie de l'emboîtement: +des germes sont répandus dans toutes les parties de leur corps, qui est +ainsi transformé en une sorte «d'ovaire universel». Dans un végétal qui +pousse, dans un polype qui bourgeonne, ces germes se développent +spontanément en individus qui peuvent demeurer unis ou se séparer; il +faut un accident pour amener leur évolution chez les vers, dont les +parties ne deviennent de nouveaux individus qu'après avoir été séparées +les unes des autres. Ainsi, grâce à l'hypothèse des germes invisibles, +les faits d'épigénèse les plus évidents sont tournés au profit de +l'évolution. + +On peut douer des corps invisibles, de toutes les propriétés qu'on +voudra, sans crainte d'être contredit par les sens. Bonnet suppose donc +que ses germes invisibles sont également indestructibles. Quand un corps +vivant, fût-ce même un œuf, se détruit, les germes indestructibles qu'il +contient sont mis en liberté et se logent où ils peuvent. «Des germes +indestructibles peuvent être dispersés sans inconvénient dans tous les +corps particuliers qui nous environnent. Ils peuvent séjourner dans tel +ou tel corps jusqu'au moment de sa décomposition, passer ensuite sans la +moindre altération dans un autre corps, de celui-ci dans un troisième, +etc. Je conçois avec la plus grande facilité que le germe d'un éléphant +peut loger d'abord dans une molécule de terre, passer de là dans le +bouton d'un fruit, de celui-ci dans la cuisse d'une mite, etc.[18]» Ces +germes, créés dès l'origine de notre monde, «bravent donc les efforts de +tous les éléments, de tous les siècles.» Rien ne s'oppose à ce que «la +puissance absolue ait pu renfermer dans le premier germe de chaque être +organisé la suite des germes correspondant aux dernières révolutions que +notre planète était appelée à subir.» De même que Leibnitz admettait une +harmonie préétablie entre les pensées de notre âme et les mouvements de +notre corps, de manière que les mouvements de l'un correspondissent en +tout temps aux pensées de l'autre, de même Bonnet admet un parallélisme +parfait entre le système astronomique et le système organique, entre les +divers états de la terre considérée comme planète ou comme monde et les +divers états des êtres qui devaient peupler sa surface. Les germes créés +pour chaque période attendent, cachés dans les organismes qui les +abritent, que l'avènement de ces périodes amène les conditions +nécessaires à leur développement. De la sorte, les êtres propres à +chaque période sont à la fois reliés à ceux de la période précédente qui +ont abrité leurs germes, et ils en sont indépendants puisque tous les +germes ont été créés en même temps; grâce à l'harmonie établie entre +l'évolution des germes organiques et les révolutions de notre planète, +des faunes et des flores nouvelles apparaissent sans qu'il soit besoin +d'une création nouvelle. + +Malgré sa hardiesse ordinaire, Bonnet croit d'ailleurs devoir se borner +à considérer trois périodes dans l'histoire de notre globe, celle qui a +précédé la révolution décrite dans la Genèse, celle qui suivra la fin du +monde, produite par le feu, qu'ont annoncée les prophètes, et il est +important d'ajouter qu'il se fait une étrange idée de l'état futur des +animaux. Les germes d'où ils naîtront n'échapperaient pas à la +destruction s'ils n'étaient formés d'une matière plus subtile que la +matière ordinaire, d'une sorte d'éther; «si nous partons de la +supposition du petit corps éthéré qui renferme en petit tous les organes +de l'animal futur, nous conjecturerons que le corps des animaux dans +leur nouvel état sera composé, d'une matière dont la rareté et +l'organisation le mettent à l'abri des altérations qui surviennent aux +corps grossiers et qui tendent continuellement à le détruire de tant de +manières différentes. Le nouveau corps n'exigera pas sans doute les +mêmes réparations que le corps actuel exige. Il aura une mécanique bien +supérieure à celle que nous admirons dans ce dernier. Il n'y a pas +d'apparence que les animaux propagent dans leur état futur.» + +Nous arrivons ainsi dans le monde des esprits et de l'immortalité; nous +sommes en pleine fantaisie. Une alliance singulière d'un raisonnement +rigoureux, s'appuyant sur des faits mal connus, trop peu nombreux, avec +les affirmations bibliques prises au pied de la lettre, conduit un des +esprits les plus ingénieux d'une époque où le génie était commun, un +observateur éminent, à des rêveries dans lesquelles son imagination ne +connaît plus d'obstacle, où non seulement le contrôle expérimental des +idées n'est plus possible, mais où les témoignages des sens sont +d'avance récusés quand ils sont en désaccord avec les conceptions que le +penseur attribue à sa raison. + + * * * * * + +Bonnet n'est pas le seul philosophe qui se soit engagé dans cette voie. +L'origine des animaux, celle de l'homme préoccupaient à juste titre les +hommes de science, les philosophes et même les simples rêveurs de son +temps. + +Robinet, dans ses livres _De la nature_ (1766) et _Considérations +philosophiques sur la gradation naturelle des formes de l'être_ (1768), +émet des idées qui, bien qu'elles aient été ridiculisées par Cuvier, ne +sont pas très éloignées de celles de Bonnet. Son point de départ est +aussi la loi de continuité de Leibnitz. Poussant de suite ce principe à +l'extrême, il admet que toute la matière est vivante; que les étoiles, +le soleil, la terre, les planètes sont des animaux; que tous les êtres +forment une chaîne continue; qu'il n'y a ni classes, ni ordres, ni +genres, ni espèces, mais seulement des individus que l'imperfection +seule de nos sens nous conduit à considérer comme spécifiquement +identiques. Les individus naissent de germes qui se développent +successivement; ils sont directement formés par la nature. Le monde +matériel est gouverné par un monde invisible, composé de forces. La +nature ne se répète jamais, et il pourra y avoir un temps auquel il n'y +ait pas un seul être conformé comme nous sommes aujourd'hui; les formes +vivantes se sont constituées par un perfectionnement progressif, allant +du simple au composé; il pourrait y avoir au-dessus de l'homme des +créatures immatérielles; mais l'homme se rattache par une infinité de +formes présentant une infinité de différences graduelles à un prototype +simple. Toutes ces formes intermédiaires sont des œuvres séparées de la +nature s'essayant à faire l'homme, son œuvre actuellement la plus +parfaite; cette œuvre pourra être perfectionnée dans l'avenir si +l'homme, devenant hermaphrodite, réunit les beautés de Vénus à celles +d'Apollon. Au demeurant, ce perfectionnement de l'humanité n'est pas +beaucoup plus étrange que celui rêvé pour elle par Bonnet. + + * * * * * + +De Maillet, plus connu sous le pseudonyme choisi par lui de Telliamed, +avait cherché, comme Bonnet et comme Robinet, dans la création d'une +infinité de germes l'explication de l'origine des êtres vivants; mais il +avait fait de la mer le réservoir commun de tous ces germes. Tous les +animaux, les hommes même avaient donc été primitivement marins. La mer +avait eu d'ailleurs autrefois une beaucoup plus vaste extension, et de +Maillet en donnait pour preuve l'énorme quantité de coquilles marines +que l'on trouve enfouies dans le sol, jusque sur les plus hautes +montagnes. À mesure que les continents s'étaient accrus, un certain +nombre d'animaux marins avaient été accidentellement entraînés hors de +l'eau, sur des rivages gardant encore une certaine humidité, et de là +sur la terre ferme. Les individus ainsi dépaysés s'habituèrent au +nouveau genre de vie qui leur était imposé par les circonstances et +transmirent à leurs descendants les habitudes et les organes nouveaux +qu'ils avaient acquis. Il est inutile d'insister sur les arguments +bizarres qu'emploie de Maillet pour soutenir son hypothèse; mais on doit +lui laisser le mérite d'avoir reconnu la véritable nature des fossiles +et d'en avoir saisi la signification, à une époque où de nombreux +savants refusaient encore d'y voir les restes d'êtres ayant jadis vécu; +d'avoir pensé que les organismes vivants susceptibles de se modifier, +étaient capables de transmettre leurs modifications à leur descendance, +et d'avoir compris, par conséquent, l'importance des phénomènes si +connus, mais si négligés, de l'hérédité. + + * * * * * + +En admettant la possibilité de changements héréditaires dans la +structure des êtres vivants, de Maillet réalise un progrès sur Bonnet et +sur Robinet, qui ne voient dans les modifications présentées par la +population de la terre qu'une continuation du miracle primitif de la +création. Le Dr Erasme Darwin, grand-père de l'illustre réformateur du +transformisme, va, à son tour, plus loin que de Maillet. Il a exposé +dans sa _Zoonomia_ un système où l'on trouve soutenues, à l'aide +d'arguments qui témoignent d'une grande perspicacité, quelques idées peu +différentes de celles que développera plus tard Lamarck. Pour rendre son +système intelligible, Erasme Darwin, par une inspiration heureuse, +recherche d'abord comment s'accomplit le développement embryogénique de +l'individu et suppose que l'espèce à laquelle il appartient a subi, dans +la série des temps, une évolution analogue, mais de beaucoup plus longue +durée. Il rejette la doctrine de l'emboîtement des germes, qui conduit à +supposer l'existence de corps vivants infiniment plus petits «que les +diables qui tentèrent saint Antoine et dont 20 000 pouvaient, sans se +gêner aucunement, danser une sarabande échevelée sur la pointe de la +plus fine aiguille.» L'embryon est, pour lui, un filament constitué +probablement par l'extrémité d'une fibre nerveuse motrice. Ce filament +est doué de certaines propriétés: les unes lui sont personnelles; les +autres lui ont été transmises par ses parents, dont il n'est en réalité +qu'une branche, une élongation, puisqu'il a fait, à un certain moment, +partie de leur substance. Le filament embryonnaire est doué +d'irritabilité, de sensibilité, de volonté; il possède aussi la faculté +de se nourrir, et on le voit grandir, se compliquer, se perfectionner +par l'addition de parties nouvelles, résultant de ce qu'une quantité +plus ou moins grande de matière vivante est venue s'ajouter à la sienne. +Cette addition de matière vivante a lieu d'abord sous l'influence des +propriétés primitives des filaments embryonnaires; mais, à mesure +qu'elle se produit des organes nouveaux apparaissent et avec eux des +facultés nouvelles. Ces facultés créent des besoins, ces besoins des +façons de vivre, des habitudes qui interviennent, pour une certaine +part, dans les transformations que subit chaque individu au cours de son +existence. + +Telle a été aussi la marche de l'évolution des espèces: les organismes +vivants ont été créés sous des formes extrêmement simples, rappelant +celle des filaments vivants, qui sont encore la forme première de chaque +individu. Ces filaments étaient très peu nombreux en espèces, et, de +même que chaque corps chimique est doué d'affinités particulières qui +déterminent la nature des composés qu'il produira dans les diverses +circonstances où il sera placé, de même les filaments vivants primitifs +étaient doués de facultés différentes, qui ont déterminé, dans une large +mesure, la marche de leur évolution ultérieure. Étant données les +ressemblances manifestes que présentent tous les animaux à sang chaud, +il est probable que tous ces animaux descendent d'une même sorte de +filament primitif; peut-être les mêmes filaments ont-ils aussi donné +naissance aux autres animaux à sang rouge, mais froid. Les habitudes +spéciales des poissons semblent autoriser à leur attribuer une origine +particulière; mais les intermédiaires qui les unissent aux animaux à +sang chaud plaident cependant en faveur de leur parenté avec ces +derniers. + +«Les insectes sans ailes, de l'araignée au scorpion ou de la puce au +homard, les insectes ailés, du moustique ou de la fourmi à la guêpe ou à +la libellule, diffèrent, au contraire, si complètement les uns des +autres et sont si éloignés des animaux à sang rouge, aussi bien sous le +rapport de la forme du corps que sous celui du genre de vie, qu'on ne +peut guère admettre qu'ils proviennent d'un filament vivant de même +sorte que celui qui a produit les classes diverses d'animaux à sang +rouge... Il y a encore une autre classe d'animaux, que Linné a désignés +sous le nom de vers, qui présentent une structure plus simple que ceux +déjà mentionnés. La simplicité de leur structure n'apporte cependant +aucun argument contre l'hypothèse qu'ils aient été produits par un seul +filament vivant.» En d'autres termes Erasme Darwin considère les +vertébrés, les articulés et les vers comme trois types organiques qui se +sont développés simultanément et parallèlement et qui sont, tous les +trois, partis de formes organiques également simples, mais douées de +propriétés différentes. + +Si les trois lignées admises par le savant anglais ne correspondent pas +à ce que nous connaissons aujourd'hui des rapports des organismes, +l'idée première que plusieurs types organiques se sont constitués et +développés d'une façon indépendante doit être encore, de nos jours, +considérée comme la seule forme du transformisme qui soit d'accord avec +les données de la paléontologie. La réduction de toutes les formes +animales à trois lignées distinctes témoigne que, dès 1794, plusieurs +années par conséquent avant la publication des premiers travaux de +Cuvier, Erasme Darwin avait déjà saisi l'intime parenté des animaux +composant les quatre premières classes de Linné et les différences +considérables qui les séparent de ceux de la cinquième classe; mais le +philosophe anglais laissait la sixième dans le chaos d'où Cuvier devait +peu d'années après la tirer. + +Chacun des filaments vivants qui est devenu la souche des trois grandes +lignées animales avait en lui une sorte de devenir résultant de +propriétés dont il avait été originairement doué; mais son évolution, +dans chaque cas particulier, a été réglée, en partie, par les sensations +éprouvées par l'animal parvenu à un stade déterminé, par la peine ou le +plaisir qu'il a éprouvé, les efforts qu'il a faits pour prolonger son +bonheur ou se soustraire à ses souffrances. L'eau et l'air étant fournis +aux animaux à profusion, trois ordres de besoins ont surtout excité les +convoitises des animaux et par conséquent contribué à changer leurs +formes: le besoin de se reproduire, le besoin de se nourrir, le besoin +de vivre en sûreté. Ils ont acquis les armes nécessaires pour défendre +contre leurs rivaux les compagnes, la nourriture, les retraites qu'ils +avaient conquises. Erasme Darwin, décrivant cette évolution, s'élève +presque à la conception de la lutte par la vie et de la sélection +naturelle car il finit par dire: «Le but de ces batailles entre les +mâles paraît être d'assurer la conservation de l'espèce par le moyen des +individus les plus forts et les plus actifs[19].» Au lieu de dire le +_but_, Charles Darwin aurait dit la _conséquence_; cette différence doit +être signalée. Sur la réalité de la sélection naturelle, le grand-père +et le petit-fils sont d'accord; mais le point de vue philosophique +auquel ils se placent est fort différent: pour Erasme Darwin, comme pour +Lamarck, les animaux acquièrent des organes en vue de la satisfaction de +tel ou tel besoin; pour Charles Darwin, ces organes apparaissent +accidentellement; la sélection naturelle conserve et perfectionne ceux +qui sont utiles et laisse s'éteindre ceux qui ne le sont pas. Ainsi les +animaux et les végétaux s'adaptent à des conditions d'existence +déterminées sans que ces conditions agissent sur les individus pour les +modifier, sans que ces individus eux-mêmes soient soumis à la nécessité +de chercher à se mettre en harmonie avec elles. + +Si ingénieuses qu'elles soient, les hypothèses d'Erasme Darwin nous +laissent profondément ignorants sur la cause première de l'apparition +des organismes. Elles nous font remonter jusqu'à la création des +filaments vivants primitifs et s'arrêtent là. Une telle solution devait +paraître insuffisante à bien des penseurs du XVIIIe siècle. Déjà, au +XVIIe, Descartes avait cherché, sans grand succès, il est vrai, à +expliquer par la seule étendue et le seul mouvement la formation des +animaux et de l'homme. Maupertuis[20] constate cet échec; mais, en +dehors de là il n'y a plus pour lui que deux systèmes: douer la matière +de propriétés spéciales qui, venant s'ajouter à celles qu'on lui accorde +déjà, l'auront rendue capable de produire spontanément les formes +vivantes avec toutes leurs facultés y compris les facultés +intellectuelles; ou bien admettre que tous les animaux, toutes les +plantes sont aussi anciennes que le monde, et que tout ce que nous +prenons, dans ce genre, pour des productions nouvelles, résulte +simplement du développement et de l'accroissement de parties que leur +petitesse avait tenue jusque-là cachées. C'est le système de +l'emboîtement des germes adopté par Vallisneri, Leibnitz et Bonnet. + +«Par ce système d'une formation simultanée, qui ne demandait plus que le +développement successif et l'accroissement des parties d'individus tout +formés et contenus les uns dans les autres, on crut s'être mis en état +de résoudre toutes les difficultés; on ne fut plus en peine que de +savoir où placer ces magasins inépuisables d'individus. Les uns les +placèrent dans un sexe, les autres dans l'autre; et chacun pendant +longtemps fut content de ses idées. + +«Cependant si l'on examine avec plus d'attention ce système, on voit +qu'au fond il n'explique rien; que supposer tous les individus formés +par le Créateur dans un même jour de la création est plutôt raconter un +miracle que donner une explication physique; qu'on ne gagne rien par +cette simultanéité, puisque ce qui nous paraît successif est toujours +pour Dieu simultané.» + +La doctrine de l'emboîtement des germes étant ainsi repoussée, +Maupertuis se range à la doctrine du transformisme, entendue, il est +vrai, d'une façon assez particulière. Par un procédé familier aux +théoriciens mais qui est plutôt un moyen de se mettre l'esprit en repos +qu'une véritable explication, il transporte aux particules matérielles +invisibles les propriétés intellectuelles les plus importantes des corps +vivants: le désir, l'aversion, la mémoire, l'habitude, etc., et il +déduit, de ces propriétés gratuitement attribuées à toutes les +particules matérielles, tout un système d'évolution: + +«Les éléments propres à former le fœtus nagent dans les semences des +animaux père et mère; mais chacun, extrait de la partie semblable à +celle qu'il doit former, conserve une espèce de _souvenir_ de son +ancienne situation et l'ira reprendre toutes les fois qu'il le pourra +pour former dans le fœtus la même partie. De là, dans l'ordre ordinaire, +la conservation des espèces et la ressemblance aux parents.» + +C'est, à bien peu de chose près, l'hypothèse que Charles Darwin a +développée de nouveau, sous le nom de _pangénèse_, dans son livre sur +les _Variations des animaux et des plantes sous l'action de la +domestication_. + +«Si quelques éléments manquent dans les semences, ou qu'ils ne puissent +s'unir, ajoute Maupertuis, il naît de ces monstres auxquels il manque +quelque partie. Si les éléments se trouvent en trop grande quantité, ou +qu'après leur union ordinaire quelque partie restée découverte permette +à une autre de venir s'y appliquer, il naît un monstre à parties +superflues. + +«Si les éléments partent d'animaux de différentes espèces, dans +lesquelles il reste encore assez de rapport entre les éléments, les uns +plus attachés à la forme du père, les autres à la forme de la mère, ces +éléments par leur union feront des métis... + +«C'est une chose assez ordinaire de voir un enfant ressembler plus à +quelqu'un de ses aïeux qu'à ses plus proches parents. Les éléments qui +forment quelques-uns de ses traits peuvent avoir mieux conservé +l'_habitude_ de leur situation dans l'aïeul que dans le père, soit parce +qu'ils auront été dans l'un plus longtemps unis qu'ils ne l'auront été +dans l'autre, soit par quelque degré de force de plus pour s'unir, et +alors ils se seront placés dans le fœtus comme ils l'étaient dans +l'aïeul.» + +Voilà encore des explications de l'hérédité, de l'atavisme, des +caractères des métis, peu différentes de celles auxquelles, de nos +jours, s'arrêtera _provisoirement_ Charles Darwin. Mais Maupertuis +demande, en outre, à son hypothèse l'explication de l'origine des +espèces nouvelles. + +«Ne pourrait-on pas expliquer, dit-il, comment de deux seuls individus +la multiplication des espèces dissemblables aurait pu s'ensuivre? Elles +n'auraient dû leur première origine qu'à quelques productions fortuites, +dans lesquelles les parties élémentaires n'auraient pas retenu l'ordre +qu'elles tenaient dans les animaux pères et mères; chaque degré d'erreur +aurait fait une nouvelle espèce; et à force d'écarts répétés serait +venue la diversité infinie des animaux que nous voyons aujourd'hui, +diversité qui s'accroîtra peut-être encore avec le temps, mais à +laquelle peut-être la suite des siècles n'apporte que des accroissements +imperceptibles.» + +C'est la théorie de la descendance nettement exposée. Maupertuis a même +cherché à expliquer par une sorte d'incompatibilité née d'habitudes +différentes cette singulière stérilité des métis, qui maintient séparées +les espèces et empêche les formes animales de varier au delà de +certaines limites. Il ne nous enseigne pas, à la vérité, comment ces +habitudes différentes ont été acquises, et la démonstration de cette +conséquence, à peine entrevue jusque-là de la sélection naturelle, +demeure la grande nouveauté contenue dans l'œuvre de Charles Darwin. + +Maupertuis considère d'ailleurs le mode de développement des animaux et +des plantes comme ne différant pas essentiellement, dans le fond, de +celui que nous montrent les cristaux. Ainsi le monde vivant et le monde +minéral sont étroitement unis, ce qui devait être, du moment qu'on +supposait à la matière une sensibilité, une mémoire, des affections et +des haines, toutes facultés ordinairement considérées comme appartenant +en propre aux plus élevés des êtres vivants. + + * * * * * + +C'est une dissertation de Maupertuis, publiée en 1751 sous le nom du +docteur Baumann d'Erlang, que Diderot[21] discute dans ses _Pensées sur +l'interprétation de la nature_. Il ne se prononce pas sur la question de +savoir si la matière est inerte ou vivante, et si la matière inerte peut +spontanément devenir vivante; mais il pense qu'il suffit, pour expliquer +l'animal, de douer les molécules organiques d'une sorte de sensibilité +rudimentaire qui les pousse à rechercher sans cesse la situation qui +est, pour elles, la plus commode de toutes. L'animal est alors «un +système de différentes molécules organiques, qui, par l'impulsion d'une +sensation semblable à un toucher obtus et sourd, que celui qui a créé la +matière en général leur a donné, se sont combinées jusqu'à ce que +chacune ait rencontré la place la plus convenable à sa figure et à son +repos[22].» Cette place, la plus convenable de toutes, peut changer avec +les modifications sans nombre qu'apportent dans les relations des +molécules la course incessante de celles qui ne sont pas parvenues à +conquérir le repos. Aussi Diderot se demande-t-il «si les plantes ont +toujours été et seront toujours telles qu'elles sont; si les animaux ont +toujours été et seront toujours tels qu'ils sont, et il ajoute: + +«De même que, dans les règnes animal et végétal, un individu commence +pour ainsi dire, s'accroît, dure, dépérit et passe, n'en serait-il pas +de même des espèces entières? Si la foi ne nous apprenait que les +animaux sont sortis des mains du créateur tels que nous les voyons, et +s'il était permis d'avoir le moindre doute sur leur commencement et sur +leur fin, le philosophe, abandonné à ses conjectures, ne pourrait-il pas +soupçonner que l'animalité avait de toute éternité ses éléments +particuliers épars et confondus dans la masse de la matière; qu'il est +arrivé à ces éléments de se réunir, parce qu'il était possible que cela +se fît; que l'embryon formé de ces éléments a passé par une infinité +d'organisations et de développements; qu'il a eu par succession du +mouvement, de la sensation, des idées, de la pensée, de la réflexion, de +la conscience, des sentiments, des passions, des signes, des gestes, des +sons, des sons articulés, une langue, des lois, des sciences et des +arts; qu'il s'est écoulé des millions d'années entre chacun de ces +développements; qu'il a peut-être encore d'autres développements à +prendre et d'autres accroissements à subir qui nous sont inconnus; qu'il +a eu ou qu'il aura un état stationnaire; qu'il s'éloigne ou qu'il +s'éloignera de cet état par un dépérissement éternel, pendant lequel ses +facultés sortiront de lui comme elles y étaient entrées; qu'il +disparaîtra peut-être de la nature ou plutôt qu'il continuera d'y +exister, mais sous une forme et avec des facultés tout autres que celles +qu'on lui remarque dans cet instant de la durée?» + +À côté de Linné, naturaliste et observateur, voilà donc presque de son +temps le problème de la transformation graduelle des espèces nettement +posé par les philosophes du XVIIIe siècle. Aucun d'eux ne réussit à +découvrir la voie qu'il fallait parcourir pour la résoudre. Mais un +autre naturaliste, aussi puissamment doué que Linné, quoique d'un génie +bien différent, libre d'ailleurs de toute attache dogmatique, assez fort +pour se dégager de toute idée préconçue, s'engage dans une direction où +le suivront bientôt une succession ininterrompue de brillants disciples. +Cet homme, c'est Buffon. Avec lui s'ouvre pour la philosophie zoologique +une ère nouvelle. Tout va désormais se préciser, et le progrès se +précipitera à ce point qu'un demi-siècle fera plus pour la conquête de +la vérité que tous les siècles écoulés depuis Aristote. + + + + +CHAPITRE VII + +BUFFON + +Opposition de Buffon aux classifications; elles conduisent +nécessairement au transformisme.--Utilité des systèmes +artificiels.--Distribution géographique des animaux.--Probabilité de +modifications dans les espèces.--Espèces éteintes: lutte pour la +vie.--Opposition à la doctrine des causes finales.--Principe de la +continuité. + + +L'œuvre de Buffon est inspirée par une conception de la zoologie tout +autre que celle dont l'œuvre de Linné représente le plus complet +développement. Pour Linné, la classification résume, pour ainsi dire, +toute la philosophie zoologique. La recherche de la _méthode naturelle_ +est, pour lui, le but suprême vers lequel doivent tendre tous les +efforts; il conçoit la nature immuable, il n'y a donc rien à expliquer; +le naturaliste doit simplement chercher à comprendre le dessein de la +création et tâcher d'en reproduire le plan dans ses systèmes. Buffon +laisse entièrement de côté tout l'appareil de divisions et de +subdivisions plus ou moins symétriquement ordonnées dans lequel les +élèves de Linné tendent déjà à enfermer la science; il étudie chaque +espèce animale en elle-même, et, au lieu de fermer, comme l'illustre +Suédois, la question de l'espèce par une définition dogmatique, il +laisse, au contraire, la porte toute grande ouverte aux études et aux +interprétations, en se demandant tout d'abord si l'espèce est variable, +pourquoi elle varie et dans quelles limites peuvent être comprises ses +variations. + +On a donné diverses explications de l'aversion de Buffon pour les +systèmes. Le président Lamoignon de Malesherbes l'accuse de les rejeter, +parce qu'il ne les connaît pas; Daubenton le représente comme n'ayant +pas bien entendu la méthode de Linné; Plourens accepte tous ces +reproches et laisse entrevoir qu'il soupçonne Buffon d'une jalousie +quelque peu haineuse à l'égard du grand naturaliste suédois. Malgré +l'autorité qui s'attache à ces trois noms, dont deux appartiennent à des +hommes éminents, amis et collaborateurs de Buffon, on regretterait +d'être obligé de croire à leurs assertions. Reprocher à un homme du +savoir et de la haute intelligence de Buffon de repousser les systèmes +parce qu'il ne les connaît pas, paraîtra bien étonnant, si l'on +considère que le _système de la nature_ était loin d'être aussi +compliqué du temps de Linné que de nos jours. Il eût suffi de quelques +semaines à Buffon pour se mettre entièrement au courant de tout ce qui +touche les mammifères, et peut-on croire qu'il n'aurait pas consenti, en +commençant son _Histoire naturelle_, à consacrer quelques semaines à ce +travail, s'il l'avait jugé nécessaire à la perfection de son œuvre? +D'autre part, quand on voit Buffon se corriger sans cesse, chercher à +rendre toujours plus claires et plus précises ses idées, abandonner +celles qui ne lui paraissent plus exactes, reprendre celles qu'il avait +d'abord repoussées, mettre sans fausse honte ses nombreux lecteurs au +courant de tout le travail intime de sa pensée, peut-on admettre qu'une +simple question d'amour-propre lui aurait fait condamner les méthodes +s'il avait vu en elles l'expression vraie de la science? Quant au +reproche de jalousie, en quoi le comte de Buffon, riche, comblé +d'honneurs et de gloire, considéré par tous comme un savant de premier +ordre, comme un littérateur de génie, habitant la plus belle capitale, +admis à la cour la plus brillante de l'Europe, pouvait-il envier un +professeur de l'université d'Upsal, illustre sans doute, mais d'une +illustration bien modeste par rapport au bruyant renom du noble +académicien, surintendant du jardin du roi et du cabinet d'histoire +naturelle de Paris? Faut-il enfin penser, avec Daubenton, que Buffon +n'ait pas entendu la méthode de Linné, lorsqu'il écrit: «Classer l'homme +avec le singe, le lion avec le chat, dire que le lion est un chat à +crinière et à queue longue, c'est dégrader, défigurer la nature, au lieu +de la décrire et de la dénommer?» + +«Buffon, dit Daubenton, veut jeter du ridicule sur les naturalistes qui +ont mis le chat et le lion sous un même genre. Il fait dire à Linné que +le lion est chat à crinière et à longue queue. Certainement le chat +n'est pas un lion, et ce n'est pas ce que Linné a voulu dire. L'auteur +qui le critique n'a pas bien entendu la méthode de Linné; s'il avait +seulement parcouru les espèces rapportées sous le genre appelé _felis_, +chat, il y aurait trouvé l'espèce du lion et celle du chat... Cette +équivoque est venue de la manière de dénommer les genres, en leur +donnant le nom de l'une des espèces qu'ils comprennent.» L'avenir a +montré que Buffon avait beaucoup mieux compris que ne le suppose +Daubenton les conséquences nécessaires du système de Linné et des +classifications en général; peut-être même Buffon avait-il mieux vu que +Linné lui-même dans quelle direction les nomenclateurs devaient +entraîner la zoologie; ce sont ces conséquences, c'est cette direction +que Buffon redoute, au moins momentanément; il le dit en termes exprès +et qui montrent que les raisons de son opposition à Linné sont d'un +ordre incomparablement plus relevé que celles indiquées par Lamoignon de +Malesherbes et Flourens. + +Avant d'aborder l'histoire des animaux, Buffon a écrit, avec une largeur +de vues inconnue jusqu'à lui, l'histoire naturelle de l'homme. Il +l'avait placé si haut dans la nature qu'il en faisait presque un dieu. +L'une des premières conséquences des classifications était de faire +rentrer l'homme dans le règne animal. L'homme, pour Linné, n'était que +le représentant le plus élevé de l'ordre des Primates, dans lequel il se +trouvait rapproché des singes. D'autre part, voulant exprimer les degrés +divers de ressemblances des animaux, les élèves de Linné avaient comparé +les êtres vivants à une grande famille et, afin de rendre plus sensible +à l'esprit la similitude d'organisation des animaux d'un même groupe, +employé pour dénommer les différentes divisions du règne animal les +termes mêmes qui, dans le langage ordinaire, désignent un ensemble +d'hommes ayant entre eux un certain degré de parenté, tels que les mots +_famille_ et _tribu_. Le mot _genre_ lui-même ne saurait s'appliquer, si +on le prend à la lettre, qu'à des animaux ayant un progéniteur commun. +Il n'y a là bien certainement, dans l'esprit de Linné et de ses +disciples, que de simples comparaisons, des métaphores destinées à +rendre plus facilement intelligible l'économie de l'arrangement +méthodique des animaux; à cela Linné qui, «compte autant d'espèces qu'il +est sorti de couples des mains du Créateur», Linné, qui admet comme un +axiome l'immuabilité de la nature, ne saurait voir aucun danger. +Beaucoup moins biblique, habitué déjà par ses études sur la terre, par +ses études sur l'homme à compter avec les modifications graduelles et de +notre globe et de notre espèce, Buffon pressent que les choses ne se +sont pas passées aussi simplement que le veut Linné; il craint que des +esprits trop aventureux, cédant à un entraînement qu'il commence déjà à +éprouver lui-même, ne veuillent scruter l'origine même des êtres +vivants, qu'ils ne prennent dans leur sens absolu les termes imagés de +Linné, qu'ils ne considèrent comme réellement unis par les liens du sang +les animaux rapprochés dans une même famille par les nomenclateurs; dès +lors, l'homme sera pour le moins un cousin des singes, et Buffon recule +devant l'énormité de cette conclusion. Tout cela, il le dit lui-même et +il est assez étonnant qu'on ait accepté les diverses explications qui +ont été données de son oppositions aux classifications linéennes, sans +s'arrêter à la sienne qui est cependant la seule conforme à son génie. +Le passage où le grand naturaliste exprime sa façon de penser, à cet +égard, mérite d'être cité en entier; il se trouve presque au début de +l'histoire naturelle des Quadrupèdes; c'est l'exorde d'un chapitre, +remarquable de tout point, consacré à l'un des plus humbles de nos +animaux domestiques, l'âne. + +«À considérer cet animal, dit Buffon, même avec des yeux attentifs et +dans un assez grand détail, il paraît n'être qu'un cheval dégénéré... On +pourrait attribuer les légères différences qui se trouvent entre ces +deux animaux à l'influence très ancienne du climat, de la nourriture et +à la succession fortuite de plusieurs générations de petits chevaux +sauvages à demi dégénérés, qui peu à peu auraient dégénéré davantage, se +seraient ensuite dégradés autant qu'il est possible, et auraient à la +fin produit à nos yeux une espèce nouvelle et constante, ou plutôt une +succession d'individus semblables, tous constamment viciés de la même +façon, et assez différents des chevaux pour pouvoir être regardés comme +formant une autre espèce. Ce qui paraît favoriser cette idée, c'est que +les chevaux varient beaucoup plus que les ânes par la couleur de leur +poil, qu'ils sont par conséquent plus anciennement domestiqués, puisque +tous les animaux domestiques varient par la couleur beaucoup plus que +les animaux sauvages de la même espèce... D'autre côté, si l'on +considère la différence du tempérament, du naturel, des mœurs, du +résultat, en un mot de l'organisation de ces deux animaux et surtout +l'impossibilité de les mêler pour en faire une espèce commune ou même +une espèce intermédiaire qui puisse se renouveler, on paraît encore +mieux fondé à croire que ces deux animaux sont chacun d'une espèce aussi +ancienne que l'autre et originairement aussi essentiellement différents +qu'ils le sont aujourd'hui... L'âne et le cheval viennent-ils donc +originairement de la même souche? Sont-ils, comme le disent les +nomenclateurs, de la même _famille_? ou n'ont-ils pas toujours été des +animaux différents? + +«Cette question, dont les physiciens sentiront bien la généralité, les +difficultés, les conséquences, et que nous avons cru devoir traiter dans +cet article, parce qu'elle se présente pour la première fois, tient à la +production des êtres de plus près qu'aucune autre et demande, pour être +éclaircie, que nous considérions la nature sous un point de vue nouveau. +Si, dans l'immense variété que nous présentent tous les êtres animés qui +peuplent l'univers, nous choisissons un animal, ou même le corps de +l'homme, pour servir de base à nos connaissances, nous trouverons que, +quoique tous ces êtres existent solitairement et que tous varient par +des différences graduées à l'infini, _il existe en même temps un dessein +primitif et général qu'on peut suivre très loin_ et dont les +dégradations sont bien plus lentes que celles des figures et des autres +rapports apparents, car, sans parler des organes de la digestion, de la +circulation et de la génération, qui appartiennent à tous les animaux et +sans lesquels l'animal cesserait d'être animal et ne pourrait ni +subsister ni se reproduire, il y a, dans les parties mêmes qui +contribuent le plus à la variété de la forme extérieure, une prodigieuse +ressemblance qui nous rappelle nécessairement l'idée d'un premier +dessein, sur lequel tout semble avoir été conçu... Que l'on considère +séparément quelques parties essentielles à la forme, les côtes, par +exemple; on les trouvera dans tous les quadrupèdes, dans les oiseaux, +dans les poissons, et on en suivra les vestiges jusque dans la tortue; +que l'on considère, comme l'a remarqué M. Daubenton, que le pied d'un +cheval, en apparence si différent de la main de l'homme, est cependant +composé des mêmes os, et l'on jugera si cette ressemblance cachée n'est +pas plus merveilleuse que les différences apparentes, si cette +conformité constante et ce dessein suivi de l'homme aux quadrupèdes, des +quadrupèdes aux cétacés, des cétacés aux oiseaux, des oiseaux aux +reptiles, des reptiles aux poissons, etc., dans lesquels les parties +essentielles, comme le cœur, les intestins, l'épine du dos, les sens, +etc., se trouvent toujours, ne semblent pas indiquer qu'_en créant les +animaux l'Être suprême n'a voulu employer qu'une seule idée et la varier +en même temps de toutes les manières possibles_, afin que l'homme pût +admirer également et la magnificence de l'exécution et la simplicité du +dessein. + +«Dans ce point de vue, non seulement l'âne et le cheval, mais même +l'homme, le singe, les quadrupèdes et tous les animaux pourraient être +considérés comme ne formant qu'une seule et même _famille_; mais en +doit-on conclure que, dans cette grande et nombreuse famille que Dieu +seul a conçue et tirée du néant, il y ait d'autres petites _familles_ +projetées par la nature et produites par le temps, dont les unes ne +seraient composées que de deux individus, comme le cheval et l'âne; +d'autres de plusieurs individus, comme celle de la belette, de la +martre, du furet, de la fouine, etc., et de même que, dans les végétaux, +il y ait des familles de dix, vingt, trente, etc., plantes? Si ces +familles existaient, en effet, elles n'auraient pu se former que par le +mélange, la variation et la dégénération des espèces originaires. _Si +l'on admet une fois qu'il y ait des familles dans les plantes et dans +les animaux, que l'âne soit de la famille du cheval, et qu'il n'en +diffère que parce qu'il a dégénéré, on pourra dire également que le +singe est de la famille de l'homme, qu'il est un homme dégénéré, que +l'homme et le singe ont une origine commune, comme le cheval et l'âne_; +que chaque famille, tant dans les animaux que dans les végétaux, n'a eu +qu'une seule souche; _et même que tous les animaux ne sont venus que +d'un seul animal, qui, dans la succession des temps, a produit, en se +perfectionnant et en dégénérant, toutes les races des autres animaux_. + +«Les naturalistes qui établissent si légèrement des familles dans les +animaux et dans les végétaux ne paraissent pas avoir senti toute +l'étendue de ces conséquences, qui réduisaient le produit de la création +à un nombre d'individus aussi petit qu'on voudra... Mais non; il est +certain, _par la révélation_, que tous les animaux ont également +participé à la grâce de la création; que les deux premiers de chaque +espèce, et de toutes les espèces, sont sortis tout formés des mains du +Créateur; et l'on doit croire qu'ils étaient tels à peu près qu'ils nous +sont aujourd'hui représentés par leurs descendants.» + +Ce passage est important à plus d'un titre: on y voit d'abord nettement +et complètement exposée la théorie de l'unité de plan de composition du +règne animal, que Geoffroy Saint-Hilaire devait plus tard pousser +jusqu'à ses dernières conséquences; la fixité des espèces, que Buffon +rejettera plus tard, s'y trouve affirmée sans réserves et presque dans +les mêmes termes que par Linné; enfin, ce que Buffon condamne, ce n'est +pas tant, en définitive, les classifications en elles-mêmes que la +tendance des classificateurs à représenter leurs systèmes comme l'image +fidèle de la nature; ce qu'il repousse surtout, ce sont les familles +dites _naturelles_ et il repousse ces familles parce qu'on les prétend +naturelles; on ne peut les comprendre que comme résultant de +modifications subies par l'une des espèces qu'elles contiennent, et +alors «il n'y aurait plus de bornes à la puissance de la nature, et l'on +n'aurait pas tort de supposer que d'un seul être elle a su tirer, avec +le temps, tous les autres êtres organisés.» + +Buffon est d'ailleurs bien loin de nier l'utilité des systèmes. «Il faut +de plus considérer, dit-il, que, quoique la marche de la nature se fasse +par nuances et par degrés souvent imperceptibles, les intervalles de ces +nuances et de ces degrés ne sont pas égaux à beaucoup près; que plus les +espèces sont élevées, moins elles sont nombreuses, et plus les +intervalles des nuances qui les séparent y sont grands; que les petites +espèces, au contraire, sont très nombreuses et en même temps plus +voisines les unes des autres, en sorte qu'on est d'autant plus tenté de +les confondre ensemble dans une même _famille_, qu'elles nous +embarrassent et nous fatiguent davantage par leur multitude et par leurs +petites différences, dont nous sommes obligés de nous charger la +mémoire. Mais il ne faut pas oublier que ces _familles_ sont notre +ouvrage, que nous ne les avons faites que pour le soulagement de notre +esprit; que, s'il ne peut comprendre la suite réelle de tous les êtres, +c'est notre faute et non pas celle de la nature, qui ne connaît point +les prétendues familles et ne contient, en effet, que des individus.» + +Voilà nettement tracée la marche suivie par Buffon dans l'_Histoire +naturelle des animaux_. Si l'on n'admet pas que les êtres vivants +descendent d'un ancêtre primitif unique, si l'on n'admet pas, comme nous +dirions maintenant, le _transformisme_, les classifications ne sont que +des artifices de notre esprit; elles sont inutiles là où nous pouvons +embrasser le détail des faits, et comme leurs auteurs, on ne l'a que +trop vu depuis, prétendent les substituer à la vraie science, elles sont +dangereuses; Buffon n'en fait que peu d'usage tant qu'il traite des gros +mammifères: il rapproche cependant les animaux voisins, le cheval et +l'âne, le bœuf et le mouton, les diverses espèces de cochons; le cerf, +le daim et le chevreuil; le loup et le renard; la loutre, la +saricovienne, les fouines, les martres, le putois, le furet, le touan, +l'hermine et le grison, les diverses espèces de rongeurs, etc. Les +séries naturelles sont parfaitement saisies; mais Buffon les rompt de +propos délibéré, par les raisons qu'il a lui-même exposées. Il n'y +revient à peu près complètement que lorsqu'il s'agit des oiseaux, dont +la multiplicité est telle qu'on risquerait de s'égarer à chaque instant, +si leur histoire n'était pas faite avec ordre et méthode. C'est le +moment d'avoir recours à l'instrument imaginé par les nomenclateurs, et +Buffon en a si bien compris le mécanisme que la plupart de ses groupes +naturels n'ont été modifiés que dans le détail. + +La détermination de Buffon de ne pas s'astreindre à suivre une méthode +de classification a eu d'ailleurs d'heureuses conséquences. Il faut bien +adopter dans l'exposition un ordre quelconque. Buffon décrit d'abord les +animaux domestiques, puis les animaux sauvages d'Europe, les animaux +sauvages de l'ancien continent et enfin ceux du nouveau continent. En +d'autres termes, quand il n'a pas de motifs de faire autrement, il +procède par _faunes_; son attention est ainsi appelée sur les caractères +généraux que présentent ces faunes, sur la distribution géographique des +animaux et les causes qui l'ont déterminée; là, Buffon a mérité d'être +considéré comme le fondateur de la géographie zoologique; mais ces +études successives l'ont amené à modifier profondément ses idées sur +l'origine des espèces. En comparant les faunes des deux continents, il +est conduit à croire à la variabilité des espèces, contre laquelle il +s'était d'abord élevé; il devient transformiste. De même, un siècle plus +tard, Darwin, durant son célèbre voyage autour du monde, concevra la +doctrine qui devait immortaliser son nom, en voyant se succéder sous ses +yeux les faunes à la fois diverses et intimement unies des grandes +régions du globe. + +Après avoir montré que les animaux communs à l'Europe et à l'Amérique +sont peu nombreux, Buffon fait remarquer que la plupart des animaux +européens n'en ont pas moins leurs analogues en Amérique, mais que les +animaux du nouveau monde sont toujours plus petits que ceux qui leur +correspondent dans l'ancien, et il se résume en disant: + +«En tirant des conséquences générales de tout ce que nous avons dit, +nous trouverons que l'homme est le seul des êtres vivants dont la nature +soit assez forte, assez étendue, assez flexible pour pouvoir subsister, +se multiplier partout et se prêter aux influences de tous les climats de +la terre; nous verrons évidemment qu'aucun des animaux n'a obtenu ce +grand privilège; que, loin de pouvoir se multiplier partout, la plupart +sont bornés et confinés dans de certains climats et même dans des +contrées particulières. L'homme est en tout l'ouvrage du ciel; les +animaux ne sont à beaucoup d'égards que des productions de la terre; +ceux d'un continent ne se trouvent pas dans l'autre; ceux qui s'y +trouvent sont altérés, rapetisses, changés au point d'être +méconnaissables. En faut-il plus pour être convaincu que l'empreinte de +leur forme n'est pas inaltérable? que leur nature, beaucoup moins +constante que celle de l'homme, peut varier et même se changer +absolument avec le temps; que, par la même raison, les espèces les moins +parfaites, les plus délicates, les plus pesantes, les moins agissantes, +les moins armées, etc., ont déjà disparu ou disparaîtront avec le temps? +Leur état, leur vie, leur être dépendent de la forme que l'homme donne +ou laisse à la surface de la terre.» + +Une évolution considérable s'est donc faite dans les idées de Buffon: +l'espèce est maintenant variable; son état dépend de celui du milieu où +elle vit, et, si une part trop grande est encore attribuée à l'influence +de l'homme, ce grand fait de la disparition spontanée des espèces les +moins bien douées par rapport au milieu où elles vivent, ce grand +phénomène, de la _sélection naturelle_ est déjà entrevu: «Le prodigieux +_mammouth_ n'existe plus nulle part. Cette espèce était certainement la +première, la plus grande, la plus forte de tous les quadrupèdes; +puisqu'elle a disparu, combien d'autres, plus petites, plus faibles et +moins remarquables, ont dû périr sans nous avoir laissé ni témoignages, +ni renseignements sur leur existence passée! Combien d'autres espèces +s'étant dénaturées, c'est-à-dire perfectionnées ou dégradées par les +grandes vicissitudes de la terre et des eaux, par l'abandon ou la +culture de la nature, par la longue influence d'un climat devenu +contraire ou favorable, ne sont plus les mêmes qu'elles étaient +autrefois!» + +Non seulement des espèces disparaissent, mais il en apparaît aussi de +nouvelles: Buffon, qui l'avait d'abord énergiquement nié, l'admet +aujourd'hui, puisque tous les animaux d'Amérique se sont formés +récemment: «Il ne serait donc pas impossible que, même sans intervertir +l'ordre de la nature, tous les animaux du nouveau monde ne fussent, en +définitive, les mêmes que ceux de l'ancien, desquels ils auraient +autrefois tiré leur origine; on pourrait dire que, en ayant été séparés +dans la suite par des mers immenses ou des terres impraticables, ils +auront avec le temps reçu toutes les impressions, subi tous les effets +d'un climat devenu nouveau lui-même et qui aurait aussi changé de +qualité par les causes qui ont produit la séparation; que, par +conséquent, ils se seront avec le temps rapetissés, dénaturés. Mais cela +ne doit pas nous empêcher de les regarder aujourd'hui comme des animaux +d'espèces différentes: de quelque cause que vienne cette différence, +qu'elle ait été produite par le temps, le climat et la terre ou qu'elle +soit de même date que la création, elle n'en est pas moins réelle. La +nature, je l'avoue, est dans un mouvement de flux continuel; mais c'est +assez pour l'homme de la saisir dans l'instant de son siècle et de jeter +quelques regards en arrière et en avant pour tâcher d'entrevoir ce que +jadis elle pouvait être et ce que dans la suite elle pourra +devenir[23].» + +Dans ce discours, Buffon s'élève encore contre les classifications; mais +cette fois c'est surtout à cause de l'abus qu'en font les nomenclateurs, +qui, au lieu de rechercher les modifications dont chaque forme +spécifique est susceptible, multiplient indéfiniment les espèces pour le +vain plaisir d'accoler leur nom à ces futiles découvertes; Buffon n'en +est pas moins sur le chemin de la conversion. D'abord partisan de la +fixité des espèces, et, pour cette raison, opposé aux classifications, +il est devenu transformiste; l'évolution qui s'est faite dans ses idées +est d'autant plus complète qu'il a pris soin lui-même de montrer, nous +l'avons vu, qu'on ne saurait être transformiste à demi; dès lors, son +opposition à une distribution méthodique des animaux n'a plus de raison +d'être, et il écrit[24]: + +«En comparant ainsi tous les animaux et en les rapportant chacun à leur +genre, nous trouverons que les deux cents espèces dont nous avons donné +l'histoire peuvent se réduire à un assez petit nombre de familles ou +souches principales desquelles il n'est pas impossible que toutes les +autres soient issues. + +«Et, pour mettre de l'ordre dans cette réduction, nous séparerons +d'abord les animaux des deux continents et nous observerons qu'on peut +réduire à quinze genres et à neuf espèces isolées non seulement tous les +animaux qui sont communs aux deux continents, mais encore tous ceux qui +sont propres et particuliers à l'ancien.» + +Onze de ces genres correspondent exactement à nos groupes des solipèdes, +des ruminants à cornes creuses, des ruminants à cornes pleines, des +porcins, des chiens, des viverridés, des mustélidés, des rongeurs, des +édentés, des quadrumanes, des cheiroptères; les quatre autres sont moins +heureux: Buffon isole, en effet, complètement les bœufs, réunit les +porcs-épics et les hérissons, considère comme des amphibies de même +nature les loutres, les castors et les phoques. Mais, à part cela, ses +groupes sont aussi bien délimités que ceux des autres nomenclateurs; en +fait, c'est une véritable classification des mammifères que Buffon +propose là, mais une classification généalogique, car l'auteur du +chapitre sur l'âne n'a pas oublié que les espèces composant une même +famille peuvent être considérées comme issues d'une souche commune, et +il revient sur l'idée que plusieurs espèces du Nouveau-Monde descendent +de celles de l'Ancien. Dans cette généalogie, il devient intéressant de +connaître le degré de parenté des espèces. Buffon a recours, pour le +déterminer, aux croisements, et quel programme il trace aux naturalistes +de l'avenir: «Comment pourra-t-on connaître autrement que par les +résultats de l'union mille et mille fois tentée des animaux d'espèces +différentes leur degré de parenté? L'âne est-il plus proche parent du +cheval que du zèbre? Le loup est-il plus près du chien que le renard ou +le chacal? À quelle distance de l'homme mettrons-nous les grands singes +qui lui ressemblent si parfaitement par la conformation du corps? Toutes +les espèces animales étaient-elles autrefois ce qu'elles sont +aujourd'hui? Leur nombre n'a-t-il pas augmenté ou plutôt diminué? _Les +espèces faibles n'ont-elles pas été détruites par les plus fortes_ ou +plutôt par la tyrannie de l'homme, dont le nombre est devenu mille fois +plus grand que celui d'aucune autre espèce d'animaux puissants? Quel +rapport pourrions-nous établir entre cette parenté des espèces et une +autre plus connue, qui est celle de différentes races de la même espèce? +La race, en général, ne provient-elle pas, comme l'espèce mixte, d'une +disconvenance à l'espèce pure dans les individus qui ont formé la +première souche de la race?... Combien d'autres questions à faire sur +cette seule matière, et qu'il y en a peu que nous soyons en état de +résoudre!» Qui ne reconnaît, dans ces questions de Buffon, les questions +mêmes qui sont aujourd'hui si passionnément agitées dans le monde +savant? Pour Linné, que des doutes sérieux venaient cependant assaillir +parfois, il n'y avait pas, pour ainsi dire, de question de l'espèce; +pour Buffon, l'espèce est au contraire aujourd'hui la grande énigme que +pose la nature à l'intelligence humaine, et il s'efforce de la résoudre. +Ces mêmes questions seront bientôt reprises et traitées plus +complètement; à Buffon revient l'honneur de les avoir soulevées et +hardiment abordées; il a été de la sorte l'heureux précurseur de +Lamarck, son élève enthousiaste, et d'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire. + +L'idée d'une filiation des êtres vivants, qui implique la variabilité +des espèces, était d'ailleurs bien plus conforme que toute autre à la +philosophie générale de Buffon. Si dans son _Premier discours sur la +manière d'étudier et de traiter l'histoire naturelle_ il n'est pas +encore dégagé de toutes les idées qui ont cours de son temps dans ce que +nous appelons le «grand public», il se montre déjà bien différent de +lui-même dans ses études sur la génération des animaux. La continuité +lui apparaît partout dans la nature; il n'admet pas même la démarcation +entre les animaux et végétaux: + +«Nos idées générales ne sont que des méthodes artificielles que nous +nous sommes formées pour rassembler une grande quantité d'objets dans le +même point de vue; et elles ont, comme les méthodes artificielles dont +nous avons parlé, le défaut de ne pouvoir jamais tout comprendre; elles +sont de même opposées à la marche de la nature, qui se fait +uniformément, insensiblement et toujours particulièrement, en sorte que +c'est pour vouloir comprendre un trop grand nombre d'idées particulières +dans un seul mot que nous n'avons plus une idée claire de ce que ce mot +signifie, parce que, ce mot étant reçu, on s'imagine que ce mot est une +ligne qu'on peut tirer entre les productions de la nature, que tout ce +qui est au-dessus de cette ligne est en effet _animal_, et que tout ce +qui est au-dessous ne peut être que _végétal_, autre mot aussi général +que le premier, qu'on emploie de même comme une ligne de séparation +entre les corps organisés et les corps bruts. Mais, comme nous l'avons +déjà dit plus d'une fois, ces lignes de séparation n'existent point dans +la nature; il y a des êtres qui ne sont ni animaux, ni végétaux, ni +minéraux, et qu'on tenterait en vain de rapporter aux uns ou aux +autres... Nous avons dit que la marche de la nature se fait par degrés +nuancés et souvent imperceptibles; aussi passe-t-elle par des nuances +insensibles de l'animal au végétal; mais, du végétal au minéral, le +passage est brusque[25].» + +De ce dernier fait, Buffon conclut qu'on trouvera des intermédiaires aux +êtres organisés et aux minéraux; quant aux intermédiaires entre les +animaux et les végétaux, il en signale déjà un: c'est cette hydre d'eau +douce, ce polype de la lentille d'eau, qui fut l'objet des immortelles +expériences de Trembley. + +Admettre dans le règne animal un plan général auquel sont conformes +toutes les productions naturelles, admettre que ces productions passent +de l'une à l'autre par des transitions insensibles, ne saurait que +difficilement se concilier avec l'idée que tout, dans ce monde, a un +but. Aussi Buffon s'élève-t-il énergiquement contre la doctrine des +_causes finales_, qui domine la science depuis Aristote. C'est un sujet +bien modeste, l'organisation de la patte du cochon, qui lui fournit +l'occasion de combattre la tyrannie de cette doctrine: il remarque que, +des quatre doigts qui terminent cette patte, deux seulement sont +utilisés par l'animal, et il écrit: «La nature est donc bien éloignée de +s'assujettir à des causes finales dans la composition des êtres; +pourquoi n'y mettrait-elle pas quelquefois des parties surabondantes, +puisqu'elle manque si souvent d'y mettre des parties essentielles?... +Pourquoi veut-on que dans chaque individu toute partie soit utile aux +autres et nécessaire au tout? Ne suffit-il pas, pour qu'elles se +trouvent ensemble, qu'elles ne se nuisent pas, qu'elles puissent croître +sans obstacles et se développer sans s'oblitérer mutuellement? Tout ce +qui ne se nuit point assez pour se détruire, tout ce qui peut subsister +ensemble, subsiste... Mais, comme nous voulons tout rapporter à un +certain but, lorsque les parties n'ont pas des usages apparents, nous +leur supposons des usages cachés; nous imaginons des rapports qui n'ont +aucun fondement, qui n'existent pas dans la nature des choses, qui ne +servent qu'à l'obscurcir. Nous ne faisons pas attention que nous +altérons la philosophie, que nous en dénaturons l'objet, qui est de +connaître le _comment_ des choses, la manière dont la nature agit, et +que nous substituons à cet objet réel une idée vaine, en cherchant à +deviner le _pourquoi_ des faits, la fin qu'elle se propose.» + +Ainsi surgissent, posés par Buffon lui-même, ce partisan d'abord si +résolu de la fixité des espèces, tous les problèmes dont la solution +aura été sans aucun doute la pensée dominante de la seconde moitié de ce +siècle: l'unité d'origine de tous les êtres vivants, animaux ou +végétaux; l'unité d'origine des animaux de même type; le peuplement par +migration des continents; la disparition des espèces anciennes, vaincues +dans ce que Darwin appellera plus tard la lutte pour la vie; +l'apparition d'espèces nouvelles par dégénérescence ou perfectionnement +des espèces déjà existantes; l'évolution graduelle de l'espèce humaine; +voilà ce qu'entrevoit Buffon à la fin de sa carrière. Et toutes ces +grandes idées que Buffon devine en quelque sorte, vers lesquelles il est +invinciblement entraîné par la puissante et rigoureuse logique de son +génie, sont précisément celles qui commencent aujourd'hui, appuyées sur +un ensemble imposant de recherches, à triompher de tous les scrupules. + +Nous sommes à l'époque où l'insuffisance des moyens d'observation force +les naturalistes à demander malgré eux à des hypothèses plus ou moins +plausibles une explication provisoire des phénomènes les plus intimes de +la vie et du mystère de la reproduction. Il était impossible, dans cette +voie, d'innover beaucoup après tout ce qu'avaient tenté les anciens. En +imaginant l'existence de _molécules organiques_, indestructibles, qui +s'associent temporairement pour former les individus végétaux ou +animaux, se dissocient par la mort de chaque individu et entrent ensuite +dans la constitution d'autres organismes, Buffon se rapproche beaucoup +d'Anaxagore. Les molécules organiques n'ont rien de commun avec les +molécules des corps bruts. Il y a deux catégories de matières, la +_matière morte_ et la _matière vivante_, qui sont incapables de passer +l'une à l'autre; mais les molécules vivantes sont répandues partout, et, +quand l'animal se nourrit, il se borne à prendre là où elles se trouvent +des molécules organiques semblables à celles qui le constituent et +propres à remplacer celles qu'il peut avoir perdues. + +«Un être organisé, dit-il[26], est un tout composé de parties organiques +semblables, aussi bien que nous supposons qu'un cube est composé +d'autres cubes: nous n'avons pour en juger d'autre règle que +l'expérience; de la même façon que nous voyons qu'un cube de sel marin +est composé d'autres cubes, nous voyons aussi qu'un orme est composé +d'autres petits ormes, puisqu'en prenant un bout de branche, ou un bout +de racine, ou un morceau de bois séparé du tronc, ou la graine, il +envient également un orme; il en est de même des polypes et de quelques +autres espèces d'animaux qu'on peut couper et séparer dans tous les sens +en différentes parties pour les multiplier; et, puisque c'est nôtre +règle pour juger, pourquoi jugerions-nous différemment? + +«Il me paraît donc très vraisemblable, par les raisonnements que nous +venons de faire, qu'il existe réellement dans la nature une infinité de +petits êtres organisés, semblables en tout aux grands êtres organiques +qui figurent dans le monde; que ces petits êtres organisés sont composés +de parties organiques vivantes qui sont communes aux animaux et aux +végétaux; que ces parties organiques sont des parties primitives et +incorruptibles; que l'assemblage de ces parties forme à nos yeux des +êtres organisés, et que par conséquent la reproduction ou la génération +n'est qu'un changement de forme qui s'opère par la seule addition de ces +parties semblables, comme la destruction de l'être organisé se fait par +la division de ces mêmes parties... Si nous réfléchissons sur la manière +dont les arbres croissent, et si nous examinons comment d'une quantité +qui est si petite ils arrivent à un volume si considérable, nous +trouverons que c'est par la simple addition de petits êtres organisés +semblables entre eux et au tout. La graine produit d'abord un petit +arbre qu'elle contenait en raccourci; au sommet de ce petit arbre, il se +forme un bouton qui contient le petit arbre de l'année suivante, et le +bouton est une partie organique semblable au petit arbre de la première +année; au sommet du petit arbre de la seconde année, il se forme de même +un bouton qui contient le petit arbre de la troisième année; et ainsi de +suite tant que l'arbre croît en hauteur, et même, tant qu'il végète, il +se forme à l'extrémité de toutes les branches des boutons qui +contiennent en raccourci de petits arbres semblables à celui de la +première année.» + +L'idée que Buffon se fait du végétal ne diffère pas de l'idée que s'en +fait Bonnet; tous deux expriment cette idée presque dans les mêmes +termes. Mais Buffon proteste tout aussitôt contre l'opinion qui voudrait +que tous les petits arbres qui sont assemblés pour en faire un grand +étaient contenus dans la graine et que l'ordre de leur développement y +était tracé. Expliquer la génération par l'hypothèse de l'emboîtement +des germes, c'est répondre à la question par la question même. «Lorsque +nous demandons, dit Buffon, comment on peut, concevoir que se fait la +reproduction des êtres, et qu'on nous répond que dans le premier être +cette reproduction était toute faite, c'est non seulement avouer qu'on +ignore comment elle se fait, mais encore renoncer à la volonté de le +concevoir.» Il dit exactement la même chose de l'hypothèse de la fixité +des espèces. Dire à ceux qui cherchent comment les espèces se sont +produites, qu'elles ont toujours été ce qu'elles sont, c'est renoncer à +la volonté de découvrir leur origine, et, au point de vue scientifique, +n'importe quelle opinion est préférable à cette décourageante doctrine. + +Buffon repousse de même, à l'égard de la génération, toutes les +hypothèses qui supposent la chose faite; il repousse encore, toutes +celles qui ont pour objet les causes finales, parce que ces hypothèses, +au lieu de rouler sur les causes physiques de l'effet qu'on cherche à +expliquer, ne portent que sur des rapports arbitraires et sur des +convenances morales, et il s'arrête finalement à cette fameuse hypothèse +du _moule intérieur_, dans laquelle il suppose que la nature peut faire +des moules par lesquels elle donne aux êtres vivants non seulement leur +figure extérieure, mais aussi leur forme intérieure. + +Ces mots de «moule intérieur» paraissent, au premier abord, peu faits +pour aller ensemble, attendu qu'un moule est habituellement destiné à +reproduire une surface et non les particularités de structure d'une +substance massive; mais Buffon déclare employer ces mots faute de mieux. +Pour lui, tout être vivant est donc un moule intérieur, dans lequel des +forces spéciales font pénétrer les molécules organiques de sorte que +chacune des parties du corps s'accroisse en dimension et en poids, sans +changer ni de formes ni de structure. C'est grâce à cette pénétration +des molécules organiques dans le moule intérieur, grâce à cette +«susception» que l'être vivant se développe; mais la force qui produit +le développement est aussi celle qui détermine la génération. + +Il suffit, en effet, qu'il y ait dans un être vivant quelque partie +semblable au tout pour que cette partie, convenablement nourrie, soit +capable, si elle est détachée, de produire un tout indépendant identique +à celui dont elle faisait primitivement partie. + +«Ainsi, dans les saules et dans les polypes, comme il y a plus de +parties organiques semblables au tout que d'autres parties, chaque +morceau de saule ou de polype qu'on retranche du corps entier devient un +saule ou un polype. + +«Or, ajoute Buffon, un corps organisé dont toutes les parties seraient +semblables à lui-même, comme ceux que nous venons de citer, est un corps +dont l'organisation est la plus simple de toutes, car ce n'est que la +répétition de la même forme et une composition de figures semblables +toutes organisées de même; et c'est par cette raison que les corps les +plus simples, les espèces les plus imparfaites sont celles qui se +reproduisent, au lieu que, si un corps organisé ne contient que quelques +parties semblables à lui-même, la reproduction ne sera ni aussi facile +ni aussi abondante dans ces espèces qu'elle l'est dans celles dont +toutes les parties sont semblables au tout; mais aussi l'organisation de +ces corps sera plus composée que celle des corps dont toutes les parties +sont semblables, parce que le corps entier sera composé de parties, à la +vérité toutes organiques, mais différemment organisées; et plus il y +aura dans le corps organisé de parties différentes du tout et +différentes entre elles, plus l'organisation de ce corps sera parfaite, +et plus la reproduction sera difficile.» + +Nous retrouvons ici les mêmes idées sur la perfection organique que nous +avons déjà trouvées dans Aristote et qui conduisent plus tard M. Milne +Edwards à concevoir la théorie de la division du travail physiologique. +Par la nutrition, l'être vivant ajoute sans cesse à lui-même de +nouvelles molécules, de nouvelles parties organiques; il arrive un +moment où ces nouvelles parties sont surabondantes; alors elles se +rendent de toutes les régions du corps, de tous les organes dans les +testicules du mâle, dans les ovaires de la femelle, et y forment des +liqueurs dont le mélange préalable est nécessaire à la production d'un +nouvel être vivant. Dans l'être vivant primitif, une force inconnue +faisait pénétrer dans les organes les molécules organiques les plus +propres à le grossir, celles qui ressemblaient le plus aux molécules +dont il était déjà constitué; des molécules organiques représentant les +divers organes de l'individu vont, en conséquence, se trouver réunies +dans sa semence; la même force qui les faisait pénétrer dans les organes +qui leur correspondent les agencera dans le même ordre que dans +l'individu primitif. Cette théorie de la génération fut publiée par +Buffon en 1746; Maupertuis, en 1751, n'avait fait que la reproduire, +mais les facultés intellectuelles dont il dotait toutes les particules +matérielles indistinctement lui permettaient de supprimer la force +coordinatrice de Buffon. + +Dans sa théorie de la génération, Buffon n'avait pas épargné les +hypothèses; mais le grand écrivain ne se borne pas à raisonner. S'il a +des idées, c'est que les faits les lui ont suggérées. «Cherchons des +faits, dit-il, pour nous donner des idées.» Les faits, il les demande +non seulement à l'observation, mais aussi à l'expérimentation. Directeur +du Jardin des Plantes, il y rassemble des collections d'animaux de +toutes les parties du monde et les observe, toutes les fois qu'il le +peut, à l'état vivant. Entre les espèces, l'infécondité des croisements +établit une barrière incontestable; dans quelle mesure est-il possible +de franchir cette barrière? Quelle part les croisements ont-ils pu +prendre à la formation d'espèces nouvelles? Quelles sont les espèces +sauvages que l'on peut considérer comme ayant fourni à l'homme ses +espèces domestiques? Toutes ces questions, Buffon les attaque par +l'expérimentation. Le temps lui paraît un élément indispensable pour les +résoudre, et il conçoit le plan d'un établissement modèle où ces études +séculaires pourraient être poursuivies. Cet établissement, réalisé +depuis et qui, dès son origine, répand un vif éclat dans le domaine +scientifique, c'est le Muséum d'histoire naturelle. + +Trois grands hommes y vont poursuivre, par des voies diverses, l'œuvre +de Buffon: Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier. + + + + +CHAPITRE VIII + +LAMARCK + +Importance attribuée aux animaux inférieurs.--Génération +spontanée.--Perfectionnement graduel des organismes; influence des +besoins et de l'habitude.--L'hérédité et l'adaptation.--Transformation +des espèces appartenant aux périodes géologiques antérieures.--Inanité +des cataclysmes généraux.--Importance des causes actuelles.--Généalogie +du règne animal.--Origine de l'homme. + + +Familier de la maison de Buffon, qui en avait fait le compagnon de +voyages et le guide de son fils, Lamarck peut être considéré comme le +continuateur immédiat de la philosophie de l'illustre auteur des +_Époques de la nature_. S'il n'a pas l'ampleur de son style, il a comme +lui, au plus haut degré, l'art de grouper les faits et de les enchaîner +par de lumineuses conceptions. Tout autre est son éducation +scientifique, tout différents les objets ordinaires de ses études. +Buffon, qui s'adresse parfois de préférence aux _physiciens_ plutôt +qu'aux _naturalistes_, a puisé dans ses connaissances étendues en +mathématiques et en physique, en même temps que l'art de généraliser les +observations et de remonter aux causes, une précision et une prudence +qu'on ne trouve pas toujours au même degré dans Lamarck. Lamarck doit à +l'étude approfondie qu'il a faite des plantes et des animaux inférieurs +une sûreté dans sa manière d'envisager les rapports des êtres vivants, +une ampleur dans sa conception de la vie que Buffon n'a pas atteintes. + +L'étude de l'homme, celle des animaux supérieurs présentent, en effet, +la vie sous des apparences trop complexes et trop mystérieuses pour que +ceux qui s'y sont livrés exclusivement puissent pressentir une +explication prochaine des phénomènes si variés qu'ils observent. La vie +leur apparaît avec un cortège d'organes et de fonctions, propre à leur +dissimuler sa véritable nature; toute tentative pour en pénétrer les +secrets, toute spéculation sur ses causes leur semble d'avance inutile +et essentiellement téméraire. Aussi Lamarck a-t-il bien raison de dire: +«Ce qu'il y a de singulier, c'est que les phénomènes les plus importants +à considérer n'ont été offerts à nos méditations que depuis l'époque où +l'on s'est attaché principalement à l'étude des animaux les moins +parfaits, et où les recherches sur les différentes complications de +l'organisation de ces animaux sont devenues le principal fondement de +leur étude. Il n'est pas moins singulier de reconnaître que ce fut +presque toujours de l'examen suivi des plus petits objets que nous +présente la nature, et de celui des considérations qui paraissent les +plus minutieuses, qu'on a obtenu les connaissances les plus importantes +pour arriver à la découverte de ses lois et pour déterminer sa marche.» + +C'est, en effet, la considération des conditions simples sous lesquelles +se manifeste la vie dans les organismes inférieurs qui conduit Lamarck à +penser que ces organismes ont été les premiers formés, qu'ils ont été +produits spontanément et que de leur perfectionnement graduel sont +résultées toutes les autres formes vivantes. Des «fluides subtils» mis +en mouvement par la chaleur et la lumière du soleil ont pénétré de +petites particules de matière mucilagineuse inerte qui se sont trouvées +aptes à recevoir leur action, les ont animées et ont ainsi constitué les +premiers êtres vivants; ces fluides n'ont nullement perdu la faculté +d'animer la matière inerte; de nouveaux organismes, des infusoires, se +forment sans cesse par ce procédé et naissent ainsi par _génération +spontanée_. C'est depuis cette supposition de Lamarck qu'il s'est établi +une sorte de solidarité entre l'hypothèse d'une évolution graduelle des +êtres vivants et celle des générations spontanées. Cette solidarité +n'est nullement nécessaire. De ce que, à un certain moment de +l'évolution de la terre, se sont trouvées réalisées des conditions +propres à permettre la formation de substances agitées de ces mouvements +spéciaux qui constituent la vie, capables de transmettre ces mouvements +plus ou moins modifiés à des substances inertes et de les transformer +ainsi en substances vivantes, il ne résulte nullement que ces conditions +durent encore, et les recherches expérimentales si étendues de M. +Pasteur ont depuis longtemps montré que, dans les conditions habituelles +des milieux inertes qui nous entourent, il n'y avait jamais de +générations spontanées. Quant à l'origine des organismes primitifs, +Lamarck ne fait que dire, dans le langage de son temps, qu'il a fallu +douer la matière de mouvements spéciaux pour les réaliser; qu'ils se +sont produits sous des formes très simples, que l'action persistante des +fluides subtils, c'est-à-dire des mouvements moléculaires auxquels ils +devaient leur origine, a graduellement perfectionnées. Dans ces +organismes, Lamarck suppose, comme Erasme Darwin, qu'ont alors apparu +des stimulants nouveaux, les _besoins_, qui se sont multipliés pour +chaque être vivant à mesure que son organisme se compliquait, que ses +rapports avec le monde extérieur se diversifiaient. Mais, tandis que son +émule anglais admet que l'irritation produite dans les organes par les +besoins suffit à déterminer la formation d'organes nouveaux ou la +modification d'organes déjà existants, Lamarck introduit un +intermédiaire entre la production des besoins et les modifications +qu'ils déterminent. Suivant lui, ces besoins persistants ont déterminé +la répétition incessante de certains actes, la production de certaines +habitudes qui sont devenues à leur tour des causes nouvelles de +modification. En effet, tout organe dont un animal fait un fréquent +usage, un usage habituel, se développe et se perfectionne; tout organe +dont l'animal cesse de se servir s'atrophie, au contraire, et disparaît. +Ainsi, grâce aux habitudes, certains, organes peuvent disparaître, +d'autres se perfectionner. Il est incontestable, par exemple, que les +yeux des animaux vivant habituellement dans l'obscurité tendent à +disparaître, et l'observation journalière ne permet pas de douter que la +plupart des organes se perfectionnent par l'exercice. Mais ce procédé de +diversification suppose que les organes dont il s'agit existent déjà; +comment des organes nouveaux peuvent-ils se constituer de toutes pièces? +Ici, Lamarck dépasse la hardiesse permise à l'hypothèse, lorsqu'il +suppose que le seul fait du besoin d'un organe peut en déterminer +l'apparition chez un animal; l'on admettra difficilement pour expliquer, +par exemple, comment les ruminants ont acquis des cornes, que «dans +leurs accès de colère, qui sont fréquents, surtout chez les mâles, leur +sentiment intérieur, par ces efforts, dirige plus fortement les fluides +vers cette partie de leur tête; où il se fait une sécrétion de matière +cornée dans les uns et de matière osseuse mélangée de matière cornée +dans les autres, qui donne lieu à des protubérances solides.» Ce n'est +pas seulement au cas particulier des ruminants que Lamarck applique sa +doctrine de l'_effort intérieur_ dirigeant vers telle ou telle partie du +corps les fluides qui doivent y porter un surcroît d'activité. «Lorsque +la volonté détermine un animal à une action quelconque, les organes qui +doivent exécuter cette action y sont aussitôt provoqués par l'affluence +des fluides subtils qui y deviennent la cause déterminante des +mouvements qu'exige l'action dont il s'agit...; il en résulte que des +répétitions multipliées de ces actes d'organisation fortifient, +étendent, développent et même _créent_ les organes qui y sont +nécessaires.» Cela revient à dire qu'un animal arrive forcément à +posséder un organe qui lui est nécessaire ou simplement utile, dans les +conditions biologiques où il est placé. On a durement reproché à Lamarck +cette affirmation, véritablement un peu téméraire et qu'on a quelquefois +malicieusement remplacée par cette autre: «Un animal finit toujours par +posséder un organe quand il le veut.» Telle n'est pas la pensée de +Lamarck, qui attribue simplement les transformations des espèces à +l'action stimulante des conditions extérieures se traduisant sous la +forme de besoins et explique par là tout ce que nous appelons +aujourd'hui des _adaptations_. Ainsi le long cou de la girafe résulte de +ce que l'animal habite un pays où les feuilles sont portées au sommet de +troncs élevés; les longues pattes des échassiers proviennent de ce que +ces oiseaux ont besoin de chercher sans se mouiller leur nourriture dans +l'eau, etc. Ces interprétations n'enlèvent rien de leur valeur à ces +deux lois énoncées par Lamarck: + +«1° _Dans tout animal qui n'a point dépassé le terme de ses +développements, l'emploi plus fréquent et plus soutenu d'un organe +quelconque fortifie peu à peu cet organe, le développe, l'agrandit et +lui donne une puissance proportionnée à la durée de cet emploi; tandis +que le défaut constant d'usage de tel organe l'affaiblit insensiblement, +le détériore, diminue progressivement ses facultés et finit par le faire +disparaître._ + +«2° _Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par +l'influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps +exposée et, par conséquent, par l'influence de l'emploi prédominant de +tel organe ou par celle d'un défaut constant d'usage de telle partie, +elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en +proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux +sexes ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus._» + + * * * * * + +De nombreux exemples peuvent être ajoutés aujourd'hui à ceux que Lamarck +avait réunis pour appuyer la première de ces lois; le seul point qui +puisse, en ce qui la concerne, prêter à la discussion, c'est l'étendue +des changements qu'un organe peut subir, en raison de l'usage qu'en fait +l'animal qui le possède. C'est là une simple question de mesure. La +possibilité de la création d'un organe par suite des excitations +extérieures est elle-même un point qui mériterait d'être étudié, qu'on +n'a pas le droit de rejeter sans examen, sans observations, sans +expériences, et de traiter comme une ridicule rêverie; Lamarck l'aurait +sans doute plus facilement fait accepter s'il n'avait pas cru utile de +passer par l'intermédiaire des besoins. Il est incontestable que par +défaut d'excitation, les organes s'atrophient et disparaissent: nous +l'avons déjà dit, les animaux des cavernes obscures et des grandes +profondeurs de la mer sont fréquemment aveugles; le protée des lacs +souterrains de la Caroline est blanc; sous l'action de la lumière, ses +téguments se pigmentent, il devient brun; la lumière est +incontestablement nécessaire à l'apparition de la chlorophylle dans les +plantes. Dans les deux cas, quel que soit le mécanisme intime par lequel +sont produits le pigment et la chlorophylle, ils n'apparaissent que sous +l'influence d'une excitation extérieure. + +L'idée que Lamarck se fait de la vie se lie d'ailleurs très intimement à +son hypothèse sur le mode de formation et de développement des organes, +et cette hypothèse, considérée à ce point de vue, perd tout ce qu'elle +peut avoir d'apparence déraisonnable. Elle commande le respect, comme +l'effort infructueux d'un grand esprit cherchant à deviner, en +s'appuyant sur toutes les connaissances acquises de son temps, la +solution d'un problème que, malgré tous les progrès accomplis, nous +n'avons encore pu forcer la nature à nous livrer. + +Deux fluides, selon Lamarck, pénètrent les molécules aptes à vivre: la +_chaleur_ et l'_électricité_. La chaleur distend les molécules vivantes, +les éloigne les unes des autres, sans détruire leur cohésion, et +maintient ainsi les tissus vivants dans un état spécial de tension que +Lamarck désigne sous le nom d'_orgasme_. Cet orgasme est un état de +lutte entre la cohésion des molécules vivantes et la chaleur; de cet +état naît l'_irritabilité_ des tissus. Vienne, en effet, se manifester +sur un point l'influence de l'électricité, sans cesse en mouvement, et +que les influences extérieures peuvent attirer sur ce point ou que la +volonté peut y diriger, l'équilibre entre la cohésion et la chaleur est +détruit, l'orgasme cesse; le tissu qui n'est plus en état de tension se +contracte sur le point où la chaleur a faibli, pour reprendre l'instant +d'après son état primitif. Le tissu réagit ainsi contre les excitations +extérieures. Un muscle non contracté manifeste son état d'orgasme par ce +qu'on a appelé le _ton_ musculaire. Dans les muscles, les nerfs, +instruments de la volonté, apportent-ils l'électricité qui fait cesser +l'orgasme, le muscle se contracte pour reprendre bientôt son volume. +Sans doute, nous expliquerions autrement aujourd'hui tous les phénomènes +que Lamarck attribue à l'orgasme; mais sommes-nous beaucoup plus avancés +sur les causes mêmes de la vie? Quand nous disons qu'on doit la +considérer comme une sorte de mouvement des particules protoplasmiques, +mouvement que nous ne sommes pas en état de définir, exprimons-nous une +idée essentiellement différente de celle de Lamarck, puisque la chaleur +n'est, en définitive, qu'une sorte de mouvement? + +Avons-nous été plus heureux dans la détermination des causes des +modifications des organismes? Si personne n'admet plus que les besoins +et les désirs qu'ils provoquent soient suffisants, à eux seuls, pour +amener l'apparition d'organes nouveaux ou de modifications plus ou moins +importantes dans les organes déjà existants, on ne conteste guère les +effets de l'usage et du non-usage des organes; on ne révoque plus en +doute l'action directe des milieux; on croit à des modifications +corrélatives des organes telles que, lorsqu'un organe se transforme, +plusieurs autres subissent le contre-coup de ses modifications, soit +qu'ils se développent avec lui, soit qu'ils se réduisent au contraire en +raison de son développement; beaucoup de faits conduisent à penser que +la rapidité croissante avec laquelle s'effectue le développement à +mesure que les organismes se compliquent et que leurs parties se +solidarisent peut intervenir dans les changements que les parties du +corps présentent dans leurs rapports. On admet aussi une certaine +spontanéité dans la variation des organismes; on fait enfin quelquefois +intervenir les croisements, mais les caractères qui résultent des unions +croisées ne viennent que de la transmission par hérédité des caractères +produits par les diverses causes que nous venons d'énumérer. D'ailleurs +jusqu'ici aucune étude systématique de l'influence propre à ces diverses +causes modificatrices n'a pu être faite, et Darwin lui-même se borne à +constater que les espèces varient sans se demander pourquoi; la théorie +de la sélection naturelle peut admettre, en effet, dans une première +approximation, ce simple fait, comme un point de départ, dont on pourra +renvoyer l'examen à plus tard. + + * * * * * + +La seconde loi de Lamarck, la loi de l'_hérédité_ des caractères, est +demeurée la clef de voûte de l'édifice de Darwin. Seulement Darwin, en +démontrant que la lutte pour la vie a nécessairement pour conséquence +d'éliminer les formes stationnaires et celles qui ne présentent que des +variations inutiles, pour ne laisser subsister que celles qui sont +avantageuses à un titre quelconque, a pu expliquer comment il se fait +qu'il n'existe pas une continuité absolue entre toutes les formes +simultanément vivantes, comment un grand nombre ont disparu, et comment +celles qui restent, qu'elles aient en apparence dégénéré ou qu'elles se +soient perfectionnées, sont tellement adaptées aux conditions +d'existence dans lesquelles elles vivent, qu'on a pu les croire créées +spécialement en vue de ces circonstances et appuyer la théorie des +_causes finales_ sur l'harmonie merveilleuse qu'elles présentent avec le +milieu ambiant. + +Comme Buffon, Lamarck est absolument opposé à la doctrine aristotélique +de la finalité; loin de considérer les espèces vivantes comme créées +_pour_ un genre de vie déterminé, il affirme qu'elles sont créées _par_ +le genre de vie que leur ont imposé les circonstances dans lesquelles +elles se sont trouvées placées; les adaptations sont pour lui la preuve +de l'action directe des milieux; sa théorie du transformisme, au lieu de +les expliquer, comme le fait celle de Darwin, les prend pour point de +départ; il y a là entre les méthodes des deux grands naturalistes une +opposition qui mérite d'être signalée. + +Les espèces, étant l'œuvre des conditions d'existence dans lesquelles +elles vivent, doivent demeurer immuables, tant que ces conditions +demeurent les mêmes. Lamarck répond par là victorieusement à une +objection que l'on a cru un moment devoir renverser tout son système et +qu'on a plusieurs fois reproduite contre Darwin. Durant l'expédition +d'Égypte, Geoffroy Saint-Hilaire avait recueilli dans les nécropoles un +grand nombre de momies d'animaux qu'il étudia à son retour de concert +avec Cuvier. Ces animaux, qui étaient morts depuis plusieurs milliers +d'années, furent trouvés identiques aux animaux actuels de l'Égypte. +Cuvier crut voir là une preuve de l'immuabilité des espèces. On ignorait +à cette époque quelle avait pu être la durée des périodes géologiques; +pour qui admettait, au lieu de ce siècle de millions d'années que la +géologie assigne aujourd'hui à notre monde, une création remontant à +peine à six mille ans, les momies des hypogées de l'Égypte pouvaient +paraître des représentants des premiers âges du monde. On sait au +contraire aujourd'hui que leur ancienneté n'est qu'une illusion, que +rien, pas même l'homme, n'a changé autour d'elles, et que l'espace de +temps qui nous sépare de l'époque où elles ont vécu a la durée d'un +éclair par rapport à celui qu'emploie habituellement la nature pour +constituer un âge nouveau. D'ailleurs, comme on l'a dit fort justement, +la persistance même des formes des momies prouve plus qu'il ne faudrait; +car ce ne sont pas seulement les espèces contemporaines des anciens qui +ont été conservées, mais aussi les races de leurs animaux domestiques, +races dont la variabilité n'est cependant pas douteuse. + +Familiarisé avec l'étude des mollusques fossiles, qui sont extrêmement +nombreux et dont on peut suivre les variations successives beaucoup plus +facilement que celles des mammifères, Lamarck, qui aperçoit de +nombreuses séries de formes de transition entre les espèces que l'on +considère comme disparues et les espèces actuelles, n'admet pas que les +espèces s'éteignent; il suppose qu'elles se transforment toutes. + +«S'il y a, dit-il[27], des espèces réellement perdues, ce ne peut être +sans doute que parmi les grands animaux qui vivent sur les parties +sèches du globe, où l'homme, par l'empire absolu qu'il y exerce, a pu +parvenir à détruire tous les individus de quelques-unes qu'il n'a pas +voulu conserver ni réduire à la domesticité. De là naît la possibilité +que les animaux des genres _Palæotherium_, _Anoplotherium_, _Megalonyx_, +_Mastodon_ de M. Cuvier et quelques autres espèces de genres déjà +connus, ne soient plus existant dans la nature; _néanmoins il n'y a là +qu'une possibilité_. + +«Mais les animaux qui vivent dans le sein des eaux, surtout des eaux +marines, et, en outre, toutes les races de petite taille qui habitent la +surface de la terre et qui respirent à l'air, sont à l'abri de la +destruction de leur espèce de la part de l'homme; leur multiplication +est si grande et les moyens de se soustraire à ses poursuites et à ses +pièges sont tels qu'il n'y a aucune apparence qu'il puisse détruire +l'espèce entière d'aucun de ces animaux.» + +Pénétré, comme Buffon, de l'importance du rôle de l'homme dans la +nature, Lamarck ne voit pas d'autre cause de destruction des espèces que +l'homme lui-même. Il n'aperçoit pas que la guerre déclarée par notre +espèce aux animaux n'est qu'un cas particulier de la grande lutte qu'ils +se livrent entre eux et dont les premières conséquences ne lui ont +cependant pas échappé, car il écrit[28]: + +«Par suite de la multiplication des petites espèces, et surtout des +animaux les plus imparfaits, la multiplicité des individus pouvait nuire +à la conservation des races, à celle des progrès acquis dans le +perfectionnement de l'organisation, en un mot à l'ordre général, si la +nature n'eût pris des précautions pour restreindre cette multiplication +dans des limites qu'elle ne peut jamais franchir. + +«Les animaux se mangent les uns les autres, sauf ceux qui vivent de +végétaux; mais ceux-ci sont exposés à être dévorés par les animaux +carnassiers. + +«On sait que ce sont les plus forts et les mieux armés qui mangent les +plus faibles, et que les grandes espèces dévorent les plus petites.» + +Ici, nous sommes bien près, semble-t-il, non seulement de la lutte pour +la vie telle que la concevra Darwin, mais même de la sélection +naturelle. Malheureusement, au lieu de poursuivre l'idée, Lamarck +aussitôt s'engage dans une autre voie; il n'a pas vu les conséquences de +l'ardente concurrence qui s'établit entre les animaux de même espèce dès +que les vivres ne sont plus que juste suffisants; bien au contraire, il +croit «que les individus d'une même race se mangent rarement entre eux +et font la guerre à d'autres races». Puis il revient sans le vouloir aux +causes finales lorsqu'il développe les précautions prises par la nature +pour empêcher les grosses espèces de se multiplier au point de devenir +un danger pour l'existence des petites. Darwin a pris ici exactement le +contrepied de Lamarck; mais on ne peut blâmer ce dernier de n'avoir pas +cherché à résoudre un problème qui n'était même pas posé de son temps, +celui de l'extinction graduelle et du renouvellement, en dehors de +l'influence de l'homme, de la plupart des espèces animales et végétales. + + * * * * * + +Partisan de la fixité des espèces, Cuvier n'hésitait pas à affirmer que +de nombreux animaux avaient disparu depuis un temps plus ou moins long, +et il attribuait volontiers, nous le verrons bientôt, leur disparition à +d'immenses catastrophes, à des cataclysmes généraux, bouleversant la +surface entière du globe. Lamarck, frappé au contraire des +transformations graduelles que semblent avoir éprouvées les mollusques, +conteste la réalité de ces révolutions du globe, dont sir Charles Lyell +et ses disciples démontreront plus tard l'inanité. + +«Pourquoi, dit-il fort bien[29], supposer sans preuve une catastrophe +universelle, lorsque la marche de la nature, mieux connue, suffit pour +rendre raison de tous les faits que nous observons dans toutes ses +parties? Si l'on considère, d'une part, que dans tout ce que la nature +opère elle ne fait rien brusquement, et que partout elle agit avec +lenteur et par degrés successifs, et d'autre part que les causes +particulières ou locales des désordres, des bouleversements, des +déplacements peuvent rendre raison de tout ce que l'on observe à la +surface du globe, on reconnaîtra qu'il n'est nullement nécessaire de +supposer qu'une catastrophe universelle est venue tout culbuter et +détruire une grande partie des opérations mêmes de la nature.» + +C'est la doctrine des _causes actuelles_ soutenue et développée à +l'aurore même de la géologie; c'est l'indication du programme qu'a si +bien rempli depuis toute une grande école de géologues. + +Appliquant aux classifications la théorie de la descendance, Lamarck +semblait devoir être ramené vers l'échelle des êtres de Bonnet; mais il +s'aperçoit bien vite qu'on ne saurait disposer les animaux en une série +linéaire unique. Il les divise, en effet, en deux lignées dont les +progéniteurs sont dus à la génération spontanée; mais les uns se sont +formés librement; les autres, plus élevés, ont pris naissance dans des +corps déjà vivants, dont les humeurs se sont organisées; ils ont vécu +d'abord en parasites, constituant ainsi la classe des helminthes. La +première série n'a présenté qu'une évolution très bornée: la seconde a +abouti aux vertébrés. Lamarck est le premier qui, au lieu de placer ces +derniers en tête du règne animal, procède, au contraire, du simple au +composé, et s'élève graduellement des infusoires ou des helminthes les +plus simples jusqu'aux formes les plus parfaites sous lesquelles se +manifeste la vie. + +«L'ordre de la nature, dit-il, c'est l'ordre même dans lequel les corps +ont été formés depuis l'origine,» et, comme ces corps paraissent tous +procéder les uns des autres, il est évident qu'ils doivent former des +séries ininterrompues, dans lesquelles il n'est possible de tracer +aucune ligne de démarcation séparant les uns des autres des groupes plus +ou moins compréhensifs: «La nature n'a réellement formé ni classes, ni +ordres, ni familles, ni genres, ni espèces constantes, mais seulement +des individus qui se succèdent les uns aux autres et qui ressemblent à +ceux qui les ont produits.» Ceux de ces individus qui se ressemblent le +plus et qui se conservent dans le même état, de génération en +génération, depuis qu'on les connaît, constituent des _espèces_. Mais +les individus constituant les espèces ne présentent de caractères +constants que si les circonstances dans lesquelles ils sont placés +demeurent invariables; dès que ces circonstances varient, les individus +changent: de là les intermédiaires, pour ainsi dire en nombre indéfini, +qui relient entre elles les formes animales les plus disparates au +premier abord. Il n'y a donc pas d'espèce invariable. + +À la vérité, Lamarck exagère le nombre des formes de passages qui, dans +la nature actuelle, existent entre les espèces[30]; il exagère aussi la +facilité avec laquelle les espèces peuvent se croiser; l'instabilité de +l'espèce lui apparaît trop grande; mais cela tient à ce qu'il n'est pas +encore en possession du grand fait de la disparition des espèces et que, +dès lors, il lui paraît impossible qu'il puisse y avoir de lacune dans +la nature. Toutefois Lamarck est loin d'admettre que la gradation soit +absolue, comme on l'a quelquefois supposé; il voit un _hiatus_ profond +entre les corps bruts et les corps organisés[31], et il suppose un +semblable hiatus entre les animaux et les plantes, les animaux possédant +une faculté, l'_irritabilité_, qui manque entièrement à tous les +végétaux. À leur tour, au point de vue de leur complication organique, +et si l'on ne tient compte que des classes, les animaux et les plantes +forment respectivement dans chaque règne une série unique, une véritable +_échelle_, dont les degrés sont caractérisés par le développement de +systèmes d'organes de plus en plus compliqués. Cette échelle représente +«l'ordre qui appartient à la nature et qui résulte, ainsi que les objets +que cet ordre fait exister, des moyens qu'elle a reçus de l'Auteur +suprême de toute chose. Elle n'est elle-même que l'ordre général et +immuable que ce sublime Auteur a créé dans tout, et que l'ensemble des +lois générales et particulières auxquelles cet ordre est assujetti. Par +ces moyens, dont elle continue sans altération l'usage, elle a donné et +donne perpétuellement l'existence à ses productions; elle les varie et +les renouvelle sans cesse et conserve ainsi partout l'ordre entier qui +en est l'effet[32].» + +Les formes diverses des animaux et des plantes résultent, en définitive, +pour Lamarck, de deux causes: + +1° Un certain ordre naturel, directement institué par le Créateur, et +qui se manifeste dans la série unique et graduellement nuancée, dans +l'échelle que forment respectivement les animaux et les plantes; + +2° L'influence des conditions extérieures qui, sans altérer cet ordre +dans ce qu'il a d'essentiel, agit pour varier à l'infini les productions +naturelles et pour créer autour de l'échelle unique qui représente +chaque règne une infinité de petites séries rameuses, dont quelques +branches peuvent même paraître complètement isolées. + +Ceci est important: on représente souvent Lamarck comme ayant +exclusivement attribué aux forces naturelles l'évolution de l'univers; +Hæckel, dans son _Histoire de la création naturelle_[33] reproduit cette +opinion. Telle n'était cependant pas la pensée de l'illustre auteur de +la _Philosophie zoologique_. Sans doute la matière et ses «fluides +subtils», que nous nommons aujourd'hui les forces physico-chimiques, ont +suffi, selon Lamarck, à former les plus simples des êtres vivants; sans +doute l'influence des circonstances extérieures a joué un rôle +prépondérant dans la production des formes organiques; mais ces formes +néanmoins se sont compliquées suivant un plan assigné d'avance par «le +sublime Auteur de toutes choses», et que traduit la gradation successive +des organismes. Il semble que Lamarck greffe en quelque sorte sa théorie +des actions de milieu sur l'idée de l'échelle des êtres de Bonnet, dont +il n'arrive pas à se dégager complètement, parce qu'elle lui paraît sans +doute conforme à sa conception particulière de la majesté du Créateur. +Ce sont, en définitive, les causes finales qui reviennent dans l'esprit +de Lamarck, malgré lui, et qui lui font dire ailleurs[34]: «Ainsi, _par +ces sages précautions, tout se conserve dans l'ordre établi_; les +changements et les renouvellements perpétuels qui s'observent dans cet +ordre sont maintenus dans des bornes qu'ils ne sauraient dépasser; les +races des corps vivants subsistent toutes, malgré leurs variations; les +progrès acquis dans le perfectionnement de l'organisation ne se perdent +point; tout ce qui paraît désordre, anomalie rentre sans cesse dans +l'ordre général et même y concourt; _et partout, et toujours, la volonté +du suprême Auteur de la nature et de tout ce qui existe est +invariablement exécutée_.» + +On ne saurait mieux exposer la théorie des causes finales, car si Dieu a +tout fait, tout coordonné, tout agencé, de manière que sa volonté soit +partout et toujours exécutée, c'est qu'il a tout prévu, que par tous les +moyens dont il a doté la nature celle-ci court inconsciemment, comme le +veulent les finalistes, vers un but déterminé: l'accomplissement de la +volonté créatrice. + +Cependant, par une étonnante contradiction, Lamarck, finaliste dans +l'ensemble, se montre, dans le détail, adversaire résolu des causes +finales. Les ouvrages des naturalistes et des philosophes sont remplis +de l'étonnement que leur cause le merveilleux outillage dont les animaux +sont pourvus, la merveilleuse appropriation de chacun de leurs outils +aux fonctions qu'il remplit; c'est pour la plupart d'entre eux une +preuve indiscutable de l'intelligence, de la sagesse qui ont présidé à +la création. + +«Le fait est, dit Lamarck[35], que les divers animaux ont, chacun +suivant leur genre et leur espèce, des habitudes particulières et +toujours une organisation qui se trouve parfaitement en rapport avec ces +habitudes. + +«De la considération de ce fait, il semble qu'on soit libre d'admettre, +soit l'une, soit l'autre des deux conclusions suivantes, et qu'aucune +d'elles ne puisse être prouvée. + +«_Conclusion admise jusqu'à ce jour_: La nature (ou son Auteur), en +créant les animaux, a prévu toutes les sortes possibles de circonstances +dans lesquelles ils auraient à vivre et a donné à chaque espèce une +organisation constante, ainsi qu'une forme déterminée et invariable dans +ses parties qui force chaque espèce à vivre dans les lieux et les +climats où on la trouve et à y conserver les habitudes qu'on lui +connaît. + +«_Ma conclusion particulière_: La nature, en produisant successivement +toutes les espèces d'animaux, en commençant par les plus imparfaits et +les plus simples, pour terminer son ouvrage par les plus parfaits, a +compliqué graduellement leur organisation; et, ces animaux se répandant +généralement dans toutes les régions habitables du globe, chaque espèce +a reçu de l'influence des circonstances dans lesquelles elle s'est +rencontrée les habitudes que nous lui connaissons et les modifications +dans ses parties que l'observation nous montre en elle.» + +Entre ces deux conclusions, Lamarck n'hésite pas. La première suppose +que les espèces sont fixées et ont été de tout temps aussi étroitement +adaptées que nous le voyons aux conditions dans lesquelles elles ont +vécu; mais cette fixité des espèces suppose, à son tour, la fixité des +conditions d'existence dans lesquelles elles sont placées. Or ce dernier +fait est absolument contraire à tout ce que l'observation nous démontre; +il y a plus: nous avons volontairement changé les conditions d'existence +d'un certain nombre d'animaux, ce sont les animaux domestiques; or ces +animaux se sont eux-mêmes modifiés avec les conditions qui leur ont été +imposées. Aucun d'eux ne ressemble plus aux animaux de la souche sauvage +dont il descend, et nous pouvons encore les modifier à notre gré. +L'argument est irrésistible; quelque effort que l'on ait fait depuis +pour en diminuer la portée, il se dresse toujours aussi solide contre +tous les raisonnements qui voudraient établir la fixité des espèces. + +Ces arguments se réduisent d'ailleurs à ceci: les modifications imposées +aux animaux domestiques n'ont pas dépassé certaines limites. À quoi l'on +peut répondre que personne n'a jusqu'ici essayé de modifier complètement +les conditions primitives; l'homme s'est toujours borné à tirer parti de +l'œuvre de la nature, à profiter des résultats obtenus par elle, à +s'avancer plus loin dans la voie où elle s'était engagée, et dans la +mesure que lui indiquait la satisfaction de ses besoins; il ne s'est pas +proposé de transformer les animaux, de leur imposer des changements +profonds; il a voulu conserver et perfectionner à son profit, plutôt que +créer; et, se fût-il proposé ce dernier but, il y a encore un facteur +dont il lui aurait fallu tenir compte: le temps. Aux six mille années +dont il a pu disposer, depuis qu'il est civilisé la nature oppose +l'œuvre de cent millions d'années: c'est cette œuvre que l'homme +s'étonne modestement de n'avoir pas encore bouleversée! + +Lamarck accepte donc pleinement l'opinion que les espèces anciennes se +sont graduellement modifiées pour produire les espèces actuelles. Les +infusoires, nés directement par génération spontanée, ont produit, en se +perfectionnant, les radiaires; les vers qui se sont formés dans des +corps déjà organisés ont eu une évolution plus rapide et sont montés +plus haut. Ils se sont divisés en deux branches, dont l'une a fourni les +insectes, ensuite les arachnides, puis les crustacés; l'autre a donné +successivement, et dans l'ordre où leurs noms sont énoncés, les +annélides, les cirrhipèdes, les mollusques, les poissons et les +reptiles. Là, nouvelle bifurcation: les reptiles engendrent d'une part +les oiseaux, d'où naissent ensuite les mammifères monotrèmes; d'autres +reptiles produisent les mammifères amphibies, et ces derniers forment +une souche d'où se détachent d'abord les cétacés, puis les mammifères +ordinaires, qui se divisent enfin en onguiculés et ongulés. Voici +d'ailleurs ce tableau généalogique du règne animal, le premier qui ait +été dressé sur des données scientifiques: + +TABLEAU + +Servant à montrer l'origine des différents animaux. + + + Vers |Infusoires + | |Polypes + | |Radiaires + +---------------+-----------------+ + |Annélides | |Insectes | + |Cirrhipèdes | |Arachnides| + |Mollusques | |Crustacés | + | + |Poissons | + |Reptiles | + | + +-----------+----------------------------+ +|Oiseaux | |Mammifères amphibies| + | +-----------------+---------------+ +|Monotrèmes| |M. Onguiculés| |M. Ongulés| |M. Cétacés| + +Beaucoup des documents qui pourraient servir aujourd'hui à établir un +arbre semblable manquaient à Lamarck. Il n'y a donc pas lieu de +s'étonner qu'il ait renversé l'ordre dans lequel s'est probablement +faite l'évolution des animaux articulés; qu'il ait à tort intercalé les +cirrhipèdes, qui sont des crustacés, entre les annélides et les +mollusques; qu'il ait fait descendre les monotrèmes des oiseaux, au lieu +de les réunir aux autres mammifères; qu'enfin il ait cherché à tirer les +mammifères ordinaires des amphibies, au lieu de faire descendre ces +animaux des premiers, comme on le ferait aujourd'hui. Ce sont là des +renversements qui sont inévitables tant que les connaissances sont +incomplètes, qui se sont produits plusieurs fois depuis, mais que les +progrès de la science rendent chaque jour plus rares. L'essentiel était +d'avoir reconnu entre les différents types organiques une parenté qui a +presque toujours été confirmée depuis. + +On remarquera que l'homme n'est pas compris dans ce tableau. La pensée +de Lamarck, à l'égard de l'origine de l'homme, a été présentée de façons +diverses; il est intéressant de citer ses propres paroles: + +«Si l'homme n'était distingué des animaux que relativement à son +organisation, il serait aisé de montrer que les caractères +d'organisation dont on se sert pour en former, avec ses variétés, une +famille à part, sont tous le produit d'anciens changements dans ses +actions, et des habitudes qu'il a prises et qui sont devenues +particulières aux individus de son espèce[36].» + +Effectivement, Lamarck montre comment une race perfectionnée de +quadrumanes, cessant de grimper, a pu devenir bimane; comment elle a +acquis l'attitude verticale, par suite de la nécessité d'explorer au +loin le pays pour assurer sa sécurité; comment elle s'est associée à ses +semblables pour dominer le monde et parquer dans les forêts les espèces +rivales; comment, des besoins nouveaux créés par cette association, a dû +naître le langage. + +«Ainsi, ajoute-t-il, à cet égard, les besoins seuls ont tout fait; ils +auront fait naître les efforts; et les organes propres aux articulations +des sons se seront développés par leur emploi habituel. + +«Telles seraient les réflexions que l'on pourrait faire si l'homme, +considéré ici comme la race prééminente en question, n'était distingué +des animaux que par les caractères de son organisation _et si son +origine n'était pas différente de la leur_[37].» + +Cette opinion peut se résumer ainsi: naturaliste, Lamarck n'hésite pas à +considérer l'homme comme un singe modifié; philosophe et psychologue, il +voit entre l'homme et les animaux un abîme, et l'homme lui apparaît dès +lors comme une émanation directe du Créateur. Cette concession serait +encore aujourd'hui suffisante pour rallier au transformisme bien des +esprits que dominent de respectables croyances. Mais quel intérêt +pourrait avoir la doctrine de la descendance si elle s'arrêtait +précisément au point qu'il nous importe le plus d'élucider, si, après +avoir prétendu nous révéler l'origine de tous les animaux, elle nous +laissait complètement ignorants du passé de notre espèce? + +Et cependant, même au point de vue psychologique, la barrière que +Lamarck établit entre l'homme et les animaux est bien faible. Dans la +doctrine de l'illustre naturaliste, les milieux extérieurs, on s'en +souvient, n'agissent pas directement sur les organismes; ils ne les +modifient qu'en excitant chez eux des besoins, puis des habitudes +provoquant l'usage ou le défaut d'usage des organes, et déterminent +ainsi leur accroissement ou leur atrophie. Les besoins sont intimement +liés aux sensations, celles-ci aux facultés intellectuelles; aussi +Lamarck attache-t-il une grande importance au développement plus ou +moins grand de ces facultés chez les animaux, qu'il divise dans sa +classification définitive[38] en _animaux apathiques_, _animaux +sensibles_ et _animaux intelligents_. Le simple énoncé de cette +classification suffît à montrer que Lamarck admet un développement +graduel des facultés intellectuelles. Il s'efforce du reste de démontrer +que «tous les actes de l'entendement exigent un système d'organes +particuliers pour pouvoir s'exécuter», et, comme ces organes sont les +mêmes chez l'homme et les animaux supérieurs, qu'il n'y a entre eux +qu'une différence de degré, il s'ensuit nécessairement que, si les +animaux les plus élevés sont issus des plus simples, l'homme doit à son +tour être issu des formes supérieures du règne animal. Après avoir +développé toutes ses idées sur la nature de l'entendement, qu'il regarde +simplement comme un ensemble de phénomènes mécaniques, Lamarck ne +revient cependant pas sur le problème de la place de l'homme dans la +nature. + +On se demande s'il n'a pas craint par une dernière et suprême hardiesse +de compromettre le succès d'une œuvre qui lui avait coûté une incroyable +dépense de génie et qu'il savait être de beaucoup en avance sur son +époque. Aussi termine-t-il son livre par cette mélancolique réflexion, +qui n'a malheureusement pas cessé d'être vraie: + +«Les hommes qui s'efforcent par leurs travaux de reculer les limites des +connaissances humaines savent assez qu'il ne leur suffit pas de +découvrir et de montrer une vérité utile qu'on ignorait, et qu'il faut +encore pouvoir la répandre et la faire reconnaître; or la _raison +individuelle_ et la _raison publique_, qui se trouvent dans le cas d'en +éprouver quelque changement, y mettent en général un obstacle tel qu'il +est souvent plus difficile de faire reconnaître une vérité que de la +découvrir. Je laisse ce sujet sans développement, parce que je sais que +mes lecteurs y suppléeront suffisamment, pour peu qu'ils aient +d'expérience dans l'observation des causes qui déterminent les actions +des hommes.» + +Simple et sans amertume, empreinte d'une douce philosophie, cette phrase +n'en reflète pas moins le sentiment bien net qu'éprouvait Lamarck de +l'injustice de ses contemporains à son égard. Un d'eux a laissé sur +l'exemplaire de la _Philosophie zoologique_ qui appartient à la +bibliothèque du Muséum cette appréciation anonyme: «_homme assez +superficiel_». Ce lecteur expansif traduit assez exactement l'impression +que fit sur ceux qui ne le comprirent pas le grand naturaliste qui osa +le premier envisager d'un point de vue nouveau l'empire organique tout +entier. Lamarck s'était imposé aux zoologistes par son _Histoire +naturelle des animaux sans vertèbres_, qui lui fit décerner le nom de +Linné français. On lui pardonna, suivant le mot d'Isidore Geoffroy +Saint-Hilaire, la philosophie zoologique, en raison de son grand ouvrage +descriptif. Quant aux idées neuves et fécondes qu'il avait si +généreusement semées dans son œuvre, elles furent bientôt ensevelies +sous des sarcasmes auxquels on regrette que Cuvier lui-même se soit +associé. Elles devaient dormir un demi-siècle avant de s'offrir de +nouveau aux méditations des savants. + +L'homme qui a le premier cherché à préciser scientifiquement quels liens +de parenté généalogique unissaient ensemble les animaux les plus simples +aux plus parfaits, qui le premier a pénétré l'importance du phénomène +d'hérédité, a osé affirmer que nous devions chercher l'explication de la +nature présente dans la nature passée; qui a posé comme une règle +générale du développement de notre globe, comme de celui des organismes, +une évolution lente et graduelle, sans secousses et cataclysmes; l'homme +qui a essayé le premier de sonder les mystères de la vie à la lumière +des sciences physiques, cet homme aura éternellement droit à +l'admiration de tous. Sans doute le mécanisme réel du perfectionnement +des organismes lui a échappé, mais Darwin ne l'a pas expliqué davantage. +La loi de sélection naturelle n'est pas l'indication d'un procédé de +transformation des animaux; c'est l'expression d'un ensemble de +résultats. Elle constate ces résultats sans nous montrer comment ils ont +été préparés. Nous voyons bien qu'elle conduit à la conservation des +organismes les plus parfaits; mais Darwin ne nous laisse pas voir +comment ces organismes eux-mêmes ont été obtenus. C'est une lacune qu'on +a seulement essayé de combler dans ces dernières années. + +Peut-être les idées de Lamarck eussent plus rapidement conquis la place +qui leur revenait, si, à l'époque même où il les développait, l'arène +scientifique n'avait pas été presque entièrement occupée par deux +terribles champions, plus jeunes et plus ardents que lui: Geoffroy +Saint-Hilaire et Cuvier. Nous ne devons pas séparer dans cette esquisse +deux noms qui retentirent si souvent ensemble dans les débats +académiques de la première moitié de ce siècle, qui sont demeurés +inscrits sur les drapeaux de deux écoles rivales et que l'on peut +considérer comme l'expression la plus saisissante de deux tournures +opposées de l'esprit humain. + + + + +CHAPITRE IX + +ÉTIENNE GEOFFROY SAINT-HILAIRE + +Opposition des deux doctrines de la fixité et de la variabilité des +espèces.--L'unité de plan de composition.--Importance des organes +rudimentaires.--Balancement des organes.--Théorie des analogues; +principe des connexions.--Analogie des animaux inférieurs et des +embryons des animaux supérieurs.--Arrêts de développement.--Les monstres +et la tératologie.--Idées de Geoffroy sur la variabilité des espèces; +les transformations brusques; l'influence du milieu.--Extension de la +théorie de l'unité de plan de composition aux animaux articulés: +retournement du vertébré; idées d'Ampère.--Lien généalogique entre les +espèces fossiles et les espèces vivantes. + + +Désormais, deux opinions opposées relativement aux espèces sont établies +dans la science et vont compter chacune ses partisans. Linné avait +affirmé d'une manière absolue la fixité des formes spécifiques; Buffon +et surtout Lamarck proclament leur instabilité. Pour eux, l'espèce est +capable de subir des modifications sans nombre, que Buffon ne cherche +pas à poursuivre bien loin, mais dont Lamarck considère l'étendue comme +indéfinie, puisque, suivant lui, les espèces les plus élevées descendent +des plus simples par une suite ininterrompue de générations. La même +opposition va se retrouver dans les idées de Cuvier et de Geoffroy +Saint-Hilaire; mais cette fois c'est dans le même champ clos que les +deux écoles vont se trouver en présence; c'est au Jardin des plantes ou +devant l'Académie des sciences de Paris que deux esprits, l'un et +l'autre de la plus haute portée, vont entamer une lutte demeurée célèbre +dans l'histoire des sciences. Geoffroy Saint-Hilaire a en quelque sorte +pour patrie scientifique ce Jardin du roi, dont Buffon avait élevé si +haut la renommée. C'est là qu'il est initié à l'étude des sciences, et +c'est auprès de Daubenton lui-même, dans un milieu encore tout rempli du +souvenir et des idées de l'auteur illustre de l'_Histoire naturelle_, +qu'il fait son éducation d'anatomiste; c'est aussi grâce au vénérable +collaborateur de Buffon qu'il est nommé sous-garde et sous-démonstrateur +du cabinet d'histoire naturelle, en remplacement de Lacépède, +démissionnaire. Bientôt après, le décret de la Convention qui organisait +le _Muséum d'histoire naturelle_ lui donne, à lui minéralogiste et à +peine âgé de vingt et un ans, le titre de professeur de zoologie dans la +nouvelle «métropole des sciences de la nature». Il doit y enseigner +l'histoire des animaux vertébrés, tandis que Lamarck est chargé +d'exposer l'histoire des animaux sans vertèbres. Dès lors, le cercle des +études du jeune naturaliste se trouve nettement tracé. Les vertébrés +sont encore de son temps considérés comme les animaux par excellence; ce +sont, en quelque sorte, les animaux typiques. Geoffroy se livre avec +passion à des recherches sur leur organisation; il demeure frappé de la +grande généralité des ressemblances qu'ils présentent entre eux et que +Buffon n'avait pas manqué de signaler. Ce dessein, toujours le même, +que, suivant l'expression de Buffon, la nature semble suivre «de l'homme +aux quadrupèdes, des quadrupèdes aux cétacés, des cétacés aux oiseaux, +des oiseaux aux reptiles, des reptiles aux poissons,» Geoffroy +entreprend d'en démontrer la réalité, d'en déterminer exactement toute +l'économie. + +À qui avait parcouru cette longue série d'organismes qui s'échelonnent +de l'homme aux poissons, il devait sembler, à cette époque, que rien au +delà ne pouvait présenter un haut intérêt. Geoffroy pensa bien vite que +ce plan commun, dont les objets favoris de ses études lui révélaient +l'existence, se retrouvait dans la nature entière. Dès 1795, à peine âgé +de vingt-trois ans, à une époque où il vivait dans la plus grande +intimité avec Cuvier, qu'il venait d'introduire au Muséum d'histoire +naturelle, il écrivait dans son _Mémoire sur les rapports naturels des +Makis_: «La nature n'a formé tous les êtres vivants que sur un plan +unique, essentiellement le même dans son principe, mais qu'elle a varié +de mille manières dans toutes ses parties accessoires. Si nous +considérons particulièrement une classe d'animaux, c'est là surtout que +son plan nous paraîtra évident; nous trouverons que les formes diverses +sous lesquelles elle s'est plue à faire exister chaque espèce dérivent +toutes les unes des autres; il lui suffit de changer quelques-unes des +proportions des organes pour les rendre propres à de nouvelles +fonctions, pour en étendre ou restreindre les usages... Toutes les +différences les plus essentielles qui affectent chaque famille, +dépendant d'une même classe, viennent seulement d'un autre arrangement, +d'une autre complication, d'une modification enfin de ces mêmes +organes.» + +Buffon avait dit: _un très grand nombre_ d'animaux sont construits sur +le même plan; Geoffroy affirme ici que _tous les animaux_ ont la même +structure fondamentale. Cette idée de l'_unité de plan de composition_ +des animaux, si simple et si grande, doit présider désormais à presque +tous ses travaux; la démontrer doit être la préoccupation constante de +sa vie. Ce qu'il recherche dans l'étude des animaux, ce ne sont pas, +comme le font les disciples de Linné, les différences qui les séparent, +ce sont les ressemblances qui peuvent exister entre eux, et cette +préoccupation l'amène déjà en 1796 à un résultat intéressant. Dans les +conclusions de ses _Recherches sur les rapports naturels des animaux à +bourse_, il signale les ressemblances des dasyures avec les civettes, +des phalangers avec les écureuils, des kanguroos avec les gerboises; il +établit ainsi une sorte de parallélisme entre les mammifères marsupiaux +et les mammifères ordinaires; c'est la première indication de l'idée des +_classifications paralléliques_ qu'Isidore Geoffroy, son fils, +développera plus tard, et dont nous aurons à apprécier l'importance. + +Mais, selon Geoffroy, «il est pour l'histoire naturelle quelque chose de +plus important que des classifications»: c'est l'étude des rapports, +étude qui le remplit d'enthousiasme et dans laquelle il croit trouver la +voie qui doit conduire à l'explication des phénomènes de la nature. Un +instant, la séduisante idée de l'enchaînement universel des êtres +l'attire vers Bonnet, mais il est trop zoologiste pour s'y arrêter. +«Cette chaîne universelle est une véritable chimère,» dit-il en 1794. +Mais il sait trop bien que les êtres vivants ne sont pas isolés les uns +des autres, qu'un lien intime les relie étroitement, malgré leur +diversité, pour ne pas chercher à remplacer l'hypothèse du naturaliste +genevois, et il croit à son tour avoir trouvé dans l'unité de plan de +composition la loi même de la nature. Qu'on le remarque: cette idée, qui +a fait la gloire de Geoffroy, qui a suscité toutes ses études, qui l'a +conduit à la découverte de principes dont l'application a dominé les +travaux de naturalistes des écoles les plus opposées, cette idée +féconde, en raison de la part de vérité qu'elle contient, ce n'est pas à +la fin d'une longue carrière de zoologiste praticien, après une longue +accumulation de recherches sans but, qu'elle s'est présentée à son +esprit; c'est dès le début de ses investigations, dès sa première +jeunesse, et il en est presque toujours ainsi. Les idées générales ne +surgissent pas quand l'esprit, fatigué de parcourir le dédale des petits +faits et des minuties, arrive à son déclin; pourquoi ces fées +bienfaisantes viendraient-elles illuminer les derniers travaux de ceux +qui durant toute leur vie n'ont eu pour elles que méfiance et dédain? +Elles ont d'ailleurs leurs caprices, se montrent coquettement, se +laissent voir à demi, puis s'envolent; reviennent illuminer, comme de +charmants feux follets, l'esprit doucement bercé, qui les prend pour un +rêve et néglige, tant qu'il le peut encore, d'enchaîner ces sylphes +légers, plus subtils en apparence que l'éther. Bientôt le sylphe se +lasse; ses apparitions sont plus rares; il se montre sous des traits +moins séduisants; enfin la douce vision s'évanouit sans retour, laissant +à ceux qui n'ont pas su la fixer le douloureux souvenir du charme rompu. +Et cependant ces riens aux formes mouvantes, ces prétendus fantômes sont +la force même de l'esprit humain; c'est à eux qu'il appartient de lui +communiquer le génie qui sait découvrir les voies nouvelles, les +jalonner de ses conquêtes et traîner enfin le vieux monde à sa remorque +jusqu'aux brillants sommets où s'ouvrent les nouveaux horizons. Mais ils +sont justement jaloux; en retour de leurs bienfaits, ils exigent de +celui auquel ils se livrent une constante fidélité. Souvent aussi, ils +ne se laissent conquérir qu'à moitié, ne laissent prendre qu'une de +leurs formes; mais qu'importe s'ils n'en ont pas moins permis à celui +qui croyait les posséder de faire, au profit de l'humanité, une riche +moisson. + +Tel fut le cas de Geoffroy Saint-Hilaire. Il rêvait de trouver une +solution au problème que posent les ressemblances étroites des animaux; +cette solution, il croit la voir apparaître dans l'idée de l'unité de +plan de composition. La fée ne s'était laissé prendre qu'à demi; mais +elle sut largement payer la part d'hospitalité qu'elle accepta. Déjà +elle avait montré le bout de ses ailes à Aristote, à Galien, à Ambroise +Paré, à Belon, à Newton[39], à Vicq-d'Azyr[40], à Buffon, à Gœthe, à +Herder, à Pinel; seul Geoffroy eut assez de persévérance pour la fixer +un instant et lui arracher de précieux secrets. + +Durant l'expédition d'Égypte, des observations sur l'aile de l'autruche +lui font déjà entrevoir l'importance des organes rudimentaires: chez cet +oiseau, l'os bien connu sous le nom de fourchette est très peu +développé. «Ces rudiments de fourchette n'ont pas été supprimés, dit +Geoffroy, parce que la nature ne marche jamais par sauts rapides et +qu'elle laisse toujours des vestiges d'un organe, lors même qu'il est +tout à fait superflu, si cet organe a joué un rôle important dans les +autres espèces de la même famille. Ainsi se retrouvent, sous la peau des +flancs, les vestiges de l'aile du casoar; ainsi se voit, chez l'homme, à +l'angle interne de l'œil, un boursouflement de la peau qu'on reconnaît +pour le rudiment de la membrane incitante dont beaucoup de quadrupèdes +et d'oiseaux sont pourvus.» + +Vers cette même époque, en 1800, il écrit encore: «Les germes de tous +les organes que l'on observe, par exemple, dans les différentes familles +d'animaux à respiration pulmonaire, existent à la fois dans toutes les +espèces, et la cause de la diversité infinie des formes qui sont propres +à chacune, et de l'existence de tant d'organes à demi effacés ou +totalement oblitérés, doit se rapporter au développement +proportionnellement plus considérable de quelques-uns, _développement +qui s'opère toujours aux dépens de ceux qui sont dans le voisinage_.» Ce +dernier aperçu n'est autre chose que la première indication de ce que +Geoffroy Saint-Hilaire appellera plus tard le _principe du balancement +des organes_; et ce principe lui fournira l'explication de l'existence +des organes rudimentaires, produits incomplets de germes qui ont avorté, +parce que d'autres organes voisins se sont emparés de la nourriture qui +leur était destinée. + +Il est rare d'ailleurs que l'avortement soit complet; les rudiments, +pour demeurer imparfaits, n'en existent pas moins à la place même +qu'auraient dû occuper les organes qu'ils représentent; c'est là un fait +important pour la démonstration de l'unité de plan de composition. + +Une semblable unité suppose, nous l'avons vu, que _tous les animaux d'un +même groupe_--Geoffroy semble restreindre ici l'affirmation absolue +qu'il avait émise dans son mémoire sur les Makis--possèdent les mêmes +organes. Mais comment reconnaître, dans la série innombrable des formes, +les organes qui se correspondent? Ici, Geoffroy imagine une méthode +d'investigation, indépendante de l'hypothèse de l'unité de plan de +composition, applicable toutes les fois que des animaux sont construits +sur le même plan, quel que soit le nombre des plans suivis par la +nature, et qui, sous le nom de _théorie des analogues_, est devenue +entre les mains des anatomistes de toutes les écoles l'un des +instruments les plus féconds de découvertes. + +On peut considérer les organes à divers points de vue, notamment au +point de vue de leur forme, au point de vue de leur fonction, au point +de vue de leur position relative. Lorsque chez deux animaux différents +deux organes ont une forme voisine, une même fonction, une semblable +position, tout le monde les appelle du même nom; personne n'émet un +doute sur leur identité fondamentale: ce sont deux _organes analogues_. +Mais l'observation apprend bientôt que, chez des organes dont l'analogie +est cependant évidente, la forme et la fonction peuvent considérablement +varier. Chez les vertébrés, par exemple, le membre antérieur peut être +une patte locomotrice, une aile ou une nageoire; sa forme a changé, sa +fonction s'est modifiée; mais il demeure très longtemps formé des mêmes +parties, et, lors même que ces parties ont éprouvé certaines +modifications, la position du membre, ses rapports avec les autres +organes sont demeurés essentiellement les mêmes. Ce qui est évident des +membres antérieurs, Geoffroy Saint-Hilaire le suppose vrai pour tous les +autres organes. Il se laisse d'abord guider par son hypothèse pour +identifier, en 1806, la structure de la nageoire antérieure des poissons +avec celle des pattes des autres vertébrés, pour ramener à un type +commun la composition du crâne de tous ces animaux. Assuré par ses +découvertes successives de la haute valeur du guide qu'il a choisi, il +énonce enfin le _principe des connexions_. «Un organe, dit-il, est +plutôt altéré, atrophié, anéanti que transposé[41].» L'_anatomie +philosophique_ est essentiellement le développement de ce principe, qui +implique une conception de l'organe toute nouvelle. + +On disait volontiers jusqu'à Geoffroy: Tel organe est destiné à telle +fonction. Geoffroy dit, au contraire: L'organe est indépendant de la +fonction. Pour lui, la notion du plan de structure, la notion +_morphologique_, comme on dirait aujourd'hui, est supérieure à la notion +_physiologique_. L'animal existe avec une structure, toujours la même, +quel que soit le rôle qu'il aura à jouer dans le monde. C'est le conflit +de ses facultés et des conditions dans lesquelles il doit les exercer +qui détermine les fonctions et la forme même de ses organes. On doit +voir, dans cette façon d'envisager les êtres vivants, un progrès +considérable et définitif. + +Une voie féconde est ouverte désormais à l'anatomie, à qui Geoffroy +Saint-Hilaire ne tarde pas à donner comme auxiliaire l'embryogénie. À +comparer la tête des poissons osseux avec celle des mammifères adultes, +on reconnaît bien vite qu'il y a dans la tête des premiers un grand +nombre d'os sans analogues évidents dans la tête des seconds. Ce paraît +être une pierre d'achoppement inévitable pour la théorie de l'unité de +plan de composition. Geoffroy a l'idée lumineuse de comparer la tête des +poissons non plus à celle des mammifères adultes, mais à celle des +embryons de mammifère; de déterminer chez ces animaux non pas les os, +mais les centres d'ossification et leurs rapports. Dès lors, la +comparaison devient possible, et des ressemblances incontestables sont +établies entre les modes de constitution, différents en apparence, de la +tête des poissons osseux, de celle des reptiles, de celle des oiseaux et +de celle des mammifères. Chemin faisant, Geoffroy découvre des rudiments +de dents dans la mâchoire des très jeunes baleines, dans celle des +embryons d'oiseaux qui en sont dépourvus à l'état adulte. Quelle joie +eût été celle du grand anatomiste s'il avait pu prévoir que la +paléontologie exhumerait un jour de véritables oiseaux dont les dents +étaient non seulement aussi développées à l'état adulte que celles des +mammifères, mais présentaient comme elles une mue! + +Le poisson avec ses os crâniens multiples, l'oiseau avec ses dents qui +n'apparaissent que pour se fondre presque aussitôt avec les tissus +environnants, peuvent être considérés comme s'étant arrêtés dans leur +évolution à un état de développement que les mammifères ne font que +traverser pour arriver à leur état définitif. À ces divers points de +vue, Geoffroy les considérait comme des embryons permanents des animaux +supérieurs. Bonnet, Erasme Darwin, Diderot avaient pressenti une sorte +de parallélisme entre le développement embryogénique des animaux et les +modifications successives des espèces; la comparaison de Geoffroy entre +les animaux inférieurs et les embryons des animaux supérieurs détermine +d'une façon précise l'interprétation que l'on peut donner de ce +parallélisme sur lequel insisteront bientôt Serres et M. Henri Milne +Edwards; et c'est, en définitive, la même idée qu'ont exprimée Fritz +Müller et les embryogénistes partisans de la doctrine de la descendance +en disant: «Les formes successives que présente un animal durant son +développement embryogénique ne sont que la répétition abrégée de formes +traversées par son espèce pour arriver à son état actuel.» C'est là une +formule trop absolue, sans doute: les formes embryonnaires d'un animal +ne sauraient bien souvent vivre en dehors de l'œuf; elles sont +ordinairement modifiées par la présence d'un vitellus nutritif plus ou +moins volumineux, par des adaptations diverses et surtout par les +phénomènes accessoires que détermine la rapidité avec laquelle +l'évolution s'accomplit, par ce que nous avons appelé l'_accélération +embryogénique_. Mais la loi de Fritz Müller n'en demeure pas moins une +des lois fondamentales de l'embryogénie comparée, et elle n'est, à tout +prendre, qu'une généralisation des faits énoncés par Geoffroy +Saint-Hilaire. + +Mais si les animaux inférieurs rappellent, à beaucoup d'égards, les +embryons des animaux supérieurs du même groupe, que, pour une raison +quelconque, ces derniers soient frappés d'arrêt de développement dans +quelques-unes de leurs parties, ils devront, dans ces parties, présenter +les caractères propres aux formes inférieures de leur famille. + +En 1820, cette idée devient pour Geoffroy le fondement d'une science +nouvelle, la _tératologie_, grâce à laquelle sont pour la première fois +classées, expliquées et ramenées aux lois ordinaires de l'embryogénie +ces formes animales accidentelles, tantôt effrayantes, tantôt simplement +étranges, qui ont à toutes les époques vivement frappé l'imagination +populaire, et ont depuis longtemps reçu le nom de _monstruosités_. Pour +toujours, les monstres sont enlevés à la légende; loin de les considérer +comme des exceptions aux lois de la nature, Geoffroy les fait servir à +la découverte, à l'extension, à la vérification de ces lois. Il démontre +que les monstruosités tiennent toujours à quelque cause physique, +déterminable, et va même jusqu'à indiquer comment on pourrait créer +expérimentalement telle ou telle catégorie de monstres. Cette étude +_expérimentale des monstruosités_ a été de nos jours poursuivie non sans +succès par M. Camille Dareste. + +La plupart des monstruosités dites _par défaut_ sont dues effectivement +à un simple arrêt de développement de certaines parties de l'animal qui +les présente; mais il en est aussi qui résultent de la soudure d'organes +demeurant habituellement séparés dans les individus normaux. L'étude de +ces dernières conduit encore Geoffroy à une loi importante, aussi vraie, +aussi féconde en anatomie comparée qu'en tératologie et qu'on peut +énoncer ainsi: «Les soudures n'ont jamais lieu qu'entre parties de même +nature.» Il paraît à Geoffroy que ces parties exercent les unes sur les +autres une sorte d'attraction réciproque que l'illustre anatomiste +appelle l'_attraction du soi pour soi_, loi dont il a été si vivement +frappé qu'il en a voulu faire, à la fin de sa vie, l'un des principes +fondamentaux qui régissent les combinaisons de la matière. Il crut +entrevoir, dans l'attraction du soi pour soi, la cause déterminante de +tous les phénomènes qui s'accomplissent dans l'intimité des corps, comme +l'attraction universelle paraît être la cause des grands phénomènes +astronomiques. + +Malheureusement, si les faits qui lui servaient de point de départ +étaient exacts, la cause à laquelle il cherchait à les rattacher n'était +guère qu'une illusion. Les organes de même nature n'exercent aucune +attraction particulière les uns sur les autres; s'ils se soudent +fréquemment, cela tient à ce qu'ils naissent symétriquement de chaque +côté du corps, ou qu'ils se disposent sur une partie plus ou moins +grande de sa longueur. Il arrive alors fréquemment qu'ils se trouvent en +contact, si pour une raison quelconque leur accroissement est plus +rapide que celui des parties qui les séparent; dès lors leurs tissus se +confondent en raison même de leur homogénéité, absolument comme, dans le +règne végétal, le tissu du greffon se confond avec celui de la souche +sur laquelle on l'a placé. + + * * * * * + +Si les monstruosités doivent être attribuées à des causes naturelles, si +elles ne résultent que d'une modification plus ou moins importante +apportée à la marche ordinaire du développement, n'est-il pas possible +que cette modification arrive à se produire régulièrement, à se +manifester non seulement sur tous les individus nés de mêmes parents, +mais aussi sur leur descendance? Si les lois du développement normal et +celles du développement tératologique ne sont que des cas particuliers +de lois plus générales, n'est-il pas possible que des individus, +monstrueux au moment de leur première apparition, se perpétuent, se +multiplient, prennent rang parmi les formes qui se renouvellent sans +cesse par la reproduction, deviennent, en un mot, des espèces normales, +des types zoologiques nouveaux? Cette idée de la _variation brusque_ des +types par voie tératologique devait se présenter à l'esprit de Geoffroy +Saint-Hilaire. C'est ainsi effectivement que, poursuivant la majestueuse +série de ses inductions, il arrive à concevoir que le type oiseau a pu +se dégager du type reptile[42]: «Qu'un reptile, dans l'âge des premiers +développements, éprouve une contraction vers le milieu du corps, de +manière à laisser à part tous les vaisseaux sanguins dans le thorax et +le fond du sac pulmonaire dans l'abdomen, c'est là une circonstance +propre à favoriser le développement de toute l'organisation d'un +oiseau.» Il ne semble pas aujourd'hui que ces modifications brusques des +types, un moment admises par des naturalistes qui comptent parmi les +plus éminents, aient été un procédé habituel de diversification des +formes vivantes. Mais, tout au moins en ce qui regarde les oiseaux, la +paléontologie a pleinement confirmé, nous l'avons dit, leur parenté +généalogique avec les reptiles, parenté indiquée presque simultanément +par Lamarck et Geoffroy. + + * * * * * + +Jusqu'ici, tous les efforts de Geoffroy Saint-Hilaire se sont tournés +vers l'étude des animaux vertébrés. Les poissons, les reptiles, les +oiseaux, les mammifères ont été l'objet de ses persévérantes recherches. +Pour cet embranchement du règne animal, considéré comme le plus +important de tous, l'unité de plan de composition est une loi +définitivement acquise; et, dans sa course héroïque vers le but, +Geoffroy n'a cessé de semer sur son chemin les aperçus nouveaux, les +découvertes inattendues. L'anatomie est dotée pour la première fois +d'une méthode d'investigation qui permet d'aller au-devant des +découvertes, au lieu de les attendre du hasard; des préceptes rigoureux +sont trouvés pour la comparaison des organes et leur détermination; la +morphologie se trouve affranchie de la servitude trop étroite dans +laquelle la tenait une certaine physiologie; l'embryogénie est +introduite de plain-pied, comme une source féconde de renseignements, +parmi les sciences sur lesquelles s'appuie la philosophie anatomique; la +structure des animaux supérieurs est ramenée à des lois précises, jusque +dans ces écarts qui semblaient à Geoffroy des produits «de +l'organisation dans des jours de saturnales», où, fatiguée d'avoir trop +longtemps industrieusement produit, elle cherchait des délassements en +s'abandonnant à ses caprices; une telle œuvre ne pouvait être bornée à +une portion du règne animal, si importante qu'on la suppose: elle devait +s'étendre au règne animal tout entier. + +En 1820, Geoffroy Saint-Hilaire aborde l'étude des animaux articulés. +Déjà, sous l'empire des idées qu'il avait répandues dans la science, +peut-être sous son inspiration directe, de remarquables travaux avaient +été entrepris sur ces animaux: dans un mémoire devenu classique, +Savigny, l'ami et le compagnon de Geoffroy durant l'expédition d'Égypte, +avait montré que dans la bouche en apparence si variée des coléoptères, +des punaises, des abeilles, des mouches, des papillons, se trouvaient +toujours les mêmes pièces, semblablement placées et ne présentant, dans +les groupes les plus divers, que des différences de forme: propres à +broyer chez les coléoptères, à broyer et à lécher chez les abeilles, à +piquer chez les punaises et les mouches, à humer des sucs liquides chez +les papillons. Dans une série d'importantes recherches dont les +conclusions ont été publiées en 1820, Audouin, appliquant à toutes les +parties du corps des articulés la méthode des analogues, croyait pouvoir +établir que, chez tous les articulés, les mêmes pièces se retrouvaient +en même nombre dans toutes les parties du corps. «Ce n'est, disait-il, +que de l'accroissement semblable ou dissemblable des segments, de la +réunion ou de la division des pièces qui les composent, du maximum de +développement des unes, de l'état rudimentaire des autres, que dépendent +toutes les différences qui se remarquent dans la série des animaux +articulés[43]. Latreille venait de montrer de son côté que tous les +appendices des articulés n'étaient autre chose que des pattes modifiées +et faisait rentrer les ailes même des insectes dans cette définition, +les rapprochant ainsi des pattes respiratoires des crustacés ou +articulés aquatiques. L'unité de plan de composition des animaux +articulés ou plutôt des arthropodes prenait donc pied dans la science en +même temps que l'unité de plan de composition des vertébrés. Le moment +était venu d'essayer de montrer que ces deux unités n'en faisaient +qu'une. + +Il y a au point de vue de la position relative du système nerveux des +différences profondes entre les vertébrés et les articulés. Chez les +premiers, le système nerveux est tout entier dorsal; chez les seconds, +il est en grande partie ventral, sauf à sa partie antérieure, où, +traversé par le tube digestif, il constitue autour de lui une sorte +d'anneau, le _collier œsophagien_. Abstraction faite du collier +œsophagien, il semble, au premier abord, qu'il y ait opposition absolue +entre les connexions du système nerveux chez les vertébrés et les +articulés, et qu'il soit par conséquent de toute impossibilité de les +ramener au même plan. Mais, se demande Geoffroy[44], la solution du +problème n'est-elle pas dans cette opposition même des connexions du +système nerveux? Comment sont définies les régions que nous nommons le +_dos_ et le _ventre_ chez un animal? Le ventre, c'est la région du corps +qui regarde le sol; le dos, celle qui regarde le ciel. Pour déterminer +ces deux régions, nous prenons nos points de repère non pas dans +l'animal lui-même, comme l'exigerait le principe des connexions, mais +dans le monde extérieur. Il peut donc se faire que l'opposition, au lieu +de se trouver dans les rapports réciproques des organes de l'articulé et +du vertébré, existe seulement dans l'attitude des deux animaux. +Effectivement, que l'on place un vertébré le dos en bas, le ventre en +haut, et que, dans cette nouvelle attitude, contraire à son attitude +normale, on le compare à un articulé, aussitôt l'opposition disparaît; +les différents organes se trouvent occuper les mêmes positions +relatives; il devient possible de comparer le vertébré et l'articulé, de +découvrir entre eux un grand nombre de dispositions communes: les trois +grands appareils organiques, le système nerveux, le tube digestif, le +centre circulatoire, se trouvent occuper, dans les deux cas, les uns par +rapport aux autres, exactement les mêmes positions. L'attitude ordinaire +des animaux est d'ailleurs loin d'être constante dans un même groupe: +Geoffroy cite un certain nombre d'exemples de poissons, d'insectes, de +crustacés, qui présentent habituellement une attitude exactement inverse +de celles de leurs congénères; nous aurons plus tard occasion d'étendre +considérablement cette liste. Il n'y a donc rien de contraire aux faits +bien constatés dans la supposition d'un reversement permanent de +l'attitude des vertébrés par rapport à l'attitude ordinaire des +articulés. À cet égard, l'embryogénie est venue donner encore pleinement +raison à Geoffroy. + +L'illustre anatomiste est moins heureux lorsqu'il veut poursuivre ses +comparaisons dans le détail, découvrir la signification des pièces du +squelette des articulés, ou trouver chez les vertébrés les équivalents +de leurs membres. Chez les arthropodes, pensait Willis en 1692, les os +recouvrent les muscles. Également séduit par l'idée de retrouver chez +les insectes des parties solides analogues à celles qui semblaient +caractéristiques des vertébrés, frappé, du reste, de voir, chez les +articulés, les arceaux solides de la carapace qui protègent le corps se +répéter aussi régulièrement que les vertèbres du squelette des animaux +supérieurs, Geoffroy n'hésite pas à considérer ces parties comme +réellement analogues. Dès lors devient inévitable cette singulière +conséquence: tandis que les vertébrés vivent au dehors de leur colonne +vertébrale, les articulés sont enfermés au dedans de la leur. Comment +expliquer une aussi étrange disposition? + +Geoffroy commence par faire remarquer qu'à tout prendre elle n'est pas +aussi spéciale aux articulés qu'on pourrait le croire. Chez les tortues, +certaines pièces évidemment analogues de pièces du squelette interne des +autres vertébrés sont étroitement soudées à la carapace, de sorte que +ces animaux sont aussi, à bien des égards, enfermés dans leur squelette +et peuvent être considérés comme formant, à ce point de vue, une +transition aux articulés. Mais Geoffroy sent bien que cette simple +comparaison ne sera pas convaincante, et il cherche une explication. +Tous les systèmes organiques se développent, pense-t-il, sous deux +influences, celle de l'appareil circulatoire, celle du système nerveux. +Chez les vertébrés, ces deux systèmes concourent simultanément et dans +une juste mesure au développement de tout l'organisme, qui acquiert +ainsi son plus haut degré de perfection; chez les mollusques, le système +sanguin prédomine, l'animal reste mou et comme pénétré de liquides; chez +les insectes, l'appareil circulatoire est rudimentaire; c'est donc le +système nerveux qui va prendre la direction du développement. Les +parties le plus immédiatement en rapport avec ce système--et le +squelette est du nombre--vont, en conséquence, se développer les +premières, se compléter longtemps avant que les autres aient pu se +constituer; celles-ci se formant elles-mêmes au voisinage du système +nerveux, et s'accroissant moins vite que le squelette, seront +nécessairement enveloppées par lui: de là l'articulé. Il ne faut +évidemment pas trop discuter cette explication _a priori_, proche +parente de celles que nous verrons érigées en système par Oken et les +_philosophes de la nature_; elle repose d'ailleurs sur une pure +hypothèse, l'intervention directe du système nerveux et de l'appareil +circulatoire dans les phénomènes de développement. + +Quoi qu'il en soit, Geoffroy, ayant été conduit à considérer les +segments cutanés solides des articulés comme des corps de vertèbres, ne +peut voir autre chose que des côtes dans les membres de ces animaux. Les +articulés marcheraient donc sur leurs côtes, qui, au lieu de former un +cercle continu, comme chez le plus grand nombre des vertébrés, seraient +ouvertes et étalées. Ces côtes n'auraient d'analogues, suivant Geoffroy, +que celles des poissons pleuronectes, et dès lors les crustacés et les +insectes doivent être considérés, au point de vue de leur squelette, +comme marchant sur le flanc, tandis qu'au point de vue du système +nerveux ils marchent au contraire sur le dos. Il a toujours paru assez +difficile d'accorder ces deux manières de voir, que Geoffroy accepte +cependant simultanément, tant il est convaincu de la valeur de sa +méthode. Il signale d'ailleurs d'autres homologies entre les articulés +et les vertébrés inférieurs: la tête des insectes est formée de trois +segments, comme le crâne des vertébrés; leurs ailes, organes de +respiration modifiés, suivant Latreille, correspondent à la vessie +natatoire des poissons; leurs stigmates se retrouvent encore chez ces +derniers: ce sont les petits orifices régulièrement disposés qui +constituent la ligne latérale, et, fort de ces apparentes ressemblances, +il s'écrie: + +«Oui, sans doute, je puis aujourd'hui l'affirmer, des êtres dits et crus +jusqu'ici sans vertèbres auront à figurer, dans nos séries naturelles, +parmi les animaux vertébrés.» + +Cette conclusion, tout au moins, paraît séduisante à nombre d'esprits +éminents: Oken, Gœthe, en Allemagne, sont bien près de l'accepter; en +France, Latreille s'efforce lui aussi de comparer les crustacés aux +poissons; il lit devant l'Académie des sciences, le 10 janvier 1820, un +mémoire où il essaye de montrer qu'un crabe, considéré simplement à +l'extérieur, est une sorte de poisson dont la région operculaire ou +jugulaire s'est agrandie en manière de thorax, dont l'autre partie du +corps est divisée en segments. Ampère lui-même, l'illustre physicien à +qui l'on doit l'électro-magnétisme, s'émeut et publie en 1824, dans les +_Annales des sciences naturelles_, une lettre anonyme où il reprend, +pour la modifier et la perfectionner, l'idée mère de Geoffroy. Il voit +dans le squelette tégumentaire des articulés l'équivalent des côtes des +vertébrés; le canal rachidien de ces animaux est, suivant lui, demeuré +ouvert en dessus; la moelle épinière a disparu, et la chaîne ventrale, +qui en remplit les fonctions, correspond au système des ganglions +sympathiques des vertébrés. Toute contradiction, toute étrangeté +disparaît ainsi dans la comparaison entre le vertébré et l'articulé, et +l'assimilation entre les deux types prend une vraisemblance propre à la +faire plus facilement accepter. On pourrait en effet citer une longue +suite d'hommes illustres qui, tout en faisant telles ou telles réserves, +ne lui ont pas moins accordé leur assentiment. + +Quand une idée suscite à ce point l'intérêt, quand elle laisse dans +l'esprit des hommes de science une trace tellement profonde qu'elle +survit, malgré les démentis partiels que les faits semblent infliger à +ses conséquences, c'est en général qu'elle est l'expression d'une vérité +entrevue, expression incomplète, parce que la vérité est encore mal +dégagée. Entre les vertébrés et les articulés, il y a deux points de +ressemblance certains, indiscutables: les vertèbres des premiers se +répètent exactement comme les anneaux des seconds; les organes +principaux présentent, chez les uns et les autres, la même disposition +relative, si, au lieu de considérer leur orientation par rapport au sol, +on considère seulement leur orientation par rapport à l'un d'entre eux, +le système nerveux, par exemple. + +Voilà les faits. Il s'agit maintenant de découvrir leur explication ou, +si l'on veut, leur interprétation. Toujours préoccupé de cette idée que +les vertébrés sont les animaux typiques, Geoffroy et ses contemporains +les prennent pour point de départ et cherchent à retrouver toutes leurs +parties dans les animaux inférieurs; là est, en définitive, la source de +leurs erreurs de détail. Il n'y a pas plus à chercher dans les animaux +inférieurs tout ce que l'on trouve chez les animaux supérieurs, qu'il +n'y a à chercher dans l'œuf, ou même dans l'embryon, tous les organes +que l'on observera plus tard dans l'animal adulte. Mais, si nous le +savons aujourd'hui, c'est en partie à une méthode de comparaison +introduite par Geoffroy dans la science; c'est parce qu'il a songé à +rapprocher les animaux inférieurs des embryons des animaux supérieurs, +c'est parce qu'il a contribué plus que personne à renverser de fond en +comble la doctrine de l'emboîtement des germes, encore soutenue par +Cuvier, c'est parce qu'il a vaillamment défendu, avec Lamarck, l'idée de +la mutabilité des espèces, sans laquelle il n'y a pas d'évolution +possible, sans laquelle l'idée de gradation dans la complication +organique est condamnée à demeurer confuse et stérile. On peut +aujourd'hui considérer comme acquis, grâce surtout aux découvertes de +Semper et de Balfour, que le corps des vertébrés était primitivement +segmenté, comme celui des articulés; que les animaux articulés ont dû, +pour devenir vertébrés, renverser complètement leur attitude primitive: +on commence à discerner assez nettement[45] les raisons de ce +retournement; mais on est assuré qu'il n'y a aucune ressemblance +essentielle entre le squelette dermique des articulés et le squelette +profond des vertébrés; bien plus, ce n'est pas des animaux articulés qui +ont un squelette externe bien développé, ce n'est pas des arthropodes +que les vertébrés se rapprochent; comme pouvait le faire prévoir le +faible développement du squelette chez les Lamproies et chez +l'Amphioxus, c'est avec les animaux articulés mous, avec les vers +annelés que leurs affinités paraissent le plus intimes. + +Profondément pénétré des ressemblances étroites que les animaux +supérieurs présentent entre eux, accoutumé par ses études sur les +monstres à mesurer l'influence que les conditions extérieures pouvaient +avoir sur le terme final de l'évolution, Geoffroy devait être +nécessairement partisan de la mutabilité des formes spécifiques. Au +moment où de toutes parts, grâce à l'impulsion de Cuvier, des formes +disparues pour toujours sont restituées à la science, le créateur de la +philosophie anatomique arrive, comme Lamarck, à se demander s'il ne faut +pas voir dans ces antiques habitants du globe les ancêtres probables des +animaux actuels. De 1825 à 1828, il publie plusieurs mémoires sur les +grands reptiles fossiles des environs de Caen et de Honfleur. Il +démontre que ces animaux, auxquels il donne les noms de _Teleosaurus_ et +de _Steneosaurus_, sont bien distincts des crocodiles actuels; mais, ce +premier point une fois acquis, se présente une autre question, savoir: +«si les prétendus crocodiles de Caen et de Honfleur, renfermés dans de +semblables terrains, ceux de la formation jurassique, avec les +_Plesiosaurus_, ne seraient point dans l'ordre des temps, aussi bien que +par les degrés de leur composition organique, un anneau de jonction qui +rattacherait sans interruption ces très anciens habitants de la terre +aux reptiles actuellement vivants et connus sous le nom de gavials[46].» +Sans l'affirmer d'une façon absolument positive, Geoffroy n'hésite pas, +au moins, à admettre la possibilité d'une semblable transformation, car, +dit-il, «le monde ambiant est tout-puissant pour une altération des +corps organisés[47],» et il ajoute quelques lignes plus bas: «La +respiration constitue, selon moi, une ordonnée si puissante pour la +disposition des formes animales qu'il n'est même point nécessaire que le +milieu des fluides respiratoires se modifie brusquement et fortement, +pour occasionner des formes très peu sensiblement altérées. La lente +action du temps, et c'est davantage sans doute, s'il survient un +cataclysme coïncidant, y pourvoit ordinairement. Les modifications +insensibles d'un siècle à un autre finissent par s'ajouter et se +réunissent en une somme quelconque: d'où il arrive que la respiration +devient d'une exécution difficile et finalement impossible, quant à de +certains systèmes d'organes: elle nécessite alors et se crée à elle-même +un autre arrangement, perfectionnant ou altérant les cellules +pulmonaires dans lesquelles elle opère, modifications _heureuses_ ou +_funestes_, qui se propagent et qui influent sur tout le reste de +l'organisation animale. _Car, si ces modifications amènent des effets +nuisibles, les animaux qui les éprouvent cessent d'exister, pour être +remplacés par d'autres, avec des formes un peu changées, et changées à +la convenance des nouvelles circonstances._» + +Ce sont là d'importantes déclarations, car elles établissent nettement +la différence de doctrine entre Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire. +Lamarck ne voit le monde extérieur agir sur les êtres vivants que par +l'intermédiaire des habitudes qu'il détermine chez eux; tout organisme a +donc une part d'activité dans les modifications qu'il éprouve; Geoffroy, +sans condamner d'une façon absolue les idées de Lamarck[48], considère +au contraire l'organisme comme passif et voit dans les modifications +successives des êtres vivants l'effet de l'action directe des milieux. +Pour Lamarck, comme pour Buffon, le grand destructeur des formes +vivantes, c'est l'homme; ces deux grands naturalistes ne considèrent pas +comme probable que des espèces disparaissent en dehors de son action; +Geoffroy, au contraire, pense que les espèces disparaissent +naturellement, lorsque leur organisation n'est plus en rapport avec le +milieu dans lequel elles doivent vivre ou qu'elles ont subi des +modifications vicieuses, et les passages imprimés en italiques dans la +citation précédente montrent qu'il attribue cette disparition à une +véritable sélection naturelle; toutefois cette sélection est l'œuvre du +milieu lui-même, elle n'est pas provoquée ou plutôt stimulée par +l'accroissement rapide du nombre des individus et par la lutte pour la +vie qui en est la conséquence. Le grand fait de la disparition spontanée +des espèces, sans secousse, sans cataclysme, n'en est pas moins +nettement vu et placé à côté de cet autre grand phénomène, la formation +des espèces nouvelles. + +Les causes de cette formation peuvent d'ailleurs être multiples. Aux +modifications insensibles dont il est question dans le passage cité plus +haut s'ajoutent, pour Geoffroy, des modifications brusques, telles que +celles auxquelles nous l'avons vu attribuer la transformation du reptile +en oiseau, modifications de même nature que celles qui aboutissent, en +temps ordinaire, aux monstruosités. En d'autres termes, un monstre dont +les caractères exceptionnels sont, par une heureuse coïncidence, en +rapport avec un mode d'existence nouveau et possible dans un milieu +donné, un tel monstre peut faire souche et devenir l'origine d'une +espèce nouvelle ou même d'un type nouveau, brusquement issu d'un type, +en apparence, différent. Pourquoi, pense Geoffroy, des phénomènes que +nous voyons se produire encore fréquemment sous nos yeux, au cours du +développement embryogénique, n'auraient-ils pas été utilisés par la +nature pour amener la diversification de ses types? + +Ce rapprochement entre les phénomènes embryogéniques de l'individu et +les phénomènes d'évolution des types spécifiques, que l'on considère, à +bon droit, comme l'un des plus brillants résultats de la philosophie +zoologique, ce rapprochement, Geoffroy ne cesse de l'avoir présent à +l'esprit; écoutons-le décrivant et interprétant les métamorphoses des +batraciens: + +«Nous assistons chaque année, dit-il[49], à un spectacle visible je ne +veux pas dire seulement pour les yeux de l'esprit, mais pour ceux du +corps, spectacle où nous voyons l'organisation se transformer et passer +des conditions organiques d'une classe d'animaux à celles d'une autre +classe: telle est l'organisation des batraciens. Un batracien est +d'abord un poisson sous le nom de têtard, puis un reptile sous celui de +grenouille. Or nous arrivons à savoir comment se fait cette merveilleuse +métamorphose. Là se réalise, dans ce fait observable, ce que nous avons +présenté plus haut comme une hypothèse, la transformation d'un degré +organique passant au degré immédiatement supérieur. + +«Les faits physiologiques de la transformation du têtard ont été +recueillis et sont parfaitement mis en lumière par mon célèbre ami M. +Edwards[50], dans son ouvrage ayant pour titre: _De l'influence des +agents physiques sur la vie_; et les faits anatomiques par beaucoup de +naturalistes, et spécialement par M. le docteur Martin Saint-Ange... + +«Les développements d'où résulte la transformation sont opérés par +l'action combinée de la lumière et de l'oxygène, et les changements +corporels par la production de nouveaux vaisseaux sanguins, qui sont +alors soumis à la règle du balancement des organes, dans ce sens que, si +les fluides du système circulatoire se précipitent de préférence dans de +nouvelles voies, il en reste moins pour les anciennes. Ces vaisseaux +alternants, qui ici se contractent et qui là se dilatent, changent les +rapports des organes où ils se rendent; et, comme c'est successivement +sur tous les points du corps, la transformation devient générale, ici +par l'atrophie et la ruine de quelques parties, et là par l'hypertrophie +de plusieurs autres dont il y avait d'abord à peine le germe. M. le +docteur Edwards, en retenant sous l'eau des têtards, a retardé ou mieux +empêché leur métamorphose. Ce qui fut là expérimenté en petit, la nature +l'a pratiqué en grand à l'égard du protée, qui habite les lacs +souterrains de la Carniole. Ce reptile, privé d'y ressentir l'influence +de la lumière et d'y puiser l'énergie d'une libre pratique de la +respiration aérienne, reste perpétuellement à l'état de larve ou têtard; +mais d'ailleurs il peut toutefois transmettre sans difficulté à sa +descendance ces conditions restreintes d'organisation, conditions de son +espèce, qui furent peut-être celles du premier état de l'existence des +reptiles, quand le globe était partout submergé.» + +Non seulement l'influence du milieu est constatée, mais Geoffroy, comme +autrefois Bacon, recommande de rechercher par des expériences quelles +sont les conditions qui peuvent amener dans les organismes des +modifications durables; il signale des expériences toutes faites, comme +les modifications de nos animaux domestiques, comme celles qu'ont subies +les animaux transportés en Amérique, expériences dont il resterait +simplement à tirer parti. «Les naturalistes de notre époque, dit-il[51], +si empressés à la description isolée des corps et des phénomènes +naturels, si habiles à porter leur scalpel scrutateur dans l'intérieur +labyrinthique des êtres organisés, semblent au contraire craindre de se +compromettre dans la recherche des rapports et des actions réciproques +des parties de l'univers, recherche difficile par elle-même, plus +difficile encore par sa nouveauté, mais éminemment philosophique et +féconde en progrès.» + +C'est le programme dont Charles Darwin a si magnifiquement rempli une +partie, car Geoffroy, dans les actions réciproques des parties de +l'univers, comprend explicitement l'influence que les êtres vivants, +obligés de vivre côte à côte, exercent nécessairement les uns sur les +autres. Il prévoit aussi que les modifications subies par un organe ne +sauraient être isolées: il y a, pense-t-il, des organes qui grandissent +ensemble, d'autres qui sont réduits par cela seul que ceux-là +grandissent; de là de nombreuses corrélations à déterminer, d'autant +plus que toutes ces modifications concomitantes peuvent être dominées +par les modifications d'un organe unique; il y a donc lieu de +rechercher, «_parmi les organes qui parviennent ensemble à une grandeur +démesurée, lequel exerce toute l'influence quand les autres s'en +tiennent au rôle secondaire d'associés officieux_?» Geoffroy a donc +clairement la notion de ces modifications corrélatives auxquelles +Charles Darwin regrette dans ses dernières publications de n'avoir pas +attaché tout d'abord une importance suffisante. Il formule enfin, en +1835. dans ses _Études progressives d'un naturaliste_[52], son opinion +sur les êtres vivants et leur origine en disant: «Il n'est, suivant moi, +qu'un seul système de créations incessamment remaniées, et +successivement progressives, et remaniées avec de préalables changements +et sous l'influence toute-puissante du monde extérieur.» + +À la même époque, un autre grand génie, Cuvier, soutient et défend avec +un incomparable talent des opinions exactement opposées. De là une lutte +ardente, dont nous devrons aussi écrire l'histoire, car elle ne fut pas +sans profit pour la philosophie naturelle et mit en pleine lumière la +valeur de doctrines qui fussent sans cela demeurées longtemps stériles. + + + + +CHAPITRE X + +GEORGES CUVIER + +Affinités avec Linné; influence des débuts de Cuvier sur son œuvre +scientifique; les révolutions du globe; théorie des créations +successives et des migrations.--Caractère des inductions de +Cuvier.--Ordre d'apparition des animaux; création spéciale des +principaux groupes.--La classification naturelle: adhésion au principe +des causes finales; principe des conditions d'existence; loi de la +corrélation des formes; loi de la subordination des caractères.