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+Project Gutenberg's La philisophie zoologique avant Darwin, by Edmond Perrier
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La philisophie zoologique avant Darwin
+
+Author: Edmond Perrier
+
+Release Date: May 8, 2010 [EBook #32297]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PHILISOPHIE ZOOLOGIQUE ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
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+
+
+
+
+
+LA PHILOSOPHIE ZOOLOGIQUE AVANT DARWIN
+
+PAR
+
+EDMOND PERRIER
+
+Professeur au Muséum d'histoire naturelle
+
+PARIS
+ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET Cie
+FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
+
+1884
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+PRÉFACE
+
+CHAPITRE PREMIER.--Introduction.
+
+Idées premières sur la place des animaux dans la nature.--Les
+mythologies et les philosophies de l'antiquité.
+
+CHAPITRE II.--Aristote.
+
+Premières notions sur les analogies et les homologies des
+organes.--Formes corrélatives.--Divisions établies parmi les
+animaux.--Idée de l'espèce.--Principe de continuité.--Degrés de
+perfection organique.--Possibilité d'une transformation des formes
+animales.
+
+CHAPITRE III.--La période romaine.
+
+Lucrèce: la formation des premiers organismes; la lutte pour la
+vie.--Pline: attributs merveilleux des animaux; nature et mode de
+formation des monstres marins; notions d'anatomie.--Elien;
+Oppien.--Galien: progrès de l'anatomie; corrélation entre la forme
+extérieure des animaux, leur organisation et leurs moeurs.
+
+CHAPITRE IV.--Le moyen âge et la renaissance.
+
+Les médecins arabes.--Les alchimistes.--Albert le Grand.--Premiers
+grands voyages.--Renaissance de l'anatomie.--Belon, Rondelet.--François
+Bacon.--Progrès de la physiologie et de l'anatomie.--Les premiers
+micrographes.--Préjugés encore régnant au XVIe siècle.
+
+CHAPITRE V.--Évolution de l'idée de l'espèce.
+
+Les grands travaux descriptifs: Wotton, Gessner, Aldrovande.--Ray:
+définition de l'espèce.--Premiers essais de nomenclature.--Linné: la
+fixité des espèces; la nomenclature binaire.
+
+CHAPITRE VI.--Les philosophes du XVIIIe siècle.
+
+E. Bonnet: la chaîne des êtres; les révolutions du globe; l'état passé
+et l'état futur les plantes, des animaux et de l'homme; l'emboîtement
+des germes.--Robinet: ses idées sur l'évolution.--De Maillet: les
+fossiles.--Erasme Darwin: le transformisme fondé sur
+l'épigénèse.--Transformation des animaux sous l'influence des habitudes;
+analogie avec Lamarck et Charles Darwin.--Maupertuis: la sensibilité de
+la matière et le transformisme.--Diderot: la vie de l'espèce et la vie
+de l'individu.
+
+CHAPITRE VII.--Buffon.
+
+Opposition de Buffon aux classifications; elles conduisent
+nécessairement au transformisme.--Utilité des systèmes
+artificiels.--Distribution géographique des animaux.--Probabilité de
+modifications dans les espèces.--Espèces éteintes; lutte pour la
+vie.--Opposition à la doctrine des causes finales.--Principe de
+continuité.
+
+CHAPITRE VIII.--Lamarck.
+
+Importance attribuée aux animaux inférieurs.--Génération
+spontanée.--Perfectionnement graduel des organismes; influence des
+besoins, des habitudes.--L'hérédité et l'adaptation.--Transformation des
+espèces appartenant aux périodes géologiques antérieures.--Opposition à
+la théorie des cataclysmes généraux.--Importance des causes
+actuelles.--Généalogie du règne animal.--Origine de l'homme.
+
+CHAPITRE IX.--Étienne Geoffroy Saint-Hilaire.
+
+Opposition des deux doctrines de la fixité et de la variabilité des
+espèces.--L'unité de plan de composition.--Importance des organes
+rudimentaires.--Balancement des organes.--Théorie des analogues;
+principe des connexions.--Analogie des animaux inférieurs et des
+embryons des animaux supérieurs.--Arrêts de développement.--Les monstres
+et la tératologie.--Idées de Geoffroy sur la variabilité des espèces;
+les transformations brusques; l'influence du milieu.--Extension de
+l'unité de plan de composition aux animaux articulés; retournement du
+vertébré; idées d'Ampère.--Lien généalogique entre les espèces fossiles
+et les espèces vivantes.
+
+CHAPITRE X.--Georges Cuvier.
+
+Affinités avec Linné; influence des débuts de Cuvier sur son oeuvre
+scientifique; les révolutions du globe; théories des créations
+successives et des migrations.--Création de la paléontologie.--Caractère
+des inductions de Cuvier.--Ordre d'apparition des animaux; création
+spéciale des principaux groupes.--La classification naturelle; adhésion
+au principe des causes finales; principe des conditions d'existence; loi
+de la corrélation des formes; loi de la subordination des
+caractères.--Les quatre embranchements du règne animal.
+
+CHAPITRE XI.--Discussion entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire.
+
+Essai d'extension aux mollusques de la théorie de l'unité de plan de
+composition.--Opposition de Cuvier; que doit-on entendre par unité de
+plan?--Les connexions éclairées par l'embryogénie et
+l'épigénèse.--Adhésion de Cuvier à l'hypothèse de la préexistence des
+germes.--Von Baër et les quatre types de développement.--L'école des
+idées et l'école des faits.--Influence respective de Geoffroy
+Saint-Hilaire, de Cuvier et de Lamarck.
+
+CHAPITRE XII.--Goethe.
+
+Idées de Goethe sur l'unité des types organiques.--La métamorphose des
+plantes; la structure des végétaux, le végétal idéal.--Travaux
+d'anatomie comparée; recherche du type idéal du
+squelette.--Transformisme de Goethe.
+
+CHAPITRE XIII.--Dugès.
+
+Essai de conciliation des idées de Cuvier et de Geoffroy.--La conformité
+organique dans l'échelle animale.--Moquin-Tandon et la théorie du
+zoonite.--Généralisation de cette théorie par Dugès.--Théorie de la
+constitution des organismes; loi de multiplicité ou de répétition des
+parties; loi de disposition, loi de modification et de complication; loi
+de coalescence.--Idées de Dugès sur les types organiques.
+
+CHAPITRE XIV.--Les philosophes de la nature.
+
+Idées de Schelling.--Oken: les polarités et la genèse de l'univers.--Le
+mucus primitif.--Génération équivoque des infusoires; les éléments
+anatomiques.--Loi de répétition déduite de la philosophie de la
+nature.--L'homme et le microcosme.--Les degrés d'organisation.--Théorie
+de la vertèbre; constitution vertébrale du crâne.--Spix: application de
+la loi de répétition à l'anatomie comparée.--Carus: extension de la
+théorie de la vertèbre.
+
+CHAPITRE XV.--La théorie des types organiques et ses conséquences.
+
+Richard Owen: le squelette archétype.--Analogie, homologie,
+homotypie.--Théorie du segment vertébral.--Le vertébré idéal et
+l'existence de Dieu.--Transformisme de R. Owen.--Savigny: l'unité de
+composition de la bouche des insectes.--Audouin: unité de composition du
+squelette des animaux articulés.--H. Milne Edwards: le type articulé;
+identité fondamentale des zoonites; signification des régions du corps;
+loi de la division du travail physiologique, son importance
+générale.--L'accroissement du corps et la reproduction agame chez les
+articulés; identité des deux phénomènes; signification des zoonites;
+parallèle entre les lois de la constitution des animaux et les lois de
+l'économie politique.--Suite des recherches sur les animaux inférieurs:
+MM. de Quatrefages, Blanchard, de Lacaze-Duthiers.
+
+CHAPITRE XVI.--Louis Agassiz.
+
+Conséquences philosophiques de l'hypothèse de la fixité des espèces.--La
+possibilité d'une classification démontre l'existence de
+Dieu.--L'existence d'un plan de la création et la doctrine du
+transformisme.--Arguments en faveur de la fixité des espèces.--Faiblesse
+de ces arguments.--Nature des caractères des divisions zoologiques des
+divers degrés.--Définition nouvelle des espèces. Désaccord de cette
+définition avec les faits.--Réalité de l'espèce.--Causes de l'isolement
+physiologique des espèces.
+
+CHAPITRE XVII.--Les animaux inférieurs.
+
+Progrès successifs des découvertes relatives aux animaux
+inférieurs.--Trembley: l'Hydre d'eau douce.--Peyssonnel: le
+Corail.--Cuvier: la Pennatule.--Lesueur: les Siphonophores.--De
+Chamisso: la génération alternante des Salpes.--Sars: la génération
+alternante des Hydroméduses.--Steenstrup: théorie de la génération
+alternante.--Van Beneden: la digénèse.--Leuckart: le
+polymorphisme.--Owen: la parthénogenèse et la métagénèse.--Théorie de la
+reproduction, par M. H. Milne Edwards.--Théorie générale de la
+reproduction agame.
+
+CHAPITRE XVIII.--La théorie cellulaire et la constitution de l'individu.
+
+Pinel: les membranes.--Bichat: les tissus, leurs propriétés
+générales.--Dujardin: le sarcode.--Schleiden: les cellules
+végétales.--Schwann: extension aux animaux de la théorie
+cellulaire.--Prévost et Dumas: la segmentation du vitellus de
+l'oeuf.--Recherches relatives à l'origine des cellules, ou éléments
+anatomiques de l'organisme; signification de l'oeuf.--Définition de la
+cellule; le protoplasme et les plastides.--Constitution des individus
+les plus simples.--Colonies animales; nombreuses transitions entre les
+colonies et les individus d'ordre supérieur.--Isidore Geoffroy
+Saint-Hilaire: la vie coloniale, signe d'infériorité.--M. de
+Lacaze-Duthiers: opposition entre les invertébrés et les
+vertébrés.--Théorie générale de l'individualité animale.
+
+CHAPITRE XIX.--L'embryogénie.
+
+L'épigénèse et l'embryogénie.--Harvey: Influence de la théorie
+cellulaire.--L'oeuf considéré comme cellule.--Théorie des feuillets
+blastodermiques.--Généralisation exagérée des résultats obtenus par
+l'étude des vertébrés.--L'embryogénie au point de vue de l'histogenèse
+et l'organogénèse.--Serres et l'anatomie transcendante.--L'embryogénie
+considérée comme une anatomie comparée transitoire.--Arguments à l'appui
+de cette théorie.--Classifications embryogéniques; causes de leur
+insuffisance.--L'embryogénie d'un organisme en est la généalogie
+abrégée.--Accélération embryogénique; phénomènes perturbateurs qui en
+résultent.--Liens réels entre l'embryogénie, la morphologie générale et
+la paléontologie.
+
+CHAPITRE XX.--L'espèce et ses modifications.
+
+Revue rapide des idées relatives à l'espèce.--Position véritable du
+problème de l'espèce; manières directes de résoudre ce problème.--Essais
+de solution indirecte.--Opposition de la race et de l'espèce.--Prétendus
+critérium de l'espèce: fécondité limitée; instabilité des formes
+hybrides.--Théorie de Godron.--Expériences et théorie de M. Ch.
+Naudin.--Identité de la race et de l'espèce.--Isidore Geoffroy
+Saint-Hilaire: théorie de la variabilité limitée.--Comparaison des
+doctrines d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire et de Charles
+Darwin.--Conclusion.
+
+NOTES
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+L'évolution des idées est assez semblable à celle des êtres vivants.
+Elles naissent ordinairement humbles et cachées parmi les idées plus
+anciennes, grandissent plus ou moins confondues avec leurs aînées, au
+milieu desquelles il est souvent difficile de les distinguer, se
+différencient peu à peu, atteignent un certain degré de puissance, se
+transforment et meurent, après avoir engendré d'autres idées qui auront
+un sort semblable.
+
+La même destinée n'attend pas toutes celles qui appartiennent à une même
+famille; les unes s'éteignent sans avoir joué aucun rôle, exercé aucune
+influence, provoqué aucun mouvement; d'autres, qui leur ressemblaient
+d'abord presque entièrement, deviennent, pour un temps, les grandes
+directrices de l'esprit humain. Chacun croit alors les reconnaître,
+s'imagine les avoir vues toutes petites et s'en avouerait volontiers le
+père. C'est pourquoi il est presque impossible d'écrire une histoire des
+idées que tout le monde s'accorde à déclarer impartiale; c'est pourquoi
+tout homme qui croit apporter une idée neuve au trésor de l'humanité se
+voit aussitôt assailli par les réclamations d'une foule de soi-disant
+précurseurs à qui il n'a manqué pour assurer le règne de leur pensée que
+le talent de la faire vivre.
+
+C'est aussi pourquoi, en écrivant ce petit livre, dont nos auditeurs au
+Jardin des Plantes connaissent déjà quelques chapitres, nous n'avons
+jamais eu l'intention de présenter un exposé complet des conceptions
+diverses auxquelles l'étude des animaux a conduit les zoologistes.
+L'historien laisse aux chroniqueurs les menus faits, aux biographes les
+détails relatifs à l'enfance des grands hommes. De même, nous avons
+négligé les aperçus nuageux, les idées mal nées, infirmes, toutes celles
+qui n'ont laissé aucune postérité, pour nous attacher surtout à celles
+qui, fortes et vigoureuses, ont contribué, pour une part plus ou moins
+grande, à l'établissement de la Philosophie zoologique actuelle; nous
+avons pris ces idées dans la période où elles ont accompli la partie
+durable de leur oeuvre, au moment où elles ont remué et fécondé les
+intelligences.
+
+C'était, pensons-nous, le seul moyen d'écrire un livre clair, précis,
+utile et court.
+
+Avec la complicité de quelques Français mal inspirés, on a beaucoup trop
+médit de la science française, beaucoup trop rabaissé le rôle qu'elle a
+joué dans l'épanouissement de cette splendide science biologique qui
+rayonne aujourd'hui, même sur les conceptions des hommes politiques. La
+France n'est pas, Dieu merci! demeurée aussi étrangère qu'on a bien
+voulu le dire à la constitution de la Philosophie zoologique. Peu de
+pays ont fourni autant de savants ayant eu au même degré le souci des
+idées générales, ayant exposé leurs idées avec plus de clarté et de
+mesure. Nous avons eu l'agréable devoir de le constater, et nous osons
+espérer l'avoir fait avec la plus grande impartialité, autant vis-à-vis
+des savants étrangers que vis-à-vis de ceux de nos contemporains dont
+nous avons eu à discuter les doctrines.
+
+Traitant de la Philosophie zoologique avant Darwin, nous avons dû
+préciser cependant en quoi les idées actuelles sont en progrès sur
+celles qui les ont précédées et dont elles procèdent en grande partie;
+nous avons dû conserver les tendances de la biologie moderne, le but
+qu'elle poursuit, la méthode à laquelle elle doit s'astreindre pour y
+parvenir. Cette méthode, elle est à peine arrivée aujourd'hui à s'en
+rendre maîtresse.
+
+Si l'adoption du transformisme est en voie d'accomplir une révolution
+profonde dans la direction des travaux des naturalistes, dans leur façon
+de raisonner, dans leur manière d'exposer les faits et de les enchaîner
+entre eux, cette révolution est loin d'être faite. La vieille méthode,
+que les physiciens appelaient un peu dédaigneusement jadis la _méthode
+des naturalistes_, intervient trop souvent encore pour établir un
+désaccord entre la conception maîtresse et les conceptions secondaires
+qu'on cherche à y rattacher. On demeure frappé en étudiant les écrits
+des plus grands naturalistes de voir combien leur méthode diffère de la
+méthode des physiciens, et la différence réside beaucoup moins dans
+l'opposition entre l'observation et l'expérimentation proprement dite
+que dans l'effort constant du physicien pour remonter du simple au
+composé, pour rattacher les effets à leur cause.
+
+Longtemps les naturalistes se sont bornés à _comparer_, tandis que les
+physiciens s'efforçaient d'_expliquer_. Aujourd'hui, les naturalistes
+cherchent eux aussi à expliquer, à leur tour, les phénomènes qu'ils
+observent; ils renoncent à faire incessamment appel à la métaphysique
+dans cette science de la nature qu'ils cultivent et qui, par une étrange
+fortune, a cédé son vrai nom à d'autres sciences qui lui auront au moins
+rendu le service de créer la méthode dont elle n'aurait jamais dû se
+départir. Mais, jusqu'à la période contemporaine, c'est malheureusement
+toujours à la métaphysique que demeure la parole lorsqu'il s'agit de
+s'élever à quelque conception un peu générale des rapports des êtres
+vivants. Quand Aristote introduit dans la science le _principe des
+causes finales_, dont Cuvier fait encore le pivot de l'histoire
+naturelle, il ne fait en somme que chercher la raison de tout ce qui
+existe dans une harmonie établie par une volonté extérieure au monde
+qu'il étudie. Le _principe de continuité_ de Leibnitz ne suppose dans
+l'esprit de ses disciples Linné et Bonnet aucune relation de cause à
+effet entre les phénomènes qu'il doit relier entre eux; la continuité
+des phénomènes, les gradations que présentent les organismes, l'échelle
+des êtres en un mot, ne sont autre chose que le reflet de la continuité
+qui existe dans la pensée de l'intelligence directe de l'univers.
+Étienne Geoffroy Saint-Hilaire ne peut donner à son tour--et Cuvier ne
+s'y méprend pas--d'autre raison de l'_unité de plan de composition_
+qu'il admet dans le règne animal qu'une sorte de rapport mystérieux
+entre les êtres vivants et leur Créateur. En proclamant l'existence de
+quatre plans distincts suivant lesquels les animaux seraient construits,
+Cuvier ne s'écarte pas davantage de ces errements; aussi se trouve-t-il
+ramené, dès qu'il veut remonter tant soit peu au delà des faits, au
+principe des causes finales ou à l'hypothèse de la préexistence de
+l'animal dans son germe. Les disciples les plus immédiats de Cuvier,
+Richard Owen, en exposant sa _théorie des archétypes_, Louis Agassiz, en
+développant la série de ses idées sur l'_espèce_ et sur la
+_classification_, ne font d'ailleurs nullement mystère de leurs
+tendances: l'histoire naturelle n'est en somme pour eux qu'une série de
+tableaux présentant sous ses divers aspects la pensée de Dieu. Il est
+d'ailleurs bien difficile d'arriver à une autre conception du monde
+vivant dès qu'on se range à cette hypothèse, toute métaphysique elle
+aussi, de la _fixité des espèces_, née à une époque où l'on savait bien
+peu de choses du règne animal et que les connaissances acquises ont
+depuis si bien battue en brèche que l'espèce fixe supposée ne peut plus
+recevoir de définition satisfaisante. Comme il n'y a plus, dans cette
+hypothèse, de relation nécessaire ni entre les formes vivantes, ni entre
+les formes et le milieu dans lequel elles sont placées, ce que les
+naturalistes considèrent comme des explications sont tantôt de simples
+généralisations, comme la _loi de conformité organique_ de Dugès, la
+_loi des générations alternantes_ de Steenstrup, tantôt la constatation
+des moyens employés par la nature pour perfectionner ses oeuvres, comme
+cette loi, _division du travail physiologique_, dont M. H. Milne Edwards
+a tiré un si brillant parti, mais qui ne cesse d'être un _moyen_ de la
+nature pour devenir un _procédé réel_ que si l'on admet pour les êtres
+vivants la possibilité de se compliquer graduellement et par conséquent
+de se transformer.
+
+En vain les naturalistes de la première moitié de ce siècle espèrent-ils
+échapper à ce reproche de se laisser induire en métaphysique en évoquant
+à chacune des plus belles pages de leurs écrits un être indéfini qu'ils
+décorent du nom de _Nature_, et auquel ils consacrent des articles
+spéciaux dans leurs encyclopédies et leurs dictionnaires. La Nature,
+c'est l'Univers, c'est Dieu, et, si ce n'est pas cela, ce n'est rien. De
+toutes façons, partout où la Nature intervient, il ne saurait y avoir
+explication, au sens où les physiciens entendent ce mot.
+
+Expliquer un ensemble de phénomènes, c'est découvrir un élément simple
+qui leur est commun, en déterminer exactement les propriétés et
+démontrer que les divers phénomènes considérés résultent des
+modifications diverses que subit cet élément sous l'action de causes,
+elles-mêmes connues. C'est assez dire qu'en zoologie toute méthode
+d'exposition qui prend l'homme ou les vertébrés comme point de départ
+pour descendre ensuite aux autres organismes ne saurait comporter
+d'explication; c'est assez dire que chercher à «expliquer» les groupes
+inférieurs du règne animal au moyen de conceptions résultant de l'étude
+des seuls vertébrés, c'est prendre le contre-pied du procédé
+qu'emploient toutes _les sciences expérimentales_. Toutes les
+difficultés que l'on éprouve encore à définir l'_individu_, à définir
+l'_espèce_ sont des difficultés en quelque sorte artificielles, en ce
+sens que nous les avons créées nous-mêmes; elles résultent des
+conceptions trop étroites suggérées jadis par une étude trop exclusive
+des animaux supérieurs, et dont nous n'avons pas encore su nous dégager
+suffisamment.
+
+Aujourd'hui que, grâce au perfectionnement de nos moyens
+d'investigation, il a été possible de réduire les êtres vivants en des
+éléments qui leur sont communs, et qui ont eux-mêmes en commun tout un
+ensemble de substances ayant des propriétés fondamentales identiques,
+les _protoplasmes_, aujourd'hui qu'il a été possible d'établir une
+chaîne continue entre les êtres formés d'un seul de ces éléments et ceux
+qui en contiennent des milliards, à une époque où l'embryogénie démontre
+que même les plus compliqués de ces derniers résultent de la
+multiplication d'un élément d'abord unique, l'_oeuf_, les véritables
+explications, les explications telles que les conçoivent les physiciens
+et les chimistes, paraissent prochaines. Il n'est plus téméraire
+d'espérer que l'histoire des êtres vivants pourra être présentée sous la
+forme didactique, propre aux sciences expérimentales, et nous avons fait
+un premier essai dans ce sens en écrivant notre livre: _Les colonies
+animales et la formation des organismes_. Mais, pour atteindre ce
+résultat, il faut avant tout demeurer persuadé que les êtres vivants, en
+tant qu'organismes naturels, doivent trouver dans la nature actuelle
+leur explication, s'efforcer de rechercher et de mettre en évidence les
+liens de causalité qui unissent les phénomènes complexes à ceux d'un
+degré moindre de complexité, former ainsi des ensembles de plus en plus
+étendus, et ne pas s'illusionner sur la portée d'un système de
+critiques, actuellement fort en vogue dans les sciences naturelles, et
+dans lequel on s'imagine avoir établi la vanité des explications, en
+choisissant habilement un point inexpliqué ou dont l'explication
+délicate n'a pas été comprise pour l'opposer à l'ensemble des faits
+expliqués.
+
+Puissions-nous, en écrivant l'histoire des anciens systèmes, avoir
+contribué à montrer dans quel sens se trouve la voie véritable!
+
+ Edmond Perrier.
+
+
+
+
+LA PHILOSOPHIE ZOOLOGIQUE AVANT DARWIN
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+INTRODUCTION
+
+Idées premières sur la place des animaux dans la nature.--Les
+mythologies et les philosophies de l'antiquité.
+
+
+De tout temps, l'homme a essayé de pénétrer l'origine des êtres vivants
+qui l'entourent, de se donner une explication, si grossière fût-elle,
+des liens qui les rattachent entre eux, des rapports qui les unissent à
+lui. Dès l'éveil de son intelligence, il a examiné d'un oeil
+particulièrement curieux les animaux qui, sans cesse agités, venaient
+indiscrètement mêler leur existence à la sienne. Ne pouvant comprendre
+la raison d'être de ces muets qui n'avaient pour lui que des secrets,
+tour à tour étonné de leurs merveilleux instincts, effrayé de leur force
+redoutable, charmé de l'éclat de leurs couleurs, de la grâce de leurs
+mouvements, de l'élégance de leurs formes, il a commencé par en faire
+les messagers des puissances invisibles qui régissent l'univers et
+souvent même des dieux. Dans toutes les mythologies primitives, les
+animaux jouent un rôle considérable. Obligé à un combat sans trêve par
+les animaux qui lui disputaient ses moyens d'existence, l'homme, avant
+de se donner la place d'honneur dans le monde, avait commencé par
+l'offrir modestement à ses rivaux; les Hindous et beaucoup de peuplades
+sauvages la leur conservent encore.
+
+Toute l'antiquité, tout le moyen âge demeurent imprégnés de cette idée
+que les animaux touchent de près au surnaturel. L'imagination païenne en
+invente de plus terribles encore que tous ceux qui existent: et la
+renommée de ses Sphynx, de ses Tritons, de ses Centaures, se conserve
+longtemps dans les contes et dans les fables des peuples chrétiens. Un
+livre, le _Physiologus_, qui, malgré l'anathème qui l'accueillit
+d'abord, est demeuré pendant près de mille ans le seul livre d'histoire
+naturelle de l'Église, n'est autre chose qu'une sorte de «morale en
+action» des animaux. Chacun d'eux est l'incarnation d'une vertu, que le
+vrai chrétien doit imiter ou d'un vice qu'il doit fuir. Le moyen âge
+conserve du reste la croyance antique que les animaux jouissent d'une
+puissance occulte particulière, qui n'est pas sans analogie avec celle
+des sorcières. Roger Bacon croit encore que le regard du basilic est
+mortel, que le loup peut enrouer un homme s'il le voit le premier, que
+l'ombre de l'hyène empêche les chiens d'aboyer. À un homme admettant
+sans difficulté que l'oie bernache naît des glands d'une espèce de
+chêne, rien ne devait sembler impossible. Cette crédulité est moins
+étonnante encore que celle de Pierre Rommel affirmant en 1680, il y a
+deux cents ans à peine, avoir vu à Fribourg un chat qui avait été conçu
+dans l'estomac d'une femme et avoir connu une autre femme qui avait
+donné naissance à une oie vivante.
+
+Plus de semblables assertions nous paraissent aujourd'hui burlesques,
+plus elles sont intéressantes à rappeler, car elles nous montrent
+combien était encore confuse il y a peu de temps cette notion de
+l'espèce animale devenue aujourd'hui si vulgaire. On allait souvent plus
+loin; on n'admettait pas seulement que, sous des influences
+mystérieuses, un animal pût donner naissance à des animaux tout
+différents, ou se transformer lui-même à la façon des loups-garous; on
+douait aussi la matière inerte de la faculté de s'organiser
+spontanément: les grenouilles pouvaient naître de la vase des étangs; de
+vieux chiffons, enfermés dans un coffre avec un peu de blé, pouvaient se
+transformer en souris; les vers intestinaux n'étaient qu'une
+métamorphose des humeurs de notre organisme, et cette opinion a compté,
+même de nos jours, quelques partisans.
+
+Ce n'est d'ailleurs pas sans peine que la notion même de la vie arrive à
+se dégager, que la démarcation s'établit entre ce qui est vivant et ce
+qui ne l'est pas. Pour les anciens philosophes, la vie, c'est, avant
+tout, le mouvement, la force. Tout ce qui se meut est plus ou moins
+considéré comme vivant.
+
+Thalès de Milet appelle âme tout ce qui est cause de mouvement. L'aimant
+a une âme comme l'homme; le monde a une âme, qui est Dieu, et il peut y
+avoir des âmes sans corps, des démons. C'est Dieu qui a fait toutes
+choses en employant une matière première unique, l'eau.
+
+Au-dessous du Dieu créateur, Anaximandre conçoit des dieux mortels, qui
+sont les astres.
+
+Anaximène considère l'air, capable de se mouvoir plus aisément encore
+que l'eau, comme l'origine de toutes choses. L'air est l'âme du monde;
+il est Dieu; il tient le monde en vie, comme l'âme tient en vie notre
+corps.
+
+Anaxagore n'admet plus qu'un Dieu coordonnateur de toutes choses dont il
+se fait une idée très élevée; il considère les végétaux comme ayant
+toutes les facultés des animaux et voit dans les êtres vivants les
+enfants de la Terre et du Soleil, astres qu'il suppose par conséquent
+vivants, mais auxquels il refuse la qualité de dieux. Les âmes des
+hommes passent après leur mort dans le corps des animaux.
+
+Ainsi, pour la plupart des philosophes de l'antiquité, la conception
+même de l'être organisé est confuse. Il existe dans l'univers une cause
+de mouvement, qui est Dieu; tout ce qui se meut possède en soi la vie et
+est capable de la donner. Les animaux et les végétaux, entre lesquels
+des points de ressemblance sont entrevus, sont engendrés par l'eau
+suivant quelques-uns, par l'air suivant d'autres, par les astres suivant
+d'autres encore. On cherche en même temps à rattacher tout ce qui existe
+à une cause commune ou à un ensemble de causes communes. Pour Thalès et
+Anaximandre, tout a été tiré de l'eau; Anaximène et Diogène préfèrent
+tout faire sortir de l'air. Empédocle met à son tour la terre au rang
+des causes primordiales; Leucippe et Démocrite admettent une substance
+primitive, l'éther, en qui Anaxagore voyait déjà la cause de la foudre.
+Les transformations diverses de l'éther auraient produit tout ce qui
+est. Pour Héraclite, le principe commun de toutes choses n'est autre que
+le feu. Ainsi se constitue pièce à pièce cette hypothèse des quatre
+éléments: la terre, l'eau, l'air et le feu, qui se retrouve jusqu'aux
+temps modernes au fond de toutes les conceptions scientifiques.
+
+Il n'y avait place dans toute cette philosophie que pour l'observation
+la plus superficielle. En général, on considère les animaux et les
+végétaux en bloc. L'imagination tient la place première dans les
+systèmes; les sciences n'existent pas à proprement parler; les
+observations justes sont trop peu nombreuses et mêlées de trop de fables
+pour qu'on en puisse constituer un corps de doctrine; il n'y a pas de
+zoologie, et il ne saurait être question par conséquent de philosophie
+zoologique.
+
+Quelques essais d'explication plus précise méritent d'être cités. Telle
+est cette idée d'Anaxagore que tous les corps sont formés de parties
+semblables entre elles, ayant existé de toute éternité et que Dieu n'a
+fait que coordonner. Le mélange de toutes ces parties est ce qu'il
+appelle le chaos. Dans ce chaos existent des os, des viscères, des
+muscles, mais avec des dimensions si petites que toutes ces parties sont
+invisibles; elles ne sont devenues visibles qu'en s'unissant à des
+parties semblables. Elles ont alors constitué les os, les viscères, les
+muscles des animaux. Quand un animal meurt, toutes ses parties
+constitutives se dissolvent, se résolvent en leurs éléments invisibles.
+Ces éléments divers se mélangent entre eux jusqu'à ce qu'ils
+redeviennent parties intégrantes de quelque autre organisme. Ainsi les
+animaux et les plantes sont formés d'éléments permanents et éternels,
+qui s'associent temporairement pour constituer des organismes, puis se
+séparent, pour entrer dans des organismes nouveaux. Les éléments propres
+à entrer dans la constitution des organismes sont en quantité constante;
+mais ils circulent pour ainsi dire perpétuellement, passant d'un être
+vivant à un autre et s'associant de toutes les manières possibles.
+
+Les éléments des êtres vivants, comme ceux de tous les autres corps,
+ayant existé de toute éternité et étant indestructibles, rien
+d'essentiel ne paraît distinguer la matière vivante de la matière
+inerte, dans la conception d'Anaxagore, qui n'est pas sans intérêt, car
+on pourrait lui trouver plus d'un trait de ressemblance avec la célèbre
+doctrine de l'emboîtement des germes que nous rencontrerons plus tard,
+avec l'hypothèse des molécules vivantes de Buffon, celle de l'attraction
+du soi pour soi de Geoffroy Saint-Hilaire et même avec la fameuse
+théorie de la panspermie de Darwin.
+
+Ces rapports entre les doctrines des philosophes anciens et les
+doctrines qui ont apparu plus récemment sous d'autres formes se
+rencontrent plus d'une fois. Pythagore et les pythagoriciens admettaient
+par exemple, à côté des nombres régulateurs de la nature, divers
+principes contraires deux à deux et desquels tout résultait: le fini et
+l'infini, l'impur et le pur, l'unité et la dualité ou la pluralité, la
+droite et la gauche, le masculin et le féminin, le repos et le
+mouvement, le droit et le courbe, la lumière et les ténèbres, le bien et
+le mal, Dieu et le démon, l'esprit et la matière, etc. Ils étaient en
+cela les précurseurs de Schelling et des philosophes de la nature; ils
+avaient vu le monde sous le même point de vue des oppositions et n'ont
+fait que développer d'une manière appropriée aux connaissances acquises
+de leur temps la cause première, les liens et les conséquences de ces
+oppositions. Cette idée des oppositions avait conduit Pythagore à
+admettre l'existence des antipodes. Héraclite pensait également, comme
+les philosophes de la nature, que notre âme n'est qu'une émanation de
+l'âme du monde qui est Dieu. Démocrite croit comme eux que nous avons
+deux manières d'acquérir des connaissances: par les sens et par la
+pensée. Les sens peuvent nous tromper, mais la pensée ne nous donne que
+des connaissances précises; Héraclite et Démocrite eussent été, de notre
+temps, rangés parmi les membres de «l'école des idées». Cependant pour
+eux, comme pour les matérialistes modernes, rien n'existe en dehors des
+atomes et du vide. Les apparences diverses que présente le monde
+extérieur sont le résultat du mouvement: nous ne percevons que des
+changements, des oppositions, et non des objets réels.
+
+À côté de ces doctrines générales, de ces tentatives de divination de la
+nature des choses, si, comme nous le disions tout à l'heure,
+l'observation tient peu de place, le besoin d'observer a été cependant
+reconnu. Alcméon de Crotone (520 av. J.-C.) a disséqué des animaux; il
+compare le blanc de l'oeuf des oiseaux au lait des mammifères; mais il
+croit que les chèvres respirent par les oreilles. Anaxagore considère le
+cerveau comme le siège de la pensée; il se rend compte de la façon dont
+se nourrissent les foetus; mais il prétend que les fouines enfantent par
+la bouche et que les ibis et les corneilles s'accouplent par le bec. Ces
+deux philosophes et plus tard Polybe ont fait quelques recherches
+d'embryogénie. Mais on voit combien leurs affirmations sont encore
+sujettes à caution.
+
+Démocrite fait plus de progrès que ses prédécesseurs dans la
+connaissance des organes des animaux et des fonctions qu'ils
+remplissent; Hippocrate s'applique surtout à la connaissance de
+l'anatomie humaine; il arrive à définir un certain nombre de maladies et
+à en reconnaître la marche; mais l'art d'observer comme l'art même de
+raisonner sont encore dans l'enfance; partout, nous venons de le voir,
+les erreurs les plus grossières se mêlent aux observations justes et
+viennent déparer les plus nobles efforts des intelligences qui cherchent
+à créer une voie dans les régions encore inexplorées de la science. La
+science demeurant inséparable de la philosophie, chaque progrès des
+philosophes dans l'art de manier la pensée est suivi d'un progrès dans
+l'art d'arriver à la connaissance. Peu à peu, l'imagination tient une
+place moins exclusive dans les spéculations, et l'on apprend à établir
+entre les idées des distinctions plus rigoureuses. Socrate les enchaîne
+le premier dans des définitions suffisamment précises et perfectionne la
+méthode inductive au point qu'on peut lui attribuer l'honneur de sa
+création. Platon montre tout le parti que l'on peut tirer de la méthode
+qui s'élève du particulier au général en passant à travers toute une
+hiérarchie d'idées de plus en plus étendues. Mais sa méthode, il
+l'applique surtout aux idées et rend ainsi nécessaire une réaction,
+grâce à laquelle un accord plus rigoureux puisse s'établir entre les
+faits et les idées. On comprend peu à peu que les faits bien observés
+sont les véritables générateurs des idées; mais il fallait un génie
+puissant pour faire redescendre les philosophes aux méthodes ordinaires
+dont le sens commun ne s'était pas écarté. Ce génie, duquel date la
+fondation des sciences et de la méthode scientifique, fut Aristote.
+
+Quelques critiques ont dit que la science d'Aristote venait en grande
+partie de ses devanciers et surtout de Démocrite; qu'il a fait de
+nombreux emprunts à ses prédécesseurs, sans les citer. De tout temps on
+a si amèrement reproché à ceux qui ont essayé quelques nouveautés,
+d'avoir puisé leurs idées dans Aristote ou ailleurs, qu'il est assez
+piquant de voir accuser, à son tour, de plagiat celui qu'on se plaît
+d'ordinaire à appeler le père de la philosophie. Aristote s'est-il aidé
+des travaux de ses devanciers? Cela est possible, probable même; il est
+incontestable que son érudition était considérable, et l'on peut croire
+qu'il en a tiré parti. Le nombre des faits qu'il annonce dans ses livres
+est tel qu'il dépasse, sensiblement, peut-être, ce qu'il lui avait été
+donné d'acquérir par son expérience personnelle. Doit-on pour cela
+l'accuser d'avoir cherché à s'approprier le bien d'autrui? De telles
+insinuations ne sont fâcheuses que pour ceux qui les émettent
+complaisamment. L'idée est ce qu'il y a de plus personnel à l'homme et
+surtout à l'homme de science: c'est pourquoi le génie est si admiré;
+c'est pourquoi tout effort d'une intelligence qui la rapproche du génie
+est si impatiemment supporté par celles qui s'en reconnaissent
+incapables; c'est pourquoi tout homme qui possède ou développe une idée
+doit s'attendre à voir s'élever, parmi tous les obstacles qu'on lui
+oppose, cette accusation, de tout temps renouvelée, qu'il n'a rien fait
+de nouveau. En somme, peu importe à l'humanité le degré plus ou moins
+grand de nouveauté des faits ou des idées; ils ne sont rien pour elle
+tant qu'ils n'ont pas été embrassés par quelque puissant esprit qui
+sache lui en montrer la portée et lui dire: «Voici les conquêtes qui ont
+été faites, voici le parti qu'on en peut tirer.» Tel fut au moins le
+mérite d'Aristote, qui résuma dans ses oeuvres tout ce que savait
+l'antiquité, sut faire un départ presque toujours judicieux entre le bon
+et le mauvais, le vrai et le faux, accrut considérablement les limites
+du savoir humain, indiqua la voie à suivre pour arriver avec plus de
+certitude à la conquête de la vérité et légua au moyen âge une somme
+telle de connaissances, que sans lui la science eût été tout entière à
+recommencer.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ARISTOTE
+
+Premières notions sur les analogies et les homologies des
+organes.--Formes corrélatives.--Divisions établies parmi les
+animaux.--Idée de l'espèce.--Principe de continuité.--Degrés de
+perfection organique.--Possibilité d'une transformation des formes
+animales.
+
+
+On a tant écrit sur Aristote, on a tant cité, commenté, interprété les
+oeuvres de ce grand homme, que plus d'un lecteur sera sans doute tenté de
+nous reprocher de revenir, à notre tour, sur un sujet qui semble épuisé.
+C'est cependant jusqu'à l'illustre précepteur d'Alexandre qu'il faut
+faire remonter les origines de la philosophie zoologique. Lui seul, dans
+l'antiquité, sut allier une observation incessante et presque toujours
+rigoureuse des faits avec l'art de grouper les connaissances acquises de
+manière à en faire ressortir toutes les conséquences générales. Plus
+d'un passage de son _Histoire des animaux_ pourrait être signé Cuvier ou
+Geoffroy Saint-Hilaire. Ce sont les principes mêmes de l'anatomie
+comparée, telle qu'on l'entend de nos jours, que développe Aristote
+lorsqu'il écrit dès les premières pages de l'oeuvre mémorable que nous
+venons de citer les lignes suivantes:
+
+«Il y a des animaux tels que toutes les parties des uns sont semblables
+aux parties correspondantes des autres; il y en a entre lesquels cette
+ressemblance ne se trouve pas. Les parties peuvent se ressembler, comme
+étant de la même forme; par exemple, le nez, l'oeil, la chair, les os
+d'un homme ressemblent au nez, à l'oeil, à la chair, aux os d'un autre
+homme; et ainsi des chevaux et des autres animaux que nous disons être
+de même espèce... Une autre sorte de ressemblance est celle des animaux
+qui sont de même genre et qui diffèrent par excès ou par défaut: les
+oiseaux, les poissons sont des genres dont chacun comprend un grand
+nombre d'espèces.
+
+«Dans un même genre, les parties ne sont communément distinguées que par
+des qualités différentes, telles que la couleur et la figure...
+
+«Il y a d'autres animaux dont on ne peut pas dire que les parties soient
+de même figure ni qu'elles diffèrent entre elles du plus au moins; on
+peut seulement établir une analogie entre les unes et les autres; c'est
+ainsi que, la plume étant à l'oiseau ce que l'écaille est au poisson, on
+peut comparer les plumes et les écailles, et de même les os et les
+arêtes, les ongles et la corne, la main et la pince de l'écrevisse.
+Voilà de quelle manière les parties qui composent les individus sont les
+mêmes et sont différentes. Il faut encore remarquer leur position.
+Plusieurs animaux ont les mêmes parties, mais ne les ont pas
+semblablement placées. Aussi les mamelles peuvent être placées sur la
+poitrine ou dans la région inguinale.»
+
+Et l'on trouve plus loin:
+
+«En général, entre les animaux de genre différent, la plupart des
+parties ont une forme différente: les unes n'ont entre elles qu'une
+ressemblance de rapport et d'usage et sont, au fond, de nature
+différente; d'autres sont de même nature, mais de forme différente;
+beaucoup se trouvent dans certains animaux et ne se trouvent pas dans
+d'autres.»
+
+Ainsi ces diverses sortes de ressemblance des animaux que Geoffroy
+Saint-Hilaire et ses successeurs devaient désigner sous le nom
+d'_analogies_ et d'_homologies_ sont déjà en partie distinguées et
+définies par Aristote. Le philosophe de Stagyre n'est pas davantage
+étranger à ce que Cuvier devait plus tard appeler la _corrélation des
+formes_; il cite un grand nombre de ces corrélations qui sont depuis
+définitivement demeurées dans la science et sont encore employées dans
+la définition des groupes zoologiques. Voici les plus importantes:
+
+«Tous les animaux ont du sang ou un liquide qui en tient lieu, la
+lymphe. Les animaux sans pieds, à deux pieds ou à quatre pieds ont du
+sang[1]. Tous ceux qui ont plus de quatre pieds[2] ont de la lymphe. Les
+animaux à sang sont plus grands que les animaux à lymphe, car ces
+derniers grandissent avec le climat.
+
+«Les animaux pourvus de poils, les cétacés, les sélaciens, sont
+vivipares; ces derniers seuls ont des ouïes; ils produisent d'abord un
+oeuf au dedans d'eux-mêmes.»
+
+Le mode de viviparité des sélaciens, qui sont des poissons, est
+nettement distingué de celui des «animaux couverts de poils» et des
+cétacés, qui constituent notre classe des mammifères.
+
+Plus loin, les animaux volants sont répartis en trois catégories, ceux
+qui ont des ailes garnies de plumes, ceux qui ont des ailes constituées
+par un repli de la peau, des _ailes dermiques_, ceux enfin qui ont des
+ailes sèches, minces, membraneuses. Les ailes dermiques et les ailes à
+plumes sont propres aux animaux qui ont du sang, et les ailes
+membraneuses sèches aux insectes. Les insectes peuvent avoir quatre
+ailes ou deux ailes. Les insectes coléoptères (le mot est dans
+Aristote), dont les ailes antérieures ont la forme d'étuis, n'ont pas
+d'aiguillon. Les insectes à quatre ailes ont un aiguillon en arrière: ce
+sont nos hyménoptères; les insectes à deux ailes ont un aiguillon en
+avant. Aristote ne se méprend d'ailleurs nullement sur la nature
+différente de ce qu'il appelle l'aiguillon chez les insectes à quatre
+ailes et chez les insectes à deux ailes, car il écrit en parlant de ces
+derniers: «La langue remplace l'aiguillon chez les diptères,» et il
+remarque que les insectes qui ont une langue n'ont point de mâchoires,
+comme s'il devinait dans la _langue_, que nous appelons aujourd'hui une
+_trompe_, le résultat d'une transformation des mâchoires.
+
+Voilà donc, dans un seul groupe, celui des insectes, toute une série de
+corrélations nettement définies. Le mode de constitution de ces animaux
+est aussi bien saisi; ils sont représentés comme formés de parties,
+d'anneaux, de segments, paraissant avoir chacun leur vie propre; ces
+parties, ces segments sont ce qu'on a appelé depuis des _régions du
+corps_, des _zoonites_.
+
+Aristote ne se montre pas moins perspicace lorsqu'il parle des
+mammifères. Après avoir placé parmi les animaux vivipares tous les
+animaux couverts de poils, il semble craindre qu'une confusion ne
+s'établisse entre ces derniers et les lézards, qui sont quadrupèdes
+comme eux, et fait observer que seuls les quadrupèdes couverts de poils
+sont vivipares. Les mammifères sont de la sorte nettement distingués des
+lézards, dont Aristote met d'ailleurs en évidence la ressemblance avec
+les serpents dépourvus de pieds. Un seul mot à inventer, et le groupe
+des reptiles se trouverait constitué.
+
+Parmi les quadrupèdes vivipares, d'autres relations non moins
+remarquables sont établies. Ces quadrupèdes peuvent avoir des cornes ou
+en être dépourvus. Ceux dont la dentition forme une sorte de scie n'ont
+jamais de cornes; les cornes manquent encore aux quadrupèdes pourvus de
+défenses; tous les quadrupèdes cornus manquent d'incisives à la mâchoire
+supérieure. Tous les quadrupèdes vivipares, cornus, dépourvus
+d'incisives supérieures, possèdent quatre estomacs et jouissent de la
+faculté de ruminer. Rien ne manque, à cette caractéristique de l'ordre
+des ruminants, et la corrélation, si remarquable chez ces animaux, entre
+l'absence de cornes et la présence de canines, est même exprimée d'une
+façon précise; elle n'a été expliquée que de nos jours.
+
+Bien qu'Aristote connût un assez grand nombre d'animaux, l'idée de les
+grouper dans un ordre déterminé, permettant d'exprimer leur degré plus
+ou moins grand de ressemblance ne paraît pas s'être présentée à son
+esprit. Il n'a donc pas tenté ce que nous appelons une _classification_.
+Il compare de toutes les façons possibles les animaux les uns aux autres
+et cherche à réduire en propositions générales le résultat de ses
+comparaisons. Il arrive ainsi à indiquer des rapprochements parfaitement
+naturels, qui peuvent encore aujourd'hui, prendre place dans nos
+méthodes; mais, tout à côté, des comparaisons d'un autre ordre le
+conduisent à de nouveaux rapprochements de moindre importance cette
+fois, et qui paraissent cependant avoir pour lui autant de valeur que
+les premiers, à des caractères qui auraient pu être utilisés, à leur
+tour, si l'idée d'une certaine hiérarchie dans ces rapprochements
+secondaires s'était dégagée, si les comparaisons, au lieu de s'étendre à
+l'ensemble des animaux, n'avaient été faites qu'entre organismes
+présentant la même structure anatomique, entre organismes «de même
+genre», comme il aurait dit lui-même.
+
+Plus loin notre philosophe ayant épuisé l'étude des ressemblances se
+préoccupe seulement de rechercher les différences que les animaux
+présentent entre eux. Ces différences, «relatives à leur manière de
+vivre, leurs actions, leur caractère, leurs parties,» sont également
+toutes mises sur le même plan.
+
+Ainsi Aristote distingue des animaux aquatiques et des animaux
+terrestres, des animaux sociaux et des animaux solitaires, des animaux
+migrateurs et des animaux sédentaires, des animaux diurnes et des
+animaux nocturnes, des animaux privés et des animaux sauvages. Les mêmes
+animaux peuvent se retrouver bien entendu dans ces diverses catégories;
+relativement aux deux dernières, Aristote fait d'ailleurs remarquer
+qu'une espèce donnée peut appartenir à toutes deux à la fois.
+
+Il ne s'agit donc point ici de groupes naturels fondés sur des
+ressemblances que l'on puisse considérer comme fondamentales; aussi bien
+Aristote ne se propose-t-il pas pour but de faire connaître et de
+distinguer les différentes sortes d'animaux; son livre est tout à la
+fois une anatomie et une physiologie comparées plutôt qu'une zoologie,
+et il ne définit que les divisions qui sont nécessaires à ses
+comparaisons. Il traite séparément des animaux qui ont du sang et de
+ceux qui n'en ont pas et divise ces deux groupes principaux en groupes
+secondaires et remarquablement naturels, dont quelques-uns ont déjà été
+dénommés dans le langage vulgaire; c'est ce qu'il appelle les grands
+genres ([Grec: genê megesta tôn zôôn]): tels sont les oiseaux, les
+poissons, les coquillages, les mollusques qui sont nos céphalopodes, ou
+encore les insectes. Pour ces derniers Aristote a créé le nom nouveau
+d'[Grec: entoma]; c'est là une hardiesse qu'il se permet rarement. Il se
+sert, en effet, des mots de la langue usuelle, et, quand il n'existe pas
+de mots correspondant aux groupes qu'il définit, il se borne à le
+regretter. Il signale ainsi l'absence d'une dénomination commune pour
+les mollusques à coquille, qu'il qualifie, en formant un mot composé,
+d'_Ostracodermes_, pour les langoustes, les crabes et les écrevisses
+qu'il réunit sous le nom, également composé, de _Malacostracés_. Cette
+insuffisance de la langue vulgaire l'embarrasse d'ailleurs visiblement.
+Il a nettement conçu un grand «genre» des mammifères; mais le peuple est
+en retard sur lui et confond les mammifères avec les autres quadrupèdes,
+tels que les lézards. Ce mot de quadrupèdes ne saurait être le nom d'un
+groupe naturel, car il y a des quadrupèdes vivipares et d'autres
+ovipares; Aristote, après cette remarque, l'abandonne donc sans le
+remplacer. Parmi les quadrupèdes vivipares, il aperçoit de même des
+groupes naturels, mais constate qu'ils n'ont pas reçu de nom, sauf un
+seul, celui des [Grec: lophouroi], correspondant à nos solipèdes,
+caractérisés par le bouquet de crins qu'ils portent au bout de la queue.
+
+Il semble que cette pénurie de mots ait été le principal obstacle qui
+ait empêché Aristote d'arriver à une définition claire de l'_espèce_
+telle que nous l'entendons aujourd'hui, et d'instituer un système
+coordonné de divisions zoologiques. La langue usuelle ne fournit, en
+effet, que deux mots pour exprimer les différents degrés de
+ressemblance: [Grec: eidos], qui veut dire _forme_ ou _espèce_, et
+[Grec: genos] que l'on traduit par genre. Les genres contiennent, en
+général, un assez grand nombre d'espèces; il y en a de grands ([Grec:
+genê megala]) et de très grands ([Grec: genê megiota]); mais, les
+espèces contenues dans ces genres peuvent se subdiviser aussi en espèces
+d'ordre inférieur et deviennent alors des genres. Quand il considère
+l'espèce d'une façon absolue sans la rapporter à un groupe plus étendu,
+Aristote la désigne d'ailleurs, constamment, sous le nom de [Grec:
+genos]. On voit quelle confusion doit produire, dans un échafaudage
+quelque peu compliqué de divisions n'ayant pas la même valeur, l'emploi
+perpétuel de deux mots dont la signification change suivant le point de
+vue d'où l'on considère chaque division. Cependant s'il n'a pas pu
+définir et surtout dénommer l'espèce, Aristote en a bien vu le caractère
+essentiel, le même que nous employons comme criterium et qui est tiré de
+la reproduction. Après avoir défini le genre des Lophures ([Grec:
+lophouroi]), il y place, en effet, le cheval, l'âne, le mulet, le bidet
+et le bardeau et il ajoute: «Joignez-y les hémiones (demi-ânes) de Syrie
+qui ne portent ce nom qu'à raison de leur apparence, car ils constituent
+une espèce distincte _puisqu'ils s'accouplent entre eux et que leur
+accouplement est fécond_.» Il est certain, d'autre part, qu'Aristote n'a
+considéré comme de même espèce que les animaux descendus de parents
+communs, car il désigne aussi sous le nom d'_homophyles_ les animaux de
+forme semblable. Voilà donc l'espèce définie par l'accouplement et la
+fécondité, absolument comme elle l'est de nos jours. Malheureusement
+Aristote ne tire pas tout le parti qu'il devrait de cette notion
+évidemment vulgaire; aussi bien, son opinion doit-elle être troublée par
+sa confiance dans les récits mensongers qui lui ont été faits des moeurs
+des animaux exotiques. Il admet, par exemple, qu'en Lybie les formes
+sauvages sont plus sujettes à varier et il ajoute: «En Lybie, où il ne
+pleut point, les animaux se rencontrent dans le petit nombre d'endroits
+où il y a de l'eau. Là, les mâles s'accouplent avec les femelles
+d'espèces différentes ([Grec: mê dmophula]), et ces familles nouvelles
+font souche si la taille des deux individus n'est pas trop différente et
+la durée de la gestation trop inégale dans les deux espèces.» Un peu
+plus bas, il accueille la tradition qui fait descendre les chiens de
+l'Inde d'une chienne et d'un tigre. Quand il s'agit d'animaux habitant
+les pays lointains, l'attrait du merveilleux a évidemment obscurci, dans
+l'esprit d'Aristote, l'idée de l'espèce telle qu'elle résulte de
+l'observation journalière. Quoi d'étonnant à ce que les choses ne se
+passent exactement comme en Grèce dans cette Lybie qui a la réputation
+«de produire toujours quelque monstre nouveau». Lorsqu'il se produit, en
+Grèce, des phénomènes plus ou moins analogues à ces merveilles qu'il
+signale en d'autres points du globe, Aristote en dit seulement qu'on les
+considère comme des présages.
+
+Les connaissances d'Aristote relativement aux différents modes de
+reproduction des animaux sont trop incomplètes pour lui permettre aucune
+généralisation relativement à l'espèce. En ce qui concerne les animaux
+inférieurs, malgré des observations précises, il ne réussit pas à
+s'affranchir complètement des opinions qui ont cours de son temps.
+Ainsi, il connaît les oeufs des papillons, des poux, des mouches, les
+capsules nidamentaires des pourpres, des murex, etc., et cependant il
+déclare que ces oeufs demeurent stériles. Les ostracodermes, en général,
+les orties de mer, les éponges naissent des matières demi putréfiées qui
+forment le fond de la mer et sont différentes suivant la nature de ce
+fond; les papillons naissent des chenilles, et celles-ci sont formées
+par les feuilles vertes; il se produit de même, dans le bois, les
+excréments des animaux, et dans d'autres conditions, des vers qui plus
+tard se changent en insectes. N'est-il pas étonnant que les
+métamorphoses des insectes ayant été bien observées, ainsi que leur
+accouplement et leur ponte, le cycle n'ait pu être fermé, et qu'un
+observateur aussi patient soit demeuré dans le doute relativement à la
+véritable origine des vers qui ne sont que le jeune âge, les larves
+d'animaux qu'il connaissait si bien? Aristote admet d'ailleurs que des
+animaux qui sont ordinairement produits par des oeufs peuvent aussi se
+former spontanément dans la vase de certains marais.
+
+Ces idées ne laissent pas que d'être parfaitement d'accord avec la
+doctrine de la continuité des oeuvres de la nature, continuité qu'ont
+toujours plus ou moins cherchée les philosophes de tous les temps et
+qu'Aristote considère comme une loi fondamentale.
+
+«Dans la nature, dit-il (liv. VIII), le passage des êtres inanimés aux
+animaux se fait peu à peu et d'une façon tellement insensible qu'il est
+impossible de tracer une limite entre ces deux classes. Après les êtres
+inanimés viennent les plantes, qui diffèrent entre elles par l'inégalité
+de la quantité de vie qu'elles possèdent. Comparées aux corps bruts, les
+plantes paraissent douées de vie; elles paraissent inanimées
+comparativement aux animaux. Des plantes aux animaux le passage n'est
+point subit et brusque; on trouve dans la mer des êtres dont on
+douterait si ce sont des animaux ou des plantes; ils sont adhérents aux
+autres corps, et beaucoup ne peuvent être détachés sans périr des corps
+auxquels ils sont attachés.» Les pinnes, le solens et beaucoup d'autres
+ostracodermes, les ascidies, les anémones ou orties de mer, mais surtout
+les éponges sont énumérés parmi ces êtres ambigus, animaux par certains
+caractères, végétaux par leur apparente inertie.
+
+La recherche des animaux intermédiaires entre les animaux aquatiques et
+les animaux terrestres conduit Aristote à se demander en quoi ces
+animaux diffèrent essentiellement les uns des autres; c'est pour lui
+l'occasion de considérations philosophiques, auxquelles les zoologistes
+modernes doivent toute leur admiration. Les animaux qui vivent dans
+l'eau recherchent ce milieu pour différentes raisons: il en est qui ne
+peuvent respirer que dans cet élément; d'autres qui respirent l'air
+libre, mais ne trouvent leur nourriture que dans l'eau; d'autres enfin
+qui ont besoin d'eau pour respirer, mais vont chercher leur nourriture à
+terre.
+
+«Dans les animaux de ces deux dernières catégories, dit Aristote, la
+nature est contrariée, si l'on peut parler ainsi. On voit ainsi des
+mâles qui ont l'air féminin et des femelles qui ont l'air mâle. Une
+différence réelle dans de petites parties suffit à faire paraître des
+différences aussi considérables dans l'ensemble du corps de l'animal.
+L'effet de la castration en est une preuve. On ne retranche par cette
+opération qu'une petite partie du corps de l'animal; néanmoins ce
+retranchement change sa nature et fait qu'elle se rapproche de celle de
+l'autre sexe. Ainsi il est sensible qu'au moment de la formation
+première un rien dont la grandeur varie dans une des parties qui
+constituent le principe des corps fera de l'animal un mâle ou une
+femelle. C'est donc de la disposition de petites parties que résulte la
+différence d'animal terrestre et d'animal aquatique, dans les deux sens
+que j'ai distingués.»
+
+Aristote pense donc que les animaux terrestres ont pu devenir aquatiques
+ou inversement, et il attribue ce changement de moeurs à quelques
+accidents survenus durant le développement embryogénique des animaux qui
+l'ont présenté. D'illustres naturalistes de notre temps ont de même
+admis qu'on pouvait attribuer aux monstruosités accidentelles une part
+importante dans la diversification des espèces. D'après ce passage,
+Aristote pourrait être considéré comme transformiste; mais la question
+du transformisme ne pouvait évidemment être posée à une époque où l'on
+n'avait pas encore songé à se demander s'il existait des espèces.
+
+Considérant les animaux à tous les points de vue que lui suggère son
+esprit éminemment philosophique, Aristote effleure bien d'autres idées
+importantes, sans en tirer cependant toutes les conséquences qu'elles
+ont fournies quand nos connaissances relatives aux animaux ont été plus
+étendues. C'est ainsi qu'on peut voir, avec M. Jules Geoffroy, comme une
+intuition de la loi de la _division du travail physiologique_,
+développée seulement en 1827 par M. H. Milne Edwards, dans cette phrase
+du livre IV des _Parties des animaux_: «La nature emploie toujours, si
+rien ne l'en empêche, deux organes spéciaux pour deux fonctions
+différentes; mais, quand cela ne se peut, elle se sert du même
+instrument pour plusieurs usages; cependant il est mieux qu'un même
+organe ne serve pas à plusieurs fonctions.» D'autre part, la «lutte pour
+l'existence» que se livrent une foule d'animaux ne lui a pas échappé.
+«Les animaux, dit-il au livre IX, sont en guerre les uns contre les
+autres quand ils habitent les mêmes lieux et qu'ils usent de la même
+nourriture. Si la nourriture n'est pas assez abondante, ils se battent,
+fussent-ils de la même espèce.» Aristote n'a pas vu cependant que de
+cette lutte pouvait résulter l'extinction d'une ou plusieurs formes
+vivantes. Il est, au contraire, comme presque tous les philosophes de
+l'antiquité, pénétré de l'idée que le monde est immuable et que les
+ressources de la nature sont assez grandes pour rendre impossible la
+destruction d'une de ses oeuvres. D'ailleurs tous les animaux ne sont pas
+en lutte; il en est qui sont amis, et ce n'est pas un des livres les
+moins brillants de l'_Histoire des animaux_ que celui où le grand
+philosophe décrit les moeurs des êtres qu'il a étudiés et se montre aussi
+patient observateur que nous l'avons vu jusqu'ici habile anatomiste.
+
+En résumé, l'oeuvre immense dont nous venons d'esquisser les traits
+généraux est avant tout de celles auxquelles peut s'appliquer le plus
+justement le titre de «Philosophie zoologique». Aristote n'y accumule
+les faits que pour arriver à des lois, et son esprit pénétrant discerne
+avec un rare bonheur les rapports généraux. Plusieurs de ceux qui sont
+exprimés dans l'_Histoire des animaux_ sont définitivement entrés dans
+la science tels qu'Aristote les avait formulés; d'autres ne sont
+qu'entrevus; mais ce qui est plus merveilleux peut-être, c'est
+qu'Aristote avait saisi du premier coup les différents points de vue
+auxquels le règne animal pouvait et devait être étudié. L'anatomie
+comparée, la physiologie, l'embryogénie, les moeurs des animaux, leur
+répartition géographique, les relations qui existent entre eux font
+également l'objet de ses études et ses recherches forment le plus riche
+trésor de connaissances que l'esprit d'un homme ait jamais possédé.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA PÉRIODE ROMAINE
+
+Lucrèce: la formation des premiers organismes; la lutte pour la
+vie.--Pline: attributs merveilleux des animaux; nature et mode de
+formation des monstres marins; notions d'anatomie.--Élien;
+Oppien.--Galien: progrès de l'anatomie; corrélation entre la forme
+extérieure des animaux, leur organisation et leurs moeurs.
+
+
+Il semblerait qu'après Aristote la science, mise par lui dans sa voie
+véritable, n'avait plus qu'à marcher. On voudrait voir un merveilleux
+épanouissement scientifique suivre de près l'apparition de ce grand
+homme; malheureusement les divisions politiques, les guerres, les
+invasions, ne permettent pas de continuer, en Orient, l'oeuvre commencée.
+Aristote ne tarde pas à être oublié, et, chose étonnante, quand il
+reparaît, loin de susciter une renaissance scientifique, il devient un
+obstacle aux progrès. Son oeuvre gigantesque inspire une telle admiration
+qu'on s'incline devant elle sans chercher toujours à la comprendre. Les
+opinions du maître deviennent autant de dogmes; on discute sur le sens
+littéral qu'il faut attribuer à chacune de ses phrases, mais on oublie
+le grand exemple qu'il a donné, et l'on ne songe pas un seul instant,
+quand une difficulté se présente, à interroger, comme lui, la nature,
+seule capable de mettre un terme aux argumentations sans fin qu'elle
+provoque et qui ont alimenté la scolastique au moyen âge. Durant cette
+singulière époque, on se représente Aristote comme une sorte de Moïse
+payen, dont la parole est aussi infaillible que celle des Livres saints;
+un violent effort est nécessaire avant que la science puisse recouvrer
+sa libre et indépendante allure.
+
+Rome aurait pu, à la fin de l'antiquité, reprendre le rôle de la Grèce
+et transmettre à l'Occident un écho des brillants essais philosophiques
+de ce pays privilégié; mais Rome était trop agitée par la vie du forum,
+trop préoccupée de multiplier et d'étendre ses conquêtes pour que ses
+philosophes pussent trouver le loisir d'observer la nature. Parmi eux
+cependant se trouvèrent quelques esprits d'une étonnante pénétration:
+tel fut Lucrèce; son magnifique poème contient plus d'une vue
+prophétique à qui la science moderne est venue apporter une confirmation
+imprévue. La terre est pour Lucrèce la mère de tous les êtres vivants.
+Comme tous les organismes, elle a eu une période de fécondité, durant
+laquelle elle a produit la plupart des animaux et des végétaux; elle
+arrive aujourd'hui à une période de stérilité relative.
+
+«D'abord la terre revêtit les collines d'une fraîche parure, uniquement
+formée par les herbes, et, dans toutes les campagnes, les prairies
+verdoyantes s'émaillèrent de fleurs. Puis s'établit entre les arbres
+variés une lutte magnifique, chacun s'efforçant de porter plus haut ses
+rameaux dans les airs. De même que le duvet, le poil et les soies
+naissent d'abord sur les membres des quadrupèdes et le corps des
+oiseaux, ainsi la jeune terre se couvrit d'abord d'herbes et
+d'arbrisseaux; elle créa plus tard, par des procédés divers,
+l'innombrable cohorte des êtres mortels, car les animaux ne peuvent être
+tombés du ciel et les plantes ne purent sortir des abîmes de la mer.
+Laissons donc à la terre ce nom de mère, qu'elle mérite si bien, puisque
+tout a été tiré de son sein. Aujourd'hui encore, beaucoup d'êtres
+vivants se forment dans la terre à l'aide des pluies et de la chaleur du
+soleil... Dans les premiers siècles, beaucoup de races d'animaux ont
+nécessairement dû disparaître, sans pouvoir se reproduire et se
+perpétuer. Car tous ceux que nous voyons vivre autour de nous ne sont
+protégés contre la destruction que par la ruse, la force ou l'agilité
+qu'ils ont reçues en naissant. Beaucoup qui se recommandent par leur
+utilité pour nous, ne persistent qu'en raison de la défense que nous
+leur accordons. La race cruelle des lions et les autres espèces de bêtes
+féroces sont protégées par leur force, le renard par sa ruse, le cerf
+par la rapidité de sa course. La gent fidèle et vigilante des chiens,
+toute la progéniture des bêtes de somme, les troupeaux producteurs de
+laine et les bêtes à cornes ont été confiés à la protection des
+hommes... Mais pourquoi aurions-nous protégé les animaux inutiles, que
+la nature n'avait pas doués des qualités nécessaires pour mener une
+existence indépendante? Enchaînés par les liens de la fatalité, ces
+êtres ont servi de proie à leurs rivaux, jusqu'à ce que la nature ait
+entièrement détruit leurs espèces[3].»
+
+Ce passage n'est-il pas une brillante exposition de la doctrine de la
+_lutte pour la vie_, de l'extinction des espèces insuffisamment douées
+et de la _sélection naturelle_ qui en est la conséquence? Lucrèce
+croyait à une production naturelle des êtres vivants; il pensait que les
+plus simples avaient paru les premiers, que tous ceux qui étaient
+imparfaits étaient destinés à disparaître, que des êtres nouveaux
+apparaissaient sans cesse. N'est-il pas étonnant qu'il se soit arrêté
+dans cette voie et qu'il n'ait pas songé à faire naître des espèces plus
+simples des premiers temps, les espèces plus compliquées qui les ont
+suivies? Mais le poète ne connaissait pas la véritable nature des
+fossiles; il ne s'était pas rendu compte de l'activité puissante de cet
+agent de destruction: la lutte pour la vie; il pensait que ses effets
+avaient dû se produire rapidement, porter principalement sur des êtres
+monstrueux, produits par la terre dans l'exubérante fécondité de sa
+jeunesse et presque aussitôt disparus, et qu'elle n'avait pu intervenir
+de nos jours. Bien qu'il emploie pour désigner les espèces des termes
+impliquant une série d'êtres continue, tels que les mots _corda_ ou
+_sæcla_, il ne lui semble pas qu'aucun intermédiaire ait été nécessaire
+entre la mère commune et ses premiers enfants. En somme, les formes
+actuellement vivantes lui paraissent immuables; il n'a pas eu, comme
+Aristote, l'intuition de leur variabilité.
+
+Lucrèce ne descend pas, du reste, dans le détail des faits. Tout autre
+est Pline, en qui l'on se plaît à voir ordinairement le plus grand
+naturaliste de l'antiquité après Aristote. Les premiers philosophes
+avaient imaginé de toutes pièces des systèmes d'explication du monde.
+Pour nous servir d'une expression que Buffon s'appliquait à lui-même,
+Aristote rassemblait des faits pour en tirer des idées; Pline se borne à
+rassembler des faits. Il les prend partout où il les trouve, excepté
+peut-être dans la nature, et produit ainsi une vaste compilation où
+toutes les fables de la période mythologique et de son temps se trouvent
+mêlées, presque sans critique, aux observations justes de ses
+prédécesseurs.
+
+L'idée que les animaux sont intimement liés aux ressorts les plus cachés
+de la nature se trouve à chacune des pages de l'_Histoire naturelle_:
+ils connaissent une foule de médicaments, savent observer le ciel[4],
+pronostiquer les vents, les pluies et les tempêtes, et fournissent
+toutes sortes de présages; quand une maison menace ruine, les rats s'en
+vont et les araignées tombent avec leur toile; les oiseaux annoncent les
+moindres événements de la vie humaine; le renard est pour les Thraces un
+excellent conseiller; l'hyène est une véritable magicienne; la chair des
+ours continue à pousser après la cuisson; il y a des juments qui peuvent
+être fécondées par le vent. Ce dernier trait n'a rien de bien étonnant
+pour Pline, car il admet que les germes de toutes choses tombent du haut
+du ciel, et c'est ainsi qu'il explique pourquoi la mer nourrit les
+animaux les plus grands et les monstres les plus étonnants. Les germes
+s'accumulant dans son immensité, fournissent une nourriture abondante
+aux habitants de ses eaux; se mêlant sans règle et de toute façon, ils
+donnent naissance à toutes sortes d'êtres qui simulent les animaux ou
+les objets inanimés qu'on observe sur la terre, ou présentent les
+assemblages les plus incohérents; c'est ainsi que d'infimes coquilles,
+les hippocampes, possèdent une tête de cheval.
+
+À côté de cette singulière doctrine sont développées de fort justes
+remarques, telles que celles-ci: Beaucoup d'auteurs refusent aux
+poissons la faculté de respirer, parce qu'ils n'ont pas de poumons;
+mais, dit Pline, «je ne dissimule pas que je ne puis accepter leur
+opinion, parce que certains animaux peuvent avoir, si la nature le veut,
+d'autres organes respiratoires que des poumons, de même que chez
+beaucoup d'animaux une humeur particulière remplace le sang. Qui peut
+s'étonner d'ailleurs que l'air respirable puisse pénétrer dans l'eau
+quand on l'en voit sortir?»
+
+Parmi les animaux marins, Pline ne s'arrête pas seulement aux poissons;
+il décrit aussi les poulpes et divers mollusques, insiste sur le
+commensalisme des moules et des pinnothères, déjà signalé par Aristote,
+et se demande si les orties de mer ou méduses et les éponges ne
+participent pas à la fois de la nature des plantes et de celle des
+animaux. Moins perspicace qu'Aristote, il range les baleines parmi les
+poissons, et les chauves-souris parmi les oiseaux, montrant ainsi qu'il
+est surtout frappé non des ressemblances et des dissemblances de
+structure des animaux, mais des analogies et des différences qu'ils
+présentent dans leur manière de vivre.
+
+Les insectes décrits par Pline sont assez nombreux; les abeilles
+tiennent parmi eux la place d'honneur. Viennent ensuite les guêpes, les
+frelons, les bourdons, les araignées, les scorpions, les cigales, les
+scarabées ou coléoptères d'Aristote, les sauterelles, les fourmis et, au
+milieu de tous ces animaux articulés, les geckos, qui sont des reptiles.
+Bien entendu, Pline admet la génération spontanée de beaucoup de ces
+êtres: les gouttes de rosée, se condensant sur les feuilles de chou en
+une gouttelette grosse comme un grain de mil, produisent une chenille,
+qui devient ensuite chrysalide, puis papillon; les teignes naissent de
+la poussière, et des mouches, les pyrales, sont produites par le feu.
+
+La coutume de sacrifier des victimes pour en tirer des présages avait
+donné aux Romains une connaissance assez précise de l'organisation des
+animaux. Pline consacre une partie importante de son _Histoire des
+animaux_ à décrire les principaux viscères et signale en même temps
+leurs fonctions. Quelques-unes de ses notions physiologiques sont assez
+exactes; mais mélangées d'une foule de fables. Il cite, à propos des
+présages, des oiseaux qui ont deux coeurs, d'autres qui n'en ont pas du
+tout; chez les rats, le nombre des lobes du foie varie de manière à être
+constamment égal au nombre de jours de la lune. Au delà des viscères,
+les connaissances anatomiques disparaissent: les veines, les artères,
+les nerfs, les tendons, quoique distingués en gros, sont à chaque
+instant confondus les uns avec les autres, et Pline ne sait rien de
+leurs fonctions: les oiseaux n'ont ni veines ni artères; les ongles sont
+les extrémités des nerfs, etc.
+
+Malgré toutes ces imperfections, Pline est le seul auteur latin à qui
+l'on puisse avec quelque raison donner la qualité de naturaliste. Élien
+est, plus que lui encore, un simple compilateur, et, si les ouvrages
+d'Oppien démontrent que les Romains possédaient des renseignements
+intéressants sur les moeurs des animaux, les titres de ses poèmes: les
+_Cynégétiques_, les _Halieutiques_, les _Ixeutiques_, montrent assez
+dans quel but ils avaient été composés.
+
+Une seule grande figure apparaît avant la décadence définitive de
+l'empire romain, celle de Galien (131--200 ap. J.-C). Galien est surtout
+un médecin; mais il montre un remarquable esprit philosophique, trace un
+véritable programme d'éducation scientifique et réalise ce programme en
+écrivant une série de traités qui conduisent graduellement de l'art de
+parler à l'art de raisonner et enfin à la médecine. Il ne cesse de
+recommander l'alliance étroite de l'observation et du raisonnement;
+donnant lui-même l'exemple, il ne perd aucune occasion d'observer.
+
+Ne pouvant disséquer de cadavres humains, il étudie les singes et
+notamment le _magot_. Il indique à ses lecteurs les moyens d'observer,
+sans s'exposer aux rigueurs des lois, le squelette, qu'il désigne le
+premier sous ce nom; il leur conseille d'explorer les vieux tombeaux
+écroulés, les vallées où l'on peut trouver des cadavres desséchés de
+brigands, et finalement d'aller à Alexandrie, où des squelettes sont
+livrés à l'étude. Il veut qu'on étudie successivement les os, les
+muscles, les artères, les veines, les nerfs et enfin les viscères. On
+lui doit d'avoir distingué les nerfs des tendons, d'avoir montré que les
+premiers viennent tous du cerveau ou de la moelle épinière et d'en avoir
+établi les fonctions par de véritables expériences; il voit dans
+l'existence des nerfs le caractère essentiellement distinctif de
+l'animal et de la plante; il sait que les artères et les veines
+contiennent également du sang, et donne sur l'usage des organes des
+renseignements qui constituent un incontestable progrès sur ce que l'on
+enseignait avant lui.
+
+L'obligation où il se trouve d'étudier les animaux, par suite de
+l'impossibilité de disséquer méthodiquement le corps humain, le conduit
+à d'intéressantes comparaisons; il arrive même à constater chez tous les
+êtres qu'il a étudiés une remarquable uniformité de structure. «Ce que
+nous avons à dire ici, dit-il à propos des organes de nutrition,
+semblera incroyable; mais, dès que vous l'aurez étudié, vous n'en
+douterez pas davantage, et vous admirerez _comment ces parties
+démontrent qu'un seul artiste a construit tous les animaux et a voulu
+que tous leurs organes fussent appropriés à leurs usages_.» Galien voit
+donc lui aussi l'unité dans la diversité.
+
+Il est naturellement partisan des causes finales, mais il conclut du
+rapport qui existe entre l'organe et la fonction à un rapport entre la
+forme extérieure et l'organisation interne, entre les moeurs des animaux
+et leur structure: «Les parties qui remplissent une fonction semblable,
+et qui ont la même forme extérieure, doivent nécessairement présenter la
+même structure interne; aussi tous les animaux qui accomplissent les
+mêmes actions et qui ont les mêmes formes extérieures possèdent la même
+organisation. La nature, en effet, a donné à chaque animal un corps en
+rapport avec les facultés de son âme, et c'est pourquoi chacun, dès sa
+naissance, se sert de ses organes comme s'il avait été instruit par un
+maître. Je n'ai jamais disséqué de petits animaux, tels que les fourmis,
+les cousins, les puces; mais j'ai disséqué ceux qui se traînent, comme
+les belettes, les rats, et ceux qui rampent, comme les serpents, et en
+outre un grand nombre d'espèces d'oiseaux et de poissons, et je suis
+arrivé de la sorte à la conviction qu'une même intelligence les produit
+tous et que dans tous le corps est en conformité avec les moeurs. _Par
+une semblable étude, en examinant un animal pour la première fois, on
+peut, sans dissection, deviner sa structure intérieure, et cela sera
+bien plus facile encore si l'on peut le suivre dans l'accomplissement de
+ses fonctions._
+
+C'est, à peu de chose près, le principe des conditions d'existence que
+Cuvier exposera plus tard presque dans les mêmes termes, qu'il
+combinera, comme Galien, avec le principe des causes finales, dont il se
+servira pour établir les règles de corrélation que Galien aperçoit
+nettement entre la forme extérieure d'un animal et sa structure. Ce sont
+ces règles étendues par Cuvier aux rapports réciproques des organes qui
+lui serviront ensuite à reconstruire entièrement les animaux fossiles
+d'après la considération de quelques-unes de leurs parties. Ainsi les
+érudits qui ont attribué l'oeuvre d'Aristote à ses prédécesseurs
+pourraient avec autant de raison reporter à Galien l'honneur des travaux
+de Cuvier. Ils pourraient même faire remonter jusqu'à lui, nous venons
+de le voir, l'honneur d'avoir inspiré à Geoffroy Saint-Hilaire, le
+principe de l'unité de plan de composition.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LE MOYEN ÂGE ET LA RENAISSANCE
+
+Les médecins arabes.--Les alchimistes.--Albert-le-Grand.--Premiers
+grands voyages.--Renaissance de l'anatomie.--Belon, Rondelet.--François
+Bacon.--Progrès de la physiologie et de l'anatomie.--Les premiers
+micrographes.--Préjugés encore régnants au XVIe siècle.
+
+
+Galien est la dernière grande intelligence, le dernier philosophe qui
+jette quelque éclat au milieu de la décadence générale de l'empire.
+Bientôt les barbares surgissant de toutes parts ruinent la civilisation
+romaine; le paganisme s'écroule; l'établissement du christianisme
+absorbe les efforts intellectuels de tous ceux à qui la guerre laisse
+des loisirs. Toute culture scientifique s'efface dans l'Occident, et ce
+sont les hommes de l'extrême Orient qui conservent à l'humanité, dans la
+mesure où il répond aux besoins de leur race, le trésor de connaissances
+amassé durant l'antiquité. Durant tout le moyen âge, les Arabes
+conservent la prépondérance scientifique. À partir du IXe siècle, on
+voit les sciences médicales prendre chez eux un épanouissement
+remarquable. Hippocrate, Aristote sont traduits en langue vulgaire. El
+Kindi (860), El Dchâdidh, auteur d'une histoire des animaux, Abou
+Hanifa, savant botaniste, Ibn Wahchjid sont les plus célèbres de cette
+période étonnante, où la magie se trouve sans cesse alliée à la science
+et à la métaphysique. Rhazès (850--923), Avicenne, Avenzoar
+(1070--1161), Averrhoès (1120--1198), son élève, ont laissé la
+réputation de médecins fort habiles et fort savants; néanmoins ils
+s'abandonnent beaucoup plus à la spéculation qu'à l'observation
+véritable; le philosophe domine ordinairement en eux le savant, et,
+s'ils ont largement contribué à nous conserver la tradition scientifique
+des anciens, il faut reconnaître qu'ils n'ont fait faire à l'anatomie, à
+la physiologie et au diagnostic de maladies que peu de progrès réels.
+Ils avaient cependant une connaissance approfondie des propriétés des
+plantes, et on leur doit l'introduction dans la thérapeutique d'un assez
+grand nombre de médicaments. Kazwyny (1283), Ibn el Doreihim, El Demiri,
+qui vivaient au XIVe siècle, El Calcachendi (1418), El Schebi et El
+Sojuti (1445) ont composé sur l'histoire des animaux des traités
+remarquables. El Demiri en particulier a écrit une sorte de dictionnaire
+d'histoire naturelle qui comprend la description de 931 animaux.
+
+C'est aux Arabes que les lettrés européens du moyen âge empruntèrent
+leurs premières connaissances scientifiques; c'est à leur influence en
+grande partie qu'il faut attribuer le mélange singulier, que l'on
+observe constamment à cette époque, de l'astrologie et de l'alchimie
+avec la science véritable, mélange dont les plus grandes intelligences
+ne surent pas toujours se garder et qui eut pour résultat d'amener dans
+l'esprit du vulgaire une confusion complète entre les savants et les
+sorciers. Roger Bacon (1214-1292) lui-même, quoique protestant de la
+_nullité de la magie_, sacrifia largement à l'alchimie. C'était un vaste
+esprit, un chercheur ingénieux, et un expérimentateur habile. À lire
+certains passages de son _Opus majus_, on croirait qu'il a deviné les
+plus belles inventions modernes; il paraît même avoir connu l'art de
+fabriquer des poudres explosibles. Il compte parmi les hommes qui
+contribuèrent le plus à ramener les savants à l'observation de la
+nature. Les investigateurs de cette époque cultivaient d'ailleurs
+simultanément toutes les sciences: ils unissaient étroitement la
+pratique de la médecine, les discussions philosophiques ou même
+théologiques à la recherche de la pierre philosophale et de la
+transmutation des métaux. La plupart, en histoire naturelle, se bornent
+à faire sur le texte d'Aristote des commentaires théologiques, et s'ils
+ajoutent quelques observations de leur cru, elles témoignent d'ordinaire
+d'une telle conception de la nature, à qui tout semble possible, d'une
+telle inhabileté à démêler les premières apparences de la réalité, qu'on
+regrette presque que ces laborieux écrivains ne s'en soient pas tenus
+aux textes de l'antiquité. Tels sont, malgré la réputation que leur
+valurent leurs ouvrages et leurs travaux dans d'autres directions, les
+alchimistes Arnaud de Villeneuve (1238-1314), qui découvrit l'alcool,
+Raymond Lulle (1235-1315), à qui nous devons l'acide azotique ou
+_eau-forte_, Albert le Grand (1153-1280), dominicain, puis évêque de
+Ratisbonne, dignité qu'il abandonna pour se livrer exclusivement à la
+culture et à l'enseignement des sciences. Albert le Grand exerce
+cependant une réelle influence par ses nombreux ouvrages d'alchimie et
+d'histoire naturelle qui constituent une sorte d'encyclopédie où domine
+le point de vue théologique. On compte parmi ses disciples le fameux
+saint Thomas d'Aquin (1227-1274), à qui Pic de La Mirandole attribue un
+ouvrage d'alchimie et que l'Église catholique place encore au rang le
+plus élevé parmi ses hommes de science.
+
+Durant le XIIIe siècle, quelques voyages, tels que ceux de Guillaume
+Rubruquis et de Marco Polo, firent connaître l'Asie orientale; Marco
+Polo est le premier qui ait pénétré en Chine et au Japon; mais le récit
+de ses voyages, qui ne cadrait pas toujours avec les affirmations
+d'Aristote, fut longtemps considéré comme une oeuvre d'imagination.
+
+Malgré l'invention de l'imprimerie (1431), malgré les grands voyages de
+Christophe Colomb et la découverte de l'Amérique (1492), le XVe siècle
+poursuit encore longtemps les errements scientifiques du XIIIe et du
+XIVe siècle; mais au XVIe siècle la lumière commence à se faire dans les
+esprits et d'importantes recherches scientifiques sont entreprises.
+André Vésale (1514-1564) régénère l'anatomie; Fallope, Eustache,
+Spiegel, Ingrassias, Botal, Varole ont tous attaché leur nom à la
+découverte de quelque organe ou de quelque particularité de structure du
+corps humain. Les recherches de Fabrizio d'Aquapendente (1537-1619),
+celles de Colombo et de Césalpin, qui fut aussi un botaniste
+remarquable, préparent la découverte de la circulation; Césalpin en
+donne même une description générale fort exacte, tandis que la
+circulation pulmonaire est nettement entrevue par le malheureux Michel
+Servet (1509-1555), qui fut brûlé à Genève, comme hérétique, par Calvin.
+À cette époque vécut aussi le célèbre chirurgien de Henri II, Ambroise
+Paré (1517-1590), qui, en dehors de son mérite comme praticien, songea
+le premier à comparer le squelette des oiseaux à celui des mammifères. À
+côté de cette renaissance de l'anatomie se manifeste aussi une
+renaissance évidente de la botanique et de la zoologie. Jean et Gaspard
+Bauhin, morts le premier en 1613, le second en 1624, publient, tout en
+s'occupant de médecine, d'importants ouvrages sur les plantes; Pierre
+Belon né en 1518, assassiné au bois de Boulogne en 1564, écrivit une
+_Histoire naturelle des animaux marins_ et une _Histoire des oiseaux_;
+il compara entre eux les organes des divers animaux qui avaient fait
+l'objet de ses études, ouvrit ainsi la voie à l'anatomie comparée, et
+figurant en tête de son Ornithologie un squelette d'oiseau et un
+squelette humain, désigna par les mêmes lettres les parties qui lui
+semblaient se correspondre dans ces deux squelettes. À la même époque,
+Rondelet (1507-1566) dota l'histoire naturelle d'une fort belle
+_Histoire universelle des poissons_, où l'on trouve un véritable essai
+de classification naturelle. Mais les naturalistes de ce siècle les plus
+remarquables par leur savoir furent Conrad Gessner (1516-1565) et
+Aldrovande (1527-1605). Gessner publia, outre divers travaux
+philosophiques et scientifiques, une _Histoire des animaux_ en 4 volumes
+in-folio et divers écrits de botanique dans lesquels il établit, sur les
+organes de fructification, la première classification scientifique des
+végétaux; il traite aussi des cristaux et dit que les fossiles
+pourraient bien être les dépouilles d'êtres vivants. Aldrovande est
+l'auteur d'une vaste histoire naturelle dans laquelle il traite des
+trois règnes de la nature, et qui fut imprimée, en partie, sous les
+auspices du sénat de Bologne.
+
+Ce fut aussi un des titres de gloire du grand artiste Bernard de Palissy
+(1500-1589) d'avoir énergiquement soutenu que les fossiles étaient des
+restes d'animaux pour la plupart marins, et qu'en conséquence les mers
+avaient autrefois couvert une vaste étendue des continents, opinion déjà
+émise au commencement du siècle par Léonard de Vinci. La foi dans
+l'observation, dans l'expérience, dans la raison, se substitue ainsi peu
+à peu à la foi dans l'autorité et aux discussions sans fin sur les
+opinions des maîtres dont la philosophie scolastique nous offre le
+triste tableau. Résultat nécessairement impuissant de la direction
+imprimée aux esprits par le christianisme et de la forte constitution
+que s'était donnée le clergé, gardien des dogmes, la scolastique
+commence à inspirer un mépris mal déguisé; on comprend enfin combien
+sont stériles ses vaines disputes; et l'on prêche le retour vers
+l'observation de la nature qu'Aristote ne contient évidemment pas tout
+entière. Tandis que de nombreux investigateurs prêchent d'exemple et
+ajoutent à nos connaissances dans toutes les directions, sans trop de
+souci de l'autorité, quelques hommes hardis, comme Argentier, proclament
+leur confiance exclusive dans la raison et préparent ainsi l'avènement
+de François Bacon (1561-1626), dont l'_Instauratio magna_ rétablit, pour
+la première fois, depuis Aristote, les vrais principes de la philosophie
+et de la méthode scientifique.
+
+Bacon déclare que l'homme de science doit avant tout appuyer ce qu'il
+affirme sur l'expérience, et il étend même la méthode expérimentale à la
+recherche de l'origine des êtres. Dans sa _Nova Atlantis_, sorte de
+projet d'un établissement uniquement consacré au progrès des sciences
+naturelles, comme l'est notre Muséum d'histoire naturelle, il recommande
+de _tenter les métamorphoses des organes et de rechercher, en faisant
+varier les espèces, comment elles se sont multipliées et diversifiées_.
+C'est la première expression scientifique de l'idée que les formes des
+plantes et des animaux ne sont pas immuables et en nombre fini, que le
+monde vivant n'est parvenu à son état actuel que par une série de lentes
+et graduelles modifications. L'illustre philosophe put connaître avant
+de mourir l'une des plus belles découvertes dues à la méthode
+expérimentale, celle de la circulation du sang, annoncée dès 1619 par
+Harwey, médecin de Jacques Ier et de Charles Ier et élève de Fabrizio
+d'Aquapendente, qu'il avait assisté dans ses recherches sur les valvules
+des veines. Cette découverte donna un nouvel élan aux recherches
+anatomiques. Aselli retrouve les vaisseaux chylifères. Pecquet montre
+qu'ils sont destinés à puiser dans les entrailles les matières
+assimilables et qu'ils les transportent dans le canal thoracique, par
+lequel elles sont versées dans la circulation. Rudbeck et Bartholin se
+disputent la découverte des vaisseaux lymphatiques; Wirsung fait
+connaître le canal pancréatique; Bartholin et Sténon complètent l'étude
+des glandes salivaires. Wepfer, Schneider, Willis, Vieussens étendent
+les connaissances acquises sur le cerveau, dont ils précisent le rôle;
+enfin Ruysch, par l'application aux recherches anatomiques du procédé
+qui consiste à injecter des liquides colorés dans les vaisseaux et les
+cavités, fait faire de grands progrès à l'histoire de l'appareil
+vasculaire.
+
+Vers la même époque, l'application à l'étude des organismes d'une autre
+méthode d'investigation fut encore plus féconde. Presque en même temps,
+Malpighi, professeur de médecine à Bologne (1628-1694), Leuwenhoek
+(1632-1723), de Delft, et Swammerdamm (1637-1680) introduisent l'emploi
+des verres grossissants dans les recherches d'histoire naturelle; ils
+sont aussitôt récompensés par de magnifiques découvertes. Malpighi fait
+connaître un grand nombre de particularités de structure des organes
+humains, découvre les trachées des insectes et étudie le développement
+du poulet; on doit à Leuwenhoek d'avoir révélé aux naturalistes
+l'existence des infusoires et d'avoir coopéré à la découverte des
+spermatozoïdes; il paraît aussi avoir connu la reproduction des pucerons
+sans le secours de l'accouplement, dont la réalité fut mise hors de
+doute, bien plus tard, par Bonnet, de Genève, et il fit sur la
+génération des polypes par bourgeonnement des observations qui devaient
+demeurer oubliées jusqu'aux recherches de Trembley. Swammerdamm, qui
+publia une grande partie de ses travaux sous le titre de _Biblia
+naturæ_, est surtout célèbre par ses recherches sur les métamorphoses
+des insectes.
+
+Dès cette époque se posent les grandes questions qui ont depuis agité le
+monde savant: Rédi (1626-1698) combat par des expériences d'une réelle
+précision l'hypothèse, aujourd'hui ramenée à un problème de chimie, des
+générations spontanées. Il continue cependant à admettre la possibilité
+de ce mode de génération pour les vers que l'on trouve à l'intérieur des
+fruits et pour ceux qui vivent dans les viscères de l'homme et des
+animaux, mais c'est sous l'influence des forces vitales elles-mêmes,
+d'âmes embryons, d'_âmes végétatives_, que ces vers sont engendrés.
+Newton signale déjà à la fin de son _Optique_ cette uniformité de
+structure des animaux, à la démonstration de laquelle Geoffroy
+Saint-Hilaire devait consacrer sa vie scientifique, et Pascal, dépassant
+Bacon, croit que _les êtres animés n'étaient à leur début que des
+individus informes et ambigus, dont les circonstances permanentes au
+milieu desquelles ils vivaient ont décidé originairement la
+constitution_[5]; Sylvius Leboë, de Leyde, soutient que tous les
+phénomènes qui se produisent dans les viscères sont analogues aux
+réactions qu'on voit s'accomplir dans les cornues des laboratoires de
+chimie; tandis que Vallisneri cherche à expliquer la génération, par la
+doctrine de l'emboîtement des germes dont Cuvier sera l'un des derniers
+partisans. Swammerdamm établit les bases de la doctrine du développement
+des animaux par formation successive des parties, par _épigénèse_. Mais
+les esprits sont loin d'être préparés à comprendre la portée de ces
+découvertes. En 1595, Frey, pasteur à Schweinfurth, considère encore les
+animaux comme des «précepteurs», qui nous auraient été donnés par Dieu;
+Wolfgang Franz, en 1612, dans son _Histoire sacrée des animaux_, qui eut
+plusieurs éditions et contient une assez ingénieuse classification des
+animaux, décrit les dragons naturels, qui ont trois rangées de dents à
+chaque mâchoire, et il ajoute avec une ineffable sérénité: «Le principal
+dragon est le diable;» le P. Kircher, physicien distingué cependant,
+recherche quels animaux Noé fit entrer dans l'arche; il figure parmi eux
+des sirènes et des griffons, et nous sommes en 1675! Il s'agit, à la
+vérité, d'écrivains religieux plutôt que de savants; mais quel monde de
+préjugés devait à une pareille époque affronter la moindre découverte!
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+ÉVOLUTION DE L'IDÉE D'ESPÈCE
+
+Les grands travaux descriptifs: Wotton, Gessner, Aldrovande.--Ray:
+définition de l'espèce.--Premiers essais de nomenclature.--Linné: la
+fixité de l'espèce; la nomenclature binaire.
