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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:00:06 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres complètes de lord Byron, Volume 12 + comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore + +Author: George Gordon Byron + +Annotator: Thomas Moore + +Translator: Paulin Paris + +Release Date: September 17, 2010 [EBook #33744] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON *** + + + + +Produced by Keith J Adams, Mireille Harmelin, Rénald +Lévesque and the Online Distributed Proofreaders Europe +at http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + +OEUVRES COMPLÈTES +DE +LORD BYRON, + +AVEC NOTES ET COMMENTAIRES, +COMPRENANT +SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE, +ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR. + + + + +Traduction Nouvelle + +PAR M. PAULIN PARIS, +DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI. + + + +TOME DOUZIÈME. + +PARIS. +DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIB., ÉDITEURS, +RUE SAINT-LOUIS, N° 46, +ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis._ + +1831. + + + + +LETTRES +DE LORD BYRON, +ET +MÉMOIRES SUR SA VIE, +PAR THOMAS MOORE. + + + + +MÉMOIRES +SUR LA VIE +DE LORD BYRON. + + + + +LETTRE CCCXLI. + +A. M. HOPPNER. + + +22 octobre 1819. + +«Je suis bien aise d'apprendre votre retour; mais je ne sais trop +comment vous en féliciter, à moins que votre opinion sur Venise ne soit +plus d'accord avec la mienne, et n'ait changé de ce qu'elle était +autrefois. D'ailleurs, je vais vous occasionner de nouvelles peines, en +vous priant d'être juge entre M. E*** et moi, au sujet d'une petite +affaire de péculat et de comptes irréguliers dont ce phénix des +secrétaires est accusé. Comme je savais que vous ne vous étiez pas +séparés amicalement, tout en refusant pour moi personnellement tout +autre arbitrage que le vôtre, je lui offris de choisir le moins fripon +des habitans de Venise pour second arbitre; mais il s'est montré si +convaincu de votre impartialité, qu'il n'en veut pas d'autre que vous; +cela prouverait en sa faveur. Le papier ci-inclus vous fera voir en quoi +ses comptes sont défectueux. Vous entendrez son explication, et en +déciderez comme vous voudrez; je n'appellerai pas de votre jugement. + +»Comme il s'était plaint que ses appointemens n'étaient pas suffisans, +je résolus de faire examiner ses comptes, et vous en voyez ci-joint le +résultat. C'est tout barbouillé de documens, et je vous ai dépêché +Fletcher pour expliquer la chose, si toutefois il ne l'embrouille pas. + +»J'ai reçu beaucoup d'attentions et de politesses de M. Dorville pendant +votre voyage, et je lui en ai une obligation proportionnée. + +»Votre lettre m'est arrivée au moment de votre départ[1], et elle m'a +fait peu de plaisir, non que les rapports qu'elle contient ne puisent +être véritables et qu'elle n'ait été dictée par une intention +bienveillante, mais vous avez assez vécu pour savoir combien toute +représentation est et doit être à jamais inutile quand les passions sont +en jeu. C'est comme si vous vouliez raisonner avec un ivrogne entouré de +ses bouteilles; la seule réponse que vous en tirerez, c'est qu'il est à +jeun et que vous êtes ivre. + +[Note 1: M. Hoppner, avant son départ de Venise pour la Suisse, +avait écrit à Lord Byron avec tout le zèle d'un véritable ami, pour le +supplier de quitter Ravenne tandis qu'il avait encore sa peau, et le +presser de ne pas compromette sa sûreté et celle d'une personne à +laquelle il paraissait si sincèrement attaché, pour la satisfaction +d'une passion éphémère qui ne pouvait être qu'une source de regrets pour +tous les deux. M. Hoppner l'informait en même tems de quelques rapports +qu'il avait entendu faire dernièrement à Venise, et qui, bien que +peut-être sans fondement, avaient de beaucoup augmenté son inquiétude au +sujet des résultats de la liaison dans laquelle il se trouvait engagé.] + +»Désormais, si vous le voulez bien, nous garderons le silence sur ce +sujet; tout ce que vous pourriez me dire ne ferait que m'affliger sans +aucun fruit, et je vous ai trop d'obligations pour vous répondre sur le +même ton; ainsi, vous vous rappellerez que vous auriez aussi cet +avantage sur moi. J'espère vous voir bientôt. + +»Je présume que vous avez su qu'il a été dit à Venise que j'étais arrêté +à Bologne comme carbonaro, histoire aussi vraie que l'est, en général, +leur conversation. Moore est venu ici; je l'ai logé chez moi, à Venise, +et je suis venu l'y voir tous les jours; mais, dans ce moment-là, il +m'était impossible de quitter tout-à-fait la Mira. Vous et moi avons +manqué de nous rencontrer en Suisse. Veuillez faire agréer mon profond +respect à Mme Hoppner, et me croire à jamais et très-sincèrement, + +»Votre, etc. + +»_P. S._ Allegra est ici en bonne santé et fort gaie; je la garderai +avec moi jusqu'à ce que j'aille en Angleterre, ce qui sera peut-être au +printems. Il me vient maintenant à l'idée qu'il ne vous plaira peut-être +pas d'accepter l'office d'arbitre entre M. E*** et votre très-humble +serviteur; naturellement, comme le dit M. Liston (je parle du comédien +et non de l'ambassadeur), c'est à vous à _hopter_[2]. Quant à moi, je +n'ai pas d'autre ressource. Je désire, si cela se peut, ne pas le +trouver fripon, et j'aimerais bien mieux le croire coupable de +négligence que de mauvaise foi. Mais voici la question: Puis-je, oui ou +non, lui donner un certificat de probité? car mon intention n'est pas de +le garder à mon service.» + +[Note 2: Allusion à la manière dont Liston, l'acteur le plus comique +qu'il y ait en Angleterre, aspire ce mot en le prononçant.] + + + + +LETTRE CCCXLII. + +À M. HOPPNER. + + +25 octobre 1819. + +«Vous n'aviez pas besoin de me faire d'excuses au sujet de votre lettre; +je n'ai jamais dit que vous ne dussiez et ne pussiez avoir raison; j'ai +seulement parlé de mon état d'incapacité d'écouter un tel langage dans +ce moment et au milieu de telles circonstances. D'ailleurs, vous n'avez +pas parlé d'après votre propre autorité, mais d'après les rapports qui +vous ont été faits. Or, le sang me bout dans les veines quand j'entends +un Italien dire du mal d'un autre Italien, parce que, quoiqu'ils mentent +en particulier, ils se conforment généralement à la vérité en parlant +mal les uns des autres; et quoiqu'ils cherchent à mentir, s'ils n'y +réussissent pas, c'est qu'ils ne peuvent rien dire d'assez noir l'un de +l'autre qui ne puisse être vrai, d'après l'atrocité de leur caractère +depuis si long-tems avili[3]. + +[Note 3: Ce langage est violent, dit M. Hoppner dans quelques +observations sur cette lettre, mais c'est celui des préjugés, et il +était naturellement porté à exprimer ses sensations du moment, sans +réfléchir si quelque chose ne lui en ferait pas bientôt changer. Il +était à cette époque d'une si grande susceptibilité au sujet de Mme +G***, que c'était seulement parce que quelques personnes avaient +désapprouvé sa conduite, qu'il déclamait ainsi contre toute la nation: +«Je n'ai jamais aimé Venise, continue M. Hoppner, elle m'a déplu dès le +premier mois de mon arrivée; cependant j'y ai trouvé plus de +bienveillance qu'en tout autre pays; et j'y ai vu des actes de +générosité et de désintéressement que j'ai rarement remarqués +ailleurs.»] + +»Quant à E***, vous vous apercevrez bien de l'exagération monstrueuse de +ses comptes, sans aucun document pour les justifier. Il m'avait demandé +une augmentation de salaire qui m'avait donné des soupçons. Il +favorisait un train de dépense extravagant, et fut mécontent du renvoi +du cuisinier. Il ne s'en plaignit jamais, comme son devoir l'y +obligeait, pendant tout le tems qu'il me vola. Tout ce que je puis dire, +c'est que la dépense de la maison, comme il en convient lui-même, ne +monte maintenant qu'à la moitié de ce qu'elle était alors. Il m'a compté +dix-huit francs pour un peigne qui n'en avait en effet coûté que huit. +Il m'a aussi porté en compte le passage de Fusine ici, d'une personne +nommée Jambelli, qui l'a payé elle-même, comme elle le prouvera s'il est +nécessaire. Il s'imagine ou se dit être la victime d'un complot formé +contre lui par les domestiques; mais ses comptes sont là et les prix +déposent contre lui; qu'il se justifie donc en les détaillant d'une +manière plus claire. Je ne suis pas prévenu contre lui, au contraire; je +l'ai soutenu contre sa femme et son ancien maître, qui s'en +plaignaient, à une époque où j'aurais pu l'écraser comme un ver de +terre. S'il est un fripon, c'est le plus grand des fripons, car il joint +l'ingratitude à la friponnerie. Le fait est qu'il aura cru que j'allais +quitter Venise, et qu'il avait résolu de tirer de moi tout ce qu'il +pourrait. Maintenant, le voilà qui présente mémoire sur mémoire, comme +s'il n'avait pas eu toujours de l'argent en main pour payer. Vous savez, +je crois, que je ne voulais pas qu'on fît chez moi des mémoires de plus +d'une semaine. Lisez-lui cette lettre je vous prie; je ne veux rien lui +cacher de ce dont il peut se défendre. + +»Dites-moi comment va votre petit garçon, et comment vous allez +vous-même. Je ne tarderai pas à me rendre à Venise, et nous épancherons +notre bile ensemble. Je déteste cette ville et tout ce qui lui +appartient. + +»Votre, etc.» + + + + +LETTRE CCCXLIII. + +À M. HOPPNER. + + +28 octobre 1819. + +.................................................................... + +J'ai des remercîmens à vous faire de votre lettre et de votre compliment +sur _Don Juan_; je ne vous en avais pas parlé, attendu que c'est un +sujet chatouilleux pour le lecteur moral, et qu'il a causé beaucoup +d'esclandre; mais je suis bien aise qu'il vous plaise. Je ne vous dirai +rien du naufrage; cependant j'espère qu'il vous a paru aussi +nautiquement technique que la mesure octave des vers le permettait. + +»Présentez, je vous prie, mes respects à Mme N***, et ayez bien soin de +votre petit garçon. Toute ma maison a la fièvre, excepté Fletcher; +Allegra, et moi-même, et les chevaux, et Mutz, et Moretto. J'espère +avoir le plaisir de vous voir au commencement de novembre, peut-être +plus tôt. Aujourd'hui j'ai été trempé par une pluie d'orage, et mon +cheval, celui de mon domestique et le domestique lui-même, enfoncés dans +la boue jusqu'à la ceinture, au milieu d'une route de traverse. À midi +nous étions dans l'été, et, à cinq heures, nous avions l'hiver; mais +l'éclair nous a peut-être été envoyé pour nous avertir que l'été n'est +pas fini. C'est un singulier tems pour le 27 octobre. + +»Votre, etc.» + + + + +LETTRE CCCXLIV. + +À M. MURRAY. + + +Venise, 29 octobre 1819. + +«Votre lettre du 15 est arrivée hier. Je suis fâché que vous ne me +parliez pas d'une grosse lettre que je vous ai adressée de Bologne, il y +a deux mois, pour lady Byron; l'avez-vous reçue et envoyée? + +»Vous ne me dites rien non plus du vice-consulat que je vous ai demandé +pour un patricien de Ravenne, d'où je conclus que la chose ne se fera +pas. + +»J'avais écrit à peu près cent stances d'un troisième chant de _Don +Juan_; mais la réception des deux premiers n'est pas faite pour nous +donner, à vous et à moi, beaucoup d'encouragement à le continuer. + +»J'avais aussi écrit environ six cents vers d'un poème intitulé _la +Vision_ (ou _Prophétie_) _du Dante_; il a pour sujet une revue de +l'Italie depuis les premiers siècles jusqu'à celui-ci. Dante est supposé +parler lui-même avant sa mort, et il embrasse tous les sujets d'un ton +prophétique, comme la Cassandre de Lycophron. Mais cet ouvrage, ainsi +que l'autre, en sont restés là pour le moment. + +»J'ai donné à Moore, qui est allé à Rome, ma _Vie_ manuscrite en +soixante-dix-huit feuilles, jusqu'à l'année 1816. Mais, je lui ai remis +ceci entre les mains, afin qu'il le gardât, ainsi que d'autres +manuscrits, tel qu'un journal écrit en 1814, etc. Rien de tout cela ne +doit être publié de mon vivant; mais quand je serai froid, vous en ferez +ce que vous voudrez. En attendant, si vous êtes curieux de les lire, +vous le pouvez, et vous pouvez aussi les montrer à qui vous voudrez, +cela m'est indifférent. + +»Ma _Vie_ est un _memoranda_, et non des confessions. J'ai supprimé +toutes mes liaisons amoureuses, c'est-à-dire que je n'en parle que d'une +manière générale, et un grand nombre des faits les plus importans, afin +de ne pas compromettre les autres; mais vous y trouverez beaucoup de +réflexions et quelquefois de quoi rire.--Vous y verrez aussi un récit +détaillé de mon mariage et de ses résultats, aussi véridique que peut le +faire une partie intéressée, car je présume que nous sommes tous sous +l'influence des préventions. + +»Je n'ai jamais relu cette _Vie_ depuis qu'elle est écrite, de sorte que +je ne me rappelle pas bien exactement ce qu'elle peut contenir ou +répéter. Moore et moi nous avons passé quelques joyeux momens ensemble. + +»Je retournerai probablement en Angleterre, à cause de mes affaires, +dans le but de m'embarquer pour l'Amérique.--Dites-moi, je vous prie, +avez-vous reçu une lettre pour Hobhouse, qui vous en aura communiqué le +contenu? On dit que les commissaires de Vénézuela ont ordre de traiter +avec les étrangers qui voudraient émigrer.--Or, l'envie m'est venue d'y +aller; je ne ferais pas un mauvais colon américain, et si j'y vais +former un établissement, j'emmènerai ma fille Allegra avec moi. J'ai +écrit assez longuement à Hobhouse, pour qu'il prenne des renseignemens +auprès de Perry, qui, je suppose, est le premier topographe et la +meilleure trompette des nouveaux républicains. Écrivez-moi, je vous +prie. + +»Tout à vous. + +»_P. S._ Moore et moi avons passé tout notre tems à rire.--Il vous +mettra au fait de toutes mes allures et de toutes mes actions: jusqu'à +ce moment, tout est comme à l'ordinaire. Vous devriez veiller à ce que +l'on ne publie pas de faux _Don Juan_, surtout n'y mettez pas mon nom, +parce que mon intention est de couper R...ts par quartiers comme une +citrouille, dans ma préface, si je continue le poème.» + + + + +LETTRE CCCXLV. + +À M. HOPPNER. + + +29 octobre 1819. + +«L'histoire de Ferrare est du même calibre que tout ce qui sort de la +fabrique vénitienne; vous pouvez en juger. Je ne me suis arrêté là que +pour y changer de chevaux, depuis que je vous écrivis, après ma visite +au mois de juin dernier. Un couvent! un enlèvement! une jeune fille! Je +voudrais bien savoir, vraiment, qu'est-ce qui a été enlevé, à moins que +ce ne soit mon pauvre individu. J'ai été enlevé moi-même plus souvent +que qui que ce soit, depuis la guerre de Troie; mais quant à +l'arrestation et à son motif, l'une est aussi vraie que l'autre, et je +ne puis m'expliquer l'invention d'aucune des deux. Je présume qu'on aura +confondu l'histoire de la F*** avec celle de Mme Guiccioli et une +demi-douzaine d'autres; mais il est inutile de chercher à démêler une +trame qui n'est bonne qu'à être foulée aux pieds. Je terminerai avec +E***, qui paraît très-soucieux de votre indécision, et jure qu'il est le +meilleur mathématicien de l'Europe; et ma foi! je suis de son avis, car +il a trouvé le moyen de nous faire voir que deux et deux font cinq. + +»Vous me verrez peut-être la semaine prochaine. J'ai un et même deux +chevaux de plus (cela fait cinq en tout), et j'irai reprendre possession +du Lido. Je me lèverai plus matin, et nous irons tous deux comme +autrefois, si vous voulez, secouer notre bile sur le rivage, en faisant +retentir de nouveau l'Adriatique des accens de notre haine pour cette +coquille d'huître vide et privée de sa perle, qu'on appelle la ville de +Venise. + +»J'ai reçu hier une lettre de Murray. Des falsificateurs viennent de +publier deux nouveaux troisièmes chants de _Don Juan_.--Que le diable +châtie l'impudence de ces coquins de libraires! Peut-être ne me suis-je +pas bien expliqué.--Il m'a dit que la vente avait été forte: douze cents +_in-quarto_ sur quinze cents, je crois; ce qui n'est rien, selon moi, +après avoir vendu treize mille exemplaires du _Corsaire_, dans un seul +jour. Mais il ajoute que les meilleurs juges, etc., etc., disent que +cela est très-beau, très-spirituel, que la pureté du langage et la +poésie en sont surtout remarquables, et autres consolations de ce genre, +qui, pour un libraire, n'ont pas la valeur d'un seul exemplaire; et moi, +comme auteur, naturellement je suis d'une colère de diable du mauvais +goût du siècle, et je jure qu'il n'y a rien à attendre que de la +postérité, qui, bien certainement, doit en savoir plus que ses +grands-pères. Il existe un onzième commandement, qui défend aux femmes +de le lire; et, ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est qu'il paraît +qu'elles ne l'ont pas violé.--Mais de quelle importance cela peut-il +être pour ces pauvres créatures, lire ou ne pas lire un livre, +ne--................................................ + +»Le comte Guiccioli vient à Venise la semaine prochaine, et je suis prié +de lui remettre sa femme, ce qui sera fait. Ce que vous me dites de la +longueur des soirées à la Mira ou à Venise, me rappelle ce que Curran +disait à Moore.--Eh bien! vous avez donc épousé une jolie femme, et qui +plus est, une excellente femme, à ce que j'ai su.--Mais... Hem! +dites-moi, je vous prie, comment passez-vous vos soirées? C'est une +diable de question que celle-là, et peut-être est-il aussi difficile d'y +répondre avec une maîtresse qu'avec une femme. + +»Si vous allez à Milan, laissez-nous, du moins, je vous prie, un +vice-consul, le seul vice qui manquera jamais à Venise. Dorville est un +bon enfant; mais il faudra que vous veniez avec moi en Angleterre, au +printems, et vous laisserez Mme Hoppner à Berne avec ses parens, pendant +quelques mois.--J'aurais voulu que vous eussiez été ici, à Venise, +s'entend, quand Moore y est venu.--Nous nous sommes bien amusés, et +passablement grisés. Je vous dirai, en passant, qu'il détestait Venise +et jurait que c'était un triste lieu[4]. + +[Note 4: Je prends la liberté d'observer ici que les propres +sensations de Lord Byron lui font exagérer un peu mon opinion sur +Venise. (_Note de Moore_.)] + +»Ainsi donc, il y a danger de mort pour Mme Albrizzi.--Pauvre +femme!................................................. +....................................................... + +»Moore m'a dit qu'à Genève on avait fait une histoire du diable sur +celle de la Fornaretta.--On parle d'une jeune personne séduite, puis +abandonnée, et qui s'est jetée dans le Grand-Canal, et en a été repêchée +pour être mise dans l'hôpital des fous.