--Les +quatre embranchements du règne animal. + + +Nous venons de voir quelle intime parenté intellectuelle unissait à +Buffon ces deux grands naturalistes Lamarck et Geoffroy. Presque tous +les aperçus de philosophie zoologique contenus dans l'histoire naturelle +sont repris, fécondés, développés, là avec une étonnante puissance de +synthèse et un savoir immense de zoologiste, ici avec une merveilleuse +pénétration, une logique admirable, un génie enfin qui sait élever +toutes les questions, tirer un parti inattendu de toutes les branches de +la science et les dominer toutes pour les faire concourir à ce but +suprême: la découverte du plan, du secret même de la création. Cuvier va +de même agrandir en quelque sorte Linné. + +Les débuts de celui qui devait prendre un jour sur les sciences +naturelles une domination, que justifiaient les plus brillantes +découvertes et la plus haute intelligence, furent tout autres que ceux +de Geoffroy. Tandis que Geoffroy, encore étudiant, se livrait à Paris, +sous la direction de Daubenton, à l'étude des vertébrés supérieurs, le +jeune Georges Cuvier, alors précepteur dans la famille d'Héricy, fixée +au château de Fiquainville, près de Fécamp, occupait ses loisirs à +l'étude des animaux inférieurs, des animaux sans vertèbres que la mer +nourrit en si grande abondance. Là, point d'unité de plan qui séduise et +puisse entraîner dès l'abord. La classe des vers, dans laquelle Linné a +renfermé presque tous les invertébrés marins, sauf les Crustacés, se +présente au contraire comme un assemblage éminemment disparate d'êtres +entre lesquels il ne semble y avoir de ressemblance que leur commune +infériorité. Dès 1795, Cuvier, à peine âgé de vingt-six ans, propose de +supprimer cette classe, véritable chaos, et il distribue tous les +invertébrés, tous les animaux à sang blanc, comme on les appelait encore +d'après Aristote, en six classes, à savoir celles des _Mollusques_, des +_Insectes_, des _Crustacés_, des _Vers_, des _Echinodermes_ et des +_Zoophytes_. C'était montrer un sentiment profond des ressemblances et +des différences que ces animaux, jusque-là si peu connus, présentent +entre eux; il est même remarquable que la répartition actuellement +admise des animaux sans vertèbres se rapproche davantage de celle que +Cuvier proposait alors que de celle à laquelle il s'est définitivement +arrêté. Les impressions de la jeunesse sont les plus vives et souvent +aussi les plus justes que l'on ressente: Cuvier, pénétré dès lors des +différences considérables qui existent entre les animaux à sang blanc, +persuadé qu'ils sont séparés des vertébrés par un hiatus profond, ne +reviendra plus sur ce sentiment. Il est désormais inaccessible à ces +idées d'unité du règne animal que nous avons vu exercer jusqu'à la fin +de sa vie un charme irrésistible sur le génie de Geoffroy. + +Déjà ce premier mémoire 1795 contient l'indication de quelques-unes de +ces corrélations que Cuvier, comme jadis Aristote, excellera plus tard à +découvrir; elles sont exprimées à peu près comme dans les œuvres du +précepteur d'Alexandre: Tous les animaux à sang blanc qui ont un cœur +sont signalés comme possédant aussi des branchies; ceux qui n'ont pas de +cœur, mais seulement un vaisseau dorsal, respirent à l'aide de trachées. +Tous ceux qui possèdent un cœur et des branchies possèdent également un +foie; les autres en manquent. Ces corrélations, Cuvier ne cherche pas à +les expliquer ni à les interpréter autrement qu'en les appliquant à la +classification; il les constate simplement comme des lois de la nature, +résultant de l'observation immédiate des faits, et cette circonspection +dans la façon de procéder ne fera que devenir plus grande à mesure qu'il +avancera dans sa carrière de naturaliste. + +Ces premiers résultats, communiqués à Geoffroy Saint-Hilaire en 1794, +alors que Cuvier habite encore la Normandie, transportent d'enthousiasme +le jeune professeur au Muséum. «Venez, écrit-il à son futur rival, venez +jouer parmi nous le rôle d'un nouveau Linné.» C'est bien, en effet, un +autre Linné qui se révèle, mais un Linné qui doit embrasser dans son +vaste génie et les lois de la distribution méthodique des animaux et +celles de leur organisation, qui doit ressusciter un passé évanoui +depuis un nombre incalculable de siècles, qui doit faire revivre dans +l'imagination étonnée de ses contemporains tout un monde anéanti pour +jamais, qu'il n'a été donné à aucun œil humain de contempler et qui +semblait devoir demeurer éternellement enfoui dans les entrailles d'un +sol formé de ses débris. + +Poursuivant ses recherches sur les animaux inférieurs, Cuvier donne +successivement ses mémoires sur l'anatomie de la patelle (1792), sur +l'anatomie de l'escargot (1795), sur la structure des mollusques et leur +division en ordres (1795), sur un nouveau genre de mollusques, les +phyllidies (1796), sur l'animal des lingules, sur l'anatomie des +ascidies (1797), sur les vaisseaux sanguins des sangsues (1798), sur les +vers à sang rouge (1802), sur l'aplysie, sur la vérétille et les coraux +en général (1803), sur les biphores (1804), sur divers mollusques +ptéropodes ou nudibranches. Il fait en même temps de nombreuses +incursions dans l'histoire des animaux vertébrés, rassemble de précieux +documents sur les os des êtres antédiluviens que l'on commence à exhumer +de toutes parts et réunit enfin en 1811, dans un ouvrage capital, +intitulé modestement _Recherches sur les ossements fossiles_, l'ensemble +de ses travaux sur les animaux disparus. + +En tête de cet ouvrage il place une sorte de préface devenue célèbre +sous le nom de _Discours sur les révolutions du globe_, et il y expose +les conclusions générales auxquelles l'ont conduit ses études +relativement à l'origine et à l'ancienneté du règne animal. Écrit dans +un style plein d'élégance, de clarté et de grandeur, ce discours ne +pouvait manquer de faire une grande impression: il a réglé pendant +longtemps la direction des recherches des géologues et des +paléontologistes et, plus d'une fois, leur a dicté à leur insu les +conclusions de leurs travaux. Cuvier y accumule les faits; sans cesse il +se montre préoccupé de leur laisser exclusivement la parole; il fait +profession de n'énoncer que les plus prochaines des conséquences qu'ils +paraissent contenir; il rejette d'avance toutes les théories, nous fait +assister, non sans quelque complaisance, à l'écroulement de tous les +systèmes imaginés pour deviner le passé de notre globe, au moyen de +quelque induction hardie; il paraît enfin introduire dans l'histoire +naturelle une rigueur de démonstration inconnue jusque-là. À mesure que +l'on avance dans la lecture de ce chef-d'œuvre de style scientifique, on +se laisse envahir par l'idée que chaque pas est absolument assuré, +chaque progrès décisif, chaque affirmation désormais inébranlable. Cette +méthode, qui consiste à côtoyer les faits, à ne s'en écarter jamais pour +les coordonner à l'aide de quelque idée générale, est devenue la règle +d'une puissante école; elle a été présentée comme la méthode même de la +science; il est d'un haut intérêt philosophique de rechercher quels +résultats elle a donnés entre les mains du grand naturaliste qui en fut +l'initiateur, au commencement de ce siècle. + +Les déchirures profondes qu'offrent les grandes chaînes de montagnes, +les discordances qui frappent dans la stratification des couches qui les +composent, les plissements, les failles qu'elles présentent inspirent +d'abord à Cuvier l'idée que notre globe a été le théâtre de révolutions +nombreuses, d'épouvantables cataclysmes, qui en ont à plusieurs reprises +bouleversé la surface. Qui donc ne ressentirait pas une semblable +impression en contemplant, par exemple, nos Pyrénées aux crêtes +tourmentées, aux couches redressées et tordues, aux gorges abruptes, +comme si quelque gigantesque épée avait taillé d'un coup des brèches +dans leurs flancs? Voilà le fait actuel, brutal, saisissant; il semble +que la nature se soit laissée surprendre par l'observateur, qu'elle +n'ait pas encore eu le temps de réparer le désordre dans lequel l'ont +jeté ses dernières convulsions. L'image de cataclysmes terribles +s'impose à l'esprit, qu'elle obsède comme l'inévitable conséquence de +l'observation, et Cuvier affirme que ces cataclysmes ont eu lieu. + +Bien plus, ils ont été subits: la preuve en est fournie par les cadavres +de rhinocéros et de mammouth que les glaces de la Sibérie nous ont +conservés intacts avec leur chair et leur peau. Sans aucun doute ces +animaux ont été gelés aussitôt que tués; sans cela, la corruption se fût +emparée de leur corps et n'en eût laissé que le squelette. Mais où +vivent aujourd'hui les rhinocéros et les éléphants? Sous le climat +brûlant de l'Afrique. Le climat de la Sibérie était donc torride, au +moment où ces grands animaux y vivaient, et le même instant qui les a +fait périr a dû rendre glacial le pays qu'ils habitaient. + +«Cet événement, ajoute Cuvier dans son magnifique style, a été subit, +instantané, sans aucune gradation, et ce qui est si clairement démontré +pour cette dernière catastrophe ne l'est guère moins pour celles qui +l'ont précédée. Les déchirements, les redressements, les renversements +des couches plus anciennes ne laissent pas douter que des causes subites +et violentes ne les aient mises dans l'état où nous les voyons; et même +la force des mouvements qu'éprouva la masse des eaux est encore attestée +par les amas de débris et de cailloux roulés qui s'interposent en +beaucoup d'endroits entre les couches solides. La vie a donc souvent été +troublée sur cette terre par des événements effroyables. Des êtres +vivants sans nombre ont été victimes de ces catastrophes: les uns, +habitants de la terre sèche, se sont vus engloutir par des déluges; les +autres, qui peuplaient le sein des eaux, ont été mis à sec avec le fond +des mers subitement relevé; leurs races même ont fini pour jamais et ne +laissent dans le monde que quelques débris à peine reconnaissables pour +le naturaliste. + +«Telles sont les conséquences où conduisent nécessairement les objets +que nous rencontrons à chaque pas, que nous pourrions vérifier à chaque +instant, presque dans tous les pays. Ces grands événements sont +clairement empreints partout pour l'œil qui sait en lire l'histoire dans +leurs monuments.» + +L'affirmation est énoncée sans aucune réserve: les faits ne +paraissent-ils pas absolument pressants, les raisonnements qu'ils +appuient ne sont-ils absolument rigoureux? + +Une fois établie l'idée que des efforts violents et subits ont amené les +révolutions du globe, Cuvier cherche à démontrer que les phénomènes dont +notre Terre est actuellement le théâtre ne sauraient expliquer ces +terribles événements; les effets de la pluie, des vents, de la course +des eaux, du mouvement des vagues de la mer, des phénomènes volcaniques, +des tremblements de terre sont rapidement passés en revue et éliminés; +Cuvier ne s'arrête sur l'influence possible des modifications de +position de l'axe terrestre que pour dire: «Ces deux mouvements... n'ont +nulle proportion avec des effets tels que ceux dont nous venons de +constater la grandeur. Dans tous les cas, leur lenteur excessive +empêcherait qu'ils pussent expliquer des catastrophes que nous venons de +prouver avoir été subites.» Voilà donc les forces actuelles déclarées +insuffisantes pour expliquer l'état actuel de l'écorce terrestre, et les +causes des prétendues révolutions du globe plongées dans un mystère dont +elles auront bien de la peine à se dégager. Quant à la durée de la +période de tranquillité pendant laquelle s'est déroulée notre histoire, +Cuvier, s'appuyant cette fois sur une savante discussion de documents +historiques ou archéologiques, l'évalue à environ six mille ans. + +On sait à quels résultats sont arrivés aujourd'hui les géologues. Tous +s'accordent à reconnaître que la période actuelle a une durée bien +voisine d'un demi-millier de siècles[53]; tous reconnaissent que c'est à +des phénomènes entièrement semblables à ceux qui s'accomplissent de nos +jours qu'est dû en grande partie l'aspect actuel de la surface du globe; +tous affirment que ces phénomènes ont été lents et graduels; qu'il n'y a +jamais eu ni cataclysmes généraux ni révolutions subites; il est enfin +démontré que les éléphants et les rhinocéros ensevelis dans les glaces +de Sibérie étaient organisés pour vivre dans les pays froids. + +Toutes ces conclusions sont la contradiction formelle de celles +auxquelles était arrivé Cuvier. Comment expliquer que, à une époque où +Geoffroy et Lamarck soutenaient déjà les idées qui ont prévalu, l'esprit +éminemment logique et précis de Cuvier leur soit demeuré fermé? Ce qui +domine avant tout, dans le _Discours sur les révolutions du globe_, +c'est la persuasion que la science se trouve en présence d'énigmes pour +longtemps indéchiffrables et dont il est inutile de chercher le mot. +Cuvier se fait un jeu de montrer la fragilité des explications tentées +jusqu'à ce jour: les grands noms de Descartes, de Leibnitz, de Kepler, +de Buffon sont associés dans sa critique à ceux de Robinet et de +Telliamed. Les idées générales au moyen desquelles les faits déjà connus +peuvent être en partie coordonnés se trouvent ainsi complètement +écartées. Mais la raison humaine ne perd jamais ses droits; elle a un +besoin irrésistible de combiner et d'induire, besoin qui a existé de +tout temps, qui a été l'origine, la condition nécessaire du langage, qui +a fait de l'homme ce qu'il est, deux faits se présentent-ils à elle +simultanément, elle leur suppose involontairement une relation immédiate +de cause à effet, cette relation fût-elle de tous points inintelligible, +si aucune théorie ne la prévient qu'entre ces deux faits s'échelonnent +un grand nombre d'autres faits nécessaires pour établir leur véritable +liaison; devant elle se dresse alors, comme seule explication, la +volonté divine dans sa toute-puissance; rien ne lui semble plus +invraisemblable, et elle accepte dans toute leur étendue les +conséquences qui lui semblent se dégager du rapprochement des deux +faits, si absurdes qu'elles puissent paraître. + +Sans aucun doute, si Cuvier avait été moins pénétré de l'infirmité de +notre intelligence aux prises avec la nature, s'il avait été moins +convaincu de l'inanité des systèmes de Leibnitz et de Buffon, dont il a +bien fallu, en définitive, reprendre quelque chose, s'il avait eu moins +de dédain pour les conceptions générales, Cuvier eût hésité à croire +qu'une région du globe avait pu être instantanément plongée d'une +température torride dans une température glaciale; il se serait demandé +si vraiment les éléphants et les rhinocéros trouvés en Sibérie étaient +bien organisés pour vivre dans les pays chauds où sont actuellement +confinées les espèces analogues; son attention se serait portée sur leur +épaisse toison; peut-être aurait-il découvert, comme on l'a +définitivement constaté aujourd'hui, que les mammouths vivaient au +milieu de troupeaux de rennes; que c'étaient des animaux des pays +froids, que par conséquent, au moment où ils étaient morts, la Sibérie +n'avait pas été brusquement couverte de glace, mais l'était déjà depuis +longtemps. Quelque doute serait entré dans son esprit relativement à la +soudaineté des cataclysmes qu'il croyait deviner; peut-être même ces +cataclysmes lui auraient-ils paru improbables; les idées de Lamarck et +de Geoffroy relativement à la lenteur des changements qui se sont +produits à la surface du globe auraient pu se faire jour, et l'on +n'aurait pas vu s'établir dans la science une méthode de raisonnement +qui pèse encore lourdement sur diverses branches de l'histoire +naturelle. + +Personne n'admet plus aujourd'hui les grands cataclysmes, les +révolutions subites de notre globe; cependant on s'imagine souvent +encore qu'on ne peut progresser d'une façon assurée qu'en s'interdisant +tout essai de coordination quelque peu étendu, en se bornant à tirer des +conséquences du rapprochement immédiat de faits rigoureusement observés, +mais que rien ne relie à d'autres faits antérieurement connus et plus +éloignés en apparence. On conclut volontiers, par exemple, de ce que des +faunes se succèdent brusquement dans certaines suites de terrains, que +ces faunes se sont aussi subitement modifiées, sans se demander quelle +durée de temps peut bien représenter la simple fente qui sépare ces +couches; on constate l'uniformité de la faune et de la flore durant la +période primaire: on en conclut aussitôt que les climats étaient les +mêmes par toute la terre et que les mers avaient partout la même +constitution, sans se demander si l'uniformité ne tient pas simplement à +ce que des types variés, étroitement adaptés à des conditions +d'existence déterminées, n'avaient pas encore eu le temps d'apparaître. +Supprimez dans notre flore actuelle les plantes dicotylédones et +monocotylédones; supprimez, dans la faune, les mammifères, les oiseaux, +les reptiles, les batraciens, les poissons osseux, les insectes, la +faune et la flore de notre terre actuelle ne vous paraîtront-elles pas +aussi d'une désespérante uniformité? Les climats ne vous sembleront-ils +pas brusquement confondus? Vous n'aurez fait cependant qu'anéantir le +thermomètre au moyen duquel les différences de climat peuvent être +appréciées. Qui sait si les affirmations relatives à l'uniformité de +température de la période primaire méritent plus de confiance que celles +qui sembleraient dictées dans les circonstances hypothétiques où nous +nous sommes placés? Nous pourrions multiplier ces exemples, bien propres +à montrer tous les dangers que font courir à la science des défiances +exagérées qui, au lieu de laisser à l'esprit tout son essor, de lui +permettre de dominer de haut les questions, le maintiennent, les ailes +repliées, dans un labyrinthe de faits où il ne peut cheminer qu'en +rampant. + +Mais, en présence des cataclysmes qui agiteraient périodiquement notre +globe, que deviennent les animaux et les plantes? Cuvier suppose que +chaque révolution fait disparaître un grand nombre d'espèces, bien +différent en cela de Lamarck, qui considère l'homme comme seul capable +de détruire les productions de la nature. Comment les espèces disparues +en un point du globe sont-elles remplacées? Une nouvelle création +est-elle nécessaire? On a souvent prêté à Cuvier cette opinion. Au moins +dans le _Discours sur les révolutions du globe_, elle n'est pas très +explicitement exprimée, et Cuvier même paraît s'en défendre. «Au reste, +dit-il, lorsque je soutiens que les bancs pierreux contiennent les os de +plusieurs genres, et les couches meubles ceux de plusieurs espèces qui +n'existent plus, je ne prétends pas qu'il ait fallu une création +nouvelle pour produire les espèces aujourd'hui existantes; je dis +seulement qu'elles n'existaient pas dans les lieux où on les voit à +présent et qu'elles ont dû y venir d'ailleurs.» + +Mais ce passage s'applique surtout à l'homme et aux animaux supérieurs, +aux mammifères notamment; car Cuvier admet d'autre part que les diverses +classes d'animaux ont apparu successivement, ce qui suppose qu'elles ont +été chacune l'objet d'une création particulière. «Ainsi, dit-il après +avoir exposé l'ordre dans lequel se rencontrent les fossiles, comme il +est raisonnable de croire que les coquilles et les poissons n'existaient +pas à l'époque de la formation des terrains primordiaux, l'on doit +croire aussi que les quadrupèdes ovipares ont commencé avec les +poissons, et dès les premiers temps qui ont produit des terrains +secondaires, mais que les quadrupèdes terrestres ne sont venus, du moins +en nombre considérable, que longtemps après et lorsque les calcaires +grossiers eurent été déposés...» + +Après ces calcaires grossiers, on ne trouve plus que «des terrains +meubles, des sables, des marnes, des grès, des argiles, qui indiquent +plutôt des transports plus ou moins tumultueux qu'une précipitation +tranquille; et, s'il y a quelques bancs pierreux et irréguliers un peu +considérables au-dessus ou au-dessous de ces terrains de transport, ils +donnent en général des marques d'avoir été déposés dans l'eau douce. + +«Presque tous les cas connus de quadrupèdes vivipares sont donc ou dans +ces terrains d'eau douce, ou dans ces terrains de transport; et par +conséquent il y a tout lieu de croire que ces quadrupèdes n'ont commencé +à exister, ou du moins à laisser leurs dépouilles dans les couches que +nous pouvons sonder, que depuis l'avant-dernière retraite de la mer et +pendant l'état de choses qui a précédé sa dernière irruption.» + +Cuvier pense donc ou, pour nous servir de sa formule, est tout au moins +disposé à penser que chacun des grands groupes zoologiques que nous +venons d'énumérer a été l'objet d'une création spéciale. Quant aux +espèces, elles sont pour lui immuables depuis leur création; il peut +considérer le fait comme expérimentalement démontré, puisqu'il croit +avoir établi que la période actuelle n'a encore que 6000 ans de durée, +et que réellement les animaux conservés depuis la plus haute antiquité +égyptienne ne diffèrent en rien des animaux actuels; mais l'argument +perd évidemment beaucoup de sa valeur si la durée de l'époque actuelle +doit être au moins décuplée, comme le pensent les géologues. D'ailleurs, +même à l'égard de la fixité de l'espèce, Cuvier fait ses réserves; si +elle est vraiment fixe chez les animaux supérieurs, elle pourrait bien +ne pas l'être chez les animaux à sang blanc. Voulant expliquer pourquoi +ses études paléontologiques ont principalement porté sur les mammifères, +il écrit: «Des coquilles annoncent bien que la mer existait où elles se +sont formées; mais leurs changements d'espèces pourraient à la rigueur +provenir de changements légers dans la nature du liquide ou seulement +dans sa température.» On peut entendre, il est vrai, ce passage comme +relatif à des migrations d'espèces plutôt qu'à des modifications +morphologiques, et ce qui suit semble donner plus de probabilité à la +première version. Mais, au début de son discours, Cuvier est plus +explicite quand il s'exprime ainsi: + +«On comprend que, au milieu de telles variations dans la nature du +liquide, les animaux qu'ils nourrissaient ne pouvaient demeurer les +mêmes... Il y a donc eu dans la nature animale une succession de +variations qui ont été occasionnées par celles du liquide dans lequel +les animaux vivaient ou qui du moins leur ont correspondu; et ces +variations ont conduit par degrés les classes des animaux aquatiques à +leur état actuel.» + +Nous reconnaissons sans peine que ce passage prête encore à la +discussion; mais, quand un écrivain aussi maître de sa plume que l'était +Cuvier laisse quelques équivoques dans sa phrase, il est permis de +croire que son opinion n'est pas complètement arrêtée dans son esprit, +et c'est la seule chose qu'il soit ici intéressante de retenir. + +On retrouve des traces de la même indécision dans les considérations sur +l'espèce développées au début de son _Règne animal_[54]: + +«On n'a aucune preuve que toutes les différences qui distinguent +aujourd'hui les êtres organisés soient de nature à avoir pu être ainsi +produites par les circonstances. Tout ce qu'on a avancé sur ce sujet est +hypothétique. L'expérience _paraît_ montrer, au contraire, que, dans +l'_état actuel du globe_, les variétés sont renfermées dans des limites +assez étroites, et, aussi loin que nous pouvons remonter dans +l'antiquité, nous voyons que ces limites étaient les mêmes +qu'aujourd'hui.» + +Pour demeurer d'accord avec les faits, Cuvier aurait dû s'arrêter là; +mais il généralise aussitôt et arrive à cette conclusion, qui n'est +nullement la conséquence nécessaire du petit nombre de faits observés: + +«_On est donc obligé_ d'admettre certaines formes qui se sont perpétuées +_depuis l'origine des choses_, sans excéder ces limites, et tous les +êtres appartenant à l'une de ces formes constituent une _espèce_. Les +variétés sont des divisions accidentelles de l'espèce. + +«La génération étant le seul moyen de connaître les limites auxquelles +les variétés puissent s'étendre, on doit définir l'espèce, la réunion +des individus descendus l'un de l'autre ou de parents communs et de ceux +qui leur ressemblent autant qu'ils se ressemblent entre eux.» + +En résumé, Cuvier croit fermement à des bouleversements soudains et très +généraux de la surface du globe. Ces bouleversements détruisent la plus +grande partie des espèces vivant dans la région où ils se produisent. +Plus tard, ces espèces sont remplacées par d'autres, pouvant venir des +régions qui ont été épargnées. Une création nouvelle n'est donc pas +nécessaire après chaque cataclysme; cependant elle est possible, et il +est, en tout cas, certain que les différentes classes du règne animal +ont apparu ou, si l'on veut, ont été créées successivement. Les espèces +marines ont pu être en partie épargnées par les événements qui agitaient +la surface de la terre émergée; mais la composition des eaux ayant sans +aucun doute subi, dans la suite des temps, de nombreux changements, +l'ensemble des espèces habitant une localité donnée a éprouvé des +modifications correspondantes. Telle est la théorie de Cuvier; elle a +été exagérée, comme il arrive d'ordinaire, par quelques-uns de ses +disciples, dont plusieurs ont admis comme un dogme inébranlable +l'hypothèse de _créations successives_ ou plus exactement de créations +spéciales à chaque grande période géologique. + +Peu importe, du reste, que les animaux et les plantes aient été créés +une fois pour toutes, ou que la puissance créatrice ait manifesté à +diverses reprises sa féconde activité; du moment qu'on admet, comme +Cuvier, que les espèces sont fixes, immuables, qu'elles ont dû être +chacune l'objet d'un acte créateur distinct, il n'y a plus à se +préoccuper de leur origine; toute l'activité de Cuvier se tourne vers +une autre direction: un très grand nombre d'animaux présentent, dans +leur organisation, des ressemblances incontestables; il en est d'autres +qui sont séparés par des différences profondes. Cuvier va s'efforcer de +formuler ces différences d'une façon précise; il va chercher à enchaîner +les ressemblances dans des lois qui seront les lois mêmes de +l'organisation; il va devenir d'une part le fondateur de la +classification naturelle des animaux, d'autre part l'un des créateurs de +l'anatomie comparée. + +La période de Linné est, en quelque sorte, dominée par le besoin +impérieux de distinguer nettement les unes des autres les espèces, +considérées comme des formes fixes, immuables. On cherche avant tout le +moyen d'arriver à reconnaître rapidement celles qui sont décrites, afin +de pouvoir dénommer celles qui ne le sont pas. Ce dénombrement des êtres +vivants conduit nécessairement à reconnaître entre eux des degrés divers +de ressemblance. Tout en recherchant surtout des différences, on ne peut +éviter de reconnaître que les espèces animales et végétales se disposent +en longues séries dans lesquelles deux formes successives ne diffèrent +que par des caractères insignifiants, les formes extrêmes, si étrangères +qu'elles paraissent au premier abord les unes aux autres, se trouvant +ainsi réunies par une foule d'intermédiaires. C'est ce même fait qui se +traduit dans Bonnet par l'idée de l'échelle des êtres, dans Buffon et +Geoffroy Saint-Hilaire par celle de l'unité de plan de composition, dans +Lamarck par l'idée de l'évolution et la théorie de la descendance; c'est +lui aussi qui amène Linné, les de Jussieu et Cuvier à concevoir l'idée +qu'il existe une sorte de plan de création que nos procédés de +classification des animaux doivent reproduire; qu'il y a lieu de +rechercher une disposition de nos listes d'espèces, seule conforme à ce +plan de la nature, et dans laquelle chaque espèce a sa place marquée +entre les deux espèces qui lui ressemblent le plus. Cette place étant +connue, on doit pouvoir en conclure toute l'organisation du végétal ou +de l'animal qui l'occupe. Aussi distingue-t-on soigneusement ce procédé +idéal de classification, désigné sous le nom de _méthode naturelle_, des +_systèmes artificiels_ dont avaient dû se contenter, faute de mieux, les +premiers classificateurs. + +La recherche de la méthode naturelle, désignée par Linné comme un des +grands problèmes à résoudre, est, depuis l'illustre Suédois, la +préoccupation dominante de nombreux naturalistes; les de Jussieu +s'efforcent d'établir les principes sur lesquels cette méthode doit +reposer chez les végétaux; Cuvier, persuadé qu'une bonne méthode, c'est +la science elle-même, définit et développe ces principes avec une rare +clarté en ce qui concerne le règne animal, auquel il en fait une +séduisante application. «Pour que la méthode soit bonne, dit-il, il faut +que chaque être porte son caractère avec lui; on ne peut donc prendre +les caractères dans des propriétés ou dans des habitudes dont l'exercice +soit momentané; mais ils doivent être tirés de la conformation.» Ces +simples mots éliminent complètement l'embryogénie, à qui l'on demande +cependant aujourd'hui la solution de tous les problèmes difficiles +d'affinité, et qui sera vraisemblablement, dans un avenir prochain, la +grande révélatrice des véritables rapports généalogiques des animaux. +L'anatomie devient la base exclusive de la classification. + +Mais, parmi les caractères divers que l'organisation d'un animal peut +présenter, quels sont ceux que l'on choisira de préférence pour établir +les grandes divisions? Cuvier fait ici remarquer que tous les caractères +ne sauraient avoir la même valeur. «Il est, dit-il, tels traits de +conformation qui en excluent d'autres; il en est qui, au contraire, en +nécessitent. Quand on connaît donc tels ou tels traits dans un être, on +peut calculer ceux qui coexistent avec ceux-là ou ceux qui leur sont +incompatibles. Les parties, les propriétés ou les traits de conformation +qui ont le plus grand nombre de ces rapports d'incompatibilité ou +d'existence avec d'autres, en d'autres termes qui exercent sur +l'ensemble de l'être l'influence la plus marquée, sont ce qu'on appelle +les _caractères importants_, les _caractères dominateurs_; les autres +sont des _caractères subordonnés_, et il y en a ainsi de différents +degrés.» + +Naturellement, ce sont les caractères les plus influents qui seront la +base des divisions les plus étendues; les autres viendront après, dans +leur ordre d'importance. Cela revient à dire, en somme, qu'il existe des +caractères d'embranchement, de classe, d'ordre, de genre ou d'espèce, +idée qui était évidemment dans l'esprit de Linné lorsqu'il établissait +sa hiérarchie des divisions zoologiques ou botaniques. Mais, outre ce +_principe de la subordination des caractères_, base de la méthode, le +passage que nous venons de citer contient l'exposé d'un autre principe +dont Cuvier fait la base de l'anatomie comparée: c'est le _principe de +la corrélation des formes_, exprimant cette double idée: 1° que les +parties d'un être vivant sont tellement liées entre elles «qu'aucune +d'elles ne peut changer sans que les autres changent aussi[55]»; 2° +qu'on peut, en conséquence, étant donnée la forme d'un organe d'un +animal, calculer les formes de tous les autres. Ce sont là des +propositions d'une hardiesse extrême et qui ne sont peut-être pas aussi +étroitement liées l'une à l'autre que le texte de Cuvier pourrait le +faire supposer. Si l'on considère, à l'exemple de Cuvier, le corps d'un +animal comme une fonction à plusieurs variables, la fonction paraît au +contraire _a priori_ tellement compliquée, le nombre des variables si +considérable qu'on ne peut se défendre de l'idée que les solutions +seront ordinairement multiples et souvent indéterminées. Aussi Cuvier +restreint-il d'avance le problème au moyen d'un autre principe, qui +paraît de nature à le déterminer, le _principe des conditions d +existence_, suivant lequel chaque animal possède tout ce qu'il lui faut +et rien que ce qu'il lui faut pour assurer son existence dans les +conditions où elle doit s'écouler. Cette proposition, dont le principe +de la corrélation des formes paraît, au premier abord, une conséquence +naturelle, n'est pas autre chose que le _principe des causes finales_, +principe que Cuvier considère comme particulier aux sciences naturelles +et qui est, suivant lui, le seul fondement sur lequel puissent s'appuyer +leurs inductions. + +Dans l'application, Cuvier se trouve cependant obligé de descendre des +hauteurs où vient de l'entraîner un coup d'aile un peu trop vigoureux de +son génie, et il finit par dire du principe de la corrélation des +formes: «Ce principe est assez évident en lui-même, dans cette acception +générale, pour n'avoir pas besoin d'une plus ample démonstration; mais, +quand il s'agit de l'appliquer, il est un grand nombre de cas où notre +connaissance théorique des rapports des formes ne suffirait point, si +elle n'était appuyée sur l'observation... Puisque ces rapports sont +constants, il faut bien qu'ils aient une cause suffisante; mais, comme +nous ne la connaissons pas, nous devons suppléer au défaut de la théorie +par le moyen de l'observation; elle nous sert à établir des lois +empiriques, qui deviennent presque aussi certaines que les lois +rationnelles, quand elles reposent sur des observations assez répétées.» +Là se trouve exprimée la différence des méthodes de Geoffroy +Saint-Hilaire et de Cuvier; par là aussi on peut apprécier la différence +de leur portée. La cause suffisante des rapports des parties de +l'organisme, Geoffroy cherche à la deviner; Cuvier s'interdit une +pareille témérité. S'il ne connaît pas cette cause tout entière, +Geoffroy réussit néanmoins à la saisir en partie, et dès lors il peut +calculer et prévoir des combinaisons organiques très éloignées de celles +qui sont réalisées chez les êtres actuellement vivants. Cuvier au +contraire, dépourvu de ce guide, obligé de suivre pas à pas les faits +qu'il observe, ne peut s'avancer au delà; non seulement il se prive +volontairement d'un procédé précieux de découverte, mais sa foi +exclusive dans la valeur des faits actuels l'expose, en paléontologie +comme en géologie, à des erreurs contre lesquelles rien ne vient le +mettre en garde. Geoffroy prévoit, cherche et découvre des germes de +dents chez les embryons des baleines et des oiseaux; l'exhumation d'un +oiseau pourvu de dents, tel que l'_Hesperornis_ ou l'_Ichthyornis_ de la +craie d'Amérique, est pour lui un fait prévu; Cuvier au contraire non +seulement ne saurait pressentir une telle découverte, s'il demeurait +fidèle à sa méthode, mais encore, s'il lui eût été donné d'étudier une +mâchoire isolée d'un oiseau pourvu de dents, le principe de la +corrélation des formes lui eût interdit de rapporter cette mâchoire à +autre chose qu'à un reptile. Geoffroy, comme tous les hommes pénétrés +d'une idée générale coordinatrice, quelle qu'elle soit, est dans la +situation privilégiée d'un observateur placé sur un sommet élevé d'où il +peut découvrir un vaste panorama: dans ce panorama, les villages, les +bourgades, les hameaux, les forêts, les bois, les champs, les montagnes +et les vallées lui apparaissent non seulement avec les détails qui leur +sont propres, mais aussi avec leurs rapports de position et de grandeur +relativement aux autres objets. Cuvier, tout en s'élevant lui-même, +quand il lui plaît, recommande de ne jamais gravir de pareils sommets; +il faut, suivant lui, s'avancer les yeux constamment fixés sur l'objet +le plus prochain, marcher lentement, pas à pas et ne s'aventurer à +décrire le pays qu'après en avoir parcouru à pied tous les sentiers. +Lorsqu'il s'adresse à Geoffroy, on croirait entendre le lion conseillant +à l'aigle de ne jamais faire usage de ses ailes. + +En réalité, le principe de la corrélation des formes est toujours +demeuré dans le domaine métaphysique; en paléontologie, la vraie méthode +pratiquée par Cuvier, celle qui l'a conduit à ses découvertes, résidait +simplement dans une comparaison rigoureuse des fragments des squelettes +fossiles qu'il avait à sa disposition avec les fragments correspondants +des squelettes des animaux actuels, comparaison exigeant une science +profonde que Cuvier pouvait mettre au service d'une merveilleuse +sagacité. En d'autres mains que les siennes, cette méthode, avec ses +allures dogmatiques, est, on l'a vu depuis bien des fois, pleine de +périls; Geoffroy laissait au contraire après lui, dans la théorie des +analogues, une méthode d'une telle précision qu'elle est devenue la +méthode habituelle d'investigation de tous les anatomistes. + +En zoologie, Cuvier suit plus rigoureusement la voie indiquée par le +principe de la subordination des caractères. Lorsqu'il cherche «quels +sont les caractères les plus influents dont il faudra faire la base des +premières divisions», il procède cependant par un _a priori_. «Il est +clair, dit-il, que ce sont ceux qui se tirent des fonctions animales, +c'est-à-dire des sensations et du mouvement, car non seulement ils font +de l'être un animal, mais ils établissent encore le degré de son +animalité[56].» + +Cuvier s'adresse donc tout d'abord au système nerveux, auquel il attache +une importance exceptionnelle, de qui il va même jusqu'à dire: «Le +système nerveux est, au fond, tout l'animal; les autres systèmes ne sont +là que pour l'entretenir et le servir[57].» Il reconnaît que le système +nerveux se présente sous quatre états différents dans le règne animal: +ou bien il constitue un ensemble formé du cerveau et de la moelle +épinière, enfermés l'un et l'autre dans une enveloppe osseuse; ou bien +il est formé de masses éparses parmi les viscères et réunies par des +filets nerveux; ou bien encore il est formé de deux longs cordons +ganglionnaires ventraux unis par un collier à deux ganglions situés +au-dessus de l'œsophage; enfin, chez certains animaux, le système +nerveux cesse d'être bien distinct. Fort de ses observations, Cuvier +résume enfin ses idées sur le règne animal dans le passage suivant: + +«Si l'on considère le règne animal d'après les principes que nous venons +de poser, en se débarrassant des préjugés établis sur les divisions +anciennement admises, en n'ayant égard qu'à l'organisation et à la +nature des animaux et non pas à leur grandeur, à leur utilité ou au plus +ou moins degré de connaissance que nous en avons, ni à toutes les autres +circonstances accessoires, on trouvera qu'il existe quatre formes +principales, quatre plans généraux, si l'on peut s'exprimer ainsi, +d'après lesquels tous les animaux semblent avoir été modelés et dont les +divisions ultérieures, de quelque titre que les naturalistes les aient +décorées, ne sont que des modifications assez légères, fondées sur le +développement ou l'addition de quelques parties qui ne changent rien à +l'essence du plan.» + +Ainsi l'unité de plan de composition est repoussée; il existe réellement +quatre plans distincts, entre lesquels on ne saurait trouver aucun +passage. Pourquoi quatre, pas un de plus, pas un de moins? Cuvier ne se +préoccupe pas de le rechercher; l'observation a parlé; le fait est là, +n'admettant ni discussion, ni explication, ni interprétation. Il y a +quatre types de disposition du système nerveux et partant quatre +embranchements; là est tout le raisonnement. Comment ne pas remarquer +cependant que ce raisonnement implique une hypothèse: c'est que +réellement _le système nerveux est au fond tout l'animal et que les +autres organes ne sont là que pour l'entretenir et le servir_. Cette +proposition, à laquelle aucun anatomiste, aucun embryogéniste ne saurait +aujourd'hui souscrire, Cuvier la regarde comme un axiome évident; mais +cela tient à ce qu'il la déduit lui-même, non pas tant de l'observation +que d'autres principes, essentiellement métaphysiques. + +Les espèces étant immuables, ayant été créées isolément, il est naturel +d'admettre qu'un système d'organes régulateurs préside au développement +des parties constitutives et immuables de chaque individu; ce système +d'organes, fidèle gardien de la pensée créatrice, est le système +nerveux. C'est lui qui, présent dans le «germe», bien qu'encore +invisible, maintient chaque partie dans les rapports de grandeur et de +position qu'elle doit présenter avec l'ensemble durant son +accroissement; ces parties elles-mêmes existent déjà dans le germe, +simple réduction de l'individu dont il s'est détaché et qui n'a besoin +que de grandir et de développer celles de ses parties qui demeurent plus +ou moins longtemps cachées pour devenir identiques à son parent. + + * * * * * + +Ainsi, dans le système de Cuvier, tout gravite autour de cette idée que, +à part les révolutions subites, les cataclysmes qu'il croit avoir +démontrés, la nature entière est immuable. Les espèces éteintes voisines +de celles qui vivent de nos jours avaient les mêmes mœurs et vivaient +dans les mêmes climats; les espèces actuelles ont été de tout temps ce +que nous les voyons aujourd'hui; les individus eux-mêmes, malgré leurs +changements apparents, leurs métamorphoses, ne font, durant leur +accroissement, que laisser apparaître des parties plus ou moins +longtemps cachées, mais toutes contenues dans un germe, image réduite de +l'organisme d'où il s'est détaché; le système nerveux, dépositaire de la +forme fondamentale de chaque type, règle la croissance et l'ordre +d'apparition des parties qui ne peuvent s'écarter, dans leur évolution, +d'une voie tracée de toute éternité; les types organiques divers sont +traduits par les quatre dispositions différentes que présente le système +nerveux; quoi d'étonnant, si les espèces ne peuvent se modifier, qu'il +n'existe entre elles aucun passage, que ces quatre types soient +complètement isolés l'un de l'autre? + +Combien ces idées sont différentes de celles de Geoffroy! Pour l'auteur +de la _Philosophie anatomique_, notre globe n'éprouve qu'une lente +évolution sans cataclysmes bien différents de ceux qui troublent la +période actuelle; à mesure que changent les climats et les conditions +extérieures, les espèces se modifient peu à peu; durant sa vie, +l'individu ne cesse lui-même de se transformer; dans l'œuf, ses parties +se forment peu à peu, engendrées les unes par les autres, comme sur un +arbre chaque rameau est produit par celui qui le porte; les +circonstances dans lesquelles s'accomplit ce développement peuvent +influer sur lui, donner lieu à l'apparition de formes nouvelles ou de +monstruosités, et toutes ces formes s'enchaînent les unes aux autres, +comme s'enchaînent celles que traverse successivement chaque animal. + +Pour Cuvier, tout être vivant est l'œuvre miraculeuse d'une volonté, +œuvre aussitôt exécutée que conçue par elle; pour Geoffroy, c'est un +résultat, conséquence dernière d'une longue suite de phénomènes +étroitement reliés entre eux. Il était impossible que deux doctrines +aussi opposées n'entraînassent pas un conflit. Dans l'année 1830, un +solennel débat les mit aux prises, au sein de l'Académie des sciences. + + + + +CHAPITRE XI + +DISCUSSION ENTRE CUVIER ET GEOFFROY SAINT-HILAIRE + +Essai d'extension aux mollusques de la théorie de l'unité de plan de +composition.--Opposition de Cuvier; que doit-on entendre par unité de +plan?--Les connexions éclairées par l'embryogénie et +l'épigénèse.--Adhésion de Cuvier à l'hypothèse de la préexistence des +germes.--Von Baër et les quatre types de développement.--L'école des +idées et l'école des faits.--Influence respective de Geoffroy +Saint-Hilaire, de Cuvier et de Lamarck. + + +Le 15 février 1830, Geoffroy Saint-Hilaire lut, devant l'Académie des +sciences de Paris, au nom de Latreille et au sien, un rapport sur les +travaux de deux jeunes naturalistes, MM. Laurencet et Meyranx, qui +s'étaient efforcés de démontrer que l'organisation des mollusques +céphalopodes[58] pouvait être ramenée à celle des vertébrés. En 1823, +l'un des rapporteurs, Latreille, s'était exercé sur ce sujet; il avait +signalé plusieurs catégories de ressemblances extérieures entre les +calmars et les poissons; de Blainville avait également tenté quelques +comparaisons dans ce sens. Laurencet et Meyranx pénétraient plus avant +dans la question et cherchaient à retrouver entre les divers organes +d'un céphalopode les connexions mêmes que l'on observe entre les organes +des vertébrés. Il leur fallait avoir recours, pour cela, à une +ingénieuse fiction. Ils supposaient un vertébré ployé en deux, à la +hauteur de l'ombilic, de manière que la face ventrale demeurât +extérieure et que les deux moitiés du dos, arrivées au contact, se +soudassent entre elles. Alors, faisaient-ils remarquer, les deux +extrémités du tube digestif sont ramenées au voisinage l'une de l'autre; +le bassin se trouve rapproché de la nuque; les membres sont rassemblés à +l'une des extrémités du corps; l'animal, marchant sur ces membres, +présente «absolument la position d'un de ces bateleurs qui renversent +leurs épaules et leur tête en arrière pour marcher sur leur tête et +leurs mains.» L'intestin recourbé en anse des céphalopodes, l'existence +en arrière de leur cou de pièces cartilagineuses en rapport avec ce +qu'on nomme chez eux l'entonnoir, la présence autour de la tête de huit +ou dix bras sur lesquels se meut l'animal sont autant de caractères qui +s'expliquent dès lors assez naturellement et rapprochent d'une façon +inattendue les plus élevés des mollusques des vertébrés. Le bec de +perroquet des seiches, leurs gros yeux compliqués viennent fortifier +encore ces analogies. Si extraordinaire que puisse paraître +l'explication de Laurencet et Meyranx, elle n'était pas faite pour +étonner beaucoup les naturalistes; des savants nombreux, même parmi ceux +qui se rattachent le plus étroitement à l'école de Cuvier, ont eu bien +des fois recours à des moyens plus violents qu'une simple plicature pour +ramener de force au même type des êtres ne présentant que des analogies +lointaines; le développement embryogénique des animaux est d'ailleurs +fécond en phénomènes presque aussi étranges. L'Académie eût peut-être +adopté sans discussion le rapport de ses commissaires, si Geoffroy +Saint-Hilaire, insistant sur la confirmation que les travaux de +Laurencet et Meyranx semblaient apporter à ses idées, n'avait cité, dans +son travail, un passage où Cuvier, après avoir numéré tous les +caractères qui distinguent les céphalopodes des poissons, terminait en +ces termes: «En un mot, nous voyons ici, quoi qu'en aient dit Bonnet et +ses sectateurs, la nature passer d'un plan à un autre, faire un saut, +laisser entre ses productions un hiatus manifeste. Les céphalopodes ne +sont le passage de rien: ils ne sont pas résultés du développement +d'autres animaux, et leur propre développement n'a rien produit de +supérieur à eux.» Il parut à Cuvier que les conclusions du rapport de +son confrère à l'Académie étaient une attaque dirigée contre ses propres +écrits. Depuis longtemps, l'opposition des doctrines des deux illustres +naturalistes s'était plus ou moins nettement affirmée en maintes +circonstances. Plus d'une fois, Cuvier avait, dans ses rapports sur les +travaux de l'Académie, critiqué assez amèrement les vues de son ami +d'autrefois, et déjà, en 1820, Geoffroy terminait son mémoire sur les +animaux articulés par ces touchantes paroles, empreintes de la douleur +que lui causaient les appréciations du secrétaire perpétuel de +l'Académie des sciences: + +«On pense bien que je ne rapporte pas ces faits pour qu'ils profitent +aux personnes qui sont dans la maturité de l'âge. Qui a reçu les leçons +d'une longue expérience est à l'abri de toute séduction. Je m'adresse à +la jeunesse, naturellement avide de nouveautés. Ma probité dans les +sciences, mon amour pour la vérité et les inquiétudes que je n'ai point +dissimulées tout à l'heure m'engagent à prémunir cette intéressante +jeunesse contre mes propres résultats. Je ne puis lui donner de plus +grandes marques d'égards qu'en l'avertissant que le motif pour elle de +ne se point passionner pour des vues qu'elle serait cependant disposée à +juger du plus haut intérêt en philosophie est une condamnation absolue +de ces mêmes vues, prononcée (avec quelque violence sans doute) par le +chef de l'école moderne, par le plus grand naturaliste de notre âge.» + +Le moment était venu pour les deux adversaires de cesser les +escarmouches et de se livrer enfin une bataille en règle. Cuvier +répondit au rapport de Geoffroy Saint-Hilaire en attaquant de front, +cette fois, l'unité de plan de composition, et en cherchant à démontrer +que cette unité n'existait pas. + +«Dans toute discussion scientifique, la première chose à faire, dit-il, +est de bien définir les expressions que l'on emploie... Commençons donc +par nous entendre sur ces grands mots d'_unité de composition_ et +d'_unité de plan_. + +«La _composition_ d'une chose signifie, du moins dans le langage +ordinaire, les parties dans lesquelles cette chose consiste, dont elle +se compose; et le _plan_ signifie l'arrangement que ces parties gardent +entre elles. + +«Ainsi, pour me servir d'un exemple trivial, mais qui rend bien les +idées, la _composition d'une maison_, c'est le nombre d'appartements ou +de chambres qui s'y trouvent, et son _plan_, c'est la disposition +réciproque de ces appartements et de ces chambres. + +«Si deux maisons contenaient chacune un vestibule, une antichambre, une +chambre à coucher, un salon, une salle à manger, on dirait que leur +_composition est la même_; et si cette chambre, ce salon, etc., étaient +au même étage, arrangés dans le même ordre, si l'on passait de l'un dans +l'autre de la même manière, on dirait aussi que leur _plan est le même_. + +«... Mais qu'est-ce que l'_unité de plan_, et surtout l'_unité de +composition_, qui doivent servir désormais de base nouvelle à la +zoologie?» + +Ces mots ne peuvent évidemment être employés dans le sens ordinaire, +dans le sens d'_identité_; car un polype et même une baleine, une +couleuvre, ne possèdent pas tous les organes d'un homme semblablement +placés; les mots unité de plan, unité de composition signifient donc +seulement dans la bouche de ceux qui les emploient _ressemblance_, +_analogie_. Mais alors «ces termes extraordinaires une fois définis +ainsi, une fois dépouillés de ce nuage mystérieux, dont les enveloppe le +vague de leurs acceptions ou le sens détourné dans lequel on en use, +loin de fournir des bases nouvelles à la zoologie, des bases inconnues à +tous les hommes plus ou moins habiles qui l'ont cultivée jusqu'à +présent, restreints dans des limites convenables, forment au contraire +une des bases les plus essentielles sur lesquelles la zoologie repose +depuis son origine, une des principales sur lesquelles Aristote, son +créateur, l'a placée.» + +Ainsi, pour Cuvier, non seulement l'unité de plan de composition +n'existe pas, mais la doctrine même de Geoffroy Saint-Hilaire, sa +méthode n'ont rien de nouveau et remontent jusqu'au père de la +philosophie. De ces deux propositions, l'une est incontestable, l'autre +est évidemment injuste. Sans doute l'unité de plan de composition dans +toute l'étendue du règne animal ne saurait être soutenue, au sens précis +où l'entendait son défenseur; l'affirmation de cette unité, lancée un +peu prématurément par Geoffroy Saint-Hilaire, est un boulet que son +argumentation traîne péniblement après elle; mais on ne saurait nier que +l'auteur de la _Philosophie anatomique_ aperçoit entre les animaux +considérés habituellement comme voisins des ressemblances autrement +étendues que celles auxquelles on s'arrêtait jusqu'à lui; ces +ressemblances ne résident pas seulement dans un petit nombre de +caractères communs; il s'agit de les retrouver dans le détail de leurs +parties, de suivre ces dernières dans leurs accroissements, leurs +réductions, leurs soudures, leurs transformations diverses; il s'agit de +comparer entre eux les animaux non seulement à l'état adulte, mais +encore à toutes les périodes de leur vie; et pour y parvenir Geoffroy +Saint-Hilaire donne une méthode, la _méthode des analogues_, dont les +règles n'ont réellement jamais été formulées avant lui. Cette méthode +elle-même, comme on l'a fait justement remarquer, est indépendante de la +doctrine de l'unité de plan de composition; qu'il existe un plan unique +d'organisation ou qu'il en existe plusieurs, elle s'applique à tous les +animaux construits sur le même plan et devient un guide si précieux que +les successeurs de Cuvier n'ont cessé d'en faire l'instrument ordinaire +de leurs découvertes. Elle seule peut permettre de reconnaître combien +il existe réellement de plans d'organisation dans la nature, et elle +comprend non seulement le principe général des connexions, mais encore +les comparaisons embryogéniques, dont Cuvier, partisan de la +préexistence des germes; ne pouvait apprécier toute l'importance. C'est +précisément l'embryogénie qui permet à Geoffroy d'étendre la notion du +plan d'organisation plus que ne le fait Cuvier et sans sortir cependant +de la définition si rigoureuse donnée par son adversaire. + +Le principe des connexions, Geoffroy l'éclaire ou le justifie, en effet, +par cet autre principe, plus important peut-être, plus général encore, +sur lequel il fonde, en quelque sorte, l'embryogénie comparée: _tous les +organes d'un animal naissent les uns des autres dans un ordre déterminé +et constant_. Il suit de là que, chez les animaux adultes, ces organes +présenteront toujours nécessairement les mêmes rapports. + +Mais, suivant Geoffroy, ce développement se poursuit, nous l'avons déjà +vu, sous la double influence du système nerveux et de l'appareil +circulatoire, dont l'action peut n'être pas la même en tous les points +de l'organisme; les conditions extérieures dans lesquelles s'accomplit +le développement interviennent aussi parfois pour en troubler les +résultats. Il pourra donc se faire que des organes demeurent à l'état de +bourgeon; que d'autres, après s'être montrés, s'atrophient et +disparaissent; que quelques-uns n'apparaissent pas du tout, tandis que +leurs voisins prendront un accroissement relativement exagéré; il en +résultera des déplacements, des soudures, des dissociations de divers +organes, des déviations apparentes du plan commun, qui pourra même +sembler complètement éludé. Mais le plan sera toujours retrouvé par une +application rigoureuse du principe des connexions non seulement à la +comparaison des animaux adultes, mais encore à celle de leurs embryons +aux divers degrés de développement. En d'autres termes, il faut, selon +Geoffroy, et cette idée est très nette chez lui, rechercher l'unité non +pas tant dans le résultat définitif du développement des animaux, que +dans la façon dont ce développement s'accomplit. Par là, Geoffroy +échappe en grande partie, à l'argumentation de Cuvier et recouvre le +droit d'appliquer sa théorie tout à la fois à des êtres d'une +organisation fort simple et à des êtres d'une organisation fort +compliquée: les premiers sont des organismes dont le développement est +demeuré incomplet dans une plus ou moins grande mesure. Aussi dit-il +très bien[59]: «Les mollusques avaient été trop haut remontés dans +l'échelle zoologique; mais si ce ne sont que des embryons de ses plus +bas degrés, s'ils ne sont que des êtres chez lesquels beaucoup moins +d'organes entrent enjeu, il ne s'ensuit pas que leurs organes manquent +aux relations voulues par le pouvoir des générations successives. +L'organe A sera dans une relation insolite avec l'organe C, si B n'a pas +été produit, si l'arrêt de développement, ayant frappé trop tôt +celui-ci, en a prévenu la production. Voilà comment il y a des +dispositions différentes, comment sont des constructions diverses pour +l'observation oculaire.» + +Cette simple phrase marque l'importance que doit avoir, dans les +recherches zoologiques telles que les conçoit Geoffroy Saint-Hilaire, +une science née à peine de la veille, à laquelle Cuvier n'a jamais fait +que de rapides allusions: l'embryogénie comparée; et ce qu'en attendait +le fondateur de la philosophie anatomique, elle l'a tenu et au delà. À +la vérité, l'explication des phénomènes qu'elle étudie repose encore +pour Geoffroy Saint-Hilaire sur une sorte de finalité: la réalisation du +plan général sur lequel sont, d'après lui, construits les animaux; c'est +toujours ce plan qui est en jeu; la variété n'est obtenue que par des +arrêts ou des excès de développement d'un nombre plus ou moins grand de +parties; à la vérité, l'unité de plan, telle que Geoffroy l'a observée +chez les vertébrés, n'est qu'un _résultat_, et lorsqu'il en fait une +sorte d'objectif de la nature, Geoffroy prend, comme il le reproche +lui-même à Cuvier, l'effet pour la cause: mais une voie féconde est +désormais ouverte; l'observation fera bien vite reconnaître le véritable +point de vue d'où tous les faits peuvent être embrassés, et c'est à la +recherche du plan hypothétique de Geoffroy que l'on devra d'avoir +reconnu la nécessité, ou tout au moins l'importance, d'observations d'un +genre tout nouveau. + +Un moment, ces observations poursuivies en Russie d'une manière +remarquable par Von Baër, semblent donner raison à Cuvier. Von Baër +croit lui aussi reconnaître quatre types de développement des animaux, +exactement correspondants à ceux que l'anatomie a indiqués à Cuvier. Et +cependant un des arguments _a priori_ invoqués par Cuvier contre l'unité +de plan de composition peut tout aussi bien se retourner contre son +système: «Si l'on remonte à l'auteur de toutes choses, dit-il[60], +quelle autre loi pouvait le gêner que la nécessité d'accorder à chaque +être qui devait durer les moyens d'assurer son existence, et pourquoi +n'aurait-il pas pu varier ses matériaux et ses instruments?» Sans doute, +mais pourquoi l'auteur de toutes choses se serait-il arrêté à quatre +plans distincts plutôt qu'à un seul? C'est ce que la science actuelle +commence à entrevoir; nous avons essayé de montrer dans notre ouvrage +sur les _Colonies animales_ qu'il y avait là des nécessités, en quelque +sorte géométriques; mais il a fallu pour cela modifier notablement la +conception de Cuvier. De même que Geoffroy avait, en somme, déduit le +principe de l'unité de composition de l'étude des seuls vertébrés, +Cuvier avait été amené à concevoir l'existence de quatre embranchements +par l'étude d'animaux relativement élevés; von Baër n'avait pas procédé +autrement; les quatre types, débarrassés des formes inférieures de +chacun d'eux, devaient donc lui paraître extrêmement nets et absolument +séparés. Cependant de nombreuses formes aberrantes ne tardèrent pas à se +révéler; quelques-unes ont pu être ramenées au type idéal auquel on les +rattachait; d'autres ont résisté, et il a bien fallu reconnaître que, +dans les formes inférieures, les caractères de l'embranchement pouvaient +s'effacer; qu'il existait de réelles transitions entre certains +embranchements; que des animaux réunis dans quelques-unes de ces grandes +divisions n'avaient au contraire de commun qu'une semblable disposition +de parties d'ailleurs dissemblables; que chaque série distincte pouvait +se rattacher à des formes simples, mais dénuées de type déterminé, et au +delà desquelles il n'y avait plus que des êtres de nature en quelque +sorte indécise; c'est le travail que nous verrons s'accomplir dans les +années qui vont suivre. + +S'il se rapprochait plus de la réalité que Geoffroy Saint-Hilaire, +Cuvier, en soutenant l'existence de quatre types organiques distincts, +n'était donc pas non plus absolument dans le vrai. + +Aussi bien le dissentiment entre les deux académiciens était-il en +réalité plus profond et portait-il sur de plus hautes questions. «Du +jour où, en 1806, écrit un savant autorisé[61], Geoffroy Saint-Hilaire +entreprit de démontrer l'unité de composition par sa méthode propre, +_par l'alliance de l'observation et du raisonnement_, du jour où il +donna place à la synthèse, à côté, disons mieux, au-dessus de +l'_analyse_, le germe de tous les dissentiments futurs entre Cuvier et +lui fut jeté dans la science; mais, comme la jeune plante à son origine, +il allait se développer à l'insu de tous. Les deux collègues se +croyaient encore en conformité de vues que déjà leur scission était +devenue inévitable dans l'avenir et pour ainsi dire commençait +virtuellement. L'un d'eux se faisant novateur, il fallait que l'autre se +fît ou, son disciple ou son adversaire. Disciple, Cuvier ne pouvait +l'être de personne et, par les tendances de son esprit, moins de +Geoffroy Saint-Hilaire que de tout autre; il devint donc son +adversaire.» + +Cuvier ne s'était cependant pas toujours refusé à la synthèse, son +_Discours sur les révolutions du globe_, l'introduction de son _Règne +animal_ en sont la preuve irrécusable; mais peu à peu ses dissentiments +latents ou publics avec Geoffroy l'amènent à formuler d'une façon de +plus en plus nette, de plus en plus radicale son opposition aux idées de +son collègue. «Pour nous, dit-il en 1829[62], nous faisons dès longtemps +profession de nous en tenir à l'examen des faits positifs.» Plus tard, +il recommande aux naturalistes dignes de ce nom de s'en tenir à l'exposé +des faits, au détail des circonstances et de ne jamais s'aventurer au +delà de l'indication des conséquences immédiates des faits observés. +Nommer, classer, décrire, telles doivent être les seules préoccupations +du vrai naturaliste. C'est pour lui le seul moyen de se préserver de +l'erreur; et, cessant de discuter à l'Académie la doctrine de Geoffroy, +il se plaît à exposer au Collège de France, dans de brillantes leçons +sur l'histoire des sciences naturelles, les divers systèmes pour +lesquels l'esprit humain s'est successivement passionné, et qui, +fugitives lueurs, se sont évanouis pour jamais, après avoir +momentanément jeté un éclat trompeur sur le champ de la science. + +De pareilles leçons, faites par un tel homme, devaient trouver un +puissant écho: réduire la science à la récolte des faits, c'était la +mettre à la portée des plus humbles intelligences; montrer les plus +puissantes conceptions venant se briser l'une après l'autre sur des +écueils inattendus, c'était mettre le génie sous les pieds de quiconque +tenait une loupe ou un scalpel; interdire le raisonnement, c'était +défendre contre les investigations indiscrètes de la science toutes les +croyances, tous les mystères, tous les dogmes; proscrire ce qu'il y a de +plus personnel dans l'homme, le droit de créer des idées, c'était +flatter toutes les vanités. Certainement de telles intentions étaient +bien loin de l'esprit de Cuvier; mais les actes ont leurs conséquences +nécessaires; l'aurait-il voulu, le grand homme qui s'était illustré par +de si magnifiques conceptions n'aurait pu empêcher que son nom ne servît +de drapeau à une _école des faits_, dont le dédain pour les disciples de +Geoffroy devait croître avec l'enthousiasme de ceux-ci. + +Geoffroy lui-même ne peut rester indifférent. Il s'élève de toute son +énergie contre cette prétention affichée par l'école soi-disant +positive--le mot sera bientôt créé--de maintenir l'histoire naturelle +«dans les usages du passé». + +«Pour de certains esprits, finit-il par dire[63], la conviction leur +doit arriver par les yeux du corps et non par des déductions +conséquentes... C'est un parti pris de repousser les idées pour +n'admettre _exclusivement_ que des reliefs corporels, seulement des +faits que l'on puisse pratiquer matériellement et, par conséquent, qui +ne cessent jamais d'être palpables à nos sens. Pour cette école, la +science du naturaliste doit se renfermer dans ces trois résultats: +_nommer, enregistrer et décrire_. + +«Cette école, que de certains intérêts font en ce moment prévaloir, +enseigne que l'histoire des sciences apporte de toutes parts le +témoignage que les théories se sont successivement précipitées dans le +gouffre immense des erreurs humaines, que les idées ne sont rien en soi, +et que les faits seuls se défendent des révolutions et surnagent. +Cependant, au lieu de livrer ainsi l'enfance de l'humanité à la critique +moqueuse de la société actuelle, qui ne tient son plus d'instruction que +de la puissance du temps et d'une civilisation progressive, ne +vaudrait-il pas mieux expliquer ces vicissitudes naturelles autant que +nécessaires, pour les voir selon l'ordre des siècles? Et, quant à cette +affectation de présenter les faits comme constituant seuls le domaine de +la science, il serait aussi, je crois, plus juste de dire qu'ils +n'arrivent aux âges futurs que s'ils sont escortés et protégés par les +idées qui s'y rapportent et qui seules, par conséquent, en font la +principale valeur. + +«Des faits, même très industrieusement façonnés par une observation +intelligente, ne peuvent jamais valoir, à l'égard de l'édifice des +sciences, s'ils restent isolés, qu'à titre de matériaux plus ou moins +heureusement amenés à pied d'œuvre. Or, comme on ne saurait porter trop +de lumière sur cette thèse, je ne craindrai pas d'employer le secours de +la parabole suivante: + +«Paul a le désir et le moyen de se procurer toutes les jouissances de la +vie: il est intelligent, inventif, et il s'est appliqué à rechercher et +à rassembler tout ce qu'il suppose devoir lui être nécessaire. Il +approvisionne son cellier des meilleurs vins; il remplit son bûcher de +tout le bois que réclamera son chauffage; il agit avec le même +discernement pour tous les autres objets de sa consommation probable. +Les qualités sont bien choisies, les objets habilement rangés, et un +ordre savant règne partout. Mais, arrivé là, Paul s'arrête. De ce vin, +il ne boira pas; de ce bois, il ne se chauffera pas; de toutes les +autres pièces de son mobilier, il n'usera pas.--Mais, me direz-vous, +votre _Paul est un fou_.--Je l'accorde.» + +Paul n'est pas toujours fou; mais il lui semble parfois que les biens +qu'il accumule ne seront jamais suffisants pour qu'il en puisse tirer le +parti rêvé; l'heure vient, sans qu'il y ait pris garde, où il ne peut +plus en jouir; ayant toute sa vie fait profession d'être sage, il +continue à voir la sagesse dans cette incessante accumulation, et ne +peut s'empêcher de traiter de téméraires ceux qui, ayant comme lui +rassemblé des matériaux, s'aperçoivent à temps que le moment est venu de +bâtir. + +La lutte ouverte entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire ne fut pas de +longue durée. Le 13 mai 1832, Cuvier mourait presque subitement; +Geoffroy eut alors à se défendre contre ceux qui croyaient avoir hérité +de la pensée du maître; souvent il dut regretter de ne plus avoir devant +lui son illustre adversaire, et ce n'est pas sans tristesse qu'on lit +les pages tour à tour indignées ou contristées que lui arrachent des +oppositions trop souvent mesquines et tracassières. Que de souffrances +intimes révèle un passage tel que celui-ci: + +«Je ne continuerai point ces fragments, commencés naguère sous de +meilleurs auspices; je suis aujourd'hui le jouet de forces majeures, +sans rien pouvoir opposer à une fatalité sombre qui m'atteint, qui +tourne à persécution et qui réserve mes derniers jours à l'excès des +disgrâces... Il m'est pénible de laisser ces feuilles imparfaites, que +je n'aurai pu amener à l'état d'un ouvrage achevé. Mais les tracasseries +qui me sont suscitées, les atteintes de l'âge et le découragement qui me +gagne me créent une situation d'impuissance, à laquelle il faut +désormais que je range ma conduite et les dernières heures de ma vie. À +de nouvelles luttes où l'on paraît vouloir m'engager, ma prudence et ma +débilité me conseillent de refuser[64].» + +Geoffroy, plein de courage et d'ardeur, avait pourtant écrit trois ans +auparavant: «Ce n'est pas tout que d'établir des faits...; il faut que +le jugement s'exerce à les comprendre; puis on dira, comme je l'entends +dire autour de moi, que de tels jugements, c'est de la théorie. Je ne +m'épouvanterai point de cette augmentation plutôt bruyante que logique: +et je réponds à tout ce bavardage, fait pour étourdir et chercher à en +imposer, que le temps de crier à la poésie et de dresser de vagues +accusations est passé; ces cris se jugent et se nomment +_déclamation_[65].» + +Les choses ne passent pas aussi vite que le pensait Geoffroy; bien des +savants se demandent encore aujourd'hui si les naturalistes peuvent +exercer ce droit à la synthèse dont usent si largement et avec tant de +bonheur les physiciens et les chimistes; beaucoup, surtout parmi ceux +dont les premières études ont porté sur l'homme, jugent encore le règne +animal inexplicable, repoussent d'avance tout essai de coordination et +vont même jusqu'à en affirmer l'impossibilité. À ceux-là Geoffroy avait +pourtant donné en 1821 ce sévère avertissement: On discutait devant un +officier de l'ancien régime les chances qu'avaient les armées de la +République de forcer le passage du Rhin. Le vieux soldat venait de +démontrer péremptoirement. à son auditoire la folie d'une semblable +entreprise; il cessait à peine de parler qu'une nouvelle arrivait: les +troupes françaises venaient de réaliser l'impossible; le Rhin était +franchi. + +Cuvier, quoi qu'il en ait dit, ne croyait pas exclusivement aux faits; +Geoffroy s'est toujours tenu soigneusement à l'écart des aberrations +dont l'école allemande va nous fournir bientôt de singuliers exemples; +s'il essayait de deviner la nature, c'était méthodiquement, et ses +«pressentiments» étaient presque toujours soumis au contrôle de cette +sorte d'observation provoquée qui est bien voisine de l'expérience; son +anatomie philosophique, sa philosophie zoologique, sont ce qu'on +appellerait aujourd'hui de l'_anatomie_, de la _zoologie +expérimentales_. Pour les esprits élevés, les écarts qu'on pourrait lui +reprocher sont des écueils à éviter, mais ne diminuent en rien la valeur +de sa méthode, l'importance de la synthèse; l'alliance étroite de +l'observation et du raisonnement demeure leur règle de conduite; c'est +ce qu'exprime en ces termes un des savants les plus illustres de +l'Allemagne, Johannes Müller[66]: + +«Les vérités les plus importantes des sciences naturelles n'ont pas été +trouvées par une simple analyse de l'idée philosophique, ni par la seule +observation; c'est par une expérience méditée, qui sépare l'essentiel de +l'accidentel et trouve ainsi la loi fondamentale d'où l'on déduit +ensuite de nombreuses conséquences. C'est là plus que l'expérimentation, +c'est l'expérience philosophique.» + +C'est aussi l'opinion de M. Henri Milne Edwards[67]. + +«Dans quelques écoles, on professe un grand dédain pour les vues de +l'esprit, et l'on répète à chaque instant que les faits seuls ont de +l'importance dans la science. Mais c'est là, ce me semble, une grave +erreur. Une pareille pensée serait excusable chez un ouvrier obscur, +qui, employé sans relâche à tailler dans le sein de la terre les +matériaux d'un vaste édifice, croirait que le rôle de l'architecte ne +consiste qu'à entasser pierre sur pierre et ne verrait dans le plan +tracé d'avance par le crayon de l'artiste qu'un jeu de son imagination, +une fantaisie inutile. Mais l'ouvrier carrier lui-même, s'il ne restait +pas dans son souterrain et s'il voyait tous les blocs informes qu'il en +a tirés se réunir, sous la main du maître, pour constituer le Parthénon +d'Athènes ou le Colisée de Rome, comprendrait que la science de +l'architecte n'est pas une science inutile, lors même que le monument +créé par son génie ne devrait avoir qu'une durée éphémère et que les +débris de l'édifice tombé en ruines ne serviraient plus tard que de +matériaux pour des constructions nouvelles.» + +Au surplus, la science, de quelque manière qu'on la cultive, ne saurait +s'accommoder de deux écoles, de deux méthodes. Ceux qui prétendent s'en +tenir aux faits sont toujours heureux quand il leur vient des idées, et +se hâtent de les mettre à profit; on a rarement vu, d'autre part, les +auteurs d'une théorie la présenter autrement que comme un moyen de +préparer la découverte de faits nouveaux, grâce à une connaissance plus +complète des rapports entre les faits déjà découverts. Tout le monde est +aujourd'hui d'accord sur la méthode: imaginer avant d'expérimenter ou +d'observer; expérimenter ou observer pour choisir, entre les idées _a +priori_ que les faits déjà connus ont fait naître, celle qui est +conforme à la réalité; se servir de ces idées pour acquérir des faits +nouveaux, et marcher ainsi plus ou moins rapidement à l'explication et à +la conquête de la nature. Malheureusement l'homme n'est pas seulement un +être raisonnable; et l'accord, qui serait facile s'il s'en tenait +uniquement à l'exercice de sa raison, est rapidement troublé lorsqu'il +permet à ses passions d'entrer en jeu. En fait, les prétendus désaccords +sur la méthode que l'on voit encore surgir de temps en temps ne servent +que trop souvent à couvrir de vaniteuses ambitions ou de misérables +querelles de personnes. + +Désormais les sciences naturelles sont entrées dans une voie féconde: +grâce à Cuvier, une science nouvelle est créée qui, ressuscitant les +animaux et les plantes des âges anciens, va nous raconter en détail +l'histoire du passé de notre globe; si l'illustre anatomiste en +restreint volontairement la portée, les doctrines de Lamarck et de +Geoffroy lui ouvrent les plus vastes horizons. Il ne s'agit de rien +moins que de déterminer, par une étude rigoureuse des faits, combinée +avec une sévère induction, l'origine de tout ce qui a vie sur le globe. +L'hypothèse de l'unité de plan de composition conduit Geoffroy à créer +sa théorie des analogues, à donner à l'embryogénie comparée une +importance et une direction inconnues jusque-là; l'opposition de Cuvier +empêche d'admettre, dans sa généralité primitive, l'hypothèse séduisante +de l'unité de plan de composition, met en relief l'existence de +plusieurs types organiques et impose une étude plus approfondie des +animaux inférieurs que nous verrons bientôt renouveler le champ de la +philosophie zoologique. Lamarck lègue à la science l'idée d'une +complication graduelle des types organiques et d'une parenté possible +entre ces types; il révèle la puissance de l'hérédité; l'insistance de +Cuvier à affirmer la fixité des espèces maintient l'attention sur la +réalité de ces groupes auxquels Lamarck était porté à attribuer trop de +mobilité, et rend ainsi nécessaire la recherche d'une explication de la +longue permanence des types spécifiques et de leur isolement dans la +nature. + +Ainsi, pour revenir à la belle image de M. Edwards, les trois édifices +construits par ces trois hommes de génie doivent être remaniés en +partie, mais une aile de chacun d'eux demeure debout pour être +incorporée dans l'édifice définitif que l'avenir saura réaliser. + + + + +CHAPITRE XII + +GŒTHE + +Idées de Gœthe sur l'unité des types organiques.--La métamorphose des +plantes; structure des végétaux; le végétal idéal.--Travaux d'anatomie +comparée; recherche du type idéal du squelette.--Transformisme de +Gœthe.--Kielmeyer. + + +Une idée grande et simple, telle que l'idée de l'unité de plan de +composition, était comme un souffle de poésie répandu sur la science +entière. Plus d'un partisan de la doctrine de Geoffroy devait entrevoir +sous cette unité une sorte de révélation de la pensée divine, présente +dans toutes les parties de l'univers, travaillant sans relâche à ses +métamorphoses, se plaisant à étonner notre imagination par l'infinie +variété de ses combinaisons, toutes assujetties cependant à porter, +comme preuve de leur origine, une même et puissante empreinte. + +«Derrière votre théorie des analogues, reprochait Cuvier à Geoffroy, se +cache au moins confusément une sorte de panthéisme.» C'est précisément +pourquoi la théorie condamnée en France recruta en Allemagne un ardent +défenseur, le grand, l'illustre Gœthe. + +Tout en se rangeant sous la bannière de Geoffroy, Gœthe garde d'ailleurs +une haute originalité. Lui aussi avait eu, tout jeune encore, avant même +que Geoffroy eût commencé sa brillante carrière scientifique, une +conception neuve et hardie et l'avait habilement développée. Frappés des +modifications que les procédés de culture peuvent produire dans les +diverses parties d'un végétal, le botaniste La Hire, mais surtout Linné +avaient plus ou moins explicitement laissé entendre que ces parties +étaient de même nature et pouvaient dans certains cas se transformer les +unes dans les autres. On ne peut attribuer que cette signification au +passage suivant de la _Philosophie botanique_ de Linné: + +«Les fleurs, les feuilles et les bourgeons ont une même origine... Le +périanthe est formé par la réunion de feuilles rudimentaires. Une +végétation luxuriante détruit les fleurs et les transforme en feuilles. +Une végétation pauvre, en modifiant les feuilles, les transforme en +fleurs[68].» + +La même idée se retrouve dans ces phrases, extraites de ses _Aménités +académiques_: + +«Plantez dans une terre fertile un arbuste qui, dans un vase de terre, +donnait chaque année des fleurs et des fruits, il cessera de fructifier +et ne développera plus que des rameaux chargés de feuilles. Les branches +qui autrefois portaient des fleurs sont maintenant couvertes de +feuilles, et les feuilles, à leur tour, deviendront des fleurs si +l'arbuste, replacé dans le vase, y trouve une nourriture moins +abondante[69].» + +Plusieurs naturalistes, Ferber, Dahlberg, Ulmark et surtout Gaspard +Wolf, avaient développé ces aperçus du naturaliste suédois, mais sans en +tirer toutes les conséquences et parfois en avertissant qu'elles +cachaient plus d'un piège sous leur aspect séduisant. + +Gœthe s'empare de la même idée, et, avec cette netteté de vue que donne +le génie, il montre en 1790, non pas, comme on l'a dit souvent, que +toutes les parties de la fleur et un grand nombre d'autres organes de la +plante ne sont que des feuilles transformées, mais bien que les +feuilles, les pétales, les étamines, les diverses parties du fruit, +etc., ne sont que les transformations diverses d'un même organe dont il +cherche à déterminer la forme primitive et la nature. «On comprend, +dit-il, que nous aurions besoin d'un terme général pour désigner +l'organe fondamental qui revêt ces métamorphoses, et pouvoir lui +comparer toutes les formes secondaires.» Mais Gœthe ne crée pas ce +terme, et sa théorie a passé dans la science sous cette forme +restrictive qui veut voir dans la feuille l'organe dont tous les autres +sont dérivés. Dans les propositions suivantes, Gœthe[70] élargit encore +sa théorie: + +«On sait la grande analogie qui existe entre un bourgeon et une graine, +et on n'ignore pas combien il est facile de découvrir dans le bourgeon +l'ébauche de la plante future. + +«Si l'on ne constate pas aussi facilement dans le bourgeon la présence +des racines, elles n'en existent pas moins que dans les graines et se +développent facilement et promptement sous l'influence de l'humidité. + +«Le bourgeon n'a pas besoin de cotylédons, parce qu'il est attaché sur +la plante mère complètement organisée; aussi longtemps qu'il y est fixé, +ou lorsqu'il a été transporté sur une autre plante, il en tire +directement sa nourriture; lorsqu'il est placé dans le sol, ses racines +se développent promptement. + +«Le bourgeon se compose d'une série de nœuds et de feuilles plus ou +moins développés et dont l'évolution s'accomplit ultérieurement. Les +_rameaux qui sortent des nœuds de la tige peuvent donc être considérés +comme autant de jeunes plantes fixées sur la plante mère, comme celle-ci +l'est dans le sol_.» + +Nous sommes en présence, cette fois, d'une théorie tout entière de la +constitution du végétal, théorie que Bonnet et Buffon ont déjà ébauchée, +nous l'avons vu, et, qui sans aucun doute, aurait depuis longtemps pris +pied dans la science si Gaudichaud et Aubert Dupetit-Thouars n'avaient +pas imaginé que chaque bourgeon, en sa qualité de plante indépendante, +devait avoir des racines qui, s'accumulant les unes sur les autres, +étaient la véritable cause de l'accroissement en diamètre des végétaux. +Hugo Mohl, Hétet, M. Trécul n'ont pas eu de peine à démontrer, avec leur +rigueur habituelle, que ces prétendues racines n'existaient pas, et les +esprits superficiels ont pu croire que ces éminents observateurs +renversaient la théorie du végétal adoptée par Bonnet, Buffon et Gœthe, +alors qu'ils n'en détruisaient qu'une fâcheuse interprétation. + +L'idée de considérer les feuilles et les parties de la fleur et du fruit +comme de simples modifications d'un organe unique, l'idée de voir dans +le végétal un être complexe résultant de l'association d'un nombre +parfois indéfini d'êtres plus simples, se rattachent étroitement pour +Gœthe à une autre idée plus hardie: celle d'arriver à constituer un +végétal idéal, un végétal type duquel tous ceux qui existent pourraient +être déduits par le raisonnement. «Je t'apprends en confidence, écrit-il +de Naples à Herder, que je suis sur le point de pénétrer enfin le +mystère de la naissance et de l'organisation des plantes... La plante +primitive sera la chose la plus singulière du monde, et la nature +elle-même me l'enviera. Avec ce modèle et sa clef, on inventera une +infinité de plantes nouvelles, qui, si elles n'existent pas, pourraient +exister, et qui, loin d'être le reflet d'une imagination artistique et +poétique, auront une existence intime, vraie, nécessaire même, et _cette +loi créatrice pourra s'appliquer à tout ce qui a une vie quelconque_.» + +Gœthe a évidemment conçu pour la plante quelque chose d'analogue à ce +que Geoffroy Saint-Hilaire appelle l'unité de plan de composition pour +les animaux. Son idée, il l'étend même d'avance aux animaux, et son +premier essai zoologique témoigne qu'avant de s'occuper de botanique il +recherchait déjà chez ces êtres l'unité qu'il vient d'apercevoir chez +les plantes. C'est ainsi qu'il est conduit, dès 1786, à découvrir chez +l'homme les deux os intermaxillaires qui portent, chez tous les +mammifères, les incisives supérieures et qu'on prétendait être un +caractère essentiellement distinctif de l'homme et des singes. Comme +Geoffroy Saint-Hilaire, c'est par des recherches sur des fœtus et sur +des monstres que Gœthe parvint à établir l'existence réelle de ces deux +os qui, chez l'homme, se soudent habituellement de bonne heure avec les +deux moitiés de la mâchoire supérieure, entre lesquelles ils sont +compris, et produisent, lorsqu'ils demeurent écartés, la difformité +connue sous le nom de _bec-de-lièvre_[71]. + +En 1790, l'année même où il publiait son essai sur la métamorphose des +plantes, Gœthe, se promenant au cimetière juif de Venise, désarticule, +en les heurtant du pied, les pièces d'un crâne de mouton. Ces pièces +éparses font naître en lui l'idée que le crâne est formé d'un certain +nombre de vertèbres, modifiées dans leur forme et dans leurs +proportions. Cette idée, à laquelle Frank et Oken arrivent de leur côté +indépendamment de Gœthe et qu'ils déduisaient d'ailleurs des doctrines +les plus opposées, introduit dans l'anatomie comparée l'idée si féconde +en botanique qu'un même organe, en se répétant et se modifiant, suffit à +former les parties les plus différentes en apparence d'un organisme. +Après avoir longtemps disputé, on juge aujourd'hui inutile de s'acharner +à déterminer de combien de vertèbres le crâne peut être constitué; mais +au moins n'est-il pas contesté que le crâne n'est qu'une modification de +la colonne vertébrale dont les vertèbres se sont agrandies, transformées +et en partie soudées pour constituer l'enveloppe protectrice de +l'encéphale. + +La découverte de l'os intermaxillaire, celle de la constitution +vertébrale du crâne ne sont d'ailleurs que des épisodes dans une œuvre +incomparablement plus vaste, dont Gœthe trace, dès 1795, le brillant +programme. De même qu'il s'est attaché à constituer un végétal idéal, +duquel tous les autres pourraient être déduits par de simples +modifications de certaines parties, de même il propose pour l'étude du +squelette «d'établir un type anatomique, une sorte d'image universelle, +représentant, autant que possible, les os de tous les animaux, pour +servir de règle en les décrivant d'après un ordre établi d'avance. Ce +type devrait être établi, en ayant égard, autant qu'il sera possible, +aux fonctions physiologiques. De l'idée d'un type général, il résulte +nécessairement qu'aucun animal considéré isolément ne saurait être pris +comme type de comparaison, car la partie ne saurait être l'image du +tout. L'homme, dont l'organisation est si parfaite, ne saurait, en +raison de cette perfection même, servir de terme de comparaison par +rapport aux animaux inférieurs. Il faut, au contraire, procéder de la +façon suivante: l'observation nous apprend quelles sont les parties +communes à tous les animaux et en quoi ces parties diffèrent entre +elles; l'esprit doit embrasser cet ensemble et en déduire, par +abstraction, un type général dont la création lui appartient.» + +Ainsi, la même année, Gœthe et Geoffroy Saint-Hilaire ont conçu, chacun +à sa façon, l'idée de l'unité de plan de composition dans le règne +animal. Mais Geoffroy Saint-Hilaire fournit, par des recherches +anatomiques incessantes, la démonstration de son idée; tandis que Gœthe, +après avoir commencé à exécuter son plan d'observations ostéologiques, +s'arrête en route et ne tire aucune conclusion spéciale de ses +nombreuses observations. Comme Geoffroy, il propose cependant d'utiliser +la position respective des organes pour les déterminer; mais il veut en +même temps, ce qui est moins heureux, que l'on tienne grand compte de +leur fonction. Comme Geoffroy, il explique, en exagérant même cette +influence, la réduction de volume de certaines parties du corps par un +excès de développement d'autres parties; mais tous deux sont arrivés à +ces idées d'une façon absolument indépendante. + +Aux idées de Geoffroy Saint-Hilaire, Gœthe ajoute celle des +métamorphoses, d'après laquelle un même organe, un même animal peuvent +se présenter sous des aspects divers et, en fait, n'atteignent jamais +leur figure définitive qu'après avoir subi un plus ou moins grand nombre +de transformations, ayant toutes pour but final la reproduction. Entre +les animaux et les plantes, Gœthe établit à cet égard une différence. +Les parties qui se métamorphosent dans la plante demeurent unies entre +elles; ce sont les dernières de ces parties nées les unes sur les autres +qui revêtent une forme nouvelle; mais elles coexistent avec celles qui +ne se sont pas métamorphosées; quand un animal, un insecte par exemple, +se métamorphose, il ne conserve aucun lien avec la forme qu'il vient de +quitter; c'est la totalité de son être qui revêt un aspect nouveau. Nous +verrons bientôt que cette différence n'est qu'apparente et qu'il existe +des animaux chez qui les transformations, si bien mises en relief par +Gœthe chez les plantes, se retrouvent avec tous leurs caractères. + +Naturellement ces métamorphoses éveillent chez Gœthe l'idée que les +êtres vivants ne sont pas enchaînés dans des formes immuables et que +leurs caractères ont pu se modifier avec le temps. Comme Lamarck et +Geoffroy Saint-Hilaire, Gœthe est donc _transformiste_, et il donne une +part très grande à l'influence du milieu dans les modifications que les +organismes peuvent subir. + +Telles furent aussi les idées de Kielmeyer, qui, sans avoir presque rien +écrit, exerça par son enseignement une puissante influence sur l'esprit +des naturalistes allemands. On ne connaît guère de lui qu'un discours +prononcé en 1796 à l'ouverture de son cours à l'université de Tubingue. +Comme Gœthe, Kielmeyer se rencontre plus d'une fois avec Geoffroy, bien +qu'on ne puisse contester à l'un et à l'autre l'indépendance de ses +idées. Kielmeyer pense, en particulier, que les animaux inférieurs +représentent, à l'état permanent, les formes transitoires que traversent +les animaux supérieurs pour arriver à leur forme définitive. Chaque +forme inférieure peut donc être considérée comme un arrêt de +développement d'une forme supérieure, et réciproquement chaque forme +supérieure traverse dans le cours de son développement des formes +analogues aux formes inférieures du groupe auquel elle appartient. C'est +ainsi que les grenouilles sont d'abord de véritables poissons, que les +mammifères ont un instant une circulation de reptiles, et que, suivant +la remarque faite par Autenrieth, en 1800, mais dont l'importance n'a +été bien sentie qu'en 1806 par Geoffroy Saint-Hilaire, ils présentent à +un certain moment dans leur tête le même nombre d'os que les poissons, +etc. Ainsi réapparaît une idée que nous avons déjà rencontrée plusieurs +fois, que développera plus tard M. Serres, mais qui ne reprendra toute +sa valeur philosophique qu'après l'apparition du transformisme +scientifique et sera traduite alors par cette proposition fondamentale: +l'embryogénie d'un animal n'est que la répétition abrégée des phases +qu'a traversées son espèce pour arriver à sa forme actuelle. + +De telles corrélations entre les formes inférieures et les formes +supérieures du règne animal supposent évidemment que toutes ces formes +ne sont que le développement d'un seul et même plan, dont l'exécution a +été poussée plus ou moins loin. L'unité de plan de composition compte +donc en Allemagne, aussi bien qu'en France, des partisans résolus; +l'idée s'est développée simultanément dans les deux pays, comme le +prouvent les dates des premières publications qui y sont relatives. + +Un pareil accord entre des savants et des penseurs que rien n'avait mis +en relation témoigne que leur idée commune était en harmonie, au moment +où elle a été conçue, avec la plupart des faits connus à cette époque, +ou tout au moins avec les faits qui avaient le plus attiré l'attention. +Mais, comme Cuvier ne tarda pas à le montrer, ces faits n'étaient qu'une +faible partie de la science: on pourrait reprocher à Geoffroy +Saint-Hilaire, et peut-être à Gœthe et à Kielmeyer, d'avoir généralisé +d'une façon absolue l'idée juste qu'ils avaient fait naître. Mais est-ce +là un tort réel? Ce qu'on appelle, non sans quelque dédain, une idée, +dans les sciences naturelles, n'est autre chose que ce qu'on appelle +dans les autres sciences une loi. L'essence d'une loi est de coordonner +entre eux le plus grand nombre possible de phénomènes; on est donc +presque toujours conduit à lui donner tout d'abord une généralité trop +grande; ce sont les travaux qu'elle suscite qui en déterminent ensuite +la portée; mais la loi, même restreinte, n'en conserve pas moins une +valeur; elle vient prendre naturellement sa place dans les conséquences +de quelque autre loi plus générale, qui devient, à son tour, loi +partielle lorsqu'une vérité plus générale encore est découverte. Ainsi, +par une heureuse combinaison des faits et des lois, l'esprit humain +marche sûrement à la conquête de vérités d'ordre de plus en plus élevé, +aspirant sans cesse aux vérités dernières qui pourront lui expliquer son +origine et son avenir. + +Les luttes passionnées auxquelles donna lieu l'unité de plan de +composition devaient avoir pour conséquence d'engager les esprits élevés +et indépendants à rechercher quelque formule plus générale qui pût +comprendre les deux doctrines opposées. Deux hommes essayèrent cette +conciliation, empruntant tous deux à Gœthe une part de ses idées: +Richard Owen en Angleterre, Dugès en France. Le premier apportait dans +ses études la précision de Cuvier; il fit aussitôt de nombreux +prosélytes; le second, ardent et persévérant, comme Geoffroy, mourut +sans avoir vu son œuvre justement appréciée dans son pays. + + + + +CHAPITRE XIII + +DUGÈS + +Essai de conciliation des idées de Cuvier et de Geoffroy.--La conformité +organique dans l'échelle animale.--Moquin-Tandon et la théorie du +zoonite.--Généralisation de cette théorie par Dugès.--Théorie de la +constitution des organismes: loi de multiplicité ou de répétition des +parties; loi de disposition; loi de modification et de complication, loi +de coalescence.--Idées de Dugès sur les types organiques. + + +Au moment même où la grande discussion académique sur l'unité de plan de +composition des animaux allait être close par la mort de Cuvier, un +jeune professeur de la Faculté des sciences de Montpellier, Antoine +Dugès, tentait de s'établir sur un terrain nouveau, où il espérait que +les deux camps pourraient se rencontrer. Évidemment séduit par les idées +de Geoffroy Saint-Hilaire, Dugès est cependant frappé de la valeur des +objections de Cuvier. Il se demande si, en modifiant légèrement la +formule de la philosophie zoologique, il ne sera pas possible de la +sauver de l'anathème dans laquelle cherche à l'envelopper la soi-disant +école des faits. Il sent très bien que l'école n'est pas morte avec son +chef. «Nous nous décidons, dit-il dans la Préface de son _Mémoire sur la +conformité organique dans le règne animal_, nous nous décidons à publier +ce mémoire, pour ne point renouveler les difficultés qui se +présentèrent, à son sujet, lors de la nomination d'une commission +d'examen par l'Académie des sciences, et qui ne cessèrent que quand M. +Cuvier, dont on craignait, sans doute, de heurter les opinions, se fut +lui-même chargé du rapport. M. Cuvier était effectivement l'homme dont +je devais, dans cette circonstance, redouter surtout la prévention et la +partialité: une discussion vive et prolongée l'avait récemment animé +contre des principes fort semblables à ceux que j'émettais à mon tour; +et, malgré tous mes soins pour éviter de paraître m'immiscer dans cette +grande querelle, malgré mes efforts pour faire ressortir l'indépendance +de mes opinions personnelles, l'impartialité de mes emprunts à d'autres +doctrines, je n'avais pu réussir à calmer la sévérité ombrageuse qu'il +portait dans l'étude de la nature, ni la répugnance qu'il manifestait +hautement pour toute généralisation, un peu hardie, un peu hâtive. +Lui-même m'avait annoncé un jugement rigoureux, et j'ignore jusqu'à quel +point j'étais parvenu à en adoucir l'âpreté dans une longue +conversation.» Dugès ne cherche cependant plus à établir l'unité de plan +de composition du règne animal; il se propose seulement de montrer que +les différents types du règne animal sont reliés entre eux par des +transitions ménagées, que l'on peut «de modification en modification, et +par un enchaînement successif, parcourir toute l'échelle animale et +reconnaître la conformité _médiatement_ ou _immédiatement_ entre deux +animaux, quels qu'ils soient, à quelque classe qu'ils appartiennent.» + +En quoi consiste cette _conformité_ que Dugès substitue à l'_unité de +plan_ dans la structure des animaux? On pourrait désirer que Dugès le +dise plus nettement. À travers les obscurités ou les erreurs que lui +impose l'état de la science à son époque, on voit apparaître cependant +pour la première fois, dans toute sa généralité, une idée féconde, dont +les conséquences sont loin d'être encore épuisées. + +La science venait à peine d'accueillir la belle conception, agrandie par +Gœthe, de la nature composée des végétaux et de la métamorphose de leurs +organes. Dunal s'était demandé s'il n'existait pas quelque chose +d'analogue dans le règne animal, et il avait entrevu que les animaux +invertébrés peuvent être considérés comme des associations, des colonies +d'animaux plus simples, diversement groupés. En 1827, Moquin-Tandon, +dans sa _Monographie des hirudinées_, avait donné plus de précision à +cette manière de voir en montrant que chacun des segments du corps d'une +sangsue est identique à ceux qui le précèdent et à ceux qui le suivent, +que chacun de ces segments contient tout ce qu'il lui faut pour vivre +d'une vie indépendante, peut être considéré comme un organisme distinct, +un petit animal, un _zoonite_. Tous les animaux articulés de Cuvier se +laissent, comme la sangsue, décomposer en zoonites; tous ces animaux ne +sont, en conséquence, que des assemblages d'animaux plus simples, de +zoonites, disposés en série linéaire. Généralisant cette idée, Dugès +cherche à montrer qu'elle est applicable non seulement aux articulés, +mais à tous les invertébrés et aux vertébrés eux-mêmes. Les polypes +d'une colonie de corail, d'une colonie de bryozoaires sont des zoonites +au même titre que les segments d'un insecte; ils sont seulement disposés +d'une autre façon. Des zoonites peuvent, en effet, se grouper en série +linéaire, ou se placer comme des rayons autour d'un centre, ou former +des arborescences ramifiées, comme dans le règne végétal; on trouve de +nombreux passages entre ces divers modes d'association, passages qui +établissent un lien entre des animaux paraissant au premier abord tout à +fait différents. Les zoonites ayant toujours la même constitution +fondamentale, les animaux ne diffèrent que par le nombre et le mode de +groupement de ces parties constituantes, et comme, sous ce rapport, il +existe entre eux un nombre infini de transitions, on voit qu'il ne +saurait exister aucune ligne de démarcation entre les différents types +du règne animal. Dugès espère donc avoir découvert les lois de la +constitution des organismes, que cherchait Geoffroy, tout en échappant +aux objections que dirigeait Cuvier contre l'unité de plan de +composition. + +Ces lois sont au nombre de quatre: + +1° _Loi de multiplicité des organismes_; +2° _Loi de disposition_; +3° _Loi de modification et de complication_; +4° _Loi de coalescence_. + +On peut les énoncer ainsi: + +1° Tout animal supérieur est composé d'un certain nombre d'_organismes_ +plus simples, de _zoonites_. + +2° Les zoonites constituant un animal peuvent se grouper soit en une +série linéaire unique, soit en deux séries alternes ou symétriques, soit +en couronne autour d'un axe, soit d'une façon tout à fait irrégulière. +Chez un même animal, ces divers modes de groupement peuvent être +combinés entre eux. + +3° Dans un même animal, les zoonites peuvent présenter des formes +diverses, se partager, se distribuer le travail nécessaire au maintien +de leur collectivité. + +4° Les zoonites ou les organes qui les composent peuvent présenter +divers degrés de fusion, de manière qu'il devient souvent impossible de +déterminer leur nombre ou leurs limites. + +Toutes ces propositions sont rigoureusement exactes; Dugès exprime +encore fort bien l'idée que se font actuellement les physiologistes du +rôle des diverses parties qui entrent dans la composition d'un +organisme. Après avoir décrit les modifications diverses des parties +dans quelques insectes, il conclut[72]: + +«Sous le rapport de la sensibilité et de la locomotion, il semble donc +que les segments se partagent, se distribuent le travail pour concourir +plus aisément à un but commun. Cette distribution, ce concours où chaque +partie apporte à l'ensemble son tribut spécial, sont plus marqués encore +quant aux appareils de la vie intérieure. Là, nous voyons tel segment ou +telle région appeler, concentrer ou, pour mieux dire, centraliser et +perfectionner tel appareil d'organes dont les autres segments restent +privés, soit par _abandon_ résultant d'une coalescence partielle qui +attire tous les éléments de même nature vers un centre commun, soit par +atrophie, disparition d'un appareil de fonction rendu inutile dans la +plupart des segments par son grand développement dans un seul qui le +rend apte à servir, en ce qui le concerne, à toute la machine. Cette +communauté, cette convenance réciproque constitue l'individualisation et +concourt, on le sent bien, au perfectionnement de la vie générale. Il en +est de l'association des organismes comme de la société humaine. La +civilisation fait un tout d'une masse d'individus différents, et elle +concourt à augmenter les commodités, les jouissances de chacun d'eux par +le partage des capacités et des occupations. Une peuplade de sauvages +est, au contraire, réduite à la vie la plus simple et la plus grossière. +Dans la première de ces sociétés, nous avons l'image de l'_économie +animale_ chez les êtres les plus élevés de l'échelle, un mammifère par +exemple. Quant à la deuxième, c'est, la vie du ténia, aussi morcelée, +que l'animal lui-même et aussi peu complexe que l'est l'organisation de +l'animal, aussi peu variée que la forme de ses anneaux.» + +Ces comparaisons, les physiologistes les limitent encore aujourd'hui, en +ce qui concerne les vertébrés, aux éléments anatomiques; avec une +hardiesse étonnante, Dugès, soutenant une cause qui ne devait trouver +que dans ces dernières années des arguments décisifs en sa faveur, +considère les vertébrés comme des animaux segmentés, formés de zoonites +à la manière des insectes, mais dont les zoonites sont confondus, comme +ceux des araignées. La division de la colonne vertébrale en vertèbres +identiques entre elles est le signe le plus apparent de cette +segmentation des vertébrés; mais il en est d'autres. + +La moelle épinière des vertébrés fournit autant de paires nerveuses +qu'il existe de segments vertébraux. Dugès rappelle les expériences de +Chirac et de Legallois qui montrent que la portion de la moelle +correspondant à chacune de ces paires nerveuses possède une véritable +autonomie. Il est ainsi conduit à comparer la moelle des vertébrés à la +chaîne ganglionnaire des animaux articulés. Il prouve du reste que non +seulement quand on passe d'un animal à l'autre, mais encore chez le même +animal, les divers ganglions comprenant cette chaîne peuvent se +rapprocher au point de se souder où au contraire se séparer, s'ils +étaient primitivement soudés. Les recherches de M. Blanchard ont établi +que ce premier cas est le plus général chez les insectes; cependant +Swammerdam avait déjà montré que les ganglions très rapprochés, presque +soudés, de la larve de l'Oryctès nasicorne, de celle du Stratyome +caméléon se séparent quand l'insecte arrive à l'état adulte; ces +résultats ont été beaucoup étendus par les recherches de M. Künckel +d'Herculais et de M. Brandt. + +Chaque vertèbre porte dans la région dorsale une paire d'appendices, les +côtes: les sept vertèbres de la région cervicale, les cinq vertèbres de +la région lombaire en sont dépourvues chez les Mammifères. Dugès fait +remarquer que les cinq paires de nerfs lombaires et les cinq paires +cervicales se réunissent respectivement en un plexus et pénètrent +ensuite dans les jambes et les bras, à l'innervation desquels elles sont +presque exclusivement réservées. Or le nombre de doigts qui terminent +les membres de la plupart des vertébrés terrestres est précisément de +cinq. Il est donc légitime de considérer chacun de nos membres comme +résultant de la soudure de cinq appendices correspondant respectivement +à l'un des segments vertébraux qui fournissent les nerfs des membres. La +soudure de ces appendices s'est faite du centre à la périphérie; elle +n'est complète que pour le premier segment des membres; déjà le deuxième +comprend deux os, le troisième en comprend trois, le quatrième quatre, +les quatre autres chacun cinq. L'os hyoïde, la mâchoire inférieure sont +d'autres appendices des vertèbres qui ont gardé une forme voisine de +celle des côtes; enfin la tête doit être considérée, ainsi que le +voulaient Gœthe, Oken et Geoffroy Saint-Hilaire, comme formée d'un +certain nombre de vertèbres, soudées ensemble aussi entièrement que le +sont les segments qui constituent la tête des insectes, et ne demeurant +distincts que par leurs appendices. + +Il y a là toute une série d'idées nouvelles, ingénieusement développées +et qui ont été plus récemment reprises et étendues, dans un intéressant +opuscule, par M. le Dr Durand de Gros[73]. Le progrès sur la doctrine de +Geoffroy Saint-Hilaire est incontestable. Dugès ne cherche plus à +expliquer, comme son illustre devancier, l'insecte par le vertébré; il +ne cherche plus à retrouver dans les segments du corps des articulés +l'équivalent des vertèbres des mammifères. Les vertèbres et la colonne +vertébrale ne sont plus des parties fondamentales qu'il faut retrouver à +tout prix. Retournant la proposition de Geoffroy, Dugès étudie le +zoonite là où il est le plus clair, chez l'animal articulé; il détermine +le mode d'association des zoonites et de leurs diverses parties, et il +se propose de retrouver chez le vertébré les traces d'une constitution +fondamentale identique à celle des articulés; les vertèbres et leurs +appendices sont les indications les plus précises de cette constitution. +Cette fois, la comparaison est placée sur un terrain infiniment plus +praticable. Malheureusement les termes de comparaison choisis ne peuvent +encore contenir que des résultats illusoires; l'une des propositions sur +lesquelles Dugès base la conformité organique est d'ailleurs +radicalement fausse, et le succès de la théorie se trouve par cela même +compromis. + +Si l'arthropode et le vertébré sont, en effet, l'un et l'autre formés de +zoonites, ce dont les découvertes récentes de Semper et de Balfour ne +permettent plus guère de douter, leur similitude s'arrête à ce point. En +cherchant à poursuivre la comparaison au delà des conséquences +immédiates, nécessaires, de ce mode commun de constitution, Dugès entre +dans une mauvaise voie; il est dominé lui aussi, à son insu, par l'idée +de l'unité de plan de composition. Cette idée, qu'il modifie si +heureusement pour la rendre applicable aux animaux supérieurs, il +l'admet dans toute sa rigueur pour les zoonites: dans sa pensée, tous +les zoonites sont identiques entre eux, et c'est en cela que consiste la +conformité que l'on constate entre les animaux: «Il n'y a pas _unité de +plan_ dans l'échelle animale; mais il y a _conformité_, car les éléments +composants sont toujours de même nature, et leur disposition, quoique +variée, ne suffit pas pour isoler, séparer nettement les animaux qu'ils +constituent[74].» + +Pour trouver ces éléments de même nature dont parle Dugès, il faut +descendre aux éléments constitutifs des tissus, à ce que nous nommons +aujourd'hui les _cellules_ ou les _plastides_; Dugès s'arrêtait aux +zoonites. Or les zoonites d'un vertébré ne sont nullement comparables à +ceux d'un articulé, pas plus que les zoonites ou rayons d'une étoile de +mer ne sont comparables à ceux d'une méduse. Dugès est conduit par cette +idée préconçue à des comparaisons évidemment forcées: lorsqu'il +assimile, par exemple, les mandibules des insectes à la mâchoire +supérieure des vertébrés, et leurs mâchoires à la mandibule de ces +derniers; il est encore plus loin de la vérité lorsqu'il croit trouver +un argument en faveur de sa thèse dans la multiplicité des os qui +forment la mâchoire inférieure des Poissons. Toutefois, avec une +sagacité remarquable, Dugès évite ordinairement les écueils dont une +fausse conception de la similitude des zoonites sème sa route, et il +garde tous les avantages que lui donne son mode de comparaison des +vertébrés et des animaux segmentés. C'est ainsi qu'à la fin de son +mémoire, qui est de tous points une œuvre de génie, lorsqu'il s'agit +d'établir comment peut s'effectuer le passage des vertébrés aux +invertébrés, le savant professeur de Montpellier cherche des types +intermédiaires non pas entre les articulés et les vertébrés, mais entre +les vertébrés et les vers, c'est-à-dire précisément là où les +zoologistes actuels les ont trouvés. À la vérité, il croit voir entre +les sangsues et les lamproies des affinités qui ne sont pas aussi +voisines qu'il est tenté de le croire: la ventouse buccale des sangsues +ne saurait être, sans exagération, comparée à celle des lamproies; les +poches respiratoires de ces poissons ne sont nullement homologues des +poches latérales du ver, qui ne sont autre chose que des reins; mais +Dugès n'avait choisi ces moyens de rapprochement qu'en raison de la +connaissance imparfaite que l'on avait, à son époque, des types qu'il +s'agissait de comparer, et il demeurait frappé des ressemblances +générales de ces derniers. + +Débarrassé des complications qui résultaient pour Geoffroy Saint-Hilaire +et pour Ampère de la comparaison qu'ils avaient essayée entre le +squelette interne des vertébrés, désormais relégué au second plan, et le +squelette externe des articulés, il retient cependant l'idée que le +vertébré et l'articulé ont, relativement au sol, une attitude opposée; +il insiste avec raison sur l'identité absolue de disposition que l'on +observe dans les organes d'un animal annelé et d'un vertébré couché sur +le dos, et arrive ainsi aux assimilations les plus légitimes. Il +rappelle que ce renversement de l'animal se manifeste déjà dans +l'embryon, comme l'ont montré Hérold et Rathke, et étend +considérablement la liste, donnée déjà par Geoffroy, des animaux qui ont +abandonné l'attitude normale de leurs congénères pour en prendre une +plus ou moins différente. Ainsi les Paresseux demeurent presque toujours +accrochés aux branches d'arbre le dos en bas; les nyctéribies et divers +acarus parasites marchent sur le dos; c'est également sur le dos que +nagent les notonectes, parmi les insectes; les apus, les branchippes, +parmi les crustacés; tous les hétéropodes, parmi les mollusques; le +Gemel (_Pimelodus membranaceus_) et, dans certains cas, le remora, parmi +les poissons. Chez ce dernier, la face dorsale, demeurant le plus +souvent appliquée contre un corps étranger, a tout à fait l'aspect de la +face ventrale des autres poissons. Mais il existe aussi, dans le règne +animal, d'autres changements d'attitude non moins remarquables. L'homme, +parmi les mammifères, les manchots, les pingouins, parmi les oiseaux, +marchent debout, dans une position exactement perpendiculaire à celle +des autres vertébrés de leur classe. Les pleuronectes et l'_amphioxus_, +parmi les poissons, les peignes, les huîtres, les anomies, les +tridacnes, parmi les mollusques, demeurent constamment couchés sur le +côté, tandis que les _gammarus_, ou crevettines d'eau douce, qui sont +des crustacés, marchent sur le côté et nagent indifféremment sur le dos +ou sur le ventre. Beaucoup d'annélides et certains myriapodes peuvent de +même, sans difficulté, marcher sur le dos ou sur le ventre, et il en est +qui n'avancent qu'à reculons. Dugès aurait encore pu ajouter que les +cirripèdes et les ascidies passent la plus grande partie de leur +existence fixés la tête en bas, que c'est l'attitude normale de tous les +mollusques lamellibranches et celle dans laquelle dorment et se reposent +les galéopithèques et les chauves-souris. De tous ces faits, on doit +conclure avec Geoffroy que, chez les divers animaux, des régions du +corps anatomiquement identiques peuvent occuper, par rapport à nos +points de repère habituels, le sol et le ciel, les positions les plus +variées, et que, dans ses comparaisons, l'anatomiste ne doit tenir aucun +compte de ces positions. + +Dugès est également assez souvent heureux lorsqu'il cherche à établir +entre les régions du corps des animaux de type différent des +comparaisons plus rigoureuses que celles qui ont cours dans la science. +C'est ainsi qu'il donne de la tête la seule définition physiologique et +morphologique que l'on puisse accepter aujourd'hui: «C'est la région +antérieure, celle qui guide les autres, où l'on trouve des parties +modifiées en organes des sens (phanères) et des appendices locomoteurs +destinés à la préhension, à la division des aliments... Cette région est +composée de plusieurs segments ou zoonites; mais leur coalescence est +souvent telle que l'esprit d'analyse le plus exact n'arrive à la +décomposer que par des conjectures qui laissent toujours au moins +quelque incertitude sur le nombre des segments.» Seulement Dugès, +voulant comparer de trop près l'articulé et le vertébré, s'engage +bientôt dans une voie qui demeure sans issue. + +D'autres causes viennent d'ailleurs enrayer l'essor que les idées +fécondes contenues dans le _Mémoire sur la conformité organique_ +auraient pu donner à la zoologie. Bien que grand admirateur de Lamarck +et de Geoffroy Saint-Hilaire, Dugès, qui s'était laissé entraîner vers +la zoologie par les séductions magiques du génie de Cuvier, ne paraît +pas avoir deviné l'importance que devait prendre plus tard le +transformisme. Il ne se demande nulle part, dans son mémoire, quelle a +pu être l'origine des animaux qu'il étudie, et paraît croire, comme son +premier maître, qu'ils ont été et seront toujours ce que nous les voyons +aujourd'hui. Il remarque que quelques-uns sont réduits à un seul +zoonite, que chez les myriapodes les zoonites se forment successivement; +mais il ne lui vient pas à l'esprit, ce qui n'aurait certes pas échappé +à Lamarck ou à tout autre transformiste, que les animaux simples, +réduits à un seul zoonite, pourraient être les ancêtres, les +progéniteurs; encore persistants, des animaux formés de plusieurs +zoonites; il ne cherche pas quelles causes, en déterminant le mode de +groupement des zoonites, soit en couronne, soit en ligne droite, ont pu +donner ainsi naissance à ce que Cuvier appelle les types organiques. +Bien au contraire, ces types sont pour lui primitifs; dès le début de +son évolution, chaque animal porte l'empreinte du type auquel il +appartient: «Chaque espèce d'animal a sa forme particulière (tant +intérieure qu'extérieure), son _type propre_, et ce dès sa première +origine, sans pouvoir dire en quoi consiste la cause première qui marque +ainsi _primordialement_ l'animal d'un cachet caractéristique, qui +empêche les espèces de se multiplier sans règles comme sans limites, qui +empreint des traits particuliers et de famille aux individus d'une même +espèce; on ne peut méconnaître là une puissance quelconque, et l'on peut +au moins l'étudier dans ses effets. Tout en passant par des +transformations _comparables_ aux principaux, degrés de l'échelle +animale, l'embryon n'en a pas moins toujours ses caractères +particuliers.» On reconnaît là l'influence des recherches et surtout des +idées de Von Baër; mais, en 1831, les fondements de l'embryogénie +étaient à peine jetés; non seulement on ne savait presque rien du mode +d'évolution des animaux inférieurs, mais on savait même fort peu de +chose sur le développement des plus élevés, et Dugès était déjà en +avance sur son temps lorsqu'il décrivait la reproduction par division +transversale d'une espèce de Planaire, la _Catenula lemnæ_. + +La loi de conformité organique est donc une sorte de loi métaphysique, +comme la loi de l'unité de plan de composition; elle ne prétend pas +expliquer la filiation des animaux: elle se borne simplement à constater +leur mode de structure et ne cherche à établir entre eux qu'un lien +purement théorique, j'allais dire purement théologique. On sent du reste +flotter vaguement, autour de cette conception première, d'autres idées +plus métaphysiques encore. Parfois se trahit la préoccupation toute +pythagoricienne de trouver chez des animaux, d'ailleurs très différents, +les mêmes parties en même nombre, sans que rien puisse faire présumer +que le nombre cherché soit constant: ainsi Dugès s'efforce de montrer +que le cou des vertébrés est formé de trois vertèbres, comme le thorax +des insectes de trois articles; il croit voir de même une correspondance +entre les cinq paires de pattes des crustacés décapodes et les cinq +appendices primitifs, dont la soudure constitue, suivant lui, les +membres des vertébrés supérieurs. + +En un mot, il s'imagine que les mêmes parties doivent se trouver en même +nombre et peuvent être désignées par les mêmes noms chez les vertébrés +et les articulés; il dresse un tableau comparatif des parties du corps +chez ces animaux et parvient à un semblant de démonstration de leur +identité de structure. Il est évident que Dugès ne peut admettre un seul +instant que ces prétendues lois numériques régissent le règne animal +tout entier; il possède des connaissances trop étendues pour que la +pensée ait pu lui venir de retrouver chez un siphonophore tous les +zoonites de l'écrevisse ou du chat; mais quand on en vient à chercher +des ressemblances dont la seule explication réside dans une volonté +supérieure, il n'y a aucune raison de s'arrêter, et les nombres ont +quelque chose de fatidique qui semble, à toutes les époques, avoir +fasciné certains esprits. Mac Leay, entomologiste distingué, n'a-t-il +pas fondé tout un système de divisions zoologiques sur l'excellence du +nombre cinq, qu'il considérait comme ayant régi toute l'évolution +organique? + +C'est la même tendance métaphysique qui conduit Dugès à penser que les +divisions du règne animal peuvent être distribuées sur deux cercles +tangents, l'un comprenant les invertébrés, l'autre les vertébrés. Ces +cercles sont ingénieusement construits, comme on peut s'en assurer en +jetant les yeux sur la reproduction que nous en donnons ci-après, mais +ne correspondent à rien dans la nature. De telles tentatives témoignent +simplement, chez leur auteur, de la conviction profonde que la +continuité de l'univers doit pouvoir s'exprimer par une ligne +géométrique simple: la ligne droite n'ayant pas réussi à Bonnet, Dugès +s'était arrêté au cercle. + +Malgré ces défauts inhérents à l'époque où il fut écrit, on ne saurait +estimer trop haut la valeur des idées morphologiques développées et +souvent établies dans le _Mémoire sur la conformité organique_. Publié +au moment même où venait de se terminer la lutte entre ces deux +redoutables athlètes: Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, le mémoire de +Dugès fut peu remarqué, eu égard à sa valeur; un petit nombre de savants +étaient d'ailleurs en état d'en comprendre toute la portée, et Dugès +lui-même n'avait fait que l'entrevoir. Bien qu'on lui ait fait de +fréquents emprunts, le _Mémoire sur la conformité organique_ n'a guère +été cité, depuis la mort de son auteur, qu'à titre de curiosité +scientifique. On doit cependant le considérer comme ayant, pour la +morphologie animale, la même importance que l'essai de Gœthe sur les +métamorphoses des plantes, pour la morphologie végétale. + +Bientôt les découvertes vont se succéder, les unes apportant une +éclatante confirmation aux vues de l'anatomiste de Montpellier, les +autres élargissant davantage les horizons entrevus par lui; mais on a +perdu le fil conducteur un moment saisi; le nom de Dugès est à peine +prononcé, alors qu'il pourrait être mis à côté de ceux de Lamarck et de +Geoffroy. Puissions-nous dans ces quelques lignes avoir contribué à +réparer l'injustice involontaire des zoologistes envers un des hommes +les plus éminents de ce siècle. Cette injustice était d'ailleurs la +conséquence fatale des dures conditions que la lutte entre Geoffroy +Saint-Hilaire et Cuvier avait faites, en France, à la philosophie +zoologique, et du discrédit dans lequel devaient faire tomber la +philosophie zoologique les excès d'une école allemande dont nous devons +maintenant nous occuper. + +[Illustration: DISTRIBUTION DES ANIMAUX D'APRÈS DUGÈS + + MONADAIRES + + Monadistes. + + Confervistes. + / \ + Stéphanomistes. Uvellistes. +DIPHYARES ACTINIAIRES + Physalistes. Actinistes. + Astéristes. + Diphystês. Cercle Médusistes. + | des | + | Invertébrés. | + | | + | | + Ascidistes. Ténistes. + + Lingulistes. Ascaridistes. + | + Ostréistes. Lombricistes. + + Hélicistes. Julistes. +HÉLICAIRES TÉNIAIRES + Hyalistes. Culicistes. + + Loligistes. Aranistes. + \ + Balanistes----Astacistes. + + ASTACAIRES HOMINIAIRES + + Squalistes + / \ + Cyprinistes. \ + \ + Salamandristes. \ + Ranistes. + Lacertistes. Cercle + des Crocodilistes. + Passeristes. Vertébrés. / + / + Echidnistes. / + \ / + + Hoministes. +] + + + + +CHAPITRE XIV + +LES PHILOSOPHES DE LA NATURE + +Idées de Schelling.--Oken: Les polarités et la genèse de l'univers.--Le +Mucus primitif.--Génération équivoque des infusoires les éléments +anatomiques.--Loi de répétition déduite de la philosophie de la +nature.--L'homme et le microcosme.--Les degrés d'organisation.--Théorie +de la vertèbre; constitution vertébrale du crâne.--Spix: application de +la loi de répétition à l'anatomie comparée.--Carus: Extension de la +théorie de la vertèbre. + + +La grande école qui commence à Buffon et que continuent Lamarck, +Geoffroy Saint-Hilaire et Dugès en France, Gœthe et Kielmeyer en +Allemagne, rassemble des faits et, par une série d'inductions, cherche à +s'élever de ces faits à une conception générale des rapports qui +unissent entre eux les êtres vivants, conception à l'aide de laquelle +elle s'efforce ensuite de découvrir des faits et des rapports nouveaux. +C'est là, en définitive, la méthode commune à tous les hommes de +science; ils ne diffèrent, à cet égard, que par le plus ou moins grand +nombre de faits entre lesquels leur esprit aperçoit des rapports, par la +généralité plus ou moins grande des idées que leur suggèrent ces +rapports. Les philosophes procèdent volontiers autrement: une idée _a +priori_, aussi élevée, aussi abstraite que possible, leur sert de point +de départ; ils en déduisent ensuite les faits par le raisonnement pur. +C'est ce qu'essaya en Allemagne, au commencement de ce siècle, l'école +dite des _philosophes de la nature_. + +Il semble, au premier abord, qu'une pareille façon de faire soit +nécessairement stérile; il n'en est cependant pas toujours ainsi. En +effet, quelle que soit la forme sous laquelle on les exprime, les idées +sont, en définitive, puisées dans les faits; elles contiennent donc +toujours une part de réalité; d'un autre côté, en déroulant leurs +conséquences, le philosophe ne perd jamais de vue les groupes de faits +qu'il se propose d'expliquer; son esprit n'est en repos que lorsque, par +un artifice quelconque de langage, il est parvenu à rattacher plus ou +moins adroitement les faits à l'idée principale; mais, à chaque fois +qu'il a recours à ce procédé, il transforme fatalement la signification +de l'idée première; il y introduit une part plus grande de réalité; ce +ne sont plus des rapprochements entre des abstractions, ce sont des +rapprochements entre des faits réellement analogues qu'il aperçoit, et +de ces rapprochements jaillissent nécessairement des conséquences +exactes, qui frappent d'autant plus l'esprit que le point de départ +avait paru plus paradoxal. C'est là l'histoire de l'école des +philosophes de la nature, le secret de l'enthousiasme que cette école a +un moment suscité, de l'influence que, pendant près d'un demi-siècle, +elle a exercée en Allemagne; c'est la raison des découvertes auxquelles +elle a conduit, des succès réels qu'elle a obtenus. + +Le premier des philosophes de la nature fut Schelling, qui avait suivi +les leçons de Kielmeyer, et trouva moyen d'intercaler dans son système +toutes les idées de son illustre maître[75]. Le point de départ de tout +le système de Schelling est l'existence souvent hypothétique, dans la +nature, de certaines forces, de certains êtres qui semblent se +neutraliser par leur union: ainsi l'électricité négative et +l'électricité positive, actives toutes les deux, produisent, en +s'unissant, l'électricité pure et simple, l'électricité absolue, dont +l'existence ne se manifeste par aucun phénomène; les deux fluides +magnétiques, le fluide boréal et le fluide austral, se neutralisent de +même par leur union; les deux sexes des animaux et des plantes, +isolément susceptibles de varier, déterminent par leur union la +production de quelque chose de fixe, l'espèce, qui est une pure +abstraction. Schelling arrive donc à concevoir que cette opposition +apparente ou réelle est la loi générale par excellence, et que c'est +d'elle que tout dérive. De toutes les oppositions, la plus générale est +celle du _moi_ et du _non-moi_, de l'_unité_ et de la _pluralité_, de +l'_esprit_ et du _monde matériel_; ces oppositions ne sont, comme les +deux électricités, que des manifestations différentes d'un principe +universel que Schelling appelle l'_absolu_. Inertes s'ils étaient unis, +et constituant dès lors le néant, le moi et le non-moi, par cela seul +qu'ils sont opposés l'un à l'autre, deviennent actifs comme les deux +électricités et tendent sans cesse à s'unir. Dans leur course l'un vers +l'autre, ces deux éléments subissent des arrêts, et ce sont ces arrêts +qui constituent toutes les apparences du monde, tous les êtres. Ainsi un +courant électrique dont rien ne révèle l'existence se traduit par des +phénomènes sensibles dès qu'il rencontre une résistance, dès qu'il subit +un arrêt. Le moi et le non-moi, l'esprit et le monde matériel étant deux +parties adéquates d'un même tout, on peut dire, en certain sens, que +l'esprit crée le monde et qu'il n'a qu'à regarder en lui-même pour en +trouver toutes les parties; de là cet aphorisme célèbre: «Philosopher +sur la nature, c'est créer la nature.» + +Les êtres n'étant que des arrêts successifs d'une même activité, les +plus élevés doivent traverser, dans leur évolution, comme le soutient +Kielmeyer, les formes auxquelles s'arrêtent les plus simples; leurs +organes doivent naître de ceux des êtres inférieurs, ce qui justifie la +doctrine de l'épigénèse, à laquelle s'était arrêté Buffon. Les êtres +organisés, les êtres inorganiques n'étant tous que des manifestations +d'une même activité, tous sont également vivants; l'univers tout entier +n'est qu'un immense organisme, dont le moi, dont l'esprit, dont l'âme +est l'être absolu, c'est-à-dire Dieu, qui serait le néant si le monde +n'existait pas. + +Schelling, en développant son système, se tient volontiers dans les +généralités; Oken se charge de le faire pénétrer dans le menu détail des +phénomènes; il lui donne en même temps des dehors plus rigoureux: les +mathématiques, les sciences physiques, la biologie, viennent à point +nommé fournir des arguments, des comparaisons, des apparences de +démonstration. Toute sa philosophie repose sur cette identité: + + + A - A = 0, + +qui est une généralisation arithmétique des oppositions ou polarisations +de Schelling. Cette identité mathématique contient à la fois l'univers +matériel représenté par le terme + A, et l'esprit représenté par le +terme - A; l'union intime de ces deux termes, c'est le divin, c'est +l'absolu, c'est le zéro, c'est le néant d'où tout est sorti. L'univers +matériel, le fini, l'espace, le temps, c'est l'absolu passif; l'idéal, +l'infini, l'éternel, c'est l'absolu actif. L'absolu, s'opposant ainsi à +lui-même, de manière à devenir à la fois actif et passif, fait acte de +création. L'absolu actif ou le _posant_, l'absolu passif ou le _posé_ se +confondent dans l'_unissant_, comme le plus et le moins se confondent +dans le zéro; ces trois formes de l'absolu sont les trois personnes de +la Trinité qui est Dieu. Oken trouvera de même le moyen d'expliquer +beaucoup d'autres mystères. Mais il ne reste pas sur ces sublimes +hauteurs; il en descend d'abord pour établir un principe assez semblable +au principe mécanique de l'_action_ et de la _réaction_; d'après lui, +toute force est double et composée d'une force négative et d'une force +positive; le mouvement résulte de cette polarisation de la force, dont +les deux termes tendent sans cesse à se neutraliser sans y arriver +jamais. Plus les termes de sens contraire qui composent une même force +seront nombreux et différents, plus le mouvement qu'ils déterminent sera +actif. Mais le mouvement, c'est la vie; la vie sera d'autant plus +intense que les êtres qui la possèdent contiendront plus de diversité. +Or l'être le plus vivant, c'est l'homme: il contient toutes les +diversités; chacune de ces diversités est une des formes possibles de la +vie, un être. L'homme contient donc en lui le monde tout entier. Tout +animal n'est qu'une réduction de l'homme, un organe isolé, ou un +assemblage d'un certain nombre des organes qui se trouvent dans l'homme. +C'est là, on le comprend, le point de départ de tout un système de +zoologie que nous développerons tout à l'heure. + +Mais comment ont pu se former les êtres vivants? Il faut, pour arriver à +l'expliquer, pénétrer tout le système de Oken, dont les diverses parties +sont reliées entre elles avec autant de soin que les théorèmes +successifs de la géométrie. + +L'absolu, en s'opposant à lui-même, crée la matière; celle-ci, n'étant +que l'absolu passif, est une: c'est l'_éther_. L'absolu non polarisé, +correspondant au zéro, est représenté par le point; l'absolu polarisé +s'écarte de lui-même: c'est le point étendu, la sphère. L'éther est donc +sphérique; il tend à rentrer dans l'absolu, à tomber vers son centre, il +est donc pesant et toujours en mouvement; mais il ne peut s'unir à +l'absolu, il tourne donc autour de lui. L'absolu, c'est le point, le +centre; toute sphère tourne donc autour de son centre. + +L'éther est double, comme l'absolu lui-même; il doit donc, comme lui, se +polariser. Il ne peut le faire qu'en se divisant, comme l'absolu, en +sphères tournant sur elles-mêmes, les unes actives, les autres passives. +L'éther ainsi polarisé donne naissance aux astres: les sphères actives +sont les soleils, les sphères passives sont les planètes qui tendent à +rejoindre le soleil pour rentrer dans leur absolu, et tournent, par +conséquent, autour d'eux. La tension qui sépare les soleils des planètes +est ce que nous appelons la lumière; cette tension est la cause de la +polarisation de l'éther en soleils et planètes, elle se produit aux +dépens de l'éther, la matière des physiciens: il n'y a donc pas de +matière sans lumière. De la lutte de la lumière contre l'éther non +polarisé naît la chaleur; la lumière et la chaleur produisent ensemble +le feu. + +Les planètes sont comme les soleils une _trinité_, un absolu dont les +éléments actifs et passifs, les liquides et les solides, sont séparés +par une tension, constituant l'air; l'ensemble de ces trois parties, le +solide, le liquide, l'aérien, est désigné par Oken sous le nom de +_galvanisme_. Les minéraux, l'un des produits de cette polarisation, +doivent leur solidité à une force nouvelle, le _magnétisme_; leur +polarisation se traduit par la forme cristalline. La chaleur électrise +les cristaux; une autre force, qui est le _chimisme_, tire de +l'_indifférenciation_ les deux électricités, et cette force dissociante +tend à produire la liquéfaction. + +Le chimisme transforme les minéraux et les amène à un dernier degré de +modification qui est le carbone. Le carbone ayant subi les trois actions +particulières de solidification, de liquéfaction et d'aérification ou +d'oxydation, qui constituent le galvanisme général, tout à la fois +solide, liquide et élastique, devient une sorte de mucus, la _gelée +primitive_, le _Urschleim_. La gelée primitive et le sel, uniformément +répandus dans la mer, sont les produits d'une polarisation particulière, +due à la lumière. La mer est organisée comme le mucus répandu partout +dans sa masse; c'est d'elle qu'est sorti tout ce qui a vie. La vie n'est +qu'une forme du galvanisme; la gelée primitive doit donc avoir les trois +pouvoirs de solidification, de liquéfaction et d'oxydation: ces trois +pouvoirs correspondent aux trois fonctions d'assimilation, de digestion +et de respiration. La gelée primitive ainsi douée s'organise, comme +l'éther primitif. Ne pouvant former une sphère unique, sans quoi elle +reconstituerait la planète, elle se divise en une infinité de sphères; +ces sphères sont les infusoires, qui naissent ainsi directement de la +gelée par _génération univoque_. Les animaux et les plantes ne sont que +des agglomérations d'infusoires; en se dissociant, ils se résolvent +effectivement en une infinité d'infusoires qui apparaissent ainsi par +_génération équivoque_. + +C'est l'action de la lumière qui a déterminé la transformation des +infusoires en animaux et en plantes. Les végétaux retenus en partie dans +la terre, n'ayant pas suffisamment éprouvé l'action de la lumière, +s'élancent du sol pour la chercher et produisent les fleurs quand ils +ont été suffisamment ennoblis par son contact; mais ils tiennent encore +à la terre comme la terre au soleil; ils représentent donc, dans cette +trinité qui est le monde vivant, l'élément planétaire; tandis que les +animaux, libres comme le soleil qui ne tient à rien, en sont l'élément +solaire. Les végétaux ne contiennent que les représentations des trois +éléments planétaires, le solide, l'humide, l'élastique; les animaux +contiennent, en outre, la représentation d'un élément solaire, la +lumière. Cet élément est déjà représenté dans la partie la plus noble de +la plante, dans la fleur, ramenée par son évolution à l'origine de tout, +au _point_, représenté par les grains de pollen. L'animal est une fleur +sans tige; il commence par où la plante finit; il n'est d'abord qu'une +sorte de semence animée par la lumière, un «utérus sensible»; c'est le +cas des infusoires. Toutes les parties de la plante sont représentées +dans l'animal, mais ennoblies par la lumière; l'animal lui-même est un +système analogue au système cosmique; il a sa partie planétaire +représentée par les os, sa partie solaire représentée par le système +nerveux, formé de points semblables aux grains de pollen, mais unis +entre eux. Une partie moyenne, participant de l'os et du nerf, est la +chair. + +En appliquant indéfiniment le même système, en imaginant que chaque +terme de l'évolution du monde est obtenu par le dédoublement d'un terme +préexistant en deux parties unies par une troisième à l'état de tension, +en combinant ensemble les différents termes déjà obtenus, Oken arrive +ainsi de proche en proche à se représenter tous les phénomènes jusque +dans le moindre détail. Chaque chose, chaque phénomène étant tiré d'une +chose, d'un phénomène préexistants et pouvant donner, naissance, par la +répétition d'un procédé toujours le même, à des choses, à des phénomènes +nouveaux, il est évident que chacun des termes d'une série d'évolutions +est représenté dans tous les autres; de là cet aphorisme célèbre: «Tout +est dans tout», dont la loi de la _répétition des parties_ dans +l'organisme n'est qu'une conséquence particulière. + +Cette répétition des parties n'est, comme nous l'avons montré +ailleurs[76], qu'une conséquence d'un phénomène plus général, +essentiellement réel, le phénomène même de la reproduction; la +constitution cellulaire des organismes, les phénomènes d'épigénèse, la +division du corps des animaux articulés ou rayonnés en segments +équivalents entre eux, la division en vertèbres de la partie +fondamentale du squelette, sont le résultat d'une répétition continuelle +des processus, faciles à observer, de la reproduction. Un système basé, +comme celui d'Oken, sur la répétition indéfinie des mêmes actes, des +mêmes phénomènes, devait se montrer d'accord avec la nature toutes les +fois que la nature présentait de réelles répétitions; or c'est +précisément le cas pour les plantes et pour les animaux, comme Gœthe +l'avait justement conclu de l'observation. Il devait également se +trouver d'accord avec la nature dans tous les cas où un phénomène +résulte du conflit de deux causes, dont les influences contraires se +neutralisent en partie. C'est ainsi que l'observation a confirmé +certains _a priori_ de Oken, tels que ceux-ci: + +«La fixité des espèces est en grande partie due à la reproduction +sexuée. + +«Les animaux et les plantes sont composés d'élément originairement +semblables entre eux, analogues à des infusoires, les cellules. + +«Tous les êtres vivants se développent par épigénèse. + +«Les organismes élevés résultent de la réunion de parties semblables qui +se répètent, en se disposant de façons diverses. + +«Beaucoup d'organismes inférieurs peuvent être considérés comme +résultant de l'association d'un certain nombre d'organes ou de parties +qui ne se trouvent au complet que dans les organismes plus élevés.» + +Il est vrai que quelques-unes de ces vérités avaient déjà été trouvées +en dehors de lui et par une toute autre voie. D'ailleurs Oken ne fait, +en quelque sorte, que traverser le monde réel que son esprit rencontre +par hasard dans sa course rapide. Il se laisse à peine retarder par le +choc, et bientôt, reprenant sa libre allure, il se lance avec une +vitesse nouvelle dans le champ infini des spéculations. + +Étudiant les animaux, il se préoccupe de retrouver dans leur ensemble la +représentation de chacune de leurs parties, dans chaque partie la +représentation du tout. L'animal n'est, comme les infusoires qui +composent son corps, qu'une simple vésicule limitée par la peau; c'était +d'abord une vésicule fermée réduite à la peau; le tube digestif n'est +qu'une portion de la peau de cette vésicule primitive, refoulée au +dedans et privée de l'action de la lumière; la peau produit, sous +l'action de l'air, les branchies; les poumons ne sont que des branchies +retournées et rentrées à l'intérieur du corps; l'aorte est une +répétition de la trachée-artère; il en est de même du canal thoracique; +le foie est un cerveau auquel se rendent les vaisseaux intestinaux et +pulmonaires, comme les nerfs au cerveau proprement dit; la vésicule +biliaire répète l'intestin dans le système dont les poumons représentent +la peau; ce système s'étant développé à l'abri de la lumière, comme le +fœtus, le fœtus tout entier n'est d'abord qu'un foie. Le système osseux +dérive du foie à la suite d'un commencement d'action de la lumière sur +cet organe; il abrite le système nerveux et sert de soutien au système +musculaire. Le ventre et le dos de l'animal se représentent +respectivement; mais le dos est la partie solaire de l'animal, le ventre +sa partie planétaire: de là leur orientation réciproque. Le ventre, +étant incomplètement soumis à l'action de la lumière, n'a qu'une colonne +vertébrale incomplète, le sternum; il représente dans l'animal une +partie demeurée végétale. Le squelette a aussi sa partie animale et sa +partie végétale; les disques des vertèbres et les côtes sont les parties +végétales, les membres les parties animales; les membres ne sont que des +côtes plus animalisées et soudées entre elles; une main résulte de la +soudure de cinq côtes représentées par les doigts. + +La tête est la partie essentiellement animale de l'animal; le tronc, qui +est déjà polarisé en dos animal et ventre végétal, demeure de nature +plus végétale: il équivaut à la partie la plus élevée de la plante et +représente un animal sexuel opposé à l'animal cérébral. Mais la tête +reproduit le tronc; elle a donc une colonne vertébrale, le crâne, qui +doit se décomposer en vertèbres; des bras, les mâchoires; des doigts, +les dents; un thorax, le nez; un poumon, l'ethmoïde; un estomac, la +bouche; un diaphragme, le voile du palais; des jambes, les bras. + +Bien plus, la peau, l'intestin, le poumon, la chair, le système nerveux +sont autant d'êtres complets se représentant réciproquement. Chacun +d'eux est un organisme, et son épanouissement complet aboutit à la +production de l'un des organes des sens, qui en est comme la fleur. La +fleur étant un animal, chaque organe des sens est un animal parasite, +dans lequel l'animal entier est représenté. Le plus parfait de tous est +l'œil, véritable cerveau qui va au devant de la peau. + +L'animal sexuel reproduit à son tour l'animal cérébral; de là la +ressemblance entre les membres antérieurs et les membres postérieurs: le +bassin est le thorax de l'animal sexuel; l'ilion, son omoplate; +l'ischion, sa clavicule; le fémur, son humérus, etc. + +Il était impossible que dans cette ardente recherche des répétitions +organiques, où les plus fugitives ressemblances servent à justifier les +plus étranges assimilations, quelques-unes des similitudes réelles des +diverses parties du corps ne fussent pas mises en relief. Oken se +rencontra avec Vicq-d'Azyr pour soutenir l'homologie des membres +antérieurs et postérieurs, avec Gœthe pour établir la constitution +vertébrale du crâne; bien souvent d'ailleurs, il saisit au vif le +caractère essentiel d'un organe; tout à coup, parmi ses métaphores, +jaillit une phrase incisive qui signale un rapport inattendu et le grave +désormais dans l'esprit; combien de ces phrases, de ces expressions sont +tombées dans le vocabulaire courant des naturalistes! + +Si chacune des parties de l'homme n'est que la répétition de l'homme +tout entier, le règne animal, nous l'avons dit, ne fait aussi que +répéter l'homme; les animaux ne sont que les organes contenus dans +l'homme, isolés ou diversement unis. Les animaux peuvent donc être +classés d'après leur degré de complication, et Oken désigne chaque +groupe par le nom du système qui lui paraît prédominant chez lui. Voici +le tableau du règne animal auquel il s'est arrêté: + +1er Degré.--Animaux intestins, animaux corps, animaux tact: Invertébrés. + +1er _Cycle_.--Animaux digestion: Rayonnés. + Cl. 1.--Animaux estomac: Infusoires. + Cl. 2.--Animaux intestin: Polypes. + Cl. 3.-Animaux chylifères: Acalèphes. + +2e _Cycle_.--Animaux circulation: Mollusques. + Cl. 4.--Acéphales. + Cl. 5.--Gastéropodes. + Cl. 6.--Céphalopodes. + +3e _Cycle_.--Animaux respiration: Articulés. + Cl. 7.--Animaux peau: Vers. + Cl. 8.--Animaux branchies: Crustacés. + Cl. 9.--Animaux trachées: Insectes. + +2e Degré.--Animaux chair, animaux tête: Vertébrés. + +4e _Cycle_.--Animaux charnels. + Cl. 10.--Animaux os: Poissons. + Cl. 11.--Animaux muscles: Reptiles. + Cl. 12.--Animaux nerfs: Oiseaux. + +5e _Cycle_.--Animaux sensuels. + Cl. 13.--Animaux sens: Mammifères. + +Naturellement, dans chaque division, le même système est poursuivi avec +une implacable rigueur. Seulement l'_a priori_ n'existe plus que dans +les dénominations des divisions; la délimitation des coupes est celle +que viennent indiquer les découvertes qui se succèdent dans le monde +zoologique; Oken ne fait que plier ces découvertes aux exigences de son +système. Il est loin d'ailleurs de demeurer étranger aux recherches +positives. Directeur d'un journal dont l'indépendance égale la renommée, +l'_Isis_, il y enregistre tous les progrès des sciences naturelles; +lui-même se livre à des recherches approfondies d'ostéologie et +d'embryogénie. Par ses travaux, par son enseignement, par son journal, +par l'originalité même de ses idées, par l'étrangeté de son langage, il +acquiert rapidement une immense influence, provoque un mouvement +scientifique des plus remarquables et mérite d'autant plus d'être placé +au nombre de ceux qui ont rendu de réels services aux sciences +naturelles que, si l'idée la plus générale de son système s'effondre, un +grand nombre d'idées justes, de rapprochements nouveaux, de faits bien +observés qu'il a rencontrés en route demeurent définitivement acquis au +trésor des connaissances positives de l'esprit humain. Le retentissement +de ses idées s'étend même jusqu'à notre époque; l'université d'Iéna, +dont il fut l'un des professeurs éminents, a gardé le privilège d'être +une université d'avant-garde, et l'on retrouve parfois dans la parole +d'Hæckel, son successeur, une sorte d'écho lointain de sa voix. + +Comme Oken, Hæckel fait jouer au carbone un rôle prépondérant dans la +production des corps organisés; il a espéré et pense encore avoir trouvé +dans le fameux _Bathybius_, extrait du fond de l'Atlantique par le +_Porcupine_, la gelée primitive, le _Urschleim_; les théories bien +connues et vraies, en grande partie, de la _Planula_ et de la +_Gastrula_, représentent assez bien les phases successives du +développement des animaux telles que les devinait Oken. Comme Oken, +Hæckel admet que certains animaux peuvent s'arrêter dans leur évolution +à l'état d'organe isolé, et n'y a-t-il pas quelque analogie entre ce +procédé unique à l'aide duquel le fondateur de l'_Isis_ crée le monde, +et le monisme, base de la philosophie hæckélienne? + + * * * * * + +Il était difficile d'exagérer les idées de Oken; contrairement à ce qui +arrive d'ordinaire, ses élèves s'appliquèrent à en restreindre la +portée, à les rapprocher davantage de la réalité, à chercher la +signification vraie des faits sur lesquels le maître avait jeté le +manteau bizarre de sa fantaisie. + +Spix (1781-1826) se borne à dire que la nature se développe par degré et +que chaque degré n'est que le perfectionnement du degré immédiatement +inférieur: la terre devient eau, l'eau devient air, l'air devient +lumière. On demeure quelque peu confondu de voir des hommes d'ailleurs +éminents parler de semblables transformations plus de trente ans après +la mort de Lavoisier, à une époque où la chimie est depuis longtemps +assise sur des bases inébranlables. Ce développement successif des +parties est plus manifeste dans la nature organique que dans la nature +inorganique; il aboutit à la fleur chez les végétaux; chez les animaux, +il aboutit à la formation d'une tête. Les animaux les plus simples +(zoophytes et vers) sont, pour ainsi dire, réduits à un abdomen; chez +les poissons, la tête commence à devenir distincte; elle est nettement +réalisée chez les reptiles et les oiseaux, mais n'atteint tout son +développement que chez les mammifères. Le bassin, squelette de +l'abdomen, le thorax, squelette de la poitrine, ne sont que des essais +de réalisation du squelette céphalique. On trouve dans la tête la +représentation de toutes les parties du corps, mais pour retrouver cette +représentation, Spix, comme Geoffroy Saint-Hilaire, comme Gœthe, comme +Autenrieth, comme Oken, s'adresse aux embryons. Il étaye ses idées de +belles et précises recherches d'ostéologie et d'embryogénie comparées, +qui sont autant d'acquis pour la science. Nous sommes loin, il est vrai, +de la méthode rigoureuse de détermination de Geoffroy Saint-Hilaire; +mais il s'agit de problèmes tout autres que ceux dont s'occupait le +savant français. Les philosophes de la nature ne comparent pas seulement +les animaux entre eux; comme l'avait fait le premier Vicq-d'Azyr, +indépendamment de toute théorie, ils comparent l'animal à lui-même et +cherchent dans chacune de ses parties l'équivalent des autres. + +Cependant les recherches accomplies en Allemagne et en France ne sont +pas sans s'influencer réciproquement. Geoffroy, lui aussi, s'occupe de +déterminer, en 1824, la composition vertébrale du crâne, et, par une +définition ingénieuse de la vertèbre, il écarte la plupart des +difficultés que faisaient naître les conceptions métaphysiques des +philosophes de la nature. Inversement, Carus reprend, en 1828, l'idée de +Geoffroy, qui fait vivre les animaux articulés dans leur colonne +vertébrale: il considère trois sortes de vertèbres: une vertèbre +primitive, qui protège les parois du corps; une vertèbre secondaire, qui +protège le système nerveux; une vertèbre tertiaire, qui sépare ce +système du reste du corps. Les animaux articulés ne possèdent que la +première des vertèbres; les vertébrés présentent au contraire trois +vertèbres enfermées l'une dans l'autre; pour Carus, comme pour Oken, +tout est vertèbre; les os mêmes des membres sont des vertèbres +rayonnantes. Carus ne se borne pas d'ailleurs à faire de l'anatomie +comparée; il a tout un système philosophique qui n'est qu'une +modification de celui d'Oken. Lui aussi attribue tous les phénomènes +vitaux à une sorte de polarisation, et, comme cette polarisation se +répète indéfiniment, il en conclut, assez justement, que l'organisme, en +se développant, ne fait que se répéter; ainsi les anneaux d'une annélide +ne sont que la répétition du premier d'entre eux, idée à laquelle +Moquin-Tandon était conduit, de son côté, par l'anatomie comparée et +dont nous avons vu Dugès faire trois ans après un si brillant usage. + +Que l'on supprime d'ailleurs, dans l'anatomie comparée de Carus, ce mot +de vertèbre, qu'emploient pour toute partie solide les disciples d'Oken, +que l'on écarte les assimilations métaphysiques qu'il suppose, il reste +des idées morphologiques qui ont pu être avantageusement utilisées +depuis. Il est certain, en particulier, que l'on doit rattacher à +plusieurs systèmes les pièces osseuses que l'on trouve chez les +vertébrés. Les plus anciens de ces animaux possédaient un squelette +dermique très développé, dont les écailles des poissons, les plaques +osseuses de la peau des crocodiles et les carapaces des tortues sont des +modifications diverses; la colonne vertébrale développée au-dessous du +système nerveux, les côtes et le squelette des membres appartiennent à +un tout autre système; mais ces deux systèmes peuvent se confondre plus +ou moins, comme on le voit chez les tortues, et, pour rendre compte de +toutes les particularités que présentent les diverses formes de +squelette, un anatomiste éminent, Gegenbaur, était récemment encore +obligé de faire intervenir tout à la fois des os provenant du squelette +extérieur et des os du squelette intérieur. Carus explique l'existence +de ces divers ordres de squelette par la nécessité où se trouve l'animal +primitif, l'embryon, de se limiter par rapport au monde extérieur; une +partie de la substance vivante se consacre à la production de cette +limite; mais en même temps elle cesse de vivre et devient alors +terreuse. L'animal se limite d'abord extérieurement, produisant une +sorte de coque; ceux qui demeurent à cet état sont des _animaux-œufs_. +Mais l'animal a besoin d'une cavité digestive par laquelle il se trouve +encore en rapport avec le monde extérieur; il doit aussi se limiter de +ce côté; de là les pièces solides diverses dont l'estomac de tant +d'animaux inférieurs est armé. Chez les animaux qui ne présentent ainsi +que deux limites, le système nerveux se trouve naturellement enfermé +dans la cavité du corps avec les viscères: ce sont les _animaux-troncs_; +mais le système nerveux, qui a la direction de tout l'organisme, se +sépare à son tour; un squelette se forme autour de lui pour le protéger, +et les _animaux-tête_ sont réalisés. + +Les _animaux-troncs_ se divisent eux-mêmes en _animaux-neutres_, tels +que les mollusques, et en _animaux-poitrines_, tels que les articulés. +On retrouve des divisions analogues parmi les vertébrés. + +On remarquera l'importance que Carus attache au système nerveux; c'est +presque, pour lui, un animal dans l'animal. Oken ne s'en faisait pas une +moindre idée, et l'on peut se demander si Cuvier lui-même, qui était +demeuré en rapport avec Kielmeyer et ses élèves, n'avait pas puisé dans +cette école l'idée, tardive chez lui, de faire jouer dans la +classification un rôle prépondérant à ce système. Quoi qu'il en soit, il +y a dans Carus un fait parfaitement saisi: c'est l'existence d'un +certain rapport entre le degré de développement du système nerveux et le +degré de développement du squelette; c'est en effet par le développement +exceptionnel de leur système nerveux que les vertébrés se distinguent de +tous les autres animaux, et ce développement a rendu nécessaire +l'apparition d'une pièce particulière de soutien, la corde dorsale, qui +est devenue le point de départ de la colonne vertébrale, à laquelle se +sont plus tard ajoutées d'autres pièces secondaires, formées d'ailleurs +d'une manière indépendante. + + * * * * * + +Les recherches anatomiques et embryogéniques suscitées par l'école des +philosophes de la nature elle-même ou poursuivies en dehors d'elle, +devaient fatalement amener une réaction contre ses exagérations. Son +influence s'éteint peu à peu, même en Allemagne. Ehrenberg, vouant sa +vie entière à l'observation des animaux microscopiques, témoigna qu'il +avait su complètement échapper à l'influence des doctrines qui +passionnèrent un moment ses compatriotes. Par ses découvertes relatives +au degré de complications des animalcules, par les exagérations même +auxquelles il se laissa entraîner, le savant historien des Infusoires +porta un coup terrible à la théorie de la gelée primitive et, par suite, +à toute la doctrine; mais les faits et les rapports réels à la +découverte desquels celle-ci a conduit, la méthode philosophique +d'interprétation qu'elle a poussée à l'extrême, le besoin d'une +explication des phénomènes observés, restent désormais comme pour donner +une confirmation nouvelle de cet axiome: C'est à travers l'erreur que +l'humanité marche à la conquête de la vérité; ce sont ses fautes mêmes +qui la font progresser. + +D'ailleurs l'influence de la philosophie de la nature ne s'était fait +sentir que faiblement en dehors de l'Allemagne. En France, Cuvier et +Geoffroy Saint-Hilaire avaient tracé à la science une voie bien +différente; chacun d'eux conserve ses partisans exclusifs, mais il se +fait aussi des alliances entre les deux écoles. Si l'hypothèse de +l'unité de plan de composition, telle que l'avait connue Geoffroy +Saint-Hilaire, tombe devant les faits, le principe des connexions +demeure debout et l'on en fait d'heureuses applications dans la +comparaison des animaux que Cuvier plaçait dans le même embranchement. +On oublie un peu les questions d'origine pour concentrer toute son +attention sur la détermination des rapports naturels des êtres vivants; +on cherche à tirer des idées combinées de Cuvier et de Geoffroy tout ce +qu'elles contiennent; à en épuiser, en quelque sorte, les conséquences; +à fixer, autant que possible, les bases de la science. + +On reconnaît que, chez les animaux d'un même embranchement, le mode +d'organisation, le type, pour nous servir d'une expression qui va +devenir chaque jour plus usitée, est assez variable. On cherche à +déterminer les limites de ses variations, à construire le modèle commun +dont les animaux d'un même embranchement ne seraient que des +modifications secondaires. On se préoccupe de découvrir la signification +philosophique, de ces types, et l'on prépare ainsi la voie aux +naturalistes qui se demanderont bientôt quelle est l'origine et la +raison d'être de ces espèces de patrons d'après lesquels tant d'animaux +semblent modelés. C'est l'œuvre que nous devons maintenant étudier. + + + + +CHAPITRE XV + +LA THÉORIE DES TYPES ORGANIQUES ET SES CONSÉQUENCES + +Richard Owen: le squelette archétype.--Analogie, homologie, +homotypie.--Théorie du segment vertébral.--Le vertébré idéal et +l'existence de Dieu.--Transformisme de R. Owen.--Savigny: l'unité de +composition de la bouche des Insectes.--Audouin: unité de composition du +squelette des animaux articulés.--H. Milne-Edwards: le type articulé; +identité fondamentale des zoonites; signification des régions du corps; +loi de la division du travail physiologique, son importance +générale.--L'accroissement du corps et la reproduction agame chez les +articulés; identité de ces deux phénomènes; signification des +zoonites.--Parallèle entre les lois de la constitution des animaux et +les lois de l'économie politique.