+
+
+Cependant la zoologie descriptive avait fait de réels progrès. Wotton
+avait tiré, en 1552, des oeuvres d'Aristote un premier essai de
+disposition systématique des animaux. La même année, Conrad Gessner
+avait réuni, dans son _Histoire des animaux_, tout ce que l'on savait de
+son temps sur ces êtres vivants, et en avait rendu facile l'étude
+comparative, en adoptant pour ses descriptions un plan méthodique; à
+partir de 1599, Aldrovande avait publié sur les animaux une série
+d'ouvrages importants, et les matériaux s'étaient déjà tellement accrus
+qu'il avait fallu de toute nécessité recourir, pour mener cette oeuvre à
+bonne fin, à une classification rigoureuse, en partie empruntée à Wotton
+et en partie nouvelle; des animaux fabuleux, des harpies, des griffons,
+se trouvent encore mêlés aux animaux réels; l'histoire de l'oie qui naît
+des glands d'un chêne est encore racontée; mais le progrès n'en est pas
+moins accusé. Jonston compose, à son tour, après d'autres ouvrages
+d'histoire naturelle qui en étaient la préparation, son _Théâtre
+universel des animaux_; partout la méthode est la même: Les animaux sont
+décrits d'après leur habitat ordinaire, leur genre de nourriture, leurs
+moeurs.
+
+Mais les formes animales connues sont de plus en plus nombreuses; il
+devient de plus en plus difficile de les reconnaître dans les longues et
+confuses descriptions qu'on en fait. Sperling a le premier l'idée de les
+définir au moyen de courtes diagnoses qu'il nomme des _préceptes_
+(1661). Toutefois les groupes d'individus auxquels correspondent ces
+diagnoses, bien que nettement définis dans l'esprit des zoologistes,
+n'ont pas encore reçu de dénomination particulière. Comme le faisait
+jadis Aristote, on emploie indifféremment les mots _genre_ et _espèce_
+pour désigner des groupes d'étendue variable. On dit ainsi: l'espèce des
+oiseaux en comprend un grand nombre d'autres; l'espèce des mammifères se
+divise en plusieurs genres; on n'a pas non plus beaucoup réfléchi sur
+les caractères de ce que nous nommerions aujourd'hui une _espèce_. On
+admet sans trop de peine, malgré les efforts de Redi pour démontrer
+l'inanité de la génération spontanée des insectes, que des animaux
+peuvent exceptionnellement engendrer d'autres animaux tout différents et
+que beaucoup peuvent naître de la rosée, de la pourriture ou du limon.
+Cependant le besoin de plus de précision se fait graduellement sentir.
+Ray entre enfin hardiment dans la voie que nous suivons aujourd'hui, en
+déterminant d'une manière définitive la signification qu'il faut donner
+au mot _espèce_ et en fixant ainsi pour tous une idée qui jusque-là
+était demeurée quelque peu flottante. L'espèce, c'est désormais le plus
+restreint des groupes auxquels on appliquait jusque-là ce mot; toute
+réunion d'espèces ayant quelques caractères communs portera le nom de
+_genre_. Le genre pourra donc se diviser en espèces, mais l'espèce est
+maintenant une unité indivisible. Sa définition est tout entière basée
+sur la généralisation d'un fait d'observation journalière. Les animaux
+et les plantes que nous connaissons le mieux tirent tous leur origine
+d'animaux et de plantes semblables à eux; ces animaux et ces plantes
+ainsi liés généalogiquement sont ce qu'on appellera des espèces. L'idée
+était déjà dans Aristote, mais le mot n'y était pas, et l'idée même
+était moins précise, car Aristote n'en parle guère qu'incidemment, à
+propos des difficultés que soulève l'origine de certains animaux; Ray
+dit, au contraire, expressément: «Les formes spécifiquement différentes
+conservent toujours la même apparence; jamais une espèce ne naît de la
+semence d'une autre, ni réciproquement.» Il semble que Ray détermine non
+seulement de la façon la plus nette le critérium de l'espèce, mais qu'il
+affirme de plus la fixité absolue des formes spécifiques: il ne va
+cependant pas jusque-là. Il remarque d'abord qu'il existe entre les
+animaux de même espèce des différences sexuelles qui peuvent être assez
+considérables, et il ajoute que son «caractère de l'espèce n'est pas
+absolument infaillible. Les expérience montrent, en effet, que quelques
+semences peuvent dégénérer, que des plantes d'espèce différente peuvent,
+dans des cas exceptionnels, naître de la semence d'une plante d'espèce
+donnée et donner lieu, par conséquent, à une transmutation des espèces.»
+Ces réserves devront bientôt disparaître.
+
+Ray embrassait dans le cercle de ses études la botanique et presque
+toutes les branches de la zoologie qu'il avait étudiées soit seul, soit
+avec le concours de son ami Willoughby, mort prématurément et dont il
+publia les travaux. Peu à peu, l'accroissement considérable du nombre
+des animaux recueillis dans toutes les parties du monde obligea les
+naturalistes à se restreindre à l'étude de collections particulières qui
+étaient minutieusement décrites, comme on décrit de nos jours des
+cabinets de curiosités. Ce fut l'origine de livres tels que le
+_Thésaurus_ de Seba, l'ouvrage de Rumphius sur les raretés d'Amboine
+(1705), le _Gazophylacium naturæ et artis_ de Pétiver (1711) et autres
+publications analogues.
+
+On pouvait aussi borner ses études, en décrivant des animaux d'une
+certaine catégorie ayant entre eux quelque ressemblance; former ces
+catégories, c'était déjà reconnaître l'existence de groupes naturels;
+c'est ainsi que Martin Lister s'occupa des coquilles, Breyn des oursins,
+Linck des étoiles de mer, etc. Ces divers travaux monographiques ne
+pouvaient conduire à des idées bien générales; mais ils demandaient une
+étude suivie des formes vivantes; ces formes étaient nettement définies,
+parfois soigneusement figurées, comme dans l'ouvrage de Linck sur les
+étoiles de mer, qui date de 1733. Parmi elles, celles qui se ressemblent
+le plus sont groupées en _genres_ qui apparaissent ainsi comme des
+divisions secondaires des groupes plus étendus dont l'auteur se fait
+l'historien, groupes auxquels on n'a pas encore songé à attribuer de
+dénomination marquant leur degré de généralité. Dans les ouvrages de
+Breyn et de Linck, chaque genre reçoit un nom particulier, chaque espèce
+est distinguée de celles du même genre par une ou deux épithètes
+accolées au nom générique, de telle façon qu'un système de dénomination
+semblable à celui qui est en usage dans notre état civil tend de plus en
+plus à s'introduire dans la langue zoologique. D'abord l'usage de cette
+nomenclature est en quelque sorte accidentel; souvent on emploie
+plusieurs prénoms pour désigner une même espèce. Linné comprend enfin la
+nécessité de formuler les règles de la langue du naturaliste. Après
+s'être servi accidentellement en 1749, pour désigner les espèces
+communes en Scandinavie, d'un nom et d'un unique prénom dans un discours
+inaugural devenu célèbre sous le nom de _Pan suecica_, il montra en
+1751, dans sa _Philosophie botanique_, les avantages de ce mode de
+dénomination; en fit en 1753 une première application aux plantes, dans
+son _Species plantarum_, et l'étendit à l'ensemble des espèces des deux
+règnes dans la 12e édition de son _Systema naturæ_, qui date de 1766.
+Cette façon de désigner les espèces, adoptée depuis par tous les
+naturalistes, est ce qu'on a appelé la _nomenclature binaire_.
+
+Par un phénomène inverse de celui qui avait empêché Aristote d'atteindre
+à la notion de l'espèce, les groupes spécifiques nettement définis, et
+désignés chacun désormais par un nom particulier, facile à retenir, ne
+devaient pas tarder à être pris pour autant de réalités malgré ce que
+leur détermination présentait d'évidemment artificiel. Dans la période
+qui s'ouvre on voit, en effet, les naturalistes oublier peu à peu que
+les espèces ont été constituées par eux-mêmes à l'aide de groupes
+d'individus, pour ne plus voir que la forme abstraite à laquelle se
+rattachent tous les individus d'un même groupe. On s'applique à
+dénombrer ces formes, devenues autant d'êtres quasi réels; connaître
+toutes les formes vivantes, en donner un catalogue aussi complet que
+possible paraît à de nombreux zoologistes le but définitif de la
+science. On peut citer Klein comme le représentant le plus accompli de
+cette doctrine; ses travaux ont uniquement pour but de dresser un
+catalogue des animaux commode à consulter, et l'on doit y parvenir,
+suivant lui, au moyen d'un système de classification empruntant
+exclusivement ses caractères à l'extérieur de l'animal. Il est certain
+que, si l'on se propose seulement de dresser un inventaire du règne
+animal et d'arriver le plus rapidement possible à déterminer à quel
+chapitre de cet inventaire se rattache un animal donné, les caractères
+qui sont le plus apparents, le plus faciles à constater ont quelque
+droit à avoir la préférence; non seulement la nature des caractères
+employés, mais encore les façons dont ils sont mis en oeuvre, ce qu'on
+pourrait appeler les _procédés de classification_, prennent une
+importance considérable. C'est ainsi que l'on est amené à considérer
+comme des inventions éminemment utiles des artifices, tels que ces
+tables dichotomiques des botanistes, qui permettent d'abréger le temps à
+dépenser pour trouver un nom. En soutenant qu'on ne devait pas obliger
+les naturalistes qui veulent trouver le nom d'un animal, à en ouvrir la
+bouche pour compter combien il possède de dents, Klein devait avoir pour
+lui tous les naturalistes descripteurs, et l'on en voit encore de nos
+jours regretter que toutes nos méthodes de classification n'aient pas
+été basées sur de tels principes.
+
+Ce fut Linné qui eut l'honneur de limiter l'influence de Klein et
+d'affirmer que l'histoire naturelle devait atteindre un but plus élevé
+que celui auquel menaçaient de la restreindre les simples nomenclateurs.
+Pour son esprit poétique, il devait exister dans la nature une harmonie
+dont le naturaliste digne de ce nom devait être l'interprète. Que les
+conditions particulières à une science en voie de formation imposassent
+la nécessité d'avoir recours à des procédés plus ou moins artificiels
+pour parvenir à dresser un inventaire des êtres vivants, inventaire au
+moyen duquel on pût déterminer facilement les formes déjà connues et
+dans lequel il fût aisé d'assigner une place aux formes nouvelles, il ne
+le contestait pas; il dut lui-même, en partie, sa brillante réputation à
+l'invention et à l'emploi général de procédés de ce genre,
+particulièrement ingénieux, il est vrai; mais ces procédés, qu'il
+nommait des _systèmes_, n'étaient pour lui qu'une concession faite
+momentanément aux besoins de la nomenclature et ne représentaient
+nullement la science elle-même. Tout dans la nature lui paraissait
+rigoureusement ordonné; il était persuadé que, de même que nos pensées
+forment une chaîne ininterrompue, tous les êtres devaient se relier les
+uns aux autres d'une façon déterminée. Aussi s'était-il approprié cet
+aphorisme de Leibnitz: _Natura non facit saltum_: La nature ne fait
+point de saut. Dans la longue série des formes vivantes, chaque espèce
+devait être exactement intermédiaire entre deux autres. La science ne
+devait s'arrêter qu'après avoir permis de les disposer toutes dans un
+ordre tel que cette condition fût réalisée; seulement alors elle
+pourrait se considérer comme possédant un système de classification
+définitif; ce système définitif était nécessairement _unique_; c'est à
+lui qu'il fallait réserver le nom de _méthode naturelle_, et Linné
+pensait qu'on parviendrait à le réaliser en imaginant une suite de
+systèmes, destinés à être sans cesse perfectionnés par des retouches
+successives, de manière à se rapprocher de plus en plus du système
+définitif. Ainsi chacun de ces systèmes devait être comme nos théories,
+qui ne fournissent que des explications approximatives des phénomènes
+qu'elles se proposent de relier entre eux, jusqu'à ce que des
+perfectionnements progressifs, portant sur des points de détail, leur
+aient donné une inaltérable cohésion.
+
+Cette méthode, image de la nature, traduction fidèle de la pensée du
+créateur, devait tenir compte de tous les faits que peut présenter
+l'histoire des animaux: non seulement leurs caractères extérieurs, mais
+leur structure anatomique, leurs facultés, leur genre de vie, devaient
+être pris en considération pour arriver à rapprocher les espèces suivant
+leur ordre naturel, et Linné, tout en se bornant à constituer ce qu'il
+appelle un _système de la nature_, introduit, autant que cela est
+possible de son temps, la notion de la structure dans ses divisions du
+règne animal; il ouvre de la sorte une voie nouvelle, que Cuvier
+poursuivra plus tard.
+
+L'illustre Suédois a rendu à la philosophie zoologique un service plus
+important encore.
+
+La première condition pour se rapprocher autant que possible d'un but
+aussi élevé que celui qu'il devait atteindre, était d'introduire dans la
+science une précision qui lui avait manqué jusque-là. Aussi le
+voyons-nous prendre le plus grand soin de définir tout ce dont il a à
+parler. Il semble qu'il soit inutile de dire ce que peuvent être les
+minéraux, les végétaux et les plantes; depuis longtemps, l'observation
+vulgaire a donné à chacun une notion précise de là signification de ces
+termes. Linné insiste cependant:
+
+ Mineralia crescunt.
+ Vegetalia crescunt et vivunt.
+ Animalia crescunt, vivunt et sentiunt.
+
+Les trois règnes sont ainsi caractérisés, et leurs caractères présentent
+une séduisante gradation. Les formes à classer ne sont pas définies avec
+moins de netteté:
+
+«Nous comptons, dit Linné, autant d'espèces qu'il est sorti de couples
+des mains du Créateur.»
+
+Ici, la définition pèche même par trop de précision, car elle juge, dans
+sa forme concise, une foule de questions qu'il eût été peut-être prudent
+de ne pas résoudre aussi vite. Linné paraît savoir, en effet, que les
+animaux sont sortis par couples des mains divines; que tous les animaux
+de même espèce que nous observons aujourd'hui sont descendus de ces
+couples, auxquels les relient une série ininterrompue de générations;
+qu'aucune des familles naturelles ainsi constituées ne s'est éteinte;
+qu'aucune n'a subi de mélange; qu'aucune ne s'est perfectionnée,
+dégradée ou même modifiée. Ce savoir, il ne pouvait le tenir ni de
+l'observation, ni de l'expérience; il se place donc, par cette
+définition de l'espèce, hors du terrain scientifique. C'est évidemment
+du récit de la création fait par la Genèse qu'il s'inspire; nous nous
+trouvons en présence non plus d'un fait rigoureusement déterminé, mais
+d'une croyance religieuse, d'un dogme. Et c'est bien un dogme en effet,
+que Linné vient d'introduire dans la science. S'il n'y attache pas
+lui-même une importance excessive, s'il entreprend des recherches
+propres à déterminer de quelles variations les êtres vivants sont
+susceptibles, s'il suppose plus tard que les espèces primitives de
+plantes ont été peu nombreuses et que leur nombre s'est accrue par suite
+de croisements entre les espèces fondamentales, si l'on peut croire, en
+un mot, qu'en définissant l'espèce comme il l'a fait, Linné a surtout
+cédé au besoin de donner une forme saisissante à la notion de l'espèce,
+encore vague pour le plus grand nombre de ses lecteurs, il n'en sera
+plus de même de ses successeurs et de ses élèves, qui prendront ce qu'il
+y a de plus absolu dans cette définition, et feront du principe, plus
+théologique que scientifique, de l'invariabilité des espèces la pierre
+angulaire de la zoologie. Linné avait dit: «toute espèce est exactement
+intermédiaire entre deux autres;» il avait dit aussi: «la nature ne fait
+point de saut» et ces deux propositions impliquaient, chez lui, un
+sentiment profond de la continuité du règne animal comme du règne
+végétal, qui tempérait la rigueur de ses définitions; ses successeurs
+affirmeront exclusivement la discontinuité.
+
+On a souvent accusé l'école de Linné d'avoir enrayé toutes les études
+qui pouvaient nous éclairer relativement à l'origine et aux
+modifications possibles des êtres vivants. Ce reproche n'est pas
+absolument fondé. Les observations précises, quel que soit l'esprit dans
+lequel elles sont faites, finissent toujours, par cela seul qu'elles
+sont précises, par conduire à la vérité. Or Linné dotait l'histoire
+naturelle d'une précision inconnue jusqu'à lui. S'il était vrai que les
+formes vivantes étaient invariables et en nombre limité, l'accord devait
+rapidement se faire entre les naturalistes sur le nombre et les
+caractères de ces formes nettement séparées les unes des autres; si ces
+formes étaient au contraire variables, le zèle mis par chacun à décrire
+de prétendues espèces nouvelles devait augmenter indéfiniment le nombre
+des espèces, établir peu à peu entre les formes les plus différentes les
+transitions les plus graduées, soit par l'intermédiaire de formes
+actuellement existantes, soit par l'intermédiaire de formes ayant vécu,
+mais aujourd'hui disparues. Est-il besoin de dire ce qui est arrivé? Le
+nombre des espèces décrites depuis Linné s'est si rapidement augmenté,
+que les descripteurs, effrayés de leur oeuvre, ont fini par se renvoyer
+réciproquement l'accusation de constituer des espèces de fantaisie, les
+uns multipliant à l'infini les dénominations différentes, les autres
+désignant au contraire sous un même nom des formes que l'on trouverait,
+sans aucun doute, fort disparates si l'on ne connaissait les formes
+intermédiaires qui les unissent. De par les divergences mêmes de ceux
+qui la prétendaient fixe, l'espèce est devenue un groupe aux limites
+flottantes, toutes conventionnelles, d'individus plus ou moins
+semblables entre eux. On n'a pu manquer d'être frappé de tout ce
+qu'avait d'arbitraire la délimitation de ces groupes; mais, quand on a
+voulu en fixer nettement les limites, on s'est heurté à de telles
+difficultés que chacun a donné de l'espèce une définition différente et
+qu'il a fallu avoir recours, pour trouver un terrain de conciliation,
+non à des caractères extérieurs, tels que ceux dont Klein demandait
+l'usage exclusif, non pas même à des caractères anatomiques, tels que
+ceux dont Linné commençait à faire usage, mais à un caractère
+exclusivement physiologique, nécessitant, pour être déterminé, des
+expériences souvent impraticables, le caractère même que le bon sens
+populaire, bien plus que son observation personnelle, avait dicté à
+Aristote: la fécondité ou l'infécondité des unions entre les individus
+dont l'identité spécifique était douteuse.
+
+En serrant de plus près qu'on ne l'avait fait avant lui la notion de
+l'espèce, en conduisant ses élèves à adopter nettement une manière de
+voir déterminée, en donnant un corps à une conception vaporeuse
+jusque-là, Linné forçait l'attention des hommes de science à se porter
+sur des phénomènes qu'ils auraient sans doute longtemps encore négligés,
+à chercher la solution de problèmes difficiles à résoudre et qu'on eût
+peut-être éludés au lieu de les envisager de front. La multiplication
+même des prétendues formes spécifiques, dont on a accusé les
+naturalistes linnéens d'avoir encombré les sciences, est donc demeurée
+un bien, car plus ces formes devenaient nombreuses, plus il était
+nécessaire de les décrire avec précision, pour les distinguer les unes
+des autres, et plus devaient s'étendre nos connaissances relatives aux
+modifications diverses dont sont respectivement susceptibles les
+individus de même espèce.
+
+ * * * * *
+
+Les prédécesseurs de Linné réunissaient dans des groupes plus ou moins
+étendus, qu'ils désignaient sous le nom de genre ou auxquels ils ne
+donnaient pas du tout de nom, les espèces qui, tout en étant distinctes,
+présentaient quelques similitudes. Linné définit le premier les
+différents degrés de ressemblance: dans ses ouvrages, les espèces les
+plus voisines furent constamment groupées en _genres_; les genres entre
+lesquels il existait des caractères communs furent réunis en _ordres_,
+les ordres en _classes_. Les rapports réciproques de ces diverses
+divisions furent établis par le tableau suivant, indiquant plusieurs
+sortes de hiérarchie et dans lequel les termes correspondants sont
+placés sur une même ligne verticale:
+
++------------+------------+------------------------+---------+---------+
+|Classe. |Genre. |Ordre. |Espèce. |Variété. |
++------------+------------+------------------------+---------+---------+
+|Genre le |Genre moyen.|Genre le plus restreint.|Espèce. |Individu.|
+|plus étendu.| | | | |
++------------+------------+------------------------+---------+---------+
+|Province. |Département.|Commune. |Bourg. |Maison. |
++------------+------------+------------------------+---------+---------+
+|Régiment. |Bataillon. |Compagnie. |Escouade.|Soldat. |
++------------+------------+------------------------+---------+---------+
+
+La dernière édition du _Systema naturæ_ est de 1766; plus tard, en 1780,
+entre l'ordre et le genre, Batsch introduisit une division nouvelle,
+dont l'importance est presque devenue prédominante, la _famille_. Il est
+évident que cette gradation des ressemblances présentées par les animaux
+devait rapidement éveiller l'idée d'un degré plus ou moins grand de
+parenté entre eux. Déjà Linné avait emprunté à l'état civil le système
+de la nomenclature binaire, désignant par un même nom les êtres de même
+genre, qu'il comparait par conséquent implicitement aux membres d'une
+même lignée; le mot de _famille_, choisi par Batsch, implique que la
+même comparaison est dans son esprit, et le mot _tribu_, qu'on emploiera
+également plus tard, précise encore cette assimilation. Mais ces
+comparaisons sont, pour ainsi dire, inconscientes; elles sont suscitées
+par la nature même de phénomènes qu'il s'agit de faire comprendre; on
+constate des ressemblances de divers degrés entre les animaux; on a
+constaté de même des ressemblances décroissantes entre les membres d'une
+même famille humaine à mesure qu'ils s'éloignent de leur souche commune:
+on rapproche ces deux faits; mais on demande si peu au second
+l'explication du premier qu'au lieu de se représenter la classification
+comme un arbre généalogique aux rameaux multiples, on en cherche
+l'image, soit comme Linné, dans les rapports que présentent entre elles
+les bourgades, les villes et les provinces inscrites sur une carte
+géographique, soit même, comme Bonnet, dans les rapports que présentent
+les anneaux d'une chaîne, les degrés d'une échelle. Cette doctrine de
+l'échelle des êtres, issue de la philosophie de Leibnitz, a vivement
+frappé l'esprit des philosophes; elle s'est conservée, sous des formes
+diverses, pendant de longues années; il est nécessaire de montrer
+comment la présentait celui qui en fut le plus ardent promoteur, Charles
+Bonnet.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LES PHILOSOPHES DU XVIIIe SIÈCLE
+
+C. Bonnet: la chaîne des êtres; les révolutions du globe; l'état passé
+et l'état futur des plantes, des animaux et de l'homme; l'emboitement
+des germes.--Robinet: ses idées sur l'évolution.--De Maillet: les
+fossiles.--Erasme Darwin: le transformisme fondé sur
+l'épigénèse.--Transformation des animaux sous l'influence de l'habitude;
+analogie avec Lamarck et Charles Darwin.--Maupertuis: la sensibilité de
+la matière et le transformisme.--Diderot: la vie de l'espèce et la vie
+de l'individu.
+
+
+Linné était avant tout un savant; s'il avait de brillantes échappées
+vers la philosophie, il faisait hautement profession de borner son
+ambition à la connaissance et à la contemplation des oeuvres de la
+nature; Charles Bonnet est avant tout un philosophe qui interroge la
+nature pour y trouver des problèmes à résoudre, qui expérimente et
+observe, pour s'élever aussitôt des faits qu'il découvre aux plus hautes
+spéculations métaphysiques. Comme philosophe, Bonnet est un fervent
+disciple de Leibnitz: tous ses efforts tendent à démontrer la
+possibilité d'appliquer aux corps matériels et même aux êtres
+immatériels dont il admet l'existence, cette _loi de continuité_ que
+nous avons déjà vue acceptée par Linné. Pour lui, tous les êtres forment
+une chaîne continue en dehors de laquelle il n'y a que Dieu.
+Graduellement, les minéraux passent aux êtres organisés et ceux-ci sont
+reliés entre eux par une foule d'insensibles transitions. Les diverses
+divisions de nos systèmes et de nos méthodes, les espèces mêmes n'ont
+qu'en apparence des limites fixes. En réalité, grâce aux innombrables
+variations que les individus peuvent présenter, les espèces sont
+étroitement reliées les unes aux autres: «Les intelligences qui nous
+sont supérieures découvrent peut-être entre deux individus que nous
+rangeons dans la même espèce plus de variétés que nous n'en découvrons
+entre deux individus de genres éloignés. Ainsi ces intelligences voient
+dans l'échelle de notre monde autant d'échelons qu'il y a d'individus.
+Il en est de même de l'échelle de chaque monde, et toutes ne composent
+qu'une seule suite, qui a pour premier terme l'atome et pour dernier
+terme le plus élevé des chérubins[6].» Comme conséquence de ces idées,
+Bonnet accepte l'opinion qu'il existe plusieurs mondes habités, que ces
+mondes présentent au point de vue de leur perfection une véritable
+gradation, qu'il en est d'inférieurs au nôtre et aussi de supérieurs.
+
+«Les êtres terrestres viennent se ranger naturellement sous quatre
+classes générales: 1° les êtres _bruts_ ou _inorganisés_; 2° les êtres
+_organisés_ et _inanimés_; 3° les êtres _organisés_ et _animés_; 4° les
+êtres _organisés_, _animés_ et _raisonnables_[7]... L'assortiment
+d'êtres qui est propre à notre globe ne se rencontre vraisemblablement
+dans aucun autre. Chaque globe a son économie particulière, ses lois,
+ses productions. Il est peut-être des mondes si imparfaits relativement
+au nôtre qu'il ne s'y trouve que des êtres de la première ou de la
+seconde classe. D'autres mondes peuvent être au contraire si parfaits,
+qu'il n'y ait que des êtres propres aux classes supérieures. Dans ces
+derniers mondes, les rochers sont organisés, les plantes sentent, les
+animaux raisonnent, les hommes sont des anges.
+
+«Quelle est donc l'excellence de la Jérusalem céleste, où l'ange est le
+moindre des êtres intelligents[8]?»
+
+Bonnet passe, comme on voit, de la science à la théologie, des êtres
+matériels aux esprits. Ses tentatives de constituer par les inductions
+que lui inspire la loi de continuité une sorte d'histoire naturelle des
+créatures célestes peuvent paraître aujourd'hui bien naïves. Mais, si
+l'application d'un principe tiré de l'étude du monde tangible à un monde
+qui échappe totalement à nos sens conduit à des conclusions que rien ne
+saurait distinguer des rêves de notre imagination, l'application de ce
+même principe à la détermination des rapports réciproques des êtres
+organisés est, au contraire, féconde en conséquences intéressantes.
+C'est ainsi que Bonnet, après une comparaison longuement développée de
+la plante et de l'animal, arrive à cette conclusion, si éloquemment mise
+en lumière par Claude Bernard dans les dernières années de sa vie, qu'il
+n'existe entre les deux grands règnes organiques aucun caractère
+distinctif absolu: «Dites au vulgaire que les philosophes ont de la
+peine à distinguer un chat d'un rosier; il rira des philosophes et
+demandera s'il est rien dans le monde qui soit plus facile à distinguer?
+C'est que le vulgaire, qui ignore l'art d'abstraire, juge sur des idées
+_particulières_ et que les philosophes jugent sur des idées générales.
+Retranchez de la notion du chat et de celle du rosier toutes les
+propriétés qui constituent, dans l'une et dans l'autre, l'espèce, le
+genre, la classe, pour ne retenir que les propriétés les plus générales
+qui caractérisent l'animal ou la plante, et il ne vous restera aucune
+marque distinctive entre le chat et le rosier[9]... Les plantes et les
+animaux ne sont que des modifications de la matière organisée. Ils
+participent tous à une même essence, et l'attribut distinctif nous est
+inconnu[10].»
+
+La plante est donc une sorte d'animal inférieur; on passe par degrés de
+l'homme à l'animal, de l'animal à la plante, de la plante au minéral.
+Beaucoup de ces degrés sont encore à découvrir; ceux d'entre eux qui
+paraissent connus sont résumés par Bonnet dans cette échelle fameuse que
+nous reproduisons textuellement ci-dessous:
+
+L'homme.
+Orang-outang.
+Singe.
+
+Quadrupèdes.
+Écureuil volant.
+Chauve-souris.
+Autruche.
+
+Oiseaux.
+Oiseaux aquatiques.
+Oiseaux amphibies.
+Poissons volants.
+
+Poissons.
+Poissons rampants.
+Anguilles.
+Serpents d'eau.
+
+Serpents.
+Limaces.
+Limaçons.
+
+Coquillages.
+Vers à tuyaux.
+Teignes.
+
+Insectes.
+Gallinsectes.
+Tænia ou solitaire.
+Polypes.
+Orties de mer.
+Sensitives.
+
+Plantes.
+Lichens.
+Moisissures.
+Champignons, agarics.
+Truffes.
+Coraux et coralloïdes.
+Lithophytes.
+Amiante.
+Talcs, gypses, sélénites.
+Ardoises.
+
+Pierres.
+Pierres figurées.
+Cristallisations.
+
+Sels.
+Vitriols.
+
+Métaux.
+Demi-métaux.
+
+Soufres.
+Bitumes.
+
+Terres.
+Terre pure.
+
+Eau.
+
+Air.
+
+Feu.
+Matières plus subtiles.
+
+Certes, dans cette longue énumération d'êtres entre lesquels sont
+établies des liaisons basées sur les ressemblances les plus
+superficielles, on aurait peine à reconnaître l'oeuvre de l'ingénieux et
+sagace observateur, qui sut parfois égaler Réaumur et Trembley, de
+l'expérimentateur précis auquel la science est redevable d'avoir
+nettement déterminé les conditions de la parthénogenèse des pucerons,
+d'avoir découvert et étudié la reproduction des naïs par division et la
+restauration des parties mutilées chez les vers de terre, d'avoir
+observé les phénomènes de la reproduction chez les bryozoaires d'eau
+douce, les vorticelles et les stentors; Bonnet était évidemment peu
+pénétré de la nécessité de fonder sur la structure anatomique les
+rapprochements à établir entre les êtres vivants; aussi bien ne
+s'embarrasse-t-il pas de pénétrer dans le détail des classifications; il
+prend le règne animal en bloc, et, sans rechercher quels liens
+pourraient unir entre eux les groupes secondaires, il se pose d'emblée
+et discute longuement une question que Linné considère comme résolue _a
+priori_: Les êtres qui forment la population actuelle de notre globe
+ont-ils toujours été ce que nous les voyons? demeureront-ils
+éternellement ce qu'ils sont[11]? Avec une remarquable indépendance
+d'esprit, le philosophe de Genève se dégage des liens que la lettre de
+la Genèse avait imposés à Linné. Le globe a été, suivant lui, le théâtre
+de révolutions dont nous ignorons le nombre et qui peuvent encore se
+renouveler; le chaos décrit par Moïse est le résultat de la dernière de
+ces révolutions; la création dont il nous fait le récit n'est autre
+chose, comme l'avait déjà dit Whiston, que la résurrection des animaux
+qu'elle a détruits. De même que le monde qui précéda la période de la
+Genèse était très différent du monde actuel, les animaux anciens ne
+ressemblaient pas à ceux qui vivent de nos jours; ceux qui habiteront
+notre planète, lorsque la nouvelle révolution prédite par la Bible se
+sera accomplie, différeront aussi des animaux des deux périodes
+précédentes. Les êtres vivants subissent donc à chaque révolution du
+globe des transformations profondes. À la fin de chaque période, les
+formes vivantes sont anéanties; des formes différentes leur succèdent;
+il n'y a pas cependant, à proprement parler, de création nouvelle: les
+animaux nouveaux procèdent des germes contenus dans les animaux anciens,
+et ce sont ces germes, supposés indestructibles, qui établissent un lien
+entre la faune et la flore de chaque période et celles de la période
+suivante. Que sont eux-mêmes ces germes? En quoi consistent les
+modifications des formes vivantes? Quel est l'agent de ces
+modifications? C'est ce que nous avons maintenant à examiner.
+
+Le transformisme de Bonnet, il faut se hâter de le dire, ne ressemble en
+rien au transformisme moderne. S'il est dit au chapitre IV de la
+_Palingénésie philosophique_ que lorsque, dans l'oeuf, «le poulet
+commence à devenir visible, il apparaît sous la forme d'un très petit
+ver;» que, «si l'imperfection de notre vue et de nos instruments nous
+permettait de remonter plus haut dans l'origine du poulet, nous le
+trouverions, sans doute, bien plus déguisé encore;» que «les
+différentes, phases sous lesquelles il se montre à nous successivement
+peuvent nous faire juger des diverses révolutions que les corps
+organisés ont eu à subir pour parvenir à cette dernière forme sous
+laquelle ils nous sont connus,» et qu'enfin «tout ceci nous aide à
+concevoir les nouvelles formes que les animaux revêtiront dans leur état
+futur»; si ces phrases rapprochées témoignent que Bonnet songeait déjà à
+une sorte de parallélisme entre les transformations embryogéniques de
+l'individu et les transformations subies par l'espèce à laquelle il
+appartient, l'idée que se fait notre philosophe du développement des
+êtres vivants est telle qu'elle ne peut apporter aucun éclaircissement
+sur l'origine des êtres organisés. Il existe entre les diverses parties
+d'un même animal une si complète harmonie, ces parties «conspirent si
+évidemment vers un même but général: la formation de cette unité qu'on
+nomme un animal, de ce tout organisé qui vit, croît, sent, se meut, se
+conserve, se reproduit,» qu'on demeure convaincu, écrit Bonnet, «qu'un
+tout si prodigieusement composé et pourtant si harmonique n'a pu être
+formé, comme une montre, de pièces de rapport ou de l'engrainement d'une
+infinité de molécules diverses réunies par apposition successive; un
+pareil tout porte l'empreinte indélébile d'un ouvrage fait d'un seul
+coup[12].» Bonnet se prononce donc contre tout essai d'explication
+mécanique des animaux; il se déclare adversaire résolu de l'épigénèse et
+admet qu'à tout être vivant préexistait un germe organisé. C'est le
+procédé de raisonnement au moyen duquel on a souvent tenté de démontrer
+l'impossibilité de l'évolution, en s'appuyant sur l'adaptation parfois
+si complète des animaux et des plantes à leurs conditions particulières
+d'existence. Il semble impossible, en effet, quand on se contente de
+porter à ces questions une attention superficielle, quand on les examine
+avec des idées préconçues, quand on est décidé à ne tenir compte
+d'aucune des propriétés fondamentales des animaux et des plantes, que
+l'admirable harmonie dans laquelle s'écoule leur existence, n'ait pas
+été soigneusement méditée et organisée, jusque dans ses détails les plus
+minutieux, par une intelligence d'une profondeur infinie et d'une
+prévoyance bien propre à confondre notre imagination.
+
+L'hypothèse de la préexistence des germes conduit Bonnet à nier avec
+raison les générations équivoques; il s'étonne que Rédi ait pu admettre
+ce mode de génération pour les vers que l'on trouve dans les fruits et
+pour les helminthes, alors qu'on peut expliquer de bien des façons plus
+naturelles leur présence dans le lieu où on les observe, et qu'en
+particulier nombre de faits semblent parler «en faveur des
+transmigrations du Tænia[13]». Les vers intestinaux, comme tous les
+autres êtres vivants, sont issus d'un germe, et Bonnet entend par germe
+«toute préordination, toute préformation de parties, capable par
+elle-même de déterminer l'existence d'une plante ou d'un animal.» Les
+oeufs, malgré l'extrême simplicité de composition que nous leur
+connaissons aujourd'hui, rentrent parfaitement dans cette
+définition[14], d'autant plus que Bonnet ajoute qu'on ne doit pas
+s'imaginer que «toutes les parties d'un corps organisé sont en petit
+dans le germe, précisément comme elles paraissent en grand dans le tout
+développé[15].» Mais ce sont là des concessions faites aux observations
+nombreuses déjà, qui ont porté sur les métamorphoses des insectes. Au
+fond, Bonnet voit dans le germe un être organisé fort complexe, et il
+est manifestement heureux toutes les fois qu'il peut montrer qu'on a
+découvert dans un oeuf ou dans un embryon quelques parties qu'on n'y
+soupçonnait pas d'abord.
+
+Les germes, étant presque aussi compliqués que les animaux adultes, ne
+sauraient avoir été formés, comme eux, que d'un seul coup et par un acte
+de création. Bonnet admet qu'ils ont été créés tous ensemble et enfermés
+dans des corps vivants, au sein desquels ils sont emboîtés les uns dans
+les autres, comme Vallisneri l'avait le premier supposé, attendant que
+leur tour arrive de croître et de se développer.
+
+À proprement parler, il n'y a jamais _génération_, c'est-à-dire
+production d'un être vivant nouveau; il n'y a jamais qu'_évolution_ d'un
+germe préexistant. La nécessité de supposer que les germes des êtres
+vivants sont, au moins dans un grand nombre de cas, enfermés les uns
+dans les autres, conduit à supposer aux derniers d'entre eux une
+petitesse hors de proportion avec tout ce que nous pouvons imaginer.
+Mais cela n'a rien qui puisse effrayer la raison, et Bonnet supprime
+d'avance toutes les objections qu'on lui opposera en déclarant que la
+doctrine de l'emboîtement lui paraît «une des plus belles victoires que
+l'entendement pur ait remporté sur les sens. J'ai montré, ajoute-t-il,
+combien il est absurde d'opposer à cette hypothèse des calculs qui
+n'effrayent que l'imagination et qu'une raison éclairée réduit
+facilement à leur juste valeur... Il ne faut pas que l'imagination, qui
+veut tout peindre et tout palper, entreprenne de juger des choses qui
+sont uniquement du ressort de la raison et qui ne peuvent être aperçues
+que par un oeil philosophique[16].»
+
+Une fois admise cette distinction entre l'oeil organique et l'oeil
+philosophique, entre les sens qui peuvent tromper et la raison qui ne
+saurait nous égarer, les faits n'ont plus rien de bien embarrassant.
+L'image la plus saisissante de l'épigenèse est celle que nous offrent
+les Végétaux, avec leurs branches, leurs rameaux, leurs feuilles,
+véritables individus indépendants, que notre oeil organique voit pousser
+les uns sur les autres. Bonnet ne se fait pas du végétal une autre idée
+que nous. «Un arbre, dit-il, n'est pas un tout unique; il est réellement
+composé d'autant d'arbres et d'arbrisseaux qu'il a de branches et de
+rameaux. Tous ces arbres et tous ces arbrisseaux sont, pour ainsi dire,
+greffés les uns sur les autres et tiennent ainsi à l'arbre principal par
+une infinité de communications. Chaque arbre secondaire, chaque
+arbrisseau, chaque sous-arbrisseau a ses organes et sa vie propre; il
+est en lui-même un petit tout individuel qui représente plus ou moins en
+raccourci le grand tout dont il fait partie[17].» Les polypes, dont le
+bourgeonnement a été si bien étudié par Trembley, le ténia, composé
+d'anneaux semblables entre eux, les nais, les tubifex, les vers de
+terre, dont Bonnet a si bien étudié les modes de reproduction et de
+segmentation, se rapprochent des plantes, à cet égard; ce sont de vrais
+«zoophytes». La même explication suffit pour ramener les phénomènes de
+reproduction des zoophytes et des plantes à la théorie de l'emboîtement:
+des germes sont répandus dans toutes les parties de leur corps, qui est
+ainsi transformé en une sorte «d'ovaire universel». Dans un végétal qui
+pousse, dans un polype qui bourgeonne, ces germes se développent
+spontanément en individus qui peuvent demeurer unis ou se séparer; il
+faut un accident pour amener leur évolution chez les vers, dont les
+parties ne deviennent de nouveaux individus qu'après avoir été séparées
+les unes des autres. Ainsi, grâce à l'hypothèse des germes invisibles,
+les faits d'épigénèse les plus évidents sont tournés au profit de
+l'évolution.
+
+On peut douer des corps invisibles, de toutes les propriétés qu'on
+voudra, sans crainte d'être contredit par les sens. Bonnet suppose donc
+que ses germes invisibles sont également indestructibles. Quand un corps
+vivant, fût-ce même un oeuf, se détruit, les germes indestructibles qu'il
+contient sont mis en liberté et se logent où ils peuvent. «Des germes
+indestructibles peuvent être dispersés sans inconvénient dans tous les
+corps particuliers qui nous environnent. Ils peuvent séjourner dans tel
+ou tel corps jusqu'au moment de sa décomposition, passer ensuite sans la
+moindre altération dans un autre corps, de celui-ci dans un troisième,
+etc. Je conçois avec la plus grande facilité que le germe d'un éléphant
+peut loger d'abord dans une molécule de terre, passer de là dans le
+bouton d'un fruit, de celui-ci dans la cuisse d'une mite, etc.[18]» Ces
+germes, créés dès l'origine de notre monde, «bravent donc les efforts de
+tous les éléments, de tous les siècles.» Rien ne s'oppose à ce que «la
+puissance absolue ait pu renfermer dans le premier germe de chaque être
+organisé la suite des germes correspondant aux dernières révolutions que
+notre planète était appelée à subir.» De même que Leibnitz admettait une
+harmonie préétablie entre les pensées de notre âme et les mouvements de
+notre corps, de manière que les mouvements de l'un correspondissent en
+tout temps aux pensées de l'autre, de même Bonnet admet un parallélisme
+parfait entre le système astronomique et le système organique, entre les
+divers états de la terre considérée comme planète ou comme monde et les
+divers états des êtres qui devaient peupler sa surface. Les germes créés
+pour chaque période attendent, cachés dans les organismes qui les
+abritent, que l'avènement de ces périodes amène les conditions
+nécessaires à leur développement. De la sorte, les êtres propres à
+chaque période sont à la fois reliés à ceux de la période précédente qui
+ont abrité leurs germes, et ils en sont indépendants puisque tous les
+germes ont été créés en même temps; grâce à l'harmonie établie entre
+l'évolution des germes organiques et les révolutions de notre planète,
+des faunes et des flores nouvelles apparaissent sans qu'il soit besoin
+d'une création nouvelle.
+
+Malgré sa hardiesse ordinaire, Bonnet croit d'ailleurs devoir se borner
+à considérer trois périodes dans l'histoire de notre globe, celle qui a
+précédé la révolution décrite dans la Genèse, celle qui suivra la fin du
+monde, produite par le feu, qu'ont annoncée les prophètes, et il est
+important d'ajouter qu'il se fait une étrange idée de l'état futur des
+animaux. Les germes d'où ils naîtront n'échapperaient pas à la
+destruction s'ils n'étaient formés d'une matière plus subtile que la
+matière ordinaire, d'une sorte d'éther; «si nous partons de la
+supposition du petit corps éthéré qui renferme en petit tous les organes
+de l'animal futur, nous conjecturerons que le corps des animaux dans
+leur nouvel état sera composé, d'une matière dont la rareté et
+l'organisation le mettent à l'abri des altérations qui surviennent aux
+corps grossiers et qui tendent continuellement à le détruire de tant de
+manières différentes. Le nouveau corps n'exigera pas sans doute les
+mêmes réparations que le corps actuel exige. Il aura une mécanique bien
+supérieure à celle que nous admirons dans ce dernier. Il n'y a pas
+d'apparence que les animaux propagent dans leur état futur.»
+
+Nous arrivons ainsi dans le monde des esprits et de l'immortalité; nous
+sommes en pleine fantaisie. Une alliance singulière d'un raisonnement
+rigoureux, s'appuyant sur des faits mal connus, trop peu nombreux, avec
+les affirmations bibliques prises au pied de la lettre, conduit un des
+esprits les plus ingénieux d'une époque où le génie était commun, un
+observateur éminent, à des rêveries dans lesquelles son imagination ne
+connaît plus d'obstacle, où non seulement le contrôle expérimental des
+idées n'est plus possible, mais où les témoignages des sens sont
+d'avance récusés quand ils sont en désaccord avec les conceptions que le
+penseur attribue à sa raison.
+
+ * * * * *
+
+Bonnet n'est pas le seul philosophe qui se soit engagé dans cette voie.
+L'origine des animaux, celle de l'homme préoccupaient à juste titre les
+hommes de science, les philosophes et même les simples rêveurs de son
+temps.
+
+Robinet, dans ses livres _De la nature_ (1766) et _Considérations
+philosophiques sur la gradation naturelle des formes de l'être_ (1768),
+émet des idées qui, bien qu'elles aient été ridiculisées par Cuvier, ne
+sont pas très éloignées de celles de Bonnet. Son point de départ est
+aussi la loi de continuité de Leibnitz. Poussant de suite ce principe à
+l'extrême, il admet que toute la matière est vivante; que les étoiles,
+le soleil, la terre, les planètes sont des animaux; que tous les êtres
+forment une chaîne continue; qu'il n'y a ni classes, ni ordres, ni
+genres, ni espèces, mais seulement des individus que l'imperfection
+seule de nos sens nous conduit à considérer comme spécifiquement
+identiques. Les individus naissent de germes qui se développent
+successivement; ils sont directement formés par la nature. Le monde
+matériel est gouverné par un monde invisible, composé de forces. La
+nature ne se répète jamais, et il pourra y avoir un temps auquel il n'y
+ait pas un seul être conformé comme nous sommes aujourd'hui; les formes
+vivantes se sont constituées par un perfectionnement progressif, allant
+du simple au composé; il pourrait y avoir au-dessus de l'homme des
+créatures immatérielles; mais l'homme se rattache par une infinité de
+formes présentant une infinité de différences graduelles à un prototype
+simple. Toutes ces formes intermédiaires sont des oeuvres séparées de la
+nature s'essayant à faire l'homme, son oeuvre actuellement la plus
+parfaite; cette oeuvre pourra être perfectionnée dans l'avenir si
+l'homme, devenant hermaphrodite, réunit les beautés de Vénus à celles
+d'Apollon. Au demeurant, ce perfectionnement de l'humanité n'est pas
+beaucoup plus étrange que celui rêvé pour elle par Bonnet.
+
+ * * * * *
+
+De Maillet, plus connu sous le pseudonyme choisi par lui de Telliamed,
+avait cherché, comme Bonnet et comme Robinet, dans la création d'une
+infinité de germes l'explication de l'origine des êtres vivants; mais il
+avait fait de la mer le réservoir commun de tous ces germes. Tous les
+animaux, les hommes même avaient donc été primitivement marins. La mer
+avait eu d'ailleurs autrefois une beaucoup plus vaste extension, et de
+Maillet en donnait pour preuve l'énorme quantité de coquilles marines
+que l'on trouve enfouies dans le sol, jusque sur les plus hautes
+montagnes. À mesure que les continents s'étaient accrus, un certain
+nombre d'animaux marins avaient été accidentellement entraînés hors de
+l'eau, sur des rivages gardant encore une certaine humidité, et de là
+sur la terre ferme. Les individus ainsi dépaysés s'habituèrent au
+nouveau genre de vie qui leur était imposé par les circonstances et
+transmirent à leurs descendants les habitudes et les organes nouveaux
+qu'ils avaient acquis. Il est inutile d'insister sur les arguments
+bizarres qu'emploie de Maillet pour soutenir son hypothèse; mais on doit
+lui laisser le mérite d'avoir reconnu la véritable nature des fossiles
+et d'en avoir saisi la signification, à une époque où de nombreux
+savants refusaient encore d'y voir les restes d'êtres ayant jadis vécu;
+d'avoir pensé que les organismes vivants susceptibles de se modifier,
+étaient capables de transmettre leurs modifications à leur descendance,
+et d'avoir compris, par conséquent, l'importance des phénomènes si
+connus, mais si négligés, de l'hérédité.
+
+ * * * * *
+
+En admettant la possibilité de changements héréditaires dans la
+structure des êtres vivants, de Maillet réalise un progrès sur Bonnet et
+sur Robinet, qui ne voient dans les modifications présentées par la
+population de la terre qu'une continuation du miracle primitif de la
+création. Le Dr Erasme Darwin, grand-père de l'illustre réformateur du
+transformisme, va, à son tour, plus loin que de Maillet. Il a exposé
+dans sa _Zoonomia_ un système où l'on trouve soutenues, à l'aide
+d'arguments qui témoignent d'une grande perspicacité, quelques idées peu
+différentes de celles que développera plus tard Lamarck. Pour rendre son
+système intelligible, Erasme Darwin, par une inspiration heureuse,
+recherche d'abord comment s'accomplit le développement embryogénique de
+l'individu et suppose que l'espèce à laquelle il appartient a subi, dans
+la série des temps, une évolution analogue, mais de beaucoup plus longue
+durée. Il rejette la doctrine de l'emboîtement des germes, qui conduit à
+supposer l'existence de corps vivants infiniment plus petits «que les
+diables qui tentèrent saint Antoine et dont 20 000 pouvaient, sans se
+gêner aucunement, danser une sarabande échevelée sur la pointe de la
+plus fine aiguille.» L'embryon est, pour lui, un filament constitué
+probablement par l'extrémité d'une fibre nerveuse motrice. Ce filament
+est doué de certaines propriétés: les unes lui sont personnelles; les
+autres lui ont été transmises par ses parents, dont il n'est en réalité
+qu'une branche, une élongation, puisqu'il a fait, à un certain moment,
+partie de leur substance. Le filament embryonnaire est doué
+d'irritabilité, de sensibilité, de volonté; il possède aussi la faculté
+de se nourrir, et on le voit grandir, se compliquer, se perfectionner
+par l'addition de parties nouvelles, résultant de ce qu'une quantité
+plus ou moins grande de matière vivante est venue s'ajouter à la sienne.
+Cette addition de matière vivante a lieu d'abord sous l'influence des
+propriétés primitives des filaments embryonnaires; mais, à mesure
+qu'elle se produit des organes nouveaux apparaissent et avec eux des
+facultés nouvelles. Ces facultés créent des besoins, ces besoins des
+façons de vivre, des habitudes qui interviennent, pour une certaine
+part, dans les transformations que subit chaque individu au cours de son
+existence.
+
+Telle a été aussi la marche de l'évolution des espèces: les organismes
+vivants ont été créés sous des formes extrêmement simples, rappelant
+celle des filaments vivants, qui sont encore la forme première de chaque
+individu. Ces filaments étaient très peu nombreux en espèces, et, de
+même que chaque corps chimique est doué d'affinités particulières qui
+déterminent la nature des composés qu'il produira dans les diverses
+circonstances où il sera placé, de même les filaments vivants primitifs
+étaient doués de facultés différentes, qui ont déterminé, dans une large
+mesure, la marche de leur évolution ultérieure. Étant données les
+ressemblances manifestes que présentent tous les animaux à sang chaud,
+il est probable que tous ces animaux descendent d'une même sorte de
+filament primitif; peut-être les mêmes filaments ont-ils aussi donné
+naissance aux autres animaux à sang rouge, mais froid. Les habitudes
+spéciales des poissons semblent autoriser à leur attribuer une origine
+particulière; mais les intermédiaires qui les unissent aux animaux à
+sang chaud plaident cependant en faveur de leur parenté avec ces
+derniers.
+
+«Les insectes sans ailes, de l'araignée au scorpion ou de la puce au
+homard, les insectes ailés, du moustique ou de la fourmi à la guêpe ou à
+la libellule, diffèrent, au contraire, si complètement les uns des
+autres et sont si éloignés des animaux à sang rouge, aussi bien sous le
+rapport de la forme du corps que sous celui du genre de vie, qu'on ne
+peut guère admettre qu'ils proviennent d'un filament vivant de même
+sorte que celui qui a produit les classes diverses d'animaux à sang
+rouge... Il y a encore une autre classe d'animaux, que Linné a désignés
+sous le nom de vers, qui présentent une structure plus simple que ceux
+déjà mentionnés. La simplicité de leur structure n'apporte cependant
+aucun argument contre l'hypothèse qu'ils aient été produits par un seul
+filament vivant.» En d'autres termes Erasme Darwin considère les
+vertébrés, les articulés et les vers comme trois types organiques qui se
+sont développés simultanément et parallèlement et qui sont, tous les
+trois, partis de formes organiques également simples, mais douées de
+propriétés différentes.
+
+Si les trois lignées admises par le savant anglais ne correspondent pas
+à ce que nous connaissons aujourd'hui des rapports des organismes,
+l'idée première que plusieurs types organiques se sont constitués et
+développés d'une façon indépendante doit être encore, de nos jours,
+considérée comme la seule forme du transformisme qui soit d'accord avec
+les données de la paléontologie. La réduction de toutes les formes
+animales à trois lignées distinctes témoigne que, dès 1794, plusieurs
+années par conséquent avant la publication des premiers travaux de
+Cuvier, Erasme Darwin avait déjà saisi l'intime parenté des animaux
+composant les quatre premières classes de Linné et les différences
+considérables qui les séparent de ceux de la cinquième classe; mais le
+philosophe anglais laissait la sixième dans le chaos d'où Cuvier devait
+peu d'années après la tirer.
+
+Chacun des filaments vivants qui est devenu la souche des trois grandes
+lignées animales avait en lui une sorte de devenir résultant de
+propriétés dont il avait été originairement doué; mais son évolution,
+dans chaque cas particulier, a été réglée, en partie, par les sensations
+éprouvées par l'animal parvenu à un stade déterminé, par la peine ou le
+plaisir qu'il a éprouvé, les efforts qu'il a faits pour prolonger son
+bonheur ou se soustraire à ses souffrances. L'eau et l'air étant fournis
+aux animaux à profusion, trois ordres de besoins ont surtout excité les
+convoitises des animaux et par conséquent contribué à changer leurs
+formes: le besoin de se reproduire, le besoin de se nourrir, le besoin
+de vivre en sûreté. Ils ont acquis les armes nécessaires pour défendre
+contre leurs rivaux les compagnes, la nourriture, les retraites qu'ils
+avaient conquises. Erasme Darwin, décrivant cette évolution, s'élève
+presque à la conception de la lutte par la vie et de la sélection
+naturelle car il finit par dire: «Le but de ces batailles entre les
+mâles paraît être d'assurer la conservation de l'espèce par le moyen des
+individus les plus forts et les plus actifs[19].» Au lieu de dire le
+_but_, Charles Darwin aurait dit la _conséquence_; cette différence doit
+être signalée. Sur la réalité de la sélection naturelle, le grand-père
+et le petit-fils sont d'accord; mais le point de vue philosophique
+auquel ils se placent est fort différent: pour Erasme Darwin, comme pour
+Lamarck, les animaux acquièrent des organes en vue de la satisfaction de
+tel ou tel besoin; pour Charles Darwin, ces organes apparaissent
+accidentellement; la sélection naturelle conserve et perfectionne ceux
+qui sont utiles et laisse s'éteindre ceux qui ne le sont pas. Ainsi les
+animaux et les végétaux s'adaptent à des conditions d'existence
+déterminées sans que ces conditions agissent sur les individus pour les
+modifier, sans que ces individus eux-mêmes soient soumis à la nécessité
+de chercher à se mettre en harmonie avec elles.
+
+Si ingénieuses qu'elles soient, les hypothèses d'Erasme Darwin nous
+laissent profondément ignorants sur la cause première de l'apparition
+des organismes. Elles nous font remonter jusqu'à la création des
+filaments vivants primitifs et s'arrêtent là. Une telle solution devait
+paraître insuffisante à bien des penseurs du XVIIIe siècle. Déjà, au
+XVIIe, Descartes avait cherché, sans grand succès, il est vrai, à
+expliquer par la seule étendue et le seul mouvement la formation des
+animaux et de l'homme. Maupertuis[20] constate cet échec; mais, en
+dehors de là il n'y a plus pour lui que deux systèmes: douer la matière
+de propriétés spéciales qui, venant s'ajouter à celles qu'on lui accorde
+déjà, l'auront rendue capable de produire spontanément les formes
+vivantes avec toutes leurs facultés y compris les facultés
+intellectuelles; ou bien admettre que tous les animaux, toutes les
+plantes sont aussi anciennes que le monde, et que tout ce que nous
+prenons, dans ce genre, pour des productions nouvelles, résulte
+simplement du développement et de l'accroissement de parties que leur
+petitesse avait tenue jusque-là cachées. C'est le système de
+l'emboîtement des germes adopté par Vallisneri, Leibnitz et Bonnet.
+
+«Par ce système d'une formation simultanée, qui ne demandait plus que le
+développement successif et l'accroissement des parties d'individus tout
+formés et contenus les uns dans les autres, on crut s'être mis en état
+de résoudre toutes les difficultés; on ne fut plus en peine que de
+savoir où placer ces magasins inépuisables d'individus. Les uns les
+placèrent dans un sexe, les autres dans l'autre; et chacun pendant
+longtemps fut content de ses idées.
+
+«Cependant si l'on examine avec plus d'attention ce système, on voit
+qu'au fond il n'explique rien; que supposer tous les individus formés
+par le Créateur dans un même jour de la création est plutôt raconter un
+miracle que donner une explication physique; qu'on ne gagne rien par
+cette simultanéité, puisque ce qui nous paraît successif est toujours
+pour Dieu simultané.»
+
+La doctrine de l'emboîtement des germes étant ainsi repoussée,
+Maupertuis se range à la doctrine du transformisme, entendue, il est
+vrai, d'une façon assez particulière. Par un procédé familier aux
+théoriciens mais qui est plutôt un moyen de se mettre l'esprit en repos
+qu'une véritable explication, il transporte aux particules matérielles
+invisibles les propriétés intellectuelles les plus importantes des corps
+vivants: le désir, l'aversion, la mémoire, l'habitude, etc., et il
+déduit, de ces propriétés gratuitement attribuées à toutes les
+particules matérielles, tout un système d'évolution:
+
+«Les éléments propres à former le foetus nagent dans les semences des
+animaux père et mère; mais chacun, extrait de la partie semblable à
+celle qu'il doit former, conserve une espèce de _souvenir_ de son
+ancienne situation et l'ira reprendre toutes les fois qu'il le pourra
+pour former dans le foetus la même partie. De là, dans l'ordre ordinaire,
+la conservation des espèces et la ressemblance aux parents.»
+
+C'est, à bien peu de chose près, l'hypothèse que Charles Darwin a
+développée de nouveau, sous le nom de _pangénèse_, dans son livre sur
+les _Variations des animaux et des plantes sous l'action de la
+domestication_.
+
+«Si quelques éléments manquent dans les semences, ou qu'ils ne puissent
+s'unir, ajoute Maupertuis, il naît de ces monstres auxquels il manque
+quelque partie. Si les éléments se trouvent en trop grande quantité, ou
+qu'après leur union ordinaire quelque partie restée découverte permette
+à une autre de venir s'y appliquer, il naît un monstre à parties
+superflues.
+
+«Si les éléments partent d'animaux de différentes espèces, dans
+lesquelles il reste encore assez de rapport entre les éléments, les uns
+plus attachés à la forme du père, les autres à la forme de la mère, ces
+éléments par leur union feront des métis...
+
+«C'est une chose assez ordinaire de voir un enfant ressembler plus à
+quelqu'un de ses aïeux qu'à ses plus proches parents. Les éléments qui
+forment quelques-uns de ses traits peuvent avoir mieux conservé
+l'_habitude_ de leur situation dans l'aïeul que dans le père, soit parce
+qu'ils auront été dans l'un plus longtemps unis qu'ils ne l'auront été
+dans l'autre, soit par quelque degré de force de plus pour s'unir, et
+alors ils se seront placés dans le foetus comme ils l'étaient dans
+l'aïeul.»
+
+Voilà encore des explications de l'hérédité, de l'atavisme, des
+caractères des métis, peu différentes de celles auxquelles, de nos
+jours, s'arrêtera _provisoirement_ Charles Darwin. Mais Maupertuis
+demande, en outre, à son hypothèse l'explication de l'origine des
+espèces nouvelles.
+
+«Ne pourrait-on pas expliquer, dit-il, comment de deux seuls individus
+la multiplication des espèces dissemblables aurait pu s'ensuivre? Elles
+n'auraient dû leur première origine qu'à quelques productions fortuites,
+dans lesquelles les parties élémentaires n'auraient pas retenu l'ordre
+qu'elles tenaient dans les animaux pères et mères; chaque degré d'erreur
+aurait fait une nouvelle espèce; et à force d'écarts répétés serait
+venue la diversité infinie des animaux que nous voyons aujourd'hui,
+diversité qui s'accroîtra peut-être encore avec le temps, mais à
+laquelle peut-être la suite des siècles n'apporte que des accroissements
+imperceptibles.»
+
+C'est la théorie de la descendance nettement exposée. Maupertuis a même
+cherché à expliquer par une sorte d'incompatibilité née d'habitudes
+différentes cette singulière stérilité des métis, qui maintient séparées
+les espèces et empêche les formes animales de varier au delà de
+certaines limites. Il ne nous enseigne pas, à la vérité, comment ces
+habitudes différentes ont été acquises, et la démonstration de cette
+conséquence, à peine entrevue jusque-là de la sélection naturelle,
+demeure la grande nouveauté contenue dans l'oeuvre de Charles Darwin.
+
+Maupertuis considère d'ailleurs le mode de développement des animaux et
+des plantes comme ne différant pas essentiellement, dans le fond, de
+celui que nous montrent les cristaux. Ainsi le monde vivant et le monde
+minéral sont étroitement unis, ce qui devait être, du moment qu'on
+supposait à la matière une sensibilité, une mémoire, des affections et
+des haines, toutes facultés ordinairement considérées comme appartenant
+en propre aux plus élevés des êtres vivants.
+
+ * * * * *
+
+C'est une dissertation de Maupertuis, publiée en 1751 sous le nom du
+docteur Baumann d'Erlang, que Diderot[21] discute dans ses _Pensées sur
+l'interprétation de la nature_. Il ne se prononce pas sur la question de
+savoir si la matière est inerte ou vivante, et si la matière inerte peut
+spontanément devenir vivante; mais il pense qu'il suffit, pour expliquer
+l'animal, de douer les molécules organiques d'une sorte de sensibilité
+rudimentaire qui les pousse à rechercher sans cesse la situation qui
+est, pour elles, la plus commode de toutes. L'animal est alors «un
+système de différentes molécules organiques, qui, par l'impulsion d'une
+sensation semblable à un toucher obtus et sourd, que celui qui a créé la
+matière en général leur a donné, se sont combinées jusqu'à ce que
+chacune ait rencontré la place la plus convenable à sa figure et à son
+repos[22].» Cette place, la plus convenable de toutes, peut changer avec
+les modifications sans nombre qu'apportent dans les relations des
+molécules la course incessante de celles qui ne sont pas parvenues à
+conquérir le repos. Aussi Diderot se demande-t-il «si les plantes ont
+toujours été et seront toujours telles qu'elles sont; si les animaux ont
+toujours été et seront toujours tels qu'ils sont, et il ajoute:
+
+«De même que, dans les règnes animal et végétal, un individu commence
+pour ainsi dire, s'accroît, dure, dépérit et passe, n'en serait-il pas
+de même des espèces entières? Si la foi ne nous apprenait que les
+animaux sont sortis des mains du créateur tels que nous les voyons, et
+s'il était permis d'avoir le moindre doute sur leur commencement et sur
+leur fin, le philosophe, abandonné à ses conjectures, ne pourrait-il pas
+soupçonner que l'animalité avait de toute éternité ses éléments
+particuliers épars et confondus dans la masse de la matière; qu'il est
+arrivé à ces éléments de se réunir, parce qu'il était possible que cela
+se fît; que l'embryon formé de ces éléments a passé par une infinité
+d'organisations et de développements; qu'il a eu par succession du
+mouvement, de la sensation, des idées, de la pensée, de la réflexion, de
+la conscience, des sentiments, des passions, des signes, des gestes, des
+sons, des sons articulés, une langue, des lois, des sciences et des
+arts; qu'il s'est écoulé des millions d'années entre chacun de ces
+développements; qu'il a peut-être encore d'autres développements à
+prendre et d'autres accroissements à subir qui nous sont inconnus; qu'il
+a eu ou qu'il aura un état stationnaire; qu'il s'éloigne ou qu'il
+s'éloignera de cet état par un dépérissement éternel, pendant lequel ses
+facultés sortiront de lui comme elles y étaient entrées; qu'il
+disparaîtra peut-être de la nature ou plutôt qu'il continuera d'y
+exister, mais sous une forme et avec des facultés tout autres que celles
+qu'on lui remarque dans cet instant de la durée?»
+
+À côté de Linné, naturaliste et observateur, voilà donc presque de son
+temps le problème de la transformation graduelle des espèces nettement
+posé par les philosophes du XVIIIe siècle. Aucun d'eux ne réussit à
+découvrir la voie qu'il fallait parcourir pour la résoudre. Mais un
+autre naturaliste, aussi puissamment doué que Linné, quoique d'un génie
+bien différent, libre d'ailleurs de toute attache dogmatique, assez fort
+pour se dégager de toute idée préconçue, s'engage dans une direction où
+le suivront bientôt une succession ininterrompue de brillants disciples.
+Cet homme, c'est Buffon. Avec lui s'ouvre pour la philosophie zoologique
+une ère nouvelle. Tout va désormais se préciser, et le progrès se
+précipitera à ce point qu'un demi-siècle fera plus pour la conquête de
+la vérité que tous les siècles écoulés depuis Aristote.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+BUFFON
+
+Opposition de Buffon aux classifications; elles conduisent
+nécessairement au transformisme.--Utilité des systèmes
+artificiels.--Distribution géographique des animaux.--Probabilité de
+modifications dans les espèces.--Espèces éteintes: lutte pour la
+vie.--Opposition à la doctrine des causes finales.--Principe de la
+continuité.
+
+
+L'oeuvre de Buffon est inspirée par une conception de la zoologie tout
+autre que celle dont l'oeuvre de Linné représente le plus complet
+développement. Pour Linné, la classification résume, pour ainsi dire,
+toute la philosophie zoologique. La recherche de la _méthode naturelle_
+est, pour lui, le but suprême vers lequel doivent tendre tous les
+efforts; il conçoit la nature immuable, il n'y a donc rien à expliquer;
+le naturaliste doit simplement chercher à comprendre le dessein de la
+création et tâcher d'en reproduire le plan dans ses systèmes. Buffon
+laisse entièrement de côté tout l'appareil de divisions et de
+subdivisions plus ou moins symétriquement ordonnées dans lequel les
+élèves de Linné tendent déjà à enfermer la science; il étudie chaque
+espèce animale en elle-même, et, au lieu de fermer, comme l'illustre
+Suédois, la question de l'espèce par une définition dogmatique, il
+laisse, au contraire, la porte toute grande ouverte aux études et aux
+interprétations, en se demandant tout d'abord si l'espèce est variable,
+pourquoi elle varie et dans quelles limites peuvent être comprises ses
+variations.
+
+On a donné diverses explications de l'aversion de Buffon pour les
+systèmes. Le président Lamoignon de Malesherbes l'accuse de les rejeter,
+parce qu'il ne les connaît pas; Daubenton le représente comme n'ayant
+pas bien entendu la méthode de Linné; Plourens accepte tous ces
+reproches et laisse entrevoir qu'il soupçonne Buffon d'une jalousie
+quelque peu haineuse à l'égard du grand naturaliste suédois. Malgré
+l'autorité qui s'attache à ces trois noms, dont deux appartiennent à des
+hommes éminents, amis et collaborateurs de Buffon, on regretterait
+d'être obligé de croire à leurs assertions. Reprocher à un homme du
+savoir et de la haute intelligence de Buffon de repousser les systèmes
+parce qu'il ne les connaît pas, paraîtra bien étonnant, si l'on
+considère que le _système de la nature_ était loin d'être aussi
+compliqué du temps de Linné que de nos jours. Il eût suffi de quelques
+semaines à Buffon pour se mettre entièrement au courant de tout ce qui
+touche les mammifères, et peut-on croire qu'il n'aurait pas consenti, en
+commençant son _Histoire naturelle_, à consacrer quelques semaines à ce
+travail, s'il l'avait jugé nécessaire à la perfection de son oeuvre?
+D'autre part, quand on voit Buffon se corriger sans cesse, chercher à
+rendre toujours plus claires et plus précises ses idées, abandonner
+celles qui ne lui paraissent plus exactes, reprendre celles qu'il avait
+d'abord repoussées, mettre sans fausse honte ses nombreux lecteurs au
+courant de tout le travail intime de sa pensée, peut-on admettre qu'une
+simple question d'amour-propre lui aurait fait condamner les méthodes
+s'il avait vu en elles l'expression vraie de la science? Quant au
+reproche de jalousie, en quoi le comte de Buffon, riche, comblé
+d'honneurs et de gloire, considéré par tous comme un savant de premier
+ordre, comme un littérateur de génie, habitant la plus belle capitale,
+admis à la cour la plus brillante de l'Europe, pouvait-il envier un
+professeur de l'université d'Upsal, illustre sans doute, mais d'une
+illustration bien modeste par rapport au bruyant renom du noble
+académicien, surintendant du jardin du roi et du cabinet d'histoire
+naturelle de Paris? Faut-il enfin penser, avec Daubenton, que Buffon
+n'ait pas entendu la méthode de Linné, lorsqu'il écrit: «Classer l'homme
+avec le singe, le lion avec le chat, dire que le lion est un chat à
+crinière et à queue longue, c'est dégrader, défigurer la nature, au lieu
+de la décrire et de la dénommer?»
+
+«Buffon, dit Daubenton, veut jeter du ridicule sur les naturalistes qui
+ont mis le chat et le lion sous un même genre. Il fait dire à Linné que
+le lion est chat à crinière et à longue queue. Certainement le chat
+n'est pas un lion, et ce n'est pas ce que Linné a voulu dire. L'auteur
+qui le critique n'a pas bien entendu la méthode de Linné; s'il avait
+seulement parcouru les espèces rapportées sous le genre appelé _felis_,
+chat, il y aurait trouvé l'espèce du lion et celle du chat... Cette
+équivoque est venue de la manière de dénommer les genres, en leur
+donnant le nom de l'une des espèces qu'ils comprennent.» L'avenir a
+montré que Buffon avait beaucoup mieux compris que ne le suppose
+Daubenton les conséquences nécessaires du système de Linné et des
+classifications en général; peut-être même Buffon avait-il mieux vu que
+Linné lui-même dans quelle direction les nomenclateurs devaient
+entraîner la zoologie; ce sont ces conséquences, c'est cette direction
+que Buffon redoute, au moins momentanément; il le dit en termes exprès
+et qui montrent que les raisons de son opposition à Linné sont d'un
+ordre incomparablement plus relevé que celles indiquées par Lamoignon de
+Malesherbes et Flourens.
+
+Avant d'aborder l'histoire des animaux, Buffon a écrit, avec une largeur
+de vues inconnue jusqu'à lui, l'histoire naturelle de l'homme. Il
+l'avait placé si haut dans la nature qu'il en faisait presque un dieu.
+L'une des premières conséquences des classifications était de faire
+rentrer l'homme dans le règne animal. L'homme, pour Linné, n'était que
+le représentant le plus élevé de l'ordre des Primates, dans lequel il se
+trouvait rapproché des singes. D'autre part, voulant exprimer les degrés
+divers de ressemblances des animaux, les élèves de Linné avaient comparé
+les êtres vivants à une grande famille et, afin de rendre plus sensible
+à l'esprit la similitude d'organisation des animaux d'un même groupe,
+employé pour dénommer les différentes divisions du règne animal les
+termes mêmes qui, dans le langage ordinaire, désignent un ensemble
+d'hommes ayant entre eux un certain degré de parenté, tels que les mots
+_famille_ et _tribu_. Le mot _genre_ lui-même ne saurait s'appliquer, si
+on le prend à la lettre, qu'à des animaux ayant un progéniteur commun.
+Il n'y a là bien certainement, dans l'esprit de Linné et de ses
+disciples, que de simples comparaisons, des métaphores destinées à
+rendre plus facilement intelligible l'économie de l'arrangement
+méthodique des animaux; à cela Linné qui, «compte autant d'espèces qu'il
+est sorti de couples des mains du Créateur», Linné, qui admet comme un
+axiome l'immuabilité de la nature, ne saurait voir aucun danger.
+Beaucoup moins biblique, habitué déjà par ses études sur la terre, par
+ses études sur l'homme à compter avec les modifications graduelles et de
+notre globe et de notre espèce, Buffon pressent que les choses ne se
+sont pas passées aussi simplement que le veut Linné; il craint que des
+esprits trop aventureux, cédant à un entraînement qu'il commence déjà à
+éprouver lui-même, ne veuillent scruter l'origine même des êtres
+vivants, qu'ils ne prennent dans leur sens absolu les termes imagés de
+Linné, qu'ils ne considèrent comme réellement unis par les liens du sang
+les animaux rapprochés dans une même famille par les nomenclateurs; dès
+lors, l'homme sera pour le moins un cousin des singes, et Buffon recule
+devant l'énormité de cette conclusion. Tout cela, il le dit lui-même et
+il est assez étonnant qu'on ait accepté les diverses explications qui
+ont été données de son oppositions aux classifications linéennes, sans
+s'arrêter à la sienne qui est cependant la seule conforme à son génie.
+Le passage où le grand naturaliste exprime sa façon de penser, à cet
+égard, mérite d'être cité en entier; il se trouve presque au début de
+l'histoire naturelle des Quadrupèdes; c'est l'exorde d'un chapitre,
+remarquable de tout point, consacré à l'un des plus humbles de nos
+animaux domestiques, l'âne.
+
+«À considérer cet animal, dit Buffon, même avec des yeux attentifs et
+dans un assez grand détail, il paraît n'être qu'un cheval dégénéré... On
+pourrait attribuer les légères différences qui se trouvent entre ces
+deux animaux à l'influence très ancienne du climat, de la nourriture et
+à la succession fortuite de plusieurs générations de petits chevaux
+sauvages à demi dégénérés, qui peu à peu auraient dégénéré davantage, se
+seraient ensuite dégradés autant qu'il est possible, et auraient à la
+fin produit à nos yeux une espèce nouvelle et constante, ou plutôt une
+succession d'individus semblables, tous constamment viciés de la même
+façon, et assez différents des chevaux pour pouvoir être regardés comme
+formant une autre espèce. Ce qui paraît favoriser cette idée, c'est que
+les chevaux varient beaucoup plus que les ânes par la couleur de leur
+poil, qu'ils sont par conséquent plus anciennement domestiqués, puisque
+tous les animaux domestiques varient par la couleur beaucoup plus que
+les animaux sauvages de la même espèce... D'autre côté, si l'on
+considère la différence du tempérament, du naturel, des moeurs, du
+résultat, en un mot de l'organisation de ces deux animaux et surtout
+l'impossibilité de les mêler pour en faire une espèce commune ou même
+une espèce intermédiaire qui puisse se renouveler, on paraît encore
+mieux fondé à croire que ces deux animaux sont chacun d'une espèce aussi
+ancienne que l'autre et originairement aussi essentiellement différents
+qu'ils le sont aujourd'hui... L'âne et le cheval viennent-ils donc
+originairement de la même souche? Sont-ils, comme le disent les
+nomenclateurs, de la même _famille_? ou n'ont-ils pas toujours été des
+animaux différents?
+
+«Cette question, dont les physiciens sentiront bien la généralité, les
+difficultés, les conséquences, et que nous avons cru devoir traiter dans
+cet article, parce qu'elle se présente pour la première fois, tient à la
+production des êtres de plus près qu'aucune autre et demande, pour être
+éclaircie, que nous considérions la nature sous un point de vue nouveau.
+Si, dans l'immense variété que nous présentent tous les êtres animés qui
+peuplent l'univers, nous choisissons un animal, ou même le corps de
+l'homme, pour servir de base à nos connaissances, nous trouverons que,
+quoique tous ces êtres existent solitairement et que tous varient par
+des différences graduées à l'infini, _il existe en même temps un dessein
+primitif et général qu'on peut suivre très loin_ et dont les
+dégradations sont bien plus lentes que celles des figures et des autres
+rapports apparents, car, sans parler des organes de la digestion, de la
+circulation et de la génération, qui appartiennent à tous les animaux et
+sans lesquels l'animal cesserait d'être animal et ne pourrait ni
+subsister ni se reproduire, il y a, dans les parties mêmes qui
+contribuent le plus à la variété de la forme extérieure, une prodigieuse
+ressemblance qui nous rappelle nécessairement l'idée d'un premier
+dessein, sur lequel tout semble avoir été conçu... Que l'on considère
+séparément quelques parties essentielles à la forme, les côtes, par
+exemple; on les trouvera dans tous les quadrupèdes, dans les oiseaux,
+dans les poissons, et on en suivra les vestiges jusque dans la tortue;
+que l'on considère, comme l'a remarqué M. Daubenton, que le pied d'un
+cheval, en apparence si différent de la main de l'homme, est cependant
+composé des mêmes os, et l'on jugera si cette ressemblance cachée n'est
+pas plus merveilleuse que les différences apparentes, si cette
+conformité constante et ce dessein suivi de l'homme aux quadrupèdes, des
+quadrupèdes aux cétacés, des cétacés aux oiseaux, des oiseaux aux
+reptiles, des reptiles aux poissons, etc., dans lesquels les parties
+essentielles, comme le coeur, les intestins, l'épine du dos, les sens,
+etc., se trouvent toujours, ne semblent pas indiquer qu'_en créant les
+animaux l'Être suprême n'a voulu employer qu'une seule idée et la varier
+en même temps de toutes les manières possibles_, afin que l'homme pût
+admirer également et la magnificence de l'exécution et la simplicité du
+dessein.
+
+«Dans ce point de vue, non seulement l'âne et le cheval, mais même
+l'homme, le singe, les quadrupèdes et tous les animaux pourraient être
+considérés comme ne formant qu'une seule et même _famille_; mais en
+doit-on conclure que, dans cette grande et nombreuse famille que Dieu
+seul a conçue et tirée du néant, il y ait d'autres petites _familles_
+projetées par la nature et produites par le temps, dont les unes ne
+seraient composées que de deux individus, comme le cheval et l'âne;
+d'autres de plusieurs individus, comme celle de la belette, de la
+martre, du furet, de la fouine, etc., et de même que, dans les végétaux,
+il y ait des familles de dix, vingt, trente, etc., plantes? Si ces
+familles existaient, en effet, elles n'auraient pu se former que par le
+mélange, la variation et la dégénération des espèces originaires. _Si
+l'on admet une fois qu'il y ait des familles dans les plantes et dans
+les animaux, que l'âne soit de la famille du cheval, et qu'il n'en
+diffère que parce qu'il a dégénéré, on pourra dire également que le
+singe est de la famille de l'homme, qu'il est un homme dégénéré, que
+l'homme et le singe ont une origine commune, comme le cheval et l'âne_;
+que chaque famille, tant dans les animaux que dans les végétaux, n'a eu
+qu'une seule souche; _et même que tous les animaux ne sont venus que
+d'un seul animal, qui, dans la succession des temps, a produit, en se
+perfectionnant et en dégénérant, toutes les races des autres animaux_.
+
+«Les naturalistes qui établissent si légèrement des familles dans les
+animaux et dans les végétaux ne paraissent pas avoir senti toute
+l'étendue de ces conséquences, qui réduisaient le produit de la création
+à un nombre d'individus aussi petit qu'on voudra... Mais non; il est
+certain, _par la révélation_, que tous les animaux ont également
+participé à la grâce de la création; que les deux premiers de chaque
+espèce, et de toutes les espèces, sont sortis tout formés des mains du
+Créateur; et l'on doit croire qu'ils étaient tels à peu près qu'ils nous
+sont aujourd'hui représentés par leurs descendants.»
+
+Ce passage est important à plus d'un titre: on y voit d'abord nettement
+et complètement exposée la théorie de l'unité de plan de composition du
+règne animal, que Geoffroy Saint-Hilaire devait plus tard pousser
+jusqu'à ses dernières conséquences; la fixité des espèces, que Buffon
+rejettera plus tard, s'y trouve affirmée sans réserves et presque dans
+les mêmes termes que par Linné; enfin, ce que Buffon condamne, ce n'est
+pas tant, en définitive, les classifications en elles-mêmes que la
+tendance des classificateurs à représenter leurs systèmes comme l'image
+fidèle de la nature; ce qu'il repousse surtout, ce sont les familles
+dites _naturelles_ et il repousse ces familles parce qu'on les prétend
+naturelles; on ne peut les comprendre que comme résultant de
+modifications subies par l'une des espèces qu'elles contiennent, et
+alors «il n'y aurait plus de bornes à la puissance de la nature, et l'on
+n'aurait pas tort de supposer que d'un seul être elle a su tirer, avec
+le temps, tous les autres êtres organisés.»
+
+Buffon est d'ailleurs bien loin de nier l'utilité des systèmes. «Il faut
+de plus considérer, dit-il, que, quoique la marche de la nature se fasse
+par nuances et par degrés souvent imperceptibles, les intervalles de ces
+nuances et de ces degrés ne sont pas égaux à beaucoup près; que plus les
+espèces sont élevées, moins elles sont nombreuses, et plus les
+intervalles des nuances qui les séparent y sont grands; que les petites
+espèces, au contraire, sont très nombreuses et en même temps plus
+voisines les unes des autres, en sorte qu'on est d'autant plus tenté de
+les confondre ensemble dans une même _famille_, qu'elles nous
+embarrassent et nous fatiguent davantage par leur multitude et par leurs
+petites différences, dont nous sommes obligés de nous charger la
+mémoire. Mais il ne faut pas oublier que ces _familles_ sont notre
+ouvrage, que nous ne les avons faites que pour le soulagement de notre
+esprit; que, s'il ne peut comprendre la suite réelle de tous les êtres,
+c'est notre faute et non pas celle de la nature, qui ne connaît point
+les prétendues familles et ne contient, en effet, que des individus.»
+
+Voilà nettement tracée la marche suivie par Buffon dans l'_Histoire
+naturelle des animaux_. Si l'on n'admet pas que les êtres vivants
+descendent d'un ancêtre primitif unique, si l'on n'admet pas, comme nous
+dirions maintenant, le _transformisme_, les classifications ne sont que
+des artifices de notre esprit; elles sont inutiles là où nous pouvons
+embrasser le détail des faits, et comme leurs auteurs, on ne l'a que
+trop vu depuis, prétendent les substituer à la vraie science, elles sont
+dangereuses; Buffon n'en fait que peu d'usage tant qu'il traite des gros
+mammifères: il rapproche cependant les animaux voisins, le cheval et
+l'âne, le boeuf et le mouton, les diverses espèces de cochons; le cerf,
+le daim et le chevreuil; le loup et le renard; la loutre, la
+saricovienne, les fouines, les martres, le putois, le furet, le touan,
+l'hermine et le grison, les diverses espèces de rongeurs, etc. Les
+séries naturelles sont parfaitement saisies; mais Buffon les rompt de
+propos délibéré, par les raisons qu'il a lui-même exposées. Il n'y
+revient à peu près complètement que lorsqu'il s'agit des oiseaux, dont
+la multiplicité est telle qu'on risquerait de s'égarer à chaque instant,
+si leur histoire n'était pas faite avec ordre et méthode. C'est le
+moment d'avoir recours à l'instrument imaginé par les nomenclateurs, et
+Buffon en a si bien compris le mécanisme que la plupart de ses groupes
+naturels n'ont été modifiés que dans le détail.
+
+La détermination de Buffon de ne pas s'astreindre à suivre une méthode
+de classification a eu d'ailleurs d'heureuses conséquences. Il faut bien
+adopter dans l'exposition un ordre quelconque. Buffon décrit d'abord les
+animaux domestiques, puis les animaux sauvages d'Europe, les animaux
+sauvages de l'ancien continent et enfin ceux du nouveau continent. En
+d'autres termes, quand il n'a pas de motifs de faire autrement, il
+procède par _faunes_; son attention est ainsi appelée sur les caractères
+généraux que présentent ces faunes, sur la distribution géographique des
+animaux et les causes qui l'ont déterminée; là, Buffon a mérité d'être
+considéré comme le fondateur de la géographie zoologique; mais ces
+études successives l'ont amené à modifier profondément ses idées sur
+l'origine des espèces. En comparant les faunes des deux continents, il
+est conduit à croire à la variabilité des espèces, contre laquelle il
+s'était d'abord élevé; il devient transformiste. De même, un siècle plus
+tard, Darwin, durant son célèbre voyage autour du monde, concevra la
+doctrine qui devait immortaliser son nom, en voyant se succéder sous ses
+yeux les faunes à la fois diverses et intimement unies des grandes
+régions du globe.
+
+Après avoir montré que les animaux communs à l'Europe et à l'Amérique
+sont peu nombreux, Buffon fait remarquer que la plupart des animaux
+européens n'en ont pas moins leurs analogues en Amérique, mais que les
+animaux du nouveau monde sont toujours plus petits que ceux qui leur
+correspondent dans l'ancien, et il se résume en disant:
+
+«En tirant des conséquences générales de tout ce que nous avons dit,
+nous trouverons que l'homme est le seul des êtres vivants dont la nature
+soit assez forte, assez étendue, assez flexible pour pouvoir subsister,
+se multiplier partout et se prêter aux influences de tous les climats de
+la terre; nous verrons évidemment qu'aucun des animaux n'a obtenu ce
+grand privilège; que, loin de pouvoir se multiplier partout, la plupart
+sont bornés et confinés dans de certains climats et même dans des
+contrées particulières. L'homme est en tout l'ouvrage du ciel; les
+animaux ne sont à beaucoup d'égards que des productions de la terre;
+ceux d'un continent ne se trouvent pas dans l'autre; ceux qui s'y
+trouvent sont altérés, rapetisses, changés au point d'être
+méconnaissables. En faut-il plus pour être convaincu que l'empreinte de
+leur forme n'est pas inaltérable? que leur nature, beaucoup moins
+constante que celle de l'homme, peut varier et même se changer
+absolument avec le temps; que, par la même raison, les espèces les moins
+parfaites, les plus délicates, les plus pesantes, les moins agissantes,
+les moins armées, etc., ont déjà disparu ou disparaîtront avec le temps?
+Leur état, leur vie, leur être dépendent de la forme que l'homme donne
+ou laisse à la surface de la terre.»
+
+Une évolution considérable s'est donc faite dans les idées de Buffon:
+l'espèce est maintenant variable; son état dépend de celui du milieu où
+elle vit, et, si une part trop grande est encore attribuée à l'influence
+de l'homme, ce grand fait de la disparition spontanée des espèces les
+moins bien douées par rapport au milieu où elles vivent, ce grand
+phénomène, de la _sélection naturelle_ est déjà entrevu: «Le prodigieux
+_mammouth_ n'existe plus nulle part. Cette espèce était certainement la
+première, la plus grande, la plus forte de tous les quadrupèdes;
+puisqu'elle a disparu, combien d'autres, plus petites, plus faibles et
+moins remarquables, ont dû périr sans nous avoir laissé ni témoignages,
+ni renseignements sur leur existence passée! Combien d'autres espèces
+s'étant dénaturées, c'est-à-dire perfectionnées ou dégradées par les
+grandes vicissitudes de la terre et des eaux, par l'abandon ou la
+culture de la nature, par la longue influence d'un climat devenu
+contraire ou favorable, ne sont plus les mêmes qu'elles étaient
+autrefois!»
+
+Non seulement des espèces disparaissent, mais il en apparaît aussi de
+nouvelles: Buffon, qui l'avait d'abord énergiquement nié, l'admet
+aujourd'hui, puisque tous les animaux d'Amérique se sont formés
+récemment: «Il ne serait donc pas impossible que, même sans intervertir
+l'ordre de la nature, tous les animaux du nouveau monde ne fussent, en
+définitive, les mêmes que ceux de l'ancien, desquels ils auraient
+autrefois tiré leur origine; on pourrait dire que, en ayant été séparés
+dans la suite par des mers immenses ou des terres impraticables, ils
+auront avec le temps reçu toutes les impressions, subi tous les effets
+d'un climat devenu nouveau lui-même et qui aurait aussi changé de
+qualité par les causes qui ont produit la séparation; que, par
+conséquent, ils se seront avec le temps rapetissés, dénaturés. Mais cela
+ne doit pas nous empêcher de les regarder aujourd'hui comme des animaux
+d'espèces différentes: de quelque cause que vienne cette différence,
+qu'elle ait été produite par le temps, le climat et la terre ou qu'elle
+soit de même date que la création, elle n'en est pas moins réelle. La
+nature, je l'avoue, est dans un mouvement de flux continuel; mais c'est
+assez pour l'homme de la saisir dans l'instant de son siècle et de jeter
+quelques regards en arrière et en avant pour tâcher d'entrevoir ce que
+jadis elle pouvait être et ce que dans la suite elle pourra
+devenir[23].»
+
+Dans ce discours, Buffon s'élève encore contre les classifications; mais
+cette fois c'est surtout à cause de l'abus qu'en font les nomenclateurs,
+qui, au lieu de rechercher les modifications dont chaque forme
+spécifique est susceptible, multiplient indéfiniment les espèces pour le
+vain plaisir d'accoler leur nom à ces futiles découvertes; Buffon n'en
+est pas moins sur le chemin de la conversion. D'abord partisan de la
+fixité des espèces, et, pour cette raison, opposé aux classifications,
+il est devenu transformiste; l'évolution qui s'est faite dans ses idées
+est d'autant plus complète qu'il a pris soin lui-même de montrer, nous
+l'avons vu, qu'on ne saurait être transformiste à demi; dès lors, son
+opposition à une distribution méthodique des animaux n'a plus de raison
+d'être, et il écrit[24]:
+
+«En comparant ainsi tous les animaux et en les rapportant chacun à leur
+genre, nous trouverons que les deux cents espèces dont nous avons donné
+l'histoire peuvent se réduire à un assez petit nombre de familles ou
+souches principales desquelles il n'est pas impossible que toutes les
+autres soient issues.
+
+«Et, pour mettre de l'ordre dans cette réduction, nous séparerons
+d'abord les animaux des deux continents et nous observerons qu'on peut
+réduire à quinze genres et à neuf espèces isolées non seulement tous les
+animaux qui sont communs aux deux continents, mais encore tous ceux qui
+sont propres et particuliers à l'ancien.»
+
+Onze de ces genres correspondent exactement à nos groupes des solipèdes,
+des ruminants à cornes creuses, des ruminants à cornes pleines, des
+porcins, des chiens, des viverridés, des mustélidés, des rongeurs, des
+édentés, des quadrumanes, des cheiroptères; les quatre autres sont moins
+heureux: Buffon isole, en effet, complètement les boeufs, réunit les
+porcs-épics et les hérissons, considère comme des amphibies de même
+nature les loutres, les castors et les phoques. Mais, à part cela, ses
+groupes sont aussi bien délimités que ceux des autres nomenclateurs; en
+fait, c'est une véritable classification des mammifères que Buffon
+propose là, mais une classification généalogique, car l'auteur du
+chapitre sur l'âne n'a pas oublié que les espèces composant une même
+famille peuvent être considérées comme issues d'une souche commune, et
+il revient sur l'idée que plusieurs espèces du Nouveau-Monde descendent
+de celles de l'Ancien. Dans cette généalogie, il devient intéressant de
+connaître le degré de parenté des espèces. Buffon a recours, pour le
+déterminer, aux croisements, et quel programme il trace aux naturalistes
+de l'avenir: «Comment pourra-t-on connaître autrement que par les
+résultats de l'union mille et mille fois tentée des animaux d'espèces
+différentes leur degré de parenté? L'âne est-il plus proche parent du
+cheval que du zèbre? Le loup est-il plus près du chien que le renard ou
+le chacal? À quelle distance de l'homme mettrons-nous les grands singes
+qui lui ressemblent si parfaitement par la conformation du corps? Toutes
+les espèces animales étaient-elles autrefois ce qu'elles sont
+aujourd'hui? Leur nombre n'a-t-il pas augmenté ou plutôt diminué? _Les
+espèces faibles n'ont-elles pas été détruites par les plus fortes_ ou
+plutôt par la tyrannie de l'homme, dont le nombre est devenu mille fois
+plus grand que celui d'aucune autre espèce d'animaux puissants? Quel
+rapport pourrions-nous établir entre cette parenté des espèces et une
+autre plus connue, qui est celle de différentes races de la même espèce?
+La race, en général, ne provient-elle pas, comme l'espèce mixte, d'une
+disconvenance à l'espèce pure dans les individus qui ont formé la
+première souche de la race?... Combien d'autres questions à faire sur
+cette seule matière, et qu'il y en a peu que nous soyons en état de
+résoudre!» Qui ne reconnaît, dans ces questions de Buffon, les questions
+mêmes qui sont aujourd'hui si passionnément agitées dans le monde
+savant? Pour Linné, que des doutes sérieux venaient cependant assaillir
+parfois, il n'y avait pas, pour ainsi dire, de question de l'espèce;
+pour Buffon, l'espèce est au contraire aujourd'hui la grande énigme que
+pose la nature à l'intelligence humaine, et il s'efforce de la résoudre.
+Ces mêmes questions seront bientôt reprises et traitées plus
+complètement; à Buffon revient l'honneur de les avoir soulevées et
+hardiment abordées; il a été de la sorte l'heureux précurseur de
+Lamarck, son élève enthousiaste, et d'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire.
