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+The Project Gutenberg EBook of La femme du diable, by Joseph Lafon-Labatut
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La femme du diable
+
+Author: Joseph Lafon-Labatut
+
+Release Date: August 31, 2010 [EBook #33595]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU DIABLE ***
+
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+Å’UVRES POSTHUMES DE J. LAFON-LABATUT
+
+LA
+
+FEMME DU DIABLE
+
+PAR
+
+Joseph LAFON-LABATUT
+
+Lauréat de l'Institut
+
+AVEC UNE
+
+Préface par JULES CLARETIE
+
+ET UNE
+
+NOTICE BIOGRAPHIQUE PAR GABRIEL LAFON
+
+PÉRIGUEUX
+
+IMPRIMERIE CHARLES RASTOUIL, RUE TAILLEFER, 31
+
+1878.
+
+
+
+
+LA FEMME DU DIABLE.
+
+J. LAFON-LABATUT.
+
+LA
+
+FEMME DU DIABLE
+
+LÉGENDE PÉRIGORDINE
+
+PRÉCÉDÉE D'UNE
+
+Préface par JULES CLARETIE
+
+ET D'UNE
+
+NOTICE BIOGRAPHIQUE PAR GABRIEL LAFON
+
+PÉRIGUEUX
+
+IMPRIMERIE CHARLES RASTOUIL, RUE TAILLEFER, 31
+
+1878.
+
+
+
+
+PREFACE
+
+
+Dans un des volumes posthumes de Mme Sand, il est souvent question de
+ces poètes populaires qui ont chanté loin du bruit de Paris, et que leur
+province a adoptés avec une sorte d'entraînement plein de
+reconnaissance. Rouen, Nevers, Agen, Nîmes, Toulon, bien d'autres villes
+encore, ont eu leur poète local, et les noms de Reboul, de Jasmin, de
+Poney, l'auteur du _Chantier_, de Magu, etc., ne sont plus à louer
+aujourd'hui. La critique serait plutôt tenue de signaler à l'attention
+leurs successeurs, car la veine de la poésie provinciale et populaire
+est loin d'être tarie. «Chaque année, disait George Sand en 1844, ajoute
+à la liste de nouveaux noms.--Et, continuait l'auteur des _Lettres d'un
+Voyageur_, ces poètes trouvent sur le sol natal leur succès et leur
+récompense. Ils y trouvent aussi leur inspiration; et comme la province
+ne leur est point ingrate, ils ne sont pas ingrats envers elle; ils lui
+versent le charme de leur poésie.» C'est bien là ce que fit l'homme d'un
+talent véritable, dont M. Gabriel Lafon, avocat au Bugue, publie
+aujourd'hui cette légende périgourdine, la _Femme du Diable_.
+
+Joseph Lafon-Labatut est et restera le poète de notre Périgord comme le
+chantre de la _Mignounetto_ (c'était ainsi que le coiffeur Jasmin
+surnommait Mme Jasmin) demeure le poète de l'Agenais. Jasmin d'Agen,
+Roumanille d'Avignon, Peyrolles de Clermont l'Hérault, sont justement
+célèbres pour leurs poésies patoises. Lafon-Labatut méritait de le
+devenir pour ses poésies françaises. Il aura eu, en effet, cette gloire
+et cette raison--d'être obstinément fidèle à la France, à sa tradition,
+à son langage, tout en adorant son cher pays, sa saine et virile
+province. La petite patrie ne lui faisait pas oublier la grande. On
+essaie, à cette heure, d'un mouvement ardent de décentralisation
+littéraire. Chaque partie de la nation semble vouloir affirmer un
+individualisme spécial, un particularisme absolu. Les Normands fêtent la
+_Pomme_, les méridionaux la _Cigale_. Il est question, dans certains
+écrits, d'une _grande et noble captive_ qui ne serait autre que la
+Provence, si méchamment tenue à la gorge par la France, qu'on traite en
+marâtre et non en mère dans ce camp spécial. On remonte, pour protester
+contre le Français, jusqu'aux horribles guerres des Albigeois, comme les
+Allemands dont parle Henri Heine remontaient jusqu'au meurtre de
+Conradin. Ce serait là un symptôme et un spectacle également navrants si
+l'unité française pouvait être entamée par l'amour-propre de quelques
+félibres, avides de se séparer pour se distinguer. Mais, fort
+heureusement, au pays provençal même, des patriotes de talent réagissent
+contre la prétention de ces adeptes trop fervents de Frédéric Mistral.
+On peut lire les écrits de la _Laueto_ (l'Alouette provençale): l'idée
+vitale de la patrie française plane au-dessus du filial amour qu'ont ces
+latins pour leur Languedoc.
+
+Ce qui me plaît dans l'art et la vie de Lafon-Labatut, c'est que ce
+poète des _Insomnies et Regrets_, qui se plaisait aussi à rimer des
+chansons dans notre patois du Périgord, a toujours été fidèle à la
+patrie et ne se vantait point d'être Périgourdin avant d'être Français,
+comme l'auteur de _Mireille_ se proclamerait peut-être avant tout poète
+provençal.
+
+Il est resté uni à mes premiers souvenirs d'enfance, ce Joseph
+Lafon-Labatut, dont M. Gabriel Lafon raconte si bien l'existence et avec
+une éloquence si pénétrante et si simple. Je me vois encore à Ratevoul,
+près de Saint-Alvère, interrogeant les vieux livres de la bibliothèque
+de mon grand'père. Parmi les livres aux reliures d'autrefois, à côté du
+Corneille tant de fois feuilleté, des _Incas_ de Marmontel ou du
+_Fœneste_ de d'Aubigné, qui fut un des premiers romans lus par moi,
+il y avait, traînant çà et là, les pièces de théâtre de mon grand'oncle
+Pélissier, l'auteur de la _Dame du Louvre_, qu'il donna à la Gaîté, en
+1832, sous son pseudonyme de _Laqueyrie_, et d'un fort beau drame en
+vers joué à l'Odéon par Frédérick-Lemaître, Ligier et Lockroy, _Médicis
+et Machiavel_, et qu'il signa de son nom. Je dévorais curieusement ces
+pièces autrefois applaudies, ces tragédies maintenant oubliées.
+
+Dans _Nelly ou la Fille bannie_ (un de ses mélodrames signés
+_Laqueyrie_), je m'amusais à voir que l'auteur avait donné à un de ses
+personnages le nom de son beau-frère, mon grand-père, qu'il avait
+arrangé à l'anglaise: _sir Clarthy_. C'était Francisque l'aîné qui
+représentait ce personnage à la Gaîté, en 1827. Et pour moi, rien
+n'était plus curieux que cette pièce, où «l'honnête Clarthy»
+passait--persécuté par «le cruel Botwel,» qui s'écriait à la fin (ce
+sont, s'il m'en souvient, les derniers mots de la pièce):--_Je fus bien
+injuste! bien cruel!..... Clarthy, mon fils, je te confie le bonheur de
+Nelly!_» Comme ces aventures m'ont fait rêver!
+
+Et parmi ces volumes de Ratevoul, il y avait un exemplaire doré sur
+tranche, gaufré, superbe, des _Insomnies et Regrets_ de Labatut. Je
+lisais ces vers. On me contait la destinée du poète, mon parent, mon
+cousin à un degré éloigné; je n'en sais pas de plus douloureuse et de
+plus noblement supportée.
+
+Cent fois plus malheureux que Chatterton ou Escousse, Lafon-Labatut,
+aveugle, condamné à l'éternelle nuit, eût pu désespérer et mourir. Il
+n'avait pas assez de maladif orgueil pour finir par le suicide. Non, il
+peupla de visions ses ténèbres; il calma ses fièvres par des chants, et
+on put dire de lui comme de Démodocus: «La Muse qui l'aima lui dispensa
+le bien et le mal; elle le priva des yeux, mais elle lui donna une voix
+mélodieuse.»
+
+L'unique volume de vers que, de son vivant, publia le poète--ce volume
+que j'emportais et lisais sous les figuiers du jardin--avait paru chez
+Furne avec ce titre: _Insomnies et Regrets_, une préface de Pélissier et
+une lithographie de Sudre, l'ancien professeur de dessin de l'aveugle,
+d'après une étude de Henri Lehmann. La belle tête de Lafon-Labatut, avec
+ses longs cheveux divisés sur le milieu de la tête et retombant en
+masses puissantes sur son col, le visage maigre et régulier, enveloppé
+d'un collier de barbe, et ces yeux fixes, sans regard, atones, donnait
+vraiment l'idée de la souffrance et d'une souffrance plus profonde et
+plus inévitable que celle des Malfilâtre, des Gilbert et des Hégésippe
+Moreau.
+
+Aussi, comme cette poésie me plaisait et m'attendrissait, moi, enfant de
+douze ans! Ces vers de Lafon-Labatut paraîtraient bien incolores
+maintenant aux poètes de l'école nouvelle, qui tordent et frappent le
+vers comme le forgeron la barre de fer rouge sur l'enclume. Mais il y a
+dans ces poésies de l'aveugle ce qui manque trop souvent à ces
+nouveaux-venus, aux versificateurs mieux doués, sous le rapport
+mécanique en quelque sorte: il y a la profondeur du sentiment et la
+sincérité de l'émotion.
+
+Sainte-Beuve, étant délicat, se montrait volontiers difficile. Et
+pourtant il a loué le naturel et la simplicité de ces vers. Il s'est
+fait l'introducteur du poète. Il a dit aux lecteurs de la _Revue des
+Deux-Mondes_[1]: «Écoutez!» M. J. Troubat n'a réuni qu'une partie de cet
+article sur Lafon-Labatut dans le tome III des _Premiers Lundis_, et
+j'imprimerai ici les lignes omises, le feuillet oublié, du grand
+critique: «Après de tels accents de vérité, disait Sainte-Beuve qui
+donnait à ses lecteurs une lettre touchante de Lafon-Labatut, on n'a
+plus qu'à citer quelques pièces... Nous en pourrions trouver d'un ton
+plus élevé, mais inégales; nous aimons mieux en choisir de toutes
+simples, de naturelles, et faites, ce nous semble, pour toucher.
+
+Elles sont beaucoup plus pures d'expression que l'auteur ne paraît le
+croire; elles montrent combien, chez lui, le travail intérieur est
+possible, et qu'il n'a, pour se perfectionner, qu'à se faire lire de
+bons modèles (ils ne sont pas si nombreux), et à ne pas forcer sa voix,
+à la régler toujours sur le sentiment dont il est pénétré.» Et
+Sainte-Beuve citait à la suite les pièces qui ont pour titre _Une
+Douleur_ et l'_Oiseau Inconnu_, en avertissant le public qu'il n'avait
+pas, devant ce nouveau-venu, à faire l'_inattentif_ et le _dédaigneux_.
+
+On ne dédaignait point, d'ailleurs, les poésies de Labatut, et, à cette
+heure même, M. de Pongerville, le traducteur de _Lucrèce_, publiait dans
+le _Musée des Familles_ tout un petit roman, l'_Aveugle du Périgord_,
+qu'illustrait au crayon le peintre Biard, alors si fort à la mode. Je
+rappelle ces menus souvenirs comme de petites curiosités littéraires. M.
+Gabriel Lafon, qui nous promet un autre volume posthume de
+Lafon-Labatut, les _Derniers Tâtonnements_, réimprimera peut-être aussi
+les premiers _Regrets_. Ce qui est certain, c'est que ce volume est
+introuvable, et qu'on peut le regarder comme une rareté bibliographique.
+
+Çà et là, dans ce recueil nécessairement assombri, de singuliers coups
+de lumière éclatent, lorsque, par exemple, le malheureux poète essaie de
+rendre les visions d'autrefois, celles de son enfance torturée déjà
+comme sa vie:
+
+ Vague panorama de marbre et de couleurs,
+ De madones au bout de longs chemins en fleurs;
+ Un horizon qu'au loin dessine
+ Une mer où se joue un fidèle soleil;
+ Serait-ce mon berceau? Tout s'efface. Au réveil,
+ Ma langue murmurait: Messine!
+
+Et après Messine, c'est le Bugue, le pays paternel, la petite ville
+périgourdine où le poète a trouvé un abri; le cercle de coteaux qui
+défend le vallon, et les vergers et les épis, et les rochers gris du
+Cingle, et la Vézère qui coule, oblique, au pied des vignes:
+
+ La Vézère fuyant entre ses bords fleuris
+ Au lit de la Dordogne, où le beau fleuve épris
+ Étreint sa blanche fiancée.
+
+De tels paysages aussi me rappellent le passé, les arrivées à Périgueux
+le matin, la diligence du Bugue, les bois de Ratevoul, le clocher de
+Saint-Alvère, la silhouette sévère de Limeuil, là-haut perchée comme une
+ville espagnole. Comme au moindre écho, les souvenirs d'autrefois
+s'éveillent dans l'horizon aimé du terroir natal!
+
+Labatut a rencontré ses poèmes les plus virils dans la terre qu'il a
+foulée. L'_Alma parens_ sera toujours la grande inspiratrice. Le poète
+des _Odes et Poèmes_, M. Victor de Laprade, ce fils des Alpes, ce
+chantre des chênes si heureusement séduit pourtant par la muse
+hellénique, l'a dit en des vers admirables:
+
+ J'emprunterai ma force aux forces maternelles;
+ Nature, ouvre tes bras à ton fils épuisé;
+ Laisse ma bouche atteindre à tes fortes mamelles:
+ Jamais l'homme à ton sein n'a vainement puisé.
+
+Le volume d'_Insomnies et Regrets_ avait valu à Lafon-Labatut un prix de
+l'Académie décerné grâce aux démarches de Ponsard. Le poète possédait
+aussi une petite rente qui lui suffisait. Il vivait et vieillissait
+au-dessus du Bugue, sur le coteau, dans une maisonnette entourée de
+vignobles, et de là, chaque matin, à travers les vignes, sans guide, il
+descendait à la ville, et, de maison en maison, se dirigeait seul chez
+ses amis du Bugue. Après avoir eu une enfance sans joie, une jeunesse
+sans regard, il s'était fait ainsi une vieillesse sans amertume. Parfois
+même, il s'égayait, et, comme l'abbé Foucaud l'avait fait en Limousin,
+Lafon-Labatut rimait aussi des chansons en patois. Et les années
+fuyaient. _Labuntur anni._ Les ans s'écoulent... ou s'écroulent. La mort
+venait. M. Edgar La Selve, dans une étude touchante sur le poète, a
+raconté comment, dans une dernière entrevue, Lafon-Labatut lui dit, avec
+une amertume pourtant résignée: «Ah! vous voilà! C'est fini! Je me
+meurs! je me meurs!»
+
+Il était aveugle depuis l'âge de quatorze ans, et il est mort dans un
+âge avancé, sans avoir jamais désespéré, sans avoir maudit la destinée,
+heureux et consolé lorsqu'il pouvait chanter. «La voix me reste!» disait
+André Chénier se comparant à la cigale. Et Lafon-Labatut pouvait, à son
+tour, s'écrier: «C'est assez, il me reste la chanson ou la plainte que
+je jette aux vignes ou aux figuiers du Bugue.»
+
+On a fait grand bruit autour du nom de Jean Reboul, et Nîmes lui a même
+élevé une statue où la passion politique a bien autant fourni de matière
+que l'admiration littéraire. Lafon-Labatut ne mérite pas une statue sur
+la place publique, mais une statuette dans un coin du logis de ses amis.
+
+On pourra graver sur le socle le titre du curieux morceau que nous donne
+aujourd'hui M. G. Lafon. C'est un tour de force littéraire que ce long
+poème, d'une originalité évidente et d'une charmante naïveté, où le même
+refrain revient après tous les sixains sans nulle monotonie,--au
+contraire,--et pareil à une sorte de coup de cloche tantôt ironique
+comme la fin d'une chanson narquoise, tantôt presque effrayant comme
+l'écho d'une vieille ballade: un vrai conte périgourdin entendu sous la
+cheminée pendant qu'on fait blanchir les châtaignes sur le feu et qu'on
+égrène les jaunes _panouilles_ du blé d'Espagne.
+
+Lafon-Labatut a victorieusement tenu cette gageure de trouver des rimes
+nouvelles à ces deux vers volontairement inévitables:
+
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne!»
+
+Aussi bien, fort amusante, comme récit, cette légende de la _Femme du
+Diable_ est-elle encore tout-à-fait intéressante et attirante au point
+de vue de la langue, d'une langue riche et savoureuse comme les raisins
+dorés de nos vignes, une langue gaillarde et bien portante qui me fait
+ajouter, en finissant, un nouvel éloge pour Lafon-Labatut, et le plus
+précieux peut-être.
+
+Je le louais tout à l'heure d'être très-Français en étant bon
+Périgourdin. Après avoir lu la _Femme du Diable_, je dirai que, dans ce
+curieux petit poème, le mélancolique songeur des _Insomnies_ montre
+qu'il a dans les veines du sang pur de la vieille Gaule.--Grande et rare
+vertu pour un écrivain d'avoir pour aïeux Montaigne, Rabelais, Mathurin
+Régnier, tous ces gens au libre parler, au verbe pittoresque!
+
+C'est le génie gaulois qui fait la puissance de la France et lui
+communique sa sève éternellement jeune. Et quand on nous parle si
+souvent de nos origines latines, de la race et des vertus latines,
+n'oublions pas que nous sommes plus Gaulois encore, plus Celtes que
+Latins, et que le premier de nos aïeux, le plus grand peut-être, fut ce
+Vercingétorix qui lutta contre le César latin et donna sa vie pour ce
+qu'il avait déjà appelé, lui, l'ancêtre:--l'_Unité de la Patrie_!
+
+ JULES CLARETIE.
+
+Paris. Août 1878.
+
+
+
+
+NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR J. LAFON-LABATUT
+
+ La muse qui jadis de ses yeux l'a privé,
+ Cette muse, à la fois et propice et funeste,
+ A dans tous ses accords mis un charme céleste.
+
+ (HOMÈRE, _traduction par_ A. BIGNAN.)
+
+
+L'amitié d'un homme qui restera une des gloires les plus pures du
+Périgord me fait un devoir de consacrer ces quelques lignes à sa
+mémoire. Que ne puis-je, en cela, apporter une plume moins
+inexpérimentée!... J'ai connu un peu tard cette nature d'élite, assez,
+néanmoins, pour pouvoir apprécier toute la vérité du célèbre aphorisme
+de Voltaire, et, s'il ne m'a pas été donné de jouir plus longtemps de ce
+«bienfait des Dieux,» c'est que la mort, la cruelle, vient de me priver
+d'un maître au moment où ses leçons allaient enfin porter leurs fruits.
+
+Quoi qu'il en soit, me saura-t-on gré, peut-être, d'avoir réuni dans
+cette notice les principaux événements d'une vie féconde en infortunes
+et qui fut celle de notre regretté poète Joseph Lafon-Labatut.
+
+C'est dans cet espoir et comme un sincère hommage rendu à celui qui
+n'est plus que j'offre au public ce récit plein d'enseignements, de
+souvenirs tristes et doux...
+
+Pendant les longues guerres que la France dut soutenir contre
+l'étranger, vers la fin du premier Empire, Pierre Lafon-Labatut, jeune
+volontaire, originaire de la petite ville du Bugue, s'était
+particulièrement distingué sur les champs de bataille. Il venait de
+gagner ses épaulettes, récompense de sa bravoure, lorsqu'il fut fait
+prisonnier par les Anglais. Assez heureux pour s'évader, il s'éprit, à
+Messine, où les événements l'avaient conduit, d'une jeune et belle
+Sicilienne qu'il épousa. Un enfant, qui reçut le nom de Joseph, naquit
+de cette union le 18 mai 1809.
+
+Bientôt après, possédé du désir de revoir le pays natal, et sur les
+instances de M. Pélissier[2], l'un de ses compatriotes et amis
+d'enfance, Pierre Lafon-Labatut se décide à gagner la France, où il
+espère trouver secours et protection.
+
+Il s'embarque avec sa femme et son enfant sur un vaisseau anglais.
+
+Le voyage s'annonçait heureux, et rien ne faisait présager le coup
+terrible qui devait frapper nos fugitifs.
+
+Déjà les côtes d'Espagne apparaissent, se dessinant dans le lointain: on
+approche de Gibraltar. Mais bientôt la joie fait place à l'épouvante:
+sur les forts, sur les points culminants du rivage flotte le drapeau
+noir, la peste vient de se déclarer, et à peine le vaisseau a-t-il
+relâché que plusieurs passagers sont déjà atteints de cette fatale
+maladie. La femme de Labatut fut une des victimes du fléau.
+
+Ici se place un événement capital dans la vie du héros de cette notice.
+Le souvenir de sa mère transportée sur un chariot à l'hôpital des
+pestiférés resta profondément gravé dans sa mémoire, et souvent, dans
+ses songes, il revit cette femme si belle lui tendant les bras, tandis
+que ses grands yeux noirs, que la mort commençait à voiler, se fixaient
+sur lui avec cette expression de bonté ineffable dont le cœur d'une
+mère a seul le secret.
+
+Et lui, jeune enfant de cinq ans, se cramponnait au char funèbre. «Je
+perdis mes souliers dans ma course, racontait-il souvent, et mon père
+dut m'arracher à ma mère; le lendemain, il me mena près d'une tombe sur
+laquelle il jeta des fleurs... Je compris que j'étais orphelin.»
+
+Telle fut la première douleur du jeune Joseph. Ce n'était, hélas! que le
+prélude des revers incessants qu'il devait rencontrer dans ce dur chemin
+de la vie.
+
+Après une longue et périlleuse traversée, nos intéressants voyageurs
+débarquent à Calais.
+
+L'hiver sévissait alors dans toute sa rigueur, et la neige couvrait la
+campagne. Quel contraste entre ce ciel sombre et froid et celui de la
+Sicile! Mais la patrie n'est-elle pas toujours belle? La seule pensée de
+se retrouver sur le sol français faisait tressaillir d'aise
+l'ex-prisonnier et lui donnait le courage nécessaire pour arriver au but
+de son voyage.
+
+Il se met donc en route avec son jeune enfant, le portant sur ses
+épaules quand, vaincu par la fatigue, ses pieds meurtris se refusent à
+la marche, réchauffant ses petites mains rouges de froid, séchant ses
+larmes par la promesse d'une prochaine arrivée.
+
+Enfin, à neuf-heures du soir, par un temps pluvieux du mois de janvier,
+nos voyageurs, ruinés et exténués de fatigue, arrivent à Passy et
+viennent frapper à une maison de belle apparence. C'est la demeure de M.
+Raynouard, secrétaire perpétuel de l'Académie française, et de M.
+Pélissier, l'ami de Labatut.
+
+Nos pélerins sont accueillis. On pourvoit aux soins qu'exige leur état
+avec cet empressement et cette joie que mettent les âmes compatissantes
+à soulager le malheur.
+
+Quelques jours après, ils reprennent la route du Bugue, où Labatut, miné
+par les chagrins, ne tarde pas à mourir, laissant son fils, parvenu à
+sa neuvième année, sans secours et à la charge d'une famille pauvre, qui
+devait bientôt se disperser.
+
+Une bonne veuve, parente éloignée, voulut bien garder l'enfant chez
+elle; elle se l'attacha, devint sa seconde mère, et, charmée des
+dispositions du jeune Sicilien, lui apprit tant bien que mal à lire dans
+le seul livre qu'elle possédait, les _Fables de Lafontaine_.
+
+Joseph voulut aussi écrire, et comme le savoir de la bonne veuve
+n'allait pas jusque-là, il dut se passer de guide, se former lui-même
+une écriture en prenant pour modèle le titre des fables.
+
+Un vieux curé du village, ému de pitié, recueillit l'enfant à son tour,
+lui enseigna ce qu'il savait lui-même, et, au bout de quelque temps, en
+fit un parfait enfant de chœur.
+
+Joseph resta quatre ans dans le modeste presbytère du vénérable pasteur,
+et pendant ces quelques années pleines de calme, de douces rêveries, il
+goûta ce bonheur sans mélange que procure aux âmes contemplatives le
+spectacle toujours nouveau de la nature. Le soleil empourprant l'horizon
+comme un vaste incendie, le papillon tournoyant dans les airs, l'oiseau
+chantant dans le bocage, la source murmurant sous la verdure, étaient
+pour lui autant de sujets de méditation.
+
+Un jour, une circonstance insignifiante en apparence vint lui révéler sa
+vocation. Ce fut la découverte d'une traduction de l'_Iliade_ d'Homère,
+vieux bouquin jaune et poudreux, qu'il trouva parmi les quelques livres
+qui composaient la bibliothèque du bon curé. Ces récits merveilleux de
+la guerre de Troie, ces terribles combats de héros remplirent son
+imagination d'une ivresse céleste, et, s'aidant de l'argile et du
+charbon, il reproduisait dans son enthousiasme les Hélène, les Hector et
+les Achille du divin rapsode, de l'immortel _poeta sovrano_, comme
+l'appelle Dante Alighieri, cet Homère italien.
+
+La mort du vieux prêtre vint bientôt le rappeler aux misères de la vie
+réelle. La fatalité qui le poursuivait le laissa de nouveau sans
+ressources et dans un affreux isolement. L'ami qui l'avait accueilli,
+jadis, avec son père, ayant fait un voyage en Périgord, tendit encore
+une main secourable au jeune enfant et l'emmena avec lui à Paris. Un
+jour, conduit au musée du Louvre, il fut ébloui, enivré, à la vue des
+chefs-d'œuvre de Rubens, et, comme le Corrége après avoir admiré un
+tableau de Raphaël, il s'écria exalté: «Et moi aussi je suis peintre!»
+Sans perdre de temps, stimulé par l'amour de l'art, il se met à
+l'œuvre avec une ardeur opiniâtre, et ses progrès furent tels qu'il
+pût entrer bientôt dans les ateliers de Gérard, un des meilleurs
+peintres de l'époque, et se créer en même temps un moyen d'existence
+dans l'art des écritures lithographiques. A l'abri du besoin et sur le
+chemin de la gloire, l'avenir s'offrait brillant au jeune artiste. Mais
+il n'était pas, hélas! au terme de ses infortunes. Ses forces
+s'épuisèrent sous l'action de sa double tâche. Un soir, il rentra de
+l'atelier les yeux sanglants; sa vue était attaquée, et les secours de
+la science furent impuissants pour arrêter le mal. L'influence du climat
+méridional pouvait peut-être encore le sauver. Joseph revint au Bugue.
+Vain espoir; quelques jours après son arrivée, le soleil ne brillait
+plus pour lui, la cécité était complète.
+
+Il n'avait alors que quatorze ans et se sentait, dès le début de la vie,
+vieilli par les malheurs. Condamné à traîner ses jours dans d'épaisses
+ténèbres, il hésita; à côté des souffrances inouïes du présent, la mort
+lui paraissait un refuge. Frappé dans ses plus chères affections, déchu
+de toutes espérances, presque sans pain, tenterait-il cette dernière
+épreuve de vivre dans ce tombeau des vivants, la cécité? Au milieu de
+ces luttes terribles livrées au désespoir, le ciel eut pitié du pauvre
+aveugle et lui envoya l'ange qui consolait jadis Homère et Milton: la
+poésie, lumière divine qui calma ses douleurs. Elle vint l'éclairer dans
+sa nuit, et, derrière ce voile épais qui le séparait à jamais du monde
+réel, il se créa dès lors un monde intellectuel où il revoyait les
+magnifiques tableaux de la nature, les bois, les vallons, les ruisseaux
+qu'il avait tant aimé à contempler sous les feux du jour. Ne pouvant
+plus être peintre, Joseph Labatut devint poète:
+
+ Hélas! de tous ces biens, qui font seuls la jeunesse,
+ Que me reste-t-il? Rien, gloire, espérance, amours,
+ J'ai tout perdu! mon luth seul berce ma tristesse
+ Dans la nuit monotone où s'éteignent mes jours!
+
+ Aussi bien que des pleurs vous calmez ma souffrance,
+ O vers! source brillante où j'aime à m'abreuver;
+ Aussi bien que ces voix qui parlent d'espérance,
+ Vous descendez d'en haut pour me faire rêver.
+
+ Vous êtes la beauté, l'amour et la nature,
+ Le langage confus de tant d'êtres divers,
+ Les plus vagues parfums que répand la verdure,
+ Tout, tout, ô poésie, ange éloquent des vers!
+
+ * * * * *
+
+ Environnez-moi donc, consolez-moi, génies,
+ Pendant mes jours obscurs, mes longues insomnies.
+ De vos magiques dons devrais-je être déçu,
+ Moi qui, couvant des arts l'ardente frénésie,
+ Dans les tableaux fameux lisais la poésie,
+ Moi que sous son beau ciel la peinture a conçu?
+
+C'est ainsi qu'il chantait, et ses accents mélodieux surent atteindre
+souvent, grâce à une puissante inspiration, les plus hautes régions de
+l'art.
+
+Mais si la poésie était venue atténuer ses souffrances morales, il n'en
+était pas moins plongé dans le plus grand dénûment. De trop nombreux
+exemples, hélas! nous ont assez prouvé que si la poésie ne conduit pas à
+la misère, il est bien rare qu'elle en tire. Aussi, combien de jeunes
+littérateurs voyons-nous descendre de Pégase pour ne pas y mourir
+d'inanition! Et n'est-ce pas là une des causes qui ont fait dire à notre
+éminent critique Sainte-Beuve: «Il se trouve dans les trois quarts des
+hommes comme un poète qui meurt jeune, tandis que l'homme survit.»
+Souvent donc sacrifier le poète sera une nécessité pour sauver l'homme.
+Mais pareil sacrifice pourra-t-il toujours aisément s'accomplir?
+Contrairement à la lampe qui, privée subitement de l'huile qui lui
+donnait la clarté et la vie, pâlit et s'éteint, l'homme vraiment poète
+survivra-t-il à la privation de cette force chaleureuse, la poésie, qui
+était sa vie à lui? Habitant des domaines enchantés de l'imagination,
+pourra-t-il s'acclimater aux champs de la réalité, passer ses jours à
+s'occuper d'un lendemain, vivre pour vivre?
+
+En présence d'un tel problème, Chatterton, en Angleterre, n'avait vu
+qu'une solution, celle de s'empoisonner. Malfilâtre et plus tard
+Gilbert, en France, s'étaient laissés: le premier, mourir de faim et de
+misère; le second, entraîner par la folie du désespoir sur un lit
+d'hôpital, où la mort devait bientôt l'aller chercher. La liste serait
+longue de ces pauvres martyrs moissonnés dès leur printemps, par la faim
+et le suicide, pour n'avoir pu accomplir ce divorce avec la poésie!
+
+En cette circonstance encore, le courage de Joseph Labatut ne se laissa
+pas abattre par le malheur, et, plus résigné que ses frères en poésie,
+il quitta les sphères sereines habitées par le poète pour chercher
+ailleurs une occupation qui lui procurât le pain de chaque jour.
+
+Il importe de dire qu'il restait encore de la famille appauvrie et
+dispersée de Labatut une pieuse femme, sœur de la bonne veuve dont
+nous avons déjà parlé, et qui, dans la mesure de ses forces, vint à son
+secours. Un jeune chirurgien l'entourait aussi, dans ce cruel moment,
+d'une touchante sollicitude. Ce jeune ami avait une petite fille qui
+devint l'Antigone de l'aveugle, et celui-ci, touché de sa bonté,
+s'occupa de développer cette tendre imagination en apprenant à l'enfant
+les plus belles fables de Lafontaine, en lui racontant les épisodes
+d'Homère, l'Histoire sainte, et tout ce qui était capable d'orner son
+intelligence en excitant sa curiosité.
+
+Les progrès de la petite fille étonnèrent bientôt ses parents, la ville
+entière en parla, et plusieurs pères de famille, frappés d'un tel
+résultat, confièrent à Labatut le soin d'instruire leurs enfants.
+
+C'est ainsi qu'il trouva les ressources qui lui manquaient.
+
+Et maintenant, comment put-il accomplir un pareil professorat, obligé
+d'enseigner non-seulement ce qu'il ne pouvait pratiquer lui-même, mais
+encore ce qu'il n'avait pas appris? C'est à une mémoire prodigieuse, à
+une énergie indomptable au service d'une intelligence d'élite, qu'il
+faut demander le secret d'un pareil prodige.
+
+Cependant, une telle dépense de forces affaiblit bientôt la santé du
+jeune précepteur. Les élèves devinrent plus rares, et le poète ne tarda
+pas à reprendre sa lyre un moment abandonnée. Il apportait alors à ses
+nouvelles compositions une science plus approfondie de la prosodie et
+des connaissances nouvelles des règles du langage; son imagination
+s'était élargie, grâce aux nombreuses lectures orales qui lui avaient
+été faites, et c'est alors qu'il produisit de nombreuses pièces, d'un
+rhythme varié, aussi élevées que touchantes, admirables de sentiment, et
+que venaient rehausser la pureté et la simplicité du style. Il
+travaillait dans le silence, se récitait ses vers à lui-même, les
+corrigeait, les polissait, et, enfin, les dictait lorsqu'ils avaient
+atteint le degré de perfection voulu.
+
+M. Pélissier, qui, de loin, veillait toujours sur le malheureux aveugle,
+ayant eu connaissance de ses poésies, eut la pensée d'en publier le
+recueil. Ce ne fut pas sans résistance de la part de l'auteur, qui,
+modeste à l'excès, s'opposa longtemps à cette publication. Il fallut
+bien y consentir pourtant, car le peu de ressources qu'il avait pu
+recueillir de ses leçons diminuait de jour en jour, et de nouveau la
+pauvreté se dressait devant lui avec son hideux visage de spectre.
+
+«.... Vous le savez, écrivait-il à son bienfaiteur, ce n'est pas un vain
+désir de célébrité qui m'a fait céder à vos instances, et consentir à
+livrer au public des vers que j'aurais voulu garder pour moi et pour
+quelques rares amis qui sont bien obligés de supporter quelque chose.
+
+«Si, jusqu'à présent, je m'étais toujours refusé à me faire imprimer,
+c'est que je trouvais un autre moyen de vivre; il me manque aujourd'hui,
+et il faut bien, malgré toutes mes répugnances et mes craintes, que je
+me décide à prendre ce dangereux parti.
+
+ «La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets;
+ «Aussi, je l'avouerai, n'est-ce pas sans regrets,
+ «Sans cette pudeur fière, aux malheureux connue,
+ «Que je livre aux regards mon âme toute nue.
+
+«Mais il le faut, vous le voulez; et puisque c'est une dernière planche
+de salut, je vais encore m'y hasarder.»
+
+Des gens de cœur, et la presse elle-même, vinrent s'associer à
+l'œuvre si généreusement entreprise par M. Pélissier, à l'initiative
+duquel nous devons de compter un poète de plus. Voici comment
+l'_Artiste_, journal des salons, rendant compte d'une soirée littéraire,
+saluait l'apparition du nouveau-venu dans le monde des lettres:
+
+«Êtes-vous de ceux-là qui aiment les surprises en littérature, et pour
+qui le talent a plus de prestige quand il se révèle spontanément avec
+quelque entour romanesque? En ce cas, soyez en joie, car il se prépare
+une nouvelle apparition en ce genre. L'autre jour, avant de partir pour
+quelque villa des environs de Paris, Mme la comtesse d'Agoult avait
+réuni chez elle un certain nombre d'écrivains et d'artistes: MM. Alfred
+de Vigny, Louis et Horace de Viel-Castel, Mignet, Arthur de Gabineau,
+Auguste Desplaces, Louis de Rouchaud, Henri Lehmann, Georges Lervegt et
+quelques autres; on arrivait assez mystérieusement convoqué pour une
+lecture. Or, il s'agissait des poésies d'un jeune homme devenu aveugle
+au milieu d'études ardentes faites en peinture, l'art vers lequel il se
+sentait tout d'abord entraîné. M. Bocage[3] a lu, avec cette passion
+qu'il met à tout, une biographie très-dramatique du pauvre aveugle,
+rédigée, par la reine du salon, avec cette sûreté et cette distinction
+de style que vous avez admirées maintes fois dans les pages signées
+Daniel Stern.
+
+«Le poète ainsi connu dans sa vie, on devait écouter avec plus de faveur
+et d'intérêt les fragments de son œuvre qu'on a lus ensuite; mais, de
+ses poésies je ne vous dirai rien, ne voulant pas vous enlever par des
+louanges et des critiques indiscrètes le piquant de l'imprévu. Une
+chose, toutefois, dont il est bon, à ce propos, de se féliciter, c'est
+que les femmes aient au cœur ce sympathique souci des lettres. Alors
+même qu'elles se trompent dans leurs dévouements littéraires, leurs
+erreurs sont généreuses et dignes. Aussi, pour mon compte, je regrette
+de ne pas les voir prendre plus souvent l'initiative en cela; il leur
+sied si bien de ménager un auditoire et de l'ombre au talent délicat,
+violemment étouffé dans le vacarme contemporain, comme une voix
+d'alouette dans une rafale. C'est pourquoi, dans les rigueurs de sa
+destinée, le jeune aveugle du Bugue doit se trouver encore favorisé du
+ciel, puisqu'il se produit au monde poétique sous de tels auspices et
+qu'il a rencontré une si noble marraine.»
+
+Lorsque l'ouvrage parut sous le titre d'_Insomnies et Regrets_[4], orné
+d'un portrait de l'auteur dû à M. Lehmann, avec une notice servant de
+préface par M. Pélissier, il produisit une grande émotion chez tous les
+cœurs généreux, accessibles au beau.
+
+Les journaux de l'époque témoignent hautement de l'accueil sympathique
+fait à ce livre de poésies inspiré par le malheur; on comprit que ce
+n'était pas là une de ces douleurs fictives que réclame l'élégie, mais
+une terrible réalité, et que le pauvre aveugle ne faisait pas de
+métaphores quand il s'écriait:
+
+ La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets.