--Suite des recherches sur les animaux +inférieurs: MM. de Quatrefages, Blanchard, de Lacaze-Duthiers. + + +Les recherches de Geoffroy Saint-Hilaire, les brillantes inspirations de +Gœthe, les spéculations même des philosophes de la nature avaient +définitivement fixé l'attention sur les divers ordres de ressemblance +que présentaient les animaux vertébrés. En raison des facilités qu'offre +son étude, et peut-être aussi de quelque idée mystique relative à +l'origine du squelette, l'ostéologie, objet d'une prédilection toute +particulière, avait rapidement acquis l'importance d'une véritable +science; il semblait que les os, solides, invariables, en apparence, +dans leurs formes et dans leur position, fussent les points fixes autour +desquels gravitaient tous les systèmes organiques, qu'ils en eussent +déterminé l'arrangement, et que, si les vertébrés présentaient +réellement quelque plan déterminé de composition, ce fût dans l'étude du +squelette qu'on dût en trouver la démonstration. Aussi Gœthe +recommandait-il instamment de poursuivre méthodiquement et sans relâche +cette étude jusqu'au moment où il serait possible d'en dégager le type +général dont les squelettes des divers animaux ne devaient être que des +modifications secondaires. C'est le problème que Richard Owen se propose +de résoudre: il appelle _archétype_, ce squelette primordial dont il +espère pouvoir déduire tous les autres[77]. + +On ne peut y parvenir qu'au moyen de plusieurs séries de comparaisons +qu'il est tout d'abord essentiel de définir. + +La première série de comparaisons, celle qui se présente le plus +naturellement à l'esprit, celle que pratiquait avant tout Geoffroy +Saint-Hilaire, consiste à rapprocher les uns des autres les vertébrés +des diverses espèces. La conséquence la plus immédiate de ce +rapprochement paraît être que la plupart ont les mêmes grandes fonctions +à accomplir; tous possèdent, en conséquence, des organes aptes à remplir +ces fonctions: Owen qualifie d'_analogues_, les organes qui, chez deux +animaux d'espèce différente, remplissent la même fonction: tels sont les +yeux, les oreilles, la bouche, le tube digestif, les pattes chez les +vertébrés qui marchent, les ailes chez ceux qui volent, les nageoires +chez ceux qui nagent. Le mot analogues n'a donc pas pour Owen la même +signification que pour Geoffroy Saint-Hilaire, qui appelle analogues des +organes occupant, chez deux animaux d'espèce différente, une position +identique, ayant les mêmes rapports, la même composition anatomique, la +même origine embryogénique, mais pouvant remplir les fonctions les plus +diverses. Ces organes, qui, dans toute langue anatomique bien faite, +doivent porter le même nom, sont désignés par Richard Owen sous le nom +d'_homologues_. Pour bien faire saisir la différence qui existe entre +les organes analogues et les organes homologues, le savant anatomiste +cite le petit dragon volant, reptile remarquable qui possède à la fois +des pattes et des ailes. Ces ailes lui servent à se soutenir plus ou +moins bien dans l'air; elles ont donc la même fonction que celles des +oiseaux et en sont les analogues; mais elles ont une tout autre +composition anatomique, de tout autres connexions; elles n'en sont donc +pas les homologues. Au contraire, les pattes antérieures du même dragon +ont une structure et des rapports évidemment semblables à la structure +et aux rapports des ailes des oiseaux; ces organes, quoique remplissant +des fonctions différentes, puisque les uns servent à la marche, les +autres au vol, n'en sont pas moins des organes homologues. Comme +Geoffroy, c'est surtout au moyen de leurs connexions qu'Owen détermine +les organes homologues. + +Ces organes homologues sont évidemment les seuls que l'on doive +rapprocher pour arriver à la détermination du type commun des vertébrés, +et le premier soin du _morphologiste_ doit être de les distinguer +soigneusement des organes simplement analogues, dont la forme et les +rapports intéressent surtout le _physiologiste_. + +Au lieu de comparer entre eux des animaux d'espèce différente, on peut, +comme, depuis Galien, l'avait fait le premier Vicq-d'Azyr, comparer +entre eux différents organes d'un même animal; il résulte de cette étude +la preuve évidente qu'il existe entre les diverses parties de notre +corps des ressemblances, plus intimes, plus complètes encore que celles +de nos bras et de nos jambes. C'est à la recherche de ces ressemblances +que s'était particulièrement vouée l'école d'Oken, et c'est parce +qu'elles existent réellement que le principe de la répétition a pu +donner entre les mains des philosophes de la nature d'utiles résultats. +Les membres, les vertèbres, sont les parties du squelette pour +lesquelles on observe particulièrement une semblable répétition; cette +répétition même fait que les organes qui se ressemblent sont disposés en +série; ils doivent aussi porter le même nom, et le nouveau genre +d'homologie qui en résulte est ce que Owen appelle l'_homologie sériale_ +ou encore l'_homotypie_. + +La connaissance des organes homotypes simplifie singulièrement la +recherche du plan commun de structure du squelette; ses pièces si +multiples viennent désormais se grouper en segments semblables entre +eux, et il suffit de bien connaître un de ces segments pour être en +possession de la règle qui domine le mode de constitution de tous les +autres. Owen attribue donc une grande importance à la détermination des +pièces essentielles qui composent le _segment vertébral_, segment auquel +il rattache toutes les autres parties du squelette, au moyen duquel il +arrive à un mode nouveau d'énumération des vertèbres crâniennes, et qui +lui permet, en outre, d'éliminer du nombre des pièces vertébrales un +certain nombre d'autres pièces qui n'ont été introduites +qu'accidentellement, en quelque sorte, dans la composition du squelette +interne. De ces pièces, les unes sont, comme Carus l'avait déjà exposé, +des dépendances de la peau, tandis que d'autres font partie de +l'appareil protecteur spécial à certains viscères. + +Mais ces comparaisons ne sont que la préface du travail à accomplir pour +parvenir à la conception de l'archétype. Aucun être ne réalise cet +archétype d'une façon complète; au milieu des innombrables variations de +forme des parties, de leurs changements apparents de position, de leurs +réductions et de leurs accroissements anormaux, de leurs avortements et +de leurs soudures, il faut discerner ce qui est accidentel et ce qui est +essentiel. L'essentiel seul doit entrer dans l'archétype, qui permet +d'embrasser dans une loi commune toutes les formes, sans en représenter +cependant aucune d'une façon plus particulière. + +L'archétype une fois établi, l'ostéologiste n'a plus qu'à rechercher, +dans les types qu'il examine, les parties qui correspondent aux parties +définies une fois pour toutes de cet archétype, et, s'il compare deux +types l'un avec l'autre, on conçoit que, après avoir déterminé dans +chacun d'eux les parties homologues, il lui faudra ensuite rapporter ces +mêmes parties à leurs homologues dans l'archétype. Il y a donc lieu de +concevoir deux sortes d'homologies: celles qui existent entre les +organes d'êtres réalisés sont dites homologies spéciales; celles qui +existent entre les organes réels et les organes fictifs de l'archétype, +dont ils sont des modifications diverses, sont dites _homologies +générales_. + +Ainsi les nageoires d'un marsouin présentent avec les nageoires +pectorales des poissons, avec les ailes des oiseaux, des rapports +d'_homologie spéciale_; mais, quand on dit que ces membres représentent +«les appendices divergents des pleurapophyses de l'archétype», on énonce +leurs rapports d'_homologie générale_. + + * * * * * + +On peut concevoir un archétype pour chacun des embranchements du règne +animal. Déjà en 1820, nous l'avons indiqué précédemment, Audouin avait +tenté, par une méthode analogue à celle qu'employa plus tard l'illustre +savant anglais, de déterminer le type général d'où l'on pouvait faire +dériver tous les animaux articulés. Les résultats obtenus par Audouin, +en ce qui concerne le squelette tégumentaire des animaux arthropodes, +ceux obtenus par Owen, en ce qui concerne le squelette interne des +vertébrés, pourraient, dans ce qu'ils ont de fondamental, être énoncés +dans les mêmes termes: même division du squelette en segments +fondamentalement identiques entre eux; même division des segments en +parties centrales et appendices; même répétition de ces segments en +série linéaire; même tendance, de leur part, à se grouper en régions +plus ou moins distinctes. Le rapprochement de ces deux archétypes +confirme une partie des idées de Geoffroy et montre, en même temps, dans +quelles limites elles sont conformes à la réalité. Aussi n'y a-t-il pas +à s'étonner que Dugès ait cherché, comme Geoffroy, à combiner les +ressemblances que peuvent présenter le vertébré idéal et l'articulé +idéal pour arriver à un type théorique plus élevé, dont le vertébré et +l'articulé ne seraient eux-mêmes que des modifications. Évidemment rien +n'empêche d'appliquer aux archétypes la méthode de comparaison et +d'abstraction employée par Gœthe, Audouin et Dugès pour l'étude des +types organiques et de s'élever ainsi à des types de plus en plus +généraux, jusqu'au moment où toutes les ressemblances disparaissent +entre les termes que l'on met en présence. L'idée mère des tentatives de +Geoffroy et de Dugès pour déterminer ce qu'on pourrait appeler un +archétype du règne animal est donc pleinement justifiée, au point de vue +théorique, par le succès apparent des recherches d'Audouin et d'Owen. + +Mais quelle peut être la signification de ces archétypes, auxquels il +semble, au premier abord, qu'une importance considérable doive +s'attacher? L'examen de la méthode employée pour les déterminer permet +de s'en faire une idée précise. Étant donné que tous les vertébrés, tous +les articulés présentent respectivement une certaine ressemblance +générale, on compare une à une toutes les parties similaires de ces +animaux, on suit de proche en proche toutes les modifications qu'elles +peuvent présenter, et l'on détermine ainsi les extrêmes de ces +modifications; entre ces modifications, extrêmes, on conçoit une sorte +de moyenne; c'est, en définitive, cette moyenne que l'on représente sous +le nom d'archétype. Une semblable moyenne existera évidemment toutes les +fois que l'on s'adressera à un groupe zoologique relativement isolé des +autres, comme le sont plusieurs groupes supérieurs du règne animal; cet +archétype sera lui-même d'autant plus près des formes réelles que l'on +s'adressera à des groupes plus limités. On pourra ainsi facilement +établir un archétype du mammifère, de l'oiseau, du reptile, du +batracien, du poisson osseux et déduire de la comparaison de ces formes +un archétype du vertébré; mais déjà, lorsqu'on arrive aux poissons +cartilagineux, l'archétype du squelette est notablement infidèle, et il +faut finalement admettre que tous ses éléments ont disparu, si l'on veut +y ramener l'_Amphioxus_, ou même les lamproies, à qui l'on ne peut +cependant refuser la qualité de vertébrés. Or un archétype dont il faut +supprimer simultanément toutes les parties pour en rendre l'application +possible suppose évidemment que le point de vue où l'on s'est placé pour +l'établir n'embrasse pas un horizon assez étendu; il ne correspond qu'à +une partie de la réalité, et, s'il est avantageux pour coordonner un +certain nombre de faits, il est insuffisant pour les relier tous +utilement. + +Reprenons les faits, et admettons, comme semble l'indiquer l'Amphioxus, +que le squelette des vertébrés ait d'abord été réduit à une corde +dorsale à laquelle sont venues successivement s'adjoindre diverses +pièces osseuses auxquelles les générations successives auront ajouté +sans en rien retrancher, évidemment, dès que le squelette sera parvenu à +acquérir un état tel qu'il aura pu suffire à toutes les modifications +ultérieures, sans changement dans le nombre et les rapports essentiels +de ses parties, toutes ces formes pourront être déduites d'un certain +archétype auquel n'échapperont que les formes antérieures à l'état que +nous supposons. Si l'on néglige ces formes, comme on est porté à le +faire en raison de leur infériorité, on en conclura qu'il existe dans le +groupe des vertébrés une stabilité absolue des pièces osseuses; c'est la +conclusion à laquelle s'est arrêté Owen, méconnaissant ainsi que cette +stabilité n'apparaissait qu'en raison de la convention, faite +involontairement par lui, de négliger tout ce qui était de nature à la +détruire. Aussi ne peut-on voir malheureusement qu'une série de +pétitions de principes dans les réflexions si élevées que lui suggère la +découverte de l'archétype des vertébrés: + +«L'unité du dessein nous conduit à l'unité de l'intelligence qui l'a +conçu. L'ignorance ou la négation de cette vérité jetterait sur la +philosophie humaine un voile qu'il ne serait jamais permis de lever. + +«Les disciples de Démocrite et d'Épicure raisonnaient ainsi:--Si le +monde a été fait par un esprit ou une intelligence préexistante, +c'est-à-dire par un Dieu, il faut qu'il y ait eu une Idée et un +Exemplaire de l'univers avant qu'il fût créé, et conséquemment +_connaissance_, dans l'ordre du temps aussi bien que dans l'ordre de la +nature, avant l'existence des choses. + +«De là les sectateurs de ces anciens philosophes... n'ayant découvert +aucun indice d'un archétype idéal dans quelqu'une de ses parties, +concluaient qu'il ne pouvait y avoir eu aucune connaissance ni +intelligence, avant le commencement du monde, comme sa cause. +Aujourd'hui, néanmoins, la reconnaissance d'un exemplaire idéal comme +base de l'organisation des animaux vertébrés prouve que la connaissance +d'un être tel que l'homme a existé avant que l'homme fit son apparition: +car l'intelligence divine, en formant l'archétype, avait la prescience +de toutes ses modifications. + +«L'idée de l'archétype se manifesta dans les organismes sous diverses +modifications, à la surface de notre planète, longtemps avant +l'existence des espèces animales, chez lesquelles nous la voyons +aujourd'hui développée. + +«Sous quelles lois naturelles ou causes secondaires la succession des +espèces vient-elle se ranger? Voilà une question dont nous n'avons pas +encore trouvé la solution. Mais, si nous pouvons concevoir l'existence +de telles causes comme les ministres de la toute-puissance divine et les +personnifier sous le terme de Nature, l'histoire du passé de notre globe +nous enseigne qu'elle a avancé à pas lents et majestueux, guidée par la +lumière de l'archétype, au milieu des ruines des mondes antérieurs, +depuis l'époque où l'idée vertébrale s'est manifestée sous sa vieille +dépouille ichthyique, jusqu'au moment où elle s'est montrée sous le +vêtement glorieux de la forme humaine[78].» + +Voulut-on écarter le vice fondamental qui entache déjà, nous l'avons vu, +la conception de l'archétype, on ne peut s'empêcher de remarquer tout ce +qu'a de dangereux l'emploi d'une pareille argumentation; il existe en +effet, de l'aveu même d'Owen, plusieurs archétypes dans le règne animal; +on pourrait en conclure aussi rigoureusement que chacun d'eux est la +manifestation d'une divinité distincte; et, si l'on veut que chacun +d'eux représente seulement une pensée distincte d'un créateur unique, on +peut s'étonner que le peuplement de la terre n'ait donné lieu qu'à un +aussi petit nombre de pensées; mais il y a également des groupes qui +n'ont pas du tout d'archétype défini, à moins d'appeler ainsi la forme +la plus simple sous laquelle ces groupes sont réalisés: quel est par +exemple l'archétype spongiaire, ou l'archétype cœlentéré, ou l'archétype +ver? Dans ces types zoologiques, on assiste manifestement au passage +graduel de formes simples n'ayant, pour ainsi dire, d'autre figure que +la figure d'équilibre d'une masse visqueuse, à des formes compliquées, +composées de parties disposées suivant un ordre rigoureusement +déterminé, constituant des êtres qui semblent évidemment construits sur +le même plan; on peut suivre la marche des phénomènes qui ont conduit +pas à pas à ces types définis et d'apparence immuable, à travers une +infinité de formes flottantes et indécises; supprimez ces formés +primitives, il reste des êtres qu'on peut déduire d'un certain archétype +tout aussi bien que les vertébrés ou les articulés: là cependant on a la +démonstration évidente que le prétendu archétype n'est pas une +_conception première_, réalisée d'un seul coup sous certaines formes +variées ensuite à l'infini, mais bien un _résultat_, lentement obtenu, à +la suite d'une longue évolution de formes primitivement simples. On ne +peut davantage considérer comme des lois primitives les homologies de +divers ordres si nettement exprimés par le savant professeur du collège +des chirurgiens; ces homologies sont, au contraire, autant de problèmes +posés au naturaliste et dont il doit rechercher la solution. + + * * * * * + +Comme Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, Owen admet, on vient de le voir, +que les espèces animales sont variables; cette variation s'effectue pour +Geoffroy sous l'action toute-puissante des milieux extérieurs; Owen +déclare que nous sommes encore à cet égard dans une complète ignorance; +mais sa conception des archétypes introduit entre Geoffroy et lui une +différence plus profonde encore. Geoffroy n'admettant dans le règne +animal qu'un seul plan de composition, toutes les formes vivantes ont pu +dériver, à la rigueur, d'une forme primitive unique; du moment qu'on +admet plusieurs archétypes indépendants, il ne saurait plus en être +ainsi; la variabilité ne peut dépasser l'étendue des modifications +possibles de l'archétype, elle est donc nécessairement limitée. Cette +variabilité limitée est le compromis qu'on espère avoir trouvé entre la +variabilité indéfinie des formes vivantes, telle que l'admettent +Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire et Owen, mais qui paraît trop hardie à +nombre d'esprits, et la fixité absolue, que défendent les disciples de +Cuvier, mais contre laquelle protestent les faits que l'on peut tous les +jours observer et les documents de plus en plus nombreux qu'apporte la +paléontologie. Cette variabilité limitée, que Richard Owen se borne à +indiquer implicitement, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire s'en fait, +presque au même moment, le théoricien dans un ouvrage ou brillent à la +fois une grande érudition, une rigoureuse logique, une haute +impartialité, et où le vif désir de dégager la vérité s'allie à une +prudence qu'on peut aujourd'hui trouver excessive, mais qui s'imposait à +tout esprit sincère au moment où parut l'_Histoire naturelle générale +des règnes organiques_ (1854-1862). + + * * * * * + +Avant que Richard Owen eût cherché à établir l'archétype des vertébrés, +avant que le mot archétype ait été imaginé, des travaux analogues à ceux +de Richard Owen avaient été tentés, nous l'avons vu, sur les animaux +articulés. Sous l'inspiration évidente des idées de Geoffroy +Saint-Hilaire sur l'unité de plan de composition, Savigny, son compagnon +de voyage en Égypte, avait démontré l'identité de toutes les pièces qui +constituent la bouche des insectes dans tous les ordres, et la fixité de +leur nombre; en 1820, Audouin, faisant aux crustacés une heureuse +application de la théorie des métamorphoses que l'étude des végétaux +avait inspirée à Wolf et à Gœthe, énonçait ces propositions hardies pour +l'époque: + +«1° Les différents anneaux des animaux articulés sont toujours composés +des mêmes parties. + +«2° C'est de l'accroissement semblable ou dissemblable des segments, de +la réunion ou de la division des pièces qui les composent, du maximum de +développement des uns, de l'état rudimentaire des autres, que dépendent +toutes les différences qui se remarquent dans la série des animaux +articulés.» + +C'était tout à la fois démontrer l'unité de plan de composition des +animaux articulés, au sens précis où Geoffroy Saint-Hilaire l'entendait +pour les animaux vertébrés, et prouver que le corps des premiers de ces +êtres résulte de la répétition des parties fondamentalement semblables +entre elles; c'était aussi bien constituer leur archétype, au sens où +l'aurait entendu Owen; mais ici cet archétype se dégageait avec une +particulière clarté et nous devons en faire une étude plus approfondie. + +Les crustacés possèdent un grand nombre de membres, dont la forme et les +fonctions sont extrêmement variables; ce sont, par exemple, chez +l'écrevisse, une paire de pédoncules portant les yeux, deux paires +d'antennes, une paire de mandibules, deux paires de mâchoires, trois +paires de pattes-mâchoires, cinq paires de pattes locomotrices, six +paires de pattes abdominales, dont la dernière est transformée en +nageoires aplaties. Audouin était parvenu à prouver que toutes ces +parties sont construites de la même façon, peuvent être ramenées à une +forme typique, de la même manière que les anneaux du corps, en sorte que +les pédoncules des yeux, les antennes, les mandibules et les mâchoires +peuvent être considérés comme des pattes modifiées, conclusion +immédiatement étendue par Latreille aux antennes et à l'appareil +masticateur des insectes. Audouin désigne cet ensemble de parties sous +le nom d'_appendices_. L'identité fondamentale de tous ces appendices, +déjà démontrée par l'anatomie comparée, est bientôt établie par +l'embryogénie, grâce aux importantes recherches de Rathke[79]. Il +résulte des observations de ce dernier naturaliste sur l'Ecrevisse que +tous les appendices de cet animal se montrent d'abord avec la même +forme, occupent la même position par rapport aux diverses parties du +segment sur lequel ils se constituent et ne revêtent que peu à peu leur +forme définitive, en même temps qu'ils se spécialisent dans une fonction +déterminée; les pédoncules des yeux, les antennes se forment, comme les +autres parties, à la face inférieure du segment qui leur correspond et +prennent seulement par la suite la place que, chez l'animal adulte, ils +occupent au-dessus de la bouche, et qui masque, au premier abord, leur +véritable origine. D'ailleurs tous les appendices ne se montrent pas +simultanément: les pédoncules oculaires, les deux paires d'antennes et +les mandibules, c'est-à-dire les premiers appendices de la tête, se +forment d'abord, les autres ensuite et successivement. De même, la tête +et le dernier anneau de l'abdomen apparaissent en premier lieu; tous les +autres naissent entre ces deux-là; les derniers venus apparaissent +toujours entre le dernier et l'avant-dernier anneau du corps. Enfin +Rathke constate un autre fait important: c'est que les parties formées +les premières chez l'écrevisse sont les mêmes qui se forment tout +d'abord chez les vertébrés; seulement ces parties occupent la future +face ventrale chez l'écrevisse, la face dorsale chez les vertébrés; +l'embryogénie confirme donc l'hypothèse de Geoffroy Saint-Hilaire et +d'Ampère que les vertébrés diffèrent des articulés, parce qu'ils se +tiennent, par rapport au sol, dans une position exactement inverse. + +Les recherches de Jurine, Thompson, Nordmann, celles de M. Henri Milne +Edwards viennent successivement ajouter de nouvelles données à ces +importantes découvertes. Ces observateurs habiles montrent que nombre de +crustacés, surtout dans les groupes inférieurs, subissent après être +sortis de l'œuf de singulières métamorphoses; tandis que la plupart des +crustacés supérieurs éclosent, comme l'écrevisse, pourvue de tous leurs +anneaux, et n'ont plus à subir que des modifications dans la forme de +ces anneaux ou de leurs appendices, d'autres ont encore à produire des +anneaux nouveaux, avant d'arriver à l'état adulte. M. H. Milne Edwards +constate que, dans ce cas, les diverses régions du corps, tête, thorax, +abdomen, peuvent être également incomplètes et s'accroître, chacune en +ce qui la concerne, comme l'animal tout entier, par l'adjonction de +nouveaux anneaux à sa partie postérieure[80]. Fréquemment, le jeune +crustacé, quelle que doive être sa forme définitive, ne possède, au +moment de sa naissance, que trois paires de pattes, servant +momentanément à la natation, mais qui représentent les trois premières +paires d'appendices céphaliques, de sorte que _les antennes et les +mandibules (et il en est de même des mâchoires et des pattes-mâchoires) +ont été réellement des pattes locomotrices à un certain moment de +l'existence de l'animal_. On peut dire d'elles, sans aucune métaphore, +sans aucun sous-entendu, que ce sont des pattes modifiées. + +En 1834, toutes ces modifications dans la forme, toutes ces +métamorphoses, toutes ces différences dans le mode de développement, +sont rapprochées, comparées, interprétées par M. H. Milne Edwards, en +quelques lignes qui montrent combien ce savant illustre avait, dès cette +époque, un sentiment profond des rapports qui unissent entre elles les +formes vivantes et de la direction dans laquelle s'accompliraient les +progrès ultérieurs de la Zoologie, qu'il a si puissamment contribué à +provoquer en France. + +«Au premier abord, dit M. Milne Edwards, ces diverses modifications ne +paraissent dépendre d'aucune tendance constante de l'organisme, et l'on +pourrait croire que le développement de chacun de ces animaux se fait +d'après des lois différentes; mais il n'en est pas ainsi, car, en +étudiant avec attention ces changements, on voit qu'ils peuvent se +classer tous de manière à satisfaire l'esprit et se rapporter, malgré +leur diversité, à un petit nombre de principes régulateurs, principes +qui, du reste, se révèlent aussi dans les espèces de métamorphoses dont +nous venons d'être témoin chez l'embryon de ces animaux. + +«Les changements que les jeunes crustacés éprouvent après leur sortie de +l'œuf peuvent être considérés comme étant le complément des +métamorphoses de l'embryon; tantôt ces métamorphoses ont lieu presque +entièrement avant que le jeune ait quitté les membranes de l'œuf; mais +d'autres fois il naît en quelque sorte avant terme, et continue après sa +naissance à présenter des changements de structure analogues à ceux que +les premiers éprouvent pendant leur vie embryonnaire. + +«Ces modifications sont de deux ordres: les unes consistent dans +l'apparition d'un ou plusieurs anneaux de leur corps et des membres qui +en dépendent; les autres, dans des changements qui s'opèrent dans la +forme et les proportions de parties qui existent déjà avant l'époque de +la naissance et qui persistent pendant toute la durée de la vie ou +disparaissent plus ou moins complètement. + +«Les Décapodes paraissent tous naître avec la série complète de leurs +anneaux et de leurs membres[81]. Il en est de même pour certains +Edriophthalmes, les Amphithoés et les Phronymes, par exemple; mais +d'autres animaux du même groupe ne présentent à la sortie de l'œuf que +six paires de pattes ambulatoires au lieu de sept: c'est le cas pour les +Cymotlioés, les Anilocres, etc. Dans le groupe des Entomostraces, les +jeunes sont bien moins avancés dans leur développement; en général, _on +n'y distingue encore que les membres céphaliques, et, sous ce rapport, +ils ressemblent à l'embryon de l'écrevisse vers le commencement de la +seconde période d'incubation_; les anneaux thoraciques et abdominaux, +ainsi que les membres qui en dépendent, n'apparaissent que +successivement, et ce n'est qu'après avoir changé plusieurs fois de peau +que ces animaux parviennent à l'état parfait[82].» + +Et plus loin: + +«Les changements de forme que les jeunes Crustacés éprouvent dans les +parties déjà existantes lors de la naissance varient suivant les +espèces, mais ont cela de commun qu'elles tendent presque toujours à +éloigner de plus en plus l'animal du type normal du groupe auquel il +appartient et à l'individualiser davantage; aussi, au moment de la +naissance, ces animaux se ressemblent-ils bien plus entre eux qu'à +l'état, adulte, et, en général, plus ils présentent d'anomalies étant à +l'état parfait, plus ils éprouvent de modifications pendant les premiers +temps de leur vie.» + +C'est là une théorie presque complète de la métamorphose des Crustacés. +Après cinquante ans révolus, il y a à peine d'autres modifications à lui +faire subir que de donner plus de relief à quelques-unes des +propositions qu'elle contient. On peut formuler, par exemple, les +principales de ces propositions de la manière suivante: + +«Tous les Crustacés revêtent au début, soit dans l'œuf, soit hors de +l'œuf, une forme larvaire commune, la forme de _Nauplius_. Ils n'ont +alors que trois paires de membres qui deviennent autant d'appendices +céphaliques, généralement des antennes et des mandibules. + +«Le Nauplius représente donc seulement la tête ou une portion de la tête +du Crustacé adulte; les autres segments du corps naissent un à un à sa +partie postérieure. + +«Ces segments peuvent se former soit dans l'œuf, soit seulement après +l'éclosion. + +«Enfin, dans chaque groupe important, presque toutes les espèces +traversent un certain nombre de formes communes, et leurs métamorphoses +sont d'autant plus compliquées que la forme adulte est plus éloignée des +formes normales de son groupe.» + +La doctrine de la descendance a donné depuis la raison d'être de toutes +ces lois déduites de l'observation. En les annonçant, sous leur première +forme, M. Milne Edwards voyait surtout en elles la confirmation de +l'existence d'une unité de plan de structure chez les Crustacés et non +pas la conséquence d'une complication graduelle de l'organisme de ces +animaux résultant de ce que des parties nouvelles se seraient +successivement ajoutées au nauplius primitif, puis diversement +modifiées. À ce moment, il conçoit, en effet, le Crustacé comme formé +d'un nombre invariable de segments. «On peut poser, en principe, dit-il, +que le nombre normal des segments dont le corps des Crustacés se compose +est de vingt et un[83].» Ces segments peuvent tous se ramener à un même +type idéal dont ils ne sont que des modifications. Il s'ensuit que +toutes les formes qui se succèdent durant la métamorphose sont +équivalentes entre elles, représentent toujours virtuellement le +Crustacé à vingt et un segments, qu'elles tendent à produire; que les +formes constituées d'un nombre moindre de segments sont des anomalies; +que le nauplius et tous les stades intermédiaires qui le séparent de la +forme adulte sont essentiellement transitoires, et qu'un Crustacé qui +s'arrêterait à l'un de ces stades serait hors du plan caractéristique de +son groupe. En un mot, le Crustacé à vingt et un segments est, pour M. +Milne Edwards, une unité indécomposable dont chaque segment n'est qu'une +fraction. + +Il semble au contraire aujourd'hui[84] que la véritable unité soit le +segment, le zoonite, et que le Crustacé soit une pluralité, dans +laquelle le nombre des parties composantes est indifférent. Dans +l'hypothèse de l'unité de plan, où se place M. Milne Edwards, en 1834, +un Crustacé qui éclôt avant d'avoir réalisé ses vingt et un segments est +un Crustacé «qui naît, en quelque sorte _avant terme_»; dans l'hypothèse +de la descendance, le nombre des segments d'un crustacé peut être +quelconque; l'éclosion normale doit avoir lieu après la constitution du +Nauplius (on pourrait même le concevoir plus précoce); les segments +doivent ensuite se former un à un, après l'éclosion; s'il en est +autrement, c'est que l'éclosion a été _retardée_, en même temps que les +phénomènes de développement qui devaient aboutir à la constitution du +Crustacé à vingt et un segments ont été accélérés. De telles nuances +sont délicates, sans doute; mais elles sont un excellent exemple de la +faible importance des retouches qu'il suffit de donner à une idée qui, à +un certain moment, est d'accord avec les faits, pour la maintenir sans +cesse au courant de la science et la faire rentrer dans les théories +plus générales que les progrès de nos connaissances rendent nécessaires. +Si l'on admet la théorie exposée en 1834 par M. Milne Edwards, on se +trouve ramené à la théorie de l'archétype, et, si les phénomènes +embryogéniques qu'offrent les crustacés peuvent être exposés au moyen +d'un petit nombre de lois, ils n'en échappent pas moins à toute +explication. Nous verrons au contraire que, en acceptant la seconde +interprétation, les phénomènes si variés du développement des Crustacés +s'expliquent simplement, comme ceux que l'on observe chez tous les +animaux supérieurs, par une simple accélération de phénomènes qui ne +diffèrent en rien de ceux de la reproduction par bourgeonnement. + +En 1845, M. Milne Edwards donne déjà un complément important à sa +théorie des crustacés, complément qui supprime au moins d'une façon +implicite la condition de nombre et qui donne une signification nouvelle +aux diverses régions du corps. À la suite des découvertes de M. de +Quatrefages sur la reproduction par division de remarquables petites +Annélides marines, les Syllis, et des siennes propres sur le singulier +bourgeonnement d'autres Annélides, les Myrianides, il montre[85] que les +lois de l'accroissement des Annélides sont les mêmes que celles de +l'accroissement des Crustacés; il insiste sur le fait que, dans les deux +groupes, les segments se forment successivement, et que c'est toujours +l'avant-dernier segment du corps ou le dernier de chaque région qui +donne naissance aux segments nouveaux, et il poursuit: + +«Lorsque le développement devient plus actif, comme dans le cas de la +multiplication par bourgeonnement, dont les Syllis et nos Myrianides +offrent des exemples, on voit même un anneau donner directement +naissance à deux ou plusieurs zoonites, qui, _en se reproduisant à la +manière ordinaire_, constituent une ou plusieurs séries intercalaires; +l'ensemble des produits segmentaires représente alors une série de +groupes de zoonites, dont chacun s'allonge par sa partie postérieure, +comme le faisait la série unique dans le cas précédent... Ce phénomène, +qui, dans la classe des annélides ne se manifeste que lors de la +production de nouveaux individus par voie de bourgeonnement..., se voit +ailleurs dans le développement de l'embryon... Chez les Crustacés, par +exemple, il paraît y avoir trois de ces systèmes, ou séries de systèmes +génésiques, dont l'allongement peut se continuer après la formation du +premier anneau de la série suivante, et il est à noter que ces trois +groupes correspondent précisément aux trois grandes régions du corps de +ces animaux, la tête, le thorax et l'abdomen.» + +M. Edwards montrera lui-même un peu plus tard que les régions du corps +de diverses annélides sédentaires se comportent, à cet égard, comme les +régions du corps des crustacés; mais il établit d'ores et déjà que +l'accroissement du nombre des segments du corps, l'accroissement +proprement dit des annélides et leur reproduction agame, ne sont que +deux formes à peine différentes d'un même phénomène; que les diverses +régions du corps des crustacés correspondent aux nouveaux individus qui +se séparent pour mener une vie indépendante chez les annélides, et +peuvent être, en conséquence, considérées comme autant d'individualités +distinctes. + +Comme les Crustacés, les Annélides des types les plus divers se +ressemblent pendant les premières périodes de leur développement; cette +remarquable coïncidence dans la marche des phénomènes génésiques chez +deux types aussi différents inspire à M. Edwards les réflexions +suivantes: + +«Les affinités zoologiques sont proportionnelles à la durée d'un certain +parallélisme dans la marche des phénomènes génésiques chez les divers +animaux; de sorte que les êtres en voie de formation cesseraient de se +ressembler d'autant plus tôt qu'ils appartiennent à des groupes +distinctifs d'un rang plus élevé dans le système de nos classifications +naturelles, et que les caractères essentiels, dominateurs, de chacune de +ces divisions résideraient, non pas dans quelques particularités de +formes organiques permanentes chez les adultes, mais dans l'existence +plus ou moins prolongée d'une constitution primitive commune, du moins +en apparence[86].» + +Nous voilà bien loin des principes de Cuvier, qui exigeait que tous les +caractères employés dans les classifications fussent des caractères +définitifs; le rôle de l'embryogénie dans les classifications est +désormais tracé; les animaux qui présentent les mêmes formes larvaires +sont désormais reconnus comme parents, et, si cette parenté est encore +considérée comme une parenté idéale, il est évident qu'il n'y aura rien +à changer à la formule qui vient d'être trouvée le jour où il faudra +reconnaître que la parenté doit être entendue dans le sens véritable du +mot. Serres, en France, et les philosophes de la nature, en Allemagne, +avaient énoncé une proposition analogue lorsqu'ils disaient: «Tous les +animaux supérieurs traversent, lorsqu'ils se développent, des formes +analogues à celles qui demeurent permanentes chez les animaux +inférieurs.» La formule nouvelle est plus large et plus exacte, et le +progrès dans la science ne consiste-t-il pas presque toujours à +substituer à une idée partiellement vraie une idée plus générale qui +l'explique et la comprend? La formule des philosophes de la nature +supposait un type unique de développement; celle de M. Milne Edwards +comprend tout aussi bien la proposition des savants allemands que celle +de Von Baër, qui avait établi l'existence de plusieurs types de +développement; M. Milne Edwards a sur Von Baër l'avantage de ne pas +limiter le nombre des types de développement et de permettre +l'intervention des caractères embryogéniques à tous les degrés de la +classification, comme on a plusieurs fois tenté de le faire depuis peu. + +Déjà, du reste, l'embryogénie avait rendu à la classification +d'importants services; grâce à elle, Thompson venait de démontrer que +les cirrhipèdes, classés par Cuvier parmi les mollusques, par Latreille +parmi les annélides, institués en groupe spécial par de Blainville, +étaient de véritables crustacés[87], et Nordmann avait prouvé que les +lernées, universellement considérés comme des vers, appartenaient aussi +à ce même groupe des crustacés[88]. Bien souvent, les phases du +développement ont depuis révélé une parenté inattendue entre des êtres +fort différents à l'état adulte, et les naturalistes ont pris dans les +indications de ce genre une telle confiance que le danger est maintenant +de prendre d'apparentes similitudes pour une réelle identité dans les +formes larvaires. + +En résumé, malgré ces modifications successives de l'idée qu'on peut se +faire d'un crustacé, la théorie définitive de M. Milne Edwards peut +s'énoncer ainsi: tous les crustacés sont construits sur un type commun; +leur corps est composé d'anneaux en même nombre, formés eux-mêmes de +parties identiques; les divers crustacés ne diffèrent entre eux que par +des modifications de forme des anneaux de leur corps ou des parties qui +les composent; en général, dans l'individu, ces modifications +n'apparaissent qu'à une période plus ou moins avancée du développement +embryogénique, de sorte que la plupart des crustacés, notamment ceux qui +appartiennent à un même groupe, commencent par se ressembler et +diffèrent ensuite de plus en plus à mesure qu'avance leur développement. +Les anneaux du corps se forment successivement; mais cette formation +peut être lente ou plus ou moins rapide et l'éclosion avoir lieu à une +période quelconque de cette formation. Chacune des régions du corps se +comporte, au point de vue de la multiplication des anneaux, comme un +organisme indépendant. + +Ces propositions pourraient s'étendre à tous les animaux articulés; il +semble donc y avoir un archétype des arthropodes, comme il y a un +archétype des vertébrés, mais ces archétypes sont différents, et +l'existence de plusieurs types organiques, proclamée par Cuvier, semble +confirmée. Cependant, comme le fait remarquer M. Milne Edwards, les +propositions si simples qui permettent de définir l'archétype des +arthropodes sont, pour la plupart, le fruit d'une heureuse application à +l'étude des crustacés de la méthode employée par Geoffroy Saint-Hilaire +pour l'étude des vertébrés. «La théorie des analogues, dit-il[89], +devenue célèbre par les travaux de son auteur, M. Geoffroy +Saint-Hilaire, et par la tendance nouvelle qu'elle a imprimée à +l'anatomie comparée, aplanit, comme on le voit, la plupart des +difficultés qu'avait présentées jusqu'ici l'étude du squelette +tégumentaire des crustacés; et si l'utilité de l'application à +l'entomologie des vues philosophiques formant la base de cette doctrine +n'était déjà démontrée par les recherches de MM. Savigny, Audouin, etc., +on pourrait en donner comme preuve la simplicité des corollaires qui +résument les causes des différences innombrables offertes par le +squelette tégumentaire des crustacés.» + + * * * * * + +L'hypothèse de l'unité de plan de composition restreinte à l'étendue de +chacun des embranchements du règne animal permettait de rattacher d'une +manière assez satisfaisante à une cause commune les ressemblances qu'on +observe entre les animaux; n'était-il pas possible de rattacher de même +à un principe unique les différences innombrables qu'ils présentent? Dès +1827, M. H. Milne Edwards en avait indiqué le moyen dans ses articles du +_Dictionnaire classique d'histoire naturelle_. Non seulement il +formulait alors une loi dont les applications sont devenues depuis +chaque jour plus importantes, mais il indiquait le premier, d'une façon +précise, une assimilation imprévue entre les lois de l'économie +politique et celles de la physiologie générale; il ouvrait ainsi une +voie qui est justement celle où s'est engagée depuis Darwin, et qui +devait conduire à des résultats inespérés. La causé de la diversité des +animaux, c'est, pour M. Milne Edwards, la division du _travail +physiologique_ entre leurs éléments constituants; pour Darwin l'origine +des espèces doit être cherchée dans la concurrence que crée +l'_accroissement de la population animale_ et dans le succès des _mieux +outillés_, dans la _sélection naturelle_ qui en est la conséquence; or +les économistes considèrent précisément la division du travail le moyen +le plus sûr de soutenir la concurrence; aussi, loin de perdre sa valeur +par l'avènement de la doctrine de Darwin, peut-on dire que la doctrine +de M. Milne Edwards n'a fait qu'en recevoir une force et une portée plus +grandes. D'autre part, la division du travail suppose l'_association_, +principe dont nous avons vu Dugès faire, à son tour, l'application +incomplète au règne animal, en 1831, et dont nous avons essayé, dans +notre livre _Les colonies animales et la formation des organismes_, de +faire ressortir toute l'importance, au point de vue de l'évolution et de +la complication graduelle des êtres vivants, de la détermination des +lois qui ont présidé à la formation des types organiques, de +l'explication des phénomènes embryogéniques, et de la formation même de +ce que nous nommons l'_individualité_. Ainsi le parallèle se poursuit, +et, chaque fois qu'une application nouvelle des lois de l'économie +politique est faite à la morphologie, elle se montre féconde en +résultats. Il est évident que tout le côté de la question qui touche à +la façon dont se sont réalisés les quatre grands modes de distribution +des parties caractéristiques, des quatre types organiques de Cuvier, +côté que nous avons plus particulièrement traité dans _Les colonies +animales_, ne pouvait exister, si l'on se plaçait dans l'hypothèse de +types organiques réalisés d'emblée et modifiés seulement dans le détail: +or c'est là le point de vue de Dugès et de M. Milne Edwards. Sans doute +l'un et l'autre de ces savants ont déjà entre les mains, en partie +découverts par eux-mêmes, un certain nombre de faits pouvant permettre +d'établir une théorie du mode de formation des types organiques; ils +acceptent néanmoins, comme Cuvier, comme Geoffroy Saint-Hilaire, comme +le fera plus tard Richard Owen, l'hypothèse que les types organiques +sont l'œuvre immédiate du Créateur, et c'est seulement à ces types _déjà +réalisés_ qu'ils commencent à appliquer la théorie de la division du +travail physiologique; voici dans quels termes: + +«Dans certains animaux, dit en 1827 M. Milne Edwards[90], le corps +présente partout des caractères identiques et ne paraît renfermer aucun +organe distinct... Les polypes d'eau douce présentent une structure de +ce genre... Le corps de ces animaux peut être comparé à un atelier où +chaque ouvrier serait employé à l'exécution de travaux semblables et où +par conséquent leur nombre influerait sur la somme, mais non sur la +nature du résultat. Aussi l'expérience a-t-elle démontré qu'en divisant +un de ces êtres on ne change pas sa manière d'agir; chaque fragment +continue de vivre comme auparavant et peut former un nouvel animal... +Lorsqu'au contraire la vie commence à se manifester par des phénomènes +plus compliqués et que le résultat final produit par le jeu des +différentes parties du corps devient plus parfait, certains organes +offrent un mode de structure particulier et cessent alors d'agir à la +manière du tout. La vie de l'individu, au lieu d'être la somme d'un +nombre plus ou moins grand d'éléments de même nature, résulte de +l'ensemble d'actes essentiellement différents et produits par des +organes distincts. Les diverses parties de l'économie animale concourent +toutes au même but, mais chacune d'une manière qui lui est propre, et +plus les facultés de l'être sont nombreuses et développées, plus la +diversité de structure et la division du travail qui en est la suite +sont poussées loin.» + +Et M. Milne Edwards précise plus tard sa pensée en écrivant[91]: + +«Le principe suivi par la nature dans le perfectionnement des êtres est +le même que celui si bien développé par les économistes modernes, et, +dans ses œuvres aussi bien que dans les produits de l'art, on voit les +avantages immenses de la division du travail.» + +Ces principes de la division du travail, M. Milne Edwards les applique +successivement aux différents systèmes d'organes et tout d'abord aux +téguments. + +«La surface extérieure du corps, de même que les parties situées plus +profondément, présentent une série de modifications dont la clef nous +est donnée par le principe dont nous venons de parler. Ainsi que nous +l'avons déjà dit, elle est d'abord semblable au reste du parenchyme, +mais bientôt elle acquiert des propriétés différentes et constitue une +membrane distincte dont la face interne donne attache à tous les organes +actifs de la locomotion et dont la superficie est le siège des sens, de +la respiration et de plusieurs autres fonctions. + +«Dans les classes plus élevées, la faculté de percevoir la lumière se +localise davantage et devient en même temps plus parfaite; il en est de +même des sens de l'ouïe et de l'odorat; mais l'enveloppe générale sert +encore comme organe du mouvement et du tact, en même temps qu'elle +détermine la forme du corps et protège les organes internes de +l'influence nuisible des agents extérieurs. Enfin, vers le sommet de la +série des animaux, cette division du travail est portée encore plus +loin; un système particulier, destiné spécialement à la défense des +parties molles aussi bien qu'aux fonctions locomotrices, se montre dans +l'économie, et la membrane tégumentaire, au lieu de servir à des usages +si divers, n'est plus appelée qu'à agir comme organe du tact, à +s'opposer à l'évaporation des liquides renfermés dans le corps et à +remplir un petit nombre d'autres fonctions.» + +Dans ce passage, le principe de la division du travail est appliqué non +pas à des individualités distinctes, d'abord indépendantes et identiques +entre elles, qui se partagent les rôles, mais à des masses homogènes, +sans individualité propre, qui se décomposent en parties hétérogènes, +aptes chacune à un ouvrage particulier. Il n'y a aucune filiation, +aucune relation entre les cas où la division du travail est peu avancée +et ceux où elle l'est davantage, car il n'est évidemment pas dans +l'esprit de l'auteur d'établir une relation généalogique quelconque +entre le squelette intérieur des vertébrés dont il est question, en +dernier lieu, et le squelette extérieur des articulés. Le principe de la +division du travail est donc ici plutôt la constatation d'un ensemble de +faits, une sorte de _loi métaphysique_, que l'indication d'un _procédé_ +réellement employé, d'un acte vraiment effectué pour passer d'un état +simple à un état plus complexe. + +Dans l'emploi qu'en fait par la suite M. Milne Edwards, ce caractère ne +saurait disparaître, car une division du travail s'effectuant, sous +l'action de causes extérieures déterminables, entre des individus +d'abord identiques et indépendants, se modifiant et se solidarisant sous +l'empire de ces causes, impliquerait nécessairement une transformation +graduelle des formes vivantes; toutefois ses propositions énoncées dans +un sens métaphorique peuvent être de plus en plus facilement prises dans +un sens absolu. Telles sont celles qui concernent le système +nerveux[92]: «En étudiant dans la longue série des animaux articulés les +parties au moyen desquelles ces êtres perçoivent les impressions, on y +remarque une suite de modifications analogues à celles que nous avons +déjà signalées en traitant de l'appareil tégumentaire et des organes de +la vie organique. Le système nerveux se présente d'abord sous la forme +d'un cordon qui s'étend dans toute la longueur du corps; chacune de ses +parties agit alors à la manière du tout, et, lorsqu'on divise l'animal +en plusieurs tronçons, chacun d'eux continue à sentir et à se mouvoir +comme il le faisait lorsque le corps était entier. Un degré de plus dans +la division du travail amène la localisation de la faculté de percevoir +la sensation, et de plusieurs autres actes, dans des parties déterminées +de ce système, dont l'existence devient alors nécessaire à l'intégrité +des fonctions auxquelles l'appareil en entier préside. Enfin, chez des +animaux plus parfaits, la sensibilité devient plus particulièrement +l'apanage de certaines fibres médullaires; la faculté de produire les +mouvements sous l'empire de la volonté se concentre en quelque sorte +dans d'autres fibres du même système; celle d'exciter l'action de ces +diverses parties se localise également dans certains points de +l'appareil nerveux, et celle de coordonner les mouvements est exercée +par d'autres instruments. En un mot, toutes les parties de l'appareil +sensitif finissent par concourir d'une manière différente à la +production des phénomènes dont l'ensemble résultait d'abord de l'action +de chacune d'elles.» + +C'est encore le même point de vue que lorsqu'il s'agissait des +téguments; mais les applications morphologiques apparaissent, quoique +implicitement, lorsque, après avoir étudié les modifications diverses du +système nerveux des crustacés, M. Edwards les résume toutes dans cette +loi conforme à la _loi de centralisation_, par laquelle Serres +représentait les modifications successives que subit le système nerveux +des insectes, pendant leur développement[93]. + +«Le système nerveux des crustacés se compose toujours de noyaux +médullaires dont le nombre normal est égal à celui des membres, et +toutes les modifications qu'on y rencontre, soit à des époques diverses +de l'incubation, soit dans différentes espèces de la série, dépendent +principalement des rapprochements plus ou moins complets de ces noyaux, +agglomérations qui s'opèrent des côtés vers la ligne médiane, en même +temps que dans la direction longitudinale, mais peuvent tenir aussi en +partie à un arrêt de développement dans un certain nombre de ces +noyaux.» + +Le rapprochement entre les faits révélés par l'anatomie comparée et ceux +que fournit l'embryogénie d'un individu donné implique déjà la +possibilité que les divers états du système nerveux aient pu être tirés +d'un état primitif où tous les ganglions étaient identiques entre eux, +et c'est bien l'idée qui se dégage lorsque, cessant de considérer des +tissus ou des organes, M. Edwards arrive à dire des segments des corps +eux-mêmes[94]: + +«D'après ce que nous avons dit, au commencement de ce chapitre, +relativement à la marche suivie par la nature dans le perfectionnement +des êtres, on pourrait s'attendre à trouver, à l'extrémité inférieure de +la série formée par les animaux dont nous nous occupons ici, des espèces +dont tous les anneaux constituants du corps seraient identiques entre +eux tant par leur forme et leur structure que par leurs fonctions, puis +à les voir devenir de plus en plus disparates et servir chacun à des +usages particuliers. C'est, en effet, ce que l'on remarque lorsqu'on +compare entre eux les divers crustacés; mais ces animaux ne nous offrent +d'exemple, ni de cette extrême uniformité, ni de ce maximum de +complication.» + +La division du travail peut donc porter sur les segments tout entiers +comme sur les organes et les tissus; elle est alors nécessairement +suivie d'une sorte de consécration morphologique résultant de +modifications plus ou moins étendues dans la forme de ces segments. +Mais, pour M. Edwards, ces segments ne sont pas, comme pour Dugès, des +individualités distinctes; ce sont, on s'en souvient, de simples parties +du corps dont un nombre déterminé et constant est nécessaire pour +constituer le crustacé; malgré la segmentation de son corps, le crustacé +est indivisible comme le vertébré. C'est encore l'idée que se font des +animaux segmentés un grand nombre de naturalistes, et, au point de vue +du transformisme, cette idée suffit, nous l'avons vu, pour supprimer le +problème de l'origine des types organiques et obliger d'avoir recours, +afin d'expliquer chacun d'eux, à un acte créateur spécial. + + * * * * * + +Dans les travaux relatifs aux articulés comme dans ceux relatifs aux +vertébrés, nous avons déjà fait remarquer que la méthode d'investigation +de Geoffroy Saint-Hilaire est employée à définir d'une manière plus +rigoureuse, plus exacte, plus complète, les grands embranchements de +Cuvier, à déterminer les limites des modifications dont ils sont +susceptibles et à chercher la loi de ces modifications. Le principe des +connexions est jusqu'ici appliqué surtout aux pièces solides et permet +de ramener leur disposition à un même type; il est tout aussi fécond +lorsqu'on veut en faire application aux organes internes, aux parties +molles. + +Cuvier avait fait du système nerveux la base de la distribution +méthodique des animaux; M. Émile Blanchard s'attache à déterminer toutes +les modifications dont il est susceptible dans un même embranchement et +à préciser l'importance des caractères qu'il peut fournir à la +classification. Il démontre que chez les insectes il est construit sur +un type constant; que durant la métamorphose il éprouve, en général, une +concentration plus ou moins considérable; que cette concentration +s'effectue suivant des lois déterminées, de sorte qu'on peut trouver +«dans le degré de centralisation des noyaux médullaires des caractères +de famille ayant une persistance des plus remarquables[95]». + +Ses recherches sur les connexions du système nerveux l'amènent à de +remarquables déterminations d'organes; il démontre, par exemple, que les +antennes, absentes, en apparence, chez les Arachnides, sont en réalité +représentées chez ces animaux par les petites pinces des scorpions et +les crochets à venin des araignées, seuls appendices qui reçoivent leurs +nerfs du cerveau, comme les antennes des insectes et des crustacés. Par +des études sur la bouche des insectes diptères, M. Blanchard avait déjà +complété les travaux de Savigny; tandis que M. de Lacaze-Duthiers, se +livrant à l'étude des appendices compliqués qui se trouvent à +l'extrémité postérieure de l'abdomen de ces animaux, arrivait à +démontrer que chez tous ces animaux l'armure génitale femelle était, +tout aussi bien que la bouche, construite sur un plan unique[96]; que +les pièces multiples qui les composent résultaient uniquement du +développement et des modifications de forme des parties solides d'un +zoonite. + +Ainsi, chez les arthropodes adultes, et notamment chez les plus élevés, +de nombreux travaux permettent de ramener à un même plan les aspects si +divers de l'organisation. Dans la classe entière des insectes, le nombre +des segments du corps reste constant; il en est de même du nombre des +régions du corps et des appendices affectés à une fonction déterminée. +Chez les arachnides, le nombre total des segments du corps est déjà +moins fixe; il est très variable chez les myriapodes, dont la tête +présente cependant une composition constante; enfin, s'il présente une +certaine fixité chez les crustacés supérieurs, on constate chez ces +derniers une grande variabilité dans la constitution des diverses +régions du corps et le nombre des appendices servant à des usages +analogues; d'autre part, les segments du corps ne poussent pas toujours +simultanément, et cela seul suffirait à jeter quelque doute sur la +prétendue immobilité du type, pour faire supposer que, si cette +immuabilité existe réellement dans certains groupes, elle a été acquise +et doit encore être considérée comme un _résultat_ et non comme un _fait +primordial_. + + * * * * * + +L'étude des vers annelés, si bien faite par Savigny, M. Audouin, Milne +Edwards et M. de Quatrefages, peut déjà servir à montrer que, chez ces +animaux, il n'y a de constant que l'organisation du segment, le nombre +de ceux-ci pouvant varier dans les plus larges proportions, de sorte +qu'on ne saurait ici concevoir rien de semblable à un archétype, et, +lorsqu'on descend des vers annelés à ceux où la structure segmentaire +est indistincte, c'est bien autre chose: il résulte des patientes et +habiles recherches de M. Blanchard sur les vers intestinaux, de celles +de M. de Quatrefages sur les Planaires, que les traits essentiels +attribués par Cuvier à l'animal articulé s'effacent et disparaissent; +cependant l'idée de type est tellement tenace qu'on fait l'impossible +pour faire rentrer ces animaux dans une règle à laquelle ils échappent +de toutes façons. + + * * * * * + +L'embranchement des mollusques avait été moins rigoureusement défini par +Cuvier que ceux des vertébrés et des arthropodes. Les recherches de M. +Milne Edwards sur la circulation de ces animaux révèlent dans la +constitution de leur appareil circulatoire une imperfection commune à +laquelle on était loin de s'attendre; diverses recherches portant sur +leur système nerveux, notamment celles de Duvernoy et de M. Blanchard +sur le système nerveux des acéphales, celles de M. de Quatrefages et +surtout de M. de Lacaze-Duthiers sur les gastéropodes, permettent de +concevoir un type mollusque nettement défini et dans lequel M. de +Lacaze-Duthiers démontre qu'il existe, entre les parties, des connexions +aussi fixes que dans les autres groupes. Malheureusement ce type une +fois bien connu, au lieu de le limiter aux Céphalopodes, Gastéropodes, +Solénoconques et Lamellibranches, qui seuls sont de vrais Mollusques, on +s'efforce d'en rapprocher, comme on l'avait fait pour les Vers, tout ce +qui présentait avec lui de plus ou moins vagues analogies. C'est ainsi +qu'on cherche avec passion les traits caractéristiques des mollusques +chez les brachiopodes, chez les tuniciers, chez les bryozoaires, sans +prendre garde qu'un type qu'il faut transformer complètement pour y +ramener certains organismes perd toute importance, si c'est un type +théorique tel qu'on l'entend dans l'hypothèse de la fixité des espèces, +et qu'il n'y a aucun intérêt, dans l'hypothèse de la descendance, à +essayer d'y rattacher des êtres qu'on ne peut en faire dériver que par +des transformations tout autres que celles dont l'embryogénie et +l'anatomie comparée nous démontrent clairement la possibilité. + +Les difficultés de la théorie des embranchements de Cuvier avaient déjà +été relevées, en 1822, par de Blainville, qui, tout en admettant la +fixité absolue des espèces, considérait les animaux comme se rattachant +à un certain nombre de _types_ présentant entre eux une certaine +gradation, comparable à l'échelle admise par Bonnet, et supposait que +dans chacun de ces types l'organisation pouvait éprouver des +dégradations successives capables d'en rendre méconnaissables les +caractères, sans que cependant la série fût nullement rompue entre les +formes dégradées et les formes élevées de chaque type. La foi dans le +génie de Cuvier est telle cependant que ces difficultés n'arrêtent +nullement certains esprits: l'un des plus éminents disciples du maître, +Louis Agassiz, s'est fait le théoricien de la doctrine des types, et le +moment est venu de montrer quelle idée peut se faire de la philosophie +zoologique un esprit élevé résolument partisan de la fixité absolue des +formes vivantes. + + + + +CHAPITRE XVI + +LOUIS AGASSIZ + +Conséquences philosophiques de l'hypothèse de la fixité des espèces.--La +possibilité d'une classification démontre l'existence de +Dieu.--L'existence d'un plan de la création est contraire à la doctrine +du transformisme.--Arguments en faveur de la fixité des +espèces.--Faiblesse de ces arguments.--Nature des caractères des +divisions zoologiques des divers degrés.--Définition nouvelle de +l'espèce.--Désaccord de cette définition avec les faits.--Réalité de +l'espèce.--Causes de l'isolement physiologique des espèces. + + +Louis Agassiz[97] transporte à toutes les divisions de la méthode dite +naturelle une idée analogue à celle de l'archétype de Owen: chacune de +nos espèces, chacun de nos genres, chaque famille, chaque type +représente une conception distincte du Créateur, et tous ces groupes +d'individus ont, par conséquent, une égale réalité. La classification, +loin d'être une «partie de l'art», comme le croit Lamarck, partie +susceptible de varier avec l'artiste, est un édifice immuable, comme le +Créateur; c'était du reste l'opinion de Cuvier et des naturalistes qui +faisaient, comme lui, de la recherche de la méthode naturelle le but +suprême de la science. Les divers groupes zoologiques, avec leur savante +subordination, «ont été institués par l'intelligence divine comme les +catégories de sa pensée[98].» Richard Owen, rejetant les causes finales, +avait déduit de l'existence de l'archétype des vertébrés la preuve de +l'existence de Dieu; Louis Agassiz généralise ce procédé de +démonstration. L'existence d'une série de plans suivant lesquels les +êtres vivants sont modelés nécessite l'existence d'une intelligence +capable de concevoir ces plans; «toute liaison intelligente et +intelligible entre les phénomènes est une preuve directe de l'existence +d'un Dieu qui pense, aussi sûrement que l'homme manifeste la faculté de +penser quand il reconnaît cette liaison naturelle des choses[99].» Au +fond, comme c'est notre intelligence qui arrive à pénétrer cet ordre de +la nature duquel Louis Agassiz conclut à l'existence de Dieu, c'est de +l'existence de notre propre intelligence que la preuve de l'existence de +Dieu est tirée, et le savant neufchâtelois n'est pas éloigné de dire: +«Je pense, donc Dieu est.» + +Louis Agassiz admet une harmonie préétablie entre notre intelligence et +l'univers: «L'esprit humain est à l'unisson de la nature, et bien des +choses semblent le résultat des efforts de notre intelligence qui sont +seulement l'expression naturelle de cette harmonie préétablie[100].» +Telle est la classification naturelle: «Ces systèmes désignés par nous +sous le nom des grands maîtres de la science qui, les premiers, les +proposèrent, ne sont, en réalité, que la traduction dans la langue de +l'homme des pensées du Créateur. Si vraiment il en est ainsi, cette +faculté qu'a l'intelligence humaine de s'adapter aux faits de la +création, et en vertu de laquelle elle parvient instinctivement, sans en +avoir conscience, à interpréter les pensées de Dieu, n'est-elle pas la +preuve la plus concluante de notre affinité avec le divin esprit? Ce +rapport spirituel et intellectuel avec la toute-puissance ne doit-il pas +nous faire profondément réfléchir? S'il y a quelque vérité dans la +croyance que l'homme est fait à l'image de Dieu, rien n'est plus +opportun pour le philosophe que de s'efforcer, par l'étude des +opérations de son propre esprit, à se rapprocher des œuvres de la raison +divine. Qu'il apprenne, en pénétrant la nature de sa propre +intelligence, à mieux comprendre l'intelligence infinie dont la sienne +n'est qu'une émanation! Une semblable recommandation peut, à première +vue, paraître irrespectueuse. Mais lequel est véritablement humble? +Celui qui, après avoir pénétré les secrets de la création, les classe +suivant une formule qu'il appelle orgueilleusement son système +scientifique, ou celui qui, arrivé au même but, proclame sa glorieuse +affinité avec le Créateur et, plein d'une reconnaissance ineffable pour +un don aussi sublime, s'efforce d'être l'interprète complet de +l'Intelligence divine, avec laquelle il lui est permis, bien plus, il +lui est, de par les lois de son être, ordonné d'entrer en +communion[101]?» + +Ce passage est d'un haut intérêt; c'est l'épanouissement le plus complet +d'une philosophie de la nature dont la filiation peut se suivre de Linné +à Cuvier, de Cuvier à de Blainville et à Agassiz, mais qui n'avait +jamais été aussi nettement formulée. L. Agassiz ne prend pas pour point +de départ, comme Schelling, l'identité de l'esprit humain avec l'esprit +de Dieu; il n'argue pas de cette identité pour dire: «Philosopher sur la +nature, c'est créer la nature;» loin de supprimer l'étude des faits, +comme le philosophe allemand, il étudie au contraire les faits, constate +leurs rapports, conclut, de ce que nous avons une intelligence qui +conçoit ces rapports, à l'identité de notre intelligence avec celle de +Dieu, et attribue à l'intelligence divine la création _directe_ de tous +les rapports que nous aurons à constater. Ce n'est plus l'étude des +faits qui disparaît, c'est celle des forces naturelles et de leur action +sur les êtres vivants. Nous n'avons plus à rechercher les causes qui ont +amené les êtres vivants à leur état actuel; il n'y a qu'une cause, Dieu, +qui agit sans intermédiaire. Nous n'avons plus même à rechercher le but +des particularités organiques que nous dévoile notre scalpel: «il y a +des organes qui n'ont pas de fonctions... Ces organes n'ont été +conservés que pour maintenir une certaine uniformité dans la structure +fondamentale... Leur présence n'a pas pour but l'accomplissement de la +fonction, mais l'observation d'un plan déterminé. Elle fait songer à +telle disposition fréquente dans nos édifices, où l'architecte, par +exemple, reproduit extérieurement les mêmes combinaisons en vue de la +symétrie et de l'harmonie des proportions, mais sans aucun but +pratique[102].» Il n'y a donc pas dans l'univers de cause finale, ou +plutôt l'univers n'a qu'une fin, comme il n'a qu'une cause: le +développement de la pensée du Créateur. Le rôle du naturaliste est +uniquement de rassembler les faits, expression de cette pensée, et de +les coordonner dans des systèmes qui sont notre façon à nous d'exprimer +la pensée de Dieu. Louis Agassiz expose hardiment ici une doctrine qui a +été plus d'une fois la cause secrète des hostilités qu'ont rencontrées +les tentatives les plus sincères et les plus légitimes, faites en vue +d'arriver à une connaissance approximative de l'origine des êtres +vivants et des lois de leur évolution. Il s'agit bien, du reste, dans +l'esprit de ce savant si éminent, de couper court à ces tentatives: +«S'il est une fois prouvé que l'homme n'a pas inventé, mais seulement +reproduit l'arrangement systématique de la nature; que ces rapports, ces +proportions existant dans toutes les parties du monde organique _ont +leur lien intellectuel et idéal dans l'esprit du Créateur_; que ce plan +de la création, devant lequel s'abîme notre sagesse la plus haute, n'est +pas issu de l'action nécessaire des lois physiques, mais au contraire a +été librement conçu par l'intelligence toute-puissante et mûri dans sa +pensée avant d'être manifesté sous des formes extérieures tangibles; si, +enfin, il est démontré que la préméditation a précédé l'acte de la +création, nous en aurons fini, une fois pour toutes, avec les théories +désolantes qui nous renvoient aux lois de la matière pour avoir +l'explication de toutes les merveilles de l'univers et, bannissant Dieu, +nous laissent en présence de l'action monotone, invariable des forces +physiques, assujettissant toute chose à une inévitable destinée[103].» +Cette _inévitable destinée_, cette _fatalité_ que semble impliquer le +transformisme, voilà, sans doute, ce qui effraie bien des esprits; on +défend la liberté de Dieu, pensant ainsi sauvegarder la sienne. Toutes +les argumentations de la philosophie, toutes les aspirations de l'esprit +et du cœur, sont impuissantes cependant à rien changer ni à ce que nous +sommes, ni aux rapports qui peuvent nous unir soit au monde, soit à +Dieu. Et qu'importe au demeurant, pour notre dignité, que notre actuelle +perfection relative ait été obtenue d'une façon ou d'une autre? +Avons-nous un intérêt quelconque à nous tromper volontairement à cet +égard? N'est-il pas sage, au contraire, de chercher à pénétrer, par tous +les moyens en notre pouvoir, le secret de notre origine, les lois de +notre développement progressif, afin d'avoir une conscience plus nette +du but que chacun de nous peut raisonnablement proposer à son existence, +de la destinée que doit rêver la société humaine tout entière, des +moyens propres à en réaliser l'accomplissement et de la part que chacun +de nous est appelé à prendre à l'évolution de notre espèce? N'est-ce pas +ainsi que nous pourrons parvenir à une connaissance intime de cet être +collectif qui s'appelle l'humanité, à une détermination rigoureuse, +indépendante de toutes les croyances, des droits et des devoirs communs +à tous les individus qui le composent, à l'établissement de cette morale +définitive qu'à travers tant d'erreurs et de préjugés, de violents +cataclysmes ou de lentes et pacifiques évolutions, l'esprit de l'homme +éperdu n'a cessé de poursuivre dans les ténèbres d'une ignorance qui +commence à peine à se dissiper? + +Louis Agassiz est un esprit trop scientifique pour admettre d'emblée +l'incapacité des forces physiques à créer ou à modifier les êtres +vivants; il lui faut une démonstration, et il essaye de la faire aussi +complète que possible. Les arguments qu'il développe peuvent se résumer +ainsi: + +1° Nous trouvons aujourd'hui, vivant dans des conditions identiques, les +animaux les plus divers; admettre qu'ils doivent leurs caractères à +l'action des milieux, c'est donc admettre qu'une même cause peut +produire les effets les plus différents. + +2° Les mêmes types peuvent se rencontrer dans les conditions d'existence +les plus variées, ce qui démontre l'indépendance où sont les êtres +organisés vis-à-vis des agents physiques. + +3° D'un pôle à l'autre, sous tous les méridiens, les mammifères, les +oiseaux, les reptiles, les poissons révèlent un seul et même plan de +structure; d'autres plans non moins merveilleux se découvrent dans les +articulés, les mollusques, les rayonnés et les divers types de plantes; +cette infinie variété dans l'unité ne saurait être le résultat de forces +à qui n'appartiennent ni la moindre parcelle d'intelligence, ni la +faculté de penser, ni le pouvoir de combiner, ni la notion de l'espace +et du temps. + +4° Tous les animaux sont manifestement le développement de quatre idées +créatrices, liées entre elles par le fait que toutes quatre commencent +par s'incorporer dans un œuf, où se produisent, indépendamment des +forces physiques et malgré l'apparente identité du début, les +manifestations les plus diverses. + +5° Le même genre, la même famille, la même classe, le même embranchement +peuvent être représentés dans les climats les plus différents par des +espèces, des genres, des familles variées, de telle sorte que, malgré +cette variété, des rapports analogues existent entre les animaux de tous +les pays, bien qu'il n'existe actuellement aucune parenté généalogique +entre les espèces d'un même genre, les genres d'une même famille, les +familles d'une même classe, les classes d'un même embranchement. Les +liens qui unissent les divisions d'un certain ordre ne peuvent être +considérés comme le fait des forces physiques, reproduisant le même type +sous des formes diverses suivant les pays. + +6° Les quatre grands embranchements du règne animal ont apparu +simultanément avec leurs caractères distinctifs, malgré l'identité des +conditions primitives d'existence, et dès le début on distingue +nettement dans chacun d'eux des classes, des familles, des genres, des +espèces. + +7° Il est difficile d'établir, au point de vue de la complication +organique, une gradation entre les embranchements ou même les classes; +mais, dans chaque classe, cette gradation est manifeste entre les ordres +et concorde avec la date de leur apparition dans les périodes +géologiques. «Là encore se découvre une nouvelle et accablante preuve de +l'ordre et de la gradation admirables qui ont été établis à l'origine et +maintenus, à travers les âges, dans les degrés divers de complication +que révèle la structure des êtres animés[104].» + +8° Des espèces, des genres, des ordres, même voisins, peuvent être, les +uns cosmopolites, les autres avoir une aire de répartition géographique +des plus restreintes, ce que ne saurait expliquer l'action des milieux. + +9° Des régions présentant un climat analogue peuvent avoir une faune et +une flore identiques ou, au contraire, très différentes et ayant occupé +dès le jour de leur apparition les espaces qu'elles occupent +aujourd'hui: ce qui est absolument contraire à l'idée que les animaux et +les plantes auraient d'abord apparu par couples accidentels destinés à +se répandre ensuite. D'autres fois, au milieu d'une faune et d'une flore +peu différentes, du reste, de celles d'une autre région, se trouvent des +types tout à fait spéciaux, tels que les marsupiaux en Australie, +circonstance qui ne peut dépendre de l'action des milieux, puisque +ceux-ci auraient dû modifier également toutes les parties de la faune et +de la flore. + +10° Les différents types d'une même série de formes se trouvent souvent +dans des contrées tellement éloignées les unes des autres ou dans un +ordre paléontologique tel qu'on ne peut supposer entre eux aucun lien de +parenté. Ces séries sont du reste capricieusement composées, impliquant +ainsi un libre choix de combinaisons employées et non l'action continue +de forces aveugles, et le fait que les termes qui les composent sont +disséminés sur la surface entière du globe suppose que l'intelligence +qui a créé les séries était simultanément présente partout. + +11° Malgré la diversité des conditions d'existence auxquelles sont +soumises les espèces, les espèces d'une même famille présentent une +taille assez uniforme, ce qui exclut l'intervention des milieux dans la +limitation de la taille. + +12° Parmi les espèces, les seules qui aient varié n'ont varié que sous +l'action d'une puissance intelligente, l'homme: ce qui démontre +l'intervention d'une intelligence autrement puissante dans les +modifications des faunes et des flores. + +13° Les manifestations intellectuelles des animaux sont essentiellement +de même nature que celles de l'homme, d'où il suit que tous sont le +siège d'un principe immatériel, qui ne peut tenir son origine des forces +physiques et témoigne de l'existence d'une intelligence universelle. + +14° Cette intelligence se manifeste hautement dans la précision avec +laquelle sont réglés les rapports entre les individus de même espèce, +entre les diverses espèces animales et le milieu ambiant, entre les +espèces animales ou végétales qui habitent un même canton, et notamment +entre les parasites et les hôtes qui doivent les héberger. + +15° Les divers phénomènes embryogéniques, les métamorphoses et les +phénomènes singuliers de reproduction asexuée que nous étudierons plus +tard témoignent hautement que les forces physico-chimiques n'ont que +faire dans le développement si minutieusement réglé de l'individu. + +16° Il existe de remarquables rapports entre les types organiques qui se +succèdent dans les séries paléontologiques: certains types, les _types +synthétiques_, réunissent en eux des caractères qu'on ne trouvera plus +tard que séparés les uns des autres dans des types différents; d'autres, +les _types prophétiques_, présentent des organes qui, sous une forme +imparfaite, semblent annoncer l'apparition de types nouveaux ayant des +organes et des fonctions qui manquaient jusque-là aux animaux: ainsi les +ptérodactyles, ces lézards volants, semblent prophétiser la venue +prochaine des oiseaux; d'autres types enfin, les _types embryonnaires_, +montrent à l'état permanent des caractères qui ne seront que +transitoires chez leurs successeurs. L'existence de semblables types +dans les terrains anciens témoigne que l'évolution paléontologique est +l'œuvre d'une intelligence presciente et prévoyante. Les combinaisons +préexistent dans sa pensée avant de revêtir une forme vivante. + +17° Il existe un parallélisme entre l'ordre de succession des animaux et +des plantes, dans les temps géologiques et la gradation offerte par les +êtres organisés actuels. On y reconnaît un esprit de suite qui surveille +tout le développement de la nature, du commencement à la fin, qui laisse +lentement se produire un progrès graduel et finit par l'introduction de +l'homme, couronnement de la création animale. Un parallélisme semblable +existe entre l'ordre d'apparition des animaux et les phases du +développement embryonnaire chez leurs représentants actuels; c'est, dans +l'une et l'autre série, la répétition d'une même suite de pensées. + +Louis Agassiz conclut donc: + +«Loin de devoir leur origine à l'action continue de causes physiques, +tous les êtres ont successivement fait apparition sur la terre en vertu +de l'action _immédiate_ du Créateur. + +«Les produits de ce qu'on appelle communément les agents physiques sont +_partout les mêmes_, sur toute la surface du globe, et ont _toujours été +les mêmes_ durant toutes les périodes géologiques. Au contraire, les +êtres organisés sont _partout différents_ et ont _toujours différé_ à +tous les âges. Entre deux séries de phénomènes ainsi caractérisés, il ne +peut y avoir ni lien de causalité, ni lien de filiation. + +«La combinaison dans le temps et dans l'espace de toutes ces conceptions +profondes non seulement manifesté de l'intelligence, mais de plus elle +prouve la préméditation, la puissance, la sagesse, la grandeur, la +prescience, l'omniscience, la providence. En un mot, tous ces faits et +leur naturel enchaînement proclament le seul Dieu que l'homme puisse +connaître, adorer et aimer. L'histoire naturelle deviendra, un jour, +l'analyse des pensées du Créateur de l'univers, manifestée dans le règne +animal et le règne végétal, comme elles l'ont été dans le monde +inorganique[105].» + +Richard Owen admettait que l'archétype était une émanation directe de la +pensée divine, mais que des modifications secondaires dues à l'action +des milieux avaient pu le modifier de mille manières. L. Agassiz étend, +comme on voit, autant qu'il est possible, cette intervention divine qui +apparaît dans le plus simple phénomène. C'est la conséquence directe de +l'hypothèse de la fixité des espèces. Personne n'a aussi complètement +développé cette conséquence; aucun naturaliste n'a réuni, pour la +soutenir, un nombre plus considérable d'arguments; mais les arguments +présentés par l'illustre professeur de Cambridge ont-ils nécessairement +la signification qu'il leur attribue? Il n'est pas un des phénomènes +invoqués par L. Agassiz qui n'ait reçu, depuis son écrit, une +explication naturelle. Le mélange d'animaux divers, vivant, en apparence +au moins, dans des conditions identiques, la persistance de formes +semblables dans des conditions d'existence variées, la superposition des +caractères de types aux caractères secondaires de famille, de genre et +d'espèce sont des conséquences immédiates de la loi d'hérédité de +Lamarck; dans un ouvrage récent[106], nous avons rattaché à des causes +déterminées la formation des grands types organiques, et montré que ces +types avaient dû apparaître et se développer simultanément: le mélange +constant de formes organiques différentes qu'on observe à toutes les +époques géologiques est une conséquence de ce premier fait; tous les +faits connus de répartition géographique sont devenus des arguments en +faveur de la théorie de la descendance. Comme Agassiz le pressentait +lui-même, les divers rapports qui existent entre chaque espèce animale, +le monde extérieur et les êtres vivants avec qui elle se trouve en +contact sont de simples phénomènes d'adaptation, conséquences forcées de +la sélection naturelle. On est d'accord aujourd'hui pour reconnaître +qu'aucune espèce ne demeure absolument immuable quand on la soumet à des +actions modificatrices suffisamment énergiques, et pour reconnaître que +les variations des animaux domestiques ne sont pas d'une autre nature +que celles des animaux sauvages. L'instinct et l'intelligence +s'expliquent l'un par l'autre. Le parallélisme entre l'évolution +paléontologique et l'évolution embryogénique est devenu l'une des +propositions les plus fécondes de la théorie de la descendance. En un +mot, toute cette savante argumentation se tourne au profit de la +doctrine de l'évolution qu'elle prétendait combattre: il apparaît +nettement que l'activité créatrice n'intervient de nos jours que par +l'intermédiaire du conflit des propriétés inhérentes à la substance +vivante et des conditions dans lesquelles chaque individu organisé est +appelé à vivre, et rien n'indique qu'elle soit jamais intervenue +autrement. On ne voit pas que la conception nouvelle du monde organisé +soit de nature, dans l'ignorance où nous sommes des causes premières, à +diminuer la majesté de l'intelligence organisatrice de l'univers. +D'autre part, pénétrer les idées réalisées du Créateur, ou pénétrer les +procédés à l'aide desquels il les a mises en œuvre, sont choses aussi +dignes l'une que l'autre de l'intelligence humaine. + +Quoi qu'il en soit, admettons que les diverses divisions du règne animal +soient, en quelque sorte, d'institution divine, correspondent à des +catégories spéciales de la pensée créatrice, chaque division devra, dans +cette hypothèse, avoir sa signification particulière. L. Agassiz cherche +donc en quoi consistent, dans le règne animal tout entier, les +caractères de l'embranchement, de la classe, de l'ordre, de la famille, +du genre, de l'espèce. + +Il trouve les caractères de l'_embranchement_ dans le _plan +d'organisation_, abstraction faite de la façon plus ou moins simple dont +ce plan a été réalisé. La _façon dont le plan est réalisé_ ou, si l'on +veut, la nature des matériaux qui ont servi à le réaliser fournit les +caractères de la _classe_, qui doivent être, avant tout, tirés de la +structure anatomique. Un plan réalisé à l'aide des mêmes matériaux +comporte encore un degré plus ou moins grand de complication; c'est dans +ce _degré de complication_ qu'il faut chercher les caractères de +l'_ordre_, entre lesquels il existe par conséquent une gradation +déterminée. Les modifications générales que, sans changement dans le +plan de structure, peut subir la _forme extérieure_, deviennent les +caractères de la _famille_; on peut considérer non seulement les +modifications générales de la forme extérieure, mais encore les +_modifications de forme des parties_ du corps; ces modifications donnent +les caractères des _genres_; il ne reste plus à définir que l'_espèce_. + +Là, Agassiz se sépare complètement des naturalistes qui fondent la +notion de l'espèce sur l'aptitude qu'auraient les individus de même +espèce à engendrer, lorsqu'ils s'unissent entre eux, des produits aussi +féconds qu'eux-mêmes. + +«Tant qu'on n'aura pas prouvé, dit-il[107], pour toutes nos variétés de +chiens, pour toutes celles de nos animaux domestiques et de nos plantes +cultivées, qu'elles sont respectivement dérivées d'une espèce unique, +pure et sans mélange; tant qu'un doute pourra être conservé sur la +communauté d'origine et la descendance unique de toutes nos races +humaines, il sera illogique d'admettre que le rapprochement sexuel, même +donnant lieu à un produit fécond, soit un témoignage irrécusable de +l'identité spécifique. + +«Pour justifier cette assertion, je demanderai s'il est un naturaliste +sans préjugés qui, de nos jours, ose soutenir: + +«1° Qu'il est prouvé que toutes les variétés domestiques de moutons, de +porcs, de bœufs, de lamas, de chevaux, de chiens, de volailles, etc., +sont respectivement dérivées d'un tronc commun; + +«2° Que considérer ces variétés comme le résultat d'un mélange de +plusieurs espèces primitives est une hypothèse inadmissible; + +«3° Que des variétés importées des contrées lointaines et entre +lesquelles il n'y a jamais eu accointance auparavant, comme les poules +de Shanghaï et nos poules communes, par exemple, ne se mêlent pas +complètement? + +«Où est le physiologiste qui pourrait affirmer en conscience que les +limites de la fécondité entre espèces distinctes sont connues avec une +suffisante rigueur pour en faire la pierre de touche de l'identité +spécifique? Qui pourrait dire que les caractères distinctifs des +hybrides féconds et ceux des produits de sang non mêlé sont tellement +évidents, qu'on puisse retracer les traits primitifs de tous nos animaux +domestiques, ou bien ceux de toutes nos plantes cultivées?» + +Ici, Agassiz est évidemment sur une pente dangereuse pour la théorie de +la fixité de l'espèce. Si des espèces primitives peuvent se mêler au +point d'avoir pu fournir ce que nous appelons nos espèces domestiques, +alors même que l'intelligence humaine serait le seul auteur de ce +résultat, il est acquis que l'espèce est variable. On peut, à la vérité, +supprimer la difficulté en disant que nous avons tort de considérer nos +chiens, nos bœufs, nos pigeons comme ne formant qu'une seule espèce, +attendu que le fait qu'ils peuvent se mélanger n'importe comment ne +prouve plus rien. Dieu dit, en effet, le savant fondateur du Musée de +Cambridge, n'a pas créé les espèces autrement qu'il n'a créé les genres, +les familles et les autres catégories d'êtres entre lesquels le +naturaliste constate des ressemblances; il n'existe aucun lien génésique +entre les individus de même genre, de même famille, de même ordre; il +n'y a pas davantage de lien génésique nécessaire entre les individus de +même espèce. Les premiers individus de qui ils descendent ont été créés +séparément, en grand nombre; l'espèce était, au moment de la création de +ces individus réciproquement indépendants, aussi limitée que de nos +jours; c'est donc à des caractères reconnaissables dans la structure et +la forme extérieure des individus qu'il faut demander le signe +distinctif de l'espèce et non pas dans quelque phénomène de +reproduction, simple conséquence de la ressemblance que présentent entre +eux les individus. + +Louis Agassiz pousse jusqu'au bout, on le voit, les conséquences +logiques de son système. En acceptant comme un _fait_ la fixité des +espèces, il est conduit à donner à la notion de l'espèce une base tout à +fait hypothétique, à la faire dépendre uniquement d'une _idée_ +créatrice. Le naturaliste reconnaît cette idée à ce que les individus de +même espèce, limités à une période géologique déterminée, entretiennent +les mêmes rapports soit entre eux, soit avec le monde ambiant, à ce que +la proportion des parties de leur corps, la façon dont il est ornementé +sont les mêmes chez tous, à ce que, soumis aux mêmes influences, ils +varient tous de la même façon, de sorte que la définition d'une espèce +exige la connaissance de tous les détails de l'organisation et du mode +d'existence des êtres, qui la composent. + +L. Agassiz aurait pu simplifier cette définition en admettant +l'hypothèse de Linné: «Nous comptons autant d'espèces qu'il est sorti de +couples des mains du Créateur.» Mais il aurait alors fallu reconnaître à +l'espèce une réalité d'une autre sorte que celle des divisions plus +étendues de nos méthodes; il aurait fallu admettre qu'il existe une +parenté réelle, une véritable consanguinité entre tous les animaux de +même espèce, alors que cette parenté n'existe plus entre les animaux du +même genre, créés indépendamment les uns des autres; c'eût été rompre +l'harmonie du système: la logique devait donc conduire le théoricien de +la fixité des espèces à faire un choix que Cuvier n'avait pas voulu +faire lorsqu'il disait: «L'espèce est l'ensemble des individus nés de +parents communs et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se +ressemblent entre eux.» + +L'hypothèse de la fixité des espèces, en introduisant la fixité partout +dans la nature, donne aux classifications zoologiques une apparente +précision, séduisante pour bien des esprits; mais la nature, dans son +incessante mobilité, fait en quelque sorte éclater de toutes parts les +liens dans lesquels on essaye de l'enchaîner. L. Agassiz n'a pu définir +les divisions systématiques des divers degrés qu'en donnant à ses +définitions une élasticité qui les rend illusoires quand on veut les +appliquer aux faits, ou en employant des comparaisons difficiles à +justifier: toute définition de l'espèce sombre même dans cette +submersion générale des faits par la première théorie qui essaye de leur +appliquer d'une façon quelque peu générale les procédés de raisonnement +habituellement en usage dans l'école dite des faits. + +Le fait, c'est qu'il existe des groupes d'individus qui peuvent se +mélanger indéfiniment entre eux; dans ces groupes, on ne saurait établir +aucune ligne de démarcation précise entre les formes que peuvent revêtir +les individus. Le fait, c'est également que tout rapprochement entre ces +individus et certains autres plus ou moins différents est constamment +stérile; entre les individus du premier groupe et ceux du second, la +démarcation est donc absolue; chaque groupe ainsi isolé constitue une +_espèce_; mais, entre la fécondité absolue et l'infécondité complète des +rapprochements, on trouve tous les passages. Le fait, c'est encore que +les individus de même espèce présentent, en général, une identité +presque complète de structure, tout en variant assez sous le rapport de +la taille, des proportions, de la couleur, des habitudes, pour différer +quelquefois entre eux plus qu'ils ne paraissent différer d'individus +appartenant à une autre espèce. Le fait, c'est aussi que le plus grand +nombre de ces différences peuvent être attribuées aux circonstances +extérieures, tandis que les ressemblances fondamentales ne sont +nullement en rapport avec l'action actuelle du milieu. Le fait, c'est +que, si les différences entre individus de même espèce sont parfois tout +individuelles, elles peuvent aussi se transmettre par la génération, de +sorte que tous les individus nés les uns des autres, unis entre eux ou à +d'autres qui leur ressemblent, présentent toujours un même ensemble de +caractères permanents qui les distinguent dans leur espèce; ces séries +d'individus forment des _races_ presque aussi fixes que les espèces, +quand l'union n'a lieu qu'entre individus semblables, mais qui peuvent +s'altérer plus ou moins par des unions avec les individus de race +différente. Le fait, c'est qu'il existe réellement entre les espèces +animales des ressemblances de divers ordres, inexplicables par l'action +_actuelle_ des conditions ambiantes, ressemblances sur lesquelles est +basé tout l'échafaudage de nos divisions zoologiques. + +Sans doute, si cette action s'éteignait avec l'individu sur lequel elle +se produit, le problème serait résolu, il faudrait déclarer le monde +inexplicable autrement que par des causes surnaturelles. Mais cette +action des milieux ne s'éteint pas ainsi; les modifications qu'elle a +produites sont transmises, dans une certaine mesure, par l'individu qui +les a subies, à sa progéniture; elles deviennent plus stables à mesure +que des générations se succèdent dans des conditions favorables à leur +conservation; elles se fixent, pour ainsi dire, avec les générations, et +les individus en qui elles ont acquis une certaine stabilité peuvent +alors être placés, sans perdre leurs caractères, dans les conditions +d'existence les plus variées. Là encore, nous sommes en présence de +faits qui font disparaître plusieurs des arguments invoqués par L. +Agassiz en faveur de son système. Les problèmes se posent dès lors d'une +façon nouvelle. + +En somme, la fécondité d'un accouplement résulte simplement de ce que le +spermatozoïde de l'individu fécondateur peut accomplir ses fonctions +normales dans l'œuf de l'individu fécondé. De ces fonctions on ne +connaît que le résultat; on ignore absolument et comment elles +s'accomplissent et quelles conditions sont nécessaires pour leur +accomplissement. On sait toutefois qu'une très légère modification dans +les conditions où l'œuf se trouve placé suffit pour empêcher sa +fécondation par les spermatozoïdes dont il reçoit ordinairement +l'action. De nombreuses modifications dans la forme du corps peuvent se +produire sans que l'aptitude de l'œuf à être fécondé en soit modifiée; +d'autres, au contraire, amènent promptement cette incapacité; ne faut-il +pas chercher là la cause de la séparation des races en espèces qui +continuent à se ressembler tout en étant incapables de se mélanger? Les +espèces résulteraient ainsi des mêmes causes que les races; elles ne +différeraient des races ordinaires que parce que, dans ces dernières, +les modifications portent sur des parties quelconques du corps, tandis +que, lors de l'apparition d'une espèce nouvelle, la modification +porterait sur les conditions biologiques qui permettent l'action du +spermatozoïde sur l'œuf. Ces conditions sont très probablement +déterminables, et le problème de leur détermination ne sort pas du +cercle de ceux qu'aborde habituellement la physiologie expérimentale. + +Si les espèces se constituent de la sorte, les ressemblances entre les +espèces différentes s'expliquent toutes par l'hérédité des caractères; +leur permanence résulte de la fécondation qui combat les unes par les +autres les différences individuelles, et accroît à chaque génération la +stabilité des ressemblances. La sélection naturelle explique l'isolement +relatif des espèces, ainsi que leurs étroites adaptations aux conditions +extérieures. On arrive donc à comprendre tout à la fois la fixité +apparente des formes spécifiques et leur variabilité. Tout le problème +zoologique consiste à déterminer les conditions qui ont pu, dans le +passé, produire et conserver tel ou tel caractère. + +En examinant avec soin les données sur lesquelles raisonnent jusqu'ici +les zoologistes, on voit qu'elles sont presque exclusivement empruntées +à l'étude des animaux relativement perfectionnés dont l'organisation +relève d'un type nettement distinct; ce sont, en somme, les vertébrés, +les arthropodes et les mollusques qui fournissent ses bases à la +philosophie zoologique; mais pendant que nos connaissances sur ces +animaux arrivent à un tel degré de perfection apparente qu'il semble +possible de les résumer en quelques propositions générales, comparables +aux lois des physiciens, l'étude d'animaux plus simples, longtemps +négligés, presque tous confondus dans l'embranchement des zoophytes ou +rayonnés par Cuvier, vient élargir singulièrement le cadre de la +science, montrer que les questions que l'on croyait résolues sont à +peine posées et ouvrir un nouveau champ aux spéculations. Il est +indispensable, pour bien saisir la portée de ce mouvement, de revenir en +arrière et de remonter jusqu'à son origine. + + + + +CHAPITRE XVII + +LES ANIMAUX INFÉRIEURS + +Progrès successifs des découvertes relatives aux animaux +inférieurs.--Trembley: l'Hydre d'eau douce.--Peyssonnel: le +Corail.--Cuvier: la Pennatule.--Lesueur: les Siphonophores.--de +Chamisso: la génération alternante des Salpes.--Sars: la génération +alternante des Hydroméduses.--Steenstrup: théorie de la génération +alternante.--Van Beneden: la digénèse.--Leuckart: le +polymorphisme.--Owen: la parthénogénèse et la métagénèse.--M. de +Quatrefages: la généagénèse.--Théorie sur la reproduction de M. Milne +Edwards.--Théorie générale des phénomènes de reproduction agame. + + +De tout temps, un certain nombre d'animaux sans vertèbres ont été connus +de l'homme. Aristote, nous l'avons vu, en distingue déjà de diverses +sortes qu'il groupe ensemble fort judicieusement. Il a même observé les +mœurs et les métamorphoses de plusieurs insectes; ce qu'on sait de +précis à leur égard durant tout le moyen âge vient presque entièrement +de lui, mais il ne pouvait guère être compris. Les métamorphoses des +insectes préparent d'ailleurs l'esprit à accepter sans contrôle les +affirmations les plus bizarres. Quand on voit un papillon naître d'une +chenille, peut-on trouver étonnant _a priori_ que les chenilles naissent +des feuilles vertes, comme le veut Aristote, ou que les vers se forment +dans le limon qu'ils habitent et duquel la Genèse fait sortir l'homme +lui-même sous le souffle de Dieu? + +Il fallait, pour que des idées saines et claires pussent se dégager de +cette histoire compliquée des animaux inférieurs, que l'homme apprît à +observer et qu'il eût entre ses mains des instruments propres à +augmenter la puissance de ses sens. C'est seulement au XVIIe siècle que +l'emploi de verres grossissants fournit à Malpighi, à Swammerdam et à +Leuwenhoek les moyens d'étudier la structure intime du corps et de +reconnaître l'existence d'êtres que leur petitesse avait jusque-là +soustraits aux regards de l'homme. Malpighi s'occupa surtout d'anatomie +et d'embryogénie. Swammerdam s'appliqua à étudier les métamorphoses des +insectes. Leuwenhoek soumit à ses verres grossissants les objets les +plus variés: il est le premier qui ait signalé l'existence des +infusoires et qui ait étudié cet animal, bourgeonnant comme une plante, +que les recherches de Trembley devaient plus tard rendre célèbre, +l'hydre d'eau douce; en même temps, un de ses élèves, de Hamm, +découvrait les zoospermes. + +Ces trois découvertes devaient avoir par la suite un retentissement +considérable. + +Les infusoires ont été le point de départ de longues spéculations; on a +voulu voir en eux la matière, en train de s'organiser; on en a fait des +atomes vivants; ils ont éternisé le débat sur les générations +spontanées. Ils nous ont finalement appris en quoi consiste la vie des +éléments constitutifs de notre corps. + +L'hydre d'eau a été le premier exemple de ces organismes arborescents +dont le corail est le type et a permis de comprendre ce que pouvaient +être ces organismes singuliers. + +Les spermatozoïdes, dans lesquels on crut reconnaître un moment l'animal +rudimentaire, fournirent des arguments à la doctrine de l'emboîtement +des germes tant que le développement des animaux par épigenèse ne fut +pas rigoureusement démontré. Ils sont devenus le point de toutes nos +idées sur les conditions premières du développement des êtres vivants. + +Mais ce ne fut pas d'un seul coup que ces trois observations acquirent +l'importance qu'elles devaient avoir. On ne pouvait, en effet, +soupçonner le rôle des spermatozoïdes avant d'avoir constaté la +généralité de l'existence de l'œuf et d'avoir déterminé en quoi +consistent les phénomènes embryogéniques; or c'est seulement en 1824 que +Prévost et Dumas constatèrent pour la première fois la segmentation du +vitellus, et en 1827 que Von Baër découvrit l'œuf des mammifères. +L'hydre d'eau douce fut à peu près complètement oubliée jusqu'en 1744, +date de la publication des mémorables recherches de Trembley. Les +infusoires enfin ne servirent qu'à donner une vaine apparence de +fondement aux spéculations des philosophes de la nature, jusqu'à ce +qu'Ehrenberg, reprenant l'œuvre d'Otto Frédéric Müller, en eût fait, en +1829, un des principaux arguments contre l'hypothèse de la gelée +primitive. + +Auprès de Malpighi, de Swammerdam, de Leuwenhoek, il faut faire une +place à Redi, qui donna le premier coup à cette croyance, généralement +répandue jusqu'à lui, qu'une foule de vers, d'insectes et de mollusques, +voire même certains mammifères, tels que les rats, pouvaient prendre +naissance par la transformation spontanée de substances inertes. Redi +démontra notamment que les vers de la viande naissaient d'œufs pondus +par des mouches; mais il s'arrêta devant les difficultés qu'opposait à +ses recherches l'histoire des vers parasites; il supposa qu'ils étaient +formés aux dépens de l'âme sensitive de leur hôte. Après lui, c'est en +vain qu'Harvey formule le célèbre axiome: «_Omne vivum ex ovo_;» la +plupart des naturalistes continuent à admettre la génération spontanée +des helminthes; on se demande si les parasites d'Adam ont été créés en +même temps que lui, et le temps n'est pas encore bien éloigné où la +médecine a définitivement consenti à voir dans les ascarides et les +ténias des animaux comme les autres. + +Les études de Redi n'en ont pas moins été un premier acheminement vers +la délimitation entre les êtres organiques et les corps inorganiques, +entre la substance vivante et la matière inerte. Si cette délimitation +devient de plus en plus nette, à mesure que nous nous rapprochons de la +période moderne, il en est tout autrement de la délimitation entre les +animaux et les végétaux, qu'un petit nombre de récits fabuleux avaient +seuls momentanément obscurcie. + +Au XVIIIe siècle, on a pu un moment considérer comme le dernier mot de +la science l'aphorisme de Linné: «_Mineralia crescunt, vegetalia +crescunt, et vivunt; animalia crescunt, vivunt et sentiunt._» Cependant +certaines productions de la mer ont déjà embarrassé les anciens. De ce +nombre est le Corail. Si Théophraste, Dioscoride et Pline n'hésitent pas +à en faire une plante, Orphée croit devoir attribuer à cette plante une +origine héroïque; elle a été durcie et colorée par le sang de la Gorgone +Méduse, et Ovide raconte que, molle et flexible sous l'eau, elle durcit +seulement à l'air. Boccone démontre, en 1674, l'inexactitude de cette +opinion; mais il fait du corail une pierre; Ferrante Imperato (1699), +Tournefort (1700) le replacent parmi les plantes, et leur opinion paraît +triompher définitivement, lorsque le comte de Marsigli annonce, en 1706, +qu'il a vu fleurir des branches de corail placées dans de l'eau de mer +fraîche. Cependant une troisième opinion s'est fait jour, car, en 1713, +Rumphius, dans ses _Amboinische Raritätkämmer_, parle des polypes qui +ressemblent à des plantes; cette opinion est enfin formellement exprimée +en 1723 par un jeune médecin de Marseille, Peyssonnel, ami de Marsigli, +qui a vu les prétendues fleurs du corail manger et se mouvoir, et les +compare aux actinies ou anémones de mer, si communes sur nos côtes. Mais +Réaumur fait le plus froid accueil à cette opinion nouvelle; pour lui, +le corail est une plante qui produit une coquille interne, exactement +comme les colimaçons produisent une coquille externe; l'écorce du corail +seule est vivante; son axe pierreux est une concrétion morte: Réaumur ne +peut concevoir qu'une concrétion rameuse telle que le corail puisse ne +pas avoir une origine végétale (1727). Le pouvoir de bourgeonner, de +pousser des branches, de se laisser diviser sans mourir est, de son +temps, le caractère essentiel des végétaux; mais cette définition du +végétal va bientôt recevoir une rude atteinte. + +En 1740, Trembley retrouve le polype d'eau douce de Leuwenhoek, et, fort +intrigué par cette étrange production, qu'il croit n'avoir jamais été +observée avant lui, il entreprend d'en déterminer la nature. Les +premiers individus qu'il observe sont de couleur verte; leur couleur, +leurs ramifications qui ressemblent à des racines lui font d'abord +penser que ce sont des plantes; mais il observe bientôt que ces plantes +se meuvent, qu'elles mangent; un doute lui vient; il lui semble que, +pour résoudre le problème, il lui suffira de chercher si les polypes +sont capables de bourgeonner et de se reproduire par boutures; il +entreprend alors la belle série d'expériences dans lesquelles des hydres +coupées en morceaux, retournées comme un gant, continuent cependant à +vivre et à reproduire les parties qui leur manquent. Il observe que ses +polypes peuvent former par un bourgeonnement successif des associations +d'une vingtaine d'individus; que, en les divisant longitudinalement en +lanières, chaque lanière devient un polype nouveau, de sorte que le +polype primitif possède maintenant plusieurs têtes et plusieurs bouches, +tout comme l'hydre de la fable; de là le nom que portera désormais dans +la science le _Polype à bras en forme de cornes_, de Trembley. + +Toutes ces expériences établissent que les hydres possèdent en commun +avec les végétaux le pouvoir de bourgeonner, de se reproduire par +bouture; mais un être qui se meut, qui capture des proies et les dévore, +qui change de place à volonté, sait marcher de diverses façons, un tel +être ne saurait appartenir au règne végétal; c'est bien un animal; il +peut donc y avoir des animaux ramifiés comme des plantes; le corail ne +serait-il pas un animal de ce genre, et Peyssonnel n'avait-il pas +raison? Réaumur, Bernard de Jussieu, Guettard s'empressent de saisir les +occasions qui s'offrent à eux d'étudier les polypes marins; enfin +l'opinion de Peyssonnel triomphe devant l'Académie des sciences de +Paris; on reconnaît que le corail, les flustres et autres «tuyaux +marins» sont des animaux agrégés, nés les uns sur les autres par +bourgeonnement et vivant en société. On a cependant encore tant de peine +à se faire à cette idée que Linné, dans la douzième édition de son +_Systema naturæ_ (1766), cherche de nouveau un compromis: les zoophytes +sont pour lui des plantes qui végètent sous l'eau, mais produisent des +fleurs animales. C'est une dernière et timide protestation contre +l'évidence; il faut bien cependant que la portée du fait n'ait pas été +tout d'abord comprise; car Gaspard Wolf, qui entreprend ses études +d'embryogénie (1759) pour rechercher s'il n'y a pas dans le +développement de l'animal quelque chose de comparable à ce qu'on observe +chez les plantes, ne songe pas un seul instant aux polypes, et il en est +de même de Gœthe, qui n'aurait pas manqué de voir dans ces sociétés +d'animaux, qu'on nommera bientôt des _colonies_, l'exacte répétition de +ce type de la plante qu'il était si fier d'avoir imaginé. + +Les recherches de Trembley suscitent des recherches analogues de Bonnet +(1741), son parent; mais ces dernières portent sur des animaux tout +différents, des vers d'eau douce, très voisins des lombrics, quoique +d'organisation plus simple, les _Tubifex_. Comme les hydres, les tubifex +peuvent être coupés en morceaux, chaque morceau se complète et redevient +un autre ver; un même tubifex a pu être partagé huit fois +successivement, et la réparation se fait si vite qu'on pouvait obtenir +en six mois, suivant Bonnet, 2 985 984 vers, à l'aide d'un seul; dans un +cas, l'habile expérimentateur dit même avoir réussi à faire repousser +une tête là où était primitivement la queue de l'animal et une queue du +côté opposé, de manière à le retourner bout pour bout. Ces recherches +confirment d'une manière absolue l'animalité des hydres puisqu'elles +montrent chez des animaux bien authentiques des faits analogues à ceux +qu'on observe chez des polypes. Plus tard, Gruithuisen et Otto-Frédéric +Müller constatent que d'autres vers voisins de tubifex, les _Naïs_, se +partagent spontanément en plusieurs individus, l'individu primitif +pouvant se couper dans sa région moyenne en deux autres ou produire +toute une chaîne de nouveaux individus à sa partie postérieure. +Otto-Frédéric Müller ajoute, en 1788, un fait intéressant à ses +premières observations: il découvre une annélide marine, la _Nereis +prolifera_, depuis nommée _Autolytus prolifer_, qui se partage +spontanément en deux, comme les _Naïs_; mais dans cette curieuse espèce, +fait sur lequel Otto-Frédéric Müller ne s'était du reste pas arrêté, les +deux individus résultant de ce partage ne se ressemblent pas. + +En 1828 et 1830, Dugès[108] observe chez des vers inférieurs, les +planaires, des phénomènes plus semblables encore à ceux que Trembley a +constatés chez les hydres: il a vu, chez certaines espèces, un individu +se diviser transversalement en plusieurs autres qui demeurent unis plus +ou moins longtemps de manière à figurer une sorte de ver annelé; mais, +dans ce ver, les anneaux ne tardent pas à se séparer les uns des autres, +comme font les hydres, pour vivre isolément. Il n'est pas douteux que ce +fait ait contribué à faire naître chez le savant de Montpellier les +idées qu'il développe dans son _Mémoire sur la conformité organique_. + +Le mode de groupement, les rapports réciproques des animaux vivant +associés, comme le corail, réservent aux naturalistes qui n'ont connu +jusque-là que les animaux supérieurs, bien d'autres étonnements. + +En 1803, étudiant un organisme étrange, la pennatule, sorte de grande +plume vivante qui enfonce sa tige dans la vase sous-marine et étale dans +l'eau ses barbes en forme de larges disques, Cuvier avait reconnu que +ces disques supportaient de nombreux polypes semblables à ceux du +corail; la pennatule était donc une colonie de polypes; mais il faisait +remarquer de plus que tous les polypes composant la pennatule sont +soumis à une volonté unique, qu'ils accomplissent en commun toutes les +fonctions de nutrition et que la pennatule devait, en conséquence, être +considérée comme un animal composé; il étendait la même conclusion à +toutes les colonies de polypes, dont chacun devenait pour lui un animal +composé ou mieux encore un animal à plusieurs bouches et un seul corps. + +L'illustre voyageur Lesueur, faisant connaître en 1813, dans le _Journal +de physique_, quelques-uns des animaux remarquables qu'il avait +rassemblés durant ses longues traversées, appelait l'attention sur les +organismes gélatineux, aux formes variables et compliquées, qu'on +désigne sous le nom de siphonophores; il voyait en eux des colonies +flottantes de méduses, opinion adoptée par Lamarck et de Blainville. + +En 1819, Adalbert de Chamisso, qui fut à la fois un voyageur hardi, un +romancier plein de fantaisie, un brillant poète et un naturaliste exact, +avait signalé des phénomènes tout à fait inattendus dans la reproduction +des salpes, singuliers animaux nageurs de la classe des Tuniciers, +transparents comme l'eau dans laquelle ils vivent, pareils à des +manchons de gélatine, pourvus d'appendices diversement placés et nageant +à l'aide des contractions de leur corps. On connaissait un certain +nombre d'espèces de Salpes se rattachant à deux types généraux, les unes +pouvant atteindre la grosseur du poing et vivant solitaires, les autres +beaucoup plus petites et vivant toujours associées en longues chaînes, +souvent phosphorescentes, ou en élégantes couronnes. Ces chaînes +méritaient déjà l'intérêt par elles-mêmes, car tous les individus qui en +font partie combinent leurs mouvements de natation avec tant de +précision que la chaîne tout entière produit d'une manière absolue +l'illusion d'un animal dirigé par une volonté unique. Les Salpes +associées en chaîne, ou _salpes agrégées_, se distinguent toutes très +nettement des _Salpes solitaires_ tant par leurs caractères extérieurs +que par certains traits d'organisation. Malgré toutes ces différences de +forme, de taille et d'habitudes, Chamisso vint annoncer aux naturalistes +que les Salpes agrégées étaient les filles des Salpes solitaires, +qu'elles reproduisaient à leur tour; de sorte que, chez ces singuliers +animaux, les filles ne ressemblent jamais à leur mère, mais bien à leur +grand'mère, et que les individus qui se succèdent, produisent tour à +tour un enfant unique ou une multitude d'enfants jumeaux destinés à +vivre ensemble, unis par leurs membres. On crut à une invention de +romancier, et von Baër lui-même, tout habitué qu'il fût aux +transformations bizarres des embryons, n'osa pas ajouter foi aux +affirmations du voyageur. + +Les questions posées par les observations de Cuvier, de Lesueur et de +Chamisso allaient bientôt s'élargir, se rattacher les unes aux autres et +recevoir enfin une réponse commune. En 1828, Michael Sars, pasteur +successivement à Kinn et à Mauger, en Norwège, découvrait une sorte de +polype, ayant la forme extérieure d'une hydre, auquel il donnait le nom +de _scyphistome_. En même temps, il décrivait un autre polype, le +_strobile_, différant du premier par son corps cylindrique divisé en une +série d'anneaux superposés, dont chacun ressemblait à une petite méduse. +Quelques années après, en 1835, il reconnaissait que le scyphistome par +les progrès de sa croissance se transformait en strobile, et que, de +plus, chacun des anneaux du strobile se métamorphosait peu à peu, +prenait l'aspect d'une petite méduse, finissait par se détacher des +anneaux placés au-dessous de lui et nageait alors librement dans la mer. +Sars donna à ces petites méduses le nom d'_Ephyres_, il en suivit les +transformations ultérieures et obtint enfin, en 1837, ces grandes +méduses connues sous les noms d'Aurélies et de Cyanées. Cuvier avait +placé les polypes et les méduses dans deux classes bien distinctes de +son embranchement des rayonnes: ces deux classes devaient être désormais +confondues en une seule. On s'aperçut d'ailleurs bien vite qu'on se +trouvait en présence d'une succession de phénomènes évidemment analogues +à ceux qu'avait observés Chamisso, mais plus étranges encore. Il +s'agissait d'en trouver l'explication ou tout au moins la loi; on se mit +à l'œuvre. + +Le professeur Lovén, de Stockholm, découvrit bientôt que les colonies +arborescentes d'autres polypes hydraires, les campanulaires et les +syncorynes, produisent aussi des méduses qui poussent sur elles comme +des fleurs sur un végétal et se détachent ensuite[109]; Von Siebold, +Dujardin, M. de Quatrefages, Desor, M. Van Beneden, Max Schultze, font à +leur tour des observations analogues qu'étendent ensuite +considérablement et coordonnent les magnifiques publications d'Allman. +Le fait que des animaux de forme déterminée peuvent donner naissance à +des animaux de forme absolument différente est désormais complètement +établi. + +On se souvient alors que l'histoire des helminthes ou vers parasites est +pleine de faits singuliers et encore en grande partie inexpliqués. +Swammerdamm[110], Bojanus[111], Von Baër[112], Carus[113] ont vu des +vers inférieurs en forme de têtard, des cercaires ou même des helminthes +bien connus, des distomes, se former à l'intérieur d'organismes vivants, +eux-mêmes parasites. Fröhlich[114], Zeder[115], Von Siebold ont vu un +embryon cilié tout différent de ses parents sortir de l'œuf des +monostomes et des amphistomes, et cet embryon, suivant les observations +de Siebold, contenait déjà un organisme en voie de formation ayant +lui-même une forme toute particulière. + +Dans la classe des cestoïdes ou vers solitaires, Pallas, Göze ont +remarqué d'étonnantes ressemblances entre des vers courts pourvus d'une +grosse vésicule à l'une de leurs extrémités, les cysticerques, et les +véritables ténias. Bonnet[116] a pressenti en 1762 que les ténias ne +devaient pas rester indéfiniment dans le même hôte. On se demande si la +reproduction demeurée mystérieuse de ces animaux ne présente pas des +phénomènes semblables à ceux qui ont été observés chez les salpes et +polypes hydraires. Le moment est venu de coordonner tous ces faits +merveilleux. Un jeune savant, alors lecteur à l'académie de Sorö, depuis +professeur à l'université de Copenhague, Japetus Steenstrup, accomplit +cette tâche en 1842 et s'efforça de ramener à une même loi les +phénomènes en apparence de la reproduction des salpes, des méduses, des +cestoïdes et des trématodes[117]. + +Le fait dominant dans la reproduction de tous ces animaux, c'est qu'un +être _sexué_, de forme déterminée, donne naissance à des êtres +_asexués_, qui ne lui ressemblent pas, mais qui produisent eux-mêmes, +par une sorte de bourgeonnement ou par division de leur corps, de +nouveaux êtres sexués semblables à ceux dont ils sont issus. Les formes +sexuées et asexuées alternent donc régulièrement; aussi Steenstrup +appelle-t-il les phénomènes qu'il s'agit d'expliquer phénomènes de +_génération alternante_. Il détermine ensuite de la plus ingénieuse +façon la signification des formes différentes qui se succèdent. + +Sars et Lovén avaient vu dans le scyphistome un véritable polype d'une +structure infiniment plus simple que celle de la méduse; dans leur +opinion le polype était une larve dont la méduse était la forme +parfaite; comme les insectes, les méduses n'arrivaient, suivant eux, à +leur forme définitive qu'après avoir subi une métamorphose; seulement la +métamorphose qui, chez les insectes, porte sur le même individu, était +censée porter chez les méduses, sur deux ou plusieurs générations +successives. Steenstrup établit au contraire que le scyphistome et la +méduse sont deux êtres équivalents, l'un asexué, l'autre sexué. +L'individu sexué produit les œufs, mais il meurt avant d'avoir pu mener +à bien l'éducation des larves; cette éducation est confiée à l'individu +asexué, au scyphistome. Le scyphistome n'est autre chose que l'aîné +d'une génération dont il doit assurer le développement; c'est un être +condamné au célibat dans l'intérêt de ses frères auxquels il se consacre +entièrement; M. Steenstrup lui donne le nom de _nourrice_. De même, chez +les abeilles, les fourmis, les termites, des œufs pondus par les +femelles, un certain nombre seulement produisent des individus sexués, +les autres ne produisent que des neutres chargés de l'élevage des jeunes +et de tous les travaux qui assurent l'existence de la communauté. Chez +ces insectes les neutres se distinguent des individus sexués, comme +ceux-ci se distinguent entre eux; il n'est donc pas étonnant que le +scyphistome, méduse neutre, diffère de l'aurélie, sa mère, qui est +sexuée. Le même raisonnement peut être appliqué aux distomes et, avec +plus de raison encore, aux salpes; il semble donc que les phénomènes +singuliers de la génération alternante rentrent dans la loi commune, +qu'ils soient dus à de simples différences dans la forme des individus, +différences analogues aux différences sexuelles, et à un mode d'élevage +des jeunes dont les insectes ont déjà offert des exemples. + +La théorie de M. Steenstrup, basée sur des faits bien observés non +seulement par lui, mais aussi par ses prédécesseurs, eut un vif succès; +elle a été depuis contestée, modifiée, développée; il est hors de doute +néanmoins qu'elle est absolument d'accord avec les résultats d'un +certain nombre de recherches récentes. Chez les salpes, ce sont des œufs +formés dans les salpes solitaires qui se développent dans les Salpes +agrégées; chez les pucerons, M. Balbiani affirme que la formation et la +fécondation des œufs précèdent l'apparition de l'individu qui semble les +avoir engendrés; les conditions de la reproduction dans les colonies +nous avaient conduit à affirmer en 1881[118] que l'œuf dans ces +agrégations d'animaux est la propriété indivise de la colonie et non pas +celle d'un individu déterminé; diverses observations, notamment celles, +de M. Rouzaud, encore inédites, et celles récemment publiées, de M. de +Varennes, ont conduit tout récemment à constater sur les colonies de +polypes hydraires que l'œuf se produit dans les parties de la colonie +que leur situation ne permet d'attribuer en propre à aucun polype, et +c'est bien longtemps après l'apparition des œufs que se constituent les +méduses dans lesquelles ils achèveront de mûrir et seront fécondés. +Mais, comme toutes les explications basées sur la finalité des +phénomènes, la théorie des générations alternantes telle qu'elle a été +développée par l'illustre zoologiste danois ne s'applique qu'aux cas +relativement rares où il s'est établi une adaptation, un accord entre +deux catégories très générales de phénomènes d'ailleurs sans rapport +immédiat: 1° la formation de l'œuf dans un animal ou dans une colonie; +2° la reproduction par bourgeonnement de cet animal, de cette colonie. + +Effectivement, dans le même groupe zoologique, on trouve tous les +intermédiaires entre les cas où le bourgeonnement est produit d'une +façon tout à fait indépendante et celui où il est lié à la formation des +œufs, entre les cas où les individus nés par bourgeonnement sont tous +identiques à leurs parents, comme chez beaucoup de polypes hydraires et +de vers annelés, et ceux où ils en diffèrent profondément. L'existence +de deux modes de reproduction, la reproduction par œufs et la +reproduction par bourgeons, est, pour M. Van Beneden, le phénomène +général dont la génération alternante n'est qu'un cas particulier[119]; +le savant professeur de Louvain désigne ce phénomène général, destitué +de toute finalité, sous le nom de _digénèse_. + +À cette notion importante de la digénèse, Leuckart, faisant à la +génération alternante une application heureuse de la loi de la division +du travail physiologique de M. Milne Edwards, ajoute la notion du +_polymorphisme_[120]. Les individus qui produisent les œufs, ceux qui ne +produisent que des bourgeons peuvent avoir des rôles divers à jouer, +s'être adaptés à des conditions d'existence différentes; chacun doit +prendre dès lors une apparence et des caractères conformes à sa +fonction: la génération alternante n'est qu'un cas particulier de ces +adaptations variées. Ainsi que Steenstrup l'admettait déjà, c'est bien +un phénomène du même ordre que celui qui amène des différences de forme +entre les mâles et les femelles, entre les individus sexués et les +neutres des sociétés d'abeilles, de fourmis et de termites, entre les +neutres même de ces dernières sociétés, lorsqu'ils ont des rôles +différents à jouer. Les individus dissemblables nés les uns des autres +ne se séparent pas nécessairement: ils peuvent demeurer unis entre eux +et former ainsi des colonies dont les membres présentent une plus ou +moins grande diversité de structure. M. Leuckart explique ainsi +l'étonnante organisation des siphonophores, véritables colonies mixtes +d'hydres et de méduses, et qui possèdent cependant une individualité +propre; les siphonophores, à leur tour, font mieux comprendre les +pennatules, colonies de polypes coralliaires, dont Cuvier faisait des +animaux à plusieurs bouches, et le phénomène exceptionnel, en apparence, +qui a produit la génération alternante, se trouve prendre dès lors une +extension considérable: il peut intervenir même dans la constitution +régulière d'organismes, dont les diverses parties ne sont que des +individus adaptés à des fonctions particulières. C'est ainsi qu'un +siphonophore comprend des individus nourriciers, des individus +préhenseurs, des individus locomoteurs, des individus reproducteurs, qui +tous sont des polypes ou des méduses modifiées conformément à leur +fonction spéciale, ayant pris, suivant une comparaison vulgaire, la +_figure de leur emploi_. Leuckart entre ainsi dans une voie féconde, +qu'il ne poursuit pas, à la vérité, jusqu'au bout; mais on pressent déjà +qu'un lien intime va s'établir entre la théorie de la constitution des +siphonophores et des autres animaux composés, telle que la comprend +Leuckart, et la théorie de la constitution des animaux articulés, telle +que l'ont formulée Audouin et M. Henri Milne Edwards, ou plutôt ce lien +a été établi d'avance par Dugès, alors qu'il n'était même pas question +des générations alternantes: la loi du polymorphisme de Leuckart n'est, +en définitive, qu'une application à quelques faits nouveaux ou mieux +connus des principes développés dans le _Mémoire sur la conformité +organique dans l'échelle animale_, publié vingt ans auparavant. + +Avoir constaté que les animaux possèdent deux modes de reproduction +différents, avoir montré que ces deux modes de reproduction déterminent +l'apparition, dans la même espèce animale, de formes organiques +dissemblables, n'est pas encore avoir expliqué comment l'ensemble de +phénomènes qui dépendent de ces deux modes de reproduction se trouvent +si fréquemment en rapport étroit. Richard Owen, suivant une voie qui lui +est propre, se demande, de son côté, si la reproduction sexuée et la +reproduction agame, à laquelle il donne le nom de _métagenèse_, ne +peuvent pas être rattachées l'une à l'autre; il essaye d'obtenir ce +résultat et d'expliquer du même coup la faculté si curieuse de se +reproduire sans fécondation préalable que Leuwenhoek, puis Charles +Bonnet avaient observée chez les femelles des pucerons. Ce phénomène de +la reproduction sans fécondation ou, pour nous servir d'une autre +expression d'Owen, de la _parthénogenèse_, reconnu depuis chez les +abeilles, les guêpes, les cynips, plusieurs diptères et divers +papillons, chez quelques crustacés, chez les rotifères, chez plusieurs +vers inférieurs, ce phénomène, plus répandu qu'on ne l'avait cru +d'abord, devient le point de départ de toute la théorie de l'illustre +savant anglais[121]. La parthénogenèse n'est d'ailleurs qu'une +apparence: en réalité, toute évolution, suivant Richard Owen, a pour +point de départ l'union d'un élément mâle et d'un élément femelle. Après +la fécondation, l'élément femelle, l'œuf, se divise, et tout être vivant +n'est que l'assemblage des éléments provenant de cette division, répétée +un nombre immense de fois, de l'élément primitif. Mais cette division +des éléments constitutifs de l'être vivant n'est elle-même qu'une +reproduction; elle se poursuit parce que chaque élément, en se divisant, +lègue aux éléments qui le remplacent une part de l'activité que l'œuf a +reçue de l'élément fécondateur, du spermatozoïde, et qu'il doit tout +entière à ce dernier. Or le pouvoir fécondateur du spermatozoïde est +limité: il ne peut provoquer qu'un nombre déterminé de divisions, ne +s'étend qu'à un nombre fini d'éléments anatomiques. De là la limitation +de la taille, la vieillesse et la mort, que l'on observe chez tous les +êtres vivants. Dans certains cas, tous les éléments anatomiques nés de +la division de l'œuf sont employés à la constitution d'un individu +unique; c'est ce qui arrive chez les animaux supérieurs; dans d'autres +cas, le pouvoir fécondateur du spermatozoïde n'est pas encore épuisé +lorsque l'individu s'est déjà constitué; cet individu est alors toujours +une femelle; il ne se produit d'individus mâles que lorsque le pouvoir +fécondateur est sur le point d'atteindre sa limite. Jusque-là, le +pouvoir reproducteur conservé par les individus femelles qui se +succèdent peut se manifester chez eux de façons diverses; tantôt ces +femelles produisent des œufs qui sont capables de se développer sans +fécondation nouvelle: c'est ce qu'on observe chez les pucerons, les +abeilles, les daphnies, etc.; tantôt elles produisent des bourgeons +intérieurs qui s'organisent en nouveaux individus, comme on le voit chez +les trématodes; tantôt elles poussent des bourgeons extérieurs qui +peuvent se détacher et devenir autant d'êtres indépendants ou demeurer +unis entre eux. Dans le premier, comme dans le second cas, les individus +nouveaux peuvent revêtir, suivant leurs fonctions diverses, des +caractères spéciaux; s'ils se séparent, on se trouve en présence du +phénomène des générations alternantes; s'ils demeurent unis, il se +produit des colonies telles que celles des polypes hydraires, des +siphonophores, des coralliaires, des bryozoaires, des ascidies +composées, des cestoïdes. + +La théorie de la parthénogenèse, ainsi comprise, présente un caractère +de grande généralité; elle relie entre eux une multitude de faits dont +les rapports n'avaient même pas été entrevus. Le développement de +l'individu, tel que nous le montrent les animaux supérieurs, se trouve +notamment compris dans un ensemble de phénomènes dont la formation des +colonies, la génération alternante et la parthénogenèse font également +partie. Tous les phénomènes de la reproduction sont ramenés à un même +type diversement modifié dans le détail et dont la fécondation est le +point de départ. Malheureusement, comme l'ont fait remarquer Huxley, W. +Carpenter et M. de Quatrefages, ce point de départ ne saurait être +admis. Il est avéré que, dans des circonstances favorables, la faculté +de produire sans fécondation peut être prolongée sinon indéfiniment, du +moins très longtemps chez les femelles des pucerons; il en est de même +de la faculté de bourgeonner chez les Hydres; il n'y a donc pas lieu +d'attribuer au spermatozoïde un pouvoir fécondant limité; on connaît +d'autre part un assez grand nombre d'êtres inférieurs, parmi lesquels +peut-être tous les infusoires, dont la reproduction s'accomplit toujours +sans fécondation, et souvent cet acte, borné à la fusion de deux +protoplasmes d'apparence identique, se confond avec les phénomènes dits +de conjugaison. La base de la théorie de la parthénogenèse disparaît +donc; mais il ne s'ensuit pas que tout rapport s'évanouisse entre les +faits rapprochés par Owen. Dans les phénomènes initiaux du développement +chez la plupart des animaux, comme des végétaux, il y a deux choses: 1° +la division de l'élément primitif de l'œuf, en un nombre de plus en plus +grand d'éléments dérivés; 2° la fécondation. Entre ces deux phénomènes +généralement concomitants, Richard Owen admet un rapport de cause à +effet, et, pour lui, celui des deux phénomènes qui détermine l'autre, +c'est la fécondation. Mais ce choix est arbitraire; la coïncidence +habituelle des deux phénomènes peut très bien n'être qu'un phénomène +d'adaptation; la fécondation peut être devenue nécessaire au +développement dans des conditions déterminées, sans lui avoir toujours +été indispensable, et dès lors le phénomène important, le phénomène +dominateur, en quelque sorte, c'est le phénomène de segmentation de +l'œuf que nous voyons être, en effet, le plus général. Ce phénomène se +ramène lui-même à une propriété commune à tous les éléments vivants +capables d'évolution, celle de se diviser dès que leur incessante +nutrition les a amenés à une certaine taille. Cette propriété +suffit[122] pour expliquer les uns par les autres et rattacher entre eux +tous les phénomènes entre lesquels a cherché à établir un lien le savant +illustre qu'on a justement appelé le Cuvier anglais. + +Là encore, une modification légère, une retouche de peu d'importance +suffit pour rendre toute sa valeur à une théorie qui semblait sur le +point de succomber, et, qu'on le remarque, des théories successives qui +ont été présentées jusqu'ici relativement aux phénomènes que nous +étudions, aucune, quoi qu'il en semble, ne doit disparaître: toutes +viennent se ranger comme des chapitres spéciaux, des corollaires +importants d'une théorie plus générale qu'elles complètent et qui leur +donne à son tour plus d'intérêt. Il est exact, en effet, que la +nécessité où se trouvent non seulement les éléments anatomiques, mais +encore les organismes qu'ils constituent, de se diviser en +individualités distinctes lorsqu'ils ont acquis un certain +développement, détermine l'existence de deux modes de reproduction, l'un +qui exige la fécondation, l'autre qui ne l'exige pas. L'ensemble des +phénomènes de reproduction qui sont les plus généraux et qui n'exigent +pas la fécondation peut être désigné sous le nom choisi par M. Owen de +_métagenèse_. Lorsque des espèces vivantes combinent à divers degrés ces +deux modes de reproduction, qui peuvent être indépendants, il y a, comme +le dit M. Van Beneden, _digenèse_. Si les individus qui se forment sans +fécondation préalable ont pour point de départ un élément plus ou moins +semblable à un œuf, il y a _parthénogenèse_ au sens absolu de ce mot. +Lorsque les divers individus issus d'un œuf fécondé ont à remplir des +fonctions différentes, lorsqu'il y a entre eux une division du travail +physiologique nécessaire à la conservation de l'espèce, ils revêtent des +formes différentes; le _polymorphisme_ accomplit, comme le veut M. +Leuckart, son œuvre de complication, dont un cas particulier est ce +qu'on a appelé la _génération alternante_. Il est également vrai, comme +le pense M. Steenstrup, que la génération alternante peut avoir pour +effet de constituer par voie agame des individus qui jouent le rôle de +_nourrices_ par rapport à ceux qui sont produits par voie sexuée et qui +sont réellement leurs frères. + +Mais la métagenèse peut encore avoir une autre conséquence importante +sur laquelle M. de Quatrefages a particulièrement insisté[123]. Grâce à +elle, un œuf unique ne produit pas un seul individu; il en produit un +nombre plus ou moins grand, parfois illimité, et sa puissance prolifique +se trouve ainsi multipliée dans une proportion considérable; l'œuf +engendre non pas un organisme, mais toute une génération d'organismes; +cet engendrement d'une génération tout entière est ce que le savant +professeur du Muséum appelle une _généagénèse_. La généagénèse est +particulièrement précieuse pour les animaux inférieurs, doués d'une +faible résistance vitale, pour les parasites qui ont à courir mille +dangers avant d'arriver à l'hôte dans lequel ils doivent vivre, et +c'est, en effet, chez tout ce menu peuple du règne animal qu'elle se +rencontre. Mais tout en montrant l'importance, en quelque sorte +pratique, de la généagénèse, M. de Quatrefages ne la considère pas, tant +s'en faut, comme un phénomène isolé, particulier seulement à certains +organismes. Tout d'abord, la raison d'être de la _généagénèse_ est la +même que celle de la _métamorphose_, aussi ces deux phénomènes +peuvent-ils venir se compliquer réciproquement et se pénétrer au point +qu'il est impossible de dire où finit l'un et où commence l'autre. De +même que la généagénèse, la métamorphose se rattache à une augmentation +de la puissance prolifique de chaque individu; une telle augmentation +peut, en effet, être obtenue soit en multipliant le nombre des +organismes qu'un seul œuf peut produire, soit en multipliant le nombre +des œufs que chaque femelle peut pondre. Mais, comme le corps des +femelles ne peut grossir indéfiniment, un accroissement du nombre des +œufs ne peut être obtenu qu'à la condition que le volume de ces œufs se +réduise. Tout œuf contient deux catégories de matériaux, ceux à l'aide +desquels l'embryon se constitue, ceux à l'aide desquels il se nourrit; +ces derniers sont évidemment les moins importants, c'est sur ceux que +portera la réduction. D'autre part, aucun animal n'arrive à son complet +développement sans avoir subi un grand nombre de métamorphoses, qu'il +accomplit, en général, dans l'œuf chez les animaux supérieurs; lorsque +les matériaux nutritifs accumulés dans l'œuf ne sont plus en quantité +suffisante pour amener l'embryon au terme de son évolution, l'embryon +éclot avant d'avoir revêtu sa forme définitive; il recherche lui-même le +supplément de nourriture qui lui est nécessaire pour assurer la suite de +son évolution et continue hors de l'œuf les transformations qu'il aurait +dû éprouver sous ses enveloppes. Les larves des insectes ne sont, en +conséquence, que des embryons nés avant terme, devenus capables de +subsister par eux-mêmes et continuant librement leur évolution. Chez les +animaux supérieurs, l'accroissement du corps de l'animal et ses +métamorphoses marchent de pair, ne sont pour ainsi dire que le même +phénomène, au lieu de s'accomplir successivement comme chez les insectes +et beaucoup d'autres animaux inférieurs; mais les métamorphoses n'en +subsistent pas moins; le phénomène demeure le même chez les insectes et +chez les vertébrés; la seule différence que l'on constate entre eux +porte seulement sur l'époque de la vie où s'accomplissent les +changements les plus apparents. + +Ici se manifeste entre les métamorphoses et le généagénèse un lien +nouveau, qui cette fois n'est plus téléologique, mais bien +essentiellement morphologique. Maintes fois, dans ses travaux, M. de +Quatrefages a eu à comparer le mode de croissance des vers annelés avec +le mode de croissance des colonies de polypes hydraires; les nouveaux +anneaux d'une annélide se forment exactement de la même façon que les +nouveaux polypes dans une colonie d'hydraires. Il est manifeste que chez +les annélides la formation des nouveaux anneaux fait essentiellement +partie des phénomènes d'accroissement du corps de l'animal et que ces +phénomènes sont, à leur tour, en partie comparables aux phénomènes de +l'accroissement du corps chez les animaux supérieurs, tels que les +mammifères. La formation des colonies de polypes est donc ramenée à un +phénomène bien plus connu, tout à fait vulgaire, l'accroissement du +corps; il n'y a de particulier à ces colonies que leur forme +arborescente. + +Mais, chez les annélides, la formation des nouveaux anneaux aboutit +souvent à la constitution d'individus autonomes, qui ne sont eux-mêmes +qu'un résultat de l'accroissement de l'organisme dont il se détache; la +même chose a lieu dans les colonies de polypes et conduit à la formation +de nouvelles colonies: c'est le phénomène de la _digenèse_. +L'accroissement, chez les animaux supérieurs, se complique toujours de +métamorphoses; il en est de même chez les vers annelés; aussi le nouvel +individu qui se forme peut-il différer notablement de son parent; c'est +le cas des autolytes et des syllis; c'est aussi exactement le cas des +salpes agrégées par rapport aux salpes solitaires, de méduses par +rapport aux hydres, et de tous les cas où il y a _génération +alternante_. + +«Ainsi, dit M. de Quatrefages[124], toute génération agame se rattache à +l'accroissement proprement dit. Ce phénomène se manifeste tantôt par +l'_augmentation de volume des parties_, tantôt par la _multiplication de +ces mêmes parties_. Or, dans ce dernier cas, il arrive souvent que +chaque partie surajoutée réunit un ensemble qui en fait presque un +individu. Chez les Annélides, par exemple, dans la plus grande étendue +du corps, chaque anneau possède son centre nerveux, son appareil +locomoteur, son système vasculaire, sa grande poche digestive, ses +organes reproducteurs, le tout semblable à ce qui existe dans l'anneau +qui précède et dans celui qui suit. Un pas de plus, et chaque anneau +pourra se suffire à lui-même. Il ne lui manque, à vrai dire, qu'une +bouche et des organes de sens. Dans les syllis, les myrianes, les naïs, +cette bouche s'ouvre, ces organes naissent sur un anneau spécial, il est +vrai, mais qui se forme exactement comme les autres. Tous les anneaux +placés en arrière de cette tête accidentelle lui obéissent. Une +individualité nouvelle s'est formée, et cette individualité a son +origine dans un ensemble de phénomènes qui ne diffèrent en rien de ceux +de l'_accroissement_ tels qu'on les observe dans la classe entière. +Entre ces phénomènes et la gemmation de l'hydre, celle du strobile, +telle que l'a observée M. Desor, ou la segmentation du même être telle +que l'a décrite M. Sars, il n'y a évidemment aucune distinction +fondamentale. La forme seule des espèces, les lois de leur accroissement +individuel suffisent pour expliquer les différences apparentes. Ainsi +l'on passe de la simple croissance des mammifères au bourgeonnement par +des nuances insensibles; et tout nous ramène à cette importante +conclusion que le bourgeonnement et par conséquent la reproduction agame +ne sont, au fond, qu'un _phénomène d'accroissement_.» + +Ainsi, pour M. de Quatrefages, le corps d'un mammifère, l'ensemble des +individus qui sont issus de l'œuf d'une syllis, d'une myriane, d'une +naïs, la réunion des polypes qui forment une colonie et des méduses qui +s'en détachent sont choses équivalentes. + +«Une fois placé à ce point de vue, poursuit-il, nous comprenons très +bien pourquoi la génération agame ne saurait être indéfinie. Dans tout +animal, l'accroissement a des limites fixées d'avance. Si le +bourgeonnement n'est qu'une forme de l'accroissement, il doit forcément +avoir un terme. Il ne peut donc suffire à perpétuer l'espèce. Dès lors, +l'intervention d'un autre mode de génération devient une nécessité à +laquelle ne saurait échapper aucune espèce animale.» + +Ainsi se trouve justifié le retour périodique de la reproduction sexuée, +ainsi se trouvent en même temps rapprochés, sans qu'il soit besoin +d'aucune hypothèse, les faits qui avaient conduit Richard Owen à +attribuer aux éléments spermatiques un pouvoir fécondateur limité. Comme +Cuvier, comme Dugès, et par des motifs autrement puissants, M. de +Quatrefages assimile les colonies que forment si fréquemment les animaux +inférieurs à ce que nous nommons l'individu chez les animaux supérieurs; +mais, de même que Dugès avait donné à l'idée de Cuvier une importance +toute nouvelle en montrant ses applications à l'anatomie comparée, M. de +Quatrefages donne à son tour une valeur inattendue à la théorie de Dugès +par la féconde application qu'il en fait aux plus compliqués des +phénomènes de reproduction. + + * * * * * + +M. Henri Milne Edwards s'est proposé de constituer, comme Richard Owen, +une théorie tout à fait générale des phénomènes de reproduction, dans +laquelle il cherche à établir un parallélisme absolu entre les +phénomènes de la génération alternante et les procédés ordinaires de la +génération sexuée. Pour l'illustre doyen de la Faculté des sciences de +Paris, les phénomènes que présentent, dans leur développement, les +salpes et les méduses, loin d'être une exception, sont, au contraire, la +règle générale. Tout animal commence par être une simple vésicule, ayant +qualité d'être vivant et qu'on peut appeler le _protoblaste_. Le +protoblaste est le plus souvent contenu dans l'œuf, c'est la vésicule +germinative; il y termine généralement sa courte existence, mais il peut +aussi mener une vie indépendante: tel est le cas de l'embryon cilié des +distomes. Avant de mourir ou de disparaître, le protoblaste produit par +bourgeonnement un organisme plus compliqué, le _métazoaire_: c'est le +polype hydraire dans le cas des méduses, la salpe solitaire chez les +tuniciers, le blastoderme chez les vertébrés; le métazoaire n'a, lui +aussi, en général, qu'une existence temporaire: il disparaît +ordinairement comme le protoblaste et comme lui produit, avant de +mourir, l'animal définitif, l'animal chargé de perpétuer l'espèce, par +voie de génération sexuée, le _typozoaire_. Les protoblastes peuvent se +multiplier sous leur forme simple et produire, en conséquence, un ou +plusieurs métazoaires; les métazoaires peuvent produire plusieurs +typozoaires ou n'en produire qu'un seul avec lequel ils se confondent +quelquefois; c'est dans cette aptitude plus ou moins grande à la +reproduction présentée par les termes successifs de cette série, que +sont dues les différences observées dans le développement des animaux. +On cesse donc de s'étonner d'un phénomène qui est absolument général. + + * * * * * + +En comparant entre elles les diverses théories que nous venons d'exposer +et qui toutes ont pour but de donner une explication des mêmes +phénomènes, on sera sans doute étonné de voir combien sont différentes +les tendances de leurs auteurs. Pour un physicien, le point de départ de +toute théorie est un phénomène simple, dont on a rigoureusement établi +les conditions déterminantes et les lois, dont on poursuit les +modifications diverses à travers des circonstances de plus en plus +compliquées; sur ce point tous les physiciens sont d'accord, et nous +pourrions ajouter que les physiciens sont eux-mêmes d'accord, sur le but +poursuivi par toute théorie, avec les chimistes et les astronomes. En un +mot, pour tous les savants qui cultivent les sciences physiques, +expliquer un phénomène complexe, c'est montrer comment il se rattache à +un autre phénomène très simple, connu dans tous ses détails, quand on le +dégage des circonstances accessoires qui interviennent pour le modifier. +Tous les phénomènes astronomiques sont ainsi rattachés au phénomène +simple de l'attraction des corps, et l'astronomie tout entière n'est que +le développement de cette loi: _Les corps s'attirent proportionnellement +au produit de leur masse et en raison inverse du carré de leur +distance_. Tous les phénomènes de l'acoustique et de l'optique sont +ramenés de même au mouvement du pendule; l'optique et l'acoustique +théoriques sont le développement des équations du mouvement vibratoire. +Les transformations diverses de la chaleur sont toutes ramenées à un +phénomène simple, réchauffement d'un corps en mouvement brusquement +arrêté dans sa course, et la théorie mécanique de la chaleur est le +développement de l'équation qui établit l'équivalence entre la quantité +de mouvement disparu et la quantité de chaleur produite. Tous les +phénomènes électrodynamiques se ramènent encore à l'attraction d'un +élément de courant sur un élément de courant, et l'électrodynamique est +le développement d'une équation aussi simple que les précédentes. Ainsi, +nous ne saurions trop le répéter, dans toutes les branches des sciences +physiques, les savants sont absolument d'accord sur la signification du +mot _expliquer_; pour chaque catégorie de phénomènes, ils remontent de +proche en proche à un phénomène simple, dont ils déterminent +expérimentalement les lois, et ils cherchent comment ce phénomène se +modifiera dans toutes les conditions précises que l'on pourra imaginer. +C'est là la méthode des sciences expérimentales, et le plus beau titre +de gloire des Bichat et des Claude Bernard est surtout d'avoir montré +que cette méthode pouvait être appliquée dans toute sa rigueur à la +physiologie, à la condition de remonter jusqu'aux propriétés +fondamentales des éléments anatomiques. + +Les naturalistes paraissent au contraire se faire les idées les plus +diverses de ce qu'ils appellent une explication; ils semblent, +lorsqu'ils établissent une théorie, poursuivre les buts les plus +différents. Steenstrup, dans sa théorie des générations alternantes, M. +de Quatrefages, dans une partie de sa théorie de la généagénèse, +cherchent avant tout à déterminer la fin des phénomènes qu'ils exposent, +et sont en cela les disciples de Cuvier qui n'admettait, en histoire +naturelle, d'autres explications que celles qui résultent de +l'application du principe des causes finales. Leuckart, en exposant sa +théorie du polymorphisme, Van Beneden, en développant ses idées sur la +digenèse, constatent simplement que des phénomènes que l'on croyait +exceptionnels se retrouvent dans un beaucoup plus grand nombre de +groupes organiques qu'on ne l'avait pensé; ils rattachent ces phénomènes +à d'autres plus simples et plus généraux, mais qui sont cependant +limités à une partie du règne animal et demeurent mystérieux; Richard +Owen se borne à chercher une hypothèse qui pourrait relier entre eux +deux catégories de phénomènes considérées comme distinctes; M. de +Quatrefages, dans une autre partie de sa théorie, et M. Milne Edwards +démontrent qu'un ensemble de phénomènes donnés comme propres à certains +organismes se retrouvent plus ou moins modifiés dans le règne animal +tout entier; mais ils prennent les phénomènes observés chez les +vertébrés supérieurs comme des termes de comparaison et y ramènent ceux +que présentent les organismes inférieurs: ce sont les phénomènes si +complexes de la génération sexuée, les phénomènes plus complexes encore +du développement embryogénique chez les animaux supérieurs qui leur +servent de point de départ, et c'est avec eux qu'ils cherchent à +comparer les phénomènes observés chez les animaux inférieurs; la marche +suivie par les deux illustres naturalistes français est donc exactement +inverse de celle que suivent les physiciens. Ces divergences sont une +conséquence pour ainsi dire inévitable de ce fait qu'en histoire +naturelle l'homme, se proposant d'apprendre à connaître des êtres plus +ou moins semblables à lui, s'est pris lui-même comme le modèle le plus +parfait des êtres organisés. Il a recherché chez les animaux des +organes, des fonctions, des actes analogues aux siens et, croyant se +connaître lui-même, s'attribuant d'ailleurs une origine divine, a été +conduit à considérer comme des explications toutes les analogies qu'il +apercevait entre lui-même et les êtres dont il faisait l'objet de ses +études. Dans l'hypothèse de la fixité des espèces, cette façon de poser +le problème de la nature était d'ailleurs peut-être la plus rationnelle. + +Dans l'hypothèse de la descendance, le problème est au contraire +renversé et la méthode d'explication ramenée à la méthode des sciences +expérimentales. L'homme n'est plus le modèle sur lequel tout est +construit, auquel tout doit être ramené; c'est au contraire l'être à +expliquer, le dernier terme auquel la théorie doit aboutir, la plus +compliquée des énigmes dont elle doit donner la solution. Les +explications ne doivent plus être de simples comparaisons, de simples +généralisations; elles doivent établir entre les divers phénomènes des +relations de cause à effet. En ce qui concerne spécialement les +phénomènes compris sous les noms de génération alternante, de digénèse, +de généagénèse, de parthénogenèse, ils ne peuvent être vraiment +expliqués qu'en partant des propriétés reproductrices des êtres les plus +simples; leur explication étant une fois trouvée, se posera ensuite la +question de savoir dans quelle mesure ils peuvent, à leur tour, servir à +expliquer les phénomènes de développement qu'on observe chez les animaux +supérieurs et chez l'homme. + +Mais il n'était possible de remplir un tel programme qu'à la condition +d'avoir au préalable réduit l'être vivant en ses éléments, d'avoir +déterminé les caractères, les propriétés, les facultés des êtres vivants +les plus simples, problème préliminaire, dont la théorie cellulaire que +nous devons maintenant faire connaître a, sans aucun doute, beaucoup +avancé la solution. + + + + +CHAPITRE XVIII + +LA THÉORIE CELLULAIRE ET LA CONSTITUTION DE L'INDIVIDU + +Pixel: les membranes.--Bichat: les tissus; leurs propriétés +générales.--Dujardin: le sarcode.--Schleiden: les cellules +végétales.--Schwann: extension aux animaux de la théorie +cellulaire.--Prévost et Dumas: la segmentation du vitellus de +l'œuf.--Recherches relatives à l'origine des cellules ou éléments +anatomiques de l'organisme; signification de l'œuf.--Définition de la +cellule; le protoplasme et les plastides.--Constitution des individus +les plus simples.--Colonies animales; nombreuses transitions entre les +colonies et les individus d'ordre supérieur.--Isidore +Geoffroy-St-Hilaire: la vie coloniale signe d'infériorité.--M. de +Lacaze-Duthiers: opposition entre les invertébrés et les +vertébrés.--Théorie générale de l'individualité animale. + + +Dans les écrits des philosophes, des naturalistes et des médecins, on +voit souvent revenir, jusqu'au commencement du XIXe siècle, les mots de +substance vivante, de molécules organiques, de matière animée, +d'organes, de tissus; mais nulle part ces expressions ne reçoivent de +définition précise. Chez les animaux supérieurs, on distingue de la +chair, de la graisse, des os, des nerfs, des tendons, des vaisseaux, des +membranes; mais de quoi sont faits la chair, la graisse, les os, les +nerfs, les tendons, les vaisseaux, les membranes? Les connaissances sur +ce point ne vont pas au delà de la notion de la fibre avec laquelle les +muscles et les nerfs ont familiarisé les anatomistes. + +Un médecin éminent, Pinel, cherchant à appliquer aux maladies les +méthodes de classification des naturalistes, fut conduit à rattacher les +caractères et la marche des diverses sortes d'inflammation à la nature +des membranes qui en étaient le siège et à mettre ainsi en relief +l'intérêt qu'il y avait pour la médecine à connaître d'une façon précise +le mode de constitution de ces membranes et, par extension, celle des +diverses parties du corps. Ce fut le problème que chercha à résoudre +Bichat dans sa _Dissertation sur les membranes et leurs rapports +généraux d'organisation_ (1798), dans son _Traité des membranes_ (1800), +et surtout dans son _Anatomie générale_ (1801), qui parut un an +seulement avant sa mort. Dans le premier de ces ouvrages, le jeune +anatomiste précise les ressemblances et les différences qui existent +entre les membranes que l'on observe dans les diverses parties du corps, +montre plus nettement qu'on ne l'avait fait avant lui que des membranes +de même nature peuvent se trouver dans les parties les plus différentes +de l'organisme, et fonde leur classification sur leur conformation +extérieure, leur structure et leurs fonctions. Trois ans après, la +méthode qu'il avait suivie dans ce travail était étendue à l'ensemble +des systèmes organiques: il consacrait son anatomie générale à étudier +isolément «et à présenter avec tous leurs attributs chacun des systèmes +simples qui, par leurs combinaisons diverses, forment nos organes.» Il +ramenait la physiologie, la pathologie, la thérapeutique, à la +connaissance exacte des propriétés de ces «systèmes simples», considérés +dans leur état naturel. L'anatomie générale devenait ainsi une science +nouvelle à laquelle on a donné depuis le nom d'_histologie_. + +«Tous les animaux, dit-il[125], sont un assemblage de divers organes, +qui exécutent chacun une fonction, concourent, chacun à sa manière, à la +conservation du tout. Ce sont autant de machines particulières dans la +machine générale qui constitue l'individu. Or ces machines particulières +sont elles-mêmes formées par plusieurs tissus de nature très différente +et qui forment véritablement les éléments de ces organes. La chimie a +ses corps simples, qui forment par les combinaisons diverses dont ils +sont susceptibles les corps composés: tels sont le calorique, la +lumière, l'hydrogène, l'oxygène, le carbone, l'azote, le phosphore, etc. +De même, l'anatomie a ses tissus simples qui par leurs combinaisons +quatre à quatre, six à six, huit à huit, etc., forment les organes. Ces +tissus sont: + +1° Le cellulaire. +2° Le nerveux de la vie animale. +3° Le nerveux de la vie organique. +4° L'artériel. +5° Le veineux. +6° Celui des exhalants. +7° Celui des absorbants et de leurs glandes. +8° L'osseux. +9° Le médullaire. +10° Le cartilagineux. +11° Le fibreux. +12° Le fibro-cartilagineux. +13° Le musculaire de la vie animale. +14° Le musculaire de la vie organique. +15° Le muqueux. +16° Le séreux, +17° Le synovial. +18° Le glanduleux. +19° Le dermoïde. +20° L'épidermoïde. +21° Le pileux. + +«Voilà les véritables éléments organisés de nos parties. Quelles que +soient celles où ils se rencontrent, leur nature est constamment la +même, comme en chimie les corps simples ne varient point, quels que +soient les composés qu'ils concourent à former.» + +Entre ces divers _tissus_ qui forment notre corps, qui possèdent chacun +un mode d'organisation particulier, qui ont chacun, en conséquence, une +sorte de vie spéciale concourant, pour sa part, à la vie générale de +l'individu, entre ces éléments de l'être vivant, existe-t-il quelque +analogie de constitution? Ces mêmes tissus se retrouvent-ils chez tous +les animaux? Sont-ils à proprement parler les éléments ultimes dans +lesquels puissent se résoudre les corps vivants? Ce sont des questions +que le microscope va bientôt résoudre. + +Pour Bichat la vie était une propriété des tissus, et les diverses +façons sous lesquelles elle se manifeste étaient la conséquence des +différents modes d'agencement de ces tissus. Mais, vers l'époque où il +vivait, on songeait déjà à remonter des tissus à quelque chose de moins +complexe. Oken pensait qu'une petite masse sphérique de gelée, le mucus +primitif, le _Urschleim_, constituait le corps entier des êtres vivants +les plus simples, des infusoires; il avait même présenté les organismes +supérieurs comme des agrégats d'infusoires. Un moment, les travaux +d'Ehrenberg avaient répandu dans la science l'opinion que la prétendue +simplicité des infusoires n'était qu'une illusion, que la structure des +êtres microscopiques était presque aussi compliquée que celle des +animaux supérieurs. Dujardin, professeur à la Faculté des sciences de +Rennes, établit le premier d'une façon incontestable, en 1835, que la +vie pouvait s'allier avec une simplicité d'organisation telle que la +supposait Oken; il donnait le nom de _sarcode_ à une substance vivante +amorphe, qui composait à elle seule le corps d'un assez grand nombre +d'êtres inférieurs. Malgré les preuves positives que Dujardin donnait de +l'existence du sarcode, cette substance, vivante par elle-même, fit à +son apparition relativement peu de bruit dans la science. + +Cependant l'étude microscopique de la structure des végétaux avait +montré chez ces organismes une remarquable unité de structure. On savait +depuis longtemps que leurs tissus présentaient une multitude de vacuoles +plus ou moins semblables entre elles, qu'on désignait souvent sous le +nom de _cellules_. En 1835, Johannes Müller avait signalé une structure +semblable dans la corde dorsale des embryons de vertébrés, dans le +cristallin, la choroïde, les masses graisseuses. Schleiden, en 1838, fit +ressortir toute l'importance du rôle joué par la cellule dans +l'organisation des végétaux, montra qu'on pouvait considérer ces êtres +comme des associations de cellules, et définit en même temps ce qu'on +devait entendre par ce mot: la cellule végétale est, suivant lui, un +sphéroïde creux dont la paroi est généralement résistante et encroûtée +de cellulose, dont le _contenu_ est à demi fluide et se dispose autour +d'une petite masse centrale, le _noyau_, contenant un ou plusieurs +_nucléoles_. Plusieurs fois des éléments semblables avaient été +soigneusement décrits chez les animaux. Théodore Schwann, frappé de la +simplicité de la théorie de Schleiden, réunit, en 1839, tous les faits +connus jusqu'à lui relativement à l'existence de cellules animales, et +proclama à son tour que tous les animaux étaient formés de cellules ne +différant de celles des végétaux que par la minceur ordinairement plus +grande et par la plasticité de leur membrane d'enveloppe. Ces cellules +se formaient, suivant lui, spontanément, soit à l'intérieur d'autres +cellules, soit dans une substance amorphe interposée entre les cellules +déjà existantes. + +Étant donnée la définition des cellules admises par Schleiden et par +Schwann, il était impossible de ne pas être frappé de l'identité de +structure que l'œuf de la plupart des animaux présentait avec ces +éléments. L'œuf était donc une cellule. En 1824, Prévost et Dumas +avaient montré que le premier phénomène du développement consistait dans +une segmentation plusieurs fois répétée du contenu de l'œuf. Bischoff et +Reichert prouvèrent que les cellules constitutives du corps des animaux +provenaient de ces sphères de segmentation, si bien que, dès 1844, +Kölliker posait en principe que, contrairement à l'opinion de Schwann, +«il n'existe nulle part, dans le développement embryonnaire, de +formation libre de cellules; qu'au contraire toutes les parties +élémentaires du futur embryon, de même que tous les éléments vivants de +l'animal adulte, sont les descendants immédiats d'un élément primitif +unique, l'œuf.» Les animaux sont donc des associations de cellules +issues les unes des autres soit par division, soit par bourgeonnement, +de sorte que de chacune d'elles on peut remonter par une série de +générations jusqu'à l'œuf. + +Comment concilier cette proposition, dans sa forme absolue, avec les +observations de Dujardin sur les animaux uniquement formés de sarcode? +Gela parut tout d'abord impossible à un assez grand nombre d'anatomistes +éminents; mais la difficulté tenait simplement à l'idée que Schleiden et +Schwann s'étaient faite de l'élément anatomique primitif. Des recherches +multipliées finirent par montrer que, des trois parties constitutives de +la cellule, la _membrane d'enveloppe_, le _noyau_ et le _contenu_, une +seule était essentielle: le contenu. La cellule paraît quelquefois +réduite à sa membrane et à son noyau; mais alors tous les phénomènes +vitaux ont cessé en elle; elle est morte. Le contenu est donc la partie +vraiment vivante de l'élément anatomique; on lui a donné le nom de +_protoplasma_ (Max-Schultze). Mais ce protoplasma, par sa constitution +et ses propriétés, est identique au sarcode de Dujardin. Les êtres +sarcodiques peuvent donc être considérés désormais comme formés d'un ou +plusieurs éléments anatomiques dépourvus de membrane d'enveloppe, comme +le sont beaucoup d'éléments anatomiques des animaux supérieurs. Ils +rentrent dans la règle générale, à la seule condition de définir +l'élément anatomique comme une _masse de protoplasma ou de sarcode, de +taille limitée, douée d'une vie indépendante, produisant ordinairement +un noyau à son intérieur et pouvant s'isoler en s'enveloppant d'une +membrane plus ou moins résistante_. L'élément, anatomique ainsi compris +est ce que Hæckel a nommé un _plastide_, dénomination simple et que nous +pouvons dès maintenant adopter, quoiqu'elle soit de date relativement +récente. + +Le protoplasma vivant n'est encore connu qu'à l'état de plastides, +c'est-à-dire de masses limitées dont la dimension et la forme sont du +reste extrêmement variables et que l'on peut considérer comme autant +d'individus. On ne peut citer aucun exemple avéré de plastides se +formant spontanément soit aux dépens des matières organiques libres, +soit dans un milieu déjà organisé. Le plus grand nombre des +histologistes ont à cet égard confirmé les affirmations de Kölliker, et +les classiques recherches de M. Pasteur ont montré que, dans tous les +cas où l'on avait cru voir des plastides ou des groupes de plastides se +former spontanément en dehors des organismes, on avait été victime +d'illusions. Tout plastide a donc été produit par un autre plastide. + +Un plastide isolé peut produire des plastides qui, aussitôt formés, +s'isolent les uns des autres; c'est le cas des êtres les plus simples. +Mais d'un plastide unique peuvent aussi naître des plastides destinés à +demeurer toujours associés, et c'est ce qui arrive pour tous les +animaux, depuis les éponges et les polypes jusqu'à l'homme, pour tous +les végétaux autres que les cryptogames monocellulaires. Tous les êtres +vivants sont donc des associations de plastides, proposition +fondamentale, qui est la base de l'histologie, et dont on doit surtout à +Claude Bernard d'avoir fait nettement ressortir toute l'importance pour +la physiologie générale. + +Même dans leurs associations les plus complexes, les plastides qui +constituent un être vivant ne perdent jamais complètement leur +indépendance. Chacun d'eux vit pour son compte, comme un être autonome, +et les diverses fonctions physiologiques de l'animal ne sont autre chose +que la résultante des actes accomplis par un certain groupe de +plastides. Il suit de là que la physiologie tout entière, disons plus, +que l'histoire entière de la vie de l'animal ou du végétal n'est autre +chose que celle des plastides qui le constituent. Si l'on pouvait +compter les plastides d'un organisme, si l'on connaissait leurs +positions respectives, leurs propriétés, leur filiation, non seulement +on connaîtrait toutes les fonctions de cet organisme, mais on pourrait +aussi retracer son développement embryogénique et prédire le sort qui +l'attend. Les plastides sont donc, dans l'état actuel de la science, les +_éléments anatomiques_ dont les propriétés initiales dominent toute +l'évolution organique, dont l'étude doit fournir le point de départ de +toute théorie générale relative aux êtres vivants. + +Tous les organismes commençant actuellement par n'être qu'un plastide +unique, l'_œuf animal_ ou l'_œuf végétal_, l'évolution embryogénique +marchant réellement du simple au composé, et présentant des phénomènes +d'autant plus complexes que l'être qu'il s'agit de tirer de l'œuf doit +être lui-même plus compliqué, la méthode des sciences expérimentales +indique que l'on doit, pour arriver à comprendre les phénomènes de +développement et de reproduction chez les animaux supérieurs, en +déterminer d'abord tous les traits chez les organismes inférieurs et +s'élever graduellement jusqu'aux vertébrés les plus parfaits. Cela +paraîtra une règle de simple bon sens; mais les vertébrés ayant été +pendant longtemps les seuls animaux dont l'organisation était l'objet de +sérieuses recherches, leur embryogénie a été, par cela même, la première +qu'on ait étudiée, c'est à elle qu'on n'a cessé de vouloir ramener tous +les phénomènes embryogéniques, comme on avait déjà cherché à y ramener +les phénomènes de la génération alternante; de là, une méthode vicieuse +d'explication qui pèse encore lourdement sur toutes les conceptions +relatives à l'embryogénie générale[126]. + +Si l'on suit l'ordre logique, si l'on essaye de déterminer dans les +types les plus inférieurs des éponges, des cœlentérés, des échinodermes, +des vers, des articulés, quelle est la marche du développement, aussitôt +une règle générale apparaît. L'œuf ne produit presque jamais directement +un organisme semblable à celui d'où il provient; il produit d'abord un +être très simple. Chez les éponges, chez les hydroméduses, c'est le +premier individu de la colonie; chez les coralliaires, chez les +échinodermes, c'est un organisme sans tentacules, sans bras, sans +rayons, qui deviendra la partie centrale de l'animal adulte; chez les +vers, c'est ce qu'on a appelé une _trochosphère_; chez les articulés, +c'est un _nauplius_. La trochosphère et le nauplius représentent +simplement le premier anneau du corps de l'animal en voie de formation. +_Ce premier anneau fait toujours partie de la tête de l'animal adulte_ +et parfois la constitue à lui seul; il correspond exactement, au point +de vue de son mode de formation, au premier individu de la colonie de +polypes, à la partie centrale de l'animal rayonné. Il n'en diffère que +parce qu'il demeure libre, tandis que le premier individu de la colonie +de polypes ne tarde pas à se fixer au sol. Le premier polype, la +trochosphère, le nauplius se correspondent aussi d'une façon complète au +point de vue du rôle qu'ils auront à remplir dans la suite de +l'évolution de l'animal: par un bourgeonnement plus ou moins irrégulier, +le premier polype et ses descendants constitueront la colonie +arborescente dont ils font partie; par un bourgeonnement périphérique la +partie centrale du rayonné achèvera de produire l'animal adulte; par un +bourgeonnement régulier, s'effectuant dans une direction unique, la +trochosphère et le nauplius constitueront la chaîne d'anneaux qui +composent le corps d'un ver annelé ou d'un arthropode. Entre les animaux +formés de segments placés bout à bout et les colonies ramifiées de +polypes, il n'y a de différence que relativement à la direction dans +laquelle s'accomplit le bourgeonnement. + +C'est ce que Charles Bonnet avait déjà compris lorsqu'il comparait +l'organisation du ténia à celle des arbres, faisant remarquer que chacun +des anneaux de cet animal pouvait être considéré comme un individu +distinct, et lorsqu'il établissait[127] l'analogie intime qui existe, +suivant lui, entre la reproduction des parties perdues chez les vers de +terre et le bourgeonnement des plantes[128]. Cuvier avait pris, au +contraire, la comparaison au rebours lorsqu'il considérait comme des +animaux à plusieurs bouches les pennatules et les colonies de polypes; +c'est aussi ce qu'avait fait Dugès, et c'est ce qui empêchait sa +_Théorie de la conformité organique_, si féconde quand on en fait une +application suivie à l'anatomie comparée, de se prêter à une +systématisation complète des phénomènes embryogéniques. Nous avons vu +cette systématisation tentée par M. de Quatrefages; mais là encore +l'illustre savant, ayant pris l'homme comme point de départ, est conduit +à rechercher des analogies, non à donner une explication dans le sens où +les physiciens entendent ce mot. + +Si l'on s'en tient à la méthode des physiciens comme le voulait déjà +Bichat, cette explication doit être déduite des propriétés mêmes des +éléments anatomiques des plastides vivant à l'état isolé. Or, ces +propriétés sont les suivantes: 1° les plastides, dans des conditions +convenables de _nutrition_, s'accroissent pendant un certain temps; 2° +ceux de chaque sorte ne peuvent dépasser un certain maximum de taille, +au delà duquel ils se divisent pour donner naissance à de nouveaux +plastides semblables à eux; c'est en cela que consiste ce qu'on appelle +leur _reproduction_; 3° les plastides subissent l'influence des +conditions dans lesquelles ils sont placés; leur figure extérieure, +leurs propriétés physiologiques peuvent être modifiées par les +circonstances; les plastides jouissent donc d'une certaine +_variabilité_. + +Les plastides associés nés de l'œuf conservent ces propriétés +essentielles de nutrition, de reproduction et de variabilité, qu'on +observe chez les plastides isolés; d'ailleurs, ils demeurent dans une +large mesure indépendants les uns des autres; mais, en raison même du +nombre de ceux qui sont associés, chacun se trouve placé dans des +conditions d'existence particulières, vit d'une façon qui lui est +propre, présente des caractères extérieurs spéciaux; il en résulte +bientôt, entre les divers éléments, un partage des fonctions +physiologiques qui contribuent à assurer l'existence de l'association +tout entière; ce partage des fonctions rend les éléments entre lesquels +il s'accomplit d'autant plus solidaires les uns des autres qu'il est +plus exclusif, de telle sorte que la dissolution de leur société finit +par entraîner nécessairement leur mort; ainsi se constituent les +_individus_ qui résultent immédiatement de l'évolution de l'œuf, et les +_organes_ qu'ils contiennent. + +Ces individus en bourgeonnant produisent des agrégats complexes dont les +membres, auxquels Dugès appliquait uniformément la dénomination de +_zoonites_, se comportent à l'égard les uns des autres comme l'ont fait +les plastides dont chacun d'eux est composé. Ces individus de second +ordre, sous l'empire de certaines conditions, revêtent des formes +particulières, accomplissent des fonctions spéciales et peuvent se +séparer les uns des autres ou demeurent indéfiniment unis. Les +différents phénomènes désignés sous les noms de _génération alternante_, +de _digenèse_, de _généagenèse_, etc., ne sont autre chose que le +résultat de cette séparation précoce ou tardive des individus de second +ordre, plus ou moins différents les uns des autres, nés sur l'individu +primitif. + +Lorsque la séparation des zoonites n'a pas lieu, l'ensemble des +individus unis entre eux constitue un organisme auquel on applique le +nom de _colonie_, si les membres de l'association sont nettement +distincts les uns des autres et paraissent avoir conservé une grande +part de leur autonomie; auquel on transporte le nom d'_individu_ lorsque +les zoonites constituants sont moins nettement séparés ou qu'ils +semblent tous dominés par une volonté unique ne paraissant résider d'une +façon plus particulière dans aucun d'eux. On voit par là combien est +vague la signification de ce mot individu qu'on peut transporter à +volonté du plastide à un agrégat de plastides, de cet agrégat simple à +une association d'agrégats semblables à lui, combien est arbitraire la +limite entre ce qu'on nomme _colonie_ et ce qu'on nomme _individu_. + +Isidore Geoffroy Saint-Hilaire avait déjà été frappé de ces passages de +la colonie à l'individu sur lesquels l'attention s'est vivement portée +dans ces dernières années. Dans sa belle _Histoire naturelle générale +des règnes organiques_[129], il emploie le mot _communauté_ au lieu du +mot qui est demeuré plus usité de colonie, et il expose ainsi le +parallèle à établir entre ces communautés et ce qu'on appelle +ordinairement des individus. + +«Comme ceux-ci, dit-il[130], la communauté a son unité abstraite et son +existence collective; c'est une réunion d'individus, et souvent en +nombre immense; et pourtant elle peut et doit être considérée elle-même +comme un seul individu, comme un être un, bien que composé. Et elle est +telle, non pas seulement par une abstraction plus ou moins rationnelle; +elle l'est en réalité, matériellement, pour nos sens aussi bien que pour +notre esprit, étant constituée, comme un être organisé, de parties +continues et réciproquement dépendantes; toutes fragmentées d'un même +ensemble, bien que chacune soit elle-même un ensemble plus ou moins +nettement circonscrit; toutes membres d'un même corps, quoique chacune +constitue un corps organisé, un petit tout. Si bien que la communauté +tout entière jouit aussi d'une existence réelle et distincte, par +conséquent _individuelle_, s'il est vrai que l'individualité soit ce qui +fait qu'un être a une existence distincte d'un autre être. + +«Toute communauté réunit ainsi en elle deux existences, deux vies, deux +individualités pour ainsi dire, superposées l'une à l'autre... et la +définition que nous avons donnée de la communauté peut, en dernière +analyse, se résumer en ces termes: un individu composé d'individus; ou +encore: des individus dans un individu. + +«Comme la famille, la société et l'agrégat, la communauté peut être très +diversement constituée. La fusion anatomique, et par suite la solidarité +physiologique des individus réunis, peuvent être limitées à quelques +points et à quelques fonctions vitales, ou s'étendre presque à la +totalité des organes et des fonctions. Tous les degrés intermédiaires +peuvent aussi se présenter, et l'on passe par des nuances insensibles +d'êtres organisés chez lesquels les vies associées restent encore +presque entièrement indépendantes et les individualités nettement +distinctes, à d'autres où les vies sont de plus en plus dépendantes et +mixtes, et après ceux-ci à d'autres encore où toutes les vies se +confondent en une vie commune, où toutes les individualités proprement +dites disparaissent plus ou moins complètement dans l'individualité +collective.» + +On s'attendrait, après cette admirable comparaison de la communauté et +de l'individu, à voir Isidore Geoffroy Saint-Hilaire montrer comment les +polypes hydraires se soudent entre eux pour produire des méduses, +comment les zoonites des vers annelés, des arthropodes se solidarisent, +se modifient pour remplir des fonctions inutiles à l'un d'entre eux en +particulier, mais indispensables à l'existence de l'ensemble dont ils +font partie, comment les phénomènes que nous présentent à tous les +degrés les communautés permettent d'expliquer la formation des +organismes complexes vers lesquels il semble, d'après ses propres +paroles, qu'elles nous conduisent pas à pas. On voudrait lui voir dire +que l'histoire des communautés est une série d'expériences spontanément +préparées par la nature pour nous faire connaître les procédés au moyen +desquels elle constitue les organismes supérieurs. Mais non: de +l'expérience faite aucune conclusion n'est tirée. C'est par la +coalescence, la soudure, la fusion plus ou moins complète de ses +individus constituants, que les colonies passent aux organismes +supérieurs; au lieu d'élever la communauté dans la série organique, +comme l'entrevoyait déjà Dugès, cette coalescence des individus ne fait, +au contraire, suivant Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, que dégrader la +colonie. + +«Dans un groupe de mollusques _composés_, poursuit-il, dans un polypier, +on constate facilement l'individualité de chacun des mollusques ou des +polypes _composants_, et celle-ci prévaut manifestement sur +l'individualité collective: dans l'arbre, l'une et l'autre se balancent, +ou même celle-ci commence à prévaloir; elle l'emporte dans l'éponge à ce +point que l'individualité proprement dite n'existe plus à vrai dire que +théoriquement... il était déjà difficile de montrer les individus d'une +communauté végétale; le nombre de ceux qui composent une masse +spongiaire échappe non seulement à tout calcul, mais à toute évaluation; +il est littéralement indéfini.» + +Et aussitôt après: + +«La communauté ne s'observe normalement que parmi les végétaux, règne où +la vie unitaire n'existe guère que par exception, et chez les animaux +des embranchements inférieurs. Pour en trouver des exemples dans les +rangs supérieurs de l'animalité et chez l'homme, il faut la demander à +la tératologie; et encore la communauté se réduit-elle ici presque +toujours à l'union des deux individus, et de deux individus qui, dans la +plupart des cas, ne peuvent prolonger leur existence au delà de la vie +fœtale.» + +Ainsi le fil conducteur est complètement perdu. C'est que la question +n'est pas encore mûre. On voit bien l'unité de la communauté se +constituer pièce à pièce dans les embranchements inférieurs du règne +animal par la fusion d'individualités d'abord distinctes; mais le fait +qu'un organisme relativement élevé peut procéder de la solidarisation +d'un certain nombre d'organismes plus simples est complètement négligé, +et dans tous les cas on ne songe pas que cet organisme si complètement +un, ce tout si essentiellement indivisible, qu'on appelle un vertébré ou +même un arthropode, puisse avoir été réalisé par un procédé analogue à +celui qui tire un siphonophore ou une méduse d'une colonie d'hydres. + +L'opposition entre les organismes inférieurs aptes à vivre en colonie et +les animaux supérieurs essentiellement isolés les uns des autres, +essentiellement individuels, en quelque sorte, est déjà bien nette dans +la doctrine d'Isidore Geoffroy; mais cette façon de voir est surtout +manifeste dans les belles leçons professées en 1863, au Muséum +d'histoire naturelle, par l'un des savants qui ont le mieux étudié les +colonies des coralliaires, M. le professeur de Lacaze-Duthiers[131]. + +Dans une de ces leçons, après avoir tracé les grands traits de +l'organisation des animaux sans vertèbres, le savant fondateur des +laboratoires de Roscoff et de Banyuls s'exprime ainsi: + +«Une seconde notion à acquérir, en ce qui concerne les invertébrés, est +celle de la complexité dans un même être. Dans presque tous ces animaux, +ce qu'on appelle ordinairement un individu n'est autre chose qu'une +réunion, une colonie de petits individus plus ou moins distincts, +désignés sous le nom général de _zoonites_. Pour former l'être complexe, +ces zoonites s'assemblent soit en série linéaire, soit en masse selon +deux ou trois dimensions.» + +L'assimilation entre les vers annelés, les arthropodes et les colonies +de polypes est complète dans le passage que nous venons de citer, comme +dans le _Mémoire sur la conformité organique_. Les polypes de la +colonie, les anneaux du ver, de l'insecte portent également le nom de +zoonites. Le procédé au moyen duquel les colonies s'élèvent à la dignité +d'organisme est aussi le même que Dugès, M. Milne Edwards, Richard Owen +ont successivement signalé. M. de Lacaze Duthiers est d'ailleurs plus +près de Dugès qu'Isidore Geoffroy; il complète parfois la pensée du +naturaliste de Montpellier par d'ingénieux commentaires: + +Dans les types inférieurs, tous les individus d'une colonie linéaire ou +irrégulière sont à peu près semblables entre eux et jouissent d'une +indépendance relative considérable, mais peu à peu se manifeste une +solidarité de plus en plus étroite, conséquence forcée de la division du +travail physiologique. «Dans une colonie d'Hydres d'eau douce, par +exemple, les individus ne sont liés entre eux que par leur extrémité +inférieure; les extrémités munies de tentacules sont toutes libres et +fonctionnent séparément. Les diverses espèces de clavelines, appartenant +à la classe des molluscoïdes tuniciers, vivent réunies sur des +prolongements radiciformes qu'on peut comparer à des stolons de +fraisier; mais elles sont du reste libres dans toutes leurs actions. +Dans quelques autres genres d'ascidies composées, les colonies sont +enfermées chacune dans une enveloppe charnue et unique, munie d'une +seule ouverture, par laquelle s'opère la défécation: il y a déjà moins +d'indépendance dans les fonctions vitales. Les siphonophores présentent +des colonies bien curieuses par leur composition. Leurs zoonites se +spécialisent d'une façon toute particulière; certains d'entre eux, sous +la forme de filaments allongés, terminés par des ventouses ou des +espèces de harpons, sont les zoonites pêcheurs: ils saisissent les +aliments et les donnent aux zoonites digérants, formés chacun d'une +simple cavité vésiculaire ou trompe gastrique; d'autres zoonites servent +à la locomotion; enfin des zoonites spéciaux ont pour fonction de donner +naissance à des individus nouveaux.» + +M. de Lacaze-Duthiers insiste plus loin sur la facilité particulière que +les colonies linéaires présentent à la solidarisation: «Dans une colonie +linéaire, il y a, en général, des rapports forcés entre un zoonite et +ses deux voisins, rapports qui modifient sa forme plus ou moins +complètement. Dans les colonies en masse, cette nécessité de relation +est moins absolue; aussi devons-nous nous attendre à trouver ces +zoonites très peu différents les uns des autres; c'est ce que vérifie +l'observation.» Peut-être cette dernière affirmation a-t-elle été un peu +exagérée, peut-être aussi pourrait-on contester que les rapports forcés +que dans une colonie linéaire chaque zoonite contracte avec ses voisins +aient eu sur sa forme une influence prépondérante; mais il s'agit ici de +phrases recueillies dans une leçon où la précision du langage est plus +ou moins subordonnée à la nécessité de frapper autant que possible +l'esprit des auditeurs. Le perfectionnement plus considérable promis en +quelque sorte aux colonies linéaires n'en est pas moins fortement saisi, +et l'un des résultats importants de ce perfectionnement est même +indiqué: «Si ordinairement chaque zoonite possède un centre nerveux, il +faut cependant remarquer que, chez les invertébrés supérieurs, il semble +y avoir une tendance à concentrer, pour ainsi dire, ce système nerveux à +la partie antérieure de l'animal.» + +La tendance à la concentration des organes primitivement disséminés dans +chacun des zoonites, la solidarisation des zoonites, c'est-à-dire la +concentration de leurs fonctions, voilà donc quelques-uns des caractères +par lesquels les organismes supérieurs se distinguent des simples +colonies. Il peut sembler aujourd'hui naturel de voir dans la haute +individualité des vertébrés le dernier terme de cette concentration: si +les travaux de Geoffroy Saint-Hilaire et de Dugès n'y avaient préparé +qu'incomplètement les esprits, les recherches anatomiques, +physiologiques et embryogéniques qui se sont succédé dans ces derniers +temps ne laissent plus de doute, à cet égard, que dans l'esprit des +irréconciliables de toutes les écoles; mais, en 1863, les preuves que le +Vertébré est lui aussi décomposable en zoonites étaient loin d'être +faites, et M. de Lacaze-Duthiers, au lieu de voir dans les vertébrés la +suite, le couronnement, de la longue série des animaux sans vertèbres, +oppose, au contraire, d'une façon absolue les représentants des deux +sous-embranchements que Lamarck avait établis dans le règne animal. + +«Il n'y a pas, dit-il, que le système nerveux, ou à sa place les +vertèbres, qui différencient nettement les animaux vertébrés des animaux +invertébrés. _Sous bien des rapports, ceux-ci diffèrent totalement des +premiers._ Cette _séparation presque absolue_, qui a soulevé les +critiques si obstinées des naturalistes de l'école dite _philosophique_, +parmi lesquels nous voyons Geoffroy Saint-Hilaire en France. Gœthe et +Oken en Allemagne, demande à être établie par quelques développements. + +«Une des premières notions à acquérir est relative à la distribution +différente, chez les vertébrés et chez les invertébrés, de cette chose +si mystérieuse dans son essence même, cause suivant les uns, effet +suivant les autres, qu'on appelle la vie... Si l'on regarde la vie comme +une cause, un principe d'action ayant son origine dans tel ou tel point +de l'organisme, et si l'on nous permet de représenter, pour ainsi dire, +la vie par une quantité qui sera plus ou moins grande suivant la +puissance plus ou moins grande aussi de l'effet produit, nous dirons que +chez les invertébrés la vie semble être répandue en égales quantités +dans toutes les parties de l'organisme. Chez les vertébrés, au +contraire, la vie se concentre en un point particulier de chaque +individu, ou du moins dans une partie restreinte de son être. + +«Que si l'on veut voir dans la vie un effet, une résultante, on pourra +exprimer le principe que nous voulons énoncer en disant que, chez les +Invertébrés, cette résultante ne paraît pas être la conséquence de +l'action plus particulière de tel ou tel point de l'organisme, comme +cela a lieu chez les vertébrés, où, pour employer une expression un peu +trop rigoureuse pour de tels objets, la résultante semble appliquée à un +ou plusieurs organes spéciaux et distincts. + +«Un exemple fera mieux ressortir le fait en question. Que l'on coupe une +patte à un chien; à part le trouble tout local qu'éprouvera l'économie, +l'animal peut continuer à vivre. Si l'on poursuit la mutilation, on peut +la pousser peut-être assez loin sans que la vie cesse; mais on arrive +toujours à un point de l'organisme tel que, lorsqu'il est atteint, la +vie disparaît brusquement. Ce point remarquable où semble se concentrer +la vie, ce _nœud vital_, pour employer l'expression de M. Flourens, se +retrouve chez tous les vertébrés. On peut aussi représenter la même idée +en rappelant l'image à la fois saisissante et pittoresque de Bichat, qui +montre la vie comme supportée par un trépied dont les trois pieds sont +le cœur, le poumon et le cerveau. Que l'un des trois soit détruit, le +trépied bascule, la vie cesse. + +«Par opposition, prenons un insecte ou tout autre articulé. Coupons les +parties de son corps, séparons sa tête même: la vie ne disparaît point. +Essayons à l'instant des mutilations dans tous les sens, il est bien +évident que la mort finira toujours par arriver; mais nous ne trouverons +pas dans cet animal un point analogue au nœud vital, ou l'un des trois +organes fondamentaux que nous avons trouvés chez les vertébrés, point ou +organe dont la lésion amènerait une disparition brusque de la vie.» + +Ainsi le vertébré est bien ici représenté comme exactement opposé à +l'invertébré. Entre l'un et l'autre, il existe des différences +fondamentales; la vie se comporte tout autrement dans le sous-règne +privilégié auquel nous rattache notre structure anatomique, et le +sous-règne où quelques zoologistes confondent encore pêle-mêle, à +l'exemple de Lamarck, tous les autres types organiques. C'est bien la +centralisation exceptionnelle que l'on observe chez les vertébrés +supérieurs qui fait que l'on considère le vertébré comme un être à part; +mais, d'un côté, cette centralisation a été exagérée par Bichat, comme +le prouve l'exemple de la poule de Flourens qui vécut un mois privé de +son cerveau, comme le prouve la prédominance de plus en plus grande des +fonctions de la moelle épinière sur celles du cerveau à mesure que l'on +considère des types de vertébrés plus inférieurs; d'un autre côté, cette +centralisation est le phénomène même qui amène graduellement les +communautés à l'état d'organisme individuel; nous l'avons vue parvenir +déjà à un haut degré chez les Arthropodes; elle ne fait que s'élever à +un degré de plus chez les vertébrés, et cette différence du plus au +moins peut-elle faire oublier les rapports successivement signalés par +Geoffroy Saint-Hilaire, Ampère, Dugès, Gœthe, Oken, Richard Owen, +Leydig, M. de Quatrefages entre l'organisation segmentaire ou le mode de +développement des vertébrés et l'organisation segmentaire ou le mode de +développement des vers annelés et des arthropodes? Évidemment non. S'il +en est ainsi, si les vertébrés sont réellement formés de zoonites comme +les invertébrés, s'ils ne diffèrent que par un degré de coalescence plus +grand de leurs zoonites, il n'y a plus lieu de les mettre à part; la +même loi d'évolution s'applique au règne animal tout entier. Chez les +vertébrés, comme chez les invertébrés, la complication organique a été +obtenue par la fusion plus ou moins complète de zoonites ayant +bourgeonné les uns sur les autres et dont le premier, auquel on peut +donner le nom de _protoméride_[132], était seul originairement le +produit direct de l'œuf. + + * * * * * + +En résumé, tout cet ensemble de faits et d'idées conduit donc +nécessairement à une conception simple de l'évolution de l'individualité +animale. Elle est d'abord réduite à un _plastide_ unique, l'œuf; l'œuf +produit par une division répétée de sa substance un plus ou moins grand +nombre de plastides nouveaux. Ces plastides nouveaux peuvent se séparer +dès qu'ils sont formés, et se multiplier à leur tour sous la même forme +ou sous des formes différentes; c'est ce qui arrive chez un grand nombre +de protozoaires. + +La division de l'œuf peut être ou non précédée de son mélange intime +avec un élément semblable à lui ou en forme de filament mobile. Dans le +premier cas il y a _conjugaison_; dans le second _fécondation_. La +fécondation précède presque toujours la division de l'œuf lorsque +celle-ci doit amener la production de plastides destinés à demeurer +associés; son absence constitue le phénomène de la _parthénogenèse_. + +Les plastides qui demeurent associés, ne sont pas astreints à conserver +une forme unique; ils forment, dès qu'ils se différencient, un organisme +relativement simple, sans type défini, auquel nous donnerons le nom de +_méride_[133]. + +Les mérides se multiplient comme les plastides: tantôt ils produisent +directement des œufs; tantôt ils donnent naissance à des mérides +nouveaux qui peuvent, dès qu'ils sont formés, se séparer de leur parent +et vivre d'une façon indépendante: c'est le cas de quelques éponges +inférieures, de l'hydre d'eau douce et d'un certain nombre de vers +inférieurs. Une partie des phénomènes de la _génération alternante_ et +de la _généagénèse_ se rattache à ce mode de développement des mérides +jouissant de ce que Van Beneden a appelé la _digénèse_. + +Les mérides nés les uns des autres peuvent aussi demeurer unis entre +eux. Ils forment alors ce qu'on nomme des _communautés_ ou des +_colonies_. Les mérides d'une même colonie peuvent revêtir des formes +diverses, accomplir des fonctions différentes; des groupes de mérides +appropriés à ces fonctions peuvent se détacher de la colonie sur +laquelle ils sont nés et donner lieu aux cas les plus remarquables de +généagénèse ou de génération alternante. C'est ce qu'on observe dans la +génération alternante des méduses et des annélides. Mais aussi tous les +mérides nés les uns des autres peuvent demeurer unis entre eux, se +modifier de façons différentes, devenir tellement solidaires qu'ils +soient inséparables; leur ensemble constitue alors un organisme nouveau +ayant tous les caractères d'un individu; c'est le cas de tous les +animaux supérieurs auxquels on peut donner le nom de _zoïdes_ ou de +_dèmes_, suivant qu'ils sont directement décomposables en mérides ou +qu'il faut d'abord distinguer en eux des groupes de mérides, de zoïdes, +ayant des propriétés ou des fonctions particulières, comme chez les +animaux dont le corps présente plusieurs régions distinctes. + +Quand le protoméride se fixe, il produit par bourgeonnement des colonies +irrégulières, arborescentes, ramifiées ou incrustantes, sur lesquelles +il suffit qu'un certain nombre d'individus équivalents entre eux se +rapprochent autour d'un centre commun pour produire des organismes +rayonnés. Quand le protoméride demeure libre et rampant, il présente une +symétrie bilatérale, ne produit de bourgeons qu'à son extrémité +postérieure et donne naissance à des organismes segmentés dont les vers +annelés, les arthropodes et les vertébrés sont les principales formes. +Les différents modes de symétrie qui caractérisent les grands types +organiques trouvent donc une explication rationnelle, et il n'est plus +nécessaire de faire intervenir directement une pensée créatrice +distincte pour en rendre compte. + +La production du protoméride, la formation des mérides et des zoïdes, +tous les phénomènes de reproduction qui ne nécessitent pas la +fécondation, tous ces phénomènes de _métagénèse_, peuvent avoir lieu +successivement et former plusieurs étapes plus ou moins distinctes du +développement; elles peuvent aussi avoir lieu plus ou moins rapidement +et souvent assez vite pour s'être déjà accomplies avant l'éclosion; +c'est grâce au degré plus ou moins grand de cette _accélération des +phénomènes métagénésiques_ qu'il semble exister chez les animaux +plusieurs types de développement. + +Cette accélération arrive à son maximum chez les organismes les plus +élevés de chaque groupe: certaines méduses, quelques-uns des +échinodermes actuels, les crustacés supérieurs, les arachnides, les +insectes, les mollusques, les vertébrés sortent ainsi de l'œuf avec tous +les mérides qui doivent les constituer et ne subissent plus que des +modifications de détail, tandis que la plupart des cœlentérés, les +crinoïdes, le plus grand nombre des vers et des crustacés inférieurs ne +possèdent encore à leur naissance qu'un petit nombre de mérides et +souvent un seul. + +Ainsi une même théorie réunit tous les grands traits de la formation +graduelle et de la structure définitive des individus organisés. Rien +n'est plus simple que de faire comprendre ce que sont ces individus, si +l'on cherche d'abord comment ils se sont réalisés, si on les considère +comme un _résultat_; rien n'est plus difficile que de les définir si on +les considère indépendamment de toutes les formes qu'ils ont présentées, +si on s'obstine à voir en eux des _faits primordiaux_. Nous retrouvons +ici l'opposition que nous avons déjà signalée entre la clarté qu'apporte +dans les sciences naturelles l'hypothèse du transformisme et +l'inextricable confusion qu'entraîne avec elle et partout l'hypothèse de +la fixité des formes vivantes. C'est une erreur que de vouloir englober +dans une même définition l'_individu_ tel que nous le montrent les +groupes supérieurs du règne animal et les formes flottantes si +fréquentes dans les groupes inférieurs; là l'individu n'existe pas +encore. + +Il est presque inutile de faire remarquer que la théorie de la formation +de l'individualité que nous venons d'exposer, peut être présentée comme +indiquant également la voie qu'ont dû suivre les êtres vivants pour +arriver à leur degré actuelle de complication, si la vie a commencé sur +la terre par des formes simples comparables aux plastides. Chercher +quelles ont pu être les conditions de cette apparition est permis; mais +là nous en sommes réduits aux conjectures. Quelles conditions ont +présidé à la formation des premiers plastides? Pourquoi cette formation +paraît-elle avoir cessé? Pourquoi sommes-nous demeurés incapables +jusqu'ici de former de toutes pièces du protoplasme vivant? Ce sont là +des questions auxquelles nous n'entrevoyons même pas de réponse +scientifique. D'ailleurs aucune science n'a pu remonter, pour les +phénomènes dont elle s'occupe, jusqu'à ces questions d'origine: +l'astronomie ignore d'où vient la matière et comment se sont formés les +astres dont elle étudie la course et la constitution; la physique ne +connaît pas la cause des diverses sortes de mouvements et de leurs +rhythmes, bien qu'elle ait su enchaîner par des lois mathématiques les +innombrables phénomènes que produisent la pesanteur, la chaleur, la +lumière, l'électricité, le magnétisme, simples formes du mouvement; la +chimie cherche encore pourquoi il existe des corps simples et dans +quelles conditions ces éléments, en apparence immuables, ont pu prendre +naissance. La biologie, réservant la question de la première apparition +de la vie et de la substance vivante, demeure dans les conditions +communes à toutes les sciences d'observation. Il lui suffit d'avoir +acquis la connaissance des éléments dont les combinaisons variées +constituent les êtres vivants qu'elle étudie. + +Avant l'apparition du livre de Darwin, tous les traits nécessaires à la +constitution de cette théorie de l'individualité animale étaient dans la +science; il n'est pas un de ses chapitres qui ne se soit présenté à un +moment donné à l'esprit de quelque naturaliste. Mais tous ces traits +étaient épars; c'est seulement dans ces dernières années qu'ils ont pu +être réunis. + +L'individu étant ainsi connu dans sa constitution intime et dans son +mode probable d'évolution paléontologique, il faut déterminer comment +cette constitution arrive à se réaliser dans chaque individu: c'est là +le rôle de l'embryogénie, dont nous devons mieux préciser que nous ne +l'avons fait jusqu'ici la part contributive à l'édification de la +philosophie zoologique. + + + + +CHAPITRE XIX + +L'EMBRYOGÉNIE + +L'épigenèse et l'embryogénie.