+
+L'idée d'une filiation des êtres vivants, qui implique la variabilité
+des espèces, était d'ailleurs bien plus conforme que toute autre à la
+philosophie générale de Buffon. Si dans son _Premier discours sur la
+manière d'étudier et de traiter l'histoire naturelle_ il n'est pas
+encore dégagé de toutes les idées qui ont cours de son temps dans ce que
+nous appelons le «grand public», il se montre déjà bien différent de
+lui-même dans ses études sur la génération des animaux. La continuité
+lui apparaît partout dans la nature; il n'admet pas même la démarcation
+entre les animaux et végétaux:
+
+«Nos idées générales ne sont que des méthodes artificielles que nous
+nous sommes formées pour rassembler une grande quantité d'objets dans le
+même point de vue; et elles ont, comme les méthodes artificielles dont
+nous avons parlé, le défaut de ne pouvoir jamais tout comprendre; elles
+sont de même opposées à la marche de la nature, qui se fait
+uniformément, insensiblement et toujours particulièrement, en sorte que
+c'est pour vouloir comprendre un trop grand nombre d'idées particulières
+dans un seul mot que nous n'avons plus une idée claire de ce que ce mot
+signifie, parce que, ce mot étant reçu, on s'imagine que ce mot est une
+ligne qu'on peut tirer entre les productions de la nature, que tout ce
+qui est au-dessus de cette ligne est en effet _animal_, et que tout ce
+qui est au-dessous ne peut être que _végétal_, autre mot aussi général
+que le premier, qu'on emploie de même comme une ligne de séparation
+entre les corps organisés et les corps bruts. Mais, comme nous l'avons
+déjà dit plus d'une fois, ces lignes de séparation n'existent point dans
+la nature; il y a des êtres qui ne sont ni animaux, ni végétaux, ni
+minéraux, et qu'on tenterait en vain de rapporter aux uns ou aux
+autres... Nous avons dit que la marche de la nature se fait par degrés
+nuancés et souvent imperceptibles; aussi passe-t-elle par des nuances
+insensibles de l'animal au végétal; mais, du végétal au minéral, le
+passage est brusque[25].»
+
+De ce dernier fait, Buffon conclut qu'on trouvera des intermédiaires aux
+êtres organisés et aux minéraux; quant aux intermédiaires entre les
+animaux et les végétaux, il en signale déjà un: c'est cette hydre d'eau
+douce, ce polype de la lentille d'eau, qui fut l'objet des immortelles
+expériences de Trembley.
+
+Admettre dans le règne animal un plan général auquel sont conformes
+toutes les productions naturelles, admettre que ces productions passent
+de l'une à l'autre par des transitions insensibles, ne saurait que
+difficilement se concilier avec l'idée que tout, dans ce monde, a un
+but. Aussi Buffon s'élève-t-il énergiquement contre la doctrine des
+_causes finales_, qui domine la science depuis Aristote. C'est un sujet
+bien modeste, l'organisation de la patte du cochon, qui lui fournit
+l'occasion de combattre la tyrannie de cette doctrine: il remarque que,
+des quatre doigts qui terminent cette patte, deux seulement sont
+utilisés par l'animal, et il écrit: «La nature est donc bien éloignée de
+s'assujettir à des causes finales dans la composition des êtres;
+pourquoi n'y mettrait-elle pas quelquefois des parties surabondantes,
+puisqu'elle manque si souvent d'y mettre des parties essentielles?...
+Pourquoi veut-on que dans chaque individu toute partie soit utile aux
+autres et nécessaire au tout? Ne suffit-il pas, pour qu'elles se
+trouvent ensemble, qu'elles ne se nuisent pas, qu'elles puissent croître
+sans obstacles et se développer sans s'oblitérer mutuellement? Tout ce
+qui ne se nuit point assez pour se détruire, tout ce qui peut subsister
+ensemble, subsiste... Mais, comme nous voulons tout rapporter à un
+certain but, lorsque les parties n'ont pas des usages apparents, nous
+leur supposons des usages cachés; nous imaginons des rapports qui n'ont
+aucun fondement, qui n'existent pas dans la nature des choses, qui ne
+servent qu'à l'obscurcir. Nous ne faisons pas attention que nous
+altérons la philosophie, que nous en dénaturons l'objet, qui est de
+connaître le _comment_ des choses, la manière dont la nature agit, et
+que nous substituons à cet objet réel une idée vaine, en cherchant à
+deviner le _pourquoi_ des faits, la fin qu'elle se propose.»
+
+Ainsi surgissent, posés par Buffon lui-même, ce partisan d'abord si
+résolu de la fixité des espèces, tous les problèmes dont la solution
+aura été sans aucun doute la pensée dominante de la seconde moitié de ce
+siècle: l'unité d'origine de tous les êtres vivants, animaux ou
+végétaux; l'unité d'origine des animaux de même type; le peuplement par
+migration des continents; la disparition des espèces anciennes, vaincues
+dans ce que Darwin appellera plus tard la lutte pour la vie;
+l'apparition d'espèces nouvelles par dégénérescence ou perfectionnement
+des espèces déjà existantes; l'évolution graduelle de l'espèce humaine;
+voilà ce qu'entrevoit Buffon à la fin de sa carrière. Et toutes ces
+grandes idées que Buffon devine en quelque sorte, vers lesquelles il est
+invinciblement entraîné par la puissante et rigoureuse logique de son
+génie, sont précisément celles qui commencent aujourd'hui, appuyées sur
+un ensemble imposant de recherches, à triompher de tous les scrupules.
+
+Nous sommes à l'époque où l'insuffisance des moyens d'observation force
+les naturalistes à demander malgré eux à des hypothèses plus ou moins
+plausibles une explication provisoire des phénomènes les plus intimes de
+la vie et du mystère de la reproduction. Il était impossible, dans cette
+voie, d'innover beaucoup après tout ce qu'avaient tenté les anciens. En
+imaginant l'existence de _molécules organiques_, indestructibles, qui
+s'associent temporairement pour former les individus végétaux ou
+animaux, se dissocient par la mort de chaque individu et entrent ensuite
+dans la constitution d'autres organismes, Buffon se rapproche beaucoup
+d'Anaxagore. Les molécules organiques n'ont rien de commun avec les
+molécules des corps bruts. Il y a deux catégories de matières, la
+_matière morte_ et la _matière vivante_, qui sont incapables de passer
+l'une à l'autre; mais les molécules vivantes sont répandues partout, et,
+quand l'animal se nourrit, il se borne à prendre là où elles se trouvent
+des molécules organiques semblables à celles qui le constituent et
+propres à remplacer celles qu'il peut avoir perdues.
+
+«Un être organisé, dit-il[26], est un tout composé de parties organiques
+semblables, aussi bien que nous supposons qu'un cube est composé
+d'autres cubes: nous n'avons pour en juger d'autre règle que
+l'expérience; de la même façon que nous voyons qu'un cube de sel marin
+est composé d'autres cubes, nous voyons aussi qu'un orme est composé
+d'autres petits ormes, puisqu'en prenant un bout de branche, ou un bout
+de racine, ou un morceau de bois séparé du tronc, ou la graine, il
+envient également un orme; il en est de même des polypes et de quelques
+autres espèces d'animaux qu'on peut couper et séparer dans tous les sens
+en différentes parties pour les multiplier; et, puisque c'est nôtre
+règle pour juger, pourquoi jugerions-nous différemment?
+
+«Il me paraît donc très vraisemblable, par les raisonnements que nous
+venons de faire, qu'il existe réellement dans la nature une infinité de
+petits êtres organisés, semblables en tout aux grands êtres organiques
+qui figurent dans le monde; que ces petits êtres organisés sont composés
+de parties organiques vivantes qui sont communes aux animaux et aux
+végétaux; que ces parties organiques sont des parties primitives et
+incorruptibles; que l'assemblage de ces parties forme à nos yeux des
+êtres organisés, et que par conséquent la reproduction ou la génération
+n'est qu'un changement de forme qui s'opère par la seule addition de ces
+parties semblables, comme la destruction de l'être organisé se fait par
+la division de ces mêmes parties... Si nous réfléchissons sur la manière
+dont les arbres croissent, et si nous examinons comment d'une quantité
+qui est si petite ils arrivent à un volume si considérable, nous
+trouverons que c'est par la simple addition de petits êtres organisés
+semblables entre eux et au tout. La graine produit d'abord un petit
+arbre qu'elle contenait en raccourci; au sommet de ce petit arbre, il se
+forme un bouton qui contient le petit arbre de l'année suivante, et le
+bouton est une partie organique semblable au petit arbre de la première
+année; au sommet du petit arbre de la seconde année, il se forme de même
+un bouton qui contient le petit arbre de la troisième année; et ainsi de
+suite tant que l'arbre croît en hauteur, et même, tant qu'il végète, il
+se forme à l'extrémité de toutes les branches des boutons qui
+contiennent en raccourci de petits arbres semblables à celui de la
+première année.»
+
+L'idée que Buffon se fait du végétal ne diffère pas de l'idée que s'en
+fait Bonnet; tous deux expriment cette idée presque dans les mêmes
+termes. Mais Buffon proteste tout aussitôt contre l'opinion qui voudrait
+que tous les petits arbres qui sont assemblés pour en faire un grand
+étaient contenus dans la graine et que l'ordre de leur développement y
+était tracé. Expliquer la génération par l'hypothèse de l'emboîtement
+des germes, c'est répondre à la question par la question même. «Lorsque
+nous demandons, dit Buffon, comment on peut, concevoir que se fait la
+reproduction des êtres, et qu'on nous répond que dans le premier être
+cette reproduction était toute faite, c'est non seulement avouer qu'on
+ignore comment elle se fait, mais encore renoncer à la volonté de le
+concevoir.» Il dit exactement la même chose de l'hypothèse de la fixité
+des espèces. Dire à ceux qui cherchent comment les espèces se sont
+produites, qu'elles ont toujours été ce qu'elles sont, c'est renoncer à
+la volonté de découvrir leur origine, et, au point de vue scientifique,
+n'importe quelle opinion est préférable à cette décourageante doctrine.
+
+Buffon repousse de même, à l'égard de la génération, toutes les
+hypothèses qui supposent la chose faite; il repousse encore, toutes
+celles qui ont pour objet les causes finales, parce que ces hypothèses,
+au lieu de rouler sur les causes physiques de l'effet qu'on cherche à
+expliquer, ne portent que sur des rapports arbitraires et sur des
+convenances morales, et il s'arrête finalement à cette fameuse hypothèse
+du _moule intérieur_, dans laquelle il suppose que la nature peut faire
+des moules par lesquels elle donne aux êtres vivants non seulement leur
+figure extérieure, mais aussi leur forme intérieure.
+
+Ces mots de «moule intérieur» paraissent, au premier abord, peu faits
+pour aller ensemble, attendu qu'un moule est habituellement destiné à
+reproduire une surface et non les particularités de structure d'une
+substance massive; mais Buffon déclare employer ces mots faute de mieux.
+Pour lui, tout être vivant est donc un moule intérieur, dans lequel des
+forces spéciales font pénétrer les molécules organiques de sorte que
+chacune des parties du corps s'accroisse en dimension et en poids, sans
+changer ni de formes ni de structure. C'est grâce à cette pénétration
+des molécules organiques dans le moule intérieur, grâce à cette
+«susception» que l'être vivant se développe; mais la force qui produit
+le développement est aussi celle qui détermine la génération.
+
+Il suffit, en effet, qu'il y ait dans un être vivant quelque partie
+semblable au tout pour que cette partie, convenablement nourrie, soit
+capable, si elle est détachée, de produire un tout indépendant identique
+à celui dont elle faisait primitivement partie.
+
+«Ainsi, dans les saules et dans les polypes, comme il y a plus de
+parties organiques semblables au tout que d'autres parties, chaque
+morceau de saule ou de polype qu'on retranche du corps entier devient un
+saule ou un polype.
+
+«Or, ajoute Buffon, un corps organisé dont toutes les parties seraient
+semblables à lui-même, comme ceux que nous venons de citer, est un corps
+dont l'organisation est la plus simple de toutes, car ce n'est que la
+répétition de la même forme et une composition de figures semblables
+toutes organisées de même; et c'est par cette raison que les corps les
+plus simples, les espèces les plus imparfaites sont celles qui se
+reproduisent, au lieu que, si un corps organisé ne contient que quelques
+parties semblables à lui-même, la reproduction ne sera ni aussi facile
+ni aussi abondante dans ces espèces qu'elle l'est dans celles dont
+toutes les parties sont semblables au tout; mais aussi l'organisation de
+ces corps sera plus composée que celle des corps dont toutes les parties
+sont semblables, parce que le corps entier sera composé de parties, à la
+vérité toutes organiques, mais différemment organisées; et plus il y
+aura dans le corps organisé de parties différentes du tout et
+différentes entre elles, plus l'organisation de ce corps sera parfaite,
+et plus la reproduction sera difficile.»
+
+Nous retrouvons ici les mêmes idées sur la perfection organique que nous
+avons déjà trouvées dans Aristote et qui conduisent plus tard M. Milne
+Edwards à concevoir la théorie de la division du travail physiologique.
+Par la nutrition, l'être vivant ajoute sans cesse à lui-même de
+nouvelles molécules, de nouvelles parties organiques; il arrive un
+moment où ces nouvelles parties sont surabondantes; alors elles se
+rendent de toutes les régions du corps, de tous les organes dans les
+testicules du mâle, dans les ovaires de la femelle, et y forment des
+liqueurs dont le mélange préalable est nécessaire à la production d'un
+nouvel être vivant. Dans l'être vivant primitif, une force inconnue
+faisait pénétrer dans les organes les molécules organiques les plus
+propres à le grossir, celles qui ressemblaient le plus aux molécules
+dont il était déjà constitué; des molécules organiques représentant les
+divers organes de l'individu vont, en conséquence, se trouver réunies
+dans sa semence; la même force qui les faisait pénétrer dans les organes
+qui leur correspondent les agencera dans le même ordre que dans
+l'individu primitif. Cette théorie de la génération fut publiée par
+Buffon en 1746; Maupertuis, en 1751, n'avait fait que la reproduire,
+mais les facultés intellectuelles dont il dotait toutes les particules
+matérielles indistinctement lui permettaient de supprimer la force
+coordinatrice de Buffon.
+
+Dans sa théorie de la génération, Buffon n'avait pas épargné les
+hypothèses; mais le grand écrivain ne se borne pas à raisonner. S'il a
+des idées, c'est que les faits les lui ont suggérées. «Cherchons des
+faits, dit-il, pour nous donner des idées.» Les faits, il les demande
+non seulement à l'observation, mais aussi à l'expérimentation. Directeur
+du Jardin des Plantes, il y rassemble des collections d'animaux de
+toutes les parties du monde et les observe, toutes les fois qu'il le
+peut, à l'état vivant. Entre les espèces, l'infécondité des croisements
+établit une barrière incontestable; dans quelle mesure est-il possible
+de franchir cette barrière? Quelle part les croisements ont-ils pu
+prendre à la formation d'espèces nouvelles? Quelles sont les espèces
+sauvages que l'on peut considérer comme ayant fourni à l'homme ses
+espèces domestiques? Toutes ces questions, Buffon les attaque par
+l'expérimentation. Le temps lui paraît un élément indispensable pour les
+résoudre, et il conçoit le plan d'un établissement modèle où ces études
+séculaires pourraient être poursuivies. Cet établissement, réalisé
+depuis et qui, dès son origine, répand un vif éclat dans le domaine
+scientifique, c'est le Muséum d'histoire naturelle.
+
+Trois grands hommes y vont poursuivre, par des voies diverses, l'oeuvre
+de Buffon: Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LAMARCK
+
+Importance attribuée aux animaux inférieurs.--Génération
+spontanée.--Perfectionnement graduel des organismes; influence des
+besoins et de l'habitude.--L'hérédité et l'adaptation.--Transformation
+des espèces appartenant aux périodes géologiques antérieures.--Inanité
+des cataclysmes généraux.--Importance des causes actuelles.--Généalogie
+du règne animal.--Origine de l'homme.
+
+
+Familier de la maison de Buffon, qui en avait fait le compagnon de
+voyages et le guide de son fils, Lamarck peut être considéré comme le
+continuateur immédiat de la philosophie de l'illustre auteur des
+_Époques de la nature_. S'il n'a pas l'ampleur de son style, il a comme
+lui, au plus haut degré, l'art de grouper les faits et de les enchaîner
+par de lumineuses conceptions. Tout autre est son éducation
+scientifique, tout différents les objets ordinaires de ses études.
+Buffon, qui s'adresse parfois de préférence aux _physiciens_ plutôt
+qu'aux _naturalistes_, a puisé dans ses connaissances étendues en
+mathématiques et en physique, en même temps que l'art de généraliser les
+observations et de remonter aux causes, une précision et une prudence
+qu'on ne trouve pas toujours au même degré dans Lamarck. Lamarck doit à
+l'étude approfondie qu'il a faite des plantes et des animaux inférieurs
+une sûreté dans sa manière d'envisager les rapports des êtres vivants,
+une ampleur dans sa conception de la vie que Buffon n'a pas atteintes.
+
+L'étude de l'homme, celle des animaux supérieurs présentent, en effet,
+la vie sous des apparences trop complexes et trop mystérieuses pour que
+ceux qui s'y sont livrés exclusivement puissent pressentir une
+explication prochaine des phénomènes si variés qu'ils observent. La vie
+leur apparaît avec un cortège d'organes et de fonctions, propre à leur
+dissimuler sa véritable nature; toute tentative pour en pénétrer les
+secrets, toute spéculation sur ses causes leur semble d'avance inutile
+et essentiellement téméraire. Aussi Lamarck a-t-il bien raison de dire:
+«Ce qu'il y a de singulier, c'est que les phénomènes les plus importants
+à considérer n'ont été offerts à nos méditations que depuis l'époque où
+l'on s'est attaché principalement à l'étude des animaux les moins
+parfaits, et où les recherches sur les différentes complications de
+l'organisation de ces animaux sont devenues le principal fondement de
+leur étude. Il n'est pas moins singulier de reconnaître que ce fut
+presque toujours de l'examen suivi des plus petits objets que nous
+présente la nature, et de celui des considérations qui paraissent les
+plus minutieuses, qu'on a obtenu les connaissances les plus importantes
+pour arriver à la découverte de ses lois et pour déterminer sa marche.»
+
+C'est, en effet, la considération des conditions simples sous lesquelles
+se manifeste la vie dans les organismes inférieurs qui conduit Lamarck à
+penser que ces organismes ont été les premiers formés, qu'ils ont été
+produits spontanément et que de leur perfectionnement graduel sont
+résultées toutes les autres formes vivantes. Des «fluides subtils» mis
+en mouvement par la chaleur et la lumière du soleil ont pénétré de
+petites particules de matière mucilagineuse inerte qui se sont trouvées
+aptes à recevoir leur action, les ont animées et ont ainsi constitué les
+premiers êtres vivants; ces fluides n'ont nullement perdu la faculté
+d'animer la matière inerte; de nouveaux organismes, des infusoires, se
+forment sans cesse par ce procédé et naissent ainsi par _génération
+spontanée_. C'est depuis cette supposition de Lamarck qu'il s'est établi
+une sorte de solidarité entre l'hypothèse d'une évolution graduelle des
+êtres vivants et celle des générations spontanées. Cette solidarité
+n'est nullement nécessaire. De ce que, à un certain moment de
+l'évolution de la terre, se sont trouvées réalisées des conditions
+propres à permettre la formation de substances agitées de ces mouvements
+spéciaux qui constituent la vie, capables de transmettre ces mouvements
+plus ou moins modifiés à des substances inertes et de les transformer
+ainsi en substances vivantes, il ne résulte nullement que ces conditions
+durent encore, et les recherches expérimentales si étendues de M.
+Pasteur ont depuis longtemps montré que, dans les conditions habituelles
+des milieux inertes qui nous entourent, il n'y avait jamais de
+générations spontanées. Quant à l'origine des organismes primitifs,
+Lamarck ne fait que dire, dans le langage de son temps, qu'il a fallu
+douer la matière de mouvements spéciaux pour les réaliser; qu'ils se
+sont produits sous des formes très simples, que l'action persistante des
+fluides subtils, c'est-à-dire des mouvements moléculaires auxquels ils
+devaient leur origine, a graduellement perfectionnées. Dans ces
+organismes, Lamarck suppose, comme Erasme Darwin, qu'ont alors apparu
+des stimulants nouveaux, les _besoins_, qui se sont multipliés pour
+chaque être vivant à mesure que son organisme se compliquait, que ses
+rapports avec le monde extérieur se diversifiaient. Mais, tandis que son
+émule anglais admet que l'irritation produite dans les organes par les
+besoins suffit à déterminer la formation d'organes nouveaux ou la
+modification d'organes déjà existants, Lamarck introduit un
+intermédiaire entre la production des besoins et les modifications
+qu'ils déterminent. Suivant lui, ces besoins persistants ont déterminé
+la répétition incessante de certains actes, la production de certaines
+habitudes qui sont devenues à leur tour des causes nouvelles de
+modification. En effet, tout organe dont un animal fait un fréquent
+usage, un usage habituel, se développe et se perfectionne; tout organe
+dont l'animal cesse de se servir s'atrophie, au contraire, et disparaît.
+Ainsi, grâce aux habitudes, certains, organes peuvent disparaître,
+d'autres se perfectionner. Il est incontestable, par exemple, que les
+yeux des animaux vivant habituellement dans l'obscurité tendent à
+disparaître, et l'observation journalière ne permet pas de douter que la
+plupart des organes se perfectionnent par l'exercice. Mais ce procédé de
+diversification suppose que les organes dont il s'agit existent déjà;
+comment des organes nouveaux peuvent-ils se constituer de toutes pièces?
+Ici, Lamarck dépasse la hardiesse permise à l'hypothèse, lorsqu'il
+suppose que le seul fait du besoin d'un organe peut en déterminer
+l'apparition chez un animal; l'on admettra difficilement pour expliquer,
+par exemple, comment les ruminants ont acquis des cornes, que «dans
+leurs accès de colère, qui sont fréquents, surtout chez les mâles, leur
+sentiment intérieur, par ces efforts, dirige plus fortement les fluides
+vers cette partie de leur tête; où il se fait une sécrétion de matière
+cornée dans les uns et de matière osseuse mélangée de matière cornée
+dans les autres, qui donne lieu à des protubérances solides.» Ce n'est
+pas seulement au cas particulier des ruminants que Lamarck applique sa
+doctrine de l'_effort intérieur_ dirigeant vers telle ou telle partie du
+corps les fluides qui doivent y porter un surcroît d'activité. «Lorsque
+la volonté détermine un animal à une action quelconque, les organes qui
+doivent exécuter cette action y sont aussitôt provoqués par l'affluence
+des fluides subtils qui y deviennent la cause déterminante des
+mouvements qu'exige l'action dont il s'agit...; il en résulte que des
+répétitions multipliées de ces actes d'organisation fortifient,
+étendent, développent et même _créent_ les organes qui y sont
+nécessaires.» Cela revient à dire qu'un animal arrive forcément à
+posséder un organe qui lui est nécessaire ou simplement utile, dans les
+conditions biologiques où il est placé. On a durement reproché à Lamarck
+cette affirmation, véritablement un peu téméraire et qu'on a quelquefois
+malicieusement remplacée par cette autre: «Un animal finit toujours par
+posséder un organe quand il le veut.» Telle n'est pas la pensée de
+Lamarck, qui attribue simplement les transformations des espèces à
+l'action stimulante des conditions extérieures se traduisant sous la
+forme de besoins et explique par là tout ce que nous appelons
+aujourd'hui des _adaptations_. Ainsi le long cou de la girafe résulte de
+ce que l'animal habite un pays où les feuilles sont portées au sommet de
+troncs élevés; les longues pattes des échassiers proviennent de ce que
+ces oiseaux ont besoin de chercher sans se mouiller leur nourriture dans
+l'eau, etc. Ces interprétations n'enlèvent rien de leur valeur à ces
+deux lois énoncées par Lamarck:
+
+«1° _Dans tout animal qui n'a point dépassé le terme de ses
+développements, l'emploi plus fréquent et plus soutenu d'un organe
+quelconque fortifie peu à peu cet organe, le développe, l'agrandit et
+lui donne une puissance proportionnée à la durée de cet emploi; tandis
+que le défaut constant d'usage de tel organe l'affaiblit insensiblement,
+le détériore, diminue progressivement ses facultés et finit par le faire
+disparaître._
+
+«2° _Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par
+l'influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps
+exposée et, par conséquent, par l'influence de l'emploi prédominant de
+tel organe ou par celle d'un défaut constant d'usage de telle partie,
+elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en
+proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux
+sexes ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus._»
+
+ * * * * *
+
+De nombreux exemples peuvent être ajoutés aujourd'hui à ceux que Lamarck
+avait réunis pour appuyer la première de ces lois; le seul point qui
+puisse, en ce qui la concerne, prêter à la discussion, c'est l'étendue
+des changements qu'un organe peut subir, en raison de l'usage qu'en fait
+l'animal qui le possède. C'est là une simple question de mesure. La
+possibilité de la création d'un organe par suite des excitations
+extérieures est elle-même un point qui mériterait d'être étudié, qu'on
+n'a pas le droit de rejeter sans examen, sans observations, sans
+expériences, et de traiter comme une ridicule rêverie; Lamarck l'aurait
+sans doute plus facilement fait accepter s'il n'avait pas cru utile de
+passer par l'intermédiaire des besoins. Il est incontestable que par
+défaut d'excitation, les organes s'atrophient et disparaissent: nous
+l'avons déjà dit, les animaux des cavernes obscures et des grandes
+profondeurs de la mer sont fréquemment aveugles; le protée des lacs
+souterrains de la Caroline est blanc; sous l'action de la lumière, ses
+téguments se pigmentent, il devient brun; la lumière est
+incontestablement nécessaire à l'apparition de la chlorophylle dans les
+plantes. Dans les deux cas, quel que soit le mécanisme intime par lequel
+sont produits le pigment et la chlorophylle, ils n'apparaissent que sous
+l'influence d'une excitation extérieure.
+
+L'idée que Lamarck se fait de la vie se lie d'ailleurs très intimement à
+son hypothèse sur le mode de formation et de développement des organes,
+et cette hypothèse, considérée à ce point de vue, perd tout ce qu'elle
+peut avoir d'apparence déraisonnable. Elle commande le respect, comme
+l'effort infructueux d'un grand esprit cherchant à deviner, en
+s'appuyant sur toutes les connaissances acquises de son temps, la
+solution d'un problème que, malgré tous les progrès accomplis, nous
+n'avons encore pu forcer la nature à nous livrer.
+
+Deux fluides, selon Lamarck, pénètrent les molécules aptes à vivre: la
+_chaleur_ et l'_électricité_. La chaleur distend les molécules vivantes,
+les éloigne les unes des autres, sans détruire leur cohésion, et
+maintient ainsi les tissus vivants dans un état spécial de tension que
+Lamarck désigne sous le nom d'_orgasme_. Cet orgasme est un état de
+lutte entre la cohésion des molécules vivantes et la chaleur; de cet
+état naît l'_irritabilité_ des tissus. Vienne, en effet, se manifester
+sur un point l'influence de l'électricité, sans cesse en mouvement, et
+que les influences extérieures peuvent attirer sur ce point ou que la
+volonté peut y diriger, l'équilibre entre la cohésion et la chaleur est
+détruit, l'orgasme cesse; le tissu qui n'est plus en état de tension se
+contracte sur le point où la chaleur a faibli, pour reprendre l'instant
+d'après son état primitif. Le tissu réagit ainsi contre les excitations
+extérieures. Un muscle non contracté manifeste son état d'orgasme par ce
+qu'on a appelé le _ton_ musculaire. Dans les muscles, les nerfs,
+instruments de la volonté, apportent-ils l'électricité qui fait cesser
+l'orgasme, le muscle se contracte pour reprendre bientôt son volume.
+Sans doute, nous expliquerions autrement aujourd'hui tous les phénomènes
+que Lamarck attribue à l'orgasme; mais sommes-nous beaucoup plus avancés
+sur les causes mêmes de la vie? Quand nous disons qu'on doit la
+considérer comme une sorte de mouvement des particules protoplasmiques,
+mouvement que nous ne sommes pas en état de définir, exprimons-nous une
+idée essentiellement différente de celle de Lamarck, puisque la chaleur
+n'est, en définitive, qu'une sorte de mouvement?
+
+Avons-nous été plus heureux dans la détermination des causes des
+modifications des organismes? Si personne n'admet plus que les besoins
+et les désirs qu'ils provoquent soient suffisants, à eux seuls, pour
+amener l'apparition d'organes nouveaux ou de modifications plus ou moins
+importantes dans les organes déjà existants, on ne conteste guère les
+effets de l'usage et du non-usage des organes; on ne révoque plus en
+doute l'action directe des milieux; on croit à des modifications
+corrélatives des organes telles que, lorsqu'un organe se transforme,
+plusieurs autres subissent le contre-coup de ses modifications, soit
+qu'ils se développent avec lui, soit qu'ils se réduisent au contraire en
+raison de son développement; beaucoup de faits conduisent à penser que
+la rapidité croissante avec laquelle s'effectue le développement à
+mesure que les organismes se compliquent et que leurs parties se
+solidarisent peut intervenir dans les changements que les parties du
+corps présentent dans leurs rapports. On admet aussi une certaine
+spontanéité dans la variation des organismes; on fait enfin quelquefois
+intervenir les croisements, mais les caractères qui résultent des unions
+croisées ne viennent que de la transmission par hérédité des caractères
+produits par les diverses causes que nous venons d'énumérer. D'ailleurs
+jusqu'ici aucune étude systématique de l'influence propre à ces diverses
+causes modificatrices n'a pu être faite, et Darwin lui-même se borne à
+constater que les espèces varient sans se demander pourquoi; la théorie
+de la sélection naturelle peut admettre, en effet, dans une première
+approximation, ce simple fait, comme un point de départ, dont on pourra
+renvoyer l'examen à plus tard.
+
+ * * * * *
+
+La seconde loi de Lamarck, la loi de l'_hérédité_ des caractères, est
+demeurée la clef de voûte de l'édifice de Darwin. Seulement Darwin, en
+démontrant que la lutte pour la vie a nécessairement pour conséquence
+d'éliminer les formes stationnaires et celles qui ne présentent que des
+variations inutiles, pour ne laisser subsister que celles qui sont
+avantageuses à un titre quelconque, a pu expliquer comment il se fait
+qu'il n'existe pas une continuité absolue entre toutes les formes
+simultanément vivantes, comment un grand nombre ont disparu, et comment
+celles qui restent, qu'elles aient en apparence dégénéré ou qu'elles se
+soient perfectionnées, sont tellement adaptées aux conditions
+d'existence dans lesquelles elles vivent, qu'on a pu les croire créées
+spécialement en vue de ces circonstances et appuyer la théorie des
+_causes finales_ sur l'harmonie merveilleuse qu'elles présentent avec le
+milieu ambiant.
+
+Comme Buffon, Lamarck est absolument opposé à la doctrine aristotélique
+de la finalité; loin de considérer les espèces vivantes comme créées
+_pour_ un genre de vie déterminé, il affirme qu'elles sont créées _par_
+le genre de vie que leur ont imposé les circonstances dans lesquelles
+elles se sont trouvées placées; les adaptations sont pour lui la preuve
+de l'action directe des milieux; sa théorie du transformisme, au lieu de
+les expliquer, comme le fait celle de Darwin, les prend pour point de
+départ; il y a là entre les méthodes des deux grands naturalistes une
+opposition qui mérite d'être signalée.
+
+Les espèces, étant l'oeuvre des conditions d'existence dans lesquelles
+elles vivent, doivent demeurer immuables, tant que ces conditions
+demeurent les mêmes. Lamarck répond par là victorieusement à une
+objection que l'on a cru un moment devoir renverser tout son système et
+qu'on a plusieurs fois reproduite contre Darwin. Durant l'expédition
+d'Égypte, Geoffroy Saint-Hilaire avait recueilli dans les nécropoles un
+grand nombre de momies d'animaux qu'il étudia à son retour de concert
+avec Cuvier. Ces animaux, qui étaient morts depuis plusieurs milliers
+d'années, furent trouvés identiques aux animaux actuels de l'Égypte.
+Cuvier crut voir là une preuve de l'immuabilité des espèces. On ignorait
+à cette époque quelle avait pu être la durée des périodes géologiques;
+pour qui admettait, au lieu de ce siècle de millions d'années que la
+géologie assigne aujourd'hui à notre monde, une création remontant à
+peine à six mille ans, les momies des hypogées de l'Égypte pouvaient
+paraître des représentants des premiers âges du monde. On sait au
+contraire aujourd'hui que leur ancienneté n'est qu'une illusion, que
+rien, pas même l'homme, n'a changé autour d'elles, et que l'espace de
+temps qui nous sépare de l'époque où elles ont vécu a la durée d'un
+éclair par rapport à celui qu'emploie habituellement la nature pour
+constituer un âge nouveau. D'ailleurs, comme on l'a dit fort justement,
+la persistance même des formes des momies prouve plus qu'il ne faudrait;
+car ce ne sont pas seulement les espèces contemporaines des anciens qui
+ont été conservées, mais aussi les races de leurs animaux domestiques,
+races dont la variabilité n'est cependant pas douteuse.
+
+Familiarisé avec l'étude des mollusques fossiles, qui sont extrêmement
+nombreux et dont on peut suivre les variations successives beaucoup plus
+facilement que celles des mammifères, Lamarck, qui aperçoit de
+nombreuses séries de formes de transition entre les espèces que l'on
+considère comme disparues et les espèces actuelles, n'admet pas que les
+espèces s'éteignent; il suppose qu'elles se transforment toutes.
+
+«S'il y a, dit-il[27], des espèces réellement perdues, ce ne peut être
+sans doute que parmi les grands animaux qui vivent sur les parties
+sèches du globe, où l'homme, par l'empire absolu qu'il y exerce, a pu
+parvenir à détruire tous les individus de quelques-unes qu'il n'a pas
+voulu conserver ni réduire à la domesticité. De là naît la possibilité
+que les animaux des genres _Palæotherium_, _Anoplotherium_, _Megalonyx_,
+_Mastodon_ de M. Cuvier et quelques autres espèces de genres déjà
+connus, ne soient plus existant dans la nature; _néanmoins il n'y a là
+qu'une possibilité_.
+
+«Mais les animaux qui vivent dans le sein des eaux, surtout des eaux
+marines, et, en outre, toutes les races de petite taille qui habitent la
+surface de la terre et qui respirent à l'air, sont à l'abri de la
+destruction de leur espèce de la part de l'homme; leur multiplication
+est si grande et les moyens de se soustraire à ses poursuites et à ses
+pièges sont tels qu'il n'y a aucune apparence qu'il puisse détruire
+l'espèce entière d'aucun de ces animaux.»
+
+Pénétré, comme Buffon, de l'importance du rôle de l'homme dans la
+nature, Lamarck ne voit pas d'autre cause de destruction des espèces que
+l'homme lui-même. Il n'aperçoit pas que la guerre déclarée par notre
+espèce aux animaux n'est qu'un cas particulier de la grande lutte qu'ils
+se livrent entre eux et dont les premières conséquences ne lui ont
+cependant pas échappé, car il écrit[28]:
+
+«Par suite de la multiplication des petites espèces, et surtout des
+animaux les plus imparfaits, la multiplicité des individus pouvait nuire
+à la conservation des races, à celle des progrès acquis dans le
+perfectionnement de l'organisation, en un mot à l'ordre général, si la
+nature n'eût pris des précautions pour restreindre cette multiplication
+dans des limites qu'elle ne peut jamais franchir.
+
+«Les animaux se mangent les uns les autres, sauf ceux qui vivent de
+végétaux; mais ceux-ci sont exposés à être dévorés par les animaux
+carnassiers.
+
+«On sait que ce sont les plus forts et les mieux armés qui mangent les
+plus faibles, et que les grandes espèces dévorent les plus petites.»
+
+Ici, nous sommes bien près, semble-t-il, non seulement de la lutte pour
+la vie telle que la concevra Darwin, mais même de la sélection
+naturelle. Malheureusement, au lieu de poursuivre l'idée, Lamarck
+aussitôt s'engage dans une autre voie; il n'a pas vu les conséquences de
+l'ardente concurrence qui s'établit entre les animaux de même espèce dès
+que les vivres ne sont plus que juste suffisants; bien au contraire, il
+croit «que les individus d'une même race se mangent rarement entre eux
+et font la guerre à d'autres races». Puis il revient sans le vouloir aux
+causes finales lorsqu'il développe les précautions prises par la nature
+pour empêcher les grosses espèces de se multiplier au point de devenir
+un danger pour l'existence des petites. Darwin a pris ici exactement le
+contrepied de Lamarck; mais on ne peut blâmer ce dernier de n'avoir pas
+cherché à résoudre un problème qui n'était même pas posé de son temps,
+celui de l'extinction graduelle et du renouvellement, en dehors de
+l'influence de l'homme, de la plupart des espèces animales et végétales.
+
+ * * * * *
+
+Partisan de la fixité des espèces, Cuvier n'hésitait pas à affirmer que
+de nombreux animaux avaient disparu depuis un temps plus ou moins long,
+et il attribuait volontiers, nous le verrons bientôt, leur disparition à
+d'immenses catastrophes, à des cataclysmes généraux, bouleversant la
+surface entière du globe. Lamarck, frappé au contraire des
+transformations graduelles que semblent avoir éprouvées les mollusques,
+conteste la réalité de ces révolutions du globe, dont sir Charles Lyell
+et ses disciples démontreront plus tard l'inanité.
+
+«Pourquoi, dit-il fort bien[29], supposer sans preuve une catastrophe
+universelle, lorsque la marche de la nature, mieux connue, suffit pour
+rendre raison de tous les faits que nous observons dans toutes ses
+parties? Si l'on considère, d'une part, que dans tout ce que la nature
+opère elle ne fait rien brusquement, et que partout elle agit avec
+lenteur et par degrés successifs, et d'autre part que les causes
+particulières ou locales des désordres, des bouleversements, des
+déplacements peuvent rendre raison de tout ce que l'on observe à la
+surface du globe, on reconnaîtra qu'il n'est nullement nécessaire de
+supposer qu'une catastrophe universelle est venue tout culbuter et
+détruire une grande partie des opérations mêmes de la nature.»
+
+C'est la doctrine des _causes actuelles_ soutenue et développée à
+l'aurore même de la géologie; c'est l'indication du programme qu'a si
+bien rempli depuis toute une grande école de géologues.
+
+Appliquant aux classifications la théorie de la descendance, Lamarck
+semblait devoir être ramené vers l'échelle des êtres de Bonnet; mais il
+s'aperçoit bien vite qu'on ne saurait disposer les animaux en une série
+linéaire unique. Il les divise, en effet, en deux lignées dont les
+progéniteurs sont dus à la génération spontanée; mais les uns se sont
+formés librement; les autres, plus élevés, ont pris naissance dans des
+corps déjà vivants, dont les humeurs se sont organisées; ils ont vécu
+d'abord en parasites, constituant ainsi la classe des helminthes. La
+première série n'a présenté qu'une évolution très bornée: la seconde a
+abouti aux vertébrés. Lamarck est le premier qui, au lieu de placer ces
+derniers en tête du règne animal, procède, au contraire, du simple au
+composé, et s'élève graduellement des infusoires ou des helminthes les
+plus simples jusqu'aux formes les plus parfaites sous lesquelles se
+manifeste la vie.
+
+«L'ordre de la nature, dit-il, c'est l'ordre même dans lequel les corps
+ont été formés depuis l'origine,» et, comme ces corps paraissent tous
+procéder les uns des autres, il est évident qu'ils doivent former des
+séries ininterrompues, dans lesquelles il n'est possible de tracer
+aucune ligne de démarcation séparant les uns des autres des groupes plus
+ou moins compréhensifs: «La nature n'a réellement formé ni classes, ni
+ordres, ni familles, ni genres, ni espèces constantes, mais seulement
+des individus qui se succèdent les uns aux autres et qui ressemblent à
+ceux qui les ont produits.» Ceux de ces individus qui se ressemblent le
+plus et qui se conservent dans le même état, de génération en
+génération, depuis qu'on les connaît, constituent des _espèces_. Mais
+les individus constituant les espèces ne présentent de caractères
+constants que si les circonstances dans lesquelles ils sont placés
+demeurent invariables; dès que ces circonstances varient, les individus
+changent: de là les intermédiaires, pour ainsi dire en nombre indéfini,
+qui relient entre elles les formes animales les plus disparates au
+premier abord. Il n'y a donc pas d'espèce invariable.
+
+À la vérité, Lamarck exagère le nombre des formes de passages qui, dans
+la nature actuelle, existent entre les espèces[30]; il exagère aussi la
+facilité avec laquelle les espèces peuvent se croiser; l'instabilité de
+l'espèce lui apparaît trop grande; mais cela tient à ce qu'il n'est pas
+encore en possession du grand fait de la disparition des espèces et que,
+dès lors, il lui paraît impossible qu'il puisse y avoir de lacune dans
+la nature. Toutefois Lamarck est loin d'admettre que la gradation soit
+absolue, comme on l'a quelquefois supposé; il voit un _hiatus_ profond
+entre les corps bruts et les corps organisés[31], et il suppose un
+semblable hiatus entre les animaux et les plantes, les animaux possédant
+une faculté, l'_irritabilité_, qui manque entièrement à tous les
+végétaux. À leur tour, au point de vue de leur complication organique,
+et si l'on ne tient compte que des classes, les animaux et les plantes
+forment respectivement dans chaque règne une série unique, une véritable
+_échelle_, dont les degrés sont caractérisés par le développement de
+systèmes d'organes de plus en plus compliqués. Cette échelle représente
+«l'ordre qui appartient à la nature et qui résulte, ainsi que les objets
+que cet ordre fait exister, des moyens qu'elle a reçus de l'Auteur
+suprême de toute chose. Elle n'est elle-même que l'ordre général et
+immuable que ce sublime Auteur a créé dans tout, et que l'ensemble des
+lois générales et particulières auxquelles cet ordre est assujetti. Par
+ces moyens, dont elle continue sans altération l'usage, elle a donné et
+donne perpétuellement l'existence à ses productions; elle les varie et
+les renouvelle sans cesse et conserve ainsi partout l'ordre entier qui
+en est l'effet[32].»
+
+Les formes diverses des animaux et des plantes résultent, en définitive,
+pour Lamarck, de deux causes:
+
+1° Un certain ordre naturel, directement institué par le Créateur, et
+qui se manifeste dans la série unique et graduellement nuancée, dans
+l'échelle que forment respectivement les animaux et les plantes;
+
+2° L'influence des conditions extérieures qui, sans altérer cet ordre
+dans ce qu'il a d'essentiel, agit pour varier à l'infini les productions
+naturelles et pour créer autour de l'échelle unique qui représente
+chaque règne une infinité de petites séries rameuses, dont quelques
+branches peuvent même paraître complètement isolées.
+
+Ceci est important: on représente souvent Lamarck comme ayant
+exclusivement attribué aux forces naturelles l'évolution de l'univers;
+Hæckel, dans son _Histoire de la création naturelle_[33] reproduit cette
+opinion. Telle n'était cependant pas la pensée de l'illustre auteur de
+la _Philosophie zoologique_. Sans doute la matière et ses «fluides
+subtils», que nous nommons aujourd'hui les forces physico-chimiques, ont
+suffi, selon Lamarck, à former les plus simples des êtres vivants; sans
+doute l'influence des circonstances extérieures a joué un rôle
+prépondérant dans la production des formes organiques; mais ces formes
+néanmoins se sont compliquées suivant un plan assigné d'avance par «le
+sublime Auteur de toutes choses», et que traduit la gradation successive
+des organismes. Il semble que Lamarck greffe en quelque sorte sa théorie
+des actions de milieu sur l'idée de l'échelle des êtres de Bonnet, dont
+il n'arrive pas à se dégager complètement, parce qu'elle lui paraît sans
+doute conforme à sa conception particulière de la majesté du Créateur.
+Ce sont, en définitive, les causes finales qui reviennent dans l'esprit
+de Lamarck, malgré lui, et qui lui font dire ailleurs[34]: «Ainsi, _par
+ces sages précautions, tout se conserve dans l'ordre établi_; les
+changements et les renouvellements perpétuels qui s'observent dans cet
+ordre sont maintenus dans des bornes qu'ils ne sauraient dépasser; les
+races des corps vivants subsistent toutes, malgré leurs variations; les
+progrès acquis dans le perfectionnement de l'organisation ne se perdent
+point; tout ce qui paraît désordre, anomalie rentre sans cesse dans
+l'ordre général et même y concourt; _et partout, et toujours, la volonté
+du suprême Auteur de la nature et de tout ce qui existe est
+invariablement exécutée_.»
+
+On ne saurait mieux exposer la théorie des causes finales, car si Dieu a
+tout fait, tout coordonné, tout agencé, de manière que sa volonté soit
+partout et toujours exécutée, c'est qu'il a tout prévu, que par tous les
+moyens dont il a doté la nature celle-ci court inconsciemment, comme le
+veulent les finalistes, vers un but déterminé: l'accomplissement de la
+volonté créatrice.
+
+Cependant, par une étonnante contradiction, Lamarck, finaliste dans
+l'ensemble, se montre, dans le détail, adversaire résolu des causes
+finales. Les ouvrages des naturalistes et des philosophes sont remplis
+de l'étonnement que leur cause le merveilleux outillage dont les animaux
+sont pourvus, la merveilleuse appropriation de chacun de leurs outils
+aux fonctions qu'il remplit; c'est pour la plupart d'entre eux une
+preuve indiscutable de l'intelligence, de la sagesse qui ont présidé à
+la création.
+
+«Le fait est, dit Lamarck[35], que les divers animaux ont, chacun
+suivant leur genre et leur espèce, des habitudes particulières et
+toujours une organisation qui se trouve parfaitement en rapport avec ces
+habitudes.
+
+«De la considération de ce fait, il semble qu'on soit libre d'admettre,
+soit l'une, soit l'autre des deux conclusions suivantes, et qu'aucune
+d'elles ne puisse être prouvée.
+
+«_Conclusion admise jusqu'à ce jour_: La nature (ou son Auteur), en
+créant les animaux, a prévu toutes les sortes possibles de circonstances
+dans lesquelles ils auraient à vivre et a donné à chaque espèce une
+organisation constante, ainsi qu'une forme déterminée et invariable dans
+ses parties qui force chaque espèce à vivre dans les lieux et les
+climats où on la trouve et à y conserver les habitudes qu'on lui
+connaît.
+
+«_Ma conclusion particulière_: La nature, en produisant successivement
+toutes les espèces d'animaux, en commençant par les plus imparfaits et
+les plus simples, pour terminer son ouvrage par les plus parfaits, a
+compliqué graduellement leur organisation; et, ces animaux se répandant
+généralement dans toutes les régions habitables du globe, chaque espèce
+a reçu de l'influence des circonstances dans lesquelles elle s'est
+rencontrée les habitudes que nous lui connaissons et les modifications
+dans ses parties que l'observation nous montre en elle.»
+
+Entre ces deux conclusions, Lamarck n'hésite pas. La première suppose
+que les espèces sont fixées et ont été de tout temps aussi étroitement
+adaptées que nous le voyons aux conditions dans lesquelles elles ont
+vécu; mais cette fixité des espèces suppose, à son tour, la fixité des
+conditions d'existence dans lesquelles elles sont placées. Or ce dernier
+fait est absolument contraire à tout ce que l'observation nous démontre;
+il y a plus: nous avons volontairement changé les conditions d'existence
+d'un certain nombre d'animaux, ce sont les animaux domestiques; or ces
+animaux se sont eux-mêmes modifiés avec les conditions qui leur ont été
+imposées. Aucun d'eux ne ressemble plus aux animaux de la souche sauvage
+dont il descend, et nous pouvons encore les modifier à notre gré.
+L'argument est irrésistible; quelque effort que l'on ait fait depuis
+pour en diminuer la portée, il se dresse toujours aussi solide contre
+tous les raisonnements qui voudraient établir la fixité des espèces.
+
+Ces arguments se réduisent d'ailleurs à ceci: les modifications imposées
+aux animaux domestiques n'ont pas dépassé certaines limites. À quoi l'on
+peut répondre que personne n'a jusqu'ici essayé de modifier complètement
+les conditions primitives; l'homme s'est toujours borné à tirer parti de
+l'oeuvre de la nature, à profiter des résultats obtenus par elle, à
+s'avancer plus loin dans la voie où elle s'était engagée, et dans la
+mesure que lui indiquait la satisfaction de ses besoins; il ne s'est pas
+proposé de transformer les animaux, de leur imposer des changements
+profonds; il a voulu conserver et perfectionner à son profit, plutôt que
+créer; et, se fût-il proposé ce dernier but, il y a encore un facteur
+dont il lui aurait fallu tenir compte: le temps. Aux six mille années
+dont il a pu disposer, depuis qu'il est civilisé la nature oppose
+l'oeuvre de cent millions d'années: c'est cette oeuvre que l'homme
+s'étonne modestement de n'avoir pas encore bouleversée!
+
+Lamarck accepte donc pleinement l'opinion que les espèces anciennes se
+sont graduellement modifiées pour produire les espèces actuelles. Les
+infusoires, nés directement par génération spontanée, ont produit, en se
+perfectionnant, les radiaires; les vers qui se sont formés dans des
+corps déjà organisés ont eu une évolution plus rapide et sont montés
+plus haut. Ils se sont divisés en deux branches, dont l'une a fourni les
+insectes, ensuite les arachnides, puis les crustacés; l'autre a donné
+successivement, et dans l'ordre où leurs noms sont énoncés, les
+annélides, les cirrhipèdes, les mollusques, les poissons et les
+reptiles. Là, nouvelle bifurcation: les reptiles engendrent d'une part
+les oiseaux, d'où naissent ensuite les mammifères monotrèmes; d'autres
+reptiles produisent les mammifères amphibies, et ces derniers forment
+une souche d'où se détachent d'abord les cétacés, puis les mammifères
+ordinaires, qui se divisent enfin en onguiculés et ongulés. Voici
+d'ailleurs ce tableau généalogique du règne animal, le premier qui ait
+été dressé sur des données scientifiques:
+
+TABLEAU
+
+Servant à montrer l'origine des différents animaux.
+
+
+ Vers |Infusoires
+ | |Polypes
+ | |Radiaires
+ +---------------+-----------------+
+ |Annélides | |Insectes |
+ |Cirrhipèdes | |Arachnides|
+ |Mollusques | |Crustacés |
+ |
+ |Poissons |
+ |Reptiles |
+ |
+ +-----------+----------------------------+
+|Oiseaux | |Mammifères amphibies|
+ | +-----------------+---------------+
+|Monotrèmes| |M. Onguiculés| |M. Ongulés| |M. Cétacés|
+
+Beaucoup des documents qui pourraient servir aujourd'hui à établir un
+arbre semblable manquaient à Lamarck. Il n'y a donc pas lieu de
+s'étonner qu'il ait renversé l'ordre dans lequel s'est probablement
+faite l'évolution des animaux articulés; qu'il ait à tort intercalé les
+cirrhipèdes, qui sont des crustacés, entre les annélides et les
+mollusques; qu'il ait fait descendre les monotrèmes des oiseaux, au lieu
+de les réunir aux autres mammifères; qu'enfin il ait cherché à tirer les
+mammifères ordinaires des amphibies, au lieu de faire descendre ces
+animaux des premiers, comme on le ferait aujourd'hui. Ce sont là des
+renversements qui sont inévitables tant que les connaissances sont
+incomplètes, qui se sont produits plusieurs fois depuis, mais que les
+progrès de la science rendent chaque jour plus rares. L'essentiel était
+d'avoir reconnu entre les différents types organiques une parenté qui a
+presque toujours été confirmée depuis.
+
+On remarquera que l'homme n'est pas compris dans ce tableau. La pensée
+de Lamarck, à l'égard de l'origine de l'homme, a été présentée de façons
+diverses; il est intéressant de citer ses propres paroles:
+
+«Si l'homme n'était distingué des animaux que relativement à son
+organisation, il serait aisé de montrer que les caractères
+d'organisation dont on se sert pour en former, avec ses variétés, une
+famille à part, sont tous le produit d'anciens changements dans ses
+actions, et des habitudes qu'il a prises et qui sont devenues
+particulières aux individus de son espèce[36].»
+
+Effectivement, Lamarck montre comment une race perfectionnée de
+quadrumanes, cessant de grimper, a pu devenir bimane; comment elle a
+acquis l'attitude verticale, par suite de la nécessité d'explorer au
+loin le pays pour assurer sa sécurité; comment elle s'est associée à ses
+semblables pour dominer le monde et parquer dans les forêts les espèces
+rivales; comment, des besoins nouveaux créés par cette association, a dû
+naître le langage.
+
+«Ainsi, ajoute-t-il, à cet égard, les besoins seuls ont tout fait; ils
+auront fait naître les efforts; et les organes propres aux articulations
+des sons se seront développés par leur emploi habituel.
+
+«Telles seraient les réflexions que l'on pourrait faire si l'homme,
+considéré ici comme la race prééminente en question, n'était distingué
+des animaux que par les caractères de son organisation _et si son
+origine n'était pas différente de la leur_[37].»
+
+Cette opinion peut se résumer ainsi: naturaliste, Lamarck n'hésite pas à
+considérer l'homme comme un singe modifié; philosophe et psychologue, il
+voit entre l'homme et les animaux un abîme, et l'homme lui apparaît dès
+lors comme une émanation directe du Créateur. Cette concession serait
+encore aujourd'hui suffisante pour rallier au transformisme bien des
+esprits que dominent de respectables croyances. Mais quel intérêt
+pourrait avoir la doctrine de la descendance si elle s'arrêtait
+précisément au point qu'il nous importe le plus d'élucider, si, après
+avoir prétendu nous révéler l'origine de tous les animaux, elle nous
+laissait complètement ignorants du passé de notre espèce?
+
+Et cependant, même au point de vue psychologique, la barrière que
+Lamarck établit entre l'homme et les animaux est bien faible. Dans la
+doctrine de l'illustre naturaliste, les milieux extérieurs, on s'en
+souvient, n'agissent pas directement sur les organismes; ils ne les
+modifient qu'en excitant chez eux des besoins, puis des habitudes
+provoquant l'usage ou le défaut d'usage des organes, et déterminent
+ainsi leur accroissement ou leur atrophie. Les besoins sont intimement
+liés aux sensations, celles-ci aux facultés intellectuelles; aussi
+Lamarck attache-t-il une grande importance au développement plus ou
+moins grand de ces facultés chez les animaux, qu'il divise dans sa
+classification définitive[38] en _animaux apathiques_, _animaux
+sensibles_ et _animaux intelligents_. Le simple énoncé de cette
+classification suffît à montrer que Lamarck admet un développement
+graduel des facultés intellectuelles. Il s'efforce du reste de démontrer
+que «tous les actes de l'entendement exigent un système d'organes
+particuliers pour pouvoir s'exécuter», et, comme ces organes sont les
+mêmes chez l'homme et les animaux supérieurs, qu'il n'y a entre eux
+qu'une différence de degré, il s'ensuit nécessairement que, si les
+animaux les plus élevés sont issus des plus simples, l'homme doit à son
+tour être issu des formes supérieures du règne animal. Après avoir
+développé toutes ses idées sur la nature de l'entendement, qu'il regarde
+simplement comme un ensemble de phénomènes mécaniques, Lamarck ne
+revient cependant pas sur le problème de la place de l'homme dans la
+nature.
+
+On se demande s'il n'a pas craint par une dernière et suprême hardiesse
+de compromettre le succès d'une oeuvre qui lui avait coûté une incroyable
+dépense de génie et qu'il savait être de beaucoup en avance sur son
+époque. Aussi termine-t-il son livre par cette mélancolique réflexion,
+qui n'a malheureusement pas cessé d'être vraie:
+
+«Les hommes qui s'efforcent par leurs travaux de reculer les limites des
+connaissances humaines savent assez qu'il ne leur suffit pas de
+découvrir et de montrer une vérité utile qu'on ignorait, et qu'il faut
+encore pouvoir la répandre et la faire reconnaître; or la _raison
+individuelle_ et la _raison publique_, qui se trouvent dans le cas d'en
+éprouver quelque changement, y mettent en général un obstacle tel qu'il
+est souvent plus difficile de faire reconnaître une vérité que de la
+découvrir. Je laisse ce sujet sans développement, parce que je sais que
+mes lecteurs y suppléeront suffisamment, pour peu qu'ils aient
+d'expérience dans l'observation des causes qui déterminent les actions
+des hommes.»
+
+Simple et sans amertume, empreinte d'une douce philosophie, cette phrase
+n'en reflète pas moins le sentiment bien net qu'éprouvait Lamarck de
+l'injustice de ses contemporains à son égard. Un d'eux a laissé sur
+l'exemplaire de la _Philosophie zoologique_ qui appartient à la
+bibliothèque du Muséum cette appréciation anonyme: «_homme assez
+superficiel_». Ce lecteur expansif traduit assez exactement l'impression
+que fit sur ceux qui ne le comprirent pas le grand naturaliste qui osa
+le premier envisager d'un point de vue nouveau l'empire organique tout
+entier. Lamarck s'était imposé aux zoologistes par son _Histoire
+naturelle des animaux sans vertèbres_, qui lui fit décerner le nom de
+Linné français. On lui pardonna, suivant le mot d'Isidore Geoffroy
+Saint-Hilaire, la philosophie zoologique, en raison de son grand ouvrage
+descriptif. Quant aux idées neuves et fécondes qu'il avait si
+généreusement semées dans son oeuvre, elles furent bientôt ensevelies
+sous des sarcasmes auxquels on regrette que Cuvier lui-même se soit
+associé. Elles devaient dormir un demi-siècle avant de s'offrir de
+nouveau aux méditations des savants.
+
+L'homme qui a le premier cherché à préciser scientifiquement quels liens
+de parenté généalogique unissaient ensemble les animaux les plus simples
+aux plus parfaits, qui le premier a pénétré l'importance du phénomène
+d'hérédité, a osé affirmer que nous devions chercher l'explication de la
+nature présente dans la nature passée; qui a posé comme une règle
+générale du développement de notre globe, comme de celui des organismes,
+une évolution lente et graduelle, sans secousses et cataclysmes; l'homme
+qui a essayé le premier de sonder les mystères de la vie à la lumière
+des sciences physiques, cet homme aura éternellement droit à
+l'admiration de tous. Sans doute le mécanisme réel du perfectionnement
+des organismes lui a échappé, mais Darwin ne l'a pas expliqué davantage.
+La loi de sélection naturelle n'est pas l'indication d'un procédé de
+transformation des animaux; c'est l'expression d'un ensemble de
+résultats. Elle constate ces résultats sans nous montrer comment ils ont
+été préparés. Nous voyons bien qu'elle conduit à la conservation des
+organismes les plus parfaits; mais Darwin ne nous laisse pas voir
+comment ces organismes eux-mêmes ont été obtenus. C'est une lacune qu'on
+a seulement essayé de combler dans ces dernières années.
+
+Peut-être les idées de Lamarck eussent plus rapidement conquis la place
+qui leur revenait, si, à l'époque même où il les développait, l'arène
+scientifique n'avait pas été presque entièrement occupée par deux
+terribles champions, plus jeunes et plus ardents que lui: Geoffroy
+Saint-Hilaire et Cuvier. Nous ne devons pas séparer dans cette esquisse
+deux noms qui retentirent si souvent ensemble dans les débats
+académiques de la première moitié de ce siècle, qui sont demeurés
+inscrits sur les drapeaux de deux écoles rivales et que l'on peut
+considérer comme l'expression la plus saisissante de deux tournures
+opposées de l'esprit humain.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ÉTIENNE GEOFFROY SAINT-HILAIRE
+
+Opposition des deux doctrines de la fixité et de la variabilité des
+espèces.--L'unité de plan de composition.--Importance des organes
+rudimentaires.--Balancement des organes.--Théorie des analogues;
+principe des connexions.--Analogie des animaux inférieurs et des
+embryons des animaux supérieurs.--Arrêts de développement.--Les monstres
+et la tératologie.--Idées de Geoffroy sur la variabilité des espèces;
+les transformations brusques; l'influence du milieu.--Extension de la
+théorie de l'unité de plan de composition aux animaux articulés:
+retournement du vertébré; idées d'Ampère.--Lien généalogique entre les
+espèces fossiles et les espèces vivantes.
+
+
+Désormais, deux opinions opposées relativement aux espèces sont établies
+dans la science et vont compter chacune ses partisans. Linné avait
+affirmé d'une manière absolue la fixité des formes spécifiques; Buffon
+et surtout Lamarck proclament leur instabilité. Pour eux, l'espèce est
+capable de subir des modifications sans nombre, que Buffon ne cherche
+pas à poursuivre bien loin, mais dont Lamarck considère l'étendue comme
+indéfinie, puisque, suivant lui, les espèces les plus élevées descendent
+des plus simples par une suite ininterrompue de générations. La même
+opposition va se retrouver dans les idées de Cuvier et de Geoffroy
+Saint-Hilaire; mais cette fois c'est dans le même champ clos que les
+deux écoles vont se trouver en présence; c'est au Jardin des plantes ou
+devant l'Académie des sciences de Paris que deux esprits, l'un et
+l'autre de la plus haute portée, vont entamer une lutte demeurée célèbre
+dans l'histoire des sciences. Geoffroy Saint-Hilaire a en quelque sorte
+pour patrie scientifique ce Jardin du roi, dont Buffon avait élevé si
+haut la renommée. C'est là qu'il est initié à l'étude des sciences, et
+c'est auprès de Daubenton lui-même, dans un milieu encore tout rempli du
+souvenir et des idées de l'auteur illustre de l'_Histoire naturelle_,
+qu'il fait son éducation d'anatomiste; c'est aussi grâce au vénérable
+collaborateur de Buffon qu'il est nommé sous-garde et sous-démonstrateur
+du cabinet d'histoire naturelle, en remplacement de Lacépède,
+démissionnaire. Bientôt après, le décret de la Convention qui organisait
+le _Muséum d'histoire naturelle_ lui donne, à lui minéralogiste et à
+peine âgé de vingt et un ans, le titre de professeur de zoologie dans la
+nouvelle «métropole des sciences de la nature». Il doit y enseigner
+l'histoire des animaux vertébrés, tandis que Lamarck est chargé
+d'exposer l'histoire des animaux sans vertèbres. Dès lors, le cercle des
+études du jeune naturaliste se trouve nettement tracé. Les vertébrés
+sont encore de son temps considérés comme les animaux par excellence; ce
+sont, en quelque sorte, les animaux typiques. Geoffroy se livre avec
+passion à des recherches sur leur organisation; il demeure frappé de la
+grande généralité des ressemblances qu'ils présentent entre eux et que
+Buffon n'avait pas manqué de signaler. Ce dessein, toujours le même,
+que, suivant l'expression de Buffon, la nature semble suivre «de l'homme
+aux quadrupèdes, des quadrupèdes aux cétacés, des cétacés aux oiseaux,
+des oiseaux aux reptiles, des reptiles aux poissons,» Geoffroy
+entreprend d'en démontrer la réalité, d'en déterminer exactement toute
+l'économie.
+
+À qui avait parcouru cette longue série d'organismes qui s'échelonnent
+de l'homme aux poissons, il devait sembler, à cette époque, que rien au
+delà ne pouvait présenter un haut intérêt. Geoffroy pensa bien vite que
+ce plan commun, dont les objets favoris de ses études lui révélaient
+l'existence, se retrouvait dans la nature entière. Dès 1795, à peine âgé
+de vingt-trois ans, à une époque où il vivait dans la plus grande
+intimité avec Cuvier, qu'il venait d'introduire au Muséum d'histoire
+naturelle, il écrivait dans son _Mémoire sur les rapports naturels des
+Makis_: «La nature n'a formé tous les êtres vivants que sur un plan
+unique, essentiellement le même dans son principe, mais qu'elle a varié
+de mille manières dans toutes ses parties accessoires. Si nous
+considérons particulièrement une classe d'animaux, c'est là surtout que
+son plan nous paraîtra évident; nous trouverons que les formes diverses
+sous lesquelles elle s'est plue à faire exister chaque espèce dérivent
+toutes les unes des autres; il lui suffit de changer quelques-unes des
+proportions des organes pour les rendre propres à de nouvelles
+fonctions, pour en étendre ou restreindre les usages... Toutes les
+différences les plus essentielles qui affectent chaque famille,
+dépendant d'une même classe, viennent seulement d'un autre arrangement,
+d'une autre complication, d'une modification enfin de ces mêmes
+organes.»
+
+Buffon avait dit: _un très grand nombre_ d'animaux sont construits sur
+le même plan; Geoffroy affirme ici que _tous les animaux_ ont la même
+structure fondamentale. Cette idée de l'_unité de plan de composition_
+des animaux, si simple et si grande, doit présider désormais à presque
+tous ses travaux; la démontrer doit être la préoccupation constante de
+sa vie. Ce qu'il recherche dans l'étude des animaux, ce ne sont pas,
+comme le font les disciples de Linné, les différences qui les séparent,
+ce sont les ressemblances qui peuvent exister entre eux, et cette
+préoccupation l'amène déjà en 1796 à un résultat intéressant. Dans les
+conclusions de ses _Recherches sur les rapports naturels des animaux à
+bourse_, il signale les ressemblances des dasyures avec les civettes,
+des phalangers avec les écureuils, des kanguroos avec les gerboises; il
+établit ainsi une sorte de parallélisme entre les mammifères marsupiaux
+et les mammifères ordinaires; c'est la première indication de l'idée des
+_classifications paralléliques_ qu'Isidore Geoffroy, son fils,
+développera plus tard, et dont nous aurons à apprécier l'importance.
+
+Mais, selon Geoffroy, «il est pour l'histoire naturelle quelque chose de
+plus important que des classifications»: c'est l'étude des rapports,
+étude qui le remplit d'enthousiasme et dans laquelle il croit trouver la
+voie qui doit conduire à l'explication des phénomènes de la nature. Un
+instant, la séduisante idée de l'enchaînement universel des êtres
+l'attire vers Bonnet, mais il est trop zoologiste pour s'y arrêter.
+«Cette chaîne universelle est une véritable chimère,» dit-il en 1794.
+Mais il sait trop bien que les êtres vivants ne sont pas isolés les uns
+des autres, qu'un lien intime les relie étroitement, malgré leur
+diversité, pour ne pas chercher à remplacer l'hypothèse du naturaliste
+genevois, et il croit à son tour avoir trouvé dans l'unité de plan de
+composition la loi même de la nature. Qu'on le remarque: cette idée, qui
+a fait la gloire de Geoffroy, qui a suscité toutes ses études, qui l'a
+conduit à la découverte de principes dont l'application a dominé les
+travaux de naturalistes des écoles les plus opposées, cette idée
+féconde, en raison de la part de vérité qu'elle contient, ce n'est pas à
+la fin d'une longue carrière de zoologiste praticien, après une longue
+accumulation de recherches sans but, qu'elle s'est présentée à son
+esprit; c'est dès le début de ses investigations, dès sa première
+jeunesse, et il en est presque toujours ainsi. Les idées générales ne
+surgissent pas quand l'esprit, fatigué de parcourir le dédale des petits
+faits et des minuties, arrive à son déclin; pourquoi ces fées
+bienfaisantes viendraient-elles illuminer les derniers travaux de ceux
+qui durant toute leur vie n'ont eu pour elles que méfiance et dédain?
+Elles ont d'ailleurs leurs caprices, se montrent coquettement, se
+laissent voir à demi, puis s'envolent; reviennent illuminer, comme de
+charmants feux follets, l'esprit doucement bercé, qui les prend pour un
+rêve et néglige, tant qu'il le peut encore, d'enchaîner ces sylphes
+légers, plus subtils en apparence que l'éther. Bientôt le sylphe se
+lasse; ses apparitions sont plus rares; il se montre sous des traits
+moins séduisants; enfin la douce vision s'évanouit sans retour, laissant
+à ceux qui n'ont pas su la fixer le douloureux souvenir du charme rompu.
+Et cependant ces riens aux formes mouvantes, ces prétendus fantômes sont
+la force même de l'esprit humain; c'est à eux qu'il appartient de lui
+communiquer le génie qui sait découvrir les voies nouvelles, les
+jalonner de ses conquêtes et traîner enfin le vieux monde à sa remorque
+jusqu'aux brillants sommets où s'ouvrent les nouveaux horizons. Mais ils
+sont justement jaloux; en retour de leurs bienfaits, ils exigent de
+celui auquel ils se livrent une constante fidélité. Souvent aussi, ils
+ne se laissent conquérir qu'à moitié, ne laissent prendre qu'une de
+leurs formes; mais qu'importe s'ils n'en ont pas moins permis à celui
+qui croyait les posséder de faire, au profit de l'humanité, une riche
+moisson.
+
+Tel fut le cas de Geoffroy Saint-Hilaire. Il rêvait de trouver une
+solution au problème que posent les ressemblances étroites des animaux;
+cette solution, il croit la voir apparaître dans l'idée de l'unité de
+plan de composition. La fée ne s'était laissé prendre qu'à demi; mais
+elle sut largement payer la part d'hospitalité qu'elle accepta. Déjà
+elle avait montré le bout de ses ailes à Aristote, à Galien, à Ambroise
+Paré, à Belon, à Newton[39], à Vicq-d'Azyr[40], à Buffon, à Goethe, à
+Herder, à Pinel; seul Geoffroy eut assez de persévérance pour la fixer
+un instant et lui arracher de précieux secrets.
+
+Durant l'expédition d'Égypte, des observations sur l'aile de l'autruche
+lui font déjà entrevoir l'importance des organes rudimentaires: chez cet
+oiseau, l'os bien connu sous le nom de fourchette est très peu
+développé. «Ces rudiments de fourchette n'ont pas été supprimés, dit
+Geoffroy, parce que la nature ne marche jamais par sauts rapides et
+qu'elle laisse toujours des vestiges d'un organe, lors même qu'il est
+tout à fait superflu, si cet organe a joué un rôle important dans les
+autres espèces de la même famille. Ainsi se retrouvent, sous la peau des
+flancs, les vestiges de l'aile du casoar; ainsi se voit, chez l'homme, à
+l'angle interne de l'oeil, un boursouflement de la peau qu'on reconnaît
+pour le rudiment de la membrane incitante dont beaucoup de quadrupèdes
+et d'oiseaux sont pourvus.»
+
+Vers cette même époque, en 1800, il écrit encore: «Les germes de tous
+les organes que l'on observe, par exemple, dans les différentes familles
+d'animaux à respiration pulmonaire, existent à la fois dans toutes les
+espèces, et la cause de la diversité infinie des formes qui sont propres
+à chacune, et de l'existence de tant d'organes à demi effacés ou
+totalement oblitérés, doit se rapporter au développement
+proportionnellement plus considérable de quelques-uns, _développement
+qui s'opère toujours aux dépens de ceux qui sont dans le voisinage_.» Ce
+dernier aperçu n'est autre chose que la première indication de ce que
+Geoffroy Saint-Hilaire appellera plus tard le _principe du balancement
+des organes_; et ce principe lui fournira l'explication de l'existence
+des organes rudimentaires, produits incomplets de germes qui ont avorté,
+parce que d'autres organes voisins se sont emparés de la nourriture qui
+leur était destinée.
+
+Il est rare d'ailleurs que l'avortement soit complet; les rudiments,
+pour demeurer imparfaits, n'en existent pas moins à la place même
+qu'auraient dû occuper les organes qu'ils représentent; c'est là un fait
+important pour la démonstration de l'unité de plan de composition.
+
+Une semblable unité suppose, nous l'avons vu, que _tous les animaux d'un
+même groupe_--Geoffroy semble restreindre ici l'affirmation absolue
+qu'il avait émise dans son mémoire sur les Makis--possèdent les mêmes
+organes. Mais comment reconnaître, dans la série innombrable des formes,
+les organes qui se correspondent? Ici, Geoffroy imagine une méthode
+d'investigation, indépendante de l'hypothèse de l'unité de plan de
+composition, applicable toutes les fois que des animaux sont construits
+sur le même plan, quel que soit le nombre des plans suivis par la
+nature, et qui, sous le nom de _théorie des analogues_, est devenue
+entre les mains des anatomistes de toutes les écoles l'un des
+instruments les plus féconds de découvertes.
+
+On peut considérer les organes à divers points de vue, notamment au
+point de vue de leur forme, au point de vue de leur fonction, au point
+de vue de leur position relative. Lorsque chez deux animaux différents
+deux organes ont une forme voisine, une même fonction, une semblable
+position, tout le monde les appelle du même nom; personne n'émet un
+doute sur leur identité fondamentale: ce sont deux _organes analogues_.
+Mais l'observation apprend bientôt que, chez des organes dont l'analogie
+est cependant évidente, la forme et la fonction peuvent considérablement
+varier. Chez les vertébrés, par exemple, le membre antérieur peut être
+une patte locomotrice, une aile ou une nageoire; sa forme a changé, sa
+fonction s'est modifiée; mais il demeure très longtemps formé des mêmes
+parties, et, lors même que ces parties ont éprouvé certaines
+modifications, la position du membre, ses rapports avec les autres
+organes sont demeurés essentiellement les mêmes. Ce qui est évident des
+membres antérieurs, Geoffroy Saint-Hilaire le suppose vrai pour tous les
+autres organes. Il se laisse d'abord guider par son hypothèse pour
+identifier, en 1806, la structure de la nageoire antérieure des poissons
+avec celle des pattes des autres vertébrés, pour ramener à un type
+commun la composition du crâne de tous ces animaux. Assuré par ses
+découvertes successives de la haute valeur du guide qu'il a choisi, il
+énonce enfin le _principe des connexions_. «Un organe, dit-il, est
+plutôt altéré, atrophié, anéanti que transposé[41].» L'_anatomie
+philosophique_ est essentiellement le développement de ce principe, qui
+implique une conception de l'organe toute nouvelle.
+
+On disait volontiers jusqu'à Geoffroy: Tel organe est destiné à telle
+fonction. Geoffroy dit, au contraire: L'organe est indépendant de la
+fonction. Pour lui, la notion du plan de structure, la notion
+_morphologique_, comme on dirait aujourd'hui, est supérieure à la notion
+_physiologique_. L'animal existe avec une structure, toujours la même,
+quel que soit le rôle qu'il aura à jouer dans le monde. C'est le conflit
+de ses facultés et des conditions dans lesquelles il doit les exercer
+qui détermine les fonctions et la forme même de ses organes. On doit
+voir, dans cette façon d'envisager les êtres vivants, un progrès
+considérable et définitif.
+
+Une voie féconde est ouverte désormais à l'anatomie, à qui Geoffroy
+Saint-Hilaire ne tarde pas à donner comme auxiliaire l'embryogénie. À
+comparer la tête des poissons osseux avec celle des mammifères adultes,
+on reconnaît bien vite qu'il y a dans la tête des premiers un grand
+nombre d'os sans analogues évidents dans la tête des seconds. Ce paraît
+être une pierre d'achoppement inévitable pour la théorie de l'unité de
+plan de composition. Geoffroy a l'idée lumineuse de comparer la tête des
+poissons non plus à celle des mammifères adultes, mais à celle des
+embryons de mammifère; de déterminer chez ces animaux non pas les os,
+mais les centres d'ossification et leurs rapports. Dès lors, la
+comparaison devient possible, et des ressemblances incontestables sont
+établies entre les modes de constitution, différents en apparence, de la
+tête des poissons osseux, de celle des reptiles, de celle des oiseaux et
+de celle des mammifères. Chemin faisant, Geoffroy découvre des rudiments
+de dents dans la mâchoire des très jeunes baleines, dans celle des
+embryons d'oiseaux qui en sont dépourvus à l'état adulte. Quelle joie
+eût été celle du grand anatomiste s'il avait pu prévoir que la
+paléontologie exhumerait un jour de véritables oiseaux dont les dents
+étaient non seulement aussi développées à l'état adulte que celles des
+mammifères, mais présentaient comme elles une mue!
+
+Le poisson avec ses os crâniens multiples, l'oiseau avec ses dents qui
+n'apparaissent que pour se fondre presque aussitôt avec les tissus
+environnants, peuvent être considérés comme s'étant arrêtés dans leur
+évolution à un état de développement que les mammifères ne font que
+traverser pour arriver à leur état définitif. À ces divers points de
+vue, Geoffroy les considérait comme des embryons permanents des animaux
+supérieurs. Bonnet, Erasme Darwin, Diderot avaient pressenti une sorte
+de parallélisme entre le développement embryogénique des animaux et les
+modifications successives des espèces; la comparaison de Geoffroy entre
+les animaux inférieurs et les embryons des animaux supérieurs détermine
+d'une façon précise l'interprétation que l'on peut donner de ce
+parallélisme sur lequel insisteront bientôt Serres et M. Henri Milne
+Edwards; et c'est, en définitive, la même idée qu'ont exprimée Fritz
+Müller et les embryogénistes partisans de la doctrine de la descendance
+en disant: «Les formes successives que présente un animal durant son
+développement embryogénique ne sont que la répétition abrégée de formes
+traversées par son espèce pour arriver à son état actuel.» C'est là une
+formule trop absolue, sans doute: les formes embryonnaires d'un animal
+ne sauraient bien souvent vivre en dehors de l'oeuf; elles sont
+ordinairement modifiées par la présence d'un vitellus nutritif plus ou
+moins volumineux, par des adaptations diverses et surtout par les
+phénomènes accessoires que détermine la rapidité avec laquelle
+l'évolution s'accomplit, par ce que nous avons appelé l'_accélération
+embryogénique_. Mais la loi de Fritz Müller n'en demeure pas moins une
+des lois fondamentales de l'embryogénie comparée, et elle n'est, à tout
+prendre, qu'une généralisation des faits énoncés par Geoffroy
+Saint-Hilaire.
+
+Mais si les animaux inférieurs rappellent, à beaucoup d'égards, les
+embryons des animaux supérieurs du même groupe, que, pour une raison
+quelconque, ces derniers soient frappés d'arrêt de développement dans
+quelques-unes de leurs parties, ils devront, dans ces parties, présenter
+les caractères propres aux formes inférieures de leur famille.
+
+En 1820, cette idée devient pour Geoffroy le fondement d'une science
+nouvelle, la _tératologie_, grâce à laquelle sont pour la première fois
+classées, expliquées et ramenées aux lois ordinaires de l'embryogénie
+ces formes animales accidentelles, tantôt effrayantes, tantôt simplement
+étranges, qui ont à toutes les époques vivement frappé l'imagination
+populaire, et ont depuis longtemps reçu le nom de _monstruosités_. Pour
+toujours, les monstres sont enlevés à la légende; loin de les considérer
+comme des exceptions aux lois de la nature, Geoffroy les fait servir à
+la découverte, à l'extension, à la vérification de ces lois. Il démontre
+que les monstruosités tiennent toujours à quelque cause physique,
+déterminable, et va même jusqu'à indiquer comment on pourrait créer
+expérimentalement telle ou telle catégorie de monstres. Cette étude
+_expérimentale des monstruosités_ a été de nos jours poursuivie non sans
+succès par M. Camille Dareste.
+
+La plupart des monstruosités dites _par défaut_ sont dues effectivement
+à un simple arrêt de développement de certaines parties de l'animal qui
+les présente; mais il en est aussi qui résultent de la soudure d'organes
+demeurant habituellement séparés dans les individus normaux. L'étude de
+ces dernières conduit encore Geoffroy à une loi importante, aussi vraie,
+aussi féconde en anatomie comparée qu'en tératologie et qu'on peut
+énoncer ainsi: «Les soudures n'ont jamais lieu qu'entre parties de même
+nature.» Il paraît à Geoffroy que ces parties exercent les unes sur les
+autres une sorte d'attraction réciproque que l'illustre anatomiste
+appelle l'_attraction du soi pour soi_, loi dont il a été si vivement
+frappé qu'il en a voulu faire, à la fin de sa vie, l'un des principes
+fondamentaux qui régissent les combinaisons de la matière. Il crut
+entrevoir, dans l'attraction du soi pour soi, la cause déterminante de
+tous les phénomènes qui s'accomplissent dans l'intimité des corps, comme
+l'attraction universelle paraît être la cause des grands phénomènes
+astronomiques.
+
+Malheureusement, si les faits qui lui servaient de point de départ
+étaient exacts, la cause à laquelle il cherchait à les rattacher n'était
+guère qu'une illusion. Les organes de même nature n'exercent aucune
+attraction particulière les uns sur les autres; s'ils se soudent
+fréquemment, cela tient à ce qu'ils naissent symétriquement de chaque
+côté du corps, ou qu'ils se disposent sur une partie plus ou moins
+grande de sa longueur. Il arrive alors fréquemment qu'ils se trouvent en
+contact, si pour une raison quelconque leur accroissement est plus
+rapide que celui des parties qui les séparent; dès lors leurs tissus se
+confondent en raison même de leur homogénéité, absolument comme, dans le
+règne végétal, le tissu du greffon se confond avec celui de la souche
+sur laquelle on l'a placé.
+
+ * * * * *
+
+Si les monstruosités doivent être attribuées à des causes naturelles, si
+elles ne résultent que d'une modification plus ou moins importante
+apportée à la marche ordinaire du développement, n'est-il pas possible
+que cette modification arrive à se produire régulièrement, à se
+manifester non seulement sur tous les individus nés de mêmes parents,
+mais aussi sur leur descendance? Si les lois du développement normal et
+celles du développement tératologique ne sont que des cas particuliers
+de lois plus générales, n'est-il pas possible que des individus,
+monstrueux au moment de leur première apparition, se perpétuent, se
+multiplient, prennent rang parmi les formes qui se renouvellent sans
+cesse par la reproduction, deviennent, en un mot, des espèces normales,
+des types zoologiques nouveaux? Cette idée de la _variation brusque_ des
+types par voie tératologique devait se présenter à l'esprit de Geoffroy
+Saint-Hilaire. C'est ainsi effectivement que, poursuivant la majestueuse
+série de ses inductions, il arrive à concevoir que le type oiseau a pu
+se dégager du type reptile[42]: «Qu'un reptile, dans l'âge des premiers
+développements, éprouve une contraction vers le milieu du corps, de
+manière à laisser à part tous les vaisseaux sanguins dans le thorax et
+le fond du sac pulmonaire dans l'abdomen, c'est là une circonstance
+propre à favoriser le développement de toute l'organisation d'un
+oiseau.» Il ne semble pas aujourd'hui que ces modifications brusques des
+types, un moment admises par des naturalistes qui comptent parmi les
+plus éminents, aient été un procédé habituel de diversification des
+formes vivantes. Mais, tout au moins en ce qui regarde les oiseaux, la
+paléontologie a pleinement confirmé, nous l'avons dit, leur parenté
+généalogique avec les reptiles, parenté indiquée presque simultanément
+par Lamarck et Geoffroy.
+
+ * * * * *
+
+Jusqu'ici, tous les efforts de Geoffroy Saint-Hilaire se sont tournés
+vers l'étude des animaux vertébrés. Les poissons, les reptiles, les
+oiseaux, les mammifères ont été l'objet de ses persévérantes recherches.
+Pour cet embranchement du règne animal, considéré comme le plus
+important de tous, l'unité de plan de composition est une loi
+définitivement acquise; et, dans sa course héroïque vers le but,
+Geoffroy n'a cessé de semer sur son chemin les aperçus nouveaux, les
+découvertes inattendues. L'anatomie est dotée pour la première fois
+d'une méthode d'investigation qui permet d'aller au-devant des
+découvertes, au lieu de les attendre du hasard; des préceptes rigoureux
+sont trouvés pour la comparaison des organes et leur détermination; la
+morphologie se trouve affranchie de la servitude trop étroite dans
+laquelle la tenait une certaine physiologie; l'embryogénie est
+introduite de plain-pied, comme une source féconde de renseignements,
+parmi les sciences sur lesquelles s'appuie la philosophie anatomique; la
+structure des animaux supérieurs est ramenée à des lois précises, jusque
+dans ces écarts qui semblaient à Geoffroy des produits «de
+l'organisation dans des jours de saturnales», où, fatiguée d'avoir trop
+longtemps industrieusement produit, elle cherchait des délassements en
+s'abandonnant à ses caprices; une telle oeuvre ne pouvait être bornée à
+une portion du règne animal, si importante qu'on la suppose: elle devait
+s'étendre au règne animal tout entier.
+
+En 1820, Geoffroy Saint-Hilaire aborde l'étude des animaux articulés.
+Déjà, sous l'empire des idées qu'il avait répandues dans la science,
+peut-être sous son inspiration directe, de remarquables travaux avaient
+été entrepris sur ces animaux: dans un mémoire devenu classique,
+Savigny, l'ami et le compagnon de Geoffroy durant l'expédition d'Égypte,
+avait montré que dans la bouche en apparence si variée des coléoptères,
+des punaises, des abeilles, des mouches, des papillons, se trouvaient
+toujours les mêmes pièces, semblablement placées et ne présentant, dans
+les groupes les plus divers, que des différences de forme: propres à
+broyer chez les coléoptères, à broyer et à lécher chez les abeilles, à
+piquer chez les punaises et les mouches, à humer des sucs liquides chez
+les papillons. Dans une série d'importantes recherches dont les
+conclusions ont été publiées en 1820, Audouin, appliquant à toutes les
+parties du corps des articulés la méthode des analogues, croyait pouvoir
+établir que, chez tous les articulés, les mêmes pièces se retrouvaient
+en même nombre dans toutes les parties du corps. «Ce n'est, disait-il,
+que de l'accroissement semblable ou dissemblable des segments, de la
+réunion ou de la division des pièces qui les composent, du maximum de
+développement des unes, de l'état rudimentaire des autres, que dépendent
+toutes les différences qui se remarquent dans la série des animaux
+articulés[43]. Latreille venait de montrer de son côté que tous les
+appendices des articulés n'étaient autre chose que des pattes modifiées
+et faisait rentrer les ailes même des insectes dans cette définition,
+les rapprochant ainsi des pattes respiratoires des crustacés ou
+articulés aquatiques. L'unité de plan de composition des animaux
+articulés ou plutôt des arthropodes prenait donc pied dans la science en
+même temps que l'unité de plan de composition des vertébrés. Le moment
+était venu d'essayer de montrer que ces deux unités n'en faisaient
+qu'une.
+
+Il y a au point de vue de la position relative du système nerveux des
+différences profondes entre les vertébrés et les articulés. Chez les
+premiers, le système nerveux est tout entier dorsal; chez les seconds,
+il est en grande partie ventral, sauf à sa partie antérieure, où,
+traversé par le tube digestif, il constitue autour de lui une sorte
+d'anneau, le _collier oesophagien_. Abstraction faite du collier
+oesophagien, il semble, au premier abord, qu'il y ait opposition absolue
+entre les connexions du système nerveux chez les vertébrés et les
+articulés, et qu'il soit par conséquent de toute impossibilité de les
+ramener au même plan. Mais, se demande Geoffroy[44], la solution du
+problème n'est-elle pas dans cette opposition même des connexions du
+système nerveux? Comment sont définies les régions que nous nommons le
+_dos_ et le _ventre_ chez un animal? Le ventre, c'est la région du corps
+qui regarde le sol; le dos, celle qui regarde le ciel. Pour déterminer
+ces deux régions, nous prenons nos points de repère non pas dans
+l'animal lui-même, comme l'exigerait le principe des connexions, mais
+dans le monde extérieur. Il peut donc se faire que l'opposition, au lieu
+de se trouver dans les rapports réciproques des organes de l'articulé et
+du vertébré, existe seulement dans l'attitude des deux animaux.
+Effectivement, que l'on place un vertébré le dos en bas, le ventre en
+haut, et que, dans cette nouvelle attitude, contraire à son attitude
+normale, on le compare à un articulé, aussitôt l'opposition disparaît;
+les différents organes se trouvent occuper les mêmes positions
+relatives; il devient possible de comparer le vertébré et l'articulé, de
+découvrir entre eux un grand nombre de dispositions communes: les trois
+grands appareils organiques, le système nerveux, le tube digestif, le
+centre circulatoire, se trouvent occuper, dans les deux cas, les uns par
+rapport aux autres, exactement les mêmes positions. L'attitude ordinaire
+des animaux est d'ailleurs loin d'être constante dans un même groupe:
+Geoffroy cite un certain nombre d'exemples de poissons, d'insectes, de
+crustacés, qui présentent habituellement une attitude exactement inverse
+de celles de leurs congénères; nous aurons plus tard occasion d'étendre
+considérablement cette liste. Il n'y a donc rien de contraire aux faits
+bien constatés dans la supposition d'un reversement permanent de
+l'attitude des vertébrés par rapport à l'attitude ordinaire des
+articulés. À cet égard, l'embryogénie est venue donner encore pleinement
+raison à Geoffroy.
+
+L'illustre anatomiste est moins heureux lorsqu'il veut poursuivre ses
+comparaisons dans le détail, découvrir la signification des pièces du
+squelette des articulés, ou trouver chez les vertébrés les équivalents
+de leurs membres. Chez les arthropodes, pensait Willis en 1692, les os
+recouvrent les muscles. Également séduit par l'idée de retrouver chez
+les insectes des parties solides analogues à celles qui semblaient
+caractéristiques des vertébrés, frappé, du reste, de voir, chez les
+articulés, les arceaux solides de la carapace qui protègent le corps se
+répéter aussi régulièrement que les vertèbres du squelette des animaux
+supérieurs, Geoffroy n'hésite pas à considérer ces parties comme
+réellement analogues. Dès lors devient inévitable cette singulière
+conséquence: tandis que les vertébrés vivent au dehors de leur colonne
+vertébrale, les articulés sont enfermés au dedans de la leur. Comment
+expliquer une aussi étrange disposition?
+
+Geoffroy commence par faire remarquer qu'à tout prendre elle n'est pas
+aussi spéciale aux articulés qu'on pourrait le croire. Chez les tortues,
+certaines pièces évidemment analogues de pièces du squelette interne des
+autres vertébrés sont étroitement soudées à la carapace, de sorte que
+ces animaux sont aussi, à bien des égards, enfermés dans leur squelette
+et peuvent être considérés comme formant, à ce point de vue, une
+transition aux articulés. Mais Geoffroy sent bien que cette simple
+comparaison ne sera pas convaincante, et il cherche une explication.
+Tous les systèmes organiques se développent, pense-t-il, sous deux
+influences, celle de l'appareil circulatoire, celle du système nerveux.
+Chez les vertébrés, ces deux systèmes concourent simultanément et dans
+une juste mesure au développement de tout l'organisme, qui acquiert
+ainsi son plus haut degré de perfection; chez les mollusques, le système
+sanguin prédomine, l'animal reste mou et comme pénétré de liquides; chez
+les insectes, l'appareil circulatoire est rudimentaire; c'est donc le
+système nerveux qui va prendre la direction du développement. Les
+parties le plus immédiatement en rapport avec ce système--et le
+squelette est du nombre--vont, en conséquence, se développer les
+premières, se compléter longtemps avant que les autres aient pu se
+constituer; celles-ci se formant elles-mêmes au voisinage du système
+nerveux, et s'accroissant moins vite que le squelette, seront
+nécessairement enveloppées par lui: de là l'articulé. Il ne faut
+évidemment pas trop discuter cette explication _a priori_, proche
+parente de celles que nous verrons érigées en système par Oken et les
+_philosophes de la nature_; elle repose d'ailleurs sur une pure
+hypothèse, l'intervention directe du système nerveux et de l'appareil
+circulatoire dans les phénomènes de développement.
+
+Quoi qu'il en soit, Geoffroy, ayant été conduit à considérer les
+segments cutanés solides des articulés comme des corps de vertèbres, ne
+peut voir autre chose que des côtes dans les membres de ces animaux. Les
+articulés marcheraient donc sur leurs côtes, qui, au lieu de former un
+cercle continu, comme chez le plus grand nombre des vertébrés, seraient
+ouvertes et étalées. Ces côtes n'auraient d'analogues, suivant Geoffroy,
+que celles des poissons pleuronectes, et dès lors les crustacés et les
+insectes doivent être considérés, au point de vue de leur squelette,
+comme marchant sur le flanc, tandis qu'au point de vue du système
+nerveux ils marchent au contraire sur le dos. Il a toujours paru assez
+difficile d'accorder ces deux manières de voir, que Geoffroy accepte
+cependant simultanément, tant il est convaincu de la valeur de sa
+méthode. Il signale d'ailleurs d'autres homologies entre les articulés
+et les vertébrés inférieurs: la tête des insectes est formée de trois
+segments, comme le crâne des vertébrés; leurs ailes, organes de
+respiration modifiés, suivant Latreille, correspondent à la vessie
+natatoire des poissons; leurs stigmates se retrouvent encore chez ces
+derniers: ce sont les petits orifices régulièrement disposés qui
+constituent la ligne latérale, et, fort de ces apparentes ressemblances,
+il s'écrie:
+
+«Oui, sans doute, je puis aujourd'hui l'affirmer, des êtres dits et crus
+jusqu'ici sans vertèbres auront à figurer, dans nos séries naturelles,
+parmi les animaux vertébrés.»
+
+Cette conclusion, tout au moins, paraît séduisante à nombre d'esprits
+éminents: Oken, Goethe, en Allemagne, sont bien près de l'accepter; en
+France, Latreille s'efforce lui aussi de comparer les crustacés aux
+poissons; il lit devant l'Académie des sciences, le 10 janvier 1820, un
+mémoire où il essaye de montrer qu'un crabe, considéré simplement à
+l'extérieur, est une sorte de poisson dont la région operculaire ou
+jugulaire s'est agrandie en manière de thorax, dont l'autre partie du
+corps est divisée en segments. Ampère lui-même, l'illustre physicien à
+qui l'on doit l'électro-magnétisme, s'émeut et publie en 1824, dans les
+_Annales des sciences naturelles_, une lettre anonyme où il reprend,
+pour la modifier et la perfectionner, l'idée mère de Geoffroy. Il voit
+dans le squelette tégumentaire des articulés l'équivalent des côtes des
+vertébrés; le canal rachidien de ces animaux est, suivant lui, demeuré
+ouvert en dessus; la moelle épinière a disparu, et la chaîne ventrale,
+qui en remplit les fonctions, correspond au système des ganglions
+sympathiques des vertébrés. Toute contradiction, toute étrangeté
+disparaît ainsi dans la comparaison entre le vertébré et l'articulé, et
+l'assimilation entre les deux types prend une vraisemblance propre à la
+faire plus facilement accepter. On pourrait en effet citer une longue
+suite d'hommes illustres qui, tout en faisant telles ou telles réserves,
+ne lui ont pas moins accordé leur assentiment.