+
+Il faudrait un volume pour citer tous les articles que la presse
+consacra à l'intéressant auteur. Je me bornerai donc à donner ici
+quelques extraits, qui suffiront au lecteur qui n'aurait pu se procurer
+l'ouvrage dont l'édition fut épuisée en quelques jours, pour se faire
+une idée du mérite de l'œuvre et des difficultés qui, lors de son
+apparition, semblaient devoir en compromettre le succès:
+
+«Voici un livre de poésies qui a produit une sensation profonde dans le
+monde littéraire. Paris s'en est ému tout le premier. Le livre venait
+pourtant du coin le plus reculé de la province, et l'on sait l'accueil
+réservé aux œuvres écrites loin du centre des lettres et des arts.
+Mais celle-là portait avec elle une double recommandation puissante,
+celle du malheur et du talent. Tout semblait conspirer contre son
+succès. Et d'abord, le temps n'est guère à la poésie, bien que les vers
+n'aient jamais été plus nombreux. Mais qui dit poésie dit rêverie, et
+l'on n'a pas le loisir de rêver. Que l'on y soit ou non disposé, sitôt
+qu'on a mis les pieds dans le monde, il faut s'associer à sa vie active,
+pratique, matérielle, bruyante, sous peine de délaissement et de misère.
+S'arrêter sur les bords du chemin pour contempler le ciel, pour se
+replier en soi, pour recueillir ses pensées, pour analyser ses émotions,
+pour chanter les unes et les autres, c'est courir le risque de voir les
+passants vous jeter leur dédain ou leur pitié.
+
+«Il faut, pour obtenir les sympathies et gagner la fortune et la gloire,
+d'autres goûts et d'autres occupations; il faut étouffer son cœur,
+couper les ailes à son imagination, et, les regards devant soi,
+s'avancer hardiment dans le mouvement des affaires, dans le bruit et la
+fumée, dans l'effroyable pêle-mêle des ambitions, des concurrences et
+des cupidités.
+
+«Or, dans ces conditions-là, le monde ne peut être qu'antipathique aux
+poètes, dont les chants ont besoin de silence pour être entendus.
+
+«Il est vrai qu'en dehors de la société pratique, il y en a une autre
+qui s'isole pour penser et méditer, pour recueillir toute idée qui se
+produit; mais celle-là, on l'a rendue défiante par les déceptions qu'on
+lui a fait subir en matière d'art et de poésie. Elle croit peu au talent
+véritable depuis qu'elle en a tant vu de faux; elle se défie des
+réputations nouvelles, depuis qu'elle en a tant vu d'usurpées; elle est
+en garde contre les poètes plus encore que contre tous les autres; elle
+sait comment, en ces dernières années, ils ont abusé de la crédulité
+publique pour nous donner leurs impressions intimes, d'où sortait
+toujours une triste impression pour le lecteur. Les talents supérieurs
+eux-mêmes n'ont pas été à l'abri de ces reproches mérités, et, à l'heure
+qu'il est, c'est à peine s'il reste, dans ce grand naufrage de la
+poésie, deux ou trois voix qui aient le privilége d'appeler la confiante
+attention des amateurs mystifiés.
+
+«Donc, quand le livre de Lafon-Labatut fit son apparition, on voit que
+ses chances étaient peu favorables. Et cependant, à peine l'eût-on lu,
+que l'on en parla partout, là même où l'on parle si difficilement des
+publications nouvelles de la province, c'est-à-dire dans la presse de
+Paris. M. Sainte-Beuve emboucha le premier la trompette pour annoncer la
+nouvelle dans la _Revue des Deux-Mondes_[5]. Avec sa rare sagacité, son
+vif sentiment, sa rapide intelligence, il avait découvert dans ce petit
+livre une délicieuse oasis, une source fraîche et limpide
+d'inspiration, une nature naissante et vierge, des émotions vraies, un
+style spontané, et toutes ces choses qui deviennent de plus en plus
+rares, à savoir la vérité, l'émotion, la grâce et la pensée.
+
+«Il est de ces hommes qui comptent la conscience pour quelque chose dans
+leurs écrits, et qui, dans la critique, apportent autant de justice que
+d'esprit. On s'émut donc de l'article de M. Sainte-Beuve, et on lut le
+livre de poésie de M. Lafon-Labatut. On put se convaincre dès lors qu'il
+n'y avait eu à son égard ni exagération, ni engouement...»[6]
+
+Un jeune poète, sous le pseudonyme de Benjamin, dans une critique des
+œuvres de Labatut, insérée dans la _Colonne et l'Observateur_[7],
+journal de Boulogne, s'exprimait ainsi:
+
+«... Les poésies de Lafon-Labatut sont belles, palpitantes d'intérêt,
+souvent pleines d'énergie dans la pensée et l'exposition, riches
+d'images et de coloris,--la pointure s'y retrouve souvent,--harmonieuses
+et très-variées dans le rhythme, ce qui les sauve de la monotonie, cet
+écueil funeste à beaucoup de poètes. Sans doute, toutes ne sont pas
+parfaites: quelques morceaux, rares il est vrai, accusent un peu
+d'incohérence dans la conception et d'obscurité dans la forme; mais,
+considérées dans leur ensemble, elles n'en sont pas moins l'œuvre
+d'un poète qu'on ne peut que s'applaudir d'avoir lu et de pouvoir relire
+souvent. Les morceaux que nous aimons le mieux, et qui nous paraissent
+réunir le plus de qualités poétiques, sont: _Apothéose_, _ma Mère_, _les
+Adieux_, _l'Absence_, _A un Enfant_, _les Hirondelles_, _A mon Chien_,
+etc.; et parmi ceux où l'auteur s'est dégagé, complétement ou en partie,
+de ses préoccupations personnelles: _les Vents_, _les Bois_, _la
+Cloche_, et surtout _le Fou_. Répétons-le: toutes les pièces qui
+composent _Insomnies et Regrets_, même celles qui ne sont pas
+irréprochables, sont marquées au coin de la bonne poésie. Tous ceux dont
+le cœur n'est jamais resté froid devant un beau talent et une belle
+âme, unis à une grande infortune, voudront donner au poète aveugle une
+marque de bienveillante sympathie; les dames surtout, qui ont toujours
+été pour lui une Providence terrestre; les femmes, dont le cœur bat
+si vite à l'aspect du malheur et de la souffrance, voudront être les
+Antigones de ce nouvel Å’dipe.
+
+«Encore un mot à Lafon-Labatut: dans le morceau adressé à un _Oiseau
+inconnu_, il lui dit qu'il voudrait que sa voix solitaire fût, comme la
+sienne, _l'amour d'un malheureux_. Son désir ne sera pas stérile:
+toutes les douleurs se touchent par quelque point, et plus d'un
+malheureux, en retrouvant dans ses vers ce qu'il a souffert, embellis
+des charmes de la poésie, sentira renaître dans ses yeux de douces
+larmes qu'il croyait à jamais perdues, et retrempera son courage dans
+l'énergie de sa volonté, dans le calme de sa résignation. Quant à son
+nom, qu'il aurait voulu garder ignoré, il sera prononcé, par tous ceux
+qui le connaîtront, avec le respect et l'amour qu'il commande, et
+deviendra un des symboles les plus touchants du poète malheureux.....»[8]
+
+Le _Moniteur_, le _Constitutionnel_, le _National_, le _Messager_, la
+_Presse_, l'_Illustration_, etc., suivirent l'exemple donné, et Labatut
+recueillit une ample moisson de sympathiques éloges, précurseurs de la
+haute marque de distinction dont l'Académie française devait l'honorer
+en mettant sur son front sa couronne de lauriers.
+
+On sait avec quel enthousiasme fut accueillie, en 1835, l'apparition, à
+la Comédie-Française, de _Chatterton_, drame que M. Alfred de Vigny
+venait de tirer de son magnifique roman de _Stello_.
+
+Le sujet était bien fait pour soulever les attaques de quelques
+bourgeois égoïstes et à l'esprit étroit; aussi ne furent-elles pas
+ménagées à l'auteur, que l'on accusait stupidement de s'être constitué
+l'apologiste du suicide.
+
+L'opinion publique fit bon compte de ces basses accusations, dictées le
+plus souvent par la jalousie impuissante. Le succès de la pièce fut
+éclatant et l'enseignement salutaire; les âmes compatissantes s'émurent
+à ce terrible tableau de l'orgueil brutal et de l'égoïsme se coalisant
+pour terrasser le génie, et, au sortir d'une représentation, M. de
+Maillé de Latour-Landry écrivait à l'un de ses amis:
+
+«Je viens de voir _Chatterton_. Eh bien! M. de Vigny a raison. Quand un
+poète se produit, on doit lui assurer au moins pour un an le pain
+quotidien, lui donner le temps d'essayer ses forces, de les montrer, et
+de gagner le suffrage public. Je sors de chez mon notaire. J'ai
+institué à cet effet un prix de _quinze cents francs_ que décernera
+l'Académie.»
+
+Telles furent les circonstances qui présidèrent à la fondation de ce
+prix, et que j'ai cru devoir rappeler.
+
+Dans sa séance publique annuelle du 10 septembre 1846, l'Académie
+française, sur le rapport de M. Lebrun, accorda par acclamation à Joseph
+Lafon-Labatut le prix fondé par M. le comte de Maillé de Latour-Landry,
+et qui était ainsi libellé: «Prix institué en faveur d'un jeune écrivain
+pauvre dont le talent, déjà remarquable, paraît mériter d'être encouragé
+à poursuivre sa carrière dans les lettres»[9].
+
+En outre, pour reconnaître les premiers efforts du poète qui promettait
+un si bel avenir, et en même temps pour l'aider surtout à réaliser cette
+promesse, M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, décida
+qu'il serait attribué à Lafon-Labatut une indemnité annuelle de 800
+francs.
+
+M. Villemain, secrétaire perpétuel de l'Académie française, fut chargé
+d'annoncer au lauréat la décision bienveillante dont il venait d'être
+l'objet.
+
+C'est ainsi qu'à force de résignation, d'énergie et de patience, le
+jeune poète venait de conquérir un titre à la célébrité, en même temps
+que des secours inespérés le mettaient désormais à l'abri de la misère.
+
+Stimulé par le succès, Labatut ajouta à son œuvre de nouvelles pièces
+de poésie, qui bientôt confirmèrent les espérances fondées sur son
+talent et qui ajoutèrent encore à l'intérêt qu'il avait déjà inspiré.
+
+Il habitait, à l'extrémité de la petite ville du Bugue, une maison
+solitaire, modeste ermitage riant aux rayons du soleil levant, égayé par
+le chant des oiseaux et le perpétuel murmure de la Vézère. C'est là que
+vint le voir M. le comte Horace de Viel-Castel, qui, émerveillé des
+récits du poète, s'exprimait en ces termes dans une narration de son
+voyage:
+
+«... Le souvenir de la journée que j'ai passée dans la modeste demeure
+de Lafon-Labatut est un de ceux que je garde précieusement en ma
+mémoire; jamais je n'oublierai cette infortune si grande et si noble du
+poète aveugle, ses chants si mélancoliques et si suaves, sa conversation
+si pleine d'intérêt, sa figure si belle d'expression et de tristesse
+résignée. Je reviendrai de nouveau dans sa demeure, je l'écouterai me
+récitant de nouveaux chants et s'interrompant pour me dire: «Prenez
+garde, monsieur, je vous en prie; je vous ai entendu vous appuyer contre
+ma fenêtre, et vous pourriez effaroucher un pauvre nid d'hirondelles qui
+s'est confié à moi. Tous les ans, mes amies de l'année précédente
+viennent l'habiter; elles me connaissent, elles m'aiment, je ne ferme
+jamais ma fenêtre pour leur laisser la liberté d'aller et venir à leur
+fantaisie... Je les aime sincèrement, ces pauvres hirondelles; elles ne
+s'aperçoivent pas que je suis aveugle!...»
+
+C'est à peu près à cette époque qu'il reçut de Bergerac une adresse de
+félicitations signée de toute la ville, et qui rendait un public et
+précieux hommage au poète que quelque temps auparavant, à l'occasion du
+couronnement de Jasmin, l'intelligente cité avait fêté et applaudi.
+
+Je transcris ici la réponse de Lafon-Labatut:
+
+ «MESSIEURS,
+
+ «Je suis vraiment désolé qu'une absence de plusieurs jours m'ait
+ empêché de prendre plus tôt connaissance d'une adresse qui m'honore
+ autant qu'elle me touche.
+
+ «Je n'ai point oublié, je n'oublierai jamais, messieurs, le jour où
+ la ville de Bergerac a vu dans son sein un grand poète d'une part
+ et un grand malheur de l'autre. Ce grand poète, c'était Jasmin; ce
+ grand malheur, c'était moi.
+
+ «A cette heure, messieurs, le génie eut ses courtisans, c'était
+ beau, et l'infortune ses flatteurs, c'était encore plus beau
+ peut-être... Vous me pardonnerez, je l'espère, les épithètes que
+ je vous donne ici; elles me semblent assez justifiées et ennoblies
+ par la circonstance; l'Agenais s'en revint avec une magnifique
+ médaille sur la poitrine, le Périgourdin avec un bienveillant
+ appareil sur le cœur.
+
+ «Depuis cette époque, messieurs, j'ai bien souffert... c'est ma
+ tâche sur la terre. Mais une couronne et une aisance inattendues
+ sont venues me chercher dans ma solitude... Hélas! n'est-ce pas
+ trop tard?...
+
+ «Quoi qu'il en soit, je garderai et montrerai toujours la
+ félicitation écrite de mes compatriotes comme le plus beau titre de
+ noblesse dont mon faible talent puisse se vanter. Parmi les noms
+ qui la couvrent, quelques-uns me sont apparus comme de vieux amis,
+ comme une touchante image du souvenir; les autres, que je désire
+ connaître un jour, comme une douce promesse de l'espérance.
+
+ «Recevez, messieurs, l'assurance de toute ma gratitude et de mon
+ dévouement le plus sincère.
+
+ «LAFON-LABATUT.»
+
+On voit, par les citations nombreuses faites dans cette biographie, que
+Lafon-Labatut, grâce à son talent, était devenu un homme remarquable et
+remarqué. D'autres titres le recommandaient encore aux amis qui
+allaient le visiter. C'était d'abord sa conversation savante, qui venait
+rehausser le charme d'une diction pure et mélodieuse. Il possédait de
+plus ce don bien rare, quoiqu'on en dise, de l'esprit gaulois,
+quelquefois caustique, il est vrai, mais à qui l'on pardonnait bien
+vite, car l'on connaissait la bonté de l'homme et son exquise
+sensibilité de cœur.
+
+Enfin, aimé et estimé de tous ceux qui l'approchaient, Lafon-Labatut
+consacra entièrement le reste de ses jours au commerce des Muses,
+chantant ses souvenirs, ses aspirations, avec cette vérité de sentiment
+et cette douceur philosophique qui distinguent ses premières œuvres.
+
+Quand la vieillesse vint le surprendre, vieillesse que tant d'infortunes
+avaient rendue précoce, il se trouvait au milieu de parents qui, comme
+lui, longtemps secoués par la tempête, avaient demandé à de durs labeurs
+un peu de place au soleil.
+
+Une longue maladie de cœur, contre laquelle vinrent échouer les
+secrets de la science médicale et les soins les plus empressés, l'enleva
+à ses concitoyens le 5 juillet 1877.
+
+C'est ainsi qu'il mourut ou plutôt s'éteignit doucement en souhaitant à
+ceux qui l'entouraient le bonheur qu'il avait si peu connu.
+
+Le recueil des poésies inédites qui me fut confié par notre regretté
+poète, lors des premières atteintes de la maladie qui devait
+l'emporter, est le fruit de trente années de travail.
+
+Une excessive modestie, jointe au désir d'atteindre toujours un plus
+haut degré de perfection, empêchèrent l'auteur de livrer à la publicité
+ses nouvelles créations. Et pourtant, que de progrès accomplis depuis
+l'époque où parut son premier ouvrage! Tout ici est d'un fini parfait,
+et, sauf quelques rares inégalités, tout y porte les traces du génie
+poétique. C'est surtout dans l'élégie que se révèle son talent; c'est là
+que brillent, avec le plus d'éclat, cette grâce et ce naturel qui
+gardent les œuvres de vieillir.
+
+On a reproché à Lafon-Labatut un peu d'uniformité, résultat inévitable
+de ses chants composés sous une impression personnelle, celle de son
+malheur. Il a tenu compte de la critique; oubliant ses souffrances, il a
+produit de nombreuses pièces où il s'est, pour ainsi dire, isolé de
+lui-même. Parmi ces morceaux, l'on remarque surtout: _l'Impôt_, _les
+Inventions_, _le Tableau_, _Un de Trop_, _Jadis et Maintenant_, _la
+Rencontre_, _les Lazzaroni_, _l'Abeille_, _le Vieux Gardeur d'Oies_, _le
+Sobriquet_, etc.
+
+En livrant prochainement à la publicité ces poésies complètes sous le
+titre modeste de _Derniers Tâtonnements_ que leur a donné l'auteur, je
+ne ferai que céder aux instances des amis du poète et au désir exprimé
+par la Société historique et archéologique de la Dordogne[10].
+
+La _Femme du Diable_ publiée aujourd'hui est une des pièces les plus
+remarquables du recueil, un véritable chef-d'œuvre par l'ordonnance
+et le pittoresque du récit, un étonnant tour de force poétique par le
+retour périodique des mêmes rimes. Le succès obtenu par les premières
+œuvres de Lafon-Labatut me garantit l'accueil favorable du public
+pour ces admirables strophes qui justifient si bien cette pensée de
+Victor Hugo prise par le poète aveugle comme épigraphe à ses _Derniers
+Tâtonnements_:
+
+ Quand l'œil du corps s'éteint, l'œil de l'esprit s'allume.
+
+ GABRIEL LAFON.
+
+Le Bugue (Dordogne), Juin 1878.
+
+
+
+
+LA FEMME DU DIABLE
+
+LÉGENDE PÉRIGORDINE.
+
+ Je suis celui qu'on aime et qu'on ne connaît pas.
+ Sur l'homme j'ai fondé mon empire de flamme,
+ Dans les désirs du cœur, dans les rêves de l'âme,
+ Dans les liens des corps, attraits mystérieux,
+ Dans les trésors du sang, dans les regards des yeux.
+
+ (Alfred DE VIGNY.)
+
+
+
+
+ I
+
+
+ Enfant, de légendes avide,
+ J'ai souvent entendu parler
+ D'une femme sèche et livide
+ Qu'un sort fatal semblait voiler;
+ On l'appelait, Dieu me pardonne,
+ La Femme du Diable, au hameau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Au fond d'une gorge sauvage
+ Qui s'étrécit en entonnoir,
+ Sans voisins et sans parentage,
+ Sans amis qu'un gros matou noir,
+ Elle habite un bouge où foisonne
+ La fêve grise, le sureau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Dedans, sur une planche haute,
+ Se riant du miauleur affreux,
+ Une souris rouge y grignotte
+ Un livre d'heures tout poudreux,
+ Et dehors, une poule aphone
+ Y gratte un fétide terreau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Nul grillon dans la cheminée,
+ Nul lierre au mur se cramponnant,
+ Pas de ruche au soleil tournée,
+ Nul pauvre qui, s'en revenant,
+ Rende un _pater_ pour une aumône
+ Au seuil maudit de ce closeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ On dit qu'elle avait été belle,
+ Mais mon enfance n'y voyait
+ Qu'une grande sempiternelle
+ Dont l'air farouche m'effrayait;
+ Le temps, qui fauche et qui moissonne,
+ Avait tout flétri sur sa peau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ La vieille servante d'un prêtre,
+ Chez qui j'ai fait bien des péchés,
+ Lorsque la bise à la fenêtre
+ Geignait dans les trous mal bouchés,
+ Me fit, encore j'en frissonne,
+ De cette histoire un long tableau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Je vais, grâce au ciel qui m'éclaire,
+ De quelques traits l'amplifier,
+ Ce, afin que le populaire
+ S'en puisse mieux édifier;
+ Et sur un air je me chansonne
+ Pour plus durable _memento_:
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ II
+
+
+ Jeanne était une paysanne
+ Si fraîche sous son bavolet,
+ Si pimpante, la pauvre Jeanne,
+ Dans la serge qui l'habillait,
+ Qu'en pour, madame la baronne
+ Eût donné maint et maint joyau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Car, aux champs où Jeanne était née,
+ Elle prit sa taille d'osier,
+ L'air d'une aimable matinée,
+ Un rossignol dans son gosier;
+ Sa joue empruntait, vermillonne,
+ Le ferme éclat du bigarreau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Comme une oronge elle était blonde;
+ Son corps de grâce était pétri;
+ Aussi légère qu'une aronde,
+ Elle en avait le joli cri;
+ Et blanche neige qui floconne
+ La jalousait sur le plateau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Qu'elle se courbe en moissonneuse,
+ Chantant dans le blé des guérets;
+ Qu'elle se redresse en faneuse
+ Derrière nos faucheurs distraits,
+ Le sceptre qu'on ambitionne,
+ C'est sa faucille ou son rateau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Finalement, dans la prairie,
+ A la fontaine, aux sentiers verts,
+ Partout, pleins de sorcellerie,
+ Ses yeux vifs, de longs cils couverts,
+ Tournaient la tête qui grisonne,
+ Alanguissaient le pastoureau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Qu'il eût mieux valu, pour son âme,
+ Brider ses fantasques humeurs,
+ Vivre laide, exempte de blâme,
+ Au sein de nos benoîtes mœurs,
+ Se mesurer selon son aune,
+ Et ne pas s'éprendre à vau-l'eau!
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ III
+
+
+ Il advient qu'au quartier de lune
+ Où se vautre le mardi-gras,
+ Quand sur les pignons, dans la brune,
+ En jurant s'accouplent les chats,
+ La musette qui s'époumonne
+ Proclame grand bal au flambeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ IV
+
+
+ Dans ce récit, que nous confirme
+ Plus d'un respectable témoin,
+ Jeanne, avec une aïeule infirme,
+ Vivait, du village assez loin;
+ Fruit mûr et bouton qui fleuronne
+ Rarement ont même rameau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Éclipser toutes ses compagnes,
+ Jeanne brûlait de ce désir.
+ Ainsi qu'à la ville, aux campagnes,
+ Gloriole nuit au plaisir;
+ Gloriole, hélas! empoisonne
+ Bal dans un Louvre ou sous l'ormeau!
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «--Mon enfant, murmurait l'aïeule,
+ «En proie aux affres de la mort,
+ «De me laisser malade et seule
+ «N'aurait-tu pas quelque remord?
+ «Mon ange gardien m'abandonne
+ «Dès que tu quittes mon rideau.»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Souviens-toi, ma douce Jeannette,
+ «De tes parents en paradis;
+ «Souviens-toi d'être fille honnête,
+ «De mes soins prodigués jadis;
+ «Qu'en mourant, ta mère si bonne
+ «Me légua ton petit berceau.»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Elle est mauvaise conseillère,
+ «La vanité, ma chère enfant;
+ «Ayons recours, par la prière,
+ «A la Vierge qui nous défend;
+ «Simplesse et vertu, de son trône
+ «Descendront te faire un trousseau.»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Fassent Jésus et ses apôtres,
+ «Avec saint Joseph, l'artisan,
+ «Et saint Roch, patron de nous autres,
+ «Humble race du paysan,
+ «Que Dieu le père nous guerdonne
+ «En bénissant notre hoyau.»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Ne m'abandonne pas; naguère,
+ «Comme autrefois d'os et de chairs,
+ «M'ont apparu dans leur suaire
+ «Nos pauvres défunts les plus chers;
+ «Et leur main pleine d'argémone
+ «Me montrait un soleil nouveau.»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Jeanne obéit, non sans blasphême,
+ Non sans se dire entre les dents:
+ «--Fut-ce avec le diable lui-même,
+ «Je danserai là-bas, dedans
+ «Cette masure qui rayonne,
+ «Où ricane le chalumeau!»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ V
+
+
+ Sitôt que l'aïeule assoupie,
+ Confiante, a fermé les yeux,
+ Jeanne, que pousse un bras impie,
+ S'apprête à pas silencieux.
+ Le vieux calel de cuivre jaune
+ Languit éteint sur l'escabeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Oh! précaution ténébreuse!
+ Oh! coupable et funeste apprêt!
+ Et tu vas fuir, fuir, malheureuse,
+ Ton lit si blanc et si propret,
+ Doux nid où l'amour te chantonne
+ Les songes de ton renouveau!
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Et si pendant qu'ailleurs tu veilles,
+ Pour comble d'épouvantement,
+ La mort vient surprendre ta vieille
+ Avant les derniers sacrements!
+ Qui sait? Peut-être la félone
+ Porte la main au loqueteau!
+ Si te diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Fuyant la grand'mère abusée
+ Qui lui tint lieu de ses auteurs,
+ Elle descend par la croisée:
+ C'est la porte des malfaiteurs.
+ D'abord, elle hésite et tâtonne;
+ L'ombre l'étreint de son bandeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Plus loin, elle tressaille: un lièvre
+ S'éveille et part à son côté;
+ Un buisson l'accroche; un genièvre
+ Semble agir dans l'obscurité;
+ Un renard glapit et braconne
+ Aux trousses de quelque étourneau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Elle écoute:--A travers la haie,
+ Qu'est-ce qui sanglote tout bas?
+ --Elle regarde, elle s'effraie:
+ --Qu'est-ce donc qui se meut là-bas?
+ --Une ombre indécise y mâchonne
+ --Je ne sais quoi dans le préau;
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Exhalant de brusques huées,
+ Pareilles aux cris des démons,
+ Le vent déchire les nuées
+ Qui se rassemblent sur les monts;
+ Le ciel frileux s'encapuchonne
+ Dans leurs plis traînant en lambeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Bientôt une flamme qui brille,
+ Un bruit lointain de flageolet
+ Vient égarer la jeune fille
+ Sur les traces d'un feu-follet;
+ Un inconnu jà la talonne,
+ Aux yeux perçants sous grand chapeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Un plumet sur sa chevelure
+ Va rouler en se remuant,
+ Courtoise est toute son allure,
+ Son abord est insinuant;
+ Du haut en bas il s'environne
+ Des ondes d'un ample manteau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «--La nuit aveugle a bien des piéges,
+ «Gente damoiselle; est-ce à vous
+ «D'aller braver ses sortiléges,
+ «Ses lutins et ses loups-garous,
+ «Et le fier bandit qui rançonne
+ «La bachelette incognito?»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ A ce seul nom de damoiselle,
+ La simple fille du manant,
+ Gagnée à la voix qui l'appelle,
+ Se retourne et va cheminant,
+ Côte à côte, alerte et friponne,
+ Avec l'étrange Jouvenceau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ C'est que le bal et les fleurettes
+ Avaient détraqué sa raison,
+ L'éloignant des œuvres discrètes,
+ Des devoirs et de l'oraison,
+ Si bien qu'on l'avait vue, au prône,
+ Sourire à tel godelureau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «--Confiez-vous à ma prudence,
+ «Car le chemin où vous passez
+ «Vous mènerait droit à la danse,
+ «A la danse des trépassés;
+ «Le malin qui vous espionne
+ «Prend ce flageolet pour appeau.»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Que cette chaîne, ô ma colombe,
+ «Où l'or fin relient cent rubis,
+ «De votre col si blanc retombe
+ «Étinceler sur vos habits;
+ «Gage d'amour, qu'il sanctionne
+ «Celui d'un puissant hobereau!»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Suivez-moi; vous serez la reine
+ «De tout le village assemblé.»
+ Comme ils traversaient la garenne,
+ Son cœur pourtant se sent troublé:
+ Aux gais refrains qu'elle fredonne,
+ En sons plaintifs répond l'écho.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Les mâtins, qui prennent l'alarme,
+ Perçant les ténèbres d'abois,
+ Leur couraient sus; voilà qu'un charme
+ En leur gorge étrangle leur voix;
+ Leur bande se cache et marmonne,
+ Râlant la peur par le naseau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Qu'importe une aïeule mourante?
+ Qu'importent des pressentiments?
+ Jeanne entend la vive courante,
+ Et le rire, et les instruments,
+ Et l'humeur gaillarde et gasconne
+ Qui circule en niche, en bravo.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ La masure craque et chancelle
+ Comme un vieux ivrogne attardé;
+ On se poursuit, on se harcelle;
+ Le carnaval est débordé!
+ On frétille, on se tâtillonne;
+ L'on saute et l'on s'embrasse: oh! oh!
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Lise, et demain la fièvre quarte
+ Ou la toux aux fréquents accès;
+ La fluxion qui fera, Marthe,
+ Saillir votre joue en abcès;
+ Et perdre son salut, Simonne,
+ N'est-ce là qu'un léger bobo?
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ VI
+
+
+ Parmi la tourbe réjouie,
+ Tous deux s'offrent:--«Qu'est celui-ci,
+ «Se disait plus d'une ébahie,
+ «Que Jeanne nous amène ici?
+ «D'un duc porte-t-il la couronne?
+ «Est-ce un écuyer du château?»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Et plus d'une, par convoitise,
+ Furtive, lui jette un regard;
+ Et plus d'une qu'envie attise,
+ De Jeanne chuchotte à l'écart.
+ «--Ah! dit une vieille matronne,
+ «C'est un loup qui guette un agneau!»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ A quoi sert que le berger compte
+ Toutes les têtes du bétail?
+ L'affreux ravisseur n'a pas honte
+ D'entrer choisir dans le bercail.
+ Tant bien qu'on se précautionne,
+ Le diable happe son morceau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Elle n'entendait rien: la folle,
+ Déjà prompte à tout oublier,
+ Glorieuse, pirouette et vole,
+ Enlacée à son cavalier;
+ Vous croiriez que son pied festonne,
+ Narguant l'aiguille et le pinceau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Elle n'entendait rien! l'abeille
+ Ainsi voltige autour des fleurs,
+ Aux rayons d'avril s'ensoleille,
+ Et se perd entre leurs couleurs;
+ Tel, le papillon vagabonde
+ De la pervenche à l'arbrisseau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ C'était à fermer les paupières
+ A chaque fois que flamboyait
+ L'éclair des perles et des pierres
+ Qu'en fringuant elle renvoyait;
+ Et tandis qu'elle s'évaltonne
+ Flotte le magique oripeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Jeannille, la grosse meunière,
+ Feint un grand malaise, et s'assied;
+ Mion, l'alerte jardinière,
+ Se reproche une entorse au pied;
+ La dame du syndic chiffonne
+ D'ennui son tablier ponceau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Les jeunes bouviers de la plaine,
+ Dont le chapeau porte un ruban,
+ Ceux d'Audrix et de Lanceplène,
+ De Bigarroque et de Cabans,
+ Sont fâchés que la compagnonne
+ Leur préfère ce damoiseau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Le ménétrier du village,
+ Fin goguenard, ils le sont tous,
+ Rit au superbe personnage
+ Qui change en ducats ses gros sous;
+ D'un clin d'œil oblique il coïonne
+ Mion, Jeannille et l'Isabeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Il connaissait toutes les gammes;
+ Maître tailleur de son métier,
+ Il habillait hommes et femmes,
+ Et, d'après maint cabaretier,
+ Estimait le jus de la tonne
+ Plus doux, ma foi, que le pruneau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Afin de mouiller sa musette,
+ C'était là son dire, il fallait
+ Qu'à son côté toujours fut prête
+ Sa pinte avec son gobelet:
+ Cours, ma musette biberonne,
+ En bourrée, ou vire en rondeau!
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Sur ce toit qui flamboie et grouille,
+ Au milieu du calme lointain,
+ La lune qu'un nuage souille,
+ Jette un rayon louche, et s'éteint:
+ Ainsi, craintive et pâle nonne
+ Épie entre un double barreau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ VII
+
+
+ Minuit! minuit! dans l'autre monde,
+ Soudain hurle un chœur de damnés,
+ Qui forment une obscène ronde
+ Et se trémoussent déchaînés:
+ L'enfer se rue; il nasillonne
+ Aux reflets du rouge fourneau:
+ «--Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Relevons la robe ensoufrée
+ «Riche de ses franges de feu!
+ «Dansons! la plus belle curée
+ «Pour notre maître n'est qu'un jeu!
+ «La fille d'Ève qu'il bouchonne
+ «Tourne en dansant dans le panneau.
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Dans l'habitacle où, sur la braise,
+ «Nos vains plaisirs sont expiés,
+ «Du fond des bois c'est une fraise
+ «Qui, cette nuit, tombe à nos pieds;
+ «C'est un bouquet de belladone,
+ «C'est une goutte du ruisseau.
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Que tout lui fasse la grimace,
+ «Quand fiévreuse elle dormira;
+ «Que la chenille et la limace
+ «Brouttent ce qu'elle sèmera;
+ «Que le grain qu'un ver charançonne
+ «Devienne cendre, en son bluteau.
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Qu'elle vive encor sur la terre
+ «Mais que son âme rampe ici!
+ «Que sa chute, non salutaire,
+ «N'amène nulle autre à merci!
+ «Qu'un remords sans larme assaisonne
+ «Ses fruits, son pichet, son chanteau!
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Dansons! et qu'il s'ouvre sans cesse
+ «Aux danseuses de tous les temps,
+ «A la ribaude, à la princesse,
+ «Notre portail, à deux battants!
+ «Que de ses clefs Simon Barjonne
+ «Voie enrouiller le vieux faisceau!
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Nous avons la danse macabre,
+ «Puisque la danse lui plaît tant;
+ «La toge, la mître et le sabre,
+ «Elle y verra tout gigottant;
+ «Elle y verra la bûcheronne
+ «Coudoyer son gentilhommeau.
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Sous les cieux chargés de tempêtes
+ «Gît la terre, et son fondement
+ «Alourdit encor sur nos têtes
+ «Cet effroyable entassement;
+ «Mineurs que la haine aiguillonne,
+ «N'en pouvons-nous faire un monceau?
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Dans notre immense farandole,
+ «Un jour viendra s'associer
+ «Le monde en masse, et notre idole
+ «Triomphera sur le brasier:
+ «Ce monde, que rien n'étançonne,
+ «Y choiera comme un vil copeau.
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Quand sur la tache originelle
+ «L'eau du déluge passe en vain,
+ «Qu'au mal l'engeance criminelle
+ «Court, tiède encor du sang divin,
+ «Avec la flamme on nous savonne
+ «Pour nous enlaidir; mais tout beau!
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «A nous les belles fantaisies!
+ «A nous les profanes rieurs!
+ «A nous les faces cramoisies
+ «Ivres des biens extérieurs!
+ «A nous l'esprit-fort qui raisonne!
+ «D'Épicure à nous le pourceau!
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Chantons l'_hosanna_ de l'abîme!
+ «Elle est à nous! Elle est à nous!
+ «Embauchons cette autre victime
+ «A la barbe du Dieu jaloux!--»
+ Et l'inextricable chaconne
+ Se dévide en sombre écheveau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ VIII
+
+
+ N'abandonnez pas votre mère,
+ Fillettes au minois moqueur!
+ Le plaisir, ce fruit éphémère,
+ Exquis au goût, gâte le cœur;
+ Que de fois la bouche gloutonne
+ S'y rompit les dents au noyau!
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ IX
+
+
+ Une danse effrénée, ardente,
+ Inconnue aux bons villageois,
+ Emporte la jeune imprudente,
+ Et son danseur qui, dans ses doigts,
+ Presse sa taille et l'emprisonne,
+ Et la serre ainsi qu'un étau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Point de trève, point de relâche!
+ Ses traits ruissellent de sueurs;
+ Sur son œil, un autre œil s'attache,
+ Dardant une fauve lueur
+ Qui la fascine et la baillonne
+ Mieux que la couleuvre un oiseau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Oui, sa plainte avorte et s'enroue;
+ Lumière et murs, cohue enfin,
+ Autour d'elle font une roue
+ Oui tourne et retourne sans fin;
+ Dans son sein le sang qui bouillonne
+ Monte tinter à son cerveau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ D'un noir délire l'âme pleine,
+ Se détourner elle ne sait;
+ Au lieu de l'amoureuse haleine
+ Qui dans son haleine passait,
+ Contre sa figure mignonne
+ Un souffle effaré de museau!
+ Si te diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Le musicien que décourage
+ Leur pas fouleurs plus véhéments,
+ Pour les suivre pousse avec rage
+ La mesure et le mouvement;
+ Toute sa verve fanfaronne
+ Avait fait place au vertigo.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Une vague odeur de bitume
+ Aux assistants se fait sentir;
+ De l'étranger la bouche fume,
+ Des flammes semblent en sortir;
+ Puis le couple enfin tourbillonne
+ Sans toucher des pieds au carreau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ X
+
+
+ A ces signes trop manifestes,
+ Qui n'eût reconnu Lucifer?
+ Nul n'a de voix, nul n'a de gestes,
+ Devant le prince de l'enfer;
+ L'un dans un coin se pelotonne;
+ L'autre n'ose crier: haro!
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Tandis que tout tremble et palpite,
+ Pour chasser l'esprit décevant,
+ Quelqu'un, le plus hardi, court vite
+ Quérir monsieur le desservant.
+ --Il arrive, il prie, il entonne
+ Le psautier avec son bedeau.--
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ A l'aspect du pieux ministre
+ S'arrête l'archange cruel,
+ La mine basse et l'air sinistre
+ Qu'il prend la veille de Noël;
+ Il attend que le ciel ordonne,
+ Tel qu'un coupable à son poteau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ --«Par la puissance souveraine
+ «Que je reçus des sacrements,
+ «Rentre à jamais dans la gehenne,
+ «Pierre des mille achoppements!»
+ Fit trois fois le prêtre.--On bourdonne:
+ «Amen, Amen,» dans le troupeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Et, dès que sa tête maudite
+ Du saint goupillon se mouilla,
+ Aux yeux de la foule interdite
+ Toute sa hideur s'étala;
+ Le fer qui nous estramaçonne
+ Moins effrayant sort du fourreau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Dragon de la Sainte-Écriture
+ Qui fut Moloch, qui fut Baal,
+ Les grincements de sa denture
+ On fait reculer tout le bal:
+ Pieds fourchus et barbe de faune,
+ Il a les cornes du taureau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Ses mains sont des griffes crochues;
+ Sa gueule remonte en croissant
+ Vers ses deux oreilles velues,
+ Et jusqu'à terre lui descend
+ Une queue horrible et bouffonne
+ Qu'il agite comme un fléau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ En faux-bourdon, Satan s'informe
+ D'un ton hypocrite et railleur:
+ --«Comment faut-il, sous quelle forme,
+ «Que je sorte d'ici, Seigneur?
