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+The Project Gutenberg EBook of Souvenirs de Roustam, mamelouck de
+Napoléon Ier, by Raza Roustam
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Souvenirs de Roustam, mamelouck de Napoléon Ier
+ Introduction et notes de Paul Cottin
+
+Author: Raza Roustam
+
+Release Date: August 25, 2010 [EBook #33534]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS DE ROUSTAM ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+SOUVENIRS DE ROUSTAM
+
+Mamelouck de Napoléon Ier
+
+
+INTRODUCTION ET NOTES DE PAUL COTTIN Bibliothécaire à l'Arsenal.
+
+
+PRÉFACE de Frédéric Masson de l'Académie Française.
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PRÉFACE
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+I
+
+Ma famille.--Mon père nous quitte.--Je reste avec ma mère et mes
+sœurs.--Guerre entre l'Arménie et la Perse.--Nous nous réfugions dans
+une forteresse.--Dangers courus.--Mort de ma sœur Begzada.--Nous partons
+rejoindre notre père.--Séparé des miens, pendant le voyage, je suis
+vendu sept fois comme esclave.--Un marchand m'emmène à Constantinople et
+me vend à Sala-Bey.--Mon arrivée au Caire.--Sala Bey m'incorpore dans
+ses Mameloucks.--Nous partons pour la Mecque.--A notre retour, nous
+trouvons l'Égypte occupée par les Français.--Nous gagnons Saint-Jean
+d'Acre, où Sala Bey est assassiné par Djezzar-Pacha.--Mon retour au
+Caire.--Le général Bonaparte autorise le sheik El Bekri à me prendre à
+son service.--Le sérail du cheik.--Je veux épouser sa fille.--Bonaparte
+à Saint-Jean d'Acre.--Aboukir.--Scènes violentes avec un
+Mamelouck.--Intempérance d'El Bekri.--Le champagne du prince
+Eugène.--J'entre au service du général Bonaparte.
+
+
+II
+
+Départ de Bonaparte pour Alexandrie.--En route, je charge les Arabes, ce
+qui me vaut un poignard d'honneur du général en chef.--Embarquement pour
+la France.--Mes inquiétudes.--Le général me rassure.--Relâche à
+Ajaccio.--Une plaisanterie de mauvais goût.--Débarquement à
+Fréjus.--Berthier m'emprunte un sabre, cadeau du général.--Départ de
+celui-ci pour Paris.--Ses bagages et sa Maison prennent la route
+d'Aix-en-Provence.--Notre convoi pillé par des brigands.--J'écris au
+général Bonaparte pour lui rendre compte de l'incident.--J'arrête de ma
+main, à Aix, un des bandits.--Ma présentation à Madame
+Bonaparte.--Inquiétude de Joséphine pendant la journée du 18
+Brumaire.--Murat et sa femme.--Le piqueur Lavigne.--Je fais une grave
+chute de cheval.--Bonté que le premier Consul et sa famille me
+témoignent en cette circonstance.--Mon portrait peint par Mme Hortense
+de Beauharnais.--Le premier Consul s'oppose à mon mariage.--La
+Malmaison.--J'apprends de Boutet l'entretien des armes à feu, et de
+Lerebours celui des lunettes d'approche.--Bonaparte, empereur des
+Français.
+
+
+III
+
+Le manque d'appointements m'oblige à vendre un châle de
+cachemire.--Colère de l'Empereur à cette nouvelle; il me fait donner un
+traitement, puis le brevet de porte-arquebuse.--Berthier refuse de me
+rendre mon sabre; l'Empereur me donne un des siens.--Il m'invite à
+envoyer mon portrait à ma mère, et promet de la faire venir à
+Paris.--Mes campagnes.--L'Empereur consent à mon mariage.--Campagne
+d'Austerlitz.--Mariage du Vice-Roi d'Italie.--L'Empereur signe à mon
+contrat et paye les frais de ma noce.--Son couronnement à Milan.--Je
+réclame l'arriéré de ma solde de Mamelouck et obtient mon congé de ce
+corps.--Un cadeau de l'Empereur.--Danger par lui couru à
+Iéna.--J'apprends à Pultusk que je suis père.--Eylau.--M. de
+Tournon.--L'Empereur et le maréchal Ney.--Friedland.--Entrevue de
+Tilsitt.--La reine de Prusse et sa coiffure «à la Roustam».--Ma
+présentation au tsar Alexandre.--Fêtes de Tilsitt.--Dresde.--Mon retour
+à Paris dans la voiture de l'Empereur.--Surprise agréable que ma femme
+me ménageait.
+
+
+IV
+
+Corvisart, et l'Empereur: la canne de Jean-Jacques Rousseau.--Bourrienne
+jugé par Napoléon.--Sa tendresse pour le roi de Rome.--Sa dureté pour le
+général Guyot.--Napoléon intime.--Je fais pensionner le piqueur
+Lavigne.--Le docteur Lanefranque.--Corvisart à Schœnbrunn.--Les
+pistolets de l'Empereur.--Son voyage à Venise.--Passage du
+Mont-Cenis.--Il décachette les lettres de ma femme: avantage que son
+indiscrétion me procure.--Les cygnes de la Malmaison.--Je manque me
+noyer dans l'étang de Saint-Cucufa.--Le jeu de l'Empereur.--Napoléon à
+Fontainebleau.--Bruits de suicide.--Les diamants de la
+couronne.--Pourquoi je n'ai pas été à l'île d'Elbe.--Je pars pour
+Dreux.--Anecdotes: naissance du Roi de Rome.--L'empereur et mon
+fils.--Mon service de nuit chez l'Empereur.--Bienveillance de Joséphine
+à mon égard.--Je lui dois de figurer dans le cortège du
+Couronnement.--L'Empereur et son bottier.--Campagne de Russie:
+Smorgoni.--Compranoï.--Vilna.--Kovno.--Varsovie.--Posen.--Mon visage
+gelé.--Dresde.--Erfurt.--Mayence.--Le factionnaire des Tuileries.--Une
+consultation du docteur Corvisart.
+
+
+V
+
+Ulm.--Nouveau danger couru par l'Empereur.--Mort du colonel
+Lacuée.--Construction de ponts sur le Danube.--L'Ile Lobau.--L'Empereur
+fait sa toilette en plein air.--Essling.--Mort du maréchal
+Lannes.--Douleur de Napoléon.--Ebersdorf.--Mon turban blanc, ayant servi
+de point de mire à l'ennemi, manque faire tuer l'Empereur à mes
+cotés.--Les cerfs de l'Ile Lobau.--Masséna blessé.--Wagram.--La voiture
+de Masséna traversée par un boulet.--Campagne de Russie: de Moscou à
+Molodetchno.--Les vivres de l'Empereur pillés par ses soldats.--Mot de
+lui à ce sujet.--L'Empereur et le maréchal Berthier.
+
+
+APPENDICES
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Il parut, à ma connaissance, durant le dernier siècle, cinq recueils,
+pour le moins, portant le titre de _Revue Rétrospective_: la première,
+celle de Taschereau, publia, en ses trois séries et ses vingt volumes,
+de 1833 à 1838, d'admirables documents, révélateurs surtout des mœurs
+passées, touchant plus à la chronique qu'à l'histoire, ouvrant par là
+les voies à cette forme nouvelle qui ne sera plus l'histoire académique,
+et s'efforcera d'atteindre à la fois plus de vérité et plus de réalité.
+La seconde, qui eut aussi Taschereau pour éditeur, portait pour
+sous-titre: _Archives secrètes du dernier gouvernement_. Elle parut en
+1848 et renferma presque uniquement des papiers volés aux Tuileries.
+Elle fut quelque chose d'analogue à la publication des _Papiers de la
+Famille Impériale_ qu'organisa, en 1870, le gouvernement de la Défense
+nationale. Seulement, entre Taschereau et les publicateurs des papiers
+des Tuileries, il y avait cette différence que ceux-ci cherchaient des
+armes contre l'Empire et s'efforçaient à découvrir des lettres intimes
+qui le déshonorassent, tandis que celui-là mettait au jour aussi bien ce
+qui était pour que ce qui était contre le régime de Juillet. Et ainsi
+advint-il qu'un certain numéro de ladite _Revue Rétrospective_ éclata
+comme une bombe sous le fauteuil du président du club de la Révolution,
+le citoyen Blanqui, et que de là sortirent des luttes quasi fratricides
+entre les apôtres de la Révolution sociale, dont plusieurs, et non des
+moindres, se trouvaient convaincus d'avoir touché de l'argent pour leurs
+excellents rapports avec M. le préfet de police.
+
+La troisième _Revue Rétrospective_ fut une personne modeste et qui n'a
+point d'histoire. Eut-elle d'ailleurs plus d'un numéro, j'en doute. Elle
+parut au moins une fois, sur un papier qui avait l'air de venir de
+Hollande, sous une couverture à escargots tout à fait sympathique. Elle
+avait pour rédacteur, en chef et peut-être unique, un brave garçon
+appelé Abel d'Avrecourt, qui ne manquait point d'esprit, faisait des
+vers à la Millaud ou à la Jollivet, et collaborait, je crois, au
+_Figaro_. Voici bien des années que je n'ouïs parler de lui et, en ces
+temps lointains, il était terriblement goutteux: qu'est-il devenu?
+
+ * * * * *
+
+La quatrième _Revue Rétrospective_, tout au contraire de la troisième,
+eut une longue existence et qui ne fut point tourmentée; lorsqu'elle eut
+terminé son vingtième volume, elle cessa sa publication, mais pour
+reparaître, après quelques mois, sous couverture saumon, comme _Nouvelle
+Revue Rétrospective_, et fournir encore vingt volumes. Sauf un temps
+très court où M. Paul Collin, qui l'avait imaginée et créée, s'adjoignit
+comme co-rédacteur M. Georges Bertin, elle vécut sous la direction
+unique de son fondateur, lequel avait l'art de se faire ouvrir les
+armoires les mieux closes et déterrait des documents précieux dans des
+demeures bourgeoises où nul ne se fut imaginé qu'on pût en rencontrer.
+
+M. Paul Cottin, qui avait débuté dans les bibliothèques par un stage à
+la Nationale et qui, depuis plus de vingt-cinq ans, remplit, avec un
+zèle auquel rendent grâce tous les habitués, les fonctions de
+bibliothécaire à la bibliothèque de l'Arsenal, a publié, de son chef, un
+livre excellent par la documentation, l'esprit et la rédaction: _Toulon
+et les Anglais en_ 1793, et l'on aurait quelque peine à énumérer les
+curieux ouvrages qu'il a édités, allant des _Mémoires du duc de Croÿ_
+(quatre volumes in 8°, en collaboration avec M. le vicomte de Grouchy),
+aux _Mémoires du sergent Bourgogne_, et des _Inscriptions_ de Restif de
+La Bretonne, à l'ouvrage documentaire le plus neuf et le plus curieux
+qu'on ait de longtemps consacré à _Mirabeau_: mais, durant vingt années,
+son ressort de travail, son outil de sondage, sa baguette de coudrier,
+avait été sa _Revue Rétrospective_. C'était par elle qu'il attirait les
+pièces historiques, les mémoires, les souvenirs; parfois les insérant in
+extenso, parfois n'en prenant que des extraits et réservant l'ensemble à
+une publication spéciale. Combien de trésors y sont encore enfouis dont
+nombre d'écrivains, même fort bien armés d'ordinaire, n'ont point
+connaissance; pour ne citer que les _Mémoires d'Auger_, les _Lettres de
+Villenave_, les _Souvenirs de Delescluze_.
+
+ * * * * *
+
+M. Paul Cottin n'était pas pour rien l'élève, l'ami, l'exécuteur
+testamentaire de l'excellent et curieux Lorédan Larchey, l'aimable
+éditeur de la _Revue Anecdotique_ et de la _Petite Revue_, le découvreur
+de Coignet et de Fricasse, le compilateur du _Dictionnaire de l'Argot_,
+le bibliophile sagace qui, en de petits, tout petits volumes, s'amusait
+à imprimer, à quelques exemplaires, de petits papiers manuscrits qui
+l'avaient fait rire et qu'il prétendait communiquer à des amis lecteurs.
+M. Larchey était d'abord un collecteur d'histoires, de bons mots et de
+réparties. Il en formait ce qu'on eût appelé jadis des sottisiers; mais
+à ces sottisiers il s'attachait de façon à y consacrer sa vie: il est
+assez douteux qu'il y eût introduit le plus révélateur des documents, si
+ce document n'avait point concerné ce qu'il appelait l'histoire des
+mœurs, et son tact, pour discerner les alluvions qu'avait apportées sur
+les faits le besoin qu'éprouve un homme de se raconter, n'était point
+infaillible; je ne dirai même pas qu'il n'eût point préféré l'alluvion,
+si elle avait paru pittoresque.
+
+Cela--n'est-ce pas?--est le grand danger en la matière que M. Paul
+Cottin allait explorer. Il se renfermait dans les deux derniers siècles
+et même ne prenait-il guère le dix-huitième qu'en la seconde moitié. À
+tout ce qui était lettres, journaux, pièces de procès, enquêtes de
+commissaires, nulle crainte de se tromper, ni d'être trompé. Cela était
+ce que c'était. À une date fixée, tel ou tel avait exprimé tel
+sentiment, subi telle algarade, éprouvé telle contrainte, obtenu tel
+arrêt. Mais, pour les mémoires et les souvenirs, comment distinguer les
+lacunes ou les erreurs qui proviennent d'une mauvaise mémoire, d'une
+volontaire ou involontaire déformation des faits?
+
+Il m'est apparu--et à quiconque a lu beaucoup de mémoires, il
+apparaîtra--que, sauf un nombre de cas infiniment rares, le mémorialiste
+écrit sous l'influence d'un délire: délire des grandeurs, délire des
+persécutions, délire génésique; le plus souvent délire des grandeurs,
+auquel se mêle et se subordonne le délire des persécutions, et que
+saupoudre à des passages le délire génésique. Le plus beau cas, dans les
+livres récemment publiés, est celui du général Thiébault, qui réunit et
+fait fleurir les trois délires sous un même bonnet; mais Marbot en est
+aussi un joyeux exemple et les récentes investigations sur sa véracité
+qu'a publiées M. Chuquet dans les _Feuillets d'histoire_; les
+contradictions où il est tombé avec quiconque, ayant servi avec lui, a
+témoigné des événements; les démentis qu'il a subis, en particulier sur
+le rôle des Suisses à la Grande Armée; l'ignorance volontaire où cet
+homme qui parle si volontiers de lui-même, laisse le lecteur de
+l'épisode le plus intéressant de sa vie--sa proscription de 1815--tout à
+la fois le montre construisant un Marbot qu'il fera passer tel quel à la
+postérité. Mais, s'il y a chez lui une part de travail conscient, on ne
+saurait douter qu'il n'y ait une large mesure d'impulsivité; et que,
+dans ses récits, les deux délires essentiels ne forment des facteurs
+qu'il est impossible de négliger.
+
+ * * * * *
+
+Dans les mémoires qu'a publiés M. Paul Cottin, la plupart ressortiraient
+à cette loi, car, très rarement, sont-ils assez objectifs pour ne la
+point subir: dès qu'un homme parle de lui-même et se raconte, c'est pour
+s'exalter (mégalomanie) ou pour expliquer les causes qui l'ont empêché
+d'arriver aux postes dont il était digne et pour revendiquer telle ou
+telle action, telle ou telle invention dont il fut frustré
+(persécution). Même les hommes qu'on estimerait le plus raisonnables, le
+moins susceptibles d'emballement inconsidéré, lorsqu'il s'agit de leurs
+propres mérites, de leur défense ou de leur apologie, sortent des rails
+et ne se possèdent plus. Il ne conviendrait donc d'ajouter foi aux
+mémoires qu'en tant que témoignages désintéressés, où la personnalité du
+narrateur paraît le moins possible et où il n'a à chercher aucun
+avantage devant la postérité. Mais qui donc ne s'efforce à se guinder, à
+se rendre intéressant et pourquoi, sans ce mobile, écrirait-on? Même
+lorsqu'on est soi-disant à écrire pour soi seul et pour ses enfants, ne
+cherche-t-on pas à prendre une attitude et à se donner une contenance?
+Il faut donc, à mon goût, demander aux mémorialistes plutôt l'atmosphère
+où les événements se produisent que leur précision; des traits de
+caractère qu'ils ont jetés çà et là sans prétention et parce que leur
+imagination en avait été frappée; des mœurs, des formes de costume, des
+indications d'habitudes. Même se faut-il méfier des questions, des
+réponses, des paroles, à moins qu'elles ne jaillissent des
+circonstances, qu'elles ne soient rapportées, semblablement ou à peu
+près, par quelque autre témoin, à moins qu'on n'en trouve l'écho en des
+lettres ou en des journaux. Sous ces réserves, il y a vraisemblance
+qu'on puisse avoir chance de ne pas être entièrement trompé; mais il y
+aura toujours trop de développements et trop de sauce autour d'un
+poisson qui peut être médiocre.
+
+ * * * * *
+
+À l'époque de la Restauration, il s'était constitué pour exploiter
+l'Épopée, un certain nombre d'usines qui n'étaient point sans
+communication les unes avec les autres, et où l'on fabriquait des
+mémoires. De ces usines, les unes, comme l'usine La Mothe-Langon,
+travaillaient de génie ou de sottise. Elle n'avait besoin, pour imaginer
+les mémoires de _Napoléon_, de _Louis XVIII_, d'_Une Femme de qualité_,
+de la _Comtesse d'Adhémar_, la _Duchesse de Berry_, la _Comtesse du
+Barry_, _Sophie Arnould_, _Mlle Duthé_, la _Vicomtesse de
+Fars-Fausse-Landry_, et combien, combien d'autres!--que des potins
+courants ou courus depuis vingt ans, des journaux parus à Londres ou à
+Hambourg et d'un certain jeu d'anecdotes qu'on retrouvait identiques
+dans la plupart des livres de cette marque. Ainsi, lorsqu'on voit
+arriver les historiettes sur l'évasion du Dauphin, les plaintes sur ce
+jeune infortuné auquel Napoléon et Louis XVIII s'obstinent également à
+ne pas restituer le trône de ses pères, on peut être assuré, quels que
+soient l'éditeur, le pseudonyme de l'auteur et le lieu d'impression,
+qu'on touche au La Mothe-Langon.
+
+Courchamp ne débite qu'une sorte de gâteaux où il faut tâcher de ne pas
+se laisser prendre, mais qui au moins ont quelque agrément.
+
+Puis viennent ceux qui s'adonnent particulièrement au Consulat et à
+l'Empire, les fabricants des _Mémoires de Constant_, de _Bourrienne_, de
+la _Contemporaine_, de _Blangini_, de _Mlle Avrillon_, de _Talleyrand_,
+etc. On cite parmi eux MM. J.-B. de Roquefort, Méliot frères, Luchet,
+les deux Nisard, Villemarest, Lesourd, Malitourne, Amédée Pichot, Ch.
+Nodier, mais le metteur en œuvres principal est Villemarest, et il est
+chef d'équipe. Dans son équipe, il a des écrivains très distingués qui
+ont vu beaucoup de choses, qui ont travaillé sur des pièces qui leur
+avaient été remises, sur des récits authentiques auxquels ils ont ajouté
+une sauce trop abondante parfois, trop claire, et qui fait douter de la
+véridicité des récits, alors que, si l'on parvenait à se procurer le
+canevas sur lequel le teinturier a brodé, elle serait entière et
+décisive. Retrouvera-t-on jamais le texte original rédigé par Constant
+et par Mlle Avrillon? J'en doute et cela me peine. Mais tout le moins,
+M. Paul Cottin a retrouvé, il a imprimé dans sa _Revue rétrospective_,
+il va publier en volume le manuscrit de Roustam; les papiers couverts
+d'une écriture difficilement déchiffrable, aussi bien à cause de
+l'irrégularité des caractères que des folies de l'orthographe, les
+papiers sur qui, à la sollicitation, sans doute, d'un des usiniers dont
+j'ai parlé, Roustam écrivit les faits qui l'avaient frappé. On ne lui
+demandait point de déployer du style ni de la littérature, en quoi l'on
+avait raison, mais on lui demandait de dire platement ce qu'il avait vu,
+ce qu'il avait entendu, ce qu'il avait retenu, étant au service de
+Napoléon.
+
+ * * * * *
+
+Ce mamelouck, brute ignare, qui avait plus qu'homme au monde
+physiquement approché l'Empereur depuis 1798 jusqu'en 1814, cet être le
+moins capable de reconnaissance et de dévouement, ce laquais, en qui la
+bassesse du métier s'agrémentait d'une pointe de cruauté orientale,
+savait voir, presque autant qu'il savait compter. Il trace, des choses
+qu'il a regardées, un tableau qui, pour sommaire qu'il est, n'en retient
+pas moins les traits essentiels et même lorsque, par son apologie--ce
+qu'il ne fait qu'une fois, lors de sa trahison à Fontainebleau en
+1814,--il est amené à mentir, il fournit des détails qui ont un intérêt.
+Certes, il cèle son voyage à Rambouillet en sortant de Fontainebleau, et
+l'interrogatoire que lui fit subir, ainsi qu'au valet de chambre
+Constant, Mme de Brignole, en vue d'écarter Marie-Louise de son époux en
+obtenant des racontars sur de prétendues infidélités de l'Empereur;
+certes, il se trompe sur les dates lorsqu'il place l'interrogatoire
+qu'il subit de la part d'envoyés du comte d'Artois au sujet des diamants
+de la Couronne remis par M. de La Bouillerie à Napoléon; mais cela
+éclaire la mission du prétendu colonel marquis de Lagrange et cet
+épisode du gouvernement des Vivres-Viande, ce gouvernement de fortune
+qui inaugura si noblement la Restauration!
+
+À mesure que j'ai davantage approfondi les détails, j'ai constaté que
+Roustam ne s'écartait guère de la vérité et j'ai apprécié mieux ses
+mémoires, dont je suis heureux de saluer la publication en volume.
+
+Quant à l'homme, voici quelques lignes de ce que j'écrivais sur lui en
+1894, dans mon livre: _Napoléon chez lui_, et j'ai peu de chose à y
+ajouter.
+
+«Roustam le Mameluck est célèbre. L'Empereur l'avait reçu en Égypte du
+sheik El-Bekri, l'avait ramené en France, lui avait fait apprendre à
+Versailles, chez Boutet, à charger les armes et le menait partout... À
+toutes les parades, dans tous les cortèges, on le voyait, vêtu
+d'étonnants costumes, couvert de broderies, coiffé de toques en velours
+bleu ou cramoisi, brodé d'or, et surmontées d'une aigrette, galopant sur
+un cheval au harnachement oriental et faisant sonner son sabre. Pour le
+Sacre, ses deux costumes, qu'Isabey avait dessinés, avaient coûté 9.000
+francs. Roustam était payé, comme mamelouck, 2.000 francs; avait de plus
+2.400 francs comme aide porte-arquebuse et les gratifications doublaient
+au moins ses gages. Après chaque campagne, 3.000 francs; au jour de
+l'An, 3.000, 4.000, 6.000 francs; en l'an XIII, 500 livres de rente; à
+Fontainebleau, en 1814, outre un bureau de loterie, 50.000 francs
+d'argent. Lorsqu'il se maria, en 1806, à la fille de Bouville, valet de
+chambre de l'Impératrice, ce fut Napoléon qui paya son dîner de noces,
+1.341 francs.» Tout cela, et tout l'or des poches vidées, tout l'or des
+gains au jeu jeté à son appétit, n'empêcha point, en 1814, le mamelouck
+de suivre dans la désertion son camarade Constant... J'ai raconté
+comment, en 1815, il avait demandé à rentrer dans la chambre de
+l'Empereur et comment l'Empereur avait répondu à Marchand qui lui
+présentait la supplique: «C'est un lâche; jette-la au feu et ne m'en
+parle jamais.»
+
+Il était surtout inconscient: de sa domesticité, il avait tiré tout
+l'argent qu'il avait pu; il en tirait encore en allant s'exhiber en
+Angleterre sous sa défroque de mamelouck; il en eût tiré en vendant ses
+souvenirs, mais la spéculation ne réussit point et c'est bonheur; car
+les usiniers n'ont point passé par là et le récit de Roustam a conservé
+ainsi toute sa saveur, son intérêt et sa curiosité.
+
+FRÉDÉRIC MASSON.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+Au début du XIIIe siècle, douze mille esclaves ou Mameloucks[1] furent
+achetés en Circassie par le sultan d'Égypte pour en former sa garde.
+Acquisition qui allait coûter cher à son successeur, car vingt ans plus
+tard (1250), indignés du traité conclu avec le roi de France par leur
+nouveau sultan, les Mameloucks l'assassinèrent et lui substituèrent un
+de leurs chefs.
+
+Ils gouvernèrent la contrée jusqu'en 1517, année où Sélim Ier, sultan
+ottoman, les attaqua, les défit, et réunit l'Égypte à son empire.
+
+Vingt-quatre de leurs Beys n'en restèrent pas moins à la tête des
+provinces: ils étaient chargés de contenir les Arabes, de percevoir les
+impôts, de diriger la police.
+
+Au XVIIIe siècle, les Mameloucks sont au nombre de 8 à 9000. Ils
+continuent à se recruter parmi les esclaves circassiens, et forment une
+redoutable cavalerie, dont Bonaparte n'aura raison que grâce à
+l'habileté de sa tactique et au courage de ses soldats.
+
+«Dans tout l'Orient, dit le _Mémorial de Sainte-Hélène_, les Mameloucks
+étaient des objets de vénération et de terreur. C'était une milice
+regardée, jusqu'à nous, comme invincible».--«Deux Mameloucks tenaient
+tête à trois Français, parce qu'ils étaient mieux armés, mieux montés,
+mieux exercés; ils avaient deux paires de pistolets, un tromblon, une
+carabine, un casque avec visière, une cotte de mailles, plusieurs
+chevaux et plusieurs hommes de pied pour les servir. Mais cent cavaliers
+français ne craignaient pas cent Mameloucks. Trois cents étaient
+vainqueurs d'un pareil nombre. Mille en battaient quinze cents, tant est
+grande l'influence de la tactique, de l'ordre et des évolutions! Murat,
+Leclerc, Lasalle se présentaient aux Mameloucks sur plusieurs lignes.
+Lorsque ceux-ci étaient sur le point de déborder la première, la seconde
+se portait à son secours par la droite et par la gauche. Les Mameloucks
+s'arrêtaient alors et convergeaient pour tourner les ailes de cette
+double ligne; c'était le moment qu'on saisissait pour les charger: ils
+étaient toujours rompus[2].»
+
+C'est ainsi qu'aux batailles de Namangeh, de Chebreis et des Pyramides,
+Bonaparte écrasa les cavaliers des beys Ibrahim et Mourad, qui se
+partageaient le pouvoir.
+
+Après le siège de Saint-Jean d'Acre, beaucoup d'indigènes qui avaient
+secondé les Français, redoutant la vengeance de Djezzar-pacha, défenseur
+de la ville, les suivirent dans leur retraite en Égypte, et
+sollicitèrent un emploi dans leurs rangs. Le général Bonaparte en forma
+deux compagnies qui furent recrutées parmi les meilleurs cavaliers.
+Organisées par décret du 1er messidor, an VIII (20 juin 1800), elles
+prirent le nom de _Compagnies de Janissaires à cheval_. Elles se
+composaient de Mameloucks, de Syriens et de Coptes.
+
+L'une d'elles avait été offerte au général en chef par le sheik de
+Chefa-Omar, lieu voisin de Saint-Jean d'Acre, qui l'avait levée presque
+entièrement à ses frais. Ce généreux ami de la France, cet ennemi du
+féroce Djezzar-Pacha s'appelait Jacob Habaïby[3].
+
+En récompense, d'un dévouement dont la perte de tous ses biens, qui
+étaient considérables, avait été la suite, il fut nommé capitaine, dès
+le 14 octobre 1799, et devint successivement chef d'escadrons, puis chef
+de brigade, quelques mois après. En 1802, il quitte le service, et
+rejoint à Melun sa famille, qui fait partie des réfugiés. En même temps,
+il reçoit une pension de retraite de 4.000 francs qui, en 1808,
+s'augmente d'une dotation de 1.000 francs. Il devient légionnaire en
+mars 1814, se voit élevé, par la Restauration, au grade de colonel,
+affecté, le 5 juin 1815, au commandement de la place de Melun, enfin
+créé chevalier de Saint-Louis en 1821.
+
+ * * * * *
+
+Les Janissaires étaient sous les ordres d'officiers indigènes. Bonaparte
+avait choisi ceux-ci parmi les plus dévoués à sa cause, parmi les plus
+instruits et les plus aptes, en raison de leur connaissance des langues
+du pays, à lui servir d'interprètes. Les ministres de Louis-Philippe
+s'en souvinrent quand, au début de la guerre d'Algérie, en 1830, ils
+mirent trois d'entre eux, Jacob Habaïby, Soliman Salamé et Jean Renno à
+la disposition du maréchal Clauzel, qui demandait des interprètes
+possédant l'arabe et le turc.
+
+À l'époque du rapatriement de l'armée d'Égypte, les Janissaires avaient
+sollicité l'autorisation de passer la mer avec elle, et même d'emmener
+leurs familles, pour lesquelles ils craignaient les représailles de
+leurs compatriotes. Leur demande fut agréée par Bonaparte: se souvenant
+de Toulon en 1793, il était peu soucieux d'imiter la conduite des
+Anglais et des Espagnols qui, lors de l'évacuation de cette ville, et
+malgré leurs promesses, avaient abandonné les trois quarts de la
+population à la vengeance des Conventionnels[4]. En touchant la terre
+française, ces «réfugiés» furent dirigés sur Marseille. Ils y restèrent
+jusqu'en mars 1802, époque où on les dirigea sur Melun, avec l'escadron
+des Mameloucks dont il va être parlé ci-après. Ils furent ramenés à
+Marseille en avril 1806[5].
+
+Bonaparte n'oubliait point les hommes qui lui avaient donné des preuves
+de fidélité, à quelque nation qu'ils appartinssent: devenu Premier
+Consul, et voulant s'entourer d'une Garde, il arrêta, à cet effet, le 13
+octobre 1801, la formation d'un escadron de 240 Mameloucks et l'envoi à
+Marseille, où ceux-ci se trouvaient encore, du chef de brigade Rapp,
+afin de pourvoir à son organisation et d'en prendre le commandement.
+
+Trois mois après, le 7 janvier 1802, nouvel arrêté ramenant ce nombre à
+150: «Il leur sera donné, y lisait-on, le même uniforme que portent les
+Mameloucks, et, pour marque de récompense de leur fidélité, ils
+porteront le cahouck et le turban verts.»
+
+La ville de Melun, nous l'avons dit, leur avait été assignée pour
+garnison. Les magasins de la République reçurent l'ordre de leur fournir
+un armement complet, c'est-à-dire une carabine, un tromblon, deux paires
+de pistolets, un sabre «à la Mamelouck», un poignard, une masse d'armes,
+une poire à poudre.
+
+C'est à cette époque--exactement le 23 mars 1802, que, tout en
+conservant ses fonctions près de Bonaparte, Roustam fut admis dans le
+corps des Mameloucks de la Garde[6].
+
+Le 15 avril 1802, fut fixée la composition des cadres de l'escadron et
+sa solde, à laquelle les réfugiés devaient prendre part, sous condition
+que leurs enfants entreraient au service dès l'âge de seize ans.
+
+Tous les officiers[7], à l'exception du chef de brigade commandant, et
+des officiers de l'état-major, étaient choisis parmi les indigènes.
+
+Quelques mois plus tard, de nouvelles décisions[8] réduisirent
+l'escadron à une compagnie de 125 hommes, officiers compris, la
+placèrent sous la haute direction du colonel des Chasseurs de la Garde
+et l'attachèrent à ce régiment qu'elle allait suivre, désormais, dans
+toutes ses campagnes.
+
+Le commandant de la compagnie des Mameloucks était alors Delaitre,
+remplaçant Dupas qui, lui-même, avait succédé à Rapp.
+
+Les Mameloucks réformés pour cause de vieillesse, de maladies, etc.,
+furent assimilés aux réfugiés et envoyés avec eux à Marseille. Mesure
+qui augmenta le nombre de ceux-ci dans des proportions considérables: en
+1811, le chiffre des réfugiés s'élevait à 458 personnes.
+
+D'autre part, les décès creusaient de nombreux vides dans les rangs:
+pour les combler, on y admit des Européens. Toutefois, c'est seulement
+vers 1809 que des noms européens--français ou autres--commencent à
+figurer sur la liste des Mameloucks.
+
+En 1813, nouvelle transformation de la compagnie en escadron, et
+nouvelle augmentation de l'effectif, qui est porté à 250 hommes. De
+plus, fidèle à sa coutume d'honorer les anciens services, Napoléon
+arrête que les vétérans seront désignés _premiers Mameloucks_ et
+continueront à jouir de leur solde, tandis que les nouveaux, ou _seconds
+Mameloucks_, ne toucheront que la solde de la cavalerie de ligne, avec
+le supplément accordé aux troupes de Paris.
+
+Les événements de 1814 entraînèrent la suppression de ce corps d'élite.
+Un certain nombre de Mameloucks, parmi lesquels on a le regret de ne
+point compter Roustam, suivirent l'Empereur à l'île d'Elbe. C'étaient,
+pour ne citer que les orientaux: Séraphin Bagdoune, lieutenant de Jeune
+Garde depuis 1813; Pietro Rudjéri, maréchal des logis qui, dès le retour
+en France fut promu lieutenant de Chasseurs; Masserie Mikael et Nicole
+Papaouglou[9]. Ils formèrent, avec les autres cavaliers qui avaient
+accompagné leur souverain, l'_Escadron Napoléon_.
+
+Celui-ci, dans sa réorganisation de la Garde, en 1815, ne rétablit point
+les Mameloucks; il décida, au contraire, qu'aucun étranger n'y serait
+admis[10]. Leurs officiers n'en furent pas moins versés dans les
+régiments de cavalerie de la Garde. Quant à la seconde Restauration,
+elle continua à les employer dans leurs grades et accorda même de
+l'avancement et des croix de Saint-Louis à ceux qui ne s'étaient pas
+prononcés trop ouvertement en faveur de l'«Usurpateur.»
+
+ * * * * *
+
+Depuis l'An VIII, époque de leur création, jusqu'à la fin de l'Empire,
+les officiers placés à la tête des Mameloucks, n'ont cessé de se
+signaler par leur valeur; le capitaine Chahin comptait douze campagnes
+et trente-sept blessures. Il avait pris une pièce de canon, sauvé la vie
+du général Rapp et celle d'un chef d'escadrons à Austerlitz. Le colonel
+Jacob Habaïby, qui se connaissait en courage, ayant eu lui-même le corps
+traversé d'une balle en Égypte, lui donna sa fille en mariage.
+
+Abdallah Dasbonne avait fait vingt campagnes et reçu cinq blessures.
+Sans lui, le général Kirmann eût trouvé la mort, à Altenbourg.
+
+Jean Renno avait, à son actif, 17 campagnes et plusieurs actions
+d'éclat, ayant fait cent prisonniers, après une charge, en Espagne, pris
+un canon à Courtray, en 1814, et capturé ou mis hors de combat, avec
+quelques hommes, un peloton de cavaliers prussiens.
+
+Les états de services de Soliman Salamé, d'Élias Massad, de Daoud
+Habaïby, frère de Jacob, en un mot de la plupart des officiers
+mameloucks ne le cèdent guère à ceux dont nous venons de parler. Les
+sous-officiers, les soldats se montrent dignes de leurs chefs: le
+maréchal des logis Arménie Ouannis, le mamelouck Michel Hongrois[11],
+sont couverts de blessures, et décorés de la Légion d'honneur, ainsi que
+le maréchal des logis Arménie Tunis, les mameloucks Chamé Ayoub,
+Masserie Achmet, Mouskou Soliman, Joarie Drisse.
+
+Avec Roustam, Napoléon avait ramené d'Égypte et attaché à sa Maison un
+mamelouck nommé Ali dont il fut bientôt contraint de se défaire à cause
+de son mauvais caractère. Il le remplaça par Étienne Saint-Denis qui,
+bien que né à Versailles, fut, à son tour, appelé Ali. Plus fidèle que
+son collègue géorgien, il suivit son maître non seulement à l'île
+d'Elbe, mais encore à Sainte-Hélène, où l'illustre prisonnier
+l'inscrivit au nombre de ses légataires.
+
+L'Empereur ne fut pas le seul à prendre des Mameloucks à son service: le
+prince Eugène, le maréchal Bessières qui, tous deux, avaient fait la
+campagne d'Égypte, s'étaient attaché, le premier Mirza, le second,
+Pétrous[12].
+
+Beaucoup de ces Orientaux ignoraient--ou feignaient d'ignorer--leurs
+vrais noms. Dans ce cas, on les désignait, sur les contrôles militaires,
+par celui de leur pays d'origine, en y ajoutant un prénom. Quelques
+nègres du Darfour ou d'Abyssinie, se trouvaient parmi eux. Les
+déserteurs n'étaient point nombreux. Ceux qu'on portait comme tels sur
+les états régimentaires rejoignaient souvent leur corps au bout d'une
+année ou deux. Égarés ou prisonniers à l'étranger, ils rentraient dès
+qu'ils étaient libres de le faire. Une mention fréquente, sur le
+registre matricule, est celle-ci: «En arrière, sans nouvelles.» Elle se
+multiplie en 1812. Pouvait-il en être autrement, et ces hommes, nés sous
+des climats chauds, n'ont-ils pas eu, s'il est possible, plus à souffrir
+que leurs camarades du Nord, des rigueurs de la retraite de Moscou?
+
+ * * * * *
+
+«L'uniforme des Mameloucks, dit M. Fiévée[13], était un riche costume
+turc qui variait, pour les différentes tenues, selon le goût et le
+caprice de leur commandant. Ils portaient ordinairement le turban bleu à
+calotte rouge, surmonté d'un croissant en cuivre jaune; la veste,
+couleur bleu de ciel, taillée à la mode orientale avec olives, galons et
+passementeries noirs; le gilet était rouge sans passementerie, et la
+ceinture à nœuds en laine verte et rouge; le pantalon rouge, extrêmement
+large, dit _à la mamelouck_, et les bottines jaunes.
+
+«Ils étaient armés d'un sabre à la turque, d'une espingole qu'ils
+portaient comme la carabine, de deux pistolets et d'un poignard à manche
+d'ivoire passés dans la ceinture. Ils avaient, en outre, une petite
+giberne ornée d'un aigle en cuivre jaune suspendue à un baudrier de cuir
+noir verni.
+
+«Toutes les garnitures d'armes et celles du harnachement du cheval,
+ainsi que les éperons, étaient en cuivre jaune; la selle à haut pommeau
+et à dossier; les étriers à la turque.
+
+«L'été, les Mameloucks portaient le pantalon blanc en toile et le turban
+de mousseline blanche.
+
+«L'étendard, de forme turque, se terminait par une queue de cheval
+noire, surmontée d'une boule de cuivre doré.»
+
+C'est dans les rangs de cette brillante troupe que comptait Roustam.
+
+Né vers 1780, à Tiflis, capitale de la Géorgie, Roustam Raza était âgé
+de sept ans, quand, faisant route avec sa mère et ses sœurs, pour
+retrouver son père établi négociant en Arménie, il fut pris par les
+Tartares, et sept fois vendu comme esclave. Son dernier maître le
+conduit à Constantinople, puis au Caire, où il entre, comme Mamelouck,
+au service de Sala Bey. Emmené par celui-ci, avec cinq cents de ses
+camarades, en pèlerinage à La Mecque, il trouve, à son retour en Égypte,
+le Caire occupé par les Français.
+
+Sala Bey dirige alors ses hommes sur Saint-Jean d'Acre, dans le dessein
+de renforcer les troupes de Djezzar-pacha, défenseur de la ville. Mais,
+irrité d'apprendre que Sala n'a point livré un dernier combat aux
+Français, Djezzar l'empoisonne. À cette nouvelle, Roustam se hâte de
+regagner le Caire, où il entre au service d'un sheik dévoué au général
+Bonaparte, El Bekri, puis à celui du général lui-même, qui l'emmène en
+France, et ne se sépare plus de lui, désormais. Roustam couche, en
+effet, la nuit, dans une chambre voisine de la sienne, et le suit dans
+toutes ses campagnes.
+
+Aussitôt débarqué à Fréjus, Bonaparte prend le chemin de Paris. Il
+laisse Roustam voyager à petites journées avec ses bagages et ses gens.
+À quelques lieues d'Aix, le convoi est attaqué par des brigands que,
+dans une lettre dont la naïveté paraît avoir fait la joie de Napoléon et
+de Joséphine, notre Mamelouck désigne à son maître sous le nom d'«Arabes
+français».
+
+Toute la famille impériale lui donne bientôt des témoignages d'amitié
+non équivoques: le Premier Consul et son épouse lui prodiguent leurs
+soins après un grave accident de cheval dont il a été victime;
+«Mademoiselle Hortense», la future reine de Hollande, fait son portrait
+pendant sa convalescence, et lui chante de jolies romances pour
+l'empêcher de s'endormir pendant les poses.
+
+Par une juste réciprocité, Roustam ne marchande pas son dévouement à ses
+protecteurs; même il se montre si désintéressé qu'il faut trois années à
+Bonaparte pour s'apercevoir--non sans colère contre le chef de ses
+finances--que son Mamelouck n'a pas encore touché d'appointements! Il
+les fixe, aussitôt, à 1200 livres, et le nomme, à quelque temps de là,
+son porte-arquebuse (il était déjà chargé de l'entretien de ses armes),
+avec 2400 livres de pension. Enfin, il le fait inscrire pour une rente
+perpétuelle de 500 livres.
+
+Ces mesures de justice inspirent à Roustam le désir d'en obtenir
+d'autres: indigné, non sans raison, de voir l'officier payeur du corps
+des Mameloucks, dont il continue à faire partie, lui retenir, depuis
+trois ans, la solde à laquelle il a droit, il l'oblige à rendre ses
+comptes, puis il demande et obtient son congé (1806).
+
+Après la campagne d'Austerlitz, il épouse la fille de Douville, premier
+valet de chambre de Joséphine. Et non seulement l'Empereur autorise
+cette union, mais il signe au contrat et paye les frais de la noce.
+
+Roustam accompagne l'Empereur en Prusse et en Pologne. À Iéna, une
+méprise des avant-postes français, dont ils essuient ensemble le feu,
+manque leur être fatale. Même aventure dans l'île Lobau, où la partie
+blanche du turban de Roustam attire sur l'Empereur, et sur lui-même, le
+feu de l'ennemi. À Eylau, il ne doit la vie qu'à un aide de camp de
+Murat qui l'empêche de s'endormir dans la neige. Il assiste à la
+bataille de Friedland et passe à Tilsitt, avec la Garde, la revue du
+tsar Alexandre. Il a le visage gelé, pendant la retraite de Russie, et
+rentre en France dans la voiture de l'Empereur.
+
+Les _Souvenirs_ de Roustam sont fertiles en anecdotes sur les grands
+soldats de l'Empire, tels que Lannes, Masséna, Berthier, Murat, le duc
+de Vicence, le maréchal Duroc, etc.
+
+La vie intime de l'Empereur aux Tuileries et à la Malmaison est par lui
+peinte au vif, et la naïveté même de son pinceau donne de la vie et de
+la couleur à ses esquisses: il montre Napoléon soucieux de l'intérêt de
+ses serviteurs, au milieu des plus graves préoccupations; leur faisant
+rendre justice quand ils sont victimes de l'iniquité, les faisant
+soigner et les visitant lui-même, quand ils sont malades. L'Empereur
+pense à tout: il veut que Roustam envoie à sa mère son portrait en
+miniature par Isabey. Il va plus loin: il promet 10.000 livres de
+récompense et le remboursement de ses frais de voyage à un voyageur
+arménien qui offre d'amener cette femme en France--projet qui,
+d'ailleurs, ne se réalisa point.
+
+C'est dans cette bonté d'âme, autant que dans le prestige de son génie,
+qu'il faut chercher l'explication des dévouements dont le grand homme
+fut l'objet, jusqu'à sa mort, de la part de ses plus humbles serviteurs.
+
+Signalons, parmi les passages relatifs aux mœurs et au caractère de
+Napoléon, des anecdotes sur la naissance du Roi de Rome, et sur l'amour
+de son père pour les enfants. Il aime à plaisanter avec le fils de
+Roustam, dont il avait salué la naissance, après la bataille d'Eylau, en
+disant à celui-ci: «C'est bien, j'ai un Mamelouck de plus, il te
+remplacera!»
+
+Curieuses sont les conversations de l'Empereur avec le docteur
+Corvisart, qu'il ne cesse de traiter plaisamment de «charlatan». Elles
+confirment ce qu'on savait de son scepticisme en fait de médecine,
+scepticisme qu'en dépit de sa profession, Corvisart n'était, paraît-il,
+guère éloigné de partager.
+
+Un jour, à la Malmaison, Roustam entend son maître lui demander une
+carabine pour tirer, des fenêtres du château, sur les cygnes de la pièce
+d'eau: indignation de Joséphine qui veut faire respecter ses beaux
+oiseaux et proteste avec véhémence; embarras de Roustam qui ne sait
+auquel entendre, et vive hilarité de l'Empereur, enchanté de sa
+confusion. L'illustre conquérant a toujours conservé, dans son
+caractère, un fonds d'espièglerie.
+
+Jusqu'aux adieux de Fontainebleau, la conduite de notre Mamelouck envers
+son souverain ne laisse rien à désirer. L'amitié dont celui-ci ne cesse
+de l'honorer suffit à en fournir la preuve. Mais, à cette époque,
+Roustam ne justifie que trop le _Donec eris felix..._ du poète. Quand
+vient le départ pour l'île d'Elbe, il ne suit point son bienfaiteur! Et
+les explications qu'il donne de son abstention ne servent qu'à le
+confondre: le bruit répandu dans Fontainebleau d'une tentative de
+suicide de l'Empereur, d'une part; l'impossibilité de trouver des
+chevaux pour essayer de le rejoindre à Fréjus, de l'autre, sont des
+prétextes qui ne sauraient tromper personne.
+
+La vérité est qu'à l'instar de plus d'un ancien serviteur de Napoléon,
+Roustam a soif de repos, soif de la vie de famille: c'est là, et là
+seulement qu'il faut chercher les raisons de sa défaillance.
+
+La Restauration allait-elle, du moins, lui procurer le calme et la
+tranquillité rêvés? Non, et Roustam s'en aperçut bientôt: en proie à la
+surveillance de la police que sa qualité d'attaché à la Maison du
+souverain déchu rendait méfiante, il jugea prudent de quitter Paris, et
+de se réfugier à Dreux, d'où il ne revint que quatre mois après.
+
+Tout à coup, l'Empereur reparaît en France: ses compagnons de gloire se
+lèvent à sa voix, ses légions se reforment, et c'est en triomphe qu'il
+rentre à Paris. Roustam, dans l'espoir que l'Empereur ne lui tiendra pas
+rigueur de sa faiblesse, lui fait présenter par Marchand une demande
+d'emploi. Elle est mal reçue: «C'est un lâche! est-il répondu au fidèle
+valet de chambre. Jette cela au feu et ne m'en reparle jamais![14]»
+
+Et Roustam comprend qu'il n'a plus qu'à se faire oublier!
+
+Un jour, cependant, après la seconde Restauration, la police du Roi, qui
+ne le perd point de vue, constate, avec émotion, que, par deux fois, il
+vient de traverser la Manche! L'alerte est de courte durée. On ne tarde
+point, en effet, à apprendre que le but des voyages de Roustam, est de
+se produire, en costume de Mamelouck, dans les spectacles de
+Londres[15]! Triste métier, assurément, mais il fallait vivre, et les
+pensions de l'Empereur ne lui en fournissaient plus les moyens!
+Convenons, toutefois, qu'il eût pu et dû en trouver d'autres.
+
+En 1825, il habite, à Dourdan, ville natale de sa femme, une maison
+spacieuse où il a pour voisin le père de Francisque Sarcey, qui dirige
+un pensionnat[16]. Son existence s'y écoule entre sa femme, qui a obtenu
+une recette des Postes, son beau-père et sa belle-mère. Son fils Achille
+s'est fixé à Paris, où il a trouvé une place au _Journal officiel_. Sa
+fille a épousé un huissier de la capitale, M. B... Et c'est à Dourdan
+que l'ancien Mamelouck meurt le 7 décembre 1845, à l'âge de
+soixante-quatre ans[17].
+
+Le manuscrit de ses _Souvenirs_ nous a été communiqué par un peintre
+distingué, ami des études historiques, M. Pierre Beaufeu, pour être
+imprimé dans notre _Revue rétrospective_, où il a vu le jour pour la
+première fois en 1888. M. Beaufeu le tenait des héritiers de M. B...,
+gendre de Roustam, qui lui en avaient fait hommage, ainsi que du
+portrait de ce dernier. Nous ne saurions assez le remercier de
+l'affectueux empressement avec lequel il a mis l'un et l'autre à notre
+disposition.
+
+Le portrait, attribué à Gros, est un tableau à l'huile, et fait,
+aujourd'hui, partie des collections du musée de l'Armée, auquel il été
+donné par M. Beaufeu. Nous l'avons reproduit en tête de ces pages. Il
+représente Roustam dans son costume d'apparat, et fixe, sans
+contestation possible, puisqu'il émane de sa famille, ses traits, qui se
+retrouvent, d'ailleurs, dans plusieurs tableaux célèbres, par exemple
+dans le _Napoléon à Ratisbonne_ de Gautherot et dans le _Napoléon Ier à
+Vienne_, de Girodet, dont nous donnons plus loin des fac-similés. Ces
+deux toiles sont à Versailles.
+
+Quant au texte des _Souvenirs_, nous le réimprimons sans en supprimer,
+sans y ajouter un mot. Nous nous contentons de rétablir l'orthographe.
+Cependant celle de Roustam est trop curieuse pour que nous en privions
+le lecteur: il en trouvera un spécimen en tête de nos appendices, dans
+lesquels ont aussi pris place, outre son acte de décès conservé à la
+mairie de Dourdan, des pièces intéressantes tant pour l'histoire
+particulière des Mameloucks, que pour l'histoire générale de ces temps
+héroïques[18].
+
+PAUL COTTIN.
+
+
+
+
+SOUVENIRS DE ROUSTAM
+
+MAMELOUCK DE NAPOLEON Ier[19]
+
+
+
+
+I
+
+Ma famille.--Mon père nous quitte; je reste avec ma mère et mes
+sœurs.--Guerre entre l'Arménie et la Perse.--Nous nous réfugions dans
+une forteresse.--Dangers courus.--Mort de ma sœur Begzada.--Nous partons
+rejoindre notre père.--Séparé des miens pendant le voyage, je suis vendu
+sept fois comme esclave.--Un marchand m'emmène à Constantinople et me
+vend à Sala-Bey.--Mon arrivée au Caire.--Sala-Bey m'incorpore dans ses
+Mameloucks.--Nous partons pour la Mecque.--À notre retour, nous trouvons
+l'Égypte occupée par les Français.--Nous gagnons Saint-Jean d'Acre, où
+Sala-Bey est assassiné par Djezzar-Pacha.--Mon retour au Caire.--Le
+général Bonaparte autorise le Sheik El Bekri à me prendre à son
+service.--Bonaparte à Saint-Jean d'Acre.--Aboukir.--Scènes violentes
+avec un Mamelouck.--Intempérance d'El Bekri.--Le champagne du prince
+Eugène.--J'entre au service du général Bonaparte.
+
+
+Il est né à Tiflis, capitale de la Géorgie, fils du sieur Roustam Honan,
+négociant, né le ... (_sic_).
+
+Deux ans après, son négoce a été transporté à Aperkan, une assez forte
+ville en Arménie, pays natal de son père.
+
+Onze années après, il a été promener dans un des biens de son père, avec
+plusieurs de ses camarades, qui ont été attaqués par plusieurs Tartares,
+pour emmener avec eux dans leurs pays, et sûrement pour les vendre.
+Plusieurs de ses camarades ont été pris par de ces brigands, et lui
+s'est échappé de leurs mains. Roustam a été perdu, dans cette
+journée-là, six heures dans les bois, sans pouvoir trouver la route pour
+aller rejoindre sa mère[20], qu'il aimait bien tendrement.
+
+Au même moment, il a rencontré un bûcheron dans les bois, qui a bien
+voulu le conduire auprès de sa mère, qui était dans une inquiétude
+mortelle, et il ne manqua pas, le bûcheron, de recevoir une bonne
+récompense de la part de sa mère.
+
+Le nombre de famille du sieur Roustam Honan est de deux filles et de
+quatre garçons. Roustam était le cadet. Son père a fait un voyage avec
+ses deux fils, pour son commerce, à Gandja, province de
+Malek-Majeloun[21]. Quelques mois après, l'empereur des Persans a
+déclaré la guerre contre Ibrahim-Khan, qui a été gouverneur de la
+province d'Arménie[22].
+
+Voilà la cause que Roustam a perdu toute sa famille.
+
+Depuis ce temps-là, pour les affaires d'intérêt, mon père voulait
+s'éloigner de Gandja, et emmener avec lui mes deux frères Avack et
+Seïran et moi, mais j'étais trop attaché à ma mère pour m'éloigner
+d'elle.
+
+Quelques jours après, il acheta une voiture pour son voyage. Le même
+jour, nous étions à dîner, il nous a questionnés si nous sommes contents
+de faire ce voyage. Mes frères disaient que oui, moi je lui dis que non.
+Il m'a beaucoup questionné pourquoi je ne veux pas le suivre. Je lui
+dis: «Quand j'étais petit, maman m'a bien soigné; elle m'a rendu
+toujours bien heureux. Comme je commence, à présent, à être grand, je
+désire de me tourner auprès d'elle[23], pour la consoler et la rendre
+heureuse, si je peux.»
+
+Il a été fort mécontent que je voulais le quitter. Enfin, il n'a pas pu
+rien gagner sur moi, pour m'emmener avec lui. Il fut obligé de partir
+avec mes deux frères, et il me laissa tout seul dans la ville de Gandja,
+sans parents et sans fortune.
+
+La ville de Gandja est une très bonne ville, et bien riche. C'est là où
+l'on fait le plus grand commerce de soie et de cachemire de Perse.
+
+Trois mois après, Ibrahim-Khan a déclaré la guerre contre Malek-Majeloun
+où je me trouvais, dans la forteresse de Gandja. Les peuples de la ville
+sont obligés de rentrer dans la forteresse. Je reste jusqu'au dernier
+moment sans pouvoir sortir dans la forteresse. On rentrait bien, mais on
+ne laissait sortir personne. Un jour où les mulets de Malek-Majeloun
+sortaient pour chercher les provisions, je me suis fourré dans les
+jambes des mulets et je me suis sorti de force, de cette manière-là,
+sans aucun danger.
+
+Quand j'ai été hors la porte, je rencontrai deux personnes de mon pays,
+et même ville. Je leur demandai si je pourrais trouver une occasion pour
+m'en tourner près de ma mère. Il me dit: «Oui, je connais plusieurs
+personnes qui vont partir à deux heures du matin pour Aperkan», où
+j'avais laissé ma pauvre mère et mes deux sœurs, Marianne et Begzada.
+
+Ces deux bons messieurs me montrèrent la maison où sont les voyageurs.
+Je m'y suis rendu sur-le-champ; ils m'ont très bien accueilli. Enfin,
+tout était convenu de partir à deux heures du matin. En attendant la
+nuit, j'ai été dans un jardin, à côté de la ville, pour chercher
+quelques légumes pour ma nourriture, car je n'avais rien à manger depuis
+quelques jours. J'ai aperçu, au lointain, un troupeau de moutons. J'ai
+été à la rencontre, pour demander un peu de lait ou de fromage. Enfin,
+je me suis approché du berger. Il me dit: «Que veux-tu?--Ce que je
+voudrais? Un peu de lait ou de fromage, car voilà plusieurs jours que je
+n'ai rien mangé!»
+
+Il m'a beaucoup examiné, en me demandant le nom de mon pays et celui de
+mes parents. Je lui dis mon nom et celui de mon père. Après, il m'a pris
+dans ses bras, m'a embrassé de bon cœur en me disant: «Je suis votre
+oncle! Voilà quinze années que j'ai quitté le pays[24].»
+
+Je me trouvais, dans ce moment-là, bien heureux d'avoir trouvé un
+protecteur. Enfin je lui demandai quelques provisions pour mon voyage
+que je devais faire à deux heures du matin. Il m'a donné deux gros pains
+et une quantité de rôti. J'ai mis tout ça dans un sac pour rejoindre la
+maison où étaient mes compagnons de voyage.
+
+Mon oncle m'a demandé si je voulais rester avec lui jusqu'à ce que je
+sois plus grand, et que j'irais rejoindre ma mère. Je lui dis: «Non, je
+vous remercie. J'ai quitté mon père et mes frères pour rejoindre ma
+mère. Vous voyez bien que je ne puis rester avec vous. Je suis sûr, ma
+mère est bien inquiète de moi, en particulier, car j'étais son enfant
+gâté, beaucoup plus que les autres.» Il a bien vu que je voulais pas
+rester avec lui. Il m'embrassa. Je lui fais mes adieux, et je me suis
+rendu sur-le-champ au rendez-vous des voyageurs, le cœur content, en
+espérant voir ma mère, quelques jours après.
+
+Enfin, nous sommes partis à l'heure désignée. Au point du jour, nous
+étions sur la grande montagne de Gandja. Nous voyions, au pied de la
+montagne, toute l'armée d'Ibrahim-Khan[25] qui marchait sur Gandja.
+Après les marches de dix jours à pied, nous sommes arrivés à Aperkan,
+notre ville, où j'avais laissé ma mère et mes deux sœurs, mais je ne
+trouvai personne à la maison.
+
+J'éprouvais encore bien du chagrin, mais j'ai trouvé, dans la ville, un
+paysan qui restait encore, car tout était rasé et les maisons étaient
+entièrement dévastées. Le paysan me dit: «Votre mère et vos deux sœurs
+sont parties depuis deux mois pour le fort de Choucha.»
+
+Le jour était presque passé. Je me suis décidé de coucher dans notre
+maison, qui était toute dévastée par l'armée[26]. Même je ne pus pas me
+procurer un peu de paille pour me coucher là-dedans. Le lendemain, je
+suis parti de bon matin. J'ai laissé mes compagnons de voyage dans la
+ville, dans leur pauvre maison, qui ne valait plus rien, comme toutes
+les autres.
+
+Entre notre ville et Choucha, il y a une petite rivière que j'avais
+passée plusieurs fois à gué, sans aucun danger, mais, ce jour-là, il
+était tombé beaucoup d'eau. Je me suis présenté tout seul à la rivière.
+Elle m'a paru un peu grosse, mais j'avais un grand désir de voir ma mère
+et mes sœurs, qui me donnait le courage de passer hardiment ce petit
+fleuve.
+
+Au moment, je suis entré dans l'eau. Le courant m'a enlevé et m'a frappé
+contre une grosse pierre que j'ai tenue ferme, pendant une heure, sans
+perdre ma connaissance. Je vois arriver un voyageur avec son cheval, qui
+a eu la bonté de me sauver la vie et de me passer sur l'autre rive. Je
+me trouvais encore une fois heureux.
+
+J'arrive à six heures du soir à Choucha, au quartier des Arméniens, où
+j'ai trouvé plusieurs personnes de connaissance de ma mère, qui m'ont
+bien reçu en me disant: «Votre mère disait à tout le monde: mon fils ne
+m'abandonnera jamais! Tôt ou tard, il viendra me trouver. Je connais son
+bon cœur et son attachement pour moi!» Enfin, on me conduit chez maman.
+Au moment où elle m'aperçoit, elle se trouve mal pendant une heure, sans
+pouvoir me parler un mot.
+
+Sa connaissance a commencé. Elle m'aperçoit, elle me serre contre son
+cœur, en versant des larmes avec mes sœurs, en m'accablant de caresses.
+Maman me dit: «Oui, j'étais bien sûre que tu ne me quitterais jamais,
+quoique tu étais jeune et bien éloigné d'ici, et dans le pouvoir de ton
+père, qui m'a abandonnée, peut-être pour toujours.»
+
+Me voilà tout à fait installé, avec ma mère, dans le fort de Choucha. Je
+commençais à être fort et grand. Je voulais entrer en maison pour gagner
+quelque chose, pour soulager l'existence de ma mère et de mes sœurs,
+mais ma pauvre et tendre mère n'a jamais voulu, en me disant: «Je
+vendrais plutôt tous mes effets pour te donner l'existence. Je ne veux
+pas te voir dans la servitude[27].»
+
+Enfin, j'ai resté à la maison en recevant les caresses les plus tendres,
+le matin jusqu'au soir.
+
+Un mois après, la paix était faite, tout était bien tranquille, j'ai
+voulu quitter le fort de Choucha pour aller à Aperkan, notre ville. Ma
+mère a consenti. De mon avis, j'ai fait venir une voiture, nous avons
+chargé tous nos effets, et nous sommes partis le matin et arrivés, le
+soir, à six. Notre maison était tout à fait abîmée, comme j'ai vu, en
+revenant de Gandja. Nous avons fait arranger la maison comme nous avons
+pu.
+
+Quelques jours après, ma jeune sœur Begzada tombe malheureusement bien
+malade, car nous avons malheur de la perdre en huit jours de temps, qui
+nous a donné beaucoup de chagrin. Elle était une des plus jolies filles
+de la Géorgie.
+
+Nous étions privés de nouvelles de mon père depuis une année. Cela
+faisait bien du chagrin à ma mère, privée de son mari et ses deux fils
+aussi longtemps.
+
+Maman a reçu, quelque temps après, une lettre de mon père par un
+négociant de Kasaque[28]. Ma pauvre mère était la plus heureuse des
+femmes d'avoir reçu des nouvelles de son mari et ses enfants. Il disait
+dans sa lettre, qu'il était établi un gros magasin à Kasaque, et nous
+pourrons aller rejoindre. Ma mère a voulu absolument aller rejoindre son
+mari et ses enfants. Je lui dis: «Maman, si tu veux me croire, tu ferais
+pas ce long voyage. Si mon père avait de bonnes attentions de te rendre
+heureuse, il t'aurait pas quittée aussi longtemps sans te donner de ses
+nouvelles. Je crois même, si nous faisons ce voyage, ce serait notre
+dernier malheur, car les routes sont pas sûres pour les voyageurs, même
+les Tartares ont arrêté plusieurs fois les voyageurs. Cela me donne
+beaucoup d'inquiétude.» Maman n'a pas voulu m'écouter, en me disant: «Je
+ne fais pas ce voyage pour ton père, si tu veux, mais c'est pour mes
+enfants qui sont avec lui depuis si longtemps.»
+
+Enfin j'étais obligé de céder et aller avec elle et ma sœur. Notre route
+était par Gandja. Comme je connaissais la route, nous avons vendu une
+grande partie de nos effets et j'ai conduit ma mère et ma sœur jusqu'à
+Gandja.
+
+Après deux jours de marche, ma mère était bien fatiguée du voyage; j'ai
+amené maman et ma sœur sur la grande place du marché de la ville.
+
+Comme je connaissais très bien la ville, j'ai reçu de l'argent de ma
+mère pour aller acheter quelque chose pour notre dîner, et elle
+attendait toujours mon retour, mais c'est à ce moment-là que j'ai eu le
+malheur de perdre ma mère et ma sœur pour toujours, car j'avais un
+mauvais pressentiment quand nous sommes partis de notre malheureuse
+ville que nous aimions bien et où nous étions tranquilles. En revenant
+du marché pour rejoindre ma mère qui m'attendait pendant une heure, j'ai
+rencontré un monsieur qui m'a accosté en me disant: «Vous voilà,
+Roustam! Je vous cherche depuis une heure. Votre mère est chez moi qui
+vous attend.» Malheureusement ce n'était pas vrai. Enfin j'ai été avec
+cet homme sans le connaître. Quand nous sommes arrivés chez lui, je n'ai
+pas vu ma mère. Je commençai à pleurer comme un malheureux que j'étais.
+Il me dit, le maître de la maison: «Ne craignez rien, votre mère est
+sortie avec votre sœur. Je vas les chercher.»
+
+Dans cet intervalle, j'étais assis au milieu de la cour, à l'ombre des
+arbres[29], en attendant ma mère, qui faisait toujours mon vrai bonheur.
+Il était entré, à la maison, un jeune homme[30] pour dire quelque chose
+à deux dames qui étaient assises à côté de moi. Il m'a beaucoup regardé,
+en me disant si je parle Arménien? Je lui dis que oui, même j'étais
+Arménien. Il me dit en même langage: «Tâchez de vous sauver d'ici, parce
+que on vous a amené ici pour vous vendre et vous perdre pour toujours.
+Vous verrez peut-être plus votre mère et sœur.» J'ai cru d'avoir reçu un
+coup de marteau sur ma pauvre tête. Voilà donc l'homme parti. Je restai
+avec ces deux mauvaises femmes. Je ne savais pas comment me sauver de
+cette maison-là. Il arrivait, un instant après, une femme du voisinage.
+Celles-ci commençaient à disputer, dans leur langage que je comprenais
+très-bien et je parlais comme eux. Je saisis cet heureux moment-là. J'ai
+pris la clef de la garde-robe; on a cru que j'avais vraiment besoin. À
+côté de la garde-robe, était une porte qui donnait sur une petite cour,
+mais la cour était coupée par un ruisseau de deux pieds de profondeur.
+Enfin, au moment que j'étais à côté de la porte de la petite cour, je
+suis rentré et j'ai fermé la porte sur moi et j'ai traversé le petit
+ruisseau, et je me trouvais hors de danger et échappé des mains de ces
+brigands-là.
+
+Je me suis rendu, sur-le-champ, à l'endroit que j'avais laissé ma mère
+et ma sœur, mais, malheureusement, j'ai rien trouvé. J'ai demandé à tout
+le monde qui passait à côté de moi. Personne faisait attention de mon
+malheureux sort[31].
+
+Cependant, en traversant sur un pont, j'ai rencontré un ancien ami de
+mon père que j'ai connu très-bien aussi. Je lui contai toutes nos peines
+en chemin faisant. Il me dit: «Ne craignez rien, je trouverai votre mère
+et je ferai punir l'homme qui vous a arrêté!» Il m'amène chez lui et me
+fait bien dîner et m'amène avec lui au marché que j'avais perdu ma mère.
+Il me montra tout le monde qui passait et il me disait tout bas:
+«C'est-il lui?». Je lui disais: «Non! ce n'est pas lui, ce n'est pas
+lui! Si vous voulez, je vous conduirai chez lui. Ce n'est pas loin
+d'ici.» Il me dit: «Non, ce n'est pas nécessaire, je saurai bien le
+trouver.» Il me mène ensuite dans une grande maison. Il me dit: «Reste
+ici, je vais chercher votre mère.» Je demandais pas mieux, mais le
+brigand venait pas. Je pleurai le matin jusqu'au soir. Le lendemain, la
+maîtresse de la maison me dit: «Ce monsieur qui vous a amené ne viendra
+plus, il ne faut pas compter sur lui.» Je lui dis: «Eh bien! je vais
+aller chez lui. Je sais sa demeure.» Elle a fait fermer la grande porte
+pour m'empêcher de sortir.
+
+Me voilà donc dans un état inconsolable. Pour me consoler, elle me dit:
+«Je n'ai pas d'enfant, mon intention est de vous adopter pour mon fils.»
+Je pleurais toujours sans consentir à sa proposition. Le barbare qui
+m'avait amené dans cette maison m'avait vendu pour la deuxième fois. La
+première fois était manquée parce que je me suis sauvé, comme je viens
+de le marquer. Il me paraît que ma mère a su que j'étais dans cette
+grande maison, car elle est venue plusieurs fois avec ma sœur à la porte
+pour me demander[32]; mais on a toujours refusé de la recevoir, en
+disant: «Il n'est pas d'enfants à la maison.» Elle retourne toujours en
+versant des larmes comme un torrent.
+
+Comme je n'ai plus de moyens de sortir de cette maison-là, j'ai été
+obligé de consentir d'être le fils adoptif à la maîtresse de la maison,
+en croyant être plus libre pour sauver plus facilement et de me
+retourner tout à fait dans mon pays natal. Peut-être j'aurais pu trouver
+ma mère par les négociants qui voyagent un pays à l'autre. Je dis à la
+maîtresse: «Je veux bien être votre fils adoptif, en condition que vous
+trouverez ma mère. Nous irons, nous deux, chercher dans la ville.» Elle
+me dit: «Oui, ne craignez rien, je m'en charge.»
+
+Enfin voilà la cérémonie qui commence: comme usage de pays, elle me
+passe dans une chemise, elle m'embrasse en me disant: «Vous voilà mon
+fils, je ferai votre bonheur!»
+
+Avec tout ça, je n'avais pas confiance en elle. Je disais moi-même: «Me
+voilà encore vendu pour la troisième fois!» Je me suis pas trompé dans
+ma pensée.
+
+J'ai resté à peu près deux mois chez elle[33].
+
+Elle m'avait fait donner des jolis habits, bon lit et très-bien nourri,
+mais je me méfiais toujours de toutes ses bonnes attentions. Je demandai
+plusieurs fois pour sortir jusqu'au bout de la porte. Elle me disait:
+«Non, non. Demain nous sortirons ensemble.» C'était toujours la même
+chose. Enfin je n'ai jamais pu m'échapper. Dans tout cet intervalle-là,
+venaient des visites dans la journée pour ma mère adoptive. Elle ne me
+faisait voir à personne, quand elle entendait frapper la porte. Elle me
+cachait dans les petites chambres, quelquefois elle se cachait avec moi.
+Je lui disais: «Mais pourquoi nous nous cachons, nous sommes pas
+malfaiteurs?» Elle me disait: «Mais non, ce n'est pas pour ça, je ne
+veux pas recevoir beaucoup de monde, je veux rester avec mon fils. Elle
+m'a fait voir seulement un tailleur, qui m'a fait faire des habits.
+Quelques jours après, le mari de la bourgeoise me dit: «Nous ferons un
+voyage, dans quelques jours, sur le côté de la mer Kaspienne, et
+viendrez avec moi.» Je lui dis: «Oui», en pensant que je pourrais me
+sauver en chemin faisant. Malheureusement, je n'ai pas pu réussir mon
+désir.
+
+ * * * * *
+
+Un jour, bien bonne heure, à minuit, le domestique monte dans ma
+chambre. Il me dit qu'il faut que je m'habille, parce que nous allons
+partir pour Kaspienne. Une demi-heure après, je descends dans la chambre
+de ma mère adoptive. Je lui fais mes adieux. Elle me disait: «Ne
+craignez rien, vous viendrez, dans quinze jours, avec mon mari.»
+
+Je comptais bien me sauver, en sortant de la maison, de ne pas aller
+plus loin. On ouvrit une petite porte qui donne dans une cour. Première
+chose que j'aperçois c'était trente chevaux de selle tout sellés,
+bridés. On ouvrit une autre porte d'une espèce de manège qui avait
+dedans soixante petits enfants tous bien habillés. À ce coup d'œil, je
+me disais en moi-même: «Me voilà encore vendu pour la quatrième fois!»
+Enfin on nous a fait monter deux sur chaque cheval. Nous voilà donc
+partis pour notre destination, escortés par quelques hommes armés.
+
+Deux jours après, nous avons rencontré une grande quantité de Tartares
+qui nous ont arrêtés, pour nous prendre.
+
+Tous les hommes armés se sont battus pendant une demi-heure, et on nous
+a capitulés en condition que tous les Arméniens seront au pouvoir des
+Tartares, et les Géorgiens resteront à mon vilain et brigand père
+adoptif, qui n'était pas trop content d'avoir perdu quinze de ses
+meilleurs petits enfants, et j'ai resté avec lui aussi, comme géorgien.
+
+Trois jours après, nous sommes arrivés dans une grande ville tout-à-fait
+au pied du mont Caucase[34]. J'ai resté quelque temps; tous les autres
+ont été vendus en peu de temps.
+
+Depuis quelques jours, j'ai perdu de vue mon cochon qui m'avait amené
+dans cette ville. Il me paraît qu'il m'avait encore vendu pour la
+cinquième fois.
+
+J'étais chez un brave homme qui me traitait bien. Même j'étais
+très-libre, je me promenais tous les jours tout seul. J'avais grande
+envie de me sauver, mais je ne pouvais pas, parce que j'avais le grand
+fleuve de Kour à passer. Je n'avais pas d'argent pour m'aider à me
+sauver et passer le fleuve. J'ai resté donc là trois mois dans l'hiver,
+toujours pleurant d'être séparé de ma tendre mère qui faisait mon
+bonheur.
+
+Je savais bien que je ne resterais pas longtemps où j'étais. L'homme à
+qui j'appartenais était un grand marchand de soie, qui faisait
+quelquefois des voyages en Crimée. Il me fait donner, un jour, des
+bottes fourrées, une pelisse bien chaude, pour que je voyage avec lui.
+
+Nous avons traversé la fameuse montagne de Caucase, avec grand'peine. Il
+faisait un froid extraordinaire. Le bourgeois avait porté deux
+couvertures avec lui, qui nous ont bien servi. Ce n'était pas pour nous
+couvrir, c'était pour couvrir la grande quantité de neige, pour marcher
+sur la couverture. Quand nous marchions sur une, on mettait l'autre
+devant nous, pour que nous nous perdions pas dans la neige et pour avoir
+plus de facilité de grimper sur les montagnes.
+
+Après les mauvais passages, nous avons encore marché deux jours pour
+arriver dans la capitale du mont Caucase, qui s'appelle Lesghistan[35].
+
+Le prince qui gouverne cette province s'appelle Héraclius: le pays,
+quoique très-montagneux, est un bon pays. On fait des grands commerces
+de soie et de cachemire, comme à Gandja.
+
+Les moutons du pays sont très-bons aussi et bien gros: un seul pèse
+quatre-vingts livres, même plus; il a aussi de beaux chevaux. Les
+Tartares tirent tous leurs beaux chevaux dans ce pays-là, même les Turcs
+d'Anapa.
+
+Le marchand avec lequel j'étais voulait aller en Tartarie le plus tôt
+possible, mais il m'est arrivé une maladie, il était obligé de retarder
+son voyage jusqu'à ce que je sois rétabli, mais ça durait près de deux
+mois. C'est une maladie qui m'a fait bien souffrir. Une seule fois que
+je suis allé me promener dans les montagnes, à mon retour à la maison,
+j'avais bien froid, je me suis approché auprès du feu que j'avais croisé
+mes jambes et, assis par terre comme tout le monde, il se trouvait un
+grand chaudron sur le feu, de l'eau étant bien chaude. Quelqu'un remue
+le feu: voilà donc le chaudron renversé sur mes deux jambes!
+
+J'ai souffert comme un malheureux, mes jambes sont venues grosses comme
+un tonneau. Deux mois après, j'étais tout-à-fait guéri de cet
+accident[36].
+
+Enfin nous sommes partis pour Alexandria, la ville de Tartarie, et,
+trois jours après, nous sommes arrivés dans cette ville. Quelques jours
+après notre arrivée, j'ai demandé au marchand que j'appartenais, la
+permission pour aller promener, et j'ai eu la permission.
+
+Au moment que je quittais la porte, j'ai rencontré une petite demoiselle
+de mon âge, treize ans, native de mon pays et même ville. Elle était
+prise par les Tartares, deux mois avant moi.
+
+Enfin je m'empressai de lui donner des nouvelles de ses parents. Elle me
+dit: «Votre sœur Marie est ici; si vous voulez, je vous conduirai chez
+son maître.» Je demandais pas mieux d'y aller partager toutes mes peines
+avec elle. Enfin elle me conduit jusqu'à sa porte. Je rentre à la maison
+pour demander ma sœur. Elle m'aperçoit. Elle saute à mon cou. Elle avait
+du courage plus que moi, car je pleurais si fort que je ne pouvais pas
+lui parler ni demander des nouvelles de ma pauvre mère que j'avais
+laissée à Gandja.
+
+Elle me consola du mieux qu'elle put, en me disant que maman était
+esclave chez un Arménien qui était établi dans la ville, comme un grand
+négociant, et il a acheté maman et lui a donné sa liberté en lui disant
+qu'elle pourra aller dans son pays si elle veut. Maman, étant seule, n'a
+pas pu entreprendre le voyage, et elle vivait dans cette maison comme un
+ami jusqu'à ce que les communications soient libres pour qu'elle
+retourne dans son pays.
+
+J'étais bien heureux d'apprendre que ma mère n'était pas loin de moi,
+car, de Alexandria à Kizliar[37], n'avait que vingt lieues. J'ai demandé
+au marchand que j'appartenais la permission d'aller voir ma mère: il n'a
+jamais voulu.
+
+Après ça, j'ai fait plusieurs démarches auprès des négociants de mon
+pays pour qu'ils m'achètent et me gardent jusqu'à ce que nous écrivions
+à mon père pour qu'il vienne nous chercher, mais, malheureusement,
+personne a voulu nous rendre ce service-là, en me disant: «On veut vous
+vendre trop cher, sans cela je vous achèterais[38].»
+
+J'étais désolé de ne pas pouvoir embrasser ma pauvre mère encore pour la
+dernière fois, car je suis parti pour Constantinople, quelques jours
+après, à Kizliar, avec un marchand de petits enfants, venant de
+Constantinople, qui m'a acheté, pour la sixième fois depuis que j'ai
+quitté mon pays. J'ai bien prié mon nouveau marchand pour qu'il achète
+ma sœur pour amener avec moi à Constantinople, pour que nous contions
+nos peines l'un à l'autre. Il n'a pas voulu non plus. Enfin j'étais
+tout-à-fait désolé. Je pleurais le matin jusqu'au soir. Ma pauvre sœur,
+elle m'a caressé bien tendrement en me disant: «Donne-moi un peu de tes
+cheveux. Je les ferai remettre à notre bonne mère» (pour lui bien
+assurer que j'étais vivant). J'ai été bien caressé pendant quinze jours.
+Elle prend les ciseaux et coupe une grande quantité de mes cheveux, en
+versant des torrents de larmes sur ma tête, en disant: «Mon cher
+Roustam, dans tout pays où tu iras, il faut pas négliger de m'écrire; tu
+vois bien que nous n'avons plus d'autre consolation que de te chérir et
+penser nuit et jour à toi. Si papa vient dans ce pays ici, nous
+l'enverrons à Constantinople, pour te chercher.» Et elle a pris
+l'adresse du marchand que j'appartenais, demeurant à Constantinople,
+pour donner à mon père. Même, elle m'a promis de m'écrire, mais, depuis
+cette époque-là, je n'ai reçu aucune lettre de mes parents, ni leurs
+nouvelles.
+
+ * * * * *
+
+Je ne savais pas l'époque de notre départ de Kizliar. Ma pauvre sœur ne
+savait pas non plus, mais nous sommes partis, quelques jours après, dans
+la mer, pour Anapa. C'est le premier port de mer et frontière de la
+Turquie.
+
+Après trois jours de marche, en passant par la frontière de Turquie et
+Mingrélie, nous sommes arrivés sur une grande montagne, à une demi-lieue
+de la ville d'Anapa.
+
+Quand j'ai aperçu, pour la première fois, la mer Noire, je pleurai
+beaucoup en disant: «Je vais traverser cette grande mer, je vais être
+privé, pour toujours, de ma malheureuse famille et de ma patrie!»
+
+Je voyais les vaisseaux marchands en rade, qui nous attendaient. Enfin
+nous sommes arrivés, le soir, dans la ville. Le lendemain, nous sommes
+embarqués pour Constantinople. Après deux jours de traversée, je suis
+arrivé au passage des Dardanelles. Après, on nous a fait attendre
+quelques jours[39] à l'entrée des Dardanelles. Après, on nous a fait
+aller à Constantinople.
+
+J'étais logé à côté de Sainte-Sophie. C'est la plus grande et plus riche
+des cathédrales de l'univers.
+
+Cette cathédrale a été bâtie par les Arméniens, mais les Turcs s'en sont
+emparés.
+
+J'ai resté à Constantinople six mois. Il était arrivé, de l'Égypte, à
+Constantinople, un marchand appartenant à Sala-Bey, pour m'acheter.
+C'est la dernière fois et la septième fois que j'étais vendu, depuis mon
+malheur.
+
+Quelques jours après, on m'a embarqué sur un vaisseau de marchand, au
+passage Dardanelles, et nous sommes partis pour Alexandrie, premier port
+de mer d'Égypte.
+
+Après huit jours de traversée, nous sommes arrivés à Alexandrie. On nous
+a laissés dans la ville pendant deux jours, pour nous reposer. Après ça,
+on nous a embarqués sur des petits bateaux, que l'on appelle caïques,
+pour aller d'Alexandrie au Grand Caire, où était Sala-Bey.
+
+Nous avons passé par le passage bien dangereux où le Nil rentre dans la
+mer Noire (_sic_), où les deux fleuves se cognent l'un contre l'autre:
+les grosses vagues sautent aussi haut que les maisons. Enfin, nous
+sommes passés sans danger.
+
+Rien de joli comme le voyage d'Alexandrie au Grand Caire. On trouve,
+tout au long du Nil, les cannes à sucre plantées, les dattiers, les
+grenadiers.
+
+Nous sommes arrivés, le même jour, à Rachide[40], à la moitié de chemin
+du Caire.
+
+Le lendemain, on nous a envoyé des bons chevaux de selle arabes, pour
+nous amener au Grand Caire.
+
+Nous étions douze jeunes gens, destinés pour Sala-Bey, et nous sommes
+montés tous à cheval et arrivés le soir à Boulak, à une demi-lieue du
+Caire, et nous avons dîné là, et on nous a fait chercher à onze heures
+du soir pour nous faire rentrer dans la ville[41]. Le lendemain, on nous
+présentait au Bey, qui nous a bien reçus. Il m'a beaucoup questionné en
+langue géorgique, que je parlais peu, parce que j'avais quitté mon pays
+trop jeune. Il me demanda dans quel pays je suis né, si je suis de
+Tiflis en Géorgie. Je lui dis que oui. Je lui dis le nom de mon père,
+qu'il connaissait très-bien, parce que lui-même est géorgien. Il a
+beaucoup voyagé en Arménie.
+
+ * * * * *
+
+On préfère, pour être bons Mameloucks, les Géorgiens et les Mingréliens,
+je ne sais pas pourquoi, car les Arméniens sont encore plus braves que
+les autres nations. Dans cette époque-là, j'avais quinze ans.
+
+Après ça, le Bey il me dit: «Allez vous reposer. On vous fera des
+habits, et je vous ferai donner un bon cheval, et j'aurai soin de vous
+comme de mes compatriotes, et je donnerai de vos nouvelles à vos
+parents.» Je ne sais pas si c'est vrai, car je ne reçus aucune nouvelle
+depuis que je suis quitté ma sœur à Kizliar en Tartarie. Je quitte le
+Bey pour aller dans ma chambre que l'on m'avait désignée. En traversant
+dans un grand corridor que j'ai rencontré beaucoup de Mameloucks vieux
+et jeunes, j'ai reconnu un jeune homme de quinze ans, de mon âge. Il
+était né dans la ville où j'étais, il était mon camarade, mais il était
+perdu deux ans avant moi.
+
+Je voyais, tous les jours, sa mère et son père pleurer après lui.
+Exprès, je me suis approché de lui, je demande s'il me connaît. Il me
+dit non. Je lui dis: «Mais tu t'appelles Mangasar, tu es né à Aperkan!
+Comment! tu me connais pas? J'étais ton camarade, je m'appelle Roustam!»
+Il me dit: «Ma foi oui!» Il me sauta au cou. Nous renouvelons notre
+amitié, et je lui donne des nouvelles de son père et sa mère.
+
+J'étais très-heureux d'avoir trouvé un camarade. Nous racontions nos
+peines l'un et l'autre, pour nous distraire un peu.
+
+Six jours après mon arrivée, il vient dans ma chambre un barbier avec un
+Cachef (colonel) de Sala-Bey, pour me baptiser, comme à la mode du pays.
+C'était pour me faire la circoncision. Il m'en expliquait la cause en me
+disant: «C'est par ordre de Sala-Bey,» et, pour être bon Mamelouck, il
+faut que je sois circoncis.
+
+Voilà le barbier qui commence la cérémonie malgré moi.
+
+Dix jours après, j'étais tout à fait rétabli. Quelques jours après, j'ai
+reçu le cheval que l'on m'a promis à mon arrivée au Grand Caire.
+
+Pendant deux mois, j'ai fait aucun service que d'apprendre à monter à
+cheval et à apprendre à lancer la lance. Après les deux mois, j'ai
+voyagé avec les corps des Mameloucks, dans la province d'Égypte.
+
+Après ce dernier voyage, j'ai resté au Grand Caire pendant deux années
+sans faire aucun voyage.
+
+Toute l'Égypte était gouvernée par vingt-quatre Beys: le Mourad-Bey
+était le premier et Ibrahim le second. Les vingt-quatre Beys faisaient,
+chacun à leur tour, un voyage à la Mecque, pour l'usage de la religion.
+
+Le tour de Sala-Bey est venu. J'ai fait le voyage de la Mecque avec lui.
+J'ai vu aussi le tombeau de Mahomet[42].
+
+À notre retour de la Mecque, nous sommes arrivés jusqu'à trente lieues
+du Caire.
+
+Sala-Bey apprit que les Français sont entrés au Grand Caire. Mourad-Bey
+a donné une grande bataille à Guiza[43], même l'avait malheureusement
+perdue.
+
+Une grande partie des Mameloucks était noyée, dont mille en traversant à
+la nage avec leurs chevaux.
+
+Après ça, Sala-Bey a décidé à retourner auprès de Djezzar-Pacha, à
+Saint-Jean d'Acre, parce qu'il n'avait pas assez de forces pour donner
+une bataille[44].
+
+Djezzar-Pacha avait trouvé fort mauvais de n'avoir pas donné une affaire
+contre les Français, avant de quitter le pays.
+
+Quand nous sommes arrivés dans la ville, le Sala-Bey a rendu une visite
+à Djezzar-Pacha, aussitôt son entrée en ville.
+
+Le Sala-Bey étant dans le salon avec Djezzar-Pacha, on avait ordonné
+pour faire prendre du café. On a fait mettre, dans le café, du poison,
+et on présente à notre malheureux Bey. Il prend son café: une demi-heure
+après, il était mort. Nous étions tous désolés de cette perte. Le
+Djezzar-Pacha voulait tous nous garder avec lui, mais personne a voulu
+rester. Il y a eu beaucoup qui se sont sauvés pour aller dans leur pays,
+et d'autres pour la Mecque, et moi j'ai pris mon domestique avec moi. Je
+suis parti pour le Grand Caire, parce que j'avais beaucoup de
+connaissances dans la ville, alors je ne craignais rien. Après avoir
+quitté la ville de Saint-Jean d'Acre, j'ai quitté mon habit de Mamelouck
+et j'ai pris un de mon domestique. Enfin, j'étais habillé comme lui.
+J'ai été obligé de vendre mon cheval et mes armes, et j'ai donné une
+somme d'argent à mon domestique pour qu'il dise rien à personne, quand
+nous serons arrivés au Grand Caire. Il m'a donné sa parole qu'il me
+servira toujours, et personne ne saura rien, et je suis bien tranquille.
+Enfin, nous avons pris chacun un âne et nous avons voyagé jusqu'au Grand
+Caire.
+
+Comme ça, nous sommes rentrés dans la ville très-facilement, parce que
+nous étions costumés en paysans.
+
+Je voyais tous les jours, dans la ville, beaucoup de troupes françaises
+et beaux et vieux grenadiers, à grandes moustaches, qui faisaient la
+garnison de la ville, et les dragons occupent Boulak, à une lieue de la
+ville.
+
+J'ai resté à peu près un mois dans la ville, sans occuper aucune maison.
+J'avais peur qu'on me fasse connaître et qu'on me mette en prison comme
+prisonnier. Je mangeais et je me couchais dans la rue, avec mon
+domestique qui ne me quittait jamais.
+
+À force de dépenser, j'avais guère de l'argent. J'ai appris que le sheik
+El Bekri[45] avait une grande place dans le civil, c'est-à-dire pour la
+religion.
+
+J'ai beaucoup connu ce grand personnage-là, dans la maison de Sala-Bey.
+Je me suis présenté chez lui pour lui demander un emploi, mais son
+portier ou domestique me refusait toujours la porte, en me disant: «Le
+sheik El Bekri n'est pas visible, même on ne donne pas les audiences aux
+paysans.» Enfin, je me suis forcé de leur dire mon nom et à qui
+j'appartenais autrefois.
+
+Après ces démarches, le sheik m'a fait dire qu'il me recevra demain. Je
+me suis rendu chez lui, le jour désigné. Il m'a très bien reçu, en me
+disant: «Je vous garderai bien à mon service et vous monterez à cheval
+avec moi, mais il faut la permission du général Bonaparte, général en
+chef.» Dans ce moment-là, j'avais bien peur qu'il me fasse prendre par
+les Français, parce que je connaissais pas encore leur manière de vivre
+et leur religion. Cependant mon domestique courait tous les jours dans
+le monde, et il me disait que les Français sont bonnes gens et sont de
+la religion chrétienne.
+
+Je commençais un peu à être tranquille, parce que je suis aussi
+chrétien, comme eux.
+
+Enfin le sheik El Bekri m'a fait monter dans son sérail, en me disant:
+«Restez-là, jusqu'à ce que je demande la permission au général en chef.»
+
+Me voilà donc dans le sérail avec cinq femmes qui appartenaient au
+sheik. Elles m'ont apporté beaucoup de sorbets et _félère_[46]
+c'est-à-dire des pâtisseries et limonade, mais j'avais le cœur gros, je
+n'acceptai rien. Je me voyais au milieu de ces dames, avec une seule
+chemise bleue sur mon corps.
+
+J'ai été obligé de pleurer auprès de ces dames. Toutes ces bonnes
+personnes pleuraient aussi de mon sort, en me consolant le mieux
+qu'elles pouvaient.
+
+Le même jour, le sheik El Bekri monta à cheval et alla chez le général
+en chef et lui demanda la permission de me garder avec lui; il lui a
+donné cette permission, en lui demandant si j'étais bien âgé et si
+j'étais un bon sujet. Le Sheik lui a répondu que oui: «Je réponds de
+lui, c'est un bon sujet, il est âgé de quinze ans et demi. Il
+appartenait, autrefois, à Sala-Bey, qui a été empoisonné par
+Djezzar-Pacha, à Saint-Jean d'Acre.»
+
+Après ça, le général en chef lui dit: «Si le Mourad-Bey veut être bien
+raisonnable, je lui donnerai la permission de venir, avec tous ses
+Mameloucks, au Grand Caire[47].»
+
+Après quelques heures, je vois arriver le sheik El Bekri. Il me dit:
+«Vous êtes à mon service. Le général en chef m'a donné la permission.»
+Et il fait venir, sur-le-champ, un tailleur, et il me fait des habits à
+la Mamelouck, comme j'étais autrefois.
+
+Toutes ces bonnes dames, elles me font demander, aussitôt, dans le
+sérail, elles m'ont embrassé, et elles m'ont félicité que je restais
+dans la maison, et elles m'ont prié que je leur fasse demander ce que
+j'aurais besoin, et elles m'ont fait présent de plusieurs mouchoirs
+brodés en or et jolie bourse pour mettre de l'argent, idem brodée en or.
+Ce que je trouvais bien joli, c'est la fille du sheik El Bekri, jolie
+comme les amours, âgée de onze ans et demi.
+
+J'ai resté dans cette maison-là à peu près trois mois. Dans cet
+intervalle-là, le sheik avait ramassé, dans la ville, environ vingt-cinq
+Mameloucks, qui étaient isolés ou cachés dans les maisons. Comme j'étais
+le plus âgé et plus ancien, il m'a nommé leur chef et leur faire
+apprendre à monter à cheval.
+
+Il me paraît que les dames que j'ai vues dans le sérail, qui m'ont si
+bien reçu, ont bien engagé sheik El Bekri pour me faire marier avec sa
+fille que je connus dans le sérail et âgée de douze ans. Enfin, tout
+était convenu et d'accord pour mon mariage, même le général en chef
+Bonaparte était prévenu de mon mariage avec la fille du sheik.
+
+J'avais gagné pas mal d'argent chez le sheik. Il venait bien souvent à
+la maison les Sheiks-El-Balad, c'est-à-dire les chefs des villages, qui
+apportaient à leur maître les contributions qu'ils devaient payer tous
+les ans, et sheik El Bekri leur faisait présent, à chacun, d'un manteau
+et d'un cachemire. Moi, étant chef des Mameloucks, c'était à moi à leur
+donner les manteaux et les cachemires. Il me venait, quelquefois, trois
+et quatre cents francs et j'économisais toujours pour envoyer à ma mère;
+mais je n'ai jamais pu en trouver l'occasion.
+
+Je montais, tous les jours, à cheval, avec le sheik, qui dînait bien
+souvent avec le général en chef, et c'est là où on tenait les conseils
+de la ville et de l'armée.