+
+Quand une idée suscite à ce point l'intérêt, quand elle laisse dans
+l'esprit des hommes de science une trace tellement profonde qu'elle
+survit, malgré les démentis partiels que les faits semblent infliger à
+ses conséquences, c'est en général qu'elle est l'expression d'une vérité
+entrevue, expression incomplète, parce que la vérité est encore mal
+dégagée. Entre les vertébrés et les articulés, il y a deux points de
+ressemblance certains, indiscutables: les vertèbres des premiers se
+répètent exactement comme les anneaux des seconds; les organes
+principaux présentent, chez les uns et les autres, la même disposition
+relative, si, au lieu de considérer leur orientation par rapport au sol,
+on considère seulement leur orientation par rapport à l'un d'entre eux,
+le système nerveux, par exemple.
+
+Voilà les faits. Il s'agit maintenant de découvrir leur explication ou,
+si l'on veut, leur interprétation. Toujours préoccupé de cette idée que
+les vertébrés sont les animaux typiques, Geoffroy et ses contemporains
+les prennent pour point de départ et cherchent à retrouver toutes leurs
+parties dans les animaux inférieurs; là est, en définitive, la source de
+leurs erreurs de détail. Il n'y a pas plus à chercher dans les animaux
+inférieurs tout ce que l'on trouve chez les animaux supérieurs, qu'il
+n'y a à chercher dans l'oeuf, ou même dans l'embryon, tous les organes
+que l'on observera plus tard dans l'animal adulte. Mais, si nous le
+savons aujourd'hui, c'est en partie à une méthode de comparaison
+introduite par Geoffroy dans la science; c'est parce qu'il a songé à
+rapprocher les animaux inférieurs des embryons des animaux supérieurs,
+c'est parce qu'il a contribué plus que personne à renverser de fond en
+comble la doctrine de l'emboîtement des germes, encore soutenue par
+Cuvier, c'est parce qu'il a vaillamment défendu, avec Lamarck, l'idée de
+la mutabilité des espèces, sans laquelle il n'y a pas d'évolution
+possible, sans laquelle l'idée de gradation dans la complication
+organique est condamnée à demeurer confuse et stérile. On peut
+aujourd'hui considérer comme acquis, grâce surtout aux découvertes de
+Semper et de Balfour, que le corps des vertébrés était primitivement
+segmenté, comme celui des articulés; que les animaux articulés ont dû,
+pour devenir vertébrés, renverser complètement leur attitude primitive:
+on commence à discerner assez nettement[45] les raisons de ce
+retournement; mais on est assuré qu'il n'y a aucune ressemblance
+essentielle entre le squelette dermique des articulés et le squelette
+profond des vertébrés; bien plus, ce n'est pas des animaux articulés qui
+ont un squelette externe bien développé, ce n'est pas des arthropodes
+que les vertébrés se rapprochent; comme pouvait le faire prévoir le
+faible développement du squelette chez les Lamproies et chez
+l'Amphioxus, c'est avec les animaux articulés mous, avec les vers
+annelés que leurs affinités paraissent le plus intimes.
+
+Profondément pénétré des ressemblances étroites que les animaux
+supérieurs présentent entre eux, accoutumé par ses études sur les
+monstres à mesurer l'influence que les conditions extérieures pouvaient
+avoir sur le terme final de l'évolution, Geoffroy devait être
+nécessairement partisan de la mutabilité des formes spécifiques. Au
+moment où de toutes parts, grâce à l'impulsion de Cuvier, des formes
+disparues pour toujours sont restituées à la science, le créateur de la
+philosophie anatomique arrive, comme Lamarck, à se demander s'il ne faut
+pas voir dans ces antiques habitants du globe les ancêtres probables des
+animaux actuels. De 1825 à 1828, il publie plusieurs mémoires sur les
+grands reptiles fossiles des environs de Caen et de Honfleur. Il
+démontre que ces animaux, auxquels il donne les noms de _Teleosaurus_ et
+de _Steneosaurus_, sont bien distincts des crocodiles actuels; mais, ce
+premier point une fois acquis, se présente une autre question, savoir:
+«si les prétendus crocodiles de Caen et de Honfleur, renfermés dans de
+semblables terrains, ceux de la formation jurassique, avec les
+_Plesiosaurus_, ne seraient point dans l'ordre des temps, aussi bien que
+par les degrés de leur composition organique, un anneau de jonction qui
+rattacherait sans interruption ces très anciens habitants de la terre
+aux reptiles actuellement vivants et connus sous le nom de gavials[46].»
+Sans l'affirmer d'une façon absolument positive, Geoffroy n'hésite pas,
+au moins, à admettre la possibilité d'une semblable transformation, car,
+dit-il, «le monde ambiant est tout-puissant pour une altération des
+corps organisés[47],» et il ajoute quelques lignes plus bas: «La
+respiration constitue, selon moi, une ordonnée si puissante pour la
+disposition des formes animales qu'il n'est même point nécessaire que le
+milieu des fluides respiratoires se modifie brusquement et fortement,
+pour occasionner des formes très peu sensiblement altérées. La lente
+action du temps, et c'est davantage sans doute, s'il survient un
+cataclysme coïncidant, y pourvoit ordinairement. Les modifications
+insensibles d'un siècle à un autre finissent par s'ajouter et se
+réunissent en une somme quelconque: d'où il arrive que la respiration
+devient d'une exécution difficile et finalement impossible, quant à de
+certains systèmes d'organes: elle nécessite alors et se crée à elle-même
+un autre arrangement, perfectionnant ou altérant les cellules
+pulmonaires dans lesquelles elle opère, modifications _heureuses_ ou
+_funestes_, qui se propagent et qui influent sur tout le reste de
+l'organisation animale. _Car, si ces modifications amènent des effets
+nuisibles, les animaux qui les éprouvent cessent d'exister, pour être
+remplacés par d'autres, avec des formes un peu changées, et changées à
+la convenance des nouvelles circonstances._»
+
+Ce sont là d'importantes déclarations, car elles établissent nettement
+la différence de doctrine entre Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire.
+Lamarck ne voit le monde extérieur agir sur les êtres vivants que par
+l'intermédiaire des habitudes qu'il détermine chez eux; tout organisme a
+donc une part d'activité dans les modifications qu'il éprouve; Geoffroy,
+sans condamner d'une façon absolue les idées de Lamarck[48], considère
+au contraire l'organisme comme passif et voit dans les modifications
+successives des êtres vivants l'effet de l'action directe des milieux.
+Pour Lamarck, comme pour Buffon, le grand destructeur des formes
+vivantes, c'est l'homme; ces deux grands naturalistes ne considèrent pas
+comme probable que des espèces disparaissent en dehors de son action;
+Geoffroy, au contraire, pense que les espèces disparaissent
+naturellement, lorsque leur organisation n'est plus en rapport avec le
+milieu dans lequel elles doivent vivre ou qu'elles ont subi des
+modifications vicieuses, et les passages imprimés en italiques dans la
+citation précédente montrent qu'il attribue cette disparition à une
+véritable sélection naturelle; toutefois cette sélection est l'oeuvre du
+milieu lui-même, elle n'est pas provoquée ou plutôt stimulée par
+l'accroissement rapide du nombre des individus et par la lutte pour la
+vie qui en est la conséquence. Le grand fait de la disparition spontanée
+des espèces, sans secousse, sans cataclysme, n'en est pas moins
+nettement vu et placé à côté de cet autre grand phénomène, la formation
+des espèces nouvelles.
+
+Les causes de cette formation peuvent d'ailleurs être multiples. Aux
+modifications insensibles dont il est question dans le passage cité plus
+haut s'ajoutent, pour Geoffroy, des modifications brusques, telles que
+celles auxquelles nous l'avons vu attribuer la transformation du reptile
+en oiseau, modifications de même nature que celles qui aboutissent, en
+temps ordinaire, aux monstruosités. En d'autres termes, un monstre dont
+les caractères exceptionnels sont, par une heureuse coïncidence, en
+rapport avec un mode d'existence nouveau et possible dans un milieu
+donné, un tel monstre peut faire souche et devenir l'origine d'une
+espèce nouvelle ou même d'un type nouveau, brusquement issu d'un type,
+en apparence, différent. Pourquoi, pense Geoffroy, des phénomènes que
+nous voyons se produire encore fréquemment sous nos yeux, au cours du
+développement embryogénique, n'auraient-ils pas été utilisés par la
+nature pour amener la diversification de ses types?
+
+Ce rapprochement entre les phénomènes embryogéniques de l'individu et
+les phénomènes d'évolution des types spécifiques, que l'on considère, à
+bon droit, comme l'un des plus brillants résultats de la philosophie
+zoologique, ce rapprochement, Geoffroy ne cesse de l'avoir présent à
+l'esprit; écoutons-le décrivant et interprétant les métamorphoses des
+batraciens:
+
+«Nous assistons chaque année, dit-il[49], à un spectacle visible je ne
+veux pas dire seulement pour les yeux de l'esprit, mais pour ceux du
+corps, spectacle où nous voyons l'organisation se transformer et passer
+des conditions organiques d'une classe d'animaux à celles d'une autre
+classe: telle est l'organisation des batraciens. Un batracien est
+d'abord un poisson sous le nom de têtard, puis un reptile sous celui de
+grenouille. Or nous arrivons à savoir comment se fait cette merveilleuse
+métamorphose. Là se réalise, dans ce fait observable, ce que nous avons
+présenté plus haut comme une hypothèse, la transformation d'un degré
+organique passant au degré immédiatement supérieur.
+
+«Les faits physiologiques de la transformation du têtard ont été
+recueillis et sont parfaitement mis en lumière par mon célèbre ami M.
+Edwards[50], dans son ouvrage ayant pour titre: _De l'influence des
+agents physiques sur la vie_; et les faits anatomiques par beaucoup de
+naturalistes, et spécialement par M. le docteur Martin Saint-Ange...
+
+«Les développements d'où résulte la transformation sont opérés par
+l'action combinée de la lumière et de l'oxygène, et les changements
+corporels par la production de nouveaux vaisseaux sanguins, qui sont
+alors soumis à la règle du balancement des organes, dans ce sens que, si
+les fluides du système circulatoire se précipitent de préférence dans de
+nouvelles voies, il en reste moins pour les anciennes. Ces vaisseaux
+alternants, qui ici se contractent et qui là se dilatent, changent les
+rapports des organes où ils se rendent; et, comme c'est successivement
+sur tous les points du corps, la transformation devient générale, ici
+par l'atrophie et la ruine de quelques parties, et là par l'hypertrophie
+de plusieurs autres dont il y avait d'abord à peine le germe. M. le
+docteur Edwards, en retenant sous l'eau des têtards, a retardé ou mieux
+empêché leur métamorphose. Ce qui fut là expérimenté en petit, la nature
+l'a pratiqué en grand à l'égard du protée, qui habite les lacs
+souterrains de la Carniole. Ce reptile, privé d'y ressentir l'influence
+de la lumière et d'y puiser l'énergie d'une libre pratique de la
+respiration aérienne, reste perpétuellement à l'état de larve ou têtard;
+mais d'ailleurs il peut toutefois transmettre sans difficulté à sa
+descendance ces conditions restreintes d'organisation, conditions de son
+espèce, qui furent peut-être celles du premier état de l'existence des
+reptiles, quand le globe était partout submergé.»
+
+Non seulement l'influence du milieu est constatée, mais Geoffroy, comme
+autrefois Bacon, recommande de rechercher par des expériences quelles
+sont les conditions qui peuvent amener dans les organismes des
+modifications durables; il signale des expériences toutes faites, comme
+les modifications de nos animaux domestiques, comme celles qu'ont subies
+les animaux transportés en Amérique, expériences dont il resterait
+simplement à tirer parti. «Les naturalistes de notre époque, dit-il[51],
+si empressés à la description isolée des corps et des phénomènes
+naturels, si habiles à porter leur scalpel scrutateur dans l'intérieur
+labyrinthique des êtres organisés, semblent au contraire craindre de se
+compromettre dans la recherche des rapports et des actions réciproques
+des parties de l'univers, recherche difficile par elle-même, plus
+difficile encore par sa nouveauté, mais éminemment philosophique et
+féconde en progrès.»
+
+C'est le programme dont Charles Darwin a si magnifiquement rempli une
+partie, car Geoffroy, dans les actions réciproques des parties de
+l'univers, comprend explicitement l'influence que les êtres vivants,
+obligés de vivre côte à côte, exercent nécessairement les uns sur les
+autres. Il prévoit aussi que les modifications subies par un organe ne
+sauraient être isolées: il y a, pense-t-il, des organes qui grandissent
+ensemble, d'autres qui sont réduits par cela seul que ceux-là
+grandissent; de là de nombreuses corrélations à déterminer, d'autant
+plus que toutes ces modifications concomitantes peuvent être dominées
+par les modifications d'un organe unique; il y a donc lieu de
+rechercher, «_parmi les organes qui parviennent ensemble à une grandeur
+démesurée, lequel exerce toute l'influence quand les autres s'en
+tiennent au rôle secondaire d'associés officieux_?» Geoffroy a donc
+clairement la notion de ces modifications corrélatives auxquelles
+Charles Darwin regrette dans ses dernières publications de n'avoir pas
+attaché tout d'abord une importance suffisante. Il formule enfin, en
+1835. dans ses _Études progressives d'un naturaliste_[52], son opinion
+sur les êtres vivants et leur origine en disant: «Il n'est, suivant moi,
+qu'un seul système de créations incessamment remaniées, et
+successivement progressives, et remaniées avec de préalables changements
+et sous l'influence toute-puissante du monde extérieur.»
+
+À la même époque, un autre grand génie, Cuvier, soutient et défend avec
+un incomparable talent des opinions exactement opposées. De là une lutte
+ardente, dont nous devrons aussi écrire l'histoire, car elle ne fut pas
+sans profit pour la philosophie naturelle et mit en pleine lumière la
+valeur de doctrines qui fussent sans cela demeurées longtemps stériles.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+GEORGES CUVIER
+
+Affinités avec Linné; influence des débuts de Cuvier sur son oeuvre
+scientifique; les révolutions du globe; théorie des créations
+successives et des migrations.--Caractère des inductions de
+Cuvier.--Ordre d'apparition des animaux; création spéciale des
+principaux groupes.--La classification naturelle: adhésion au principe
+des causes finales; principe des conditions d'existence; loi de la
+corrélation des formes; loi de la subordination des caractères.--Les
+quatre embranchements du règne animal.
+
+
+Nous venons de voir quelle intime parenté intellectuelle unissait à
+Buffon ces deux grands naturalistes Lamarck et Geoffroy. Presque tous
+les aperçus de philosophie zoologique contenus dans l'histoire naturelle
+sont repris, fécondés, développés, là avec une étonnante puissance de
+synthèse et un savoir immense de zoologiste, ici avec une merveilleuse
+pénétration, une logique admirable, un génie enfin qui sait élever
+toutes les questions, tirer un parti inattendu de toutes les branches de
+la science et les dominer toutes pour les faire concourir à ce but
+suprême: la découverte du plan, du secret même de la création. Cuvier va
+de même agrandir en quelque sorte Linné.
+
+Les débuts de celui qui devait prendre un jour sur les sciences
+naturelles une domination, que justifiaient les plus brillantes
+découvertes et la plus haute intelligence, furent tout autres que ceux
+de Geoffroy. Tandis que Geoffroy, encore étudiant, se livrait à Paris,
+sous la direction de Daubenton, à l'étude des vertébrés supérieurs, le
+jeune Georges Cuvier, alors précepteur dans la famille d'Héricy, fixée
+au château de Fiquainville, près de Fécamp, occupait ses loisirs à
+l'étude des animaux inférieurs, des animaux sans vertèbres que la mer
+nourrit en si grande abondance. Là, point d'unité de plan qui séduise et
+puisse entraîner dès l'abord. La classe des vers, dans laquelle Linné a
+renfermé presque tous les invertébrés marins, sauf les Crustacés, se
+présente au contraire comme un assemblage éminemment disparate d'êtres
+entre lesquels il ne semble y avoir de ressemblance que leur commune
+infériorité. Dès 1795, Cuvier, à peine âgé de vingt-six ans, propose de
+supprimer cette classe, véritable chaos, et il distribue tous les
+invertébrés, tous les animaux à sang blanc, comme on les appelait encore
+d'après Aristote, en six classes, à savoir celles des _Mollusques_, des
+_Insectes_, des _Crustacés_, des _Vers_, des _Echinodermes_ et des
+_Zoophytes_. C'était montrer un sentiment profond des ressemblances et
+des différences que ces animaux, jusque-là si peu connus, présentent
+entre eux; il est même remarquable que la répartition actuellement
+admise des animaux sans vertèbres se rapproche davantage de celle que
+Cuvier proposait alors que de celle à laquelle il s'est définitivement
+arrêté. Les impressions de la jeunesse sont les plus vives et souvent
+aussi les plus justes que l'on ressente: Cuvier, pénétré dès lors des
+différences considérables qui existent entre les animaux à sang blanc,
+persuadé qu'ils sont séparés des vertébrés par un hiatus profond, ne
+reviendra plus sur ce sentiment. Il est désormais inaccessible à ces
+idées d'unité du règne animal que nous avons vu exercer jusqu'à la fin
+de sa vie un charme irrésistible sur le génie de Geoffroy.
+
+Déjà ce premier mémoire 1795 contient l'indication de quelques-unes de
+ces corrélations que Cuvier, comme jadis Aristote, excellera plus tard à
+découvrir; elles sont exprimées à peu près comme dans les oeuvres du
+précepteur d'Alexandre: Tous les animaux à sang blanc qui ont un coeur
+sont signalés comme possédant aussi des branchies; ceux qui n'ont pas de
+coeur, mais seulement un vaisseau dorsal, respirent à l'aide de trachées.
+Tous ceux qui possèdent un coeur et des branchies possèdent également un
+foie; les autres en manquent. Ces corrélations, Cuvier ne cherche pas à
+les expliquer ni à les interpréter autrement qu'en les appliquant à la
+classification; il les constate simplement comme des lois de la nature,
+résultant de l'observation immédiate des faits, et cette circonspection
+dans la façon de procéder ne fera que devenir plus grande à mesure qu'il
+avancera dans sa carrière de naturaliste.
+
+Ces premiers résultats, communiqués à Geoffroy Saint-Hilaire en 1794,
+alors que Cuvier habite encore la Normandie, transportent d'enthousiasme
+le jeune professeur au Muséum. «Venez, écrit-il à son futur rival, venez
+jouer parmi nous le rôle d'un nouveau Linné.» C'est bien, en effet, un
+autre Linné qui se révèle, mais un Linné qui doit embrasser dans son
+vaste génie et les lois de la distribution méthodique des animaux et
+celles de leur organisation, qui doit ressusciter un passé évanoui
+depuis un nombre incalculable de siècles, qui doit faire revivre dans
+l'imagination étonnée de ses contemporains tout un monde anéanti pour
+jamais, qu'il n'a été donné à aucun oeil humain de contempler et qui
+semblait devoir demeurer éternellement enfoui dans les entrailles d'un
+sol formé de ses débris.
+
+Poursuivant ses recherches sur les animaux inférieurs, Cuvier donne
+successivement ses mémoires sur l'anatomie de la patelle (1792), sur
+l'anatomie de l'escargot (1795), sur la structure des mollusques et leur
+division en ordres (1795), sur un nouveau genre de mollusques, les
+phyllidies (1796), sur l'animal des lingules, sur l'anatomie des
+ascidies (1797), sur les vaisseaux sanguins des sangsues (1798), sur les
+vers à sang rouge (1802), sur l'aplysie, sur la vérétille et les coraux
+en général (1803), sur les biphores (1804), sur divers mollusques
+ptéropodes ou nudibranches. Il fait en même temps de nombreuses
+incursions dans l'histoire des animaux vertébrés, rassemble de précieux
+documents sur les os des êtres antédiluviens que l'on commence à exhumer
+de toutes parts et réunit enfin en 1811, dans un ouvrage capital,
+intitulé modestement _Recherches sur les ossements fossiles_, l'ensemble
+de ses travaux sur les animaux disparus.
+
+En tête de cet ouvrage il place une sorte de préface devenue célèbre
+sous le nom de _Discours sur les révolutions du globe_, et il y expose
+les conclusions générales auxquelles l'ont conduit ses études
+relativement à l'origine et à l'ancienneté du règne animal. Écrit dans
+un style plein d'élégance, de clarté et de grandeur, ce discours ne
+pouvait manquer de faire une grande impression: il a réglé pendant
+longtemps la direction des recherches des géologues et des
+paléontologistes et, plus d'une fois, leur a dicté à leur insu les
+conclusions de leurs travaux. Cuvier y accumule les faits; sans cesse il
+se montre préoccupé de leur laisser exclusivement la parole; il fait
+profession de n'énoncer que les plus prochaines des conséquences qu'ils
+paraissent contenir; il rejette d'avance toutes les théories, nous fait
+assister, non sans quelque complaisance, à l'écroulement de tous les
+systèmes imaginés pour deviner le passé de notre globe, au moyen de
+quelque induction hardie; il paraît enfin introduire dans l'histoire
+naturelle une rigueur de démonstration inconnue jusque-là. À mesure que
+l'on avance dans la lecture de ce chef-d'oeuvre de style scientifique, on
+se laisse envahir par l'idée que chaque pas est absolument assuré,
+chaque progrès décisif, chaque affirmation désormais inébranlable. Cette
+méthode, qui consiste à côtoyer les faits, à ne s'en écarter jamais pour
+les coordonner à l'aide de quelque idée générale, est devenue la règle
+d'une puissante école; elle a été présentée comme la méthode même de la
+science; il est d'un haut intérêt philosophique de rechercher quels
+résultats elle a donnés entre les mains du grand naturaliste qui en fut
+l'initiateur, au commencement de ce siècle.
+
+Les déchirures profondes qu'offrent les grandes chaînes de montagnes,
+les discordances qui frappent dans la stratification des couches qui les
+composent, les plissements, les failles qu'elles présentent inspirent
+d'abord à Cuvier l'idée que notre globe a été le théâtre de révolutions
+nombreuses, d'épouvantables cataclysmes, qui en ont à plusieurs reprises
+bouleversé la surface. Qui donc ne ressentirait pas une semblable
+impression en contemplant, par exemple, nos Pyrénées aux crêtes
+tourmentées, aux couches redressées et tordues, aux gorges abruptes,
+comme si quelque gigantesque épée avait taillé d'un coup des brèches
+dans leurs flancs? Voilà le fait actuel, brutal, saisissant; il semble
+que la nature se soit laissée surprendre par l'observateur, qu'elle
+n'ait pas encore eu le temps de réparer le désordre dans lequel l'ont
+jeté ses dernières convulsions. L'image de cataclysmes terribles
+s'impose à l'esprit, qu'elle obsède comme l'inévitable conséquence de
+l'observation, et Cuvier affirme que ces cataclysmes ont eu lieu.
+
+Bien plus, ils ont été subits: la preuve en est fournie par les cadavres
+de rhinocéros et de mammouth que les glaces de la Sibérie nous ont
+conservés intacts avec leur chair et leur peau. Sans aucun doute ces
+animaux ont été gelés aussitôt que tués; sans cela, la corruption se fût
+emparée de leur corps et n'en eût laissé que le squelette. Mais où
+vivent aujourd'hui les rhinocéros et les éléphants? Sous le climat
+brûlant de l'Afrique. Le climat de la Sibérie était donc torride, au
+moment où ces grands animaux y vivaient, et le même instant qui les a
+fait périr a dû rendre glacial le pays qu'ils habitaient.
+
+«Cet événement, ajoute Cuvier dans son magnifique style, a été subit,
+instantané, sans aucune gradation, et ce qui est si clairement démontré
+pour cette dernière catastrophe ne l'est guère moins pour celles qui
+l'ont précédée. Les déchirements, les redressements, les renversements
+des couches plus anciennes ne laissent pas douter que des causes subites
+et violentes ne les aient mises dans l'état où nous les voyons; et même
+la force des mouvements qu'éprouva la masse des eaux est encore attestée
+par les amas de débris et de cailloux roulés qui s'interposent en
+beaucoup d'endroits entre les couches solides. La vie a donc souvent été
+troublée sur cette terre par des événements effroyables. Des êtres
+vivants sans nombre ont été victimes de ces catastrophes: les uns,
+habitants de la terre sèche, se sont vus engloutir par des déluges; les
+autres, qui peuplaient le sein des eaux, ont été mis à sec avec le fond
+des mers subitement relevé; leurs races même ont fini pour jamais et ne
+laissent dans le monde que quelques débris à peine reconnaissables pour
+le naturaliste.
+
+«Telles sont les conséquences où conduisent nécessairement les objets
+que nous rencontrons à chaque pas, que nous pourrions vérifier à chaque
+instant, presque dans tous les pays. Ces grands événements sont
+clairement empreints partout pour l'oeil qui sait en lire l'histoire dans
+leurs monuments.»
+
+L'affirmation est énoncée sans aucune réserve: les faits ne
+paraissent-ils pas absolument pressants, les raisonnements qu'ils
+appuient ne sont-ils absolument rigoureux?
+
+Une fois établie l'idée que des efforts violents et subits ont amené les
+révolutions du globe, Cuvier cherche à démontrer que les phénomènes dont
+notre Terre est actuellement le théâtre ne sauraient expliquer ces
+terribles événements; les effets de la pluie, des vents, de la course
+des eaux, du mouvement des vagues de la mer, des phénomènes volcaniques,
+des tremblements de terre sont rapidement passés en revue et éliminés;
+Cuvier ne s'arrête sur l'influence possible des modifications de
+position de l'axe terrestre que pour dire: «Ces deux mouvements... n'ont
+nulle proportion avec des effets tels que ceux dont nous venons de
+constater la grandeur. Dans tous les cas, leur lenteur excessive
+empêcherait qu'ils pussent expliquer des catastrophes que nous venons de
+prouver avoir été subites.» Voilà donc les forces actuelles déclarées
+insuffisantes pour expliquer l'état actuel de l'écorce terrestre, et les
+causes des prétendues révolutions du globe plongées dans un mystère dont
+elles auront bien de la peine à se dégager. Quant à la durée de la
+période de tranquillité pendant laquelle s'est déroulée notre histoire,
+Cuvier, s'appuyant cette fois sur une savante discussion de documents
+historiques ou archéologiques, l'évalue à environ six mille ans.
+
+On sait à quels résultats sont arrivés aujourd'hui les géologues. Tous
+s'accordent à reconnaître que la période actuelle a une durée bien
+voisine d'un demi-millier de siècles[53]; tous reconnaissent que c'est à
+des phénomènes entièrement semblables à ceux qui s'accomplissent de nos
+jours qu'est dû en grande partie l'aspect actuel de la surface du globe;
+tous affirment que ces phénomènes ont été lents et graduels; qu'il n'y a
+jamais eu ni cataclysmes généraux ni révolutions subites; il est enfin
+démontré que les éléphants et les rhinocéros ensevelis dans les glaces
+de Sibérie étaient organisés pour vivre dans les pays froids.
+
+Toutes ces conclusions sont la contradiction formelle de celles
+auxquelles était arrivé Cuvier. Comment expliquer que, à une époque où
+Geoffroy et Lamarck soutenaient déjà les idées qui ont prévalu, l'esprit
+éminemment logique et précis de Cuvier leur soit demeuré fermé? Ce qui
+domine avant tout, dans le _Discours sur les révolutions du globe_,
+c'est la persuasion que la science se trouve en présence d'énigmes pour
+longtemps indéchiffrables et dont il est inutile de chercher le mot.
+Cuvier se fait un jeu de montrer la fragilité des explications tentées
+jusqu'à ce jour: les grands noms de Descartes, de Leibnitz, de Kepler,
+de Buffon sont associés dans sa critique à ceux de Robinet et de
+Telliamed. Les idées générales au moyen desquelles les faits déjà connus
+peuvent être en partie coordonnés se trouvent ainsi complètement
+écartées. Mais la raison humaine ne perd jamais ses droits; elle a un
+besoin irrésistible de combiner et d'induire, besoin qui a existé de
+tout temps, qui a été l'origine, la condition nécessaire du langage, qui
+a fait de l'homme ce qu'il est, deux faits se présentent-ils à elle
+simultanément, elle leur suppose involontairement une relation immédiate
+de cause à effet, cette relation fût-elle de tous points inintelligible,
+si aucune théorie ne la prévient qu'entre ces deux faits s'échelonnent
+un grand nombre d'autres faits nécessaires pour établir leur véritable
+liaison; devant elle se dresse alors, comme seule explication, la
+volonté divine dans sa toute-puissance; rien ne lui semble plus
+invraisemblable, et elle accepte dans toute leur étendue les
+conséquences qui lui semblent se dégager du rapprochement des deux
+faits, si absurdes qu'elles puissent paraître.
+
+Sans aucun doute, si Cuvier avait été moins pénétré de l'infirmité de
+notre intelligence aux prises avec la nature, s'il avait été moins
+convaincu de l'inanité des systèmes de Leibnitz et de Buffon, dont il a
+bien fallu, en définitive, reprendre quelque chose, s'il avait eu moins
+de dédain pour les conceptions générales, Cuvier eût hésité à croire
+qu'une région du globe avait pu être instantanément plongée d'une
+température torride dans une température glaciale; il se serait demandé
+si vraiment les éléphants et les rhinocéros trouvés en Sibérie étaient
+bien organisés pour vivre dans les pays chauds où sont actuellement
+confinées les espèces analogues; son attention se serait portée sur leur
+épaisse toison; peut-être aurait-il découvert, comme on l'a
+définitivement constaté aujourd'hui, que les mammouths vivaient au
+milieu de troupeaux de rennes; que c'étaient des animaux des pays
+froids, que par conséquent, au moment où ils étaient morts, la Sibérie
+n'avait pas été brusquement couverte de glace, mais l'était déjà depuis
+longtemps. Quelque doute serait entré dans son esprit relativement à la
+soudaineté des cataclysmes qu'il croyait deviner; peut-être même ces
+cataclysmes lui auraient-ils paru improbables; les idées de Lamarck et
+de Geoffroy relativement à la lenteur des changements qui se sont
+produits à la surface du globe auraient pu se faire jour, et l'on
+n'aurait pas vu s'établir dans la science une méthode de raisonnement
+qui pèse encore lourdement sur diverses branches de l'histoire
+naturelle.
+
+Personne n'admet plus aujourd'hui les grands cataclysmes, les
+révolutions subites de notre globe; cependant on s'imagine souvent
+encore qu'on ne peut progresser d'une façon assurée qu'en s'interdisant
+tout essai de coordination quelque peu étendu, en se bornant à tirer des
+conséquences du rapprochement immédiat de faits rigoureusement observés,
+mais que rien ne relie à d'autres faits antérieurement connus et plus
+éloignés en apparence. On conclut volontiers, par exemple, de ce que des
+faunes se succèdent brusquement dans certaines suites de terrains, que
+ces faunes se sont aussi subitement modifiées, sans se demander quelle
+durée de temps peut bien représenter la simple fente qui sépare ces
+couches; on constate l'uniformité de la faune et de la flore durant la
+période primaire: on en conclut aussitôt que les climats étaient les
+mêmes par toute la terre et que les mers avaient partout la même
+constitution, sans se demander si l'uniformité ne tient pas simplement à
+ce que des types variés, étroitement adaptés à des conditions
+d'existence déterminées, n'avaient pas encore eu le temps d'apparaître.
+Supprimez dans notre flore actuelle les plantes dicotylédones et
+monocotylédones; supprimez, dans la faune, les mammifères, les oiseaux,
+les reptiles, les batraciens, les poissons osseux, les insectes, la
+faune et la flore de notre terre actuelle ne vous paraîtront-elles pas
+aussi d'une désespérante uniformité? Les climats ne vous sembleront-ils
+pas brusquement confondus? Vous n'aurez fait cependant qu'anéantir le
+thermomètre au moyen duquel les différences de climat peuvent être
+appréciées. Qui sait si les affirmations relatives à l'uniformité de
+température de la période primaire méritent plus de confiance que celles
+qui sembleraient dictées dans les circonstances hypothétiques où nous
+nous sommes placés? Nous pourrions multiplier ces exemples, bien propres
+à montrer tous les dangers que font courir à la science des défiances
+exagérées qui, au lieu de laisser à l'esprit tout son essor, de lui
+permettre de dominer de haut les questions, le maintiennent, les ailes
+repliées, dans un labyrinthe de faits où il ne peut cheminer qu'en
+rampant.
+
+Mais, en présence des cataclysmes qui agiteraient périodiquement notre
+globe, que deviennent les animaux et les plantes? Cuvier suppose que
+chaque révolution fait disparaître un grand nombre d'espèces, bien
+différent en cela de Lamarck, qui considère l'homme comme seul capable
+de détruire les productions de la nature. Comment les espèces disparues
+en un point du globe sont-elles remplacées? Une nouvelle création
+est-elle nécessaire? On a souvent prêté à Cuvier cette opinion. Au moins
+dans le _Discours sur les révolutions du globe_, elle n'est pas très
+explicitement exprimée, et Cuvier même paraît s'en défendre. «Au reste,
+dit-il, lorsque je soutiens que les bancs pierreux contiennent les os de
+plusieurs genres, et les couches meubles ceux de plusieurs espèces qui
+n'existent plus, je ne prétends pas qu'il ait fallu une création
+nouvelle pour produire les espèces aujourd'hui existantes; je dis
+seulement qu'elles n'existaient pas dans les lieux où on les voit à
+présent et qu'elles ont dû y venir d'ailleurs.»
+
+Mais ce passage s'applique surtout à l'homme et aux animaux supérieurs,
+aux mammifères notamment; car Cuvier admet d'autre part que les diverses
+classes d'animaux ont apparu successivement, ce qui suppose qu'elles ont
+été chacune l'objet d'une création particulière. «Ainsi, dit-il après
+avoir exposé l'ordre dans lequel se rencontrent les fossiles, comme il
+est raisonnable de croire que les coquilles et les poissons n'existaient
+pas à l'époque de la formation des terrains primordiaux, l'on doit
+croire aussi que les quadrupèdes ovipares ont commencé avec les
+poissons, et dès les premiers temps qui ont produit des terrains
+secondaires, mais que les quadrupèdes terrestres ne sont venus, du moins
+en nombre considérable, que longtemps après et lorsque les calcaires
+grossiers eurent été déposés...»
+
+Après ces calcaires grossiers, on ne trouve plus que «des terrains
+meubles, des sables, des marnes, des grès, des argiles, qui indiquent
+plutôt des transports plus ou moins tumultueux qu'une précipitation
+tranquille; et, s'il y a quelques bancs pierreux et irréguliers un peu
+considérables au-dessus ou au-dessous de ces terrains de transport, ils
+donnent en général des marques d'avoir été déposés dans l'eau douce.
+
+«Presque tous les cas connus de quadrupèdes vivipares sont donc ou dans
+ces terrains d'eau douce, ou dans ces terrains de transport; et par
+conséquent il y a tout lieu de croire que ces quadrupèdes n'ont commencé
+à exister, ou du moins à laisser leurs dépouilles dans les couches que
+nous pouvons sonder, que depuis l'avant-dernière retraite de la mer et
+pendant l'état de choses qui a précédé sa dernière irruption.»
+
+Cuvier pense donc ou, pour nous servir de sa formule, est tout au moins
+disposé à penser que chacun des grands groupes zoologiques que nous
+venons d'énumérer a été l'objet d'une création spéciale. Quant aux
+espèces, elles sont pour lui immuables depuis leur création; il peut
+considérer le fait comme expérimentalement démontré, puisqu'il croit
+avoir établi que la période actuelle n'a encore que 6000 ans de durée,
+et que réellement les animaux conservés depuis la plus haute antiquité
+égyptienne ne diffèrent en rien des animaux actuels; mais l'argument
+perd évidemment beaucoup de sa valeur si la durée de l'époque actuelle
+doit être au moins décuplée, comme le pensent les géologues. D'ailleurs,
+même à l'égard de la fixité de l'espèce, Cuvier fait ses réserves; si
+elle est vraiment fixe chez les animaux supérieurs, elle pourrait bien
+ne pas l'être chez les animaux à sang blanc. Voulant expliquer pourquoi
+ses études paléontologiques ont principalement porté sur les mammifères,
+il écrit: «Des coquilles annoncent bien que la mer existait où elles se
+sont formées; mais leurs changements d'espèces pourraient à la rigueur
+provenir de changements légers dans la nature du liquide ou seulement
+dans sa température.» On peut entendre, il est vrai, ce passage comme
+relatif à des migrations d'espèces plutôt qu'à des modifications
+morphologiques, et ce qui suit semble donner plus de probabilité à la
+première version. Mais, au début de son discours, Cuvier est plus
+explicite quand il s'exprime ainsi:
+
+«On comprend que, au milieu de telles variations dans la nature du
+liquide, les animaux qu'ils nourrissaient ne pouvaient demeurer les
+mêmes... Il y a donc eu dans la nature animale une succession de
+variations qui ont été occasionnées par celles du liquide dans lequel
+les animaux vivaient ou qui du moins leur ont correspondu; et ces
+variations ont conduit par degrés les classes des animaux aquatiques à
+leur état actuel.»
+
+Nous reconnaissons sans peine que ce passage prête encore à la
+discussion; mais, quand un écrivain aussi maître de sa plume que l'était
+Cuvier laisse quelques équivoques dans sa phrase, il est permis de
+croire que son opinion n'est pas complètement arrêtée dans son esprit,
+et c'est la seule chose qu'il soit ici intéressante de retenir.
+
+On retrouve des traces de la même indécision dans les considérations sur
+l'espèce développées au début de son _Règne animal_[54]:
+
+«On n'a aucune preuve que toutes les différences qui distinguent
+aujourd'hui les êtres organisés soient de nature à avoir pu être ainsi
+produites par les circonstances. Tout ce qu'on a avancé sur ce sujet est
+hypothétique. L'expérience _paraît_ montrer, au contraire, que, dans
+l'_état actuel du globe_, les variétés sont renfermées dans des limites
+assez étroites, et, aussi loin que nous pouvons remonter dans
+l'antiquité, nous voyons que ces limites étaient les mêmes
+qu'aujourd'hui.»
+
+Pour demeurer d'accord avec les faits, Cuvier aurait dû s'arrêter là;
+mais il généralise aussitôt et arrive à cette conclusion, qui n'est
+nullement la conséquence nécessaire du petit nombre de faits observés:
+
+«_On est donc obligé_ d'admettre certaines formes qui se sont perpétuées
+_depuis l'origine des choses_, sans excéder ces limites, et tous les
+êtres appartenant à l'une de ces formes constituent une _espèce_. Les
+variétés sont des divisions accidentelles de l'espèce.
+
+«La génération étant le seul moyen de connaître les limites auxquelles
+les variétés puissent s'étendre, on doit définir l'espèce, la réunion
+des individus descendus l'un de l'autre ou de parents communs et de ceux
+qui leur ressemblent autant qu'ils se ressemblent entre eux.»
+
+En résumé, Cuvier croit fermement à des bouleversements soudains et très
+généraux de la surface du globe. Ces bouleversements détruisent la plus
+grande partie des espèces vivant dans la région où ils se produisent.
+Plus tard, ces espèces sont remplacées par d'autres, pouvant venir des
+régions qui ont été épargnées. Une création nouvelle n'est donc pas
+nécessaire après chaque cataclysme; cependant elle est possible, et il
+est, en tout cas, certain que les différentes classes du règne animal
+ont apparu ou, si l'on veut, ont été créées successivement. Les espèces
+marines ont pu être en partie épargnées par les événements qui agitaient
+la surface de la terre émergée; mais la composition des eaux ayant sans
+aucun doute subi, dans la suite des temps, de nombreux changements,
+l'ensemble des espèces habitant une localité donnée a éprouvé des
+modifications correspondantes. Telle est la théorie de Cuvier; elle a
+été exagérée, comme il arrive d'ordinaire, par quelques-uns de ses
+disciples, dont plusieurs ont admis comme un dogme inébranlable
+l'hypothèse de _créations successives_ ou plus exactement de créations
+spéciales à chaque grande période géologique.
+
+Peu importe, du reste, que les animaux et les plantes aient été créés
+une fois pour toutes, ou que la puissance créatrice ait manifesté à
+diverses reprises sa féconde activité; du moment qu'on admet, comme
+Cuvier, que les espèces sont fixes, immuables, qu'elles ont dû être
+chacune l'objet d'un acte créateur distinct, il n'y a plus à se
+préoccuper de leur origine; toute l'activité de Cuvier se tourne vers
+une autre direction: un très grand nombre d'animaux présentent, dans
+leur organisation, des ressemblances incontestables; il en est d'autres
+qui sont séparés par des différences profondes. Cuvier va s'efforcer de
+formuler ces différences d'une façon précise; il va chercher à enchaîner
+les ressemblances dans des lois qui seront les lois mêmes de
+l'organisation; il va devenir d'une part le fondateur de la
+classification naturelle des animaux, d'autre part l'un des créateurs de
+l'anatomie comparée.
+
+La période de Linné est, en quelque sorte, dominée par le besoin
+impérieux de distinguer nettement les unes des autres les espèces,
+considérées comme des formes fixes, immuables. On cherche avant tout le
+moyen d'arriver à reconnaître rapidement celles qui sont décrites, afin
+de pouvoir dénommer celles qui ne le sont pas. Ce dénombrement des êtres
+vivants conduit nécessairement à reconnaître entre eux des degrés divers
+de ressemblance. Tout en recherchant surtout des différences, on ne peut
+éviter de reconnaître que les espèces animales et végétales se disposent
+en longues séries dans lesquelles deux formes successives ne diffèrent
+que par des caractères insignifiants, les formes extrêmes, si étrangères
+qu'elles paraissent au premier abord les unes aux autres, se trouvant
+ainsi réunies par une foule d'intermédiaires. C'est ce même fait qui se
+traduit dans Bonnet par l'idée de l'échelle des êtres, dans Buffon et
+Geoffroy Saint-Hilaire par celle de l'unité de plan de composition, dans
+Lamarck par l'idée de l'évolution et la théorie de la descendance; c'est
+lui aussi qui amène Linné, les de Jussieu et Cuvier à concevoir l'idée
+qu'il existe une sorte de plan de création que nos procédés de
+classification des animaux doivent reproduire; qu'il y a lieu de
+rechercher une disposition de nos listes d'espèces, seule conforme à ce
+plan de la nature, et dans laquelle chaque espèce a sa place marquée
+entre les deux espèces qui lui ressemblent le plus. Cette place étant
+connue, on doit pouvoir en conclure toute l'organisation du végétal ou
+de l'animal qui l'occupe. Aussi distingue-t-on soigneusement ce procédé
+idéal de classification, désigné sous le nom de _méthode naturelle_, des
+_systèmes artificiels_ dont avaient dû se contenter, faute de mieux, les
+premiers classificateurs.
+
+La recherche de la méthode naturelle, désignée par Linné comme un des
+grands problèmes à résoudre, est, depuis l'illustre Suédois, la
+préoccupation dominante de nombreux naturalistes; les de Jussieu
+s'efforcent d'établir les principes sur lesquels cette méthode doit
+reposer chez les végétaux; Cuvier, persuadé qu'une bonne méthode, c'est
+la science elle-même, définit et développe ces principes avec une rare
+clarté en ce qui concerne le règne animal, auquel il en fait une
+séduisante application. «Pour que la méthode soit bonne, dit-il, il faut
+que chaque être porte son caractère avec lui; on ne peut donc prendre
+les caractères dans des propriétés ou dans des habitudes dont l'exercice
+soit momentané; mais ils doivent être tirés de la conformation.» Ces
+simples mots éliminent complètement l'embryogénie, à qui l'on demande
+cependant aujourd'hui la solution de tous les problèmes difficiles
+d'affinité, et qui sera vraisemblablement, dans un avenir prochain, la
+grande révélatrice des véritables rapports généalogiques des animaux.
+L'anatomie devient la base exclusive de la classification.
+
+Mais, parmi les caractères divers que l'organisation d'un animal peut
+présenter, quels sont ceux que l'on choisira de préférence pour établir
+les grandes divisions? Cuvier fait ici remarquer que tous les caractères
+ne sauraient avoir la même valeur. «Il est, dit-il, tels traits de
+conformation qui en excluent d'autres; il en est qui, au contraire, en
+nécessitent. Quand on connaît donc tels ou tels traits dans un être, on
+peut calculer ceux qui coexistent avec ceux-là ou ceux qui leur sont
+incompatibles. Les parties, les propriétés ou les traits de conformation
+qui ont le plus grand nombre de ces rapports d'incompatibilité ou
+d'existence avec d'autres, en d'autres termes qui exercent sur
+l'ensemble de l'être l'influence la plus marquée, sont ce qu'on appelle
+les _caractères importants_, les _caractères dominateurs_; les autres
+sont des _caractères subordonnés_, et il y en a ainsi de différents
+degrés.»
+
+Naturellement, ce sont les caractères les plus influents qui seront la
+base des divisions les plus étendues; les autres viendront après, dans
+leur ordre d'importance. Cela revient à dire, en somme, qu'il existe des
+caractères d'embranchement, de classe, d'ordre, de genre ou d'espèce,
+idée qui était évidemment dans l'esprit de Linné lorsqu'il établissait
+sa hiérarchie des divisions zoologiques ou botaniques. Mais, outre ce
+_principe de la subordination des caractères_, base de la méthode, le
+passage que nous venons de citer contient l'exposé d'un autre principe
+dont Cuvier fait la base de l'anatomie comparée: c'est le _principe de
+la corrélation des formes_, exprimant cette double idée: 1° que les
+parties d'un être vivant sont tellement liées entre elles «qu'aucune
+d'elles ne peut changer sans que les autres changent aussi[55]»; 2°
+qu'on peut, en conséquence, étant donnée la forme d'un organe d'un
+animal, calculer les formes de tous les autres. Ce sont là des
+propositions d'une hardiesse extrême et qui ne sont peut-être pas aussi
+étroitement liées l'une à l'autre que le texte de Cuvier pourrait le
+faire supposer. Si l'on considère, à l'exemple de Cuvier, le corps d'un
+animal comme une fonction à plusieurs variables, la fonction paraît au
+contraire _a priori_ tellement compliquée, le nombre des variables si
+considérable qu'on ne peut se défendre de l'idée que les solutions
+seront ordinairement multiples et souvent indéterminées. Aussi Cuvier
+restreint-il d'avance le problème au moyen d'un autre principe, qui
+paraît de nature à le déterminer, le _principe des conditions d
+existence_, suivant lequel chaque animal possède tout ce qu'il lui faut
+et rien que ce qu'il lui faut pour assurer son existence dans les
+conditions où elle doit s'écouler. Cette proposition, dont le principe
+de la corrélation des formes paraît, au premier abord, une conséquence
+naturelle, n'est pas autre chose que le _principe des causes finales_,
+principe que Cuvier considère comme particulier aux sciences naturelles
+et qui est, suivant lui, le seul fondement sur lequel puissent s'appuyer
+leurs inductions.
+
+Dans l'application, Cuvier se trouve cependant obligé de descendre des
+hauteurs où vient de l'entraîner un coup d'aile un peu trop vigoureux de
+son génie, et il finit par dire du principe de la corrélation des
+formes: «Ce principe est assez évident en lui-même, dans cette acception
+générale, pour n'avoir pas besoin d'une plus ample démonstration; mais,
+quand il s'agit de l'appliquer, il est un grand nombre de cas où notre
+connaissance théorique des rapports des formes ne suffirait point, si
+elle n'était appuyée sur l'observation... Puisque ces rapports sont
+constants, il faut bien qu'ils aient une cause suffisante; mais, comme
+nous ne la connaissons pas, nous devons suppléer au défaut de la théorie
+par le moyen de l'observation; elle nous sert à établir des lois
+empiriques, qui deviennent presque aussi certaines que les lois
+rationnelles, quand elles reposent sur des observations assez répétées.»
+Là se trouve exprimée la différence des méthodes de Geoffroy
+Saint-Hilaire et de Cuvier; par là aussi on peut apprécier la différence
+de leur portée. La cause suffisante des rapports des parties de
+l'organisme, Geoffroy cherche à la deviner; Cuvier s'interdit une
+pareille témérité. S'il ne connaît pas cette cause tout entière,
+Geoffroy réussit néanmoins à la saisir en partie, et dès lors il peut
+calculer et prévoir des combinaisons organiques très éloignées de celles
+qui sont réalisées chez les êtres actuellement vivants. Cuvier au
+contraire, dépourvu de ce guide, obligé de suivre pas à pas les faits
+qu'il observe, ne peut s'avancer au delà; non seulement il se prive
+volontairement d'un procédé précieux de découverte, mais sa foi
+exclusive dans la valeur des faits actuels l'expose, en paléontologie
+comme en géologie, à des erreurs contre lesquelles rien ne vient le
+mettre en garde. Geoffroy prévoit, cherche et découvre des germes de
+dents chez les embryons des baleines et des oiseaux; l'exhumation d'un
+oiseau pourvu de dents, tel que l'_Hesperornis_ ou l'_Ichthyornis_ de la
+craie d'Amérique, est pour lui un fait prévu; Cuvier au contraire non
+seulement ne saurait pressentir une telle découverte, s'il demeurait
+fidèle à sa méthode, mais encore, s'il lui eût été donné d'étudier une
+mâchoire isolée d'un oiseau pourvu de dents, le principe de la
+corrélation des formes lui eût interdit de rapporter cette mâchoire à
+autre chose qu'à un reptile. Geoffroy, comme tous les hommes pénétrés
+d'une idée générale coordinatrice, quelle qu'elle soit, est dans la
+situation privilégiée d'un observateur placé sur un sommet élevé d'où il
+peut découvrir un vaste panorama: dans ce panorama, les villages, les
+bourgades, les hameaux, les forêts, les bois, les champs, les montagnes
+et les vallées lui apparaissent non seulement avec les détails qui leur
+sont propres, mais aussi avec leurs rapports de position et de grandeur
+relativement aux autres objets. Cuvier, tout en s'élevant lui-même,
+quand il lui plaît, recommande de ne jamais gravir de pareils sommets;
+il faut, suivant lui, s'avancer les yeux constamment fixés sur l'objet
+le plus prochain, marcher lentement, pas à pas et ne s'aventurer à
+décrire le pays qu'après en avoir parcouru à pied tous les sentiers.
+Lorsqu'il s'adresse à Geoffroy, on croirait entendre le lion conseillant
+à l'aigle de ne jamais faire usage de ses ailes.
+
+En réalité, le principe de la corrélation des formes est toujours
+demeuré dans le domaine métaphysique; en paléontologie, la vraie méthode
+pratiquée par Cuvier, celle qui l'a conduit à ses découvertes, résidait
+simplement dans une comparaison rigoureuse des fragments des squelettes
+fossiles qu'il avait à sa disposition avec les fragments correspondants
+des squelettes des animaux actuels, comparaison exigeant une science
+profonde que Cuvier pouvait mettre au service d'une merveilleuse
+sagacité. En d'autres mains que les siennes, cette méthode, avec ses
+allures dogmatiques, est, on l'a vu depuis bien des fois, pleine de
+périls; Geoffroy laissait au contraire après lui, dans la théorie des
+analogues, une méthode d'une telle précision qu'elle est devenue la
+méthode habituelle d'investigation de tous les anatomistes.
+
+En zoologie, Cuvier suit plus rigoureusement la voie indiquée par le
+principe de la subordination des caractères. Lorsqu'il cherche «quels
+sont les caractères les plus influents dont il faudra faire la base des
+premières divisions», il procède cependant par un _a priori_. «Il est
+clair, dit-il, que ce sont ceux qui se tirent des fonctions animales,
+c'est-à-dire des sensations et du mouvement, car non seulement ils font
+de l'être un animal, mais ils établissent encore le degré de son
+animalité[56].»
+
+Cuvier s'adresse donc tout d'abord au système nerveux, auquel il attache
+une importance exceptionnelle, de qui il va même jusqu'à dire: «Le
+système nerveux est, au fond, tout l'animal; les autres systèmes ne sont
+là que pour l'entretenir et le servir[57].» Il reconnaît que le système
+nerveux se présente sous quatre états différents dans le règne animal:
+ou bien il constitue un ensemble formé du cerveau et de la moelle
+épinière, enfermés l'un et l'autre dans une enveloppe osseuse; ou bien
+il est formé de masses éparses parmi les viscères et réunies par des
+filets nerveux; ou bien encore il est formé de deux longs cordons
+ganglionnaires ventraux unis par un collier à deux ganglions situés
+au-dessus de l'oesophage; enfin, chez certains animaux, le système
+nerveux cesse d'être bien distinct. Fort de ses observations, Cuvier
+résume enfin ses idées sur le règne animal dans le passage suivant:
+
+«Si l'on considère le règne animal d'après les principes que nous venons
+de poser, en se débarrassant des préjugés établis sur les divisions
+anciennement admises, en n'ayant égard qu'à l'organisation et à la
+nature des animaux et non pas à leur grandeur, à leur utilité ou au plus
+ou moins degré de connaissance que nous en avons, ni à toutes les autres
+circonstances accessoires, on trouvera qu'il existe quatre formes
+principales, quatre plans généraux, si l'on peut s'exprimer ainsi,
+d'après lesquels tous les animaux semblent avoir été modelés et dont les
+divisions ultérieures, de quelque titre que les naturalistes les aient
+décorées, ne sont que des modifications assez légères, fondées sur le
+développement ou l'addition de quelques parties qui ne changent rien à
+l'essence du plan.»
+
+Ainsi l'unité de plan de composition est repoussée; il existe réellement
+quatre plans distincts, entre lesquels on ne saurait trouver aucun
+passage. Pourquoi quatre, pas un de plus, pas un de moins? Cuvier ne se
+préoccupe pas de le rechercher; l'observation a parlé; le fait est là,
+n'admettant ni discussion, ni explication, ni interprétation. Il y a
+quatre types de disposition du système nerveux et partant quatre
+embranchements; là est tout le raisonnement. Comment ne pas remarquer
+cependant que ce raisonnement implique une hypothèse: c'est que
+réellement _le système nerveux est au fond tout l'animal et que les
+autres organes ne sont là que pour l'entretenir et le servir_. Cette
+proposition, à laquelle aucun anatomiste, aucun embryogéniste ne saurait
+aujourd'hui souscrire, Cuvier la regarde comme un axiome évident; mais
+cela tient à ce qu'il la déduit lui-même, non pas tant de l'observation
+que d'autres principes, essentiellement métaphysiques.
+
+Les espèces étant immuables, ayant été créées isolément, il est naturel
+d'admettre qu'un système d'organes régulateurs préside au développement
+des parties constitutives et immuables de chaque individu; ce système
+d'organes, fidèle gardien de la pensée créatrice, est le système
+nerveux. C'est lui qui, présent dans le «germe», bien qu'encore
+invisible, maintient chaque partie dans les rapports de grandeur et de
+position qu'elle doit présenter avec l'ensemble durant son
+accroissement; ces parties elles-mêmes existent déjà dans le germe,
+simple réduction de l'individu dont il s'est détaché et qui n'a besoin
+que de grandir et de développer celles de ses parties qui demeurent plus
+ou moins longtemps cachées pour devenir identiques à son parent.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi, dans le système de Cuvier, tout gravite autour de cette idée que,
+à part les révolutions subites, les cataclysmes qu'il croit avoir
+démontrés, la nature entière est immuable. Les espèces éteintes voisines
+de celles qui vivent de nos jours avaient les mêmes moeurs et vivaient
+dans les mêmes climats; les espèces actuelles ont été de tout temps ce
+que nous les voyons aujourd'hui; les individus eux-mêmes, malgré leurs
+changements apparents, leurs métamorphoses, ne font, durant leur
+accroissement, que laisser apparaître des parties plus ou moins
+longtemps cachées, mais toutes contenues dans un germe, image réduite de
+l'organisme d'où il s'est détaché; le système nerveux, dépositaire de la
+forme fondamentale de chaque type, règle la croissance et l'ordre
+d'apparition des parties qui ne peuvent s'écarter, dans leur évolution,
+d'une voie tracée de toute éternité; les types organiques divers sont
+traduits par les quatre dispositions différentes que présente le système
+nerveux; quoi d'étonnant, si les espèces ne peuvent se modifier, qu'il
+n'existe entre elles aucun passage, que ces quatre types soient
+complètement isolés l'un de l'autre?
+
+Combien ces idées sont différentes de celles de Geoffroy! Pour l'auteur
+de la _Philosophie anatomique_, notre globe n'éprouve qu'une lente
+évolution sans cataclysmes bien différents de ceux qui troublent la
+période actuelle; à mesure que changent les climats et les conditions
+extérieures, les espèces se modifient peu à peu; durant sa vie,
+l'individu ne cesse lui-même de se transformer; dans l'oeuf, ses parties
+se forment peu à peu, engendrées les unes par les autres, comme sur un
+arbre chaque rameau est produit par celui qui le porte; les
+circonstances dans lesquelles s'accomplit ce développement peuvent
+influer sur lui, donner lieu à l'apparition de formes nouvelles ou de
+monstruosités, et toutes ces formes s'enchaînent les unes aux autres,
+comme s'enchaînent celles que traverse successivement chaque animal.
+
+Pour Cuvier, tout être vivant est l'oeuvre miraculeuse d'une volonté,
+oeuvre aussitôt exécutée que conçue par elle; pour Geoffroy, c'est un
+résultat, conséquence dernière d'une longue suite de phénomènes
+étroitement reliés entre eux. Il était impossible que deux doctrines
+aussi opposées n'entraînassent pas un conflit. Dans l'année 1830, un
+solennel débat les mit aux prises, au sein de l'Académie des sciences.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+DISCUSSION ENTRE CUVIER ET GEOFFROY SAINT-HILAIRE
+
+Essai d'extension aux mollusques de la théorie de l'unité de plan de
+composition.--Opposition de Cuvier; que doit-on entendre par unité de
+plan?--Les connexions éclairées par l'embryogénie et
+l'épigénèse.--Adhésion de Cuvier à l'hypothèse de la préexistence des
+germes.--Von Baër et les quatre types de développement.--L'école des
+idées et l'école des faits.--Influence respective de Geoffroy
+Saint-Hilaire, de Cuvier et de Lamarck.
+
+
+Le 15 février 1830, Geoffroy Saint-Hilaire lut, devant l'Académie des
+sciences de Paris, au nom de Latreille et au sien, un rapport sur les
+travaux de deux jeunes naturalistes, MM. Laurencet et Meyranx, qui
+s'étaient efforcés de démontrer que l'organisation des mollusques
+céphalopodes[58] pouvait être ramenée à celle des vertébrés. En 1823,
+l'un des rapporteurs, Latreille, s'était exercé sur ce sujet; il avait
+signalé plusieurs catégories de ressemblances extérieures entre les
+calmars et les poissons; de Blainville avait également tenté quelques
+comparaisons dans ce sens. Laurencet et Meyranx pénétraient plus avant
+dans la question et cherchaient à retrouver entre les divers organes
+d'un céphalopode les connexions mêmes que l'on observe entre les organes
+des vertébrés. Il leur fallait avoir recours, pour cela, à une
+ingénieuse fiction. Ils supposaient un vertébré ployé en deux, à la
+hauteur de l'ombilic, de manière que la face ventrale demeurât
+extérieure et que les deux moitiés du dos, arrivées au contact, se
+soudassent entre elles. Alors, faisaient-ils remarquer, les deux
+extrémités du tube digestif sont ramenées au voisinage l'une de l'autre;
+le bassin se trouve rapproché de la nuque; les membres sont rassemblés à
+l'une des extrémités du corps; l'animal, marchant sur ces membres,
+présente «absolument la position d'un de ces bateleurs qui renversent
+leurs épaules et leur tête en arrière pour marcher sur leur tête et
+leurs mains.» L'intestin recourbé en anse des céphalopodes, l'existence
+en arrière de leur cou de pièces cartilagineuses en rapport avec ce
+qu'on nomme chez eux l'entonnoir, la présence autour de la tête de huit
+ou dix bras sur lesquels se meut l'animal sont autant de caractères qui
+s'expliquent dès lors assez naturellement et rapprochent d'une façon
+inattendue les plus élevés des mollusques des vertébrés. Le bec de
+perroquet des seiches, leurs gros yeux compliqués viennent fortifier
+encore ces analogies. Si extraordinaire que puisse paraître
+l'explication de Laurencet et Meyranx, elle n'était pas faite pour
+étonner beaucoup les naturalistes; des savants nombreux, même parmi ceux
+qui se rattachent le plus étroitement à l'école de Cuvier, ont eu bien
+des fois recours à des moyens plus violents qu'une simple plicature pour
+ramener de force au même type des êtres ne présentant que des analogies
+lointaines; le développement embryogénique des animaux est d'ailleurs
+fécond en phénomènes presque aussi étranges. L'Académie eût peut-être
+adopté sans discussion le rapport de ses commissaires, si Geoffroy
+Saint-Hilaire, insistant sur la confirmation que les travaux de
+Laurencet et Meyranx semblaient apporter à ses idées, n'avait cité, dans
+son travail, un passage où Cuvier, après avoir numéré tous les
+caractères qui distinguent les céphalopodes des poissons, terminait en
+ces termes: «En un mot, nous voyons ici, quoi qu'en aient dit Bonnet et
+ses sectateurs, la nature passer d'un plan à un autre, faire un saut,
+laisser entre ses productions un hiatus manifeste. Les céphalopodes ne
+sont le passage de rien: ils ne sont pas résultés du développement
+d'autres animaux, et leur propre développement n'a rien produit de
+supérieur à eux.» Il parut à Cuvier que les conclusions du rapport de
+son confrère à l'Académie étaient une attaque dirigée contre ses propres
+écrits. Depuis longtemps, l'opposition des doctrines des deux illustres
+naturalistes s'était plus ou moins nettement affirmée en maintes
+circonstances. Plus d'une fois, Cuvier avait, dans ses rapports sur les
+travaux de l'Académie, critiqué assez amèrement les vues de son ami
+d'autrefois, et déjà, en 1820, Geoffroy terminait son mémoire sur les
+animaux articulés par ces touchantes paroles, empreintes de la douleur
+que lui causaient les appréciations du secrétaire perpétuel de
+l'Académie des sciences:
+
+«On pense bien que je ne rapporte pas ces faits pour qu'ils profitent
+aux personnes qui sont dans la maturité de l'âge. Qui a reçu les leçons
+d'une longue expérience est à l'abri de toute séduction. Je m'adresse à
+la jeunesse, naturellement avide de nouveautés. Ma probité dans les
+sciences, mon amour pour la vérité et les inquiétudes que je n'ai point
+dissimulées tout à l'heure m'engagent à prémunir cette intéressante
+jeunesse contre mes propres résultats. Je ne puis lui donner de plus
+grandes marques d'égards qu'en l'avertissant que le motif pour elle de
+ne se point passionner pour des vues qu'elle serait cependant disposée à
+juger du plus haut intérêt en philosophie est une condamnation absolue
+de ces mêmes vues, prononcée (avec quelque violence sans doute) par le
+chef de l'école moderne, par le plus grand naturaliste de notre âge.»
+
+Le moment était venu pour les deux adversaires de cesser les
+escarmouches et de se livrer enfin une bataille en règle. Cuvier
+répondit au rapport de Geoffroy Saint-Hilaire en attaquant de front,
+cette fois, l'unité de plan de composition, et en cherchant à démontrer
+que cette unité n'existait pas.
+
+«Dans toute discussion scientifique, la première chose à faire, dit-il,
+est de bien définir les expressions que l'on emploie... Commençons donc
+par nous entendre sur ces grands mots d'_unité de composition_ et
+d'_unité de plan_.
+
+«La _composition_ d'une chose signifie, du moins dans le langage
+ordinaire, les parties dans lesquelles cette chose consiste, dont elle
+se compose; et le _plan_ signifie l'arrangement que ces parties gardent
+entre elles.
+
+«Ainsi, pour me servir d'un exemple trivial, mais qui rend bien les
+idées, la _composition d'une maison_, c'est le nombre d'appartements ou
+de chambres qui s'y trouvent, et son _plan_, c'est la disposition
+réciproque de ces appartements et de ces chambres.
+
+«Si deux maisons contenaient chacune un vestibule, une antichambre, une
+chambre à coucher, un salon, une salle à manger, on dirait que leur
+_composition est la même_; et si cette chambre, ce salon, etc., étaient
+au même étage, arrangés dans le même ordre, si l'on passait de l'un dans
+l'autre de la même manière, on dirait aussi que leur _plan est le même_.
+
+«... Mais qu'est-ce que l'_unité de plan_, et surtout l'_unité de
+composition_, qui doivent servir désormais de base nouvelle à la
+zoologie?»
+
+Ces mots ne peuvent évidemment être employés dans le sens ordinaire,
+dans le sens d'_identité_; car un polype et même une baleine, une
+couleuvre, ne possèdent pas tous les organes d'un homme semblablement
+placés; les mots unité de plan, unité de composition signifient donc
+seulement dans la bouche de ceux qui les emploient _ressemblance_,
+_analogie_. Mais alors «ces termes extraordinaires une fois définis
+ainsi, une fois dépouillés de ce nuage mystérieux, dont les enveloppe le
+vague de leurs acceptions ou le sens détourné dans lequel on en use,
+loin de fournir des bases nouvelles à la zoologie, des bases inconnues à
+tous les hommes plus ou moins habiles qui l'ont cultivée jusqu'à
+présent, restreints dans des limites convenables, forment au contraire
+une des bases les plus essentielles sur lesquelles la zoologie repose
+depuis son origine, une des principales sur lesquelles Aristote, son
+créateur, l'a placée.»
+
+Ainsi, pour Cuvier, non seulement l'unité de plan de composition
+n'existe pas, mais la doctrine même de Geoffroy Saint-Hilaire, sa
+méthode n'ont rien de nouveau et remontent jusqu'au père de la
+philosophie. De ces deux propositions, l'une est incontestable, l'autre
+est évidemment injuste. Sans doute l'unité de plan de composition dans
+toute l'étendue du règne animal ne saurait être soutenue, au sens précis
+où l'entendait son défenseur; l'affirmation de cette unité, lancée un
+peu prématurément par Geoffroy Saint-Hilaire, est un boulet que son
+argumentation traîne péniblement après elle; mais on ne saurait nier que
+l'auteur de la _Philosophie anatomique_ aperçoit entre les animaux
+considérés habituellement comme voisins des ressemblances autrement
+étendues que celles auxquelles on s'arrêtait jusqu'à lui; ces
+ressemblances ne résident pas seulement dans un petit nombre de
+caractères communs; il s'agit de les retrouver dans le détail de leurs
+parties, de suivre ces dernières dans leurs accroissements, leurs
+réductions, leurs soudures, leurs transformations diverses; il s'agit de
+comparer entre eux les animaux non seulement à l'état adulte, mais
+encore à toutes les périodes de leur vie; et pour y parvenir Geoffroy
+Saint-Hilaire donne une méthode, la _méthode des analogues_, dont les
+règles n'ont réellement jamais été formulées avant lui. Cette méthode
+elle-même, comme on l'a fait justement remarquer, est indépendante de la
+doctrine de l'unité de plan de composition; qu'il existe un plan unique
+d'organisation ou qu'il en existe plusieurs, elle s'applique à tous les
+animaux construits sur le même plan et devient un guide si précieux que
+les successeurs de Cuvier n'ont cessé d'en faire l'instrument ordinaire
+de leurs découvertes. Elle seule peut permettre de reconnaître combien
+il existe réellement de plans d'organisation dans la nature, et elle
+comprend non seulement le principe général des connexions, mais encore
+les comparaisons embryogéniques, dont Cuvier, partisan de la
+préexistence des germes; ne pouvait apprécier toute l'importance. C'est
+précisément l'embryogénie qui permet à Geoffroy d'étendre la notion du
+plan d'organisation plus que ne le fait Cuvier et sans sortir cependant
+de la définition si rigoureuse donnée par son adversaire.
+
+Le principe des connexions, Geoffroy l'éclaire ou le justifie, en effet,
+par cet autre principe, plus important peut-être, plus général encore,
+sur lequel il fonde, en quelque sorte, l'embryogénie comparée: _tous les
+organes d'un animal naissent les uns des autres dans un ordre déterminé
+et constant_. Il suit de là que, chez les animaux adultes, ces organes
+présenteront toujours nécessairement les mêmes rapports.
+
+Mais, suivant Geoffroy, ce développement se poursuit, nous l'avons déjà
+vu, sous la double influence du système nerveux et de l'appareil
+circulatoire, dont l'action peut n'être pas la même en tous les points
+de l'organisme; les conditions extérieures dans lesquelles s'accomplit
+le développement interviennent aussi parfois pour en troubler les
+résultats. Il pourra donc se faire que des organes demeurent à l'état de
+bourgeon; que d'autres, après s'être montrés, s'atrophient et
+disparaissent; que quelques-uns n'apparaissent pas du tout, tandis que
+leurs voisins prendront un accroissement relativement exagéré; il en
+résultera des déplacements, des soudures, des dissociations de divers
+organes, des déviations apparentes du plan commun, qui pourra même
+sembler complètement éludé. Mais le plan sera toujours retrouvé par une
+application rigoureuse du principe des connexions non seulement à la
+comparaison des animaux adultes, mais encore à celle de leurs embryons
+aux divers degrés de développement. En d'autres termes, il faut, selon
+Geoffroy, et cette idée est très nette chez lui, rechercher l'unité non
+pas tant dans le résultat définitif du développement des animaux, que
+dans la façon dont ce développement s'accomplit. Par là, Geoffroy
+échappe en grande partie, à l'argumentation de Cuvier et recouvre le
+droit d'appliquer sa théorie tout à la fois à des êtres d'une
+organisation fort simple et à des êtres d'une organisation fort
+compliquée: les premiers sont des organismes dont le développement est
+demeuré incomplet dans une plus ou moins grande mesure. Aussi dit-il
+très bien[59]: «Les mollusques avaient été trop haut remontés dans
+l'échelle zoologique; mais si ce ne sont que des embryons de ses plus
+bas degrés, s'ils ne sont que des êtres chez lesquels beaucoup moins
+d'organes entrent enjeu, il ne s'ensuit pas que leurs organes manquent
+aux relations voulues par le pouvoir des générations successives.
+L'organe A sera dans une relation insolite avec l'organe C, si B n'a pas
+été produit, si l'arrêt de développement, ayant frappé trop tôt
+celui-ci, en a prévenu la production. Voilà comment il y a des
+dispositions différentes, comment sont des constructions diverses pour
+l'observation oculaire.»
+
+Cette simple phrase marque l'importance que doit avoir, dans les
+recherches zoologiques telles que les conçoit Geoffroy Saint-Hilaire,
+une science née à peine de la veille, à laquelle Cuvier n'a jamais fait
+que de rapides allusions: l'embryogénie comparée; et ce qu'en attendait
+le fondateur de la philosophie anatomique, elle l'a tenu et au delà. À
+la vérité, l'explication des phénomènes qu'elle étudie repose encore
+pour Geoffroy Saint-Hilaire sur une sorte de finalité: la réalisation du
+plan général sur lequel sont, d'après lui, construits les animaux; c'est
+toujours ce plan qui est en jeu; la variété n'est obtenue que par des
+arrêts ou des excès de développement d'un nombre plus ou moins grand de
+parties; à la vérité, l'unité de plan, telle que Geoffroy l'a observée
+chez les vertébrés, n'est qu'un _résultat_, et lorsqu'il en fait une
+sorte d'objectif de la nature, Geoffroy prend, comme il le reproche
+lui-même à Cuvier, l'effet pour la cause: mais une voie féconde est
+désormais ouverte; l'observation fera bien vite reconnaître le véritable
+point de vue d'où tous les faits peuvent être embrassés, et c'est à la
+recherche du plan hypothétique de Geoffroy que l'on devra d'avoir
+reconnu la nécessité, ou tout au moins l'importance, d'observations d'un
+genre tout nouveau.
+
+Un moment, ces observations poursuivies en Russie d'une manière
+remarquable par Von Baër, semblent donner raison à Cuvier. Von Baër
+croit lui aussi reconnaître quatre types de développement des animaux,
+exactement correspondants à ceux que l'anatomie a indiqués à Cuvier. Et
+cependant un des arguments _a priori_ invoqués par Cuvier contre l'unité
+de plan de composition peut tout aussi bien se retourner contre son
+système: «Si l'on remonte à l'auteur de toutes choses, dit-il[60],
+quelle autre loi pouvait le gêner que la nécessité d'accorder à chaque
+être qui devait durer les moyens d'assurer son existence, et pourquoi
+n'aurait-il pas pu varier ses matériaux et ses instruments?» Sans doute,
+mais pourquoi l'auteur de toutes choses se serait-il arrêté à quatre
+plans distincts plutôt qu'à un seul? C'est ce que la science actuelle
+commence à entrevoir; nous avons essayé de montrer dans notre ouvrage
+sur les _Colonies animales_ qu'il y avait là des nécessités, en quelque
+sorte géométriques; mais il a fallu pour cela modifier notablement la
+conception de Cuvier. De même que Geoffroy avait, en somme, déduit le
+principe de l'unité de composition de l'étude des seuls vertébrés,
+Cuvier avait été amené à concevoir l'existence de quatre embranchements
+par l'étude d'animaux relativement élevés; von Baër n'avait pas procédé
+autrement; les quatre types, débarrassés des formes inférieures de
+chacun d'eux, devaient donc lui paraître extrêmement nets et absolument
+séparés. Cependant de nombreuses formes aberrantes ne tardèrent pas à se
+révéler; quelques-unes ont pu être ramenées au type idéal auquel on les
+rattachait; d'autres ont résisté, et il a bien fallu reconnaître que,
+dans les formes inférieures, les caractères de l'embranchement pouvaient
+s'effacer; qu'il existait de réelles transitions entre certains
+embranchements; que des animaux réunis dans quelques-unes de ces grandes
+divisions n'avaient au contraire de commun qu'une semblable disposition
+de parties d'ailleurs dissemblables; que chaque série distincte pouvait
+se rattacher à des formes simples, mais dénuées de type déterminé, et au
+delà desquelles il n'y avait plus que des êtres de nature en quelque
+sorte indécise; c'est le travail que nous verrons s'accomplir dans les
+années qui vont suivre.
+
+S'il se rapprochait plus de la réalité que Geoffroy Saint-Hilaire,
+Cuvier, en soutenant l'existence de quatre types organiques distincts,
+n'était donc pas non plus absolument dans le vrai.
+
+Aussi bien le dissentiment entre les deux académiciens était-il en
+réalité plus profond et portait-il sur de plus hautes questions. «Du
+jour où, en 1806, écrit un savant autorisé[61], Geoffroy Saint-Hilaire
+entreprit de démontrer l'unité de composition par sa méthode propre,
+_par l'alliance de l'observation et du raisonnement_, du jour où il
+donna place à la synthèse, à côté, disons mieux, au-dessus de
+l'_analyse_, le germe de tous les dissentiments futurs entre Cuvier et
+lui fut jeté dans la science; mais, comme la jeune plante à son origine,
+il allait se développer à l'insu de tous. Les deux collègues se
+croyaient encore en conformité de vues que déjà leur scission était
+devenue inévitable dans l'avenir et pour ainsi dire commençait
+virtuellement. L'un d'eux se faisant novateur, il fallait que l'autre se
+fît ou, son disciple ou son adversaire. Disciple, Cuvier ne pouvait
+l'être de personne et, par les tendances de son esprit, moins de
+Geoffroy Saint-Hilaire que de tout autre; il devint donc son
+adversaire.»
+
+Cuvier ne s'était cependant pas toujours refusé à la synthèse, son
+_Discours sur les révolutions du globe_, l'introduction de son _Règne
+animal_ en sont la preuve irrécusable; mais peu à peu ses dissentiments
+latents ou publics avec Geoffroy l'amènent à formuler d'une façon de
+plus en plus nette, de plus en plus radicale son opposition aux idées de
+son collègue. «Pour nous, dit-il en 1829[62], nous faisons dès longtemps
+profession de nous en tenir à l'examen des faits positifs.» Plus tard,
+il recommande aux naturalistes dignes de ce nom de s'en tenir à l'exposé
+des faits, au détail des circonstances et de ne jamais s'aventurer au
+delà de l'indication des conséquences immédiates des faits observés.
+Nommer, classer, décrire, telles doivent être les seules préoccupations
+du vrai naturaliste. C'est pour lui le seul moyen de se préserver de
+l'erreur; et, cessant de discuter à l'Académie la doctrine de Geoffroy,
+il se plaît à exposer au Collège de France, dans de brillantes leçons
+sur l'histoire des sciences naturelles, les divers systèmes pour
+lesquels l'esprit humain s'est successivement passionné, et qui,
+fugitives lueurs, se sont évanouis pour jamais, après avoir
+momentanément jeté un éclat trompeur sur le champ de la science.
+
+De pareilles leçons, faites par un tel homme, devaient trouver un
+puissant écho: réduire la science à la récolte des faits, c'était la
+mettre à la portée des plus humbles intelligences; montrer les plus
+puissantes conceptions venant se briser l'une après l'autre sur des
+écueils inattendus, c'était mettre le génie sous les pieds de quiconque
+tenait une loupe ou un scalpel; interdire le raisonnement, c'était
+défendre contre les investigations indiscrètes de la science toutes les
+croyances, tous les mystères, tous les dogmes; proscrire ce qu'il y a de
+plus personnel dans l'homme, le droit de créer des idées, c'était
+flatter toutes les vanités. Certainement de telles intentions étaient
+bien loin de l'esprit de Cuvier; mais les actes ont leurs conséquences
+nécessaires; l'aurait-il voulu, le grand homme qui s'était illustré par
+de si magnifiques conceptions n'aurait pu empêcher que son nom ne servît
+de drapeau à une _école des faits_, dont le dédain pour les disciples de
+Geoffroy devait croître avec l'enthousiasme de ceux-ci.
+
+Geoffroy lui-même ne peut rester indifférent. Il s'élève de toute son
+énergie contre cette prétention affichée par l'école soi-disant
+positive--le mot sera bientôt créé--de maintenir l'histoire naturelle
+«dans les usages du passé».
+
+«Pour de certains esprits, finit-il par dire[63], la conviction leur
+doit arriver par les yeux du corps et non par des déductions
+conséquentes... C'est un parti pris de repousser les idées pour
+n'admettre _exclusivement_ que des reliefs corporels, seulement des
+faits que l'on puisse pratiquer matériellement et, par conséquent, qui
+ne cessent jamais d'être palpables à nos sens. Pour cette école, la
+science du naturaliste doit se renfermer dans ces trois résultats:
+_nommer, enregistrer et décrire_.
+
+«Cette école, que de certains intérêts font en ce moment prévaloir,
+enseigne que l'histoire des sciences apporte de toutes parts le
+témoignage que les théories se sont successivement précipitées dans le
+gouffre immense des erreurs humaines, que les idées ne sont rien en soi,
+et que les faits seuls se défendent des révolutions et surnagent.
+Cependant, au lieu de livrer ainsi l'enfance de l'humanité à la critique
+moqueuse de la société actuelle, qui ne tient son plus d'instruction que
+de la puissance du temps et d'une civilisation progressive, ne
+vaudrait-il pas mieux expliquer ces vicissitudes naturelles autant que
+nécessaires, pour les voir selon l'ordre des siècles? Et, quant à cette
+affectation de présenter les faits comme constituant seuls le domaine de
+la science, il serait aussi, je crois, plus juste de dire qu'ils
+n'arrivent aux âges futurs que s'ils sont escortés et protégés par les
+idées qui s'y rapportent et qui seules, par conséquent, en font la
+principale valeur.
+
+«Des faits, même très industrieusement façonnés par une observation
+intelligente, ne peuvent jamais valoir, à l'égard de l'édifice des
+sciences, s'ils restent isolés, qu'à titre de matériaux plus ou moins
+heureusement amenés à pied d'oeuvre. Or, comme on ne saurait porter trop
+de lumière sur cette thèse, je ne craindrai pas d'employer le secours de
+la parabole suivante:
+
+«Paul a le désir et le moyen de se procurer toutes les jouissances de la
+vie: il est intelligent, inventif, et il s'est appliqué à rechercher et
+à rassembler tout ce qu'il suppose devoir lui être nécessaire. Il
+approvisionne son cellier des meilleurs vins; il remplit son bûcher de
+tout le bois que réclamera son chauffage; il agit avec le même
+discernement pour tous les autres objets de sa consommation probable.
+Les qualités sont bien choisies, les objets habilement rangés, et un
+ordre savant règne partout. Mais, arrivé là, Paul s'arrête. De ce vin,
+il ne boira pas; de ce bois, il ne se chauffera pas; de toutes les
+autres pièces de son mobilier, il n'usera pas.--Mais, me direz-vous,
+votre _Paul est un fou_.--Je l'accorde.»
+
+Paul n'est pas toujours fou; mais il lui semble parfois que les biens
+qu'il accumule ne seront jamais suffisants pour qu'il en puisse tirer le
+parti rêvé; l'heure vient, sans qu'il y ait pris garde, où il ne peut
+plus en jouir; ayant toute sa vie fait profession d'être sage, il
+continue à voir la sagesse dans cette incessante accumulation, et ne
+peut s'empêcher de traiter de téméraires ceux qui, ayant comme lui
+rassemblé des matériaux, s'aperçoivent à temps que le moment est venu de
+bâtir.
+
+La lutte ouverte entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire ne fut pas de
+longue durée. Le 13 mai 1832, Cuvier mourait presque subitement;
+Geoffroy eut alors à se défendre contre ceux qui croyaient avoir hérité
+de la pensée du maître; souvent il dut regretter de ne plus avoir devant
+lui son illustre adversaire, et ce n'est pas sans tristesse qu'on lit
+les pages tour à tour indignées ou contristées que lui arrachent des
+oppositions trop souvent mesquines et tracassières. Que de souffrances
+intimes révèle un passage tel que celui-ci:
+
+«Je ne continuerai point ces fragments, commencés naguère sous de
+meilleurs auspices; je suis aujourd'hui le jouet de forces majeures,
+sans rien pouvoir opposer à une fatalité sombre qui m'atteint, qui
+tourne à persécution et qui réserve mes derniers jours à l'excès des
+disgrâces... Il m'est pénible de laisser ces feuilles imparfaites, que
+je n'aurai pu amener à l'état d'un ouvrage achevé. Mais les tracasseries
+qui me sont suscitées, les atteintes de l'âge et le découragement qui me
+gagne me créent une situation d'impuissance, à laquelle il faut
+désormais que je range ma conduite et les dernières heures de ma vie. À
+de nouvelles luttes où l'on paraît vouloir m'engager, ma prudence et ma
+débilité me conseillent de refuser[64].»
+
+Geoffroy, plein de courage et d'ardeur, avait pourtant écrit trois ans
+auparavant: «Ce n'est pas tout que d'établir des faits...; il faut que
+le jugement s'exerce à les comprendre; puis on dira, comme je l'entends
+dire autour de moi, que de tels jugements, c'est de la théorie. Je ne
+m'épouvanterai point de cette augmentation plutôt bruyante que logique:
+et je réponds à tout ce bavardage, fait pour étourdir et chercher à en
+imposer, que le temps de crier à la poésie et de dresser de vagues
+accusations est passé; ces cris se jugent et se nomment
+_déclamation_[65].»
+
+Les choses ne passent pas aussi vite que le pensait Geoffroy; bien des
+savants se demandent encore aujourd'hui si les naturalistes peuvent
+exercer ce droit à la synthèse dont usent si largement et avec tant de
+bonheur les physiciens et les chimistes; beaucoup, surtout parmi ceux
+dont les premières études ont porté sur l'homme, jugent encore le règne
+animal inexplicable, repoussent d'avance tout essai de coordination et
+vont même jusqu'à en affirmer l'impossibilité. À ceux-là Geoffroy avait
+pourtant donné en 1821 ce sévère avertissement: On discutait devant un
+officier de l'ancien régime les chances qu'avaient les armées de la
+République de forcer le passage du Rhin. Le vieux soldat venait de
+démontrer péremptoirement. à son auditoire la folie d'une semblable
+entreprise; il cessait à peine de parler qu'une nouvelle arrivait: les
+troupes françaises venaient de réaliser l'impossible; le Rhin était
+franchi.
+
+Cuvier, quoi qu'il en ait dit, ne croyait pas exclusivement aux faits;
+Geoffroy s'est toujours tenu soigneusement à l'écart des aberrations
+dont l'école allemande va nous fournir bientôt de singuliers exemples;
+s'il essayait de deviner la nature, c'était méthodiquement, et ses
+«pressentiments» étaient presque toujours soumis au contrôle de cette
+sorte d'observation provoquée qui est bien voisine de l'expérience; son
+anatomie philosophique, sa philosophie zoologique, sont ce qu'on
+appellerait aujourd'hui de l'_anatomie_, de la _zoologie
+expérimentales_. Pour les esprits élevés, les écarts qu'on pourrait lui
+reprocher sont des écueils à éviter, mais ne diminuent en rien la valeur
+de sa méthode, l'importance de la synthèse; l'alliance étroite de
+l'observation et du raisonnement demeure leur règle de conduite; c'est
+ce qu'exprime en ces termes un des savants les plus illustres de
+l'Allemagne, Johannes Müller[66]:
+
+«Les vérités les plus importantes des sciences naturelles n'ont pas été
+trouvées par une simple analyse de l'idée philosophique, ni par la seule
+observation; c'est par une expérience méditée, qui sépare l'essentiel de
+l'accidentel et trouve ainsi la loi fondamentale d'où l'on déduit
+ensuite de nombreuses conséquences. C'est là plus que l'expérimentation,
+c'est l'expérience philosophique.»
+
+C'est aussi l'opinion de M. Henri Milne Edwards[67].
+
+«Dans quelques écoles, on professe un grand dédain pour les vues de
+l'esprit, et l'on répète à chaque instant que les faits seuls ont de
+l'importance dans la science. Mais c'est là, ce me semble, une grave
+erreur. Une pareille pensée serait excusable chez un ouvrier obscur,
+qui, employé sans relâche à tailler dans le sein de la terre les
+matériaux d'un vaste édifice, croirait que le rôle de l'architecte ne
+consiste qu'à entasser pierre sur pierre et ne verrait dans le plan
+tracé d'avance par le crayon de l'artiste qu'un jeu de son imagination,
+une fantaisie inutile. Mais l'ouvrier carrier lui-même, s'il ne restait
+pas dans son souterrain et s'il voyait tous les blocs informes qu'il en
+a tirés se réunir, sous la main du maître, pour constituer le Parthénon
+d'Athènes ou le Colisée de Rome, comprendrait que la science de
+l'architecte n'est pas une science inutile, lors même que le monument
+créé par son génie ne devrait avoir qu'une durée éphémère et que les
+débris de l'édifice tombé en ruines ne serviraient plus tard que de
+matériaux pour des constructions nouvelles.»
+
+Au surplus, la science, de quelque manière qu'on la cultive, ne saurait
+s'accommoder de deux écoles, de deux méthodes. Ceux qui prétendent s'en
+tenir aux faits sont toujours heureux quand il leur vient des idées, et
+se hâtent de les mettre à profit; on a rarement vu, d'autre part, les
+auteurs d'une théorie la présenter autrement que comme un moyen de
+préparer la découverte de faits nouveaux, grâce à une connaissance plus
+complète des rapports entre les faits déjà découverts. Tout le monde est
+aujourd'hui d'accord sur la méthode: imaginer avant d'expérimenter ou
+d'observer; expérimenter ou observer pour choisir, entre les idées _a
+priori_ que les faits déjà connus ont fait naître, celle qui est
+conforme à la réalité; se servir de ces idées pour acquérir des faits
+nouveaux, et marcher ainsi plus ou moins rapidement à l'explication et à
+la conquête de la nature. Malheureusement l'homme n'est pas seulement un
+être raisonnable; et l'accord, qui serait facile s'il s'en tenait
+uniquement à l'exercice de sa raison, est rapidement troublé lorsqu'il
+permet à ses passions d'entrer en jeu. En fait, les prétendus désaccords
+sur la méthode que l'on voit encore surgir de temps en temps ne servent
+que trop souvent à couvrir de vaniteuses ambitions ou de misérables
+querelles de personnes.
+
+Désormais les sciences naturelles sont entrées dans une voie féconde:
+grâce à Cuvier, une science nouvelle est créée qui, ressuscitant les
+animaux et les plantes des âges anciens, va nous raconter en détail
+l'histoire du passé de notre globe; si l'illustre anatomiste en
+restreint volontairement la portée, les doctrines de Lamarck et de
+Geoffroy lui ouvrent les plus vastes horizons. Il ne s'agit de rien
+moins que de déterminer, par une étude rigoureuse des faits, combinée
+avec une sévère induction, l'origine de tout ce qui a vie sur le globe.
+L'hypothèse de l'unité de plan de composition conduit Geoffroy à créer
+sa théorie des analogues, à donner à l'embryogénie comparée une
+importance et une direction inconnues jusque-là; l'opposition de Cuvier
+empêche d'admettre, dans sa généralité primitive, l'hypothèse séduisante
+de l'unité de plan de composition, met en relief l'existence de
+plusieurs types organiques et impose une étude plus approfondie des
+animaux inférieurs que nous verrons bientôt renouveler le champ de la
+philosophie zoologique. Lamarck lègue à la science l'idée d'une
+complication graduelle des types organiques et d'une parenté possible
+entre ces types; il révèle la puissance de l'hérédité; l'insistance de
+Cuvier à affirmer la fixité des espèces maintient l'attention sur la
+réalité de ces groupes auxquels Lamarck était porté à attribuer trop de
+mobilité, et rend ainsi nécessaire la recherche d'une explication de la
+longue permanence des types spécifiques et de leur isolement dans la
+nature.
+
+Ainsi, pour revenir à la belle image de M. Edwards, les trois édifices
+construits par ces trois hommes de génie doivent être remaniés en
+partie, mais une aile de chacun d'eux demeure debout pour être
+incorporée dans l'édifice définitif que l'avenir saura réaliser.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+GOETHE
+
+Idées de Goethe sur l'unité des types organiques.--La métamorphose des
+plantes; structure des végétaux; le végétal idéal.--Travaux d'anatomie
+comparée; recherche du type idéal du squelette.--Transformisme de
+Goethe.--Kielmeyer.
+
+
+Une idée grande et simple, telle que l'idée de l'unité de plan de
+composition, était comme un souffle de poésie répandu sur la science
+entière. Plus d'un partisan de la doctrine de Geoffroy devait entrevoir
+sous cette unité une sorte de révélation de la pensée divine, présente
+dans toutes les parties de l'univers, travaillant sans relâche à ses
+métamorphoses, se plaisant à étonner notre imagination par l'infinie
+variété de ses combinaisons, toutes assujetties cependant à porter,
+comme preuve de leur origine, une même et puissante empreinte.
+
+«Derrière votre théorie des analogues, reprochait Cuvier à Geoffroy, se
+cache au moins confusément une sorte de panthéisme.» C'est précisément
+pourquoi la théorie condamnée en France recruta en Allemagne un ardent
+défenseur, le grand, l'illustre Goethe.
+
+Tout en se rangeant sous la bannière de Geoffroy, Goethe garde d'ailleurs
+une haute originalité. Lui aussi avait eu, tout jeune encore, avant même
+que Geoffroy eût commencé sa brillante carrière scientifique, une
+conception neuve et hardie et l'avait habilement développée. Frappés des
+modifications que les procédés de culture peuvent produire dans les
+diverses parties d'un végétal, le botaniste La Hire, mais surtout Linné
+avaient plus ou moins explicitement laissé entendre que ces parties
+étaient de même nature et pouvaient dans certains cas se transformer les
+unes dans les autres. On ne peut attribuer que cette signification au
+passage suivant de la _Philosophie botanique_ de Linné:
+
+«Les fleurs, les feuilles et les bourgeons ont une même origine... Le
+périanthe est formé par la réunion de feuilles rudimentaires. Une
+végétation luxuriante détruit les fleurs et les transforme en feuilles.
+Une végétation pauvre, en modifiant les feuilles, les transforme en
+fleurs[68].»
+
+La même idée se retrouve dans ces phrases, extraites de ses _Aménités
+académiques_:
+
+«Plantez dans une terre fertile un arbuste qui, dans un vase de terre,
+donnait chaque année des fleurs et des fruits, il cessera de fructifier
+et ne développera plus que des rameaux chargés de feuilles. Les branches
+qui autrefois portaient des fleurs sont maintenant couvertes de
+feuilles, et les feuilles, à leur tour, deviendront des fleurs si
+l'arbuste, replacé dans le vase, y trouve une nourriture moins
+abondante[69].»
+
+Plusieurs naturalistes, Ferber, Dahlberg, Ulmark et surtout Gaspard
+Wolf, avaient développé ces aperçus du naturaliste suédois, mais sans en
+tirer toutes les conséquences et parfois en avertissant qu'elles
+cachaient plus d'un piège sous leur aspect séduisant.