--Harvey: Influence de la théorie +cellulaire.--L'œuf considéré comme cellule.--Théorie des feuillets +blastodermiques.--Généralisation exagérée des résultats obtenus par +l'étude des vertébrés.--L'embryogénie au point de vue de l'histogenèse +et de l'organogenèse.--Serres et l'anatomie transcendante: l'embryogénie +considérée comme une anatomie comparée transitoire; arguments à l'appui +de cette théorie.--Classifications embryogéniques; causes de leur +insuffisance.--L'embryogénie d'un organisme en est la généalogie +abrégée.--Accélération embryogénique; phénomènes perturbateurs qui en +résultent.--Liens réels entre l'embryogénie, la morphologie générale et +la paléontologie. + + +L'embryogénie ne date évidemment que du jour où fut définitivement +renversée l'hypothèse que l'être vivant était tout entier contenu dans +le germe; que toutes ses transformations consistaient dans un +accroissement de ses parties et dans le fait que des organes d'abord +invisibles, quoique ayant une existence réelle, devenaient peu à peu +apparents. Une hypothèse à laquelle se rattachaient les grands noms de +Swammerdam, de Malebranche, de Leibnitz, de Haller, de Bonnet et de +Cuvier lui-même devait, si stérile qu'elle fût, résister longtemps aux +efforts tentés pour la renverser. Jusque dans la première moitié de ce +siècle, ses partisans luttèrent contre l'évidence même, et cependant, +dès 1652, Harvey, en affirmant que tout être vivant procède d'un œuf, +avait posé sur ses bases véritables le problème embryogénique. C'était +là, à la vérité, une intuition de génie, mais une simple intuition; +l'aphorisme: «_Omne vivum ex ovo_,» ne pouvait avoir toute sa valeur que +si l'on établissait, au préalable, en quoi consistait un œuf, et si l'on +retrouvait des œufs chez tous les êtres vivants. Régner de Graaf, mort +en 1673, aperçut le premier l'œuf des mammifères dans les trompes de la +matrice et découvrit la partie de l'ovaire où se forme l'œuf, mais sans +y reconnaître l'œuf lui-même. Cent cinquante ans après seulement, von +Baër établit que c'est précisément dans le _follicule de Graaf_ que +l'œuf des mammifères prend naissance, mais l'assimilation des parties de +cet œuf à celles de l'œuf des oiseaux ne put être faite d'une manière +satisfaisante qu'en 1834 par Coste. + +La découverte des spermatozoïdes, due à de Hamm et à Leuwenhoek, ne +servit guère d'abord qu'à alimenter les discussions entre les +_ovulistes_ et la _animalculistes_, les uns voulant que le germe réside +dans l'œuf, les autres dans le spermatozoïde, et ce sont des +contemporains, MM. Prévost et Dumas, qui ont définitivement établi que +la pénétration des spermatozoïdes dans l'œuf est, en général, nécessaire +au développement de ce dernier et constitue, à proprement parler, la +fécondation. Toutefois, comme l'a observé M. de Quatrefages sur les œufs +de Hermelle, comme cela résulte du développement constant des œufs non +fécondés des abeilles et d'autres hyménoptères, et de beaucoup d'autres +faits analogues, la fécondation n'est pas indispensable au début du +travail génésique. Swammerdam avait déjà vu que les matériaux de l'œuf +fécondé se partageaient en plusieurs masses distinctes. Ce sont aussi +MM. Prévost et Dumas qui ont établi que cette _segmentation du vitellus_ +de l'œuf était le premier phénomène de l'évolution embryonnaire. Bientôt +on reconnut la généralité à peu près absolue de ce phénomène, dont toute +l'importance ne devait apparaître qu'après l'établissement de la théorie +cellulaire. Les anatomistes ne tardèrent pas, en effet, à pressentir que +l'œuf n'était autre chose qu'une cellule, le premier des éléments +histologiques de l'embryon, le progéniteur de tous les autres. Kölliker +en conclut aussitôt que la segmentation n'est qu'une forme de la +division cellulaire; et il soutient, avec Bischoff, Reichert et Virchow, +que toutes les cellules de l'embryon, toutes celles de l'animal adulte +descendent par une série ininterrompue de divisions successives, par une +véritable filiation, de la cellule ovulaire. À l'aphorisme _Omne vivum +ex ovo_ de Harvey vint s'ajouter l'aphorisme de Virchow: _Omnis cellula +è cellula_. Au fond, la seconde de ces propositions comprend la +première. Les êtres vivants les plus simples pouvant être considérés +comme constitués par un élément histologique, par un plastide unique, et +réciproquement les plastides ou cellules associées pour former un +organisme étant eux-mêmes de véritables êtres vivants, ayant une +existence, indépendante, l'aphorisme de Harvey et celui de Virchow +reviennent à dire qu'il ne saurait y avoir de génération spontanée ni +dans les organismes vivants, ni en dehors d'eux. À la vérité, il faut +ici s'entendre sur les mots, et cette proposition n'exclut pas la +possibilité de la transformation en cellules bien définies de masses +protoplasmiques amorphes, telles que celles qu'on a quelquefois +signalées dans les tissus en voie de formation sous le nom de +_blastèmes_. Cette opinion a été soutenue par des histologistes +éminents, tels que M. Ch. Robin. + +Savoir comment procèdent de l'œuf tous les éléments qui concourent à +former le corps humain ou celui d'un animal, déterminer toutes les +étapes que traverse l'embryon avant d'arriver à l'état d'organisme +définitif, tel est désormais le problème tout entier de l'embryogénie, +problème qui se complique de cet autre: déterminer la raison d'être de +ces formes successives, souvent si différentes les unes des autres, que +l'embryon ne fait que traverser pour arriver à une forme dernière qui +marque le terme de son évolution. + +Bien avant que la signification de l'œuf et des premières phases de son +évolution ait pu être comprise, les phénomènes embryogéniques étaient +déjà considérés sous deux points de vue différents. Tandis que certains +embryogénistes s'efforçaient surtout de déterminer le mode de formation +des tissus et des organes, d'autres envisageaient surtout les rapports +généraux qui peuvent exister entre les formes successives des embryons +et celles des animaux adultes. Il est aujourd'hui possible de rattacher +étroitement les uns aux autres les résultats obtenus dans ces deux +directions différentes; mais les deux écoles n'en ont pas moins laissé +des traces séparées. Il est encore facile de reconnaître leur influence +respective dans les recherches de nos contemporains. + +L'homme, quelques rares mammifères, le poulet servaient naturellement de +point de départ aux embryogénistes qui se préoccupaient de rechercher le +mode de formation des tissus et des organes. L'embryogénie, comme les +autres branches de l'histoire des animaux, se trouva donc engagée, dès +le début, dans cette voie essentiellement antiscientifique qui consiste +à prendre comme types les phénomènes les plus compliqués et à tenter d'y +ramener les plus simples, au lieu de procéder, comme dans les sciences +expérimentales, du simple au composé. + +Gaspard-Frédéric Wolf (1733-1794) avait vu, chez le poulet, le tube +intestinal apparaître sous la forme d'un feuillet plan qui se repliait +peu à peu et dont les bords arrivaient finalement à se souder. Il admit +une origine analogue pour les autres systèmes d'organes, et Pander, en +1817, évalua à trois le nombre des feuillets superposés d'où provenaient +tous les organes. Ces trois _feuillets germinatifs_, dont il est +aujourd'hui sans cesse question dans les recherches embryogéniques, +étaient, pour Pander, le _feuillet muqueux_, le _feuillet séreux_ et le +_feuillet vasculaire_. Sous l'influence évidente d'idées théoriques +analogues à celles de Bichat, Von Baër porta à quatre le nombre des +feuillets embryogéniques et les divisa en deux couches: la _couche +animale_, comprenant le _feuillet cutané_ et le _feuillet musculaire_; +la _couche végétative_, comprenant le _feuillet vasculaire_ et le +_feuillet muqueux_. Depuis les recherches de Reichert et de Remak, on +s'accorde assez généralement aujourd'hui à admettre trois feuillets +_blastodermiques_: 1° l'_exoderme_ ou feuillet externe qui produit +l'épiderme, le système nerveux ainsi que leurs dépendances, et qu'on +pourrait, par suite, appeler le _feuillet sensoriel_; 2° le _mésoderme_ +ou feuillet moyen, qui produit les muscles et les vaisseaux, et qu'on +désigne aussi sous le nom de feuillet _moto-germinatif_; 3° enfin +l'_entoderme_ ou feuillet interne, qui, produisant l'épithélium du tube +digestif et celui des glandes qui en dépendent, mérite la dénomination +de feuillet _intestino-glandulaire_. + +Avoir ramené tous les phénomènes embryogéniques à l'histoire des +transformations des trois feuillets distincts, c'était sans doute avoir +singulièrement facilité la comparaison de ces phénomènes chez les divers +organismes. Les observateurs n'ont, en conséquence, cessé de mettre tous +leurs soins à retrouver ces feuillets chez les embryons de tous les +animaux, à déterminer leur mode de formation et leurs transformations +diverses, étendant ainsi au règne animal tout entier les résultats qui +avaient été fournis par l'étude des seuls vertébrés. Une telle +généralisation n'a pu être obtenue sans modifier considérablement le +sens primitif des mots. Les embryons de la plupart des animaux +inférieurs ne sont plus constitués par trois _lames planes_ superposées, +mais par deux sacs emboîtés l'un dans l'autre, ayant un orifice commun, +et entre lesquels se forment de diverses façons des tissus nouveaux +auxquels on a appliqué en bloc la dénomination de _mésoderme_. Ces deux +sacs eux-mêmes n'existent pas toujours. Les larves des éponges, celles +de la plupart des cœlentérés ne présentent que tardivement des parties +comparables à un exoderme et à un entoderme, de sorte qu'aucune théorie +générale de l'embryogénie ne saurait prendre pour point de départ les +trois feuillets blastodermiques des vertébrés. Aussi bien le problème +n'est-il pas de retrouver plus ou moins exactement les analogies de ces +feuillets dans le règne animal tout entier, mais d'expliquer pourquoi +l'embryon de la plupart des vertébrés se trouve au début formé de trois +feuillets plans. La théorie des feuillets a pu avoir son utilité, au +point de vue de l'organogenèse ou de l'histogenèse; elle a permis de +coordonner un certain nombre de faits; mais la philosophie zoologique +n'a évidemment rien à attendre d'une doctrine qui regarde tout d'abord +comme résolu le problème dont elle devrait, au contraire, se proposer la +solution. + +Des horizons autrement étendus s'ouvrent devant les embryogénistes qui +se placent au point de vue de la morphologie générale et recherchent +quels rapports peuvent exister entre les formes embryonnaires et les +formes adultes des animaux de même groupe. + +La ressemblance évidente que les têtards des grenouilles et des autres +batraciens présentent avec les poissons avait déjà inspiré à Kielmeyer +l'idée que les animaux supérieurs traversent, avant d'arriver à l'état +adulte, les formes que montrent à l'état permanent les animaux +inférieurs du même groupe. Nous avons retrouvé cette idée dans les +écrits d'Autenrieth, dans ceux des philosophes de la nature et surtout +dans ceux de Geoffroy Saint-Hilaire, qui en fait la plus heureuse +application à la détermination des parties analogues dans les diverses +classes de vertébrés; mais un élève de Geoffroy, qui fut, comme lui, +professeur au Muséum d'histoire naturelle, Serres, est, sans contredit, +le savant qui fit le plus d'efforts pour mettre en relief les liens +étroits qu'il pressentait entre l'embryogénie, l'anatomie comparée et +même la morphologie extérieure des animaux[134]. À l'exemple des +philosophes de la nature, avec qui il n'est pas sans présenter parfois +un peu trop de ressemblance, Serres admet comme un principe évident que +«la constitution de l'homme est en réalité un petit monde[135]» dans +lequel doit venir se refléter l'histoire entière du règne animal. Cette +hypothèse, qui pourrait être la conclusion finale de toute sa +philosophie, en est, en réalité, le point de départ. C'est un _a priori_ +autour duquel il essaye de grouper les faits, et la doctrine qu'il +édifie sur cette base n'est pas, au premier abord, sans une certaine +apparence de grandeur. L'homme étant le résumé du règne animal, ses +organes, ses appareils traversent successivement, au cours de leur +développement, les états définitifs que présentent les mêmes organes, +les mêmes appareils dans les genres, les familles et les classes dont se +compose l'échelonnement du règne animal. L'histoire de la formation des +organes de l'homme est ainsi en petit la répétition de l'histoire des +organes des animaux. «La série animale n'est qu'une longue chaîne +d'embryons, jalonnée d'espace en espace, et arrivant enfin à +l'homme[136].» Doués d'une somme de vie plus ou moins grande, les +organismes inférieurs s'arrêtent plus ou moins tôt dans la voie que +parcourt rapidement l'embryon humain. «Arrêt d'une part, marche +progressive de l'autre, voilà tout le secret des développements, voilà +la différence fondamentale que l'esprit humain peut saisir entre +l'organogénie humaine d'une part et l'anatomie comparée d'autre part,» +et l'on peut dire que «l'_organogénie humaine est une anatomie comparée +transitoire, comme, à son tour, l'anatomie comparée est l'état fixe et +permanent de l'organogénie de l'homme_.» + +Dans sa discussion académique avec Cuvier, É. Geoffroy Saint-Hilaire +avait été conduit à ramener implicitement l'unité de plan de structure +du règne animal à l'unité de plan de développement. C'est cette dernière +unité qui est, suivant Serres, la loi même de la nature, «de sorte que +le règne animal tout entier n'apparaît plus que comme un seul animal +qui, en voie de formation dans les divers organismes, s'arrête dans son +développement, ici plus tôt et là plus tard, et détermine ainsi, à +chaque temps de ces interruptions, par l'état même dans lequel il se +trouve alors, les caractères distinctifs et organiques des classes, des +familles, des genres, des espèces[137].» L'histoire des animaux +inférieurs, l'histoire des monstres, l'histoire des animaux fossiles se +rattachent ainsi étroitement à l'organogénie, et l'on comprend qu'en +présence des vastes domaines qu'il essaye de lui conquérir, Serres ait +décoré la science grandiose qu'il entrevoit du nom d'_anatomie +transcendante_. Pourtant le point de vue auquel s'est placé l'ingénieux +professeur d'anatomie comparée du Muséum n'est point encore assez élevé. +Sa préoccupation de retrouver l'homme partout l'empêche de bien saisir +toute la variété du règne animal et de reconnaître les véritables +rapports qui unissent entre elles les formes vivantes. On se tromperait +étrangement si l'on croyait que les choses, dans la nature, se passent +aussi simplement que Serres le supposait. Si l'homme s'élève par son +intelligence à une hauteur incommensurable au-dessus du règne animal, si +son cerveau peut être considéré comme indiquant, au point de vue du +système nerveux, le terme extrême de l'évolution organique, il n'en est +certainement pas de même de ses autres organes. Les organes de la +digestion sont, chez l'homme, moins parfaits que chez les ruminants; ses +organes de la respiration et de la circulation sont moins compliqués que +les organes analogues des oiseaux, et ses autres organes de nutrition +n'ont rien qui les place incontestablement au-dessus de ceux de beaucoup +d'animaux. Ses organes des sens sont moins délicats que ceux de beaucoup +de mammifères carnassiers et sa main, sur laquelle on a écrit tant de +dithyrambes, est beaucoup moins éloignée des formes primitives, toutes +pentadactyles, que le pied d'une antilope ou d'un cheval. Il n'y a donc +aucune raison pour que l'embryogénie humaine résume celle du règne +animal tout entier, pour qu'elle soit, à elle seule, une anatomie +comparée complète. À aucune phase de son développement un embryon humain +n'est un véritable poisson; il n'est pas davantage reptile ou oiseau à +une phase plus avancée. Voilà ce qui est objecté par tous les +embryogénistes à la théorie de Serres, et ce qui fera tomber dans le +discrédit son anatomie transcendante. + +Cependant une grande partie des faits sur lesquels elle s'appuie ne +sauraient être mis en doute. Bien réellement la circulation du fœtus de +mammifères rappelle à un certain moment celle des reptiles; la +constitution de leur crâne n'est pas au début sans analogie avec celle +du crâne des poissons; leur face présente tout d'abord des arcs +comparables aux arcs branchiaux des poissons; les premières phases du +développement de la tête et du corps sont communes à tous les vertébrés. +D'autre part, les très jeunes batraciens sont par toute leur +organisation de véritables poissons; les embryons des oiseaux ont +beaucoup plus d'analogie avec les reptiles que n'en ont les oiseaux +adultes, et, si l'on compare, dans l'embryon des vertébrés et dans celui +des animaux articulés, la position des principaux systèmes d'organes +relativement au vitellus, on est frappé de trouver chez ces embryons une +identité absolue, là où les adultes ne présentent qu'opposition. + +À ces faits, connus depuis plus ou moins longtemps, chaque jour vient en +ajouter de nouveaux, et l'embryogénie ne cesse de causer les plus +grandes surprises aux zoologistes. Sans parler de ces phénomènes si +merveilleux des générations alternantes, dont nous avons précédemment +montré toute l'importance, on découvre que le plus grand nombre des +acalèphes de Cuvier commencent par être des polypes; ces deux classes +d'animaux sont désormais confondues, et il semble qu'on puisse +considérer les polypes comme des acalèphes arrêtés dans leur +développement. Johannes Müller étudie les singulières métamorphoses des +échinodermes, et l'on peut un moment se croire en droit de comparer à +des acalèphes les larves transparentes de ces rayonnés. Un instant, +Thomson croit avoir découvert une petite encrine vivant sur nos côtes; +il constate bientôt que cette encrine n'est autre chose qu'une larve de +comatule; le comatule reproduit ainsi, dans son jeune âge, une forme +inférieure de son groupe, dont presque tous les représentants sont +demeurés à l'état fossile. Les animaux actuels peuvent donc ressusciter, +dans leur jeune âge, des formes vivantes aujourd'hui disparues, et voilà +rendu probable ce lien entre la paléontologie et l'embryogénie que +Serres se plaît à signaler. + +Bien qu'elles n'aient pas cette signification, les métamorphoses des +Trématodes et des Cestoïdes peuvent si bien paraître relier les vers +parasites aux infusoires que Louis Agassiz propose la suppression de +cette classe d'êtres microscopiques, qui ne sont, suivant lui, que des +larves d'animaux plus élevés. Le développement des annélides suggère à +M. Milne Edwards et à M. de Quatrefages les belles idées que nous avons +déjà exposées. Thompson, Nordmann et d'autres observateurs montrent que +tous les crustacés inférieurs ont une forme larvaire commune, le +_nauplius_, que l'on avait pris d'abord pour un organisme autonome, pour +un genre spécial de crustacés. Beaucoup de crustacés décapodes sont, à +leur naissance, de véritables schizopodes; les Crabes conservent +longtemps un abdomen normal avant de devenir brachyures. Fait plus +remarquable encore, Thompson découvre que le nauplius est aussi la forme +larvaire des cirripèdes, qui abandonnent ainsi définitivement +l'embranchement des mollusques pour entrer dans celui des arthropodes; +Spence Bate démontre que, après avoir été nauplius, les cirripèdes +prennent une forme qui rappelle complètement celle d'autres crustacés, +les cypris, en qui l'on pourrait voir dès lors des cirripèdes arrêtés +dans leur développement. De nombreuses recherches très concordantes +établissent que tous les mollusques gastéropodes d'une part, tous les +mollusques lamellibranches de l'autre, ont une forme larvaire commune, +et que ces deux formes peuvent aisément se ramener l'une à l'autre. Les +gastéropodes nus ne se distinguent pas tout d'abord des autres, et leur +larve possède une coquille et un opercule comme celle des gastéropodes +ordinaires; l'étude du développement du taret montre à M. de Quatrefages +que ce lamellibranche si étrange, quand il est adulte, revêt d'abord la +même forme larvaire que les autres lamellibranches et présente ensuite, +comme eux, une coquille bivalve dans laquelle il peut se retirer +complètement. Bien plus, les magnifiques études de M. de Lacaze-Duthiers +sur le Dentale révèlent cette particularité frappante d'un mollusque +intermédiaire entre les gastéropodes et les lamellibranches dont la +larve est d'abord à très peu près celle d'un ver et devient ensuite +identique à une larve de lamellibranche ordinaire. La larve des +oscabrions, observée par Lovén, a également toute l'apparence d'une +larve de ver. Les mollusques que Serres comparait à des fœtus de +vertébrés qui ne se seraient jamais débarrassés de leurs membranes +fœtales, revêtiraient donc tout d'abord la forme de vers. + +Les services rendus par l'embryogénie à la zoologie systématique ne +cessent ainsi de se multiplier. Les rapports les plus imprévus sont +souvent établis par elle entre des groupes dont il était impossible de +supposer la parenté. Non seulement on se trouve obligé de reconnaître +l'identité spécifique d'êtres que l'on plaçait dans des genres ou même +des familles différentes, mais des classes entières d'animaux doivent +être abolies. Les naturalistes les plus éminents affirment +l'impossibilité de déterminer la position systématique d'un animal +quelconque si l'on ne s'est astreint à le suivre depuis les premières +phases d'évolution de l'œuf d'où il doit sortir, jusqu'à ce qu'il +devienne lui-même capable de se reproduire par voie sexuée. C'est +l'origine de ces belles monographies dont M. de Quatrefages a donné le +modèle lorsqu'il écrivit l'_Histoire naturelle du Taret_, et dont M. de +Lacaze-Duthiers n'a cessé depuis trente ans d'enrichir la science +française. + +Le sens du mot embryogénie s'étend d'ailleurs beaucoup. La génération +agame, la génération alternante, les métamorphoses, qu'elles +s'accomplissent dans l'œuf ou hors de l'œuf, rentrent désormais dans le +cadre des recherches embryogéniques. Nous avons montré, en traitant de +ces phénomènes, quels liens étroits les unissent aux phénomènes de +développement proprement dit et quelle lumière a répandue leur étude sur +le mode de constitution des organismes. + +L'embryogénie ne pouvait prendre une si grande importance sans qu'on +cherchât à systématiser les résultats auxquels elle avait conduit. +L'explication des transformations que subit chaque organisme dans son +évolution individuelle paraît beaucoup trop éloignée pour qu'on s'en +embarrasse beaucoup; on ne s'arrête pas plus qu'il ne faut à la +tentative de Serres; mais on demeure convaincu que son avortement n'est +pas définitif, et, en attendant d'avoir découvert une meilleure formule, +on fait servir à la classification les caractères transitoires fournis +par l'embryogénie, malgré la réprobation dont Cuvier les avait frappés. + +Von Baër peut être considéré comme le premier qui ait publié une +classification purement embryogénique. Les quatre modes d'évolution +qu'il distingue dans le règne animal ne lui servent à la vérité qu'à +reconstituer, à peu de chose près, les embranchements de Cuvier; mais la +caractéristique de l'embranchement des vertébrés, par rapport à celui +des articulés, est si nette que c'est la seule qui ait pu être conservée +de nos jours, et les subdivisions qu'il propose pour cet embranchement +ont servi de point de départ à tous les perfectionnements ultérieurs. +C'est là, en effet, que pour la première fois les vertébrés pourvus +d'une allantoïde sont séparés de ceux qui n'en ont pas, et qu'il est +fait appel aux dispositions diverses du cordon ombilical de l'allantoïde +et du placenta, pour distinguer, parmi les mammifères, les sous-classes +et les ordres. On sait quel heureux parti on a tiré depuis, pour la +classification des mammifères, des diverses modifications de forme que +peut présenter leur placenta. + +Les groupes primordiaux de Von Baër étaient insuffisamment caractérisés. +M. Van Beneden a pensé à définir ces groupes en se servant comme +caractères des rapports de l'embryon et du vitellus. Il nomme +_Hypocotylédonés_ ou _Hypovitelliens_ les animaux dont l'embryon repose +sur le vitellus par son côté ventral (_vertébrés_); _Epicotylédonés_ ou +_Epivitelliens_, ceux dont le vitellus est dorsal (articulés); +_Allocotylédonés_, tous les autres animaux, qui reconstituent ainsi +l'ancienne grande classe des _Vermes_ de Linné. Il est évident que cette +dernière division, basée sur des caractères exclusivement négatifs, +n'est nullement équivalente aux deux autres. Cela seul suffit à montrer +qu'au moment où le système de Van Beneden a été conçu l'embryogénie +n'avait pas encore dit son dernier mot. + +M. Kölliker a préféré faire intervenir, pour caractériser ses divisions, +la part plus ou moins grande que prend le vitellus à la formation de +l'embryon. Enfin, M. Carl Vogt a proposé, à son tour, un système dans +lequel il tient compte des caractères employés par Von Baër, Van Beneden +et Kölliker, mais où il introduit en même temps d'autres caractères +empruntés à l'anatomie ou tirés de l'existence d'un vitellus céphalique +chez les Céphalopodes. + +Il faut bien le dire, ces essais de classification n'ont pas été +heureux, et il en a été de même de tous ceux qu'on a essayé depuis de +baser sur l'embryogénie. On pouvait mieux espérer d'une science qui +avait permis de faire aux anciennes méthodes de si heureuses +rectifications, qui avait introduit tant d'idées nouvelles dans la +biologie. Comment expliquer les déceptions qu'elle semble avoir causées? +Cela est facile. + +On remarquera que dans toutes les prétendues classifications +embryogéniques qui ont été proposées, y compris les plus modernes, il +n'a été tenu aucun compte de la signification relative des phénomènes +embryogéniques. Depuis Bonnet jusqu'à Fritz Müller, les naturalistes se +sont efforcés en vain de démontrer, dans des spéculations trop générales +pour être précises, que le développement de l'individu n'était autre +chose que la répétition abrégée du développement de son espèce. Cette +proposition, que tous les transformistes acceptent aujourd'hui et qui +semblerait devoir mériter de nouveau à l'embryogénie le titre d'anatomie +transcendante, cette idée qui semblerait devoir être si féconde, ne +trouve son application dans aucune des classifications proposées. + +C'est qu'en effet l'embryogénie d'un animal est la résultante d'au moins +trois facteurs qui interviennent simultanément pour produire la série +des phénomènes qu'elle présente. Ces facteurs sont: 1° l'hérédité, 2° +l'accélération embryogénique, 3° le mode de nutrition de l'embryon, +l'indépendance des plastides, des tissus, des organes et des appareils. + +En vertu de l'hérédité, un animal devrait passer, dans le cours de son +développement, par la série de toutes les formes qu'ont revêtues ses +ancêtres directs dans la succession des temps. Comme ces ancêtres ont +laissé des descendants modifiés de diverses façons et d'autres qui +reproduisent plus ou moins exactement les formes ancestrales, il est +évident que, si notre proposition est vraie, l'embryogénie comparée +devrait toujours permettre de reconnaître le degré de parenté des +animaux appartenant à une même lignée; à elle seule, elle devrait +fournir les moyens de dresser un arbre généalogique authentique du +règne, de formuler les lois de l'anatomie comparée, d'instituer une +méthode de classification vraiment naturelle. Les caractères fournis par +elle devraient primer tous les autres. + +Toutes ces conclusions sont parfaitement légitimes, mais c'est à la +condition que rien ne soit venu troubler la succession des formes +imposées par l'hérédité à l'embryon, que rien ne soit venu modifier ces +formes elles-mêmes. Or il n'en est pas ainsi. Toutes les formes qu'ont +revêtues les ancêtres d'un animal donné étaient nécessairement des +formes capables de se prêter à une existence indépendante, au moins +pendant la période de reproduction. Quelle que soit l'époque où l'on +vienne à briser les enveloppes d'un œuf, il semblerait donc que +l'embryon abrité par elles devrait être capable de continuer à vivre +librement, de chercher lui-même sa nourriture, d'assurer son +développement ultérieur. Or chacun sait qu'il n'en est pas ainsi. Si les +formes successives de l'embryon sont des formes ancestrales, ce sont +certainement des formes ancestrales profondément modifiées. Comme, au +point de vue de la comparaison des animaux adultes, que visent avant +tout la classification et l'anatomie, les formes ancestrales ont seules +de l'importance, tant qu'on n'aura pas distingué, dans les formes de +l'embryon, ce qui est primitif de ce qui est modifié, ces formes ne +pourront donner que des indications douteuses. + +Cette distinction serait évidemment facilitée si l'on connaissait les +causes qui ont modifié l'embryogénie telle qu'elle devrait être +théoriquement. Or parmi ces causes sont précisément les trois autres +facteurs dont nous avons parlé tout à l'heure et dont il nous faut +apprécier l'influence. En premier lieu, il est évident que, si l'embryon +passe par toutes les phases qu'a traversées son espèce, il en abrège +considérablement la durée. À mesure que les générations de forme +différente se succèdent, cette durée se raccourcit de plus en plus de +manière que le développement tienne à peu près dans le même espace de +temps; il y a donc nécessairement une accélération de plus en plus +grande des phénomènes embryogéniques. Cette accélération entraîne avec +elle des modifications rapides de la forme de l'animal, analogues à +celles que subissent les larves d'insectes, arrivées au terme de leur +croissance. Pas plus pour les embryons, en général, que pour les larves +d'insectes, ces transformations incessantes ne peuvent s'accorder avec +l'activité des organes. L'embryon passe donc, au repos, protégé par les +enveloppes de l'œuf, la plus grande partie de sa période de +développement. Toutefois, dans un même groupe zoologique, son éclosion +peut avoir lieu aux stades évolutifs les plus divers. C'est ainsi que, +dans l'ordre des crustacés décapodes, les _Penœus_ sortent de l'œuf à +l'état, de _Nauplius_, les crevettes et la plupart des autres Décapodes +à l'état de _Zoë_ qui succède, chez les _Penœus_, à celui de _Nauplius_. +Ces Zoës revêtent ensuite l'aspect des _Mysis_, et c'est sous ce dernier +aspect seulement qu'éclosent les Scyllares, les Langoustes et même les +Homards; enfin le stade Mysis est, à son tour, traversé dans l'œuf par +les Bernard l'Ermite et les Écrevisses, qui naissent avec tous les +caractères des vrais décapodes. + +On peut conclure de là que l'accélération embryogénique est loin d'être +la même pour toutes les espèces d'un même groupe. Ses effets peuvent +être très variés, porter sur tel stade plutôt que sur tel autre, laisser +subsister celui-ci tandis que celui-là sera devenu méconnaissable ou +sera même entièrement supprimé. Enfin, l'accélération portant sur tous +les stades en même temps, le développement courant, en quelque sorte, +vers le but à atteindre de manière à réaliser l'animal adulte le plus +rapidement et le plus économiquement possible, la marche entière des +phénomènes d'évolution pourra être entièrement transformée: c'est ainsi +que les phases entières du développement pourront être sautées, que la +cavité générale et les organes qu'elle contient se constituent de +diverses façons, que des enveloppes embryonnaires, résultant des mues +accomplies dans l'œuf ou de diverses autres causes apparaîtront ou non, +sans que les formes réalisées au terme du développement diffèrent +essentiellement les unes des autres. + +D'autre part, les transformations, les métamorphoses que l'embryon subit +sous les enveloppes de l'œuf représentent un travail qui ne peut +s'accomplir si les éléments anatomiques qui prennent part à ce travail +ne sont pas suffisamment nourris. Un certain degré d'accélération +embryogénique comporte donc l'accumulation dans l'œuf de réserves +alimentaires que l'embryon trouvera à sa portée; plus l'éclosion sera +tardive, plus la réserve devra être considérable, et la présence +simultanée, dans un espace restreint, d'une provision d'aliments et d'un +embryon qui se développe, devra entraîner dans la façon d'évolution de +celui-ci des modifications importantes. À ce genre de modifications +appartiennent, sans aucun doute, l'apparition plus ou moins tardive de +la bouche, son mode de formation, ou encore la disposition en feuillets +superposés et largement ouverts, des premières ébauches embryonnaires +des vertébrés. Si l'on examine les caractères sur lesquels ont été +fondées les diverses classifications embryogéniques, il est évident que +les seuls auxquels on ait fait appel sont précisément ceux qui résultent +de l'intervention de ces deux éléments perturbateurs des phénomènes +embryogéniques normaux: l'accélération embryogénique, l'accumulation de +matériaux nutritifs dans l'œuf. Il est cependant bien clair que de tels +caractères ne sauraient avoir qu'une importance tout à fait subordonnée. +Ils ne pourront être utilement employés que dans les groupes très +élevés, où une adaptation étroite à certaines conditions d'existence +aura entraîné, chez l'embryon, l'apparition de véritables organes +héréditaires, chargés de le nourrir. C'est ainsi que l'allantoïde +distingue les vertébrés définitivement adaptés à l'existence aérienne de +ceux qui ne le sont pas encore complètement ou qui ne le sont pas du +tout; que les différentes formes du placenta dénotent assez bien les +affinités qui existent entre les ordres de la classe des mammifères. +Mais là ce sont de véritables organes, bien définis, constitués par une +longue élaboration, qui interviennent dans la classification au même +titre que les pattes ou les dents de l'animal adulte, et non des modes +de développement. Toutes les classifications purement embryogéniques +sont donc tombées parce qu'elles ont emprunté leurs caractères à des +mécanismes de développement qui peuvent se reproduire dans les types les +plus divers, à des processus résultant des perturbations de +l'embryogénie normale, et non aux phénomènes essentiels de celles-ci. +Avant que l'hypothèse du transformisme ait donné à l'embryogénie la +valeur d'un véritable état civil, les naturalistes, sans doute par une +réaction bien naturelle contre les exagérations des philosophes de la +nature, ont trop perdu de vue ce parallélisme entre le développement +individuel des organismes supérieurs et la série des êtres qui, partant +des formes les plus simples, s'élève graduellement jusqu'à eux; depuis +que la doctrine de l'évolution a conduit à attribuer à l'embryogénie de +chaque animal la valeur d'un livre généalogique, on a trop négligé le +texte même du livre pour ses enluminures, et cela était presque +inévitable, étant donnés les errements où avaient été engagés les +embryogénistes par suite de la prépondérance qu'ils attribuaient à +l'embryogénie humaine. + +Actuellement, grâce aux nombreuses et importantes recherches dont les +animaux inférieurs ont été l'objet, la morphologie et l'anatomie +comparée sont en mesure de montrer par quelle voie se sont constitués +les grands types organiques, de déterminer comment les organismes +appartenant à chacun de ces types se sont graduellement compliqués, +d'indiquer par conséquent la marche normale des phénomènes +embryogéniques. On entrevoit donc la possibilité de déterminer +exactement en quoi ces phénomènes ont été troublés dans chaque cas, et +de remonter jusqu'à la cause des perturbations. Le moment semble donc +venu où il sera possible de relier par les liens les plus intimes, comme +Serres l'espérait, l'embryogénie à la morphologie et à la paléontologie. + + * * * * * + +Nous avons montré dans ce chapitre et dans le précédent comment se sont +établies les notions que nous possédons sur le mode de constitution de +l'individu. C'est à l'aide d'éléments anatomiques, ou de véritables +organismes, nés les uns des autres, mais variables dans leur forme avec +les circonstances extérieures ou avec leur ordre de succession, que les +individus organiques quelque peu compliqués se sont formés. Ces +individus, qui sont eux-mêmes capables de donner naissance à des +individus nouveaux, peuvent-ils revendiquer réellement, pour leurs +descendants, une permanence de la forme que nous ne trouvons à aucun +degré dans les éléments ou les groupes d'éléments dont ils sont +composés? Cette succession d'êtres nés les uns des autres est +précisément ce que nous nommons une espèce. Nous sommes ainsi amenés à +discuter enfin la question de la fixité ou de la variabilité des +espèces. + + + + +CHAPITRE XX + +L'ESPÈCE ET SES MODIFICATIONS + +Revue rapide des idées relatives à l'espèce.--Position véritable dit +problème de l'espèce: manières directes de résoudre ce problème.--Essais +de solution indirecte.--Opposition de la race et de l'espèce.--Prétendus +critériums de l'espèce: fécondité limitée; instabilité des formes +hybrides.--Théorie de Godron.--Expériences et théorie de M. Ch. +Naudin.--Identité de la race et de l'espèce.--Théorie de la variabilité +limitée.--Comparaisons des doctrines d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire et +de Charles Darwin.--Conclusions. + + +Le sens que nous devons attacher au mode de constitution de l'individu +est évidemment lié d'une façon intime à cet autre problème: la série +généalogique des êtres qui a abouti aux organismes vivant autour de nous +et que nous rangeons dans une même _espèce_ est-elle entièrement +composée d'individus identiques entre eux, ou ces individus ont-ils subi +de graduelles modifications qui permettent de considérer les animaux +fossiles, différents des animaux actuels, comme leurs ancêtres, et +autorisent à supposer que des animaux fossiles des dernières périodes +géologiques on peut remonter à des formes de plus en plus simples +aboutissant finalement à des plastides isolés? + +Pour la première de ces alternatives se décident franchement Linné, +Cuvier, de Blainville, Flourens, Dugès, Louis Agassiz. Les partisans de +la variabilité des espèces sont tout aussi nombreux; mais ils entendent +la variabilité de diverses façons. Pour Bonnet, la variabilité n'est +qu'apparente; les germes ont reçu à l'origine des choses une +organisation appropriée aux diverses époques géologiques; ils se +développent lorsque ces époques ont amené des conditions qui leur sont +propices. Pour Buffon, les espèces primitivement créées se modifient; +mais leurs modifications, directement produites par l'action des +milieux, sont de simples dégénérations du type primitivement établi. +Étienne-Geoffroy Saint-Hilaire, Gœthe, Richard Owen, admettant que les +êtres ont été créés avec leur degré actuel de complication et n'ont fait +que se modifier dans le détail, se rapprochent beaucoup de l'opinion de +Buffon, tout en montrant plus de hardiesse. Érasme, Darwin et Lamarck +pensent, au contraire, que des formes très simples, créées par Dieu ou +nées spontanément, se sont graduellement compliquées, perfectionnées +pour arriver jusqu'à leur forme actuelle. De ces diverses opinions, +quelle est la vraie? Avant l'époque où Darwin publia son livre mémorable +sur l'origine des espèces, divers savants avaient cherché à formuler une +réponse en discutant soigneusement tous les faits acquis à la science, +en même temps que d'habiles expérimentateurs attaquaient le problème par +divers moyens. Nous citerons surtout Flourens, Koelreuter, Godron, +Isidore Geoffroy St-Hilaire et M. Naudin. Il faut reconnaître que leurs +conclusions furent loin de s'accorder; mais il est facile de montrer que +les longues discussions auxquelles a donné lieu la question de l'espèce +tiennent, en grande partie, à ce qu'on y a mêlé une foule de questions +accessoires, au lieu de se borner à suivre les faits pas à pas, à ce +qu'on s'est jeté à corps perdu dans les pétitions de principe, au lieu +de suivre résolument la méthode scientifique. + +Choisissons un couple d'animaux aussi voisins l'un de l'autre que +possible et considérons les divers individus nés de leur union. Ces +individus, quoique frères et par conséquent incontestablement de même +espèce, présentent déjà entre eux des différences suffisantes pour qu'un +examen attentif permette toujours de les distinguer. Il est donc de +toute évidence qu'il existe dans l'espèce des caractères qui varient en +quelque sorte spontanément. De ces individus nés d'un même père et d'une +même mère, faisons deux parts, dont l'une continue à vivre dans les +conditions mêmes où vivaient les parents, tandis que l'autre, +transportée sous un climat différent, sera placée dans des conditions +d'existence aussi éloignées que possible des conditions premières. +Sûrement, durant le cours de la croissance des individus, des +dissemblances notables apparaîtront entre les deux groupes. Si, dans ces +conditions d'existences différentes, on laisse les individus composant +chacun des deux groupes se reproduire, il arrivera généralement qu'à +chaque génération, les dissemblances s'accentueront et pourront, au bout +d'un certain temps, devenir considérables. Finalement, si l'on ramène +aux conditions d'existence premières les descendants du groupe qui en a +été écarté, les caractères acquis se maintiendront très longtemps et +seront transmis presque intégralement à leur descendance, à la condition +de ne laisser s'unir que des individus présentant les mêmes déviations +du type primitif. Les individus sur qui se sont fixés de la sorte des +caractères nouveaux et héréditaires forment, dans l'espèce, un groupe +nettement défini, auquel on donne le nom de _race_. + +Les diverses espèces ne se prêtent pas aussi bien les unes que les +autres à la formation des races. Il en est qui, transportées dans les +contrées les plus variées, conservent tous leurs caractères avec une +persistance remarquable. Certains papillons cosmopolites sont dans ce +cas. De ce que ces espèces, pour des raisons qu'il y aurait lieu de +rechercher, ne se laissent pas facilement briser en races, on ne saurait +évidemment pas conclure que chez d'autres la formation des races ne soit +au contraire relativement aisée, et c'est le seul point qu'il soit, pour +le moment, indispensable de retenir. + +Les races, une fois obtenues, demeurent pures si l'on ne laisse s'unir +entre eux que des individus qui en présentent tous les caractères, et +surtout si l'on maintient ces individus dans les conditions d'existence +où la race s'est produite. Supposons maintenant que des individus ayant +constitué une race nouvelle, par suite du transfert de leurs parents +dans un pays éloigné de leur pays d'origine, aient subi dans leurs +éléments reproducteurs, dans leurs organes génitaux, dans l'époque de +leur accouplement, ou même dans les humeurs de leur organisme des +modifications telles qu'ils ne puissent s'unir aux individus demeurés +sur place; les deux races vivront côte à côte sans aucun mélange, et +d'après toutes les définitions, sauf celles d'Agassiz, nous appellerons +ces races des _espèces_. Nous avons fait ici une hypothèse: c'est que +des individus de même espèce, mais de race différente, pouvaient subir +des modifications de leur appareil reproducteur ou du reste de leur +organisme capables de les isoler complètement des individus demeurés +identiques à leurs parents communs. Toute la question de l'espèce est +là: le jour où cette séparation sera constatée scientifiquement, le +problème de l'espèce sera définitivement résolu, quelque difficulté que +puisse présenter tel ou tel cas particulier. C'est de plus la manière la +plus directe de le résoudre. On a avancé plusieurs faits de ce genre, +mais ils ne sont malheureusement pas absolument concluants. + +On obtiendrait encore une solution complète du problème par une marche +inverse. Des espèces très voisines, dont l'accouplement serait +authentiquement infécond, ne pourraient-elles être amenées, par +l'obligation de vivre dans des conditions communes, à s'accoupler +fructueusement? Plusieurs auteurs ont pensé qu'il avait dû en être ainsi +de quelques-uns de nos animaux domestiques, les chèvres, les bœufs, les +chiens surtout, dont les nombreuses variétés proviendraient d'espèces +sauvages séparément domestiquées et mélangées ensuite. Ici, un point +capital manque à l'argumentation, la preuve que les espèces dont il +s'agit n'étaient pas de simples races. Mais ce qu'on n'a pu faire +jusqu'ici est faisable pour l'avenir, et l'expérience mériterait d'être +tentée. + +Les deux procédés directs de solution faisant défaut, on a cherché à +tourner la difficulté en étudiant les effets de l'accouplement +d'individus _unanimement considérés_ comme d'espèce différente: par +exemple, le chien et le chacal, le chien et le loup, le chien et le +renard, le chien et le chat; l'âne et le cheval, le chameau et le +dromadaire, le mouton et la chèvre, le taureau et la biche, le mouflon +et la brebis, le bouquetin et la chèvre, le bouquetin et la brebis, le +chamois et la chèvre, les diverses espèces de lamas, le lièvre et le +lapin, les diverses espèces de volailles et de passereaux, etc. On +espérait trouver ainsi un critérium absolu de l'espèce, et l'on avait +même formulé des lois à cet égard. Les accouplements entre individus de +même _espèce_ sont seuls indéfiniment féconds, disait Frédéric Cuvier; +les _hybrides_ nés de l'accouplement d'individus d'espèces différentes +sont souvent stériles; quelquefois la stérilité n'apparaît qu'après un +certain nombre de générations. Les accouplements entre individus de +_genre_ différent, ajoutait Flourens, sont toujours inféconds. + +Frédéric Cuvier, Flourens et aussi Godron[138] sont d'accord pour +considérer la fécondité limitée des hybrides comme une preuve de la +fixité des espèces. On se demande, à la vérité, en quoi l'impossibilité +de créer par des croisements des formes permanentes, intermédiaires +entre deux formes spécifiques distinctes, peut démontrer que les formes +spécifiques actuelles ne sont pas susceptibles de se modifier au point +que les individus sur qui ont porté les modifications soient incapables +de s'unir avec ceux qui ont gardé les caractères primitifs de la souche +commune. Mais les savants dont nous venons de citer les noms admettent +évidemment _a priori_ la fixité de l'espèce et se préoccupent de +chercher non pas des preuves de cette fixité, mais des arguments en sa +faveur. Tout autre eût été leur manière de raisonner et d'expérimenter +s'ils se fussent laissé guider exclusivement par les faits et les +conclusions que suggère leur comparaison. + +Ce que nous montre l'observation de tous les jours, c'est que les êtres +vivants se perpétuent sous un certain nombre de formes qui sont toujours +les mêmes et qui n'ont subi, depuis que nous sommes en état de les +observer, que des modifications peu importantes. Ces formes sont ce que +nous appelons les _espèces_. De ce fait la science doit avant tout +rechercher l'explication, et elle la trouve dans cet autre fait que les +animaux et végétaux d'espèce différente sont incapables, en se mêlant, +de produire des formes intermédiaires stables et permanentes, soit parce +que les croisements sont inféconds, soit parce que les hybrides sont +stériles. Le physiologiste se demande alors quelle est la cause de cette +infécondité des croisements, de cette stérilité des hybrides. À la +première de ces questions, aucune réponse n'a été faite jusqu'ici. À la +seconde, Koelreuter, M. Godron, M. Ch. Naudin répondent en démontrant +que, chez les hybrides, les éléments reproducteurs et notamment les +éléments mâles demeurent imparfaits; mais cette imperfection des +éléments reproducteurs, qui d'ailleurs n'est pas constante, a une cause +qu'il faudrait aussi découvrir; là se sont arrêtées les investigations, +et le plus grand nombre des auteurs ont cru se tirer d'embarras en +prétendant que le Créateur avait voulu de la sorte maintenir la pureté +des espèces, ce qui est tout simplement tourner dans un cercle vicieux. + +D'autre part, la barrière que le Créateur aurait établie entre les +espèces est loin d'être toujours également solide. Les hybrides ne +produisent jamais qu'entre animaux de même genre ou de genres voisins. +Mais, dans ces limites, ils présentent tous les degrés possibles de +fécondité. Le plus souvent, les mâles seuls sont inféconds, et les +femelles peuvent être fécondées indifféremment par les mâles des deux +espèces parentes. C'est le cas pour les mulets de l'âne et de la jument. +D'autres fois, comme pour le chien et la louve, les métis peuvent +produire entre eux pendant plusieurs générations, puis la stérilité +survient; d'autres fois encore, comme pour le lièvre et la lapine, les +métis sont indéfiniment féconds, comme si ces animaux, généralement si +antipathiques l'un à l'autre, étaient de même espèce. Cette inconstance +des caractères physiologiques des hybrides ne semble-t-elle pas indiquer +que la distance qui sépare les unes des autres les espèces voisines +n'est pas toujours la même? Les choses ne se passeraient pas autrement +si les espèces voisines ou même celles que nous considérons comme de +même genre étaient issues d'une souche commune. Les expériences sur +l'hybridation, loin de démontrer la fixité des espèces, fournissent donc +des arguments en faveur de la formation graduelle des espèces par suite +d'une modification des espèces préexistantes, et c'est en effet la +conclusion à laquelle M. Charles Naudin est conduit par ses belles +recherches sur le croisement de nombreuses espèces de pavots, de +_mirabilis_, de primevères, de datura, de tabacs, de cucurbitacées, etc. + +«Un fait me frappe, dit cet habile expérimentateur[139], dans la +contemplation du monde organisé et vivant qui nous entoure et dont nous +faisons partie: c'est que, quelque variés qu'ils soient dans leurs +formes, les êtres organisés ont entre eux de puissantes analogies. C'est +en vertu de ces analogies que leur classement est possible en _règnes_, +en _classes_, en _familles_, en _genres_, en _espèces_. Supprimez ces +analogies, supposez autant de mondes radicalement différents qu'il y a +d'individualités dans la nature, et toute possibilité de classement +disparaîtra. Ce grand phénomène des analogies est-il susceptible +d'explication? Oui, si l'on adopte le système de l'origine commune et de +l'évolution des formes; non, si l'on s'en tient au système de la +primordialité de ces formes. Voici sept à huit cents _solarium_ +disséminés sur une immense étendue de pays de l'Ancien et du +Nouveau-Monde; tous sont distincts spécifiquement, mais tous se +ressemblent par une certaine somme de caractères communs +incomparablement plus importants, aux yeux du classificateur, que les +différences tout extérieures, et je dirais même superficielles, qui les +distinguent, puisque ces caractères communs leur assignent à tous leur +place dans une même classe, une même famille, un même genre. Eh bien, je +le demande, ces analogies sont-elles un fait sans cause dans l'ordre +physique? Existent-elles fortuitement ou simplement parce qu'il a plu à +Dieu qu'elles existassent? Si vous vous en tenez au système de l'origine +indépendante des espèces, vous avez à choisir entre le hasard (une +absurdité) et un fait surnaturel, c'est-à-dire un miracle, deux faits +qui ne peuvent avoir cours dans la science. Accordez, au contraire, un +ancêtre commun à toutes les espèces, généralisez dans le règne végétal +cette faculté, dont les formes actuelles conservent un dernier reste, de +se subdiviser graduellement, et suivant le besoin de la nature, en +formes secondaires qui s'en vont divergeant à partir du point commun de +leur origine, pour se subdiviser elles-mêmes en de nouvelles formes, +vous arriverez sans secousses, et par le seul principe de l'évolution, +jusqu'aux espèces, aux races et aux variétés les plus légères. Les +traits superficiels varieront d'une forme à l'autre; mais le fond +commun, essentiel, subsistera; vous pourrez avoir mille espèces +dérivées, mais chacune d'elles portera l'empreinte de son origine, le +signe de sa parenté avec toutes les autres, et c'est ce signe qui vous +guidera pour les réunir dans une même famille, dans un même genre.» + +C'est là la conclusion à laquelle Buffon, au début de sa carrière, +redoutait de voir les naturalistes se laisser entraîner par l'usage des +classifications, mais à laquelle il était plus tard arrivé lui-même. + +Si les expériences sur les hybrides peuvent conduire à des conclusions +aussi opposées que celles que soutiennent Godron et M. Naudin, il est +indispensable d'avoir recours à d'autres arguments pour sauver le dogme +de la fixité des espèces. On pense y parvenir par d'ingénieuses +distinctions entre les espèces sauvages et les espèces domestiques, +entre les espèces et les races, entre les hybrides et les métis. De là +tout un système philosophique qui peut être résumé dans les propositions +suivantes, textuellement empruntées à l'ouvrage de M. Godron, _De +l'espèce et de la race chez les êtres organisés_[140]: + +«1° Les espèces animales sauvages qui vivent actuellement ne se +modifient pas, même sous l'influence des agents extérieurs, de manière à +changer leurs caractères spécifiques. Ceux-ci sont inaliénables et +fournissent toujours les moyens de distinguer nettement les unes des +autres les espèces animales actuellement vivantes. + +«2° Les seules modifications qu'elles éprouvent sont légères; elles +naissent accidentellement et ne deviennent jamais permanentes, tant que +les animaux continuent la vie sauvage. + +«3° Il n'y a donc pas de races naturelles, dans le sens strict du mot; +la race est le cachet de l'intervention de l'homme. + +«4° Les espèces animales sauvages qui ont vécu dans les siècles +antérieurs au nôtre, et en nous rapprochant autant qu'il est possible de +l'origine de la période géologique actuelle, ont conservé leur +conformation et leurs caractères distinctifs, comme le démontre l'étude +des débris de ces espèces qui sont conservés depuis une longue suite de +siècles[141]. + +«5° Malgré les changements qui ont pu se produire dans les agents +physiques à l'action desquels les espèces sont soumises, elles ne se +sont pas modifiées dans leur organisation, ni transformées de manière à +se confondre les unes avec les autres ou à donner naissance à des types +spécifiques nouveaux, de telle sorte que les animaux qui vivent +aujourd'hui représentent exactement ceux de même espèce qui vivaient à +l'origine de la période géologique actuelle et dont ils sont les +descendants directs. + +«6° Les espèces n'ont pas varié davantage durant les périodes +géologiques qui ont précédé la nôtre. Les espèces vivant durant ces +périodes n'ont pu, en conséquence, produire en se transformant celles +qui sont nos contemporaines[142]. + +«7° Si cette transformation progressive des êtres était un fait réel, si +les animaux et les végétaux les plus simples avaient, en se +perfectionnant, donné naissance à des êtres plus complexes, si les +invertébrés s'étaient métamorphosés en vertébrés, les poissons en +reptiles, les reptiles en oiseaux et en mammifères, ou bien les plantes +acotylédonées en monocotylédonées, puis dicotylédonées, des mutations +aussi complètes n'auraient pu s'opérer que pendant une longue suite de +siècles... En passant d'une période géologique à une autre, on +trouverait des êtres en voie de transformation, de véritables +intermédiaires qui représenteraient toutes les phases de ces +métamorphoses, et le règne animal comme le règne végétal montreraient +une série continue d'êtres se nuançant de manière qu'on ne puisse plus +trouver entre les espèces de lignes de démarcation, de caractères +spécifiques; on ne trouverait plus que confusion là où tout nous révèle +un ordre admirable. Mais loin de là, nous observons au contraire, en +comparant les êtres organisés de deux périodes géologiques successives, +une interruption brusque entre les formes animales ou végétales; nous +constatons que des faunes et des flores distinctes se remplacent dans la +série régulière des formations, et tous ces faits viennent nous +démontrer la pluralité et la succession de créations organiques +spéciales aux divers âges de notre planète. + +«L'espèce n'a donc pas plus varié pendant les temps géologiques que +durant la période de l'homme; les différences qui ont pu et qui ont dû +même se manifester, aux différentes époques géologiques, dans l'action +des agents physiques, les révolutions, enfin, que notre globe a subies +et dont il porte dans son écorce les stigmates indélébiles, n'ont pu +altérer les types originairement créés; les espèces ont conservé, au +contraire, leur stabilité, jusqu'à ce que des conditions nouvelles aient +rendu leur existence impossible; alors elles ont péri, mais ne se sont +pas modifiées. + +«8° Si les espèces animales sauvages ne varient pas, si depuis leur +création elles sont restées fixes, il n'en est pas de même des espèces +domestiques; celles-ci, soumises depuis un temps plus ou moins long, et +quelquefois depuis bien des siècles, à des conditions d'existence +exceptionnelles et extrêmement variées, ont subi des modifications plus +ou moins nombreuses et importantes dans leurs caractères physiques, dans +leurs mœurs, dans leurs habitudes et même dans leurs instincts; enfin la +domesticité est un modificateur d'autant plus puissant que son action a +été plus complète et s'est prolongée pendant une plus longue période de +temps[143].» + +Godron ajoute plus loin[144] que ces modifications ont pu devenir +héréditaires et produire ainsi des races durables, se distinguant +nettement de l'espèce par la faculté que possèdent les individus +appartenant aux races différentes d'une même espèce de se mêler en +produisant des métis indéfiniment féconds, transmettant leurs caractères +mixtes à leur descendance et susceptibles ainsi de servir de point de +départ à autant de races intermédiaires qu'on en peut concevoir. Il +termine sa théorie de la race par cette proposition: «Si Dieu a fait +l'espèce, les races ou variétés permanentes sont le produit de +l'industrie de l'homme.» + +L'homme est lui-même considère comme constituant une espèce unique, +profondément séparée du règne animal tout entier et méritant de +constituer à elle seule un règne particulier, dominant les trois autres, +le _règne moral_ (de Barbençois, 1816), _règne hominal_ (Fabre d'Olivet, +1822), ou _règne humain_. Rien d'étonnant dès lors que cet être +privilégié participe dans une certaine mesure aux attributs de la +divinité. + +Ainsi l'espèce est, pour Godron, une entité totalement immuable quand +elle est livrée à elle-même; les forces aveugles de la nature sont +incapables de produire en elle aucune modification. Créée pour un +milieu, pour des conditions d'existence déterminées, elle disparaît +quand ces conditions viennent à changer. À chaque révolution du globe, +la création tout entière est anéantie, une création nouvelle marque la +renaissance du calme et de la stabilité; cette création demeure ce que +Dieu l'a faite tant que dure la période de repos du globe pour laquelle +elle a été instituée. Toutefois, l'apparition de l'homme ouvre une ère +nouvelle pour les espèces animales et végétales; une intelligence faite +à l'image de l'intelligence divine va désormais plier les formes +vivantes à des exigences inconnues jusque-là. Ces formes vont céder dans +une certaine mesure aux caprices de l'homme; mais celui-ci ne saurait +parvenir à créer des espèces nouvelles, privilège qui n'appartient qu'à +Dieu, il produit simplement des races et des variétés. + +Il est impossible d'ériger plus complètement en système cette +intervention du miracle dans les phénomènes naturels, que nous avons vu +tout à l'heure si hautement repoussée par M. Naudin. Mais, de même qu'on +ne peut être transformiste à demi, on ne peut être à demi partisan de la +fixité des espèces; tous les tempéraments que l'on peut apporter aux +deux doctrines ne servent qu'à marquer un désaccord, souvent inavoué, +entre les faits qui entraînent avec eux des conclusions nécessaires, et +de chères idées auxquelles on regrette de voir ces conclusions livrer +bataille. En somme, quiconque croit à la fixité des espèces est +rapidement amené à appeler le miracle à son aide; quiconque croit à la +théorie de la descendance croit par cela même que pour la production des +phénomènes biologiques, comme pour celle des phénomènes physiques, le +Créateur s'en est remis entièrement au conflit des forces et de la +matière. + +M. Naudin ne s'y trompe pas. L'intelligence humaine n'a pas pour lui de +pouvoir spécial, j allais dire de délégation spéciale relativement aux +espèces; c'est bien, suivant lui, le milieu qui a tout fait: + +«Il n'y a, dit-il, aucune différence qualitative entre les _espèces_, +les _races_ et les _variétés_; en chercher une est poursuivre une +chimère. Ces trois choses n'en font qu'une, et les mots par lesquels on +prétend les distinguer n'indiquent que des _degrés de contraste_ entre +les formes comparées... Les contrastes entre les formes comparées sont +de tous les degrés, depuis les plus forts jusqu'aux plus faibles, ce qui +revient à dire que, suivant les comparaisons qu'on établira entre les +groupes d'individus semblables, on trouvera des espèces de tous les +degrés de force et de faiblesse, et, si l'on essayait d'exprimer ces +degrés par autant de mots, tout un vocabulaire n'y suffirait pas. La +délimitation des espèces est donc, comme je le disais tout à l'heure, +entièrement facultative; on les fait plus larges ou plus étroites +suivant l'importance qu'on donne aux ressemblances et aux différences +des divers groupes mis en regard l'un de l'autre, et ces appréciations +varient suivant les hommes, les temps et les phases de la science. + +«Suit-il de là que les mots _race_ et _variété_ doivent être bannis de +la science? Non sans doute, car ils sont commodes pour désigner les +faibles espèces qu'on ne veut pas enregistrer parmi les espèces +officielles; mais il convient de leur donner leur vraie signification, +qui est absolument la même que celle d'espèce proprement dite, et de +voir, dans les formes désignées par ces mots, des unités d'une faible +valeur, qu'on peut négliger sans inconvénient pour la science[145].» + +M. Naudin entend d'ailleurs, par _espèce, un groupe d'individus +semblables contrastant dans une mesure quelconque avec d'autres groupes, +et conservant, dans la série des générations, la physionomie et +l'organisation communes à tous les individus_. + +Cependant le savant botaniste a contribué lui-même à établir un fait qui +pourrait être invoqué et qui l'a été effectivement à l'appui de la +fixité des espèces. De ses recherches sur l'hybridation de végétaux +appartenant aux groupes les plus variés, comme aussi de nombreuses +expériences de croisement faites sur les animaux, il résulte que les +individus directement issus de ces croisements présentent, en général, +une combinaison des caractères de leurs parents telle qu'on peut les +considérer comme à peu près exactement intermédiaires entre eux; mais si +l'on unit ensemble ces individus mixtes, ces _hybrides_, au bout d'un +certain nombre de générations et souvent dès la seconde, il se fait un +départ entre les caractères spécifiques; parmi les individus nés des +mêmes parents et appartenant à la même génération, les uns se +rapprochent étroitement de l'espèce du père, les autres de l'espèce de +la mère; les individus intermédiaires sont rares et très différents les +uns des autres; enfin le plus souvent tous les individus finissent par +revenir presque entièrement à l'une des espèces parentes, comme si le +sang de l'autre avait été complètement éliminé. Les croisements féconds +ne permettent donc pas, dans les conditions où ils ont été réalisés +jusqu'ici, d'obtenir une espèce exactement intermédiaire entre deux +autres. + +Si l'on croise au contraire entre eux des individus qui ne diffèrent que +par la race, les individus mixtes ou _métis_ que l'on obtient ainsi sont +réputés produire assez souvent, quand on les unit exclusivement entre +eux, une suite de générations dans lesquelles sont conservés leurs +caractères intermédiaires. Il serait donc relativement facile de créer +des _races métisses_; il serait impossible de créer des _espèces +hybrides_. C'est là, pour de très éminents naturalistes, le caractère +essentiellement distinctif de la race et de l'espèce, et rien n'est plus +légitime que cette distinction. On ne saurait méconnaître, nous n'avons +cessé de le dire, qu'il existe dans la nature des groupes d'individus +semblables suffisamment isolés les uns des autres, par leurs aptitudes +reproductrices, pour que la formation de groupes intermédiaires soit +rendue très difficile, et rien n'empêche de considérer chacun de ces +groupes comme constituant une espèce. Mais entre les groupes moins +isolés, que leur commune origine conduit à considérer comme de simples +races, on observe, à ce point de vue, de nombreuses gradations; +certaines races métisses ont aussi une tendance à disparaître et à +laisser se reconstituer les deux races parentes ou l'une d'elles +seulement; de plus, les conditions dans lesquelles les métis et les +hybrides sont placés paraissent influer notablement sur le degré de +permanence de leurs caractères. + +Cette séparation du sang des deux races unies dans la race +intermédiaire, cette réversion des métis, exclusivement accouplés entre +eux, aux deux types auxquels ils doivent leur origine, «n'est pas +seulement l'exception, ni même la règle; elle est la loi, dit un +zootechniste éminent, M. Sanson[146]. Dans aucun des cas connus de +reproduction entre individus issus de deux ou plusieurs races +différentes, c'est-à-dire ayant des caractères fondamentaux ou +spécifiques différents[147], cette loi n'a failli. Nous en pouvons citer +des preuves non douteuses, empruntées à tous les genres d'animaux qui +sont les sujets de la zootechnie.» Et ces preuves, M. Sanson les trouve +dans l'état actuel de toutes les races croisées de chevaux, de bœufs, de +moutons, de porcs, de chiens, de pigeons, etc. Ainsi, de même que +lorsqu'il s'est agi de la fécondité limitée, cette nouvelle opposition +entre les hybrides et les métis s'efface, et il faut bien reconnaître, +avec M. Ch. Naudin, qu'il n'y a entre les races et les espèces d'autre +différence qu'un degré plus ou moins grand de contraste avec les formes +les plus voisines. Mais alors disparaît entièrement la doctrine de la +fixité des espèces. Les formes spécifiques jouissent d'un degré de +_stabilité_ plus ou moins considérable, mais non pas d'une réelle +_fixité_. C'est, en définitive, sur cette distinction entre une +stabilité acquise mais révocable et une fixité originelle et inaltérable +que repose la _théorie de la variabilité limitée_, à la démonstration de +laquelle Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a consacré la presque totalité +de son _Histoire naturelle générale des règnes organiques_. + +Ce beau livre, demeuré malheureusement inachevé, parut de 1854 à 1662. +On peut donc le considérer comme contemporain du livre de Godron, des +mémoires de M. Ch. Naudin, et il demeure tout à fait indépendant des +doctrines propres de C. Darwin. La question de variation de l'espèce, +celle du croisement sous toutes ses formes y sont discutées à l'aide de +tous les documents qui sont dans la science et des résultats de +nombreuses expériences faites à la ménagerie du Muséum d'histoire +naturelle, expériences qui sont la plupart l'œuvre d'Isidore Geoffroy +Saint-Hilaire lui-même. + +Les conclusions de cette longue et savante discussion sont textuellement +résumées dans les propositions suivantes[148]: + +«Les caractères des espèces ne sont ni absolument fixes, comme plusieurs +l'ont dit, ni surtout indéfiniment variables, comme d'autres l'ont +soutenu. Ils sont fixes pour chaque espèce, tant qu'elle se perpétue au +milieu des mêmes circonstances. Ils se modifient si les circonstances +ambiantes viennent à changer. + +«Dans ce dernier cas, les caractères de l'espèce sont, pour ainsi dire, +la _résultante_ de deux forces contraires: l'une, _modificatrice_, est +l'influence des circonstances ambiantes; l'autre _conservatrice_ du +type, est la tendance héréditaire à reproduire les mêmes caractères de +génération en génération. + +«Pour que l'_influence modificatrice_ prédomine d'une manière très +marquée sur la tendance conservatrice, il faut donc qu'une espèce passe, +des circonstances au milieu desquelles elle vivait, dans un ensemble +nouveau, et très différent, de circonstances; qu'elle change, comme on +l'a dit, de monde ambiant. + +«De là les limites très étroites de variations observées chez les +animaux sauvages. + +«De là aussi l'extrême variabilité des animaux domestiques. + +«Parmi les premiers, les espèces restent généralement dans les lieux et +les conditions où elles se trouvent établies, ou elles s'en écartent le +moins possible, car leur organisation est en rapport avec ces lieux et +ces conditions; elle serait en désaccord avec d'autres circonstances +ambiantes. Les mêmes caractères doivent donc se transmettre de +génération en génération. + +«Les circonstances étant permanentes, les espèces le sont aussi. + +«Déjà pourtant la permanence, la fixité ne sont pas absolues. +L'expansion graduelle des espèces à la surface du globe est, à la +longue, la conséquence nécessaire de la multiplication des individus. +D'autres causes, d'un ordre moins général, peuvent aussi amener des +déplacements partiels. + +«D'où, aux limites surtout de la distribution géographique des espèces +qui se sont le plus étendues, des différences notables d'habitat et de +climat, qui, à leur tour, entraînent quelques différences secondaires +dans le régime et même dans les habitudes. À ces divers genres de +différences correspondent des _races_ caractérisées par des +modifications dans la couleur et les autres caractères extérieurs, dans +les proportions et la taille, et parfois dans l'organisation intérieure. +Ces races ont été fort arbitrairement tantôt appelées variétés de +localités, tantôt considérées comme des espèces distinctes. + +«Chez les animaux domestiques, les causes de variation sont beaucoup +plus nombreuses et plus puissantes. Dans une longue série d'expériences, +qui, pour avoir été entreprises dans un but tout pratique, n'en ont pas +une moindre importance théorique, des espèces de plusieurs classes, au +nombre de quarante environ, ont été contraintes par l'intervention de +l'homme de quitter l'état sauvage et de se plier à des habitudes, à des +régimes, à des climats très divers. Les effets obtenus ont été en raison +directe des causes; il s'est formé une multitude de races très +distinctes. Parmi elles, plusieurs offrent même des caractères égaux en +valeur à ceux par lesquels on différencie d'ordinaire les genres. + +«Le retour de plusieurs races domestiques à l'état sauvage a eu lieu sur +divers points du globe. De là une seconde série d'expériences, inverses +des précédentes et en donnant la contre-épreuve. Si des animaux +domestiques sont replacés dans les circonstances au milieu desquelles +avaient vécu leurs ancêtres sauvages, les descendants reprennent, après +quelques générations, les caractères de ceux-ci. Ils revêtent seulement +des caractères analogues, s'ils sont rendus à la vie sauvage dans des +conditions analogues, mais non identiques...» + +Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, à l'inverse de Godron,--et ses arguments +sont bien difficiles à réfuter,--admet donc comme pleinement démontrée, +à la fois par l'observation et par l'expérience, la variabilité limitée +de l'espèce. + +D'ailleurs, ajoute-t-il, cette théorie «peut conduire à des solutions +rationnelles à l'égard de questions qui sont complètement insolubles +pour les partisans de la fixité absolue, ou que ceux-ci ne résolvent +qu'à l'aide des hypothèses les plus complexes et les plus +invraisemblables. + +«Il en est ainsi de la question fondamentale de l'anthropologie. +L'origine commune des diverses races humaines est rationnellement +admissible au point de vue de la variabilité et à ce point de vue seul. +Les partisans de la fixité absolue ont dû, pour l'admettre avec nous, +conclure contre leur propre principe. + +«En paléontologie, à la théorie de la variabilité limitée correspond une +hypothèse simple et rationnelle, celle de la _filiation_; à la doctrine +de la fixité, deux hypothèses également compliquées et invraisemblables, +celle des _créations successives_ et celle dite de la _translation_.» + +Isidore Geoffroy se range naturellement à l'hypothèse de la filiation, +qui nous autorise, «par exemple, à rechercher les ancêtres de nos +éléphants, de nos rhinocéros, de nos crocodiles parmi les éléphants, les +rhinocéros, les crocodiles dont la paléontologie a démontré l'existence +antédiluvienne.» + +Au moment même où Darwin donnait en Angleterre à la doctrine de la +descendance un éclat qu'elle n'avait jamais eu, l'illustre héritier du +grand nom de Geoffroy devenait donc en France le défenseur calme et +convaincu de cette doctrine. Sans aucun doute, si la mort n'était venue +le surprendre au moment où la science pouvait encore attendre beaucoup +de ses laborieuses, patientes et impartiales investigations, Isidore +Geoffroy aurait élargi les bases de sa théorie, il se fût établi une +sorte de compromis entre les deux savants qui représentaient de chaque +côté du détroit des idées analogues. Mais nous ne pouvons prendre la +théorie de la variabilité limitée qu'au point où l'a conduite Geoffroy, +et nous devons préciser en quoi elle diffère de la doctrine de Charles +Darwin. + +Que signifie d'abord cette épithète de _limitée_ accolée au mot +_variabilité_? Des limites sont-elles imposées à l'étendue des +variations que peuvent subir les formes spécifiques, ou ces limites +doivent-elles s'entendre du temps pendant lequel ces variations peuvent +s'effectuer, la variabilité étant de la sorte _limitée_ à certaines +époques? Il est probable que ces deux interprétations étaient également +dans l'esprit d'Isidore Geoffroy. Quand on parcourt la surface entière +du globe, les conditions moyennes d'existence offertes aux êtres +vivants, les diverses variations du milieu semblent, au premier abord, +osciller entre des limites assez étroites; ces limites déterminent +celles des modifications que peuvent subir les espèces, toujours +étroitement dépendantes des agents extérieurs. Les grandes variations du +milieu, à supposer qu'il y en ait jamais eu, n'ont lieu que dans les +intervalles qui séparent une période géologique d'une autre; c'est +pendant ces époques intermédiaires que surviendraient également les +grandes transformations des espèces. + +Isidore Geoffroy ne se prononce nulle part sur l'étendue que l'on peut +attribuer à ces dernières transformations; mais, du moment qu'on admet +l'hypothèse de la filiation, il devient totalement impossible de limiter +en quoi que ce soit cette étendue. Il paraît, en effet, bien établi +aujourd'hui qu'il n'y avait durant la période primaire ni oiseaux ni +mammifères, que les reptiles ne se sont montrés qu'après les batraciens +et les poissons, et que les poissons eux-mêmes ne sont venus qu'après +les animaux sans vertèbres. L'ordre de succession des mammifères durant +la période tertiaire a pu être fixé de la façon la plus remarquable. +L'idée de filiation, pour conserver sa généralité, implique que ces +animaux ont été tirés les uns des autres, et l'on ne peut évidemment +admettre de telles modifications sans attribuer en même temps à l'espèce +une variabilité régie, à la vérité, par des lois précises, mais +absolument indéfinie: Si les variations qu'une espèce peut subir durant +une période géologique paraissent au premier abord limitées, il est donc +impossible d'admettre cette restriction quand on embrasse la durée tout +entière des temps. + +Mais peut-on même admettre que, durant une période géologique donnée, +les espèces conservent cette stabilité qui ne leur permet tout au plus +que de former des races géographiques? Une telle hypothèse est +évidemment liée à la supposition qu'il y a eu dans l'histoire du globe +des périodes successives de changement et d'immobilité. Or la géologie +s'éloigne de plus en plus de cette manière de voir; il paraît de plus en +plus démontré que la surface de la terre s'est toujours modifiée avec la +lenteur que nous constatons aujourd'hui dans ses transformations, et +qu'il n'y a jamais eu aucune démarcation tranchée entre deux périodes +géologiques successives. Dès lors, il faut admettre que les espèces +peuvent varier indéfiniment et à toutes les époques, et les mots +«variabilité limitée» ne signifient plus que variabilité lente et +graduelle, soumise à la fois aux lois de l'hérédité et de l'adaptation +aux conditions ambiantes, mais, en somme, illimitée. + +L'exercice de cette variabilité suppose-t-il enfin, comme le veut +Isidore Geoffroy, des modifications importantes dans l'état du globe +terrestre? Non sans doute. Isidore Geoffroy lui-même fait remarquer que +l'extension graduelle des espèces à la surface du globe, conséquence +nécessaire de la multiplication des individus, place ces individus dans +des conditions différentes, susceptibles de déterminer en eux des +modifications. Mais quelle limite attribuer à cette force expansive des +espèces? N'est-elle pas capable, à la longue, d'amener les individus +faisant partie d'une même lignée à vivre dans les conditions les plus +différentes? Est-il nécessaire de supposer des changements dans un +milieu déjà essentiellement varié, si les individus d'une espèce donnée +sont eux-mêmes forcés, sous peine de mort, de se plier aux genres de vie +les plus dissemblables et vont spontanément, pour ainsi dire, à la +recherche des états les plus divers du milieu? Evidemment non. C'est là +ce que Charles Darwin a si brillamment démontré, et c'est en cela que sa +doctrine diffère de celle d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire. + +Pour le savant français, les organismes se transforment pour ainsi dire +passivement, à la suite des transformations du milieu dont ils ne font +que subir le contre-coup; pour le naturaliste anglais, l'active +multiplication des individus, la lutte pour la vie qui en résulte, +oblige les animaux et les plantes à profiter de toutes les conditions +d'existence qui leur sont offertes. Le milieu peut rester immuable, dans +son infinie variété; mais l'espèce est plastique, elle jouit d'une force +expansive illimitée et vient prendre d'elle-même les empreintes qui lui +donnent ses aspects si variés. Dès lors, le champ des modifications +possibles n'a plus de bornes, car, d'une part, les individus d'une même +espèce gardent indéfiniment de leur origine commune quelque chose qui +les distingue au milieu des autres êtres vivants, et, d'autre part, la +postérité de chacun d'eux a toujours devant elle, à mesure qu'elle +s'accroît, la possibilité de s'établir dans l'un des innombrables +domaines que le globe tout entier offre à l'activité des espèces +fécondes. Isidore Geoffroy nous montre des agents modificateurs +fonctionnant en quelque sorte d'une façon intermittente; Charles Darwin +nous signale, à côté de ces agents et au-dessus d'eux, une cause +modificatrice d'une puissance infinie et qui détermine en quelque sorte +ces agents à entrer en scène: c'est la force expansive que les espèces +tiennent du pouvoir reproducteur des individus qui les composent. Dans +cette nouvelle hypothèse, les espèces n'ont cessé de se modifier depuis +l'époque où la vie s'est montrée sur la terre, et l'on comprend sans +peine comment les formes vivantes sont parvenues à la prodigieuse +diversité que nous révèle l'étude de la botanique, de la zoologie et de +la paléontologie, Il n'est plus nécessaire, pour expliquer les +modifications dont les espèces sont susceptibles, de faire appel à des +phénomènes exceptionnels, inconnus à notre époque et dont l'homme +n'aurait jamais été le témoin; il n'est même pas nécessaire de supposer +dans le milieu où vivent les organismes des changements plus ou moins +profonds; les modifications des formes vivantes sont, comme tous les +phénomènes physiques et chimiques que nous observons, les effets de +causes encore agissantes et déterminables. + + * * * * * + +On arrive bien vite, sur cette pente, à poser le problème de la zoologie +et de la botanique tout autrement que ne l'avaient fait jusque-là les +naturalistes. Chaque forme vivante apparaît comme le résultat d'une +série d'actions successives du milieu sur les ancêtres de l'être qui la +présente, et l'on conçoit la possibilité de déterminer quelles ont été +ces actions, quels effets elles ont produits, dans quel ordre elles se +sont succédé. + +Ce n'est plus, cette fois, un simple tableau de la Nature qu'il s'agit +de tracer, ce n'est plus le mystère de ses intentions qu'il s'agit de +dévoiler, ce ne sont plus même les lois auxquelles elle s'astreint dans +la production des organismes qu'il s'agit d'énoncer; c'est une véritable +explication de chaque être vivant qu'il faut trouver, une explication au +sens où les physiciens et les chimistes entendent ce mot, au sens où le +prennent déjà les physiologistes. La méthode des sciences naturelles se +trouve ramenée à la méthode commune aux sciences physiques. La vraie +supériorité de la doctrine de l'évolution est dans cette conséquence, +encore incomplètement dégagée par Darwin, mais qui devait nécessairement +s'imposer et qui a déterminé une incontestable renaissance dans toutes +les branches de l'histoire naturelle. Sans doute, nous sommes encore +loin d'avoir obtenu les brillants résultats dont notre imagination se +plaît à espérer la réalisation; mais n'est-ce rien que de s'être dégagé +de l'anthropomorphisme étroit qui pendant de si longs siècles a pesé sur +les plus belles conceptions des naturalistes, d'avoir compris que +l'explication des êtres vivants devait se trouver dans le monde où ils +vivent et non pas hors de lui, de s'être convaincu que la biologie ne +serait faite que le jour où l'on pourrait dire de chaque forme organique +quelle est la cause qui l'a produite, où la classification zoologique ne +serait autre chose que l'histoire des adaptations successives que les +êtres vivants ont subies? + +Si les naturalistes ont longtemps considéré ce but comme au-dessus de +leurs forces, si, jusque dans la première moitié de ce siècle, las de +chercher dans la nature une explication qu'ils ne trouvaient pas, ils +croyaient devoir rattacher chaque forme vivante à l'intervention d'une +volonté surnaturelle, nous espérons avoir démontré dans les pages qui +précèdent que leur ambition nouvelle est pleinement justifiée par les +résultats déjà obtenus. À la vérité, des difficultés d'un autre ordre se +dressent devant eux. L'ancienne doctrine, en faisant de la nature +l'œuvre immédiate d'un créateur tout-puissant, semblait en quelque sorte +mettre l'homme en commerce incessant avec Dieu. On a redouté que, en +montrant les êtres vivants livrés comme les corps inanimés à l'action +aveugle des forces physiques, le transformisme ne fît oublier le +Créateur. Mais c'est encore là de l'anthropomorphisme. À ceux que +tourmenteraient de tels scrupules, il convient de rappeler que la +chimie, la physique, l'astronomie, en expliquant les faits qui +appartiennent à leurs domaines respectifs, n'ont nullement atteint la +cause première. La biologie moderne n'atteint pas davantage cette cause; +elle ne supprime pas Dieu; elle le voit plus loin et surtout plus haut. + + + + +NOTES + + +[1: Ce sont nos vertébrés.] + +[2: Aristote a surtout en vue les arthropodes et les vers.] + +[3: Lucrèce, _De natura rerum_, livre V, vers 781 à 875.] + +[4: Liv. VIII, ch. XLII, § 27 et 28.] + +[5: Cette phrase est attribuée à Pascal par Ét. Geoffroy Saint-Hilaire, +et sa contexture semble bien celle d'une phrase de l'auteur des +_Provinciales_; mais les recherches faites par M. Isidore Geoffroy +Saint-Hilaire, celles faites par M. Jules Soury n'ont pas permis de la +retrouver; nous n'avons pas été plus heureux, et il reste par conséquent +quelque doute sur son authenticité.] + +[6: Ch. Bonnet, _Contemplations de la nature_, Amsterdam, 1764, t. Ier, +p. 29.] + +[7: _Ibid._, p. 21.] + +[8: _Ibid._, p. 25.] + +[9: _Ibid._, t. II, p. 74.] + +[10: _Ibid._, p. 77.] + +[11: Charles Bonnet, _Palingénésie philosophique, ou idées sur l'état +passé et sur l'état futur des êtres vivants_, 1768.] + +[12: Bonnet, _Palingénésie philosophique, Œuvres complètes_, t. VII, p. +65, éd. de Neufchâtel, 1783.] + +[13: Bonnet, _Considérations sur les corps organisés, Œuvres complètes_, +t. III, p. 37 et 38.] + +[14: Bonnet, _Œuvres_, t. VII, p. 68.] + +[15: _Ibid._, p. 67.] + +[16: Ch. Bonnet, _Palingénésie philosophique; Œuvres_, t. VII, p. 152.] + +[17: _Ibid._, p. 163.] + +[18: _Ibid._, t. III, p. 152.] + +[19: _Zoonomie_, vol. I, p. 507.] + +[20: Nous devons à notre vénérable ami, M. Victor Considérant, la +communication de ces passages des œuvres de Maupertuis.] + +[21: M. le conseiller d'État du Mesnil et M. Victor Considérant nous ont +signalé l'un et l'autre les opinions transformistes, plusieurs fois +exprimées, de Diderot.] + +[22: Diderot, _Pensées sur l'interprétation de la nature_, LI, 1754.] + +[23: _Histoire naturelle des animaux, Animaux communs aux deux +continents_.] + +[24: _Dégénération des animaux_.] + +[25: _Réflexions sur les expériences de Leuwenhoek_.] + +[26: _Histoire des animaux_, chapitre II.] + +[27: _Philosophie zoologique_, éd. 1809, t. I, p. 76.] + +[28: _Ibid._, t. I, p. 98.] + +[29: _Ibid._, t. I, p. 80.] + +[30: _Ibid._, t. I, p. 58.] + +[31: _Ibid._, t. I, p. 92.] + +[32: _Ibid._, t. I, p. 118.] + +[33: _Histoire de la création naturelle_, traduction française, +Reinwald, édit., 1874, p. 102.] + +[34: _Philosophie zoologique_, t. I, p. 101.] + +[35: _Ibid._, t. I, p. 265.] + +[36: _Ibid._, t. I, p. 349.] + +[37: _Ibid._, t. I, p. 357.] + +[38: _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_.] + +[39: On lit, on effet, dans l'_Optique_ de Newton, question 31: «On peut +en dire autant de cette uniformité que nous montre la structure des +animaux. Tous les animaux ont, en effet, deux côtés semblables, le droit +et le gauche; en arrière correspondent à ces deux côtés deux pieds; en +avant, deux bras, deux pieds ou deux ailes fixés aux épaules; entre les +épaules, un cou, faisant suite à l'épine dorsale et auquel est fixée la +tête; sur cette tête, deux oreilles, deux yeux, un nez, une bouche, une +langue sont semblablement placés chez presque tous les animaux.»] + +[40: Voir _Vie, travail et doctrine d'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire_, +par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, p. 143.] + +[41: _Philosophie anatomique_, Introduction, p. xxx, 1818.] + +[42: _Mémoires de l'Académie des sciences_, t. XII.] + +[43: _Annales des sciences naturelles_, t. I, p. 116.] + +[44: _Ibid._, 1820, p. 462 et 539.] + +[45: Voir sur cette parenté des vertébrés et des animaux segmentés notre +ouvrage _Les colonies animales et la formation des organismes_, p. 662 à +700.] + +[46: _Recherches sur les Sauriens fossiles_, p. 4.] + +[47: _Influence du monde ambiant sur les formes animales_, p. 76.] + +[48: Geoffroy condamne surtout le choix des _preuves particulières_ sur +lesquelles Lamarck a appuyé sa doctrine; quant à l'influence des +habitudes sur les modifications organiques, aucun physiologiste ne +voudrait, pensons-nous, la mettre en doute. Il serait facile de réunir +un grand nombre de formes organiques qui ont été figées, en quelque +sorte, par l'hérédité dans l'attitude qui leur est le plus habituelle, +attitude qui est devenue le point de départ de modifications organiques +importantes.] + +[49: _Mémoire sur l'influence du monde ambiant pour modifier les formes +animales_, p. 82, 1831.] + +[50: Il s'agit ici de William Edwards, frère de M. Henri Milne Edwards, +le doyen actuel de la Faculté des sciences de Paris.] + +[51: _De l'influence des circonstances extérieures sur les corps +organisés_, p. 26.] + +[52: Page xi, note.] + +[53: Voir, par exemple, à ce sujet, Credner, _Traité de géologie_, trad. +française, p. 255.] + +[54: Ed. 1829, p. 9.] + +[55: _Discours sur les révolutions du globe_, édit. Didot, p. 62.] + +[56: _Règne animal_, 2e édit., 1829, t. I, p. 46.] + +[57: _Annales du Muséum d'histoire naturelle_, t. XIX, p. 76, 1812.] + +[58: Ce sont les poulpes, les seiches, les calmars et les animaux +analogues.] + +[59: _Principes de philosophie zoologique_, p. 70, 1830.] + +[60: Article Nature du _Dictionnaire des sciences naturelles_.] + +[61: _Vie, travaux et doctrine scientifique d'Étienne Geoffroy +Saint-Hilaire_, par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, p. 376.] + +[62: _Mémoire sur l'Hectocotyle_. Par une bizarre coïncidence, dans ce +même, mémoire, où des faits positifs sont seuls censés devoir trouver +place, Cuvier s'arrête à une conclusion étrangement erronée, à savoir +que l'hectocotyle, qu'on sait être aujourd'hui un simple bras de poulpe, +est une sorte de ver parasite.] + +[63: _Mémoire sur l'oreille osseuse des crocodiles et des téléosaures_, +p. 136, 1831.] + +[64: _Notions de philosophie naturelle_, 1837, p. 111. Geoffroy venait +d'être dépouillé au profit de Frédéric Cuvier de la direction de la +ménagerie du Muséum, qu'il avait fondée.] + +[65: _Études progressives d'un naturaliste_, 1835, p. 84.] + +[66: Johannes Müller, _Handbuch der Physiologie des Menschen_, II Band, +p. 522: «Die wichtigsten Wahreiten in den Naturwissenchaften sind weder +allein durch Zergliederung der Begriffe der Philosophie, noch allein +durch blosses Erfahren gefunden worden, sondern durch eine denkende +Erfahrung welche das Wesentliche von dem Zenfälligen unterscheidet, und +dadurch Grundsätze findet, aus welchen viele Erfahrungen abgeleitet +werden. Dies ist mehr als blosses Erfahren; und wen Man will, eine +philosophische Erfahrung.»] + +[67: _Leçons de physiologie et d'anatomie comparées_, t. I, p. 2, 1857.] + +[68: Linné, _Philosophie botanique_, édit. Gleditsch, p. 361.] + +[69: Linné, _Aménités académiques_, vol. VI, p. 324.] + +[70: Gœthe, _Essai sur la métamorphose des plantes_, propositions 87-90, +1790.] + +[71: De l'existence d'un os intermaxillaire à la mâchoire supérieure de +l'homme, aussi bien qu'à celle des animaux (_Acta naturæ curiosorum_, t. +XV, 1786).] + +[72: _Mémoire sur la conformité organique_, p. 31.] + +[73: _Les origines animales de l'homme_, 1 vol. in-8, Germer Baillière, +1871.] + +[74: _Mémoire sur la conformité organique_, p. 19.] + +[75: Voir: _De l'âme du monde, hypothèse de haute physique pour +expliquer l'organisme universel_, 1798; et _Premier plan d'un système de +philosophie de la nature_, 1799.] + +[76: _Colonies animales_, 1881, p. 710.] + +[77: Les premières vues théoriques de Richard Owen sur la constitution +du squelette remontent à 1838 (_Geological Transactions_, p. 518). Mais +on consultera surtout ses _Principes d'ostéologie comparée_, publiés en +français, en 1855, et ses _Lectures on physiology and comparative +anatomy of the vertebrata_.] + +[78: R. Owen, _Principes d'ostéologie comparée_, 1855, p. 11.] + +[79: Rathke, _Ueber die Bildung und Entwickelung des Flusskrebses_, +1829, in-folio, Leipzig.] + +[80: H. Milne Edwards, _Mémoire sur les changements de forme que les +Crustacés éprouvent pendant leur jeune âge_ (_Annales des sciences +naturelles_, t. XXX, 182)]. + +[81: On en connaît aujourd'hui, les _Penæus_, par exemple, qui n'ont à +leur naissance, comme les crustacés inférieurs, que trois paires +d'appendices.] + +[82: H. Milne Edwards, _Histoire naturelle des Crustacés_, t. I, p. 197, +1834.] + +[83: _Histoire naturelle des Crustacés_, t. I, p. 14, 1834.] + +[84: Voir notre ouvrage sur _Les colonies animales_, p. 505, 1881.] + +[85: Milne Edwards, _Observations sur le développement des annélides_ +(_Annales des sciences naturelles_, 3e série, t. III, 1843, p. 174).] + +[86: Milne Edwards, _Considérations sur quelques principes relatifs à la +classification naturelle des animaux_ (_Annales des sciences +naturelles_, 3e série, t. I, p. 65, 1844.)] + +[87: Thompson, _Zoological researches and illustrations, or natural +history of non descript or imperfectly known animals_, 1831.] + +[88: Nordmann, _Mikrographische Beiträge zur Naturgeschichte der +wirbellosen Thiere_, 1832.] + +[89: _Histoire naturelle des Crustacés_, t. I, p. 50.] + +[90: _Dictionnaire classique d'histoire naturelle_, t. XII, article +Organisation, p. 339, août 1827.] + +[91: _Histoire naturelle des crustacés_, t. I, p. 5, 1834.] + +[92: _Ibid._, p. 126.] + +[93: _Ibid._, p. 147.] + +[94: _Ibid._, p. 20.] + +[95: Émile Blanchard, _Recherches anatomiques et zoologiques sur le +système nerveux des animaux sans vertèbres_ (_Annales des sciences +naturelles_, 3e série, t. V, 1846).] + +[96: Lacaze-Duthiers, _Recherches sur l'armure génitale femelle des +insectes_ (_Annales des sciences naturelles_, 3e série, t. XII à XIX, +1829 et années suivantes).] + +[97: Louis Agassiz, _Contributions to the natural history of United +States_, 1857; _Essay on classification_, Londres, 1859; _De l'espèce et +de la classification en zoologie_, Paris, 1862.] + +[98: L. Agassiz, _De l'espèce et de la classification_, p. 8.] + +[99: _Ibid._, p. 14.] + +[100: _Ibid._, p. 9.] + +[101: _Ibid._, p. 8.] + +[102: _Ibid._, p. 12.] + +[103: _Ibid._, p. 10.] + +[104: _Ibid._, p. 43.] + +[105: _Ibid._, p. 218.] + +[106: _Les colonies animales_, notamment page 714.] + +[107: L. Agassiz, _De l'espèce et des classifications_, page 262.] + +[108: _Recherches sur l'organisation et les mœurs des Planaires_ +(_Annales des sciences naturelles_, 1re série, t. XV, 1828), et _Aperçu +de quelques observations nouvelles sur les Planaires et plusieurs genres +voisins_ (_Annales des sciences naturelles_, 1re série, t. XXI, 1850).] + +[109: S. Lovén, _Observations sur le développement et les métamorphoses +des genres Campanulaire et Syncoryne_ (_Annales des sciences +naturelles_, 2e série, vol. XIV, 1841).] + +[110: _Biblia naturæ_, p. 75, fig. 7 et 8 de la pl. 9, 1752.] + +[111: _Isis_, Bd. I,1818, p. 729.] + +[112: _Nova acta Academiæ Leopoldinæ_, t. V, p. 2, 1826.] + +[113: Même recueil, vol. IX, p. 75, 1835.] + +[114: _Naturforscher Stuck_, 25, p. 72.] + +[115: _Göze's Naturgeschichte der Eingeweidervürmern_, Suppl., 1800.] + +[116: _Considérations sur les corps organisés_ (_Œuvres d'histoire +naturelle et de philosophie_, éd. Fauche, 1779, t. III, p. 37).] + +[117: _Ueber den Generationsvechsel, oder die Fortpflanzung und +Entwickelung durch abwechselneden Generationen, eine eigenthumlehre Form +der Brutpflege in den niederen Thierclassen._ Copenhague, 1842.] + +[118: E. Perrier, _Les Colonies animales_, p. 726 et suivantes.] + +[119: Van Beneden, _Mémoire sur les cestoïdes_ (_Bulletin de l'Académie +de Bruxelles_, 1847, p. 106).] + +[120: Leuckart, _Ueber den Polymorphismus der Individuen oder die +Erscheinungen der Arbeitstheilung in der Natur_. Giessen, 1851.] + +[121: Richard Owen, _On parthenogenesis_, 1849.] + +[122: Voir notre ouvrage _Les colonies animales et la formation des +organismes_, p. 701.] + +[123: A. de Quatrefages, _Métamorphoses de l'homme et des animaux_ +(_Revue des Deux-Mondes_ de 1855 et 1856 et 1 vol. in-12, 1862).] + +[124: _Ibid._, p. 268.] + +[125: _Anatomie générale_, Introduction, p. lxvj. Ed. Blandin, 1831.] + +[126: Nous possédons de nombreux traités d'embryogénie humaine; un seul +traité d'embryogénie comparée a été publié jusqu'à ce jour, celui de +Balfour, paru en 1881, et l'on y trouverait encore plus d'une preuve de +ce que nous avançons. En même temps paraissaient nos _Colonies +animales_, où nous avons tâché de nous rapprocher autant que possible de +la méthode que nous indiquons ici.] + +[127: Bonnet, _Considérations sur les corps organisés_, _Œuvres_, t. +III, p. 226.] + +[128: _Ibid._, proposition 255.] + +[129: Tome II, p. 284 (1859).] + +[130: _Ibid._, p. 295.] + +[131: Le texte de ces leçons, publiées dans la _Revue des cours +scientifiques_, n'est pas revêtu de la signature du professeur; mais +nous avions l'honneur d'être à cette époque, à l'École normale +supérieure, l'un des élèves les plus attentifs de l'éminent auteur de +l'_Histoire naturelle du corail_, et, si nos souvenirs sont exacts, la +rédaction de la _Revue des cours_ rend bien, sinon dans la forme, au +moins dans le fond, la pensée de M. de Lacaze-Duthiers.] + +[132: De πρωτον, première, et μερος, +partie.] + +[133: Voir nos _Colonies animales_, pages 403 et 705.] + +[134: Voir notamment le _Précis d'anatomie transcendante appliquée à la +physiologie_, 1842.] + +[135: Serres, _loc. cit._, t. I, p. 95.] + +[136: _Loc. cit._, page 91.] + +[137: _Loc. cit._, p. 19.] + +[138: _De l'espèce et de la race chez les êtres organisés_, t. I, p. +217.] + +[139: Ch. Naudin, _Nouvelles recherches sur les hybrides végétaux_ +(_Nouvelles archives du Muséum d'histoire naturelle_, tome 1, p. 169, +1863).] + +[140: Godron, _De l'espèce et des races chez les êtres organisés_, t. I, +p. 51, 1859.] + +[141: _Ibid._, p. 144.] + +[142: _Ibid._, t. I, p. 332.] + +[143: _Ibid._, t. I, p. 463.] + +[144: _Ibid._, t. II, p. 46.] + +[145: Ch. Naudin, _Nouvelles recherches sur l'hybridité dans les +végétaux_ (_Nouvelles archives de Muséum d'histoire naturelle_, 1re +série, vol. I, 1863, p. 162). Bien que ce mémoire soit daté de 1863, M. +Ch. Naudin avait déjà exprimé des idées analogues en 1832, dans la +_Revue horticole_, plusieurs années, par conséquent, avant l'apparition +du livre de C. Darwin sur l'origine des espèces.] + +[146: A. Sanson, _Traité de zootechnie_, t. II, p. 62, 2e édition.] + +[147: M. Sanson prend ici le mot _spécifique_ dans le sens des +zootechnistes qui comptent autant d'espèces de chevaux, de bœufs, de +moutons, de chiens qu'il y a de races solidement fixées de ces animaux.] + +[148: Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, _Histoire générale des règnes +organiques_, t. II, p. 431, 1839.] + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La philisophie zoologique avant Darwin, by +Edmond Perrier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PHILISOPHIE ZOOLOGIQUE *** + +***** This file should be named 32297-0.txt or 32297-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/2/2/9/32297/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La philisophie zoologique avant Darwin + +Author: Edmond Perrier + +Release Date: May 8, 2010 [EBook #32297] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PHILISOPHIE ZOOLOGIQUE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + +LA PHILOSOPHIE ZOOLOGIQUE AVANT DARWIN + +PAR + +EDMOND PERRIER + +Professeur au Musum d'histoire naturelle + +PARIS +ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIRE ET Cie +FLIX ALCAN, DITEUR + +1884 + + + + +TABLE DES MATIRES + +PRFACE + +CHAPITRE PREMIER.--Introduction. + +Ides premires sur la place des animaux dans la nature.--Les +mythologies et les philosophies de l'antiquit. + +CHAPITRE II.--Aristote. + +Premires notions sur les analogies et les homologies des +organes.--Formes corrlatives.--Divisions tablies parmi les +animaux.--Ide de l'espce.--Principe de continuit.--Degrs de +perfection organique.--Possibilit d'une transformation des formes +animales. + +CHAPITRE III.--La priode romaine. + +Lucrce: la formation des premiers organismes; la lutte pour la +vie.--Pline: attributs merveilleux des animaux; nature et mode de +formation des monstres marins; notions d'anatomie.--Elien; +Oppien.--Galien: progrs de l'anatomie; corrlation entre la forme +extrieure des animaux, leur organisation et leurs moeurs. + +CHAPITRE IV.--Le moyen ge et la renaissance. + +Les mdecins arabes.--Les alchimistes.--Albert le Grand.--Premiers +grands voyages.--Renaissance de l'anatomie.--Belon, Rondelet.--Franois +Bacon.--Progrs de la physiologie et de l'anatomie.--Les premiers +micrographes.--Prjugs encore rgnant au XVIe sicle. + +CHAPITRE V.--volution de l'ide de l'espce. + +Les grands travaux descriptifs: Wotton, Gessner, Aldrovande.--Ray: +dfinition de l'espce.--Premiers essais de nomenclature.--Linn: la +fixit des espces; la nomenclature binaire. + +CHAPITRE VI.--Les philosophes du XVIIIe sicle. + +E. Bonnet: la chane des tres; les rvolutions du globe; l'tat pass +et l'tat futur les plantes, des animaux et de l'homme; l'embotement +des germes.--Robinet: ses ides sur l'volution.--De Maillet: les +fossiles.--Erasme Darwin: le transformisme fond sur +l'pignse.--Transformation des animaux sous l'influence des habitudes; +analogie avec Lamarck et Charles Darwin.--Maupertuis: la sensibilit de +la matire et le transformisme.--Diderot: la vie de l'espce et la vie +de l'individu. + +CHAPITRE VII.--Buffon. + +Opposition de Buffon aux classifications; elles conduisent +ncessairement au transformisme.--Utilit des systmes +artificiels.--Distribution gographique des animaux.--Probabilit de +modifications dans les espces.--Espces teintes; lutte pour la +vie.--Opposition la doctrine des causes finales.--Principe de +continuit. + +CHAPITRE VIII.--Lamarck. + +Importance attribue aux animaux infrieurs.--Gnration +spontane.--Perfectionnement graduel des organismes; influence des +besoins, des habitudes.--L'hrdit et l'adaptation.--Transformation des +espces appartenant aux priodes gologiques antrieures.--Opposition +la thorie des cataclysmes gnraux.--Importance des causes +actuelles.--Gnalogie du rgne animal.--Origine de l'homme. + +CHAPITRE IX.--tienne Geoffroy Saint-Hilaire. + +Opposition des deux doctrines de la fixit et de la variabilit des +espces.--L'unit de plan de composition.--Importance des organes +rudimentaires.--Balancement des organes.--Thorie des analogues; +principe des connexions.--Analogie des animaux infrieurs et des +embryons des animaux suprieurs.--Arrts de dveloppement.--Les monstres +et la tratologie.--Ides de Geoffroy sur la variabilit des espces; +les transformations brusques; l'influence du milieu.--Extension de +l'unit de plan de composition aux animaux articuls; retournement du +vertbr; ides d'Ampre.--Lien gnalogique entre les espces fossiles +et les espces vivantes. + +CHAPITRE X.--Georges Cuvier. + +Affinits avec Linn; influence des dbuts de Cuvier sur son oeuvre +scientifique; les rvolutions du globe; thories des crations +successives et des migrations.--Cration de la palontologie.--Caractre +des inductions de Cuvier.--Ordre d'apparition des animaux; cration +spciale des principaux groupes.--La classification naturelle; adhsion +au principe des causes finales; principe des conditions d'existence; loi +de la corrlation des formes; loi de la subordination des +caractres.--Les quatre embranchements du rgne animal. + +CHAPITRE XI.--Discussion entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire. + +Essai d'extension aux mollusques de la thorie de l'unit de plan de +composition.--Opposition de Cuvier; que doit-on entendre par unit de +plan?--Les connexions claires par l'embryognie et +l'pignse.--Adhsion de Cuvier l'hypothse de la prexistence des +germes.--Von Bar et les quatre types de dveloppement.--L'cole des +ides et l'cole des faits.--Influence respective de Geoffroy +Saint-Hilaire, de Cuvier et de Lamarck. + +CHAPITRE XII.--Goethe. + +Ides de Goethe sur l'unit des types organiques.--La mtamorphose des +plantes; la structure des vgtaux, le vgtal idal.--Travaux +d'anatomie compare; recherche du type idal du +squelette.--Transformisme de Goethe. + +CHAPITRE XIII.--Dugs. + +Essai de conciliation des ides de Cuvier et de Geoffroy.--La conformit +organique dans l'chelle animale.--Moquin-Tandon et la thorie du +zoonite.--Gnralisation de cette thorie par Dugs.--Thorie de la +constitution des organismes; loi de multiplicit ou de rptition des +parties; loi de disposition, loi de modification et de complication; loi +de coalescence.--Ides de Dugs sur les types organiques. + +CHAPITRE XIV.--Les philosophes de la nature. + +Ides de Schelling.--Oken: les polarits et la gense de l'univers.--Le +mucus primitif.--Gnration quivoque des infusoires; les lments +anatomiques.--Loi de rptition dduite de la philosophie de la +nature.--L'homme et le microcosme.--Les degrs d'organisation.--Thorie +de la vertbre; constitution vertbrale du crne.--Spix: application de +la loi de rptition l'anatomie compare.--Carus: extension de la +thorie de la vertbre. + +CHAPITRE XV.--La thorie des types organiques et ses consquences. + +Richard Owen: le squelette archtype.--Analogie, homologie, +homotypie.--Thorie du segment vertbral.--Le vertbr idal et +l'existence de Dieu.--Transformisme de R. Owen.--Savigny: l'unit de +composition de la bouche des insectes.--Audouin: unit de composition du +squelette des animaux articuls.--H. Milne Edwards: le type articul; +identit fondamentale des zoonites; signification des rgions du corps; +loi de la division du travail physiologique, son importance +gnrale.--L'accroissement du corps et la reproduction agame chez les +articuls; identit des deux phnomnes; signification des zoonites; +parallle entre les lois de la constitution des animaux et les lois de +l'conomie politique.--Suite des recherches sur les animaux infrieurs: +MM. de Quatrefages, Blanchard, de Lacaze-Duthiers. + +CHAPITRE XVI.--Louis Agassiz. + +Consquences philosophiques de l'hypothse de la fixit des espces.--La +possibilit d'une classification dmontre l'existence de +Dieu.--L'existence d'un plan de la cration et la doctrine du +transformisme.--Arguments en faveur de la fixit des espces.--Faiblesse +de ces arguments.--Nature des caractres des divisions zoologiques des +divers degrs.--Dfinition nouvelle des espces. Dsaccord de cette +dfinition avec les faits.--Ralit de l'espce.--Causes de l'isolement +physiologique des espces. + +CHAPITRE XVII.--Les animaux infrieurs. + +Progrs successifs des dcouvertes relatives aux animaux +infrieurs.--Trembley: l'Hydre d'eau douce.--Peyssonnel: le +Corail.--Cuvier: la Pennatule.--Lesueur: les Siphonophores.--De +Chamisso: la gnration alternante des Salpes.--Sars: la gnration +alternante des Hydromduses.--Steenstrup: thorie de la gnration +alternante.--Van Beneden: la dignse.--Leuckart: le +polymorphisme.--Owen: la parthnogense et la mtagnse.--Thorie de la +reproduction, par M. H. Milne Edwards.--Thorie gnrale de la +reproduction agame. + +CHAPITRE XVIII.--La thorie cellulaire et la constitution de l'individu. + +Pinel: les membranes.--Bichat: les tissus, leurs proprits +gnrales.--Dujardin: le sarcode.--Schleiden: les cellules +vgtales.--Schwann: extension aux animaux de la thorie +cellulaire.--Prvost et Dumas: la segmentation du vitellus de +l'oeuf.--Recherches relatives l'origine des cellules, ou lments +anatomiques de l'organisme; signification de l'oeuf.--Dfinition de la +cellule; le protoplasme et les plastides.--Constitution des individus +les plus simples.--Colonies animales; nombreuses transitions entre les +colonies et les individus d'ordre suprieur.--Isidore Geoffroy +Saint-Hilaire: la vie coloniale, signe d'infriorit.--M. de +Lacaze-Duthiers: opposition entre les invertbrs et les +vertbrs.--Thorie gnrale de l'individualit animale. + +CHAPITRE XIX.--L'embryognie. + +L'pignse et l'embryognie.--Harvey: Influence de la thorie +cellulaire.--L'oeuf considr comme cellule.--Thorie des feuillets +blastodermiques.--Gnralisation exagre des rsultats obtenus par +l'tude des vertbrs.--L'embryognie au point de vue de l'histogense +et l'organognse.--Serres et l'anatomie transcendante.--L'embryognie +considre comme une anatomie compare transitoire.--Arguments l'appui +de cette thorie.--Classifications embryogniques; causes de leur +insuffisance.--L'embryognie d'un organisme en est la gnalogie +abrge.--Acclration embryognique; phnomnes perturbateurs qui en +rsultent.--Liens rels entre l'embryognie, la morphologie gnrale et +la palontologie. + +CHAPITRE XX.--L'espce et ses modifications. + +Revue rapide des ides relatives l'espce.--Position vritable du +problme de l'espce; manires directes de rsoudre ce problme.--Essais +de solution indirecte.--Opposition de la race et de l'espce.--Prtendus +critrium de l'espce: fcondit limite; instabilit des formes +hybrides.--Thorie de Godron.--Expriences et thorie de M. Ch. +Naudin.--Identit de la race et de l'espce.--Isidore Geoffroy +Saint-Hilaire: thorie de la variabilit limite.--Comparaison des +doctrines d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire et de Charles +Darwin.--Conclusion. + +NOTES + + + + +PRFACE + +L'volution des ides est assez semblable celle des tres vivants. +Elles naissent ordinairement humbles et caches parmi les ides plus +anciennes, grandissent plus ou moins confondues avec leurs anes, au +milieu desquelles il est souvent difficile de les distinguer, se +diffrencient peu peu, atteignent un certain degr de puissance, se +transforment et meurent, aprs avoir engendr d'autres ides qui auront +un sort semblable. + +La mme destine n'attend pas toutes celles qui appartiennent une mme +famille; les unes s'teignent sans avoir jou aucun rle, exerc aucune +influence, provoqu aucun mouvement; d'autres, qui leur ressemblaient +d'abord presque entirement, deviennent, pour un temps, les grandes +directrices de l'esprit humain. Chacun croit alors les reconnatre, +s'imagine les avoir vues toutes petites et s'en avouerait volontiers le +pre. C'est pourquoi il est presque impossible d'crire une histoire des +ides que tout le monde s'accorde dclarer impartiale; c'est pourquoi +tout homme qui croit apporter une ide neuve au trsor de l'humanit se +voit aussitt assailli par les rclamations d'une foule de soi-disant +prcurseurs qui il n'a manqu pour assurer le rgne de leur pense que +le talent de la faire vivre. + +C'est aussi pourquoi, en crivant ce petit livre, dont nos auditeurs au +Jardin des Plantes connaissent dj quelques chapitres, nous n'avons +jamais eu l'intention de prsenter un expos complet des conceptions +diverses auxquelles l'tude des animaux a conduit les zoologistes. +L'historien laisse aux chroniqueurs les menus faits, aux biographes les +dtails relatifs l'enfance des grands hommes. De mme, nous avons +nglig les aperus nuageux, les ides mal nes, infirmes, toutes celles +qui n'ont laiss aucune postrit, pour nous attacher surtout celles +qui, fortes et vigoureuses, ont contribu, pour une part plus ou moins +grande, l'tablissement de la Philosophie zoologique actuelle; nous +avons pris ces ides dans la priode o elles ont accompli la partie +durable de leur oeuvre, au moment o elles ont remu et fcond les +intelligences. + +C'tait, pensons-nous, le seul moyen d'crire un livre clair, prcis, +utile et court. + +Avec la complicit de quelques Franais mal inspirs, on a beaucoup trop +mdit de la science franaise, beaucoup trop rabaiss le rle qu'elle a +jou dans l'panouissement de cette splendide science biologique qui +rayonne aujourd'hui, mme sur les conceptions des hommes politiques. La +France n'est pas, Dieu merci! demeure aussi trangre qu'on a bien +voulu le dire la constitution de la Philosophie zoologique. Peu de +pays ont fourni autant de savants ayant eu au mme degr le souci des +ides gnrales, ayant expos leurs ides avec plus de clart et de +mesure. Nous avons eu l'agrable devoir de le constater, et nous osons +esprer l'avoir fait avec la plus grande impartialit, autant vis--vis +des savants trangers que vis--vis de ceux de nos contemporains dont +nous avons eu discuter les doctrines. + +Traitant de la Philosophie zoologique avant Darwin, nous avons d +prciser cependant en quoi les ides actuelles sont en progrs sur +celles qui les ont prcdes et dont elles procdent en grande partie; +nous avons d conserver les tendances de la biologie moderne, le but +qu'elle poursuit, la mthode laquelle elle doit s'astreindre pour y +parvenir. Cette mthode, elle est peine arrive aujourd'hui s'en +rendre matresse. + +Si l'adoption du transformisme est en voie d'accomplir une rvolution +profonde dans la direction des travaux des naturalistes, dans leur faon +de raisonner, dans leur manire d'exposer les faits et de les enchaner +entre eux, cette rvolution est loin d'tre faite. La vieille mthode, +que les physiciens appelaient un peu ddaigneusement jadis la _mthode +des naturalistes_, intervient trop souvent encore pour tablir un +dsaccord entre la conception matresse et les conceptions secondaires +qu'on cherche y rattacher. On demeure frapp en tudiant les crits +des plus grands naturalistes de voir combien leur mthode diffre de la +mthode des physiciens, et la diffrence rside beaucoup moins dans +l'opposition entre l'observation et l'exprimentation proprement dite +que dans l'effort constant du physicien pour remonter du simple au +compos, pour rattacher les effets leur cause. + +Longtemps les naturalistes se sont borns _comparer_, tandis que les +physiciens s'efforaient d'_expliquer_. Aujourd'hui, les naturalistes +cherchent eux aussi expliquer, leur tour, les phnomnes qu'ils +observent; ils renoncent faire incessamment appel la mtaphysique +dans cette science de la nature qu'ils cultivent et qui, par une trange +fortune, a cd son vrai nom d'autres sciences qui lui auront au moins +rendu le service de crer la mthode dont elle n'aurait jamais d se +dpartir. Mais, jusqu' la priode contemporaine, c'est malheureusement +toujours la mtaphysique que demeure la parole lorsqu'il s'agit de +s'lever quelque conception un peu gnrale des rapports des tres +vivants. Quand Aristote introduit dans la science le _principe des +causes finales_, dont Cuvier fait encore le pivot de l'histoire +naturelle, il ne fait en somme que chercher la raison de tout ce qui +existe dans une harmonie tablie par une volont extrieure au monde +qu'il tudie. Le _principe de continuit_ de Leibnitz ne suppose dans +l'esprit de ses disciples Linn et Bonnet aucune relation de cause +effet entre les phnomnes qu'il doit relier entre eux; la continuit +des phnomnes, les gradations que prsentent les organismes, l'chelle +des tres en un mot, ne sont autre chose que le reflet de la continuit +qui existe dans la pense de l'intelligence directe de l'univers. +tienne Geoffroy Saint-Hilaire ne peut donner son tour--et Cuvier ne +s'y mprend pas--d'autre raison de l'_unit de plan de composition_ +qu'il admet dans le rgne animal qu'une sorte de rapport mystrieux +entre les tres vivants et leur Crateur. En proclamant l'existence de +quatre plans distincts suivant lesquels les animaux seraient construits, +Cuvier ne s'carte pas davantage de ces errements; aussi se trouve-t-il +ramen, ds qu'il veut remonter tant soit peu au del des faits, au +principe des causes finales ou l'hypothse de la prexistence de +l'animal dans son germe. Les disciples les plus immdiats de Cuvier, +Richard Owen, en exposant sa _thorie des archtypes_, Louis Agassiz, en +dveloppant la srie de ses ides sur l'_espce_ et sur la +_classification_, ne font d'ailleurs nullement mystre de leurs +tendances: l'histoire naturelle n'est en somme pour eux qu'une srie de +tableaux prsentant sous ses divers aspects la pense de Dieu. Il est +d'ailleurs bien difficile d'arriver une autre conception du monde +vivant ds qu'on se range cette hypothse, toute mtaphysique elle +aussi, de la _fixit des espces_, ne une poque o l'on savait bien +peu de choses du rgne animal et que les connaissances acquises ont +depuis si bien battue en brche que l'espce fixe suppose ne peut plus +recevoir de dfinition satisfaisante. Comme il n'y a plus, dans cette +hypothse, de relation ncessaire ni entre les formes vivantes, ni entre +les formes et le milieu dans lequel elles sont places, ce que les +naturalistes considrent comme des explications sont tantt de simples +gnralisations, comme la _loi de conformit organique_ de Dugs, la +_loi des gnrations alternantes_ de Steenstrup, tantt la constatation +des moyens employs par la nature pour perfectionner ses oeuvres, comme +cette loi, _division du travail physiologique_, dont M. H. Milne Edwards +a tir un si brillant parti, mais qui ne cesse d'tre un _moyen_ de la +nature pour devenir un _procd rel_ que si l'on admet pour les tres +vivants la possibilit de se compliquer graduellement et par consquent +de se transformer. + +En vain les naturalistes de la premire moiti de ce sicle esprent-ils +chapper ce reproche de se laisser induire en mtaphysique en voquant + chacune des plus belles pages de leurs crits un tre indfini qu'ils +dcorent du nom de _Nature_, et auquel ils consacrent des articles +spciaux dans leurs encyclopdies et leurs dictionnaires. La Nature, +c'est l'Univers, c'est Dieu, et, si ce n'est pas cela, ce n'est rien. De +toutes faons, partout o la Nature intervient, il ne saurait y avoir +explication, au sens o les physiciens entendent ce mot. + +Expliquer un ensemble de phnomnes, c'est dcouvrir un lment simple +qui leur est commun, en dterminer exactement les proprits et +dmontrer que les divers phnomnes considrs rsultent des +modifications diverses que subit cet lment sous l'action de causes, +elles-mmes connues. C'est assez dire qu'en zoologie toute mthode +d'exposition qui prend l'homme ou les vertbrs comme point de dpart +pour descendre ensuite aux autres organismes ne saurait comporter +d'explication; c'est assez dire que chercher expliquer les groupes +infrieurs du rgne animal au moyen de conceptions rsultant de l'tude +des seuls vertbrs, c'est prendre le contre-pied du procd +qu'emploient toutes _les sciences exprimentales_. Toutes les +difficults que l'on prouve encore dfinir l'_individu_, dfinir +l'_espce_ sont des difficults en quelque sorte artificielles, en ce +sens que nous les avons cres nous-mmes; elles rsultent des +conceptions trop troites suggres jadis par une tude trop exclusive +des animaux suprieurs, et dont nous n'avons pas encore su nous dgager +suffisamment. + +Aujourd'hui que, grce au perfectionnement de nos moyens +d'investigation, il a t possible de rduire les tres vivants en des +lments qui leur sont communs, et qui ont eux-mmes en commun tout un +ensemble de substances ayant des proprits fondamentales identiques, +les _protoplasmes_, aujourd'hui qu'il a t possible d'tablir une +chane continue entre les tres forms d'un seul de ces lments et ceux +qui en contiennent des milliards, une poque o l'embryognie dmontre +que mme les plus compliqus de ces derniers rsultent de la +multiplication d'un lment d'abord unique, l'_oeuf_, les vritables +explications, les explications telles que les conoivent les physiciens +et les chimistes, paraissent prochaines. Il n'est plus tmraire +d'esprer que l'histoire des tres vivants pourra tre prsente sous la +forme didactique, propre aux sciences exprimentales, et nous avons fait +un premier essai dans ce sens en crivant notre livre: _Les colonies +animales et la formation des organismes_. Mais, pour atteindre ce +rsultat, il faut avant tout demeurer persuad que les tres vivants, en +tant qu'organismes naturels, doivent trouver dans la nature actuelle +leur explication, s'efforcer de rechercher et de mettre en vidence les +liens de causalit qui unissent les phnomnes complexes ceux d'un +degr moindre de complexit, former ainsi des ensembles de plus en plus +tendus, et ne pas s'illusionner sur la porte d'un systme de +critiques, actuellement fort en vogue dans les sciences naturelles, et +dans lequel on s'imagine avoir tabli la vanit des explications, en +choisissant habilement un point inexpliqu ou dont l'explication +dlicate n'a pas t comprise pour l'opposer l'ensemble des faits +expliqus. + +Puissions-nous, en crivant l'histoire des anciens systmes, avoir +contribu montrer dans quel sens se trouve la voie vritable! + + Edmond Perrier. + + + + +LA PHILOSOPHIE ZOOLOGIQUE AVANT DARWIN + + + + +CHAPITRE PREMIER + +INTRODUCTION + +Ides premires sur la place des animaux dans la nature.--Les +mythologies et les philosophies de l'antiquit. + + +De tout temps, l'homme a essay de pntrer l'origine des tres vivants +qui l'entourent, de se donner une explication, si grossire ft-elle, +des liens qui les rattachent entre eux, des rapports qui les unissent +lui. Ds l'veil de son intelligence, il a examin d'un oeil +particulirement curieux les animaux qui, sans cesse agits, venaient +indiscrtement mler leur existence la sienne. Ne pouvant comprendre +la raison d'tre de ces muets qui n'avaient pour lui que des secrets, +tour tour tonn de leurs merveilleux instincts, effray de leur force +redoutable, charm de l'clat de leurs couleurs, de la grce de leurs +mouvements, de l'lgance de leurs formes, il a commenc par en faire +les messagers des puissances invisibles qui rgissent l'univers et +souvent mme des dieux. Dans toutes les mythologies primitives, les +animaux jouent un rle considrable. Oblig un combat sans trve par +les animaux qui lui disputaient ses moyens d'existence, l'homme, avant +de se donner la place d'honneur dans le monde, avait commenc par +l'offrir modestement ses rivaux; les Hindous et beaucoup de peuplades +sauvages la leur conservent encore. + +Toute l'antiquit, tout le moyen ge demeurent imprgns de cette ide +que les animaux touchent de prs au surnaturel. L'imagination paenne en +invente de plus terribles encore que tous ceux qui existent: et la +renomme de ses Sphynx, de ses Tritons, de ses Centaures, se conserve +longtemps dans les contes et dans les fables des peuples chrtiens. Un +livre, le _Physiologus_, qui, malgr l'anathme qui l'accueillit +d'abord, est demeur pendant prs de mille ans le seul livre d'histoire +naturelle de l'glise, n'est autre chose qu'une sorte de morale en +action des animaux. Chacun d'eux est l'incarnation d'une vertu, que le +vrai chrtien doit imiter ou d'un vice qu'il doit fuir. Le moyen ge +conserve du reste la croyance antique que les animaux jouissent d'une +puissance occulte particulire, qui n'est pas sans analogie avec celle +des sorcires. Roger Bacon croit encore que le regard du basilic est +mortel, que le loup peut enrouer un homme s'il le voit le premier, que +l'ombre de l'hyne empche les chiens d'aboyer. un homme admettant +sans difficult que l'oie bernache nat des glands d'une espce de +chne, rien ne devait sembler impossible. Cette crdulit est moins +tonnante encore que celle de Pierre Rommel affirmant en 1680, il y a +deux cents ans peine, avoir vu Fribourg un chat qui avait t conu +dans l'estomac d'une femme et avoir connu une autre femme qui avait +donn naissance une oie vivante. + +Plus de semblables assertions nous paraissent aujourd'hui burlesques, +plus elles sont intressantes rappeler, car elles nous montrent +combien tait encore confuse il y a peu de temps cette notion de +l'espce animale devenue aujourd'hui si vulgaire. On allait souvent plus +loin; on n'admettait pas seulement que, sous des influences +mystrieuses, un animal pt donner naissance des animaux tout +diffrents, ou se transformer lui-mme la faon des loups-garous; on +douait aussi la matire inerte de la facult de s'organiser +spontanment: les grenouilles pouvaient natre de la vase des tangs; de +vieux chiffons, enferms dans un coffre avec un peu de bl, pouvaient se +transformer en souris; les vers intestinaux n'taient qu'une +mtamorphose des humeurs de notre organisme, et cette opinion a compt, +mme de nos jours, quelques partisans. + +Ce n'est d'ailleurs pas sans peine que la notion mme de la vie arrive +se dgager, que la dmarcation s'tablit entre ce qui est vivant et ce +qui ne l'est pas. Pour les anciens philosophes, la vie, c'est, avant +tout, le mouvement, la force. Tout ce qui se meut est plus ou moins +considr comme vivant. + +Thals de Milet appelle me tout ce qui est cause de mouvement. L'aimant +a une me comme l'homme; le monde a une me, qui est Dieu, et il peut y +avoir des mes sans corps, des dmons. C'est Dieu qui a fait toutes +choses en employant une matire premire unique, l'eau. + +Au-dessous du Dieu crateur, Anaximandre conoit des dieux mortels, qui +sont les astres. + +Anaximne considre l'air, capable de se mouvoir plus aisment encore +que l'eau, comme l'origine de toutes choses. L'air est l'me du monde; +il est Dieu; il tient le monde en vie, comme l'me tient en vie notre +corps. + +Anaxagore n'admet plus qu'un Dieu coordonnateur de toutes choses dont il +se fait une ide trs leve; il considre les vgtaux comme ayant +toutes les facults des animaux et voit dans les tres vivants les +enfants de la Terre et du Soleil, astres qu'il suppose par consquent +vivants, mais auxquels il refuse la qualit de dieux. Les mes des +hommes passent aprs leur mort dans le corps des animaux. + +Ainsi, pour la plupart des philosophes de l'antiquit, la conception +mme de l'tre organis est confuse. Il existe dans l'univers une cause +de mouvement, qui est Dieu; tout ce qui se meut possde en soi la vie et +est capable de la donner. Les animaux et les vgtaux, entre lesquels +des points de ressemblance sont entrevus, sont engendrs par l'eau +suivant quelques-uns, par l'air suivant d'autres, par les astres suivant +d'autres encore. On cherche en mme temps rattacher tout ce qui existe + une cause commune ou un ensemble de causes communes. Pour Thals et +Anaximandre, tout a t tir de l'eau; Anaximne et Diogne prfrent +tout faire sortir de l'air. Empdocle met son tour la terre au rang +des causes primordiales; Leucippe et Dmocrite admettent une substance +primitive, l'ther, en qui Anaxagore voyait dj la cause de la foudre. +Les transformations diverses de l'ther auraient produit tout ce qui +est. Pour Hraclite, le principe commun de toutes choses n'est autre que +le feu. Ainsi se constitue pice pice cette hypothse des quatre +lments: la terre, l'eau, l'air et le feu, qui se retrouve jusqu'aux +temps modernes au fond de toutes les conceptions scientifiques. + +Il n'y avait place dans toute cette philosophie que pour l'observation +la plus superficielle. En gnral, on considre les animaux et les +vgtaux en bloc. L'imagination tient la place premire dans les +systmes; les sciences n'existent pas proprement parler; les +observations justes sont trop peu nombreuses et mles de trop de fables +pour qu'on en puisse constituer un corps de doctrine; il n'y a pas de +zoologie, et il ne saurait tre question par consquent de philosophie +zoologique. + +Quelques essais d'explication plus prcise mritent d'tre cits. Telle +est cette ide d'Anaxagore que tous les corps sont forms de parties +semblables entre elles, ayant exist de toute ternit et que Dieu n'a +fait que coordonner. Le mlange de toutes ces parties est ce qu'il +appelle le chaos. Dans ce chaos existent des os, des viscres, des +muscles, mais avec des dimensions si petites que toutes ces parties sont +invisibles; elles ne sont devenues visibles qu'en s'unissant des +parties semblables. Elles ont alors constitu les os, les viscres, les +muscles des animaux. Quand un animal meurt, toutes ses parties +constitutives se dissolvent, se rsolvent en leurs lments invisibles. +Ces lments divers se mlangent entre eux jusqu' ce qu'ils +redeviennent parties intgrantes de quelque autre organisme. Ainsi les +animaux et les plantes sont forms d'lments permanents et ternels, +qui s'associent temporairement pour constituer des organismes, puis se +sparent, pour entrer dans des organismes nouveaux. Les lments propres + entrer dans la constitution des organismes sont en quantit constante; +mais ils circulent pour ainsi dire perptuellement, passant d'un tre +vivant un autre et s'associant de toutes les manires possibles. + +Les lments des tres vivants, comme ceux de tous les autres corps, +ayant exist de toute ternit et tant indestructibles, rien +d'essentiel ne parat distinguer la matire vivante de la matire +inerte, dans la conception d'Anaxagore, qui n'est pas sans intrt, car +on pourrait lui trouver plus d'un trait de ressemblance avec la clbre +doctrine de l'embotement des germes que nous rencontrerons plus tard, +avec l'hypothse des molcules vivantes de Buffon, celle de l'attraction +du soi pour soi de Geoffroy Saint-Hilaire et mme avec la fameuse +thorie de la panspermie de Darwin. + +Ces rapports entre les doctrines des philosophes anciens et les +doctrines qui ont apparu plus rcemment sous d'autres formes se +rencontrent plus d'une fois. Pythagore et les pythagoriciens admettaient +par exemple, ct des nombres rgulateurs de la nature, divers +principes contraires deux deux et desquels tout rsultait: le fini et +l'infini, l'impur et le pur, l'unit et la dualit ou la pluralit, la +droite et la gauche, le masculin et le fminin, le repos et le +mouvement, le droit et le courbe, la lumire et les tnbres, le bien et +le mal, Dieu et le dmon, l'esprit et la matire, etc. Ils taient en +cela les prcurseurs de Schelling et des philosophes de la nature; ils +avaient vu le monde sous le mme point de vue des oppositions et n'ont +fait que dvelopper d'une manire approprie aux connaissances acquises +de leur temps la cause premire, les liens et les consquences de ces +oppositions. Cette ide des oppositions avait conduit Pythagore +admettre l'existence des antipodes. Hraclite pensait galement, comme +les philosophes de la nature, que notre me n'est qu'une manation de +l'me du monde qui est Dieu. Dmocrite croit comme eux que nous avons +deux manires d'acqurir des connaissances: par les sens et par la +pense. Les sens peuvent nous tromper, mais la pense ne nous donne que +des connaissances prcises; Hraclite et Dmocrite eussent t, de notre +temps, rangs parmi les membres de l'cole des ides. Cependant pour +eux, comme pour les matrialistes modernes, rien n'existe en dehors des +atomes et du vide. Les apparences diverses que prsente le monde +extrieur sont le rsultat du mouvement: nous ne percevons que des +changements, des oppositions, et non des objets rels. + + ct de ces doctrines gnrales, de ces tentatives de divination de la +nature des choses, si, comme nous le disions tout l'heure, +l'observation tient peu de place, le besoin d'observer a t cependant +reconnu. Alcmon de Crotone (520 av. J.-C.) a dissqu des animaux; il +compare le blanc de l'oeuf des oiseaux au lait des mammifres; mais il +croit que les chvres respirent par les oreilles. Anaxagore considre le +cerveau comme le sige de la pense; il se rend compte de la faon dont +se nourrissent les foetus; mais il prtend que les fouines enfantent par +la bouche et que les ibis et les corneilles s'accouplent par le bec. Ces +deux philosophes et plus tard Polybe ont fait quelques recherches +d'embryognie. Mais on voit combien leurs affirmations sont encore +sujettes caution. + +Dmocrite fait plus de progrs que ses prdcesseurs dans la +connaissance des organes des animaux et des fonctions qu'ils +remplissent; Hippocrate s'applique surtout la connaissance de +l'anatomie humaine; il arrive dfinir un certain nombre de maladies et + en reconnatre la marche; mais l'art d'observer comme l'art mme de +raisonner sont encore dans l'enfance; partout, nous venons de le voir, +les erreurs les plus grossires se mlent aux observations justes et +viennent dparer les plus nobles efforts des intelligences qui cherchent + crer une voie dans les rgions encore inexplores de la science. La +science demeurant insparable de la philosophie, chaque progrs des +philosophes dans l'art de manier la pense est suivi d'un progrs dans +l'art d'arriver la connaissance. Peu peu, l'imagination tient une +place moins exclusive dans les spculations, et l'on apprend tablir +entre les ides des distinctions plus rigoureuses. Socrate les enchane +le premier dans des dfinitions suffisamment prcises et perfectionne la +mthode inductive au point qu'on peut lui attribuer l'honneur de sa +cration. Platon montre tout le parti que l'on peut tirer de la mthode +qui s'lve du particulier au gnral en passant travers toute une +hirarchie d'ides de plus en plus tendues. Mais sa mthode, il +l'applique surtout aux ides et rend ainsi ncessaire une raction, +grce laquelle un accord plus rigoureux puisse s'tablir entre les +faits et les ides. On comprend peu peu que les faits bien observs +sont les vritables gnrateurs des ides; mais il fallait un gnie +puissant pour faire redescendre les philosophes aux mthodes ordinaires +dont le sens commun ne s'tait pas cart. Ce gnie, duquel date la +fondation des sciences et de la mthode scientifique, fut Aristote. + +Quelques critiques ont dit que la science d'Aristote venait en grande +partie de ses devanciers et surtout de Dmocrite; qu'il a fait de +nombreux emprunts ses prdcesseurs, sans les citer. De tout temps on +a si amrement reproch ceux qui ont essay quelques nouveauts, +d'avoir puis leurs ides dans Aristote ou ailleurs, qu'il est assez +piquant de voir accuser, son tour, de plagiat celui qu'on se plat +d'ordinaire appeler le pre de la philosophie. Aristote s'est-il aid +des travaux de ses devanciers? Cela est possible, probable mme; il est +incontestable que son rudition tait considrable, et l'on peut croire +qu'il en a tir parti. Le nombre des faits qu'il annonce dans ses livres +est tel qu'il dpasse, sensiblement, peut-tre, ce qu'il lui avait t +donn d'acqurir par son exprience personnelle. Doit-on pour cela +l'accuser d'avoir cherch s'approprier le bien d'autrui? De telles +insinuations ne sont fcheuses que pour ceux qui les mettent +complaisamment. L'ide est ce qu'il y a de plus personnel l'homme et +surtout l'homme de science: c'est pourquoi le gnie est si admir; +c'est pourquoi tout effort d'une intelligence qui la rapproche du gnie +est si impatiemment support par celles qui s'en reconnaissent +incapables; c'est pourquoi tout homme qui possde ou dveloppe une ide +doit s'attendre voir s'lever, parmi tous les obstacles qu'on lui +oppose, cette accusation, de tout temps renouvele, qu'il n'a rien fait +de nouveau. En somme, peu importe l'humanit le degr plus ou moins +grand de nouveaut des faits ou des ides; ils ne sont rien pour elle +tant qu'ils n'ont pas t embrasss par quelque puissant esprit qui +sache lui en montrer la porte et lui dire: Voici les conqutes qui ont +t faites, voici le parti qu'on en peut tirer. Tel fut au moins le +mrite d'Aristote, qui rsuma dans ses oeuvres tout ce que savait +l'antiquit, sut faire un dpart presque toujours judicieux entre le bon +et le mauvais, le vrai et le faux, accrut considrablement les limites +du savoir humain, indiqua la voie suivre pour arriver avec plus de +certitude la conqute de la vrit et lgua au moyen ge une somme +telle de connaissances, que sans lui la science et t tout entire +recommencer. + + + + +CHAPITRE II + +ARISTOTE + +Premires notions sur les analogies et les homologies des +organes.--Formes corrlatives.--Divisions tablies parmi les +animaux.--Ide de l'espce.--Principe de continuit.--Degrs de +perfection organique.--Possibilit d'une transformation des formes +animales. + + +On a tant crit sur Aristote, on a tant cit, comment, interprt les +oeuvres de ce grand homme, que plus d'un lecteur sera sans doute tent de +nous reprocher de revenir, notre tour, sur un sujet qui semble puis. +C'est cependant jusqu' l'illustre prcepteur d'Alexandre qu'il faut +faire remonter les origines de la philosophie zoologique. Lui seul, dans +l'antiquit, sut allier une observation incessante et presque toujours +rigoureuse des faits avec l'art de grouper les connaissances acquises de +manire en faire ressortir toutes les consquences gnrales. Plus +d'un passage de son _Histoire des animaux_ pourrait tre sign Cuvier ou +Geoffroy Saint-Hilaire. Ce sont les principes mmes de l'anatomie +compare, telle qu'on l'entend de nos jours, que dveloppe Aristote +lorsqu'il crit ds les premires pages de l'oeuvre mmorable que nous +venons de citer les lignes suivantes: + +Il y a des animaux tels que toutes les parties des uns sont semblables +aux parties correspondantes des autres; il y en a entre lesquels cette +ressemblance ne se trouve pas. Les parties peuvent se ressembler, comme +tant de la mme forme; par exemple, le nez, l'oeil, la chair, les os +d'un homme ressemblent au nez, l'oeil, la chair, aux os d'un autre +homme; et ainsi des chevaux et des autres animaux que nous disons tre +de mme espce... Une autre sorte de ressemblance est celle des animaux +qui sont de mme genre et qui diffrent par excs ou par dfaut: les +oiseaux, les poissons sont des genres dont chacun comprend un grand +nombre d'espces. + +Dans un mme genre, les parties ne sont communment distingues que par +des qualits diffrentes, telles que la couleur et la figure... + +Il y a d'autres animaux dont on ne peut pas dire que les parties soient +de mme figure ni qu'elles diffrent entre elles du plus au moins; on +peut seulement tablir une analogie entre les unes et les autres; c'est +ainsi que, la plume tant l'oiseau ce que l'caille est au poisson, on +peut comparer les plumes et les cailles, et de mme les os et les +artes, les ongles et la corne, la main et la pince de l'crevisse. +Voil de quelle manire les parties qui composent les individus sont les +mmes et sont diffrentes. Il faut encore remarquer leur position. +Plusieurs animaux ont les mmes parties, mais ne les ont pas +semblablement places. Aussi les mamelles peuvent tre places sur la +poitrine ou dans la rgion inguinale. + +Et l'on trouve plus loin: + +En gnral, entre les animaux de genre diffrent, la plupart des +parties ont une forme diffrente: les unes n'ont entre elles qu'une +ressemblance de rapport et d'usage et sont, au fond, de nature +diffrente; d'autres sont de mme nature, mais de forme diffrente; +beaucoup se trouvent dans certains animaux et ne se trouvent pas dans +d'autres. + +Ainsi ces diverses sortes de ressemblance des animaux que Geoffroy +Saint-Hilaire et ses successeurs devaient dsigner sous le nom +d'_analogies_ et d'_homologies_ sont dj en partie distingues et +dfinies par Aristote. Le philosophe de Stagyre n'est pas davantage +tranger ce que Cuvier devait plus tard appeler la _corrlation des +formes_; il cite un grand nombre de ces corrlations qui sont depuis +dfinitivement demeures dans la science et sont encore employes dans +la dfinition des groupes zoologiques. Voici les plus importantes: + +Tous les animaux ont du sang ou un liquide qui en tient lieu, la +lymphe. Les animaux sans pieds, deux pieds ou quatre pieds ont du +sang[1]. Tous ceux qui ont plus de quatre pieds[2] ont de la lymphe. Les +animaux sang sont plus grands que les animaux lymphe, car ces +derniers grandissent avec le climat. + +Les animaux pourvus de poils, les ctacs, les slaciens, sont +vivipares; ces derniers seuls ont des oues; ils produisent d'abord un +oeuf au dedans d'eux-mmes. + +Le mode de viviparit des slaciens, qui sont des poissons, est +nettement distingu de celui des animaux couverts de poils et des +ctacs, qui constituent notre classe des mammifres. + +Plus loin, les animaux volants sont rpartis en trois catgories, ceux +qui ont des ailes garnies de plumes, ceux qui ont des ailes constitues +par un repli de la peau, des _ailes dermiques_, ceux enfin qui ont des +ailes sches, minces, membraneuses. Les ailes dermiques et les ailes +plumes sont propres aux animaux qui ont du sang, et les ailes +membraneuses sches aux insectes. Les insectes peuvent avoir quatre +ailes ou deux ailes. Les insectes coloptres (le mot est dans +Aristote), dont les ailes antrieures ont la forme d'tuis, n'ont pas +d'aiguillon. Les insectes quatre ailes ont un aiguillon en arrire: ce +sont nos hymnoptres; les insectes deux ailes ont un aiguillon en +avant. Aristote ne se mprend d'ailleurs nullement sur la nature +diffrente de ce qu'il appelle l'aiguillon chez les insectes quatre +ailes et chez les insectes deux ailes, car il crit en parlant de ces +derniers: La langue remplace l'aiguillon chez les diptres, et il +remarque que les insectes qui ont une langue n'ont point de mchoires, +comme s'il devinait dans la _langue_, que nous appelons aujourd'hui une +_trompe_, le rsultat d'une transformation des mchoires. + +Voil donc, dans un seul groupe, celui des insectes, toute une srie de +corrlations nettement dfinies. Le mode de constitution de ces animaux +est aussi bien saisi; ils sont reprsents comme forms de parties, +d'anneaux, de segments, paraissant avoir chacun leur vie propre; ces +parties, ces segments sont ce qu'on a appel depuis des _rgions du +corps_, des _zoonites_. + +Aristote ne se montre pas moins perspicace lorsqu'il parle des +mammifres. Aprs avoir plac parmi les animaux vivipares tous les +animaux couverts de poils, il semble craindre qu'une confusion ne +s'tablisse entre ces derniers et les lzards, qui sont quadrupdes +comme eux, et fait observer que seuls les quadrupdes couverts de poils +sont vivipares. Les mammifres sont de la sorte nettement distingus des +lzards, dont Aristote met d'ailleurs en vidence la ressemblance avec +les serpents dpourvus de pieds. Un seul mot inventer, et le groupe +des reptiles se trouverait constitu. + +Parmi les quadrupdes vivipares, d'autres relations non moins +remarquables sont tablies. Ces quadrupdes peuvent avoir des cornes ou +en tre dpourvus. Ceux dont la dentition forme une sorte de scie n'ont +jamais de cornes; les cornes manquent encore aux quadrupdes pourvus de +dfenses; tous les quadrupdes cornus manquent d'incisives la mchoire +suprieure. Tous les quadrupdes vivipares, cornus, dpourvus +d'incisives suprieures, possdent quatre estomacs et jouissent de la +facult de ruminer. Rien ne manque, cette caractristique de l'ordre +des ruminants, et la corrlation, si remarquable chez ces animaux, entre +l'absence de cornes et la prsence de canines, est mme exprime d'une +faon prcise; elle n'a t explique que de nos jours. + +Bien qu'Aristote connt un assez grand nombre d'animaux, l'ide de les +grouper dans un ordre dtermin, permettant d'exprimer leur degr plus +ou moins grand de ressemblance ne parat pas s'tre prsente son +esprit. Il n'a donc pas tent ce que nous appelons une _classification_. +Il compare de toutes les faons possibles les animaux les uns aux autres +et cherche rduire en propositions gnrales le rsultat de ses +comparaisons. Il arrive ainsi indiquer des rapprochements parfaitement +naturels, qui peuvent encore aujourd'hui, prendre place dans nos +mthodes; mais, tout ct, des comparaisons d'un autre ordre le +conduisent de nouveaux rapprochements de moindre importance cette +fois, et qui paraissent cependant avoir pour lui autant de valeur que +les premiers, des caractres qui auraient pu tre utiliss, leur +tour, si l'ide d'une certaine hirarchie dans ces rapprochements +secondaires s'tait dgage, si les comparaisons, au lieu de s'tendre +l'ensemble des animaux, n'avaient t faites qu'entre organismes +prsentant la mme structure anatomique, entre organismes de mme +genre, comme il aurait dit lui-mme. + +Plus loin notre philosophe ayant puis l'tude des ressemblances se +proccupe seulement de rechercher les diffrences que les animaux +prsentent entre eux. Ces diffrences, relatives leur manire de +vivre, leurs actions, leur caractre, leurs parties, sont galement +toutes mises sur le mme plan. + +Ainsi Aristote distingue des animaux aquatiques et des animaux +terrestres, des animaux sociaux et des animaux solitaires, des animaux +migrateurs et des animaux sdentaires, des animaux diurnes et des +animaux nocturnes, des animaux privs et des animaux sauvages. Les mmes +animaux peuvent se retrouver bien entendu dans ces diverses catgories; +relativement aux deux dernires, Aristote fait d'ailleurs remarquer +qu'une espce donne peut appartenir toutes deux la fois. + +Il ne s'agit donc point ici de groupes naturels fonds sur des +ressemblances que l'on puisse considrer comme fondamentales; aussi bien +Aristote ne se propose-t-il pas pour but de faire connatre et de +distinguer les diffrentes sortes d'animaux; son livre est tout la +fois une anatomie et une physiologie compares plutt qu'une zoologie, +et il ne dfinit que les divisions qui sont ncessaires ses +comparaisons. Il traite sparment des animaux qui ont du sang et de +ceux qui n'en ont pas et divise ces deux groupes principaux en groupes +secondaires et remarquablement naturels, dont quelques-uns ont dj t +dnomms dans le langage vulgaire; c'est ce qu'il appelle les grands +genres ([Grec: gen megesta tn zn]): tels sont les oiseaux, les +poissons, les coquillages, les mollusques qui sont nos cphalopodes, ou +encore les insectes. Pour ces derniers Aristote a cr le nom nouveau +d'[Grec: entoma]; c'est l une hardiesse qu'il se permet rarement. Il se +sert, en effet, des mots de la langue usuelle, et, quand il n'existe pas +de mots correspondant aux groupes qu'il dfinit, il se borne le +regretter. Il signale ainsi l'absence d'une dnomination commune pour +les mollusques coquille, qu'il qualifie, en formant un mot compos, +d'_Ostracodermes_, pour les langoustes, les crabes et les crevisses +qu'il runit sous le nom, galement compos, de _Malacostracs_. Cette +insuffisance de la langue vulgaire l'embarrasse d'ailleurs visiblement. +Il a nettement conu un grand genre des mammifres; mais le peuple est +en retard sur lui et confond les mammifres avec les autres quadrupdes, +tels que les lzards. Ce mot de quadrupdes ne saurait tre le nom d'un +groupe naturel, car il y a des quadrupdes vivipares et d'autres +ovipares; Aristote, aprs cette remarque, l'abandonne donc sans le +remplacer. Parmi les quadrupdes vivipares, il aperoit de mme des +groupes naturels, mais constate qu'ils n'ont pas reu de nom, sauf un +seul, celui des [Grec: lophouroi], correspondant nos solipdes, +caractriss par le bouquet de crins qu'ils portent au bout de la queue. + +Il semble que cette pnurie de mots ait t le principal obstacle qui +ait empch Aristote d'arriver une dfinition claire de l'_espce_ +telle que nous l'entendons aujourd'hui, et d'instituer un systme +coordonn de divisions zoologiques. La langue usuelle ne fournit, en +effet, que deux mots pour exprimer les diffrents degrs de +ressemblance: [Grec: eidos], qui veut dire _forme_ ou _espce_, et +[Grec: genos] que l'on traduit par genre. Les genres contiennent, en +gnral, un assez grand nombre d'espces; il y en a de grands ([Grec: +gen megala]) et de trs grands ([Grec: gen megiota]); mais, les +espces contenues dans ces genres peuvent se subdiviser aussi en espces +d'ordre infrieur et deviennent alors des genres. Quand il considre +l'espce d'une faon absolue sans la rapporter un groupe plus tendu, +Aristote la dsigne d'ailleurs, constamment, sous le nom de [Grec: +genos]. On voit quelle confusion doit produire, dans un chafaudage +quelque peu compliqu de divisions n'ayant pas la mme valeur, l'emploi +perptuel de deux mots dont la signification change suivant le point de +vue d'o l'on considre chaque division. Cependant s'il n'a pas pu +dfinir et surtout dnommer l'espce, Aristote en a bien vu le caractre +essentiel, le mme que nous employons comme criterium et qui est tir de +la reproduction. Aprs avoir dfini le genre des Lophures ([Grec: +lophouroi]), il y place, en effet, le cheval, l'ne, le mulet, le bidet +et le bardeau et il ajoute: Joignez-y les hmiones (demi-nes) de Syrie +qui ne portent ce nom qu' raison de leur apparence, car ils constituent +une espce distincte _puisqu'ils s'accouplent entre eux et que leur +accouplement est fcond_. Il est certain, d'autre part, qu'Aristote n'a +considr comme de mme espce que les animaux descendus de parents +communs, car il dsigne aussi sous le nom d'_homophyles_ les animaux de +forme semblable. Voil donc l'espce dfinie par l'accouplement et la +fcondit, absolument comme elle l'est de nos jours. Malheureusement +Aristote ne tire pas tout le parti qu'il devrait de cette notion +videmment vulgaire; aussi bien, son opinion doit-elle tre trouble par +sa confiance dans les rcits mensongers qui lui ont t faits des moeurs +des animaux exotiques. Il admet, par exemple, qu'en Lybie les formes +sauvages sont plus sujettes varier et il ajoute: En Lybie, o il ne +pleut point, les animaux se rencontrent dans le petit nombre d'endroits +o il y a de l'eau. L, les mles s'accouplent avec les femelles +d'espces diffrentes ([Grec: m dmophula]), et ces familles nouvelles +font souche si la taille des deux individus n'est pas trop diffrente et +la dure de la gestation trop ingale dans les deux espces. Un peu +plus bas, il accueille la tradition qui fait descendre les chiens de +l'Inde d'une chienne et d'un tigre. Quand il s'agit d'animaux habitant +les pays lointains, l'attrait du merveilleux a videmment obscurci, dans +l'esprit d'Aristote, l'ide de l'espce telle qu'elle rsulte de +l'observation journalire. Quoi d'tonnant ce que les choses ne se +passent exactement comme en Grce dans cette Lybie qui a la rputation +de produire toujours quelque monstre nouveau. Lorsqu'il se produit, en +Grce, des phnomnes plus ou moins analogues ces merveilles qu'il +signale en d'autres points du globe, Aristote en dit seulement qu'on les +considre comme des prsages. + +Les connaissances d'Aristote relativement aux diffrents modes de +reproduction des animaux sont trop incompltes pour lui permettre aucune +gnralisation relativement l'espce. En ce qui concerne les animaux +infrieurs, malgr des observations prcises, il ne russit pas +s'affranchir compltement des opinions qui ont cours de son temps. +Ainsi, il connat les oeufs des papillons, des poux, des mouches, les +capsules nidamentaires des pourpres, des murex, etc., et cependant il +dclare que ces oeufs demeurent striles. Les ostracodermes, en gnral, +les orties de mer, les ponges naissent des matires demi putrfies qui +forment le fond de la mer et sont diffrentes suivant la nature de ce +fond; les papillons naissent des chenilles, et celles-ci sont formes +par les feuilles vertes; il se produit de mme, dans le bois, les +excrments des animaux, et dans d'autres conditions, des vers qui plus +tard se changent en insectes. N'est-il pas tonnant que les +mtamorphoses des insectes ayant t bien observes, ainsi que leur +accouplement et leur ponte, le cycle n'ait pu tre ferm, et qu'un +observateur aussi patient soit demeur dans le doute relativement la +vritable origine des vers qui ne sont que le jeune ge, les larves +d'animaux qu'il connaissait si bien? Aristote admet d'ailleurs que des +animaux qui sont ordinairement produits par des oeufs peuvent aussi se +former spontanment dans la vase de certains marais. + +Ces ides ne laissent pas que d'tre parfaitement d'accord avec la +doctrine de la continuit des oeuvres de la nature, continuit qu'ont +toujours plus ou moins cherche les philosophes de tous les temps et +qu'Aristote considre comme une loi fondamentale. + +Dans la nature, dit-il (liv. VIII), le passage des tres inanims aux +animaux se fait peu peu et d'une faon tellement insensible qu'il est +impossible de tracer une limite entre ces deux classes. Aprs les tres +inanims viennent les plantes, qui diffrent entre elles par l'ingalit +de la quantit de vie qu'elles possdent. Compares aux corps bruts, les +plantes paraissent doues de vie; elles paraissent inanimes +comparativement aux animaux. Des plantes aux animaux le passage n'est +point subit et brusque; on trouve dans la mer des tres dont on +douterait si ce sont des animaux ou des plantes; ils sont adhrents aux +autres corps, et beaucoup ne peuvent tre dtachs sans prir des corps +auxquels ils sont attachs. Les pinnes, le solens et beaucoup d'autres +ostracodermes, les ascidies, les anmones ou orties de mer, mais surtout +les ponges sont numrs parmi ces tres ambigus, animaux par certains +caractres, vgtaux par leur apparente inertie. + +La recherche des animaux intermdiaires entre les animaux aquatiques et +les animaux terrestres conduit Aristote se demander en quoi ces +animaux diffrent essentiellement les uns des autres; c'est pour lui +l'occasion de considrations philosophiques, auxquelles les zoologistes +modernes doivent toute leur admiration. Les animaux qui vivent dans +l'eau recherchent ce milieu pour diffrentes raisons: il en est qui ne +peuvent respirer que dans cet lment; d'autres qui respirent l'air +libre, mais ne trouvent leur nourriture que dans l'eau; d'autres enfin +qui ont besoin d'eau pour respirer, mais vont chercher leur nourriture +terre. + +Dans les animaux de ces deux dernires catgories, dit Aristote, la +nature est contrarie, si l'on peut parler ainsi. On voit ainsi des +mles qui ont l'air fminin et des femelles qui ont l'air mle. Une +diffrence relle dans de petites parties suffit faire paratre des +diffrences aussi considrables dans l'ensemble du corps de l'animal. +L'effet de la castration en est une preuve. On ne retranche par cette +opration qu'une petite partie du corps de l'animal; nanmoins ce +retranchement change sa nature et fait qu'elle se rapproche de celle de +l'autre sexe. Ainsi il est sensible qu'au moment de la formation +premire un rien dont la grandeur varie dans une des parties qui +constituent le principe des corps fera de l'animal un mle ou une +femelle. C'est donc de la disposition de petites parties que rsulte la +diffrence d'animal terrestre et d'animal aquatique, dans les deux sens +que j'ai distingus. + +Aristote pense donc que les animaux terrestres ont pu devenir aquatiques +ou inversement, et il attribue ce changement de moeurs quelques +accidents survenus durant le dveloppement embryognique des animaux qui +l'ont prsent. D'illustres naturalistes de notre temps ont de mme +admis qu'on pouvait attribuer aux monstruosits accidentelles une part +importante dans la diversification des espces. D'aprs ce passage, +Aristote pourrait tre considr comme transformiste; mais la question +du transformisme ne pouvait videmment tre pose une poque o l'on +n'avait pas encore song se demander s'il existait des espces. + +Considrant les animaux tous les points de vue que lui suggre son +esprit minemment philosophique, Aristote effleure bien d'autres ides +importantes, sans en tirer cependant toutes les consquences qu'elles +ont fournies quand nos connaissances relatives aux animaux ont t plus +tendues. C'est ainsi qu'on peut voir, avec M. Jules Geoffroy, comme une +intuition de la loi de la _division du travail physiologique_, +dveloppe seulement en 1827 par M. H. Milne Edwards, dans cette phrase +du livre IV des _Parties des animaux_: La nature emploie toujours, si +rien ne l'en empche, deux organes spciaux pour deux fonctions +diffrentes; mais, quand cela ne se peut, elle se sert du mme +instrument pour plusieurs usages; cependant il est mieux qu'un mme +organe ne serve pas plusieurs fonctions. D'autre part, la lutte pour +l'existence que se livrent une foule d'animaux ne lui a pas chapp. +Les animaux, dit-il au livre IX, sont en guerre les uns contre les +autres quand ils habitent les mmes lieux et qu'ils usent de la mme +nourriture. Si la nourriture n'est pas assez abondante, ils se battent, +fussent-ils de la mme espce. Aristote n'a pas vu cependant que de +cette lutte pouvait rsulter l'extinction d'une ou plusieurs formes +vivantes. Il est, au contraire, comme presque tous les philosophes de +l'antiquit, pntr de l'ide que le monde est immuable et que les +ressources de la nature sont assez grandes pour rendre impossible la +destruction d'une de ses oeuvres. D'ailleurs tous les animaux ne sont pas +en lutte; il en est qui sont amis, et ce n'est pas un des livres les +moins brillants de l'_Histoire des animaux_ que celui o le grand +philosophe dcrit les moeurs des tres qu'il a tudis et se montre aussi +patient observateur que nous l'avons vu jusqu'ici habile anatomiste. + +En rsum, l'oeuvre immense dont nous venons d'esquisser les traits +gnraux est avant tout de celles auxquelles peut s'appliquer le plus +justement le titre de Philosophie zoologique. Aristote n'y accumule +les faits que pour arriver des lois, et son esprit pntrant discerne +avec un rare bonheur les rapports gnraux. Plusieurs de ceux qui sont +exprims dans l'_Histoire des animaux_ sont dfinitivement entrs dans +la science tels qu'Aristote les avait formuls; d'autres ne sont +qu'entrevus; mais ce qui est plus merveilleux peut-tre, c'est +qu'Aristote avait saisi du premier coup les diffrents points de vue +auxquels le rgne animal pouvait et devait tre tudi. L'anatomie +compare, la physiologie, l'embryognie, les moeurs des animaux, leur +rpartition gographique, les relations qui existent entre eux font +galement l'objet de ses tudes et ses recherches forment le plus riche +trsor de connaissances que l'esprit d'un homme ait jamais possd. + + + + +CHAPITRE III + +LA PRIODE ROMAINE + +Lucrce: la formation des premiers organismes; la lutte pour la +vie.