+ «Sera-ce en salpêtre qui tonne?
+ «En coup de vent? en trombe d'eau?»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ --«En vent! et que Dieu te confonde!
+ «_Vade retro!_» dit le curé.
+ A ces mots l'animal immonde,
+ Une autre fois transfiguré,
+ S'étend, se gonfle, se balonne:
+ C'est un gigantesque crapaud.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Il crève! et renversant la foule,
+ Morne et muette de stupeur,
+ S'échappe, et siffle, et gronde, et roule,
+ Laissant une infecte vapeur;
+ Son rire affreux au loin raisonne,
+ Et répète: «_Vade retro!_»,
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ XI
+
+
+ Oh! combien la frayeur redouble,
+ Quand chacun, encor tout transi,
+ Se relève, et voit qu'en ce trouble
+ Jeanne était disparue aussi!
+ L'Ante-Christ, chacun le soupçonne,
+ N'aura pas seul fait le très-saut.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Mais Jeanne était devant sa porte,
+ Elle entre; et que voit-elle alors?
+ L'aïeule, hélas! L'aïeule morte!
+ Morte sans elle, et le cou tors!
+ Le vieux calel de cuivre jaune
+ Brille debout sur l'escabeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Qui l'avait rallumé? mystère!
+ Était-ce l'enfer? ou le ciel?
+ Un éclair de la foudre austère?
+ Les feux du brasier éternel,
+ Afin que l'ingrate s'étonne
+ De se sentir moins qu'un roseau?
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Jeanne, sous l'horreur qui la navre,
+ Est prise d'un long tremblement
+ Face à face avec ce cadavre
+ Qui la regarde fixement;
+ Quel regard! il la questionne;
+ Sa mère est son premier bourreau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Elle tombe; et jusqu'à l'aurore,
+ Dans un cauchemar infernal,
+ Son noir danseur la fit encore
+ Bondir en un cercle fatal.
+ Il l'entraîne, au doigt il lui donne
+ Un serpent en guise d'anneau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «--Venez, dit-il, venez, madame,
+ «Dans mon royaume de clinquant,
+ «Vous aurez un voile de flamme,
+ «Vos colliers seront un carcan;
+ «C'est dans mes États qu'on façonne
+ «Tout ce qui vous séduit là-haut.»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «C'est moi qui fais dans les ripailles
+ «D'un vin chanteur un vin brutal;
+ «Dans le coffre des pince-mailles
+ «Reluisent mes yeux de métal;
+ «Entre cousins j'occasionne
+ «Cent procès à tire-couteau.»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Du puissant j'endurcis l'audace,
+ «J'inspire ma fourbe au cafard,
+ «Mon envie au porte besace,
+ «Et ma soif du sang au soudard;
+ «Ma parure sans frein pomponne
+ «Le péché, son frère jumeau.»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Vous trouvez la pente rapide?
+ «Voyez, que de fleurs sous vos pas!
+ «Ce lac d'un vitriol limpide
+ «N'est qu'un miroir pour vos appas;
+ «Ce bruit joyeux qui carillonne
+ «Célèbre notre conjungo.--»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Du jour des cendres qui se lève,
+ Or, c'était _l'Ave Maria_
+ Que Jeanne écoutait dans son rêve;
+ Après sur l'aïeule pria
+ Plus dolente et plus monotone
+ La cloche avec son lourd marteau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Un beau gars qui l'avait aimée,
+ Au point d'en rester innocent,
+ Voyant sa fenêtre fermée
+ Si tard, lui chantait en passant:
+ «--Dodo, l'enfant, ma folichonne,
+ «S'endormira tantôt, dodo.--»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Aux brouillards de l'aube avancée
+ Jeanne a rouvert ses yeux sanglants;
+ Sa beauté s'était effacée;
+ Ses longs cheveux étaient tout blancs;
+ L'empreinte d'un baiser charbonne
+ Son front d'un effroyable sceau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ La chaîne d'or, qui fut sa gloire,
+ N'offre à son regard confondu
+ Qu'un chanvre rèche et dérisoire,
+ Bref, une corde de pendu.
+ Tout Saint-Chamassy mentionne
+ Ceci vrai comme le _Credo_.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Vous qui n'avez nulle vergogne
+ De négliger vos vieux parents,
+ Voyez un peu comme on se cogne
+ A l'enfer aux feux dévorants.
+ Vous dont l'âme aux faux biens s'adonne,
+ Songez, songez à ce cadeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Voilà donc, qu'il vous en souvienne,
+ Où mène la fougue des sens!
+ Certes, avant que ça me revienne,
+ Ça vous passera, jeunes gens;
+ Sous votre danse polissonne
+ La coulpe vous creuse un caveau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Au carême, il faut qu'on le dise,
+ Frappé d'un miracle si grand,
+ Chacun devint pilier d'église;
+ Chacun, quarante jours durant,
+ Jeûna, plus maigre qu'une mone,
+ A faire japper le boyau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Aussi, de ce bal détestable,
+ Quand pour absoudre les témoins
+ Pâques dressa sa sainte table,
+ Tous furent prêts, une de moins,
+ Une qu'en vain Pâques sermonne,
+ Qu'attend en vain Quasimodo.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ XII
+
+
+ Passant, si par un temps de pluie,
+ Tu rencontrais vers Jean-de-Mai
+ Une vieille avec une truie,
+ D'un grand signe de croix armé
+ Plains la vieille et fuis la cochonne
+ Qui fouille au pied d'un baliveau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ XIII
+
+
+ Depuis cette triste aventure,
+ Dont la date bien loin s'enfuit,
+ De Jeanne on dit que la toiture
+ S'illumine à chaque minuit;
+ A chaque minuit s'y cramponne
+ Et croasse un rauque corbeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Par la fenêtre, sa complice,
+ Chemin qu'autrefois elle a pris,
+ L'étranger, à son tour, se glisse
+ Près d'elle, à l'heure des esprits;
+ Un lutin moqueur la testonne,
+ Un autre enfle un aigre pipeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Ridée, osseuse et décrépite,
+ Elle implore un peu de repos;
+ Mais son danseur se précipite,
+ Toujours ardent, toujours dispos:
+ «--Diablesse, harpie ou gorgone,
+ «Des ans ne crains point le fardeau!»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Alors la danse recommence,
+ Danse plus rude qu'un combat,
+ Pleine d'ivresse et de démence:
+ Tous les scandales du sabbat!
+ Aux bras de Satan qui bougonne
+ Jeanne éclate en cris de chevreau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Puis tout décroît dans ces murailles
+ Où, pour couronner le festin,
+ Comme en une nuit d'épousailles,
+ Coule un breuvage libertin;
+ Puis un sourd ronflement détonne
+ Sur le poivre impur du chaudeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ XIV
+
+
+ Depuis le soir qu'à la malheure
+ Elle faillit à son devoir,
+ Dehors ou bien dans sa demeure,
+ Elle regarde tout sans voir;
+ En vain le coudrier drageonne,
+ En vain reverdit le côteau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ En vain tous les ans l'hirondelle
+ Revient fêter la Saint-Joseph;
+ En vain l'octave solennelle
+ Quitte en chantant la haute nef;
+ En vain la grappe de l'automne
+ Réjouit les flancs du tonneau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Seulement comme un point magique
+ Où se retrace son malheur,
+ Sa vue, à la solive antique,
+ Suit dans un rayon de chaleur
+ L'araignée au guet qui harponne
+ La folle mouche en son réseau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Depuis ce jour, la misérable
+ N'a plus ri, pleuré, prié Dieu,
+ Jamais cherché l'air secourable
+ Qu'on respire dans le saint lieu;
+ Jamais aux pieds de la madone
+ Courbé sa lèvre à leur niveau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Quand les dévidoirs qu'un fil tire,
+ Tels que moulins à vent s'en vont,
+ Quand des noix le fruit qu'on retire
+ S'entasse au plat d'étain profond,
+ Quand de marrons on réveillonne
+ Et qu'ils pètent sous le treffau,
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ On assure que cette histoire
+ A la veillée emplit d'effroi
+ Jusqu'à ceux qui, dans l'auditoire,
+ Vingt ans furent soldats du roi,
+ Tant, que la bergère poltronne
+ Laisse aller son gentil fuseau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Chacun fuit sa rencontre à cause
+ Du guignon, et le salinier
+ Détourne son âne, et nul n'ose
+ Braver l'œil qui, de son grenier,
+ Au loin sur l'herbette moutonne,
+ Darde aux ouailles le claveau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Le maquignon que Jeanne avise,
+ Le chasseur partant au matin,
+ Ne feront ni foire ni prise;
+ Et juste au plus doux du chemin
+ Le charton qui jure et marronne
+ Viendra verser son tombereau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Tous prétendent qu'elle est sorcière;
+ Qu'elle erre aux carrefours des bols,
+ Ou sur les os du cimetière,
+ Et que dans l'orage parfois,
+ Au haut des airs, elle éperonne
+ Un manche à balai de bouleau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Par la nue où Jeanne circule
+ Rien n'abat son vol clandestin,
+ Ni les cierges bénits qu'on brûle,
+ Ni la Brâme de Saint-Martin
+ Grondant dans sa tour que blasonne
+ Des vieux croisés le panonceau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Jean du pied-bot, dit l'Ambarèle,
+ Qui lit dans le _Petit-Albert_,
+ L'a vue ainsi faisant la grêle;
+ Mais garons-nous d'un tel expert;
+ Ces lignes fines qu'on griffonne
+ Sont souvent l'œuvre du Noireau!
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Qu'un marmot crie on l'en menace;
+ On dit pour mettre le holà:
+ --«L'excommuniée, elle passe!
+ «La femme du diable, elle est là!»
+ Prions, prions que sa patronne
+ La visite au bord du tombeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Jeanne de tous longtemps honnie
+ Verra luire un jour consolant,
+ Ce Dieu que le pécheur renie
+ Fait veiller son coq vigilant:
+ Tôt ou tard dans notre nuit sonne
+ Le troisième coquerico.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Reprends la beauté, la jeunesse,
+ Non la beauté de tes vingt ans,
+ Jeanne, qui te fit pécheresse,
+ Mais celle des grands pénitents:
+ La douleur la perfectionne,
+ Et le ciel même s'en prévaut.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ XV
+
+
+ Pauvre sœur! qu'aucun plus ne mêle
+ A son nom crainte ni clameur.
+ Sommes-nous pas faibles comme elle?
+ Tous enfants du même semeur?
+ Les épis que l'or chaperonne
+ Souffrent bien l'azur du barbeau!
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ D'ailleurs tous ces vains maléfices,
+ Dont le fantôme nous séduit,
+ Du démon ne sont qu'artifices
+ Pour nous égarer dans la nuit.
+ Arrière à celui qui tamponne
+ La lumière sous le boisseau!
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Type éternel d'impénitence,
+ Pendant qu'il court, le Juif maudit;
+ Sur Jeanne, invoquons l'assistance
+ De l'Homme-Dieu qui se rendit
+ Aux yeux en pleurs de Magdelone,
+ Aux prières du larronneau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Et dans ce cas très-exemplaire,
+ SI j'ai voulu vous divertir,
+ Si j'ai cherché trop à vous plaire,
+ Pas assez à vous convertir,
+ Sachez que le diable en personne
+ Se rit de tout poètereau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ ENVOI.
+
+
+ T'agréer me fut une amorce;
+ Des enfers enfin revenu,
+ Ami, non sans plus d'une entorse,
+ J'ai là, près de l'esprit cornu,
+ Vu la critique hérissonne:
+ Qu'elle y reste, cher Archambeaud.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ * * * * *
+
+
+POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:
+
+DERNIERS TATONNEMENTS
+
+PAR
+
+J. LAFON-LABATUT.
+
+
+INSOMNIES ET REGRETS
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+Par le même Auteur
+
+Ouvrage couronné par l'Académie française.
+
+Périgueux.--Imprimerie Charles RASTOUIL, rue Taillefer, 31.
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES:
+
+[1] 1er décembre 1815.
+
+[2] M. Pélissier, homme de lettres distingué, se trouvait alors occupé
+auprès de M. Raynouard, célèbre académicien, auteur de la tragédie _les
+Templiers_.
+
+[3] Célèbre acteur dramatique.
+
+[4] Furne, éditeur, Paris.
+
+[5] Livraison du 1er décembre 1845.
+
+[6] _La Guienne_, numéro du 28 janvier 1846, Feuilleton par Justin
+Dupuy.
+
+[7] Numéro du 12 juillet 1846.
+
+[8] Voici la petite pièce de poésie sur _un Oiseau inconnu_, à laquelle
+il est fait allusion:
+
+ Je ne sais pas ton nom, petit oiseau des champs
+ Qui, par longs intervalles,
+ Fais retentir au loin la gaîté de tes chants
+ En strophes matinales.
+
+ Je n'entendis jamais de près ta belle voix;
+ Jamais, au premier âge,
+ Tu ne vins sur mon front te choisir dans les bois
+ Un balcon de feuillage.
+
+ Mais qu'importe le nom qu'on te donne ici-bas,
+ Voix que le Ciel inspire!
+ Mon cœur te connaît bien; et ne me rends-tu pas
+ Une larme, un sourire?
+
+ Qu'importent les couleurs dont tu luis au soleil,
+ Dans les herbes nouvelles?
+ Dieu t'a fait le présent qui n'a point de pareil,
+ Ta musique et tes ailes.
+
+ Ce n'est du rossignol ni le chant soutenu,
+ Ni la vive alouette;
+ C'est un vague soupir, un talent méconnu
+ D'insouciant poète.
+
+ Ce n'est point la beauté superbe, à l'œil vainqueur;
+ C'est la Vierge qui passe,
+ Se tourne, vous regarde, et laisse au fond du cœur
+ Le parfum de sa trace.
+
+ Chaque printemps, tu viens de tes jeunes amours
+ Chanter jeune interprète;
+ Chaque printemps, plus vieux et plus triste toujours,
+ Je t'écoute et m'arrête.
+
+ Tu répands en mon âme un confus souvenir
+ D'harmonie et d'enfance,
+ Comme la fleur d'automne abandonne au zéphir
+ Un doux reste d'essence.
+
+ Et je rêve au passé! petit oiseau des champs
+ Qui, par longs intervalles,
+ Fait retentir au loin la gaîté de tes chants
+ En strophes matinales.
+
+ Sous la motte de terre as-tu pour paravent
+ La mauve ou la pervenche?
+ Ou ton frêle édifice aux caprices du vent
+ Flotte-t-il sur la branche?
+
+ Fais-tu des tendres blés qui couvrent les sillons
+ Les festins de ta couche?
+ Portes-tu dans ton bec, à tes chers oisillons,
+ La bourdonnante mouche?
+
+ T'exiles-tu, nomade, en ces brûlants climats
+ Où se hâte l'aurore?
+ Constant et résigné, braves-tu nos frimas,
+ Cher oiseau? Je l'ignore.
+
+ Connaître ne rend pas plus heureux, je le sais;
+ On sait tout quand on aime;
+ Pour un pauvre ignorant comme moi, c'est assez
+ Que tu sois un emblême.
+
+ Emblême de bonheur, hélas! dont palpitait
+ Ma jeunesse ravie,
+ Qui chante quelques jours au printemps, puis se tait
+ Tout l'hiver de la vie.
+
+ Je ne veux pas savoir ton nom. J'aimerais mieux
+ Que ma voix solitaire
+ Fût, comme tes accents, l'amour d'un malheureux,
+ Et mon nom un mystère!
+
+
+[9] L'Académie décernant tous les deux ans le prix institué par M. de
+Latour-Landry, le lauréat reçoit 3,000 francs.
+
+[10] Dans la séance tenue par la Société historique et archéologique de
+la Dordogne, le 2 août 1877, M. Dujaric-Descombes fit la communication
+suivante, au sujet de la mort récente du poète aveugle J. Lafon-Labatut:
+
+«Bien qu'une terre étrangère l'ait vu naître, Lafon-Labatut appartient
+au Périgord par sa famille originaire du Bugue et son existence écoulée
+dans cette ville. Ce poète si digne d'intérêt avait pris une place
+distinguée dans la poésie contemporaine par la publication de ses
+_Insomnies et Regrets_, et son admirable talent, couronné par l'Académie
+française, recevra encore un nouveau lustre par la publication posthume
+d'un second recueil inédit, les _Derniers Tâtonnements_. Le Périgord
+tout entier a vivement ressenti la perte d'un homme qui l'honorait par
+son génie poétique. La Société historique et archéologique, qui a le
+culte des hommes et des choses qui font la gloire de notre province,
+voudra rendre un hommage à sa mémoire, en témoignant aujourd'hui, dès le
+début de sa séance, les regrets que lui a causés la mort de ce poète,
+qui fut un disciple admiré de Millevoye et de Lamartine.»
+
+A l'unanimité, la Société s'associa à la pensée de M. Dujaric, et il fut
+décidé que le procès-verbal de la séance contiendrait l'expression de
+ses regrets au sujet de la mort de l'auteur des _Insomnies et Regrets_
+et des _Derniers Tâtonnements_.
+
+
+
+
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+status with the IRS.
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
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+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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--- /dev/null
+++ b/33595-8.txt
@@ -0,0 +1,2733 @@
+The Project Gutenberg EBook of La femme du diable, by Joseph Lafon-Labatut
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La femme du diable
+
+Author: Joseph Lafon-Labatut
+
+Release Date: August 31, 2010 [EBook #33595]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU DIABLE ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+OEUVRES POSTHUMES DE J. LAFON-LABATUT
+
+LA
+
+FEMME DU DIABLE
+
+PAR
+
+Joseph LAFON-LABATUT
+
+Lauréat de l'Institut
+
+AVEC UNE
+
+Préface par JULES CLARETIE
+
+ET UNE
+
+NOTICE BIOGRAPHIQUE PAR GABRIEL LAFON
+
+PÉRIGUEUX
+
+IMPRIMERIE CHARLES RASTOUIL, RUE TAILLEFER, 31
+
+1878.
+
+
+
+
+LA FEMME DU DIABLE.
+
+J. LAFON-LABATUT.
+
+LA
+
+FEMME DU DIABLE
+
+LÉGENDE PÉRIGORDINE
+
+PRÉCÉDÉE D'UNE
+
+Préface par JULES CLARETIE
+
+ET D'UNE
+
+NOTICE BIOGRAPHIQUE PAR GABRIEL LAFON
+
+PÉRIGUEUX
+
+IMPRIMERIE CHARLES RASTOUIL, RUE TAILLEFER, 31
+
+1878.
+
+
+
+
+PREFACE
+
+
+Dans un des volumes posthumes de Mme Sand, il est souvent question de
+ces poètes populaires qui ont chanté loin du bruit de Paris, et que leur
+province a adoptés avec une sorte d'entraînement plein de
+reconnaissance. Rouen, Nevers, Agen, Nîmes, Toulon, bien d'autres villes
+encore, ont eu leur poète local, et les noms de Reboul, de Jasmin, de
+Poney, l'auteur du _Chantier_, de Magu, etc., ne sont plus à louer
+aujourd'hui. La critique serait plutôt tenue de signaler à l'attention
+leurs successeurs, car la veine de la poésie provinciale et populaire
+est loin d'être tarie. «Chaque année, disait George Sand en 1844, ajoute
+à la liste de nouveaux noms.--Et, continuait l'auteur des _Lettres d'un
+Voyageur_, ces poètes trouvent sur le sol natal leur succès et leur
+récompense. Ils y trouvent aussi leur inspiration; et comme la province
+ne leur est point ingrate, ils ne sont pas ingrats envers elle; ils lui
+versent le charme de leur poésie.» C'est bien là ce que fit l'homme d'un
+talent véritable, dont M. Gabriel Lafon, avocat au Bugue, publie
+aujourd'hui cette légende périgourdine, la _Femme du Diable_.
+
+Joseph Lafon-Labatut est et restera le poète de notre Périgord comme le
+chantre de la _Mignounetto_ (c'était ainsi que le coiffeur Jasmin
+surnommait Mme Jasmin) demeure le poète de l'Agenais. Jasmin d'Agen,
+Roumanille d'Avignon, Peyrolles de Clermont l'Hérault, sont justement
+célèbres pour leurs poésies patoises. Lafon-Labatut méritait de le
+devenir pour ses poésies françaises. Il aura eu, en effet, cette gloire
+et cette raison--d'être obstinément fidèle à la France, à sa tradition,
+à son langage, tout en adorant son cher pays, sa saine et virile
+province. La petite patrie ne lui faisait pas oublier la grande. On
+essaie, à cette heure, d'un mouvement ardent de décentralisation
+littéraire. Chaque partie de la nation semble vouloir affirmer un
+individualisme spécial, un particularisme absolu. Les Normands fêtent la
+_Pomme_, les méridionaux la _Cigale_. Il est question, dans certains
+écrits, d'une _grande et noble captive_ qui ne serait autre que la
+Provence, si méchamment tenue à la gorge par la France, qu'on traite en
+marâtre et non en mère dans ce camp spécial. On remonte, pour protester
+contre le Français, jusqu'aux horribles guerres des Albigeois, comme les
+Allemands dont parle Henri Heine remontaient jusqu'au meurtre de
+Conradin. Ce serait là un symptôme et un spectacle également navrants si
+l'unité française pouvait être entamée par l'amour-propre de quelques
+félibres, avides de se séparer pour se distinguer. Mais, fort
+heureusement, au pays provençal même, des patriotes de talent réagissent
+contre la prétention de ces adeptes trop fervents de Frédéric Mistral.
+On peut lire les écrits de la _Laueto_ (l'Alouette provençale): l'idée
+vitale de la patrie française plane au-dessus du filial amour qu'ont ces
+latins pour leur Languedoc.
+
+Ce qui me plaît dans l'art et la vie de Lafon-Labatut, c'est que ce
+poète des _Insomnies et Regrets_, qui se plaisait aussi à rimer des
+chansons dans notre patois du Périgord, a toujours été fidèle à la
+patrie et ne se vantait point d'être Périgourdin avant d'être Français,
+comme l'auteur de _Mireille_ se proclamerait peut-être avant tout poète
+provençal.
+
+Il est resté uni à mes premiers souvenirs d'enfance, ce Joseph
+Lafon-Labatut, dont M. Gabriel Lafon raconte si bien l'existence et avec
+une éloquence si pénétrante et si simple. Je me vois encore à Ratevoul,
+près de Saint-Alvère, interrogeant les vieux livres de la bibliothèque
+de mon grand'père. Parmi les livres aux reliures d'autrefois, à côté du
+Corneille tant de fois feuilleté, des _Incas_ de Marmontel ou du
+_Foeneste_ de d'Aubigné, qui fut un des premiers romans lus par moi,
+il y avait, traînant çà et là, les pièces de théâtre de mon grand'oncle
+Pélissier, l'auteur de la _Dame du Louvre_, qu'il donna à la Gaîté, en
+1832, sous son pseudonyme de _Laqueyrie_, et d'un fort beau drame en
+vers joué à l'Odéon par Frédérick-Lemaître, Ligier et Lockroy, _Médicis
+et Machiavel_, et qu'il signa de son nom. Je dévorais curieusement ces
+pièces autrefois applaudies, ces tragédies maintenant oubliées.
+
+Dans _Nelly ou la Fille bannie_ (un de ses mélodrames signés
+_Laqueyrie_), je m'amusais à voir que l'auteur avait donné à un de ses
+personnages le nom de son beau-frère, mon grand-père, qu'il avait
+arrangé à l'anglaise: _sir Clarthy_. C'était Francisque l'aîné qui
+représentait ce personnage à la Gaîté, en 1827. Et pour moi, rien
+n'était plus curieux que cette pièce, où «l'honnête Clarthy»
+passait--persécuté par «le cruel Botwel,» qui s'écriait à la fin (ce
+sont, s'il m'en souvient, les derniers mots de la pièce):--_Je fus bien
+injuste! bien cruel!..... Clarthy, mon fils, je te confie le bonheur de
+Nelly!_» Comme ces aventures m'ont fait rêver!
+
+Et parmi ces volumes de Ratevoul, il y avait un exemplaire doré sur
+tranche, gaufré, superbe, des _Insomnies et Regrets_ de Labatut. Je
+lisais ces vers. On me contait la destinée du poète, mon parent, mon
+cousin à un degré éloigné; je n'en sais pas de plus douloureuse et de
+plus noblement supportée.
+
+Cent fois plus malheureux que Chatterton ou Escousse, Lafon-Labatut,
+aveugle, condamné à l'éternelle nuit, eût pu désespérer et mourir. Il
+n'avait pas assez de maladif orgueil pour finir par le suicide. Non, il
+peupla de visions ses ténèbres; il calma ses fièvres par des chants, et
+on put dire de lui comme de Démodocus: «La Muse qui l'aima lui dispensa
+le bien et le mal; elle le priva des yeux, mais elle lui donna une voix
+mélodieuse.»
+
+L'unique volume de vers que, de son vivant, publia le poète--ce volume
+que j'emportais et lisais sous les figuiers du jardin--avait paru chez
+Furne avec ce titre: _Insomnies et Regrets_, une préface de Pélissier et
+une lithographie de Sudre, l'ancien professeur de dessin de l'aveugle,
+d'après une étude de Henri Lehmann. La belle tête de Lafon-Labatut, avec
+ses longs cheveux divisés sur le milieu de la tête et retombant en
+masses puissantes sur son col, le visage maigre et régulier, enveloppé
+d'un collier de barbe, et ces yeux fixes, sans regard, atones, donnait
+vraiment l'idée de la souffrance et d'une souffrance plus profonde et
+plus inévitable que celle des Malfilâtre, des Gilbert et des Hégésippe
+Moreau.
+
+Aussi, comme cette poésie me plaisait et m'attendrissait, moi, enfant de
+douze ans! Ces vers de Lafon-Labatut paraîtraient bien incolores
+maintenant aux poètes de l'école nouvelle, qui tordent et frappent le
+vers comme le forgeron la barre de fer rouge sur l'enclume. Mais il y a
+dans ces poésies de l'aveugle ce qui manque trop souvent à ces
+nouveaux-venus, aux versificateurs mieux doués, sous le rapport
+mécanique en quelque sorte: il y a la profondeur du sentiment et la
+sincérité de l'émotion.
+
+Sainte-Beuve, étant délicat, se montrait volontiers difficile. Et
+pourtant il a loué le naturel et la simplicité de ces vers. Il s'est
+fait l'introducteur du poète. Il a dit aux lecteurs de la _Revue des
+Deux-Mondes_[1]: «Écoutez!» M. J. Troubat n'a réuni qu'une partie de cet
+article sur Lafon-Labatut dans le tome III des _Premiers Lundis_, et
+j'imprimerai ici les lignes omises, le feuillet oublié, du grand
+critique: «Après de tels accents de vérité, disait Sainte-Beuve qui
+donnait à ses lecteurs une lettre touchante de Lafon-Labatut, on n'a
+plus qu'à citer quelques pièces... Nous en pourrions trouver d'un ton
+plus élevé, mais inégales; nous aimons mieux en choisir de toutes
+simples, de naturelles, et faites, ce nous semble, pour toucher.
+
+Elles sont beaucoup plus pures d'expression que l'auteur ne paraît le
+croire; elles montrent combien, chez lui, le travail intérieur est
+possible, et qu'il n'a, pour se perfectionner, qu'à se faire lire de
+bons modèles (ils ne sont pas si nombreux), et à ne pas forcer sa voix,
+à la régler toujours sur le sentiment dont il est pénétré.» Et
+Sainte-Beuve citait à la suite les pièces qui ont pour titre _Une
+Douleur_ et l'_Oiseau Inconnu_, en avertissant le public qu'il n'avait
+pas, devant ce nouveau-venu, à faire l'_inattentif_ et le _dédaigneux_.
+
+On ne dédaignait point, d'ailleurs, les poésies de Labatut, et, à cette
+heure même, M. de Pongerville, le traducteur de _Lucrèce_, publiait dans
+le _Musée des Familles_ tout un petit roman, l'_Aveugle du Périgord_,
+qu'illustrait au crayon le peintre Biard, alors si fort à la mode. Je
+rappelle ces menus souvenirs comme de petites curiosités littéraires. M.
+Gabriel Lafon, qui nous promet un autre volume posthume de
+Lafon-Labatut, les _Derniers Tâtonnements_, réimprimera peut-être aussi
+les premiers _Regrets_. Ce qui est certain, c'est que ce volume est
+introuvable, et qu'on peut le regarder comme une rareté bibliographique.
+
+Çà et là, dans ce recueil nécessairement assombri, de singuliers coups
+de lumière éclatent, lorsque, par exemple, le malheureux poète essaie de
+rendre les visions d'autrefois, celles de son enfance torturée déjà
+comme sa vie:
+
+ Vague panorama de marbre et de couleurs,
+ De madones au bout de longs chemins en fleurs;
+ Un horizon qu'au loin dessine
+ Une mer où se joue un fidèle soleil;
+ Serait-ce mon berceau? Tout s'efface. Au réveil,
+ Ma langue murmurait: Messine!
+
+Et après Messine, c'est le Bugue, le pays paternel, la petite ville
+périgourdine où le poète a trouvé un abri; le cercle de coteaux qui
+défend le vallon, et les vergers et les épis, et les rochers gris du
+Cingle, et la Vézère qui coule, oblique, au pied des vignes:
+
+ La Vézère fuyant entre ses bords fleuris
+ Au lit de la Dordogne, où le beau fleuve épris
+ Étreint sa blanche fiancée.
+
+De tels paysages aussi me rappellent le passé, les arrivées à Périgueux
+le matin, la diligence du Bugue, les bois de Ratevoul, le clocher de
+Saint-Alvère, la silhouette sévère de Limeuil, là-haut perchée comme une
+ville espagnole. Comme au moindre écho, les souvenirs d'autrefois
+s'éveillent dans l'horizon aimé du terroir natal!
+
+Labatut a rencontré ses poèmes les plus virils dans la terre qu'il a
+foulée. L'_Alma parens_ sera toujours la grande inspiratrice. Le poète
+des _Odes et Poèmes_, M. Victor de Laprade, ce fils des Alpes, ce
+chantre des chênes si heureusement séduit pourtant par la muse
+hellénique, l'a dit en des vers admirables:
+
+ J'emprunterai ma force aux forces maternelles;
+ Nature, ouvre tes bras à ton fils épuisé;
+ Laisse ma bouche atteindre à tes fortes mamelles:
+ Jamais l'homme à ton sein n'a vainement puisé.
+
+Le volume d'_Insomnies et Regrets_ avait valu à Lafon-Labatut un prix de
+l'Académie décerné grâce aux démarches de Ponsard. Le poète possédait
+aussi une petite rente qui lui suffisait. Il vivait et vieillissait
+au-dessus du Bugue, sur le coteau, dans une maisonnette entourée de
+vignobles, et de là, chaque matin, à travers les vignes, sans guide, il
+descendait à la ville, et, de maison en maison, se dirigeait seul chez
+ses amis du Bugue. Après avoir eu une enfance sans joie, une jeunesse
+sans regard, il s'était fait ainsi une vieillesse sans amertume. Parfois
+même, il s'égayait, et, comme l'abbé Foucaud l'avait fait en Limousin,
+Lafon-Labatut rimait aussi des chansons en patois. Et les années
+fuyaient. _Labuntur anni._ Les ans s'écoulent... ou s'écroulent. La mort
+venait. M. Edgar La Selve, dans une étude touchante sur le poète, a
+raconté comment, dans une dernière entrevue, Lafon-Labatut lui dit, avec
+une amertume pourtant résignée: «Ah! vous voilà! C'est fini! Je me
+meurs! je me meurs!»
+
+Il était aveugle depuis l'âge de quatorze ans, et il est mort dans un
+âge avancé, sans avoir jamais désespéré, sans avoir maudit la destinée,
+heureux et consolé lorsqu'il pouvait chanter. «La voix me reste!» disait
+André Chénier se comparant à la cigale. Et Lafon-Labatut pouvait, à son
+tour, s'écrier: «C'est assez, il me reste la chanson ou la plainte que
+je jette aux vignes ou aux figuiers du Bugue.»
+
+On a fait grand bruit autour du nom de Jean Reboul, et Nîmes lui a même
+élevé une statue où la passion politique a bien autant fourni de matière
+que l'admiration littéraire. Lafon-Labatut ne mérite pas une statue sur
+la place publique, mais une statuette dans un coin du logis de ses amis.
+
+On pourra graver sur le socle le titre du curieux morceau que nous donne
+aujourd'hui M. G. Lafon. C'est un tour de force littéraire que ce long
+poème, d'une originalité évidente et d'une charmante naïveté, où le même
+refrain revient après tous les sixains sans nulle monotonie,--au
+contraire,--et pareil à une sorte de coup de cloche tantôt ironique
+comme la fin d'une chanson narquoise, tantôt presque effrayant comme
+l'écho d'une vieille ballade: un vrai conte périgourdin entendu sous la
+cheminée pendant qu'on fait blanchir les châtaignes sur le feu et qu'on
+égrène les jaunes _panouilles_ du blé d'Espagne.
+
+Lafon-Labatut a victorieusement tenu cette gageure de trouver des rimes
+nouvelles à ces deux vers volontairement inévitables:
+
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne!»
+
+Aussi bien, fort amusante, comme récit, cette légende de la _Femme du
+Diable_ est-elle encore tout-à-fait intéressante et attirante au point
+de vue de la langue, d'une langue riche et savoureuse comme les raisins
+dorés de nos vignes, une langue gaillarde et bien portante qui me fait
+ajouter, en finissant, un nouvel éloge pour Lafon-Labatut, et le plus
+précieux peut-être.
+
+Je le louais tout à l'heure d'être très-Français en étant bon
+Périgourdin. Après avoir lu la _Femme du Diable_, je dirai que, dans ce
+curieux petit poème, le mélancolique songeur des _Insomnies_ montre
+qu'il a dans les veines du sang pur de la vieille Gaule.--Grande et rare
+vertu pour un écrivain d'avoir pour aïeux Montaigne, Rabelais, Mathurin
+Régnier, tous ces gens au libre parler, au verbe pittoresque!
+
+C'est le génie gaulois qui fait la puissance de la France et lui
+communique sa sève éternellement jeune. Et quand on nous parle si
+souvent de nos origines latines, de la race et des vertus latines,
+n'oublions pas que nous sommes plus Gaulois encore, plus Celtes que
+Latins, et que le premier de nos aïeux, le plus grand peut-être, fut ce
+Vercingétorix qui lutta contre le César latin et donna sa vie pour ce
+qu'il avait déjà appelé, lui, l'ancêtre:--l'_Unité de la Patrie_!
+
+ JULES CLARETIE.
+
+Paris. Août 1878.
+
+
+
+
+NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR J. LAFON-LABATUT
+
+ La muse qui jadis de ses yeux l'a privé,
+ Cette muse, à la fois et propice et funeste,
+ A dans tous ses accords mis un charme céleste.
+
+ (HOMÈRE, _traduction par_ A. BIGNAN.)
+
+
+L'amitié d'un homme qui restera une des gloires les plus pures du
+Périgord me fait un devoir de consacrer ces quelques lignes à sa
+mémoire. Que ne puis-je, en cela, apporter une plume moins
+inexpérimentée!... J'ai connu un peu tard cette nature d'élite, assez,
+néanmoins, pour pouvoir apprécier toute la vérité du célèbre aphorisme
+de Voltaire, et, s'il ne m'a pas été donné de jouir plus longtemps de ce
+«bienfait des Dieux,» c'est que la mort, la cruelle, vient de me priver
+d'un maître au moment où ses leçons allaient enfin porter leurs fruits.
+
+Quoi qu'il en soit, me saura-t-on gré, peut-être, d'avoir réuni dans
+cette notice les principaux événements d'une vie féconde en infortunes
+et qui fut celle de notre regretté poète Joseph Lafon-Labatut.
+
+C'est dans cet espoir et comme un sincère hommage rendu à celui qui
+n'est plus que j'offre au public ce récit plein d'enseignements, de
+souvenirs tristes et doux...
+
+Pendant les longues guerres que la France dut soutenir contre
+l'étranger, vers la fin du premier Empire, Pierre Lafon-Labatut, jeune
+volontaire, originaire de la petite ville du Bugue, s'était
+particulièrement distingué sur les champs de bataille. Il venait de
+gagner ses épaulettes, récompense de sa bravoure, lorsqu'il fut fait
+prisonnier par les Anglais. Assez heureux pour s'évader, il s'éprit, à
+Messine, où les événements l'avaient conduit, d'une jeune et belle
+Sicilienne qu'il épousa. Un enfant, qui reçut le nom de Joseph, naquit
+de cette union le 18 mai 1809.
+
+Bientôt après, possédé du désir de revoir le pays natal, et sur les
+instances de M. Pélissier[2], l'un de ses compatriotes et amis
+d'enfance, Pierre Lafon-Labatut se décide à gagner la France, où il
+espère trouver secours et protection.
+
+Il s'embarque avec sa femme et son enfant sur un vaisseau anglais.
+
+Le voyage s'annonçait heureux, et rien ne faisait présager le coup
+terrible qui devait frapper nos fugitifs.
+
+Déjà les côtes d'Espagne apparaissent, se dessinant dans le lointain: on
+approche de Gibraltar. Mais bientôt la joie fait place à l'épouvante:
+sur les forts, sur les points culminants du rivage flotte le drapeau
+noir, la peste vient de se déclarer, et à peine le vaisseau a-t-il
+relâché que plusieurs passagers sont déjà atteints de cette fatale
+maladie. La femme de Labatut fut une des victimes du fléau.