+
+Le général en chef partit, avec une grande partie de son armée, pour
+prendre Saint-Jean d'Acre. À son arrivée au pied de la ville, il fait
+monter à l'assaut plusieurs fois, même jusqu'au dernier mur, même il y
+avait plusieurs grenadiers qui avaient pénétré dans la ville, mais,
+malheureusement, il ne put pas réussir, à cause des munitions. Il
+retourna au Grand Caire[48].
+
+Après son arrivée, il s'habillait quelquefois en habit turc, et il
+disait qu'il ne retournerait plus en France, qu'il se ferait circoncire
+à la manière turque, et il se ferait roi d'Égypte.
+
+Tout le monde était bien content de ça: on avait beaucoup confiance en
+lui, mais c'était pour mieux tromper les Turcs. Dix à douze jours après,
+on vient nous apprendre qu'une armée de Turcs va débarquer à Aboukir. Le
+général en chef est parti, sur-le-champ, avec le général Murat, pour
+commander l'armée qui était occupée dans la province d'Alexandrie. Dans
+cet intervalle, le sheik El Bekri prit un nouveau Mamelouck, beaucoup
+plus âgé que moi. On lui avait donné le commandement de tous les
+Mameloucks qu'avait le sheik. C'est lui-même qui lui avait donné ça,
+sans me prévenir, même lui avait promis sa fille en mariage, ce qui
+était convenu pour moi, car tout était prêt pour ça.
+
+Je défendais tous les jours, aux jeunes Mameloucks, de courir dans les
+rues, même dans la cour, par ordre du sheik. Un jour, je descendais
+jusqu'au pied de l'escalier, voilà le nouveau Mamelouck qui vient pour
+me faire monter dans ma chambre, malgré moi, en me disant qu'il était
+mon chef; mais je ne voulais pas lui obéir. Je lui dis: «Oui, je monte,
+mais vous allez venir avec moi!»
+
+J'avais, à la maison, deux jeunes Mameloucks qui m'aimaient comme leur
+frère. Quand nous étions dans ma chambre, j'ai commencé de lui dire:
+«Quel ordre avez-vous reçu pour me commander?» Il me dit: «Je n'ai pas
+de comptes à vous rendre!» Et nous avons commencé la dispute. Je suis
+sauté sur lui, pour le taper, mais il était beaucoup plus grand que moi.
+Mais les deux Mameloucks que j'avais avec moi se sont levés tous deux,
+et nous sommes tombés tous les trois sur lui, et nous l'avons fait
+tomber à terre. Je lui en ai donné tant que sa figure était enflée. Il
+finit de descendre au pied de l'escalier et resta là.
+
+Dans ce moment-là, le sheik était dans le sérail, mais j'avais grand
+peur que le sheik me fît donner des coups de bâton, d'avoir battu mon
+camarade.
+
+Les deux jeunes Mameloucks me dirent: «Ne craignez rien, nous dirons au
+sheik que vous avez pas le tort, que c'est le nouveau Mamelouck qui a
+voulu commander et disputer avec Roustam, qui méritait pas (de
+châtiment).»
+
+Sur les quatre heures après-midi, le sheik descend du sérail et rentre
+dans son salon, et me demande du café et sa pipe, que je lui ai
+présentée. Tous les Mameloucks sont venus dans le salon pour se tenir
+tout debout au-devant du sheik El Bekri, comme usage du pays. Voilà le
+sheik qui me demande où il est le nouveau Mamelouck. Je lui dis: «Il est
+en bas». Je l'ai envoyé chercher par un Mamelouck. Il rentre dans le
+salon. Le sheik aperçoit sur sa figure qu'il a été battu, car ses yeux
+et sa figure étaient enflés des coups que je lui avais donnés. Comme
+j'étais le plus grand, le sheik me demande pourquoi il a du chagrin, qui
+l'a battu. Je lui réponds:
+
+«C'est moi, parce qu'il n'était pas sage: il voulait aller dans les rues
+et voulait me commander.»
+
+Voilà donc le sheik se mit en colère contre moi, en me disant que
+j'étais un mauvais sujet d'avoir battu mon camarade de cette manière-là,
+que si je le mettais trop en colère, il me ferait prendre par les
+Français, et que je mérite de recevoir des coups de bâton sur le talon
+de mes pieds. Par exemple, j'avais bien peur de toutes les menaces qu'il
+me faisait. Je lui demande la permission de lui expliquer la cause que
+j'ai battu le nouveau Mamelouck. Il me dit: «Oui, parle, et dis-moi la
+vérité, sans cela je vous punirai sévèrement, et pour te donner en
+exemple.» Je lui dis: «Oui, je ne vous cacherai rien, je vous dirai la
+vérité. C'est vous qui avez caché tout à mon égard: jusqu'à présent vous
+m'avez nommé, pour commander les vingt-cinq Mameloucks qui sont à votre
+service. Même je comptais, un jour, être heureux en épousant votre
+fille. Vous m'en avez donné la parole. Même, le général en chef était
+prévenu pour ça, et je me trouve, à présent, commandé par un nouveau et
+mauvais sujet Mamelouck, et vous avez promis votre fille à lui, sans me
+prévenir pour que je puisse obéir à ceux qui ont reçu l'ordre pour me
+commander, et je lui obéirai jamais sans ordres. Voilà tous les
+Mameloucks qui sont présents, il faut leur demander si j'ai tort, si
+j'ai manqué à mon service.»
+
+Il me dit: «Eh bien! C'est lui que j'ai nommé chef. C'est mon intention
+et tout le monde lui obéira. Si vous n'êtes pas content, je vous ferai
+prendre par les Français!»
+
+Moi j'avais toujours peur que ce cochon-là me donne des coups de bâton.
+
+Je lui dis: «Je les sais, à présent, vos ordres. Je vous jure, je lui
+obéirai.»
+
+Heureusement, tout ça s'est bien terminé, sans les coups de bâton. J'ai
+appris, par une négresse de sérail, que la première femme du sheik El
+Bekri était bien fâchée de tout ce changement-là et sa fille pleurait
+toujours, que son père avait changé le mariage qui devait se faire avec
+moi, mais son père voulait Abraham.
+
+Quelques jours après, j'appris que le général en chef a donné une grande
+bataille à côté d'Aboukir, et les Turcs ont été prisonniers ou tués. Le
+général Murat avait monté à l'assaut dans le vaisseau du pacha qui
+commandait l'armée turque et s'était battu avec lui, et lui a donné un
+coup de sabre qui coupa deux doigts et le prit prisonnier.
+
+Donc, le général en chef était de retour au Grand Caire, disant toujours
+qu'il va rester tout-à-fait, et qu'il se ferait nommer roi d'Égypte.
+Tout le monde avait beaucoup confiance en lui.
+
+À son arrivée, il donnait des grands dîners bien souvent à tous les
+grands personnages de la ville. Le sheik El Bekri, pour faire plaisir au
+général, il buvait toujours du vin dans un gobelet d'argent, pour que
+l'on voie pas. Il était si bien accoutumé au vin, qu'il faisait venir,
+tous les jours, deux bouteilles, une de vin et l'autre d'eau-de-vie, et
+mêlait tout ensemble, et buvait tous les soirs, et se soûlait comme un
+vrai ivrogne. Je voyais, tous les jours de sa vie, la même chose.
+
+Un jour, j'ai accompagné le sheik pour aller dîner chez le général
+Bonaparte[49]; tout le monde était à table; je traversai un petit salon
+où j'ai trouvé monsieur Eugène[50] et deux autres personnes à table; ils
+m'ont présenté un bon verre de vin de Champagne, en me disant: «Bois, ça
+te fera pas du mal, c'est du _bon_ de France!» J'ai bu, et je le
+trouvais très-bon. Ils m'ont forcé absolument boire un second verre.
+
+Après le dîner, je monte à cheval avec le sheik pour retourner à la
+maison: il n'y avait que la place à traverser. El Bekri avait vingt-cinq
+Mameloucks. J'avais une gaîté extraordinaire, par le vin de Champagne.
+Je faisais danser mon cheval à côté du sheik, comme un fou.
+
+Voilà donc le sheik qui aperçoit ma gaîté. Quand nous sommes arrivés à
+la maison, il me fait demander en particulier pour me parler. Je me suis
+rendu dans le petit salon où il buvait tous les soirs et se soûlait; il
+n'avait pas même la force de monter dans le sérail: il me dit: «Tu as bu
+du vin, aujourd'hui, chez le général?» Je lui dis: «Non, j'ai bu du
+_bon_ de France; c'est monsieur Eugène qui m'a donné deux verres.» Il me
+dit que j'étais un ivrogne: il me menaça de me faire donner des coups de
+bâton à mes pieds. Mais je n'avais pas perdu la tête; je lui dis: «Si
+vous avez le malheur de me punir de cette manière-là, je dirai à tout le
+monde que vous faites venir, tous les jours, du vin et de l'eau-de-vie
+et que vous vous soûlez tous les soirs, et si vous me faites pas taper
+sur mes pieds, je dirai rien, je vous jure ma parole d'honneur.»
+
+Il me paraît qu'il avait peur des menaces que je lui avais faites, et
+finit par me dire qu'il me pardonnait pour cette fois; que, s'il
+m'arrivait une autre fois, il me ferait punir.
+
+Tout ça se passait pour le mieux, mais j'étais toujours mécontent de
+l'injustice que l'on m'avait faite.
+
+ * * * * *
+
+Il paraît que le général en chef avait l'intention de partir pour la
+France. Il fait demander, par monsieur Elias[51], son interprète, deux
+Mameloucks, pour son service. M. Elias s'est présenté, un jour, chez le
+sheik El Bekri, pour prendre deux: le sheik lui a donné deux. M. Elias
+me dit si je veux, il me ferait entrer chez le général, en me disant:
+«Les Français sont des braves gens, et sont tous chrétiens.» Je lui dis:
+«Oui, je demande pas mieux, car vous savez bien que je suis pas heureux
+chez le sheik.» J'avais conté toutes les injustices que l'on m'avait
+faites.
+
+Voilà M. Elias parti avec deux Mameloucks, et il me laisse à la maison,
+en me disant: «N'aie pas d'inquiétude; je penserai à vous.» J'étais
+presque sûr d'y entrer, parce que je le connaissais depuis longtemps
+chez Sala-Bey.
+
+Quand Elias fut arrivé, avec les deux Mameloucks, chez le général, un de
+ces jeunes Mameloucks, quand il aperçut le général, se mit à pleurer,
+parce qu'il avait peur de lui, quoique il n'était pas méchant.
+
+Le général dit à Elias: «Je ne veux pas garder les personnes avec moi
+malgré leur gré; voilà un enfant qui pleure, il faut le ramener chez le
+sheik, et vous demanderez un autre de bonne volonté.» Elias dit au
+général: «Si vous voulez me donner une lettre pour le sheik, peut-être
+nous pourrions avoir le gros Mamelouck qui monte à cheval tous les jours
+avec lui; c'est un bon sujet, il est géorgien.» Le général lui donna une
+lettre pour le sheik, pour m'avoir à son service.
+
+Le même jour, je vois arriver monsieur Elias avec une lettre pour le
+sheik. En passant à côté de moi, il me dit: «Ne craignez rien, je viens
+pour vous chercher.» Et il rentre dans le salon où était le sheik, lui
+remet la lettre du général, qui me faisait demander. Dans ce moment-là,
+j'étais dans ma chambre, exprès pour qu'on me fasse demander. Ça n'a pas
+manqué.
+
+On vient me dire que le sheik me demande. Je me suis rendu auprès de
+lui: il fait la lecture de la lettre. Je lui dis exprès: «Je ne veux pas
+aller avec les Français, je désire rester toujours avec vous.» Il me
+dit: «Mon ami, ça ne se peut; le général en chef vous demande; s'il veut
+même demander mon fils, je ne pourrais pas lui refuser.»
+
+De mon côté, j'étais bien content de quitter sa maison, car je me
+trouvais pas heureux de toutes les injustices que l'on m'avait faites
+pour un nouveau Mamelouck qui ne savait rien faire, même ni monter à
+cheval. J'ai dit au sheik exprès que je ne veux pas aller avec les
+Français: «Je suis bien plus heureux à votre service, j'irais bien pour
+vous faire plaisir, mais plus tard vous me ferez sortir de chez le
+général?» Il me dit: «Oui, je vous abandonnerai pas, et vous viendrez me
+voir tous les jours.» Après ça, je lui embrasse sa main, comme usage du
+pays, et je lui fais mes adieux. Mon domestique, qui était toujours avec
+moi, je lui fais seller mon cheval, et j'ai fait mes adieux à tous mes
+camarades. Surtout les deux Mameloucks que je regardais comme mes frères
+se sont mis à pleurer comme des malheureux, de voir le dernier moment de
+me quitter pour toujours.
+
+ * * * * *
+
+Entré au service du général en chef Bonaparte le... (_sic_), monsieur
+Elias m'amène chez le général, qui me reçut dans son salon. Première
+chose qu'il me fait, il me tire les oreilles, il me dit si je sais
+monter à cheval, je lui dis oui. Il me demande aussi si je sais donner
+des coups de sabre. Je lui dis: «Oui, même j'ai sabré plusieurs fois les
+Arabes.» Je lui ai montré la blessure que j'ai reçue sur ma main. Il me
+dit: «C'est très-bien; comment tu t'appelles?» Je lui dis: «Ijahia». Me
+dit: «Mais c'est un nom turc, mais le nom que tu portais en Géorgie?» Je
+lui dis: «Je m'appelle Roustam.--Je ne veux pas que tu portes le nom
+turc; je veux que tu portes ton nom de Roustam.»
+
+Après sa rentrée dans sa chambre, il m'apporte un sabre damassé, sur la
+poignée six gros diamants, et une paire de pistolets garnie en or. Il me
+dit: «Tiens, voilà pour toi! Je te le donne, et j'aurai soin de toi.»
+
+Il me fait entrer dans une chambre remplie de papiers, il me fait
+emporter tout dans son cabinet. Je servis son dîner, le même jour, à
+huit heures du soir. Après dîner, il demanda sa voiture pour aller
+promener alentour de la ville. Il fait demander monsieur Lavigne, son
+piqueur, pour me faire donner un bon cheval arabe et une belle selle
+turque, et nous avons été promener, que j'étais placé à côté de sa
+portière.
+
+Le soir même, il me dit: «Voilà ma chambre à coucher; je veux que tu
+couches à ma porte, et tu laisseras entrer personne, je compte sur toi!»
+Je lui dis, par monsieur Elias, qui était à côté de moi: «Je me trouve
+heureux d'avoir sa confiance, et je mourrais plutôt que de quitter ma
+porte et laisser entrer du monde dans la chambre. Vous pourrez compter
+sur moi.»
+
+Le lendemain, j'ai resté à sa toilette, avec son valet de chambre, nommé
+Hébert[52]. Mon intention était de faire entrer avec moi les deux
+Mameloucks que j'aimais tant, qui étaient restés chez le sheik El Bekri,
+mais malheureusement nous sommes partis trop précipitamment[53] pour la
+France.
+
+
+
+
+II
+
+Départ de Bonaparte pour Alexandrie.--En route, je charge les Arabes, ce
+qui me vaut un poignard d'honneur du général en chef.--Embarquement pour
+la France.--Mes inquiétudes.--Le général me rassure.--Relâche à
+Ajaccio.--Une plaisanterie de mauvais goût.--Débarquement à
+Fréjus.--Berthier m'emprunte un sabre, cadeau du général.--Départ de
+celui-ci pour Paris.--Ses bagages et sa Maison prennent la route
+d'Aix-en-Provence.--Notre convoi pillé par des brigands.--J'écris au
+général Bonaparte pour lui rendre compte de l'incident.--J'arrête de ma
+main, à Aix, un des bandits.--Ma présentation à Madame
+Bonaparte.--Inquiétude de Joséphine pendant la journée du 18
+Brumaire.--Murat et sa femme.--Le piqueur Lavigne.--Je fais une grave
+chute de cheval.--Bonté que le premier Consul et sa famille me
+témoignent en cette circonstance.--Mon portrait peint par Mme Hortense
+de Beauharnais.--Le premier Consul s'oppose à mon mariage.--La
+Malmaison.--J'apprends de Boutet l'entretien des armes à feu, et de
+Lerebours celui des lunettes d'approche.--Bonaparte, empereur des
+Français.
+
+
+On nous disait pas que nous allions en France; j'ai su ça bien longtemps
+après. Quelques jours après que je suis entré au service du général, le
+valet de chambre vient, à minuit, pour habiller le général; il me dit:
+«Nous allons partir pour Alexandrie, parce qu'il arrive une armée turque
+et anglaise.» Nous voilà donc partis précipitamment; je n'ai pas eu le
+temps même pour aller chercher mes effets que j'avais laissés chez le
+sheik El Bekri. Ce qui me faisait encore de la peine, c'était un pauvre
+domestique que je n'ai pas pu amener avec moi.
+
+Nous sommes partis du Grand Caire le... (_sic_) et arrivés le soir à
+Menouf. Le général a dîné là, et nous sommes partis, le lendemain matin,
+pour Alexandrie, comme on disait.
+
+En chemin faisant, nous avons rencontré une grande quantité d'Arabes qui
+barrait notre passage; j'ai demandé la permission au général pour
+charger sur les Arabes avec les guides qui étaient l'escorte du général.
+Il me dit: «Oui, va et prends garde que les Arabes te prennent, car on
+ne te ménagera pas!»
+
+J'avais un bien bon cheval, je craignais rien et j'étais bien armé:
+j'avais deux paires de pistolets, un sabre, un tromblon et un casse-tête
+sur ma selle.
+
+Après la charge, le général a demandé à monsieur Barbanègre, qui
+commandait la charge, si je m'étais bien comporté. Il lui dit: «Oui,
+c'est un brave soldat, il a blessé deux Arabes.» Après ça, le général il
+me fait donner un poignard d'honneur, le même jour, qui m'a fait le plus
+grand plaisir. Depuis cette époque-là, il m'a jamais quitté.
+
+Nous sommes couchés, ce jour-là, dans le désert, sur le sable. Le même
+soir, monsieur Elias[54] arrive du Grand Caire, en dépêche pour le
+général; par même occasion, il m'a apporté des pastèques, c'est-à-dire
+des melons d'eau qui m'ont fait grand bien, car il faisait bien chaud,
+et il me disait: «Il y a pas l'armée turque ni anglaise, comme on le dit
+jusqu'à présent, et vous allez faire un autre voyage», sans me dire
+autre chose. Le voilà donc retourné pour Grand Caire.
+
+Le lendemain, au matin, nous avons perdu un peu de la route, à cause de
+grande quantité de sable; nous avons aperçu plusieurs femmes arabes qui
+travaillaient à la terre. Le général me dit que je demande à ces femmes
+la route. Je galope mon cheval pour aller demander à ces femmes notre
+route. Quand les femmes m'ont aperçu, elles ont pris leur chemise qui
+était leur seul vêtement et ont montré leur derrière, enfin leur corps
+tout nu.
+
+Nous sommes arrivés, à dix heures du soir, entre Alexandrie et Aboukir,
+au bord de la mer Méditerranée; on a mis les tentes, et on a commandé de
+faire le dîner.
+
+J'aperçois, en rade, deux frégates; je demande à monsieur Eugène, qui
+était aide-de-camp du général en chef, ce que c'était que ces deux
+frégates, à qui elles appartenaient; il me dit qu'elles appartiennent
+aux Turcs. Il m'avait encore caché le secret, car c'étaient deux
+frégates françaises qui attendaient, en rade, après le général et son
+escorte, mais j'ai su ça que le soir. Dans cet intervalle-là, il faisait
+si chaud que je suis allé me baigner dans le bord de la mer. Voilà donc
+que j'aperçois monsieur Fischer[55], contrôleur du général, qui vient
+pour me chercher. J'arrive à la tente, et je dîne. Après ça, je vois
+tout le monde bien content et bien gai. Les soldats faisaient sauter
+leurs sacs, et les cavaliers laissaient leurs chevaux à ceux qui
+restaient encore dans le pays.
+
+Je me suis adressé à monsieur Jaubert[56], interprète, un Français, un
+des interprètes du général: «qui ce que ça veut dire, je vois tout le
+monde bien content». Il me dit: «Nous partons pour Paris; c'est un bon
+pays et grande ville. Les deux frégates que nous voyons d'ici, c'est
+pour nous conduire en France». Et on me dit que je laisse mon cheval. Je
+prends seulement mon petit porte-manteau, contenant deux chemises et un
+châle de cachemire[57].
+
+Me voilà parti, avec plusieurs officiers, à un petit quart de lieue de
+la tente, pour nous embarquer dans les chaloupes, pour rejoindre les
+frégates. La mer était bien agitée; les vagues cognaient sur nos têtes,
+les chaloupes étaient remplies d'eau, tout le monde était malade de ce
+petit trajet-là. Moi je n'étais pas du tout malade, au contraire. Je
+demandais toujours à manger. Le Mamelouck nommé Ali[58] était bien
+malade aussi. Nous sommes arrivés, le soir bien tard, dans la frégate,
+et nous sommes partis, sur-le-champ, tout le monde bien content. J'ai
+resté un jour entier sans voir le général[59]. Tous ces messieurs, pour
+me faire enrager, me disaient que, quand je serais arrivé en France, on
+me couperait la tête, parce que, quand les Mameloucks prenaient les
+soldats français, ils faisaient couper la tête la même chose: ça me
+donnait un peu d'inquiétude.
+
+Trois jours après notre embarcation, j'ai demandé à parler au général,
+par monsieur Jaubert, qui parlait arabe. Enfin, il me fait parler le
+même jour. Le général me dit: «Te voilà, Roustam! Comment tu te portes?»
+Je lui dis: «Très bien, mais très inquiet sur mon sort.» Il me dit:
+«Mais pourquoi ça?» Je lui dis: «Tout le monde dit que, quand je serai
+arrivé en France, on me coupera la tête. Si c'est vrai, comme on dit, je
+voudrais que ça soit à présent, et qu'on me fasse pas souffrir jusque en
+France!» Il me dit, avec sa bonté ordinaire, en tirant toujours mes
+oreilles, comme tous les jours: «Ceux qui t'ont dit ça sont des bêtes;
+ne craignez rien, nous arriverons bientôt à Paris, et nous trouverons
+beaucoup de jolies femmes et beaucoup d'argent. Tu vois que nous serons
+bien heureux, bien plus qu'en Égypte!» Après ça, je le remerciai bien de
+la manière qu'il m'a reçu, et m'a donné la tranquillité, car j'étais
+bien inquiet.
+
+Pour passer le temps dans la frégate plus agréablement, on a joué
+plusieurs fois aux cartes avec messieurs Berthier, Duroc, Bessières,
+Lavalette, enfin beaucoup de monde. Il a gagné plusieurs fois, m'a donné
+de petites sommes d'argent. Nous sommes arrivés en Corse, le pays du
+général, en traversant les côtes de Barbarie, et Tunisie[60]. Quand nous
+avons aperçu la côte de Corse, le général a envoyé le capitaine de
+frégate dans une chaloupe, pour faire dire aux autorités de la ville que
+le général Bonaparte arrive. Par ce temps-là, nous sommes arrivés et
+mouillé la frégate en rade, et nous avons vu arriver, dans les petits
+bateaux, toutes les autorités de la ville et beaucoup de belles dames de
+la ville[61] pour féliciter le général de son heureux retour. Nous avons
+pas fait la quarantaine comme on fait ordinairement. Le général a
+débarqué une heure après son arrivée en rade, ensuite descendu dans la
+maison qu'il était né. Je ne suis débarqué que le soir, à mon arrivée
+dans la ville. Le général il me fait demander comment je trouve son pays
+natal. Je lui dis: «Très-bien, c'est un bon pays.» Il me dit: «C'est
+rien, quand nous serons arrivés à Paris, c'est bien autre chose!»
+
+À notre arrivée en Corse, on faisait la vendange; il ne manquait pas du
+raisin ni belles figues. C'était une régalade pour nous, car, en Égypte,
+nous n'avions pas de tout ça dans la maison que nous habitions. Il y
+avait plusieurs jolies femmes, qui avaient beaucoup de bonté pour moi,
+comme étant un étranger; mais, ce qui m'a fait plus de peine, c'est le
+bavardage de monsieur Fischer, qui avait dit au Général et au général
+Berthier, que j'avais fait ma cour à plusieurs de ces dames, et j'avais
+donné vingt-cinq piastres.
+
+Nous sommes embarqués de nouveau dans la frégate, partir pour Toulon,
+mais le temps était si mauvais, nous sommes obligés de retourner encore
+en Corse, et nous y avons été un jour entier et nous sommes partis, le
+jour après, pour Toulon. Chemin faisant, le Général et général Berthier
+commencent à rire en me voyant, en disant: «Comment! Tu es plus habile
+que nous! Tu as eu déjà les femmes en France, et nous, nous en avons pas
+encore eu!» Je lui dis: «Je voudrais savoir qui ce qui vous a dit ça,
+car je pourrais vous assurer que c'est un mensonge. Je n'ai rien eu et
+rien fait.» Et ils m'ont dit: «C'est Fischer qui l'a dit.» Mais j'étais
+bien en colère contre ce vilain homme, d'avoir dit des menteries contre
+moi. J'étais si en colère que je voulais taper à Fischer.
+
+Quand nous étions à quelques lieues de Toulon, nous avons aperçu sept
+vaisseaux anglais qui nous barraient le passage. L'amiral Ganteaume, qui
+commandait les frégates, a mis les deux frégates en défense et mis une
+chaloupe en mer, et attachée avec une corde après la frégate, en cas de
+besoin pour le général. Les Anglais, quoique encore bien éloignés de
+nous, tiraient des coups de canon. L'amiral Ganteaume a vu qu'il n'y
+avait pas moyen d'arriver jusqu'à Toulon, et nous avons laissé les
+Anglais sur la route de Toulon, et nous avons pris celle de Fréjus en
+Provence, que nous étions pas bien éloignés, car nous voyions les côtes.
+Nous sommes arrivés, quelques heures après, dans la rade de Fréjus. Les
+Anglais venaient tout près de nous et tiraient quelques coups de canon,
+mais ça nous faisait pas de mal, parce que les batteries des côtes nous
+protégeaient. Le général a envoyé, sur-le-champ, monsieur Duroc[62] à
+terre pour prévenir les autorités de la ville que c'est le général
+Bonaparte qui arrive. Après ça, les batteries des côtes ont tiré
+plusieurs coups de canon pour notre arrivée, et les deux frégates ont
+répondu avec des salves de cinquante coups de canon. Après, nous sommes
+tous débarqués, et nous avons été à pied jusqu'à la ville qui était à un
+petit quart de lieue. Nous sommes arrivés de très-bonne heure. Le
+général a reçu toutes les autorités de la ville, et demanda ensuite son
+dîner.
+
+ * * * * *
+
+Ordinairement, on fait quarante-cinq jours de quarantaine sans pouvoir
+descendre à terre, mais le général n'a pas voulu rester aussi longtemps,
+car nous sommes partis, le même soir, pour Paris, et les troupes qui
+étaient avec nous, quand nous sommes arrivés dans la ville de Fréjus.
+
+Le général Berthier me dit: «Roustam, prête-moi ton sabre, je te le
+rendrai à notre arrivée à Paris.» Et je n'ai pas voulu lui refuser parce
+que j'avais un autre, et mon poignard[63] que le général m'avait donné
+dans le désert d'Égypte, avec une paire de pistolets que j'avais
+emportés avec moi du Grand Caire; j'avais de quoi me défendre, en cas de
+besoin.
+
+Le général était encore dans un salon. Je suis mis dans une petite
+chambre, à côté de lui, pour mettre mes pistolets en bon état et bien
+les charger avec des grosses cartouches. Le général passait pour aller
+dîner. Il s'aperçut que j'étais bien occupé après mes pistolets. Il me
+dit: «Qu'est-ce que tu fais là?--Je charge mes pistolets, en cas de
+besoin.» Il me dit: «Nous sommes pas en Arabie, à présent, nous avons
+pas besoin de toutes ces précautions-là!» Et je laisse mes pistolets
+comme ils étaient.
+
+Le général est parti, le soir, pour Paris, avec monsieur Duroc et le
+général Berthier, et je suis parti dans la nuit avec plusieurs personnes
+de la maison[64], et les bagages du général. Il a voyagé aussi avec
+nous[65] un monsieur de Fréjus, avec sa femme[66] qui était fort jolie.
+Il allait jusqu'à Aix en Provence. Nous sommes marché tout la nuit, et,
+le lendemain, sur les quatre heures après midi, nous sommes arrivés à
+six lieues d'Aix en Provence.
+
+C'est là où on nous attaqua par trente brigands. C'était un coup d'œil
+affreux, pour cet homme avec sa femme, qui voyageait avec nous. On avait
+attaché le mari à la voiture, et on a pillé entièrement. Mais on n'était
+pas content de tout cela: on a déshabillé la pauvre toute nue; elle
+avait seulement une seule chemise sur son corps. On croyait qu'elle
+avait caché quelque diamant sur elle, étant bijoutière.
+
+Après ça, les brigands sont venus sur notre voiture qui était chargée
+des bagages du général Bonaparte. Un monsieur qui était avec nous, il
+leur disait: «Messieurs, ne touchez pas cette voiture, parce qu'elle
+appartient au général Bonaparte!» On lui a donné un coup de fusil; il
+est tombé à terre, et il a manqué être tué. J'avais mon poignard sur
+moi: je voulais leur donner quelque coup, mais messieurs Danger et
+Gaillon[67], ils m'ont empêché, en me disant: «Si nous faisons quelque
+résistance, nous serons perdus!» Ces messieurs, ils me disaient ça en
+arabe; les autres ne comprenaient rien. Après ça, ils ont cassé toutes
+les caisses et ont pris tous les effets et toutes les argenteries du
+général, marquées _B_. Après ça, ils sont venus à moi. J'avais à peu
+près six mille francs, dans ma ceinture, tant en or qu'en argent. Ils
+m'ont pas donné le temps de défaire ma ceinture. Ils me l'ont coupée
+avec un couteau. Mon poignard était dans ma grande poche. Ils ne l'ont
+pas pris. Je suis pas fâché de cela, car c'était un souvenir du général
+qu'il m'avait donné dans le désert d'Égypte.
+
+Un de ces brigands vient à moi. Il me dit: «Tu es mamelouck?» Je lui dis
+oui, car je parlais un peu français. Il me répond: «Tu viens manger du
+pain de la France, on te le fera sortir par le nez ou on te le fera
+vomir!» Après, je leur réponds rien et on me laissa tranquille. Après
+ça, ils sont partis tous les trente bien armés, comme les troupes
+régulières, dans les montagnes.
+
+Le malheureux homme était, tout ce temps-là, attaché à la voiture, et sa
+femme en chemise, pleurait comme une Madeleine. Comme les brigands sont
+partis, nous avons détaché ce pauvre homme de sa voiture. Vraiment
+c'était un coup d'œil affreux. Ce pauvre homme s'est jeté dans les bras
+de sa femme. Il arrachait ses favoris, ses cheveux. Le sang coulait sur
+sa figure, de voir sa femme si maltraitée. Après, nous sommes partis,
+sur-le-champ, pour Aix en Provence, et arrivés, le soir, dans la ville,
+sans argent pour aller jusqu'à Paris, même pour manger.
+
+Le lendemain, les autorités de la ville ont établi un conseil pour les
+pertes que nous venions de faire, et on a réuni toutes les troupes qui
+faisaient la garnison de la ville. On a envoyé dans les montagnes après
+les brigands, mais on n'a rien fait et rien trouvé. Nous étions nourris
+pour le compte de la ville, parce que personne de nous avait de
+l'argent.
+
+J'avais toujours le châle de cachemire avec moi. Je voulais pas le
+vendre jusqu'à nouvel ordre; j'attendais toujours la réponse de la
+lettre que j'avais écrite au général, à mon arrivée à Aix en Provence.
+Je lui mandais: «que j'avais été attaqué par trente Arabes français, et
+on nous a pris tout, jusqu'à toute votre argenterie. Je n'ai pas de
+l'argent pour faire mon voyage ni pour manger. Quand nous étions dans la
+frégate, vous avez eu la bonté de me donner de l'argent, mais les Arabes
+français m'ont tout pris. Quand nous étions dans la ville de Fréjus,
+vous m'avez dit: «Tu n'as pas besoin de tes pistolets, parce que, en
+France, il n'y a pas d'Arabes»; mais je puis vous assurer, mon général,
+il y en a eu trente à la fois. Si j'avais mes pistolets chargés, j'en
+aurais tué quelques-uns, mais contre force n'est pas résistance. J'étais
+seul contre trente Arabes.»
+
+Le troisième jour que nous étions à Aix, j'étais à la porte de
+l'auberge, qui donnait sur une grande promenade; j'aperçus un de nos
+brigands qui passait, un sac sur son dos, en boitant, dans la grande
+promenade. J'ai dit à un nommé Hébert, qui était avec moi: «Voilà un
+voleur qui passe. Je suis sûr que c'en est un!» Il me dit: «Je ne crois
+pas, car il me semble, c'est un soldat.» Je lui dis: «Je vas l'arrêter
+et je l'amènerai au Conseil; on le fera interroger.»
+
+Je courus moi-même à lui; je lui dis: «Viens avec moi, j'ai quelque
+chose à vous dire», et je le conduis au Conseil où étaient toutes les
+autorités de la ville. On l'a interrogé beaucoup. Il répondit au juge
+que ce n'est pas lui qui était avec les brigands, mais qu'on lui a donné
+quelques petites choses malgré lui. On a défait son sac, qui contenait
+six couverts d'argent marqués _B_, qui appartenaient à mon général,
+trois bagues à la dame, avec un grand châle de mousseline, qui
+appartenait à cette pauvre femme qui était avec nous. On l'a jugé le
+même jour, et fusillé le lendemain.
+
+On nous a dit que le général Murat devait passer par la ville, le
+quatrième jour. Je me suis présenté à la poste que les chevaux
+attendaient son arrivée; je me suis présenté à la portière de la
+voiture; je lui ai conté tous les malheurs qui nous étaient arrivés. Il
+me donna cent louis pour mon voyage.
+
+Le même soir, j'ai pris la poste avec messieurs Danger, Gaillon et
+Hébert, pour Paris. Nous sommes arrivés à Lyon et fait séjour. Je suis
+parti par la route de montagne de Tarare, qui est très-élevée, mais pas
+autant que celle du mont Caucase. Quand nous sommes arrivés à la
+barrière de Paris, on nous a arrêtés là pour visiter nos papiers. Ces
+messieurs avaient des papiers, mais moi je n'avais rien. Je leur dis:
+«Je vas chez le général Bonaparte; on vous donnera des papiers, si vous
+en avez besoin.» Enfin on nous a laissés passer.
+
+J'arrive rue de Chantereine, chez le général. Il me fait demander tout
+de suite à mon arrivée. Il rit bien de bon cœur, quand il m'a aperçu. Il
+me dit: «Eh bien, Roustam, tu as donc rencontré les Arabes français?» Je
+lui dis: «Oui, cependant vous m'avez dit qu'il n'est pas de Bédouins en
+France. Moi, je crois qu'il y en a dans tous les pays.» Et il me dit:
+«Oh! que non. Je ferai finir bientôt ça. Je ne veux pas avoir, en
+France, des Arabes.» Je lui dis: «Je crois ça sera un peu difficile.»
+Après ça, il me présente à sa femme. Je lui baisai sa main, comme à la
+mode d'Égypte. Elle m'a reçu avec bonté. Le soir même, elle m'amène,
+dans sa voiture, au Théâtre italien, et elle me fait donner une jolie
+chambre et un bon lit. Quelques jours après mon arrivée, j'ai eu la
+fièvre pendant quatre jours. Elle venait me voir tous les jours. Elle me
+faisait donner des bonnes et jolies couvertures pour me tenir chaud. On
+ne disait jamais rien à l'autre mamelouck qui était avec moi. Après ça,
+on nous a fait habiller tout en neuf. Quelques jours après, je voyais
+tout le monde courir dans la maison en pleurant. Je ne savais pas
+pourquoi.
+
+Je rentrais dans le salon; je vois cette bonne madame Bonaparte sur un
+canapé, entourée de beaucoup de monde; elle était sans connaissance. Je
+me suis informé, à plusieurs personnes «qui ce qu'il y a de nouveau:
+tout le monde pleure, pourquoi ça?» On me dit: «Le général a été se
+promener avec monsieur Duroc, alentour de Paris, et on dit qu'ils ont
+été assassinés tous les deux.» Je me trouve donc dans un état affreux.
+Je pleurais comme un malheureux, mais, quelques heures après, j'ai vu
+arriver le général, à cheval au grand galop, au milieu de la cour, et
+tout le monde était bien content de son arrivée. De mon côté, j'étais le
+plus heureux des hommes. Il paraît qu'il a été à Saint-Cloud, pour
+chasser le Directoire qui tenait le Conseil dans l'orangerie de
+Saint-Cloud. Il a pris une compagnie de grenadiers et rentra dans la
+salle et mit tout le monde à la porte. Il y en a un qui a voulu donner
+un coup de poignard au général: deux grenadiers avaient paré le coup.
+Madame Bonaparte leur a donné, à chacun, une bague de diamant et le
+grade d'officier, pour récompense d'avoir sauvé son mari. Un mois après,
+nous avons été occuper le palais de Luxembourg, parce que la maison rue
+de Chantereine était trop petite, et il s'est fait nommer Consul.
+
+Dans ce moment-là, le général Murat faisait sa cour à la sœur du
+général, qui fut mariée quelques jours après[68].
+
+Le général Murat, il me faisait demander quelquefois chez lui. Il
+faisait voir sa femme, en me disant: «N'est-ce pas, Roustam, ma femme
+est bien jolie?» C'est vrai, aussi, elle était fort jolie et très
+aimable; même elle m'a fait présent d'une petite bague de souvenir. Dans
+ce moment-là, M. Eugène était encore sous-lieutenant dans les Guides du
+Consul, que l'on organisait. M. Barbanègre était colonel. Le général
+allait promener, tous les jours, en calèche sur les boulevards. Il
+donnait un bon cheval pour que je l'accompagne partout. Un jour, nous
+étions à la promenade, M. Lavigne, son piqueur, avait monté mon cheval,
+et il m'avait donné un autre que je montais ce jour, mais le général
+s'aperçut que je montais pas mon cheval et il fait arrêter sa calèche.
+Il me dit: «Eh bien, Roustam, ce n'est pas la jument que je t'ai
+donnée!» Je lui dis: «Non, mon général, c'est Lavigne qui monte
+aujourd'hui.» Il était placé à la tête de la calèche. Il le fait venir à
+côté de lui, qui était sur ma jument, et l'a beaucoup grondé d'avoir
+monté mon cheval[69]: «S'il montait encore une autre fois, il le
+mettrait à la porte.» Après ça, Lavigne mit pied à terre, et j'ai monté
+sur ma bonne et jolie jument. Il n'y avait pas, dans Paris, une
+trotteuse comme elle.
+
+ * * * * *
+
+Un mois après, on fait préparer le palais des Tuileries pour le Consul.
+Quand il fut fini de meubler, le Consul est allé en grand cortège, et
+moi à cheval à côté de sa voiture, et a fait son entrée au palais avec
+grande cérémonie. Après ça, il se fait nommer Consul à vie. Quelques
+jours après, je montais à cheval pour aller promener avec M. Lavigne.
+J'avais un jeune cheval un peu rétif. En passant à côté du pont Royal,
+pour aller au bois de Boulogne, mon cheval ne voulait pas avancer. Je
+lui pique les deux flancs, et il partit au grand galop. Malheureusement,
+le pavé était fort mauvais. Il faisait bien chaud. Voilà donc mon cheval
+manque sur les quatre jambes. J'ai tiré si fort par la bride et bridon
+que tout était cassé dans mes mains, mais il n'est plus de moyen de
+soutenir mon cheval; il tombe à terre, et m'a jeté à quinze pieds de
+lui. Sa tête, sa poitrine, tout était déchiré; le sang coulait partout.
+Cette pauvre bête était malade pendant un mois.
+
+Je voulais me relever, mais mon cœur me manque, et je pouvais pas remuer
+mes jambes. J'avais un grand pantalon de Mamelouck et un pantalon à la
+française, bien serré, un caleçon et une paire de bottes: tout était
+déchiré! Les morceaux de chair de mes jambes traînaient par terre.
+Beaucoup de bourgeois sont venus, avec Lavigne, à mon secours. Ils m'ont
+mis dans une voiture, sans connaissance, et on m'a mené au palais des
+Tuileries. On fait venir, sur-le-champ, M. Suë[70], chirurgien de la
+Garde, qui m'a saigné cinq fois, et mis plusieurs planches à mes jambes,
+et bien attachées avec des cordes. J'ai gardé ces planches pendant vingt
+jours.
+
+Le Consul a beaucoup grondé Lavigne, parce qu'il m'avait donné un jeune
+cheval et rétif. Il était bien fâché de l'accident qui m'est arrivé. Il
+m'envoyait tous les jours son médecin pour savoir de mes nouvelles.
+
+Ma blessure n'était pas encore guérie quand j'ai appris que le Consul va
+à l'armée[71]. Je voulais voir le Consul, mais le docteur ne voulait que
+je marche. Un jour, sur les six heures du soir, j'ai été voir le Consul
+après son dîner. Il me dit: «Te voilà! Comment t'es-tu laissé tomber du
+cheval?» Je lui dis: «Ce n'est pas ma faute, il me paraît que les
+chevaux de l'Arabie sont meilleurs que ceux de la France.» Et il me dit:
+«Tu sors trop bonne heure; tu fatigueras ta jambe.» Je lui dis que non,
+que je suis presque guéri. Je lui dis: «Mon général, j'ai appris que
+vous allez à l'armée; j'espère que j'irai aussi.» Il me dit: «Non, mon
+cher, ça ne se peut pas. Pour venir avec moi, il faut avoir des bonnes
+jambes, et monter à cheval.» J'ai dit: «Mais je marche bien aussi, je
+monterais aussi à cheval.» Il me dit: «Eh bien, marche au-devant de moi,
+pour voir si tu boites!» Je faisais mon possible pour marcher droit,
+mais c'était impossible, car je souffrais horriblement, et il me dit:
+«Ne craignez rien, je serai de retour bientôt. Tu resteras avec ma
+femme. Elle te laissera manquer de rien.»
+
+Je n'étais pas content de rester à Paris, je désirais bien faire le
+voyage. Madame, qui était à côté du général, dans le salon, me disait:
+«Comment, Roustam! Pourquoi tu n'es pas content de rester avec moi? Je
+t'aurais bien soigné!» Enfin j'ai fait mes adieux au Consul et je suis
+allé dans ma chambre en versant des larmes de devoir rester à Paris,
+malade, sans parents, sans amis, ni même de connaissances.
+
+Mademoiselle Hortense, la fille de Madame Bonaparte, me faisait venir
+chez elle bien souvent, pour faire mon portrait[72]; mes jambes me
+faisaient toujours du mal. Bien souvent j'avais envie de dormir. Elle me
+disait: «Roustam, ne dormez pas, je vais te chanter des jolis couplets!»
+Un autre jour, elle me donne une tabatière dessinée par elle.
+
+Dans ma maladie j'avais Mme Couder[73] et son mari, pour me soigner. Sa
+fille venait tous les soirs, pour voir sa mère, et elle me soignait
+aussi quelquefois. Après ma maladie, je voulais me marier avec elle.
+Elle n'était pas jeune ni riche, mais je voulais faire son bonheur.
+J'attendais le retour du Consul, pour lui demander la permission, mais
+plusieurs personnes de la maison me disaient: «Le Consul vous donnera
+jamais son avis pour un mauvais choix comme ça.»
+
+Après la bataille de Marengo, le consul arrive à Paris, le ... (_sic_).
+Il fit demander, sur-le-champ, de mes nouvelles, si j'étais tout à fait
+rétabli.
+
+Le premier service que j'ai fait, depuis le retour du Consul, c'était le
+jour d'une grande parade, que j'ai monté à cheval avec le Consul. Le
+maréchal du Palais, Duroc, voulait pas que je monte à cheval le jour de
+parade. Ça me faisait de la peine. Je demande alors, au Consul, la
+permission de ne jamais quitter, car M. Duroc veut m'en empêcher. Il me
+dit: «Monte toujours, il faut pas écouter Duroc, ni personne.» Après,
+j'ai monté toutes les fois qu'il y avait des parades. J'avais une selle
+turque, toute brodée en or, et un cheval arabe pour les jours de parade,
+et, pour le service ordinaire, j'avais des chevaux français, et la selle
+à la hussarde galonnée en or, et je m'habillais comme je voulais.
+J'avais des habits des Mameloucks, en velours et en casimir brodés en
+or, bien riches pour les cérémonies, et des habits de drap bleu et
+brodés, moins riches[74].
+
+Un jour, au déjeuner du Consul, j'ai demandé la permission de me marier.
+Il m'a dit: «Mais tu es encore trop jeune pour ça. La demoiselle
+est-elle jeune et riche?» Je lui dis: «Non, mais elle sera une bonne
+femme. Je l'aime bien.» Il me paraît qu'on avait prévenu le Consul pour
+ça. Il me dit: «Non, non, je ne veux pas, tu es encore jeune et elle
+n'est pas riche. Elle a vingt-quatre ans; tu n'as que quinze ans, tu
+vois bien que ça ne peut pas s'arranger!» Enfin, il me refuse. J'ai bien
+vu que ce refus était pour mon bien et j'ai été obligé de dire au père
+et à la mère: «Le Consul ne veut pas que je me marie; c'est impossible
+de le forcer.» Après qu'on a dit ça à sa fille, elle était désolée de
+cette mauvaise nouvelle. Je l'ai consolée le mieux que j'ai pu. Elle a
+été mariée, une année après, avec un homme d'Amérique. J'ai fait donner
+une place à son mari, dans la même année.
+
+Nous avons resté à la Malmaison trois mois pour prendre l'air de la
+campagne. Le premier Consul a voulu que je reste à Versailles chez M.
+Boutet[75] jusqu'à ce que j'apprenne à bien connaître les armes de
+chasse. Comme la Malmaison n'est pas bien éloignée de Versailles, je dis
+au premier Consul: «Si je reste toujours à Versailles, qui est-ce qui
+couchera à la porte de votre chambre pour vous garder dans la nuit? Je
+voudrais y aller le matin à six heures, et je travaillerais jusqu'à six
+heures après midi, et je viendrais ici pour faire mon service?» Il me
+dit: «Oui, tu as raison.»
+
+J'ai fait tout ce trajet-là à cheval, et, pendant deux mois, M. Boutet
+m'a montré tous les objets qui étaient nécessaires pour la chasse. Quand
+j'ai appris tout, M. Boutet m'a donné une lettre pour le Grand Maréchal,
+par laquelle je pourrais charger les fusils du premier Consul, et ses
+pistolets. J'ai porté la lettre au Grand Maréchal. Il l'a montrée au
+premier Consul, qui a été satisfait. M. Lerebours[76] me montrait aussi,
+pendant longtemps, à connaître les lunettes et leur nettoyage, et
+j'étais chargé de visiter, tous les jours, les lunettes du premier
+Consul et de charger ses pistolets. Les jours de la chasse, je portais
+sa carabine et je chargeais les fusils toujours à cheval. Il me faisait
+toujours des compliments du service que je faisais auprès de lui.
+
+Après quelque temps, le premier Consul a pris sa résidence au palais de
+Saint-Cloud, et il s'est fait nommer Empereur des Français, ce qui était
+un grand fait pour tout le monde.
+
+
+
+
+III
+
+Le manque d'appointements m'oblige à vendre un châle de
+cachemire.--Colère de l'Empereur à cette nouvelle: il me fait donner un
+traitement, puis le brevet de porte-arquebuse.--Berthier refuse de me
+rendre mon sabre; l'Empereur me donne un des siens.--Il m'invite à
+envoyer mon portrait à ma mère, et promet de la faire venir à
+Paris.--Mes campagnes.--L'Empereur consent à mon mariage.--Campagne
+d'Austerlitz.--Mariage du Vice-Roi d'Italie.--L'Empereur signe à mon
+contrat et paye les frais de ma noce.--Son couronnement à Milan.--Je
+réclame l'arriéré de ma solde de Mamelouck et obtiens mon congé de ce
+corps.--Un cadeau de l'Empereur.--Danger par lui couru à
+Iéna.--J'apprends à Pultusk que je suis père.--Eylau.--M. de
+Tournon.--L'Empereur et le maréchal Ney.--Friedland.--Entrevue de
+Tilsitt.--La reine de Prusse et sa coiffure «à la Roustam».--Ma
+présentation au tsar Alexandre.--Fêtes de Tilsitt.--Dresde.--Mon retour
+à Paris dans la voiture de l'Empereur.--Surprise agréable que ma femme
+me ménageait.
+
+
+Depuis trois années que j'étais chez l'Empereur, je n'avais pas été
+payé. Je n'avais aucun traitement. Je ne demandais rien et on ne me
+donnait rien non plus. L'Empereur ne savait rien de tout cela. Je
+n'avais pas même un peu d'argent pour acheter du tabac. J'avais un châle
+de cachemire. J'ai préféré le vendre que de demander de l'argent à
+l'Empereur. Cependant, toutes mes connaissances me disaient: «On croit,
+dans le monde, que l'Empereur vous donne beaucoup d'argent. Il faut en
+demander!» Mais j'ai beaucoup connu M. Venard[77], qui était mon
+protecteur et mon ami, qui me prit en amitié depuis mon arrivée
+d'Égypte. Il n'a jamais voulu que je demande de l'argent à l'Empereur,
+en me disant: «Laissez-le faire, l'Empereur vous laissera jamais manquer
+de rien; il faut rester comme vous êtes.» Enfin je suivis toujours ses
+bons conseils, et je m'en suis trouvé toujours bien.
+
+Avec tout ça, je n'avais pas d'argent pour faire quelque petite dépense
+que j'avais besoin. J'ai donné mon châle à un homme qui venait
+quelquefois me voir, pour vendre quinze louis, mais le cochon m'a
+apporté dix louis, en me disant qu'il me remettra cinq autres dans trois
+jours. Les trois jours passent, un mois passe, pas de réponse! Je me
+suis présenté un jour chez lui. Il était déménagé, mais le portier me
+donna son adresse, qui était à côté du passage Feydeau. Je lui fais
+écrire plusieurs lettres. Je n'ai jamais eu aucune réponse. Un beau
+jour, j'ai été moi-même chez lui, que j'ai trouvé. Il me fait
+très-mauvaise mine, en me disant: «Je n'ai pas d'argent à vous payer:
+j'ai vendu votre châle quinze louis; dix pour vous, cinq pour moi!» Je
+le menace de le faire mettre en prison. Il me dit: «Je ne vous crains
+pas!» Je lui dis: «C'est bon, adieu, nous nous reverrons!»
+
+Une personne m'a dit qu'il dînait tous les jours à la table d'hôte, à
+côté de la porte Saint-Martin, et j'avais bien l'adresse. Je me suis
+présenté, un jour, à deux heures après-midi, pour savoir s'il y était.
+La bourgeoise, dans son comptoir, me dit: «Vous demandez M. Antoine?[78]
+Il est à table.» Je lui dis: «C'est bien, je vous remercie.» Et je me
+suis retourné au palais des Tuileries. J'ai fait demander l'officier de
+grenadiers qui était de service, et que je connaissais depuis Grand
+Caire. Je lui demande deux grenadiers, et les mène à la maison où était
+à dîner M. Antoine. J'ai dit à la servante: «Dites à M. Antoine qu'il
+descende. Il y a une personne qui désire lui parler.» Le voilà qui
+descend. Je le mis entre les mains des grenadiers, pour le faire mettre
+en prison, mais il a bien vu que j'avais agi sévèrement; il me demande
+de le faire conduire chez lui, il me paiera tout de suite. Et je suis
+allé. Il m'a payé, comme nous étions convenus, et je donne douze francs
+aux grenadiers, pour boire la bouteille.
+
+Un mois après, l'Empereur est venu à Paris[79] pour passer une grande
+parade et rester quelques jours à Paris. Comme je couchais toujours à sa
+porte, il me demanda un jour, à souper à minuit. J'avais son souper
+toujours à côté de moi; je le servais dans son lit où il était couché
+avec l'Impératrice. L'Empereur me dit: «Roustam, es-tu riche? As-tu de
+l'argent?» Je lui dis: «Oui, Sire, tant que j'aurai le bonheur d'être
+toujours auprès de Votre Majesté, ça sera une grande fortune pour moi.»
+Il me dit: «Enfin, si je te demande de l'argent, pourras-tu m'en
+prêter?» Je lui dis: «Sire, j'ai dans ma poche douze louis. Je vous
+donnerai tout.--Comment, pas plus que ça!--Non, Sire.» Et il me dit:
+«Combien as-tu d'appointements?--Rien, Sire. Je me plains pas; je me
+trouve heureux.--Enfin, combien gagnes-tu avec moi?» Je ne voulais pas
+encore lui dire la vérité. Il commença à être très-mécontent contre
+monsieur Fischer, qui était à la tête de sa Maison. Il me dit encore:
+«Dis-moi donc combien tu gagnes avec moi?» Je lui dis: «Rien. J'ai rien
+demandé, et ils m'ont rien donné.--Comment! Depuis deux années tu n'as
+pas d'argent?» Je lui dis: «Je vous demande pardon, Sire. En revenant
+d'Égypte, j'avais un châle de cachemire; je l'ai vendu pour avoir un peu
+d'argent, pour avoir du tabac et quelques petites dépenses que j'avais
+besoin de faire.»
+
+Après ça, il se mit en colère tout-à-fait contre monsieur Fischer; il me
+dit: «Va chercher Fischer![80]» Comme je ne pouvais pas quitter la porte
+de l'Empereur, j'ai envoyé le chercher par un garçon de garde-robe.
+Quand Fischer m'aperçut, il me dit: «L'Empereur est-il de bonne humeur?
+Pourquoi me fait-il demander à l'heure qu'il est?» Je lui dis: «Je ne
+sais rien, mais ne craignez rien; il est de bien bonne humeur.» Et
+j'annonce monsieur Fischer à l'Empereur, qui le reçut assez mal. Il l'a
+beaucoup grondé, en lui disant: «Pourquoi Roustam n'est-il pas sur les
+états de ma Maison? Je suis entouré de Français qui me servent par
+intérêt. Voilà un homme qui m'est bien attaché. On ne lui donne pas
+d'appointements depuis deux années!» Et il lui dit: «Sire, je ne voulais
+rien faire sans ordres.» L'Empereur lui dit: «Vous êtes un imbécile; il
+fallait m'en prévenir; j'ai autre chose à penser qu'à ça. Allez
+sur-le-champ le faire mettre sur les états de mes valets de chambre!»
+Mais il n'a rien dit pour l'arriéré de deux années que j'avais rien
+reçu.
+
+Après ça, on m'a payé 1.200 livres par an, comme tout le monde. Quelques
+années après, on m'a mis à 2.400 livres. On organisait la Maison de
+l'Empereur; on avait pris des Pages. Le contrôleur Fischer me dit:
+«Roustam, vous ne servirez plus l'Empereur.» Je lui dis: «Pourquoi ça?
+Je le sers depuis l'Égypte. Est-ce que l'Empereur est mécontent de moi?»
+Il me dit: «Non, on fait comme autrefois: vous donnerez les assiettes
+propres aux Pages qui les donneront à l'Empereur eux-mêmes, et vous
+recevrez les sales des mains des Pages.» Je lui répondis: «Non, je ne
+servirai pas de cette manière-là. Si l'Empereur me dit pourquoi je ne
+sers pas, alors je lui dirai ma façon de penser.» Je n'ai pas servi
+depuis cette époque-là, et l'Empereur ne m'en a jamais parlé.
+
+Le prince de Neufchâtel avait présenté à l'Empereur un état pour
+organiser la chasse à tir, mais il manquait un porte-arquebuse. Le
+prince propose un homme pour porte-arquebuse, mais l'Empereur n'a pas
+voulu, en disant au Prince: «Cette place appartient à Roustam. Il a
+appris son métier chez Boutet, et il chasse toujours avec moi; même
+c'est un très honnête homme. Il faut avoir des égards.» Mais je ne
+savais rien de tout ça. J'ai su ça que quelques jours après.
+
+Il y avait bien longtemps que le prince de Neuchâtel m'avait promis une
+permission de chasse pour Saint-Germain. Je l'attendais tous les jours
+pour faire une grande chasse au lapin: un jour, le chasseur du Prince
+m'apporta une très-grande lettre de la part du Prince. Je pensais que
+c'était ma permission de chasse. Point du tout, c'était mon brevet de
+porte-arquebuse[81], que le Prince m'envoyait, avec une lettre de lui
+très aimable. Cette place de porte-arquebuse montait à 2.400 livres par
+année. Après ça, je me suis présenté sur-le-champ chez l'Empereur, pour
+le remercier de toutes les bontés qu'il avait pour moi: «Je ferai mon
+possible pour mériter les bontés de votre Majesté.»
+
+Il me dit: «Roustam, je t'ai donné un bon sabre en Égypte, je ne le vois
+pas. Pourquoi tu le portes pas?» Je lui dis: «Sire, quand nous sommes
+arrivés à Fréjus, le prince Berthier m'a demandé que je lui prête mon
+sabre et m'a dit qu'il me le rendrait à mon arrivée à Paris. Mais il ne
+me l'a pas encore rendu.» Il me dit: «Je ne veux plus de ça. Va le lui
+demander, de ma part, aujourd'hui.» Et je me suis rendu chez le Prince,
+et je lui ai demandé mon sabre de la part de l'Empereur.» Il me dit: «Je
+n'ai pas de sabre à toi. Je ne sais pas ce que tu me demandes.» Et je
+retourne à la maison. Je dis à l'Empereur ce que m'a dit le Prince.
+L'Empereur m'envoie une seconde fois. Il me dit: «Berthier veut garder
+ton sabre. Je ne veux pas ça. Dis-lui bien de ma part qu'il te rende ton
+sabre.» Et je retourne encore, le même jour. Le Prince me dit:
+«Comprends-tu le français?» Je lui dis: «Oui, monseigneur.» Il me dit:
+«Eh bien j'ai fait un troc avec l'Empereur; je lui ai donné un de mes
+sabres pour le tien.» Je lui dis: «Oui, je comprends très-bien, à
+présent.»
+
+Et je conte tout ça à l'Empereur. Il me dit: «Berthier est un vilain. Ça
+ne fait rien. Je vais te donner un de mes sabres.» Il fait demander, à
+monsieur Hébert, son valet de chambre, tous ses sabres, et il m'en a
+choisi un assez bon, la lame et le fourreau tout en damas. Je l'ai bien
+remercié, et je l'ai porté tous les jours.
+
+Quelques jours après, nous avons été passer quelques jours à la
+Malmaison. Un jour, à son coucher, il me dit: «Roustam, as-tu vu le
+maréchal Bessières?» Je lui dis: «Non, Sire, je ne l'ai pas vu
+aujourd'hui.» Et il me dit: «Je lui ai donné quelque chose pour toi.» Le
+lendemain, le maréchal Bessières m'a remis une inscription de 500 livres
+de rente en perpétuel, en me disant que c'était de la part de
+l'Empereur.
+
+Quand nous sommes retournés à Saint-Cloud, l'Empereur était à se
+promener dans l'Orangerie. Il me dit: «Eh bien, Roustam, as-tu vu
+Bessières?» Je lui dis: «Oui, Sire, je vous remercie, il m'a donné un
+billet de 500 livres de rente.» Il me dit: «Tu ne sais pas les compter.
+C'est bien plus que ça.» Je dis: «Je vous demande pardon, Sire, je sais
+bien compter, il n'y a pas plus que 500 livres de rente.» Il me dit: «Ce
+n'est pas vrai. Va chercher ton billet, que je voie.» Le billet était
+dans ma chambre. J'ai été le chercher. Il a pris la lecture. Après ça,
+il me dit: «Tu as raison.» Et il me rend le billet, en me disant: «Je te
+fais 900 livres de rente: il me paraît que Bessières a gardé 400 livres
+pour lui. C'est bien mal de sa part!» Le même jour il a fait venir le
+maréchal Bessières, l'a beaucoup grondé pour ça. Le maréchal a cru que
+j'avais parlé pour ça à l'Empereur. Je ne le craignais pas, parce que je
+n'étais pas fautif. Il me dit un jour, le maréchal: «Je viens de parler
+à l'Empereur, et tu parleras à présent, si tu veux.» Je lui dis:
+«Monseigneur, je n'ai jamais parlé à l'Empereur que pour le remercier de
+toutes les bontés qu'il a eues pour moi; c'est lui-même qui m'a demandé
+mon billet. Je vous jure ma parole d'honneur, je n'ai pas ouvert la
+bouche contre vous.» Trois jours après, l'Empereur me fait donner, par
+son secrétaire[82], 400 livres de rente. Ça me fait donc les 900 livres
+de rente.
+
+ * * * * *
+
+Avec tout ce bonheur-là, je n'avais jamais oublié ma pauvre mère et ma
+sœur. Je leur ai écrit quatorze lettres, par Constantinople et
+Saint-Pétersbourg, et je n'ai jamais reçu la réponse.
+
+Nous étions, un jour, à la chasse; l'Empereur me dit: «Roustam, as-tu
+ton portrait?» Je lui dis: «Oui, Sire, je l'ai fait faire par monsieur
+Isabey, en miniature[83].» Et il me dit: «Le maréchal Brune va partir,
+aujourd'hui, pour ambassade, à Constantinople. Il faut envoyer ton
+portrait à ta mère.» Je n'étais pas content de ça, parce que l'Empereur
+m'avait promis, plusieurs fois, de faire venir ma mère.
+
+Je dis à l'Empereur: «Sire, votre Majesté veut que j'envoie mon portrait
+à ma mère; est-ce que votre Majesté la fera pas venir?» Il me dit: «L'un
+n'empêche pas l'autre. Envoie toujours ton portrait et je la ferai venir
+après.»
+
+Il y avait, à Paris, un marchand arménien qui voulait faire le voyage de
+Tartarie et de Crimée pour chercher ma mère et ma sœur que j'avais
+laissées dans ce pays-là, mais il me demandait un passeport signé par
+l'Empereur et trois mille francs et une voiture. Je me suis vu obligé de
+m'adresser à l'Empereur pour demander son consentement. Il me dit: «Cet
+Arménien demande tous ces objets-là pour vendre ses marchandises. Après
+ça, il viendra te dire qu'il n'a pas trouvé ta mère. Comme il connaît le
+pays, qu'il fasse le voyage, je ne lui donnerai rien d'avance. À son
+retour, il t'amènera ta mère. Si elle est morte, il t'apportera un
+certificat du gouverneur du pays. Après ça, je lui paierai tous les
+frais de son voyage et dix mille francs d'indemnité.»
+
+Et je lui dis tout ça de la part de l'Empereur. Il n'a pas voulu
+entreprendre le voyage. Après ça, j'ai écrit encore plusieurs lettres,
+et je n'ai pu recevoir de leurs nouvelles.
+
+J'ai fait toutes les campagnes avec l'Empereur: la première campagne
+d'Autriche, la campagne de Prusse et de Pologne, la seconde campagne
+d'Autriche, et celle d'Espagne, et la campagne de Moscou et de Dresde,
+et celle de l'intérieur de la France, et deux voyages d'Italie, et celle
+de Venise, et le voyage de la Hollande, où j'ai gagné la fièvre, et où
+l'Empereur m'a fait donner une voiture de la Maison pour retourner à
+Paris.
+
+Sept ans après mon arrivée d'Égypte, je voulais définitivement me marier
+avec la fille de Douville, qui était fort jolie et appartient à honnête
+famille, et que je connaissais depuis fort longtemps. Elle avait seize
+ans, j'allais la voir tous les jours, mais je n'osais pas parler de
+mariage. Quelques jours avant le premier voyage d'Autriche, j'ai donné
+un déjeuner à Douville qui était premier valet de chambre de
+l'Impératrice Joséphine, et à monsieur Le Peltier, que je connaissais
+beaucoup par Douville, qui était son ami. J'avais donné le déjeuner à
+ces deux personnes pour demander à Douville sa fille en mariage. Après
+le déjeuner, j'ai dit à Douville: «Tu as une jolie fille et je suis
+garçon; si j'étais assez heureux de réussir, je demanderais en mariage.»
+Enfin, moi et Peltier, nous lui avons beaucoup parlé pour qu'il me
+refuse pas. Il m'a répondu: «Je tiens entièrement à la réputation de ma
+fille. Je ne peux pas dire oui, sans que l'Empereur vous donne son
+consentement.»
+
+Comme nous partions pour l'Autriche, je lui ai demandé la permission
+pour écrire à sa fille, pour demander de ses nouvelles, et, à mon
+retour, je la ferai demander à l'Empereur. Enfin, nous nous sommes
+embrassés l'un et l'autre. Le même soir, Douville était de service. Je
+lui dis: «L'Empereur est dans sa chambre. J'ai grande envie de lui
+demander son agrément, avant mon départ[84].» Douville me dit: «Oui, je
+ne demande pas mieux, au moins nous serons tranquilles.» Et je me suis
+rendu chez l'Empereur.
+
+Il me dit: «Eh bien, Roustam? Qu'est-ce que tu veux? Mes armes
+sont-elles en bon état?» Je lui dis: «Oui, Sire, mais j'ai une grâce à
+demander à Votre Majesté.» Il me dit: «Dis-moi ce que c'est.--Votre
+Majesté connaît le nommé Douville qui est attaché au service de
+l'Impératrice. Il a une fille fort jolie et jeune. Elle est fille
+unique. Je demande la permission de me marier.» Il me dit: «A-t-elle
+beaucoup _filone_[85] (c'est-à-dire beaucoup d'argent)?» Je lui dis: «Je
+ne crois pas, j'ai le bonheur d'appartenir à votre Majesté, il me
+manquera jamais rien!» Et il me dit: «Mais nous allons partir dans
+quelques jours. Tu n'auras pas le temps.» Je lui dis: «Si votre Majesté
+me dit oui, eh bien, ça sera à notre retour!» Et il me dit: «Oui, je
+t'accorde. À mon retour, je te marierai.» J'étais donc content comme un
+roi; j'étais tout de suite voir Douville. Je lui ai annoncé l'heureuse
+nouvelle pour notre bonheur, et il était bien content. Il m'a embrassé
+bien sincèrement.
+
+Le lendemain, j'ai été faire une visite à sa femme et à sa fille, qui
+était déjà prévenue. Ils m'ont reçu à merveille et, quelques jours
+après, je suis parti pour l'armée. Nous avons traversé le royaume de
+Wurtemberg et Bavière et arrivé à Vienne. Après ça, nous sommes partis
+pour Austerlitz. C'est là où on a donné la dernière bataille décisive.
+Trois jours après, l'Empereur Napoléon a eu une entrevue avec l'Empereur
+d'Autriche. Après, nous sommes partis pour Schœnbrunn, à une lieue de
+Vienne, un grand palais de l'Empereur d'Autriche.
+
+Un jour, je suis allé à Vienne de bien bonne heure, avec plusieurs de
+mes amis, pour déjeuner; j'ai resté dans la ville jusqu'à trois heures
+après midi; j'ai rencontré une personne de la Maison qui passait à
+cheval; je lui ai demandé s'il y avait quelque chose de nouveau. Il me
+dit: «Rien de nouveau depuis ce matin.» Je lui demande ce qu'il y a de
+nouveau: «Je vous prie de me le dire, car je ne sais rien, parce que je
+suis ici depuis ce matin.» Il me dit: «La paix est signée depuis ce
+matin; il est parti déjà un service pour Munich et l'Empereur part
+demain au matin.» Enfin j'étais le plus heureux des hommes, pour la
+tranquillité de tout le monde et pour mon bonheur, car je désirais bien
+arriver à Paris pour mon mariage, comme l'Empereur m'avait promis.
+
+Nous sommes arrivés à Munich, et l'Impératrice est arrivée quelques
+jours après, pour rejoindre l'Empereur qui attendait pour le mariage du
+Vice-Roi, avec la fille du Roi de Bavière. Nous avons eu, tous les
+jours, grand fête, et la ville illuminée tous les soirs. L'Empereur a
+fait plusieurs chasses à tir et à courre où j'ai chargé ses fusils.
+Quelques jours après, nous sommes arrivés à Wurtzbourg où on avait
+préparé une grande fête pour l'Empereur et l'Impératrice.
+
+L'empereur a chassé aussi une fois, avec le roi de Wurtemberg. À la
+chasse, l'Empereur a fait présent d'une carabine de grand prix au roi.
+Comme j'étais porte-arquebuse, j'ai porté la carabine chez le roi.
+
+Quelques jours après, nous sommes arrivés à Paris. L'Empereur m'a promis
+de me marier, mais le Grand Juge et l'Archevêque de Paris ne voulaient
+me donner la permission, en me disant que je suis pas catholique romain.
+Je leur disais: «Je suis géorgien; les géorgiens sont tous chrétiens.»
+Il voulait pas entendre les raisons. Je suis obligé de m'adresser encore
+à l'Empereur, qui m'a donné une lettre pour le Grand Juge et une pour
+l'Archevêque de Paris.
+
+Après ça, je suis marié un mois après mon retour de voyage. L'Empereur a
+eu la bonté de signer mon contrat de mariage et payer les frais de ma
+noce[86].
+
+Dans le premier voyage d'Italie, pour le couronnement de l'Empereur, on
+voyageait si rapidement que tout le monde était tombé de fatigue et de
+sommeil.
+
+L'Empereur restait quelques jours au palais de Stupinigi, à une lieue de
+Turin.
+
+L'Empereur fait plusieurs chasses du cerf. C'est moi qui chargeais
+toujours sa carabine.
+
+L'Impératrice disait à l'Empereur: «Il faut rester encore ici quelques
+jours, parce que tout le monde est bien fatigué.» Et l'Empereur disait:
+«Ça sont des mous: vois Roustam. Il voyage nuit et jour avec moi, il
+n'est pas fatigué, il a toujours bonne mine!»
+
+Le lendemain, nous sommes partis pour Alexandrie, et nous avons parcouru
+à cheval le terrain de Marengo, où on avait donné la grande bataille.
+
+Un jour après, l'Empereur a couché, à Milan, dans son palais qui était
+préparé pour le recevoir, et nous avons resté à peu près un mois en
+faisant toujours quelque petit voyage dans le royaume.
+
+Après ça, l'Empereur s'est fait couronner roi d'Italie, et l'Empereur
+partit pour Fontainebleau, en passant par le Mont-Cenis et Lyon.
+
+Nous sommes arrivés tout seuls. Toutes les voitures et tous les hommes à
+cheval étaient restés en arrière, et sont arrivés un jour après nous.
+
+Je compte toujours dans les compagnies des Mameloucks qui étaient
+attachées dans la Garde. Comme j'étais marié, je voulais avoir mon congé
+absolu, mais je retardais toujours pour toucher ma paye du régiment. Je
+ne l'avais pas reçue depuis trois années.
+
+J'ai écrit plusieurs fois à monsieur Mérat[87], maréchal des logis des
+Mameloucks; je n'ai jamais reçu la réponse. La quatrième que je lui
+écris, je lui ai marqué que, s'il ne veut pas me payer ce qu'il me
+devait, je me ferais payer par l'Empereur. Il me paraît qu'il a eu peur,
+car il a fait voir ma dernière à son colonel.
+
+Il m'a écrit une très-honnête, mais, au bas de la lettre, le colonel
+avait écrit quelques lignes en me disant: «Un inférieur doit obéir à son
+supérieur. J'écrirai à l'Empereur.» Je lui ai fait la réponse: «Quand il
+voudra écrire à l'Empereur, qu'il m'envoie sa lettre; je la remetterai à
+l'Empereur, comme je suis auprès de lui, la nuit et le jour.»
+
+Je n'ai pas reçu la réponse.
+
+Quelques jours après, monsieur Mérat, maréchal-des-logis, vient, à
+Saint-Cloud, chez moi, le matin à neuf heures, en bourgeois. Il était
+assis à côté de moi; il commence la conversation en me disant: «J'ai
+reçu une lettre de vous. Il m'a paru bien dur de la manière qu'elle
+était écrite.» Je lui dis: «Très-possible; je suis fâché de cela, vous
+savez bien que voilà la quatrième lettre que je vous ai écrite. Si vous
+aviez pris la peine de me faire la réponse à la troisième, vous n'auriez
+pas trouvé la quatrième aussi dure. J'ai reçu une lettre de vous, il y a
+quelques jours, où monsieur Delaitre[88] me menaçait, en me disant: «Un
+inférieur doit obéissance à son supérieur!» Vous croyez donc que je
+crains ses menaces? Non! non! Il faut pas qu'il mette ça dans sa tête;
+j'ai rien à faire avec lui. L'Empereur est mon chef, je n'en connais pas
+d'autre. Dorénavant, s'il m'écrit des lettres menaçantes, je dirai à
+l'Empereur ce que je pense de lui et vous, monsieur Mérat. Depuis trois
+années, je vous ai rien demandé: pourquoi me paieriez-vous pas ma solde
+de Mamelouck?»
+
+Il me dit: «Parce que j'ai été nommé officier et j'ai dépensé votre
+argent pour acheter des chevaux.» Je lui dis: «Ce n'est pas pour me
+payer, mais ce n'est pas honnête de votre part de n'avoir pas fait la
+réponse de plusieurs lettres que je vous ai écrites!»
+
+Ma femme, qui était à côté de moi, voulait changer la conversation, pour
+que nous ne parlions pas d'affaires aussi disputantes. Je lui dis avec
+regret qu'il faut pas qu'elle se mêle d'une affaire qu'elle ne
+connaissait pas, et elle entra dans sa chambre, et je dis à Mérat: «Par
+quel droit que vous gardez les soldes des Mameloucks depuis si
+longtemps? Vous êtes chez moi, à présent, vous ne sortirez de la maison
+sans me payer ce que vous me devez, sans cela je vous ferai arrêter par
+la Garde et je parlerai au maréchal Bessières (qui servait auprès de
+l'Empereur).» Il me dit: «Hé bien, j'ai trois cents francs. Ça vous paye
+aujourd'hui; le reste, je vous le payerai quand j'aurai de l'argent.» Je
+lui dis: «Je ne veux pas ça. Je prendrai les trois cents francs en
+compte, et vous allez me faire, sur le compte, un billet de votre main,
+sur le quartier-maître des Chasseurs de la Garde, payable cent francs
+par mois, à Monsieur ou à Madame Roustam, jusqu'à ce que les payements
+soient finis.»
+
+Et j'ai reçu le tout, et j'ai demandé au maréchal Bessières mon congé
+absolu, qu'il m'a donné, et j'ai fait signer par les maréchaux et les
+généraux de la Garde et les colonels. Ma femme était enchantée que j'aie
+demandé mon congé, parce que je n'avais plus rien à faire avec le corps
+des Mameloucks.
+
+ * * * * *
+
+La même année, le dey d'Alger envoya plusieurs chevaux à l'Empereur,
+avec une paire de pistolets et une canardière toute enrichie de corail
+taillé, qui était dans la chambre de l'Empereur. Je voulais la remettre
+avec les autres dans son cabinet, mais monsieur Hébert, son premier
+valet de chambre, me dit: «Il faut pas entrer dans sa chambre sans
+prévenir l'Empereur!»
+
+Le même jour, en conduisant l'Empereur dans son cabinet, il passe dans
+sa chambre; je lui dis:
+
+«Sire, si votre Majesté veut, je remettrai les armes qui sont ici dans
+le cabinet de votre Majesté, avec les autres.» Il me dit: «Voyons,
+montre-les moi.» Il examine bien le fusil, et il me dit: «Tiens, je te
+le donne, et les pistolets aussi, car ils sont pareils. Porte ça dans ta
+chambre.»
+
+ * * * * *
+
+Ma femme était grosse de sept mois quand je suis parti pour la campagne
+de Prusse et de Pologne, qui a duré onze mois.
+
+La première grande bataille a été donnée à Iéna, et toute l'armée
+prussienne, en quelques jours de temps, était détruite, mais avant la
+bataille, dans la nuit, l'Empereur voulait lui-même visiter les
+avant-postes, accompagné de deux maréchaux, le prince Borghèse, le
+maréchal Duroc, et moi qui le quittais jamais.
+
+L'Empereur a visité l'aile gauche de l'armée, et il voulait passer par
+le devant des factionnaires pour aller visiter la droite. Un moment,
+nous étions arrivés tout-à-fait au bout, voilà que l'on fait un feu de
+file sur l'Empereur. On croyait que nous étions les ennemis. Nous avons
+tous cerné l'Empereur de tous les côtés, pour que les balles touchent
+pas à l'Empereur, et nous avons crié: «Cessez le feu, nous sommes
+Français!» Enfin, on fait cesser le feu, et nous sommes rentrés dans les
+rangs, sans avoir aucun danger.
+
+L'Empereur a couché, dans la nuit, sur un plateau. Je lui ai donné un
+mouchoir pour mettre sur sa tête, et son manteau que j'avais toujours
+avec moi. J'ai arrangé un lit de paille dans sa baraque, et je l'ai
+couvert avec son manteau.
+
+Et la bataille était commencée à sept heures du matin. Il faisait un
+brouillard très épais. On voyait pas clair, mais, vers les dix heures,
+nous avons eu un temps charmant.
+
+Le jour de la bataille, l'Empereur a couché à Iéna même. Le lendemain,
+il a fait renvoyer tous les prisonniers chez eux, en leur disant: «Je ne
+fais pas la guerre contre les Saxons!» Et les Prussiens renvoyés dans
+l'intérieur de la France.
+
+Quelques jours après, l'Empereur fait son entrée à Berlin, à la tête de
+toute sa Garde, et descendu au palais du Roi.
+
+Après, nous sommes partis pour Varsovie, en passant par Posen.
+
+Après avoir resté quelque temps à Varsovie, nous sommes partis pour
+Pultusk, où on a encore donné une bataille contre les Russes, que nous
+avons gagnée, et beaucoup de prisonniers et du canon.
+
+Il faisait un temps affreux; tous les soldats se plaignaient du froid,
+mais pas autant qu'en Russie. C'est là que j'ai reçu une lettre de ma
+belle-mère. Elle m'annonçait l'accouchement de ma femme d'un garçon. Je
+pleurais de joie, j'étais content comme un roi d'avoir un garçon.
+
+Le même jour, j'ai prévenu l'Empereur que ma femme était accouchée d'un
+garçon. Il me dit: «C'est bien, j'ai un Mamelouck de plus: il te
+remplacera, je l'espère!»
+
+Et nous sommes partis pour Eylau, en Prusse, que nous avons eu encore
+une bataille, et nous avons gagné. Et nous avons pris vingt-cinq pièces
+de canon, pas beaucoup de prisonniers, mais beaucoup de morts. Les
+blessés qui se trouvaient sur le champ de bataille étaient cachés par la
+quantité de neige. On leur voyait que leurs têtes.
+
+J'avais toujours des provisions, les jours de bataille. J'avais avec moi
+une bouteille d'eau-de-vie: j'ai distribué moi-même aux blessés, pour
+donner un peu de force dans la neige.
+
+Moi-même, le jour de la bataille d'Eylau, je manquai d'être gelé; je ne
+le fus pas, grâce à M. Bongars[89], aide de camp du prince de Neuchâtel.
+Il y avait plusieurs jours que j'avais dormi. Je tenais mon cheval par
+la bride, et j'étais caché, la moitié de mon corps dans la neige, et je
+me suis endormi par le bruit des canons tirés aussi souvent. M. Bongars
+m'a aperçu. Il vient à moi en me disant: «Malheureux, qu'est-ce que vous
+faites là? Vous allez être gelé. Il faut pas dormir!» Le même instant,
+l'Empereur monte à cheval. Je me suis trouvé tout-à-fait derrière
+l'Empereur, et M. Tourneur[90], qui était chambellan de l'Empereur,
+était à cheval derrière moi. Il n'osait pas trop avancer, parce que les
+boulets de canon tombaient, à côté de nous, comme de la grêle; il
+tourmente exprès son cheval, et il tombe sur la neige, comme s'il était
+sur un matelas, et il me dit: «Je vous en prie, M. Roustam, je ne peux
+pas monter à cheval. Je vas retourner au quartier général. Je vous prie
+de dire à l'Empereur que j'ai reçu une chute de cheval, et je ne peux
+suivre.»
+
+Tout le monde qui était là riait de bon cœur. L'Empereur ne m'en a pas
+parlé, je n'ai rien dit non plus.
+
+Et nous sommes partis, quelques jours après la bataille, pour Osterode,
+pour faire prendre des cantonnements à l'armée.
+
+Nous avons resté à Osterode quelques jours.
+
+L'Empereur, un soir, a joué aux cartes avec le prince de Neuchâtel,
+maréchal Duroc et plusieurs autres personnes. Il a gagné un peu
+d'argent; il a eu la bonté de me faire demander et m'a remis 500 francs
+de son gain en me disant: «Tiens, voilà pour toi!»
+
+Après ça, l'Empereur a pris son quartier général à Finkenstein, que nous
+avons resté jusqu'au printemps. Dans cet intervalle, j'ai fait plusieurs
+voyages avec l'Empereur, de Dantzig, Marienverder, Marienbourg.
+
+On parlait beaucoup de la paix. J'étais bien content de cela, pour avoir
+le bonheur de voir ma femme et mon fils. Près de dix mois que je l'avais
+vue, mais je recevais leurs nouvelles, presque tous les jours, par les
+estafettes de l'Empereur, bien exactement: ça me consolait un peu, car
+c'était trop de d'être privé ma famille depuis dix mois.
+
+Un jour, vient arriver un aide de camp de maréchal Ney, prévenir
+l'Empereur que les Russes ont attaqué le corps de maréchal Ney avec
+quarante mille hommes, et le maréchal a battu en retraite pendant quinze
+lieues, sans perdre une pièce de canon, ni aucun soldat.
+
+En deux jours de temps, l'Empereur fait réunir son armée et partit
+lui-même pour commander en chef, comme tous les jours.
+
+L'Empereur part pour le quartier général de maréchal Ney, il était
+arrivé à onze heures du soir. Il a reçu le maréchal, il lui a dit, en
+riant: «Comment, monsieur le maréchal Ney, vous avez laissé vous battre
+par les Russes?» Le maréchal lui dit: «Sire, je vous jure sur ma parole
+d'honneur, ce n'est pas ma faute. Ils m'ont attaqué, que je ne m'y
+attendais pas, même avec grande force, et moi, j'avais, dans ce
+moment-là, bien peu de monde!»
+
+Je voyais que les larmes roulaient dans les yeux de maréchal. Il n'était
+pas trop content d'avoir battu en retraite.
+
+L'Empereur disait au maréchal Ney, en soupant avec: «C'est rien, ça;
+nous réparerons cette faute-là!»
+
+Le lendemain, nous avons commencé, dans tous les points, d'attaquer
+l'ennemi et poursuivre jusqu'à Friedland, en passant par Eylau, que nous
+avions donné une grande bataille dans l'hiver.
+
+C'est le prince Murat qui commande toute la cavalerie de l'armée, même
+il avait le titre de lieutenant de l'Empereur.
+
+En arrivant à Friedland, nous avons trouvé toute l'armée russe en
+bataille, devant une rivière assez forte.
+
+Le lendemain, l'Empereur fait attaquer par les tirailleurs, et la force
+de l'armée était cachée dans les bois.
+
+En attendant, pour faire connaître les forces de l'ennemi, et après
+avoir fait bien engager dans tous les points, on a tiraillé, depuis sept
+heures du matin, jusqu'à trois heures après midi.
+
+Après que l'Empereur a vu que l'ennemi tenait ferme, il fait engager
+dans tous les points, comme il désirait. Il fait venir, au même moment,
+le maréchal Ney, il lui ordonne qu'il prenne cette division et qu'il
+marche, au pas de charge, sur le pont qui se trouvait derrière la ville,
+et les deux autres divisions soutiendront par la droite.
+
+Le maréchal dit à l'Empereur: «Oui. Sire, je vais exécuter les ordres de
+Votre Majesté, et Elle sera satisfaite, je l'espère.»
+
+Il prend sa division et marcha directement sur le pont, en traversant
+dans la ville. Il a arrivé à son but et fait mettre le feu au pont.
+
+Voilà donc l'armée de l'ennemi coupée en deux. Celle de la droite était
+presque détruite par le maréchal Ney.
+
+Quand lui était avec une division sur le pont, les deux autres divisions
+étaient sur la droite. Il fait marcher au pas de charge, en face de la
+rivière. L'ennemi voulait passer le pont, mais il était déjà coupé. Il
+voulait, après, passer à la nage. Plus des trois quarts étaient noyés,
+en laissant, en grande partie, leurs canons et les bagages.
+
+La victoire était tout-à-fait en notre pouvoir. Au même instant,
+l'Empereur fait venir encore le maréchal Ney, l'embrasse au bras le
+corps, en lui disant: «C'est bien, monsieur le maréchal; je suis fort
+content; vous nous avez gagné la bataille!» Le maréchal dit: «Sire, nous
+sommes Français, nous gagnerons toujours![91]»
+
+Le soir, l'Empereur a fait établir son quartier général dans la ville de
+Friedland; le lendemain, l'Empereur a visité le champ de bataille et
+partit, le même jour, pour rejoindre le prince Murat, qui était aux
+avant-postes, à deux lieues de Tilsitt.
+
+L'Empereur a couché aux avant-postes, dans une ferme.
+
+Le lendemain, le prince Murat fait dire à l'Empereur que les ennemis
+étaient en bataille, au-devant de nous, avec cinq et six mille Kalmoucks
+et Baskirs, avec leurs flèches. L'Empereur dit: «Ce n'est rien.» Il fait
+donner ses ordres à une division de cuirassiers qu'il fait mettre leurs
+manteaux pour cacher leurs cuirasses. Les flèches mordront pas sur la
+cuirasse. Et il les fait marcher, sur-le-champ, à l'ennemi, commandés
+par le prince Murat. Il fait charger et fait disperser de tous les
+côtés, et poursuivre jusqu'à Tilsitt, où nous avons trouvé le pont brûlé
+par l'ennemi. On chercha à rétablir le pont.
+
+Il vient d'arriver un prince russe auprès de l'Empereur Napoléon pour
+demander la paix. L'Empereur l'a bien reçu, mais il n'a pas voulu faire
+les arrangements avec lui, en lui disant: «Je veux faire mes
+arrangements avec l'empereur de Russie, et non pas avec d'autres.»
+
+Ce prince est parti, le même jour, pour auprès de l'empereur de la
+Russie, et nous sommes couchés dans le faubourg de Tilsitt.
+
+Le lendemain, on a fait préparer une maison dans la ville, pour
+l'Empereur.
+
+Les deux armées française et russe étaient séparées par le Niémen. Tout
+était fort tranquille. L'Empereur fait faire un grand radeau sur le
+Niémen, embelli par des guirlandes de fleurs, pour recevoir l'Empereur
+de Russie. Ils se sont rendus, chacun de leur côté, dans le radeau.
+
+Au moment que les Empereurs sont embarqués sur les petits bateaux, pour
+aller rejoindre l'un l'autre, on a tiré beaucoup de canons en criant,
+répété plusieurs fois: «Vive l'Empereur Napoléon!»
+
+Le lendemain, à midi, l'empereur de Russie était arrivé dans la ville.
+On avait préparé une maison pour lui. L'empereur Napoléon avait envoyé
+un bon cheval arabe au bord du Niémen, pour que l'empereur de Russie
+monte, et nous avons tous monté à cheval pour aller au-devant de lui.
+
+Toute la Garde à cheval et à pied était sur les armes, dans une grande
+rue où étaient logés les deux Empereurs.
+
+L'Empereur de Russie monte à cheval, au bord du Niémen, avec l'Empereur
+des Français, et l'Empereur de Russie trouva toute la Garde magnifique.
+
+L'Empereur des Français montrait à l'Empereur de Russie: «Voilà mes
+grenadiers à cheval. Voilà mes chasseurs. Voilà mes dragons», enfin
+tout.
+
+Quand nous sommes arrivés en face de la maison qui était destinée pour
+l'Empereur de Russie, l'Empereur des Français lui dit: «Voilà la maison
+de Votre Majesté.» Mais l'Empereur de Russie lui dit: «Sire,
+permettez-moi que je parcourre jusqu'au bout de la rue, pour voir toute
+la Garde, que je trouve superbe!» Et ils ont été jusqu'au bout de la
+grand'rue, et sont retournés à la maison qui était préparée pour
+l'Empereur des Français, et ont dîné ensemble.
+
+Deux jours après, le Roi et la Reine de Prusse sont venus aussi à
+Tilsitt; ils étaient logés dans la maison d'un meunier, et venaient tous
+deux, tous les jours, chez l'Empereur des Français et l'empereur de
+Russie, pour dîner avec l'empereur Napoléon.
+
+Un jour, à dîner, l'empereur Napoléon disait au roi de Prusse: «N'est-ce
+pas, monsieur le Roi de Prusse, Votre Majesté n'aime pas la guerre, car
+Votre Majesté n'est pas heureuse dans la campagne qu'elle vient de
+faire?» Le roi de Prusse lui répond: «Oui, Sire, Votre Majesté le sait
+mieux que moi!» sa tête toujours baissée.
+
+La reine de Prusse venait, très-souvent, faire des visites à l'empereur
+Napoléon.
+
+Un jour elle était coiffée à la grecque, l'Empereur lui dit: «Votre
+Majesté est coiffée à la Turque.». Elle dit: «Je vous demande pardon,
+Sire, je suis coiffée à la Roustam!» En me regardant, moi étant auprès
+de l'Empereur.
+
+Quand l'Empereur était à Tilsitt, on a présenté la reine de Prusse à
+l'Empereur, qui l'a reçue dans un petit salon. Sa visite resta une
+heure. En sortant de chez l'Empereur, elle avait beaucoup pleuré, car
+son visage était tout mouillé et ses yeux gros. Tout de suite après, on
+annonce à l'Empereur que le dîner était servi. Alors l'Empereur sortit
+de son cabinet, il trouve le prince de Neuchâtel dans la salle à manger.
+Il dit: «Eh bien, Berthier, la belle reine de Prusse pleure joliment;
+elle croit que je suis venu jusqu'ici pour ses beaux yeux!»
+
+Le lendemain, l'Empereur Alexandre, le roi et la reine de Prusse, le
+grand-duc Constantin sont venus dîner avec l'empereur Napoléon, et moi
+j'étais à côté de l'Empereur pour le servir. La reine de Prusse et
+l'empereur Alexandre me regardaient beaucoup. Napoléon dit à Alexandre:
+«Sire, Roustam était un de vos sujets!» Il lui répond: «Comment,
+Sire?--Oui, parce qu'il est de la Géorgie; comme la Géorgie appartient à
+Votre Majesté, alors c'est un de vos sujets.» Après ça, Alexandre me
+regardait en souriant.
+
+Tout le temps que nous sommes restés à Tilsitt, nous étions toujours en
+fête. L'empereur Napoléon et de Russie ont passé, tous les jours, les
+corps d'armée français en revue, et toute la Garde, qui était bien
+nombreuse. Ça montait à peu près à cent quarante mille hommes, tous
+vieux soldats.
+
+Les deux Empereurs ont donné le bras l'un à l'autre et se sont promenés,
+tous les soirs, dans les rues, tout seuls.
+
+Quelques jours après, la Garde de l'Empereur a donné un grand dîner
+champêtre à la Garde de l'Empereur de Russie. On a fait venir, de
+Varsovie, de Dantzig et Elbing, toutes les provisions nécessaires,
+surtout beaucoup de vin. Les tables étaient dressées dans toutes les
+promenades de la ville.
+
+Au moment de dîner, le premier toast a été porté à la santé de
+l'Empereur de Russie. Au moment du repas, on a tiré au moins six cents
+coups de canon. Après dîner, toutes les troupes françaises et russes
+étaient bien en train, les trois quarts ont été saouls, les Français
+avec un habit russe, les Russes avec un habit ou un bonnet français.
+Tout le temps après le repas, ils ont dansé alentour de la ville, et
+sont venus tous, pêle-mêle, passer en face de la fenêtre de l'Empereur
+des Français. On criait: «Vivent les Empereurs!»
+
+Un grenadier russe avait un peu trop bu; il pouvait pas marcher droit;
+il tombait en marchant. Un grenadier français le ramassa par le bras, en
+lui disant: «B..., c..., veux-tu marcher comme nous!» en lui donnant un
+coup de pied au derrière. Tout le monde riait comme des bienheureux à
+entendre la conversation de ces deux grenadiers.
+
+Quelques jours après, l'Empereur s'habillait, le matin. La croix de la
+Légion n'était pas bien attachée après son habit; je voulais l'attacher.
+Il me dit: «Laissez, je fais exprès.»
+
+Après ça, nous montons à cheval pour aller faire une visite à l'Empereur
+de Russie. En sortant de chez l'Empereur de Russie, il a vu, à la porte,
+une compagnie de grenadiers en bataille. L'Empereur des Français dit à
+l'Empereur de Russie: «Sire, je demande l'agrément de Votre Majesté, de
+présenter ma croix à un de vos premiers grenadiers.» Il lui dit: «Oui
+Sire, il sera trop heureux.»