--Pline: attributs merveilleux des animaux; nature et mode de +formation des monstres marins; notions d'anatomie.--lien; +Oppien.--Galien: progrs de l'anatomie; corrlation entre la forme +extrieure des animaux, leur organisation et leurs moeurs. + + +Il semblerait qu'aprs Aristote la science, mise par lui dans sa voie +vritable, n'avait plus qu' marcher. On voudrait voir un merveilleux +panouissement scientifique suivre de prs l'apparition de ce grand +homme; malheureusement les divisions politiques, les guerres, les +invasions, ne permettent pas de continuer, en Orient, l'oeuvre commence. +Aristote ne tarde pas tre oubli, et, chose tonnante, quand il +reparat, loin de susciter une renaissance scientifique, il devient un +obstacle aux progrs. Son oeuvre gigantesque inspire une telle admiration +qu'on s'incline devant elle sans chercher toujours la comprendre. Les +opinions du matre deviennent autant de dogmes; on discute sur le sens +littral qu'il faut attribuer chacune de ses phrases, mais on oublie +le grand exemple qu'il a donn, et l'on ne songe pas un seul instant, +quand une difficult se prsente, interroger, comme lui, la nature, +seule capable de mettre un terme aux argumentations sans fin qu'elle +provoque et qui ont aliment la scolastique au moyen ge. Durant cette +singulire poque, on se reprsente Aristote comme une sorte de Mose +payen, dont la parole est aussi infaillible que celle des Livres saints; +un violent effort est ncessaire avant que la science puisse recouvrer +sa libre et indpendante allure. + +Rome aurait pu, la fin de l'antiquit, reprendre le rle de la Grce +et transmettre l'Occident un cho des brillants essais philosophiques +de ce pays privilgi; mais Rome tait trop agite par la vie du forum, +trop proccupe de multiplier et d'tendre ses conqutes pour que ses +philosophes pussent trouver le loisir d'observer la nature. Parmi eux +cependant se trouvrent quelques esprits d'une tonnante pntration: +tel fut Lucrce; son magnifique pome contient plus d'une vue +prophtique qui la science moderne est venue apporter une confirmation +imprvue. La terre est pour Lucrce la mre de tous les tres vivants. +Comme tous les organismes, elle a eu une priode de fcondit, durant +laquelle elle a produit la plupart des animaux et des vgtaux; elle +arrive aujourd'hui une priode de strilit relative. + +D'abord la terre revtit les collines d'une frache parure, uniquement +forme par les herbes, et, dans toutes les campagnes, les prairies +verdoyantes s'maillrent de fleurs. Puis s'tablit entre les arbres +varis une lutte magnifique, chacun s'efforant de porter plus haut ses +rameaux dans les airs. De mme que le duvet, le poil et les soies +naissent d'abord sur les membres des quadrupdes et le corps des +oiseaux, ainsi la jeune terre se couvrit d'abord d'herbes et +d'arbrisseaux; elle cra plus tard, par des procds divers, +l'innombrable cohorte des tres mortels, car les animaux ne peuvent tre +tombs du ciel et les plantes ne purent sortir des abmes de la mer. +Laissons donc la terre ce nom de mre, qu'elle mrite si bien, puisque +tout a t tir de son sein. Aujourd'hui encore, beaucoup d'tres +vivants se forment dans la terre l'aide des pluies et de la chaleur du +soleil... Dans les premiers sicles, beaucoup de races d'animaux ont +ncessairement d disparatre, sans pouvoir se reproduire et se +perptuer. Car tous ceux que nous voyons vivre autour de nous ne sont +protgs contre la destruction que par la ruse, la force ou l'agilit +qu'ils ont reues en naissant. Beaucoup qui se recommandent par leur +utilit pour nous, ne persistent qu'en raison de la dfense que nous +leur accordons. La race cruelle des lions et les autres espces de btes +froces sont protges par leur force, le renard par sa ruse, le cerf +par la rapidit de sa course. La gent fidle et vigilante des chiens, +toute la progniture des btes de somme, les troupeaux producteurs de +laine et les btes cornes ont t confis la protection des +hommes... Mais pourquoi aurions-nous protg les animaux inutiles, que +la nature n'avait pas dous des qualits ncessaires pour mener une +existence indpendante? Enchans par les liens de la fatalit, ces +tres ont servi de proie leurs rivaux, jusqu' ce que la nature ait +entirement dtruit leurs espces[3]. + +Ce passage n'est-il pas une brillante exposition de la doctrine de la +_lutte pour la vie_, de l'extinction des espces insuffisamment doues +et de la _slection naturelle_ qui en est la consquence? Lucrce +croyait une production naturelle des tres vivants; il pensait que les +plus simples avaient paru les premiers, que tous ceux qui taient +imparfaits taient destins disparatre, que des tres nouveaux +apparaissaient sans cesse. N'est-il pas tonnant qu'il se soit arrt +dans cette voie et qu'il n'ait pas song faire natre des espces plus +simples des premiers temps, les espces plus compliques qui les ont +suivies? Mais le pote ne connaissait pas la vritable nature des +fossiles; il ne s'tait pas rendu compte de l'activit puissante de cet +agent de destruction: la lutte pour la vie; il pensait que ses effets +avaient d se produire rapidement, porter principalement sur des tres +monstrueux, produits par la terre dans l'exubrante fcondit de sa +jeunesse et presque aussitt disparus, et qu'elle n'avait pu intervenir +de nos jours. Bien qu'il emploie pour dsigner les espces des termes +impliquant une srie d'tres continue, tels que les mots _corda_ ou +_scla_, il ne lui semble pas qu'aucun intermdiaire ait t ncessaire +entre la mre commune et ses premiers enfants. En somme, les formes +actuellement vivantes lui paraissent immuables; il n'a pas eu, comme +Aristote, l'intuition de leur variabilit. + +Lucrce ne descend pas, du reste, dans le dtail des faits. Tout autre +est Pline, en qui l'on se plat voir ordinairement le plus grand +naturaliste de l'antiquit aprs Aristote. Les premiers philosophes +avaient imagin de toutes pices des systmes d'explication du monde. +Pour nous servir d'une expression que Buffon s'appliquait lui-mme, +Aristote rassemblait des faits pour en tirer des ides; Pline se borne +rassembler des faits. Il les prend partout o il les trouve, except +peut-tre dans la nature, et produit ainsi une vaste compilation o +toutes les fables de la priode mythologique et de son temps se trouvent +mles, presque sans critique, aux observations justes de ses +prdcesseurs. + +L'ide que les animaux sont intimement lis aux ressorts les plus cachs +de la nature se trouve chacune des pages de l'_Histoire naturelle_: +ils connaissent une foule de mdicaments, savent observer le ciel[4], +pronostiquer les vents, les pluies et les temptes, et fournissent +toutes sortes de prsages; quand une maison menace ruine, les rats s'en +vont et les araignes tombent avec leur toile; les oiseaux annoncent les +moindres vnements de la vie humaine; le renard est pour les Thraces un +excellent conseiller; l'hyne est une vritable magicienne; la chair des +ours continue pousser aprs la cuisson; il y a des juments qui peuvent +tre fcondes par le vent. Ce dernier trait n'a rien de bien tonnant +pour Pline, car il admet que les germes de toutes choses tombent du haut +du ciel, et c'est ainsi qu'il explique pourquoi la mer nourrit les +animaux les plus grands et les monstres les plus tonnants. Les germes +s'accumulant dans son immensit, fournissent une nourriture abondante +aux habitants de ses eaux; se mlant sans rgle et de toute faon, ils +donnent naissance toutes sortes d'tres qui simulent les animaux ou +les objets inanims qu'on observe sur la terre, ou prsentent les +assemblages les plus incohrents; c'est ainsi que d'infimes coquilles, +les hippocampes, possdent une tte de cheval. + + ct de cette singulire doctrine sont dveloppes de fort justes +remarques, telles que celles-ci: Beaucoup d'auteurs refusent aux +poissons la facult de respirer, parce qu'ils n'ont pas de poumons; +mais, dit Pline, je ne dissimule pas que je ne puis accepter leur +opinion, parce que certains animaux peuvent avoir, si la nature le veut, +d'autres organes respiratoires que des poumons, de mme que chez +beaucoup d'animaux une humeur particulire remplace le sang. Qui peut +s'tonner d'ailleurs que l'air respirable puisse pntrer dans l'eau +quand on l'en voit sortir? + +Parmi les animaux marins, Pline ne s'arrte pas seulement aux poissons; +il dcrit aussi les poulpes et divers mollusques, insiste sur le +commensalisme des moules et des pinnothres, dj signal par Aristote, +et se demande si les orties de mer ou mduses et les ponges ne +participent pas la fois de la nature des plantes et de celle des +animaux. Moins perspicace qu'Aristote, il range les baleines parmi les +poissons, et les chauves-souris parmi les oiseaux, montrant ainsi qu'il +est surtout frapp non des ressemblances et des dissemblances de +structure des animaux, mais des analogies et des diffrences qu'ils +prsentent dans leur manire de vivre. + +Les insectes dcrits par Pline sont assez nombreux; les abeilles +tiennent parmi eux la place d'honneur. Viennent ensuite les gupes, les +frelons, les bourdons, les araignes, les scorpions, les cigales, les +scarabes ou coloptres d'Aristote, les sauterelles, les fourmis et, au +milieu de tous ces animaux articuls, les geckos, qui sont des reptiles. +Bien entendu, Pline admet la gnration spontane de beaucoup de ces +tres: les gouttes de rose, se condensant sur les feuilles de chou en +une gouttelette grosse comme un grain de mil, produisent une chenille, +qui devient ensuite chrysalide, puis papillon; les teignes naissent de +la poussire, et des mouches, les pyrales, sont produites par le feu. + +La coutume de sacrifier des victimes pour en tirer des prsages avait +donn aux Romains une connaissance assez prcise de l'organisation des +animaux. Pline consacre une partie importante de son _Histoire des +animaux_ dcrire les principaux viscres et signale en mme temps +leurs fonctions. Quelques-unes de ses notions physiologiques sont assez +exactes; mais mlanges d'une foule de fables. Il cite, propos des +prsages, des oiseaux qui ont deux coeurs, d'autres qui n'en ont pas du +tout; chez les rats, le nombre des lobes du foie varie de manire tre +constamment gal au nombre de jours de la lune. Au del des viscres, +les connaissances anatomiques disparaissent: les veines, les artres, +les nerfs, les tendons, quoique distingus en gros, sont chaque +instant confondus les uns avec les autres, et Pline ne sait rien de +leurs fonctions: les oiseaux n'ont ni veines ni artres; les ongles sont +les extrmits des nerfs, etc. + +Malgr toutes ces imperfections, Pline est le seul auteur latin qui +l'on puisse avec quelque raison donner la qualit de naturaliste. lien +est, plus que lui encore, un simple compilateur, et, si les ouvrages +d'Oppien dmontrent que les Romains possdaient des renseignements +intressants sur les moeurs des animaux, les titres de ses pomes: les +_Cyngtiques_, les _Halieutiques_, les _Ixeutiques_, montrent assez +dans quel but ils avaient t composs. + +Une seule grande figure apparat avant la dcadence dfinitive de +l'empire romain, celle de Galien (131--200 ap. J.-C). Galien est surtout +un mdecin; mais il montre un remarquable esprit philosophique, trace un +vritable programme d'ducation scientifique et ralise ce programme en +crivant une srie de traits qui conduisent graduellement de l'art de +parler l'art de raisonner et enfin la mdecine. Il ne cesse de +recommander l'alliance troite de l'observation et du raisonnement; +donnant lui-mme l'exemple, il ne perd aucune occasion d'observer. + +Ne pouvant dissquer de cadavres humains, il tudie les singes et +notamment le _magot_. Il indique ses lecteurs les moyens d'observer, +sans s'exposer aux rigueurs des lois, le squelette, qu'il dsigne le +premier sous ce nom; il leur conseille d'explorer les vieux tombeaux +crouls, les valles o l'on peut trouver des cadavres desschs de +brigands, et finalement d'aller Alexandrie, o des squelettes sont +livrs l'tude. Il veut qu'on tudie successivement les os, les +muscles, les artres, les veines, les nerfs et enfin les viscres. On +lui doit d'avoir distingu les nerfs des tendons, d'avoir montr que les +premiers viennent tous du cerveau ou de la moelle pinire et d'en avoir +tabli les fonctions par de vritables expriences; il voit dans +l'existence des nerfs le caractre essentiellement distinctif de +l'animal et de la plante; il sait que les artres et les veines +contiennent galement du sang, et donne sur l'usage des organes des +renseignements qui constituent un incontestable progrs sur ce que l'on +enseignait avant lui. + +L'obligation o il se trouve d'tudier les animaux, par suite de +l'impossibilit de dissquer mthodiquement le corps humain, le conduit + d'intressantes comparaisons; il arrive mme constater chez tous les +tres qu'il a tudis une remarquable uniformit de structure. Ce que +nous avons dire ici, dit-il propos des organes de nutrition, +semblera incroyable; mais, ds que vous l'aurez tudi, vous n'en +douterez pas davantage, et vous admirerez _comment ces parties +dmontrent qu'un seul artiste a construit tous les animaux et a voulu +que tous leurs organes fussent appropris leurs usages_. Galien voit +donc lui aussi l'unit dans la diversit. + +Il est naturellement partisan des causes finales, mais il conclut du +rapport qui existe entre l'organe et la fonction un rapport entre la +forme extrieure et l'organisation interne, entre les moeurs des animaux +et leur structure: Les parties qui remplissent une fonction semblable, +et qui ont la mme forme extrieure, doivent ncessairement prsenter la +mme structure interne; aussi tous les animaux qui accomplissent les +mmes actions et qui ont les mmes formes extrieures possdent la mme +organisation. La nature, en effet, a donn chaque animal un corps en +rapport avec les facults de son me, et c'est pourquoi chacun, ds sa +naissance, se sert de ses organes comme s'il avait t instruit par un +matre. Je n'ai jamais dissqu de petits animaux, tels que les fourmis, +les cousins, les puces; mais j'ai dissqu ceux qui se tranent, comme +les belettes, les rats, et ceux qui rampent, comme les serpents, et en +outre un grand nombre d'espces d'oiseaux et de poissons, et je suis +arriv de la sorte la conviction qu'une mme intelligence les produit +tous et que dans tous le corps est en conformit avec les moeurs. _Par +une semblable tude, en examinant un animal pour la premire fois, on +peut, sans dissection, deviner sa structure intrieure, et cela sera +bien plus facile encore si l'on peut le suivre dans l'accomplissement de +ses fonctions._ + +C'est, peu de chose prs, le principe des conditions d'existence que +Cuvier exposera plus tard presque dans les mmes termes, qu'il +combinera, comme Galien, avec le principe des causes finales, dont il se +servira pour tablir les rgles de corrlation que Galien aperoit +nettement entre la forme extrieure d'un animal et sa structure. Ce sont +ces rgles tendues par Cuvier aux rapports rciproques des organes qui +lui serviront ensuite reconstruire entirement les animaux fossiles +d'aprs la considration de quelques-unes de leurs parties. Ainsi les +rudits qui ont attribu l'oeuvre d'Aristote ses prdcesseurs +pourraient avec autant de raison reporter Galien l'honneur des travaux +de Cuvier. Ils pourraient mme faire remonter jusqu' lui, nous venons +de le voir, l'honneur d'avoir inspir Geoffroy Saint-Hilaire, le +principe de l'unit de plan de composition. + + + + +CHAPITRE IV + +LE MOYEN GE ET LA RENAISSANCE + +Les mdecins arabes.--Les alchimistes.--Albert-le-Grand.--Premiers +grands voyages.--Renaissance de l'anatomie.--Belon, Rondelet.--Franois +Bacon.--Progrs de la physiologie et de l'anatomie.--Les premiers +micrographes.--Prjugs encore rgnants au XVIe sicle. + + +Galien est la dernire grande intelligence, le dernier philosophe qui +jette quelque clat au milieu de la dcadence gnrale de l'empire. +Bientt les barbares surgissant de toutes parts ruinent la civilisation +romaine; le paganisme s'croule; l'tablissement du christianisme +absorbe les efforts intellectuels de tous ceux qui la guerre laisse +des loisirs. Toute culture scientifique s'efface dans l'Occident, et ce +sont les hommes de l'extrme Orient qui conservent l'humanit, dans la +mesure o il rpond aux besoins de leur race, le trsor de connaissances +amass durant l'antiquit. Durant tout le moyen ge, les Arabes +conservent la prpondrance scientifique. partir du IXe sicle, on +voit les sciences mdicales prendre chez eux un panouissement +remarquable. Hippocrate, Aristote sont traduits en langue vulgaire. El +Kindi (860), El Dchdidh, auteur d'une histoire des animaux, Abou +Hanifa, savant botaniste, Ibn Wahchjid sont les plus clbres de cette +priode tonnante, o la magie se trouve sans cesse allie la science +et la mtaphysique. Rhazs (850--923), Avicenne, Avenzoar +(1070--1161), Averrhos (1120--1198), son lve, ont laiss la +rputation de mdecins fort habiles et fort savants; nanmoins ils +s'abandonnent beaucoup plus la spculation qu' l'observation +vritable; le philosophe domine ordinairement en eux le savant, et, +s'ils ont largement contribu nous conserver la tradition scientifique +des anciens, il faut reconnatre qu'ils n'ont fait faire l'anatomie, +la physiologie et au diagnostic de maladies que peu de progrs rels. +Ils avaient cependant une connaissance approfondie des proprits des +plantes, et on leur doit l'introduction dans la thrapeutique d'un assez +grand nombre de mdicaments. Kazwyny (1283), Ibn el Doreihim, El Demiri, +qui vivaient au XIVe sicle, El Calcachendi (1418), El Schebi et El +Sojuti (1445) ont compos sur l'histoire des animaux des traits +remarquables. El Demiri en particulier a crit une sorte de dictionnaire +d'histoire naturelle qui comprend la description de 931 animaux. + +C'est aux Arabes que les lettrs europens du moyen ge empruntrent +leurs premires connaissances scientifiques; c'est leur influence en +grande partie qu'il faut attribuer le mlange singulier, que l'on +observe constamment cette poque, de l'astrologie et de l'alchimie +avec la science vritable, mlange dont les plus grandes intelligences +ne surent pas toujours se garder et qui eut pour rsultat d'amener dans +l'esprit du vulgaire une confusion complte entre les savants et les +sorciers. Roger Bacon (1214-1292) lui-mme, quoique protestant de la +_nullit de la magie_, sacrifia largement l'alchimie. C'tait un vaste +esprit, un chercheur ingnieux, et un exprimentateur habile. lire +certains passages de son _Opus majus_, on croirait qu'il a devin les +plus belles inventions modernes; il parat mme avoir connu l'art de +fabriquer des poudres explosibles. Il compte parmi les hommes qui +contriburent le plus ramener les savants l'observation de la +nature. Les investigateurs de cette poque cultivaient d'ailleurs +simultanment toutes les sciences: ils unissaient troitement la +pratique de la mdecine, les discussions philosophiques ou mme +thologiques la recherche de la pierre philosophale et de la +transmutation des mtaux. La plupart, en histoire naturelle, se bornent + faire sur le texte d'Aristote des commentaires thologiques, et s'ils +ajoutent quelques observations de leur cru, elles tmoignent d'ordinaire +d'une telle conception de la nature, qui tout semble possible, d'une +telle inhabilet dmler les premires apparences de la ralit, qu'on +regrette presque que ces laborieux crivains ne s'en soient pas tenus +aux textes de l'antiquit. Tels sont, malgr la rputation que leur +valurent leurs ouvrages et leurs travaux dans d'autres directions, les +alchimistes Arnaud de Villeneuve (1238-1314), qui dcouvrit l'alcool, +Raymond Lulle (1235-1315), qui nous devons l'acide azotique ou +_eau-forte_, Albert le Grand (1153-1280), dominicain, puis vque de +Ratisbonne, dignit qu'il abandonna pour se livrer exclusivement la +culture et l'enseignement des sciences. Albert le Grand exerce +cependant une relle influence par ses nombreux ouvrages d'alchimie et +d'histoire naturelle qui constituent une sorte d'encyclopdie o domine +le point de vue thologique. On compte parmi ses disciples le fameux +saint Thomas d'Aquin (1227-1274), qui Pic de La Mirandole attribue un +ouvrage d'alchimie et que l'glise catholique place encore au rang le +plus lev parmi ses hommes de science. + +Durant le XIIIe sicle, quelques voyages, tels que ceux de Guillaume +Rubruquis et de Marco Polo, firent connatre l'Asie orientale; Marco +Polo est le premier qui ait pntr en Chine et au Japon; mais le rcit +de ses voyages, qui ne cadrait pas toujours avec les affirmations +d'Aristote, fut longtemps considr comme une oeuvre d'imagination. + +Malgr l'invention de l'imprimerie (1431), malgr les grands voyages de +Christophe Colomb et la dcouverte de l'Amrique (1492), le XVe sicle +poursuit encore longtemps les errements scientifiques du XIIIe et du +XIVe sicle; mais au XVIe sicle la lumire commence se faire dans les +esprits et d'importantes recherches scientifiques sont entreprises. +Andr Vsale (1514-1564) rgnre l'anatomie; Fallope, Eustache, +Spiegel, Ingrassias, Botal, Varole ont tous attach leur nom la +dcouverte de quelque organe ou de quelque particularit de structure du +corps humain. Les recherches de Fabrizio d'Aquapendente (1537-1619), +celles de Colombo et de Csalpin, qui fut aussi un botaniste +remarquable, prparent la dcouverte de la circulation; Csalpin en +donne mme une description gnrale fort exacte, tandis que la +circulation pulmonaire est nettement entrevue par le malheureux Michel +Servet (1509-1555), qui fut brl Genve, comme hrtique, par Calvin. + cette poque vcut aussi le clbre chirurgien de Henri II, Ambroise +Par (1517-1590), qui, en dehors de son mrite comme praticien, songea +le premier comparer le squelette des oiseaux celui des mammifres. +ct de cette renaissance de l'anatomie se manifeste aussi une +renaissance vidente de la botanique et de la zoologie. Jean et Gaspard +Bauhin, morts le premier en 1613, le second en 1624, publient, tout en +s'occupant de mdecine, d'importants ouvrages sur les plantes; Pierre +Belon n en 1518, assassin au bois de Boulogne en 1564, crivit une +_Histoire naturelle des animaux marins_ et une _Histoire des oiseaux_; +il compara entre eux les organes des divers animaux qui avaient fait +l'objet de ses tudes, ouvrit ainsi la voie l'anatomie compare, et +figurant en tte de son Ornithologie un squelette d'oiseau et un +squelette humain, dsigna par les mmes lettres les parties qui lui +semblaient se correspondre dans ces deux squelettes. la mme poque, +Rondelet (1507-1566) dota l'histoire naturelle d'une fort belle +_Histoire universelle des poissons_, o l'on trouve un vritable essai +de classification naturelle. Mais les naturalistes de ce sicle les plus +remarquables par leur savoir furent Conrad Gessner (1516-1565) et +Aldrovande (1527-1605). Gessner publia, outre divers travaux +philosophiques et scientifiques, une _Histoire des animaux_ en 4 volumes +in-folio et divers crits de botanique dans lesquels il tablit, sur les +organes de fructification, la premire classification scientifique des +vgtaux; il traite aussi des cristaux et dit que les fossiles +pourraient bien tre les dpouilles d'tres vivants. Aldrovande est +l'auteur d'une vaste histoire naturelle dans laquelle il traite des +trois rgnes de la nature, et qui fut imprime, en partie, sous les +auspices du snat de Bologne. + +Ce fut aussi un des titres de gloire du grand artiste Bernard de Palissy +(1500-1589) d'avoir nergiquement soutenu que les fossiles taient des +restes d'animaux pour la plupart marins, et qu'en consquence les mers +avaient autrefois couvert une vaste tendue des continents, opinion dj +mise au commencement du sicle par Lonard de Vinci. La foi dans +l'observation, dans l'exprience, dans la raison, se substitue ainsi peu + peu la foi dans l'autorit et aux discussions sans fin sur les +opinions des matres dont la philosophie scolastique nous offre le +triste tableau. Rsultat ncessairement impuissant de la direction +imprime aux esprits par le christianisme et de la forte constitution +que s'tait donne le clerg, gardien des dogmes, la scolastique +commence inspirer un mpris mal dguis; on comprend enfin combien +sont striles ses vaines disputes; et l'on prche le retour vers +l'observation de la nature qu'Aristote ne contient videmment pas tout +entire. Tandis que de nombreux investigateurs prchent d'exemple et +ajoutent nos connaissances dans toutes les directions, sans trop de +souci de l'autorit, quelques hommes hardis, comme Argentier, proclament +leur confiance exclusive dans la raison et prparent ainsi l'avnement +de Franois Bacon (1561-1626), dont l'_Instauratio magna_ rtablit, pour +la premire fois, depuis Aristote, les vrais principes de la philosophie +et de la mthode scientifique. + +Bacon dclare que l'homme de science doit avant tout appuyer ce qu'il +affirme sur l'exprience, et il tend mme la mthode exprimentale la +recherche de l'origine des tres. Dans sa _Nova Atlantis_, sorte de +projet d'un tablissement uniquement consacr au progrs des sciences +naturelles, comme l'est notre Musum d'histoire naturelle, il recommande +de _tenter les mtamorphoses des organes et de rechercher, en faisant +varier les espces, comment elles se sont multiplies et diversifies_. +C'est la premire expression scientifique de l'ide que les formes des +plantes et des animaux ne sont pas immuables et en nombre fini, que le +monde vivant n'est parvenu son tat actuel que par une srie de lentes +et graduelles modifications. L'illustre philosophe put connatre avant +de mourir l'une des plus belles dcouvertes dues la mthode +exprimentale, celle de la circulation du sang, annonce ds 1619 par +Harwey, mdecin de Jacques Ier et de Charles Ier et lve de Fabrizio +d'Aquapendente, qu'il avait assist dans ses recherches sur les valvules +des veines. Cette dcouverte donna un nouvel lan aux recherches +anatomiques. Aselli retrouve les vaisseaux chylifres. Pecquet montre +qu'ils sont destins puiser dans les entrailles les matires +assimilables et qu'ils les transportent dans le canal thoracique, par +lequel elles sont verses dans la circulation. Rudbeck et Bartholin se +disputent la dcouverte des vaisseaux lymphatiques; Wirsung fait +connatre le canal pancratique; Bartholin et Stnon compltent l'tude +des glandes salivaires. Wepfer, Schneider, Willis, Vieussens tendent +les connaissances acquises sur le cerveau, dont ils prcisent le rle; +enfin Ruysch, par l'application aux recherches anatomiques du procd +qui consiste injecter des liquides colors dans les vaisseaux et les +cavits, fait faire de grands progrs l'histoire de l'appareil +vasculaire. + +Vers la mme poque, l'application l'tude des organismes d'une autre +mthode d'investigation fut encore plus fconde. Presque en mme temps, +Malpighi, professeur de mdecine Bologne (1628-1694), Leuwenhoek +(1632-1723), de Delft, et Swammerdamm (1637-1680) introduisent l'emploi +des verres grossissants dans les recherches d'histoire naturelle; ils +sont aussitt rcompenss par de magnifiques dcouvertes. Malpighi fait +connatre un grand nombre de particularits de structure des organes +humains, dcouvre les traches des insectes et tudie le dveloppement +du poulet; on doit Leuwenhoek d'avoir rvl aux naturalistes +l'existence des infusoires et d'avoir coopr la dcouverte des +spermatozodes; il parat aussi avoir connu la reproduction des pucerons +sans le secours de l'accouplement, dont la ralit fut mise hors de +doute, bien plus tard, par Bonnet, de Genve, et il fit sur la +gnration des polypes par bourgeonnement des observations qui devaient +demeurer oublies jusqu'aux recherches de Trembley. Swammerdamm, qui +publia une grande partie de ses travaux sous le titre de _Biblia +natur_, est surtout clbre par ses recherches sur les mtamorphoses +des insectes. + +Ds cette poque se posent les grandes questions qui ont depuis agit le +monde savant: Rdi (1626-1698) combat par des expriences d'une relle +prcision l'hypothse, aujourd'hui ramene un problme de chimie, des +gnrations spontanes. Il continue cependant admettre la possibilit +de ce mode de gnration pour les vers que l'on trouve l'intrieur des +fruits et pour ceux qui vivent dans les viscres de l'homme et des +animaux, mais c'est sous l'influence des forces vitales elles-mmes, +d'mes embryons, d'_mes vgtatives_, que ces vers sont engendrs. +Newton signale dj la fin de son _Optique_ cette uniformit de +structure des animaux, la dmonstration de laquelle Geoffroy +Saint-Hilaire devait consacrer sa vie scientifique, et Pascal, dpassant +Bacon, croit que _les tres anims n'taient leur dbut que des +individus informes et ambigus, dont les circonstances permanentes au +milieu desquelles ils vivaient ont dcid originairement la +constitution_[5]; Sylvius Lebo, de Leyde, soutient que tous les +phnomnes qui se produisent dans les viscres sont analogues aux +ractions qu'on voit s'accomplir dans les cornues des laboratoires de +chimie; tandis que Vallisneri cherche expliquer la gnration, par la +doctrine de l'embotement des germes dont Cuvier sera l'un des derniers +partisans. Swammerdamm tablit les bases de la doctrine du dveloppement +des animaux par formation successive des parties, par _pignse_. Mais +les esprits sont loin d'tre prpars comprendre la porte de ces +dcouvertes. En 1595, Frey, pasteur Schweinfurth, considre encore les +animaux comme des prcepteurs, qui nous auraient t donns par Dieu; +Wolfgang Franz, en 1612, dans son _Histoire sacre des animaux_, qui eut +plusieurs ditions et contient une assez ingnieuse classification des +animaux, dcrit les dragons naturels, qui ont trois ranges de dents +chaque mchoire, et il ajoute avec une ineffable srnit: Le principal +dragon est le diable; le P. Kircher, physicien distingu cependant, +recherche quels animaux No fit entrer dans l'arche; il figure parmi eux +des sirnes et des griffons, et nous sommes en 1675! Il s'agit, la +vrit, d'crivains religieux plutt que de savants; mais quel monde de +prjugs devait une pareille poque affronter la moindre dcouverte! + + + + +CHAPITRE V + +VOLUTION DE L'IDE D'ESPCE + +Les grands travaux descriptifs: Wotton, Gessner, Aldrovande.--Ray: +dfinition de l'espce.--Premiers essais de nomenclature.--Linn: la +fixit de l'espce; la nomenclature binaire. + + +Cependant la zoologie descriptive avait fait de rels progrs. Wotton +avait tir, en 1552, des oeuvres d'Aristote un premier essai de +disposition systmatique des animaux. La mme anne, Conrad Gessner +avait runi, dans son _Histoire des animaux_, tout ce que l'on savait de +son temps sur ces tres vivants, et en avait rendu facile l'tude +comparative, en adoptant pour ses descriptions un plan mthodique; +partir de 1599, Aldrovande avait publi sur les animaux une srie +d'ouvrages importants, et les matriaux s'taient dj tellement accrus +qu'il avait fallu de toute ncessit recourir, pour mener cette oeuvre +bonne fin, une classification rigoureuse, en partie emprunte Wotton +et en partie nouvelle; des animaux fabuleux, des harpies, des griffons, +se trouvent encore mls aux animaux rels; l'histoire de l'oie qui nat +des glands d'un chne est encore raconte; mais le progrs n'en est pas +moins accus. Jonston compose, son tour, aprs d'autres ouvrages +d'histoire naturelle qui en taient la prparation, son _Thtre +universel des animaux_; partout la mthode est la mme: Les animaux sont +dcrits d'aprs leur habitat ordinaire, leur genre de nourriture, leurs +moeurs. + +Mais les formes animales connues sont de plus en plus nombreuses; il +devient de plus en plus difficile de les reconnatre dans les longues et +confuses descriptions qu'on en fait. Sperling a le premier l'ide de les +dfinir au moyen de courtes diagnoses qu'il nomme des _prceptes_ +(1661). Toutefois les groupes d'individus auxquels correspondent ces +diagnoses, bien que nettement dfinis dans l'esprit des zoologistes, +n'ont pas encore reu de dnomination particulire. Comme le faisait +jadis Aristote, on emploie indiffremment les mots _genre_ et _espce_ +pour dsigner des groupes d'tendue variable. On dit ainsi: l'espce des +oiseaux en comprend un grand nombre d'autres; l'espce des mammifres se +divise en plusieurs genres; on n'a pas non plus beaucoup rflchi sur +les caractres de ce que nous nommerions aujourd'hui une _espce_. On +admet sans trop de peine, malgr les efforts de Redi pour dmontrer +l'inanit de la gnration spontane des insectes, que des animaux +peuvent exceptionnellement engendrer d'autres animaux tout diffrents et +que beaucoup peuvent natre de la rose, de la pourriture ou du limon. +Cependant le besoin de plus de prcision se fait graduellement sentir. +Ray entre enfin hardiment dans la voie que nous suivons aujourd'hui, en +dterminant d'une manire dfinitive la signification qu'il faut donner +au mot _espce_ et en fixant ainsi pour tous une ide qui jusque-l +tait demeure quelque peu flottante. L'espce, c'est dsormais le plus +restreint des groupes auxquels on appliquait jusque-l ce mot; toute +runion d'espces ayant quelques caractres communs portera le nom de +_genre_. Le genre pourra donc se diviser en espces, mais l'espce est +maintenant une unit indivisible. Sa dfinition est tout entire base +sur la gnralisation d'un fait d'observation journalire. Les animaux +et les plantes que nous connaissons le mieux tirent tous leur origine +d'animaux et de plantes semblables eux; ces animaux et ces plantes +ainsi lis gnalogiquement sont ce qu'on appellera des espces. L'ide +tait dj dans Aristote, mais le mot n'y tait pas, et l'ide mme +tait moins prcise, car Aristote n'en parle gure qu'incidemment, +propos des difficults que soulve l'origine de certains animaux; Ray +dit, au contraire, expressment: Les formes spcifiquement diffrentes +conservent toujours la mme apparence; jamais une espce ne nat de la +semence d'une autre, ni rciproquement. Il semble que Ray dtermine non +seulement de la faon la plus nette le critrium de l'espce, mais qu'il +affirme de plus la fixit absolue des formes spcifiques: il ne va +cependant pas jusque-l. Il remarque d'abord qu'il existe entre les +animaux de mme espce des diffrences sexuelles qui peuvent tre assez +considrables, et il ajoute que son caractre de l'espce n'est pas +absolument infaillible. Les exprience montrent, en effet, que quelques +semences peuvent dgnrer, que des plantes d'espce diffrente peuvent, +dans des cas exceptionnels, natre de la semence d'une plante d'espce +donne et donner lieu, par consquent, une transmutation des espces. +Ces rserves devront bientt disparatre. + +Ray embrassait dans le cercle de ses tudes la botanique et presque +toutes les branches de la zoologie qu'il avait tudies soit seul, soit +avec le concours de son ami Willoughby, mort prmaturment et dont il +publia les travaux. Peu peu, l'accroissement considrable du nombre +des animaux recueillis dans toutes les parties du monde obligea les +naturalistes se restreindre l'tude de collections particulires qui +taient minutieusement dcrites, comme on dcrit de nos jours des +cabinets de curiosits. Ce fut l'origine de livres tels que le +_Thsaurus_ de Seba, l'ouvrage de Rumphius sur les rarets d'Amboine +(1705), le _Gazophylacium natur et artis_ de Ptiver (1711) et autres +publications analogues. + +On pouvait aussi borner ses tudes, en dcrivant des animaux d'une +certaine catgorie ayant entre eux quelque ressemblance; former ces +catgories, c'tait dj reconnatre l'existence de groupes naturels; +c'est ainsi que Martin Lister s'occupa des coquilles, Breyn des oursins, +Linck des toiles de mer, etc. Ces divers travaux monographiques ne +pouvaient conduire des ides bien gnrales; mais ils demandaient une +tude suivie des formes vivantes; ces formes taient nettement dfinies, +parfois soigneusement figures, comme dans l'ouvrage de Linck sur les +toiles de mer, qui date de 1733. Parmi elles, celles qui se ressemblent +le plus sont groupes en _genres_ qui apparaissent ainsi comme des +divisions secondaires des groupes plus tendus dont l'auteur se fait +l'historien, groupes auxquels on n'a pas encore song attribuer de +dnomination marquant leur degr de gnralit. Dans les ouvrages de +Breyn et de Linck, chaque genre reoit un nom particulier, chaque espce +est distingue de celles du mme genre par une ou deux pithtes +accoles au nom gnrique, de telle faon qu'un systme de dnomination +semblable celui qui est en usage dans notre tat civil tend de plus en +plus s'introduire dans la langue zoologique. D'abord l'usage de cette +nomenclature est en quelque sorte accidentel; souvent on emploie +plusieurs prnoms pour dsigner une mme espce. Linn comprend enfin la +ncessit de formuler les rgles de la langue du naturaliste. Aprs +s'tre servi accidentellement en 1749, pour dsigner les espces +communes en Scandinavie, d'un nom et d'un unique prnom dans un discours +inaugural devenu clbre sous le nom de _Pan suecica_, il montra en +1751, dans sa _Philosophie botanique_, les avantages de ce mode de +dnomination; en fit en 1753 une premire application aux plantes, dans +son _Species plantarum_, et l'tendit l'ensemble des espces des deux +rgnes dans la 12e dition de son _Systema natur_, qui date de 1766. +Cette faon de dsigner les espces, adopte depuis par tous les +naturalistes, est ce qu'on a appel la _nomenclature binaire_. + +Par un phnomne inverse de celui qui avait empch Aristote d'atteindre + la notion de l'espce, les groupes spcifiques nettement dfinis, et +dsigns chacun dsormais par un nom particulier, facile retenir, ne +devaient pas tarder tre pris pour autant de ralits malgr ce que +leur dtermination prsentait d'videmment artificiel. Dans la priode +qui s'ouvre on voit, en effet, les naturalistes oublier peu peu que +les espces ont t constitues par eux-mmes l'aide de groupes +d'individus, pour ne plus voir que la forme abstraite laquelle se +rattachent tous les individus d'un mme groupe. On s'applique +dnombrer ces formes, devenues autant d'tres quasi rels; connatre +toutes les formes vivantes, en donner un catalogue aussi complet que +possible parat de nombreux zoologistes le but dfinitif de la +science. On peut citer Klein comme le reprsentant le plus accompli de +cette doctrine; ses travaux ont uniquement pour but de dresser un +catalogue des animaux commode consulter, et l'on doit y parvenir, +suivant lui, au moyen d'un systme de classification empruntant +exclusivement ses caractres l'extrieur de l'animal. Il est certain +que, si l'on se propose seulement de dresser un inventaire du rgne +animal et d'arriver le plus rapidement possible dterminer quel +chapitre de cet inventaire se rattache un animal donn, les caractres +qui sont le plus apparents, le plus faciles constater ont quelque +droit avoir la prfrence; non seulement la nature des caractres +employs, mais encore les faons dont ils sont mis en oeuvre, ce qu'on +pourrait appeler les _procds de classification_, prennent une +importance considrable. C'est ainsi que l'on est amen considrer +comme des inventions minemment utiles des artifices, tels que ces +tables dichotomiques des botanistes, qui permettent d'abrger le temps +dpenser pour trouver un nom. En soutenant qu'on ne devait pas obliger +les naturalistes qui veulent trouver le nom d'un animal, en ouvrir la +bouche pour compter combien il possde de dents, Klein devait avoir pour +lui tous les naturalistes descripteurs, et l'on en voit encore de nos +jours regretter que toutes nos mthodes de classification n'aient pas +t bases sur de tels principes. + +Ce fut Linn qui eut l'honneur de limiter l'influence de Klein et +d'affirmer que l'histoire naturelle devait atteindre un but plus lev +que celui auquel menaaient de la restreindre les simples nomenclateurs. +Pour son esprit potique, il devait exister dans la nature une harmonie +dont le naturaliste digne de ce nom devait tre l'interprte. Que les +conditions particulires une science en voie de formation imposassent +la ncessit d'avoir recours des procds plus ou moins artificiels +pour parvenir dresser un inventaire des tres vivants, inventaire au +moyen duquel on pt dterminer facilement les formes dj connues et +dans lequel il ft ais d'assigner une place aux formes nouvelles, il ne +le contestait pas; il dut lui-mme, en partie, sa brillante rputation +l'invention et l'emploi gnral de procds de ce genre, +particulirement ingnieux, il est vrai; mais ces procds, qu'il +nommait des _systmes_, n'taient pour lui qu'une concession faite +momentanment aux besoins de la nomenclature et ne reprsentaient +nullement la science elle-mme. Tout dans la nature lui paraissait +rigoureusement ordonn; il tait persuad que, de mme que nos penses +forment une chane ininterrompue, tous les tres devaient se relier les +uns aux autres d'une faon dtermine. Aussi s'tait-il appropri cet +aphorisme de Leibnitz: _Natura non facit saltum_: La nature ne fait +point de saut. Dans la longue srie des formes vivantes, chaque espce +devait tre exactement intermdiaire entre deux autres. La science ne +devait s'arrter qu'aprs avoir permis de les disposer toutes dans un +ordre tel que cette condition ft ralise; seulement alors elle +pourrait se considrer comme possdant un systme de classification +dfinitif; ce systme dfinitif tait ncessairement _unique_; c'est +lui qu'il fallait rserver le nom de _mthode naturelle_, et Linn +pensait qu'on parviendrait le raliser en imaginant une suite de +systmes, destins tre sans cesse perfectionns par des retouches +successives, de manire se rapprocher de plus en plus du systme +dfinitif. Ainsi chacun de ces systmes devait tre comme nos thories, +qui ne fournissent que des explications approximatives des phnomnes +qu'elles se proposent de relier entre eux, jusqu' ce que des +perfectionnements progressifs, portant sur des points de dtail, leur +aient donn une inaltrable cohsion. + +Cette mthode, image de la nature, traduction fidle de la pense du +crateur, devait tenir compte de tous les faits que peut prsenter +l'histoire des animaux: non seulement leurs caractres extrieurs, mais +leur structure anatomique, leurs facults, leur genre de vie, devaient +tre pris en considration pour arriver rapprocher les espces suivant +leur ordre naturel, et Linn, tout en se bornant constituer ce qu'il +appelle un _systme de la nature_, introduit, autant que cela est +possible de son temps, la notion de la structure dans ses divisions du +rgne animal; il ouvre de la sorte une voie nouvelle, que Cuvier +poursuivra plus tard. + +L'illustre Sudois a rendu la philosophie zoologique un service plus +important encore. + +La premire condition pour se rapprocher autant que possible d'un but +aussi lev que celui qu'il devait atteindre, tait d'introduire dans la +science une prcision qui lui avait manqu jusque-l. Aussi le +voyons-nous prendre le plus grand soin de dfinir tout ce dont il a +parler. Il semble qu'il soit inutile de dire ce que peuvent tre les +minraux, les vgtaux et les plantes; depuis longtemps, l'observation +vulgaire a donn chacun une notion prcise de l signification de ces +termes. Linn insiste cependant: + + Mineralia crescunt. + Vegetalia crescunt et vivunt. + Animalia crescunt, vivunt et sentiunt. + +Les trois rgnes sont ainsi caractriss, et leurs caractres prsentent +une sduisante gradation. Les formes classer ne sont pas dfinies avec +moins de nettet: + +Nous comptons, dit Linn, autant d'espces qu'il est sorti de couples +des mains du Crateur. + +Ici, la dfinition pche mme par trop de prcision, car elle juge, dans +sa forme concise, une foule de questions qu'il et t peut-tre prudent +de ne pas rsoudre aussi vite. Linn parat savoir, en effet, que les +animaux sont sortis par couples des mains divines; que tous les animaux +de mme espce que nous observons aujourd'hui sont descendus de ces +couples, auxquels les relient une srie ininterrompue de gnrations; +qu'aucune des familles naturelles ainsi constitues ne s'est teinte; +qu'aucune n'a subi de mlange; qu'aucune ne s'est perfectionne, +dgrade ou mme modifie. Ce savoir, il ne pouvait le tenir ni de +l'observation, ni de l'exprience; il se place donc, par cette +dfinition de l'espce, hors du terrain scientifique. C'est videmment +du rcit de la cration fait par la Gense qu'il s'inspire; nous nous +trouvons en prsence non plus d'un fait rigoureusement dtermin, mais +d'une croyance religieuse, d'un dogme. Et c'est bien un dogme en effet, +que Linn vient d'introduire dans la science. S'il n'y attache pas +lui-mme une importance excessive, s'il entreprend des recherches +propres dterminer de quelles variations les tres vivants sont +susceptibles, s'il suppose plus tard que les espces primitives de +plantes ont t peu nombreuses et que leur nombre s'est accrue par suite +de croisements entre les espces fondamentales, si l'on peut croire, en +un mot, qu'en dfinissant l'espce comme il l'a fait, Linn a surtout +cd au besoin de donner une forme saisissante la notion de l'espce, +encore vague pour le plus grand nombre de ses lecteurs, il n'en sera +plus de mme de ses successeurs et de ses lves, qui prendront ce qu'il +y a de plus absolu dans cette dfinition, et feront du principe, plus +thologique que scientifique, de l'invariabilit des espces la pierre +angulaire de la zoologie. Linn avait dit: toute espce est exactement +intermdiaire entre deux autres; il avait dit aussi: la nature ne fait +point de saut et ces deux propositions impliquaient, chez lui, un +sentiment profond de la continuit du rgne animal comme du rgne +vgtal, qui temprait la rigueur de ses dfinitions; ses successeurs +affirmeront exclusivement la discontinuit. + +On a souvent accus l'cole de Linn d'avoir enray toutes les tudes +qui pouvaient nous clairer relativement l'origine et aux +modifications possibles des tres vivants. Ce reproche n'est pas +absolument fond. Les observations prcises, quel que soit l'esprit dans +lequel elles sont faites, finissent toujours, par cela seul qu'elles +sont prcises, par conduire la vrit. Or Linn dotait l'histoire +naturelle d'une prcision inconnue jusqu' lui. S'il tait vrai que les +formes vivantes taient invariables et en nombre limit, l'accord devait +rapidement se faire entre les naturalistes sur le nombre et les +caractres de ces formes nettement spares les unes des autres; si ces +formes taient au contraire variables, le zle mis par chacun dcrire +de prtendues espces nouvelles devait augmenter indfiniment le nombre +des espces, tablir peu peu entre les formes les plus diffrentes les +transitions les plus gradues, soit par l'intermdiaire de formes +actuellement existantes, soit par l'intermdiaire de formes ayant vcu, +mais aujourd'hui disparues. Est-il besoin de dire ce qui est arriv? Le +nombre des espces dcrites depuis Linn s'est si rapidement augment, +que les descripteurs, effrays de leur oeuvre, ont fini par se renvoyer +rciproquement l'accusation de constituer des espces de fantaisie, les +uns multipliant l'infini les dnominations diffrentes, les autres +dsignant au contraire sous un mme nom des formes que l'on trouverait, +sans aucun doute, fort disparates si l'on ne connaissait les formes +intermdiaires qui les unissent. De par les divergences mmes de ceux +qui la prtendaient fixe, l'espce est devenue un groupe aux limites +flottantes, toutes conventionnelles, d'individus plus ou moins +semblables entre eux. On n'a pu manquer d'tre frapp de tout ce +qu'avait d'arbitraire la dlimitation de ces groupes; mais, quand on a +voulu en fixer nettement les limites, on s'est heurt de telles +difficults que chacun a donn de l'espce une dfinition diffrente et +qu'il a fallu avoir recours, pour trouver un terrain de conciliation, +non des caractres extrieurs, tels que ceux dont Klein demandait +l'usage exclusif, non pas mme des caractres anatomiques, tels que +ceux dont Linn commenait faire usage, mais un caractre +exclusivement physiologique, ncessitant, pour tre dtermin, des +expriences souvent impraticables, le caractre mme que le bon sens +populaire, bien plus que son observation personnelle, avait dict +Aristote: la fcondit ou l'infcondit des unions entre les individus +dont l'identit spcifique tait douteuse. + +En serrant de plus prs qu'on ne l'avait fait avant lui la notion de +l'espce, en conduisant ses lves adopter nettement une manire de +voir dtermine, en donnant un corps une conception vaporeuse +jusque-l, Linn forait l'attention des hommes de science se porter +sur des phnomnes qu'ils auraient sans doute longtemps encore ngligs, + chercher la solution de problmes difficiles rsoudre et qu'on et +peut-tre luds au lieu de les envisager de front. La multiplication +mme des prtendues formes spcifiques, dont on a accus les +naturalistes linnens d'avoir encombr les sciences, est donc demeure +un bien, car plus ces formes devenaient nombreuses, plus il tait +ncessaire de les dcrire avec prcision, pour les distinguer les unes +des autres, et plus devaient s'tendre nos connaissances relatives aux +modifications diverses dont sont respectivement susceptibles les +individus de mme espce. + + * * * * * + +Les prdcesseurs de Linn runissaient dans des groupes plus ou moins +tendus, qu'ils dsignaient sous le nom de genre ou auxquels ils ne +donnaient pas du tout de nom, les espces qui, tout en tant distinctes, +prsentaient quelques similitudes. Linn dfinit le premier les +diffrents degrs de ressemblance: dans ses ouvrages, les espces les +plus voisines furent constamment groupes en _genres_; les genres entre +lesquels il existait des caractres communs furent runis en _ordres_, +les ordres en _classes_. Les rapports rciproques de ces diverses +divisions furent tablis par le tableau suivant, indiquant plusieurs +sortes de hirarchie et dans lequel les termes correspondants sont +placs sur une mme ligne verticale: + ++------------+------------+------------------------+---------+---------+ +|Classe. |Genre. |Ordre. |Espce. |Varit. | ++------------+------------+------------------------+---------+---------+ +|Genre le |Genre moyen.|Genre le plus restreint.|Espce. |Individu.| +|plus tendu.| | | | | ++------------+------------+------------------------+---------+---------+ +|Province. |Dpartement.|Commune. |Bourg. |Maison. | ++------------+------------+------------------------+---------+---------+ +|Rgiment. |Bataillon. |Compagnie. |Escouade.|Soldat. | ++------------+------------+------------------------+---------+---------+ + +La dernire dition du _Systema natur_ est de 1766; plus tard, en 1780, +entre l'ordre et le genre, Batsch introduisit une division nouvelle, +dont l'importance est presque devenue prdominante, la _famille_. Il est +vident que cette gradation des ressemblances prsentes par les animaux +devait rapidement veiller l'ide d'un degr plus ou moins grand de +parent entre eux. Dj Linn avait emprunt l'tat civil le systme +de la nomenclature binaire, dsignant par un mme nom les tres de mme +genre, qu'il comparait par consquent implicitement aux membres d'une +mme ligne; le mot de _famille_, choisi par Batsch, implique que la +mme comparaison est dans son esprit, et le mot _tribu_, qu'on emploiera +galement plus tard, prcise encore cette assimilation. Mais ces +comparaisons sont, pour ainsi dire, inconscientes; elles sont suscites +par la nature mme de phnomnes qu'il s'agit de faire comprendre; on +constate des ressemblances de divers degrs entre les animaux; on a +constat de mme des ressemblances dcroissantes entre les membres d'une +mme famille humaine mesure qu'ils s'loignent de leur souche commune: +on rapproche ces deux faits; mais on demande si peu au second +l'explication du premier qu'au lieu de se reprsenter la classification +comme un arbre gnalogique aux rameaux multiples, on en cherche +l'image, soit comme Linn, dans les rapports que prsentent entre elles +les bourgades, les villes et les provinces inscrites sur une carte +gographique, soit mme, comme Bonnet, dans les rapports que prsentent +les anneaux d'une chane, les degrs d'une chelle. Cette doctrine de +l'chelle des tres, issue de la philosophie de Leibnitz, a vivement +frapp l'esprit des philosophes; elle s'est conserve, sous des formes +diverses, pendant de longues annes; il est ncessaire de montrer +comment la prsentait celui qui en fut le plus ardent promoteur, Charles +Bonnet. + + + + +CHAPITRE VI + +LES PHILOSOPHES DU XVIIIe SICLE + +C. Bonnet: la chane des tres; les rvolutions du globe; l'tat pass +et l'tat futur des plantes, des animaux et de l'homme; l'emboitement +des germes.--Robinet: ses ides sur l'volution.--De Maillet: les +fossiles.--Erasme Darwin: le transformisme fond sur +l'pignse.--Transformation des animaux sous l'influence de l'habitude; +analogie avec Lamarck et Charles Darwin.--Maupertuis: la sensibilit de +la matire et le transformisme.--Diderot: la vie de l'espce et la vie +de l'individu. + + +Linn tait avant tout un savant; s'il avait de brillantes chappes +vers la philosophie, il faisait hautement profession de borner son +ambition la connaissance et la contemplation des oeuvres de la +nature; Charles Bonnet est avant tout un philosophe qui interroge la +nature pour y trouver des problmes rsoudre, qui exprimente et +observe, pour s'lever aussitt des faits qu'il dcouvre aux plus hautes +spculations mtaphysiques. Comme philosophe, Bonnet est un fervent +disciple de Leibnitz: tous ses efforts tendent dmontrer la +possibilit d'appliquer aux corps matriels et mme aux tres +immatriels dont il admet l'existence, cette _loi de continuit_ que +nous avons dj vue accepte par Linn. Pour lui, tous les tres forment +une chane continue en dehors de laquelle il n'y a que Dieu. +Graduellement, les minraux passent aux tres organiss et ceux-ci sont +relis entre eux par une foule d'insensibles transitions. Les diverses +divisions de nos systmes et de nos mthodes, les espces mmes n'ont +qu'en apparence des limites fixes. En ralit, grce aux innombrables +variations que les individus peuvent prsenter, les espces sont +troitement relies les unes aux autres: Les intelligences qui nous +sont suprieures dcouvrent peut-tre entre deux individus que nous +rangeons dans la mme espce plus de varits que nous n'en dcouvrons +entre deux individus de genres loigns. Ainsi ces intelligences voient +dans l'chelle de notre monde autant d'chelons qu'il y a d'individus. +Il en est de mme de l'chelle de chaque monde, et toutes ne composent +qu'une seule suite, qui a pour premier terme l'atome et pour dernier +terme le plus lev des chrubins[6]. Comme consquence de ces ides, +Bonnet accepte l'opinion qu'il existe plusieurs mondes habits, que ces +mondes prsentent au point de vue de leur perfection une vritable +gradation, qu'il en est d'infrieurs au ntre et aussi de suprieurs. + +Les tres terrestres viennent se ranger naturellement sous quatre +classes gnrales: 1 les tres _bruts_ ou _inorganiss_; 2 les tres +_organiss_ et _inanims_; 3 les tres _organiss_ et _anims_; 4 les +tres _organiss_, _anims_ et _raisonnables_[7]... L'assortiment +d'tres qui est propre notre globe ne se rencontre vraisemblablement +dans aucun autre. Chaque globe a son conomie particulire, ses lois, +ses productions. Il est peut-tre des mondes si imparfaits relativement +au ntre qu'il ne s'y trouve que des tres de la premire ou de la +seconde classe. D'autres mondes peuvent tre au contraire si parfaits, +qu'il n'y ait que des tres propres aux classes suprieures. Dans ces +derniers mondes, les rochers sont organiss, les plantes sentent, les +animaux raisonnent, les hommes sont des anges. + +Quelle est donc l'excellence de la Jrusalem cleste, o l'ange est le +moindre des tres intelligents[8]? + +Bonnet passe, comme on voit, de la science la thologie, des tres +matriels aux esprits. Ses tentatives de constituer par les inductions +que lui inspire la loi de continuit une sorte d'histoire naturelle des +cratures clestes peuvent paratre aujourd'hui bien naves. Mais, si +l'application d'un principe tir de l'tude du monde tangible un monde +qui chappe totalement nos sens conduit des conclusions que rien ne +saurait distinguer des rves de notre imagination, l'application de ce +mme principe la dtermination des rapports rciproques des tres +organiss est, au contraire, fconde en consquences intressantes. +C'est ainsi que Bonnet, aprs une comparaison longuement dveloppe de +la plante et de l'animal, arrive cette conclusion, si loquemment mise +en lumire par Claude Bernard dans les dernires annes de sa vie, qu'il +n'existe entre les deux grands rgnes organiques aucun caractre +distinctif absolu: Dites au vulgaire que les philosophes ont de la +peine distinguer un chat d'un rosier; il rira des philosophes et +demandera s'il est rien dans le monde qui soit plus facile distinguer? +C'est que le vulgaire, qui ignore l'art d'abstraire, juge sur des ides +_particulires_ et que les philosophes jugent sur des ides gnrales. +Retranchez de la notion du chat et de celle du rosier toutes les +proprits qui constituent, dans l'une et dans l'autre, l'espce, le +genre, la classe, pour ne retenir que les proprits les plus gnrales +qui caractrisent l'animal ou la plante, et il ne vous restera aucune +marque distinctive entre le chat et le rosier[9]... Les plantes et les +animaux ne sont que des modifications de la matire organise. Ils +participent tous une mme essence, et l'attribut distinctif nous est +inconnu[10]. + +La plante est donc une sorte d'animal infrieur; on passe par degrs de +l'homme l'animal, de l'animal la plante, de la plante au minral. +Beaucoup de ces degrs sont encore dcouvrir; ceux d'entre eux qui +paraissent connus sont rsums par Bonnet dans cette chelle fameuse que +nous reproduisons textuellement ci-dessous: + +L'homme. +Orang-outang. +Singe. + +Quadrupdes. +cureuil volant. +Chauve-souris. +Autruche. + +Oiseaux. +Oiseaux aquatiques. +Oiseaux amphibies. +Poissons volants. + +Poissons. +Poissons rampants. +Anguilles. +Serpents d'eau. + +Serpents. +Limaces. +Limaons. + +Coquillages. +Vers tuyaux. +Teignes. + +Insectes. +Gallinsectes. +Tnia ou solitaire. +Polypes. +Orties de mer. +Sensitives. + +Plantes. +Lichens. +Moisissures. +Champignons, agarics. +Truffes. +Coraux et corallodes. +Lithophytes. +Amiante. +Talcs, gypses, slnites. +Ardoises. + +Pierres. +Pierres figures. +Cristallisations. + +Sels. +Vitriols. + +Mtaux. +Demi-mtaux. + +Soufres. +Bitumes. + +Terres. +Terre pure. + +Eau. + +Air. + +Feu. +Matires plus subtiles. + +Certes, dans cette longue numration d'tres entre lesquels sont +tablies des liaisons bases sur les ressemblances les plus +superficielles, on aurait peine reconnatre l'oeuvre de l'ingnieux et +sagace observateur, qui sut parfois galer Raumur et Trembley, de +l'exprimentateur prcis auquel la science est redevable d'avoir +nettement dtermin les conditions de la parthnogense des pucerons, +d'avoir dcouvert et tudi la reproduction des nas par division et la +restauration des parties mutiles chez les vers de terre, d'avoir +observ les phnomnes de la reproduction chez les bryozoaires d'eau +douce, les vorticelles et les stentors; Bonnet tait videmment peu +pntr de la ncessit de fonder sur la structure anatomique les +rapprochements tablir entre les tres vivants; aussi bien ne +s'embarrasse-t-il pas de pntrer dans le dtail des classifications; il +prend le rgne animal en bloc, et, sans rechercher quels liens +pourraient unir entre eux les groupes secondaires, il se pose d'emble +et discute longuement une question que Linn considre comme rsolue _a +priori_: Les tres qui forment la population actuelle de notre globe +ont-ils toujours t ce que nous les voyons? demeureront-ils +ternellement ce qu'ils sont[11]? Avec une remarquable indpendance +d'esprit, le philosophe de Genve se dgage des liens que la lettre de +la Gense avait imposs Linn. Le globe a t, suivant lui, le thtre +de rvolutions dont nous ignorons le nombre et qui peuvent encore se +renouveler; le chaos dcrit par Mose est le rsultat de la dernire de +ces rvolutions; la cration dont il nous fait le rcit n'est autre +chose, comme l'avait dj dit Whiston, que la rsurrection des animaux +qu'elle a dtruits. De mme que le monde qui prcda la priode de la +Gense tait trs diffrent du monde actuel, les animaux anciens ne +ressemblaient pas ceux qui vivent de nos jours; ceux qui habiteront +notre plante, lorsque la nouvelle rvolution prdite par la Bible se +sera accomplie, diffreront aussi des animaux des deux priodes +prcdentes. Les tres vivants subissent donc chaque rvolution du +globe des transformations profondes. la fin de chaque priode, les +formes vivantes sont ananties; des formes diffrentes leur succdent; +il n'y a pas cependant, proprement parler, de cration nouvelle: les +animaux nouveaux procdent des germes contenus dans les animaux anciens, +et ce sont ces germes, supposs indestructibles, qui tablissent un lien +entre la faune et la flore de chaque priode et celles de la priode +suivante. Que sont eux-mmes ces germes? En quoi consistent les +modifications des formes vivantes? Quel est l'agent de ces +modifications? C'est ce que nous avons maintenant examiner. + +Le transformisme de Bonnet, il faut se hter de le dire, ne ressemble en +rien au transformisme moderne. S'il est dit au chapitre IV de la +_Palingnsie philosophique_ que lorsque, dans l'oeuf, le poulet +commence devenir visible, il apparat sous la forme d'un trs petit +ver; que, si l'imperfection de notre vue et de nos instruments nous +permettait de remonter plus haut dans l'origine du poulet, nous le +trouverions, sans doute, bien plus dguis encore; que les +diffrentes, phases sous lesquelles il se montre nous successivement +peuvent nous faire juger des diverses rvolutions que les corps +organiss ont eu subir pour parvenir cette dernire forme sous +laquelle ils nous sont connus, et qu'enfin tout ceci nous aide +concevoir les nouvelles formes que les animaux revtiront dans leur tat +futur; si ces phrases rapproches tmoignent que Bonnet songeait dj +une sorte de paralllisme entre les transformations embryogniques de +l'individu et les transformations subies par l'espce laquelle il +appartient, l'ide que se fait notre philosophe du dveloppement des +tres vivants est telle qu'elle ne peut apporter aucun claircissement +sur l'origine des tres organiss. Il existe entre les diverses parties +d'un mme animal une si complte harmonie, ces parties conspirent si +videmment vers un mme but gnral: la formation de cette unit qu'on +nomme un animal, de ce tout organis qui vit, crot, sent, se meut, se +conserve, se reproduit, qu'on demeure convaincu, crit Bonnet, qu'un +tout si prodigieusement compos et pourtant si harmonique n'a pu tre +form, comme une montre, de pices de rapport ou de l'engrainement d'une +infinit de molcules diverses runies par apposition successive; un +pareil tout porte l'empreinte indlbile d'un ouvrage fait d'un seul +coup[12]. Bonnet se prononce donc contre tout essai d'explication +mcanique des animaux; il se dclare adversaire rsolu de l'pignse et +admet qu' tout tre vivant prexistait un germe organis. C'est le +procd de raisonnement au moyen duquel on a souvent tent de dmontrer +l'impossibilit de l'volution, en s'appuyant sur l'adaptation parfois +si complte des animaux et des plantes leurs conditions particulires +d'existence. Il semble impossible, en effet, quand on se contente de +porter ces questions une attention superficielle, quand on les examine +avec des ides prconues, quand on est dcid ne tenir compte +d'aucune des proprits fondamentales des animaux et des plantes, que +l'admirable harmonie dans laquelle s'coule leur existence, n'ait pas +t soigneusement mdite et organise, jusque dans ses dtails les plus +minutieux, par une intelligence d'une profondeur infinie et d'une +prvoyance bien propre confondre notre imagination. + +L'hypothse de la prexistence des germes conduit Bonnet nier avec +raison les gnrations quivoques; il s'tonne que Rdi ait pu admettre +ce mode de gnration pour les vers que l'on trouve dans les fruits et +pour les helminthes, alors qu'on peut expliquer de bien des faons plus +naturelles leur prsence dans le lieu o on les observe, et qu'en +particulier nombre de faits semblent parler en faveur des +transmigrations du Tnia[13]. Les vers intestinaux, comme tous les +autres tres vivants, sont issus d'un germe, et Bonnet entend par germe +toute prordination, toute prformation de parties, capable par +elle-mme de dterminer l'existence d'une plante ou d'un animal. Les +oeufs, malgr l'extrme simplicit de composition que nous leur +connaissons aujourd'hui, rentrent parfaitement dans cette +dfinition[14], d'autant plus que Bonnet ajoute qu'on ne doit pas +s'imaginer que toutes les parties d'un corps organis sont en petit +dans le germe, prcisment comme elles paraissent en grand dans le tout +dvelopp[15]. Mais ce sont l des concessions faites aux observations +nombreuses dj, qui ont port sur les mtamorphoses des insectes. Au +fond, Bonnet voit dans le germe un tre organis fort complexe, et il +est manifestement heureux toutes les fois qu'il peut montrer qu'on a +dcouvert dans un oeuf ou dans un embryon quelques parties qu'on n'y +souponnait pas d'abord. + +Les germes, tant presque aussi compliqus que les animaux adultes, ne +sauraient avoir t forms, comme eux, que d'un seul coup et par un acte +de cration. Bonnet admet qu'ils ont t crs tous ensemble et enferms +dans des corps vivants, au sein desquels ils sont embots les uns dans +les autres, comme Vallisneri l'avait le premier suppos, attendant que +leur tour arrive de crotre et de se dvelopper. + + proprement parler, il n'y a jamais _gnration_, c'est--dire +production d'un tre vivant nouveau; il n'y a jamais qu'_volution_ d'un +germe prexistant. La ncessit de supposer que les germes des tres +vivants sont, au moins dans un grand nombre de cas, enferms les uns +dans les autres, conduit supposer aux derniers d'entre eux une +petitesse hors de proportion avec tout ce que nous pouvons imaginer. +Mais cela n'a rien qui puisse effrayer la raison, et Bonnet supprime +d'avance toutes les objections qu'on lui opposera en dclarant que la +doctrine de l'embotement lui parat une des plus belles victoires que +l'entendement pur ait remport sur les sens. J'ai montr, ajoute-t-il, +combien il est absurde d'opposer cette hypothse des calculs qui +n'effrayent que l'imagination et qu'une raison claire rduit +facilement leur juste valeur... Il ne faut pas que l'imagination, qui +veut tout peindre et tout palper, entreprenne de juger des choses qui +sont uniquement du ressort de la raison et qui ne peuvent tre aperues +que par un oeil philosophique[16]. + +Une fois admise cette distinction entre l'oeil organique et l'oeil +philosophique, entre les sens qui peuvent tromper et la raison qui ne +saurait nous garer, les faits n'ont plus rien de bien embarrassant. +L'image la plus saisissante de l'pigense est celle que nous offrent +les Vgtaux, avec leurs branches, leurs rameaux, leurs feuilles, +vritables individus indpendants, que notre oeil organique voit pousser +les uns sur les autres. Bonnet ne se fait pas du vgtal une autre ide +que nous. Un arbre, dit-il, n'est pas un tout unique; il est rellement +compos d'autant d'arbres et d'arbrisseaux qu'il a de branches et de +rameaux. Tous ces arbres et tous ces arbrisseaux sont, pour ainsi dire, +greffs les uns sur les autres et tiennent ainsi l'arbre principal par +une infinit de communications. Chaque arbre secondaire, chaque +arbrisseau, chaque sous-arbrisseau a ses organes et sa vie propre; il +est en lui-mme un petit tout individuel qui reprsente plus ou moins en +raccourci le grand tout dont il fait partie[17]. Les polypes, dont le +bourgeonnement a t si bien tudi par Trembley, le tnia, compos +d'anneaux semblables entre eux, les nais, les tubifex, les vers de +terre, dont Bonnet a si bien tudi les modes de reproduction et de +segmentation, se rapprochent des plantes, cet gard; ce sont de vrais +zoophytes. La mme explication suffit pour ramener les phnomnes de +reproduction des zoophytes et des plantes la thorie de l'embotement: +des germes sont rpandus dans toutes les parties de leur corps, qui est +ainsi transform en une sorte d'ovaire universel. Dans un vgtal qui +pousse, dans un polype qui bourgeonne, ces germes se dveloppent +spontanment en individus qui peuvent demeurer unis ou se sparer; il +faut un accident pour amener leur volution chez les vers, dont les +parties ne deviennent de nouveaux individus qu'aprs avoir t spares +les unes des autres. Ainsi, grce l'hypothse des germes invisibles, +les faits d'pignse les plus vidents sont tourns au profit de +l'volution. + +On peut douer des corps invisibles, de toutes les proprits qu'on +voudra, sans crainte d'tre contredit par les sens. Bonnet suppose donc +que ses germes invisibles sont galement indestructibles. Quand un corps +vivant, ft-ce mme un oeuf, se dtruit, les germes indestructibles qu'il +contient sont mis en libert et se logent o ils peuvent. Des germes +indestructibles peuvent tre disperss sans inconvnient dans tous les +corps particuliers qui nous environnent. Ils peuvent sjourner dans tel +ou tel corps jusqu'au moment de sa dcomposition, passer ensuite sans la +moindre altration dans un autre corps, de celui-ci dans un troisime, +etc. Je conois avec la plus grande facilit que le germe d'un lphant +peut loger d'abord dans une molcule de terre, passer de l dans le +bouton d'un fruit, de celui-ci dans la cuisse d'une mite, etc.[18] Ces +germes, crs ds l'origine de notre monde, bravent donc les efforts de +tous les lments, de tous les sicles. Rien ne s'oppose ce que la +puissance absolue ait pu renfermer dans le premier germe de chaque tre +organis la suite des germes correspondant aux dernires rvolutions que +notre plante tait appele subir. De mme que Leibnitz admettait une +harmonie prtablie entre les penses de notre me et les mouvements de +notre corps, de manire que les mouvements de l'un correspondissent en +tout temps aux penses de l'autre, de mme Bonnet admet un paralllisme +parfait entre le systme astronomique et le systme organique, entre les +divers tats de la terre considre comme plante ou comme monde et les +divers tats des tres qui devaient peupler sa surface. Les germes crs +pour chaque priode attendent, cachs dans les organismes qui les +abritent, que l'avnement de ces priodes amne les conditions +ncessaires leur dveloppement. De la sorte, les tres propres +chaque priode sont la fois relis ceux de la priode prcdente qui +ont abrit leurs germes, et ils en sont indpendants puisque tous les +germes ont t crs en mme temps; grce l'harmonie tablie entre +l'volution des germes organiques et les rvolutions de notre plante, +des faunes et des flores nouvelles apparaissent sans qu'il soit besoin +d'une cration nouvelle. + +Malgr sa hardiesse ordinaire, Bonnet croit d'ailleurs devoir se borner + considrer trois priodes dans l'histoire de notre globe, celle qui a +prcd la rvolution dcrite dans la Gense, celle qui suivra la fin du +monde, produite par le feu, qu'ont annonce les prophtes, et il est +important d'ajouter qu'il se fait une trange ide de l'tat futur des +animaux. Les germes d'o ils natront n'chapperaient pas la +destruction s'ils n'taient forms d'une matire plus subtile que la +matire ordinaire, d'une sorte d'ther; si nous partons de la +supposition du petit corps thr qui renferme en petit tous les organes +de l'animal futur, nous conjecturerons que le corps des animaux dans +leur nouvel tat sera compos, d'une matire dont la raret et +l'organisation le mettent l'abri des altrations qui surviennent aux +corps grossiers et qui tendent continuellement le dtruire de tant de +manires diffrentes. Le nouveau corps n'exigera pas sans doute les +mmes rparations que le corps actuel exige. Il aura une mcanique bien +suprieure celle que nous admirons dans ce dernier. Il n'y a pas +d'apparence que les animaux propagent dans leur tat futur. + +Nous arrivons ainsi dans le monde des esprits et de l'immortalit; nous +sommes en pleine fantaisie. Une alliance singulire d'un raisonnement +rigoureux, s'appuyant sur des faits mal connus, trop peu nombreux, avec +les affirmations bibliques prises au pied de la lettre, conduit un des +esprits les plus ingnieux d'une poque o le gnie tait commun, un +observateur minent, des rveries dans lesquelles son imagination ne +connat plus d'obstacle, o non seulement le contrle exprimental des +ides n'est plus possible, mais o les tmoignages des sens sont +d'avance rcuss quand ils sont en dsaccord avec les conceptions que le +penseur attribue sa raison. + + * * * * * + +Bonnet n'est pas le seul philosophe qui se soit engag dans cette voie. +L'origine des animaux, celle de l'homme proccupaient juste titre les +hommes de science, les philosophes et mme les simples rveurs de son +temps. + +Robinet, dans ses livres _De la nature_ (1766) et _Considrations +philosophiques sur la gradation naturelle des formes de l'tre_ (1768), +met des ides qui, bien qu'elles aient t ridiculises par Cuvier, ne +sont pas trs loignes de celles de Bonnet. Son point de dpart est +aussi la loi de continuit de Leibnitz. Poussant de suite ce principe +l'extrme, il admet que toute la matire est vivante; que les toiles, +le soleil, la terre, les plantes sont des animaux; que tous les tres +forment une chane continue; qu'il n'y a ni classes, ni ordres, ni +genres, ni espces, mais seulement des individus que l'imperfection +seule de nos sens nous conduit considrer comme spcifiquement +identiques. Les individus naissent de germes qui se dveloppent +successivement; ils sont directement forms par la nature. Le monde +matriel est gouvern par un monde invisible, compos de forces. La +nature ne se rpte jamais, et il pourra y avoir un temps auquel il n'y +ait pas un seul tre conform comme nous sommes aujourd'hui; les formes +vivantes se sont constitues par un perfectionnement progressif, allant +du simple au compos; il pourrait y avoir au-dessus de l'homme des +cratures immatrielles; mais l'homme se rattache par une infinit de +formes prsentant une infinit de diffrences graduelles un prototype +simple. Toutes ces formes intermdiaires sont des oeuvres spares de la +nature s'essayant faire l'homme, son oeuvre actuellement la plus +parfaite; cette oeuvre pourra tre perfectionne dans l'avenir si +l'homme, devenant hermaphrodite, runit les beauts de Vnus celles +d'Apollon. Au demeurant, ce perfectionnement de l'humanit n'est pas +beaucoup plus trange que celui rv pour elle par Bonnet. + + * * * * * + +De Maillet, plus connu sous le pseudonyme choisi par lui de Telliamed, +avait cherch, comme Bonnet et comme Robinet, dans la cration d'une +infinit de germes l'explication de l'origine des tres vivants; mais il +avait fait de la mer le rservoir commun de tous ces germes. Tous les +animaux, les hommes mme avaient donc t primitivement marins. La mer +avait eu d'ailleurs autrefois une beaucoup plus vaste extension, et de +Maillet en donnait pour preuve l'norme quantit de coquilles marines +que l'on trouve enfouies dans le sol, jusque sur les plus hautes +montagnes. mesure que les continents s'taient accrus, un certain +nombre d'animaux marins avaient t accidentellement entrans hors de +l'eau, sur des rivages gardant encore une certaine humidit, et de l +sur la terre ferme. Les individus ainsi dpayss s'habiturent au +nouveau genre de vie qui leur tait impos par les circonstances et +transmirent leurs descendants les habitudes et les organes nouveaux +qu'ils avaient acquis. Il est inutile d'insister sur les arguments +bizarres qu'emploie de Maillet pour soutenir son hypothse; mais on doit +lui laisser le mrite d'avoir reconnu la vritable nature des fossiles +et d'en avoir saisi la signification, une poque o de nombreux +savants refusaient encore d'y voir les restes d'tres ayant jadis vcu; +d'avoir pens que les organismes vivants susceptibles de se modifier, +taient capables de transmettre leurs modifications leur descendance, +et d'avoir compris, par consquent, l'importance des phnomnes si +connus, mais si ngligs, de l'hrdit. + + * * * * * + +En admettant la possibilit de changements hrditaires dans la +structure des tres vivants, de Maillet ralise un progrs sur Bonnet et +sur Robinet, qui ne voient dans les modifications prsentes par la +population de la terre qu'une continuation du miracle primitif de la +cration. Le Dr Erasme Darwin, grand-pre de l'illustre rformateur du +transformisme, va, son tour, plus loin que de Maillet. Il a expos +dans sa _Zoonomia_ un systme o l'on trouve soutenues, l'aide +d'arguments qui tmoignent d'une grande perspicacit, quelques ides peu +diffrentes de celles que dveloppera plus tard Lamarck. Pour rendre son +systme intelligible, Erasme Darwin, par une inspiration heureuse, +recherche d'abord comment s'accomplit le dveloppement embryognique de +l'individu et suppose que l'espce laquelle il appartient a subi, dans +la srie des temps, une volution analogue, mais de beaucoup plus longue +dure. Il rejette la doctrine de l'embotement des germes, qui conduit +supposer l'existence de corps vivants infiniment plus petits que les +diables qui tentrent saint Antoine et dont 20 000 pouvaient, sans se +gner aucunement, danser une sarabande chevele sur la pointe de la +plus fine aiguille. L'embryon est, pour lui, un filament constitu +probablement par l'extrmit d'une fibre nerveuse motrice. Ce filament +est dou de certaines proprits: les unes lui sont personnelles; les +autres lui ont t transmises par ses parents, dont il n'est en ralit +qu'une branche, une longation, puisqu'il a fait, un certain moment, +partie de leur substance. Le filament embryonnaire est dou +d'irritabilit, de sensibilit, de volont; il possde aussi la facult +de se nourrir, et on le voit grandir, se compliquer, se perfectionner +par l'addition de parties nouvelles, rsultant de ce qu'une quantit +plus ou moins grande de matire vivante est venue s'ajouter la sienne. +Cette addition de matire vivante a lieu d'abord sous l'influence des +proprits primitives des filaments embryonnaires; mais, mesure +qu'elle se produit des organes nouveaux apparaissent et avec eux des +facults nouvelles. Ces facults crent des besoins, ces besoins des +faons de vivre, des habitudes qui interviennent, pour une certaine +part, dans les transformations que subit chaque individu au cours de son +existence. + +Telle a t aussi la marche de l'volution des espces: les organismes +vivants ont t crs sous des formes extrmement simples, rappelant +celle des filaments vivants, qui sont encore la forme premire de chaque +individu. Ces filaments taient trs peu nombreux en espces, et, de +mme que chaque corps chimique est dou d'affinits particulires qui +dterminent la nature des composs qu'il produira dans les diverses +circonstances o il sera plac, de mme les filaments vivants primitifs +taient dous de facults diffrentes, qui ont dtermin, dans une large +mesure, la marche de leur volution ultrieure. tant donnes les +ressemblances manifestes que prsentent tous les animaux sang chaud, +il est probable que tous ces animaux descendent d'une mme sorte de +filament primitif; peut-tre les mmes filaments ont-ils aussi donn +naissance aux autres animaux sang rouge, mais froid. Les habitudes +spciales des poissons semblent autoriser leur attribuer une origine +particulire; mais les intermdiaires qui les unissent aux animaux +sang chaud plaident cependant en faveur de leur parent avec ces +derniers. + +Les insectes sans ailes, de l'araigne au scorpion ou de la puce au +homard, les insectes ails, du moustique ou de la fourmi la gupe ou +la libellule, diffrent, au contraire, si compltement les uns des +autres et sont si loigns des animaux sang rouge, aussi bien sous le +rapport de la forme du corps que sous celui du genre de vie, qu'on ne +peut gure admettre qu'ils proviennent d'un filament vivant de mme +sorte que celui qui a produit les classes diverses d'animaux sang +rouge... Il y a encore une autre classe d'animaux, que Linn a dsigns +sous le nom de vers, qui prsentent une structure plus simple que ceux +dj mentionns. La simplicit de leur structure n'apporte cependant +aucun argument contre l'hypothse qu'ils aient t produits par un seul +filament vivant. En d'autres termes Erasme Darwin considre les +vertbrs, les articuls et les vers comme trois types organiques qui se +sont dvelopps simultanment et paralllement et qui sont, tous les +trois, partis de formes organiques galement simples, mais doues de +proprits diffrentes. + +Si les trois lignes admises par le savant anglais ne correspondent pas + ce que nous connaissons aujourd'hui des rapports des organismes, +l'ide premire que plusieurs types organiques se sont constitus et +dvelopps d'une faon indpendante doit tre encore, de nos jours, +considre comme la seule forme du transformisme qui soit d'accord avec +les donnes de la palontologie. La rduction de toutes les formes +animales trois lignes distinctes tmoigne que, ds 1794, plusieurs +annes par consquent avant la publication des premiers travaux de +Cuvier, Erasme Darwin avait dj saisi l'intime parent des animaux +composant les quatre premires classes de Linn et les diffrences +considrables qui les sparent de ceux de la cinquime classe; mais le +philosophe anglais laissait la sixime dans le chaos d'o Cuvier devait +peu d'annes aprs la tirer. + +Chacun des filaments vivants qui est devenu la souche des trois grandes +lignes animales avait en lui une sorte de devenir rsultant de +proprits dont il avait t originairement dou; mais son volution, +dans chaque cas particulier, a t rgle, en partie, par les sensations +prouves par l'animal parvenu un stade dtermin, par la peine ou le +plaisir qu'il a prouv, les efforts qu'il a faits pour prolonger son +bonheur ou se soustraire ses souffrances. L'eau et l'air tant fournis +aux animaux profusion, trois ordres de besoins ont surtout excit les +convoitises des animaux et par consquent contribu changer leurs +formes: le besoin de se reproduire, le besoin de se nourrir, le besoin +de vivre en sret. Ils ont acquis les armes ncessaires pour dfendre +contre leurs rivaux les compagnes, la nourriture, les retraites qu'ils +avaient conquises. Erasme Darwin, dcrivant cette volution, s'lve +presque la conception de la lutte par la vie et de la slection +naturelle car il finit par dire: Le but de ces batailles entre les +mles parat tre d'assurer la conservation de l'espce par le moyen des +individus les plus forts et les plus actifs[19]. Au lieu de dire le +_but_, Charles Darwin aurait dit la _consquence_; cette diffrence doit +tre signale. Sur la ralit de la slection naturelle, le grand-pre +et le petit-fils sont d'accord; mais le point de vue philosophique +auquel ils se placent est fort diffrent: pour Erasme Darwin, comme pour +Lamarck, les animaux acquirent des organes en vue de la satisfaction de +tel ou tel besoin; pour Charles Darwin, ces organes apparaissent +accidentellement; la slection naturelle conserve et perfectionne ceux +qui sont utiles et laisse s'teindre ceux qui ne le sont pas. Ainsi les +animaux et les vgtaux s'adaptent des conditions d'existence +dtermines sans que ces conditions agissent sur les individus pour les +modifier, sans que ces individus eux-mmes soient soumis la ncessit +de chercher se mettre en harmonie avec elles. + +Si ingnieuses qu'elles soient, les hypothses d'Erasme Darwin nous +laissent profondment ignorants sur la cause premire de l'apparition +des organismes. Elles nous font remonter jusqu' la cration des +filaments vivants primitifs et s'arrtent l. Une telle solution devait +paratre insuffisante bien des penseurs du XVIIIe sicle. Dj, au +XVIIe, Descartes avait cherch, sans grand succs, il est vrai, +expliquer par la seule tendue et le seul mouvement la formation des +animaux et de l'homme. Maupertuis[20] constate cet chec; mais, en +dehors de l il n'y a plus pour lui que deux systmes: douer la matire +de proprits spciales qui, venant s'ajouter celles qu'on lui accorde +dj, l'auront rendue capable de produire spontanment les formes +vivantes avec toutes leurs facults y compris les facults +intellectuelles; ou bien admettre que tous les animaux, toutes les +plantes sont aussi anciennes que le monde, et que tout ce que nous +prenons, dans ce genre, pour des productions nouvelles, rsulte +simplement du dveloppement et de l'accroissement de parties que leur +petitesse avait tenue jusque-l caches. C'est le systme de +l'embotement des germes adopt par Vallisneri, Leibnitz et Bonnet. + +Par ce systme d'une formation simultane, qui ne demandait plus que le +dveloppement successif et l'accroissement des parties d'individus tout +forms et contenus les uns dans les autres, on crut s'tre mis en tat +de rsoudre toutes les difficults; on ne fut plus en peine que de +savoir o placer ces magasins inpuisables d'individus. Les uns les +placrent dans un sexe, les autres dans l'autre; et chacun pendant +longtemps fut content de ses ides. + +Cependant si l'on examine avec plus d'attention ce systme, on voit +qu'au fond il n'explique rien; que supposer tous les individus forms +par le Crateur dans un mme jour de la cration est plutt raconter un +miracle que donner une explication physique; qu'on ne gagne rien par +cette simultanit, puisque ce qui nous parat successif est toujours +pour Dieu simultan. + +La doctrine de l'embotement des germes tant ainsi repousse, +Maupertuis se range la doctrine du transformisme, entendue, il est +vrai, d'une faon assez particulire. Par un procd familier aux +thoriciens mais qui est plutt un moyen de se mettre l'esprit en repos +qu'une vritable explication, il transporte aux particules matrielles +invisibles les proprits intellectuelles les plus importantes des corps +vivants: le dsir, l'aversion, la mmoire, l'habitude, etc., et il +dduit, de ces proprits gratuitement attribues toutes les +particules matrielles, tout un systme d'volution: + +Les lments propres former le foetus nagent dans les semences des +animaux pre et mre; mais chacun, extrait de la partie semblable +celle qu'il doit former, conserve une espce de _souvenir_ de son +ancienne situation et l'ira reprendre toutes les fois qu'il le pourra +pour former dans le foetus la mme partie. De l, dans l'ordre ordinaire, +la conservation des espces et la ressemblance aux parents. + +C'est, bien peu de chose prs, l'hypothse que Charles Darwin a +dveloppe de nouveau, sous le nom de _pangnse_, dans son livre sur +les _Variations des animaux et des plantes sous l'action de la +domestication_. + +Si quelques lments manquent dans les semences, ou qu'ils ne puissent +s'unir, ajoute Maupertuis, il nat de ces monstres auxquels il manque +quelque partie. Si les lments se trouvent en trop grande quantit, ou +qu'aprs leur union ordinaire quelque partie reste dcouverte permette + une autre de venir s'y appliquer, il nat un monstre parties +superflues. + +Si les lments partent d'animaux de diffrentes espces, dans +lesquelles il reste encore assez de rapport entre les lments, les uns +plus attachs la forme du pre, les autres la forme de la mre, ces +lments par leur union feront des mtis... + +C'est une chose assez ordinaire de voir un enfant ressembler plus +quelqu'un de ses aeux qu' ses plus proches parents. Les lments qui +forment quelques-uns de ses traits peuvent avoir mieux conserv +l'_habitude_ de leur situation dans l'aeul que dans le pre, soit parce +qu'ils auront t dans l'un plus longtemps unis qu'ils ne l'auront t +dans l'autre, soit par quelque degr de force de plus pour s'unir, et +alors ils se seront placs dans le foetus comme ils l'taient dans +l'aeul. + +Voil encore des explications de l'hrdit, de l'atavisme, des +caractres des mtis, peu diffrentes de celles auxquelles, de nos +jours, s'arrtera _provisoirement_ Charles Darwin. Mais Maupertuis +demande, en outre, son hypothse l'explication de l'origine des +espces nouvelles. + +Ne pourrait-on pas expliquer, dit-il, comment de deux seuls individus +la multiplication des espces dissemblables aurait pu s'ensuivre? Elles +n'auraient d leur premire origine qu' quelques productions fortuites, +dans lesquelles les parties lmentaires n'auraient pas retenu l'ordre +qu'elles tenaient dans les animaux pres et mres; chaque degr d'erreur +aurait fait une nouvelle espce; et force d'carts rpts serait +venue la diversit infinie des animaux que nous voyons aujourd'hui, +diversit qui s'accrotra peut-tre encore avec le temps, mais +laquelle peut-tre la suite des sicles n'apporte que des accroissements +imperceptibles. + +C'est la thorie de la descendance nettement expose. Maupertuis a mme +cherch expliquer par une sorte d'incompatibilit ne d'habitudes +diffrentes cette singulire strilit des mtis, qui maintient spares +les espces et empche les formes animales de varier au del de +certaines limites. Il ne nous enseigne pas, la vrit, comment ces +habitudes diffrentes ont t acquises, et la dmonstration de cette +consquence, peine entrevue jusque-l de la slection naturelle, +demeure la grande nouveaut contenue dans l'oeuvre de Charles Darwin. + +Maupertuis considre d'ailleurs le mode de dveloppement des animaux et +des plantes comme ne diffrant pas essentiellement, dans le fond, de +celui que nous montrent les cristaux. Ainsi le monde vivant et le monde +minral sont troitement unis, ce qui devait tre, du moment qu'on +supposait la matire une sensibilit, une mmoire, des affections et +des haines, toutes facults ordinairement considres comme appartenant +en propre aux plus levs des tres vivants. + + * * * * * + +C'est une dissertation de Maupertuis, publie en 1751 sous le nom du +docteur Baumann d'Erlang, que Diderot[21] discute dans ses _Penses sur +l'interprtation de la nature_. Il ne se prononce pas sur la question de +savoir si la matire est inerte ou vivante, et si la matire inerte peut +spontanment devenir vivante; mais il pense qu'il suffit, pour expliquer +l'animal, de douer les molcules organiques d'une sorte de sensibilit +rudimentaire qui les pousse rechercher sans cesse la situation qui +est, pour elles, la plus commode de toutes. L'animal est alors un +systme de diffrentes molcules organiques, qui, par l'impulsion d'une +sensation semblable un toucher obtus et sourd, que celui qui a cr la +matire en gnral leur a donn, se sont combines jusqu' ce que +chacune ait rencontr la place la plus convenable sa figure et son +repos[22]. Cette place, la plus convenable de toutes, peut changer avec +les modifications sans nombre qu'apportent dans les relations des +molcules la course incessante de celles qui ne sont pas parvenues +conqurir le repos. Aussi Diderot se demande-t-il si les plantes ont +toujours t et seront toujours telles qu'elles sont; si les animaux ont +toujours t et seront toujours tels qu'ils sont, et il ajoute: + +De mme que, dans les rgnes animal et vgtal, un individu commence +pour ainsi dire, s'accrot, dure, dprit et passe, n'en serait-il pas +de mme des espces entires? Si la foi ne nous apprenait que les +animaux sont sortis des mains du crateur tels que nous les voyons, et +s'il tait permis d'avoir le moindre doute sur leur commencement et sur +leur fin, le philosophe, abandonn ses conjectures, ne pourrait-il pas +souponner que l'animalit avait de toute ternit ses lments +particuliers pars et confondus dans la masse de la matire; qu'il est +arriv ces lments de se runir, parce qu'il tait possible que cela +se ft; que l'embryon form de ces lments a pass par une infinit +d'organisations et de dveloppements; qu'il a eu par succession du +mouvement, de la sensation, des ides, de la pense, de la rflexion, de +la conscience, des sentiments, des passions, des signes, des gestes, des +sons, des sons articuls, une langue, des lois, des sciences et des +arts; qu'il s'est coul des millions d'annes entre chacun de ces +dveloppements; qu'il a peut-tre encore d'autres dveloppements +prendre et d'autres accroissements subir qui nous sont inconnus; qu'il +a eu ou qu'il aura un tat stationnaire; qu'il s'loigne ou qu'il +s'loignera de cet tat par un dprissement ternel, pendant lequel ses +facults sortiront de lui comme elles y taient entres; qu'il +disparatra peut-tre de la nature ou plutt qu'il continuera d'y +exister, mais sous une forme et avec des facults tout autres que celles +qu'on lui remarque dans cet instant de la dure? + + ct de Linn, naturaliste et observateur, voil donc presque de son +temps le problme de la transformation graduelle des espces nettement +pos par les philosophes du XVIIIe sicle. Aucun d'eux ne russit +dcouvrir la voie qu'il fallait parcourir pour la rsoudre. Mais un +autre naturaliste, aussi puissamment dou que Linn, quoique d'un gnie +bien diffrent, libre d'ailleurs de toute attache dogmatique, assez fort +pour se dgager de toute ide prconue, s'engage dans une direction o +le suivront bientt une succession ininterrompue de brillants disciples. +Cet homme, c'est Buffon. Avec lui s'ouvre pour la philosophie zoologique +une re nouvelle. Tout va dsormais se prciser, et le progrs se +prcipitera ce point qu'un demi-sicle fera plus pour la conqute de +la vrit que tous les sicles couls depuis Aristote. + + + + +CHAPITRE VII + +BUFFON + +Opposition de Buffon aux classifications; elles conduisent +ncessairement au transformisme.--Utilit des systmes +artificiels.--Distribution gographique des animaux.--Probabilit de +modifications dans les espces.--Espces teintes: lutte pour la +vie.--Opposition la doctrine des causes finales.--Principe de la +continuit. + + +L'oeuvre de Buffon est inspire par une conception de la zoologie tout +autre que celle dont l'oeuvre de Linn reprsente le plus complet +dveloppement. Pour Linn, la classification rsume, pour ainsi dire, +toute la philosophie zoologique. La recherche de la _mthode naturelle_ +est, pour lui, le but suprme vers lequel doivent tendre tous les +efforts; il conoit la nature immuable, il n'y a donc rien expliquer; +le naturaliste doit simplement chercher comprendre le dessein de la +cration et tcher d'en reproduire le plan dans ses systmes. Buffon +laisse entirement de ct tout l'appareil de divisions et de +subdivisions plus ou moins symtriquement ordonnes dans lequel les +lves de Linn tendent dj enfermer la science; il tudie chaque +espce animale en elle-mme, et, au lieu de fermer, comme l'illustre +Sudois, la question de l'espce par une dfinition dogmatique, il +laisse, au contraire, la porte toute grande ouverte aux tudes et aux +interprtations, en se demandant tout d'abord si l'espce est variable, +pourquoi elle varie et dans quelles limites peuvent tre comprises ses +variations. + +On a donn diverses explications de l'aversion de Buffon pour les +systmes. Le prsident Lamoignon de Malesherbes l'accuse de les rejeter, +parce qu'il ne les connat pas; Daubenton le reprsente comme n'ayant +pas bien entendu la mthode de Linn; Plourens accepte tous ces +reproches et laisse entrevoir qu'il souponne Buffon d'une jalousie +quelque peu haineuse l'gard du grand naturaliste sudois. Malgr +l'autorit qui s'attache ces trois noms, dont deux appartiennent des +hommes minents, amis et collaborateurs de Buffon, on regretterait +d'tre oblig de croire leurs assertions. Reprocher un homme du +savoir et de la haute intelligence de Buffon de repousser les systmes +parce qu'il ne les connat pas, paratra bien tonnant, si l'on +considre que le _systme de la nature_ tait loin d'tre aussi +compliqu du temps de Linn que de nos jours. Il et suffi de quelques +semaines Buffon pour se mettre entirement au courant de tout ce qui +touche les mammifres, et peut-on croire qu'il n'aurait pas consenti, en +commenant son _Histoire naturelle_, consacrer quelques semaines ce +travail, s'il l'avait jug ncessaire la perfection de son oeuvre? +D'autre part, quand on voit Buffon se corriger sans cesse, chercher +rendre toujours plus claires et plus prcises ses ides, abandonner +celles qui ne lui paraissent plus exactes, reprendre celles qu'il avait +d'abord repousses, mettre sans fausse honte ses nombreux lecteurs au +courant de tout le travail intime de sa pense, peut-on admettre qu'une +simple question d'amour-propre lui aurait fait condamner les mthodes +s'il avait vu en elles l'expression vraie de la science? Quant au +reproche de jalousie, en quoi le comte de Buffon, riche, combl +d'honneurs et de gloire, considr par tous comme un savant de premier +ordre, comme un littrateur de gnie, habitant la plus belle capitale, +admis la cour la plus brillante de l'Europe, pouvait-il envier un +professeur de l'universit d'Upsal, illustre sans doute, mais d'une +illustration bien modeste par rapport au bruyant renom du noble +acadmicien, surintendant du jardin du roi et du cabinet d'histoire +naturelle de Paris? Faut-il enfin penser, avec Daubenton, que Buffon +n'ait pas entendu la mthode de Linn, lorsqu'il crit: Classer l'homme +avec le singe, le lion avec le chat, dire que le lion est un chat +crinire et queue longue, c'est dgrader, dfigurer la nature, au lieu +de la dcrire et de la dnommer? + +Buffon, dit Daubenton, veut jeter du ridicule sur les naturalistes qui +ont mis le chat et le lion sous un mme genre. Il fait dire Linn que +le lion est chat crinire et longue queue. Certainement le chat +n'est pas un lion, et ce n'est pas ce que Linn a voulu dire. L'auteur +qui le critique n'a pas bien entendu la mthode de Linn; s'il avait +seulement parcouru les espces rapportes sous le genre appel _felis_, +chat, il y aurait trouv l'espce du lion et celle du chat... Cette +quivoque est venue de la manire de dnommer les genres, en leur +donnant le nom de l'une des espces qu'ils comprennent. L'avenir a +montr que Buffon avait beaucoup mieux compris que ne le suppose +Daubenton les consquences ncessaires du systme de Linn et des +classifications en gnral; peut-tre mme Buffon avait-il mieux vu que +Linn lui-mme dans quelle direction les nomenclateurs devaient +entraner la zoologie; ce sont ces consquences, c'est cette direction +que Buffon redoute, au moins momentanment; il le dit en termes exprs +et qui montrent que les raisons de son opposition Linn sont d'un +ordre incomparablement plus relev que celles indiques par Lamoignon de +Malesherbes et Flourens. + +Avant d'aborder l'histoire des animaux, Buffon a crit, avec une largeur +de vues inconnue jusqu' lui, l'histoire naturelle de l'homme. Il +l'avait plac si haut dans la nature qu'il en faisait presque un dieu. +L'une des premires consquences des classifications tait de faire +rentrer l'homme dans le rgne animal. L'homme, pour Linn, n'tait que +le reprsentant le plus lev de l'ordre des Primates, dans lequel il se +trouvait rapproch des singes. D'autre part, voulant exprimer les degrs +divers de ressemblances des animaux, les lves de Linn avaient compar +les tres vivants une grande famille et, afin de rendre plus sensible + l'esprit la similitude d'organisation des animaux d'un mme groupe, +employ pour dnommer les diffrentes divisions du rgne animal les +termes mmes qui, dans le langage ordinaire, dsignent un ensemble +d'hommes ayant entre eux un certain degr de parent, tels que les mots +_famille_ et _tribu_. Le mot _genre_ lui-mme ne saurait s'appliquer, si +on le prend la lettre, qu' des animaux ayant un progniteur commun. +Il n'y a l bien certainement, dans l'esprit de Linn et de ses +disciples, que de simples comparaisons, des mtaphores destines +rendre plus facilement intelligible l'conomie de l'arrangement +mthodique des animaux; cela Linn qui, compte autant d'espces qu'il +est sorti de couples des mains du Crateur, Linn, qui admet comme un +axiome l'immuabilit de la nature, ne saurait voir aucun danger. +Beaucoup moins biblique, habitu dj par ses tudes sur la terre, par +ses tudes sur l'homme compter avec les modifications graduelles et de +notre globe et de notre espce, Buffon pressent que les choses ne se +sont pas passes aussi simplement que le veut Linn; il craint que des +esprits trop aventureux, cdant un entranement qu'il commence dj +prouver lui-mme, ne veuillent scruter l'origine mme des tres +vivants, qu'ils ne prennent dans leur sens absolu les termes imags de +Linn, qu'ils ne considrent comme rellement unis par les liens du sang +les animaux rapprochs dans une mme famille par les nomenclateurs; ds +lors, l'homme sera pour le moins un cousin des singes, et Buffon recule +devant l'normit de cette conclusion. Tout cela, il le dit lui-mme et +il est assez tonnant qu'on ait accept les diverses explications qui +ont t donnes de son oppositions aux classifications linennes, sans +s'arrter la sienne qui est cependant la seule conforme son gnie. +Le passage o le grand naturaliste exprime sa faon de penser, cet +gard, mrite d'tre cit en entier; il se trouve presque au dbut de +l'histoire naturelle des Quadrupdes; c'est l'exorde d'un chapitre, +remarquable de tout point, consacr l'un des plus humbles de nos +animaux domestiques, l'ne. + + considrer cet animal, dit Buffon, mme avec des yeux attentifs et +dans un assez grand dtail, il parat n'tre qu'un cheval dgnr... On +pourrait attribuer les lgres diffrences qui se trouvent entre ces +deux animaux l'influence trs ancienne du climat, de la nourriture et + la succession fortuite de plusieurs gnrations de petits chevaux +sauvages demi dgnrs, qui peu peu auraient dgnr davantage, se +seraient ensuite dgrads autant qu'il est possible, et auraient la +fin produit nos yeux une espce nouvelle et constante, ou plutt une +succession d'individus semblables, tous constamment vicis de la mme +faon, et assez diffrents des chevaux pour pouvoir tre regards comme +formant une autre espce. Ce qui parat favoriser cette ide, c'est que +les chevaux varient beaucoup plus que les nes par la couleur de leur +poil, qu'ils sont par consquent plus anciennement domestiqus, puisque +tous les animaux domestiques varient par la couleur beaucoup plus que +les animaux sauvages de la mme espce... D'autre ct, si l'on +considre la diffrence du temprament, du naturel, des moeurs, du +rsultat, en un mot de l'organisation de ces deux animaux et surtout +l'impossibilit de les mler pour en faire une espce commune ou mme +une espce intermdiaire qui puisse se renouveler, on parat encore +mieux fond croire que ces deux animaux sont chacun d'une espce aussi +ancienne que l'autre et originairement aussi essentiellement diffrents +qu'ils le sont aujourd'hui... L'ne et le cheval viennent-ils donc +originairement de la mme souche? Sont-ils, comme le disent les +nomenclateurs, de la mme _famille_? ou n'ont-ils pas toujours t des +animaux diffrents? + +Cette question, dont les physiciens sentiront bien la gnralit, les +difficults, les consquences, et que nous avons cru devoir traiter dans +cet article, parce qu'elle se prsente pour la premire fois, tient la +production des tres de plus prs qu'aucune autre et demande, pour tre +claircie, que nous considrions la nature sous un point de vue nouveau. +Si, dans l'immense varit que nous prsentent tous les tres anims qui +peuplent l'univers, nous choisissons un animal, ou mme le corps de +l'homme, pour servir de base nos connaissances, nous trouverons que, +quoique tous ces tres existent solitairement et que tous varient par +des diffrences gradues l'infini, _il existe en mme temps un dessein +primitif et gnral qu'on peut suivre trs loin_ et dont les +dgradations sont bien plus lentes que celles des figures et des autres +rapports apparents, car, sans parler des organes de la digestion, de la +circulation et de la gnration, qui appartiennent tous les animaux et +sans lesquels l'animal cesserait d'tre animal et ne pourrait ni +subsister ni se reproduire, il y a, dans les parties mmes qui +contribuent le plus la varit de la forme extrieure, une prodigieuse +ressemblance qui nous rappelle ncessairement l'ide d'un premier +dessein, sur lequel tout semble avoir t conu... Que l'on considre +sparment quelques parties essentielles la forme, les ctes, par +exemple; on les trouvera dans tous les quadrupdes, dans les oiseaux, +dans les poissons, et on en suivra les vestiges jusque dans la tortue; +que l'on considre, comme l'a remarqu M. Daubenton, que le pied d'un +cheval, en apparence si diffrent de la main de l'homme, est cependant +compos des mmes os, et l'on jugera si cette ressemblance cache n'est +pas plus merveilleuse que les diffrences apparentes, si cette +conformit constante et ce dessein suivi de l'homme aux quadrupdes, des +quadrupdes aux ctacs, des ctacs aux oiseaux, des oiseaux aux +reptiles, des reptiles aux poissons, etc., dans lesquels les parties +essentielles, comme le coeur, les intestins, l'pine du dos, les sens, +etc., se trouvent toujours, ne semblent pas indiquer qu'_en crant les +animaux l'tre suprme n'a voulu employer qu'une seule ide et la varier +en mme temps de toutes les manires possibles_, afin que l'homme pt +admirer galement et la magnificence de l'excution et la simplicit du +dessein. + +Dans ce point de vue, non seulement l'ne et le cheval, mais mme +l'homme, le singe, les quadrupdes et tous les animaux pourraient tre +considrs comme ne formant qu'une seule et mme _famille_; mais en +doit-on conclure que, dans cette grande et nombreuse famille que Dieu +seul a conue et tire du nant, il y ait d'autres petites _familles_ +projetes par la nature et produites par le temps, dont les unes ne +seraient composes que de deux individus, comme le cheval et l'ne; +d'autres de plusieurs individus, comme celle de la belette, de la +martre, du furet, de la fouine, etc., et de mme que, dans les vgtaux, +il y ait des familles de dix, vingt, trente, etc., plantes? Si ces +familles existaient, en effet, elles n'auraient pu se former que par le +mlange, la variation et la dgnration des espces originaires. _Si +l'on admet une fois qu'il y ait des familles dans les plantes et dans +les animaux, que l'ne soit de la famille du cheval, et qu'il n'en +diffre que parce qu'il a dgnr, on pourra dire galement que le +singe est de la famille de l'homme, qu'il est un homme dgnr, que +l'homme et le singe ont une origine commune, comme le cheval et l'ne_; +que chaque famille, tant dans les animaux que dans les vgtaux, n'a eu +qu'une seule souche; _et mme que tous les animaux ne sont venus que +d'un seul animal, qui, dans la succession des temps, a produit, en se +perfectionnant et en dgnrant, toutes les races des autres animaux_. + +Les naturalistes qui tablissent si lgrement des familles dans les +animaux et dans les vgtaux ne paraissent pas avoir senti toute +l'tendue de ces consquences, qui rduisaient le produit de la cration + un nombre d'individus aussi petit qu'on voudra... Mais non; il est +certain, _par la rvlation_, que tous les animaux ont galement +particip la grce de la cration; que les deux premiers de chaque +espce, et de toutes les espces, sont sortis tout forms des mains du +Crateur; et l'on doit croire qu'ils taient tels peu prs qu'ils nous +sont aujourd'hui reprsents par leurs descendants. + +Ce passage est important plus d'un titre: on y voit d'abord nettement +et compltement expose la thorie de l'unit de plan de composition du +rgne animal, que Geoffroy Saint-Hilaire devait plus tard pousser +jusqu' ses dernires consquences; la fixit des espces, que Buffon +rejettera plus tard, s'y trouve affirme sans rserves et presque dans +les mmes termes que par Linn; enfin, ce que Buffon condamne, ce n'est +pas tant, en dfinitive, les classifications en elles-mmes que la +tendance des classificateurs reprsenter leurs systmes comme l'image +fidle de la nature; ce qu'il repousse surtout, ce sont les familles +dites _naturelles_ et il repousse ces familles parce qu'on les prtend +naturelles; on ne peut les comprendre que comme rsultant de +modifications subies par l'une des espces qu'elles contiennent, et +alors il n'y aurait plus de bornes la puissance de la nature, et l'on +n'aurait pas tort de supposer que d'un seul tre elle a su tirer, avec +le temps, tous les autres tres organiss. + +Buffon est d'ailleurs bien loin de nier l'utilit des systmes. Il faut +de plus considrer, dit-il, que, quoique la marche de la nature se fasse +par nuances et par degrs souvent imperceptibles, les intervalles de ces +nuances et de ces degrs ne sont pas gaux beaucoup prs; que plus les +espces sont leves, moins elles sont nombreuses, et plus les +intervalles des nuances qui les sparent y sont grands; que les petites +espces, au contraire, sont trs nombreuses et en mme temps plus +voisines les unes des autres, en sorte qu'on est d'autant plus tent de +les confondre ensemble dans une mme _famille_, qu'elles nous +embarrassent et nous fatiguent davantage par leur multitude et par leurs +petites diffrences, dont nous sommes obligs de nous charger la +mmoire. Mais il ne faut pas oublier que ces _familles_ sont notre +ouvrage, que nous ne les avons faites que pour le soulagement de notre +esprit; que, s'il ne peut comprendre la suite relle de tous les tres, +c'est notre faute et non pas celle de la nature, qui ne connat point +les prtendues familles et ne contient, en effet, que des individus. + +Voil nettement trace la marche suivie par Buffon dans l'_Histoire +naturelle des animaux_. Si l'on n'admet pas que les tres vivants +descendent d'un anctre primitif unique, si l'on n'admet pas, comme nous +dirions maintenant, le _transformisme_, les classifications ne sont que +des artifices de notre esprit; elles sont inutiles l o nous pouvons +embrasser le dtail des faits, et comme leurs auteurs, on ne l'a que +trop vu depuis, prtendent les substituer la vraie science, elles sont +dangereuses; Buffon n'en fait que peu d'usage tant qu'il traite des gros +mammifres: il rapproche cependant les animaux voisins, le cheval et +l'ne, le boeuf et le mouton, les diverses espces de cochons; le cerf, +le daim et le chevreuil; le loup et le renard; la loutre, la +saricovienne, les fouines, les martres, le putois, le furet, le touan, +l'hermine et le grison, les diverses espces de rongeurs, etc. Les +sries naturelles sont parfaitement saisies; mais Buffon les rompt de +propos dlibr, par les raisons qu'il a lui-mme exposes. Il n'y +revient peu prs compltement que lorsqu'il s'agit des oiseaux, dont +la multiplicit est telle qu'on risquerait de s'garer chaque instant, +si leur histoire n'tait pas faite avec ordre et mthode. C'est le +moment d'avoir recours l'instrument imagin par les nomenclateurs, et +Buffon en a si bien compris le mcanisme que la plupart de ses groupes +naturels n'ont t modifis que dans le dtail. + +La dtermination de Buffon de ne pas s'astreindre suivre une mthode +de classification a eu d'ailleurs d'heureuses consquences. Il faut bien +adopter dans l'exposition un ordre quelconque. Buffon dcrit d'abord les +animaux domestiques, puis les animaux sauvages d'Europe, les animaux +sauvages de l'ancien continent et enfin ceux du nouveau continent. En +d'autres termes, quand il n'a pas de motifs de faire autrement, il +procde par _faunes_; son attention est ainsi appele sur les caractres +gnraux que prsentent ces faunes, sur la distribution gographique des +animaux et les causes qui l'ont dtermine; l, Buffon a mrit d'tre +considr comme le fondateur de la gographie zoologique; mais ces +tudes successives l'ont amen modifier profondment ses ides sur +l'origine des espces. En comparant les faunes des deux continents, il +est conduit croire la variabilit des espces, contre laquelle il +s'tait d'abord lev; il devient transformiste. De mme, un sicle plus +tard, Darwin, durant son clbre voyage autour du monde, concevra la +doctrine qui devait immortaliser son nom, en voyant se succder sous ses +yeux les faunes la fois diverses et intimement unies des grandes +rgions du globe. + +Aprs avoir montr que les animaux communs l'Europe et l'Amrique +sont peu nombreux, Buffon fait remarquer que la plupart des animaux +europens n'en ont pas moins leurs analogues en Amrique, mais que les +animaux du nouveau monde sont toujours plus petits que ceux qui leur +correspondent dans l'ancien, et il se rsume en disant: + +En tirant des consquences gnrales de tout ce que nous avons dit, +nous trouverons que l'homme est le seul des tres vivants dont la nature +soit assez forte, assez tendue, assez flexible pour pouvoir subsister, +se multiplier partout et se prter aux influences de tous les climats de +la terre; nous verrons videmment qu'aucun des animaux n'a obtenu ce +grand privilge; que, loin de pouvoir se multiplier partout, la plupart +sont borns et confins dans de certains climats et mme dans des +contres particulires. L'homme est en tout l'ouvrage du ciel; les +animaux ne sont beaucoup d'gards que des productions de la terre; +ceux d'un continent ne se trouvent pas dans l'autre; ceux qui s'y +trouvent sont altrs, rapetisses, changs au point d'tre +mconnaissables. En faut-il plus pour tre convaincu que l'empreinte de +leur forme n'est pas inaltrable? que leur nature, beaucoup moins +constante que celle de l'homme, peut varier et mme se changer +absolument avec le temps; que, par la mme raison, les espces les moins +parfaites, les plus dlicates, les plus pesantes, les moins agissantes, +les moins armes, etc., ont dj disparu ou disparatront avec le temps? +Leur tat, leur vie, leur tre dpendent de la forme que l'homme donne +ou laisse la surface de la terre. + +Une volution considrable s'est donc faite dans les ides de Buffon: +l'espce est maintenant variable; son tat dpend de celui du milieu o +elle vit, et, si une part trop grande est encore attribue l'influence +de l'homme, ce grand fait de la disparition spontane des espces les +moins bien doues par rapport au milieu o elles vivent, ce grand +phnomne, de la _slection naturelle_ est dj entrevu: Le prodigieux +_mammouth_ n'existe plus nulle part. Cette espce tait certainement la +premire, la plus grande, la plus forte de tous les quadrupdes; +puisqu'elle a disparu, combien d'autres, plus petites, plus faibles et +moins remarquables, ont d prir sans nous avoir laiss ni tmoignages, +ni renseignements sur leur existence passe! Combien d'autres espces +s'tant dnatures, c'est--dire perfectionnes ou dgrades par les +grandes vicissitudes de la terre et des eaux, par l'abandon ou la +culture de la nature, par la longue influence d'un climat devenu +contraire ou favorable, ne sont plus les mmes qu'elles taient +autrefois! + +Non seulement des espces disparaissent, mais il en apparat aussi de +nouvelles: Buffon, qui l'avait d'abord nergiquement ni, l'admet +aujourd'hui, puisque tous les animaux d'Amrique se sont forms +rcemment: Il ne serait donc pas impossible que, mme sans intervertir +l'ordre de la nature, tous les animaux du nouveau monde ne fussent, en +dfinitive, les mmes que ceux de l'ancien, desquels ils auraient +autrefois tir leur origine; on pourrait dire que, en ayant t spars +dans la suite par des mers immenses ou des terres impraticables, ils +auront avec le temps reu toutes les impressions, subi tous les effets +d'un climat devenu nouveau lui-mme et qui aurait aussi chang de +qualit par les causes qui ont produit la sparation; que, par +consquent, ils se seront avec le temps rapetisss, dnaturs. Mais cela +ne doit pas nous empcher de les regarder aujourd'hui comme des animaux +d'espces diffrentes: de quelque cause que vienne cette diffrence, +qu'elle ait t produite par le temps, le climat et la terre ou qu'elle +soit de mme date que la cration, elle n'en est pas moins relle. La +nature, je l'avoue, est dans un mouvement de flux continuel; mais c'est +assez pour l'homme de la saisir dans l'instant de son sicle et de jeter +quelques regards en arrire et en avant pour tcher d'entrevoir ce que +jadis elle pouvait tre et ce que dans la suite elle pourra +devenir[23]. + +Dans ce discours, Buffon s'lve encore contre les classifications; mais +cette fois c'est surtout cause de l'abus qu'en font les nomenclateurs, +qui, au lieu de rechercher les modifications dont chaque forme +spcifique est susceptible, multiplient indfiniment les espces pour le +vain plaisir d'accoler leur nom ces futiles dcouvertes; Buffon n'en +est pas moins sur le chemin de la conversion. D'abord partisan de la +fixit des espces, et, pour cette raison, oppos aux classifications, +il est devenu transformiste; l'volution qui s'est faite dans ses ides +est d'autant plus complte qu'il a pris soin lui-mme de montrer, nous +l'avons vu, qu'on ne saurait tre transformiste demi; ds lors, son +opposition une distribution mthodique des animaux n'a plus de raison +d'tre, et il crit[24]: + +En comparant ainsi tous les animaux et en les rapportant chacun leur +genre, nous trouverons que les deux cents espces dont nous avons donn +l'histoire peuvent se rduire un assez petit nombre de familles ou +souches principales desquelles il n'est pas impossible que toutes les +autres soient issues. + +Et, pour mettre de l'ordre dans cette rduction, nous sparerons +d'abord les animaux des deux continents et nous observerons qu'on peut +rduire quinze genres et neuf espces isoles non seulement tous les +animaux qui sont communs aux deux continents, mais encore tous ceux qui +sont propres et particuliers l'ancien. + +Onze de ces genres correspondent exactement nos groupes des solipdes, +des ruminants cornes creuses, des ruminants cornes pleines, des +porcins, des chiens, des viverrids, des mustlids, des rongeurs, des +dents, des quadrumanes, des cheiroptres; les quatre autres sont moins +heureux: Buffon isole, en effet, compltement les boeufs, runit les +porcs-pics et les hrissons, considre comme des amphibies de mme +nature les loutres, les castors et les phoques. Mais, part cela, ses +groupes sont aussi bien dlimits que ceux des autres nomenclateurs; en +fait, c'est une vritable classification des mammifres que Buffon +propose l, mais une classification gnalogique, car l'auteur du +chapitre sur l'ne n'a pas oubli que les espces composant une mme +famille peuvent tre considres comme issues d'une souche commune, et +il revient sur l'ide que plusieurs espces du Nouveau-Monde descendent +de celles de l'Ancien. Dans cette gnalogie, il devient intressant de +connatre le degr de parent des espces. Buffon a recours, pour le +dterminer, aux croisements, et quel programme il trace aux naturalistes +de l'avenir: Comment pourra-t-on connatre autrement que par les +rsultats de l'union mille et mille fois tente des animaux d'espces +diffrentes leur degr de parent? L'ne est-il plus proche parent du +cheval que du zbre? Le loup est-il plus prs du chien que le renard ou +le chacal? quelle distance de l'homme mettrons-nous les grands singes +qui lui ressemblent si parfaitement par la conformation du corps? Toutes +les espces animales taient-elles autrefois ce qu'elles sont +aujourd'hui? Leur nombre n'a-t-il pas augment ou plutt diminu? _Les +espces faibles n'ont-elles pas t dtruites par les plus fortes_ ou +plutt par la tyrannie de l'homme, dont le nombre est devenu mille fois +plus grand que celui d'aucune autre espce d'animaux puissants? Quel +rapport pourrions-nous tablir entre cette parent des espces et une +autre plus connue, qui est celle de diffrentes races de la mme espce? +La race, en gnral, ne provient-elle pas, comme l'espce mixte, d'une +disconvenance l'espce pure dans les individus qui ont form la +premire souche de la race?... Combien d'autres questions faire sur +cette seule matire, et qu'il y en a peu que nous soyons en tat de +rsoudre! Qui ne reconnat, dans ces questions de Buffon, les questions +mmes qui sont aujourd'hui si passionnment agites dans le monde +savant? Pour Linn, que des doutes srieux venaient cependant assaillir +parfois, il n'y avait pas, pour ainsi dire, de question de l'espce; +pour Buffon, l'espce est au contraire aujourd'hui la grande nigme que +pose la nature l'intelligence humaine, et il s'efforce de la rsoudre. +Ces mmes questions seront bientt reprises et traites plus +compltement; Buffon revient l'honneur de les avoir souleves et +hardiment abordes; il a t de la sorte l'heureux prcurseur de +Lamarck, son lve enthousiaste, et d'tienne Geoffroy Saint-Hilaire. + +L'ide d'une filiation des tres vivants, qui implique la variabilit +des espces, tait d'ailleurs bien plus conforme que toute autre la +philosophie gnrale de Buffon. Si dans son _Premier discours sur la +manire d'tudier et de traiter l'histoire naturelle_ il n'est pas +encore dgag de toutes les ides qui ont cours de son temps dans ce que +nous appelons le grand public, il se montre dj bien diffrent de +lui-mme dans ses tudes sur la gnration des animaux. La continuit +lui apparat partout dans la nature; il n'admet pas mme la dmarcation +entre les animaux et vgtaux: + +Nos ides gnrales ne sont que des mthodes artificielles que nous +nous sommes formes pour rassembler une grande quantit d'objets dans le +mme point de vue; et elles ont, comme les mthodes artificielles dont +nous avons parl, le dfaut de ne pouvoir jamais tout comprendre; elles +sont de mme opposes la marche de la nature, qui se fait +uniformment, insensiblement et toujours particulirement, en sorte que +c'est pour vouloir comprendre un trop grand nombre d'ides particulires +dans un seul mot que nous n'avons plus une ide claire de ce que ce mot +signifie, parce que, ce mot tant reu, on s'imagine que ce mot est une +ligne qu'on peut tirer entre les productions de la nature, que tout ce +qui est au-dessus de cette ligne est en effet _animal_, et que tout ce +qui est au-dessous ne peut tre que _vgtal_, autre mot aussi gnral +que le premier, qu'on emploie de mme comme une ligne de sparation +entre les corps organiss et les corps bruts. Mais, comme nous l'avons +dj dit plus d'une fois, ces lignes de sparation n'existent point dans +la nature; il y a des tres qui ne sont ni animaux, ni vgtaux, ni +minraux, et qu'on tenterait en vain de rapporter aux uns ou aux +autres... Nous avons dit que la marche de la nature se fait par degrs +nuancs et souvent imperceptibles; aussi passe-t-elle par des nuances +insensibles de l'animal au vgtal; mais, du vgtal au minral, le +passage est brusque[25]. + +De ce dernier fait, Buffon conclut qu'on trouvera des intermdiaires aux +tres organiss et aux minraux; quant aux intermdiaires entre les +animaux et les vgtaux, il en signale dj un: c'est cette hydre d'eau +douce, ce polype de la lentille d'eau, qui fut l'objet des immortelles +expriences de Trembley. + +Admettre dans le rgne animal un plan gnral auquel sont conformes +toutes les productions naturelles, admettre que ces productions passent +de l'une l'autre par des transitions insensibles, ne saurait que +difficilement se concilier avec l'ide que tout, dans ce monde, a un +but. Aussi Buffon s'lve-t-il nergiquement contre la doctrine des +_causes finales_, qui domine la science depuis Aristote. C'est un sujet +bien modeste, l'organisation de la patte du cochon, qui lui fournit +l'occasion de combattre la tyrannie de cette doctrine: il remarque que, +des quatre doigts qui terminent cette patte, deux seulement sont +utiliss par l'animal, et il crit: La nature est donc bien loigne de +s'assujettir des causes finales dans la composition des tres; +pourquoi n'y mettrait-elle pas quelquefois des parties surabondantes, +puisqu'elle manque si souvent d'y mettre des parties essentielles?... +Pourquoi veut-on que dans chaque individu toute partie soit utile aux +autres et ncessaire au tout? Ne suffit-il pas, pour qu'elles se +trouvent ensemble, qu'elles ne se nuisent pas, qu'elles puissent crotre +sans obstacles et se dvelopper sans s'oblitrer mutuellement? Tout ce +qui ne se nuit point assez pour se dtruire, tout ce qui peut subsister +ensemble, subsiste... Mais, comme nous voulons tout rapporter un +certain but, lorsque les parties n'ont pas des usages apparents, nous +leur supposons des usages cachs; nous imaginons des rapports qui n'ont +aucun fondement, qui n'existent pas dans la nature des choses, qui ne +servent qu' l'obscurcir. Nous ne faisons pas attention que nous +altrons la philosophie, que nous en dnaturons l'objet, qui est de +connatre le _comment_ des choses, la manire dont la nature agit, et +que nous substituons cet objet rel une ide vaine, en cherchant +deviner le _pourquoi_ des faits, la fin qu'elle se propose. + +Ainsi surgissent, poss par Buffon lui-mme, ce partisan d'abord si +rsolu de la fixit des espces, tous les problmes dont la solution +aura t sans aucun doute la pense dominante de la seconde moiti de ce +sicle: l'unit d'origine de tous les tres vivants, animaux ou +vgtaux; l'unit d'origine des animaux de mme type; le peuplement par +migration des continents; la disparition des espces anciennes, vaincues +dans ce que Darwin appellera plus tard la lutte pour la vie; +l'apparition d'espces nouvelles par dgnrescence ou perfectionnement +des espces dj existantes; l'volution graduelle de l'espce humaine; +voil ce qu'entrevoit Buffon la fin de sa carrire. Et toutes ces +grandes ides que Buffon devine en quelque sorte, vers lesquelles il est +invinciblement entran par la puissante et rigoureuse logique de son +gnie, sont prcisment celles qui commencent aujourd'hui, appuyes sur +un ensemble imposant de recherches, triompher de tous les scrupules. + +Nous sommes l'poque o l'insuffisance des moyens d'observation force +les naturalistes demander malgr eux des hypothses plus ou moins +plausibles une explication provisoire des phnomnes les plus intimes de +la vie et du mystre de la reproduction. Il tait impossible, dans cette +voie, d'innover beaucoup aprs tout ce qu'avaient tent les anciens. En +imaginant l'existence de _molcules organiques_, indestructibles, qui +s'associent temporairement pour former les individus vgtaux ou +animaux, se dissocient par la mort de chaque individu et entrent ensuite +dans la constitution d'autres organismes, Buffon se rapproche beaucoup +d'Anaxagore. Les molcules organiques n'ont rien de commun avec les +molcules des corps bruts. Il y a deux catgories de matires, la +_matire morte_ et la _matire vivante_, qui sont incapables de passer +l'une l'autre; mais les molcules vivantes sont rpandues partout, et, +quand l'animal se nourrit, il se borne prendre l o elles se trouvent +des molcules organiques semblables celles qui le constituent et +propres remplacer celles qu'il peut avoir perdues. + +Un tre organis, dit-il[26], est un tout compos de parties organiques +semblables, aussi bien que nous supposons qu'un cube est compos +d'autres cubes: nous n'avons pour en juger d'autre rgle que +l'exprience; de la mme faon que nous voyons qu'un cube de sel marin +est compos d'autres cubes, nous voyons aussi qu'un orme est compos +d'autres petits ormes, puisqu'en prenant un bout de branche, ou un bout +de racine, ou un morceau de bois spar du tronc, ou la graine, il +envient galement un orme; il en est de mme des polypes et de quelques +autres espces d'animaux qu'on peut couper et sparer dans tous les sens +en diffrentes parties pour les multiplier; et, puisque c'est ntre +rgle pour juger, pourquoi jugerions-nous diffremment? + +Il me parat donc trs vraisemblable, par les raisonnements que nous +venons de faire, qu'il existe rellement dans la nature une infinit de +petits tres organiss, semblables en tout aux grands tres organiques +qui figurent dans le monde; que ces petits tres organiss sont composs +de parties organiques vivantes qui sont communes aux animaux et aux +vgtaux; que ces parties organiques sont des parties primitives et +incorruptibles; que l'assemblage de ces parties forme nos yeux des +tres organiss, et que par consquent la reproduction ou la gnration +n'est qu'un changement de forme qui s'opre par la seule addition de ces +parties semblables, comme la destruction de l'tre organis se fait par +la division de ces mmes parties... Si nous rflchissons sur la manire +dont les arbres croissent, et si nous examinons comment d'une quantit +qui est si petite ils arrivent un volume si considrable, nous +trouverons que c'est par la simple addition de petits tres organiss +semblables entre eux et au tout. La graine produit d'abord un petit +arbre qu'elle contenait en raccourci; au sommet de ce petit arbre, il se +forme un bouton qui contient le petit arbre de l'anne suivante, et le +bouton est une partie organique semblable au petit arbre de la premire +anne; au sommet du petit arbre de la seconde anne, il se forme de mme +un bouton qui contient le petit arbre de la troisime anne; et ainsi de +suite tant que l'arbre crot en hauteur, et mme, tant qu'il vgte, il +se forme l'extrmit de toutes les branches des boutons qui +contiennent en raccourci de petits arbres semblables celui de la +premire anne. + +L'ide que Buffon se fait du vgtal ne diffre pas de l'ide que s'en +fait Bonnet; tous deux expriment cette ide presque dans les mmes +termes. Mais Buffon proteste tout aussitt contre l'opinion qui voudrait +que tous les petits arbres qui sont assembls pour en faire un grand +taient contenus dans la graine et que l'ordre de leur dveloppement y +tait trac. Expliquer la gnration par l'hypothse de l'embotement +des germes, c'est rpondre la question par la question mme. Lorsque +nous demandons, dit Buffon, comment on peut, concevoir que se fait la +reproduction des tres, et qu'on nous rpond que dans le premier tre +cette reproduction tait toute faite, c'est non seulement avouer qu'on +ignore comment elle se fait, mais encore renoncer la volont de le +concevoir. Il dit exactement la mme chose de l'hypothse de la fixit +des espces. Dire ceux qui cherchent comment les espces se sont +produites, qu'elles ont toujours t ce qu'elles sont, c'est renoncer +la volont de dcouvrir leur origine, et, au point de vue scientifique, +n'importe quelle opinion est prfrable cette dcourageante doctrine. + +Buffon repousse de mme, l'gard de la gnration, toutes les +hypothses qui supposent la chose faite; il repousse encore, toutes +celles qui ont pour objet les causes finales, parce que ces hypothses, +au lieu de rouler sur les causes physiques de l'effet qu'on cherche +expliquer, ne portent que sur des rapports arbitraires et sur des +convenances morales, et il s'arrte finalement cette fameuse hypothse +du _moule intrieur_, dans laquelle il suppose que la nature peut faire +des moules par lesquels elle donne aux tres vivants non seulement leur +figure extrieure, mais aussi leur forme intrieure. + +Ces mots de moule intrieur paraissent, au premier abord, peu faits +pour aller ensemble, attendu qu'un moule est habituellement destin +reproduire une surface et non les particularits de structure d'une +substance massive; mais Buffon dclare employer ces mots faute de mieux. +Pour lui, tout tre vivant est donc un moule intrieur, dans lequel des +forces spciales font pntrer les molcules organiques de sorte que +chacune des parties du corps s'accroisse en dimension et en poids, sans +changer ni de formes ni de structure. C'est grce cette pntration +des molcules organiques dans le moule intrieur, grce cette +susception que l'tre vivant se dveloppe; mais la force qui produit +le dveloppement est aussi celle qui dtermine la gnration. + +Il suffit, en effet, qu'il y ait dans un tre vivant quelque partie +semblable au tout pour que cette partie, convenablement nourrie, soit +capable, si elle est dtache, de produire un tout indpendant identique + celui dont elle faisait primitivement partie. + +Ainsi, dans les saules et dans les polypes, comme il y a plus de +parties organiques semblables au tout que d'autres parties, chaque +morceau de saule ou de polype qu'on retranche du corps entier devient un +saule ou un polype. + +Or, ajoute Buffon, un corps organis dont toutes les parties seraient +semblables lui-mme, comme ceux que nous venons de citer, est un corps +dont l'organisation est la plus simple de toutes, car ce n'est que la +rptition de la mme forme et une composition de figures semblables +toutes organises de mme; et c'est par cette raison que les corps les +plus simples, les espces les plus imparfaites sont celles qui se +reproduisent, au lieu que, si un corps organis ne contient que quelques +parties semblables lui-mme, la reproduction ne sera ni aussi facile +ni aussi abondante dans ces espces qu'elle l'est dans celles dont +toutes les parties sont semblables au tout; mais aussi l'organisation de +ces corps sera plus compose que celle des corps dont toutes les parties +sont semblables, parce que le corps entier sera compos de parties, la +vrit toutes organiques, mais diffremment organises; et plus il y +aura dans le corps organis de parties diffrentes du tout et +diffrentes entre elles, plus l'organisation de ce corps sera parfaite, +et plus la reproduction sera difficile. + +Nous retrouvons ici les mmes ides sur la perfection organique que nous +avons dj trouves dans Aristote et qui conduisent plus tard M. Milne +Edwards concevoir la thorie de la division du travail physiologique. +Par la nutrition, l'tre vivant ajoute sans cesse lui-mme de +nouvelles molcules, de nouvelles parties organiques; il arrive un +moment o ces nouvelles parties sont surabondantes; alors elles se +rendent de toutes les rgions du corps, de tous les organes dans les +testicules du mle, dans les ovaires de la femelle, et y forment des +liqueurs dont le mlange pralable est ncessaire la production d'un +nouvel tre vivant. Dans l'tre vivant primitif, une force inconnue +faisait pntrer dans les organes les molcules organiques les plus +propres le grossir, celles qui ressemblaient le plus aux molcules +dont il tait dj constitu; des molcules organiques reprsentant les +divers organes de l'individu vont, en consquence, se trouver runies +dans sa semence; la mme force qui les faisait pntrer dans les organes +qui leur correspondent les agencera dans le mme ordre que dans +l'individu primitif. Cette thorie de la gnration fut publie par +Buffon en 1746; Maupertuis, en 1751, n'avait fait que la reproduire, +mais les facults intellectuelles dont il dotait toutes les particules +matrielles indistinctement lui permettaient de supprimer la force +coordinatrice de Buffon. + +Dans sa thorie de la gnration, Buffon n'avait pas pargn les +hypothses; mais le grand crivain ne se borne pas raisonner. S'il a +des ides, c'est que les faits les lui ont suggres. Cherchons des +faits, dit-il, pour nous donner des ides. Les faits, il les demande +non seulement l'observation, mais aussi l'exprimentation. Directeur +du Jardin des Plantes, il y rassemble des collections d'animaux de +toutes les parties du monde et les observe, toutes les fois qu'il le +peut, l'tat vivant. Entre les espces, l'infcondit des croisements +tablit une barrire incontestable; dans quelle mesure est-il possible +de franchir cette barrire? Quelle part les croisements ont-ils pu +prendre la formation d'espces nouvelles? Quelles sont les espces +sauvages que l'on peut considrer comme ayant fourni l'homme ses +espces domestiques? Toutes ces questions, Buffon les attaque par +l'exprimentation. Le temps lui parat un lment indispensable pour les +rsoudre, et il conoit le plan d'un tablissement modle o ces tudes +sculaires pourraient tre poursuivies. Cet tablissement, ralis +depuis et qui, ds son origine, rpand un vif clat dans le domaine +scientifique, c'est le Musum d'histoire naturelle. + +Trois grands hommes y vont poursuivre, par des voies diverses, l'oeuvre +de Buffon: Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier. + + + + +CHAPITRE VIII + +LAMARCK + +Importance attribue aux animaux infrieurs.--Gnration +spontane.--Perfectionnement graduel des organismes; influence des +besoins et de l'habitude.--L'hrdit et l'adaptation.--Transformation +des espces appartenant aux priodes gologiques antrieures.--Inanit +des cataclysmes gnraux.--Importance des causes actuelles.--Gnalogie +du rgne animal.--Origine de l'homme. + + +Familier de la maison de Buffon, qui en avait fait le compagnon de +voyages et le guide de son fils, Lamarck peut tre considr comme le +continuateur immdiat de la philosophie de l'illustre auteur des +_poques de la nature_. S'il n'a pas l'ampleur de son style, il a comme +lui, au plus haut degr, l'art de grouper les faits et de les enchaner +par de lumineuses conceptions. Tout autre est son ducation +scientifique, tout diffrents les objets ordinaires de ses tudes. +Buffon, qui s'adresse parfois de prfrence aux _physiciens_ plutt +qu'aux _naturalistes_, a puis dans ses connaissances tendues en +mathmatiques et en physique, en mme temps que l'art de gnraliser les +observations et de remonter aux causes, une prcision et une prudence +qu'on ne trouve pas toujours au mme degr dans Lamarck. Lamarck doit +l'tude approfondie qu'il a faite des plantes et des animaux infrieurs +une sret dans sa manire d'envisager les rapports des tres vivants, +une ampleur dans sa conception de la vie que Buffon n'a pas atteintes. + +L'tude de l'homme, celle des animaux suprieurs prsentent, en effet, +la vie sous des apparences trop complexes et trop mystrieuses pour que +ceux qui s'y sont livrs exclusivement puissent pressentir une +explication prochaine des phnomnes si varis qu'ils observent. La vie +leur apparat avec un cortge d'organes et de fonctions, propre leur +dissimuler sa vritable nature; toute tentative pour en pntrer les +secrets, toute spculation sur ses causes leur semble d'avance inutile +et essentiellement tmraire. Aussi Lamarck a-t-il bien raison de dire: +Ce qu'il y a de singulier, c'est que les phnomnes les plus importants + considrer n'ont t offerts nos mditations que depuis l'poque o +l'on s'est attach principalement l'tude des animaux les moins +parfaits, et o les recherches sur les diffrentes complications de +l'organisation de ces animaux sont devenues le principal fondement de +leur tude. Il n'est pas moins singulier de reconnatre que ce fut +presque toujours de l'examen suivi des plus petits objets que nous +prsente la nature, et de celui des considrations qui paraissent les +plus minutieuses, qu'on a obtenu les connaissances les plus importantes +pour arriver la dcouverte de ses lois et pour dterminer sa marche. + +C'est, en effet, la considration des conditions simples sous lesquelles +se manifeste la vie dans les organismes infrieurs qui conduit Lamarck +penser que ces organismes ont t les premiers forms, qu'ils ont t +produits spontanment et que de leur perfectionnement graduel sont +rsultes toutes les autres formes vivantes. Des fluides subtils mis +en mouvement par la chaleur et la lumire du soleil ont pntr de +petites particules de matire mucilagineuse inerte qui se sont trouves +aptes recevoir leur action, les ont animes et ont ainsi constitu les +premiers tres vivants; ces fluides n'ont nullement perdu la facult +d'animer la matire inerte; de nouveaux organismes, des infusoires, se +forment sans cesse par ce procd et naissent ainsi par _gnration +spontane_. C'est depuis cette supposition de Lamarck qu'il s'est tabli +une sorte de solidarit entre l'hypothse d'une volution graduelle des +tres vivants et celle des gnrations spontanes. Cette solidarit +n'est nullement ncessaire. De ce que, un certain moment de +l'volution de la terre, se sont trouves ralises des conditions +propres permettre la formation de substances agites de ces mouvements +spciaux qui constituent la vie, capables de transmettre ces mouvements +plus ou moins modifis des substances inertes et de les transformer +ainsi en substances vivantes, il ne rsulte nullement que ces conditions +durent encore, et les recherches exprimentales si tendues de M. +Pasteur ont depuis longtemps montr que, dans les conditions habituelles +des milieux inertes qui nous entourent, il n'y avait jamais de +gnrations spontanes. Quant l'origine des organismes primitifs, +Lamarck ne fait que dire, dans le langage de son temps, qu'il a fallu +douer la matire de mouvements spciaux pour les raliser; qu'ils se +sont produits sous des formes trs simples, que l'action persistante des +fluides subtils, c'est--dire des mouvements molculaires auxquels ils +devaient leur origine, a graduellement perfectionnes. Dans ces +organismes, Lamarck suppose, comme Erasme Darwin, qu'ont alors apparu +des stimulants nouveaux, les _besoins_, qui se sont multiplis pour +chaque tre vivant mesure que son organisme se compliquait, que ses +rapports avec le monde extrieur se diversifiaient. Mais, tandis que son +mule anglais admet que l'irritation produite dans les organes par les +besoins suffit dterminer la formation d'organes nouveaux ou la +modification d'organes dj existants, Lamarck introduit un +intermdiaire entre la production des besoins et les modifications +qu'ils dterminent. Suivant lui, ces besoins persistants ont dtermin +la rptition incessante de certains actes, la production de certaines +habitudes qui sont devenues leur tour des causes nouvelles de +modification. En effet, tout organe dont un animal fait un frquent +usage, un usage habituel, se dveloppe et se perfectionne; tout organe +dont l'animal cesse de se servir s'atrophie, au contraire, et disparat. +Ainsi, grce aux habitudes, certains, organes peuvent disparatre, +d'autres se perfectionner. Il est incontestable, par exemple, que les +yeux des animaux vivant habituellement dans l'obscurit tendent +disparatre, et l'observation journalire ne permet pas de douter que la +plupart des organes se perfectionnent par l'exercice. Mais ce procd de +diversification suppose que les organes dont il s'agit existent dj; +comment des organes nouveaux peuvent-ils se constituer de toutes pices? +Ici, Lamarck dpasse la hardiesse permise l'hypothse, lorsqu'il +suppose que le seul fait du besoin d'un organe peut en dterminer +l'apparition chez un animal; l'on admettra difficilement pour expliquer, +par exemple, comment les ruminants ont acquis des cornes, que dans +leurs accs de colre, qui sont frquents, surtout chez les mles, leur +sentiment intrieur, par ces efforts, dirige plus fortement les fluides +vers cette partie de leur tte; o il se fait une scrtion de matire +corne dans les uns et de matire osseuse mlange de matire corne +dans les autres, qui donne lieu des protubrances solides. Ce n'est +pas seulement au cas particulier des ruminants que Lamarck applique sa +doctrine de l'_effort intrieur_ dirigeant vers telle ou telle partie du +corps les fluides qui doivent y porter un surcrot d'activit. Lorsque +la volont dtermine un animal une action quelconque, les organes qui +doivent excuter cette action y sont aussitt provoqus par l'affluence +des fluides subtils qui y deviennent la cause dterminante des +mouvements qu'exige l'action dont il s'agit...; il en rsulte que des +rptitions multiplies de ces actes d'organisation fortifient, +tendent, dveloppent et mme _crent_ les organes qui y sont +ncessaires. Cela revient dire qu'un animal arrive forcment +possder un organe qui lui est ncessaire ou simplement utile, dans les +conditions biologiques o il est plac. On a durement reproch Lamarck +cette affirmation, vritablement un peu tmraire et qu'on a quelquefois +malicieusement remplace par cette autre: Un animal finit toujours par +possder un organe quand il le veut. Telle n'est pas la pense de +Lamarck, qui attribue simplement les transformations des espces +l'action stimulante des conditions extrieures se traduisant sous la +forme de besoins et explique par l tout ce que nous appelons +aujourd'hui des _adaptations_. Ainsi le long cou de la girafe rsulte de +ce que l'animal habite un pays o les feuilles sont portes au sommet de +troncs levs; les longues pattes des chassiers proviennent de ce que +ces oiseaux ont besoin de chercher sans se mouiller leur nourriture dans +l'eau, etc. Ces interprtations n'enlvent rien de leur valeur ces +deux lois nonces par Lamarck: + +1 _Dans tout animal qui n'a point dpass le terme de ses +dveloppements, l'emploi plus frquent et plus soutenu d'un organe +quelconque fortifie peu peu cet organe, le dveloppe, l'agrandit et +lui donne une puissance proportionne la dure de cet emploi; tandis +que le dfaut constant d'usage de tel organe l'affaiblit insensiblement, +le dtriore, diminue progressivement ses facults et finit par le faire +disparatre._ + +2 _Tout ce que la nature a fait acqurir ou perdre aux individus par +l'influence des circonstances o leur race se trouve depuis longtemps +expose et, par consquent, par l'influence de l'emploi prdominant de +tel organe ou par celle d'un dfaut constant d'usage de telle partie, +elle le conserve par la gnration aux nouveaux individus qui en +proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux +sexes ou ceux qui ont produit ces nouveaux individus._ + + * * * * * + +De nombreux exemples peuvent tre ajouts aujourd'hui ceux que Lamarck +avait runis pour appuyer la premire de ces lois; le seul point qui +puisse, en ce qui la concerne, prter la discussion, c'est l'tendue +des changements qu'un organe peut subir, en raison de l'usage qu'en fait +l'animal qui le possde. C'est l une simple question de mesure. La +possibilit de la cration d'un organe par suite des excitations +extrieures est elle-mme un point qui mriterait d'tre tudi, qu'on +n'a pas le droit de rejeter sans examen, sans observations, sans +expriences, et de traiter comme une ridicule rverie; Lamarck l'aurait +sans doute plus facilement fait accepter s'il n'avait pas cru utile de +passer par l'intermdiaire des besoins. Il est incontestable que par +dfaut d'excitation, les organes s'atrophient et disparaissent: nous +l'avons dj dit, les animaux des cavernes obscures et des grandes +profondeurs de la mer sont frquemment aveugles; le prote des lacs +souterrains de la Caroline est blanc; sous l'action de la lumire, ses +tguments se pigmentent, il devient brun; la lumire est +incontestablement ncessaire l'apparition de la chlorophylle dans les +plantes. Dans les deux cas, quel que soit le mcanisme intime par lequel +sont produits le pigment et la chlorophylle, ils n'apparaissent que sous +l'influence d'une excitation extrieure. + +L'ide que Lamarck se fait de la vie se lie d'ailleurs trs intimement +son hypothse sur le mode de formation et de dveloppement des organes, +et cette hypothse, considre ce point de vue, perd tout ce qu'elle +peut avoir d'apparence draisonnable. Elle commande le respect, comme +l'effort infructueux d'un grand esprit cherchant deviner, en +s'appuyant sur toutes les connaissances acquises de son temps, la +solution d'un problme que, malgr tous les progrs accomplis, nous +n'avons encore pu forcer la nature nous livrer. + +Deux fluides, selon Lamarck, pntrent les molcules aptes vivre: la +_chaleur_ et l'_lectricit_. La chaleur distend les molcules vivantes, +les loigne les unes des autres, sans dtruire leur cohsion, et +maintient ainsi les tissus vivants dans un tat spcial de tension que +Lamarck dsigne sous le nom d'_orgasme_. Cet orgasme est un tat de +lutte entre la cohsion des molcules vivantes et la chaleur; de cet +tat nat l'_irritabilit_ des tissus. Vienne, en effet, se manifester +sur un point l'influence de l'lectricit, sans cesse en mouvement, et +que les influences extrieures peuvent attirer sur ce point ou que la +volont peut y diriger, l'quilibre entre la cohsion et la chaleur est +dtruit, l'orgasme cesse; le tissu qui n'est plus en tat de tension se +contracte sur le point o la chaleur a faibli, pour reprendre l'instant +d'aprs son tat primitif. Le tissu ragit ainsi contre les excitations +extrieures. Un muscle non contract manifeste son tat d'orgasme par ce +qu'on a appel le _ton_ musculaire. Dans les muscles, les nerfs, +instruments de la volont, apportent-ils l'lectricit qui fait cesser +l'orgasme, le muscle se contracte pour reprendre bientt son volume. +Sans doute, nous expliquerions autrement aujourd'hui tous les phnomnes +que Lamarck attribue l'orgasme; mais sommes-nous beaucoup plus avancs +sur les causes mmes de la vie? Quand nous disons qu'on doit la +considrer comme une sorte de mouvement des particules protoplasmiques, +mouvement que nous ne sommes pas en tat de dfinir, exprimons-nous une +ide essentiellement diffrente de celle de Lamarck, puisque la chaleur +n'est, en dfinitive, qu'une sorte de mouvement? + +Avons-nous t plus heureux dans la dtermination des causes des +modifications des organismes? Si personne n'admet plus que les besoins +et les dsirs qu'ils provoquent soient suffisants, eux seuls, pour +amener l'apparition d'organes nouveaux ou de modifications plus ou moins +importantes dans les organes dj existants, on ne conteste gure les +effets de l'usage et du non-usage des organes; on ne rvoque plus en +doute l'action directe des milieux; on croit des modifications +corrlatives des organes telles que, lorsqu'un organe se transforme, +plusieurs autres subissent le contre-coup de ses modifications, soit +qu'ils se dveloppent avec lui, soit qu'ils se rduisent au contraire en +raison de son dveloppement; beaucoup de faits conduisent penser que +la rapidit croissante avec laquelle s'effectue le dveloppement +mesure que les organismes se compliquent et que leurs parties se +solidarisent peut intervenir dans les changements que les parties du +corps prsentent dans leurs rapports. On admet aussi une certaine +spontanit dans la variation des organismes; on fait enfin quelquefois +intervenir les croisements, mais les caractres qui rsultent des unions +croises ne viennent que de la transmission par hrdit des caractres +produits par les diverses causes que nous venons d'numrer. D'ailleurs +jusqu'ici aucune tude systmatique de l'influence propre ces diverses +causes modificatrices n'a pu tre faite, et Darwin lui-mme se borne +constater que les espces varient sans se demander pourquoi; la thorie +de la slection naturelle peut admettre, en effet, dans une premire +approximation, ce simple fait, comme un point de dpart, dont on pourra +renvoyer l'examen plus tard. + + * * * * * + +La seconde loi de Lamarck, la loi de l'_hrdit_ des caractres, est +demeure la clef de vote de l'difice de Darwin. Seulement Darwin, en +dmontrant que la lutte pour la vie a ncessairement pour consquence +d'liminer les formes stationnaires et celles qui ne prsentent que des +variations inutiles, pour ne laisser subsister que celles qui sont +avantageuses un titre quelconque, a pu expliquer comment il se fait +qu'il n'existe pas une continuit absolue entre toutes les formes +simultanment vivantes, comment un grand nombre ont disparu, et comment +celles qui restent, qu'elles aient en apparence dgnr ou qu'elles se +soient perfectionnes, sont tellement adaptes aux conditions +d'existence dans lesquelles elles vivent, qu'on a pu les croire cres +spcialement en vue de ces circonstances et appuyer la thorie des +_causes finales_ sur l'harmonie merveilleuse qu'elles prsentent avec le +milieu ambiant. + +Comme Buffon, Lamarck est absolument oppos la doctrine aristotlique +de la finalit; loin de considrer les espces vivantes comme cres +_pour_ un genre de vie dtermin, il affirme qu'elles sont cres _par_ +le genre de vie que leur ont impos les circonstances dans lesquelles +elles se sont trouves places; les adaptations sont pour lui la preuve +de l'action directe des milieux; sa thorie du transformisme, au lieu de +les expliquer, comme le fait celle de Darwin, les prend pour point de +dpart; il y a l entre les mthodes des deux grands naturalistes une +opposition qui mrite d'tre signale. + +Les espces, tant l'oeuvre des conditions d'existence dans lesquelles +elles vivent, doivent demeurer immuables, tant que ces conditions +demeurent les mmes. Lamarck rpond par l victorieusement une +objection que l'on a cru un moment devoir renverser tout son systme et +qu'on a plusieurs fois reproduite contre Darwin. Durant l'expdition +d'gypte, Geoffroy Saint-Hilaire avait recueilli dans les ncropoles un +grand nombre de momies d'animaux qu'il tudia son retour de concert +avec Cuvier. Ces animaux, qui taient morts depuis plusieurs milliers +d'annes, furent trouvs identiques aux animaux actuels de l'gypte. +Cuvier crut voir l une preuve de l'immuabilit des espces. On ignorait + cette poque quelle avait pu tre la dure des priodes gologiques; +pour qui admettait, au lieu de ce sicle de millions d'annes que la +gologie assigne aujourd'hui notre monde, une cration remontant +peine six mille ans, les momies des hypoges de l'gypte pouvaient +paratre des reprsentants des premiers ges du monde. On sait au +contraire aujourd'hui que leur anciennet n'est qu'une illusion, que +rien, pas mme l'homme, n'a chang autour d'elles, et que l'espace de +temps qui nous spare de l'poque o elles ont vcu a la dure d'un +clair par rapport celui qu'emploie habituellement la nature pour +constituer un ge nouveau. D'ailleurs, comme on l'a dit fort justement, +la persistance mme des formes des momies prouve plus qu'il ne faudrait; +car ce ne sont pas seulement les espces contemporaines des anciens qui +ont t conserves, mais aussi les races de leurs animaux domestiques, +races dont la variabilit n'est cependant pas douteuse. + +Familiaris avec l'tude des mollusques fossiles, qui sont extrmement +nombreux et dont on peut suivre les variations successives beaucoup plus +facilement que celles des mammifres, Lamarck, qui aperoit de +nombreuses sries de formes de transition entre les espces que l'on +considre comme disparues et les espces actuelles, n'admet pas que les +espces s'teignent; il suppose qu'elles se transforment toutes. + +S'il y a, dit-il[27], des espces rellement perdues, ce ne peut tre +sans doute que parmi les grands animaux qui vivent sur les parties +sches du globe, o l'homme, par l'empire absolu qu'il y exerce, a pu +parvenir dtruire tous les individus de quelques-unes qu'il n'a pas +voulu conserver ni rduire la domesticit. De l nat la possibilit +que les animaux des genres _Palotherium_, _Anoplotherium_, _Megalonyx_, +_Mastodon_ de M. Cuvier et quelques autres espces de genres dj +connus, ne soient plus existant dans la nature; _nanmoins il n'y a l +qu'une possibilit_. + +Mais les animaux qui vivent dans le sein des eaux, surtout des eaux +marines, et, en outre, toutes les races de petite taille qui habitent la +surface de la terre et qui respirent l'air, sont l'abri de la +destruction de leur espce de la part de l'homme; leur multiplication +est si grande et les moyens de se soustraire ses poursuites et ses +piges sont tels qu'il n'y a aucune apparence qu'il puisse dtruire +l'espce entire d'aucun de ces animaux. + +Pntr, comme Buffon, de l'importance du rle de l'homme dans la +nature, Lamarck ne voit pas d'autre cause de destruction des espces que +l'homme lui-mme. Il n'aperoit pas que la guerre dclare par notre +espce aux animaux n'est qu'un cas particulier de la grande lutte qu'ils +se livrent entre eux et dont les premires consquences ne lui ont +cependant pas chapp, car il crit[28]: + +Par suite de la multiplication des petites espces, et surtout des +animaux les plus imparfaits, la multiplicit des individus pouvait nuire + la conservation des races, celle des progrs acquis dans le +perfectionnement de l'organisation, en un mot l'ordre gnral, si la +nature n'et pris des prcautions pour restreindre cette multiplication +dans des limites qu'elle ne peut jamais franchir. + +Les animaux se mangent les uns les autres, sauf ceux qui vivent de +vgtaux; mais ceux-ci sont exposs tre dvors par les animaux +carnassiers. + +On sait que ce sont les plus forts et les mieux arms qui mangent les +plus faibles, et que les grandes espces dvorent les plus petites. + +Ici, nous sommes bien prs, semble-t-il, non seulement de la lutte pour +la vie telle que la concevra Darwin, mais mme de la slection +naturelle. Malheureusement, au lieu de poursuivre l'ide, Lamarck +aussitt s'engage dans une autre voie; il n'a pas vu les consquences de +l'ardente concurrence qui s'tablit entre les animaux de mme espce ds +que les vivres ne sont plus que juste suffisants; bien au contraire, il +croit que les individus d'une mme race se mangent rarement entre eux +et font la guerre d'autres races. Puis il revient sans le vouloir aux +causes finales lorsqu'il dveloppe les prcautions prises par la nature +pour empcher les grosses espces de se multiplier au point de devenir +un danger pour l'existence des petites. Darwin a pris ici exactement le +contrepied de Lamarck; mais on ne peut blmer ce dernier de n'avoir pas +cherch rsoudre un problme qui n'tait mme pas pos de son temps, +celui de l'extinction graduelle et du renouvellement, en dehors de +l'influence de l'homme, de la plupart des espces animales et vgtales. + + * * * * * + +Partisan de la fixit des espces, Cuvier n'hsitait pas affirmer que +de nombreux animaux avaient disparu depuis un temps plus ou moins long, +et il attribuait volontiers, nous le verrons bientt, leur disparition +d'immenses catastrophes, des cataclysmes gnraux, bouleversant la +surface entire du globe. Lamarck, frapp au contraire des +transformations graduelles que semblent avoir prouves les mollusques, +conteste la ralit de ces rvolutions du globe, dont sir Charles Lyell +et ses disciples dmontreront plus tard l'inanit. + +Pourquoi, dit-il fort bien[29], supposer sans preuve une catastrophe +universelle, lorsque la marche de la nature, mieux connue, suffit pour +rendre raison de tous les faits que nous observons dans toutes ses +parties? Si l'on considre, d'une part, que dans tout ce que la nature +opre elle ne fait rien brusquement, et que partout elle agit avec +lenteur et par degrs successifs, et d'autre part que les causes +particulires ou locales des dsordres, des bouleversements, des +dplacements peuvent rendre raison de tout ce que l'on observe la +surface du globe, on reconnatra qu'il n'est nullement ncessaire de +supposer qu'une catastrophe universelle est venue tout culbuter et +dtruire une grande partie des oprations mmes de la nature. + +C'est la doctrine des _causes actuelles_ soutenue et dveloppe +l'aurore mme de la gologie; c'est l'indication du programme qu'a si +bien rempli depuis toute une grande cole de gologues. + +Appliquant aux classifications la thorie de la descendance, Lamarck +semblait devoir tre ramen vers l'chelle des tres de Bonnet; mais il +s'aperoit bien vite qu'on ne saurait disposer les animaux en une srie +linaire unique. Il les divise, en effet, en deux lignes dont les +progniteurs sont dus la gnration spontane; mais les uns se sont +forms librement; les autres, plus levs, ont pris naissance dans des +corps dj vivants, dont les humeurs se sont organises; ils ont vcu +d'abord en parasites, constituant ainsi la classe des helminthes. La +premire srie n'a prsent qu'une volution trs borne: la seconde a +abouti aux vertbrs. Lamarck est le premier qui, au lieu de placer ces +derniers en tte du rgne animal, procde, au contraire, du simple au +compos, et s'lve graduellement des infusoires ou des helminthes les +plus simples jusqu'aux formes les plus parfaites sous lesquelles se +manifeste la vie. + +L'ordre de la nature, dit-il, c'est l'ordre mme dans lequel les corps +ont t forms depuis l'origine, et, comme ces corps paraissent tous +procder les uns des autres, il est vident qu'ils doivent former des +sries ininterrompues, dans lesquelles il n'est possible de tracer +aucune ligne de dmarcation sparant les uns des autres des groupes plus +ou moins comprhensifs: La nature n'a rellement form ni classes, ni +ordres, ni familles, ni genres, ni espces constantes, mais seulement +des individus qui se succdent les uns aux autres et qui ressemblent +ceux qui les ont produits. Ceux de ces individus qui se ressemblent le +plus et qui se conservent dans le mme tat, de gnration en +gnration, depuis qu'on les connat, constituent des _espces_. Mais +les individus constituant les espces ne prsentent de caractres +constants que si les circonstances dans lesquelles ils sont placs +demeurent invariables; ds que ces circonstances varient, les individus +changent: de l les intermdiaires, pour ainsi dire en nombre indfini, +qui relient entre elles les formes animales les plus disparates au +premier abord. Il n'y a donc pas d'espce invariable. + + la vrit, Lamarck exagre le nombre des formes de passages qui, dans +la nature actuelle, existent entre les espces[30]; il exagre aussi la +facilit avec laquelle les espces peuvent se croiser; l'instabilit de +l'espce lui apparat trop grande; mais cela tient ce qu'il n'est pas +encore en possession du grand fait de la disparition des espces et que, +ds lors, il lui parat impossible qu'il puisse y avoir de lacune dans +la nature. Toutefois Lamarck est loin d'admettre que la gradation soit +absolue, comme on l'a quelquefois suppos; il voit un _hiatus_ profond +entre les corps bruts et les corps organiss[31], et il suppose un +semblable hiatus entre les animaux et les plantes, les animaux possdant +une facult, l'_irritabilit_, qui manque entirement tous les +vgtaux. leur tour, au point de vue de leur complication organique, +et si l'on ne tient compte que des classes, les animaux et les plantes +forment respectivement dans chaque rgne une srie unique, une vritable +_chelle_, dont les degrs sont caractriss par le dveloppement de +systmes d'organes de plus en plus compliqus. Cette chelle reprsente +l'ordre qui appartient la nature et qui rsulte, ainsi que les objets +que cet ordre fait exister, des moyens qu'elle a reus de l'Auteur +suprme de toute chose. Elle n'est elle-mme que l'ordre gnral et +immuable que ce sublime Auteur a cr dans tout, et que l'ensemble des +lois gnrales et particulires auxquelles cet ordre est assujetti. Par +ces moyens, dont elle continue sans altration l'usage, elle a donn et +donne perptuellement l'existence ses productions; elle les varie et +les renouvelle sans cesse et conserve ainsi partout l'ordre entier qui +en est l'effet[32]. + +Les formes diverses des animaux et des plantes rsultent, en dfinitive, +pour Lamarck, de deux causes: + +1 Un certain ordre naturel, directement institu par le Crateur, et +qui se manifeste dans la srie unique et graduellement nuance, dans +l'chelle que forment respectivement les animaux et les plantes; + +2 L'influence des conditions extrieures qui, sans altrer cet ordre +dans ce qu'il a d'essentiel, agit pour varier l'infini les productions +naturelles et pour crer autour de l'chelle unique qui reprsente +chaque rgne une infinit de petites sries rameuses, dont quelques +branches peuvent mme paratre compltement isoles. + +Ceci est important: on reprsente souvent Lamarck comme ayant +exclusivement attribu aux forces naturelles l'volution de l'univers; +Hckel, dans son _Histoire de la cration naturelle_[33] reproduit cette +opinion. Telle n'tait cependant pas la pense de l'illustre auteur de +la _Philosophie zoologique_. Sans doute la matire et ses fluides +subtils, que nous nommons aujourd'hui les forces physico-chimiques, ont +suffi, selon Lamarck, former les plus simples des tres vivants; sans +doute l'influence des circonstances extrieures a jou un rle +prpondrant dans la production des formes organiques; mais ces formes +nanmoins se sont compliques suivant un plan assign d'avance par le +sublime Auteur de toutes choses, et que traduit la gradation successive +des organismes. Il semble que Lamarck greffe en quelque sorte sa thorie +des actions de milieu sur l'ide de l'chelle des tres de Bonnet, dont +il n'arrive pas se dgager compltement, parce qu'elle lui parat sans +doute conforme sa conception particulire de la majest du Crateur. +Ce sont, en dfinitive, les causes finales qui reviennent dans l'esprit +de Lamarck, malgr lui, et qui lui font dire ailleurs[34]: Ainsi, _par +ces sages prcautions, tout se conserve dans l'ordre tabli_; les +changements et les renouvellements perptuels qui s'observent dans cet +ordre sont maintenus dans des bornes qu'ils ne sauraient dpasser; les +races des corps vivants subsistent toutes, malgr leurs variations; les +progrs acquis dans le perfectionnement de l'organisation ne se perdent +point; tout ce qui parat dsordre, anomalie rentre sans cesse dans +l'ordre gnral et mme y concourt; _et partout, et toujours, la volont +du suprme Auteur de la nature et de tout ce qui existe est +invariablement excute_. + +On ne saurait mieux exposer la thorie des causes finales, car si Dieu a +tout fait, tout coordonn, tout agenc, de manire que sa volont soit +partout et toujours excute, c'est qu'il a tout prvu, que par tous les +moyens dont il a dot la nature celle-ci court inconsciemment, comme le +veulent les finalistes, vers un but dtermin: l'accomplissement de la +volont cratrice. + +Cependant, par une tonnante contradiction, Lamarck, finaliste dans +l'ensemble, se montre, dans le dtail, adversaire rsolu des causes +finales. Les ouvrages des naturalistes et des philosophes sont remplis +de l'tonnement que leur cause le merveilleux outillage dont les animaux +sont pourvus, la merveilleuse appropriation de chacun de leurs outils +aux fonctions qu'il remplit; c'est pour la plupart d'entre eux une +preuve indiscutable de l'intelligence, de la sagesse qui ont prsid +la cration. + +Le fait est, dit Lamarck[35], que les divers animaux ont, chacun +suivant leur genre et leur espce, des habitudes particulires et +toujours une organisation qui se trouve parfaitement en rapport avec ces +habitudes. + +De la considration de ce fait, il semble qu'on soit libre d'admettre, +soit l'une, soit l'autre des deux conclusions suivantes, et qu'aucune +d'elles ne puisse tre prouve. + +_Conclusion admise jusqu' ce jour_: La nature (ou son Auteur), en +crant les animaux, a prvu toutes les sortes possibles de circonstances +dans lesquelles ils auraient vivre et a donn chaque espce une +organisation constante, ainsi qu'une forme dtermine et invariable dans +ses parties qui force chaque espce vivre dans les lieux et les +climats o on la trouve et y conserver les habitudes qu'on lui +connat. + +_Ma conclusion particulire_: La nature, en produisant successivement +toutes les espces d'animaux, en commenant par les plus imparfaits et +les plus simples, pour terminer son ouvrage par les plus parfaits, a +compliqu graduellement leur organisation; et, ces animaux se rpandant +gnralement dans toutes les rgions habitables du globe, chaque espce +a reu de l'influence des circonstances dans lesquelles elle s'est +rencontre les habitudes que nous lui connaissons et les modifications +dans ses parties que l'observation nous montre en elle. + +Entre ces deux conclusions, Lamarck n'hsite pas. La premire suppose +que les espces sont fixes et ont t de tout temps aussi troitement +adaptes que nous le voyons aux conditions dans lesquelles elles ont +vcu; mais cette fixit des espces suppose, son tour, la fixit des +conditions d'existence dans lesquelles elles sont places. Or ce dernier +fait est absolument contraire tout ce que l'observation nous dmontre; +il y a plus: nous avons volontairement chang les conditions d'existence +d'un certain nombre d'animaux, ce sont les animaux domestiques; or ces +animaux se sont eux-mmes modifis avec les conditions qui leur ont t +imposes. Aucun d'eux ne ressemble plus aux animaux de la souche sauvage +dont il descend, et nous pouvons encore les modifier notre gr. +L'argument est irrsistible; quelque effort que l'on ait fait depuis +pour en diminuer la porte, il se dresse toujours aussi solide contre +tous les raisonnements qui voudraient tablir la fixit des espces. + +Ces arguments se rduisent d'ailleurs ceci: les modifications imposes +aux animaux domestiques n'ont pas dpass certaines limites. quoi l'on +peut rpondre que personne n'a jusqu'ici essay de modifier compltement +les conditions primitives; l'homme s'est toujours born tirer parti de +l'oeuvre de la nature, profiter des rsultats obtenus par elle, +s'avancer plus loin dans la voie o elle s'tait engage, et dans la +mesure que lui indiquait la satisfaction de ses besoins; il ne s'est pas +propos de transformer les animaux, de leur imposer des changements +profonds; il a voulu conserver et perfectionner son profit, plutt que +crer; et, se ft-il propos ce dernier but, il y a encore un facteur +dont il lui aurait fallu tenir compte: le temps. Aux six mille annes +dont il a pu disposer, depuis qu'il est civilis la nature oppose +l'oeuvre de cent millions d'annes: c'est cette oeuvre que l'homme +s'tonne modestement de n'avoir pas encore bouleverse! + +Lamarck accepte donc pleinement l'opinion que les espces anciennes se +sont graduellement modifies pour produire les espces actuelles. Les +infusoires, ns directement par gnration spontane, ont produit, en se +perfectionnant, les radiaires; les vers qui se sont forms dans des +corps dj organiss ont eu une volution plus rapide et sont monts +plus haut. Ils se sont diviss en deux branches, dont l'une a fourni les +insectes, ensuite les arachnides, puis les crustacs; l'autre a donn +successivement, et dans l'ordre o leurs noms sont noncs, les +annlides, les cirrhipdes, les mollusques, les poissons et les +reptiles. L, nouvelle bifurcation: les reptiles engendrent d'une part +les oiseaux, d'o naissent ensuite les mammifres monotrmes; d'autres +reptiles produisent les mammifres amphibies, et ces derniers forment +une souche d'o se dtachent d'abord les ctacs, puis les mammifres +ordinaires, qui se divisent enfin en onguiculs et onguls. Voici +d'ailleurs ce tableau gnalogique du rgne animal, le premier qui ait +t dress sur des donnes scientifiques: + +TABLEAU + +Servant montrer l'origine des diffrents animaux. + + + Vers |Infusoires + | |Polypes + | |Radiaires + +---------------+-----------------+ + |Annlides | |Insectes | + |Cirrhipdes | |Arachnides| + |Mollusques | |Crustacs | + | + |Poissons | + |Reptiles | + | + +-----------+----------------------------+ +|Oiseaux | |Mammifres amphibies| + | +-----------------+---------------+ +|Monotrmes| |M. Onguiculs| |M. Onguls| |M. Ctacs| + +Beaucoup des documents qui pourraient servir aujourd'hui tablir un +arbre semblable manquaient Lamarck. Il n'y a donc pas lieu de +s'tonner qu'il ait renvers l'ordre dans lequel s'est probablement +faite l'volution des animaux articuls; qu'il ait tort intercal les +cirrhipdes, qui sont des crustacs, entre les annlides et les +mollusques; qu'il ait fait descendre les monotrmes des oiseaux, au lieu +de les runir aux autres mammifres; qu'enfin il ait cherch tirer les +mammifres ordinaires des amphibies, au lieu de faire descendre ces +animaux des premiers, comme on le ferait aujourd'hui. Ce sont l des +renversements qui sont invitables tant que les connaissances sont +incompltes, qui se sont produits plusieurs fois depuis, mais que les +progrs de la science rendent chaque jour plus rares. L'essentiel tait +d'avoir reconnu entre les diffrents types organiques une parent qui a +presque toujours t confirme depuis. + +On remarquera que l'homme n'est pas compris dans ce tableau. La pense +de Lamarck, l'gard de l'origine de l'homme, a t prsente de faons +diverses; il est intressant de citer ses propres paroles: + +Si l'homme n'tait distingu des animaux que relativement son +organisation, il serait ais de montrer que les caractres +d'organisation dont on se sert pour en former, avec ses varits, une +famille part, sont tous le produit d'anciens changements dans ses +actions, et des habitudes qu'il a prises et qui sont devenues +particulires aux individus de son espce[36]. + +Effectivement, Lamarck montre comment une race perfectionne de +quadrumanes, cessant de grimper, a pu devenir bimane; comment elle a +acquis l'attitude verticale, par suite de la ncessit d'explorer au +loin le pays pour assurer sa scurit; comment elle s'est associe ses +semblables pour dominer le monde et parquer dans les forts les espces +rivales; comment, des besoins nouveaux crs par cette association, a d +natre le langage. + +Ainsi, ajoute-t-il, cet gard, les besoins seuls ont tout fait; ils +auront fait natre les efforts; et les organes propres aux articulations +des sons se seront dvelopps par leur emploi habituel. + +Telles seraient les rflexions que l'on pourrait faire si l'homme, +considr ici comme la race prminente en question, n'tait distingu +des animaux que par les caractres de son organisation _et si son +origine n'tait pas diffrente de la leur_[37]. + +Cette opinion peut se rsumer ainsi: naturaliste, Lamarck n'hsite pas +considrer l'homme comme un singe modifi; philosophe et psychologue, il +voit entre l'homme et les animaux un abme, et l'homme lui apparat ds +lors comme une manation directe du Crateur. Cette concession serait +encore aujourd'hui suffisante pour rallier au transformisme bien des +esprits que dominent de respectables croyances. Mais quel intrt +pourrait avoir la doctrine de la descendance si elle s'arrtait +prcisment au point qu'il nous importe le plus d'lucider, si, aprs +avoir prtendu nous rvler l'origine de tous les animaux, elle nous +laissait compltement ignorants du pass de notre espce? + +Et cependant, mme au point de vue psychologique, la barrire que +Lamarck tablit entre l'homme et les animaux est bien faible. Dans la +doctrine de l'illustre naturaliste, les milieux extrieurs, on s'en +souvient, n'agissent pas directement sur les organismes; ils ne les +modifient qu'en excitant chez eux des besoins, puis des habitudes +provoquant l'usage ou le dfaut d'usage des organes, et dterminent +ainsi leur accroissement ou leur atrophie. Les besoins sont intimement +lis aux sensations, celles-ci aux facults intellectuelles; aussi +Lamarck attache-t-il une grande importance au dveloppement plus ou +moins grand de ces facults chez les animaux, qu'il divise dans sa +classification dfinitive[38] en _animaux apathiques_, _animaux +sensibles_ et _animaux intelligents_. Le simple nonc de cette +classification sufft montrer que Lamarck admet un dveloppement +graduel des facults intellectuelles. Il s'efforce du reste de dmontrer +que tous les actes de l'entendement exigent un systme d'organes +particuliers pour pouvoir s'excuter, et, comme ces organes sont les +mmes chez l'homme et les animaux suprieurs, qu'il n'y a entre eux +qu'une diffrence de degr, il s'ensuit ncessairement que, si les +animaux les plus levs sont issus des plus simples, l'homme doit son +tour tre issu des formes suprieures du rgne animal. Aprs avoir +dvelopp toutes ses ides sur la nature de l'entendement, qu'il regarde +simplement comme un ensemble de phnomnes mcaniques, Lamarck ne +revient cependant pas sur le problme de la place de l'homme dans la +nature. + +On se demande s'il n'a pas craint par une dernire et suprme hardiesse +de compromettre le succs d'une oeuvre qui lui avait cot une incroyable +dpense de gnie et qu'il savait tre de beaucoup en avance sur son +poque. Aussi termine-t-il son livre par cette mlancolique rflexion, +qui n'a malheureusement pas cess d'tre vraie: + +Les hommes qui s'efforcent par leurs travaux de reculer les limites des +connaissances humaines savent assez qu'il ne leur suffit pas de +dcouvrir et de montrer une vrit utile qu'on ignorait, et qu'il faut +encore pouvoir la rpandre et la faire reconnatre; or la _raison +individuelle_ et la _raison publique_, qui se trouvent dans le cas d'en +prouver quelque changement, y mettent en gnral un obstacle tel qu'il +est souvent plus difficile de faire reconnatre une vrit que de la +dcouvrir. Je laisse ce sujet sans dveloppement, parce que je sais que +mes lecteurs y suppleront suffisamment, pour peu qu'ils aient +d'exprience dans l'observation des causes qui dterminent les actions +des hommes. + +Simple et sans amertume, empreinte d'une douce philosophie, cette phrase +n'en reflte pas moins le sentiment bien net qu'prouvait Lamarck de +l'injustice de ses contemporains son gard. Un d'eux a laiss sur +l'exemplaire de la _Philosophie zoologique_ qui appartient la +bibliothque du Musum cette apprciation anonyme: _homme assez +superficiel_. Ce lecteur expansif traduit assez exactement l'impression +que fit sur ceux qui ne le comprirent pas le grand naturaliste qui osa +le premier envisager d'un point de vue nouveau l'empire organique tout +entier. Lamarck s'tait impos aux zoologistes par son _Histoire +naturelle des animaux sans vertbres_, qui lui fit dcerner le nom de +Linn franais. On lui pardonna, suivant le mot d'Isidore Geoffroy +Saint-Hilaire, la philosophie zoologique, en raison de son grand ouvrage +descriptif. Quant aux ides neuves et fcondes qu'il avait si +gnreusement semes dans son oeuvre, elles furent bientt ensevelies +sous des sarcasmes auxquels on regrette que Cuvier lui-mme se soit +associ. Elles devaient dormir un demi-sicle avant de s'offrir de +nouveau aux mditations des savants. + +L'homme qui a le premier cherch prciser scientifiquement quels liens +de parent gnalogique unissaient ensemble les animaux les plus simples +aux plus parfaits, qui le premier a pntr l'importance du phnomne +d'hrdit, a os affirmer que nous devions chercher l'explication de la +nature prsente dans la nature passe; qui a pos comme une rgle +gnrale du dveloppement de notre globe, comme de celui des organismes, +une volution lente et graduelle, sans secousses et cataclysmes; l'homme +qui a essay le premier de sonder les mystres de la vie la lumire +des sciences physiques, cet homme aura ternellement droit +l'admiration de tous. Sans doute le mcanisme rel du perfectionnement +des organismes lui a chapp, mais Darwin ne l'a pas expliqu davantage. +La loi de slection naturelle n'est pas l'indication d'un procd de +transformation des animaux; c'est l'expression d'un ensemble de +rsultats. Elle constate ces rsultats sans nous montrer comment ils ont +t prpars. Nous voyons bien qu'elle conduit la conservation des +organismes les plus parfaits; mais Darwin ne nous laisse pas voir +comment ces organismes eux-mmes ont t obtenus. C'est une lacune qu'on +a seulement essay de combler dans ces dernires annes. + +Peut-tre les ides de Lamarck eussent plus rapidement conquis la place +qui leur revenait, si, l'poque mme o il les dveloppait, l'arne +scientifique n'avait pas t presque entirement occupe par deux +terribles champions, plus jeunes et plus ardents que lui: Geoffroy +Saint-Hilaire et Cuvier. Nous ne devons pas sparer dans cette esquisse +deux noms qui retentirent si souvent ensemble dans les dbats +acadmiques de la premire moiti de ce sicle, qui sont demeurs +inscrits sur les drapeaux de deux coles rivales et que l'on peut +considrer comme l'expression la plus saisissante de deux tournures +opposes de l'esprit humain. + + + + +CHAPITRE IX + +TIENNE GEOFFROY SAINT-HILAIRE + +Opposition des deux doctrines de la fixit et de la variabilit des +espces.