+
+Goethe s'empare de la même idée, et, avec cette netteté de vue que donne
+le génie, il montre en 1790, non pas, comme on l'a dit souvent, que
+toutes les parties de la fleur et un grand nombre d'autres organes de la
+plante ne sont que des feuilles transformées, mais bien que les
+feuilles, les pétales, les étamines, les diverses parties du fruit,
+etc., ne sont que les transformations diverses d'un même organe dont il
+cherche à déterminer la forme primitive et la nature. «On comprend,
+dit-il, que nous aurions besoin d'un terme général pour désigner
+l'organe fondamental qui revêt ces métamorphoses, et pouvoir lui
+comparer toutes les formes secondaires.» Mais Goethe ne crée pas ce
+terme, et sa théorie a passé dans la science sous cette forme
+restrictive qui veut voir dans la feuille l'organe dont tous les autres
+sont dérivés. Dans les propositions suivantes, Goethe[70] élargit encore
+sa théorie:
+
+«On sait la grande analogie qui existe entre un bourgeon et une graine,
+et on n'ignore pas combien il est facile de découvrir dans le bourgeon
+l'ébauche de la plante future.
+
+«Si l'on ne constate pas aussi facilement dans le bourgeon la présence
+des racines, elles n'en existent pas moins que dans les graines et se
+développent facilement et promptement sous l'influence de l'humidité.
+
+«Le bourgeon n'a pas besoin de cotylédons, parce qu'il est attaché sur
+la plante mère complètement organisée; aussi longtemps qu'il y est fixé,
+ou lorsqu'il a été transporté sur une autre plante, il en tire
+directement sa nourriture; lorsqu'il est placé dans le sol, ses racines
+se développent promptement.
+
+«Le bourgeon se compose d'une série de noeuds et de feuilles plus ou
+moins développés et dont l'évolution s'accomplit ultérieurement. Les
+_rameaux qui sortent des noeuds de la tige peuvent donc être considérés
+comme autant de jeunes plantes fixées sur la plante mère, comme celle-ci
+l'est dans le sol_.»
+
+Nous sommes en présence, cette fois, d'une théorie tout entière de la
+constitution du végétal, théorie que Bonnet et Buffon ont déjà ébauchée,
+nous l'avons vu, et, qui sans aucun doute, aurait depuis longtemps pris
+pied dans la science si Gaudichaud et Aubert Dupetit-Thouars n'avaient
+pas imaginé que chaque bourgeon, en sa qualité de plante indépendante,
+devait avoir des racines qui, s'accumulant les unes sur les autres,
+étaient la véritable cause de l'accroissement en diamètre des végétaux.
+Hugo Mohl, Hétet, M. Trécul n'ont pas eu de peine à démontrer, avec leur
+rigueur habituelle, que ces prétendues racines n'existaient pas, et les
+esprits superficiels ont pu croire que ces éminents observateurs
+renversaient la théorie du végétal adoptée par Bonnet, Buffon et Goethe,
+alors qu'ils n'en détruisaient qu'une fâcheuse interprétation.
+
+L'idée de considérer les feuilles et les parties de la fleur et du fruit
+comme de simples modifications d'un organe unique, l'idée de voir dans
+le végétal un être complexe résultant de l'association d'un nombre
+parfois indéfini d'êtres plus simples, se rattachent étroitement pour
+Goethe à une autre idée plus hardie: celle d'arriver à constituer un
+végétal idéal, un végétal type duquel tous ceux qui existent pourraient
+être déduits par le raisonnement. «Je t'apprends en confidence, écrit-il
+de Naples à Herder, que je suis sur le point de pénétrer enfin le
+mystère de la naissance et de l'organisation des plantes... La plante
+primitive sera la chose la plus singulière du monde, et la nature
+elle-même me l'enviera. Avec ce modèle et sa clef, on inventera une
+infinité de plantes nouvelles, qui, si elles n'existent pas, pourraient
+exister, et qui, loin d'être le reflet d'une imagination artistique et
+poétique, auront une existence intime, vraie, nécessaire même, et _cette
+loi créatrice pourra s'appliquer à tout ce qui a une vie quelconque_.»
+
+Goethe a évidemment conçu pour la plante quelque chose d'analogue à ce
+que Geoffroy Saint-Hilaire appelle l'unité de plan de composition pour
+les animaux. Son idée, il l'étend même d'avance aux animaux, et son
+premier essai zoologique témoigne qu'avant de s'occuper de botanique il
+recherchait déjà chez ces êtres l'unité qu'il vient d'apercevoir chez
+les plantes. C'est ainsi qu'il est conduit, dès 1786, à découvrir chez
+l'homme les deux os intermaxillaires qui portent, chez tous les
+mammifères, les incisives supérieures et qu'on prétendait être un
+caractère essentiellement distinctif de l'homme et des singes. Comme
+Geoffroy Saint-Hilaire, c'est par des recherches sur des foetus et sur
+des monstres que Goethe parvint à établir l'existence réelle de ces deux
+os qui, chez l'homme, se soudent habituellement de bonne heure avec les
+deux moitiés de la mâchoire supérieure, entre lesquelles ils sont
+compris, et produisent, lorsqu'ils demeurent écartés, la difformité
+connue sous le nom de _bec-de-lièvre_[71].
+
+En 1790, l'année même où il publiait son essai sur la métamorphose des
+plantes, Goethe, se promenant au cimetière juif de Venise, désarticule,
+en les heurtant du pied, les pièces d'un crâne de mouton. Ces pièces
+éparses font naître en lui l'idée que le crâne est formé d'un certain
+nombre de vertèbres, modifiées dans leur forme et dans leurs
+proportions. Cette idée, à laquelle Frank et Oken arrivent de leur côté
+indépendamment de Goethe et qu'ils déduisaient d'ailleurs des doctrines
+les plus opposées, introduit dans l'anatomie comparée l'idée si féconde
+en botanique qu'un même organe, en se répétant et se modifiant, suffit à
+former les parties les plus différentes en apparence d'un organisme.
+Après avoir longtemps disputé, on juge aujourd'hui inutile de s'acharner
+à déterminer de combien de vertèbres le crâne peut être constitué; mais
+au moins n'est-il pas contesté que le crâne n'est qu'une modification de
+la colonne vertébrale dont les vertèbres se sont agrandies, transformées
+et en partie soudées pour constituer l'enveloppe protectrice de
+l'encéphale.
+
+La découverte de l'os intermaxillaire, celle de la constitution
+vertébrale du crâne ne sont d'ailleurs que des épisodes dans une oeuvre
+incomparablement plus vaste, dont Goethe trace, dès 1795, le brillant
+programme. De même qu'il s'est attaché à constituer un végétal idéal,
+duquel tous les autres pourraient être déduits par de simples
+modifications de certaines parties, de même il propose pour l'étude du
+squelette «d'établir un type anatomique, une sorte d'image universelle,
+représentant, autant que possible, les os de tous les animaux, pour
+servir de règle en les décrivant d'après un ordre établi d'avance. Ce
+type devrait être établi, en ayant égard, autant qu'il sera possible,
+aux fonctions physiologiques. De l'idée d'un type général, il résulte
+nécessairement qu'aucun animal considéré isolément ne saurait être pris
+comme type de comparaison, car la partie ne saurait être l'image du
+tout. L'homme, dont l'organisation est si parfaite, ne saurait, en
+raison de cette perfection même, servir de terme de comparaison par
+rapport aux animaux inférieurs. Il faut, au contraire, procéder de la
+façon suivante: l'observation nous apprend quelles sont les parties
+communes à tous les animaux et en quoi ces parties diffèrent entre
+elles; l'esprit doit embrasser cet ensemble et en déduire, par
+abstraction, un type général dont la création lui appartient.»
+
+Ainsi, la même année, Goethe et Geoffroy Saint-Hilaire ont conçu, chacun
+à sa façon, l'idée de l'unité de plan de composition dans le règne
+animal. Mais Geoffroy Saint-Hilaire fournit, par des recherches
+anatomiques incessantes, la démonstration de son idée; tandis que Goethe,
+après avoir commencé à exécuter son plan d'observations ostéologiques,
+s'arrête en route et ne tire aucune conclusion spéciale de ses
+nombreuses observations. Comme Geoffroy, il propose cependant d'utiliser
+la position respective des organes pour les déterminer; mais il veut en
+même temps, ce qui est moins heureux, que l'on tienne grand compte de
+leur fonction. Comme Geoffroy, il explique, en exagérant même cette
+influence, la réduction de volume de certaines parties du corps par un
+excès de développement d'autres parties; mais tous deux sont arrivés à
+ces idées d'une façon absolument indépendante.
+
+Aux idées de Geoffroy Saint-Hilaire, Goethe ajoute celle des
+métamorphoses, d'après laquelle un même organe, un même animal peuvent
+se présenter sous des aspects divers et, en fait, n'atteignent jamais
+leur figure définitive qu'après avoir subi un plus ou moins grand nombre
+de transformations, ayant toutes pour but final la reproduction. Entre
+les animaux et les plantes, Goethe établit à cet égard une différence.
+Les parties qui se métamorphosent dans la plante demeurent unies entre
+elles; ce sont les dernières de ces parties nées les unes sur les autres
+qui revêtent une forme nouvelle; mais elles coexistent avec celles qui
+ne se sont pas métamorphosées; quand un animal, un insecte par exemple,
+se métamorphose, il ne conserve aucun lien avec la forme qu'il vient de
+quitter; c'est la totalité de son être qui revêt un aspect nouveau. Nous
+verrons bientôt que cette différence n'est qu'apparente et qu'il existe
+des animaux chez qui les transformations, si bien mises en relief par
+Goethe chez les plantes, se retrouvent avec tous leurs caractères.
+
+Naturellement ces métamorphoses éveillent chez Goethe l'idée que les
+êtres vivants ne sont pas enchaînés dans des formes immuables et que
+leurs caractères ont pu se modifier avec le temps. Comme Lamarck et
+Geoffroy Saint-Hilaire, Goethe est donc _transformiste_, et il donne une
+part très grande à l'influence du milieu dans les modifications que les
+organismes peuvent subir.
+
+Telles furent aussi les idées de Kielmeyer, qui, sans avoir presque rien
+écrit, exerça par son enseignement une puissante influence sur l'esprit
+des naturalistes allemands. On ne connaît guère de lui qu'un discours
+prononcé en 1796 à l'ouverture de son cours à l'université de Tubingue.
+Comme Goethe, Kielmeyer se rencontre plus d'une fois avec Geoffroy, bien
+qu'on ne puisse contester à l'un et à l'autre l'indépendance de ses
+idées. Kielmeyer pense, en particulier, que les animaux inférieurs
+représentent, à l'état permanent, les formes transitoires que traversent
+les animaux supérieurs pour arriver à leur forme définitive. Chaque
+forme inférieure peut donc être considérée comme un arrêt de
+développement d'une forme supérieure, et réciproquement chaque forme
+supérieure traverse dans le cours de son développement des formes
+analogues aux formes inférieures du groupe auquel elle appartient. C'est
+ainsi que les grenouilles sont d'abord de véritables poissons, que les
+mammifères ont un instant une circulation de reptiles, et que, suivant
+la remarque faite par Autenrieth, en 1800, mais dont l'importance n'a
+été bien sentie qu'en 1806 par Geoffroy Saint-Hilaire, ils présentent à
+un certain moment dans leur tête le même nombre d'os que les poissons,
+etc. Ainsi réapparaît une idée que nous avons déjà rencontrée plusieurs
+fois, que développera plus tard M. Serres, mais qui ne reprendra toute
+sa valeur philosophique qu'après l'apparition du transformisme
+scientifique et sera traduite alors par cette proposition fondamentale:
+l'embryogénie d'un animal n'est que la répétition abrégée des phases
+qu'a traversées son espèce pour arriver à sa forme actuelle.
+
+De telles corrélations entre les formes inférieures et les formes
+supérieures du règne animal supposent évidemment que toutes ces formes
+ne sont que le développement d'un seul et même plan, dont l'exécution a
+été poussée plus ou moins loin. L'unité de plan de composition compte
+donc en Allemagne, aussi bien qu'en France, des partisans résolus;
+l'idée s'est développée simultanément dans les deux pays, comme le
+prouvent les dates des premières publications qui y sont relatives.
+
+Un pareil accord entre des savants et des penseurs que rien n'avait mis
+en relation témoigne que leur idée commune était en harmonie, au moment
+où elle a été conçue, avec la plupart des faits connus à cette époque,
+ou tout au moins avec les faits qui avaient le plus attiré l'attention.
+Mais, comme Cuvier ne tarda pas à le montrer, ces faits n'étaient qu'une
+faible partie de la science: on pourrait reprocher à Geoffroy
+Saint-Hilaire, et peut-être à Goethe et à Kielmeyer, d'avoir généralisé
+d'une façon absolue l'idée juste qu'ils avaient fait naître. Mais est-ce
+là un tort réel? Ce qu'on appelle, non sans quelque dédain, une idée,
+dans les sciences naturelles, n'est autre chose que ce qu'on appelle
+dans les autres sciences une loi. L'essence d'une loi est de coordonner
+entre eux le plus grand nombre possible de phénomènes; on est donc
+presque toujours conduit à lui donner tout d'abord une généralité trop
+grande; ce sont les travaux qu'elle suscite qui en déterminent ensuite
+la portée; mais la loi, même restreinte, n'en conserve pas moins une
+valeur; elle vient prendre naturellement sa place dans les conséquences
+de quelque autre loi plus générale, qui devient, à son tour, loi
+partielle lorsqu'une vérité plus générale encore est découverte. Ainsi,
+par une heureuse combinaison des faits et des lois, l'esprit humain
+marche sûrement à la conquête de vérités d'ordre de plus en plus élevé,
+aspirant sans cesse aux vérités dernières qui pourront lui expliquer son
+origine et son avenir.
+
+Les luttes passionnées auxquelles donna lieu l'unité de plan de
+composition devaient avoir pour conséquence d'engager les esprits élevés
+et indépendants à rechercher quelque formule plus générale qui pût
+comprendre les deux doctrines opposées. Deux hommes essayèrent cette
+conciliation, empruntant tous deux à Goethe une part de ses idées:
+Richard Owen en Angleterre, Dugès en France. Le premier apportait dans
+ses études la précision de Cuvier; il fit aussitôt de nombreux
+prosélytes; le second, ardent et persévérant, comme Geoffroy, mourut
+sans avoir vu son oeuvre justement appréciée dans son pays.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+DUGÈS
+
+Essai de conciliation des idées de Cuvier et de Geoffroy.--La conformité
+organique dans l'échelle animale.--Moquin-Tandon et la théorie du
+zoonite.--Généralisation de cette théorie par Dugès.--Théorie de la
+constitution des organismes: loi de multiplicité ou de répétition des
+parties; loi de disposition; loi de modification et de complication, loi
+de coalescence.--Idées de Dugès sur les types organiques.
+
+
+Au moment même où la grande discussion académique sur l'unité de plan de
+composition des animaux allait être close par la mort de Cuvier, un
+jeune professeur de la Faculté des sciences de Montpellier, Antoine
+Dugès, tentait de s'établir sur un terrain nouveau, où il espérait que
+les deux camps pourraient se rencontrer. Évidemment séduit par les idées
+de Geoffroy Saint-Hilaire, Dugès est cependant frappé de la valeur des
+objections de Cuvier. Il se demande si, en modifiant légèrement la
+formule de la philosophie zoologique, il ne sera pas possible de la
+sauver de l'anathème dans laquelle cherche à l'envelopper la soi-disant
+école des faits. Il sent très bien que l'école n'est pas morte avec son
+chef. «Nous nous décidons, dit-il dans la Préface de son _Mémoire sur la
+conformité organique dans le règne animal_, nous nous décidons à publier
+ce mémoire, pour ne point renouveler les difficultés qui se
+présentèrent, à son sujet, lors de la nomination d'une commission
+d'examen par l'Académie des sciences, et qui ne cessèrent que quand M.
+Cuvier, dont on craignait, sans doute, de heurter les opinions, se fut
+lui-même chargé du rapport. M. Cuvier était effectivement l'homme dont
+je devais, dans cette circonstance, redouter surtout la prévention et la
+partialité: une discussion vive et prolongée l'avait récemment animé
+contre des principes fort semblables à ceux que j'émettais à mon tour;
+et, malgré tous mes soins pour éviter de paraître m'immiscer dans cette
+grande querelle, malgré mes efforts pour faire ressortir l'indépendance
+de mes opinions personnelles, l'impartialité de mes emprunts à d'autres
+doctrines, je n'avais pu réussir à calmer la sévérité ombrageuse qu'il
+portait dans l'étude de la nature, ni la répugnance qu'il manifestait
+hautement pour toute généralisation, un peu hardie, un peu hâtive.
+Lui-même m'avait annoncé un jugement rigoureux, et j'ignore jusqu'à quel
+point j'étais parvenu à en adoucir l'âpreté dans une longue
+conversation.» Dugès ne cherche cependant plus à établir l'unité de plan
+de composition du règne animal; il se propose seulement de montrer que
+les différents types du règne animal sont reliés entre eux par des
+transitions ménagées, que l'on peut «de modification en modification, et
+par un enchaînement successif, parcourir toute l'échelle animale et
+reconnaître la conformité _médiatement_ ou _immédiatement_ entre deux
+animaux, quels qu'ils soient, à quelque classe qu'ils appartiennent.»
+
+En quoi consiste cette _conformité_ que Dugès substitue à l'_unité de
+plan_ dans la structure des animaux? On pourrait désirer que Dugès le
+dise plus nettement. À travers les obscurités ou les erreurs que lui
+impose l'état de la science à son époque, on voit apparaître cependant
+pour la première fois, dans toute sa généralité, une idée féconde, dont
+les conséquences sont loin d'être encore épuisées.
+
+La science venait à peine d'accueillir la belle conception, agrandie par
+Goethe, de la nature composée des végétaux et de la métamorphose de leurs
+organes. Dunal s'était demandé s'il n'existait pas quelque chose
+d'analogue dans le règne animal, et il avait entrevu que les animaux
+invertébrés peuvent être considérés comme des associations, des colonies
+d'animaux plus simples, diversement groupés. En 1827, Moquin-Tandon,
+dans sa _Monographie des hirudinées_, avait donné plus de précision à
+cette manière de voir en montrant que chacun des segments du corps d'une
+sangsue est identique à ceux qui le précèdent et à ceux qui le suivent,
+que chacun de ces segments contient tout ce qu'il lui faut pour vivre
+d'une vie indépendante, peut être considéré comme un organisme distinct,
+un petit animal, un _zoonite_. Tous les animaux articulés de Cuvier se
+laissent, comme la sangsue, décomposer en zoonites; tous ces animaux ne
+sont, en conséquence, que des assemblages d'animaux plus simples, de
+zoonites, disposés en série linéaire. Généralisant cette idée, Dugès
+cherche à montrer qu'elle est applicable non seulement aux articulés,
+mais à tous les invertébrés et aux vertébrés eux-mêmes. Les polypes
+d'une colonie de corail, d'une colonie de bryozoaires sont des zoonites
+au même titre que les segments d'un insecte; ils sont seulement disposés
+d'une autre façon. Des zoonites peuvent, en effet, se grouper en série
+linéaire, ou se placer comme des rayons autour d'un centre, ou former
+des arborescences ramifiées, comme dans le règne végétal; on trouve de
+nombreux passages entre ces divers modes d'association, passages qui
+établissent un lien entre des animaux paraissant au premier abord tout à
+fait différents. Les zoonites ayant toujours la même constitution
+fondamentale, les animaux ne diffèrent que par le nombre et le mode de
+groupement de ces parties constituantes, et comme, sous ce rapport, il
+existe entre eux un nombre infini de transitions, on voit qu'il ne
+saurait exister aucune ligne de démarcation entre les différents types
+du règne animal. Dugès espère donc avoir découvert les lois de la
+constitution des organismes, que cherchait Geoffroy, tout en échappant
+aux objections que dirigeait Cuvier contre l'unité de plan de
+composition.
+
+Ces lois sont au nombre de quatre:
+
+1° _Loi de multiplicité des organismes_;
+2° _Loi de disposition_;
+3° _Loi de modification et de complication_;
+4° _Loi de coalescence_.
+
+On peut les énoncer ainsi:
+
+1° Tout animal supérieur est composé d'un certain nombre d'_organismes_
+plus simples, de _zoonites_.
+
+2° Les zoonites constituant un animal peuvent se grouper soit en une
+série linéaire unique, soit en deux séries alternes ou symétriques, soit
+en couronne autour d'un axe, soit d'une façon tout à fait irrégulière.
+Chez un même animal, ces divers modes de groupement peuvent être
+combinés entre eux.
+
+3° Dans un même animal, les zoonites peuvent présenter des formes
+diverses, se partager, se distribuer le travail nécessaire au maintien
+de leur collectivité.
+
+4° Les zoonites ou les organes qui les composent peuvent présenter
+divers degrés de fusion, de manière qu'il devient souvent impossible de
+déterminer leur nombre ou leurs limites.
+
+Toutes ces propositions sont rigoureusement exactes; Dugès exprime
+encore fort bien l'idée que se font actuellement les physiologistes du
+rôle des diverses parties qui entrent dans la composition d'un
+organisme. Après avoir décrit les modifications diverses des parties
+dans quelques insectes, il conclut[72]:
+
+«Sous le rapport de la sensibilité et de la locomotion, il semble donc
+que les segments se partagent, se distribuent le travail pour concourir
+plus aisément à un but commun. Cette distribution, ce concours où chaque
+partie apporte à l'ensemble son tribut spécial, sont plus marqués encore
+quant aux appareils de la vie intérieure. Là, nous voyons tel segment ou
+telle région appeler, concentrer ou, pour mieux dire, centraliser et
+perfectionner tel appareil d'organes dont les autres segments restent
+privés, soit par _abandon_ résultant d'une coalescence partielle qui
+attire tous les éléments de même nature vers un centre commun, soit par
+atrophie, disparition d'un appareil de fonction rendu inutile dans la
+plupart des segments par son grand développement dans un seul qui le
+rend apte à servir, en ce qui le concerne, à toute la machine. Cette
+communauté, cette convenance réciproque constitue l'individualisation et
+concourt, on le sent bien, au perfectionnement de la vie générale. Il en
+est de l'association des organismes comme de la société humaine. La
+civilisation fait un tout d'une masse d'individus différents, et elle
+concourt à augmenter les commodités, les jouissances de chacun d'eux par
+le partage des capacités et des occupations. Une peuplade de sauvages
+est, au contraire, réduite à la vie la plus simple et la plus grossière.
+Dans la première de ces sociétés, nous avons l'image de l'_économie
+animale_ chez les êtres les plus élevés de l'échelle, un mammifère par
+exemple. Quant à la deuxième, c'est, la vie du ténia, aussi morcelée,
+que l'animal lui-même et aussi peu complexe que l'est l'organisation de
+l'animal, aussi peu variée que la forme de ses anneaux.»
+
+Ces comparaisons, les physiologistes les limitent encore aujourd'hui, en
+ce qui concerne les vertébrés, aux éléments anatomiques; avec une
+hardiesse étonnante, Dugès, soutenant une cause qui ne devait trouver
+que dans ces dernières années des arguments décisifs en sa faveur,
+considère les vertébrés comme des animaux segmentés, formés de zoonites
+à la manière des insectes, mais dont les zoonites sont confondus, comme
+ceux des araignées. La division de la colonne vertébrale en vertèbres
+identiques entre elles est le signe le plus apparent de cette
+segmentation des vertébrés; mais il en est d'autres.
+
+La moelle épinière des vertébrés fournit autant de paires nerveuses
+qu'il existe de segments vertébraux. Dugès rappelle les expériences de
+Chirac et de Legallois qui montrent que la portion de la moelle
+correspondant à chacune de ces paires nerveuses possède une véritable
+autonomie. Il est ainsi conduit à comparer la moelle des vertébrés à la
+chaîne ganglionnaire des animaux articulés. Il prouve du reste que non
+seulement quand on passe d'un animal à l'autre, mais encore chez le même
+animal, les divers ganglions comprenant cette chaîne peuvent se
+rapprocher au point de se souder où au contraire se séparer, s'ils
+étaient primitivement soudés. Les recherches de M. Blanchard ont établi
+que ce premier cas est le plus général chez les insectes; cependant
+Swammerdam avait déjà montré que les ganglions très rapprochés, presque
+soudés, de la larve de l'Oryctès nasicorne, de celle du Stratyome
+caméléon se séparent quand l'insecte arrive à l'état adulte; ces
+résultats ont été beaucoup étendus par les recherches de M. Künckel
+d'Herculais et de M. Brandt.
+
+Chaque vertèbre porte dans la région dorsale une paire d'appendices, les
+côtes: les sept vertèbres de la région cervicale, les cinq vertèbres de
+la région lombaire en sont dépourvues chez les Mammifères. Dugès fait
+remarquer que les cinq paires de nerfs lombaires et les cinq paires
+cervicales se réunissent respectivement en un plexus et pénètrent
+ensuite dans les jambes et les bras, à l'innervation desquels elles sont
+presque exclusivement réservées. Or le nombre de doigts qui terminent
+les membres de la plupart des vertébrés terrestres est précisément de
+cinq. Il est donc légitime de considérer chacun de nos membres comme
+résultant de la soudure de cinq appendices correspondant respectivement
+à l'un des segments vertébraux qui fournissent les nerfs des membres. La
+soudure de ces appendices s'est faite du centre à la périphérie; elle
+n'est complète que pour le premier segment des membres; déjà le deuxième
+comprend deux os, le troisième en comprend trois, le quatrième quatre,
+les quatre autres chacun cinq. L'os hyoïde, la mâchoire inférieure sont
+d'autres appendices des vertèbres qui ont gardé une forme voisine de
+celle des côtes; enfin la tête doit être considérée, ainsi que le
+voulaient Goethe, Oken et Geoffroy Saint-Hilaire, comme formée d'un
+certain nombre de vertèbres, soudées ensemble aussi entièrement que le
+sont les segments qui constituent la tête des insectes, et ne demeurant
+distincts que par leurs appendices.
+
+Il y a là toute une série d'idées nouvelles, ingénieusement développées
+et qui ont été plus récemment reprises et étendues, dans un intéressant
+opuscule, par M. le Dr Durand de Gros[73]. Le progrès sur la doctrine de
+Geoffroy Saint-Hilaire est incontestable. Dugès ne cherche plus à
+expliquer, comme son illustre devancier, l'insecte par le vertébré; il
+ne cherche plus à retrouver dans les segments du corps des articulés
+l'équivalent des vertèbres des mammifères. Les vertèbres et la colonne
+vertébrale ne sont plus des parties fondamentales qu'il faut retrouver à
+tout prix. Retournant la proposition de Geoffroy, Dugès étudie le
+zoonite là où il est le plus clair, chez l'animal articulé; il détermine
+le mode d'association des zoonites et de leurs diverses parties, et il
+se propose de retrouver chez le vertébré les traces d'une constitution
+fondamentale identique à celle des articulés; les vertèbres et leurs
+appendices sont les indications les plus précises de cette constitution.
+Cette fois, la comparaison est placée sur un terrain infiniment plus
+praticable. Malheureusement les termes de comparaison choisis ne peuvent
+encore contenir que des résultats illusoires; l'une des propositions sur
+lesquelles Dugès base la conformité organique est d'ailleurs
+radicalement fausse, et le succès de la théorie se trouve par cela même
+compromis.
+
+Si l'arthropode et le vertébré sont, en effet, l'un et l'autre formés de
+zoonites, ce dont les découvertes récentes de Semper et de Balfour ne
+permettent plus guère de douter, leur similitude s'arrête à ce point. En
+cherchant à poursuivre la comparaison au delà des conséquences
+immédiates, nécessaires, de ce mode commun de constitution, Dugès entre
+dans une mauvaise voie; il est dominé lui aussi, à son insu, par l'idée
+de l'unité de plan de composition. Cette idée, qu'il modifie si
+heureusement pour la rendre applicable aux animaux supérieurs, il
+l'admet dans toute sa rigueur pour les zoonites: dans sa pensée, tous
+les zoonites sont identiques entre eux, et c'est en cela que consiste la
+conformité que l'on constate entre les animaux: «Il n'y a pas _unité de
+plan_ dans l'échelle animale; mais il y a _conformité_, car les éléments
+composants sont toujours de même nature, et leur disposition, quoique
+variée, ne suffit pas pour isoler, séparer nettement les animaux qu'ils
+constituent[74].»
+
+Pour trouver ces éléments de même nature dont parle Dugès, il faut
+descendre aux éléments constitutifs des tissus, à ce que nous nommons
+aujourd'hui les _cellules_ ou les _plastides_; Dugès s'arrêtait aux
+zoonites. Or les zoonites d'un vertébré ne sont nullement comparables à
+ceux d'un articulé, pas plus que les zoonites ou rayons d'une étoile de
+mer ne sont comparables à ceux d'une méduse. Dugès est conduit par cette
+idée préconçue à des comparaisons évidemment forcées: lorsqu'il
+assimile, par exemple, les mandibules des insectes à la mâchoire
+supérieure des vertébrés, et leurs mâchoires à la mandibule de ces
+derniers; il est encore plus loin de la vérité lorsqu'il croit trouver
+un argument en faveur de sa thèse dans la multiplicité des os qui
+forment la mâchoire inférieure des Poissons. Toutefois, avec une
+sagacité remarquable, Dugès évite ordinairement les écueils dont une
+fausse conception de la similitude des zoonites sème sa route, et il
+garde tous les avantages que lui donne son mode de comparaison des
+vertébrés et des animaux segmentés. C'est ainsi qu'à la fin de son
+mémoire, qui est de tous points une oeuvre de génie, lorsqu'il s'agit
+d'établir comment peut s'effectuer le passage des vertébrés aux
+invertébrés, le savant professeur de Montpellier cherche des types
+intermédiaires non pas entre les articulés et les vertébrés, mais entre
+les vertébrés et les vers, c'est-à-dire précisément là où les
+zoologistes actuels les ont trouvés. À la vérité, il croit voir entre
+les sangsues et les lamproies des affinités qui ne sont pas aussi
+voisines qu'il est tenté de le croire: la ventouse buccale des sangsues
+ne saurait être, sans exagération, comparée à celle des lamproies; les
+poches respiratoires de ces poissons ne sont nullement homologues des
+poches latérales du ver, qui ne sont autre chose que des reins; mais
+Dugès n'avait choisi ces moyens de rapprochement qu'en raison de la
+connaissance imparfaite que l'on avait, à son époque, des types qu'il
+s'agissait de comparer, et il demeurait frappé des ressemblances
+générales de ces derniers.
+
+Débarrassé des complications qui résultaient pour Geoffroy Saint-Hilaire
+et pour Ampère de la comparaison qu'ils avaient essayée entre le
+squelette interne des vertébrés, désormais relégué au second plan, et le
+squelette externe des articulés, il retient cependant l'idée que le
+vertébré et l'articulé ont, relativement au sol, une attitude opposée;
+il insiste avec raison sur l'identité absolue de disposition que l'on
+observe dans les organes d'un animal annelé et d'un vertébré couché sur
+le dos, et arrive ainsi aux assimilations les plus légitimes. Il
+rappelle que ce renversement de l'animal se manifeste déjà dans
+l'embryon, comme l'ont montré Hérold et Rathke, et étend
+considérablement la liste, donnée déjà par Geoffroy, des animaux qui ont
+abandonné l'attitude normale de leurs congénères pour en prendre une
+plus ou moins différente. Ainsi les Paresseux demeurent presque toujours
+accrochés aux branches d'arbre le dos en bas; les nyctéribies et divers
+acarus parasites marchent sur le dos; c'est également sur le dos que
+nagent les notonectes, parmi les insectes; les apus, les branchippes,
+parmi les crustacés; tous les hétéropodes, parmi les mollusques; le
+Gemel (_Pimelodus membranaceus_) et, dans certains cas, le remora, parmi
+les poissons. Chez ce dernier, la face dorsale, demeurant le plus
+souvent appliquée contre un corps étranger, a tout à fait l'aspect de la
+face ventrale des autres poissons. Mais il existe aussi, dans le règne
+animal, d'autres changements d'attitude non moins remarquables. L'homme,
+parmi les mammifères, les manchots, les pingouins, parmi les oiseaux,
+marchent debout, dans une position exactement perpendiculaire à celle
+des autres vertébrés de leur classe. Les pleuronectes et l'_amphioxus_,
+parmi les poissons, les peignes, les huîtres, les anomies, les
+tridacnes, parmi les mollusques, demeurent constamment couchés sur le
+côté, tandis que les _gammarus_, ou crevettines d'eau douce, qui sont
+des crustacés, marchent sur le côté et nagent indifféremment sur le dos
+ou sur le ventre. Beaucoup d'annélides et certains myriapodes peuvent de
+même, sans difficulté, marcher sur le dos ou sur le ventre, et il en est
+qui n'avancent qu'à reculons. Dugès aurait encore pu ajouter que les
+cirripèdes et les ascidies passent la plus grande partie de leur
+existence fixés la tête en bas, que c'est l'attitude normale de tous les
+mollusques lamellibranches et celle dans laquelle dorment et se reposent
+les galéopithèques et les chauves-souris. De tous ces faits, on doit
+conclure avec Geoffroy que, chez les divers animaux, des régions du
+corps anatomiquement identiques peuvent occuper, par rapport à nos
+points de repère habituels, le sol et le ciel, les positions les plus
+variées, et que, dans ses comparaisons, l'anatomiste ne doit tenir aucun
+compte de ces positions.
+
+Dugès est également assez souvent heureux lorsqu'il cherche à établir
+entre les régions du corps des animaux de type différent des
+comparaisons plus rigoureuses que celles qui ont cours dans la science.
+C'est ainsi qu'il donne de la tête la seule définition physiologique et
+morphologique que l'on puisse accepter aujourd'hui: «C'est la région
+antérieure, celle qui guide les autres, où l'on trouve des parties
+modifiées en organes des sens (phanères) et des appendices locomoteurs
+destinés à la préhension, à la division des aliments... Cette région est
+composée de plusieurs segments ou zoonites; mais leur coalescence est
+souvent telle que l'esprit d'analyse le plus exact n'arrive à la
+décomposer que par des conjectures qui laissent toujours au moins
+quelque incertitude sur le nombre des segments.» Seulement Dugès,
+voulant comparer de trop près l'articulé et le vertébré, s'engage
+bientôt dans une voie qui demeure sans issue.
+
+D'autres causes viennent d'ailleurs enrayer l'essor que les idées
+fécondes contenues dans le _Mémoire sur la conformité organique_
+auraient pu donner à la zoologie. Bien que grand admirateur de Lamarck
+et de Geoffroy Saint-Hilaire, Dugès, qui s'était laissé entraîner vers
+la zoologie par les séductions magiques du génie de Cuvier, ne paraît
+pas avoir deviné l'importance que devait prendre plus tard le
+transformisme. Il ne se demande nulle part, dans son mémoire, quelle a
+pu être l'origine des animaux qu'il étudie, et paraît croire, comme son
+premier maître, qu'ils ont été et seront toujours ce que nous les voyons
+aujourd'hui. Il remarque que quelques-uns sont réduits à un seul
+zoonite, que chez les myriapodes les zoonites se forment successivement;
+mais il ne lui vient pas à l'esprit, ce qui n'aurait certes pas échappé
+à Lamarck ou à tout autre transformiste, que les animaux simples,
+réduits à un seul zoonite, pourraient être les ancêtres, les
+progéniteurs; encore persistants, des animaux formés de plusieurs
+zoonites; il ne cherche pas quelles causes, en déterminant le mode de
+groupement des zoonites, soit en couronne, soit en ligne droite, ont pu
+donner ainsi naissance à ce que Cuvier appelle les types organiques.
+Bien au contraire, ces types sont pour lui primitifs; dès le début de
+son évolution, chaque animal porte l'empreinte du type auquel il
+appartient: «Chaque espèce d'animal a sa forme particulière (tant
+intérieure qu'extérieure), son _type propre_, et ce dès sa première
+origine, sans pouvoir dire en quoi consiste la cause première qui marque
+ainsi _primordialement_ l'animal d'un cachet caractéristique, qui
+empêche les espèces de se multiplier sans règles comme sans limites, qui
+empreint des traits particuliers et de famille aux individus d'une même
+espèce; on ne peut méconnaître là une puissance quelconque, et l'on peut
+au moins l'étudier dans ses effets. Tout en passant par des
+transformations _comparables_ aux principaux, degrés de l'échelle
+animale, l'embryon n'en a pas moins toujours ses caractères
+particuliers.» On reconnaît là l'influence des recherches et surtout des
+idées de Von Baër; mais, en 1831, les fondements de l'embryogénie
+étaient à peine jetés; non seulement on ne savait presque rien du mode
+d'évolution des animaux inférieurs, mais on savait même fort peu de
+chose sur le développement des plus élevés, et Dugès était déjà en
+avance sur son temps lorsqu'il décrivait la reproduction par division
+transversale d'une espèce de Planaire, la _Catenula lemnæ_.
+
+La loi de conformité organique est donc une sorte de loi métaphysique,
+comme la loi de l'unité de plan de composition; elle ne prétend pas
+expliquer la filiation des animaux: elle se borne simplement à constater
+leur mode de structure et ne cherche à établir entre eux qu'un lien
+purement théorique, j'allais dire purement théologique. On sent du reste
+flotter vaguement, autour de cette conception première, d'autres idées
+plus métaphysiques encore. Parfois se trahit la préoccupation toute
+pythagoricienne de trouver chez des animaux, d'ailleurs très différents,
+les mêmes parties en même nombre, sans que rien puisse faire présumer
+que le nombre cherché soit constant: ainsi Dugès s'efforce de montrer
+que le cou des vertébrés est formé de trois vertèbres, comme le thorax
+des insectes de trois articles; il croit voir de même une correspondance
+entre les cinq paires de pattes des crustacés décapodes et les cinq
+appendices primitifs, dont la soudure constitue, suivant lui, les
+membres des vertébrés supérieurs.
+
+En un mot, il s'imagine que les mêmes parties doivent se trouver en même
+nombre et peuvent être désignées par les mêmes noms chez les vertébrés
+et les articulés; il dresse un tableau comparatif des parties du corps
+chez ces animaux et parvient à un semblant de démonstration de leur
+identité de structure. Il est évident que Dugès ne peut admettre un seul
+instant que ces prétendues lois numériques régissent le règne animal
+tout entier; il possède des connaissances trop étendues pour que la
+pensée ait pu lui venir de retrouver chez un siphonophore tous les
+zoonites de l'écrevisse ou du chat; mais quand on en vient à chercher
+des ressemblances dont la seule explication réside dans une volonté
+supérieure, il n'y a aucune raison de s'arrêter, et les nombres ont
+quelque chose de fatidique qui semble, à toutes les époques, avoir
+fasciné certains esprits. Mac Leay, entomologiste distingué, n'a-t-il
+pas fondé tout un système de divisions zoologiques sur l'excellence du
+nombre cinq, qu'il considérait comme ayant régi toute l'évolution
+organique?
+
+C'est la même tendance métaphysique qui conduit Dugès à penser que les
+divisions du règne animal peuvent être distribuées sur deux cercles
+tangents, l'un comprenant les invertébrés, l'autre les vertébrés. Ces
+cercles sont ingénieusement construits, comme on peut s'en assurer en
+jetant les yeux sur la reproduction que nous en donnons ci-après, mais
+ne correspondent à rien dans la nature. De telles tentatives témoignent
+simplement, chez leur auteur, de la conviction profonde que la
+continuité de l'univers doit pouvoir s'exprimer par une ligne
+géométrique simple: la ligne droite n'ayant pas réussi à Bonnet, Dugès
+s'était arrêté au cercle.
+
+Malgré ces défauts inhérents à l'époque où il fut écrit, on ne saurait
+estimer trop haut la valeur des idées morphologiques développées et
+souvent établies dans le _Mémoire sur la conformité organique_. Publié
+au moment même où venait de se terminer la lutte entre ces deux
+redoutables athlètes: Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, le mémoire de
+Dugès fut peu remarqué, eu égard à sa valeur; un petit nombre de savants
+étaient d'ailleurs en état d'en comprendre toute la portée, et Dugès
+lui-même n'avait fait que l'entrevoir. Bien qu'on lui ait fait de
+fréquents emprunts, le _Mémoire sur la conformité organique_ n'a guère
+été cité, depuis la mort de son auteur, qu'à titre de curiosité
+scientifique. On doit cependant le considérer comme ayant, pour la
+morphologie animale, la même importance que l'essai de Goethe sur les
+métamorphoses des plantes, pour la morphologie végétale.
+
+Bientôt les découvertes vont se succéder, les unes apportant une
+éclatante confirmation aux vues de l'anatomiste de Montpellier, les
+autres élargissant davantage les horizons entrevus par lui; mais on a
+perdu le fil conducteur un moment saisi; le nom de Dugès est à peine
+prononcé, alors qu'il pourrait être mis à côté de ceux de Lamarck et de
+Geoffroy. Puissions-nous dans ces quelques lignes avoir contribué à
+réparer l'injustice involontaire des zoologistes envers un des hommes
+les plus éminents de ce siècle. Cette injustice était d'ailleurs la
+conséquence fatale des dures conditions que la lutte entre Geoffroy
+Saint-Hilaire et Cuvier avait faites, en France, à la philosophie
+zoologique, et du discrédit dans lequel devaient faire tomber la
+philosophie zoologique les excès d'une école allemande dont nous devons
+maintenant nous occuper.
+
+[Illustration: DISTRIBUTION DES ANIMAUX D'APRÈS DUGÈS
+
+ MONADAIRES
+
+ Monadistes.
+
+ Confervistes.
+ / \
+ Stéphanomistes. Uvellistes.
+DIPHYARES ACTINIAIRES
+ Physalistes. Actinistes.
+ Astéristes.
+ Diphystês. Cercle Médusistes.
+ | des |
+ | Invertébrés. |
+ | |
+ | |
+ Ascidistes. Ténistes.
+
+ Lingulistes. Ascaridistes.
+ |
+ Ostréistes. Lombricistes.
+
+ Hélicistes. Julistes.
+HÉLICAIRES TÉNIAIRES
+ Hyalistes. Culicistes.
+
+ Loligistes. Aranistes.
+ \
+ Balanistes----Astacistes.
+
+ ASTACAIRES HOMINIAIRES
+
+ Squalistes
+ / \
+ Cyprinistes. \
+ \
+ Salamandristes. \
+ Ranistes.
+ Lacertistes. Cercle
+ des Crocodilistes.
+ Passeristes. Vertébrés. /
+ /
+ Echidnistes. /
+ \ /
+
+ Hoministes.
+]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+LES PHILOSOPHES DE LA NATURE
+
+Idées de Schelling.--Oken: Les polarités et la genèse de l'univers.--Le
+Mucus primitif.--Génération équivoque des infusoires les éléments
+anatomiques.--Loi de répétition déduite de la philosophie de la
+nature.--L'homme et le microcosme.--Les degrés d'organisation.--Théorie
+de la vertèbre; constitution vertébrale du crâne.--Spix: application de
+la loi de répétition à l'anatomie comparée.--Carus: Extension de la
+théorie de la vertèbre.
+
+
+La grande école qui commence à Buffon et que continuent Lamarck,
+Geoffroy Saint-Hilaire et Dugès en France, Goethe et Kielmeyer en
+Allemagne, rassemble des faits et, par une série d'inductions, cherche à
+s'élever de ces faits à une conception générale des rapports qui
+unissent entre eux les êtres vivants, conception à l'aide de laquelle
+elle s'efforce ensuite de découvrir des faits et des rapports nouveaux.
+C'est là, en définitive, la méthode commune à tous les hommes de
+science; ils ne diffèrent, à cet égard, que par le plus ou moins grand
+nombre de faits entre lesquels leur esprit aperçoit des rapports, par la
+généralité plus ou moins grande des idées que leur suggèrent ces
+rapports. Les philosophes procèdent volontiers autrement: une idée _a
+priori_, aussi élevée, aussi abstraite que possible, leur sert de point
+de départ; ils en déduisent ensuite les faits par le raisonnement pur.
+C'est ce qu'essaya en Allemagne, au commencement de ce siècle, l'école
+dite des _philosophes de la nature_.
+
+Il semble, au premier abord, qu'une pareille façon de faire soit
+nécessairement stérile; il n'en est cependant pas toujours ainsi. En
+effet, quelle que soit la forme sous laquelle on les exprime, les idées
+sont, en définitive, puisées dans les faits; elles contiennent donc
+toujours une part de réalité; d'un autre côté, en déroulant leurs
+conséquences, le philosophe ne perd jamais de vue les groupes de faits
+qu'il se propose d'expliquer; son esprit n'est en repos que lorsque, par
+un artifice quelconque de langage, il est parvenu à rattacher plus ou
+moins adroitement les faits à l'idée principale; mais, à chaque fois
+qu'il a recours à ce procédé, il transforme fatalement la signification
+de l'idée première; il y introduit une part plus grande de réalité; ce
+ne sont plus des rapprochements entre des abstractions, ce sont des
+rapprochements entre des faits réellement analogues qu'il aperçoit, et
+de ces rapprochements jaillissent nécessairement des conséquences
+exactes, qui frappent d'autant plus l'esprit que le point de départ
+avait paru plus paradoxal. C'est là l'histoire de l'école des
+philosophes de la nature, le secret de l'enthousiasme que cette école a
+un moment suscité, de l'influence que, pendant près d'un demi-siècle,
+elle a exercée en Allemagne; c'est la raison des découvertes auxquelles
+elle a conduit, des succès réels qu'elle a obtenus.
+
+Le premier des philosophes de la nature fut Schelling, qui avait suivi
+les leçons de Kielmeyer, et trouva moyen d'intercaler dans son système
+toutes les idées de son illustre maître[75]. Le point de départ de tout
+le système de Schelling est l'existence souvent hypothétique, dans la
+nature, de certaines forces, de certains êtres qui semblent se
+neutraliser par leur union: ainsi l'électricité négative et
+l'électricité positive, actives toutes les deux, produisent, en
+s'unissant, l'électricité pure et simple, l'électricité absolue, dont
+l'existence ne se manifeste par aucun phénomène; les deux fluides
+magnétiques, le fluide boréal et le fluide austral, se neutralisent de
+même par leur union; les deux sexes des animaux et des plantes,
+isolément susceptibles de varier, déterminent par leur union la
+production de quelque chose de fixe, l'espèce, qui est une pure
+abstraction. Schelling arrive donc à concevoir que cette opposition
+apparente ou réelle est la loi générale par excellence, et que c'est
+d'elle que tout dérive. De toutes les oppositions, la plus générale est
+celle du _moi_ et du _non-moi_, de l'_unité_ et de la _pluralité_, de
+l'_esprit_ et du _monde matériel_; ces oppositions ne sont, comme les
+deux électricités, que des manifestations différentes d'un principe
+universel que Schelling appelle l'_absolu_. Inertes s'ils étaient unis,
+et constituant dès lors le néant, le moi et le non-moi, par cela seul
+qu'ils sont opposés l'un à l'autre, deviennent actifs comme les deux
+électricités et tendent sans cesse à s'unir. Dans leur course l'un vers
+l'autre, ces deux éléments subissent des arrêts, et ce sont ces arrêts
+qui constituent toutes les apparences du monde, tous les êtres. Ainsi un
+courant électrique dont rien ne révèle l'existence se traduit par des
+phénomènes sensibles dès qu'il rencontre une résistance, dès qu'il subit
+un arrêt. Le moi et le non-moi, l'esprit et le monde matériel étant deux
+parties adéquates d'un même tout, on peut dire, en certain sens, que
+l'esprit crée le monde et qu'il n'a qu'à regarder en lui-même pour en
+trouver toutes les parties; de là cet aphorisme célèbre: «Philosopher
+sur la nature, c'est créer la nature.»
+
+Les êtres n'étant que des arrêts successifs d'une même activité, les
+plus élevés doivent traverser, dans leur évolution, comme le soutient
+Kielmeyer, les formes auxquelles s'arrêtent les plus simples; leurs
+organes doivent naître de ceux des êtres inférieurs, ce qui justifie la
+doctrine de l'épigénèse, à laquelle s'était arrêté Buffon. Les êtres
+organisés, les êtres inorganiques n'étant tous que des manifestations
+d'une même activité, tous sont également vivants; l'univers tout entier
+n'est qu'un immense organisme, dont le moi, dont l'esprit, dont l'âme
+est l'être absolu, c'est-à-dire Dieu, qui serait le néant si le monde
+n'existait pas.
+
+Schelling, en développant son système, se tient volontiers dans les
+généralités; Oken se charge de le faire pénétrer dans le menu détail des
+phénomènes; il lui donne en même temps des dehors plus rigoureux: les
+mathématiques, les sciences physiques, la biologie, viennent à point
+nommé fournir des arguments, des comparaisons, des apparences de
+démonstration. Toute sa philosophie repose sur cette identité:
+
+ + A - A = 0,
+
+qui est une généralisation arithmétique des oppositions ou polarisations
+de Schelling. Cette identité mathématique contient à la fois l'univers
+matériel représenté par le terme + A, et l'esprit représenté par le
+terme - A; l'union intime de ces deux termes, c'est le divin, c'est
+l'absolu, c'est le zéro, c'est le néant d'où tout est sorti. L'univers
+matériel, le fini, l'espace, le temps, c'est l'absolu passif; l'idéal,
+l'infini, l'éternel, c'est l'absolu actif. L'absolu, s'opposant ainsi à
+lui-même, de manière à devenir à la fois actif et passif, fait acte de
+création. L'absolu actif ou le _posant_, l'absolu passif ou le _posé_ se
+confondent dans l'_unissant_, comme le plus et le moins se confondent
+dans le zéro; ces trois formes de l'absolu sont les trois personnes de
+la Trinité qui est Dieu. Oken trouvera de même le moyen d'expliquer
+beaucoup d'autres mystères. Mais il ne reste pas sur ces sublimes
+hauteurs; il en descend d'abord pour établir un principe assez semblable
+au principe mécanique de l'_action_ et de la _réaction_; d'après lui,
+toute force est double et composée d'une force négative et d'une force
+positive; le mouvement résulte de cette polarisation de la force, dont
+les deux termes tendent sans cesse à se neutraliser sans y arriver
+jamais. Plus les termes de sens contraire qui composent une même force
+seront nombreux et différents, plus le mouvement qu'ils déterminent sera
+actif. Mais le mouvement, c'est la vie; la vie sera d'autant plus
+intense que les êtres qui la possèdent contiendront plus de diversité.
+Or l'être le plus vivant, c'est l'homme: il contient toutes les
+diversités; chacune de ces diversités est une des formes possibles de la
+vie, un être. L'homme contient donc en lui le monde tout entier. Tout
+animal n'est qu'une réduction de l'homme, un organe isolé, ou un
+assemblage d'un certain nombre des organes qui se trouvent dans l'homme.
+C'est là, on le comprend, le point de départ de tout un système de
+zoologie que nous développerons tout à l'heure.
+
+Mais comment ont pu se former les êtres vivants? Il faut, pour arriver à
+l'expliquer, pénétrer tout le système de Oken, dont les diverses parties
+sont reliées entre elles avec autant de soin que les théorèmes
+successifs de la géométrie.
+
+L'absolu, en s'opposant à lui-même, crée la matière; celle-ci, n'étant
+que l'absolu passif, est une: c'est l'_éther_. L'absolu non polarisé,
+correspondant au zéro, est représenté par le point; l'absolu polarisé
+s'écarte de lui-même: c'est le point étendu, la sphère. L'éther est donc
+sphérique; il tend à rentrer dans l'absolu, à tomber vers son centre, il
+est donc pesant et toujours en mouvement; mais il ne peut s'unir à
+l'absolu, il tourne donc autour de lui. L'absolu, c'est le point, le
+centre; toute sphère tourne donc autour de son centre.
+
+L'éther est double, comme l'absolu lui-même; il doit donc, comme lui, se
+polariser. Il ne peut le faire qu'en se divisant, comme l'absolu, en
+sphères tournant sur elles-mêmes, les unes actives, les autres passives.
+L'éther ainsi polarisé donne naissance aux astres: les sphères actives
+sont les soleils, les sphères passives sont les planètes qui tendent à
+rejoindre le soleil pour rentrer dans leur absolu, et tournent, par
+conséquent, autour d'eux. La tension qui sépare les soleils des planètes
+est ce que nous appelons la lumière; cette tension est la cause de la
+polarisation de l'éther en soleils et planètes, elle se produit aux
+dépens de l'éther, la matière des physiciens: il n'y a donc pas de
+matière sans lumière. De la lutte de la lumière contre l'éther non
+polarisé naît la chaleur; la lumière et la chaleur produisent ensemble
+le feu.
+
+Les planètes sont comme les soleils une _trinité_, un absolu dont les
+éléments actifs et passifs, les liquides et les solides, sont séparés
+par une tension, constituant l'air; l'ensemble de ces trois parties, le
+solide, le liquide, l'aérien, est désigné par Oken sous le nom de
+_galvanisme_. Les minéraux, l'un des produits de cette polarisation,
+doivent leur solidité à une force nouvelle, le _magnétisme_; leur
+polarisation se traduit par la forme cristalline. La chaleur électrise
+les cristaux; une autre force, qui est le _chimisme_, tire de
+l'_indifférenciation_ les deux électricités, et cette force dissociante
+tend à produire la liquéfaction.
+
+Le chimisme transforme les minéraux et les amène à un dernier degré de
+modification qui est le carbone. Le carbone ayant subi les trois actions
+particulières de solidification, de liquéfaction et d'aérification ou
+d'oxydation, qui constituent le galvanisme général, tout à la fois
+solide, liquide et élastique, devient une sorte de mucus, la _gelée
+primitive_, le _Urschleim_. La gelée primitive et le sel, uniformément
+répandus dans la mer, sont les produits d'une polarisation particulière,
+due à la lumière. La mer est organisée comme le mucus répandu partout
+dans sa masse; c'est d'elle qu'est sorti tout ce qui a vie. La vie n'est
+qu'une forme du galvanisme; la gelée primitive doit donc avoir les trois
+pouvoirs de solidification, de liquéfaction et d'oxydation: ces trois
+pouvoirs correspondent aux trois fonctions d'assimilation, de digestion
+et de respiration. La gelée primitive ainsi douée s'organise, comme
+l'éther primitif. Ne pouvant former une sphère unique, sans quoi elle
+reconstituerait la planète, elle se divise en une infinité de sphères;
+ces sphères sont les infusoires, qui naissent ainsi directement de la
+gelée par _génération univoque_. Les animaux et les plantes ne sont que
+des agglomérations d'infusoires; en se dissociant, ils se résolvent
+effectivement en une infinité d'infusoires qui apparaissent ainsi par
+_génération équivoque_.
+
+C'est l'action de la lumière qui a déterminé la transformation des
+infusoires en animaux et en plantes. Les végétaux retenus en partie dans
+la terre, n'ayant pas suffisamment éprouvé l'action de la lumière,
+s'élancent du sol pour la chercher et produisent les fleurs quand ils
+ont été suffisamment ennoblis par son contact; mais ils tiennent encore
+à la terre comme la terre au soleil; ils représentent donc, dans cette
+trinité qui est le monde vivant, l'élément planétaire; tandis que les
+animaux, libres comme le soleil qui ne tient à rien, en sont l'élément
+solaire. Les végétaux ne contiennent que les représentations des trois
+éléments planétaires, le solide, l'humide, l'élastique; les animaux
+contiennent, en outre, la représentation d'un élément solaire, la
+lumière. Cet élément est déjà représenté dans la partie la plus noble de
+la plante, dans la fleur, ramenée par son évolution à l'origine de tout,
+au _point_, représenté par les grains de pollen. L'animal est une fleur
+sans tige; il commence par où la plante finit; il n'est d'abord qu'une
+sorte de semence animée par la lumière, un «utérus sensible»; c'est le
+cas des infusoires. Toutes les parties de la plante sont représentées
+dans l'animal, mais ennoblies par la lumière; l'animal lui-même est un
+système analogue au système cosmique; il a sa partie planétaire
+représentée par les os, sa partie solaire représentée par le système
+nerveux, formé de points semblables aux grains de pollen, mais unis
+entre eux. Une partie moyenne, participant de l'os et du nerf, est la
+chair.
+
+En appliquant indéfiniment le même système, en imaginant que chaque
+terme de l'évolution du monde est obtenu par le dédoublement d'un terme
+préexistant en deux parties unies par une troisième à l'état de tension,
+en combinant ensemble les différents termes déjà obtenus, Oken arrive
+ainsi de proche en proche à se représenter tous les phénomènes jusque
+dans le moindre détail. Chaque chose, chaque phénomène étant tiré d'une
+chose, d'un phénomène préexistants et pouvant donner, naissance, par la
+répétition d'un procédé toujours le même, à des choses, à des phénomènes
+nouveaux, il est évident que chacun des termes d'une série d'évolutions
+est représenté dans tous les autres; de là cet aphorisme célèbre: «Tout
+est dans tout», dont la loi de la _répétition des parties_ dans
+l'organisme n'est qu'une conséquence particulière.
+
+Cette répétition des parties n'est, comme nous l'avons montré
+ailleurs[76], qu'une conséquence d'un phénomène plus général,
+essentiellement réel, le phénomène même de la reproduction; la
+constitution cellulaire des organismes, les phénomènes d'épigénèse, la
+division du corps des animaux articulés ou rayonnés en segments
+équivalents entre eux, la division en vertèbres de la partie
+fondamentale du squelette, sont le résultat d'une répétition continuelle
+des processus, faciles à observer, de la reproduction. Un système basé,
+comme celui d'Oken, sur la répétition indéfinie des mêmes actes, des
+mêmes phénomènes, devait se montrer d'accord avec la nature toutes les
+fois que la nature présentait de réelles répétitions; or c'est
+précisément le cas pour les plantes et pour les animaux, comme Goethe
+l'avait justement conclu de l'observation. Il devait également se
+trouver d'accord avec la nature dans tous les cas où un phénomène
+résulte du conflit de deux causes, dont les influences contraires se
+neutralisent en partie. C'est ainsi que l'observation a confirmé
+certains _a priori_ de Oken, tels que ceux-ci:
+
+«La fixité des espèces est en grande partie due à la reproduction
+sexuée.
+
+«Les animaux et les plantes sont composés d'élément originairement
+semblables entre eux, analogues à des infusoires, les cellules.
+
+«Tous les êtres vivants se développent par épigénèse.
+
+«Les organismes élevés résultent de la réunion de parties semblables qui
+se répètent, en se disposant de façons diverses.
+
+«Beaucoup d'organismes inférieurs peuvent être considérés comme
+résultant de l'association d'un certain nombre d'organes ou de parties
+qui ne se trouvent au complet que dans les organismes plus élevés.»
+
+Il est vrai que quelques-unes de ces vérités avaient déjà été trouvées
+en dehors de lui et par une toute autre voie. D'ailleurs Oken ne fait,
+en quelque sorte, que traverser le monde réel que son esprit rencontre
+par hasard dans sa course rapide. Il se laisse à peine retarder par le
+choc, et bientôt, reprenant sa libre allure, il se lance avec une
+vitesse nouvelle dans le champ infini des spéculations.
+
+Étudiant les animaux, il se préoccupe de retrouver dans leur ensemble la
+représentation de chacune de leurs parties, dans chaque partie la
+représentation du tout. L'animal n'est, comme les infusoires qui
+composent son corps, qu'une simple vésicule limitée par la peau; c'était
+d'abord une vésicule fermée réduite à la peau; le tube digestif n'est
+qu'une portion de la peau de cette vésicule primitive, refoulée au
+dedans et privée de l'action de la lumière; la peau produit, sous
+l'action de l'air, les branchies; les poumons ne sont que des branchies
+retournées et rentrées à l'intérieur du corps; l'aorte est une
+répétition de la trachée-artère; il en est de même du canal thoracique;
+le foie est un cerveau auquel se rendent les vaisseaux intestinaux et
+pulmonaires, comme les nerfs au cerveau proprement dit; la vésicule
+biliaire répète l'intestin dans le système dont les poumons représentent
+la peau; ce système s'étant développé à l'abri de la lumière, comme le
+foetus, le foetus tout entier n'est d'abord qu'un foie. Le système osseux
+dérive du foie à la suite d'un commencement d'action de la lumière sur
+cet organe; il abrite le système nerveux et sert de soutien au système
+musculaire. Le ventre et le dos de l'animal se représentent
+respectivement; mais le dos est la partie solaire de l'animal, le ventre
+sa partie planétaire: de là leur orientation réciproque. Le ventre,
+étant incomplètement soumis à l'action de la lumière, n'a qu'une colonne
+vertébrale incomplète, le sternum; il représente dans l'animal une
+partie demeurée végétale. Le squelette a aussi sa partie animale et sa
+partie végétale; les disques des vertèbres et les côtes sont les parties
+végétales, les membres les parties animales; les membres ne sont que des
+côtes plus animalisées et soudées entre elles; une main résulte de la
+soudure de cinq côtes représentées par les doigts.
+
+La tête est la partie essentiellement animale de l'animal; le tronc, qui
+est déjà polarisé en dos animal et ventre végétal, demeure de nature
+plus végétale: il équivaut à la partie la plus élevée de la plante et
+représente un animal sexuel opposé à l'animal cérébral. Mais la tête
+reproduit le tronc; elle a donc une colonne vertébrale, le crâne, qui
+doit se décomposer en vertèbres; des bras, les mâchoires; des doigts,
+les dents; un thorax, le nez; un poumon, l'ethmoïde; un estomac, la
+bouche; un diaphragme, le voile du palais; des jambes, les bras.
+
+Bien plus, la peau, l'intestin, le poumon, la chair, le système nerveux
+sont autant d'êtres complets se représentant réciproquement. Chacun
+d'eux est un organisme, et son épanouissement complet aboutit à la
+production de l'un des organes des sens, qui en est comme la fleur. La
+fleur étant un animal, chaque organe des sens est un animal parasite,
+dans lequel l'animal entier est représenté. Le plus parfait de tous est
+l'oeil, véritable cerveau qui va au devant de la peau.
+
+L'animal sexuel reproduit à son tour l'animal cérébral; de là la
+ressemblance entre les membres antérieurs et les membres postérieurs: le
+bassin est le thorax de l'animal sexuel; l'ilion, son omoplate;
+l'ischion, sa clavicule; le fémur, son humérus, etc.
+
+Il était impossible que dans cette ardente recherche des répétitions
+organiques, où les plus fugitives ressemblances servent à justifier les
+plus étranges assimilations, quelques-unes des similitudes réelles des
+diverses parties du corps ne fussent pas mises en relief. Oken se
+rencontra avec Vicq-d'Azyr pour soutenir l'homologie des membres
+antérieurs et postérieurs, avec Goethe pour établir la constitution
+vertébrale du crâne; bien souvent d'ailleurs, il saisit au vif le
+caractère essentiel d'un organe; tout à coup, parmi ses métaphores,
+jaillit une phrase incisive qui signale un rapport inattendu et le grave
+désormais dans l'esprit; combien de ces phrases, de ces expressions sont
+tombées dans le vocabulaire courant des naturalistes!
+
+Si chacune des parties de l'homme n'est que la répétition de l'homme
+tout entier, le règne animal, nous l'avons dit, ne fait aussi que
+répéter l'homme; les animaux ne sont que les organes contenus dans
+l'homme, isolés ou diversement unis. Les animaux peuvent donc être
+classés d'après leur degré de complication, et Oken désigne chaque
+groupe par le nom du système qui lui paraît prédominant chez lui. Voici
+le tableau du règne animal auquel il s'est arrêté:
+
+1er Degré.--Animaux intestins, animaux corps, animaux tact: Invertébrés.
+
+1er _Cycle_.--Animaux digestion: Rayonnés.
+ Cl. 1.--Animaux estomac: Infusoires.
+ Cl. 2.--Animaux intestin: Polypes.
+ Cl. 3.-Animaux chylifères: Acalèphes.
+
+2e _Cycle_.--Animaux circulation: Mollusques.
+ Cl. 4.--Acéphales.
+ Cl. 5.--Gastéropodes.
+ Cl. 6.--Céphalopodes.
+
+3e _Cycle_.--Animaux respiration: Articulés.
+ Cl. 7.--Animaux peau: Vers.
+ Cl. 8.--Animaux branchies: Crustacés.
+ Cl. 9.--Animaux trachées: Insectes.
+
+2e Degré.--Animaux chair, animaux tête: Vertébrés.
+
+4e _Cycle_.--Animaux charnels.
+ Cl. 10.--Animaux os: Poissons.
+ Cl. 11.--Animaux muscles: Reptiles.
+ Cl. 12.--Animaux nerfs: Oiseaux.
+
+5e _Cycle_.--Animaux sensuels.
+ Cl. 13.--Animaux sens: Mammifères.
+
+Naturellement, dans chaque division, le même système est poursuivi avec
+une implacable rigueur. Seulement l'_a priori_ n'existe plus que dans
+les dénominations des divisions; la délimitation des coupes est celle
+que viennent indiquer les découvertes qui se succèdent dans le monde
+zoologique; Oken ne fait que plier ces découvertes aux exigences de son
+système. Il est loin d'ailleurs de demeurer étranger aux recherches
+positives. Directeur d'un journal dont l'indépendance égale la renommée,
+l'_Isis_, il y enregistre tous les progrès des sciences naturelles;
+lui-même se livre à des recherches approfondies d'ostéologie et
+d'embryogénie. Par ses travaux, par son enseignement, par son journal,
+par l'originalité même de ses idées, par l'étrangeté de son langage, il
+acquiert rapidement une immense influence, provoque un mouvement
+scientifique des plus remarquables et mérite d'autant plus d'être placé
+au nombre de ceux qui ont rendu de réels services aux sciences
+naturelles que, si l'idée la plus générale de son système s'effondre, un
+grand nombre d'idées justes, de rapprochements nouveaux, de faits bien
+observés qu'il a rencontrés en route demeurent définitivement acquis au
+trésor des connaissances positives de l'esprit humain. Le retentissement
+de ses idées s'étend même jusqu'à notre époque; l'université d'Iéna,
+dont il fut l'un des professeurs éminents, a gardé le privilège d'être
+une université d'avant-garde, et l'on retrouve parfois dans la parole
+d'Hæckel, son successeur, une sorte d'écho lointain de sa voix.
+
+Comme Oken, Hæckel fait jouer au carbone un rôle prépondérant dans la
+production des corps organisés; il a espéré et pense encore avoir trouvé
+dans le fameux _Bathybius_, extrait du fond de l'Atlantique par le
+_Porcupine_, la gelée primitive, le _Urschleim_; les théories bien
+connues et vraies, en grande partie, de la _Planula_ et de la
+_Gastrula_, représentent assez bien les phases successives du
+développement des animaux telles que les devinait Oken. Comme Oken,
+Hæckel admet que certains animaux peuvent s'arrêter dans leur évolution
+à l'état d'organe isolé, et n'y a-t-il pas quelque analogie entre ce
+procédé unique à l'aide duquel le fondateur de l'_Isis_ crée le monde,
+et le monisme, base de la philosophie hæckélienne?
+
+ * * * * *
+
+Il était difficile d'exagérer les idées de Oken; contrairement à ce qui
+arrive d'ordinaire, ses élèves s'appliquèrent à en restreindre la
+portée, à les rapprocher davantage de la réalité, à chercher la
+signification vraie des faits sur lesquels le maître avait jeté le
+manteau bizarre de sa fantaisie.
+
+Spix (1781-1826) se borne à dire que la nature se développe par degré et
+que chaque degré n'est que le perfectionnement du degré immédiatement
+inférieur: la terre devient eau, l'eau devient air, l'air devient
+lumière. On demeure quelque peu confondu de voir des hommes d'ailleurs
+éminents parler de semblables transformations plus de trente ans après
+la mort de Lavoisier, à une époque où la chimie est depuis longtemps
+assise sur des bases inébranlables. Ce développement successif des
+parties est plus manifeste dans la nature organique que dans la nature
+inorganique; il aboutit à la fleur chez les végétaux; chez les animaux,
+il aboutit à la formation d'une tête. Les animaux les plus simples
+(zoophytes et vers) sont, pour ainsi dire, réduits à un abdomen; chez
+les poissons, la tête commence à devenir distincte; elle est nettement
+réalisée chez les reptiles et les oiseaux, mais n'atteint tout son
+développement que chez les mammifères. Le bassin, squelette de
+l'abdomen, le thorax, squelette de la poitrine, ne sont que des essais
+de réalisation du squelette céphalique. On trouve dans la tête la
+représentation de toutes les parties du corps, mais pour retrouver cette
+représentation, Spix, comme Geoffroy Saint-Hilaire, comme Goethe, comme
+Autenrieth, comme Oken, s'adresse aux embryons. Il étaye ses idées de
+belles et précises recherches d'ostéologie et d'embryogénie comparées,
+qui sont autant d'acquis pour la science. Nous sommes loin, il est vrai,
+de la méthode rigoureuse de détermination de Geoffroy Saint-Hilaire;
+mais il s'agit de problèmes tout autres que ceux dont s'occupait le
+savant français. Les philosophes de la nature ne comparent pas seulement
+les animaux entre eux; comme l'avait fait le premier Vicq-d'Azyr,
+indépendamment de toute théorie, ils comparent l'animal à lui-même et
+cherchent dans chacune de ses parties l'équivalent des autres.
+
+Cependant les recherches accomplies en Allemagne et en France ne sont
+pas sans s'influencer réciproquement. Geoffroy, lui aussi, s'occupe de
+déterminer, en 1824, la composition vertébrale du crâne, et, par une
+définition ingénieuse de la vertèbre, il écarte la plupart des
+difficultés que faisaient naître les conceptions métaphysiques des
+philosophes de la nature. Inversement, Carus reprend, en 1828, l'idée de
+Geoffroy, qui fait vivre les animaux articulés dans leur colonne
+vertébrale: il considère trois sortes de vertèbres: une vertèbre
+primitive, qui protège les parois du corps; une vertèbre secondaire, qui
+protège le système nerveux; une vertèbre tertiaire, qui sépare ce
+système du reste du corps. Les animaux articulés ne possèdent que la
+première des vertèbres; les vertébrés présentent au contraire trois
+vertèbres enfermées l'une dans l'autre; pour Carus, comme pour Oken,
+tout est vertèbre; les os mêmes des membres sont des vertèbres
+rayonnantes. Carus ne se borne pas d'ailleurs à faire de l'anatomie
+comparée; il a tout un système philosophique qui n'est qu'une
+modification de celui d'Oken. Lui aussi attribue tous les phénomènes
+vitaux à une sorte de polarisation, et, comme cette polarisation se
+répète indéfiniment, il en conclut, assez justement, que l'organisme, en
+se développant, ne fait que se répéter; ainsi les anneaux d'une annélide
+ne sont que la répétition du premier d'entre eux, idée à laquelle
+Moquin-Tandon était conduit, de son côté, par l'anatomie comparée et
+dont nous avons vu Dugès faire trois ans après un si brillant usage.
+
+Que l'on supprime d'ailleurs, dans l'anatomie comparée de Carus, ce mot
+de vertèbre, qu'emploient pour toute partie solide les disciples d'Oken,
+que l'on écarte les assimilations métaphysiques qu'il suppose, il reste
+des idées morphologiques qui ont pu être avantageusement utilisées
+depuis. Il est certain, en particulier, que l'on doit rattacher à
+plusieurs systèmes les pièces osseuses que l'on trouve chez les
+vertébrés. Les plus anciens de ces animaux possédaient un squelette
+dermique très développé, dont les écailles des poissons, les plaques
+osseuses de la peau des crocodiles et les carapaces des tortues sont des
+modifications diverses; la colonne vertébrale développée au-dessous du
+système nerveux, les côtes et le squelette des membres appartiennent à
+un tout autre système; mais ces deux systèmes peuvent se confondre plus
+ou moins, comme on le voit chez les tortues, et, pour rendre compte de
+toutes les particularités que présentent les diverses formes de
+squelette, un anatomiste éminent, Gegenbaur, était récemment encore
+obligé de faire intervenir tout à la fois des os provenant du squelette
+extérieur et des os du squelette intérieur. Carus explique l'existence
+de ces divers ordres de squelette par la nécessité où se trouve l'animal
+primitif, l'embryon, de se limiter par rapport au monde extérieur; une
+partie de la substance vivante se consacre à la production de cette
+limite; mais en même temps elle cesse de vivre et devient alors
+terreuse. L'animal se limite d'abord extérieurement, produisant une
+sorte de coque; ceux qui demeurent à cet état sont des _animaux-oeufs_.
+Mais l'animal a besoin d'une cavité digestive par laquelle il se trouve
+encore en rapport avec le monde extérieur; il doit aussi se limiter de
+ce côté; de là les pièces solides diverses dont l'estomac de tant
+d'animaux inférieurs est armé. Chez les animaux qui ne présentent ainsi
+que deux limites, le système nerveux se trouve naturellement enfermé
+dans la cavité du corps avec les viscères: ce sont les _animaux-troncs_;
+mais le système nerveux, qui a la direction de tout l'organisme, se
+sépare à son tour; un squelette se forme autour de lui pour le protéger,
+et les _animaux-tête_ sont réalisés.
+
+Les _animaux-troncs_ se divisent eux-mêmes en _animaux-neutres_, tels
+que les mollusques, et en _animaux-poitrines_, tels que les articulés.
+On retrouve des divisions analogues parmi les vertébrés.
+
+On remarquera l'importance que Carus attache au système nerveux; c'est
+presque, pour lui, un animal dans l'animal. Oken ne s'en faisait pas une
+moindre idée, et l'on peut se demander si Cuvier lui-même, qui était
+demeuré en rapport avec Kielmeyer et ses élèves, n'avait pas puisé dans
+cette école l'idée, tardive chez lui, de faire jouer dans la
+classification un rôle prépondérant à ce système. Quoi qu'il en soit, il
+y a dans Carus un fait parfaitement saisi: c'est l'existence d'un
+certain rapport entre le degré de développement du système nerveux et le
+degré de développement du squelette; c'est en effet par le développement
+exceptionnel de leur système nerveux que les vertébrés se distinguent de
+tous les autres animaux, et ce développement a rendu nécessaire
+l'apparition d'une pièce particulière de soutien, la corde dorsale, qui
+est devenue le point de départ de la colonne vertébrale, à laquelle se
+sont plus tard ajoutées d'autres pièces secondaires, formées d'ailleurs
+d'une manière indépendante.
+
+ * * * * *
+
+Les recherches anatomiques et embryogéniques suscitées par l'école des
+philosophes de la nature elle-même ou poursuivies en dehors d'elle,
+devaient fatalement amener une réaction contre ses exagérations. Son
+influence s'éteint peu à peu, même en Allemagne. Ehrenberg, vouant sa
+vie entière à l'observation des animaux microscopiques, témoigna qu'il
+avait su complètement échapper à l'influence des doctrines qui
+passionnèrent un moment ses compatriotes. Par ses découvertes relatives
+au degré de complications des animalcules, par les exagérations même
+auxquelles il se laissa entraîner, le savant historien des Infusoires
+porta un coup terrible à la théorie de la gelée primitive et, par suite,
+à toute la doctrine; mais les faits et les rapports réels à la
+découverte desquels celle-ci a conduit, la méthode philosophique
+d'interprétation qu'elle a poussée à l'extrême, le besoin d'une
+explication des phénomènes observés, restent désormais comme pour donner
+une confirmation nouvelle de cet axiome: C'est à travers l'erreur que
+l'humanité marche à la conquête de la vérité; ce sont ses fautes mêmes
+qui la font progresser.
+
+D'ailleurs l'influence de la philosophie de la nature ne s'était fait
+sentir que faiblement en dehors de l'Allemagne. En France, Cuvier et
+Geoffroy Saint-Hilaire avaient tracé à la science une voie bien
+différente; chacun d'eux conserve ses partisans exclusifs, mais il se
+fait aussi des alliances entre les deux écoles. Si l'hypothèse de
+l'unité de plan de composition, telle que l'avait connue Geoffroy
+Saint-Hilaire, tombe devant les faits, le principe des connexions
+demeure debout et l'on en fait d'heureuses applications dans la
+comparaison des animaux que Cuvier plaçait dans le même embranchement.
+On oublie un peu les questions d'origine pour concentrer toute son
+attention sur la détermination des rapports naturels des êtres vivants;
+on cherche à tirer des idées combinées de Cuvier et de Geoffroy tout ce
+qu'elles contiennent; à en épuiser, en quelque sorte, les conséquences;
+à fixer, autant que possible, les bases de la science.
+
+On reconnaît que, chez les animaux d'un même embranchement, le mode
+d'organisation, le type, pour nous servir d'une expression qui va
+devenir chaque jour plus usitée, est assez variable. On cherche à
+déterminer les limites de ses variations, à construire le modèle commun
+dont les animaux d'un même embranchement ne seraient que des
+modifications secondaires. On se préoccupe de découvrir la signification
+philosophique, de ces types, et l'on prépare ainsi la voie aux
+naturalistes qui se demanderont bientôt quelle est l'origine et la
+raison d'être de ces espèces de patrons d'après lesquels tant d'animaux
+semblent modelés. C'est l'oeuvre que nous devons maintenant étudier.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LA THÉORIE DES TYPES ORGANIQUES ET SES CONSÉQUENCES
+
+Richard Owen: le squelette archétype.--Analogie, homologie,
+homotypie.--Théorie du segment vertébral.--Le vertébré idéal et
+l'existence de Dieu.--Transformisme de R. Owen.--Savigny: l'unité de
+composition de la bouche des Insectes.--Audouin: unité de composition du
+squelette des animaux articulés.--H. Milne-Edwards: le type articulé;
+identité fondamentale des zoonites; signification des régions du corps;
+loi de la division du travail physiologique, son importance
+générale.--L'accroissement du corps et la reproduction agame chez les
+articulés; identité de ces deux phénomènes; signification des
+zoonites.--Parallèle entre les lois de la constitution des animaux et
+les lois de l'économie politique.--Suite des recherches sur les animaux
+inférieurs: MM. de Quatrefages, Blanchard, de Lacaze-Duthiers.
+
+
+Les recherches de Geoffroy Saint-Hilaire, les brillantes inspirations de
+Goethe, les spéculations même des philosophes de la nature avaient
+définitivement fixé l'attention sur les divers ordres de ressemblance
+que présentaient les animaux vertébrés. En raison des facilités qu'offre
+son étude, et peut-être aussi de quelque idée mystique relative à
+l'origine du squelette, l'ostéologie, objet d'une prédilection toute
+particulière, avait rapidement acquis l'importance d'une véritable
+science; il semblait que les os, solides, invariables, en apparence,
+dans leurs formes et dans leur position, fussent les points fixes autour
+desquels gravitaient tous les systèmes organiques, qu'ils en eussent
+déterminé l'arrangement, et que, si les vertébrés présentaient
+réellement quelque plan déterminé de composition, ce fût dans l'étude du
+squelette qu'on dût en trouver la démonstration. Aussi Goethe
+recommandait-il instamment de poursuivre méthodiquement et sans relâche
+cette étude jusqu'au moment où il serait possible d'en dégager le type
+général dont les squelettes des divers animaux ne devaient être que des
+modifications secondaires. C'est le problème que Richard Owen se propose
+de résoudre: il appelle _archétype_, ce squelette primordial dont il
+espère pouvoir déduire tous les autres[77].
+
+On ne peut y parvenir qu'au moyen de plusieurs séries de comparaisons
+qu'il est tout d'abord essentiel de définir.
+
+La première série de comparaisons, celle qui se présente le plus
+naturellement à l'esprit, celle que pratiquait avant tout Geoffroy
+Saint-Hilaire, consiste à rapprocher les uns des autres les vertébrés
+des diverses espèces. La conséquence la plus immédiate de ce
+rapprochement paraît être que la plupart ont les mêmes grandes fonctions
+à accomplir; tous possèdent, en conséquence, des organes aptes à remplir
+ces fonctions: Owen qualifie d'_analogues_, les organes qui, chez deux
+animaux d'espèce différente, remplissent la même fonction: tels sont les
+yeux, les oreilles, la bouche, le tube digestif, les pattes chez les
+vertébrés qui marchent, les ailes chez ceux qui volent, les nageoires
+chez ceux qui nagent. Le mot analogues n'a donc pas pour Owen la même
+signification que pour Geoffroy Saint-Hilaire, qui appelle analogues des
+organes occupant, chez deux animaux d'espèce différente, une position
+identique, ayant les mêmes rapports, la même composition anatomique, la
+même origine embryogénique, mais pouvant remplir les fonctions les plus
+diverses. Ces organes, qui, dans toute langue anatomique bien faite,
+doivent porter le même nom, sont désignés par Richard Owen sous le nom
+d'_homologues_. Pour bien faire saisir la différence qui existe entre
+les organes analogues et les organes homologues, le savant anatomiste
+cite le petit dragon volant, reptile remarquable qui possède à la fois
+des pattes et des ailes. Ces ailes lui servent à se soutenir plus ou
+moins bien dans l'air; elles ont donc la même fonction que celles des
+oiseaux et en sont les analogues; mais elles ont une tout autre
+composition anatomique, de tout autres connexions; elles n'en sont donc
+pas les homologues. Au contraire, les pattes antérieures du même dragon
+ont une structure et des rapports évidemment semblables à la structure
+et aux rapports des ailes des oiseaux; ces organes, quoique remplissant
+des fonctions différentes, puisque les uns servent à la marche, les
+autres au vol, n'en sont pas moins des organes homologues. Comme
+Geoffroy, c'est surtout au moyen de leurs connexions qu'Owen détermine
+les organes homologues.
+
+Ces organes homologues sont évidemment les seuls que l'on doive
+rapprocher pour arriver à la détermination du type commun des vertébrés,
+et le premier soin du _morphologiste_ doit être de les distinguer
+soigneusement des organes simplement analogues, dont la forme et les
+rapports intéressent surtout le _physiologiste_.
+
+Au lieu de comparer entre eux des animaux d'espèce différente, on peut,
+comme, depuis Galien, l'avait fait le premier Vicq-d'Azyr, comparer
+entre eux différents organes d'un même animal; il résulte de cette étude
+la preuve évidente qu'il existe entre les diverses parties de notre
+corps des ressemblances, plus intimes, plus complètes encore que celles
+de nos bras et de nos jambes. C'est à la recherche de ces ressemblances
+que s'était particulièrement vouée l'école d'Oken, et c'est parce
+qu'elles existent réellement que le principe de la répétition a pu
+donner entre les mains des philosophes de la nature d'utiles résultats.
+Les membres, les vertèbres, sont les parties du squelette pour
+lesquelles on observe particulièrement une semblable répétition; cette
+répétition même fait que les organes qui se ressemblent sont disposés en
+série; ils doivent aussi porter le même nom, et le nouveau genre
+d'homologie qui en résulte est ce que Owen appelle l'_homologie sériale_
+ou encore l'_homotypie_.
+
+La connaissance des organes homotypes simplifie singulièrement la
+recherche du plan commun de structure du squelette; ses pièces si
+multiples viennent désormais se grouper en segments semblables entre
+eux, et il suffit de bien connaître un de ces segments pour être en
+possession de la règle qui domine le mode de constitution de tous les
+autres. Owen attribue donc une grande importance à la détermination des
+pièces essentielles qui composent le _segment vertébral_, segment auquel
+il rattache toutes les autres parties du squelette, au moyen duquel il
+arrive à un mode nouveau d'énumération des vertèbres crâniennes, et qui
+lui permet, en outre, d'éliminer du nombre des pièces vertébrales un
+certain nombre d'autres pièces qui n'ont été introduites
+qu'accidentellement, en quelque sorte, dans la composition du squelette
+interne. De ces pièces, les unes sont, comme Carus l'avait déjà exposé,
+des dépendances de la peau, tandis que d'autres font partie de
+l'appareil protecteur spécial à certains viscères.
+
+Mais ces comparaisons ne sont que la préface du travail à accomplir pour
+parvenir à la conception de l'archétype. Aucun être ne réalise cet
+archétype d'une façon complète; au milieu des innombrables variations de
+forme des parties, de leurs changements apparents de position, de leurs
+réductions et de leurs accroissements anormaux, de leurs avortements et
+de leurs soudures, il faut discerner ce qui est accidentel et ce qui est
+essentiel. L'essentiel seul doit entrer dans l'archétype, qui permet
+d'embrasser dans une loi commune toutes les formes, sans en représenter
+cependant aucune d'une façon plus particulière.
+
+L'archétype une fois établi, l'ostéologiste n'a plus qu'à rechercher,
+dans les types qu'il examine, les parties qui correspondent aux parties
+définies une fois pour toutes de cet archétype, et, s'il compare deux
+types l'un avec l'autre, on conçoit que, après avoir déterminé dans
+chacun d'eux les parties homologues, il lui faudra ensuite rapporter ces
+mêmes parties à leurs homologues dans l'archétype. Il y a donc lieu de
+concevoir deux sortes d'homologies: celles qui existent entre les
+organes d'êtres réalisés sont dites homologies spéciales; celles qui
+existent entre les organes réels et les organes fictifs de l'archétype,
+dont ils sont des modifications diverses, sont dites _homologies
+générales_.
+
+Ainsi les nageoires d'un marsouin présentent avec les nageoires
+pectorales des poissons, avec les ailes des oiseaux, des rapports
+d'_homologie spéciale_; mais, quand on dit que ces membres représentent
+«les appendices divergents des pleurapophyses de l'archétype», on énonce
+leurs rapports d'_homologie générale_.
+
+ * * * * *
+
+On peut concevoir un archétype pour chacun des embranchements du règne
+animal. Déjà en 1820, nous l'avons indiqué précédemment, Audouin avait
+tenté, par une méthode analogue à celle qu'employa plus tard l'illustre
+savant anglais, de déterminer le type général d'où l'on pouvait faire
+dériver tous les animaux articulés. Les résultats obtenus par Audouin,
+en ce qui concerne le squelette tégumentaire des animaux arthropodes,
+ceux obtenus par Owen, en ce qui concerne le squelette interne des
+vertébrés, pourraient, dans ce qu'ils ont de fondamental, être énoncés
+dans les mêmes termes: même division du squelette en segments
+fondamentalement identiques entre eux; même division des segments en
+parties centrales et appendices; même répétition de ces segments en
+série linéaire; même tendance, de leur part, à se grouper en régions
+plus ou moins distinctes. Le rapprochement de ces deux archétypes
+confirme une partie des idées de Geoffroy et montre, en même temps, dans
+quelles limites elles sont conformes à la réalité. Aussi n'y a-t-il pas
+à s'étonner que Dugès ait cherché, comme Geoffroy, à combiner les
+ressemblances que peuvent présenter le vertébré idéal et l'articulé
+idéal pour arriver à un type théorique plus élevé, dont le vertébré et
+l'articulé ne seraient eux-mêmes que des modifications. Évidemment rien
+n'empêche d'appliquer aux archétypes la méthode de comparaison et
+d'abstraction employée par Goethe, Audouin et Dugès pour l'étude des
+types organiques et de s'élever ainsi à des types de plus en plus
+généraux, jusqu'au moment où toutes les ressemblances disparaissent
+entre les termes que l'on met en présence. L'idée mère des tentatives de
+Geoffroy et de Dugès pour déterminer ce qu'on pourrait appeler un
+archétype du règne animal est donc pleinement justifiée, au point de vue
+théorique, par le succès apparent des recherches d'Audouin et d'Owen.
+
+Mais quelle peut être la signification de ces archétypes, auxquels il
+semble, au premier abord, qu'une importance considérable doive
+s'attacher? L'examen de la méthode employée pour les déterminer permet
+de s'en faire une idée précise. Étant donné que tous les vertébrés, tous
+les articulés présentent respectivement une certaine ressemblance
+générale, on compare une à une toutes les parties similaires de ces
+animaux, on suit de proche en proche toutes les modifications qu'elles
+peuvent présenter, et l'on détermine ainsi les extrêmes de ces
+modifications; entre ces modifications, extrêmes, on conçoit une sorte
+de moyenne; c'est, en définitive, cette moyenne que l'on représente sous
+le nom d'archétype. Une semblable moyenne existera évidemment toutes les
+fois que l'on s'adressera à un groupe zoologique relativement isolé des
+autres, comme le sont plusieurs groupes supérieurs du règne animal; cet
+archétype sera lui-même d'autant plus près des formes réelles que l'on
+s'adressera à des groupes plus limités. On pourra ainsi facilement
+établir un archétype du mammifère, de l'oiseau, du reptile, du
+batracien, du poisson osseux et déduire de la comparaison de ces formes
+un archétype du vertébré; mais déjà, lorsqu'on arrive aux poissons
+cartilagineux, l'archétype du squelette est notablement infidèle, et il
+faut finalement admettre que tous ses éléments ont disparu, si l'on veut
+y ramener l'_Amphioxus_, ou même les lamproies, à qui l'on ne peut
+cependant refuser la qualité de vertébrés. Or un archétype dont il faut
+supprimer simultanément toutes les parties pour en rendre l'application
+possible suppose évidemment que le point de vue où l'on s'est placé pour
+l'établir n'embrasse pas un horizon assez étendu; il ne correspond qu'à
+une partie de la réalité, et, s'il est avantageux pour coordonner un
+certain nombre de faits, il est insuffisant pour les relier tous
+utilement.
+
+Reprenons les faits, et admettons, comme semble l'indiquer l'Amphioxus,
+que le squelette des vertébrés ait d'abord été réduit à une corde
+dorsale à laquelle sont venues successivement s'adjoindre diverses
+pièces osseuses auxquelles les générations successives auront ajouté
+sans en rien retrancher, évidemment, dès que le squelette sera parvenu à
+acquérir un état tel qu'il aura pu suffire à toutes les modifications
+ultérieures, sans changement dans le nombre et les rapports essentiels
+de ses parties, toutes ces formes pourront être déduites d'un certain
+archétype auquel n'échapperont que les formes antérieures à l'état que
+nous supposons. Si l'on néglige ces formes, comme on est porté à le
+faire en raison de leur infériorité, on en conclura qu'il existe dans le
+groupe des vertébrés une stabilité absolue des pièces osseuses; c'est la
+conclusion à laquelle s'est arrêté Owen, méconnaissant ainsi que cette
+stabilité n'apparaissait qu'en raison de la convention, faite
+involontairement par lui, de négliger tout ce qui était de nature à la
+détruire. Aussi ne peut-on voir malheureusement qu'une série de
+pétitions de principes dans les réflexions si élevées que lui suggère la
+découverte de l'archétype des vertébrés:
+
+«L'unité du dessein nous conduit à l'unité de l'intelligence qui l'a
+conçu. L'ignorance ou la négation de cette vérité jetterait sur la
+philosophie humaine un voile qu'il ne serait jamais permis de lever.
+
+«Les disciples de Démocrite et d'Épicure raisonnaient ainsi:--Si le
+monde a été fait par un esprit ou une intelligence préexistante,
+c'est-à-dire par un Dieu, il faut qu'il y ait eu une Idée et un
+Exemplaire de l'univers avant qu'il fût créé, et conséquemment
+_connaissance_, dans l'ordre du temps aussi bien que dans l'ordre de la
+nature, avant l'existence des choses.
+
+«De là les sectateurs de ces anciens philosophes... n'ayant découvert
+aucun indice d'un archétype idéal dans quelqu'une de ses parties,
+concluaient qu'il ne pouvait y avoir eu aucune connaissance ni
+intelligence, avant le commencement du monde, comme sa cause.
+Aujourd'hui, néanmoins, la reconnaissance d'un exemplaire idéal comme
+base de l'organisation des animaux vertébrés prouve que la connaissance
+d'un être tel que l'homme a existé avant que l'homme fit son apparition:
+car l'intelligence divine, en formant l'archétype, avait la prescience
+de toutes ses modifications.
+
+«L'idée de l'archétype se manifesta dans les organismes sous diverses
+modifications, à la surface de notre planète, longtemps avant
+l'existence des espèces animales, chez lesquelles nous la voyons
+aujourd'hui développée.
+
+«Sous quelles lois naturelles ou causes secondaires la succession des
+espèces vient-elle se ranger? Voilà une question dont nous n'avons pas
+encore trouvé la solution. Mais, si nous pouvons concevoir l'existence
+de telles causes comme les ministres de la toute-puissance divine et les
+personnifier sous le terme de Nature, l'histoire du passé de notre globe
+nous enseigne qu'elle a avancé à pas lents et majestueux, guidée par la
+lumière de l'archétype, au milieu des ruines des mondes antérieurs,
+depuis l'époque où l'idée vertébrale s'est manifestée sous sa vieille
+dépouille ichthyique, jusqu'au moment où elle s'est montrée sous le
+vêtement glorieux de la forme humaine[78].»
+
+Voulut-on écarter le vice fondamental qui entache déjà, nous l'avons vu,
+la conception de l'archétype, on ne peut s'empêcher de remarquer tout ce
+qu'a de dangereux l'emploi d'une pareille argumentation; il existe en
+effet, de l'aveu même d'Owen, plusieurs archétypes dans le règne animal;
+on pourrait en conclure aussi rigoureusement que chacun d'eux est la
+manifestation d'une divinité distincte; et, si l'on veut que chacun
+d'eux représente seulement une pensée distincte d'un créateur unique, on
+peut s'étonner que le peuplement de la terre n'ait donné lieu qu'à un
+aussi petit nombre de pensées; mais il y a également des groupes qui
+n'ont pas du tout d'archétype défini, à moins d'appeler ainsi la forme
+la plus simple sous laquelle ces groupes sont réalisés: quel est par
+exemple l'archétype spongiaire, ou l'archétype coelentéré, ou l'archétype
+ver? Dans ces types zoologiques, on assiste manifestement au passage
+graduel de formes simples n'ayant, pour ainsi dire, d'autre figure que
+la figure d'équilibre d'une masse visqueuse, à des formes compliquées,
+composées de parties disposées suivant un ordre rigoureusement
+déterminé, constituant des êtres qui semblent évidemment construits sur
+le même plan; on peut suivre la marche des phénomènes qui ont conduit
+pas à pas à ces types définis et d'apparence immuable, à travers une
+infinité de formes flottantes et indécises; supprimez ces formés
+primitives, il reste des êtres qu'on peut déduire d'un certain archétype
+tout aussi bien que les vertébrés ou les articulés: là cependant on a la
+démonstration évidente que le prétendu archétype n'est pas une
+_conception première_, réalisée d'un seul coup sous certaines formes
+variées ensuite à l'infini, mais bien un _résultat_, lentement obtenu, à
+la suite d'une longue évolution de formes primitivement simples. On ne
+peut davantage considérer comme des lois primitives les homologies de
+divers ordres si nettement exprimés par le savant professeur du collège
+des chirurgiens; ces homologies sont, au contraire, autant de problèmes
+posés au naturaliste et dont il doit rechercher la solution.