+
+On fait avancer le plus vieux. L'Empereur ôte sa croix, qui n'était pas
+bien attachée, et la donna au grenadier, qui était bien content. Il a
+baisé la main de l'Empereur et au coin de son habit, et tout le monde
+répétait: «Vive le grand Napoléon!» et nous sommes retournés à la
+maison.
+
+Le lendemain, nous sommes partis pour Dresde, en passant par Posen et
+Glogau, et nous sommes arrivés à Dresde.
+
+Le roi de Saxe est venu au-devant de l'Empereur pour le recevoir.
+L'Empereur a resté à Dresde, pendant cinq jours, toujours au milieu des
+fêtes.
+
+Dans cet intervalle, on avait préparé le service de la Maison pour le
+départ de l'Empereur pour Paris. Chaque personne avait sa place désignée
+pour le départ. Pour moi, je voyais aucune place, car j'avais fait
+toutes les campagnes à cheval auprès de l'Empereur. Je demande, au Grand
+Écuyer[92] avec quelles personnes je voyage. Il me dit: «L'Empereur veut
+que tu sois avec lui, et j'irai au-devant de sa voiture. (On avait fait
+un petit cabriolet exprès pour moi.) Si l'Empereur te donne la
+permission, j'ai une place pour toi dans une berline.»
+
+Le même jour, je me suis adressé à l'Empereur, en lui demandant comment
+je voyagerais. Il me dit: «Avec moi, dans le cabriolet de ma voiture.»
+Je lui dis: «Sire, je suis trop fatigué, j'ai fait toutes les campagnes
+à cheval; d'ici à Paris c'est trop loin. Je pourrais jamais résister à
+la fatigue!» Il me dit: «Comment veux-tu aller? Ta place est à côté de
+moi et me jamais quitter. Eh bien! quand tu seras bien fatigué, tu
+prendras une voiture de poste que l'on trouve dans chaque relais.»
+
+Nous sommes partis, sur le lendemain, pour Paris. Je désirais bien
+arriver pour voir ma femme que j'étais privé de voir depuis onze mois,
+et mon fils de sept mois.
+
+Nous avons mis cinq jours pour venir de Dresde à Saint-Cloud, la nuit et
+le jour.
+
+Le cinquième jour, à sept heures du matin, nous traversions dans le bois
+de Boulogne, l'Empereur me dit: «Regarde donc, Roustam, voilà ta femme!
+Comment! Tu ne vois pas?» Je voyais bien que l'Empereur me disait ça
+pour plaisanter. Je regardais de tous les côtés, je ne voyais personne.
+Je lui dis: «Je vous demande pardon, Sire, ma femme est encore dans son
+lit, avec son gros fils!»
+
+On avait fait, à la tête du pont de Saint-Cloud, un arc de triomphe,
+pour l'arrivée de l'Empereur. Mais, arrivé tout seul, il allait si vite
+qu'on n'a pas eu le temps d'ôter la barrière. L'Empereur a passé à côté.
+Enfin, nous sommes arrivés au palais de Saint-Cloud.
+
+Tout le monde dormait encore; l'Empereur se précipita de sa voiture, et
+monta les escaliers quatre à quatre, et entra chez l'Impératrice. Et
+moi, je n'ai pas eu d'autre bonheur que de monter, sur le-champ, chez
+moi, où j'ai trouvé ma femme dont j'ai reçu les caresses et la tendresse
+la plus sincère, et dont j'étais privé depuis onze mois.
+
+Le lendemain, je voulais aller voir mon fils, en nourrice au Mesnil,
+près de Saint-Germain-en-Laye. Ma femme me dit: «Non, mon ami, tu es
+trop fatigué de ton voyage. Tu iras le voir demain», parce qu'elle
+voulait me faire une surprise.
+
+Deux jours avant mon arrivée, ma femme a fait venir mon fils, avec sa
+nourrice, chez un de mes amis, nommé Le Peltier, qui demeurait à la
+Porte Jaune, près Saint-Cloud.
+
+Le lendemain de mon arrivée, ma femme me dit: «Madame Peltier est
+malade, nous allons lui faire une visite.» Quand nous sommes arrivés
+chez elle, elle était bien portante comme nous, et nous avons été nous
+asseoir à l'ombre des marronniers, et on a fait passer la nourrice et
+mon fils à côté de moi.
+
+Je regarde ce petit si gentil. Je dis à ma femme: «Ah mon Dieu! Voilà un
+bel enfant! Comme il est joli!» Je regarde bien sur sa figure, je dis à
+ma femme: «Je parie que c'est mon fils! Il a tout à fait ma figure et
+mes yeux.»
+
+Voilà donc que tout le monde commence à rire, et je prends l'enfant, je
+le serre contre mon cœur. C'est dans ce moment-là que j'ai vu que ma
+femme avait préparé une surprise agréable.
+
+
+
+
+IV
+
+Corvisart et l'Empereur; la canne de Jean-Jacques Rousseau.--Bourrienne
+jugé par Napoléon.--Sa tendresse pour le roi de Rome.--Sa sévérité pour
+le général Guyot.--Napoléon intime.--Je fais pensionner le piqueur
+Lavigne.--Le docteur Lanefranque.--Corvisart à Schœnbrunn.--Les
+pistolets de l'Empereur.--Son voyage à Venise; passage du
+Mont-Cenis.--Il décachette les lettres de ma femme: avantage que son
+indiscrétion me procure.--Les cygnes de la Malmaison.--Je manque me
+noyer dans l'étang de Saint-Cucufa.--Le jeu de l'Empereur.--Napoléon à
+Fontainebleau.--Bruits de suicide.--Les diamants de la
+couronne.--Pourquoi je n'ai pas été à l'île d'Elbe.--Je pars pour
+Dreux.--Anecdotes: Naissance du Roi de Rome.--L'empereur et mon
+fils.--Mon service de nuit chez l'Empereur.--Bienveillance de Joséphine
+à mon égard.--Je lui dois de figurer dans le cortège du
+Couronnement.--L'Empereur et son bottier.--Campagne de Russie:
+Smorgoni.--Compranoï.--Vilna.--Kovno.--Varsovie.--Posen.--Mon visage
+gelé.--Dresde.--Erfurt.--Mayence.--Le factionnaire des Tuileries.--Une
+consultation du docteur Corvisart.
+
+
+Monsieur Corvisart[93] assistait, tous les deux ou trois jours, à la
+toilette de Sa Majesté. Un jour, on annonce M. Corvisart; il dit qu'il
+entre: «Vous voilà, grand charlatan! Avez-vous tué beaucoup de monde,
+aujourd'hui?--Pas beaucoup, Sire.»
+
+Sa Majesté: «Corvisart, je ne vivrai pas longtemps; je me sens plus
+faible qu'il y a cinq ou six ans!» Il disait ça en riant. Corvisart dit:
+«Sire, est-ce que je ne suis pas là pour vous en empêcher?» Sa Majesté
+lui tire les oreilles en riant: «Vous croyez ça, Corvisart? Je vous
+enterrerai?» Corvisart dit: «Je crois bien, Sire, moi et bien d'autres!»
+Sa Majesté dit, en souriant: «Taisez-vous, charlatan! Qu'est-ce que vous
+tenez à la main?--C'est ma canne, Sire.» Sa Majesté: «C'est bien vilain!
+Elle n'est pas jolie; comment un homme comme vous peut-il porter un
+vilain bâton comme ça?» Corvisart dit: «Sire, cette canne-là, elle me
+coûte fort cher, et je l'ai eue très-bon marché.» Sa Majesté: «Voyons,
+Corvisart, combien vous a-t-elle coûté?--Quinze cents francs, Sire! Ce
+n'est pas cher.» Sa Majesté dit: «Ah mon Dieu! Quinze cents francs!
+Montrez-le moi, ce vilain bâton-là!»
+
+Sa Majesté visite la canne en petit détail; il aperçoit le portrait, en
+médaille dorée, de Jean-Jacques Rousseau, sur la pomme de la canne:
+«Dites-moi, Corvisart, c'est la canne de Jean-Jacques? Où l'avez-vous
+trouvée? Sans doute c'est un de vos clients qui vous a fait ce
+présent-là? Ma foi, c'est un joli souvenir que vous avez!» Corvisart
+dit: «Pardonnez-moi, Sire, elle m'a coûté quinze cents francs!» Sa
+Majesté: «Au fait, Corvisart, ce n'est pas payé son prix, car c'était un
+grand homme, c'est-à-dire un grand charlatan comme Corvisart!» Corvisart
+riait en écoutant. Sa Majesté dit: «Au fait, Corvisart, c'était un grand
+homme en son genre. Il a fait de belles choses.» Après ça, il tire les
+oreilles de M. Corvisart, en lui disant: «Corvisart, vous voulez singer
+Jean-Jacques!»
+
+Après ça, Sa Majesté dit: «Corvisart, y a-t-il beaucoup de malades dans
+Paris?» Il répond: «Mais, Sire, pas de trop.» Sa Majesté dit: «Voyons,
+Corvisart, combien d'argent vous avez gagné, hier, dans la
+matinée?--Mais, Sire, je n'ai pas compté!--Vous avez gagné, au moins,
+deux cents francs?--Pas autant, Sire.--Mais, Corvisart, vous ne recevez
+pas à moins de vingt francs par visite!» Il dit: «Pardonnez-moi, Sire,
+je n'ai pas un prix fixe; je recevais jusqu'à trois francs.» Sa Majesté
+dit: «À la bonne heure! Vous êtes humain!»
+
+Dans ce moment-là, Sa Majesté s'habillait pour aller chasser au tiré,
+dans la forêt de Saint-Germain, Sa Majesté dit: «Corvisart, aurai-je
+beau temps pour ma chasse?» Corvisart dit: Oui, Sire, il fait un temps
+superbe.--Êtes-vous chasseur, Corvisart?--Oui, Sire, je chasse
+quelquefois.» Sa Majesté: «Et puis vous laissez mourir vos malades!» Sa
+Majesté: «Où chassez-vous, Corvisart?--Sire, je chasse à Chatou, chez le
+duc de Montebello.» Sa Majesté: «Corvisart, je veux que vous veniez
+chasser avec moi; je veux savoir si vous tirez bien.» Corvisart: «Sire,
+c'est un grand honneur pour moi. Je n'ai pas mes fusils.» Sa Majesté:
+«On vous donnera mes fusils... Entends-tu Roustam?» Corvisart: «Sire, je
+ne pourrai pas me servir des fusils de Votre Majesté.--Pourquoi ça,
+charlatan?--Parce que je suis gaucher.» Sa Majesté: «Ça ne fait rien, je
+veux que vous veniez, ce serait trop tard pour faire venir vos fusils.»
+Corvisart monte dans la voiture du Grand Écuyer et partit pour
+Saint-Germain. C'est la seule fois que M. Corvisart a chassé avec Sa
+Majesté.
+
+ * * * * *
+
+M. Corvisart assistait souvent à la toilette de l'Empereur. Un jour,
+dans leur conversation, on parlait de M. Bourrienne. L'Empereur disait:
+«Je parie, Corvisart, que je ferais renfermer Bourrienne, seul, dans le
+jardin des Tuileries, il trouverait de l'argent[94]; c'est un homme
+très-fin!»
+
+ * * * * *
+
+Les appartements des Tuileries, qui étaient occupés par l'Empereur, sa
+chambre à coucher donnait sur le jardin. Un jour, l'Empereur faisait sa
+toilette. On annonce le petit Napoléon. Il dit qu'il entre. Il le prend
+dans ses bras; il l'embrasse beaucoup. Il était entre les deux fenêtres.
+Il lui montre le jardin, et l'Empereur lui dit: «À qui ce jardin-là?» Il
+lui répond: «À mon oncle!» Après ça, il lui tire les oreilles en lui
+disant: «Après moi, ça sera pour toi. J'espère que tu auras un bon
+héritage!»
+
+ * * * * *
+
+Dans la campagne de Dresde, un jour l'Empereur causait avec M. Maret,
+pour les affaires du roi de Bavière; il dit à M. le duc de Bassano:
+«Quand nous serons à Munich, je ne laisserai pas deux pierres l'une sur
+l'autre!»
+
+ * * * * *
+
+Le général Giot[95], qui commande une division de cavalerie de la Garde,
+avec une batterie d'artillerie légère, un jour avant bataille de
+Montereau, fut surpris par les ennemis et a perdu plusieurs canons.
+Quelques heures après, l'Empereur a su que la division du général Giot
+vient de perdre ses canons. Alors l'Empereur fait venir le général Giot
+auprès de lui, qui était près de la grande route qui conduisait à
+Montereau. L'Empereur était au milieu de son État-Major, quand il
+aperçut le général. Il était furieux contre lui, en lui disant:
+«Monsieur le général, je vous avais confié mon canon, qu'en avez-vous
+fait? Faites violer votre femme, je m'en fous, et non pas faire prendre
+mes canons!» En jetant son chapeau par terre, au milieu de tout le
+monde. Le général voulait lui dire que ce n'était pas sa faute, mais
+l'Empereur lui dit d'un ton très-dur: «Taisez-vous, monsieur, vous êtes
+un lâche!»
+
+ * * * * *
+
+L'Empereur avait les mains, les pieds très-petits et très-bien faits: je
+suis sûr que les plus jolies femmes de Paris n'en ont pas comme ceux de
+l'Empereur. Tout son corps était fait à peindre. Il prenait un bain
+presque tous les jours. Il changeait souvent deux chemises par jour, il
+portait, tous les jours, un habit de chasseur de la Garde, quelquefois
+un habit de grenadier, mais pour les cérémonies, ou quand il passait ses
+troupes en revue.
+
+Toilette qu'il mettait tous les jours, soit à Paris ou en voyage: une
+paire de chaussettes, bottes de soie, caleçon de toile, gilet de
+flanelle, chemise de toile de Hollande, culotte de casimir blanche,
+gilet pareil, une cravate de mousseline claire, un col de soie noire.
+Son habit de chasseur, ou grenadier, comme je l'ai dit. En voyage, il
+mettait rarement des souliers. Il se mettait toujours en bottes. Quand
+il habitait ses palais, il était très-souvent en souliers et boucles
+d'or: il ne mettait ses bottes que pour la chasse.
+
+ * * * * *
+
+Lavigne était le plus ancien piqueur de l'Empereur, père de famille de
+neuf enfants. On l'avait mis à la pension de six cents; ce n'était pas
+assez seulement pour avoir du pain pour dix personnes. Comme je
+connaissais Lavigne (même j'ai tenu un de ses enfants aux fonts de
+baptême), je lui demandai une pétition pour Sa Majesté, pour faire
+donner quelques secours par Sa Majesté. Je faisais ça d'après mon cœur,
+je ne pensais pas que ça aurait causé quelque désagrément à monsieur
+Caulaincourt, Grand écuyer. J'ai eu la pétition dans notre voyage de
+Compiègne.
+
+Un matin, à la toilette de Sa Majesté, j'ai remis la pétition à
+l'Empereur, et je supplie Sa Majesté qu'il fasse quelque chose pour ce
+pauvre Lavigne. L'Empereur a lu la pétition; il me dit: «Roustam, va
+chercher Caulaincourt», qui était dans le salon avec les grands
+officiers qui attendaient le lever de Sa Majesté. Alors, j'annonce M.
+Caulaincourt à l'Empereur. Il me dit qu'il entre. Dans ce moment-là Sa
+Majesté était en mauvaise humeur. Il dit: «Caulaincourt, comment
+gérez-vous mon écurie? Comment! Un homme qui m'a servi dans la campagne
+d'Italie et d'Égypte, le plus ancien de ma Maison, vous avez eu la grâce
+de lui faire six cents francs de pension, et vous allez donner, sans
+doute, sa place à un de vos domestiques!»
+
+M. Caulaincourt voulait faire quelque observation pour cela, mais
+l'Empereur lui tourne le dos et il me dit: «Un monsieur bien agité!
+Roustam, sais-tu écrire?» Je lui réponds: «Un peu, Sire.--Eh bien! écris
+à Lavigne, aujourd'hui; dis-lui que je lui fais douze cents livres de
+pension sur ma cassette, et je lui donne la place de concierge des
+écuries de Versailles, aux gages de 2.400 francs.»
+
+Depuis cette époque, j'ai reçu une seule visite de Lavigne.
+
+ * * * * *
+
+J'ai beaucoup connu, autrefois, M. Bizouard[96], chef de division à la
+Banque de France. Un jour, j'étais à dîner chez lui avec toute ma
+famille. Il se trouvait au dîner, avec nous, un nommé Morizot, ancien
+chirurgien, garde-suisse. Il était sans pension et sans fortune. Il
+était très-sourd et âgé de 78 ans.
+
+M. Bizouard disait: «Père Morizot, l'Empereur fera quelque chose pour M.
+Roustam.» Sans charge, ce pauvre homme était si content qu'il pleurait
+de joie. Alors, j'ai fait faire une pétition par M. Bizouard, sans rien
+dire à M. Morizot de ce que nous voulions faire pour lui et soulager sa
+vieillesse. J'ai gardé, plusieurs jours, la demande dans ma poche, sans
+pouvoir la remettre à l'Empereur, parce que je voulais attendre un jour
+de bonne humeur, car, quelquefois, personne n'aurait osé lui parler.
+
+Un matin, l'Empereur sortant de son bain, on annonce M. Corvisart. Il
+dit qu'il entre. En le voyant, il dit, en riant: «Vous voilà, charlatan!
+Qu'est-ce qu'on dit, dans Paris?» Il chantait, en faisant sa toilette.
+
+Je profite de ce moment favorable pour lui demander trois cents livres
+de pension pour mon protégé. L'Empereur me dit: «Comment, trois cents
+francs! Mais une fois donnés, sans doute?--Non, Sire, par an;
+d'ailleurs, ce n'est pas un grand sacrifice: cet homme a
+soixante-dix-huit ans!» M. Corvisart, qui était présent, se joignit à
+moi, et l'Empereur lui demanda: «Est-ce que vous le connaissez?» Il
+n'attendit pas sa réponse et lui dit en riant: «Ah! d'ailleurs, tous les
+charlatans se connaissent!» Il employait, quelquefois, cette expression
+avec lui, pour le taquiner.
+
+ * * * * *
+
+Sa Majesté était au quartier général de Schœnbrunn. Monsieur
+Lanefranque[97], grand médecin de Vienne, venait voir sa Majesté. Il
+restait, quelquefois, une heure entière auprès de Sa Majesté, quand il
+était dans son bain et à sa toilette. Sa Majesté l'appréciait beaucoup
+pour sa réputation et son mérite.
+
+Sa Majesté fit venir M. Corvisart à Schœnbrunn. Cependant, Sa Majesté
+n'était pas malade. L'hiver comme l'été, Sa Majesté toussait toujours un
+peu. M. Corvisart, à son arrivée à Schœnbrunn, assistait à la toilette
+et au coucher de l'Empereur. Il resta trois jours, après lesquels il
+demanda à l'Empereur de retourner en France: «Comment! vous voulez
+partir déjà? Est-ce que vous vous ennuyez?--Non, Sire, mais je
+préférerais être à Paris qu'à Schœnbrunn.--Restez avec moi: je donnerai
+une grande bataille, et vous verrez ce que c'est qu'une bataille.--Non,
+non, Sire, je vous remercie, je ne suis pas curieux.--Ah! vous êtes un
+badaud! Vous voulez aller à Paris pour tuer vos pauvres malades en
+détail!»
+
+Et M. Corvisart partit le lendemain.
+
+ * * * * *
+
+L'Empereur[98] avait confié à ma surveillance toutes les armes de
+guerre, et j'avais un homme sous mes ordres pour les nettoyer et les
+mettre en état. Il était de tous les voyages, pour ce singulier service.
+
+On mettait toujours, dans les fontes de la selle de l'Empereur, une
+paire de pistolets, dans le cas où Sa Majesté voulait tirer, en route,
+sur des oiseaux, et il était souvent arrivé que les pistolets se
+dérangeassent par la secousse du cheval, ce qui m'avait causé plus d'une
+fois du désagrément avec l'Empereur, parce qu'il me rendait responsable
+de cet inconvénient.
+
+M. Le Page, arquebusier de Sa Majesté, imagina un petit verrou, sur
+lequel on devait appuyer, avant de s'en servir. Je m'empressai d'en
+donner connaissance à l'Empereur et de lui expliquer ce mécanisme
+ingénieux. Il convint, avec moi, que ce moyen paraissait excellent.
+
+Nous étions, à cette époque, à Berlin. Sa Majesté, un matin, monta à
+cheval après son déjeuner, avec son État-Major, pour aller promener.
+Nous arrivâmes dans une grande plaine. L'Empereur s'aperçut qu'elle
+était couverte de corbeaux. Aussitôt il s'élance au grand galop, prend
+un pistolet et tire sur eux. Mais, ayant négligé d'appuyer sur le
+bouton, le coup ne partit pas. La colère s'empara de lui: il le jette à
+terre et vint sur moi, sa cravache levée.
+
+J'étais au milieu de son État-Major, lorsque, le voyant approcher, je
+quitte ma place. Je galope pour qu'il ne puisse pas m'atteindre. Comme
+il ne quittait pas prise, je m'arrête devant lui. Il m'accable de
+reproches et me dit que je n'avais pas soin de ses pistolets. Je veux
+m'expliquer, mais il me tourne le dos et va rejoindre son État-Major et
+leur dit: «Ce coquin de Roustam est cause que je n'ai pas tué un
+corbeau», tandis que, de mon côté, j'allais ramasser le pistolet que je
+tirai en l'air pour faire voir que je n'étais pas dans mon tort.
+
+Le Grand Écuyer vient à moi, le visite et voit qu'il était en bon état.
+
+Le général Rapp me rejoint et m'apporte des paroles de consolation.
+J'étais oppressé. Il me dit: «Ne te chagrine pas, mon cher Roustam, tu
+sais que l'Empereur est vif, mais il sait t'apprécier.»
+
+Le lendemain, Sa Majesté me dit: «Eh bien, gros coquin! Feras-tu
+attention à mes pistolets?--Comme à l'ordinaire, Sire, je n'ai rien
+négligé de ce qui concerne mon service.»
+
+Il m'imposa silence, et, pourtant, à l'avenir, il fit usage du petit
+verrou, par le moyen duquel un pistolet ne ratait jamais.
+
+Le Grand Écuyer, qui paraissait convaincu que je n'étais pas dans mon
+tort, voulut cependant donner des suites à cette affaire, et me dit
+qu'il ferait payer une amende à celui qui était chargé du soin des
+armes. J'ai encore peine à concevoir quel était le motif qui le faisait
+agir. Était-ce une manière de le tenir en haleine? Il n'y avait pas de
+nécessité, puisqu'il remplissait parfaitement son devoir. Aussi lui
+ai-je dit: «Monsieur le Duc, si vous tenez à ce qu'il paye une amende,
+c'est moi qui la payerai!»
+
+Il réprimanda ce malheureux homme, qui vint me trouver pour éclaircir
+cette affaire, à laquelle il ne comprenait rien.
+
+Je le rassurai en lui disant qu'il soit tranquille, que, s'il y avait
+des torts, ils seraient de mon côté, puisque je visitais les armes avant
+que de les donner à l'Empereur. Je retournai chez le duc de Vicence pour
+lui dire que cette action serait de la plus grande injustice, et
+l'affaire en resta là.
+
+L'Empereur fit le voyage de Venise. Il emmena peu de monde, la Maison du
+Vice-Roi, qui était à Milan, étant, pour ainsi dire, la sienne.
+
+Il avait le maréchal Duroc dans sa voiture, qui était attelée de huit
+chevaux; nous arrivâmes au pied du Mont-Cenis. Il faisait un temps
+affreux. L'Empereur voulut monter dans sa voiture, mais, un quart
+d'heure avant que d'arriver sur le plateau, il vint un ouragan et un
+vent épouvantables, des tourbillons de neige qui aveuglaient les
+chevaux. Ils refusèrent de marcher, et il fallut faire halte. Impatient
+d'être ainsi dans l'inaction, l'Empereur descendit de voiture avec le
+Maréchal, et les voitures de suite restèrent en arrière.
+
+Nous cheminâmes, tous trois, avec l'intention d'atteindre une petite
+baraque qui était sur la route, à peu de distance, mais la tourmente
+s'accrut et l'Empereur fut suffoqué; il perdait la respiration. Le
+Maréchal, quoique assez fort, eut de la peine à lutter contre le vent.
+Je pris l'Empereur dans mes bras, je le portai, pour ainsi dire, non pas
+comme on porterait un enfant, car ses pieds touchaient la terre, mais je
+l'aidai de mes forces pour le faire avancer. Nous arrivâmes, non sans
+peine, à la petite baraque: elle était habitée par un paysan qui vendait
+de l'eau-de-vie aux passants. L'Empereur entra et s'assit près de la
+cheminée, où il y avait un modeste feu. Sa Majesté dit: «Eh bien, Duroc!
+Il faut convenir que ce pauvre Roustam est bien fort et bien courageux.»
+Il se retourna vers moi et me dit: «Qu'allons-nous faire, mon gros
+garçon?--Nous passerons, Sire, répliquai-je; le couvent n'est pas bien
+loin.» Et je m'occupai, de suite, de chercher, dans la maison, ce qui
+pouvait convenir pour faire une chaise à porteurs de circonstance. Je
+trouvai, dans un coin, une échelle courbée, dont je m'emparai; je pris
+des fagots; j'en fis des cerceaux que je liai fortement ensemble et à
+l'échelle, avec de grosses cordes. Je mis son manteau par dessus.
+
+J'établissais mon petit équipage sous ses yeux, cela le faisait rire
+comme un bienheureux. Il me dit: «Mon gros garçon, nous allons partir.»
+Je lui fis observer que le régent était resté dans la voiture, et je lui
+proposai d'aller le chercher: «Tu as raison, me dit-il.» Je partis.
+Durant ce petit trajet, je vis avec plaisir que le temps commençait à se
+calmer. J'arrivai à la voiture, je pris le régent et l'apportai à
+l'Empereur dans sa caisse, laquelle je mis sur l'échelle, et il s'assit
+dessus.
+
+Je pris deux paysans qui se trouvaient dans la baraque, et je les
+plaçai, chacun, à un bout de l'échelle, et moi au milieu, qui soutenais
+le manteau pour qu'il n'entraînât les cerceaux.
+
+Nous arrivâmes, enfin, chez les bons moines, qui reçurent l'Empereur
+avec toutes les marques du plus grand attachement et de la
+reconnaissance. Il leur faisait beaucoup de bien.
+
+Nous couchâmes au couvent, et les voitures arrivèrent le lendemain, à
+dix heures du matin. Je fis la toilette de l'Empereur et, après son
+déjeuner, il me demanda si je connaissais les deux paysans qui l'avaient
+porté. Comme ils étaient restés aussi au couvent, je lui dis: «Sire, ils
+sont en bas.» Et je les fis monter.
+
+L'Empereur était dans sa chambre, avec le Grand Maréchal. Sa Majesté
+leur demanda leurs noms: «Vous êtes de braves gens, leur dit-il; Duroc,
+donnez-leur, à chacun, six cents et trois cents francs de rentes.»
+
+Nous partîmes donc pour Milan. L'Empereur raconta à toute la Cour la
+manière dont je lui avais fait passer le Mont-Cenis, et voulut bien
+louer mon attachement à sa personne. Enfin, il paraissait me savoir un
+gré infini d'une chose qui n'était que naturelle, et que tout le monde,
+à ma place, et doué de ma force, aurait faite. Il n'est pas de
+compliments que je n'aie reçus des grands personnages qui l'entouraient.
+
+M. F***, alors son contrôleur, me dit: «L'Empereur paraît tellement
+satisfait, que je ne doute pas que vous n'ayez la croix.--Si on me la
+donne, je la recevrai avec plaisir, lui dis-je, mais jamais je ne la
+demanderai.»
+
+D'ailleurs, je me trouvais récompensé au delà de la peine que j'avais
+eue, par le plaisir que j'éprouvais, et je n'aurais pas voulu donner mon
+voyage, pour bien de l'argent.
+
+Nous partîmes pour Venise, où nous restâmes quelques jours. Nous
+revînmes à Milan.
+
+En chemin faisant, une estafette rejoignait l'Empereur et approcha de sa
+voiture pour lui remettre les dépêches de Paris. Un moment après, il
+baisse la glace de sa voiture, et me remit une lettre de ma femme. Elle
+était décachetée: «Tiens, Roustam, voilà une lettre de ta femme!» Je
+souris de même, en la prenant. Il me dit: «Elle demande des chaînes de
+Venise.»
+
+Lorsque nous arrivâmes à Milan, en descendant de voiture, l'Empereur me
+dit: «Si tu ne portes pas de chaînes de Venise, tu seras mal
+reçu!--Sire, lui ai-je répondu, j'en achèterai ici.» Le Vice-Roi me dit:
+«Roustam, c'est moi qui veux te les donner.» Effectivement, le
+lendemain, Son Altesse me fit demander et me remit un paquet de chaînes
+de Venise pour ma femme.
+
+Je recevais toutes les lettres de ma femme par l'estafette. M. de
+Lavalette[99] avait eu la bonté de m'accorder cette faveur, et
+l'Empereur n'a jamais paru le désapprouver.
+
+ * * * * *
+
+Cette idée de décacheter, parfois, mes lettres, du moins quand les
+dépêches lui parvenaient en route, m'a bien servi dans une certaine
+circonstance.
+
+Un colonel de ma connaissance, qui avait été disgracié à tort, m'avait
+prié de remettre plusieurs pétitions à l'Empereur, étant à Paris. Sa
+Majesté m'avait toujours promis, mais légèrement: je présume qu'Elle
+attendait les renseignements du ministre de la Guerre, lorsqu'en Espagne
+il m'écrivit, dans la lettre de ma femme, et me parla de son affaire. Il
+me dit que l'issue lui en paraissait longue, qu'il me priait d'en parler
+à l'Empereur et de prendre un moment de bonne humeur, afin de ne pas la
+faire rejeter, enfin de ces instants où l'Empereur chantait.
+
+Sa Majesté reçut son estafette dans la nuit, étant au château, près
+Madrid. Il me dit: «Roustam, fais descendre Méneval[100].» Lorsqu'il fut
+arrivé, je me retirai dans le salon où je couchais et, en sortant de la
+chambre de l'Empereur, M. de Méneval me remit une lettre de ma femme,
+toute décachetée. Il me dit, le lendemain, à sa toilette: «Roustam, quel
+est le colonel dont il est question?» Je lui rappelai, alors, que
+c'était le même dont je lui avais parlé, plusieurs fois, à Paris, et je
+le suppliai, de nouveau, de lui faire rendre justice, que j'en répondais
+et que ce serait un brave de plus. Il voulut bien me promettre de s'en
+occuper, en arrivant à Paris.
+
+Effectivement, je n'eus la peine que de le rappeler une fois à son
+souvenir, et, peu de jours après, j'appris par le général Drouot, qui
+était chargé de ces sortes d'affaires, et à qui j'en avais causé, que le
+Conseil devait prononcer, le jour même, sur celle-ci.
+
+L'Empereur me dit, le soir: «Tu dois être content? Voilà ton ami
+réintégré!» Je le savais par le général Drouot qui avait bien voulu me
+le dire, en sortant du Conseil.
+
+Ce fut dans ce voyage où l'Empereur monta, un jour, en calèche pour
+aller rejoindre le corps d'armée du maréchal Ney.
+
+Sa Majesté avait, dans sa voiture, le prince de Neuchâtel. Je me
+présentais pour monter devant la voiture, comme de coutume, lorsque
+l'Empereur me dit: «Roustam, donne ta place à Murat, et toi, monte à
+cheval.»
+
+Nous avons marché toute la journée et arrivâmes, le soir, fort tard.
+
+ * * * * *
+
+Un matin, à la Malmaison, l'Empereur faisait sa toilette, sa fenêtre
+donnait sur un petit canal, en face du château. Il y avait des cygnes.
+Sa Majesté me demanda sa carabine. Je la lui apportai. Il tira sur les
+cygnes. L'Impératrice était dans son boudoir, qui s'habillait. Elle
+entend le coup, elle accourt en chemise, et entortillée d'un grand
+schall. Elle saute après l'Empereur, en lui disant: «Bonaparte, ne tire
+pas après mes cygnes, je t'en prie!» L'Empereur persistait, en lui
+disant: «Joséphine, laisse-moi donc. Cela m'amuse.» Alors elle me prend
+par le bras et me dit: «Roustam, ne donne pas la carabine.» L'Empereur
+me dit: «Donne-la moi.» L'Impératrice me voit dans l'embarras et me
+retire la carabine des mains, qu'elle emporte.
+
+L'Empereur riait comme un fou.
+
+ * * * * *
+
+Dans le même temps, l'Empereur fut à la chasse au Butard. Ensuite, il se
+promena dans le bois de Saint-Cucufa, où il y a un étang très profond.
+Sa Majesté désira se promener sur l'eau et me dit: «Va chercher le
+canot.» C'était la ville du Hâvre qui lui en avait fait présent. J'entre
+dans un petit bateau, le batelier me conduit au canot et, avant qu'il en
+fût assez près, je m'élançai. Le petit bateau chavira, et me voilà dans
+l'eau. J'allai au fond et je sentis la bourbe. Je donnai un coup de pied
+qui me fit revenir sur l'eau. L'Empereur me criait: «Roustam, sais-tu
+nager?--Non, lui disais-je.» Il dit, aussitôt, aux chasseurs qui
+l'accompagnaient: «Que ceux qui savent nager aillent vite au secours de
+Roustam!» Mais, à force de me débattre, j'attrapai le grand bateau et
+j'y entrai. Je regagnai le bord. Je vis plusieurs chasseurs qui avaient
+mis l'habit bas, tout disposés à me retirer.
+
+L'Empereur me dit: «Comment ne sais-tu pas nager? Je veux que tu
+apprennes. Vas au château te rechanger.»
+
+J'appris donc à nager et, pour mon coup d'essai, je perdis un très-beau
+bijou en diamants, que m'avait donné l'Impératrice.
+
+ * * * * *
+
+À la Cour, on n'avait pas l'habitude d'intéresser le jeu. L'Empereur
+lui-même ne jouait jamais d'argent. Cependant, après la bataille
+d'Eylau, étant à Osterode, il jouait le vingt-et-un avec Murat,
+Berthier, Duroc, Bessières.
+
+J'étais dans le salon à côté. J'entends appeler: «Roustam!» à plusieurs
+reprises. J'entre, et l'Empereur prit une poignée d'or et me dit:
+«Tiens, voilà de mon gain!» Il y avait six cents francs.
+
+Le lendemain, il m'en donna autant, et, le surlendemain, sept cents
+francs. Il paraissait enchanté d'avoir gagné. Ce sont les seules fois où
+je l'aie vu intéresser le jeu, et, une autre fois, à Rambouillet, où il
+me donna quatre cents francs. Ce fut l'Impératrice qui eut la bonté de
+venir m'appeler, elle-même, dans la chambre de l'Empereur[101].
+
+ * * * * *
+
+Nous étions à Fontainebleau. On parlait du départ de l'Empereur pour
+l'île d'Elbe. Sa Majesté était fort triste et parlait à peine.
+
+Un jour, on me demande, ainsi qu'à plusieurs autres, et avec les formes
+d'un chargé d'affaires, si j'étais dans l'intention de suivre
+l'Empereur. Je ne crus pas devoir répondre à la personne autre chose, si
+ce n'est que j'en causerais avec l'Empereur. J'avais une condition à y
+mettre.
+
+On ajouta qu'à l'île d'Elbe, Sa Majesté n'aurait pas besoin de moi comme
+Mamelouck, qu'alors je ferais le service de l'antichambre. Je répliquai
+que je ferais le service comme par le passé et que, de même, je n'y
+reconnaîtrais de maître que l'Empereur, et que je n'y recevrais d'ordres
+que du Grand Maréchal. Enfin, la discussion devint vive, lorsqu'un grand
+personnage de la Cour vint s'en mêler, en me disant que j'étais un homme
+à lui, et que je ne pouvais pas faire autrement. Je lui répondis que je
+n'étais à personne qu'à moi-même; que mon attachement à l'Empereur était
+tout en engagement auprès de Sa Majesté; que, d'ailleurs, tout ceci me
+regardait avec Elle, et que je n'avais de compte à rendre à personne sur
+mes intentions, dans cette circonstance. Jamais je ne fus plus vexé et
+plus humilié.
+
+Lorsque M. le comte Bertrand me fit venir chez lui et me demanda, avec
+la bonté et la douceur qui le caractérisent, si je suivais l'Empereur,
+dans toute autre circonstance où j'aurais eu l'esprit plus libre et plus
+agité, je lui eusse ouvert mon cœur, mais la nouvelle scène que je
+venais d'avoir avec les autres m'en avait ôté toute la faculté, et je me
+contentai de répondre que, sans doute, j'en avais le désir, mais que
+j'en causerais avec l'Empereur.
+
+J'avais écrit, la veille, à ma femme, et je lui disais que je partirais,
+peut-être, à l'île d'Elbe sans la voir, et que, dans ce cas, elle
+recevrait, à mon arrivée dans ce pays, quelque temps après, les
+instructions nécessaires pour arranger nos affaires et venir me
+retrouver avec ses enfants, mais que, cependant, je ferais ce qui
+dépendrait de moi pour aller lui faire mes adieux.
+
+Je me hasardai donc à en demander la permission à l'Empereur, qui me
+l'accorda, et je partis, un matin. Mais sa tristesse m'ôta le courage de
+lui parler de moi, et il ne sut rien des désagréments que je venais
+d'éprouver.
+
+J'arrivai à Paris. Ma femme me dit qu'elle venait de m'écrire et qu'elle
+m'approuvait beaucoup du parti que j'avais pris de suivre l'Empereur et
+qu'elle était toute disposée, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup de
+quitter son père et sa mère, à me rejoindre dès que je la demanderais.
+C'était aussi le contenu de sa lettre, mais elle me conseilla, lorsque
+je serais de retour à Fontainebleau, de parler avec franchise à
+l'Empereur. Elle sentait que mon caractère ne supporterait pas davantage
+d'être commandé par ceux qui s'y disposaient, et que je ne consentirais
+pas à me laisser humilier par eux. Enfin je lui dis que je ne me sentais
+pas le courage d'entretenir l'Empereur de ce qui me regardait, que je
+voulais risquer le voyage de l'île d'Elbe et que, si je m'y trouvais
+malheureux, je m'arrangerais avec un négociant de ce pays pour m'amener
+en Italie; que, de là, je rentrerais en France. Elle combattit mon
+projet, en me disant qu'ensuite on ne me laisserait pas rentrer.
+
+J'ai toujours eu des intentions si pures, que je ne pouvais pas
+comprendre qu'on pût me refuser d'habiter le lieu où je me serais
+présenté.
+
+Enfin, je passai deux jours dans ma famille; j'y fis mes petites
+dispositions d'intérêts, et je fis faire une procuration par maître
+Fouché, mon notaire. Elle portait que j'autorisais ma femme à gérer mes
+affaires, pendant mon séjour à l'île d'Elbe. Ensuite je partis pour
+Fontainebleau.
+
+J'arrivai le soir, au grand étonnement de tout le monde, de l'Empereur
+même à qui on n'avait pas négligé de faire croire que j'étais parti pour
+ne plus revenir.
+
+Sa Majesté me dit: «Te voilà?» et ne m'en dit pas davantage.
+
+Je réclamai la lettre de ma femme: personne ne l'avait vue. Mais, ne
+comptant plus sur mon retour, un de mes camarades me dit qu'on l'avait
+décachetée et portée au Grand Maréchal. Elle n'était pas, cependant,
+contre moi, comme je l'ai déjà dit: c'était une réponse à celle où je
+lui disais que j'avais l'intention d'aller à l'île d'Elbe.
+
+Le bruit courait, au château, que l'Empereur avait voulu se détruire
+avec du charbon. Je fus attéré et ne dormis pas de la nuit. Comme
+j'étais frappé de cette idée de destruction, tout me portait ombrage, et
+j'observais toujours, avec inquiétude, la mine de l'Empereur, lorsque,
+le matin du lendemain de mon arrivée, il me demanda ses pistolets. Comme
+j'étais chargé de ses armes, en toute autre circonstance, j'eusse pensé
+que c'était pour son agrément, mais dans celle-ci, je jugeai à propos de
+ne pas les lui donner. Je n'osai pas le refuser ouvertement, mais
+j'alléguai des raisons, et j'allai trouver le prince de Neuchâtel, lui
+parler de mes craintes, et le prier de m'autoriser à refuser ses
+pistolets, dans le cas de récidive. Il me dit: «Cela ne me regarde pas»,
+et m'abandonna à moi-même.
+
+Un ami, que j'avais à Fontainebleau et à qui je me gardai bien de parler
+de tout ceci, me dit que le bruit se répandait que l'Empereur avait
+voulu se détruire. Je lui dis que je n'en avais pas de connaissance:
+«Savez-vous, me dit-il, mon cher Roustam, que c'est ce qui pourrait vous
+arriver de plus fâcheux? Surtout, si le malheureux événement arrivait la
+nuit, on n'ôterait pas de la tête du public que vous avez été gagné par
+les Puissances étrangères, pour commettre ce meurtre.»
+
+Alors je ne tins plus à cette horrible perspective, je perdis la tête et
+je résolus de fuir. J'écrivis à l'Empereur: je lui disais que j'étais
+forcé de m'éloigner et que, quand il le jugerait à propos, il me
+rappellerait.
+
+Je chargeai quelqu'un de lui remettre ma lettre, mais on ne la remit
+pas[102]. Le style en était peut-être bien ridicule, vu le peu de
+facilité avec laquelle j'écris le français, et avec la tête
+désorganisée. Il fallait, sans doute, beaucoup d'indulgence, mais
+l'Empereur l'aurait interprétée, quelle qu'elle soit.
+
+Je partis de Fontainebleau à une heure. J'arrivai à Paris le soir, au
+grand étonnement de ma famille. Je restai dans l'attente. Ma femme me
+dit: «Il faut espérer qu'il n'arrivera point d'événement à l'Empereur;
+tiens-toi prêt, dans le cas où Sa Majesté te ferait demander.»
+
+Ce fut à cette époque où il vint deux envoyés de M. le comte d'Artois me
+demander des renseignements sur les diamants que l'Empereur m'avait
+envoyé chercher chez M. de la Bouillerie[103].
+
+Comme je n'avais que la vérité à dire, je ne fus pas bien embarrassé, et
+je répondis à ces messieurs que l'Empereur m'avait effectivement donné
+ordre d'aller chercher ses diamants; que je m'étais présenté chez M. de
+la Bouillerie, muni d'un reçu de l'Empereur; qu'alors, il me les avait
+remis et que je les avais apportés à Sa Majesté, dans son cabinet; qu'il
+m'avait dit de les poser là et que je n'avais point connaissance de ce
+qu'il en avait fait.
+
+Enfin, quelques jours s'écoulèrent, et j'appris que l'Empereur était
+parti de Fontainebleau.
+
+Je pressentis, alors, qu'on n'avait point donné connaissance de ma
+lettre à Sa Majesté. On me nomma les personnes qui l'avaient
+accompagnée, et de la part desquelles je n'aurais craint aucun
+désagrément. Toutes étaient à mon gré. Alors, je résolus d'aller
+rejoindre l'Empereur à l'embarquement, et ma femme alla, de suite, à la
+poste aux chevaux, faubourg Saint-Germain, pour se procurer une chaise
+de poste. Elle rencontra un monsieur de notre connaissance, qui était
+dans la cour, et il lui dit: «Vous ne parviendrez pas à avoir des
+chevaux, car on vient de m'en refuser pour aller chercher mon
+beau-frère, à Fontainebleau.»
+
+Elle ne se décourage pas, et entre au bureau où elle prie et supplie. On
+lui dit: «Madame, il n'y en a même pas assez pour le service des
+Souverains.» Elle revint désolée; moi j'étais au désespoir. Il fallut se
+résigner et, depuis, j'ai été fondé à croire que, dans le cas où
+j'aurais eu des chevaux, on ne m'aurait pas donné un passe-port.
+
+Je ne tardai pas à être inquiété. Un chef de la police, que je
+connaissais, m'engagea à quitter Paris avant l'entrée du Roi, en me
+disant que ce serait le parti le plus sage; qu'il fallait mieux
+s'éloigner et aller passer quelque temps à la campagne, que d'attendre
+qu'on me renvoyât et qu'on m'exilât.
+
+Tout ceci était nouveau pour moi, je ne pouvais pas concevoir qu'on pût
+me regarder comme un être dangereux. Mais, enfin, il m'assura qu'on me
+voyait, à Paris, avec inquiétude et je ne me rendis à ces raisons qu'à
+la sollicitation de ma famille qui me chérissait, et à qui l'idée de me
+voir tourmenter causait le plus grand chagrin.
+
+Je sortis donc de Paris avant l'entrée du Roi, et j'allai me réfugier à
+Dreux, où je passai quatre mois. Ma famille sollicita, deux mois après,
+le ministre de la police, pour qu'il m'accordât la permission de
+rentrer, ou, du moins, pour que ma rentrée à Paris eût son agrément. Et,
+deux mois après, il y consentit.
+
+ * * * * *
+
+Quelques jours avant l'accouchement de l'Impératrice, l'Empereur me
+sonnait plusieurs fois, la nuit, et m'envoyait savoir des nouvelles de
+Sa Majesté. Je me rendais auprès des femmes qui l'entouraient et je
+rendais compte à l'empereur des nouvelles qu'elles me donnaient. Mais,
+la nuit qui précéda le jour de son accouchement, l'Empereur passa la
+nuit auprès d'elle, la promenant dans sa chambre par le bras. Elle
+ressentait de légères douleurs.
+
+Sur les six heures, elles se calmèrent et elle s'endormit. L'Empereur
+remonta chez lui et me dit: «Roustam, mon bain est-il prêt?--Oui, Sire,
+lui répondis-je.» Il s'y mit aussitôt et se fit servir son déjeuner,
+lorsqu'une demi-heure après, M. Dubois[104] se fit annoncer: «Vous
+voilà, Dubois! lui dit l'Empereur. Qu'y a-t-il de nouveau? Sera-ce pour
+aujourd'hui?--Oui, Sire, ce ne sera pas long, mais je désirerais que
+Votre Majesté ne descendît pas.--Mais pourquoi cela, Dubois?--Parce que
+la présence de Votre Majesté me gênerait.--Mais, pas du tout! Il faut
+que vous accouchiez l'Impératrice comme si vous accouchiez une paysanne
+et ne pas vous inquiéter de moi.--Mais, Sire, je préviens Votre Majesté
+que l'enfant se présente mal.» Alors l'Empereur lui demanda des
+explications là-dessus: «Eh! comment allez-vous faire?--Mais, Sire, je
+serai obligé de me servir de ferrements.--Ah! mon Dieu! dit l'Empereur
+effrayé, est-ce qu'il y aurait du danger?--Mais, Sire, il faut ménager
+l'un ou l'autre.--Eh bien, Dubois, ménagez d'abord la mère. Et descendez
+de suite, je vous suis.»
+
+M. Dubois descendit par le petit escalier dérobé qui donnait dans la
+chambre de l'Impératrice.
+
+L'Empereur sortit du bain précipitamment: à deux, nous lui passâmes ses
+vêtements. Il courut, de suite, à l'appartement de l'Impératrice, et je
+l'y suivis, impatient aussi de voir ce qui s'y passait.
+
+Il entra dans la chambre de Sa Majesté. Tous les grands officiers de la
+Couronne y étaient déjà rendus et se répandaient jusque dans le grand
+salon, dont les portes étaient ouvertes. Cela ressemblait à un jour de
+fête. Moi, j'étais dans le boudoir qui donnait dans ce salon et dont la
+porte était ouverte aussi.
+
+Enfin, l'enfant vint au monde et l'Empereur dit à madame de
+Montesquiou[105] qui le recevait: «Madame de Montesquiou, qui est-ce que
+c'est?--Sire, vous le saurez tout à l'heure.» Et l'Empereur le prit dans
+ses bras avant que d'être arrangé, et le montra à tout le monde.
+
+L'Empereur sortit dans le salon et dit: «Messieurs, dites qu'on tire
+deux cents coups de canon.»
+
+ * * * * *
+
+L'Empereur aimait beaucoup les enfants; il me demandait souvent des
+nouvelles de mon fils. Un jour, je le fis descendre avec moi dans la
+chambre de l'Empereur. Sa Majesté s'y trouvait. Elle lui dit aussitôt:
+«Eh bien, te voilà, bon sujet!» Il avait, à cette époque, quatre ans, il
+tutoyait tout le monde, et pas plus de timidité qu'on n'en a
+ordinairement à son âge. L'Empereur le fit placer dans l'embrasure de la
+fenêtre, et l'enfant se mit, aussitôt, à toucher à ses ordres et à le
+questionner sur cela.
+
+L'Empereur lui dit: «On ne donne ces choses-là qu'à ceux qui sont sages.
+Es-tu sage, toi?» Il ouvre aussitôt de grands yeux et lui dit: «Regarde
+dans mes yeux, plutôt.--J'y vois qu'Achille est un fier polisson!»
+
+Choqué malgré moi de ce qu'il tutoyait, je cherchai à lui faire signe,
+mais l'Empereur, s'en apercevant, lui fit me retourner le dos et
+l'enfant continua son babil mieux que jamais. L'Empereur lui dit:
+«Sais-tu prier Dieu?--Oui, lui dit-il, je le prie tous les jours.»
+L'Empereur lui dit: «Comment te nommes-tu?--Je m'appelle Achille
+Roustam. Et toi?» Je m'approchai et je lui dis: «C'est
+l'Empereur!--Tiens! c'est toi qui cours la chasse avec papa?»
+
+Sa Majesté me dit: «Est-ce qu'il ne me connaît pas?--Sire, il a vu plus
+souvent Votre Majesté en habit de chasse; c'est pourquoi il la reconnaît
+moins, dans celui-ci.»
+
+L'Empereur lui tira les oreilles, lui frotta la tête. L'enfant était
+enchanté et il semblait qu'il eût toujours beaucoup de choses à lui
+dire; mais Sa Majesté lui dit: «Il faut que j'aille déjeuner. Tu
+viendras me revoir.»
+
+ * * * * *
+
+Je couchais dans l'appartement de l'Empereur, dans le salon le plus
+voisin de sa chambre à coucher. On me dressait, tous les soirs, un lit
+de sangle. Dans le temps des conspirations, je m'étais imaginé de mettre
+mon lit en travers de sa porte.
+
+Une nuit, l'Empereur, au lieu de me sonner, vint dans ma chambre et, en
+ouvrant la porte, se trouva arrêté par mon lit, et se mit à rire
+beaucoup de ma précaution. Le lendemain, il la raconta à tout le monde
+et dit: «Si l'on parvient à moi, ce ne sera pas de la faute à Roustam,
+car il s'est imaginé de barrer ma porte avec son lit!»
+
+Mais, je le répète, ce n'était que dans les temps des conspirations.
+Ordinairement, je couchais au milieu du salon, lorsque le Grand Maréchal
+trouva plus convenable d'y faire une armoire contenant mon lit, qui se
+tirait en ouvrant les deux battants.
+
+Ce fut à Saint-Cloud qu'elle fut construite et, dans un voyage que nous
+fîmes, le Grand Maréchal me montra cette nouvelle invention, en
+m'observant que ce serait plus propre et plus commode. Je me rendis à
+ces raisons et me couchai dans mon nouveau lit.
+
+Le hasard voulut encore que l'Empereur vint me chercher. Ne voyant point
+de lit, après avoir fait le tour du salon, il vint à mon armoire.
+Suffoqué de colère, il me réveilla très-vivement. Je ne savais plus où
+j'étais, et la première pensée fut qu'un malfaiteur avait pénétré
+jusqu'à lui, et j'allais sauter en bas du lit pour le saisir, lorsque je
+reconnus l'Empereur qui m'accabla de reproches, disant: «Est-ce ainsi
+que tu me gardes? On m'abandonne!» Je le suivis dans sa chambre en
+cherchant à m'expliquer, mais il ne voulut pas m'entendre.
+
+Ce ne fut que le lendemain, lorsqu'en me parlant de cet événement, il se
+mit à rire en disant qu'il m'avait fait une belle peur: «Il est vrai,
+Sire, j'en tremble, lorsque j'y pense encore. Je croyais qu'un
+malfaiteur s'était introduit dans la chambre de Votre Majesté ou qu'il
+voulait y pénétrer, et j'ai été au moment de vous saisir pour vous
+défendre.»
+
+Il raconta cette catastrophe à l'Impératrice Joséphine, qui parut me
+plaindre, en disant: «Ce pauvre Roustam! Il est si attaché, et, depuis
+hier, tu lui as causé bien du chagrin!» Elle avait une si grande
+tendresse pour l'Empereur qu'elle affectionnait tous ceux qui lui
+portaient un véritable attachement. Elle en devenait la protectrice.
+Elle redressait souvent les injustices et adoucissait l'Empereur dont le
+caractère était assez violent. Je lui dois de n'avoir pas été parfois
+éloigné de l'Empereur.
+
+Cependant, on est parvenu à m'empêcher de monter à la parade: je n'étais
+là d'aucune utilité, il est vrai. Ce n'était, pour ainsi dire, qu'un
+service d'honneur, mais enfin, depuis tant d'années je l'accompagnais
+partout et je tenais à ce qu'on n'empiétât pas sur mes droits, de
+manière que je me plaignis à l'Empereur de ce qu'on ne voulait pas que
+je montasse à la parade. Il me dit: «Ne les écoute pas et montes-y
+toujours.» Il donna l'ordre très-impérativement et on ne lutta pas. À
+quelque temps de là, on me dit qu'il y avait plusieurs chevaux malades,
+et, ensuite, on me donna à entendre que j'employais inutilement des
+chevaux. Je dus céder, ne voulant pas importuner l'Empereur par de
+nouvelles plaintes; d'ailleurs je me flattais qu'il se plaindrait de mon
+absence, mais il ferma les yeux là-dessus, et ne m'en parla pas.
+
+ * * * * *
+
+On fit les mêmes tentatives au couronnement, mais vainement.
+
+L'Empereur avait commandé deux beaux habits, qui furent exécutés par
+deux brodeurs différents, et tous deux plus brillants l'un que l'autre.
+Un soir, il me fit appeler au salon, au milieu de plusieurs grands
+personnages et me donna un poignard enrichi de brillants. Tout
+m'annonçait que je devais être du cortège et j'étais loin de penser
+qu'on cherchât à s'y opposer. J'étais donc dans une parfaite sécurité,
+lorsqu'un jour j'allai m'informer à M. de Caulaincourt du cheval qu'il
+me destinait. Il me dit affirmativement que je ne montais pas; que,
+d'ailleurs, j'aille m'en informer au Grand Maître des Cérémonies[106],
+qui me répondit qu'il n'y avait pas de place et que je m'adresse à
+l'Empereur; c'était Sa Majesté qui avait désigné les places.
+
+Je choisis l'heure du dîner pour demander à l'Empereur la permission
+d'être du cortège. Il me répondit que, sans doute, c'était son
+intention, et qu'il m'autorisait à aller auprès du Grand Écuyer lui
+demander un beau cheval, mais il persista à me dire qu'il ne pouvait
+m'assigner une place. Enfin, je pris le parti d'implorer l'appui de
+l'Impératrice, craignant de fatiguer l'Empereur. Elle a eu la bonté de
+me dire qu'elle en parlerait à Sa Majesté et que je me trouve au salon
+en sortant du dîner. Au moment où l'Empereur prenait son café, je m'y
+rendis. En m'apercevant, il me dit: «Eh bien? que veux-tu?»
+L'Impératrice prit la parole et lui dit: «Ce pauvre Roustam a bien du
+chagrin; on veut l'empêcher de te suivre à Notre-Dame; lui qui a partagé
+tes dangers, il est bien juste qu'on lui donne cette récompense!»
+
+L'Empereur me dit: «As-tu un beau costume?»
+
+Je lui observai que j'en avais même deux. Il me dit: «Va t'habiller, que
+je te voie!» Je me rendis, l'instant d'après, à ses ordres, et brillant
+comme un soleil. Il trouva, ainsi que l'Impératrice, mon costume superbe
+et fit appeler M. de Caulaincourt, à qui il donna l'ordre de me donner
+un cheval et, sur l'objection qu'il lui fit qu'on ne pouvait me désigner
+une place, parce que, dans les anciens cortèges, il n'y avait point de
+Mameloucks, l'Empereur lui répondit: «Il sera partout.» Et j'eus le
+bonheur, le lendemain, d'accompagner l'Empereur, plus satisfait encore
+en raison des obstacles qu'on avait élevés.
+
+ * * * * *
+
+C'est un garçon de garde-robe qui, pendant trois jours, portait, pour
+les briser, les souliers et les bottes de l'Empereur. Il s'appelle
+Joseph.
+
+L'Empereur était à Paris (1811). Le cordonnier s'appelait Jacques.
+L'Empereur était à sa toilette. Son valet de chambre, son médecin
+étaient là: «Voyez, Monsieur, prenez ma mesure.--Oui, Monsieur, vous
+serez content.--Combien me faites-vous payer ces souliers?--Douze
+francs, Monsieur, cela n'est pas cher!--Comment, pas cher? Très-chers,
+des petits souliers!--Aux autres pratiques treize francs, mais pour
+conserver votre pratique, douze francs.»
+
+Le cordonnier sort, et l'Empereur dit: «Comment s'appelle ce
+gaillard-là? C'est un vrai Français.» Les souliers n'allant pas mieux,
+on eut recours à un garçon de garde-robe qui les brisait.
+
+ * * * * *
+
+Smorgoni[107], ville polonaise en réputation pour apprivoiser les ours,
+dans la retraite de Russie.
+
+Sa Majesté arriva dans cette ville, appuyé sur un grand bâton. Il
+faisait un froid épouvantable: les chemins étaient tellement couverts de
+neige et de glace, qu'on ne pouvait pas se servir de voitures.
+
+Une heure après son arrivée, il me dit: «Roustam, dispose tout dans ma
+voiture. Nous allons partir. Tu demanderas à Méneval de l'argent autant
+comme il pourra t'en donner.» M. Méneval me donna 60,000 francs en or,
+que je plaçai dans le nécessaire de Sa Majesté[108]. Je partageai la
+somme en trois: un tiers dans un compartiment, un autre tiers dans une
+chocolatière en vermeil, et le reste en rouleaux dans le double fond. Je
+fermai le nécessaire, dont je gardai la clef, et je le mis dans la
+voiture. Durant le voyage, ce fut le Grand Écuyer qui paya la dépense
+des chevaux. Je mis aussi quelques provisions dans la voiture, mais
+elles ne nous servirent pas, tout était gelé et les flacons brisés.
+
+Lors de notre départ, tout le monde parut inquiet et me demanda ce que
+venait de me dire l'Empereur.
+
+Enfin, nous partîmes à neuf heures du soir, escortés de trois escadrons
+de la Garde[109].
+
+L'Empereur avait, dans sa voiture, le Grand Écuyer. Le maréchal Duroc
+était dans un traîneau, avec Lobau. Moi, devant la voiture avec
+Wonsowitch, officier polonais, qui servait d'interprète à l'Empereur.
+Nous arrivâmes fort tard au premier relais[110]. Un tiers de l'escorte
+était restée en arrière. Je descendis pour un besoin, j'aperçus une
+lumière dans une cabane, tout près de moi. J'entre pour allumer ma pipe,
+je vois quelques personnes couchées sur la paille, je reconnais un
+officier de la gendarmerie de la Garde, qui parut tout étonné de me
+voir, et me dit: «Par quel hasard?» Je lui dis que l'Empereur était là:
+«Quel bonheur, me dit-il, qu'il ne soit pas arrivé plus tôt! Il y a une
+heure, que les Cosaques étaient ici. Ils ont fait un hourra sur le
+village.» Je remontai et nous voilà en route, suivis seulement de
+quelques Polonais, des débris des trois escadrons. Les chevaux tombaient
+et, par conséquent, les cavaliers avaient été démontés, et au second
+relais nous n'en avions plus.
+
+Nous gagnâmes Vilna. L'Empereur en traversa les faubourgs. Il y avait
+une maison à un quart de lieue de cette ville[111], sur la route de
+France.
+
+L'Empereur s'y arrêta et demanda le duc de Bassano, qui se trouvait en
+ville. Il arriva un instant après et resta une grande heure avec
+l'Empereur, qui mangea un morceau, car on n'avait fait aucun usage des
+provisions qui étaient dans la voiture. M. Maret fit venir six de ses
+chevaux et son postillon pour conduire Sa Majesté. Nous arrivâmes à
+Kovno, au point du jour, dans un hôtel tenu par un Français. On fit un
+grand feu et un bon déjeuner pour l'Empereur. Nous commencions à
+respirer, mais nous repartîmes bientôt. Le premier endroit où nous nous
+arrêtâmes fut un petit bourg où l'Empereur déjeuna et fit sa toilette.
+Je m'étais précautionné de trois rechanges. Je laissai donc le linge
+sale à l'auberge et le donnai, ne voulant pas m'en charger, à la
+maîtresse d'hôtel de l'auberge. Aussitôt, tout le monde s'en partagea
+les morceaux.
+
+Sa Majesté me dit de donner de l'argent à Caulaincourt, et j'allai
+chercher la chocolatière. Je lui demandai combien il voulait. L'Empereur
+la prit alors et en versa le contenu dans le chapeau du Grand Écuyer,
+que je priai de prendre connaissance de la somme. Celui-ci la versa sur
+une table et la compta.
+
+Nous quittâmes les voitures, que nous laissâmes dans cet endroit, et
+nous prîmes des traîneaux.
+
+L'Empereur monta dans un traîneau couvert, avec le Grand Écuyer, le
+maréchal Duroc dans un autre avec l'officier polonais, et moi dans un
+troisième avec le général Lefebvre-Desnouettes. Celui de l'Empereur
+allait beaucoup plus vite, et nous restâmes en arrière d'une
+demi-journée. Mais l'Empereur, à son arrivée, fit écrire, par le Grand
+Écuyer au Grand Maréchal, pour que, dès la réception de sa lettre, il
+fit le nécessaire pour faire rejoindre Roustam le plus tôt possible,
+ainsi que Wonsowitch.
+
+Le Grand Maréchal nous fit alors donner un traîneau plus léger, mais
+nous ne pûmes quand même arriver que le lendemain à Varsovie, où nous
+retrouvâmes Sa Majesté. L'Empereur y déjeuna et reçut les autorités,
+entre autres l'archevêque de Malines.
+
+Nous partîmes, toujours en traîneau, pour Posen. Nous y descendîmes dans
+un hôtel où l'Empereur reçut de nouveau les autorités.
+
+M'apercevant, le maire me dit: «M. Roustam, vous avez la figure gelée!»
+Je ne m'en étais pas aperçu. De suite, il envoya chercher un flacon de
+liqueur qu'il me donna, me conseillant de m'en frotter deux ou trois
+fois par jour, et d'éviter surtout de m'approcher du feu. J'étais
+effrayé et en fis usage de suite. Ma peau devint jaune comme du safran,
+quoique l'eau fût très-claire. Quand je parus devant l'Empereur, Sa
+Majesté s'écria; «Qu'as-tu donc, Roustam? Quelle horreur!» Je lui dis
+alors que j'avais eu le visage gelé. Il me recommanda également de ne
+pas approcher du feu, ajoutant que le nez me tomberait.
+
+L'Empereur fit sa toilette et reçut le roi de Saxe, qui lui fit observer
+qu'il voyagerait plus confortablement dans ses voitures, mais l'Empereur
+lui répondit que le traîneau lui permettait de voyager beaucoup plus
+vite. Le roi ajouta: «Ce pauvre Roustam a la figure toute abîmée!»
+
+Quelques heures après, nous vîmes arriver tous ceux qui étaient restés
+en arrière, c'est-à-dire le Grand Maréchal, Lefebvre-Desnouettes,
+l'officier polonais, etc.
+
+Nous partîmes pour Erfurt en passant par Dresde où M. de
+Saint-Aignan[112] était ambassadeur. L'Empereur lui fit dire de lui
+envoyer sa voiture à Erfurt, où l'Empereur s'arrêta, fit sa toilette et
+dîna.
+
+Ensuite, M. de Saint-Aignan vint l'y rejoindre avec sa voiture.
+L'Empereur y monta avec le Grand Écuyer, et nous partîmes pour Paris.
+
+À Mayence, nous rencontrâmes M. de Montesquiou, officier d'ordonnance de
+Sa Majesté. L'Empereur lui dit: «Vous voilà, Montesquiou! Vous ne vous
+êtes guère dépêché!--Pardon, Sire, mais, par ce froid et le manque de
+chevaux...--Allons, il n'y a pas de mal à cela, nous voyagerons
+ensemble.»
+
+À notre arrivée à Meaux, la voiture de Sa Majesté cassa. On prit donc le
+cabriolet du maître de poste, dans lequel l'Empereur monta avec M. de
+Caulaincourt, et me recommandant de monter dans une autre voiture, avec
+tous ses papiers.
+
+Arrivés devant la grille des Tuileries, le factionnaire s'opposa à notre
+entrée et l'Empereur lui dit: «Comment, coquin, tu ne veux pas me
+laisser rentrer chez moi?» Il lui tira les oreilles. Enfin, il finit par
+le reconnaître[113].
+
+Le soir, je déshabillai Sa Majesté. Aucun de ses valets de chambre
+n'était arrivé; il me dit alors: «Repose-toi quelques jours, Roustam, et
+dis à ton beau-père de venir près de moi.»
+
+Le lendemain, en faisant sa toilette, Sa Majesté lui dit: «Roustam doit
+être bien fatigué; il faut qu'il ait une santé de fer!» Deux jours
+après, je repris mon service et je descendis, le matin, à sa toilette.
+Corvisart était présent: mon nez était devenu noir comme du charbon.
+
+L'Empereur dit à M. Corvisart de me visiter le nez et lui demanda s'il
+n'y avait pas de danger. Après un sérieux examen, Corvisart s'écria:
+«Non, Sire, puis d'ailleurs, s'il tombe, nous le rattacherons!»
+
+
+
+
+V
+
+Ulm.--Nouveau danger couru par l'Empereur.--Mort du colonel
+Lacuée.--Construction de ponts sur le Danube.--L'île Lobau.--L'Empereur
+fait sa toilette en plein air.--Essling.--Mort du maréchal
+Lannes.--Douleur de Napoléon.--Ebersdorf.--Mon turban blanc sert de
+point de mire à l'ennemi et manque faire tuer l'Empereur à mes
+côtés.--Les cerfs de l'île Lobau.--Masséna blessé.--Wagram.--La voiture
+de Masséna traversée par un boulet.--Campagne de Russie: de Moscou à
+Molodetchno.--Les vivres de l'Empereur pillés par ses soldats.--Mot de
+lui à ce sujet.--L'Empereur et le maréchal Berthier.
+
+
+À la bataille d'Ulm, l'Empereur était au milieu des balles et de la
+mitraille. Il était dans le plus grand danger. Le roi de Naples et le
+prince Berthier viennent prendre la bride de son cheval pour le faire
+éloigner du danger, en lui disant: «Sire ce n'est pas la place de Votre
+Majesté.» L'Empereur dit: «Ma place est partout. Laissez-moi tranquille.
+Murat, allez faire votre devoir.»
+
+C'est le même soir, avant la bataille, que j'ai vu M. Lacuée[114], que
+j'ai connu beaucoup. Il avait quelque amitié pour moi.
+
+Lacuée, colonel, était naguère aide-de-camp de l'Empereur. Grand,
+maigre, sec, figure intéressante. Avait été ami de Moreau et lui faisait
+des visites. De là sa disgrâce. De là son grade de colonel d'infanterie.
+C'est le matin de la bataille d'Ulm que Roustam le vit. L'Empereur passa
+devant le régiment, ne dit rien au colonel. Mais Roustam le regarde et
+le colonel s'avance: «Eh bien, colonel, vous nous avez quittés?--Mon
+cher Roustam, je me ferai connaître aujourd'hui à l'Empereur, vu que je
+me ferai tuer!»
+
+Son régiment, corps d'armée du maréchal Ney. Pont à traverser. La
+bataille était à peine engagée. Le régiment de Lacuée était à la tête de
+pont. Le maréchal ordonne que le régiment s'empare du pont. Déjà le pont
+était traversé (ennemis autrichiens: commandant, le général Mack). À
+peine le pont passé, Lacuée est atteint d'une balle au milieu du front.
+
+Le lendemain, Mack est blessé. L'Empereur, logé dans une abbaye, veut
+voir défiler les prisonniers.
+
+Il était à une heure d'Ulm. Il charge Caulaincourt de choisir un paysan
+pour lui faire connaître le pays en se rendant à Ulm. Le paysan monte,
+mais un quart d'heure avant d'arriver, on s'aperçoit qu'il est étranger.
+Fureur de Caulaincourt qui fait administrer vingt-cinq coups de bâton au
+paysan. Indignation de Duroc, etc.
+
+ * * * * *
+
+L'Empereur arrive à Schœnbrunn. Les ennemis avaient brûlé les ponts de
+Vienne, sur le Danube. L'Empereur va visiter Ebersdorf, petit bourg sur
+le Danube. Il donne des ordres pour construire des ponts sur le Danube,
+en face d'Ebersdorf. L'Empereur, partant de Schœnbrunn, visitait tous
+les jours les travaux. Deux branches du Danube; deux ponts jetés dessus.
+Puis, île de Lobau. Puis un petit bras pour gagner la plaine. La
+bataille était engagée. Les Autrichiens ayant rompu des moulins et jeté
+à l'eau, ces moulins voguant rompirent nos ponts, et pas la moitié de
+notre armée était passée!
+
+La veille, deux jours avant la bataille, l'Empereur quitte le quartier
+général et couche à Ebersdorf. Bataille engagée. L'Empereur était passé
+en personne avec ses aides-de-camp et faisait partie du tiers de
+l'armée.
+
+Essling, où était le tiers de l'armée. On vient dire à l'Empereur que le
+pont est rompu sur le grand bras du Danube. L'ennemi nous repousse à
+travers les bois, sur la petite branche du Danube. L'Empereur traverse
+le petit pont et revient dans l'île de Lobau, seul avec ses
+aides-de-camp.
+
+Tout le long de l'île, formidable artillerie, en cas de défaite (trente
+pièces).
+
+Arrivé dans l'île, il prend fantaisie à l'Empereur de faire sa toilette
+en plein air: M. Jardin, son piqueur, portait, derrière son cheval, tout
+le linge dont l'Empereur pouvait avoir besoin. Il s'asseoit par terre et
+nous l'habillons complètement. En ce moment, un aide-de-camp du général
+Dorsenne vient demander des munitions: «Dites-lui que je n'en ai pas.
+Tout ce qu'il fera sera bien fait.»
+
+Quelques instants après, l'Empereur étant sous un gros arbre, des
+sapeurs traversent le petit pont, portant le maréchal Lannes, un genou
+fracassé, l'autre entamé, les bras nus, lui enveloppé dans un manteau.
+On le pose à cinquante pas du grand arbre. L'Empereur court, et, un
+genou en terre, se précipite sur son corps, l'embrasse et, sans rien
+dire, pose sa bouche sur son visage. Le prince de Neuchâtel prend un
+bras de l'Empereur, le maréchal Duroc, l'autre. On l'arrache de son
+corps et on le conduit sous l'arbre. (C'était à la brune). On transporte
+le maréchal Lannes à Ebersdorf; on le met dans un bateau pour traverser
+le Danube. Le vice-roi était de l'autre côté, à Ebersdorf. L'Empereur,
+pleurant, disait: «Ah! qu'ils me le paieront cher!»
+
+L'Empereur, seul, avec un escadron polonais. Il avait dit à Dorsenne de
+tenir ferme.
+
+Le soir, il monte à cheval, il va à la tête du pont brisé qui était sur
+le grand bras du Danube: arrivé là, tant de blessés sur le rivage, qu'on
+pouvait à peine passer. L'Empereur passe dans un grand bateau, conduit
+par les marins de la Garde, et arrive à Ebersdorf. Voilà la nuit. On
+fait retraite, et l'armée française passe le petit pont et vient prendre
+position dans l'île Lobau, où étaient les batteries.
+
+L'Empereur va, le lendemain, voir Lannes, qui était à Ebersdorf.
+
+En déjeunant, en dînant, en mangeant sa soupe, les larmes coulaient dans
+sa cuiller. Il mangeait seul avec Berthier. Nous sommes restés près d'un
+mois à Ebersdorf.
+
+Pendant cet intervalle, l'Empereur visitait Lannes et un grand hôpital.
+Il faisait distribuer un napoléon à chaque soldat et cinq aux officiers.
+Plusieurs refusaient. Dans les autres maisons, où étaient des blessés,
+Duroc allait porter les mêmes secours.
+
+Le fameux pont était à peu près fait. Il passait à pied. Son entourage
+d'officiers l'ennuyant, il dit un jour: «Restez, je n'ai besoin que de
+Roustam et d'une lorgnette.»
+
+Il faisait le tour de l'île, visitait l'armée de Dorsenne, qui attendait
+que le pont fût fini.
+
+Un jour, à cheval avec l'empereur, dans l'île Lobau, au bord du petit
+bras du Danube (on avait ôté le petit pont), l'Empereur apercevait les
+factionnaires autrichiens. Il avait sa petite lorgnette qui était
+toujours dans sa poche, et regardait les positions de l'ennemi. Une
+balle siffle et frise les oreilles de l'Empereur: «Morbleu! c'est ton
+bonnet blanc qui nous trahit! Il faut une autre couleur!» Et comme la
+sentinelle rechargeait son arme: «C'est assez comme cela, camarade! Il
+fait chaud ici, partons.» Nous rentrons à Ebersdorf. Je vais à cheval à
+Vienne, pour acheter un turban de couleur. Depuis cette époque, dans
+toutes batailles, turban de mousseline obscure.
+
+L'île Lobau pleine de cerfs et de daims. On les chassait, un jour (on
+faisait le pont): un cerf traverse l'eau et arrive, haletant, à
+Ebersdorf, dans la cour de la maison de l'Empereur. On le tire. (C'est
+le corps d'armée de Masséna qui était dans l'île de Lobau).
+
+La veille de la bataille de Wagram, l'Empereur va dans l'île de Lobau, y
+fait placer sa tente, reçoit un plénipotentiaire, le fait dîner avec
+lui.
+
+Lui, Berthier, Masséna et l'envoyé autrichien:
+
+«Monsieur l'envoyé, dites à ceux qui vous envoient que, ce soir, à neuf
+heures (il en était sept), je passerai le Danube.» Au lieu de neuf
+heures, c'était huit.
+
+L'Empereur avait dit à Masséna: «Vous êtes blessé. Vous resterez ici (il
+était tombé de cheval). Votre aide-de-camp vous remplacera.--Non, sire,
+je ne quitte pas mon poste. Je commanderai en calèche.»
+
+On avait fait trois radeaux. À huit heures, commence le passage. Au très
+petit point du jour, l'Empereur passe, avec son État-major. C'est là
+qu'il me demanda son petit cordon noir, au bout duquel était un petit
+cœur en satin noir, qu'il mettait sur son gilet de flanelle, avant sa
+chemise, grand comme une pièce de trente sous.
+
+Bataille de Wagram.--Au milieu de la journée, le feu était chaud.
+Masséna était en calèche à quatre chevaux. Ses domestiques n'en étaient
+pas très contents. Un cheval, derrière sa calèche. Il s'impatiente. Il
+descend. Au moment même, un boulet la traverse, à l'endroit même où il
+était assis.
+
+Alors, il monte à cheval. Un étrier étant trop court, il se fâche contre
+son domestique; il donne un coup de cravache à son domestique, et
+celui-ci s'éloigne un peu. Un militaire passe. Il dit: «Mon ami, viens
+raccourcir mes étriers. Pose ton fusil par terre, et dépêche.» Dans ce
+moment, un boulet enlève l'homme. Et tout le monde de dire: «L'Empereur
+l'a bien nommé _l'Enfant chéri de la victoire!_»
+
+ * * * * *
+
+14 septembre 1812. entrée à Moscou.--19 octobre, départ de
+Moscou.--Entré dans Moscou avec 90.000 combattants et 20.000 malades, il
+en sort avec plus de 100.000 combattants et laisse 1.200 malades.--Le 23
+octobre, quartier général à Borowsk.--Le 24, l'Empereur était sur les
+bords d'un ruisseau et du village Ghorodinia, dans une cabane de
+tisserand, maison de bois, délabrée, infecte, à une demi-lieue de
+Malo-Iaroslavetz.--Danger que court l'Empereur: il est attaqué par des
+Cosaques. Rapp veut l'engager à s'écarter. Il tire son épée et attend
+les Cosaques.--Le 20 octobre, pleine retraite.--Le 28 octobre, à
+Mojaïsk.--À quelques lieues de Mojaïsk, la Kolotcha, rivière. Plus loin,
+la grande abbaye ou l'hôpital de Kolatskoe.--Le soir, la colonne
+impériale approcha de Gjatz. De Gjatz, l'Empereur gagna Viazma, en deux
+marches.--6 novembre. Hiver rigoureux. Pleine déroute.--De Gatz à
+Mikalewska, village entre Dorogobuj et Smolensk, rien de remarquable. On
+se défait de tout attirail.
+
+Le 3 et le 4 novembre, l'Empereur avait séjourné à Slawkowo.--Le 5, à
+Dorogobuj.--Le 6, à la hauteur de Mikalewska, l'Empereur apprend la
+conjuration d'un général, à Paris. L'Empereur ne répond rien et entre
+dans une maison palissadée, qui avait servi de poste de
+correspondance.--Le 9 novembre, l'Empereur à Smolensk. Il s'enferme dans
+une maison de la Place-Neuve, et n'en sortit que le 14, pour continuer
+sa retraite.--Horrible disette.--Le 11 novembre, à cinq heures du matin,
+la colonne impériale quitte Smolensk.--Koritnia, à cinq lieues de
+Smolensk.--Krasnoï, à cinq lieues de Koritnia.--Lyady, à quatre lieues
+de Krasnoï.
+
+À deux lieues à droite du grand chemin, coule le Borysthène.--L'Empereur
+à Koritnia, dans une misérable masure.--Le 17, l'Empereur à Lyady, à
+quatre lieues du champ de bataille.--Le lendemain, on quitte la vieille
+Russie.--19 novembre, Dombrowna, ville de bois.--20, Orsza. Le Dniéper,
+fleuve.--D'Orsza à Borizow.--Les 22, 23. Napoléon était dans la
+Tolotschin.--La Bérésina. C'est le 24 qu'il veut tenter le
+passage.--Studianka.--27, passage de la Bérésina.--L'Empereur à la tête
+de sa réserve à Brilowa.--Le 29, l'Empereur quitte les bords de la
+Bérésina.--L'Empereur arrive à Kamen.--Le 30, à Pleszenicky.--Le 3
+décembre, à Molodetchno.--C'est là que l'empereur forme le projet de
+partir pour Paris.
+
+Une journée après le passage de la Bérésina, le 30 novembre, à
+Pleszenicky, l'Empereur se disposait à manger, mais les soldats d'un
+régiment avaient pillé la cantine portée sur le dos de trois mulets qui
+suivaient toujours, portant, sur des paniers attachés aux selles, le vin
+et le pain ou le biscuit, et les provisions. Sur le dernier de ces
+mulets était le petit lit en fer qu'on dressait partout et qui était
+roulé avec un matelas, au travers d'un mulet.
+
+Ces soldats, affamés par des marches continuelles, aperçoivent cette
+maigre caravane, qui s'achemine sous la conduite de trois gendarmes et
+de deux hommes de la bouche.
+
+D'un œil de convoitise, ils les voient passer. Mais la faim l'emporte,
+et les voilà pressant le pas en désordre et s'informant d'où viennent
+ces provisions et à qui elles sont destinées. Ils le savaient, et, de
+plus, ils pouvaient lire, sur la couverture, la destination de ces
+vivres... Mais, encore une fois, la faim!
+
+«C'est à l'Empereur. N'y touchez pas!» Et déjà mille mains rapaces
+assaillaient les paniers: «L'Empereur n'ordonne pas qu'on meure; au
+surplus, à sa santé!» Et c'en est fait des provisions qui, du reste, ne
+firent qu'irriter davantage une faim mal assouvie.
+
+L'Empereur excusa ses soldats; toutefois il voulut savoir à quel
+régiment ils appartenaient: «Un jour viendra qu'ils seront dans
+l'abondance, je les passerai en revue... Mais non, le reproche serait
+trop cruel: tel jour, vous voliez le pain de votre Empereur!»
+
+ * * * * *
+
+Deux jours avant d'arriver à Smorgoni, à Molodetchno, l'Empereur, qui
+avait battu en retraite avec l'armée, résolut de la quitter. Il passait
+la nuit dans un misérable village à Molodetchno. J'étais dans la pièce
+voisine. J'entendis parler haut. C'était l'Empereur, gourmandant
+très-haut Berthier qui voulait le suivre: «Je vais en France parce que
+ma présence est indispensable.--Sire, depuis longtemps, Votre Majesté
+sait que je veux quitter le service: je suis vieux, emmenez-moi.--Vous
+resterez, avec Eugène et Murat.» Il insistait: «Vous êtes un ingrat...
+Vous êtes un lâche! Je vous ferai fusiller, à la tête de l'armée!» Et
+l'autre sanglotait.
+
+Cette scène eut lieu le 3 décembre. Le lendemain, Berthier se résigna.
+
+
+
+
+APPENDICES
+
+
+
+
+QUELQUES PAGES DE L'ORTHOGRAPHE DE ROUSTAM
+
+
+Il est né à Tiplise, à la capital de la Gorgi, fis de sier R... Honan,
+négotien, né le... (_sic_).
+
+Deux ans après, sa néconce a été transporté à Aperkan, un assez fort
+ville en Herménien, païye natalle de son père. Onze anné après, il a été
+promené dans un des bien de son père, avec plusier cé camarade, qui été
+ataqué par plusier Tartare, pour amener avec eu dans leur paiy, et
+surrement pou le vendres. Plusier de cé camarade été prie par de cé
+brigand, et lui été échapé dans leur mens. R. R. été perdu, dans cet
+journé-là, six heure dans les bois, sans pouvoir trouvoire la route pour
+aller rejoindre sa mère, qu'il émé bien tendrement.
+
+Au même moment, a rencontra un bûcheron dans les bois, qui a bien voulue
+de conduire auprès de sa mère, qui été dans un inquiétude mortelle, et
+il ne pas manquet le bucheron de recevoir un bons recompance de la par
+de sa mère.
+
+Le nombres de famille de sieur R. Honan, est de deux fille et quatres
+garçons. R. R. été la cadette. Son père a fait un voyage avec cé deux
+fis, pou son commerce a Gonje, provance de Malique Magolume. Quelque moi
+après, l'empereur de Persanne a déclaré la guerre contres Abrahim-Kane,
+qui a été gouverneur de la province de Herménie.
+
+Voilà la cause que R. R. a perdu tout sa famille.
+
+Depuis ce temps là, pour les affairs d'intéré, mon père voulé de
+c'éloigner de Gonje, et amener avec lui mes deux frère Avack et Séiran
+et moi, mais j'été trop ataché à ma mère pour m'éloigner d'elle.
+
+Quelque jours après, il acheta un voiture pour son voyage. Le mème jour,
+nous étions à diné, nous a questiona si nous somme contan de faire cest
+voyage. Mes frère disé que oui, moi je lui dit que non. Il m'a beaucoup
+questiona pour que je ne veux pas lui suivres. Je lui dit: «Quand j'été
+pitite, maman m'a bien soigné: elle ma randu toujours bien houreux.
+Comme je commance, à présent, êtres grand, je disire de mes tourner
+auprès d'elle pour lui consoler et la randres heureux, si je peu.»
+
+Il a été fore mescontan que je voulées de quiter. Enfin, il n'a pas peut
+rien gagné sur moi, pour m'amener avec lui.
+
+Il obliger de partir, avec mes deux frère, et il me lessa tout seul dans
+la ville de Gonje, sans paran et sans fortune.
+
+La ville de Gonje, c'est un trais bons ville et bian riches. Cé là où on
+fait le pus grand commerce de sois et de caschemire de Perse.
+
+Trois mois après, Abrahim-Kane a déclaré la guerres contre Malique
+Magolum, où je me trouvé dans la forreteresse de Gonje. Les peuples de
+la ville sont obliger de rantrer dans la forteresse. Je reste jusqu'à la
+dernier moment sans pourvoir de sortir dans la forreteresse. On rentrais
+bien, mais on lessé sortire personnes. Un jours où les mulés de Malique
+Mugolum sorté pour chercher les provision, je me suis fouré dans les
+gambe des mulés et je me suis sortie de force, de cest manierre-là, sans
+aucun dangé.
+
+Quand j'été or la porte, je rencontrais deux personne de mon pay, et
+même ville. Je leur demandé si je pourais trouverre un aucasion pour
+m'en tourner auprès de ma mère. Il me dit oui, je conné plusier
+personnes qui von partier à deux houre de matin pour Aperkan, où j'avais
+lessé ma pauvres mère et mes deux seure, Mariane et Begzada.
+
+Cé deux bons messier il me montrés la maison où son les voyagers. Je me
+suis rendue sur le champ; il mon trais bien aceuillies. Enfin, tout été
+convenue de partir à deux houre du matin. En atandant de la nuit, j'été
+dans un gardans, à côté de la ville, pour chercher quelque lagume pour
+ma nourriture, car j'avais rien à manger depuis quelque jours. Jai
+apersu, au lointin un troupeaux de mouton. J'été à la rancontres, pour
+demander un peut de lais ou de fromage, enfin je me suis aprocher du
+berger. Il me dit: «Qui tu veux?--Ce que vous vousdrois: un peut de lais
+ou de fromage, car voilà plusier jours que j'ai rien mangé.»
+
+Il m'a beaucoup examina, en me demandan le nom de mon pay et celle de
+mes paran. Je lui dit mon nom et celui de mon père. Apresa m'a prie dans
+sé bras, m'a ambrasé du bons cœur, en me disan: «Je suis votres oncle!
+Voilà quinze anné que j'ai quité le pay.»
+
+Je me trouvais, dans ce moment-là, bien houreux d'avoir trouvair un
+protecteur. Enfin, je lui demandé quelque provision, pour mon voyage que
+je devais faire à deux houre du matin. Il m'a donné deux gros pen et un
+quantité de rotie. J'ai mis tout sa dans un sac pour rejoindre la maison
+où été mes compagnon de voyage.
+
+Mon oncle m'a demandé si je voulé rester avec lui jusque je soit plus
+grand, et j'irais rejoindre ma mère. Je lui dit: «Non, je vous le merci.
+Jé quité mon père et mes frère, pour rejoindre ma mère. Vous voyé bien
+que je ne puisse rester avec vous. Je suis sûre ma mère et bien inquète
+de moi, en particulier, car j'été son enfant gâtés, beaucoup plus que
+les autres.» Il a bien vu que je ne voulé pas rester avec lui. Il
+m'ambrasa. Je lui fait mes adieux, et je me suis rendu sur-le-champ, à
+la rondez-vous de voyagers, le cœur contan en espéran voir ma mère
+quelque jours après.
+
+
+
+
+DOCUMENTS SUR LE CORPS DES MAMELOUCKS
+
+
+ Paris, le 21 Vendémiaire an X (13 octobre 1801).
+
+Les Consuls de la République arrêtent:
+
+Article premier.--Il sera formé un escadron de deux cent quarante
+Mameloucks, de ceux venant d'Égypte.
+
+Art. II.--L'aide de camp chef de brigade Rapp en aura le commandement.
+Il se rendra, à cet effet, à Marseille, pour l'organisation de cet
+escadron.
+
+Art. III.--Le ministre de la Guerre est chargé de l'exécution du présent
+arrêté.
+
+ Le premier Consul.
+
+ _Signé_ BONAPARTE.
+
+Par le premier Consul, le Secrétaire d'État. Signé HUGUES B. MARET.
+
+ * * * * *
+
+ Paris, le 17 Nivôse an X (7 janvier 1802).
+
+Au nom du peuple français.
+
+Bonaparte, premier Consul de la République, arrête:
+
+Article premier.--Il sera formé un escadron de cent cinquante
+Mameloucks.
+
+Art. II.--Cet escadron sera organisé comme un escadron de hussards. Il
+sera commandé par le chef de Brigade Rapp.
+
+Art. III.--Les soldats et officiers seront tous pris parmi les
+Mameloucks, Syriens et Cophtes venant de l'armée d'Orient et qui ont
+fait la guerre avec l'armée française.
+
+Art. IV.--Il y aura deux officiers français dont l'un sera chargé de
+l'administration de l'habillement, l'autre de la police et de
+l'instruction du corps; un quartier-maître français et deux secrétaires
+interprètes, un par compagnie, qui auront le traitement de caporal
+fourrier.
+
+Art. V.--Leur solde et leurs masses seront réglées de manière à ce
+qu'ils ne coûtent pas davantage qu'un escadron de chasseurs de la Garde.
+À cet effet, on diminuera leur solde pour augmenter leur masse
+d'habillement.
+
+Art. VI.--Il leur sera donné le même uniforme que portent les
+Mameloucks, et pour marque de récompense de leur fidélité à l'armée
+française, ils porteront le turban vert.
+
+Art. VII.--Le Ministre de la Guerre est chargé de l'exécution du présent
+arrêté.
+
+ Le premier Consul. _Signé_ BONAPARTE.
+
+ Par le premier Consul. Le secrétaire d'Etat. _Signé_ HUGUES B.
+ MARET.
+
+ Le Ministre de la Guerre. _Signé_ ALEXANDRE BERTHIER.
+
+ * * * * *
+
+ Paris, le 11 Germinal an X (1er avril 1802).
+
+Les Consuls de la République arrêtent:
+
+Il sera fourni, par les magasins d'armes de la République, à chaque
+sous-officier et cavalier de l'escadron des Mameloucks, un armement
+complet composé ainsi qu'il suit, savoir:
+
+1 carabine.
+
+1 tromblon.
+
+2 paires de pistolets, dont une de ceinture.
+
+1 sabre à la Mamelouck.
+
+1 poignard.
+
+1 masse d'armes.
+
+1 lance pour une compagnie de lanciers non encore déterminée.
+
+1 poire à poudre en corne pour amorcer, avec une baguette de fer.
+
+Le Ministre de la Guerre est chargé de l'exécution du présent arrêté.
+
+ Le premier Consul.
+
+ _Signe_ BONAPARTE.
+
+ Par le premier Consul, le Secrétaire d'État.
+
+ _Signé_ HUGUES B. MARET.
+
+ Le Ministre de la Guerre.
+
+ _Signé_ ALEXANDRE BERTHIER.
+
+ * * * * *
+
+ Paris, le 25 Germinal an X (15 avril 1802).
+
+Les Consuls de la République arrêtent ce qui suit:
+
+Article I.--Le corps des Mameloucks, créé par arrêté du 17 Nivôse
+dernier, sera composé d'un état-major d'officiers, sous-officiers ou
+artistes français de deux compagnies formant un escadron de Mameloucks.
+
+Art. II.--L'état-major et les compagnies seront composés ainsi qu'il
+suit:
+
+ÉTAT-MAJOR
+
+Un chef de brigade.
+Un capitaine chargé de l'administration de l'habillement
+et police du corps.
+Un quartier-maître.
+Un officier de santé de 1re classe.
+Un lieutenant instructeur.
+Un adjudant sous-officier.
+Un artiste vétérinaire.
+Un trompette brigadier.
+Un maître sellier.
+Un maître tailleur.
+Un maître bottier.
+Un maître armurier.
+
+Total: 5 officiers, 7 sous-officiers, artistes ou ouvriers.
+
+COMPAGNIE
+
+Un capitaine.
+Un lieutenant en premier.
+Un lieutenant en second.
+Un sous-lieutenant.
+Un maréchal des logis chef.
+Quatre maréchaux des logis.
+Un fourrier-interprète.
+Huit brigadiers.
+Deux trompettes.
+Cinquante-neuf Mameloucks.
+Un maréchal ferrant.
+
+Total: 4 officiers, 76 sous-officiers ou Mameloucks.
+
+Art. III.--L'habillement et l'armement du corps des Mameloucks seront
+ceux qu'ils portaient en Égypte. Ils seront montés comme les troupes
+légères, et pour marque de récompense de leur fidélité à l'armée
+française, ils porteront le cahouck vert et le turban blanc.
+
+Art. IV.--Il sera payé, pour la première mise des officiers compris dans
+l'organisation ci-dessus, la somme de dix-huit cents francs, et celle de
+mille francs à chaque sous-officier et Mamelouck.
+
+Art. V.--Il sera fourni, à chaque officier nouveau, deux chevaux, et un
+à chaque sous-officier et Mamelouck, du prix de six cents francs chacun.
+
+Art. VI.--La solde et les masses seront payées à l'effectif d'après les
+revues de l'inspecteur et dans les proportions suivantes:
+
+SOLDE
+
+Au chef de brigade. 9600 fr.