--L'unit de plan de composition.--Importance des organes +rudimentaires.--Balancement des organes.--Thorie des analogues; +principe des connexions.--Analogie des animaux infrieurs et des +embryons des animaux suprieurs.--Arrts de dveloppement.--Les monstres +et la tratologie.--Ides de Geoffroy sur la variabilit des espces; +les transformations brusques; l'influence du milieu.--Extension de la +thorie de l'unit de plan de composition aux animaux articuls: +retournement du vertbr; ides d'Ampre.--Lien gnalogique entre les +espces fossiles et les espces vivantes. + + +Dsormais, deux opinions opposes relativement aux espces sont tablies +dans la science et vont compter chacune ses partisans. Linn avait +affirm d'une manire absolue la fixit des formes spcifiques; Buffon +et surtout Lamarck proclament leur instabilit. Pour eux, l'espce est +capable de subir des modifications sans nombre, que Buffon ne cherche +pas poursuivre bien loin, mais dont Lamarck considre l'tendue comme +indfinie, puisque, suivant lui, les espces les plus leves descendent +des plus simples par une suite ininterrompue de gnrations. La mme +opposition va se retrouver dans les ides de Cuvier et de Geoffroy +Saint-Hilaire; mais cette fois c'est dans le mme champ clos que les +deux coles vont se trouver en prsence; c'est au Jardin des plantes ou +devant l'Acadmie des sciences de Paris que deux esprits, l'un et +l'autre de la plus haute porte, vont entamer une lutte demeure clbre +dans l'histoire des sciences. Geoffroy Saint-Hilaire a en quelque sorte +pour patrie scientifique ce Jardin du roi, dont Buffon avait lev si +haut la renomme. C'est l qu'il est initi l'tude des sciences, et +c'est auprs de Daubenton lui-mme, dans un milieu encore tout rempli du +souvenir et des ides de l'auteur illustre de l'_Histoire naturelle_, +qu'il fait son ducation d'anatomiste; c'est aussi grce au vnrable +collaborateur de Buffon qu'il est nomm sous-garde et sous-dmonstrateur +du cabinet d'histoire naturelle, en remplacement de Lacpde, +dmissionnaire. Bientt aprs, le dcret de la Convention qui organisait +le _Musum d'histoire naturelle_ lui donne, lui minralogiste et +peine g de vingt et un ans, le titre de professeur de zoologie dans la +nouvelle mtropole des sciences de la nature. Il doit y enseigner +l'histoire des animaux vertbrs, tandis que Lamarck est charg +d'exposer l'histoire des animaux sans vertbres. Ds lors, le cercle des +tudes du jeune naturaliste se trouve nettement trac. Les vertbrs +sont encore de son temps considrs comme les animaux par excellence; ce +sont, en quelque sorte, les animaux typiques. Geoffroy se livre avec +passion des recherches sur leur organisation; il demeure frapp de la +grande gnralit des ressemblances qu'ils prsentent entre eux et que +Buffon n'avait pas manqu de signaler. Ce dessein, toujours le mme, +que, suivant l'expression de Buffon, la nature semble suivre de l'homme +aux quadrupdes, des quadrupdes aux ctacs, des ctacs aux oiseaux, +des oiseaux aux reptiles, des reptiles aux poissons, Geoffroy +entreprend d'en dmontrer la ralit, d'en dterminer exactement toute +l'conomie. + + qui avait parcouru cette longue srie d'organismes qui s'chelonnent +de l'homme aux poissons, il devait sembler, cette poque, que rien au +del ne pouvait prsenter un haut intrt. Geoffroy pensa bien vite que +ce plan commun, dont les objets favoris de ses tudes lui rvlaient +l'existence, se retrouvait dans la nature entire. Ds 1795, peine g +de vingt-trois ans, une poque o il vivait dans la plus grande +intimit avec Cuvier, qu'il venait d'introduire au Musum d'histoire +naturelle, il crivait dans son _Mmoire sur les rapports naturels des +Makis_: La nature n'a form tous les tres vivants que sur un plan +unique, essentiellement le mme dans son principe, mais qu'elle a vari +de mille manires dans toutes ses parties accessoires. Si nous +considrons particulirement une classe d'animaux, c'est l surtout que +son plan nous paratra vident; nous trouverons que les formes diverses +sous lesquelles elle s'est plue faire exister chaque espce drivent +toutes les unes des autres; il lui suffit de changer quelques-unes des +proportions des organes pour les rendre propres de nouvelles +fonctions, pour en tendre ou restreindre les usages... Toutes les +diffrences les plus essentielles qui affectent chaque famille, +dpendant d'une mme classe, viennent seulement d'un autre arrangement, +d'une autre complication, d'une modification enfin de ces mmes +organes. + +Buffon avait dit: _un trs grand nombre_ d'animaux sont construits sur +le mme plan; Geoffroy affirme ici que _tous les animaux_ ont la mme +structure fondamentale. Cette ide de l'_unit de plan de composition_ +des animaux, si simple et si grande, doit prsider dsormais presque +tous ses travaux; la dmontrer doit tre la proccupation constante de +sa vie. Ce qu'il recherche dans l'tude des animaux, ce ne sont pas, +comme le font les disciples de Linn, les diffrences qui les sparent, +ce sont les ressemblances qui peuvent exister entre eux, et cette +proccupation l'amne dj en 1796 un rsultat intressant. Dans les +conclusions de ses _Recherches sur les rapports naturels des animaux +bourse_, il signale les ressemblances des dasyures avec les civettes, +des phalangers avec les cureuils, des kanguroos avec les gerboises; il +tablit ainsi une sorte de paralllisme entre les mammifres marsupiaux +et les mammifres ordinaires; c'est la premire indication de l'ide des +_classifications parallliques_ qu'Isidore Geoffroy, son fils, +dveloppera plus tard, et dont nous aurons apprcier l'importance. + +Mais, selon Geoffroy, il est pour l'histoire naturelle quelque chose de +plus important que des classifications: c'est l'tude des rapports, +tude qui le remplit d'enthousiasme et dans laquelle il croit trouver la +voie qui doit conduire l'explication des phnomnes de la nature. Un +instant, la sduisante ide de l'enchanement universel des tres +l'attire vers Bonnet, mais il est trop zoologiste pour s'y arrter. +Cette chane universelle est une vritable chimre, dit-il en 1794. +Mais il sait trop bien que les tres vivants ne sont pas isols les uns +des autres, qu'un lien intime les relie troitement, malgr leur +diversit, pour ne pas chercher remplacer l'hypothse du naturaliste +genevois, et il croit son tour avoir trouv dans l'unit de plan de +composition la loi mme de la nature. Qu'on le remarque: cette ide, qui +a fait la gloire de Geoffroy, qui a suscit toutes ses tudes, qui l'a +conduit la dcouverte de principes dont l'application a domin les +travaux de naturalistes des coles les plus opposes, cette ide +fconde, en raison de la part de vrit qu'elle contient, ce n'est pas +la fin d'une longue carrire de zoologiste praticien, aprs une longue +accumulation de recherches sans but, qu'elle s'est prsente son +esprit; c'est ds le dbut de ses investigations, ds sa premire +jeunesse, et il en est presque toujours ainsi. Les ides gnrales ne +surgissent pas quand l'esprit, fatigu de parcourir le ddale des petits +faits et des minuties, arrive son dclin; pourquoi ces fes +bienfaisantes viendraient-elles illuminer les derniers travaux de ceux +qui durant toute leur vie n'ont eu pour elles que mfiance et ddain? +Elles ont d'ailleurs leurs caprices, se montrent coquettement, se +laissent voir demi, puis s'envolent; reviennent illuminer, comme de +charmants feux follets, l'esprit doucement berc, qui les prend pour un +rve et nglige, tant qu'il le peut encore, d'enchaner ces sylphes +lgers, plus subtils en apparence que l'ther. Bientt le sylphe se +lasse; ses apparitions sont plus rares; il se montre sous des traits +moins sduisants; enfin la douce vision s'vanouit sans retour, laissant + ceux qui n'ont pas su la fixer le douloureux souvenir du charme rompu. +Et cependant ces riens aux formes mouvantes, ces prtendus fantmes sont +la force mme de l'esprit humain; c'est eux qu'il appartient de lui +communiquer le gnie qui sait dcouvrir les voies nouvelles, les +jalonner de ses conqutes et traner enfin le vieux monde sa remorque +jusqu'aux brillants sommets o s'ouvrent les nouveaux horizons. Mais ils +sont justement jaloux; en retour de leurs bienfaits, ils exigent de +celui auquel ils se livrent une constante fidlit. Souvent aussi, ils +ne se laissent conqurir qu' moiti, ne laissent prendre qu'une de +leurs formes; mais qu'importe s'ils n'en ont pas moins permis celui +qui croyait les possder de faire, au profit de l'humanit, une riche +moisson. + +Tel fut le cas de Geoffroy Saint-Hilaire. Il rvait de trouver une +solution au problme que posent les ressemblances troites des animaux; +cette solution, il croit la voir apparatre dans l'ide de l'unit de +plan de composition. La fe ne s'tait laiss prendre qu' demi; mais +elle sut largement payer la part d'hospitalit qu'elle accepta. Dj +elle avait montr le bout de ses ailes Aristote, Galien, Ambroise +Par, Belon, Newton[39], Vicq-d'Azyr[40], Buffon, Goethe, +Herder, Pinel; seul Geoffroy eut assez de persvrance pour la fixer +un instant et lui arracher de prcieux secrets. + +Durant l'expdition d'gypte, des observations sur l'aile de l'autruche +lui font dj entrevoir l'importance des organes rudimentaires: chez cet +oiseau, l'os bien connu sous le nom de fourchette est trs peu +dvelopp. Ces rudiments de fourchette n'ont pas t supprims, dit +Geoffroy, parce que la nature ne marche jamais par sauts rapides et +qu'elle laisse toujours des vestiges d'un organe, lors mme qu'il est +tout fait superflu, si cet organe a jou un rle important dans les +autres espces de la mme famille. Ainsi se retrouvent, sous la peau des +flancs, les vestiges de l'aile du casoar; ainsi se voit, chez l'homme, +l'angle interne de l'oeil, un boursouflement de la peau qu'on reconnat +pour le rudiment de la membrane incitante dont beaucoup de quadrupdes +et d'oiseaux sont pourvus. + +Vers cette mme poque, en 1800, il crit encore: Les germes de tous +les organes que l'on observe, par exemple, dans les diffrentes familles +d'animaux respiration pulmonaire, existent la fois dans toutes les +espces, et la cause de la diversit infinie des formes qui sont propres + chacune, et de l'existence de tant d'organes demi effacs ou +totalement oblitrs, doit se rapporter au dveloppement +proportionnellement plus considrable de quelques-uns, _dveloppement +qui s'opre toujours aux dpens de ceux qui sont dans le voisinage_. Ce +dernier aperu n'est autre chose que la premire indication de ce que +Geoffroy Saint-Hilaire appellera plus tard le _principe du balancement +des organes_; et ce principe lui fournira l'explication de l'existence +des organes rudimentaires, produits incomplets de germes qui ont avort, +parce que d'autres organes voisins se sont empars de la nourriture qui +leur tait destine. + +Il est rare d'ailleurs que l'avortement soit complet; les rudiments, +pour demeurer imparfaits, n'en existent pas moins la place mme +qu'auraient d occuper les organes qu'ils reprsentent; c'est l un fait +important pour la dmonstration de l'unit de plan de composition. + +Une semblable unit suppose, nous l'avons vu, que _tous les animaux d'un +mme groupe_--Geoffroy semble restreindre ici l'affirmation absolue +qu'il avait mise dans son mmoire sur les Makis--possdent les mmes +organes. Mais comment reconnatre, dans la srie innombrable des formes, +les organes qui se correspondent? Ici, Geoffroy imagine une mthode +d'investigation, indpendante de l'hypothse de l'unit de plan de +composition, applicable toutes les fois que des animaux sont construits +sur le mme plan, quel que soit le nombre des plans suivis par la +nature, et qui, sous le nom de _thorie des analogues_, est devenue +entre les mains des anatomistes de toutes les coles l'un des +instruments les plus fconds de dcouvertes. + +On peut considrer les organes divers points de vue, notamment au +point de vue de leur forme, au point de vue de leur fonction, au point +de vue de leur position relative. Lorsque chez deux animaux diffrents +deux organes ont une forme voisine, une mme fonction, une semblable +position, tout le monde les appelle du mme nom; personne n'met un +doute sur leur identit fondamentale: ce sont deux _organes analogues_. +Mais l'observation apprend bientt que, chez des organes dont l'analogie +est cependant vidente, la forme et la fonction peuvent considrablement +varier. Chez les vertbrs, par exemple, le membre antrieur peut tre +une patte locomotrice, une aile ou une nageoire; sa forme a chang, sa +fonction s'est modifie; mais il demeure trs longtemps form des mmes +parties, et, lors mme que ces parties ont prouv certaines +modifications, la position du membre, ses rapports avec les autres +organes sont demeurs essentiellement les mmes. Ce qui est vident des +membres antrieurs, Geoffroy Saint-Hilaire le suppose vrai pour tous les +autres organes. Il se laisse d'abord guider par son hypothse pour +identifier, en 1806, la structure de la nageoire antrieure des poissons +avec celle des pattes des autres vertbrs, pour ramener un type +commun la composition du crne de tous ces animaux. Assur par ses +dcouvertes successives de la haute valeur du guide qu'il a choisi, il +nonce enfin le _principe des connexions_. Un organe, dit-il, est +plutt altr, atrophi, ananti que transpos[41]. L'_anatomie +philosophique_ est essentiellement le dveloppement de ce principe, qui +implique une conception de l'organe toute nouvelle. + +On disait volontiers jusqu' Geoffroy: Tel organe est destin telle +fonction. Geoffroy dit, au contraire: L'organe est indpendant de la +fonction. Pour lui, la notion du plan de structure, la notion +_morphologique_, comme on dirait aujourd'hui, est suprieure la notion +_physiologique_. L'animal existe avec une structure, toujours la mme, +quel que soit le rle qu'il aura jouer dans le monde. C'est le conflit +de ses facults et des conditions dans lesquelles il doit les exercer +qui dtermine les fonctions et la forme mme de ses organes. On doit +voir, dans cette faon d'envisager les tres vivants, un progrs +considrable et dfinitif. + +Une voie fconde est ouverte dsormais l'anatomie, qui Geoffroy +Saint-Hilaire ne tarde pas donner comme auxiliaire l'embryognie. +comparer la tte des poissons osseux avec celle des mammifres adultes, +on reconnat bien vite qu'il y a dans la tte des premiers un grand +nombre d'os sans analogues vidents dans la tte des seconds. Ce parat +tre une pierre d'achoppement invitable pour la thorie de l'unit de +plan de composition. Geoffroy a l'ide lumineuse de comparer la tte des +poissons non plus celle des mammifres adultes, mais celle des +embryons de mammifre; de dterminer chez ces animaux non pas les os, +mais les centres d'ossification et leurs rapports. Ds lors, la +comparaison devient possible, et des ressemblances incontestables sont +tablies entre les modes de constitution, diffrents en apparence, de la +tte des poissons osseux, de celle des reptiles, de celle des oiseaux et +de celle des mammifres. Chemin faisant, Geoffroy dcouvre des rudiments +de dents dans la mchoire des trs jeunes baleines, dans celle des +embryons d'oiseaux qui en sont dpourvus l'tat adulte. Quelle joie +et t celle du grand anatomiste s'il avait pu prvoir que la +palontologie exhumerait un jour de vritables oiseaux dont les dents +taient non seulement aussi dveloppes l'tat adulte que celles des +mammifres, mais prsentaient comme elles une mue! + +Le poisson avec ses os crniens multiples, l'oiseau avec ses dents qui +n'apparaissent que pour se fondre presque aussitt avec les tissus +environnants, peuvent tre considrs comme s'tant arrts dans leur +volution un tat de dveloppement que les mammifres ne font que +traverser pour arriver leur tat dfinitif. ces divers points de +vue, Geoffroy les considrait comme des embryons permanents des animaux +suprieurs. Bonnet, Erasme Darwin, Diderot avaient pressenti une sorte +de paralllisme entre le dveloppement embryognique des animaux et les +modifications successives des espces; la comparaison de Geoffroy entre +les animaux infrieurs et les embryons des animaux suprieurs dtermine +d'une faon prcise l'interprtation que l'on peut donner de ce +paralllisme sur lequel insisteront bientt Serres et M. Henri Milne +Edwards; et c'est, en dfinitive, la mme ide qu'ont exprime Fritz +Mller et les embryognistes partisans de la doctrine de la descendance +en disant: Les formes successives que prsente un animal durant son +dveloppement embryognique ne sont que la rptition abrge de formes +traverses par son espce pour arriver son tat actuel. C'est l une +formule trop absolue, sans doute: les formes embryonnaires d'un animal +ne sauraient bien souvent vivre en dehors de l'oeuf; elles sont +ordinairement modifies par la prsence d'un vitellus nutritif plus ou +moins volumineux, par des adaptations diverses et surtout par les +phnomnes accessoires que dtermine la rapidit avec laquelle +l'volution s'accomplit, par ce que nous avons appel l'_acclration +embryognique_. Mais la loi de Fritz Mller n'en demeure pas moins une +des lois fondamentales de l'embryognie compare, et elle n'est, tout +prendre, qu'une gnralisation des faits noncs par Geoffroy +Saint-Hilaire. + +Mais si les animaux infrieurs rappellent, beaucoup d'gards, les +embryons des animaux suprieurs du mme groupe, que, pour une raison +quelconque, ces derniers soient frapps d'arrt de dveloppement dans +quelques-unes de leurs parties, ils devront, dans ces parties, prsenter +les caractres propres aux formes infrieures de leur famille. + +En 1820, cette ide devient pour Geoffroy le fondement d'une science +nouvelle, la _tratologie_, grce laquelle sont pour la premire fois +classes, expliques et ramenes aux lois ordinaires de l'embryognie +ces formes animales accidentelles, tantt effrayantes, tantt simplement +tranges, qui ont toutes les poques vivement frapp l'imagination +populaire, et ont depuis longtemps reu le nom de _monstruosits_. Pour +toujours, les monstres sont enlevs la lgende; loin de les considrer +comme des exceptions aux lois de la nature, Geoffroy les fait servir +la dcouverte, l'extension, la vrification de ces lois. Il dmontre +que les monstruosits tiennent toujours quelque cause physique, +dterminable, et va mme jusqu' indiquer comment on pourrait crer +exprimentalement telle ou telle catgorie de monstres. Cette tude +_exprimentale des monstruosits_ a t de nos jours poursuivie non sans +succs par M. Camille Dareste. + +La plupart des monstruosits dites _par dfaut_ sont dues effectivement + un simple arrt de dveloppement de certaines parties de l'animal qui +les prsente; mais il en est aussi qui rsultent de la soudure d'organes +demeurant habituellement spars dans les individus normaux. L'tude de +ces dernires conduit encore Geoffroy une loi importante, aussi vraie, +aussi fconde en anatomie compare qu'en tratologie et qu'on peut +noncer ainsi: Les soudures n'ont jamais lieu qu'entre parties de mme +nature. Il parat Geoffroy que ces parties exercent les unes sur les +autres une sorte d'attraction rciproque que l'illustre anatomiste +appelle l'_attraction du soi pour soi_, loi dont il a t si vivement +frapp qu'il en a voulu faire, la fin de sa vie, l'un des principes +fondamentaux qui rgissent les combinaisons de la matire. Il crut +entrevoir, dans l'attraction du soi pour soi, la cause dterminante de +tous les phnomnes qui s'accomplissent dans l'intimit des corps, comme +l'attraction universelle parat tre la cause des grands phnomnes +astronomiques. + +Malheureusement, si les faits qui lui servaient de point de dpart +taient exacts, la cause laquelle il cherchait les rattacher n'tait +gure qu'une illusion. Les organes de mme nature n'exercent aucune +attraction particulire les uns sur les autres; s'ils se soudent +frquemment, cela tient ce qu'ils naissent symtriquement de chaque +ct du corps, ou qu'ils se disposent sur une partie plus ou moins +grande de sa longueur. Il arrive alors frquemment qu'ils se trouvent en +contact, si pour une raison quelconque leur accroissement est plus +rapide que celui des parties qui les sparent; ds lors leurs tissus se +confondent en raison mme de leur homognit, absolument comme, dans le +rgne vgtal, le tissu du greffon se confond avec celui de la souche +sur laquelle on l'a plac. + + * * * * * + +Si les monstruosits doivent tre attribues des causes naturelles, si +elles ne rsultent que d'une modification plus ou moins importante +apporte la marche ordinaire du dveloppement, n'est-il pas possible +que cette modification arrive se produire rgulirement, se +manifester non seulement sur tous les individus ns de mmes parents, +mais aussi sur leur descendance? Si les lois du dveloppement normal et +celles du dveloppement tratologique ne sont que des cas particuliers +de lois plus gnrales, n'est-il pas possible que des individus, +monstrueux au moment de leur premire apparition, se perptuent, se +multiplient, prennent rang parmi les formes qui se renouvellent sans +cesse par la reproduction, deviennent, en un mot, des espces normales, +des types zoologiques nouveaux? Cette ide de la _variation brusque_ des +types par voie tratologique devait se prsenter l'esprit de Geoffroy +Saint-Hilaire. C'est ainsi effectivement que, poursuivant la majestueuse +srie de ses inductions, il arrive concevoir que le type oiseau a pu +se dgager du type reptile[42]: Qu'un reptile, dans l'ge des premiers +dveloppements, prouve une contraction vers le milieu du corps, de +manire laisser part tous les vaisseaux sanguins dans le thorax et +le fond du sac pulmonaire dans l'abdomen, c'est l une circonstance +propre favoriser le dveloppement de toute l'organisation d'un +oiseau. Il ne semble pas aujourd'hui que ces modifications brusques des +types, un moment admises par des naturalistes qui comptent parmi les +plus minents, aient t un procd habituel de diversification des +formes vivantes. Mais, tout au moins en ce qui regarde les oiseaux, la +palontologie a pleinement confirm, nous l'avons dit, leur parent +gnalogique avec les reptiles, parent indique presque simultanment +par Lamarck et Geoffroy. + + * * * * * + +Jusqu'ici, tous les efforts de Geoffroy Saint-Hilaire se sont tourns +vers l'tude des animaux vertbrs. Les poissons, les reptiles, les +oiseaux, les mammifres ont t l'objet de ses persvrantes recherches. +Pour cet embranchement du rgne animal, considr comme le plus +important de tous, l'unit de plan de composition est une loi +dfinitivement acquise; et, dans sa course hroque vers le but, +Geoffroy n'a cess de semer sur son chemin les aperus nouveaux, les +dcouvertes inattendues. L'anatomie est dote pour la premire fois +d'une mthode d'investigation qui permet d'aller au-devant des +dcouvertes, au lieu de les attendre du hasard; des prceptes rigoureux +sont trouvs pour la comparaison des organes et leur dtermination; la +morphologie se trouve affranchie de la servitude trop troite dans +laquelle la tenait une certaine physiologie; l'embryognie est +introduite de plain-pied, comme une source fconde de renseignements, +parmi les sciences sur lesquelles s'appuie la philosophie anatomique; la +structure des animaux suprieurs est ramene des lois prcises, jusque +dans ces carts qui semblaient Geoffroy des produits de +l'organisation dans des jours de saturnales, o, fatigue d'avoir trop +longtemps industrieusement produit, elle cherchait des dlassements en +s'abandonnant ses caprices; une telle oeuvre ne pouvait tre borne +une portion du rgne animal, si importante qu'on la suppose: elle devait +s'tendre au rgne animal tout entier. + +En 1820, Geoffroy Saint-Hilaire aborde l'tude des animaux articuls. +Dj, sous l'empire des ides qu'il avait rpandues dans la science, +peut-tre sous son inspiration directe, de remarquables travaux avaient +t entrepris sur ces animaux: dans un mmoire devenu classique, +Savigny, l'ami et le compagnon de Geoffroy durant l'expdition d'gypte, +avait montr que dans la bouche en apparence si varie des coloptres, +des punaises, des abeilles, des mouches, des papillons, se trouvaient +toujours les mmes pices, semblablement places et ne prsentant, dans +les groupes les plus divers, que des diffrences de forme: propres +broyer chez les coloptres, broyer et lcher chez les abeilles, +piquer chez les punaises et les mouches, humer des sucs liquides chez +les papillons. Dans une srie d'importantes recherches dont les +conclusions ont t publies en 1820, Audouin, appliquant toutes les +parties du corps des articuls la mthode des analogues, croyait pouvoir +tablir que, chez tous les articuls, les mmes pices se retrouvaient +en mme nombre dans toutes les parties du corps. Ce n'est, disait-il, +que de l'accroissement semblable ou dissemblable des segments, de la +runion ou de la division des pices qui les composent, du maximum de +dveloppement des unes, de l'tat rudimentaire des autres, que dpendent +toutes les diffrences qui se remarquent dans la srie des animaux +articuls[43]. Latreille venait de montrer de son ct que tous les +appendices des articuls n'taient autre chose que des pattes modifies +et faisait rentrer les ailes mme des insectes dans cette dfinition, +les rapprochant ainsi des pattes respiratoires des crustacs ou +articuls aquatiques. L'unit de plan de composition des animaux +articuls ou plutt des arthropodes prenait donc pied dans la science en +mme temps que l'unit de plan de composition des vertbrs. Le moment +tait venu d'essayer de montrer que ces deux units n'en faisaient +qu'une. + +Il y a au point de vue de la position relative du systme nerveux des +diffrences profondes entre les vertbrs et les articuls. Chez les +premiers, le systme nerveux est tout entier dorsal; chez les seconds, +il est en grande partie ventral, sauf sa partie antrieure, o, +travers par le tube digestif, il constitue autour de lui une sorte +d'anneau, le _collier oesophagien_. Abstraction faite du collier +oesophagien, il semble, au premier abord, qu'il y ait opposition absolue +entre les connexions du systme nerveux chez les vertbrs et les +articuls, et qu'il soit par consquent de toute impossibilit de les +ramener au mme plan. Mais, se demande Geoffroy[44], la solution du +problme n'est-elle pas dans cette opposition mme des connexions du +systme nerveux? Comment sont dfinies les rgions que nous nommons le +_dos_ et le _ventre_ chez un animal? Le ventre, c'est la rgion du corps +qui regarde le sol; le dos, celle qui regarde le ciel. Pour dterminer +ces deux rgions, nous prenons nos points de repre non pas dans +l'animal lui-mme, comme l'exigerait le principe des connexions, mais +dans le monde extrieur. Il peut donc se faire que l'opposition, au lieu +de se trouver dans les rapports rciproques des organes de l'articul et +du vertbr, existe seulement dans l'attitude des deux animaux. +Effectivement, que l'on place un vertbr le dos en bas, le ventre en +haut, et que, dans cette nouvelle attitude, contraire son attitude +normale, on le compare un articul, aussitt l'opposition disparat; +les diffrents organes se trouvent occuper les mmes positions +relatives; il devient possible de comparer le vertbr et l'articul, de +dcouvrir entre eux un grand nombre de dispositions communes: les trois +grands appareils organiques, le systme nerveux, le tube digestif, le +centre circulatoire, se trouvent occuper, dans les deux cas, les uns par +rapport aux autres, exactement les mmes positions. L'attitude ordinaire +des animaux est d'ailleurs loin d'tre constante dans un mme groupe: +Geoffroy cite un certain nombre d'exemples de poissons, d'insectes, de +crustacs, qui prsentent habituellement une attitude exactement inverse +de celles de leurs congnres; nous aurons plus tard occasion d'tendre +considrablement cette liste. Il n'y a donc rien de contraire aux faits +bien constats dans la supposition d'un reversement permanent de +l'attitude des vertbrs par rapport l'attitude ordinaire des +articuls. cet gard, l'embryognie est venue donner encore pleinement +raison Geoffroy. + +L'illustre anatomiste est moins heureux lorsqu'il veut poursuivre ses +comparaisons dans le dtail, dcouvrir la signification des pices du +squelette des articuls, ou trouver chez les vertbrs les quivalents +de leurs membres. Chez les arthropodes, pensait Willis en 1692, les os +recouvrent les muscles. galement sduit par l'ide de retrouver chez +les insectes des parties solides analogues celles qui semblaient +caractristiques des vertbrs, frapp, du reste, de voir, chez les +articuls, les arceaux solides de la carapace qui protgent le corps se +rpter aussi rgulirement que les vertbres du squelette des animaux +suprieurs, Geoffroy n'hsite pas considrer ces parties comme +rellement analogues. Ds lors devient invitable cette singulire +consquence: tandis que les vertbrs vivent au dehors de leur colonne +vertbrale, les articuls sont enferms au dedans de la leur. Comment +expliquer une aussi trange disposition? + +Geoffroy commence par faire remarquer qu' tout prendre elle n'est pas +aussi spciale aux articuls qu'on pourrait le croire. Chez les tortues, +certaines pices videmment analogues de pices du squelette interne des +autres vertbrs sont troitement soudes la carapace, de sorte que +ces animaux sont aussi, bien des gards, enferms dans leur squelette +et peuvent tre considrs comme formant, ce point de vue, une +transition aux articuls. Mais Geoffroy sent bien que cette simple +comparaison ne sera pas convaincante, et il cherche une explication. +Tous les systmes organiques se dveloppent, pense-t-il, sous deux +influences, celle de l'appareil circulatoire, celle du systme nerveux. +Chez les vertbrs, ces deux systmes concourent simultanment et dans +une juste mesure au dveloppement de tout l'organisme, qui acquiert +ainsi son plus haut degr de perfection; chez les mollusques, le systme +sanguin prdomine, l'animal reste mou et comme pntr de liquides; chez +les insectes, l'appareil circulatoire est rudimentaire; c'est donc le +systme nerveux qui va prendre la direction du dveloppement. Les +parties le plus immdiatement en rapport avec ce systme--et le +squelette est du nombre--vont, en consquence, se dvelopper les +premires, se complter longtemps avant que les autres aient pu se +constituer; celles-ci se formant elles-mmes au voisinage du systme +nerveux, et s'accroissant moins vite que le squelette, seront +ncessairement enveloppes par lui: de l l'articul. Il ne faut +videmment pas trop discuter cette explication _a priori_, proche +parente de celles que nous verrons riges en systme par Oken et les +_philosophes de la nature_; elle repose d'ailleurs sur une pure +hypothse, l'intervention directe du systme nerveux et de l'appareil +circulatoire dans les phnomnes de dveloppement. + +Quoi qu'il en soit, Geoffroy, ayant t conduit considrer les +segments cutans solides des articuls comme des corps de vertbres, ne +peut voir autre chose que des ctes dans les membres de ces animaux. Les +articuls marcheraient donc sur leurs ctes, qui, au lieu de former un +cercle continu, comme chez le plus grand nombre des vertbrs, seraient +ouvertes et tales. Ces ctes n'auraient d'analogues, suivant Geoffroy, +que celles des poissons pleuronectes, et ds lors les crustacs et les +insectes doivent tre considrs, au point de vue de leur squelette, +comme marchant sur le flanc, tandis qu'au point de vue du systme +nerveux ils marchent au contraire sur le dos. Il a toujours paru assez +difficile d'accorder ces deux manires de voir, que Geoffroy accepte +cependant simultanment, tant il est convaincu de la valeur de sa +mthode. Il signale d'ailleurs d'autres homologies entre les articuls +et les vertbrs infrieurs: la tte des insectes est forme de trois +segments, comme le crne des vertbrs; leurs ailes, organes de +respiration modifis, suivant Latreille, correspondent la vessie +natatoire des poissons; leurs stigmates se retrouvent encore chez ces +derniers: ce sont les petits orifices rgulirement disposs qui +constituent la ligne latrale, et, fort de ces apparentes ressemblances, +il s'crie: + +Oui, sans doute, je puis aujourd'hui l'affirmer, des tres dits et crus +jusqu'ici sans vertbres auront figurer, dans nos sries naturelles, +parmi les animaux vertbrs. + +Cette conclusion, tout au moins, parat sduisante nombre d'esprits +minents: Oken, Goethe, en Allemagne, sont bien prs de l'accepter; en +France, Latreille s'efforce lui aussi de comparer les crustacs aux +poissons; il lit devant l'Acadmie des sciences, le 10 janvier 1820, un +mmoire o il essaye de montrer qu'un crabe, considr simplement +l'extrieur, est une sorte de poisson dont la rgion operculaire ou +jugulaire s'est agrandie en manire de thorax, dont l'autre partie du +corps est divise en segments. Ampre lui-mme, l'illustre physicien +qui l'on doit l'lectro-magntisme, s'meut et publie en 1824, dans les +_Annales des sciences naturelles_, une lettre anonyme o il reprend, +pour la modifier et la perfectionner, l'ide mre de Geoffroy. Il voit +dans le squelette tgumentaire des articuls l'quivalent des ctes des +vertbrs; le canal rachidien de ces animaux est, suivant lui, demeur +ouvert en dessus; la moelle pinire a disparu, et la chane ventrale, +qui en remplit les fonctions, correspond au systme des ganglions +sympathiques des vertbrs. Toute contradiction, toute tranget +disparat ainsi dans la comparaison entre le vertbr et l'articul, et +l'assimilation entre les deux types prend une vraisemblance propre la +faire plus facilement accepter. On pourrait en effet citer une longue +suite d'hommes illustres qui, tout en faisant telles ou telles rserves, +ne lui ont pas moins accord leur assentiment. + +Quand une ide suscite ce point l'intrt, quand elle laisse dans +l'esprit des hommes de science une trace tellement profonde qu'elle +survit, malgr les dmentis partiels que les faits semblent infliger +ses consquences, c'est en gnral qu'elle est l'expression d'une vrit +entrevue, expression incomplte, parce que la vrit est encore mal +dgage. Entre les vertbrs et les articuls, il y a deux points de +ressemblance certains, indiscutables: les vertbres des premiers se +rptent exactement comme les anneaux des seconds; les organes +principaux prsentent, chez les uns et les autres, la mme disposition +relative, si, au lieu de considrer leur orientation par rapport au sol, +on considre seulement leur orientation par rapport l'un d'entre eux, +le systme nerveux, par exemple. + +Voil les faits. Il s'agit maintenant de dcouvrir leur explication ou, +si l'on veut, leur interprtation. Toujours proccup de cette ide que +les vertbrs sont les animaux typiques, Geoffroy et ses contemporains +les prennent pour point de dpart et cherchent retrouver toutes leurs +parties dans les animaux infrieurs; l est, en dfinitive, la source de +leurs erreurs de dtail. Il n'y a pas plus chercher dans les animaux +infrieurs tout ce que l'on trouve chez les animaux suprieurs, qu'il +n'y a chercher dans l'oeuf, ou mme dans l'embryon, tous les organes +que l'on observera plus tard dans l'animal adulte. Mais, si nous le +savons aujourd'hui, c'est en partie une mthode de comparaison +introduite par Geoffroy dans la science; c'est parce qu'il a song +rapprocher les animaux infrieurs des embryons des animaux suprieurs, +c'est parce qu'il a contribu plus que personne renverser de fond en +comble la doctrine de l'embotement des germes, encore soutenue par +Cuvier, c'est parce qu'il a vaillamment dfendu, avec Lamarck, l'ide de +la mutabilit des espces, sans laquelle il n'y a pas d'volution +possible, sans laquelle l'ide de gradation dans la complication +organique est condamne demeurer confuse et strile. On peut +aujourd'hui considrer comme acquis, grce surtout aux dcouvertes de +Semper et de Balfour, que le corps des vertbrs tait primitivement +segment, comme celui des articuls; que les animaux articuls ont d, +pour devenir vertbrs, renverser compltement leur attitude primitive: +on commence discerner assez nettement[45] les raisons de ce +retournement; mais on est assur qu'il n'y a aucune ressemblance +essentielle entre le squelette dermique des articuls et le squelette +profond des vertbrs; bien plus, ce n'est pas des animaux articuls qui +ont un squelette externe bien dvelopp, ce n'est pas des arthropodes +que les vertbrs se rapprochent; comme pouvait le faire prvoir le +faible dveloppement du squelette chez les Lamproies et chez +l'Amphioxus, c'est avec les animaux articuls mous, avec les vers +annels que leurs affinits paraissent le plus intimes. + +Profondment pntr des ressemblances troites que les animaux +suprieurs prsentent entre eux, accoutum par ses tudes sur les +monstres mesurer l'influence que les conditions extrieures pouvaient +avoir sur le terme final de l'volution, Geoffroy devait tre +ncessairement partisan de la mutabilit des formes spcifiques. Au +moment o de toutes parts, grce l'impulsion de Cuvier, des formes +disparues pour toujours sont restitues la science, le crateur de la +philosophie anatomique arrive, comme Lamarck, se demander s'il ne faut +pas voir dans ces antiques habitants du globe les anctres probables des +animaux actuels. De 1825 1828, il publie plusieurs mmoires sur les +grands reptiles fossiles des environs de Caen et de Honfleur. Il +dmontre que ces animaux, auxquels il donne les noms de _Teleosaurus_ et +de _Steneosaurus_, sont bien distincts des crocodiles actuels; mais, ce +premier point une fois acquis, se prsente une autre question, savoir: +si les prtendus crocodiles de Caen et de Honfleur, renferms dans de +semblables terrains, ceux de la formation jurassique, avec les +_Plesiosaurus_, ne seraient point dans l'ordre des temps, aussi bien que +par les degrs de leur composition organique, un anneau de jonction qui +rattacherait sans interruption ces trs anciens habitants de la terre +aux reptiles actuellement vivants et connus sous le nom de gavials[46]. +Sans l'affirmer d'une faon absolument positive, Geoffroy n'hsite pas, +au moins, admettre la possibilit d'une semblable transformation, car, +dit-il, le monde ambiant est tout-puissant pour une altration des +corps organiss[47], et il ajoute quelques lignes plus bas: La +respiration constitue, selon moi, une ordonne si puissante pour la +disposition des formes animales qu'il n'est mme point ncessaire que le +milieu des fluides respiratoires se modifie brusquement et fortement, +pour occasionner des formes trs peu sensiblement altres. La lente +action du temps, et c'est davantage sans doute, s'il survient un +cataclysme concidant, y pourvoit ordinairement. Les modifications +insensibles d'un sicle un autre finissent par s'ajouter et se +runissent en une somme quelconque: d'o il arrive que la respiration +devient d'une excution difficile et finalement impossible, quant de +certains systmes d'organes: elle ncessite alors et se cre elle-mme +un autre arrangement, perfectionnant ou altrant les cellules +pulmonaires dans lesquelles elle opre, modifications _heureuses_ ou +_funestes_, qui se propagent et qui influent sur tout le reste de +l'organisation animale. _Car, si ces modifications amnent des effets +nuisibles, les animaux qui les prouvent cessent d'exister, pour tre +remplacs par d'autres, avec des formes un peu changes, et changes +la convenance des nouvelles circonstances._ + +Ce sont l d'importantes dclarations, car elles tablissent nettement +la diffrence de doctrine entre Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire. +Lamarck ne voit le monde extrieur agir sur les tres vivants que par +l'intermdiaire des habitudes qu'il dtermine chez eux; tout organisme a +donc une part d'activit dans les modifications qu'il prouve; Geoffroy, +sans condamner d'une faon absolue les ides de Lamarck[48], considre +au contraire l'organisme comme passif et voit dans les modifications +successives des tres vivants l'effet de l'action directe des milieux. +Pour Lamarck, comme pour Buffon, le grand destructeur des formes +vivantes, c'est l'homme; ces deux grands naturalistes ne considrent pas +comme probable que des espces disparaissent en dehors de son action; +Geoffroy, au contraire, pense que les espces disparaissent +naturellement, lorsque leur organisation n'est plus en rapport avec le +milieu dans lequel elles doivent vivre ou qu'elles ont subi des +modifications vicieuses, et les passages imprims en italiques dans la +citation prcdente montrent qu'il attribue cette disparition une +vritable slection naturelle; toutefois cette slection est l'oeuvre du +milieu lui-mme, elle n'est pas provoque ou plutt stimule par +l'accroissement rapide du nombre des individus et par la lutte pour la +vie qui en est la consquence. Le grand fait de la disparition spontane +des espces, sans secousse, sans cataclysme, n'en est pas moins +nettement vu et plac ct de cet autre grand phnomne, la formation +des espces nouvelles. + +Les causes de cette formation peuvent d'ailleurs tre multiples. Aux +modifications insensibles dont il est question dans le passage cit plus +haut s'ajoutent, pour Geoffroy, des modifications brusques, telles que +celles auxquelles nous l'avons vu attribuer la transformation du reptile +en oiseau, modifications de mme nature que celles qui aboutissent, en +temps ordinaire, aux monstruosits. En d'autres termes, un monstre dont +les caractres exceptionnels sont, par une heureuse concidence, en +rapport avec un mode d'existence nouveau et possible dans un milieu +donn, un tel monstre peut faire souche et devenir l'origine d'une +espce nouvelle ou mme d'un type nouveau, brusquement issu d'un type, +en apparence, diffrent. Pourquoi, pense Geoffroy, des phnomnes que +nous voyons se produire encore frquemment sous nos yeux, au cours du +dveloppement embryognique, n'auraient-ils pas t utiliss par la +nature pour amener la diversification de ses types? + +Ce rapprochement entre les phnomnes embryogniques de l'individu et +les phnomnes d'volution des types spcifiques, que l'on considre, +bon droit, comme l'un des plus brillants rsultats de la philosophie +zoologique, ce rapprochement, Geoffroy ne cesse de l'avoir prsent +l'esprit; coutons-le dcrivant et interprtant les mtamorphoses des +batraciens: + +Nous assistons chaque anne, dit-il[49], un spectacle visible je ne +veux pas dire seulement pour les yeux de l'esprit, mais pour ceux du +corps, spectacle o nous voyons l'organisation se transformer et passer +des conditions organiques d'une classe d'animaux celles d'une autre +classe: telle est l'organisation des batraciens. Un batracien est +d'abord un poisson sous le nom de ttard, puis un reptile sous celui de +grenouille. Or nous arrivons savoir comment se fait cette merveilleuse +mtamorphose. L se ralise, dans ce fait observable, ce que nous avons +prsent plus haut comme une hypothse, la transformation d'un degr +organique passant au degr immdiatement suprieur. + +Les faits physiologiques de la transformation du ttard ont t +recueillis et sont parfaitement mis en lumire par mon clbre ami M. +Edwards[50], dans son ouvrage ayant pour titre: _De l'influence des +agents physiques sur la vie_; et les faits anatomiques par beaucoup de +naturalistes, et spcialement par M. le docteur Martin Saint-Ange... + +Les dveloppements d'o rsulte la transformation sont oprs par +l'action combine de la lumire et de l'oxygne, et les changements +corporels par la production de nouveaux vaisseaux sanguins, qui sont +alors soumis la rgle du balancement des organes, dans ce sens que, si +les fluides du systme circulatoire se prcipitent de prfrence dans de +nouvelles voies, il en reste moins pour les anciennes. Ces vaisseaux +alternants, qui ici se contractent et qui l se dilatent, changent les +rapports des organes o ils se rendent; et, comme c'est successivement +sur tous les points du corps, la transformation devient gnrale, ici +par l'atrophie et la ruine de quelques parties, et l par l'hypertrophie +de plusieurs autres dont il y avait d'abord peine le germe. M. le +docteur Edwards, en retenant sous l'eau des ttards, a retard ou mieux +empch leur mtamorphose. Ce qui fut l expriment en petit, la nature +l'a pratiqu en grand l'gard du prote, qui habite les lacs +souterrains de la Carniole. Ce reptile, priv d'y ressentir l'influence +de la lumire et d'y puiser l'nergie d'une libre pratique de la +respiration arienne, reste perptuellement l'tat de larve ou ttard; +mais d'ailleurs il peut toutefois transmettre sans difficult sa +descendance ces conditions restreintes d'organisation, conditions de son +espce, qui furent peut-tre celles du premier tat de l'existence des +reptiles, quand le globe tait partout submerg. + +Non seulement l'influence du milieu est constate, mais Geoffroy, comme +autrefois Bacon, recommande de rechercher par des expriences quelles +sont les conditions qui peuvent amener dans les organismes des +modifications durables; il signale des expriences toutes faites, comme +les modifications de nos animaux domestiques, comme celles qu'ont subies +les animaux transports en Amrique, expriences dont il resterait +simplement tirer parti. Les naturalistes de notre poque, dit-il[51], +si empresss la description isole des corps et des phnomnes +naturels, si habiles porter leur scalpel scrutateur dans l'intrieur +labyrinthique des tres organiss, semblent au contraire craindre de se +compromettre dans la recherche des rapports et des actions rciproques +des parties de l'univers, recherche difficile par elle-mme, plus +difficile encore par sa nouveaut, mais minemment philosophique et +fconde en progrs. + +C'est le programme dont Charles Darwin a si magnifiquement rempli une +partie, car Geoffroy, dans les actions rciproques des parties de +l'univers, comprend explicitement l'influence que les tres vivants, +obligs de vivre cte cte, exercent ncessairement les uns sur les +autres. Il prvoit aussi que les modifications subies par un organe ne +sauraient tre isoles: il y a, pense-t-il, des organes qui grandissent +ensemble, d'autres qui sont rduits par cela seul que ceux-l +grandissent; de l de nombreuses corrlations dterminer, d'autant +plus que toutes ces modifications concomitantes peuvent tre domines +par les modifications d'un organe unique; il y a donc lieu de +rechercher, _parmi les organes qui parviennent ensemble une grandeur +dmesure, lequel exerce toute l'influence quand les autres s'en +tiennent au rle secondaire d'associs officieux_? Geoffroy a donc +clairement la notion de ces modifications corrlatives auxquelles +Charles Darwin regrette dans ses dernires publications de n'avoir pas +attach tout d'abord une importance suffisante. Il formule enfin, en +1835. dans ses _tudes progressives d'un naturaliste_[52], son opinion +sur les tres vivants et leur origine en disant: Il n'est, suivant moi, +qu'un seul systme de crations incessamment remanies, et +successivement progressives, et remanies avec de pralables changements +et sous l'influence toute-puissante du monde extrieur. + + la mme poque, un autre grand gnie, Cuvier, soutient et dfend avec +un incomparable talent des opinions exactement opposes. De l une lutte +ardente, dont nous devrons aussi crire l'histoire, car elle ne fut pas +sans profit pour la philosophie naturelle et mit en pleine lumire la +valeur de doctrines qui fussent sans cela demeures longtemps striles. + + + + +CHAPITRE X + +GEORGES CUVIER + +Affinits avec Linn; influence des dbuts de Cuvier sur son oeuvre +scientifique; les rvolutions du globe; thorie des crations +successives et des migrations.--Caractre des inductions de +Cuvier.--Ordre d'apparition des animaux; cration spciale des +principaux groupes.--La classification naturelle: adhsion au principe +des causes finales; principe des conditions d'existence; loi de la +corrlation des formes; loi de la subordination des caractres.--Les +quatre embranchements du rgne animal. + + +Nous venons de voir quelle intime parent intellectuelle unissait +Buffon ces deux grands naturalistes Lamarck et Geoffroy. Presque tous +les aperus de philosophie zoologique contenus dans l'histoire naturelle +sont repris, fconds, dvelopps, l avec une tonnante puissance de +synthse et un savoir immense de zoologiste, ici avec une merveilleuse +pntration, une logique admirable, un gnie enfin qui sait lever +toutes les questions, tirer un parti inattendu de toutes les branches de +la science et les dominer toutes pour les faire concourir ce but +suprme: la dcouverte du plan, du secret mme de la cration. Cuvier va +de mme agrandir en quelque sorte Linn. + +Les dbuts de celui qui devait prendre un jour sur les sciences +naturelles une domination, que justifiaient les plus brillantes +dcouvertes et la plus haute intelligence, furent tout autres que ceux +de Geoffroy. Tandis que Geoffroy, encore tudiant, se livrait Paris, +sous la direction de Daubenton, l'tude des vertbrs suprieurs, le +jeune Georges Cuvier, alors prcepteur dans la famille d'Hricy, fixe +au chteau de Fiquainville, prs de Fcamp, occupait ses loisirs +l'tude des animaux infrieurs, des animaux sans vertbres que la mer +nourrit en si grande abondance. L, point d'unit de plan qui sduise et +puisse entraner ds l'abord. La classe des vers, dans laquelle Linn a +renferm presque tous les invertbrs marins, sauf les Crustacs, se +prsente au contraire comme un assemblage minemment disparate d'tres +entre lesquels il ne semble y avoir de ressemblance que leur commune +infriorit. Ds 1795, Cuvier, peine g de vingt-six ans, propose de +supprimer cette classe, vritable chaos, et il distribue tous les +invertbrs, tous les animaux sang blanc, comme on les appelait encore +d'aprs Aristote, en six classes, savoir celles des _Mollusques_, des +_Insectes_, des _Crustacs_, des _Vers_, des _Echinodermes_ et des +_Zoophytes_. C'tait montrer un sentiment profond des ressemblances et +des diffrences que ces animaux, jusque-l si peu connus, prsentent +entre eux; il est mme remarquable que la rpartition actuellement +admise des animaux sans vertbres se rapproche davantage de celle que +Cuvier proposait alors que de celle laquelle il s'est dfinitivement +arrt. Les impressions de la jeunesse sont les plus vives et souvent +aussi les plus justes que l'on ressente: Cuvier, pntr ds lors des +diffrences considrables qui existent entre les animaux sang blanc, +persuad qu'ils sont spars des vertbrs par un hiatus profond, ne +reviendra plus sur ce sentiment. Il est dsormais inaccessible ces +ides d'unit du rgne animal que nous avons vu exercer jusqu' la fin +de sa vie un charme irrsistible sur le gnie de Geoffroy. + +Dj ce premier mmoire 1795 contient l'indication de quelques-unes de +ces corrlations que Cuvier, comme jadis Aristote, excellera plus tard +dcouvrir; elles sont exprimes peu prs comme dans les oeuvres du +prcepteur d'Alexandre: Tous les animaux sang blanc qui ont un coeur +sont signals comme possdant aussi des branchies; ceux qui n'ont pas de +coeur, mais seulement un vaisseau dorsal, respirent l'aide de traches. +Tous ceux qui possdent un coeur et des branchies possdent galement un +foie; les autres en manquent. Ces corrlations, Cuvier ne cherche pas +les expliquer ni les interprter autrement qu'en les appliquant la +classification; il les constate simplement comme des lois de la nature, +rsultant de l'observation immdiate des faits, et cette circonspection +dans la faon de procder ne fera que devenir plus grande mesure qu'il +avancera dans sa carrire de naturaliste. + +Ces premiers rsultats, communiqus Geoffroy Saint-Hilaire en 1794, +alors que Cuvier habite encore la Normandie, transportent d'enthousiasme +le jeune professeur au Musum. Venez, crit-il son futur rival, venez +jouer parmi nous le rle d'un nouveau Linn. C'est bien, en effet, un +autre Linn qui se rvle, mais un Linn qui doit embrasser dans son +vaste gnie et les lois de la distribution mthodique des animaux et +celles de leur organisation, qui doit ressusciter un pass vanoui +depuis un nombre incalculable de sicles, qui doit faire revivre dans +l'imagination tonne de ses contemporains tout un monde ananti pour +jamais, qu'il n'a t donn aucun oeil humain de contempler et qui +semblait devoir demeurer ternellement enfoui dans les entrailles d'un +sol form de ses dbris. + +Poursuivant ses recherches sur les animaux infrieurs, Cuvier donne +successivement ses mmoires sur l'anatomie de la patelle (1792), sur +l'anatomie de l'escargot (1795), sur la structure des mollusques et leur +division en ordres (1795), sur un nouveau genre de mollusques, les +phyllidies (1796), sur l'animal des lingules, sur l'anatomie des +ascidies (1797), sur les vaisseaux sanguins des sangsues (1798), sur les +vers sang rouge (1802), sur l'aplysie, sur la vrtille et les coraux +en gnral (1803), sur les biphores (1804), sur divers mollusques +ptropodes ou nudibranches. Il fait en mme temps de nombreuses +incursions dans l'histoire des animaux vertbrs, rassemble de prcieux +documents sur les os des tres antdiluviens que l'on commence exhumer +de toutes parts et runit enfin en 1811, dans un ouvrage capital, +intitul modestement _Recherches sur les ossements fossiles_, l'ensemble +de ses travaux sur les animaux disparus. + +En tte de cet ouvrage il place une sorte de prface devenue clbre +sous le nom de _Discours sur les rvolutions du globe_, et il y expose +les conclusions gnrales auxquelles l'ont conduit ses tudes +relativement l'origine et l'anciennet du rgne animal. crit dans +un style plein d'lgance, de clart et de grandeur, ce discours ne +pouvait manquer de faire une grande impression: il a rgl pendant +longtemps la direction des recherches des gologues et des +palontologistes et, plus d'une fois, leur a dict leur insu les +conclusions de leurs travaux. Cuvier y accumule les faits; sans cesse il +se montre proccup de leur laisser exclusivement la parole; il fait +profession de n'noncer que les plus prochaines des consquences qu'ils +paraissent contenir; il rejette d'avance toutes les thories, nous fait +assister, non sans quelque complaisance, l'croulement de tous les +systmes imagins pour deviner le pass de notre globe, au moyen de +quelque induction hardie; il parat enfin introduire dans l'histoire +naturelle une rigueur de dmonstration inconnue jusque-l. mesure que +l'on avance dans la lecture de ce chef-d'oeuvre de style scientifique, on +se laisse envahir par l'ide que chaque pas est absolument assur, +chaque progrs dcisif, chaque affirmation dsormais inbranlable. Cette +mthode, qui consiste ctoyer les faits, ne s'en carter jamais pour +les coordonner l'aide de quelque ide gnrale, est devenue la rgle +d'une puissante cole; elle a t prsente comme la mthode mme de la +science; il est d'un haut intrt philosophique de rechercher quels +rsultats elle a donns entre les mains du grand naturaliste qui en fut +l'initiateur, au commencement de ce sicle. + +Les dchirures profondes qu'offrent les grandes chanes de montagnes, +les discordances qui frappent dans la stratification des couches qui les +composent, les plissements, les failles qu'elles prsentent inspirent +d'abord Cuvier l'ide que notre globe a t le thtre de rvolutions +nombreuses, d'pouvantables cataclysmes, qui en ont plusieurs reprises +boulevers la surface. Qui donc ne ressentirait pas une semblable +impression en contemplant, par exemple, nos Pyrnes aux crtes +tourmentes, aux couches redresses et tordues, aux gorges abruptes, +comme si quelque gigantesque pe avait taill d'un coup des brches +dans leurs flancs? Voil le fait actuel, brutal, saisissant; il semble +que la nature se soit laisse surprendre par l'observateur, qu'elle +n'ait pas encore eu le temps de rparer le dsordre dans lequel l'ont +jet ses dernires convulsions. L'image de cataclysmes terribles +s'impose l'esprit, qu'elle obsde comme l'invitable consquence de +l'observation, et Cuvier affirme que ces cataclysmes ont eu lieu. + +Bien plus, ils ont t subits: la preuve en est fournie par les cadavres +de rhinocros et de mammouth que les glaces de la Sibrie nous ont +conservs intacts avec leur chair et leur peau. Sans aucun doute ces +animaux ont t gels aussitt que tus; sans cela, la corruption se ft +empare de leur corps et n'en et laiss que le squelette. Mais o +vivent aujourd'hui les rhinocros et les lphants? Sous le climat +brlant de l'Afrique. Le climat de la Sibrie tait donc torride, au +moment o ces grands animaux y vivaient, et le mme instant qui les a +fait prir a d rendre glacial le pays qu'ils habitaient. + +Cet vnement, ajoute Cuvier dans son magnifique style, a t subit, +instantan, sans aucune gradation, et ce qui est si clairement dmontr +pour cette dernire catastrophe ne l'est gure moins pour celles qui +l'ont prcde. Les dchirements, les redressements, les renversements +des couches plus anciennes ne laissent pas douter que des causes subites +et violentes ne les aient mises dans l'tat o nous les voyons; et mme +la force des mouvements qu'prouva la masse des eaux est encore atteste +par les amas de dbris et de cailloux rouls qui s'interposent en +beaucoup d'endroits entre les couches solides. La vie a donc souvent t +trouble sur cette terre par des vnements effroyables. Des tres +vivants sans nombre ont t victimes de ces catastrophes: les uns, +habitants de la terre sche, se sont vus engloutir par des dluges; les +autres, qui peuplaient le sein des eaux, ont t mis sec avec le fond +des mers subitement relev; leurs races mme ont fini pour jamais et ne +laissent dans le monde que quelques dbris peine reconnaissables pour +le naturaliste. + +Telles sont les consquences o conduisent ncessairement les objets +que nous rencontrons chaque pas, que nous pourrions vrifier chaque +instant, presque dans tous les pays. Ces grands vnements sont +clairement empreints partout pour l'oeil qui sait en lire l'histoire dans +leurs monuments. + +L'affirmation est nonce sans aucune rserve: les faits ne +paraissent-ils pas absolument pressants, les raisonnements qu'ils +appuient ne sont-ils absolument rigoureux? + +Une fois tablie l'ide que des efforts violents et subits ont amen les +rvolutions du globe, Cuvier cherche dmontrer que les phnomnes dont +notre Terre est actuellement le thtre ne sauraient expliquer ces +terribles vnements; les effets de la pluie, des vents, de la course +des eaux, du mouvement des vagues de la mer, des phnomnes volcaniques, +des tremblements de terre sont rapidement passs en revue et limins; +Cuvier ne s'arrte sur l'influence possible des modifications de +position de l'axe terrestre que pour dire: Ces deux mouvements... n'ont +nulle proportion avec des effets tels que ceux dont nous venons de +constater la grandeur. Dans tous les cas, leur lenteur excessive +empcherait qu'ils pussent expliquer des catastrophes que nous venons de +prouver avoir t subites. Voil donc les forces actuelles dclares +insuffisantes pour expliquer l'tat actuel de l'corce terrestre, et les +causes des prtendues rvolutions du globe plonges dans un mystre dont +elles auront bien de la peine se dgager. Quant la dure de la +priode de tranquillit pendant laquelle s'est droule notre histoire, +Cuvier, s'appuyant cette fois sur une savante discussion de documents +historiques ou archologiques, l'value environ six mille ans. + +On sait quels rsultats sont arrivs aujourd'hui les gologues. Tous +s'accordent reconnatre que la priode actuelle a une dure bien +voisine d'un demi-millier de sicles[53]; tous reconnaissent que c'est +des phnomnes entirement semblables ceux qui s'accomplissent de nos +jours qu'est d en grande partie l'aspect actuel de la surface du globe; +tous affirment que ces phnomnes ont t lents et graduels; qu'il n'y a +jamais eu ni cataclysmes gnraux ni rvolutions subites; il est enfin +dmontr que les lphants et les rhinocros ensevelis dans les glaces +de Sibrie taient organiss pour vivre dans les pays froids. + +Toutes ces conclusions sont la contradiction formelle de celles +auxquelles tait arriv Cuvier. Comment expliquer que, une poque o +Geoffroy et Lamarck soutenaient dj les ides qui ont prvalu, l'esprit +minemment logique et prcis de Cuvier leur soit demeur ferm? Ce qui +domine avant tout, dans le _Discours sur les rvolutions du globe_, +c'est la persuasion que la science se trouve en prsence d'nigmes pour +longtemps indchiffrables et dont il est inutile de chercher le mot. +Cuvier se fait un jeu de montrer la fragilit des explications tentes +jusqu' ce jour: les grands noms de Descartes, de Leibnitz, de Kepler, +de Buffon sont associs dans sa critique ceux de Robinet et de +Telliamed. Les ides gnrales au moyen desquelles les faits dj connus +peuvent tre en partie coordonns se trouvent ainsi compltement +cartes. Mais la raison humaine ne perd jamais ses droits; elle a un +besoin irrsistible de combiner et d'induire, besoin qui a exist de +tout temps, qui a t l'origine, la condition ncessaire du langage, qui +a fait de l'homme ce qu'il est, deux faits se prsentent-ils elle +simultanment, elle leur suppose involontairement une relation immdiate +de cause effet, cette relation ft-elle de tous points inintelligible, +si aucune thorie ne la prvient qu'entre ces deux faits s'chelonnent +un grand nombre d'autres faits ncessaires pour tablir leur vritable +liaison; devant elle se dresse alors, comme seule explication, la +volont divine dans sa toute-puissance; rien ne lui semble plus +invraisemblable, et elle accepte dans toute leur tendue les +consquences qui lui semblent se dgager du rapprochement des deux +faits, si absurdes qu'elles puissent paratre. + +Sans aucun doute, si Cuvier avait t moins pntr de l'infirmit de +notre intelligence aux prises avec la nature, s'il avait t moins +convaincu de l'inanit des systmes de Leibnitz et de Buffon, dont il a +bien fallu, en dfinitive, reprendre quelque chose, s'il avait eu moins +de ddain pour les conceptions gnrales, Cuvier et hsit croire +qu'une rgion du globe avait pu tre instantanment plonge d'une +temprature torride dans une temprature glaciale; il se serait demand +si vraiment les lphants et les rhinocros trouvs en Sibrie taient +bien organiss pour vivre dans les pays chauds o sont actuellement +confines les espces analogues; son attention se serait porte sur leur +paisse toison; peut-tre aurait-il dcouvert, comme on l'a +dfinitivement constat aujourd'hui, que les mammouths vivaient au +milieu de troupeaux de rennes; que c'taient des animaux des pays +froids, que par consquent, au moment o ils taient morts, la Sibrie +n'avait pas t brusquement couverte de glace, mais l'tait dj depuis +longtemps. Quelque doute serait entr dans son esprit relativement la +soudainet des cataclysmes qu'il croyait deviner; peut-tre mme ces +cataclysmes lui auraient-ils paru improbables; les ides de Lamarck et +de Geoffroy relativement la lenteur des changements qui se sont +produits la surface du globe auraient pu se faire jour, et l'on +n'aurait pas vu s'tablir dans la science une mthode de raisonnement +qui pse encore lourdement sur diverses branches de l'histoire +naturelle. + +Personne n'admet plus aujourd'hui les grands cataclysmes, les +rvolutions subites de notre globe; cependant on s'imagine souvent +encore qu'on ne peut progresser d'une faon assure qu'en s'interdisant +tout essai de coordination quelque peu tendu, en se bornant tirer des +consquences du rapprochement immdiat de faits rigoureusement observs, +mais que rien ne relie d'autres faits antrieurement connus et plus +loigns en apparence. On conclut volontiers, par exemple, de ce que des +faunes se succdent brusquement dans certaines suites de terrains, que +ces faunes se sont aussi subitement modifies, sans se demander quelle +dure de temps peut bien reprsenter la simple fente qui spare ces +couches; on constate l'uniformit de la faune et de la flore durant la +priode primaire: on en conclut aussitt que les climats taient les +mmes par toute la terre et que les mers avaient partout la mme +constitution, sans se demander si l'uniformit ne tient pas simplement +ce que des types varis, troitement adapts des conditions +d'existence dtermines, n'avaient pas encore eu le temps d'apparatre. +Supprimez dans notre flore actuelle les plantes dicotyldones et +monocotyldones; supprimez, dans la faune, les mammifres, les oiseaux, +les reptiles, les batraciens, les poissons osseux, les insectes, la +faune et la flore de notre terre actuelle ne vous paratront-elles pas +aussi d'une dsesprante uniformit? Les climats ne vous sembleront-ils +pas brusquement confondus? Vous n'aurez fait cependant qu'anantir le +thermomtre au moyen duquel les diffrences de climat peuvent tre +apprcies. Qui sait si les affirmations relatives l'uniformit de +temprature de la priode primaire mritent plus de confiance que celles +qui sembleraient dictes dans les circonstances hypothtiques o nous +nous sommes placs? Nous pourrions multiplier ces exemples, bien propres + montrer tous les dangers que font courir la science des dfiances +exagres qui, au lieu de laisser l'esprit tout son essor, de lui +permettre de dominer de haut les questions, le maintiennent, les ailes +replies, dans un labyrinthe de faits o il ne peut cheminer qu'en +rampant. + +Mais, en prsence des cataclysmes qui agiteraient priodiquement notre +globe, que deviennent les animaux et les plantes? Cuvier suppose que +chaque rvolution fait disparatre un grand nombre d'espces, bien +diffrent en cela de Lamarck, qui considre l'homme comme seul capable +de dtruire les productions de la nature. Comment les espces disparues +en un point du globe sont-elles remplaces? Une nouvelle cration +est-elle ncessaire? On a souvent prt Cuvier cette opinion. Au moins +dans le _Discours sur les rvolutions du globe_, elle n'est pas trs +explicitement exprime, et Cuvier mme parat s'en dfendre. Au reste, +dit-il, lorsque je soutiens que les bancs pierreux contiennent les os de +plusieurs genres, et les couches meubles ceux de plusieurs espces qui +n'existent plus, je ne prtends pas qu'il ait fallu une cration +nouvelle pour produire les espces aujourd'hui existantes; je dis +seulement qu'elles n'existaient pas dans les lieux o on les voit +prsent et qu'elles ont d y venir d'ailleurs. + +Mais ce passage s'applique surtout l'homme et aux animaux suprieurs, +aux mammifres notamment; car Cuvier admet d'autre part que les diverses +classes d'animaux ont apparu successivement, ce qui suppose qu'elles ont +t chacune l'objet d'une cration particulire. Ainsi, dit-il aprs +avoir expos l'ordre dans lequel se rencontrent les fossiles, comme il +est raisonnable de croire que les coquilles et les poissons n'existaient +pas l'poque de la formation des terrains primordiaux, l'on doit +croire aussi que les quadrupdes ovipares ont commenc avec les +poissons, et ds les premiers temps qui ont produit des terrains +secondaires, mais que les quadrupdes terrestres ne sont venus, du moins +en nombre considrable, que longtemps aprs et lorsque les calcaires +grossiers eurent t dposs... + +Aprs ces calcaires grossiers, on ne trouve plus que des terrains +meubles, des sables, des marnes, des grs, des argiles, qui indiquent +plutt des transports plus ou moins tumultueux qu'une prcipitation +tranquille; et, s'il y a quelques bancs pierreux et irrguliers un peu +considrables au-dessus ou au-dessous de ces terrains de transport, ils +donnent en gnral des marques d'avoir t dposs dans l'eau douce. + +Presque tous les cas connus de quadrupdes vivipares sont donc ou dans +ces terrains d'eau douce, ou dans ces terrains de transport; et par +consquent il y a tout lieu de croire que ces quadrupdes n'ont commenc + exister, ou du moins laisser leurs dpouilles dans les couches que +nous pouvons sonder, que depuis l'avant-dernire retraite de la mer et +pendant l'tat de choses qui a prcd sa dernire irruption. + +Cuvier pense donc ou, pour nous servir de sa formule, est tout au moins +dispos penser que chacun des grands groupes zoologiques que nous +venons d'numrer a t l'objet d'une cration spciale. Quant aux +espces, elles sont pour lui immuables depuis leur cration; il peut +considrer le fait comme exprimentalement dmontr, puisqu'il croit +avoir tabli que la priode actuelle n'a encore que 6000 ans de dure, +et que rellement les animaux conservs depuis la plus haute antiquit +gyptienne ne diffrent en rien des animaux actuels; mais l'argument +perd videmment beaucoup de sa valeur si la dure de l'poque actuelle +doit tre au moins dcuple, comme le pensent les gologues. D'ailleurs, +mme l'gard de la fixit de l'espce, Cuvier fait ses rserves; si +elle est vraiment fixe chez les animaux suprieurs, elle pourrait bien +ne pas l'tre chez les animaux sang blanc. Voulant expliquer pourquoi +ses tudes palontologiques ont principalement port sur les mammifres, +il crit: Des coquilles annoncent bien que la mer existait o elles se +sont formes; mais leurs changements d'espces pourraient la rigueur +provenir de changements lgers dans la nature du liquide ou seulement +dans sa temprature. On peut entendre, il est vrai, ce passage comme +relatif des migrations d'espces plutt qu' des modifications +morphologiques, et ce qui suit semble donner plus de probabilit la +premire version. Mais, au dbut de son discours, Cuvier est plus +explicite quand il s'exprime ainsi: + +On comprend que, au milieu de telles variations dans la nature du +liquide, les animaux qu'ils nourrissaient ne pouvaient demeurer les +mmes... Il y a donc eu dans la nature animale une succession de +variations qui ont t occasionnes par celles du liquide dans lequel +les animaux vivaient ou qui du moins leur ont correspondu; et ces +variations ont conduit par degrs les classes des animaux aquatiques +leur tat actuel. + +Nous reconnaissons sans peine que ce passage prte encore la +discussion; mais, quand un crivain aussi matre de sa plume que l'tait +Cuvier laisse quelques quivoques dans sa phrase, il est permis de +croire que son opinion n'est pas compltement arrte dans son esprit, +et c'est la seule chose qu'il soit ici intressante de retenir. + +On retrouve des traces de la mme indcision dans les considrations sur +l'espce dveloppes au dbut de son _Rgne animal_[54]: + +On n'a aucune preuve que toutes les diffrences qui distinguent +aujourd'hui les tres organiss soient de nature avoir pu tre ainsi +produites par les circonstances. Tout ce qu'on a avanc sur ce sujet est +hypothtique. L'exprience _parat_ montrer, au contraire, que, dans +l'_tat actuel du globe_, les varits sont renfermes dans des limites +assez troites, et, aussi loin que nous pouvons remonter dans +l'antiquit, nous voyons que ces limites taient les mmes +qu'aujourd'hui. + +Pour demeurer d'accord avec les faits, Cuvier aurait d s'arrter l; +mais il gnralise aussitt et arrive cette conclusion, qui n'est +nullement la consquence ncessaire du petit nombre de faits observs: + +_On est donc oblig_ d'admettre certaines formes qui se sont perptues +_depuis l'origine des choses_, sans excder ces limites, et tous les +tres appartenant l'une de ces formes constituent une _espce_. Les +varits sont des divisions accidentelles de l'espce. + +La gnration tant le seul moyen de connatre les limites auxquelles +les varits puissent s'tendre, on doit dfinir l'espce, la runion +des individus descendus l'un de l'autre ou de parents communs et de ceux +qui leur ressemblent autant qu'ils se ressemblent entre eux. + +En rsum, Cuvier croit fermement des bouleversements soudains et trs +gnraux de la surface du globe. Ces bouleversements dtruisent la plus +grande partie des espces vivant dans la rgion o ils se produisent. +Plus tard, ces espces sont remplaces par d'autres, pouvant venir des +rgions qui ont t pargnes. Une cration nouvelle n'est donc pas +ncessaire aprs chaque cataclysme; cependant elle est possible, et il +est, en tout cas, certain que les diffrentes classes du rgne animal +ont apparu ou, si l'on veut, ont t cres successivement. Les espces +marines ont pu tre en partie pargnes par les vnements qui agitaient +la surface de la terre merge; mais la composition des eaux ayant sans +aucun doute subi, dans la suite des temps, de nombreux changements, +l'ensemble des espces habitant une localit donne a prouv des +modifications correspondantes. Telle est la thorie de Cuvier; elle a +t exagre, comme il arrive d'ordinaire, par quelques-uns de ses +disciples, dont plusieurs ont admis comme un dogme inbranlable +l'hypothse de _crations successives_ ou plus exactement de crations +spciales chaque grande priode gologique. + +Peu importe, du reste, que les animaux et les plantes aient t crs +une fois pour toutes, ou que la puissance cratrice ait manifest +diverses reprises sa fconde activit; du moment qu'on admet, comme +Cuvier, que les espces sont fixes, immuables, qu'elles ont d tre +chacune l'objet d'un acte crateur distinct, il n'y a plus se +proccuper de leur origine; toute l'activit de Cuvier se tourne vers +une autre direction: un trs grand nombre d'animaux prsentent, dans +leur organisation, des ressemblances incontestables; il en est d'autres +qui sont spars par des diffrences profondes. Cuvier va s'efforcer de +formuler ces diffrences d'une faon prcise; il va chercher enchaner +les ressemblances dans des lois qui seront les lois mmes de +l'organisation; il va devenir d'une part le fondateur de la +classification naturelle des animaux, d'autre part l'un des crateurs de +l'anatomie compare. + +La priode de Linn est, en quelque sorte, domine par le besoin +imprieux de distinguer nettement les unes des autres les espces, +considres comme des formes fixes, immuables. On cherche avant tout le +moyen d'arriver reconnatre rapidement celles qui sont dcrites, afin +de pouvoir dnommer celles qui ne le sont pas. Ce dnombrement des tres +vivants conduit ncessairement reconnatre entre eux des degrs divers +de ressemblance. Tout en recherchant surtout des diffrences, on ne peut +viter de reconnatre que les espces animales et vgtales se disposent +en longues sries dans lesquelles deux formes successives ne diffrent +que par des caractres insignifiants, les formes extrmes, si trangres +qu'elles paraissent au premier abord les unes aux autres, se trouvant +ainsi runies par une foule d'intermdiaires. C'est ce mme fait qui se +traduit dans Bonnet par l'ide de l'chelle des tres, dans Buffon et +Geoffroy Saint-Hilaire par celle de l'unit de plan de composition, dans +Lamarck par l'ide de l'volution et la thorie de la descendance; c'est +lui aussi qui amne Linn, les de Jussieu et Cuvier concevoir l'ide +qu'il existe une sorte de plan de cration que nos procds de +classification des animaux doivent reproduire; qu'il y a lieu de +rechercher une disposition de nos listes d'espces, seule conforme ce +plan de la nature, et dans laquelle chaque espce a sa place marque +entre les deux espces qui lui ressemblent le plus. Cette place tant +connue, on doit pouvoir en conclure toute l'organisation du vgtal ou +de l'animal qui l'occupe. Aussi distingue-t-on soigneusement ce procd +idal de classification, dsign sous le nom de _mthode naturelle_, des +_systmes artificiels_ dont avaient d se contenter, faute de mieux, les +premiers classificateurs. + +La recherche de la mthode naturelle, dsigne par Linn comme un des +grands problmes rsoudre, est, depuis l'illustre Sudois, la +proccupation dominante de nombreux naturalistes; les de Jussieu +s'efforcent d'tablir les principes sur lesquels cette mthode doit +reposer chez les vgtaux; Cuvier, persuad qu'une bonne mthode, c'est +la science elle-mme, dfinit et dveloppe ces principes avec une rare +clart en ce qui concerne le rgne animal, auquel il en fait une +sduisante application. Pour que la mthode soit bonne, dit-il, il faut +que chaque tre porte son caractre avec lui; on ne peut donc prendre +les caractres dans des proprits ou dans des habitudes dont l'exercice +soit momentan; mais ils doivent tre tirs de la conformation. Ces +simples mots liminent compltement l'embryognie, qui l'on demande +cependant aujourd'hui la solution de tous les problmes difficiles +d'affinit, et qui sera vraisemblablement, dans un avenir prochain, la +grande rvlatrice des vritables rapports gnalogiques des animaux. +L'anatomie devient la base exclusive de la classification. + +Mais, parmi les caractres divers que l'organisation d'un animal peut +prsenter, quels sont ceux que l'on choisira de prfrence pour tablir +les grandes divisions? Cuvier fait ici remarquer que tous les caractres +ne sauraient avoir la mme valeur. Il est, dit-il, tels traits de +conformation qui en excluent d'autres; il en est qui, au contraire, en +ncessitent. Quand on connat donc tels ou tels traits dans un tre, on +peut calculer ceux qui coexistent avec ceux-l ou ceux qui leur sont +incompatibles. Les parties, les proprits ou les traits de conformation +qui ont le plus grand nombre de ces rapports d'incompatibilit ou +d'existence avec d'autres, en d'autres termes qui exercent sur +l'ensemble de l'tre l'influence la plus marque, sont ce qu'on appelle +les _caractres importants_, les _caractres dominateurs_; les autres +sont des _caractres subordonns_, et il y en a ainsi de diffrents +degrs. + +Naturellement, ce sont les caractres les plus influents qui seront la +base des divisions les plus tendues; les autres viendront aprs, dans +leur ordre d'importance. Cela revient dire, en somme, qu'il existe des +caractres d'embranchement, de classe, d'ordre, de genre ou d'espce, +ide qui tait videmment dans l'esprit de Linn lorsqu'il tablissait +sa hirarchie des divisions zoologiques ou botaniques. Mais, outre ce +_principe de la subordination des caractres_, base de la mthode, le +passage que nous venons de citer contient l'expos d'un autre principe +dont Cuvier fait la base de l'anatomie compare: c'est le _principe de +la corrlation des formes_, exprimant cette double ide: 1 que les +parties d'un tre vivant sont tellement lies entre elles qu'aucune +d'elles ne peut changer sans que les autres changent aussi[55]; 2 +qu'on peut, en consquence, tant donne la forme d'un organe d'un +animal, calculer les formes de tous les autres. Ce sont l des +propositions d'une hardiesse extrme et qui ne sont peut-tre pas aussi +troitement lies l'une l'autre que le texte de Cuvier pourrait le +faire supposer. Si l'on considre, l'exemple de Cuvier, le corps d'un +animal comme une fonction plusieurs variables, la fonction parat au +contraire _a priori_ tellement complique, le nombre des variables si +considrable qu'on ne peut se dfendre de l'ide que les solutions +seront ordinairement multiples et souvent indtermines. Aussi Cuvier +restreint-il d'avance le problme au moyen d'un autre principe, qui +parat de nature le dterminer, le _principe des conditions d +existence_, suivant lequel chaque animal possde tout ce qu'il lui faut +et rien que ce qu'il lui faut pour assurer son existence dans les +conditions o elle doit s'couler. Cette proposition, dont le principe +de la corrlation des formes parat, au premier abord, une consquence +naturelle, n'est pas autre chose que le _principe des causes finales_, +principe que Cuvier considre comme particulier aux sciences naturelles +et qui est, suivant lui, le seul fondement sur lequel puissent s'appuyer +leurs inductions. + +Dans l'application, Cuvier se trouve cependant oblig de descendre des +hauteurs o vient de l'entraner un coup d'aile un peu trop vigoureux de +son gnie, et il finit par dire du principe de la corrlation des +formes: Ce principe est assez vident en lui-mme, dans cette acception +gnrale, pour n'avoir pas besoin d'une plus ample dmonstration; mais, +quand il s'agit de l'appliquer, il est un grand nombre de cas o notre +connaissance thorique des rapports des formes ne suffirait point, si +elle n'tait appuye sur l'observation... Puisque ces rapports sont +constants, il faut bien qu'ils aient une cause suffisante; mais, comme +nous ne la connaissons pas, nous devons suppler au dfaut de la thorie +par le moyen de l'observation; elle nous sert tablir des lois +empiriques, qui deviennent presque aussi certaines que les lois +rationnelles, quand elles reposent sur des observations assez rptes. +L se trouve exprime la diffrence des mthodes de Geoffroy +Saint-Hilaire et de Cuvier; par l aussi on peut apprcier la diffrence +de leur porte. La cause suffisante des rapports des parties de +l'organisme, Geoffroy cherche la deviner; Cuvier s'interdit une +pareille tmrit. S'il ne connat pas cette cause tout entire, +Geoffroy russit nanmoins la saisir en partie, et ds lors il peut +calculer et prvoir des combinaisons organiques trs loignes de celles +qui sont ralises chez les tres actuellement vivants. Cuvier au +contraire, dpourvu de ce guide, oblig de suivre pas pas les faits +qu'il observe, ne peut s'avancer au del; non seulement il se prive +volontairement d'un procd prcieux de dcouverte, mais sa foi +exclusive dans la valeur des faits actuels l'expose, en palontologie +comme en gologie, des erreurs contre lesquelles rien ne vient le +mettre en garde. Geoffroy prvoit, cherche et dcouvre des germes de +dents chez les embryons des baleines et des oiseaux; l'exhumation d'un +oiseau pourvu de dents, tel que l'_Hesperornis_ ou l'_Ichthyornis_ de la +craie d'Amrique, est pour lui un fait prvu; Cuvier au contraire non +seulement ne saurait pressentir une telle dcouverte, s'il demeurait +fidle sa mthode, mais encore, s'il lui et t donn d'tudier une +mchoire isole d'un oiseau pourvu de dents, le principe de la +corrlation des formes lui et interdit de rapporter cette mchoire +autre chose qu' un reptile. Geoffroy, comme tous les hommes pntrs +d'une ide gnrale coordinatrice, quelle qu'elle soit, est dans la +situation privilgie d'un observateur plac sur un sommet lev d'o il +peut dcouvrir un vaste panorama: dans ce panorama, les villages, les +bourgades, les hameaux, les forts, les bois, les champs, les montagnes +et les valles lui apparaissent non seulement avec les dtails qui leur +sont propres, mais aussi avec leurs rapports de position et de grandeur +relativement aux autres objets. Cuvier, tout en s'levant lui-mme, +quand il lui plat, recommande de ne jamais gravir de pareils sommets; +il faut, suivant lui, s'avancer les yeux constamment fixs sur l'objet +le plus prochain, marcher lentement, pas pas et ne s'aventurer +dcrire le pays qu'aprs en avoir parcouru pied tous les sentiers. +Lorsqu'il s'adresse Geoffroy, on croirait entendre le lion conseillant + l'aigle de ne jamais faire usage de ses ailes. + +En ralit, le principe de la corrlation des formes est toujours +demeur dans le domaine mtaphysique; en palontologie, la vraie mthode +pratique par Cuvier, celle qui l'a conduit ses dcouvertes, rsidait +simplement dans une comparaison rigoureuse des fragments des squelettes +fossiles qu'il avait sa disposition avec les fragments correspondants +des squelettes des animaux actuels, comparaison exigeant une science +profonde que Cuvier pouvait mettre au service d'une merveilleuse +sagacit. En d'autres mains que les siennes, cette mthode, avec ses +allures dogmatiques, est, on l'a vu depuis bien des fois, pleine de +prils; Geoffroy laissait au contraire aprs lui, dans la thorie des +analogues, une mthode d'une telle prcision qu'elle est devenue la +mthode habituelle d'investigation de tous les anatomistes. + +En zoologie, Cuvier suit plus rigoureusement la voie indique par le +principe de la subordination des caractres. Lorsqu'il cherche quels +sont les caractres les plus influents dont il faudra faire la base des +premires divisions, il procde cependant par un _a priori_. Il est +clair, dit-il, que ce sont ceux qui se tirent des fonctions animales, +c'est--dire des sensations et du mouvement, car non seulement ils font +de l'tre un animal, mais ils tablissent encore le degr de son +animalit[56]. + +Cuvier s'adresse donc tout d'abord au systme nerveux, auquel il attache +une importance exceptionnelle, de qui il va mme jusqu' dire: Le +systme nerveux est, au fond, tout l'animal; les autres systmes ne sont +l que pour l'entretenir et le servir[57]. Il reconnat que le systme +nerveux se prsente sous quatre tats diffrents dans le rgne animal: +ou bien il constitue un ensemble form du cerveau et de la moelle +pinire, enferms l'un et l'autre dans une enveloppe osseuse; ou bien +il est form de masses parses parmi les viscres et runies par des +filets nerveux; ou bien encore il est form de deux longs cordons +ganglionnaires ventraux unis par un collier deux ganglions situs +au-dessus de l'oesophage; enfin, chez certains animaux, le systme +nerveux cesse d'tre bien distinct. Fort de ses observations, Cuvier +rsume enfin ses ides sur le rgne animal dans le passage suivant: + +Si l'on considre le rgne animal d'aprs les principes que nous venons +de poser, en se dbarrassant des prjugs tablis sur les divisions +anciennement admises, en n'ayant gard qu' l'organisation et la +nature des animaux et non pas leur grandeur, leur utilit ou au plus +ou moins degr de connaissance que nous en avons, ni toutes les autres +circonstances accessoires, on trouvera qu'il existe quatre formes +principales, quatre plans gnraux, si l'on peut s'exprimer ainsi, +d'aprs lesquels tous les animaux semblent avoir t models et dont les +divisions ultrieures, de quelque titre que les naturalistes les aient +dcores, ne sont que des modifications assez lgres, fondes sur le +dveloppement ou l'addition de quelques parties qui ne changent rien +l'essence du plan. + +Ainsi l'unit de plan de composition est repousse; il existe rellement +quatre plans distincts, entre lesquels on ne saurait trouver aucun +passage. Pourquoi quatre, pas un de plus, pas un de moins? Cuvier ne se +proccupe pas de le rechercher; l'observation a parl; le fait est l, +n'admettant ni discussion, ni explication, ni interprtation. Il y a +quatre types de disposition du systme nerveux et partant quatre +embranchements; l est tout le raisonnement. Comment ne pas remarquer +cependant que ce raisonnement implique une hypothse: c'est que +rellement _le systme nerveux est au fond tout l'animal et que les +autres organes ne sont l que pour l'entretenir et le servir_. Cette +proposition, laquelle aucun anatomiste, aucun embryogniste ne saurait +aujourd'hui souscrire, Cuvier la regarde comme un axiome vident; mais +cela tient ce qu'il la dduit lui-mme, non pas tant de l'observation +que d'autres principes, essentiellement mtaphysiques. + +Les espces tant immuables, ayant t cres isolment, il est naturel +d'admettre qu'un systme d'organes rgulateurs prside au dveloppement +des parties constitutives et immuables de chaque individu; ce systme +d'organes, fidle gardien de la pense cratrice, est le systme +nerveux. C'est lui qui, prsent dans le germe, bien qu'encore +invisible, maintient chaque partie dans les rapports de grandeur et de +position qu'elle doit prsenter avec l'ensemble durant son +accroissement; ces parties elles-mmes existent dj dans le germe, +simple rduction de l'individu dont il s'est dtach et qui n'a besoin +que de grandir et de dvelopper celles de ses parties qui demeurent plus +ou moins longtemps caches pour devenir identiques son parent. + + * * * * * + +Ainsi, dans le systme de Cuvier, tout gravite autour de cette ide que, + part les rvolutions subites, les cataclysmes qu'il croit avoir +dmontrs, la nature entire est immuable. Les espces teintes voisines +de celles qui vivent de nos jours avaient les mmes moeurs et vivaient +dans les mmes climats; les espces actuelles ont t de tout temps ce +que nous les voyons aujourd'hui; les individus eux-mmes, malgr leurs +changements apparents, leurs mtamorphoses, ne font, durant leur +accroissement, que laisser apparatre des parties plus ou moins +longtemps caches, mais toutes contenues dans un germe, image rduite de +l'organisme d'o il s'est dtach; le systme nerveux, dpositaire de la +forme fondamentale de chaque type, rgle la croissance et l'ordre +d'apparition des parties qui ne peuvent s'carter, dans leur volution, +d'une voie trace de toute ternit; les types organiques divers sont +traduits par les quatre dispositions diffrentes que prsente le systme +nerveux; quoi d'tonnant, si les espces ne peuvent se modifier, qu'il +n'existe entre elles aucun passage, que ces quatre types soient +compltement isols l'un de l'autre? + +Combien ces ides sont diffrentes de celles de Geoffroy! Pour l'auteur +de la _Philosophie anatomique_, notre globe n'prouve qu'une lente +volution sans cataclysmes bien diffrents de ceux qui troublent la +priode actuelle; mesure que changent les climats et les conditions +extrieures, les espces se modifient peu peu; durant sa vie, +l'individu ne cesse lui-mme de se transformer; dans l'oeuf, ses parties +se forment peu peu, engendres les unes par les autres, comme sur un +arbre chaque rameau est produit par celui qui le porte; les +circonstances dans lesquelles s'accomplit ce dveloppement peuvent +influer sur lui, donner lieu l'apparition de formes nouvelles ou de +monstruosits, et toutes ces formes s'enchanent les unes aux autres, +comme s'enchanent celles que traverse successivement chaque animal. + +Pour Cuvier, tout tre vivant est l'oeuvre miraculeuse d'une volont, +oeuvre aussitt excute que conue par elle; pour Geoffroy, c'est un +rsultat, consquence dernire d'une longue suite de phnomnes +troitement relis entre eux. Il tait impossible que deux doctrines +aussi opposes n'entranassent pas un conflit. Dans l'anne 1830, un +solennel dbat les mit aux prises, au sein de l'Acadmie des sciences. + + + + +CHAPITRE XI + +DISCUSSION ENTRE CUVIER ET GEOFFROY SAINT-HILAIRE + +Essai d'extension aux mollusques de la thorie de l'unit de plan de +composition.--Opposition de Cuvier; que doit-on entendre par unit de +plan?--Les connexions claires par l'embryognie et +l'pignse.--Adhsion de Cuvier l'hypothse de la prexistence des +germes.--Von Bar et les quatre types de dveloppement.--L'cole des +ides et l'cole des faits.--Influence respective de Geoffroy +Saint-Hilaire, de Cuvier et de Lamarck. + + +Le 15 fvrier 1830, Geoffroy Saint-Hilaire lut, devant l'Acadmie des +sciences de Paris, au nom de Latreille et au sien, un rapport sur les +travaux de deux jeunes naturalistes, MM. Laurencet et Meyranx, qui +s'taient efforcs de dmontrer que l'organisation des mollusques +cphalopodes[58] pouvait tre ramene celle des vertbrs. En 1823, +l'un des rapporteurs, Latreille, s'tait exerc sur ce sujet; il avait +signal plusieurs catgories de ressemblances extrieures entre les +calmars et les poissons; de Blainville avait galement tent quelques +comparaisons dans ce sens. Laurencet et Meyranx pntraient plus avant +dans la question et cherchaient retrouver entre les divers organes +d'un cphalopode les connexions mmes que l'on observe entre les organes +des vertbrs. Il leur fallait avoir recours, pour cela, une +ingnieuse fiction. Ils supposaient un vertbr ploy en deux, la +hauteur de l'ombilic, de manire que la face ventrale demeurt +extrieure et que les deux moitis du dos, arrives au contact, se +soudassent entre elles. Alors, faisaient-ils remarquer, les deux +extrmits du tube digestif sont ramenes au voisinage l'une de l'autre; +le bassin se trouve rapproch de la nuque; les membres sont rassembls +l'une des extrmits du corps; l'animal, marchant sur ces membres, +prsente absolument la position d'un de ces bateleurs qui renversent +leurs paules et leur tte en arrire pour marcher sur leur tte et +leurs mains. L'intestin recourb en anse des cphalopodes, l'existence +en arrire de leur cou de pices cartilagineuses en rapport avec ce +qu'on nomme chez eux l'entonnoir, la prsence autour de la tte de huit +ou dix bras sur lesquels se meut l'animal sont autant de caractres qui +s'expliquent ds lors assez naturellement et rapprochent d'une faon +inattendue les plus levs des mollusques des vertbrs. Le bec de +perroquet des seiches, leurs gros yeux compliqus viennent fortifier +encore ces analogies. Si extraordinaire que puisse paratre +l'explication de Laurencet et Meyranx, elle n'tait pas faite pour +tonner beaucoup les naturalistes; des savants nombreux, mme parmi ceux +qui se rattachent le plus troitement l'cole de Cuvier, ont eu bien +des fois recours des moyens plus violents qu'une simple plicature pour +ramener de force au mme type des tres ne prsentant que des analogies +lointaines; le dveloppement embryognique des animaux est d'ailleurs +fcond en phnomnes presque aussi tranges. L'Acadmie et peut-tre +adopt sans discussion le rapport de ses commissaires, si Geoffroy +Saint-Hilaire, insistant sur la confirmation que les travaux de +Laurencet et Meyranx semblaient apporter ses ides, n'avait cit, dans +son travail, un passage o Cuvier, aprs avoir numr tous les +caractres qui distinguent les cphalopodes des poissons, terminait en +ces termes: En un mot, nous voyons ici, quoi qu'en aient dit Bonnet et +ses sectateurs, la nature passer d'un plan un autre, faire un saut, +laisser entre ses productions un hiatus manifeste. Les cphalopodes ne +sont le passage de rien: ils ne sont pas rsults du dveloppement +d'autres animaux, et leur propre dveloppement n'a rien produit de +suprieur eux. Il parut Cuvier que les conclusions du rapport de +son confrre l'Acadmie taient une attaque dirige contre ses propres +crits. Depuis longtemps, l'opposition des doctrines des deux illustres +naturalistes s'tait plus ou moins nettement affirme en maintes +circonstances. Plus d'une fois, Cuvier avait, dans ses rapports sur les +travaux de l'Acadmie, critiqu assez amrement les vues de son ami +d'autrefois, et dj, en 1820, Geoffroy terminait son mmoire sur les +animaux articuls par ces touchantes paroles, empreintes de la douleur +que lui causaient les apprciations du secrtaire perptuel de +l'Acadmie des sciences: + +On pense bien que je ne rapporte pas ces faits pour qu'ils profitent +aux personnes qui sont dans la maturit de l'ge. Qui a reu les leons +d'une longue exprience est l'abri de toute sduction. Je m'adresse +la jeunesse, naturellement avide de nouveauts. Ma probit dans les +sciences, mon amour pour la vrit et les inquitudes que je n'ai point +dissimules tout l'heure m'engagent prmunir cette intressante +jeunesse contre mes propres rsultats. Je ne puis lui donner de plus +grandes marques d'gards qu'en l'avertissant que le motif pour elle de +ne se point passionner pour des vues qu'elle serait cependant dispose +juger du plus haut intrt en philosophie est une condamnation absolue +de ces mmes vues, prononce (avec quelque violence sans doute) par le +chef de l'cole moderne, par le plus grand naturaliste de notre ge. + +Le moment tait venu pour les deux adversaires de cesser les +escarmouches et de se livrer enfin une bataille en rgle. Cuvier +rpondit au rapport de Geoffroy Saint-Hilaire en attaquant de front, +cette fois, l'unit de plan de composition, et en cherchant dmontrer +que cette unit n'existait pas. + +Dans toute discussion scientifique, la premire chose faire, dit-il, +est de bien dfinir les expressions que l'on emploie... Commenons donc +par nous entendre sur ces grands mots d'_unit de composition_ et +d'_unit de plan_. + +La _composition_ d'une chose signifie, du moins dans le langage +ordinaire, les parties dans lesquelles cette chose consiste, dont elle +se compose; et le _plan_ signifie l'arrangement que ces parties gardent +entre elles. + +Ainsi, pour me servir d'un exemple trivial, mais qui rend bien les +ides, la _composition d'une maison_, c'est le nombre d'appartements ou +de chambres qui s'y trouvent, et son _plan_, c'est la disposition +rciproque de ces appartements et de ces chambres. + +Si deux maisons contenaient chacune un vestibule, une antichambre, une +chambre coucher, un salon, une salle manger, on dirait que leur +_composition est la mme_; et si cette chambre, ce salon, etc., taient +au mme tage, arrangs dans le mme ordre, si l'on passait de l'un dans +l'autre de la mme manire, on dirait aussi que leur _plan est le mme_. + +... Mais qu'est-ce que l'_unit de plan_, et surtout l'_unit de +composition_, qui doivent servir dsormais de base nouvelle la +zoologie? + +Ces mots ne peuvent videmment tre employs dans le sens ordinaire, +dans le sens d'_identit_; car un polype et mme une baleine, une +couleuvre, ne possdent pas tous les organes d'un homme semblablement +placs; les mots unit de plan, unit de composition signifient donc +seulement dans la bouche de ceux qui les emploient _ressemblance_, +_analogie_. Mais alors ces termes extraordinaires une fois dfinis +ainsi, une fois dpouills de ce nuage mystrieux, dont les enveloppe le +vague de leurs acceptions ou le sens dtourn dans lequel on en use, +loin de fournir des bases nouvelles la zoologie, des bases inconnues +tous les hommes plus ou moins habiles qui l'ont cultive jusqu' +prsent, restreints dans des limites convenables, forment au contraire +une des bases les plus essentielles sur lesquelles la zoologie repose +depuis son origine, une des principales sur lesquelles Aristote, son +crateur, l'a place. + +Ainsi, pour Cuvier, non seulement l'unit de plan de composition +n'existe pas, mais la doctrine mme de Geoffroy Saint-Hilaire, sa +mthode n'ont rien de nouveau et remontent jusqu'au pre de la +philosophie. De ces deux propositions, l'une est incontestable, l'autre +est videmment injuste. Sans doute l'unit de plan de composition dans +toute l'tendue du rgne animal ne saurait tre soutenue, au sens prcis +o l'entendait son dfenseur; l'affirmation de cette unit, lance un +peu prmaturment par Geoffroy Saint-Hilaire, est un boulet que son +argumentation trane pniblement aprs elle; mais on ne saurait nier que +l'auteur de la _Philosophie anatomique_ aperoit entre les animaux +considrs habituellement comme voisins des ressemblances autrement +tendues que celles auxquelles on s'arrtait jusqu' lui; ces +ressemblances ne rsident pas seulement dans un petit nombre de +caractres communs; il s'agit de les retrouver dans le dtail de leurs +parties, de suivre ces dernires dans leurs accroissements, leurs +rductions, leurs soudures, leurs transformations diverses; il s'agit de +comparer entre eux les animaux non seulement l'tat adulte, mais +encore toutes les priodes de leur vie; et pour y parvenir Geoffroy +Saint-Hilaire donne une mthode, la _mthode des analogues_, dont les +rgles n'ont rellement jamais t formules avant lui. Cette mthode +elle-mme, comme on l'a fait justement remarquer, est indpendante de la +doctrine de l'unit de plan de composition; qu'il existe un plan unique +d'organisation ou qu'il en existe plusieurs, elle s'applique tous les +animaux construits sur le mme plan et devient un guide si prcieux que +les successeurs de Cuvier n'ont cess d'en faire l'instrument ordinaire +de leurs dcouvertes. Elle seule peut permettre de reconnatre combien +il existe rellement de plans d'organisation dans la nature, et elle +comprend non seulement le principe gnral des connexions, mais encore +les comparaisons embryogniques, dont Cuvier, partisan de la +prexistence des germes; ne pouvait apprcier toute l'importance. C'est +prcisment l'embryognie qui permet Geoffroy d'tendre la notion du +plan d'organisation plus que ne le fait Cuvier et sans sortir cependant +de la dfinition si rigoureuse donne par son adversaire. + +Le principe des connexions, Geoffroy l'claire ou le justifie, en effet, +par cet autre principe, plus important peut-tre, plus gnral encore, +sur lequel il fonde, en quelque sorte, l'embryognie compare: _tous les +organes d'un animal naissent les uns des autres dans un ordre dtermin +et constant_. Il suit de l que, chez les animaux adultes, ces organes +prsenteront toujours ncessairement les mmes rapports. + +Mais, suivant Geoffroy, ce dveloppement se poursuit, nous l'avons dj +vu, sous la double influence du systme nerveux et de l'appareil +circulatoire, dont l'action peut n'tre pas la mme en tous les points +de l'organisme; les conditions extrieures dans lesquelles s'accomplit +le dveloppement interviennent aussi parfois pour en troubler les +rsultats. Il pourra donc se faire que des organes demeurent l'tat de +bourgeon; que d'autres, aprs s'tre montrs, s'atrophient et +disparaissent; que quelques-uns n'apparaissent pas du tout, tandis que +leurs voisins prendront un accroissement relativement exagr; il en +rsultera des dplacements, des soudures, des dissociations de divers +organes, des dviations apparentes du plan commun, qui pourra mme +sembler compltement lud. Mais le plan sera toujours retrouv par une +application rigoureuse du principe des connexions non seulement la +comparaison des animaux adultes, mais encore celle de leurs embryons +aux divers degrs de dveloppement. En d'autres termes, il faut, selon +Geoffroy, et cette ide est trs nette chez lui, rechercher l'unit non +pas tant dans le rsultat dfinitif du dveloppement des animaux, que +dans la faon dont ce dveloppement s'accomplit. Par l, Geoffroy +chappe en grande partie, l'argumentation de Cuvier et recouvre le +droit d'appliquer sa thorie tout la fois des tres d'une +organisation fort simple et des tres d'une organisation fort +complique: les premiers sont des organismes dont le dveloppement est +demeur incomplet dans une plus ou moins grande mesure. Aussi dit-il +trs bien[59]: Les mollusques avaient t trop haut remonts dans +l'chelle zoologique; mais si ce ne sont que des embryons de ses plus +bas degrs, s'ils ne sont que des tres chez lesquels beaucoup moins +d'organes entrent enjeu, il ne s'ensuit pas que leurs organes manquent +aux relations voulues par le pouvoir des gnrations successives. +L'organe A sera dans une relation insolite avec l'organe C, si B n'a pas +t produit, si l'arrt de dveloppement, ayant frapp trop tt +celui-ci, en a prvenu la production. Voil comment il y a des +dispositions diffrentes, comment sont des constructions diverses pour +l'observation oculaire. + +Cette simple phrase marque l'importance que doit avoir, dans les +recherches zoologiques telles que les conoit Geoffroy Saint-Hilaire, +une science ne peine de la veille, laquelle Cuvier n'a jamais fait +que de rapides allusions: l'embryognie compare; et ce qu'en attendait +le fondateur de la philosophie anatomique, elle l'a tenu et au del. +la vrit, l'explication des phnomnes qu'elle tudie repose encore +pour Geoffroy Saint-Hilaire sur une sorte de finalit: la ralisation du +plan gnral sur lequel sont, d'aprs lui, construits les animaux; c'est +toujours ce plan qui est en jeu; la varit n'est obtenue que par des +arrts ou des excs de dveloppement d'un nombre plus ou moins grand de +parties; la vrit, l'unit de plan, telle que Geoffroy l'a observe +chez les vertbrs, n'est qu'un _rsultat_, et lorsqu'il en fait une +sorte d'objectif de la nature, Geoffroy prend, comme il le reproche +lui-mme Cuvier, l'effet pour la cause: mais une voie fconde est +dsormais ouverte; l'observation fera bien vite reconnatre le vritable +point de vue d'o tous les faits peuvent tre embrasss, et c'est la +recherche du plan hypothtique de Geoffroy que l'on devra d'avoir +reconnu la ncessit, ou tout au moins l'importance, d'observations d'un +genre tout nouveau. + +Un moment, ces observations poursuivies en Russie d'une manire +remarquable par Von Bar, semblent donner raison Cuvier. Von Bar +croit lui aussi reconnatre quatre types de dveloppement des animaux, +exactement correspondants ceux que l'anatomie a indiqus Cuvier. Et +cependant un des arguments _a priori_ invoqus par Cuvier contre l'unit +de plan de composition peut tout aussi bien se retourner contre son +systme: Si l'on remonte l'auteur de toutes choses, dit-il[60], +quelle autre loi pouvait le gner que la ncessit d'accorder chaque +tre qui devait durer les moyens d'assurer son existence, et pourquoi +n'aurait-il pas pu varier ses matriaux et ses instruments? Sans doute, +mais pourquoi l'auteur de toutes choses se serait-il arrt quatre +plans distincts plutt qu' un seul? C'est ce que la science actuelle +commence entrevoir; nous avons essay de montrer dans notre ouvrage +sur les _Colonies animales_ qu'il y avait l des ncessits, en quelque +sorte gomtriques; mais il a fallu pour cela modifier notablement la +conception de Cuvier. De mme que Geoffroy avait, en somme, dduit le +principe de l'unit de composition de l'tude des seuls vertbrs, +Cuvier avait t amen concevoir l'existence de quatre embranchements +par l'tude d'animaux relativement levs; von Bar n'avait pas procd +autrement; les quatre types, dbarrasss des formes infrieures de +chacun d'eux, devaient donc lui paratre extrmement nets et absolument +spars. Cependant de nombreuses formes aberrantes ne tardrent pas se +rvler; quelques-unes ont pu tre ramenes au type idal auquel on les +rattachait; d'autres ont rsist, et il a bien fallu reconnatre que, +dans les formes infrieures, les caractres de l'embranchement pouvaient +s'effacer; qu'il existait de relles transitions entre certains +embranchements; que des animaux runis dans quelques-unes de ces grandes +divisions n'avaient au contraire de commun qu'une semblable disposition +de parties d'ailleurs dissemblables; que chaque srie distincte pouvait +se rattacher des formes simples, mais dnues de type dtermin, et au +del desquelles il n'y avait plus que des tres de nature en quelque +sorte indcise; c'est le travail que nous verrons s'accomplir dans les +annes qui vont suivre. + +S'il se rapprochait plus de la ralit que Geoffroy Saint-Hilaire, +Cuvier, en soutenant l'existence de quatre types organiques distincts, +n'tait donc pas non plus absolument dans le vrai. + +Aussi bien le dissentiment entre les deux acadmiciens tait-il en +ralit plus profond et portait-il sur de plus hautes questions. Du +jour o, en 1806, crit un savant autoris[61], Geoffroy Saint-Hilaire +entreprit de dmontrer l'unit de composition par sa mthode propre, +_par l'alliance de l'observation et du raisonnement_, du jour o il +donna place la synthse, ct, disons mieux, au-dessus de +l'_analyse_, le germe de tous les dissentiments futurs entre Cuvier et +lui fut jet dans la science; mais, comme la jeune plante son origine, +il allait se dvelopper l'insu de tous. Les deux collgues se +croyaient encore en conformit de vues que dj leur scission tait +devenue invitable dans l'avenir et pour ainsi dire commenait +virtuellement. L'un d'eux se faisant novateur, il fallait que l'autre se +ft ou, son disciple ou son adversaire. Disciple, Cuvier ne pouvait +l'tre de personne et, par les tendances de son esprit, moins de +Geoffroy Saint-Hilaire que de tout autre; il devint donc son +adversaire. + +Cuvier ne s'tait cependant pas toujours refus la synthse, son +_Discours sur les rvolutions du globe_, l'introduction de son _Rgne +animal_ en sont la preuve irrcusable; mais peu peu ses dissentiments +latents ou publics avec Geoffroy l'amnent formuler d'une faon de +plus en plus nette, de plus en plus radicale son opposition aux ides de +son collgue. Pour nous, dit-il en 1829[62], nous faisons ds longtemps +profession de nous en tenir l'examen des faits positifs. Plus tard, +il recommande aux naturalistes dignes de ce nom de s'en tenir l'expos +des faits, au dtail des circonstances et de ne jamais s'aventurer au +del de l'indication des consquences immdiates des faits observs. +Nommer, classer, dcrire, telles doivent tre les seules proccupations +du vrai naturaliste. C'est pour lui le seul moyen de se prserver de +l'erreur; et, cessant de discuter l'Acadmie la doctrine de Geoffroy, +il se plat exposer au Collge de France, dans de brillantes leons +sur l'histoire des sciences naturelles, les divers systmes pour +lesquels l'esprit humain s'est successivement passionn, et qui, +fugitives lueurs, se sont vanouis pour jamais, aprs avoir +momentanment jet un clat trompeur sur le champ de la science. + +De pareilles leons, faites par un tel homme, devaient trouver un +puissant cho: rduire la science la rcolte des faits, c'tait la +mettre la porte des plus humbles intelligences; montrer les plus +puissantes conceptions venant se briser l'une aprs l'autre sur des +cueils inattendus, c'tait mettre le gnie sous les pieds de quiconque +tenait une loupe ou un scalpel; interdire le raisonnement, c'tait +dfendre contre les investigations indiscrtes de la science toutes les +croyances, tous les mystres, tous les dogmes; proscrire ce qu'il y a de +plus personnel dans l'homme, le droit de crer des ides, c'tait +flatter toutes les vanits. Certainement de telles intentions taient +bien loin de l'esprit de Cuvier; mais les actes ont leurs consquences +ncessaires; l'aurait-il voulu, le grand homme qui s'tait illustr par +de si magnifiques conceptions n'aurait pu empcher que son nom ne servt +de drapeau une _cole des faits_, dont le ddain pour les disciples de +Geoffroy devait crotre avec l'enthousiasme de ceux-ci. + +Geoffroy lui-mme ne peut rester indiffrent. Il s'lve de toute son +nergie contre cette prtention affiche par l'cole soi-disant +positive--le mot sera bientt cr--de maintenir l'histoire naturelle +dans les usages du pass. + +Pour de certains esprits, finit-il par dire[63], la conviction leur +doit arriver par les yeux du corps et non par des dductions +consquentes... C'est un parti pris de repousser les ides pour +n'admettre _exclusivement_ que des reliefs corporels, seulement des +faits que l'on puisse pratiquer matriellement et, par consquent, qui +ne cessent jamais d'tre palpables nos sens. Pour cette cole, la +science du naturaliste doit se renfermer dans ces trois rsultats: +_nommer, enregistrer et dcrire_. + +Cette cole, que de certains intrts font en ce moment prvaloir, +enseigne que l'histoire des sciences apporte de toutes parts le +tmoignage que les thories se sont successivement prcipites dans le +gouffre immense des erreurs humaines, que les ides ne sont rien en soi, +et que les faits seuls se dfendent des rvolutions et surnagent. +Cependant, au lieu de livrer ainsi l'enfance de l'humanit la critique +moqueuse de la socit actuelle, qui ne tient son plus d'instruction que +de la puissance du temps et d'une civilisation progressive, ne +vaudrait-il pas mieux expliquer ces vicissitudes naturelles autant que +ncessaires, pour les voir selon l'ordre des sicles? Et, quant cette +affectation de prsenter les faits comme constituant seuls le domaine de +la science, il serait aussi, je crois, plus juste de dire qu'ils +n'arrivent aux ges futurs que s'ils sont escorts et protgs par les +ides qui s'y rapportent et qui seules, par consquent, en font la +principale valeur. + +Des faits, mme trs industrieusement faonns par une observation +intelligente, ne peuvent jamais valoir, l'gard de l'difice des +sciences, s'ils restent isols, qu' titre de matriaux plus ou moins +heureusement amens pied d'oeuvre. Or, comme on ne saurait porter trop +de lumire sur cette thse, je ne craindrai pas d'employer le secours de +la parabole suivante: + +Paul a le dsir et le moyen de se procurer toutes les jouissances de la +vie: il est intelligent, inventif, et il s'est appliqu rechercher et + rassembler tout ce qu'il suppose devoir lui tre ncessaire. Il +approvisionne son cellier des meilleurs vins; il remplit son bcher de +tout le bois que rclamera son chauffage; il agit avec le mme +discernement pour tous les autres objets de sa consommation probable. +Les qualits sont bien choisies, les objets habilement rangs, et un +ordre savant rgne partout. Mais, arriv l, Paul s'arrte. De ce vin, +il ne boira pas; de ce bois, il ne se chauffera pas; de toutes les +autres pices de son mobilier, il n'usera pas.--Mais, me direz-vous, +votre _Paul est un fou_.--Je l'accorde. + +Paul n'est pas toujours fou; mais il lui semble parfois que les biens +qu'il accumule ne seront jamais suffisants pour qu'il en puisse tirer le +parti rv; l'heure vient, sans qu'il y ait pris garde, o il ne peut +plus en jouir; ayant toute sa vie fait profession d'tre sage, il +continue voir la sagesse dans cette incessante accumulation, et ne +peut s'empcher de traiter de tmraires ceux qui, ayant comme lui +rassembl des matriaux, s'aperoivent temps que le moment est venu de +btir. + +La lutte ouverte entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire ne fut pas de +longue dure. Le 13 mai 1832, Cuvier mourait presque subitement; +Geoffroy eut alors se dfendre contre ceux qui croyaient avoir hrit +de la pense du matre; souvent il dut regretter de ne plus avoir devant +lui son illustre adversaire, et ce n'est pas sans tristesse qu'on lit +les pages tour tour indignes ou contristes que lui arrachent des +oppositions trop souvent mesquines et tracassires. Que de souffrances +intimes rvle un passage tel que celui-ci: + +Je ne continuerai point ces fragments, commencs nagure sous de +meilleurs auspices; je suis aujourd'hui le jouet de forces majeures, +sans rien pouvoir opposer une fatalit sombre qui m'atteint, qui +tourne perscution et qui rserve mes derniers jours l'excs des +disgrces... Il m'est pnible de laisser ces feuilles imparfaites, que +je n'aurai pu amener l'tat d'un ouvrage achev. Mais les tracasseries +qui me sont suscites, les atteintes de l'ge et le dcouragement qui me +gagne me crent une situation d'impuissance, laquelle il faut +dsormais que je range ma conduite et les dernires heures de ma vie. +de nouvelles luttes o l'on parat vouloir m'engager, ma prudence et ma +dbilit me conseillent de refuser[64]. + +Geoffroy, plein de courage et d'ardeur, avait pourtant crit trois ans +auparavant: Ce n'est pas tout que d'tablir des faits...; il faut que +le jugement s'exerce les comprendre; puis on dira, comme je l'entends +dire autour de moi, que de tels jugements, c'est de la thorie. Je ne +m'pouvanterai point de cette augmentation plutt bruyante que logique: +et je rponds tout ce bavardage, fait pour tourdir et chercher en +imposer, que le temps de crier la posie et de dresser de vagues +accusations est pass; ces cris se jugent et se nomment +_dclamation_[65]. + +Les choses ne passent pas aussi vite que le pensait Geoffroy; bien des +savants se demandent encore aujourd'hui si les naturalistes peuvent +exercer ce droit la synthse dont usent si largement et avec tant de +bonheur les physiciens et les chimistes; beaucoup, surtout parmi ceux +dont les premires tudes ont port sur l'homme, jugent encore le rgne +animal inexplicable, repoussent d'avance tout essai de coordination et +vont mme jusqu' en affirmer l'impossibilit. ceux-l Geoffroy avait +pourtant donn en 1821 ce svre avertissement: On discutait devant un +officier de l'ancien rgime les chances qu'avaient les armes de la +Rpublique de forcer le passage du Rhin. Le vieux soldat venait de +dmontrer premptoirement. son auditoire la folie d'une semblable +entreprise; il cessait peine de parler qu'une nouvelle arrivait: les +troupes franaises venaient de raliser l'impossible; le Rhin tait +franchi. + +Cuvier, quoi qu'il en ait dit, ne croyait pas exclusivement aux faits; +Geoffroy s'est toujours tenu soigneusement l'cart des aberrations +dont l'cole allemande va nous fournir bientt de singuliers exemples; +s'il essayait de deviner la nature, c'tait mthodiquement, et ses +pressentiments taient presque toujours soumis au contrle de cette +sorte d'observation provoque qui est bien voisine de l'exprience; son +anatomie philosophique, sa philosophie zoologique, sont ce qu'on +appellerait aujourd'hui de l'_anatomie_, de la _zoologie +exprimentales_. Pour les esprits levs, les carts qu'on pourrait lui +reprocher sont des cueils viter, mais ne diminuent en rien la valeur +de sa mthode, l'importance de la synthse; l'alliance troite de +l'observation et du raisonnement demeure leur rgle de conduite; c'est +ce qu'exprime en ces termes un des savants les plus illustres de +l'Allemagne, Johannes Mller[66]: + +Les vrits les plus importantes des sciences naturelles n'ont pas t +trouves par une simple analyse de l'ide philosophique, ni par la seule +observation; c'est par une exprience mdite, qui spare l'essentiel de +l'accidentel et trouve ainsi la loi fondamentale d'o l'on dduit +ensuite de nombreuses consquences. C'est l plus que l'exprimentation, +c'est l'exprience philosophique. + +C'est aussi l'opinion de M. Henri Milne Edwards[67]. + +Dans quelques coles, on professe un grand ddain pour les vues de +l'esprit, et l'on rpte chaque instant que les faits seuls ont de +l'importance dans la science. Mais c'est l, ce me semble, une grave +erreur. Une pareille pense serait excusable chez un ouvrier obscur, +qui, employ sans relche tailler dans le sein de la terre les +matriaux d'un vaste difice, croirait que le rle de l'architecte ne +consiste qu' entasser pierre sur pierre et ne verrait dans le plan +trac d'avance par le crayon de l'artiste qu'un jeu de son imagination, +une fantaisie inutile. Mais l'ouvrier carrier lui-mme, s'il ne restait +pas dans son souterrain et s'il voyait tous les blocs informes qu'il en +a tirs se runir, sous la main du matre, pour constituer le Parthnon +d'Athnes ou le Colise de Rome, comprendrait que la science de +l'architecte n'est pas une science inutile, lors mme que le monument +cr par son gnie ne devrait avoir qu'une dure phmre et que les +dbris de l'difice tomb en ruines ne serviraient plus tard que de +matriaux pour des constructions nouvelles. + +Au surplus, la science, de quelque manire qu'on la cultive, ne saurait +s'accommoder de deux coles, de deux mthodes. Ceux qui prtendent s'en +tenir aux faits sont toujours heureux quand il leur vient des ides, et +se htent de les mettre profit; on a rarement vu, d'autre part, les +auteurs d'une thorie la prsenter autrement que comme un moyen de +prparer la dcouverte de faits nouveaux, grce une connaissance plus +complte des rapports entre les faits dj dcouverts. Tout le monde est +aujourd'hui d'accord sur la mthode: imaginer avant d'exprimenter ou +d'observer; exprimenter ou observer pour choisir, entre les ides _a +priori_ que les faits dj connus ont fait natre, celle qui est +conforme la ralit; se servir de ces ides pour acqurir des faits +nouveaux, et marcher ainsi plus ou moins rapidement l'explication et +la conqute de la nature. Malheureusement l'homme n'est pas seulement un +tre raisonnable; et l'accord, qui serait facile s'il s'en tenait +uniquement l'exercice de sa raison, est rapidement troubl lorsqu'il +permet ses passions d'entrer en jeu. En fait, les prtendus dsaccords +sur la mthode que l'on voit encore surgir de temps en temps ne servent +que trop souvent couvrir de vaniteuses ambitions ou de misrables +querelles de personnes. + +Dsormais les sciences naturelles sont entres dans une voie fconde: +grce Cuvier, une science nouvelle est cre qui, ressuscitant les +animaux et les plantes des ges anciens, va nous raconter en dtail +l'histoire du pass de notre globe; si l'illustre anatomiste en +restreint volontairement la porte, les doctrines de Lamarck et de +Geoffroy lui ouvrent les plus vastes horizons. Il ne s'agit de rien +moins que de dterminer, par une tude rigoureuse des faits, combine +avec une svre induction, l'origine de tout ce qui a vie sur le globe. +L'hypothse de l'unit de plan de composition conduit Geoffroy crer +sa thorie des analogues, donner l'embryognie compare une +importance et une direction inconnues jusque-l; l'opposition de Cuvier +empche d'admettre, dans sa gnralit primitive, l'hypothse sduisante +de l'unit de plan de composition, met en relief l'existence de +plusieurs types organiques et impose une tude plus approfondie des +animaux infrieurs que nous verrons bientt renouveler le champ de la +philosophie zoologique. Lamarck lgue la science l'ide d'une +complication graduelle des types organiques et d'une parent possible +entre ces types; il rvle la puissance de l'hrdit; l'insistance de +Cuvier affirmer la fixit des espces maintient l'attention sur la +ralit de ces groupes auxquels Lamarck tait port attribuer trop de +mobilit, et rend ainsi ncessaire la recherche d'une explication de la +longue permanence des types spcifiques et de leur isolement dans la +nature. + +Ainsi, pour revenir la belle image de M. Edwards, les trois difices +construits par ces trois hommes de gnie doivent tre remanis en +partie, mais une aile de chacun d'eux demeure debout pour tre +incorpore dans l'difice dfinitif que l'avenir saura raliser. + + + + +CHAPITRE XII + +GOETHE + +Ides de Goethe sur l'unit des types organiques.--La mtamorphose des +plantes; structure des vgtaux; le vgtal idal.--Travaux d'anatomie +compare; recherche du type idal du squelette.--Transformisme de +Goethe.--Kielmeyer. + + +Une ide grande et simple, telle que l'ide de l'unit de plan de +composition, tait comme un souffle de posie rpandu sur la science +entire. Plus d'un partisan de la doctrine de Geoffroy devait entrevoir +sous cette unit une sorte de rvlation de la pense divine, prsente +dans toutes les parties de l'univers, travaillant sans relche ses +mtamorphoses, se plaisant tonner notre imagination par l'infinie +varit de ses combinaisons, toutes assujetties cependant porter, +comme preuve de leur origine, une mme et puissante empreinte. + +Derrire votre thorie des analogues, reprochait Cuvier Geoffroy, se +cache au moins confusment une sorte de panthisme. C'est prcisment +pourquoi la thorie condamne en France recruta en Allemagne un ardent +dfenseur, le grand, l'illustre Goethe. + +Tout en se rangeant sous la bannire de Geoffroy, Goethe garde d'ailleurs +une haute originalit. Lui aussi avait eu, tout jeune encore, avant mme +que Geoffroy et commenc sa brillante carrire scientifique, une +conception neuve et hardie et l'avait habilement dveloppe. Frapps des +modifications que les procds de culture peuvent produire dans les +diverses parties d'un vgtal, le botaniste La Hire, mais surtout Linn +avaient plus ou moins explicitement laiss entendre que ces parties +taient de mme nature et pouvaient dans certains cas se transformer les +unes dans les autres. On ne peut attribuer que cette signification au +passage suivant de la _Philosophie botanique_ de Linn: + +Les fleurs, les feuilles et les bourgeons ont une mme origine... Le +prianthe est form par la runion de feuilles rudimentaires. Une +vgtation luxuriante dtruit les fleurs et les transforme en feuilles. +Une vgtation pauvre, en modifiant les feuilles, les transforme en +fleurs[68]. + +La mme ide se retrouve dans ces phrases, extraites de ses _Amnits +acadmiques_: + +Plantez dans une terre fertile un arbuste qui, dans un vase de terre, +donnait chaque anne des fleurs et des fruits, il cessera de fructifier +et ne dveloppera plus que des rameaux chargs de feuilles. Les branches +qui autrefois portaient des fleurs sont maintenant couvertes de +feuilles, et les feuilles, leur tour, deviendront des fleurs si +l'arbuste, replac dans le vase, y trouve une nourriture moins +abondante[69]. + +Plusieurs naturalistes, Ferber, Dahlberg, Ulmark et surtout Gaspard +Wolf, avaient dvelopp ces aperus du naturaliste sudois, mais sans en +tirer toutes les consquences et parfois en avertissant qu'elles +cachaient plus d'un pige sous leur aspect sduisant. + +Goethe s'empare de la mme ide, et, avec cette nettet de vue que donne +le gnie, il montre en 1790, non pas, comme on l'a dit souvent, que +toutes les parties de la fleur et un grand nombre d'autres organes de la +plante ne sont que des feuilles transformes, mais bien que les +feuilles, les ptales, les tamines, les diverses parties du fruit, +etc., ne sont que les transformations diverses d'un mme organe dont il +cherche dterminer la forme primitive et la nature. On comprend, +dit-il, que nous aurions besoin d'un terme gnral pour dsigner +l'organe fondamental qui revt ces mtamorphoses, et pouvoir lui +comparer toutes les formes secondaires. Mais Goethe ne cre pas ce +terme, et sa thorie a pass dans la science sous cette forme +restrictive qui veut voir dans la feuille l'organe dont tous les autres +sont drivs. Dans les propositions suivantes, Goethe[70] largit encore +sa thorie: + +On sait la grande analogie qui existe entre un bourgeon et une graine, +et on n'ignore pas combien il est facile de dcouvrir dans le bourgeon +l'bauche de la plante future. + +Si l'on ne constate pas aussi facilement dans le bourgeon la prsence +des racines, elles n'en existent pas moins que dans les graines et se +dveloppent facilement et promptement sous l'influence de l'humidit. + +Le bourgeon n'a pas besoin de cotyldons, parce qu'il est attach sur +la plante mre compltement organise; aussi longtemps qu'il y est fix, +ou lorsqu'il a t transport sur une autre plante, il en tire +directement sa nourriture; lorsqu'il est plac dans le sol, ses racines +se dveloppent promptement. + +Le bourgeon se compose d'une srie de noeuds et de feuilles plus ou +moins dvelopps et dont l'volution s'accomplit ultrieurement. Les +_rameaux qui sortent des noeuds de la tige peuvent donc tre considrs +comme autant de jeunes plantes fixes sur la plante mre, comme celle-ci +l'est dans le sol_. + +Nous sommes en prsence, cette fois, d'une thorie tout entire de la +constitution du vgtal, thorie que Bonnet et Buffon ont dj bauche, +nous l'avons vu, et, qui sans aucun doute, aurait depuis longtemps pris +pied dans la science si Gaudichaud et Aubert Dupetit-Thouars n'avaient +pas imagin que chaque bourgeon, en sa qualit de plante indpendante, +devait avoir des racines qui, s'accumulant les unes sur les autres, +taient la vritable cause de l'accroissement en diamtre des vgtaux. +Hugo Mohl, Htet, M. Trcul n'ont pas eu de peine dmontrer, avec leur +rigueur habituelle, que ces prtendues racines n'existaient pas, et les +esprits superficiels ont pu croire que ces minents observateurs +renversaient la thorie du vgtal adopte par Bonnet, Buffon et Goethe, +alors qu'ils n'en dtruisaient qu'une fcheuse interprtation. + +L'ide de considrer les feuilles et les parties de la fleur et du fruit +comme de simples modifications d'un organe unique, l'ide de voir dans +le vgtal un tre complexe rsultant de l'association d'un nombre +parfois indfini d'tres plus simples, se rattachent troitement pour +Goethe une autre ide plus hardie: celle d'arriver constituer un +vgtal idal, un vgtal type duquel tous ceux qui existent pourraient +tre dduits par le raisonnement. Je t'apprends en confidence, crit-il +de Naples Herder, que je suis sur le point de pntrer enfin le +mystre de la naissance et de l'organisation des plantes... La plante +primitive sera la chose la plus singulire du monde, et la nature +elle-mme me l'enviera. Avec ce modle et sa clef, on inventera une +infinit de plantes nouvelles, qui, si elles n'existent pas, pourraient +exister, et qui, loin d'tre le reflet d'une imagination artistique et +potique, auront une existence intime, vraie, ncessaire mme, et _cette +loi cratrice pourra s'appliquer tout ce qui a une vie quelconque_. + +Goethe a videmment conu pour la plante quelque chose d'analogue ce +que Geoffroy Saint-Hilaire appelle l'unit de plan de composition pour +les animaux. Son ide, il l'tend mme d'avance aux animaux, et son +premier essai zoologique tmoigne qu'avant de s'occuper de botanique il +recherchait dj chez ces tres l'unit qu'il vient d'apercevoir chez +les plantes. C'est ainsi qu'il est conduit, ds 1786, dcouvrir chez +l'homme les deux os intermaxillaires qui portent, chez tous les +mammifres, les incisives suprieures et qu'on prtendait tre un +caractre essentiellement distinctif de l'homme et des singes. Comme +Geoffroy Saint-Hilaire, c'est par des recherches sur des foetus et sur +des monstres que Goethe parvint tablir l'existence relle de ces deux +os qui, chez l'homme, se soudent habituellement de bonne heure avec les +deux moitis de la mchoire suprieure, entre lesquelles ils sont +compris, et produisent, lorsqu'ils demeurent carts, la difformit +connue sous le nom de _bec-de-livre_[71]. + +En 1790, l'anne mme o il publiait son essai sur la mtamorphose des +plantes, Goethe, se promenant au cimetire juif de Venise, dsarticule, +en les heurtant du pied, les pices d'un crne de mouton. Ces pices +parses font natre en lui l'ide que le crne est form d'un certain +nombre de vertbres, modifies dans leur forme et dans leurs +proportions. Cette ide, laquelle Frank et Oken arrivent de leur ct +indpendamment de Goethe et qu'ils dduisaient d'ailleurs des doctrines +les plus opposes, introduit dans l'anatomie compare l'ide si fconde +en botanique qu'un mme organe, en se rptant et se modifiant, suffit +former les parties les plus diffrentes en apparence d'un organisme. +Aprs avoir longtemps disput, on juge aujourd'hui inutile de s'acharner + dterminer de combien de vertbres le crne peut tre constitu; mais +au moins n'est-il pas contest que le crne n'est qu'une modification de +la colonne vertbrale dont les vertbres se sont agrandies, transformes +et en partie soudes pour constituer l'enveloppe protectrice de +l'encphale. + +La dcouverte de l'os intermaxillaire, celle de la constitution +vertbrale du crne ne sont d'ailleurs que des pisodes dans une oeuvre +incomparablement plus vaste, dont Goethe trace, ds 1795, le brillant +programme. De mme qu'il s'est attach constituer un vgtal idal, +duquel tous les autres pourraient tre dduits par de simples +modifications de certaines parties, de mme il propose pour l'tude du +squelette d'tablir un type anatomique, une sorte d'image universelle, +reprsentant, autant que possible, les os de tous les animaux, pour +servir de rgle en les dcrivant d'aprs un ordre tabli d'avance. Ce +type devrait tre tabli, en ayant gard, autant qu'il sera possible, +aux fonctions physiologiques. De l'ide d'un type gnral, il rsulte +ncessairement qu'aucun animal considr isolment ne saurait tre pris +comme type de comparaison, car la partie ne saurait tre l'image du +tout. L'homme, dont l'organisation est si parfaite, ne saurait, en +raison de cette perfection mme, servir de terme de comparaison par +rapport aux animaux infrieurs. Il faut, au contraire, procder de la +faon suivante: l'observation nous apprend quelles sont les parties +communes tous les animaux et en quoi ces parties diffrent entre +elles; l'esprit doit embrasser cet ensemble et en dduire, par +abstraction, un type gnral dont la cration lui appartient. + +Ainsi, la mme anne, Goethe et Geoffroy Saint-Hilaire ont conu, chacun + sa faon, l'ide de l'unit de plan de composition dans le rgne +animal. Mais Geoffroy Saint-Hilaire fournit, par des recherches +anatomiques incessantes, la dmonstration de son ide; tandis que Goethe, +aprs avoir commenc excuter son plan d'observations ostologiques, +s'arrte en route et ne tire aucune conclusion spciale de ses +nombreuses observations. Comme Geoffroy, il propose cependant d'utiliser +la position respective des organes pour les dterminer; mais il veut en +mme temps, ce qui est moins heureux, que l'on tienne grand compte de +leur fonction. Comme Geoffroy, il explique, en exagrant mme cette +influence, la rduction de volume de certaines parties du corps par un +excs de dveloppement d'autres parties; mais tous deux sont arrivs +ces ides d'une faon absolument indpendante. + +Aux ides de Geoffroy Saint-Hilaire, Goethe ajoute celle des +mtamorphoses, d'aprs laquelle un mme organe, un mme animal peuvent +se prsenter sous des aspects divers et, en fait, n'atteignent jamais +leur figure dfinitive qu'aprs avoir subi un plus ou moins grand nombre +de transformations, ayant toutes pour but final la reproduction. Entre +les animaux et les plantes, Goethe tablit cet gard une diffrence. +Les parties qui se mtamorphosent dans la plante demeurent unies entre +elles; ce sont les dernires de ces parties nes les unes sur les autres +qui revtent une forme nouvelle; mais elles coexistent avec celles qui +ne se sont pas mtamorphoses; quand un animal, un insecte par exemple, +se mtamorphose, il ne conserve aucun lien avec la forme qu'il vient de +quitter; c'est la totalit de son tre qui revt un aspect nouveau. Nous +verrons bientt que cette diffrence n'est qu'apparente et qu'il existe +des animaux chez qui les transformations, si bien mises en relief par +Goethe chez les plantes, se retrouvent avec tous leurs caractres. + +Naturellement ces mtamorphoses veillent chez Goethe l'ide que les +tres vivants ne sont pas enchans dans des formes immuables et que +leurs caractres ont pu se modifier avec le temps. Comme Lamarck et +Geoffroy Saint-Hilaire, Goethe est donc _transformiste_, et il donne une +part trs grande l'influence du milieu dans les modifications que les +organismes peuvent subir. + +Telles furent aussi les ides de Kielmeyer, qui, sans avoir presque rien +crit, exera par son enseignement une puissante influence sur l'esprit +des naturalistes allemands. On ne connat gure de lui qu'un discours +prononc en 1796 l'ouverture de son cours l'universit de Tubingue. +Comme Goethe, Kielmeyer se rencontre plus d'une fois avec Geoffroy, bien +qu'on ne puisse contester l'un et l'autre l'indpendance de ses +ides. Kielmeyer pense, en particulier, que les animaux infrieurs +reprsentent, l'tat permanent, les formes transitoires que traversent +les animaux suprieurs pour arriver leur forme dfinitive. Chaque +forme infrieure peut donc tre considre comme un arrt de +dveloppement d'une forme suprieure, et rciproquement chaque forme +suprieure traverse dans le cours de son dveloppement des formes +analogues aux formes infrieures du groupe auquel elle appartient. C'est +ainsi que les grenouilles sont d'abord de vritables poissons, que les +mammifres ont un instant une circulation de reptiles, et que, suivant +la remarque faite par Autenrieth, en 1800, mais dont l'importance n'a +t bien sentie qu'en 1806 par Geoffroy Saint-Hilaire, ils prsentent +un certain moment dans leur tte le mme nombre d'os que les poissons, +etc. Ainsi rapparat une ide que nous avons dj rencontre plusieurs +fois, que dveloppera plus tard M. Serres, mais qui ne reprendra toute +sa valeur philosophique qu'aprs l'apparition du transformisme +scientifique et sera traduite alors par cette proposition fondamentale: +l'embryognie d'un animal n'est que la rptition abrge des phases +qu'a traverses son espce pour arriver sa forme actuelle. + +De telles corrlations entre les formes infrieures et les formes +suprieures du rgne animal supposent videmment que toutes ces formes +ne sont que le dveloppement d'un seul et mme plan, dont l'excution a +t pousse plus ou moins loin. L'unit de plan de composition compte +donc en Allemagne, aussi bien qu'en France, des partisans rsolus; +l'ide s'est dveloppe simultanment dans les deux pays, comme le +prouvent les dates des premires publications qui y sont relatives. + +Un pareil accord entre des savants et des penseurs que rien n'avait mis +en relation tmoigne que leur ide commune tait en harmonie, au moment +o elle a t conue, avec la plupart des faits connus cette poque, +ou tout au moins avec les faits qui avaient le plus attir l'attention. +Mais, comme Cuvier ne tarda pas le montrer, ces faits n'taient qu'une +faible partie de la science: on pourrait reprocher Geoffroy +Saint-Hilaire, et peut-tre Goethe et Kielmeyer, d'avoir gnralis +d'une faon absolue l'ide juste qu'ils avaient fait natre. Mais est-ce +l un tort rel? Ce qu'on appelle, non sans quelque ddain, une ide, +dans les sciences naturelles, n'est autre chose que ce qu'on appelle +dans les autres sciences une loi. L'essence d'une loi est de coordonner +entre eux le plus grand nombre possible de phnomnes; on est donc +presque toujours conduit lui donner tout d'abord une gnralit trop +grande; ce sont les travaux qu'elle suscite qui en dterminent ensuite +la porte; mais la loi, mme restreinte, n'en conserve pas moins une +valeur; elle vient prendre naturellement sa place dans les consquences +de quelque autre loi plus gnrale, qui devient, son tour, loi +partielle lorsqu'une vrit plus gnrale encore est dcouverte. Ainsi, +par une heureuse combinaison des faits et des lois, l'esprit humain +marche srement la conqute de vrits d'ordre de plus en plus lev, +aspirant sans cesse aux vrits dernires qui pourront lui expliquer son +origine et son avenir. + +Les luttes passionnes auxquelles donna lieu l'unit de plan de +composition devaient avoir pour consquence d'engager les esprits levs +et indpendants rechercher quelque formule plus gnrale qui pt +comprendre les deux doctrines opposes. Deux hommes essayrent cette +conciliation, empruntant tous deux Goethe une part de ses ides: +Richard Owen en Angleterre, Dugs en France. Le premier apportait dans +ses tudes la prcision de Cuvier; il fit aussitt de nombreux +proslytes; le second, ardent et persvrant, comme Geoffroy, mourut +sans avoir vu son oeuvre justement apprcie dans son pays. + + + + +CHAPITRE XIII + +DUGS + +Essai de conciliation des ides de Cuvier et de Geoffroy.--La conformit +organique dans l'chelle animale.--Moquin-Tandon et la thorie du +zoonite.--Gnralisation de cette thorie par Dugs.--Thorie de la +constitution des organismes: loi de multiplicit ou de rptition des +parties; loi de disposition; loi de modification et de complication, loi +de coalescence.