--Je voudrais bien savoir quel +est celui qui a été le plus près de devenir fou? Que le diable les +emporte tous! cela ne me donne-t-il pas à vos yeux l'aspect intéressant +d'un personnage fort maltraité? J'espère que votre petit garçon va bien! +Ma petite Allegra est vermeille comme la fleur d'un grenadier. + +»Tout à vous.» + + + + +LETTRE CCCXLVI. + +À M. MURRAY. + + +Venise, 8 novembre 1819. + +«Il y a huit jours que je suis malade d'une fièvre tierce gagnée pendant +un orage qui m'a surpris à cheval. Hier j'ai eu mon quatrième +accès;--les deux derniers ont été assez violens. Le premier et le +dernier avaient été précédés de vomissemens. C'est une fièvre attachée +au lieu et à la saison. Je me sens affaibli, mais non malade dans les +intervalles, et ne souffre que du mal de tête et de lassitude. + +»Le comte Guiccioli est arrivé à Venise. Il a présenté à son épouse (qui +l'y avait précédée depuis deux mois pour le bénéfice de sa santé et des +ordonnances du docteur Aglietti) un papier écrit, renfermant des +conditions et règles de conduite quant à l'emploi de son tems et pour le +bien de ses moeurs, etc., etc. Il persiste à vouloir l'y faire +consentir, et elle insiste sur son refus.--Comme préliminaire +indispensable de ce traité, il paraît que je suis entièrement +exclus.--Ils sont donc dans de grandes discussions, et je ne sais pas +trop comment cela finira, et d'autant moins qu'ils consultent leurs +amis. + +»Ce soir la comtesse Guiccioli remarqua que je parcourais _Don Juan_, +elle y jeta les yeux, et tombant par hasard sur la cent trente-septième +stance du premier chant, elle me demanda ce que cela voulait dire--Rien, +dis-je, voilà votre mari; comme je prononçais ces mots en italien et +avec quelque emphase, elle se leva tout effrayée en s'écriant: Ô mon +Dieu! est-il vrai que ce soit lui. Croyant que je parlais du sien, qui +était ou devait être au théâtre. Vous imaginez à quel point nous rîmes, +quand je lui expliquai sa méprise. Cela vous amusera autant que moi. Il +n'y a pas trois heures que cela s'est passé. + +»Je ne sais pas si ma fièvre me permettra de continuer _Don Juan_ et _la +Prophétie_.--La fièvre tierce, dit-on, dure long-tems. Je l'ai eue à mon +retour de Malte, et j'avais eu la fièvre _malaria_ en Grèce, l'année +d'avant. Celle de Venise n'est pas très-dangereuse, cependant elle m'a +donné le délire une de ces nuits, et en reprenant mes esprits, j'ai +trouvé Fletcher, qui sanglotait d'un côté de mon lit, et la comtesse +Guiccioli[5], qui pleurait de l'autre; vous voyez que je ne manquais pas +de garde-malades. Je n'ai pas encore eu recours aux médecins: en effet, +quoique je les croie utiles dans les maladies chroniques telles que la +goutte, etc., etc., (de même qu'il faut des chirurgiens pour remettre +les os et panser les blessures), cependant les fièvres me semblent +tout-à-fait au-dessus de leur art, et je n'y vois de remède que la diète +et la nature. + +[Note 5: Voici sur ce délire quelques détails curieux, rapportés par +Mme Guiccioli. «Au commencement de l'hiver, le comte Guiccioli vint de +Ravenne pour me chercher. Lorsqu'il arriva, Lord Byron était malade +d'une fièvre qui lui était survenue à la suite d'un violent orage qui +l'avait surpris pendant qu'il se promenait à cheval, et durant lequel il +avait été trempé jusqu'aux os. Il eut le délire toute la nuit, et je ne +cessai de veiller à côté de son lit. Pendant ce délire, il composa +beaucoup de vers, et ordonna à son domestique de les écrire sous sa +dictée. Le rhythme de ces vers était exact, et la poésie elle-même ne +semblait pas être le produit d'un esprit en délire. Il les conserva +quelque tems après son rétablissement, puis finit par les jeter au +feu.»] + +»Je n'aime pas le goût du quinquina, cependant je présume qu'il me +faudra bientôt en prendre. + +»Dites à Rose qu'il y a quelqu'un à Milan (c'est un Autrichien, à ce que +dit M. Hoppner) qui répond à son livre. William Bankes est en +quarantaine à Trieste. Je n'ai pas eu de vos nouvelles depuis long-tems. +Excusez ce chiffon: c'est du grand papier que j'ai raccourci pour +l'occasion actuelle. Quelle folie de mettre Carlile en jugement! +Pourquoi donc lui donner les honneurs du martyre? cela ne servira qu'à +faire connaître les ouvrages en question. + +»Votre, etc. + +»_P. S._ L'affaire Guiccioli est sur le point d'en venir à un éclat +quelconque; et j'ajouterai que, sans chercher à influencer la résolution +de la comtesse, ce que je dois faire moi-même en dépend en grande +partie. Si elle se réconcilie avec son mari, vous me verrez peut-être en +Angleterre plus tôt que vous n'imaginez; dans le cas contraire, je me +retirerai avec elle en France ou en Amérique, je changerai de nom, et +mènerai tranquillement la vie de province.--Tout ceci peut vous sembler +étrange; mais comme j'ai mis la pauvre femme dans l'embarras, et qu'elle +ne m'est inférieure ni par la naissance, ni par le rang, ni par +l'alliance qu'elle a contractée, l'honneur me prescrit de ne pas +l'abandonner.--D'ailleurs c'est une très-jolie femme,--demandez plutôt à +Moore, et elle n'a pas vingt-et-un ans. + +»Si elle se tire de là, et que moi je me tire de ma fièvre tierce, il +n'est pas impossible que vous me voyiez entrer quelque beau jour dans +Albemarle-Street, en allant chez Bolivar.» + + + + +LETTRE CCCXLVII. + +À M. BANKES. + + +Venise, 29 novembre 1819. + +«Une fièvre tierce qui me tourmente depuis quelque tems et +l'indisposition de ma fille m'ont empêché de répondre à votre lettre, +qui n'en a pas été moins bien venue. Je n'ignorais ni vos voyages ni vos +découvertes, et j'espère que votre santé n'aura pas souffert de vos +travaux. Vous pouvez compter que vous trouverez tout le monde en +Angleterre empressé d'en recueillir les fruits; et comme vous avez fait +plus que les autres hommes, j'aime à croire que vous ne vous bornerez +pas à parler d'une manière qui ne rendrait pas justice au tems et aux +talens que vous avez employés dans cette dangereuse entreprise. La +première phrase de ma lettre vous aura expliqué pourquoi je ne puis vous +rejoindre à Trieste. J'étais sur le point de partir pour l'Angleterre, +avant d'apprendre votre arrivée, quand la maladie de ma fille et la +mienne nous ont mis tous deux à la merci d'un _proto-medico_ vénitien. + +»Il y a maintenant sept ans que vous et moi nous ne nous sommes vus, et +vous avez employé ce tems d'une manière plus utile aux autres et plus +honorable pour vous que je ne l'ai fait. + +»Vous trouverez en Angleterre des changemens considérables, tant publics +que particuliers.--Vous verrez quelques-uns de nos anciens camarades de +collége qui sont devenus lords de la trésorerie, de l'amirauté, etc.; +d'autres qui se sont faits réformateurs et orateurs; d'autres encore qui +se sont établis dans le monde, suivant la phrase banale, et d'autres +enfin qui en ont pris congé. De ce nombre sont (je ne veux plus parler +de nos camarades de collége) Shéridan, Curran, lady Melbourne, +Lewis-le-Moine, Frédéric Douglas, etc., etc.;--mais vous retrouverez M. +*** vivant, ainsi que toute sa famille, etc. ........................ + +»Si vous veniez de ce côté et que j'y fusse encore, je n'ai pas besoin +de vous assurer du plaisir que j'aurais à vous voir. Il me tarde +d'apprendre de vous quelque chose de ce que j'espère sous peu voir +publier. Enfin, vous avez eu plus de bonheur qu'aucun voyageur qui ait +tenté la même entreprise (excepté Humboldt), puisque vous voilà revenu +sans accident; et après le sort des Brown, des Mungo-Park, des +Buckhardt, il y a presque autant d'étonnement que de satisfaction à vous +voir de retour. + +»Croyez-moi à jamais votre très-affectueusement dévoué, + +BYRON. + + + + +LETTRE CCCXLVIII. + +À M. MURRAY. + + +Venise, 4 décembre 1819. + +«Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira, mais vous allez tenter une +épreuve désespérée. Eldon décidera contre moi, par cela seul que mon +nom se trouve sur le mémoire. Vous devez vous rappeler aussi que s'il y +a un jugement contre la publication, d'après le chef dont vous parlez, +pour cause de licence et d'impiété, je perds tous mes droits à la +tutelle et à l'éducation de ma fille, enfin toute mon autorité +paternelle et tout rapport avec elle, excepté....................... + +On en décida ainsi dans l'affaire de Shelley, parce qu'il avait fait _la +Reine Mab_, etc., etc.;--cependant vous pouvez consulter les avocats, et +faire comme vous voudrez.--Quant au prix du manuscrit, il serait dur que +vous payassiez quelque chose de nul; je vous le rembourserai donc, ce +que je suis très en état de faire, n'en ayant encore rien dépensé, et +nous serons quittes dans cette affaire. La somme est entre les mains de +mon banquier. + +»Je ne puis pas juger de la loi du chancelier, mais prenez _Tom Jones_ +et lisez sa Mrs Waters et Molly Seagrim; ou le _Hans Carvel_ et le +_Paulo Purganti_ de Prior.--Dans le _Roderick Random_ de Smollett, le +chapitre de lord Strutwell et plusieurs autres;--dans _Peregrine Pickle_ +la scène de la Fille Mendiante; et pour les expressions obscènes, le +_Londres_ de Johnson où se trouvent ces mots..... Enfin prenez Pope, +Prior, Congreve, Dryden, Fielding, Smollett, et que le Conseil y cherche +des passages; que deviendra leur droit d'auteur, si cette décision à la +Wat-Tyler doit servir d'autorité! Je n'ai rien de plus à ajouter.--Il +faut que vous soyez juge vous-même dans votre propre cause. + +Je vous ai écrit il y a quelque tems. J'ai eu une fièvre tierce, et ma +fille Allegra a été malade aussi. De plus, je me suis vu sur le point +d'être forcé de fuir avec une femme mariée; mais avec quelques +difficultés et beaucoup de combats intérieurs, je l'ai réconciliée avec +son mari, et j'ai guéri la fièvre de mon enfant avec du quinquina, et la +mienne avec de l'eau froide. Je compte partir pour l'Angleterre dans +quelques jours en prenant la route du Tyrol; ainsi je désire que vous +adressiez votre première à Calais. Excusez-moi de vous écrire si fort à +la hâte, mais il est tard, ou plutôt matin, comme il vous plaira de le +prendre. Le troisième chant de _Don Juan_ est achevé; il a environ deux +cents stances; et il est très-décent, je crois du moins, mais je n'en +sais rien, et il est inutile d'en discourir avant de savoir si le poème +peut ou non devenir une propriété. + +»Ma résolution actuelle de quitter l'Italie était imprévue, mais j'en ai +expliqué les raisons dans des lettres à ma soeur et à Douglas Kinnaird +il y a une semaine ou deux: mes mouvemens dépendront des neiges du Tyrol +et de la santé de mon enfant, qui est maintenant entièrement +rétablie.--Mais j'espère m'en tirer heureusement. + +»Votre très-sincèrement, etc. + +»_P. S._ Bien des remercîmens de vos lettres. Celle-ci n'est pas +destinée à leur servir de réponse, mais seulement à vous en accuser +réception.» + +On voit par la lettre précédente que la situation dans laquelle j'avais +laissé Lord Byron n'avait pas tardé à en venir à une crise après mon +départ. Le comte Guiccioli, à son arrivée à Venise, insista, comme nous +l'avons vu, pour que sa femme retournât avec lui; et après quelques +négociations conjugales dont Lord Byron ne paraît pas s'être mêlé, la +jeune comtesse consentit avec répugnance à accompagner son mari à +Ravenne, après avoir accédé à la condition que toute communication +cesserait à l'avenir entre elle et son amant. + +«Quelques jours après, dit M. Hoppner dans quelques renseignemens qu'il +a bien voulu me donner sur notre noble ami, Lord Byron revint à Venise, +très-abattu du départ de Mme Guiccioli et de mauvaise humeur contre tout +ce qui l'entourait. Nous reprîmes nos promenades au Lido, et je fis de +mon mieux pour ranimer son courage, lui faire oublier sa maîtresse +absente, et l'entretenir dans son projet d'aller en Angleterre. Il +n'allait dans aucune société; et ne se sentant plus de goût pour ses +occupations ordinaires, son tems, lorsqu'il n'écrivait pas, lui +paraissait fort long et fort pesant. + +»La promesse que les amans avaient faite de ne plus entretenir de +correspondance, fut, comme on aurait dû le présumer, bientôt violée; et +les lettres que Lord Byron adressa à son amie à cette époque, +quoiqu'écrites dans une langue qui n'était pas la sienne, s'élevaient +quelquefois jusqu'à l'éloquence par la force seule du sentiment qui le +dominait, sentiment qui ne pouvait pas être uniquement allumé par +l'imagination, puisque, après une longue jouissance de la réalité, cette +flamme brûlait encore. Je prendrai sur moi, en vertu du pouvoir +discrétionnaire dont je fus investi, de donner au lecteur un ou deux +courts extraits de la lettre du 25 novembre, non-seulement comme objet +de curiosité, mais à cause de la preuve évidente qu'on y trouve des +combats que se livraient en lui la passion et le sentiment du bien. + +«Tu es, dit-il, et seras toujours ma première pensée; mais dans ce +moment je suis dans un état affreux et ne sais à quoi me décider.--D'un +côté je crains de te compromettre à jamais par mon retour à Ravenne et +ses résultats; et de l'autre je tremble de te perdre, toi et moi-même et +tout ce que j'ai jamais connu ou goûté de bonheur, si je ne dois plus te +revoir. Je te prie, je te supplie de te calmer et de croire que je ne +puis cesser de t'aimer qu'avec la vie.»--Il dit dans un autre endroit: +«Je pars pour te sauver, et je laisse un pays qui m'est devenu +insupportable sans toi. Tes lettres à la F... et même à moi font injure +à mes motifs, mais avec le tems tu reconnaîtras ton injustice.--Tu +parles de douleur, je la sens, mais les paroles me manquent pour +l'exprimer. Ce n'est pas assez qu'il me faille te quitter pour des +motifs qui t'avaient persuadée il n'y a pas long-tems; ce n'est pas +assez d'abandonner l'Italie le coeur déchiré, après avoir passé tous mes +jours, depuis ton départ, dans la solitude, le corps et l'ame malades; +mais je dois encore supporter tes reproches sans y répondre et sans les +mériter. Adieu, dans ce mot est compris la mort de mon bonheur.» + +Tous ses préparatifs de départ pour l'Angleterre étaient faits; il avait +même déjà fixé le jour, lorsqu'il reçut de Ravenne les nouvelles les +plus alarmantes sur la santé de la comtesse; le chagrin de cette +séparation avait fait de tels ravages en elle, que ses parens eux-mêmes, +effrayés des résultats, avaient cessé de s'opposer à ses voeux, et +maintenant, avec le consentement du comte Guiccioli lui-même, ils +écrivaient à son amant pour le prier de se rendre promptement à Ravenne. +Comment devait-il se conduire dans cette position difficile? Déjà il +avait annoncé son arrivée à plusieurs de ses amis en Angleterre, et il +sentait que la prudence et cette fermeté de résolution dont un homme +doit donner l'exemple lui prescrivaient également le départ. Tandis +qu'il flottait entre le devoir et la passion, le jour qu'il avait fixé +pour quitter l'Italie arriva. Une amie de Mme Guiccioli qui le vit dans +cette circonstance, trace d'après nature, le tableau suivant des +irrésolutions de Lord Byron: «Il était tout habillé pour le voyage, +ayant son bonnet et son manteau, et même sa petite canne à la main. On +n'attendait plus que de le voir descendre, son bagage étant déjà déposé +dans sa gondole. En ce moment Lord Byron, qui cherchait un prétexte, +déclare que si une heure sonnait avant que tout fût prêt (ses armes +étaient la seule chose qui ne le fût pas encore entièrement), il ne +partirait pas ce jour-là. L'heure sonne et il reste!» + +La même dame ajoute: «Il est évident que le courage de partir lui +manqua. Les nouvelles qu'il reçut de Ravenne le lendemain décidèrent son +sort; et lui-même, dans une lettre à la comtesse, lui annonce la +victoire qu'elle a remportée. + +«F*** t'aura déjà dit, avec sa _sublimité ordinaire_, que l'amour a +triomphé. Je n'ai pu recueillir assez de courage pour quitter le pays +que tu habites sans du moins te voir encore une fois. Il dépendra +peut-être de toi-même que nous ne nous séparions plus. Quant au reste, +nous en parlerons en nous revoyant. Tu dois à présent savoir ce qui est +le plus nécessaire à ton bonheur, de ma présence ou de mon éloignement. +Pour moi, je suis citoyen du monde, et tous les pays me sont +indifférens. + +»Tu as toujours été, depuis que je t'ai connue, le seul objet de mes +pensées. J'avais cru que le meilleur parti que je pusse prendre pour ton +repos et celui de ta famille était de partir et de m'éloigner de toi, +puisqu'en restant ton voisin, il m'était impossible de ne pas te voir; +cependant tu as décidé que je dois revenir à Ravenne, j'y reviendrai +donc, et je ferai, je serai tout ce que tu peux souhaiter. Je ne puis +davantage.» + +En quittant Venise, il prit congé de M. Hoppner par une lettre courte, +mais pleine de cordialité. Avant de la rapporter, je crois ne pouvoir +lui donner de meilleure préface qu'en transcrivant les paroles dont cet +excellent ami du noble lord en accompagna la communication. «Je n'ai pas +besoin de dire avec quel sentiment pénible je vis le départ d'un homme +qui, dès les premiers jours de notre connaissance, m'avait témoigné une +bienveillance invariable, qui plaçait en moi une confiance que mes plus +grands efforts ne pouvaient parvenir à mériter, et qui, m'admettant à +une intimité à laquelle je n'avais aucun droit, écoutait avec patience +et avec la plus grande bonté les observations que je me permettais de +lui faire sur sa conduite. + + + + +LETTRE CCCXLIX. + + +MON CHER HOPPNER, + +«Les adieux ont toujours, quoiqu'on fasse, quelque chose d'amer, c'est +pourquoi je ne me hasarderai pas à vous en faire de nouveaux. Présentez, +je vous prie, mes respects à Mrs. Hoppner, et assurez-la de ma constante +vénération pour la bonté remarquable de son coeur: elle ne reste pas +sans récompense, même dans ce monde; car ceux qui sont peu disposés à +croire aux vertus humaines, en découvriraient assez en elle pour prendre +meilleure opinion de leurs semblables, et ce qui est plus difficile +encore, d'eux-mêmes, comme appartenant à la même espèce, quelque +inférieurs qu'ils soient à un si noble modèle. Excusez-moi aussi le +mieux que vous pourrez pour avoir mis de côté la cérémonie des adieux. +Si nous nous revoyons, je tâcherai d'obtenir mon pardon; sinon, +rappelez-vous tous les bons souhaits que je forme pour vous, et oubliez, +s'il se peut, toute la peine que je vous ai donnée. + +»Votre, etc.» + + + + +LETTRE CCCL. + +À M. MURRAY. + + +Venise, 10 décembre 1819. + +«Depuis ma dernière lettre, j'ai changé de résolution, et je n'irai pas +en Angleterre. Plus je réfléchis sur cette idée, plus j'éprouve +d'éloignement pour ce pays et pour la perspective d'y retourner. Vous +pouvez donc m'adresser vos lettres ici comme de coutume, quoique j'aie +l'intention de me rendre dans une autre ville. J'ai fini le troisième +chant de _Don Juan_; mais ce que j'ai lu et entendu m'a tout-à-fait +découragé au sujet de la publication, du moins pour le moment. Vous +pouvez essayer de faire plaider l'affaire; mais vous la perdrez. Il n'y +a qu'une voix, c'est à qui criera au scandale. Je ne ferai aucune +difficulté à vous rendre le prix du manuscrit, et j'ai écrit à M. +Kinnaird à ce sujet par ce même courrier: parlez-lui-en. + +»J'ai remis à Moore, et pour Moore seul, qui a aussi mon Journal, mes +Mémoires écrits à dater de 1816, et je lui ai permis de les montrer à +qui bon lui semble, mais non pas de les