+
+Ici se place un événement capital dans la vie du héros de cette notice.
+Le souvenir de sa mère transportée sur un chariot à l'hôpital des
+pestiférés resta profondément gravé dans sa mémoire, et souvent, dans
+ses songes, il revit cette femme si belle lui tendant les bras, tandis
+que ses grands yeux noirs, que la mort commençait à voiler, se fixaient
+sur lui avec cette expression de bonté ineffable dont le coeur d'une
+mère a seul le secret.
+
+Et lui, jeune enfant de cinq ans, se cramponnait au char funèbre. «Je
+perdis mes souliers dans ma course, racontait-il souvent, et mon père
+dut m'arracher à ma mère; le lendemain, il me mena près d'une tombe sur
+laquelle il jeta des fleurs... Je compris que j'étais orphelin.»
+
+Telle fut la première douleur du jeune Joseph. Ce n'était, hélas! que le
+prélude des revers incessants qu'il devait rencontrer dans ce dur chemin
+de la vie.
+
+Après une longue et périlleuse traversée, nos intéressants voyageurs
+débarquent à Calais.
+
+L'hiver sévissait alors dans toute sa rigueur, et la neige couvrait la
+campagne. Quel contraste entre ce ciel sombre et froid et celui de la
+Sicile! Mais la patrie n'est-elle pas toujours belle? La seule pensée de
+se retrouver sur le sol français faisait tressaillir d'aise
+l'ex-prisonnier et lui donnait le courage nécessaire pour arriver au but
+de son voyage.
+
+Il se met donc en route avec son jeune enfant, le portant sur ses
+épaules quand, vaincu par la fatigue, ses pieds meurtris se refusent à
+la marche, réchauffant ses petites mains rouges de froid, séchant ses
+larmes par la promesse d'une prochaine arrivée.
+
+Enfin, à neuf-heures du soir, par un temps pluvieux du mois de janvier,
+nos voyageurs, ruinés et exténués de fatigue, arrivent à Passy et
+viennent frapper à une maison de belle apparence. C'est la demeure de M.
+Raynouard, secrétaire perpétuel de l'Académie française, et de M.
+Pélissier, l'ami de Labatut.
+
+Nos pélerins sont accueillis. On pourvoit aux soins qu'exige leur état
+avec cet empressement et cette joie que mettent les âmes compatissantes
+à soulager le malheur.
+
+Quelques jours après, ils reprennent la route du Bugue, où Labatut, miné
+par les chagrins, ne tarde pas à mourir, laissant son fils, parvenu à
+sa neuvième année, sans secours et à la charge d'une famille pauvre, qui
+devait bientôt se disperser.
+
+Une bonne veuve, parente éloignée, voulut bien garder l'enfant chez
+elle; elle se l'attacha, devint sa seconde mère, et, charmée des
+dispositions du jeune Sicilien, lui apprit tant bien que mal à lire dans
+le seul livre qu'elle possédait, les _Fables de Lafontaine_.
+
+Joseph voulut aussi écrire, et comme le savoir de la bonne veuve
+n'allait pas jusque-là, il dut se passer de guide, se former lui-même
+une écriture en prenant pour modèle le titre des fables.
+
+Un vieux curé du village, ému de pitié, recueillit l'enfant à son tour,
+lui enseigna ce qu'il savait lui-même, et, au bout de quelque temps, en
+fit un parfait enfant de choeur.
+
+Joseph resta quatre ans dans le modeste presbytère du vénérable pasteur,
+et pendant ces quelques années pleines de calme, de douces rêveries, il
+goûta ce bonheur sans mélange que procure aux âmes contemplatives le
+spectacle toujours nouveau de la nature. Le soleil empourprant l'horizon
+comme un vaste incendie, le papillon tournoyant dans les airs, l'oiseau
+chantant dans le bocage, la source murmurant sous la verdure, étaient
+pour lui autant de sujets de méditation.
+
+Un jour, une circonstance insignifiante en apparence vint lui révéler sa
+vocation. Ce fut la découverte d'une traduction de l'_Iliade_ d'Homère,
+vieux bouquin jaune et poudreux, qu'il trouva parmi les quelques livres
+qui composaient la bibliothèque du bon curé. Ces récits merveilleux de
+la guerre de Troie, ces terribles combats de héros remplirent son
+imagination d'une ivresse céleste, et, s'aidant de l'argile et du
+charbon, il reproduisait dans son enthousiasme les Hélène, les Hector et
+les Achille du divin rapsode, de l'immortel _poeta sovrano_, comme
+l'appelle Dante Alighieri, cet Homère italien.
+
+La mort du vieux prêtre vint bientôt le rappeler aux misères de la vie
+réelle. La fatalité qui le poursuivait le laissa de nouveau sans
+ressources et dans un affreux isolement. L'ami qui l'avait accueilli,
+jadis, avec son père, ayant fait un voyage en Périgord, tendit encore
+une main secourable au jeune enfant et l'emmena avec lui à Paris. Un
+jour, conduit au musée du Louvre, il fut ébloui, enivré, à la vue des
+chefs-d'oeuvre de Rubens, et, comme le Corrége après avoir admiré un
+tableau de Raphaël, il s'écria exalté: «Et moi aussi je suis peintre!»
+Sans perdre de temps, stimulé par l'amour de l'art, il se met à
+l'oeuvre avec une ardeur opiniâtre, et ses progrès furent tels qu'il
+pût entrer bientôt dans les ateliers de Gérard, un des meilleurs
+peintres de l'époque, et se créer en même temps un moyen d'existence
+dans l'art des écritures lithographiques. A l'abri du besoin et sur le
+chemin de la gloire, l'avenir s'offrait brillant au jeune artiste. Mais
+il n'était pas, hélas! au terme de ses infortunes. Ses forces
+s'épuisèrent sous l'action de sa double tâche. Un soir, il rentra de
+l'atelier les yeux sanglants; sa vue était attaquée, et les secours de
+la science furent impuissants pour arrêter le mal. L'influence du climat
+méridional pouvait peut-être encore le sauver. Joseph revint au Bugue.
+Vain espoir; quelques jours après son arrivée, le soleil ne brillait
+plus pour lui, la cécité était complète.
+
+Il n'avait alors que quatorze ans et se sentait, dès le début de la vie,
+vieilli par les malheurs. Condamné à traîner ses jours dans d'épaisses
+ténèbres, il hésita; à côté des souffrances inouïes du présent, la mort
+lui paraissait un refuge. Frappé dans ses plus chères affections, déchu
+de toutes espérances, presque sans pain, tenterait-il cette dernière
+épreuve de vivre dans ce tombeau des vivants, la cécité? Au milieu de
+ces luttes terribles livrées au désespoir, le ciel eut pitié du pauvre
+aveugle et lui envoya l'ange qui consolait jadis Homère et Milton: la
+poésie, lumière divine qui calma ses douleurs. Elle vint l'éclairer dans
+sa nuit, et, derrière ce voile épais qui le séparait à jamais du monde
+réel, il se créa dès lors un monde intellectuel où il revoyait les
+magnifiques tableaux de la nature, les bois, les vallons, les ruisseaux
+qu'il avait tant aimé à contempler sous les feux du jour. Ne pouvant
+plus être peintre, Joseph Labatut devint poète:
+
+ Hélas! de tous ces biens, qui font seuls la jeunesse,
+ Que me reste-t-il? Rien, gloire, espérance, amours,
+ J'ai tout perdu! mon luth seul berce ma tristesse
+ Dans la nuit monotone où s'éteignent mes jours!
+
+ Aussi bien que des pleurs vous calmez ma souffrance,
+ O vers! source brillante où j'aime à m'abreuver;
+ Aussi bien que ces voix qui parlent d'espérance,
+ Vous descendez d'en haut pour me faire rêver.
+
+ Vous êtes la beauté, l'amour et la nature,
+ Le langage confus de tant d'êtres divers,
+ Les plus vagues parfums que répand la verdure,
+ Tout, tout, ô poésie, ange éloquent des vers!
+
+ * * * * *
+
+ Environnez-moi donc, consolez-moi, génies,
+ Pendant mes jours obscurs, mes longues insomnies.
+ De vos magiques dons devrais-je être déçu,
+ Moi qui, couvant des arts l'ardente frénésie,
+ Dans les tableaux fameux lisais la poésie,
+ Moi que sous son beau ciel la peinture a conçu?
+
+C'est ainsi qu'il chantait, et ses accents mélodieux surent atteindre
+souvent, grâce à une puissante inspiration, les plus hautes régions de
+l'art.
+
+Mais si la poésie était venue atténuer ses souffrances morales, il n'en
+était pas moins plongé dans le plus grand dénûment. De trop nombreux
+exemples, hélas! nous ont assez prouvé que si la poésie ne conduit pas à
+la misère, il est bien rare qu'elle en tire. Aussi, combien de jeunes
+littérateurs voyons-nous descendre de Pégase pour ne pas y mourir
+d'inanition! Et n'est-ce pas là une des causes qui ont fait dire à notre
+éminent critique Sainte-Beuve: «Il se trouve dans les trois quarts des
+hommes comme un poète qui meurt jeune, tandis que l'homme survit.»
+Souvent donc sacrifier le poète sera une nécessité pour sauver l'homme.
+Mais pareil sacrifice pourra-t-il toujours aisément s'accomplir?
+Contrairement à la lampe qui, privée subitement de l'huile qui lui
+donnait la clarté et la vie, pâlit et s'éteint, l'homme vraiment poète
+survivra-t-il à la privation de cette force chaleureuse, la poésie, qui
+était sa vie à lui? Habitant des domaines enchantés de l'imagination,
+pourra-t-il s'acclimater aux champs de la réalité, passer ses jours à
+s'occuper d'un lendemain, vivre pour vivre?
+
+En présence d'un tel problème, Chatterton, en Angleterre, n'avait vu
+qu'une solution, celle de s'empoisonner. Malfilâtre et plus tard
+Gilbert, en France, s'étaient laissés: le premier, mourir de faim et de
+misère; le second, entraîner par la folie du désespoir sur un lit
+d'hôpital, où la mort devait bientôt l'aller chercher. La liste serait
+longue de ces pauvres martyrs moissonnés dès leur printemps, par la faim
+et le suicide, pour n'avoir pu accomplir ce divorce avec la poésie!
+
+En cette circonstance encore, le courage de Joseph Labatut ne se laissa
+pas abattre par le malheur, et, plus résigné que ses frères en poésie,
+il quitta les sphères sereines habitées par le poète pour chercher
+ailleurs une occupation qui lui procurât le pain de chaque jour.
+
+Il importe de dire qu'il restait encore de la famille appauvrie et
+dispersée de Labatut une pieuse femme, soeur de la bonne veuve dont
+nous avons déjà parlé, et qui, dans la mesure de ses forces, vint à son
+secours. Un jeune chirurgien l'entourait aussi, dans ce cruel moment,
+d'une touchante sollicitude. Ce jeune ami avait une petite fille qui
+devint l'Antigone de l'aveugle, et celui-ci, touché de sa bonté,
+s'occupa de développer cette tendre imagination en apprenant à l'enfant
+les plus belles fables de Lafontaine, en lui racontant les épisodes
+d'Homère, l'Histoire sainte, et tout ce qui était capable d'orner son
+intelligence en excitant sa curiosité.
+
+Les progrès de la petite fille étonnèrent bientôt ses parents, la ville
+entière en parla, et plusieurs pères de famille, frappés d'un tel
+résultat, confièrent à Labatut le soin d'instruire leurs enfants.
+
+C'est ainsi qu'il trouva les ressources qui lui manquaient.
+
+Et maintenant, comment put-il accomplir un pareil professorat, obligé
+d'enseigner non-seulement ce qu'il ne pouvait pratiquer lui-même, mais
+encore ce qu'il n'avait pas appris? C'est à une mémoire prodigieuse, à
+une énergie indomptable au service d'une intelligence d'élite, qu'il
+faut demander le secret d'un pareil prodige.
+
+Cependant, une telle dépense de forces affaiblit bientôt la santé du
+jeune précepteur. Les élèves devinrent plus rares, et le poète ne tarda
+pas à reprendre sa lyre un moment abandonnée. Il apportait alors à ses
+nouvelles compositions une science plus approfondie de la prosodie et
+des connaissances nouvelles des règles du langage; son imagination
+s'était élargie, grâce aux nombreuses lectures orales qui lui avaient
+été faites, et c'est alors qu'il produisit de nombreuses pièces, d'un
+rhythme varié, aussi élevées que touchantes, admirables de sentiment, et
+que venaient rehausser la pureté et la simplicité du style. Il
+travaillait dans le silence, se récitait ses vers à lui-même, les
+corrigeait, les polissait, et, enfin, les dictait lorsqu'ils avaient
+atteint le degré de perfection voulu.
+
+M. Pélissier, qui, de loin, veillait toujours sur le malheureux aveugle,
+ayant eu connaissance de ses poésies, eut la pensée d'en publier le
+recueil. Ce ne fut pas sans résistance de la part de l'auteur, qui,
+modeste à l'excès, s'opposa longtemps à cette publication. Il fallut
+bien y consentir pourtant, car le peu de ressources qu'il avait pu
+recueillir de ses leçons diminuait de jour en jour, et de nouveau la
+pauvreté se dressait devant lui avec son hideux visage de spectre.
+
+«.... Vous le savez, écrivait-il à son bienfaiteur, ce n'est pas un vain
+désir de célébrité qui m'a fait céder à vos instances, et consentir à
+livrer au public des vers que j'aurais voulu garder pour moi et pour
+quelques rares amis qui sont bien obligés de supporter quelque chose.
+
+«Si, jusqu'à présent, je m'étais toujours refusé à me faire imprimer,
+c'est que je trouvais un autre moyen de vivre; il me manque aujourd'hui,
+et il faut bien, malgré toutes mes répugnances et mes craintes, que je
+me décide à prendre ce dangereux parti.
+
+ «La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets;
+ «Aussi, je l'avouerai, n'est-ce pas sans regrets,
+ «Sans cette pudeur fière, aux malheureux connue,
+ «Que je livre aux regards mon âme toute nue.
+
+«Mais il le faut, vous le voulez; et puisque c'est une dernière planche
+de salut, je vais encore m'y hasarder.»
+
+Des gens de coeur, et la presse elle-même, vinrent s'associer à
+l'oeuvre si généreusement entreprise par M. Pélissier, à l'initiative
+duquel nous devons de compter un poète de plus. Voici comment
+l'_Artiste_, journal des salons, rendant compte d'une soirée littéraire,
+saluait l'apparition du nouveau-venu dans le monde des lettres:
+
+«Êtes-vous de ceux-là qui aiment les surprises en littérature, et pour
+qui le talent a plus de prestige quand il se révèle spontanément avec
+quelque entour romanesque? En ce cas, soyez en joie, car il se prépare
+une nouvelle apparition en ce genre. L'autre jour, avant de partir pour
+quelque villa des environs de Paris, Mme la comtesse d'Agoult avait
+réuni chez elle un certain nombre d'écrivains et d'artistes: MM. Alfred
+de Vigny, Louis et Horace de Viel-Castel, Mignet, Arthur de Gabineau,
+Auguste Desplaces, Louis de Rouchaud, Henri Lehmann, Georges Lervegt et
+quelques autres; on arrivait assez mystérieusement convoqué pour une
+lecture. Or, il s'agissait des poésies d'un jeune homme devenu aveugle
+au milieu d'études ardentes faites en peinture, l'art vers lequel il se
+sentait tout d'abord entraîné. M. Bocage[3] a lu, avec cette passion
+qu'il met à tout, une biographie très-dramatique du pauvre aveugle,
+rédigée, par la reine du salon, avec cette sûreté et cette distinction
+de style que vous avez admirées maintes fois dans les pages signées
+Daniel Stern.
+
+«Le poète ainsi connu dans sa vie, on devait écouter avec plus de faveur
+et d'intérêt les fragments de son oeuvre qu'on a lus ensuite; mais, de
+ses poésies je ne vous dirai rien, ne voulant pas vous enlever par des
+louanges et des critiques indiscrètes le piquant de l'imprévu. Une
+chose, toutefois, dont il est bon, à ce propos, de se féliciter, c'est
+que les femmes aient au coeur ce sympathique souci des lettres. Alors
+même qu'elles se trompent dans leurs dévouements littéraires, leurs
+erreurs sont généreuses et dignes. Aussi, pour mon compte, je regrette
+de ne pas les voir prendre plus souvent l'initiative en cela; il leur
+sied si bien de ménager un auditoire et de l'ombre au talent délicat,
+violemment étouffé dans le vacarme contemporain, comme une voix
+d'alouette dans une rafale. C'est pourquoi, dans les rigueurs de sa
+destinée, le jeune aveugle du Bugue doit se trouver encore favorisé du
+ciel, puisqu'il se produit au monde poétique sous de tels auspices et
+qu'il a rencontré une si noble marraine.»
+
+Lorsque l'ouvrage parut sous le titre d'_Insomnies et Regrets_[4], orné
+d'un portrait de l'auteur dû à M. Lehmann, avec une notice servant de
+préface par M. Pélissier, il produisit une grande émotion chez tous les
+coeurs généreux, accessibles au beau.
+
+Les journaux de l'époque témoignent hautement de l'accueil sympathique
+fait à ce livre de poésies inspiré par le malheur; on comprit que ce
+n'était pas là une de ces douleurs fictives que réclame l'élégie, mais
+une terrible réalité, et que le pauvre aveugle ne faisait pas de
+métaphores quand il s'écriait:
+
+ La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets.
+
+Il faudrait un volume pour citer tous les articles que la presse
+consacra à l'intéressant auteur. Je me bornerai donc à donner ici
+quelques extraits, qui suffiront au lecteur qui n'aurait pu se procurer
+l'ouvrage dont l'édition fut épuisée en quelques jours, pour se faire
+une idée du mérite de l'oeuvre et des difficultés qui, lors de son
+apparition, semblaient devoir en compromettre le succès:
+
+«Voici un livre de poésies qui a produit une sensation profonde dans le
+monde littéraire. Paris s'en est ému tout le premier. Le livre venait
+pourtant du coin le plus reculé de la province, et l'on sait l'accueil
+réservé aux oeuvres écrites loin du centre des lettres et des arts.
+Mais celle-là portait avec elle une double recommandation puissante,
+celle du malheur et du talent. Tout semblait conspirer contre son
+succès. Et d'abord, le temps n'est guère à la poésie, bien que les vers
+n'aient jamais été plus nombreux. Mais qui dit poésie dit rêverie, et
+l'on n'a pas le loisir de rêver. Que l'on y soit ou non disposé, sitôt
+qu'on a mis les pieds dans le monde, il faut s'associer à sa vie active,
+pratique, matérielle, bruyante, sous peine de délaissement et de misère.
+S'arrêter sur les bords du chemin pour contempler le ciel, pour se
+replier en soi, pour recueillir ses pensées, pour analyser ses émotions,
+pour chanter les unes et les autres, c'est courir le risque de voir les
+passants vous jeter leur dédain ou leur pitié.
+
+«Il faut, pour obtenir les sympathies et gagner la fortune et la gloire,
+d'autres goûts et d'autres occupations; il faut étouffer son coeur,
+couper les ailes à son imagination, et, les regards devant soi,
+s'avancer hardiment dans le mouvement des affaires, dans le bruit et la
+fumée, dans l'effroyable pêle-mêle des ambitions, des concurrences et
+des cupidités.
+
+«Or, dans ces conditions-là, le monde ne peut être qu'antipathique aux
+poètes, dont les chants ont besoin de silence pour être entendus.
+
+«Il est vrai qu'en dehors de la société pratique, il y en a une autre
+qui s'isole pour penser et méditer, pour recueillir toute idée qui se
+produit; mais celle-là, on l'a rendue défiante par les déceptions qu'on
+lui a fait subir en matière d'art et de poésie. Elle croit peu au talent
+véritable depuis qu'elle en a tant vu de faux; elle se défie des
+réputations nouvelles, depuis qu'elle en a tant vu d'usurpées; elle est
+en garde contre les poètes plus encore que contre tous les autres; elle
+sait comment, en ces dernières années, ils ont abusé de la crédulité
+publique pour nous donner leurs impressions intimes, d'où sortait
+toujours une triste impression pour le lecteur. Les talents supérieurs
+eux-mêmes n'ont pas été à l'abri de ces reproches mérités, et, à l'heure
+qu'il est, c'est à peine s'il reste, dans ce grand naufrage de la
+poésie, deux ou trois voix qui aient le privilége d'appeler la confiante
+attention des amateurs mystifiés.
+
+«Donc, quand le livre de Lafon-Labatut fit son apparition, on voit que
+ses chances étaient peu favorables. Et cependant, à peine l'eût-on lu,
+que l'on en parla partout, là même où l'on parle si difficilement des
+publications nouvelles de la province, c'est-à-dire dans la presse de
+Paris. M. Sainte-Beuve emboucha le premier la trompette pour annoncer la
+nouvelle dans la _Revue des Deux-Mondes_[5]. Avec sa rare sagacité, son
+vif sentiment, sa rapide intelligence, il avait découvert dans ce petit
+livre une délicieuse oasis, une source fraîche et limpide
+d'inspiration, une nature naissante et vierge, des émotions vraies, un
+style spontané, et toutes ces choses qui deviennent de plus en plus
+rares, à savoir la vérité, l'émotion, la grâce et la pensée.
+
+«Il est de ces hommes qui comptent la conscience pour quelque chose dans
+leurs écrits, et qui, dans la critique, apportent autant de justice que
+d'esprit. On s'émut donc de l'article de M. Sainte-Beuve, et on lut le
+livre de poésie de M. Lafon-Labatut. On put se convaincre dès lors qu'il
+n'y avait eu à son égard ni exagération, ni engouement...»[6]
+
+Un jeune poète, sous le pseudonyme de Benjamin, dans une critique des
+oeuvres de Labatut, insérée dans la _Colonne et l'Observateur_[7],
+journal de Boulogne, s'exprimait ainsi:
+
+«... Les poésies de Lafon-Labatut sont belles, palpitantes d'intérêt,
+souvent pleines d'énergie dans la pensée et l'exposition, riches
+d'images et de coloris,--la pointure s'y retrouve souvent,--harmonieuses
+et très-variées dans le rhythme, ce qui les sauve de la monotonie, cet
+écueil funeste à beaucoup de poètes. Sans doute, toutes ne sont pas
+parfaites: quelques morceaux, rares il est vrai, accusent un peu
+d'incohérence dans la conception et d'obscurité dans la forme; mais,
+considérées dans leur ensemble, elles n'en sont pas moins l'oeuvre
+d'un poète qu'on ne peut que s'applaudir d'avoir lu et de pouvoir relire
+souvent. Les morceaux que nous aimons le mieux, et qui nous paraissent
+réunir le plus de qualités poétiques, sont: _Apothéose_, _ma Mère_, _les
+Adieux_, _l'Absence_, _A un Enfant_, _les Hirondelles_, _A mon Chien_,
+etc.; et parmi ceux où l'auteur s'est dégagé, complétement ou en partie,
+de ses préoccupations personnelles: _les Vents_, _les Bois_, _la
+Cloche_, et surtout _le Fou_. Répétons-le: toutes les pièces qui
+composent _Insomnies et Regrets_, même celles qui ne sont pas
+irréprochables, sont marquées au coin de la bonne poésie. Tous ceux dont
+le coeur n'est jamais resté froid devant un beau talent et une belle
+âme, unis à une grande infortune, voudront donner au poète aveugle une
+marque de bienveillante sympathie; les dames surtout, qui ont toujours
+été pour lui une Providence terrestre; les femmes, dont le coeur bat
+si vite à l'aspect du malheur et de la souffrance, voudront être les
+Antigones de ce nouvel OEdipe.
+
+«Encore un mot à Lafon-Labatut: dans le morceau adressé à un _Oiseau
+inconnu_, il lui dit qu'il voudrait que sa voix solitaire fût, comme la
+sienne, _l'amour d'un malheureux_. Son désir ne sera pas stérile:
+toutes les douleurs se touchent par quelque point, et plus d'un
+malheureux, en retrouvant dans ses vers ce qu'il a souffert, embellis
+des charmes de la poésie, sentira renaître dans ses yeux de douces
+larmes qu'il croyait à jamais perdues, et retrempera son courage dans
+l'énergie de sa volonté, dans le calme de sa résignation. Quant à son
+nom, qu'il aurait voulu garder ignoré, il sera prononcé, par tous ceux
+qui le connaîtront, avec le respect et l'amour qu'il commande, et
+deviendra un des symboles les plus touchants du poète malheureux.....»[8]
+
+Le _Moniteur_, le _Constitutionnel_, le _National_, le _Messager_, la
+_Presse_, l'_Illustration_, etc., suivirent l'exemple donné, et Labatut
+recueillit une ample moisson de sympathiques éloges, précurseurs de la
+haute marque de distinction dont l'Académie française devait l'honorer
+en mettant sur son front sa couronne de lauriers.
+
+On sait avec quel enthousiasme fut accueillie, en 1835, l'apparition, à
+la Comédie-Française, de _Chatterton_, drame que M. Alfred de Vigny
+venait de tirer de son magnifique roman de _Stello_.
+
+Le sujet était bien fait pour soulever les attaques de quelques
+bourgeois égoïstes et à l'esprit étroit; aussi ne furent-elles pas
+ménagées à l'auteur, que l'on accusait stupidement de s'être constitué
+l'apologiste du suicide.
+
+L'opinion publique fit bon compte de ces basses accusations, dictées le
+plus souvent par la jalousie impuissante. Le succès de la pièce fut
+éclatant et l'enseignement salutaire; les âmes compatissantes s'émurent
+à ce terrible tableau de l'orgueil brutal et de l'égoïsme se coalisant
+pour terrasser le génie, et, au sortir d'une représentation, M. de
+Maillé de Latour-Landry écrivait à l'un de ses amis:
+
+«Je viens de voir _Chatterton_. Eh bien! M. de Vigny a raison. Quand un
+poète se produit, on doit lui assurer au moins pour un an le pain
+quotidien, lui donner le temps d'essayer ses forces, de les montrer, et
+de gagner le suffrage public. Je sors de chez mon notaire. J'ai
+institué à cet effet un prix de _quinze cents francs_ que décernera
+l'Académie.»
+
+Telles furent les circonstances qui présidèrent à la fondation de ce
+prix, et que j'ai cru devoir rappeler.
+
+Dans sa séance publique annuelle du 10 septembre 1846, l'Académie
+française, sur le rapport de M. Lebrun, accorda par acclamation à Joseph
+Lafon-Labatut le prix fondé par M. le comte de Maillé de Latour-Landry,
+et qui était ainsi libellé: «Prix institué en faveur d'un jeune écrivain
+pauvre dont le talent, déjà remarquable, paraît mériter d'être encouragé
+à poursuivre sa carrière dans les lettres»[9].
+
+En outre, pour reconnaître les premiers efforts du poète qui promettait
+un si bel avenir, et en même temps pour l'aider surtout à réaliser cette
+promesse, M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, décida
+qu'il serait attribué à Lafon-Labatut une indemnité annuelle de 800
+francs.
+
+M. Villemain, secrétaire perpétuel de l'Académie française, fut chargé
+d'annoncer au lauréat la décision bienveillante dont il venait d'être
+l'objet.
+
+C'est ainsi qu'à force de résignation, d'énergie et de patience, le
+jeune poète venait de conquérir un titre à la célébrité, en même temps
+que des secours inespérés le mettaient désormais à l'abri de la misère.
+
+Stimulé par le succès, Labatut ajouta à son oeuvre de nouvelles pièces
+de poésie, qui bientôt confirmèrent les espérances fondées sur son
+talent et qui ajoutèrent encore à l'intérêt qu'il avait déjà inspiré.
+
+Il habitait, à l'extrémité de la petite ville du Bugue, une maison
+solitaire, modeste ermitage riant aux rayons du soleil levant, égayé par
+le chant des oiseaux et le perpétuel murmure de la Vézère. C'est là que
+vint le voir M. le comte Horace de Viel-Castel, qui, émerveillé des
+récits du poète, s'exprimait en ces termes dans une narration de son
+voyage:
+
+«... Le souvenir de la journée que j'ai passée dans la modeste demeure
+de Lafon-Labatut est un de ceux que je garde précieusement en ma
+mémoire; jamais je n'oublierai cette infortune si grande et si noble du
+poète aveugle, ses chants si mélancoliques et si suaves, sa conversation
+si pleine d'intérêt, sa figure si belle d'expression et de tristesse
+résignée. Je reviendrai de nouveau dans sa demeure, je l'écouterai me
+récitant de nouveaux chants et s'interrompant pour me dire: «Prenez
+garde, monsieur, je vous en prie; je vous ai entendu vous appuyer contre
+ma fenêtre, et vous pourriez effaroucher un pauvre nid d'hirondelles qui
+s'est confié à moi. Tous les ans, mes amies de l'année précédente
+viennent l'habiter; elles me connaissent, elles m'aiment, je ne ferme
+jamais ma fenêtre pour leur laisser la liberté d'aller et venir à leur
+fantaisie... Je les aime sincèrement, ces pauvres hirondelles; elles ne
+s'aperçoivent pas que je suis aveugle!...»
+
+C'est à peu près à cette époque qu'il reçut de Bergerac une adresse de
+félicitations signée de toute la ville, et qui rendait un public et
+précieux hommage au poète que quelque temps auparavant, à l'occasion du
+couronnement de Jasmin, l'intelligente cité avait fêté et applaudi.
+
+Je transcris ici la réponse de Lafon-Labatut:
+
+ «MESSIEURS,
+
+ «Je suis vraiment désolé qu'une absence de plusieurs jours m'ait
+ empêché de prendre plus tôt connaissance d'une adresse qui m'honore
+ autant qu'elle me touche.
+
+ «Je n'ai point oublié, je n'oublierai jamais, messieurs, le jour où
+ la ville de Bergerac a vu dans son sein un grand poète d'une part
+ et un grand malheur de l'autre. Ce grand poète, c'était Jasmin; ce
+ grand malheur, c'était moi.
+
+ «A cette heure, messieurs, le génie eut ses courtisans, c'était
+ beau, et l'infortune ses flatteurs, c'était encore plus beau
+ peut-être... Vous me pardonnerez, je l'espère, les épithètes que
+ je vous donne ici; elles me semblent assez justifiées et ennoblies
+ par la circonstance; l'Agenais s'en revint avec une magnifique
+ médaille sur la poitrine, le Périgourdin avec un bienveillant
+ appareil sur le coeur.
+
+ «Depuis cette époque, messieurs, j'ai bien souffert... c'est ma
+ tâche sur la terre. Mais une couronne et une aisance inattendues
+ sont venues me chercher dans ma solitude... Hélas! n'est-ce pas
+ trop tard?...
+
+ «Quoi qu'il en soit, je garderai et montrerai toujours la
+ félicitation écrite de mes compatriotes comme le plus beau titre de
+ noblesse dont mon faible talent puisse se vanter. Parmi les noms
+ qui la couvrent, quelques-uns me sont apparus comme de vieux amis,
+ comme une touchante image du souvenir; les autres, que je désire
+ connaître un jour, comme une douce promesse de l'espérance.
+
+ «Recevez, messieurs, l'assurance de toute ma gratitude et de mon
+ dévouement le plus sincère.
+
+ «LAFON-LABATUT.»
+
+On voit, par les citations nombreuses faites dans cette biographie, que
+Lafon-Labatut, grâce à son talent, était devenu un homme remarquable et
+remarqué. D'autres titres le recommandaient encore aux amis qui
+allaient le visiter. C'était d'abord sa conversation savante, qui venait
+rehausser le charme d'une diction pure et mélodieuse. Il possédait de
+plus ce don bien rare, quoiqu'on en dise, de l'esprit gaulois,
+quelquefois caustique, il est vrai, mais à qui l'on pardonnait bien
+vite, car l'on connaissait la bonté de l'homme et son exquise
+sensibilité de coeur.
+
+Enfin, aimé et estimé de tous ceux qui l'approchaient, Lafon-Labatut
+consacra entièrement le reste de ses jours au commerce des Muses,
+chantant ses souvenirs, ses aspirations, avec cette vérité de sentiment
+et cette douceur philosophique qui distinguent ses premières oeuvres.
+
+Quand la vieillesse vint le surprendre, vieillesse que tant d'infortunes
+avaient rendue précoce, il se trouvait au milieu de parents qui, comme
+lui, longtemps secoués par la tempête, avaient demandé à de durs labeurs
+un peu de place au soleil.
+
+Une longue maladie de coeur, contre laquelle vinrent échouer les
+secrets de la science médicale et les soins les plus empressés, l'enleva
+à ses concitoyens le 5 juillet 1877.
+
+C'est ainsi qu'il mourut ou plutôt s'éteignit doucement en souhaitant à
+ceux qui l'entouraient le bonheur qu'il avait si peu connu.
+
+Le recueil des poésies inédites qui me fut confié par notre regretté
+poète, lors des premières atteintes de la maladie qui devait
+l'emporter, est le fruit de trente années de travail.
+
+Une excessive modestie, jointe au désir d'atteindre toujours un plus
+haut degré de perfection, empêchèrent l'auteur de livrer à la publicité
+ses nouvelles créations. Et pourtant, que de progrès accomplis depuis
+l'époque où parut son premier ouvrage! Tout ici est d'un fini parfait,
+et, sauf quelques rares inégalités, tout y porte les traces du génie
+poétique. C'est surtout dans l'élégie que se révèle son talent; c'est là
+que brillent, avec le plus d'éclat, cette grâce et ce naturel qui
+gardent les oeuvres de vieillir.
+
+On a reproché à Lafon-Labatut un peu d'uniformité, résultat inévitable
+de ses chants composés sous une impression personnelle, celle de son
+malheur. Il a tenu compte de la critique; oubliant ses souffrances, il a
+produit de nombreuses pièces où il s'est, pour ainsi dire, isolé de
+lui-même. Parmi ces morceaux, l'on remarque surtout: _l'Impôt_, _les
+Inventions_, _le Tableau_, _Un de Trop_, _Jadis et Maintenant_, _la
+Rencontre_, _les Lazzaroni_, _l'Abeille_, _le Vieux Gardeur d'Oies_, _le
+Sobriquet_, etc.
+
+En livrant prochainement à la publicité ces poésies complètes sous le
+titre modeste de _Derniers Tâtonnements_ que leur a donné l'auteur, je
+ne ferai que céder aux instances des amis du poète et au désir exprimé
+par la Société historique et archéologique de la Dordogne[10].
+
+La _Femme du Diable_ publiée aujourd'hui est une des pièces les plus
+remarquables du recueil, un véritable chef-d'oeuvre par l'ordonnance
+et le pittoresque du récit, un étonnant tour de force poétique par le
+retour périodique des mêmes rimes. Le succès obtenu par les premières
+oeuvres de Lafon-Labatut me garantit l'accueil favorable du public
+pour ces admirables strophes qui justifient si bien cette pensée de
+Victor Hugo prise par le poète aveugle comme épigraphe à ses _Derniers
+Tâtonnements_:
+
+ Quand l'oeil du corps s'éteint, l'oeil de l'esprit s'allume.
+
+ GABRIEL LAFON.
+
+Le Bugue (Dordogne), Juin 1878.
+
+
+
+
+LA FEMME DU DIABLE
+
+LÉGENDE PÉRIGORDINE.
+
+ Je suis celui qu'on aime et qu'on ne connaît pas.
+ Sur l'homme j'ai fondé mon empire de flamme,
+ Dans les désirs du coeur, dans les rêves de l'âme,
+ Dans les liens des corps, attraits mystérieux,
+ Dans les trésors du sang, dans les regards des yeux.
+
+ (Alfred DE VIGNY.)
+
+
+
+
+ I
+
+
+ Enfant, de légendes avide,
+ J'ai souvent entendu parler
+ D'une femme sèche et livide
+ Qu'un sort fatal semblait voiler;
+ On l'appelait, Dieu me pardonne,
+ La Femme du Diable, au hameau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Au fond d'une gorge sauvage
+ Qui s'étrécit en entonnoir,
+ Sans voisins et sans parentage,
+ Sans amis qu'un gros matou noir,
+ Elle habite un bouge où foisonne
+ La fêve grise, le sureau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Dedans, sur une planche haute,
+ Se riant du miauleur affreux,
+ Une souris rouge y grignotte
+ Un livre d'heures tout poudreux,
+ Et dehors, une poule aphone
+ Y gratte un fétide terreau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Nul grillon dans la cheminée,
+ Nul lierre au mur se cramponnant,
+ Pas de ruche au soleil tournée,
+ Nul pauvre qui, s'en revenant,
+ Rende un _pater_ pour une aumône
+ Au seuil maudit de ce closeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ On dit qu'elle avait été belle,
+ Mais mon enfance n'y voyait
+ Qu'une grande sempiternelle
+ Dont l'air farouche m'effrayait;
+ Le temps, qui fauche et qui moissonne,
+ Avait tout flétri sur sa peau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ La vieille servante d'un prêtre,
+ Chez qui j'ai fait bien des péchés,
+ Lorsque la bise à la fenêtre
+ Geignait dans les trous mal bouchés,
+ Me fit, encore j'en frissonne,
+ De cette histoire un long tableau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Je vais, grâce au ciel qui m'éclaire,
+ De quelques traits l'amplifier,
+ Ce, afin que le populaire
+ S'en puisse mieux édifier;
+ Et sur un air je me chansonne
+ Pour plus durable _memento_:
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ II
+
+
+ Jeanne était une paysanne
+ Si fraîche sous son bavolet,
+ Si pimpante, la pauvre Jeanne,
+ Dans la serge qui l'habillait,
+ Qu'en pour, madame la baronne
+ Eût donné maint et maint joyau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Car, aux champs où Jeanne était née,
+ Elle prit sa taille d'osier,
+ L'air d'une aimable matinée,
+ Un rossignol dans son gosier;
+ Sa joue empruntait, vermillonne,
+ Le ferme éclat du bigarreau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Comme une oronge elle était blonde;
+ Son corps de grâce était pétri;
+ Aussi légère qu'une aronde,
+ Elle en avait le joli cri;
+ Et blanche neige qui floconne
+ La jalousait sur le plateau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Qu'elle se courbe en moissonneuse,
+ Chantant dans le blé des guérets;
+ Qu'elle se redresse en faneuse
+ Derrière nos faucheurs distraits,
+ Le sceptre qu'on ambitionne,
+ C'est sa faucille ou son rateau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Finalement, dans la prairie,
+ A la fontaine, aux sentiers verts,
+ Partout, pleins de sorcellerie,
+ Ses yeux vifs, de longs cils couverts,
+ Tournaient la tête qui grisonne,
+ Alanguissaient le pastoureau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Qu'il eût mieux valu, pour son âme,
+ Brider ses fantasques humeurs,
+ Vivre laide, exempte de blâme,
+ Au sein de nos benoîtes moeurs,
+ Se mesurer selon son aune,
+ Et ne pas s'éprendre à vau-l'eau!