--Ides de Dugs sur les types organiques. + + +Au moment mme o la grande discussion acadmique sur l'unit de plan de +composition des animaux allait tre close par la mort de Cuvier, un +jeune professeur de la Facult des sciences de Montpellier, Antoine +Dugs, tentait de s'tablir sur un terrain nouveau, o il esprait que +les deux camps pourraient se rencontrer. videmment sduit par les ides +de Geoffroy Saint-Hilaire, Dugs est cependant frapp de la valeur des +objections de Cuvier. Il se demande si, en modifiant lgrement la +formule de la philosophie zoologique, il ne sera pas possible de la +sauver de l'anathme dans laquelle cherche l'envelopper la soi-disant +cole des faits. Il sent trs bien que l'cole n'est pas morte avec son +chef. Nous nous dcidons, dit-il dans la Prface de son _Mmoire sur la +conformit organique dans le rgne animal_, nous nous dcidons publier +ce mmoire, pour ne point renouveler les difficults qui se +prsentrent, son sujet, lors de la nomination d'une commission +d'examen par l'Acadmie des sciences, et qui ne cessrent que quand M. +Cuvier, dont on craignait, sans doute, de heurter les opinions, se fut +lui-mme charg du rapport. M. Cuvier tait effectivement l'homme dont +je devais, dans cette circonstance, redouter surtout la prvention et la +partialit: une discussion vive et prolonge l'avait rcemment anim +contre des principes fort semblables ceux que j'mettais mon tour; +et, malgr tous mes soins pour viter de paratre m'immiscer dans cette +grande querelle, malgr mes efforts pour faire ressortir l'indpendance +de mes opinions personnelles, l'impartialit de mes emprunts d'autres +doctrines, je n'avais pu russir calmer la svrit ombrageuse qu'il +portait dans l'tude de la nature, ni la rpugnance qu'il manifestait +hautement pour toute gnralisation, un peu hardie, un peu htive. +Lui-mme m'avait annonc un jugement rigoureux, et j'ignore jusqu' quel +point j'tais parvenu en adoucir l'pret dans une longue +conversation. Dugs ne cherche cependant plus tablir l'unit de plan +de composition du rgne animal; il se propose seulement de montrer que +les diffrents types du rgne animal sont relis entre eux par des +transitions mnages, que l'on peut de modification en modification, et +par un enchanement successif, parcourir toute l'chelle animale et +reconnatre la conformit _mdiatement_ ou _immdiatement_ entre deux +animaux, quels qu'ils soient, quelque classe qu'ils appartiennent. + +En quoi consiste cette _conformit_ que Dugs substitue l'_unit de +plan_ dans la structure des animaux? On pourrait dsirer que Dugs le +dise plus nettement. travers les obscurits ou les erreurs que lui +impose l'tat de la science son poque, on voit apparatre cependant +pour la premire fois, dans toute sa gnralit, une ide fconde, dont +les consquences sont loin d'tre encore puises. + +La science venait peine d'accueillir la belle conception, agrandie par +Goethe, de la nature compose des vgtaux et de la mtamorphose de leurs +organes. Dunal s'tait demand s'il n'existait pas quelque chose +d'analogue dans le rgne animal, et il avait entrevu que les animaux +invertbrs peuvent tre considrs comme des associations, des colonies +d'animaux plus simples, diversement groups. En 1827, Moquin-Tandon, +dans sa _Monographie des hirudines_, avait donn plus de prcision +cette manire de voir en montrant que chacun des segments du corps d'une +sangsue est identique ceux qui le prcdent et ceux qui le suivent, +que chacun de ces segments contient tout ce qu'il lui faut pour vivre +d'une vie indpendante, peut tre considr comme un organisme distinct, +un petit animal, un _zoonite_. Tous les animaux articuls de Cuvier se +laissent, comme la sangsue, dcomposer en zoonites; tous ces animaux ne +sont, en consquence, que des assemblages d'animaux plus simples, de +zoonites, disposs en srie linaire. Gnralisant cette ide, Dugs +cherche montrer qu'elle est applicable non seulement aux articuls, +mais tous les invertbrs et aux vertbrs eux-mmes. Les polypes +d'une colonie de corail, d'une colonie de bryozoaires sont des zoonites +au mme titre que les segments d'un insecte; ils sont seulement disposs +d'une autre faon. Des zoonites peuvent, en effet, se grouper en srie +linaire, ou se placer comme des rayons autour d'un centre, ou former +des arborescences ramifies, comme dans le rgne vgtal; on trouve de +nombreux passages entre ces divers modes d'association, passages qui +tablissent un lien entre des animaux paraissant au premier abord tout +fait diffrents. Les zoonites ayant toujours la mme constitution +fondamentale, les animaux ne diffrent que par le nombre et le mode de +groupement de ces parties constituantes, et comme, sous ce rapport, il +existe entre eux un nombre infini de transitions, on voit qu'il ne +saurait exister aucune ligne de dmarcation entre les diffrents types +du rgne animal. Dugs espre donc avoir dcouvert les lois de la +constitution des organismes, que cherchait Geoffroy, tout en chappant +aux objections que dirigeait Cuvier contre l'unit de plan de +composition. + +Ces lois sont au nombre de quatre: + +1 _Loi de multiplicit des organismes_; +2 _Loi de disposition_; +3 _Loi de modification et de complication_; +4 _Loi de coalescence_. + +On peut les noncer ainsi: + +1 Tout animal suprieur est compos d'un certain nombre d'_organismes_ +plus simples, de _zoonites_. + +2 Les zoonites constituant un animal peuvent se grouper soit en une +srie linaire unique, soit en deux sries alternes ou symtriques, soit +en couronne autour d'un axe, soit d'une faon tout fait irrgulire. +Chez un mme animal, ces divers modes de groupement peuvent tre +combins entre eux. + +3 Dans un mme animal, les zoonites peuvent prsenter des formes +diverses, se partager, se distribuer le travail ncessaire au maintien +de leur collectivit. + +4 Les zoonites ou les organes qui les composent peuvent prsenter +divers degrs de fusion, de manire qu'il devient souvent impossible de +dterminer leur nombre ou leurs limites. + +Toutes ces propositions sont rigoureusement exactes; Dugs exprime +encore fort bien l'ide que se font actuellement les physiologistes du +rle des diverses parties qui entrent dans la composition d'un +organisme. Aprs avoir dcrit les modifications diverses des parties +dans quelques insectes, il conclut[72]: + +Sous le rapport de la sensibilit et de la locomotion, il semble donc +que les segments se partagent, se distribuent le travail pour concourir +plus aisment un but commun. Cette distribution, ce concours o chaque +partie apporte l'ensemble son tribut spcial, sont plus marqus encore +quant aux appareils de la vie intrieure. L, nous voyons tel segment ou +telle rgion appeler, concentrer ou, pour mieux dire, centraliser et +perfectionner tel appareil d'organes dont les autres segments restent +privs, soit par _abandon_ rsultant d'une coalescence partielle qui +attire tous les lments de mme nature vers un centre commun, soit par +atrophie, disparition d'un appareil de fonction rendu inutile dans la +plupart des segments par son grand dveloppement dans un seul qui le +rend apte servir, en ce qui le concerne, toute la machine. Cette +communaut, cette convenance rciproque constitue l'individualisation et +concourt, on le sent bien, au perfectionnement de la vie gnrale. Il en +est de l'association des organismes comme de la socit humaine. La +civilisation fait un tout d'une masse d'individus diffrents, et elle +concourt augmenter les commodits, les jouissances de chacun d'eux par +le partage des capacits et des occupations. Une peuplade de sauvages +est, au contraire, rduite la vie la plus simple et la plus grossire. +Dans la premire de ces socits, nous avons l'image de l'_conomie +animale_ chez les tres les plus levs de l'chelle, un mammifre par +exemple. Quant la deuxime, c'est, la vie du tnia, aussi morcele, +que l'animal lui-mme et aussi peu complexe que l'est l'organisation de +l'animal, aussi peu varie que la forme de ses anneaux. + +Ces comparaisons, les physiologistes les limitent encore aujourd'hui, en +ce qui concerne les vertbrs, aux lments anatomiques; avec une +hardiesse tonnante, Dugs, soutenant une cause qui ne devait trouver +que dans ces dernires annes des arguments dcisifs en sa faveur, +considre les vertbrs comme des animaux segments, forms de zoonites + la manire des insectes, mais dont les zoonites sont confondus, comme +ceux des araignes. La division de la colonne vertbrale en vertbres +identiques entre elles est le signe le plus apparent de cette +segmentation des vertbrs; mais il en est d'autres. + +La moelle pinire des vertbrs fournit autant de paires nerveuses +qu'il existe de segments vertbraux. Dugs rappelle les expriences de +Chirac et de Legallois qui montrent que la portion de la moelle +correspondant chacune de ces paires nerveuses possde une vritable +autonomie. Il est ainsi conduit comparer la moelle des vertbrs la +chane ganglionnaire des animaux articuls. Il prouve du reste que non +seulement quand on passe d'un animal l'autre, mais encore chez le mme +animal, les divers ganglions comprenant cette chane peuvent se +rapprocher au point de se souder o au contraire se sparer, s'ils +taient primitivement souds. Les recherches de M. Blanchard ont tabli +que ce premier cas est le plus gnral chez les insectes; cependant +Swammerdam avait dj montr que les ganglions trs rapprochs, presque +souds, de la larve de l'Orycts nasicorne, de celle du Stratyome +camlon se sparent quand l'insecte arrive l'tat adulte; ces +rsultats ont t beaucoup tendus par les recherches de M. Knckel +d'Herculais et de M. Brandt. + +Chaque vertbre porte dans la rgion dorsale une paire d'appendices, les +ctes: les sept vertbres de la rgion cervicale, les cinq vertbres de +la rgion lombaire en sont dpourvues chez les Mammifres. Dugs fait +remarquer que les cinq paires de nerfs lombaires et les cinq paires +cervicales se runissent respectivement en un plexus et pntrent +ensuite dans les jambes et les bras, l'innervation desquels elles sont +presque exclusivement rserves. Or le nombre de doigts qui terminent +les membres de la plupart des vertbrs terrestres est prcisment de +cinq. Il est donc lgitime de considrer chacun de nos membres comme +rsultant de la soudure de cinq appendices correspondant respectivement + l'un des segments vertbraux qui fournissent les nerfs des membres. La +soudure de ces appendices s'est faite du centre la priphrie; elle +n'est complte que pour le premier segment des membres; dj le deuxime +comprend deux os, le troisime en comprend trois, le quatrime quatre, +les quatre autres chacun cinq. L'os hyode, la mchoire infrieure sont +d'autres appendices des vertbres qui ont gard une forme voisine de +celle des ctes; enfin la tte doit tre considre, ainsi que le +voulaient Goethe, Oken et Geoffroy Saint-Hilaire, comme forme d'un +certain nombre de vertbres, soudes ensemble aussi entirement que le +sont les segments qui constituent la tte des insectes, et ne demeurant +distincts que par leurs appendices. + +Il y a l toute une srie d'ides nouvelles, ingnieusement dveloppes +et qui ont t plus rcemment reprises et tendues, dans un intressant +opuscule, par M. le Dr Durand de Gros[73]. Le progrs sur la doctrine de +Geoffroy Saint-Hilaire est incontestable. Dugs ne cherche plus +expliquer, comme son illustre devancier, l'insecte par le vertbr; il +ne cherche plus retrouver dans les segments du corps des articuls +l'quivalent des vertbres des mammifres. Les vertbres et la colonne +vertbrale ne sont plus des parties fondamentales qu'il faut retrouver +tout prix. Retournant la proposition de Geoffroy, Dugs tudie le +zoonite l o il est le plus clair, chez l'animal articul; il dtermine +le mode d'association des zoonites et de leurs diverses parties, et il +se propose de retrouver chez le vertbr les traces d'une constitution +fondamentale identique celle des articuls; les vertbres et leurs +appendices sont les indications les plus prcises de cette constitution. +Cette fois, la comparaison est place sur un terrain infiniment plus +praticable. Malheureusement les termes de comparaison choisis ne peuvent +encore contenir que des rsultats illusoires; l'une des propositions sur +lesquelles Dugs base la conformit organique est d'ailleurs +radicalement fausse, et le succs de la thorie se trouve par cela mme +compromis. + +Si l'arthropode et le vertbr sont, en effet, l'un et l'autre forms de +zoonites, ce dont les dcouvertes rcentes de Semper et de Balfour ne +permettent plus gure de douter, leur similitude s'arrte ce point. En +cherchant poursuivre la comparaison au del des consquences +immdiates, ncessaires, de ce mode commun de constitution, Dugs entre +dans une mauvaise voie; il est domin lui aussi, son insu, par l'ide +de l'unit de plan de composition. Cette ide, qu'il modifie si +heureusement pour la rendre applicable aux animaux suprieurs, il +l'admet dans toute sa rigueur pour les zoonites: dans sa pense, tous +les zoonites sont identiques entre eux, et c'est en cela que consiste la +conformit que l'on constate entre les animaux: Il n'y a pas _unit de +plan_ dans l'chelle animale; mais il y a _conformit_, car les lments +composants sont toujours de mme nature, et leur disposition, quoique +varie, ne suffit pas pour isoler, sparer nettement les animaux qu'ils +constituent[74]. + +Pour trouver ces lments de mme nature dont parle Dugs, il faut +descendre aux lments constitutifs des tissus, ce que nous nommons +aujourd'hui les _cellules_ ou les _plastides_; Dugs s'arrtait aux +zoonites. Or les zoonites d'un vertbr ne sont nullement comparables +ceux d'un articul, pas plus que les zoonites ou rayons d'une toile de +mer ne sont comparables ceux d'une mduse. Dugs est conduit par cette +ide prconue des comparaisons videmment forces: lorsqu'il +assimile, par exemple, les mandibules des insectes la mchoire +suprieure des vertbrs, et leurs mchoires la mandibule de ces +derniers; il est encore plus loin de la vrit lorsqu'il croit trouver +un argument en faveur de sa thse dans la multiplicit des os qui +forment la mchoire infrieure des Poissons. Toutefois, avec une +sagacit remarquable, Dugs vite ordinairement les cueils dont une +fausse conception de la similitude des zoonites sme sa route, et il +garde tous les avantages que lui donne son mode de comparaison des +vertbrs et des animaux segments. C'est ainsi qu' la fin de son +mmoire, qui est de tous points une oeuvre de gnie, lorsqu'il s'agit +d'tablir comment peut s'effectuer le passage des vertbrs aux +invertbrs, le savant professeur de Montpellier cherche des types +intermdiaires non pas entre les articuls et les vertbrs, mais entre +les vertbrs et les vers, c'est--dire prcisment l o les +zoologistes actuels les ont trouvs. la vrit, il croit voir entre +les sangsues et les lamproies des affinits qui ne sont pas aussi +voisines qu'il est tent de le croire: la ventouse buccale des sangsues +ne saurait tre, sans exagration, compare celle des lamproies; les +poches respiratoires de ces poissons ne sont nullement homologues des +poches latrales du ver, qui ne sont autre chose que des reins; mais +Dugs n'avait choisi ces moyens de rapprochement qu'en raison de la +connaissance imparfaite que l'on avait, son poque, des types qu'il +s'agissait de comparer, et il demeurait frapp des ressemblances +gnrales de ces derniers. + +Dbarrass des complications qui rsultaient pour Geoffroy Saint-Hilaire +et pour Ampre de la comparaison qu'ils avaient essaye entre le +squelette interne des vertbrs, dsormais relgu au second plan, et le +squelette externe des articuls, il retient cependant l'ide que le +vertbr et l'articul ont, relativement au sol, une attitude oppose; +il insiste avec raison sur l'identit absolue de disposition que l'on +observe dans les organes d'un animal annel et d'un vertbr couch sur +le dos, et arrive ainsi aux assimilations les plus lgitimes. Il +rappelle que ce renversement de l'animal se manifeste dj dans +l'embryon, comme l'ont montr Hrold et Rathke, et tend +considrablement la liste, donne dj par Geoffroy, des animaux qui ont +abandonn l'attitude normale de leurs congnres pour en prendre une +plus ou moins diffrente. Ainsi les Paresseux demeurent presque toujours +accrochs aux branches d'arbre le dos en bas; les nyctribies et divers +acarus parasites marchent sur le dos; c'est galement sur le dos que +nagent les notonectes, parmi les insectes; les apus, les branchippes, +parmi les crustacs; tous les htropodes, parmi les mollusques; le +Gemel (_Pimelodus membranaceus_) et, dans certains cas, le remora, parmi +les poissons. Chez ce dernier, la face dorsale, demeurant le plus +souvent applique contre un corps tranger, a tout fait l'aspect de la +face ventrale des autres poissons. Mais il existe aussi, dans le rgne +animal, d'autres changements d'attitude non moins remarquables. L'homme, +parmi les mammifres, les manchots, les pingouins, parmi les oiseaux, +marchent debout, dans une position exactement perpendiculaire celle +des autres vertbrs de leur classe. Les pleuronectes et l'_amphioxus_, +parmi les poissons, les peignes, les hutres, les anomies, les +tridacnes, parmi les mollusques, demeurent constamment couchs sur le +ct, tandis que les _gammarus_, ou crevettines d'eau douce, qui sont +des crustacs, marchent sur le ct et nagent indiffremment sur le dos +ou sur le ventre. Beaucoup d'annlides et certains myriapodes peuvent de +mme, sans difficult, marcher sur le dos ou sur le ventre, et il en est +qui n'avancent qu' reculons. Dugs aurait encore pu ajouter que les +cirripdes et les ascidies passent la plus grande partie de leur +existence fixs la tte en bas, que c'est l'attitude normale de tous les +mollusques lamellibranches et celle dans laquelle dorment et se reposent +les galopithques et les chauves-souris. De tous ces faits, on doit +conclure avec Geoffroy que, chez les divers animaux, des rgions du +corps anatomiquement identiques peuvent occuper, par rapport nos +points de repre habituels, le sol et le ciel, les positions les plus +varies, et que, dans ses comparaisons, l'anatomiste ne doit tenir aucun +compte de ces positions. + +Dugs est galement assez souvent heureux lorsqu'il cherche tablir +entre les rgions du corps des animaux de type diffrent des +comparaisons plus rigoureuses que celles qui ont cours dans la science. +C'est ainsi qu'il donne de la tte la seule dfinition physiologique et +morphologique que l'on puisse accepter aujourd'hui: C'est la rgion +antrieure, celle qui guide les autres, o l'on trouve des parties +modifies en organes des sens (phanres) et des appendices locomoteurs +destins la prhension, la division des aliments... Cette rgion est +compose de plusieurs segments ou zoonites; mais leur coalescence est +souvent telle que l'esprit d'analyse le plus exact n'arrive la +dcomposer que par des conjectures qui laissent toujours au moins +quelque incertitude sur le nombre des segments. Seulement Dugs, +voulant comparer de trop prs l'articul et le vertbr, s'engage +bientt dans une voie qui demeure sans issue. + +D'autres causes viennent d'ailleurs enrayer l'essor que les ides +fcondes contenues dans le _Mmoire sur la conformit organique_ +auraient pu donner la zoologie. Bien que grand admirateur de Lamarck +et de Geoffroy Saint-Hilaire, Dugs, qui s'tait laiss entraner vers +la zoologie par les sductions magiques du gnie de Cuvier, ne parat +pas avoir devin l'importance que devait prendre plus tard le +transformisme. Il ne se demande nulle part, dans son mmoire, quelle a +pu tre l'origine des animaux qu'il tudie, et parat croire, comme son +premier matre, qu'ils ont t et seront toujours ce que nous les voyons +aujourd'hui. Il remarque que quelques-uns sont rduits un seul +zoonite, que chez les myriapodes les zoonites se forment successivement; +mais il ne lui vient pas l'esprit, ce qui n'aurait certes pas chapp + Lamarck ou tout autre transformiste, que les animaux simples, +rduits un seul zoonite, pourraient tre les anctres, les +progniteurs; encore persistants, des animaux forms de plusieurs +zoonites; il ne cherche pas quelles causes, en dterminant le mode de +groupement des zoonites, soit en couronne, soit en ligne droite, ont pu +donner ainsi naissance ce que Cuvier appelle les types organiques. +Bien au contraire, ces types sont pour lui primitifs; ds le dbut de +son volution, chaque animal porte l'empreinte du type auquel il +appartient: Chaque espce d'animal a sa forme particulire (tant +intrieure qu'extrieure), son _type propre_, et ce ds sa premire +origine, sans pouvoir dire en quoi consiste la cause premire qui marque +ainsi _primordialement_ l'animal d'un cachet caractristique, qui +empche les espces de se multiplier sans rgles comme sans limites, qui +empreint des traits particuliers et de famille aux individus d'une mme +espce; on ne peut mconnatre l une puissance quelconque, et l'on peut +au moins l'tudier dans ses effets. Tout en passant par des +transformations _comparables_ aux principaux, degrs de l'chelle +animale, l'embryon n'en a pas moins toujours ses caractres +particuliers. On reconnat l l'influence des recherches et surtout des +ides de Von Bar; mais, en 1831, les fondements de l'embryognie +taient peine jets; non seulement on ne savait presque rien du mode +d'volution des animaux infrieurs, mais on savait mme fort peu de +chose sur le dveloppement des plus levs, et Dugs tait dj en +avance sur son temps lorsqu'il dcrivait la reproduction par division +transversale d'une espce de Planaire, la _Catenula lemn_. + +La loi de conformit organique est donc une sorte de loi mtaphysique, +comme la loi de l'unit de plan de composition; elle ne prtend pas +expliquer la filiation des animaux: elle se borne simplement constater +leur mode de structure et ne cherche tablir entre eux qu'un lien +purement thorique, j'allais dire purement thologique. On sent du reste +flotter vaguement, autour de cette conception premire, d'autres ides +plus mtaphysiques encore. Parfois se trahit la proccupation toute +pythagoricienne de trouver chez des animaux, d'ailleurs trs diffrents, +les mmes parties en mme nombre, sans que rien puisse faire prsumer +que le nombre cherch soit constant: ainsi Dugs s'efforce de montrer +que le cou des vertbrs est form de trois vertbres, comme le thorax +des insectes de trois articles; il croit voir de mme une correspondance +entre les cinq paires de pattes des crustacs dcapodes et les cinq +appendices primitifs, dont la soudure constitue, suivant lui, les +membres des vertbrs suprieurs. + +En un mot, il s'imagine que les mmes parties doivent se trouver en mme +nombre et peuvent tre dsignes par les mmes noms chez les vertbrs +et les articuls; il dresse un tableau comparatif des parties du corps +chez ces animaux et parvient un semblant de dmonstration de leur +identit de structure. Il est vident que Dugs ne peut admettre un seul +instant que ces prtendues lois numriques rgissent le rgne animal +tout entier; il possde des connaissances trop tendues pour que la +pense ait pu lui venir de retrouver chez un siphonophore tous les +zoonites de l'crevisse ou du chat; mais quand on en vient chercher +des ressemblances dont la seule explication rside dans une volont +suprieure, il n'y a aucune raison de s'arrter, et les nombres ont +quelque chose de fatidique qui semble, toutes les poques, avoir +fascin certains esprits. Mac Leay, entomologiste distingu, n'a-t-il +pas fond tout un systme de divisions zoologiques sur l'excellence du +nombre cinq, qu'il considrait comme ayant rgi toute l'volution +organique? + +C'est la mme tendance mtaphysique qui conduit Dugs penser que les +divisions du rgne animal peuvent tre distribues sur deux cercles +tangents, l'un comprenant les invertbrs, l'autre les vertbrs. Ces +cercles sont ingnieusement construits, comme on peut s'en assurer en +jetant les yeux sur la reproduction que nous en donnons ci-aprs, mais +ne correspondent rien dans la nature. De telles tentatives tmoignent +simplement, chez leur auteur, de la conviction profonde que la +continuit de l'univers doit pouvoir s'exprimer par une ligne +gomtrique simple: la ligne droite n'ayant pas russi Bonnet, Dugs +s'tait arrt au cercle. + +Malgr ces dfauts inhrents l'poque o il fut crit, on ne saurait +estimer trop haut la valeur des ides morphologiques dveloppes et +souvent tablies dans le _Mmoire sur la conformit organique_. Publi +au moment mme o venait de se terminer la lutte entre ces deux +redoutables athltes: Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, le mmoire de +Dugs fut peu remarqu, eu gard sa valeur; un petit nombre de savants +taient d'ailleurs en tat d'en comprendre toute la porte, et Dugs +lui-mme n'avait fait que l'entrevoir. Bien qu'on lui ait fait de +frquents emprunts, le _Mmoire sur la conformit organique_ n'a gure +t cit, depuis la mort de son auteur, qu' titre de curiosit +scientifique. On doit cependant le considrer comme ayant, pour la +morphologie animale, la mme importance que l'essai de Goethe sur les +mtamorphoses des plantes, pour la morphologie vgtale. + +Bientt les dcouvertes vont se succder, les unes apportant une +clatante confirmation aux vues de l'anatomiste de Montpellier, les +autres largissant davantage les horizons entrevus par lui; mais on a +perdu le fil conducteur un moment saisi; le nom de Dugs est peine +prononc, alors qu'il pourrait tre mis ct de ceux de Lamarck et de +Geoffroy. Puissions-nous dans ces quelques lignes avoir contribu +rparer l'injustice involontaire des zoologistes envers un des hommes +les plus minents de ce sicle. Cette injustice tait d'ailleurs la +consquence fatale des dures conditions que la lutte entre Geoffroy +Saint-Hilaire et Cuvier avait faites, en France, la philosophie +zoologique, et du discrdit dans lequel devaient faire tomber la +philosophie zoologique les excs d'une cole allemande dont nous devons +maintenant nous occuper. + +[Illustration: DISTRIBUTION DES ANIMAUX D'APRS DUGS + + MONADAIRES + + Monadistes. + + Confervistes. + / \ + Stphanomistes. Uvellistes. +DIPHYARES ACTINIAIRES + Physalistes. Actinistes. + Astristes. + Diphysts. Cercle Mdusistes. + | des | + | Invertbrs. | + | | + | | + Ascidistes. Tnistes. + + Lingulistes. Ascaridistes. + | + Ostristes. Lombricistes. + + Hlicistes. Julistes. +HLICAIRES TNIAIRES + Hyalistes. Culicistes. + + Loligistes. Aranistes. + \ + Balanistes----Astacistes. + + ASTACAIRES HOMINIAIRES + + Squalistes + / \ + Cyprinistes. \ + \ + Salamandristes. \ + Ranistes. + Lacertistes. Cercle + des Crocodilistes. + Passeristes. Vertbrs. / + / + Echidnistes. / + \ / + + Hoministes. +] + + + + +CHAPITRE XIV + +LES PHILOSOPHES DE LA NATURE + +Ides de Schelling.--Oken: Les polarits et la gense de l'univers.--Le +Mucus primitif.--Gnration quivoque des infusoires les lments +anatomiques.--Loi de rptition dduite de la philosophie de la +nature.--L'homme et le microcosme.--Les degrs d'organisation.--Thorie +de la vertbre; constitution vertbrale du crne.--Spix: application de +la loi de rptition l'anatomie compare.--Carus: Extension de la +thorie de la vertbre. + + +La grande cole qui commence Buffon et que continuent Lamarck, +Geoffroy Saint-Hilaire et Dugs en France, Goethe et Kielmeyer en +Allemagne, rassemble des faits et, par une srie d'inductions, cherche +s'lever de ces faits une conception gnrale des rapports qui +unissent entre eux les tres vivants, conception l'aide de laquelle +elle s'efforce ensuite de dcouvrir des faits et des rapports nouveaux. +C'est l, en dfinitive, la mthode commune tous les hommes de +science; ils ne diffrent, cet gard, que par le plus ou moins grand +nombre de faits entre lesquels leur esprit aperoit des rapports, par la +gnralit plus ou moins grande des ides que leur suggrent ces +rapports. Les philosophes procdent volontiers autrement: une ide _a +priori_, aussi leve, aussi abstraite que possible, leur sert de point +de dpart; ils en dduisent ensuite les faits par le raisonnement pur. +C'est ce qu'essaya en Allemagne, au commencement de ce sicle, l'cole +dite des _philosophes de la nature_. + +Il semble, au premier abord, qu'une pareille faon de faire soit +ncessairement strile; il n'en est cependant pas toujours ainsi. En +effet, quelle que soit la forme sous laquelle on les exprime, les ides +sont, en dfinitive, puises dans les faits; elles contiennent donc +toujours une part de ralit; d'un autre ct, en droulant leurs +consquences, le philosophe ne perd jamais de vue les groupes de faits +qu'il se propose d'expliquer; son esprit n'est en repos que lorsque, par +un artifice quelconque de langage, il est parvenu rattacher plus ou +moins adroitement les faits l'ide principale; mais, chaque fois +qu'il a recours ce procd, il transforme fatalement la signification +de l'ide premire; il y introduit une part plus grande de ralit; ce +ne sont plus des rapprochements entre des abstractions, ce sont des +rapprochements entre des faits rellement analogues qu'il aperoit, et +de ces rapprochements jaillissent ncessairement des consquences +exactes, qui frappent d'autant plus l'esprit que le point de dpart +avait paru plus paradoxal. C'est l l'histoire de l'cole des +philosophes de la nature, le secret de l'enthousiasme que cette cole a +un moment suscit, de l'influence que, pendant prs d'un demi-sicle, +elle a exerce en Allemagne; c'est la raison des dcouvertes auxquelles +elle a conduit, des succs rels qu'elle a obtenus. + +Le premier des philosophes de la nature fut Schelling, qui avait suivi +les leons de Kielmeyer, et trouva moyen d'intercaler dans son systme +toutes les ides de son illustre matre[75]. Le point de dpart de tout +le systme de Schelling est l'existence souvent hypothtique, dans la +nature, de certaines forces, de certains tres qui semblent se +neutraliser par leur union: ainsi l'lectricit ngative et +l'lectricit positive, actives toutes les deux, produisent, en +s'unissant, l'lectricit pure et simple, l'lectricit absolue, dont +l'existence ne se manifeste par aucun phnomne; les deux fluides +magntiques, le fluide boral et le fluide austral, se neutralisent de +mme par leur union; les deux sexes des animaux et des plantes, +isolment susceptibles de varier, dterminent par leur union la +production de quelque chose de fixe, l'espce, qui est une pure +abstraction. Schelling arrive donc concevoir que cette opposition +apparente ou relle est la loi gnrale par excellence, et que c'est +d'elle que tout drive. De toutes les oppositions, la plus gnrale est +celle du _moi_ et du _non-moi_, de l'_unit_ et de la _pluralit_, de +l'_esprit_ et du _monde matriel_; ces oppositions ne sont, comme les +deux lectricits, que des manifestations diffrentes d'un principe +universel que Schelling appelle l'_absolu_. Inertes s'ils taient unis, +et constituant ds lors le nant, le moi et le non-moi, par cela seul +qu'ils sont opposs l'un l'autre, deviennent actifs comme les deux +lectricits et tendent sans cesse s'unir. Dans leur course l'un vers +l'autre, ces deux lments subissent des arrts, et ce sont ces arrts +qui constituent toutes les apparences du monde, tous les tres. Ainsi un +courant lectrique dont rien ne rvle l'existence se traduit par des +phnomnes sensibles ds qu'il rencontre une rsistance, ds qu'il subit +un arrt. Le moi et le non-moi, l'esprit et le monde matriel tant deux +parties adquates d'un mme tout, on peut dire, en certain sens, que +l'esprit cre le monde et qu'il n'a qu' regarder en lui-mme pour en +trouver toutes les parties; de l cet aphorisme clbre: Philosopher +sur la nature, c'est crer la nature. + +Les tres n'tant que des arrts successifs d'une mme activit, les +plus levs doivent traverser, dans leur volution, comme le soutient +Kielmeyer, les formes auxquelles s'arrtent les plus simples; leurs +organes doivent natre de ceux des tres infrieurs, ce qui justifie la +doctrine de l'pignse, laquelle s'tait arrt Buffon. Les tres +organiss, les tres inorganiques n'tant tous que des manifestations +d'une mme activit, tous sont galement vivants; l'univers tout entier +n'est qu'un immense organisme, dont le moi, dont l'esprit, dont l'me +est l'tre absolu, c'est--dire Dieu, qui serait le nant si le monde +n'existait pas. + +Schelling, en dveloppant son systme, se tient volontiers dans les +gnralits; Oken se charge de le faire pntrer dans le menu dtail des +phnomnes; il lui donne en mme temps des dehors plus rigoureux: les +mathmatiques, les sciences physiques, la biologie, viennent point +nomm fournir des arguments, des comparaisons, des apparences de +dmonstration. Toute sa philosophie repose sur cette identit: + + + A - A = 0, + +qui est une gnralisation arithmtique des oppositions ou polarisations +de Schelling. Cette identit mathmatique contient la fois l'univers +matriel reprsent par le terme + A, et l'esprit reprsent par le +terme - A; l'union intime de ces deux termes, c'est le divin, c'est +l'absolu, c'est le zro, c'est le nant d'o tout est sorti. L'univers +matriel, le fini, l'espace, le temps, c'est l'absolu passif; l'idal, +l'infini, l'ternel, c'est l'absolu actif. L'absolu, s'opposant ainsi +lui-mme, de manire devenir la fois actif et passif, fait acte de +cration. L'absolu actif ou le _posant_, l'absolu passif ou le _pos_ se +confondent dans l'_unissant_, comme le plus et le moins se confondent +dans le zro; ces trois formes de l'absolu sont les trois personnes de +la Trinit qui est Dieu. Oken trouvera de mme le moyen d'expliquer +beaucoup d'autres mystres. Mais il ne reste pas sur ces sublimes +hauteurs; il en descend d'abord pour tablir un principe assez semblable +au principe mcanique de l'_action_ et de la _raction_; d'aprs lui, +toute force est double et compose d'une force ngative et d'une force +positive; le mouvement rsulte de cette polarisation de la force, dont +les deux termes tendent sans cesse se neutraliser sans y arriver +jamais. Plus les termes de sens contraire qui composent une mme force +seront nombreux et diffrents, plus le mouvement qu'ils dterminent sera +actif. Mais le mouvement, c'est la vie; la vie sera d'autant plus +intense que les tres qui la possdent contiendront plus de diversit. +Or l'tre le plus vivant, c'est l'homme: il contient toutes les +diversits; chacune de ces diversits est une des formes possibles de la +vie, un tre. L'homme contient donc en lui le monde tout entier. Tout +animal n'est qu'une rduction de l'homme, un organe isol, ou un +assemblage d'un certain nombre des organes qui se trouvent dans l'homme. +C'est l, on le comprend, le point de dpart de tout un systme de +zoologie que nous dvelopperons tout l'heure. + +Mais comment ont pu se former les tres vivants? Il faut, pour arriver +l'expliquer, pntrer tout le systme de Oken, dont les diverses parties +sont relies entre elles avec autant de soin que les thormes +successifs de la gomtrie. + +L'absolu, en s'opposant lui-mme, cre la matire; celle-ci, n'tant +que l'absolu passif, est une: c'est l'_ther_. L'absolu non polaris, +correspondant au zro, est reprsent par le point; l'absolu polaris +s'carte de lui-mme: c'est le point tendu, la sphre. L'ther est donc +sphrique; il tend rentrer dans l'absolu, tomber vers son centre, il +est donc pesant et toujours en mouvement; mais il ne peut s'unir +l'absolu, il tourne donc autour de lui. L'absolu, c'est le point, le +centre; toute sphre tourne donc autour de son centre. + +L'ther est double, comme l'absolu lui-mme; il doit donc, comme lui, se +polariser. Il ne peut le faire qu'en se divisant, comme l'absolu, en +sphres tournant sur elles-mmes, les unes actives, les autres passives. +L'ther ainsi polaris donne naissance aux astres: les sphres actives +sont les soleils, les sphres passives sont les plantes qui tendent +rejoindre le soleil pour rentrer dans leur absolu, et tournent, par +consquent, autour d'eux. La tension qui spare les soleils des plantes +est ce que nous appelons la lumire; cette tension est la cause de la +polarisation de l'ther en soleils et plantes, elle se produit aux +dpens de l'ther, la matire des physiciens: il n'y a donc pas de +matire sans lumire. De la lutte de la lumire contre l'ther non +polaris nat la chaleur; la lumire et la chaleur produisent ensemble +le feu. + +Les plantes sont comme les soleils une _trinit_, un absolu dont les +lments actifs et passifs, les liquides et les solides, sont spars +par une tension, constituant l'air; l'ensemble de ces trois parties, le +solide, le liquide, l'arien, est dsign par Oken sous le nom de +_galvanisme_. Les minraux, l'un des produits de cette polarisation, +doivent leur solidit une force nouvelle, le _magntisme_; leur +polarisation se traduit par la forme cristalline. La chaleur lectrise +les cristaux; une autre force, qui est le _chimisme_, tire de +l'_indiffrenciation_ les deux lectricits, et cette force dissociante +tend produire la liqufaction. + +Le chimisme transforme les minraux et les amne un dernier degr de +modification qui est le carbone. Le carbone ayant subi les trois actions +particulires de solidification, de liqufaction et d'arification ou +d'oxydation, qui constituent le galvanisme gnral, tout la fois +solide, liquide et lastique, devient une sorte de mucus, la _gele +primitive_, le _Urschleim_. La gele primitive et le sel, uniformment +rpandus dans la mer, sont les produits d'une polarisation particulire, +due la lumire. La mer est organise comme le mucus rpandu partout +dans sa masse; c'est d'elle qu'est sorti tout ce qui a vie. La vie n'est +qu'une forme du galvanisme; la gele primitive doit donc avoir les trois +pouvoirs de solidification, de liqufaction et d'oxydation: ces trois +pouvoirs correspondent aux trois fonctions d'assimilation, de digestion +et de respiration. La gele primitive ainsi doue s'organise, comme +l'ther primitif. Ne pouvant former une sphre unique, sans quoi elle +reconstituerait la plante, elle se divise en une infinit de sphres; +ces sphres sont les infusoires, qui naissent ainsi directement de la +gele par _gnration univoque_. Les animaux et les plantes ne sont que +des agglomrations d'infusoires; en se dissociant, ils se rsolvent +effectivement en une infinit d'infusoires qui apparaissent ainsi par +_gnration quivoque_. + +C'est l'action de la lumire qui a dtermin la transformation des +infusoires en animaux et en plantes. Les vgtaux retenus en partie dans +la terre, n'ayant pas suffisamment prouv l'action de la lumire, +s'lancent du sol pour la chercher et produisent les fleurs quand ils +ont t suffisamment ennoblis par son contact; mais ils tiennent encore + la terre comme la terre au soleil; ils reprsentent donc, dans cette +trinit qui est le monde vivant, l'lment plantaire; tandis que les +animaux, libres comme le soleil qui ne tient rien, en sont l'lment +solaire. Les vgtaux ne contiennent que les reprsentations des trois +lments plantaires, le solide, l'humide, l'lastique; les animaux +contiennent, en outre, la reprsentation d'un lment solaire, la +lumire. Cet lment est dj reprsent dans la partie la plus noble de +la plante, dans la fleur, ramene par son volution l'origine de tout, +au _point_, reprsent par les grains de pollen. L'animal est une fleur +sans tige; il commence par o la plante finit; il n'est d'abord qu'une +sorte de semence anime par la lumire, un utrus sensible; c'est le +cas des infusoires. Toutes les parties de la plante sont reprsentes +dans l'animal, mais ennoblies par la lumire; l'animal lui-mme est un +systme analogue au systme cosmique; il a sa partie plantaire +reprsente par les os, sa partie solaire reprsente par le systme +nerveux, form de points semblables aux grains de pollen, mais unis +entre eux. Une partie moyenne, participant de l'os et du nerf, est la +chair. + +En appliquant indfiniment le mme systme, en imaginant que chaque +terme de l'volution du monde est obtenu par le ddoublement d'un terme +prexistant en deux parties unies par une troisime l'tat de tension, +en combinant ensemble les diffrents termes dj obtenus, Oken arrive +ainsi de proche en proche se reprsenter tous les phnomnes jusque +dans le moindre dtail. Chaque chose, chaque phnomne tant tir d'une +chose, d'un phnomne prexistants et pouvant donner, naissance, par la +rptition d'un procd toujours le mme, des choses, des phnomnes +nouveaux, il est vident que chacun des termes d'une srie d'volutions +est reprsent dans tous les autres; de l cet aphorisme clbre: Tout +est dans tout, dont la loi de la _rptition des parties_ dans +l'organisme n'est qu'une consquence particulire. + +Cette rptition des parties n'est, comme nous l'avons montr +ailleurs[76], qu'une consquence d'un phnomne plus gnral, +essentiellement rel, le phnomne mme de la reproduction; la +constitution cellulaire des organismes, les phnomnes d'pignse, la +division du corps des animaux articuls ou rayonns en segments +quivalents entre eux, la division en vertbres de la partie +fondamentale du squelette, sont le rsultat d'une rptition continuelle +des processus, faciles observer, de la reproduction. Un systme bas, +comme celui d'Oken, sur la rptition indfinie des mmes actes, des +mmes phnomnes, devait se montrer d'accord avec la nature toutes les +fois que la nature prsentait de relles rptitions; or c'est +prcisment le cas pour les plantes et pour les animaux, comme Goethe +l'avait justement conclu de l'observation. Il devait galement se +trouver d'accord avec la nature dans tous les cas o un phnomne +rsulte du conflit de deux causes, dont les influences contraires se +neutralisent en partie. C'est ainsi que l'observation a confirm +certains _a priori_ de Oken, tels que ceux-ci: + +La fixit des espces est en grande partie due la reproduction +sexue. + +Les animaux et les plantes sont composs d'lment originairement +semblables entre eux, analogues des infusoires, les cellules. + +Tous les tres vivants se dveloppent par pignse. + +Les organismes levs rsultent de la runion de parties semblables qui +se rptent, en se disposant de faons diverses. + +Beaucoup d'organismes infrieurs peuvent tre considrs comme +rsultant de l'association d'un certain nombre d'organes ou de parties +qui ne se trouvent au complet que dans les organismes plus levs. + +Il est vrai que quelques-unes de ces vrits avaient dj t trouves +en dehors de lui et par une toute autre voie. D'ailleurs Oken ne fait, +en quelque sorte, que traverser le monde rel que son esprit rencontre +par hasard dans sa course rapide. Il se laisse peine retarder par le +choc, et bientt, reprenant sa libre allure, il se lance avec une +vitesse nouvelle dans le champ infini des spculations. + +tudiant les animaux, il se proccupe de retrouver dans leur ensemble la +reprsentation de chacune de leurs parties, dans chaque partie la +reprsentation du tout. L'animal n'est, comme les infusoires qui +composent son corps, qu'une simple vsicule limite par la peau; c'tait +d'abord une vsicule ferme rduite la peau; le tube digestif n'est +qu'une portion de la peau de cette vsicule primitive, refoule au +dedans et prive de l'action de la lumire; la peau produit, sous +l'action de l'air, les branchies; les poumons ne sont que des branchies +retournes et rentres l'intrieur du corps; l'aorte est une +rptition de la trache-artre; il en est de mme du canal thoracique; +le foie est un cerveau auquel se rendent les vaisseaux intestinaux et +pulmonaires, comme les nerfs au cerveau proprement dit; la vsicule +biliaire rpte l'intestin dans le systme dont les poumons reprsentent +la peau; ce systme s'tant dvelopp l'abri de la lumire, comme le +foetus, le foetus tout entier n'est d'abord qu'un foie. Le systme osseux +drive du foie la suite d'un commencement d'action de la lumire sur +cet organe; il abrite le systme nerveux et sert de soutien au systme +musculaire. Le ventre et le dos de l'animal se reprsentent +respectivement; mais le dos est la partie solaire de l'animal, le ventre +sa partie plantaire: de l leur orientation rciproque. Le ventre, +tant incompltement soumis l'action de la lumire, n'a qu'une colonne +vertbrale incomplte, le sternum; il reprsente dans l'animal une +partie demeure vgtale. Le squelette a aussi sa partie animale et sa +partie vgtale; les disques des vertbres et les ctes sont les parties +vgtales, les membres les parties animales; les membres ne sont que des +ctes plus animalises et soudes entre elles; une main rsulte de la +soudure de cinq ctes reprsentes par les doigts. + +La tte est la partie essentiellement animale de l'animal; le tronc, qui +est dj polaris en dos animal et ventre vgtal, demeure de nature +plus vgtale: il quivaut la partie la plus leve de la plante et +reprsente un animal sexuel oppos l'animal crbral. Mais la tte +reproduit le tronc; elle a donc une colonne vertbrale, le crne, qui +doit se dcomposer en vertbres; des bras, les mchoires; des doigts, +les dents; un thorax, le nez; un poumon, l'ethmode; un estomac, la +bouche; un diaphragme, le voile du palais; des jambes, les bras. + +Bien plus, la peau, l'intestin, le poumon, la chair, le systme nerveux +sont autant d'tres complets se reprsentant rciproquement. Chacun +d'eux est un organisme, et son panouissement complet aboutit la +production de l'un des organes des sens, qui en est comme la fleur. La +fleur tant un animal, chaque organe des sens est un animal parasite, +dans lequel l'animal entier est reprsent. Le plus parfait de tous est +l'oeil, vritable cerveau qui va au devant de la peau. + +L'animal sexuel reproduit son tour l'animal crbral; de l la +ressemblance entre les membres antrieurs et les membres postrieurs: le +bassin est le thorax de l'animal sexuel; l'ilion, son omoplate; +l'ischion, sa clavicule; le fmur, son humrus, etc. + +Il tait impossible que dans cette ardente recherche des rptitions +organiques, o les plus fugitives ressemblances servent justifier les +plus tranges assimilations, quelques-unes des similitudes relles des +diverses parties du corps ne fussent pas mises en relief. Oken se +rencontra avec Vicq-d'Azyr pour soutenir l'homologie des membres +antrieurs et postrieurs, avec Goethe pour tablir la constitution +vertbrale du crne; bien souvent d'ailleurs, il saisit au vif le +caractre essentiel d'un organe; tout coup, parmi ses mtaphores, +jaillit une phrase incisive qui signale un rapport inattendu et le grave +dsormais dans l'esprit; combien de ces phrases, de ces expressions sont +tombes dans le vocabulaire courant des naturalistes! + +Si chacune des parties de l'homme n'est que la rptition de l'homme +tout entier, le rgne animal, nous l'avons dit, ne fait aussi que +rpter l'homme; les animaux ne sont que les organes contenus dans +l'homme, isols ou diversement unis. Les animaux peuvent donc tre +classs d'aprs leur degr de complication, et Oken dsigne chaque +groupe par le nom du systme qui lui parat prdominant chez lui. Voici +le tableau du rgne animal auquel il s'est arrt: + +1er Degr.--Animaux intestins, animaux corps, animaux tact: Invertbrs. + +1er _Cycle_.--Animaux digestion: Rayonns. + Cl. 1.--Animaux estomac: Infusoires. + Cl. 2.--Animaux intestin: Polypes. + Cl. 3.-Animaux chylifres: Acalphes. + +2e _Cycle_.--Animaux circulation: Mollusques. + Cl. 4.--Acphales. + Cl. 5.--Gastropodes. + Cl. 6.--Cphalopodes. + +3e _Cycle_.--Animaux respiration: Articuls. + Cl. 7.--Animaux peau: Vers. + Cl. 8.--Animaux branchies: Crustacs. + Cl. 9.--Animaux traches: Insectes. + +2e Degr.--Animaux chair, animaux tte: Vertbrs. + +4e _Cycle_.--Animaux charnels. + Cl. 10.--Animaux os: Poissons. + Cl. 11.--Animaux muscles: Reptiles. + Cl. 12.--Animaux nerfs: Oiseaux. + +5e _Cycle_.--Animaux sensuels. + Cl. 13.--Animaux sens: Mammifres. + +Naturellement, dans chaque division, le mme systme est poursuivi avec +une implacable rigueur. Seulement l'_a priori_ n'existe plus que dans +les dnominations des divisions; la dlimitation des coupes est celle +que viennent indiquer les dcouvertes qui se succdent dans le monde +zoologique; Oken ne fait que plier ces dcouvertes aux exigences de son +systme. Il est loin d'ailleurs de demeurer tranger aux recherches +positives. Directeur d'un journal dont l'indpendance gale la renomme, +l'_Isis_, il y enregistre tous les progrs des sciences naturelles; +lui-mme se livre des recherches approfondies d'ostologie et +d'embryognie. Par ses travaux, par son enseignement, par son journal, +par l'originalit mme de ses ides, par l'tranget de son langage, il +acquiert rapidement une immense influence, provoque un mouvement +scientifique des plus remarquables et mrite d'autant plus d'tre plac +au nombre de ceux qui ont rendu de rels services aux sciences +naturelles que, si l'ide la plus gnrale de son systme s'effondre, un +grand nombre d'ides justes, de rapprochements nouveaux, de faits bien +observs qu'il a rencontrs en route demeurent dfinitivement acquis au +trsor des connaissances positives de l'esprit humain. Le retentissement +de ses ides s'tend mme jusqu' notre poque; l'universit d'Ina, +dont il fut l'un des professeurs minents, a gard le privilge d'tre +une universit d'avant-garde, et l'on retrouve parfois dans la parole +d'Hckel, son successeur, une sorte d'cho lointain de sa voix. + +Comme Oken, Hckel fait jouer au carbone un rle prpondrant dans la +production des corps organiss; il a espr et pense encore avoir trouv +dans le fameux _Bathybius_, extrait du fond de l'Atlantique par le +_Porcupine_, la gele primitive, le _Urschleim_; les thories bien +connues et vraies, en grande partie, de la _Planula_ et de la +_Gastrula_, reprsentent assez bien les phases successives du +dveloppement des animaux telles que les devinait Oken. Comme Oken, +Hckel admet que certains animaux peuvent s'arrter dans leur volution + l'tat d'organe isol, et n'y a-t-il pas quelque analogie entre ce +procd unique l'aide duquel le fondateur de l'_Isis_ cre le monde, +et le monisme, base de la philosophie hcklienne? + + * * * * * + +Il tait difficile d'exagrer les ides de Oken; contrairement ce qui +arrive d'ordinaire, ses lves s'appliqurent en restreindre la +porte, les rapprocher davantage de la ralit, chercher la +signification vraie des faits sur lesquels le matre avait jet le +manteau bizarre de sa fantaisie. + +Spix (1781-1826) se borne dire que la nature se dveloppe par degr et +que chaque degr n'est que le perfectionnement du degr immdiatement +infrieur: la terre devient eau, l'eau devient air, l'air devient +lumire. On demeure quelque peu confondu de voir des hommes d'ailleurs +minents parler de semblables transformations plus de trente ans aprs +la mort de Lavoisier, une poque o la chimie est depuis longtemps +assise sur des bases inbranlables. Ce dveloppement successif des +parties est plus manifeste dans la nature organique que dans la nature +inorganique; il aboutit la fleur chez les vgtaux; chez les animaux, +il aboutit la formation d'une tte. Les animaux les plus simples +(zoophytes et vers) sont, pour ainsi dire, rduits un abdomen; chez +les poissons, la tte commence devenir distincte; elle est nettement +ralise chez les reptiles et les oiseaux, mais n'atteint tout son +dveloppement que chez les mammifres. Le bassin, squelette de +l'abdomen, le thorax, squelette de la poitrine, ne sont que des essais +de ralisation du squelette cphalique. On trouve dans la tte la +reprsentation de toutes les parties du corps, mais pour retrouver cette +reprsentation, Spix, comme Geoffroy Saint-Hilaire, comme Goethe, comme +Autenrieth, comme Oken, s'adresse aux embryons. Il taye ses ides de +belles et prcises recherches d'ostologie et d'embryognie compares, +qui sont autant d'acquis pour la science. Nous sommes loin, il est vrai, +de la mthode rigoureuse de dtermination de Geoffroy Saint-Hilaire; +mais il s'agit de problmes tout autres que ceux dont s'occupait le +savant franais. Les philosophes de la nature ne comparent pas seulement +les animaux entre eux; comme l'avait fait le premier Vicq-d'Azyr, +indpendamment de toute thorie, ils comparent l'animal lui-mme et +cherchent dans chacune de ses parties l'quivalent des autres. + +Cependant les recherches accomplies en Allemagne et en France ne sont +pas sans s'influencer rciproquement. Geoffroy, lui aussi, s'occupe de +dterminer, en 1824, la composition vertbrale du crne, et, par une +dfinition ingnieuse de la vertbre, il carte la plupart des +difficults que faisaient natre les conceptions mtaphysiques des +philosophes de la nature. Inversement, Carus reprend, en 1828, l'ide de +Geoffroy, qui fait vivre les animaux articuls dans leur colonne +vertbrale: il considre trois sortes de vertbres: une vertbre +primitive, qui protge les parois du corps; une vertbre secondaire, qui +protge le systme nerveux; une vertbre tertiaire, qui spare ce +systme du reste du corps. Les animaux articuls ne possdent que la +premire des vertbres; les vertbrs prsentent au contraire trois +vertbres enfermes l'une dans l'autre; pour Carus, comme pour Oken, +tout est vertbre; les os mmes des membres sont des vertbres +rayonnantes. Carus ne se borne pas d'ailleurs faire de l'anatomie +compare; il a tout un systme philosophique qui n'est qu'une +modification de celui d'Oken. Lui aussi attribue tous les phnomnes +vitaux une sorte de polarisation, et, comme cette polarisation se +rpte indfiniment, il en conclut, assez justement, que l'organisme, en +se dveloppant, ne fait que se rpter; ainsi les anneaux d'une annlide +ne sont que la rptition du premier d'entre eux, ide laquelle +Moquin-Tandon tait conduit, de son ct, par l'anatomie compare et +dont nous avons vu Dugs faire trois ans aprs un si brillant usage. + +Que l'on supprime d'ailleurs, dans l'anatomie compare de Carus, ce mot +de vertbre, qu'emploient pour toute partie solide les disciples d'Oken, +que l'on carte les assimilations mtaphysiques qu'il suppose, il reste +des ides morphologiques qui ont pu tre avantageusement utilises +depuis. Il est certain, en particulier, que l'on doit rattacher +plusieurs systmes les pices osseuses que l'on trouve chez les +vertbrs. Les plus anciens de ces animaux possdaient un squelette +dermique trs dvelopp, dont les cailles des poissons, les plaques +osseuses de la peau des crocodiles et les carapaces des tortues sont des +modifications diverses; la colonne vertbrale dveloppe au-dessous du +systme nerveux, les ctes et le squelette des membres appartiennent +un tout autre systme; mais ces deux systmes peuvent se confondre plus +ou moins, comme on le voit chez les tortues, et, pour rendre compte de +toutes les particularits que prsentent les diverses formes de +squelette, un anatomiste minent, Gegenbaur, tait rcemment encore +oblig de faire intervenir tout la fois des os provenant du squelette +extrieur et des os du squelette intrieur. Carus explique l'existence +de ces divers ordres de squelette par la ncessit o se trouve l'animal +primitif, l'embryon, de se limiter par rapport au monde extrieur; une +partie de la substance vivante se consacre la production de cette +limite; mais en mme temps elle cesse de vivre et devient alors +terreuse. L'animal se limite d'abord extrieurement, produisant une +sorte de coque; ceux qui demeurent cet tat sont des _animaux-oeufs_. +Mais l'animal a besoin d'une cavit digestive par laquelle il se trouve +encore en rapport avec le monde extrieur; il doit aussi se limiter de +ce ct; de l les pices solides diverses dont l'estomac de tant +d'animaux infrieurs est arm. Chez les animaux qui ne prsentent ainsi +que deux limites, le systme nerveux se trouve naturellement enferm +dans la cavit du corps avec les viscres: ce sont les _animaux-troncs_; +mais le systme nerveux, qui a la direction de tout l'organisme, se +spare son tour; un squelette se forme autour de lui pour le protger, +et les _animaux-tte_ sont raliss. + +Les _animaux-troncs_ se divisent eux-mmes en _animaux-neutres_, tels +que les mollusques, et en _animaux-poitrines_, tels que les articuls. +On retrouve des divisions analogues parmi les vertbrs. + +On remarquera l'importance que Carus attache au systme nerveux; c'est +presque, pour lui, un animal dans l'animal. Oken ne s'en faisait pas une +moindre ide, et l'on peut se demander si Cuvier lui-mme, qui tait +demeur en rapport avec Kielmeyer et ses lves, n'avait pas puis dans +cette cole l'ide, tardive chez lui, de faire jouer dans la +classification un rle prpondrant ce systme. Quoi qu'il en soit, il +y a dans Carus un fait parfaitement saisi: c'est l'existence d'un +certain rapport entre le degr de dveloppement du systme nerveux et le +degr de dveloppement du squelette; c'est en effet par le dveloppement +exceptionnel de leur systme nerveux que les vertbrs se distinguent de +tous les autres animaux, et ce dveloppement a rendu ncessaire +l'apparition d'une pice particulire de soutien, la corde dorsale, qui +est devenue le point de dpart de la colonne vertbrale, laquelle se +sont plus tard ajoutes d'autres pices secondaires, formes d'ailleurs +d'une manire indpendante. + + * * * * * + +Les recherches anatomiques et embryogniques suscites par l'cole des +philosophes de la nature elle-mme ou poursuivies en dehors d'elle, +devaient fatalement amener une raction contre ses exagrations. Son +influence s'teint peu peu, mme en Allemagne. Ehrenberg, vouant sa +vie entire l'observation des animaux microscopiques, tmoigna qu'il +avait su compltement chapper l'influence des doctrines qui +passionnrent un moment ses compatriotes. Par ses dcouvertes relatives +au degr de complications des animalcules, par les exagrations mme +auxquelles il se laissa entraner, le savant historien des Infusoires +porta un coup terrible la thorie de la gele primitive et, par suite, + toute la doctrine; mais les faits et les rapports rels la +dcouverte desquels celle-ci a conduit, la mthode philosophique +d'interprtation qu'elle a pousse l'extrme, le besoin d'une +explication des phnomnes observs, restent dsormais comme pour donner +une confirmation nouvelle de cet axiome: C'est travers l'erreur que +l'humanit marche la conqute de la vrit; ce sont ses fautes mmes +qui la font progresser. + +D'ailleurs l'influence de la philosophie de la nature ne s'tait fait +sentir que faiblement en dehors de l'Allemagne. En France, Cuvier et +Geoffroy Saint-Hilaire avaient trac la science une voie bien +diffrente; chacun d'eux conserve ses partisans exclusifs, mais il se +fait aussi des alliances entre les deux coles. Si l'hypothse de +l'unit de plan de composition, telle que l'avait connue Geoffroy +Saint-Hilaire, tombe devant les faits, le principe des connexions +demeure debout et l'on en fait d'heureuses applications dans la +comparaison des animaux que Cuvier plaait dans le mme embranchement. +On oublie un peu les questions d'origine pour concentrer toute son +attention sur la dtermination des rapports naturels des tres vivants; +on cherche tirer des ides combines de Cuvier et de Geoffroy tout ce +qu'elles contiennent; en puiser, en quelque sorte, les consquences; + fixer, autant que possible, les bases de la science. + +On reconnat que, chez les animaux d'un mme embranchement, le mode +d'organisation, le type, pour nous servir d'une expression qui va +devenir chaque jour plus usite, est assez variable. On cherche +dterminer les limites de ses variations, construire le modle commun +dont les animaux d'un mme embranchement ne seraient que des +modifications secondaires. On se proccupe de dcouvrir la signification +philosophique, de ces types, et l'on prpare ainsi la voie aux +naturalistes qui se demanderont bientt quelle est l'origine et la +raison d'tre de ces espces de patrons d'aprs lesquels tant d'animaux +semblent models. C'est l'oeuvre que nous devons maintenant tudier. + + + + +CHAPITRE XV + +LA THORIE DES TYPES ORGANIQUES ET SES CONSQUENCES + +Richard Owen: le squelette archtype.--Analogie, homologie, +homotypie.--Thorie du segment vertbral.--Le vertbr idal et +l'existence de Dieu.--Transformisme de R. Owen.--Savigny: l'unit de +composition de la bouche des Insectes.--Audouin: unit de composition du +squelette des animaux articuls.--H. Milne-Edwards: le type articul; +identit fondamentale des zoonites; signification des rgions du corps; +loi de la division du travail physiologique, son importance +gnrale.--L'accroissement du corps et la reproduction agame chez les +articuls; identit de ces deux phnomnes; signification des +zoonites.--Parallle entre les lois de la constitution des animaux et +les lois de l'conomie politique.--Suite des recherches sur les animaux +infrieurs: MM. de Quatrefages, Blanchard, de Lacaze-Duthiers. + + +Les recherches de Geoffroy Saint-Hilaire, les brillantes inspirations de +Goethe, les spculations mme des philosophes de la nature avaient +dfinitivement fix l'attention sur les divers ordres de ressemblance +que prsentaient les animaux vertbrs. En raison des facilits qu'offre +son tude, et peut-tre aussi de quelque ide mystique relative +l'origine du squelette, l'ostologie, objet d'une prdilection toute +particulire, avait rapidement acquis l'importance d'une vritable +science; il semblait que les os, solides, invariables, en apparence, +dans leurs formes et dans leur position, fussent les points fixes autour +desquels gravitaient tous les systmes organiques, qu'ils en eussent +dtermin l'arrangement, et que, si les vertbrs prsentaient +rellement quelque plan dtermin de composition, ce ft dans l'tude du +squelette qu'on dt en trouver la dmonstration. Aussi Goethe +recommandait-il instamment de poursuivre mthodiquement et sans relche +cette tude jusqu'au moment o il serait possible d'en dgager le type +gnral dont les squelettes des divers animaux ne devaient tre que des +modifications secondaires. C'est le problme que Richard Owen se propose +de rsoudre: il appelle _archtype_, ce squelette primordial dont il +espre pouvoir dduire tous les autres[77]. + +On ne peut y parvenir qu'au moyen de plusieurs sries de comparaisons +qu'il est tout d'abord essentiel de dfinir. + +La premire srie de comparaisons, celle qui se prsente le plus +naturellement l'esprit, celle que pratiquait avant tout Geoffroy +Saint-Hilaire, consiste rapprocher les uns des autres les vertbrs +des diverses espces. La consquence la plus immdiate de ce +rapprochement parat tre que la plupart ont les mmes grandes fonctions + accomplir; tous possdent, en consquence, des organes aptes remplir +ces fonctions: Owen qualifie d'_analogues_, les organes qui, chez deux +animaux d'espce diffrente, remplissent la mme fonction: tels sont les +yeux, les oreilles, la bouche, le tube digestif, les pattes chez les +vertbrs qui marchent, les ailes chez ceux qui volent, les nageoires +chez ceux qui nagent. Le mot analogues n'a donc pas pour Owen la mme +signification que pour Geoffroy Saint-Hilaire, qui appelle analogues des +organes occupant, chez deux animaux d'espce diffrente, une position +identique, ayant les mmes rapports, la mme composition anatomique, la +mme origine embryognique, mais pouvant remplir les fonctions les plus +diverses. Ces organes, qui, dans toute langue anatomique bien faite, +doivent porter le mme nom, sont dsigns par Richard Owen sous le nom +d'_homologues_. Pour bien faire saisir la diffrence qui existe entre +les organes analogues et les organes homologues, le savant anatomiste +cite le petit dragon volant, reptile remarquable qui possde la fois +des pattes et des ailes. Ces ailes lui servent se soutenir plus ou +moins bien dans l'air; elles ont donc la mme fonction que celles des +oiseaux et en sont les analogues; mais elles ont une tout autre +composition anatomique, de tout autres connexions; elles n'en sont donc +pas les homologues. Au contraire, les pattes antrieures du mme dragon +ont une structure et des rapports videmment semblables la structure +et aux rapports des ailes des oiseaux; ces organes, quoique remplissant +des fonctions diffrentes, puisque les uns servent la marche, les +autres au vol, n'en sont pas moins des organes homologues. Comme +Geoffroy, c'est surtout au moyen de leurs connexions qu'Owen dtermine +les organes homologues. + +Ces organes homologues sont videmment les seuls que l'on doive +rapprocher pour arriver la dtermination du type commun des vertbrs, +et le premier soin du _morphologiste_ doit tre de les distinguer +soigneusement des organes simplement analogues, dont la forme et les +rapports intressent surtout le _physiologiste_. + +Au lieu de comparer entre eux des animaux d'espce diffrente, on peut, +comme, depuis Galien, l'avait fait le premier Vicq-d'Azyr, comparer +entre eux diffrents organes d'un mme animal; il rsulte de cette tude +la preuve vidente qu'il existe entre les diverses parties de notre +corps des ressemblances, plus intimes, plus compltes encore que celles +de nos bras et de nos jambes. C'est la recherche de ces ressemblances +que s'tait particulirement voue l'cole d'Oken, et c'est parce +qu'elles existent rellement que le principe de la rptition a pu +donner entre les mains des philosophes de la nature d'utiles rsultats. +Les membres, les vertbres, sont les parties du squelette pour +lesquelles on observe particulirement une semblable rptition; cette +rptition mme fait que les organes qui se ressemblent sont disposs en +srie; ils doivent aussi porter le mme nom, et le nouveau genre +d'homologie qui en rsulte est ce que Owen appelle l'_homologie sriale_ +ou encore l'_homotypie_. + +La connaissance des organes homotypes simplifie singulirement la +recherche du plan commun de structure du squelette; ses pices si +multiples viennent dsormais se grouper en segments semblables entre +eux, et il suffit de bien connatre un de ces segments pour tre en +possession de la rgle qui domine le mode de constitution de tous les +autres. Owen attribue donc une grande importance la dtermination des +pices essentielles qui composent le _segment vertbral_, segment auquel +il rattache toutes les autres parties du squelette, au moyen duquel il +arrive un mode nouveau d'numration des vertbres crniennes, et qui +lui permet, en outre, d'liminer du nombre des pices vertbrales un +certain nombre d'autres pices qui n'ont t introduites +qu'accidentellement, en quelque sorte, dans la composition du squelette +interne. De ces pices, les unes sont, comme Carus l'avait dj expos, +des dpendances de la peau, tandis que d'autres font partie de +l'appareil protecteur spcial certains viscres. + +Mais ces comparaisons ne sont que la prface du travail accomplir pour +parvenir la conception de l'archtype. Aucun tre ne ralise cet +archtype d'une faon complte; au milieu des innombrables variations de +forme des parties, de leurs changements apparents de position, de leurs +rductions et de leurs accroissements anormaux, de leurs avortements et +de leurs soudures, il faut discerner ce qui est accidentel et ce qui est +essentiel. L'essentiel seul doit entrer dans l'archtype, qui permet +d'embrasser dans une loi commune toutes les formes, sans en reprsenter +cependant aucune d'une faon plus particulire. + +L'archtype une fois tabli, l'ostologiste n'a plus qu' rechercher, +dans les types qu'il examine, les parties qui correspondent aux parties +dfinies une fois pour toutes de cet archtype, et, s'il compare deux +types l'un avec l'autre, on conoit que, aprs avoir dtermin dans +chacun d'eux les parties homologues, il lui faudra ensuite rapporter ces +mmes parties leurs homologues dans l'archtype. Il y a donc lieu de +concevoir deux sortes d'homologies: celles qui existent entre les +organes d'tres raliss sont dites homologies spciales; celles qui +existent entre les organes rels et les organes fictifs de l'archtype, +dont ils sont des modifications diverses, sont dites _homologies +gnrales_. + +Ainsi les nageoires d'un marsouin prsentent avec les nageoires +pectorales des poissons, avec les ailes des oiseaux, des rapports +d'_homologie spciale_; mais, quand on dit que ces membres reprsentent +les appendices divergents des pleurapophyses de l'archtype, on nonce +leurs rapports d'_homologie gnrale_. + + * * * * * + +On peut concevoir un archtype pour chacun des embranchements du rgne +animal. Dj en 1820, nous l'avons indiqu prcdemment, Audouin avait +tent, par une mthode analogue celle qu'employa plus tard l'illustre +savant anglais, de dterminer le type gnral d'o l'on pouvait faire +driver tous les animaux articuls. Les rsultats obtenus par Audouin, +en ce qui concerne le squelette tgumentaire des animaux arthropodes, +ceux obtenus par Owen, en ce qui concerne le squelette interne des +vertbrs, pourraient, dans ce qu'ils ont de fondamental, tre noncs +dans les mmes termes: mme division du squelette en segments +fondamentalement identiques entre eux; mme division des segments en +parties centrales et appendices; mme rptition de ces segments en +srie linaire; mme tendance, de leur part, se grouper en rgions +plus ou moins distinctes. Le rapprochement de ces deux archtypes +confirme une partie des ides de Geoffroy et montre, en mme temps, dans +quelles limites elles sont conformes la ralit. Aussi n'y a-t-il pas + s'tonner que Dugs ait cherch, comme Geoffroy, combiner les +ressemblances que peuvent prsenter le vertbr idal et l'articul +idal pour arriver un type thorique plus lev, dont le vertbr et +l'articul ne seraient eux-mmes que des modifications. videmment rien +n'empche d'appliquer aux archtypes la mthode de comparaison et +d'abstraction employe par Goethe, Audouin et Dugs pour l'tude des +types organiques et de s'lever ainsi des types de plus en plus +gnraux, jusqu'au moment o toutes les ressemblances disparaissent +entre les termes que l'on met en prsence. L'ide mre des tentatives de +Geoffroy et de Dugs pour dterminer ce qu'on pourrait appeler un +archtype du rgne animal est donc pleinement justifie, au point de vue +thorique, par le succs apparent des recherches d'Audouin et d'Owen. + +Mais quelle peut tre la signification de ces archtypes, auxquels il +semble, au premier abord, qu'une importance considrable doive +s'attacher? L'examen de la mthode employe pour les dterminer permet +de s'en faire une ide prcise. tant donn que tous les vertbrs, tous +les articuls prsentent respectivement une certaine ressemblance +gnrale, on compare une une toutes les parties similaires de ces +animaux, on suit de proche en proche toutes les modifications qu'elles +peuvent prsenter, et l'on dtermine ainsi les extrmes de ces +modifications; entre ces modifications, extrmes, on conoit une sorte +de moyenne; c'est, en dfinitive, cette moyenne que l'on reprsente sous +le nom d'archtype. Une semblable moyenne existera videmment toutes les +fois que l'on s'adressera un groupe zoologique relativement isol des +autres, comme le sont plusieurs groupes suprieurs du rgne animal; cet +archtype sera lui-mme d'autant plus prs des formes relles que l'on +s'adressera des groupes plus limits. On pourra ainsi facilement +tablir un archtype du mammifre, de l'oiseau, du reptile, du +batracien, du poisson osseux et dduire de la comparaison de ces formes +un archtype du vertbr; mais dj, lorsqu'on arrive aux poissons +cartilagineux, l'archtype du squelette est notablement infidle, et il +faut finalement admettre que tous ses lments ont disparu, si l'on veut +y ramener l'_Amphioxus_, ou mme les lamproies, qui l'on ne peut +cependant refuser la qualit de vertbrs. Or un archtype dont il faut +supprimer simultanment toutes les parties pour en rendre l'application +possible suppose videmment que le point de vue o l'on s'est plac pour +l'tablir n'embrasse pas un horizon assez tendu; il ne correspond qu' +une partie de la ralit, et, s'il est avantageux pour coordonner un +certain nombre de faits, il est insuffisant pour les relier tous +utilement. + +Reprenons les faits, et admettons, comme semble l'indiquer l'Amphioxus, +que le squelette des vertbrs ait d'abord t rduit une corde +dorsale laquelle sont venues successivement s'adjoindre diverses +pices osseuses auxquelles les gnrations successives auront ajout +sans en rien retrancher, videmment, ds que le squelette sera parvenu +acqurir un tat tel qu'il aura pu suffire toutes les modifications +ultrieures, sans changement dans le nombre et les rapports essentiels +de ses parties, toutes ces formes pourront tre dduites d'un certain +archtype auquel n'chapperont que les formes antrieures l'tat que +nous supposons. Si l'on nglige ces formes, comme on est port le +faire en raison de leur infriorit, on en conclura qu'il existe dans le +groupe des vertbrs une stabilit absolue des pices osseuses; c'est la +conclusion laquelle s'est arrt Owen, mconnaissant ainsi que cette +stabilit n'apparaissait qu'en raison de la convention, faite +involontairement par lui, de ngliger tout ce qui tait de nature la +dtruire. Aussi ne peut-on voir malheureusement qu'une srie de +ptitions de principes dans les rflexions si leves que lui suggre la +dcouverte de l'archtype des vertbrs: + +L'unit du dessein nous conduit l'unit de l'intelligence qui l'a +conu. L'ignorance ou la ngation de cette vrit jetterait sur la +philosophie humaine un voile qu'il ne serait jamais permis de lever. + +Les disciples de Dmocrite et d'picure raisonnaient ainsi:--Si le +monde a t fait par un esprit ou une intelligence prexistante, +c'est--dire par un Dieu, il faut qu'il y ait eu une Ide et un +Exemplaire de l'univers avant qu'il ft cr, et consquemment +_connaissance_, dans l'ordre du temps aussi bien que dans l'ordre de la +nature, avant l'existence des choses. + +De l les sectateurs de ces anciens philosophes... n'ayant dcouvert +aucun indice d'un archtype idal dans quelqu'une de ses parties, +concluaient qu'il ne pouvait y avoir eu aucune connaissance ni +intelligence, avant le commencement du monde, comme sa cause. +Aujourd'hui, nanmoins, la reconnaissance d'un exemplaire idal comme +base de l'organisation des animaux vertbrs prouve que la connaissance +d'un tre tel que l'homme a exist avant que l'homme fit son apparition: +car l'intelligence divine, en formant l'archtype, avait la prescience +de toutes ses modifications. + +L'ide de l'archtype se manifesta dans les organismes sous diverses +modifications, la surface de notre plante, longtemps avant +l'existence des espces animales, chez lesquelles nous la voyons +aujourd'hui dveloppe. + +Sous quelles lois naturelles ou causes secondaires la succession des +espces vient-elle se ranger? Voil une question dont nous n'avons pas +encore trouv la solution. Mais, si nous pouvons concevoir l'existence +de telles causes comme les ministres de la toute-puissance divine et les +personnifier sous le terme de Nature, l'histoire du pass de notre globe +nous enseigne qu'elle a avanc pas lents et majestueux, guide par la +lumire de l'archtype, au milieu des ruines des mondes antrieurs, +depuis l'poque o l'ide vertbrale s'est manifeste sous sa vieille +dpouille ichthyique, jusqu'au moment o elle s'est montre sous le +vtement glorieux de la forme humaine[78]. + +Voulut-on carter le vice fondamental qui entache dj, nous l'avons vu, +la conception de l'archtype, on ne peut s'empcher de remarquer tout ce +qu'a de dangereux l'emploi d'une pareille argumentation; il existe en +effet, de l'aveu mme d'Owen, plusieurs archtypes dans le rgne animal; +on pourrait en conclure aussi rigoureusement que chacun d'eux est la +manifestation d'une divinit distincte; et, si l'on veut que chacun +d'eux reprsente seulement une pense distincte d'un crateur unique, on +peut s'tonner que le peuplement de la terre n'ait donn lieu qu' un +aussi petit nombre de penses; mais il y a galement des groupes qui +n'ont pas du tout d'archtype dfini, moins d'appeler ainsi la forme +la plus simple sous laquelle ces groupes sont raliss: quel est par +exemple l'archtype spongiaire, ou l'archtype coelentr, ou l'archtype +ver? Dans ces types zoologiques, on assiste manifestement au passage +graduel de formes simples n'ayant, pour ainsi dire, d'autre figure que +la figure d'quilibre d'une masse visqueuse, des formes compliques, +composes de parties disposes suivant un ordre rigoureusement +dtermin, constituant des tres qui semblent videmment construits sur +le mme plan; on peut suivre la marche des phnomnes qui ont conduit +pas pas ces types dfinis et d'apparence immuable, travers une +infinit de formes flottantes et indcises; supprimez ces forms +primitives, il reste des tres qu'on peut dduire d'un certain archtype +tout aussi bien que les vertbrs ou les articuls: l cependant on a la +dmonstration vidente que le prtendu archtype n'est pas une +_conception premire_, ralise d'un seul coup sous certaines formes +varies ensuite l'infini, mais bien un _rsultat_, lentement obtenu, +la suite d'une longue volution de formes primitivement simples. On ne +peut davantage considrer comme des lois primitives les homologies de +divers ordres si nettement exprims par le savant professeur du collge +des chirurgiens; ces homologies sont, au contraire, autant de problmes +poss au naturaliste et dont il doit rechercher la solution. + + * * * * * + +Comme tienne Geoffroy Saint-Hilaire, Owen admet, on vient de le voir, +que les espces animales sont variables; cette variation s'effectue pour +Geoffroy sous l'action toute-puissante des milieux extrieurs; Owen +dclare que nous sommes encore cet gard dans une complte ignorance; +mais sa conception des archtypes introduit entre Geoffroy et lui une +diffrence plus profonde encore. Geoffroy n'admettant dans le rgne +animal qu'un seul plan de composition, toutes les formes vivantes ont pu +driver, la rigueur, d'une forme primitive unique; du moment qu'on +admet plusieurs archtypes indpendants, il ne saurait plus en tre +ainsi; la variabilit ne peut dpasser l'tendue des modifications +possibles de l'archtype, elle est donc ncessairement limite. Cette +variabilit limite est le compromis qu'on espre avoir trouv entre la +variabilit indfinie des formes vivantes, telle que l'admettent +Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire et Owen, mais qui parat trop hardie +nombre d'esprits, et la fixit absolue, que dfendent les disciples de +Cuvier, mais contre laquelle protestent les faits que l'on peut tous les +jours observer et les documents de plus en plus nombreux qu'apporte la +palontologie. Cette variabilit limite, que Richard Owen se borne +indiquer implicitement, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire s'en fait, +presque au mme moment, le thoricien dans un ouvrage ou brillent la +fois une grande rudition, une rigoureuse logique, une haute +impartialit, et o le vif dsir de dgager la vrit s'allie une +prudence qu'on peut aujourd'hui trouver excessive, mais qui s'imposait +tout esprit sincre au moment o parut l'_Histoire naturelle gnrale +des rgnes organiques_ (1854-1862). + + * * * * * + +Avant que Richard Owen et cherch tablir l'archtype des vertbrs, +avant que le mot archtype ait t imagin, des travaux analogues ceux +de Richard Owen avaient t tents, nous l'avons vu, sur les animaux +articuls. Sous l'inspiration vidente des ides de Geoffroy +Saint-Hilaire sur l'unit de plan de composition, Savigny, son compagnon +de voyage en gypte, avait dmontr l'identit de toutes les pices qui +constituent la bouche des insectes dans tous les ordres, et la fixit de +leur nombre; en 1820, Audouin, faisant aux crustacs une heureuse +application de la thorie des mtamorphoses que l'tude des vgtaux +avait inspire Wolf et Goethe, nonait ces propositions hardies pour +l'poque: + +1 Les diffrents anneaux des animaux articuls sont toujours composs +des mmes parties. + +2 C'est de l'accroissement semblable ou dissemblable des segments, de +la runion ou de la division des pices qui les composent, du maximum de +dveloppement des uns, de l'tat rudimentaire des autres, que dpendent +toutes les diffrences qui se remarquent dans la srie des animaux +articuls. + +C'tait tout la fois dmontrer l'unit de plan de composition des +animaux articuls, au sens prcis o Geoffroy Saint-Hilaire l'entendait +pour les animaux vertbrs, et prouver que le corps des premiers de ces +tres rsulte de la rptition des parties fondamentalement semblables +entre elles; c'tait aussi bien constituer leur archtype, au sens o +l'aurait entendu Owen; mais ici cet archtype se dgageait avec une +particulire clart et nous devons en faire une tude plus approfondie. + +Les crustacs possdent un grand nombre de membres, dont la forme et les +fonctions sont extrmement variables; ce sont, par exemple, chez +l'crevisse, une paire de pdoncules portant les yeux, deux paires +d'antennes, une paire de mandibules, deux paires de mchoires, trois +paires de pattes-mchoires, cinq paires de pattes locomotrices, six +paires de pattes abdominales, dont la dernire est transforme en +nageoires aplaties. Audouin tait parvenu prouver que toutes ces +parties sont construites de la mme faon, peuvent tre ramenes une +forme typique, de la mme manire que les anneaux du corps, en sorte que +les pdoncules des yeux, les antennes, les mandibules et les mchoires +peuvent tre considrs comme des pattes modifies, conclusion +immdiatement tendue par Latreille aux antennes et l'appareil +masticateur des insectes. Audouin dsigne cet ensemble de parties sous +le nom d'_appendices_. L'identit fondamentale de tous ces appendices, +dj dmontre par l'anatomie compare, est bientt tablie par +l'embryognie, grce aux importantes recherches de Rathke[79]. Il +rsulte des observations de ce dernier naturaliste sur l'Ecrevisse que +tous les appendices de cet animal se montrent d'abord avec la mme +forme, occupent la mme position par rapport aux diverses parties du +segment sur lequel ils se constituent et ne revtent que peu peu leur +forme dfinitive, en mme temps qu'ils se spcialisent dans une fonction +dtermine; les pdoncules des yeux, les antennes se forment, comme les +autres parties, la face infrieure du segment qui leur correspond et +prennent seulement par la suite la place que, chez l'animal adulte, ils +occupent au-dessus de la bouche, et qui masque, au premier abord, leur +vritable origine. D'ailleurs tous les appendices ne se montrent pas +simultanment: les pdoncules oculaires, les deux paires d'antennes et +les mandibules, c'est--dire les premiers appendices de la tte, se +forment d'abord, les autres ensuite et successivement. De mme, la tte +et le dernier anneau de l'abdomen apparaissent en premier lieu; tous les +autres naissent entre ces deux-l; les derniers venus apparaissent +toujours entre le dernier et l'avant-dernier anneau du corps. Enfin +Rathke constate un autre fait important: c'est que les parties formes +les premires chez l'crevisse sont les mmes qui se forment tout +d'abord chez les vertbrs; seulement ces parties occupent la future +face ventrale chez l'crevisse, la face dorsale chez les vertbrs; +l'embryognie confirme donc l'hypothse de Geoffroy Saint-Hilaire et +d'Ampre que les vertbrs diffrent des articuls, parce qu'ils se +tiennent, par rapport au sol, dans une position exactement inverse. + +Les recherches de Jurine, Thompson, Nordmann, celles de M. Henri Milne +Edwards viennent successivement ajouter de nouvelles donnes ces +importantes dcouvertes. Ces observateurs habiles montrent que nombre de +crustacs, surtout dans les groupes infrieurs, subissent aprs tre +sortis de l'oeuf de singulires mtamorphoses; tandis que la plupart des +crustacs suprieurs closent, comme l'crevisse, pourvue de tous leurs +anneaux, et n'ont plus subir que des modifications dans la forme de +ces anneaux ou de leurs appendices, d'autres ont encore produire des +anneaux nouveaux, avant d'arriver l'tat adulte. M. H. Milne Edwards +constate que, dans ce cas, les diverses rgions du corps, tte, thorax, +abdomen, peuvent tre galement incompltes et s'accrotre, chacune en +ce qui la concerne, comme l'animal tout entier, par l'adjonction de +nouveaux anneaux sa partie postrieure[80]. Frquemment, le jeune +crustac, quelle que doive tre sa forme dfinitive, ne possde, au +moment de sa naissance, que trois paires de pattes, servant +momentanment la natation, mais qui reprsentent les trois premires +paires d'appendices cphaliques, de sorte que _les antennes et les +mandibules (et il en est de mme des mchoires et des pattes-mchoires) +ont t rellement des pattes locomotrices un certain moment de +l'existence de l'animal_. On peut dire d'elles, sans aucune mtaphore, +sans aucun sous-entendu, que ce sont des pattes modifies. + +En 1834, toutes ces modifications dans la forme, toutes ces +mtamorphoses, toutes ces diffrences dans le mode de dveloppement, +sont rapproches, compares, interprtes par M. H. Milne Edwards, en +quelques lignes qui montrent combien ce savant illustre avait, ds cette +poque, un sentiment profond des rapports qui unissent entre elles les +formes vivantes et de la direction dans laquelle s'accompliraient les +progrs ultrieurs de la Zoologie, qu'il a si puissamment contribu +provoquer en France. + +Au premier abord, dit M. Milne Edwards, ces diverses modifications ne +paraissent dpendre d'aucune tendance constante de l'organisme, et l'on +pourrait croire que le dveloppement de chacun de ces animaux se fait +d'aprs des lois diffrentes; mais il n'en est pas ainsi, car, en +tudiant avec attention ces changements, on voit qu'ils peuvent se +classer tous de manire satisfaire l'esprit et se rapporter, malgr +leur diversit, un petit nombre de principes rgulateurs, principes +qui, du reste, se rvlent aussi dans les espces de mtamorphoses dont +nous venons d'tre tmoin chez l'embryon de ces animaux. + +Les changements que les jeunes crustacs prouvent aprs leur sortie de +l'oeuf peuvent tre considrs comme tant le complment des +mtamorphoses de l'embryon; tantt ces mtamorphoses ont lieu presque +entirement avant que le jeune ait quitt les membranes de l'oeuf; mais +d'autres fois il nat en quelque sorte avant terme, et continue aprs sa +naissance prsenter des changements de structure analogues ceux que +les premiers prouvent pendant leur vie embryonnaire. + +Ces modifications sont de deux ordres: les unes consistent dans +l'apparition d'un ou plusieurs anneaux de leur corps et des membres qui +en dpendent; les autres, dans des changements qui s'oprent dans la +forme et les proportions de parties qui existent dj avant l'poque de +la naissance et qui persistent pendant toute la dure de la vie ou +disparaissent plus ou moins compltement. + +Les Dcapodes paraissent tous natre avec la srie complte de leurs +anneaux et de leurs membres[81]. Il en est de mme pour certains +Edriophthalmes, les Amphithos et les Phronymes, par exemple; mais +d'autres animaux du mme groupe ne prsentent la sortie de l'oeuf que +six paires de pattes ambulatoires au lieu de sept: c'est le cas pour les +Cymotlios, les Anilocres, etc. Dans le groupe des Entomostraces, les +jeunes sont bien moins avancs dans leur dveloppement; en gnral, _on +n'y distingue encore que les membres cphaliques, et, sous ce rapport, +ils ressemblent l'embryon de l'crevisse vers le commencement de la +seconde priode d'incubation_; les anneaux thoraciques et abdominaux, +ainsi que les membres qui en dpendent, n'apparaissent que +successivement, et ce n'est qu'aprs avoir chang plusieurs fois de peau +que ces animaux parviennent l'tat parfait[82]. + +Et plus loin: + +Les changements de forme que les jeunes Crustacs prouvent dans les +parties dj existantes lors de la naissance varient suivant les +espces, mais ont cela de commun qu'elles tendent presque toujours +loigner de plus en plus l'animal du type normal du groupe auquel il +appartient et l'individualiser davantage; aussi, au moment de la +naissance, ces animaux se ressemblent-ils bien plus entre eux qu' +l'tat, adulte, et, en gnral, plus ils prsentent d'anomalies tant +l'tat parfait, plus ils prouvent de modifications pendant les premiers +temps de leur vie. + +C'est l une thorie presque complte de la mtamorphose des Crustacs. +Aprs cinquante ans rvolus, il y a peine d'autres modifications lui +faire subir que de donner plus de relief quelques-unes des +propositions qu'elle contient. On peut formuler, par exemple, les +principales de ces propositions de la manire suivante: + +Tous les Crustacs revtent au dbut, soit dans l'oeuf, soit hors de +l'oeuf, une forme larvaire commune, la forme de _Nauplius_. Ils n'ont +alors que trois paires de membres qui deviennent autant d'appendices +cphaliques, gnralement des antennes et des mandibules. + +Le Nauplius reprsente donc seulement la tte ou une portion de la tte +du Crustac adulte; les autres segments du corps naissent un un sa +partie postrieure. + +Ces segments peuvent se former soit dans l'oeuf, soit seulement aprs +l'closion. + +Enfin, dans chaque groupe important, presque toutes les espces +traversent un certain nombre de formes communes, et leurs mtamorphoses +sont d'autant plus compliques que la forme adulte est plus loigne des +formes normales de son groupe. + +La doctrine de la descendance a donn depuis la raison d'tre de toutes +ces lois dduites de l'observation. En les annonant, sous leur premire +forme, M. Milne Edwards voyait surtout en elles la confirmation de +l'existence d'une unit de plan de structure chez les Crustacs et non +pas la consquence d'une complication graduelle de l'organisme de ces +animaux rsultant de ce que des parties nouvelles se seraient +successivement ajoutes au nauplius primitif, puis diversement +modifies. ce moment, il conoit, en effet, le Crustac comme form +d'un nombre invariable de segments. On peut poser, en principe, dit-il, +que le nombre normal des segments dont le corps des Crustacs se compose +est de vingt et un[83]. Ces segments peuvent tous se ramener un mme +type idal dont ils ne sont que des modifications. Il s'ensuit que +toutes les formes qui se succdent durant la mtamorphose sont +quivalentes entre elles, reprsentent toujours virtuellement le +Crustac vingt et un segments, qu'elles tendent produire; que les +formes constitues d'un nombre moindre de segments sont des anomalies; +que le nauplius et tous les stades intermdiaires qui le sparent de la +forme adulte sont essentiellement transitoires, et qu'un Crustac qui +s'arrterait l'un de ces stades serait hors du plan caractristique de +son groupe. En un mot, le Crustac vingt et un segments est, pour M. +Milne Edwards, une unit indcomposable dont chaque segment n'est qu'une +fraction. + +Il semble au contraire aujourd'hui[84] que la vritable unit soit le +segment, le zoonite, et que le Crustac soit une pluralit, dans +laquelle le nombre des parties composantes est indiffrent. Dans +l'hypothse de l'unit de plan, o se place M. Milne Edwards, en 1834, +un Crustac qui clt avant d'avoir ralis ses vingt et un segments est +un Crustac qui nat, en quelque sorte _avant terme_; dans l'hypothse +de la descendance, le nombre des segments d'un crustac peut tre +quelconque; l'closion normale doit avoir lieu aprs la constitution du +Nauplius (on pourrait mme le concevoir plus prcoce); les segments +doivent ensuite se former un un, aprs l'closion; s'il en est +autrement, c'est que l'closion a t _retarde_, en mme temps que les +phnomnes de dveloppement qui devaient aboutir la constitution du +Crustac vingt et un segments ont t acclrs. De telles nuances +sont dlicates, sans doute; mais elles sont un excellent exemple de la +faible importance des retouches qu'il suffit de donner une ide qui, +un certain moment, est d'accord avec les faits, pour la maintenir sans +cesse au courant de la science et la faire rentrer dans les thories +plus gnrales que les progrs de nos connaissances rendent ncessaires. +Si l'on admet la thorie expose en 1834 par M. Milne Edwards, on se +trouve ramen la thorie de l'archtype, et, si les phnomnes +embryogniques qu'offrent les crustacs peuvent tre exposs au moyen +d'un petit nombre de lois, ils n'en chappent pas moins toute +explication. Nous verrons au contraire que, en acceptant la seconde +interprtation, les phnomnes si varis du dveloppement des Crustacs +s'expliquent simplement, comme ceux que l'on observe chez tous les +animaux suprieurs, par une simple acclration de phnomnes qui ne +diffrent en rien de ceux de la reproduction par bourgeonnement. + +En 1845, M. Milne Edwards donne dj un complment important sa +thorie des crustacs, complment qui supprime au moins d'une faon +implicite la condition de nombre et qui donne une signification nouvelle +aux diverses rgions du corps. la suite des dcouvertes de M. de +Quatrefages sur la reproduction par division de remarquables petites +Annlides marines, les Syllis, et des siennes propres sur le singulier +bourgeonnement d'autres Annlides, les Myrianides, il montre[85] que les +lois de l'accroissement des Annlides sont les mmes que celles de +l'accroissement des Crustacs; il insiste sur le fait que, dans les deux +groupes, les segments se forment successivement, et que c'est toujours +l'avant-dernier segment du corps ou le dernier de chaque rgion qui +donne naissance aux segments nouveaux, et il poursuit: + +Lorsque le dveloppement devient plus actif, comme dans le cas de la +multiplication par bourgeonnement, dont les Syllis et nos Myrianides +offrent des exemples, on voit mme un anneau donner directement +naissance deux ou plusieurs zoonites, qui, _en se reproduisant la +manire ordinaire_, constituent une ou plusieurs sries intercalaires; +l'ensemble des produits segmentaires reprsente alors une srie de +groupes de zoonites, dont chacun s'allonge par sa partie postrieure, +comme le faisait la srie unique dans le cas prcdent... Ce phnomne, +qui, dans la classe des annlides ne se manifeste que lors de la +production de nouveaux individus par voie de bourgeonnement..., se voit +ailleurs dans le dveloppement de l'embryon... Chez les Crustacs, par +exemple, il parat y avoir trois de ces systmes, ou sries de systmes +gnsiques, dont l'allongement peut se continuer aprs la formation du +premier anneau de la srie suivante, et il est noter que ces trois +groupes correspondent prcisment aux trois grandes rgions du corps de +ces animaux, la tte, le thorax et l'abdomen. + +M. Edwards montrera lui-mme un peu plus tard que les rgions du corps +de diverses annlides sdentaires se comportent, cet gard, comme les +rgions du corps des crustacs; mais il tablit d'ores et dj que +l'accroissement du nombre des segments du corps, l'accroissement +proprement dit des annlides et leur reproduction agame, ne sont que +deux formes peine diffrentes d'un mme phnomne; que les diverses +rgions du corps des crustacs correspondent aux nouveaux individus qui +se sparent pour mener une vie indpendante chez les annlides, et +peuvent tre, en consquence, considres comme autant d'individualits +distinctes. + +Comme les Crustacs, les Annlides des types les plus divers se +ressemblent pendant les premires priodes de leur dveloppement; cette +remarquable concidence dans la marche des phnomnes gnsiques chez +deux types aussi diffrents inspire M. Edwards les rflexions +suivantes: + +Les affinits zoologiques sont proportionnelles la dure d'un certain +paralllisme dans la marche des phnomnes gnsiques chez les divers +animaux; de sorte que les tres en voie de formation cesseraient de se +ressembler d'autant plus tt qu'ils appartiennent des groupes +distinctifs d'un rang plus lev dans le systme de nos classifications +naturelles, et que les caractres essentiels, dominateurs, de chacune de +ces divisions rsideraient, non pas dans quelques particularits de +formes organiques permanentes chez les adultes, mais dans l'existence +plus ou moins prolonge d'une constitution primitive commune, du moins +en apparence[86]. + +Nous voil bien loin des principes de Cuvier, qui exigeait que tous les +caractres employs dans les classifications fussent des caractres +dfinitifs; le rle de l'embryognie dans les classifications est +dsormais trac; les animaux qui prsentent les mmes formes larvaires +sont dsormais reconnus comme parents, et, si cette parent est encore +considre comme une parent idale, il est vident qu'il n'y aura rien + changer la formule qui vient d'tre trouve le jour o il faudra +reconnatre que la parent doit tre entendue dans le sens vritable du +mot. Serres, en France, et les philosophes de la nature, en Allemagne, +avaient nonc une proposition analogue lorsqu'ils disaient: Tous les +animaux suprieurs traversent, lorsqu'ils se dveloppent, des formes +analogues celles qui demeurent permanentes chez les animaux +infrieurs. La formule nouvelle est plus large et plus exacte, et le +progrs dans la science ne consiste-t-il pas presque toujours +substituer une ide partiellement vraie une ide plus gnrale qui +l'explique et la comprend? La formule des philosophes de la nature +supposait un type unique de dveloppement; celle de M. Milne Edwards +comprend tout aussi bien la proposition des savants allemands que celle +de Von Bar, qui avait tabli l'existence de plusieurs types de +dveloppement; M. Milne Edwards a sur Von Bar l'avantage de ne pas +limiter le nombre des types de dveloppement et de permettre +l'intervention des caractres embryogniques tous les degrs de la +classification, comme on a plusieurs fois tent de le faire depuis peu. + +Dj, du reste, l'embryognie avait rendu la classification +d'importants services; grce elle, Thompson venait de dmontrer que +les cirrhipdes, classs par Cuvier parmi les mollusques, par Latreille +parmi les annlides, institus en groupe spcial par de Blainville, +taient de vritables crustacs[87], et Nordmann avait prouv que les +lernes, universellement considrs comme des vers, appartenaient aussi + ce mme groupe des crustacs[88]. Bien souvent, les phases du +dveloppement ont depuis rvl une parent inattendue entre des tres +fort diffrents l'tat adulte, et les naturalistes ont pris dans les +indications de ce genre une telle confiance que le danger est maintenant +de prendre d'apparentes similitudes pour une relle identit dans les +formes larvaires. + +En rsum, malgr ces modifications successives de l'ide qu'on peut se +faire d'un crustac, la thorie dfinitive de M. Milne Edwards peut +s'noncer ainsi: tous les crustacs sont construits sur un type commun; +leur corps est compos d'anneaux en mme nombre, forms eux-mmes de +parties identiques; les divers crustacs ne diffrent entre eux que par +des modifications de forme des anneaux de leur corps ou des parties qui +les composent; en gnral, dans l'individu, ces modifications +n'apparaissent qu' une priode plus ou moins avance du dveloppement +embryognique, de sorte que la plupart des crustacs, notamment ceux qui +appartiennent un mme groupe, commencent par se ressembler et +diffrent ensuite de plus en plus mesure qu'avance leur dveloppement. +Les anneaux du corps se forment successivement; mais cette formation +peut tre lente ou plus ou moins rapide et l'closion avoir lieu une +priode quelconque de cette formation. Chacune des rgions du corps se +comporte, au point de vue de la multiplication des anneaux, comme un +organisme indpendant. + +Ces propositions pourraient s'tendre tous les animaux articuls; il +semble donc y avoir un archtype des arthropodes, comme il y a un +archtype des vertbrs, mais ces archtypes sont diffrents, et +l'existence de plusieurs types organiques, proclame par Cuvier, semble +confirme. Cependant, comme le fait remarquer M. Milne Edwards, les +propositions si simples qui permettent de dfinir l'archtype des +arthropodes sont, pour la plupart, le fruit d'une heureuse application +l'tude des crustacs de la mthode employe par Geoffroy Saint-Hilaire +pour l'tude des vertbrs. La thorie des analogues, dit-il[89], +devenue clbre par les travaux de son auteur, M. Geoffroy +Saint-Hilaire, et par la tendance nouvelle qu'elle a imprime +l'anatomie compare, aplanit, comme on le voit, la plupart des +difficults qu'avait prsentes jusqu'ici l'tude du squelette +tgumentaire des crustacs; et si l'utilit de l'application +l'entomologie des vues philosophiques formant la base de cette doctrine +n'tait dj dmontre par les recherches de MM. Savigny, Audouin, etc., +on pourrait en donner comme preuve la simplicit des corollaires qui +rsument les causes des diffrences innombrables offertes par le +squelette tgumentaire des crustacs. + + * * * * * + +L'hypothse de l'unit de plan de composition restreinte l'tendue de +chacun des embranchements du rgne animal permettait de rattacher d'une +manire assez satisfaisante une cause commune les ressemblances qu'on +observe entre les animaux; n'tait-il pas possible de rattacher de mme + un principe unique les diffrences innombrables qu'ils prsentent? Ds +1827, M. H. Milne Edwards en avait indiqu le moyen dans ses articles du +_Dictionnaire classique d'histoire naturelle_. Non seulement il +formulait alors une loi dont les applications sont devenues depuis +chaque jour plus importantes, mais il indiquait le premier, d'une faon +prcise, une assimilation imprvue entre les lois de l'conomie +politique et celles de la physiologie gnrale; il ouvrait ainsi une +voie qui est justement celle o s'est engage depuis Darwin, et qui +devait conduire des rsultats inesprs. La caus de la diversit des +animaux, c'est, pour M. Milne Edwards, la division du _travail +physiologique_ entre leurs lments constituants; pour Darwin l'origine +des espces doit tre cherche dans la concurrence que cre +l'_accroissement de la population animale_ et dans le succs des _mieux +outills_, dans la _slection naturelle_ qui en est la consquence; or +les conomistes considrent prcisment la division du travail le moyen +le plus sr de soutenir la concurrence; aussi, loin de perdre sa valeur +par l'avnement de la doctrine de Darwin, peut-on dire que la doctrine +de M. Milne Edwards n'a fait qu'en recevoir une force et une porte plus +grandes. D'autre part, la division du travail suppose l'_association_, +principe dont nous avons vu Dugs faire, son tour, l'application +incomplte au rgne animal, en 1831, et dont nous avons essay, dans +notre livre _Les colonies animales et la formation des organismes_, de +faire ressortir toute l'importance, au point de vue de l'volution et de +la complication graduelle des tres vivants, de la dtermination des +lois qui ont prsid la formation des types organiques, de +l'explication des phnomnes embryogniques, et de la formation mme de +ce que nous nommons l'_individualit_. Ainsi le parallle se poursuit, +et, chaque fois qu'une application nouvelle des lois de l'conomie +politique est faite la morphologie, elle se montre fconde en +rsultats. Il est vident que tout le ct de la question qui touche +la faon dont se sont raliss les quatre grands modes de distribution +des parties caractristiques, des quatre types organiques de Cuvier, +ct que nous avons plus particulirement trait dans _Les colonies +animales_, ne pouvait exister, si l'on se plaait dans l'hypothse de +types organiques raliss d'emble et modifis seulement dans le dtail: +or c'est l le point de vue de Dugs et de M. Milne Edwards. Sans doute +l'un et l'autre de ces savants ont dj entre les mains, en partie +dcouverts par eux-mmes, un certain nombre de faits pouvant permettre +d'tablir une thorie du mode de formation des types organiques; ils +acceptent nanmoins, comme Cuvier, comme Geoffroy Saint-Hilaire, comme +le fera plus tard Richard Owen, l'hypothse que les types organiques +sont l'oeuvre immdiate du Crateur, et c'est seulement ces types _dj +raliss_ qu'ils commencent appliquer la thorie de la division du +travail physiologique; voici dans quels termes: + +Dans certains animaux, dit en 1827 M. Milne Edwards[90], le corps +prsente partout des caractres identiques et ne parat renfermer aucun +organe distinct... Les polypes d'eau douce prsentent une structure de +ce genre... Le corps de ces animaux peut tre compar un atelier o +chaque ouvrier serait employ l'excution de travaux semblables et o +par consquent leur nombre influerait sur la somme, mais non sur la +nature du rsultat. Aussi l'exprience a-t-elle dmontr qu'en divisant +un de ces tres on ne change pas sa manire d'agir; chaque fragment +continue de vivre comme auparavant et peut former un nouvel animal... +Lorsqu'au contraire la vie commence se manifester par des phnomnes +plus compliqus et que le rsultat final produit par le jeu des +diffrentes parties du corps devient plus parfait, certains organes +offrent un mode de structure particulier et cessent alors d'agir la +manire du tout. La vie de l'individu, au lieu d'tre la somme d'un +nombre plus ou moins grand d'lments de mme nature, rsulte de +l'ensemble d'actes essentiellement diffrents et produits par des +organes distincts. Les diverses parties de l'conomie animale concourent +toutes au mme but, mais chacune d'une manire qui lui est propre, et +plus les facults de l'tre sont nombreuses et dveloppes, plus la +diversit de structure et la division du travail qui en est la suite +sont pousses loin. + +Et M. Milne Edwards prcise plus tard sa pense en crivant[91]: + +Le principe suivi par la nature dans le perfectionnement des tres est +le mme que celui si bien dvelopp par les conomistes modernes, et, +dans ses oeuvres aussi bien que dans les produits de l'art, on voit les +avantages immenses de la division du travail. + +Ces principes de la division du travail, M. Milne Edwards les applique +successivement aux diffrents systmes d'organes et tout d'abord aux +tguments. + +La surface extrieure du corps, de mme que les parties situes plus +profondment, prsentent une srie de modifications dont la clef nous +est donne par le principe dont nous venons de parler. Ainsi que nous +l'avons dj dit, elle est d'abord semblable au reste du parenchyme, +mais bientt elle acquiert des proprits diffrentes et constitue une +membrane distincte dont la face interne donne attache tous les organes +actifs de la locomotion et dont la superficie est le sige des sens, de +la respiration et de plusieurs autres fonctions. + +Dans les classes plus leves, la facult de percevoir la lumire se +localise davantage et devient en mme temps plus parfaite; il en est de +mme des sens de l'oue et de l'odorat; mais l'enveloppe gnrale sert +encore comme organe du mouvement et du tact, en mme temps qu'elle +dtermine la forme du corps et protge les organes internes de +l'influence nuisible des agents extrieurs. Enfin, vers le sommet de la +srie des animaux, cette division du travail est porte encore plus +loin; un systme particulier, destin spcialement la dfense des +parties molles aussi bien qu'aux fonctions locomotrices, se montre dans +l'conomie, et la membrane tgumentaire, au lieu de servir des usages +si divers, n'est plus appele qu' agir comme organe du tact, +s'opposer l'vaporation des liquides renferms dans le corps et +remplir un petit nombre d'autres fonctions. + +Dans ce passage, le principe de la division du travail est appliqu non +pas des individualits distinctes, d'abord indpendantes et identiques +entre elles, qui se partagent les rles, mais des masses homognes, +sans individualit propre, qui se dcomposent en parties htrognes, +aptes chacune un ouvrage particulier. Il n'y a aucune filiation, +aucune relation entre les cas o la division du travail est peu avance +et ceux o elle l'est davantage, car il n'est videmment pas dans +l'esprit de l'auteur d'tablir une relation gnalogique quelconque +entre le squelette intrieur des vertbrs dont il est question, en +dernier lieu, et le squelette extrieur des articuls. Le principe de la +division du travail est donc ici plutt la constatation d'un ensemble de +faits, une sorte de _loi mtaphysique_, que l'indication d'un _procd_ +rellement employ, d'un acte vraiment effectu pour passer d'un tat +simple un tat plus complexe. + +Dans l'emploi qu'en fait par la suite M. Milne Edwards, ce caractre ne +saurait disparatre, car une division du travail s'effectuant, sous +l'action de causes extrieures dterminables, entre des individus +d'abord identiques et indpendants, se modifiant et se solidarisant sous +l'empire de ces causes, impliquerait ncessairement une transformation +graduelle des formes vivantes; toutefois ses propositions nonces dans +un sens mtaphorique peuvent tre de plus en plus facilement prises dans +un sens absolu. Telles sont celles qui concernent le systme +nerveux[92]: En tudiant dans la longue srie des animaux articuls les +parties au moyen desquelles ces tres peroivent les impressions, on y +remarque une suite de modifications analogues celles que nous avons +dj signales en traitant de l'appareil tgumentaire et des organes de +la vie organique. Le systme nerveux se prsente d'abord sous la forme +d'un cordon qui s'tend dans toute la longueur du corps; chacune de ses +parties agit alors la manire du tout, et, lorsqu'on divise l'animal +en plusieurs tronons, chacun d'eux continue sentir et se mouvoir +comme il le faisait lorsque le corps tait entier. Un degr de plus dans +la division du travail amne la localisation de la facult de percevoir +la sensation, et de plusieurs autres actes, dans des parties dtermines +de ce systme, dont l'existence devient alors ncessaire l'intgrit +des fonctions auxquelles l'appareil en entier prside. Enfin, chez des +animaux plus parfaits, la sensibilit devient plus particulirement +l'apanage de certaines fibres mdullaires; la facult de produire les +mouvements sous l'empire de la volont se concentre en quelque sorte +dans d'autres fibres du mme systme; celle d'exciter l'action de ces +diverses parties se localise galement dans certains points de +l'appareil nerveux, et celle de coordonner les mouvements est exerce +par d'autres instruments. En un mot, toutes les parties de l'appareil +sensitif finissent par concourir d'une manire diffrente la +production des phnomnes dont l'ensemble rsultait d'abord de l'action +de chacune d'elles. + +C'est encore le mme point de vue que lorsqu'il s'agissait des +tguments; mais les applications morphologiques apparaissent, quoique +implicitement, lorsque, aprs avoir tudi les modifications diverses du +systme nerveux des crustacs, M. Edwards les rsume toutes dans cette +loi conforme la _loi de centralisation_, par laquelle Serres +reprsentait les modifications successives que subit le systme nerveux +des insectes, pendant leur dveloppement[93]. + +Le systme nerveux des crustacs se compose toujours de noyaux +mdullaires dont le nombre normal est gal celui des membres, et +toutes les modifications qu'on y rencontre, soit des poques diverses +de l'incubation, soit dans diffrentes espces de la srie, dpendent +principalement des rapprochements plus ou moins complets de ces noyaux, +agglomrations qui s'oprent des cts vers la ligne mdiane, en mme +temps que dans la direction longitudinale, mais peuvent tenir aussi en +partie un arrt de dveloppement dans un certain nombre de ces +noyaux. + +Le rapprochement entre les faits rvls par l'anatomie compare et ceux +que fournit l'embryognie d'un individu donn implique dj la +possibilit que les divers tats du systme nerveux aient pu tre tirs +d'un tat primitif o tous les ganglions taient identiques entre eux, +et c'est bien l'ide qui se dgage lorsque, cessant de considrer des +tissus ou des organes, M. Edwards arrive dire des segments des corps +eux-mmes[94]: + +D'aprs ce que nous avons dit, au commencement de ce chapitre, +relativement la marche suivie par la nature dans le perfectionnement +des tres, on pourrait s'attendre trouver, l'extrmit infrieure de +la srie forme par les animaux dont nous nous occupons ici, des espces +dont tous les anneaux constituants du corps seraient identiques entre +eux tant par leur forme et leur structure que par leurs fonctions, puis + les voir devenir de plus en plus disparates et servir chacun des +usages particuliers. C'est, en effet, ce que l'on remarque lorsqu'on +compare entre eux les divers crustacs; mais ces animaux ne nous offrent +d'exemple, ni de cette extrme uniformit, ni de ce maximum de +complication. + +La division du travail peut donc porter sur les segments tout entiers +comme sur les organes et les tissus; elle est alors ncessairement +suivie d'une sorte de conscration morphologique rsultant de +modifications plus ou moins tendues dans la forme de ces segments. +Mais, pour M. Edwards, ces segments ne sont pas, comme pour Dugs, des +individualits distinctes; ce sont, on s'en souvient, de simples parties +du corps dont un nombre dtermin et constant est ncessaire pour +constituer le crustac; malgr la segmentation de son corps, le crustac +est indivisible comme le vertbr. C'est encore l'ide que se font des +animaux segments un grand nombre de naturalistes, et, au point de vue +du transformisme, cette ide suffit, nous l'avons vu, pour supprimer le +problme de l'origine des types organiques et obliger d'avoir recours, +afin d'expliquer chacun d'eux, un acte crateur spcial. + + * * * * * + +Dans les travaux relatifs aux articuls comme dans ceux relatifs aux +vertbrs, nous avons dj fait remarquer que la mthode d'investigation +de Geoffroy Saint-Hilaire est employe dfinir d'une manire plus +rigoureuse, plus exacte, plus complte, les grands embranchements de +Cuvier, dterminer les limites des modifications dont ils sont +susceptibles et chercher la loi de ces modifications. Le principe des +connexions est jusqu'ici appliqu surtout aux pices solides et permet +de ramener leur disposition un mme type; il est tout aussi fcond +lorsqu'on veut en faire application aux organes internes, aux parties +molles. + +Cuvier avait fait du systme nerveux la base de la distribution +mthodique des animaux; M. mile Blanchard s'attache dterminer toutes +les modifications dont il est susceptible dans un mme embranchement et + prciser l'importance des caractres qu'il peut fournir la +classification. Il dmontre que chez les insectes il est construit sur +un type constant; que durant la mtamorphose il prouve, en gnral, une +concentration plus ou moins considrable; que cette concentration +s'effectue suivant des lois dtermines, de sorte qu'on peut trouver +dans le degr de centralisation des noyaux mdullaires des caractres +de famille ayant une persistance des plus remarquables[95]. + +Ses recherches sur les connexions du systme nerveux l'amnent de +remarquables dterminations d'organes; il dmontre, par exemple, que les +antennes, absentes, en apparence, chez les Arachnides, sont en ralit +reprsentes chez ces animaux par les petites pinces des scorpions et +les crochets venin des araignes, seuls appendices qui reoivent leurs +nerfs du cerveau, comme les antennes des insectes et des crustacs. Par +des tudes sur la bouche des insectes diptres, M. Blanchard avait dj +complt les travaux de Savigny; tandis que M. de Lacaze-Duthiers, se +livrant l'tude des appendices compliqus qui se trouvent +l'extrmit postrieure de l'abdomen de ces animaux, arrivait +dmontrer que chez tous ces animaux l'armure gnitale femelle tait, +tout aussi bien que la bouche, construite sur un plan unique[96]; que +les pices multiples qui les composent rsultaient uniquement du +dveloppement et des modifications de forme des parties solides d'un +zoonite. + +Ainsi, chez les arthropodes adultes, et notamment chez les plus levs, +de nombreux travaux permettent de ramener un mme plan les aspects si +divers de l'organisation. Dans la classe entire des insectes, le nombre +des segments du corps reste constant; il en est de mme du nombre des +rgions du corps et des appendices affects une fonction dtermine. +Chez les arachnides, le nombre total des segments du corps est dj +moins fixe; il est trs variable chez les myriapodes, dont la tte +prsente cependant une composition constante; enfin, s'il prsente une +certaine fixit chez les crustacs suprieurs, on constate chez ces +derniers une grande variabilit dans la constitution des diverses +rgions du corps et le nombre des appendices servant des usages +analogues; d'autre part, les segments du corps ne poussent pas toujours +simultanment, et cela seul suffirait jeter quelque doute sur la +prtendue immobilit du type, pour faire supposer que, si cette +immuabilit existe rellement dans certains groupes, elle a t acquise +et doit encore tre considre comme un _rsultat_ et non comme un _fait +primordial_. + + * * * * * + +L'tude des vers annels, si bien faite par Savigny, M. Audouin, Milne +Edwards et M. de Quatrefages, peut dj servir montrer que, chez ces +animaux, il n'y a de constant que l'organisation du segment, le nombre +de ceux-ci pouvant varier dans les plus larges proportions, de sorte +qu'on ne saurait ici concevoir rien de semblable un archtype, et, +lorsqu'on descend des vers annels ceux o la structure segmentaire +est indistincte, c'est bien autre chose: il rsulte des patientes et +habiles recherches de M. Blanchard sur les vers intestinaux, de celles +de M. de Quatrefages sur les Planaires, que les traits essentiels +attribus par Cuvier l'animal articul s'effacent et disparaissent; +cependant l'ide de type est tellement tenace qu'on fait l'impossible +pour faire rentrer ces animaux dans une rgle laquelle ils chappent +de toutes faons. + + * * * * * + +L'embranchement des mollusques avait t moins rigoureusement dfini par +Cuvier que ceux des vertbrs et des arthropodes. Les recherches de M. +Milne Edwards sur la circulation de ces animaux rvlent dans la +constitution de leur appareil circulatoire une imperfection commune +laquelle on tait loin de s'attendre; diverses recherches portant sur +leur systme nerveux, notamment celles de Duvernoy et de M. Blanchard +sur le systme nerveux des acphales, celles de M. de Quatrefages et +surtout de M. de Lacaze-Duthiers sur les gastropodes, permettent de +concevoir un type mollusque nettement dfini et dans lequel M. de +Lacaze-Duthiers dmontre qu'il existe, entre les parties, des connexions +aussi fixes que dans les autres groupes. Malheureusement ce type une +fois bien connu, au lieu de le limiter aux Cphalopodes, Gastropodes, +Solnoconques et Lamellibranches, qui seuls sont de vrais Mollusques, on +s'efforce d'en rapprocher, comme on l'avait fait pour les Vers, tout ce +qui prsentait avec lui de plus ou moins vagues analogies. C'est ainsi +qu'on cherche avec passion les traits caractristiques des mollusques +chez les brachiopodes, chez les tuniciers, chez les bryozoaires, sans +prendre garde qu'un type qu'il faut transformer compltement pour y +ramener certains organismes perd toute importance, si c'est un type +thorique tel qu'on l'entend dans l'hypothse de la fixit des espces, +et qu'il n'y a aucun intrt, dans l'hypothse de la descendance, +essayer d'y rattacher des tres qu'on ne peut en faire driver que par +des transformations tout autres que celles dont l'embryognie et +l'anatomie compare nous dmontrent clairement la possibilit. + +Les difficults de la thorie des embranchements de Cuvier avaient dj +t releves, en 1822, par de Blainville, qui, tout en admettant la +fixit absolue des espces, considrait les animaux comme se rattachant + un certain nombre de _types_ prsentant entre eux une certaine +gradation, comparable l'chelle admise par Bonnet, et supposait que +dans chacun de ces types l'organisation pouvait prouver des +dgradations successives capables d'en rendre mconnaissables les +caractres, sans que cependant la srie ft nullement rompue entre les +formes dgrades et les formes leves de chaque type. La foi dans le +gnie de Cuvier est telle cependant que ces difficults n'arrtent +nullement certains esprits: l'un des plus minents disciples du matre, +Louis Agassiz, s'est fait le thoricien de la doctrine des types, et le +moment est venu de montrer quelle ide peut se faire de la philosophie +zoologique un esprit lev rsolument partisan de la fixit absolue des +formes vivantes. + + + + +CHAPITRE XVI + +LOUIS AGASSIZ + +Consquences philosophiques de l'hypothse de la fixit des espces.--La +possibilit d'une classification dmontre l'existence de +Dieu.--L'existence d'un plan de la cration est contraire la doctrine +du transformisme.--Arguments en faveur de la fixit des +espces.--Faiblesse de ces arguments.--Nature des caractres des +divisions zoologiques des divers degrs.--Dfinition nouvelle de +l'espce.--Dsaccord de cette dfinition avec les faits.--Ralit de +l'espce.--Causes de l'isolement physiologique des espces. + + +Louis Agassiz[97] transporte toutes les divisions de la mthode dite +naturelle une ide analogue celle de l'archtype de Owen: chacune de +nos espces, chacun de nos genres, chaque famille, chaque type +reprsente une conception distincte du Crateur, et tous ces groupes +d'individus ont, par consquent, une gale ralit. La classification, +loin d'tre une partie de l'art, comme le croit Lamarck, partie +susceptible de varier avec l'artiste, est un difice immuable, comme le +Crateur; c'tait du reste l'opinion de Cuvier et des naturalistes qui +faisaient, comme lui, de la recherche de la mthode naturelle le but +suprme de la science. Les divers groupes zoologiques, avec leur savante +subordination, ont t institus par l'intelligence divine comme les +catgories de sa pense[98]. Richard Owen, rejetant les causes finales, +avait dduit de l'existence de l'archtype des vertbrs la preuve de +l'existence de Dieu; Louis Agassiz gnralise ce procd de +dmonstration. L'existence d'une srie de plans suivant lesquels les +tres vivants sont models ncessite l'existence d'une intelligence +capable de concevoir ces plans; toute liaison intelligente et +intelligible entre les phnomnes est une preuve directe de l'existence +d'un Dieu qui pense, aussi srement que l'homme manifeste la facult de +penser quand il reconnat cette liaison naturelle des choses[99]. Au +fond, comme c'est notre intelligence qui arrive pntrer cet ordre de +la nature duquel Louis Agassiz conclut l'existence de Dieu, c'est de +l'existence de notre propre intelligence que la preuve de l'existence de +Dieu est tire, et le savant neufchtelois n'est pas loign de dire: +Je pense, donc Dieu est. + +Louis Agassiz admet une harmonie prtablie entre notre intelligence et +l'univers: L'esprit humain est l'unisson de la nature, et bien des +choses semblent le rsultat des efforts de notre intelligence qui sont +seulement l'expression naturelle de cette harmonie prtablie[100]. +Telle est la classification naturelle: Ces systmes dsigns par nous +sous le nom des grands matres de la science qui, les premiers, les +proposrent, ne sont, en ralit, que la traduction dans la langue de +l'homme des penses du Crateur. Si vraiment il en est ainsi, cette +facult qu'a l'intelligence humaine de s'adapter aux faits de la +cration, et en vertu de laquelle elle parvient instinctivement, sans en +avoir conscience, interprter les penses de Dieu, n'est-elle pas la +preuve la plus concluante de notre affinit avec le divin esprit? Ce +rapport spirituel et intellectuel avec la toute-puissance ne doit-il pas +nous faire profondment rflchir? S'il y a quelque vrit dans la +croyance que l'homme est fait l'image de Dieu, rien n'est plus +opportun pour le philosophe que de s'efforcer, par l'tude des +oprations de son propre esprit, se rapprocher des oeuvres de la raison +divine. Qu'il apprenne, en pntrant la nature de sa propre +intelligence, mieux comprendre l'intelligence infinie dont la sienne +n'est qu'une manation! Une semblable recommandation peut, premire +vue, paratre irrespectueuse. Mais lequel est vritablement humble? +Celui qui, aprs avoir pntr les secrets de la cration, les classe +suivant une formule qu'il appelle orgueilleusement son systme +scientifique, ou celui qui, arriv au mme but, proclame sa glorieuse +affinit avec le Crateur et, plein d'une reconnaissance ineffable pour +un don aussi sublime, s'efforce d'tre l'interprte complet de +l'Intelligence divine, avec laquelle il lui est permis, bien plus, il +lui est, de par les lois de son tre, ordonn d'entrer en +communion[101]? + +Ce passage est d'un haut intrt; c'est l'panouissement le plus complet +d'une philosophie de la nature dont la filiation peut se suivre de Linn + Cuvier, de Cuvier de Blainville et Agassiz, mais qui n'avait +jamais t aussi nettement formule. L. Agassiz ne prend pas pour point +de dpart, comme Schelling, l'identit de l'esprit humain avec l'esprit +de Dieu; il n'argue pas de cette identit pour dire: Philosopher sur la +nature, c'est crer la nature; loin de supprimer l'tude des faits, +comme le philosophe allemand, il tudie au contraire les faits, constate +leurs rapports, conclut, de ce que nous avons une intelligence qui +conoit ces rapports, l'identit de notre intelligence avec celle de +Dieu, et attribue l'intelligence divine la cration _directe_ de tous +les rapports que nous aurons constater. Ce n'est plus l'tude des +faits qui disparat, c'est celle des forces naturelles et de leur action +sur les tres vivants. Nous n'avons plus rechercher les causes qui ont +amen les tres vivants leur tat actuel; il n'y a qu'une cause, Dieu, +qui agit sans intermdiaire. Nous n'avons plus mme rechercher le but +des particularits organiques que nous dvoile notre scalpel: il y a +des organes qui n'ont pas de fonctions... Ces organes n'ont t +conservs que pour maintenir une certaine uniformit dans la structure +fondamentale... Leur prsence n'a pas pour but l'accomplissement de la +fonction, mais l'observation d'un plan dtermin. Elle fait songer +telle disposition frquente dans nos difices, o l'architecte, par +exemple, reproduit extrieurement les mmes combinaisons en vue de la +symtrie et de l'harmonie des proportions, mais sans aucun but +pratique[102]. Il n'y a donc pas dans l'univers de cause finale, ou +plutt l'univers n'a qu'une fin, comme il n'a qu'une cause: le +dveloppement de la pense du Crateur. Le rle du naturaliste est +uniquement de rassembler les faits, expression de cette pense, et de +les coordonner dans des systmes qui sont notre faon nous d'exprimer +la pense de Dieu. Louis Agassiz expose hardiment ici une doctrine qui a +t plus d'une fois la cause secrte des hostilits qu'ont rencontres +les tentatives les plus sincres et les plus lgitimes, faites en vue +d'arriver une connaissance approximative de l'origine des tres +vivants et des lois de leur volution. Il s'agit bien, du reste, dans +l'esprit de ce savant si minent, de couper court ces tentatives: +S'il est une fois prouv que l'homme n'a pas invent, mais seulement +reproduit l'arrangement systmatique de la nature; que ces rapports, ces +proportions existant dans toutes les parties du monde organique _ont +leur lien intellectuel et idal dans l'esprit du Crateur_; que ce plan +de la cration, devant lequel s'abme notre sagesse la plus haute, n'est +pas issu de l'action ncessaire des lois physiques, mais au contraire a +t librement conu par l'intelligence toute-puissante et mri dans sa +pense avant d'tre manifest sous des formes extrieures tangibles; si, +enfin, il est dmontr que la prmditation a prcd l'acte de la +cration, nous en aurons fini, une fois pour toutes, avec les thories +dsolantes qui nous renvoient aux lois de la matire pour avoir +l'explication de toutes les merveilles de l'univers et, bannissant Dieu, +nous laissent en prsence de l'action monotone, invariable des forces +physiques, assujettissant toute chose une invitable destine[103]. +Cette _invitable destine_, cette _fatalit_ que semble impliquer le +transformisme, voil, sans doute, ce qui effraie bien des esprits; on +dfend la libert de Dieu, pensant ainsi sauvegarder la sienne. Toutes +les argumentations de la philosophie, toutes les aspirations de l'esprit +et du coeur, sont impuissantes cependant rien changer ni ce que nous +sommes, ni aux rapports qui peuvent nous unir soit au monde, soit +Dieu. Et qu'importe au demeurant, pour notre dignit, que notre actuelle +perfection relative ait t obtenue d'une faon ou d'une autre? +Avons-nous un intrt quelconque nous tromper volontairement cet +gard? N'est-il pas sage, au contraire, de chercher pntrer, par tous +les moyens en notre pouvoir, le secret de notre origine, les lois de +notre dveloppement progressif, afin d'avoir une conscience plus nette +du but que chacun de nous peut raisonnablement proposer son existence, +de la destine que doit rver la socit humaine tout entire, des +moyens propres en raliser l'accomplissement et de la part que chacun +de nous est appel prendre l'volution de notre espce? N'est-ce pas +ainsi que nous pourrons parvenir une connaissance intime de cet tre +collectif qui s'appelle l'humanit, une dtermination rigoureuse, +indpendante de toutes les croyances, des droits et des devoirs communs + tous les individus qui le composent, l'tablissement de cette morale +dfinitive qu' travers tant d'erreurs et de prjugs, de violents +cataclysmes ou de lentes et pacifiques volutions, l'esprit de l'homme +perdu n'a cess de poursuivre dans les tnbres d'une ignorance qui +commence peine se dissiper? + +Louis Agassiz est un esprit trop scientifique pour admettre d'emble +l'incapacit des forces physiques crer ou modifier les tres +vivants; il lui faut une dmonstration, et il essaye de la faire aussi +complte que possible. Les arguments qu'il dveloppe peuvent se rsumer +ainsi: + +1 Nous trouvons aujourd'hui, vivant dans des conditions identiques, les +animaux les plus divers; admettre qu'ils doivent leurs caractres +l'action des milieux, c'est donc admettre qu'une mme cause peut +produire les effets les plus diffrents. + +2 Les mmes types peuvent se rencontrer dans les conditions d'existence +les plus varies, ce qui dmontre l'indpendance o sont les tres +organiss vis--vis des agents physiques. + +3 D'un ple l'autre, sous tous les mridiens, les mammifres, les +oiseaux, les reptiles, les poissons rvlent un seul et mme plan de +structure; d'autres plans non moins merveilleux se dcouvrent dans les +articuls, les mollusques, les rayonns et les divers types de plantes; +cette infinie varit dans l'unit ne saurait tre le rsultat de forces + qui n'appartiennent ni la moindre parcelle d'intelligence, ni la +facult de penser, ni le pouvoir de combiner, ni la notion de l'espace +et du temps. + +4 Tous les animaux sont manifestement le dveloppement de quatre ides +cratrices, lies entre elles par le fait que toutes quatre commencent +par s'incorporer dans un oeuf, o se produisent, indpendamment des +forces physiques et malgr l'apparente identit du dbut, les +manifestations les plus diverses. + +5 Le mme genre, la mme famille, la mme classe, le mme embranchement +peuvent tre reprsents dans les climats les plus diffrents par des +espces, des genres, des familles varies, de telle sorte que, malgr +cette varit, des rapports analogues existent entre les animaux de tous +les pays, bien qu'il n'existe actuellement aucune parent gnalogique +entre les espces d'un mme genre, les genres d'une mme famille, les +familles d'une mme classe, les classes d'un mme embranchement. Les +liens qui unissent les divisions d'un certain ordre ne peuvent tre +considrs comme le fait des forces physiques, reproduisant le mme type +sous des formes diverses suivant les pays. + +6 Les quatre grands embranchements du rgne animal ont apparu +simultanment avec leurs caractres distinctifs, malgr l'identit des +conditions primitives d'existence, et ds le dbut on distingue +nettement dans chacun d'eux des classes, des familles, des genres, des +espces. + +7 Il est difficile d'tablir, au point de vue de la complication +organique, une gradation entre les embranchements ou mme les classes; +mais, dans chaque classe, cette gradation est manifeste entre les ordres +et concorde avec la date de leur apparition dans les priodes +gologiques. L encore se dcouvre une nouvelle et accablante preuve de +l'ordre et de la gradation admirables qui ont t tablis l'origine et +maintenus, travers les ges, dans les degrs divers de complication +que rvle la structure des tres anims[104]. + +8 Des espces, des genres, des ordres, mme voisins, peuvent tre, les +uns cosmopolites, les autres avoir une aire de rpartition gographique +des plus restreintes, ce que ne saurait expliquer l'action des milieux. + +9 Des rgions prsentant un climat analogue peuvent avoir une faune et +une flore identiques ou, au contraire, trs diffrentes et ayant occup +ds le jour de leur apparition les espaces qu'elles occupent +aujourd'hui: ce qui est absolument contraire l'ide que les animaux et +les plantes auraient d'abord apparu par couples accidentels destins +se rpandre ensuite. D'autres fois, au milieu d'une faune et d'une flore +peu diffrentes, du reste, de celles d'une autre rgion, se trouvent des +types tout fait spciaux, tels que les marsupiaux en Australie, +circonstance qui ne peut dpendre de l'action des milieux, puisque +ceux-ci auraient d modifier galement toutes les parties de la faune et +de la flore. + +10 Les diffrents types d'une mme srie de formes se trouvent souvent +dans des contres tellement loignes les unes des autres ou dans un +ordre palontologique tel qu'on ne peut supposer entre eux aucun lien de +parent. Ces sries sont du reste capricieusement composes, impliquant +ainsi un libre choix de combinaisons employes et non l'action continue +de forces aveugles, et le fait que les termes qui les composent sont +dissmins sur la surface entire du globe suppose que l'intelligence +qui a cr les sries tait simultanment prsente partout. + +11 Malgr la diversit des conditions d'existence auxquelles sont +soumises les espces, les espces d'une mme famille prsentent une +taille assez uniforme, ce qui exclut l'intervention des milieux dans la +limitation de la taille. + +12 Parmi les espces, les seules qui aient vari n'ont vari que sous +l'action d'une puissance intelligente, l'homme: ce qui dmontre +l'intervention d'une intelligence autrement puissante dans les +modifications des faunes et des flores. + +13 Les manifestations intellectuelles des animaux sont essentiellement +de mme nature que celles de l'homme, d'o il suit que tous sont le +sige d'un principe immatriel, qui ne peut tenir son origine des forces +physiques et tmoigne de l'existence d'une intelligence universelle. + +14 Cette intelligence se manifeste hautement dans la prcision avec +laquelle sont rgls les rapports entre les individus de mme espce, +entre les diverses espces animales et le milieu ambiant, entre les +espces animales ou vgtales qui habitent un mme canton, et notamment +entre les parasites et les htes qui doivent les hberger. + +15 Les divers phnomnes embryogniques, les mtamorphoses et les +phnomnes singuliers de reproduction asexue que nous tudierons plus +tard tmoignent hautement que les forces physico-chimiques n'ont que +faire dans le dveloppement si minutieusement rgl de l'individu. + +16 Il existe de remarquables rapports entre les types organiques qui se +succdent dans les sries palontologiques: certains types, les _types +synthtiques_, runissent en eux des caractres qu'on ne trouvera plus +tard que spars les uns des autres dans des types diffrents; d'autres, +les _types prophtiques_, prsentent des organes qui, sous une forme +imparfaite, semblent annoncer l'apparition de types nouveaux ayant des +organes et des fonctions qui manquaient jusque-l aux animaux: ainsi les +ptrodactyles, ces lzards volants, semblent prophtiser la venue +prochaine des oiseaux; d'autres types enfin, les _types embryonnaires_, +montrent l'tat permanent des caractres qui ne seront que +transitoires chez leurs successeurs. L'existence de semblables types +dans les terrains anciens tmoigne que l'volution palontologique est +l'oeuvre d'une intelligence presciente et prvoyante. Les combinaisons +prexistent dans sa pense avant de revtir une forme vivante. + +17 Il existe un paralllisme entre l'ordre de succession des animaux et +des plantes, dans les temps gologiques et la gradation offerte par les +tres organiss actuels. On y reconnat un esprit de suite qui surveille +tout le dveloppement de la nature, du commencement la fin, qui laisse +lentement se produire un progrs graduel et finit par l'introduction de +l'homme, couronnement de la cration animale. Un paralllisme semblable +existe entre l'ordre d'apparition des animaux et les phases du +dveloppement embryonnaire chez leurs reprsentants actuels; c'est, dans +l'une et l'autre srie, la rptition d'une mme suite de penses. + +Louis Agassiz conclut donc: + +Loin de devoir leur origine l'action continue de causes physiques, +tous les tres ont successivement fait apparition sur la terre en vertu +de l'action _immdiate_ du Crateur. + +Les produits de ce qu'on appelle communment les agents physiques sont +_partout les mmes_, sur toute la surface du globe, et ont _toujours t +les mmes_ durant toutes les priodes gologiques. Au contraire, les +tres organiss sont _partout diffrents_ et ont _toujours diffr_ +tous les ges. Entre deux sries de phnomnes ainsi caractriss, il ne +peut y avoir ni lien de causalit, ni lien de filiation. + +La combinaison dans le temps et dans l'espace de toutes ces conceptions +profondes non seulement manifest de l'intelligence, mais de plus elle +prouve la prmditation, la puissance, la sagesse, la grandeur, la +prescience, l'omniscience, la providence. En un mot, tous ces faits et +leur naturel enchanement proclament le seul Dieu que l'homme puisse +connatre, adorer et aimer. L'histoire naturelle deviendra, un jour, +l'analyse des penses du Crateur de l'univers, manifeste dans le rgne +animal et le rgne vgtal, comme elles l'ont t dans le monde +inorganique[105]. + +Richard Owen admettait que l'archtype tait une manation directe de la +pense divine, mais que des modifications secondaires dues l'action +des milieux avaient pu le modifier de mille manires. L. Agassiz tend, +comme on voit, autant qu'il est possible, cette intervention divine qui +apparat dans le plus simple phnomne. C'est la consquence directe de +l'hypothse de la fixit des espces. Personne n'a aussi compltement +dvelopp cette consquence; aucun naturaliste n'a runi, pour la +soutenir, un nombre plus considrable d'arguments; mais les arguments +prsents par l'illustre professeur de Cambridge ont-ils ncessairement +la signification qu'il leur attribue? Il n'est pas un des phnomnes +invoqus par L. Agassiz qui n'ait reu, depuis son crit, une +explication naturelle. Le mlange d'animaux divers, vivant, en apparence +au moins, dans des conditions identiques, la persistance de formes +semblables dans des conditions d'existence varies, la superposition des +caractres de types aux caractres secondaires de famille, de genre et +d'espce sont des consquences immdiates de la loi d'hrdit de +Lamarck; dans un ouvrage rcent[106], nous avons rattach des causes +dtermines la formation des grands types organiques, et montr que ces +types avaient d apparatre et se dvelopper simultanment: le mlange +constant de formes organiques diffrentes qu'on observe toutes les +poques gologiques est une consquence de ce premier fait; tous les +faits connus de rpartition gographique sont devenus des arguments en +faveur de la thorie de la descendance. Comme Agassiz le pressentait +lui-mme, les divers rapports qui existent entre chaque espce animale, +le monde extrieur et les tres vivants avec qui elle se trouve en +contact sont de simples phnomnes d'adaptation, consquences forces de +la slection naturelle. On est d'accord aujourd'hui pour reconnatre +qu'aucune espce ne demeure absolument immuable quand on la soumet des +actions modificatrices suffisamment nergiques, et pour reconnatre que +les variations des animaux domestiques ne sont pas d'une autre nature +que celles des animaux sauvages. L'instinct et l'intelligence +s'expliquent l'un par l'autre. Le paralllisme entre l'volution +palontologique et l'volution embryognique est devenu l'une des +propositions les plus fcondes de la thorie de la descendance. En un +mot, toute cette savante argumentation se tourne au profit de la +doctrine de l'volution qu'elle prtendait combattre: il apparat +nettement que l'activit cratrice n'intervient de nos jours que par +l'intermdiaire du conflit des proprits inhrentes la substance +vivante et des conditions dans lesquelles chaque individu organis est +appel vivre, et rien n'indique qu'elle soit jamais intervenue +autrement. On ne voit pas que la conception nouvelle du monde organis +soit de nature, dans l'ignorance o nous sommes des causes premires, +diminuer la majest de l'intelligence organisatrice de l'univers. +D'autre part, pntrer les ides ralises du Crateur, ou pntrer les +procds l'aide desquels il les a mises en oeuvre, sont choses aussi +dignes l'une que l'autre de l'intelligence humaine. + +Quoi qu'il en soit, admettons que les diverses divisions du rgne animal +soient, en quelque sorte, d'institution divine, correspondent des +catgories spciales de la pense cratrice, chaque division devra, dans +cette hypothse, avoir sa signification particulire. L. Agassiz cherche +donc en quoi consistent, dans le rgne animal tout entier, les +caractres de l'embranchement, de la classe, de l'ordre, de la famille, +du genre, de l'espce. + +Il trouve les caractres de l'_embranchement_ dans le _plan +d'organisation_, abstraction faite de la faon plus ou moins simple dont +ce plan a t ralis. La _faon dont le plan est ralis_ ou, si l'on +veut, la nature des matriaux qui ont servi le raliser fournit les +caractres de la _classe_, qui doivent tre, avant tout, tirs de la +structure anatomique. Un plan ralis l'aide des mmes matriaux +comporte encore un degr plus ou moins grand de complication; c'est dans +ce _degr de complication_ qu'il faut chercher les caractres de +l'_ordre_, entre lesquels il existe par consquent une gradation +dtermine. Les modifications gnrales que, sans changement dans le +plan de structure, peut subir la _forme extrieure_, deviennent les +caractres de la _famille_; on peut considrer non seulement les +modifications gnrales de la forme extrieure, mais encore les +_modifications de forme des parties_ du corps; ces modifications donnent +les caractres des _genres_; il ne reste plus dfinir que l'_espce_. + +L, Agassiz se spare compltement des naturalistes qui fondent la +notion de l'espce sur l'aptitude qu'auraient les individus de mme +espce engendrer, lorsqu'ils s'unissent entre eux, des produits aussi +fconds qu'eux-mmes. + +Tant qu'on n'aura pas prouv, dit-il[107], pour toutes nos varits de +chiens, pour toutes celles de nos animaux domestiques et de nos plantes +cultives, qu'elles sont respectivement drives d'une espce unique, +pure et sans mlange; tant qu'un doute pourra tre conserv sur la +communaut d'origine et la descendance unique de toutes nos races +humaines, il sera illogique d'admettre que le rapprochement sexuel, mme +donnant lieu un produit fcond, soit un tmoignage irrcusable de +l'identit spcifique. + +Pour justifier cette assertion, je demanderai s'il est un naturaliste +sans prjugs qui, de nos jours, ose soutenir: + +1 Qu'il est prouv que toutes les varits domestiques de moutons, de +porcs, de boeufs, de lamas, de chevaux, de chiens, de volailles, etc., +sont respectivement drives d'un tronc commun; + +2 Que considrer ces varits comme le rsultat d'un mlange de +plusieurs espces primitives est une hypothse inadmissible; + +3 Que des varits importes des contres lointaines et entre +lesquelles il n'y a jamais eu accointance auparavant, comme les poules +de Shangha et nos poules communes, par exemple, ne se mlent pas +compltement? + +O est le physiologiste qui pourrait affirmer en conscience que les +limites de la fcondit entre espces distinctes sont connues avec une +suffisante rigueur pour en faire la pierre de touche de l'identit +spcifique? Qui pourrait dire que les caractres distinctifs des +hybrides fconds et ceux des produits de sang non ml sont tellement +vidents, qu'on puisse retracer les traits primitifs de tous nos animaux +domestiques, ou bien ceux de toutes nos plantes cultives? + +Ici, Agassiz est videmment sur une pente dangereuse pour la thorie de +la fixit de l'espce. Si des espces primitives peuvent se mler au +point d'avoir pu fournir ce que nous appelons nos espces domestiques, +alors mme que l'intelligence humaine serait le seul auteur de ce +rsultat, il est acquis que l'espce est variable. On peut, la vrit, +supprimer la difficult en disant que nous avons tort de considrer nos +chiens, nos boeufs, nos pigeons comme ne formant qu'une seule espce, +attendu que le fait qu'ils peuvent se mlanger n'importe comment ne +prouve plus rien. Dieu dit, en effet, le savant fondateur du Muse de +Cambridge, n'a pas cr les espces autrement qu'il n'a cr les genres, +les familles et les autres catgories d'tres entre lesquels le +naturaliste constate des ressemblances; il n'existe aucun lien gnsique +entre les individus de mme genre, de mme famille, de mme ordre; il +n'y a pas davantage de lien gnsique ncessaire entre les individus de +mme espce. Les premiers individus de qui ils descendent ont t crs +sparment, en grand nombre; l'espce tait, au moment de la cration de +ces individus rciproquement indpendants, aussi limite que de nos +jours; c'est donc des caractres reconnaissables dans la structure et +la forme extrieure des individus qu'il faut demander le signe +distinctif de l'espce et non pas dans quelque phnomne de +reproduction, simple consquence de la ressemblance que prsentent entre +eux les individus. + +Louis Agassiz pousse jusqu'au bout, on le voit, les consquences +logiques de son systme. En acceptant comme un _fait_ la fixit des +espces, il est conduit donner la notion de l'espce une base tout +fait hypothtique, la faire dpendre uniquement d'une _ide_ +cratrice. Le naturaliste reconnat cette ide ce que les individus de +mme espce, limits une priode gologique dtermine, entretiennent +les mmes rapports soit entre eux, soit avec le monde ambiant, ce que +la proportion des parties de leur corps, la faon dont il est ornement +sont les mmes chez tous, ce que, soumis aux mmes influences, ils +varient tous de la mme faon, de sorte que la dfinition d'une espce +exige la connaissance de tous les dtails de l'organisation et du mode +d'existence des tres, qui la composent. + +L. Agassiz aurait pu simplifier cette dfinition en admettant +l'hypothse de Linn: Nous comptons autant d'espces qu'il est sorti de +couples des mains du Crateur. Mais il aurait alors fallu reconnatre +l'espce une ralit d'une autre sorte que celle des divisions plus +tendues de nos mthodes; il aurait fallu admettre qu'il existe une +parent relle, une vritable consanguinit entre tous les animaux de +mme espce, alors que cette parent n'existe plus entre les animaux du +mme genre, crs indpendamment les uns des autres; c'et t rompre +l'harmonie du systme: la logique devait donc conduire le thoricien de +la fixit des espces faire un choix que Cuvier n'avait pas voulu +faire lorsqu'il disait: L'espce est l'ensemble des individus ns de +parents communs et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se +ressemblent entre eux. + +L'hypothse de la fixit des espces, en introduisant la fixit partout +dans la nature, donne aux classifications zoologiques une apparente +prcision, sduisante pour bien des esprits; mais la nature, dans son +incessante mobilit, fait en quelque sorte clater de toutes parts les +liens dans lesquels on essaye de l'enchaner. L. Agassiz n'a pu dfinir +les divisions systmatiques des divers degrs qu'en donnant ses +dfinitions une lasticit qui les rend illusoires quand on veut les +appliquer aux faits, ou en employant des comparaisons difficiles +justifier: toute dfinition de l'espce sombre mme dans cette +submersion gnrale des faits par la premire thorie qui essaye de leur +appliquer d'une faon quelque peu gnrale les procds de raisonnement +habituellement en usage dans l'cole dite des faits. + +Le fait, c'est qu'il existe des groupes d'individus qui peuvent se +mlanger indfiniment entre eux; dans ces groupes, on ne saurait tablir +aucune ligne de dmarcation prcise entre les formes que peuvent revtir +les individus. Le fait, c'est galement que tout rapprochement entre ces +individus et certains autres plus ou moins diffrents est constamment +strile; entre les individus du premier groupe et ceux du second, la +dmarcation est donc absolue; chaque groupe ainsi isol constitue une +_espce_; mais, entre la fcondit absolue et l'infcondit complte des +rapprochements, on trouve tous les passages. Le fait, c'est encore que +les individus de mme espce prsentent, en gnral, une identit +presque complte de structure, tout en variant assez sous le rapport de +la taille, des proportions, de la couleur, des habitudes, pour diffrer +quelquefois entre eux plus qu'ils ne paraissent diffrer d'individus +appartenant une autre espce. Le fait, c'est aussi que le plus grand +nombre de ces diffrences peuvent tre attribues aux circonstances +extrieures, tandis que les ressemblances fondamentales ne sont +nullement en rapport avec l'action actuelle du milieu. Le fait, c'est +que, si les diffrences entre individus de mme espce sont parfois tout +individuelles, elles peuvent aussi se transmettre par la gnration, de +sorte que tous les individus ns les uns des autres, unis entre eux ou +d'autres qui leur ressemblent, prsentent toujours un mme ensemble de +caractres permanents qui les distinguent dans leur espce; ces sries +d'individus forment des _races_ presque aussi fixes que les espces, +quand l'union n'a lieu qu'entre individus semblables, mais qui peuvent +s'altrer plus ou moins par des unions avec les individus de race +diffrente. Le fait, c'est qu'il existe rellement entre les espces +animales des ressemblances de divers ordres, inexplicables par l'action +_actuelle_ des conditions ambiantes, ressemblances sur lesquelles est +bas tout l'chafaudage de nos divisions zoologiques. + +Sans doute, si cette action s'teignait avec l'individu sur lequel elle +se produit, le problme serait rsolu, il faudrait dclarer le monde +inexplicable autrement que par des causes surnaturelles. Mais cette +action des milieux ne s'teint pas ainsi; les modifications qu'elle a +produites sont transmises, dans une certaine mesure, par l'individu qui +les a subies, sa progniture; elles deviennent plus stables mesure +que des gnrations se succdent dans des conditions favorables leur +conservation; elles se fixent, pour ainsi dire, avec les gnrations, et +les individus en qui elles ont acquis une certaine stabilit peuvent +alors tre placs, sans perdre leurs caractres, dans les conditions +d'existence les plus varies. L encore, nous sommes en prsence de +faits qui font disparatre plusieurs des arguments invoqus par L. +Agassiz en faveur de son systme. Les problmes se posent ds lors d'une +faon nouvelle. + +En somme, la fcondit d'un accouplement rsulte simplement de ce que le +spermatozode de l'individu fcondateur peut accomplir ses fonctions +normales dans l'oeuf de l'individu fcond. De ces fonctions on ne +connat que le rsultat; on ignore absolument et comment elles +s'accomplissent et quelles conditions sont ncessaires pour leur +accomplissement. On sait toutefois qu'une trs lgre modification dans +les conditions o l'oeuf se trouve plac suffit pour empcher sa +fcondation par les spermatozodes dont il reoit ordinairement +l'action. De nombreuses modifications dans la forme du corps peuvent se +produire sans que l'aptitude de l'oeuf tre fcond en soit modifie; +d'autres, au contraire, amnent promptement cette incapacit; ne faut-il +pas chercher l la cause de la sparation des races en espces qui +continuent se ressembler tout en tant incapables de se mlanger? Les +espces rsulteraient ainsi des mmes causes que les races; elles ne +diffreraient des races ordinaires que parce que, dans ces dernires, +les modifications portent sur des parties quelconques du corps, tandis +que, lors de l'apparition d'une espce nouvelle, la modification +porterait sur les conditions biologiques qui permettent l'action du +spermatozode sur l'oeuf. Ces conditions sont trs probablement +dterminables, et le problme de leur dtermination ne sort pas du +cercle de ceux qu'aborde habituellement la physiologie exprimentale. + +Si les espces se constituent de la sorte, les ressemblances entre les +espces diffrentes s'expliquent toutes par l'hrdit des caractres; +leur permanence rsulte de la fcondation qui combat les unes par les +autres les diffrences individuelles, et accrot chaque gnration la +stabilit des ressemblances. La slection naturelle explique l'isolement +relatif des espces, ainsi que leurs troites adaptations aux conditions +extrieures. On arrive donc comprendre tout la fois la fixit +apparente des formes spcifiques et leur variabilit. Tout le problme +zoologique consiste dterminer les conditions qui ont pu, dans le +pass, produire et conserver tel ou tel caractre. + +En examinant avec soin les donnes sur lesquelles raisonnent jusqu'ici +les zoologistes, on voit qu'elles sont presque exclusivement empruntes + l'tude des animaux relativement perfectionns dont l'organisation +relve d'un type nettement distinct; ce sont, en somme, les vertbrs, +les arthropodes et les mollusques qui fournissent ses bases la +philosophie zoologique; mais pendant que nos connaissances sur ces +animaux arrivent un tel degr de perfection apparente qu'il semble +possible de les rsumer en quelques propositions gnrales, comparables +aux lois des physiciens, l'tude d'animaux plus simples, longtemps +ngligs, presque tous confondus dans l'embranchement des zoophytes ou +rayonns par Cuvier, vient largir singulirement le cadre de la +science, montrer que les questions que l'on croyait rsolues sont +peine poses et ouvrir un nouveau champ aux spculations. Il est +indispensable, pour bien saisir la porte de ce mouvement, de revenir en +arrire et de remonter jusqu' son origine. + + + + +CHAPITRE XVII + +LES ANIMAUX INFRIEURS + +Progrs successifs des dcouvertes relatives aux animaux +infrieurs.--Trembley: l'Hydre d'eau douce.--Peyssonnel: le +Corail.--Cuvier: la Pennatule.--Lesueur: les Siphonophores.--de +Chamisso: la gnration alternante des Salpes.--Sars: la gnration +alternante des Hydromduses.--Steenstrup: thorie de la gnration +alternante.--Van Beneden: la dignse.--Leuckart: le +polymorphisme.--Owen: la parthnognse et la mtagnse.--M. de +Quatrefages: la gnagnse.--Thorie sur la reproduction de M. Milne +Edwards.--Thorie gnrale des phnomnes de reproduction agame. + + +De tout temps, un certain nombre d'animaux sans vertbres ont t connus +de l'homme. Aristote, nous l'avons vu, en distingue dj de diverses +sortes qu'il groupe ensemble fort judicieusement. Il a mme observ les +moeurs et les mtamorphoses de plusieurs insectes; ce qu'on sait de +prcis leur gard durant tout le moyen ge vient presque entirement +de lui, mais il ne pouvait gure tre compris. Les mtamorphoses des +insectes prparent d'ailleurs l'esprit accepter sans contrle les +affirmations les plus bizarres. Quand on voit un papillon natre d'une +chenille, peut-on trouver tonnant _a priori_ que les chenilles naissent +des feuilles vertes, comme le veut Aristote, ou que les vers se forment +dans le limon qu'ils habitent et duquel la Gense fait sortir l'homme +lui-mme sous le souffle de Dieu? + +Il fallait, pour que des ides saines et claires pussent se dgager de +cette histoire complique des animaux infrieurs, que l'homme apprt +observer et qu'il et entre ses mains des instruments propres +augmenter la puissance de ses sens. C'est seulement au XVIIe sicle que +l'emploi de verres grossissants fournit Malpighi, Swammerdam et +Leuwenhoek les moyens d'tudier la structure intime du corps et de +reconnatre l'existence d'tres que leur petitesse avait jusque-l +soustraits aux regards de l'homme. Malpighi s'occupa surtout d'anatomie +et d'embryognie. Swammerdam s'appliqua tudier les mtamorphoses des +insectes. Leuwenhoek soumit ses verres grossissants les objets les +plus varis: il est le premier qui ait signal l'existence des +infusoires et qui ait tudi cet animal, bourgeonnant comme une plante, +que les recherches de Trembley devaient plus tard rendre clbre, +l'hydre d'eau douce; en mme temps, un de ses lves, de Hamm, +dcouvrait les zoospermes. + +Ces trois dcouvertes devaient avoir par la suite un retentissement +considrable. + +Les infusoires ont t le point de dpart de longues spculations; on a +voulu voir en eux la matire, en train de s'organiser; on en a fait des +atomes vivants; ils ont ternis le dbat sur les gnrations +spontanes. Ils nous ont finalement appris en quoi consiste la vie des +lments constitutifs de notre corps. + +L'hydre d'eau a t le premier exemple de ces organismes arborescents +dont le corail est le type et a permis de comprendre ce que pouvaient +tre ces organismes singuliers. + +Les spermatozodes, dans lesquels on crut reconnatre un moment l'animal +rudimentaire, fournirent des arguments la doctrine de l'embotement +des germes tant que le dveloppement des animaux par pigense ne fut +pas rigoureusement dmontr. Ils sont devenus le point de toutes nos +ides sur les conditions premires du dveloppement des tres vivants. + +Mais ce ne fut pas d'un seul coup que ces trois observations acquirent +l'importance qu'elles devaient avoir. On ne pouvait, en effet, +souponner le rle des spermatozodes avant d'avoir constat la +gnralit de l'existence de l'oeuf et d'avoir dtermin en quoi +consistent les phnomnes embryogniques; or c'est seulement en 1824 que +Prvost et Dumas constatrent pour la premire fois la segmentation du +vitellus, et en 1827 que Von Bar dcouvrit l'oeuf des mammifres. +L'hydre d'eau douce fut peu prs compltement oublie jusqu'en 1744, +date de la publication des mmorables recherches de Trembley. Les +infusoires enfin ne servirent qu' donner une vaine apparence de +fondement aux spculations des philosophes de la nature, jusqu' ce +qu'Ehrenberg, reprenant l'oeuvre d'Otto Frdric Mller, en et fait, en +1829, un des principaux arguments contre l'hypothse de la gele +primitive. + +Auprs de Malpighi, de Swammerdam, de Leuwenhoek, il faut faire une +place Redi, qui donna le premier coup cette croyance, gnralement +rpandue jusqu' lui, qu'une foule de vers, d'insectes et de mollusques, +voire mme certains mammifres, tels que les rats, pouvaient prendre +naissance par la transformation spontane de substances inertes. Redi +dmontra notamment que les vers de la viande naissaient d'oeufs pondus +par des mouches; mais il s'arrta devant les difficults qu'opposait +ses recherches l'histoire des vers parasites; il supposa qu'ils taient +forms aux dpens de l'me sensitive de leur hte. Aprs lui, c'est en +vain qu'Harvey formule le clbre axiome: _Omne vivum ex ovo_; la +plupart des naturalistes continuent admettre la gnration spontane +des helminthes; on se demande si les parasites d'Adam ont t crs en +mme temps que lui, et le temps n'est pas encore bien loign o la +mdecine a dfinitivement consenti voir dans les ascarides et les +tnias des animaux comme les autres. + +Les tudes de Redi n'en ont pas moins t un premier acheminement vers +la dlimitation entre les tres organiques et les corps inorganiques, +entre la substance vivante et la matire inerte. Si cette dlimitation +devient de plus en plus nette, mesure que nous nous rapprochons de la +priode moderne, il en est tout autrement de la dlimitation entre les +animaux et les vgtaux, qu'un petit nombre de rcits fabuleux avaient +seuls momentanment obscurcie. + +Au XVIIIe sicle, on a pu un moment considrer comme le dernier mot de +la science l'aphorisme de Linn: _Mineralia crescunt, vegetalia +crescunt, et vivunt; animalia crescunt, vivunt et sentiunt._ Cependant +certaines productions de la mer ont dj embarrass les anciens. De ce +nombre est le Corail. Si Thophraste, Dioscoride et Pline n'hsitent pas + en faire une plante, Orphe croit devoir attribuer cette plante une +origine hroque; elle a t durcie et colore par le sang de la Gorgone +Mduse, et Ovide raconte que, molle et flexible sous l'eau, elle durcit +seulement l'air. Boccone dmontre, en 1674, l'inexactitude de cette +opinion; mais il fait du corail une pierre; Ferrante Imperato (1699), +Tournefort (1700) le replacent parmi les plantes, et leur opinion parat +triompher dfinitivement, lorsque le comte de Marsigli annonce, en 1706, +qu'il a vu fleurir des branches de corail places dans de l'eau de mer +frache. Cependant une troisime opinion s'est fait jour, car, en 1713, +Rumphius, dans ses _Amboinische Rarittkmmer_, parle des polypes qui +ressemblent des plantes; cette opinion est enfin formellement exprime +en 1723 par un jeune mdecin de Marseille, Peyssonnel, ami de Marsigli, +qui a vu les prtendues fleurs du corail manger et se mouvoir, et les +compare aux actinies ou anmones de mer, si communes sur nos ctes. Mais +Raumur fait le plus froid accueil cette opinion nouvelle; pour lui, +le corail est une plante qui produit une coquille interne, exactement +comme les colimaons produisent une coquille externe; l'corce du corail +seule est vivante; son axe pierreux est une concrtion morte: Raumur ne +peut concevoir qu'une concrtion rameuse telle que le corail puisse ne +pas avoir une origine vgtale (1727). Le pouvoir de bourgeonner, de +pousser des branches, de se laisser diviser sans mourir est, de son +temps, le caractre essentiel des vgtaux; mais cette dfinition du +vgtal va bientt recevoir une rude atteinte. + +En 1740, Trembley retrouve le polype d'eau douce de Leuwenhoek, et, fort +intrigu par cette trange production, qu'il croit n'avoir jamais t +observe avant lui, il entreprend d'en dterminer la nature. Les +premiers individus qu'il observe sont de couleur verte; leur couleur, +leurs ramifications qui ressemblent des racines lui font d'abord +penser que ce sont des plantes; mais il observe bientt que ces plantes +se meuvent, qu'elles mangent; un doute lui vient; il lui semble que, +pour rsoudre le problme, il lui suffira de chercher si les polypes +sont capables de bourgeonner et de se reproduire par boutures; il +entreprend alors la belle srie d'expriences dans lesquelles des hydres +coupes en morceaux, retournes comme un gant, continuent cependant +vivre et reproduire les parties qui leur manquent. Il observe que ses +polypes peuvent former par un bourgeonnement successif des associations +d'une vingtaine d'individus; que, en les divisant longitudinalement en +lanires, chaque lanire devient un polype nouveau, de sorte que le +polype primitif possde maintenant plusieurs ttes et plusieurs bouches, +tout comme l'hydre de la fable; de l le nom que portera dsormais dans +la science le _Polype bras en forme de cornes_, de Trembley. + +Toutes ces expriences tablissent que les hydres possdent en commun +avec les vgtaux le pouvoir de bourgeonner, de se reproduire par +bouture; mais un tre qui se meut, qui capture des proies et les dvore, +qui change de place volont, sait marcher de diverses faons, un tel +tre ne saurait appartenir au rgne vgtal; c'est bien un animal; il +peut donc y avoir des animaux ramifis comme des plantes; le corail ne +serait-il pas un animal de ce genre, et Peyssonnel n'avait-il pas +raison? Raumur, Bernard de Jussieu, Guettard s'empressent de saisir les +occasions qui s'offrent eux d'tudier les polypes marins; enfin +l'opinion de Peyssonnel triomphe devant l'Acadmie des sciences de +Paris; on reconnat que le corail, les flustres et autres tuyaux +marins sont des animaux agrgs, ns les uns sur les autres par +bourgeonnement et vivant en socit. On a cependant encore tant de peine + se faire cette ide que Linn, dans la douzime dition de son +_Systema natur_ (1766), cherche de nouveau un compromis: les zoophytes +sont pour lui des plantes qui vgtent sous l'eau, mais produisent des +fleurs animales. C'est une dernire et timide protestation contre +l'vidence; il faut bien cependant que la porte du fait n'ait pas t +tout d'abord comprise; car Gaspard Wolf, qui entreprend ses tudes +d'embryognie (1759) pour rechercher s'il n'y a pas dans le +dveloppement de l'animal quelque chose de comparable ce qu'on observe +chez les plantes, ne songe pas un seul instant aux polypes, et il en est +de mme de Goethe, qui n'aurait pas manqu de voir dans ces socits +d'animaux, qu'on nommera bientt des _colonies_, l'exacte rptition de +ce type de la plante qu'il tait si fier d'avoir imagin. + +Les recherches de Trembley suscitent des recherches analogues de Bonnet +(1741), son parent; mais ces dernires portent sur des animaux tout +diffrents, des vers d'eau douce, trs voisins des lombrics, quoique +d'organisation plus simple, les _Tubifex_. Comme les hydres, les tubifex +peuvent tre coups en morceaux, chaque morceau se complte et redevient +un autre ver; un mme tubifex a pu tre partag huit fois +successivement, et la rparation se fait si vite qu'on pouvait obtenir +en six mois, suivant Bonnet, 2 985 984 vers, l'aide d'un seul; dans un +cas, l'habile exprimentateur dit mme avoir russi faire repousser +une tte l o tait primitivement la queue de l'animal et une queue du +ct oppos, de manire le retourner bout pour bout. Ces recherches +confirment d'une manire absolue l'animalit des hydres puisqu'elles +montrent chez des animaux bien authentiques des faits analogues ceux +qu'on observe chez des polypes. Plus tard, Gruithuisen et Otto-Frdric +Mller constatent que d'autres vers voisins de tubifex, les _Nas_, se +partagent spontanment en plusieurs individus, l'individu primitif +pouvant se couper dans sa rgion moyenne en deux autres ou produire +toute une chane de nouveaux individus sa partie postrieure. +Otto-Frdric Mller ajoute, en 1788, un fait intressant ses +premires observations: il dcouvre une annlide marine, la _Nereis +prolifera_, depuis nomme _Autolytus prolifer_, qui se partage +spontanment en deux, comme les _Nas_; mais dans cette curieuse espce, +fait sur lequel Otto-Frdric Mller ne s'tait du reste pas arrt, les +deux individus rsultant de ce partage ne se ressemblent pas. + +En 1828 et 1830, Dugs[108] observe chez des vers infrieurs, les +planaires, des phnomnes plus semblables encore ceux que Trembley a +constats chez les hydres: il a vu, chez certaines espces, un individu +se diviser transversalement en plusieurs autres qui demeurent unis plus +ou moins longtemps de manire figurer une sorte de ver annel; mais, +dans ce ver, les anneaux ne tardent pas se sparer les uns des autres, +comme font les hydres, pour vivre isolment. Il n'est pas douteux que ce +fait ait contribu faire natre chez le savant de Montpellier les +ides qu'il dveloppe dans son _Mmoire sur la conformit organique_. + +Le mode de groupement, les rapports rciproques des animaux vivant +associs, comme le corail, rservent aux naturalistes qui n'ont connu +jusque-l que les animaux suprieurs, bien d'autres tonnements. + +En 1803, tudiant un organisme trange, la pennatule, sorte de grande +plume vivante qui enfonce sa tige dans la vase sous-marine et tale dans +l'eau ses barbes en forme de larges disques, Cuvier avait reconnu que +ces disques supportaient de nombreux polypes semblables ceux du +corail; la pennatule tait donc une colonie de polypes; mais il faisait +remarquer de plus que tous les polypes composant la pennatule sont +soumis une volont unique, qu'ils accomplissent en commun toutes les +fonctions de nutrition et que la pennatule devait, en consquence, tre +considre comme un animal compos; il tendait la mme conclusion +toutes les colonies de polypes, dont chacun devenait pour lui un animal +compos ou mieux encore un animal plusieurs bouches et un seul corps. + +L'illustre voyageur Lesueur, faisant connatre en 1813, dans le _Journal +de physique_, quelques-uns des animaux remarquables qu'il avait +rassembls durant ses longues traverses, appelait l'attention sur les +organismes glatineux, aux formes variables et compliques, qu'on +dsigne sous le nom de siphonophores; il voyait en eux des colonies +flottantes de mduses, opinion adopte par Lamarck et de Blainville. + +En 1819, Adalbert de Chamisso, qui fut la fois un voyageur hardi, un +romancier plein de fantaisie, un brillant pote et un naturaliste exact, +avait signal des phnomnes tout fait inattendus dans la reproduction +des salpes, singuliers animaux nageurs de la classe des Tuniciers, +transparents comme l'eau dans laquelle ils vivent, pareils des +manchons de glatine, pourvus d'appendices diversement placs et nageant + l'aide des contractions de leur corps. On connaissait un certain +nombre d'espces de Salpes se rattachant deux types gnraux, les unes +pouvant atteindre la grosseur du poing et vivant solitaires, les autres +beaucoup plus petites et vivant toujours associes en longues chanes, +souvent phosphorescentes, ou en lgantes couronnes. Ces chanes +mritaient dj l'intrt par elles-mmes, car tous les individus qui en +font partie combinent leurs mouvements de natation avec tant de +prcision que la chane tout entire produit d'une manire absolue +l'illusion d'un animal dirig par une volont unique. Les Salpes +associes en chane, ou _salpes agrges_, se distinguent toutes trs +nettement des _Salpes solitaires_ tant par leurs caractres extrieurs +que par certains traits d'organisation. Malgr toutes ces diffrences de +forme, de taille et d'habitudes, Chamisso vint annoncer aux naturalistes +que les Salpes agrges taient les filles des Salpes solitaires, +qu'elles reproduisaient leur tour; de sorte que, chez ces singuliers +animaux, les filles ne ressemblent jamais leur mre, mais bien leur +grand'mre, et que les individus qui se succdent, produisent tour +tour un enfant unique ou une multitude d'enfants jumeaux destins +vivre ensemble, unis par leurs membres. On crut une invention de +romancier, et von Bar lui-mme, tout habitu qu'il ft aux +transformations bizarres des embryons, n'osa pas ajouter foi aux +affirmations du voyageur. + +Les questions poses par les observations de Cuvier, de Lesueur et de +Chamisso allaient bientt s'largir, se rattacher les unes aux autres et +recevoir enfin une rponse commune. En 1828, Michael Sars, pasteur +successivement Kinn et Mauger, en Norwge, dcouvrait une sorte de +polype, ayant la forme extrieure d'une hydre, auquel il donnait le nom +de _scyphistome_. En mme temps, il dcrivait un autre polype, le +_strobile_, diffrant du premier par son corps cylindrique divis en une +srie d'anneaux superposs, dont chacun ressemblait une petite mduse. +Quelques annes aprs, en 1835, il reconnaissait que le scyphistome par +les progrs de sa croissance se transformait en strobile, et que, de +plus, chacun des anneaux du strobile se mtamorphosait peu peu, +prenait l'aspect d'une petite mduse, finissait par se dtacher des +anneaux placs au-dessous de lui et nageait alors librement dans la mer. +Sars donna ces petites mduses le nom d'_Ephyres_, il en suivit les +transformations ultrieures et obtint enfin, en 1837, ces grandes +mduses connues sous les noms d'Aurlies et de Cyanes. Cuvier avait +plac les polypes et les mduses dans deux classes bien distinctes de +son embranchement des rayonnes: ces deux classes devaient tre dsormais +confondues en une seule. On s'aperut d'ailleurs bien vite qu'on se +trouvait en prsence d'une succession de phnomnes videmment analogues + ceux qu'avait observs Chamisso, mais plus tranges encore. Il +s'agissait d'en trouver l'explication ou tout au moins la loi; on se mit + l'oeuvre. + +Le professeur Lovn, de Stockholm, dcouvrit bientt que les colonies +arborescentes d'autres polypes hydraires, les campanulaires et les +syncorynes, produisent aussi des mduses qui poussent sur elles comme +des fleurs sur un vgtal et se dtachent ensuite[109]; Von Siebold, +Dujardin, M. de Quatrefages, Desor, M. Van Beneden, Max Schultze, font +leur tour des observations analogues qu'tendent ensuite +considrablement et coordonnent les magnifiques publications d'Allman. +Le fait que des animaux de forme dtermine peuvent donner naissance +des animaux de forme absolument diffrente est dsormais compltement +tabli. + +On se souvient alors que l'histoire des helminthes ou vers parasites est +pleine de faits singuliers et encore en grande partie inexpliqus. +Swammerdamm[110], Bojanus[111], Von Bar[112], Carus[113] ont vu des +vers infrieurs en forme de ttard, des cercaires ou mme des helminthes +bien connus, des distomes, se former l'intrieur d'organismes vivants, +eux-mmes parasites. Frhlich[114], Zeder[115], Von Siebold ont vu un +embryon cili tout diffrent de ses parents sortir de l'oeuf des +monostomes et des amphistomes, et cet embryon, suivant les observations +de Siebold, contenait dj un organisme en voie de formation ayant +lui-mme une forme toute particulire. + +Dans la classe des cestodes ou vers solitaires, Pallas, Gze ont +remarqu d'tonnantes ressemblances entre des vers courts pourvus d'une +grosse vsicule l'une de leurs extrmits, les cysticerques, et les +vritables tnias. Bonnet[116] a pressenti en 1762 que les tnias ne +devaient pas rester indfiniment dans le mme hte. On se demande si la +reproduction demeure mystrieuse de ces animaux ne prsente pas des +phnomnes semblables ceux qui ont t observs chez les salpes et +polypes hydraires. Le moment est venu de coordonner tous ces faits +merveilleux. Un jeune savant, alors lecteur l'acadmie de Sor, depuis +professeur l'universit de Copenhague, Japetus Steenstrup, accomplit +cette tche en 1842 et s'effora de ramener une mme loi les +phnomnes en apparence de la reproduction des salpes, des mduses, des +cestodes et des trmatodes[117]. + +Le fait dominant dans la reproduction de tous ces animaux, c'est qu'un +tre _sexu_, de forme dtermine, donne naissance des tres +_asexus_, qui ne lui ressemblent pas, mais qui produisent eux-mmes, +par une sorte de bourgeonnement ou par division de leur corps, de +nouveaux tres sexus semblables ceux dont ils sont issus. Les formes +sexues et asexues alternent donc rgulirement; aussi Steenstrup +appelle-t-il les phnomnes qu'il s'agit d'expliquer phnomnes de +_gnration alternante_. Il dtermine ensuite de la plus ingnieuse +faon la signification des formes diffrentes qui se succdent. + +Sars et Lovn avaient vu dans le scyphistome un vritable polype d'une +structure infiniment plus simple que celle de la mduse; dans leur +opinion le polype tait une larve dont la mduse tait la forme +parfaite; comme les insectes, les mduses n'arrivaient, suivant eux, +leur forme dfinitive qu'aprs avoir subi une mtamorphose; seulement la +mtamorphose qui, chez les insectes, porte sur le mme individu, tait +cense porter chez les mduses, sur deux ou plusieurs gnrations +successives. Steenstrup tablit au contraire que le scyphistome et la +mduse sont deux tres quivalents, l'un asexu, l'autre sexu. +L'individu sexu produit les oeufs, mais il meurt avant d'avoir pu mener + bien l'ducation des larves; cette ducation est confie l'individu +asexu, au scyphistome. Le scyphistome n'est autre chose que l'an +d'une gnration dont il doit assurer le dveloppement; c'est un tre +condamn au clibat dans l'intrt de ses frres auxquels il se consacre +entirement; M. Steenstrup lui donne le nom de _nourrice_. De mme, chez +les abeilles, les fourmis, les termites, des oeufs pondus par les +femelles, un certain nombre seulement produisent des individus sexus, +les autres ne produisent que des neutres chargs de l'levage des jeunes +et de tous les travaux qui assurent l'existence de la communaut. Chez +ces insectes les neutres se distinguent des individus sexus, comme +ceux-ci se distinguent entre eux; il n'est donc pas tonnant que le +scyphistome, mduse neutre, diffre de l'aurlie, sa mre, qui est +sexue. Le mme raisonnement peut tre appliqu aux distomes et, avec +plus de raison encore, aux salpes; il semble donc que les phnomnes +singuliers de la gnration alternante rentrent dans la loi commune, +qu'ils soient dus de simples diffrences dans la forme des individus, +diffrences analogues aux diffrences sexuelles, et un mode d'levage +des jeunes dont les insectes ont dj offert des exemples. + +La thorie de M. Steenstrup, base sur des faits bien observs non +seulement par lui, mais aussi par ses prdcesseurs, eut un vif succs; +elle a t depuis conteste, modifie, dveloppe; il est hors de doute +nanmoins qu'elle est absolument d'accord avec les rsultats d'un +certain nombre de recherches rcentes. Chez les salpes, ce sont des oeufs +forms dans les salpes solitaires qui se dveloppent dans les Salpes +agrges; chez les pucerons, M. Balbiani affirme que la formation et la +fcondation des oeufs prcdent l'apparition de l'individu qui semble les +avoir engendrs; les conditions de la reproduction dans les colonies +nous avaient conduit affirmer en 1881[118] que l'oeuf dans ces +agrgations d'animaux est la proprit indivise de la colonie et non pas +celle d'un individu dtermin; diverses observations, notamment celles, +de M. Rouzaud, encore indites, et celles rcemment publies, de M. de +Varennes, ont conduit tout rcemment constater sur les colonies de +polypes hydraires que l'oeuf se produit dans les parties de la colonie +que leur situation ne permet d'attribuer en propre aucun polype, et +c'est bien longtemps aprs l'apparition des oeufs que se constituent les +mduses dans lesquelles ils achveront de mrir et seront fconds. +Mais, comme toutes les explications bases sur la finalit des +phnomnes, la thorie des gnrations alternantes telle qu'elle a t +dveloppe par l'illustre zoologiste danois ne s'applique qu'aux cas +relativement rares o il s'est tabli une adaptation, un accord entre +deux catgories trs gnrales de phnomnes d'ailleurs sans rapport +immdiat: 1 la formation de l'oeuf dans un animal ou dans une colonie; +2 la reproduction par bourgeonnement de cet animal, de cette colonie. + +Effectivement, dans le mme groupe zoologique, on trouve tous les +intermdiaires entre les cas o le bourgeonnement est produit d'une +faon tout fait indpendante et celui o il est li la formation des +oeufs, entre les cas o les individus ns par bourgeonnement sont tous +identiques leurs parents, comme chez beaucoup de polypes hydraires et +de vers annels, et ceux o ils en diffrent profondment. L'existence +de deux modes de reproduction, la reproduction par oeufs et la +reproduction par bourgeons, est, pour M. Van Beneden, le phnomne +gnral dont la gnration alternante n'est qu'un cas particulier[119]; +le savant professeur de Louvain dsigne ce phnomne gnral, destitu +de toute finalit, sous le nom de _dignse_. + + cette notion importante de la dignse, Leuckart, faisant la +gnration alternante une application heureuse de la loi de la division +du travail physiologique de M. Milne Edwards, ajoute la notion du +_polymorphisme_[120]. Les individus qui produisent les oeufs, ceux qui ne +produisent que des bourgeons peuvent avoir des rles divers jouer, +s'tre adapts des conditions d'existence diffrentes; chacun doit +prendre ds lors une apparence et des caractres conformes sa +fonction: la gnration alternante n'est qu'un cas particulier de ces +adaptations varies. Ainsi que Steenstrup l'admettait dj, c'est bien +un phnomne du mme ordre que celui qui amne des diffrences de forme +entre les mles et les femelles, entre les individus sexus et les +neutres des socits d'abeilles, de fourmis et de termites, entre les +neutres mme de ces dernires socits, lorsqu'ils ont des rles +diffrents jouer. Les individus dissemblables ns les uns des autres +ne se sparent pas ncessairement: ils peuvent demeurer unis entre eux +et former ainsi des colonies dont les membres prsentent une plus ou +moins grande diversit de structure. M. Leuckart explique ainsi +l'tonnante organisation des siphonophores, vritables colonies mixtes +d'hydres et de mduses, et qui possdent cependant une individualit +propre; les siphonophores, leur tour, font mieux comprendre les +pennatules, colonies de polypes coralliaires, dont Cuvier faisait des +animaux plusieurs bouches, et le phnomne exceptionnel, en apparence, +qui a produit la gnration alternante, se trouve prendre ds lors une +extension considrable: il peut intervenir mme dans la constitution +rgulire d'organismes, dont les diverses parties ne sont que des +individus adapts des fonctions particulires. C'est ainsi qu'un +siphonophore comprend des individus nourriciers, des individus +prhenseurs, des individus locomoteurs, des individus reproducteurs, qui +tous sont des polypes ou des mduses modifies conformment leur +fonction spciale, ayant pris, suivant une comparaison vulgaire, la +_figure de leur emploi_. Leuckart entre ainsi dans une voie fconde, +qu'il ne poursuit pas, la vrit, jusqu'au bout; mais