publier pour rien au monde. Vous +pouvez les lire et les laisser lire à W***, si cela lui plaît, non que +je me soucie de son opinion publique, mais de son opinion particulière; +car j'aime l'homme et m'embarrasse fort peu de son _Magazine_. Je +désirerais aussi que lady B*** elle-même pût les lire, afin qu'elle eût +la faculté de marquer ou de relever les méprises ou les choses mal +représentées; car, comme ces Mémoires paraîtront probablement après ma +mort, il serait bien juste qu'elle les vît, c'est-à-dire si elle le +désire. + +»Peut-être ferai-je un voyage chez vous au printems; mais j'ai été +malade, et je suis indolent et irrésolu, parce que peu d'objets +m'intéressent. On m'a d'abord maltraité à cause de mon humeur sombre, et +maintenant on est furieux parce que je suis ou cherche à être plaisant. +J'ai un tel rhume et un si violent mal de tête, que je vois à peine ce +que je griffonne: les hivers ici sont perçans comme des aiguilles. Je +vous ai écrit assez longuement sur mes affaires italiennes; aujourd'hui +je ne vous dirai autre chose, sinon que vous en apprendrez sous peu +davantage. + +»Votre _Blackwood_ m'accuse de traiter les femmes durement: cela se +peut; mais j'ai été leur martyr; ma vie entière a été sacrifiée à elles +et par elles. Je compte quitter Venise sous peu de jours: mais vous +adresserez vos lettres ici comme à l'ordinaire. Quand je m'établirai +autre part, je vous le ferai savoir.» + +Peu de tems après cette lettre à M. Murray, il partit pour Ravenne, d'où +fut datée sa correspondance pendant les dix-huit mois suivans. À son +arrivée, il alla demeurer dans un hôtel, où il resta quelques jours; +mais le comte Guiccioli ayant consenti à lui louer une enfilade +d'appartemens dans le palais Guiccioli même, il se trouva encore une +fois logé sous le même toit que sa maîtresse. + + + + +LETTRE CCCLI. + +À M. HOPPNER. + + +Ravenne, 31 décembre 1821. + +«Il y a une semaine que je suis ici, et le soir même de mon arrivée, +j'ai été obligé de me mettre sous les armes, pour aller chez le marquis +Cavalli, où il y avait deux ou trois cents personnes de la meilleure +compagnie que j'aie vue en Italie. Plus de beauté, plus de jeunesse et +plus de diamans qu'il n'en a paru depuis cinquante ans dans cette Sodome +de la mer[6]. Je n'ai jamais vu une telle différence entre deux endroits +sous la même latitude (ou, si vous voulez, platitude). La musique, la +danse et le jeu, tout était dans la même salle. Le but de la G*** +paraissait être de faire parade autant que possible de son amant +étranger, et, ma foi! si elle semblait se glorifier de ce scandale, ce +n'était pas à moi d'en être honteux. Personne n'avait l'air surpris; +toutes les femmes, au contraire, paraissaient comme enchantées d'un si +excellent exemple. Le vice-légat et tous les autres vices étaient de la +plus grande politesse; et moi, qui m'étais tenu d'abord sur la réserve, +je fus bien obligé de prendre enfin ma dame sous le bras et de jouer le +rôle de sigisbé aussi bien qu'il me fut possible avec si peu de tems +pour m'y préparer, sans parler de l'embarras d'un chapeau à cornes et +d'une épée, que je trouvai beaucoup plus formidables qu'ils ne le +paraîtront jamais à l'ennemi. + +[Note 6: Géhenne des eaux; ô toi, Sodome de la mer! MARINO FALIERO] + +»Je vous écris en grande hâte, mettez-en autant à me répondre. Je +n'entends pas grand'chose à tout cela; mais on dirait que la Guiccioli +aurait passé dans le public pour avoir été _plantée là_, et qu'elle +était décidée à montrer que ce n'était pas; car être _plantée là_ est +ici la plus grande des calamités morales. Au surplus, ce n'est qu'une +conjecture; je ne sais rien de ce qui en est, excepté que tout le monde +lui fait beaucoup d'accueil et se montre fort poli avec moi. Le père et +tous les parens ont l'air agréable et satisfait. + +»Votre à jamais. + +»_P. S._ Mes très-humbles respects à Mrs. H***. + +»Je vous ferais bien les complimens de la saison; mais la saison +elle-même, avec ses pluies et ses neiges, est si peu complimenteuse, que +j'attendrai les rayons du soleil.» + + + + +LETTRE CCCLIII[7]. + +A M. HOPPNER. + + +Ravenne, 20 janvier 1820. + +«Je n'ai encore rien décidé au sujet de mon séjour à Ravenne; j'y puis +rester un jour, une semaine, un an, toute ma vie, tout cela dépend de ce +que je ne puis deviner ni prévoir. Je suis venu parce que j'ai été +demandé, et je partirai dès que je m'apercevrai que mon départ est +convenable. Mon attachement n'a ni l'aveuglement d'un amour naissant, ni +la clairvoyance microscopique qui termine ces sortes de liaisons; mais +le tems et l'événement décideront du parti que je prendrai. Je ne puis +encore en rien dire, parce que je n'en sais guère plus que ce que je +vous en ai dit. + +[Note 7: La lettre 352e, adressée à Moore, a été supprimée.] + +»Je vous ai écrit par le dernier courrier au sujet de mes meubles; car +il n'y a pas moyen de trouver ici un logement avec une table et une +chaise; et comme j'ai déjà à Bologne des objets de ce genre, que je +m'étais procurés l'été dernier pour ma fille, j'ai donné ordre qu'on les +transportât ici, et je désire qu'il en soit de même de ceux de Venise, +afin que je puisse sortir de l'_albergo imperiale_, qui est impériale +dans toute l'étendue du mot. Que Buffini soit payé de son poison. J'ai +oublié de vous remercier, ainsi que Mme Hoppner, pour tout un trésor de +joujoux envoyés à Allegra avant notre départ; c'est bien bon à vous, et +nous vous en sommes bien reconnaissans. + +»Votre triage de la société du gouverneur est fort amusant. Si vous ne +comprenez pas les exceptions consulaires, je les comprends, moi; et il +est juste qu'un homme d'honneur et une femme vertueuse en jugent ainsi, +surtout dans un pays où il n'y a pas dix personnes de bien. Quant à la +noblesse, il n'y a pas en Angleterre de réellement nobles que les pairs; +les fils de pairs même n'ont pas de titre; quoiqu'on leur en accorde un +par courtoisie. Il n'y a pas de chevaliers de la jarretière, à moins +qu'ils n'appartiennent à la pairie, de sorte que Castlereagh lui-même +aurait de la peine à subir l'examen d'un généalogiste étranger avant la +mort de son père. + +»La neige a ici un pied d'épaisseur. Il y a un théâtre et un Opéra. On +nous donne _le Barbier de Séville_. Les bals commencent. Veuillez payer +mon portier, quoique ce soit pour ne rien faire. Expédiez-moi mes +meubles, et faites-moi savoir par vous-même ou par Cartelli comment vont +mes procès; mais ne payez Cartelli qu'en proportion du succès. +Peut-être, si vous allez en Angleterre, nous y reverrons-nous ce +printems. Je vois que H*** s'est mis dans un embarras qui ne me plaît +guère; il n'aurait pas dû s'avancer autant avec ces gens-là sans +calculer les conséquences. Je me croyais autrefois le plus imprudent de +tous mes amis et de toutes mes connaissances; mais maintenant je +commence presque à en douter. + + + + +LETTRE CCCLIV. + +A M. HOPPNER. + + +Ravenne, 31 janvier 1820. + +«Vous vous serez donné beaucoup de peine pour le déménagement de mes +meubles, mais Bologne est le lieu le plus près où l'on puisse s'en +procurer, et j'ai été obligé d'en avoir pour les appartemens que je +destinais à recevoir ici ma fille durant l'été. Les frais de transport +seront au moins aussi grands; ainsi vous voyez que c'était par nécessité +et non par choix. Ici on fait tout venir de Bologne, excepté quelques +petits articles de Forli ou de Faënza. + +»Si Scott est de retour, rappelez-moi, je vous prie, à son souvenir, et +dites-lui que la paresse seule est cause que je ne lui ai pas +répondu:--c'est une terrible entreprise que d'écrire une lettre. Le +carnaval est ici moins bruyant, mais nous avons des bals et un théâtre. +J'y ai mené Bankes, et il a, je crois, emporté une impression beaucoup +plus favorable de la société de Ravenne que de celle de +Venise:--rappelez-vous que je ne parle que de la société _indigène_. + +»Je suis très-sérieusement en train d'apprendre à doubler un schall, et +je réussirais jusqu'à me faire admirer, si je ne le doublais pas +toujours dans le mauvais sens, et quelquefois je confonds et emporte +deux, en sorte que je déconcerte tous les _serventi_[8], laissant +d'ailleurs au froid leurs _servite_[9], jusqu'à ce que chacun rentre +dans sa propriété. Mais c'est un pays terriblement moral, car vous ne +devez pas regarder d'autre femme que celle de votre voisin.--Si vous +allez à une porte plus loin, vous êtes décrié, et soupçonné de perfidie. +Ainsi, une _relazione_[10] ou _amicizia_[11] semble être une affaire +régulière de cinq à quinze ans, qui, s'il survient un veuvage, finit par +un _sposalizio_[12]; et en même tems elle est soumise à tant de règles +spéciales, qu'elle n'en vaut guère mieux. Un homme devient par le fait +un objet de propriété féminine.--Ces dames ne laissent leurs _serventi_ +se marier que lorsqu'il y a vacance pour elles-mêmes. J'en connais deux +exemples dans une seule famille. + +[Note 8: Le lecteur a déjà dû remarquer, et à son défaut nous +remarquerons une fois pour toutes, que nous laissons dans notre +traduction les expressions italiennes dont Lord Byron aimait à se +servir.] + +[Note 9: Femme qui a un _cavaliere servente_.] + +[Note 10: Liaison.] + +[Note 11: Amitié.] + +[Note 12: Mariage. +(_Notes du Trad._)] + +»Hier soir il y eut une loterie ****[13] après l'opéra; c'est une +burlesque cérémonie. Bankes et moi nous prîmes des billets, et +plaisantâmes ensemble fort gaîment. Il est allé à Florence. Mrs J*** +doit vous avoir envoyé mon _postscriptum_; il n'y a pas eu d'occasion de +vous attaquer en personne. Je n'interviens jamais dans les querelles +particulières,--elle peut vous égratigner elle-même la figure. + +[Note 13: Il y a dans le texte anglais un mot illisible, parce qu'il +se trouvait sous le cachet. (_Note de Moore_.)] + +»Le tems ici a été épouvantable,--plusieurs pieds de neige--un +_fiume_[14] a brisé un pont, et inondé Dieu sait combien de _campi_[15]; +puis la pluie est venue,--et le dégel dure encore,--en sorte que mes +chevaux de selle ont une sinécure jusqu'à ce que les chemins deviennent +plus praticables. Pourquoi Léga a-t-il donné le bouc? Le sot.--Il faut +que j'en reprenne possession. + +[Note 14: Fleuve.] + +[Note 15: Champs. (_Notes du Trad._)] + +»Voulez-vous payer Missiaglia et le Buffo Buffini de la Gran-Bretagna? +J'ai reçu des nouvelles de Moore, qui est à Paris; je lui avais +auparavant écrit à Londres, mais apparemment il n'a pas encore reçu ma +lettre. Croyez-moi, etc.» + + + + +LETTRE CCCLV. + +A M. MURRAY. + + +Ravenne, 7 février 1820. + +»Je n'ai point reçu de lettre de vous depuis deux mois; mais depuis que +je suis arrivé ici, en décembre 1819, je vous ai envoyé une lettre pour +Moore, qui est Dieu sait _où_,--à Paris ou à Londres, à ce que je +présume. J'ai copié et coupé _en deux_ le troisième chant de _Don Juan_, +parce qu'il était trop long; et je vous dis cela d'avance, parce qu'en +cas de règlement entre vous et moi, ces deux chants ne compteront que +pour _un_, comme dans leur forme originelle; et, en effet, les deux +ensemble ne sont pas plus longs qu'un des premiers: ainsi souvenez-vous +que je n'ai pas fait cette division pour _vous_ imposer une rétribution +_double_, mais seulement pour supprimer un motif d'ennui dans l'aspect +même de l'ouvrage. Je vous aurais joué un joli tour si je vous avais +envoyé, par exemple, des chants de cinquante stances chaque. + +»Je traduis le premier chant du _Morgante Maggiore_ de Pulci, et j'en ai +déjà fait la moitié; mais ces jours de carnaval brouillent et +interrompent tout. Je n'ai pas encore envoyé les chants de _Don Juan_, +et j'hésite à les publier; car ils n'ont pas la verve des premiers. La +criaillerie ne m'a pas effrayé, mais elle m'a _blessé_, et je n'ai plus +écrit dès-lors _con amore_. C'est très-décent, toutefois, et aussi +triste que _la dernière nouvelle comédie_. + +»Je crois que mes traductions de Pulci vous ébahiront; il faut les +comparer à l'original, stance par stance, et vers par vers; et vous +verrez ce qui était permis à un ecclésiastique dans un pays catholique, +et dans un siècle dévot, sur le compte de la religion;--puis parlez-en à +ces bouffons qui m'accusent d'attaquer la liturgie. + +»J'écris dans la plus grande hâte, c'est l'heure du Corso, et je dois +aller folâtrer avec les autres. + +Ma fille Allegra vient d'arriver avec la comtesse G***, dans la voiture +du comte G***; plus six personnes pour se joindre à la cavalcade, et je +dois les suivre avec tout le reste des habitans de Ravenne. Notre vieux +cardinal est mort, et le nouveau n'est pas encore nommé; mais la +mascarade continue de même, le vice-légat étant un bon gouverneur. Nous +avons eu des gelées et des neiges hideuses, mais tout s'est radouci. + +»Votre, etc.» + + + + +LETTRE CCCLVI. + +À M. BANKES. + + +Ravenne, 19 février 1820. + +«J'ai ici une chambre pour vous dans ma maison comme à Venise, si vous +jugez à propos d'en faire usage; mais ne vous attendez pas à trouver la +même enfilade de salles tapissées. Ni les dangers, ni les chaleurs +tropicales ne vous ont jamais empêché de pénétrer partout où vous aviez +résolu d'aller; et pourquoi la neige le ferait-elle aujourd'hui?--La +neige italienne!--fi donc!--Ainsi, je vous en prie, venez. Le coeur de +Tita soupire après vous, et peut-être après vos grands écus d'argent; et +votre camarade de jeux, le singe, est seul et inconsolable. + +»J'ai oublié si vous admirez ou tolérez les cheveux rouges, en sorte que +j'ai peur de vous montrer ce qui m'approche et m'environne dans cette +ville. Venez néanmoins,--vous pourrez faire à Dante une visite du +matin, et je réponds que Théodore et Honoria seront heureux de vous voir +dans la forêt voisine. Nous aussi, Goths de Ravenne, nous espérons que +vous ne mépriserez pas notre _archi-Goth_ Théodoric. Je devrai laisser +ces illustres personnages vous faire les honneurs de la première moitié +du jour, vu que je n'en ai point du tout ma part,--l'alouette qui me +tire de mon sommeil étant oiseau d'après-midi. Mais je revendique vos +soirées, et tout ce que vous pourrez me donner de vos nuits.--Eh bien! +vous me trouverez mangeant de la viande, comme vous-même ou tout autre +cannibale, excepté le vendredi. De plus, j'ai dans mon pupitre de +nouveaux chants (et je les donne au diable) de ce que le lecteur +bénévole, M. S***, appelle contes de carrefour, et j'ai une légère +intention de vous les confier pour les faire passer en Angleterre; +seulement je dois d'abord couper les deux chants susdits en trois, parce +que je suis devenu vil et mercenaire, et que c'est un mauvais précédent +à laisser à mon Mécène Murray, que de lui faire retirer de son argent un +trop gros bénéfice. Je suis aussi occupé par _Pulci_,--je le +traduis;--je traduis servilement, stance par stance, et vers par +vers,--deux octaves par nuit,--même tâche qu'à Venise. + +»Voudrez-vous passer chez votre banquier, à Bologne, et lui demander +quelques lettres qu'il a pour moi, et les brûler?--Ou bien je le +ferai,--ainsi ne les brûlez pas, mais apportez-les, et croyez-moi +toujours, + +»votre très-affectionné, etc. + +»_P. S._ Je désire particulièrement entendre de votre bouche quelque +chose sur Chypre;--ainsi, je vous en prie, rappelez-vous tout ce que +vous pourrez là-dessus.--Bonsoir.» + + + + +LETTRE CCCLVII. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 21 février 1820. + +«Les _bull-dogs_ me seront très-agréables. Je n'ai que ceux de ce pays, +lesquels, quoique bons, n'ont pas autant de ténacité dans la mâchoire et +de stoïcisme dans la souffrance, que mes compatriotes d'espèce canine: +envoyez-moi-les donc, je vous prie, par la voie la plus prompte;--par +mer sera peut-être le mieux. M. Kinnaird vous remboursera, et fera +déduction du montant de vos avances sur votre compte ou celui du +capitaine Tyler. + +»Je vois que le bon vieux roi est allé à son dernier gîte. On ne peut +s'empêcher d'être chagrin, quoique la perte de la vue, la vieillesse et +la démence, soient supposées être autant de rabais sur la félicité +humaine; mais je ne suis point du tout sûr que la dernière infirmité au +moins n'ait pas pu le rendre plus heureux qu'aucun de ses sujets. + +»Je n'ai pas la moindre pensée d'aller au couronnement. J'aimerais +cependant à en être témoin, et j'ai droit d'y jouer un rôle de +marionnette; mais mon différend avec lady Byron, en tirant une ligne +équinoxiale entre moi et les miens sous tout autre rapport, m'empêchera +aussi, en cette occasion, d'être dans la même procession............... +....................................................................... + +»J'ai fini une traduction du premier chant de _Morgante Maggiore_ de +Pulci; je la transcrirai et vous l'enverrai. C'est le père non-seulement +de Whistlecraft, mais de toute la poésie badine d'Italie. Vous devez +l'imprimer en regard du texte italien, parce que je désire que le +lecteur juge de ma fidélité: c'est traduit stance pour stance, et vers +pour vers, sinon mot pour mot. Vous me demandez un volume de moeurs, +etc., sur l'Italie. Peut-être suis-je en état d'avoir là-dessus plus de +connaissances que beaucoup d'Anglais, parce que j'ai vécu parmi les +nationaux, et dans des localités où des Anglais n'ont jamais encore +résidé (je parle de la Romagne, et particulièrement de cet endroit-ci); +mais il y a plusieurs raisons pour lesquelles je ne veux rien imprimer +sur un tel sujet. J'ai vécu dans l'intérieur des maisons et dans le sein +des familles, tantôt simplement comme _amico di casa_[16], et tantôt +comme _amico di cuore_[17] de la dame, et dans l'un et l'autre cas je ne +me sens pas autorisé à faire un livre sur ces gens-là. Leur morale +n'est pas votre morale, leur vie n'est pas votre vie; vous ne les +comprendriez pas; ce ne sont ni des Anglais, ni des Français, ni des +Allemands, que vous comprendriez tous. Chez eux, l'éducation de couvent, +l'office des _cavaliers servans_, les habitudes de pensée et de vie sont +entièrement différentes de nos moeurs; et plus vous vivez dans +l'intimité, plus la différence est frappante, de telle sorte que je ne +sais comment vous faire concevoir un peuple qui est à-la-fois modéré et +libertin, sérieux par caractère, et bouffon dans ses amusemens, capable +d'impressions et de passions tout à-la-fois «soudaines» et «durables» +(ce que vous ne trouverez dans aucune autre nation), et qui actuellement +n'a point de société (ou de ce que vous nommeriez ainsi), comme vous +pouvez le voir par ses comédies: il n'a point de comédie réelle, pas +même dans Goldoni, et cela parce qu'il n'y a point de société qui en +puisse être la source. + +[Note 16: Ami de la maison.] + +[Note 17: Ami de coeur. (_Notes du Trad._)] + +»Les _conversazioni_ ne constituent point du tout une véritable société. +On va au théâtre pour parler, et en compagnie pour tenir sa langue en +repos. Les femmes s'asseoient en cercle, et les hommes se rassemblent en +groupes, ou l'on joue