+
+ * * * * *
+
+Comme Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, Owen admet, on vient de le voir,
+que les espèces animales sont variables; cette variation s'effectue pour
+Geoffroy sous l'action toute-puissante des milieux extérieurs; Owen
+déclare que nous sommes encore à cet égard dans une complète ignorance;
+mais sa conception des archétypes introduit entre Geoffroy et lui une
+différence plus profonde encore. Geoffroy n'admettant dans le règne
+animal qu'un seul plan de composition, toutes les formes vivantes ont pu
+dériver, à la rigueur, d'une forme primitive unique; du moment qu'on
+admet plusieurs archétypes indépendants, il ne saurait plus en être
+ainsi; la variabilité ne peut dépasser l'étendue des modifications
+possibles de l'archétype, elle est donc nécessairement limitée. Cette
+variabilité limitée est le compromis qu'on espère avoir trouvé entre la
+variabilité indéfinie des formes vivantes, telle que l'admettent
+Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire et Owen, mais qui paraît trop hardie à
+nombre d'esprits, et la fixité absolue, que défendent les disciples de
+Cuvier, mais contre laquelle protestent les faits que l'on peut tous les
+jours observer et les documents de plus en plus nombreux qu'apporte la
+paléontologie. Cette variabilité limitée, que Richard Owen se borne à
+indiquer implicitement, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire s'en fait,
+presque au même moment, le théoricien dans un ouvrage ou brillent à la
+fois une grande érudition, une rigoureuse logique, une haute
+impartialité, et où le vif désir de dégager la vérité s'allie à une
+prudence qu'on peut aujourd'hui trouver excessive, mais qui s'imposait à
+tout esprit sincère au moment où parut l'_Histoire naturelle générale
+des règnes organiques_ (1854-1862).
+
+ * * * * *
+
+Avant que Richard Owen eût cherché à établir l'archétype des vertébrés,
+avant que le mot archétype ait été imaginé, des travaux analogues à ceux
+de Richard Owen avaient été tentés, nous l'avons vu, sur les animaux
+articulés. Sous l'inspiration évidente des idées de Geoffroy
+Saint-Hilaire sur l'unité de plan de composition, Savigny, son compagnon
+de voyage en Égypte, avait démontré l'identité de toutes les pièces qui
+constituent la bouche des insectes dans tous les ordres, et la fixité de
+leur nombre; en 1820, Audouin, faisant aux crustacés une heureuse
+application de la théorie des métamorphoses que l'étude des végétaux
+avait inspirée à Wolf et à Goethe, énonçait ces propositions hardies pour
+l'époque:
+
+«1° Les différents anneaux des animaux articulés sont toujours composés
+des mêmes parties.
+
+«2° C'est de l'accroissement semblable ou dissemblable des segments, de
+la réunion ou de la division des pièces qui les composent, du maximum de
+développement des uns, de l'état rudimentaire des autres, que dépendent
+toutes les différences qui se remarquent dans la série des animaux
+articulés.»
+
+C'était tout à la fois démontrer l'unité de plan de composition des
+animaux articulés, au sens précis où Geoffroy Saint-Hilaire l'entendait
+pour les animaux vertébrés, et prouver que le corps des premiers de ces
+êtres résulte de la répétition des parties fondamentalement semblables
+entre elles; c'était aussi bien constituer leur archétype, au sens où
+l'aurait entendu Owen; mais ici cet archétype se dégageait avec une
+particulière clarté et nous devons en faire une étude plus approfondie.
+
+Les crustacés possèdent un grand nombre de membres, dont la forme et les
+fonctions sont extrêmement variables; ce sont, par exemple, chez
+l'écrevisse, une paire de pédoncules portant les yeux, deux paires
+d'antennes, une paire de mandibules, deux paires de mâchoires, trois
+paires de pattes-mâchoires, cinq paires de pattes locomotrices, six
+paires de pattes abdominales, dont la dernière est transformée en
+nageoires aplaties. Audouin était parvenu à prouver que toutes ces
+parties sont construites de la même façon, peuvent être ramenées à une
+forme typique, de la même manière que les anneaux du corps, en sorte que
+les pédoncules des yeux, les antennes, les mandibules et les mâchoires
+peuvent être considérés comme des pattes modifiées, conclusion
+immédiatement étendue par Latreille aux antennes et à l'appareil
+masticateur des insectes. Audouin désigne cet ensemble de parties sous
+le nom d'_appendices_. L'identité fondamentale de tous ces appendices,
+déjà démontrée par l'anatomie comparée, est bientôt établie par
+l'embryogénie, grâce aux importantes recherches de Rathke[79]. Il
+résulte des observations de ce dernier naturaliste sur l'Ecrevisse que
+tous les appendices de cet animal se montrent d'abord avec la même
+forme, occupent la même position par rapport aux diverses parties du
+segment sur lequel ils se constituent et ne revêtent que peu à peu leur
+forme définitive, en même temps qu'ils se spécialisent dans une fonction
+déterminée; les pédoncules des yeux, les antennes se forment, comme les
+autres parties, à la face inférieure du segment qui leur correspond et
+prennent seulement par la suite la place que, chez l'animal adulte, ils
+occupent au-dessus de la bouche, et qui masque, au premier abord, leur
+véritable origine. D'ailleurs tous les appendices ne se montrent pas
+simultanément: les pédoncules oculaires, les deux paires d'antennes et
+les mandibules, c'est-à-dire les premiers appendices de la tête, se
+forment d'abord, les autres ensuite et successivement. De même, la tête
+et le dernier anneau de l'abdomen apparaissent en premier lieu; tous les
+autres naissent entre ces deux-là; les derniers venus apparaissent
+toujours entre le dernier et l'avant-dernier anneau du corps. Enfin
+Rathke constate un autre fait important: c'est que les parties formées
+les premières chez l'écrevisse sont les mêmes qui se forment tout
+d'abord chez les vertébrés; seulement ces parties occupent la future
+face ventrale chez l'écrevisse, la face dorsale chez les vertébrés;
+l'embryogénie confirme donc l'hypothèse de Geoffroy Saint-Hilaire et
+d'Ampère que les vertébrés diffèrent des articulés, parce qu'ils se
+tiennent, par rapport au sol, dans une position exactement inverse.
+
+Les recherches de Jurine, Thompson, Nordmann, celles de M. Henri Milne
+Edwards viennent successivement ajouter de nouvelles données à ces
+importantes découvertes. Ces observateurs habiles montrent que nombre de
+crustacés, surtout dans les groupes inférieurs, subissent après être
+sortis de l'oeuf de singulières métamorphoses; tandis que la plupart des
+crustacés supérieurs éclosent, comme l'écrevisse, pourvue de tous leurs
+anneaux, et n'ont plus à subir que des modifications dans la forme de
+ces anneaux ou de leurs appendices, d'autres ont encore à produire des
+anneaux nouveaux, avant d'arriver à l'état adulte. M. H. Milne Edwards
+constate que, dans ce cas, les diverses régions du corps, tête, thorax,
+abdomen, peuvent être également incomplètes et s'accroître, chacune en
+ce qui la concerne, comme l'animal tout entier, par l'adjonction de
+nouveaux anneaux à sa partie postérieure[80]. Fréquemment, le jeune
+crustacé, quelle que doive être sa forme définitive, ne possède, au
+moment de sa naissance, que trois paires de pattes, servant
+momentanément à la natation, mais qui représentent les trois premières
+paires d'appendices céphaliques, de sorte que _les antennes et les
+mandibules (et il en est de même des mâchoires et des pattes-mâchoires)
+ont été réellement des pattes locomotrices à un certain moment de
+l'existence de l'animal_. On peut dire d'elles, sans aucune métaphore,
+sans aucun sous-entendu, que ce sont des pattes modifiées.
+
+En 1834, toutes ces modifications dans la forme, toutes ces
+métamorphoses, toutes ces différences dans le mode de développement,
+sont rapprochées, comparées, interprétées par M. H. Milne Edwards, en
+quelques lignes qui montrent combien ce savant illustre avait, dès cette
+époque, un sentiment profond des rapports qui unissent entre elles les
+formes vivantes et de la direction dans laquelle s'accompliraient les
+progrès ultérieurs de la Zoologie, qu'il a si puissamment contribué à
+provoquer en France.
+
+«Au premier abord, dit M. Milne Edwards, ces diverses modifications ne
+paraissent dépendre d'aucune tendance constante de l'organisme, et l'on
+pourrait croire que le développement de chacun de ces animaux se fait
+d'après des lois différentes; mais il n'en est pas ainsi, car, en
+étudiant avec attention ces changements, on voit qu'ils peuvent se
+classer tous de manière à satisfaire l'esprit et se rapporter, malgré
+leur diversité, à un petit nombre de principes régulateurs, principes
+qui, du reste, se révèlent aussi dans les espèces de métamorphoses dont
+nous venons d'être témoin chez l'embryon de ces animaux.
+
+«Les changements que les jeunes crustacés éprouvent après leur sortie de
+l'oeuf peuvent être considérés comme étant le complément des
+métamorphoses de l'embryon; tantôt ces métamorphoses ont lieu presque
+entièrement avant que le jeune ait quitté les membranes de l'oeuf; mais
+d'autres fois il naît en quelque sorte avant terme, et continue après sa
+naissance à présenter des changements de structure analogues à ceux que
+les premiers éprouvent pendant leur vie embryonnaire.
+
+«Ces modifications sont de deux ordres: les unes consistent dans
+l'apparition d'un ou plusieurs anneaux de leur corps et des membres qui
+en dépendent; les autres, dans des changements qui s'opèrent dans la
+forme et les proportions de parties qui existent déjà avant l'époque de
+la naissance et qui persistent pendant toute la durée de la vie ou
+disparaissent plus ou moins complètement.
+
+«Les Décapodes paraissent tous naître avec la série complète de leurs
+anneaux et de leurs membres[81]. Il en est de même pour certains
+Edriophthalmes, les Amphithoés et les Phronymes, par exemple; mais
+d'autres animaux du même groupe ne présentent à la sortie de l'oeuf que
+six paires de pattes ambulatoires au lieu de sept: c'est le cas pour les
+Cymotlioés, les Anilocres, etc. Dans le groupe des Entomostraces, les
+jeunes sont bien moins avancés dans leur développement; en général, _on
+n'y distingue encore que les membres céphaliques, et, sous ce rapport,
+ils ressemblent à l'embryon de l'écrevisse vers le commencement de la
+seconde période d'incubation_; les anneaux thoraciques et abdominaux,
+ainsi que les membres qui en dépendent, n'apparaissent que
+successivement, et ce n'est qu'après avoir changé plusieurs fois de peau
+que ces animaux parviennent à l'état parfait[82].»
+
+Et plus loin:
+
+«Les changements de forme que les jeunes Crustacés éprouvent dans les
+parties déjà existantes lors de la naissance varient suivant les
+espèces, mais ont cela de commun qu'elles tendent presque toujours à
+éloigner de plus en plus l'animal du type normal du groupe auquel il
+appartient et à l'individualiser davantage; aussi, au moment de la
+naissance, ces animaux se ressemblent-ils bien plus entre eux qu'à
+l'état, adulte, et, en général, plus ils présentent d'anomalies étant à
+l'état parfait, plus ils éprouvent de modifications pendant les premiers
+temps de leur vie.»
+
+C'est là une théorie presque complète de la métamorphose des Crustacés.
+Après cinquante ans révolus, il y a à peine d'autres modifications à lui
+faire subir que de donner plus de relief à quelques-unes des
+propositions qu'elle contient. On peut formuler, par exemple, les
+principales de ces propositions de la manière suivante:
+
+«Tous les Crustacés revêtent au début, soit dans l'oeuf, soit hors de
+l'oeuf, une forme larvaire commune, la forme de _Nauplius_. Ils n'ont
+alors que trois paires de membres qui deviennent autant d'appendices
+céphaliques, généralement des antennes et des mandibules.
+
+«Le Nauplius représente donc seulement la tête ou une portion de la tête
+du Crustacé adulte; les autres segments du corps naissent un à un à sa
+partie postérieure.
+
+«Ces segments peuvent se former soit dans l'oeuf, soit seulement après
+l'éclosion.
+
+«Enfin, dans chaque groupe important, presque toutes les espèces
+traversent un certain nombre de formes communes, et leurs métamorphoses
+sont d'autant plus compliquées que la forme adulte est plus éloignée des
+formes normales de son groupe.»
+
+La doctrine de la descendance a donné depuis la raison d'être de toutes
+ces lois déduites de l'observation. En les annonçant, sous leur première
+forme, M. Milne Edwards voyait surtout en elles la confirmation de
+l'existence d'une unité de plan de structure chez les Crustacés et non
+pas la conséquence d'une complication graduelle de l'organisme de ces
+animaux résultant de ce que des parties nouvelles se seraient
+successivement ajoutées au nauplius primitif, puis diversement
+modifiées. À ce moment, il conçoit, en effet, le Crustacé comme formé
+d'un nombre invariable de segments. «On peut poser, en principe, dit-il,
+que le nombre normal des segments dont le corps des Crustacés se compose
+est de vingt et un[83].» Ces segments peuvent tous se ramener à un même
+type idéal dont ils ne sont que des modifications. Il s'ensuit que
+toutes les formes qui se succèdent durant la métamorphose sont
+équivalentes entre elles, représentent toujours virtuellement le
+Crustacé à vingt et un segments, qu'elles tendent à produire; que les
+formes constituées d'un nombre moindre de segments sont des anomalies;
+que le nauplius et tous les stades intermédiaires qui le séparent de la
+forme adulte sont essentiellement transitoires, et qu'un Crustacé qui
+s'arrêterait à l'un de ces stades serait hors du plan caractéristique de
+son groupe. En un mot, le Crustacé à vingt et un segments est, pour M.
+Milne Edwards, une unité indécomposable dont chaque segment n'est qu'une
+fraction.
+
+Il semble au contraire aujourd'hui[84] que la véritable unité soit le
+segment, le zoonite, et que le Crustacé soit une pluralité, dans
+laquelle le nombre des parties composantes est indifférent. Dans
+l'hypothèse de l'unité de plan, où se place M. Milne Edwards, en 1834,
+un Crustacé qui éclôt avant d'avoir réalisé ses vingt et un segments est
+un Crustacé «qui naît, en quelque sorte _avant terme_»; dans l'hypothèse
+de la descendance, le nombre des segments d'un crustacé peut être
+quelconque; l'éclosion normale doit avoir lieu après la constitution du
+Nauplius (on pourrait même le concevoir plus précoce); les segments
+doivent ensuite se former un à un, après l'éclosion; s'il en est
+autrement, c'est que l'éclosion a été _retardée_, en même temps que les
+phénomènes de développement qui devaient aboutir à la constitution du
+Crustacé à vingt et un segments ont été accélérés. De telles nuances
+sont délicates, sans doute; mais elles sont un excellent exemple de la
+faible importance des retouches qu'il suffit de donner à une idée qui, à
+un certain moment, est d'accord avec les faits, pour la maintenir sans
+cesse au courant de la science et la faire rentrer dans les théories
+plus générales que les progrès de nos connaissances rendent nécessaires.
+Si l'on admet la théorie exposée en 1834 par M. Milne Edwards, on se
+trouve ramené à la théorie de l'archétype, et, si les phénomènes
+embryogéniques qu'offrent les crustacés peuvent être exposés au moyen
+d'un petit nombre de lois, ils n'en échappent pas moins à toute
+explication. Nous verrons au contraire que, en acceptant la seconde
+interprétation, les phénomènes si variés du développement des Crustacés
+s'expliquent simplement, comme ceux que l'on observe chez tous les
+animaux supérieurs, par une simple accélération de phénomènes qui ne
+diffèrent en rien de ceux de la reproduction par bourgeonnement.
+
+En 1845, M. Milne Edwards donne déjà un complément important à sa
+théorie des crustacés, complément qui supprime au moins d'une façon
+implicite la condition de nombre et qui donne une signification nouvelle
+aux diverses régions du corps. À la suite des découvertes de M. de
+Quatrefages sur la reproduction par division de remarquables petites
+Annélides marines, les Syllis, et des siennes propres sur le singulier
+bourgeonnement d'autres Annélides, les Myrianides, il montre[85] que les
+lois de l'accroissement des Annélides sont les mêmes que celles de
+l'accroissement des Crustacés; il insiste sur le fait que, dans les deux
+groupes, les segments se forment successivement, et que c'est toujours
+l'avant-dernier segment du corps ou le dernier de chaque région qui
+donne naissance aux segments nouveaux, et il poursuit:
+
+«Lorsque le développement devient plus actif, comme dans le cas de la
+multiplication par bourgeonnement, dont les Syllis et nos Myrianides
+offrent des exemples, on voit même un anneau donner directement
+naissance à deux ou plusieurs zoonites, qui, _en se reproduisant à la
+manière ordinaire_, constituent une ou plusieurs séries intercalaires;
+l'ensemble des produits segmentaires représente alors une série de
+groupes de zoonites, dont chacun s'allonge par sa partie postérieure,
+comme le faisait la série unique dans le cas précédent... Ce phénomène,
+qui, dans la classe des annélides ne se manifeste que lors de la
+production de nouveaux individus par voie de bourgeonnement..., se voit
+ailleurs dans le développement de l'embryon... Chez les Crustacés, par
+exemple, il paraît y avoir trois de ces systèmes, ou séries de systèmes
+génésiques, dont l'allongement peut se continuer après la formation du
+premier anneau de la série suivante, et il est à noter que ces trois
+groupes correspondent précisément aux trois grandes régions du corps de
+ces animaux, la tête, le thorax et l'abdomen.»
+
+M. Edwards montrera lui-même un peu plus tard que les régions du corps
+de diverses annélides sédentaires se comportent, à cet égard, comme les
+régions du corps des crustacés; mais il établit d'ores et déjà que
+l'accroissement du nombre des segments du corps, l'accroissement
+proprement dit des annélides et leur reproduction agame, ne sont que
+deux formes à peine différentes d'un même phénomène; que les diverses
+régions du corps des crustacés correspondent aux nouveaux individus qui
+se séparent pour mener une vie indépendante chez les annélides, et
+peuvent être, en conséquence, considérées comme autant d'individualités
+distinctes.
+
+Comme les Crustacés, les Annélides des types les plus divers se
+ressemblent pendant les premières périodes de leur développement; cette
+remarquable coïncidence dans la marche des phénomènes génésiques chez
+deux types aussi différents inspire à M. Edwards les réflexions
+suivantes:
+
+«Les affinités zoologiques sont proportionnelles à la durée d'un certain
+parallélisme dans la marche des phénomènes génésiques chez les divers
+animaux; de sorte que les êtres en voie de formation cesseraient de se
+ressembler d'autant plus tôt qu'ils appartiennent à des groupes
+distinctifs d'un rang plus élevé dans le système de nos classifications
+naturelles, et que les caractères essentiels, dominateurs, de chacune de
+ces divisions résideraient, non pas dans quelques particularités de
+formes organiques permanentes chez les adultes, mais dans l'existence
+plus ou moins prolongée d'une constitution primitive commune, du moins
+en apparence[86].»
+
+Nous voilà bien loin des principes de Cuvier, qui exigeait que tous les
+caractères employés dans les classifications fussent des caractères
+définitifs; le rôle de l'embryogénie dans les classifications est
+désormais tracé; les animaux qui présentent les mêmes formes larvaires
+sont désormais reconnus comme parents, et, si cette parenté est encore
+considérée comme une parenté idéale, il est évident qu'il n'y aura rien
+à changer à la formule qui vient d'être trouvée le jour où il faudra
+reconnaître que la parenté doit être entendue dans le sens véritable du
+mot. Serres, en France, et les philosophes de la nature, en Allemagne,
+avaient énoncé une proposition analogue lorsqu'ils disaient: «Tous les
+animaux supérieurs traversent, lorsqu'ils se développent, des formes
+analogues à celles qui demeurent permanentes chez les animaux
+inférieurs.» La formule nouvelle est plus large et plus exacte, et le
+progrès dans la science ne consiste-t-il pas presque toujours à
+substituer à une idée partiellement vraie une idée plus générale qui
+l'explique et la comprend? La formule des philosophes de la nature
+supposait un type unique de développement; celle de M. Milne Edwards
+comprend tout aussi bien la proposition des savants allemands que celle
+de Von Baër, qui avait établi l'existence de plusieurs types de
+développement; M. Milne Edwards a sur Von Baër l'avantage de ne pas
+limiter le nombre des types de développement et de permettre
+l'intervention des caractères embryogéniques à tous les degrés de la
+classification, comme on a plusieurs fois tenté de le faire depuis peu.
+
+Déjà, du reste, l'embryogénie avait rendu à la classification
+d'importants services; grâce à elle, Thompson venait de démontrer que
+les cirrhipèdes, classés par Cuvier parmi les mollusques, par Latreille
+parmi les annélides, institués en groupe spécial par de Blainville,
+étaient de véritables crustacés[87], et Nordmann avait prouvé que les
+lernées, universellement considérés comme des vers, appartenaient aussi
+à ce même groupe des crustacés[88]. Bien souvent, les phases du
+développement ont depuis révélé une parenté inattendue entre des êtres
+fort différents à l'état adulte, et les naturalistes ont pris dans les
+indications de ce genre une telle confiance que le danger est maintenant
+de prendre d'apparentes similitudes pour une réelle identité dans les
+formes larvaires.
+
+En résumé, malgré ces modifications successives de l'idée qu'on peut se
+faire d'un crustacé, la théorie définitive de M. Milne Edwards peut
+s'énoncer ainsi: tous les crustacés sont construits sur un type commun;
+leur corps est composé d'anneaux en même nombre, formés eux-mêmes de
+parties identiques; les divers crustacés ne diffèrent entre eux que par
+des modifications de forme des anneaux de leur corps ou des parties qui
+les composent; en général, dans l'individu, ces modifications
+n'apparaissent qu'à une période plus ou moins avancée du développement
+embryogénique, de sorte que la plupart des crustacés, notamment ceux qui
+appartiennent à un même groupe, commencent par se ressembler et
+diffèrent ensuite de plus en plus à mesure qu'avance leur développement.
+Les anneaux du corps se forment successivement; mais cette formation
+peut être lente ou plus ou moins rapide et l'éclosion avoir lieu à une
+période quelconque de cette formation. Chacune des régions du corps se
+comporte, au point de vue de la multiplication des anneaux, comme un
+organisme indépendant.
+
+Ces propositions pourraient s'étendre à tous les animaux articulés; il
+semble donc y avoir un archétype des arthropodes, comme il y a un
+archétype des vertébrés, mais ces archétypes sont différents, et
+l'existence de plusieurs types organiques, proclamée par Cuvier, semble
+confirmée. Cependant, comme le fait remarquer M. Milne Edwards, les
+propositions si simples qui permettent de définir l'archétype des
+arthropodes sont, pour la plupart, le fruit d'une heureuse application à
+l'étude des crustacés de la méthode employée par Geoffroy Saint-Hilaire
+pour l'étude des vertébrés. «La théorie des analogues, dit-il[89],
+devenue célèbre par les travaux de son auteur, M. Geoffroy
+Saint-Hilaire, et par la tendance nouvelle qu'elle a imprimée à
+l'anatomie comparée, aplanit, comme on le voit, la plupart des
+difficultés qu'avait présentées jusqu'ici l'étude du squelette
+tégumentaire des crustacés; et si l'utilité de l'application à
+l'entomologie des vues philosophiques formant la base de cette doctrine
+n'était déjà démontrée par les recherches de MM. Savigny, Audouin, etc.,
+on pourrait en donner comme preuve la simplicité des corollaires qui
+résument les causes des différences innombrables offertes par le
+squelette tégumentaire des crustacés.»
+
+ * * * * *
+
+L'hypothèse de l'unité de plan de composition restreinte à l'étendue de
+chacun des embranchements du règne animal permettait de rattacher d'une
+manière assez satisfaisante à une cause commune les ressemblances qu'on
+observe entre les animaux; n'était-il pas possible de rattacher de même
+à un principe unique les différences innombrables qu'ils présentent? Dès
+1827, M. H. Milne Edwards en avait indiqué le moyen dans ses articles du
+_Dictionnaire classique d'histoire naturelle_. Non seulement il
+formulait alors une loi dont les applications sont devenues depuis
+chaque jour plus importantes, mais il indiquait le premier, d'une façon
+précise, une assimilation imprévue entre les lois de l'économie
+politique et celles de la physiologie générale; il ouvrait ainsi une
+voie qui est justement celle où s'est engagée depuis Darwin, et qui
+devait conduire à des résultats inespérés. La causé de la diversité des
+animaux, c'est, pour M. Milne Edwards, la division du _travail
+physiologique_ entre leurs éléments constituants; pour Darwin l'origine
+des espèces doit être cherchée dans la concurrence que crée
+l'_accroissement de la population animale_ et dans le succès des _mieux
+outillés_, dans la _sélection naturelle_ qui en est la conséquence; or
+les économistes considèrent précisément la division du travail le moyen
+le plus sûr de soutenir la concurrence; aussi, loin de perdre sa valeur
+par l'avènement de la doctrine de Darwin, peut-on dire que la doctrine
+de M. Milne Edwards n'a fait qu'en recevoir une force et une portée plus
+grandes. D'autre part, la division du travail suppose l'_association_,
+principe dont nous avons vu Dugès faire, à son tour, l'application
+incomplète au règne animal, en 1831, et dont nous avons essayé, dans
+notre livre _Les colonies animales et la formation des organismes_, de
+faire ressortir toute l'importance, au point de vue de l'évolution et de
+la complication graduelle des êtres vivants, de la détermination des
+lois qui ont présidé à la formation des types organiques, de
+l'explication des phénomènes embryogéniques, et de la formation même de
+ce que nous nommons l'_individualité_. Ainsi le parallèle se poursuit,
+et, chaque fois qu'une application nouvelle des lois de l'économie
+politique est faite à la morphologie, elle se montre féconde en
+résultats. Il est évident que tout le côté de la question qui touche à
+la façon dont se sont réalisés les quatre grands modes de distribution
+des parties caractéristiques, des quatre types organiques de Cuvier,
+côté que nous avons plus particulièrement traité dans _Les colonies
+animales_, ne pouvait exister, si l'on se plaçait dans l'hypothèse de
+types organiques réalisés d'emblée et modifiés seulement dans le détail:
+or c'est là le point de vue de Dugès et de M. Milne Edwards. Sans doute
+l'un et l'autre de ces savants ont déjà entre les mains, en partie
+découverts par eux-mêmes, un certain nombre de faits pouvant permettre
+d'établir une théorie du mode de formation des types organiques; ils
+acceptent néanmoins, comme Cuvier, comme Geoffroy Saint-Hilaire, comme
+le fera plus tard Richard Owen, l'hypothèse que les types organiques
+sont l'oeuvre immédiate du Créateur, et c'est seulement à ces types _déjà
+réalisés_ qu'ils commencent à appliquer la théorie de la division du
+travail physiologique; voici dans quels termes:
+
+«Dans certains animaux, dit en 1827 M. Milne Edwards[90], le corps
+présente partout des caractères identiques et ne paraît renfermer aucun
+organe distinct... Les polypes d'eau douce présentent une structure de
+ce genre... Le corps de ces animaux peut être comparé à un atelier où
+chaque ouvrier serait employé à l'exécution de travaux semblables et où
+par conséquent leur nombre influerait sur la somme, mais non sur la
+nature du résultat. Aussi l'expérience a-t-elle démontré qu'en divisant
+un de ces êtres on ne change pas sa manière d'agir; chaque fragment
+continue de vivre comme auparavant et peut former un nouvel animal...
+Lorsqu'au contraire la vie commence à se manifester par des phénomènes
+plus compliqués et que le résultat final produit par le jeu des
+différentes parties du corps devient plus parfait, certains organes
+offrent un mode de structure particulier et cessent alors d'agir à la
+manière du tout. La vie de l'individu, au lieu d'être la somme d'un
+nombre plus ou moins grand d'éléments de même nature, résulte de
+l'ensemble d'actes essentiellement différents et produits par des
+organes distincts. Les diverses parties de l'économie animale concourent
+toutes au même but, mais chacune d'une manière qui lui est propre, et
+plus les facultés de l'être sont nombreuses et développées, plus la
+diversité de structure et la division du travail qui en est la suite
+sont poussées loin.»
+
+Et M. Milne Edwards précise plus tard sa pensée en écrivant[91]:
+
+«Le principe suivi par la nature dans le perfectionnement des êtres est
+le même que celui si bien développé par les économistes modernes, et,
+dans ses oeuvres aussi bien que dans les produits de l'art, on voit les
+avantages immenses de la division du travail.»
+
+Ces principes de la division du travail, M. Milne Edwards les applique
+successivement aux différents systèmes d'organes et tout d'abord aux
+téguments.
+
+«La surface extérieure du corps, de même que les parties situées plus
+profondément, présentent une série de modifications dont la clef nous
+est donnée par le principe dont nous venons de parler. Ainsi que nous
+l'avons déjà dit, elle est d'abord semblable au reste du parenchyme,
+mais bientôt elle acquiert des propriétés différentes et constitue une
+membrane distincte dont la face interne donne attache à tous les organes
+actifs de la locomotion et dont la superficie est le siège des sens, de
+la respiration et de plusieurs autres fonctions.
+
+«Dans les classes plus élevées, la faculté de percevoir la lumière se
+localise davantage et devient en même temps plus parfaite; il en est de
+même des sens de l'ouïe et de l'odorat; mais l'enveloppe générale sert
+encore comme organe du mouvement et du tact, en même temps qu'elle
+détermine la forme du corps et protège les organes internes de
+l'influence nuisible des agents extérieurs. Enfin, vers le sommet de la
+série des animaux, cette division du travail est portée encore plus
+loin; un système particulier, destiné spécialement à la défense des
+parties molles aussi bien qu'aux fonctions locomotrices, se montre dans
+l'économie, et la membrane tégumentaire, au lieu de servir à des usages
+si divers, n'est plus appelée qu'à agir comme organe du tact, à
+s'opposer à l'évaporation des liquides renfermés dans le corps et à
+remplir un petit nombre d'autres fonctions.»
+
+Dans ce passage, le principe de la division du travail est appliqué non
+pas à des individualités distinctes, d'abord indépendantes et identiques
+entre elles, qui se partagent les rôles, mais à des masses homogènes,
+sans individualité propre, qui se décomposent en parties hétérogènes,
+aptes chacune à un ouvrage particulier. Il n'y a aucune filiation,
+aucune relation entre les cas où la division du travail est peu avancée
+et ceux où elle l'est davantage, car il n'est évidemment pas dans
+l'esprit de l'auteur d'établir une relation généalogique quelconque
+entre le squelette intérieur des vertébrés dont il est question, en
+dernier lieu, et le squelette extérieur des articulés. Le principe de la
+division du travail est donc ici plutôt la constatation d'un ensemble de
+faits, une sorte de _loi métaphysique_, que l'indication d'un _procédé_
+réellement employé, d'un acte vraiment effectué pour passer d'un état
+simple à un état plus complexe.
+
+Dans l'emploi qu'en fait par la suite M. Milne Edwards, ce caractère ne
+saurait disparaître, car une division du travail s'effectuant, sous
+l'action de causes extérieures déterminables, entre des individus
+d'abord identiques et indépendants, se modifiant et se solidarisant sous
+l'empire de ces causes, impliquerait nécessairement une transformation
+graduelle des formes vivantes; toutefois ses propositions énoncées dans
+un sens métaphorique peuvent être de plus en plus facilement prises dans
+un sens absolu. Telles sont celles qui concernent le système
+nerveux[92]: «En étudiant dans la longue série des animaux articulés les
+parties au moyen desquelles ces êtres perçoivent les impressions, on y
+remarque une suite de modifications analogues à celles que nous avons
+déjà signalées en traitant de l'appareil tégumentaire et des organes de
+la vie organique. Le système nerveux se présente d'abord sous la forme
+d'un cordon qui s'étend dans toute la longueur du corps; chacune de ses
+parties agit alors à la manière du tout, et, lorsqu'on divise l'animal
+en plusieurs tronçons, chacun d'eux continue à sentir et à se mouvoir
+comme il le faisait lorsque le corps était entier. Un degré de plus dans
+la division du travail amène la localisation de la faculté de percevoir
+la sensation, et de plusieurs autres actes, dans des parties déterminées
+de ce système, dont l'existence devient alors nécessaire à l'intégrité
+des fonctions auxquelles l'appareil en entier préside. Enfin, chez des
+animaux plus parfaits, la sensibilité devient plus particulièrement
+l'apanage de certaines fibres médullaires; la faculté de produire les
+mouvements sous l'empire de la volonté se concentre en quelque sorte
+dans d'autres fibres du même système; celle d'exciter l'action de ces
+diverses parties se localise également dans certains points de
+l'appareil nerveux, et celle de coordonner les mouvements est exercée
+par d'autres instruments. En un mot, toutes les parties de l'appareil
+sensitif finissent par concourir d'une manière différente à la
+production des phénomènes dont l'ensemble résultait d'abord de l'action
+de chacune d'elles.»
+
+C'est encore le même point de vue que lorsqu'il s'agissait des
+téguments; mais les applications morphologiques apparaissent, quoique
+implicitement, lorsque, après avoir étudié les modifications diverses du
+système nerveux des crustacés, M. Edwards les résume toutes dans cette
+loi conforme à la _loi de centralisation_, par laquelle Serres
+représentait les modifications successives que subit le système nerveux
+des insectes, pendant leur développement[93].
+
+«Le système nerveux des crustacés se compose toujours de noyaux
+médullaires dont le nombre normal est égal à celui des membres, et
+toutes les modifications qu'on y rencontre, soit à des époques diverses
+de l'incubation, soit dans différentes espèces de la série, dépendent
+principalement des rapprochements plus ou moins complets de ces noyaux,
+agglomérations qui s'opèrent des côtés vers la ligne médiane, en même
+temps que dans la direction longitudinale, mais peuvent tenir aussi en
+partie à un arrêt de développement dans un certain nombre de ces
+noyaux.»
+
+Le rapprochement entre les faits révélés par l'anatomie comparée et ceux
+que fournit l'embryogénie d'un individu donné implique déjà la
+possibilité que les divers états du système nerveux aient pu être tirés
+d'un état primitif où tous les ganglions étaient identiques entre eux,
+et c'est bien l'idée qui se dégage lorsque, cessant de considérer des
+tissus ou des organes, M. Edwards arrive à dire des segments des corps
+eux-mêmes[94]:
+
+«D'après ce que nous avons dit, au commencement de ce chapitre,
+relativement à la marche suivie par la nature dans le perfectionnement
+des êtres, on pourrait s'attendre à trouver, à l'extrémité inférieure de
+la série formée par les animaux dont nous nous occupons ici, des espèces
+dont tous les anneaux constituants du corps seraient identiques entre
+eux tant par leur forme et leur structure que par leurs fonctions, puis
+à les voir devenir de plus en plus disparates et servir chacun à des
+usages particuliers. C'est, en effet, ce que l'on remarque lorsqu'on
+compare entre eux les divers crustacés; mais ces animaux ne nous offrent
+d'exemple, ni de cette extrême uniformité, ni de ce maximum de
+complication.»
+
+La division du travail peut donc porter sur les segments tout entiers
+comme sur les organes et les tissus; elle est alors nécessairement
+suivie d'une sorte de consécration morphologique résultant de
+modifications plus ou moins étendues dans la forme de ces segments.
+Mais, pour M. Edwards, ces segments ne sont pas, comme pour Dugès, des
+individualités distinctes; ce sont, on s'en souvient, de simples parties
+du corps dont un nombre déterminé et constant est nécessaire pour
+constituer le crustacé; malgré la segmentation de son corps, le crustacé
+est indivisible comme le vertébré. C'est encore l'idée que se font des
+animaux segmentés un grand nombre de naturalistes, et, au point de vue
+du transformisme, cette idée suffit, nous l'avons vu, pour supprimer le
+problème de l'origine des types organiques et obliger d'avoir recours,
+afin d'expliquer chacun d'eux, à un acte créateur spécial.
+
+ * * * * *
+
+Dans les travaux relatifs aux articulés comme dans ceux relatifs aux
+vertébrés, nous avons déjà fait remarquer que la méthode d'investigation
+de Geoffroy Saint-Hilaire est employée à définir d'une manière plus
+rigoureuse, plus exacte, plus complète, les grands embranchements de
+Cuvier, à déterminer les limites des modifications dont ils sont
+susceptibles et à chercher la loi de ces modifications. Le principe des
+connexions est jusqu'ici appliqué surtout aux pièces solides et permet
+de ramener leur disposition à un même type; il est tout aussi fécond
+lorsqu'on veut en faire application aux organes internes, aux parties
+molles.
+
+Cuvier avait fait du système nerveux la base de la distribution
+méthodique des animaux; M. Émile Blanchard s'attache à déterminer toutes
+les modifications dont il est susceptible dans un même embranchement et
+à préciser l'importance des caractères qu'il peut fournir à la
+classification. Il démontre que chez les insectes il est construit sur
+un type constant; que durant la métamorphose il éprouve, en général, une
+concentration plus ou moins considérable; que cette concentration
+s'effectue suivant des lois déterminées, de sorte qu'on peut trouver
+«dans le degré de centralisation des noyaux médullaires des caractères
+de famille ayant une persistance des plus remarquables[95]».
+
+Ses recherches sur les connexions du système nerveux l'amènent à de
+remarquables déterminations d'organes; il démontre, par exemple, que les
+antennes, absentes, en apparence, chez les Arachnides, sont en réalité
+représentées chez ces animaux par les petites pinces des scorpions et
+les crochets à venin des araignées, seuls appendices qui reçoivent leurs
+nerfs du cerveau, comme les antennes des insectes et des crustacés. Par
+des études sur la bouche des insectes diptères, M. Blanchard avait déjà
+complété les travaux de Savigny; tandis que M. de Lacaze-Duthiers, se
+livrant à l'étude des appendices compliqués qui se trouvent à
+l'extrémité postérieure de l'abdomen de ces animaux, arrivait à
+démontrer que chez tous ces animaux l'armure génitale femelle était,
+tout aussi bien que la bouche, construite sur un plan unique[96]; que
+les pièces multiples qui les composent résultaient uniquement du
+développement et des modifications de forme des parties solides d'un
+zoonite.
+
+Ainsi, chez les arthropodes adultes, et notamment chez les plus élevés,
+de nombreux travaux permettent de ramener à un même plan les aspects si
+divers de l'organisation. Dans la classe entière des insectes, le nombre
+des segments du corps reste constant; il en est de même du nombre des
+régions du corps et des appendices affectés à une fonction déterminée.
+Chez les arachnides, le nombre total des segments du corps est déjà
+moins fixe; il est très variable chez les myriapodes, dont la tête
+présente cependant une composition constante; enfin, s'il présente une
+certaine fixité chez les crustacés supérieurs, on constate chez ces
+derniers une grande variabilité dans la constitution des diverses
+régions du corps et le nombre des appendices servant à des usages
+analogues; d'autre part, les segments du corps ne poussent pas toujours
+simultanément, et cela seul suffirait à jeter quelque doute sur la
+prétendue immobilité du type, pour faire supposer que, si cette
+immuabilité existe réellement dans certains groupes, elle a été acquise
+et doit encore être considérée comme un _résultat_ et non comme un _fait
+primordial_.
+
+ * * * * *
+
+L'étude des vers annelés, si bien faite par Savigny, M. Audouin, Milne
+Edwards et M. de Quatrefages, peut déjà servir à montrer que, chez ces
+animaux, il n'y a de constant que l'organisation du segment, le nombre
+de ceux-ci pouvant varier dans les plus larges proportions, de sorte
+qu'on ne saurait ici concevoir rien de semblable à un archétype, et,
+lorsqu'on descend des vers annelés à ceux où la structure segmentaire
+est indistincte, c'est bien autre chose: il résulte des patientes et
+habiles recherches de M. Blanchard sur les vers intestinaux, de celles
+de M. de Quatrefages sur les Planaires, que les traits essentiels
+attribués par Cuvier à l'animal articulé s'effacent et disparaissent;
+cependant l'idée de type est tellement tenace qu'on fait l'impossible
+pour faire rentrer ces animaux dans une règle à laquelle ils échappent
+de toutes façons.
+
+ * * * * *
+
+L'embranchement des mollusques avait été moins rigoureusement défini par
+Cuvier que ceux des vertébrés et des arthropodes. Les recherches de M.
+Milne Edwards sur la circulation de ces animaux révèlent dans la
+constitution de leur appareil circulatoire une imperfection commune à
+laquelle on était loin de s'attendre; diverses recherches portant sur
+leur système nerveux, notamment celles de Duvernoy et de M. Blanchard
+sur le système nerveux des acéphales, celles de M. de Quatrefages et
+surtout de M. de Lacaze-Duthiers sur les gastéropodes, permettent de
+concevoir un type mollusque nettement défini et dans lequel M. de
+Lacaze-Duthiers démontre qu'il existe, entre les parties, des connexions
+aussi fixes que dans les autres groupes. Malheureusement ce type une
+fois bien connu, au lieu de le limiter aux Céphalopodes, Gastéropodes,
+Solénoconques et Lamellibranches, qui seuls sont de vrais Mollusques, on
+s'efforce d'en rapprocher, comme on l'avait fait pour les Vers, tout ce
+qui présentait avec lui de plus ou moins vagues analogies. C'est ainsi
+qu'on cherche avec passion les traits caractéristiques des mollusques
+chez les brachiopodes, chez les tuniciers, chez les bryozoaires, sans
+prendre garde qu'un type qu'il faut transformer complètement pour y
+ramener certains organismes perd toute importance, si c'est un type
+théorique tel qu'on l'entend dans l'hypothèse de la fixité des espèces,
+et qu'il n'y a aucun intérêt, dans l'hypothèse de la descendance, à
+essayer d'y rattacher des êtres qu'on ne peut en faire dériver que par
+des transformations tout autres que celles dont l'embryogénie et
+l'anatomie comparée nous démontrent clairement la possibilité.
+
+Les difficultés de la théorie des embranchements de Cuvier avaient déjà
+été relevées, en 1822, par de Blainville, qui, tout en admettant la
+fixité absolue des espèces, considérait les animaux comme se rattachant
+à un certain nombre de _types_ présentant entre eux une certaine
+gradation, comparable à l'échelle admise par Bonnet, et supposait que
+dans chacun de ces types l'organisation pouvait éprouver des
+dégradations successives capables d'en rendre méconnaissables les
+caractères, sans que cependant la série fût nullement rompue entre les
+formes dégradées et les formes élevées de chaque type. La foi dans le
+génie de Cuvier est telle cependant que ces difficultés n'arrêtent
+nullement certains esprits: l'un des plus éminents disciples du maître,
+Louis Agassiz, s'est fait le théoricien de la doctrine des types, et le
+moment est venu de montrer quelle idée peut se faire de la philosophie
+zoologique un esprit élevé résolument partisan de la fixité absolue des
+formes vivantes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LOUIS AGASSIZ
+
+Conséquences philosophiques de l'hypothèse de la fixité des espèces.--La
+possibilité d'une classification démontre l'existence de
+Dieu.--L'existence d'un plan de la création est contraire à la doctrine
+du transformisme.--Arguments en faveur de la fixité des
+espèces.--Faiblesse de ces arguments.--Nature des caractères des
+divisions zoologiques des divers degrés.--Définition nouvelle de
+l'espèce.--Désaccord de cette définition avec les faits.--Réalité de
+l'espèce.--Causes de l'isolement physiologique des espèces.
+
+
+Louis Agassiz[97] transporte à toutes les divisions de la méthode dite
+naturelle une idée analogue à celle de l'archétype de Owen: chacune de
+nos espèces, chacun de nos genres, chaque famille, chaque type
+représente une conception distincte du Créateur, et tous ces groupes
+d'individus ont, par conséquent, une égale réalité. La classification,
+loin d'être une «partie de l'art», comme le croit Lamarck, partie
+susceptible de varier avec l'artiste, est un édifice immuable, comme le
+Créateur; c'était du reste l'opinion de Cuvier et des naturalistes qui
+faisaient, comme lui, de la recherche de la méthode naturelle le but
+suprême de la science. Les divers groupes zoologiques, avec leur savante
+subordination, «ont été institués par l'intelligence divine comme les
+catégories de sa pensée[98].» Richard Owen, rejetant les causes finales,
+avait déduit de l'existence de l'archétype des vertébrés la preuve de
+l'existence de Dieu; Louis Agassiz généralise ce procédé de
+démonstration. L'existence d'une série de plans suivant lesquels les
+êtres vivants sont modelés nécessite l'existence d'une intelligence
+capable de concevoir ces plans; «toute liaison intelligente et
+intelligible entre les phénomènes est une preuve directe de l'existence
+d'un Dieu qui pense, aussi sûrement que l'homme manifeste la faculté de
+penser quand il reconnaît cette liaison naturelle des choses[99].» Au
+fond, comme c'est notre intelligence qui arrive à pénétrer cet ordre de
+la nature duquel Louis Agassiz conclut à l'existence de Dieu, c'est de
+l'existence de notre propre intelligence que la preuve de l'existence de
+Dieu est tirée, et le savant neufchâtelois n'est pas éloigné de dire:
+«Je pense, donc Dieu est.»
+
+Louis Agassiz admet une harmonie préétablie entre notre intelligence et
+l'univers: «L'esprit humain est à l'unisson de la nature, et bien des
+choses semblent le résultat des efforts de notre intelligence qui sont
+seulement l'expression naturelle de cette harmonie préétablie[100].»
+Telle est la classification naturelle: «Ces systèmes désignés par nous
+sous le nom des grands maîtres de la science qui, les premiers, les
+proposèrent, ne sont, en réalité, que la traduction dans la langue de
+l'homme des pensées du Créateur. Si vraiment il en est ainsi, cette
+faculté qu'a l'intelligence humaine de s'adapter aux faits de la
+création, et en vertu de laquelle elle parvient instinctivement, sans en
+avoir conscience, à interpréter les pensées de Dieu, n'est-elle pas la
+preuve la plus concluante de notre affinité avec le divin esprit? Ce
+rapport spirituel et intellectuel avec la toute-puissance ne doit-il pas
+nous faire profondément réfléchir? S'il y a quelque vérité dans la
+croyance que l'homme est fait à l'image de Dieu, rien n'est plus
+opportun pour le philosophe que de s'efforcer, par l'étude des
+opérations de son propre esprit, à se rapprocher des oeuvres de la raison
+divine. Qu'il apprenne, en pénétrant la nature de sa propre
+intelligence, à mieux comprendre l'intelligence infinie dont la sienne
+n'est qu'une émanation! Une semblable recommandation peut, à première
+vue, paraître irrespectueuse. Mais lequel est véritablement humble?
+Celui qui, après avoir pénétré les secrets de la création, les classe
+suivant une formule qu'il appelle orgueilleusement son système
+scientifique, ou celui qui, arrivé au même but, proclame sa glorieuse
+affinité avec le Créateur et, plein d'une reconnaissance ineffable pour
+un don aussi sublime, s'efforce d'être l'interprète complet de
+l'Intelligence divine, avec laquelle il lui est permis, bien plus, il
+lui est, de par les lois de son être, ordonné d'entrer en
+communion[101]?»
+
+Ce passage est d'un haut intérêt; c'est l'épanouissement le plus complet
+d'une philosophie de la nature dont la filiation peut se suivre de Linné
+à Cuvier, de Cuvier à de Blainville et à Agassiz, mais qui n'avait
+jamais été aussi nettement formulée. L. Agassiz ne prend pas pour point
+de départ, comme Schelling, l'identité de l'esprit humain avec l'esprit
+de Dieu; il n'argue pas de cette identité pour dire: «Philosopher sur la
+nature, c'est créer la nature;» loin de supprimer l'étude des faits,
+comme le philosophe allemand, il étudie au contraire les faits, constate
+leurs rapports, conclut, de ce que nous avons une intelligence qui
+conçoit ces rapports, à l'identité de notre intelligence avec celle de
+Dieu, et attribue à l'intelligence divine la création _directe_ de tous
+les rapports que nous aurons à constater. Ce n'est plus l'étude des
+faits qui disparaît, c'est celle des forces naturelles et de leur action
+sur les êtres vivants. Nous n'avons plus à rechercher les causes qui ont
+amené les êtres vivants à leur état actuel; il n'y a qu'une cause, Dieu,
+qui agit sans intermédiaire. Nous n'avons plus même à rechercher le but
+des particularités organiques que nous dévoile notre scalpel: «il y a
+des organes qui n'ont pas de fonctions... Ces organes n'ont été
+conservés que pour maintenir une certaine uniformité dans la structure
+fondamentale... Leur présence n'a pas pour but l'accomplissement de la
+fonction, mais l'observation d'un plan déterminé. Elle fait songer à
+telle disposition fréquente dans nos édifices, où l'architecte, par
+exemple, reproduit extérieurement les mêmes combinaisons en vue de la
+symétrie et de l'harmonie des proportions, mais sans aucun but
+pratique[102].» Il n'y a donc pas dans l'univers de cause finale, ou
+plutôt l'univers n'a qu'une fin, comme il n'a qu'une cause: le
+développement de la pensée du Créateur. Le rôle du naturaliste est
+uniquement de rassembler les faits, expression de cette pensée, et de
+les coordonner dans des systèmes qui sont notre façon à nous d'exprimer
+la pensée de Dieu. Louis Agassiz expose hardiment ici une doctrine qui a
+été plus d'une fois la cause secrète des hostilités qu'ont rencontrées
+les tentatives les plus sincères et les plus légitimes, faites en vue
+d'arriver à une connaissance approximative de l'origine des êtres
+vivants et des lois de leur évolution. Il s'agit bien, du reste, dans
+l'esprit de ce savant si éminent, de couper court à ces tentatives:
+«S'il est une fois prouvé que l'homme n'a pas inventé, mais seulement
+reproduit l'arrangement systématique de la nature; que ces rapports, ces
+proportions existant dans toutes les parties du monde organique _ont
+leur lien intellectuel et idéal dans l'esprit du Créateur_; que ce plan
+de la création, devant lequel s'abîme notre sagesse la plus haute, n'est
+pas issu de l'action nécessaire des lois physiques, mais au contraire a
+été librement conçu par l'intelligence toute-puissante et mûri dans sa
+pensée avant d'être manifesté sous des formes extérieures tangibles; si,
+enfin, il est démontré que la préméditation a précédé l'acte de la
+création, nous en aurons fini, une fois pour toutes, avec les théories
+désolantes qui nous renvoient aux lois de la matière pour avoir
+l'explication de toutes les merveilles de l'univers et, bannissant Dieu,
+nous laissent en présence de l'action monotone, invariable des forces
+physiques, assujettissant toute chose à une inévitable destinée[103].»
+Cette _inévitable destinée_, cette _fatalité_ que semble impliquer le
+transformisme, voilà, sans doute, ce qui effraie bien des esprits; on
+défend la liberté de Dieu, pensant ainsi sauvegarder la sienne. Toutes
+les argumentations de la philosophie, toutes les aspirations de l'esprit
+et du coeur, sont impuissantes cependant à rien changer ni à ce que nous
+sommes, ni aux rapports qui peuvent nous unir soit au monde, soit à
+Dieu. Et qu'importe au demeurant, pour notre dignité, que notre actuelle
+perfection relative ait été obtenue d'une façon ou d'une autre?
+Avons-nous un intérêt quelconque à nous tromper volontairement à cet
+égard? N'est-il pas sage, au contraire, de chercher à pénétrer, par tous
+les moyens en notre pouvoir, le secret de notre origine, les lois de
+notre développement progressif, afin d'avoir une conscience plus nette
+du but que chacun de nous peut raisonnablement proposer à son existence,
+de la destinée que doit rêver la société humaine tout entière, des
+moyens propres à en réaliser l'accomplissement et de la part que chacun
+de nous est appelé à prendre à l'évolution de notre espèce? N'est-ce pas
+ainsi que nous pourrons parvenir à une connaissance intime de cet être
+collectif qui s'appelle l'humanité, à une détermination rigoureuse,
+indépendante de toutes les croyances, des droits et des devoirs communs
+à tous les individus qui le composent, à l'établissement de cette morale
+définitive qu'à travers tant d'erreurs et de préjugés, de violents
+cataclysmes ou de lentes et pacifiques évolutions, l'esprit de l'homme
+éperdu n'a cessé de poursuivre dans les ténèbres d'une ignorance qui
+commence à peine à se dissiper?
+
+Louis Agassiz est un esprit trop scientifique pour admettre d'emblée
+l'incapacité des forces physiques à créer ou à modifier les êtres
+vivants; il lui faut une démonstration, et il essaye de la faire aussi
+complète que possible. Les arguments qu'il développe peuvent se résumer
+ainsi:
+
+1° Nous trouvons aujourd'hui, vivant dans des conditions identiques, les
+animaux les plus divers; admettre qu'ils doivent leurs caractères à
+l'action des milieux, c'est donc admettre qu'une même cause peut
+produire les effets les plus différents.
+
+2° Les mêmes types peuvent se rencontrer dans les conditions d'existence
+les plus variées, ce qui démontre l'indépendance où sont les êtres
+organisés vis-à-vis des agents physiques.
+
+3° D'un pôle à l'autre, sous tous les méridiens, les mammifères, les
+oiseaux, les reptiles, les poissons révèlent un seul et même plan de
+structure; d'autres plans non moins merveilleux se découvrent dans les
+articulés, les mollusques, les rayonnés et les divers types de plantes;
+cette infinie variété dans l'unité ne saurait être le résultat de forces
+à qui n'appartiennent ni la moindre parcelle d'intelligence, ni la
+faculté de penser, ni le pouvoir de combiner, ni la notion de l'espace
+et du temps.
+
+4° Tous les animaux sont manifestement le développement de quatre idées
+créatrices, liées entre elles par le fait que toutes quatre commencent
+par s'incorporer dans un oeuf, où se produisent, indépendamment des
+forces physiques et malgré l'apparente identité du début, les
+manifestations les plus diverses.
+
+5° Le même genre, la même famille, la même classe, le même embranchement
+peuvent être représentés dans les climats les plus différents par des
+espèces, des genres, des familles variées, de telle sorte que, malgré
+cette variété, des rapports analogues existent entre les animaux de tous
+les pays, bien qu'il n'existe actuellement aucune parenté généalogique
+entre les espèces d'un même genre, les genres d'une même famille, les
+familles d'une même classe, les classes d'un même embranchement. Les
+liens qui unissent les divisions d'un certain ordre ne peuvent être
+considérés comme le fait des forces physiques, reproduisant le même type
+sous des formes diverses suivant les pays.
+
+6° Les quatre grands embranchements du règne animal ont apparu
+simultanément avec leurs caractères distinctifs, malgré l'identité des
+conditions primitives d'existence, et dès le début on distingue
+nettement dans chacun d'eux des classes, des familles, des genres, des
+espèces.
+
+7° Il est difficile d'établir, au point de vue de la complication
+organique, une gradation entre les embranchements ou même les classes;
+mais, dans chaque classe, cette gradation est manifeste entre les ordres
+et concorde avec la date de leur apparition dans les périodes
+géologiques. «Là encore se découvre une nouvelle et accablante preuve de
+l'ordre et de la gradation admirables qui ont été établis à l'origine et
+maintenus, à travers les âges, dans les degrés divers de complication
+que révèle la structure des êtres animés[104].»
+
+8° Des espèces, des genres, des ordres, même voisins, peuvent être, les
+uns cosmopolites, les autres avoir une aire de répartition géographique
+des plus restreintes, ce que ne saurait expliquer l'action des milieux.
+
+9° Des régions présentant un climat analogue peuvent avoir une faune et
+une flore identiques ou, au contraire, très différentes et ayant occupé
+dès le jour de leur apparition les espaces qu'elles occupent
+aujourd'hui: ce qui est absolument contraire à l'idée que les animaux et
+les plantes auraient d'abord apparu par couples accidentels destinés à
+se répandre ensuite. D'autres fois, au milieu d'une faune et d'une flore
+peu différentes, du reste, de celles d'une autre région, se trouvent des
+types tout à fait spéciaux, tels que les marsupiaux en Australie,
+circonstance qui ne peut dépendre de l'action des milieux, puisque
+ceux-ci auraient dû modifier également toutes les parties de la faune et
+de la flore.
+
+10° Les différents types d'une même série de formes se trouvent souvent
+dans des contrées tellement éloignées les unes des autres ou dans un
+ordre paléontologique tel qu'on ne peut supposer entre eux aucun lien de
+parenté. Ces séries sont du reste capricieusement composées, impliquant
+ainsi un libre choix de combinaisons employées et non l'action continue
+de forces aveugles, et le fait que les termes qui les composent sont
+disséminés sur la surface entière du globe suppose que l'intelligence
+qui a créé les séries était simultanément présente partout.
+
+11° Malgré la diversité des conditions d'existence auxquelles sont
+soumises les espèces, les espèces d'une même famille présentent une
+taille assez uniforme, ce qui exclut l'intervention des milieux dans la
+limitation de la taille.
+
+12° Parmi les espèces, les seules qui aient varié n'ont varié que sous
+l'action d'une puissance intelligente, l'homme: ce qui démontre
+l'intervention d'une intelligence autrement puissante dans les
+modifications des faunes et des flores.
+
+13° Les manifestations intellectuelles des animaux sont essentiellement
+de même nature que celles de l'homme, d'où il suit que tous sont le
+siège d'un principe immatériel, qui ne peut tenir son origine des forces
+physiques et témoigne de l'existence d'une intelligence universelle.
+
+14° Cette intelligence se manifeste hautement dans la précision avec
+laquelle sont réglés les rapports entre les individus de même espèce,
+entre les diverses espèces animales et le milieu ambiant, entre les
+espèces animales ou végétales qui habitent un même canton, et notamment
+entre les parasites et les hôtes qui doivent les héberger.
+
+15° Les divers phénomènes embryogéniques, les métamorphoses et les
+phénomènes singuliers de reproduction asexuée que nous étudierons plus
+tard témoignent hautement que les forces physico-chimiques n'ont que
+faire dans le développement si minutieusement réglé de l'individu.
+
+16° Il existe de remarquables rapports entre les types organiques qui se
+succèdent dans les séries paléontologiques: certains types, les _types
+synthétiques_, réunissent en eux des caractères qu'on ne trouvera plus
+tard que séparés les uns des autres dans des types différents; d'autres,
+les _types prophétiques_, présentent des organes qui, sous une forme
+imparfaite, semblent annoncer l'apparition de types nouveaux ayant des
+organes et des fonctions qui manquaient jusque-là aux animaux: ainsi les
+ptérodactyles, ces lézards volants, semblent prophétiser la venue
+prochaine des oiseaux; d'autres types enfin, les _types embryonnaires_,
+montrent à l'état permanent des caractères qui ne seront que
+transitoires chez leurs successeurs. L'existence de semblables types
+dans les terrains anciens témoigne que l'évolution paléontologique est
+l'oeuvre d'une intelligence presciente et prévoyante. Les combinaisons
+préexistent dans sa pensée avant de revêtir une forme vivante.
+
+17° Il existe un parallélisme entre l'ordre de succession des animaux et
+des plantes, dans les temps géologiques et la gradation offerte par les
+êtres organisés actuels. On y reconnaît un esprit de suite qui surveille
+tout le développement de la nature, du commencement à la fin, qui laisse
+lentement se produire un progrès graduel et finit par l'introduction de
+l'homme, couronnement de la création animale. Un parallélisme semblable
+existe entre l'ordre d'apparition des animaux et les phases du
+développement embryonnaire chez leurs représentants actuels; c'est, dans
+l'une et l'autre série, la répétition d'une même suite de pensées.
+
+Louis Agassiz conclut donc:
+
+«Loin de devoir leur origine à l'action continue de causes physiques,
+tous les êtres ont successivement fait apparition sur la terre en vertu
+de l'action _immédiate_ du Créateur.
+
+«Les produits de ce qu'on appelle communément les agents physiques sont
+_partout les mêmes_, sur toute la surface du globe, et ont _toujours été
+les mêmes_ durant toutes les périodes géologiques. Au contraire, les
+êtres organisés sont _partout différents_ et ont _toujours différé_ à
+tous les âges. Entre deux séries de phénomènes ainsi caractérisés, il ne
+peut y avoir ni lien de causalité, ni lien de filiation.
+
+«La combinaison dans le temps et dans l'espace de toutes ces conceptions
+profondes non seulement manifesté de l'intelligence, mais de plus elle
+prouve la préméditation, la puissance, la sagesse, la grandeur, la
+prescience, l'omniscience, la providence. En un mot, tous ces faits et
+leur naturel enchaînement proclament le seul Dieu que l'homme puisse
+connaître, adorer et aimer. L'histoire naturelle deviendra, un jour,
+l'analyse des pensées du Créateur de l'univers, manifestée dans le règne
+animal et le règne végétal, comme elles l'ont été dans le monde
+inorganique[105].»
+
+Richard Owen admettait que l'archétype était une émanation directe de la
+pensée divine, mais que des modifications secondaires dues à l'action
+des milieux avaient pu le modifier de mille manières. L. Agassiz étend,
+comme on voit, autant qu'il est possible, cette intervention divine qui
+apparaît dans le plus simple phénomène. C'est la conséquence directe de
+l'hypothèse de la fixité des espèces. Personne n'a aussi complètement
+développé cette conséquence; aucun naturaliste n'a réuni, pour la
+soutenir, un nombre plus considérable d'arguments; mais les arguments
+présentés par l'illustre professeur de Cambridge ont-ils nécessairement
+la signification qu'il leur attribue? Il n'est pas un des phénomènes
+invoqués par L. Agassiz qui n'ait reçu, depuis son écrit, une
+explication naturelle. Le mélange d'animaux divers, vivant, en apparence
+au moins, dans des conditions identiques, la persistance de formes
+semblables dans des conditions d'existence variées, la superposition des
+caractères de types aux caractères secondaires de famille, de genre et
+d'espèce sont des conséquences immédiates de la loi d'hérédité de
+Lamarck; dans un ouvrage récent[106], nous avons rattaché à des causes
+déterminées la formation des grands types organiques, et montré que ces
+types avaient dû apparaître et se développer simultanément: le mélange
+constant de formes organiques différentes qu'on observe à toutes les
+époques géologiques est une conséquence de ce premier fait; tous les
+faits connus de répartition géographique sont devenus des arguments en
+faveur de la théorie de la descendance. Comme Agassiz le pressentait
+lui-même, les divers rapports qui existent entre chaque espèce animale,
+le monde extérieur et les êtres vivants avec qui elle se trouve en
+contact sont de simples phénomènes d'adaptation, conséquences forcées de
+la sélection naturelle. On est d'accord aujourd'hui pour reconnaître
+qu'aucune espèce ne demeure absolument immuable quand on la soumet à des
+actions modificatrices suffisamment énergiques, et pour reconnaître que
+les variations des animaux domestiques ne sont pas d'une autre nature
+que celles des animaux sauvages. L'instinct et l'intelligence
+s'expliquent l'un par l'autre. Le parallélisme entre l'évolution
+paléontologique et l'évolution embryogénique est devenu l'une des
+propositions les plus fécondes de la théorie de la descendance. En un
+mot, toute cette savante argumentation se tourne au profit de la
+doctrine de l'évolution qu'elle prétendait combattre: il apparaît
+nettement que l'activité créatrice n'intervient de nos jours que par
+l'intermédiaire du conflit des propriétés inhérentes à la substance
+vivante et des conditions dans lesquelles chaque individu organisé est
+appelé à vivre, et rien n'indique qu'elle soit jamais intervenue
+autrement. On ne voit pas que la conception nouvelle du monde organisé
+soit de nature, dans l'ignorance où nous sommes des causes premières, à
+diminuer la majesté de l'intelligence organisatrice de l'univers.
+D'autre part, pénétrer les idées réalisées du Créateur, ou pénétrer les
+procédés à l'aide desquels il les a mises en oeuvre, sont choses aussi
+dignes l'une que l'autre de l'intelligence humaine.
+
+Quoi qu'il en soit, admettons que les diverses divisions du règne animal
+soient, en quelque sorte, d'institution divine, correspondent à des
+catégories spéciales de la pensée créatrice, chaque division devra, dans
+cette hypothèse, avoir sa signification particulière. L. Agassiz cherche
+donc en quoi consistent, dans le règne animal tout entier, les
+caractères de l'embranchement, de la classe, de l'ordre, de la famille,
+du genre, de l'espèce.
+
+Il trouve les caractères de l'_embranchement_ dans le _plan
+d'organisation_, abstraction faite de la façon plus ou moins simple dont
+ce plan a été réalisé. La _façon dont le plan est réalisé_ ou, si l'on
+veut, la nature des matériaux qui ont servi à le réaliser fournit les
+caractères de la _classe_, qui doivent être, avant tout, tirés de la
+structure anatomique. Un plan réalisé à l'aide des mêmes matériaux
+comporte encore un degré plus ou moins grand de complication; c'est dans
+ce _degré de complication_ qu'il faut chercher les caractères de
+l'_ordre_, entre lesquels il existe par conséquent une gradation
+déterminée. Les modifications générales que, sans changement dans le
+plan de structure, peut subir la _forme extérieure_, deviennent les
+caractères de la _famille_; on peut considérer non seulement les
+modifications générales de la forme extérieure, mais encore les
+_modifications de forme des parties_ du corps; ces modifications donnent
+les caractères des _genres_; il ne reste plus à définir que l'_espèce_.
+
+Là, Agassiz se sépare complètement des naturalistes qui fondent la
+notion de l'espèce sur l'aptitude qu'auraient les individus de même
+espèce à engendrer, lorsqu'ils s'unissent entre eux, des produits aussi
+féconds qu'eux-mêmes.
+
+«Tant qu'on n'aura pas prouvé, dit-il[107], pour toutes nos variétés de
+chiens, pour toutes celles de nos animaux domestiques et de nos plantes
+cultivées, qu'elles sont respectivement dérivées d'une espèce unique,
+pure et sans mélange; tant qu'un doute pourra être conservé sur la
+communauté d'origine et la descendance unique de toutes nos races
+humaines, il sera illogique d'admettre que le rapprochement sexuel, même
+donnant lieu à un produit fécond, soit un témoignage irrécusable de
+l'identité spécifique.
+
+«Pour justifier cette assertion, je demanderai s'il est un naturaliste
+sans préjugés qui, de nos jours, ose soutenir:
+
+«1° Qu'il est prouvé que toutes les variétés domestiques de moutons, de
+porcs, de boeufs, de lamas, de chevaux, de chiens, de volailles, etc.,
+sont respectivement dérivées d'un tronc commun;
+
+«2° Que considérer ces variétés comme le résultat d'un mélange de
+plusieurs espèces primitives est une hypothèse inadmissible;
+
+«3° Que des variétés importées des contrées lointaines et entre
+lesquelles il n'y a jamais eu accointance auparavant, comme les poules
+de Shanghaï et nos poules communes, par exemple, ne se mêlent pas
+complètement?
+
+«Où est le physiologiste qui pourrait affirmer en conscience que les
+limites de la fécondité entre espèces distinctes sont connues avec une
+suffisante rigueur pour en faire la pierre de touche de l'identité
+spécifique? Qui pourrait dire que les caractères distinctifs des
+hybrides féconds et ceux des produits de sang non mêlé sont tellement
+évidents, qu'on puisse retracer les traits primitifs de tous nos animaux
+domestiques, ou bien ceux de toutes nos plantes cultivées?»
+
+Ici, Agassiz est évidemment sur une pente dangereuse pour la théorie de
+la fixité de l'espèce. Si des espèces primitives peuvent se mêler au
+point d'avoir pu fournir ce que nous appelons nos espèces domestiques,
+alors même que l'intelligence humaine serait le seul auteur de ce
+résultat, il est acquis que l'espèce est variable. On peut, à la vérité,
+supprimer la difficulté en disant que nous avons tort de considérer nos
+chiens, nos boeufs, nos pigeons comme ne formant qu'une seule espèce,
+attendu que le fait qu'ils peuvent se mélanger n'importe comment ne
+prouve plus rien. Dieu dit, en effet, le savant fondateur du Musée de
+Cambridge, n'a pas créé les espèces autrement qu'il n'a créé les genres,
+les familles et les autres catégories d'êtres entre lesquels le
+naturaliste constate des ressemblances; il n'existe aucun lien génésique
+entre les individus de même genre, de même famille, de même ordre; il
+n'y a pas davantage de lien génésique nécessaire entre les individus de
+même espèce. Les premiers individus de qui ils descendent ont été créés
+séparément, en grand nombre; l'espèce était, au moment de la création de
+ces individus réciproquement indépendants, aussi limitée que de nos
+jours; c'est donc à des caractères reconnaissables dans la structure et
+la forme extérieure des individus qu'il faut demander le signe
+distinctif de l'espèce et non pas dans quelque phénomène de
+reproduction, simple conséquence de la ressemblance que présentent entre
+eux les individus.
+
+Louis Agassiz pousse jusqu'au bout, on le voit, les conséquences
+logiques de son système. En acceptant comme un _fait_ la fixité des
+espèces, il est conduit à donner à la notion de l'espèce une base tout à
+fait hypothétique, à la faire dépendre uniquement d'une _idée_
+créatrice. Le naturaliste reconnaît cette idée à ce que les individus de
+même espèce, limités à une période géologique déterminée, entretiennent
+les mêmes rapports soit entre eux, soit avec le monde ambiant, à ce que
+la proportion des parties de leur corps, la façon dont il est ornementé
+sont les mêmes chez tous, à ce que, soumis aux mêmes influences, ils
+varient tous de la même façon, de sorte que la définition d'une espèce
+exige la connaissance de tous les détails de l'organisation et du mode
+d'existence des êtres, qui la composent.
+
+L. Agassiz aurait pu simplifier cette définition en admettant
+l'hypothèse de Linné: «Nous comptons autant d'espèces qu'il est sorti de
+couples des mains du Créateur.» Mais il aurait alors fallu reconnaître à
+l'espèce une réalité d'une autre sorte que celle des divisions plus
+étendues de nos méthodes; il aurait fallu admettre qu'il existe une
+parenté réelle, une véritable consanguinité entre tous les animaux de
+même espèce, alors que cette parenté n'existe plus entre les animaux du
+même genre, créés indépendamment les uns des autres; c'eût été rompre
+l'harmonie du système: la logique devait donc conduire le théoricien de
+la fixité des espèces à faire un choix que Cuvier n'avait pas voulu
+faire lorsqu'il disait: «L'espèce est l'ensemble des individus nés de
+parents communs et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se
+ressemblent entre eux.»
+
+L'hypothèse de la fixité des espèces, en introduisant la fixité partout
+dans la nature, donne aux classifications zoologiques une apparente
+précision, séduisante pour bien des esprits; mais la nature, dans son
+incessante mobilité, fait en quelque sorte éclater de toutes parts les
+liens dans lesquels on essaye de l'enchaîner. L. Agassiz n'a pu définir
+les divisions systématiques des divers degrés qu'en donnant à ses
+définitions une élasticité qui les rend illusoires quand on veut les
+appliquer aux faits, ou en employant des comparaisons difficiles à
+justifier: toute définition de l'espèce sombre même dans cette
+submersion générale des faits par la première théorie qui essaye de leur
+appliquer d'une façon quelque peu générale les procédés de raisonnement
+habituellement en usage dans l'école dite des faits.
+
+Le fait, c'est qu'il existe des groupes d'individus qui peuvent se
+mélanger indéfiniment entre eux; dans ces groupes, on ne saurait établir
+aucune ligne de démarcation précise entre les formes que peuvent revêtir
+les individus. Le fait, c'est également que tout rapprochement entre ces
+individus et certains autres plus ou moins différents est constamment
+stérile; entre les individus du premier groupe et ceux du second, la
+démarcation est donc absolue; chaque groupe ainsi isolé constitue une
+_espèce_; mais, entre la fécondité absolue et l'infécondité complète des
+rapprochements, on trouve tous les passages. Le fait, c'est encore que
+les individus de même espèce présentent, en général, une identité
+presque complète de structure, tout en variant assez sous le rapport de
+la taille, des proportions, de la couleur, des habitudes, pour différer
+quelquefois entre eux plus qu'ils ne paraissent différer d'individus
+appartenant à une autre espèce. Le fait, c'est aussi que le plus grand
+nombre de ces différences peuvent être attribuées aux circonstances
+extérieures, tandis que les ressemblances fondamentales ne sont
+nullement en rapport avec l'action actuelle du milieu. Le fait, c'est
+que, si les différences entre individus de même espèce sont parfois tout
+individuelles, elles peuvent aussi se transmettre par la génération, de
+sorte que tous les individus nés les uns des autres, unis entre eux ou à
+d'autres qui leur ressemblent, présentent toujours un même ensemble de
+caractères permanents qui les distinguent dans leur espèce; ces séries
+d'individus forment des _races_ presque aussi fixes que les espèces,
+quand l'union n'a lieu qu'entre individus semblables, mais qui peuvent
+s'altérer plus ou moins par des unions avec les individus de race
+différente. Le fait, c'est qu'il existe réellement entre les espèces
+animales des ressemblances de divers ordres, inexplicables par l'action
+_actuelle_ des conditions ambiantes, ressemblances sur lesquelles est
+basé tout l'échafaudage de nos divisions zoologiques.
+
+Sans doute, si cette action s'éteignait avec l'individu sur lequel elle
+se produit, le problème serait résolu, il faudrait déclarer le monde
+inexplicable autrement que par des causes surnaturelles. Mais cette
+action des milieux ne s'éteint pas ainsi; les modifications qu'elle a
+produites sont transmises, dans une certaine mesure, par l'individu qui
+les a subies, à sa progéniture; elles deviennent plus stables à mesure
+que des générations se succèdent dans des conditions favorables à leur
+conservation; elles se fixent, pour ainsi dire, avec les générations, et
+les individus en qui elles ont acquis une certaine stabilité peuvent
+alors être placés, sans perdre leurs caractères, dans les conditions
+d'existence les plus variées. Là encore, nous sommes en présence de
+faits qui font disparaître plusieurs des arguments invoqués par L.
+Agassiz en faveur de son système. Les problèmes se posent dès lors d'une
+façon nouvelle.
+
+En somme, la fécondité d'un accouplement résulte simplement de ce que le
+spermatozoïde de l'individu fécondateur peut accomplir ses fonctions
+normales dans l'oeuf de l'individu fécondé. De ces fonctions on ne
+connaît que le résultat; on ignore absolument et comment elles
+s'accomplissent et quelles conditions sont nécessaires pour leur
+accomplissement. On sait toutefois qu'une très légère modification dans
+les conditions où l'oeuf se trouve placé suffit pour empêcher sa
+fécondation par les spermatozoïdes dont il reçoit ordinairement
+l'action. De nombreuses modifications dans la forme du corps peuvent se
+produire sans que l'aptitude de l'oeuf à être fécondé en soit modifiée;
+d'autres, au contraire, amènent promptement cette incapacité; ne faut-il
+pas chercher là la cause de la séparation des races en espèces qui
+continuent à se ressembler tout en étant incapables de se mélanger? Les
+espèces résulteraient ainsi des mêmes causes que les races; elles ne
+différeraient des races ordinaires que parce que, dans ces dernières,
+les modifications portent sur des parties quelconques du corps, tandis
+que, lors de l'apparition d'une espèce nouvelle, la modification
+porterait sur les conditions biologiques qui permettent l'action du
+spermatozoïde sur l'oeuf. Ces conditions sont très probablement
+déterminables, et le problème de leur détermination ne sort pas du
+cercle de ceux qu'aborde habituellement la physiologie expérimentale.
+
+Si les espèces se constituent de la sorte, les ressemblances entre les
+espèces différentes s'expliquent toutes par l'hérédité des caractères;
+leur permanence résulte de la fécondation qui combat les unes par les
+autres les différences individuelles, et accroît à chaque génération la
+stabilité des ressemblances. La sélection naturelle explique l'isolement
+relatif des espèces, ainsi que leurs étroites adaptations aux conditions
+extérieures. On arrive donc à comprendre tout à la fois la fixité
+apparente des formes spécifiques et leur variabilité. Tout le problème
+zoologique consiste à déterminer les conditions qui ont pu, dans le
+passé, produire et conserver tel ou tel caractère.
+
+En examinant avec soin les données sur lesquelles raisonnent jusqu'ici
+les zoologistes, on voit qu'elles sont presque exclusivement empruntées
+à l'étude des animaux relativement perfectionnés dont l'organisation
+relève d'un type nettement distinct; ce sont, en somme, les vertébrés,
+les arthropodes et les mollusques qui fournissent ses bases à la
+philosophie zoologique; mais pendant que nos connaissances sur ces
+animaux arrivent à un tel degré de perfection apparente qu'il semble
+possible de les résumer en quelques propositions générales, comparables
+aux lois des physiciens, l'étude d'animaux plus simples, longtemps
+négligés, presque tous confondus dans l'embranchement des zoophytes ou
+rayonnés par Cuvier, vient élargir singulièrement le cadre de la
+science, montrer que les questions que l'on croyait résolues sont à
+peine posées et ouvrir un nouveau champ aux spéculations. Il est
+indispensable, pour bien saisir la portée de ce mouvement, de revenir en
+arrière et de remonter jusqu'à son origine.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+LES ANIMAUX INFÉRIEURS
+
+Progrès successifs des découvertes relatives aux animaux
+inférieurs.--Trembley: l'Hydre d'eau douce.--Peyssonnel: le
+Corail.--Cuvier: la Pennatule.--Lesueur: les Siphonophores.--de
+Chamisso: la génération alternante des Salpes.--Sars: la génération
+alternante des Hydroméduses.--Steenstrup: théorie de la génération
+alternante.--Van Beneden: la digénèse.--Leuckart: le
+polymorphisme.--Owen: la parthénogénèse et la métagénèse.--M. de
+Quatrefages: la généagénèse.--Théorie sur la reproduction de M. Milne
+Edwards.--Théorie générale des phénomènes de reproduction agame.
+
+
+De tout temps, un certain nombre d'animaux sans vertèbres ont été connus
+de l'homme. Aristote, nous l'avons vu, en distingue déjà de diverses
+sortes qu'il groupe ensemble fort judicieusement. Il a même observé les
+moeurs et les métamorphoses de plusieurs insectes; ce qu'on sait de
+précis à leur égard durant tout le moyen âge vient presque entièrement
+de lui, mais il ne pouvait guère être compris. Les métamorphoses des
+insectes préparent d'ailleurs l'esprit à accepter sans contrôle les
+affirmations les plus bizarres. Quand on voit un papillon naître d'une
+chenille, peut-on trouver étonnant _a priori_ que les chenilles naissent
+des feuilles vertes, comme le veut Aristote, ou que les vers se forment
+dans le limon qu'ils habitent et duquel la Genèse fait sortir l'homme
+lui-même sous le souffle de Dieu?
+
+Il fallait, pour que des idées saines et claires pussent se dégager de
+cette histoire compliquée des animaux inférieurs, que l'homme apprît à
+observer et qu'il eût entre ses mains des instruments propres à
+augmenter la puissance de ses sens. C'est seulement au XVIIe siècle que
+l'emploi de verres grossissants fournit à Malpighi, à Swammerdam et à
+Leuwenhoek les moyens d'étudier la structure intime du corps et de
+reconnaître l'existence d'êtres que leur petitesse avait jusque-là
+soustraits aux regards de l'homme. Malpighi s'occupa surtout d'anatomie
+et d'embryogénie. Swammerdam s'appliqua à étudier les métamorphoses des
+insectes. Leuwenhoek soumit à ses verres grossissants les objets les
+plus variés: il est le premier qui ait signalé l'existence des
+infusoires et qui ait étudié cet animal, bourgeonnant comme une plante,
+que les recherches de Trembley devaient plus tard rendre célèbre,
+l'hydre d'eau douce; en même temps, un de ses élèves, de Hamm,
+découvrait les zoospermes.
+
+Ces trois découvertes devaient avoir par la suite un retentissement
+considérable.
+
+Les infusoires ont été le point de départ de longues spéculations; on a
+voulu voir en eux la matière, en train de s'organiser; on en a fait des
+atomes vivants; ils ont éternisé le débat sur les générations
+spontanées. Ils nous ont finalement appris en quoi consiste la vie des
+éléments constitutifs de notre corps.
+
+L'hydre d'eau a été le premier exemple de ces organismes arborescents
+dont le corail est le type et a permis de comprendre ce que pouvaient
+être ces organismes singuliers.
+
+Les spermatozoïdes, dans lesquels on crut reconnaître un moment l'animal
+rudimentaire, fournirent des arguments à la doctrine de l'emboîtement
+des germes tant que le développement des animaux par épigenèse ne fut
+pas rigoureusement démontré. Ils sont devenus le point de toutes nos
+idées sur les conditions premières du développement des êtres vivants.
+
+Mais ce ne fut pas d'un seul coup que ces trois observations acquirent
+l'importance qu'elles devaient avoir. On ne pouvait, en effet,
+soupçonner le rôle des spermatozoïdes avant d'avoir constaté la
+généralité de l'existence de l'oeuf et d'avoir déterminé en quoi
+consistent les phénomènes embryogéniques; or c'est seulement en 1824 que
+Prévost et Dumas constatèrent pour la première fois la segmentation du
+vitellus, et en 1827 que Von Baër découvrit l'oeuf des mammifères.
+L'hydre d'eau douce fut à peu près complètement oubliée jusqu'en 1744,
+date de la publication des mémorables recherches de Trembley. Les
+infusoires enfin ne servirent qu'à donner une vaine apparence de
+fondement aux spéculations des philosophes de la nature, jusqu'à ce
+qu'Ehrenberg, reprenant l'oeuvre d'Otto Frédéric Müller, en eût fait, en
+1829, un des principaux arguments contre l'hypothèse de la gelée
+primitive.
+
+Auprès de Malpighi, de Swammerdam, de Leuwenhoek, il faut faire une
+place à Redi, qui donna le premier coup à cette croyance, généralement
+répandue jusqu'à lui, qu'une foule de vers, d'insectes et de mollusques,
+voire même certains mammifères, tels que les rats, pouvaient prendre
+naissance par la transformation spontanée de substances inertes. Redi
+démontra notamment que les vers de la viande naissaient d'oeufs pondus
+par des mouches; mais il s'arrêta devant les difficultés qu'opposait à
+ses recherches l'histoire des vers parasites; il supposa qu'ils étaient
+formés aux dépens de l'âme sensitive de leur hôte. Après lui, c'est en
+vain qu'Harvey formule le célèbre axiome: «_Omne vivum ex ovo_;» la
+plupart des naturalistes continuent à admettre la génération spontanée
+des helminthes; on se demande si les parasites d'Adam ont été créés en
+même temps que lui, et le temps n'est pas encore bien éloigné où la
+médecine a définitivement consenti à voir dans les ascarides et les
+ténias des animaux comme les autres.
+
+Les études de Redi n'en ont pas moins été un premier acheminement vers
+la délimitation entre les êtres organiques et les corps inorganiques,
+entre la substance vivante et la matière inerte. Si cette délimitation
+devient de plus en plus nette, à mesure que nous nous rapprochons de la
+période moderne, il en est tout autrement de la délimitation entre les
+animaux et les végétaux, qu'un petit nombre de récits fabuleux avaient
+seuls momentanément obscurcie.
+
+Au XVIIIe siècle, on a pu un moment considérer comme le dernier mot de
+la science l'aphorisme de Linné: «_Mineralia crescunt, vegetalia
+crescunt, et vivunt; animalia crescunt, vivunt et sentiunt._» Cependant
+certaines productions de la mer ont déjà embarrassé les anciens. De ce
+nombre est le Corail. Si Théophraste, Dioscoride et Pline n'hésitent pas
+à en faire une plante, Orphée croit devoir attribuer à cette plante une
+origine héroïque; elle a été durcie et colorée par le sang de la Gorgone
+Méduse, et Ovide raconte que, molle et flexible sous l'eau, elle durcit
+seulement à l'air. Boccone démontre, en 1674, l'inexactitude de cette
+opinion; mais il fait du corail une pierre; Ferrante Imperato (1699),
+Tournefort (1700) le replacent parmi les plantes, et leur opinion paraît
+triompher définitivement, lorsque le comte de Marsigli annonce, en 1706,
+qu'il a vu fleurir des branches de corail placées dans de l'eau de mer
+fraîche. Cependant une troisième opinion s'est fait jour, car, en 1713,
+Rumphius, dans ses _Amboinische Raritätkämmer_, parle des polypes qui
+ressemblent à des plantes; cette opinion est enfin formellement exprimée
+en 1723 par un jeune médecin de Marseille, Peyssonnel, ami de Marsigli,
+qui a vu les prétendues fleurs du corail manger et se mouvoir, et les
+compare aux actinies ou anémones de mer, si communes sur nos côtes. Mais
+Réaumur fait le plus froid accueil à cette opinion nouvelle; pour lui,
+le corail est une plante qui produit une coquille interne, exactement
+comme les colimaçons produisent une coquille externe; l'écorce du corail
+seule est vivante; son axe pierreux est une concrétion morte: Réaumur ne
+peut concevoir qu'une concrétion rameuse telle que le corail puisse ne
+pas avoir une origine végétale (1727). Le pouvoir de bourgeonner, de
+pousser des branches, de se laisser diviser sans mourir est, de son
+temps, le caractère essentiel des végétaux; mais cette définition du
+végétal va bientôt recevoir une rude atteinte.
+
+En 1740, Trembley retrouve le polype d'eau douce de Leuwenhoek, et, fort
+intrigué par cette étrange production, qu'il croit n'avoir jamais été
+observée avant lui, il entreprend d'en déterminer la nature. Les
+premiers individus qu'il observe sont de couleur verte; leur couleur,
+leurs ramifications qui ressemblent à des racines lui font d'abord
+penser que ce sont des plantes; mais il observe bientôt que ces plantes
+se meuvent, qu'elles mangent; un doute lui vient; il lui semble que,
+pour résoudre le problème, il lui suffira de chercher si les polypes
+sont capables de bourgeonner et de se reproduire par boutures; il
+entreprend alors la belle série d'expériences dans lesquelles des hydres
+coupées en morceaux, retournées comme un gant, continuent cependant à
+vivre et à reproduire les parties qui leur manquent. Il observe que ses
+polypes peuvent former par un bourgeonnement successif des associations
+d'une vingtaine d'individus; que, en les divisant longitudinalement en
+lanières, chaque lanière devient un polype nouveau, de sorte que le
+polype primitif possède maintenant plusieurs têtes et plusieurs bouches,
+tout comme l'hydre de la fable; de là le nom que portera désormais dans
+la science le _Polype à bras en forme de cornes_, de Trembley.
+
+Toutes ces expériences établissent que les hydres possèdent en commun
+avec les végétaux le pouvoir de bourgeonner, de se reproduire par
+bouture; mais un être qui se meut, qui capture des proies et les dévore,
+qui change de place à volonté, sait marcher de diverses façons, un tel
+être ne saurait appartenir au règne végétal; c'est bien un animal; il
+peut donc y avoir des animaux ramifiés comme des plantes; le corail ne
+serait-il pas un animal de ce genre, et Peyssonnel n'avait-il pas
+raison? Réaumur, Bernard de Jussieu, Guettard s'empressent de saisir les
+occasions qui s'offrent à eux d'étudier les polypes marins; enfin
+l'opinion de Peyssonnel triomphe devant l'Académie des sciences de
+Paris; on reconnaît que le corail, les flustres et autres «tuyaux
+marins» sont des animaux agrégés, nés les uns sur les autres par
+bourgeonnement et vivant en société. On a cependant encore tant de peine
+à se faire à cette idée que Linné, dans la douzième édition de son
+_Systema naturæ_ (1766), cherche de nouveau un compromis: les zoophytes
+sont pour lui des plantes qui végètent sous l'eau, mais produisent des
+fleurs animales. C'est une dernière et timide protestation contre
+l'évidence; il faut bien cependant que la portée du fait n'ait pas été
+tout d'abord comprise; car Gaspard Wolf, qui entreprend ses études
+d'embryogénie (1759) pour rechercher s'il n'y a pas dans le
+développement de l'animal quelque chose de comparable à ce qu'on observe
+chez les plantes, ne songe pas un seul instant aux polypes, et il en est
+de même de Goethe, qui n'aurait pas manqué de voir dans ces sociétés
+d'animaux, qu'on nommera bientôt des _colonies_, l'exacte répétition de
+ce type de la plante qu'il était si fier d'avoir imaginé.
+
+Les recherches de Trembley suscitent des recherches analogues de Bonnet
+(1741), son parent; mais ces dernières portent sur des animaux tout
+différents, des vers d'eau douce, très voisins des lombrics, quoique
+d'organisation plus simple, les _Tubifex_. Comme les hydres, les tubifex
+peuvent être coupés en morceaux, chaque morceau se complète et redevient
+un autre ver; un même tubifex a pu être partagé huit fois
+successivement, et la réparation se fait si vite qu'on pouvait obtenir
+en six mois, suivant Bonnet, 2 985 984 vers, à l'aide d'un seul; dans un
+cas, l'habile expérimentateur dit même avoir réussi à faire repousser
+une tête là où était primitivement la queue de l'animal et une queue du
+côté opposé, de manière à le retourner bout pour bout. Ces recherches
+confirment d'une manière absolue l'animalité des hydres puisqu'elles
+montrent chez des animaux bien authentiques des faits analogues à ceux
+qu'on observe chez des polypes. Plus tard, Gruithuisen et Otto-Frédéric
+Müller constatent que d'autres vers voisins de tubifex, les _Naïs_, se
+partagent spontanément en plusieurs individus, l'individu primitif
+pouvant se couper dans sa région moyenne en deux autres ou produire
+toute une chaîne de nouveaux individus à sa partie postérieure.
+Otto-Frédéric Müller ajoute, en 1788, un fait intéressant à ses
+premières observations: il découvre une annélide marine, la _Nereis
+prolifera_, depuis nommée _Autolytus prolifer_, qui se partage
+spontanément en deux, comme les _Naïs_; mais dans cette curieuse espèce,
+fait sur lequel Otto-Frédéric Müller ne s'était du reste pas arrêté, les
+deux individus résultant de ce partage ne se ressemblent pas.
+
+En 1828 et 1830, Dugès[108] observe chez des vers inférieurs, les
+planaires, des phénomènes plus semblables encore à ceux que Trembley a
+constatés chez les hydres: il a vu, chez certaines espèces, un individu
+se diviser transversalement en plusieurs autres qui demeurent unis plus
+ou moins longtemps de manière à figurer une sorte de ver annelé; mais,
+dans ce ver, les anneaux ne tardent pas à se séparer les uns des autres,
+comme font les hydres, pour vivre isolément. Il n'est pas douteux que ce
+fait ait contribué à faire naître chez le savant de Montpellier les
+idées qu'il développe dans son _Mémoire sur la conformité organique_.
+
+Le mode de groupement, les rapports réciproques des animaux vivant
+associés, comme le corail, réservent aux naturalistes qui n'ont connu
+jusque-là que les animaux supérieurs, bien d'autres étonnements.
+
+En 1803, étudiant un organisme étrange, la pennatule, sorte de grande
+plume vivante qui enfonce sa tige dans la vase sous-marine et étale dans
+l'eau ses barbes en forme de larges disques, Cuvier avait reconnu que
+ces disques supportaient de nombreux polypes semblables à ceux du
+corail; la pennatule était donc une colonie de polypes; mais il faisait
+remarquer de plus que tous les polypes composant la pennatule sont
+soumis à une volonté unique, qu'ils accomplissent en commun toutes les
+fonctions de nutrition et que la pennatule devait, en conséquence, être
+considérée comme un animal composé; il étendait la même conclusion à
+toutes les colonies de polypes, dont chacun devenait pour lui un animal
+composé ou mieux encore un animal à plusieurs bouches et un seul corps.
+
+L'illustre voyageur Lesueur, faisant connaître en 1813, dans le _Journal
+de physique_, quelques-uns des animaux remarquables qu'il avait
+rassemblés durant ses longues traversées, appelait l'attention sur les
+organismes gélatineux, aux formes variables et compliquées, qu'on
+désigne sous le nom de siphonophores; il voyait en eux des colonies
+flottantes de méduses, opinion adoptée par Lamarck et de Blainville.