on pressent dj +qu'un lien intime va s'tablir entre la thorie de la constitution des +siphonophores et des autres animaux composs, telle que la comprend +Leuckart, et la thorie de la constitution des animaux articuls, telle +que l'ont formule Audouin et M. Henri Milne Edwards, ou plutt ce lien +a t tabli d'avance par Dugs, alors qu'il n'tait mme pas question +des gnrations alternantes: la loi du polymorphisme de Leuckart n'est, +en dfinitive, qu'une application quelques faits nouveaux ou mieux +connus des principes dvelopps dans le _Mmoire sur la conformit +organique dans l'chelle animale_, publi vingt ans auparavant. + +Avoir constat que les animaux possdent deux modes de reproduction +diffrents, avoir montr que ces deux modes de reproduction dterminent +l'apparition, dans la mme espce animale, de formes organiques +dissemblables, n'est pas encore avoir expliqu comment l'ensemble de +phnomnes qui dpendent de ces deux modes de reproduction se trouvent +si frquemment en rapport troit. Richard Owen, suivant une voie qui lui +est propre, se demande, de son ct, si la reproduction sexue et la +reproduction agame, laquelle il donne le nom de _mtagense_, ne +peuvent pas tre rattaches l'une l'autre; il essaye d'obtenir ce +rsultat et d'expliquer du mme coup la facult si curieuse de se +reproduire sans fcondation pralable que Leuwenhoek, puis Charles +Bonnet avaient observe chez les femelles des pucerons. Ce phnomne de +la reproduction sans fcondation ou, pour nous servir d'une autre +expression d'Owen, de la _parthnogense_, reconnu depuis chez les +abeilles, les gupes, les cynips, plusieurs diptres et divers +papillons, chez quelques crustacs, chez les rotifres, chez plusieurs +vers infrieurs, ce phnomne, plus rpandu qu'on ne l'avait cru +d'abord, devient le point de dpart de toute la thorie de l'illustre +savant anglais[121]. La parthnogense n'est d'ailleurs qu'une +apparence: en ralit, toute volution, suivant Richard Owen, a pour +point de dpart l'union d'un lment mle et d'un lment femelle. Aprs +la fcondation, l'lment femelle, l'oeuf, se divise, et tout tre vivant +n'est que l'assemblage des lments provenant de cette division, rpte +un nombre immense de fois, de l'lment primitif. Mais cette division +des lments constitutifs de l'tre vivant n'est elle-mme qu'une +reproduction; elle se poursuit parce que chaque lment, en se divisant, +lgue aux lments qui le remplacent une part de l'activit que l'oeuf a +reue de l'lment fcondateur, du spermatozode, et qu'il doit tout +entire ce dernier. Or le pouvoir fcondateur du spermatozode est +limit: il ne peut provoquer qu'un nombre dtermin de divisions, ne +s'tend qu' un nombre fini d'lments anatomiques. De l la limitation +de la taille, la vieillesse et la mort, que l'on observe chez tous les +tres vivants. Dans certains cas, tous les lments anatomiques ns de +la division de l'oeuf sont employs la constitution d'un individu +unique; c'est ce qui arrive chez les animaux suprieurs; dans d'autres +cas, le pouvoir fcondateur du spermatozode n'est pas encore puis +lorsque l'individu s'est dj constitu; cet individu est alors toujours +une femelle; il ne se produit d'individus mles que lorsque le pouvoir +fcondateur est sur le point d'atteindre sa limite. Jusque-l, le +pouvoir reproducteur conserv par les individus femelles qui se +succdent peut se manifester chez eux de faons diverses; tantt ces +femelles produisent des oeufs qui sont capables de se dvelopper sans +fcondation nouvelle: c'est ce qu'on observe chez les pucerons, les +abeilles, les daphnies, etc.; tantt elles produisent des bourgeons +intrieurs qui s'organisent en nouveaux individus, comme on le voit chez +les trmatodes; tantt elles poussent des bourgeons extrieurs qui +peuvent se dtacher et devenir autant d'tres indpendants ou demeurer +unis entre eux. Dans le premier, comme dans le second cas, les individus +nouveaux peuvent revtir, suivant leurs fonctions diverses, des +caractres spciaux; s'ils se sparent, on se trouve en prsence du +phnomne des gnrations alternantes; s'ils demeurent unis, il se +produit des colonies telles que celles des polypes hydraires, des +siphonophores, des coralliaires, des bryozoaires, des ascidies +composes, des cestodes. + +La thorie de la parthnogense, ainsi comprise, prsente un caractre +de grande gnralit; elle relie entre eux une multitude de faits dont +les rapports n'avaient mme pas t entrevus. Le dveloppement de +l'individu, tel que nous le montrent les animaux suprieurs, se trouve +notamment compris dans un ensemble de phnomnes dont la formation des +colonies, la gnration alternante et la parthnogense font galement +partie. Tous les phnomnes de la reproduction sont ramens un mme +type diversement modifi dans le dtail et dont la fcondation est le +point de dpart. Malheureusement, comme l'ont fait remarquer Huxley, W. +Carpenter et M. de Quatrefages, ce point de dpart ne saurait tre +admis. Il est avr que, dans des circonstances favorables, la facult +de produire sans fcondation peut tre prolonge sinon indfiniment, du +moins trs longtemps chez les femelles des pucerons; il en est de mme +de la facult de bourgeonner chez les Hydres; il n'y a donc pas lieu +d'attribuer au spermatozode un pouvoir fcondant limit; on connat +d'autre part un assez grand nombre d'tres infrieurs, parmi lesquels +peut-tre tous les infusoires, dont la reproduction s'accomplit toujours +sans fcondation, et souvent cet acte, born la fusion de deux +protoplasmes d'apparence identique, se confond avec les phnomnes dits +de conjugaison. La base de la thorie de la parthnogense disparat +donc; mais il ne s'ensuit pas que tout rapport s'vanouisse entre les +faits rapprochs par Owen. Dans les phnomnes initiaux du dveloppement +chez la plupart des animaux, comme des vgtaux, il y a deux choses: 1 +la division de l'lment primitif de l'oeuf, en un nombre de plus en plus +grand d'lments drivs; 2 la fcondation. Entre ces deux phnomnes +gnralement concomitants, Richard Owen admet un rapport de cause +effet, et, pour lui, celui des deux phnomnes qui dtermine l'autre, +c'est la fcondation. Mais ce choix est arbitraire; la concidence +habituelle des deux phnomnes peut trs bien n'tre qu'un phnomne +d'adaptation; la fcondation peut tre devenue ncessaire au +dveloppement dans des conditions dtermines, sans lui avoir toujours +t indispensable, et ds lors le phnomne important, le phnomne +dominateur, en quelque sorte, c'est le phnomne de segmentation de +l'oeuf que nous voyons tre, en effet, le plus gnral. Ce phnomne se +ramne lui-mme une proprit commune tous les lments vivants +capables d'volution, celle de se diviser ds que leur incessante +nutrition les a amens une certaine taille. Cette proprit +suffit[122] pour expliquer les uns par les autres et rattacher entre eux +tous les phnomnes entre lesquels a cherch tablir un lien le savant +illustre qu'on a justement appel le Cuvier anglais. + +L encore, une modification lgre, une retouche de peu d'importance +suffit pour rendre toute sa valeur une thorie qui semblait sur le +point de succomber, et, qu'on le remarque, des thories successives qui +ont t prsentes jusqu'ici relativement aux phnomnes que nous +tudions, aucune, quoi qu'il en semble, ne doit disparatre: toutes +viennent se ranger comme des chapitres spciaux, des corollaires +importants d'une thorie plus gnrale qu'elles compltent et qui leur +donne son tour plus d'intrt. Il est exact, en effet, que la +ncessit o se trouvent non seulement les lments anatomiques, mais +encore les organismes qu'ils constituent, de se diviser en +individualits distinctes lorsqu'ils ont acquis un certain +dveloppement, dtermine l'existence de deux modes de reproduction, l'un +qui exige la fcondation, l'autre qui ne l'exige pas. L'ensemble des +phnomnes de reproduction qui sont les plus gnraux et qui n'exigent +pas la fcondation peut tre dsign sous le nom choisi par M. Owen de +_mtagense_. Lorsque des espces vivantes combinent divers degrs ces +deux modes de reproduction, qui peuvent tre indpendants, il y a, comme +le dit M. Van Beneden, _digense_. Si les individus qui se forment sans +fcondation pralable ont pour point de dpart un lment plus ou moins +semblable un oeuf, il y a _parthnogense_ au sens absolu de ce mot. +Lorsque les divers individus issus d'un oeuf fcond ont remplir des +fonctions diffrentes, lorsqu'il y a entre eux une division du travail +physiologique ncessaire la conservation de l'espce, ils revtent des +formes diffrentes; le _polymorphisme_ accomplit, comme le veut M. +Leuckart, son oeuvre de complication, dont un cas particulier est ce +qu'on a appel la _gnration alternante_. Il est galement vrai, comme +le pense M. Steenstrup, que la gnration alternante peut avoir pour +effet de constituer par voie agame des individus qui jouent le rle de +_nourrices_ par rapport ceux qui sont produits par voie sexue et qui +sont rellement leurs frres. + +Mais la mtagense peut encore avoir une autre consquence importante +sur laquelle M. de Quatrefages a particulirement insist[123]. Grce +elle, un oeuf unique ne produit pas un seul individu; il en produit un +nombre plus ou moins grand, parfois illimit, et sa puissance prolifique +se trouve ainsi multiplie dans une proportion considrable; l'oeuf +engendre non pas un organisme, mais toute une gnration d'organismes; +cet engendrement d'une gnration tout entire est ce que le savant +professeur du Musum appelle une _gnagnse_. La gnagnse est +particulirement prcieuse pour les animaux infrieurs, dous d'une +faible rsistance vitale, pour les parasites qui ont courir mille +dangers avant d'arriver l'hte dans lequel ils doivent vivre, et +c'est, en effet, chez tout ce menu peuple du rgne animal qu'elle se +rencontre. Mais tout en montrant l'importance, en quelque sorte +pratique, de la gnagnse, M. de Quatrefages ne la considre pas, tant +s'en faut, comme un phnomne isol, particulier seulement certains +organismes. Tout d'abord, la raison d'tre de la _gnagnse_ est la +mme que celle de la _mtamorphose_, aussi ces deux phnomnes +peuvent-ils venir se compliquer rciproquement et se pntrer au point +qu'il est impossible de dire o finit l'un et o commence l'autre. De +mme que la gnagnse, la mtamorphose se rattache une augmentation +de la puissance prolifique de chaque individu; une telle augmentation +peut, en effet, tre obtenue soit en multipliant le nombre des +organismes qu'un seul oeuf peut produire, soit en multipliant le nombre +des oeufs que chaque femelle peut pondre. Mais, comme le corps des +femelles ne peut grossir indfiniment, un accroissement du nombre des +oeufs ne peut tre obtenu qu' la condition que le volume de ces oeufs se +rduise. Tout oeuf contient deux catgories de matriaux, ceux l'aide +desquels l'embryon se constitue, ceux l'aide desquels il se nourrit; +ces derniers sont videmment les moins importants, c'est sur ceux que +portera la rduction. D'autre part, aucun animal n'arrive son complet +dveloppement sans avoir subi un grand nombre de mtamorphoses, qu'il +accomplit, en gnral, dans l'oeuf chez les animaux suprieurs; lorsque +les matriaux nutritifs accumuls dans l'oeuf ne sont plus en quantit +suffisante pour amener l'embryon au terme de son volution, l'embryon +clot avant d'avoir revtu sa forme dfinitive; il recherche lui-mme le +supplment de nourriture qui lui est ncessaire pour assurer la suite de +son volution et continue hors de l'oeuf les transformations qu'il aurait +d prouver sous ses enveloppes. Les larves des insectes ne sont, en +consquence, que des embryons ns avant terme, devenus capables de +subsister par eux-mmes et continuant librement leur volution. Chez les +animaux suprieurs, l'accroissement du corps de l'animal et ses +mtamorphoses marchent de pair, ne sont pour ainsi dire que le mme +phnomne, au lieu de s'accomplir successivement comme chez les insectes +et beaucoup d'autres animaux infrieurs; mais les mtamorphoses n'en +subsistent pas moins; le phnomne demeure le mme chez les insectes et +chez les vertbrs; la seule diffrence que l'on constate entre eux +porte seulement sur l'poque de la vie o s'accomplissent les +changements les plus apparents. + +Ici se manifeste entre les mtamorphoses et le gnagnse un lien +nouveau, qui cette fois n'est plus tlologique, mais bien +essentiellement morphologique. Maintes fois, dans ses travaux, M. de +Quatrefages a eu comparer le mode de croissance des vers annels avec +le mode de croissance des colonies de polypes hydraires; les nouveaux +anneaux d'une annlide se forment exactement de la mme faon que les +nouveaux polypes dans une colonie d'hydraires. Il est manifeste que chez +les annlides la formation des nouveaux anneaux fait essentiellement +partie des phnomnes d'accroissement du corps de l'animal et que ces +phnomnes sont, leur tour, en partie comparables aux phnomnes de +l'accroissement du corps chez les animaux suprieurs, tels que les +mammifres. La formation des colonies de polypes est donc ramene un +phnomne bien plus connu, tout fait vulgaire, l'accroissement du +corps; il n'y a de particulier ces colonies que leur forme +arborescente. + +Mais, chez les annlides, la formation des nouveaux anneaux aboutit +souvent la constitution d'individus autonomes, qui ne sont eux-mmes +qu'un rsultat de l'accroissement de l'organisme dont il se dtache; la +mme chose a lieu dans les colonies de polypes et conduit la formation +de nouvelles colonies: c'est le phnomne de la _digense_. +L'accroissement, chez les animaux suprieurs, se complique toujours de +mtamorphoses; il en est de mme chez les vers annels; aussi le nouvel +individu qui se forme peut-il diffrer notablement de son parent; c'est +le cas des autolytes et des syllis; c'est aussi exactement le cas des +salpes agrges par rapport aux salpes solitaires, de mduses par +rapport aux hydres, et de tous les cas o il y a _gnration +alternante_. + +Ainsi, dit M. de Quatrefages[124], toute gnration agame se rattache +l'accroissement proprement dit. Ce phnomne se manifeste tantt par +l'_augmentation de volume des parties_, tantt par la _multiplication de +ces mmes parties_. Or, dans ce dernier cas, il arrive souvent que +chaque partie surajoute runit un ensemble qui en fait presque un +individu. Chez les Annlides, par exemple, dans la plus grande tendue +du corps, chaque anneau possde son centre nerveux, son appareil +locomoteur, son systme vasculaire, sa grande poche digestive, ses +organes reproducteurs, le tout semblable ce qui existe dans l'anneau +qui prcde et dans celui qui suit. Un pas de plus, et chaque anneau +pourra se suffire lui-mme. Il ne lui manque, vrai dire, qu'une +bouche et des organes de sens. Dans les syllis, les myrianes, les nas, +cette bouche s'ouvre, ces organes naissent sur un anneau spcial, il est +vrai, mais qui se forme exactement comme les autres. Tous les anneaux +placs en arrire de cette tte accidentelle lui obissent. Une +individualit nouvelle s'est forme, et cette individualit a son +origine dans un ensemble de phnomnes qui ne diffrent en rien de ceux +de l'_accroissement_ tels qu'on les observe dans la classe entire. +Entre ces phnomnes et la gemmation de l'hydre, celle du strobile, +telle que l'a observe M. Desor, ou la segmentation du mme tre telle +que l'a dcrite M. Sars, il n'y a videmment aucune distinction +fondamentale. La forme seule des espces, les lois de leur accroissement +individuel suffisent pour expliquer les diffrences apparentes. Ainsi +l'on passe de la simple croissance des mammifres au bourgeonnement par +des nuances insensibles; et tout nous ramne cette importante +conclusion que le bourgeonnement et par consquent la reproduction agame +ne sont, au fond, qu'un _phnomne d'accroissement_. + +Ainsi, pour M. de Quatrefages, le corps d'un mammifre, l'ensemble des +individus qui sont issus de l'oeuf d'une syllis, d'une myriane, d'une +nas, la runion des polypes qui forment une colonie et des mduses qui +s'en dtachent sont choses quivalentes. + +Une fois plac ce point de vue, poursuit-il, nous comprenons trs +bien pourquoi la gnration agame ne saurait tre indfinie. Dans tout +animal, l'accroissement a des limites fixes d'avance. Si le +bourgeonnement n'est qu'une forme de l'accroissement, il doit forcment +avoir un terme. Il ne peut donc suffire perptuer l'espce. Ds lors, +l'intervention d'un autre mode de gnration devient une ncessit +laquelle ne saurait chapper aucune espce animale. + +Ainsi se trouve justifi le retour priodique de la reproduction sexue, +ainsi se trouvent en mme temps rapprochs, sans qu'il soit besoin +d'aucune hypothse, les faits qui avaient conduit Richard Owen +attribuer aux lments spermatiques un pouvoir fcondateur limit. Comme +Cuvier, comme Dugs, et par des motifs autrement puissants, M. de +Quatrefages assimile les colonies que forment si frquemment les animaux +infrieurs ce que nous nommons l'individu chez les animaux suprieurs; +mais, de mme que Dugs avait donn l'ide de Cuvier une importance +toute nouvelle en montrant ses applications l'anatomie compare, M. de +Quatrefages donne son tour une valeur inattendue la thorie de Dugs +par la fconde application qu'il en fait aux plus compliqus des +phnomnes de reproduction. + + * * * * * + +M. Henri Milne Edwards s'est propos de constituer, comme Richard Owen, +une thorie tout fait gnrale des phnomnes de reproduction, dans +laquelle il cherche tablir un paralllisme absolu entre les +phnomnes de la gnration alternante et les procds ordinaires de la +gnration sexue. Pour l'illustre doyen de la Facult des sciences de +Paris, les phnomnes que prsentent, dans leur dveloppement, les +salpes et les mduses, loin d'tre une exception, sont, au contraire, la +rgle gnrale. Tout animal commence par tre une simple vsicule, ayant +qualit d'tre vivant et qu'on peut appeler le _protoblaste_. Le +protoblaste est le plus souvent contenu dans l'oeuf, c'est la vsicule +germinative; il y termine gnralement sa courte existence, mais il peut +aussi mener une vie indpendante: tel est le cas de l'embryon cili des +distomes. Avant de mourir ou de disparatre, le protoblaste produit par +bourgeonnement un organisme plus compliqu, le _mtazoaire_: c'est le +polype hydraire dans le cas des mduses, la salpe solitaire chez les +tuniciers, le blastoderme chez les vertbrs; le mtazoaire n'a, lui +aussi, en gnral, qu'une existence temporaire: il disparat +ordinairement comme le protoblaste et comme lui produit, avant de +mourir, l'animal dfinitif, l'animal charg de perptuer l'espce, par +voie de gnration sexue, le _typozoaire_. Les protoblastes peuvent se +multiplier sous leur forme simple et produire, en consquence, un ou +plusieurs mtazoaires; les mtazoaires peuvent produire plusieurs +typozoaires ou n'en produire qu'un seul avec lequel ils se confondent +quelquefois; c'est dans cette aptitude plus ou moins grande la +reproduction prsente par les termes successifs de cette srie, que +sont dues les diffrences observes dans le dveloppement des animaux. +On cesse donc de s'tonner d'un phnomne qui est absolument gnral. + + * * * * * + +En comparant entre elles les diverses thories que nous venons d'exposer +et qui toutes ont pour but de donner une explication des mmes +phnomnes, on sera sans doute tonn de voir combien sont diffrentes +les tendances de leurs auteurs. Pour un physicien, le point de dpart de +toute thorie est un phnomne simple, dont on a rigoureusement tabli +les conditions dterminantes et les lois, dont on poursuit les +modifications diverses travers des circonstances de plus en plus +compliques; sur ce point tous les physiciens sont d'accord, et nous +pourrions ajouter que les physiciens sont eux-mmes d'accord, sur le but +poursuivi par toute thorie, avec les chimistes et les astronomes. En un +mot, pour tous les savants qui cultivent les sciences physiques, +expliquer un phnomne complexe, c'est montrer comment il se rattache +un autre phnomne trs simple, connu dans tous ses dtails, quand on le +dgage des circonstances accessoires qui interviennent pour le modifier. +Tous les phnomnes astronomiques sont ainsi rattachs au phnomne +simple de l'attraction des corps, et l'astronomie tout entire n'est que +le dveloppement de cette loi: _Les corps s'attirent proportionnellement +au produit de leur masse et en raison inverse du carr de leur +distance_. Tous les phnomnes de l'acoustique et de l'optique sont +ramens de mme au mouvement du pendule; l'optique et l'acoustique +thoriques sont le dveloppement des quations du mouvement vibratoire. +Les transformations diverses de la chaleur sont toutes ramenes un +phnomne simple, rchauffement d'un corps en mouvement brusquement +arrt dans sa course, et la thorie mcanique de la chaleur est le +dveloppement de l'quation qui tablit l'quivalence entre la quantit +de mouvement disparu et la quantit de chaleur produite. Tous les +phnomnes lectrodynamiques se ramnent encore l'attraction d'un +lment de courant sur un lment de courant, et l'lectrodynamique est +le dveloppement d'une quation aussi simple que les prcdentes. Ainsi, +nous ne saurions trop le rpter, dans toutes les branches des sciences +physiques, les savants sont absolument d'accord sur la signification du +mot _expliquer_; pour chaque catgorie de phnomnes, ils remontent de +proche en proche un phnomne simple, dont ils dterminent +exprimentalement les lois, et ils cherchent comment ce phnomne se +modifiera dans toutes les conditions prcises que l'on pourra imaginer. +C'est l la mthode des sciences exprimentales, et le plus beau titre +de gloire des Bichat et des Claude Bernard est surtout d'avoir montr +que cette mthode pouvait tre applique dans toute sa rigueur la +physiologie, la condition de remonter jusqu'aux proprits +fondamentales des lments anatomiques. + +Les naturalistes paraissent au contraire se faire les ides les plus +diverses de ce qu'ils appellent une explication; ils semblent, +lorsqu'ils tablissent une thorie, poursuivre les buts les plus +diffrents. Steenstrup, dans sa thorie des gnrations alternantes, M. +de Quatrefages, dans une partie de sa thorie de la gnagnse, +cherchent avant tout dterminer la fin des phnomnes qu'ils exposent, +et sont en cela les disciples de Cuvier qui n'admettait, en histoire +naturelle, d'autres explications que celles qui rsultent de +l'application du principe des causes finales. Leuckart, en exposant sa +thorie du polymorphisme, Van Beneden, en dveloppant ses ides sur la +digense, constatent simplement que des phnomnes que l'on croyait +exceptionnels se retrouvent dans un beaucoup plus grand nombre de +groupes organiques qu'on ne l'avait pens; ils rattachent ces phnomnes + d'autres plus simples et plus gnraux, mais qui sont cependant +limits une partie du rgne animal et demeurent mystrieux; Richard +Owen se borne chercher une hypothse qui pourrait relier entre eux +deux catgories de phnomnes considres comme distinctes; M. de +Quatrefages, dans une autre partie de sa thorie, et M. Milne Edwards +dmontrent qu'un ensemble de phnomnes donns comme propres certains +organismes se retrouvent plus ou moins modifis dans le rgne animal +tout entier; mais ils prennent les phnomnes observs chez les +vertbrs suprieurs comme des termes de comparaison et y ramnent ceux +que prsentent les organismes infrieurs: ce sont les phnomnes si +complexes de la gnration sexue, les phnomnes plus complexes encore +du dveloppement embryognique chez les animaux suprieurs qui leur +servent de point de dpart, et c'est avec eux qu'ils cherchent +comparer les phnomnes observs chez les animaux infrieurs; la marche +suivie par les deux illustres naturalistes franais est donc exactement +inverse de celle que suivent les physiciens. Ces divergences sont une +consquence pour ainsi dire invitable de ce fait qu'en histoire +naturelle l'homme, se proposant d'apprendre connatre des tres plus +ou moins semblables lui, s'est pris lui-mme comme le modle le plus +parfait des tres organiss. Il a recherch chez les animaux des +organes, des fonctions, des actes analogues aux siens et, croyant se +connatre lui-mme, s'attribuant d'ailleurs une origine divine, a t +conduit considrer comme des explications toutes les analogies qu'il +apercevait entre lui-mme et les tres dont il faisait l'objet de ses +tudes. Dans l'hypothse de la fixit des espces, cette faon de poser +le problme de la nature tait d'ailleurs peut-tre la plus rationnelle. + +Dans l'hypothse de la descendance, le problme est au contraire +renvers et la mthode d'explication ramene la mthode des sciences +exprimentales. L'homme n'est plus le modle sur lequel tout est +construit, auquel tout doit tre ramen; c'est au contraire l'tre +expliquer, le dernier terme auquel la thorie doit aboutir, la plus +complique des nigmes dont elle doit donner la solution. Les +explications ne doivent plus tre de simples comparaisons, de simples +gnralisations; elles doivent tablir entre les divers phnomnes des +relations de cause effet. En ce qui concerne spcialement les +phnomnes compris sous les noms de gnration alternante, de dignse, +de gnagnse, de parthnogense, ils ne peuvent tre vraiment +expliqus qu'en partant des proprits reproductrices des tres les plus +simples; leur explication tant une fois trouve, se posera ensuite la +question de savoir dans quelle mesure ils peuvent, leur tour, servir +expliquer les phnomnes de dveloppement qu'on observe chez les animaux +suprieurs et chez l'homme. + +Mais il n'tait possible de remplir un tel programme qu' la condition +d'avoir au pralable rduit l'tre vivant en ses lments, d'avoir +dtermin les caractres, les proprits, les facults des tres vivants +les plus simples, problme prliminaire, dont la thorie cellulaire que +nous devons maintenant faire connatre a, sans aucun doute, beaucoup +avanc la solution. + + + + +CHAPITRE XVIII + +LA THORIE CELLULAIRE ET LA CONSTITUTION DE L'INDIVIDU + +Pixel: les membranes.--Bichat: les tissus; leurs proprits +gnrales.--Dujardin: le sarcode.--Schleiden: les cellules +vgtales.--Schwann: extension aux animaux de la thorie +cellulaire.--Prvost et Dumas: la segmentation du vitellus de +l'oeuf.--Recherches relatives l'origine des cellules ou lments +anatomiques de l'organisme; signification de l'oeuf.--Dfinition de la +cellule; le protoplasme et les plastides.--Constitution des individus +les plus simples.--Colonies animales; nombreuses transitions entre les +colonies et les individus d'ordre suprieur.--Isidore +Geoffroy-St-Hilaire: la vie coloniale signe d'infriorit.--M. de +Lacaze-Duthiers: opposition entre les invertbrs et les +vertbrs.--Thorie gnrale de l'individualit animale. + + +Dans les crits des philosophes, des naturalistes et des mdecins, on +voit souvent revenir, jusqu'au commencement du XIXe sicle, les mots de +substance vivante, de molcules organiques, de matire anime, +d'organes, de tissus; mais nulle part ces expressions ne reoivent de +dfinition prcise. Chez les animaux suprieurs, on distingue de la +chair, de la graisse, des os, des nerfs, des tendons, des vaisseaux, des +membranes; mais de quoi sont faits la chair, la graisse, les os, les +nerfs, les tendons, les vaisseaux, les membranes? Les connaissances sur +ce point ne vont pas au del de la notion de la fibre avec laquelle les +muscles et les nerfs ont familiaris les anatomistes. + +Un mdecin minent, Pinel, cherchant appliquer aux maladies les +mthodes de classification des naturalistes, fut conduit rattacher les +caractres et la marche des diverses sortes d'inflammation la nature +des membranes qui en taient le sige et mettre ainsi en relief +l'intrt qu'il y avait pour la mdecine connatre d'une faon prcise +le mode de constitution de ces membranes et, par extension, celle des +diverses parties du corps. Ce fut le problme que chercha rsoudre +Bichat dans sa _Dissertation sur les membranes et leurs rapports +gnraux d'organisation_ (1798), dans son _Trait des membranes_ (1800), +et surtout dans son _Anatomie gnrale_ (1801), qui parut un an +seulement avant sa mort. Dans le premier de ces ouvrages, le jeune +anatomiste prcise les ressemblances et les diffrences qui existent +entre les membranes que l'on observe dans les diverses parties du corps, +montre plus nettement qu'on ne l'avait fait avant lui que des membranes +de mme nature peuvent se trouver dans les parties les plus diffrentes +de l'organisme, et fonde leur classification sur leur conformation +extrieure, leur structure et leurs fonctions. Trois ans aprs, la +mthode qu'il avait suivie dans ce travail tait tendue l'ensemble +des systmes organiques: il consacrait son anatomie gnrale tudier +isolment et prsenter avec tous leurs attributs chacun des systmes +simples qui, par leurs combinaisons diverses, forment nos organes. Il +ramenait la physiologie, la pathologie, la thrapeutique, la +connaissance exacte des proprits de ces systmes simples, considrs +dans leur tat naturel. L'anatomie gnrale devenait ainsi une science +nouvelle laquelle on a donn depuis le nom d'_histologie_. + +Tous les animaux, dit-il[125], sont un assemblage de divers organes, +qui excutent chacun une fonction, concourent, chacun sa manire, la +conservation du tout. Ce sont autant de machines particulires dans la +machine gnrale qui constitue l'individu. Or ces machines particulires +sont elles-mmes formes par plusieurs tissus de nature trs diffrente +et qui forment vritablement les lments de ces organes. La chimie a +ses corps simples, qui forment par les combinaisons diverses dont ils +sont susceptibles les corps composs: tels sont le calorique, la +lumire, l'hydrogne, l'oxygne, le carbone, l'azote, le phosphore, etc. +De mme, l'anatomie a ses tissus simples qui par leurs combinaisons +quatre quatre, six six, huit huit, etc., forment les organes. Ces +tissus sont: + +1 Le cellulaire. +2 Le nerveux de la vie animale. +3 Le nerveux de la vie organique. +4 L'artriel. +5 Le veineux. +6 Celui des exhalants. +7 Celui des absorbants et de leurs glandes. +8 L'osseux. +9 Le mdullaire. +10 Le cartilagineux. +11 Le fibreux. +12 Le fibro-cartilagineux. +13 Le musculaire de la vie animale. +14 Le musculaire de la vie organique. +15 Le muqueux. +16 Le sreux, +17 Le synovial. +18 Le glanduleux. +19 Le dermode. +20 L'pidermode. +21 Le pileux. + +Voil les vritables lments organiss de nos parties. Quelles que +soient celles o ils se rencontrent, leur nature est constamment la +mme, comme en chimie les corps simples ne varient point, quels que +soient les composs qu'ils concourent former. + +Entre ces divers _tissus_ qui forment notre corps, qui possdent chacun +un mode d'organisation particulier, qui ont chacun, en consquence, une +sorte de vie spciale concourant, pour sa part, la vie gnrale de +l'individu, entre ces lments de l'tre vivant, existe-t-il quelque +analogie de constitution? Ces mmes tissus se retrouvent-ils chez tous +les animaux? Sont-ils proprement parler les lments ultimes dans +lesquels puissent se rsoudre les corps vivants? Ce sont des questions +que le microscope va bientt rsoudre. + +Pour Bichat la vie tait une proprit des tissus, et les diverses +faons sous lesquelles elle se manifeste taient la consquence des +diffrents modes d'agencement de ces tissus. Mais, vers l'poque o il +vivait, on songeait dj remonter des tissus quelque chose de moins +complexe. Oken pensait qu'une petite masse sphrique de gele, le mucus +primitif, le _Urschleim_, constituait le corps entier des tres vivants +les plus simples, des infusoires; il avait mme prsent les organismes +suprieurs comme des agrgats d'infusoires. Un moment, les travaux +d'Ehrenberg avaient rpandu dans la science l'opinion que la prtendue +simplicit des infusoires n'tait qu'une illusion, que la structure des +tres microscopiques tait presque aussi complique que celle des +animaux suprieurs. Dujardin, professeur la Facult des sciences de +Rennes, tablit le premier d'une faon incontestable, en 1835, que la +vie pouvait s'allier avec une simplicit d'organisation telle que la +supposait Oken; il donnait le nom de _sarcode_ une substance vivante +amorphe, qui composait elle seule le corps d'un assez grand nombre +d'tres infrieurs. Malgr les preuves positives que Dujardin donnait de +l'existence du sarcode, cette substance, vivante par elle-mme, fit +son apparition relativement peu de bruit dans la science. + +Cependant l'tude microscopique de la structure des vgtaux avait +montr chez ces organismes une remarquable unit de structure. On savait +depuis longtemps que leurs tissus prsentaient une multitude de vacuoles +plus ou moins semblables entre elles, qu'on dsignait souvent sous le +nom de _cellules_. En 1835, Johannes Mller avait signal une structure +semblable dans la corde dorsale des embryons de vertbrs, dans le +cristallin, la chorode, les masses graisseuses. Schleiden, en 1838, fit +ressortir toute l'importance du rle jou par la cellule dans +l'organisation des vgtaux, montra qu'on pouvait considrer ces tres +comme des associations de cellules, et dfinit en mme temps ce qu'on +devait entendre par ce mot: la cellule vgtale est, suivant lui, un +sphrode creux dont la paroi est gnralement rsistante et encrote +de cellulose, dont le _contenu_ est demi fluide et se dispose autour +d'une petite masse centrale, le _noyau_, contenant un ou plusieurs +_nucloles_. Plusieurs fois des lments semblables avaient t +soigneusement dcrits chez les animaux. Thodore Schwann, frapp de la +simplicit de la thorie de Schleiden, runit, en 1839, tous les faits +connus jusqu' lui relativement l'existence de cellules animales, et +proclama son tour que tous les animaux taient forms de cellules ne +diffrant de celles des vgtaux que par la minceur ordinairement plus +grande et par la plasticit de leur membrane d'enveloppe. Ces cellules +se formaient, suivant lui, spontanment, soit l'intrieur d'autres +cellules, soit dans une substance amorphe interpose entre les cellules +dj existantes. + +tant donne la dfinition des cellules admises par Schleiden et par +Schwann, il tait impossible de ne pas tre frapp de l'identit de +structure que l'oeuf de la plupart des animaux prsentait avec ces +lments. L'oeuf tait donc une cellule. En 1824, Prvost et Dumas +avaient montr que le premier phnomne du dveloppement consistait dans +une segmentation plusieurs fois rpte du contenu de l'oeuf. Bischoff et +Reichert prouvrent que les cellules constitutives du corps des animaux +provenaient de ces sphres de segmentation, si bien que, ds 1844, +Klliker posait en principe que, contrairement l'opinion de Schwann, +il n'existe nulle part, dans le dveloppement embryonnaire, de +formation libre de cellules; qu'au contraire toutes les parties +lmentaires du futur embryon, de mme que tous les lments vivants de +l'animal adulte, sont les descendants immdiats d'un lment primitif +unique, l'oeuf. Les animaux sont donc des associations de cellules +issues les unes des autres soit par division, soit par bourgeonnement, +de sorte que de chacune d'elles on peut remonter par une srie de +gnrations jusqu' l'oeuf. + +Comment concilier cette proposition, dans sa forme absolue, avec les +observations de Dujardin sur les animaux uniquement forms de sarcode? +Gela parut tout d'abord impossible un assez grand nombre d'anatomistes +minents; mais la difficult tenait simplement l'ide que Schleiden et +Schwann s'taient faite de l'lment anatomique primitif. Des recherches +multiplies finirent par montrer que, des trois parties constitutives de +la cellule, la _membrane d'enveloppe_, le _noyau_ et le _contenu_, une +seule tait essentielle: le contenu. La cellule parat quelquefois +rduite sa membrane et son noyau; mais alors tous les phnomnes +vitaux ont cess en elle; elle est morte. Le contenu est donc la partie +vraiment vivante de l'lment anatomique; on lui a donn le nom de +_protoplasma_ (Max-Schultze). Mais ce protoplasma, par sa constitution +et ses proprits, est identique au sarcode de Dujardin. Les tres +sarcodiques peuvent donc tre considrs dsormais comme forms d'un ou +plusieurs lments anatomiques dpourvus de membrane d'enveloppe, comme +le sont beaucoup d'lments anatomiques des animaux suprieurs. Ils +rentrent dans la rgle gnrale, la seule condition de dfinir +l'lment anatomique comme une _masse de protoplasma ou de sarcode, de +taille limite, doue d'une vie indpendante, produisant ordinairement +un noyau son intrieur et pouvant s'isoler en s'enveloppant d'une +membrane plus ou moins rsistante_. L'lment, anatomique ainsi compris +est ce que Hckel a nomm un _plastide_, dnomination simple et que nous +pouvons ds maintenant adopter, quoiqu'elle soit de date relativement +rcente. + +Le protoplasma vivant n'est encore connu qu' l'tat de plastides, +c'est--dire de masses limites dont la dimension et la forme sont du +reste extrmement variables et que l'on peut considrer comme autant +d'individus. On ne peut citer aucun exemple avr de plastides se +formant spontanment soit aux dpens des matires organiques libres, +soit dans un milieu dj organis. Le plus grand nombre des +histologistes ont cet gard confirm les affirmations de Klliker, et +les classiques recherches de M. Pasteur ont montr que, dans tous les +cas o l'on avait cru voir des plastides ou des groupes de plastides se +former spontanment en dehors des organismes, on avait t victime +d'illusions. Tout plastide a donc t produit par un autre plastide. + +Un plastide isol peut produire des plastides qui, aussitt forms, +s'isolent les uns des autres; c'est le cas des tres les plus simples. +Mais d'un plastide unique peuvent aussi natre des plastides destins +demeurer toujours associs, et c'est ce qui arrive pour tous les +animaux, depuis les ponges et les polypes jusqu' l'homme, pour tous +les vgtaux autres que les cryptogames monocellulaires. Tous les tres +vivants sont donc des associations de plastides, proposition +fondamentale, qui est la base de l'histologie, et dont on doit surtout +Claude Bernard d'avoir fait nettement ressortir toute l'importance pour +la physiologie gnrale. + +Mme dans leurs associations les plus complexes, les plastides qui +constituent un tre vivant ne perdent jamais compltement leur +indpendance. Chacun d'eux vit pour son compte, comme un tre autonome, +et les diverses fonctions physiologiques de l'animal ne sont autre chose +que la rsultante des actes accomplis par un certain groupe de +plastides. Il suit de l que la physiologie tout entire, disons plus, +que l'histoire entire de la vie de l'animal ou du vgtal n'est autre +chose que celle des plastides qui le constituent. Si l'on pouvait +compter les plastides d'un organisme, si l'on connaissait leurs +positions respectives, leurs proprits, leur filiation, non seulement +on connatrait toutes les fonctions de cet organisme, mais on pourrait +aussi retracer son dveloppement embryognique et prdire le sort qui +l'attend. Les plastides sont donc, dans l'tat actuel de la science, les +_lments anatomiques_ dont les proprits initiales dominent toute +l'volution organique, dont l'tude doit fournir le point de dpart de +toute thorie gnrale relative aux tres vivants. + +Tous les organismes commenant actuellement par n'tre qu'un plastide +unique, l'_oeuf animal_ ou l'_oeuf vgtal_, l'volution embryognique +marchant rellement du simple au compos, et prsentant des phnomnes +d'autant plus complexes que l'tre qu'il s'agit de tirer de l'oeuf doit +tre lui-mme plus compliqu, la mthode des sciences exprimentales +indique que l'on doit, pour arriver comprendre les phnomnes de +dveloppement et de reproduction chez les animaux suprieurs, en +dterminer d'abord tous les traits chez les organismes infrieurs et +s'lever graduellement jusqu'aux vertbrs les plus parfaits. Cela +paratra une rgle de simple bon sens; mais les vertbrs ayant t +pendant longtemps les seuls animaux dont l'organisation tait l'objet de +srieuses recherches, leur embryognie a t, par cela mme, la premire +qu'on ait tudie, c'est elle qu'on n'a cess de vouloir ramener tous +les phnomnes embryogniques, comme on avait dj cherch y ramener +les phnomnes de la gnration alternante; de l, une mthode vicieuse +d'explication qui pse encore lourdement sur toutes les conceptions +relatives l'embryognie gnrale[126]. + +Si l'on suit l'ordre logique, si l'on essaye de dterminer dans les +types les plus infrieurs des ponges, des coelentrs, des chinodermes, +des vers, des articuls, quelle est la marche du dveloppement, aussitt +une rgle gnrale apparat. L'oeuf ne produit presque jamais directement +un organisme semblable celui d'o il provient; il produit d'abord un +tre trs simple. Chez les ponges, chez les hydromduses, c'est le +premier individu de la colonie; chez les coralliaires, chez les +chinodermes, c'est un organisme sans tentacules, sans bras, sans +rayons, qui deviendra la partie centrale de l'animal adulte; chez les +vers, c'est ce qu'on a appel une _trochosphre_; chez les articuls, +c'est un _nauplius_. La trochosphre et le nauplius reprsentent +simplement le premier anneau du corps de l'animal en voie de formation. +_Ce premier anneau fait toujours partie de la tte de l'animal adulte_ +et parfois la constitue lui seul; il correspond exactement, au point +de vue de son mode de formation, au premier individu de la colonie de +polypes, la partie centrale de l'animal rayonn. Il n'en diffre que +parce qu'il demeure libre, tandis que le premier individu de la colonie +de polypes ne tarde pas se fixer au sol. Le premier polype, la +trochosphre, le nauplius se correspondent aussi d'une faon complte au +point de vue du rle qu'ils auront remplir dans la suite de +l'volution de l'animal: par un bourgeonnement plus ou moins irrgulier, +le premier polype et ses descendants constitueront la colonie +arborescente dont ils font partie; par un bourgeonnement priphrique la +partie centrale du rayonn achvera de produire l'animal adulte; par un +bourgeonnement rgulier, s'effectuant dans une direction unique, la +trochosphre et le nauplius constitueront la chane d'anneaux qui +composent le corps d'un ver annel ou d'un arthropode. Entre les animaux +forms de segments placs bout bout et les colonies ramifies de +polypes, il n'y a de diffrence que relativement la direction dans +laquelle s'accomplit le bourgeonnement. + +C'est ce que Charles Bonnet avait dj compris lorsqu'il comparait +l'organisation du tnia celle des arbres, faisant remarquer que chacun +des anneaux de cet animal pouvait tre considr comme un individu +distinct, et lorsqu'il tablissait[127] l'analogie intime qui existe, +suivant lui, entre la reproduction des parties perdues chez les vers de +terre et le bourgeonnement des plantes[128]. Cuvier avait pris, au +contraire, la comparaison au rebours lorsqu'il considrait comme des +animaux plusieurs bouches les pennatules et les colonies de polypes; +c'est aussi ce qu'avait fait Dugs, et c'est ce qui empchait sa +_Thorie de la conformit organique_, si fconde quand on en fait une +application suivie l'anatomie compare, de se prter une +systmatisation complte des phnomnes embryogniques. Nous avons vu +cette systmatisation tente par M. de Quatrefages; mais l encore +l'illustre savant, ayant pris l'homme comme point de dpart, est conduit + rechercher des analogies, non donner une explication dans le sens o +les physiciens entendent ce mot. + +Si l'on s'en tient la mthode des physiciens comme le voulait dj +Bichat, cette explication doit tre dduite des proprits mmes des +lments anatomiques des plastides vivant l'tat isol. Or, ces +proprits sont les suivantes: 1 les plastides, dans des conditions +convenables de _nutrition_, s'accroissent pendant un certain temps; 2 +ceux de chaque sorte ne peuvent dpasser un certain maximum de taille, +au del duquel ils se divisent pour donner naissance de nouveaux +plastides semblables eux; c'est en cela que consiste ce qu'on appelle +leur _reproduction_; 3 les plastides subissent l'influence des +conditions dans lesquelles ils sont placs; leur figure extrieure, +leurs proprits physiologiques peuvent tre modifies par les +circonstances; les plastides jouissent donc d'une certaine +_variabilit_. + +Les plastides associs ns de l'oeuf conservent ces proprits +essentielles de nutrition, de reproduction et de variabilit, qu'on +observe chez les plastides isols; d'ailleurs, ils demeurent dans une +large mesure indpendants les uns des autres; mais, en raison mme du +nombre de ceux qui sont associs, chacun se trouve plac dans des +conditions d'existence particulires, vit d'une faon qui lui est +propre, prsente des caractres extrieurs spciaux; il en rsulte +bientt, entre les divers lments, un partage des fonctions +physiologiques qui contribuent assurer l'existence de l'association +tout entire; ce partage des fonctions rend les lments entre lesquels +il s'accomplit d'autant plus solidaires les uns des autres qu'il est +plus exclusif, de telle sorte que la dissolution de leur socit finit +par entraner ncessairement leur mort; ainsi se constituent les +_individus_ qui rsultent immdiatement de l'volution de l'oeuf, et les +_organes_ qu'ils contiennent. + +Ces individus en bourgeonnant produisent des agrgats complexes dont les +membres, auxquels Dugs appliquait uniformment la dnomination de +_zoonites_, se comportent l'gard les uns des autres comme l'ont fait +les plastides dont chacun d'eux est compos. Ces individus de second +ordre, sous l'empire de certaines conditions, revtent des formes +particulires, accomplissent des fonctions spciales et peuvent se +sparer les uns des autres ou demeurent indfiniment unis. Les +diffrents phnomnes dsigns sous les noms de _gnration alternante_, +de _digense_, de _gnagense_, etc., ne sont autre chose que le +rsultat de cette sparation prcoce ou tardive des individus de second +ordre, plus ou moins diffrents les uns des autres, ns sur l'individu +primitif. + +Lorsque la sparation des zoonites n'a pas lieu, l'ensemble des +individus unis entre eux constitue un organisme auquel on applique le +nom de _colonie_, si les membres de l'association sont nettement +distincts les uns des autres et paraissent avoir conserv une grande +part de leur autonomie; auquel on transporte le nom d'_individu_ lorsque +les zoonites constituants sont moins nettement spars ou qu'ils +semblent tous domins par une volont unique ne paraissant rsider d'une +faon plus particulire dans aucun d'eux. On voit par l combien est +vague la signification de ce mot individu qu'on peut transporter +volont du plastide un agrgat de plastides, de cet agrgat simple +une association d'agrgats semblables lui, combien est arbitraire la +limite entre ce qu'on nomme _colonie_ et ce qu'on nomme _individu_. + +Isidore Geoffroy Saint-Hilaire avait dj t frapp de ces passages de +la colonie l'individu sur lesquels l'attention s'est vivement porte +dans ces dernires annes. Dans sa belle _Histoire naturelle gnrale +des rgnes organiques_[129], il emploie le mot _communaut_ au lieu du +mot qui est demeur plus usit de colonie, et il expose ainsi le +parallle tablir entre ces communauts et ce qu'on appelle +ordinairement des individus. + +Comme ceux-ci, dit-il[130], la communaut a son unit abstraite et son +existence collective; c'est une runion d'individus, et souvent en +nombre immense; et pourtant elle peut et doit tre considre elle-mme +comme un seul individu, comme un tre un, bien que compos. Et elle est +telle, non pas seulement par une abstraction plus ou moins rationnelle; +elle l'est en ralit, matriellement, pour nos sens aussi bien que pour +notre esprit, tant constitue, comme un tre organis, de parties +continues et rciproquement dpendantes; toutes fragmentes d'un mme +ensemble, bien que chacune soit elle-mme un ensemble plus ou moins +nettement circonscrit; toutes membres d'un mme corps, quoique chacune +constitue un corps organis, un petit tout. Si bien que la communaut +tout entire jouit aussi d'une existence relle et distincte, par +consquent _individuelle_, s'il est vrai que l'individualit soit ce qui +fait qu'un tre a une existence distincte d'un autre tre. + +Toute communaut runit ainsi en elle deux existences, deux vies, deux +individualits pour ainsi dire, superposes l'une l'autre... et la +dfinition que nous avons donne de la communaut peut, en dernire +analyse, se rsumer en ces termes: un individu compos d'individus; ou +encore: des individus dans un individu. + +Comme la famille, la socit et l'agrgat, la communaut peut tre trs +diversement constitue. La fusion anatomique, et par suite la solidarit +physiologique des individus runis, peuvent tre limites quelques +points et quelques fonctions vitales, ou s'tendre presque la +totalit des organes et des fonctions. Tous les degrs intermdiaires +peuvent aussi se prsenter, et l'on passe par des nuances insensibles +d'tres organiss chez lesquels les vies associes restent encore +presque entirement indpendantes et les individualits nettement +distinctes, d'autres o les vies sont de plus en plus dpendantes et +mixtes, et aprs ceux-ci d'autres encore o toutes les vies se +confondent en une vie commune, o toutes les individualits proprement +dites disparaissent plus ou moins compltement dans l'individualit +collective. + +On s'attendrait, aprs cette admirable comparaison de la communaut et +de l'individu, voir Isidore Geoffroy Saint-Hilaire montrer comment les +polypes hydraires se soudent entre eux pour produire des mduses, +comment les zoonites des vers annels, des arthropodes se solidarisent, +se modifient pour remplir des fonctions inutiles l'un d'entre eux en +particulier, mais indispensables l'existence de l'ensemble dont ils +font partie, comment les phnomnes que nous prsentent tous les +degrs les communauts permettent d'expliquer la formation des +organismes complexes vers lesquels il semble, d'aprs ses propres +paroles, qu'elles nous conduisent pas pas. On voudrait lui voir dire +que l'histoire des communauts est une srie d'expriences spontanment +prpares par la nature pour nous faire connatre les procds au moyen +desquels elle constitue les organismes suprieurs. Mais non: de +l'exprience faite aucune conclusion n'est tire. C'est par la +coalescence, la soudure, la fusion plus ou moins complte de ses +individus constituants, que les colonies passent aux organismes +suprieurs; au lieu d'lever la communaut dans la srie organique, +comme l'entrevoyait dj Dugs, cette coalescence des individus ne fait, +au contraire, suivant Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, que dgrader la +colonie. + +Dans un groupe de mollusques _composs_, poursuit-il, dans un polypier, +on constate facilement l'individualit de chacun des mollusques ou des +polypes _composants_, et celle-ci prvaut manifestement sur +l'individualit collective: dans l'arbre, l'une et l'autre se balancent, +ou mme celle-ci commence prvaloir; elle l'emporte dans l'ponge ce +point que l'individualit proprement dite n'existe plus vrai dire que +thoriquement... il tait dj difficile de montrer les individus d'une +communaut vgtale; le nombre de ceux qui composent une masse +spongiaire chappe non seulement tout calcul, mais toute valuation; +il est littralement indfini. + +Et aussitt aprs: + +La communaut ne s'observe normalement que parmi les vgtaux, rgne o +la vie unitaire n'existe gure que par exception, et chez les animaux +des embranchements infrieurs. Pour en trouver des exemples dans les +rangs suprieurs de l'animalit et chez l'homme, il faut la demander +la tratologie; et encore la communaut se rduit-elle ici presque +toujours l'union des deux individus, et de deux individus qui, dans la +plupart des cas, ne peuvent prolonger leur existence au del de la vie +foetale. + +Ainsi le fil conducteur est compltement perdu. C'est que la question +n'est pas encore mre. On voit bien l'unit de la communaut se +constituer pice pice dans les embranchements infrieurs du rgne +animal par la fusion d'individualits d'abord distinctes; mais le fait +qu'un organisme relativement lev peut procder de la solidarisation +d'un certain nombre d'organismes plus simples est compltement nglig, +et dans tous les cas on ne songe pas que cet organisme si compltement +un, ce tout si essentiellement indivisible, qu'on appelle un vertbr ou +mme un arthropode, puisse avoir t ralis par un procd analogue +celui qui tire un siphonophore ou une mduse d'une colonie d'hydres. + +L'opposition entre les organismes infrieurs aptes vivre en colonie et +les animaux suprieurs essentiellement isols les uns des autres, +essentiellement individuels, en quelque sorte, est dj bien nette dans +la doctrine d'Isidore Geoffroy; mais cette faon de voir est surtout +manifeste dans les belles leons professes en 1863, au Musum +d'histoire naturelle, par l'un des savants qui ont le mieux tudi les +colonies des coralliaires, M. le professeur de Lacaze-Duthiers[131]. + +Dans une de ces leons, aprs avoir trac les grands traits de +l'organisation des animaux sans vertbres, le savant fondateur des +laboratoires de Roscoff et de Banyuls s'exprime ainsi: + +Une seconde notion acqurir, en ce qui concerne les invertbrs, est +celle de la complexit dans un mme tre. Dans presque tous ces animaux, +ce qu'on appelle ordinairement un individu n'est autre chose qu'une +runion, une colonie de petits individus plus ou moins distincts, +dsigns sous le nom gnral de _zoonites_. Pour former l'tre complexe, +ces zoonites s'assemblent soit en srie linaire, soit en masse selon +deux ou trois dimensions. + +L'assimilation entre les vers annels, les arthropodes et les colonies +de polypes est complte dans le passage que nous venons de citer, comme +dans le _Mmoire sur la conformit organique_. Les polypes de la +colonie, les anneaux du ver, de l'insecte portent galement le nom de +zoonites. Le procd au moyen duquel les colonies s'lvent la dignit +d'organisme est aussi le mme que Dugs, M. Milne Edwards, Richard Owen +ont successivement signal. M. de Lacaze Duthiers est d'ailleurs plus +prs de Dugs qu'Isidore Geoffroy; il complte parfois la pense du +naturaliste de Montpellier par d'ingnieux commentaires: + +Dans les types infrieurs, tous les individus d'une colonie linaire ou +irrgulire sont peu prs semblables entre eux et jouissent d'une +indpendance relative considrable, mais peu peu se manifeste une +solidarit de plus en plus troite, consquence force de la division du +travail physiologique. Dans une colonie d'Hydres d'eau douce, par +exemple, les individus ne sont lis entre eux que par leur extrmit +infrieure; les extrmits munies de tentacules sont toutes libres et +fonctionnent sparment. Les diverses espces de clavelines, appartenant + la classe des molluscodes tuniciers, vivent runies sur des +prolongements radiciformes qu'on peut comparer des stolons de +fraisier; mais elles sont du reste libres dans toutes leurs actions. +Dans quelques autres genres d'ascidies composes, les colonies sont +enfermes chacune dans une enveloppe charnue et unique, munie d'une +seule ouverture, par laquelle s'opre la dfcation: il y a dj moins +d'indpendance dans les fonctions vitales. Les siphonophores prsentent +des colonies bien curieuses par leur composition. Leurs zoonites se +spcialisent d'une faon toute particulire; certains d'entre eux, sous +la forme de filaments allongs, termins par des ventouses ou des +espces de harpons, sont les zoonites pcheurs: ils saisissent les +aliments et les donnent aux zoonites digrants, forms chacun d'une +simple cavit vsiculaire ou trompe gastrique; d'autres zoonites servent + la locomotion; enfin des zoonites spciaux ont pour fonction de donner +naissance des individus nouveaux. + +M. de Lacaze-Duthiers insiste plus loin sur la facilit particulire que +les colonies linaires prsentent la solidarisation: Dans une colonie +linaire, il y a, en gnral, des rapports forcs entre un zoonite et +ses deux voisins, rapports qui modifient sa forme plus ou moins +compltement. Dans les colonies en masse, cette ncessit de relation +est moins absolue; aussi devons-nous nous attendre trouver ces +zoonites trs peu diffrents les uns des autres; c'est ce que vrifie +l'observation. Peut-tre cette dernire affirmation a-t-elle t un peu +exagre, peut-tre aussi pourrait-on contester que les rapports forcs +que dans une colonie linaire chaque zoonite contracte avec ses voisins +aient eu sur sa forme une influence prpondrante; mais il s'agit ici de +phrases recueillies dans une leon o la prcision du langage est plus +ou moins subordonne la ncessit de frapper autant que possible +l'esprit des auditeurs. Le perfectionnement plus considrable promis en +quelque sorte aux colonies linaires n'en est pas moins fortement saisi, +et l'un des rsultats importants de ce perfectionnement est mme +indiqu: Si ordinairement chaque zoonite possde un centre nerveux, il +faut cependant remarquer que, chez les invertbrs suprieurs, il semble +y avoir une tendance concentrer, pour ainsi dire, ce systme nerveux +la partie antrieure de l'animal. + +La tendance la concentration des organes primitivement dissmins dans +chacun des zoonites, la solidarisation des zoonites, c'est--dire la +concentration de leurs fonctions, voil donc quelques-uns des caractres +par lesquels les organismes suprieurs se distinguent des simples +colonies. Il peut sembler aujourd'hui naturel de voir dans la haute +individualit des vertbrs le dernier terme de cette concentration: si +les travaux de Geoffroy Saint-Hilaire et de Dugs n'y avaient prpar +qu'incompltement les esprits, les recherches anatomiques, +physiologiques et embryogniques qui se sont succd dans ces derniers +temps ne laissent plus de doute, cet gard, que dans l'esprit des +irrconciliables de toutes les coles; mais, en 1863, les preuves que le +Vertbr est lui aussi dcomposable en zoonites taient loin d'tre +faites, et M. de Lacaze-Duthiers, au lieu de voir dans les vertbrs la +suite, le couronnement, de la longue srie des animaux sans vertbres, +oppose, au contraire, d'une faon absolue les reprsentants des deux +sous-embranchements que Lamarck avait tablis dans le rgne animal. + +Il n'y a pas, dit-il, que le systme nerveux, ou sa place les +vertbres, qui diffrencient nettement les animaux vertbrs des animaux +invertbrs. _Sous bien des rapports, ceux-ci diffrent totalement des +premiers._ Cette _sparation presque absolue_, qui a soulev les +critiques si obstines des naturalistes de l'cole dite _philosophique_, +parmi lesquels nous voyons Geoffroy Saint-Hilaire en France. Goethe et +Oken en Allemagne, demande tre tablie par quelques dveloppements. + +Une des premires notions acqurir est relative la distribution +diffrente, chez les vertbrs et chez les invertbrs, de cette chose +si mystrieuse dans son essence mme, cause suivant les uns, effet +suivant les autres, qu'on appelle la vie... Si l'on regarde la vie comme +une cause, un principe d'action ayant son origine dans tel ou tel point +de l'organisme, et si l'on nous permet de reprsenter, pour ainsi dire, +la vie par une quantit qui sera plus ou moins grande suivant la +puissance plus ou moins grande aussi de l'effet produit, nous dirons que +chez les invertbrs la vie semble tre rpandue en gales quantits +dans toutes les parties de l'organisme. Chez les vertbrs, au +contraire, la vie se concentre en un point particulier de chaque +individu, ou du moins dans une partie restreinte de son tre. + +Que si l'on veut voir dans la vie un effet, une rsultante, on pourra +exprimer le principe que nous voulons noncer en disant que, chez les +Invertbrs, cette rsultante ne parat pas tre la consquence de +l'action plus particulire de tel ou tel point de l'organisme, comme +cela a lieu chez les vertbrs, o, pour employer une expression un peu +trop rigoureuse pour de tels objets, la rsultante semble applique un +ou plusieurs organes spciaux et distincts. + +Un exemple fera mieux ressortir le fait en question. Que l'on coupe une +patte un chien; part le trouble tout local qu'prouvera l'conomie, +l'animal peut continuer vivre. Si l'on poursuit la mutilation, on peut +la pousser peut-tre assez loin sans que la vie cesse; mais on arrive +toujours un point de l'organisme tel que, lorsqu'il est atteint, la +vie disparat brusquement. Ce point remarquable o semble se concentrer +la vie, ce _noeud vital_, pour employer l'expression de M. Flourens, se +retrouve chez tous les vertbrs. On peut aussi reprsenter la mme ide +en rappelant l'image la fois saisissante et pittoresque de Bichat, qui +montre la vie comme supporte par un trpied dont les trois pieds sont +le coeur, le poumon et le cerveau. Que l'un des trois soit dtruit, le +trpied bascule, la vie cesse. + +Par opposition, prenons un insecte ou tout autre articul. Coupons les +parties de son corps, sparons sa tte mme: la vie ne disparat point. +Essayons l'instant des mutilations dans tous les sens, il est bien +vident que la mort finira toujours par arriver; mais nous ne trouverons +pas dans cet animal un point analogue au noeud vital, ou l'un des trois +organes fondamentaux que nous avons trouvs chez les vertbrs, point ou +organe dont la lsion amnerait une disparition brusque de la vie. + +Ainsi le vertbr est bien ici reprsent comme exactement oppos +l'invertbr. Entre l'un et l'autre, il existe des diffrences +fondamentales; la vie se comporte tout autrement dans le sous-rgne +privilgi auquel nous rattache notre structure anatomique, et le +sous-rgne o quelques zoologistes confondent encore ple-mle, +l'exemple de Lamarck, tous les autres types organiques. C'est bien la +centralisation exceptionnelle que l'on observe chez les vertbrs +suprieurs qui fait que l'on considre le vertbr comme un tre part; +mais, d'un ct, cette centralisation a t exagre par Bichat, comme +le prouve l'exemple de la poule de Flourens qui vcut un mois priv de +son cerveau, comme le prouve la prdominance de plus en plus grande des +fonctions de la moelle pinire sur celles du cerveau mesure que l'on +considre des types de vertbrs plus infrieurs; d'un autre ct, cette +centralisation est le phnomne mme qui amne graduellement les +communauts l'tat d'organisme individuel; nous l'avons vue parvenir +dj un haut degr chez les Arthropodes; elle ne fait que s'lever +un degr de plus chez les vertbrs, et cette diffrence du plus au +moins peut-elle faire oublier les rapports successivement signals par +Geoffroy Saint-Hilaire, Ampre, Dugs, Goethe, Oken, Richard Owen, +Leydig, M. de Quatrefages entre l'organisation segmentaire ou le mode de +dveloppement des vertbrs et l'organisation segmentaire ou le mode de +dveloppement des vers annels et des arthropodes? videmment non. S'il +en est ainsi, si les vertbrs sont rellement forms de zoonites comme +les invertbrs, s'ils ne diffrent que par un degr de coalescence plus +grand de leurs zoonites, il n'y a plus lieu de les mettre part; la +mme loi d'volution s'applique au rgne animal tout entier. Chez les +vertbrs, comme chez les invertbrs, la complication organique a t +obtenue par la fusion plus ou moins complte de zoonites ayant +bourgeonn les uns sur les autres et dont le premier, auquel on peut +donner le nom de _protomride_[132], tait seul originairement le +produit direct de l'oeuf. + + * * * * * + +En rsum, tout cet ensemble de faits et d'ides conduit donc +ncessairement une conception simple de l'volution de l'individualit +animale. Elle est d'abord rduite un _plastide_ unique, l'oeuf; l'oeuf +produit par une division rpte de sa substance un plus ou moins grand +nombre de plastides nouveaux. Ces plastides nouveaux peuvent se sparer +ds qu'ils sont forms, et se multiplier leur tour sous la mme forme +ou sous des formes diffrentes; c'est ce qui arrive chez un grand nombre +de protozoaires. + +La division de l'oeuf peut tre ou non prcde de son mlange intime +avec un lment semblable lui ou en forme de filament mobile. Dans le +premier cas il y a _conjugaison_; dans le second _fcondation_. La +fcondation prcde presque toujours la division de l'oeuf lorsque +celle-ci doit amener la production de plastides destins demeurer +associs; son absence constitue le phnomne de la _parthnogense_. + +Les plastides qui demeurent associs, ne sont pas astreints conserver +une forme unique; ils forment, ds qu'ils se diffrencient, un organisme +relativement simple, sans type dfini, auquel nous donnerons le nom de +_mride_[133]. + +Les mrides se multiplient comme les plastides: tantt ils produisent +directement des oeufs; tantt ils donnent naissance des mrides +nouveaux qui peuvent, ds qu'ils sont forms, se sparer de leur parent +et vivre d'une faon indpendante: c'est le cas de quelques ponges +infrieures, de l'hydre d'eau douce et d'un certain nombre de vers +infrieurs. Une partie des phnomnes de la _gnration alternante_ et +de la _gnagnse_ se rattache ce mode de dveloppement des mrides +jouissant de ce que Van Beneden a appel la _dignse_. + +Les mrides ns les uns des autres peuvent aussi demeurer unis entre +eux. Ils forment alors ce qu'on nomme des _communauts_ ou des +_colonies_. Les mrides d'une mme colonie peuvent revtir des formes +diverses, accomplir des fonctions diffrentes; des groupes de mrides +appropris ces fonctions peuvent se dtacher de la colonie sur +laquelle ils sont ns et donner lieu aux cas les plus remarquables de +gnagnse ou de gnration alternante. C'est ce qu'on observe dans la +gnration alternante des mduses et des annlides. Mais aussi tous les +mrides ns les uns des autres peuvent demeurer unis entre eux, se +modifier de faons diffrentes, devenir tellement solidaires qu'ils +soient insparables; leur ensemble constitue alors un organisme nouveau +ayant tous les caractres d'un individu; c'est le cas de tous les +animaux suprieurs auxquels on peut donner le nom de _zodes_ ou de +_dmes_, suivant qu'ils sont directement dcomposables en mrides ou +qu'il faut d'abord distinguer en eux des groupes de mrides, de zodes, +ayant des proprits ou des fonctions particulires, comme chez les +animaux dont le corps prsente plusieurs rgions distinctes. + +Quand le protomride se fixe, il produit par bourgeonnement des colonies +irrgulires, arborescentes, ramifies ou incrustantes, sur lesquelles +il suffit qu'un certain nombre d'individus quivalents entre eux se +rapprochent autour d'un centre commun pour produire des organismes +rayonns. Quand le protomride demeure libre et rampant, il prsente une +symtrie bilatrale, ne produit de bourgeons qu' son extrmit +postrieure et donne naissance des organismes segments dont les vers +annels, les arthropodes et les vertbrs sont les principales formes. +Les diffrents modes de symtrie qui caractrisent les grands types +organiques trouvent donc une explication rationnelle, et il n'est plus +ncessaire de faire intervenir directement une pense cratrice +distincte pour en rendre compte. + +La production du protomride, la formation des mrides et des zodes, +tous les phnomnes de reproduction qui ne ncessitent pas la +fcondation, tous ces phnomnes de _mtagnse_, peuvent avoir lieu +successivement et former plusieurs tapes plus ou moins distinctes du +dveloppement; elles peuvent aussi avoir lieu plus ou moins rapidement +et souvent assez vite pour s'tre dj accomplies avant l'closion; +c'est grce au degr plus ou moins grand de cette _acclration des +phnomnes mtagnsiques_ qu'il semble exister chez les animaux +plusieurs types de dveloppement. + +Cette acclration arrive son maximum chez les organismes les plus +levs de chaque groupe: certaines mduses, quelques-uns des +chinodermes actuels, les crustacs suprieurs, les arachnides, les +insectes, les mollusques, les vertbrs sortent ainsi de l'oeuf avec tous +les mrides qui doivent les constituer et ne subissent plus que des +modifications de dtail, tandis que la plupart des coelentrs, les +crinodes, le plus grand nombre des vers et des crustacs infrieurs ne +possdent encore leur naissance qu'un petit nombre de mrides et +souvent un seul. + +Ainsi une mme thorie runit tous les grands traits de la formation +graduelle et de la structure dfinitive des individus organiss. Rien +n'est plus simple que de faire comprendre ce que sont ces individus, si +l'on cherche d'abord comment ils se sont raliss, si on les considre +comme un _rsultat_; rien n'est plus difficile que de les dfinir si on +les considre indpendamment de toutes les formes qu'ils ont prsentes, +si on s'obstine voir en eux des _faits primordiaux_. Nous retrouvons +ici l'opposition que nous avons dj signale entre la clart qu'apporte +dans les sciences naturelles l'hypothse du transformisme et +l'inextricable confusion qu'entrane avec elle et partout l'hypothse de +la fixit des formes vivantes. C'est une erreur que de vouloir englober +dans une mme dfinition l'_individu_ tel que nous le montrent les +groupes suprieurs du rgne animal et les formes flottantes si +frquentes dans les groupes infrieurs; l l'individu n'existe pas +encore. + +Il est presque inutile de faire remarquer que la thorie de la formation +de l'individualit que nous venons d'exposer, peut tre prsente comme +indiquant galement la voie qu'ont d suivre les tres vivants pour +arriver leur degr actuelle de complication, si la vie a commenc sur +la terre par des formes simples comparables aux plastides. Chercher +quelles ont pu tre les conditions de cette apparition est permis; mais +l nous en sommes rduits aux conjectures. Quelles conditions ont +prsid la formation des premiers plastides? Pourquoi cette formation +parat-elle avoir cess? Pourquoi sommes-nous demeurs incapables +jusqu'ici de former de toutes pices du protoplasme vivant? Ce sont l +des questions auxquelles nous n'entrevoyons mme pas de rponse +scientifique. D'ailleurs aucune science n'a pu remonter, pour les +phnomnes dont elle s'occupe, jusqu' ces questions d'origine: +l'astronomie ignore d'o vient la matire et comment se sont forms les +astres dont elle tudie la course et la constitution; la physique ne +connat pas la cause des diverses sortes de mouvements et de leurs +rhythmes, bien qu'elle ait su enchaner par des lois mathmatiques les +innombrables phnomnes que produisent la pesanteur, la chaleur, la +lumire, l'lectricit, le magntisme, simples formes du mouvement; la +chimie cherche encore pourquoi il existe des corps simples et dans +quelles conditions ces lments, en apparence immuables, ont pu prendre +naissance. La biologie, rservant la question de la premire apparition +de la vie et de la substance vivante, demeure dans les conditions +communes toutes les sciences d'observation. Il lui suffit d'avoir +acquis la connaissance des lments dont les combinaisons varies +constituent les tres vivants qu'elle tudie. + +Avant l'apparition du livre de Darwin, tous les traits ncessaires la +constitution de cette thorie de l'individualit animale taient dans la +science; il n'est pas un de ses chapitres qui ne se soit prsent un +moment donn l'esprit de quelque naturaliste. Mais tous ces traits +taient pars; c'est seulement dans ces dernires annes qu'ils ont pu +tre runis. + +L'individu tant ainsi connu dans sa constitution intime et dans son +mode probable d'volution palontologique, il faut dterminer comment +cette constitution arrive se raliser dans chaque individu: c'est l +le rle de l'embryognie, dont nous devons mieux prciser que nous ne +l'avons fait jusqu'ici la part contributive l'dification de la +philosophie zoologique. + + + + +CHAPITRE XIX + +L'EMBRYOGNIE + +L'pigense et l'embryognie.--Harvey: Influence de la thorie +cellulaire.--L'oeuf considr comme cellule.--Thorie des feuillets +blastodermiques.--Gnralisation exagre des rsultats obtenus par +l'tude des vertbrs.--L'embryognie au point de vue de l'histogense +et de l'organogense.--Serres et l'anatomie transcendante: l'embryognie +considre comme une anatomie compare transitoire; arguments l'appui +de cette thorie.--Classifications embryogniques; causes de leur +insuffisance.--L'embryognie d'un organisme en est la gnalogie +abrge.--Acclration embryognique; phnomnes perturbateurs qui en +rsultent.--Liens rels entre l'embryognie, la morphologie gnrale et +la palontologie. + + +L'embryognie ne date videmment que du jour o fut dfinitivement +renverse l'hypothse que l'tre vivant tait tout entier contenu dans +le germe; que toutes ses transformations consistaient dans un +accroissement de ses parties et dans le fait que des organes d'abord +invisibles, quoique ayant une existence relle, devenaient peu peu +apparents. Une hypothse laquelle se rattachaient les grands noms de +Swammerdam, de Malebranche, de Leibnitz, de Haller, de Bonnet et de +Cuvier lui-mme devait, si strile qu'elle ft, rsister longtemps aux +efforts tents pour la renverser. Jusque dans la premire moiti de ce +sicle, ses partisans luttrent contre l'vidence mme, et cependant, +ds 1652, Harvey, en affirmant que tout tre vivant procde d'un oeuf, +avait pos sur ses bases vritables le problme embryognique. C'tait +l, la vrit, une intuition de gnie, mais une simple intuition; +l'aphorisme: _Omne vivum ex ovo_, ne pouvait avoir toute sa valeur que +si l'on tablissait, au pralable, en quoi consistait un oeuf, et si l'on +retrouvait des oeufs chez tous les tres vivants. Rgner de Graaf, mort +en 1673, aperut le premier l'oeuf des mammifres dans les trompes de la +matrice et dcouvrit la partie de l'ovaire o se forme l'oeuf, mais sans +y reconnatre l'oeuf lui-mme. Cent cinquante ans aprs seulement, von +Bar tablit que c'est prcisment dans le _follicule de Graaf_ que +l'oeuf des mammifres prend naissance, mais l'assimilation des parties de +cet oeuf celles de l'oeuf des oiseaux ne put tre faite d'une manire +satisfaisante qu'en 1834 par Coste. + +La dcouverte des spermatozodes, due de Hamm et Leuwenhoek, ne +servit gure d'abord qu' alimenter les discussions entre les +_ovulistes_ et la _animalculistes_, les uns voulant que le germe rside +dans l'oeuf, les autres dans le spermatozode, et ce sont des +contemporains, MM. Prvost et Dumas, qui ont dfinitivement tabli que +la pntration des spermatozodes dans l'oeuf est, en gnral, ncessaire +au dveloppement de ce dernier et constitue, proprement parler, la +fcondation. Toutefois, comme l'a observ M. de Quatrefages sur les oeufs +de Hermelle, comme cela rsulte du dveloppement constant des oeufs non +fconds des abeilles et d'autres hymnoptres, et de beaucoup d'autres +faits analogues, la fcondation n'est pas indispensable au dbut du +travail gnsique. Swammerdam avait dj vu que les matriaux de l'oeuf +fcond se partageaient en plusieurs masses distinctes. Ce sont aussi +MM. Prvost et Dumas qui ont tabli que cette _segmentation du vitellus_ +de l'oeuf tait le premier phnomne de l'volution embryonnaire. Bientt +on reconnut la gnralit peu prs absolue de ce phnomne, dont toute +l'importance ne devait apparatre qu'aprs l'tablissement de la thorie +cellulaire. Les anatomistes ne tardrent pas, en effet, pressentir que +l'oeuf n'tait autre chose qu'une cellule, le premier des lments +histologiques de l'embryon, le progniteur de tous les autres. Klliker +en conclut aussitt que la segmentation n'est qu'une forme de la +division cellulaire; et il soutient, avec Bischoff, Reichert et Virchow, +que toutes les cellules de l'embryon, toutes celles de l'animal adulte +descendent par une srie ininterrompue de divisions successives, par une +vritable filiation, de la cellule ovulaire. l'aphorisme _Omne vivum +ex ovo_ de Harvey vint s'ajouter l'aphorisme de Virchow: _Omnis cellula + cellula_. Au fond, la seconde de ces propositions comprend la +premire. Les tres vivants les plus simples pouvant tre considrs +comme constitus par un lment histologique, par un plastide unique, et +rciproquement les plastides ou cellules associes pour former un +organisme tant eux-mmes de vritables tres vivants, ayant une +existence, indpendante, l'aphorisme de Harvey et celui de Virchow +reviennent dire qu'il ne saurait y avoir de gnration spontane ni +dans les organismes vivants, ni en dehors d'eux. la vrit, il faut +ici s'entendre sur les mots, et cette proposition n'exclut pas la +possibilit de la transformation en cellules bien dfinies de masses +protoplasmiques amorphes, telles que celles qu'on a quelquefois +signales dans les tissus en voie de formation sous le nom de +_blastmes_. Cette opinion a t soutenue par des histologistes +minents, tels que M. Ch. Robin. + +Savoir comment procdent de l'oeuf tous les lments qui concourent +former le corps humain ou celui d'un animal, dterminer toutes les +tapes que traverse l'embryon avant d'arriver l'tat d'organisme +dfinitif, tel est dsormais le problme tout entier de l'embryognie, +problme qui se complique de cet autre: dterminer la raison d'tre de +ces formes successives, souvent si diffrentes les unes des autres, que +l'embryon ne fait que traverser pour arriver une forme dernire qui +marque le terme de son volution. + +Bien avant que la signification de l'oeuf et des premires phases de son +volution ait pu tre comprise, les phnomnes embryogniques taient +dj considrs sous deux points de vue diffrents. Tandis que certains +embryognistes s'efforaient surtout de dterminer le mode de formation +des tissus et des organes, d'autres envisageaient surtout les rapports +gnraux qui peuvent exister entre les formes successives des embryons +et celles des animaux adultes. Il est aujourd'hui possible de rattacher +troitement les uns aux autres les rsultats obtenus dans ces deux +directions diffrentes; mais les deux coles n'en ont pas moins laiss +des traces spares. Il est encore facile de reconnatre leur influence +respective dans les recherches de nos contemporains. + +L'homme, quelques rares mammifres, le poulet servaient naturellement de +point de dpart aux embryognistes qui se proccupaient de rechercher le +mode de formation des tissus et des organes. L'embryognie, comme les +autres branches de l'histoire des animaux, se trouva donc engage, ds +le dbut, dans cette voie essentiellement antiscientifique qui consiste + prendre comme types les phnomnes les plus compliqus et tenter d'y +ramener les plus simples, au lieu de procder, comme dans les sciences +exprimentales, du simple au compos. + +Gaspard-Frdric Wolf (1733-1794) avait vu, chez le poulet, le tube +intestinal apparatre sous la forme d'un feuillet plan qui se repliait +peu peu et dont les bords arrivaient finalement se souder. Il admit +une origine analogue pour les autres systmes d'organes, et Pander, en +1817, valua trois le nombre des feuillets superposs d'o provenaient +tous les organes. Ces trois _feuillets germinatifs_, dont il est +aujourd'hui sans cesse question dans les recherches embryogniques, +taient, pour Pander, le _feuillet muqueux_, le _feuillet sreux_ et le +_feuillet vasculaire_. Sous l'influence vidente d'ides thoriques +analogues celles de Bichat, Von Bar porta quatre le nombre des +feuillets embryogniques et les divisa en deux couches: la _couche +animale_, comprenant le _feuillet cutan_ et le _feuillet musculaire_; +la _couche vgtative_, comprenant le _feuillet vasculaire_ et le +_feuillet muqueux_. Depuis les recherches de Reichert et de Remak, on +s'accorde assez gnralement aujourd'hui admettre trois feuillets +_blastodermiques_: 1 l'_exoderme_ ou feuillet externe qui produit +l'piderme, le systme nerveux ainsi que leurs dpendances, et qu'on +pourrait, par suite, appeler le _feuillet sensoriel_; 2 le _msoderme_ +ou feuillet moyen, qui produit les muscles et les vaisseaux, et qu'on +dsigne aussi sous le nom de feuillet _moto-germinatif_; 3 enfin +l'_entoderme_ ou feuillet interne, qui, produisant l'pithlium du tube +digestif et celui des glandes qui en dpendent, mrite la dnomination +de feuillet _intestino-glandulaire_. + +Avoir ramen tous les phnomnes embryogniques l'histoire des +transformations des trois feuillets distincts, c'tait sans doute avoir +singulirement facilit la comparaison de ces phnomnes chez les divers +organismes. Les observateurs n'ont, en consquence, cess de mettre tous +leurs soins retrouver ces feuillets chez les embryons de tous les +animaux, dterminer leur mode de formation et leurs transformations +diverses, tendant ainsi au rgne animal tout entier les rsultats qui +avaient t fournis par l'tude des seuls vertbrs. Une telle +gnralisation n'a pu tre obtenue sans modifier considrablement le +sens primitif des mots. Les embryons de la plupart des animaux +infrieurs ne sont plus constitus par trois _lames planes_ superposes, +mais par deux sacs embots l'un dans l'autre, ayant un orifice commun, +et entre lesquels se forment de diverses faons des tissus nouveaux +auxquels on a appliqu en bloc la dnomination de _msoderme_. Ces deux +sacs eux-mmes n'existent pas toujours. Les larves des ponges, celles +de la plupart des coelentrs ne prsentent que tardivement des parties +comparables un exoderme et un entoderme, de sorte qu'aucune thorie +gnrale de l'embryognie ne saurait prendre pour point de dpart les +trois feuillets blastodermiques des vertbrs. Aussi bien le problme +n'est-il pas de retrouver plus ou moins exactement les analogies de ces +feuillets dans le rgne animal tout entier, mais d'expliquer pourquoi +l'embryon de la plupart des vertbrs se trouve au dbut form de trois +feuillets plans. La thorie des feuillets a pu avoir son utilit, au +point de vue de l'organogense ou de l'histogense; elle a permis de +coordonner un certain nombre de faits; mais la philosophie zoologique +n'a videmment rien attendre d'une doctrine qui regarde tout d'abord +comme rsolu le problme dont elle devrait, au contraire, se proposer la +solution. + +Des horizons autrement tendus s'ouvrent devant les embryognistes qui +se placent au point de vue de la morphologie gnrale et recherchent +quels rapports peuvent exister entre les formes embryonnaires et les +formes adultes des animaux de mme groupe. + +La ressemblance vidente que les ttards des grenouilles et des autres +batraciens prsentent avec les poissons avait dj inspir Kielmeyer +l'ide que les animaux suprieurs traversent, avant d'arriver l'tat +adulte, les formes que montrent l'tat permanent les animaux +infrieurs du mme groupe. Nous avons retrouv cette ide dans les +crits d'Autenrieth, dans ceux des philosophes de la nature et surtout +dans ceux de Geoffroy Saint-Hilaire, qui en fait la plus heureuse +application la dtermination des parties analogues dans les diverses +classes de vertbrs; mais un lve de Geoffroy, qui fut, comme lui, +professeur au Musum d'histoire naturelle, Serres, est, sans contredit, +le savant qui fit le plus d'efforts pour mettre en relief les liens +troits qu'il pressentait entre l'embryognie, l'anatomie compare et +mme la morphologie extrieure des animaux[134]. l'exemple des +philosophes de la nature, avec qui il n'est pas sans prsenter parfois +un peu trop de ressemblance, Serres admet comme un principe vident que +la constitution de l'homme est en ralit un petit monde[135] dans +lequel doit venir se reflter l'histoire entire du rgne animal. Cette +hypothse, qui pourrait tre la conclusion finale de toute sa +philosophie, en est, en ralit, le point de dpart. C'est un _a priori_ +autour duquel il essaye de grouper les faits, et la doctrine qu'il +difie sur cette base n'est pas, au premier abord, sans une certaine +apparence de grandeur. L'homme tant le rsum du rgne animal, ses +organes, ses appareils traversent successivement, au cours de leur +dveloppement, les tats dfinitifs que prsentent les mmes organes, +les mmes appareils dans les genres, les familles et les classes dont se +compose l'chelonnement du rgne animal. L'histoire de la formation des +organes de l'homme est ainsi en petit la rptition de l'histoire des +organes des animaux. La srie animale n'est qu'une longue chane +d'embryons, jalonne d'espace en espace, et arrivant enfin +l'homme[136]. Dous d'une somme de vie plus ou moins grande, les +organismes infrieurs s'arrtent plus ou moins tt dans la voie que +parcourt rapidement l'embryon humain. Arrt d'une part, marche +progressive de l'autre, voil tout le secret des dveloppements, voil +la diffrence fondamentale que l'esprit humain peut saisir entre +l'organognie humaine d'une part et l'anatomie compare d'autre part, +et l'on peut dire que l'_organognie humaine est une anatomie compare +transitoire, comme, son tour, l'anatomie compare est l'tat fixe et +permanent de l'organognie de l'homme_. + +Dans sa discussion acadmique avec Cuvier, . Geoffroy Saint-Hilaire +avait t conduit ramener implicitement l'unit de plan de structure +du rgne animal l'unit de plan de dveloppement. C'est cette dernire +unit qui est, suivant Serres, la loi mme de la nature, de sorte que +le rgne animal tout entier n'apparat plus que comme un seul animal +qui, en voie de formation dans les divers organismes, s'arrte dans son +dveloppement, ici plus tt et l plus tard, et dtermine ainsi, +chaque temps de ces interruptions, par l'tat mme dans lequel il se +trouve alors, les caractres distinctifs et organiques des classes, des +familles, des genres, des espces[137]. L'histoire des animaux +infrieurs, l'histoire des monstres, l'histoire des animaux fossiles se +rattachent ainsi troitement l'organognie, et l'on comprend qu'en +prsence des vastes domaines qu'il essaye de lui conqurir, Serres ait +dcor la science grandiose qu'il entrevoit du nom d'_anatomie +transcendante_. Pourtant le point de vue auquel s'est plac l'ingnieux +professeur d'anatomie compare du Musum n'est point encore assez lev. +Sa proccupation de retrouver l'homme partout l'empche de bien saisir +toute la varit du rgne animal et de reconnatre les vritables +rapports qui unissent entre elles les formes vivantes. On se tromperait +trangement si l'on croyait que les choses, dans la nature, se passent +aussi simplement que Serres le supposait. Si l'homme s'lve par son +intelligence une hauteur incommensurable au-dessus du rgne animal, si +son cerveau peut tre considr comme indiquant, au point de vue du +systme nerveux, le terme extrme de l'volution organique, il n'en est +certainement pas de mme de ses autres organes. Les organes de la +digestion sont, chez l'homme, moins parfaits que chez les ruminants; ses +organes de la respiration et de la circulation sont moins compliqus que +les organes analogues des oiseaux, et ses autres organes de nutrition +n'ont rien qui les place incontestablement au-dessus de ceux de beaucoup +d'animaux. Ses organes des sens sont moins dlicats que ceux de beaucoup +de mammifres carnassiers et sa main, sur laquelle on a crit tant de +dithyrambes, est beaucoup moins loigne des formes primitives, toutes +pentadactyles, que le pied d'une antilope ou d'un cheval. Il n'y a donc +aucune raison pour que l'embryognie humaine rsume celle du rgne +animal tout entier, pour qu'elle soit, elle seule, une anatomie +compare complte. aucune phase de son dveloppement un embryon humain +n'est un vritable poisson; il n'est pas davantage reptile ou oiseau +une phase plus avance. Voil ce qui est object par tous les +embryognistes la thorie de Serres, et ce qui fera tomber dans le +discrdit son anatomie transcendante. + +Cependant une grande partie des faits sur lesquels elle s'appuie ne +sauraient tre mis en doute. Bien rellement la circulation du foetus de +mammifres rappelle un certain moment celle des reptiles; la +constitution de leur crne n'est pas au dbut sans analogie avec celle +du crne des poissons; leur face prsente tout d'abord des arcs +comparables aux arcs branchiaux des poissons; les premires phases du +dveloppement de la tte et du corps sont communes tous les vertbrs. +D'autre part, les trs jeunes batraciens sont par toute leur +organisation de vritables poissons; les embryons des oiseaux ont +beaucoup plus d'analogie avec les reptiles que n'en ont les oiseaux +adultes, et, si l'on compare, dans l'embryon des vertbrs et dans celui +des animaux articuls, la position des principaux systmes d'organes +relativement au vitellus, on est frapp de trouver chez ces embryons une +identit absolue, l o les adultes ne prsentent qu'opposition. + + ces faits, connus depuis plus ou moins longtemps, chaque jour vient en +ajouter de nouveaux, et l'embryognie ne cesse de causer les plus +grandes surprises aux zoologistes. Sans parler de ces phnomnes si +merveilleux des gnrations alternantes, dont nous avons prcdemment +montr toute l'importance, on dcouvre que le plus grand nombre des +acalphes de Cuvier commencent par tre des polypes; ces deux classes +d'animaux sont dsormais confondues, et il semble qu'on puisse +considrer les polypes comme des acalphes arrts dans leur +dveloppement. Johannes Mller tudie les singulires mtamorphoses des +chinodermes, et l'on peut un moment se croire en droit de comparer +des acalphes les larves transparentes de ces rayonns. Un instant, +Thomson croit avoir dcouvert une petite encrine vivant sur nos ctes; +il constate bientt que cette encrine n'est autre chose qu'une larve de +comatule; le comatule reproduit ainsi, dans son jeune ge, une forme +infrieure de son groupe, dont presque tous les reprsentants sont +demeurs l'tat fossile. Les animaux actuels peuvent donc ressusciter, +dans leur jeune ge, des formes vivantes aujourd'hui disparues, et voil +rendu probable ce lien entre la palontologie et l'embryognie que +Serres se plat signaler. + +Bien qu'elles n'aient pas cette signification, les mtamorphoses des +Trmatodes et des Cestodes peuvent si bien paratre relier les vers +parasites aux infusoires que Louis Agassiz propose la suppression de +cette classe d'tres microscopiques, qui ne sont, suivant lui, que des +larves d'animaux plus levs. Le dveloppement des annlides suggre +M. Milne Edwards et M. de Quatrefages les belles ides que nous avons +dj exposes. Thompson, Nordmann et d'autres observateurs montrent que +tous les crustacs infrieurs ont une forme larvaire commune, le +_nauplius_, que l'on avait pris d'abord pour un organisme autonome, pour +un genre spcial de crustacs. Beaucoup de crustacs dcapodes sont, +leur naissance, de vritables schizopodes; les Crabes conservent +longtemps un abdomen normal avant de devenir brachyures. Fait plus +remarquable encore, Thompson dcouvre que le nauplius est aussi la forme +larvaire des cirripdes, qui abandonnent ainsi dfinitivement +l'embranchement des mollusques pour entrer dans celui des arthropodes; +Spence Bate dmontre que, aprs avoir t nauplius, les cirripdes +prennent une forme qui rappelle compltement celle d'autres crustacs, +les cypris, en qui l'on pourrait voir ds lors des cirripdes arrts +dans leur dveloppement. De nombreuses recherches trs concordantes +tablissent que tous les mollusques gastropodes d'une part, tous les +mollusques lamellibranches de l'autre, ont une forme larvaire commune, +et que ces deux formes peuvent aisment se ramener l'une l'autre. Les +gastropodes nus ne se distinguent pas tout d'abord des autres, et leur +larve possde une coquille et un opercule comme celle des gastropodes +ordinaires; l'tude du dveloppement du taret montre M. de Quatrefages +que ce lamellibranche si trange, quand il est adulte, revt d'abord la +mme forme larvaire que les autres lamellibranches et prsente ensuite, +comme eux, une coquille bivalve dans laquelle il peut se retirer +compltement. Bien plus, les magnifiques tudes de M. de Lacaze-Duthiers +sur le Dentale rvlent cette particularit frappante d'un mollusque +intermdiaire entre les gastropodes et les lamellibranches dont la +larve est d'abord trs peu prs celle d'un ver et devient ensuite +identique une larve de lamellibranche ordinaire. La larve des +oscabrions, observe par Lovn, a galement toute l'apparence d'une +larve de ver. Les mollusques que Serres comparait des foetus de +vertbrs qui ne se seraient jamais dbarrasss de leurs membranes +foetales, revtiraient donc tout d'abord la forme de vers. + +Les services rendus par l'embryognie la zoologie systmatique ne +cessent ainsi de se multiplier. Les rapports les plus imprvus sont +souvent tablis par elle entre des groupes dont il tait impossible de +supposer la parent. Non seulement on se trouve oblig de reconnatre +l'identit spcifique d'tres que l'on plaait dans des genres ou mme +des familles diffrentes, mais des classes entires d'animaux doivent +tre abolies. Les naturalistes les plus minents affirment +l'impossibilit de dterminer la position systmatique d'un animal +quelconque si l'on ne s'est astreint le suivre depuis les premires +phases d'volution de l'oeuf d'o il doit sortir, jusqu' ce qu'il +devienne lui-mme capable de se reproduire par voie sexue. C'est +l'origine de ces belles monographies dont M. de Quatrefages a donn le +modle lorsqu'il crivit l'_Histoire naturelle du Taret_, et dont M. de +Lacaze-Duthiers n'a cess depuis trente ans d'enrichir la science +franaise. + +Le sens du mot embryognie s'tend d'ailleurs beaucoup. La gnration +agame, la gnration alternante, les mtamorphoses, qu'elles +s'accomplissent dans l'oeuf ou hors de l'oeuf, rentrent dsormais dans le +cadre des recherches embryogniques. Nous avons montr, en traitant de +ces phnomnes, quels liens troits les unissent aux phnomnes de +dveloppement proprement dit et quelle lumire a rpandue leur tude sur +le mode de constitution des organismes. + +L'embryognie ne pouvait prendre une si grande importance sans qu'on +chercht systmatiser les rsultats auxquels elle avait conduit. +L'explication des transformations que subit chaque organisme dans son +volution individuelle parat beaucoup trop loigne pour qu'on s'en +embarrasse beaucoup; on ne s'arrte pas plus qu'il ne faut la +tentative de Serres; mais on demeure convaincu que son avortement n'est +pas dfinitif, et, en attendant d'avoir dcouvert une meilleure formule, +on fait servir la classification les caractres transitoires fournis +par l'embryognie, malgr la rprobation dont Cuvier les avait frapps. + +Von Bar peut tre considr comme le premier qui ait publi une +classification purement embryognique. Les quatre modes d'volution +qu'il distingue dans le rgne animal ne lui servent la vrit qu' +reconstituer, peu de chose prs, les embranchements de Cuvier; mais la +caractristique de l'embranchement des vertbrs, par rapport celui +des articuls, est si nette que c'est la seule qui ait pu tre conserve +de nos jours, et les subdivisions qu'il propose pour cet embranchement +ont servi de point de dpart tous les perfectionnements ultrieurs. +C'est l, en effet, que pour la premire fois les vertbrs pourvus +d'une allantode sont spars de ceux qui n'en ont pas, et qu'il est +fait appel aux dispositions diverses du cordon ombilical de l'allantode +et du placenta, pour distinguer, parmi les mammifres, les sous-classes +et les ordres. On sait quel heureux parti on a tir depuis, pour la +classification des mammifres, des diverses modifications de forme que +peut prsenter leur placenta. + +Les groupes primordiaux de Von Bar taient insuffisamment caractriss. +M. Van Beneden a pens dfinir ces groupes en se servant comme +caractres des rapports de l'embryon et du vitellus. Il nomme +_Hypocotyldons_ ou _Hypovitelliens_ les animaux dont l'embryon repose +sur le vitellus par son ct ventral (_vertbrs_); _Epicotyldons_ ou +_Epivitelliens_, ceux dont le vitellus est dorsal (articuls); +_Allocotyldons_, tous les autres animaux, qui reconstituent ainsi +l'ancienne grande classe des _Vermes_ de Linn. Il est vident que cette +dernire division, base sur des caractres exclusivement ngatifs, +n'est nullement quivalente aux deux autres. Cela seul suffit montrer +qu'au moment o le systme de Van Beneden a t conu l'embryognie +n'avait pas encore dit son dernier mot. + +M. Klliker a prfr faire intervenir, pour caractriser ses divisions, +la part plus ou moins grande que prend le vitellus la formation de +l'embryon. Enfin, M. Carl Vogt a propos, son tour, un systme dans +lequel il tient compte des caractres employs par Von Bar, Van Beneden +et Klliker, mais o il introduit en mme temps d'autres caractres +emprunts l'anatomie ou tirs de l'existence d'un vitellus cphalique +chez les Cphalopodes. + +Il faut bien le dire, ces essais de classification n'ont pas t +heureux, et il en a t de mme de tous ceux qu'on a essay depuis de +baser sur l'embryognie. On pouvait mieux esprer d'une science qui +avait permis de faire aux anciennes mthodes de si heureuses +rectifications, qui avait introduit tant d'ides nouvelles dans la +biologie. Comment expliquer les dceptions qu'elle semble avoir causes? +Cela est facile. + +On remarquera que dans toutes les prtendues classifications +embryogniques qui ont t proposes, y compris les plus modernes, il +n'a t tenu aucun compte de la signification relative des phnomnes +embryogniques. Depuis Bonnet jusqu' Fritz Mller, les naturalistes se +sont efforcs en vain de dmontrer, dans des spculations trop gnrales +pour tre prcises, que le dveloppement de l'individu n'tait autre +chose que la rptition abrge du dveloppement de son espce. Cette +proposition, que tous les transformistes acceptent aujourd'hui et qui +semblerait devoir mriter de nouveau l'embryognie le titre d'anatomie +transcendante, cette ide qui semblerait devoir tre si fconde, ne +trouve son application dans aucune des classifications proposes. + +C'est qu'en effet l'embryognie d'un animal est la rsultante d'au moins +trois facteurs qui interviennent simultanment pour produire la srie +des phnomnes qu'elle prsente. Ces facteurs sont: 1 l'hrdit, 2 +l'acclration embryognique, 3 le mode de nutrition de l'embryon, +l'indpendance des plastides, des tissus, des organes et des appareils. + +En vertu de l'hrdit, un animal devrait passer, dans le cours de son +dveloppement, par la srie de toutes les formes qu'ont revtues ses +anctres directs dans la succession des temps. Comme ces anctres ont +laiss des descendants modifis de diverses faons et d'autres qui +reproduisent plus ou moins exactement les formes ancestrales, il est +vident que, si notre proposition est vraie, l'embryognie compare +devrait toujours permettre de reconnatre le degr de parent des +animaux appartenant une mme ligne; elle seule, elle devrait +fournir les moyens de dresser un arbre gnalogique authentique du +rgne, de formuler les lois de l'anatomie compare, d'instituer une +mthode de classification vraiment naturelle. Les caractres fournis par +elle devraient primer tous les autres. + +Toutes ces conclusions sont parfaitement lgitimes, mais c'est la +condition que rien ne soit venu troubler la succession des formes +imposes par l'hrdit l'embryon, que rien ne soit venu modifier ces +formes elles-mmes. Or il n'en est pas ainsi. Toutes les formes qu'ont +revtues les anctres d'un animal donn taient ncessairement des +formes capables de se prter une existence indpendante, au moins +pendant la priode de reproduction. Quelle que soit l'poque o l'on +vienne briser les enveloppes d'un oeuf, il semblerait donc que +l'embryon abrit par elles devrait tre capable de continuer vivre +librement, de chercher lui-mme sa nourriture, d'assurer son +dveloppement ultrieur. Or chacun sait qu'il n'en est pas ainsi. Si les +formes successives de l'embryon sont des formes ancestrales, ce sont +certainement des formes ancestrales profondment modifies. Comme, au +point de vue de la comparaison des animaux adultes, que visent avant +tout la classification et l'anatomie, les formes ancestrales ont seules +de l'importance, tant qu'on n'aura pas distingu, dans les formes de +l'embryon, ce qui est primitif de ce qui est modifi, ces formes ne +pourront donner que des indications douteuses. + +Cette distinction serait videmment facilite si l'on connaissait les +causes qui ont modifi l'embryognie telle qu'elle devrait tre +thoriquement. Or parmi ces causes sont prcisment les trois autres +facteurs dont nous avons parl tout l'heure et dont il nous faut +apprcier l'influence. En premier lieu, il est vident que, si l'embryon +passe par toutes les phases qu'a traverses son espce, il en abrge +considrablement la dure. mesure que les gnrations de forme +diffrente se succdent, cette dure se raccourcit de plus en plus de +manire que le dveloppement tienne peu prs dans le mme espace de +temps; il y a donc ncessairement une acclration de plus en plus +grande des phnomnes embryogniques. Cette acclration entrane avec +elle des modifications rapides de la forme de l'animal, analogues +celles que subissent les larves d'insectes, arrives au terme de leur +croissance. Pas plus pour les embryons, en gnral, que pour les larves +d'insectes, ces transformations incessantes ne peuvent s'accorder avec +l'activit des organes. L'embryon passe donc, au repos, protg par les +enveloppes de l'oeuf, la plus grande partie de sa priode de +dveloppement. Toutefois, dans un mme groupe zoologique, son closion +peut avoir lieu aux stades volutifs les plus divers. C'est ainsi que, +dans l'ordre des crustacs dcapodes, les _Penoeus_ sortent de l'oeuf +l'tat, de _Nauplius_, les crevettes et la plupart des autres Dcapodes + l'tat de _Zo_ qui succde, chez les _Penoeus_, celui de _Nauplius_. +Ces Zos revtent ensuite l'aspect des _Mysis_, et c'est sous ce dernier +aspect seulement qu'closent les Scyllares, les Langoustes et mme les +Homards; enfin le stade Mysis est, son tour, travers dans l'oeuf par +les Bernard l'Ermite et les crevisses, qui naissent avec tous les +caractres des vrais dcapodes. + +On peut conclure de l que l'acclration embryognique est loin d'tre +la mme pour toutes les espces d'un mme groupe. Ses effets peuvent +tre trs varis, porter sur tel stade plutt que sur tel autre, laisser +subsister celui-ci tandis que celui-l sera devenu mconnaissable ou +sera mme entirement supprim. Enfin, l'acclration portant sur tous +les stades en mme temps, le dveloppement courant, en quelque sorte, +vers le but atteindre de manire raliser l'animal adulte le plus +rapidement et le plus conomiquement possible, la marche entire des +phnomnes d'volution pourra tre entirement transforme: c'est ainsi +que les phases entires du dveloppement pourront tre sautes, que la +cavit gnrale et les organes qu'elle contient se constituent de +diverses faons, que des enveloppes embryonnaires, rsultant des mues +accomplies dans l'oeuf ou de diverses autres causes apparatront ou non, +sans que les formes ralises au terme du dveloppement diffrent +essentiellement les unes des autres. + +D'autre part, les transformations, les mtamorphoses que l'embryon subit +sous les enveloppes de l'oeuf reprsentent un travail qui ne peut +s'accomplir si les lments anatomiques qui prennent part ce travail +ne sont pas suffisamment nourris. Un certain degr d'acclration +embryognique comporte donc l'accumulation dans l'oeuf de rserves +alimentaires que l'embryon trouvera sa porte; plus l'closion sera +tardive, plus la rserve devra tre considrable, et la prsence +simultane, dans un espace restreint, d'une provision d'aliments et d'un +embryon qui se dveloppe, devra entraner dans la faon d'volution de +celui-ci des modifications importantes. ce genre de modifications +appartiennent, sans aucun doute, l'apparition plus ou moins tardive de +la bouche, son mode de formation, ou encore la disposition en feuillets +superposs et largement ouverts, des premires bauches embryonnaires +des vertbrs. Si l'on examine les caractres sur lesquels ont t +fondes les diverses classifications embryogniques, il est vident que +les seuls auxquels on ait fait appel sont prcisment ceux qui rsultent +de l'intervention de ces deux lments perturbateurs des phnomnes +embryogniques normaux: l'acclration embryognique, l'accumulation de +matriaux nutritifs dans l'oeuf. Il est cependant bien clair que de tels +caractres ne sauraient avoir qu'une importance tout fait subordonne. +Ils ne pourront tre utilement employs que dans les groupes trs +levs, o une adaptation troite certaines conditions d'existence +aura entran, chez l'embryon, l'apparition de vritables organes +hrditaires, chargs de le nourrir. C'est ainsi que l'allantode +distingue les vertbrs dfinitivement adapts l'existence arienne de +ceux qui ne le sont pas encore compltement ou qui ne le sont pas du +tout; que les diffrentes formes du placenta dnotent assez bien les +affinits qui existent entre les ordres de la classe des mammifres. +Mais l ce sont de vritables organes, bien dfinis, constitus par une +longue laboration, qui interviennent dans la classification au mme +titre que les pattes ou les dents de l'animal adulte, et non des modes +de dveloppement. Toutes les classifications purement embryogniques +sont donc tombes parce qu'elles ont emprunt leurs caractres des +mcanismes de dveloppement qui peuvent se reproduire dans les types les +plus divers, des processus rsultant des perturbations de +l'embryognie normale, et non aux phnomnes essentiels de celles-ci. +Avant que l'hypothse du transformisme ait donn l'embryognie la +valeur d'un vritable tat civil, les naturalistes, sans doute par une +raction bien naturelle contre les exagrations des philosophes de la +nature, ont trop perdu de vue ce paralllisme entre le dveloppement +individuel des organismes suprieurs et la srie des tres qui, partant +des formes les plus simples, s'lve graduellement jusqu' eux; depuis +que la doctrine de l'volution a conduit attribuer l'embryognie de +chaque animal la valeur d'un livre gnalogique, on a trop nglig le +texte mme du livre pour ses enluminures, et cela tait presque +invitable, tant donns les errements o avaient t engags les +embryognistes par suite de la prpondrance qu'ils attribuaient +l'embryognie humaine. + +Actuellement, grce aux nombreuses et importantes recherches dont les +animaux infrieurs ont t l'objet, la morphologie et l'anatomie +compare sont en mesure de montrer par quelle voie se sont constitus +les grands types organiques, de dterminer comment les organismes +appartenant chacun de ces types se sont graduellement compliqus, +d'indiquer par consquent la marche normale des phnomnes +embryogniques. On entrevoit donc la possibilit de dterminer +exactement en quoi ces phnomnes ont t troubls dans chaque cas, et +de remonter jusqu' la cause des perturbations. Le moment semble donc +venu o il sera possible de relier par les liens les plus intimes, comme +Serres l'esprait, l'embryognie la morphologie et la palontologie. + + * * * * * + +Nous avons montr dans ce chapitre et dans le prcdent comment se sont +tablies les notions que nous possdons sur le mode de constitution de +l'individu. C'est l'aide d'lments anatomiques, ou de vritables +organismes, ns les uns des autres, mais variables dans leur forme avec +les circonstances extrieures ou avec leur ordre de succession, que les +individus organiques quelque peu compliqus se sont forms. Ces +individus, qui sont eux-mmes capables de donner naissance des +individus nouveaux, peuvent-ils revendiquer rellement, pour leurs +descendants, une permanence de la forme que nous ne trouvons aucun +degr dans les lments ou les groupes d'lments dont ils sont +composs? Cette succession d'tres ns les uns des autres est +prcisment ce que nous nommons une espce. Nous sommes ainsi amens +discuter enfin la question de la fixit ou de la variabilit des +espces. + + + + +CHAPITRE XX + +L'ESPCE ET SES MODIFICATIONS + +Revue rapide des ides relatives l'espce.--Position vritable dit +problme de l'espce: manires directes de rsoudre ce problme.--Essais +de solution indirecte.--Opposition de la race et de l'espce.--Prtendus +critriums de l'espce: fcondit limite; instabilit des formes +hybrides.--Thorie de Godron.--Expriences et thorie de M. Ch. +Naudin.--Identit de la race et de l'espce.--Thorie de la variabilit +limite.--Comparaisons des doctrines d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire et +de Charles Darwin.--Conclusions. + + +Le sens que nous devons attacher au mode de constitution de l'individu +est videmment li d'une faon intime cet autre problme: la srie +gnalogique des tres qui a abouti aux organismes vivant autour de nous +et que nous rangeons dans une mme _espce_ est-elle entirement +compose d'individus identiques entre eux, ou ces individus ont-ils subi +de graduelles modifications qui permettent de considrer les animaux +fossiles, diffrents des animaux actuels, comme leurs anctres, et +autorisent supposer que des animaux fossiles des dernires priodes +gologiques on peut remonter des formes de plus en plus simples +aboutissant finalement des plastides isols? + +Pour la premire de ces alternatives se dcident franchement Linn, +Cuvier, de Blainville, Flourens, Dugs, Louis Agassiz. Les partisans de +la variabilit des espces sont tout aussi nombreux; mais ils entendent +la variabilit de diverses faons. Pour Bonnet, la variabilit n'est +qu'apparente; les germes ont reu l'origine des choses une +organisation approprie aux diverses poques gologiques; ils se +dveloppent lorsque ces poques ont amen des conditions qui leur sont +propices. Pour Buffon, les espces primitivement cres se modifient; +mais leurs modifications, directement produites par l'action des +milieux, sont de simples dgnrations du type primitivement tabli. +tienne-Geoffroy Saint-Hilaire, Goethe, Richard Owen, admettant que les +tres ont t crs avec leur degr actuel de complication et n'ont fait +que se modifier dans le dtail, se rapprochent beaucoup de l'opinion de +Buffon, tout en montrant plus de hardiesse. rasme, Darwin et Lamarck +pensent, au contraire, que des formes trs simples, cres par Dieu ou +nes spontanment, se sont graduellement compliques, perfectionnes +pour arriver jusqu' leur forme actuelle. De ces diverses opinions, +quelle est la vraie? Avant l'poque o Darwin publia son livre mmorable +sur l'origine des espces, divers savants avaient cherch formuler une +rponse en discutant soigneusement tous les faits acquis la science, +en mme temps que d'habiles exprimentateurs attaquaient le problme par +divers moyens. Nous citerons surtout Flourens, Koelreuter, Godron, +Isidore Geoffroy St-Hilaire et M. Naudin. Il faut reconnatre que leurs +conclusions furent loin de s'accorder; mais il est facile de montrer que +les longues discussions auxquelles a donn lieu la question de l'espce +tiennent, en grande partie, ce qu'on y a ml une foule de questions +accessoires, au lieu de se borner suivre les faits pas pas, ce +qu'on s'est jet corps perdu dans les ptitions de principe, au lieu +de suivre rsolument la mthode scientifique. + +Choisissons un couple d'animaux aussi voisins l'un de l'autre que +possible et considrons les divers individus ns de leur union. Ces +individus, quoique frres et par consquent incontestablement de mme +espce, prsentent dj entre eux des diffrences suffisantes pour qu'un +examen attentif permette toujours de les distinguer. Il est donc de +toute vidence qu'il existe dans l'espce des caractres qui varient en +quelque sorte spontanment. De ces individus ns d'un mme pre et d'une +mme mre, faisons deux parts, dont l'une continue vivre dans les +conditions mmes o vivaient les parents, tandis que l'autre, +transporte sous un climat diffrent, sera place dans des conditions +d'existence aussi loignes que possible des conditions premires. +Srement, durant le cours de la croissance des individus, des +dissemblances notables apparatront entre les deux groupes. Si, dans ces +conditions d'existences diffrentes, on laisse les individus composant +chacun des deux groupes se reproduire, il arrivera gnralement qu' +chaque gnration, les dissemblances s'accentueront et pourront, au bout +d'un certain temps, devenir considrables. Finalement, si l'on ramne +aux conditions d'existence premires les descendants du groupe qui en a +t cart, les caractres acquis se maintiendront trs longtemps et +seront transmis presque intgralement leur descendance, la condition +de ne laisser s'unir que des individus prsentant les mmes dviations +du type primitif. Les individus sur qui se sont fixs de la sorte des +caractres nouveaux et hrditaires forment, dans l'espce, un groupe +nettement dfini, auquel on donne le nom de _race_. + +Les diverses espces ne se prtent pas aussi bien les unes que les +autres la formation des races. Il en est qui, transportes dans les +contres les plus varies, conservent tous leurs caractres avec une +persistance remarquable. Certains papillons cosmopolites sont dans ce +cas. De ce que ces espces, pour des raisons qu'il y aurait lieu de +rechercher, ne se laissent pas facilement briser en races, on ne saurait +videmment pas conclure que chez d'autres la formation des races ne soit +au contraire relativement aise, et c'est le seul point qu'il soit, pour +le moment, indispensable de retenir. + +Les races, une fois obtenues, demeurent pures si l'on ne laisse s'unir +entre eux que des individus qui en prsentent tous les caractres, et +surtout si l'on maintient ces individus dans les conditions d'existence +o la race s'est produite. Supposons maintenant que des individus ayant +constitu une race nouvelle, par suite du transfert de leurs parents +dans un pays loign de leur pays d'origine, aient subi dans leurs +lments reproducteurs, dans leurs organes gnitaux, dans l'poque de +leur accouplement, ou mme dans les humeurs de leur organisme des +modifications telles qu'ils ne puissent s'unir aux individus demeurs +sur place; les deux races vivront cte cte sans aucun mlange, et +d'aprs toutes les dfinitions, sauf celles d'Agassiz, nous appellerons +ces races des _espces_. Nous avons fait ici une hypothse: c'est que +des individus de mme espce, mais de race diffrente, pouvaient subir +des modifications de leur appareil reproducteur ou du reste de leur +organisme capables de les isoler compltement des individus demeurs +identiques leurs parents communs. Toute la question de l'espce est +l: le jour o cette sparation sera constate scientifiquement, le +problme de l'espce sera dfinitivement rsolu, quelque difficult que +puisse prsenter tel ou tel cas particulier. C'est de plus la manire la +plus directe de le rsoudre. On a avanc plusieurs faits de ce genre, +mais ils ne sont malheureusement pas absolument concluants. + +On obtiendrait encore une solution complte du problme par une marche +inverse. Des espces trs voisines, dont l'accouplement serait +authentiquement infcond, ne pourraient-elles tre amenes, par +l'obligation de vivre dans des conditions communes, s'accoupler +fructueusement? Plusieurs auteurs ont pens qu'il avait d en tre ainsi +de quelques-uns de nos animaux domestiques, les chvres, les boeufs, les +chiens surtout, dont les nombreuses varits proviendraient d'espces +sauvages sparment domestiques et mlanges ensuite. Ici, un point +capital manque l'argumentation, la preuve que les espces dont il +s'agit n'taient pas de simples races. Mais ce qu'on n'a pu faire +jusqu'ici est faisable pour l'avenir, et l'exprience mriterait d'tre +tente. + +Les deux procds directs de solution faisant dfaut, on a cherch +tourner la difficult en tudiant les effets de l'accouplement +d'individus _unanimement considrs_ comme d'espce diffrente: par +exemple, le chien et le chacal, le chien et le loup, le chien et le +renard, le chien et le chat; l'ne et le cheval, le chameau et le +dromadaire, le mouton et la chvre, le taureau et la biche, le mouflon +et la brebis, le bouquetin et la chvre, le bouquetin et la brebis, le +chamois et la chvre, les diverses espces de lamas, le livre et le +lapin, les diverses espces de volailles et de passereaux, etc. On +esprait trouver ainsi un critrium absolu de l'espce, et l'on avait +mme formul des lois cet gard. Les accouplements entre individus de +mme _espce_ sont seuls indfiniment fconds, disait Frdric Cuvier; +les _hybrides_ ns de l'accouplement d'individus d'espces diffrentes +sont souvent striles; quelquefois la strilit n'apparat qu'aprs un +certain nombre de gnrations. Les accouplements entre individus de +_genre_ diffrent, ajoutait Flourens, sont toujours infconds. + +Frdric Cuvier, Flourens et aussi Godron[138] sont d'accord pour +considrer la fcondit limite des hybrides comme une preuve de la +fixit des espces. On se demande, la vrit, en quoi l'impossibilit +de crer par des croisements des formes permanentes, intermdiaires +entre deux formes spcifiques distinctes, peut dmontrer que les formes +spcifiques actuelles ne sont pas susceptibles de se modifier au point +que les individus sur qui ont port les modifications soient incapables +de s'unir avec ceux qui ont gard les caractres primitifs de la souche +commune. Mais les savants dont nous venons de citer les noms admettent +videmment _a priori_ la fixit de l'espce et se proccupent de +chercher non pas des preuves de cette fixit, mais des arguments en sa +faveur. Tout autre et t leur manire de raisonner et d'exprimenter +s'ils se fussent laiss guider exclusivement par les faits et les +conclusions que suggre leur comparaison. + +Ce que nous montre l'observation de tous les jours, c'est que les tres +vivants se perptuent sous un certain nombre de formes qui sont toujours +les mmes et qui n'ont subi, depuis que nous sommes en tat de les +observer, que des modifications peu importantes. Ces formes sont ce que +nous appelons les _espces_. De ce fait la science doit avant tout +rechercher l'explication, et elle la trouve dans cet autre fait que les +animaux et vgtaux d'espce diffrente sont incapables, en se mlant, +de produire des formes intermdiaires stables et permanentes, soit parce +que les croisements sont infconds, soit parce que les hybrides sont +striles. Le physiologiste se demande alors quelle est la cause de cette +infcondit des croisements, de cette strilit des hybrides. la +premire de ces questions, aucune rponse n'a t faite jusqu'ici. la +seconde, Koelreuter, M. Godron, M. Ch. Naudin rpondent en dmontrant +que, chez les hybrides, les lments reproducteurs et notamment les +lments mles demeurent imparfaits; mais cette imperfection des +lments reproducteurs, qui d'ailleurs n'est pas constante, a une cause +qu'il faudrait aussi dcouvrir; l se sont arrtes les investigations, +et le plus grand nombre des auteurs ont cru se tirer d'embarras en +prtendant que le Crateur avait voulu de la sorte maintenir la puret +des espces, ce qui est tout simplement tourner dans un cercle vicieux. + +D'autre part, la barrire que le Crateur aurait tablie entre les +espces est loin d'tre toujours galement solide. Les hybrides ne +produisent jamais qu'entre animaux de mme genre ou de genres voisins. +Mais, dans ces limites, ils prsentent tous les degrs possibles de +fcondit. Le plus souvent, les mles seuls sont infconds, et les +femelles peuvent tre fcondes indiffremment par les mles des deux +espces parentes. C'est le cas pour les mulets de l'ne et de la jument. +D'autres fois, comme pour le chien et la louve, les mtis peuvent +produire entre eux pendant plusieurs gnrations, puis la strilit +survient; d'autres fois encore, comme pour le livre et la lapine, les +mtis sont indfiniment fconds, comme si ces animaux, gnralement si +antipathiques l'un l'autre, taient de mme espce. Cette inconstance +des caractres physiologiques des hybrides ne semble-t-elle pas indiquer +que la distance qui spare les unes des autres les espces voisines +n'est pas toujours la mme? Les choses ne se passeraient pas autrement +si les espces voisines ou mme celles que nous considrons comme de +mme genre taient issues d'une souche commune. Les expriences sur +l'hybridation, loin de dmontrer la fixit des espces, fournissent donc +des arguments en faveur de la formation graduelle des espces par suite +d'une modification des espces prexistantes, et c'est en effet la +conclusion laquelle M. Charles Naudin est conduit par ses belles +recherches sur le croisement de nombreuses espces de pavots, de +_mirabilis_, de primevres, de datura, de tabacs, de cucurbitaces, etc. + +Un fait me frappe, dit cet habile exprimentateur[139], dans la +contemplation du monde organis et vivant qui nous entoure et dont nous +faisons partie: c'est que, quelque varis qu'ils soient dans leurs +formes, les tres organiss ont entre eux de puissantes analogies. C'est +en vertu de ces analogies que leur classement est possible en _rgnes_, +en _classes_, en _familles_, en _genres_, en _espces_. Supprimez ces +analogies, supposez autant de mondes radicalement diffrents qu'il y a +d'individualits dans la nature, et toute possibilit de classement +disparatra. Ce grand phnomne des analogies est-il susceptible +d'explication? Oui, si l'on adopte le systme de l'origine commune et de +l'volution des formes; non, si l'on s'en tient au systme de la +primordialit de ces formes. Voici sept huit cents _solarium_ +dissmins sur une immense tendue de pays de l'Ancien et du +Nouveau-Monde; tous sont distincts spcifiquement, mais tous se +ressemblent par une certaine somme de caractres communs +incomparablement plus importants, aux yeux du classificateur, que les +diffrences tout extrieures, et je dirais mme superficielles, qui les +distinguent, puisque ces caractres communs leur assignent tous leur +place dans une mme classe, une mme famille, un mme genre. Eh bien, je +le demande, ces analogies sont-elles un fait sans cause dans l'ordre +physique? Existent-elles fortuitement ou simplement parce qu'il a plu +Dieu qu'elles existassent? Si vous vous en tenez au systme de l'origine +indpendante des espces, vous avez choisir entre le hasard (une +absurdit) et un fait surnaturel, c'est--dire un miracle, deux faits +qui ne peuvent avoir cours dans la science. Accordez, au contraire, un +anctre commun toutes les espces, gnralisez dans le rgne vgtal +cette facult, dont les formes actuelles conservent un dernier reste, de +se subdiviser graduellement, et suivant le besoin de la nature, en +formes secondaires qui s'en vont divergeant partir du point commun de +leur origine, pour se subdiviser elles-mmes en de nouvelles formes, +vous arriverez sans secousses, et par le seul principe de l'volution, +jusqu'aux espces, aux races et aux varits les plus lgres. Les +traits superficiels varieront d'une forme l'autre; mais le fond +commun, essentiel, subsistera; vous pourrez avoir mille espces +drives, mais chacune d'elles portera l'empreinte de son origine, le +signe de sa parent avec toutes les autres, et c'est ce signe qui vous +guidera pour les runir dans une mme famille, dans un mme genre. + +C'est l la conclusion laquelle Buffon, au dbut de sa carrire, +redoutait de voir les naturalistes se laisser entraner par l'usage des +classifications, mais laquelle il tait plus tard arriv lui-mme. + +Si les expriences sur les hybrides peuvent conduire des conclusions +aussi opposes que celles que soutiennent Godron et M. Naudin, il est +indispensable d'avoir recours d'autres arguments pour sauver le dogme +de la fixit des espces. On pense y parvenir par d'ingnieuses +distinctions entre les espces sauvages et les espces domestiques, +entre les espces et les races, entre les hybrides et les mtis. De l +tout un systme philosophique qui peut tre rsum dans les propositions +suivantes, textuellement empruntes l'ouvrage de M. Godron, _De +l'espce et de la race chez les tres organiss_[140]: + +1 Les espces animales sauvages qui vivent actuellement ne se +modifient pas, mme sous l'influence des agents extrieurs, de manire +changer leurs caractres spcifiques. Ceux-ci sont inalinables et +fournissent toujours les moyens de distinguer nettement les unes des +autres les espces animales actuellement vivantes. + +2 Les seules modifications qu'elles prouvent sont lgres; elles +naissent accidentellement et ne deviennent jamais permanentes, tant que +les animaux continuent la vie sauvage. + +3 Il n'y a donc pas de races naturelles, dans le sens strict du mot; +la race est le cachet de l'intervention de l'homme. + +4 Les espces animales sauvages qui ont vcu dans les sicles +antrieurs au ntre, et en nous rapprochant autant qu'il est possible de +l'origine de la priode gologique actuelle, ont conserv leur +conformation et leurs caractres distinctifs, comme le dmontre l'tude +des dbris de ces espces qui sont conservs depuis une longue suite de +sicles[141]. + +5 Malgr les changements qui ont pu se produire dans les agents +physiques l'action desquels les espces sont soumises, elles ne se +sont pas modifies dans leur organisation, ni transformes de manire +se confondre les unes avec les autres ou donner naissance des types +spcifiques nouveaux, de telle sorte que les animaux qui vivent +aujourd'hui reprsentent exactement ceux de mme espce qui vivaient +l'origine de la priode gologique actuelle et dont ils sont les +descendants directs. + +6 Les espces n'ont pas vari davantage durant les priodes +gologiques qui ont prcd la ntre. Les espces vivant durant ces +priodes n'ont pu, en consquence, produire en se transformant celles +qui sont nos contemporaines[142]. + +7 Si cette transformation progressive des tres tait un fait rel, si +les animaux et les vgtaux les plus simples avaient, en se +perfectionnant, donn naissance des tres plus complexes, si les +invertbrs s'taient mtamorphoss en vertbrs, les poissons en +reptiles, les reptiles en oiseaux et en mammifres, ou bien les plantes +acotyldones en monocotyldones, puis dicotyldones, des mutations +aussi compltes n'auraient pu s'oprer que pendant une longue suite de +sicles... En passant d'une priode gologique une autre, on +trouverait des tres en voie de transformation, de vritables +intermdiaires qui reprsenteraient toutes les phases de ces +mtamorphoses, et le rgne animal comme le rgne vgtal montreraient +une srie continue d'tres se nuanant de manire qu'on ne puisse plus +trouver entre les espces de lignes de dmarcation, de caractres +spcifiques; on ne trouverait plus que confusion l o tout nous rvle +un ordre admirable. Mais loin de l, nous observons au contraire, en +comparant les tres organiss de deux priodes gologiques successives, +une interruption brusque entre les formes animales ou vgtales; nous +constatons que des faunes et des flores distinctes se remplacent dans la +srie rgulire des formations, et tous ces faits viennent nous +dmontrer la pluralit et la succession de crations organiques +spciales aux divers ges de notre plante. + +L'espce n'a donc pas plus vari pendant les temps gologiques que +durant la priode de l'homme; les diffrences qui ont pu et qui ont d +mme se manifester, aux diffrentes poques gologiques, dans l'action +des agents physiques, les rvolutions, enfin, que notre globe a subies +et dont il porte dans son corce les stigmates indlbiles, n'ont pu +altrer les types originairement crs; les espces ont conserv, au +contraire, leur stabilit, jusqu' ce que des conditions nouvelles aient +rendu leur existence impossible; alors elles ont pri, mais ne se sont +pas modifies. + +8 Si les espces animales sauvages ne varient pas, si depuis leur +cration elles sont restes fixes, il n'en est pas de mme des espces +domestiques; celles-ci, soumises depuis un temps plus ou moins long, et +quelquefois depuis bien des sicles, des conditions d'existence +exceptionnelles et extrmement varies, ont subi des modifications plus +ou moins nombreuses et importantes dans leurs caractres physiques, dans +leurs moeurs, dans leurs habitudes et mme dans leurs instincts; enfin la +domesticit est un modificateur d'autant plus puissant que son action a +t plus complte et s'est prolonge pendant une plus longue priode de +temps[143]. + +Godron ajoute plus loin[144] que ces modifications ont pu devenir +hrditaires et produire ainsi des races durables, se distinguant +nettement de l'espce par la facult que possdent les individus +appartenant aux races diffrentes d'une mme espce de se mler en +produisant des mtis indfiniment fconds, transmettant leurs caractres +mixtes leur descendance et susceptibles ainsi de servir de point de +dpart autant de races intermdiaires qu'on en peut concevoir. Il +termine sa thorie de la race par cette proposition: Si Dieu a fait +l'espce, les races ou varits permanentes sont le produit de +l'industrie de l'homme. + +L'homme est lui-mme considre comme constituant une espce unique, +profondment spare du rgne animal tout entier et mritant de +constituer elle seule un rgne particulier, dominant les trois autres, +le _rgne moral_ (de Barbenois, 1816), _rgne hominal_ (Fabre d'Olivet, +1822), ou _rgne humain_. Rien d'tonnant ds lors que cet tre +privilgi participe dans une certaine mesure aux attributs de la +divinit. + +Ainsi l'espce est, pour Godron, une entit totalement immuable quand +elle est livre elle-mme; les forces aveugles de la nature sont +incapables de produire en elle aucune modification. Cre pour un +milieu, pour des conditions d'existence dtermines, elle disparat +quand ces conditions viennent changer. chaque rvolution du globe, +la cration tout entire est anantie, une cration nouvelle marque la +renaissance du calme et de la stabilit; cette cration demeure ce que +Dieu l'a faite tant que dure la priode de repos du globe pour laquelle +elle a t institue. Toutefois, l'apparition de l'homme ouvre une re +nouvelle pour les espces animales et vgtales; une intelligence faite + l'image de l'intelligence divine va dsormais plier les formes +vivantes des exigences inconnues jusque-l. Ces formes vont cder dans +une certaine mesure aux caprices de l'homme; mais celui-ci ne saurait +parvenir crer des espces nouvelles, privilge qui n'appartient qu' +Dieu, il produit simplement des races et des varits. + +Il est impossible d'riger plus compltement en systme cette +intervention du miracle dans les phnomnes naturels, que nous avons vu +tout l'heure si hautement repousse par M. Naudin. Mais, de mme qu'on +ne peut tre transformiste demi, on ne peut tre demi partisan de la +fixit des espces; tous les tempraments que l'on peut apporter aux +deux doctrines ne servent qu' marquer un dsaccord, souvent inavou, +entre les faits qui entranent avec eux des conclusions ncessaires, et +de chres ides auxquelles on regrette de voir ces conclusions livrer +bataille. En somme, quiconque croit la fixit des espces est +rapidement amen appeler le miracle son aide; quiconque croit la +thorie de la descendance croit par cela mme que pour la production des +phnomnes biologiques, comme pour celle des phnomnes physiques, le +Crateur s'en est remis entirement au conflit des forces et de la +matire. + +M. Naudin ne s'y trompe pas. L'intelligence humaine n'a pas pour lui de +pouvoir spcial, j allais dire de dlgation spciale relativement aux +espces; c'est bien, suivant lui, le milieu qui a tout fait: + +Il n'y a, dit-il, aucune diffrence qualitative entre les _espces_, +les _races_ et les _varits_; en chercher une est poursuivre une +chimre. Ces trois choses n'en font qu'une, et les mots par lesquels on +prtend les distinguer n'indiquent que des _degrs de contraste_ entre +les formes compares... Les contrastes entre les formes compares sont +de tous les degrs, depuis les plus forts jusqu'aux plus faibles, ce qui +revient dire que, suivant les comparaisons qu'on tablira entre les +groupes d'individus semblables, on trouvera des espces de tous les +degrs de force et de faiblesse, et, si l'on essayait d'exprimer ces +degrs par autant de mots, tout un vocabulaire n'y suffirait pas. La +dlimitation des espces est donc, comme je le disais tout l'heure, +entirement facultative; on les fait plus larges ou plus troites +suivant l'importance qu'on donne aux ressemblances et aux diffrences +des divers groupes mis en regard l'un de l'autre, et ces apprciations +varient suivant les hommes, les temps et les phases de la science. + +Suit-il de l que les mots _race_ et _varit_ doivent tre bannis de +la science? Non sans doute, car ils sont commodes pour dsigner les +faibles espces qu'on ne veut pas enregistrer parmi les espces +officielles; mais il convient de leur donner leur vraie signification, +qui est absolument la mme que celle d'espce proprement dite, et de +voir, dans les formes dsignes par ces mots, des units d'une faible +valeur, qu'on peut ngliger sans inconvnient pour la science[145]. + +M. Naudin entend d'ailleurs, par _espce, un groupe d'individus +semblables contrastant dans une mesure quelconque avec d'autres groupes, +et conservant, dans la srie des gnrations, la physionomie et +l'organisation communes tous les individus_. + +Cependant le savant botaniste a contribu lui-mme tablir un fait qui +pourrait tre invoqu et qui l'a t effectivement l'appui de la +fixit des espces. De ses recherches sur l'hybridation de vgtaux +appartenant aux groupes les plus varis, comme aussi de nombreuses +expriences de croisement faites sur les animaux, il rsulte que les +individus directement issus de ces croisements prsentent, en gnral, +une combinaison des caractres de leurs parents telle qu'on peut les +considrer comme peu prs exactement intermdiaires entre eux; mais si +l'on unit ensemble ces individus mixtes, ces _hybrides_, au bout d'un +certain nombre de gnrations et souvent ds la seconde, il se fait un +dpart entre les caractres spcifiques; parmi les individus ns des +mmes parents et appartenant la mme gnration, les uns se +rapprochent troitement de l'espce du pre, les autres de l'espce de +la mre; les individus intermdiaires sont rares et trs diffrents les +uns des autres; enfin le plus souvent tous les individus finissent par +revenir presque entirement l'une des espces parentes, comme si le +sang de l'autre avait t compltement limin. Les croisements fconds +ne permettent donc pas, dans les conditions o ils ont t raliss +jusqu'ici, d'obtenir une espce exactement intermdiaire entre deux +autres. + +Si l'on croise au contraire entre eux des individus qui ne diffrent que +par la race, les individus mixtes ou _mtis_ que l'on obtient ainsi sont +rputs produire assez souvent, quand on les unit exclusivement entre +eux, une suite de gnrations dans lesquelles sont conservs leurs +caractres intermdiaires. Il serait donc relativement facile de crer +des _races mtisses_; il serait impossible de crer des _espces +hybrides_. C'est l, pour de trs minents naturalistes, le caractre +essentiellement distinctif de la race et de l'espce, et rien n'est plus +lgitime que cette distinction. On ne saurait mconnatre, nous n'avons +cess de le dire, qu'il existe dans la nature des groupes d'individus +semblables suffisamment isols les uns des autres, par leurs aptitudes +reproductrices, pour que la formation de groupes intermdiaires soit +rendue trs difficile, et rien n'empche de considrer chacun de ces +groupes comme constituant une espce. Mais entre les groupes moins +isols, que leur commune origine conduit considrer comme de simples +races, on observe, ce point de vue, de nombreuses gradations; +certaines races mtisses ont aussi une tendance disparatre et +laisser se reconstituer les deux races parentes ou l'une d'elles +seulement; de plus, les conditions dans lesquelles les mtis et les +hybrides sont placs paraissent influer notablement sur le degr de +permanence de leurs caractres. + +Cette sparation du sang des deux races unies dans la race +intermdiaire, cette rversion des mtis, exclusivement accoupls entre +eux, aux deux types auxquels ils doivent leur origine, n'est pas +seulement l'exception, ni mme la rgle; elle est la loi, dit un +zootechniste minent, M. Sanson[146]. Dans aucun des cas connus de +reproduction entre individus issus de deux ou plusieurs races +diffrentes, c'est--dire ayant des caractres fondamentaux ou +spcifiques diffrents[147], cette loi n'a failli. Nous en pouvons citer +des preuves non douteuses, empruntes tous les genres d'animaux qui +sont les sujets de la zootechnie. Et ces preuves, M. Sanson les trouve +dans l'tat actuel de toutes les races croises de chevaux, de boeufs, de +moutons, de porcs, de chiens, de pigeons, etc. Ainsi, de mme que +lorsqu'il s'est agi de la fcondit limite, cette nouvelle opposition +entre les hybrides et les mtis s'efface, et il faut bien reconnatre, +avec M. Ch. Naudin, qu'il n'y a entre les races et les espces d'autre +diffrence qu'un degr plus ou moins grand de contraste avec les formes +les plus voisines. Mais alors disparat entirement la doctrine de la +fixit des espces. Les formes spcifiques jouissent d'un degr de +_stabilit_ plus ou moins considrable, mais non pas d'une relle +_fixit_. C'est, en dfinitive, sur cette distinction entre une +stabilit acquise mais rvocable et une fixit originelle et inaltrable +que repose la _thorie de la variabilit limite_, la dmonstration de +laquelle Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a consacr la presque totalit +de son _Histoire naturelle gnrale des rgnes organiques_. + +Ce beau livre, demeur malheureusement inachev, parut de 1854 1662. +On peut donc le considrer comme contemporain du livre de Godron, des +mmoires de M. Ch. Naudin, et il demeure tout fait indpendant des +doctrines propres de C. Darwin. La question de variation de l'espce, +celle du croisement sous toutes ses formes y sont discutes l'aide de +tous les documents qui sont dans la science et des rsultats de +nombreuses expriences faites la mnagerie du Musum d'histoire +naturelle, expriences qui sont la plupart l'oeuvre d'Isidore Geoffroy +Saint-Hilaire lui-mme. + +Les conclusions de cette longue et savante discussion sont textuellement +rsumes dans les propositions suivantes[148]: + +Les caractres des espces ne sont ni absolument fixes, comme plusieurs +l'ont dit, ni surtout indfiniment variables, comme d'autres l'ont +soutenu. Ils sont fixes pour chaque espce, tant qu'elle se perptue au +milieu des mmes circonstances. Ils se modifient si les circonstances +ambiantes viennent changer. + +Dans ce dernier cas, les caractres de l'espce sont, pour ainsi dire, +la _rsultante_ de deux forces contraires: l'une, _modificatrice_, est +l'influence des circonstances ambiantes; l'autre _conservatrice_ du +type, est la tendance hrditaire reproduire les mmes caractres de +gnration en gnration. + +Pour que l'_influence modificatrice_ prdomine d'une manire trs +marque sur la tendance conservatrice, il faut donc qu'une espce passe, +des circonstances au milieu desquelles elle vivait, dans un ensemble +nouveau, et trs diffrent, de circonstances; qu'elle change, comme on +l'a dit, de monde ambiant. + +De l les limites trs troites de variations observes chez les +animaux sauvages. + +De l aussi l'extrme variabilit des animaux domestiques. + +Parmi les premiers, les espces restent gnralement dans les lieux et +les conditions o elles se trouvent tablies, ou elles s'en cartent le +moins possible, car leur organisation est en rapport avec ces lieux et +ces conditions; elle serait en dsaccord avec d'autres circonstances +ambiantes. Les mmes caractres doivent donc se transmettre de +gnration en gnration. + +Les circonstances tant permanentes, les espces le sont aussi. + +Dj pourtant la permanence, la fixit ne sont pas absolues. +L'expansion graduelle des espces la surface du globe est, la +longue, la consquence ncessaire de la multiplication des individus. +D'autres causes, d'un ordre moins gnral, peuvent aussi amener des +dplacements partiels. + +D'o, aux limites surtout de la distribution gographique des espces +qui se sont le plus tendues, des diffrences notables d'habitat et de +climat, qui, leur tour, entranent quelques diffrences secondaires +dans le rgime et mme dans les habitudes. ces divers genres de +diffrences correspondent des _races_ caractrises par des +modifications dans la couleur et les autres caractres extrieurs, dans +les proportions et la taille, et parfois dans l'organisation intrieure. +Ces races ont t fort arbitrairement tantt appeles varits de +localits, tantt considres comme des espces distinctes. + +Chez les animaux domestiques, les causes de variation sont beaucoup +plus nombreuses et plus puissantes. Dans une longue srie d'expriences, +qui, pour avoir t entreprises dans un but tout pratique, n'en ont pas +une moindre importance thorique, des espces de plusieurs classes, au +nombre de quarante environ, ont t contraintes par l'intervention de +l'homme de quitter l'tat sauvage et de se plier des habitudes, des +rgimes, des climats trs divers. Les effets obtenus ont t en raison +directe des causes; il s'est form une multitude de races trs +distinctes. Parmi elles, plusieurs offrent mme des caractres gaux en +valeur ceux par lesquels on diffrencie d'ordinaire les genres. + +Le retour de plusieurs races domestiques l'tat sauvage a eu lieu sur +divers points du globe. De l une seconde srie d'expriences, inverses +des prcdentes et en donnant la contre-preuve. Si des animaux +domestiques sont replacs dans les circonstances au milieu desquelles +avaient vcu leurs anctres sauvages, les descendants reprennent, aprs +quelques gnrations, les caractres de ceux-ci. Ils revtent seulement +des caractres analogues, s'ils sont rendus la vie sauvage dans des +conditions analogues, mais non identiques... + +Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, l'inverse de Godron,--et ses arguments +sont bien difficiles rfuter,--admet donc comme pleinement dmontre, + la fois par l'observation et par l'exprience, la variabilit limite +de l'espce. + +D'ailleurs, ajoute-t-il, cette thorie peut conduire des solutions +rationnelles l'gard de questions qui sont compltement insolubles +pour les partisans de la fixit absolue, ou que ceux-ci ne rsolvent +qu' l'aide des hypothses les plus complexes et les plus +invraisemblables. + +Il en est ainsi de la question fondamentale de l'anthropologie. +L'origine commune des diverses races humaines est rationnellement +admissible au point de vue de la variabilit et ce point de vue seul. +Les partisans de la fixit absolue ont d, pour l'admettre avec nous, +conclure contre leur propre principe. + +En palontologie, la thorie de la variabilit limite correspond une +hypothse simple et rationnelle, celle de la _filiation_; la doctrine +de la fixit, deux hypothses galement compliques et invraisemblables, +celle des _crations successives_ et celle dite de la _translation_. + +Isidore Geoffroy se range naturellement l'hypothse de la filiation, +qui nous autorise, par exemple, rechercher les anctres de nos +lphants, de nos rhinocros, de nos crocodiles parmi les lphants, les +rhinocros, les crocodiles dont la palontologie a dmontr l'existence +antdiluvienne. + +Au moment mme o Darwin donnait en Angleterre la doctrine de la +descendance un clat qu'elle n'avait jamais eu, l'illustre hritier du +grand nom de Geoffroy devenait donc en France le dfenseur calme et +convaincu de cette doctrine. Sans aucun doute, si la mort n'tait venue +le surprendre au moment o la science pouvait encore attendre beaucoup +de ses laborieuses, patientes et impartiales investigations, Isidore +Geoffroy aurait largi les bases de sa thorie, il se ft tabli une +sorte de compromis entre les deux savants qui reprsentaient de chaque +ct du dtroit des ides analogues. Mais nous ne pouvons prendre la +thorie de la variabilit limite qu'au point o l'a conduite Geoffroy, +et nous devons prciser en quoi elle diffre de la doctrine de Charles +Darwin. + +Que signifie d'abord cette pithte de _limite_ accole au mot +_variabilit_? Des limites sont-elles imposes l'tendue des +variations que peuvent subir les formes spcifiques, ou ces limites +doivent-elles s'entendre du temps pendant lequel ces variations ?peuvent +s'effectuer, la variabilit tant de la sorte _limite_ certaines +poques? Il est probable que ces deux interprtations taient galement +dans l'esprit d'Isidore Geoffroy. Quand on parcourt la surface entire +du globe, les conditions moyennes d'existence offertes aux tres +vivants, les diverses variations du milieu semblent, au premier abord, +osciller entre des limites assez troites; ces limites dterminent +celles des modifications que peuvent subir les espces, toujours +troitement dpendantes des agents extrieurs. Les grandes variations du +milieu, supposer qu'il y en ait jamais eu, n'ont lieu que dans les +intervalles qui sparent une priode gologique d'une autre; c'est +pendant ces poques intermdiaires que surviendraient galement les +grandes transformations des espces. + +Isidore Geoffroy ne se prononce nulle part sur l'tendue que l'on peut +attribuer ces dernires transformations; mais, du moment qu'on admet +l'hypothse de la filiation, il devient totalement impossible de limiter +en quoi que ce soit cette tendue. Il parat, en effet, bien tabli +aujourd'hui qu'il n'y avait durant la priode primaire ni oiseaux ni +mammifres, que les reptiles ne se sont montrs qu'aprs les batraciens +et les poissons, et que les poissons eux-mmes ne sont venus qu'aprs +les animaux sans vertbres. L'ordre de succession des mammifres durant +la priode tertiaire a pu tre fix de la faon la plus remarquable. +L'ide de filiation, pour conserver sa gnralit, implique que ces +animaux ont t tirs les uns des autres, et l'on ne peut videmment +admettre de telles modifications sans attribuer en mme temps l'espce +une variabilit rgie, la vrit, par des lois prcises, mais +absolument indfinie: Si les variations qu'une espce peut subir durant +une priode gologique paraissent au premier abord limites, il est donc +impossible d'admettre cette restriction quand on embrasse la dure tout +entire des temps. + +Mais peut-on mme admettre que, durant une priode gologique donne, +les espces conservent cette stabilit qui ne leur permet tout au plus +que de former des races gographiques? Une telle hypothse est +videmment lie la supposition qu'il y a eu dans l'histoire du globe +des priodes successives de changement et d'immobilit. Or la gologie +s'loigne de plus en plus de cette manire de voir; il parat de plus en +plus dmontr que la surface de la terre s'est toujours modifie avec la +lenteur que nous constatons aujourd'hui dans ses transformations, et +qu'il n'y a jamais eu aucune dmarcation tranche entre deux priodes +gologiques successives. Ds lors, il faut admettre que les espces +peuvent varier indfiniment et toutes les poques, et les mots +variabilit limite ne signifient plus que variabilit lente et +graduelle, soumise la fois aux lois de l'hrdit et de l'adaptation +aux conditions ambiantes, mais, en somme, illimite. + +L'exercice de cette variabilit suppose-t-il enfin, comme le veut +Isidore Geoffroy, des modifications importantes dans l'tat du globe +terrestre? Non sans doute. Isidore Geoffroy lui-mme fait remarquer que +l'extension graduelle des espces la surface du globe, consquence +ncessaire de la multiplication des individus, place ces individus dans +des conditions diffrentes, susceptibles de dterminer en eux des +modifications. Mais quelle limite attribuer cette force expansive des +espces? N'est-elle pas capable, la longue, d'amener les individus +faisant partie d'une mme ligne vivre dans les conditions les plus +diffrentes? Est-il ncessaire de supposer des changements dans un +milieu dj essentiellement vari, si les individus d'une espce donne +sont eux-mmes forcs, sous peine de mort, de se plier aux genres de vie +les plus dissemblables et vont spontanment, pour ainsi dire, la +recherche des tats les plus divers du milieu? Evidemment non. C'est l +ce que Charles Darwin a si brillamment dmontr, et c'est en cela que sa +doctrine diffre de celle d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire. + +Pour le savant franais, les organismes se transforment pour ainsi dire +passivement, la suite des transformations du milieu dont ils ne font +que subir le contre-coup; pour le naturaliste anglais, l'active +multiplication des individus, la lutte pour la vie qui en rsulte, +oblige les animaux et les plantes profiter de toutes les conditions +d'existence qui leur sont offertes. Le milieu peut rester immuable, dans +son infinie varit; mais l'espce est plastique, elle jouit d'une force +expansive illimite et vient prendre d'elle-mme les empreintes qui lui +donnent ses aspects si varis. Ds lors, le champ des modifications +possibles n'a plus de bornes, car, d'une part, les individus d'une mme +espce gardent indfiniment de leur origine commune quelque chose qui +les distingue au milieu des autres tres vivants, et, d'autre part, la +postrit de chacun d'eux a toujours devant elle, mesure qu'elle +s'accrot, la possibilit de s'tablir dans l'un des innombrables +domaines que le globe tout entier offre l'activit des espces +fcondes. Isidore Geoffroy nous montre des agents modificateurs +fonctionnant en quelque sorte d'une faon intermittente; Charles Darwin +nous signale, ct de ces agents et au-dessus d'eux, une cause +modificatrice d'une puissance infinie et qui dtermine en quelque sorte +ces agents entrer en scne: c'est la force expansive que les espces +tiennent du pouvoir reproducteur des individus qui les composent. Dans +cette nouvelle hypothse, les espces n'ont cess de se modifier depuis +l'poque o la vie s'est montre sur la terre, et l'on comprend sans +peine comment les formes vivantes sont parvenues la prodigieuse +diversit que nous rvle l'tude de la botanique, de la zoologie et de +la palontologie, Il n'est plus ncessaire, pour expliquer les +modifications dont les espces sont susceptibles, de faire appel des +phnomnes exceptionnels, inconnus notre poque et dont l'homme +n'aurait jamais t le tmoin; il n'est mme pas ncessaire de supposer +dans le milieu o vivent les organismes des changements plus ou moins +profonds; les modifications des formes vivantes sont, comme tous les +phnomnes physiques et chimiques que nous observons, les effets de +causes encore agissantes et dterminables. + + * * * * * + +On arrive bien vite, sur cette pente, poser le problme de la zoologie +et de la botanique tout autrement que ne l'avaient fait jusque-l les +naturalistes. Chaque forme vivante apparat comme le rsultat d'une +srie d'actions successives du milieu sur les anctres de l'tre qui la +prsente, et l'on conoit la possibilit de dterminer quelles ont t +ces actions, quels effets elles ont produits, dans quel ordre elles se +sont succd. + +Ce n'est plus, cette fois, un simple tableau de la Nature qu'il s'agit +de tracer, ce n'est plus le mystre de ses intentions qu'il s'agit de +dvoiler, ce ne sont plus mme les lois auxquelles elle s'astreint dans +la production des organismes qu'il s'agit d'noncer; c'est une vritable +explication de chaque tre vivant qu'il faut trouver, une explication au +sens o les physiciens et les chimistes entendent ce mot, au sens o le +prennent dj les physiologistes. La mthode des sciences naturelles se +trouve ramene la mthode commune aux sciences physiques. La vraie +supriorit de la doctrine de l'volution est dans cette consquence, +encore incompltement dgage par Darwin, mais qui devait ncessairement +s'imposer et qui a dtermin une incontestable renaissance dans toutes +les branches de l'histoire naturelle. Sans doute, nous sommes encore +loin d'avoir obtenu les brillants rsultats dont notre imagination se +plat esprer la ralisation; mais n'est-ce rien que de s'tre dgag +de l'anthropomorphisme troit qui pendant de si longs sicles a pes sur +les plus belles conceptions des naturalistes, d'avoir compris que +l'explication des tres vivants devait se trouver dans le monde o ils +vivent et non pas hors de lui, de s'tre convaincu que la biologie ne +serait faite que le jour o l'on pourrait dire de chaque forme organique +quelle est la cause qui l'a produite, o la classification zoologique ne +serait autre chose que l'histoire des adaptations successives que les +tres vivants ont subies? + +Si les naturalistes ont longtemps considr ce but comme au-dessus de +leurs forces, si, jusque dans la premire moiti de ce sicle, las de +chercher dans la nature une explication qu'ils ne trouvaient pas, ils +croyaient devoir rattacher chaque forme vivante l'intervention d'une +volont surnaturelle, nous esprons avoir dmontr dans les pages qui +prcdent que leur ambition nouvelle est pleinement justifie par les +rsultats dj obtenus. la vrit, des difficults d'un autre ordre se +dressent devant eux. L'ancienne doctrine, en faisant de la nature +l'oeuvre immdiate d'un crateur tout-puissant, semblait en quelque sorte +mettre l'homme en commerce incessant avec Dieu. On a redout que, en +montrant les tres vivants livrs comme les corps inanims l'action +aveugle des forces physiques, le transformisme ne ft oublier le +Crateur. Mais c'est encore l de l'anthropomorphisme. ceux que +tourmenteraient de tels scrupules, il convient de rappeler que la +chimie, la physique, l'astronomie, en expliquant les faits qui +appartiennent leurs domaines respectifs, n'ont nullement atteint la +cause premire. La biologie moderne n'atteint pas davantage cette cause; +elle ne supprime pas Dieu; elle le voit plus loin et surtout plus haut. + + + + +NOTES + + +[1: Ce sont nos vertbrs.] + +[2: Aristote a surtout en vue les arthropodes et les vers.] + +[3: Lucrce, _De natura rerum_, livre V, vers 781 875.] + +[4: Liv. VIII, ch. XLII, 27 et 28.] + +[5: Cette phrase est attribue Pascal par t. Geoffroy Saint-Hilaire, +et sa contexture semble bien celle d'une phrase de l'auteur des +_Provinciales_; mais les recherches faites par M. Isidore Geoffroy +Saint-Hilaire, celles faites par M. Jules Soury n'ont pas permis de la +retrouver; nous n'avons pas t plus heureux, et il reste par consquent +quelque doute sur son authenticit.] + +[6: Ch. Bonnet, _Contemplations de la nature_, Amsterdam, 1764, t. Ier, +p. 29.] + +[7: _Ibid._, p. 21.] + +[8: _Ibid._, p. 25.] + +[9: _Ibid._, t. II, p. 74.] + +[10: _Ibid._, p. 77.] + +[11: Charles Bonnet, _Palingnsie philosophique, ou ides sur l'tat +pass et sur l'tat futur des tres vivants_, 1768.] + +[12: Bonnet, _Palingnsie philosophique, Oeuvres compltes_, t. VII, p. +65, d. de Neufchtel, 1783.] + +[13: Bonnet, _Considrations sur les corps organiss, Oeuvres compltes_, +t. III, p. 37 et 38.] + +[14: Bonnet, _Oeuvres_, t. VII, p. 68.] + +[15: _Ibid._, p. 67.] + +[16: Ch. Bonnet, _Palingnsie philosophique; Oeuvres_, t. VII, p. 152.] + +[17: _Ibid._, p. 163.] + +[18: _Ibid._, t. III, p. 152.] + +[19: _Zoonomie_, vol. I, p. 507.] + +[20: Nous devons notre vnrable ami, M. Victor Considrant, la +communication de ces passages des oeuvres de Maupertuis.] + +[21: M. le conseiller d'tat du Mesnil et M. Victor Considrant nous ont +signal l'un et l'autre les opinions transformistes, plusieurs fois +exprimes, de Diderot.] + +[22: Diderot, _Penses sur l'interprtation de la nature_, LI, 1754.] + +[23: _Histoire naturelle des animaux, Animaux communs aux deux +continents_.] + +[24: _Dgnration des animaux_.] + +[25: _Rflexions sur les expriences de Leuwenhoek_.] + +[26: _Histoire des animaux_, chapitre II.] + +[27: _Philosophie zoologique_, d. 1809, t. I, p. 76.] + +[28: _Ibid._, t. I, p. 98.] + +[29: _Ibid._, t. I, p. 80.] + +[30: _Ibid._, t. I, p. 58.] + +[31: _Ibid._, t. I, p. 92.] + +[32: _Ibid._, t. I, p. 118.] + +[33: _Histoire de la cration naturelle_, traduction franaise, +Reinwald, dit., 1874, p. 102.] + +[34: _Philosophie zoologique_, t. I, p. 101.] + +[35: _Ibid._, t. I, p. 265.] + +[36: _Ibid._, t. I, p. 349.] + +[37: _Ibid._, t. I, p. 357.] + +[38: _Histoire naturelle des animaux sans vertbres_.] + +[39: On lit, on effet, dans l'_Optique_ de Newton, question 31: On peut +en dire autant de cette uniformit que nous montre la structure des +animaux. Tous les animaux ont, en effet, deux cts semblables, le droit +et le gauche; en arrire correspondent ces deux cts deux pieds; en +avant, deux bras, deux pieds ou deux ailes fixs aux paules; entre les +paules, un cou, faisant suite l'pine dorsale et auquel est fixe la +tte; sur cette tte, deux oreilles, deux yeux, un nez, une bouche, une +langue sont semblablement placs chez presque tous les animaux.] + +[40: Voir _Vie, travail et doctrine d'tienne Geoffroy Saint-Hilaire_, +par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, p. 143.] + +[41: _Philosophie anatomique_, Introduction, p. xxx, 1818.] + +[42: _Mmoires de l'Acadmie des sciences_, t. XII.] + +[43: _Annales des sciences naturelles_, t. I, p. 116.] + +[44: _Ibid._, 1820, p. 462 et 539.] + +[45: Voir sur cette parent des vertbrs et des animaux segments notre +ouvrage _Les colonies animales et la formation des organismes_, p. 662 +700.] + +[46: _Recherches sur les Sauriens fossiles_, p. 4.] + +[47: _Influence du monde ambiant sur les formes animales_, p. 76.] + +[48: Geoffroy condamne surtout le choix des _preuves particulires_ sur +lesquelles Lamarck a appuy sa doctrine; quant l'influence des +habitudes sur les modifications organiques, aucun physiologiste ne +voudrait, pensons-nous, la mettre en doute. Il serait facile de runir +un grand nombre de formes organiques qui ont t figes, en quelque +sorte, par l'hrdit dans l'attitude qui leur est le plus habituelle, +attitude qui est devenue le point de dpart de modifications organiques +importantes.] + +[49: _Mmoire sur l'influence du monde ambiant pour modifier les formes +animales_, p. 82, 1831.] + +[50: Il s'agit ici de William Edwards, frre de M. Henri Milne Edwards, +le doyen actuel de la Facult des sciences de Paris.] + +[51: _De l'influence des circonstances extrieures sur les corps +organiss_, p. 26.] + +[52: Page xi, note.] + +[53: Voir, par exemple, ce sujet, Credner, _Trait de gologie_, trad. +franaise, p. 255.] + +[54: Ed. 1829, p. 9.] + +[55: _Discours sur les rvolutions du globe_, dit. Didot, p. 62.] + +[56: _Rgne animal_, 2e dit., 1829, t. I, p. 46.] + +[57: _Annales du Musum d'histoire naturelle_, t. XIX, p. 76, 1812.] + +[58: Ce sont les poulpes, les seiches, les calmars et les animaux +analogues.] + +[59: _Principes de philosophie zoologique_, p. 70, 1830.] + +[60: Article Nature du _Dictionnaire des sciences naturelles_.] + +[61: _Vie, travaux et doctrine scientifique d'tienne Geoffroy +Saint-Hilaire_, par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, p. 376.] + +[62: _Mmoire sur l'Hectocotyle_. Par une bizarre concidence, dans ce +mme, mmoire, o des faits positifs sont seuls censs devoir trouver +place, Cuvier s'arrte une conclusion trangement errone, savoir +que l'hectocotyle, qu'on sait tre aujourd'hui un simple bras de poulpe, +est une sorte de ver parasite.] + +[63: _Mmoire sur l'oreille osseuse des crocodiles et des tlosaures_, +p. 136, 1831.] + +[64: _Notions de philosophie naturelle_, 1837, p. 111. Geoffroy venait +d'tre dpouill au profit de Frdric Cuvier de la direction de la +mnagerie du Musum, qu'il avait fonde.] + +[65: _tudes progressives d'un naturaliste_, 1835, p. 84.] + +[66: Johannes Mller, _Handbuch der Physiologie des Menschen_, II Band, +p. 522: Die wichtigsten Wahreiten in den Naturwissenchaften sind weder +allein durch Zergliederung der Begriffe der Philosophie, noch allein +durch blosses Erfahren gefunden worden, sondern durch eine denkende +Erfahrung welche das Wesentliche von dem Zenflligen unterscheidet, und +dadurch Grundstze findet, aus welchen viele Erfahrungen abgeleitet +werden. Dies ist mehr als blosses Erfahren; und wen Man will, eine +philosophische Erfahrung.] + +[67: _Leons de physiologie et d'anatomie compares_, t. I, p. 2, 1857.] + +[68: Linn, _Philosophie botanique_, dit. Gleditsch, p. 361.] + +[69: Linn, _Amnits acadmiques_, vol. VI, p. 324.] + +[70: Goethe, _Essai sur la mtamorphose des plantes_, propositions 87-90, +1790.] + +[71: De l'existence d'un os intermaxillaire la mchoire suprieure de +l'homme, aussi bien qu' celle des animaux (_Acta natur curiosorum_, t. +XV, 1786).] + +[72: _Mmoire sur la conformit organique_, p. 31.] + +[73: _Les origines animales de l'homme_, 1 vol. in-8, Germer Baillire, +1871.] + +[74: _Mmoire sur la conformit organique_, p. 19.] + +[75: Voir: _De l'me du monde, hypothse de haute physique pour +expliquer l'organisme universel_, 1798; et _Premier plan d'un systme de +philosophie de la nature_, 1799.] + +[76: _Colonies animales_, 1881, p. 710.] + +[77: Les premires vues thoriques de Richard Owen sur la constitution +du squelette remontent 1838 (_Geological Transactions_, p. 518). Mais +on consultera surtout ses _Principes d'ostologie compare_, publis en +franais, en 1855, et ses _Lectures on physiology and comparative +anatomy of the vertebrata_.] + +[78: R. Owen, _Principes d'ostologie compare_, 1855, p. 11.] + +[79: Rathke, _Ueber die Bildung und Entwickelung des Flusskrebses_, +1829, in-folio, Leipzig.] + +[80: H. Milne Edwards, _Mmoire sur les changements de forme que les +Crustacs prouvent pendant leur jeune ge_ (_Annales des sciences +naturelles_, t. XXX, 182)]. + +[81: On en connat aujourd'hui, les _Penus_, par exemple, qui n'ont +leur naissance, comme les crustacs infrieurs, que trois paires +d'appendices.] + +[82: H. Milne Edwards, _Histoire naturelle des Crustacs_, t. I, p. 197, +1834.] + +[83: _Histoire naturelle des Crustacs_, t. I, p. 14, 1834.] + +[84: Voir notre ouvrage sur _Les colonies animales_, p. 505, 1881.] + +[85: Milne Edwards, _Observations sur le dveloppement des annlides_ +(_Annales des sciences naturelles_, 3e srie, t. III, 1843, p. 174).] + +[86: Milne Edwards, _Considrations sur quelques principes relatifs la +classification naturelle des animaux_ (_Annales des sciences +naturelles_, 3e srie, t. I, p. 65, 1844.)] + +[87: Thompson, _Zoological researches and illustrations, or natural +history of non descript or imperfectly known animals_, 1831.] + +[88: Nordmann, _Mikrographische Beitrge zur Naturgeschichte der +wirbellosen Thiere_, 1832.] + +[89: _Histoire naturelle des Crustacs_, t. I, p. 50.] + +[90: _Dictionnaire classique d'histoire naturelle_, t. XII, article +Organisation, p. 339, aot 1827.] + +[91: _Histoire naturelle des crustacs_, t. I, p. 5, 1834.] + +[92: _Ibid._, p. 126.] + +[93: _Ibid._, p. 147.] + +[94: _Ibid._, p. 20.] + +[95: mile Blanchard, _Recherches anatomiques et zoologiques sur le +systme nerveux des animaux sans vertbres_ (_Annales des sciences +naturelles_, 3e srie, t. V, 1846).] + +[96: Lacaze-Duthiers, _Recherches sur l'armure gnitale femelle des +insectes_ (_Annales des sciences naturelles_, 3e srie, t. XII XIX, +1829 et annes suivantes).] + +[97: Louis Agassiz, _Contributions to the natural history of United +States_, 1857; _Essay on classification_, Londres, 1859; _De l'espce et +de la classification en zoologie_, Paris, 1862.] + +[98: L. Agassiz, _De l'espce et de la classification_, p. 8.] + +[99: _Ibid._, p. 14.] + +[100: _Ibid._, p. 9.] + +[101: _Ibid._, p. 8.] + +[102: _Ibid._, p. 12.] + +[103: _Ibid._, p. 10.] + +[104: _Ibid._, p. 43.] + +[105: _Ibid._, p. 218.] + +[106: _Les colonies animales_, notamment page 714.] + +[107: L. Agassiz, _De l'espce et des classifications_, page 262.] + +[108: _Recherches sur l'organisation et les moeurs des Planaires_ +(_Annales des sciences naturelles_, 1re srie, t. XV, 1828), et _Aperu +de quelques observations nouvelles sur les Planaires et plusieurs genres +voisins_ (_Annales des sciences naturelles_, 1re srie, t. XXI, 1850).] + +[109: S. Lovn, _Observations sur le dveloppement et les mtamorphoses +des genres Campanulaire et Syncoryne_ (_Annales des sciences +naturelles_, 2e srie, vol. XIV, 1841).] + +[110: _Biblia natur_, p. 75, fig. 7 et 8 de la pl. 9, 1752.] + +[111: _Isis_, Bd. I,1818, p. 729.] + +[112: _Nova acta Academi Leopoldin_, t. V, p. 2, 1826.] + +[113: Mme recueil, vol. IX, p. 75, 1835.] + +[114: _Naturforscher Stuck_, 25, p. 72.] + +[115: _Gze's Naturgeschichte der Eingeweidervrmern_, Suppl., 1800.] + +[116: _Considrations sur les corps organiss_ (_Oeuvres d'histoire +naturelle et de philosophie_, d. Fauche, 1779, t. III, p. 37).] + +[117: _Ueber den Generationsvechsel, oder die Fortpflanzung und +Entwickelung durch abwechselneden Generationen, eine eigenthumlehre Form +der Brutpflege in den niederen Thierclassen._ Copenhague, 1842.] + +[118: E. Perrier, _Les Colonies animales_, p. 726 et suivantes.] + +[119: Van Beneden, _Mmoire sur les cestodes_ (_Bulletin de l'Acadmie +de Bruxelles_, 1847, p. 106).] + +[120: Leuckart, _Ueber den Polymorphismus der Individuen oder die +Erscheinungen der Arbeitstheilung in der Natur_. Giessen, 1851.] + +[121: Richard Owen, _On parthenogenesis_, 1849.] + +[122: Voir notre ouvrage _Les colonies animales et la formation des +organismes_, p. 701.] + +[123: A. de Quatrefages, _Mtamorphoses de l'homme et des animaux_ +(_Revue des Deux-Mondes_ de 1855 et 1856 et 1 vol. in-12, 1862).] + +[124: _Ibid._, p. 268.] + +[125: _Anatomie gnrale_, Introduction, p. lxvj. Ed. Blandin, 1831.] + +[126: Nous possdons de nombreux traits d'embryognie humaine; un seul +trait d'embryognie compare a t publi jusqu' ce jour, celui de +Balfour, paru en 1881, et l'on y trouverait encore plus d'une preuve de +ce que nous avanons. En mme temps paraissaient nos _Colonies +animales_, o nous avons tch de nous rapprocher autant que possible de +la mthode que nous indiquons ici.] + +[127: Bonnet, _Considrations sur les corps organiss_, _Oeuvres_, t. +III, p. 226.] + +[128: _Ibid._, proposition 255.] + +[129: Tome II, p. 284 (1859).] + +[130: _Ibid._, p. 295.] + +[131: Le texte de ces leons, publies dans la _Revue des cours +scientifiques_, n'est pas revtu de la signature du professeur; mais +nous avions l'honneur d'tre cette poque, l'cole normale +suprieure, l'un des lves les plus attentifs de l'minent auteur de +l'_Histoire naturelle du corail_, et, si nos souvenirs sont exacts, la +rdaction de la _Revue des cours_ rend bien, sinon dans la forme, au +moins dans le fond, la pense de M. de Lacaze-Duthiers.] + +[132: De [Grec: prton], premire, et [Grec: meros], partie.] + +[133: Voir nos _Colonies animales_, pages 403 et 705.] + +[134: Voir notamment le _Prcis d'anatomie transcendante applique la +physiologie_, 1842.] + +[135: Serres, _loc. cit._, t. I, p. 95.] + +[136: _Loc. cit._, page 91.] + +[137: _Loc. cit._, p. 19.] + +[138: _De l'espce et de la race chez les tres organiss_, t. I, p. +217.] + +[139: Ch. Naudin, _Nouvelles recherches sur les hybrides vgtaux_ +(_Nouvelles archives du Musum d'histoire naturelle_, tome 1, p. 169, +1863).] + +[140: Godron, _De l'espce et des races chez les tres organiss_, t. I, +p. 51, 1859.] + +[141: _Ibid._, p. 144.] + +[142: _Ibid._, t. I, p. 332.] + +[143: _Ibid._, t. I, p. 463.] + +[144: _Ibid._, t. II, p. 46.] + +[145: Ch. Naudin, _Nouvelles recherches sur l'hybridit dans les +vgtaux_ (_Nouvelles archives de Musum d'histoire naturelle_, 1re +srie, vol. I, 1863, p. 162). Bien que ce mmoire soit dat de 1863, M. +Ch. Naudin avait dj exprim des ides analogues en 1832, dans la +_Revue horticole_, plusieurs annes, par consquent, avant l'apparition +du livre de C. Darwin sur l'origine des espces.] + +[146: A. Sanson, _Trait de zootechnie_, t. II, p. 62, 2e dition.] + +[147: M. Sanson prend ici le mot _spcifique_ dans le sens des +zootechnistes qui comptent autant d'espces de chevaux, de boeufs, de +moutons, de chiens qu'il y a de races solidement fixes de ces animaux.] + +[148: Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, _Histoire gnrale des rgnes +organiques_, t. II, p. 431, 1839.] + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La philisophie zoologique avant Darwin, by +Edmond Perrier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PHILISOPHIE ZOOLOGIQUE *** + +***** This file should be named 32297-8.txt or 32297-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/2/2/9/32297/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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