au triste _faro_ ou au _lotto reale_, et l'on joue +petit jeu. À l'académie il y a des concerts comme chez nous, avec une +meilleure musique et plus d'étiquette. Ce qu'il y a de mieux, ce sont +les bals et les mascarades du carnaval, quand tout le monde devient fou +pour six semaines. Après le dîner ou le souper, on improvise des vers +et on se plaisante mutuellement; mais c'est avec une verve de bonne +humeur où vous ne pourriez jamais vous mettre, vous autres gens du Nord. + +»Dans l'intérieur de la maison, c'est bien mieux. Je dois en savoir +quelque chose, ayant assez joliment acquis par expérience une +connaissance générale du beau sexe, depuis la femme du pêcheur jusqu'à +la _Nobil Dama_ que je sers. Ces dames ont un système qui a ses règles, +ses délicatesses et son décorum, qui peut ainsi être réduit à une sorte +de discipline ou de chasse faite aux coeurs, d'où l'on ne doit se +permettre que fort peu d'écarts, à moins qu'on ne désire perdre la +partie. Elles sont extrêmement tenaces, et, jalouses comme des furies, +elles ne permettent pas même à leurs amans de se marier si elles peuvent +les en empêcher, et les gardent toujours, autant que possible, près +d'elles en public comme en particulier. Bref, elles transportent le +mariage dans l'adultère, et chassent du sixième commandement la +particule _non_. La raison en est qu'elles se marient pour leurs parens, +et qu'elles aiment pour elles-mêmes. Elles exigent d'un amant la +fidélité comme une dette d'honneur, tandis qu'elles paient leur mari +comme un homme de commerce, c'est-à-dire pas du tout. Vous entendez +éplucher le caractère des personnes de l'un ou l'autre sexe, non par +rapport à leur conduite envers leurs maris ou leurs femmes, mais envers +leurs maîtresses ou leurs amans. Si j'écrivais un in-quarto, je ne +sache pas que je puisse faire plus qu'amplifier ce que je viens de noter +ici. Il est à remarquer que, malgré tout ceci, les formes extérieures du +plus grand respect sont accordées aux maris, non-seulement par les +femmes, mais par leurs _serventi_,--surtout si le mari ne sert lui-même +aucune dame (ce qui d'ailleurs n'est pas le cas ordinaire);--en sorte +que souvent vous prendriez pour parens le mari et le _servente_,--celui-ci +faisant la figure d'un homme adopté dans la famille. Quelquefois les +dames montent un petit cheval, et s'évadent ou se séparent, ou font une +scène; mais c'est un miracle, en général, et quand elles ne voient rien +de mieux à faire ou qu'elles tombent amoureuses d'un étranger, ou qu'il +y a quelque autre anomalie pareille, et cela est toujours réputé inutile +et extravagant. + +»Vous vous informez de la _Prophétie du Dante_; je n'ai pas fait plus de +six cents vers, mais je prophétiserai à loisir. + +»Je ne sais rien du buste. Aucun camée ou cachet ne peut être ici ou +ailleurs, que je sache, taillé dans le bon style. Hobhouse doit écrire +lui-même à Thorwaldsen. Le buste a été fait et payé il y a trois ans. + +»Dites, je vous prie, à Mrs. Leigh de supplier lady Byron de presser le +transfert des fonds. J'ai écrit à ce sujet à lady Byron par ce +courrier-ci, à l'adresse de M. D. Kinnaird.» + + + + +LETTRE CCCLVIII. + +À M. BANKES. + + +Ravenne, 26 février 1820. + +«Pulci et moi nous vous attendons avec impatience; mais je suppose que +nous devons laisser agir quelque tems l'attraction des galeries +bolonaises. Je ne connais rien en peinture, et m'en soucie presque aussi +peu que je m'y connais; mais pour moi il n'y a rien d'égal à la peinture +vénitienne,--surtout à Giorgione. Je me rappelle très-bien son _Jugement +de Salomon_, dans les Mariscalchi, à Bologne. La vraie mère est belle, +parfaitement belle. Achetez-la, en employant tous les moyens possibles, +et emportez-la avec vous: mettez-la en sûreté; car soyez assuré qu'il se +brasse des troubles pour l'Italie; et comme je n'ai jamais pu me tenir +hors de rang dans ma vie, ce sera mon destin; j'ose dire, que de m'y +enfoncer jusqu'à en avoir par-dessus la tête et les oreilles; mais peu +importe, c'est un motif plus fort pour que vous veniez me voir bientôt. + +»J'ai encore de nouveaux romans de Scott (car sûrement ils sont de +Scott) depuis que nous ne nous sommes vus, et j'y trouve plaisir de plus +en plus. Je crois que je les préfère même à sa poésie, que je lus (soit +dit en passant), pour la première fois de ma vie, dans votre chambre, au +collége de la Trinité. + +»On conserve ici quelques commentaires curieux sur Dante, que vous +devrez voir. + +»Croyez-moi toujours, etc.» + + + + +LETTRE CCCLIX. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 1er mars 1820. + +«Je vous ai envoyé par le dernier courrier la traduction du premier +chant du _Morgante Maggiore_, et je désire que vous vous informiez +auprès de Rose du mot _sbergo_, c'est-à-dire _usbergo_, que j'ai traduit +par _cuirasse_; je soupçonne qu'il veut dire aussi un _casque_. +Maintenant, s'il en est ainsi, lequel des deux sens s'accorde le mieux +avec le texte? J'ai adopté la cuirasse; mais je serai facile à me rendre +aux bonnes raisons. Parmi les nationaux, les uns disent d'une façon, les +autres de l'autre; mais on n'est pas fort sur le toscan dans la Romagne. +Toutefois, j'en parlerai demain à Sgricci (le fameux improvisateur), qui +est natif d'Arezzo. La comtesse Guiccioli, qui passe pour une jeune dame +fort instruite, et le dictionnaire, interprètent le mot par _cuirasse_. +J'ai donc écrit _cuirasse_; mais le _casque_ me trotte néanmoins dans la +tête,--et je le mettrai fort bien dans le vers: le faut-il? voilà le +point principal. J'en parlerai aussi à la Sposa Spina Spinelli, fiancée +florentine du comte Gabriel Rusponi, récemment arrivée de Florence, et +je tirerai de quelqu'un le véritable sens. + +»Je viens de visiter le nouveau cardinal, qui est arrivé avant-hier dans +sa légation. Il paraît être un bon vieillard, pieux et simple, et +tout-à-fait différent de son prédécesseur, qui était un bon vivant dans +le sens mondain du mot. + +»Je vous envoie ci-joint une lettre que j'ai reçue de Dallas il y a +quelque tems. Elle s'expliquera elle-même. Je n'y ai pas répondu. Voilà +ce que c'est que de faire du bien aux gens. En différentes fois (y +compris les droits d'auteur), cet homme a eu environ 1,400 livres +sterling de mon argent, et il écrit ce qu'il appelle une oeuvre posthume +sur mon compte, et une plate lettre où il m'accuse de le maltraiter, +quand je n'ai jamais rien fait de pareil. Il est vrai que j'ai +interrompu avec lui ma correspondance, comme je l'ai fait presque avec +tout le monde; mais je ne puis découvrir comment par-là je me suis mal +comporté envers lui. + +»Je regarde son épître comme une conséquence de ce que je ne lui ai pas +envoyé 100 autres livres sterling, pour lesquelles il m'écrivit il y a +environ deux ans, et que je jugeai à propos de garder, parce qu'à mon +sens il avait eu sa part de ce dont je pouvais disposer en faveur +d'autres personnes. + +»Dans votre dernière, vous me demandez ce dont j'ai besoin pour mon +usage domestique: je crois que c'est comme à l'ordinaire; ce sont des +_bull-dogs_, de la magnésie, du _soda-powder_, de la poudre dentifrice, +des brosses, et toutes choses de même genre qu'on ne peut se procurer +ici. Vous demandez encore que je retourne en Angleterre: hélas! à quel +propos? Vous ne savez pas ce que vous réclamez; je dois probablement +revenir un jour ou l'autre (si je vis), tôt ou tard; mais ce ne sera +point par plaisir, et cela ne pourra finir en bien. Vous vous informez +de ma santé et de mon HUMEUR en grosses lettres. Ma santé ne peut être +très-mauvaise; car je me suis guéri moi-même en trois semaines, par le +moyen de l'eau froide, d'une rude fièvre tierce qui n'avait pas quitté +durant des mois entiers mon plus vigoureux gondolier, malgré tout le +quinquina de l'apothicaire;--chose fort surprenante pour le docteur +Aglietti, qui disait que c'était une preuve de la force des fibres, +surtout dans une saison si épidémique. Je l'ai fait par dégoût pour le +quinquina, que je ne puis supporter, et j'ai réussi, contrairement aux +prophéties de tout le monde, en me bornant à ne prendre rien du tout. +Quant à l'_humeur_ elle est inégale, tantôt haut, tantôt bas, comme chez +les autres personnes, je suppose, et dépend des circonstances. + +»Envoyez-moi, je vous prie, les nouveaux romans de Walter Scott. Quels +en sont les noms et les personnages? Je lis quelques-unes de ses +premiers, au moins une fois par jour, pendant une heure ou à-peu-près. +Les derniers sont faits trop à la hâte: Scott oublie le nom de +Ravenswood, et l'appelle tantôt _Edgar_, et tantôt _Norman_; et Girder, +le tonnelier, est écrit tantôt _Gilbert_, et tantôt _John_. Il n'y en a +pas assez sur Montrose, mais Dalgetty est excellent, ainsi que Lucy +Ashton et sa chienne de mère. Qu'est-ce que c'est qu'_Ivanhoe_? et +qu'appelez-vous son autre roman? Est-ce qu'il y en a _deux_? +Faites-lui-en écrire, je vous prie, au moins deux par an: il n'est +aucune lecture que j'aime autant. + +»L'éditeur du _Télégraphe de Bologne_ m'a envoyé un numéro qui contient +des extraits de l'_Athéisme réfuté_ de M. Mulock (ce nom me rappelle +toujours Muley Moloch de Maroc), où se trouve un long éloge de ma poésie +et une grande compassion pour mon malheur. Je n'ai jamais pu comprendre +quel est le but de ceux qui m'accusent d'irréligion: toutefois ils +peuvent aller leur train. Cet homme-ci paraît être mon grand admirateur, +ainsi je prends en bonne part ce qu'il dit, comme il a évidemment une +intention charitable, à laquelle je ne m'accuse pas moi-même d'être +insensible. + +»Tout à vous.» + + + + +LETTRE CCCLX. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 5 mars 1820. + +«Au cas que, dans votre pays, vous ne trouviez pas aisément sous votre +main le _Morgante Maggiore_, je vous envoie le texte original du premier +chant, pour le mettre en regard de la traduction que je vous envoyai il +y a quelques jours. Il est tiré de l'édition de Naples in-quarto, +1732,--datée _Florence_, néanmoins, par un tour du _métier_, que vous, +un des souverains alliés de la profession, comprendrez parfaitement +sans plus grande _spiegazione_[18]. + +[Note 18: Explication.] + +»Il est étrange que personne ici ne comprenne la signification précise +de _sbergo_ ou _usbergo_[19], vieux mot toscan que j'ai traduit par +_cuirasse_ (mais je ne suis pas sûr qu'il ne veuille pas dire _casque_). +J'ai interrogé au moins vingt personnes, savans et ignorans, hommes et +femmes, y compris poètes et officiers civils et militaires. Le +dictionnaire dit _cuirasse_, mais ne cite aucune autorité; et une dame +de mes amies dit positivement _cuirasse_, ce qui me fait douter du fait +encore plus qu'auparavant. Ginguené dit _bonnet de fer_ avec l'aplomb +superficiel d'un Français, en sorte que je ne le crois point. Choisir +entre le dictionnaire, la femme italienne et le critique français!--On +ne peut pas se fier à leur autorité. Le texte même, qui devrait décider, +admet également l'un ou l'autre sens, comme vous le verrez. Interrogez +Rose, Hobhouse, Merivale et Foscolo, et votez avec la majorité. Frere +est-il bon Toscan? S'il l'est, consultez-le aussi. J'ai tenté, comme +vous voyez, d'être aussi exact que j'ai pu. Ceci est ma troisième ou +quatrième lettre ou paquet depuis vingt jours.» + +[Note 19: _Usbergo_ en italien; _hauberk_, _habergeon_, en anglais; +_haubert_, _haubergeon_, en français, viendraient, suivant une note de +Moore, de l'allemand _hals-berg_, mot-à-mot, montagne du cou. +L'étymologie serait donc pour le sens de _casque_, armure qui surmonte +et défend le cou; mais comme les dérivés anglais et français ont pris, +par une _catachrèse-synecdoque_, le sens de _cuirasse_, il n'est pas +improbable que le dérivé italien ait reçu la même extension. Le doute +n'est donc pas résolu. +(_Notes du Trad._)] + + + + +LETTRE CCCLXI. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 14 mars 1820. + +«Je vous envoie ci-joint la _Prophétie du Dante_[20]: nommez-la +d'ailleurs _Vision_ ou autrement, peu importe. Là où j'ai donné plus +d'une leçon (ce que j'ai fait souvent), vous adopterez celle que +Gifford, Frere, Rose, Hobhouse, et les autres membres de votre sénat +toscan jugeront la meilleure ou la moins mauvaise. La préface expliquera +tout ce qui est explicable. Ce ne sont là que les quatre premiers +chants: s'ils sont bien accueillis, je continuerai. Soignez, je vous +prie, l'impression, et confiez la correction des citations italiennes à +quelque homme instruit dans la langue. + +[Note 20: Il y avait primitivement dans ce poème trois vers d'une +force et d'une sévérité remarquables, qui ne furent pas publiés, parce +que le poète italien contre qui ils étaient dirigés vivait encore. Je +les donnerai ici de mémoire. + + The prostitution of his muse and wife, + Both beautiful, and both by him debased, + Shall salt his bread and give him means of life. + +«La prostitution de sa muse et de sa femme, belles toutes deux, toutes +deux déshonorées par lui, salera son pain et le fera vivre. +(_Note de Moore_.) ] + +»Il y a quatre jours, j'ai versé en voiture découverte, entre la rivière +et une chaussée escarpée.--Nous avons eu nos roues mises en pièces, +quelques légères meurtrissures, un étroit passage pour nous échapper, et +voilà tout; mais il n'y a point eu de mal, quoique le cocher, le jockey, +les chevaux et le carrosse fussent tous entremêlés comme des macaronis. +Cet accident, suivant moi, est dû au cocher, qui a mal mené; mais +celui-ci jure que c'est par une surprise des chevaux. Nous heurtâmes +contre une borne sur le bord d'une chaussée escarpée, et nous +dégringolâmes. Je sors ordinairement de la ville en voiture, et trouve +mes chevaux de selle vers le pont: c'est dans ce trajet que nous avons +échoué; mais je fis ma promenade à cheval, comme à l'ordinaire, après +l'accident. On dit ici que nous sommes redevables à saint Antoine de +Padoue (sans plaisanter, je vous assure),--qui fait treize miracles par +jour,--de ce que nous n'avons pas eu plus de mal. Je ne fais aucune +objection à ce que cela soit son quatorzième miracle dans les +vingt-quatre heures. Ce saint préside, à ce qu'il paraît, aux voitures +versées, et au salut des voyageurs en ce cas; on lui dédie des tableaux, +etc., comme faisaient autrefois les marins à Neptune, d'après _la grande +mode romaine_. + +»Je me hâte de me dire votre tout dévoué.» + + + + +LETTRE CCCLXII. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 20 mars 1820. + +«Je vous ai envoyé par le dernier courrier les quatre premiers chants de +la _Vision du Dante_. Vous trouverez ci-joint, _vers pour vers_, en +_terza rima_[21], mètre dont vos polissons de lecteurs bretons ne +connaissent rien encore, l'épisode de _Françoise de Rimini_. Vous savez +qu'elle naquit ici, se maria et fut tuée par son mari, d'après Cary, +Boyd et autres autorités pareilles. J'ai fait cela, vers pour vers et +rime pour rime, pour essayer la possibilité d'un pareil tour de force +dans la poésie anglaise. Vous ferez bien de le joindre aux poèmes que je +vous ai déjà envoyés par les trois derniers courriers. Je ne vous +permets pas de me jouer le tour que vous fîtes l'an dernier, en mettant +en _postscriptum_, à la suite de _Mazeppa_, la prose que je vous avais +envoyée, et dont je ne voulais pas la publication, sinon dans un ouvrage +périodique, et vous, vous l'adjoignîtes là sans un mot d'explication. Si +ce morceau est publié, publiez-le _en regard de l'original_, et avec la +traduction de Pulci ou l'imitation de Dante. Je suppose que vous avez +maintenant ces deux pièces et le _Don Juan_ depuis long-tems[22].» + +[Note 21: Voyez la note insérée dans notre édition, au bas de la +préface de _la Prophétie du Dante_, tome IV, page 93.] + +[Note 22: Suit cette traduction de l'épisode de _Françoise de +Rimini_, tiré du cinquième chant de _l'Enfer_ du Dante; elle ne peut +offrir d'intérêt qu'en anglais même, comme objet de comparaison entre +les deux poètes et les deux langues. Nous n'avons pas dû, comme nous +l'avons déjà remarqué, traduire une traduction: nous n'avons fait +exception que pour le _Morgante Maggiore_. Voir tome IV. (_Notes du +Trad._) ] + + + + +LETTRE CCCLXIV[23]. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 28 mars 1820. + +Je vous envoie ci-jointe une _Profession de foi_ dont vous voudrez bien +vous donner la peine d'accuser réception par le plus prochain courrier. +M. Hobhouse doit être chargé d'en surveiller l'impression. Vous pouvez +d'ailleurs montrer préalablement la pièce à qui vous voudrez. Je désire +savoir ce que sont devenues mes deux épîtres de saint Paul (traduites de +l'arménien il y a trois ans ou même davantage), et de la lettre à R--ts, +écrite l'automne dernier? Vous n'y avez donné aucune attention. Il y a +deux paquets avec ceci. + +»_P. S._ J'ai quelque idée de publier les _Essais imités d'Horace_, +composés il y a dix ans,--si Hobhouse peut les déterrer parmi les +paperasses laissées chez son père,--sauf quelques retranchemens et +changemens à faire quand je verrai les épreuves.» + +[Note 23: La lettre 363e a été supprimée, parce qu'elle est à peu de +chose près la répétition des lettres précédentes adressées à M. Murray, +sur _Don Juan_, le _Morgante_, _la Prophétie_. (_Note du Trad._) ] + + + + +LETTRE CCCLXV. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 29 mars 1820. + +«Vous recevrez ci-jointe une note sur Pope; j'ai enfin perdu toute +patience à entendre l'atroce et absurde jargon que nos présens *** +débitent par torrens sur le compte de Pope, et je suis déterminé à y +tenir tête, autant qu'il est possible à un seul individu, tant en prose +qu'en vers; et du moins la bonne volonté ne me manquera pas. Il n'y a +pas moyen de supporter cela plus long-tems; et, si l'on continue; on +détruira le peu qui reste de bon style et de goût parmi nous. J'espère +qu'il y a encore quelques hommes de goût pour me seconder; sinon je +combattrai seul, convaincu que c'est dans l'intérêt de la littérature +anglaise. + +Je vous ai envoyé dernièrement tant de paquets, vers et prose, que vous +serez fatigué d'en payer le port, sinon de les lire. J'ai besoin de +répondre à quelques passages de votre dernière lettre, mais je n'ai pas +le tems, car il faut me botter et monter en selle, parce que mon +capitaine Craigengelt (officier de la vieille armée italienne de +Napoléon) attend, ainsi que mon groom et ma bête. + +Vous m'avez prodigué la métaphore et je ne sais quoi encore sur le +compte de Pulci, sur les moeurs, sur l'usage «d'aller sans vêtemens, +comme nos ancêtres saxons.» D'abord, les Saxons «n'allaient pas sans +vêtemens;» et, en second lieu, ils ne sont ni mes ancêtres, ni les +vôtres; car les miens étaient Normands, et les vôtres, je le sais par +votre nom, étaient _Galliques_. Et puis, je diffère d'opinion avec vous +sur le «raffinement» qui a banni les comédies de Congreve. Les comédies +de _Sheridan_ ne sont-elles pas jouées pour les banquettes? Je _sais_, +(en qualité d'_ex-commissaire du théâtre_) que l'_École du Scandale_[24] +était la plus mauvaise pièce du répertoire, en fait de recette. Je sais +aussi que Congreve cessa d'écrire, parce que Mrs. Centlivre fit déserter +ses comédies. Ainsi, ce n'est pas la décence, mais la stupidité qui fait +tout cela, car Sheridan est un écrivain aussi _décent_ qu'il faut être, +et Congreve n'est pas pire que Mrs. Centlivre, dont Wilkes (l'acteur) a +dit:[25] «Non-seulement son théâtre doit être damné; mais elle-même +aussi.» Il faisait allusion à _Un coup hardi pour avoir femme_. Mais +enfin, et pour revenir au sujet, Pulci n'est _point_ un écrivain +_indécent_,--au moins dans son premier chant, comme vous devez à présent +en être assuré par vos propres yeux. + +[Note 24: C'est ainsi que l'on traduit généralement le titre du +chef-d'oeuvre de Shéridan (_School for Scandal_), mais le sens est +_l'École de la Calomnie_.] + +[Note 25: Comédie de Mrs. Centlivre. (_Notes du Trad._)] + +»Vous parlez de _raffinement_:--Êtes-vous tous _plus_ moraux? êtes-vous +_aussi_ moraux? Pas du tout. Je sais, _moi_, ce que c'est que le monde +en Angleterre, pour avoir connu moi-même, par expérience, le +meilleur,--du moins le plus élevé; et je l'ai peint partout comme on le +trouve en tous lieux. + +»Mais revenons. J'aimerais à voir les _épreuves_ de ma réponse, parce +qu'il y aura quelque chose à retrancher ou à changer. Mais, je vous en +prie, faites-la imprimer avec soin. Répondez-moi, quand vous le pourrez +commodément. Tout à vous.» + + + + +LETTRE CCCLXVI. + +A M. HOPPNER. + + +Ravenne, 31 mars 1820. + +..................................................................... + +«Ravenne continue le même train que je vous ai déjà décrit. +_Conversazioni_ durant tout le carême, et beaucoup plus agréables qu'à +Venise. Il y a de petits jeux de hasard, c'est-à-dire le _faro_, où l'on +ne peut mettre plus d'un schelling ou deux,--des tables pour d'autres +jeux de cartes, et autant de caquet et de café qu'il vous plaît; tout le +monde fait et dit ce qu'il lui plaît, et je ne me rappelle aucun +événement désagréable, si ce n'est d'avoir été trois fois faussement +accusé de boutade, et une fois volé de six pièces de six _pence_ par un +noble de la ville, un comte----. Je ne soupçonnai pas l'illustre +délinquant; mais la comtesse V---- et le marquis L---- m'en avertirent +directement, et me dirent que c'était une habitude qu'il avait de +gripper l'argent quand il en voyait devant lui: mais je ne l'_actionnai_ +pas pour le remboursement, je me contentai de lui dire que s'il +recommençait, je préviendrais moi-même la loi. + +»Il doit y avoir un théâtre en avril et une foire, et un opéra,--puis un +autre opéra en juin, outre le beau tems, don de la nature, et les +promenades à cheval dans la forêt de pins. Mes respects les plus plus +profonds à Mrs. Hoppner, et croyez-moi, etc. + +»_P. S._ Pourriez-vous me donner une note de ce qui reste de livres à +Venise? Je n'en ai _pas_ besoin, mais je veux savoir si le peu qui ne +sont pas ici sont là-bas, et n'ont pas été perdus en route. J'espère, et +j'aime à croire que vous avez reçu votre vin en bon état, et qu'il est +buvable. Allégra est, je crois, plus jolie, mais aussi obstinée qu'une +mule et aussi goulue qu'un vautour. Sa santé est bonne, à en juger par +son teint,--son caractère tolérable, sauf la vanité et l'entêtement. +Elle se croit belle, et veut tout faire comme il lui plaît.» + + + + +LETTRE CCCLVII. + +A M. MURRAY. + + +Ravenne, 9 avril 1820. + +«Au nom de tous les diables de l'imprimerie, pourquoi n'avez-vous pas +accusé réception du second, troisième et quatrième paquets; savoir, de +la traduction et du texte de Pulci, des poésies _Dantiques_[26], des +observations, etc.? Vous oubliez que vous me laissez dans l'eau +bouillante, jusqu'à ce que je sache si ces compositions sont arrivées, +ou si je dois avoir l'ennui de les recopier........................... +...................................................................... + +[Note 26: Il y a dans le texte _danticles_, mot forgé par Byron pour +désigner ses imitations et traductions du Dante: nous nous sommes permis +une licence analogue. (_Note du Trad._) ] + +»Avez-vous reçu la crème des traductions, _Françoise de Rimini_, épisode +de l'_Enfer_? Quoi! je vous ai envoyé un magasin de friperie le mois +dernier; et vous n'éprouvez aucune sorte de sentiment! Un pâtissier +aurait eu une double reconnaissance, et m'aurait remercié au moins pour +la quantité. + +»Pour rendre la lettre plus lourde, j'y renferme pour vous la circulaire +du cardinal-légat (notre Campéius) pour sa _conversazione_ de ce soir. +C'est l'anniversaire du _tiare_-ment[27] du pape, et tous les chrétiens +bien élevés, même ceux de la secte luthérienne, doivent y aller et se +montrer civils. Et puis il y aura un cercle, une table de _faro_ (pour +gagner ou perdre des schelings, car on ne permet pas de jouer gros jeu), +et tout le beau sexe, la noblesse et le clergé de Ravenne. Le cardinal +lui-même est un bon petit homme, evêque de Muda, et ici légat,--honnête +croyant dans toutes les doctrines de l'église. Il garde sa gouvernante +depuis quarante ans....... mais il est réputé pour homme pieux et moral. + +[Note 27: _Tiara-tion_: mot forgé par analogie au mot _coronation_, +couronnement; nous avons donc formé un mot selon l'esprit du texte +anglais.] + +»Je ne suis pas tout-à-fait sûr que je ne serai point parmi vous cet +automne; car je trouve que l'affaire ne va pas--entre les mains des +fondés de pouvoir et des légistes--comme elle devrait aller _avec une +célérité raisonnée_. On diffère sur le compte des investitures en +Irlande. + + Entre le diable et la profonde mer, + Entre le légiste et le fondé de pouvoir[28], + +je me trouve fort embarrassé; et il y a une si grande perte de tems +parce que je ne suis pas sur le lieu même, avec les réponses, les +délais, les dupliques, qu'il faudra peut-être que je vienne jeter un +coup-d'oeil là-dessus: car l'un conseille d'agir, l'autre non, en sorte +que je ne sais quel moyen prendre; mais peut-être pourra-t-on terminer +sans moi. + +»Votre, etc. + +»_P. S._ J'ai commencé une tragédie sur le sujet de Marino Faliero, doge +de Venise; mais vous ne la verrez pas de six ans, si vous n'accusez +réception de mes paquets avec plus de vitesse et d'exactitude. Écrivez +toujours, au moins une ligne, par le retour du courrier, quand il vous +arrive autre chose qu'une pure et simple lettre. + +»Adressez directement à Ravenne; cela économise une semaine de tems et +beaucoup de port.» + +[Note 28: Ce sont deux vers dans le texte. (_Notes du Trad._) ] + + + + +LETTRE CCCLVIII. + +A M. MURRAY. + + +Ravenne, 16 avril 1820. + +«Les courriers se succèdent sans m'apporter de vous la nouvelle de la +réception des différens paquets (le premier excepté) que je vous ai +envoyés pendant ces deux mois, et qui tous doivent être arrivés depuis +long-tems; et comme ils étaient annoncés dans d'autres lettres, vous +devriez au moins dire s'ils sont venus ou non. Je n'espère pas que vous +m'écriviez de fréquentes et longues lettres, vu que votre tems est fort +occupé; mais quand vous recevez des morceaux qui ont coûté quelque peine +pour être composés, et un grand embarras pour être copiés, vous devriez +au moins me mettre hors d'inquiétude, en en accusant immédiatement +réception, par le retour du courrier, à l'adresse _directe_ de +_Ravenne_. Sachant ce que sont les _postes_ du continent, je suis +naturellement inquiet d'apprendre qu'ils sont arrivés; surtout comme je +hais le métier de copiste, à un tel point que s'il y avait un être +humain qui pût copier mes manuscrits raturés, il aurait pour sa peine +tout ce qu'ils peuvent jamais rapporter. Tout ce que je désire, ce sont +deux lignes, où vous diriez: «tel jour, j'ai reçu tel paquet.» Il y en a +au moins six que vous n'avez pas accusés: c'est manquer de bonté et de +courtoisie. + +»J'ai d'ailleurs une autre raison pour désirer de vous prompte réponse: +c'est qu'il se brasse en Italie quelque chose qui bientôt détruira toute +sécurité dans les communications, et fera fuir nos Anglais-voyageurs +dans toutes les directions, avec le courage qui leur est ordinaire dans +les tumultes des pays étrangers. Les affaires d'Espagne et de France ont +mis les Italiens en fermentation; et il ne faut pas s'en étonner, ils +ont été trop long-tems foulés. Ce sera un triste spectacle pour votre +élégant voyageur, mais non pour le résident, qui naturellement désire +qu'un peuple se relève. Je resterai, si les nationaux me le permettent, +pour voir ce qu'il en adviendra, et peut-être pour prendre rang avec +eux, comme Dugald Dalgetty et son cheval, en cas d'affaire: car je +regarderai comme le spectacle le plus intéressant du monde, le moment où +je verrai les Italiens renvoyer les barbares de toute nation dans leurs +cavernes. J'ai vécu assez long-tems parmi eux pour les aimer comme +nation plus qu'aucun autre peuple dans le monde; mais ils manquent +d'union, ils manquent de principes, et je doute de leur succès. +Toutefois, ils essaieront probablement, et s'ils le font, ce sera une +bonne cause. Nul Italien ne peut haïr un Autrichien plus que je ne le +fais; si ce ne sont les Anglais, les Autrichiens me semblent être la +plus mauvaise race sous les cieux. Mais je doute, s'il se fait quelque +chose, que tout se passe aussi tranquillement qu'en Espagne. +Certainement les révolutions ne doivent pas se faire à l'eau-rose, là où +les étrangers sont maîtres. + +»Écrivez tandis que vous le pouvez, car il ne tient qu'à un fil qu'il +n'y ait pas un remue-ménage qui retarde bientôt la malle-poste. + +»Votre, etc.» + + + + +LETTRE CCCLXIX. + +A M. HOPPNER. + + +Ravenne, 18 avril 1820. + +«J'ai fait écrire à Siri et à Willhalm pour qu'ils m'envoient avec +Vincenza, dans une barque, les lits de camp et les épées que je confiai +à leurs soins lors de mon départ de Venise. Il y a aussi plusieurs +livres de _bonne poudre de Manton_ dans une boîte en vernis du Japon; +_mais à moins que_ je fusse sûr de les recevoir de V---- sans crainte de +saisie, je ne voudrais pas l'aventurer. Je _puis_ la _faire entrer ici_, +par le moyen d'un employé des douanes, qui m'a offert de la mettre à +terre pour moi; mais j'aimerais à être assuré qu'elle ne courra aucun +risque en sortant de Venise. Je ne voudrais pas la perdre pour son poids +en or:--il n'y en a pas de pareille en Italie. + +»Je vous ai écrit il y a environ une semaine, et j'espère que vous êtes +en bonne santé et bonne humeur. Sir Humphrey Davy[29] est ici, et il +était hier soir chez le cardinal. Comme j'y avais été le dimanche +précédent, et qu'il faisait chaud hier, je n'y suis point allé, ce que +j'eusse fait si j'avais pensé y rencontrer l'homme de la chimie. Il m'a +fait visite ce matin, et j'irai le chercher à l'heure du _corso_. Je +crois qu'aujourd'hui lundi, nous n'avons pas grande _conversazione_, +mais seulement la réunion de famille chez le marquis Cavalli, où je vais +quelquefois comme _parent_, de sorte que si sir Davy ne demeure pas ici +un jour ou deux, nous nous rencontrerons difficilement en public. Le +théâtre doit ouvrir en mai, pour la foire, s'il n'y a pas un +remue-ménage dans toute l'Italie à cette époque.--Les affaires +d'Espagne ont excité une fièvre constitutionnelle, et personne ne sait +comment cela finira:--il est nécessaire qu'il y ait un commencement. + +»Votre, etc. + +»_P. S._ Mes bénédictions à Mrs. Hoppner. Comment va votre petit garçon? +Allegra grandit, et elle a cru en bonne mine et en obstination.» + +[Note 29: Célèbre chimiste anglais. (_Note du Trad._)] + + + + +LETTRE CCCLXX. + +A M. MURRAY. + + +Ravenne, 23 avril 1820. + +«Les épreuves ne contiennent pas les _dernières_ stances du second +chant[30], mais finissent brusquement par la 105e stance. + +[Note 30: Il est question de _Don Juan_. (_Note du Trad._)] + +»Je vous ai dit, il y a long-tems, que les nouveaux chants _n'étaient +pas bons_, et _je vous en ai donné la raison_. Songez que je ne vous +oblige pas à les publier; vous les supprimerez si vous voulez, mais je +ne puis rien changer. J'ai biffé les six stances sur ces deux +imposteurs,---- (ce qui, je suppose, vous causera un grand plaisir), +mais je ne puis faire davantage. Je ne puis ni rien ajouter, ni rien +remplacer; mais je vous donne la liberté de tout mettre au feu, si vous +le voulez, ou de _ne pas_ publier, et je crois que c'est assez. + +»Je vous ai dit que je continuais à écrire sans bonne volonté;--que +j'avais été, non _effrayé_, mais _blessé_ par la criaillerie, et que +d'ailleurs, quand j'écrivais en novembre dernier, j'étais malade de +corps, et dans une très-grande peine d'esprit à propos de quelques +affaires particulières. Mais _vous vouliez_ avoir l'oeuvre: aussi vous +l'envoyai-je; et pour la rendre plus légère, je la _coupai_ en deux +parts,--mais je ne saurais la rapiécer. Je ne puis saveter........... +............................................................... +--Finissons, car il n'y a pas de remède; mais je vous laisse absolument +libre de supprimer le tout à votre gré. + +»Quant au _Morgante Maggiore, je n'en supprimerai pas un vers_. Il peut +être mis en circulation ou non; mais toute la critique du monde +n'atteindra pas un vers, à moins que ce ne soit pour _vice_ de +traduction. Or vous dites, et je dis, et d'autres personnes disent que +la traduction est bonne; ainsi donc il faut qu'elle soit mise sous +presse telle qu'elle est. Pulci doit répondre de sa propre irréligion: +je ne réponds que de la traduction..................................... +....................................................................... + +»Faites, je vous prie, revoir la prochaine fois par M. Hobhouse les +_épreuves_ du texte _italien_: cette fois-ci, tandis que je griffonne +pour vous, elles sont corrigées par une femme qui passe pour la plus +jolie de la Romagne et même des Marches jusqu'à Ancône. + +»Je suis content que vous aimiez ma réponse à vos questions sur la +société italienne. Il est convenable que vous aimiez _quelque chose_, +et le diable vous emporte. + +»Mes amitiés à Scott. J'ai une opinion plus haute du titre de chevalier +depuis qu'il en a été décoré. Soit dit en passant, c'est le premier +poète qui ait été anobli pour son talent dans la Grande-Bretagne: cela +n'était arrivé auparavant que chez l'étranger; mais sur le continent, +les titres sont universels et sans valeur. Pourquoi ne m'envoyez-vous +pas _Ivanhoe_ et le _Monastère_? Je n'ai jamais écrit à sir Walter, car +je sais qu'il a mille choses à faire, et moi rien; mais j'espère le voir +à Abbotsford avant peu, et je ferai couler son vin clairet avec lui, +quoique, devenu abstème en Italie, je n'aie plus qu'une cervelle peu +intéressante pour une réunion écossaise _inter pocula_. J'aime Scott et +Moore, et tous les bons frères; mais je hais et j'abhorre cette cohue +bourbeuse de sangsues que vous avez mise dans votre troupe. + +»Votre, etc. + +»_P. S._ Vous dites qu'_une moitié_ est très-bonne: vous avez _tort_; +car, s'il en était ainsi, ce serait le plus beau poème du monde. _Où_ +donc est la poésie dont la _moitié_ soit bonne? Est-ce l'_Énéide_? +Sont-ce les vers de Milton? de Dryden? De qui donc, hormis Pope et +Goldsmith, dont tout est bon? et encore ces deux derniers sont les +poètes que vos poètes de marais voudraient fronder. Mais si, dans votre +opinion, la moitié des deux nouveaux chants est bonne, que diable +voulez-vous de plus? Non, non--nulle poésie n'est _généralement_ +bonne:--ce n'est jamais que par bonds et par élans,--et vous êtes +heureux de trouver un éclair çà et là. Vous pourriez aussi bien demander +_toutes les étoiles_ en plein minuit que la perfection absolue en vers. + +»Nous sommes ici à la veille d'un _remue-ménage_. La nuit dernière, on a +placardé sur tous les murs de la ville: _Vive la république!_ et _Mort +au pape!_ etc., etc. Ce ne serait rien à Londres, où les murs sont +privilégiés; mais ici, c'est autre chose: on n'est pas accoutumé à de si +terribles placards politiques. La police, est sur le _qui-vive_, et le +cardinal paraît pâle à travers sa pourpre.» + + +24 avril 1820, huit heures du soir. + +«La police a été tout le jour à la recherche des auteurs des placards, +mais elle n'a rien pris encore. On doit avoir passé toute la nuit à +afficher; car les _Vive la république!_--_Mort au pape et aux prêtres!_ +sont innombrables, et collés sur tous les palais: le nôtre en a une +abondante quantité. Il y a aussi: _A bas la noblesse!_ Quant à cela, +elle est déjà assez bas. Vu la violence de la pluie et du vent qui sont +survenus, je ne suis pas sorti pour _battre le pays_; mais je monterai à +cheval demain, et prendrai mon galop parmi les paysans, qui sont +sauvages et résolus, et chevauchent toujours le fusil en main. Je +m'étonne qu'on ne soupçonne pas les donneurs de sérénades; car on joue +ici de la guitare toute la nuit, comme en Espagne, sous les fenêtres de +ses maîtresses. + +»Parlant de politique, comme dit Caleb Quotem, regardez, je vous prie, +la _conclusion_ de mon _Ode sur Waterloo_, écrite en 1815; et, la +rapprochant de la catastrophe du duc de Berry en 1820, dites-moi si je +n'ai pas un assez bon droit au titre de _vates_[31], dans les deux sens +du mot, comme Fitzgerald et Coleridge. + + «Des larmes de sang couleront encore[32].» + +»Je ne prétends pas prévoir à cette distance ce qui arrivera parmi vous +autres Anglais, mais je prophétise un mouvement en Italie: dans ce cas, +je ne sais pas si je n'y mettrai pas la main. Je déteste les +Autrichiens, et crois les Italiens scandaleusement opprimés; et si l'on +donne le signal, pourquoi pas? Je recommanderai «l'érection d'un petit +fort à Drumsnab,» comme Dugald Dalgetty.» + +[Note 31: _Vates_, en latin, signifie à-la-fois poète et prophète.] + +[Note 32: Vers de l'Ode sur Waterloo: + + Crimson tears will follow yet. + (_Notes du Trad._)] + + + + +LETTRE CCCLXXI. + +A M. MURRAY. + + +Ravenne, 8 mai 1820. + +«Comme vous ne m'avez pas r'écrit, intention que votre lettre du 7 +courant indiquait, je dois présumer que la _Prophétie du Dante_ n'a pas +été jugée meilleure que les pièces qui l'avaient précédée, aux yeux de +votre illustre synode. En ce cas, vous éprouvez un peu d'embarras. Pour +y mettre fin, je vous répète que vous ne devez pas vous considérer comme +obligé ou engagé à publier une composition, par cela seul qu'elle est de +_moi_, mais toujours agir conformément à vos vues, à vos opinions ou à +celles de vos amis; et demeurez sûr que vous ne m'offenserez en aucune +façon en refusant _l'article_, pour me servir de la phrase technique. +Quant aux observations en _prose_ sur l'attaque de John Wilson, je +n'entends point les faire publier à présent; et j'envoie des vers à M. +Kinnaird (je les écrivis l'an dernier en traversant le Pô), vers qu'il +_ne faut pas_ qu'il publie. Je mentionne cela, parce qu'il est probable +qu'il vous en donnera une copie. Souvenez-vous-en, je vous prie, attendu +que ce sont de purs vers de société, relatifs à des sentimens et des +passions privés. De plus, je ne puis consentir à aucune mutilation ou +omission dans l'oeuvre de Pulci: le texte original en a toujours été +exempt dans l'Italie même, métropole de la chrétienté, et la traduction +ne le serait pas en Angleterre, quoique vous puissiez regarder comme +étrange qu'on ait permis une telle liberté au _Morgante_ pendant +plusieurs siècles, tandis que l'autre jour on a confisqué la traduction +entière du premier chant de _Childe-Harold_, et persécuté Leoni, le +traducteur.