+Au capitaine chargé de l'habillement
+et de la police. 4000 »
+Au quartier-maître capitaine. 4000 »
+À l'officier de santé. 3600 »
+Au lieutenant instructeur. 2700 »
+À l'adjudant sous-officier. 1200 »
+À l'artiste vétérinaire. 1800 »
+Au trompette brigadier. 700 »
+À chaque maître ouvrier. 800 »
+À chaque capitaine. 4000 »
+À chaque lieutenant en premier. 2700 »
+À chaque lieutenant en second. 2000 »
+À chaque maréchal des logis chef. 1000 »
+À chaque maréchal des logis ou fourrier 900 »
+À chaque brigadier. 700 »
+À chaque trompette ou maréchal ferrant. 650 »
+À chaque Mamelouck. 450 »
+
+MASSES
+
+De boulangerie. 68 fr. 40
+De chauffage, à quatre centimes
+par jour d'été, à huit centimes
+par jour d'hiver. Le double pour
+les sous-officiers.
+D'hôpital. 24 »
+De casernement. 24 »
+D'habillement. Deux cent soixante
+francs quarante centimes
+par sous-officier et Mamelouck. 260 fr. 40
+À trois cent un francs quatre
+vingt quinze centimes par trompette. 301 fr. 95
+D'entretien. 30 »
+De ferrage. 500 fr. 40
+De remonte. 100 »
+De ferrage. 29 fr. 70
+
+Art. VII.--Il sera, en outre, admis à la solde, les vieillards, femmes
+et enfants de familles mameloucks qui ont suivi, en France, leur parents
+formant les deux compagnies ci-dessus, dont l'état nominatif avec le
+tarif et leur solde est annexé au présent arrêté. Les enfants mâles
+feront le service de Mameloucks, lorsqu'ils auront atteint l'âge de
+seize ans, prescrit par l'arrêté du 7 thermidor an VIII. Alors ils
+recevront la première mise mentionnée dans l'Art. 3.
+
+.......................
+
+Art. XVI.--Le nombre de chevaux du corps des Mameloucks qui auront droit
+aux masses de fourrages, remontes et ferrage, est réglé ainsi qu'il
+suit, savoir:
+
+Pour le chef de brigade, 8.
+
+Au capitaine chargé de l'administration, et de la police, 4.
+
+À chacun des autres capitaines et lieutenants instructeurs, 3.
+
+À chaque lieutenant, sous-lieutenant et officier de santé, 2.
+
+À chaque sous-officier ou Mamelouck, 1.
+
+Les maîtres tailleur, bottier et armurier ne seront point montés, ainsi
+que les enfants et les réfugiés.
+
+Art. XVII.--Le Ministre de la Guerre donnera des ordres pour qu'il soit
+fourni, des arsenaux de la République, l'armement prescrit, aux
+sous-officiers et Mameloucks. Il en donnera aussi pour l'établissement
+des casernes et des corps de garde qu'ils doivent occuper.
+
+.......................
+
+Art. XX.--Le ministre de la Guerre, le directeur de l'administration de
+la Guerre et du Trésor public sont chargés de l'exécution du présent
+arrêté.
+
+ Le premier Consul. _Signé_ BONAPARTE.
+
+ Par le premier Consul, le secrétaire d'État. _Signé_ HUGUES B.
+ MARET.
+
+ Le Ministre de la Guerre. _Signé_ BERTHIER.
+
+ * * * * *
+
+ Du 25 Germinal an X (15 avril 1802).
+
+Bonaparte, Premier Consul de la République.
+
+Arrête que les officiers ci-dessous dénommés seront employés, chacun
+dans son grade, à l'escadron des Mameloucks.
+
+ PREMIÈRE COMPAGNIE
+
+Ibrahim, capitaine.
+Jean Renno, lieutenant.
+Chahin, lieutenant en second.
+Soliman, sous-lieutenant.
+
+ DEUXIÈME COMPAGNIE
+
+Saloume Sahahoubé, capitaine.
+Daoud Habaïby, lieutenant.
+Elias Messad, lieutenant en second.
+Abdallah Dasbonne, sous-lieutenant.
+
+Les trois officiers composant l'état-major de l'escadron, sont:
+
+Charles Delaitre, capitaine quartier-maître.
+Édouard Colbert, capitaine adjudant-major.
+Mareschal, lieutenant instructeur.
+
+Mauban, officier de santé de 1re classe.
+
+Le Ministre de la Guerre est chargé de l'exécution du présent arrêté.
+
+ _Signé_ BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+Les Consuls de la République arrêtent:
+
+Article premier.--Il sera accordé une somme de seize cents francs à
+chaque sous-officier et cavalier mamelouck, pour son équipement,
+habillement, harnachement, y compris l'achat du cheval.
+
+Art. II.--Cette somme sera payée à l'effectif des hommes composant
+l'escadron, et d'après la revue de l'Inspecteur.
+
+Art. III.--Les Ministres de la Guerre, des Finances et du Trésor public,
+sont chargés de l'exécution du présent arrêté.
+
+ Le premier Consul.
+
+ _Signé_ BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+Les Consuls de la République arrêtent:
+
+Article premier.--Il sera accordé une gratification de dix-huit cents
+francs à chacun des officiers de l'escadron des mameloucks.
+
+Art. II.--Cette somme sera payée à l'effectif, d'après la revue de
+l'Inspecteur.
+
+Art. III.--Les Ministres de la Guerre, des Finances et du Trésor public
+sont chargés de l'exécution du présent arrêté.
+
+ Le premier Consul.
+
+ _Signé_ BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+MINISTÈRE DE LA GUERRE
+
+_Dépôt des réfugiés. Récapitulation de l'effectif
+au 1er avril 1811_.
+
+Réfugiés: 8 de 1re classe.
+-- 18 de 2e --
+-- 108 de 3e --
+-- 297 de 4e --
+ ---
+Réfugiés: 431 payés à Marseille.
+-- 27 payés à Paris (1 à Corfou).
+ ---
+Effectif: 458
+ ===
+
+ * * * * *
+
+_État nominatif des vieillards, femmes et enfants de familles
+mameloucks, réfugiées en France, avec le tarif du traitement qui leur
+est accordé._
+
+_10 mai 1811._
+
+1. Abou Kralil, 1800.
+2. Samain Ibrahim, 1800.
+3. Couroulous, 900.
+4. Anna Cousty, 900.
+5. Abon Ebbé Ramalaoué, 900.
+6. Joseph Caphtini, 900.
+7. Ibrahim Samain, 900.
+8. Ouardé, femme du capitaine Saloume, 900.
+9. Marianna, femme du capitaine Ibrahim, 900.
+10. Sarra, femme du lieutenant Daoud, 900.
+11. Enné, femme de Samain Ibrahim, 900.
+12. Sadda, femme d'Ibrahim Samain, 900.
+13. Alloÿ, femme de Couroulous, 900.
+14. Almas, femme d'Ibrahim Habaïby. 900.
+15. Lucie, femme de Seliman, 900.
+16. Marie-Anne, femme de Guirguès Elbateloy, 900.
+17. Angélique, femme de Guirguès Koury, 900.
+18. Marie, femme d'Anna Selladar, 900.
+19. Madelaine, femme de Pierre Gayardelle, 900.
+20. Zarra, mère d'Antoine et Pètre Ayache, 900.
+21. Anna, femme de Joseph Hermany, 900.
+22. Maria, négresse, 900.
+23. Ouardé, fille d'Enné, 900.
+24. Catherine, fille de Madelaine, 900.
+25. Maria, fille de Tannos Zoumero, 450.
+26. Céleste, fille de Madelaine, 900.
+27. Maria, petite fille de Pillador, 450.
+28. Michel, garçon d'Anna, 450.
+29. Baptiste, garçon de Madeleine, 450.
+30. Raol, garçon d'Ibrahim, 450.
+31. Joseph, garçon d'Almas, 450.
+32. lbrahim, garçon du chef d'escadrons Hamaouy, 450.
+33. Habaïby, garçon du chef de brigade.
+34. Ouardé, fille du chef d'escadron Hamaouy.
+35. Chanine, fille du chef de brigade.
+36. Mazonne, fille du même.
+
+_Résultat:_
+
+2 vieillards à 1.800 3.600
+5 autres à 900 4.500
+15 femmes à 900 13.500
+2 filles à 900 1.800
+3 autres à 450 1.350
+4 garçons à 450 1.800
+2 autres.
+3 filles.
+ -------
+ Total 26.550
+
+Certifié conforme. Le Secrétaire d'État, _Signé:_ HUGUES B. MARET.
+
+Le ministre de la Guerre, _Signé:_ ALEX. BERTHIER.
+
+
+
+
+_État nominatif des réfugiés égyptiens qui réclament la bienveillance du
+Premier Consul pour être compris à la suite de l'escadron des
+Mameloucks, avec le traitement qu'il voudra bien désigner ci-après_.
+
+Marie Solon, femme de Petro Sera, Mamelouck, mariée le 1er Nivôse an XI,
+n'a touché aucun traitement depuis son arrivée en France, 1 fr. 50.
+
+Joseph Ibrahim, fils du capitaine Ibrahim, porté à la dernière solde, né
+à Melun le 20 nivôse an XI. 0 fr. 62-1/2.
+
+Joseph, fils de Lucie, femme égyptienne réfugiée, portée à la
+demi-solde, né à Melun le 11 vendémiaire an XI, 0 fr. 62-1/2.
+
+Hélène Baraka, égyptienne, femme du citoyen Dargevel. Elle réclame le
+traitement accordé aux autres femmes; elle n'en a touché aucun depuis
+son arrivée en France, pour elle ni pour son fils Théodore Baraka, 2 fr.
+50.
+
+Joubran Hamaouy, fils du chef d'escadron Hamaouy. Venant en France, il
+ne touchera son traitement que lors de sa présence à Melun. 1 fr. 50.
+
+Izakarus, prêtre grec réfugié, ayant rendu d'importants services à
+l'armée française et ayant sauvé plusieurs militaires de cette nation,
+lors de l'insurrection de Naples. Il est porteur de certificats qui
+attestent ses droits à la bienveillance du gouvernement, 2 fr. 50.
+
+Hélène Renno, mère de Jouane Renno, lieutenant dans l'escadron de
+Mameloucks. Hélène Renno a été forcée de quitter Saint-Jean d'Acre après
+la mort de son mari, récemment massacré par Djezzar Pacha, dont il était
+médecin. Elle est à Marseille. Son fils réclame pour elle une pension,
+comme réfugiée égyptienne, 2 fr. 50.
+
+Anna Kassis, prêtre grec employé momentanément à la commission des Arts.
+Il ne jouira de son traitement qu'au moment où il cessera d'être employé
+à cette commission et qu'il sera présent à Melun, 1 fr. 50.
+
+Michel Abeyde, négociant syrien de Saint-Jean d'Acre. N'ayant point été
+en Égypte, obligé de quitter Naples où tous ses biens ont été confisqués
+sur le soupçon d'être agent secret du gouvernement français, il réclame
+un traitement pour subsister. Les pièces à l'appui de la demande ont été
+présentées au Conseil d'administration du corps et attestent
+suffisamment ses droits, 1 fr. 25.
+
+Jouanne, fils du lieutenant Daoud, né le 21 messidor an XI, pour lequel
+on réclame la demi-solde, 0 fr. 62-1/2.
+
+Marie, fille de Séraphine, brigadier mamelouck, née le 4 Thermidor an
+XI, pour laquelle on réclame la demi-solde, 0 fr. 62-1/2.
+
+Marianne Aflisa, mingrélienne, ci-devant esclave d'Ibrahim bey, revenue
+avec la veuve du général de brigade Galbaut, n'a perçu aucun traitement
+depuis son arrivée en France. Elle ne jouira de celui qui lui sera
+accordé que lors de sa présence à Melun, 1 fr. 62-1/2.
+
+Ayoubé, fils du chef de brigade Jacob, né le 6 fructidor an XI, pour
+lequel il réclame la demi-solde, 0 fr. 62-1/2.
+
+Anne, fille du capitaine Ibrahim, née le 2 frimaire an XII, pour
+laquelle il réclame la demi-solde, 0 fr. 62-1/2.
+
+Hélène, fille de Barthélemy, Mamelouck, née le 17 frimaire an XII, pour
+laquelle il réclame la demi-solde, 0 fr. 62-1/2.
+
+Constantin, fils d'Ibrahim, Marie, fille de Joseph Riche, enfants nés du
+1er au 16 pluviôse an XII, 0 fr. 62-1/2.
+
+Vu, bon à faire solder conformément au présent tableau.
+
+Paris, le 13 pluviôse an XII de la République (3 février 1804.)
+
+ Le Premier Consul.
+
+ _Signé_ BONAPARTE.
+
+ Par le premier Consul, le secrétaire d'État.
+
+ _Signé_ HUGUES B. MARET.
+
+ Le Ministre de la Guerre.
+
+ _Signé_ ALEX. BERTHIER.
+
+ * * * * *
+
+Bonaparte, premier consul de la République, arrête:
+
+Le citoyen Rapp, chef de brigade, est nommé chef de brigade du 7e
+régiment de hussards, en remplacement du citoyen Marisy, nommé général
+de brigade.
+
+Le citoyen Dupas, adjudant supérieur du palais, est nommé chef de
+brigade de l'escadron des Mameloucks. en remplacement du citoyen Rapp.
+
+Le Ministre de la Guerre est chargé de l'exécution du présent arrêté.
+
+ _Signé_ BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+ GARDE DES CONSULS. CONTRÔLE.
+
+ CORPS DES MAMELOUCKS
+
+_État-major_.
+
+Dupas, commandant.
+Colbert, capitaine adjudant major.
+Delaitre, capitaine quartier-maître.
+Maréchal, lieutenant instructeur.
+Mauban, officier de santé de 1re classe.
+
+_Compagnies_.
+
+Capitaines: 1re compagnie, Ibrahim. 2e compagnie, Saloume Sahahoubé.
+
+Lieutenants en premier: 1re compagnie, Renno. 2e compagnie, Habaïby.
+
+Lieutenants en second: 1re compagnie, Chahin, 2e compagnie, Massad.
+
+Sous-lieutenants: 1re compagnie, Soliman. 2e compagnie, Abdallah.
+
+ * * * * *
+
+ 3 Nivôse an XII (25 décembre 1803).
+
+Bonaparte, premier Consul de la République, arrête:
+
+Article premier.--L'escadron des Mameloucks ne formera plus qu'une
+compagnie qui sera sous les ordres du colonel des Chasseurs à cheval de
+la Garde.
+
+Art. II.--Cette compagnie sera composée de:
+
+1 capitaine commandant, 1 adjudant sous-lieutenant, 1 chirurgien-major,
+1 artiste vétérinaire, 1 maître sellier, 1 maître tailleur, 1 maître
+bottier, 1 maître armurier, français.
+
+2 capitaines, 2 lieutenants en premier, 2 lieutenants en second, 2
+sous-lieutenants mameloucks.
+
+1 maréchal des logis chef français, 8 maréchaux des logis, dont 2
+français, 1 fourrier français, 10 brigadiers dont 2 français, 2
+trompettes, 2 maréchaux-ferrants, 85 mameloucks français.
+
+Art. III.--Les vieillards, les femmes et enfants de la même nation,
+réfugiés près de cette compagnie, recevront, sur la revue de
+l'Inspecteur aux revues de la Garde, les secours qui leur ont été
+accordés, et dont l'état nominatif sera arrêté par le premier Consul.
+
+Art. IV.--Tous les hommes hors d'état de service qui se trouvent dans
+l'escadron, seront portés sur le tableau des réfugiés et traités comme
+eux.
+
+Les uns et les autres recevront, en outre, la masse d'hôpital.
+
+Art. V.--Le Conseil d'administration des Chasseurs à cheval est chargé
+de la comptabilité de cette compagnie.
+
+Art. VI.--Les masses et la solde des Mameloucks seront les mêmes.
+
+Art. VII.--Les fonds provenant de l'ancienne administration des
+Mameloucks seront versés dans la caisse des Chasseurs à cheval, et tous
+les registres et papiers appartenant à cet escadron seront remis entre
+les mains du quartier-maître, trésorier, après que la comptabilité aura
+été vérifiée par l'Inspecteur aux revues.
+
+Art. VIII.--Les officiers français de cette compagnie pourront porter
+l'uniforme bleu, avec l'aiguillette, quand ils ne seront point de
+service, ou à la tête de leur troupe, tel qu'il leur a déjà été permis
+de le porter.
+
+Art. IX.--Le citoyen Maréchal, adjudant major, instructeur de l'escadron
+des Mameloucks, sera employé dans la ligne, ou dans un des états-majors
+de l'armée.
+
+Art. X.--Le citoyen Delaitre, capitaine de l'escadron des Mameloucks,
+est nommé capitaine commandant la nouvelle compagnie.
+
+Art. XI.--Le citoyen Rouyer, adjudant sous-officier des Mameloucks, est
+nommé adjudant sous-lieutenant.
+
+Art. XII.--Le Ministre de la Guerre est chargé de l'exécution du présent
+arrêté.
+
+ Le premier Consul.
+
+ _Signé_ BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+ 15 avril 1806.
+
+Art. I.--La Garde impériale sera composée de:
+
+· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
+
+Art. XIII.--Il y aura une compagnie de Mameloucks attachée au régiment
+des Chasseurs à cheval de la Garde.
+
+Les réfugiés Mameloucks qui sont à Melun seront envoyés à Marseille, où
+ils jouiront des mêmes avantages et seront payés de la même manière que
+par le passé.
+
+Cette compagnie de Mameloucks sera composée de:
+
+1 chef d'escadrons, commandant. |
+1 capitaine instructeur |
+1 adjudant lieutenant en second |
+1 porte-étendard lieutenant en second |
+1 chirurgien-major |
+1 artiste vétérinaire | _français_.
+1 maître sellier |
+1 maître armurier |
+1 maître bottier |
+1 maître tailleur |
+1 brigadier trompette |
+2 capitaines.
+2 lieutenants en premier.
+4 lieutenants en second.
+1 maréchal des logis chef, _français_.
+8 maréchaux des logis, dont 2 _français_.
+1 fourrier français.
+4 porte-queue.
+12 brigadiers, dont 2 _français_.
+109 Mameloucks.
+4 trompettes _français_.
+2 maréchaux-ferrants _français_.
+
+ * * * * *
+
+ Au palais des Tuileries, le 29 janvier 1813
+
+Napoléon, empereur des Français, etc.
+
+Nous avons décrété et décrétons ce qui suit:
+
+Article premier.--Le cadre actuel de la compagnie des Mameloucks de
+notre Garde formera celui d'un escadron de même arme, et au complet de
+250 hommes.
+
+Art. 2.--L'escadron sera porté au complet par des hommes désignés à cet
+effet sur le dixième de ceux offerts par les départements de l'Empire,
+et qui doivent être choisis pour le recrutement des Chasseurs à cheval
+de notre Garde.
+
+Art. 3.--Tous les Mameloucks qui font actuellement partie de la
+compagnie, et ceux ayant les qualités requises qui seront choisis dans
+la cavalerie de l'armée, pour le recrutement, jouiront de la solde
+actuelle des Mameloucks et seront désignés sous le nom de _premiers
+Mameloucks_.
+
+Art. 4.--Les Mameloucks provenant du recrutement offert par les
+départements seront désignés sous le nom de _seconds Mameloucks_. Ils ne
+toucheront que la solde de la cavalerie de la ligne, avec le supplément
+accordé aux troupes de la garnison de Paris.
+
+Art. 5.--Notre ministre de la Guerre est chargé du présent décret.
+
+ _Signé_: NAPOLÉON.
+
+ Par l'Empereur, le Ministre Secrétaire d'État.
+
+ _Signé_: Comte DARU.
+
+ Le ministre de la Guerre,
+
+ _Signé_: Duc de FELTRE.
+
+ * * * * *
+
+ AN 1813. GARDE IMPÉRIALE. MAMELOUCKS
+
+
+_Tarif des matières employées à la confection des effets d'habillement,
+d'équipement, etc., à fournir à chaque Mamelouck, lors de son admission
+au corps, avec l'indication du prix et la durée de chacun de ces
+effets._
+
+_Yaleck de drap._--Drap de diverses couleurs, seconde qualité (première
+qualité pour sous-officier). Toile blondine. Boutons à grelots. Soutache
+en laine (en laine et or pour sous-officier et trompette). Tresse plate
+(_Idem_). Ganse carrée (_Idem_). Façon: 41 fr. 33.
+
+On emploie, en plus, 1m,38 en or de dix lignes pour sous-officier chef,
+0m,65 _idem_ pour sous-officier ordinaire, 0m,48 _idem_ pour maréchal
+ferrant, 1m,38 _idem_ en laine pour brigadier.--Durée: trois ans.
+
+_Fermelet._--Drap écarlate, 1re qualité, blicourt de diverses couleurs,
+ganse carrée en laine (en or et laine pour sous-officier et trompette),
+soutache _idem_ (22m,52 en or et laine pour sous-officier et trompette),
+bouton à grelots, façon: 29 fr. 02.--Durée: trois ans.
+
+_Charoual._--Drap amarante de seconde qualité, toile écrue, basane
+rouge, tresse de 0m,054 pour coulisse, ganse carrée en laine (en or et
+laine pour sous-officier et trompette), tresse plate en laine (_Idem_),
+façon: 75 fr. 85.--Durée: trois ans.
+
+_Bonnet de police._--Drap bleu impérial troisième qualité (deuxième
+qualité pour sous-officier, bleu de ciel troisième qualité pour
+trompette), drap cramoisi deuxième qualité (première qualité pour
+sous-officier), toile écrue (0m,24 toile blondine pour sous-officier),
+galon en laine de 0m,034 (en or de dix lignes pour sous-officier),
+croissant (en or pour sous-officier), cordonnet rond en laine (en or et
+laine pour sous-officier), gland en laine (en or et laine pour
+sous-officier), façon: 8 fr.14.--Durée: dix-huit mois.
+
+_Pantalon d'écurie._--Drap gris de quatrième qualité, toile écrue,
+boutons d'os, basane noire, façon: 16 fr. 93-1/3.--Durée: dix-huit mois.
+
+_Gilet d'écurie._--Drap bleu de troisième qualité (bleu de ciel pour
+trompette), toile écrue, gros boutons, façon: 25 fr. 40.--Durée:
+dix-huit mois.
+
+_Manteau._--Drap gris de quatrième qualité, garnitures de brandebourgs,
+ruban gris, toile forte d'Abbeville, façon et trois agrafes: 78 fr.
+42.--Durée: six ans.
+
+_Pantalon de treillis._--Toile écrue, treillis de trois quarts, boutons
+d'os, peau de veau pour sous-pieds, façon: 7 fr. 64.--Durée: dix-huit
+mois.
+
+_Ceinture._--Ray de castor bleu ou maroc, frange bleue, façon: 11 fr.
+61.--Durée: dix-huit mois.
+
+1 cahouk garni, 27 fr. Durée: trois ans.
+
+1 schal blanc compris dans le cahouk, 4 fr. 50. Durée: dix-huit mois.
+
+1 schal de couleur, 4fr. 50. Durée: dix-huit mois.
+
+1 plumet, compris dans le cahouk, 1 fr. 50. Durée: dix-huit mois.
+
+1 étui de plumet, compris dans le cahouk, 0 fr. 50. Durée: dix-huit
+mois.
+
+1 couvre cahouk, compris dans le cahouk, 3 fr. 75. Durée: dix-huit mois.
+
+2 paires de bottes, 36 fr. Durée: un an.
+
+1 cordon de sabre, 12 fr. Durée: deux ans.
+
+1 kobourg avec son cordon, 15 fr. Durée: quatre ans.
+
+1 paire de gants de daim, 3 fr. 75, (3 fr. en mouton façon de daim).
+Durée: dix-huit mois.
+
+1 porte-carabine garni, 7 fr. Durée: quatre ans.
+
+1 porte-giberne, 4 fr. 50. Durée, quatre ans.
+
+1 giberne, 4 fr. 50. Durée: quatre ans.
+
+1 couvre-platine, 3 fr. Durée: trois ans.
+
+2 paires d'éperons, 5 fr. Durée: trois ans.
+
+1 cordon de pistolets, 3 fr. Durée: deux ans.
+
+1 selle garnie et équipée, 78 fr. 70. Durée: six ans.
+
+1 paire d'étriers, 24 fr. Durée: six ans.
+
+1 bride et ses rênes. 9 fr. Durée: six ans.
+
+1 filet en cuir, 3 fr. Durée: six ans.
+
+1 filet en laine, 5 fr. Durée six ans.
+
+1 licol de parade et longe, 4 fr. 50, Durée: quatre ans.
+
+1 licol d'écurie et longe, 5 fr. Durée: trois ans,
+
+1 surfaix en cuir, 6 fr. Durée: quatre ans.
+
+1 martingale, 1 fr. 30, Durée: trois ans.
+
+1 mors de bride, 9 fr. Durée: six ans.
+
+1 caveçon, 7 fr. Durée: trois ans.
+
+1 montant de caveçon, 1 fr. Durée: trois ans.
+
+1 bridon d'abreuvoir, 3 fr. 50. Durée: trois ans.
+
+1 botte de carabine, 2 fr. 50. Durée: quatre ans.
+
+1 couverture de laine, 10 fr. Durée: six ans.
+
+1 sac à avoine, 3 fr. 14. (Première mise).
+
+1 musette complète, 6 fr. 45. (Première mise; on remplace celle qui a
+servi à panser un cheval farcineux).
+
+2 mouchoirs de poche, 1 fr. 50. (_Idem_).
+
+1 baguette de carabine en fer et à grenadière, 1 fr. 75. Durée: quatre
+ans.
+
+1 sabre, 1 carabine, 1 paire de pistolets d'arçon, 1 paire de pistolets
+de ceinture, 1 hache, 1 masse, 1 poignard, 1 maillet, 1 dragonne en
+cuir, fournis par le gouvernement.
+
+_Pelisse de sous-officier._--Drap bleu impérial seconde qualité, toile
+blondine, toile écrue, toile forte, flanelle pour doublure, gros boutons
+(2 douzaines), moyens boutons (6 douzaines), olive en laine jaune, ganse
+carrée _id._, cordon _id._, soutache _id._, tresse plate _id._, bordure
+noire (en agneau), galon en or de 0m,023, façon, 73 fr. 46. Durée: trois
+ans.
+
+_Pantalon en matelot._--Drap bleu impérial 2e qualité, toile blondine,
+façon, 42 fr. 08. Durée: trois ans.
+
+_Habit à la française._--Drap bleu impérial 2e qualité, serge blanche,
+toile blondine, toile écrue, toile forte, galon en laine de 0m,009,
+tresse plate, or et laine pour sous-officier et trompette, gros boutons,
+petits boutons, aiguillette et trèfle (en or et laine pour sous-officier
+et trompette), garniture de croissant (en or pour sous-officier), façon,
+67 fr. 53. Durée: deux ans.
+
+_Gilet rouge uni._--Drap cramoisi, 1re qualité, tricot écru, serge
+blanche, toile écrue, petits boutons, façon, 24 fr. 91. Durée: deux ans.
+
+_Hongroise unie._--Drap bleu impérial 2e qualité, toile blondine, façon,
+33 fr. 20. Durée: dix-huit mois.
+
+_Pantalon garni en basane._--Drap bleu impérial 2e qualité, drap
+cramoisi 2e qualité, toile écrue, boutons massifs, basane noire, façon,
+45 fr. 04. Durée: dix-huit mois.
+
+_Redingote de sous-officier._--Drap bleu impérial 2e qualité, toile
+blondine, galon en or de 0m,023, gros boutons sur bois, petits boutons
+sur bois, façon, toile forte, 85 fr. 33. Durée: deux ans.
+
+_Porte-manteau._--Drap cramoisi, drap bleu 3e qualité, treillis de trois
+quarts de large, galon vert de 0m,027, façon et cache-éperons, 22 fr.
+66. Durée: quatre ans.
+
+_Housse de drap._--Drap bleu 3e qualité, treillis de trois quarts, galon
+cramoisi de 0m,034, frange _idem_, façon et entre-jambes, 43 fr. Durée:
+trois ans.
+
+Prix total par effet: 1050 fr. 03.
+
+ _Additions._
+
+Trompette, 39 fr. (l'embouchure seule coûte 3 fr.).
+
+Cordon de trompette, 17 fr.
+
+Totaux généraux: 1106 fr. 03.
+
+Arrêté par nous, membres composant le conseil d'administration en
+séance.
+
+À Paris, le quinze décembre mil huit cent douze.
+
+ PERRIER, MENEBACQ, BLANDIN.
+
+ Vu par le sous-inspecteur aux revues.
+
+ Paris, le 30 septembre 1817.
+
+ LASALLE.
+
+ * * * * *
+
+LISTE DES MAMELOUCKS DE LA GARDE
+
+ORIGINAIRES D'ORIENT
+
+Le «Registre matricule» des Mameloucks de la Garde impériale, conservé
+aux Archives administratives de la Guerre, ne contient pas moins de 582
+noms. La liste en a été dressée en 1816 et close à Paris, le 25 mai de
+la même année, par le sous-inspecteur aux revues, Lasalle.
+
+Nous en avons extrait les noms et états de services des Mameloucks nés
+en Orient, laissant de coté les Européens qui, d'ailleurs, n'ont guère
+commencé à faire partie de ce corps qu'en 1809.
+
+Comme, à peu d'exceptions près, elle ne contient que des noms de
+soldats, de brigadiers et de sous-officiers, nous avons dû recourir aux
+dossiers personnels des officiers, pour y trouver leurs états de
+services.
+
+Même ainsi, nous ne pouvions nous flatter d'avoir dressé une liste
+complète des Mameloucks d'Orient, et nous avons dû consulter d'autres
+documents pour combler, au moins en partie, les lacunes du registre.
+
+Chaque fois qu'il a été possible de le faire, nous avons reproduit en
+abrégé: 1° La date de naissance; 2° Le lieu de naissance; 3° La date de
+l'entrée au service, ou celle de l'admission dans le corps des
+Mameloucks; 4° Les campagnes; 5° Les blessures; 6° Les promotions et
+décorations; 7° La date de la mort ou de l'admission aux réfugiés de
+Marseille.
+
+N. B.--Nous avons imprimé, avec l'orthographe du registre, les noms des
+villes qu'il ne nous a pas été possible d'identifier.
+
+Abdalker.--Né en 1788. Darfour (Afrique). Admis 1810[115]. Marseille,
+1813[116].
+
+Abdallah (Abel).--Benout (Égypte). Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811,
+1813.
+
+Abdallah Mansour.--1774. Jaffa (Syrie). An VIII. Marseille, an XII[117].
+
+Abdallah, nègre.--Darfour (Afrique). Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811,
+1813. Mort à Mayence, 1813.
+
+Abdallah Dasbonne.--1776. Bethléem. Guide interprète à l'état-major de
+l'armée d'Orient, an VI; sous-lieutenant, an X; lieutenant, an XIV;
+capitaine instructeur, 1811; chef d'escadrons au corps des chevau-légers
+lanciers, 1814; officier d'ordonnance du général Boyer à Oran, 1831;
+commandant de la place d'Arzew, 1833; retraité, 1835. Campagnes: Ans VI,
+VII, VIII, IX, XII, XIII, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812,
+1813, 1814, 1830 (comme interprète), 1831, 1832, 1833. Blessé à
+Héliopolis, an VII; à Eylau (1807); à Altenbourg, d'un coup de lance à
+la poitrine en sauvant la vie au colonel Kirmann; à Weimar (1813); à
+Hanau (1813). Chevalier de la légion d'honneur, 1804; officier, 1832;
+chevalier de Saint-Louis, 1815. Doté de 500 francs, 1808.
+
+Abdé Faraggie.--An VIII. Aux réfugiés, an X.
+
+Abdelmalek Assat.--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. En
+arrière sans nouvelles, décembre 1812.
+
+Abdelmalek (Ibrahim).--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811.
+
+Abou Embar.--1779. Chefa-Omar (Syrie). An VIII. Brigadier, an X. Mort à
+Varsovie, 1807.
+
+Abou Sahoud.--1780. Le Caire. Entré au service, an X. Aux réfugiés,
+1806.
+
+Abouagini (Anna).--1777. Nazareth (Syrie). An VII. Campagnes: Ans VII,
+VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808. 1809, 1810, 1811. Aux réfugiés, 1813.
+
+Abouguine (Anna).--1777. Saïd (Égypte). Admis, 1809. Campagnes: 1810,
+1811. Marseille, 1813.
+
+Aboukas (Guirguès).
+
+Abouranem Asef.--1777. Biscant. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Abouskaus (Guirguès).--1775. Bethléem. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Akaoui Boulous.--1776. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Akel. (François).--1761. Damann (Syrie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Akel (François).--1761. Marseille, 1806. Maréchal des logis.
+
+Alabi (Abdallah).--1766. Alep (Syrie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Alabi (Antoine).--1778. Siout (Égypte). An X. Campagnes: An XIV, 1806,
+1807, 1808, 1809, 1810, 1811. D'après le jugement du tribunal de
+première instance de Melun du 22 octobre 1812, ce militaire se nomme
+Avad (Antoine), fils d'Antoine Avad et dame Hannoné, ne le 15 août 1781,
+dans la Haute-Égypte. Brigadier, 1807. Marseille, 1811.
+
+Alabi (Guirguès).--1783. Alep (Syrie). An VIII. Marseille, an XII.
+
+Alabi (Michel).--1781. Latakieh (Syrie). Entré au service le 4 ventôse,
+an X. Aux réfugiés, 1806.
+
+Alak (Pétrus).--1775. Jérusalem. An VIII. Mort à Madrid, le 24 janvier
+1809.
+
+Ali.--An VIII. Campagnes: Ans VIII, IX, XIV, 1806, 1807. Rayé pour
+longue absence, 1813.
+
+Ali Alchéri.
+
+Ali Assenne.--Le Caire. Admis, 1808. Marseille, 1811.
+
+Ali, nègre.--1778. Darfour (Afrique). Admis, an X. Campagnes: An XIV,
+1806, 1807. Blessé à Eylau (1807). Marseille, 1813.
+
+Amont (Anna).--1742. Bethléem. An VIII. Réformé, an X.
+
+Amont (Guirguès).--1776. Bethléem. An VIII. Réformé, an X.
+
+Amont Issa.--1789. Bethléem. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Amont Issa.--Bethléem. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. Congédié,
+1814.
+
+Anastaci Angély.--1781. Le Caire. Admis, an X, Campagnes: An XIV, 1806,
+1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813. Prisonnier à Leipsig (1813).
+Maréchal des logis, 1813. Rayé le 31 décembre 1813, pour longue absence.
+
+Anastaci Jouanny.--1777. Lunemoussy (Asie). Admis, an X. Campagnes: An
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Porte-queue[118], 1809.
+Congédié, 1814.
+
+Angély (Michel).--Alep (Syrie). Admis, 1808. Campagnes: Ans VII, VIII,
+IX, X, 1810, 1811, 1812, 1813, 1814. Blessé deux fois en Égypte.
+Brigadier, 1813.
+
+Annanagar Géorgie.--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811, 1812.
+Prisonnier, 11 octobre 1812.
+
+Annette.--1776. Salihieh (Égypte). Admis, 1813.
+
+Arménie Bogdassar.--1775. En Arménie. An VIII. Campagnes: Ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Porte-queue. Brigadier le 12
+avril 1811.
+
+Arménie (Jacob).--1776. En Arménie. An VIII. Mort à l'hôpital de Melun,
+le 30 thermidor, an XII.
+
+Arménie (Joseph).--1759. En Arménie. An VIII. Réformé, an X.
+
+Arménie (Joseph, le petit).--1781. En Arménie. An VIII. Marseille, 1808.
+
+Arménie Ouannis.--1781. Suchue (Arménie)[119]. An VII. Campagnes: Ans
+VIII, IX, X, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Blessé d'un coup
+de lance, le 29 ventôse, an VIII, à la bataille de Matarieh; d'un coup
+de feu à la tête, le 11 frimaire, an XIV, à Austerlitz; de quatre coups
+de sabre sur la tête, le 29 décembre 1808, à l'affaire de Benavente
+(Espagne). Légionnaire, du 14 mars 1806. Maréchal des logis, 1809.
+Marseille, 1813.
+
+Arménie Ouannis, le grand.--1778. En Arménie. An VIII. Marseille, an
+XII.
+
+Arménie Ouannis, le petit.--1782. En Arménie. An VIII. Marseille, 1808.
+
+Arménie Tunis.--1781. Chuchi[120] (Arménie). Campagnes: Ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. En arrière à la retraite de
+Moscou (1812). Légionnaire, du 14 mars 1806. Maréchal des logis.
+
+Assiouti (Ibrahim).--Siout (Égypte). Admis, 1808. Marseille, 1809.
+
+Ataya (Joseph).--1779. Damas (Syrie). An VIII. Réformé, an XIII.
+
+Atoulis Kralil.--1778. Jossa (Syrie). An VIII. Campagnes: Ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810. Tué en Espagne, le 3 mars 1810.
+
+Atte-Hiry (Ali).--1781. Damiette. An X. Marseille, an XII.
+
+Ayache (Antoine).--1784. Alexandrie (Égypte). An VIII. Campagnes: Ans
+VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Congédié, 1814.
+
+Ayache (Pietro).--1790. Alexandrie (Égypte). An VIII. Réformé, an X.
+
+Ayache (Pietro).--1790. Alexandrie (Égypte). Admis, 1808. Campagnes:
+1810, 1811. Congédié, 1814.
+
+Ayoub (Gaspard-Joseph).--1791. Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810,
+1811, 1812, 1813, 1814, 1815. Blessé d'un coup de feu et d'un coup de
+lance à l'affaire de Pradanos (Espagne). Passé au dépôt, 1814. Maréchal
+des logis, 1814.
+
+Ayoub (George).--1781. Marseille, 1806.
+
+Ayoub (Jacques).--Admis, 1809. Marseille, 1809.
+
+Ayoubé.--1782. Romeh (Syrie). Admis, An XI. Marseille, an XII.
+
+Azaria, le grand.--1782. Théplis[121] (Arménie). An VIII. Campagnes: Ans
+VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809,1810, 1811, 1813, 1814. Blessé
+d'un coup de feu qui lui a traversé le corps. Maréchal des logis, 1807.
+
+Azaria, le petit.--1787. Karabak (Géorgie). An VIII. Campagnes: Ans
+VIII, IX, XII, XIII, XIV, 1806, 1807, 1808. Légionnaire, 1806.
+Lieutenant, 1807. Tué à Benavente, 1808. Doté de 500 francs, 1808.
+
+Babagenni Constanti.
+
+Bagdoune Moustapha.--1777. Bagdad (Arménie). An VIII. Campagnes: ans
+VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1813. Tué à l'affaire
+de Dresde, le 27 août 1813.
+
+Bagdoune (Séraphin).--1784. Saint-Jean d'Acre. An VIII. Campagnes: ans
+VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809,1810, 1811, 1812, 1813, 1814,
+1815. Cassé brigadier, an XIII. Réintégré, an XIV. Maréchal des logis,
+1806. Lieutenant de Jeune Garde, 1813. Légionnaire du 14 mars 1806[122].
+
+Baraka (Adrien).--1788. Darfour (Afrique). Admis par décision du
+Ministre de la Guerre, 1811. En arrière sans nouvelles, décembre 1812.
+
+Baraka Boulous.--1786. Alexandrie (Égypte). An VII. Campagnes: ans VII,
+VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812. Blessé d'un
+coup de sabre à la main droite, à Eylau; d'un coup de baïonnette à la
+poitrine, à Wagram; a perdu cinq doigts du pied gauche par la
+congélation, en Russie (1812). Marseille, 1812.
+
+Barbarie. (Michel).--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811, 1812.
+Congédié, 1814.
+
+Baroume (Guirguès).--1775. Ramleh (Syrie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Barouti Elias.--1769. Barouti (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806. Marseille, 1808. Brigadier.
+
+Barré Géorgie.--Le Caire. Admis, 1808. Marseille, 1809.
+
+Barsoum Saad.--1770. Le Caire (Égypte). An VIII. Marseille, an XII.
+
+Captini (Joseph).--1761. Marseille, 1806.
+
+Carme Dahoud.--1771. Coiftre (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1810, 1811. Porté déserteur le 1er janvier 1809.
+Rentré à la Réole, le 11 janvier 1810, réintégré ledit jour. Ce
+militaire s'était égaré en Espagne, depuis le 1er janvier 1809, jusqu'au
+11 janvier 1810, époque qu'un détachement de son corps passa à la Réole.
+
+Chahin.--1776. Tiflis (Géorgie). Lieutenant dans la compagnie des
+Mameloucks formée en Égypte par le général Bonaparte, an VIII;
+capitaine, 1813. Campagnes: ans IX, XII, XIII, XIV, 1806, 1807, 1808,
+1809, 1810, 1811, 1812, 1813. A reçu 35 blessures, dont deux coups de
+feu, à Héliopolis; un coup de feu à Eylau; un coup de feu à la retraite
+de Madrid. A pris une pièce de canon et sauvé le général Rapp à
+Austerlitz et le chef d'escadrons Daumenée, à la retraite de Madrid.
+Chevalier de la légion d'honneur, An XII; officier, 1806; doté de 500
+francs. 1808. Mort à Melun, 1838.
+
+Chama Abdallah.--1770. Jaffa. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Chamé (Antoine).--1784. Le Caire (Égypte). An VIII. Blessé le 2 mai
+1808, à la révolution de Madrid, et mort le 16.
+
+Chamé Ayoub.--1779. Saint-Jean d'Acre (Syrie). An VIII. Campagnes: ans
+VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Légionnaire, 1806.
+Marseille, 1813.
+
+Chamé (Joseph).--1789. Jaffa (Syrie). An VIII. Congédié, 1814.
+
+Charaf Moussa.--1789. Le Caire. Admis, 1809. En arrière sans nouvelles,
+décembre 1812.
+
+Cherkès (George).--1780. Marseille, 1809.
+
+Cherkès Ouessain.--1787. En Circassie. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Chiré (Joseph).--1782. Malte. Admis, 1809. Campagnes: 1810, 1811.
+Déserté à l'ennemi en Espagne, le 12 juin 1811, avec armes et bagages.
+
+Chiré (Michel).--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811, 1812,
+1813, 1814. Déserté, 1814.
+
+Chirkoury (George).--1777. Constantinople. Admis, an X. Aux réfugiés,
+1806. Brigadier.
+
+Choki (Joseph).--1772. Ramleh. An VIII. Marseille, an XII. Brigadier.
+
+Choukralla (Gabriel).--Le Caire. Admis, 1808. Aux réfugiés, 1813.
+
+Choukralla Talout. Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. En
+arrière sans nouvelles, décembre 1812.
+
+Copthi Assat.--1781. Le Caire (Égypte). An VIII. Campagnes: ans VIII,
+IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. En arrière sans nouvelles,
+du 15 novembre 1812.
+
+Copthi Bradzous.--1784. Le Caire (Égypte). An VIII. Réformé, an X, et
+mis au rang des réfugiés.
+
+Couroulous.--1776. Marseille, 1806.
+
+Cova Manoli.--Toumba (Macédoine). Admis, 1808. Marseille. 1809.
+
+Daboussy (Joseph).--Le Caire. Admis, 1811. Congédié, 1814.
+
+Daboussy (Nicolas).--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. En
+arrière, décembre 1812.
+
+Daoud.--V. Habaïby Daoud.
+
+Dayan (Isaac).--1799. Tunis. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811, 1812.
+En arrière sans nouvelles, 1812.
+
+Demiky Manoly.--1777. Morée (Grèce). An VIII. Campagnes: Ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1814. Congédié, 1814.
+Brigadier.
+
+Dimetry Youanny.--1771. Leydza (Archipel). Admis, 1806. Blessé à Eylau
+(1807). Tué à Benavente, 1808.
+
+El-Akim (Antoine).--1762. Saint-Jean d'Acre (Syrie). An VIII. Réformé,
+an X.
+
+Elbachi (Guirguès).--1757. Damas (Syrie). An VIII. Réformé, An X, et mis
+au rang des réfugiés.
+
+Elbadjaly Aïd.--1776. Betzala. An VIII. Campagnes: Ans VIII, IX, XIV,
+1806, 1807, 1808, 1809. Marseille, 1811. Brigadier, 1807.
+
+Elfael Ratasse--1779. Chefa Omar. An VIII. Blessé d'un coup de feu au
+bras à Eylau, le 8 février 1807. Mort à l'armée le 3 mai 1807.
+Porte-queue, 1807.
+
+El-Fara (Nicolas).--1781. Le Caire (Égypte). An VIII. Marseille, an XII.
+
+Elias Massad.--1776. Ramleh (Égypte). Entré au service en qualité de
+lieutenant dans la 2e compagnie de Syriens formée par le général
+Bonaparte, an VIII. Lieutenant en second dans les Mameloucks de la
+Garde, an X. Lieutenant en 1er, 1807. Passé aux réfugiés égyptiens,
+1815. Capitaine au 2e chasseurs d'Afrique, 1831. Retraité, 1833.
+Campagnes: Ans VIII, IX, XII, XIII, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810,
+1811, 1812, 1813, 1814, 1815, 1832. Blessé, en Égypte, de deux coups de
+lance pendant une patrouille, An VIII; d'un éclat d'obus en 1813.
+Chevalier de la légion d'honneur, An XII; officier, 1814. Doté de 500
+francs, 1808. Retraité à Melun. 1815.
+
+Elias Moussa.--Ramleh. An VIII. Marseille, an XII.
+
+El-Kaouas Kralil.--1761. Bethléem. An VIII. Aux réfugiés, 1806.
+
+Emmanuel.--1777. Ramleh (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, XIV,
+1806. Marseille, 1808. Brigadier. 1807.
+
+Ergueri (Ibrahim).--1784. Le Caire (Égypte). An VIII. Campagnes: ans
+VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1813. Prisonnier le
+22 mai 1813; rentré le 24 avril 1815.
+
+Farabeb (Joseph).--1778. Damas. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Faraje Sera.--Darfour (Afrique). Admis, 1808. Marseille, 1809.
+
+Faragie, nègre.--1787. Laneck (Arabie). Admis, an X. Marseille, an XII.
+
+Fessal. (Guirguès).--1742. Barouti (Syrie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Fetal Riscalla.--Admis, an X. Chef tailleur.
+
+Francis Bouchera.--1781. Le Caire. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Gabrianne, nègre.--1780. En Abyssinie. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. En arrière sans nouvelles, du
+12 décembre 1812.
+
+Gayardel.--1772. Rabonsunove. An VIII. Aux réfugiés, 1806.
+
+Géorgie Cherkès.--1781. Tiflis (Géorgie). Admis, an X. Marseille, 1809.
+Maréchal des logis.
+
+Géorgie Moussaha.--1781. Négrélie. Admis, an X. Mort, an XIII.
+
+Géorgie (Nicole).--1778. Larmn (Natolie). Admis, an X. Campagnes: ans
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Congédié, 1814. Brigadier,
+1809.
+
+Géorgie Roustan.--1781. Tiflis (Géorgie). Admis, an X. Marseille, 1807.
+Maréchal des logis.
+
+Gourgui Daoud.--1720. Tiflis (Géorgie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Goury Elias.--1775. Laské (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807,1808, 1809. Marseille, 1811.
+
+Grec (Nicolas).--Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. En arrière sans
+nouvelles, décembre 1812.
+
+Guirbanne Ouannis.--1779. En Circassie. An VIII. Mort à Varsovie, le 13
+janvier 1807.
+
+Habaïby (Antoine).
+
+Habaïby Daoud.--1777. Chefa-Omar (Syrie). Sous-lieutenant dans la 1re
+compagnie de Syriens formée en Égypte par le général Bonaparte, an VII.
+Lieutenant en premier, an VIII. Lieutenant en premier dans la compagnie
+des Mameloucks, an X. Capitaine, 1807. Campagnes: ans VII, VIII, IX,
+1806, 1807, 1808, 1809. Blessé une fois à Austerlitz et deux fois à
+Eylau; trois fois à Benavente (Espagne, 1808). Chevalier de la Légion
+d'honneur, an XII; officier, 1810. Doté de 1.000 francs, 1808. Retiré à
+Melun, 1er avril 1814. Mort à Paris, en 1824.
+
+Habaïby (Ibrahim).--1767. Chefa-Omar. (Syrie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Habaïby (Jacob).--1767. Chefa-Omar (Syrie). Campagnes: ans VIII, IX,
+1813, 1814, 1815, 1831. Blessé d'une balle qui lui a traversé le corps,
+à la bataille du Monte-Thabor, cet officier, qui était sheik de
+Chefa-Omar, près Saint-Jean d'Acre, a donné des preuves de son
+dévouement à la cause des Français en créant spontanément, et en majeure
+partie à ses frais, une compagnie de janissaires syriens qu'il offrit au
+général Bonaparte. Capitaine, 22 vendémiaire, an VIII; chef d'escadrons,
+1er messidor, an VIII; chef de brigade, an IX; passé aux réfugiés avec
+retraite de 4.000 francs, an X; reprend du service en qualité de chef
+d'escadrons, 1813; colonel d'état-major, 23 novembre 1814; commandant de
+la place de Melun, 5 juin 1815; commandant la 1re division militaire, 27
+juin 1815; mis en non activité, 1er août 1816; naturalisé français,
+1817; retraité, 1829; mis à la disposition du maréchal Clauzel,
+commandant l'armée d'Afrique, 1831; retraité à 3.200 francs, 1833.
+Chevalier de la légion d'honneur, 17 mars 1814. Chevalier de
+Saint-Louis, 1821. Décédé à Paris, 1824. Doté de 1.000 francs, 1808.
+
+Habbié (Guirguès).
+
+Hamaouy (Joseph).--1772. Damas (Syrie). Nommé capitaine des syriens
+janissaires, An VI. Chef d'escadrons. An VIII. Commandant du dépôt des
+réfugiés égyptiens à Melun, An X. Colonel, le 4 avril 1814, confirmé le
+8 mai 1816. Campagnes d'Aboukir, Salhié, Balbès. Haute Égypte, Assioute,
+Monfaloute, siège du Caire. Chevalier de Saint-Louis, 1819[123].
+
+Hassan.--1785. Mégralie (Géorgie). An VIII. Campagnes: ans VII, VIII,
+IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810,1811. Porte-queue, 1809. Congédié,
+1814.
+
+Helou (Michel).--1761. Marseille, 1806.
+
+Hialek (Antoine).--1760. Jérusalem (Syrie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Hibrahim.--1776. Delkamar (Syrie). Entré comme capitaine dans la
+compagnie des Mamelouks formée en Égypte par le général Bonaparte, le
+1er messidor, an VIII. Confirmé dans son grade le 25 germinal, an X.
+Campagnes an VIII et IX. Légionnaire, an XII. Marseille, 1806.
+
+Honadié (Ibrahim).--1757. Chefa Omar (Syrie). An VIII. Mort à l'hôpital
+de Marseille, le 14 ventôse, an X. Brigadier.
+
+Hongrois (Michel).--1780. Bigor (Hongrie). An VIII. Campagnes: ans VIII,
+IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1813, 1814. Blessé d'un
+coup de sabre sur le cou et un sur l'épaule à Altenbourg (1813); reçu un
+coup de baton sur la tête en prenant une pièce de canon à l'affaire du
+25 novembre 1806, à Rusileck; un coup de feu à la même affaire.
+Congédié, 1814.
+
+Hongrois Mustapha.--1760. Maréchal des logis. Marseille 1808.
+
+Houassef (Joseph).--1783. Le Caire. An VIII. Réformé, an X.
+
+Iadalla.--1759. Le Caire (Égypte). An VIII. Réformé, an X.
+
+Ibrahim.--V. Hibrahim.
+
+Ibrahim (Charles-Victor).--1786. Le Caire. Admis, 1810. En arrière sans
+nouvelles, décembre 1812.
+
+Ibrahim, nègre.--1782. Siout (Égypte). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. En arrière sans nouvelles.
+1812.
+
+Ioaric Drisse.--1779. En Abyssinie. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Légionnaire. 1807. Mort le 4
+octobre 1812.
+
+Jacob.--1789. Salmas (Perse). Admis d'ordre de M. le général Ornano,
+commandant la Garde impériale. 1814. Rayé, 1814, pour longue absence.
+
+Jaffaony Mitry.--1780. Jaffa (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809. En arriére sans nouvelles, du 9 décembre
+1812.
+
+Jannas Joanny[124].--1777 Chismez (Grèce). An VIII. Marseille, an XII.
+Brigadier.
+
+Jaure (Antoine).--An X. Campagnes: an XIV, 1806, 1807. Légionnaire,
+1807. Congédié avec retraite, 1809. Trompette.
+
+Joseph (Anna).--1784. Le Caire (Égypte). An VIII. Aux réfugiés, 1808.
+
+Joseph, nègre. Darfour (Afrique). Admis, 1808. Mort à l'hôpital de la
+Garde, 1809.
+
+Kaouam[125] (Michel).--1772. Tablet (Syrie). Admis, an X. Aux réfugiés,
+an XII.
+
+Kaouasse Kralil.--1734. Marseille, 1806.
+
+Karkou Mansour.--1780. Berouty. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, XIV,
+1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1813, 1814. Délégué auprès du
+général Maison, le 6 juin 1814, rayé ledit jour, admis à la solde des
+réfugiés égyptiens ledit jour. Brigadier, 1809.
+
+Kassalgui Jouanna.--1752. Le Caire. An VIII. Réformé, an X.
+
+Kassis (Anna).--1770. Jérusalem. An VIII. Mort le 7 frimaire, an XI.
+
+Kosmas Stephani.--1777, Smyrne (Grèce). An VIII, époque de
+l'organisation de la légion grecque en Égypte. Légionnaire, 1806.
+Maréchal des logis, le... (_sic_); cassé, 1809; réintégré, 1810. Tué à
+Bautzen le 22 mai 1813.
+
+Kosta (Moustapha).--1777. Chefa-Omar (Syrie). An VIII. Marseille, an
+XII. Brigadier.
+
+Kosta (Jacques).--1784. Chefa-Omar (Syrie). Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813, 1814. Rayé, par
+suite de longue absence, 1813. Porte-queue, 1809.
+
+Kosta Kralil.--1784. Chefa-Omar (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII,
+IX, XIV, 1806, 1807. 1808, 1809. Marseille, 1811.
+
+Koubroussy (Anna).--1781. Nazareth (Syrie). An VIII. Blessé deux fois à
+Eylau. Légionnaire du 14 avril 1807. Campagnes: ans VIII, IX, XIV, 1806,
+1807, 1808, 1809. Mort à Melun, le 24 janvier 1812, d'une maladie
+languissante de quinze mois. Maréchal des logis.
+
+Kourgy Dahoud. Marseille. 1807.
+
+Koury (Gabriel).--Admis, 1808. Campagnes 1810, 1811. En arrière sans
+nouvelles, 1812.
+
+Koury (Guirguès).--1752. Jaffa (Syrie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Koutcy (Anna).--1736. Marseille, 1806.
+
+Koutcy (Joseph).--1774. Jaffa (Syrie). Campagnes: ans VII, VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. A perdu l'œil droit par suite
+d'un coup de feu le 10 thermidor, an VII, à la prise d'Aboukir.
+Marseille. 1813.
+
+Koutcy Samarand.--1755. Jérusalem. An VIII. Réformé, an X.
+
+Koutcy Samann.--1776. Jérusalem. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, XIV,
+1806, 1807, 1808, 1809. Marseille, 1811.
+
+Koutcy Zacharie.--1760. Jérusalem. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Kouzy (Guirguès).--1756. Marseille, 1806.
+
+Kralil Grec.--1786. Le Caire. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, XIV,
+1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Congédié, 1814. Brigadier, 1809.
+
+Kruchon (Guirguès).--1779. Alep (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII,
+IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. En arrière sans nouvelles,
+du 9 décembre 1812.
+
+Lafleur Amza.--1781. Crimée (Moscovie). An VIII Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Congédié, 1814.
+
+Lambre (George).--1777. Ile de Seit (Archipel). An VIII. Campagnes: ans
+VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Marseille, 1813.
+Brigadier.
+
+Lepetit (Ouannis Arménie).--1782. Marseille, 1808.
+
+Magnati (Nicole-Athanase).--1774. Romélie (Morée). An VIII. Campagnes:
+ans VIII, IX, XIV, 1806. 1807, 1808, 1809. Aux réfugiés, 1811.
+
+Mahamet, nègre.--1776. En Abyssinie. An VIII. Déserté le 15 octobre
+1807.
+
+Mainotry Démétry.--1774. Credemony (Morée). An VIII. Marseille, an XII.
+
+Malati (Michel).--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811, 1812,
+1813. Rayé pour longue absence, 1813.
+
+Malte (Anna).--1780. Ile de Malte. An VIII. Marseille, 1807. Brigadier.
+
+Mansour, dit Gaix de Mansour.--Le Caire. Admis, 1808. Déserté. 1809.
+
+Mardiros (Jean).--1786. En Arménie. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Massahat.--1762. Ramleh (Syrie). An VIII. Marseille, an XII. Maréchal
+des logis chef.
+
+Masserie (Abdallah).--1789. Le Caire (Égypte). An VIII. Marseille, an
+XII.
+
+Masserie Achmet.--1783. Le Caire. An VIII. Rayé des cadres le 21 avril
+1807, pour cause de trop longue absence; était à l'hôpital de Vienne, en
+Autriche, du 2 nivôse, an XIV. Légionnaire du 14 mars 1806.
+
+Masserie Ismain.--1780. Le Caire. An VIII. Déserté, 7 janvier 1809.
+
+Masserie (Guirguès).--1792 (_sic_). An VIII. Réformé, an X.
+
+Masserie (Guirguès).--1792. Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810,
+1811. En arrière sans nouvelles, décembre 1812.
+
+Masserie Mikael.--1786. Le Caire. Campagnes: an VIII, IX, XIV, 1806,
+1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1813, 1814. Blessé d'un coup de sabre à
+Eylau, 1807. Rayé des contrôles, 20 avril 1814. Parti avec l'Empereur
+ledit jour.
+
+Masserie (Thomas).--1787. Le Caire. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806,1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Blessé d'un coup de sabre en
+Espagne, le 5 septembre 1810. Marseille, 1813.
+
+Messate Kralil.--Maréchal des logis.
+
+Michalouat Ayous.--1775. Nazareth. An VIII. Blessé d'un coup de feu au
+cou à Eylau (1807); tué le 2 mai 1808 à la bataille de Madrid.
+
+Mihina Hissa.--1757, Chefa Omar (Syrie). An VIII. Mort le 25 thermidor,
+an XI. Maréchal des logis.
+
+Mikael Ellon.--1753. Alep (Syrie). An VIII. Marseille, an XII.
+
+Mikael (Ibrahim).--1779. Le Caire (Égypte). An VIII. Marseille, 1807.
+
+Mikael (Joseph).--1781. Souples (Égypte)[126]. An X. Marseille, an XII.
+
+Mirza le grand.--1782. En Arménie. An VIII. Mort le 17 pluviôse, an
+XIII.
+
+Mirza le grand (Daniel).--1784. Chusue[127] (Arménie). An VIII.
+Campagnes: ans VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811.
+Lieutenant, 1811. Lieutenant au 2e corps des lanciers, 5 août 1814. Doté
+de 500 francs. Légionnaire du 14 mars 1806.
+
+Mouskou Soliman.--1760. Crimée (Petite Tartarie). An VII. Campagnes: ans
+VII, VIII, IX, XII, XIII, XIV, 1806, 1807, 1808. Blessé de deux coups de
+feu, le 7 germinal, an VIII, à la reprise de Damiette; d'un coup de
+sabre à l'affaire de Benavente en Espagne le 29 décembre 1808, où il fut
+fait prisonnier. Porté mal à propos déserteur. Évadé des prisons de
+l'ennemi et rentré en France le 30 septembre 1810. Maréchal des logis,
+an X. Légionnaire du 14 mars 1806. Marseille 1813.
+
+Mouty Nathan.--Admis, 1808. Campagnes: 1810. 1811. Congédié, 1814.
+
+Nadar Houabé.--1757. Jaffa (Syrie). An VIII. Réformé, an X, et mis au
+rang des réfugiés.
+
+Nassar (Francis).--1781. Nazareth. Admis, an X. Campagnes: an XIV, 1806,
+1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1813, 1814. Tué le 28 janvier 1814.
+Brigadier, 1809.
+
+Nia (Anna).--En Géorgie. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. En arrière
+sans nouvelles, décembre 1812.
+
+Nicodemœus.--1769. An VIII. Aux réfugiés, 1806. Maréchal des logis.
+
+Ouadie (Joseph).--1781. Chefa-Omar (Syrie). An VIII. Reformé, an X.
+
+Ouannis (Antoine).--1759. Jaffa (Syrie). An VIII. Marseille, an XII.
+
+Ouasef (Joseph).--1787. Le Caire. Admis, 1808. Marseille, 1809.
+
+Panayanny (Constantin).--1777. Ile d'Amorgo (Archipel). An VIII.
+
+Papaouglou (Nicole).--1786. Chismé (Natolie). Admis, an X. Campagnes:
+ans XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813, 1814.
+Légionnaire. 1806. Rayé de l'effectif le 20 avril 1814. Parti avec
+l'Empereur ledit jour. Maréchal des logis.
+
+Paskalis.--1782. Ghirgheh (Égypte). An VIII. Campagnes: VIII, IX, XIV,
+1806, 1807, 1808. Tué en 1808, à la révolte de Madrid.
+
+Pelatti (Antoine).--1774. Ile de Rhodes (Archipel). An VIII. Marseille,
+an XII.
+
+Pétrous.--1765. Ouerakem (Arménie). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807. Rayé des contrôles, le 11 mars 1808, pour passer au
+service du vice-roi d'Italie.
+
+Quisse Achmet.--1781. Le Caire. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, XIV,
+1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1813, 1814. Blessé de cinq coups de
+bayonnette à Austerlitz et d'un coup de sabre à Altenbourg. Congédié,
+1814.
+
+Rabagenni Constanti.
+
+Ramlaoui Abou Ebel.--1751. Marseille, 1806.
+
+Ramlaoui (Christophe).--1779. Ramleh (Syrie). An VIII. Aux réfugiés,
+1806.
+
+Ramlaoui Joubrance.--1780. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, XIV, 1806,
+1807, 1808, 1809, 1810. Brigadier, 1813. Congédié, 1814.
+
+Renno (Jean).--1777. Saint-Jean d'Acre (Syrie). Ans VI, VII, VIII, IX,
+XII, XIII, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813, 1814,
+1815. Blessé de deux coups de baïonnette à Austerlitz, d'un coup de feu
+à la révolte de Madrid (1808); d'un éclat d'obus à Waterloo (1815). Le
+24 mai 1809, à l'affaire de Pradamesen (Espagne), fit, dans une charge,
+100 prisonniers espagnols; à Courtray (1814), eut un cheval tué sous lui
+en enlevant, avec un petit nombre de Mameloucks, une pièce de canon à
+130 cuirassiers saxons; chargea un pelolon de 180 cavaliers prussiens,
+les ramena à plus d'une lieue, fit des prisonniers et mit beaucoup
+d'hommes hors de combat. Sous-lieutenant à l'armée d'Italie, an VI;
+sous-lieutenant interprète à l'armée d'Égypte; lieutenant en 1er aux
+Mameloucks, an X; capitaine, 1807; chef d'escadrons de chevau-légers
+lanciers, 5 août 1814; chevalier de la Légion d'honneur, an XII;
+officier, 1806; doté de 1.000 francs, 1808. Chevalier de Saint-Louis, 27
+février 1815. Licencié avec demi-solde, 22 décembre 1815. Mort à Melun,
+1818.
+
+Riscalla, nègre.--1785. Darfour (Afrique). Admis, an XI. Aux réfugiés,
+1806.
+
+Rosette Mikael.--1776. Rosette (Égypte). An VIII. Marseille, 1808.
+
+Roustam Raza.--Tiflis (Géorgie). Signalement: taille 1m,74, visage rond,
+front ordinaire, yeux roux, nez ordinaire, bouche moyenne, menton rond,
+cheveux et sourcils châtains. Admis le 2 germinal an X. Congédié le 25
+août 1806.
+
+Rudjéri (Pietro).--1781. Tinos (Archipel). Admis, an X. Campagnes: an
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813. Prisonnier le 5
+mars 1813. Rentré, 4 mars 1814. Rayé de l'effectif le 20 avril 1814;
+parti avec l'Empereur ledit jour. Maréchal des logis, 1814. Lieutenant
+en second de Chasseurs à cheval, 30 avril 1815. Retraité à Melun, 1815.
+
+Saboubé (Nicolas).--1780. Damas (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII,
+IX, XIII, XIV, 1806, 1807. Marseille, 1808.
+
+Sacre (Anna).--1775. Damas (Syrie). An VIII. Marseille, an XII. Maréchal
+des logis.
+
+Sacre (Joseph).--1757. Damas (Svrie). An VIII. Marseille, an XII.
+
+Saka (Joseph).--1779. Bethléem, an VIII. Marseille, an XII.
+
+Saladar (Anna).--1758. Damiette (Égypte). An VIII. Mort le 5 germinal an
+XI.
+
+Salam Achmet.--1777. Siout (Égypte). An VIII. Marseille, 1806.
+
+Salem.--1781. Haganiée (Égypte). Admis, 1813. Campagnes: ans VII (au 21e
+d'infanterie légère), VIII, IX, XII, XIII, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809,
+1812, 1813, 1814. Congédié, 1814.
+
+Salek Chaoud.--1779. Chefa-Omar (Syrie). An VIII. Marseille, an XII.
+
+Salek (Ibrahim).--Le Caire. Admis, 1808. Marseille, 1809.
+
+Saloume.--1751. Chefa-Omar (Syrie). Nommé lieutenant dans la 1re
+compagnie des Syriens, an VII. Capitaine, an VIII. Admis avec son grade,
+an X. Campagnes: ans VII, VIII, IX. Légionnaire, an XII. Marseille 1806.
+
+Saloume Daoud.--1768. Saint-Jean d'Acre (Syrie). An VIII. Marseille, an
+XII. Brigadier.
+
+Samain (Ibrahim)[128].
+
+Samanne (Anna).--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811,
+Marseille, 1811.
+
+Sarage Soliman.--1771. Druse (Syrie). Admis, an X. Campagnes: an XIV,
+1806, 1807, 1808, 1809. Aux réfugiés, 1811. Brigadier, an X.
+
+Scipion, nègre.--1787. Chaloume (Arabie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Seimen (Ibrahim). V. Samain (Ibrahim).
+
+Sélim, nègre. 1781. Dartous (Arabie). Admis, an X. Mort, 1808.
+
+Sélim, nègre.--1784. Darfour (Afrique). Admis, an XI. Mort, an XII.
+
+Sera Faraje, nègre.--1780. En Abyssinie. Rayé des contrôles, le 1er juin
+1806.
+
+Sera (Joseph).--1790. En Arménie. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Sera (Joseph).--1791. En Géorgie. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811.
+Prisonnier à Moscou le 16 octobre 1812.
+
+Sera (Petrus).--1777.
+
+Sera (Pierre).--1776. Ile de Chio (Archipel). An X. Marseille, an XII.
+
+Soliman Moufta.--Darfour (Afrique). Admis, 1808. Renvoyé au bataillon
+colonial à Marseille, 1810.
+
+Soliman Salamé.--1777. Bethléem. Entré au service de l'état-major de
+l'armée d'Égypte, an VI. Campagnes: ans VII, VIII, IX, XII, XIII, XIV,
+1806, 1807, 1808, 1810, 1811, 1812, 1813, 1814, 1815. Blessé à
+Héliopolis; à la révolution de Madrid. Maréchal des logis, an VIII;
+sous-lieutenant, an X; lieutenant en second, an XIV; en premier, 1813;
+capitaine lieutenant en premier dans les Chasseurs royaux de France, 16
+décembre 1814; attaché, comme interprète, à l'armée d'Afrique, 1830.
+Légionnaire, an XII. Doté de 500 francs, 1808. Retraité à Melun, 1815.
+
+Soubé (Joseph).--1785. Chefa-Omar. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Mort à l'hôpital des
+Trinitaires de Vilna 1814, par suite de blessure.
+
+Stati (Andréa).--1777. Brebison. An VIII. Déserté, 1807. Brigadier.
+
+Taieb (Jacob).--Tunis. Admis, 1811. Congédié, 1814.
+
+Talami Moussa.--1764. Bethléem. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Taloute Abdel, nègre. 1781. En Abyssinie. An VIII. Campagnes: ans VIII,
+IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809. En arrière sans nouvelles, du 12
+décembre 1812.
+
+Taloute Farage.--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. En
+arrière sans nouvelles, décembre 1812.
+
+Targha (Joseph).--1767. Jaffa (Syrie). An VIII. Marseille, an XII.
+
+Thomas.--1790. Salmas (Perse). Admis, d'ordre de M. le général Ornano,
+commandant la Garde impériale, 1814. Rayé, 1814, pour longue absence.
+
+Tubiané (David).--Tunis. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. En arrière
+sans nouvelles, décembre, 1812.
+
+Vassily (Paul).--1779. Tayrindroff (Russie). Admis, 1809. Campagnes:
+1810, 1811. Déserté avec armes et bagages en Espagne, 1811.
+
+Vidal (Nicolas).--1778. Smyrne. An VIII. Rayé, 1806.
+
+Youdi Salem.--1789. Le Caire. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, XIV,
+1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813, 1814. Congédié, 1814.
+
+Zarubé (Nicole).--1780. Marseille, 1808.
+
+Zalaouy (Joseph).--1762. Zala (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. En arrière sans nouvelles, le 9
+décembre 1812. Rentré des prisons de l'ennemi, 1814.
+
+Zaoué (Anna).--1783. Jérusalem (Syrie). An VIII. Marseille, 1808.
+
+Zoumero Bannans.--1765. Jaffa (Syrie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Zoumero Moussa.--1792 (_sic_). Jaffa (Syrie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Zoumero Moussa.--1789. Saint-Jean d'Acre (Syrie). Admis trompette dans
+les Mameloucks en Égypte, le 4 mai 1799. Campagnes: 1810, 1811.
+Brigadier, 1814.
+
+
+
+
+ACTE DE DÉCÈS DE ROUSTAM
+
+MAIRIE DE DOURDAN (SEINE-ET-OISE)
+
+
+_Extrait du registre des actes de décès de la commune de Dourdan (année
+1845)._
+
+Du dimanche sept décembre mil huit cent quarante-cinq, à dix heures du
+matin.
+
+Acte de décès de sieur Roustam Raza, âgé de soixante-quatre ans, ancien
+Mameluck de l'empereur Napoléon, né à Tiflis, en Géorgie, rentier
+domicilié à Dourdan, où il est décédé aujourd'hui, à cinq heures et
+demie du matin, époux de dame Alexandrine-Marie-Marguerite Douville,
+actuellement sa veuve, demeurante à Dourdan.
+
+Les témoins ont été: 1º M. François-Valentin Mazure, âgé de
+cinquante-deux ans; 2º M. François-Joseph Baulot, âgé de cinquante-six
+ans, tous deux propriétaires, demeurans à Dourdan, amis du
+défunt--lesquels ont signé avec nous, deuxième adjoint, délégué de M. le
+Maire de la ville de Dourdan, après lecture, le décès constaté
+conformément à la loi.
+
+Signé au registre V. MAZURE, BAULOT, MÉNARD.
+
+ * * * * *
+
+ICI GÃŽT
+
+ROUSTAM RAZA
+
+ANCIEN MAMELUCK DE L'EMPEREUR NAPOLÉON
+
+Né à Tiflis en Géorgie, mort à Dourdan
+à l'âge de 64 ans.
+
+Il a emporté avec lui les regrets
+d'une famille dont il était bien
+justement chéri--Qu'il repose
+en paix parmi ceux qui l'ont
+apprécié et aimé.
+
+ * * * * *
+
+ICI REPOSE
+
+A. M. M.
+DOUVILLE
+
+VEUVE ROUSTAM RAZA
+
+née à Paris le 21 janvier 1789
+décédée à Versailles
+le 21 juillet 1857
+
+regrettée de ses enfants
+et de ses amis.
+
+
+
+
+NOTES
+
+[1: Le mot _mamluck_, en arabe, signifie esclave.]
+
+[2: V. _Napoléon et la Garde impériale_, par E. Fiévée.]
+
+[3: Voici le certificat que lui délivra, le 12 septembre 1803, le baron
+Larrey, chirurgien en chef de l'armée d'Égypte:
+
+«C'est pendant la campagne de Syrie que Jacob nous a donné, surtout, des
+preuves de zèle, de dévouement et d'humanité. À Chefa-Omar, il a
+prodigué aux blessés de l'hôpital que nous y avions, des soins attentifs
+et une partie de ses revenus. Il les a garantis plusieurs fois de
+l'attaque des Arabes du désert. C'est à lui que le chirurgien-major de
+cet hôpital, Wadellenk, dut son salut: il l'arracha des mains des Arabes
+qui l'avaient attaqué dans son passage pour se rendre au quartier
+général, pansa ses blessures et lui donna l'hospitalité jusqu'au moment
+où son état lui permit de se faire transporter au camp devant Acre.
+
+«Je l'ai vu plusieurs fois, ce brave Sheik, partager nos périls et nos
+fatigues, avec un courage et une constance peu communs. Enfin, pendant
+deux années que j'ai été à portée de le voir, je lui ai toujours connu
+les sentiments bien prononcés d'un véritable ami des Français, et de
+l'honnête citoyen.»]
+
+[4: Voir _Toulon et les Anglais en 1793, d'après des documents inédits_,
+par Paul Cottin.]
+
+[5: En 1815, les Mameloucks réfugiés à Marseille devinrent les victimes
+de la Terreur blanche: leurs femmes, leurs enfants, poursuivis par la
+populace, furent tués à coups de fusils dans les rues et sur le port, où
+ils s'étaient enfuis.]
+
+[6: Il obtint son congé le 25 août 1806. Voir ce qu'il dit à ce sujet,
+chapitre IV.]
+
+[7: Voir leurs noms aux appendices.]
+
+[8: Arrêté du 25 décembre 1803 et décret du 29 juillet 1804.]
+
+[9: Voir ces noms dans notre liste des Mameloucks, à l'appendice.
+
+Il faut y ajouter ceux de Henry Dayet, maréchal des logis chef, Étienne
+Erard et Jean Rocher, mais ils n'étaient point orientaux.]
+
+[10: Décret du 21 mars 1815.]
+
+[11: Bien qu'originaire de Hongrie, ce mamelouck n'en avait pas moins
+fait partie de la compagnie de Janissaires formée en l'an VIII.]
+
+[12: Voir ces noms à la liste alphabétique des Mameloucks.]
+
+[13: _Napoléon Ier et la Garde impériale_, texte par Eugène Fiévée, des
+Archives de la Guerre, dessins par Raffet. Paris, 1859.]
+
+[14: Voir Frédéric Masson, _Napoléon chez lui_.]
+
+[15: V. _Vieux papiers, vieilles maisons_, par Georges Lenôtre (4e
+série, 1910).]
+
+[16: Voir les _Souvenirs de jeunesse_ de Francisque Sarcey. Cette maison
+existe encore, au coin de la rue de la Poterie et de la route d'Étampes,
+et sert d'école communale. Seule, l'entrée a été modifiée: la porte qui
+donne sur la route d'Étampes et l'avenue de tilleuls a été remplacée par
+une grille.
+
+Nous devons ce renseignement à M. le docteur Gillard, l'érudit médecin
+de Suresnes. Il le tient de M. Denizet, son parent, qui habite Dourdan,
+et qui a eu l'obligeance de faire lui-même, dans le pays, une enquête à
+ce sujet.]
+
+[17: On trouvera, dans ce livre, les fac-similés de sa tombe et de sa
+maison. Nous devons ces photographies à M. Marcel Houy, secrétaire de la
+mairie de Dourdan, auquel nous en adressons nos remerciements.]
+
+[18: Nous en devons la communication à MM. Léon Hennet et J.-B. Marleix,
+les savants conservateurs des Archives Administratives du Ministère de
+la Guerre, auxquels nous sommes heureux d'en exprimer ici notre bien
+vive gratitude.]
+
+[19: Le titre de ces _Souvenirs_ porte, dans le texte original: _La vie
+privée de sier_ (sic) _R.-R., jusqu'à 1814_. Le manuscrit est, pour la
+plus grande partie, autographe. Nous signalerons les pages écrites sous
+la dictée de Roustam.]
+
+[20: Son nom était Boudchi-Vari; elle était de Tiflis. (_Note du ms._)
+
+Cette note est, ainsi que les suivantes du manuscrit, d'une autre main
+que celle de Roustam.]
+
+[21: Malek-Majeloun, gouverneur de Gandja, forteresse dépendant de la
+Perse. (_Note du ms._)
+
+Cette ville de Gandja, ou Iélisavetpol, appartient aujourd'hui à la
+Russie. À 170 kilomètres au sud-est de Tiflis.]
+
+[22: À Choucha, forteresse, capitale de la province de Karabagh. (_Note
+du ms._)
+
+Choucha, qui fait partie du gouvernement d'Iélisavetpol, est située sur
+un affluent du fleuve Kour.]
+
+[23: Alors elle était à Choucha, dans la forteresse, pour sa sûreté.
+(_Note du ms._)]
+
+[24: L'Arménie. (_Note du ms._)]
+
+[25: Ibrahim-Khan, gouverneur de Choucha (guerre entre l'Arménie et les
+Persans). (_Note du ms._)]
+
+[26: Artakan, qui allait contre Ibrahim-Khan. (_Note du ms._)]
+
+[27: À sept ans. (_Note du ms._)]
+
+[28: À trente lieues de Gandja, entre Tiflis et le Caucase (_Note du
+ms._)
+
+Il s'agit probablement de Ksarka, au nord de Tiflis, sur le fleuve
+Kour.]
+
+[29: Il m'a fait donner un verre de bière. (_Note du ms._)]
+
+[30: Commissionnaire. (_Note du ms._)]
+
+[31: J'étais resté une heure absent. (_Note du ms._)]
+
+[32: Je tiens ces détails de ma sœur. (_Note du ms._)]
+
+[33: Mon père adoptif, trompeur, me faisait donner le signalement de ma
+mère. (_Note du ms._)]
+
+[34: Giarra. (_Note du ms._)]
+
+[35: Le Lesghistan, ou pays des Lesghis, peuple nomade du Caucase
+oriental, très répandu dans le Daghestan.]
+
+[36: À Giarra. (_Note du ms._)]
+
+[37: Ville de la province de Térek (Russie méridionale), sur le Térek,
+et à 55 kilomètres de la mer Caspienne.]
+
+[38: 1.800 francs. (_Note du ms._)]
+
+[39: Quarantaine. (_Note du ms._)]
+
+[40: Rachide, nom égyptien de Rosette.]
+
+[41: Les Français n'étaient pas encore en Égypte. (_Note du ms._)]
+
+[42: Le voyage a duré deux mois. Cinq cents Mameloucks et leurs femmes
+avec eux sur des chameaux. (_Note du ms._)]
+
+[43: (Gizeh). Bataille des Pyramides. (_Note du ms._)]
+
+[44: Parce que le Grand Caire était occupé par les Français. Il avait
+avec lui huit cents Mameloucks. (_Note du ms._)]
+
+[45: Sheik El Bekri, chef du civil. Espion de Bonaparte, très dévoué.
+C'était pour cela qu'il avait des Mameloucks. (_Note du ms._)]
+
+[46: Gâteaux. (_Note du ms._)]
+
+[47: Il était avec ses Mameloucks dans le désert. (_Note du ms._)]
+
+[48: Je vis pour la première fois Bonaparte quand il revint de
+Saint-Jean d'Acre. El Bekri va au-devant de lui avec ses Mameloucks.
+Tous les grands personnages avec nous. Cheval noir magnifique, tout
+équipé à la mamelouck. Effet de la première vue: couvert de poussière,
+haletant. Bottes à retroussis. Culottes blanches casimir. Habit de
+général. Visage basané. Cheveux poudrés longs et la queue. Pas de
+favoris. (_Note du ms._)]
+
+[49: Je l'ai vu chez El Bekri. Je servais avec mes camarades: Potage.
+Riz cuit dans du bouillon de poulet Porcelaine de Chine. Pour Bonaparte,
+une timbale d'argent. On fit venir du vin de Chambertin. Les Turcs
+boivent à même la bouteille. Vu passer la bouteille, en disant: «Fellah,
+à vous!» L'empereur et son état-major accroupi à la mamelouck, sur un
+double coussin. (_Note du ms._)]
+
+[50: Eugène de Beauharnais. Roustam écrit _Ugène_.]
+
+[51: Elias Massad, lieutenant de la seconde compagnie des Syriens,
+formée en l'an VIII par le général Bonaparte.]
+
+[52: Hébert, plus tard concierge à Rambouillet, avec pension de 1.200
+livres sur la cassette particulière, outre ses gages.]
+
+[53: Je suis resté six jours avec lui. (_Note du ms._)]
+
+[54: Il s'était embarqué à Boulak. (_Note du ms._)]
+
+[55: Fischer, maître d'hôtel contrôleur, est pris d'un accès de folie
+furieuse le jour du combat de Landshut (1809). Renvoyé en France, il est
+placé dans une maison de santé. Néanmoins, l'Empereur lui continue son
+traitement de 12.000 francs pendant quatre ans, dans l'espoir qu'il
+guérira. Il est alors mis à la retraite avec une pension de 6.000 francs
+(V. Frédéric Masson, _Napoléon chez lui_.)]
+
+[56: P. Amédée-Émilien-Probe Jaubert (1779-1847), orientaliste, premier
+secrétaire interprète de Bonaparte, en Égypte, membre de l'Institut en
+1830.]
+
+[57: On avait désigné un homme pour conduire les chevaux à Alexandrie.
+(_Note du ms._)]
+
+[58: Ali, mamelouck ramené d'Égypte par Bonaparte, et par lui donné à
+Joséphine. Laid, méchant, dangereux. On finit par l'envoyer à
+Fontainebleau, comme garçon d'appartement.
+
+L'Empereur le remplaça par Louis-Étienne Denis, né à Versailles. On
+l'appela Ali. Il accompagna l'Empereur à l'île d'Elbe et à Sainte-Hélène
+(V. Frédéric Masson, _Napoléon chez lui_.)]
+
+[59: Il était parti dans un autre canot que le mien; j'étais bien
+inquiet. J'avais dix-sept ans et demi. (_Note du ms._)]
+
+[60: Sur la frégate de Bonaparte, deux chèvres pour le café à la crème.
+M. Fischer déjeunait toujours avec une grande jatte. Je me fâche.
+L'Empereur m'entend. Il veut que je déjeune avec du café.
+
+Une tempête sur les côtes barbaresques, en allant en Corse. L'Empereur
+dînait gaiement avec Lavalette et plusieurs autres. Un coup de vent fait
+renverser Lavalette, et l'Empereur de rire: «Ses jambes sont si courtes!
+Il boulotte!» Une autre fois, il lisait devant sa lanterne de papier. Le
+feu prend. Bonaparte arrache et jette à la mer. (_Note du ms._)]
+
+[61: À Ajaccio. (_Note du ms._)]
+
+[62: Gérard-Christophe-Michel Duroc (1772-1813), futur Grand Maréchal du
+palais, était alors chef de bataillon d'artillerie et aide de camp de
+Bonaparte.]
+
+[63: Mon poignard en jade. (_Note du ms._)]
+
+[64: En voiture.--M. Hébert, valet de chambre, Danger, chef de cuisine.
+(_Note du ms._)]
+
+[65: Dans leur voiture. (_Note du ms._)]
+
+[66: Elle allait s'établir. (_Note du ms._)]
+
+[67: Chefs de cuisine de Bonaparte. Le premier, qui faillit trouver la
+mort dans cette aventure, fut retraité avec la place de garde des
+bouches, à Fontainebleau (V. Frédéric Masson, _Napoléon chez lui_).]
+
+[68: Caroline, Pauline étaient en pension chez Mme Campan. Hortense,
+fille de Joséphine, épousa Louis. (_Note du ms._)]
+
+[69: À son arrivée à Paris, jalousie: un nommé Rible l'appelle
+_esclave_. Fureur. Il se plaint: «N'avais-tu pas ton poignard?» Puis se
+ravisant: «ou, du moins, des coups de bâton? Toi, esclave! Suis-je un
+Bey ou un Pacha?» (_Note du ms._)]
+
+[70: Suë, médecin en chef de l'hôpital de la Garde, établi au
+Gros-Caillou.]
+
+[71: Il partait pour l'Italie, Marengo. (_Note du ms._)]
+
+[72: Ce portrait, exécuté à la demande de Madame Campan, lui fut donné.
+Voir la _Correspondance de Madame Campan avec la reine Hortense_.]
+
+[73: Surveillante de l'infirmerie. (_Note du ms._)]
+
+[74: Voir, aux pièces justificatives ci-après, le détail des effets
+d'habillement délivrés à chaque Mamelouck, après son admission au
+Corps.]
+
+[75: Boutet, directeur de la manufacture d'armes de Versailles.]
+
+[76: Jean-Noël Lerebours (1762-1840), opticien, membre du bureau des
+Longitudes en 1824.]
+
+[77: Un des chefs de cuisine de l'Empereur.]
+
+[78: Ancien grec. (_Note du ms._)]
+
+[79: Il venait de Saint-Cloud. (_Note du ms._)]
+
+[80: À minuit. Il logeait au château. (_Note du ms._)]
+
+[81: J'étais chargé de ses armes de guerre. (_Note du ms._)]
+
+[82: M. Méneval. (_Note du ms._)]
+
+[83: On a dit à tort que le portrait de Roustam se trouvait sur
+l'aquarelle d'Isabey représentant l'Escalier du Louvre. Le Mamelouk
+peint n'est pas Roustam.]
+
+[84: Saint-Cloud. (_Note du ms._)]
+
+[85: Mot italien signifiant filon, mine, argent.]
+
+[86: M. Frédéric Masson nous a communiqué, d'après le manuscrit des
+comptes de la _Petite Cassette_, la note de ce que l'Empereur a donné à
+Roustam, de nivôse an XIII à janvier 1814:
+
+An XIII. 1er nivôse.--Acheté pour Roustan 500 francs de rente sur le
+Grand-Livre: 5.804 francs.
+
+1806.--12 février.--Pour le dîner de noces de Roustan: 1.341 francs.
+
+1810.--1er février.--Gratification de cent louis (une année de gages):
+2,000 francs.
+
+--31 décembre.--À Roustan: 3.000 francs.
+
+1811.--25 novembre.--À Roustan, gratification: 4.000 francs.
+
+1813.--7 janvier.--À Roustan, mameluck, gratification: 6.000 francs.
+
+1814.--2 janvier.--Gratification à Roustan: 6.000 francs.]
+
+[87: Pierre Mérat, né à Versailles le 29 juillet 1776, entré au service
+en 1793. Maréchal des logis chef, puis lieutenant en second,
+porte-étendard de la compagnie des Mameloucks. Légionnaire.]
+
+[88: Le baron Delaitre, chef d'escadrons, commandant la compagnie de
+Mameloucks en 1807.]
+
+[89: Joseph-Barthélemy Clair, baron de Bongars (1762-1833), colonel en
+1812, était lieutenant de la vénerie en 1805, sous les ordres de Murat,
+Grand Veneur.]
+
+[90: Sans doute possible, il s'agit de M. de Tournon, chambellan et
+officier d'ordonnance de l'Empereur, membre de la Légion d'honneur le 14
+février 1807.]
+
+[91: Ce jour, pendant que l'Empereur consultait sa carte avec Mirza,
+mamelouck de Bessières, je m'éloigne pour manger de l'oseille sauvage,
+un boulet ricoche et manque me tuer. (_Note du ms._)
+
+On trouvera deux Mirza, dans la liste générale des Mameloucks, publiée
+dans nos Appendices: l'un, Mirza, dit le grand, était mort depuis 1805,
+et l'autre, Daniel Mirza, dit le petit, ancien Janissaire, brigadier en
+1805, décoré en 1806, maréchal des logis en 1807, était lieutenant
+depuis 1811. Mais peut-être fut-il officier d'ordonnance de Bessières.]
+
+[92: Armand-Augustin-Louis, marquis de Caulaincourt, duc de Vicence
+(1772-1827), général de division depuis 1805, Grand Écuyer de
+l'Empereur.]
+
+[93: Après Wagram. (_Note du ms._)]
+
+[94: Il finirait par y trouver une mine. (_Note du ms._)]
+
+[95: Il s'agit évidemment du général Guyot; mais l'anecdote est en
+contradiction avec ses états de services qui sont des plus brillants.
+Claude-Étienne Guyot (1768-1837) fut créé comte en 1813.]
+
+[96: Bizouard, caissier de recettes à la Banque de France.]
+
+[97: Le docteur Lanefranque devint médecin par quartier de l'Empereur.]
+
+[98: À partir de cet endroit, l'écriture n'est plus de la main de
+Roustam.]
+
+[99: On sait que le comte de Lavalette était directeur général des
+postes depuis 1802.]
+
+[100: Claude-François, baron de Méneval (1778-1850), secrétaire de
+l'Empereur.]
+
+[101: Il était intéressé et trichait; enfin, on disait de lui: «Il
+jouerait des haricots qu'il tricherait encore!» (_Note du ms._)]
+
+[102: Voilà ce que j'ai su depuis. (_Note du ms._)]
+
+[103: Le baron de la Bouillerie, trésorier général de la Couronne.]
+
+[104: Le baron Dubois, chirurgien-accoucheur de l'Impératrice.]
+
+[105: La comtesse de Montesquiou, gouvernante des Enfants de France.]
+
+[106: Le Grand Maître des Cérémonies était le comte Louis-Philippe de
+Ségur (1753-1830), auteur des célèbres _Mémoires_, sénateur en 1813.]
+
+[107: Deux journées avant Smorgoni-Molodetchno. Adieux de l'Empereur à
+l'armée.--C'est là que fut rédigé secrètement le 29e et dernier bulletin
+de la Grande-Armée. (_Note du ms._)]
+
+[108: M. Frédéric Masson nous communique une rectification de ce
+passage, d'après le _Livret de la petite cassette_, tenu par Méneval:
+
+«5 décembre, à Smorgoni, à Constant, pour le nécessaire de Sa Majesté,
+14.000.»
+
+Donc, c'est à Constant, et non à Roustam, que l'argent fut remis. Il n'y
+a pas eu de confusion de noms, car, en suite de la note de Méneval, se
+trouve l'arrêté de compte authentique, de la main de l'Empereur, daté du
+5 décembre et paraphé avec soin.]
+
+[109: Des Polonais et ensuite des Napolitains de la Garde Royale. (_Note
+du ms._)]
+
+[110: À Compranoï, d'autres disent Osmiania. (_Note du ms._)]
+
+[111: Miedniki. Il envoie Maret au-devant de Murat pour lui dire que
+Vilna était approvisionné. Ici s'arrête la relation de Ségur concernant
+Napoléon, qu'il fait arriver à Paris sans transition. (_Note du ms._)]
+
+[112: Le baron de Saint-Aignan, écuyer de l'Empereur, ministre
+plénipotentiaire près les Maisons ducales de Saxe.]
+
+[113: Il arriva soudainement à Paris le 19 décembre, deux jours après la
+publication, à Paris, de son vingt-neuvième bulletin. (_Note du ms._)]
+
+[114: Gérard Lacuée, colonel du 19e de ligne, tué à Gunzbourg, le 5
+octobre 1805. Il était neveu de Jean-Gérard Lacuée, le général de
+division, membre de l'Institut.]
+
+[115: C'est à dire «admis au corps des Mameloucks, en 1810.»]
+
+[116: C'est-à-dire «admis aux réfugiés de Marseille en 1813».]
+
+[117: Il faut lire: «Né en 1774, à Jaffa (Syrie). Entré au service le
+1er messidor an VIII, époque de l'organisation en Égypte, des compagnies
+de Janissaires. Admis au nombre des réfugiés de Marseille en l'an XII.»]
+
+[118: C'est-à-dire porte-étendard. On sait que, dans le drapeau des
+Mameloucks, figurait une queue de cheval.]
+
+[119: Choucha (?).]
+
+[120: Choucha (?).]
+
+[121: Tiflis (Géorgie?).]
+
+[122: D'après une lettre de Séraphin Baddon (_sic_), son fils, cet
+officier aurait reçu de nombreuses blessures dans ses campagnes et fait
+partie du bataillon qui suivit l'Empereur à l'île d'Elbe.]
+
+[123: Ces états de services ont été fournis par Hamaouy lui-même, sous
+la Restauration, époque où il multipliait ses démarches pour être nommé
+membre de la Légion d'honneur, ce que, du reste, il ne put obtenir. Il
+affirmait avoir rendu des services signalés aux Français en Égypte comme
+«grand Douanier du Caire» et avancé de fortes sommes à sa compagnie,
+lors de son retour en France, mais son dossier ne contient pas les
+preuves de ses allégations.]
+
+[124: Nom orthographié ailleurs Joanny Janien.]
+
+[125: Nom orthographié ailleurs Kaonain.]
+
+[126: Siout (?).]
+
+[127: Choucha (?).]
+
+[128: Nom orthographié ailleurs _Seimen_.]