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ III
+
+
+ Il advient qu'au quartier de lune
+ Où se vautre le mardi-gras,
+ Quand sur les pignons, dans la brune,
+ En jurant s'accouplent les chats,
+ La musette qui s'époumonne
+ Proclame grand bal au flambeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ IV
+
+
+ Dans ce récit, que nous confirme
+ Plus d'un respectable témoin,
+ Jeanne, avec une aïeule infirme,
+ Vivait, du village assez loin;
+ Fruit mûr et bouton qui fleuronne
+ Rarement ont même rameau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Éclipser toutes ses compagnes,
+ Jeanne brûlait de ce désir.
+ Ainsi qu'à la ville, aux campagnes,
+ Gloriole nuit au plaisir;
+ Gloriole, hélas! empoisonne
+ Bal dans un Louvre ou sous l'ormeau!
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «--Mon enfant, murmurait l'aïeule,
+ «En proie aux affres de la mort,
+ «De me laisser malade et seule
+ «N'aurait-tu pas quelque remord?
+ «Mon ange gardien m'abandonne
+ «Dès que tu quittes mon rideau.»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Souviens-toi, ma douce Jeannette,
+ «De tes parents en paradis;
+ «Souviens-toi d'être fille honnête,
+ «De mes soins prodigués jadis;
+ «Qu'en mourant, ta mère si bonne
+ «Me légua ton petit berceau.»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Elle est mauvaise conseillère,
+ «La vanité, ma chère enfant;
+ «Ayons recours, par la prière,
+ «A la Vierge qui nous défend;
+ «Simplesse et vertu, de son trône
+ «Descendront te faire un trousseau.»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Fassent Jésus et ses apôtres,
+ «Avec saint Joseph, l'artisan,
+ «Et saint Roch, patron de nous autres,
+ «Humble race du paysan,
+ «Que Dieu le père nous guerdonne
+ «En bénissant notre hoyau.»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Ne m'abandonne pas; naguère,
+ «Comme autrefois d'os et de chairs,
+ «M'ont apparu dans leur suaire
+ «Nos pauvres défunts les plus chers;
+ «Et leur main pleine d'argémone
+ «Me montrait un soleil nouveau.»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Jeanne obéit, non sans blasphême,
+ Non sans se dire entre les dents:
+ «--Fut-ce avec le diable lui-même,
+ «Je danserai là-bas, dedans
+ «Cette masure qui rayonne,
+ «Où ricane le chalumeau!»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ V
+
+
+ Sitôt que l'aïeule assoupie,
+ Confiante, a fermé les yeux,
+ Jeanne, que pousse un bras impie,
+ S'apprête à pas silencieux.
+ Le vieux calel de cuivre jaune
+ Languit éteint sur l'escabeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Oh! précaution ténébreuse!
+ Oh! coupable et funeste apprêt!
+ Et tu vas fuir, fuir, malheureuse,
+ Ton lit si blanc et si propret,
+ Doux nid où l'amour te chantonne
+ Les songes de ton renouveau!
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Et si pendant qu'ailleurs tu veilles,
+ Pour comble d'épouvantement,
+ La mort vient surprendre ta vieille
+ Avant les derniers sacrements!
+ Qui sait? Peut-être la félone
+ Porte la main au loqueteau!
+ Si te diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Fuyant la grand'mère abusée
+ Qui lui tint lieu de ses auteurs,
+ Elle descend par la croisée:
+ C'est la porte des malfaiteurs.
+ D'abord, elle hésite et tâtonne;
+ L'ombre l'étreint de son bandeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Plus loin, elle tressaille: un lièvre
+ S'éveille et part à son côté;
+ Un buisson l'accroche; un genièvre
+ Semble agir dans l'obscurité;
+ Un renard glapit et braconne
+ Aux trousses de quelque étourneau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Elle écoute:--A travers la haie,
+ Qu'est-ce qui sanglote tout bas?
+ --Elle regarde, elle s'effraie:
+ --Qu'est-ce donc qui se meut là-bas?
+ --Une ombre indécise y mâchonne
+ --Je ne sais quoi dans le préau;
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Exhalant de brusques huées,
+ Pareilles aux cris des démons,
+ Le vent déchire les nuées
+ Qui se rassemblent sur les monts;
+ Le ciel frileux s'encapuchonne
+ Dans leurs plis traînant en lambeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Bientôt une flamme qui brille,
+ Un bruit lointain de flageolet
+ Vient égarer la jeune fille
+ Sur les traces d'un feu-follet;
+ Un inconnu jà la talonne,
+ Aux yeux perçants sous grand chapeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Un plumet sur sa chevelure
+ Va rouler en se remuant,
+ Courtoise est toute son allure,
+ Son abord est insinuant;
+ Du haut en bas il s'environne
+ Des ondes d'un ample manteau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «--La nuit aveugle a bien des piéges,
+ «Gente damoiselle; est-ce à vous
+ «D'aller braver ses sortiléges,
+ «Ses lutins et ses loups-garous,
+ «Et le fier bandit qui rançonne
+ «La bachelette incognito?»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ A ce seul nom de damoiselle,
+ La simple fille du manant,
+ Gagnée à la voix qui l'appelle,
+ Se retourne et va cheminant,
+ Côte à côte, alerte et friponne,
+ Avec l'étrange Jouvenceau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ C'est que le bal et les fleurettes
+ Avaient détraqué sa raison,
+ L'éloignant des oeuvres discrètes,
+ Des devoirs et de l'oraison,
+ Si bien qu'on l'avait vue, au prône,
+ Sourire à tel godelureau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «--Confiez-vous à ma prudence,
+ «Car le chemin où vous passez
+ «Vous mènerait droit à la danse,
+ «A la danse des trépassés;
+ «Le malin qui vous espionne
+ «Prend ce flageolet pour appeau.»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Que cette chaîne, ô ma colombe,
+ «Où l'or fin relient cent rubis,
+ «De votre col si blanc retombe
+ «Étinceler sur vos habits;
+ «Gage d'amour, qu'il sanctionne
+ «Celui d'un puissant hobereau!»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Suivez-moi; vous serez la reine
+ «De tout le village assemblé.»
+ Comme ils traversaient la garenne,
+ Son coeur pourtant se sent troublé:
+ Aux gais refrains qu'elle fredonne,
+ En sons plaintifs répond l'écho.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Les mâtins, qui prennent l'alarme,
+ Perçant les ténèbres d'abois,
+ Leur couraient sus; voilà qu'un charme
+ En leur gorge étrangle leur voix;
+ Leur bande se cache et marmonne,
+ Râlant la peur par le naseau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Qu'importe une aïeule mourante?
+ Qu'importent des pressentiments?
+ Jeanne entend la vive courante,
+ Et le rire, et les instruments,
+ Et l'humeur gaillarde et gasconne
+ Qui circule en niche, en bravo.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ La masure craque et chancelle
+ Comme un vieux ivrogne attardé;
+ On se poursuit, on se harcelle;
+ Le carnaval est débordé!
+ On frétille, on se tâtillonne;
+ L'on saute et l'on s'embrasse: oh! oh!
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Lise, et demain la fièvre quarte
+ Ou la toux aux fréquents accès;
+ La fluxion qui fera, Marthe,
+ Saillir votre joue en abcès;
+ Et perdre son salut, Simonne,
+ N'est-ce là qu'un léger bobo?
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ VI
+
+
+ Parmi la tourbe réjouie,
+ Tous deux s'offrent:--«Qu'est celui-ci,
+ «Se disait plus d'une ébahie,
+ «Que Jeanne nous amène ici?
+ «D'un duc porte-t-il la couronne?
+ «Est-ce un écuyer du château?»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Et plus d'une, par convoitise,
+ Furtive, lui jette un regard;
+ Et plus d'une qu'envie attise,
+ De Jeanne chuchotte à l'écart.
+ «--Ah! dit une vieille matronne,
+ «C'est un loup qui guette un agneau!»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ A quoi sert que le berger compte
+ Toutes les têtes du bétail?
+ L'affreux ravisseur n'a pas honte
+ D'entrer choisir dans le bercail.
+ Tant bien qu'on se précautionne,
+ Le diable happe son morceau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Elle n'entendait rien: la folle,
+ Déjà prompte à tout oublier,
+ Glorieuse, pirouette et vole,
+ Enlacée à son cavalier;
+ Vous croiriez que son pied festonne,
+ Narguant l'aiguille et le pinceau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Elle n'entendait rien! l'abeille
+ Ainsi voltige autour des fleurs,
+ Aux rayons d'avril s'ensoleille,
+ Et se perd entre leurs couleurs;
+ Tel, le papillon vagabonde
+ De la pervenche à l'arbrisseau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ C'était à fermer les paupières
+ A chaque fois que flamboyait
+ L'éclair des perles et des pierres
+ Qu'en fringuant elle renvoyait;
+ Et tandis qu'elle s'évaltonne
+ Flotte le magique oripeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Jeannille, la grosse meunière,
+ Feint un grand malaise, et s'assied;
+ Mion, l'alerte jardinière,
+ Se reproche une entorse au pied;
+ La dame du syndic chiffonne
+ D'ennui son tablier ponceau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Les jeunes bouviers de la plaine,
+ Dont le chapeau porte un ruban,
+ Ceux d'Audrix et de Lanceplène,
+ De Bigarroque et de Cabans,
+ Sont fâchés que la compagnonne
+ Leur préfère ce damoiseau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Le ménétrier du village,
+ Fin goguenard, ils le sont tous,
+ Rit au superbe personnage
+ Qui change en ducats ses gros sous;
+ D'un clin d'oeil oblique il coïonne
+ Mion, Jeannille et l'Isabeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Il connaissait toutes les gammes;
+ Maître tailleur de son métier,
+ Il habillait hommes et femmes,
+ Et, d'après maint cabaretier,
+ Estimait le jus de la tonne
+ Plus doux, ma foi, que le pruneau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Afin de mouiller sa musette,
+ C'était là son dire, il fallait
+ Qu'à son côté toujours fut prête
+ Sa pinte avec son gobelet:
+ Cours, ma musette biberonne,
+ En bourrée, ou vire en rondeau!
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Sur ce toit qui flamboie et grouille,
+ Au milieu du calme lointain,
+ La lune qu'un nuage souille,
+ Jette un rayon louche, et s'éteint:
+ Ainsi, craintive et pâle nonne
+ Épie entre un double barreau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ VII
+
+
+ Minuit! minuit! dans l'autre monde,
+ Soudain hurle un choeur de damnés,
+ Qui forment une obscène ronde
+ Et se trémoussent déchaînés:
+ L'enfer se rue; il nasillonne
+ Aux reflets du rouge fourneau:
+ «--Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Relevons la robe ensoufrée
+ «Riche de ses franges de feu!
+ «Dansons! la plus belle curée
+ «Pour notre maître n'est qu'un jeu!
+ «La fille d'Ève qu'il bouchonne
+ «Tourne en dansant dans le panneau.
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Dans l'habitacle où, sur la braise,
+ «Nos vains plaisirs sont expiés,
+ «Du fond des bois c'est une fraise
+ «Qui, cette nuit, tombe à nos pieds;
+ «C'est un bouquet de belladone,
+ «C'est une goutte du ruisseau.
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Que tout lui fasse la grimace,
+ «Quand fiévreuse elle dormira;
+ «Que la chenille et la limace
+ «Brouttent ce qu'elle sèmera;
+ «Que le grain qu'un ver charançonne
+ «Devienne cendre, en son bluteau.
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Qu'elle vive encor sur la terre
+ «Mais que son âme rampe ici!
+ «Que sa chute, non salutaire,
+ «N'amène nulle autre à merci!
+ «Qu'un remords sans larme assaisonne
+ «Ses fruits, son pichet, son chanteau!
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Dansons! et qu'il s'ouvre sans cesse
+ «Aux danseuses de tous les temps,
+ «A la ribaude, à la princesse,
+ «Notre portail, à deux battants!
+ «Que de ses clefs Simon Barjonne
+ «Voie enrouiller le vieux faisceau!
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Nous avons la danse macabre,
+ «Puisque la danse lui plaît tant;
+ «La toge, la mître et le sabre,
+ «Elle y verra tout gigottant;
+ «Elle y verra la bûcheronne
+ «Coudoyer son gentilhommeau.
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Sous les cieux chargés de tempêtes
+ «Gît la terre, et son fondement
+ «Alourdit encor sur nos têtes
+ «Cet effroyable entassement;
+ «Mineurs que la haine aiguillonne,
+ «N'en pouvons-nous faire un monceau?
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Dans notre immense farandole,
+ «Un jour viendra s'associer
+ «Le monde en masse, et notre idole
+ «Triomphera sur le brasier:
+ «Ce monde, que rien n'étançonne,
+ «Y choiera comme un vil copeau.
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Quand sur la tache originelle
+ «L'eau du déluge passe en vain,
+ «Qu'au mal l'engeance criminelle
+ «Court, tiède encor du sang divin,
+ «Avec la flamme on nous savonne
+ «Pour nous enlaidir; mais tout beau!
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «A nous les belles fantaisies!
+ «A nous les profanes rieurs!
+ «A nous les faces cramoisies
+ «Ivres des biens extérieurs!
+ «A nous l'esprit-fort qui raisonne!
+ «D'Épicure à nous le pourceau!
+ «Si le diable n'était pas beau,
+ «Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Chantons l'_hosanna_ de l'abîme!
+ «Elle est à nous! Elle est à nous!
+ «Embauchons cette autre victime
+ «A la barbe du Dieu jaloux!--»
+ Et l'inextricable chaconne
+ Se dévide en sombre écheveau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ VIII
+
+
+ N'abandonnez pas votre mère,
+ Fillettes au minois moqueur!
+ Le plaisir, ce fruit éphémère,
+ Exquis au goût, gâte le coeur;
+ Que de fois la bouche gloutonne
+ S'y rompit les dents au noyau!
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ IX
+
+
+ Une danse effrénée, ardente,
+ Inconnue aux bons villageois,
+ Emporte la jeune imprudente,
+ Et son danseur qui, dans ses doigts,
+ Presse sa taille et l'emprisonne,
+ Et la serre ainsi qu'un étau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Point de trève, point de relâche!
+ Ses traits ruissellent de sueurs;
+ Sur son oeil, un autre oeil s'attache,
+ Dardant une fauve lueur
+ Qui la fascine et la baillonne
+ Mieux que la couleuvre un oiseau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Oui, sa plainte avorte et s'enroue;
+ Lumière et murs, cohue enfin,
+ Autour d'elle font une roue
+ Oui tourne et retourne sans fin;
+ Dans son sein le sang qui bouillonne
+ Monte tinter à son cerveau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ D'un noir délire l'âme pleine,
+ Se détourner elle ne sait;
+ Au lieu de l'amoureuse haleine
+ Qui dans son haleine passait,
+ Contre sa figure mignonne
+ Un souffle effaré de museau!
+ Si te diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Le musicien que décourage
+ Leur pas fouleurs plus véhéments,
+ Pour les suivre pousse avec rage
+ La mesure et le mouvement;
+ Toute sa verve fanfaronne
+ Avait fait place au vertigo.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Une vague odeur de bitume
+ Aux assistants se fait sentir;
+ De l'étranger la bouche fume,
+ Des flammes semblent en sortir;
+ Puis le couple enfin tourbillonne
+ Sans toucher des pieds au carreau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ X
+
+
+ A ces signes trop manifestes,
+ Qui n'eût reconnu Lucifer?
+ Nul n'a de voix, nul n'a de gestes,
+ Devant le prince de l'enfer;
+ L'un dans un coin se pelotonne;
+ L'autre n'ose crier: haro!
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Tandis que tout tremble et palpite,
+ Pour chasser l'esprit décevant,
+ Quelqu'un, le plus hardi, court vite
+ Quérir monsieur le desservant.
+ --Il arrive, il prie, il entonne
+ Le psautier avec son bedeau.--
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ A l'aspect du pieux ministre
+ S'arrête l'archange cruel,
+ La mine basse et l'air sinistre
+ Qu'il prend la veille de Noël;
+ Il attend que le ciel ordonne,
+ Tel qu'un coupable à son poteau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ --«Par la puissance souveraine
+ «Que je reçus des sacrements,
+ «Rentre à jamais dans la gehenne,
+ «Pierre des mille achoppements!»
+ Fit trois fois le prêtre.--On bourdonne:
+ «Amen, Amen,» dans le troupeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Et, dès que sa tête maudite
+ Du saint goupillon se mouilla,
+ Aux yeux de la foule interdite
+ Toute sa hideur s'étala;
+ Le fer qui nous estramaçonne
+ Moins effrayant sort du fourreau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Dragon de la Sainte-Écriture
+ Qui fut Moloch, qui fut Baal,
+ Les grincements de sa denture
+ On fait reculer tout le bal:
+ Pieds fourchus et barbe de faune,
+ Il a les cornes du taureau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Ses mains sont des griffes crochues;
+ Sa gueule remonte en croissant
+ Vers ses deux oreilles velues,
+ Et jusqu'à terre lui descend
+ Une queue horrible et bouffonne
+ Qu'il agite comme un fléau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ En faux-bourdon, Satan s'informe
+ D'un ton hypocrite et railleur:
+ --«Comment faut-il, sous quelle forme,
+ «Que je sorte d'ici, Seigneur?
+ «Sera-ce en salpêtre qui tonne?
+ «En coup de vent? en trombe d'eau?»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ --«En vent! et que Dieu te confonde!
+ «_Vade retro!_» dit le curé.
+ A ces mots l'animal immonde,
+ Une autre fois transfiguré,
+ S'étend, se gonfle, se balonne:
+ C'est un gigantesque crapaud.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Il crève! et renversant la foule,
+ Morne et muette de stupeur,
+ S'échappe, et siffle, et gronde, et roule,
+ Laissant une infecte vapeur;
+ Son rire affreux au loin raisonne,
+ Et répète: «_Vade retro!_»,
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ XI
+
+
+ Oh! combien la frayeur redouble,
+ Quand chacun, encor tout transi,
+ Se relève, et voit qu'en ce trouble
+ Jeanne était disparue aussi!
+ L'Ante-Christ, chacun le soupçonne,
+ N'aura pas seul fait le très-saut.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Mais Jeanne était devant sa porte,
+ Elle entre; et que voit-elle alors?
+ L'aïeule, hélas! L'aïeule morte!
+ Morte sans elle, et le cou tors!
+ Le vieux calel de cuivre jaune
+ Brille debout sur l'escabeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Qui l'avait rallumé? mystère!
+ Était-ce l'enfer? ou le ciel?
+ Un éclair de la foudre austère?
+ Les feux du brasier éternel,
+ Afin que l'ingrate s'étonne
+ De se sentir moins qu'un roseau?
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Jeanne, sous l'horreur qui la navre,
+ Est prise d'un long tremblement
+ Face à face avec ce cadavre
+ Qui la regarde fixement;
+ Quel regard! il la questionne;
+ Sa mère est son premier bourreau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Elle tombe; et jusqu'à l'aurore,
+ Dans un cauchemar infernal,
+ Son noir danseur la fit encore
+ Bondir en un cercle fatal.
+ Il l'entraîne, au doigt il lui donne
+ Un serpent en guise d'anneau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «--Venez, dit-il, venez, madame,
+ «Dans mon royaume de clinquant,
+ «Vous aurez un voile de flamme,
+ «Vos colliers seront un carcan;
+ «C'est dans mes États qu'on façonne
+ «Tout ce qui vous séduit là-haut.»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «C'est moi qui fais dans les ripailles
+ «D'un vin chanteur un vin brutal;
+ «Dans le coffre des pince-mailles
+ «Reluisent mes yeux de métal;
+ «Entre cousins j'occasionne
+ «Cent procès à tire-couteau.»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Du puissant j'endurcis l'audace,
+ «J'inspire ma fourbe au cafard,
+ «Mon envie au porte besace,
+ «Et ma soif du sang au soudard;
+ «Ma parure sans frein pomponne
+ «Le péché, son frère jumeau.»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ «Vous trouvez la pente rapide?
+ «Voyez, que de fleurs sous vos pas!
+ «Ce lac d'un vitriol limpide
+ «N'est qu'un miroir pour vos appas;
+ «Ce bruit joyeux qui carillonne
+ «Célèbre notre conjungo.--»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Du jour des cendres qui se lève,
+ Or, c'était _l'Ave Maria_
+ Que Jeanne écoutait dans son rêve;
+ Après sur l'aïeule pria
+ Plus dolente et plus monotone
+ La cloche avec son lourd marteau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Un beau gars qui l'avait aimée,
+ Au point d'en rester innocent,
+ Voyant sa fenêtre fermée
+ Si tard, lui chantait en passant:
+ «--Dodo, l'enfant, ma folichonne,
+ «S'endormira tantôt, dodo.--»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Aux brouillards de l'aube avancée
+ Jeanne a rouvert ses yeux sanglants;
+ Sa beauté s'était effacée;
+ Ses longs cheveux étaient tout blancs;
+ L'empreinte d'un baiser charbonne
+ Son front d'un effroyable sceau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ La chaîne d'or, qui fut sa gloire,
+ N'offre à son regard confondu
+ Qu'un chanvre rèche et dérisoire,
+ Bref, une corde de pendu.
+ Tout Saint-Chamassy mentionne
+ Ceci vrai comme le _Credo_.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Vous qui n'avez nulle vergogne
+ De négliger vos vieux parents,
+ Voyez un peu comme on se cogne
+ A l'enfer aux feux dévorants.
+ Vous dont l'âme aux faux biens s'adonne,
+ Songez, songez à ce cadeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Voilà donc, qu'il vous en souvienne,
+ Où mène la fougue des sens!
+ Certes, avant que ça me revienne,
+ Ça vous passera, jeunes gens;
+ Sous votre danse polissonne
+ La coulpe vous creuse un caveau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Au carême, il faut qu'on le dise,
+ Frappé d'un miracle si grand,
+ Chacun devint pilier d'église;
+ Chacun, quarante jours durant,
+ Jeûna, plus maigre qu'une mone,
+ A faire japper le boyau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Aussi, de ce bal détestable,
+ Quand pour absoudre les témoins
+ Pâques dressa sa sainte table,
+ Tous furent prêts, une de moins,
+ Une qu'en vain Pâques sermonne,
+ Qu'attend en vain Quasimodo.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ XII
+
+
+ Passant, si par un temps de pluie,
+ Tu rencontrais vers Jean-de-Mai
+ Une vieille avec une truie,
+ D'un grand signe de croix armé
+ Plains la vieille et fuis la cochonne
+ Qui fouille au pied d'un baliveau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ XIII
+
+
+ Depuis cette triste aventure,
+ Dont la date bien loin s'enfuit,
+ De Jeanne on dit que la toiture
+ S'illumine à chaque minuit;
+ A chaque minuit s'y cramponne
+ Et croasse un rauque corbeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Par la fenêtre, sa complice,
+ Chemin qu'autrefois elle a pris,
+ L'étranger, à son tour, se glisse
+ Près d'elle, à l'heure des esprits;
+ Un lutin moqueur la testonne,
+ Un autre enfle un aigre pipeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Ridée, osseuse et décrépite,
+ Elle implore un peu de repos;
+ Mais son danseur se précipite,
+ Toujours ardent, toujours dispos:
+ «--Diablesse, harpie ou gorgone,
+ «Des ans ne crains point le fardeau!»
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Alors la danse recommence,
+ Danse plus rude qu'un combat,
+ Pleine d'ivresse et de démence:
+ Tous les scandales du sabbat!
+ Aux bras de Satan qui bougonne
+ Jeanne éclate en cris de chevreau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Puis tout décroît dans ces murailles
+ Où, pour couronner le festin,
+ Comme en une nuit d'épousailles,
+ Coule un breuvage libertin;
+ Puis un sourd ronflement détonne
+ Sur le poivre impur du chaudeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ XIV
+
+
+ Depuis le soir qu'à la malheure
+ Elle faillit à son devoir,
+ Dehors ou bien dans sa demeure,
+ Elle regarde tout sans voir;
+ En vain le coudrier drageonne,
+ En vain reverdit le côteau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ En vain tous les ans l'hirondelle
+ Revient fêter la Saint-Joseph;
+ En vain l'octave solennelle
+ Quitte en chantant la haute nef;
+ En vain la grappe de l'automne
+ Réjouit les flancs du tonneau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Seulement comme un point magique
+ Où se retrace son malheur,
+ Sa vue, à la solive antique,
+ Suit dans un rayon de chaleur
+ L'araignée au guet qui harponne
+ La folle mouche en son réseau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Depuis ce jour, la misérable
+ N'a plus ri, pleuré, prié Dieu,
+ Jamais cherché l'air secourable
+ Qu'on respire dans le saint lieu;
+ Jamais aux pieds de la madone
+ Courbé sa lèvre à leur niveau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Quand les dévidoirs qu'un fil tire,
+ Tels que moulins à vent s'en vont,
+ Quand des noix le fruit qu'on retire
+ S'entasse au plat d'étain profond,
+ Quand de marrons on réveillonne
+ Et qu'ils pètent sous le treffau,
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ On assure que cette histoire
+ A la veillée emplit d'effroi
+ Jusqu'à ceux qui, dans l'auditoire,
+ Vingt ans furent soldats du roi,
+ Tant, que la bergère poltronne
+ Laisse aller son gentil fuseau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Chacun fuit sa rencontre à cause
+ Du guignon, et le salinier
+ Détourne son âne, et nul n'ose
+ Braver l'oeil qui, de son grenier,
+ Au loin sur l'herbette moutonne,
+ Darde aux ouailles le claveau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Le maquignon que Jeanne avise,
+ Le chasseur partant au matin,
+ Ne feront ni foire ni prise;
+ Et juste au plus doux du chemin
+ Le charton qui jure et marronne
+ Viendra verser son tombereau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Tous prétendent qu'elle est sorcière;
+ Qu'elle erre aux carrefours des bols,
+ Ou sur les os du cimetière,
+ Et que dans l'orage parfois,
+ Au haut des airs, elle éperonne
+ Un manche à balai de bouleau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Par la nue où Jeanne circule
+ Rien n'abat son vol clandestin,
+ Ni les cierges bénits qu'on brûle,
+ Ni la Brâme de Saint-Martin
+ Grondant dans sa tour que blasonne
+ Des vieux croisés le panonceau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Jean du pied-bot, dit l'Ambarèle,
+ Qui lit dans le _Petit-Albert_,
+ L'a vue ainsi faisant la grêle;
+ Mais garons-nous d'un tel expert;
+ Ces lignes fines qu'on griffonne
+ Sont souvent l'oeuvre du Noireau!
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Qu'un marmot crie on l'en menace;
+ On dit pour mettre le holà:
+ --«L'excommuniée, elle passe!
+ «La femme du diable, elle est là!»
+ Prions, prions que sa patronne
+ La visite au bord du tombeau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Jeanne de tous longtemps honnie
+ Verra luire un jour consolant,
+ Ce Dieu que le pécheur renie
+ Fait veiller son coq vigilant:
+ Tôt ou tard dans notre nuit sonne
+ Le troisième coquerico.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Reprends la beauté, la jeunesse,
+ Non la beauté de tes vingt ans,
+ Jeanne, qui te fit pécheresse,
+ Mais celle des grands pénitents:
+ La douleur la perfectionne,
+ Et le ciel même s'en prévaut.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ XV
+
+
+ Pauvre soeur! qu'aucun plus ne mêle
+ A son nom crainte ni clameur.
+ Sommes-nous pas faibles comme elle?
+ Tous enfants du même semeur?
+ Les épis que l'or chaperonne
+ Souffrent bien l'azur du barbeau!
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ D'ailleurs tous ces vains maléfices,
+ Dont le fantôme nous séduit,
+ Du démon ne sont qu'artifices
+ Pour nous égarer dans la nuit.
+ Arrière à celui qui tamponne
+ La lumière sous le boisseau!
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Type éternel d'impénitence,
+ Pendant qu'il court, le Juif maudit;
+ Sur Jeanne, invoquons l'assistance
+ De l'Homme-Dieu qui se rendit
+ Aux yeux en pleurs de Magdelone,
+ Aux prières du larronneau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ Et dans ce cas très-exemplaire,
+ SI j'ai voulu vous divertir,
+ Si j'ai cherché trop à vous plaire,
+ Pas assez à vous convertir,
+ Sachez que le diable en personne
+ Se rit de tout poètereau.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+
+
+
+ ENVOI.
+
+
+ T'agréer me fut une amorce;
+ Des enfers enfin revenu,
+ Ami, non sans plus d'une entorse,
+ J'ai là, près de l'esprit cornu,
+ Vu la critique hérissonne:
+ Qu'elle y reste, cher Archambeaud.
+ Si le diable n'était pas beau,
+ Il n'eût jamais tenté personne.
+
+ * * * * *
+
+
+POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:
+
+DERNIERS TATONNEMENTS
+
+PAR
+
+J. LAFON-LABATUT.
+
+
+INSOMNIES ET REGRETS
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+Par le même Auteur
+
+Ouvrage couronné par l'Académie française.
+
+Périgueux.--Imprimerie Charles RASTOUIL, rue Taillefer, 31.
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES:
+
+[1] 1er décembre 1815.
+
+[2] M. Pélissier, homme de lettres distingué, se trouvait alors occupé
+auprès de M. Raynouard, célèbre académicien, auteur de la tragédie _les
+Templiers_.
+
+[3] Célèbre acteur dramatique.
+
+[4] Furne, éditeur, Paris.
+
+[5] Livraison du 1er décembre 1845.
+
+[6] _La Guienne_, numéro du 28 janvier 1846, Feuilleton par Justin
+Dupuy.
+
+[7] Numéro du 12 juillet 1846.
+
+[8] Voici la petite pièce de poésie sur _un Oiseau inconnu_, à laquelle
+il est fait allusion:
+
+ Je ne sais pas ton nom, petit oiseau des champs
+ Qui, par longs intervalles,
+ Fais retentir au loin la gaîté de tes chants
+ En strophes matinales.
+
+ Je n'entendis jamais de près ta belle voix;
+ Jamais, au premier âge,
+ Tu ne vins sur mon front te choisir dans les bois
+ Un balcon de feuillage.
+
+ Mais qu'importe le nom qu'on te donne ici-bas,
+ Voix que le Ciel inspire!
+ Mon coeur te connaît bien; et ne me rends-tu pas
+ Une larme, un sourire?
+
+ Qu'importent les couleurs dont tu luis au soleil,
+ Dans les herbes nouvelles?
+ Dieu t'a fait le présent qui n'a point de pareil,
+ Ta musique et tes ailes.
+
+ Ce n'est du rossignol ni le chant soutenu,
+ Ni la vive alouette;
+ C'est un vague soupir, un talent méconnu
+ D'insouciant poète.
+
+ Ce n'est point la beauté superbe, à l'oeil vainqueur;
+ C'est la Vierge qui passe,
+ Se tourne, vous regarde, et laisse au fond du coeur
+ Le parfum de sa trace.
+
+ Chaque printemps, tu viens de tes jeunes amours
+ Chanter jeune interprète;
+ Chaque printemps, plus vieux et plus triste toujours,
+ Je t'écoute et m'arrête.
+
+ Tu répands en mon âme un confus souvenir
+ D'harmonie et d'enfance,
+ Comme la fleur d'automne abandonne au zéphir
+ Un doux reste d'essence.
+
+ Et je rêve au passé! petit oiseau des champs
+ Qui, par longs intervalles,
+ Fait retentir au loin la gaîté de tes chants
+ En strophes matinales.
+
+ Sous la motte de terre as-tu pour paravent
+ La mauve ou la pervenche?
+ Ou ton frêle édifice aux caprices du vent
+ Flotte-t-il sur la branche?
+
+ Fais-tu des tendres blés qui couvrent les sillons
+ Les festins de ta couche?
+ Portes-tu dans ton bec, à tes chers oisillons,
+ La bourdonnante mouche?
+
+ T'exiles-tu, nomade, en ces brûlants climats
+ Où se hâte l'aurore?
+ Constant et résigné, braves-tu nos frimas,
+ Cher oiseau? Je l'ignore.
+
+ Connaître ne rend pas plus heureux, je le sais;
+ On sait tout quand on aime;
+ Pour un pauvre ignorant comme moi, c'est assez
+ Que tu sois un emblême.
+
+ Emblême de bonheur, hélas! dont palpitait
+ Ma jeunesse ravie,
+ Qui chante quelques jours au printemps, puis se tait
+ Tout l'hiver de la vie.
+
+ Je ne veux pas savoir ton nom. J'aimerais mieux
+ Que ma voix solitaire
+ Fût, comme tes accents, l'amour d'un malheureux,
+ Et mon nom un mystère!
+
+
+[9] L'Académie décernant tous les deux ans le prix institué par M. de
+Latour-Landry, le lauréat reçoit 3,000 francs.
+
+[10] Dans la séance tenue par la Société historique et archéologique de
+la Dordogne, le 2 août 1877, M. Dujaric-Descombes fit la communication
+suivante, au sujet de la mort récente du poète aveugle J. Lafon-Labatut:
+
+«Bien qu'une terre étrangère l'ait vu naître, Lafon-Labatut appartient
+au Périgord par sa famille originaire du Bugue et son existence écoulée
+dans cette ville. Ce poète si digne d'intérêt avait pris une place
+distinguée dans la poésie contemporaine par la publication de ses
+_Insomnies et Regrets_, et son admirable talent, couronné par l'Académie
+française, recevra encore un nouveau lustre par la publication posthume
+d'un second recueil inédit, les _Derniers Tâtonnements_. Le Périgord
+tout entier a vivement ressenti la perte d'un homme qui l'honorait par
+son génie poétique. La Société historique et archéologique, qui a le
+culte des hommes et des choses qui font la gloire de notre province,
+voudra rendre un hommage à sa mémoire, en témoignant aujourd'hui, dès le
+début de sa séance, les regrets que lui a causés la mort de ce poète,
+qui fut un disciple admiré de Millevoye et de Lamartine.»
+
+A l'unanimité, la Société s'associa à la pensée de M. Dujaric, et il fut
+décidé que le procès-verbal de la séance contiendrait l'expression de
+ses regrets au sujet de la mort de l'auteur des _Insomnies et Regrets_
+et des _Derniers Tâtonnements_.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La femme du diable, by Joseph Lafon-Labatut
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU DIABLE ***
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+file was produced from images generously made available
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+works. See paragraph 1.E below.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
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+Literary Archive Foundation
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Author: Joseph Lafon-Labatut
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+Release Date: August 31, 2010 [EBook #33595]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU DIABLE ***
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+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
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+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+</pre>
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+<hr class="full" />
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+<div class="box">
+<div class="inbox">
+<p class="cb">&OElig;UVRES POSTHUMES DE J. LAFON-LABATUT</p>
+
+<h1>LA<br />
+<br />
+FEMME DU DIABLE</h1>
+
+<p class="cb">PAR<br />
+<br />Joseph LAFON-LABATUT</p>
+<br />
+<p class="c">Lauréat de l'Institut<br />
+<br />
+<small>AVEC UNE</small><br />
+<br />
+Préface par JULES CLARETIE<br />
+<br />
+ET UNE<br />
+<br />
+N<small>OTICE BIOGRAPHIQUE PAR</small> GABRIEL LAFON</p>
+
+<p class="c top15">PÉRIGUEUX<br />
+IMPRIMERIE CHARLES RASTOUIL, RUE TAILLEFER, 31<br />
+&mdash;&mdash;<br />
+1878.</p>
+</div>
+</div>
+
+<h1 class="top15">LA FEMME DU DIABLE.</h1>
+
+<div class="toc">
+<p class="c">
+<a href="#PREFACE">PREFACE</a><br />
+<a href="#NOTICE_BIOGRAPHIQUE_SUR_J_LAFON-LABATUT">NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR J. LAFON-LABATUT</a><br />
+<a href="#LA_FEMME_DU_DIABLE">LA FEMME DU DIABLE</a><br />
+<a href="#NOTES">NOTES</a></p>
+</div>
+
+<p class="cb top15">J. LAFON-LABATUT.</p>
+
+<hr />
+
+<h1>LA<br />
+<br />
+FEMME DU DIABLE<br />
+<br />
+<small>LÉGENDE PÉRIGORDINE</small></h1>
+
+<p class="cb">PRÉCÉDÉE D'UNE<br />
+<br />
+Préface par JULES CLARETIE<br />
+<br />
+ET UNE<br />
+<br />
+N<small>OTICE BIOGRAPHIQUE PAR</small> GABRIEL LAFON</p>
+<p class="c top15">PÉRIGUEUX<br />
+IMPRIMERIE CHARLES RASTOUIL, RUE TAILLEFER, 31<br />
+&mdash;&mdash;<br />
+1878.</p>
+
+<h3><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PREFACE</h3>
+
+<hr />
+
+<p>Dans un des volumes posthumes de M<sup>me</sup> Sand, il est souvent question de
+ces poètes populaires qui ont chanté loin du bruit de Paris, et que leur
+province a adoptés avec une sorte d'entraînement plein de
+reconnaissance. Rouen, Nevers, Agen, Nîmes, Toulon, bien d'autres
+villes encore, ont eu leur poète local, et les noms de Reboul, de
+Jasmin, de Poney, l'auteur du <i>Chantier</i>, de Magu, etc., ne sont plus à
+louer aujourd'hui. La critique serait plutôt tenue de signaler à
+l'attention leurs successeurs, car la veine de la poésie provinciale et
+populaire est loin d'être tarie. «Chaque année, disait George Sand en
+1844, ajoute à la liste de nouveaux noms.&mdash;Et, continuait l'auteur des
+<i>Lettres d'un Voyageur</i>, ces poètes trouvent sur le sol natal leur
+succès et leur récompense. Ils y trouvent aussi leur inspiration; et
+comme la province ne leur est point ingrate, ils ne sont pas ingrats
+envers elle; ils lui versent le charme de leur poésie.» C'est bien là ce
+que fit l'homme d'un talent véritable, dont M. Gabriel Lafon, avocat au
+Bugue, publie aujourd'hui cette légende périgourdine, la <i>Femme du
+Diable</i>.</p>
+
+<p>Joseph Lafon-Labatut est et restera le poète de notre Périgord comme le
+chantre de la <i>Mignounetto</i> (c'était ainsi que le coiffeur Jasmin
+surnommait M<sup>me</sup> Jasmin) demeure le poète de l'Agenais. Jasmin d'Agen,
+Roumanille d'Avignon, Peyrolles de Clermont l'Hérault, sont justement
+célèbres pour leurs poésies patoises. Lafon-Labatut méritait de le
+devenir pour ses poésies françaises. Il aura eu, en effet, cette gloire
+et cette raison&mdash;d'être obstinément fidèle à la France, à sa tradition,
+à son langage, tout en adorant son cher pays, sa saine et virile
+province. La petite patrie ne lui faisait pas oublier la grande. On
+essaie, à cette heure, d'un mouvement ardent de décentralisation
+littéraire. Chaque partie de la nation semble vouloir affirmer un
+individualisme spécial, un particularisme absolu. Les Normands fêtent la
+<i>Pomme</i>, les méridionaux la <i>Cigale</i>. Il est question, dans certains
+écrits, d'une <i>grande et noble captive</i> qui ne serait autre que la
+Provence, si méchamment tenue à la gorge par la France, qu'on traite en
+marâtre et non en mère dans ce camp spécial. On remonte, pour protester
+contre le Français, jusqu'aux horribles guerres des Albigeois, comme les
+Allemands dont parle Henri Heine remontaient jusqu'au meurtre de
+Conradin. Ce serait là un symptôme et un spectacle également navrants si
+l'unité française pouvait être entamée par l'amour-propre de quelques
+félibres, avides de se séparer pour se distinguer. Mais, fort
+heureusement, au pays provençal même, des patriotes de talent réagissent
+contre la prétention de ces adeptes trop fervents de Frédéric Mistral.