--Lui-même me l'écrit, et je le lui aurais dit s'il m'avait +consulté avant la publication. Ceci montre combien la politique +intéresse plus les hommes dans ces contrées que la religion. Une +demi-douzaine d'invectives contre la tyrannie font confisquer +_Childe-Harold_ en un mois, et vingt-huit chants de plaisanteries contre +les moines, les chevaliers et le gouvernement de l'église, sont laissés +en liberté pendant des siècles: je transcris le récit de Leoni. + +«Non ignorerà forse che la mia versione del 4º canto del _Childe-Harold_ +fu confiscata in ogni parte; ed io stesso ho dovuto soffrir vessazioni +altrettanto ridicole quanto illiberali, ad arte che alcuni versi fossero +esclusi dalla censura. Ma siccome il divieto non fa d'ordinario che +accrescere la curiosità, così quel carme sull'Italia è ricercato più che +mai, e penso di farlo ristampare in Inghilterra senza nulla escludere. +Sciagurata condizione di questa mia patria! se patria si può chiamare +una terra così avvilita dalla fortuna, dagli uomini, da se +medesima[33].» + +[Note 33: «Vous n'ignorez peut-être pas que ma traduction du +quatrième chant de _Childe-Harold_ a été confisquée partout, et moi-même +j'ai dû souffrir des vexations aussi ridicules qu'illibérales, parce que +la censure a trouvé quelques vers à retrancher. Mais comme la défense ne +fait d'ordinaire qu'accroître la curiosité, ce poème est plus que jamais +recherché en Italie, et je songe à le faire réimprimer en Angleterre +sans rien retrancher. Malheureuse condition de ma patrie! si l'on peut +nommer patrie une terre avilie par la fortune, par les hommes et par +elle-même.»] + +»Rose vous traduira cela. A-t-il eu sa lettre? je l'ai envoyée dans une +des vôtres, il y a quelques mois. Je dissuaderai Leoni de publier ce +poème, ou bien il peut lui arriver de voir l'intérieur du château +Saint-Ange. La dernière pensée de sa lettre est le commun et pathétique +sentiment de tous ses compatriotes. + +Sir Humphrey Davy était ici la dernière quinzaine, et j'ai joui de sa +société chez une fort jolie Italienne de haut rang, qui, pour déployer +son érudition en présence du grand chimiste, décrivant sa quatorzième +visite au mont Vésuve, demanda «s'il n'y avait pas un semblable volcan +en _Irlande_.» Le seul volcan irlandais que je connusse était le lac de +Killarney, que je pensai naturellement être désigné par la dame; mais +une seconde pensée me fit deviner qu'elle voulait parler de l'Islande et +de l'Hécla:--et il en était ainsi, quoiqu'elle ait soutenu sa +topographie volcanique pendant quelque tems avec l'aimable opiniâtreté +du beau sexe. Elle se tourna bientôt après vers moi, et m'adressa +diverses questions sur la philosophie de sir Humphrey, et j'expliquai +aussi bien qu'un oracle le talent qu'il avait déployé dans la +construction de la lampe de sûreté contre le gaz inflammable, et dans la +restauration des manuscrits de Pompéïa. «Mais comment l'appelez-vous? +dit-elle.--Un grand chimiste, répondis-je.--Que peut-il faire? +reprit-elle.--Presque tout, lui dis-je.--Oh! alors, _mio caro_, +demandez-lui, je vous prie, qu'il me donne quelque chose pour teindre +mes sourcils en noir. J'ai essayé mille choses, et toutes les couleurs +s'en vont; et d'ailleurs, mes sourcils ne croissent pas: peut-il +inventer quelque chose pour les faire croître?» Tout cela fut dit avec +le plus grand empressement; et ce dont vous serez surpris, c'est que la +jeune Italienne n'est ni ignorante ni sotte, mais vraiment bien élevée +et spirituelle. Mais toutes parlent comme des enfans quand elles +viennent de quitter leurs couvens; et, après tout, elles valent mieux +qu'un bas-bleu anglais. Je n'ai pas parlé à sir Humphrey de ce dernier +morceau de philosophie, ne sachant pas comment il le prendrait. Davy +était fort épris de Ravenne et de l'_italianisme_ PRIMITIF du peuple, +qui est inconnu aux étrangers; mais il ne s'est arrêté qu'un jour. + +»Envoyez-moi des romans de Scott et quelques nouvelles. + +»_P. S._ J'ai commencé et poussé jusqu'au second acte une tragédie sur +la conspiration du doge, c'est-à-dire sur l'histoire de Marino Faliero; +mais mes sentimens actuels sont si peu encourageans sur ce point, que je +commence à croire que j'ai usé mon talent, et je continue sans grande +envie de trouver une veine nouvelle. + +»Je songe quelquefois (si les Italiens ne se soulèvent pas) à retourner +en Angleterre dans l'automne, après le couronnement (où je ne voudrais +point paraître, à cause du schisme de ma famille); mais je ne puis rien +décider encore. Le pays doit être considérablement changé depuis que je +l'ai quitté, il y a déjà plus de quatre ans.» + + + + +LETTRE CCCLXXII. + +A M. MURRAY. + + +Ravenne, 20 mars 1820. + +«Mon cher Murray, mes respects à Thomas Campbell, et indiquez-lui de ma +part, avec bonne-foi et amitié, trois erreurs qu'il doit rectifier dans +ses _Poètes_. Premièrement, il dit que les personnages du _Guide de +Bath_ d'Anstey sont pris de Smollett; c'est impossible:--_le Guide_ fut +publié en 1766 et _Humphrey Clinker_ en 1771;--_dunque_, c'est Smollett +qui est redevable à Anstey. Secondement, il ne sait pas à qui Cowper +fait allusion quand il dit «qu'il y eut un homme qui _bâtit une église à +Dieu, puis blasphéma son nom_.» C'était VOLTAIRE dont veut parler ce +calviniste maniaque et poète manqué. Troisièmement, il cite de travers +et gâte un passage de Shakspeare. + + «Dorer l'or fin, et peindre le lis, etc.[34].» + +[Note 34: To gild refined gold and paint lily. + +»Pour _lis_, il met _rose_, et manque en plus d'un mot toute la +citation.] + +»Or, Tom est un bon garçon, mais il doit être correct: car la première +faute est une _injustice_ (envers Anstey), la seconde un _manque de +savoir_, la troisième une _bévue_. Dites-lui tout cela, et qu'il le +prenne en bonne part; car j'aurais pu recourir à une Revue et le +frotter;--au lieu que j'agis en chrétien. + +»Votre, etc.» + + + + +LETTRE CCCLXXIII. + +A M. MURRAY. + + +Ravenne, 20 mars 1820. + +»D'abord, et avant tout, vous deviez vous hâter de remettre à _Moore_ ma +lettre du 2 janvier, que je vous donnais le pouvoir d'ouvrir, mais que +je désirais être remise en _hâte_. Vous ne devriez réellement pas +oublier ces petites choses, parce que de ces oublis naissent les +désagrémens entre amis. Vous êtes un homme excellent, un grand homme, et +vous vivez parmi les grands hommes, mais songez, je vous prie, à vos +amis et auteurs absens. + +»En premier lieu, j'ai reçu _vos paquets_; puis une lettre de Kinnaird, +sur la plus urgente affaire: une autre de Moore, concernant une +importante communication à lady Byron; une quatrième de la mère +d'Allegra; et cinquièmement, à Ravenne, la comtesse G---- est à la +veille du divorce.--Mais le public italien est de notre côté, +particulièrement les femmes,--et les hommes aussi, parce qu'ils disent +qu'il n'avait que faire de prendre la chose à coeur après un an de +tolérance. Tous les parens de la comtesse (qui sont nombreux, haut +placés et puissans) sont furieux contre lui à cause de sa conduite. Je +suis prévenu de me tenir sur mes gardes, parce qu'il est fort capable +d'employer les _sicarii_.--Ce mot est aussi latin qu'italien, ainsi vous +pouvez le comprendre; mais j'ai des armes, et je ne songe point à ses +gueux, persuadé que je pourrai les poivrer s'ils ne viennent pas à +l'improviste, et que, dans le cas contraire, on peut finir aussi bien de +cette façon qu'autrement; et cela d'ailleurs vous servirait +d'avertissement. + + «On peut échapper à la corde ou au fusil, + Mais celui qui prend femme, femme, femme, etc.» + +»_P. S._ J'ai jeté les yeux sur les épreuves, mais Dieu sait comment. +Songez à ce que j'ai en main, et que le courrier part demain.--Vous +souvenez-vous de l'épitaphe de Voltaire? + + «Ci-git l'enfant gâté, etc. + +»L'original est dans la correspondance de Grimm et Diderot, etc., etc.» + + + + +LETTRE CCCLXXIV. + +A M. MOORE. + + +Ravenne, 24 mars 1820. + +«Je vous ai écrit il y a peu de jours. Il y a aussi pour vous une lettre +de janvier dernier chez Murray; elle vous expliquera pourquoi je suis +ici. Murray aurait dû vous la remettre depuis long-tems. Je vous envoie +ci-joint une lettre d'une de vos compatriotes résidant à Paris, qui a +ému mes entrailles. Vous aurez, si vous pouvez, la bonté de vous +enquérir si cette femme m'a dit vrai, et je l'aiderai autant qu'il me +sera possible,--mais non pas suivant l'inutile mode qu'elle propose. Sa +lettre est évidemment non étudiée, et si naturelle, que l'orthographe +même est aussi dans l'état de nature. C'est une pauvre créature, malade +et isolée, qui songe pour dernière ressource à nous traduire, vous ou +moi, en français! A-t-on jamais eu pareille idée? Cela me semble le +comble du désespoir. Prenez, je vous prie, des informations, et +faites-les moi connaître; et si vous pouvez tirer _ici_ sur moi un +billet de quelques centaines de francs, chez votre banquier, j'y ferai +honneur comme de raison,--c'est-à-dire, si cette femme n'en impose +pas[35]. En ce cas, faites-le moi savoir, afin que je puisse vous faire +rembourser par mon banquier Longhi de Bologne, car je n'ai pas moi-même +de correspondant à Paris; mais dites à cette femme qu'elle ne nous +traduise pas;--si elle le fait, ce sera la plus noire ingratitude. + +[Note 35: Suivant le désir de Byron, j'allai chez la jeune dame, +avec un rouleau de quinze ou vingt napoléons, pour le lui présenter de +la part de sa seigneurie; mais, avec une fierté honorable, ma jeune +compatriote refusa le présent, en disant que Lord Byron s'était mépris +sur l'objet de sa demande, qui avait pour but d'obtenir qu'il lui donnât +quelques pages de ses ouvrages avant leur publication, la mît ainsi à +même de préparer de nouvelles traductions pour les libraires français, +et lui fournît le moyen de gagner sa vie. (_Note de Moore._) ] + +»J'ai reçu une lettre (non pas du même genre, mais en français et dans +un sens de flatterie), de Mme Sophie Gail, de Paris, que je prends pour +l'épouse d'un Gallo-Grec[36] de ce nom. Qui est-elle? et qu'est-elle? et +comment a-t-elle pris intérêt à ma poésie et à l'auteur? Si vous la +connaissez, offrez-lui mes complimens, et dites-lui que, ne faisant que +_lire_ le français, je n'ai pas répondu à sa lettre, mais que je +l'aurais fait en italien, si je n'eusse craint qu'on n'y trouvât quelque +affectation. Je viens de gronder mon singe d'avoir déchiré le cachet de +la lettre de Mme Gail, et d'avoir abîmé un livre où je mets des feuilles +de rose. J'avais aussi une civette ces jours derniers; mais elle s'est +enfuie après avoir égratigné la joue de mon singe, et je suis encore à +sa recherche. C'était le plus farouche animal que j'eusse jamais vu, et +semblable à---- en mine et en manières. + +[Note 36: Plaisanterie de Lord Byron pour désigner l'helléniste +français. (_Note du Trad._) ] + +»J'ai un monde de choses à vous dire; mais comme elles ne sont pas +encore parvenues au dénouement je ne me soucie pas d'en commencer +l'histoire avant qu'elle ne soit achevée. Après votre départ, j'eus la +fièvre; mais je recouvrai la santé sans quinquina. Sir Humphrey Davy +était ici dernièrement, et il a beaucoup goûté Ravenne. Il vous dira +tout ce que vous pourrez désirer savoir sur ce lieu et sur votre humble +serviteur. + +»Vos appréhensions (dont Scott est la cause) ne sont pas fondées. Il n'y +a point de dommages-intérêts dans ce pays, mais il y aura probablement +une séparation, comme la famille de la dame, puissante par ses +relations, est fort déclarée contre _le mari_ à cause de toute sa +conduite;--lui est vieux et obstiné;--elle est jeune, elle est femme, et +déterminée à tout sacrifier à ses affections. Je lui ai donné le +meilleur avis; savoir, de rester avec lui;--je lui ai représenté l'état +d'une femme séparée (car les prêtres ne laissent les amans vivre +ouvertement ensemble qu'avec la sanction du mari), et je lui ai fait les +réflexions morales les plus exquises,--mais sans résultat. Elle dit: «Je +resterai avec lui, s'il vous laisse près de moi. Il est dur que je doive +être la seule femme de la Romagne qui n'ait pas son _amico_; mais, s'il +ne veut pas, je ne vivrai point avec lui, et quant aux conséquences, +l'amour, etc., etc., etc.» Vous savez comme les femmes raisonnent en ces +occasions. Le mari dit qu'il a laissé aller la chose jusqu'à ce qu'il ne +pût plus se taire. Mais il a besoin de la garder et de me renvoyer; car +il ne se soucie pas de rendre la dot et de payer une pension +alimentaire. Les parens de la dame sont pour la séparation; parce qu'ils +le détestent,--à la vérité comme tout le monde. La populace et les +femmes sont, comme d'ordinaire, pour ceux qui sont dans leur tort, +savoir, la dame et son amant. Je devrais me retirer; mais l'honneur, et +un érysipèle qui l'a prise, m'en empêchent,--pour ne point parler de +l'amour, car je l'aime complètement, toutefois pas assez pour lui +conseiller de tout sacrifier à une frénésie. Je vois comment cela +finira; elle sera la seizième Mrs. Shuffleton. + +»Mon papier est fini, et ma lettre doit l'être. + +»Tout à vous pour toujours. + +B. + +»_P. S._ Je regrette que vous n'ayez pas complété les _Italian Fudges_. +Dites-moi, je vous prie, comment êtes-vous encore à Paris? Murray a +quatre ou cinq de mes compositions entre les mains:--le nouveau _Don +Juan_, que son synode d'arrière-boutique n'admire pas;--une traduction +_excellente_ du premier chant de _Morgante Maggiore_ de Pulci;--une +_dito_ fort brève de Dante, moins approuvée;--la _Prophétie de Dante_, +grand et digne poème, etc.;--une furieuse Réponse en prose aux +Observations de Blackwood sur _Don Juan_, avec une rude défense de +Pope,--propre à faire un remue-ménage. Les opinions ci-dessus signalées +sont de Murray et de son stoïque sénat;--vous formerez la vôtre, quand +vous verrez les pièces. + +»Vous n'avez pas grande chance de me voir, car je commence à croire que +je dois finir en Italie.--Mais si vous venez dans ma route, vous aurez +un plat de macaronis. Parlez-moi; je vous prie, de vous et de vos +intentions. + +»Mes fondés de pouvoir vont prêter au comte Blessington soixante mille +livres sterling (à six pour cent), sur une hypothèque à Dublin. Songez +seulement que je vais devenir légalement un _absentee_ d'Irlande.» + + + + +LETTRE CCCLXXV. + +A M. HOPPNER. + + +«Un Allemand nommé Ruppsecht m'a envoyé, Dieu sait pourquoi, plusieurs +gazettes allemandes dont je ne déchiffre pas un mot ni une lettre. Je +vous les envoie ci-jointes pour vous prier de m'en traduire quelques +remarques, qui paraissent être de Goëthe, sur _Manfred_;--et si j'en +puis juger par deux points d'admiration (que nous plaçons généralement +après quelque chose de ridicule), et par le mot _hypochondrisch_, elles +ne sont rien moins que favorables. J'en serais fâché, car j'eusse été +fier d'un mot d'éloge de Goëthe; mais je ne changerai pas d'opinion à +son égard, si rude qu'il puisse être. Me pardonnerez-vous la peine que +je vous donne, et aurez-vous cette bonté?--Ne songez pas à rien +adoucir.--Je suis un littérateur à l'épreuve,--ayant entendu dire du +bien et du mal de moi dans la plupart des langues modernes. + +»Croyez-moi, etc.» + + + + +LETTRE CCCLXXVI. + +A M. MOORE. + + +Ravenne, 1er juin 1820. + +«J'ai reçu une lettre parisienne de W. W. à laquelle j'aime mieux +répondre par votre entremise, si ce digne personnage est encore à Paris, +et un de vos visiteurs, comme il le dit. En novembre dernier il +m'écrivit une lettre bienveillante, où, d'après des raisons à lui +propres, il établissait sa croyance à la possibilité d'un rapprochement +entre lady Byron et moi. J'y ai répondu comme j'ai coutume; et il m'a +écrit une seconde lettre, où il répète son dire, à laquelle lettre je +n'ai jamais répondu, ayant mille autres choses en tête. Il m'écrit +maintenant comme s'il croyait qu'il m'eût offensé en touchant ce sujet; +et je désire que vous l'assuriez que je ne le suis pas du tout,--mais +qu'au contraire je suis reconnaissant de sa bonne disposition. En même +tems montrez-lui que la chose est impossible. Vous savez cela aussi bien +que moi,--et finissons-en. + +»Je crois que je vous montrai son épître l'automne dernier. Il me +demande si j'ai entendu parler de _mon lauréat_[37] à Paris,--de +quelqu'un qui a écrit une «épître sanglante» contre moi; mais est-ce en +français ou en allemand? sur quel sujet? je n'en sais rien, et il ne me +le dit pas,--hors cette remarque (pour ma propre satisfaction) que c'est +la meilleure pièce du volume de l'individu. Je suppose que c'est quelque +chose dans le genre accoutumé;--il dit qu'il ne se rappelle pas le nom +de l'auteur. + +[Note 37: Lamartine.] + +»Je vous ai écrit il y a environ dix jours, et j'attends une réponse de +vous quand il vous plaira. + +»L'affaire de la séparation continue encore, et tout le monde y est +mêlé, y compris prêtres et cardinaux. L'opinion publique est furieuse +contre _lui_, parce qu'il aurait dû couper court à la chose dès l'abord, +et ne pas attendre douze mois pour commencer. Il a essayé d'arriver à +l'évidence, mais il ne peut rien produire de suffisant; car ce qui +ferait cinquante divorces en Angleterre, ne suffit pas ici,--il faut les +preuves les plus décisives........... ............................ + +»C'est la première cause de ce genre soulevée à Ravenne depuis deux +cents ans; car, quoiqu'on se sépare souvent, on déclare un motif +différent. Vous savez que les incontinens du continent sont plus +délicats que les Anglais, et n'aiment pas à proclamer leurs couronnes en +plein tribunal, même quand il n'y a pas de doute. + +»Tous les parens de la dame sont furieux contre lui. Le père l'a +provoqué en duel,--valeur superflue, car cet homme ne se bat pas, +quoique soupçonné, de deux assassinats,--dont l'un est celui du fameux +Monzoni de Forli. Avis m'a été donné de ne pas faire de si longues +promenades à cheval dans la forêt des Pins, sans me tenir sur mes +gardes; aussi je prends mon _stiletto_[38] et une paire de pistolets +dans ma poche durant mes courses quotidiennes. + +[Note 38: Poignard italien.] + +»Je ne bougerai pas du pays jusqu'à ce que le procès soit terminé de +manière ou d'autre. Quant à _elle_, elle a autant de fermeté féminine +que possible, et l'opinion est à tel point contre l'homme, que les +avocats refusent de se charger de sa cause, en disant qu'il est bête ou +coquin;--bête s'il n'a pas reconnu la liaison jusqu'à présent; coquin +s'il la connaissait, et qu'il ait, dans une mauvaise intention, retardé +de la divulguer. Bref, il n'y a rien eu de pareil dans ces lieux, depuis +les jours de la famille de Guido di Polenta. + +»Si l'homme m'escofie, comme Polonius, dites qu'il a fait une bonne fin +de mélodrame. Ma principale sécurité est qu'il n'a pas le courage de +dépenser vingt _scudi_[39],--prix courant d'un _bravo_ à la main +preste;--autrement il n'y a pas faute d'occasions, car je me promène à +cheval dans les bois chaque soir, avec un seul domestique, et +quelquefois un homme de connaissance qui depuis peu fait une mine un peu +drôle dans les endroits solitaires et garnis de buissons. + +»Bonjour.