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs de Roustam, mamelouck de
+Napoléon Ier, by Raza Roustam
+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+Literary Archive Foundation
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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new file mode 100644
index 0000000..d53931c
--- /dev/null
+++ b/33534-8.txt
@@ -0,0 +1,7087 @@
+The Project Gutenberg EBook of Souvenirs de Roustam, mamelouck de Napoléon
+Ier, by Raza Roustam
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Souvenirs de Roustam, mamelouck de Napoléon Ier
+ Introduction et notes de Paul Cottin
+
+Author: Raza Roustam
+
+Release Date: August 25, 2010 [EBook #33534]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS DE ROUSTAM ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+SOUVENIRS DE ROUSTAM
+
+Mamelouck de Napoléon Ier
+
+
+INTRODUCTION ET NOTES DE PAUL COTTIN Bibliothécaire à l'Arsenal.
+
+
+PRÉFACE de Frédéric Masson de l'Académie Française.
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PRÉFACE
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+I
+
+Ma famille.--Mon père nous quitte.--Je reste avec ma mère et mes
+soeurs.--Guerre entre l'Arménie et la Perse.--Nous nous réfugions dans
+une forteresse.--Dangers courus.--Mort de ma soeur Begzada.--Nous partons
+rejoindre notre père.--Séparé des miens, pendant le voyage, je suis
+vendu sept fois comme esclave.--Un marchand m'emmène à Constantinople et
+me vend à Sala-Bey.--Mon arrivée au Caire.--Sala Bey m'incorpore dans
+ses Mameloucks.--Nous partons pour la Mecque.--A notre retour, nous
+trouvons l'Égypte occupée par les Français.--Nous gagnons Saint-Jean
+d'Acre, où Sala Bey est assassiné par Djezzar-Pacha.--Mon retour au
+Caire.--Le général Bonaparte autorise le sheik El Bekri à me prendre à
+son service.--Le sérail du cheik.--Je veux épouser sa fille.--Bonaparte
+à Saint-Jean d'Acre.--Aboukir.--Scènes violentes avec un
+Mamelouck.--Intempérance d'El Bekri.--Le champagne du prince
+Eugène.--J'entre au service du général Bonaparte.
+
+
+II
+
+Départ de Bonaparte pour Alexandrie.--En route, je charge les Arabes, ce
+qui me vaut un poignard d'honneur du général en chef.--Embarquement pour
+la France.--Mes inquiétudes.--Le général me rassure.--Relâche à
+Ajaccio.--Une plaisanterie de mauvais goût.--Débarquement à
+Fréjus.--Berthier m'emprunte un sabre, cadeau du général.--Départ de
+celui-ci pour Paris.--Ses bagages et sa Maison prennent la route
+d'Aix-en-Provence.--Notre convoi pillé par des brigands.--J'écris au
+général Bonaparte pour lui rendre compte de l'incident.--J'arrête de ma
+main, à Aix, un des bandits.--Ma présentation à Madame
+Bonaparte.--Inquiétude de Joséphine pendant la journée du 18
+Brumaire.--Murat et sa femme.--Le piqueur Lavigne.--Je fais une grave
+chute de cheval.--Bonté que le premier Consul et sa famille me
+témoignent en cette circonstance.--Mon portrait peint par Mme Hortense
+de Beauharnais.--Le premier Consul s'oppose à mon mariage.--La
+Malmaison.--J'apprends de Boutet l'entretien des armes à feu, et de
+Lerebours celui des lunettes d'approche.--Bonaparte, empereur des
+Français.
+
+
+III
+
+Le manque d'appointements m'oblige à vendre un châle de
+cachemire.--Colère de l'Empereur à cette nouvelle; il me fait donner un
+traitement, puis le brevet de porte-arquebuse.--Berthier refuse de me
+rendre mon sabre; l'Empereur me donne un des siens.--Il m'invite à
+envoyer mon portrait à ma mère, et promet de la faire venir à
+Paris.--Mes campagnes.--L'Empereur consent à mon mariage.--Campagne
+d'Austerlitz.--Mariage du Vice-Roi d'Italie.--L'Empereur signe à mon
+contrat et paye les frais de ma noce.--Son couronnement à Milan.--Je
+réclame l'arriéré de ma solde de Mamelouck et obtient mon congé de ce
+corps.--Un cadeau de l'Empereur.--Danger par lui couru à
+Iéna.--J'apprends à Pultusk que je suis père.--Eylau.--M. de
+Tournon.--L'Empereur et le maréchal Ney.--Friedland.--Entrevue de
+Tilsitt.--La reine de Prusse et sa coiffure «à la Roustam».--Ma
+présentation au tsar Alexandre.--Fêtes de Tilsitt.--Dresde.--Mon retour
+à Paris dans la voiture de l'Empereur.--Surprise agréable que ma femme
+me ménageait.
+
+
+IV
+
+Corvisart, et l'Empereur: la canne de Jean-Jacques Rousseau.--Bourrienne
+jugé par Napoléon.--Sa tendresse pour le roi de Rome.--Sa dureté pour le
+général Guyot.--Napoléon intime.--Je fais pensionner le piqueur
+Lavigne.--Le docteur Lanefranque.--Corvisart à Schoenbrunn.--Les
+pistolets de l'Empereur.--Son voyage à Venise.--Passage du
+Mont-Cenis.--Il décachette les lettres de ma femme: avantage que son
+indiscrétion me procure.--Les cygnes de la Malmaison.--Je manque me
+noyer dans l'étang de Saint-Cucufa.--Le jeu de l'Empereur.--Napoléon à
+Fontainebleau.--Bruits de suicide.--Les diamants de la
+couronne.--Pourquoi je n'ai pas été à l'île d'Elbe.--Je pars pour
+Dreux.--Anecdotes: naissance du Roi de Rome.--L'empereur et mon
+fils.--Mon service de nuit chez l'Empereur.--Bienveillance de Joséphine
+à mon égard.--Je lui dois de figurer dans le cortège du
+Couronnement.--L'Empereur et son bottier.--Campagne de Russie:
+Smorgoni.--Compranoï.--Vilna.--Kovno.--Varsovie.--Posen.--Mon visage
+gelé.--Dresde.--Erfurt.--Mayence.--Le factionnaire des Tuileries.--Une
+consultation du docteur Corvisart.
+
+
+V
+
+Ulm.--Nouveau danger couru par l'Empereur.--Mort du colonel
+Lacuée.--Construction de ponts sur le Danube.--L'Ile Lobau.--L'Empereur
+fait sa toilette en plein air.--Essling.--Mort du maréchal
+Lannes.--Douleur de Napoléon.--Ebersdorf.--Mon turban blanc, ayant servi
+de point de mire à l'ennemi, manque faire tuer l'Empereur à mes
+cotés.--Les cerfs de l'Ile Lobau.--Masséna blessé.--Wagram.--La voiture
+de Masséna traversée par un boulet.--Campagne de Russie: de Moscou à
+Molodetchno.--Les vivres de l'Empereur pillés par ses soldats.--Mot de
+lui à ce sujet.--L'Empereur et le maréchal Berthier.
+
+
+APPENDICES
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Il parut, à ma connaissance, durant le dernier siècle, cinq recueils,
+pour le moins, portant le titre de _Revue Rétrospective_: la première,
+celle de Taschereau, publia, en ses trois séries et ses vingt volumes,
+de 1833 à 1838, d'admirables documents, révélateurs surtout des moeurs
+passées, touchant plus à la chronique qu'à l'histoire, ouvrant par là
+les voies à cette forme nouvelle qui ne sera plus l'histoire académique,
+et s'efforcera d'atteindre à la fois plus de vérité et plus de réalité.
+La seconde, qui eut aussi Taschereau pour éditeur, portait pour
+sous-titre: _Archives secrètes du dernier gouvernement_. Elle parut en
+1848 et renferma presque uniquement des papiers volés aux Tuileries.
+Elle fut quelque chose d'analogue à la publication des _Papiers de la
+Famille Impériale_ qu'organisa, en 1870, le gouvernement de la Défense
+nationale. Seulement, entre Taschereau et les publicateurs des papiers
+des Tuileries, il y avait cette différence que ceux-ci cherchaient des
+armes contre l'Empire et s'efforçaient à découvrir des lettres intimes
+qui le déshonorassent, tandis que celui-là mettait au jour aussi bien ce
+qui était pour que ce qui était contre le régime de Juillet. Et ainsi
+advint-il qu'un certain numéro de ladite _Revue Rétrospective_ éclata
+comme une bombe sous le fauteuil du président du club de la Révolution,
+le citoyen Blanqui, et que de là sortirent des luttes quasi fratricides
+entre les apôtres de la Révolution sociale, dont plusieurs, et non des
+moindres, se trouvaient convaincus d'avoir touché de l'argent pour leurs
+excellents rapports avec M. le préfet de police.
+
+La troisième _Revue Rétrospective_ fut une personne modeste et qui n'a
+point d'histoire. Eut-elle d'ailleurs plus d'un numéro, j'en doute. Elle
+parut au moins une fois, sur un papier qui avait l'air de venir de
+Hollande, sous une couverture à escargots tout à fait sympathique. Elle
+avait pour rédacteur, en chef et peut-être unique, un brave garçon
+appelé Abel d'Avrecourt, qui ne manquait point d'esprit, faisait des
+vers à la Millaud ou à la Jollivet, et collaborait, je crois, au
+_Figaro_. Voici bien des années que je n'ouïs parler de lui et, en ces
+temps lointains, il était terriblement goutteux: qu'est-il devenu?
+
+ * * * * *
+
+La quatrième _Revue Rétrospective_, tout au contraire de la troisième,
+eut une longue existence et qui ne fut point tourmentée; lorsqu'elle eut
+terminé son vingtième volume, elle cessa sa publication, mais pour
+reparaître, après quelques mois, sous couverture saumon, comme _Nouvelle
+Revue Rétrospective_, et fournir encore vingt volumes. Sauf un temps
+très court où M. Paul Collin, qui l'avait imaginée et créée, s'adjoignit
+comme co-rédacteur M. Georges Bertin, elle vécut sous la direction
+unique de son fondateur, lequel avait l'art de se faire ouvrir les
+armoires les mieux closes et déterrait des documents précieux dans des
+demeures bourgeoises où nul ne se fut imaginé qu'on pût en rencontrer.
+
+M. Paul Cottin, qui avait débuté dans les bibliothèques par un stage à
+la Nationale et qui, depuis plus de vingt-cinq ans, remplit, avec un
+zèle auquel rendent grâce tous les habitués, les fonctions de
+bibliothécaire à la bibliothèque de l'Arsenal, a publié, de son chef, un
+livre excellent par la documentation, l'esprit et la rédaction: _Toulon
+et les Anglais en_ 1793, et l'on aurait quelque peine à énumérer les
+curieux ouvrages qu'il a édités, allant des _Mémoires du duc de Croÿ_
+(quatre volumes in 8°, en collaboration avec M. le vicomte de Grouchy),
+aux _Mémoires du sergent Bourgogne_, et des _Inscriptions_ de Restif de
+La Bretonne, à l'ouvrage documentaire le plus neuf et le plus curieux
+qu'on ait de longtemps consacré à _Mirabeau_: mais, durant vingt années,
+son ressort de travail, son outil de sondage, sa baguette de coudrier,
+avait été sa _Revue Rétrospective_. C'était par elle qu'il attirait les
+pièces historiques, les mémoires, les souvenirs; parfois les insérant in
+extenso, parfois n'en prenant que des extraits et réservant l'ensemble à
+une publication spéciale. Combien de trésors y sont encore enfouis dont
+nombre d'écrivains, même fort bien armés d'ordinaire, n'ont point
+connaissance; pour ne citer que les _Mémoires d'Auger_, les _Lettres de
+Villenave_, les _Souvenirs de Delescluze_.
+
+ * * * * *
+
+M. Paul Cottin n'était pas pour rien l'élève, l'ami, l'exécuteur
+testamentaire de l'excellent et curieux Lorédan Larchey, l'aimable
+éditeur de la _Revue Anecdotique_ et de la _Petite Revue_, le découvreur
+de Coignet et de Fricasse, le compilateur du _Dictionnaire de l'Argot_,
+le bibliophile sagace qui, en de petits, tout petits volumes, s'amusait
+à imprimer, à quelques exemplaires, de petits papiers manuscrits qui
+l'avaient fait rire et qu'il prétendait communiquer à des amis lecteurs.
+M. Larchey était d'abord un collecteur d'histoires, de bons mots et de
+réparties. Il en formait ce qu'on eût appelé jadis des sottisiers; mais
+à ces sottisiers il s'attachait de façon à y consacrer sa vie: il est
+assez douteux qu'il y eût introduit le plus révélateur des documents, si
+ce document n'avait point concerné ce qu'il appelait l'histoire des
+moeurs, et son tact, pour discerner les alluvions qu'avait apportées sur
+les faits le besoin qu'éprouve un homme de se raconter, n'était point
+infaillible; je ne dirai même pas qu'il n'eût point préféré l'alluvion,
+si elle avait paru pittoresque.
+
+Cela--n'est-ce pas?--est le grand danger en la matière que M. Paul
+Cottin allait explorer. Il se renfermait dans les deux derniers siècles
+et même ne prenait-il guère le dix-huitième qu'en la seconde moitié. À
+tout ce qui était lettres, journaux, pièces de procès, enquêtes de
+commissaires, nulle crainte de se tromper, ni d'être trompé. Cela était
+ce que c'était. À une date fixée, tel ou tel avait exprimé tel
+sentiment, subi telle algarade, éprouvé telle contrainte, obtenu tel
+arrêt. Mais, pour les mémoires et les souvenirs, comment distinguer les
+lacunes ou les erreurs qui proviennent d'une mauvaise mémoire, d'une
+volontaire ou involontaire déformation des faits?
+
+Il m'est apparu--et à quiconque a lu beaucoup de mémoires, il
+apparaîtra--que, sauf un nombre de cas infiniment rares, le mémorialiste
+écrit sous l'influence d'un délire: délire des grandeurs, délire des
+persécutions, délire génésique; le plus souvent délire des grandeurs,
+auquel se mêle et se subordonne le délire des persécutions, et que
+saupoudre à des passages le délire génésique. Le plus beau cas, dans les
+livres récemment publiés, est celui du général Thiébault, qui réunit et
+fait fleurir les trois délires sous un même bonnet; mais Marbot en est
+aussi un joyeux exemple et les récentes investigations sur sa véracité
+qu'a publiées M. Chuquet dans les _Feuillets d'histoire_; les
+contradictions où il est tombé avec quiconque, ayant servi avec lui, a
+témoigné des événements; les démentis qu'il a subis, en particulier sur
+le rôle des Suisses à la Grande Armée; l'ignorance volontaire où cet
+homme qui parle si volontiers de lui-même, laisse le lecteur de
+l'épisode le plus intéressant de sa vie--sa proscription de 1815--tout à
+la fois le montre construisant un Marbot qu'il fera passer tel quel à la
+postérité. Mais, s'il y a chez lui une part de travail conscient, on ne
+saurait douter qu'il n'y ait une large mesure d'impulsivité; et que,
+dans ses récits, les deux délires essentiels ne forment des facteurs
+qu'il est impossible de négliger.
+
+ * * * * *
+
+Dans les mémoires qu'a publiés M. Paul Cottin, la plupart ressortiraient
+à cette loi, car, très rarement, sont-ils assez objectifs pour ne la
+point subir: dès qu'un homme parle de lui-même et se raconte, c'est pour
+s'exalter (mégalomanie) ou pour expliquer les causes qui l'ont empêché
+d'arriver aux postes dont il était digne et pour revendiquer telle ou
+telle action, telle ou telle invention dont il fut frustré
+(persécution). Même les hommes qu'on estimerait le plus raisonnables, le
+moins susceptibles d'emballement inconsidéré, lorsqu'il s'agit de leurs
+propres mérites, de leur défense ou de leur apologie, sortent des rails
+et ne se possèdent plus. Il ne conviendrait donc d'ajouter foi aux
+mémoires qu'en tant que témoignages désintéressés, où la personnalité du
+narrateur paraît le moins possible et où il n'a à chercher aucun
+avantage devant la postérité. Mais qui donc ne s'efforce à se guinder, à
+se rendre intéressant et pourquoi, sans ce mobile, écrirait-on? Même
+lorsqu'on est soi-disant à écrire pour soi seul et pour ses enfants, ne
+cherche-t-on pas à prendre une attitude et à se donner une contenance?
+Il faut donc, à mon goût, demander aux mémorialistes plutôt l'atmosphère
+où les événements se produisent que leur précision; des traits de
+caractère qu'ils ont jetés çà et là sans prétention et parce que leur
+imagination en avait été frappée; des moeurs, des formes de costume, des
+indications d'habitudes. Même se faut-il méfier des questions, des
+réponses, des paroles, à moins qu'elles ne jaillissent des
+circonstances, qu'elles ne soient rapportées, semblablement ou à peu
+près, par quelque autre témoin, à moins qu'on n'en trouve l'écho en des
+lettres ou en des journaux. Sous ces réserves, il y a vraisemblance
+qu'on puisse avoir chance de ne pas être entièrement trompé; mais il y
+aura toujours trop de développements et trop de sauce autour d'un
+poisson qui peut être médiocre.
+
+ * * * * *
+
+À l'époque de la Restauration, il s'était constitué pour exploiter
+l'Épopée, un certain nombre d'usines qui n'étaient point sans
+communication les unes avec les autres, et où l'on fabriquait des
+mémoires. De ces usines, les unes, comme l'usine La Mothe-Langon,
+travaillaient de génie ou de sottise. Elle n'avait besoin, pour imaginer
+les mémoires de _Napoléon_, de _Louis XVIII_, d'_Une Femme de qualité_,
+de la _Comtesse d'Adhémar_, la _Duchesse de Berry_, la _Comtesse du
+Barry_, _Sophie Arnould_, _Mlle Duthé_, la _Vicomtesse de
+Fars-Fausse-Landry_, et combien, combien d'autres!--que des potins
+courants ou courus depuis vingt ans, des journaux parus à Londres ou à
+Hambourg et d'un certain jeu d'anecdotes qu'on retrouvait identiques
+dans la plupart des livres de cette marque. Ainsi, lorsqu'on voit
+arriver les historiettes sur l'évasion du Dauphin, les plaintes sur ce
+jeune infortuné auquel Napoléon et Louis XVIII s'obstinent également à
+ne pas restituer le trône de ses pères, on peut être assuré, quels que
+soient l'éditeur, le pseudonyme de l'auteur et le lieu d'impression,
+qu'on touche au La Mothe-Langon.
+
+Courchamp ne débite qu'une sorte de gâteaux où il faut tâcher de ne pas
+se laisser prendre, mais qui au moins ont quelque agrément.
+
+Puis viennent ceux qui s'adonnent particulièrement au Consulat et à
+l'Empire, les fabricants des _Mémoires de Constant_, de _Bourrienne_, de
+la _Contemporaine_, de _Blangini_, de _Mlle Avrillon_, de _Talleyrand_,
+etc. On cite parmi eux MM. J.-B. de Roquefort, Méliot frères, Luchet,
+les deux Nisard, Villemarest, Lesourd, Malitourne, Amédée Pichot, Ch.
+Nodier, mais le metteur en oeuvres principal est Villemarest, et il est
+chef d'équipe. Dans son équipe, il a des écrivains très distingués qui
+ont vu beaucoup de choses, qui ont travaillé sur des pièces qui leur
+avaient été remises, sur des récits authentiques auxquels ils ont ajouté
+une sauce trop abondante parfois, trop claire, et qui fait douter de la
+véridicité des récits, alors que, si l'on parvenait à se procurer le
+canevas sur lequel le teinturier a brodé, elle serait entière et
+décisive. Retrouvera-t-on jamais le texte original rédigé par Constant
+et par Mlle Avrillon? J'en doute et cela me peine. Mais tout le moins,
+M. Paul Cottin a retrouvé, il a imprimé dans sa _Revue rétrospective_,
+il va publier en volume le manuscrit de Roustam; les papiers couverts
+d'une écriture difficilement déchiffrable, aussi bien à cause de
+l'irrégularité des caractères que des folies de l'orthographe, les
+papiers sur qui, à la sollicitation, sans doute, d'un des usiniers dont
+j'ai parlé, Roustam écrivit les faits qui l'avaient frappé. On ne lui
+demandait point de déployer du style ni de la littérature, en quoi l'on
+avait raison, mais on lui demandait de dire platement ce qu'il avait vu,
+ce qu'il avait entendu, ce qu'il avait retenu, étant au service de
+Napoléon.
+
+ * * * * *
+
+Ce mamelouck, brute ignare, qui avait plus qu'homme au monde
+physiquement approché l'Empereur depuis 1798 jusqu'en 1814, cet être le
+moins capable de reconnaissance et de dévouement, ce laquais, en qui la
+bassesse du métier s'agrémentait d'une pointe de cruauté orientale,
+savait voir, presque autant qu'il savait compter. Il trace, des choses
+qu'il a regardées, un tableau qui, pour sommaire qu'il est, n'en retient
+pas moins les traits essentiels et même lorsque, par son apologie--ce
+qu'il ne fait qu'une fois, lors de sa trahison à Fontainebleau en
+1814,--il est amené à mentir, il fournit des détails qui ont un intérêt.
+Certes, il cèle son voyage à Rambouillet en sortant de Fontainebleau, et
+l'interrogatoire que lui fit subir, ainsi qu'au valet de chambre
+Constant, Mme de Brignole, en vue d'écarter Marie-Louise de son époux en
+obtenant des racontars sur de prétendues infidélités de l'Empereur;
+certes, il se trompe sur les dates lorsqu'il place l'interrogatoire
+qu'il subit de la part d'envoyés du comte d'Artois au sujet des diamants
+de la Couronne remis par M. de La Bouillerie à Napoléon; mais cela
+éclaire la mission du prétendu colonel marquis de Lagrange et cet
+épisode du gouvernement des Vivres-Viande, ce gouvernement de fortune
+qui inaugura si noblement la Restauration!
+
+À mesure que j'ai davantage approfondi les détails, j'ai constaté que
+Roustam ne s'écartait guère de la vérité et j'ai apprécié mieux ses
+mémoires, dont je suis heureux de saluer la publication en volume.
+
+Quant à l'homme, voici quelques lignes de ce que j'écrivais sur lui en
+1894, dans mon livre: _Napoléon chez lui_, et j'ai peu de chose à y
+ajouter.
+
+«Roustam le Mameluck est célèbre. L'Empereur l'avait reçu en Égypte du
+sheik El-Bekri, l'avait ramené en France, lui avait fait apprendre à
+Versailles, chez Boutet, à charger les armes et le menait partout... À
+toutes les parades, dans tous les cortèges, on le voyait, vêtu
+d'étonnants costumes, couvert de broderies, coiffé de toques en velours
+bleu ou cramoisi, brodé d'or, et surmontées d'une aigrette, galopant sur
+un cheval au harnachement oriental et faisant sonner son sabre. Pour le
+Sacre, ses deux costumes, qu'Isabey avait dessinés, avaient coûté 9.000
+francs. Roustam était payé, comme mamelouck, 2.000 francs; avait de plus
+2.400 francs comme aide porte-arquebuse et les gratifications doublaient
+au moins ses gages. Après chaque campagne, 3.000 francs; au jour de
+l'An, 3.000, 4.000, 6.000 francs; en l'an XIII, 500 livres de rente; à
+Fontainebleau, en 1814, outre un bureau de loterie, 50.000 francs
+d'argent. Lorsqu'il se maria, en 1806, à la fille de Bouville, valet de
+chambre de l'Impératrice, ce fut Napoléon qui paya son dîner de noces,
+1.341 francs.» Tout cela, et tout l'or des poches vidées, tout l'or des
+gains au jeu jeté à son appétit, n'empêcha point, en 1814, le mamelouck
+de suivre dans la désertion son camarade Constant... J'ai raconté
+comment, en 1815, il avait demandé à rentrer dans la chambre de
+l'Empereur et comment l'Empereur avait répondu à Marchand qui lui
+présentait la supplique: «C'est un lâche; jette-la au feu et ne m'en
+parle jamais.»
+
+Il était surtout inconscient: de sa domesticité, il avait tiré tout
+l'argent qu'il avait pu; il en tirait encore en allant s'exhiber en
+Angleterre sous sa défroque de mamelouck; il en eût tiré en vendant ses
+souvenirs, mais la spéculation ne réussit point et c'est bonheur; car
+les usiniers n'ont point passé par là et le récit de Roustam a conservé
+ainsi toute sa saveur, son intérêt et sa curiosité.
+
+FRÉDÉRIC MASSON.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+Au début du XIIIe siècle, douze mille esclaves ou Mameloucks[1] furent
+achetés en Circassie par le sultan d'Égypte pour en former sa garde.
+Acquisition qui allait coûter cher à son successeur, car vingt ans plus
+tard (1250), indignés du traité conclu avec le roi de France par leur
+nouveau sultan, les Mameloucks l'assassinèrent et lui substituèrent un
+de leurs chefs.
+
+Ils gouvernèrent la contrée jusqu'en 1517, année où Sélim Ier, sultan
+ottoman, les attaqua, les défit, et réunit l'Égypte à son empire.
+
+Vingt-quatre de leurs Beys n'en restèrent pas moins à la tête des
+provinces: ils étaient chargés de contenir les Arabes, de percevoir les
+impôts, de diriger la police.
+
+Au XVIIIe siècle, les Mameloucks sont au nombre de 8 à 9000. Ils
+continuent à se recruter parmi les esclaves circassiens, et forment une
+redoutable cavalerie, dont Bonaparte n'aura raison que grâce à
+l'habileté de sa tactique et au courage de ses soldats.
+
+«Dans tout l'Orient, dit le _Mémorial de Sainte-Hélène_, les Mameloucks
+étaient des objets de vénération et de terreur. C'était une milice
+regardée, jusqu'à nous, comme invincible».--«Deux Mameloucks tenaient
+tête à trois Français, parce qu'ils étaient mieux armés, mieux montés,
+mieux exercés; ils avaient deux paires de pistolets, un tromblon, une
+carabine, un casque avec visière, une cotte de mailles, plusieurs
+chevaux et plusieurs hommes de pied pour les servir. Mais cent cavaliers
+français ne craignaient pas cent Mameloucks. Trois cents étaient
+vainqueurs d'un pareil nombre. Mille en battaient quinze cents, tant est
+grande l'influence de la tactique, de l'ordre et des évolutions! Murat,
+Leclerc, Lasalle se présentaient aux Mameloucks sur plusieurs lignes.
+Lorsque ceux-ci étaient sur le point de déborder la première, la seconde
+se portait à son secours par la droite et par la gauche. Les Mameloucks
+s'arrêtaient alors et convergeaient pour tourner les ailes de cette
+double ligne; c'était le moment qu'on saisissait pour les charger: ils
+étaient toujours rompus[2].»
+
+C'est ainsi qu'aux batailles de Namangeh, de Chebreis et des Pyramides,
+Bonaparte écrasa les cavaliers des beys Ibrahim et Mourad, qui se
+partageaient le pouvoir.
+
+Après le siège de Saint-Jean d'Acre, beaucoup d'indigènes qui avaient
+secondé les Français, redoutant la vengeance de Djezzar-pacha, défenseur
+de la ville, les suivirent dans leur retraite en Égypte, et
+sollicitèrent un emploi dans leurs rangs. Le général Bonaparte en forma
+deux compagnies qui furent recrutées parmi les meilleurs cavaliers.
+Organisées par décret du 1er messidor, an VIII (20 juin 1800), elles
+prirent le nom de _Compagnies de Janissaires à cheval_. Elles se
+composaient de Mameloucks, de Syriens et de Coptes.
+
+L'une d'elles avait été offerte au général en chef par le sheik de
+Chefa-Omar, lieu voisin de Saint-Jean d'Acre, qui l'avait levée presque
+entièrement à ses frais. Ce généreux ami de la France, cet ennemi du
+féroce Djezzar-Pacha s'appelait Jacob Habaïby[3].
+
+En récompense, d'un dévouement dont la perte de tous ses biens, qui
+étaient considérables, avait été la suite, il fut nommé capitaine, dès
+le 14 octobre 1799, et devint successivement chef d'escadrons, puis chef
+de brigade, quelques mois après. En 1802, il quitte le service, et
+rejoint à Melun sa famille, qui fait partie des réfugiés. En même temps,
+il reçoit une pension de retraite de 4.000 francs qui, en 1808,
+s'augmente d'une dotation de 1.000 francs. Il devient légionnaire en
+mars 1814, se voit élevé, par la Restauration, au grade de colonel,
+affecté, le 5 juin 1815, au commandement de la place de Melun, enfin
+créé chevalier de Saint-Louis en 1821.
+
+ * * * * *
+
+Les Janissaires étaient sous les ordres d'officiers indigènes. Bonaparte
+avait choisi ceux-ci parmi les plus dévoués à sa cause, parmi les plus
+instruits et les plus aptes, en raison de leur connaissance des langues
+du pays, à lui servir d'interprètes. Les ministres de Louis-Philippe
+s'en souvinrent quand, au début de la guerre d'Algérie, en 1830, ils
+mirent trois d'entre eux, Jacob Habaïby, Soliman Salamé et Jean Renno à
+la disposition du maréchal Clauzel, qui demandait des interprètes
+possédant l'arabe et le turc.
+
+À l'époque du rapatriement de l'armée d'Égypte, les Janissaires avaient
+sollicité l'autorisation de passer la mer avec elle, et même d'emmener
+leurs familles, pour lesquelles ils craignaient les représailles de
+leurs compatriotes. Leur demande fut agréée par Bonaparte: se souvenant
+de Toulon en 1793, il était peu soucieux d'imiter la conduite des
+Anglais et des Espagnols qui, lors de l'évacuation de cette ville, et
+malgré leurs promesses, avaient abandonné les trois quarts de la
+population à la vengeance des Conventionnels[4]. En touchant la terre
+française, ces «réfugiés» furent dirigés sur Marseille. Ils y restèrent
+jusqu'en mars 1802, époque où on les dirigea sur Melun, avec l'escadron
+des Mameloucks dont il va être parlé ci-après. Ils furent ramenés à
+Marseille en avril 1806[5].
+
+Bonaparte n'oubliait point les hommes qui lui avaient donné des preuves
+de fidélité, à quelque nation qu'ils appartinssent: devenu Premier
+Consul, et voulant s'entourer d'une Garde, il arrêta, à cet effet, le 13
+octobre 1801, la formation d'un escadron de 240 Mameloucks et l'envoi à
+Marseille, où ceux-ci se trouvaient encore, du chef de brigade Rapp,
+afin de pourvoir à son organisation et d'en prendre le commandement.
+
+Trois mois après, le 7 janvier 1802, nouvel arrêté ramenant ce nombre à
+150: «Il leur sera donné, y lisait-on, le même uniforme que portent les
+Mameloucks, et, pour marque de récompense de leur fidélité, ils
+porteront le cahouck et le turban verts.»
+
+La ville de Melun, nous l'avons dit, leur avait été assignée pour
+garnison. Les magasins de la République reçurent l'ordre de leur fournir
+un armement complet, c'est-à-dire une carabine, un tromblon, deux paires
+de pistolets, un sabre «à la Mamelouck», un poignard, une masse d'armes,
+une poire à poudre.
+
+C'est à cette époque--exactement le 23 mars 1802, que, tout en
+conservant ses fonctions près de Bonaparte, Roustam fut admis dans le
+corps des Mameloucks de la Garde[6].
+
+Le 15 avril 1802, fut fixée la composition des cadres de l'escadron et
+sa solde, à laquelle les réfugiés devaient prendre part, sous condition
+que leurs enfants entreraient au service dès l'âge de seize ans.
+
+Tous les officiers[7], à l'exception du chef de brigade commandant, et
+des officiers de l'état-major, étaient choisis parmi les indigènes.
+
+Quelques mois plus tard, de nouvelles décisions[8] réduisirent
+l'escadron à une compagnie de 125 hommes, officiers compris, la
+placèrent sous la haute direction du colonel des Chasseurs de la Garde
+et l'attachèrent à ce régiment qu'elle allait suivre, désormais, dans
+toutes ses campagnes.
+
+Le commandant de la compagnie des Mameloucks était alors Delaitre,
+remplaçant Dupas qui, lui-même, avait succédé à Rapp.
+
+Les Mameloucks réformés pour cause de vieillesse, de maladies, etc.,
+furent assimilés aux réfugiés et envoyés avec eux à Marseille. Mesure
+qui augmenta le nombre de ceux-ci dans des proportions considérables: en
+1811, le chiffre des réfugiés s'élevait à 458 personnes.
+
+D'autre part, les décès creusaient de nombreux vides dans les rangs:
+pour les combler, on y admit des Européens. Toutefois, c'est seulement
+vers 1809 que des noms européens--français ou autres--commencent à
+figurer sur la liste des Mameloucks.
+
+En 1813, nouvelle transformation de la compagnie en escadron, et
+nouvelle augmentation de l'effectif, qui est porté à 250 hommes. De
+plus, fidèle à sa coutume d'honorer les anciens services, Napoléon
+arrête que les vétérans seront désignés _premiers Mameloucks_ et
+continueront à jouir de leur solde, tandis que les nouveaux, ou _seconds
+Mameloucks_, ne toucheront que la solde de la cavalerie de ligne, avec
+le supplément accordé aux troupes de Paris.
+
+Les événements de 1814 entraînèrent la suppression de ce corps d'élite.
+Un certain nombre de Mameloucks, parmi lesquels on a le regret de ne
+point compter Roustam, suivirent l'Empereur à l'île d'Elbe. C'étaient,
+pour ne citer que les orientaux: Séraphin Bagdoune, lieutenant de Jeune
+Garde depuis 1813; Pietro Rudjéri, maréchal des logis qui, dès le retour
+en France fut promu lieutenant de Chasseurs; Masserie Mikael et Nicole
+Papaouglou[9]. Ils formèrent, avec les autres cavaliers qui avaient
+accompagné leur souverain, l'_Escadron Napoléon_.
+
+Celui-ci, dans sa réorganisation de la Garde, en 1815, ne rétablit point
+les Mameloucks; il décida, au contraire, qu'aucun étranger n'y serait
+admis[10]. Leurs officiers n'en furent pas moins versés dans les
+régiments de cavalerie de la Garde. Quant à la seconde Restauration,
+elle continua à les employer dans leurs grades et accorda même de
+l'avancement et des croix de Saint-Louis à ceux qui ne s'étaient pas
+prononcés trop ouvertement en faveur de l'«Usurpateur.»
+
+ * * * * *
+
+Depuis l'An VIII, époque de leur création, jusqu'à la fin de l'Empire,
+les officiers placés à la tête des Mameloucks, n'ont cessé de se
+signaler par leur valeur; le capitaine Chahin comptait douze campagnes
+et trente-sept blessures. Il avait pris une pièce de canon, sauvé la vie
+du général Rapp et celle d'un chef d'escadrons à Austerlitz. Le colonel
+Jacob Habaïby, qui se connaissait en courage, ayant eu lui-même le corps
+traversé d'une balle en Égypte, lui donna sa fille en mariage.
+
+Abdallah Dasbonne avait fait vingt campagnes et reçu cinq blessures.
+Sans lui, le général Kirmann eût trouvé la mort, à Altenbourg.
+
+Jean Renno avait, à son actif, 17 campagnes et plusieurs actions
+d'éclat, ayant fait cent prisonniers, après une charge, en Espagne, pris
+un canon à Courtray, en 1814, et capturé ou mis hors de combat, avec
+quelques hommes, un peloton de cavaliers prussiens.
+
+Les états de services de Soliman Salamé, d'Élias Massad, de Daoud
+Habaïby, frère de Jacob, en un mot de la plupart des officiers
+mameloucks ne le cèdent guère à ceux dont nous venons de parler. Les
+sous-officiers, les soldats se montrent dignes de leurs chefs: le
+maréchal des logis Arménie Ouannis, le mamelouck Michel Hongrois[11],
+sont couverts de blessures, et décorés de la Légion d'honneur, ainsi que
+le maréchal des logis Arménie Tunis, les mameloucks Chamé Ayoub,
+Masserie Achmet, Mouskou Soliman, Joarie Drisse.
+
+Avec Roustam, Napoléon avait ramené d'Égypte et attaché à sa Maison un
+mamelouck nommé Ali dont il fut bientôt contraint de se défaire à cause
+de son mauvais caractère. Il le remplaça par Étienne Saint-Denis qui,
+bien que né à Versailles, fut, à son tour, appelé Ali. Plus fidèle que
+son collègue géorgien, il suivit son maître non seulement à l'île
+d'Elbe, mais encore à Sainte-Hélène, où l'illustre prisonnier
+l'inscrivit au nombre de ses légataires.
+
+L'Empereur ne fut pas le seul à prendre des Mameloucks à son service: le
+prince Eugène, le maréchal Bessières qui, tous deux, avaient fait la
+campagne d'Égypte, s'étaient attaché, le premier Mirza, le second,
+Pétrous[12].
+
+Beaucoup de ces Orientaux ignoraient--ou feignaient d'ignorer--leurs
+vrais noms. Dans ce cas, on les désignait, sur les contrôles militaires,
+par celui de leur pays d'origine, en y ajoutant un prénom. Quelques
+nègres du Darfour ou d'Abyssinie, se trouvaient parmi eux. Les
+déserteurs n'étaient point nombreux. Ceux qu'on portait comme tels sur
+les états régimentaires rejoignaient souvent leur corps au bout d'une
+année ou deux. Égarés ou prisonniers à l'étranger, ils rentraient dès
+qu'ils étaient libres de le faire. Une mention fréquente, sur le
+registre matricule, est celle-ci: «En arrière, sans nouvelles.» Elle se
+multiplie en 1812. Pouvait-il en être autrement, et ces hommes, nés sous
+des climats chauds, n'ont-ils pas eu, s'il est possible, plus à souffrir
+que leurs camarades du Nord, des rigueurs de la retraite de Moscou?
+
+ * * * * *
+
+«L'uniforme des Mameloucks, dit M. Fiévée[13], était un riche costume
+turc qui variait, pour les différentes tenues, selon le goût et le
+caprice de leur commandant. Ils portaient ordinairement le turban bleu à
+calotte rouge, surmonté d'un croissant en cuivre jaune; la veste,
+couleur bleu de ciel, taillée à la mode orientale avec olives, galons et
+passementeries noirs; le gilet était rouge sans passementerie, et la
+ceinture à noeuds en laine verte et rouge; le pantalon rouge, extrêmement
+large, dit _à la mamelouck_, et les bottines jaunes.
+
+«Ils étaient armés d'un sabre à la turque, d'une espingole qu'ils
+portaient comme la carabine, de deux pistolets et d'un poignard à manche
+d'ivoire passés dans la ceinture. Ils avaient, en outre, une petite
+giberne ornée d'un aigle en cuivre jaune suspendue à un baudrier de cuir
+noir verni.
+
+«Toutes les garnitures d'armes et celles du harnachement du cheval,
+ainsi que les éperons, étaient en cuivre jaune; la selle à haut pommeau
+et à dossier; les étriers à la turque.
+
+«L'été, les Mameloucks portaient le pantalon blanc en toile et le turban
+de mousseline blanche.
+
+«L'étendard, de forme turque, se terminait par une queue de cheval
+noire, surmontée d'une boule de cuivre doré.»
+
+C'est dans les rangs de cette brillante troupe que comptait Roustam.
+
+Né vers 1780, à Tiflis, capitale de la Géorgie, Roustam Raza était âgé
+de sept ans, quand, faisant route avec sa mère et ses soeurs, pour
+retrouver son père établi négociant en Arménie, il fut pris par les
+Tartares, et sept fois vendu comme esclave. Son dernier maître le
+conduit à Constantinople, puis au Caire, où il entre, comme Mamelouck,
+au service de Sala Bey. Emmené par celui-ci, avec cinq cents de ses
+camarades, en pèlerinage à La Mecque, il trouve, à son retour en Égypte,
+le Caire occupé par les Français.
+
+Sala Bey dirige alors ses hommes sur Saint-Jean d'Acre, dans le dessein
+de renforcer les troupes de Djezzar-pacha, défenseur de la ville. Mais,
+irrité d'apprendre que Sala n'a point livré un dernier combat aux
+Français, Djezzar l'empoisonne. À cette nouvelle, Roustam se hâte de
+regagner le Caire, où il entre au service d'un sheik dévoué au général
+Bonaparte, El Bekri, puis à celui du général lui-même, qui l'emmène en
+France, et ne se sépare plus de lui, désormais. Roustam couche, en
+effet, la nuit, dans une chambre voisine de la sienne, et le suit dans
+toutes ses campagnes.
+
+Aussitôt débarqué à Fréjus, Bonaparte prend le chemin de Paris. Il
+laisse Roustam voyager à petites journées avec ses bagages et ses gens.
+À quelques lieues d'Aix, le convoi est attaqué par des brigands que,
+dans une lettre dont la naïveté paraît avoir fait la joie de Napoléon et
+de Joséphine, notre Mamelouck désigne à son maître sous le nom d'«Arabes
+français».
+
+Toute la famille impériale lui donne bientôt des témoignages d'amitié
+non équivoques: le Premier Consul et son épouse lui prodiguent leurs
+soins après un grave accident de cheval dont il a été victime;
+«Mademoiselle Hortense», la future reine de Hollande, fait son portrait
+pendant sa convalescence, et lui chante de jolies romances pour
+l'empêcher de s'endormir pendant les poses.
+
+Par une juste réciprocité, Roustam ne marchande pas son dévouement à ses
+protecteurs; même il se montre si désintéressé qu'il faut trois années à
+Bonaparte pour s'apercevoir--non sans colère contre le chef de ses
+finances--que son Mamelouck n'a pas encore touché d'appointements! Il
+les fixe, aussitôt, à 1200 livres, et le nomme, à quelque temps de là,
+son porte-arquebuse (il était déjà chargé de l'entretien de ses armes),
+avec 2400 livres de pension. Enfin, il le fait inscrire pour une rente
+perpétuelle de 500 livres.
+
+Ces mesures de justice inspirent à Roustam le désir d'en obtenir
+d'autres: indigné, non sans raison, de voir l'officier payeur du corps
+des Mameloucks, dont il continue à faire partie, lui retenir, depuis
+trois ans, la solde à laquelle il a droit, il l'oblige à rendre ses
+comptes, puis il demande et obtient son congé (1806).
+
+Après la campagne d'Austerlitz, il épouse la fille de Douville, premier
+valet de chambre de Joséphine. Et non seulement l'Empereur autorise
+cette union, mais il signe au contrat et paye les frais de la noce.
+
+Roustam accompagne l'Empereur en Prusse et en Pologne. À Iéna, une
+méprise des avant-postes français, dont ils essuient ensemble le feu,
+manque leur être fatale. Même aventure dans l'île Lobau, où la partie
+blanche du turban de Roustam attire sur l'Empereur, et sur lui-même, le
+feu de l'ennemi. À Eylau, il ne doit la vie qu'à un aide de camp de
+Murat qui l'empêche de s'endormir dans la neige. Il assiste à la
+bataille de Friedland et passe à Tilsitt, avec la Garde, la revue du
+tsar Alexandre. Il a le visage gelé, pendant la retraite de Russie, et
+rentre en France dans la voiture de l'Empereur.
+
+Les _Souvenirs_ de Roustam sont fertiles en anecdotes sur les grands
+soldats de l'Empire, tels que Lannes, Masséna, Berthier, Murat, le duc
+de Vicence, le maréchal Duroc, etc.
+
+La vie intime de l'Empereur aux Tuileries et à la Malmaison est par lui
+peinte au vif, et la naïveté même de son pinceau donne de la vie et de
+la couleur à ses esquisses: il montre Napoléon soucieux de l'intérêt de
+ses serviteurs, au milieu des plus graves préoccupations; leur faisant
+rendre justice quand ils sont victimes de l'iniquité, les faisant
+soigner et les visitant lui-même, quand ils sont malades. L'Empereur
+pense à tout: il veut que Roustam envoie à sa mère son portrait en
+miniature par Isabey. Il va plus loin: il promet 10.000 livres de
+récompense et le remboursement de ses frais de voyage à un voyageur
+arménien qui offre d'amener cette femme en France--projet qui,
+d'ailleurs, ne se réalisa point.
+
+C'est dans cette bonté d'âme, autant que dans le prestige de son génie,
+qu'il faut chercher l'explication des dévouements dont le grand homme
+fut l'objet, jusqu'à sa mort, de la part de ses plus humbles serviteurs.
+
+Signalons, parmi les passages relatifs aux moeurs et au caractère de
+Napoléon, des anecdotes sur la naissance du Roi de Rome, et sur l'amour
+de son père pour les enfants. Il aime à plaisanter avec le fils de
+Roustam, dont il avait salué la naissance, après la bataille d'Eylau, en
+disant à celui-ci: «C'est bien, j'ai un Mamelouck de plus, il te
+remplacera!»
+
+Curieuses sont les conversations de l'Empereur avec le docteur
+Corvisart, qu'il ne cesse de traiter plaisamment de «charlatan». Elles
+confirment ce qu'on savait de son scepticisme en fait de médecine,
+scepticisme qu'en dépit de sa profession, Corvisart n'était, paraît-il,
+guère éloigné de partager.
+
+Un jour, à la Malmaison, Roustam entend son maître lui demander une
+carabine pour tirer, des fenêtres du château, sur les cygnes de la pièce
+d'eau: indignation de Joséphine qui veut faire respecter ses beaux
+oiseaux et proteste avec véhémence; embarras de Roustam qui ne sait
+auquel entendre, et vive hilarité de l'Empereur, enchanté de sa
+confusion. L'illustre conquérant a toujours conservé, dans son
+caractère, un fonds d'espièglerie.
+
+Jusqu'aux adieux de Fontainebleau, la conduite de notre Mamelouck envers
+son souverain ne laisse rien à désirer. L'amitié dont celui-ci ne cesse
+de l'honorer suffit à en fournir la preuve. Mais, à cette époque,
+Roustam ne justifie que trop le _Donec eris felix..._ du poète. Quand
+vient le départ pour l'île d'Elbe, il ne suit point son bienfaiteur! Et
+les explications qu'il donne de son abstention ne servent qu'à le
+confondre: le bruit répandu dans Fontainebleau d'une tentative de
+suicide de l'Empereur, d'une part; l'impossibilité de trouver des
+chevaux pour essayer de le rejoindre à Fréjus, de l'autre, sont des
+prétextes qui ne sauraient tromper personne.
+
+La vérité est qu'à l'instar de plus d'un ancien serviteur de Napoléon,
+Roustam a soif de repos, soif de la vie de famille: c'est là, et là
+seulement qu'il faut chercher les raisons de sa défaillance.
+
+La Restauration allait-elle, du moins, lui procurer le calme et la
+tranquillité rêvés? Non, et Roustam s'en aperçut bientôt: en proie à la
+surveillance de la police que sa qualité d'attaché à la Maison du
+souverain déchu rendait méfiante, il jugea prudent de quitter Paris, et
+de se réfugier à Dreux, d'où il ne revint que quatre mois après.
+
+Tout à coup, l'Empereur reparaît en France: ses compagnons de gloire se
+lèvent à sa voix, ses légions se reforment, et c'est en triomphe qu'il
+rentre à Paris. Roustam, dans l'espoir que l'Empereur ne lui tiendra pas
+rigueur de sa faiblesse, lui fait présenter par Marchand une demande
+d'emploi. Elle est mal reçue: «C'est un lâche! est-il répondu au fidèle
+valet de chambre. Jette cela au feu et ne m'en reparle jamais![14]»
+
+Et Roustam comprend qu'il n'a plus qu'à se faire oublier!
+
+Un jour, cependant, après la seconde Restauration, la police du Roi, qui
+ne le perd point de vue, constate, avec émotion, que, par deux fois, il
+vient de traverser la Manche! L'alerte est de courte durée. On ne tarde
+point, en effet, à apprendre que le but des voyages de Roustam, est de
+se produire, en costume de Mamelouck, dans les spectacles de
+Londres[15]! Triste métier, assurément, mais il fallait vivre, et les
+pensions de l'Empereur ne lui en fournissaient plus les moyens!
+Convenons, toutefois, qu'il eût pu et dû en trouver d'autres.
+
+En 1825, il habite, à Dourdan, ville natale de sa femme, une maison
+spacieuse où il a pour voisin le père de Francisque Sarcey, qui dirige
+un pensionnat[16]. Son existence s'y écoule entre sa femme, qui a obtenu
+une recette des Postes, son beau-père et sa belle-mère. Son fils Achille
+s'est fixé à Paris, où il a trouvé une place au _Journal officiel_. Sa
+fille a épousé un huissier de la capitale, M. B... Et c'est à Dourdan
+que l'ancien Mamelouck meurt le 7 décembre 1845, à l'âge de
+soixante-quatre ans[17].
+
+Le manuscrit de ses _Souvenirs_ nous a été communiqué par un peintre
+distingué, ami des études historiques, M. Pierre Beaufeu, pour être
+imprimé dans notre _Revue rétrospective_, où il a vu le jour pour la
+première fois en 1888. M. Beaufeu le tenait des héritiers de M. B...,
+gendre de Roustam, qui lui en avaient fait hommage, ainsi que du
+portrait de ce dernier. Nous ne saurions assez le remercier de
+l'affectueux empressement avec lequel il a mis l'un et l'autre à notre
+disposition.
+
+Le portrait, attribué à Gros, est un tableau à l'huile, et fait,
+aujourd'hui, partie des collections du musée de l'Armée, auquel il été
+donné par M. Beaufeu. Nous l'avons reproduit en tête de ces pages. Il
+représente Roustam dans son costume d'apparat, et fixe, sans
+contestation possible, puisqu'il émane de sa famille, ses traits, qui se
+retrouvent, d'ailleurs, dans plusieurs tableaux célèbres, par exemple
+dans le _Napoléon à Ratisbonne_ de Gautherot et dans le _Napoléon Ier à
+Vienne_, de Girodet, dont nous donnons plus loin des fac-similés. Ces
+deux toiles sont à Versailles.
+
+Quant au texte des _Souvenirs_, nous le réimprimons sans en supprimer,
+sans y ajouter un mot. Nous nous contentons de rétablir l'orthographe.
+Cependant celle de Roustam est trop curieuse pour que nous en privions
+le lecteur: il en trouvera un spécimen en tête de nos appendices, dans
+lesquels ont aussi pris place, outre son acte de décès conservé à la
+mairie de Dourdan, des pièces intéressantes tant pour l'histoire
+particulière des Mameloucks, que pour l'histoire générale de ces temps
+héroïques[18].
+
+PAUL COTTIN.
+
+
+
+
+SOUVENIRS DE ROUSTAM
+
+MAMELOUCK DE NAPOLEON Ier[19]
+
+
+
+
+I
+
+Ma famille.--Mon père nous quitte; je reste avec ma mère et mes
+soeurs.--Guerre entre l'Arménie et la Perse.--Nous nous réfugions dans
+une forteresse.--Dangers courus.--Mort de ma soeur Begzada.--Nous partons
+rejoindre notre père.--Séparé des miens pendant le voyage, je suis vendu
+sept fois comme esclave.--Un marchand m'emmène à Constantinople et me
+vend à Sala-Bey.--Mon arrivée au Caire.--Sala-Bey m'incorpore dans ses
+Mameloucks.--Nous partons pour la Mecque.--À notre retour, nous trouvons
+l'Égypte occupée par les Français.--Nous gagnons Saint-Jean d'Acre, où
+Sala-Bey est assassiné par Djezzar-Pacha.--Mon retour au Caire.--Le
+général Bonaparte autorise le Sheik El Bekri à me prendre à son
+service.--Bonaparte à Saint-Jean d'Acre.--Aboukir.--Scènes violentes
+avec un Mamelouck.--Intempérance d'El Bekri.--Le champagne du prince
+Eugène.--J'entre au service du général Bonaparte.
+
+
+Il est né à Tiflis, capitale de la Géorgie, fils du sieur Roustam Honan,
+négociant, né le ... (_sic_).
+
+Deux ans après, son négoce a été transporté à Aperkan, une assez forte
+ville en Arménie, pays natal de son père.
+
+Onze années après, il a été promener dans un des biens de son père, avec
+plusieurs de ses camarades, qui ont été attaqués par plusieurs Tartares,
+pour emmener avec eux dans leurs pays, et sûrement pour les vendre.
+Plusieurs de ses camarades ont été pris par de ces brigands, et lui
+s'est échappé de leurs mains. Roustam a été perdu, dans cette
+journée-là, six heures dans les bois, sans pouvoir trouver la route pour
+aller rejoindre sa mère[20], qu'il aimait bien tendrement.
+
+Au même moment, il a rencontré un bûcheron dans les bois, qui a bien
+voulu le conduire auprès de sa mère, qui était dans une inquiétude
+mortelle, et il ne manqua pas, le bûcheron, de recevoir une bonne
+récompense de la part de sa mère.
+
+Le nombre de famille du sieur Roustam Honan est de deux filles et de
+quatre garçons. Roustam était le cadet. Son père a fait un voyage avec
+ses deux fils, pour son commerce, à Gandja, province de
+Malek-Majeloun[21]. Quelques mois après, l'empereur des Persans a
+déclaré la guerre contre Ibrahim-Khan, qui a été gouverneur de la
+province d'Arménie[22].
+
+Voilà la cause que Roustam a perdu toute sa famille.
+
+Depuis ce temps-là, pour les affaires d'intérêt, mon père voulait
+s'éloigner de Gandja, et emmener avec lui mes deux frères Avack et
+Seïran et moi, mais j'étais trop attaché à ma mère pour m'éloigner
+d'elle.
+
+Quelques jours après, il acheta une voiture pour son voyage. Le même
+jour, nous étions à dîner, il nous a questionnés si nous sommes contents
+de faire ce voyage. Mes frères disaient que oui, moi je lui dis que non.
+Il m'a beaucoup questionné pourquoi je ne veux pas le suivre. Je lui
+dis: «Quand j'étais petit, maman m'a bien soigné; elle m'a rendu
+toujours bien heureux. Comme je commence, à présent, à être grand, je
+désire de me tourner auprès d'elle[23], pour la consoler et la rendre
+heureuse, si je peux.»
+
+Il a été fort mécontent que je voulais le quitter. Enfin, il n'a pas pu
+rien gagner sur moi, pour m'emmener avec lui. Il fut obligé de partir
+avec mes deux frères, et il me laissa tout seul dans la ville de Gandja,
+sans parents et sans fortune.
+
+La ville de Gandja est une très bonne ville, et bien riche. C'est là où
+l'on fait le plus grand commerce de soie et de cachemire de Perse.
+
+Trois mois après, Ibrahim-Khan a déclaré la guerre contre Malek-Majeloun
+où je me trouvais, dans la forteresse de Gandja. Les peuples de la ville
+sont obligés de rentrer dans la forteresse. Je reste jusqu'au dernier
+moment sans pouvoir sortir dans la forteresse. On rentrait bien, mais on
+ne laissait sortir personne. Un jour où les mulets de Malek-Majeloun
+sortaient pour chercher les provisions, je me suis fourré dans les
+jambes des mulets et je me suis sorti de force, de cette manière-là,
+sans aucun danger.
+
+Quand j'ai été hors la porte, je rencontrai deux personnes de mon pays,
+et même ville. Je leur demandai si je pourrais trouver une occasion pour
+m'en tourner près de ma mère. Il me dit: «Oui, je connais plusieurs
+personnes qui vont partir à deux heures du matin pour Aperkan», où
+j'avais laissé ma pauvre mère et mes deux soeurs, Marianne et Begzada.
+
+Ces deux bons messieurs me montrèrent la maison où sont les voyageurs.
+Je m'y suis rendu sur-le-champ; ils m'ont très bien accueilli. Enfin,
+tout était convenu de partir à deux heures du matin. En attendant la
+nuit, j'ai été dans un jardin, à côté de la ville, pour chercher
+quelques légumes pour ma nourriture, car je n'avais rien à manger depuis
+quelques jours. J'ai aperçu, au lointain, un troupeau de moutons. J'ai
+été à la rencontre, pour demander un peu de lait ou de fromage. Enfin,
+je me suis approché du berger. Il me dit: «Que veux-tu?--Ce que je
+voudrais? Un peu de lait ou de fromage, car voilà plusieurs jours que je
+n'ai rien mangé!»
+
+Il m'a beaucoup examiné, en me demandant le nom de mon pays et celui de
+mes parents. Je lui dis mon nom et celui de mon père. Après, il m'a pris
+dans ses bras, m'a embrassé de bon coeur en me disant: «Je suis votre
+oncle! Voilà quinze années que j'ai quitté le pays[24].»
+
+Je me trouvais, dans ce moment-là, bien heureux d'avoir trouvé un
+protecteur. Enfin je lui demandai quelques provisions pour mon voyage
+que je devais faire à deux heures du matin. Il m'a donné deux gros pains
+et une quantité de rôti. J'ai mis tout ça dans un sac pour rejoindre la
+maison où étaient mes compagnons de voyage.
+
+Mon oncle m'a demandé si je voulais rester avec lui jusqu'à ce que je
+sois plus grand, et que j'irais rejoindre ma mère. Je lui dis: «Non, je
+vous remercie. J'ai quitté mon père et mes frères pour rejoindre ma
+mère. Vous voyez bien que je ne puis rester avec vous. Je suis sûr, ma
+mère est bien inquiète de moi, en particulier, car j'étais son enfant
+gâté, beaucoup plus que les autres.» Il a bien vu que je voulais pas
+rester avec lui. Il m'embrassa. Je lui fais mes adieux, et je me suis
+rendu sur-le-champ au rendez-vous des voyageurs, le coeur content, en
+espérant voir ma mère, quelques jours après.
+
+Enfin, nous sommes partis à l'heure désignée. Au point du jour, nous
+étions sur la grande montagne de Gandja. Nous voyions, au pied de la
+montagne, toute l'armée d'Ibrahim-Khan[25] qui marchait sur Gandja.
+Après les marches de dix jours à pied, nous sommes arrivés à Aperkan,
+notre ville, où j'avais laissé ma mère et mes deux soeurs, mais je ne
+trouvai personne à la maison.
+
+J'éprouvais encore bien du chagrin, mais j'ai trouvé, dans la ville, un
+paysan qui restait encore, car tout était rasé et les maisons étaient
+entièrement dévastées. Le paysan me dit: «Votre mère et vos deux soeurs
+sont parties depuis deux mois pour le fort de Choucha.»
+
+Le jour était presque passé. Je me suis décidé de coucher dans notre
+maison, qui était toute dévastée par l'armée[26]. Même je ne pus pas me
+procurer un peu de paille pour me coucher là-dedans. Le lendemain, je
+suis parti de bon matin. J'ai laissé mes compagnons de voyage dans la
+ville, dans leur pauvre maison, qui ne valait plus rien, comme toutes
+les autres.
+
+Entre notre ville et Choucha, il y a une petite rivière que j'avais
+passée plusieurs fois à gué, sans aucun danger, mais, ce jour-là, il
+était tombé beaucoup d'eau. Je me suis présenté tout seul à la rivière.
+Elle m'a paru un peu grosse, mais j'avais un grand désir de voir ma mère
+et mes soeurs, qui me donnait le courage de passer hardiment ce petit
+fleuve.
+
+Au moment, je suis entré dans l'eau. Le courant m'a enlevé et m'a frappé
+contre une grosse pierre que j'ai tenue ferme, pendant une heure, sans
+perdre ma connaissance. Je vois arriver un voyageur avec son cheval, qui
+a eu la bonté de me sauver la vie et de me passer sur l'autre rive. Je
+me trouvais encore une fois heureux.
+
+J'arrive à six heures du soir à Choucha, au quartier des Arméniens, où
+j'ai trouvé plusieurs personnes de connaissance de ma mère, qui m'ont
+bien reçu en me disant: «Votre mère disait à tout le monde: mon fils ne
+m'abandonnera jamais! Tôt ou tard, il viendra me trouver. Je connais son
+bon coeur et son attachement pour moi!» Enfin, on me conduit chez maman.
+Au moment où elle m'aperçoit, elle se trouve mal pendant une heure, sans
+pouvoir me parler un mot.
+
+Sa connaissance a commencé. Elle m'aperçoit, elle me serre contre son
+coeur, en versant des larmes avec mes soeurs, en m'accablant de caresses.
+Maman me dit: «Oui, j'étais bien sûre que tu ne me quitterais jamais,
+quoique tu étais jeune et bien éloigné d'ici, et dans le pouvoir de ton
+père, qui m'a abandonnée, peut-être pour toujours.»
+
+Me voilà tout à fait installé, avec ma mère, dans le fort de Choucha. Je
+commençais à être fort et grand. Je voulais entrer en maison pour gagner
+quelque chose, pour soulager l'existence de ma mère et de mes soeurs,
+mais ma pauvre et tendre mère n'a jamais voulu, en me disant: «Je
+vendrais plutôt tous mes effets pour te donner l'existence. Je ne veux
+pas te voir dans la servitude[27].»
+
+Enfin, j'ai resté à la maison en recevant les caresses les plus tendres,
+le matin jusqu'au soir.
+
+Un mois après, la paix était faite, tout était bien tranquille, j'ai
+voulu quitter le fort de Choucha pour aller à Aperkan, notre ville. Ma
+mère a consenti. De mon avis, j'ai fait venir une voiture, nous avons
+chargé tous nos effets, et nous sommes partis le matin et arrivés, le
+soir, à six. Notre maison était tout à fait abîmée, comme j'ai vu, en
+revenant de Gandja. Nous avons fait arranger la maison comme nous avons
+pu.
+
+Quelques jours après, ma jeune soeur Begzada tombe malheureusement bien
+malade, car nous avons malheur de la perdre en huit jours de temps, qui
+nous a donné beaucoup de chagrin. Elle était une des plus jolies filles
+de la Géorgie.
+
+Nous étions privés de nouvelles de mon père depuis une année. Cela
+faisait bien du chagrin à ma mère, privée de son mari et ses deux fils
+aussi longtemps.
+
+Maman a reçu, quelque temps après, une lettre de mon père par un
+négociant de Kasaque[28]. Ma pauvre mère était la plus heureuse des
+femmes d'avoir reçu des nouvelles de son mari et ses enfants. Il disait
+dans sa lettre, qu'il était établi un gros magasin à Kasaque, et nous
+pourrons aller rejoindre. Ma mère a voulu absolument aller rejoindre son
+mari et ses enfants. Je lui dis: «Maman, si tu veux me croire, tu ferais
+pas ce long voyage. Si mon père avait de bonnes attentions de te rendre
+heureuse, il t'aurait pas quittée aussi longtemps sans te donner de ses
+nouvelles. Je crois même, si nous faisons ce voyage, ce serait notre
+dernier malheur, car les routes sont pas sûres pour les voyageurs, même
+les Tartares ont arrêté plusieurs fois les voyageurs. Cela me donne
+beaucoup d'inquiétude.» Maman n'a pas voulu m'écouter, en me disant: «Je
+ne fais pas ce voyage pour ton père, si tu veux, mais c'est pour mes
+enfants qui sont avec lui depuis si longtemps.»
+
+Enfin j'étais obligé de céder et aller avec elle et ma soeur. Notre route
+était par Gandja. Comme je connaissais la route, nous avons vendu une
+grande partie de nos effets et j'ai conduit ma mère et ma soeur jusqu'à
+Gandja.
+
+Après deux jours de marche, ma mère était bien fatiguée du voyage; j'ai
+amené maman et ma soeur sur la grande place du marché de la ville.
+
+Comme je connaissais très bien la ville, j'ai reçu de l'argent de ma
+mère pour aller acheter quelque chose pour notre dîner, et elle
+attendait toujours mon retour, mais c'est à ce moment-là que j'ai eu le
+malheur de perdre ma mère et ma soeur pour toujours, car j'avais un
+mauvais pressentiment quand nous sommes partis de notre malheureuse
+ville que nous aimions bien et où nous étions tranquilles. En revenant
+du marché pour rejoindre ma mère qui m'attendait pendant une heure, j'ai
+rencontré un monsieur qui m'a accosté en me disant: «Vous voilà,
+Roustam! Je vous cherche depuis une heure. Votre mère est chez moi qui
+vous attend.» Malheureusement ce n'était pas vrai. Enfin j'ai été avec
+cet homme sans le connaître. Quand nous sommes arrivés chez lui, je n'ai
+pas vu ma mère. Je commençai à pleurer comme un malheureux que j'étais.
+Il me dit, le maître de la maison: «Ne craignez rien, votre mère est
+sortie avec votre soeur. Je vas les chercher.»
+
+Dans cet intervalle, j'étais assis au milieu de la cour, à l'ombre des
+arbres[29], en attendant ma mère, qui faisait toujours mon vrai bonheur.
+Il était entré, à la maison, un jeune homme[30] pour dire quelque chose
+à deux dames qui étaient assises à côté de moi. Il m'a beaucoup regardé,
+en me disant si je parle Arménien? Je lui dis que oui, même j'étais
+Arménien. Il me dit en même langage: «Tâchez de vous sauver d'ici, parce
+que on vous a amené ici pour vous vendre et vous perdre pour toujours.
+Vous verrez peut-être plus votre mère et soeur.» J'ai cru d'avoir reçu un
+coup de marteau sur ma pauvre tête. Voilà donc l'homme parti. Je restai
+avec ces deux mauvaises femmes. Je ne savais pas comment me sauver de
+cette maison-là. Il arrivait, un instant après, une femme du voisinage.
+Celles-ci commençaient à disputer, dans leur langage que je comprenais
+très-bien et je parlais comme eux. Je saisis cet heureux moment-là. J'ai
+pris la clef de la garde-robe; on a cru que j'avais vraiment besoin. À
+côté de la garde-robe, était une porte qui donnait sur une petite cour,
+mais la cour était coupée par un ruisseau de deux pieds de profondeur.
+Enfin, au moment que j'étais à côté de la porte de la petite cour, je
+suis rentré et j'ai fermé la porte sur moi et j'ai traversé le petit
+ruisseau, et je me trouvais hors de danger et échappé des mains de ces
+brigands-là.
+
+Je me suis rendu, sur-le-champ, à l'endroit que j'avais laissé ma mère
+et ma soeur, mais, malheureusement, j'ai rien trouvé. J'ai demandé à tout
+le monde qui passait à côté de moi. Personne faisait attention de mon
+malheureux sort[31].
+
+Cependant, en traversant sur un pont, j'ai rencontré un ancien ami de
+mon père que j'ai connu très-bien aussi. Je lui contai toutes nos peines
+en chemin faisant. Il me dit: «Ne craignez rien, je trouverai votre mère
+et je ferai punir l'homme qui vous a arrêté!» Il m'amène chez lui et me
+fait bien dîner et m'amène avec lui au marché que j'avais perdu ma mère.
+Il me montra tout le monde qui passait et il me disait tout bas:
+«C'est-il lui?». Je lui disais: «Non! ce n'est pas lui, ce n'est pas
+lui! Si vous voulez, je vous conduirai chez lui. Ce n'est pas loin
+d'ici.» Il me dit: «Non, ce n'est pas nécessaire, je saurai bien le
+trouver.» Il me mène ensuite dans une grande maison. Il me dit: «Reste
+ici, je vais chercher votre mère.» Je demandais pas mieux, mais le
+brigand venait pas. Je pleurai le matin jusqu'au soir. Le lendemain, la
+maîtresse de la maison me dit: «Ce monsieur qui vous a amené ne viendra
+plus, il ne faut pas compter sur lui.» Je lui dis: «Eh bien! je vais
+aller chez lui. Je sais sa demeure.» Elle a fait fermer la grande porte
+pour m'empêcher de sortir.
+
+Me voilà donc dans un état inconsolable. Pour me consoler, elle me dit:
+«Je n'ai pas d'enfant, mon intention est de vous adopter pour mon fils.»
+Je pleurais toujours sans consentir à sa proposition. Le barbare qui
+m'avait amené dans cette maison m'avait vendu pour la deuxième fois. La
+première fois était manquée parce que je me suis sauvé, comme je viens
+de le marquer. Il me paraît que ma mère a su que j'étais dans cette
+grande maison, car elle est venue plusieurs fois avec ma soeur à la porte
+pour me demander[32]; mais on a toujours refusé de la recevoir, en
+disant: «Il n'est pas d'enfants à la maison.» Elle retourne toujours en
+versant des larmes comme un torrent.
+
+Comme je n'ai plus de moyens de sortir de cette maison-là, j'ai été
+obligé de consentir d'être le fils adoptif à la maîtresse de la maison,
+en croyant être plus libre pour sauver plus facilement et de me
+retourner tout à fait dans mon pays natal. Peut-être j'aurais pu trouver
+ma mère par les négociants qui voyagent un pays à l'autre. Je dis à la
+maîtresse: «Je veux bien être votre fils adoptif, en condition que vous
+trouverez ma mère. Nous irons, nous deux, chercher dans la ville.» Elle
+me dit: «Oui, ne craignez rien, je m'en charge.»
+
+Enfin voilà la cérémonie qui commence: comme usage de pays, elle me
+passe dans une chemise, elle m'embrasse en me disant: «Vous voilà mon
+fils, je ferai votre bonheur!»
+
+Avec tout ça, je n'avais pas confiance en elle. Je disais moi-même: «Me
+voilà encore vendu pour la troisième fois!» Je me suis pas trompé dans
+ma pensée.
+
+J'ai resté à peu près deux mois chez elle[33].
+
+Elle m'avait fait donner des jolis habits, bon lit et très-bien nourri,
+mais je me méfiais toujours de toutes ses bonnes attentions. Je demandai
+plusieurs fois pour sortir jusqu'au bout de la porte. Elle me disait:
+«Non, non. Demain nous sortirons ensemble.» C'était toujours la même
+chose. Enfin je n'ai jamais pu m'échapper. Dans tout cet intervalle-là,
+venaient des visites dans la journée pour ma mère adoptive. Elle ne me
+faisait voir à personne, quand elle entendait frapper la porte. Elle me
+cachait dans les petites chambres, quelquefois elle se cachait avec moi.
+Je lui disais: «Mais pourquoi nous nous cachons, nous sommes pas
+malfaiteurs?» Elle me disait: «Mais non, ce n'est pas pour ça, je ne
+veux pas recevoir beaucoup de monde, je veux rester avec mon fils. Elle
+m'a fait voir seulement un tailleur, qui m'a fait faire des habits.
+Quelques jours après, le mari de la bourgeoise me dit: «Nous ferons un
+voyage, dans quelques jours, sur le côté de la mer Kaspienne, et
+viendrez avec moi.» Je lui dis: «Oui», en pensant que je pourrais me
+sauver en chemin faisant. Malheureusement, je n'ai pas pu réussir mon
+désir.
+
+ * * * * *
+
+Un jour, bien bonne heure, à minuit, le domestique monte dans ma
+chambre. Il me dit qu'il faut que je m'habille, parce que nous allons
+partir pour Kaspienne. Une demi-heure après, je descends dans la chambre
+de ma mère adoptive. Je lui fais mes adieux. Elle me disait: «Ne
+craignez rien, vous viendrez, dans quinze jours, avec mon mari.»
+
+Je comptais bien me sauver, en sortant de la maison, de ne pas aller
+plus loin. On ouvrit une petite porte qui donne dans une cour. Première
+chose que j'aperçois c'était trente chevaux de selle tout sellés,
+bridés. On ouvrit une autre porte d'une espèce de manège qui avait
+dedans soixante petits enfants tous bien habillés. À ce coup d'oeil, je
+me disais en moi-même: «Me voilà encore vendu pour la quatrième fois!»
+Enfin on nous a fait monter deux sur chaque cheval. Nous voilà donc
+partis pour notre destination, escortés par quelques hommes armés.
+
+Deux jours après, nous avons rencontré une grande quantité de Tartares
+qui nous ont arrêtés, pour nous prendre.
+
+Tous les hommes armés se sont battus pendant une demi-heure, et on nous
+a capitulés en condition que tous les Arméniens seront au pouvoir des
+Tartares, et les Géorgiens resteront à mon vilain et brigand père
+adoptif, qui n'était pas trop content d'avoir perdu quinze de ses
+meilleurs petits enfants, et j'ai resté avec lui aussi, comme géorgien.
+
+Trois jours après, nous sommes arrivés dans une grande ville tout-à-fait
+au pied du mont Caucase[34]. J'ai resté quelque temps; tous les autres
+ont été vendus en peu de temps.
+
+Depuis quelques jours, j'ai perdu de vue mon cochon qui m'avait amené
+dans cette ville. Il me paraît qu'il m'avait encore vendu pour la
+cinquième fois.
+
+J'étais chez un brave homme qui me traitait bien. Même j'étais
+très-libre, je me promenais tous les jours tout seul. J'avais grande
+envie de me sauver, mais je ne pouvais pas, parce que j'avais le grand
+fleuve de Kour à passer. Je n'avais pas d'argent pour m'aider à me
+sauver et passer le fleuve. J'ai resté donc là trois mois dans l'hiver,
+toujours pleurant d'être séparé de ma tendre mère qui faisait mon
+bonheur.
+
+Je savais bien que je ne resterais pas longtemps où j'étais. L'homme à
+qui j'appartenais était un grand marchand de soie, qui faisait
+quelquefois des voyages en Crimée. Il me fait donner, un jour, des
+bottes fourrées, une pelisse bien chaude, pour que je voyage avec lui.
+
+Nous avons traversé la fameuse montagne de Caucase, avec grand'peine. Il
+faisait un froid extraordinaire. Le bourgeois avait porté deux
+couvertures avec lui, qui nous ont bien servi. Ce n'était pas pour nous
+couvrir, c'était pour couvrir la grande quantité de neige, pour marcher
+sur la couverture. Quand nous marchions sur une, on mettait l'autre
+devant nous, pour que nous nous perdions pas dans la neige et pour avoir
+plus de facilité de grimper sur les montagnes.
+
+Après les mauvais passages, nous avons encore marché deux jours pour
+arriver dans la capitale du mont Caucase, qui s'appelle Lesghistan[35].
+
+Le prince qui gouverne cette province s'appelle Héraclius: le pays,
+quoique très-montagneux, est un bon pays. On fait des grands commerces
+de soie et de cachemire, comme à Gandja.
+
+Les moutons du pays sont très-bons aussi et bien gros: un seul pèse
+quatre-vingts livres, même plus; il a aussi de beaux chevaux. Les
+Tartares tirent tous leurs beaux chevaux dans ce pays-là, même les Turcs
+d'Anapa.
+
+Le marchand avec lequel j'étais voulait aller en Tartarie le plus tôt
+possible, mais il m'est arrivé une maladie, il était obligé de retarder
+son voyage jusqu'à ce que je sois rétabli, mais ça durait près de deux
+mois. C'est une maladie qui m'a fait bien souffrir. Une seule fois que
+je suis allé me promener dans les montagnes, à mon retour à la maison,
+j'avais bien froid, je me suis approché auprès du feu que j'avais croisé
+mes jambes et, assis par terre comme tout le monde, il se trouvait un
+grand chaudron sur le feu, de l'eau étant bien chaude. Quelqu'un remue
+le feu: voilà donc le chaudron renversé sur mes deux jambes!
+
+J'ai souffert comme un malheureux, mes jambes sont venues grosses comme
+un tonneau. Deux mois après, j'étais tout-à-fait guéri de cet
+accident[36].
+
+Enfin nous sommes partis pour Alexandria, la ville de Tartarie, et,
+trois jours après, nous sommes arrivés dans cette ville. Quelques jours
+après notre arrivée, j'ai demandé au marchand que j'appartenais, la
+permission pour aller promener, et j'ai eu la permission.
+
+Au moment que je quittais la porte, j'ai rencontré une petite demoiselle
+de mon âge, treize ans, native de mon pays et même ville. Elle était
+prise par les Tartares, deux mois avant moi.
+
+Enfin je m'empressai de lui donner des nouvelles de ses parents. Elle me
+dit: «Votre soeur Marie est ici; si vous voulez, je vous conduirai chez
+son maître.» Je demandais pas mieux d'y aller partager toutes mes peines
+avec elle. Enfin elle me conduit jusqu'à sa porte. Je rentre à la maison
+pour demander ma soeur. Elle m'aperçoit. Elle saute à mon cou. Elle avait
+du courage plus que moi, car je pleurais si fort que je ne pouvais pas
+lui parler ni demander des nouvelles de ma pauvre mère que j'avais
+laissée à Gandja.
+
+Elle me consola du mieux qu'elle put, en me disant que maman était
+esclave chez un Arménien qui était établi dans la ville, comme un grand
+négociant, et il a acheté maman et lui a donné sa liberté en lui disant
+qu'elle pourra aller dans son pays si elle veut. Maman, étant seule, n'a
+pas pu entreprendre le voyage, et elle vivait dans cette maison comme un
+ami jusqu'à ce que les communications soient libres pour qu'elle
+retourne dans son pays.
+
+J'étais bien heureux d'apprendre que ma mère n'était pas loin de moi,
+car, de Alexandria à Kizliar[37], n'avait que vingt lieues. J'ai demandé
+au marchand que j'appartenais la permission d'aller voir ma mère: il n'a
+jamais voulu.
+
+Après ça, j'ai fait plusieurs démarches auprès des négociants de mon
+pays pour qu'ils m'achètent et me gardent jusqu'à ce que nous écrivions
+à mon père pour qu'il vienne nous chercher, mais, malheureusement,
+personne a voulu nous rendre ce service-là, en me disant: «On veut vous
+vendre trop cher, sans cela je vous achèterais[38].»
+
+J'étais désolé de ne pas pouvoir embrasser ma pauvre mère encore pour la
+dernière fois, car je suis parti pour Constantinople, quelques jours
+après, à Kizliar, avec un marchand de petits enfants, venant de
+Constantinople, qui m'a acheté, pour la sixième fois depuis que j'ai
+quitté mon pays. J'ai bien prié mon nouveau marchand pour qu'il achète
+ma soeur pour amener avec moi à Constantinople, pour que nous contions
+nos peines l'un à l'autre. Il n'a pas voulu non plus. Enfin j'étais
+tout-à-fait désolé. Je pleurais le matin jusqu'au soir. Ma pauvre soeur,
+elle m'a caressé bien tendrement en me disant: «Donne-moi un peu de tes
+cheveux. Je les ferai remettre à notre bonne mère» (pour lui bien
+assurer que j'étais vivant). J'ai été bien caressé pendant quinze jours.
+Elle prend les ciseaux et coupe une grande quantité de mes cheveux, en
+versant des torrents de larmes sur ma tête, en disant: «Mon cher
+Roustam, dans tout pays où tu iras, il faut pas négliger de m'écrire; tu
+vois bien que nous n'avons plus d'autre consolation que de te chérir et
+penser nuit et jour à toi. Si papa vient dans ce pays ici, nous
+l'enverrons à Constantinople, pour te chercher.» Et elle a pris
+l'adresse du marchand que j'appartenais, demeurant à Constantinople,
+pour donner à mon père. Même, elle m'a promis de m'écrire, mais, depuis
+cette époque-là, je n'ai reçu aucune lettre de mes parents, ni leurs
+nouvelles.
+
+ * * * * *
+
+Je ne savais pas l'époque de notre départ de Kizliar. Ma pauvre soeur ne
+savait pas non plus, mais nous sommes partis, quelques jours après, dans
+la mer, pour Anapa. C'est le premier port de mer et frontière de la
+Turquie.
+
+Après trois jours de marche, en passant par la frontière de Turquie et
+Mingrélie, nous sommes arrivés sur une grande montagne, à une demi-lieue
+de la ville d'Anapa.
+
+Quand j'ai aperçu, pour la première fois, la mer Noire, je pleurai
+beaucoup en disant: «Je vais traverser cette grande mer, je vais être
+privé, pour toujours, de ma malheureuse famille et de ma patrie!»
+
+Je voyais les vaisseaux marchands en rade, qui nous attendaient. Enfin
+nous sommes arrivés, le soir, dans la ville. Le lendemain, nous sommes
+embarqués pour Constantinople. Après deux jours de traversée, je suis
+arrivé au passage des Dardanelles. Après, on nous a fait attendre
+quelques jours[39] à l'entrée des Dardanelles. Après, on nous a fait
+aller à Constantinople.
+
+J'étais logé à côté de Sainte-Sophie. C'est la plus grande et plus riche
+des cathédrales de l'univers.
+
+Cette cathédrale a été bâtie par les Arméniens, mais les Turcs s'en sont
+emparés.
+
+J'ai resté à Constantinople six mois. Il était arrivé, de l'Égypte, à
+Constantinople, un marchand appartenant à Sala-Bey, pour m'acheter.
+C'est la dernière fois et la septième fois que j'étais vendu, depuis mon
+malheur.
+
+Quelques jours après, on m'a embarqué sur un vaisseau de marchand, au
+passage Dardanelles, et nous sommes partis pour Alexandrie, premier port
+de mer d'Égypte.
+
+Après huit jours de traversée, nous sommes arrivés à Alexandrie. On nous
+a laissés dans la ville pendant deux jours, pour nous reposer. Après ça,
+on nous a embarqués sur des petits bateaux, que l'on appelle caïques,
+pour aller d'Alexandrie au Grand Caire, où était Sala-Bey.
+
+Nous avons passé par le passage bien dangereux où le Nil rentre dans la
+mer Noire (_sic_), où les deux fleuves se cognent l'un contre l'autre:
+les grosses vagues sautent aussi haut que les maisons. Enfin, nous
+sommes passés sans danger.
+
+Rien de joli comme le voyage d'Alexandrie au Grand Caire. On trouve,
+tout au long du Nil, les cannes à sucre plantées, les dattiers, les
+grenadiers.
+
+Nous sommes arrivés, le même jour, à Rachide[40], à la moitié de chemin
+du Caire.
+
+Le lendemain, on nous a envoyé des bons chevaux de selle arabes, pour
+nous amener au Grand Caire.
+
+Nous étions douze jeunes gens, destinés pour Sala-Bey, et nous sommes
+montés tous à cheval et arrivés le soir à Boulak, à une demi-lieue du
+Caire, et nous avons dîné là, et on nous a fait chercher à onze heures
+du soir pour nous faire rentrer dans la ville[41]. Le lendemain, on nous
+présentait au Bey, qui nous a bien reçus. Il m'a beaucoup questionné en
+langue géorgique, que je parlais peu, parce que j'avais quitté mon pays
+trop jeune. Il me demanda dans quel pays je suis né, si je suis de
+Tiflis en Géorgie. Je lui dis que oui. Je lui dis le nom de mon père,
+qu'il connaissait très-bien, parce que lui-même est géorgien. Il a
+beaucoup voyagé en Arménie.
+
+ * * * * *
+
+On préfère, pour être bons Mameloucks, les Géorgiens et les Mingréliens,
+je ne sais pas pourquoi, car les Arméniens sont encore plus braves que
+les autres nations. Dans cette époque-là, j'avais quinze ans.
+
+Après ça, le Bey il me dit: «Allez vous reposer. On vous fera des
+habits, et je vous ferai donner un bon cheval, et j'aurai soin de vous
+comme de mes compatriotes, et je donnerai de vos nouvelles à vos
+parents.» Je ne sais pas si c'est vrai, car je ne reçus aucune nouvelle
+depuis que je suis quitté ma soeur à Kizliar en Tartarie. Je quitte le
+Bey pour aller dans ma chambre que l'on m'avait désignée. En traversant
+dans un grand corridor que j'ai rencontré beaucoup de Mameloucks vieux
+et jeunes, j'ai reconnu un jeune homme de quinze ans, de mon âge. Il
+était né dans la ville où j'étais, il était mon camarade, mais il était
+perdu deux ans avant moi.
+
+Je voyais, tous les jours, sa mère et son père pleurer après lui.
+Exprès, je me suis approché de lui, je demande s'il me connaît. Il me
+dit non. Je lui dis: «Mais tu t'appelles Mangasar, tu es né à Aperkan!
+Comment! tu me connais pas? J'étais ton camarade, je m'appelle Roustam!»
+Il me dit: «Ma foi oui!» Il me sauta au cou. Nous renouvelons notre
+amitié, et je lui donne des nouvelles de son père et sa mère.
+
+J'étais très-heureux d'avoir trouvé un camarade. Nous racontions nos
+peines l'un et l'autre, pour nous distraire un peu.
+
+Six jours après mon arrivée, il vient dans ma chambre un barbier avec un
+Cachef (colonel) de Sala-Bey, pour me baptiser, comme à la mode du pays.
+C'était pour me faire la circoncision. Il m'en expliquait la cause en me
+disant: «C'est par ordre de Sala-Bey,» et, pour être bon Mamelouck, il
+faut que je sois circoncis.
+
+Voilà le barbier qui commence la cérémonie malgré moi.
+
+Dix jours après, j'étais tout à fait rétabli. Quelques jours après, j'ai
+reçu le cheval que l'on m'a promis à mon arrivée au Grand Caire.
+
+Pendant deux mois, j'ai fait aucun service que d'apprendre à monter à
+cheval et à apprendre à lancer la lance. Après les deux mois, j'ai
+voyagé avec les corps des Mameloucks, dans la province d'Égypte.
+
+Après ce dernier voyage, j'ai resté au Grand Caire pendant deux années
+sans faire aucun voyage.
+
+Toute l'Égypte était gouvernée par vingt-quatre Beys: le Mourad-Bey
+était le premier et Ibrahim le second. Les vingt-quatre Beys faisaient,
+chacun à leur tour, un voyage à la Mecque, pour l'usage de la religion.
+
+Le tour de Sala-Bey est venu. J'ai fait le voyage de la Mecque avec lui.
+J'ai vu aussi le tombeau de Mahomet[42].
+
+À notre retour de la Mecque, nous sommes arrivés jusqu'à trente lieues
+du Caire.
+
+Sala-Bey apprit que les Français sont entrés au Grand Caire. Mourad-Bey
+a donné une grande bataille à Guiza[43], même l'avait malheureusement
+perdue.
+
+Une grande partie des Mameloucks était noyée, dont mille en traversant à
+la nage avec leurs chevaux.
+
+Après ça, Sala-Bey a décidé à retourner auprès de Djezzar-Pacha, à
+Saint-Jean d'Acre, parce qu'il n'avait pas assez de forces pour donner
+une bataille[44].
+
+Djezzar-Pacha avait trouvé fort mauvais de n'avoir pas donné une affaire
+contre les Français, avant de quitter le pays.
+
+Quand nous sommes arrivés dans la ville, le Sala-Bey a rendu une visite
+à Djezzar-Pacha, aussitôt son entrée en ville.
+
+Le Sala-Bey étant dans le salon avec Djezzar-Pacha, on avait ordonné
+pour faire prendre du café. On a fait mettre, dans le café, du poison,
+et on présente à notre malheureux Bey. Il prend son café: une demi-heure
+après, il était mort. Nous étions tous désolés de cette perte. Le
+Djezzar-Pacha voulait tous nous garder avec lui, mais personne a voulu
+rester. Il y a eu beaucoup qui se sont sauvés pour aller dans leur pays,
+et d'autres pour la Mecque, et moi j'ai pris mon domestique avec moi. Je
+suis parti pour le Grand Caire, parce que j'avais beaucoup de
+connaissances dans la ville, alors je ne craignais rien. Après avoir
+quitté la ville de Saint-Jean d'Acre, j'ai quitté mon habit de Mamelouck
+et j'ai pris un de mon domestique. Enfin, j'étais habillé comme lui.
+J'ai été obligé de vendre mon cheval et mes armes, et j'ai donné une
+somme d'argent à mon domestique pour qu'il dise rien à personne, quand
+nous serons arrivés au Grand Caire. Il m'a donné sa parole qu'il me
+servira toujours, et personne ne saura rien, et je suis bien tranquille.
+Enfin, nous avons pris chacun un âne et nous avons voyagé jusqu'au Grand
+Caire.
+
+Comme ça, nous sommes rentrés dans la ville très-facilement, parce que
+nous étions costumés en paysans.
+
+Je voyais tous les jours, dans la ville, beaucoup de troupes françaises
+et beaux et vieux grenadiers, à grandes moustaches, qui faisaient la
+garnison de la ville, et les dragons occupent Boulak, à une lieue de la
+ville.
+
+J'ai resté à peu près un mois dans la ville, sans occuper aucune maison.
+J'avais peur qu'on me fasse connaître et qu'on me mette en prison comme
+prisonnier. Je mangeais et je me couchais dans la rue, avec mon
+domestique qui ne me quittait jamais.
+
+À force de dépenser, j'avais guère de l'argent. J'ai appris que le sheik
+El Bekri[45] avait une grande place dans le civil, c'est-à-dire pour la
+religion.
+
+J'ai beaucoup connu ce grand personnage-là, dans la maison de Sala-Bey.
+Je me suis présenté chez lui pour lui demander un emploi, mais son
+portier ou domestique me refusait toujours la porte, en me disant: «Le
+sheik El Bekri n'est pas visible, même on ne donne pas les audiences aux
+paysans.» Enfin, je me suis forcé de leur dire mon nom et à qui
+j'appartenais autrefois.
+
+Après ces démarches, le sheik m'a fait dire qu'il me recevra demain. Je
+me suis rendu chez lui, le jour désigné. Il m'a très bien reçu, en me
+disant: «Je vous garderai bien à mon service et vous monterez à cheval
+avec moi, mais il faut la permission du général Bonaparte, général en
+chef.» Dans ce moment-là, j'avais bien peur qu'il me fasse prendre par
+les Français, parce que je connaissais pas encore leur manière de vivre
+et leur religion. Cependant mon domestique courait tous les jours dans
+le monde, et il me disait que les Français sont bonnes gens et sont de
+la religion chrétienne.
+
+Je commençais un peu à être tranquille, parce que je suis aussi
+chrétien, comme eux.
+
+Enfin le sheik El Bekri m'a fait monter dans son sérail, en me disant:
+«Restez-là, jusqu'à ce que je demande la permission au général en chef.»
+
+Me voilà donc dans le sérail avec cinq femmes qui appartenaient au
+sheik. Elles m'ont apporté beaucoup de sorbets et _félère_[46]
+c'est-à-dire des pâtisseries et limonade, mais j'avais le coeur gros, je
+n'acceptai rien. Je me voyais au milieu de ces dames, avec une seule
+chemise bleue sur mon corps.
+
+J'ai été obligé de pleurer auprès de ces dames. Toutes ces bonnes
+personnes pleuraient aussi de mon sort, en me consolant le mieux
+qu'elles pouvaient.
+
+Le même jour, le sheik El Bekri monta à cheval et alla chez le général
+en chef et lui demanda la permission de me garder avec lui; il lui a
+donné cette permission, en lui demandant si j'étais bien âgé et si
+j'étais un bon sujet. Le Sheik lui a répondu que oui: «Je réponds de
+lui, c'est un bon sujet, il est âgé de quinze ans et demi. Il
+appartenait, autrefois, à Sala-Bey, qui a été empoisonné par
+Djezzar-Pacha, à Saint-Jean d'Acre.»
+
+Après ça, le général en chef lui dit: «Si le Mourad-Bey veut être bien
+raisonnable, je lui donnerai la permission de venir, avec tous ses
+Mameloucks, au Grand Caire[47].»
+
+Après quelques heures, je vois arriver le sheik El Bekri. Il me dit:
+«Vous êtes à mon service. Le général en chef m'a donné la permission.»
+Et il fait venir, sur-le-champ, un tailleur, et il me fait des habits à
+la Mamelouck, comme j'étais autrefois.
+
+Toutes ces bonnes dames, elles me font demander, aussitôt, dans le
+sérail, elles m'ont embrassé, et elles m'ont félicité que je restais
+dans la maison, et elles m'ont prié que je leur fasse demander ce que
+j'aurais besoin, et elles m'ont fait présent de plusieurs mouchoirs
+brodés en or et jolie bourse pour mettre de l'argent, idem brodée en or.
+Ce que je trouvais bien joli, c'est la fille du sheik El Bekri, jolie
+comme les amours, âgée de onze ans et demi.
+
+J'ai resté dans cette maison-là à peu près trois mois. Dans cet
+intervalle-là, le sheik avait ramassé, dans la ville, environ vingt-cinq
+Mameloucks, qui étaient isolés ou cachés dans les maisons. Comme j'étais
+le plus âgé et plus ancien, il m'a nommé leur chef et leur faire
+apprendre à monter à cheval.
+
+Il me paraît que les dames que j'ai vues dans le sérail, qui m'ont si
+bien reçu, ont bien engagé sheik El Bekri pour me faire marier avec sa
+fille que je connus dans le sérail et âgée de douze ans. Enfin, tout
+était convenu et d'accord pour mon mariage, même le général en chef
+Bonaparte était prévenu de mon mariage avec la fille du sheik.
+
+J'avais gagné pas mal d'argent chez le sheik. Il venait bien souvent à
+la maison les Sheiks-El-Balad, c'est-à-dire les chefs des villages, qui
+apportaient à leur maître les contributions qu'ils devaient payer tous
+les ans, et sheik El Bekri leur faisait présent, à chacun, d'un manteau
+et d'un cachemire. Moi, étant chef des Mameloucks, c'était à moi à leur
+donner les manteaux et les cachemires. Il me venait, quelquefois, trois
+et quatre cents francs et j'économisais toujours pour envoyer à ma mère;
+mais je n'ai jamais pu en trouver l'occasion.
+
+Je montais, tous les jours, à cheval, avec le sheik, qui dînait bien
+souvent avec le général en chef, et c'est là où on tenait les conseils
+de la ville et de l'armée.
+
+Le général en chef partit, avec une grande partie de son armée, pour
+prendre Saint-Jean d'Acre. À son arrivée au pied de la ville, il fait
+monter à l'assaut plusieurs fois, même jusqu'au dernier mur, même il y
+avait plusieurs grenadiers qui avaient pénétré dans la ville, mais,
+malheureusement, il ne put pas réussir, à cause des munitions. Il
+retourna au Grand Caire[48].