+On peut lire les écrits de la <i>Laueto</i> (l'Alouette provençale): l'idée
+vitale de la patrie française plane au-dessus du filial amour qu'ont ces
+latins pour leur Languedoc.</p>
+
+<p>Ce qui me plaît dans l'art et la vie de Lafon-Labatut, c'est que ce
+poète des <i>Insomnies et Regrets</i>, qui se plaisait aussi à rimer des
+chansons dans notre patois du Périgord, a toujours été fidèle à la
+patrie et ne se vantait point d'être Périgourdin avant d'être Français,
+comme l'auteur de <i>Mireille</i> se proclamerait peut-être avant tout poète
+provençal.</p>
+
+<p>Il est resté uni à mes premiers souvenirs d'enfance, ce Joseph
+Lafon-Labatut, dont M. Gabriel Lafon raconte si bien l'existence et avec
+une éloquence si pénétrante et si simple. Je me vois encore à Ratevoul,
+près de Saint-Alvère, interrogeant les vieux livres de la bibliothèque
+de mon grand'père. Parmi les livres aux reliures d'autrefois, à côté du
+Corneille tant de fois feuilleté, des <i>Incas</i> de Marmontel ou du
+<i>F&oelig;neste</i> de d'Aubigné, qui fut un des premiers romans lus par moi,
+il y avait, traînant çà et là, les pièces de théâtre de mon grand'oncle
+Pélissier, l'auteur de la <i>Dame du Louvre</i>, qu'il donna à la Gaîté, en
+1832, sous son pseudonyme de <i>Laqueyrie</i>, et d'un fort beau drame en
+vers joué à l'Odéon par Frédérick-Lemaître, Ligier et Lockroy, <i>Médicis
+et Machiavel</i>, et qu'il signa de son nom. Je dévorais curieusement ces
+pièces autrefois applaudies, ces tragédies maintenant oubliées.</p>
+
+<p>Dans <i>Nelly ou la Fille bannie</i> (un de ses mélodrames signés
+<i>Laqueyrie</i>), je m'amusais à voir que l'auteur avait donné à un de ses
+personnages le nom de son beau-frère, mon grand-père, qu'il avait
+arrangé à l'anglaise: <i>sir Clarthy</i>. C'était Francisque l'aîné qui
+représentait ce personnage à la Gaîté, en 1827. Et pour moi, rien
+n'était plus curieux que cette pièce, où «l'honnête Clarthy»
+passait&mdash;persécuté par «le cruel Botwel,» qui s'écriait à la fin (ce
+sont, s'il m'en souvient, les derniers mots de la pièce):&mdash;<i>Je fus bien
+injuste! bien cruel!..... Clarthy, mon fils, je te confie le bonheur de
+Nelly!</i>» Comme ces aventures m'ont fait rêver!</p>
+
+<p>Et parmi ces volumes de Ratevoul, il y avait un exemplaire doré sur
+tranche, gaufré, superbe, des <i>Insomnies et Regrets</i> de Labatut. Je
+lisais ces vers. On me contait la destinée du poète, mon parent, mon
+cousin à un degré éloigné; je n'en sais pas de plus douloureuse et de
+plus noblement supportée.</p>
+
+<p>Cent fois plus malheureux que Chatterton ou Escousse, Lafon-Labatut,
+aveugle, condamné à l'éternelle nuit, eût pu désespérer et mourir. Il
+n'avait pas assez de maladif orgueil pour finir par le suicide. Non, il
+peupla de visions ses ténèbres; il calma ses fièvres par des chants, et
+on put dire de lui comme de Démodocus: «La Muse qui l'aima lui dispensa
+le bien et le mal; elle le priva des yeux, mais elle lui donna une voix
+mélodieuse.»</p>
+
+<p>L'unique volume de vers que, de son vivant, publia le poète&mdash;ce volume
+que j'emportais et lisais sous les figuiers du jardin&mdash;avait paru chez
+Furne avec ce titre: <i>Insomnies et Regrets</i>, une préface de Pélissier et
+une lithographie de Sudre, l'ancien professeur de dessin de l'aveugle,
+d'après une étude de Henri Lehmann. La belle tête de Lafon-Labatut, avec
+ses longs cheveux divisés sur le milieu de la tête et retombant en
+masses puissantes sur son col, le visage maigre et régulier, enveloppé
+d'un collier de barbe, et ces yeux fixes, sans regard, atones, donnait
+vraiment l'idée de la souffrance et d'une souffrance plus profonde et
+plus inévitable que celle des Malfilâtre, des Gilbert et des Hégésippe
+Moreau.</p>
+
+<p>Aussi, comme cette poésie me plaisait et m'attendrissait, moi, enfant de
+douze ans! Ces vers de Lafon-Labatut paraîtraient bien incolores
+maintenant aux poètes de l'école nouvelle, qui tordent et frappent le
+vers comme le forgeron la barre de fer rouge sur l'enclume. Mais il y a
+dans ces poésies de l'aveugle ce qui manque trop souvent à ces
+nouveaux-venus, aux versificateurs mieux doués, sous le rapport
+mécanique en quelque sorte: il y a la profondeur du sentiment et la
+sincérité de l'émotion.</p>
+
+<p>Sainte-Beuve, étant délicat, se montrait volontiers difficile. Et
+pourtant il a loué le naturel et la simplicité de ces vers. Il s'est
+fait l'introducteur du poète. Il a dit aux lecteurs de la <i>Revue des
+Deux-Mondes</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>: «Écoutez!» M. J. Troubat n'a réuni qu'une partie de cet
+article sur Lafon-Labatut dans le tome III des <i>Premiers Lundis</i>, et
+j'imprimerai ici les lignes omises, le feuillet oublié, du grand
+critique: «Après de tels accents de vérité, disait Sainte-Beuve qui
+donnait à ses lecteurs une lettre touchante de Lafon-Labatut, on n'a
+plus qu'à citer quelques pièces... Nous en pourrions trouver d'un ton
+plus élevé, mais inégales; nous aimons mieux en choisir de toutes
+simples, de naturelles, et faites, ce nous semble, pour toucher.</p>
+
+<p>Elles sont beaucoup plus pures d'expression que l'auteur ne paraît le
+croire; elles montrent combien, chez lui, le travail intérieur est
+possible, et qu'il n'a, pour se perfectionner, qu'à se faire lire de
+bons modèles (ils ne sont pas si nombreux), et à ne pas forcer sa voix,
+à la régler toujours sur le sentiment dont il est pénétré.» Et
+Sainte-Beuve citait à la suite les pièces qui ont pour titre <i>Une
+Douleur</i> et l'<i>Oiseau Inconnu</i>, en avertissant le public qu'il n'avait
+pas, devant ce nouveau-venu, à faire l'<i>inattentif</i> et le <i>dédaigneux</i>.</p>
+
+<p>On ne dédaignait point, d'ailleurs, les poésies de Labatut, et, à cette
+heure même, M. de Pongerville, le traducteur de <i>Lucrèce</i>, publiait dans
+le <i>Musée des Familles</i> tout un petit roman, l'<i>Aveugle du Périgord</i>,
+qu'illustrait au crayon le peintre Biard, alors si fort à la mode. Je
+rappelle ces menus souvenirs comme de petites curiosités littéraires. M.
+Gabriel Lafon, qui nous promet un autre volume posthume de
+Lafon-Labatut, les <i>Derniers Tâtonnements</i>, réimprimera peut-être aussi
+les premiers <i>Regrets</i>. Ce qui est certain, c'est que ce volume est
+introuvable, et qu'on peut le regarder comme une rareté bibliographique.</p>
+
+<p>Çà et là, dans ce recueil nécessairement assombri, de singuliers coups
+de lumière éclatent, lorsque, par exemple, le malheureux poète essaie de
+rendre les visions d'autrefois, celles de son enfance torturée déjà
+comme sa vie:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left">Vague panorama de marbre et de couleurs,</td></tr>
+<tr><td align="left">De madones au bout de longs chemins en fleurs;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Un horizon qu'au loin dessine</span></td></tr>
+<tr><td align="left">Une mer où se joue un fidèle soleil;</td></tr>
+<tr><td align="left">Serait-ce mon berceau? Tout s'efface. Au réveil,</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Ma langue murmurait: Messine!</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Et après Messine, c'est le Bugue, le pays paternel, la petite ville
+périgourdine où le poète a trouvé un abri; le cercle de coteaux qui
+défend le vallon, et les vergers et les épis, et les rochers gris du
+Cingle, et la Vézère qui coule, oblique, au pied des vignes:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left">La Vézère fuyant entre ses bords fleuris</td></tr>
+<tr><td align="left">Au lit de la Dordogne, où le beau fleuve épris</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Étreint sa blanche fiancée.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>De tels paysages aussi me rappellent le passé, les arrivées à Périgueux
+le matin, la diligence du Bugue, les bois de Ratevoul, le clocher de
+Saint-Alvère, la silhouette sévère de Limeuil, là-haut perchée comme une
+ville espagnole. Comme au moindre écho, les souvenirs d'autrefois
+s'éveillent dans l'horizon aimé du terroir natal!</p>
+
+<p>Labatut a rencontré ses poèmes les plus virils dans la terre qu'il a
+foulée. L'<i>Alma parens</i> sera toujours la grande inspiratrice. Le poète
+des <i>Odes et Poèmes</i>, M. Victor de Laprade, ce fils des Alpes, ce
+chantre des chênes si heureusement séduit pourtant par la muse
+hellénique, l'a dit en des vers admirables:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left">J'emprunterai ma force aux forces maternelles;</td></tr>
+<tr><td align="left">Nature, ouvre tes bras à ton fils épuisé;</td></tr>
+<tr><td align="left">Laisse ma bouche atteindre à tes fortes mamelles:</td></tr>
+<tr><td align="left">Jamais l'homme à ton sein n'a vainement puisé.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Le volume d'<i>Insomnies et Regrets</i> avait valu à Lafon-Labatut un prix de
+l'Académie décerné grâce aux démarches de Ponsard. Le poète possédait
+aussi une petite rente qui lui suffisait. Il vivait et vieillissait
+au-dessus du Bugue, sur le coteau, dans une maisonnette entourée de
+vignobles, et de là, chaque matin, à travers les vignes, sans guide, il
+descendait à la ville, et, de maison en maison, se dirigeait seul chez
+ses amis du Bugue. Après avoir eu une enfance sans joie, une jeunesse
+sans regard, il s'était fait ainsi une vieillesse sans amertume. Parfois
+même, il s'égayait, et, comme l'abbé Foucaud l'avait fait en Limousin,
+Lafon-Labatut rimait aussi des chansons en patois. Et les années
+fuyaient. <i>Labuntur anni.</i> Les ans s'écoulent... ou s'écroulent. La mort
+venait. M. Edgar La Selve, dans une étude touchante sur le poète, a
+raconté comment, dans une dernière entrevue, Lafon-Labatut lui dit, avec
+une amertume pourtant résignée: «Ah! vous voilà! C'est fini! Je me
+meurs! je me meurs!»</p>
+
+<p>Il était aveugle depuis l'âge de quatorze ans, et il est mort dans un
+âge avancé, sans avoir jamais désespéré, sans avoir maudit la destinée,
+heureux et consolé lorsqu'il pouvait chanter. «La voix me reste!» disait
+André Chénier se comparant à la cigale. Et Lafon-Labatut pouvait, à son
+tour, s'écrier: «C'est assez, il me reste la chanson ou la plainte que
+je jette aux vignes ou aux figuiers du Bugue.»</p>
+
+<p>On a fait grand bruit autour du nom de Jean Reboul, et Nîmes lui a même
+élevé une statue où la passion politique a bien autant fourni de matière
+que l'admiration littéraire. Lafon-Labatut ne mérite pas une statue sur
+la place publique, mais une statuette dans un coin du logis de ses amis.</p>
+
+<p>On pourra graver sur le socle le titre du curieux morceau que nous donne
+aujourd'hui M. G. Lafon. C'est un tour de force littéraire que ce long
+poème, d'une originalité évidente et d'une charmante naïveté, où le même
+refrain revient après tous les sixains sans nulle monotonie,&mdash;au
+contraire,&mdash;et pareil à une sorte de coup de cloche tantôt ironique
+comme la fin d'une chanson narquoise, tantôt presque effrayant comme
+l'écho d'une vieille ballade: un vrai conte périgourdin entendu sous la
+cheminée pendant qu'on fait blanchir les châtaignes sur le feu et qu'on
+égrène les jaunes <i>panouilles</i> du blé d'Espagne.</p>
+
+<p>Lafon-Labatut a victorieusement tenu cette gageure de trouver des rimes
+nouvelles à ces deux vers volontairement inévitables:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left">«Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Il n'eût jamais tenté personne!»</td></tr>
+</table>
+
+<p>Aussi bien, fort amusante, comme récit, cette légende de la <i>Femme du
+Diable</i> est-elle encore tout-à-fait intéressante et attirante au point
+de vue de la langue, d'une langue riche et savoureuse comme les raisins
+dorés de nos vignes, une langue gaillarde et bien portante qui me fait
+ajouter, en finissant, un nouvel éloge pour Lafon-Labatut, et le plus
+précieux peut-être.</p>
+
+<p>Je le louais tout à l'heure d'être très-Français en étant bon
+Périgourdin. Après avoir lu la <i>Femme du Diable</i>, je dirai que, dans ce
+curieux petit poème, le mélancolique songeur des <i>Insomnies</i> montre
+qu'il a dans les veines du sang pur de la vieille Gaule.&mdash;Grande et
+rare vertu pour un écrivain d'avoir pour aïeux Montaigne, Rabelais,
+Mathurin Régnier, tous ces gens au libre parler, au verbe pittoresque!</p>
+
+<p>C'est le génie gaulois qui fait la puissance de la France et lui
+communique sa sève éternellement jeune. Et quand on nous parle si
+souvent de nos origines latines, de la race et des vertus latines,
+n'oublions pas que nous sommes plus Gaulois encore, plus Celtes que
+Latins, et que le premier de nos aïeux, le plus grand peut-être, fut ce
+Vercingétorix qui lutta contre le César latin et donna sa vie pour ce
+qu'il avait déjà appelé, lui, l'ancêtre:&mdash;l'<i>Unité de la Patrie</i>!</p>
+
+<p class="r top5">J<small>ULES</small> CLARETIE.</p>
+
+<p>Paris. Août 1878.</p>
+
+<h3><a name="NOTICE_BIOGRAPHIQUE_SUR_J_LAFON-LABATUT" id="NOTICE_BIOGRAPHIQUE_SUR_J_LAFON-LABATUT"></a>NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR J. LAFON-LABATUT</h3>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"
+style="margin-right:0%;">
+<tr><td align="left">La muse qui jadis de ses yeux l'a privé,</td></tr>
+<tr><td align="left">Cette muse, à la fois et propice et funeste,</td></tr>
+<tr><td align="left">A dans tous ses accords mis un charme céleste.</td></tr>
+<tr><td align="right">(Homère, <i>traduction par</i> A. Bignan.)</td></tr>
+</table>
+
+<hr />
+
+<p>L'amitié d'un homme qui restera une des gloires les plus pures du
+Périgord me fait un devoir de consacrer ces quelques lignes à sa
+mémoire. Que ne puis-je, en cela, apporter une plume moins
+inexpérimentée!... J'ai connu un peu tard cette nature d'élite, assez,
+néanmoins, pour pouvoir apprécier toute la vérité du célèbre aphorisme
+de Voltaire, et, s'il ne m'a pas été donné de jouir plus longtemps de ce
+«bienfait des Dieux,» c'est que la mort, la cruelle, vient de me priver
+d'un maître au moment où ses leçons allaient enfin porter leurs fruits.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, me saura-t-on gré, peut-être, d'avoir réuni dans
+cette notice les principaux événements d'une vie féconde en infortunes
+et qui fut celle de notre regretté poète Joseph Lafon-Labatut.</p>
+
+<p>C'est dans cet espoir et comme un sincère hommage rendu à celui qui
+n'est plus que j'offre au public ce récit plein d'enseignements, de
+souvenirs tristes et doux...</p>
+
+<p>Pendant les longues guerres que la France dut soutenir contre
+l'étranger, vers la fin du premier Empire, Pierre Lafon-Labatut, jeune
+volontaire, originaire de la petite ville du Bugue, s'était
+particulièrement distingué sur les champs de bataille. Il venait de
+gagner ses épaulettes, récompense de sa bravoure, lorsqu'il fut fait
+prisonnier par les Anglais. Assez heureux pour s'évader, il s'éprit, à
+Messine, où les événements l'avaient conduit, d'une jeune et belle
+Sicilienne qu'il épousa. Un enfant, qui reçut le nom de Joseph, naquit
+de cette union le 18 mai 1809.</p>
+
+<p>Bientôt après, possédé du désir de revoir le pays natal, et sur les
+instances de M. Pélissier<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, l'un de ses compatriotes et amis
+d'enfance, Pierre Lafon-Labatut se décide à gagner la France, où il
+espère trouver secours et protection.</p>
+
+<p>Il s'embarque avec sa femme et son enfant sur un vaisseau anglais.</p>
+
+<p>Le voyage s'annonçait heureux, et rien ne faisait présager le coup
+terrible qui devait frapper nos fugitifs.</p>
+
+<p>Déjà les côtes d'Espagne apparaissent, se dessinant dans le lointain: on
+approche de Gibraltar. Mais bientôt la joie fait place à l'épouvante:
+sur les forts, sur les points culminants du rivage flotte le drapeau
+noir, la peste vient de se déclarer, et à peine le vaisseau a-t-il
+relâché que plusieurs passagers sont déjà atteints de cette fatale
+maladie. La femme de Labatut fut une des victimes du fléau.</p>
+
+<p>Ici se place un événement capital dans la vie du héros de cette notice.
+Le souvenir de sa mère transportée sur un chariot à l'hôpital des
+pestiférés resta profondément gravé dans sa mémoire, et souvent, dans
+ses songes, il revit cette femme si belle lui tendant les bras, tandis
+que ses grands yeux noirs, que la mort commençait à voiler, se fixaient
+sur lui avec cette expression de bonté ineffable dont le c&oelig;ur d'une
+mère a seul le secret.</p>
+
+<p>Et lui, jeune enfant de cinq ans, se cramponnait au char funèbre. «Je
+perdis mes souliers dans ma course, racontait-il souvent, et mon père
+dut m'arracher à ma mère; le lendemain, il me mena près d'une tombe sur
+laquelle il jeta des fleurs... Je compris que j'étais orphelin.»</p>
+
+<p>Telle fut la première douleur du jeune Joseph. Ce n'était, hélas! que le
+prélude des revers incessants qu'il devait rencontrer dans ce dur chemin
+de la vie.</p>
+
+<p>Après une longue et périlleuse traversée, nos intéressants voyageurs
+débarquent à Calais.</p>
+
+<p>L'hiver sévissait alors dans toute sa rigueur, et la neige couvrait la
+campagne. Quel contraste entre ce ciel sombre et froid et celui de la
+Sicile! Mais la patrie n'est-elle pas toujours belle? La seule pensée
+de se retrouver sur le sol français faisait tressaillir d'aise
+l'ex-prisonnier et lui donnait le courage nécessaire pour arriver au but
+de son voyage.</p>
+
+<p>Il se met donc en route avec son jeune enfant, le portant sur ses
+épaules quand, vaincu par la fatigue, ses pieds meurtris se refusent à
+la marche, réchauffant ses petites mains rouges de froid, séchant ses
+larmes par la promesse d'une prochaine arrivée.</p>
+
+<p>Enfin, à neuf-heures du soir, par un temps pluvieux du mois de janvier,
+nos voyageurs, ruinés et exténués de fatigue, arrivent à Passy et
+viennent frapper à une maison de belle apparence. C'est la demeure de M.
+Raynouard, secrétaire perpétuel de l'Académie française, et de M.
+Pélissier, l'ami de Labatut.</p>
+
+<p>Nos pélerins sont accueillis. On pourvoit aux soins qu'exige leur état
+avec cet empressement et cette joie que mettent les âmes compatissantes
+à soulager le malheur.</p>
+
+<p>Quelques jours après, ils reprennent la route du Bugue, où Labatut, miné
+par les chagrins, ne tarde pas à mourir, laissant son fils, parvenu à sa
+neuvième année, sans secours et à la charge d'une famille pauvre, qui
+devait bientôt se disperser.</p>
+
+<p>Une bonne veuve, parente éloignée, voulut bien garder l'enfant chez
+elle; elle se l'attacha, devint sa seconde mère, et, charmée des
+dispositions du jeune Sicilien, lui apprit tant bien que mal à lire dans
+le seul livre qu'elle possédait, les <i>Fables de Lafontaine</i>.</p>
+
+<p>Joseph voulut aussi écrire, et comme le savoir de la bonne veuve
+n'allait pas jusque-là, il dut se passer de guide, se former lui-même
+une écriture en prenant pour modèle le titre des fables.</p>
+
+<p>Un vieux curé du village, ému de pitié, recueillit l'enfant à son tour,
+lui enseigna ce qu'il savait lui-même, et, au bout de quelque temps, en
+fit un parfait enfant de ch&oelig;ur.</p>
+
+<p>Joseph resta quatre ans dans le modeste presbytère du vénérable pasteur,
+et pendant ces quelques années pleines de calme, de douces rêveries, il
+goûta ce bonheur sans mélange que procure aux âmes contemplatives le
+spectacle toujours nouveau de la nature. Le soleil empourprant l'horizon
+comme un vaste incendie, le papillon tournoyant dans les airs, l'oiseau
+chantant dans le bocage, la source murmurant sous la verdure, étaient
+pour lui autant de sujets de méditation.</p>
+
+<p>Un jour, une circonstance insignifiante en apparence vint lui révéler sa
+vocation. Ce fut la découverte d'une traduction de l'<i>Iliade</i> d'Homère,
+vieux bouquin jaune et poudreux, qu'il trouva parmi les quelques livres
+qui composaient la bibliothèque du bon curé. Ces récits merveilleux de
+la guerre de Troie, ces terribles combats de héros remplirent son
+imagination d'une ivresse céleste, et, s'aidant de l'argile et du
+charbon, il reproduisait dans son enthousiasme les Hélène, les Hector et
+les Achille du divin rapsode, de l'immortel <i>poeta sovrano</i>, comme
+l'appelle Dante Alighieri, cet Homère italien.</p>
+
+<p>La mort du vieux prêtre vint bientôt le rappeler aux misères de la vie
+réelle. La fatalité qui le poursuivait le laissa de nouveau sans
+ressources et dans un affreux isolement. L'ami qui l'avait accueilli,
+jadis, avec son père, ayant fait un voyage en Périgord, tendit encore
+une main secourable au jeune enfant et l'emmena avec lui à Paris. Un
+jour, conduit au musée du Louvre, il fut ébloui, enivré, à la vue des
+chefs-d'&oelig;uvre de Rubens, et, comme le Corrége après avoir admiré un
+tableau de Raphaël, il s'écria exalté: «Et moi aussi je suis peintre!»
+Sans perdre de temps, stimulé par l'amour de l'art, il se met à
+l'&oelig;uvre avec une ardeur opiniâtre, et ses progrès furent tels qu'il
+pût entrer bientôt dans les ateliers de Gérard, un des meilleurs
+peintres de l'époque, et se créer en même temps un moyen d'existence
+dans l'art des écritures lithographiques. A l'abri du besoin et sur le
+chemin de la gloire, l'avenir s'offrait brillant au jeune artiste. Mais
+il n'était pas, hélas! au terme de ses infortunes. Ses forces
+s'épuisèrent sous l'action de sa double tâche. Un soir, il rentra de
+l'atelier les yeux sanglants; sa vue était attaquée, et les secours de
+la science furent impuissants pour arrêter le mal. L'influence du climat
+méridional pouvait peut-être encore le sauver. Joseph revint au Bugue.
+Vain espoir; quelques jours après son arrivée, le soleil ne brillait
+plus pour lui, la cécité était complète.</p>
+
+<p>Il n'avait alors que quatorze ans et se sentait, dès le début de la vie,
+vieilli par les malheurs. Condamné à traîner ses jours dans d'épaisses
+ténèbres, il hésita; à côté des souffrances inouïes du présent, la mort
+lui paraissait un refuge. Frappé dans ses plus chères affections, déchu
+de toutes espérances, presque sans pain, tenterait-il cette dernière
+épreuve de vivre dans ce tombeau des vivants, la cécité? Au milieu de
+ces luttes terribles livrées au désespoir, le ciel eut pitié du pauvre
+aveugle et lui envoya l'ange qui consolait jadis Homère et Milton: la
+poésie, lumière divine qui calma ses douleurs. Elle vint l'éclairer dans
+sa nuit, et, derrière ce voile épais qui le séparait à jamais du monde
+réel, il se créa dès lors un monde intellectuel où il revoyait les
+magnifiques tableaux de la nature, les bois, les vallons, les ruisseaux
+qu'il avait tant aimé à contempler sous les feux du jour. Ne pouvant
+plus être peintre, Joseph Labatut devint poète:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left">Hélas! de tous ces biens, qui font seuls la jeunesse,</td></tr>
+<tr><td align="left">Que me reste-t-il? Rien, gloire, espérance, amours,</td></tr>
+<tr><td align="left">J'ai tout perdu! mon luth seul berce ma tristesse</td></tr>
+<tr><td align="left">Dans la nuit monotone où s'éteignent mes jours!</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Aussi bien que des pleurs vous calmez ma souffrance,</td></tr>
+<tr><td align="left">O vers! source brillante où j'aime à m'abreuver;</td></tr>
+<tr><td align="left">Aussi bien que ces voix qui parlent d'espérance,</td></tr>
+<tr><td align="left">Vous descendez d'en haut pour me faire rêver.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Vous êtes la beauté, l'amour et la nature,</td></tr>
+<tr><td align="left">Le langage confus de tant d'êtres divers,</td></tr>
+<tr><td align="left">Les plus vagues parfums que répand la verdure,</td></tr>
+<tr><td align="left">Tout, tout, ô poésie, ange éloquent des vers!</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</td></tr>
+<tr><td align="left">Environnez-moi donc, consolez-moi, génies,</td></tr>
+<tr><td align="left">Pendant mes jours obscurs, mes longues insomnies.</td></tr>
+<tr><td align="left">De vos magiques dons devrais-je être déçu,</td></tr>
+<tr><td align="left">Moi qui, couvant des arts l'ardente frénésie,</td></tr>
+<tr><td align="left">Dans les tableaux fameux lisais la poésie,</td></tr>
+<tr><td align="left">Moi que sous son beau ciel la peinture a conçu?</td></tr>
+</table>
+
+<p>C'est ainsi qu'il chantait, et ses accents mélodieux surent atteindre
+souvent, grâce à une puissante inspiration, les plus hautes régions de
+l'art.</p>
+
+<p>Mais si la poésie était venue atténuer ses souffrances morales, il n'en
+était pas moins plongé dans le plus grand dénûment. De trop nombreux
+exemples, hélas! nous ont assez prouvé que si la poésie ne conduit pas à
+la misère, il est bien rare qu'elle en tire. Aussi, combien de jeunes
+littérateurs voyons-nous descendre de Pégase pour ne pas y mourir
+d'inanition! Et n'est-ce pas là une des causes qui ont fait dire à notre
+éminent critique Sainte-Beuve: «Il se trouve dans les trois quarts des
+hommes comme un poète qui meurt jeune, tandis que l'homme survit.»
+Souvent donc sacrifier le poète sera une nécessité pour sauver l'homme.
+Mais pareil sacrifice pourra-t-il toujours aisément s'accomplir?
+Contrairement à la lampe qui, privée subitement de l'huile qui lui
+donnait la clarté et la vie, pâlit et s'éteint, l'homme vraiment poète
+survivra-t-il à la privation de cette force chaleureuse, la poésie, qui
+était sa vie à lui? Habitant des domaines enchantés de l'imagination,
+pourra-t-il s'acclimater aux champs de la réalité, passer ses jours à
+s'occuper d'un lendemain, vivre pour vivre?</p>
+
+<p>En présence d'un tel problème, Chatterton, en Angleterre, n'avait vu
+qu'une solution, celle de s'empoisonner. Malfilâtre et plus tard
+Gilbert, en France, s'étaient laissés: le premier, mourir de faim et de
+misère; le second, entraîner par la folie du désespoir sur un lit
+d'hôpital, où la mort devait bientôt l'aller chercher. La liste serait
+longue de ces pauvres martyrs moissonnés dès leur printemps, par la faim
+et le suicide, pour n'avoir pu accomplir ce divorce avec la poésie!</p>
+
+<p>En cette circonstance encore, le courage de Joseph Labatut ne se laissa
+pas abattre par le malheur, et, plus résigné que ses frères en poésie,
+il quitta les sphères sereines habitées par le poète pour chercher
+ailleurs une occupation qui lui procurât le pain de chaque jour.</p>
+
+<p>Il importe de dire qu'il restait encore de la famille appauvrie et
+dispersée de Labatut une pieuse femme, s&oelig;ur de la bonne veuve dont
+nous avons déjà parlé, et qui, dans la mesure de ses forces, vint à son
+secours. Un jeune chirurgien l'entourait aussi, dans ce cruel moment,
+d'une touchante sollicitude. Ce jeune ami avait une petite fille qui
+devint l'Antigone de l'aveugle, et celui-ci, touché de sa bonté,
+s'occupa de développer cette tendre imagination en apprenant à l'enfant
+les plus belles fables de Lafontaine, en lui racontant les épisodes
+d'Homère, l'Histoire sainte, et tout ce qui était capable d'orner son
+intelligence en excitant sa curiosité.</p>
+
+<p>Les progrès de la petite fille étonnèrent bientôt ses parents, la ville
+entière en parla, et plusieurs pères de famille, frappés d'un tel
+résultat, confièrent à Labatut le soin d'instruire leurs enfants.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il trouva les ressources qui lui manquaient.</p>
+
+<p>Et maintenant, comment put-il accomplir un pareil professorat, obligé
+d'enseigner non-seulement ce qu'il ne pouvait pratiquer lui-même, mais
+encore ce qu'il n'avait pas appris? C'est à une mémoire prodigieuse, à
+une énergie indomptable au service d'une intelligence d'élite, qu'il
+faut demander le secret d'un pareil prodige.</p>
+
+<p>Cependant, une telle dépense de forces affaiblit bientôt la santé du
+jeune précepteur. Les élèves devinrent plus rares, et le poète ne tarda
+pas à reprendre sa lyre un moment abandonnée. Il apportait alors à ses
+nouvelles compositions une science plus approfondie de la prosodie et
+des connaissances nouvelles des règles du langage; son imagination
+s'était élargie, grâce aux nombreuses lectures orales qui lui avaient
+été faites, et c'est alors qu'il produisit de nombreuses pièces, d'un
+rhythme varié, aussi élevées que touchantes, admirables de sentiment, et
+que venaient rehausser la pureté et la simplicité du style. Il
+travaillait dans le silence, se récitait ses vers à lui-même, les
+corrigeait, les polissait, et, enfin, les dictait lorsqu'ils avaient
+atteint le degré de perfection voulu.</p>
+
+<p>M. Pélissier, qui, de loin, veillait toujours sur le malheureux aveugle,
+ayant eu connaissance de ses poésies, eut la pensée d'en publier le
+recueil. Ce ne fut pas sans résistance de la part de l'auteur, qui,
+modeste à l'excès, s'opposa longtemps à cette publication. Il fallut
+bien y consentir pourtant, car le peu de ressources qu'il avait pu
+recueillir de ses leçons diminuait de jour en jour, et de nouveau la
+pauvreté se dressait devant lui avec son hideux visage de spectre.</p>
+
+<p>«.... Vous le savez, écrivait-il à son bienfaiteur, ce n'est pas un vain
+désir de célébrité qui m'a fait céder à vos instances, et consentir à
+livrer au public des vers que j'aurais voulu garder pour moi et pour
+quelques rares amis qui sont bien obligés de supporter quelque chose.</p>
+
+<p>«Si, jusqu'à présent, je m'étais toujours refusé à me faire imprimer,
+c'est que je trouvais un autre moyen de vivre; il me manque aujourd'hui,
+et il faut bien, malgré toutes mes répugnances et mes craintes, que je
+me décide à prendre ce dangereux parti.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left">«La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Aussi, je l'avouerai, n'est-ce pas sans regrets,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Sans cette pudeur fière, aux malheureux connue,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Que je livre aux regards mon âme toute nue.</td></tr>
+</table>
+
+<p>«Mais il le faut, vous le voulez; et puisque c'est une dernière planche
+de salut, je vais encore m'y hasarder.»</p>
+
+<p>Des gens de c&oelig;ur, et la presse elle-même, vinrent s'associer à
+l'&oelig;uvre si généreusement entreprise par M. Pélissier, à l'initiative
+duquel nous devons de compter un poète de plus. Voici comment
+l'<i>Artiste</i>, journal des salons, rendant compte d'une soirée littéraire,
+saluait l'apparition du nouveau-venu dans le monde des lettres:</p>
+
+<p>«Êtes-vous de ceux-là qui aiment les surprises en littérature, et pour
+qui le talent a plus de prestige quand il se révèle spontanément avec
+quelque entour romanesque? En ce cas, soyez en joie, car il se prépare
+une nouvelle apparition en ce genre. L'autre jour, avant de partir pour
+quelque villa des environs de Paris, M<sup>me</sup> la comtesse d'Agoult avait
+réuni chez elle un certain nombre d'écrivains et d'artistes: MM. Alfred
+de Vigny, Louis et Horace de Viel-Castel, Mignet, Arthur de Gabineau,
+Auguste Desplaces, Louis de Rouchaud, Henri Lehmann, Georges Lervegt et
+quelques autres; on arrivait assez mystérieusement convoqué pour une
+lecture. Or, il s'agissait des poésies d'un jeune homme devenu aveugle
+au milieu d'études ardentes faites en peinture, l'art vers lequel il se
+sentait tout d'abord entraîné. M. Bocage<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> a lu, avec cette passion
+qu'il met à tout, une biographie très-dramatique du pauvre aveugle,
+rédigée, par la reine du salon, avec cette sûreté et cette distinction
+de style que vous avez admirées maintes fois dans les pages signées
+Daniel Stern.</p>
+
+<p>«Le poète ainsi connu dans sa vie, on devait écouter avec plus de faveur
+et d'intérêt les fragments de son &oelig;uvre qu'on a lus ensuite; mais, de
+ses poésies je ne vous dirai rien, ne voulant pas vous enlever par des
+louanges et des critiques indiscrètes le piquant de l'imprévu. Une
+chose, toutefois, dont il est bon, à ce propos, de se féliciter, c'est
+que les femmes aient au c&oelig;ur ce sympathique souci des lettres. Alors
+même qu'elles se trompent dans leurs dévouements littéraires, leurs
+erreurs sont généreuses et dignes. Aussi, pour mon compte, je regrette
+de ne pas les voir prendre plus souvent l'initiative en cela; il leur
+sied si bien de ménager un auditoire et de l'ombre au talent délicat,
+violemment étouffé dans le vacarme contemporain, comme une voix
+d'alouette dans une rafale. C'est pourquoi, dans les rigueurs de sa
+destinée, le jeune aveugle du Bugue doit se trouver encore favorisé du
+ciel, puisqu'il se produit au monde poétique sous de tels auspices et
+qu'il a rencontré une si noble marraine.»</p>
+
+<p>Lorsque l'ouvrage parut sous le titre d'<i>Insomnies et Regrets</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, orné
+d'un portrait de l'auteur dû à M. Lehmann, avec une notice servant de
+préface par M. Pélissier, il produisit une grande émotion chez tous les
+c&oelig;urs généreux, accessibles au beau.</p>
+
+<p>Les journaux de l'époque témoignent hautement de l'accueil sympathique
+fait à ce livre de poésies inspiré par le malheur; on comprit que ce
+n'était pas là une de ces douleurs fictives que réclame l'élégie, mais
+une terrible réalité, et que le pauvre aveugle ne faisait pas de
+métaphores quand il s'écriait:</p>
+
+<p class="c">La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets.</p>
+
+<p>Il faudrait un volume pour citer tous les articles que la presse
+consacra à l'intéressant auteur. Je me bornerai donc à donner ici
+quelques extraits, qui suffiront au lecteur qui n'aurait pu se procurer
+l'ouvrage dont l'édition fut épuisée en quelques jours, pour se faire
+une idée du mérite de l'&oelig;uvre et des difficultés qui, lors de son
+apparition, semblaient devoir en compromettre le succès:</p>
+
+<p>«Voici un livre de poésies qui a produit une sensation profonde dans le
+monde littéraire. Paris s'en est ému tout le premier. Le livre venait
+pourtant du coin le plus reculé de la province, et l'on sait l'accueil
+réservé aux &oelig;uvres écrites loin du centre des lettres et des arts.