--Écrivez à votre dévoué, etc.» + +[Note 39: Écus.] + + + + +LETTRE CCCLXXVII. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 7 juin 1820. + +«Vous trouverez ci-joint quelque chose qui vous intéressera, l'opinion +du plus grand homme de l'Allemagne--peut-être de l'Europe--sur un des +grands hommes de vos prospectus (tous fameux fiers-à-bras, comme Jacob +Tonson avait coutume de nommer ses salariés);--bref, une critique de +Goëthe sur _Manfred_. Vous avez à-la-fois l'original et deux +traductions, l'une anglaise, l'autre italienne; gardez tout dans vos +archives, car les opinions d'un homme tel que Goëthe, favorables ou non, +sont toujours intéressantes,--et le sont beaucoup plus quand elles sont +favorables. Je n'ai jamais lu son _Faust_, car je ne sais pas +l'allemand; mais Mathieu Lewis-le-Moine, en 1816, à Coligny, en a +traduit la plus grande partie _viva voce_[40], et naturellement j'en fus +très-frappé: mais c'est le Steinbach, la Yungfrau et autres choses +pareilles qui me firent écrire _Manfred_. La première scène, néanmoins, +et celle de _Faust_, se ressemblent beaucoup. Accusez réception de cette +lettre. + +»Tout à vous à jamais. + +»_P. S._ J'ai reçu _Ivanhoe_;--c'est bon. Envoyez-moi, je vous prie, de +la poudre pour les dents et de la teinture de myrrhe de Waite, etc. +_Ricciardetto_[41] aurait dû être traduit littéralement, ou ne pas +l'être du tout. Quant au succès de _Whistlecraft_, il n'est pas +possible; je vous dirai quelque jour pourquoi. Cornwall est un poète, +mais gâté par les détestables écoles du siècle. Mrs. Hemans est poète +aussi,--mais trop guindée et trop amie de l'apostrophe,--et dans un +genre tout à-fait mauvais. Des hommes sont morts avec calme avant et +après l'ère chrétienne, sans l'aide du christianisme; témoins les +Romains, et récemment Thistlewood, Sand et Louvel:--«hommes qui auraient +dû succomber sous le poids de leurs crimes, même s'ils avaient cru.» Le +lit de mort est une affaire de nerfs et de constitution, et non pas de +religion. Voltaire s'effraya, et non Frédéric de Prusse: les chrétiens +pareillement sont calmes ou tremblans, plutôt selon leur force que selon +leur croyance. Que veut dire H*** par sa stance! qui est une octave +faite dans l'ivresse ou dans la folie. Il devrait avoir les oreilles +frappées par le marteau de Thor pour rimer si drôlement.» + +[Note 40: De vive voix.] + +[Note 41: Poème de Fortiguerra.] + +Ce qui suit est l'article tiré du _Kunst und Altertum_[42] de Goëthe, +renfermé dans la lettre précédente. La confiance sérieuse avec laquelle +le vénérable critique rapporte les créations de son confrère en poésie à +des personnes et à des événemens réels, sans faire même la moindre +difficulté pour admettre un double meurtre à Florence, et donner ainsi +des bases à sa théorie, offre un exemple plaisant de la disposition, +prédominante en Europe, à peindre Byron comme un homme de merveilles et +de mystères, aussi bien dans sa vie que dans sa poésie. Ce qui a sans +doute considérablement contribué à donner de lui ces idées exagérées et +complètement fausses, ce sont les nombreuses fictions qui ont dupé le +monde sur le compte de ses voyages romanesques et de ses miraculeuses +aventures dans des lieux qu'il n'avait jamais vus[43]; et les relations +de sa vie et de son caractère, répandues sur tout le continent, sont à +un tel point hors de la vérité et de la nature, que l'on peut mettre en +question si le héros réel de ces pages, l'homme de chair et de +sang,--l'esprit sociable et pratique, enfin le Lord Byron _Anglais_, +avec toutes ses fautes et ses actes excentriques,--ne risque pas de ne +paraître, aux imaginations exaltées de la plupart de ses admirateurs +étrangers, qu'un personnage ordinaire, non romantique, mais prosaïque. + +[Note 42: L'art et l'antiquité.] + +[Note 43: De ce genre sont les relations pleines de toute sorte de +circonstances merveilleuses touchant sa résidence dans l'île de +Mitylène, ses voyages en Sicile et à Ithaque avec la comtesse Guiccioli, +etc., etc. Mais le plus absurde, peut-être, de tous ces mensonges, c'est +l'histoire racontée par Fouqueville sur les religieuses conférences du +poète dans la cellule du père Paul à Athènes; c'est la fiction encore +plus déraisonnable que Rizo s'est permise, en donnant les détails d'une +prétendue scène théâtrale qui eut lieu (suivant ce poétique historien) +entre Lord Byron et l'archevêque d'Arta, à la tombe de Botzaris, à +Missolonghi. (_Note de Moore_.)] + + +OPINION DE GOETHE SUR MANFRED. + +«La tragédie de Byron, intitulée _Manfred_, a été pour moi un phénomène +surprenant, qui m'a très-vivement intéressé. Ce poète, d'un caractère +intellectuel si extraordinaire, s'est approprié mon _Faust_, et en a +tiré le plus vif aliment pour son humeur hypocondriaque. Il a fait usage +des principaux ressorts suivant son propre système, pour ses propres +desseins, en sorte qu'aucun d'eux n'est resté le même, et c'est +particulièrement sous ce rapport que je ne puis assez admirer son génie. +Le tout a, de cette manière, pris une forme si nouvelle, que ce serait +une tâche intéressante pour la critique que de remarquer, non-seulement +les changemens que l'auteur a faits, mais leur degré de ressemblance ou +de dissemblance avec le modèle original: à propos de quoi je ne puis +nier que la sombre ardeur d'un désespoir illimité et excessif finit par +nous fatiguer. Cependant le mécontentement que nous ressentons est +toujours lié à l'estime et à l'admiration. + +»Nous trouvons ainsi dans cette tragédie la quintessence du plus +merveilleux génie né pour être son propre bourreau. Lord Byron, dans sa +vie et dans sa poésie, se laisse difficilement apprécier avec justice et +équité. Il a assez souvent avoué ce qui le tourmente. Il en a fait +plusieurs fois le tableau; et à peine éprouve-t-on quelque compassion +pour cette intolérable souffrance, que sans cesse il rumine +laborieusement. Ce sont, à proprement parler, deux femmes dont les +fantômes l'obsèdent à jamais, et qui, dans cette pièce encore, jouent +les principaux rôles,--l'une sous le nom d'Astarté, l'autre sans forme +ou plutôt absente, et réduite à une simple voix. Voici l'horrible +aventure qu'il eut avec la première. Lorsqu'il était un jeune homme +hardi et entreprenant, il gagna le coeur d'une dame florentine. Le mari +découvrit cet amour, et assassina sa femme; mais le meurtrier fut la +même nuit trouvé mort dans la rue, et il n'y eut personne sur qui le +soupçon put se fixer. Lord Byron s'éloigna de Florence, et ces spectres +l'obsédèrent désormais toute sa vie. + +»Cet événement romanesque est rendu fort probable par les innombrables +allusions que le poète y fait dans ses oeuvres; comme, par exemple, +lorsque tournant sur lui-même ses sombres méditations, il s'applique la +fatale histoire du roi de Sparte. Or voici cette histoire:--Pausanias, +général lacédémonien, acquiert beaucoup de gloire par l'importante +victoire de Platée, mais ensuite perd la confiance de ses concitoyens +par son arrogance, par son obstination, et par de secrètes intrigues +avec les ennemis de son pays. Cet homme porte avec lui un crime qui pèse +sur lui jusqu'à la dernière heure: il a versé le sang innocent; car, +lorsqu'il commandait dans la mer Noire la flotte des Grecs confédérés, +il s'est épris d'une violente passion pour une jeune fille byzantine. +Après avoir éprouvé une longue résistance, il l'obtient enfin de ses +parens, et la jeune fille doit lui être livrée le soir même; elle désire +par modestie que l'esclave éteigne la lampe, et tandis qu'elle marche à +tâtons dans les ténèbres, elle la renverse. Pausanias se réveille en +sursaut, dans la crainte d'être attaqué par des assassins,--il saisit +son épée, et tue sa maîtresse. Cet horrible spectacle ne le quitte plus. +L'ombre de cette vierge le poursuit sans cesse, et il appelle en vain à +son aide les dieux et les exorcismes des prêtres. + +»Certes, un poète a le coeur déchiré quand il choisit une telle scène +dans l'antiquité, qu'il se l'approprie, et en charge son tragique +portrait. Le monologue suivant, qui est surchargé de tristesse et +d'horreur pour la vie, devient intelligible à l'aide de cette remarque. +Nous le recommandons comme un excellent exercice à tous les amis de la +déclamation. Le monologue d'Hamlet semble là s'être encore +perfectionné[44].» + +[Note 44: Suit la citation de ce monologue.] + + + + +LETTRE CCCLXXVIII. + +A M. MOORE. + + +Ravenne, 9 juin 1820. + +«Galignani vient de m'envoyer l'édition parisienne de vos oeuvres (que +je lui avais demandée), et je suis content de voir mes vieux amis avec +un visage français. J'en ai tantôt effleuré la surface ou pénétré les +profondeurs comme l'hirondelle, et j'ai été aussi charmé que possible. +C'est la première fois que je voyais les _Mélodies_ sans musique; et, je +ne sais pourquoi, je ne puis lire dans un livre de musique:--les notes +confondent les mots dans ma tête, quoique je me les rappelle +parfaitement pour les chanter. La musique assiste ma mémoire par +l'oreille et non par les yeux; je veux dire que ses croches +m'embarrassent sur le papier, mais sont des auxiliaires quand on les +entend. Ainsi j'ai été content de voir les mots sans les robes +d'emprunt;--à mon sens, ils n'ont pas plus mauvaise mine dans leur +nudité. + +»Le biographe a gâché votre vie; il appelle votre père un vénérable et +vieux gentilhomme, et parle d'Addison et des comtesses douairières. Si +ce diable d'homme devait écrire ma vie, certainement je lui ôterais la +sienne. Puis, au dîner de Dublin, vous avez fait un discours (vous en +souvenez-vous, chez Douglas K***? «monsieur, il me fit un +discours»),--trop complimenteur pour les poètes vivans, et sentant +quelque peu l'intention de louer tout le monde. Je n'y suis que trop +bien traité, mais ..................................................... + +»Je n'ai reçu de vous aucunes nouvelles poétiques ou personnelles. +Pourquoi n'achevez-vous pas un tour italien _des Fudges_? Je viens de +jeter les yeux sur _Little_[45], que j'appris par coeur en 1803, étant +alors dans mon quinzième été. Hélas! je crois que tout le mal que j'ai +jamais causé ou chanté a été dû à ce damné livre que vous fîtes. + +[Note 45: Nom d'un recueil de poésies de Moore.] + +»Dans ma dernière, je vous parlais d'une cargaison de poésie que j'ai +envoyée à M***, d'après son désir et ses instances;--et maintenant +qu'il l'a reçue, il en fait fi, et la traîne en longueur. Peut-être +a-t-il raison. Je n'ai pas une haute opinion d'aucun des articles de mon +dernier envoi, sauf une traduction de Pulci, faite mot pour mot et vers +pour vers. + +»Je suis au troisième acte d'une tragédie, mais je ne sais pas si je la +finirai; je suis, en ce moment, trop occupé par mes propres passions +pour rendre justice à celles des morts. Outre les vexations mentionnées +dans ma dernière, j'ai encouru une querelle avec les carabiniers ou +gendarmes du pape, qui ont fait une pétition au cardinal contre ma +livrée, comme trop semblable à leur pouilleux uniforme. Ils réclament +surtout contre les épaulettes, que tout le monde chez nous a dans les +jours de gala. Ma livrée a des couleurs qui sont conformes à mes armes, +et ont été celles de ma famille depuis l'an 1066. + +»J'ai fait une réponse tranchante, comme vous pouvez supposer, et j'ai +donné à entendre que si quelques hommes de ce respectable corps +insultent mes gens, j'en agirai de même près de leurs braves commandans, +et j'ai ordonné à mes _bravos_, qui sont au nombre de six, et sont +passablement farouches, de se défendre en cas d'agression; et, les jours +de fête et de cérémonies, j'armerai toute la bande, y compris moi-même, +en cas d'accidens ou de perfidie. Je m'escrimais autrefois assez +joliment à l'épée, chez Angelo; mais j'aimerais mieux le pistolet, +l'arme nationale de nos flibustiers, quoique j'en aie perdu maintenant +la pratique. Toutefois, «je puis regarder et dégainer mon fer.» Cela me +fait penser (comme toute l'affaire d'ailleurs) à _Roméo et Juliette_: + + «Maintenant, Grégorio, souviens-toi de ton coup de maître.» + +Toutes ces discussions, néanmoins, avec le cavalier pour sa femme, et +avec les soldats pour ma livrée, sont fatigantes pour un homme paisible +qui fait de son mieux pour plaire à tout le monde, et soupire après +l'union et la bonne amitié. Écrivez-moi, je vous prie. + +»Je suis votre, etc.» + + + + +LETTRE CCCLXXIX. + +À M. MOORE. + + +Ravenne, 13 juillet 1820. + +«Pour chasser ou accroître votre anxiété irlandaise[46] sur mon +embarras, je réponds sur-le-champ à votre lettre; vous faisant d'avance +observer que, comme je suis un auteur de l'embarras, je peux m'en tirer. +Mais, avant tout, un mot sur le Mémoire;--je n'ai aucune objection à +faire; je voudrais qu'une copie correcte en fût dressée et déposée dans +des mains honorables, en cas d'accidens arrivés à l'original; car vous +savez que je n'en ai pas, que je ne l'ai pas relu, ni même lu ce que +j'ai alors écrit; je sais bien que j'écrivis cela avec la ferme +intention d'être sincère et vrai dans mon récit, mais non pas d'être +impartial;--non, par Dieu! je n'ai pas cette prétention quand je suis +ému. Mais je désire donner à toutes les parties intéressées l'occasion +de me contredire ou de me rectifier. + +[Note 46: Cette épithète fait allusion à l'expression irlandaise +dont Moore s'était servi: _To be in a wisp_ pour _to be in a scrape_. +(_Note du Tr._)] + +»Je ne m'oppose point à ce que l'on montre cet écrit à qui de +droit;--ceci, comme toute autre chose, a été écrit pour être lu, bien +que beaucoup d'écrits ne parviennent pas à ce but. Par rapport à mon +embarras, le pape a prononcé leur séparation. Le décret est arrivé hier +de Babylone;--c'étaient elle et ses amis qui le demandaient, en raison +de la conduite extraordinaire de son mari (le noble comte). Il s'y est +opposé de tout son pouvoir, à cause de la pension alimentaire qui a été +assignée, outre la restitution de tous les biens, meubles, voiture, +etc., appartenant à la dame. En Italie on ne peut divorcer. Il a insisté +pour qu'elle m'abandonnât, et promis de tout pardonner ensuite, même +l'adultère, qu'il jure être en pouvoir de prouver par de notables +témoins. Mais, dans ce pays, les cours de justice ont de telles preuves +en horreur, les Italiens étant d'autant plus délicats en public que les +Anglais, qu'ils sont plus passionnés en particulier. + +»Les amis et les parens, qui sont nombreux et puissans, lui répliquent: +«Vous-même vous êtes un sot ou un gredin;--un sot si vous n'avez pas vu +les conséquences du rapprochement de ces deux jeunes gens;--un gredin, +si vous y avez prêté la main. Choisissez,--mais ne soulevez pas (après +douze mois de la plus étroite intimité, sous vos yeux et avec votre +sanction positive) un scandale qui ne peut que vous rendre ridicule en +la rendant malheureuse.» + +»Il a juré avoir cru que notre liaison était purement amicale, et que +j'étais plus attaché à lui qu'à elle, jusqu'à ce qu'une triste +démonstration eût prouvé le contraire. À cela on répond que l'auteur de +cet embarras n'était pas un personnage inconnu, et que la _clamosa +fama_[47] n'avait pas proclamé la pureté de mes moeurs;--que le frère de +la dame lui avait écrit de Rome, il y a un an, pour l'avertir que sa +femme serait infailliblement égarée par ce feu follet, à moins que lui, +légitime époux, ne prît des mesures convenables, lesquelles il avait +négligé de prendre, etc., etc. + +»Alors il dit qu'il a encouragé mon retour à Ravenne pour voir _in +quanti piedi di acqua siamo_[48], et qu'il en a trouvé assez pour se +noyer. + +[Note 47: La criarde renommée.] + +[Note 48: À combien de pieds d'eau nous sommes.] + + Ce ne fut pas le tout; sa femme se plaignit. + _Procès_.--La parenté se joint en excuses, et dit + Que du docteur venait tout le mauvais ménage; + Que cet homme était fou, que sa femme était sage. + On fit casser le mariage. + +»Il n'y a qu'à laisser les femmes seules dans le conflit; car elles sont +sûres de gagner le champ de bataille. La comtesse retourne chez son +père, et je ne puis la voir qu'avec de grandes restrictions, telle est +la coutume du pays. Les parens se sont bien comportés;--j'ai offert une +donation, mais ils ont refusé de l'accepter, et juré qu'elle ne vivrait +pas avec G*** (puisqu'il avait essayé de la convaincre d'infidélité), +mais qu'il l'entretiendrait; et, dans le fait, un jugement a été rendu +hier à cet effet. Je suis, sans doute, dans une situation assez +mauvaise. + +»Je n'ai plus entendu parler des carabiniers qui ont pétitionné contre +ma livrée. Ces soldats ne sont pas populaires, et l'autre nuit, dans une +petite échauffourée, l'un d'eux a été tué, un autre blessé, et plusieurs +mis en fuite par quelques jeunes Romagnols qui sont adroits et prodigues +de coups de poignards. Les auteurs du méfait ne sont pas découverts, +mais j'espère et crois qu'aucun de mes braves ne s'en est mêlé, +quoiqu'ils soient un peu farouches et portent des armes cachées comme la +plupart des habitans. C'est cette façon d'agir qui épargne quelquefois +beaucoup de procès. + +»Il y a une révolution à Naples. Si elle se fait, elle laissera +probablement une carte à Ravenne, en faisant route jusqu'en Lombardie. + +»Vos éditeurs semblent vous avoir traité comme moi. M*** a fait la +grimace, et presque insinué que mes dernières productions sont _sottes_. +Sottes, monsieur!--Dame, sottes! je crois qu'il a raison. Il demande +l'achèvement de ma tragédie sur _Marino Faliero_, dont rien n'est encore +parvenu en Angleterre. Le cinquième acte est presque achevé, mais il est +terriblement long;--quarante feuilles de grand papier, de quatre pages +chaque,--environ cent cinquante pages d'impression; mais tellement +pleines «de passe-tems et de prodigalités,» que je le crois ainsi. + +»Envoyez-moi, je vous prie, et publiez votre _Poème_ sur moi; et ne +craignez point de trop me louer. J'empocherai mes rougeurs. + +»_Non actionnable_!--Chantre d'enfer![49] par Dieu! c'est une +injure,--et je ne voudrais pas l'endurer. Le joli nom à donner à un +homme qui doute qu'il y ait un lieu pareil. + +[Note 49: Nom que Lamartine donne à Byron dans un de ses poèmes. +(_Note du Trad._) ] + +»Ainsi Mme Gail est partie,--et Mrs. Mahony ne veut pas mon argent. J'en +suis content.