+
+Après son arrivée, il s'habillait quelquefois en habit turc, et il
+disait qu'il ne retournerait plus en France, qu'il se ferait circoncire
+à la manière turque, et il se ferait roi d'Égypte.
+
+Tout le monde était bien content de ça: on avait beaucoup confiance en
+lui, mais c'était pour mieux tromper les Turcs. Dix à douze jours après,
+on vient nous apprendre qu'une armée de Turcs va débarquer à Aboukir. Le
+général en chef est parti, sur-le-champ, avec le général Murat, pour
+commander l'armée qui était occupée dans la province d'Alexandrie. Dans
+cet intervalle, le sheik El Bekri prit un nouveau Mamelouck, beaucoup
+plus âgé que moi. On lui avait donné le commandement de tous les
+Mameloucks qu'avait le sheik. C'est lui-même qui lui avait donné ça,
+sans me prévenir, même lui avait promis sa fille en mariage, ce qui
+était convenu pour moi, car tout était prêt pour ça.
+
+Je défendais tous les jours, aux jeunes Mameloucks, de courir dans les
+rues, même dans la cour, par ordre du sheik. Un jour, je descendais
+jusqu'au pied de l'escalier, voilà le nouveau Mamelouck qui vient pour
+me faire monter dans ma chambre, malgré moi, en me disant qu'il était
+mon chef; mais je ne voulais pas lui obéir. Je lui dis: «Oui, je monte,
+mais vous allez venir avec moi!»
+
+J'avais, à la maison, deux jeunes Mameloucks qui m'aimaient comme leur
+frère. Quand nous étions dans ma chambre, j'ai commencé de lui dire:
+«Quel ordre avez-vous reçu pour me commander?» Il me dit: «Je n'ai pas
+de comptes à vous rendre!» Et nous avons commencé la dispute. Je suis
+sauté sur lui, pour le taper, mais il était beaucoup plus grand que moi.
+Mais les deux Mameloucks que j'avais avec moi se sont levés tous deux,
+et nous sommes tombés tous les trois sur lui, et nous l'avons fait
+tomber à terre. Je lui en ai donné tant que sa figure était enflée. Il
+finit de descendre au pied de l'escalier et resta là.
+
+Dans ce moment-là, le sheik était dans le sérail, mais j'avais grand
+peur que le sheik me fît donner des coups de bâton, d'avoir battu mon
+camarade.
+
+Les deux jeunes Mameloucks me dirent: «Ne craignez rien, nous dirons au
+sheik que vous avez pas le tort, que c'est le nouveau Mamelouck qui a
+voulu commander et disputer avec Roustam, qui méritait pas (de
+châtiment).»
+
+Sur les quatre heures après-midi, le sheik descend du sérail et rentre
+dans son salon, et me demande du café et sa pipe, que je lui ai
+présentée. Tous les Mameloucks sont venus dans le salon pour se tenir
+tout debout au-devant du sheik El Bekri, comme usage du pays. Voilà le
+sheik qui me demande où il est le nouveau Mamelouck. Je lui dis: «Il est
+en bas». Je l'ai envoyé chercher par un Mamelouck. Il rentre dans le
+salon. Le sheik aperçoit sur sa figure qu'il a été battu, car ses yeux
+et sa figure étaient enflés des coups que je lui avais donnés. Comme
+j'étais le plus grand, le sheik me demande pourquoi il a du chagrin, qui
+l'a battu. Je lui réponds:
+
+«C'est moi, parce qu'il n'était pas sage: il voulait aller dans les rues
+et voulait me commander.»
+
+Voilà donc le sheik se mit en colère contre moi, en me disant que
+j'étais un mauvais sujet d'avoir battu mon camarade de cette manière-là,
+que si je le mettais trop en colère, il me ferait prendre par les
+Français, et que je mérite de recevoir des coups de bâton sur le talon
+de mes pieds. Par exemple, j'avais bien peur de toutes les menaces qu'il
+me faisait. Je lui demande la permission de lui expliquer la cause que
+j'ai battu le nouveau Mamelouck. Il me dit: «Oui, parle, et dis-moi la
+vérité, sans cela je vous punirai sévèrement, et pour te donner en
+exemple.» Je lui dis: «Oui, je ne vous cacherai rien, je vous dirai la
+vérité. C'est vous qui avez caché tout à mon égard: jusqu'à présent vous
+m'avez nommé, pour commander les vingt-cinq Mameloucks qui sont à votre
+service. Même je comptais, un jour, être heureux en épousant votre
+fille. Vous m'en avez donné la parole. Même, le général en chef était
+prévenu pour ça, et je me trouve, à présent, commandé par un nouveau et
+mauvais sujet Mamelouck, et vous avez promis votre fille à lui, sans me
+prévenir pour que je puisse obéir à ceux qui ont reçu l'ordre pour me
+commander, et je lui obéirai jamais sans ordres. Voilà tous les
+Mameloucks qui sont présents, il faut leur demander si j'ai tort, si
+j'ai manqué à mon service.»
+
+Il me dit: «Eh bien! C'est lui que j'ai nommé chef. C'est mon intention
+et tout le monde lui obéira. Si vous n'êtes pas content, je vous ferai
+prendre par les Français!»
+
+Moi j'avais toujours peur que ce cochon-là me donne des coups de bâton.
+
+Je lui dis: «Je les sais, à présent, vos ordres. Je vous jure, je lui
+obéirai.»
+
+Heureusement, tout ça s'est bien terminé, sans les coups de bâton. J'ai
+appris, par une négresse de sérail, que la première femme du sheik El
+Bekri était bien fâchée de tout ce changement-là et sa fille pleurait
+toujours, que son père avait changé le mariage qui devait se faire avec
+moi, mais son père voulait Abraham.
+
+Quelques jours après, j'appris que le général en chef a donné une grande
+bataille à côté d'Aboukir, et les Turcs ont été prisonniers ou tués. Le
+général Murat avait monté à l'assaut dans le vaisseau du pacha qui
+commandait l'armée turque et s'était battu avec lui, et lui a donné un
+coup de sabre qui coupa deux doigts et le prit prisonnier.
+
+Donc, le général en chef était de retour au Grand Caire, disant toujours
+qu'il va rester tout-à-fait, et qu'il se ferait nommer roi d'Égypte.
+Tout le monde avait beaucoup confiance en lui.
+
+À son arrivée, il donnait des grands dîners bien souvent à tous les
+grands personnages de la ville. Le sheik El Bekri, pour faire plaisir au
+général, il buvait toujours du vin dans un gobelet d'argent, pour que
+l'on voie pas. Il était si bien accoutumé au vin, qu'il faisait venir,
+tous les jours, deux bouteilles, une de vin et l'autre d'eau-de-vie, et
+mêlait tout ensemble, et buvait tous les soirs, et se soûlait comme un
+vrai ivrogne. Je voyais, tous les jours de sa vie, la même chose.
+
+Un jour, j'ai accompagné le sheik pour aller dîner chez le général
+Bonaparte[49]; tout le monde était à table; je traversai un petit salon
+où j'ai trouvé monsieur Eugène[50] et deux autres personnes à table; ils
+m'ont présenté un bon verre de vin de Champagne, en me disant: «Bois, ça
+te fera pas du mal, c'est du _bon_ de France!» J'ai bu, et je le
+trouvais très-bon. Ils m'ont forcé absolument boire un second verre.
+
+Après le dîner, je monte à cheval avec le sheik pour retourner à la
+maison: il n'y avait que la place à traverser. El Bekri avait vingt-cinq
+Mameloucks. J'avais une gaîté extraordinaire, par le vin de Champagne.
+Je faisais danser mon cheval à côté du sheik, comme un fou.
+
+Voilà donc le sheik qui aperçoit ma gaîté. Quand nous sommes arrivés à
+la maison, il me fait demander en particulier pour me parler. Je me suis
+rendu dans le petit salon où il buvait tous les soirs et se soûlait; il
+n'avait pas même la force de monter dans le sérail: il me dit: «Tu as bu
+du vin, aujourd'hui, chez le général?» Je lui dis: «Non, j'ai bu du
+_bon_ de France; c'est monsieur Eugène qui m'a donné deux verres.» Il me
+dit que j'étais un ivrogne: il me menaça de me faire donner des coups de
+bâton à mes pieds. Mais je n'avais pas perdu la tête; je lui dis: «Si
+vous avez le malheur de me punir de cette manière-là, je dirai à tout le
+monde que vous faites venir, tous les jours, du vin et de l'eau-de-vie
+et que vous vous soûlez tous les soirs, et si vous me faites pas taper
+sur mes pieds, je dirai rien, je vous jure ma parole d'honneur.»
+
+Il me paraît qu'il avait peur des menaces que je lui avais faites, et
+finit par me dire qu'il me pardonnait pour cette fois; que, s'il
+m'arrivait une autre fois, il me ferait punir.
+
+Tout ça se passait pour le mieux, mais j'étais toujours mécontent de
+l'injustice que l'on m'avait faite.
+
+ * * * * *
+
+Il paraît que le général en chef avait l'intention de partir pour la
+France. Il fait demander, par monsieur Elias[51], son interprète, deux
+Mameloucks, pour son service. M. Elias s'est présenté, un jour, chez le
+sheik El Bekri, pour prendre deux: le sheik lui a donné deux. M. Elias
+me dit si je veux, il me ferait entrer chez le général, en me disant:
+«Les Français sont des braves gens, et sont tous chrétiens.» Je lui dis:
+«Oui, je demande pas mieux, car vous savez bien que je suis pas heureux
+chez le sheik.» J'avais conté toutes les injustices que l'on m'avait
+faites.
+
+Voilà M. Elias parti avec deux Mameloucks, et il me laisse à la maison,
+en me disant: «N'aie pas d'inquiétude; je penserai à vous.» J'étais
+presque sûr d'y entrer, parce que je le connaissais depuis longtemps
+chez Sala-Bey.
+
+Quand Elias fut arrivé, avec les deux Mameloucks, chez le général, un de
+ces jeunes Mameloucks, quand il aperçut le général, se mit à pleurer,
+parce qu'il avait peur de lui, quoique il n'était pas méchant.
+
+Le général dit à Elias: «Je ne veux pas garder les personnes avec moi
+malgré leur gré; voilà un enfant qui pleure, il faut le ramener chez le
+sheik, et vous demanderez un autre de bonne volonté.» Elias dit au
+général: «Si vous voulez me donner une lettre pour le sheik, peut-être
+nous pourrions avoir le gros Mamelouck qui monte à cheval tous les jours
+avec lui; c'est un bon sujet, il est géorgien.» Le général lui donna une
+lettre pour le sheik, pour m'avoir à son service.
+
+Le même jour, je vois arriver monsieur Elias avec une lettre pour le
+sheik. En passant à côté de moi, il me dit: «Ne craignez rien, je viens
+pour vous chercher.» Et il rentre dans le salon où était le sheik, lui
+remet la lettre du général, qui me faisait demander. Dans ce moment-là,
+j'étais dans ma chambre, exprès pour qu'on me fasse demander. Ça n'a pas
+manqué.
+
+On vient me dire que le sheik me demande. Je me suis rendu auprès de
+lui: il fait la lecture de la lettre. Je lui dis exprès: «Je ne veux pas
+aller avec les Français, je désire rester toujours avec vous.» Il me
+dit: «Mon ami, ça ne se peut; le général en chef vous demande; s'il veut
+même demander mon fils, je ne pourrais pas lui refuser.»
+
+De mon côté, j'étais bien content de quitter sa maison, car je me
+trouvais pas heureux de toutes les injustices que l'on m'avait faites
+pour un nouveau Mamelouck qui ne savait rien faire, même ni monter à
+cheval. J'ai dit au sheik exprès que je ne veux pas aller avec les
+Français: «Je suis bien plus heureux à votre service, j'irais bien pour
+vous faire plaisir, mais plus tard vous me ferez sortir de chez le
+général?» Il me dit: «Oui, je vous abandonnerai pas, et vous viendrez me
+voir tous les jours.» Après ça, je lui embrasse sa main, comme usage du
+pays, et je lui fais mes adieux. Mon domestique, qui était toujours avec
+moi, je lui fais seller mon cheval, et j'ai fait mes adieux à tous mes
+camarades. Surtout les deux Mameloucks que je regardais comme mes frères
+se sont mis à pleurer comme des malheureux, de voir le dernier moment de
+me quitter pour toujours.
+
+ * * * * *
+
+Entré au service du général en chef Bonaparte le... (_sic_), monsieur
+Elias m'amène chez le général, qui me reçut dans son salon. Première
+chose qu'il me fait, il me tire les oreilles, il me dit si je sais
+monter à cheval, je lui dis oui. Il me demande aussi si je sais donner
+des coups de sabre. Je lui dis: «Oui, même j'ai sabré plusieurs fois les
+Arabes.» Je lui ai montré la blessure que j'ai reçue sur ma main. Il me
+dit: «C'est très-bien; comment tu t'appelles?» Je lui dis: «Ijahia». Me
+dit: «Mais c'est un nom turc, mais le nom que tu portais en Géorgie?» Je
+lui dis: «Je m'appelle Roustam.--Je ne veux pas que tu portes le nom
+turc; je veux que tu portes ton nom de Roustam.»
+
+Après sa rentrée dans sa chambre, il m'apporte un sabre damassé, sur la
+poignée six gros diamants, et une paire de pistolets garnie en or. Il me
+dit: «Tiens, voilà pour toi! Je te le donne, et j'aurai soin de toi.»
+
+Il me fait entrer dans une chambre remplie de papiers, il me fait
+emporter tout dans son cabinet. Je servis son dîner, le même jour, à
+huit heures du soir. Après dîner, il demanda sa voiture pour aller
+promener alentour de la ville. Il fait demander monsieur Lavigne, son
+piqueur, pour me faire donner un bon cheval arabe et une belle selle
+turque, et nous avons été promener, que j'étais placé à côté de sa
+portière.
+
+Le soir même, il me dit: «Voilà ma chambre à coucher; je veux que tu
+couches à ma porte, et tu laisseras entrer personne, je compte sur toi!»
+Je lui dis, par monsieur Elias, qui était à côté de moi: «Je me trouve
+heureux d'avoir sa confiance, et je mourrais plutôt que de quitter ma
+porte et laisser entrer du monde dans la chambre. Vous pourrez compter
+sur moi.»
+
+Le lendemain, j'ai resté à sa toilette, avec son valet de chambre, nommé
+Hébert[52]. Mon intention était de faire entrer avec moi les deux
+Mameloucks que j'aimais tant, qui étaient restés chez le sheik El Bekri,
+mais malheureusement nous sommes partis trop précipitamment[53] pour la
+France.
+
+
+
+
+II
+
+Départ de Bonaparte pour Alexandrie.--En route, je charge les Arabes, ce
+qui me vaut un poignard d'honneur du général en chef.--Embarquement pour
+la France.--Mes inquiétudes.--Le général me rassure.--Relâche à
+Ajaccio.--Une plaisanterie de mauvais goût.--Débarquement à
+Fréjus.--Berthier m'emprunte un sabre, cadeau du général.--Départ de
+celui-ci pour Paris.--Ses bagages et sa Maison prennent la route
+d'Aix-en-Provence.--Notre convoi pillé par des brigands.--J'écris au
+général Bonaparte pour lui rendre compte de l'incident.--J'arrête de ma
+main, à Aix, un des bandits.--Ma présentation à Madame
+Bonaparte.--Inquiétude de Joséphine pendant la journée du 18
+Brumaire.--Murat et sa femme.--Le piqueur Lavigne.--Je fais une grave
+chute de cheval.--Bonté que le premier Consul et sa famille me
+témoignent en cette circonstance.--Mon portrait peint par Mme Hortense
+de Beauharnais.--Le premier Consul s'oppose à mon mariage.--La
+Malmaison.--J'apprends de Boutet l'entretien des armes à feu, et de
+Lerebours celui des lunettes d'approche.--Bonaparte, empereur des
+Français.
+
+
+On nous disait pas que nous allions en France; j'ai su ça bien longtemps
+après. Quelques jours après que je suis entré au service du général, le
+valet de chambre vient, à minuit, pour habiller le général; il me dit:
+«Nous allons partir pour Alexandrie, parce qu'il arrive une armée turque
+et anglaise.» Nous voilà donc partis précipitamment; je n'ai pas eu le
+temps même pour aller chercher mes effets que j'avais laissés chez le
+sheik El Bekri. Ce qui me faisait encore de la peine, c'était un pauvre
+domestique que je n'ai pas pu amener avec moi.
+
+Nous sommes partis du Grand Caire le... (_sic_) et arrivés le soir à
+Menouf. Le général a dîné là, et nous sommes partis, le lendemain matin,
+pour Alexandrie, comme on disait.
+
+En chemin faisant, nous avons rencontré une grande quantité d'Arabes qui
+barrait notre passage; j'ai demandé la permission au général pour
+charger sur les Arabes avec les guides qui étaient l'escorte du général.
+Il me dit: «Oui, va et prends garde que les Arabes te prennent, car on
+ne te ménagera pas!»
+
+J'avais un bien bon cheval, je craignais rien et j'étais bien armé:
+j'avais deux paires de pistolets, un sabre, un tromblon et un casse-tête
+sur ma selle.
+
+Après la charge, le général a demandé à monsieur Barbanègre, qui
+commandait la charge, si je m'étais bien comporté. Il lui dit: «Oui,
+c'est un brave soldat, il a blessé deux Arabes.» Après ça, le général il
+me fait donner un poignard d'honneur, le même jour, qui m'a fait le plus
+grand plaisir. Depuis cette époque-là, il m'a jamais quitté.
+
+Nous sommes couchés, ce jour-là, dans le désert, sur le sable. Le même
+soir, monsieur Elias[54] arrive du Grand Caire, en dépêche pour le
+général; par même occasion, il m'a apporté des pastèques, c'est-à-dire
+des melons d'eau qui m'ont fait grand bien, car il faisait bien chaud,
+et il me disait: «Il y a pas l'armée turque ni anglaise, comme on le dit
+jusqu'à présent, et vous allez faire un autre voyage», sans me dire
+autre chose. Le voilà donc retourné pour Grand Caire.
+
+Le lendemain, au matin, nous avons perdu un peu de la route, à cause de
+grande quantité de sable; nous avons aperçu plusieurs femmes arabes qui
+travaillaient à la terre. Le général me dit que je demande à ces femmes
+la route. Je galope mon cheval pour aller demander à ces femmes notre
+route. Quand les femmes m'ont aperçu, elles ont pris leur chemise qui
+était leur seul vêtement et ont montré leur derrière, enfin leur corps
+tout nu.
+
+Nous sommes arrivés, à dix heures du soir, entre Alexandrie et Aboukir,
+au bord de la mer Méditerranée; on a mis les tentes, et on a commandé de
+faire le dîner.
+
+J'aperçois, en rade, deux frégates; je demande à monsieur Eugène, qui
+était aide-de-camp du général en chef, ce que c'était que ces deux
+frégates, à qui elles appartenaient; il me dit qu'elles appartiennent
+aux Turcs. Il m'avait encore caché le secret, car c'étaient deux
+frégates françaises qui attendaient, en rade, après le général et son
+escorte, mais j'ai su ça que le soir. Dans cet intervalle-là, il faisait
+si chaud que je suis allé me baigner dans le bord de la mer. Voilà donc
+que j'aperçois monsieur Fischer[55], contrôleur du général, qui vient
+pour me chercher. J'arrive à la tente, et je dîne. Après ça, je vois
+tout le monde bien content et bien gai. Les soldats faisaient sauter
+leurs sacs, et les cavaliers laissaient leurs chevaux à ceux qui
+restaient encore dans le pays.
+
+Je me suis adressé à monsieur Jaubert[56], interprète, un Français, un
+des interprètes du général: «qui ce que ça veut dire, je vois tout le
+monde bien content». Il me dit: «Nous partons pour Paris; c'est un bon
+pays et grande ville. Les deux frégates que nous voyons d'ici, c'est
+pour nous conduire en France». Et on me dit que je laisse mon cheval. Je
+prends seulement mon petit porte-manteau, contenant deux chemises et un
+châle de cachemire[57].
+
+Me voilà parti, avec plusieurs officiers, à un petit quart de lieue de
+la tente, pour nous embarquer dans les chaloupes, pour rejoindre les
+frégates. La mer était bien agitée; les vagues cognaient sur nos têtes,
+les chaloupes étaient remplies d'eau, tout le monde était malade de ce
+petit trajet-là. Moi je n'étais pas du tout malade, au contraire. Je
+demandais toujours à manger. Le Mamelouck nommé Ali[58] était bien
+malade aussi. Nous sommes arrivés, le soir bien tard, dans la frégate,
+et nous sommes partis, sur-le-champ, tout le monde bien content. J'ai
+resté un jour entier sans voir le général[59]. Tous ces messieurs, pour
+me faire enrager, me disaient que, quand je serais arrivé en France, on
+me couperait la tête, parce que, quand les Mameloucks prenaient les
+soldats français, ils faisaient couper la tête la même chose: ça me
+donnait un peu d'inquiétude.
+
+Trois jours après notre embarcation, j'ai demandé à parler au général,
+par monsieur Jaubert, qui parlait arabe. Enfin, il me fait parler le
+même jour. Le général me dit: «Te voilà, Roustam! Comment tu te portes?»
+Je lui dis: «Très bien, mais très inquiet sur mon sort.» Il me dit:
+«Mais pourquoi ça?» Je lui dis: «Tout le monde dit que, quand je serai
+arrivé en France, on me coupera la tête. Si c'est vrai, comme on dit, je
+voudrais que ça soit à présent, et qu'on me fasse pas souffrir jusque en
+France!» Il me dit, avec sa bonté ordinaire, en tirant toujours mes
+oreilles, comme tous les jours: «Ceux qui t'ont dit ça sont des bêtes;
+ne craignez rien, nous arriverons bientôt à Paris, et nous trouverons
+beaucoup de jolies femmes et beaucoup d'argent. Tu vois que nous serons
+bien heureux, bien plus qu'en Égypte!» Après ça, je le remerciai bien de
+la manière qu'il m'a reçu, et m'a donné la tranquillité, car j'étais
+bien inquiet.
+
+Pour passer le temps dans la frégate plus agréablement, on a joué
+plusieurs fois aux cartes avec messieurs Berthier, Duroc, Bessières,
+Lavalette, enfin beaucoup de monde. Il a gagné plusieurs fois, m'a donné
+de petites sommes d'argent. Nous sommes arrivés en Corse, le pays du
+général, en traversant les côtes de Barbarie, et Tunisie[60]. Quand nous
+avons aperçu la côte de Corse, le général a envoyé le capitaine de
+frégate dans une chaloupe, pour faire dire aux autorités de la ville que
+le général Bonaparte arrive. Par ce temps-là, nous sommes arrivés et
+mouillé la frégate en rade, et nous avons vu arriver, dans les petits
+bateaux, toutes les autorités de la ville et beaucoup de belles dames de
+la ville[61] pour féliciter le général de son heureux retour. Nous avons
+pas fait la quarantaine comme on fait ordinairement. Le général a
+débarqué une heure après son arrivée en rade, ensuite descendu dans la
+maison qu'il était né. Je ne suis débarqué que le soir, à mon arrivée
+dans la ville. Le général il me fait demander comment je trouve son pays
+natal. Je lui dis: «Très-bien, c'est un bon pays.» Il me dit: «C'est
+rien, quand nous serons arrivés à Paris, c'est bien autre chose!»
+
+À notre arrivée en Corse, on faisait la vendange; il ne manquait pas du
+raisin ni belles figues. C'était une régalade pour nous, car, en Égypte,
+nous n'avions pas de tout ça dans la maison que nous habitions. Il y
+avait plusieurs jolies femmes, qui avaient beaucoup de bonté pour moi,
+comme étant un étranger; mais, ce qui m'a fait plus de peine, c'est le
+bavardage de monsieur Fischer, qui avait dit au Général et au général
+Berthier, que j'avais fait ma cour à plusieurs de ces dames, et j'avais
+donné vingt-cinq piastres.
+
+Nous sommes embarqués de nouveau dans la frégate, partir pour Toulon,
+mais le temps était si mauvais, nous sommes obligés de retourner encore
+en Corse, et nous y avons été un jour entier et nous sommes partis, le
+jour après, pour Toulon. Chemin faisant, le Général et général Berthier
+commencent à rire en me voyant, en disant: «Comment! Tu es plus habile
+que nous! Tu as eu déjà les femmes en France, et nous, nous en avons pas
+encore eu!» Je lui dis: «Je voudrais savoir qui ce qui vous a dit ça,
+car je pourrais vous assurer que c'est un mensonge. Je n'ai rien eu et
+rien fait.» Et ils m'ont dit: «C'est Fischer qui l'a dit.» Mais j'étais
+bien en colère contre ce vilain homme, d'avoir dit des menteries contre
+moi. J'étais si en colère que je voulais taper à Fischer.
+
+Quand nous étions à quelques lieues de Toulon, nous avons aperçu sept
+vaisseaux anglais qui nous barraient le passage. L'amiral Ganteaume, qui
+commandait les frégates, a mis les deux frégates en défense et mis une
+chaloupe en mer, et attachée avec une corde après la frégate, en cas de
+besoin pour le général. Les Anglais, quoique encore bien éloignés de
+nous, tiraient des coups de canon. L'amiral Ganteaume a vu qu'il n'y
+avait pas moyen d'arriver jusqu'à Toulon, et nous avons laissé les
+Anglais sur la route de Toulon, et nous avons pris celle de Fréjus en
+Provence, que nous étions pas bien éloignés, car nous voyions les côtes.
+Nous sommes arrivés, quelques heures après, dans la rade de Fréjus. Les
+Anglais venaient tout près de nous et tiraient quelques coups de canon,
+mais ça nous faisait pas de mal, parce que les batteries des côtes nous
+protégeaient. Le général a envoyé, sur-le-champ, monsieur Duroc[62] à
+terre pour prévenir les autorités de la ville que c'est le général
+Bonaparte qui arrive. Après ça, les batteries des côtes ont tiré
+plusieurs coups de canon pour notre arrivée, et les deux frégates ont
+répondu avec des salves de cinquante coups de canon. Après, nous sommes
+tous débarqués, et nous avons été à pied jusqu'à la ville qui était à un
+petit quart de lieue. Nous sommes arrivés de très-bonne heure. Le
+général a reçu toutes les autorités de la ville, et demanda ensuite son
+dîner.
+
+ * * * * *
+
+Ordinairement, on fait quarante-cinq jours de quarantaine sans pouvoir
+descendre à terre, mais le général n'a pas voulu rester aussi longtemps,
+car nous sommes partis, le même soir, pour Paris, et les troupes qui
+étaient avec nous, quand nous sommes arrivés dans la ville de Fréjus.
+
+Le général Berthier me dit: «Roustam, prête-moi ton sabre, je te le
+rendrai à notre arrivée à Paris.» Et je n'ai pas voulu lui refuser parce
+que j'avais un autre, et mon poignard[63] que le général m'avait donné
+dans le désert d'Égypte, avec une paire de pistolets que j'avais
+emportés avec moi du Grand Caire; j'avais de quoi me défendre, en cas de
+besoin.
+
+Le général était encore dans un salon. Je suis mis dans une petite
+chambre, à côté de lui, pour mettre mes pistolets en bon état et bien
+les charger avec des grosses cartouches. Le général passait pour aller
+dîner. Il s'aperçut que j'étais bien occupé après mes pistolets. Il me
+dit: «Qu'est-ce que tu fais là?--Je charge mes pistolets, en cas de
+besoin.» Il me dit: «Nous sommes pas en Arabie, à présent, nous avons
+pas besoin de toutes ces précautions-là!» Et je laisse mes pistolets
+comme ils étaient.
+
+Le général est parti, le soir, pour Paris, avec monsieur Duroc et le
+général Berthier, et je suis parti dans la nuit avec plusieurs personnes
+de la maison[64], et les bagages du général. Il a voyagé aussi avec
+nous[65] un monsieur de Fréjus, avec sa femme[66] qui était fort jolie.
+Il allait jusqu'à Aix en Provence. Nous sommes marché tout la nuit, et,
+le lendemain, sur les quatre heures après midi, nous sommes arrivés à
+six lieues d'Aix en Provence.
+
+C'est là où on nous attaqua par trente brigands. C'était un coup d'oeil
+affreux, pour cet homme avec sa femme, qui voyageait avec nous. On avait
+attaché le mari à la voiture, et on a pillé entièrement. Mais on n'était
+pas content de tout cela: on a déshabillé la pauvre toute nue; elle
+avait seulement une seule chemise sur son corps. On croyait qu'elle
+avait caché quelque diamant sur elle, étant bijoutière.
+
+Après ça, les brigands sont venus sur notre voiture qui était chargée
+des bagages du général Bonaparte. Un monsieur qui était avec nous, il
+leur disait: «Messieurs, ne touchez pas cette voiture, parce qu'elle
+appartient au général Bonaparte!» On lui a donné un coup de fusil; il
+est tombé à terre, et il a manqué être tué. J'avais mon poignard sur
+moi: je voulais leur donner quelque coup, mais messieurs Danger et
+Gaillon[67], ils m'ont empêché, en me disant: «Si nous faisons quelque
+résistance, nous serons perdus!» Ces messieurs, ils me disaient ça en
+arabe; les autres ne comprenaient rien. Après ça, ils ont cassé toutes
+les caisses et ont pris tous les effets et toutes les argenteries du
+général, marquées _B_. Après ça, ils sont venus à moi. J'avais à peu
+près six mille francs, dans ma ceinture, tant en or qu'en argent. Ils
+m'ont pas donné le temps de défaire ma ceinture. Ils me l'ont coupée
+avec un couteau. Mon poignard était dans ma grande poche. Ils ne l'ont
+pas pris. Je suis pas fâché de cela, car c'était un souvenir du général
+qu'il m'avait donné dans le désert d'Égypte.
+
+Un de ces brigands vient à moi. Il me dit: «Tu es mamelouck?» Je lui dis
+oui, car je parlais un peu français. Il me répond: «Tu viens manger du
+pain de la France, on te le fera sortir par le nez ou on te le fera
+vomir!» Après, je leur réponds rien et on me laissa tranquille. Après
+ça, ils sont partis tous les trente bien armés, comme les troupes
+régulières, dans les montagnes.
+
+Le malheureux homme était, tout ce temps-là, attaché à la voiture, et sa
+femme en chemise, pleurait comme une Madeleine. Comme les brigands sont
+partis, nous avons détaché ce pauvre homme de sa voiture. Vraiment
+c'était un coup d'oeil affreux. Ce pauvre homme s'est jeté dans les bras
+de sa femme. Il arrachait ses favoris, ses cheveux. Le sang coulait sur
+sa figure, de voir sa femme si maltraitée. Après, nous sommes partis,
+sur-le-champ, pour Aix en Provence, et arrivés, le soir, dans la ville,
+sans argent pour aller jusqu'à Paris, même pour manger.
+
+Le lendemain, les autorités de la ville ont établi un conseil pour les
+pertes que nous venions de faire, et on a réuni toutes les troupes qui
+faisaient la garnison de la ville. On a envoyé dans les montagnes après
+les brigands, mais on n'a rien fait et rien trouvé. Nous étions nourris
+pour le compte de la ville, parce que personne de nous avait de
+l'argent.
+
+J'avais toujours le châle de cachemire avec moi. Je voulais pas le
+vendre jusqu'à nouvel ordre; j'attendais toujours la réponse de la
+lettre que j'avais écrite au général, à mon arrivée à Aix en Provence.
+Je lui mandais: «que j'avais été attaqué par trente Arabes français, et
+on nous a pris tout, jusqu'à toute votre argenterie. Je n'ai pas de
+l'argent pour faire mon voyage ni pour manger. Quand nous étions dans la
+frégate, vous avez eu la bonté de me donner de l'argent, mais les Arabes
+français m'ont tout pris. Quand nous étions dans la ville de Fréjus,
+vous m'avez dit: «Tu n'as pas besoin de tes pistolets, parce que, en
+France, il n'y a pas d'Arabes»; mais je puis vous assurer, mon général,
+il y en a eu trente à la fois. Si j'avais mes pistolets chargés, j'en
+aurais tué quelques-uns, mais contre force n'est pas résistance. J'étais
+seul contre trente Arabes.»
+
+Le troisième jour que nous étions à Aix, j'étais à la porte de
+l'auberge, qui donnait sur une grande promenade; j'aperçus un de nos
+brigands qui passait, un sac sur son dos, en boitant, dans la grande
+promenade. J'ai dit à un nommé Hébert, qui était avec moi: «Voilà un
+voleur qui passe. Je suis sûr que c'en est un!» Il me dit: «Je ne crois
+pas, car il me semble, c'est un soldat.» Je lui dis: «Je vas l'arrêter
+et je l'amènerai au Conseil; on le fera interroger.»
+
+Je courus moi-même à lui; je lui dis: «Viens avec moi, j'ai quelque
+chose à vous dire», et je le conduis au Conseil où étaient toutes les
+autorités de la ville. On l'a interrogé beaucoup. Il répondit au juge
+que ce n'est pas lui qui était avec les brigands, mais qu'on lui a donné
+quelques petites choses malgré lui. On a défait son sac, qui contenait
+six couverts d'argent marqués _B_, qui appartenaient à mon général,
+trois bagues à la dame, avec un grand châle de mousseline, qui
+appartenait à cette pauvre femme qui était avec nous. On l'a jugé le
+même jour, et fusillé le lendemain.
+
+On nous a dit que le général Murat devait passer par la ville, le
+quatrième jour. Je me suis présenté à la poste que les chevaux
+attendaient son arrivée; je me suis présenté à la portière de la
+voiture; je lui ai conté tous les malheurs qui nous étaient arrivés. Il
+me donna cent louis pour mon voyage.
+
+Le même soir, j'ai pris la poste avec messieurs Danger, Gaillon et
+Hébert, pour Paris. Nous sommes arrivés à Lyon et fait séjour. Je suis
+parti par la route de montagne de Tarare, qui est très-élevée, mais pas
+autant que celle du mont Caucase. Quand nous sommes arrivés à la
+barrière de Paris, on nous a arrêtés là pour visiter nos papiers. Ces
+messieurs avaient des papiers, mais moi je n'avais rien. Je leur dis:
+«Je vas chez le général Bonaparte; on vous donnera des papiers, si vous
+en avez besoin.» Enfin on nous a laissés passer.
+
+J'arrive rue de Chantereine, chez le général. Il me fait demander tout
+de suite à mon arrivée. Il rit bien de bon coeur, quand il m'a aperçu. Il
+me dit: «Eh bien, Roustam, tu as donc rencontré les Arabes français?» Je
+lui dis: «Oui, cependant vous m'avez dit qu'il n'est pas de Bédouins en
+France. Moi, je crois qu'il y en a dans tous les pays.» Et il me dit:
+«Oh! que non. Je ferai finir bientôt ça. Je ne veux pas avoir, en
+France, des Arabes.» Je lui dis: «Je crois ça sera un peu difficile.»
+Après ça, il me présente à sa femme. Je lui baisai sa main, comme à la
+mode d'Égypte. Elle m'a reçu avec bonté. Le soir même, elle m'amène,
+dans sa voiture, au Théâtre italien, et elle me fait donner une jolie
+chambre et un bon lit. Quelques jours après mon arrivée, j'ai eu la
+fièvre pendant quatre jours. Elle venait me voir tous les jours. Elle me
+faisait donner des bonnes et jolies couvertures pour me tenir chaud. On
+ne disait jamais rien à l'autre mamelouck qui était avec moi. Après ça,
+on nous a fait habiller tout en neuf. Quelques jours après, je voyais
+tout le monde courir dans la maison en pleurant. Je ne savais pas
+pourquoi.
+
+Je rentrais dans le salon; je vois cette bonne madame Bonaparte sur un
+canapé, entourée de beaucoup de monde; elle était sans connaissance. Je
+me suis informé, à plusieurs personnes «qui ce qu'il y a de nouveau:
+tout le monde pleure, pourquoi ça?» On me dit: «Le général a été se
+promener avec monsieur Duroc, alentour de Paris, et on dit qu'ils ont
+été assassinés tous les deux.» Je me trouve donc dans un état affreux.
+Je pleurais comme un malheureux, mais, quelques heures après, j'ai vu
+arriver le général, à cheval au grand galop, au milieu de la cour, et
+tout le monde était bien content de son arrivée. De mon côté, j'étais le
+plus heureux des hommes. Il paraît qu'il a été à Saint-Cloud, pour
+chasser le Directoire qui tenait le Conseil dans l'orangerie de
+Saint-Cloud. Il a pris une compagnie de grenadiers et rentra dans la
+salle et mit tout le monde à la porte. Il y en a un qui a voulu donner
+un coup de poignard au général: deux grenadiers avaient paré le coup.
+Madame Bonaparte leur a donné, à chacun, une bague de diamant et le
+grade d'officier, pour récompense d'avoir sauvé son mari. Un mois après,
+nous avons été occuper le palais de Luxembourg, parce que la maison rue
+de Chantereine était trop petite, et il s'est fait nommer Consul.
+
+Dans ce moment-là, le général Murat faisait sa cour à la soeur du
+général, qui fut mariée quelques jours après[68].
+
+Le général Murat, il me faisait demander quelquefois chez lui. Il
+faisait voir sa femme, en me disant: «N'est-ce pas, Roustam, ma femme
+est bien jolie?» C'est vrai, aussi, elle était fort jolie et très
+aimable; même elle m'a fait présent d'une petite bague de souvenir. Dans
+ce moment-là, M. Eugène était encore sous-lieutenant dans les Guides du
+Consul, que l'on organisait. M. Barbanègre était colonel. Le général
+allait promener, tous les jours, en calèche sur les boulevards. Il
+donnait un bon cheval pour que je l'accompagne partout. Un jour, nous
+étions à la promenade, M. Lavigne, son piqueur, avait monté mon cheval,
+et il m'avait donné un autre que je montais ce jour, mais le général
+s'aperçut que je montais pas mon cheval et il fait arrêter sa calèche.
+Il me dit: «Eh bien, Roustam, ce n'est pas la jument que je t'ai
+donnée!» Je lui dis: «Non, mon général, c'est Lavigne qui monte
+aujourd'hui.» Il était placé à la tête de la calèche. Il le fait venir à
+côté de lui, qui était sur ma jument, et l'a beaucoup grondé d'avoir
+monté mon cheval[69]: «S'il montait encore une autre fois, il le
+mettrait à la porte.» Après ça, Lavigne mit pied à terre, et j'ai monté
+sur ma bonne et jolie jument. Il n'y avait pas, dans Paris, une
+trotteuse comme elle.
+
+ * * * * *
+
+Un mois après, on fait préparer le palais des Tuileries pour le Consul.
+Quand il fut fini de meubler, le Consul est allé en grand cortège, et
+moi à cheval à côté de sa voiture, et a fait son entrée au palais avec
+grande cérémonie. Après ça, il se fait nommer Consul à vie. Quelques
+jours après, je montais à cheval pour aller promener avec M. Lavigne.
+J'avais un jeune cheval un peu rétif. En passant à côté du pont Royal,
+pour aller au bois de Boulogne, mon cheval ne voulait pas avancer. Je
+lui pique les deux flancs, et il partit au grand galop. Malheureusement,
+le pavé était fort mauvais. Il faisait bien chaud. Voilà donc mon cheval
+manque sur les quatre jambes. J'ai tiré si fort par la bride et bridon
+que tout était cassé dans mes mains, mais il n'est plus de moyen de
+soutenir mon cheval; il tombe à terre, et m'a jeté à quinze pieds de
+lui. Sa tête, sa poitrine, tout était déchiré; le sang coulait partout.
+Cette pauvre bête était malade pendant un mois.
+
+Je voulais me relever, mais mon coeur me manque, et je pouvais pas remuer
+mes jambes. J'avais un grand pantalon de Mamelouck et un pantalon à la
+française, bien serré, un caleçon et une paire de bottes: tout était
+déchiré! Les morceaux de chair de mes jambes traînaient par terre.
+Beaucoup de bourgeois sont venus, avec Lavigne, à mon secours. Ils m'ont
+mis dans une voiture, sans connaissance, et on m'a mené au palais des
+Tuileries. On fait venir, sur-le-champ, M. Suë[70], chirurgien de la
+Garde, qui m'a saigné cinq fois, et mis plusieurs planches à mes jambes,
+et bien attachées avec des cordes. J'ai gardé ces planches pendant vingt
+jours.
+
+Le Consul a beaucoup grondé Lavigne, parce qu'il m'avait donné un jeune
+cheval et rétif. Il était bien fâché de l'accident qui m'est arrivé. Il
+m'envoyait tous les jours son médecin pour savoir de mes nouvelles.
+
+Ma blessure n'était pas encore guérie quand j'ai appris que le Consul va
+à l'armée[71]. Je voulais voir le Consul, mais le docteur ne voulait que
+je marche. Un jour, sur les six heures du soir, j'ai été voir le Consul
+après son dîner. Il me dit: «Te voilà! Comment t'es-tu laissé tomber du
+cheval?» Je lui dis: «Ce n'est pas ma faute, il me paraît que les
+chevaux de l'Arabie sont meilleurs que ceux de la France.» Et il me dit:
+«Tu sors trop bonne heure; tu fatigueras ta jambe.» Je lui dis que non,
+que je suis presque guéri. Je lui dis: «Mon général, j'ai appris que
+vous allez à l'armée; j'espère que j'irai aussi.» Il me dit: «Non, mon
+cher, ça ne se peut pas. Pour venir avec moi, il faut avoir des bonnes
+jambes, et monter à cheval.» J'ai dit: «Mais je marche bien aussi, je
+monterais aussi à cheval.» Il me dit: «Eh bien, marche au-devant de moi,
+pour voir si tu boites!» Je faisais mon possible pour marcher droit,
+mais c'était impossible, car je souffrais horriblement, et il me dit:
+«Ne craignez rien, je serai de retour bientôt. Tu resteras avec ma
+femme. Elle te laissera manquer de rien.»
+
+Je n'étais pas content de rester à Paris, je désirais bien faire le
+voyage. Madame, qui était à côté du général, dans le salon, me disait:
+«Comment, Roustam! Pourquoi tu n'es pas content de rester avec moi? Je
+t'aurais bien soigné!» Enfin j'ai fait mes adieux au Consul et je suis
+allé dans ma chambre en versant des larmes de devoir rester à Paris,
+malade, sans parents, sans amis, ni même de connaissances.
+
+Mademoiselle Hortense, la fille de Madame Bonaparte, me faisait venir
+chez elle bien souvent, pour faire mon portrait[72]; mes jambes me
+faisaient toujours du mal. Bien souvent j'avais envie de dormir. Elle me
+disait: «Roustam, ne dormez pas, je vais te chanter des jolis couplets!»
+Un autre jour, elle me donne une tabatière dessinée par elle.
+
+Dans ma maladie j'avais Mme Couder[73] et son mari, pour me soigner. Sa
+fille venait tous les soirs, pour voir sa mère, et elle me soignait
+aussi quelquefois. Après ma maladie, je voulais me marier avec elle.
+Elle n'était pas jeune ni riche, mais je voulais faire son bonheur.
+J'attendais le retour du Consul, pour lui demander la permission, mais
+plusieurs personnes de la maison me disaient: «Le Consul vous donnera
+jamais son avis pour un mauvais choix comme ça.»
+
+Après la bataille de Marengo, le consul arrive à Paris, le ... (_sic_).
+Il fit demander, sur-le-champ, de mes nouvelles, si j'étais tout à fait
+rétabli.
+
+Le premier service que j'ai fait, depuis le retour du Consul, c'était le
+jour d'une grande parade, que j'ai monté à cheval avec le Consul. Le
+maréchal du Palais, Duroc, voulait pas que je monte à cheval le jour de
+parade. Ça me faisait de la peine. Je demande alors, au Consul, la
+permission de ne jamais quitter, car M. Duroc veut m'en empêcher. Il me
+dit: «Monte toujours, il faut pas écouter Duroc, ni personne.» Après,
+j'ai monté toutes les fois qu'il y avait des parades. J'avais une selle
+turque, toute brodée en or, et un cheval arabe pour les jours de parade,
+et, pour le service ordinaire, j'avais des chevaux français, et la selle
+à la hussarde galonnée en or, et je m'habillais comme je voulais.
+J'avais des habits des Mameloucks, en velours et en casimir brodés en
+or, bien riches pour les cérémonies, et des habits de drap bleu et
+brodés, moins riches[74].
+
+Un jour, au déjeuner du Consul, j'ai demandé la permission de me marier.
+Il m'a dit: «Mais tu es encore trop jeune pour ça. La demoiselle
+est-elle jeune et riche?» Je lui dis: «Non, mais elle sera une bonne
+femme. Je l'aime bien.» Il me paraît qu'on avait prévenu le Consul pour
+ça. Il me dit: «Non, non, je ne veux pas, tu es encore jeune et elle
+n'est pas riche. Elle a vingt-quatre ans; tu n'as que quinze ans, tu
+vois bien que ça ne peut pas s'arranger!» Enfin, il me refuse. J'ai bien
+vu que ce refus était pour mon bien et j'ai été obligé de dire au père
+et à la mère: «Le Consul ne veut pas que je me marie; c'est impossible
+de le forcer.» Après qu'on a dit ça à sa fille, elle était désolée de
+cette mauvaise nouvelle. Je l'ai consolée le mieux que j'ai pu. Elle a
+été mariée, une année après, avec un homme d'Amérique. J'ai fait donner
+une place à son mari, dans la même année.
+
+Nous avons resté à la Malmaison trois mois pour prendre l'air de la
+campagne. Le premier Consul a voulu que je reste à Versailles chez M.
+Boutet[75] jusqu'à ce que j'apprenne à bien connaître les armes de
+chasse. Comme la Malmaison n'est pas bien éloignée de Versailles, je dis
+au premier Consul: «Si je reste toujours à Versailles, qui est-ce qui
+couchera à la porte de votre chambre pour vous garder dans la nuit? Je
+voudrais y aller le matin à six heures, et je travaillerais jusqu'à six
+heures après midi, et je viendrais ici pour faire mon service?» Il me
+dit: «Oui, tu as raison.»
+
+J'ai fait tout ce trajet-là à cheval, et, pendant deux mois, M. Boutet
+m'a montré tous les objets qui étaient nécessaires pour la chasse. Quand
+j'ai appris tout, M. Boutet m'a donné une lettre pour le Grand Maréchal,
+par laquelle je pourrais charger les fusils du premier Consul, et ses
+pistolets. J'ai porté la lettre au Grand Maréchal. Il l'a montrée au
+premier Consul, qui a été satisfait. M. Lerebours[76] me montrait aussi,
+pendant longtemps, à connaître les lunettes et leur nettoyage, et
+j'étais chargé de visiter, tous les jours, les lunettes du premier
+Consul et de charger ses pistolets. Les jours de la chasse, je portais
+sa carabine et je chargeais les fusils toujours à cheval. Il me faisait
+toujours des compliments du service que je faisais auprès de lui.
+
+Après quelque temps, le premier Consul a pris sa résidence au palais de
+Saint-Cloud, et il s'est fait nommer Empereur des Français, ce qui était
+un grand fait pour tout le monde.
+
+
+
+
+III
+
+Le manque d'appointements m'oblige à vendre un châle de
+cachemire.--Colère de l'Empereur à cette nouvelle: il me fait donner un
+traitement, puis le brevet de porte-arquebuse.--Berthier refuse de me
+rendre mon sabre; l'Empereur me donne un des siens.--Il m'invite à
+envoyer mon portrait à ma mère, et promet de la faire venir à
+Paris.--Mes campagnes.--L'Empereur consent à mon mariage.--Campagne
+d'Austerlitz.--Mariage du Vice-Roi d'Italie.--L'Empereur signe à mon
+contrat et paye les frais de ma noce.--Son couronnement à Milan.--Je
+réclame l'arriéré de ma solde de Mamelouck et obtiens mon congé de ce
+corps.--Un cadeau de l'Empereur.--Danger par lui couru à
+Iéna.--J'apprends à Pultusk que je suis père.--Eylau.--M. de
+Tournon.--L'Empereur et le maréchal Ney.--Friedland.--Entrevue de
+Tilsitt.--La reine de Prusse et sa coiffure «à la Roustam».--Ma
+présentation au tsar Alexandre.--Fêtes de Tilsitt.--Dresde.--Mon retour
+à Paris dans la voiture de l'Empereur.--Surprise agréable que ma femme
+me ménageait.
+
+
+Depuis trois années que j'étais chez l'Empereur, je n'avais pas été
+payé. Je n'avais aucun traitement. Je ne demandais rien et on ne me
+donnait rien non plus. L'Empereur ne savait rien de tout cela. Je
+n'avais pas même un peu d'argent pour acheter du tabac. J'avais un châle
+de cachemire. J'ai préféré le vendre que de demander de l'argent à
+l'Empereur. Cependant, toutes mes connaissances me disaient: «On croit,
+dans le monde, que l'Empereur vous donne beaucoup d'argent. Il faut en
+demander!» Mais j'ai beaucoup connu M. Venard[77], qui était mon
+protecteur et mon ami, qui me prit en amitié depuis mon arrivée
+d'Égypte. Il n'a jamais voulu que je demande de l'argent à l'Empereur,
+en me disant: «Laissez-le faire, l'Empereur vous laissera jamais manquer
+de rien; il faut rester comme vous êtes.» Enfin je suivis toujours ses
+bons conseils, et je m'en suis trouvé toujours bien.
+
+Avec tout ça, je n'avais pas d'argent pour faire quelque petite dépense
+que j'avais besoin. J'ai donné mon châle à un homme qui venait
+quelquefois me voir, pour vendre quinze louis, mais le cochon m'a
+apporté dix louis, en me disant qu'il me remettra cinq autres dans trois
+jours. Les trois jours passent, un mois passe, pas de réponse! Je me
+suis présenté un jour chez lui. Il était déménagé, mais le portier me
+donna son adresse, qui était à côté du passage Feydeau. Je lui fais
+écrire plusieurs lettres. Je n'ai jamais eu aucune réponse. Un beau
+jour, j'ai été moi-même chez lui, que j'ai trouvé. Il me fait
+très-mauvaise mine, en me disant: «Je n'ai pas d'argent à vous payer:
+j'ai vendu votre châle quinze louis; dix pour vous, cinq pour moi!» Je
+le menace de le faire mettre en prison. Il me dit: «Je ne vous crains
+pas!» Je lui dis: «C'est bon, adieu, nous nous reverrons!»
+
+Une personne m'a dit qu'il dînait tous les jours à la table d'hôte, à
+côté de la porte Saint-Martin, et j'avais bien l'adresse. Je me suis
+présenté, un jour, à deux heures après-midi, pour savoir s'il y était.
+La bourgeoise, dans son comptoir, me dit: «Vous demandez M. Antoine?[78]
+Il est à table.» Je lui dis: «C'est bien, je vous remercie.» Et je me
+suis retourné au palais des Tuileries. J'ai fait demander l'officier de
+grenadiers qui était de service, et que je connaissais depuis Grand
+Caire. Je lui demande deux grenadiers, et les mène à la maison où était
+à dîner M. Antoine. J'ai dit à la servante: «Dites à M. Antoine qu'il
+descende. Il y a une personne qui désire lui parler.» Le voilà qui
+descend. Je le mis entre les mains des grenadiers, pour le faire mettre
+en prison, mais il a bien vu que j'avais agi sévèrement; il me demande
+de le faire conduire chez lui, il me paiera tout de suite. Et je suis
+allé. Il m'a payé, comme nous étions convenus, et je donne douze francs
+aux grenadiers, pour boire la bouteille.
+
+Un mois après, l'Empereur est venu à Paris[79] pour passer une grande
+parade et rester quelques jours à Paris. Comme je couchais toujours à sa
+porte, il me demanda un jour, à souper à minuit. J'avais son souper
+toujours à côté de moi; je le servais dans son lit où il était couché
+avec l'Impératrice. L'Empereur me dit: «Roustam, es-tu riche? As-tu de
+l'argent?» Je lui dis: «Oui, Sire, tant que j'aurai le bonheur d'être
+toujours auprès de Votre Majesté, ça sera une grande fortune pour moi.»
+Il me dit: «Enfin, si je te demande de l'argent, pourras-tu m'en
+prêter?» Je lui dis: «Sire, j'ai dans ma poche douze louis. Je vous
+donnerai tout.--Comment, pas plus que ça!--Non, Sire.» Et il me dit:
+«Combien as-tu d'appointements?--Rien, Sire. Je me plains pas; je me
+trouve heureux.--Enfin, combien gagnes-tu avec moi?» Je ne voulais pas
+encore lui dire la vérité. Il commença à être très-mécontent contre
+monsieur Fischer, qui était à la tête de sa Maison. Il me dit encore:
+«Dis-moi donc combien tu gagnes avec moi?» Je lui dis: «Rien. J'ai rien
+demandé, et ils m'ont rien donné.--Comment! Depuis deux années tu n'as
+pas d'argent?» Je lui dis: «Je vous demande pardon, Sire. En revenant
+d'Égypte, j'avais un châle de cachemire; je l'ai vendu pour avoir un peu
+d'argent, pour avoir du tabac et quelques petites dépenses que j'avais
+besoin de faire.»
+
+Après ça, il se mit en colère tout-à-fait contre monsieur Fischer; il me
+dit: «Va chercher Fischer![80]» Comme je ne pouvais pas quitter la porte
+de l'Empereur, j'ai envoyé le chercher par un garçon de garde-robe.
+Quand Fischer m'aperçut, il me dit: «L'Empereur est-il de bonne humeur?
+Pourquoi me fait-il demander à l'heure qu'il est?» Je lui dis: «Je ne
+sais rien, mais ne craignez rien; il est de bien bonne humeur.» Et
+j'annonce monsieur Fischer à l'Empereur, qui le reçut assez mal. Il l'a
+beaucoup grondé, en lui disant: «Pourquoi Roustam n'est-il pas sur les
+états de ma Maison? Je suis entouré de Français qui me servent par
+intérêt. Voilà un homme qui m'est bien attaché. On ne lui donne pas
+d'appointements depuis deux années!» Et il lui dit: «Sire, je ne voulais
+rien faire sans ordres.» L'Empereur lui dit: «Vous êtes un imbécile; il
+fallait m'en prévenir; j'ai autre chose à penser qu'à ça. Allez
+sur-le-champ le faire mettre sur les états de mes valets de chambre!»
+Mais il n'a rien dit pour l'arriéré de deux années que j'avais rien
+reçu.
+
+Après ça, on m'a payé 1.200 livres par an, comme tout le monde. Quelques
+années après, on m'a mis à 2.400 livres. On organisait la Maison de
+l'Empereur; on avait pris des Pages. Le contrôleur Fischer me dit:
+«Roustam, vous ne servirez plus l'Empereur.» Je lui dis: «Pourquoi ça?
+Je le sers depuis l'Égypte. Est-ce que l'Empereur est mécontent de moi?»
+Il me dit: «Non, on fait comme autrefois: vous donnerez les assiettes
+propres aux Pages qui les donneront à l'Empereur eux-mêmes, et vous
+recevrez les sales des mains des Pages.» Je lui répondis: «Non, je ne
+servirai pas de cette manière-là. Si l'Empereur me dit pourquoi je ne
+sers pas, alors je lui dirai ma façon de penser.» Je n'ai pas servi
+depuis cette époque-là, et l'Empereur ne m'en a jamais parlé.
+
+Le prince de Neufchâtel avait présenté à l'Empereur un état pour
+organiser la chasse à tir, mais il manquait un porte-arquebuse. Le
+prince propose un homme pour porte-arquebuse, mais l'Empereur n'a pas
+voulu, en disant au Prince: «Cette place appartient à Roustam. Il a
+appris son métier chez Boutet, et il chasse toujours avec moi; même
+c'est un très honnête homme. Il faut avoir des égards.» Mais je ne
+savais rien de tout ça. J'ai su ça que quelques jours après.
+
+Il y avait bien longtemps que le prince de Neuchâtel m'avait promis une
+permission de chasse pour Saint-Germain. Je l'attendais tous les jours
+pour faire une grande chasse au lapin: un jour, le chasseur du Prince
+m'apporta une très-grande lettre de la part du Prince. Je pensais que
+c'était ma permission de chasse. Point du tout, c'était mon brevet de
+porte-arquebuse[81], que le Prince m'envoyait, avec une lettre de lui
+très aimable. Cette place de porte-arquebuse montait à 2.400 livres par
+année. Après ça, je me suis présenté sur-le-champ chez l'Empereur, pour
+le remercier de toutes les bontés qu'il avait pour moi: «Je ferai mon
+possible pour mériter les bontés de votre Majesté.»
+
+Il me dit: «Roustam, je t'ai donné un bon sabre en Égypte, je ne le vois
+pas. Pourquoi tu le portes pas?» Je lui dis: «Sire, quand nous sommes
+arrivés à Fréjus, le prince Berthier m'a demandé que je lui prête mon
+sabre et m'a dit qu'il me le rendrait à mon arrivée à Paris. Mais il ne
+me l'a pas encore rendu.» Il me dit: «Je ne veux plus de ça. Va le lui
+demander, de ma part, aujourd'hui.» Et je me suis rendu chez le Prince,
+et je lui ai demandé mon sabre de la part de l'Empereur.» Il me dit: «Je
+n'ai pas de sabre à toi. Je ne sais pas ce que tu me demandes.» Et je
+retourne à la maison. Je dis à l'Empereur ce que m'a dit le Prince.
+L'Empereur m'envoie une seconde fois. Il me dit: «Berthier veut garder
+ton sabre. Je ne veux pas ça. Dis-lui bien de ma part qu'il te rende ton
+sabre.» Et je retourne encore, le même jour. Le Prince me dit:
+«Comprends-tu le français?» Je lui dis: «Oui, monseigneur.» Il me dit:
+«Eh bien j'ai fait un troc avec l'Empereur; je lui ai donné un de mes
+sabres pour le tien.» Je lui dis: «Oui, je comprends très-bien, à
+présent.»
+
+Et je conte tout ça à l'Empereur. Il me dit: «Berthier est un vilain. Ça
+ne fait rien. Je vais te donner un de mes sabres.» Il fait demander, à
+monsieur Hébert, son valet de chambre, tous ses sabres, et il m'en a
+choisi un assez bon, la lame et le fourreau tout en damas. Je l'ai bien
+remercié, et je l'ai porté tous les jours.
+
+Quelques jours après, nous avons été passer quelques jours à la
+Malmaison. Un jour, à son coucher, il me dit: «Roustam, as-tu vu le
+maréchal Bessières?» Je lui dis: «Non, Sire, je ne l'ai pas vu
+aujourd'hui.» Et il me dit: «Je lui ai donné quelque chose pour toi.» Le
+lendemain, le maréchal Bessières m'a remis une inscription de 500 livres
+de rente en perpétuel, en me disant que c'était de la part de
+l'Empereur.
+
+Quand nous sommes retournés à Saint-Cloud, l'Empereur était à se
+promener dans l'Orangerie. Il me dit: «Eh bien, Roustam, as-tu vu
+Bessières?» Je lui dis: «Oui, Sire, je vous remercie, il m'a donné un
+billet de 500 livres de rente.» Il me dit: «Tu ne sais pas les compter.
+C'est bien plus que ça.» Je dis: «Je vous demande pardon, Sire, je sais
+bien compter, il n'y a pas plus que 500 livres de rente.» Il me dit: «Ce
+n'est pas vrai. Va chercher ton billet, que je voie.» Le billet était
+dans ma chambre. J'ai été le chercher. Il a pris la lecture. Après ça,
+il me dit: «Tu as raison.» Et il me rend le billet, en me disant: «Je te
+fais 900 livres de rente: il me paraît que Bessières a gardé 400 livres
+pour lui. C'est bien mal de sa part!» Le même jour il a fait venir le
+maréchal Bessières, l'a beaucoup grondé pour ça. Le maréchal a cru que
+j'avais parlé pour ça à l'Empereur. Je ne le craignais pas, parce que je
+n'étais pas fautif. Il me dit un jour, le maréchal: «Je viens de parler
+à l'Empereur, et tu parleras à présent, si tu veux.» Je lui dis:
+«Monseigneur, je n'ai jamais parlé à l'Empereur que pour le remercier de
+toutes les bontés qu'il a eues pour moi; c'est lui-même qui m'a demandé
+mon billet. Je vous jure ma parole d'honneur, je n'ai pas ouvert la
+bouche contre vous.» Trois jours après, l'Empereur me fait donner, par
+son secrétaire[82], 400 livres de rente. Ça me fait donc les 900 livres
+de rente.
+
+ * * * * *
+
+Avec tout ce bonheur-là, je n'avais jamais oublié ma pauvre mère et ma
+soeur. Je leur ai écrit quatorze lettres, par Constantinople et
+Saint-Pétersbourg, et je n'ai jamais reçu la réponse.
+
+Nous étions, un jour, à la chasse; l'Empereur me dit: «Roustam, as-tu
+ton portrait?» Je lui dis: «Oui, Sire, je l'ai fait faire par monsieur
+Isabey, en miniature[83].» Et il me dit: «Le maréchal Brune va partir,
+aujourd'hui, pour ambassade, à Constantinople. Il faut envoyer ton
+portrait à ta mère.» Je n'étais pas content de ça, parce que l'Empereur
+m'avait promis, plusieurs fois, de faire venir ma mère.
+
+Je dis à l'Empereur: «Sire, votre Majesté veut que j'envoie mon portrait
+à ma mère; est-ce que votre Majesté la fera pas venir?» Il me dit: «L'un
+n'empêche pas l'autre. Envoie toujours ton portrait et je la ferai venir
+après.»
+
+Il y avait, à Paris, un marchand arménien qui voulait faire le voyage de
+Tartarie et de Crimée pour chercher ma mère et ma soeur que j'avais
+laissées dans ce pays-là, mais il me demandait un passeport signé par
+l'Empereur et trois mille francs et une voiture. Je me suis vu obligé de
+m'adresser à l'Empereur pour demander son consentement. Il me dit: «Cet
+Arménien demande tous ces objets-là pour vendre ses marchandises. Après
+ça, il viendra te dire qu'il n'a pas trouvé ta mère. Comme il connaît le
+pays, qu'il fasse le voyage, je ne lui donnerai rien d'avance. À son
+retour, il t'amènera ta mère. Si elle est morte, il t'apportera un
+certificat du gouverneur du pays. Après ça, je lui paierai tous les
+frais de son voyage et dix mille francs d'indemnité.»
+
+Et je lui dis tout ça de la part de l'Empereur. Il n'a pas voulu
+entreprendre le voyage. Après ça, j'ai écrit encore plusieurs lettres,
+et je n'ai pu recevoir de leurs nouvelles.
+
+J'ai fait toutes les campagnes avec l'Empereur: la première campagne
+d'Autriche, la campagne de Prusse et de Pologne, la seconde campagne
+d'Autriche, et celle d'Espagne, et la campagne de Moscou et de Dresde,
+et celle de l'intérieur de la France, et deux voyages d'Italie, et celle
+de Venise, et le voyage de la Hollande, où j'ai gagné la fièvre, et où
+l'Empereur m'a fait donner une voiture de la Maison pour retourner à
+Paris.
+
+Sept ans après mon arrivée d'Égypte, je voulais définitivement me marier
+avec la fille de Douville, qui était fort jolie et appartient à honnête
+famille, et que je connaissais depuis fort longtemps. Elle avait seize
+ans, j'allais la voir tous les jours, mais je n'osais pas parler de
+mariage. Quelques jours avant le premier voyage d'Autriche, j'ai donné
+un déjeuner à Douville qui était premier valet de chambre de
+l'Impératrice Joséphine, et à monsieur Le Peltier, que je connaissais
+beaucoup par Douville, qui était son ami. J'avais donné le déjeuner à
+ces deux personnes pour demander à Douville sa fille en mariage. Après
+le déjeuner, j'ai dit à Douville: «Tu as une jolie fille et je suis
+garçon; si j'étais assez heureux de réussir, je demanderais en mariage.»
+Enfin, moi et Peltier, nous lui avons beaucoup parlé pour qu'il me
+refuse pas. Il m'a répondu: «Je tiens entièrement à la réputation de ma
+fille. Je ne peux pas dire oui, sans que l'Empereur vous donne son
+consentement.»
+
+Comme nous partions pour l'Autriche, je lui ai demandé la permission
+pour écrire à sa fille, pour demander de ses nouvelles, et, à mon
+retour, je la ferai demander à l'Empereur. Enfin, nous nous sommes
+embrassés l'un et l'autre. Le même soir, Douville était de service. Je
+lui dis: «L'Empereur est dans sa chambre. J'ai grande envie de lui
+demander son agrément, avant mon départ[84].» Douville me dit: «Oui, je
+ne demande pas mieux, au moins nous serons tranquilles.» Et je me suis
+rendu chez l'Empereur.
+
+Il me dit: «Eh bien, Roustam? Qu'est-ce que tu veux? Mes armes
+sont-elles en bon état?» Je lui dis: «Oui, Sire, mais j'ai une grâce à
+demander à Votre Majesté.» Il me dit: «Dis-moi ce que c'est.--Votre
+Majesté connaît le nommé Douville qui est attaché au service de
+l'Impératrice. Il a une fille fort jolie et jeune. Elle est fille
+unique. Je demande la permission de me marier.» Il me dit: «A-t-elle
+beaucoup _filone_[85] (c'est-à-dire beaucoup d'argent)?» Je lui dis: «Je
+ne crois pas, j'ai le bonheur d'appartenir à votre Majesté, il me
+manquera jamais rien!» Et il me dit: «Mais nous allons partir dans
+quelques jours. Tu n'auras pas le temps.» Je lui dis: «Si votre Majesté
+me dit oui, eh bien, ça sera à notre retour!» Et il me dit: «Oui, je
+t'accorde. À mon retour, je te marierai.» J'étais donc content comme un
+roi; j'étais tout de suite voir Douville. Je lui ai annoncé l'heureuse
+nouvelle pour notre bonheur, et il était bien content. Il m'a embrassé
+bien sincèrement.
+
+Le lendemain, j'ai été faire une visite à sa femme et à sa fille, qui
+était déjà prévenue. Ils m'ont reçu à merveille et, quelques jours
+après, je suis parti pour l'armée. Nous avons traversé le royaume de
+Wurtemberg et Bavière et arrivé à Vienne. Après ça, nous sommes partis
+pour Austerlitz. C'est là où on a donné la dernière bataille décisive.
+Trois jours après, l'Empereur Napoléon a eu une entrevue avec l'Empereur
+d'Autriche. Après, nous sommes partis pour Schoenbrunn, à une lieue de
+Vienne, un grand palais de l'Empereur d'Autriche.
+
+Un jour, je suis allé à Vienne de bien bonne heure, avec plusieurs de
+mes amis, pour déjeuner; j'ai resté dans la ville jusqu'à trois heures
+après midi; j'ai rencontré une personne de la Maison qui passait à
+cheval; je lui ai demandé s'il y avait quelque chose de nouveau. Il me
+dit: «Rien de nouveau depuis ce matin.» Je lui demande ce qu'il y a de
+nouveau: «Je vous prie de me le dire, car je ne sais rien, parce que je
+suis ici depuis ce matin.» Il me dit: «La paix est signée depuis ce
+matin; il est parti déjà un service pour Munich et l'Empereur part
+demain au matin.» Enfin j'étais le plus heureux des hommes, pour la
+tranquillité de tout le monde et pour mon bonheur, car je désirais bien
+arriver à Paris pour mon mariage, comme l'Empereur m'avait promis.
+
+Nous sommes arrivés à Munich, et l'Impératrice est arrivée quelques
+jours après, pour rejoindre l'Empereur qui attendait pour le mariage du
+Vice-Roi, avec la fille du Roi de Bavière. Nous avons eu, tous les
+jours, grand fête, et la ville illuminée tous les soirs. L'Empereur a
+fait plusieurs chasses à tir et à courre où j'ai chargé ses fusils.
+Quelques jours après, nous sommes arrivés à Wurtzbourg où on avait
+préparé une grande fête pour l'Empereur et l'Impératrice.
+
+L'empereur a chassé aussi une fois, avec le roi de Wurtemberg. À la
+chasse, l'Empereur a fait présent d'une carabine de grand prix au roi.
+Comme j'étais porte-arquebuse, j'ai porté la carabine chez le roi.
+
+Quelques jours après, nous sommes arrivés à Paris. L'Empereur m'a promis
+de me marier, mais le Grand Juge et l'Archevêque de Paris ne voulaient
+me donner la permission, en me disant que je suis pas catholique romain.
+Je leur disais: «Je suis géorgien; les géorgiens sont tous chrétiens.»
+Il voulait pas entendre les raisons. Je suis obligé de m'adresser encore
+à l'Empereur, qui m'a donné une lettre pour le Grand Juge et une pour
+l'Archevêque de Paris.
+
+Après ça, je suis marié un mois après mon retour de voyage. L'Empereur a
+eu la bonté de signer mon contrat de mariage et payer les frais de ma
+noce[86].
+
+Dans le premier voyage d'Italie, pour le couronnement de l'Empereur, on
+voyageait si rapidement que tout le monde était tombé de fatigue et de
+sommeil.
+
+L'Empereur restait quelques jours au palais de Stupinigi, à une lieue de
+Turin.
+
+L'Empereur fait plusieurs chasses du cerf. C'est moi qui chargeais
+toujours sa carabine.
+
+L'Impératrice disait à l'Empereur: «Il faut rester encore ici quelques
+jours, parce que tout le monde est bien fatigué.» Et l'Empereur disait:
+«Ça sont des mous: vois Roustam. Il voyage nuit et jour avec moi, il
+n'est pas fatigué, il a toujours bonne mine!»
+
+Le lendemain, nous sommes partis pour Alexandrie, et nous avons parcouru
+à cheval le terrain de Marengo, où on avait donné la grande bataille.
+
+Un jour après, l'Empereur a couché, à Milan, dans son palais qui était
+préparé pour le recevoir, et nous avons resté à peu près un mois en
+faisant toujours quelque petit voyage dans le royaume.
+
+Après ça, l'Empereur s'est fait couronner roi d'Italie, et l'Empereur
+partit pour Fontainebleau, en passant par le Mont-Cenis et Lyon.
+
+Nous sommes arrivés tout seuls. Toutes les voitures et tous les hommes à
+cheval étaient restés en arrière, et sont arrivés un jour après nous.
+
+Je compte toujours dans les compagnies des Mameloucks qui étaient
+attachées dans la Garde. Comme j'étais marié, je voulais avoir mon congé
+absolu, mais je retardais toujours pour toucher ma paye du régiment. Je
+ne l'avais pas reçue depuis trois années.
+
+J'ai écrit plusieurs fois à monsieur Mérat[87], maréchal des logis des
+Mameloucks; je n'ai jamais reçu la réponse. La quatrième que je lui
+écris, je lui ai marqué que, s'il ne veut pas me payer ce qu'il me
+devait, je me ferais payer par l'Empereur. Il me paraît qu'il a eu peur,
+car il a fait voir ma dernière à son colonel.
+
+Il m'a écrit une très-honnête, mais, au bas de la lettre, le colonel
+avait écrit quelques lignes en me disant: «Un inférieur doit obéir à son
+supérieur. J'écrirai à l'Empereur.» Je lui ai fait la réponse: «Quand il
+voudra écrire à l'Empereur, qu'il m'envoie sa lettre; je la remetterai à
+l'Empereur, comme je suis auprès de lui, la nuit et le jour.»
+
+Je n'ai pas reçu la réponse.
+
+Quelques jours après, monsieur Mérat, maréchal-des-logis, vient, à
+Saint-Cloud, chez moi, le matin à neuf heures, en bourgeois. Il était
+assis à côté de moi; il commence la conversation en me disant: «J'ai
+reçu une lettre de vous. Il m'a paru bien dur de la manière qu'elle
+était écrite.» Je lui dis: «Très-possible; je suis fâché de cela, vous
+savez bien que voilà la quatrième lettre que je vous ai écrite. Si vous
+aviez pris la peine de me faire la réponse à la troisième, vous n'auriez
+pas trouvé la quatrième aussi dure. J'ai reçu une lettre de vous, il y a
+quelques jours, où monsieur Delaitre[88] me menaçait, en me disant: «Un
+inférieur doit obéissance à son supérieur!» Vous croyez donc que je
+crains ses menaces? Non! non! Il faut pas qu'il mette ça dans sa tête;
+j'ai rien à faire avec lui. L'Empereur est mon chef, je n'en connais pas
+d'autre. Dorénavant, s'il m'écrit des lettres menaçantes, je dirai à
+l'Empereur ce que je pense de lui et vous, monsieur Mérat. Depuis trois
+années, je vous ai rien demandé: pourquoi me paieriez-vous pas ma solde
+de Mamelouck?»
+
+Il me dit: «Parce que j'ai été nommé officier et j'ai dépensé votre
+argent pour acheter des chevaux.» Je lui dis: «Ce n'est pas pour me
+payer, mais ce n'est pas honnête de votre part de n'avoir pas fait la
+réponse de plusieurs lettres que je vous ai écrites!»
+
+Ma femme, qui était à côté de moi, voulait changer la conversation, pour
+que nous ne parlions pas d'affaires aussi disputantes. Je lui dis avec
+regret qu'il faut pas qu'elle se mêle d'une affaire qu'elle ne
+connaissait pas, et elle entra dans sa chambre, et je dis à Mérat: «Par
+quel droit que vous gardez les soldes des Mameloucks depuis si
+longtemps? Vous êtes chez moi, à présent, vous ne sortirez de la maison
+sans me payer ce que vous me devez, sans cela je vous ferai arrêter par
+la Garde et je parlerai au maréchal Bessières (qui servait auprès de
+l'Empereur).» Il me dit: «Hé bien, j'ai trois cents francs. Ça vous paye
+aujourd'hui; le reste, je vous le payerai quand j'aurai de l'argent.» Je
+lui dis: «Je ne veux pas ça. Je prendrai les trois cents francs en
+compte, et vous allez me faire, sur le compte, un billet de votre main,
+sur le quartier-maître des Chasseurs de la Garde, payable cent francs
+par mois, à Monsieur ou à Madame Roustam, jusqu'à ce que les payements
+soient finis.»
+
+Et j'ai reçu le tout, et j'ai demandé au maréchal Bessières mon congé
+absolu, qu'il m'a donné, et j'ai fait signer par les maréchaux et les
+généraux de la Garde et les colonels. Ma femme était enchantée que j'aie
+demandé mon congé, parce que je n'avais plus rien à faire avec le corps
+des Mameloucks.
+
+ * * * * *
+
+La même année, le dey d'Alger envoya plusieurs chevaux à l'Empereur,
+avec une paire de pistolets et une canardière toute enrichie de corail
+taillé, qui était dans la chambre de l'Empereur. Je voulais la remettre
+avec les autres dans son cabinet, mais monsieur Hébert, son premier
+valet de chambre, me dit: «Il faut pas entrer dans sa chambre sans
+prévenir l'Empereur!»
+
+Le même jour, en conduisant l'Empereur dans son cabinet, il passe dans
+sa chambre; je lui dis:
+
+«Sire, si votre Majesté veut, je remettrai les armes qui sont ici dans
+le cabinet de votre Majesté, avec les autres.» Il me dit: «Voyons,
+montre-les moi.» Il examine bien le fusil, et il me dit: «Tiens, je te
+le donne, et les pistolets aussi, car ils sont pareils. Porte ça dans ta
+chambre.»
+
+ * * * * *
+
+Ma femme était grosse de sept mois quand je suis parti pour la campagne
+de Prusse et de Pologne, qui a duré onze mois.
+
+La première grande bataille a été donnée à Iéna, et toute l'armée
+prussienne, en quelques jours de temps, était détruite, mais avant la
+bataille, dans la nuit, l'Empereur voulait lui-même visiter les
+avant-postes, accompagné de deux maréchaux, le prince Borghèse, le
+maréchal Duroc, et moi qui le quittais jamais.
+
+L'Empereur a visité l'aile gauche de l'armée, et il voulait passer par
+le devant des factionnaires pour aller visiter la droite. Un moment,
+nous étions arrivés tout-à-fait au bout, voilà que l'on fait un feu de
+file sur l'Empereur. On croyait que nous étions les ennemis. Nous avons
+tous cerné l'Empereur de tous les côtés, pour que les balles touchent
+pas à l'Empereur, et nous avons crié: «Cessez le feu, nous sommes
+Français!» Enfin, on fait cesser le feu, et nous sommes rentrés dans les
+rangs, sans avoir aucun danger.
+
+L'Empereur a couché, dans la nuit, sur un plateau. Je lui ai donné un
+mouchoir pour mettre sur sa tête, et son manteau que j'avais toujours
+avec moi. J'ai arrangé un lit de paille dans sa baraque, et je l'ai
+couvert avec son manteau.
+
+Et la bataille était commencée à sept heures du matin. Il faisait un
+brouillard très épais. On voyait pas clair, mais, vers les dix heures,
+nous avons eu un temps charmant.
+
+Le jour de la bataille, l'Empereur a couché à Iéna même. Le lendemain,
+il a fait renvoyer tous les prisonniers chez eux, en leur disant: «Je ne
+fais pas la guerre contre les Saxons!» Et les Prussiens renvoyés dans
+l'intérieur de la France.
+
+Quelques jours après, l'Empereur fait son entrée à Berlin, à la tête de
+toute sa Garde, et descendu au palais du Roi.
+
+Après, nous sommes partis pour Varsovie, en passant par Posen.
+
+Après avoir resté quelque temps à Varsovie, nous sommes partis pour
+Pultusk, où on a encore donné une bataille contre les Russes, que nous
+avons gagnée, et beaucoup de prisonniers et du canon.
+
+Il faisait un temps affreux; tous les soldats se plaignaient du froid,
+mais pas autant qu'en Russie. C'est là que j'ai reçu une lettre de ma
+belle-mère. Elle m'annonçait l'accouchement de ma femme d'un garçon. Je
+pleurais de joie, j'étais content comme un roi d'avoir un garçon.
+
+Le même jour, j'ai prévenu l'Empereur que ma femme était accouchée d'un
+garçon. Il me dit: «C'est bien, j'ai un Mamelouck de plus: il te
+remplacera, je l'espère!»
+
+Et nous sommes partis pour Eylau, en Prusse, que nous avons eu encore
+une bataille, et nous avons gagné. Et nous avons pris vingt-cinq pièces
+de canon, pas beaucoup de prisonniers, mais beaucoup de morts. Les
+blessés qui se trouvaient sur le champ de bataille étaient cachés par la
+quantité de neige. On leur voyait que leurs têtes.
+
+J'avais toujours des provisions, les jours de bataille. J'avais avec moi
+une bouteille d'eau-de-vie: j'ai distribué moi-même aux blessés, pour
+donner un peu de force dans la neige.
+
+Moi-même, le jour de la bataille d'Eylau, je manquai d'être gelé; je ne
+le fus pas, grâce à M. Bongars[89], aide de camp du prince de Neuchâtel.
+Il y avait plusieurs jours que j'avais dormi. Je tenais mon cheval par
+la bride, et j'étais caché, la moitié de mon corps dans la neige, et je
+me suis endormi par le bruit des canons tirés aussi souvent. M. Bongars
+m'a aperçu. Il vient à moi en me disant: «Malheureux, qu'est-ce que vous
+faites là? Vous allez être gelé. Il faut pas dormir!» Le même instant,
+l'Empereur monte à cheval. Je me suis trouvé tout-à-fait derrière
+l'Empereur, et M. Tourneur[90], qui était chambellan de l'Empereur,
+était à cheval derrière moi. Il n'osait pas trop avancer, parce que les
+boulets de canon tombaient, à côté de nous, comme de la grêle; il
+tourmente exprès son cheval, et il tombe sur la neige, comme s'il était
+sur un matelas, et il me dit: «Je vous en prie, M. Roustam, je ne peux
+pas monter à cheval. Je vas retourner au quartier général. Je vous prie
+de dire à l'Empereur que j'ai reçu une chute de cheval, et je ne peux
+suivre.»
+
+Tout le monde qui était là riait de bon coeur. L'Empereur ne m'en a pas
+parlé, je n'ai rien dit non plus.
+
+Et nous sommes partis, quelques jours après la bataille, pour Osterode,
+pour faire prendre des cantonnements à l'armée.
+
+Nous avons resté à Osterode quelques jours.
+
+L'Empereur, un soir, a joué aux cartes avec le prince de Neuchâtel,
+maréchal Duroc et plusieurs autres personnes. Il a gagné un peu
+d'argent; il a eu la bonté de me faire demander et m'a remis 500 francs
+de son gain en me disant: «Tiens, voilà pour toi!»
+
+Après ça, l'Empereur a pris son quartier général à Finkenstein, que nous
+avons resté jusqu'au printemps. Dans cet intervalle, j'ai fait plusieurs
+voyages avec l'Empereur, de Dantzig, Marienverder, Marienbourg.
+
+On parlait beaucoup de la paix. J'étais bien content de cela, pour avoir
+le bonheur de voir ma femme et mon fils. Près de dix mois que je l'avais
+vue, mais je recevais leurs nouvelles, presque tous les jours, par les
+estafettes de l'Empereur, bien exactement: ça me consolait un peu, car
+c'était trop de d'être privé ma famille depuis dix mois.
+
+Un jour, vient arriver un aide de camp de maréchal Ney, prévenir
+l'Empereur que les Russes ont attaqué le corps de maréchal Ney avec
+quarante mille hommes, et le maréchal a battu en retraite pendant quinze
+lieues, sans perdre une pièce de canon, ni aucun soldat.
+
+En deux jours de temps, l'Empereur fait réunir son armée et partit
+lui-même pour commander en chef, comme tous les jours.
+
+L'Empereur part pour le quartier général de maréchal Ney, il était
+arrivé à onze heures du soir. Il a reçu le maréchal, il lui a dit, en
+riant: «Comment, monsieur le maréchal Ney, vous avez laissé vous battre
+par les Russes?» Le maréchal lui dit: «Sire, je vous jure sur ma parole
+d'honneur, ce n'est pas ma faute. Ils m'ont attaqué, que je ne m'y
+attendais pas, même avec grande force, et moi, j'avais, dans ce
+moment-là, bien peu de monde!»
+
+Je voyais que les larmes roulaient dans les yeux de maréchal. Il n'était
+pas trop content d'avoir battu en retraite.
+
+L'Empereur disait au maréchal Ney, en soupant avec: «C'est rien, ça;
+nous réparerons cette faute-là!»
+
+Le lendemain, nous avons commencé, dans tous les points, d'attaquer
+l'ennemi et poursuivre jusqu'à Friedland, en passant par Eylau, que nous
+avions donné une grande bataille dans l'hiver.
+
+C'est le prince Murat qui commande toute la cavalerie de l'armée, même
+il avait le titre de lieutenant de l'Empereur.
+
+En arrivant à Friedland, nous avons trouvé toute l'armée russe en
+bataille, devant une rivière assez forte.
+
+Le lendemain, l'Empereur fait attaquer par les tirailleurs, et la force
+de l'armée était cachée dans les bois.
+
+En attendant, pour faire connaître les forces de l'ennemi, et après
+avoir fait bien engager dans tous les points, on a tiraillé, depuis sept
+heures du matin, jusqu'à trois heures après midi.
+
+Après que l'Empereur a vu que l'ennemi tenait ferme, il fait engager
+dans tous les points, comme il désirait. Il fait venir, au même moment,
+le maréchal Ney, il lui ordonne qu'il prenne cette division et qu'il
+marche, au pas de charge, sur le pont qui se trouvait derrière la ville,
+et les deux autres divisions soutiendront par la droite.
+
+Le maréchal dit à l'Empereur: «Oui. Sire, je vais exécuter les ordres de
+Votre Majesté, et Elle sera satisfaite, je l'espère.»
+
+Il prend sa division et marcha directement sur le pont, en traversant
+dans la ville. Il a arrivé à son but et fait mettre le feu au pont.
+
+Voilà donc l'armée de l'ennemi coupée en deux. Celle de la droite était
+presque détruite par le maréchal Ney.
+
+Quand lui était avec une division sur le pont, les deux autres divisions
+étaient sur la droite. Il fait marcher au pas de charge, en face de la
+rivière. L'ennemi voulait passer le pont, mais il était déjà coupé. Il
+voulait, après, passer à la nage. Plus des trois quarts étaient noyés,
+en laissant, en grande partie, leurs canons et les bagages.
+
+La victoire était tout-à-fait en notre pouvoir. Au même instant,
+l'Empereur fait venir encore le maréchal Ney, l'embrasse au bras le
+corps, en lui disant: «C'est bien, monsieur le maréchal; je suis fort
+content; vous nous avez gagné la bataille!» Le maréchal dit: «Sire, nous
+sommes Français, nous gagnerons toujours![91]»
+
+Le soir, l'Empereur a fait établir son quartier général dans la ville de
+Friedland; le lendemain, l'Empereur a visité le champ de bataille et
+partit, le même jour, pour rejoindre le prince Murat, qui était aux
+avant-postes, à deux lieues de Tilsitt.
+
+L'Empereur a couché aux avant-postes, dans une ferme.
+
+Le lendemain, le prince Murat fait dire à l'Empereur que les ennemis
+étaient en bataille, au-devant de nous, avec cinq et six mille Kalmoucks
+et Baskirs, avec leurs flèches. L'Empereur dit: «Ce n'est rien.» Il fait
+donner ses ordres à une division de cuirassiers qu'il fait mettre leurs
+manteaux pour cacher leurs cuirasses. Les flèches mordront pas sur la
+cuirasse. Et il les fait marcher, sur-le-champ, à l'ennemi, commandés
+par le prince Murat. Il fait charger et fait disperser de tous les
+côtés, et poursuivre jusqu'à Tilsitt, où nous avons trouvé le pont brûlé
+par l'ennemi. On chercha à rétablir le pont.
+
+Il vient d'arriver un prince russe auprès de l'Empereur Napoléon pour
+demander la paix. L'Empereur l'a bien reçu, mais il n'a pas voulu faire
+les arrangements avec lui, en lui disant: «Je veux faire mes
+arrangements avec l'empereur de Russie, et non pas avec d'autres.»
+
+Ce prince est parti, le même jour, pour auprès de l'empereur de la
+Russie, et nous sommes couchés dans le faubourg de Tilsitt.
+
+Le lendemain, on a fait préparer une maison dans la ville, pour
+l'Empereur.
+
+Les deux armées française et russe étaient séparées par le Niémen. Tout
+était fort tranquille. L'Empereur fait faire un grand radeau sur le
+Niémen, embelli par des guirlandes de fleurs, pour recevoir l'Empereur
+de Russie. Ils se sont rendus, chacun de leur côté, dans le radeau.
+
+Au moment que les Empereurs sont embarqués sur les petits bateaux, pour
+aller rejoindre l'un l'autre, on a tiré beaucoup de canons en criant,
+répété plusieurs fois: «Vive l'Empereur Napoléon!»
+
+Le lendemain, à midi, l'empereur de Russie était arrivé dans la ville.
+On avait préparé une maison pour lui. L'empereur Napoléon avait envoyé
+un bon cheval arabe au bord du Niémen, pour que l'empereur de Russie
+monte, et nous avons tous monté à cheval pour aller au-devant de lui.
+
+Toute la Garde à cheval et à pied était sur les armes, dans une grande
+rue où étaient logés les deux Empereurs.
+
+L'Empereur de Russie monte à cheval, au bord du Niémen, avec l'Empereur
+des Français, et l'Empereur de Russie trouva toute la Garde magnifique.
+
+L'Empereur des Français montrait à l'Empereur de Russie: «Voilà mes
+grenadiers à cheval. Voilà mes chasseurs. Voilà mes dragons», enfin
+tout.
+
+Quand nous sommes arrivés en face de la maison qui était destinée pour
+l'Empereur de Russie, l'Empereur des Français lui dit: «Voilà la maison
+de Votre Majesté.» Mais l'Empereur de Russie lui dit: «Sire,
+permettez-moi que je parcourre jusqu'au bout de la rue, pour voir toute
+la Garde, que je trouve superbe!» Et ils ont été jusqu'au bout de la
+grand'rue, et sont retournés à la maison qui était préparée pour
+l'Empereur des Français, et ont dîné ensemble.
+
+Deux jours après, le Roi et la Reine de Prusse sont venus aussi à
+Tilsitt; ils étaient logés dans la maison d'un meunier, et venaient tous
+deux, tous les jours, chez l'Empereur des Français et l'empereur de
+Russie, pour dîner avec l'empereur Napoléon.
+
+Un jour, à dîner, l'empereur Napoléon disait au roi de Prusse: «N'est-ce
+pas, monsieur le Roi de Prusse, Votre Majesté n'aime pas la guerre, car
+Votre Majesté n'est pas heureuse dans la campagne qu'elle vient de
+faire?» Le roi de Prusse lui répond: «Oui, Sire, Votre Majesté le sait
+mieux que moi!» sa tête toujours baissée.
+
+La reine de Prusse venait, très-souvent, faire des visites à l'empereur
+Napoléon.
+
+Un jour elle était coiffée à la grecque, l'Empereur lui dit: «Votre
+Majesté est coiffée à la Turque.». Elle dit: «Je vous demande pardon,
+Sire, je suis coiffée à la Roustam!» En me regardant, moi étant auprès
+de l'Empereur.
+
+Quand l'Empereur était à Tilsitt, on a présenté la reine de Prusse à
+l'Empereur, qui l'a reçue dans un petit salon. Sa visite resta une
+heure. En sortant de chez l'Empereur, elle avait beaucoup pleuré, car
+son visage était tout mouillé et ses yeux gros. Tout de suite après, on
+annonce à l'Empereur que le dîner était servi. Alors l'Empereur sortit
+de son cabinet, il trouve le prince de Neuchâtel dans la salle à manger.
+Il dit: «Eh bien, Berthier, la belle reine de Prusse pleure joliment;
+elle croit que je suis venu jusqu'ici pour ses beaux yeux!»
+
+Le lendemain, l'Empereur Alexandre, le roi et la reine de Prusse, le
+grand-duc Constantin sont venus dîner avec l'empereur Napoléon, et moi
+j'étais à côté de l'Empereur pour le servir. La reine de Prusse et
+l'empereur Alexandre me regardaient beaucoup. Napoléon dit à Alexandre:
+«Sire, Roustam était un de vos sujets!» Il lui répond: «Comment,
+Sire?--Oui, parce qu'il est de la Géorgie; comme la Géorgie appartient à
+Votre Majesté, alors c'est un de vos sujets.» Après ça, Alexandre me
+regardait en souriant.
+
+Tout le temps que nous sommes restés à Tilsitt, nous étions toujours en
+fête. L'empereur Napoléon et de Russie ont passé, tous les jours, les
+corps d'armée français en revue, et toute la Garde, qui était bien
+nombreuse. Ça montait à peu près à cent quarante mille hommes, tous
+vieux soldats.
+
+Les deux Empereurs ont donné le bras l'un à l'autre et se sont promenés,
+tous les soirs, dans les rues, tout seuls.
+
+Quelques jours après, la Garde de l'Empereur a donné un grand dîner
+champêtre à la Garde de l'Empereur de Russie. On a fait venir, de
+Varsovie, de Dantzig et Elbing, toutes les provisions nécessaires,
+surtout beaucoup de vin. Les tables étaient dressées dans toutes les
+promenades de la ville.
+
+Au moment de dîner, le premier toast a été porté à la santé de
+l'Empereur de Russie. Au moment du repas, on a tiré au moins six cents
+coups de canon. Après dîner, toutes les troupes françaises et russes
+étaient bien en train, les trois quarts ont été saouls, les Français
+avec un habit russe, les Russes avec un habit ou un bonnet français.
+Tout le temps après le repas, ils ont dansé alentour de la ville, et
+sont venus tous, pêle-mêle, passer en face de la fenêtre de l'Empereur
+des Français. On criait: «Vivent les Empereurs!»
+
+Un grenadier russe avait un peu trop bu; il pouvait pas marcher droit;
+il tombait en marchant. Un grenadier français le ramassa par le bras, en
+lui disant: «B..., c..., veux-tu marcher comme nous!» en lui donnant un
+coup de pied au derrière. Tout le monde riait comme des bienheureux à
+entendre la conversation de ces deux grenadiers.
+
+Quelques jours après, l'Empereur s'habillait, le matin. La croix de la
+Légion n'était pas bien attachée après son habit; je voulais l'attacher.
+Il me dit: «Laissez, je fais exprès.»
+
+Après ça, nous montons à cheval pour aller faire une visite à l'Empereur
+de Russie. En sortant de chez l'Empereur de Russie, il a vu, à la porte,
+une compagnie de grenadiers en bataille. L'Empereur des Français dit à
+l'Empereur de Russie: «Sire, je demande l'agrément de Votre Majesté, de
+présenter ma croix à un de vos premiers grenadiers.» Il lui dit: «Oui
+Sire, il sera trop heureux.»
+
+On fait avancer le plus vieux. L'Empereur ôte sa croix, qui n'était pas
+bien attachée, et la donna au grenadier, qui était bien content. Il a
+baisé la main de l'Empereur et au coin de son habit, et tout le monde
+répétait: «Vive le grand Napoléon!» et nous sommes retournés à la
+maison.