+Mais celle-là portait avec elle une double recommandation puissante,
+celle du malheur et du talent. Tout semblait conspirer contre son
+succès. Et d'abord, le temps n'est guère à la poésie, bien que les vers
+n'aient jamais été plus nombreux. Mais qui dit poésie dit rêverie, et
+l'on n'a pas le loisir de rêver. Que l'on y soit ou non disposé, sitôt
+qu'on a mis les pieds dans le monde, il faut s'associer à sa vie active,
+pratique, matérielle, bruyante, sous peine de délaissement et de misère.
+S'arrêter sur les bords du chemin pour contempler le ciel, pour se
+replier en soi, pour recueillir ses pensées, pour analyser ses émotions,
+pour chanter les unes et les autres, c'est courir le risque de voir les
+passants vous jeter leur dédain ou leur pitié.</p>
+
+<p>«Il faut, pour obtenir les sympathies et gagner la fortune et la
+gloire, d'autres goûts et d'autres occupations; il faut étouffer son
+c&oelig;ur, couper les ailes à son imagination, et, les regards devant soi,
+s'avancer hardiment dans le mouvement des affaires, dans le bruit et la
+fumée, dans l'effroyable pêle-mêle des ambitions, des concurrences et
+des cupidités.</p>
+
+<p>«Or, dans ces conditions-là, le monde ne peut être qu'antipathique aux
+poètes, dont les chants ont besoin de silence pour être entendus.</p>
+
+<p>«Il est vrai qu'en dehors de la société pratique, il y en a une autre
+qui s'isole pour penser et méditer, pour recueillir toute idée qui se
+produit; mais celle-là, on l'a rendue défiante par les déceptions qu'on
+lui a fait subir en matière d'art et de poésie. Elle croit peu au talent
+véritable depuis qu'elle en a tant vu de faux; elle se défie des
+réputations nouvelles, depuis qu'elle en a tant vu d'usurpées; elle est
+en garde contre les poètes plus encore que contre tous les autres; elle
+sait comment, en ces dernières années, ils ont abusé de la crédulité
+publique pour nous donner leurs impressions intimes, d'où sortait
+toujours une triste impression pour le lecteur. Les talents supérieurs
+eux-mêmes n'ont pas été à l'abri de ces reproches mérités, et, à l'heure
+qu'il est, c'est à peine s'il reste, dans ce grand naufrage de la
+poésie, deux ou trois voix qui aient le privilége d'appeler la confiante
+attention des amateurs mystifiés.</p>
+
+<p>«Donc, quand le livre de Lafon-Labatut fit son apparition, on voit que
+ses chances étaient peu favorables. Et cependant, à peine l'eût-on lu,
+que l'on en parla partout, là même où l'on parle si difficilement des
+publications nouvelles de la province, c'est-à-dire dans la presse de
+Paris. M. Sainte-Beuve emboucha le premier la trompette pour annoncer la
+nouvelle dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Avec sa rare sagacité, son
+vif sentiment, sa rapide intelligence, il avait découvert dans ce petit
+livre une délicieuse oasis, une source fraîche et limpide d'inspiration,
+une nature naissante et vierge, des émotions vraies, un style spontané,
+et toutes ces choses qui deviennent de plus en plus rares, à savoir la
+vérité, l'émotion, la grâce et la pensée.</p>
+
+<p>«Il est de ces hommes qui comptent la conscience pour quelque chose dans
+leurs écrits, et qui, dans la critique, apportent autant de justice que
+d'esprit. On s'émut donc de l'article de M. Sainte-Beuve, et on lut le
+livre de poésie de M. Lafon-Labatut. On put se convaincre dès lors qu'il
+n'y avait eu à son égard ni exagération, ni engouement...»<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a></p>
+
+<p>Un jeune poète, sous le pseudonyme de Benjamin, dans une critique des
+&oelig;uvres de Labatut, insérée dans la <i>Colonne et l'Observateur</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>,
+journal de Boulogne, s'exprimait ainsi:</p>
+
+<p>«... Les poésies de Lafon-Labatut sont belles, palpitantes d'intérêt,
+souvent pleines d'énergie dans la pensée et l'exposition, riches
+d'images et de coloris,&mdash;la pointure s'y retrouve souvent,&mdash;harmonieuses
+et très-variées dans le rhythme, ce qui les sauve de la monotonie, cet
+écueil funeste à beaucoup de poètes. Sans doute, toutes ne sont pas
+parfaites: quelques morceaux, rares il est vrai, accusent un peu
+d'incohérence dans la conception et d'obscurité dans la forme; mais,
+considérées dans leur ensemble, elles n'en sont pas moins l'&oelig;uvre
+d'un poète qu'on ne peut que s'applaudir d'avoir lu et de pouvoir relire
+souvent. Les morceaux que nous aimons le mieux, et qui nous paraissent
+réunir le plus de qualités poétiques, sont: <i>Apothéose</i>, <i>ma Mère</i>, <i>les
+Adieux</i>, <i>l'Absence</i>, <i>A un Enfant</i>, <i>les Hirondelles</i>, <i>A mon Chien</i>,
+etc.; et parmi ceux où l'auteur s'est dégagé, complétement ou en partie,
+de ses préoccupations personnelles: <i>les Vents</i>, <i>les Bois</i>, <i>la
+Cloche</i>, et surtout <i>le Fou</i>. Répétons-le: toutes les pièces qui
+composent <i>Insomnies et Regrets</i>, même celles qui ne sont pas
+irréprochables, sont marquées au coin de la bonne poésie. Tous ceux dont
+le c&oelig;ur n'est jamais resté froid devant un beau talent et une belle
+âme, unis à une grande infortune, voudront donner au poète aveugle une
+marque de bienveillante sympathie; les dames surtout, qui ont toujours
+été pour lui une Providence terrestre; les femmes, dont le c&oelig;ur bat
+si vite à l'aspect du malheur et de la souffrance, voudront être les
+Antigones de ce nouvel &OElig;dipe.</p>
+
+<p>«Encore un mot à Lafon-Labatut: dans le morceau adressé à un <i>Oiseau
+inconnu</i>, il lui dit qu'il voudrait que sa voix solitaire fût, comme la
+sienne, <i>l'amour d'un malheureux</i>. Son désir ne sera pas stérile: toutes
+les douleurs se touchent par quelque point, et plus d'un malheureux, en
+retrouvant dans ses vers ce qu'il a souffert, embellis des charmes de la
+poésie, sentira renaître dans ses yeux de douces larmes qu'il croyait à
+jamais perdues, et retrempera son courage dans l'énergie de sa volonté,
+dans le calme de sa résignation. Quant à son nom, qu'il aurait voulu
+garder ignoré, il sera prononcé, par tous ceux qui le connaîtront, avec
+le respect et l'amour qu'il commande, et deviendra un des symboles les
+plus touchants du poète malheureux.....»<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a></p>
+
+<p>Le <i>Moniteur</i>, le <i>Constitutionnel</i>, le <i>National</i>, le <i>Messager</i>, la
+<i>Presse</i>, l'<i>Illustration</i>, etc., suivirent l'exemple donné, et Labatut
+recueillit une ample moisson de sympathiques éloges, précurseurs de la
+haute marque de distinction dont l'Académie française devait l'honorer
+en mettant sur son front sa couronne de lauriers.</p>
+
+<p>On sait avec quel enthousiasme fut accueillie, en 1835, l'apparition, à
+la Comédie-Française, de <i>Chatterton</i>, drame que M. Alfred de Vigny
+venait de tirer de son magnifique roman de <i>Stello</i>.</p>
+
+<p>Le sujet était bien fait pour soulever les attaques de quelques
+bourgeois égoïstes et à l'esprit étroit; aussi ne furent-elles pas
+ménagées à l'auteur, que l'on accusait stupidement de s'être constitué
+l'apologiste du suicide.</p>
+
+<p>L'opinion publique fit bon compte de ces basses accusations, dictées le
+plus souvent par la jalousie impuissante. Le succès de la pièce fut
+éclatant et l'enseignement salutaire; les âmes compatissantes s'émurent
+à ce terrible tableau de l'orgueil brutal et de l'égoïsme se coalisant
+pour terrasser le génie, et, au sortir d'une représentation, M. de
+Maillé de Latour-Landry écrivait à l'un de ses amis:</p>
+
+<p>«Je viens de voir <i>Chatterton</i>. Eh bien! M. de Vigny a raison. Quand un
+poète se produit, on doit lui assurer au moins pour un an le pain
+quotidien, lui donner le temps d'essayer ses forces, de les montrer, et
+de gagner le suffrage public. Je sors de chez mon notaire. J'ai institué
+à cet effet un prix de <i>quinze cents francs</i> que décernera l'Académie.»</p>
+
+<p>Telles furent les circonstances qui présidèrent à la fondation de ce
+prix, et que j'ai cru devoir rappeler.</p>
+
+<p>Dans sa séance publique annuelle du 10 septembre 1846, l'Académie
+française, sur le rapport de M. Lebrun, accorda par acclamation à Joseph
+Lafon-Labatut le prix fondé par M. le comte de Maillé de Latour-Landry,
+et qui était ainsi libellé: «Prix institué en faveur d'un jeune écrivain
+pauvre dont le talent, déjà remarquable, paraît mériter d'être encouragé
+à poursuivre sa carrière dans les lettres»<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
+
+<p>En outre, pour reconnaître les premiers efforts du poète qui promettait
+un si bel avenir, et en même temps pour l'aider surtout à réaliser cette
+promesse, M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, décida
+qu'il serait attribué à Lafon-Labatut une indemnité annuelle de 800
+francs.</p>
+
+<p>M. Villemain, secrétaire perpétuel de l'Académie française, fut chargé
+d'annoncer au lauréat la décision bienveillante dont il venait d'être
+l'objet.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'à force de résignation, d'énergie et de patience, le
+jeune poète venait de conquérir un titre à la célébrité, en même temps
+que des secours inespérés le mettaient désormais à l'abri de la misère.</p>
+
+<p>Stimulé par le succès, Labatut ajouta à son &oelig;uvre de nouvelles pièces
+de poésie, qui bientôt confirmèrent les espérances fondées sur son
+talent et qui ajoutèrent encore à l'intérêt qu'il avait déjà inspiré.</p>
+
+<p>Il habitait, à l'extrémité de la petite ville du Bugue, une maison
+solitaire, modeste ermitage riant aux rayons du soleil levant, égayé par
+le chant des oiseaux et le perpétuel murmure de la Vézère. C'est là que
+vint le voir M. le comte Horace de Viel-Castel, qui, émerveillé des
+récits du poète, s'exprimait en ces termes dans une narration de son
+voyage:</p>
+
+<p>«... Le souvenir de la journée que j'ai passée dans la modeste demeure
+de Lafon-Labatut est un de ceux que je garde précieusement en ma
+mémoire; jamais je n'oublierai cette infortune si grande et si noble du
+poète aveugle, ses chants si mélancoliques et si suaves, sa conversation
+si pleine d'intérêt, sa figure si belle d'expression et de tristesse
+résignée. Je reviendrai de nouveau dans sa demeure, je l'écouterai me
+récitant de nouveaux chants et s'interrompant pour me dire: «Prenez
+garde, monsieur, je vous en prie; je vous ai entendu vous appuyer contre
+ma fenêtre, et vous pourriez effaroucher un pauvre nid d'hirondelles qui
+s'est confié à moi. Tous les ans, mes amies de l'année précédente
+viennent l'habiter; elles me connaissent, elles m'aiment, je ne ferme
+jamais ma fenêtre pour leur laisser la liberté d'aller et venir à leur
+fantaisie... Je les aime sincèrement, ces pauvres hirondelles; elles ne
+s'aperçoivent pas que je suis aveugle!...»</p>
+
+<p>C'est à peu près à cette époque qu'il reçut de Bergerac une adresse de
+félicitations signée de toute la ville, et qui rendait un public et
+précieux hommage au poète que quelque temps auparavant, à l'occasion du
+couronnement de Jasmin, l'intelligente cité avait fêté et applaudi.</p>
+
+<p>Je transcris ici la réponse de Lafon-Labatut:</p>
+
+<p class="top5"><span style="margin-left: 2em;">«<small>MESSIEURS</small>,</span></p>
+
+<p>«Je suis vraiment désolé qu'une absence de plusieurs jours m'ait
+empêché de prendre plus tôt connaissance d'une adresse qui m'honore
+autant qu'elle me touche.</p>
+
+<p>«Je n'ai point oublié, je n'oublierai jamais, messieurs, le jour où
+la ville de Bergerac a vu dans son sein un grand poète d'une part
+et un grand malheur de l'autre. Ce grand poète, c'était Jasmin; ce
+grand malheur, c'était moi.</p>
+
+<p>«A cette heure, messieurs, le génie eut ses courtisans, c'était
+beau, et l'infortune ses flatteurs, c'était encore plus beau
+peut-être... Vous me pardonnerez, je l'espère, les épithètes que je
+vous donne ici; elles me semblent assez justifiées et ennoblies par
+la circonstance; l'Agenais s'en revint avec une magnifique médaille
+sur la poitrine, le Périgourdin avec un bienveillant appareil sur
+le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>«Depuis cette époque, messieurs, j'ai bien souffert... c'est ma
+tâche sur la terre. Mais une couronne et une aisance inattendues
+sont venues me chercher dans ma solitude... Hélas! n'est-ce pas
+trop tard?...</p>
+
+<p>«Quoi qu'il en soit, je garderai et montrerai toujours la
+félicitation écrite de mes compatriotes comme le plus beau titre de
+noblesse dont mon faible talent puisse se vanter. Parmi les noms
+qui la couvrent, quelques-uns me sont apparus comme de vieux amis,
+comme une touchante image du souvenir; les autres, que je désire
+connaître un jour, comme une douce promesse de l'espérance.</p>
+
+<p>«Recevez, messieurs, l'assurance de toute ma gratitude et de mon
+dévouement le plus sincère.</p>
+
+<p class="r">«L<small>AFON</small>-L<small>ABATUT</small>.»</p>
+
+<p class="top5">On voit, par les citations nombreuses faites dans cette biographie, que
+Lafon-Labatut, grâce à son talent, était devenu un homme remarquable et
+remarqué. D'autres titres le recommandaient encore aux amis qui allaient
+le visiter. C'était d'abord sa conversation savante, qui venait
+rehausser le charme d'une diction pure et mélodieuse. Il possédait de
+plus ce don bien rare, quoiqu'on en dise, de l'esprit gaulois,
+quelquefois caustique, il est vrai, mais à qui l'on pardonnait bien
+vite, car l'on connaissait la bonté de l'homme et son exquise
+sensibilité de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Enfin, aimé et estimé de tous ceux qui l'approchaient, Lafon-Labatut
+consacra entièrement le reste de ses jours au commerce des Muses,
+chantant ses souvenirs, ses aspirations, avec cette vérité de sentiment
+et cette douceur philosophique qui distinguent ses premières &oelig;uvres.</p>
+
+<p>Quand la vieillesse vint le surprendre, vieillesse que tant d'infortunes
+avaient rendue précoce, il se trouvait au milieu de parents qui, comme
+lui, longtemps secoués par la tempête, avaient demandé à de durs labeurs
+un peu de place au soleil.</p>
+
+<p>Une longue maladie de c&oelig;ur, contre laquelle vinrent échouer les
+secrets de la science médicale et les soins les plus empressés,
+l'enleva à ses concitoyens le 5 juillet 1877.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il mourut ou plutôt s'éteignit doucement en souhaitant à
+ceux qui l'entouraient le bonheur qu'il avait si peu connu.</p>
+
+<p>Le recueil des poésies inédites qui me fut confié par notre regretté
+poète, lors des premières atteintes de la maladie qui devait l'emporter,
+est le fruit de trente années de travail.</p>
+
+<p>Une excessive modestie, jointe au désir d'atteindre toujours un plus
+haut degré de perfection, empêchèrent l'auteur de livrer à la publicité
+ses nouvelles créations. Et pourtant, que de progrès accomplis depuis
+l'époque où parut son premier ouvrage! Tout ici est d'un fini parfait,
+et, sauf quelques rares inégalités, tout y porte les traces du génie
+poétique. C'est surtout dans l'élégie que se révèle son talent; c'est là
+que brillent, avec le plus d'éclat, cette grâce et ce naturel qui
+gardent les &oelig;uvres de vieillir.</p>
+
+<p>On a reproché à Lafon-Labatut un peu d'uniformité, résultat inévitable
+de ses chants composés sous une impression personnelle, celle de son
+malheur. Il a tenu compte de la critique; oubliant ses souffrances, il a
+produit de nombreuses pièces où il s'est, pour ainsi dire, isolé de
+lui-même. Parmi ces morceaux, l'on remarque surtout: <i>l'Impôt</i>, <i>les
+Inventions</i>, <i>le Tableau</i>, <i>Un de Trop</i>, <i>Jadis et Maintenant</i>, <i>la
+Rencontre</i>, <i>les Lazzaroni</i>, <i>l'Abeille</i>, <i>le Vieux Gardeur d'Oies</i>, <i>le
+Sobriquet</i>, etc.</p>
+
+<p>En livrant prochainement à la publicité ces poésies complètes sous le
+titre modeste de <i>Derniers Tâtonnements</i> que leur a donné l'auteur, je
+ne ferai que céder aux instances des amis du poète et au désir exprimé
+par la Société historique et archéologique de la Dordogne<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
+
+<p>La <i>Femme du Diable</i> publiée aujourd'hui est une des pièces les plus
+remarquables du recueil, un véritable chef-d'&oelig;uvre par l'ordonnance
+et le pittoresque du récit, un étonnant tour de force poétique par le
+retour périodique des mêmes rimes. Le succès obtenu par les premières
+&oelig;uvres de Lafon-Labatut me garantit l'accueil favorable du public
+pour ces admirables strophes qui justifient si bien cette pensée de
+Victor Hugo prise par le poète aveugle comme épigraphe à ses <i>Derniers
+Tâtonnements</i>:</p>
+
+<p class="c">Quand l'&oelig;il du corps s'éteint, l'&oelig;il de l'esprit s'allume.</p>
+
+<p class="r">G<small>ABRIEL</small> LAFON.</p>
+
+<p>Le Bugue (Dordogne), Juin 1878.</p>
+
+<h1 class="top15"><a name="LA_FEMME_DU_DIABLE" id="LA_FEMME_DU_DIABLE"></a>LA FEMME DU DIABLE<br />
+<br /><small>LÉGENDE PÉRIGORDINE.</small></h1>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""
+style="margin-right:0%;">
+<tr><td align="left">Je suis celui qu'on aime et qu'on ne connaît pas.</td></tr>
+<tr><td align="left">Sur l'homme j'ai fondé mon empire de flamme,</td></tr>
+<tr><td align="left">Dans les désirs du c&oelig;ur, dans les rêves de l'âme,</td></tr>
+<tr><td align="left">Dans les liens des corps, attraits mystérieux,</td></tr>
+<tr><td align="left">Dans les trésors du sang, dans les regards des yeux.</td></tr>
+<tr><td align="right">(Alfred de Vigny.)</td></tr>
+</table>
+
+<hr />
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center" class="lg">I</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Enfant, de légendes avide,</td></tr>
+<tr><td align="left">J'ai souvent entendu parler</td></tr>
+<tr><td align="left">D'une femme sèche et livide</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'un sort fatal semblait voiler;</td></tr>
+<tr><td align="left">On l'appelait, Dieu me pardonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">La Femme du Diable, au hameau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Au fond d'une gorge sauvage</td></tr>
+<tr><td align="left">Qui s'étrécit en entonnoir,</td></tr>
+<tr><td align="left">Sans voisins et sans parentage,</td></tr>
+<tr><td align="left">Sans amis qu'un gros matou noir,</td></tr>
+<tr><td align="left">Elle habite un bouge où foisonne</td></tr>
+<tr><td align="left">La fêve grise, le sureau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Dedans, sur une planche haute,</td></tr>
+<tr><td align="left">Se riant du miauleur affreux,</td></tr>
+<tr><td align="left">Une souris rouge y grignotte</td></tr>
+<tr><td align="left">Un livre d'heures tout poudreux,</td></tr>
+<tr><td align="left">Et dehors, une poule aphone</td></tr>
+<tr><td align="left">Y gratte un fétide terreau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Nul grillon dans la cheminée,</td></tr>
+<tr><td align="left">Nul lierre au mur se cramponnant,</td></tr>
+<tr><td align="left">Pas de ruche au soleil tournée,</td></tr>
+<tr><td align="left">Nul pauvre qui, s'en revenant,</td></tr>
+<tr><td align="left">Rende un <i>pater</i> pour une aumône</td></tr>
+<tr><td align="left">Au seuil maudit de ce closeau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">On dit qu'elle avait été belle,</td></tr>
+<tr><td align="left">Mais mon enfance n'y voyait</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'une grande sempiternelle</td></tr>
+<tr><td align="left">Dont l'air farouche m'effrayait;</td></tr>
+<tr><td align="left">Le temps, qui fauche et qui moissonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">Avait tout flétri sur sa peau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">La vieille servante d'un prêtre,</td></tr>
+<tr><td align="left">Chez qui j'ai fait bien des péchés,</td></tr>
+<tr><td align="left">Lorsque la bise à la fenêtre</td></tr>
+<tr><td align="left">Geignait dans les trous mal bouchés,</td></tr>
+<tr><td align="left">Me fit, encore j'en frissonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">De cette histoire un long tableau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Je vais, grâce au ciel qui m'éclaire,</td></tr>
+<tr><td align="left">De quelques traits l'amplifier,</td></tr>
+<tr><td align="left">Ce, afin que le populaire</td></tr>
+<tr><td align="left">S'en puisse mieux édifier;</td></tr>
+<tr><td align="left">Et sur un air je me chansonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Pour plus durable <i>memento</i>:</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" class="lg">II</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Jeanne était une paysanne</td></tr>
+<tr><td align="left">Si fraîche sous son bavolet,</td></tr>
+<tr><td align="left">Si pimpante, la pauvre Jeanne,</td></tr>
+<tr><td align="left">Dans la serge qui l'habillait,</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'en pour, madame la baronne</td></tr>
+<tr><td align="left">Eût donné maint et maint joyau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Car, aux champs où Jeanne était née,</td></tr>
+<tr><td align="left">Elle prit sa taille d'osier,</td></tr>
+<tr><td align="left">L'air d'une aimable matinée,</td></tr>
+<tr><td align="left">Un rossignol dans son gosier;</td></tr>
+<tr><td align="left">Sa joue empruntait, vermillonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">Le ferme éclat du bigarreau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Comme une oronge elle était blonde;</td></tr>
+<tr><td align="left">Son corps de grâce était pétri;</td></tr>
+<tr><td align="left">Aussi légère qu'une aronde,</td></tr>
+<tr><td align="left">Elle en avait le joli cri;</td></tr>
+<tr><td align="left">Et blanche neige qui floconne</td></tr>
+<tr><td align="left">La jalousait sur le plateau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'elle se courbe en moissonneuse,</td></tr>
+<tr><td align="left">Chantant dans le blé des guérets;</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'elle se redresse en faneuse</td></tr>
+<tr><td align="left">Derrière nos faucheurs distraits,</td></tr>
+<tr><td align="left">Le sceptre qu'on ambitionne,</td></tr>
+<tr><td align="left">C'est sa faucille ou son rateau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Finalement, dans la prairie,</td></tr>
+<tr><td align="left">A la fontaine, aux sentiers verts,</td></tr>
+<tr><td align="left">Partout, pleins de sorcellerie,</td></tr>
+<tr><td align="left">Ses yeux vifs, de longs cils couverts,</td></tr>
+<tr><td align="left">Tournaient la tête qui grisonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">Alanguissaient le pastoureau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'il eût mieux valu, pour son âme,</td></tr>
+<tr><td align="left">Brider ses fantasques humeurs,</td></tr>
+<tr><td align="left">Vivre laide, exempte de blâme,</td></tr>
+<tr><td align="left">Au sein de nos benoîtes m&oelig;urs,</td></tr>
+<tr><td align="left">Se mesurer selon son aune,</td></tr>
+<tr><td align="left">Et ne pas s'éprendre à vau-l'eau!</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" class="lg">III</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Il advient qu'au quartier de lune</td></tr>
+<tr><td align="left">Où se vautre le mardi-gras,</td></tr>
+<tr><td align="left">Quand sur les pignons, dans la brune,</td></tr>
+<tr><td align="left">En jurant s'accouplent les chats,</td></tr>
+<tr><td align="left">La musette qui s'époumonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Proclame grand bal au flambeau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" class="lg">IV</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Dans ce récit, que nous confirme</td></tr>
+<tr><td align="left">Plus d'un respectable témoin,</td></tr>
+<tr><td align="left">Jeanne, avec une aïeule infirme,</td></tr>
+<tr><td align="left">Vivait, du village assez loin;</td></tr>
+<tr><td align="left">Fruit mûr et bouton qui fleuronne</td></tr>
+<tr><td align="left">Rarement ont même rameau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Éclipser toutes ses compagnes,</td></tr>
+<tr><td align="left">Jeanne brûlait de ce désir.</td></tr>
+<tr><td align="left">Ainsi qu'à la ville, aux campagnes,</td></tr>
+<tr><td align="left">Gloriole nuit au plaisir;</td></tr>
+<tr><td align="left">Gloriole, hélas! empoisonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Bal dans un Louvre ou sous l'ormeau!</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«&mdash;Mon enfant, murmurait l'aïeule,</td></tr>
+<tr><td align="left">«En proie aux affres de la mort,</td></tr>
+<tr><td align="left">«De me laisser malade et seule</td></tr>
+<tr><td align="left">«N'aurait-tu pas quelque remord?</td></tr>
+<tr><td align="left">«Mon ange gardien m'abandonne</td></tr>
+<tr><td align="left">«Dès que tu quittes mon rideau.»</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Souviens-toi, ma douce Jeannette,</td></tr>
+<tr><td align="left">«De tes parents en paradis;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Souviens-toi d'être fille honnête,</td></tr>
+<tr><td align="left">«De mes soins prodigués jadis;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Qu'en mourant, ta mère si bonne</td></tr>
+<tr><td align="left">«Me légua ton petit berceau.»</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Elle est mauvaise conseillère,</td></tr>
+<tr><td align="left">«La vanité, ma chère enfant;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Ayons recours, par la prière,</td></tr>
+<tr><td align="left">«A la Vierge qui nous défend;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Simplesse et vertu, de son trône</td></tr>
+<tr><td align="left">«Descendront te faire un trousseau.»</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Fassent Jésus et ses apôtres,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Avec saint Joseph, l'artisan,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Et saint Roch, patron de nous autres,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Humble race du paysan,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Que Dieu le père nous guerdonne</td></tr>
+<tr><td align="left">«En bénissant notre hoyau.»</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Ne m'abandonne pas; naguère,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Comme autrefois d'os et de chairs,</td></tr>
+<tr><td align="left">«M'ont apparu dans leur suaire</td></tr>
+<tr><td align="left">«Nos pauvres défunts les plus chers;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Et leur main pleine d'argémone</td></tr>
+<tr><td align="left">«Me montrait un soleil nouveau.»</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Jeanne obéit, non sans blasphême,</td></tr>
+<tr><td align="left">Non sans se dire entre les dents:</td></tr>
+<tr><td align="left">«&mdash;Fut-ce avec le diable lui-même,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Je danserai là-bas, dedans</td></tr>
+<tr><td align="left">«Cette masure qui rayonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Où ricane le chalumeau!»</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" class="lg">V</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Sitôt que l'aïeule assoupie,</td></tr>
+<tr><td align="left">Confiante, a fermé les yeux,</td></tr>
+<tr><td align="left">Jeanne, que pousse un bras impie,</td></tr>
+<tr><td align="left">S'apprête à pas silencieux.</td></tr>
+<tr><td align="left">Le vieux calel de cuivre jaune</td></tr>
+<tr><td align="left">Languit éteint sur l'escabeau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Oh! précaution ténébreuse!</td></tr>
+<tr><td align="left">Oh! coupable et funeste apprêt!</td></tr>
+<tr><td align="left">Et tu vas fuir, fuir, malheureuse,</td></tr>
+<tr><td align="left">Ton lit si blanc et si propret,</td></tr>
+<tr><td align="left">Doux nid où l'amour te chantonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Les songes de ton renouveau!</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Et si pendant qu'ailleurs tu veilles,</td></tr>
+<tr><td align="left">Pour comble d'épouvantement,</td></tr>
+<tr><td align="left">La mort vient surprendre ta vieille</td></tr>
+<tr><td align="left">Avant les derniers sacrements!</td></tr>
+<tr><td align="left">Qui sait? Peut-être la félone</td></tr>
+<tr><td align="left">Porte la main au loqueteau!</td></tr>
+<tr><td align="left">Si te diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Fuyant la grand'mère abusée</td></tr>
+<tr><td align="left">Qui lui tint lieu de ses auteurs,</td></tr>
+<tr><td align="left">Elle descend par la croisée:</td></tr>
+<tr><td align="left">C'est la porte des malfaiteurs.</td></tr>
+<tr><td align="left">D'abord, elle hésite et tâtonne;</td></tr>
+<tr><td align="left">L'ombre l'étreint de son bandeau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Plus loin, elle tressaille: un lièvre</td></tr>
+<tr><td align="left">S'éveille et part à son côté;</td></tr>
+<tr><td align="left">Un buisson l'accroche; un genièvre</td></tr>
+<tr><td align="left">Semble agir dans l'obscurité;</td></tr>
+<tr><td align="left">Un renard glapit et braconne</td></tr>
+<tr><td align="left">Aux trousses de quelque étourneau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Elle écoute:&mdash;A travers la haie,</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'est-ce qui sanglote tout bas?</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;Elle regarde, elle s'effraie:</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;Qu'est-ce donc qui se meut là-bas?</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;Une ombre indécise y mâchonne</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;Je ne sais quoi dans le préau;</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Exhalant de brusques huées,</td></tr>
+<tr><td align="left">Pareilles aux cris des démons,</td></tr>
+<tr><td align="left">Le vent déchire les nuées</td></tr>
+<tr><td align="left">Qui se rassemblent sur les monts;</td></tr>
+<tr><td align="left">Le ciel frileux s'encapuchonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Dans leurs plis traînant en lambeau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Bientôt une flamme qui brille,</td></tr>
+<tr><td align="left">Un bruit lointain de flageolet</td></tr>
+<tr><td align="left">Vient égarer la jeune fille</td></tr>
+<tr><td align="left">Sur les traces d'un feu-follet;</td></tr>
+<tr><td align="left">Un inconnu jà la talonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">Aux yeux perçants sous grand chapeau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Un plumet sur sa chevelure</td></tr>
+<tr><td align="left">Va rouler en se remuant,</td></tr>
+<tr><td align="left">Courtoise est toute son allure,</td></tr>
+<tr><td align="left">Son abord est insinuant;</td></tr>
+<tr><td align="left">Du haut en bas il s'environne</td></tr>
+<tr><td align="left">Des ondes d'un ample manteau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«&mdash;La nuit aveugle a bien des piéges,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Gente damoiselle; est-ce à vous</td></tr>
+<tr><td align="left">«D'aller braver ses sortiléges,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Ses lutins et ses loups-garous,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Et le fier bandit qui rançonne</td></tr>
+<tr><td align="left">«La bachelette incognito?»</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">A ce seul nom de damoiselle,</td></tr>
+<tr><td align="left">La simple fille du manant,</td></tr>
+<tr><td align="left">Gagnée à la voix qui l'appelle,</td></tr>
+<tr><td align="left">Se retourne et va cheminant,</td></tr>
+<tr><td align="left">Côte à côte, alerte et friponne,</td></tr>
+<tr><td align="left">Avec l'étrange Jouvenceau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">C'est que le bal et les fleurettes</td></tr>
+<tr><td align="left">Avaient détraqué sa raison,</td></tr>
+<tr><td align="left">L'éloignant des &oelig;uvres discrètes,</td></tr>
+<tr><td align="left">Des devoirs et de l'oraison,</td></tr>
+<tr><td align="left">Si bien qu'on l'avait vue, au prône,</td></tr>
+<tr><td align="left">Sourire à tel godelureau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«&mdash;Confiez-vous à ma prudence,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Car le chemin où vous passez</td></tr>
+<tr><td align="left">«Vous mènerait droit à la danse,</td></tr>
+<tr><td align="left">«A la danse des trépassés;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Le malin qui vous espionne</td></tr>
+<tr><td align="left">«Prend ce flageolet pour appeau.»</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Que cette chaîne, ô ma colombe,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Où l'or fin relient cent rubis,</td></tr>
+<tr><td align="left">«De votre col si blanc retombe</td></tr>
+<tr><td align="left">«Étinceler sur vos habits;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Gage d'amour, qu'il sanctionne</td></tr>
+<tr><td align="left">«Celui d'un puissant hobereau!»</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Suivez-moi; vous serez la reine</td></tr>
+<tr><td align="left">«De tout le village assemblé.»</td></tr>
+<tr><td align="left">Comme ils traversaient la garenne,</td></tr>
+<tr><td align="left">Son c&oelig;ur pourtant se sent troublé:</td></tr>
+<tr><td align="left">Aux gais refrains qu'elle fredonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">En sons plaintifs répond l'écho.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Les mâtins, qui prennent l'alarme,</td></tr>
+<tr><td align="left">Perçant les ténèbres d'abois,</td></tr>
+<tr><td align="left">Leur couraient sus; voilà qu'un charme</td></tr>
+<tr><td align="left">En leur gorge étrangle leur voix;</td></tr>
+<tr><td align="left">Leur bande se cache et marmonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">Râlant la peur par le naseau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'importe une aïeule mourante?</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'importent des pressentiments?</td></tr>
+<tr><td align="left">Jeanne entend la vive courante,</td></tr>
+<tr><td align="left">Et le rire, et les instruments,</td></tr>
+<tr><td align="left">Et l'humeur gaillarde et gasconne</td></tr>
+<tr><td align="left">Qui circule en niche, en bravo.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">La masure craque et chancelle</td></tr>
+<tr><td align="left">Comme un vieux ivrogne attardé;</td></tr>
+<tr><td align="left">On se poursuit, on se harcelle;</td></tr>
+<tr><td align="left">Le carnaval est débordé!</td></tr>
+<tr><td align="left">On frétille, on se tâtillonne;</td></tr>
+<tr><td align="left">L'on saute et l'on s'embrasse: oh! oh!</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Lise, et demain la fièvre quarte</td></tr>
+<tr><td align="left">Ou la toux aux fréquents accès;</td></tr>
+<tr><td align="left">La fluxion qui fera, Marthe,</td></tr>
+<tr><td align="left">Saillir votre joue en abcès;</td></tr>
+<tr><td align="left">Et perdre son salut, Simonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">N'est-ce là qu'un léger bobo?</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" class="lg">VI</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Parmi la tourbe réjouie,</td></tr>
+<tr><td align="left">Tous deux s'offrent:&mdash;«Qu'est celui-ci,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Se disait plus d'une ébahie,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Que Jeanne nous amène ici?</td></tr>
+<tr><td align="left">«D'un duc porte-t-il la couronne?</td></tr>
+<tr><td align="left">«Est-ce un écuyer du château?»</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Et plus d'une, par convoitise,</td></tr>
+<tr><td align="left">Furtive, lui jette un regard;</td></tr>
+<tr><td align="left">Et plus d'une qu'envie attise,</td></tr>
+<tr><td align="left">De Jeanne chuchotte à l'écart.</td></tr>
+<tr><td align="left">«&mdash;Ah! dit une vieille matronne,</td></tr>
+<tr><td align="left">«C'est un loup qui guette un agneau!»</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">A quoi sert que le berger compte</td></tr>
+<tr><td align="left">Toutes les têtes du bétail?</td></tr>
+<tr><td align="left">L'affreux ravisseur n'a pas honte</td></tr>
+<tr><td align="left">D'entrer choisir dans le bercail.</td></tr>
+<tr><td align="left">Tant bien qu'on se précautionne,</td></tr>
+<tr><td align="left">Le diable happe son morceau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Elle n'entendait rien: la folle,</td></tr>
+<tr><td align="left">Déjà prompte à tout oublier,</td></tr>
+<tr><td align="left">Glorieuse, pirouette et vole,</td></tr>
+<tr><td align="left">Enlacée à son cavalier;</td></tr>
+<tr><td align="left">Vous croiriez que son pied festonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">Narguant l'aiguille et le pinceau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Elle n'entendait rien! l'abeille</td></tr>
+<tr><td align="left">Ainsi voltige autour des fleurs,</td></tr>
+<tr><td align="left">Aux rayons d'avril s'ensoleille,</td></tr>
+<tr><td align="left">Et se perd entre leurs couleurs;</td></tr>
+<tr><td align="left">Tel, le papillon vagabonde</td></tr>
+<tr><td align="left">De la pervenche à l'arbrisseau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">C'était à fermer les paupières</td></tr>
+<tr><td align="left">A chaque fois que flamboyait</td></tr>
+<tr><td align="left">L'éclair des perles et des pierres</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'en fringuant elle renvoyait;</td></tr>
+<tr><td align="left">Et tandis qu'elle s'évaltonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Flotte le magique oripeau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Jeannille, la grosse meunière,</td></tr>
+<tr><td align="left">Feint un grand malaise, et s'assied;</td></tr>
+<tr><td align="left">Mion, l'alerte jardinière,</td></tr>
+<tr><td align="left">Se reproche une entorse au pied;</td></tr>
+<tr><td align="left">La dame du syndic chiffonne</td></tr>
+<tr><td align="left">D'ennui son tablier ponceau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Les jeunes bouviers de la plaine,</td></tr>
+<tr><td align="left">Dont le chapeau porte un ruban,</td></tr>
+<tr><td align="left">Ceux d'Audrix et de Lanceplène,</td></tr>
+<tr><td align="left">De Bigarroque et de Cabans,</td></tr>
+<tr><td align="left">Sont fâchés que la compagnonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Leur préfère ce damoiseau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Le ménétrier du village,</td></tr>
+<tr><td align="left">Fin goguenard, ils le sont tous,</td></tr>
+<tr><td align="left">Rit au superbe personnage</td></tr>
+<tr><td align="left">Qui change en ducats ses gros sous;</td></tr>
+<tr><td align="left">D'un clin d'&oelig;il oblique il coïonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Mion, Jeannille et l'Isabeau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Il connaissait toutes les gammes;</td></tr>
+<tr><td align="left">Maître tailleur de son métier,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il habillait hommes et femmes,</td></tr>
+<tr><td align="left">Et, d'après maint cabaretier,</td></tr>
+<tr><td align="left">Estimait le jus de la tonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Plus doux, ma foi, que le pruneau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Afin de mouiller sa musette,</td></tr>
+<tr><td align="left">C'était là son dire, il fallait</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'à son côté toujours fut prête</td></tr>
+<tr><td align="left">Sa pinte avec son gobelet:</td></tr>
+<tr><td align="left">Cours, ma musette biberonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">En bourrée, ou vire en rondeau!</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Sur ce toit qui flamboie et grouille,</td></tr>