+
+En 1819, Adalbert de Chamisso, qui fut à la fois un voyageur hardi, un
+romancier plein de fantaisie, un brillant poète et un naturaliste exact,
+avait signalé des phénomènes tout à fait inattendus dans la reproduction
+des salpes, singuliers animaux nageurs de la classe des Tuniciers,
+transparents comme l'eau dans laquelle ils vivent, pareils à des
+manchons de gélatine, pourvus d'appendices diversement placés et nageant
+à l'aide des contractions de leur corps. On connaissait un certain
+nombre d'espèces de Salpes se rattachant à deux types généraux, les unes
+pouvant atteindre la grosseur du poing et vivant solitaires, les autres
+beaucoup plus petites et vivant toujours associées en longues chaînes,
+souvent phosphorescentes, ou en élégantes couronnes. Ces chaînes
+méritaient déjà l'intérêt par elles-mêmes, car tous les individus qui en
+font partie combinent leurs mouvements de natation avec tant de
+précision que la chaîne tout entière produit d'une manière absolue
+l'illusion d'un animal dirigé par une volonté unique. Les Salpes
+associées en chaîne, ou _salpes agrégées_, se distinguent toutes très
+nettement des _Salpes solitaires_ tant par leurs caractères extérieurs
+que par certains traits d'organisation. Malgré toutes ces différences de
+forme, de taille et d'habitudes, Chamisso vint annoncer aux naturalistes
+que les Salpes agrégées étaient les filles des Salpes solitaires,
+qu'elles reproduisaient à leur tour; de sorte que, chez ces singuliers
+animaux, les filles ne ressemblent jamais à leur mère, mais bien à leur
+grand'mère, et que les individus qui se succèdent, produisent tour à
+tour un enfant unique ou une multitude d'enfants jumeaux destinés à
+vivre ensemble, unis par leurs membres. On crut à une invention de
+romancier, et von Baër lui-même, tout habitué qu'il fût aux
+transformations bizarres des embryons, n'osa pas ajouter foi aux
+affirmations du voyageur.
+
+Les questions posées par les observations de Cuvier, de Lesueur et de
+Chamisso allaient bientôt s'élargir, se rattacher les unes aux autres et
+recevoir enfin une réponse commune. En 1828, Michael Sars, pasteur
+successivement à Kinn et à Mauger, en Norwège, découvrait une sorte de
+polype, ayant la forme extérieure d'une hydre, auquel il donnait le nom
+de _scyphistome_. En même temps, il décrivait un autre polype, le
+_strobile_, différant du premier par son corps cylindrique divisé en une
+série d'anneaux superposés, dont chacun ressemblait à une petite méduse.
+Quelques années après, en 1835, il reconnaissait que le scyphistome par
+les progrès de sa croissance se transformait en strobile, et que, de
+plus, chacun des anneaux du strobile se métamorphosait peu à peu,
+prenait l'aspect d'une petite méduse, finissait par se détacher des
+anneaux placés au-dessous de lui et nageait alors librement dans la mer.
+Sars donna à ces petites méduses le nom d'_Ephyres_, il en suivit les
+transformations ultérieures et obtint enfin, en 1837, ces grandes
+méduses connues sous les noms d'Aurélies et de Cyanées. Cuvier avait
+placé les polypes et les méduses dans deux classes bien distinctes de
+son embranchement des rayonnes: ces deux classes devaient être désormais
+confondues en une seule. On s'aperçut d'ailleurs bien vite qu'on se
+trouvait en présence d'une succession de phénomènes évidemment analogues
+à ceux qu'avait observés Chamisso, mais plus étranges encore. Il
+s'agissait d'en trouver l'explication ou tout au moins la loi; on se mit
+à l'oeuvre.
+
+Le professeur Lovén, de Stockholm, découvrit bientôt que les colonies
+arborescentes d'autres polypes hydraires, les campanulaires et les
+syncorynes, produisent aussi des méduses qui poussent sur elles comme
+des fleurs sur un végétal et se détachent ensuite[109]; Von Siebold,
+Dujardin, M. de Quatrefages, Desor, M. Van Beneden, Max Schultze, font à
+leur tour des observations analogues qu'étendent ensuite
+considérablement et coordonnent les magnifiques publications d'Allman.
+Le fait que des animaux de forme déterminée peuvent donner naissance à
+des animaux de forme absolument différente est désormais complètement
+établi.
+
+On se souvient alors que l'histoire des helminthes ou vers parasites est
+pleine de faits singuliers et encore en grande partie inexpliqués.
+Swammerdamm[110], Bojanus[111], Von Baër[112], Carus[113] ont vu des
+vers inférieurs en forme de têtard, des cercaires ou même des helminthes
+bien connus, des distomes, se former à l'intérieur d'organismes vivants,
+eux-mêmes parasites. Fröhlich[114], Zeder[115], Von Siebold ont vu un
+embryon cilié tout différent de ses parents sortir de l'oeuf des
+monostomes et des amphistomes, et cet embryon, suivant les observations
+de Siebold, contenait déjà un organisme en voie de formation ayant
+lui-même une forme toute particulière.
+
+Dans la classe des cestoïdes ou vers solitaires, Pallas, Göze ont
+remarqué d'étonnantes ressemblances entre des vers courts pourvus d'une
+grosse vésicule à l'une de leurs extrémités, les cysticerques, et les
+véritables ténias. Bonnet[116] a pressenti en 1762 que les ténias ne
+devaient pas rester indéfiniment dans le même hôte. On se demande si la
+reproduction demeurée mystérieuse de ces animaux ne présente pas des
+phénomènes semblables à ceux qui ont été observés chez les salpes et
+polypes hydraires. Le moment est venu de coordonner tous ces faits
+merveilleux. Un jeune savant, alors lecteur à l'académie de Sorö, depuis
+professeur à l'université de Copenhague, Japetus Steenstrup, accomplit
+cette tâche en 1842 et s'efforça de ramener à une même loi les
+phénomènes en apparence de la reproduction des salpes, des méduses, des
+cestoïdes et des trématodes[117].
+
+Le fait dominant dans la reproduction de tous ces animaux, c'est qu'un
+être _sexué_, de forme déterminée, donne naissance à des êtres
+_asexués_, qui ne lui ressemblent pas, mais qui produisent eux-mêmes,
+par une sorte de bourgeonnement ou par division de leur corps, de
+nouveaux êtres sexués semblables à ceux dont ils sont issus. Les formes
+sexuées et asexuées alternent donc régulièrement; aussi Steenstrup
+appelle-t-il les phénomènes qu'il s'agit d'expliquer phénomènes de
+_génération alternante_. Il détermine ensuite de la plus ingénieuse
+façon la signification des formes différentes qui se succèdent.
+
+Sars et Lovén avaient vu dans le scyphistome un véritable polype d'une
+structure infiniment plus simple que celle de la méduse; dans leur
+opinion le polype était une larve dont la méduse était la forme
+parfaite; comme les insectes, les méduses n'arrivaient, suivant eux, à
+leur forme définitive qu'après avoir subi une métamorphose; seulement la
+métamorphose qui, chez les insectes, porte sur le même individu, était
+censée porter chez les méduses, sur deux ou plusieurs générations
+successives. Steenstrup établit au contraire que le scyphistome et la
+méduse sont deux êtres équivalents, l'un asexué, l'autre sexué.
+L'individu sexué produit les oeufs, mais il meurt avant d'avoir pu mener
+à bien l'éducation des larves; cette éducation est confiée à l'individu
+asexué, au scyphistome. Le scyphistome n'est autre chose que l'aîné
+d'une génération dont il doit assurer le développement; c'est un être
+condamné au célibat dans l'intérêt de ses frères auxquels il se consacre
+entièrement; M. Steenstrup lui donne le nom de _nourrice_. De même, chez
+les abeilles, les fourmis, les termites, des oeufs pondus par les
+femelles, un certain nombre seulement produisent des individus sexués,
+les autres ne produisent que des neutres chargés de l'élevage des jeunes
+et de tous les travaux qui assurent l'existence de la communauté. Chez
+ces insectes les neutres se distinguent des individus sexués, comme
+ceux-ci se distinguent entre eux; il n'est donc pas étonnant que le
+scyphistome, méduse neutre, diffère de l'aurélie, sa mère, qui est
+sexuée. Le même raisonnement peut être appliqué aux distomes et, avec
+plus de raison encore, aux salpes; il semble donc que les phénomènes
+singuliers de la génération alternante rentrent dans la loi commune,
+qu'ils soient dus à de simples différences dans la forme des individus,
+différences analogues aux différences sexuelles, et à un mode d'élevage
+des jeunes dont les insectes ont déjà offert des exemples.
+
+La théorie de M. Steenstrup, basée sur des faits bien observés non
+seulement par lui, mais aussi par ses prédécesseurs, eut un vif succès;
+elle a été depuis contestée, modifiée, développée; il est hors de doute
+néanmoins qu'elle est absolument d'accord avec les résultats d'un
+certain nombre de recherches récentes. Chez les salpes, ce sont des oeufs
+formés dans les salpes solitaires qui se développent dans les Salpes
+agrégées; chez les pucerons, M. Balbiani affirme que la formation et la
+fécondation des oeufs précèdent l'apparition de l'individu qui semble les
+avoir engendrés; les conditions de la reproduction dans les colonies
+nous avaient conduit à affirmer en 1881[118] que l'oeuf dans ces
+agrégations d'animaux est la propriété indivise de la colonie et non pas
+celle d'un individu déterminé; diverses observations, notamment celles,
+de M. Rouzaud, encore inédites, et celles récemment publiées, de M. de
+Varennes, ont conduit tout récemment à constater sur les colonies de
+polypes hydraires que l'oeuf se produit dans les parties de la colonie
+que leur situation ne permet d'attribuer en propre à aucun polype, et
+c'est bien longtemps après l'apparition des oeufs que se constituent les
+méduses dans lesquelles ils achèveront de mûrir et seront fécondés.
+Mais, comme toutes les explications basées sur la finalité des
+phénomènes, la théorie des générations alternantes telle qu'elle a été
+développée par l'illustre zoologiste danois ne s'applique qu'aux cas
+relativement rares où il s'est établi une adaptation, un accord entre
+deux catégories très générales de phénomènes d'ailleurs sans rapport
+immédiat: 1° la formation de l'oeuf dans un animal ou dans une colonie;
+2° la reproduction par bourgeonnement de cet animal, de cette colonie.
+
+Effectivement, dans le même groupe zoologique, on trouve tous les
+intermédiaires entre les cas où le bourgeonnement est produit d'une
+façon tout à fait indépendante et celui où il est lié à la formation des
+oeufs, entre les cas où les individus nés par bourgeonnement sont tous
+identiques à leurs parents, comme chez beaucoup de polypes hydraires et
+de vers annelés, et ceux où ils en diffèrent profondément. L'existence
+de deux modes de reproduction, la reproduction par oeufs et la
+reproduction par bourgeons, est, pour M. Van Beneden, le phénomène
+général dont la génération alternante n'est qu'un cas particulier[119];
+le savant professeur de Louvain désigne ce phénomène général, destitué
+de toute finalité, sous le nom de _digénèse_.
+
+À cette notion importante de la digénèse, Leuckart, faisant à la
+génération alternante une application heureuse de la loi de la division
+du travail physiologique de M. Milne Edwards, ajoute la notion du
+_polymorphisme_[120]. Les individus qui produisent les oeufs, ceux qui ne
+produisent que des bourgeons peuvent avoir des rôles divers à jouer,
+s'être adaptés à des conditions d'existence différentes; chacun doit
+prendre dès lors une apparence et des caractères conformes à sa
+fonction: la génération alternante n'est qu'un cas particulier de ces
+adaptations variées. Ainsi que Steenstrup l'admettait déjà, c'est bien
+un phénomène du même ordre que celui qui amène des différences de forme
+entre les mâles et les femelles, entre les individus sexués et les
+neutres des sociétés d'abeilles, de fourmis et de termites, entre les
+neutres même de ces dernières sociétés, lorsqu'ils ont des rôles
+différents à jouer. Les individus dissemblables nés les uns des autres
+ne se séparent pas nécessairement: ils peuvent demeurer unis entre eux
+et former ainsi des colonies dont les membres présentent une plus ou
+moins grande diversité de structure. M. Leuckart explique ainsi
+l'étonnante organisation des siphonophores, véritables colonies mixtes
+d'hydres et de méduses, et qui possèdent cependant une individualité
+propre; les siphonophores, à leur tour, font mieux comprendre les
+pennatules, colonies de polypes coralliaires, dont Cuvier faisait des
+animaux à plusieurs bouches, et le phénomène exceptionnel, en apparence,
+qui a produit la génération alternante, se trouve prendre dès lors une
+extension considérable: il peut intervenir même dans la constitution
+régulière d'organismes, dont les diverses parties ne sont que des
+individus adaptés à des fonctions particulières. C'est ainsi qu'un
+siphonophore comprend des individus nourriciers, des individus
+préhenseurs, des individus locomoteurs, des individus reproducteurs, qui
+tous sont des polypes ou des méduses modifiées conformément à leur
+fonction spéciale, ayant pris, suivant une comparaison vulgaire, la
+_figure de leur emploi_. Leuckart entre ainsi dans une voie féconde,
+qu'il ne poursuit pas, à la vérité, jusqu'au bout; mais on pressent déjà
+qu'un lien intime va s'établir entre la théorie de la constitution des
+siphonophores et des autres animaux composés, telle que la comprend
+Leuckart, et la théorie de la constitution des animaux articulés, telle
+que l'ont formulée Audouin et M. Henri Milne Edwards, ou plutôt ce lien
+a été établi d'avance par Dugès, alors qu'il n'était même pas question
+des générations alternantes: la loi du polymorphisme de Leuckart n'est,
+en définitive, qu'une application à quelques faits nouveaux ou mieux
+connus des principes développés dans le _Mémoire sur la conformité
+organique dans l'échelle animale_, publié vingt ans auparavant.
+
+Avoir constaté que les animaux possèdent deux modes de reproduction
+différents, avoir montré que ces deux modes de reproduction déterminent
+l'apparition, dans la même espèce animale, de formes organiques
+dissemblables, n'est pas encore avoir expliqué comment l'ensemble de
+phénomènes qui dépendent de ces deux modes de reproduction se trouvent
+si fréquemment en rapport étroit. Richard Owen, suivant une voie qui lui
+est propre, se demande, de son côté, si la reproduction sexuée et la
+reproduction agame, à laquelle il donne le nom de _métagenèse_, ne
+peuvent pas être rattachées l'une à l'autre; il essaye d'obtenir ce
+résultat et d'expliquer du même coup la faculté si curieuse de se
+reproduire sans fécondation préalable que Leuwenhoek, puis Charles
+Bonnet avaient observée chez les femelles des pucerons. Ce phénomène de
+la reproduction sans fécondation ou, pour nous servir d'une autre
+expression d'Owen, de la _parthénogenèse_, reconnu depuis chez les
+abeilles, les guêpes, les cynips, plusieurs diptères et divers
+papillons, chez quelques crustacés, chez les rotifères, chez plusieurs
+vers inférieurs, ce phénomène, plus répandu qu'on ne l'avait cru
+d'abord, devient le point de départ de toute la théorie de l'illustre
+savant anglais[121]. La parthénogenèse n'est d'ailleurs qu'une
+apparence: en réalité, toute évolution, suivant Richard Owen, a pour
+point de départ l'union d'un élément mâle et d'un élément femelle. Après
+la fécondation, l'élément femelle, l'oeuf, se divise, et tout être vivant
+n'est que l'assemblage des éléments provenant de cette division, répétée
+un nombre immense de fois, de l'élément primitif. Mais cette division
+des éléments constitutifs de l'être vivant n'est elle-même qu'une
+reproduction; elle se poursuit parce que chaque élément, en se divisant,
+lègue aux éléments qui le remplacent une part de l'activité que l'oeuf a
+reçue de l'élément fécondateur, du spermatozoïde, et qu'il doit tout
+entière à ce dernier. Or le pouvoir fécondateur du spermatozoïde est
+limité: il ne peut provoquer qu'un nombre déterminé de divisions, ne
+s'étend qu'à un nombre fini d'éléments anatomiques. De là la limitation
+de la taille, la vieillesse et la mort, que l'on observe chez tous les
+êtres vivants. Dans certains cas, tous les éléments anatomiques nés de
+la division de l'oeuf sont employés à la constitution d'un individu
+unique; c'est ce qui arrive chez les animaux supérieurs; dans d'autres
+cas, le pouvoir fécondateur du spermatozoïde n'est pas encore épuisé
+lorsque l'individu s'est déjà constitué; cet individu est alors toujours
+une femelle; il ne se produit d'individus mâles que lorsque le pouvoir
+fécondateur est sur le point d'atteindre sa limite. Jusque-là, le
+pouvoir reproducteur conservé par les individus femelles qui se
+succèdent peut se manifester chez eux de façons diverses; tantôt ces
+femelles produisent des oeufs qui sont capables de se développer sans
+fécondation nouvelle: c'est ce qu'on observe chez les pucerons, les
+abeilles, les daphnies, etc.; tantôt elles produisent des bourgeons
+intérieurs qui s'organisent en nouveaux individus, comme on le voit chez
+les trématodes; tantôt elles poussent des bourgeons extérieurs qui
+peuvent se détacher et devenir autant d'êtres indépendants ou demeurer
+unis entre eux. Dans le premier, comme dans le second cas, les individus
+nouveaux peuvent revêtir, suivant leurs fonctions diverses, des
+caractères spéciaux; s'ils se séparent, on se trouve en présence du
+phénomène des générations alternantes; s'ils demeurent unis, il se
+produit des colonies telles que celles des polypes hydraires, des
+siphonophores, des coralliaires, des bryozoaires, des ascidies
+composées, des cestoïdes.
+
+La théorie de la parthénogenèse, ainsi comprise, présente un caractère
+de grande généralité; elle relie entre eux une multitude de faits dont
+les rapports n'avaient même pas été entrevus. Le développement de
+l'individu, tel que nous le montrent les animaux supérieurs, se trouve
+notamment compris dans un ensemble de phénomènes dont la formation des
+colonies, la génération alternante et la parthénogenèse font également
+partie. Tous les phénomènes de la reproduction sont ramenés à un même
+type diversement modifié dans le détail et dont la fécondation est le
+point de départ. Malheureusement, comme l'ont fait remarquer Huxley, W.
+Carpenter et M. de Quatrefages, ce point de départ ne saurait être
+admis. Il est avéré que, dans des circonstances favorables, la faculté
+de produire sans fécondation peut être prolongée sinon indéfiniment, du
+moins très longtemps chez les femelles des pucerons; il en est de même
+de la faculté de bourgeonner chez les Hydres; il n'y a donc pas lieu
+d'attribuer au spermatozoïde un pouvoir fécondant limité; on connaît
+d'autre part un assez grand nombre d'êtres inférieurs, parmi lesquels
+peut-être tous les infusoires, dont la reproduction s'accomplit toujours
+sans fécondation, et souvent cet acte, borné à la fusion de deux
+protoplasmes d'apparence identique, se confond avec les phénomènes dits
+de conjugaison. La base de la théorie de la parthénogenèse disparaît
+donc; mais il ne s'ensuit pas que tout rapport s'évanouisse entre les
+faits rapprochés par Owen. Dans les phénomènes initiaux du développement
+chez la plupart des animaux, comme des végétaux, il y a deux choses: 1°
+la division de l'élément primitif de l'oeuf, en un nombre de plus en plus
+grand d'éléments dérivés; 2° la fécondation. Entre ces deux phénomènes
+généralement concomitants, Richard Owen admet un rapport de cause à
+effet, et, pour lui, celui des deux phénomènes qui détermine l'autre,
+c'est la fécondation. Mais ce choix est arbitraire; la coïncidence
+habituelle des deux phénomènes peut très bien n'être qu'un phénomène
+d'adaptation; la fécondation peut être devenue nécessaire au
+développement dans des conditions déterminées, sans lui avoir toujours
+été indispensable, et dès lors le phénomène important, le phénomène
+dominateur, en quelque sorte, c'est le phénomène de segmentation de
+l'oeuf que nous voyons être, en effet, le plus général. Ce phénomène se
+ramène lui-même à une propriété commune à tous les éléments vivants
+capables d'évolution, celle de se diviser dès que leur incessante
+nutrition les a amenés à une certaine taille. Cette propriété
+suffit[122] pour expliquer les uns par les autres et rattacher entre eux
+tous les phénomènes entre lesquels a cherché à établir un lien le savant
+illustre qu'on a justement appelé le Cuvier anglais.
+
+Là encore, une modification légère, une retouche de peu d'importance
+suffit pour rendre toute sa valeur à une théorie qui semblait sur le
+point de succomber, et, qu'on le remarque, des théories successives qui
+ont été présentées jusqu'ici relativement aux phénomènes que nous
+étudions, aucune, quoi qu'il en semble, ne doit disparaître: toutes
+viennent se ranger comme des chapitres spéciaux, des corollaires
+importants d'une théorie plus générale qu'elles complètent et qui leur
+donne à son tour plus d'intérêt. Il est exact, en effet, que la
+nécessité où se trouvent non seulement les éléments anatomiques, mais
+encore les organismes qu'ils constituent, de se diviser en
+individualités distinctes lorsqu'ils ont acquis un certain
+développement, détermine l'existence de deux modes de reproduction, l'un
+qui exige la fécondation, l'autre qui ne l'exige pas. L'ensemble des
+phénomènes de reproduction qui sont les plus généraux et qui n'exigent
+pas la fécondation peut être désigné sous le nom choisi par M. Owen de
+_métagenèse_. Lorsque des espèces vivantes combinent à divers degrés ces
+deux modes de reproduction, qui peuvent être indépendants, il y a, comme
+le dit M. Van Beneden, _digenèse_. Si les individus qui se forment sans
+fécondation préalable ont pour point de départ un élément plus ou moins
+semblable à un oeuf, il y a _parthénogenèse_ au sens absolu de ce mot.
+Lorsque les divers individus issus d'un oeuf fécondé ont à remplir des
+fonctions différentes, lorsqu'il y a entre eux une division du travail
+physiologique nécessaire à la conservation de l'espèce, ils revêtent des
+formes différentes; le _polymorphisme_ accomplit, comme le veut M.
+Leuckart, son oeuvre de complication, dont un cas particulier est ce
+qu'on a appelé la _génération alternante_. Il est également vrai, comme
+le pense M. Steenstrup, que la génération alternante peut avoir pour
+effet de constituer par voie agame des individus qui jouent le rôle de
+_nourrices_ par rapport à ceux qui sont produits par voie sexuée et qui
+sont réellement leurs frères.
+
+Mais la métagenèse peut encore avoir une autre conséquence importante
+sur laquelle M. de Quatrefages a particulièrement insisté[123]. Grâce à
+elle, un oeuf unique ne produit pas un seul individu; il en produit un
+nombre plus ou moins grand, parfois illimité, et sa puissance prolifique
+se trouve ainsi multipliée dans une proportion considérable; l'oeuf
+engendre non pas un organisme, mais toute une génération d'organismes;
+cet engendrement d'une génération tout entière est ce que le savant
+professeur du Muséum appelle une _généagénèse_. La généagénèse est
+particulièrement précieuse pour les animaux inférieurs, doués d'une
+faible résistance vitale, pour les parasites qui ont à courir mille
+dangers avant d'arriver à l'hôte dans lequel ils doivent vivre, et
+c'est, en effet, chez tout ce menu peuple du règne animal qu'elle se
+rencontre. Mais tout en montrant l'importance, en quelque sorte
+pratique, de la généagénèse, M. de Quatrefages ne la considère pas, tant
+s'en faut, comme un phénomène isolé, particulier seulement à certains
+organismes. Tout d'abord, la raison d'être de la _généagénèse_ est la
+même que celle de la _métamorphose_, aussi ces deux phénomènes
+peuvent-ils venir se compliquer réciproquement et se pénétrer au point
+qu'il est impossible de dire où finit l'un et où commence l'autre. De
+même que la généagénèse, la métamorphose se rattache à une augmentation
+de la puissance prolifique de chaque individu; une telle augmentation
+peut, en effet, être obtenue soit en multipliant le nombre des
+organismes qu'un seul oeuf peut produire, soit en multipliant le nombre
+des oeufs que chaque femelle peut pondre. Mais, comme le corps des
+femelles ne peut grossir indéfiniment, un accroissement du nombre des
+oeufs ne peut être obtenu qu'à la condition que le volume de ces oeufs se
+réduise. Tout oeuf contient deux catégories de matériaux, ceux à l'aide
+desquels l'embryon se constitue, ceux à l'aide desquels il se nourrit;
+ces derniers sont évidemment les moins importants, c'est sur ceux que
+portera la réduction. D'autre part, aucun animal n'arrive à son complet
+développement sans avoir subi un grand nombre de métamorphoses, qu'il
+accomplit, en général, dans l'oeuf chez les animaux supérieurs; lorsque
+les matériaux nutritifs accumulés dans l'oeuf ne sont plus en quantité
+suffisante pour amener l'embryon au terme de son évolution, l'embryon
+éclot avant d'avoir revêtu sa forme définitive; il recherche lui-même le
+supplément de nourriture qui lui est nécessaire pour assurer la suite de
+son évolution et continue hors de l'oeuf les transformations qu'il aurait
+dû éprouver sous ses enveloppes. Les larves des insectes ne sont, en
+conséquence, que des embryons nés avant terme, devenus capables de
+subsister par eux-mêmes et continuant librement leur évolution. Chez les
+animaux supérieurs, l'accroissement du corps de l'animal et ses
+métamorphoses marchent de pair, ne sont pour ainsi dire que le même
+phénomène, au lieu de s'accomplir successivement comme chez les insectes
+et beaucoup d'autres animaux inférieurs; mais les métamorphoses n'en
+subsistent pas moins; le phénomène demeure le même chez les insectes et
+chez les vertébrés; la seule différence que l'on constate entre eux
+porte seulement sur l'époque de la vie où s'accomplissent les
+changements les plus apparents.
+
+Ici se manifeste entre les métamorphoses et le généagénèse un lien
+nouveau, qui cette fois n'est plus téléologique, mais bien
+essentiellement morphologique. Maintes fois, dans ses travaux, M. de
+Quatrefages a eu à comparer le mode de croissance des vers annelés avec
+le mode de croissance des colonies de polypes hydraires; les nouveaux
+anneaux d'une annélide se forment exactement de la même façon que les
+nouveaux polypes dans une colonie d'hydraires. Il est manifeste que chez
+les annélides la formation des nouveaux anneaux fait essentiellement
+partie des phénomènes d'accroissement du corps de l'animal et que ces
+phénomènes sont, à leur tour, en partie comparables aux phénomènes de
+l'accroissement du corps chez les animaux supérieurs, tels que les
+mammifères. La formation des colonies de polypes est donc ramenée à un
+phénomène bien plus connu, tout à fait vulgaire, l'accroissement du
+corps; il n'y a de particulier à ces colonies que leur forme
+arborescente.
+
+Mais, chez les annélides, la formation des nouveaux anneaux aboutit
+souvent à la constitution d'individus autonomes, qui ne sont eux-mêmes
+qu'un résultat de l'accroissement de l'organisme dont il se détache; la
+même chose a lieu dans les colonies de polypes et conduit à la formation
+de nouvelles colonies: c'est le phénomène de la _digenèse_.
+L'accroissement, chez les animaux supérieurs, se complique toujours de
+métamorphoses; il en est de même chez les vers annelés; aussi le nouvel
+individu qui se forme peut-il différer notablement de son parent; c'est
+le cas des autolytes et des syllis; c'est aussi exactement le cas des
+salpes agrégées par rapport aux salpes solitaires, de méduses par
+rapport aux hydres, et de tous les cas où il y a _génération
+alternante_.
+
+«Ainsi, dit M. de Quatrefages[124], toute génération agame se rattache à
+l'accroissement proprement dit. Ce phénomène se manifeste tantôt par
+l'_augmentation de volume des parties_, tantôt par la _multiplication de
+ces mêmes parties_. Or, dans ce dernier cas, il arrive souvent que
+chaque partie surajoutée réunit un ensemble qui en fait presque un
+individu. Chez les Annélides, par exemple, dans la plus grande étendue
+du corps, chaque anneau possède son centre nerveux, son appareil
+locomoteur, son système vasculaire, sa grande poche digestive, ses
+organes reproducteurs, le tout semblable à ce qui existe dans l'anneau
+qui précède et dans celui qui suit. Un pas de plus, et chaque anneau
+pourra se suffire à lui-même. Il ne lui manque, à vrai dire, qu'une
+bouche et des organes de sens. Dans les syllis, les myrianes, les naïs,
+cette bouche s'ouvre, ces organes naissent sur un anneau spécial, il est
+vrai, mais qui se forme exactement comme les autres. Tous les anneaux
+placés en arrière de cette tête accidentelle lui obéissent. Une
+individualité nouvelle s'est formée, et cette individualité a son
+origine dans un ensemble de phénomènes qui ne diffèrent en rien de ceux
+de l'_accroissement_ tels qu'on les observe dans la classe entière.
+Entre ces phénomènes et la gemmation de l'hydre, celle du strobile,
+telle que l'a observée M. Desor, ou la segmentation du même être telle
+que l'a décrite M. Sars, il n'y a évidemment aucune distinction
+fondamentale. La forme seule des espèces, les lois de leur accroissement
+individuel suffisent pour expliquer les différences apparentes. Ainsi
+l'on passe de la simple croissance des mammifères au bourgeonnement par
+des nuances insensibles; et tout nous ramène à cette importante
+conclusion que le bourgeonnement et par conséquent la reproduction agame
+ne sont, au fond, qu'un _phénomène d'accroissement_.»
+
+Ainsi, pour M. de Quatrefages, le corps d'un mammifère, l'ensemble des
+individus qui sont issus de l'oeuf d'une syllis, d'une myriane, d'une
+naïs, la réunion des polypes qui forment une colonie et des méduses qui
+s'en détachent sont choses équivalentes.
+
+«Une fois placé à ce point de vue, poursuit-il, nous comprenons très
+bien pourquoi la génération agame ne saurait être indéfinie. Dans tout
+animal, l'accroissement a des limites fixées d'avance. Si le
+bourgeonnement n'est qu'une forme de l'accroissement, il doit forcément
+avoir un terme. Il ne peut donc suffire à perpétuer l'espèce. Dès lors,
+l'intervention d'un autre mode de génération devient une nécessité à
+laquelle ne saurait échapper aucune espèce animale.»
+
+Ainsi se trouve justifié le retour périodique de la reproduction sexuée,
+ainsi se trouvent en même temps rapprochés, sans qu'il soit besoin
+d'aucune hypothèse, les faits qui avaient conduit Richard Owen à
+attribuer aux éléments spermatiques un pouvoir fécondateur limité. Comme
+Cuvier, comme Dugès, et par des motifs autrement puissants, M. de
+Quatrefages assimile les colonies que forment si fréquemment les animaux
+inférieurs à ce que nous nommons l'individu chez les animaux supérieurs;
+mais, de même que Dugès avait donné à l'idée de Cuvier une importance
+toute nouvelle en montrant ses applications à l'anatomie comparée, M. de
+Quatrefages donne à son tour une valeur inattendue à la théorie de Dugès
+par la féconde application qu'il en fait aux plus compliqués des
+phénomènes de reproduction.
+
+ * * * * *
+
+M. Henri Milne Edwards s'est proposé de constituer, comme Richard Owen,
+une théorie tout à fait générale des phénomènes de reproduction, dans
+laquelle il cherche à établir un parallélisme absolu entre les
+phénomènes de la génération alternante et les procédés ordinaires de la
+génération sexuée. Pour l'illustre doyen de la Faculté des sciences de
+Paris, les phénomènes que présentent, dans leur développement, les
+salpes et les méduses, loin d'être une exception, sont, au contraire, la
+règle générale. Tout animal commence par être une simple vésicule, ayant
+qualité d'être vivant et qu'on peut appeler le _protoblaste_. Le
+protoblaste est le plus souvent contenu dans l'oeuf, c'est la vésicule
+germinative; il y termine généralement sa courte existence, mais il peut
+aussi mener une vie indépendante: tel est le cas de l'embryon cilié des
+distomes. Avant de mourir ou de disparaître, le protoblaste produit par
+bourgeonnement un organisme plus compliqué, le _métazoaire_: c'est le
+polype hydraire dans le cas des méduses, la salpe solitaire chez les
+tuniciers, le blastoderme chez les vertébrés; le métazoaire n'a, lui
+aussi, en général, qu'une existence temporaire: il disparaît
+ordinairement comme le protoblaste et comme lui produit, avant de
+mourir, l'animal définitif, l'animal chargé de perpétuer l'espèce, par
+voie de génération sexuée, le _typozoaire_. Les protoblastes peuvent se
+multiplier sous leur forme simple et produire, en conséquence, un ou
+plusieurs métazoaires; les métazoaires peuvent produire plusieurs
+typozoaires ou n'en produire qu'un seul avec lequel ils se confondent
+quelquefois; c'est dans cette aptitude plus ou moins grande à la
+reproduction présentée par les termes successifs de cette série, que
+sont dues les différences observées dans le développement des animaux.
+On cesse donc de s'étonner d'un phénomène qui est absolument général.
+
+ * * * * *
+
+En comparant entre elles les diverses théories que nous venons d'exposer
+et qui toutes ont pour but de donner une explication des mêmes
+phénomènes, on sera sans doute étonné de voir combien sont différentes
+les tendances de leurs auteurs. Pour un physicien, le point de départ de
+toute théorie est un phénomène simple, dont on a rigoureusement établi
+les conditions déterminantes et les lois, dont on poursuit les
+modifications diverses à travers des circonstances de plus en plus
+compliquées; sur ce point tous les physiciens sont d'accord, et nous
+pourrions ajouter que les physiciens sont eux-mêmes d'accord, sur le but
+poursuivi par toute théorie, avec les chimistes et les astronomes. En un
+mot, pour tous les savants qui cultivent les sciences physiques,
+expliquer un phénomène complexe, c'est montrer comment il se rattache à
+un autre phénomène très simple, connu dans tous ses détails, quand on le
+dégage des circonstances accessoires qui interviennent pour le modifier.
+Tous les phénomènes astronomiques sont ainsi rattachés au phénomène
+simple de l'attraction des corps, et l'astronomie tout entière n'est que
+le développement de cette loi: _Les corps s'attirent proportionnellement
+au produit de leur masse et en raison inverse du carré de leur
+distance_. Tous les phénomènes de l'acoustique et de l'optique sont
+ramenés de même au mouvement du pendule; l'optique et l'acoustique
+théoriques sont le développement des équations du mouvement vibratoire.
+Les transformations diverses de la chaleur sont toutes ramenées à un
+phénomène simple, réchauffement d'un corps en mouvement brusquement
+arrêté dans sa course, et la théorie mécanique de la chaleur est le
+développement de l'équation qui établit l'équivalence entre la quantité
+de mouvement disparu et la quantité de chaleur produite. Tous les
+phénomènes électrodynamiques se ramènent encore à l'attraction d'un
+élément de courant sur un élément de courant, et l'électrodynamique est
+le développement d'une équation aussi simple que les précédentes. Ainsi,
+nous ne saurions trop le répéter, dans toutes les branches des sciences
+physiques, les savants sont absolument d'accord sur la signification du
+mot _expliquer_; pour chaque catégorie de phénomènes, ils remontent de
+proche en proche à un phénomène simple, dont ils déterminent
+expérimentalement les lois, et ils cherchent comment ce phénomène se
+modifiera dans toutes les conditions précises que l'on pourra imaginer.
+C'est là la méthode des sciences expérimentales, et le plus beau titre
+de gloire des Bichat et des Claude Bernard est surtout d'avoir montré
+que cette méthode pouvait être appliquée dans toute sa rigueur à la
+physiologie, à la condition de remonter jusqu'aux propriétés
+fondamentales des éléments anatomiques.
+
+Les naturalistes paraissent au contraire se faire les idées les plus
+diverses de ce qu'ils appellent une explication; ils semblent,
+lorsqu'ils établissent une théorie, poursuivre les buts les plus
+différents. Steenstrup, dans sa théorie des générations alternantes, M.
+de Quatrefages, dans une partie de sa théorie de la généagénèse,
+cherchent avant tout à déterminer la fin des phénomènes qu'ils exposent,
+et sont en cela les disciples de Cuvier qui n'admettait, en histoire
+naturelle, d'autres explications que celles qui résultent de
+l'application du principe des causes finales. Leuckart, en exposant sa
+théorie du polymorphisme, Van Beneden, en développant ses idées sur la
+digenèse, constatent simplement que des phénomènes que l'on croyait
+exceptionnels se retrouvent dans un beaucoup plus grand nombre de
+groupes organiques qu'on ne l'avait pensé; ils rattachent ces phénomènes
+à d'autres plus simples et plus généraux, mais qui sont cependant
+limités à une partie du règne animal et demeurent mystérieux; Richard
+Owen se borne à chercher une hypothèse qui pourrait relier entre eux
+deux catégories de phénomènes considérées comme distinctes; M. de
+Quatrefages, dans une autre partie de sa théorie, et M. Milne Edwards
+démontrent qu'un ensemble de phénomènes donnés comme propres à certains
+organismes se retrouvent plus ou moins modifiés dans le règne animal
+tout entier; mais ils prennent les phénomènes observés chez les
+vertébrés supérieurs comme des termes de comparaison et y ramènent ceux
+que présentent les organismes inférieurs: ce sont les phénomènes si
+complexes de la génération sexuée, les phénomènes plus complexes encore
+du développement embryogénique chez les animaux supérieurs qui leur
+servent de point de départ, et c'est avec eux qu'ils cherchent à
+comparer les phénomènes observés chez les animaux inférieurs; la marche
+suivie par les deux illustres naturalistes français est donc exactement
+inverse de celle que suivent les physiciens. Ces divergences sont une
+conséquence pour ainsi dire inévitable de ce fait qu'en histoire
+naturelle l'homme, se proposant d'apprendre à connaître des êtres plus
+ou moins semblables à lui, s'est pris lui-même comme le modèle le plus
+parfait des êtres organisés. Il a recherché chez les animaux des
+organes, des fonctions, des actes analogues aux siens et, croyant se
+connaître lui-même, s'attribuant d'ailleurs une origine divine, a été
+conduit à considérer comme des explications toutes les analogies qu'il
+apercevait entre lui-même et les êtres dont il faisait l'objet de ses
+études. Dans l'hypothèse de la fixité des espèces, cette façon de poser
+le problème de la nature était d'ailleurs peut-être la plus rationnelle.
+
+Dans l'hypothèse de la descendance, le problème est au contraire
+renversé et la méthode d'explication ramenée à la méthode des sciences
+expérimentales. L'homme n'est plus le modèle sur lequel tout est
+construit, auquel tout doit être ramené; c'est au contraire l'être à
+expliquer, le dernier terme auquel la théorie doit aboutir, la plus
+compliquée des énigmes dont elle doit donner la solution. Les
+explications ne doivent plus être de simples comparaisons, de simples
+généralisations; elles doivent établir entre les divers phénomènes des
+relations de cause à effet. En ce qui concerne spécialement les
+phénomènes compris sous les noms de génération alternante, de digénèse,
+de généagénèse, de parthénogenèse, ils ne peuvent être vraiment
+expliqués qu'en partant des propriétés reproductrices des êtres les plus
+simples; leur explication étant une fois trouvée, se posera ensuite la
+question de savoir dans quelle mesure ils peuvent, à leur tour, servir à
+expliquer les phénomènes de développement qu'on observe chez les animaux
+supérieurs et chez l'homme.
+
+Mais il n'était possible de remplir un tel programme qu'à la condition
+d'avoir au préalable réduit l'être vivant en ses éléments, d'avoir
+déterminé les caractères, les propriétés, les facultés des êtres vivants
+les plus simples, problème préliminaire, dont la théorie cellulaire que
+nous devons maintenant faire connaître a, sans aucun doute, beaucoup
+avancé la solution.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+LA THÉORIE CELLULAIRE ET LA CONSTITUTION DE L'INDIVIDU
+
+Pixel: les membranes.--Bichat: les tissus; leurs propriétés
+générales.--Dujardin: le sarcode.--Schleiden: les cellules
+végétales.--Schwann: extension aux animaux de la théorie
+cellulaire.--Prévost et Dumas: la segmentation du vitellus de
+l'oeuf.--Recherches relatives à l'origine des cellules ou éléments
+anatomiques de l'organisme; signification de l'oeuf.--Définition de la
+cellule; le protoplasme et les plastides.--Constitution des individus
+les plus simples.--Colonies animales; nombreuses transitions entre les
+colonies et les individus d'ordre supérieur.--Isidore
+Geoffroy-St-Hilaire: la vie coloniale signe d'infériorité.--M. de
+Lacaze-Duthiers: opposition entre les invertébrés et les
+vertébrés.--Théorie générale de l'individualité animale.
+
+
+Dans les écrits des philosophes, des naturalistes et des médecins, on
+voit souvent revenir, jusqu'au commencement du XIXe siècle, les mots de
+substance vivante, de molécules organiques, de matière animée,
+d'organes, de tissus; mais nulle part ces expressions ne reçoivent de
+définition précise. Chez les animaux supérieurs, on distingue de la
+chair, de la graisse, des os, des nerfs, des tendons, des vaisseaux, des
+membranes; mais de quoi sont faits la chair, la graisse, les os, les
+nerfs, les tendons, les vaisseaux, les membranes? Les connaissances sur
+ce point ne vont pas au delà de la notion de la fibre avec laquelle les
+muscles et les nerfs ont familiarisé les anatomistes.
+
+Un médecin éminent, Pinel, cherchant à appliquer aux maladies les
+méthodes de classification des naturalistes, fut conduit à rattacher les
+caractères et la marche des diverses sortes d'inflammation à la nature
+des membranes qui en étaient le siège et à mettre ainsi en relief
+l'intérêt qu'il y avait pour la médecine à connaître d'une façon précise
+le mode de constitution de ces membranes et, par extension, celle des
+diverses parties du corps. Ce fut le problème que chercha à résoudre
+Bichat dans sa _Dissertation sur les membranes et leurs rapports
+généraux d'organisation_ (1798), dans son _Traité des membranes_ (1800),
+et surtout dans son _Anatomie générale_ (1801), qui parut un an
+seulement avant sa mort. Dans le premier de ces ouvrages, le jeune
+anatomiste précise les ressemblances et les différences qui existent
+entre les membranes que l'on observe dans les diverses parties du corps,
+montre plus nettement qu'on ne l'avait fait avant lui que des membranes
+de même nature peuvent se trouver dans les parties les plus différentes
+de l'organisme, et fonde leur classification sur leur conformation
+extérieure, leur structure et leurs fonctions. Trois ans après, la
+méthode qu'il avait suivie dans ce travail était étendue à l'ensemble
+des systèmes organiques: il consacrait son anatomie générale à étudier
+isolément «et à présenter avec tous leurs attributs chacun des systèmes
+simples qui, par leurs combinaisons diverses, forment nos organes.» Il
+ramenait la physiologie, la pathologie, la thérapeutique, à la
+connaissance exacte des propriétés de ces «systèmes simples», considérés
+dans leur état naturel. L'anatomie générale devenait ainsi une science
+nouvelle à laquelle on a donné depuis le nom d'_histologie_.
+
+«Tous les animaux, dit-il[125], sont un assemblage de divers organes,
+qui exécutent chacun une fonction, concourent, chacun à sa manière, à la
+conservation du tout. Ce sont autant de machines particulières dans la
+machine générale qui constitue l'individu. Or ces machines particulières
+sont elles-mêmes formées par plusieurs tissus de nature très différente
+et qui forment véritablement les éléments de ces organes. La chimie a
+ses corps simples, qui forment par les combinaisons diverses dont ils
+sont susceptibles les corps composés: tels sont le calorique, la
+lumière, l'hydrogène, l'oxygène, le carbone, l'azote, le phosphore, etc.
+De même, l'anatomie a ses tissus simples qui par leurs combinaisons
+quatre à quatre, six à six, huit à huit, etc., forment les organes. Ces
+tissus sont:
+
+1° Le cellulaire.
+2° Le nerveux de la vie animale.
+3° Le nerveux de la vie organique.
+4° L'artériel.
+5° Le veineux.
+6° Celui des exhalants.
+7° Celui des absorbants et de leurs glandes.
+8° L'osseux.
+9° Le médullaire.
+10° Le cartilagineux.
+11° Le fibreux.
+12° Le fibro-cartilagineux.
+13° Le musculaire de la vie animale.
+14° Le musculaire de la vie organique.
+15° Le muqueux.
+16° Le séreux,
+17° Le synovial.
+18° Le glanduleux.
+19° Le dermoïde.
+20° L'épidermoïde.
+21° Le pileux.
+
+«Voilà les véritables éléments organisés de nos parties. Quelles que
+soient celles où ils se rencontrent, leur nature est constamment la
+même, comme en chimie les corps simples ne varient point, quels que
+soient les composés qu'ils concourent à former.»
+
+Entre ces divers _tissus_ qui forment notre corps, qui possèdent chacun
+un mode d'organisation particulier, qui ont chacun, en conséquence, une
+sorte de vie spéciale concourant, pour sa part, à la vie générale de
+l'individu, entre ces éléments de l'être vivant, existe-t-il quelque
+analogie de constitution? Ces mêmes tissus se retrouvent-ils chez tous
+les animaux? Sont-ils à proprement parler les éléments ultimes dans
+lesquels puissent se résoudre les corps vivants? Ce sont des questions
+que le microscope va bientôt résoudre.
+
+Pour Bichat la vie était une propriété des tissus, et les diverses
+façons sous lesquelles elle se manifeste étaient la conséquence des
+différents modes d'agencement de ces tissus. Mais, vers l'époque où il
+vivait, on songeait déjà à remonter des tissus à quelque chose de moins
+complexe. Oken pensait qu'une petite masse sphérique de gelée, le mucus
+primitif, le _Urschleim_, constituait le corps entier des êtres vivants
+les plus simples, des infusoires; il avait même présenté les organismes
+supérieurs comme des agrégats d'infusoires. Un moment, les travaux
+d'Ehrenberg avaient répandu dans la science l'opinion que la prétendue
+simplicité des infusoires n'était qu'une illusion, que la structure des
+êtres microscopiques était presque aussi compliquée que celle des
+animaux supérieurs. Dujardin, professeur à la Faculté des sciences de
+Rennes, établit le premier d'une façon incontestable, en 1835, que la
+vie pouvait s'allier avec une simplicité d'organisation telle que la
+supposait Oken; il donnait le nom de _sarcode_ à une substance vivante
+amorphe, qui composait à elle seule le corps d'un assez grand nombre
+d'êtres inférieurs. Malgré les preuves positives que Dujardin donnait de
+l'existence du sarcode, cette substance, vivante par elle-même, fit à
+son apparition relativement peu de bruit dans la science.
+
+Cependant l'étude microscopique de la structure des végétaux avait
+montré chez ces organismes une remarquable unité de structure. On savait
+depuis longtemps que leurs tissus présentaient une multitude de vacuoles
+plus ou moins semblables entre elles, qu'on désignait souvent sous le
+nom de _cellules_. En 1835, Johannes Müller avait signalé une structure
+semblable dans la corde dorsale des embryons de vertébrés, dans le
+cristallin, la choroïde, les masses graisseuses. Schleiden, en 1838, fit
+ressortir toute l'importance du rôle joué par la cellule dans
+l'organisation des végétaux, montra qu'on pouvait considérer ces êtres
+comme des associations de cellules, et définit en même temps ce qu'on
+devait entendre par ce mot: la cellule végétale est, suivant lui, un
+sphéroïde creux dont la paroi est généralement résistante et encroûtée
+de cellulose, dont le _contenu_ est à demi fluide et se dispose autour
+d'une petite masse centrale, le _noyau_, contenant un ou plusieurs
+_nucléoles_. Plusieurs fois des éléments semblables avaient été
+soigneusement décrits chez les animaux. Théodore Schwann, frappé de la
+simplicité de la théorie de Schleiden, réunit, en 1839, tous les faits
+connus jusqu'à lui relativement à l'existence de cellules animales, et
+proclama à son tour que tous les animaux étaient formés de cellules ne
+différant de celles des végétaux que par la minceur ordinairement plus
+grande et par la plasticité de leur membrane d'enveloppe. Ces cellules
+se formaient, suivant lui, spontanément, soit à l'intérieur d'autres
+cellules, soit dans une substance amorphe interposée entre les cellules
+déjà existantes.
+
+Étant donnée la définition des cellules admises par Schleiden et par
+Schwann, il était impossible de ne pas être frappé de l'identité de
+structure que l'oeuf de la plupart des animaux présentait avec ces
+éléments. L'oeuf était donc une cellule. En 1824, Prévost et Dumas
+avaient montré que le premier phénomène du développement consistait dans
+une segmentation plusieurs fois répétée du contenu de l'oeuf. Bischoff et
+Reichert prouvèrent que les cellules constitutives du corps des animaux
+provenaient de ces sphères de segmentation, si bien que, dès 1844,
+Kölliker posait en principe que, contrairement à l'opinion de Schwann,
+«il n'existe nulle part, dans le développement embryonnaire, de
+formation libre de cellules; qu'au contraire toutes les parties
+élémentaires du futur embryon, de même que tous les éléments vivants de
+l'animal adulte, sont les descendants immédiats d'un élément primitif
+unique, l'oeuf.» Les animaux sont donc des associations de cellules
+issues les unes des autres soit par division, soit par bourgeonnement,
+de sorte que de chacune d'elles on peut remonter par une série de
+générations jusqu'à l'oeuf.
+
+Comment concilier cette proposition, dans sa forme absolue, avec les
+observations de Dujardin sur les animaux uniquement formés de sarcode?
+Gela parut tout d'abord impossible à un assez grand nombre d'anatomistes
+éminents; mais la difficulté tenait simplement à l'idée que Schleiden et
+Schwann s'étaient faite de l'élément anatomique primitif. Des recherches
+multipliées finirent par montrer que, des trois parties constitutives de
+la cellule, la _membrane d'enveloppe_, le _noyau_ et le _contenu_, une
+seule était essentielle: le contenu. La cellule paraît quelquefois
+réduite à sa membrane et à son noyau; mais alors tous les phénomènes
+vitaux ont cessé en elle; elle est morte. Le contenu est donc la partie
+vraiment vivante de l'élément anatomique; on lui a donné le nom de
+_protoplasma_ (Max-Schultze). Mais ce protoplasma, par sa constitution
+et ses propriétés, est identique au sarcode de Dujardin. Les êtres
+sarcodiques peuvent donc être considérés désormais comme formés d'un ou
+plusieurs éléments anatomiques dépourvus de membrane d'enveloppe, comme
+le sont beaucoup d'éléments anatomiques des animaux supérieurs. Ils
+rentrent dans la règle générale, à la seule condition de définir
+l'élément anatomique comme une _masse de protoplasma ou de sarcode, de
+taille limitée, douée d'une vie indépendante, produisant ordinairement
+un noyau à son intérieur et pouvant s'isoler en s'enveloppant d'une
+membrane plus ou moins résistante_. L'élément, anatomique ainsi compris
+est ce que Hæckel a nommé un _plastide_, dénomination simple et que nous
+pouvons dès maintenant adopter, quoiqu'elle soit de date relativement
+récente.
+
+Le protoplasma vivant n'est encore connu qu'à l'état de plastides,
+c'est-à-dire de masses limitées dont la dimension et la forme sont du
+reste extrêmement variables et que l'on peut considérer comme autant
+d'individus. On ne peut citer aucun exemple avéré de plastides se
+formant spontanément soit aux dépens des matières organiques libres,
+soit dans un milieu déjà organisé. Le plus grand nombre des
+histologistes ont à cet égard confirmé les affirmations de Kölliker, et
+les classiques recherches de M. Pasteur ont montré que, dans tous les
+cas où l'on avait cru voir des plastides ou des groupes de plastides se
+former spontanément en dehors des organismes, on avait été victime
+d'illusions. Tout plastide a donc été produit par un autre plastide.
+
+Un plastide isolé peut produire des plastides qui, aussitôt formés,
+s'isolent les uns des autres; c'est le cas des êtres les plus simples.
+Mais d'un plastide unique peuvent aussi naître des plastides destinés à
+demeurer toujours associés, et c'est ce qui arrive pour tous les
+animaux, depuis les éponges et les polypes jusqu'à l'homme, pour tous
+les végétaux autres que les cryptogames monocellulaires. Tous les êtres
+vivants sont donc des associations de plastides, proposition
+fondamentale, qui est la base de l'histologie, et dont on doit surtout à
+Claude Bernard d'avoir fait nettement ressortir toute l'importance pour
+la physiologie générale.
+
+Même dans leurs associations les plus complexes, les plastides qui
+constituent un être vivant ne perdent jamais complètement leur
+indépendance. Chacun d'eux vit pour son compte, comme un être autonome,
+et les diverses fonctions physiologiques de l'animal ne sont autre chose
+que la résultante des actes accomplis par un certain groupe de
+plastides. Il suit de là que la physiologie tout entière, disons plus,
+que l'histoire entière de la vie de l'animal ou du végétal n'est autre
+chose que celle des plastides qui le constituent. Si l'on pouvait
+compter les plastides d'un organisme, si l'on connaissait leurs
+positions respectives, leurs propriétés, leur filiation, non seulement
+on connaîtrait toutes les fonctions de cet organisme, mais on pourrait
+aussi retracer son développement embryogénique et prédire le sort qui
+l'attend. Les plastides sont donc, dans l'état actuel de la science, les
+_éléments anatomiques_ dont les propriétés initiales dominent toute
+l'évolution organique, dont l'étude doit fournir le point de départ de
+toute théorie générale relative aux êtres vivants.
+
+Tous les organismes commençant actuellement par n'être qu'un plastide
+unique, l'_oeuf animal_ ou l'_oeuf végétal_, l'évolution embryogénique
+marchant réellement du simple au composé, et présentant des phénomènes
+d'autant plus complexes que l'être qu'il s'agit de tirer de l'oeuf doit
+être lui-même plus compliqué, la méthode des sciences expérimentales
+indique que l'on doit, pour arriver à comprendre les phénomènes de
+développement et de reproduction chez les animaux supérieurs, en
+déterminer d'abord tous les traits chez les organismes inférieurs et
+s'élever graduellement jusqu'aux vertébrés les plus parfaits. Cela
+paraîtra une règle de simple bon sens; mais les vertébrés ayant été
+pendant longtemps les seuls animaux dont l'organisation était l'objet de
+sérieuses recherches, leur embryogénie a été, par cela même, la première
+qu'on ait étudiée, c'est à elle qu'on n'a cessé de vouloir ramener tous
+les phénomènes embryogéniques, comme on avait déjà cherché à y ramener
+les phénomènes de la génération alternante; de là, une méthode vicieuse
+d'explication qui pèse encore lourdement sur toutes les conceptions
+relatives à l'embryogénie générale[126].
+
+Si l'on suit l'ordre logique, si l'on essaye de déterminer dans les
+types les plus inférieurs des éponges, des coelentérés, des échinodermes,
+des vers, des articulés, quelle est la marche du développement, aussitôt
+une règle générale apparaît. L'oeuf ne produit presque jamais directement
+un organisme semblable à celui d'où il provient; il produit d'abord un
+être très simple. Chez les éponges, chez les hydroméduses, c'est le
+premier individu de la colonie; chez les coralliaires, chez les
+échinodermes, c'est un organisme sans tentacules, sans bras, sans
+rayons, qui deviendra la partie centrale de l'animal adulte; chez les
+vers, c'est ce qu'on a appelé une _trochosphère_; chez les articulés,
+c'est un _nauplius_. La trochosphère et le nauplius représentent
+simplement le premier anneau du corps de l'animal en voie de formation.
+_Ce premier anneau fait toujours partie de la tête de l'animal adulte_
+et parfois la constitue à lui seul; il correspond exactement, au point
+de vue de son mode de formation, au premier individu de la colonie de
+polypes, à la partie centrale de l'animal rayonné. Il n'en diffère que
+parce qu'il demeure libre, tandis que le premier individu de la colonie
+de polypes ne tarde pas à se fixer au sol. Le premier polype, la
+trochosphère, le nauplius se correspondent aussi d'une façon complète au
+point de vue du rôle qu'ils auront à remplir dans la suite de
+l'évolution de l'animal: par un bourgeonnement plus ou moins irrégulier,
+le premier polype et ses descendants constitueront la colonie
+arborescente dont ils font partie; par un bourgeonnement périphérique la
+partie centrale du rayonné achèvera de produire l'animal adulte; par un
+bourgeonnement régulier, s'effectuant dans une direction unique, la
+trochosphère et le nauplius constitueront la chaîne d'anneaux qui
+composent le corps d'un ver annelé ou d'un arthropode. Entre les animaux
+formés de segments placés bout à bout et les colonies ramifiées de
+polypes, il n'y a de différence que relativement à la direction dans
+laquelle s'accomplit le bourgeonnement.
+
+C'est ce que Charles Bonnet avait déjà compris lorsqu'il comparait
+l'organisation du ténia à celle des arbres, faisant remarquer que chacun
+des anneaux de cet animal pouvait être considéré comme un individu
+distinct, et lorsqu'il établissait[127] l'analogie intime qui existe,
+suivant lui, entre la reproduction des parties perdues chez les vers de
+terre et le bourgeonnement des plantes[128]. Cuvier avait pris, au
+contraire, la comparaison au rebours lorsqu'il considérait comme des
+animaux à plusieurs bouches les pennatules et les colonies de polypes;
+c'est aussi ce qu'avait fait Dugès, et c'est ce qui empêchait sa
+_Théorie de la conformité organique_, si féconde quand on en fait une
+application suivie à l'anatomie comparée, de se prêter à une
+systématisation complète des phénomènes embryogéniques. Nous avons vu
+cette systématisation tentée par M. de Quatrefages; mais là encore
+l'illustre savant, ayant pris l'homme comme point de départ, est conduit
+à rechercher des analogies, non à donner une explication dans le sens où
+les physiciens entendent ce mot.
+
+Si l'on s'en tient à la méthode des physiciens comme le voulait déjà
+Bichat, cette explication doit être déduite des propriétés mêmes des
+éléments anatomiques des plastides vivant à l'état isolé. Or, ces
+propriétés sont les suivantes: 1° les plastides, dans des conditions
+convenables de _nutrition_, s'accroissent pendant un certain temps; 2°
+ceux de chaque sorte ne peuvent dépasser un certain maximum de taille,
+au delà duquel ils se divisent pour donner naissance à de nouveaux
+plastides semblables à eux; c'est en cela que consiste ce qu'on appelle
+leur _reproduction_; 3° les plastides subissent l'influence des
+conditions dans lesquelles ils sont placés; leur figure extérieure,
+leurs propriétés physiologiques peuvent être modifiées par les
+circonstances; les plastides jouissent donc d'une certaine
+_variabilité_.
+
+Les plastides associés nés de l'oeuf conservent ces propriétés
+essentielles de nutrition, de reproduction et de variabilité, qu'on
+observe chez les plastides isolés; d'ailleurs, ils demeurent dans une
+large mesure indépendants les uns des autres; mais, en raison même du
+nombre de ceux qui sont associés, chacun se trouve placé dans des
+conditions d'existence particulières, vit d'une façon qui lui est
+propre, présente des caractères extérieurs spéciaux; il en résulte
+bientôt, entre les divers éléments, un partage des fonctions
+physiologiques qui contribuent à assurer l'existence de l'association
+tout entière; ce partage des fonctions rend les éléments entre lesquels
+il s'accomplit d'autant plus solidaires les uns des autres qu'il est
+plus exclusif, de telle sorte que la dissolution de leur société finit
+par entraîner nécessairement leur mort; ainsi se constituent les
+_individus_ qui résultent immédiatement de l'évolution de l'oeuf, et les
+_organes_ qu'ils contiennent.
+
+Ces individus en bourgeonnant produisent des agrégats complexes dont les
+membres, auxquels Dugès appliquait uniformément la dénomination de
+_zoonites_, se comportent à l'égard les uns des autres comme l'ont fait
+les plastides dont chacun d'eux est composé. Ces individus de second
+ordre, sous l'empire de certaines conditions, revêtent des formes
+particulières, accomplissent des fonctions spéciales et peuvent se
+séparer les uns des autres ou demeurent indéfiniment unis. Les
+différents phénomènes désignés sous les noms de _génération alternante_,
+de _digenèse_, de _généagenèse_, etc., ne sont autre chose que le
+résultat de cette séparation précoce ou tardive des individus de second
+ordre, plus ou moins différents les uns des autres, nés sur l'individu
+primitif.
+
+Lorsque la séparation des zoonites n'a pas lieu, l'ensemble des
+individus unis entre eux constitue un organisme auquel on applique le
+nom de _colonie_, si les membres de l'association sont nettement
+distincts les uns des autres et paraissent avoir conservé une grande
+part de leur autonomie; auquel on transporte le nom d'_individu_ lorsque
+les zoonites constituants sont moins nettement séparés ou qu'ils
+semblent tous dominés par une volonté unique ne paraissant résider d'une
+façon plus particulière dans aucun d'eux. On voit par là combien est
+vague la signification de ce mot individu qu'on peut transporter à
+volonté du plastide à un agrégat de plastides, de cet agrégat simple à
+une association d'agrégats semblables à lui, combien est arbitraire la
+limite entre ce qu'on nomme _colonie_ et ce qu'on nomme _individu_.
+
+Isidore Geoffroy Saint-Hilaire avait déjà été frappé de ces passages de
+la colonie à l'individu sur lesquels l'attention s'est vivement portée
+dans ces dernières années. Dans sa belle _Histoire naturelle générale
+des règnes organiques_[129], il emploie le mot _communauté_ au lieu du
+mot qui est demeuré plus usité de colonie, et il expose ainsi le
+parallèle à établir entre ces communautés et ce qu'on appelle
+ordinairement des individus.
+
+«Comme ceux-ci, dit-il[130], la communauté a son unité abstraite et son
+existence collective; c'est une réunion d'individus, et souvent en
+nombre immense; et pourtant elle peut et doit être considérée elle-même
+comme un seul individu, comme un être un, bien que composé. Et elle est
+telle, non pas seulement par une abstraction plus ou moins rationnelle;
+elle l'est en réalité, matériellement, pour nos sens aussi bien que pour
+notre esprit, étant constituée, comme un être organisé, de parties
+continues et réciproquement dépendantes; toutes fragmentées d'un même
+ensemble, bien que chacune soit elle-même un ensemble plus ou moins
+nettement circonscrit; toutes membres d'un même corps, quoique chacune
+constitue un corps organisé, un petit tout. Si bien que la communauté
+tout entière jouit aussi d'une existence réelle et distincte, par
+conséquent _individuelle_, s'il est vrai que l'individualité soit ce qui
+fait qu'un être a une existence distincte d'un autre être.
+
+«Toute communauté réunit ainsi en elle deux existences, deux vies, deux
+individualités pour ainsi dire, superposées l'une à l'autre... et la
+définition que nous avons donnée de la communauté peut, en dernière
+analyse, se résumer en ces termes: un individu composé d'individus; ou
+encore: des individus dans un individu.
+
+«Comme la famille, la société et l'agrégat, la communauté peut être très
+diversement constituée. La fusion anatomique, et par suite la solidarité
+physiologique des individus réunis, peuvent être limitées à quelques
+points et à quelques fonctions vitales, ou s'étendre presque à la
+totalité des organes et des fonctions. Tous les degrés intermédiaires
+peuvent aussi se présenter, et l'on passe par des nuances insensibles
+d'êtres organisés chez lesquels les vies associées restent encore
+presque entièrement indépendantes et les individualités nettement
+distinctes, à d'autres où les vies sont de plus en plus dépendantes et
+mixtes, et après ceux-ci à d'autres encore où toutes les vies se
+confondent en une vie commune, où toutes les individualités proprement
+dites disparaissent plus ou moins complètement dans l'individualité
+collective.»
+
+On s'attendrait, après cette admirable comparaison de la communauté et
+de l'individu, à voir Isidore Geoffroy Saint-Hilaire montrer comment les
+polypes hydraires se soudent entre eux pour produire des méduses,
+comment les zoonites des vers annelés, des arthropodes se solidarisent,
+se modifient pour remplir des fonctions inutiles à l'un d'entre eux en
+particulier, mais indispensables à l'existence de l'ensemble dont ils
+font partie, comment les phénomènes que nous présentent à tous les
+degrés les communautés permettent d'expliquer la formation des
+organismes complexes vers lesquels il semble, d'après ses propres
+paroles, qu'elles nous conduisent pas à pas. On voudrait lui voir dire
+que l'histoire des communautés est une série d'expériences spontanément
+préparées par la nature pour nous faire connaître les procédés au moyen
+desquels elle constitue les organismes supérieurs. Mais non: de
+l'expérience faite aucune conclusion n'est tirée. C'est par la
+coalescence, la soudure, la fusion plus ou moins complète de ses
+individus constituants, que les colonies passent aux organismes
+supérieurs; au lieu d'élever la communauté dans la série organique,
+comme l'entrevoyait déjà Dugès, cette coalescence des individus ne fait,
+au contraire, suivant Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, que dégrader la
+colonie.
+
+«Dans un groupe de mollusques _composés_, poursuit-il, dans un polypier,
+on constate facilement l'individualité de chacun des mollusques ou des
+polypes _composants_, et celle-ci prévaut manifestement sur
+l'individualité collective: dans l'arbre, l'une et l'autre se balancent,
+ou même celle-ci commence à prévaloir; elle l'emporte dans l'éponge à ce
+point que l'individualité proprement dite n'existe plus à vrai dire que
+théoriquement... il était déjà difficile de montrer les individus d'une
+communauté végétale; le nombre de ceux qui composent une masse
+spongiaire échappe non seulement à tout calcul, mais à toute évaluation;
+il est littéralement indéfini.»
+
+Et aussitôt après:
+
+«La communauté ne s'observe normalement que parmi les végétaux, règne où
+la vie unitaire n'existe guère que par exception, et chez les animaux
+des embranchements inférieurs. Pour en trouver des exemples dans les
+rangs supérieurs de l'animalité et chez l'homme, il faut la demander à
+la tératologie; et encore la communauté se réduit-elle ici presque
+toujours à l'union des deux individus, et de deux individus qui, dans la
+plupart des cas, ne peuvent prolonger leur existence au delà de la vie
+foetale.»
+
+Ainsi le fil conducteur est complètement perdu. C'est que la question
+n'est pas encore mûre. On voit bien l'unité de la communauté se
+constituer pièce à pièce dans les embranchements inférieurs du règne
+animal par la fusion d'individualités d'abord distinctes; mais le fait
+qu'un organisme relativement élevé peut procéder de la solidarisation
+d'un certain nombre d'organismes plus simples est complètement négligé,
+et dans tous les cas on ne songe pas que cet organisme si complètement
+un, ce tout si essentiellement indivisible, qu'on appelle un vertébré ou
+même un arthropode, puisse avoir été réalisé par un procédé analogue à
+celui qui tire un siphonophore ou une méduse d'une colonie d'hydres.
+
+L'opposition entre les organismes inférieurs aptes à vivre en colonie et
+les animaux supérieurs essentiellement isolés les uns des autres,
+essentiellement individuels, en quelque sorte, est déjà bien nette dans
+la doctrine d'Isidore Geoffroy; mais cette façon de voir est surtout
+manifeste dans les belles leçons professées en 1863, au Muséum
+d'histoire naturelle, par l'un des savants qui ont le mieux étudié les
+colonies des coralliaires, M. le professeur de Lacaze-Duthiers[131].
+
+Dans une de ces leçons, après avoir tracé les grands traits de
+l'organisation des animaux sans vertèbres, le savant fondateur des
+laboratoires de Roscoff et de Banyuls s'exprime ainsi:
+
+«Une seconde notion à acquérir, en ce qui concerne les invertébrés, est
+celle de la complexité dans un même être. Dans presque tous ces animaux,
+ce qu'on appelle ordinairement un individu n'est autre chose qu'une
+réunion, une colonie de petits individus plus ou moins distincts,
+désignés sous le nom général de _zoonites_. Pour former l'être complexe,
+ces zoonites s'assemblent soit en série linéaire, soit en masse selon
+deux ou trois dimensions.»
+
+L'assimilation entre les vers annelés, les arthropodes et les colonies
+de polypes est complète dans le passage que nous venons de citer, comme
+dans le _Mémoire sur la conformité organique_. Les polypes de la
+colonie, les anneaux du ver, de l'insecte portent également le nom de
+zoonites. Le procédé au moyen duquel les colonies s'élèvent à la dignité
+d'organisme est aussi le même que Dugès, M. Milne Edwards, Richard Owen
+ont successivement signalé. M. de Lacaze Duthiers est d'ailleurs plus
+près de Dugès qu'Isidore Geoffroy; il complète parfois la pensée du
+naturaliste de Montpellier par d'ingénieux commentaires:
+
+Dans les types inférieurs, tous les individus d'une colonie linéaire ou
+irrégulière sont à peu près semblables entre eux et jouissent d'une
+indépendance relative considérable, mais peu à peu se manifeste une
+solidarité de plus en plus étroite, conséquence forcée de la division du
+travail physiologique. «Dans une colonie d'Hydres d'eau douce, par
+exemple, les individus ne sont liés entre eux que par leur extrémité
+inférieure; les extrémités munies de tentacules sont toutes libres et
+fonctionnent séparément. Les diverses espèces de clavelines, appartenant
+à la classe des molluscoïdes tuniciers, vivent réunies sur des
+prolongements radiciformes qu'on peut comparer à des stolons de
+fraisier; mais elles sont du reste libres dans toutes leurs actions.
+Dans quelques autres genres d'ascidies composées, les colonies sont
+enfermées chacune dans une enveloppe charnue et unique, munie d'une
+seule ouverture, par laquelle s'opère la défécation: il y a déjà moins
+d'indépendance dans les fonctions vitales. Les siphonophores présentent
+des colonies bien curieuses par leur composition. Leurs zoonites se
+spécialisent d'une façon toute particulière; certains d'entre eux, sous
+la forme de filaments allongés, terminés par des ventouses ou des
+espèces de harpons, sont les zoonites pêcheurs: ils saisissent les
+aliments et les donnent aux zoonites digérants, formés chacun d'une
+simple cavité vésiculaire ou trompe gastrique; d'autres zoonites servent
+à la locomotion; enfin des zoonites spéciaux ont pour fonction de donner
+naissance à des individus nouveaux.»
+
+M. de Lacaze-Duthiers insiste plus loin sur la facilité particulière que
+les colonies linéaires présentent à la solidarisation: «Dans une colonie
+linéaire, il y a, en général, des rapports forcés entre un zoonite et
+ses deux voisins, rapports qui modifient sa forme plus ou moins
+complètement. Dans les colonies en masse, cette nécessité de relation
+est moins absolue; aussi devons-nous nous attendre à trouver ces
+zoonites très peu différents les uns des autres; c'est ce que vérifie
+l'observation.» Peut-être cette dernière affirmation a-t-elle été un peu
+exagérée, peut-être aussi pourrait-on contester que les rapports forcés
+que dans une colonie linéaire chaque zoonite contracte avec ses voisins
+aient eu sur sa forme une influence prépondérante; mais il s'agit ici de
+phrases recueillies dans une leçon où la précision du langage est plus
+ou moins subordonnée à la nécessité de frapper autant que possible
+l'esprit des auditeurs. Le perfectionnement plus considérable promis en
+quelque sorte aux colonies linéaires n'en est pas moins fortement saisi,
+et l'un des résultats importants de ce perfectionnement est même
+indiqué: «Si ordinairement chaque zoonite possède un centre nerveux, il
+faut cependant remarquer que, chez les invertébrés supérieurs, il semble
+y avoir une tendance à concentrer, pour ainsi dire, ce système nerveux à
+la partie antérieure de l'animal.»
+
+La tendance à la concentration des organes primitivement disséminés dans
+chacun des zoonites, la solidarisation des zoonites, c'est-à-dire la
+concentration de leurs fonctions, voilà donc quelques-uns des caractères
+par lesquels les organismes supérieurs se distinguent des simples
+colonies. Il peut sembler aujourd'hui naturel de voir dans la haute
+individualité des vertébrés le dernier terme de cette concentration: si
+les travaux de Geoffroy Saint-Hilaire et de Dugès n'y avaient préparé
+qu'incomplètement les esprits, les recherches anatomiques,
+physiologiques et embryogéniques qui se sont succédé dans ces derniers
+temps ne laissent plus de doute, à cet égard, que dans l'esprit des
+irréconciliables de toutes les écoles; mais, en 1863, les preuves que le
+Vertébré est lui aussi décomposable en zoonites étaient loin d'être
+faites, et M. de Lacaze-Duthiers, au lieu de voir dans les vertébrés la
+suite, le couronnement, de la longue série des animaux sans vertèbres,
+oppose, au contraire, d'une façon absolue les représentants des deux
+sous-embranchements que Lamarck avait établis dans le règne animal.
+
+«Il n'y a pas, dit-il, que le système nerveux, ou à sa place les
+vertèbres, qui différencient nettement les animaux vertébrés des animaux
+invertébrés. _Sous bien des rapports, ceux-ci diffèrent totalement des
+premiers._ Cette _séparation presque absolue_, qui a soulevé les
+critiques si obstinées des naturalistes de l'école dite _philosophique_,
+parmi lesquels nous voyons Geoffroy Saint-Hilaire en France. Goethe et
+Oken en Allemagne, demande à être établie par quelques développements.
+
+«Une des premières notions à acquérir est relative à la distribution
+différente, chez les vertébrés et chez les invertébrés, de cette chose
+si mystérieuse dans son essence même, cause suivant les uns, effet
+suivant les autres, qu'on appelle la vie... Si l'on regarde la vie comme
+une cause, un principe d'action ayant son origine dans tel ou tel point
+de l'organisme, et si l'on nous permet de représenter, pour ainsi dire,
+la vie par une quantité qui sera plus ou moins grande suivant la
+puissance plus ou moins grande aussi de l'effet produit, nous dirons que
+chez les invertébrés la vie semble être répandue en égales quantités
+dans toutes les parties de l'organisme. Chez les vertébrés, au
+contraire, la vie se concentre en un point particulier de chaque
+individu, ou du moins dans une partie restreinte de son être.
+
+«Que si l'on veut voir dans la vie un effet, une résultante, on pourra
+exprimer le principe que nous voulons énoncer en disant que, chez les
+Invertébrés, cette résultante ne paraît pas être la conséquence de
+l'action plus particulière de tel ou tel point de l'organisme, comme
+cela a lieu chez les vertébrés, où, pour employer une expression un peu
+trop rigoureuse pour de tels objets, la résultante semble appliquée à un
+ou plusieurs organes spéciaux et distincts.
+
+«Un exemple fera mieux ressortir le fait en question. Que l'on coupe une
+patte à un chien; à part le trouble tout local qu'éprouvera l'économie,
+l'animal peut continuer à vivre. Si l'on poursuit la mutilation, on peut
+la pousser peut-être assez loin sans que la vie cesse; mais on arrive
+toujours à un point de l'organisme tel que, lorsqu'il est atteint, la
+vie disparaît brusquement. Ce point remarquable où semble se concentrer
+la vie, ce _noeud vital_, pour employer l'expression de M. Flourens, se
+retrouve chez tous les vertébrés. On peut aussi représenter la même idée
+en rappelant l'image à la fois saisissante et pittoresque de Bichat, qui
+montre la vie comme supportée par un trépied dont les trois pieds sont
+le coeur, le poumon et le cerveau. Que l'un des trois soit détruit, le
+trépied bascule, la vie cesse.
+
+«Par opposition, prenons un insecte ou tout autre articulé. Coupons les
+parties de son corps, séparons sa tête même: la vie ne disparaît point.
+Essayons à l'instant des mutilations dans tous les sens, il est bien
+évident que la mort finira toujours par arriver; mais nous ne trouverons
+pas dans cet animal un point analogue au noeud vital, ou l'un des trois
+organes fondamentaux que nous avons trouvés chez les vertébrés, point ou
+organe dont la lésion amènerait une disparition brusque de la vie.»
+
+Ainsi le vertébré est bien ici représenté comme exactement opposé à
+l'invertébré. Entre l'un et l'autre, il existe des différences
+fondamentales; la vie se comporte tout autrement dans le sous-règne
+privilégié auquel nous rattache notre structure anatomique, et le
+sous-règne où quelques zoologistes confondent encore pêle-mêle, à
+l'exemple de Lamarck, tous les autres types organiques. C'est bien la
+centralisation exceptionnelle que l'on observe chez les vertébrés
+supérieurs qui fait que l'on considère le vertébré comme un être à part;
+mais, d'un côté, cette centralisation a été exagérée par Bichat, comme
+le prouve l'exemple de la poule de Flourens qui vécut un mois privé de
+son cerveau, comme le prouve la prédominance de plus en plus grande des
+fonctions de la moelle épinière sur celles du cerveau à mesure que l'on
+considère des types de vertébrés plus inférieurs; d'un autre côté, cette
+centralisation est le phénomène même qui amène graduellement les
+communautés à l'état d'organisme individuel; nous l'avons vue parvenir
+déjà à un haut degré chez les Arthropodes; elle ne fait que s'élever à
+un degré de plus chez les vertébrés, et cette différence du plus au
+moins peut-elle faire oublier les rapports successivement signalés par
+Geoffroy Saint-Hilaire, Ampère, Dugès, Goethe, Oken, Richard Owen,
+Leydig, M. de Quatrefages entre l'organisation segmentaire ou le mode de
+développement des vertébrés et l'organisation segmentaire ou le mode de
+développement des vers annelés et des arthropodes? Évidemment non. S'il
+en est ainsi, si les vertébrés sont réellement formés de zoonites comme
+les invertébrés, s'ils ne diffèrent que par un degré de coalescence plus
+grand de leurs zoonites, il n'y a plus lieu de les mettre à part; la
+même loi d'évolution s'applique au règne animal tout entier. Chez les
+vertébrés, comme chez les invertébrés, la complication organique a été
+obtenue par la fusion plus ou moins complète de zoonites ayant
+bourgeonné les uns sur les autres et dont le premier, auquel on peut
+donner le nom de _protoméride_[132], était seul originairement le
+produit direct de l'oeuf.
+
+ * * * * *
+
+En résumé, tout cet ensemble de faits et d'idées conduit donc
+nécessairement à une conception simple de l'évolution de l'individualité
+animale. Elle est d'abord réduite à un _plastide_ unique, l'oeuf; l'oeuf
+produit par une division répétée de sa substance un plus ou moins grand
+nombre de plastides nouveaux. Ces plastides nouveaux peuvent se séparer
+dès qu'ils sont formés, et se multiplier à leur tour sous la même forme
+ou sous des formes différentes; c'est ce qui arrive chez un grand nombre
+de protozoaires.
+
+La division de l'oeuf peut être ou non précédée de son mélange intime
+avec un élément semblable à lui ou en forme de filament mobile. Dans le
+premier cas il y a _conjugaison_; dans le second _fécondation_. La
+fécondation précède presque toujours la division de l'oeuf lorsque
+celle-ci doit amener la production de plastides destinés à demeurer
+associés; son absence constitue le phénomène de la _parthénogenèse_.
+
+Les plastides qui demeurent associés, ne sont pas astreints à conserver
+une forme unique; ils forment, dès qu'ils se différencient, un organisme
+relativement simple, sans type défini, auquel nous donnerons le nom de
+_méride_[133].
+
+Les mérides se multiplient comme les plastides: tantôt ils produisent
+directement des oeufs; tantôt ils donnent naissance à des mérides
+nouveaux qui peuvent, dès qu'ils sont formés, se séparer de leur parent
+et vivre d'une façon indépendante: c'est le cas de quelques éponges
+inférieures, de l'hydre d'eau douce et d'un certain nombre de vers
+inférieurs. Une partie des phénomènes de la _génération alternante_ et
+de la _généagénèse_ se rattache à ce mode de développement des mérides
+jouissant de ce que Van Beneden a appelé la _digénèse_.
+
+Les mérides nés les uns des autres peuvent aussi demeurer unis entre
+eux. Ils forment alors ce qu'on nomme des _communautés_ ou des
+_colonies_. Les mérides d'une même colonie peuvent revêtir des formes
+diverses, accomplir des fonctions différentes; des groupes de mérides
+appropriés à ces fonctions peuvent se détacher de la colonie sur
+laquelle ils sont nés et donner lieu aux cas les plus remarquables de
+généagénèse ou de génération alternante. C'est ce qu'on observe dans la
+génération alternante des méduses et des annélides. Mais aussi tous les
+mérides nés les uns des autres peuvent demeurer unis entre eux, se
+modifier de façons différentes, devenir tellement solidaires qu'ils
+soient inséparables; leur ensemble constitue alors un organisme nouveau
+ayant tous les caractères d'un individu; c'est le cas de tous les
+animaux supérieurs auxquels on peut donner le nom de _zoïdes_ ou de
+_dèmes_, suivant qu'ils sont directement décomposables en mérides ou
+qu'il faut d'abord distinguer en eux des groupes de mérides, de zoïdes,
+ayant des propriétés ou des fonctions particulières, comme chez les
+animaux dont le corps présente plusieurs régions distinctes.
+
+Quand le protoméride se fixe, il produit par bourgeonnement des colonies
+irrégulières, arborescentes, ramifiées ou incrustantes, sur lesquelles
+il suffit qu'un certain nombre d'individus équivalents entre eux se
+rapprochent autour d'un centre commun pour produire des organismes
+rayonnés. Quand le protoméride demeure libre et rampant, il présente une
+symétrie bilatérale, ne produit de bourgeons qu'à son extrémité
+postérieure et donne naissance à des organismes segmentés dont les vers
+annelés, les arthropodes et les vertébrés sont les principales formes.
+Les différents modes de symétrie qui caractérisent les grands types
+organiques trouvent donc une explication rationnelle, et il n'est plus
+nécessaire de faire intervenir directement une pensée créatrice
+distincte pour en rendre compte.
+
+La production du protoméride, la formation des mérides et des zoïdes,
+tous les phénomènes de reproduction qui ne nécessitent pas la
+fécondation, tous ces phénomènes de _métagénèse_, peuvent avoir lieu
+successivement et former plusieurs étapes plus ou moins distinctes du
+développement; elles peuvent aussi avoir lieu plus ou moins rapidement
+et souvent assez vite pour s'être déjà accomplies avant l'éclosion;
+c'est grâce au degré plus ou moins grand de cette _accélération des
+phénomènes métagénésiques_ qu'il semble exister chez les animaux
+plusieurs types de développement.
+
+Cette accélération arrive à son maximum chez les organismes les plus
+élevés de chaque groupe: certaines méduses, quelques-uns des
+échinodermes actuels, les crustacés supérieurs, les arachnides, les
+insectes, les mollusques, les vertébrés sortent ainsi de l'oeuf avec tous
+les mérides qui doivent les constituer et ne subissent plus que des
+modifications de détail, tandis que la plupart des coelentérés, les
+crinoïdes, le plus grand nombre des vers et des crustacés inférieurs ne
+possèdent encore à leur naissance qu'un petit nombre de mérides et
+souvent un seul.
+
+Ainsi une même théorie réunit tous les grands traits de la formation
+graduelle et de la structure définitive des individus organisés. Rien
+n'est plus simple que de faire comprendre ce que sont ces individus, si
+l'on cherche d'abord comment ils se sont réalisés, si on les considère
+comme un _résultat_; rien n'est plus difficile que de les définir si on
+les considère indépendamment de toutes les formes qu'ils ont présentées,
+si on s'obstine à voir en eux des _faits primordiaux_. Nous retrouvons
+ici l'opposition que nous avons déjà signalée entre la clarté qu'apporte
+dans les sciences naturelles l'hypothèse du transformisme et
+l'inextricable confusion qu'entraîne avec elle et partout l'hypothèse de
+la fixité des formes vivantes. C'est une erreur que de vouloir englober
+dans une même définition l'_individu_ tel que nous le montrent les
+groupes supérieurs du règne animal et les formes flottantes si
+fréquentes dans les groupes inférieurs; là l'individu n'existe pas
+encore.
+
+Il est presque inutile de faire remarquer que la théorie de la formation
+de l'individualité que nous venons d'exposer, peut être présentée comme
+indiquant également la voie qu'ont dû suivre les êtres vivants pour
+arriver à leur degré actuelle de complication, si la vie a commencé sur
+la terre par des formes simples comparables aux plastides. Chercher
+quelles ont pu être les conditions de cette apparition est permis; mais
+là nous en sommes réduits aux conjectures. Quelles conditions ont
+présidé à la formation des premiers plastides? Pourquoi cette formation
+paraît-elle avoir cessé? Pourquoi sommes-nous demeurés incapables
+jusqu'ici de former de toutes pièces du protoplasme vivant? Ce sont là
+des questions auxquelles nous n'entrevoyons même pas de réponse
+scientifique. D'ailleurs aucune science n'a pu remonter, pour les
+phénomènes dont elle s'occupe, jusqu'à ces questions d'origine:
+l'astronomie ignore d'où vient la matière et comment se sont formés les
+astres dont elle étudie la course et la constitution; la physique ne
+connaît pas la cause des diverses sortes de mouvements et de leurs
+rhythmes, bien qu'elle ait su enchaîner par des lois mathématiques les
+innombrables phénomènes que produisent la pesanteur, la chaleur, la
+lumière, l'électricité, le magnétisme, simples formes du mouvement; la
+chimie cherche encore pourquoi il existe des corps simples et dans
+quelles conditions ces éléments, en apparence immuables, ont pu prendre
+naissance. La biologie, réservant la question de la première apparition
+de la vie et de la substance vivante, demeure dans les conditions
+communes à toutes les sciences d'observation. Il lui suffit d'avoir
+acquis la connaissance des éléments dont les combinaisons variées
+constituent les êtres vivants qu'elle étudie.
+
+Avant l'apparition du livre de Darwin, tous les traits nécessaires à la
+constitution de cette théorie de l'individualité animale étaient dans la
+science; il n'est pas un de ses chapitres qui ne se soit présenté à un
+moment donné à l'esprit de quelque naturaliste. Mais tous ces traits
+étaient épars; c'est seulement dans ces dernières années qu'ils ont pu
+être réunis.
+
+L'individu étant ainsi connu dans sa constitution intime et dans son
+mode probable d'évolution paléontologique, il faut déterminer comment
+cette constitution arrive à se réaliser dans chaque individu: c'est là
+le rôle de l'embryogénie, dont nous devons mieux préciser que nous ne
+l'avons fait jusqu'ici la part contributive à l'édification de la
+philosophie zoologique.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+L'EMBRYOGÉNIE
+
+L'épigenèse et l'embryogénie.--Harvey: Influence de la théorie
+cellulaire.--L'oeuf considéré comme cellule.--Théorie des feuillets
+blastodermiques.--Généralisation exagérée des résultats obtenus par
+l'étude des vertébrés.--L'embryogénie au point de vue de l'histogenèse
+et de l'organogenèse.--Serres et l'anatomie transcendante: l'embryogénie
+considérée comme une anatomie comparée transitoire; arguments à l'appui
+de cette théorie.--Classifications embryogéniques; causes de leur
+insuffisance.--L'embryogénie d'un organisme en est la généalogie
+abrégée.--Accélération embryogénique; phénomènes perturbateurs qui en
+résultent.--Liens réels entre l'embryogénie, la morphologie générale et
+la paléontologie.
+
+
+L'embryogénie ne date évidemment que du jour où fut définitivement
+renversée l'hypothèse que l'être vivant était tout entier contenu dans
+le germe; que toutes ses transformations consistaient dans un
+accroissement de ses parties et dans le fait que des organes d'abord
+invisibles, quoique ayant une existence réelle, devenaient peu à peu
+apparents. Une hypothèse à laquelle se rattachaient les grands noms de
+Swammerdam, de Malebranche, de Leibnitz, de Haller, de Bonnet et de
+Cuvier lui-même devait, si stérile qu'elle fût, résister longtemps aux
+efforts tentés pour la renverser. Jusque dans la première moitié de ce
+siècle, ses partisans luttèrent contre l'évidence même, et cependant,
+dès 1652, Harvey, en affirmant que tout être vivant procède d'un oeuf,
+avait posé sur ses bases véritables le problème embryogénique. C'était
+là, à la vérité, une intuition de génie, mais une simple intuition;
+l'aphorisme: «_Omne vivum ex ovo_,» ne pouvait avoir toute sa valeur que
+si l'on établissait, au préalable, en quoi consistait un oeuf, et si l'on
+retrouvait des oeufs chez tous les êtres vivants. Régner de Graaf, mort
+en 1673, aperçut le premier l'oeuf des mammifères dans les trompes de la
+matrice et découvrit la partie de l'ovaire où se forme l'oeuf, mais sans
+y reconnaître l'oeuf lui-même. Cent cinquante ans après seulement, von
+Baër établit que c'est précisément dans le _follicule de Graaf_ que
+l'oeuf des mammifères prend naissance, mais l'assimilation des parties de
+cet oeuf à celles de l'oeuf des oiseaux ne put être faite d'une manière
+satisfaisante qu'en 1834 par Coste.
+
+La découverte des spermatozoïdes, due à de Hamm et à Leuwenhoek, ne
+servit guère d'abord qu'à alimenter les discussions entre les
+_ovulistes_ et la _animalculistes_, les uns voulant que le germe réside
+dans l'oeuf, les autres dans le spermatozoïde, et ce sont des
+contemporains, MM. Prévost et Dumas, qui ont définitivement établi que
+la pénétration des spermatozoïdes dans l'oeuf est, en général, nécessaire
+au développement de ce dernier et constitue, à proprement parler, la
+fécondation. Toutefois, comme l'a observé M. de Quatrefages sur les oeufs
+de Hermelle, comme cela résulte du développement constant des oeufs non
+fécondés des abeilles et d'autres hyménoptères, et de beaucoup d'autres
+faits analogues, la fécondation n'est pas indispensable au début du
+travail génésique. Swammerdam avait déjà vu que les matériaux de l'oeuf
+fécondé se partageaient en plusieurs masses distinctes. Ce sont aussi
+MM. Prévost et Dumas qui ont établi que cette _segmentation du vitellus_
+de l'oeuf était le premier phénomène de l'évolution embryonnaire. Bientôt
+on reconnut la généralité à peu près absolue de ce phénomène, dont toute
+l'importance ne devait apparaître qu'après l'établissement de la théorie
+cellulaire. Les anatomistes ne tardèrent pas, en effet, à pressentir que
+l'oeuf n'était autre chose qu'une cellule, le premier des éléments
+histologiques de l'embryon, le progéniteur de tous les autres. Kölliker
+en conclut aussitôt que la segmentation n'est qu'une forme de la
+division cellulaire; et il soutient, avec Bischoff, Reichert et Virchow,
+que toutes les cellules de l'embryon, toutes celles de l'animal adulte
+descendent par une série ininterrompue de divisions successives, par une
+véritable filiation, de la cellule ovulaire. À l'aphorisme _Omne vivum
+ex ovo_ de Harvey vint s'ajouter l'aphorisme de Virchow: _Omnis cellula
+è cellula_. Au fond, la seconde de ces propositions comprend la
+première. Les êtres vivants les plus simples pouvant être considérés
+comme constitués par un élément histologique, par un plastide unique, et
+réciproquement les plastides ou cellules associées pour former un
+organisme étant eux-mêmes de véritables êtres vivants, ayant une
+existence, indépendante, l'aphorisme de Harvey et celui de Virchow
+reviennent à dire qu'il ne saurait y avoir de génération spontanée ni
+dans les organismes vivants, ni en dehors d'eux. À la vérité, il faut
+ici s'entendre sur les mots, et cette proposition n'exclut pas la
+possibilité de la transformation en cellules bien définies de masses
+protoplasmiques amorphes, telles que celles qu'on a quelquefois
+signalées dans les tissus en voie de formation sous le nom de
+_blastèmes_. Cette opinion a été soutenue par des histologistes
+éminents, tels que M. Ch. Robin.
+
+Savoir comment procèdent de l'oeuf tous les éléments qui concourent à
+former le corps humain ou celui d'un animal, déterminer toutes les
+étapes que traverse l'embryon avant d'arriver à l'état d'organisme
+définitif, tel est désormais le problème tout entier de l'embryogénie,
+problème qui se complique de cet autre: déterminer la raison d'être de
+ces formes successives, souvent si différentes les unes des autres, que
+l'embryon ne fait que traverser pour arriver à une forme dernière qui
+marque le terme de son évolution.
+
+Bien avant que la signification de l'oeuf et des premières phases de son
+évolution ait pu être comprise, les phénomènes embryogéniques étaient
+déjà considérés sous deux points de vue différents. Tandis que certains
+embryogénistes s'efforçaient surtout de déterminer le mode de formation
+des tissus et des organes, d'autres envisageaient surtout les rapports
+généraux qui peuvent exister entre les formes successives des embryons
+et celles des animaux adultes. Il est aujourd'hui possible de rattacher
+étroitement les uns aux autres les résultats obtenus dans ces deux
+directions différentes; mais les deux écoles n'en ont pas moins laissé
+des traces séparées. Il est encore facile de reconnaître leur influence
+respective dans les recherches de nos contemporains.
+
+L'homme, quelques rares mammifères, le poulet servaient naturellement de
+point de départ aux embryogénistes qui se préoccupaient de rechercher le
+mode de formation des tissus et des organes. L'embryogénie, comme les
+autres branches de l'histoire des animaux, se trouva donc engagée, dès
+le début, dans cette voie essentiellement antiscientifique qui consiste
+à prendre comme types les phénomènes les plus compliqués et à tenter d'y
+ramener les plus simples, au lieu de procéder, comme dans les sciences
+expérimentales, du simple au composé.