+
+Le lendemain, nous sommes partis pour Dresde, en passant par Posen et
+Glogau, et nous sommes arrivés à Dresde.
+
+Le roi de Saxe est venu au-devant de l'Empereur pour le recevoir.
+L'Empereur a resté à Dresde, pendant cinq jours, toujours au milieu des
+fêtes.
+
+Dans cet intervalle, on avait préparé le service de la Maison pour le
+départ de l'Empereur pour Paris. Chaque personne avait sa place désignée
+pour le départ. Pour moi, je voyais aucune place, car j'avais fait
+toutes les campagnes à cheval auprès de l'Empereur. Je demande, au Grand
+Écuyer[92] avec quelles personnes je voyage. Il me dit: «L'Empereur veut
+que tu sois avec lui, et j'irai au-devant de sa voiture. (On avait fait
+un petit cabriolet exprès pour moi.) Si l'Empereur te donne la
+permission, j'ai une place pour toi dans une berline.»
+
+Le même jour, je me suis adressé à l'Empereur, en lui demandant comment
+je voyagerais. Il me dit: «Avec moi, dans le cabriolet de ma voiture.»
+Je lui dis: «Sire, je suis trop fatigué, j'ai fait toutes les campagnes
+à cheval; d'ici à Paris c'est trop loin. Je pourrais jamais résister à
+la fatigue!» Il me dit: «Comment veux-tu aller? Ta place est à côté de
+moi et me jamais quitter. Eh bien! quand tu seras bien fatigué, tu
+prendras une voiture de poste que l'on trouve dans chaque relais.»
+
+Nous sommes partis, sur le lendemain, pour Paris. Je désirais bien
+arriver pour voir ma femme que j'étais privé de voir depuis onze mois,
+et mon fils de sept mois.
+
+Nous avons mis cinq jours pour venir de Dresde à Saint-Cloud, la nuit et
+le jour.
+
+Le cinquième jour, à sept heures du matin, nous traversions dans le bois
+de Boulogne, l'Empereur me dit: «Regarde donc, Roustam, voilà ta femme!
+Comment! Tu ne vois pas?» Je voyais bien que l'Empereur me disait ça
+pour plaisanter. Je regardais de tous les côtés, je ne voyais personne.
+Je lui dis: «Je vous demande pardon, Sire, ma femme est encore dans son
+lit, avec son gros fils!»
+
+On avait fait, à la tête du pont de Saint-Cloud, un arc de triomphe,
+pour l'arrivée de l'Empereur. Mais, arrivé tout seul, il allait si vite
+qu'on n'a pas eu le temps d'ôter la barrière. L'Empereur a passé à côté.
+Enfin, nous sommes arrivés au palais de Saint-Cloud.
+
+Tout le monde dormait encore; l'Empereur se précipita de sa voiture, et
+monta les escaliers quatre à quatre, et entra chez l'Impératrice. Et
+moi, je n'ai pas eu d'autre bonheur que de monter, sur le-champ, chez
+moi, où j'ai trouvé ma femme dont j'ai reçu les caresses et la tendresse
+la plus sincère, et dont j'étais privé depuis onze mois.
+
+Le lendemain, je voulais aller voir mon fils, en nourrice au Mesnil,
+près de Saint-Germain-en-Laye. Ma femme me dit: «Non, mon ami, tu es
+trop fatigué de ton voyage. Tu iras le voir demain», parce qu'elle
+voulait me faire une surprise.
+
+Deux jours avant mon arrivée, ma femme a fait venir mon fils, avec sa
+nourrice, chez un de mes amis, nommé Le Peltier, qui demeurait à la
+Porte Jaune, près Saint-Cloud.
+
+Le lendemain de mon arrivée, ma femme me dit: «Madame Peltier est
+malade, nous allons lui faire une visite.» Quand nous sommes arrivés
+chez elle, elle était bien portante comme nous, et nous avons été nous
+asseoir à l'ombre des marronniers, et on a fait passer la nourrice et
+mon fils à côté de moi.
+
+Je regarde ce petit si gentil. Je dis à ma femme: «Ah mon Dieu! Voilà un
+bel enfant! Comme il est joli!» Je regarde bien sur sa figure, je dis à
+ma femme: «Je parie que c'est mon fils! Il a tout à fait ma figure et
+mes yeux.»
+
+Voilà donc que tout le monde commence à rire, et je prends l'enfant, je
+le serre contre mon coeur. C'est dans ce moment-là que j'ai vu que ma
+femme avait préparé une surprise agréable.
+
+
+
+
+IV
+
+Corvisart et l'Empereur; la canne de Jean-Jacques Rousseau.--Bourrienne
+jugé par Napoléon.--Sa tendresse pour le roi de Rome.--Sa sévérité pour
+le général Guyot.--Napoléon intime.--Je fais pensionner le piqueur
+Lavigne.--Le docteur Lanefranque.--Corvisart à Schoenbrunn.--Les
+pistolets de l'Empereur.--Son voyage à Venise; passage du
+Mont-Cenis.--Il décachette les lettres de ma femme: avantage que son
+indiscrétion me procure.--Les cygnes de la Malmaison.--Je manque me
+noyer dans l'étang de Saint-Cucufa.--Le jeu de l'Empereur.--Napoléon à
+Fontainebleau.--Bruits de suicide.--Les diamants de la
+couronne.--Pourquoi je n'ai pas été à l'île d'Elbe.--Je pars pour
+Dreux.--Anecdotes: Naissance du Roi de Rome.--L'empereur et mon
+fils.--Mon service de nuit chez l'Empereur.--Bienveillance de Joséphine
+à mon égard.--Je lui dois de figurer dans le cortège du
+Couronnement.--L'Empereur et son bottier.--Campagne de Russie:
+Smorgoni.--Compranoï.--Vilna.--Kovno.--Varsovie.--Posen.--Mon visage
+gelé.--Dresde.--Erfurt.--Mayence.--Le factionnaire des Tuileries.--Une
+consultation du docteur Corvisart.
+
+
+Monsieur Corvisart[93] assistait, tous les deux ou trois jours, à la
+toilette de Sa Majesté. Un jour, on annonce M. Corvisart; il dit qu'il
+entre: «Vous voilà, grand charlatan! Avez-vous tué beaucoup de monde,
+aujourd'hui?--Pas beaucoup, Sire.»
+
+Sa Majesté: «Corvisart, je ne vivrai pas longtemps; je me sens plus
+faible qu'il y a cinq ou six ans!» Il disait ça en riant. Corvisart dit:
+«Sire, est-ce que je ne suis pas là pour vous en empêcher?» Sa Majesté
+lui tire les oreilles en riant: «Vous croyez ça, Corvisart? Je vous
+enterrerai?» Corvisart dit: «Je crois bien, Sire, moi et bien d'autres!»
+Sa Majesté dit, en souriant: «Taisez-vous, charlatan! Qu'est-ce que vous
+tenez à la main?--C'est ma canne, Sire.» Sa Majesté: «C'est bien vilain!
+Elle n'est pas jolie; comment un homme comme vous peut-il porter un
+vilain bâton comme ça?» Corvisart dit: «Sire, cette canne-là, elle me
+coûte fort cher, et je l'ai eue très-bon marché.» Sa Majesté: «Voyons,
+Corvisart, combien vous a-t-elle coûté?--Quinze cents francs, Sire! Ce
+n'est pas cher.» Sa Majesté dit: «Ah mon Dieu! Quinze cents francs!
+Montrez-le moi, ce vilain bâton-là!»
+
+Sa Majesté visite la canne en petit détail; il aperçoit le portrait, en
+médaille dorée, de Jean-Jacques Rousseau, sur la pomme de la canne:
+«Dites-moi, Corvisart, c'est la canne de Jean-Jacques? Où l'avez-vous
+trouvée? Sans doute c'est un de vos clients qui vous a fait ce
+présent-là? Ma foi, c'est un joli souvenir que vous avez!» Corvisart
+dit: «Pardonnez-moi, Sire, elle m'a coûté quinze cents francs!» Sa
+Majesté: «Au fait, Corvisart, ce n'est pas payé son prix, car c'était un
+grand homme, c'est-à-dire un grand charlatan comme Corvisart!» Corvisart
+riait en écoutant. Sa Majesté dit: «Au fait, Corvisart, c'était un grand
+homme en son genre. Il a fait de belles choses.» Après ça, il tire les
+oreilles de M. Corvisart, en lui disant: «Corvisart, vous voulez singer
+Jean-Jacques!»
+
+Après ça, Sa Majesté dit: «Corvisart, y a-t-il beaucoup de malades dans
+Paris?» Il répond: «Mais, Sire, pas de trop.» Sa Majesté dit: «Voyons,
+Corvisart, combien d'argent vous avez gagné, hier, dans la
+matinée?--Mais, Sire, je n'ai pas compté!--Vous avez gagné, au moins,
+deux cents francs?--Pas autant, Sire.--Mais, Corvisart, vous ne recevez
+pas à moins de vingt francs par visite!» Il dit: «Pardonnez-moi, Sire,
+je n'ai pas un prix fixe; je recevais jusqu'à trois francs.» Sa Majesté
+dit: «À la bonne heure! Vous êtes humain!»
+
+Dans ce moment-là, Sa Majesté s'habillait pour aller chasser au tiré,
+dans la forêt de Saint-Germain, Sa Majesté dit: «Corvisart, aurai-je
+beau temps pour ma chasse?» Corvisart dit: Oui, Sire, il fait un temps
+superbe.--Êtes-vous chasseur, Corvisart?--Oui, Sire, je chasse
+quelquefois.» Sa Majesté: «Et puis vous laissez mourir vos malades!» Sa
+Majesté: «Où chassez-vous, Corvisart?--Sire, je chasse à Chatou, chez le
+duc de Montebello.» Sa Majesté: «Corvisart, je veux que vous veniez
+chasser avec moi; je veux savoir si vous tirez bien.» Corvisart: «Sire,
+c'est un grand honneur pour moi. Je n'ai pas mes fusils.» Sa Majesté:
+«On vous donnera mes fusils... Entends-tu Roustam?» Corvisart: «Sire, je
+ne pourrai pas me servir des fusils de Votre Majesté.--Pourquoi ça,
+charlatan?--Parce que je suis gaucher.» Sa Majesté: «Ça ne fait rien, je
+veux que vous veniez, ce serait trop tard pour faire venir vos fusils.»
+Corvisart monte dans la voiture du Grand Écuyer et partit pour
+Saint-Germain. C'est la seule fois que M. Corvisart a chassé avec Sa
+Majesté.
+
+ * * * * *
+
+M. Corvisart assistait souvent à la toilette de l'Empereur. Un jour,
+dans leur conversation, on parlait de M. Bourrienne. L'Empereur disait:
+«Je parie, Corvisart, que je ferais renfermer Bourrienne, seul, dans le
+jardin des Tuileries, il trouverait de l'argent[94]; c'est un homme
+très-fin!»
+
+ * * * * *
+
+Les appartements des Tuileries, qui étaient occupés par l'Empereur, sa
+chambre à coucher donnait sur le jardin. Un jour, l'Empereur faisait sa
+toilette. On annonce le petit Napoléon. Il dit qu'il entre. Il le prend
+dans ses bras; il l'embrasse beaucoup. Il était entre les deux fenêtres.
+Il lui montre le jardin, et l'Empereur lui dit: «À qui ce jardin-là?» Il
+lui répond: «À mon oncle!» Après ça, il lui tire les oreilles en lui
+disant: «Après moi, ça sera pour toi. J'espère que tu auras un bon
+héritage!»
+
+ * * * * *
+
+Dans la campagne de Dresde, un jour l'Empereur causait avec M. Maret,
+pour les affaires du roi de Bavière; il dit à M. le duc de Bassano:
+«Quand nous serons à Munich, je ne laisserai pas deux pierres l'une sur
+l'autre!»
+
+ * * * * *
+
+Le général Giot[95], qui commande une division de cavalerie de la Garde,
+avec une batterie d'artillerie légère, un jour avant bataille de
+Montereau, fut surpris par les ennemis et a perdu plusieurs canons.
+Quelques heures après, l'Empereur a su que la division du général Giot
+vient de perdre ses canons. Alors l'Empereur fait venir le général Giot
+auprès de lui, qui était près de la grande route qui conduisait à
+Montereau. L'Empereur était au milieu de son État-Major, quand il
+aperçut le général. Il était furieux contre lui, en lui disant:
+«Monsieur le général, je vous avais confié mon canon, qu'en avez-vous
+fait? Faites violer votre femme, je m'en fous, et non pas faire prendre
+mes canons!» En jetant son chapeau par terre, au milieu de tout le
+monde. Le général voulait lui dire que ce n'était pas sa faute, mais
+l'Empereur lui dit d'un ton très-dur: «Taisez-vous, monsieur, vous êtes
+un lâche!»
+
+ * * * * *
+
+L'Empereur avait les mains, les pieds très-petits et très-bien faits: je
+suis sûr que les plus jolies femmes de Paris n'en ont pas comme ceux de
+l'Empereur. Tout son corps était fait à peindre. Il prenait un bain
+presque tous les jours. Il changeait souvent deux chemises par jour, il
+portait, tous les jours, un habit de chasseur de la Garde, quelquefois
+un habit de grenadier, mais pour les cérémonies, ou quand il passait ses
+troupes en revue.
+
+Toilette qu'il mettait tous les jours, soit à Paris ou en voyage: une
+paire de chaussettes, bottes de soie, caleçon de toile, gilet de
+flanelle, chemise de toile de Hollande, culotte de casimir blanche,
+gilet pareil, une cravate de mousseline claire, un col de soie noire.
+Son habit de chasseur, ou grenadier, comme je l'ai dit. En voyage, il
+mettait rarement des souliers. Il se mettait toujours en bottes. Quand
+il habitait ses palais, il était très-souvent en souliers et boucles
+d'or: il ne mettait ses bottes que pour la chasse.
+
+ * * * * *
+
+Lavigne était le plus ancien piqueur de l'Empereur, père de famille de
+neuf enfants. On l'avait mis à la pension de six cents; ce n'était pas
+assez seulement pour avoir du pain pour dix personnes. Comme je
+connaissais Lavigne (même j'ai tenu un de ses enfants aux fonts de
+baptême), je lui demandai une pétition pour Sa Majesté, pour faire
+donner quelques secours par Sa Majesté. Je faisais ça d'après mon coeur,
+je ne pensais pas que ça aurait causé quelque désagrément à monsieur
+Caulaincourt, Grand écuyer. J'ai eu la pétition dans notre voyage de
+Compiègne.
+
+Un matin, à la toilette de Sa Majesté, j'ai remis la pétition à
+l'Empereur, et je supplie Sa Majesté qu'il fasse quelque chose pour ce
+pauvre Lavigne. L'Empereur a lu la pétition; il me dit: «Roustam, va
+chercher Caulaincourt», qui était dans le salon avec les grands
+officiers qui attendaient le lever de Sa Majesté. Alors, j'annonce M.
+Caulaincourt à l'Empereur. Il me dit qu'il entre. Dans ce moment-là Sa
+Majesté était en mauvaise humeur. Il dit: «Caulaincourt, comment
+gérez-vous mon écurie? Comment! Un homme qui m'a servi dans la campagne
+d'Italie et d'Égypte, le plus ancien de ma Maison, vous avez eu la grâce
+de lui faire six cents francs de pension, et vous allez donner, sans
+doute, sa place à un de vos domestiques!»
+
+M. Caulaincourt voulait faire quelque observation pour cela, mais
+l'Empereur lui tourne le dos et il me dit: «Un monsieur bien agité!
+Roustam, sais-tu écrire?» Je lui réponds: «Un peu, Sire.--Eh bien! écris
+à Lavigne, aujourd'hui; dis-lui que je lui fais douze cents livres de
+pension sur ma cassette, et je lui donne la place de concierge des
+écuries de Versailles, aux gages de 2.400 francs.»
+
+Depuis cette époque, j'ai reçu une seule visite de Lavigne.
+
+ * * * * *
+
+J'ai beaucoup connu, autrefois, M. Bizouard[96], chef de division à la
+Banque de France. Un jour, j'étais à dîner chez lui avec toute ma
+famille. Il se trouvait au dîner, avec nous, un nommé Morizot, ancien
+chirurgien, garde-suisse. Il était sans pension et sans fortune. Il
+était très-sourd et âgé de 78 ans.
+
+M. Bizouard disait: «Père Morizot, l'Empereur fera quelque chose pour M.
+Roustam.» Sans charge, ce pauvre homme était si content qu'il pleurait
+de joie. Alors, j'ai fait faire une pétition par M. Bizouard, sans rien
+dire à M. Morizot de ce que nous voulions faire pour lui et soulager sa
+vieillesse. J'ai gardé, plusieurs jours, la demande dans ma poche, sans
+pouvoir la remettre à l'Empereur, parce que je voulais attendre un jour
+de bonne humeur, car, quelquefois, personne n'aurait osé lui parler.
+
+Un matin, l'Empereur sortant de son bain, on annonce M. Corvisart. Il
+dit qu'il entre. En le voyant, il dit, en riant: «Vous voilà, charlatan!
+Qu'est-ce qu'on dit, dans Paris?» Il chantait, en faisant sa toilette.
+
+Je profite de ce moment favorable pour lui demander trois cents livres
+de pension pour mon protégé. L'Empereur me dit: «Comment, trois cents
+francs! Mais une fois donnés, sans doute?--Non, Sire, par an;
+d'ailleurs, ce n'est pas un grand sacrifice: cet homme a
+soixante-dix-huit ans!» M. Corvisart, qui était présent, se joignit à
+moi, et l'Empereur lui demanda: «Est-ce que vous le connaissez?» Il
+n'attendit pas sa réponse et lui dit en riant: «Ah! d'ailleurs, tous les
+charlatans se connaissent!» Il employait, quelquefois, cette expression
+avec lui, pour le taquiner.
+
+ * * * * *
+
+Sa Majesté était au quartier général de Schoenbrunn. Monsieur
+Lanefranque[97], grand médecin de Vienne, venait voir sa Majesté. Il
+restait, quelquefois, une heure entière auprès de Sa Majesté, quand il
+était dans son bain et à sa toilette. Sa Majesté l'appréciait beaucoup
+pour sa réputation et son mérite.
+
+Sa Majesté fit venir M. Corvisart à Schoenbrunn. Cependant, Sa Majesté
+n'était pas malade. L'hiver comme l'été, Sa Majesté toussait toujours un
+peu. M. Corvisart, à son arrivée à Schoenbrunn, assistait à la toilette
+et au coucher de l'Empereur. Il resta trois jours, après lesquels il
+demanda à l'Empereur de retourner en France: «Comment! vous voulez
+partir déjà? Est-ce que vous vous ennuyez?--Non, Sire, mais je
+préférerais être à Paris qu'à Schoenbrunn.--Restez avec moi: je donnerai
+une grande bataille, et vous verrez ce que c'est qu'une bataille.--Non,
+non, Sire, je vous remercie, je ne suis pas curieux.--Ah! vous êtes un
+badaud! Vous voulez aller à Paris pour tuer vos pauvres malades en
+détail!»
+
+Et M. Corvisart partit le lendemain.
+
+ * * * * *
+
+L'Empereur[98] avait confié à ma surveillance toutes les armes de
+guerre, et j'avais un homme sous mes ordres pour les nettoyer et les
+mettre en état. Il était de tous les voyages, pour ce singulier service.
+
+On mettait toujours, dans les fontes de la selle de l'Empereur, une
+paire de pistolets, dans le cas où Sa Majesté voulait tirer, en route,
+sur des oiseaux, et il était souvent arrivé que les pistolets se
+dérangeassent par la secousse du cheval, ce qui m'avait causé plus d'une
+fois du désagrément avec l'Empereur, parce qu'il me rendait responsable
+de cet inconvénient.
+
+M. Le Page, arquebusier de Sa Majesté, imagina un petit verrou, sur
+lequel on devait appuyer, avant de s'en servir. Je m'empressai d'en
+donner connaissance à l'Empereur et de lui expliquer ce mécanisme
+ingénieux. Il convint, avec moi, que ce moyen paraissait excellent.
+
+Nous étions, à cette époque, à Berlin. Sa Majesté, un matin, monta à
+cheval après son déjeuner, avec son État-Major, pour aller promener.
+Nous arrivâmes dans une grande plaine. L'Empereur s'aperçut qu'elle
+était couverte de corbeaux. Aussitôt il s'élance au grand galop, prend
+un pistolet et tire sur eux. Mais, ayant négligé d'appuyer sur le
+bouton, le coup ne partit pas. La colère s'empara de lui: il le jette à
+terre et vint sur moi, sa cravache levée.
+
+J'étais au milieu de son État-Major, lorsque, le voyant approcher, je
+quitte ma place. Je galope pour qu'il ne puisse pas m'atteindre. Comme
+il ne quittait pas prise, je m'arrête devant lui. Il m'accable de
+reproches et me dit que je n'avais pas soin de ses pistolets. Je veux
+m'expliquer, mais il me tourne le dos et va rejoindre son État-Major et
+leur dit: «Ce coquin de Roustam est cause que je n'ai pas tué un
+corbeau», tandis que, de mon côté, j'allais ramasser le pistolet que je
+tirai en l'air pour faire voir que je n'étais pas dans mon tort.
+
+Le Grand Écuyer vient à moi, le visite et voit qu'il était en bon état.
+
+Le général Rapp me rejoint et m'apporte des paroles de consolation.
+J'étais oppressé. Il me dit: «Ne te chagrine pas, mon cher Roustam, tu
+sais que l'Empereur est vif, mais il sait t'apprécier.»
+
+Le lendemain, Sa Majesté me dit: «Eh bien, gros coquin! Feras-tu
+attention à mes pistolets?--Comme à l'ordinaire, Sire, je n'ai rien
+négligé de ce qui concerne mon service.»
+
+Il m'imposa silence, et, pourtant, à l'avenir, il fit usage du petit
+verrou, par le moyen duquel un pistolet ne ratait jamais.
+
+Le Grand Écuyer, qui paraissait convaincu que je n'étais pas dans mon
+tort, voulut cependant donner des suites à cette affaire, et me dit
+qu'il ferait payer une amende à celui qui était chargé du soin des
+armes. J'ai encore peine à concevoir quel était le motif qui le faisait
+agir. Était-ce une manière de le tenir en haleine? Il n'y avait pas de
+nécessité, puisqu'il remplissait parfaitement son devoir. Aussi lui
+ai-je dit: «Monsieur le Duc, si vous tenez à ce qu'il paye une amende,
+c'est moi qui la payerai!»
+
+Il réprimanda ce malheureux homme, qui vint me trouver pour éclaircir
+cette affaire, à laquelle il ne comprenait rien.
+
+Je le rassurai en lui disant qu'il soit tranquille, que, s'il y avait
+des torts, ils seraient de mon côté, puisque je visitais les armes avant
+que de les donner à l'Empereur. Je retournai chez le duc de Vicence pour
+lui dire que cette action serait de la plus grande injustice, et
+l'affaire en resta là.
+
+L'Empereur fit le voyage de Venise. Il emmena peu de monde, la Maison du
+Vice-Roi, qui était à Milan, étant, pour ainsi dire, la sienne.
+
+Il avait le maréchal Duroc dans sa voiture, qui était attelée de huit
+chevaux; nous arrivâmes au pied du Mont-Cenis. Il faisait un temps
+affreux. L'Empereur voulut monter dans sa voiture, mais, un quart
+d'heure avant que d'arriver sur le plateau, il vint un ouragan et un
+vent épouvantables, des tourbillons de neige qui aveuglaient les
+chevaux. Ils refusèrent de marcher, et il fallut faire halte. Impatient
+d'être ainsi dans l'inaction, l'Empereur descendit de voiture avec le
+Maréchal, et les voitures de suite restèrent en arrière.
+
+Nous cheminâmes, tous trois, avec l'intention d'atteindre une petite
+baraque qui était sur la route, à peu de distance, mais la tourmente
+s'accrut et l'Empereur fut suffoqué; il perdait la respiration. Le
+Maréchal, quoique assez fort, eut de la peine à lutter contre le vent.
+Je pris l'Empereur dans mes bras, je le portai, pour ainsi dire, non pas
+comme on porterait un enfant, car ses pieds touchaient la terre, mais je
+l'aidai de mes forces pour le faire avancer. Nous arrivâmes, non sans
+peine, à la petite baraque: elle était habitée par un paysan qui vendait
+de l'eau-de-vie aux passants. L'Empereur entra et s'assit près de la
+cheminée, où il y avait un modeste feu. Sa Majesté dit: «Eh bien, Duroc!
+Il faut convenir que ce pauvre Roustam est bien fort et bien courageux.»
+Il se retourna vers moi et me dit: «Qu'allons-nous faire, mon gros
+garçon?--Nous passerons, Sire, répliquai-je; le couvent n'est pas bien
+loin.» Et je m'occupai, de suite, de chercher, dans la maison, ce qui
+pouvait convenir pour faire une chaise à porteurs de circonstance. Je
+trouvai, dans un coin, une échelle courbée, dont je m'emparai; je pris
+des fagots; j'en fis des cerceaux que je liai fortement ensemble et à
+l'échelle, avec de grosses cordes. Je mis son manteau par dessus.
+
+J'établissais mon petit équipage sous ses yeux, cela le faisait rire
+comme un bienheureux. Il me dit: «Mon gros garçon, nous allons partir.»
+Je lui fis observer que le régent était resté dans la voiture, et je lui
+proposai d'aller le chercher: «Tu as raison, me dit-il.» Je partis.
+Durant ce petit trajet, je vis avec plaisir que le temps commençait à se
+calmer. J'arrivai à la voiture, je pris le régent et l'apportai à
+l'Empereur dans sa caisse, laquelle je mis sur l'échelle, et il s'assit
+dessus.
+
+Je pris deux paysans qui se trouvaient dans la baraque, et je les
+plaçai, chacun, à un bout de l'échelle, et moi au milieu, qui soutenais
+le manteau pour qu'il n'entraînât les cerceaux.
+
+Nous arrivâmes, enfin, chez les bons moines, qui reçurent l'Empereur
+avec toutes les marques du plus grand attachement et de la
+reconnaissance. Il leur faisait beaucoup de bien.
+
+Nous couchâmes au couvent, et les voitures arrivèrent le lendemain, à
+dix heures du matin. Je fis la toilette de l'Empereur et, après son
+déjeuner, il me demanda si je connaissais les deux paysans qui l'avaient
+porté. Comme ils étaient restés aussi au couvent, je lui dis: «Sire, ils
+sont en bas.» Et je les fis monter.
+
+L'Empereur était dans sa chambre, avec le Grand Maréchal. Sa Majesté
+leur demanda leurs noms: «Vous êtes de braves gens, leur dit-il; Duroc,
+donnez-leur, à chacun, six cents et trois cents francs de rentes.»
+
+Nous partîmes donc pour Milan. L'Empereur raconta à toute la Cour la
+manière dont je lui avais fait passer le Mont-Cenis, et voulut bien
+louer mon attachement à sa personne. Enfin, il paraissait me savoir un
+gré infini d'une chose qui n'était que naturelle, et que tout le monde,
+à ma place, et doué de ma force, aurait faite. Il n'est pas de
+compliments que je n'aie reçus des grands personnages qui l'entouraient.
+
+M. F***, alors son contrôleur, me dit: «L'Empereur paraît tellement
+satisfait, que je ne doute pas que vous n'ayez la croix.--Si on me la
+donne, je la recevrai avec plaisir, lui dis-je, mais jamais je ne la
+demanderai.»
+
+D'ailleurs, je me trouvais récompensé au delà de la peine que j'avais
+eue, par le plaisir que j'éprouvais, et je n'aurais pas voulu donner mon
+voyage, pour bien de l'argent.
+
+Nous partîmes pour Venise, où nous restâmes quelques jours. Nous
+revînmes à Milan.
+
+En chemin faisant, une estafette rejoignait l'Empereur et approcha de sa
+voiture pour lui remettre les dépêches de Paris. Un moment après, il
+baisse la glace de sa voiture, et me remit une lettre de ma femme. Elle
+était décachetée: «Tiens, Roustam, voilà une lettre de ta femme!» Je
+souris de même, en la prenant. Il me dit: «Elle demande des chaînes de
+Venise.»
+
+Lorsque nous arrivâmes à Milan, en descendant de voiture, l'Empereur me
+dit: «Si tu ne portes pas de chaînes de Venise, tu seras mal
+reçu!--Sire, lui ai-je répondu, j'en achèterai ici.» Le Vice-Roi me dit:
+«Roustam, c'est moi qui veux te les donner.» Effectivement, le
+lendemain, Son Altesse me fit demander et me remit un paquet de chaînes
+de Venise pour ma femme.
+
+Je recevais toutes les lettres de ma femme par l'estafette. M. de
+Lavalette[99] avait eu la bonté de m'accorder cette faveur, et
+l'Empereur n'a jamais paru le désapprouver.
+
+ * * * * *
+
+Cette idée de décacheter, parfois, mes lettres, du moins quand les
+dépêches lui parvenaient en route, m'a bien servi dans une certaine
+circonstance.
+
+Un colonel de ma connaissance, qui avait été disgracié à tort, m'avait
+prié de remettre plusieurs pétitions à l'Empereur, étant à Paris. Sa
+Majesté m'avait toujours promis, mais légèrement: je présume qu'Elle
+attendait les renseignements du ministre de la Guerre, lorsqu'en Espagne
+il m'écrivit, dans la lettre de ma femme, et me parla de son affaire. Il
+me dit que l'issue lui en paraissait longue, qu'il me priait d'en parler
+à l'Empereur et de prendre un moment de bonne humeur, afin de ne pas la
+faire rejeter, enfin de ces instants où l'Empereur chantait.
+
+Sa Majesté reçut son estafette dans la nuit, étant au château, près
+Madrid. Il me dit: «Roustam, fais descendre Méneval[100].» Lorsqu'il fut
+arrivé, je me retirai dans le salon où je couchais et, en sortant de la
+chambre de l'Empereur, M. de Méneval me remit une lettre de ma femme,
+toute décachetée. Il me dit, le lendemain, à sa toilette: «Roustam, quel
+est le colonel dont il est question?» Je lui rappelai, alors, que
+c'était le même dont je lui avais parlé, plusieurs fois, à Paris, et je
+le suppliai, de nouveau, de lui faire rendre justice, que j'en répondais
+et que ce serait un brave de plus. Il voulut bien me promettre de s'en
+occuper, en arrivant à Paris.
+
+Effectivement, je n'eus la peine que de le rappeler une fois à son
+souvenir, et, peu de jours après, j'appris par le général Drouot, qui
+était chargé de ces sortes d'affaires, et à qui j'en avais causé, que le
+Conseil devait prononcer, le jour même, sur celle-ci.
+
+L'Empereur me dit, le soir: «Tu dois être content? Voilà ton ami
+réintégré!» Je le savais par le général Drouot qui avait bien voulu me
+le dire, en sortant du Conseil.
+
+Ce fut dans ce voyage où l'Empereur monta, un jour, en calèche pour
+aller rejoindre le corps d'armée du maréchal Ney.
+
+Sa Majesté avait, dans sa voiture, le prince de Neuchâtel. Je me
+présentais pour monter devant la voiture, comme de coutume, lorsque
+l'Empereur me dit: «Roustam, donne ta place à Murat, et toi, monte à
+cheval.»
+
+Nous avons marché toute la journée et arrivâmes, le soir, fort tard.
+
+ * * * * *
+
+Un matin, à la Malmaison, l'Empereur faisait sa toilette, sa fenêtre
+donnait sur un petit canal, en face du château. Il y avait des cygnes.
+Sa Majesté me demanda sa carabine. Je la lui apportai. Il tira sur les
+cygnes. L'Impératrice était dans son boudoir, qui s'habillait. Elle
+entend le coup, elle accourt en chemise, et entortillée d'un grand
+schall. Elle saute après l'Empereur, en lui disant: «Bonaparte, ne tire
+pas après mes cygnes, je t'en prie!» L'Empereur persistait, en lui
+disant: «Joséphine, laisse-moi donc. Cela m'amuse.» Alors elle me prend
+par le bras et me dit: «Roustam, ne donne pas la carabine.» L'Empereur
+me dit: «Donne-la moi.» L'Impératrice me voit dans l'embarras et me
+retire la carabine des mains, qu'elle emporte.
+
+L'Empereur riait comme un fou.
+
+ * * * * *
+
+Dans le même temps, l'Empereur fut à la chasse au Butard. Ensuite, il se
+promena dans le bois de Saint-Cucufa, où il y a un étang très profond.
+Sa Majesté désira se promener sur l'eau et me dit: «Va chercher le
+canot.» C'était la ville du Hâvre qui lui en avait fait présent. J'entre
+dans un petit bateau, le batelier me conduit au canot et, avant qu'il en
+fût assez près, je m'élançai. Le petit bateau chavira, et me voilà dans
+l'eau. J'allai au fond et je sentis la bourbe. Je donnai un coup de pied
+qui me fit revenir sur l'eau. L'Empereur me criait: «Roustam, sais-tu
+nager?--Non, lui disais-je.» Il dit, aussitôt, aux chasseurs qui
+l'accompagnaient: «Que ceux qui savent nager aillent vite au secours de
+Roustam!» Mais, à force de me débattre, j'attrapai le grand bateau et
+j'y entrai. Je regagnai le bord. Je vis plusieurs chasseurs qui avaient
+mis l'habit bas, tout disposés à me retirer.
+
+L'Empereur me dit: «Comment ne sais-tu pas nager? Je veux que tu
+apprennes. Vas au château te rechanger.»
+
+J'appris donc à nager et, pour mon coup d'essai, je perdis un très-beau
+bijou en diamants, que m'avait donné l'Impératrice.
+
+ * * * * *
+
+À la Cour, on n'avait pas l'habitude d'intéresser le jeu. L'Empereur
+lui-même ne jouait jamais d'argent. Cependant, après la bataille
+d'Eylau, étant à Osterode, il jouait le vingt-et-un avec Murat,
+Berthier, Duroc, Bessières.
+
+J'étais dans le salon à côté. J'entends appeler: «Roustam!» à plusieurs
+reprises. J'entre, et l'Empereur prit une poignée d'or et me dit:
+«Tiens, voilà de mon gain!» Il y avait six cents francs.
+
+Le lendemain, il m'en donna autant, et, le surlendemain, sept cents
+francs. Il paraissait enchanté d'avoir gagné. Ce sont les seules fois où
+je l'aie vu intéresser le jeu, et, une autre fois, à Rambouillet, où il
+me donna quatre cents francs. Ce fut l'Impératrice qui eut la bonté de
+venir m'appeler, elle-même, dans la chambre de l'Empereur[101].
+
+ * * * * *
+
+Nous étions à Fontainebleau. On parlait du départ de l'Empereur pour
+l'île d'Elbe. Sa Majesté était fort triste et parlait à peine.
+
+Un jour, on me demande, ainsi qu'à plusieurs autres, et avec les formes
+d'un chargé d'affaires, si j'étais dans l'intention de suivre
+l'Empereur. Je ne crus pas devoir répondre à la personne autre chose, si
+ce n'est que j'en causerais avec l'Empereur. J'avais une condition à y
+mettre.
+
+On ajouta qu'à l'île d'Elbe, Sa Majesté n'aurait pas besoin de moi comme
+Mamelouck, qu'alors je ferais le service de l'antichambre. Je répliquai
+que je ferais le service comme par le passé et que, de même, je n'y
+reconnaîtrais de maître que l'Empereur, et que je n'y recevrais d'ordres
+que du Grand Maréchal. Enfin, la discussion devint vive, lorsqu'un grand
+personnage de la Cour vint s'en mêler, en me disant que j'étais un homme
+à lui, et que je ne pouvais pas faire autrement. Je lui répondis que je
+n'étais à personne qu'à moi-même; que mon attachement à l'Empereur était
+tout en engagement auprès de Sa Majesté; que, d'ailleurs, tout ceci me
+regardait avec Elle, et que je n'avais de compte à rendre à personne sur
+mes intentions, dans cette circonstance. Jamais je ne fus plus vexé et
+plus humilié.
+
+Lorsque M. le comte Bertrand me fit venir chez lui et me demanda, avec
+la bonté et la douceur qui le caractérisent, si je suivais l'Empereur,
+dans toute autre circonstance où j'aurais eu l'esprit plus libre et plus
+agité, je lui eusse ouvert mon coeur, mais la nouvelle scène que je
+venais d'avoir avec les autres m'en avait ôté toute la faculté, et je me
+contentai de répondre que, sans doute, j'en avais le désir, mais que
+j'en causerais avec l'Empereur.
+
+J'avais écrit, la veille, à ma femme, et je lui disais que je partirais,
+peut-être, à l'île d'Elbe sans la voir, et que, dans ce cas, elle
+recevrait, à mon arrivée dans ce pays, quelque temps après, les
+instructions nécessaires pour arranger nos affaires et venir me
+retrouver avec ses enfants, mais que, cependant, je ferais ce qui
+dépendrait de moi pour aller lui faire mes adieux.
+
+Je me hasardai donc à en demander la permission à l'Empereur, qui me
+l'accorda, et je partis, un matin. Mais sa tristesse m'ôta le courage de
+lui parler de moi, et il ne sut rien des désagréments que je venais
+d'éprouver.
+
+J'arrivai à Paris. Ma femme me dit qu'elle venait de m'écrire et qu'elle
+m'approuvait beaucoup du parti que j'avais pris de suivre l'Empereur et
+qu'elle était toute disposée, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup de
+quitter son père et sa mère, à me rejoindre dès que je la demanderais.
+C'était aussi le contenu de sa lettre, mais elle me conseilla, lorsque
+je serais de retour à Fontainebleau, de parler avec franchise à
+l'Empereur. Elle sentait que mon caractère ne supporterait pas davantage
+d'être commandé par ceux qui s'y disposaient, et que je ne consentirais
+pas à me laisser humilier par eux. Enfin je lui dis que je ne me sentais
+pas le courage d'entretenir l'Empereur de ce qui me regardait, que je
+voulais risquer le voyage de l'île d'Elbe et que, si je m'y trouvais
+malheureux, je m'arrangerais avec un négociant de ce pays pour m'amener
+en Italie; que, de là, je rentrerais en France. Elle combattit mon
+projet, en me disant qu'ensuite on ne me laisserait pas rentrer.
+
+J'ai toujours eu des intentions si pures, que je ne pouvais pas
+comprendre qu'on pût me refuser d'habiter le lieu où je me serais
+présenté.
+
+Enfin, je passai deux jours dans ma famille; j'y fis mes petites
+dispositions d'intérêts, et je fis faire une procuration par maître
+Fouché, mon notaire. Elle portait que j'autorisais ma femme à gérer mes
+affaires, pendant mon séjour à l'île d'Elbe. Ensuite je partis pour
+Fontainebleau.
+
+J'arrivai le soir, au grand étonnement de tout le monde, de l'Empereur
+même à qui on n'avait pas négligé de faire croire que j'étais parti pour
+ne plus revenir.
+
+Sa Majesté me dit: «Te voilà?» et ne m'en dit pas davantage.
+
+Je réclamai la lettre de ma femme: personne ne l'avait vue. Mais, ne
+comptant plus sur mon retour, un de mes camarades me dit qu'on l'avait
+décachetée et portée au Grand Maréchal. Elle n'était pas, cependant,
+contre moi, comme je l'ai déjà dit: c'était une réponse à celle où je
+lui disais que j'avais l'intention d'aller à l'île d'Elbe.
+
+Le bruit courait, au château, que l'Empereur avait voulu se détruire
+avec du charbon. Je fus attéré et ne dormis pas de la nuit. Comme
+j'étais frappé de cette idée de destruction, tout me portait ombrage, et
+j'observais toujours, avec inquiétude, la mine de l'Empereur, lorsque,
+le matin du lendemain de mon arrivée, il me demanda ses pistolets. Comme
+j'étais chargé de ses armes, en toute autre circonstance, j'eusse pensé
+que c'était pour son agrément, mais dans celle-ci, je jugeai à propos de
+ne pas les lui donner. Je n'osai pas le refuser ouvertement, mais
+j'alléguai des raisons, et j'allai trouver le prince de Neuchâtel, lui
+parler de mes craintes, et le prier de m'autoriser à refuser ses
+pistolets, dans le cas de récidive. Il me dit: «Cela ne me regarde pas»,
+et m'abandonna à moi-même.
+
+Un ami, que j'avais à Fontainebleau et à qui je me gardai bien de parler
+de tout ceci, me dit que le bruit se répandait que l'Empereur avait
+voulu se détruire. Je lui dis que je n'en avais pas de connaissance:
+«Savez-vous, me dit-il, mon cher Roustam, que c'est ce qui pourrait vous
+arriver de plus fâcheux? Surtout, si le malheureux événement arrivait la
+nuit, on n'ôterait pas de la tête du public que vous avez été gagné par
+les Puissances étrangères, pour commettre ce meurtre.»
+
+Alors je ne tins plus à cette horrible perspective, je perdis la tête et
+je résolus de fuir. J'écrivis à l'Empereur: je lui disais que j'étais
+forcé de m'éloigner et que, quand il le jugerait à propos, il me
+rappellerait.
+
+Je chargeai quelqu'un de lui remettre ma lettre, mais on ne la remit
+pas[102]. Le style en était peut-être bien ridicule, vu le peu de
+facilité avec laquelle j'écris le français, et avec la tête
+désorganisée. Il fallait, sans doute, beaucoup d'indulgence, mais
+l'Empereur l'aurait interprétée, quelle qu'elle soit.
+
+Je partis de Fontainebleau à une heure. J'arrivai à Paris le soir, au
+grand étonnement de ma famille. Je restai dans l'attente. Ma femme me
+dit: «Il faut espérer qu'il n'arrivera point d'événement à l'Empereur;
+tiens-toi prêt, dans le cas où Sa Majesté te ferait demander.»
+
+Ce fut à cette époque où il vint deux envoyés de M. le comte d'Artois me
+demander des renseignements sur les diamants que l'Empereur m'avait
+envoyé chercher chez M. de la Bouillerie[103].
+
+Comme je n'avais que la vérité à dire, je ne fus pas bien embarrassé, et
+je répondis à ces messieurs que l'Empereur m'avait effectivement donné
+ordre d'aller chercher ses diamants; que je m'étais présenté chez M. de
+la Bouillerie, muni d'un reçu de l'Empereur; qu'alors, il me les avait
+remis et que je les avais apportés à Sa Majesté, dans son cabinet; qu'il
+m'avait dit de les poser là et que je n'avais point connaissance de ce
+qu'il en avait fait.
+
+Enfin, quelques jours s'écoulèrent, et j'appris que l'Empereur était
+parti de Fontainebleau.
+
+Je pressentis, alors, qu'on n'avait point donné connaissance de ma
+lettre à Sa Majesté. On me nomma les personnes qui l'avaient
+accompagnée, et de la part desquelles je n'aurais craint aucun
+désagrément. Toutes étaient à mon gré. Alors, je résolus d'aller
+rejoindre l'Empereur à l'embarquement, et ma femme alla, de suite, à la
+poste aux chevaux, faubourg Saint-Germain, pour se procurer une chaise
+de poste. Elle rencontra un monsieur de notre connaissance, qui était
+dans la cour, et il lui dit: «Vous ne parviendrez pas à avoir des
+chevaux, car on vient de m'en refuser pour aller chercher mon
+beau-frère, à Fontainebleau.»
+
+Elle ne se décourage pas, et entre au bureau où elle prie et supplie. On
+lui dit: «Madame, il n'y en a même pas assez pour le service des
+Souverains.» Elle revint désolée; moi j'étais au désespoir. Il fallut se
+résigner et, depuis, j'ai été fondé à croire que, dans le cas où
+j'aurais eu des chevaux, on ne m'aurait pas donné un passe-port.
+
+Je ne tardai pas à être inquiété. Un chef de la police, que je
+connaissais, m'engagea à quitter Paris avant l'entrée du Roi, en me
+disant que ce serait le parti le plus sage; qu'il fallait mieux
+s'éloigner et aller passer quelque temps à la campagne, que d'attendre
+qu'on me renvoyât et qu'on m'exilât.
+
+Tout ceci était nouveau pour moi, je ne pouvais pas concevoir qu'on pût
+me regarder comme un être dangereux. Mais, enfin, il m'assura qu'on me
+voyait, à Paris, avec inquiétude et je ne me rendis à ces raisons qu'à
+la sollicitation de ma famille qui me chérissait, et à qui l'idée de me
+voir tourmenter causait le plus grand chagrin.
+
+Je sortis donc de Paris avant l'entrée du Roi, et j'allai me réfugier à
+Dreux, où je passai quatre mois. Ma famille sollicita, deux mois après,
+le ministre de la police, pour qu'il m'accordât la permission de
+rentrer, ou, du moins, pour que ma rentrée à Paris eût son agrément. Et,
+deux mois après, il y consentit.
+
+ * * * * *
+
+Quelques jours avant l'accouchement de l'Impératrice, l'Empereur me
+sonnait plusieurs fois, la nuit, et m'envoyait savoir des nouvelles de
+Sa Majesté. Je me rendais auprès des femmes qui l'entouraient et je
+rendais compte à l'empereur des nouvelles qu'elles me donnaient. Mais,
+la nuit qui précéda le jour de son accouchement, l'Empereur passa la
+nuit auprès d'elle, la promenant dans sa chambre par le bras. Elle
+ressentait de légères douleurs.
+
+Sur les six heures, elles se calmèrent et elle s'endormit. L'Empereur
+remonta chez lui et me dit: «Roustam, mon bain est-il prêt?--Oui, Sire,
+lui répondis-je.» Il s'y mit aussitôt et se fit servir son déjeuner,
+lorsqu'une demi-heure après, M. Dubois[104] se fit annoncer: «Vous
+voilà, Dubois! lui dit l'Empereur. Qu'y a-t-il de nouveau? Sera-ce pour
+aujourd'hui?--Oui, Sire, ce ne sera pas long, mais je désirerais que
+Votre Majesté ne descendît pas.--Mais pourquoi cela, Dubois?--Parce que
+la présence de Votre Majesté me gênerait.--Mais, pas du tout! Il faut
+que vous accouchiez l'Impératrice comme si vous accouchiez une paysanne
+et ne pas vous inquiéter de moi.--Mais, Sire, je préviens Votre Majesté
+que l'enfant se présente mal.» Alors l'Empereur lui demanda des
+explications là-dessus: «Eh! comment allez-vous faire?--Mais, Sire, je
+serai obligé de me servir de ferrements.--Ah! mon Dieu! dit l'Empereur
+effrayé, est-ce qu'il y aurait du danger?--Mais, Sire, il faut ménager
+l'un ou l'autre.--Eh bien, Dubois, ménagez d'abord la mère. Et descendez
+de suite, je vous suis.»
+
+M. Dubois descendit par le petit escalier dérobé qui donnait dans la
+chambre de l'Impératrice.
+
+L'Empereur sortit du bain précipitamment: à deux, nous lui passâmes ses
+vêtements. Il courut, de suite, à l'appartement de l'Impératrice, et je
+l'y suivis, impatient aussi de voir ce qui s'y passait.
+
+Il entra dans la chambre de Sa Majesté. Tous les grands officiers de la
+Couronne y étaient déjà rendus et se répandaient jusque dans le grand
+salon, dont les portes étaient ouvertes. Cela ressemblait à un jour de
+fête. Moi, j'étais dans le boudoir qui donnait dans ce salon et dont la
+porte était ouverte aussi.
+
+Enfin, l'enfant vint au monde et l'Empereur dit à madame de
+Montesquiou[105] qui le recevait: «Madame de Montesquiou, qui est-ce que
+c'est?--Sire, vous le saurez tout à l'heure.» Et l'Empereur le prit dans
+ses bras avant que d'être arrangé, et le montra à tout le monde.
+
+L'Empereur sortit dans le salon et dit: «Messieurs, dites qu'on tire
+deux cents coups de canon.»
+
+ * * * * *
+
+L'Empereur aimait beaucoup les enfants; il me demandait souvent des
+nouvelles de mon fils. Un jour, je le fis descendre avec moi dans la
+chambre de l'Empereur. Sa Majesté s'y trouvait. Elle lui dit aussitôt:
+«Eh bien, te voilà, bon sujet!» Il avait, à cette époque, quatre ans, il
+tutoyait tout le monde, et pas plus de timidité qu'on n'en a
+ordinairement à son âge. L'Empereur le fit placer dans l'embrasure de la
+fenêtre, et l'enfant se mit, aussitôt, à toucher à ses ordres et à le
+questionner sur cela.
+
+L'Empereur lui dit: «On ne donne ces choses-là qu'à ceux qui sont sages.
+Es-tu sage, toi?» Il ouvre aussitôt de grands yeux et lui dit: «Regarde
+dans mes yeux, plutôt.--J'y vois qu'Achille est un fier polisson!»
+
+Choqué malgré moi de ce qu'il tutoyait, je cherchai à lui faire signe,
+mais l'Empereur, s'en apercevant, lui fit me retourner le dos et
+l'enfant continua son babil mieux que jamais. L'Empereur lui dit:
+«Sais-tu prier Dieu?--Oui, lui dit-il, je le prie tous les jours.»
+L'Empereur lui dit: «Comment te nommes-tu?--Je m'appelle Achille
+Roustam. Et toi?» Je m'approchai et je lui dis: «C'est
+l'Empereur!--Tiens! c'est toi qui cours la chasse avec papa?»
+
+Sa Majesté me dit: «Est-ce qu'il ne me connaît pas?--Sire, il a vu plus
+souvent Votre Majesté en habit de chasse; c'est pourquoi il la reconnaît
+moins, dans celui-ci.»
+
+L'Empereur lui tira les oreilles, lui frotta la tête. L'enfant était
+enchanté et il semblait qu'il eût toujours beaucoup de choses à lui
+dire; mais Sa Majesté lui dit: «Il faut que j'aille déjeuner. Tu
+viendras me revoir.»
+
+ * * * * *
+
+Je couchais dans l'appartement de l'Empereur, dans le salon le plus
+voisin de sa chambre à coucher. On me dressait, tous les soirs, un lit
+de sangle. Dans le temps des conspirations, je m'étais imaginé de mettre
+mon lit en travers de sa porte.
+
+Une nuit, l'Empereur, au lieu de me sonner, vint dans ma chambre et, en
+ouvrant la porte, se trouva arrêté par mon lit, et se mit à rire
+beaucoup de ma précaution. Le lendemain, il la raconta à tout le monde
+et dit: «Si l'on parvient à moi, ce ne sera pas de la faute à Roustam,
+car il s'est imaginé de barrer ma porte avec son lit!»
+
+Mais, je le répète, ce n'était que dans les temps des conspirations.
+Ordinairement, je couchais au milieu du salon, lorsque le Grand Maréchal
+trouva plus convenable d'y faire une armoire contenant mon lit, qui se
+tirait en ouvrant les deux battants.
+
+Ce fut à Saint-Cloud qu'elle fut construite et, dans un voyage que nous
+fîmes, le Grand Maréchal me montra cette nouvelle invention, en
+m'observant que ce serait plus propre et plus commode. Je me rendis à
+ces raisons et me couchai dans mon nouveau lit.
+
+Le hasard voulut encore que l'Empereur vint me chercher. Ne voyant point
+de lit, après avoir fait le tour du salon, il vint à mon armoire.
+Suffoqué de colère, il me réveilla très-vivement. Je ne savais plus où
+j'étais, et la première pensée fut qu'un malfaiteur avait pénétré
+jusqu'à lui, et j'allais sauter en bas du lit pour le saisir, lorsque je
+reconnus l'Empereur qui m'accabla de reproches, disant: «Est-ce ainsi
+que tu me gardes? On m'abandonne!» Je le suivis dans sa chambre en
+cherchant à m'expliquer, mais il ne voulut pas m'entendre.
+
+Ce ne fut que le lendemain, lorsqu'en me parlant de cet événement, il se
+mit à rire en disant qu'il m'avait fait une belle peur: «Il est vrai,
+Sire, j'en tremble, lorsque j'y pense encore. Je croyais qu'un
+malfaiteur s'était introduit dans la chambre de Votre Majesté ou qu'il
+voulait y pénétrer, et j'ai été au moment de vous saisir pour vous
+défendre.»
+
+Il raconta cette catastrophe à l'Impératrice Joséphine, qui parut me
+plaindre, en disant: «Ce pauvre Roustam! Il est si attaché, et, depuis
+hier, tu lui as causé bien du chagrin!» Elle avait une si grande
+tendresse pour l'Empereur qu'elle affectionnait tous ceux qui lui
+portaient un véritable attachement. Elle en devenait la protectrice.
+Elle redressait souvent les injustices et adoucissait l'Empereur dont le
+caractère était assez violent. Je lui dois de n'avoir pas été parfois
+éloigné de l'Empereur.
+
+Cependant, on est parvenu à m'empêcher de monter à la parade: je n'étais
+là d'aucune utilité, il est vrai. Ce n'était, pour ainsi dire, qu'un
+service d'honneur, mais enfin, depuis tant d'années je l'accompagnais
+partout et je tenais à ce qu'on n'empiétât pas sur mes droits, de
+manière que je me plaignis à l'Empereur de ce qu'on ne voulait pas que
+je montasse à la parade. Il me dit: «Ne les écoute pas et montes-y
+toujours.» Il donna l'ordre très-impérativement et on ne lutta pas. À
+quelque temps de là, on me dit qu'il y avait plusieurs chevaux malades,
+et, ensuite, on me donna à entendre que j'employais inutilement des
+chevaux. Je dus céder, ne voulant pas importuner l'Empereur par de
+nouvelles plaintes; d'ailleurs je me flattais qu'il se plaindrait de mon
+absence, mais il ferma les yeux là-dessus, et ne m'en parla pas.
+
+ * * * * *
+
+On fit les mêmes tentatives au couronnement, mais vainement.
+
+L'Empereur avait commandé deux beaux habits, qui furent exécutés par
+deux brodeurs différents, et tous deux plus brillants l'un que l'autre.
+Un soir, il me fit appeler au salon, au milieu de plusieurs grands
+personnages et me donna un poignard enrichi de brillants. Tout
+m'annonçait que je devais être du cortège et j'étais loin de penser
+qu'on cherchât à s'y opposer. J'étais donc dans une parfaite sécurité,
+lorsqu'un jour j'allai m'informer à M. de Caulaincourt du cheval qu'il
+me destinait. Il me dit affirmativement que je ne montais pas; que,
+d'ailleurs, j'aille m'en informer au Grand Maître des Cérémonies[106],
+qui me répondit qu'il n'y avait pas de place et que je m'adresse à
+l'Empereur; c'était Sa Majesté qui avait désigné les places.
+
+Je choisis l'heure du dîner pour demander à l'Empereur la permission
+d'être du cortège. Il me répondit que, sans doute, c'était son
+intention, et qu'il m'autorisait à aller auprès du Grand Écuyer lui
+demander un beau cheval, mais il persista à me dire qu'il ne pouvait
+m'assigner une place. Enfin, je pris le parti d'implorer l'appui de
+l'Impératrice, craignant de fatiguer l'Empereur. Elle a eu la bonté de
+me dire qu'elle en parlerait à Sa Majesté et que je me trouve au salon
+en sortant du dîner. Au moment où l'Empereur prenait son café, je m'y
+rendis. En m'apercevant, il me dit: «Eh bien? que veux-tu?»
+L'Impératrice prit la parole et lui dit: «Ce pauvre Roustam a bien du
+chagrin; on veut l'empêcher de te suivre à Notre-Dame; lui qui a partagé
+tes dangers, il est bien juste qu'on lui donne cette récompense!»
+
+L'Empereur me dit: «As-tu un beau costume?»
+
+Je lui observai que j'en avais même deux. Il me dit: «Va t'habiller, que
+je te voie!» Je me rendis, l'instant d'après, à ses ordres, et brillant
+comme un soleil. Il trouva, ainsi que l'Impératrice, mon costume superbe
+et fit appeler M. de Caulaincourt, à qui il donna l'ordre de me donner
+un cheval et, sur l'objection qu'il lui fit qu'on ne pouvait me désigner
+une place, parce que, dans les anciens cortèges, il n'y avait point de
+Mameloucks, l'Empereur lui répondit: «Il sera partout.» Et j'eus le
+bonheur, le lendemain, d'accompagner l'Empereur, plus satisfait encore
+en raison des obstacles qu'on avait élevés.
+
+ * * * * *
+
+C'est un garçon de garde-robe qui, pendant trois jours, portait, pour
+les briser, les souliers et les bottes de l'Empereur. Il s'appelle
+Joseph.
+
+L'Empereur était à Paris (1811). Le cordonnier s'appelait Jacques.
+L'Empereur était à sa toilette. Son valet de chambre, son médecin
+étaient là: «Voyez, Monsieur, prenez ma mesure.--Oui, Monsieur, vous
+serez content.--Combien me faites-vous payer ces souliers?--Douze
+francs, Monsieur, cela n'est pas cher!--Comment, pas cher? Très-chers,
+des petits souliers!--Aux autres pratiques treize francs, mais pour
+conserver votre pratique, douze francs.»
+
+Le cordonnier sort, et l'Empereur dit: «Comment s'appelle ce
+gaillard-là? C'est un vrai Français.» Les souliers n'allant pas mieux,
+on eut recours à un garçon de garde-robe qui les brisait.
+
+ * * * * *
+
+Smorgoni[107], ville polonaise en réputation pour apprivoiser les ours,
+dans la retraite de Russie.
+
+Sa Majesté arriva dans cette ville, appuyé sur un grand bâton. Il
+faisait un froid épouvantable: les chemins étaient tellement couverts de
+neige et de glace, qu'on ne pouvait pas se servir de voitures.
+
+Une heure après son arrivée, il me dit: «Roustam, dispose tout dans ma
+voiture. Nous allons partir. Tu demanderas à Méneval de l'argent autant
+comme il pourra t'en donner.» M. Méneval me donna 60,000 francs en or,
+que je plaçai dans le nécessaire de Sa Majesté[108]. Je partageai la
+somme en trois: un tiers dans un compartiment, un autre tiers dans une
+chocolatière en vermeil, et le reste en rouleaux dans le double fond. Je
+fermai le nécessaire, dont je gardai la clef, et je le mis dans la
+voiture. Durant le voyage, ce fut le Grand Écuyer qui paya la dépense
+des chevaux. Je mis aussi quelques provisions dans la voiture, mais
+elles ne nous servirent pas, tout était gelé et les flacons brisés.
+
+Lors de notre départ, tout le monde parut inquiet et me demanda ce que
+venait de me dire l'Empereur.
+
+Enfin, nous partîmes à neuf heures du soir, escortés de trois escadrons
+de la Garde[109].
+
+L'Empereur avait, dans sa voiture, le Grand Écuyer. Le maréchal Duroc
+était dans un traîneau, avec Lobau. Moi, devant la voiture avec
+Wonsowitch, officier polonais, qui servait d'interprète à l'Empereur.
+Nous arrivâmes fort tard au premier relais[110]. Un tiers de l'escorte
+était restée en arrière. Je descendis pour un besoin, j'aperçus une
+lumière dans une cabane, tout près de moi. J'entre pour allumer ma pipe,
+je vois quelques personnes couchées sur la paille, je reconnais un
+officier de la gendarmerie de la Garde, qui parut tout étonné de me
+voir, et me dit: «Par quel hasard?» Je lui dis que l'Empereur était là:
+«Quel bonheur, me dit-il, qu'il ne soit pas arrivé plus tôt! Il y a une
+heure, que les Cosaques étaient ici. Ils ont fait un hourra sur le
+village.» Je remontai et nous voilà en route, suivis seulement de
+quelques Polonais, des débris des trois escadrons. Les chevaux tombaient
+et, par conséquent, les cavaliers avaient été démontés, et au second
+relais nous n'en avions plus.
+
+Nous gagnâmes Vilna. L'Empereur en traversa les faubourgs. Il y avait
+une maison à un quart de lieue de cette ville[111], sur la route de
+France.
+
+L'Empereur s'y arrêta et demanda le duc de Bassano, qui se trouvait en
+ville. Il arriva un instant après et resta une grande heure avec
+l'Empereur, qui mangea un morceau, car on n'avait fait aucun usage des
+provisions qui étaient dans la voiture. M. Maret fit venir six de ses
+chevaux et son postillon pour conduire Sa Majesté. Nous arrivâmes à
+Kovno, au point du jour, dans un hôtel tenu par un Français. On fit un
+grand feu et un bon déjeuner pour l'Empereur. Nous commencions à
+respirer, mais nous repartîmes bientôt. Le premier endroit où nous nous
+arrêtâmes fut un petit bourg où l'Empereur déjeuna et fit sa toilette.
+Je m'étais précautionné de trois rechanges. Je laissai donc le linge
+sale à l'auberge et le donnai, ne voulant pas m'en charger, à la
+maîtresse d'hôtel de l'auberge. Aussitôt, tout le monde s'en partagea
+les morceaux.
+
+Sa Majesté me dit de donner de l'argent à Caulaincourt, et j'allai
+chercher la chocolatière. Je lui demandai combien il voulait. L'Empereur
+la prit alors et en versa le contenu dans le chapeau du Grand Écuyer,
+que je priai de prendre connaissance de la somme. Celui-ci la versa sur
+une table et la compta.
+
+Nous quittâmes les voitures, que nous laissâmes dans cet endroit, et
+nous prîmes des traîneaux.
+
+L'Empereur monta dans un traîneau couvert, avec le Grand Écuyer, le
+maréchal Duroc dans un autre avec l'officier polonais, et moi dans un
+troisième avec le général Lefebvre-Desnouettes. Celui de l'Empereur
+allait beaucoup plus vite, et nous restâmes en arrière d'une
+demi-journée. Mais l'Empereur, à son arrivée, fit écrire, par le Grand
+Écuyer au Grand Maréchal, pour que, dès la réception de sa lettre, il
+fit le nécessaire pour faire rejoindre Roustam le plus tôt possible,
+ainsi que Wonsowitch.
+
+Le Grand Maréchal nous fit alors donner un traîneau plus léger, mais
+nous ne pûmes quand même arriver que le lendemain à Varsovie, où nous
+retrouvâmes Sa Majesté. L'Empereur y déjeuna et reçut les autorités,
+entre autres l'archevêque de Malines.
+
+Nous partîmes, toujours en traîneau, pour Posen. Nous y descendîmes dans
+un hôtel où l'Empereur reçut de nouveau les autorités.
+
+M'apercevant, le maire me dit: «M. Roustam, vous avez la figure gelée!»
+Je ne m'en étais pas aperçu. De suite, il envoya chercher un flacon de
+liqueur qu'il me donna, me conseillant de m'en frotter deux ou trois
+fois par jour, et d'éviter surtout de m'approcher du feu. J'étais
+effrayé et en fis usage de suite. Ma peau devint jaune comme du safran,
+quoique l'eau fût très-claire. Quand je parus devant l'Empereur, Sa
+Majesté s'écria; «Qu'as-tu donc, Roustam? Quelle horreur!» Je lui dis
+alors que j'avais eu le visage gelé. Il me recommanda également de ne
+pas approcher du feu, ajoutant que le nez me tomberait.
+
+L'Empereur fit sa toilette et reçut le roi de Saxe, qui lui fit observer
+qu'il voyagerait plus confortablement dans ses voitures, mais l'Empereur
+lui répondit que le traîneau lui permettait de voyager beaucoup plus
+vite. Le roi ajouta: «Ce pauvre Roustam a la figure toute abîmée!»
+
+Quelques heures après, nous vîmes arriver tous ceux qui étaient restés
+en arrière, c'est-à-dire le Grand Maréchal, Lefebvre-Desnouettes,
+l'officier polonais, etc.
+
+Nous partîmes pour Erfurt en passant par Dresde où M. de
+Saint-Aignan[112] était ambassadeur. L'Empereur lui fit dire de lui
+envoyer sa voiture à Erfurt, où l'Empereur s'arrêta, fit sa toilette et
+dîna.
+
+Ensuite, M. de Saint-Aignan vint l'y rejoindre avec sa voiture.
+L'Empereur y monta avec le Grand Écuyer, et nous partîmes pour Paris.
+
+À Mayence, nous rencontrâmes M. de Montesquiou, officier d'ordonnance de
+Sa Majesté. L'Empereur lui dit: «Vous voilà, Montesquiou! Vous ne vous
+êtes guère dépêché!--Pardon, Sire, mais, par ce froid et le manque de
+chevaux...--Allons, il n'y a pas de mal à cela, nous voyagerons
+ensemble.»
+
+À notre arrivée à Meaux, la voiture de Sa Majesté cassa. On prit donc le
+cabriolet du maître de poste, dans lequel l'Empereur monta avec M. de
+Caulaincourt, et me recommandant de monter dans une autre voiture, avec
+tous ses papiers.
+
+Arrivés devant la grille des Tuileries, le factionnaire s'opposa à notre
+entrée et l'Empereur lui dit: «Comment, coquin, tu ne veux pas me
+laisser rentrer chez moi?» Il lui tira les oreilles. Enfin, il finit par
+le reconnaître[113].
+
+Le soir, je déshabillai Sa Majesté. Aucun de ses valets de chambre
+n'était arrivé; il me dit alors: «Repose-toi quelques jours, Roustam, et
+dis à ton beau-père de venir près de moi.»
+
+Le lendemain, en faisant sa toilette, Sa Majesté lui dit: «Roustam doit
+être bien fatigué; il faut qu'il ait une santé de fer!» Deux jours
+après, je repris mon service et je descendis, le matin, à sa toilette.
+Corvisart était présent: mon nez était devenu noir comme du charbon.
+
+L'Empereur dit à M. Corvisart de me visiter le nez et lui demanda s'il
+n'y avait pas de danger. Après un sérieux examen, Corvisart s'écria:
+«Non, Sire, puis d'ailleurs, s'il tombe, nous le rattacherons!»
+
+
+
+
+V
+
+Ulm.--Nouveau danger couru par l'Empereur.--Mort du colonel
+Lacuée.--Construction de ponts sur le Danube.--L'île Lobau.--L'Empereur
+fait sa toilette en plein air.--Essling.--Mort du maréchal
+Lannes.--Douleur de Napoléon.--Ebersdorf.--Mon turban blanc sert de
+point de mire à l'ennemi et manque faire tuer l'Empereur à mes
+côtés.--Les cerfs de l'île Lobau.--Masséna blessé.--Wagram.--La voiture
+de Masséna traversée par un boulet.--Campagne de Russie: de Moscou à
+Molodetchno.--Les vivres de l'Empereur pillés par ses soldats.--Mot de
+lui à ce sujet.--L'Empereur et le maréchal Berthier.
+
+
+À la bataille d'Ulm, l'Empereur était au milieu des balles et de la
+mitraille. Il était dans le plus grand danger. Le roi de Naples et le
+prince Berthier viennent prendre la bride de son cheval pour le faire
+éloigner du danger, en lui disant: «Sire ce n'est pas la place de Votre
+Majesté.» L'Empereur dit: «Ma place est partout. Laissez-moi tranquille.
+Murat, allez faire votre devoir.»
+
+C'est le même soir, avant la bataille, que j'ai vu M. Lacuée[114], que
+j'ai connu beaucoup. Il avait quelque amitié pour moi.
+
+Lacuée, colonel, était naguère aide-de-camp de l'Empereur. Grand,
+maigre, sec, figure intéressante. Avait été ami de Moreau et lui faisait
+des visites. De là sa disgrâce. De là son grade de colonel d'infanterie.
+C'est le matin de la bataille d'Ulm que Roustam le vit. L'Empereur passa
+devant le régiment, ne dit rien au colonel. Mais Roustam le regarde et
+le colonel s'avance: «Eh bien, colonel, vous nous avez quittés?--Mon
+cher Roustam, je me ferai connaître aujourd'hui à l'Empereur, vu que je
+me ferai tuer!»
+
+Son régiment, corps d'armée du maréchal Ney. Pont à traverser. La
+bataille était à peine engagée. Le régiment de Lacuée était à la tête de
+pont. Le maréchal ordonne que le régiment s'empare du pont. Déjà le pont
+était traversé (ennemis autrichiens: commandant, le général Mack). À
+peine le pont passé, Lacuée est atteint d'une balle au milieu du front.
+
+Le lendemain, Mack est blessé. L'Empereur, logé dans une abbaye, veut
+voir défiler les prisonniers.
+
+Il était à une heure d'Ulm. Il charge Caulaincourt de choisir un paysan
+pour lui faire connaître le pays en se rendant à Ulm. Le paysan monte,
+mais un quart d'heure avant d'arriver, on s'aperçoit qu'il est étranger.
+Fureur de Caulaincourt qui fait administrer vingt-cinq coups de bâton au
+paysan. Indignation de Duroc, etc.
+
+ * * * * *
+
+L'Empereur arrive à Schoenbrunn. Les ennemis avaient brûlé les ponts de
+Vienne, sur le Danube. L'Empereur va visiter Ebersdorf, petit bourg sur
+le Danube. Il donne des ordres pour construire des ponts sur le Danube,
+en face d'Ebersdorf. L'Empereur, partant de Schoenbrunn, visitait tous
+les jours les travaux. Deux branches du Danube; deux ponts jetés dessus.
+Puis, île de Lobau. Puis un petit bras pour gagner la plaine. La
+bataille était engagée. Les Autrichiens ayant rompu des moulins et jeté
+à l'eau, ces moulins voguant rompirent nos ponts, et pas la moitié de
+notre armée était passée!
+
+La veille, deux jours avant la bataille, l'Empereur quitte le quartier
+général et couche à Ebersdorf. Bataille engagée. L'Empereur était passé
+en personne avec ses aides-de-camp et faisait partie du tiers de
+l'armée.
+
+Essling, où était le tiers de l'armée. On vient dire à l'Empereur que le
+pont est rompu sur le grand bras du Danube. L'ennemi nous repousse à
+travers les bois, sur la petite branche du Danube. L'Empereur traverse
+le petit pont et revient dans l'île de Lobau, seul avec ses
+aides-de-camp.
+
+Tout le long de l'île, formidable artillerie, en cas de défaite (trente
+pièces).
+
+Arrivé dans l'île, il prend fantaisie à l'Empereur de faire sa toilette
+en plein air: M. Jardin, son piqueur, portait, derrière son cheval, tout
+le linge dont l'Empereur pouvait avoir besoin. Il s'asseoit par terre et
+nous l'habillons complètement. En ce moment, un aide-de-camp du général
+Dorsenne vient demander des munitions: «Dites-lui que je n'en ai pas.
+Tout ce qu'il fera sera bien fait.»
+
+Quelques instants après, l'Empereur étant sous un gros arbre, des
+sapeurs traversent le petit pont, portant le maréchal Lannes, un genou
+fracassé, l'autre entamé, les bras nus, lui enveloppé dans un manteau.
+On le pose à cinquante pas du grand arbre. L'Empereur court, et, un
+genou en terre, se précipite sur son corps, l'embrasse et, sans rien
+dire, pose sa bouche sur son visage. Le prince de Neuchâtel prend un
+bras de l'Empereur, le maréchal Duroc, l'autre. On l'arrache de son
+corps et on le conduit sous l'arbre. (C'était à la brune). On transporte
+le maréchal Lannes à Ebersdorf; on le met dans un bateau pour traverser
+le Danube. Le vice-roi était de l'autre côté, à Ebersdorf. L'Empereur,
+pleurant, disait: «Ah! qu'ils me le paieront cher!»
+
+L'Empereur, seul, avec un escadron polonais. Il avait dit à Dorsenne de
+tenir ferme.
+
+Le soir, il monte à cheval, il va à la tête du pont brisé qui était sur
+le grand bras du Danube: arrivé là, tant de blessés sur le rivage, qu'on
+pouvait à peine passer. L'Empereur passe dans un grand bateau, conduit
+par les marins de la Garde, et arrive à Ebersdorf. Voilà la nuit. On
+fait retraite, et l'armée française passe le petit pont et vient prendre
+position dans l'île Lobau, où étaient les batteries.
+
+L'Empereur va, le lendemain, voir Lannes, qui était à Ebersdorf.
+
+En déjeunant, en dînant, en mangeant sa soupe, les larmes coulaient dans
+sa cuiller. Il mangeait seul avec Berthier. Nous sommes restés près d'un
+mois à Ebersdorf.
+
+Pendant cet intervalle, l'Empereur visitait Lannes et un grand hôpital.
+Il faisait distribuer un napoléon à chaque soldat et cinq aux officiers.
+Plusieurs refusaient. Dans les autres maisons, où étaient des blessés,
+Duroc allait porter les mêmes secours.
+
+Le fameux pont était à peu près fait. Il passait à pied. Son entourage
+d'officiers l'ennuyant, il dit un jour: «Restez, je n'ai besoin que de
+Roustam et d'une lorgnette.»
+
+Il faisait le tour de l'île, visitait l'armée de Dorsenne, qui attendait
+que le pont fût fini.
+
+Un jour, à cheval avec l'empereur, dans l'île Lobau, au bord du petit
+bras du Danube (on avait ôté le petit pont), l'Empereur apercevait les
+factionnaires autrichiens. Il avait sa petite lorgnette qui était
+toujours dans sa poche, et regardait les positions de l'ennemi. Une
+balle siffle et frise les oreilles de l'Empereur: «Morbleu! c'est ton
+bonnet blanc qui nous trahit! Il faut une autre couleur!» Et comme la
+sentinelle rechargeait son arme: «C'est assez comme cela, camarade! Il
+fait chaud ici, partons.» Nous rentrons à Ebersdorf. Je vais à cheval à
+Vienne, pour acheter un turban de couleur. Depuis cette époque, dans
+toutes batailles, turban de mousseline obscure.
+
+L'île Lobau pleine de cerfs et de daims. On les chassait, un jour (on
+faisait le pont): un cerf traverse l'eau et arrive, haletant, à
+Ebersdorf, dans la cour de la maison de l'Empereur. On le tire. (C'est
+le corps d'armée de Masséna qui était dans l'île de Lobau).
+
+La veille de la bataille de Wagram, l'Empereur va dans l'île de Lobau, y
+fait placer sa tente, reçoit un plénipotentiaire, le fait dîner avec
+lui.
+
+Lui, Berthier, Masséna et l'envoyé autrichien:
+
+«Monsieur l'envoyé, dites à ceux qui vous envoient que, ce soir, à neuf
+heures (il en était sept), je passerai le Danube.» Au lieu de neuf
+heures, c'était huit.
+
+L'Empereur avait dit à Masséna: «Vous êtes blessé. Vous resterez ici (il
+était tombé de cheval). Votre aide-de-camp vous remplacera.--Non, sire,
+je ne quitte pas mon poste. Je commanderai en calèche.»
+
+On avait fait trois radeaux. À huit heures, commence le passage. Au très
+petit point du jour, l'Empereur passe, avec son État-major. C'est là
+qu'il me demanda son petit cordon noir, au bout duquel était un petit
+coeur en satin noir, qu'il mettait sur son gilet de flanelle, avant sa
+chemise, grand comme une pièce de trente sous.
+
+Bataille de Wagram.--Au milieu de la journée, le feu était chaud.
+Masséna était en calèche à quatre chevaux. Ses domestiques n'en étaient
+pas très contents. Un cheval, derrière sa calèche. Il s'impatiente. Il
+descend. Au moment même, un boulet la traverse, à l'endroit même où il
+était assis.
+
+Alors, il monte à cheval. Un étrier étant trop court, il se fâche contre
+son domestique; il donne un coup de cravache à son domestique, et
+celui-ci s'éloigne un peu. Un militaire passe. Il dit: «Mon ami, viens
+raccourcir mes étriers. Pose ton fusil par terre, et dépêche.» Dans ce
+moment, un boulet enlève l'homme. Et tout le monde de dire: «L'Empereur
+l'a bien nommé _l'Enfant chéri de la victoire!_»
+
+ * * * * *
+
+14 septembre 1812. entrée à Moscou.--19 octobre, départ de
+Moscou.--Entré dans Moscou avec 90.000 combattants et 20.000 malades, il
+en sort avec plus de 100.000 combattants et laisse 1.200 malades.--Le 23
+octobre, quartier général à Borowsk.--Le 24, l'Empereur était sur les
+bords d'un ruisseau et du village Ghorodinia, dans une cabane de
+tisserand, maison de bois, délabrée, infecte, à une demi-lieue de
+Malo-Iaroslavetz.--Danger que court l'Empereur: il est attaqué par des
+Cosaques. Rapp veut l'engager à s'écarter. Il tire son épée et attend
+les Cosaques.--Le 20 octobre, pleine retraite.--Le 28 octobre, à
+Mojaïsk.--À quelques lieues de Mojaïsk, la Kolotcha, rivière. Plus loin,
+la grande abbaye ou l'hôpital de Kolatskoe.--Le soir, la colonne
+impériale approcha de Gjatz. De Gjatz, l'Empereur gagna Viazma, en deux
+marches.--6 novembre. Hiver rigoureux. Pleine déroute.--De Gatz à
+Mikalewska, village entre Dorogobuj et Smolensk, rien de remarquable. On
+se défait de tout attirail.
+
+Le 3 et le 4 novembre, l'Empereur avait séjourné à Slawkowo.--Le 5, à
+Dorogobuj.--Le 6, à la hauteur de Mikalewska, l'Empereur apprend la
+conjuration d'un général, à Paris. L'Empereur ne répond rien et entre
+dans une maison palissadée, qui avait servi de poste de
+correspondance.--Le 9 novembre, l'Empereur à Smolensk. Il s'enferme dans
+une maison de la Place-Neuve, et n'en sortit que le 14, pour continuer
+sa retraite.--Horrible disette.--Le 11 novembre, à cinq heures du matin,
+la colonne impériale quitte Smolensk.--Koritnia, à cinq lieues de
+Smolensk.--Krasnoï, à cinq lieues de Koritnia.--Lyady, à quatre lieues
+de Krasnoï.
+
+À deux lieues à droite du grand chemin, coule le Borysthène.--L'Empereur
+à Koritnia, dans une misérable masure.--Le 17, l'Empereur à Lyady, à
+quatre lieues du champ de bataille.--Le lendemain, on quitte la vieille
+Russie.--19 novembre, Dombrowna, ville de bois.--20, Orsza. Le Dniéper,
+fleuve.--D'Orsza à Borizow.--Les 22, 23. Napoléon était dans la
+Tolotschin.--La Bérésina. C'est le 24 qu'il veut tenter le
+passage.--Studianka.--27, passage de la Bérésina.--L'Empereur à la tête
+de sa réserve à Brilowa.--Le 29, l'Empereur quitte les bords de la
+Bérésina.--L'Empereur arrive à Kamen.--Le 30, à Pleszenicky.--Le 3
+décembre, à Molodetchno.--C'est là que l'empereur forme le projet de
+partir pour Paris.
+
+Une journée après le passage de la Bérésina, le 30 novembre, à
+Pleszenicky, l'Empereur se disposait à manger, mais les soldats d'un
+régiment avaient pillé la cantine portée sur le dos de trois mulets qui
+suivaient toujours, portant, sur des paniers attachés aux selles, le vin
+et le pain ou le biscuit, et les provisions. Sur le dernier de ces
+mulets était le petit lit en fer qu'on dressait partout et qui était
+roulé avec un matelas, au travers d'un mulet.
+
+Ces soldats, affamés par des marches continuelles, aperçoivent cette
+maigre caravane, qui s'achemine sous la conduite de trois gendarmes et
+de deux hommes de la bouche.
+
+D'un oeil de convoitise, ils les voient passer. Mais la faim l'emporte,
+et les voilà pressant le pas en désordre et s'informant d'où viennent
+ces provisions et à qui elles sont destinées. Ils le savaient, et, de
+plus, ils pouvaient lire, sur la couverture, la destination de ces
+vivres... Mais, encore une fois, la faim!
+
+«C'est à l'Empereur. N'y touchez pas!» Et déjà mille mains rapaces
+assaillaient les paniers: «L'Empereur n'ordonne pas qu'on meure; au
+surplus, à sa santé!» Et c'en est fait des provisions qui, du reste, ne
+firent qu'irriter davantage une faim mal assouvie.
+
+L'Empereur excusa ses soldats; toutefois il voulut savoir à quel
+régiment ils appartenaient: «Un jour viendra qu'ils seront dans
+l'abondance, je les passerai en revue... Mais non, le reproche serait
+trop cruel: tel jour, vous voliez le pain de votre Empereur!»
+
+ * * * * *
+
+Deux jours avant d'arriver à Smorgoni, à Molodetchno, l'Empereur, qui
+avait battu en retraite avec l'armée, résolut de la quitter. Il passait
+la nuit dans un misérable village à Molodetchno. J'étais dans la pièce
+voisine. J'entendis parler haut. C'était l'Empereur, gourmandant
+très-haut Berthier qui voulait le suivre: «Je vais en France parce que
+ma présence est indispensable.--Sire, depuis longtemps, Votre Majesté
+sait que je veux quitter le service: je suis vieux, emmenez-moi.--Vous
+resterez, avec Eugène et Murat.» Il insistait: «Vous êtes un ingrat...
+Vous êtes un lâche! Je vous ferai fusiller, à la tête de l'armée!» Et
+l'autre sanglotait.
+
+Cette scène eut lieu le 3 décembre. Le lendemain, Berthier se résigna.
+
+
+
+
+APPENDICES
+
+
+
+
+QUELQUES PAGES DE L'ORTHOGRAPHE DE ROUSTAM
+
+
+Il est né à Tiplise, à la capital de la Gorgi, fis de sier R... Honan,
+négotien, né le... (_sic_).
+
+Deux ans après, sa néconce a été transporté à Aperkan, un assez fort
+ville en Herménien, païye natalle de son père. Onze anné après, il a été
+promené dans un des bien de son père, avec plusier cé camarade, qui été
+ataqué par plusier Tartare, pour amener avec eu dans leur paiy, et
+surrement pou le vendres. Plusier de cé camarade été prie par de cé
+brigand, et lui été échapé dans leur mens. R. R. été perdu, dans cet
+journé-là, six heure dans les bois, sans pouvoir trouvoire la route pour
+aller rejoindre sa mère, qu'il émé bien tendrement.
+
+Au même moment, a rencontra un bûcheron dans les bois, qui a bien voulue
+de conduire auprès de sa mère, qui été dans un inquiétude mortelle, et
+il ne pas manquet le bucheron de recevoir un bons recompance de la par
+de sa mère.
+
+Le nombres de famille de sieur R. Honan, est de deux fille et quatres
+garçons. R. R. été la cadette. Son père a fait un voyage avec cé deux
+fis, pou son commerce a Gonje, provance de Malique Magolume. Quelque moi
+après, l'empereur de Persanne a déclaré la guerre contres Abrahim-Kane,
+qui a été gouverneur de la province de Herménie.
+
+Voilà la cause que R. R. a perdu tout sa famille.
+
+Depuis ce temps là, pour les affairs d'intéré, mon père voulé de
+c'éloigner de Gonje, et amener avec lui mes deux frère Avack et Séiran
+et moi, mais j'été trop ataché à ma mère pour m'éloigner d'elle.
+
+Quelque jours après, il acheta un voiture pour son voyage. Le mème jour,
+nous étions à diné, nous a questiona si nous somme contan de faire cest
+voyage. Mes frère disé que oui, moi je lui dit que non. Il m'a beaucoup
+questiona pour que je ne veux pas lui suivres. Je lui dit: «Quand j'été
+pitite, maman m'a bien soigné: elle ma randu toujours bien houreux.
+Comme je commance, à présent, êtres grand, je disire de mes tourner
+auprès d'elle pour lui consoler et la randres heureux, si je peu.»
+
+Il a été fore mescontan que je voulées de quiter. Enfin, il n'a pas peut
+rien gagné sur moi, pour m'amener avec lui.
+
+Il obliger de partir, avec mes deux frère, et il me lessa tout seul dans
+la ville de Gonje, sans paran et sans fortune.
+
+La ville de Gonje, c'est un trais bons ville et bian riches. Cé là où on
+fait le pus grand commerce de sois et de caschemire de Perse.
+
+Trois mois après, Abrahim-Kane a déclaré la guerres contre Malique
+Magolum, où je me trouvé dans la forreteresse de Gonje. Les peuples de
+la ville sont obliger de rantrer dans la forteresse. Je reste jusqu'à la
+dernier moment sans pourvoir de sortir dans la forreteresse. On rentrais
+bien, mais on lessé sortire personnes. Un jours où les mulés de Malique
+Mugolum sorté pour chercher les provision, je me suis fouré dans les
+gambe des mulés et je me suis sortie de force, de cest manierre-là, sans
+aucun dangé.
+
+Quand j'été or la porte, je rencontrais deux personne de mon pay, et
+même ville. Je leur demandé si je pourais trouverre un aucasion pour
+m'en tourner auprès de ma mère. Il me dit oui, je conné plusier
+personnes qui von partier à deux houre de matin pour Aperkan, où j'avais
+lessé ma pauvres mère et mes deux seure, Mariane et Begzada.
+
+Cé deux bons messier il me montrés la maison où son les voyagers. Je me
+suis rendue sur le champ; il mon trais bien aceuillies. Enfin, tout été
+convenue de partir à deux houre du matin. En atandant de la nuit, j'été
+dans un gardans, à côté de la ville, pour chercher quelque lagume pour
+ma nourriture, car j'avais rien à manger depuis quelque jours. Jai
+apersu, au lointin un troupeaux de mouton. J'été à la rancontres, pour
+demander un peut de lais ou de fromage, enfin je me suis aprocher du
+berger. Il me dit: «Qui tu veux?--Ce que vous vousdrois: un peut de lais
+ou de fromage, car voilà plusier jours que j'ai rien mangé.»
+
+Il m'a beaucoup examina, en me demandan le nom de mon pay et celle de
+mes paran. Je lui dit mon nom et celui de mon père. Apresa m'a prie dans
+sé bras, m'a ambrasé du bons coeur, en me disan: «Je suis votres oncle!
+Voilà quinze anné que j'ai quité le pay.»
+
+Je me trouvais, dans ce moment-là, bien houreux d'avoir trouvair un
+protecteur. Enfin, je lui demandé quelque provision, pour mon voyage que
+je devais faire à deux houre du matin. Il m'a donné deux gros pen et un
+quantité de rotie. J'ai mis tout sa dans un sac pour rejoindre la maison
+où été mes compagnon de voyage.
+
+Mon oncle m'a demandé si je voulé rester avec lui jusque je soit plus
+grand, et j'irais rejoindre ma mère. Je lui dit: «Non, je vous le merci.
+Jé quité mon père et mes frère, pour rejoindre ma mère. Vous voyé bien
+que je ne puisse rester avec vous. Je suis sûre ma mère et bien inquète
+de moi, en particulier, car j'été son enfant gâtés, beaucoup plus que
+les autres.» Il a bien vu que je ne voulé pas rester avec lui. Il
+m'ambrasa. Je lui fait mes adieux, et je me suis rendu sur-le-champ, à
+la rondez-vous de voyagers, le coeur contan en espéran voir ma mère
+quelque jours après.
+
+
+
+
+DOCUMENTS SUR LE CORPS DES MAMELOUCKS
+
+
+ Paris, le 21 Vendémiaire an X (13 octobre 1801).
+
+Les Consuls de la République arrêtent:
+
+Article premier.--Il sera formé un escadron de deux cent quarante
+Mameloucks, de ceux venant d'Égypte.
+
+Art. II.--L'aide de camp chef de brigade Rapp en aura le commandement.
+Il se rendra, à cet effet, à Marseille, pour l'organisation de cet
+escadron.
+
+Art. III.--Le ministre de la Guerre est chargé de l'exécution du présent
+arrêté.
+
+ Le premier Consul.
+
+ _Signé_ BONAPARTE.
+
+Par le premier Consul, le Secrétaire d'État. Signé HUGUES B. MARET.
+
+ * * * * *
+
+ Paris, le 17 Nivôse an X (7 janvier 1802).
+
+Au nom du peuple français.
+
+Bonaparte, premier Consul de la République, arrête:
+
+Article premier.--Il sera formé un escadron de cent cinquante
+Mameloucks.
+
+Art. II.--Cet escadron sera organisé comme un escadron de hussards. Il
+sera commandé par le chef de Brigade Rapp.
+
+Art. III.--Les soldats et officiers seront tous pris parmi les
+Mameloucks, Syriens et Cophtes venant de l'armée d'Orient et qui ont
+fait la guerre avec l'armée française.
+
+Art. IV.--Il y aura deux officiers français dont l'un sera chargé de
+l'administration de l'habillement, l'autre de la police et de
+l'instruction du corps; un quartier-maître français et deux secrétaires
+interprètes, un par compagnie, qui auront le traitement de caporal
+fourrier.
+
+Art. V.--Leur solde et leurs masses seront réglées de manière à ce
+qu'ils ne coûtent pas davantage qu'un escadron de chasseurs de la Garde.
+À cet effet, on diminuera leur solde pour augmenter leur masse
+d'habillement.
+
+Art. VI.--Il leur sera donné le même uniforme que portent les
+Mameloucks, et pour marque de récompense de leur fidélité à l'armée
+française, ils porteront le turban vert.
+
+Art. VII.--Le Ministre de la Guerre est chargé de l'exécution du présent
+arrêté.
+
+ Le premier Consul. _Signé_ BONAPARTE.
+
+ Par le premier Consul. Le secrétaire d'Etat. _Signé_ HUGUES B.
+ MARET.
+
+ Le Ministre de la Guerre. _Signé_ ALEXANDRE BERTHIER.
+
+ * * * * *
+
+ Paris, le 11 Germinal an X (1er avril 1802).
+
+Les Consuls de la République arrêtent:
+
+Il sera fourni, par les magasins d'armes de la République, à chaque
+sous-officier et cavalier de l'escadron des Mameloucks, un armement
+complet composé ainsi qu'il suit, savoir:
+
+1 carabine.
+
+1 tromblon.
+
+2 paires de pistolets, dont une de ceinture.
+
+1 sabre à la Mamelouck.
+
+1 poignard.
+
+1 masse d'armes.
+
+1 lance pour une compagnie de lanciers non encore déterminée.
+
+1 poire à poudre en corne pour amorcer, avec une baguette de fer.
+
+Le Ministre de la Guerre est chargé de l'exécution du présent arrêté.
+
+ Le premier Consul.
+
+ _Signe_ BONAPARTE.
+
+ Par le premier Consul, le Secrétaire d'État.
+
+ _Signé_ HUGUES B. MARET.
+
+ Le Ministre de la Guerre.
+
+ _Signé_ ALEXANDRE BERTHIER.
+
+ * * * * *
+
+ Paris, le 25 Germinal an X (15 avril 1802).
+
+Les Consuls de la République arrêtent ce qui suit:
+
+Article I.--Le corps des Mameloucks, créé par arrêté du 17 Nivôse
+dernier, sera composé d'un état-major d'officiers, sous-officiers ou
+artistes français de deux compagnies formant un escadron de Mameloucks.
+
+Art. II.--L'état-major et les compagnies seront composés ainsi qu'il
+suit:
+
+ÉTAT-MAJOR
+
+Un chef de brigade.
+Un capitaine chargé de l'administration de l'habillement
+et police du corps.
+Un quartier-maître.
+Un officier de santé de 1re classe.
+Un lieutenant instructeur.
+Un adjudant sous-officier.
+Un artiste vétérinaire.
+Un trompette brigadier.
+Un maître sellier.
+Un maître tailleur.
+Un maître bottier.
+Un maître armurier.
+
+Total: 5 officiers, 7 sous-officiers, artistes ou ouvriers.
+
+COMPAGNIE
+
+Un capitaine.
+Un lieutenant en premier.
+Un lieutenant en second.
+Un sous-lieutenant.
+Un maréchal des logis chef.
+Quatre maréchaux des logis.
+Un fourrier-interprète.
+Huit brigadiers.
+Deux trompettes.
+Cinquante-neuf Mameloucks.
+Un maréchal ferrant.
+
+Total: 4 officiers, 76 sous-officiers ou Mameloucks.
+
+Art. III.--L'habillement et l'armement du corps des Mameloucks seront
+ceux qu'ils portaient en Égypte. Ils seront montés comme les troupes
+légères, et pour marque de récompense de leur fidélité à l'armée
+française, ils porteront le cahouck vert et le turban blanc.
+
+Art. IV.--Il sera payé, pour la première mise des officiers compris dans
+l'organisation ci-dessus, la somme de dix-huit cents francs, et celle de
+mille francs à chaque sous-officier et Mamelouck.
+
+Art. V.--Il sera fourni, à chaque officier nouveau, deux chevaux, et un
+à chaque sous-officier et Mamelouck, du prix de six cents francs chacun.
+
+Art. VI.--La solde et les masses seront payées à l'effectif d'après les
+revues de l'inspecteur et dans les proportions suivantes:
+
+SOLDE
+
+Au chef de brigade. 9600 fr.