+<tr><td align="left">Au milieu du calme lointain,</td></tr>
+<tr><td align="left">La lune qu'un nuage souille,</td></tr>
+<tr><td align="left">Jette un rayon louche, et s'éteint:</td></tr>
+<tr><td align="left">Ainsi, craintive et pâle nonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Épie entre un double barreau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" class="lg">VII</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Minuit! minuit! dans l'autre monde,</td></tr>
+<tr><td align="left">Soudain hurle un ch&oelig;ur de damnés,</td></tr>
+<tr><td align="left">Qui forment une obscène ronde</td></tr>
+<tr><td align="left">Et se trémoussent déchaînés:</td></tr>
+<tr><td align="left">L'enfer se rue; il nasillonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Aux reflets du rouge fourneau:</td></tr>
+<tr><td align="left">«&mdash;Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Relevons la robe ensoufrée</td></tr>
+<tr><td align="left">«Riche de ses franges de feu!</td></tr>
+<tr><td align="left">«Dansons! la plus belle curée</td></tr>
+<tr><td align="left">«Pour notre maître n'est qu'un jeu!</td></tr>
+<tr><td align="left">«La fille d'Ève qu'il bouchonne</td></tr>
+<tr><td align="left">«Tourne en dansant dans le panneau.</td></tr>
+<tr><td align="left">«Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Dans l'habitacle où, sur la braise,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Nos vains plaisirs sont expiés,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Du fond des bois c'est une fraise</td></tr>
+<tr><td align="left">«Qui, cette nuit, tombe à nos pieds;</td></tr>
+<tr><td align="left">«C'est un bouquet de belladone,</td></tr>
+<tr><td align="left">«C'est une goutte du ruisseau.</td></tr>
+<tr><td align="left">«Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Que tout lui fasse la grimace,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Quand fiévreuse elle dormira;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Que la chenille et la limace</td></tr>
+<tr><td align="left">«Brouttent ce qu'elle sèmera;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Que le grain qu'un ver charançonne</td></tr>
+<tr><td align="left">«Devienne cendre, en son bluteau.</td></tr>
+<tr><td align="left">«Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Qu'elle vive encor sur la terre</td></tr>
+<tr><td align="left">«Mais que son âme rampe ici!</td></tr>
+<tr><td align="left">«Que sa chute, non salutaire,</td></tr>
+<tr><td align="left">«N'amène nulle autre à merci!</td></tr>
+<tr><td align="left">«Qu'un remords sans larme assaisonne</td></tr>
+<tr><td align="left">«Ses fruits, son pichet, son chanteau!</td></tr>
+<tr><td align="left">«Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Dansons! et qu'il s'ouvre sans cesse</td></tr>
+<tr><td align="left">«Aux danseuses de tous les temps,</td></tr>
+<tr><td align="left">«A la ribaude, à la princesse,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Notre portail, à deux battants!</td></tr>
+<tr><td align="left">«Que de ses clefs Simon Barjonne</td></tr>
+<tr><td align="left">«Voie enrouiller le vieux faisceau!</td></tr>
+<tr><td align="left">«Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Nous avons la danse macabre,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Puisque la danse lui plaît tant;</td></tr>
+<tr><td align="left">«La toge, la mître et le sabre,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Elle y verra tout gigottant;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Elle y verra la bûcheronne</td></tr>
+<tr><td align="left">«Coudoyer son gentilhommeau.</td></tr>
+<tr><td align="left">«Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Sous les cieux chargés de tempêtes</td></tr>
+<tr><td align="left">«Gît la terre, et son fondement</td></tr>
+<tr><td align="left">«Alourdit encor sur nos têtes</td></tr>
+<tr><td align="left">«Cet effroyable entassement;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Mineurs que la haine aiguillonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">«N'en pouvons-nous faire un monceau?</td></tr>
+<tr><td align="left">«Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Dans notre immense farandole,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Un jour viendra s'associer</td></tr>
+<tr><td align="left">«Le monde en masse, et notre idole</td></tr>
+<tr><td align="left">«Triomphera sur le brasier:</td></tr>
+<tr><td align="left">«Ce monde, que rien n'étançonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Y choiera comme un vil copeau.</td></tr>
+<tr><td align="left">«Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Quand sur la tache originelle</td></tr>
+<tr><td align="left">«L'eau du déluge passe en vain,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Qu'au mal l'engeance criminelle</td></tr>
+<tr><td align="left">«Court, tiède encor du sang divin,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Avec la flamme on nous savonne</td></tr>
+<tr><td align="left">«Pour nous enlaidir; mais tout beau!</td></tr>
+<tr><td align="left">«Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«A nous les belles fantaisies!</td></tr>
+<tr><td align="left">«A nous les profanes rieurs!</td></tr>
+<tr><td align="left">«A nous les faces cramoisies</td></tr>
+<tr><td align="left">«Ivres des biens extérieurs!</td></tr>
+<tr><td align="left">«A nous l'esprit-fort qui raisonne!</td></tr>
+<tr><td align="left">«D'Épicure à nous le pourceau!</td></tr>
+<tr><td align="left">«Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Chantons l'<i>hosanna</i> de l'abîme!</td></tr>
+<tr><td align="left">«Elle est à nous! Elle est à nous!</td></tr>
+<tr><td align="left">«Embauchons cette autre victime</td></tr>
+<tr><td align="left">«A la barbe du Dieu jaloux!&mdash;»</td></tr>
+<tr><td align="left">Et l'inextricable chaconne</td></tr>
+<tr><td align="left">Se dévide en sombre écheveau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" class="lg">VIII</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">N'abandonnez pas votre mère,</td></tr>
+<tr><td align="left">Fillettes au minois moqueur!</td></tr>
+<tr><td align="left">Le plaisir, ce fruit éphémère,</td></tr>
+<tr><td align="left">Exquis au goût, gâte le c&oelig;ur;</td></tr>
+<tr><td align="left">Que de fois la bouche gloutonne</td></tr>
+<tr><td align="left">S'y rompit les dents au noyau!</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" class="lg">IX</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Une danse effrénée, ardente,</td></tr>
+<tr><td align="left">Inconnue aux bons villageois,</td></tr>
+<tr><td align="left">Emporte la jeune imprudente,</td></tr>
+<tr><td align="left">Et son danseur qui, dans ses doigts,</td></tr>
+<tr><td align="left">Presse sa taille et l'emprisonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">Et la serre ainsi qu'un étau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Point de trève, point de relâche!</td></tr>
+<tr><td align="left">Ses traits ruissellent de sueurs;</td></tr>
+<tr><td align="left">Sur son &oelig;il, un autre &oelig;il s'attache,</td></tr>
+<tr><td align="left">Dardant une fauve lueur</td></tr>
+<tr><td align="left">Qui la fascine et la baillonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Mieux que la couleuvre un oiseau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Oui, sa plainte avorte et s'enroue;</td></tr>
+<tr><td align="left">Lumière et murs, cohue enfin,</td></tr>
+<tr><td align="left">Autour d'elle font une roue</td></tr>
+<tr><td align="left">Oui tourne et retourne sans fin;</td></tr>
+<tr><td align="left">Dans son sein le sang qui bouillonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Monte tinter à son cerveau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">D'un noir délire l'âme pleine,</td></tr>
+<tr><td align="left">Se détourner elle ne sait;</td></tr>
+<tr><td align="left">Au lieu de l'amoureuse haleine</td></tr>
+<tr><td align="left">Qui dans son haleine passait,</td></tr>
+<tr><td align="left">Contre sa figure mignonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Un souffle effaré de museau!</td></tr>
+<tr><td align="left">Si te diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Le musicien que décourage</td></tr>
+<tr><td align="left">Leur pas fouleurs plus véhéments,</td></tr>
+<tr><td align="left">Pour les suivre pousse avec rage</td></tr>
+<tr><td align="left">La mesure et le mouvement;</td></tr>
+<tr><td align="left">Toute sa verve fanfaronne</td></tr>
+<tr><td align="left">Avait fait place au vertigo.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Une vague odeur de bitume</td></tr>
+<tr><td align="left">Aux assistants se fait sentir;</td></tr>
+<tr><td align="left">De l'étranger la bouche fume,</td></tr>
+<tr><td align="left">Des flammes semblent en sortir;</td></tr>
+<tr><td align="left">Puis le couple enfin tourbillonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Sans toucher des pieds au carreau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" class="lg">X</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">A ces signes trop manifestes,</td></tr>
+<tr><td align="left">Qui n'eût reconnu Lucifer?</td></tr>
+<tr><td align="left">Nul n'a de voix, nul n'a de gestes,</td></tr>
+<tr><td align="left">Devant le prince de l'enfer;</td></tr>
+<tr><td align="left">L'un dans un coin se pelotonne;</td></tr>
+<tr><td align="left">L'autre n'ose crier: haro!</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Tandis que tout tremble et palpite,</td></tr>
+<tr><td align="left">Pour chasser l'esprit décevant,</td></tr>
+<tr><td align="left">Quelqu'un, le plus hardi, court vite</td></tr>
+<tr><td align="left">Quérir monsieur le desservant.</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;Il arrive, il prie, il entonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Le psautier avec son bedeau.&mdash;</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">A l'aspect du pieux ministre</td></tr>
+<tr><td align="left">S'arrête l'archange cruel,</td></tr>
+<tr><td align="left">La mine basse et l'air sinistre</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'il prend la veille de Noël;</td></tr>
+<tr><td align="left">Il attend que le ciel ordonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">Tel qu'un coupable à son poteau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;«Par la puissance souveraine</td></tr>
+<tr><td align="left">«Que je reçus des sacrements,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Rentre à jamais dans la gehenne,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Pierre des mille achoppements!»</td></tr>
+<tr><td align="left">Fit trois fois le prêtre.&mdash;On bourdonne:</td></tr>
+<tr><td align="left">«Amen, Amen,» dans le troupeau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Et, dès que sa tête maudite</td></tr>
+<tr><td align="left">Du saint goupillon se mouilla,</td></tr>
+<tr><td align="left">Aux yeux de la foule interdite</td></tr>
+<tr><td align="left">Toute sa hideur s'étala;</td></tr>
+<tr><td align="left">Le fer qui nous estramaçonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Moins effrayant sort du fourreau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Dragon de la Sainte-Écriture</td></tr>
+<tr><td align="left">Qui fut Moloch, qui fut Baal,</td></tr>
+<tr><td align="left">Les grincements de sa denture</td></tr>
+<tr><td align="left">On fait reculer tout le bal:</td></tr>
+<tr><td align="left">Pieds fourchus et barbe de faune,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il a les cornes du taureau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Ses mains sont des griffes crochues;</td></tr>
+<tr><td align="left">Sa gueule remonte en croissant</td></tr>
+<tr><td align="left">Vers ses deux oreilles velues,</td></tr>
+<tr><td align="left">Et jusqu'à terre lui descend</td></tr>
+<tr><td align="left">Une queue horrible et bouffonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'il agite comme un fléau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">En faux-bourdon, Satan s'informe</td></tr>
+<tr><td align="left">D'un ton hypocrite et railleur:</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;«Comment faut-il, sous quelle forme,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Que je sorte d'ici, Seigneur?</td></tr>
+<tr><td align="left">«Sera-ce en salpêtre qui tonne?</td></tr>
+<tr><td align="left">«En coup de vent? en trombe d'eau?»</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;«En vent! et que Dieu te confonde!</td></tr>
+<tr><td align="left">«<i>Vade retro!</i>» dit le curé.</td></tr>
+<tr><td align="left">A ces mots l'animal immonde,</td></tr>
+<tr><td align="left">Une autre fois transfiguré,</td></tr>
+<tr><td align="left">S'étend, se gonfle, se balonne:</td></tr>
+<tr><td align="left">C'est un gigantesque crapaud.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Il crève! et renversant la foule,</td></tr>
+<tr><td align="left">Morne et muette de stupeur,</td></tr>
+<tr><td align="left">S'échappe, et siffle, et gronde, et roule,</td></tr>
+<tr><td align="left">Laissant une infecte vapeur;</td></tr>
+<tr><td align="left">Son rire affreux au loin raisonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">Et répète: «<i>Vade retro!</i>»,</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" class="lg">XI</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Oh! combien la frayeur redouble,</td></tr>
+<tr><td align="left">Quand chacun, encor tout transi,</td></tr>
+<tr><td align="left">Se relève, et voit qu'en ce trouble</td></tr>
+<tr><td align="left">Jeanne était disparue aussi!</td></tr>
+<tr><td align="left">L'Ante-Christ, chacun le soupçonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">N'aura pas seul fait le très-saut.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Mais Jeanne était devant sa porte,</td></tr>
+<tr><td align="left">Elle entre; et que voit-elle alors?</td></tr>
+<tr><td align="left">L'aïeule, hélas! L'aïeule morte!</td></tr>
+<tr><td align="left">Morte sans elle, et le cou tors!</td></tr>
+<tr><td align="left">Le vieux calel de cuivre jaune</td></tr>
+<tr><td align="left">Brille debout sur l'escabeau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Qui l'avait rallumé? mystère!</td></tr>
+<tr><td align="left">Était-ce l'enfer? ou le ciel?</td></tr>
+<tr><td align="left">Un éclair de la foudre austère?</td></tr>
+<tr><td align="left">Les feux du brasier éternel,</td></tr>
+<tr><td align="left">Afin que l'ingrate s'étonne</td></tr>
+<tr><td align="left">De se sentir moins qu'un roseau?</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Jeanne, sous l'horreur qui la navre,</td></tr>
+<tr><td align="left">Est prise d'un long tremblement</td></tr>
+<tr><td align="left">Face à face avec ce cadavre</td></tr>
+<tr><td align="left">Qui la regarde fixement;</td></tr>
+<tr><td align="left">Quel regard! il la questionne;</td></tr>
+<tr><td align="left">Sa mère est son premier bourreau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Elle tombe; et jusqu'à l'aurore,</td></tr>
+<tr><td align="left">Dans un cauchemar infernal,</td></tr>
+<tr><td align="left">Son noir danseur la fit encore</td></tr>
+<tr><td align="left">Bondir en un cercle fatal.</td></tr>
+<tr><td align="left">Il l'entraîne, au doigt il lui donne</td></tr>
+<tr><td align="left">Un serpent en guise d'anneau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«&mdash;Venez, dit-il, venez, madame,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Dans mon royaume de clinquant,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Vous aurez un voile de flamme,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Vos colliers seront un carcan;</td></tr>
+<tr><td align="left">«C'est dans mes États qu'on façonne</td></tr>
+<tr><td align="left">«Tout ce qui vous séduit là-haut.»</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«C'est moi qui fais dans les ripailles</td></tr>
+<tr><td align="left">«D'un vin chanteur un vin brutal;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Dans le coffre des pince-mailles</td></tr>
+<tr><td align="left">«Reluisent mes yeux de métal;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Entre cousins j'occasionne</td></tr>
+<tr><td align="left">«Cent procès à tire-couteau.»</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Du puissant j'endurcis l'audace,</td></tr>
+<tr><td align="left">«J'inspire ma fourbe au cafard,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Mon envie au porte besace,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Et ma soif du sang au soudard;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Ma parure sans frein pomponne</td></tr>
+<tr><td align="left">«Le péché, son frère jumeau.»</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Vous trouvez la pente rapide?</td></tr>
+<tr><td align="left">«Voyez, que de fleurs sous vos pas!</td></tr>
+<tr><td align="left">«Ce lac d'un vitriol limpide</td></tr>
+<tr><td align="left">«N'est qu'un miroir pour vos appas;</td></tr>
+<tr><td align="left">«Ce bruit joyeux qui carillonne</td></tr>
+<tr><td align="left">«Célèbre notre conjungo.&mdash;»</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Du jour des cendres qui se lève,</td></tr>
+<tr><td align="left">Or, c'était <i>l'Ave Maria</i></td></tr>
+<tr><td align="left">Que Jeanne écoutait dans son rêve;</td></tr>
+<tr><td align="left">Après sur l'aïeule pria</td></tr>
+<tr><td align="left">Plus dolente et plus monotone</td></tr>
+<tr><td align="left">La cloche avec son lourd marteau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Un beau gars qui l'avait aimée,</td></tr>
+<tr><td align="left">Au point d'en rester innocent,</td></tr>
+<tr><td align="left">Voyant sa fenêtre fermée</td></tr>
+<tr><td align="left">Si tard, lui chantait en passant:</td></tr>
+<tr><td align="left">«&mdash;Dodo, l'enfant, ma folichonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">«S'endormira tantôt, dodo.&mdash;»</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Aux brouillards de l'aube avancée</td></tr>
+<tr><td align="left">Jeanne a rouvert ses yeux sanglants;</td></tr>
+<tr><td align="left">Sa beauté s'était effacée;</td></tr>
+<tr><td align="left">Ses longs cheveux étaient tout blancs;</td></tr>
+<tr><td align="left">L'empreinte d'un baiser charbonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Son front d'un effroyable sceau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">La chaîne d'or, qui fut sa gloire,</td></tr>
+<tr><td align="left">N'offre à son regard confondu</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'un chanvre rèche et dérisoire,</td></tr>
+<tr><td align="left">Bref, une corde de pendu.</td></tr>
+<tr><td align="left">Tout Saint-Chamassy mentionne</td></tr>
+<tr><td align="left">Ceci vrai comme le <i>Credo</i>.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Vous qui n'avez nulle vergogne</td></tr>
+<tr><td align="left">De négliger vos vieux parents,</td></tr>
+<tr><td align="left">Voyez un peu comme on se cogne</td></tr>
+<tr><td align="left">A l'enfer aux feux dévorants.</td></tr>
+<tr><td align="left">Vous dont l'âme aux faux biens s'adonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">Songez, songez à ce cadeau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Voilà donc, qu'il vous en souvienne,</td></tr>
+<tr><td align="left">Où mène la fougue des sens!</td></tr>
+<tr><td align="left">Certes, avant que ça me revienne,</td></tr>
+<tr><td align="left">Ça vous passera, jeunes gens;</td></tr>
+<tr><td align="left">Sous votre danse polissonne</td></tr>
+<tr><td align="left">La coulpe vous creuse un caveau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Au carême, il faut qu'on le dise,</td></tr>
+<tr><td align="left">Frappé d'un miracle si grand,</td></tr>
+<tr><td align="left">Chacun devint pilier d'église;</td></tr>
+<tr><td align="left">Chacun, quarante jours durant,</td></tr>
+<tr><td align="left">Jeûna, plus maigre qu'une mone,</td></tr>
+<tr><td align="left">A faire japper le boyau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Aussi, de ce bal détestable,</td></tr>
+<tr><td align="left">Quand pour absoudre les témoins</td></tr>
+<tr><td align="left">Pâques dressa sa sainte table,</td></tr>
+<tr><td align="left">Tous furent prêts, une de moins,</td></tr>
+<tr><td align="left">Une qu'en vain Pâques sermonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'attend en vain Quasimodo.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" class="lg">XII</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Passant, si par un temps de pluie,</td></tr>
+<tr><td align="left">Tu rencontrais vers Jean-de-Mai</td></tr>
+<tr><td align="left">Une vieille avec une truie,</td></tr>
+<tr><td align="left">D'un grand signe de croix armé</td></tr>
+<tr><td align="left">Plains la vieille et fuis la cochonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Qui fouille au pied d'un baliveau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" class="lg">XIII</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Depuis cette triste aventure,</td></tr>
+<tr><td align="left">Dont la date bien loin s'enfuit,</td></tr>
+<tr><td align="left">De Jeanne on dit que la toiture</td></tr>
+<tr><td align="left">S'illumine à chaque minuit;</td></tr>
+<tr><td align="left">A chaque minuit s'y cramponne</td></tr>
+<tr><td align="left">Et croasse un rauque corbeau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Par la fenêtre, sa complice,</td></tr>
+<tr><td align="left">Chemin qu'autrefois elle a pris,</td></tr>
+<tr><td align="left">L'étranger, à son tour, se glisse</td></tr>
+<tr><td align="left">Près d'elle, à l'heure des esprits;</td></tr>
+<tr><td align="left">Un lutin moqueur la testonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">Un autre enfle un aigre pipeau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Ridée, osseuse et décrépite,</td></tr>
+<tr><td align="left">Elle implore un peu de repos;</td></tr>
+<tr><td align="left">Mais son danseur se précipite,</td></tr>
+<tr><td align="left">Toujours ardent, toujours dispos:</td></tr>
+<tr><td align="left">«&mdash;Diablesse, harpie ou gorgone,</td></tr>
+<tr><td align="left">«Des ans ne crains point le fardeau!»</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Alors la danse recommence,</td></tr>
+<tr><td align="left">Danse plus rude qu'un combat,</td></tr>
+<tr><td align="left">Pleine d'ivresse et de démence:</td></tr>
+<tr><td align="left">Tous les scandales du sabbat!</td></tr>
+<tr><td align="left">Aux bras de Satan qui bougonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Jeanne éclate en cris de chevreau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Puis tout décroît dans ces murailles</td></tr>
+<tr><td align="left">Où, pour couronner le festin,</td></tr>
+<tr><td align="left">Comme en une nuit d'épousailles,</td></tr>
+<tr><td align="left">Coule un breuvage libertin;</td></tr>
+<tr><td align="left">Puis un sourd ronflement détonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Sur le poivre impur du chaudeau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" class="lg">XIV</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Depuis le soir qu'à la malheure</td></tr>
+<tr><td align="left">Elle faillit à son devoir,</td></tr>
+<tr><td align="left">Dehors ou bien dans sa demeure,</td></tr>
+<tr><td align="left">Elle regarde tout sans voir;</td></tr>
+<tr><td align="left">En vain le coudrier drageonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">En vain reverdit le côteau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">En vain tous les ans l'hirondelle</td></tr>
+<tr><td align="left">Revient fêter la Saint-Joseph;</td></tr>
+<tr><td align="left">En vain l'octave solennelle</td></tr>
+<tr><td align="left">Quitte en chantant la haute nef;</td></tr>
+<tr><td align="left">En vain la grappe de l'automne</td></tr>
+<tr><td align="left">Réjouit les flancs du tonneau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Seulement comme un point magique</td></tr>
+<tr><td align="left">Où se retrace son malheur,</td></tr>
+<tr><td align="left">Sa vue, à la solive antique,</td></tr>
+<tr><td align="left">Suit dans un rayon de chaleur</td></tr>
+<tr><td align="left">L'araignée au guet qui harponne</td></tr>
+<tr><td align="left">La folle mouche en son réseau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Depuis ce jour, la misérable</td></tr>
+<tr><td align="left">N'a plus ri, pleuré, prié Dieu,</td></tr>
+<tr><td align="left">Jamais cherché l'air secourable</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'on respire dans le saint lieu;</td></tr>
+<tr><td align="left">Jamais aux pieds de la madone</td></tr>
+<tr><td align="left">Courbé sa lèvre à leur niveau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Quand les dévidoirs qu'un fil tire,</td></tr>
+<tr><td align="left">Tels que moulins à vent s'en vont,</td></tr>
+<tr><td align="left">Quand des noix le fruit qu'on retire</td></tr>
+<tr><td align="left">S'entasse au plat d'étain profond,</td></tr>
+<tr><td align="left">Quand de marrons on réveillonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Et qu'ils pètent sous le treffau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">On assure que cette histoire</td></tr>
+<tr><td align="left">A la veillée emplit d'effroi</td></tr>
+<tr><td align="left">Jusqu'à ceux qui, dans l'auditoire,</td></tr>
+<tr><td align="left">Vingt ans furent soldats du roi,</td></tr>
+<tr><td align="left">Tant, que la bergère poltronne</td></tr>
+<tr><td align="left">Laisse aller son gentil fuseau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Chacun fuit sa rencontre à cause</td></tr>
+<tr><td align="left">Du guignon, et le salinier</td></tr>
+<tr><td align="left">Détourne son âne, et nul n'ose</td></tr>
+<tr><td align="left">Braver l'&oelig;il qui, de son grenier,</td></tr>
+<tr><td align="left">Au loin sur l'herbette moutonne,</td></tr>
+<tr><td align="left">Darde aux ouailles le claveau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Le maquignon que Jeanne avise,</td></tr>
+<tr><td align="left">Le chasseur partant au matin,</td></tr>
+<tr><td align="left">Ne feront ni foire ni prise;</td></tr>
+<tr><td align="left">Et juste au plus doux du chemin</td></tr>
+<tr><td align="left">Le charton qui jure et marronne</td></tr>
+<tr><td align="left">Viendra verser son tombereau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Tous prétendent qu'elle est sorcière;</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'elle erre aux carrefours des bols,</td></tr>
+<tr><td align="left">Ou sur les os du cimetière,</td></tr>
+<tr><td align="left">Et que dans l'orage parfois,</td></tr>
+<tr><td align="left">Au haut des airs, elle éperonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Un manche à balai de bouleau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Par la nue où Jeanne circule</td></tr>
+<tr><td align="left">Rien n'abat son vol clandestin,</td></tr>
+<tr><td align="left">Ni les cierges bénits qu'on brûle,</td></tr>
+<tr><td align="left">Ni la Brâme de Saint-Martin</td></tr>
+<tr><td align="left">Grondant dans sa tour que blasonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Des vieux croisés le panonceau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Jean du pied-bot, dit l'Ambarèle,</td></tr>
+<tr><td align="left">Qui lit dans le <i>Petit-Albert</i>,</td></tr>
+<tr><td align="left">L'a vue ainsi faisant la grêle;</td></tr>
+<tr><td align="left">Mais garons-nous d'un tel expert;</td></tr>
+<tr><td align="left">Ces lignes fines qu'on griffonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Sont souvent l'&oelig;uvre du Noireau!</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'un marmot crie on l'en menace;</td></tr>
+<tr><td align="left">On dit pour mettre le holà:</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;«L'excommuniée, elle passe!</td></tr>
+<tr><td align="left">«La femme du diable, elle est là!»</td></tr>
+<tr><td align="left">Prions, prions que sa patronne</td></tr>
+<tr><td align="left">La visite au bord du tombeau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Jeanne de tous longtemps honnie</td></tr>
+<tr><td align="left">Verra luire un jour consolant,</td></tr>
+<tr><td align="left">Ce Dieu que le pécheur renie</td></tr>
+<tr><td align="left">Fait veiller son coq vigilant:</td></tr>
+<tr><td align="left">Tôt ou tard dans notre nuit sonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Le troisième coquerico.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Reprends la beauté, la jeunesse,</td></tr>
+<tr><td align="left">Non la beauté de tes vingt ans,</td></tr>
+<tr><td align="left">Jeanne, qui te fit pécheresse,</td></tr>
+<tr><td align="left">Mais celle des grands pénitents:</td></tr>
+<tr><td align="left">La douleur la perfectionne,</td></tr>
+<tr><td align="left">Et le ciel même s'en prévaut.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" class="lg">XV</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Pauvre s&oelig;ur! qu'aucun plus ne mêle</td></tr>
+<tr><td align="left">A son nom crainte ni clameur.</td></tr>
+<tr><td align="left">Sommes-nous pas faibles comme elle?</td></tr>
+<tr><td align="left">Tous enfants du même semeur?</td></tr>
+<tr><td align="left">Les épis que l'or chaperonne</td></tr>
+<tr><td align="left">Souffrent bien l'azur du barbeau!</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">D'ailleurs tous ces vains maléfices,</td></tr>
+<tr><td align="left">Dont le fantôme nous séduit,</td></tr>
+<tr><td align="left">Du démon ne sont qu'artifices</td></tr>
+<tr><td align="left">Pour nous égarer dans la nuit.</td></tr>
+<tr><td align="left">Arrière à celui qui tamponne</td></tr>
+<tr><td align="left">La lumière sous le boisseau!</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Type éternel d'impénitence,</td></tr>
+<tr><td align="left">Pendant qu'il court, le Juif maudit;</td></tr>
+<tr><td align="left">Sur Jeanne, invoquons l'assistance</td></tr>
+<tr><td align="left">De l'Homme-Dieu qui se rendit</td></tr>
+<tr><td align="left">Aux yeux en pleurs de Magdelone,</td></tr>
+<tr><td align="left">Aux prières du larronneau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Et dans ce cas très-exemplaire,</td></tr>
+<tr><td align="left">SI j'ai voulu vous divertir,</td></tr>
+<tr><td align="left">Si j'ai cherché trop à vous plaire,</td></tr>
+<tr><td align="left">Pas assez à vous convertir,</td></tr>
+<tr><td align="left">Sachez que le diable en personne</td></tr>
+<tr><td align="left">Se rit de tout poètereau.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" class="lg">ENVOI.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">T'agréer me fut une amorce;</td></tr>
+<tr><td align="left">Des enfers enfin revenu,</td></tr>
+<tr><td align="left">Ami, non sans plus d'une entorse,</td></tr>
+<tr><td align="left">J'ai là, près de l'esprit cornu,</td></tr>
+<tr><td align="left">Vu la critique hérissonne:</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'elle y reste, cher Archambeaud.</td></tr>
+<tr><td align="left">Si le diable n'était pas beau,</td></tr>
+<tr><td align="left">Il n'eût jamais tenté personne.</td></tr>
+</table>
+
+<hr class="full" />
+
+<p class="cb">POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:</p>
+
+<p class="cb">DERNIERS TATONNEMENTS</p>
+
+<p class="cb sml">PAR</p>
+
+<p class="cb">J. LAFON-LABATUT.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="cb">INSOMNIES ET REGRETS</p>
+
+<p class="cb sml">NOUVELLE ÉDITION</p>
+
+<p class="cb">Par le même Auteur</p>
+
+<p class="cb">Ouvrage couronné par l'Académie française.</p>
+
+<p class="cb top15">Périgueux.&mdash;Imprimerie Charles R<small>ASTOUIL</small>, rue Taillefer, 31.</p>
+
+<hr class="full" />
+
+<div class="footnotes"><h3><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> 1<sup>er</sup> décembre 1815.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> M. Pélissier, homme de lettres distingué, se trouvait alors
+occupé auprès de M. Raynouard, célèbre académicien, auteur de la
+tragédie <i>les Templiers</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Célèbre acteur dramatique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Furne, éditeur, Paris.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Livraison du 1<sup>er</sup> décembre 1845.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>La Guienne</i>, numéro du 28 janvier 1846, Feuilleton par
+Justin Dupuy.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Numéro du 12 juillet 1846.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Voici la petite pièce de poésie sur <i>un Oiseau inconnu</i>, à
+laquelle il est fait allusion:
+</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left">Je ne sais pas ton nom, petit oiseau des champs</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Qui, par longs intervalles,</span></td></tr>
+<tr><td align="left">Fais retentir au loin la gaîté de tes chants</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">En strophes matinales.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Je n'entendis jamais de près ta belle voix;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Jamais, au premier âge,</span></td></tr>
+<tr><td align="left">Tu ne vins sur mon front te choisir dans les bois</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Un balcon de feuillage.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Mais qu'importe le nom qu'on te donne ici-bas,</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Voix que le Ciel inspire!</span></td></tr>
+<tr><td align="left">Mon c&oelig;ur te connaît bien; et ne me rends-tu pas</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Une larme, un sourire?</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'importent les couleurs dont tu luis au soleil,</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Dans les herbes nouvelles?</span></td></tr>
+<tr><td align="left">Dieu t'a fait le présent qui n'a point de pareil,</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Ta musique et tes ailes.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Ce n'est du rossignol ni le chant soutenu,</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Ni la vive alouette;</span></td></tr>
+<tr><td align="left">C'est un vague soupir, un talent méconnu</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">D'insouciant poète.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Ce n'est point la beauté superbe, à l'&oelig;il vainqueur;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">C'est la Vierge qui passe,</span></td></tr>
+<tr><td align="left">Se tourne, vous regarde, et laisse au fond du c&oelig;ur</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Le parfum de sa trace.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Chaque printemps, tu viens de tes jeunes amours</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Chanter jeune interprète;</span></td></tr>
+<tr><td align="left">Chaque printemps, plus vieux et plus triste toujours,</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Je t'écoute et m'arrête.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Tu répands en mon âme un confus souvenir</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">D'harmonie et d'enfance,</span></td></tr>
+<tr><td align="left">Comme la fleur d'automne abandonne au zéphir</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Un doux reste d'essence.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Et je rêve au passé! petit oiseau des champs</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Qui, par longs intervalles,</span></td></tr>
+<tr><td align="left">Fait retentir au loin la gaîté de tes chants</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">En strophes matinales.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Sous la motte de terre as-tu pour paravent</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">La mauve ou la pervenche?</span></td></tr>
+<tr><td align="left">Ou ton frêle édifice aux caprices du vent</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Flotte-t-il sur la branche?</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Fais-tu des tendres blés qui couvrent les sillons</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Les festins de ta couche?</span></td></tr>
+<tr><td align="left">Portes-tu dans ton bec, à tes chers oisillons,</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">La bourdonnante mouche?</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">T'exiles-tu, nomade, en ces brûlants climats</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Où se hâte l'aurore?</span></td></tr>
+<tr><td align="left">Constant et résigné, braves-tu nos frimas,</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Cher oiseau? Je l'ignore.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Connaître ne rend pas plus heureux, je le sais;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">On sait tout quand on aime;</span></td></tr>
+<tr><td align="left">Pour un pauvre ignorant comme moi, c'est assez</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Que tu sois un emblême.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Emblême de bonheur, hélas! dont palpitait</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Ma jeunesse ravie,</span></td></tr>
+<tr><td align="left">Qui chante quelques jours au printemps, puis se tait</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Tout l'hiver de la vie.</span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Je ne veux pas savoir ton nom. J'aimerais mieux</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Que ma voix solitaire</span></td></tr>
+<tr><td align="left">Fût, comme tes accents, l'amour d'un malheureux,</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Et mon nom un mystère!</span></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> L'Académie décernant tous les deux ans le prix institué par
+M. de Latour-Landry, le lauréat reçoit 3,000 francs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Dans la séance tenue par la Société historique et
+archéologique de la Dordogne, le 2 août 1877, M. Dujaric-Descombes fit
+la communication suivante, au sujet de la mort récente du poète aveugle
+J. Lafon-Labatut:
+</p><p>
+«Bien qu'une terre étrangère l'ait vu naître, Lafon-Labatut appartient
+au Périgord par sa famille originaire du Bugue et son existence écoulée
+dans cette ville. Ce poète si digne d'intérêt avait pris une place
+distinguée dans la poésie contemporaine par la publication de ses
+<i>Insomnies et Regrets</i>, et son admirable talent, couronné par l'Académie
+française, recevra encore un nouveau lustre par la publication posthume
+d'un second recueil inédit, les <i>Derniers Tâtonnements</i>. Le Périgord
+tout entier a vivement ressenti la perte d'un homme qui l'honorait par
+son génie poétique. La Société historique et archéologique, qui a le
+culte des hommes et des choses qui font la gloire de notre province,
+voudra rendre un hommage à sa mémoire, en témoignant aujourd'hui, dès le
+début de sa séance, les regrets que lui a causés la mort de ce poète,
+qui fut un disciple admiré de Millevoye et de Lamartine.»
+</p><p>
+A l'unanimité, la Société s'associa à la pensée de M. Dujaric, et il fut
+décidé que le procès-verbal de la séance contiendrait l'expression de
+ses regrets au sujet de la mort de l'auteur des <i>Insomnies et Regrets</i>
+et des <i>Derniers Tâtonnements</i>.</p></div>
+
+</div>
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La femme du diable, by Joseph Lafon-Labatut
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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