+
+Gaspard-Frédéric Wolf (1733-1794) avait vu, chez le poulet, le tube
+intestinal apparaître sous la forme d'un feuillet plan qui se repliait
+peu à peu et dont les bords arrivaient finalement à se souder. Il admit
+une origine analogue pour les autres systèmes d'organes, et Pander, en
+1817, évalua à trois le nombre des feuillets superposés d'où provenaient
+tous les organes. Ces trois _feuillets germinatifs_, dont il est
+aujourd'hui sans cesse question dans les recherches embryogéniques,
+étaient, pour Pander, le _feuillet muqueux_, le _feuillet séreux_ et le
+_feuillet vasculaire_. Sous l'influence évidente d'idées théoriques
+analogues à celles de Bichat, Von Baër porta à quatre le nombre des
+feuillets embryogéniques et les divisa en deux couches: la _couche
+animale_, comprenant le _feuillet cutané_ et le _feuillet musculaire_;
+la _couche végétative_, comprenant le _feuillet vasculaire_ et le
+_feuillet muqueux_. Depuis les recherches de Reichert et de Remak, on
+s'accorde assez généralement aujourd'hui à admettre trois feuillets
+_blastodermiques_: 1° l'_exoderme_ ou feuillet externe qui produit
+l'épiderme, le système nerveux ainsi que leurs dépendances, et qu'on
+pourrait, par suite, appeler le _feuillet sensoriel_; 2° le _mésoderme_
+ou feuillet moyen, qui produit les muscles et les vaisseaux, et qu'on
+désigne aussi sous le nom de feuillet _moto-germinatif_; 3° enfin
+l'_entoderme_ ou feuillet interne, qui, produisant l'épithélium du tube
+digestif et celui des glandes qui en dépendent, mérite la dénomination
+de feuillet _intestino-glandulaire_.
+
+Avoir ramené tous les phénomènes embryogéniques à l'histoire des
+transformations des trois feuillets distincts, c'était sans doute avoir
+singulièrement facilité la comparaison de ces phénomènes chez les divers
+organismes. Les observateurs n'ont, en conséquence, cessé de mettre tous
+leurs soins à retrouver ces feuillets chez les embryons de tous les
+animaux, à déterminer leur mode de formation et leurs transformations
+diverses, étendant ainsi au règne animal tout entier les résultats qui
+avaient été fournis par l'étude des seuls vertébrés. Une telle
+généralisation n'a pu être obtenue sans modifier considérablement le
+sens primitif des mots. Les embryons de la plupart des animaux
+inférieurs ne sont plus constitués par trois _lames planes_ superposées,
+mais par deux sacs emboîtés l'un dans l'autre, ayant un orifice commun,
+et entre lesquels se forment de diverses façons des tissus nouveaux
+auxquels on a appliqué en bloc la dénomination de _mésoderme_. Ces deux
+sacs eux-mêmes n'existent pas toujours. Les larves des éponges, celles
+de la plupart des coelentérés ne présentent que tardivement des parties
+comparables à un exoderme et à un entoderme, de sorte qu'aucune théorie
+générale de l'embryogénie ne saurait prendre pour point de départ les
+trois feuillets blastodermiques des vertébrés. Aussi bien le problème
+n'est-il pas de retrouver plus ou moins exactement les analogies de ces
+feuillets dans le règne animal tout entier, mais d'expliquer pourquoi
+l'embryon de la plupart des vertébrés se trouve au début formé de trois
+feuillets plans. La théorie des feuillets a pu avoir son utilité, au
+point de vue de l'organogenèse ou de l'histogenèse; elle a permis de
+coordonner un certain nombre de faits; mais la philosophie zoologique
+n'a évidemment rien à attendre d'une doctrine qui regarde tout d'abord
+comme résolu le problème dont elle devrait, au contraire, se proposer la
+solution.
+
+Des horizons autrement étendus s'ouvrent devant les embryogénistes qui
+se placent au point de vue de la morphologie générale et recherchent
+quels rapports peuvent exister entre les formes embryonnaires et les
+formes adultes des animaux de même groupe.
+
+La ressemblance évidente que les têtards des grenouilles et des autres
+batraciens présentent avec les poissons avait déjà inspiré à Kielmeyer
+l'idée que les animaux supérieurs traversent, avant d'arriver à l'état
+adulte, les formes que montrent à l'état permanent les animaux
+inférieurs du même groupe. Nous avons retrouvé cette idée dans les
+écrits d'Autenrieth, dans ceux des philosophes de la nature et surtout
+dans ceux de Geoffroy Saint-Hilaire, qui en fait la plus heureuse
+application à la détermination des parties analogues dans les diverses
+classes de vertébrés; mais un élève de Geoffroy, qui fut, comme lui,
+professeur au Muséum d'histoire naturelle, Serres, est, sans contredit,
+le savant qui fit le plus d'efforts pour mettre en relief les liens
+étroits qu'il pressentait entre l'embryogénie, l'anatomie comparée et
+même la morphologie extérieure des animaux[134]. À l'exemple des
+philosophes de la nature, avec qui il n'est pas sans présenter parfois
+un peu trop de ressemblance, Serres admet comme un principe évident que
+«la constitution de l'homme est en réalité un petit monde[135]» dans
+lequel doit venir se refléter l'histoire entière du règne animal. Cette
+hypothèse, qui pourrait être la conclusion finale de toute sa
+philosophie, en est, en réalité, le point de départ. C'est un _a priori_
+autour duquel il essaye de grouper les faits, et la doctrine qu'il
+édifie sur cette base n'est pas, au premier abord, sans une certaine
+apparence de grandeur. L'homme étant le résumé du règne animal, ses
+organes, ses appareils traversent successivement, au cours de leur
+développement, les états définitifs que présentent les mêmes organes,
+les mêmes appareils dans les genres, les familles et les classes dont se
+compose l'échelonnement du règne animal. L'histoire de la formation des
+organes de l'homme est ainsi en petit la répétition de l'histoire des
+organes des animaux. «La série animale n'est qu'une longue chaîne
+d'embryons, jalonnée d'espace en espace, et arrivant enfin à
+l'homme[136].» Doués d'une somme de vie plus ou moins grande, les
+organismes inférieurs s'arrêtent plus ou moins tôt dans la voie que
+parcourt rapidement l'embryon humain. «Arrêt d'une part, marche
+progressive de l'autre, voilà tout le secret des développements, voilà
+la différence fondamentale que l'esprit humain peut saisir entre
+l'organogénie humaine d'une part et l'anatomie comparée d'autre part,»
+et l'on peut dire que «l'_organogénie humaine est une anatomie comparée
+transitoire, comme, à son tour, l'anatomie comparée est l'état fixe et
+permanent de l'organogénie de l'homme_.»
+
+Dans sa discussion académique avec Cuvier, É. Geoffroy Saint-Hilaire
+avait été conduit à ramener implicitement l'unité de plan de structure
+du règne animal à l'unité de plan de développement. C'est cette dernière
+unité qui est, suivant Serres, la loi même de la nature, «de sorte que
+le règne animal tout entier n'apparaît plus que comme un seul animal
+qui, en voie de formation dans les divers organismes, s'arrête dans son
+développement, ici plus tôt et là plus tard, et détermine ainsi, à
+chaque temps de ces interruptions, par l'état même dans lequel il se
+trouve alors, les caractères distinctifs et organiques des classes, des
+familles, des genres, des espèces[137].» L'histoire des animaux
+inférieurs, l'histoire des monstres, l'histoire des animaux fossiles se
+rattachent ainsi étroitement à l'organogénie, et l'on comprend qu'en
+présence des vastes domaines qu'il essaye de lui conquérir, Serres ait
+décoré la science grandiose qu'il entrevoit du nom d'_anatomie
+transcendante_. Pourtant le point de vue auquel s'est placé l'ingénieux
+professeur d'anatomie comparée du Muséum n'est point encore assez élevé.
+Sa préoccupation de retrouver l'homme partout l'empêche de bien saisir
+toute la variété du règne animal et de reconnaître les véritables
+rapports qui unissent entre elles les formes vivantes. On se tromperait
+étrangement si l'on croyait que les choses, dans la nature, se passent
+aussi simplement que Serres le supposait. Si l'homme s'élève par son
+intelligence à une hauteur incommensurable au-dessus du règne animal, si
+son cerveau peut être considéré comme indiquant, au point de vue du
+système nerveux, le terme extrême de l'évolution organique, il n'en est
+certainement pas de même de ses autres organes. Les organes de la
+digestion sont, chez l'homme, moins parfaits que chez les ruminants; ses
+organes de la respiration et de la circulation sont moins compliqués que
+les organes analogues des oiseaux, et ses autres organes de nutrition
+n'ont rien qui les place incontestablement au-dessus de ceux de beaucoup
+d'animaux. Ses organes des sens sont moins délicats que ceux de beaucoup
+de mammifères carnassiers et sa main, sur laquelle on a écrit tant de
+dithyrambes, est beaucoup moins éloignée des formes primitives, toutes
+pentadactyles, que le pied d'une antilope ou d'un cheval. Il n'y a donc
+aucune raison pour que l'embryogénie humaine résume celle du règne
+animal tout entier, pour qu'elle soit, à elle seule, une anatomie
+comparée complète. À aucune phase de son développement un embryon humain
+n'est un véritable poisson; il n'est pas davantage reptile ou oiseau à
+une phase plus avancée. Voilà ce qui est objecté par tous les
+embryogénistes à la théorie de Serres, et ce qui fera tomber dans le
+discrédit son anatomie transcendante.
+
+Cependant une grande partie des faits sur lesquels elle s'appuie ne
+sauraient être mis en doute. Bien réellement la circulation du foetus de
+mammifères rappelle à un certain moment celle des reptiles; la
+constitution de leur crâne n'est pas au début sans analogie avec celle
+du crâne des poissons; leur face présente tout d'abord des arcs
+comparables aux arcs branchiaux des poissons; les premières phases du
+développement de la tête et du corps sont communes à tous les vertébrés.
+D'autre part, les très jeunes batraciens sont par toute leur
+organisation de véritables poissons; les embryons des oiseaux ont
+beaucoup plus d'analogie avec les reptiles que n'en ont les oiseaux
+adultes, et, si l'on compare, dans l'embryon des vertébrés et dans celui
+des animaux articulés, la position des principaux systèmes d'organes
+relativement au vitellus, on est frappé de trouver chez ces embryons une
+identité absolue, là où les adultes ne présentent qu'opposition.
+
+À ces faits, connus depuis plus ou moins longtemps, chaque jour vient en
+ajouter de nouveaux, et l'embryogénie ne cesse de causer les plus
+grandes surprises aux zoologistes. Sans parler de ces phénomènes si
+merveilleux des générations alternantes, dont nous avons précédemment
+montré toute l'importance, on découvre que le plus grand nombre des
+acalèphes de Cuvier commencent par être des polypes; ces deux classes
+d'animaux sont désormais confondues, et il semble qu'on puisse
+considérer les polypes comme des acalèphes arrêtés dans leur
+développement. Johannes Müller étudie les singulières métamorphoses des
+échinodermes, et l'on peut un moment se croire en droit de comparer à
+des acalèphes les larves transparentes de ces rayonnés. Un instant,
+Thomson croit avoir découvert une petite encrine vivant sur nos côtes;
+il constate bientôt que cette encrine n'est autre chose qu'une larve de
+comatule; le comatule reproduit ainsi, dans son jeune âge, une forme
+inférieure de son groupe, dont presque tous les représentants sont
+demeurés à l'état fossile. Les animaux actuels peuvent donc ressusciter,
+dans leur jeune âge, des formes vivantes aujourd'hui disparues, et voilà
+rendu probable ce lien entre la paléontologie et l'embryogénie que
+Serres se plaît à signaler.
+
+Bien qu'elles n'aient pas cette signification, les métamorphoses des
+Trématodes et des Cestoïdes peuvent si bien paraître relier les vers
+parasites aux infusoires que Louis Agassiz propose la suppression de
+cette classe d'êtres microscopiques, qui ne sont, suivant lui, que des
+larves d'animaux plus élevés. Le développement des annélides suggère à
+M. Milne Edwards et à M. de Quatrefages les belles idées que nous avons
+déjà exposées. Thompson, Nordmann et d'autres observateurs montrent que
+tous les crustacés inférieurs ont une forme larvaire commune, le
+_nauplius_, que l'on avait pris d'abord pour un organisme autonome, pour
+un genre spécial de crustacés. Beaucoup de crustacés décapodes sont, à
+leur naissance, de véritables schizopodes; les Crabes conservent
+longtemps un abdomen normal avant de devenir brachyures. Fait plus
+remarquable encore, Thompson découvre que le nauplius est aussi la forme
+larvaire des cirripèdes, qui abandonnent ainsi définitivement
+l'embranchement des mollusques pour entrer dans celui des arthropodes;
+Spence Bate démontre que, après avoir été nauplius, les cirripèdes
+prennent une forme qui rappelle complètement celle d'autres crustacés,
+les cypris, en qui l'on pourrait voir dès lors des cirripèdes arrêtés
+dans leur développement. De nombreuses recherches très concordantes
+établissent que tous les mollusques gastéropodes d'une part, tous les
+mollusques lamellibranches de l'autre, ont une forme larvaire commune,
+et que ces deux formes peuvent aisément se ramener l'une à l'autre. Les
+gastéropodes nus ne se distinguent pas tout d'abord des autres, et leur
+larve possède une coquille et un opercule comme celle des gastéropodes
+ordinaires; l'étude du développement du taret montre à M. de Quatrefages
+que ce lamellibranche si étrange, quand il est adulte, revêt d'abord la
+même forme larvaire que les autres lamellibranches et présente ensuite,
+comme eux, une coquille bivalve dans laquelle il peut se retirer
+complètement. Bien plus, les magnifiques études de M. de Lacaze-Duthiers
+sur le Dentale révèlent cette particularité frappante d'un mollusque
+intermédiaire entre les gastéropodes et les lamellibranches dont la
+larve est d'abord à très peu près celle d'un ver et devient ensuite
+identique à une larve de lamellibranche ordinaire. La larve des
+oscabrions, observée par Lovén, a également toute l'apparence d'une
+larve de ver. Les mollusques que Serres comparait à des foetus de
+vertébrés qui ne se seraient jamais débarrassés de leurs membranes
+foetales, revêtiraient donc tout d'abord la forme de vers.
+
+Les services rendus par l'embryogénie à la zoologie systématique ne
+cessent ainsi de se multiplier. Les rapports les plus imprévus sont
+souvent établis par elle entre des groupes dont il était impossible de
+supposer la parenté. Non seulement on se trouve obligé de reconnaître
+l'identité spécifique d'êtres que l'on plaçait dans des genres ou même
+des familles différentes, mais des classes entières d'animaux doivent
+être abolies. Les naturalistes les plus éminents affirment
+l'impossibilité de déterminer la position systématique d'un animal
+quelconque si l'on ne s'est astreint à le suivre depuis les premières
+phases d'évolution de l'oeuf d'où il doit sortir, jusqu'à ce qu'il
+devienne lui-même capable de se reproduire par voie sexuée. C'est
+l'origine de ces belles monographies dont M. de Quatrefages a donné le
+modèle lorsqu'il écrivit l'_Histoire naturelle du Taret_, et dont M. de
+Lacaze-Duthiers n'a cessé depuis trente ans d'enrichir la science
+française.
+
+Le sens du mot embryogénie s'étend d'ailleurs beaucoup. La génération
+agame, la génération alternante, les métamorphoses, qu'elles
+s'accomplissent dans l'oeuf ou hors de l'oeuf, rentrent désormais dans le
+cadre des recherches embryogéniques. Nous avons montré, en traitant de
+ces phénomènes, quels liens étroits les unissent aux phénomènes de
+développement proprement dit et quelle lumière a répandue leur étude sur
+le mode de constitution des organismes.
+
+L'embryogénie ne pouvait prendre une si grande importance sans qu'on
+cherchât à systématiser les résultats auxquels elle avait conduit.
+L'explication des transformations que subit chaque organisme dans son
+évolution individuelle paraît beaucoup trop éloignée pour qu'on s'en
+embarrasse beaucoup; on ne s'arrête pas plus qu'il ne faut à la
+tentative de Serres; mais on demeure convaincu que son avortement n'est
+pas définitif, et, en attendant d'avoir découvert une meilleure formule,
+on fait servir à la classification les caractères transitoires fournis
+par l'embryogénie, malgré la réprobation dont Cuvier les avait frappés.
+
+Von Baër peut être considéré comme le premier qui ait publié une
+classification purement embryogénique. Les quatre modes d'évolution
+qu'il distingue dans le règne animal ne lui servent à la vérité qu'à
+reconstituer, à peu de chose près, les embranchements de Cuvier; mais la
+caractéristique de l'embranchement des vertébrés, par rapport à celui
+des articulés, est si nette que c'est la seule qui ait pu être conservée
+de nos jours, et les subdivisions qu'il propose pour cet embranchement
+ont servi de point de départ à tous les perfectionnements ultérieurs.
+C'est là, en effet, que pour la première fois les vertébrés pourvus
+d'une allantoïde sont séparés de ceux qui n'en ont pas, et qu'il est
+fait appel aux dispositions diverses du cordon ombilical de l'allantoïde
+et du placenta, pour distinguer, parmi les mammifères, les sous-classes
+et les ordres. On sait quel heureux parti on a tiré depuis, pour la
+classification des mammifères, des diverses modifications de forme que
+peut présenter leur placenta.
+
+Les groupes primordiaux de Von Baër étaient insuffisamment caractérisés.
+M. Van Beneden a pensé à définir ces groupes en se servant comme
+caractères des rapports de l'embryon et du vitellus. Il nomme
+_Hypocotylédonés_ ou _Hypovitelliens_ les animaux dont l'embryon repose
+sur le vitellus par son côté ventral (_vertébrés_); _Epicotylédonés_ ou
+_Epivitelliens_, ceux dont le vitellus est dorsal (articulés);
+_Allocotylédonés_, tous les autres animaux, qui reconstituent ainsi
+l'ancienne grande classe des _Vermes_ de Linné. Il est évident que cette
+dernière division, basée sur des caractères exclusivement négatifs,
+n'est nullement équivalente aux deux autres. Cela seul suffit à montrer
+qu'au moment où le système de Van Beneden a été conçu l'embryogénie
+n'avait pas encore dit son dernier mot.
+
+M. Kölliker a préféré faire intervenir, pour caractériser ses divisions,
+la part plus ou moins grande que prend le vitellus à la formation de
+l'embryon. Enfin, M. Carl Vogt a proposé, à son tour, un système dans
+lequel il tient compte des caractères employés par Von Baër, Van Beneden
+et Kölliker, mais où il introduit en même temps d'autres caractères
+empruntés à l'anatomie ou tirés de l'existence d'un vitellus céphalique
+chez les Céphalopodes.
+
+Il faut bien le dire, ces essais de classification n'ont pas été
+heureux, et il en a été de même de tous ceux qu'on a essayé depuis de
+baser sur l'embryogénie. On pouvait mieux espérer d'une science qui
+avait permis de faire aux anciennes méthodes de si heureuses
+rectifications, qui avait introduit tant d'idées nouvelles dans la
+biologie. Comment expliquer les déceptions qu'elle semble avoir causées?
+Cela est facile.
+
+On remarquera que dans toutes les prétendues classifications
+embryogéniques qui ont été proposées, y compris les plus modernes, il
+n'a été tenu aucun compte de la signification relative des phénomènes
+embryogéniques. Depuis Bonnet jusqu'à Fritz Müller, les naturalistes se
+sont efforcés en vain de démontrer, dans des spéculations trop générales
+pour être précises, que le développement de l'individu n'était autre
+chose que la répétition abrégée du développement de son espèce. Cette
+proposition, que tous les transformistes acceptent aujourd'hui et qui
+semblerait devoir mériter de nouveau à l'embryogénie le titre d'anatomie
+transcendante, cette idée qui semblerait devoir être si féconde, ne
+trouve son application dans aucune des classifications proposées.
+
+C'est qu'en effet l'embryogénie d'un animal est la résultante d'au moins
+trois facteurs qui interviennent simultanément pour produire la série
+des phénomènes qu'elle présente. Ces facteurs sont: 1° l'hérédité, 2°
+l'accélération embryogénique, 3° le mode de nutrition de l'embryon,
+l'indépendance des plastides, des tissus, des organes et des appareils.
+
+En vertu de l'hérédité, un animal devrait passer, dans le cours de son
+développement, par la série de toutes les formes qu'ont revêtues ses
+ancêtres directs dans la succession des temps. Comme ces ancêtres ont
+laissé des descendants modifiés de diverses façons et d'autres qui
+reproduisent plus ou moins exactement les formes ancestrales, il est
+évident que, si notre proposition est vraie, l'embryogénie comparée
+devrait toujours permettre de reconnaître le degré de parenté des
+animaux appartenant à une même lignée; à elle seule, elle devrait
+fournir les moyens de dresser un arbre généalogique authentique du
+règne, de formuler les lois de l'anatomie comparée, d'instituer une
+méthode de classification vraiment naturelle. Les caractères fournis par
+elle devraient primer tous les autres.
+
+Toutes ces conclusions sont parfaitement légitimes, mais c'est à la
+condition que rien ne soit venu troubler la succession des formes
+imposées par l'hérédité à l'embryon, que rien ne soit venu modifier ces
+formes elles-mêmes. Or il n'en est pas ainsi. Toutes les formes qu'ont
+revêtues les ancêtres d'un animal donné étaient nécessairement des
+formes capables de se prêter à une existence indépendante, au moins
+pendant la période de reproduction. Quelle que soit l'époque où l'on
+vienne à briser les enveloppes d'un oeuf, il semblerait donc que
+l'embryon abrité par elles devrait être capable de continuer à vivre
+librement, de chercher lui-même sa nourriture, d'assurer son
+développement ultérieur. Or chacun sait qu'il n'en est pas ainsi. Si les
+formes successives de l'embryon sont des formes ancestrales, ce sont
+certainement des formes ancestrales profondément modifiées. Comme, au
+point de vue de la comparaison des animaux adultes, que visent avant
+tout la classification et l'anatomie, les formes ancestrales ont seules
+de l'importance, tant qu'on n'aura pas distingué, dans les formes de
+l'embryon, ce qui est primitif de ce qui est modifié, ces formes ne
+pourront donner que des indications douteuses.
+
+Cette distinction serait évidemment facilitée si l'on connaissait les
+causes qui ont modifié l'embryogénie telle qu'elle devrait être
+théoriquement. Or parmi ces causes sont précisément les trois autres
+facteurs dont nous avons parlé tout à l'heure et dont il nous faut
+apprécier l'influence. En premier lieu, il est évident que, si l'embryon
+passe par toutes les phases qu'a traversées son espèce, il en abrège
+considérablement la durée. À mesure que les générations de forme
+différente se succèdent, cette durée se raccourcit de plus en plus de
+manière que le développement tienne à peu près dans le même espace de
+temps; il y a donc nécessairement une accélération de plus en plus
+grande des phénomènes embryogéniques. Cette accélération entraîne avec
+elle des modifications rapides de la forme de l'animal, analogues à
+celles que subissent les larves d'insectes, arrivées au terme de leur
+croissance. Pas plus pour les embryons, en général, que pour les larves
+d'insectes, ces transformations incessantes ne peuvent s'accorder avec
+l'activité des organes. L'embryon passe donc, au repos, protégé par les
+enveloppes de l'oeuf, la plus grande partie de sa période de
+développement. Toutefois, dans un même groupe zoologique, son éclosion
+peut avoir lieu aux stades évolutifs les plus divers. C'est ainsi que,
+dans l'ordre des crustacés décapodes, les _Penoeus_ sortent de l'oeuf à
+l'état, de _Nauplius_, les crevettes et la plupart des autres Décapodes
+à l'état de _Zoë_ qui succède, chez les _Penoeus_, à celui de _Nauplius_.
+Ces Zoës revêtent ensuite l'aspect des _Mysis_, et c'est sous ce dernier
+aspect seulement qu'éclosent les Scyllares, les Langoustes et même les
+Homards; enfin le stade Mysis est, à son tour, traversé dans l'oeuf par
+les Bernard l'Ermite et les Écrevisses, qui naissent avec tous les
+caractères des vrais décapodes.
+
+On peut conclure de là que l'accélération embryogénique est loin d'être
+la même pour toutes les espèces d'un même groupe. Ses effets peuvent
+être très variés, porter sur tel stade plutôt que sur tel autre, laisser
+subsister celui-ci tandis que celui-là sera devenu méconnaissable ou
+sera même entièrement supprimé. Enfin, l'accélération portant sur tous
+les stades en même temps, le développement courant, en quelque sorte,
+vers le but à atteindre de manière à réaliser l'animal adulte le plus
+rapidement et le plus économiquement possible, la marche entière des
+phénomènes d'évolution pourra être entièrement transformée: c'est ainsi
+que les phases entières du développement pourront être sautées, que la
+cavité générale et les organes qu'elle contient se constituent de
+diverses façons, que des enveloppes embryonnaires, résultant des mues
+accomplies dans l'oeuf ou de diverses autres causes apparaîtront ou non,
+sans que les formes réalisées au terme du développement diffèrent
+essentiellement les unes des autres.
+
+D'autre part, les transformations, les métamorphoses que l'embryon subit
+sous les enveloppes de l'oeuf représentent un travail qui ne peut
+s'accomplir si les éléments anatomiques qui prennent part à ce travail
+ne sont pas suffisamment nourris. Un certain degré d'accélération
+embryogénique comporte donc l'accumulation dans l'oeuf de réserves
+alimentaires que l'embryon trouvera à sa portée; plus l'éclosion sera
+tardive, plus la réserve devra être considérable, et la présence
+simultanée, dans un espace restreint, d'une provision d'aliments et d'un
+embryon qui se développe, devra entraîner dans la façon d'évolution de
+celui-ci des modifications importantes. À ce genre de modifications
+appartiennent, sans aucun doute, l'apparition plus ou moins tardive de
+la bouche, son mode de formation, ou encore la disposition en feuillets
+superposés et largement ouverts, des premières ébauches embryonnaires
+des vertébrés. Si l'on examine les caractères sur lesquels ont été
+fondées les diverses classifications embryogéniques, il est évident que
+les seuls auxquels on ait fait appel sont précisément ceux qui résultent
+de l'intervention de ces deux éléments perturbateurs des phénomènes
+embryogéniques normaux: l'accélération embryogénique, l'accumulation de
+matériaux nutritifs dans l'oeuf. Il est cependant bien clair que de tels
+caractères ne sauraient avoir qu'une importance tout à fait subordonnée.
+Ils ne pourront être utilement employés que dans les groupes très
+élevés, où une adaptation étroite à certaines conditions d'existence
+aura entraîné, chez l'embryon, l'apparition de véritables organes
+héréditaires, chargés de le nourrir. C'est ainsi que l'allantoïde
+distingue les vertébrés définitivement adaptés à l'existence aérienne de
+ceux qui ne le sont pas encore complètement ou qui ne le sont pas du
+tout; que les différentes formes du placenta dénotent assez bien les
+affinités qui existent entre les ordres de la classe des mammifères.
+Mais là ce sont de véritables organes, bien définis, constitués par une
+longue élaboration, qui interviennent dans la classification au même
+titre que les pattes ou les dents de l'animal adulte, et non des modes
+de développement. Toutes les classifications purement embryogéniques
+sont donc tombées parce qu'elles ont emprunté leurs caractères à des
+mécanismes de développement qui peuvent se reproduire dans les types les
+plus divers, à des processus résultant des perturbations de
+l'embryogénie normale, et non aux phénomènes essentiels de celles-ci.
+Avant que l'hypothèse du transformisme ait donné à l'embryogénie la
+valeur d'un véritable état civil, les naturalistes, sans doute par une
+réaction bien naturelle contre les exagérations des philosophes de la
+nature, ont trop perdu de vue ce parallélisme entre le développement
+individuel des organismes supérieurs et la série des êtres qui, partant
+des formes les plus simples, s'élève graduellement jusqu'à eux; depuis
+que la doctrine de l'évolution a conduit à attribuer à l'embryogénie de
+chaque animal la valeur d'un livre généalogique, on a trop négligé le
+texte même du livre pour ses enluminures, et cela était presque
+inévitable, étant donnés les errements où avaient été engagés les
+embryogénistes par suite de la prépondérance qu'ils attribuaient à
+l'embryogénie humaine.
+
+Actuellement, grâce aux nombreuses et importantes recherches dont les
+animaux inférieurs ont été l'objet, la morphologie et l'anatomie
+comparée sont en mesure de montrer par quelle voie se sont constitués
+les grands types organiques, de déterminer comment les organismes
+appartenant à chacun de ces types se sont graduellement compliqués,
+d'indiquer par conséquent la marche normale des phénomènes
+embryogéniques. On entrevoit donc la possibilité de déterminer
+exactement en quoi ces phénomènes ont été troublés dans chaque cas, et
+de remonter jusqu'à la cause des perturbations. Le moment semble donc
+venu où il sera possible de relier par les liens les plus intimes, comme
+Serres l'espérait, l'embryogénie à la morphologie et à la paléontologie.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons montré dans ce chapitre et dans le précédent comment se sont
+établies les notions que nous possédons sur le mode de constitution de
+l'individu. C'est à l'aide d'éléments anatomiques, ou de véritables
+organismes, nés les uns des autres, mais variables dans leur forme avec
+les circonstances extérieures ou avec leur ordre de succession, que les
+individus organiques quelque peu compliqués se sont formés. Ces
+individus, qui sont eux-mêmes capables de donner naissance à des
+individus nouveaux, peuvent-ils revendiquer réellement, pour leurs
+descendants, une permanence de la forme que nous ne trouvons à aucun
+degré dans les éléments ou les groupes d'éléments dont ils sont
+composés? Cette succession d'êtres nés les uns des autres est
+précisément ce que nous nommons une espèce. Nous sommes ainsi amenés à
+discuter enfin la question de la fixité ou de la variabilité des
+espèces.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+L'ESPÈCE ET SES MODIFICATIONS
+
+Revue rapide des idées relatives à l'espèce.--Position véritable dit
+problème de l'espèce: manières directes de résoudre ce problème.--Essais
+de solution indirecte.--Opposition de la race et de l'espèce.--Prétendus
+critériums de l'espèce: fécondité limitée; instabilité des formes
+hybrides.--Théorie de Godron.--Expériences et théorie de M. Ch.
+Naudin.--Identité de la race et de l'espèce.--Théorie de la variabilité
+limitée.--Comparaisons des doctrines d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire et
+de Charles Darwin.--Conclusions.
+
+
+Le sens que nous devons attacher au mode de constitution de l'individu
+est évidemment lié d'une façon intime à cet autre problème: la série
+généalogique des êtres qui a abouti aux organismes vivant autour de nous
+et que nous rangeons dans une même _espèce_ est-elle entièrement
+composée d'individus identiques entre eux, ou ces individus ont-ils subi
+de graduelles modifications qui permettent de considérer les animaux
+fossiles, différents des animaux actuels, comme leurs ancêtres, et
+autorisent à supposer que des animaux fossiles des dernières périodes
+géologiques on peut remonter à des formes de plus en plus simples
+aboutissant finalement à des plastides isolés?
+
+Pour la première de ces alternatives se décident franchement Linné,
+Cuvier, de Blainville, Flourens, Dugès, Louis Agassiz. Les partisans de
+la variabilité des espèces sont tout aussi nombreux; mais ils entendent
+la variabilité de diverses façons. Pour Bonnet, la variabilité n'est
+qu'apparente; les germes ont reçu à l'origine des choses une
+organisation appropriée aux diverses époques géologiques; ils se
+développent lorsque ces époques ont amené des conditions qui leur sont
+propices. Pour Buffon, les espèces primitivement créées se modifient;
+mais leurs modifications, directement produites par l'action des
+milieux, sont de simples dégénérations du type primitivement établi.
+Étienne-Geoffroy Saint-Hilaire, Goethe, Richard Owen, admettant que les
+êtres ont été créés avec leur degré actuel de complication et n'ont fait
+que se modifier dans le détail, se rapprochent beaucoup de l'opinion de
+Buffon, tout en montrant plus de hardiesse. Érasme, Darwin et Lamarck
+pensent, au contraire, que des formes très simples, créées par Dieu ou
+nées spontanément, se sont graduellement compliquées, perfectionnées
+pour arriver jusqu'à leur forme actuelle. De ces diverses opinions,
+quelle est la vraie? Avant l'époque où Darwin publia son livre mémorable
+sur l'origine des espèces, divers savants avaient cherché à formuler une
+réponse en discutant soigneusement tous les faits acquis à la science,
+en même temps que d'habiles expérimentateurs attaquaient le problème par
+divers moyens. Nous citerons surtout Flourens, Koelreuter, Godron,
+Isidore Geoffroy St-Hilaire et M. Naudin. Il faut reconnaître que leurs
+conclusions furent loin de s'accorder; mais il est facile de montrer que
+les longues discussions auxquelles a donné lieu la question de l'espèce
+tiennent, en grande partie, à ce qu'on y a mêlé une foule de questions
+accessoires, au lieu de se borner à suivre les faits pas à pas, à ce
+qu'on s'est jeté à corps perdu dans les pétitions de principe, au lieu
+de suivre résolument la méthode scientifique.
+
+Choisissons un couple d'animaux aussi voisins l'un de l'autre que
+possible et considérons les divers individus nés de leur union. Ces
+individus, quoique frères et par conséquent incontestablement de même
+espèce, présentent déjà entre eux des différences suffisantes pour qu'un
+examen attentif permette toujours de les distinguer. Il est donc de
+toute évidence qu'il existe dans l'espèce des caractères qui varient en
+quelque sorte spontanément. De ces individus nés d'un même père et d'une
+même mère, faisons deux parts, dont l'une continue à vivre dans les
+conditions mêmes où vivaient les parents, tandis que l'autre,
+transportée sous un climat différent, sera placée dans des conditions
+d'existence aussi éloignées que possible des conditions premières.
+Sûrement, durant le cours de la croissance des individus, des
+dissemblances notables apparaîtront entre les deux groupes. Si, dans ces
+conditions d'existences différentes, on laisse les individus composant
+chacun des deux groupes se reproduire, il arrivera généralement qu'à
+chaque génération, les dissemblances s'accentueront et pourront, au bout
+d'un certain temps, devenir considérables. Finalement, si l'on ramène
+aux conditions d'existence premières les descendants du groupe qui en a
+été écarté, les caractères acquis se maintiendront très longtemps et
+seront transmis presque intégralement à leur descendance, à la condition
+de ne laisser s'unir que des individus présentant les mêmes déviations
+du type primitif. Les individus sur qui se sont fixés de la sorte des
+caractères nouveaux et héréditaires forment, dans l'espèce, un groupe
+nettement défini, auquel on donne le nom de _race_.
+
+Les diverses espèces ne se prêtent pas aussi bien les unes que les
+autres à la formation des races. Il en est qui, transportées dans les
+contrées les plus variées, conservent tous leurs caractères avec une
+persistance remarquable. Certains papillons cosmopolites sont dans ce
+cas. De ce que ces espèces, pour des raisons qu'il y aurait lieu de
+rechercher, ne se laissent pas facilement briser en races, on ne saurait
+évidemment pas conclure que chez d'autres la formation des races ne soit
+au contraire relativement aisée, et c'est le seul point qu'il soit, pour
+le moment, indispensable de retenir.
+
+Les races, une fois obtenues, demeurent pures si l'on ne laisse s'unir
+entre eux que des individus qui en présentent tous les caractères, et
+surtout si l'on maintient ces individus dans les conditions d'existence
+où la race s'est produite. Supposons maintenant que des individus ayant
+constitué une race nouvelle, par suite du transfert de leurs parents
+dans un pays éloigné de leur pays d'origine, aient subi dans leurs
+éléments reproducteurs, dans leurs organes génitaux, dans l'époque de
+leur accouplement, ou même dans les humeurs de leur organisme des
+modifications telles qu'ils ne puissent s'unir aux individus demeurés
+sur place; les deux races vivront côte à côte sans aucun mélange, et
+d'après toutes les définitions, sauf celles d'Agassiz, nous appellerons
+ces races des _espèces_. Nous avons fait ici une hypothèse: c'est que
+des individus de même espèce, mais de race différente, pouvaient subir
+des modifications de leur appareil reproducteur ou du reste de leur
+organisme capables de les isoler complètement des individus demeurés
+identiques à leurs parents communs. Toute la question de l'espèce est
+là: le jour où cette séparation sera constatée scientifiquement, le
+problème de l'espèce sera définitivement résolu, quelque difficulté que
+puisse présenter tel ou tel cas particulier. C'est de plus la manière la
+plus directe de le résoudre. On a avancé plusieurs faits de ce genre,
+mais ils ne sont malheureusement pas absolument concluants.
+
+On obtiendrait encore une solution complète du problème par une marche
+inverse. Des espèces très voisines, dont l'accouplement serait
+authentiquement infécond, ne pourraient-elles être amenées, par
+l'obligation de vivre dans des conditions communes, à s'accoupler
+fructueusement? Plusieurs auteurs ont pensé qu'il avait dû en être ainsi
+de quelques-uns de nos animaux domestiques, les chèvres, les boeufs, les
+chiens surtout, dont les nombreuses variétés proviendraient d'espèces
+sauvages séparément domestiquées et mélangées ensuite. Ici, un point
+capital manque à l'argumentation, la preuve que les espèces dont il
+s'agit n'étaient pas de simples races. Mais ce qu'on n'a pu faire
+jusqu'ici est faisable pour l'avenir, et l'expérience mériterait d'être
+tentée.
+
+Les deux procédés directs de solution faisant défaut, on a cherché à
+tourner la difficulté en étudiant les effets de l'accouplement
+d'individus _unanimement considérés_ comme d'espèce différente: par
+exemple, le chien et le chacal, le chien et le loup, le chien et le
+renard, le chien et le chat; l'âne et le cheval, le chameau et le
+dromadaire, le mouton et la chèvre, le taureau et la biche, le mouflon
+et la brebis, le bouquetin et la chèvre, le bouquetin et la brebis, le
+chamois et la chèvre, les diverses espèces de lamas, le lièvre et le
+lapin, les diverses espèces de volailles et de passereaux, etc. On
+espérait trouver ainsi un critérium absolu de l'espèce, et l'on avait
+même formulé des lois à cet égard. Les accouplements entre individus de
+même _espèce_ sont seuls indéfiniment féconds, disait Frédéric Cuvier;
+les _hybrides_ nés de l'accouplement d'individus d'espèces différentes
+sont souvent stériles; quelquefois la stérilité n'apparaît qu'après un
+certain nombre de générations. Les accouplements entre individus de
+_genre_ différent, ajoutait Flourens, sont toujours inféconds.
+
+Frédéric Cuvier, Flourens et aussi Godron[138] sont d'accord pour
+considérer la fécondité limitée des hybrides comme une preuve de la
+fixité des espèces. On se demande, à la vérité, en quoi l'impossibilité
+de créer par des croisements des formes permanentes, intermédiaires
+entre deux formes spécifiques distinctes, peut démontrer que les formes
+spécifiques actuelles ne sont pas susceptibles de se modifier au point
+que les individus sur qui ont porté les modifications soient incapables
+de s'unir avec ceux qui ont gardé les caractères primitifs de la souche
+commune. Mais les savants dont nous venons de citer les noms admettent
+évidemment _a priori_ la fixité de l'espèce et se préoccupent de
+chercher non pas des preuves de cette fixité, mais des arguments en sa
+faveur. Tout autre eût été leur manière de raisonner et d'expérimenter
+s'ils se fussent laissé guider exclusivement par les faits et les
+conclusions que suggère leur comparaison.
+
+Ce que nous montre l'observation de tous les jours, c'est que les êtres
+vivants se perpétuent sous un certain nombre de formes qui sont toujours
+les mêmes et qui n'ont subi, depuis que nous sommes en état de les
+observer, que des modifications peu importantes. Ces formes sont ce que
+nous appelons les _espèces_. De ce fait la science doit avant tout
+rechercher l'explication, et elle la trouve dans cet autre fait que les
+animaux et végétaux d'espèce différente sont incapables, en se mêlant,
+de produire des formes intermédiaires stables et permanentes, soit parce
+que les croisements sont inféconds, soit parce que les hybrides sont
+stériles. Le physiologiste se demande alors quelle est la cause de cette
+infécondité des croisements, de cette stérilité des hybrides. À la
+première de ces questions, aucune réponse n'a été faite jusqu'ici. À la
+seconde, Koelreuter, M. Godron, M. Ch. Naudin répondent en démontrant
+que, chez les hybrides, les éléments reproducteurs et notamment les
+éléments mâles demeurent imparfaits; mais cette imperfection des
+éléments reproducteurs, qui d'ailleurs n'est pas constante, a une cause
+qu'il faudrait aussi découvrir; là se sont arrêtées les investigations,
+et le plus grand nombre des auteurs ont cru se tirer d'embarras en
+prétendant que le Créateur avait voulu de la sorte maintenir la pureté
+des espèces, ce qui est tout simplement tourner dans un cercle vicieux.
+
+D'autre part, la barrière que le Créateur aurait établie entre les
+espèces est loin d'être toujours également solide. Les hybrides ne
+produisent jamais qu'entre animaux de même genre ou de genres voisins.
+Mais, dans ces limites, ils présentent tous les degrés possibles de
+fécondité. Le plus souvent, les mâles seuls sont inféconds, et les
+femelles peuvent être fécondées indifféremment par les mâles des deux
+espèces parentes. C'est le cas pour les mulets de l'âne et de la jument.
+D'autres fois, comme pour le chien et la louve, les métis peuvent
+produire entre eux pendant plusieurs générations, puis la stérilité
+survient; d'autres fois encore, comme pour le lièvre et la lapine, les
+métis sont indéfiniment féconds, comme si ces animaux, généralement si
+antipathiques l'un à l'autre, étaient de même espèce. Cette inconstance
+des caractères physiologiques des hybrides ne semble-t-elle pas indiquer
+que la distance qui sépare les unes des autres les espèces voisines
+n'est pas toujours la même? Les choses ne se passeraient pas autrement
+si les espèces voisines ou même celles que nous considérons comme de
+même genre étaient issues d'une souche commune. Les expériences sur
+l'hybridation, loin de démontrer la fixité des espèces, fournissent donc
+des arguments en faveur de la formation graduelle des espèces par suite
+d'une modification des espèces préexistantes, et c'est en effet la
+conclusion à laquelle M. Charles Naudin est conduit par ses belles
+recherches sur le croisement de nombreuses espèces de pavots, de
+_mirabilis_, de primevères, de datura, de tabacs, de cucurbitacées, etc.
+
+«Un fait me frappe, dit cet habile expérimentateur[139], dans la
+contemplation du monde organisé et vivant qui nous entoure et dont nous
+faisons partie: c'est que, quelque variés qu'ils soient dans leurs
+formes, les êtres organisés ont entre eux de puissantes analogies. C'est
+en vertu de ces analogies que leur classement est possible en _règnes_,
+en _classes_, en _familles_, en _genres_, en _espèces_. Supprimez ces
+analogies, supposez autant de mondes radicalement différents qu'il y a
+d'individualités dans la nature, et toute possibilité de classement
+disparaîtra. Ce grand phénomène des analogies est-il susceptible
+d'explication? Oui, si l'on adopte le système de l'origine commune et de
+l'évolution des formes; non, si l'on s'en tient au système de la
+primordialité de ces formes. Voici sept à huit cents _solarium_
+disséminés sur une immense étendue de pays de l'Ancien et du
+Nouveau-Monde; tous sont distincts spécifiquement, mais tous se
+ressemblent par une certaine somme de caractères communs
+incomparablement plus importants, aux yeux du classificateur, que les
+différences tout extérieures, et je dirais même superficielles, qui les
+distinguent, puisque ces caractères communs leur assignent à tous leur
+place dans une même classe, une même famille, un même genre. Eh bien, je
+le demande, ces analogies sont-elles un fait sans cause dans l'ordre
+physique? Existent-elles fortuitement ou simplement parce qu'il a plu à
+Dieu qu'elles existassent? Si vous vous en tenez au système de l'origine
+indépendante des espèces, vous avez à choisir entre le hasard (une
+absurdité) et un fait surnaturel, c'est-à-dire un miracle, deux faits
+qui ne peuvent avoir cours dans la science. Accordez, au contraire, un
+ancêtre commun à toutes les espèces, généralisez dans le règne végétal
+cette faculté, dont les formes actuelles conservent un dernier reste, de
+se subdiviser graduellement, et suivant le besoin de la nature, en
+formes secondaires qui s'en vont divergeant à partir du point commun de
+leur origine, pour se subdiviser elles-mêmes en de nouvelles formes,
+vous arriverez sans secousses, et par le seul principe de l'évolution,
+jusqu'aux espèces, aux races et aux variétés les plus légères. Les
+traits superficiels varieront d'une forme à l'autre; mais le fond
+commun, essentiel, subsistera; vous pourrez avoir mille espèces
+dérivées, mais chacune d'elles portera l'empreinte de son origine, le
+signe de sa parenté avec toutes les autres, et c'est ce signe qui vous
+guidera pour les réunir dans une même famille, dans un même genre.»
+
+C'est là la conclusion à laquelle Buffon, au début de sa carrière,
+redoutait de voir les naturalistes se laisser entraîner par l'usage des
+classifications, mais à laquelle il était plus tard arrivé lui-même.
+
+Si les expériences sur les hybrides peuvent conduire à des conclusions
+aussi opposées que celles que soutiennent Godron et M. Naudin, il est
+indispensable d'avoir recours à d'autres arguments pour sauver le dogme
+de la fixité des espèces. On pense y parvenir par d'ingénieuses
+distinctions entre les espèces sauvages et les espèces domestiques,
+entre les espèces et les races, entre les hybrides et les métis. De là
+tout un système philosophique qui peut être résumé dans les propositions
+suivantes, textuellement empruntées à l'ouvrage de M. Godron, _De
+l'espèce et de la race chez les êtres organisés_[140]:
+
+«1° Les espèces animales sauvages qui vivent actuellement ne se
+modifient pas, même sous l'influence des agents extérieurs, de manière à
+changer leurs caractères spécifiques. Ceux-ci sont inaliénables et
+fournissent toujours les moyens de distinguer nettement les unes des
+autres les espèces animales actuellement vivantes.
+
+«2° Les seules modifications qu'elles éprouvent sont légères; elles
+naissent accidentellement et ne deviennent jamais permanentes, tant que
+les animaux continuent la vie sauvage.
+
+«3° Il n'y a donc pas de races naturelles, dans le sens strict du mot;
+la race est le cachet de l'intervention de l'homme.
+
+«4° Les espèces animales sauvages qui ont vécu dans les siècles
+antérieurs au nôtre, et en nous rapprochant autant qu'il est possible de
+l'origine de la période géologique actuelle, ont conservé leur
+conformation et leurs caractères distinctifs, comme le démontre l'étude
+des débris de ces espèces qui sont conservés depuis une longue suite de
+siècles[141].
+
+«5° Malgré les changements qui ont pu se produire dans les agents
+physiques à l'action desquels les espèces sont soumises, elles ne se
+sont pas modifiées dans leur organisation, ni transformées de manière à
+se confondre les unes avec les autres ou à donner naissance à des types
+spécifiques nouveaux, de telle sorte que les animaux qui vivent
+aujourd'hui représentent exactement ceux de même espèce qui vivaient à
+l'origine de la période géologique actuelle et dont ils sont les
+descendants directs.
+
+«6° Les espèces n'ont pas varié davantage durant les périodes
+géologiques qui ont précédé la nôtre. Les espèces vivant durant ces
+périodes n'ont pu, en conséquence, produire en se transformant celles
+qui sont nos contemporaines[142].
+
+«7° Si cette transformation progressive des êtres était un fait réel, si
+les animaux et les végétaux les plus simples avaient, en se
+perfectionnant, donné naissance à des êtres plus complexes, si les
+invertébrés s'étaient métamorphosés en vertébrés, les poissons en
+reptiles, les reptiles en oiseaux et en mammifères, ou bien les plantes
+acotylédonées en monocotylédonées, puis dicotylédonées, des mutations
+aussi complètes n'auraient pu s'opérer que pendant une longue suite de
+siècles... En passant d'une période géologique à une autre, on
+trouverait des êtres en voie de transformation, de véritables
+intermédiaires qui représenteraient toutes les phases de ces
+métamorphoses, et le règne animal comme le règne végétal montreraient
+une série continue d'êtres se nuançant de manière qu'on ne puisse plus
+trouver entre les espèces de lignes de démarcation, de caractères
+spécifiques; on ne trouverait plus que confusion là où tout nous révèle
+un ordre admirable. Mais loin de là, nous observons au contraire, en
+comparant les êtres organisés de deux périodes géologiques successives,
+une interruption brusque entre les formes animales ou végétales; nous
+constatons que des faunes et des flores distinctes se remplacent dans la
+série régulière des formations, et tous ces faits viennent nous
+démontrer la pluralité et la succession de créations organiques
+spéciales aux divers âges de notre planète.
+
+«L'espèce n'a donc pas plus varié pendant les temps géologiques que
+durant la période de l'homme; les différences qui ont pu et qui ont dû
+même se manifester, aux différentes époques géologiques, dans l'action
+des agents physiques, les révolutions, enfin, que notre globe a subies
+et dont il porte dans son écorce les stigmates indélébiles, n'ont pu
+altérer les types originairement créés; les espèces ont conservé, au
+contraire, leur stabilité, jusqu'à ce que des conditions nouvelles aient
+rendu leur existence impossible; alors elles ont péri, mais ne se sont
+pas modifiées.
+
+«8° Si les espèces animales sauvages ne varient pas, si depuis leur
+création elles sont restées fixes, il n'en est pas de même des espèces
+domestiques; celles-ci, soumises depuis un temps plus ou moins long, et
+quelquefois depuis bien des siècles, à des conditions d'existence
+exceptionnelles et extrêmement variées, ont subi des modifications plus
+ou moins nombreuses et importantes dans leurs caractères physiques, dans
+leurs moeurs, dans leurs habitudes et même dans leurs instincts; enfin la
+domesticité est un modificateur d'autant plus puissant que son action a
+été plus complète et s'est prolongée pendant une plus longue période de
+temps[143].»
+
+Godron ajoute plus loin[144] que ces modifications ont pu devenir
+héréditaires et produire ainsi des races durables, se distinguant
+nettement de l'espèce par la faculté que possèdent les individus
+appartenant aux races différentes d'une même espèce de se mêler en
+produisant des métis indéfiniment féconds, transmettant leurs caractères
+mixtes à leur descendance et susceptibles ainsi de servir de point de
+départ à autant de races intermédiaires qu'on en peut concevoir. Il
+termine sa théorie de la race par cette proposition: «Si Dieu a fait
+l'espèce, les races ou variétés permanentes sont le produit de
+l'industrie de l'homme.»
+
+L'homme est lui-même considère comme constituant une espèce unique,
+profondément séparée du règne animal tout entier et méritant de
+constituer à elle seule un règne particulier, dominant les trois autres,
+le _règne moral_ (de Barbençois, 1816), _règne hominal_ (Fabre d'Olivet,
+1822), ou _règne humain_. Rien d'étonnant dès lors que cet être
+privilégié participe dans une certaine mesure aux attributs de la
+divinité.
+
+Ainsi l'espèce est, pour Godron, une entité totalement immuable quand
+elle est livrée à elle-même; les forces aveugles de la nature sont
+incapables de produire en elle aucune modification. Créée pour un
+milieu, pour des conditions d'existence déterminées, elle disparaît
+quand ces conditions viennent à changer. À chaque révolution du globe,
+la création tout entière est anéantie, une création nouvelle marque la
+renaissance du calme et de la stabilité; cette création demeure ce que
+Dieu l'a faite tant que dure la période de repos du globe pour laquelle
+elle a été instituée. Toutefois, l'apparition de l'homme ouvre une ère
+nouvelle pour les espèces animales et végétales; une intelligence faite
+à l'image de l'intelligence divine va désormais plier les formes
+vivantes à des exigences inconnues jusque-là. Ces formes vont céder dans
+une certaine mesure aux caprices de l'homme; mais celui-ci ne saurait
+parvenir à créer des espèces nouvelles, privilège qui n'appartient qu'à
+Dieu, il produit simplement des races et des variétés.
+
+Il est impossible d'ériger plus complètement en système cette
+intervention du miracle dans les phénomènes naturels, que nous avons vu
+tout à l'heure si hautement repoussée par M. Naudin. Mais, de même qu'on
+ne peut être transformiste à demi, on ne peut être à demi partisan de la
+fixité des espèces; tous les tempéraments que l'on peut apporter aux
+deux doctrines ne servent qu'à marquer un désaccord, souvent inavoué,
+entre les faits qui entraînent avec eux des conclusions nécessaires, et
+de chères idées auxquelles on regrette de voir ces conclusions livrer
+bataille. En somme, quiconque croit à la fixité des espèces est
+rapidement amené à appeler le miracle à son aide; quiconque croit à la
+théorie de la descendance croit par cela même que pour la production des
+phénomènes biologiques, comme pour celle des phénomènes physiques, le
+Créateur s'en est remis entièrement au conflit des forces et de la
+matière.
+
+M. Naudin ne s'y trompe pas. L'intelligence humaine n'a pas pour lui de
+pouvoir spécial, j allais dire de délégation spéciale relativement aux
+espèces; c'est bien, suivant lui, le milieu qui a tout fait:
+
+«Il n'y a, dit-il, aucune différence qualitative entre les _espèces_,
+les _races_ et les _variétés_; en chercher une est poursuivre une
+chimère. Ces trois choses n'en font qu'une, et les mots par lesquels on
+prétend les distinguer n'indiquent que des _degrés de contraste_ entre
+les formes comparées... Les contrastes entre les formes comparées sont
+de tous les degrés, depuis les plus forts jusqu'aux plus faibles, ce qui
+revient à dire que, suivant les comparaisons qu'on établira entre les
+groupes d'individus semblables, on trouvera des espèces de tous les
+degrés de force et de faiblesse, et, si l'on essayait d'exprimer ces
+degrés par autant de mots, tout un vocabulaire n'y suffirait pas. La
+délimitation des espèces est donc, comme je le disais tout à l'heure,
+entièrement facultative; on les fait plus larges ou plus étroites
+suivant l'importance qu'on donne aux ressemblances et aux différences
+des divers groupes mis en regard l'un de l'autre, et ces appréciations
+varient suivant les hommes, les temps et les phases de la science.
+
+«Suit-il de là que les mots _race_ et _variété_ doivent être bannis de
+la science? Non sans doute, car ils sont commodes pour désigner les
+faibles espèces qu'on ne veut pas enregistrer parmi les espèces
+officielles; mais il convient de leur donner leur vraie signification,
+qui est absolument la même que celle d'espèce proprement dite, et de
+voir, dans les formes désignées par ces mots, des unités d'une faible
+valeur, qu'on peut négliger sans inconvénient pour la science[145].»
+
+M. Naudin entend d'ailleurs, par _espèce, un groupe d'individus
+semblables contrastant dans une mesure quelconque avec d'autres groupes,
+et conservant, dans la série des générations, la physionomie et
+l'organisation communes à tous les individus_.
+
+Cependant le savant botaniste a contribué lui-même à établir un fait qui
+pourrait être invoqué et qui l'a été effectivement à l'appui de la
+fixité des espèces. De ses recherches sur l'hybridation de végétaux
+appartenant aux groupes les plus variés, comme aussi de nombreuses
+expériences de croisement faites sur les animaux, il résulte que les
+individus directement issus de ces croisements présentent, en général,
+une combinaison des caractères de leurs parents telle qu'on peut les
+considérer comme à peu près exactement intermédiaires entre eux; mais si
+l'on unit ensemble ces individus mixtes, ces _hybrides_, au bout d'un
+certain nombre de générations et souvent dès la seconde, il se fait un
+départ entre les caractères spécifiques; parmi les individus nés des
+mêmes parents et appartenant à la même génération, les uns se
+rapprochent étroitement de l'espèce du père, les autres de l'espèce de
+la mère; les individus intermédiaires sont rares et très différents les
+uns des autres; enfin le plus souvent tous les individus finissent par
+revenir presque entièrement à l'une des espèces parentes, comme si le
+sang de l'autre avait été complètement éliminé. Les croisements féconds
+ne permettent donc pas, dans les conditions où ils ont été réalisés
+jusqu'ici, d'obtenir une espèce exactement intermédiaire entre deux
+autres.
+
+Si l'on croise au contraire entre eux des individus qui ne diffèrent que
+par la race, les individus mixtes ou _métis_ que l'on obtient ainsi sont
+réputés produire assez souvent, quand on les unit exclusivement entre
+eux, une suite de générations dans lesquelles sont conservés leurs
+caractères intermédiaires. Il serait donc relativement facile de créer
+des _races métisses_; il serait impossible de créer des _espèces
+hybrides_. C'est là, pour de très éminents naturalistes, le caractère
+essentiellement distinctif de la race et de l'espèce, et rien n'est plus
+légitime que cette distinction. On ne saurait méconnaître, nous n'avons
+cessé de le dire, qu'il existe dans la nature des groupes d'individus
+semblables suffisamment isolés les uns des autres, par leurs aptitudes
+reproductrices, pour que la formation de groupes intermédiaires soit
+rendue très difficile, et rien n'empêche de considérer chacun de ces
+groupes comme constituant une espèce. Mais entre les groupes moins
+isolés, que leur commune origine conduit à considérer comme de simples
+races, on observe, à ce point de vue, de nombreuses gradations;
+certaines races métisses ont aussi une tendance à disparaître et à
+laisser se reconstituer les deux races parentes ou l'une d'elles
+seulement; de plus, les conditions dans lesquelles les métis et les
+hybrides sont placés paraissent influer notablement sur le degré de
+permanence de leurs caractères.
+
+Cette séparation du sang des deux races unies dans la race
+intermédiaire, cette réversion des métis, exclusivement accouplés entre
+eux, aux deux types auxquels ils doivent leur origine, «n'est pas
+seulement l'exception, ni même la règle; elle est la loi, dit un
+zootechniste éminent, M. Sanson[146]. Dans aucun des cas connus de
+reproduction entre individus issus de deux ou plusieurs races
+différentes, c'est-à-dire ayant des caractères fondamentaux ou
+spécifiques différents[147], cette loi n'a failli. Nous en pouvons citer
+des preuves non douteuses, empruntées à tous les genres d'animaux qui
+sont les sujets de la zootechnie.» Et ces preuves, M. Sanson les trouve
+dans l'état actuel de toutes les races croisées de chevaux, de boeufs, de
+moutons, de porcs, de chiens, de pigeons, etc. Ainsi, de même que
+lorsqu'il s'est agi de la fécondité limitée, cette nouvelle opposition
+entre les hybrides et les métis s'efface, et il faut bien reconnaître,
+avec M. Ch. Naudin, qu'il n'y a entre les races et les espèces d'autre
+différence qu'un degré plus ou moins grand de contraste avec les formes
+les plus voisines. Mais alors disparaît entièrement la doctrine de la
+fixité des espèces. Les formes spécifiques jouissent d'un degré de
+_stabilité_ plus ou moins considérable, mais non pas d'une réelle
+_fixité_. C'est, en définitive, sur cette distinction entre une
+stabilité acquise mais révocable et une fixité originelle et inaltérable
+que repose la _théorie de la variabilité limitée_, à la démonstration de
+laquelle Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a consacré la presque totalité
+de son _Histoire naturelle générale des règnes organiques_.
+
+Ce beau livre, demeuré malheureusement inachevé, parut de 1854 à 1662.
+On peut donc le considérer comme contemporain du livre de Godron, des
+mémoires de M. Ch. Naudin, et il demeure tout à fait indépendant des
+doctrines propres de C. Darwin. La question de variation de l'espèce,
+celle du croisement sous toutes ses formes y sont discutées à l'aide de
+tous les documents qui sont dans la science et des résultats de
+nombreuses expériences faites à la ménagerie du Muséum d'histoire
+naturelle, expériences qui sont la plupart l'oeuvre d'Isidore Geoffroy
+Saint-Hilaire lui-même.
+
+Les conclusions de cette longue et savante discussion sont textuellement
+résumées dans les propositions suivantes[148]:
+
+«Les caractères des espèces ne sont ni absolument fixes, comme plusieurs
+l'ont dit, ni surtout indéfiniment variables, comme d'autres l'ont
+soutenu. Ils sont fixes pour chaque espèce, tant qu'elle se perpétue au
+milieu des mêmes circonstances. Ils se modifient si les circonstances
+ambiantes viennent à changer.
+
+«Dans ce dernier cas, les caractères de l'espèce sont, pour ainsi dire,
+la _résultante_ de deux forces contraires: l'une, _modificatrice_, est
+l'influence des circonstances ambiantes; l'autre _conservatrice_ du
+type, est la tendance héréditaire à reproduire les mêmes caractères de
+génération en génération.
+
+«Pour que l'_influence modificatrice_ prédomine d'une manière très
+marquée sur la tendance conservatrice, il faut donc qu'une espèce passe,
+des circonstances au milieu desquelles elle vivait, dans un ensemble
+nouveau, et très différent, de circonstances; qu'elle change, comme on
+l'a dit, de monde ambiant.
+
+«De là les limites très étroites de variations observées chez les
+animaux sauvages.
+
+«De là aussi l'extrême variabilité des animaux domestiques.
+
+«Parmi les premiers, les espèces restent généralement dans les lieux et
+les conditions où elles se trouvent établies, ou elles s'en écartent le
+moins possible, car leur organisation est en rapport avec ces lieux et
+ces conditions; elle serait en désaccord avec d'autres circonstances
+ambiantes. Les mêmes caractères doivent donc se transmettre de
+génération en génération.
+
+«Les circonstances étant permanentes, les espèces le sont aussi.
+
+«Déjà pourtant la permanence, la fixité ne sont pas absolues.
+L'expansion graduelle des espèces à la surface du globe est, à la
+longue, la conséquence nécessaire de la multiplication des individus.
+D'autres causes, d'un ordre moins général, peuvent aussi amener des
+déplacements partiels.
+
+«D'où, aux limites surtout de la distribution géographique des espèces
+qui se sont le plus étendues, des différences notables d'habitat et de
+climat, qui, à leur tour, entraînent quelques différences secondaires
+dans le régime et même dans les habitudes. À ces divers genres de
+différences correspondent des _races_ caractérisées par des
+modifications dans la couleur et les autres caractères extérieurs, dans
+les proportions et la taille, et parfois dans l'organisation intérieure.
+Ces races ont été fort arbitrairement tantôt appelées variétés de
+localités, tantôt considérées comme des espèces distinctes.
+
+«Chez les animaux domestiques, les causes de variation sont beaucoup
+plus nombreuses et plus puissantes. Dans une longue série d'expériences,
+qui, pour avoir été entreprises dans un but tout pratique, n'en ont pas
+une moindre importance théorique, des espèces de plusieurs classes, au
+nombre de quarante environ, ont été contraintes par l'intervention de
+l'homme de quitter l'état sauvage et de se plier à des habitudes, à des
+régimes, à des climats très divers. Les effets obtenus ont été en raison
+directe des causes; il s'est formé une multitude de races très
+distinctes. Parmi elles, plusieurs offrent même des caractères égaux en
+valeur à ceux par lesquels on différencie d'ordinaire les genres.
+
+«Le retour de plusieurs races domestiques à l'état sauvage a eu lieu sur
+divers points du globe. De là une seconde série d'expériences, inverses
+des précédentes et en donnant la contre-épreuve. Si des animaux
+domestiques sont replacés dans les circonstances au milieu desquelles
+avaient vécu leurs ancêtres sauvages, les descendants reprennent, après
+quelques générations, les caractères de ceux-ci. Ils revêtent seulement
+des caractères analogues, s'ils sont rendus à la vie sauvage dans des
+conditions analogues, mais non identiques...»
+
+Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, à l'inverse de Godron,--et ses arguments
+sont bien difficiles à réfuter,--admet donc comme pleinement démontrée,
+à la fois par l'observation et par l'expérience, la variabilité limitée
+de l'espèce.
+
+D'ailleurs, ajoute-t-il, cette théorie «peut conduire à des solutions
+rationnelles à l'égard de questions qui sont complètement insolubles
+pour les partisans de la fixité absolue, ou que ceux-ci ne résolvent
+qu'à l'aide des hypothèses les plus complexes et les plus
+invraisemblables.
+
+«Il en est ainsi de la question fondamentale de l'anthropologie.
+L'origine commune des diverses races humaines est rationnellement
+admissible au point de vue de la variabilité et à ce point de vue seul.
+Les partisans de la fixité absolue ont dû, pour l'admettre avec nous,
+conclure contre leur propre principe.
+
+«En paléontologie, à la théorie de la variabilité limitée correspond une
+hypothèse simple et rationnelle, celle de la _filiation_; à la doctrine
+de la fixité, deux hypothèses également compliquées et invraisemblables,
+celle des _créations successives_ et celle dite de la _translation_.»
+
+Isidore Geoffroy se range naturellement à l'hypothèse de la filiation,
+qui nous autorise, «par exemple, à rechercher les ancêtres de nos
+éléphants, de nos rhinocéros, de nos crocodiles parmi les éléphants, les
+rhinocéros, les crocodiles dont la paléontologie a démontré l'existence
+antédiluvienne.»
+
+Au moment même où Darwin donnait en Angleterre à la doctrine de la
+descendance un éclat qu'elle n'avait jamais eu, l'illustre héritier du
+grand nom de Geoffroy devenait donc en France le défenseur calme et
+convaincu de cette doctrine. Sans aucun doute, si la mort n'était venue
+le surprendre au moment où la science pouvait encore attendre beaucoup
+de ses laborieuses, patientes et impartiales investigations, Isidore
+Geoffroy aurait élargi les bases de sa théorie, il se fût établi une
+sorte de compromis entre les deux savants qui représentaient de chaque
+côté du détroit des idées analogues. Mais nous ne pouvons prendre la
+théorie de la variabilité limitée qu'au point où l'a conduite Geoffroy,
+et nous devons préciser en quoi elle diffère de la doctrine de Charles
+Darwin.
+
+Que signifie d'abord cette épithète de _limitée_ accolée au mot
+_variabilité_? Des limites sont-elles imposées à l'étendue des
+variations que peuvent subir les formes spécifiques, ou ces limites
+doivent-elles s'entendre du temps pendant lequel ces variations ?peuvent
+s'effectuer, la variabilité étant de la sorte _limitée_ à certaines
+époques? Il est probable que ces deux interprétations étaient également
+dans l'esprit d'Isidore Geoffroy. Quand on parcourt la surface entière
+du globe, les conditions moyennes d'existence offertes aux êtres
+vivants, les diverses variations du milieu semblent, au premier abord,
+osciller entre des limites assez étroites; ces limites déterminent
+celles des modifications que peuvent subir les espèces, toujours
+étroitement dépendantes des agents extérieurs. Les grandes variations du
+milieu, à supposer qu'il y en ait jamais eu, n'ont lieu que dans les
+intervalles qui séparent une période géologique d'une autre; c'est
+pendant ces époques intermédiaires que surviendraient également les
+grandes transformations des espèces.
+
+Isidore Geoffroy ne se prononce nulle part sur l'étendue que l'on peut
+attribuer à ces dernières transformations; mais, du moment qu'on admet
+l'hypothèse de la filiation, il devient totalement impossible de limiter
+en quoi que ce soit cette étendue. Il paraît, en effet, bien établi
+aujourd'hui qu'il n'y avait durant la période primaire ni oiseaux ni
+mammifères, que les reptiles ne se sont montrés qu'après les batraciens
+et les poissons, et que les poissons eux-mêmes ne sont venus qu'après
+les animaux sans vertèbres. L'ordre de succession des mammifères durant
+la période tertiaire a pu être fixé de la façon la plus remarquable.
+L'idée de filiation, pour conserver sa généralité, implique que ces
+animaux ont été tirés les uns des autres, et l'on ne peut évidemment
+admettre de telles modifications sans attribuer en même temps à l'espèce
+une variabilité régie, à la vérité, par des lois précises, mais
+absolument indéfinie: Si les variations qu'une espèce peut subir durant
+une période géologique paraissent au premier abord limitées, il est donc
+impossible d'admettre cette restriction quand on embrasse la durée tout
+entière des temps.
+
+Mais peut-on même admettre que, durant une période géologique donnée,
+les espèces conservent cette stabilité qui ne leur permet tout au plus
+que de former des races géographiques? Une telle hypothèse est
+évidemment liée à la supposition qu'il y a eu dans l'histoire du globe
+des périodes successives de changement et d'immobilité. Or la géologie
+s'éloigne de plus en plus de cette manière de voir; il paraît de plus en
+plus démontré que la surface de la terre s'est toujours modifiée avec la
+lenteur que nous constatons aujourd'hui dans ses transformations, et
+qu'il n'y a jamais eu aucune démarcation tranchée entre deux périodes
+géologiques successives. Dès lors, il faut admettre que les espèces
+peuvent varier indéfiniment et à toutes les époques, et les mots
+«variabilité limitée» ne signifient plus que variabilité lente et
+graduelle, soumise à la fois aux lois de l'hérédité et de l'adaptation
+aux conditions ambiantes, mais, en somme, illimitée.
+
+L'exercice de cette variabilité suppose-t-il enfin, comme le veut
+Isidore Geoffroy, des modifications importantes dans l'état du globe
+terrestre? Non sans doute. Isidore Geoffroy lui-même fait remarquer que
+l'extension graduelle des espèces à la surface du globe, conséquence
+nécessaire de la multiplication des individus, place ces individus dans
+des conditions différentes, susceptibles de déterminer en eux des
+modifications. Mais quelle limite attribuer à cette force expansive des
+espèces? N'est-elle pas capable, à la longue, d'amener les individus
+faisant partie d'une même lignée à vivre dans les conditions les plus
+différentes? Est-il nécessaire de supposer des changements dans un
+milieu déjà essentiellement varié, si les individus d'une espèce donnée
+sont eux-mêmes forcés, sous peine de mort, de se plier aux genres de vie
+les plus dissemblables et vont spontanément, pour ainsi dire, à la
+recherche des états les plus divers du milieu? Evidemment non. C'est là
+ce que Charles Darwin a si brillamment démontré, et c'est en cela que sa
+doctrine diffère de celle d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire.
+
+Pour le savant français, les organismes se transforment pour ainsi dire
+passivement, à la suite des transformations du milieu dont ils ne font
+que subir le contre-coup; pour le naturaliste anglais, l'active
+multiplication des individus, la lutte pour la vie qui en résulte,
+oblige les animaux et les plantes à profiter de toutes les conditions
+d'existence qui leur sont offertes. Le milieu peut rester immuable, dans
+son infinie variété; mais l'espèce est plastique, elle jouit d'une force
+expansive illimitée et vient prendre d'elle-même les empreintes qui lui
+donnent ses aspects si variés. Dès lors, le champ des modifications
+possibles n'a plus de bornes, car, d'une part, les individus d'une même
+espèce gardent indéfiniment de leur origine commune quelque chose qui
+les distingue au milieu des autres êtres vivants, et, d'autre part, la
+postérité de chacun d'eux a toujours devant elle, à mesure qu'elle
+s'accroît, la possibilité de s'établir dans l'un des innombrables
+domaines que le globe tout entier offre à l'activité des espèces
+fécondes. Isidore Geoffroy nous montre des agents modificateurs
+fonctionnant en quelque sorte d'une façon intermittente; Charles Darwin
+nous signale, à côté de ces agents et au-dessus d'eux, une cause
+modificatrice d'une puissance infinie et qui détermine en quelque sorte
+ces agents à entrer en scène: c'est la force expansive que les espèces
+tiennent du pouvoir reproducteur des individus qui les composent. Dans
+cette nouvelle hypothèse, les espèces n'ont cessé de se modifier depuis
+l'époque où la vie s'est montrée sur la terre, et l'on comprend sans
+peine comment les formes vivantes sont parvenues à la prodigieuse
+diversité que nous révèle l'étude de la botanique, de la zoologie et de
+la paléontologie, Il n'est plus nécessaire, pour expliquer les
+modifications dont les espèces sont susceptibles, de faire appel à des
+phénomènes exceptionnels, inconnus à notre époque et dont l'homme
+n'aurait jamais été le témoin; il n'est même pas nécessaire de supposer
+dans le milieu où vivent les organismes des changements plus ou moins
+profonds; les modifications des formes vivantes sont, comme tous les
+phénomènes physiques et chimiques que nous observons, les effets de
+causes encore agissantes et déterminables.
+
+ * * * * *
+
+On arrive bien vite, sur cette pente, à poser le problème de la zoologie
+et de la botanique tout autrement que ne l'avaient fait jusque-là les
+naturalistes. Chaque forme vivante apparaît comme le résultat d'une
+série d'actions successives du milieu sur les ancêtres de l'être qui la
+présente, et l'on conçoit la possibilité de déterminer quelles ont été
+ces actions, quels effets elles ont produits, dans quel ordre elles se
+sont succédé.
+
+Ce n'est plus, cette fois, un simple tableau de la Nature qu'il s'agit
+de tracer, ce n'est plus le mystère de ses intentions qu'il s'agit de
+dévoiler, ce ne sont plus même les lois auxquelles elle s'astreint dans
+la production des organismes qu'il s'agit d'énoncer; c'est une véritable
+explication de chaque être vivant qu'il faut trouver, une explication au
+sens où les physiciens et les chimistes entendent ce mot, au sens où le
+prennent déjà les physiologistes. La méthode des sciences naturelles se
+trouve ramenée à la méthode commune aux sciences physiques. La vraie
+supériorité de la doctrine de l'évolution est dans cette conséquence,
+encore incomplètement dégagée par Darwin, mais qui devait nécessairement
+s'imposer et qui a déterminé une incontestable renaissance dans toutes
+les branches de l'histoire naturelle. Sans doute, nous sommes encore
+loin d'avoir obtenu les brillants résultats dont notre imagination se
+plaît à espérer la réalisation; mais n'est-ce rien que de s'être dégagé
+de l'anthropomorphisme étroit qui pendant de si longs siècles a pesé sur
+les plus belles conceptions des naturalistes, d'avoir compris que
+l'explication des êtres vivants devait se trouver dans le monde où ils
+vivent et non pas hors de lui, de s'être convaincu que la biologie ne
+serait faite que le jour où l'on pourrait dire de chaque forme organique
+quelle est la cause qui l'a produite, où la classification zoologique ne
+serait autre chose que l'histoire des adaptations successives que les
+êtres vivants ont subies?
+
+Si les naturalistes ont longtemps considéré ce but comme au-dessus de
+leurs forces, si, jusque dans la première moitié de ce siècle, las de
+chercher dans la nature une explication qu'ils ne trouvaient pas, ils
+croyaient devoir rattacher chaque forme vivante à l'intervention d'une
+volonté surnaturelle, nous espérons avoir démontré dans les pages qui
+précèdent que leur ambition nouvelle est pleinement justifiée par les
+résultats déjà obtenus. À la vérité, des difficultés d'un autre ordre se
+dressent devant eux. L'ancienne doctrine, en faisant de la nature
+l'oeuvre immédiate d'un créateur tout-puissant, semblait en quelque sorte
+mettre l'homme en commerce incessant avec Dieu. On a redouté que, en
+montrant les êtres vivants livrés comme les corps inanimés à l'action
+aveugle des forces physiques, le transformisme ne fît oublier le
+Créateur. Mais c'est encore là de l'anthropomorphisme. À ceux que
+tourmenteraient de tels scrupules, il convient de rappeler que la
+chimie, la physique, l'astronomie, en expliquant les faits qui
+appartiennent à leurs domaines respectifs, n'ont nullement atteint la
+cause première. La biologie moderne n'atteint pas davantage cette cause;
+elle ne supprime pas Dieu; elle le voit plus loin et surtout plus haut.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: Ce sont nos vertébrés.]
+
+[2: Aristote a surtout en vue les arthropodes et les vers.]
+
+[3: Lucrèce, _De natura rerum_, livre V, vers 781 à 875.]
+
+[4: Liv. VIII, ch. XLII, § 27 et 28.]
+
+[5: Cette phrase est attribuée à Pascal par Ét. Geoffroy Saint-Hilaire,
+et sa contexture semble bien celle d'une phrase de l'auteur des
+_Provinciales_; mais les recherches faites par M. Isidore Geoffroy
+Saint-Hilaire, celles faites par M. Jules Soury n'ont pas permis de la
+retrouver; nous n'avons pas été plus heureux, et il reste par conséquent
+quelque doute sur son authenticité.]
+
+[6: Ch. Bonnet, _Contemplations de la nature_, Amsterdam, 1764, t. Ier,
+p. 29.]
+
+[7: _Ibid._, p. 21.]
+
+[8: _Ibid._, p. 25.]
+
+[9: _Ibid._, t. II, p. 74.]
+
+[10: _Ibid._, p. 77.]
+
+[11: Charles Bonnet, _Palingénésie philosophique, ou idées sur l'état
+passé et sur l'état futur des êtres vivants_, 1768.]
+
+[12: Bonnet, _Palingénésie philosophique, Oeuvres complètes_, t. VII, p.
+65, éd. de Neufchâtel, 1783.]
+
+[13: Bonnet, _Considérations sur les corps organisés, Oeuvres complètes_,
+t. III, p. 37 et 38.]
+
+[14: Bonnet, _Oeuvres_, t. VII, p. 68.]
+
+[15: _Ibid._, p. 67.]
+
+[16: Ch. Bonnet, _Palingénésie philosophique; Oeuvres_, t. VII, p. 152.]
+
+[17: _Ibid._, p. 163.]
+
+[18: _Ibid._, t. III, p. 152.]
+
+[19: _Zoonomie_, vol. I, p. 507.]
+
+[20: Nous devons à notre vénérable ami, M. Victor Considérant, la
+communication de ces passages des oeuvres de Maupertuis.]
+
+[21: M. le conseiller d'État du Mesnil et M. Victor Considérant nous ont
+signalé l'un et l'autre les opinions transformistes, plusieurs fois
+exprimées, de Diderot.]
+
+[22: Diderot, _Pensées sur l'interprétation de la nature_, LI, 1754.]
+
+[23: _Histoire naturelle des animaux, Animaux communs aux deux
+continents_.]
+
+[24: _Dégénération des animaux_.]
+
+[25: _Réflexions sur les expériences de Leuwenhoek_.]
+
+[26: _Histoire des animaux_, chapitre II.]
+
+[27: _Philosophie zoologique_, éd. 1809, t. I, p. 76.]
+
+[28: _Ibid._, t. I, p. 98.]
+
+[29: _Ibid._, t. I, p. 80.]
+
+[30: _Ibid._, t. I, p. 58.]
+
+[31: _Ibid._, t. I, p. 92.]
+
+[32: _Ibid._, t. I, p. 118.]
+
+[33: _Histoire de la création naturelle_, traduction française,
+Reinwald, édit., 1874, p. 102.]
+
+[34: _Philosophie zoologique_, t. I, p. 101.]
+
+[35: _Ibid._, t. I, p. 265.]
+
+[36: _Ibid._, t. I, p. 349.]
+
+[37: _Ibid._, t. I, p. 357.]
+
+[38: _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_.]
+
+[39: On lit, on effet, dans l'_Optique_ de Newton, question 31: «On peut
+en dire autant de cette uniformité que nous montre la structure des
+animaux. Tous les animaux ont, en effet, deux côtés semblables, le droit
+et le gauche; en arrière correspondent à ces deux côtés deux pieds; en
+avant, deux bras, deux pieds ou deux ailes fixés aux épaules; entre les
+épaules, un cou, faisant suite à l'épine dorsale et auquel est fixée la
+tête; sur cette tête, deux oreilles, deux yeux, un nez, une bouche, une
+langue sont semblablement placés chez presque tous les animaux.»]
+
+[40: Voir _Vie, travail et doctrine d'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire_,
+par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, p. 143.]
+
+[41: _Philosophie anatomique_, Introduction, p. xxx, 1818.]
+
+[42: _Mémoires de l'Académie des sciences_, t. XII.]
+
+[43: _Annales des sciences naturelles_, t. I, p. 116.]
+
+[44: _Ibid._, 1820, p. 462 et 539.]
+
+[45: Voir sur cette parenté des vertébrés et des animaux segmentés notre
+ouvrage _Les colonies animales et la formation des organismes_, p. 662 à
+700.]
+
+[46: _Recherches sur les Sauriens fossiles_, p. 4.]
+
+[47: _Influence du monde ambiant sur les formes animales_, p. 76.]
+
+[48: Geoffroy condamne surtout le choix des _preuves particulières_ sur
+lesquelles Lamarck a appuyé sa doctrine; quant à l'influence des
+habitudes sur les modifications organiques, aucun physiologiste ne
+voudrait, pensons-nous, la mettre en doute. Il serait facile de réunir
+un grand nombre de formes organiques qui ont été figées, en quelque
+sorte, par l'hérédité dans l'attitude qui leur est le plus habituelle,
+attitude qui est devenue le point de départ de modifications organiques
+importantes.]
+
+[49: _Mémoire sur l'influence du monde ambiant pour modifier les formes
+animales_, p. 82, 1831.]
+
+[50: Il s'agit ici de William Edwards, frère de M. Henri Milne Edwards,
+le doyen actuel de la Faculté des sciences de Paris.]
+
+[51: _De l'influence des circonstances extérieures sur les corps
+organisés_, p. 26.]
+
+[52: Page xi, note.]
+
+[53: Voir, par exemple, à ce sujet, Credner, _Traité de géologie_, trad.
+française, p. 255.]
+
+[54: Ed. 1829, p. 9.]
+
+[55: _Discours sur les révolutions du globe_, édit. Didot, p. 62.]
+
+[56: _Règne animal_, 2e édit., 1829, t. I, p. 46.]
+
+[57: _Annales du Muséum d'histoire naturelle_, t. XIX, p. 76, 1812.]
+
+[58: Ce sont les poulpes, les seiches, les calmars et les animaux
+analogues.]
+
+[59: _Principes de philosophie zoologique_, p. 70, 1830.]
+
+[60: Article Nature du _Dictionnaire des sciences naturelles_.]
+
+[61: _Vie, travaux et doctrine scientifique d'Étienne Geoffroy
+Saint-Hilaire_, par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, p. 376.]
+
+[62: _Mémoire sur l'Hectocotyle_. Par une bizarre coïncidence, dans ce
+même, mémoire, où des faits positifs sont seuls censés devoir trouver
+place, Cuvier s'arrête à une conclusion étrangement erronée, à savoir
+que l'hectocotyle, qu'on sait être aujourd'hui un simple bras de poulpe,
+est une sorte de ver parasite.]
+
+[63: _Mémoire sur l'oreille osseuse des crocodiles et des téléosaures_,
+p. 136, 1831.]
+
+[64: _Notions de philosophie naturelle_, 1837, p. 111. Geoffroy venait
+d'être dépouillé au profit de Frédéric Cuvier de la direction de la
+ménagerie du Muséum, qu'il avait fondée.]
+
+[65: _Études progressives d'un naturaliste_, 1835, p. 84.]
+
+[66: Johannes Müller, _Handbuch der Physiologie des Menschen_, II Band,
+p. 522: «Die wichtigsten Wahreiten in den Naturwissenchaften sind weder
+allein durch Zergliederung der Begriffe der Philosophie, noch allein
+durch blosses Erfahren gefunden worden, sondern durch eine denkende
+Erfahrung welche das Wesentliche von dem Zenfälligen unterscheidet, und
+dadurch Grundsätze findet, aus welchen viele Erfahrungen abgeleitet
+werden. Dies ist mehr als blosses Erfahren; und wen Man will, eine
+philosophische Erfahrung.»]
+
+[67: _Leçons de physiologie et d'anatomie comparées_, t. I, p. 2, 1857.]
+
+[68: Linné, _Philosophie botanique_, édit. Gleditsch, p. 361.]
+
+[69: Linné, _Aménités académiques_, vol. VI, p. 324.]
+
+[70: Goethe, _Essai sur la métamorphose des plantes_, propositions 87-90,
+1790.]
+
+[71: De l'existence d'un os intermaxillaire à la mâchoire supérieure de
+l'homme, aussi bien qu'à celle des animaux (_Acta naturæ curiosorum_, t.
+XV, 1786).]
+
+[72: _Mémoire sur la conformité organique_, p. 31.]
+
+[73: _Les origines animales de l'homme_, 1 vol. in-8, Germer Baillière,
+1871.]
+
+[74: _Mémoire sur la conformité organique_, p. 19.]
+
+[75: Voir: _De l'âme du monde, hypothèse de haute physique pour
+expliquer l'organisme universel_, 1798; et _Premier plan d'un système de
+philosophie de la nature_, 1799.]
+
+[76: _Colonies animales_, 1881, p. 710.]
+
+[77: Les premières vues théoriques de Richard Owen sur la constitution
+du squelette remontent à 1838 (_Geological Transactions_, p. 518). Mais
+on consultera surtout ses _Principes d'ostéologie comparée_, publiés en
+français, en 1855, et ses _Lectures on physiology and comparative
+anatomy of the vertebrata_.]
+
+[78: R. Owen, _Principes d'ostéologie comparée_, 1855, p. 11.]
+
+[79: Rathke, _Ueber die Bildung und Entwickelung des Flusskrebses_,
+1829, in-folio, Leipzig.]
+
+[80: H. Milne Edwards, _Mémoire sur les changements de forme que les
+Crustacés éprouvent pendant leur jeune âge_ (_Annales des sciences
+naturelles_, t. XXX, 182)].
+
+[81: On en connaît aujourd'hui, les _Penæus_, par exemple, qui n'ont à
+leur naissance, comme les crustacés inférieurs, que trois paires
+d'appendices.]
+
+[82: H. Milne Edwards, _Histoire naturelle des Crustacés_, t. I, p. 197,
+1834.]
+
+[83: _Histoire naturelle des Crustacés_, t. I, p. 14, 1834.]
+
+[84: Voir notre ouvrage sur _Les colonies animales_, p. 505, 1881.]
+
+[85: Milne Edwards, _Observations sur le développement des annélides_
+(_Annales des sciences naturelles_, 3e série, t. III, 1843, p. 174).]
+
+[86: Milne Edwards, _Considérations sur quelques principes relatifs à la
+classification naturelle des animaux_ (_Annales des sciences
+naturelles_, 3e série, t. I, p. 65, 1844.)]
+
+[87: Thompson, _Zoological researches and illustrations, or natural
+history of non descript or imperfectly known animals_, 1831.]
+
+[88: Nordmann, _Mikrographische Beiträge zur Naturgeschichte der
+wirbellosen Thiere_, 1832.]
+
+[89: _Histoire naturelle des Crustacés_, t. I, p. 50.]
+
+[90: _Dictionnaire classique d'histoire naturelle_, t. XII, article
+Organisation, p. 339, août 1827.]
+
+[91: _Histoire naturelle des crustacés_, t. I, p. 5, 1834.]
+
+[92: _Ibid._, p. 126.]
+
+[93: _Ibid._, p. 147.]
+
+[94: _Ibid._, p. 20.]
+
+[95: Émile Blanchard, _Recherches anatomiques et zoologiques sur le
+système nerveux des animaux sans vertèbres_ (_Annales des sciences
+naturelles_, 3e série, t. V, 1846).]
+
+[96: Lacaze-Duthiers, _Recherches sur l'armure génitale femelle des
+insectes_ (_Annales des sciences naturelles_, 3e série, t. XII à XIX,
+1829 et années suivantes).]
+
+[97: Louis Agassiz, _Contributions to the natural history of United
+States_, 1857; _Essay on classification_, Londres, 1859; _De l'espèce et
+de la classification en zoologie_, Paris, 1862.]
+
+[98: L. Agassiz, _De l'espèce et de la classification_, p. 8.]
+
+[99: _Ibid._, p. 14.]
+
+[100: _Ibid._, p. 9.]
+
+[101: _Ibid._, p. 8.]
+
+[102: _Ibid._, p. 12.]
+
+[103: _Ibid._, p. 10.]
+
+[104: _Ibid._, p. 43.]
+
+[105: _Ibid._, p. 218.]
+
+[106: _Les colonies animales_, notamment page 714.]
+
+[107: L. Agassiz, _De l'espèce et des classifications_, page 262.]
+
+[108: _Recherches sur l'organisation et les moeurs des Planaires_
+(_Annales des sciences naturelles_, 1re série, t. XV, 1828), et _Aperçu
+de quelques observations nouvelles sur les Planaires et plusieurs genres
+voisins_ (_Annales des sciences naturelles_, 1re série, t. XXI, 1850).]
+
+[109: S. Lovén, _Observations sur le développement et les métamorphoses
+des genres Campanulaire et Syncoryne_ (_Annales des sciences
+naturelles_, 2e série, vol. XIV, 1841).]
+
+[110: _Biblia naturæ_, p. 75, fig. 7 et 8 de la pl. 9, 1752.]
+
+[111: _Isis_, Bd. I,1818, p. 729.]
+
+[112: _Nova acta Academiæ Leopoldinæ_, t. V, p. 2, 1826.]
+
+[113: Même recueil, vol. IX, p. 75, 1835.]
+
+[114: _Naturforscher Stuck_, 25, p. 72.]
+
+[115: _Göze's Naturgeschichte der Eingeweidervürmern_, Suppl., 1800.]
+
+[116: _Considérations sur les corps organisés_ (_Oeuvres d'histoire
+naturelle et de philosophie_, éd. Fauche, 1779, t. III, p. 37).]
+
+[117: _Ueber den Generationsvechsel, oder die Fortpflanzung und
+Entwickelung durch abwechselneden Generationen, eine eigenthumlehre Form
+der Brutpflege in den niederen Thierclassen._ Copenhague, 1842.]
+
+[118: E. Perrier, _Les Colonies animales_, p. 726 et suivantes.]
+
+[119: Van Beneden, _Mémoire sur les cestoïdes_ (_Bulletin de l'Académie
+de Bruxelles_, 1847, p. 106).]
+
+[120: Leuckart, _Ueber den Polymorphismus der Individuen oder die
+Erscheinungen der Arbeitstheilung in der Natur_. Giessen, 1851.]
+
+[121: Richard Owen, _On parthenogenesis_, 1849.]
+
+[122: Voir notre ouvrage _Les colonies animales et la formation des
+organismes_, p. 701.]
+
+[123: A. de Quatrefages, _Métamorphoses de l'homme et des animaux_
+(_Revue des Deux-Mondes_ de 1855 et 1856 et 1 vol. in-12, 1862).]
+
+[124: _Ibid._, p. 268.]
+
+[125: _Anatomie générale_, Introduction, p. lxvj. Ed. Blandin, 1831.]
+
+[126: Nous possédons de nombreux traités d'embryogénie humaine; un seul
+traité d'embryogénie comparée a été publié jusqu'à ce jour, celui de
+Balfour, paru en 1881, et l'on y trouverait encore plus d'une preuve de
+ce que nous avançons. En même temps paraissaient nos _Colonies
+animales_, où nous avons tâché de nous rapprocher autant que possible de
+la méthode que nous indiquons ici.]
+
+[127: Bonnet, _Considérations sur les corps organisés_, _Oeuvres_, t.
+III, p. 226.]
+
+[128: _Ibid._, proposition 255.]
+
+[129: Tome II, p. 284 (1859).]
+
+[130: _Ibid._, p. 295.]
+
+[131: Le texte de ces leçons, publiées dans la _Revue des cours
+scientifiques_, n'est pas revêtu de la signature du professeur; mais
+nous avions l'honneur d'être à cette époque, à l'École normale
+supérieure, l'un des élèves les plus attentifs de l'éminent auteur de
+l'_Histoire naturelle du corail_, et, si nos souvenirs sont exacts, la
+rédaction de la _Revue des cours_ rend bien, sinon dans la forme, au
+moins dans le fond, la pensée de M. de Lacaze-Duthiers.]
+
+[132: De [Grec: prôton], première, et [Grec: meros], partie.]
+
+[133: Voir nos _Colonies animales_, pages 403 et 705.]
+
+[134: Voir notamment le _Précis d'anatomie transcendante appliquée à la
+physiologie_, 1842.]
+
+[135: Serres, _loc. cit._, t. I, p. 95.]
+
+[136: _Loc. cit._, page 91.]
+
+[137: _Loc. cit._, p. 19.]
+
+[138: _De l'espèce et de la race chez les êtres organisés_, t. I, p.
+217.]
+
+[139: Ch. Naudin, _Nouvelles recherches sur les hybrides végétaux_
+(_Nouvelles archives du Muséum d'histoire naturelle_, tome 1, p. 169,
+1863).]
+
+[140: Godron, _De l'espèce et des races chez les êtres organisés_, t. I,
+p. 51, 1859.]
+
+[141: _Ibid._, p. 144.]
+
+[142: _Ibid._, t. I, p. 332.]
+
+[143: _Ibid._, t. I, p. 463.]
+
+[144: _Ibid._, t. II, p. 46.]
+
+[145: Ch. Naudin, _Nouvelles recherches sur l'hybridité dans les
+végétaux_ (_Nouvelles archives de Muséum d'histoire naturelle_, 1re
+série, vol. I, 1863, p. 162). Bien que ce mémoire soit daté de 1863, M.
+Ch. Naudin avait déjà exprimé des idées analogues en 1832, dans la
+_Revue horticole_, plusieurs années, par conséquent, avant l'apparition
+du livre de C. Darwin sur l'origine des espèces.]
+
+[146: A. Sanson, _Traité de zootechnie_, t. II, p. 62, 2e édition.]
+
+[147: M. Sanson prend ici le mot _spécifique_ dans le sens des
+zootechnistes qui comptent autant d'espèces de chevaux, de boeufs, de
+moutons, de chiens qu'il y a de races solidement fixées de ces animaux.]
+
+[148: Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, _Histoire générale des règnes
+organiques_, t. II, p. 431, 1839.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La philisophie zoologique avant Darwin, by
+Edmond Perrier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PHILISOPHIE ZOOLOGIQUE ***
+
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+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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+
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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