+Au capitaine chargé de l'habillement
+et de la police. 4000 »
+Au quartier-maître capitaine. 4000 »
+À l'officier de santé. 3600 »
+Au lieutenant instructeur. 2700 »
+À l'adjudant sous-officier. 1200 »
+À l'artiste vétérinaire. 1800 »
+Au trompette brigadier. 700 »
+À chaque maître ouvrier. 800 »
+À chaque capitaine. 4000 »
+À chaque lieutenant en premier. 2700 »
+À chaque lieutenant en second. 2000 »
+À chaque maréchal des logis chef. 1000 »
+À chaque maréchal des logis ou fourrier 900 »
+À chaque brigadier. 700 »
+À chaque trompette ou maréchal ferrant. 650 »
+À chaque Mamelouck. 450 »
+
+MASSES
+
+De boulangerie. 68 fr. 40
+De chauffage, à quatre centimes
+par jour d'été, à huit centimes
+par jour d'hiver. Le double pour
+les sous-officiers.
+D'hôpital. 24 »
+De casernement. 24 »
+D'habillement. Deux cent soixante
+francs quarante centimes
+par sous-officier et Mamelouck. 260 fr. 40
+À trois cent un francs quatre
+vingt quinze centimes par trompette. 301 fr. 95
+D'entretien. 30 »
+De ferrage. 500 fr. 40
+De remonte. 100 »
+De ferrage. 29 fr. 70
+
+Art. VII.--Il sera, en outre, admis à la solde, les vieillards, femmes
+et enfants de familles mameloucks qui ont suivi, en France, leur parents
+formant les deux compagnies ci-dessus, dont l'état nominatif avec le
+tarif et leur solde est annexé au présent arrêté. Les enfants mâles
+feront le service de Mameloucks, lorsqu'ils auront atteint l'âge de
+seize ans, prescrit par l'arrêté du 7 thermidor an VIII. Alors ils
+recevront la première mise mentionnée dans l'Art. 3.
+
+.......................
+
+Art. XVI.--Le nombre de chevaux du corps des Mameloucks qui auront droit
+aux masses de fourrages, remontes et ferrage, est réglé ainsi qu'il
+suit, savoir:
+
+Pour le chef de brigade, 8.
+
+Au capitaine chargé de l'administration, et de la police, 4.
+
+À chacun des autres capitaines et lieutenants instructeurs, 3.
+
+À chaque lieutenant, sous-lieutenant et officier de santé, 2.
+
+À chaque sous-officier ou Mamelouck, 1.
+
+Les maîtres tailleur, bottier et armurier ne seront point montés, ainsi
+que les enfants et les réfugiés.
+
+Art. XVII.--Le Ministre de la Guerre donnera des ordres pour qu'il soit
+fourni, des arsenaux de la République, l'armement prescrit, aux
+sous-officiers et Mameloucks. Il en donnera aussi pour l'établissement
+des casernes et des corps de garde qu'ils doivent occuper.
+
+.......................
+
+Art. XX.--Le ministre de la Guerre, le directeur de l'administration de
+la Guerre et du Trésor public sont chargés de l'exécution du présent
+arrêté.
+
+ Le premier Consul. _Signé_ BONAPARTE.
+
+ Par le premier Consul, le secrétaire d'État. _Signé_ HUGUES B.
+ MARET.
+
+ Le Ministre de la Guerre. _Signé_ BERTHIER.
+
+ * * * * *
+
+ Du 25 Germinal an X (15 avril 1802).
+
+Bonaparte, Premier Consul de la République.
+
+Arrête que les officiers ci-dessous dénommés seront employés, chacun
+dans son grade, à l'escadron des Mameloucks.
+
+ PREMIÈRE COMPAGNIE
+
+Ibrahim, capitaine.
+Jean Renno, lieutenant.
+Chahin, lieutenant en second.
+Soliman, sous-lieutenant.
+
+ DEUXIÈME COMPAGNIE
+
+Saloume Sahahoubé, capitaine.
+Daoud Habaïby, lieutenant.
+Elias Messad, lieutenant en second.
+Abdallah Dasbonne, sous-lieutenant.
+
+Les trois officiers composant l'état-major de l'escadron, sont:
+
+Charles Delaitre, capitaine quartier-maître.
+Édouard Colbert, capitaine adjudant-major.
+Mareschal, lieutenant instructeur.
+
+Mauban, officier de santé de 1re classe.
+
+Le Ministre de la Guerre est chargé de l'exécution du présent arrêté.
+
+ _Signé_ BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+Les Consuls de la République arrêtent:
+
+Article premier.--Il sera accordé une somme de seize cents francs à
+chaque sous-officier et cavalier mamelouck, pour son équipement,
+habillement, harnachement, y compris l'achat du cheval.
+
+Art. II.--Cette somme sera payée à l'effectif des hommes composant
+l'escadron, et d'après la revue de l'Inspecteur.
+
+Art. III.--Les Ministres de la Guerre, des Finances et du Trésor public,
+sont chargés de l'exécution du présent arrêté.
+
+ Le premier Consul.
+
+ _Signé_ BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+Les Consuls de la République arrêtent:
+
+Article premier.--Il sera accordé une gratification de dix-huit cents
+francs à chacun des officiers de l'escadron des mameloucks.
+
+Art. II.--Cette somme sera payée à l'effectif, d'après la revue de
+l'Inspecteur.
+
+Art. III.--Les Ministres de la Guerre, des Finances et du Trésor public
+sont chargés de l'exécution du présent arrêté.
+
+ Le premier Consul.
+
+ _Signé_ BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+MINISTÈRE DE LA GUERRE
+
+_Dépôt des réfugiés. Récapitulation de l'effectif
+au 1er avril 1811_.
+
+Réfugiés: 8 de 1re classe.
+-- 18 de 2e --
+-- 108 de 3e --
+-- 297 de 4e --
+ ---
+Réfugiés: 431 payés à Marseille.
+-- 27 payés à Paris (1 à Corfou).
+ ---
+Effectif: 458
+ ===
+
+ * * * * *
+
+_État nominatif des vieillards, femmes et enfants de familles
+mameloucks, réfugiées en France, avec le tarif du traitement qui leur
+est accordé._
+
+_10 mai 1811._
+
+1. Abou Kralil, 1800.
+2. Samain Ibrahim, 1800.
+3. Couroulous, 900.
+4. Anna Cousty, 900.
+5. Abon Ebbé Ramalaoué, 900.
+6. Joseph Caphtini, 900.
+7. Ibrahim Samain, 900.
+8. Ouardé, femme du capitaine Saloume, 900.
+9. Marianna, femme du capitaine Ibrahim, 900.
+10. Sarra, femme du lieutenant Daoud, 900.
+11. Enné, femme de Samain Ibrahim, 900.
+12. Sadda, femme d'Ibrahim Samain, 900.
+13. Alloÿ, femme de Couroulous, 900.
+14. Almas, femme d'Ibrahim Habaïby. 900.
+15. Lucie, femme de Seliman, 900.
+16. Marie-Anne, femme de Guirguès Elbateloy, 900.
+17. Angélique, femme de Guirguès Koury, 900.
+18. Marie, femme d'Anna Selladar, 900.
+19. Madelaine, femme de Pierre Gayardelle, 900.
+20. Zarra, mère d'Antoine et Pètre Ayache, 900.
+21. Anna, femme de Joseph Hermany, 900.
+22. Maria, négresse, 900.
+23. Ouardé, fille d'Enné, 900.
+24. Catherine, fille de Madelaine, 900.
+25. Maria, fille de Tannos Zoumero, 450.
+26. Céleste, fille de Madelaine, 900.
+27. Maria, petite fille de Pillador, 450.
+28. Michel, garçon d'Anna, 450.
+29. Baptiste, garçon de Madeleine, 450.
+30. Raol, garçon d'Ibrahim, 450.
+31. Joseph, garçon d'Almas, 450.
+32. lbrahim, garçon du chef d'escadrons Hamaouy, 450.
+33. Habaïby, garçon du chef de brigade.
+34. Ouardé, fille du chef d'escadron Hamaouy.
+35. Chanine, fille du chef de brigade.
+36. Mazonne, fille du même.
+
+_Résultat:_
+
+2 vieillards à 1.800 3.600
+5 autres à 900 4.500
+15 femmes à 900 13.500
+2 filles à 900 1.800
+3 autres à 450 1.350
+4 garçons à 450 1.800
+2 autres.
+3 filles.
+ -------
+ Total 26.550
+
+Certifié conforme. Le Secrétaire d'État, _Signé:_ HUGUES B. MARET.
+
+Le ministre de la Guerre, _Signé:_ ALEX. BERTHIER.
+
+
+
+
+_État nominatif des réfugiés égyptiens qui réclament la bienveillance du
+Premier Consul pour être compris à la suite de l'escadron des
+Mameloucks, avec le traitement qu'il voudra bien désigner ci-après_.
+
+Marie Solon, femme de Petro Sera, Mamelouck, mariée le 1er Nivôse an XI,
+n'a touché aucun traitement depuis son arrivée en France, 1 fr. 50.
+
+Joseph Ibrahim, fils du capitaine Ibrahim, porté à la dernière solde, né
+à Melun le 20 nivôse an XI. 0 fr. 62-1/2.
+
+Joseph, fils de Lucie, femme égyptienne réfugiée, portée à la
+demi-solde, né à Melun le 11 vendémiaire an XI, 0 fr. 62-1/2.
+
+Hélène Baraka, égyptienne, femme du citoyen Dargevel. Elle réclame le
+traitement accordé aux autres femmes; elle n'en a touché aucun depuis
+son arrivée en France, pour elle ni pour son fils Théodore Baraka, 2 fr.
+50.
+
+Joubran Hamaouy, fils du chef d'escadron Hamaouy. Venant en France, il
+ne touchera son traitement que lors de sa présence à Melun. 1 fr. 50.
+
+Izakarus, prêtre grec réfugié, ayant rendu d'importants services à
+l'armée française et ayant sauvé plusieurs militaires de cette nation,
+lors de l'insurrection de Naples. Il est porteur de certificats qui
+attestent ses droits à la bienveillance du gouvernement, 2 fr. 50.
+
+Hélène Renno, mère de Jouane Renno, lieutenant dans l'escadron de
+Mameloucks. Hélène Renno a été forcée de quitter Saint-Jean d'Acre après
+la mort de son mari, récemment massacré par Djezzar Pacha, dont il était
+médecin. Elle est à Marseille. Son fils réclame pour elle une pension,
+comme réfugiée égyptienne, 2 fr. 50.
+
+Anna Kassis, prêtre grec employé momentanément à la commission des Arts.
+Il ne jouira de son traitement qu'au moment où il cessera d'être employé
+à cette commission et qu'il sera présent à Melun, 1 fr. 50.
+
+Michel Abeyde, négociant syrien de Saint-Jean d'Acre. N'ayant point été
+en Égypte, obligé de quitter Naples où tous ses biens ont été confisqués
+sur le soupçon d'être agent secret du gouvernement français, il réclame
+un traitement pour subsister. Les pièces à l'appui de la demande ont été
+présentées au Conseil d'administration du corps et attestent
+suffisamment ses droits, 1 fr. 25.
+
+Jouanne, fils du lieutenant Daoud, né le 21 messidor an XI, pour lequel
+on réclame la demi-solde, 0 fr. 62-1/2.
+
+Marie, fille de Séraphine, brigadier mamelouck, née le 4 Thermidor an
+XI, pour laquelle on réclame la demi-solde, 0 fr. 62-1/2.
+
+Marianne Aflisa, mingrélienne, ci-devant esclave d'Ibrahim bey, revenue
+avec la veuve du général de brigade Galbaut, n'a perçu aucun traitement
+depuis son arrivée en France. Elle ne jouira de celui qui lui sera
+accordé que lors de sa présence à Melun, 1 fr. 62-1/2.
+
+Ayoubé, fils du chef de brigade Jacob, né le 6 fructidor an XI, pour
+lequel il réclame la demi-solde, 0 fr. 62-1/2.
+
+Anne, fille du capitaine Ibrahim, née le 2 frimaire an XII, pour
+laquelle il réclame la demi-solde, 0 fr. 62-1/2.
+
+Hélène, fille de Barthélemy, Mamelouck, née le 17 frimaire an XII, pour
+laquelle il réclame la demi-solde, 0 fr. 62-1/2.
+
+Constantin, fils d'Ibrahim, Marie, fille de Joseph Riche, enfants nés du
+1er au 16 pluviôse an XII, 0 fr. 62-1/2.
+
+Vu, bon à faire solder conformément au présent tableau.
+
+Paris, le 13 pluviôse an XII de la République (3 février 1804.)
+
+ Le Premier Consul.
+
+ _Signé_ BONAPARTE.
+
+ Par le premier Consul, le secrétaire d'État.
+
+ _Signé_ HUGUES B. MARET.
+
+ Le Ministre de la Guerre.
+
+ _Signé_ ALEX. BERTHIER.
+
+ * * * * *
+
+Bonaparte, premier consul de la République, arrête:
+
+Le citoyen Rapp, chef de brigade, est nommé chef de brigade du 7e
+régiment de hussards, en remplacement du citoyen Marisy, nommé général
+de brigade.
+
+Le citoyen Dupas, adjudant supérieur du palais, est nommé chef de
+brigade de l'escadron des Mameloucks. en remplacement du citoyen Rapp.
+
+Le Ministre de la Guerre est chargé de l'exécution du présent arrêté.
+
+ _Signé_ BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+ GARDE DES CONSULS. CONTRÔLE.
+
+ CORPS DES MAMELOUCKS
+
+_État-major_.
+
+Dupas, commandant.
+Colbert, capitaine adjudant major.
+Delaitre, capitaine quartier-maître.
+Maréchal, lieutenant instructeur.
+Mauban, officier de santé de 1re classe.
+
+_Compagnies_.
+
+Capitaines: 1re compagnie, Ibrahim. 2e compagnie, Saloume Sahahoubé.
+
+Lieutenants en premier: 1re compagnie, Renno. 2e compagnie, Habaïby.
+
+Lieutenants en second: 1re compagnie, Chahin, 2e compagnie, Massad.
+
+Sous-lieutenants: 1re compagnie, Soliman. 2e compagnie, Abdallah.
+
+ * * * * *
+
+ 3 Nivôse an XII (25 décembre 1803).
+
+Bonaparte, premier Consul de la République, arrête:
+
+Article premier.--L'escadron des Mameloucks ne formera plus qu'une
+compagnie qui sera sous les ordres du colonel des Chasseurs à cheval de
+la Garde.
+
+Art. II.--Cette compagnie sera composée de:
+
+1 capitaine commandant, 1 adjudant sous-lieutenant, 1 chirurgien-major,
+1 artiste vétérinaire, 1 maître sellier, 1 maître tailleur, 1 maître
+bottier, 1 maître armurier, français.
+
+2 capitaines, 2 lieutenants en premier, 2 lieutenants en second, 2
+sous-lieutenants mameloucks.
+
+1 maréchal des logis chef français, 8 maréchaux des logis, dont 2
+français, 1 fourrier français, 10 brigadiers dont 2 français, 2
+trompettes, 2 maréchaux-ferrants, 85 mameloucks français.
+
+Art. III.--Les vieillards, les femmes et enfants de la même nation,
+réfugiés près de cette compagnie, recevront, sur la revue de
+l'Inspecteur aux revues de la Garde, les secours qui leur ont été
+accordés, et dont l'état nominatif sera arrêté par le premier Consul.
+
+Art. IV.--Tous les hommes hors d'état de service qui se trouvent dans
+l'escadron, seront portés sur le tableau des réfugiés et traités comme
+eux.
+
+Les uns et les autres recevront, en outre, la masse d'hôpital.
+
+Art. V.--Le Conseil d'administration des Chasseurs à cheval est chargé
+de la comptabilité de cette compagnie.
+
+Art. VI.--Les masses et la solde des Mameloucks seront les mêmes.
+
+Art. VII.--Les fonds provenant de l'ancienne administration des
+Mameloucks seront versés dans la caisse des Chasseurs à cheval, et tous
+les registres et papiers appartenant à cet escadron seront remis entre
+les mains du quartier-maître, trésorier, après que la comptabilité aura
+été vérifiée par l'Inspecteur aux revues.
+
+Art. VIII.--Les officiers français de cette compagnie pourront porter
+l'uniforme bleu, avec l'aiguillette, quand ils ne seront point de
+service, ou à la tête de leur troupe, tel qu'il leur a déjà été permis
+de le porter.
+
+Art. IX.--Le citoyen Maréchal, adjudant major, instructeur de l'escadron
+des Mameloucks, sera employé dans la ligne, ou dans un des états-majors
+de l'armée.
+
+Art. X.--Le citoyen Delaitre, capitaine de l'escadron des Mameloucks,
+est nommé capitaine commandant la nouvelle compagnie.
+
+Art. XI.--Le citoyen Rouyer, adjudant sous-officier des Mameloucks, est
+nommé adjudant sous-lieutenant.
+
+Art. XII.--Le Ministre de la Guerre est chargé de l'exécution du présent
+arrêté.
+
+ Le premier Consul.
+
+ _Signé_ BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+ 15 avril 1806.
+
+Art. I.--La Garde impériale sera composée de:
+
+· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
+
+Art. XIII.--Il y aura une compagnie de Mameloucks attachée au régiment
+des Chasseurs à cheval de la Garde.
+
+Les réfugiés Mameloucks qui sont à Melun seront envoyés à Marseille, où
+ils jouiront des mêmes avantages et seront payés de la même manière que
+par le passé.
+
+Cette compagnie de Mameloucks sera composée de:
+
+1 chef d'escadrons, commandant. |
+1 capitaine instructeur |
+1 adjudant lieutenant en second |
+1 porte-étendard lieutenant en second |
+1 chirurgien-major |
+1 artiste vétérinaire | _français_.
+1 maître sellier |
+1 maître armurier |
+1 maître bottier |
+1 maître tailleur |
+1 brigadier trompette |
+2 capitaines.
+2 lieutenants en premier.
+4 lieutenants en second.
+1 maréchal des logis chef, _français_.
+8 maréchaux des logis, dont 2 _français_.
+1 fourrier français.
+4 porte-queue.
+12 brigadiers, dont 2 _français_.
+109 Mameloucks.
+4 trompettes _français_.
+2 maréchaux-ferrants _français_.
+
+ * * * * *
+
+ Au palais des Tuileries, le 29 janvier 1813
+
+Napoléon, empereur des Français, etc.
+
+Nous avons décrété et décrétons ce qui suit:
+
+Article premier.--Le cadre actuel de la compagnie des Mameloucks de
+notre Garde formera celui d'un escadron de même arme, et au complet de
+250 hommes.
+
+Art. 2.--L'escadron sera porté au complet par des hommes désignés à cet
+effet sur le dixième de ceux offerts par les départements de l'Empire,
+et qui doivent être choisis pour le recrutement des Chasseurs à cheval
+de notre Garde.
+
+Art. 3.--Tous les Mameloucks qui font actuellement partie de la
+compagnie, et ceux ayant les qualités requises qui seront choisis dans
+la cavalerie de l'armée, pour le recrutement, jouiront de la solde
+actuelle des Mameloucks et seront désignés sous le nom de _premiers
+Mameloucks_.
+
+Art. 4.--Les Mameloucks provenant du recrutement offert par les
+départements seront désignés sous le nom de _seconds Mameloucks_. Ils ne
+toucheront que la solde de la cavalerie de la ligne, avec le supplément
+accordé aux troupes de la garnison de Paris.
+
+Art. 5.--Notre ministre de la Guerre est chargé du présent décret.
+
+ _Signé_: NAPOLÉON.
+
+ Par l'Empereur, le Ministre Secrétaire d'État.
+
+ _Signé_: Comte DARU.
+
+ Le ministre de la Guerre,
+
+ _Signé_: Duc de FELTRE.
+
+ * * * * *
+
+ AN 1813. GARDE IMPÉRIALE. MAMELOUCKS
+
+
+_Tarif des matières employées à la confection des effets d'habillement,
+d'équipement, etc., à fournir à chaque Mamelouck, lors de son admission
+au corps, avec l'indication du prix et la durée de chacun de ces
+effets._
+
+_Yaleck de drap._--Drap de diverses couleurs, seconde qualité (première
+qualité pour sous-officier). Toile blondine. Boutons à grelots. Soutache
+en laine (en laine et or pour sous-officier et trompette). Tresse plate
+(_Idem_). Ganse carrée (_Idem_). Façon: 41 fr. 33.
+
+On emploie, en plus, 1m,38 en or de dix lignes pour sous-officier chef,
+0m,65 _idem_ pour sous-officier ordinaire, 0m,48 _idem_ pour maréchal
+ferrant, 1m,38 _idem_ en laine pour brigadier.--Durée: trois ans.
+
+_Fermelet._--Drap écarlate, 1re qualité, blicourt de diverses couleurs,
+ganse carrée en laine (en or et laine pour sous-officier et trompette),
+soutache _idem_ (22m,52 en or et laine pour sous-officier et trompette),
+bouton à grelots, façon: 29 fr. 02.--Durée: trois ans.
+
+_Charoual._--Drap amarante de seconde qualité, toile écrue, basane
+rouge, tresse de 0m,054 pour coulisse, ganse carrée en laine (en or et
+laine pour sous-officier et trompette), tresse plate en laine (_Idem_),
+façon: 75 fr. 85.--Durée: trois ans.
+
+_Bonnet de police._--Drap bleu impérial troisième qualité (deuxième
+qualité pour sous-officier, bleu de ciel troisième qualité pour
+trompette), drap cramoisi deuxième qualité (première qualité pour
+sous-officier), toile écrue (0m,24 toile blondine pour sous-officier),
+galon en laine de 0m,034 (en or de dix lignes pour sous-officier),
+croissant (en or pour sous-officier), cordonnet rond en laine (en or et
+laine pour sous-officier), gland en laine (en or et laine pour
+sous-officier), façon: 8 fr.14.--Durée: dix-huit mois.
+
+_Pantalon d'écurie._--Drap gris de quatrième qualité, toile écrue,
+boutons d'os, basane noire, façon: 16 fr. 93-1/3.--Durée: dix-huit mois.
+
+_Gilet d'écurie._--Drap bleu de troisième qualité (bleu de ciel pour
+trompette), toile écrue, gros boutons, façon: 25 fr. 40.--Durée:
+dix-huit mois.
+
+_Manteau._--Drap gris de quatrième qualité, garnitures de brandebourgs,
+ruban gris, toile forte d'Abbeville, façon et trois agrafes: 78 fr.
+42.--Durée: six ans.
+
+_Pantalon de treillis._--Toile écrue, treillis de trois quarts, boutons
+d'os, peau de veau pour sous-pieds, façon: 7 fr. 64.--Durée: dix-huit
+mois.
+
+_Ceinture._--Ray de castor bleu ou maroc, frange bleue, façon: 11 fr.
+61.--Durée: dix-huit mois.
+
+1 cahouk garni, 27 fr. Durée: trois ans.
+
+1 schal blanc compris dans le cahouk, 4 fr. 50. Durée: dix-huit mois.
+
+1 schal de couleur, 4fr. 50. Durée: dix-huit mois.
+
+1 plumet, compris dans le cahouk, 1 fr. 50. Durée: dix-huit mois.
+
+1 étui de plumet, compris dans le cahouk, 0 fr. 50. Durée: dix-huit
+mois.
+
+1 couvre cahouk, compris dans le cahouk, 3 fr. 75. Durée: dix-huit mois.
+
+2 paires de bottes, 36 fr. Durée: un an.
+
+1 cordon de sabre, 12 fr. Durée: deux ans.
+
+1 kobourg avec son cordon, 15 fr. Durée: quatre ans.
+
+1 paire de gants de daim, 3 fr. 75, (3 fr. en mouton façon de daim).
+Durée: dix-huit mois.
+
+1 porte-carabine garni, 7 fr. Durée: quatre ans.
+
+1 porte-giberne, 4 fr. 50. Durée, quatre ans.
+
+1 giberne, 4 fr. 50. Durée: quatre ans.
+
+1 couvre-platine, 3 fr. Durée: trois ans.
+
+2 paires d'éperons, 5 fr. Durée: trois ans.
+
+1 cordon de pistolets, 3 fr. Durée: deux ans.
+
+1 selle garnie et équipée, 78 fr. 70. Durée: six ans.
+
+1 paire d'étriers, 24 fr. Durée: six ans.
+
+1 bride et ses rênes. 9 fr. Durée: six ans.
+
+1 filet en cuir, 3 fr. Durée: six ans.
+
+1 filet en laine, 5 fr. Durée six ans.
+
+1 licol de parade et longe, 4 fr. 50, Durée: quatre ans.
+
+1 licol d'écurie et longe, 5 fr. Durée: trois ans,
+
+1 surfaix en cuir, 6 fr. Durée: quatre ans.
+
+1 martingale, 1 fr. 30, Durée: trois ans.
+
+1 mors de bride, 9 fr. Durée: six ans.
+
+1 caveçon, 7 fr. Durée: trois ans.
+
+1 montant de caveçon, 1 fr. Durée: trois ans.
+
+1 bridon d'abreuvoir, 3 fr. 50. Durée: trois ans.
+
+1 botte de carabine, 2 fr. 50. Durée: quatre ans.
+
+1 couverture de laine, 10 fr. Durée: six ans.
+
+1 sac à avoine, 3 fr. 14. (Première mise).
+
+1 musette complète, 6 fr. 45. (Première mise; on remplace celle qui a
+servi à panser un cheval farcineux).
+
+2 mouchoirs de poche, 1 fr. 50. (_Idem_).
+
+1 baguette de carabine en fer et à grenadière, 1 fr. 75. Durée: quatre
+ans.
+
+1 sabre, 1 carabine, 1 paire de pistolets d'arçon, 1 paire de pistolets
+de ceinture, 1 hache, 1 masse, 1 poignard, 1 maillet, 1 dragonne en
+cuir, fournis par le gouvernement.
+
+_Pelisse de sous-officier._--Drap bleu impérial seconde qualité, toile
+blondine, toile écrue, toile forte, flanelle pour doublure, gros boutons
+(2 douzaines), moyens boutons (6 douzaines), olive en laine jaune, ganse
+carrée _id._, cordon _id._, soutache _id._, tresse plate _id._, bordure
+noire (en agneau), galon en or de 0m,023, façon, 73 fr. 46. Durée: trois
+ans.
+
+_Pantalon en matelot._--Drap bleu impérial 2e qualité, toile blondine,
+façon, 42 fr. 08. Durée: trois ans.
+
+_Habit à la française._--Drap bleu impérial 2e qualité, serge blanche,
+toile blondine, toile écrue, toile forte, galon en laine de 0m,009,
+tresse plate, or et laine pour sous-officier et trompette, gros boutons,
+petits boutons, aiguillette et trèfle (en or et laine pour sous-officier
+et trompette), garniture de croissant (en or pour sous-officier), façon,
+67 fr. 53. Durée: deux ans.
+
+_Gilet rouge uni._--Drap cramoisi, 1re qualité, tricot écru, serge
+blanche, toile écrue, petits boutons, façon, 24 fr. 91. Durée: deux ans.
+
+_Hongroise unie._--Drap bleu impérial 2e qualité, toile blondine, façon,
+33 fr. 20. Durée: dix-huit mois.
+
+_Pantalon garni en basane._--Drap bleu impérial 2e qualité, drap
+cramoisi 2e qualité, toile écrue, boutons massifs, basane noire, façon,
+45 fr. 04. Durée: dix-huit mois.
+
+_Redingote de sous-officier._--Drap bleu impérial 2e qualité, toile
+blondine, galon en or de 0m,023, gros boutons sur bois, petits boutons
+sur bois, façon, toile forte, 85 fr. 33. Durée: deux ans.
+
+_Porte-manteau._--Drap cramoisi, drap bleu 3e qualité, treillis de trois
+quarts de large, galon vert de 0m,027, façon et cache-éperons, 22 fr.
+66. Durée: quatre ans.
+
+_Housse de drap._--Drap bleu 3e qualité, treillis de trois quarts, galon
+cramoisi de 0m,034, frange _idem_, façon et entre-jambes, 43 fr. Durée:
+trois ans.
+
+Prix total par effet: 1050 fr. 03.
+
+ _Additions._
+
+Trompette, 39 fr. (l'embouchure seule coûte 3 fr.).
+
+Cordon de trompette, 17 fr.
+
+Totaux généraux: 1106 fr. 03.
+
+Arrêté par nous, membres composant le conseil d'administration en
+séance.
+
+À Paris, le quinze décembre mil huit cent douze.
+
+ PERRIER, MENEBACQ, BLANDIN.
+
+ Vu par le sous-inspecteur aux revues.
+
+ Paris, le 30 septembre 1817.
+
+ LASALLE.
+
+ * * * * *
+
+LISTE DES MAMELOUCKS DE LA GARDE
+
+ORIGINAIRES D'ORIENT
+
+Le «Registre matricule» des Mameloucks de la Garde impériale, conservé
+aux Archives administratives de la Guerre, ne contient pas moins de 582
+noms. La liste en a été dressée en 1816 et close à Paris, le 25 mai de
+la même année, par le sous-inspecteur aux revues, Lasalle.
+
+Nous en avons extrait les noms et états de services des Mameloucks nés
+en Orient, laissant de coté les Européens qui, d'ailleurs, n'ont guère
+commencé à faire partie de ce corps qu'en 1809.
+
+Comme, à peu d'exceptions près, elle ne contient que des noms de
+soldats, de brigadiers et de sous-officiers, nous avons dû recourir aux
+dossiers personnels des officiers, pour y trouver leurs états de
+services.
+
+Même ainsi, nous ne pouvions nous flatter d'avoir dressé une liste
+complète des Mameloucks d'Orient, et nous avons dû consulter d'autres
+documents pour combler, au moins en partie, les lacunes du registre.
+
+Chaque fois qu'il a été possible de le faire, nous avons reproduit en
+abrégé: 1° La date de naissance; 2° Le lieu de naissance; 3° La date de
+l'entrée au service, ou celle de l'admission dans le corps des
+Mameloucks; 4° Les campagnes; 5° Les blessures; 6° Les promotions et
+décorations; 7° La date de la mort ou de l'admission aux réfugiés de
+Marseille.
+
+N. B.--Nous avons imprimé, avec l'orthographe du registre, les noms des
+villes qu'il ne nous a pas été possible d'identifier.
+
+Abdalker.--Né en 1788. Darfour (Afrique). Admis 1810[115]. Marseille,
+1813[116].
+
+Abdallah (Abel).--Benout (Égypte). Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811,
+1813.
+
+Abdallah Mansour.--1774. Jaffa (Syrie). An VIII. Marseille, an XII[117].
+
+Abdallah, nègre.--Darfour (Afrique). Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811,
+1813. Mort à Mayence, 1813.
+
+Abdallah Dasbonne.--1776. Bethléem. Guide interprète à l'état-major de
+l'armée d'Orient, an VI; sous-lieutenant, an X; lieutenant, an XIV;
+capitaine instructeur, 1811; chef d'escadrons au corps des chevau-légers
+lanciers, 1814; officier d'ordonnance du général Boyer à Oran, 1831;
+commandant de la place d'Arzew, 1833; retraité, 1835. Campagnes: Ans VI,
+VII, VIII, IX, XII, XIII, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812,
+1813, 1814, 1830 (comme interprète), 1831, 1832, 1833. Blessé à
+Héliopolis, an VII; à Eylau (1807); à Altenbourg, d'un coup de lance à
+la poitrine en sauvant la vie au colonel Kirmann; à Weimar (1813); à
+Hanau (1813). Chevalier de la légion d'honneur, 1804; officier, 1832;
+chevalier de Saint-Louis, 1815. Doté de 500 francs, 1808.
+
+Abdé Faraggie.--An VIII. Aux réfugiés, an X.
+
+Abdelmalek Assat.--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. En
+arrière sans nouvelles, décembre 1812.
+
+Abdelmalek (Ibrahim).--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811.
+
+Abou Embar.--1779. Chefa-Omar (Syrie). An VIII. Brigadier, an X. Mort à
+Varsovie, 1807.
+
+Abou Sahoud.--1780. Le Caire. Entré au service, an X. Aux réfugiés,
+1806.
+
+Abouagini (Anna).--1777. Nazareth (Syrie). An VII. Campagnes: Ans VII,
+VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808. 1809, 1810, 1811. Aux réfugiés, 1813.
+
+Abouguine (Anna).--1777. Saïd (Égypte). Admis, 1809. Campagnes: 1810,
+1811. Marseille, 1813.
+
+Aboukas (Guirguès).
+
+Abouranem Asef.--1777. Biscant. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Abouskaus (Guirguès).--1775. Bethléem. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Akaoui Boulous.--1776. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Akel. (François).--1761. Damann (Syrie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Akel (François).--1761. Marseille, 1806. Maréchal des logis.
+
+Alabi (Abdallah).--1766. Alep (Syrie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Alabi (Antoine).--1778. Siout (Égypte). An X. Campagnes: An XIV, 1806,
+1807, 1808, 1809, 1810, 1811. D'après le jugement du tribunal de
+première instance de Melun du 22 octobre 1812, ce militaire se nomme
+Avad (Antoine), fils d'Antoine Avad et dame Hannoné, ne le 15 août 1781,
+dans la Haute-Égypte. Brigadier, 1807. Marseille, 1811.
+
+Alabi (Guirguès).--1783. Alep (Syrie). An VIII. Marseille, an XII.
+
+Alabi (Michel).--1781. Latakieh (Syrie). Entré au service le 4 ventôse,
+an X. Aux réfugiés, 1806.
+
+Alak (Pétrus).--1775. Jérusalem. An VIII. Mort à Madrid, le 24 janvier
+1809.
+
+Ali.--An VIII. Campagnes: Ans VIII, IX, XIV, 1806, 1807. Rayé pour
+longue absence, 1813.
+
+Ali Alchéri.
+
+Ali Assenne.--Le Caire. Admis, 1808. Marseille, 1811.
+
+Ali, nègre.--1778. Darfour (Afrique). Admis, an X. Campagnes: An XIV,
+1806, 1807. Blessé à Eylau (1807). Marseille, 1813.
+
+Amont (Anna).--1742. Bethléem. An VIII. Réformé, an X.
+
+Amont (Guirguès).--1776. Bethléem. An VIII. Réformé, an X.
+
+Amont Issa.--1789. Bethléem. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Amont Issa.--Bethléem. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. Congédié,
+1814.
+
+Anastaci Angély.--1781. Le Caire. Admis, an X, Campagnes: An XIV, 1806,
+1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813. Prisonnier à Leipsig (1813).
+Maréchal des logis, 1813. Rayé le 31 décembre 1813, pour longue absence.
+
+Anastaci Jouanny.--1777. Lunemoussy (Asie). Admis, an X. Campagnes: An
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Porte-queue[118], 1809.
+Congédié, 1814.
+
+Angély (Michel).--Alep (Syrie). Admis, 1808. Campagnes: Ans VII, VIII,
+IX, X, 1810, 1811, 1812, 1813, 1814. Blessé deux fois en Égypte.
+Brigadier, 1813.
+
+Annanagar Géorgie.--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811, 1812.
+Prisonnier, 11 octobre 1812.
+
+Annette.--1776. Salihieh (Égypte). Admis, 1813.
+
+Arménie Bogdassar.--1775. En Arménie. An VIII. Campagnes: Ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Porte-queue. Brigadier le 12
+avril 1811.
+
+Arménie (Jacob).--1776. En Arménie. An VIII. Mort à l'hôpital de Melun,
+le 30 thermidor, an XII.
+
+Arménie (Joseph).--1759. En Arménie. An VIII. Réformé, an X.
+
+Arménie (Joseph, le petit).--1781. En Arménie. An VIII. Marseille, 1808.
+
+Arménie Ouannis.--1781. Suchue (Arménie)[119]. An VII. Campagnes: Ans
+VIII, IX, X, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Blessé d'un coup
+de lance, le 29 ventôse, an VIII, à la bataille de Matarieh; d'un coup
+de feu à la tête, le 11 frimaire, an XIV, à Austerlitz; de quatre coups
+de sabre sur la tête, le 29 décembre 1808, à l'affaire de Benavente
+(Espagne). Légionnaire, du 14 mars 1806. Maréchal des logis, 1809.
+Marseille, 1813.
+
+Arménie Ouannis, le grand.--1778. En Arménie. An VIII. Marseille, an
+XII.
+
+Arménie Ouannis, le petit.--1782. En Arménie. An VIII. Marseille, 1808.
+
+Arménie Tunis.--1781. Chuchi[120] (Arménie). Campagnes: Ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. En arrière à la retraite de
+Moscou (1812). Légionnaire, du 14 mars 1806. Maréchal des logis.
+
+Assiouti (Ibrahim).--Siout (Égypte). Admis, 1808. Marseille, 1809.
+
+Ataya (Joseph).--1779. Damas (Syrie). An VIII. Réformé, an XIII.
+
+Atoulis Kralil.--1778. Jossa (Syrie). An VIII. Campagnes: Ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810. Tué en Espagne, le 3 mars 1810.
+
+Atte-Hiry (Ali).--1781. Damiette. An X. Marseille, an XII.
+
+Ayache (Antoine).--1784. Alexandrie (Égypte). An VIII. Campagnes: Ans
+VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Congédié, 1814.
+
+Ayache (Pietro).--1790. Alexandrie (Égypte). An VIII. Réformé, an X.
+
+Ayache (Pietro).--1790. Alexandrie (Égypte). Admis, 1808. Campagnes:
+1810, 1811. Congédié, 1814.
+
+Ayoub (Gaspard-Joseph).--1791. Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810,
+1811, 1812, 1813, 1814, 1815. Blessé d'un coup de feu et d'un coup de
+lance à l'affaire de Pradanos (Espagne). Passé au dépôt, 1814. Maréchal
+des logis, 1814.
+
+Ayoub (George).--1781. Marseille, 1806.
+
+Ayoub (Jacques).--Admis, 1809. Marseille, 1809.
+
+Ayoubé.--1782. Romeh (Syrie). Admis, An XI. Marseille, an XII.
+
+Azaria, le grand.--1782. Théplis[121] (Arménie). An VIII. Campagnes: Ans
+VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809,1810, 1811, 1813, 1814. Blessé
+d'un coup de feu qui lui a traversé le corps. Maréchal des logis, 1807.
+
+Azaria, le petit.--1787. Karabak (Géorgie). An VIII. Campagnes: Ans
+VIII, IX, XII, XIII, XIV, 1806, 1807, 1808. Légionnaire, 1806.
+Lieutenant, 1807. Tué à Benavente, 1808. Doté de 500 francs, 1808.
+
+Babagenni Constanti.
+
+Bagdoune Moustapha.--1777. Bagdad (Arménie). An VIII. Campagnes: ans
+VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1813. Tué à l'affaire
+de Dresde, le 27 août 1813.
+
+Bagdoune (Séraphin).--1784. Saint-Jean d'Acre. An VIII. Campagnes: ans
+VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809,1810, 1811, 1812, 1813, 1814,
+1815. Cassé brigadier, an XIII. Réintégré, an XIV. Maréchal des logis,
+1806. Lieutenant de Jeune Garde, 1813. Légionnaire du 14 mars 1806[122].
+
+Baraka (Adrien).--1788. Darfour (Afrique). Admis par décision du
+Ministre de la Guerre, 1811. En arrière sans nouvelles, décembre 1812.
+
+Baraka Boulous.--1786. Alexandrie (Égypte). An VII. Campagnes: ans VII,
+VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812. Blessé d'un
+coup de sabre à la main droite, à Eylau; d'un coup de baïonnette à la
+poitrine, à Wagram; a perdu cinq doigts du pied gauche par la
+congélation, en Russie (1812). Marseille, 1812.
+
+Barbarie. (Michel).--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811, 1812.
+Congédié, 1814.
+
+Baroume (Guirguès).--1775. Ramleh (Syrie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Barouti Elias.--1769. Barouti (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806. Marseille, 1808. Brigadier.
+
+Barré Géorgie.--Le Caire. Admis, 1808. Marseille, 1809.
+
+Barsoum Saad.--1770. Le Caire (Égypte). An VIII. Marseille, an XII.
+
+Captini (Joseph).--1761. Marseille, 1806.
+
+Carme Dahoud.--1771. Coiftre (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1810, 1811. Porté déserteur le 1er janvier 1809.
+Rentré à la Réole, le 11 janvier 1810, réintégré ledit jour. Ce
+militaire s'était égaré en Espagne, depuis le 1er janvier 1809, jusqu'au
+11 janvier 1810, époque qu'un détachement de son corps passa à la Réole.
+
+Chahin.--1776. Tiflis (Géorgie). Lieutenant dans la compagnie des
+Mameloucks formée en Égypte par le général Bonaparte, an VIII;
+capitaine, 1813. Campagnes: ans IX, XII, XIII, XIV, 1806, 1807, 1808,
+1809, 1810, 1811, 1812, 1813. A reçu 35 blessures, dont deux coups de
+feu, à Héliopolis; un coup de feu à Eylau; un coup de feu à la retraite
+de Madrid. A pris une pièce de canon et sauvé le général Rapp à
+Austerlitz et le chef d'escadrons Daumenée, à la retraite de Madrid.
+Chevalier de la légion d'honneur, An XII; officier, 1806; doté de 500
+francs. 1808. Mort à Melun, 1838.
+
+Chama Abdallah.--1770. Jaffa. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Chamé (Antoine).--1784. Le Caire (Égypte). An VIII. Blessé le 2 mai
+1808, à la révolution de Madrid, et mort le 16.
+
+Chamé Ayoub.--1779. Saint-Jean d'Acre (Syrie). An VIII. Campagnes: ans
+VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Légionnaire, 1806.
+Marseille, 1813.
+
+Chamé (Joseph).--1789. Jaffa (Syrie). An VIII. Congédié, 1814.
+
+Charaf Moussa.--1789. Le Caire. Admis, 1809. En arrière sans nouvelles,
+décembre 1812.
+
+Cherkès (George).--1780. Marseille, 1809.
+
+Cherkès Ouessain.--1787. En Circassie. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Chiré (Joseph).--1782. Malte. Admis, 1809. Campagnes: 1810, 1811.
+Déserté à l'ennemi en Espagne, le 12 juin 1811, avec armes et bagages.
+
+Chiré (Michel).--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811, 1812,
+1813, 1814. Déserté, 1814.
+
+Chirkoury (George).--1777. Constantinople. Admis, an X. Aux réfugiés,
+1806. Brigadier.
+
+Choki (Joseph).--1772. Ramleh. An VIII. Marseille, an XII. Brigadier.
+
+Choukralla (Gabriel).--Le Caire. Admis, 1808. Aux réfugiés, 1813.
+
+Choukralla Talout. Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. En
+arrière sans nouvelles, décembre 1812.
+
+Copthi Assat.--1781. Le Caire (Égypte). An VIII. Campagnes: ans VIII,
+IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. En arrière sans nouvelles,
+du 15 novembre 1812.
+
+Copthi Bradzous.--1784. Le Caire (Égypte). An VIII. Réformé, an X, et
+mis au rang des réfugiés.
+
+Couroulous.--1776. Marseille, 1806.
+
+Cova Manoli.--Toumba (Macédoine). Admis, 1808. Marseille. 1809.
+
+Daboussy (Joseph).--Le Caire. Admis, 1811. Congédié, 1814.
+
+Daboussy (Nicolas).--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. En
+arrière, décembre 1812.
+
+Daoud.--V. Habaïby Daoud.
+
+Dayan (Isaac).--1799. Tunis. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811, 1812.
+En arrière sans nouvelles, 1812.
+
+Demiky Manoly.--1777. Morée (Grèce). An VIII. Campagnes: Ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1814. Congédié, 1814.
+Brigadier.
+
+Dimetry Youanny.--1771. Leydza (Archipel). Admis, 1806. Blessé à Eylau
+(1807). Tué à Benavente, 1808.
+
+El-Akim (Antoine).--1762. Saint-Jean d'Acre (Syrie). An VIII. Réformé,
+an X.
+
+Elbachi (Guirguès).--1757. Damas (Syrie). An VIII. Réformé, An X, et mis
+au rang des réfugiés.
+
+Elbadjaly Aïd.--1776. Betzala. An VIII. Campagnes: Ans VIII, IX, XIV,
+1806, 1807, 1808, 1809. Marseille, 1811. Brigadier, 1807.
+
+Elfael Ratasse--1779. Chefa Omar. An VIII. Blessé d'un coup de feu au
+bras à Eylau, le 8 février 1807. Mort à l'armée le 3 mai 1807.
+Porte-queue, 1807.
+
+El-Fara (Nicolas).--1781. Le Caire (Égypte). An VIII. Marseille, an XII.
+
+Elias Massad.--1776. Ramleh (Égypte). Entré au service en qualité de
+lieutenant dans la 2e compagnie de Syriens formée par le général
+Bonaparte, an VIII. Lieutenant en second dans les Mameloucks de la
+Garde, an X. Lieutenant en 1er, 1807. Passé aux réfugiés égyptiens,
+1815. Capitaine au 2e chasseurs d'Afrique, 1831. Retraité, 1833.
+Campagnes: Ans VIII, IX, XII, XIII, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810,
+1811, 1812, 1813, 1814, 1815, 1832. Blessé, en Égypte, de deux coups de
+lance pendant une patrouille, An VIII; d'un éclat d'obus en 1813.
+Chevalier de la légion d'honneur, An XII; officier, 1814. Doté de 500
+francs, 1808. Retraité à Melun. 1815.
+
+Elias Moussa.--Ramleh. An VIII. Marseille, an XII.
+
+El-Kaouas Kralil.--1761. Bethléem. An VIII. Aux réfugiés, 1806.
+
+Emmanuel.--1777. Ramleh (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, XIV,
+1806. Marseille, 1808. Brigadier. 1807.
+
+Ergueri (Ibrahim).--1784. Le Caire (Égypte). An VIII. Campagnes: ans
+VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1813. Prisonnier le
+22 mai 1813; rentré le 24 avril 1815.
+
+Farabeb (Joseph).--1778. Damas. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Faraje Sera.--Darfour (Afrique). Admis, 1808. Marseille, 1809.
+
+Faragie, nègre.--1787. Laneck (Arabie). Admis, an X. Marseille, an XII.
+
+Fessal. (Guirguès).--1742. Barouti (Syrie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Fetal Riscalla.--Admis, an X. Chef tailleur.
+
+Francis Bouchera.--1781. Le Caire. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Gabrianne, nègre.--1780. En Abyssinie. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. En arrière sans nouvelles, du
+12 décembre 1812.
+
+Gayardel.--1772. Rabonsunove. An VIII. Aux réfugiés, 1806.
+
+Géorgie Cherkès.--1781. Tiflis (Géorgie). Admis, an X. Marseille, 1809.
+Maréchal des logis.
+
+Géorgie Moussaha.--1781. Négrélie. Admis, an X. Mort, an XIII.
+
+Géorgie (Nicole).--1778. Larmn (Natolie). Admis, an X. Campagnes: ans
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Congédié, 1814. Brigadier,
+1809.
+
+Géorgie Roustan.--1781. Tiflis (Géorgie). Admis, an X. Marseille, 1807.
+Maréchal des logis.
+
+Gourgui Daoud.--1720. Tiflis (Géorgie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Goury Elias.--1775. Laské (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807,1808, 1809. Marseille, 1811.
+
+Grec (Nicolas).--Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. En arrière sans
+nouvelles, décembre 1812.
+
+Guirbanne Ouannis.--1779. En Circassie. An VIII. Mort à Varsovie, le 13
+janvier 1807.
+
+Habaïby (Antoine).
+
+Habaïby Daoud.--1777. Chefa-Omar (Syrie). Sous-lieutenant dans la 1re
+compagnie de Syriens formée en Égypte par le général Bonaparte, an VII.
+Lieutenant en premier, an VIII. Lieutenant en premier dans la compagnie
+des Mameloucks, an X. Capitaine, 1807. Campagnes: ans VII, VIII, IX,
+1806, 1807, 1808, 1809. Blessé une fois à Austerlitz et deux fois à
+Eylau; trois fois à Benavente (Espagne, 1808). Chevalier de la Légion
+d'honneur, an XII; officier, 1810. Doté de 1.000 francs, 1808. Retiré à
+Melun, 1er avril 1814. Mort à Paris, en 1824.
+
+Habaïby (Ibrahim).--1767. Chefa-Omar. (Syrie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Habaïby (Jacob).--1767. Chefa-Omar (Syrie). Campagnes: ans VIII, IX,
+1813, 1814, 1815, 1831. Blessé d'une balle qui lui a traversé le corps,
+à la bataille du Monte-Thabor, cet officier, qui était sheik de
+Chefa-Omar, près Saint-Jean d'Acre, a donné des preuves de son
+dévouement à la cause des Français en créant spontanément, et en majeure
+partie à ses frais, une compagnie de janissaires syriens qu'il offrit au
+général Bonaparte. Capitaine, 22 vendémiaire, an VIII; chef d'escadrons,
+1er messidor, an VIII; chef de brigade, an IX; passé aux réfugiés avec
+retraite de 4.000 francs, an X; reprend du service en qualité de chef
+d'escadrons, 1813; colonel d'état-major, 23 novembre 1814; commandant de
+la place de Melun, 5 juin 1815; commandant la 1re division militaire, 27
+juin 1815; mis en non activité, 1er août 1816; naturalisé français,
+1817; retraité, 1829; mis à la disposition du maréchal Clauzel,
+commandant l'armée d'Afrique, 1831; retraité à 3.200 francs, 1833.
+Chevalier de la légion d'honneur, 17 mars 1814. Chevalier de
+Saint-Louis, 1821. Décédé à Paris, 1824. Doté de 1.000 francs, 1808.
+
+Habbié (Guirguès).
+
+Hamaouy (Joseph).--1772. Damas (Syrie). Nommé capitaine des syriens
+janissaires, An VI. Chef d'escadrons. An VIII. Commandant du dépôt des
+réfugiés égyptiens à Melun, An X. Colonel, le 4 avril 1814, confirmé le
+8 mai 1816. Campagnes d'Aboukir, Salhié, Balbès. Haute Égypte, Assioute,
+Monfaloute, siège du Caire. Chevalier de Saint-Louis, 1819[123].
+
+Hassan.--1785. Mégralie (Géorgie). An VIII. Campagnes: ans VII, VIII,
+IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810,1811. Porte-queue, 1809. Congédié,
+1814.
+
+Helou (Michel).--1761. Marseille, 1806.
+
+Hialek (Antoine).--1760. Jérusalem (Syrie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Hibrahim.--1776. Delkamar (Syrie). Entré comme capitaine dans la
+compagnie des Mamelouks formée en Égypte par le général Bonaparte, le
+1er messidor, an VIII. Confirmé dans son grade le 25 germinal, an X.
+Campagnes an VIII et IX. Légionnaire, an XII. Marseille, 1806.
+
+Honadié (Ibrahim).--1757. Chefa Omar (Syrie). An VIII. Mort à l'hôpital
+de Marseille, le 14 ventôse, an X. Brigadier.
+
+Hongrois (Michel).--1780. Bigor (Hongrie). An VIII. Campagnes: ans VIII,
+IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1813, 1814. Blessé d'un
+coup de sabre sur le cou et un sur l'épaule à Altenbourg (1813); reçu un
+coup de baton sur la tête en prenant une pièce de canon à l'affaire du
+25 novembre 1806, à Rusileck; un coup de feu à la même affaire.
+Congédié, 1814.
+
+Hongrois Mustapha.--1760. Maréchal des logis. Marseille 1808.
+
+Houassef (Joseph).--1783. Le Caire. An VIII. Réformé, an X.
+
+Iadalla.--1759. Le Caire (Égypte). An VIII. Réformé, an X.
+
+Ibrahim.--V. Hibrahim.
+
+Ibrahim (Charles-Victor).--1786. Le Caire. Admis, 1810. En arrière sans
+nouvelles, décembre 1812.
+
+Ibrahim, nègre.--1782. Siout (Égypte). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. En arrière sans nouvelles.
+1812.
+
+Ioaric Drisse.--1779. En Abyssinie. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Légionnaire. 1807. Mort le 4
+octobre 1812.
+
+Jacob.--1789. Salmas (Perse). Admis d'ordre de M. le général Ornano,
+commandant la Garde impériale. 1814. Rayé, 1814, pour longue absence.
+
+Jaffaony Mitry.--1780. Jaffa (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809. En arriére sans nouvelles, du 9 décembre
+1812.
+
+Jannas Joanny[124].--1777 Chismez (Grèce). An VIII. Marseille, an XII.
+Brigadier.
+
+Jaure (Antoine).--An X. Campagnes: an XIV, 1806, 1807. Légionnaire,
+1807. Congédié avec retraite, 1809. Trompette.
+
+Joseph (Anna).--1784. Le Caire (Égypte). An VIII. Aux réfugiés, 1808.
+
+Joseph, nègre. Darfour (Afrique). Admis, 1808. Mort à l'hôpital de la
+Garde, 1809.
+
+Kaouam[125] (Michel).--1772. Tablet (Syrie). Admis, an X. Aux réfugiés,
+an XII.
+
+Kaouasse Kralil.--1734. Marseille, 1806.
+
+Karkou Mansour.--1780. Berouty. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, XIV,
+1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1813, 1814. Délégué auprès du
+général Maison, le 6 juin 1814, rayé ledit jour, admis à la solde des
+réfugiés égyptiens ledit jour. Brigadier, 1809.
+
+Kassalgui Jouanna.--1752. Le Caire. An VIII. Réformé, an X.
+
+Kassis (Anna).--1770. Jérusalem. An VIII. Mort le 7 frimaire, an XI.
+
+Kosmas Stephani.--1777, Smyrne (Grèce). An VIII, époque de
+l'organisation de la légion grecque en Égypte. Légionnaire, 1806.
+Maréchal des logis, le... (_sic_); cassé, 1809; réintégré, 1810. Tué à
+Bautzen le 22 mai 1813.
+
+Kosta (Moustapha).--1777. Chefa-Omar (Syrie). An VIII. Marseille, an
+XII. Brigadier.
+
+Kosta (Jacques).--1784. Chefa-Omar (Syrie). Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813, 1814. Rayé, par
+suite de longue absence, 1813. Porte-queue, 1809.
+
+Kosta Kralil.--1784. Chefa-Omar (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII,
+IX, XIV, 1806, 1807. 1808, 1809. Marseille, 1811.
+
+Koubroussy (Anna).--1781. Nazareth (Syrie). An VIII. Blessé deux fois à
+Eylau. Légionnaire du 14 avril 1807. Campagnes: ans VIII, IX, XIV, 1806,
+1807, 1808, 1809. Mort à Melun, le 24 janvier 1812, d'une maladie
+languissante de quinze mois. Maréchal des logis.
+
+Kourgy Dahoud. Marseille. 1807.
+
+Koury (Gabriel).--Admis, 1808. Campagnes 1810, 1811. En arrière sans
+nouvelles, 1812.
+
+Koury (Guirguès).--1752. Jaffa (Syrie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Koutcy (Anna).--1736. Marseille, 1806.
+
+Koutcy (Joseph).--1774. Jaffa (Syrie). Campagnes: ans VII, VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. A perdu l'oeil droit par suite
+d'un coup de feu le 10 thermidor, an VII, à la prise d'Aboukir.
+Marseille. 1813.
+
+Koutcy Samarand.--1755. Jérusalem. An VIII. Réformé, an X.
+
+Koutcy Samann.--1776. Jérusalem. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, XIV,
+1806, 1807, 1808, 1809. Marseille, 1811.
+
+Koutcy Zacharie.--1760. Jérusalem. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Kouzy (Guirguès).--1756. Marseille, 1806.
+
+Kralil Grec.--1786. Le Caire. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, XIV,
+1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Congédié, 1814. Brigadier, 1809.
+
+Kruchon (Guirguès).--1779. Alep (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII,
+IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. En arrière sans nouvelles,
+du 9 décembre 1812.
+
+Lafleur Amza.--1781. Crimée (Moscovie). An VIII Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Congédié, 1814.
+
+Lambre (George).--1777. Ile de Seit (Archipel). An VIII. Campagnes: ans
+VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Marseille, 1813.
+Brigadier.
+
+Lepetit (Ouannis Arménie).--1782. Marseille, 1808.
+
+Magnati (Nicole-Athanase).--1774. Romélie (Morée). An VIII. Campagnes:
+ans VIII, IX, XIV, 1806. 1807, 1808, 1809. Aux réfugiés, 1811.
+
+Mahamet, nègre.--1776. En Abyssinie. An VIII. Déserté le 15 octobre
+1807.
+
+Mainotry Démétry.--1774. Credemony (Morée). An VIII. Marseille, an XII.
+
+Malati (Michel).--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811, 1812,
+1813. Rayé pour longue absence, 1813.
+
+Malte (Anna).--1780. Ile de Malte. An VIII. Marseille, 1807. Brigadier.
+
+Mansour, dit Gaix de Mansour.--Le Caire. Admis, 1808. Déserté. 1809.
+
+Mardiros (Jean).--1786. En Arménie. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Massahat.--1762. Ramleh (Syrie). An VIII. Marseille, an XII. Maréchal
+des logis chef.
+
+Masserie (Abdallah).--1789. Le Caire (Égypte). An VIII. Marseille, an
+XII.
+
+Masserie Achmet.--1783. Le Caire. An VIII. Rayé des cadres le 21 avril
+1807, pour cause de trop longue absence; était à l'hôpital de Vienne, en
+Autriche, du 2 nivôse, an XIV. Légionnaire du 14 mars 1806.
+
+Masserie Ismain.--1780. Le Caire. An VIII. Déserté, 7 janvier 1809.
+
+Masserie (Guirguès).--1792 (_sic_). An VIII. Réformé, an X.
+
+Masserie (Guirguès).--1792. Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810,
+1811. En arrière sans nouvelles, décembre 1812.
+
+Masserie Mikael.--1786. Le Caire. Campagnes: an VIII, IX, XIV, 1806,
+1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1813, 1814. Blessé d'un coup de sabre à
+Eylau, 1807. Rayé des contrôles, 20 avril 1814. Parti avec l'Empereur
+ledit jour.
+
+Masserie (Thomas).--1787. Le Caire. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806,1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Blessé d'un coup de sabre en
+Espagne, le 5 septembre 1810. Marseille, 1813.
+
+Messate Kralil.--Maréchal des logis.
+
+Michalouat Ayous.--1775. Nazareth. An VIII. Blessé d'un coup de feu au
+cou à Eylau (1807); tué le 2 mai 1808 à la bataille de Madrid.
+
+Mihina Hissa.--1757, Chefa Omar (Syrie). An VIII. Mort le 25 thermidor,
+an XI. Maréchal des logis.
+
+Mikael Ellon.--1753. Alep (Syrie). An VIII. Marseille, an XII.
+
+Mikael (Ibrahim).--1779. Le Caire (Égypte). An VIII. Marseille, 1807.
+
+Mikael (Joseph).--1781. Souples (Égypte)[126]. An X. Marseille, an XII.
+
+Mirza le grand.--1782. En Arménie. An VIII. Mort le 17 pluviôse, an
+XIII.
+
+Mirza le grand (Daniel).--1784. Chusue[127] (Arménie). An VIII.
+Campagnes: ans VIII, IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811.
+Lieutenant, 1811. Lieutenant au 2e corps des lanciers, 5 août 1814. Doté
+de 500 francs. Légionnaire du 14 mars 1806.
+
+Mouskou Soliman.--1760. Crimée (Petite Tartarie). An VII. Campagnes: ans
+VII, VIII, IX, XII, XIII, XIV, 1806, 1807, 1808. Blessé de deux coups de
+feu, le 7 germinal, an VIII, à la reprise de Damiette; d'un coup de
+sabre à l'affaire de Benavente en Espagne le 29 décembre 1808, où il fut
+fait prisonnier. Porté mal à propos déserteur. Évadé des prisons de
+l'ennemi et rentré en France le 30 septembre 1810. Maréchal des logis,
+an X. Légionnaire du 14 mars 1806. Marseille 1813.
+
+Mouty Nathan.--Admis, 1808. Campagnes: 1810. 1811. Congédié, 1814.
+
+Nadar Houabé.--1757. Jaffa (Syrie). An VIII. Réformé, an X, et mis au
+rang des réfugiés.
+
+Nassar (Francis).--1781. Nazareth. Admis, an X. Campagnes: an XIV, 1806,
+1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1813, 1814. Tué le 28 janvier 1814.
+Brigadier, 1809.
+
+Nia (Anna).--En Géorgie. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. En arrière
+sans nouvelles, décembre 1812.
+
+Nicodemoeus.--1769. An VIII. Aux réfugiés, 1806. Maréchal des logis.
+
+Ouadie (Joseph).--1781. Chefa-Omar (Syrie). An VIII. Reformé, an X.
+
+Ouannis (Antoine).--1759. Jaffa (Syrie). An VIII. Marseille, an XII.
+
+Ouasef (Joseph).--1787. Le Caire. Admis, 1808. Marseille, 1809.
+
+Panayanny (Constantin).--1777. Ile d'Amorgo (Archipel). An VIII.
+
+Papaouglou (Nicole).--1786. Chismé (Natolie). Admis, an X. Campagnes:
+ans XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813, 1814.
+Légionnaire. 1806. Rayé de l'effectif le 20 avril 1814. Parti avec
+l'Empereur ledit jour. Maréchal des logis.
+
+Paskalis.--1782. Ghirgheh (Égypte). An VIII. Campagnes: VIII, IX, XIV,
+1806, 1807, 1808. Tué en 1808, à la révolte de Madrid.
+
+Pelatti (Antoine).--1774. Ile de Rhodes (Archipel). An VIII. Marseille,
+an XII.
+
+Pétrous.--1765. Ouerakem (Arménie). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807. Rayé des contrôles, le 11 mars 1808, pour passer au
+service du vice-roi d'Italie.
+
+Quisse Achmet.--1781. Le Caire. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, XIV,
+1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1813, 1814. Blessé de cinq coups de
+bayonnette à Austerlitz et d'un coup de sabre à Altenbourg. Congédié,
+1814.
+
+Rabagenni Constanti.
+
+Ramlaoui Abou Ebel.--1751. Marseille, 1806.
+
+Ramlaoui (Christophe).--1779. Ramleh (Syrie). An VIII. Aux réfugiés,
+1806.
+
+Ramlaoui Joubrance.--1780. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, XIV, 1806,
+1807, 1808, 1809, 1810. Brigadier, 1813. Congédié, 1814.
+
+Renno (Jean).--1777. Saint-Jean d'Acre (Syrie). Ans VI, VII, VIII, IX,
+XII, XIII, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813, 1814,
+1815. Blessé de deux coups de baïonnette à Austerlitz, d'un coup de feu
+à la révolte de Madrid (1808); d'un éclat d'obus à Waterloo (1815). Le
+24 mai 1809, à l'affaire de Pradamesen (Espagne), fit, dans une charge,
+100 prisonniers espagnols; à Courtray (1814), eut un cheval tué sous lui
+en enlevant, avec un petit nombre de Mameloucks, une pièce de canon à
+130 cuirassiers saxons; chargea un pelolon de 180 cavaliers prussiens,
+les ramena à plus d'une lieue, fit des prisonniers et mit beaucoup
+d'hommes hors de combat. Sous-lieutenant à l'armée d'Italie, an VI;
+sous-lieutenant interprète à l'armée d'Égypte; lieutenant en 1er aux
+Mameloucks, an X; capitaine, 1807; chef d'escadrons de chevau-légers
+lanciers, 5 août 1814; chevalier de la Légion d'honneur, an XII;
+officier, 1806; doté de 1.000 francs, 1808. Chevalier de Saint-Louis, 27
+février 1815. Licencié avec demi-solde, 22 décembre 1815. Mort à Melun,
+1818.
+
+Riscalla, nègre.--1785. Darfour (Afrique). Admis, an XI. Aux réfugiés,
+1806.
+
+Rosette Mikael.--1776. Rosette (Égypte). An VIII. Marseille, 1808.
+
+Roustam Raza.--Tiflis (Géorgie). Signalement: taille 1m,74, visage rond,
+front ordinaire, yeux roux, nez ordinaire, bouche moyenne, menton rond,
+cheveux et sourcils châtains. Admis le 2 germinal an X. Congédié le 25
+août 1806.
+
+Rudjéri (Pietro).--1781. Tinos (Archipel). Admis, an X. Campagnes: an
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813. Prisonnier le 5
+mars 1813. Rentré, 4 mars 1814. Rayé de l'effectif le 20 avril 1814;
+parti avec l'Empereur ledit jour. Maréchal des logis, 1814. Lieutenant
+en second de Chasseurs à cheval, 30 avril 1815. Retraité à Melun, 1815.
+
+Saboubé (Nicolas).--1780. Damas (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII,
+IX, XIII, XIV, 1806, 1807. Marseille, 1808.
+
+Sacre (Anna).--1775. Damas (Syrie). An VIII. Marseille, an XII. Maréchal
+des logis.
+
+Sacre (Joseph).--1757. Damas (Svrie). An VIII. Marseille, an XII.
+
+Saka (Joseph).--1779. Bethléem, an VIII. Marseille, an XII.
+
+Saladar (Anna).--1758. Damiette (Égypte). An VIII. Mort le 5 germinal an
+XI.
+
+Salam Achmet.--1777. Siout (Égypte). An VIII. Marseille, 1806.
+
+Salem.--1781. Haganiée (Égypte). Admis, 1813. Campagnes: ans VII (au 21e
+d'infanterie légère), VIII, IX, XII, XIII, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809,
+1812, 1813, 1814. Congédié, 1814.
+
+Salek Chaoud.--1779. Chefa-Omar (Syrie). An VIII. Marseille, an XII.
+
+Salek (Ibrahim).--Le Caire. Admis, 1808. Marseille, 1809.
+
+Saloume.--1751. Chefa-Omar (Syrie). Nommé lieutenant dans la 1re
+compagnie des Syriens, an VII. Capitaine, an VIII. Admis avec son grade,
+an X. Campagnes: ans VII, VIII, IX. Légionnaire, an XII. Marseille 1806.
+
+Saloume Daoud.--1768. Saint-Jean d'Acre (Syrie). An VIII. Marseille, an
+XII. Brigadier.
+
+Samain (Ibrahim)[128].
+
+Samanne (Anna).--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811,
+Marseille, 1811.
+
+Sarage Soliman.--1771. Druse (Syrie). Admis, an X. Campagnes: an XIV,
+1806, 1807, 1808, 1809. Aux réfugiés, 1811. Brigadier, an X.
+
+Scipion, nègre.--1787. Chaloume (Arabie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Seimen (Ibrahim). V. Samain (Ibrahim).
+
+Sélim, nègre. 1781. Dartous (Arabie). Admis, an X. Mort, 1808.
+
+Sélim, nègre.--1784. Darfour (Afrique). Admis, an XI. Mort, an XII.
+
+Sera Faraje, nègre.--1780. En Abyssinie. Rayé des contrôles, le 1er juin
+1806.
+
+Sera (Joseph).--1790. En Arménie. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Sera (Joseph).--1791. En Géorgie. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811.
+Prisonnier à Moscou le 16 octobre 1812.
+
+Sera (Petrus).--1777.
+
+Sera (Pierre).--1776. Ile de Chio (Archipel). An X. Marseille, an XII.
+
+Soliman Moufta.--Darfour (Afrique). Admis, 1808. Renvoyé au bataillon
+colonial à Marseille, 1810.
+
+Soliman Salamé.--1777. Bethléem. Entré au service de l'état-major de
+l'armée d'Égypte, an VI. Campagnes: ans VII, VIII, IX, XII, XIII, XIV,
+1806, 1807, 1808, 1810, 1811, 1812, 1813, 1814, 1815. Blessé à
+Héliopolis; à la révolution de Madrid. Maréchal des logis, an VIII;
+sous-lieutenant, an X; lieutenant en second, an XIV; en premier, 1813;
+capitaine lieutenant en premier dans les Chasseurs royaux de France, 16
+décembre 1814; attaché, comme interprète, à l'armée d'Afrique, 1830.
+Légionnaire, an XII. Doté de 500 francs, 1808. Retraité à Melun, 1815.
+
+Soubé (Joseph).--1785. Chefa-Omar. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. Mort à l'hôpital des
+Trinitaires de Vilna 1814, par suite de blessure.
+
+Stati (Andréa).--1777. Brebison. An VIII. Déserté, 1807. Brigadier.
+
+Taieb (Jacob).--Tunis. Admis, 1811. Congédié, 1814.
+
+Talami Moussa.--1764. Bethléem. An VIII. Marseille, an XII.
+
+Taloute Abdel, nègre. 1781. En Abyssinie. An VIII. Campagnes: ans VIII,
+IX, XIV, 1806, 1807, 1808, 1809. En arrière sans nouvelles, du 12
+décembre 1812.
+
+Taloute Farage.--Le Caire. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. En
+arrière sans nouvelles, décembre 1812.
+
+Targha (Joseph).--1767. Jaffa (Syrie). An VIII. Marseille, an XII.
+
+Thomas.--1790. Salmas (Perse). Admis, d'ordre de M. le général Ornano,
+commandant la Garde impériale, 1814. Rayé, 1814, pour longue absence.
+
+Tubiané (David).--Tunis. Admis, 1808. Campagnes: 1810, 1811. En arrière
+sans nouvelles, décembre, 1812.
+
+Vassily (Paul).--1779. Tayrindroff (Russie). Admis, 1809. Campagnes:
+1810, 1811. Déserté avec armes et bagages en Espagne, 1811.
+
+Vidal (Nicolas).--1778. Smyrne. An VIII. Rayé, 1806.
+
+Youdi Salem.--1789. Le Caire. An VIII. Campagnes: ans VIII, IX, XIV,
+1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813, 1814. Congédié, 1814.
+
+Zarubé (Nicole).--1780. Marseille, 1808.
+
+Zalaouy (Joseph).--1762. Zala (Syrie). An VIII. Campagnes: ans VIII, IX,
+XIV, 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1811. En arrière sans nouvelles, le 9
+décembre 1812. Rentré des prisons de l'ennemi, 1814.
+
+Zaoué (Anna).--1783. Jérusalem (Syrie). An VIII. Marseille, 1808.
+
+Zoumero Bannans.--1765. Jaffa (Syrie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Zoumero Moussa.--1792 (_sic_). Jaffa (Syrie). An VIII. Réformé, an X.
+
+Zoumero Moussa.--1789. Saint-Jean d'Acre (Syrie). Admis trompette dans
+les Mameloucks en Égypte, le 4 mai 1799. Campagnes: 1810, 1811.
+Brigadier, 1814.
+
+
+
+
+ACTE DE DÉCÈS DE ROUSTAM
+
+MAIRIE DE DOURDAN (SEINE-ET-OISE)
+
+
+_Extrait du registre des actes de décès de la commune de Dourdan (année
+1845)._
+
+Du dimanche sept décembre mil huit cent quarante-cinq, à dix heures du
+matin.
+
+Acte de décès de sieur Roustam Raza, âgé de soixante-quatre ans, ancien
+Mameluck de l'empereur Napoléon, né à Tiflis, en Géorgie, rentier
+domicilié à Dourdan, où il est décédé aujourd'hui, à cinq heures et
+demie du matin, époux de dame Alexandrine-Marie-Marguerite Douville,
+actuellement sa veuve, demeurante à Dourdan.
+
+Les témoins ont été: 1º M. François-Valentin Mazure, âgé de
+cinquante-deux ans; 2º M. François-Joseph Baulot, âgé de cinquante-six
+ans, tous deux propriétaires, demeurans à Dourdan, amis du
+défunt--lesquels ont signé avec nous, deuxième adjoint, délégué de M. le
+Maire de la ville de Dourdan, après lecture, le décès constaté
+conformément à la loi.
+
+Signé au registre V. MAZURE, BAULOT, MÉNARD.
+
+ * * * * *
+
+ICI GÎT
+
+ROUSTAM RAZA
+
+ANCIEN MAMELUCK DE L'EMPEREUR NAPOLÉON
+
+Né à Tiflis en Géorgie, mort à Dourdan
+à l'âge de 64 ans.
+
+Il a emporté avec lui les regrets
+d'une famille dont il était bien
+justement chéri--Qu'il repose
+en paix parmi ceux qui l'ont
+apprécié et aimé.
+
+ * * * * *
+
+ICI REPOSE
+
+A. M. M.
+DOUVILLE
+
+VEUVE ROUSTAM RAZA
+
+née à Paris le 21 janvier 1789
+décédée à Versailles
+le 21 juillet 1857
+
+regrettée de ses enfants
+et de ses amis.
+
+
+
+
+NOTES
+
+[1: Le mot _mamluck_, en arabe, signifie esclave.]
+
+[2: V. _Napoléon et la Garde impériale_, par E. Fiévée.]
+
+[3: Voici le certificat que lui délivra, le 12 septembre 1803, le baron
+Larrey, chirurgien en chef de l'armée d'Égypte:
+
+«C'est pendant la campagne de Syrie que Jacob nous a donné, surtout, des
+preuves de zèle, de dévouement et d'humanité. À Chefa-Omar, il a
+prodigué aux blessés de l'hôpital que nous y avions, des soins attentifs
+et une partie de ses revenus. Il les a garantis plusieurs fois de
+l'attaque des Arabes du désert. C'est à lui que le chirurgien-major de
+cet hôpital, Wadellenk, dut son salut: il l'arracha des mains des Arabes
+qui l'avaient attaqué dans son passage pour se rendre au quartier
+général, pansa ses blessures et lui donna l'hospitalité jusqu'au moment
+où son état lui permit de se faire transporter au camp devant Acre.
+
+«Je l'ai vu plusieurs fois, ce brave Sheik, partager nos périls et nos
+fatigues, avec un courage et une constance peu communs. Enfin, pendant
+deux années que j'ai été à portée de le voir, je lui ai toujours connu
+les sentiments bien prononcés d'un véritable ami des Français, et de
+l'honnête citoyen.»]
+
+[4: Voir _Toulon et les Anglais en 1793, d'après des documents inédits_,
+par Paul Cottin.]
+
+[5: En 1815, les Mameloucks réfugiés à Marseille devinrent les victimes
+de la Terreur blanche: leurs femmes, leurs enfants, poursuivis par la
+populace, furent tués à coups de fusils dans les rues et sur le port, où
+ils s'étaient enfuis.]
+
+[6: Il obtint son congé le 25 août 1806. Voir ce qu'il dit à ce sujet,
+chapitre IV.]
+
+[7: Voir leurs noms aux appendices.]
+
+[8: Arrêté du 25 décembre 1803 et décret du 29 juillet 1804.]
+
+[9: Voir ces noms dans notre liste des Mameloucks, à l'appendice.
+
+Il faut y ajouter ceux de Henry Dayet, maréchal des logis chef, Étienne
+Erard et Jean Rocher, mais ils n'étaient point orientaux.]
+
+[10: Décret du 21 mars 1815.]
+
+[11: Bien qu'originaire de Hongrie, ce mamelouck n'en avait pas moins
+fait partie de la compagnie de Janissaires formée en l'an VIII.]
+
+[12: Voir ces noms à la liste alphabétique des Mameloucks.]
+
+[13: _Napoléon Ier et la Garde impériale_, texte par Eugène Fiévée, des
+Archives de la Guerre, dessins par Raffet. Paris, 1859.]
+
+[14: Voir Frédéric Masson, _Napoléon chez lui_.]
+
+[15: V. _Vieux papiers, vieilles maisons_, par Georges Lenôtre (4e
+série, 1910).]
+
+[16: Voir les _Souvenirs de jeunesse_ de Francisque Sarcey. Cette maison
+existe encore, au coin de la rue de la Poterie et de la route d'Étampes,
+et sert d'école communale. Seule, l'entrée a été modifiée: la porte qui
+donne sur la route d'Étampes et l'avenue de tilleuls a été remplacée par
+une grille.
+
+Nous devons ce renseignement à M. le docteur Gillard, l'érudit médecin
+de Suresnes. Il le tient de M. Denizet, son parent, qui habite Dourdan,
+et qui a eu l'obligeance de faire lui-même, dans le pays, une enquête à
+ce sujet.]
+
+[17: On trouvera, dans ce livre, les fac-similés de sa tombe et de sa
+maison. Nous devons ces photographies à M. Marcel Houy, secrétaire de la
+mairie de Dourdan, auquel nous en adressons nos remerciements.]
+
+[18: Nous en devons la communication à MM. Léon Hennet et J.-B. Marleix,
+les savants conservateurs des Archives Administratives du Ministère de
+la Guerre, auxquels nous sommes heureux d'en exprimer ici notre bien
+vive gratitude.]
+
+[19: Le titre de ces _Souvenirs_ porte, dans le texte original: _La vie
+privée de sier_ (sic) _R.-R., jusqu'à 1814_. Le manuscrit est, pour la
+plus grande partie, autographe. Nous signalerons les pages écrites sous
+la dictée de Roustam.]
+
+[20: Son nom était Boudchi-Vari; elle était de Tiflis. (_Note du ms._)
+
+Cette note est, ainsi que les suivantes du manuscrit, d'une autre main
+que celle de Roustam.]
+
+[21: Malek-Majeloun, gouverneur de Gandja, forteresse dépendant de la
+Perse. (_Note du ms._)
+
+Cette ville de Gandja, ou Iélisavetpol, appartient aujourd'hui à la
+Russie. À 170 kilomètres au sud-est de Tiflis.]
+
+[22: À Choucha, forteresse, capitale de la province de Karabagh. (_Note
+du ms._)
+
+Choucha, qui fait partie du gouvernement d'Iélisavetpol, est située sur
+un affluent du fleuve Kour.]
+
+[23: Alors elle était à Choucha, dans la forteresse, pour sa sûreté.
+(_Note du ms._)]
+
+[24: L'Arménie. (_Note du ms._)]
+
+[25: Ibrahim-Khan, gouverneur de Choucha (guerre entre l'Arménie et les
+Persans). (_Note du ms._)]
+
+[26: Artakan, qui allait contre Ibrahim-Khan. (_Note du ms._)]
+
+[27: À sept ans. (_Note du ms._)]
+
+[28: À trente lieues de Gandja, entre Tiflis et le Caucase (_Note du
+ms._)
+
+Il s'agit probablement de Ksarka, au nord de Tiflis, sur le fleuve
+Kour.]
+
+[29: Il m'a fait donner un verre de bière. (_Note du ms._)]
+
+[30: Commissionnaire. (_Note du ms._)]
+
+[31: J'étais resté une heure absent. (_Note du ms._)]
+
+[32: Je tiens ces détails de ma soeur. (_Note du ms._)]
+
+[33: Mon père adoptif, trompeur, me faisait donner le signalement de ma
+mère. (_Note du ms._)]
+
+[34: Giarra. (_Note du ms._)]
+
+[35: Le Lesghistan, ou pays des Lesghis, peuple nomade du Caucase
+oriental, très répandu dans le Daghestan.]
+
+[36: À Giarra. (_Note du ms._)]
+
+[37: Ville de la province de Térek (Russie méridionale), sur le Térek,
+et à 55 kilomètres de la mer Caspienne.]
+
+[38: 1.800 francs. (_Note du ms._)]
+
+[39: Quarantaine. (_Note du ms._)]
+
+[40: Rachide, nom égyptien de Rosette.]
+
+[41: Les Français n'étaient pas encore en Égypte. (_Note du ms._)]
+
+[42: Le voyage a duré deux mois. Cinq cents Mameloucks et leurs femmes
+avec eux sur des chameaux. (_Note du ms._)]
+
+[43: (Gizeh). Bataille des Pyramides. (_Note du ms._)]
+
+[44: Parce que le Grand Caire était occupé par les Français. Il avait
+avec lui huit cents Mameloucks. (_Note du ms._)]
+
+[45: Sheik El Bekri, chef du civil. Espion de Bonaparte, très dévoué.
+C'était pour cela qu'il avait des Mameloucks. (_Note du ms._)]
+
+[46: Gâteaux. (_Note du ms._)]
+
+[47: Il était avec ses Mameloucks dans le désert. (_Note du ms._)]
+
+[48: Je vis pour la première fois Bonaparte quand il revint de
+Saint-Jean d'Acre. El Bekri va au-devant de lui avec ses Mameloucks.
+Tous les grands personnages avec nous. Cheval noir magnifique, tout
+équipé à la mamelouck. Effet de la première vue: couvert de poussière,
+haletant. Bottes à retroussis. Culottes blanches casimir. Habit de
+général. Visage basané. Cheveux poudrés longs et la queue. Pas de
+favoris. (_Note du ms._)]
+
+[49: Je l'ai vu chez El Bekri. Je servais avec mes camarades: Potage.
+Riz cuit dans du bouillon de poulet Porcelaine de Chine. Pour Bonaparte,
+une timbale d'argent. On fit venir du vin de Chambertin. Les Turcs
+boivent à même la bouteille. Vu passer la bouteille, en disant: «Fellah,
+à vous!» L'empereur et son état-major accroupi à la mamelouck, sur un
+double coussin. (_Note du ms._)]
+
+[50: Eugène de Beauharnais. Roustam écrit _Ugène_.]
+
+[51: Elias Massad, lieutenant de la seconde compagnie des Syriens,
+formée en l'an VIII par le général Bonaparte.]
+
+[52: Hébert, plus tard concierge à Rambouillet, avec pension de 1.200
+livres sur la cassette particulière, outre ses gages.]
+
+[53: Je suis resté six jours avec lui. (_Note du ms._)]
+
+[54: Il s'était embarqué à Boulak. (_Note du ms._)]
+
+[55: Fischer, maître d'hôtel contrôleur, est pris d'un accès de folie
+furieuse le jour du combat de Landshut (1809). Renvoyé en France, il est
+placé dans une maison de santé. Néanmoins, l'Empereur lui continue son
+traitement de 12.000 francs pendant quatre ans, dans l'espoir qu'il
+guérira. Il est alors mis à la retraite avec une pension de 6.000 francs
+(V. Frédéric Masson, _Napoléon chez lui_.)]
+
+[56: P. Amédée-Émilien-Probe Jaubert (1779-1847), orientaliste, premier
+secrétaire interprète de Bonaparte, en Égypte, membre de l'Institut en
+1830.]
+
+[57: On avait désigné un homme pour conduire les chevaux à Alexandrie.
+(_Note du ms._)]
+
+[58: Ali, mamelouck ramené d'Égypte par Bonaparte, et par lui donné à
+Joséphine. Laid, méchant, dangereux. On finit par l'envoyer à
+Fontainebleau, comme garçon d'appartement.
+
+L'Empereur le remplaça par Louis-Étienne Denis, né à Versailles. On
+l'appela Ali. Il accompagna l'Empereur à l'île d'Elbe et à Sainte-Hélène
+(V. Frédéric Masson, _Napoléon chez lui_.)]
+
+[59: Il était parti dans un autre canot que le mien; j'étais bien
+inquiet. J'avais dix-sept ans et demi. (_Note du ms._)]
+
+[60: Sur la frégate de Bonaparte, deux chèvres pour le café à la crème.
+M. Fischer déjeunait toujours avec une grande jatte. Je me fâche.
+L'Empereur m'entend. Il veut que je déjeune avec du café.
+
+Une tempête sur les côtes barbaresques, en allant en Corse. L'Empereur
+dînait gaiement avec Lavalette et plusieurs autres. Un coup de vent fait
+renverser Lavalette, et l'Empereur de rire: «Ses jambes sont si courtes!
+Il boulotte!» Une autre fois, il lisait devant sa lanterne de papier. Le
+feu prend. Bonaparte arrache et jette à la mer. (_Note du ms._)]
+
+[61: À Ajaccio. (_Note du ms._)]
+
+[62: Gérard-Christophe-Michel Duroc (1772-1813), futur Grand Maréchal du
+palais, était alors chef de bataillon d'artillerie et aide de camp de
+Bonaparte.]
+
+[63: Mon poignard en jade. (_Note du ms._)]
+
+[64: En voiture.--M. Hébert, valet de chambre, Danger, chef de cuisine.
+(_Note du ms._)]
+
+[65: Dans leur voiture. (_Note du ms._)]
+
+[66: Elle allait s'établir. (_Note du ms._)]
+
+[67: Chefs de cuisine de Bonaparte. Le premier, qui faillit trouver la
+mort dans cette aventure, fut retraité avec la place de garde des
+bouches, à Fontainebleau (V. Frédéric Masson, _Napoléon chez lui_).]
+
+[68: Caroline, Pauline étaient en pension chez Mme Campan. Hortense,
+fille de Joséphine, épousa Louis. (_Note du ms._)]
+
+[69: À son arrivée à Paris, jalousie: un nommé Rible l'appelle
+_esclave_. Fureur. Il se plaint: «N'avais-tu pas ton poignard?» Puis se
+ravisant: «ou, du moins, des coups de bâton? Toi, esclave! Suis-je un
+Bey ou un Pacha?» (_Note du ms._)]
+
+[70: Suë, médecin en chef de l'hôpital de la Garde, établi au
+Gros-Caillou.]
+
+[71: Il partait pour l'Italie, Marengo. (_Note du ms._)]
+
+[72: Ce portrait, exécuté à la demande de Madame Campan, lui fut donné.
+Voir la _Correspondance de Madame Campan avec la reine Hortense_.]
+
+[73: Surveillante de l'infirmerie. (_Note du ms._)]
+
+[74: Voir, aux pièces justificatives ci-après, le détail des effets
+d'habillement délivrés à chaque Mamelouck, après son admission au
+Corps.]
+
+[75: Boutet, directeur de la manufacture d'armes de Versailles.]
+
+[76: Jean-Noël Lerebours (1762-1840), opticien, membre du bureau des
+Longitudes en 1824.]
+
+[77: Un des chefs de cuisine de l'Empereur.]
+
+[78: Ancien grec. (_Note du ms._)]
+
+[79: Il venait de Saint-Cloud. (_Note du ms._)]
+
+[80: À minuit. Il logeait au château. (_Note du ms._)]
+
+[81: J'étais chargé de ses armes de guerre. (_Note du ms._)]
+
+[82: M. Méneval. (_Note du ms._)]
+
+[83: On a dit à tort que le portrait de Roustam se trouvait sur
+l'aquarelle d'Isabey représentant l'Escalier du Louvre. Le Mamelouk
+peint n'est pas Roustam.]
+
+[84: Saint-Cloud. (_Note du ms._)]
+
+[85: Mot italien signifiant filon, mine, argent.]
+
+[86: M. Frédéric Masson nous a communiqué, d'après le manuscrit des
+comptes de la _Petite Cassette_, la note de ce que l'Empereur a donné à
+Roustam, de nivôse an XIII à janvier 1814:
+
+An XIII. 1er nivôse.--Acheté pour Roustan 500 francs de rente sur le
+Grand-Livre: 5.804 francs.
+
+1806.--12 février.--Pour le dîner de noces de Roustan: 1.341 francs.
+
+1810.--1er février.--Gratification de cent louis (une année de gages):
+2,000 francs.
+
+--31 décembre.--À Roustan: 3.000 francs.
+
+1811.--25 novembre.--À Roustan, gratification: 4.000 francs.
+
+1813.--7 janvier.--À Roustan, mameluck, gratification: 6.000 francs.
+
+1814.--2 janvier.--Gratification à Roustan: 6.000 francs.]
+
+[87: Pierre Mérat, né à Versailles le 29 juillet 1776, entré au service
+en 1793. Maréchal des logis chef, puis lieutenant en second,
+porte-étendard de la compagnie des Mameloucks. Légionnaire.]
+
+[88: Le baron Delaitre, chef d'escadrons, commandant la compagnie de
+Mameloucks en 1807.]
+
+[89: Joseph-Barthélemy Clair, baron de Bongars (1762-1833), colonel en
+1812, était lieutenant de la vénerie en 1805, sous les ordres de Murat,
+Grand Veneur.]
+
+[90: Sans doute possible, il s'agit de M. de Tournon, chambellan et
+officier d'ordonnance de l'Empereur, membre de la Légion d'honneur le 14
+février 1807.]
+
+[91: Ce jour, pendant que l'Empereur consultait sa carte avec Mirza,
+mamelouck de Bessières, je m'éloigne pour manger de l'oseille sauvage,
+un boulet ricoche et manque me tuer. (_Note du ms._)
+
+On trouvera deux Mirza, dans la liste générale des Mameloucks, publiée
+dans nos Appendices: l'un, Mirza, dit le grand, était mort depuis 1805,
+et l'autre, Daniel Mirza, dit le petit, ancien Janissaire, brigadier en
+1805, décoré en 1806, maréchal des logis en 1807, était lieutenant
+depuis 1811. Mais peut-être fut-il officier d'ordonnance de Bessières.]
+
+[92: Armand-Augustin-Louis, marquis de Caulaincourt, duc de Vicence
+(1772-1827), général de division depuis 1805, Grand Écuyer de
+l'Empereur.]
+
+[93: Après Wagram. (_Note du ms._)]
+
+[94: Il finirait par y trouver une mine. (_Note du ms._)]
+
+[95: Il s'agit évidemment du général Guyot; mais l'anecdote est en
+contradiction avec ses états de services qui sont des plus brillants.
+Claude-Étienne Guyot (1768-1837) fut créé comte en 1813.]
+
+[96: Bizouard, caissier de recettes à la Banque de France.]
+
+[97: Le docteur Lanefranque devint médecin par quartier de l'Empereur.]
+
+[98: À partir de cet endroit, l'écriture n'est plus de la main de
+Roustam.]
+
+[99: On sait que le comte de Lavalette était directeur général des
+postes depuis 1802.]
+
+[100: Claude-François, baron de Méneval (1778-1850), secrétaire de
+l'Empereur.]
+
+[101: Il était intéressé et trichait; enfin, on disait de lui: «Il
+jouerait des haricots qu'il tricherait encore!» (_Note du ms._)]
+
+[102: Voilà ce que j'ai su depuis. (_Note du ms._)]
+
+[103: Le baron de la Bouillerie, trésorier général de la Couronne.]
+
+[104: Le baron Dubois, chirurgien-accoucheur de l'Impératrice.]
+
+[105: La comtesse de Montesquiou, gouvernante des Enfants de France.]
+
+[106: Le Grand Maître des Cérémonies était le comte Louis-Philippe de
+Ségur (1753-1830), auteur des célèbres _Mémoires_, sénateur en 1813.]
+
+[107: Deux journées avant Smorgoni-Molodetchno. Adieux de l'Empereur à
+l'armée.--C'est là que fut rédigé secrètement le 29e et dernier bulletin
+de la Grande-Armée. (_Note du ms._)]
+
+[108: M. Frédéric Masson nous communique une rectification de ce
+passage, d'après le _Livret de la petite cassette_, tenu par Méneval:
+
+«5 décembre, à Smorgoni, à Constant, pour le nécessaire de Sa Majesté,
+14.000.»
+
+Donc, c'est à Constant, et non à Roustam, que l'argent fut remis. Il n'y
+a pas eu de confusion de noms, car, en suite de la note de Méneval, se
+trouve l'arrêté de compte authentique, de la main de l'Empereur, daté du
+5 décembre et paraphé avec soin.]
+
+[109: Des Polonais et ensuite des Napolitains de la Garde Royale. (_Note
+du ms._)]
+
+[110: À Compranoï, d'autres disent Osmiania. (_Note du ms._)]
+
+[111: Miedniki. Il envoie Maret au-devant de Murat pour lui dire que
+Vilna était approvisionné. Ici s'arrête la relation de Ségur concernant
+Napoléon, qu'il fait arriver à Paris sans transition. (_Note du ms._)]
+
+[112: Le baron de Saint-Aignan, écuyer de l'Empereur, ministre
+plénipotentiaire près les Maisons ducales de Saxe.]
+
+[113: Il arriva soudainement à Paris le 19 décembre, deux jours après la
+publication, à Paris, de son vingt-neuvième bulletin. (_Note du ms._)]
+
+[114: Gérard Lacuée, colonel du 19e de ligne, tué à Gunzbourg, le 5
+octobre 1805. Il était neveu de Jean-Gérard Lacuée, le général de
+division, membre de l'Institut.]
+
+[115: C'est à dire «admis au corps des Mameloucks, en 1810.»]
+
+[116: C'est-à-dire «admis aux réfugiés de Marseille en 1813».]
+
+[117: Il faut lire: «Né en 1774, à Jaffa (Syrie). Entré au service le
+1er messidor an VIII, époque de l'organisation en Égypte, des compagnies
+de Janissaires. Admis au nombre des réfugiés de Marseille en l'an XII.»]
+
+[118: C'est-à-dire porte-étendard. On sait que, dans le drapeau des
+Mameloucks, figurait une queue de cheval.]
+
+[119: Choucha (?).]
+
+[120: Choucha (?).]
+
+[121: Tiflis (Géorgie?).]
+
+[122: D'après une lettre de Séraphin Baddon (_sic_), son fils, cet
+officier aurait reçu de nombreuses blessures dans ses campagnes et fait
+partie du bataillon qui suivit l'Empereur à l'île d'Elbe.]
+
+[123: Ces états de services ont été fournis par Hamaouy lui-même, sous
+la Restauration, époque où il multipliait ses démarches pour être nommé
+membre de la Légion d'honneur, ce que, du reste, il ne put obtenir. Il
+affirmait avoir rendu des services signalés aux Français en Égypte comme
+«grand Douanier du Caire» et avancé de fortes sommes à sa compagnie,
+lors de son retour en France, mais son dossier ne contient pas les
+preuves de ses allégations.]
+
+[124: Nom orthographié ailleurs Joanny Janien.]
+
+[125: Nom orthographié ailleurs Kaonain.]
+
+[126: Siout (?).]
+
+[127: Choucha (?).]
+
+[128: Nom orthographié ailleurs _Seimen_.]
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs de Roustam, mamelouck de
+Napoléon Ier, by Raza Roustam
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS DE ROUSTAM ***
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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