--J'aime à être généreux sans frais. Mais priez-la de ne +point me traduire. + +»Oh! je vous en prie, dites à Galignani que je lui enverrai un sermon +s'il n'est pas plus ponctuel. Quelqu'un retient régulièrement deux et +quelquefois quatre de ses _Messagers_ dans la route. Priez-le d'être +plus exact. Les nouvelles valent de l'or dans ce lointain royaume des +Ostrogoths. + +»Répondez-moi, je vous prie. J'aimerais beaucoup à partager votre +champagne et votre Lafitte, mais en général je suis trop Italien pour +Paris. Dites à Murray de vous envoyer ma lettre;--elle est pleine +d'épigrammes. + +»Votre, etc.» + +La séparation qui avait eu lieu entre le comte Guiccioli et sa femme, +s'était faite à la condition que la jeune dame habiterait, à l'avenir, +sous le toit paternel:--en conséquence, Mme Guiccioli quitta Ravenne le +16 juillet, et se retira dans une _villa_ appartenant au comte Gamba, et +située à environ quinze milles de cette ville. Lord Byron allait la voir +rarement,--une ou deux fois peut-être par mois,--et passait le reste de +son tems dans une solitude complète. Pour une ame comme la sienne, qui +avait tout son monde en elle-même, un tel genre de vie n'aurait +peut-être été ni nouveau ni désagréable; mais pour une femme jeune et +admirée, qui avait à peine commencé à connaître le monde et ses +plaisirs, ce changement, il faut l'avouer, était une expérience fort +brusque. Le comte Guiccioli était riche, et la comtesse, comme une jeune +épouse, avait acquis sur lui un pouvoir absolu. Elle était fière, et la +position de son mari la plaçait à Ravenne dans le rang le plus élevé. On +avait parlé de voyager à Naples, à Florence, à Paris;--bref, tout le +luxe que la richesse peut donner était à sa disposition. + +Maintenant elle sacrifiait volontairement et irrévocablement tout cela +pour Lord Byron. Sa splendide maison abandonnée,--tous ses parens en +guerre ouverte avec elle,--son bon père se bornant à tolérer par +tendresse ce qu'il ne pouvait approuver:--elle vécut alors avec une +pension de deux cents livres sterling par an, et n'eut loin du monde, +pour toute occupation, que la tâche de se donner à elle-même une +éducation digne de son illustre amant, et pour toute récompense, que les +rares et courtes entrevues que permettaient les nouvelles restrictions +imposées à leur liaison. L'homme qui put inspirer et faire durer un +dévoûment si tendre, on peut le dire avec assurance, n'était pas tel +qu'il s'est représenté lui-même dans les accès de son humeur fantasque; +et d'autre part, l'histoire entière de l'affection de la jeune dame +montre combien une femme italienne, soit par nature, soit par suite de +sa position sociale, est portée à intervertir le cours ordinaire que +suivent chez nous les faiblesses semblables, et comment, faible pour +résister aux premières attaques de la passion, elle réserve toute la +force de son caractère pour déployer ensuite tant de constance et de +dévoûment. + + + + +LETTRE CCCLXXX. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 17 juillet 1820. + +«J'ai reçu des livres, des numéros de la _Quarterly_[50], et de la +_Revue d'Édimbourg_, ce dont je suis très-reconnaissant; c'est là tout +ce que je connais de l'Angleterre, outre les nouvelles du journal de +Galignani. + +[Note 50: _Quarterly Review._] + +»La tragédie est achevée, mais maintenant vient le travail de la copie +et de la correction. C'est un ouvrage fort long (quarante-deux feuilles +de grand papier, de quatre pages chaque), et je crois qu'il formera plus +de cent quarante ou cent cinquante pages d'impression, outre plusieurs +extraits et notes historiques que je veux y joindre en forme +d'appendice. J'ai suivi exactement l'histoire. Le récit du docteur Moore +est en partie faux, et, somme toute, c'est un absurde bavardage. Aucune +des chroniques (et j'ai consulté Sanuto, Sandi, Navagero, et un siége +anonyme de Zara, outre les histoires de Laugier, Daru, Sismondi, etc.), +ne porte ou même ne fait entendre que le doge demanda la vie; on dit +seulement qu'il ne nia pas la conspiration. Ce fut un des grands hommes +de Venise.--Il commanda le siége de Zara,--battit quatre-vingt mille +Hongrois, en tua huit mille, et en même tems ne quitta pas la ville +qu'il tenait assiégée;--prit Capo-d'Istria;--fut ambassadeur à Gênes, à +Rome, et enfin doge; c'est dans cette magistrature qu'il tomba pour +trahison, en entreprenant de changer le gouvernement; fin que Sanuto +regarde comme l'accomplissement d'un jugement, parce que Faliero, +plusieurs années auparavant (quand il était podesta et capitaine de +Trévise), avait renversé un évêque qui était trop lent à porter le +Saint-Sacrement dans une procession. Il «le bâte d'un jugement», comme +Thwacum fit Square; mais il ne mentionne pas si Faliero avait été +immédiatement puni pour un acte qui paraîtrait si étrange même +aujourd'hui, et qui doit le paraître bien plus dans un âge de puissance +et de gloire papale. Il dit que pour ce soufflet le ciel priva le doge +de sa raison, et le poussa à conspirer. _Però fu permesso che il Faliero +perdette l'intelletto_, etc.[51]. + +»Je ne sais ce que vos commensaux penseront du drame que j'ai fondé sur +cet événement extraordinaire. La seule histoire semblable que l'on +trouve dans les annales des nations, est celle d'Agis, roi de Sparte, +prince qui se ligua avec les communes[52] contre l'aristocratie, et +perdit la vie pour cela. Mais je vous enverrai la tragédie quand elle +sera copiée.» ....................................................... + +[Note 51: Il fut donc permis que Faliero perdît l'esprit.] + +[Note 52: C'est Byron qui est coupable de cet anachronisme de style; +il a employé le mot _commons_. (_Notes du Trad._) ] + + + + +LETTRE CCCLXXXI. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 31 août 1820. + +«J'ai donné mon ame à la tragédie (comme vous en même cas); mais vous +savez qu'il y a des ames condamnées tout comme des tragédies. Songez que +ce n'est pas une pièce politique, quoiqu'elle en ait peut-être l'air; +elle est strictement historique. Lisez l'histoire et jugez. «Le portrait +d'Ada est celui de sa mère. J'en suis content. La mère a fait une bonne +fille. Envoyez-moi l'opinion de Gifford, et ne songez plus à +l'archevêque. Je ne puis ni vous envoyer promener ni vous donner cent +pistoles ou un meilleur goût: je vous envoie une tragédie, et vous me +demandez de «facétieuses épîtres»; vous faites un peu comme votre +prédécesseur, qui conseillait au docteur Prideaux de mettre «tant soit +peu plus d'_humour_[53]» dans sa _Vie de Mahomet_. + +[Note 53: Mot anglais presque intraduisible; il signifie cette sorte +d'esprit moitié bouffon, moitié sérieux, propre au caractère +britannique. (_Note du Trad._) ] + +»Bankes est un homme étonnant. Il y a à peine un seul de mes camarades +d'école ou de collége qui ne se soit plus ou moins illustré. Peel, +Palmerston, Bankes, Hobhouse, Tavistock, Bob Mills, Douglas Kinnaird, +etc., etc., ont tous parlé, et fait parler d'eux..................... + +»Nous sommes ici sur le point de nous battre un peu le mois prochain, si +les Huns traversent le Pô, et probablement aussi s'ils ne le font. S'il +m'arrive mésaventure, vous aurez dans mes manuscrits de quoi faire un +livre posthume; ainsi, je vous prie, soyez civil. Comptez là-dessus; ce +sera une oeuvre sauvage, si l'on commence ici. Le Français doit son +courage à la vanité, l'Allemand au phlegme, le Turc au fanatisme et à +l'opium, l'Espagnol à l'orgueil, l'Anglais au sang-froid, le Hollandais +à l'opiniâtreté, le Russe à l'insensibilité, mais l'Italien à la colère; +aussi vous verrez que rien ne sera épargné.» + + + + +LETTRE CCCLXXXII. + +À M. MOORE. + + +Ravenne, 31 août 1820. + +«Au diable votre _mezzo cammin_[54]:--«La fleur de l'âge» eût été une +phrase plus consolante. D'ailleurs, ce n'est point exact; je suis né en +1788, et, par conséquent, je n'ai que trente-deux ans. Vous vous êtes +mépris sur un autre point: la _boîte à sequins_ n'a jamais été mise en +réquisition, et ne le sera pas très-probablement. Il vaudrait mieux +qu'elle l'eût été; car alors un homme n'a pas d'obligation, comme vous +savez. Quant à une réforme, je me suis réformé,--que voudriez-vous? «La +rébellion était dans son chemin et il la trouva.» Je crois vraiment que +ni vous ni aucun homme d'un tempérament poétique ne peut éviter une +forte passion de ce genre: c'est la poésie de la vie. Qu'aurais-je connu +ou écrit, si j'avais été un politique paisible et mercantile, ou un lord +de la chambre? Un homme doit voyager et s'agiter, ou bien il n'y a pas +d'existence. D'ailleurs, je ne voulais être qu'un _cavalier servente_, +et n'avais pas l'idée que cela tournerait en roman, à la mode anglaise. + +[Note 54: Je l'avais félicité d'être arrivé à ce que Dante appelle +le _mezzo cammin_ (le milieu de la route) de la vie, l'âge de +trente-trois ans. (_Note de Moore_.) ] + +»Quoi qu'il en soit, je soupçonne connaître en Italie une ou deux +choses--de plus que lady Morgan n'en a recueillies en courant la poste. +Qu'est-ce que les Anglais connaissent de l'Italie, hors les musées et +les salons,--et quelque beauté mercenaire _en passant_[55]? Moi, j'ai +vécu dans le coeur des maisons, dans les contrées les plus vierges et +les moins influencées par les étrangers;--j'ai vu et suis devenu (_pars +magna fui_[56]) une partie des espérances, des craintes et des passions +italiennes, et je suis presque inoculé dans une famille: c'est ainsi que +l'on voit les personnes et les chose telles qu'elles sont. + +[Note 55: En français dans le texte.] + +[Note 56: Æn. lib. II.] + +»Que pensez-vous de la reine? J'entends dire que M. Hoby prétend «qu'il +pleure en la voyant, et qu'elle lui rappelle Jane Shore.» + + Sieur Hoby le bottier a la coeur déchiré, + Car en voyant la reine il songe à Jane Shore, + En vérité...................................[57]. + +[Note 57: Il y a là une suppression de Thomas Moore, dont la pudeur +pédantesque a partout supprimé les phrases et les mots un peu trop +lestes pour les chastes ladies. (_Note du Trad._) ] + +»Excusez, je vous prie, cette gaillardise. Où en est votre poème? +.................................................................... + +»Votre, etc. + +»Est-ce vous qui avez fait ce brillant morceau sur Peter Bell? C'est +assez spirituel pour être de vous, et presque trop pour être de tout +autre homme vivant. C'était dans Galignani l'autre jour.» + + + + +LETTRE CCCLXXXIII. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 7 septembre 1820. + +«En corrigeant les épreuves, il faut les comparer au manuscrit, parce +qu'il y a diverses leçons. Faites-y attention, je vous prie, et +choisissez ce que Gifford préférera. Écrivez-moi ce qu'il pense de tout +l'ouvrage. + +»Mes dernières lettres vous ont averti de compter sur une explosion par +ici; l'on a amorcé et chargé, mais on a hésité à faire feu. Une des +villes s'est séparée de la ligue. Je ne puis m'expliquer davantage pour +mille raisons. Nos pauvres montagnards ont offert de frapper le premier +coup, et de lever la première bannière, mais Bologne est demeurée en +repos; puis c'est maintenant l'automne, et la saison est à moitié +passée. «Ô Jérusalem, Jérusalem!» Les Huns sont sur le Pô; mais une fois +qu'ils l'auront passé pour faire route sur Naples, toute l'Italie sera +derrière eux. Les chiens!--les loups!--puissent-ils périr comme l'armée +de Sennachérib! Si vous désirez publier la _Prophétie du Dante_, vous +n'aurez jamais une meilleure occasion.» + + + + +LETTRE CCCLXXXIV. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 11 septembre 1820. + +.................................................................. + +«Ce que Gifford dit du premier acte est consolant. L'anglais, le pur +anglais sterling[58] est perdu parmi vous, et je suis content de +posséder une langue si abandonnée; et Dieu sait comme je la conserve: je +n'entends parler que mon valet, qui est du Nottinghamshire, et je ne +vois que vos nouvelles publications, dont le style n'est pas une langue, +mais un jargon; même votre *** est terriblement guindé et affecté... Oh! +si jamais je reviens parmi vous, je vous donnerai une _Baviade et +Méviade_, non aussi bonne que l'ancienne, mais mieux méritée. Il n'y a +jamais eu une horde telle que vos mercenaires (je n'entends pas +seulement les vôtres, mais ceux de tout le monde). Hélas! avec les +cockneys[59], les lakistes[60], et les imitateurs de Scott, Moore et +Byron, vous êtes dans la plus grande décadence et dégradation de la +littérature. Je ne puis y songer sans éprouver les remords d'un +meurtrier. Je voudrais que Johnson fût encore en vie pour fustiger ces +maroufles!» + +[Note 58: C'est-à-dire de bon aloi. Nous avons conservé le trope +national du texte.] + +[Note 59: Nom national des badauds anglais, appliqué aux imitateurs +citadins des lakistes.] + +[Note 60: Poètes de l'école des lacs. (_Notes du Trad._) ] + + + + +LETTRE CCCLXXXV. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 14 septembre 1820. + +«Quoi! pas une ligne? Bien, prenez ce système. + +»Je vous prie d'informer Perry que son stupide article[61] est cause que +tous mes journaux sont arrêtés à Paris. Les sots me croient dans votre +infernal pays, et ne m'ont pas envoyé leurs gazettes, en sorte que je ne +sais rien du sale procès de la reine. + +»Je ne puis profiter des remarques de M. Gifford, parce que je n'ai reçu +que celles du premier acte. + +»Votre, etc.» + +»_P. S._ Priez les éditeurs de journaux de dire toutes les sottises +qu'il leur plaira, mais de ne pas me placer au nombre de ceux dont ils +signalent l'arrivée. Ils me font plus de mal par une telle absurdité que +par toutes leurs insultes.» + +[Note 61: Sur le retour de Byron en Angleterre. (_Note du Trad._) ] + + + + +LETTRE CCCLXXXVI. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 21 septembre 1820. + +«Ainsi, vous revenez à vos anciens tours. Voici le second paquet que +vous m'avez envoyé, sans l'accompagner d'une seule ligne de bien, de mal +ou de nouvelles indifférentes. Il est étrange que vous ne vous soyez pas +empressé de me transmettre les observations de Gifford sur le reste. +Comment changer ou amender, si je ne reçois plus aucun avis? Ou bien ce +silence veut-il dire que l'oeuvre est assez bonne telle qu'elle est, ou +qu'elle est trop mauvaise pour être réparée? Dans le dernier cas, +pourquoi ne le dites-vous pas sur-le-champ, et ne jouez-vous pas franc +jeu, quand vous savez que tôt ou tard vous devrez déclarer la vérité. + +»_P. S._--Ma soeur me dit que vous avez envoyé chez elle demander où +j'étais, dans l'idée que j'étais arrivé, conduisant un cabriolet, etc., +etc., dans la cour du Palais. Me croyez-vous donc un fat ou un fou, pour +ajouter foi à une telle apparition? Ma soeur ma mieux connu, et vous a +répondu qu'il n'était pas possible que ce fût moi. Vous auriez pu tout +aussi bien croire que je fusse entré sur un cheval pâle, comme la mort +dans l'_Apocalypse_.» + + + + +LETTRE CCCLXXXVII. + +A M. MURRAY. + + +Ravenne, 23 septembre 1820. + +«Demandez à Hobhouse mes _Imitations d'Horace_, et envoyez m'en une +épreuve (avec le latin en regard). Cet ouvrage a satisfait complètement +au _nonum prematur in annum_[62] pour être mis maintenant au jour: il a +été composé à Athènes en 1811. J'ai idée qu'après le retranchement de +quelques noms et de quelques passages, il pourra être publié; et je +pourrais mettre parmi les notes mes dernières observations pour Pope, +avec la date de 1820. La versification est bonne; et quand je jette en +arrière un regard sur ce que j'écrivais à cette époque, je suis étonné +de voir combien peu j'ai gagné. J'écrivais mieux alors qu'aujourd'hui, +mais c'est que je suis tombé dans l'atroce mauvais goût du siècle. Si je +puis arranger cet ouvrage pour la publication actuelle, en sus des +autres compositions que vous avez de moi, vous aurez un volume ou deux +de variétés; car il y aura toutes sortes de rhythmes, de styles, de +sujets bons ou mauvais. Je suis inquiet de savoir ce que Gifford pense +de la tragédie; écrivez-moi sur ce point. Je ne sais réellement pas ce +que je dois moi-même en penser. + +[Note 62: Précepte de l'_Art poétique_. Horace conseille aux poètes +de conserver leurs oeuvres neuf ans dans le portefeuille avant de les +produire. (_Note du Trad._) ] + +»Si les Allemands passent le Pô, ils seront servis d'une messe selon le +bréviaire du cardinal de Retz. *** est un sot, et ne pourrait comprendre +cela: Frere le comprendra. C'est un aussi joli jeu de mots que vous +puissiez en entendre un jour d'été. + +Personne ici ne croit à un mot d'évidence contre la reine. Les hommes du +peuple poussent eux-mêmes un cri général d'indignation contre leurs +compatriotes, et disent que pour moitié moins d'argent que le procès +n'en a coûté, on ferait venir d'Italie tous les témoignages possibles. +Vous pouvez regarder cela comme un fait: je vous l'avais dit auparavant. +Quant aux rapports des voyageurs, qu'est-ce que c'est que les voyageurs? +Moi, j'ai vécu parmi les Italiens;--je n'ai pas seulement couru +Florence, Rome, les galeries et les conversations pendant quelques mois, +puis regagné mon pays:--mais j'ai été de leurs familles, de leurs +amitiés, de leurs haines, de leurs amours, de leurs conseils et de leur +correspondance, dans la région de l'Italie la moins connue des +étrangers,--et j'ai été parmi les gens de toutes classes, depuis le +_comte_ jusqu'au _contadino_, et vous pouvez être sûr de ce que je vous +dis.» + + + + +LETTRE CCCLXXXVIII. + +À M. MURRAY. + +Ravenne, 28 septembre 1820. + +«Je croyais vous avoir averti, il y a long-tems, que la tragédie n'avait +jamais été conçue ou écrite le moins du monde pour le théâtre: je l'ai +même dit dans la préface. C'est trop long et trop régulier pour votre +théâtre; les personnages y sont trop peu nombreux, et l'unité trop +observée. C'est plutôt dans le genre d'Alfieri que dans vos habitudes +dramatiques (soit dit sans prétendre à égaler ce grand homme); mais il y +a de la poésie, et ce n'est pas au-dessous de _Manfred_, quoique je ne +sache quelle estime on a pour _Manfred_. + +»Je suis absent d'Angleterre depuis un tems aussi long que celui durant +lequel j'y suis resté alors que je vous voyais si fréquemment. Je revins +le 14 juillet 1811, et repartis le 25 avril 1816, en sorte qu'au 28 +septembre 1820, il ne s'en faut que de quelques mois que la durée de mon +absence n'égale celle de mon séjour. Ainsi, je ne connais le goût et les +sentimens du public que par ce que je peux glaner dans les lettres, +etc., etc., etc. Au reste, goût et sentimens, tout me semble aussi +mauvais que possible. + +»J'ai trouvé _Anastasius_ excellent: ne l'ai-je pas dit? le journal de +Matthews excellentissime; cela, et Forsyth, et des morceaux de Hobhouse, +voilà tout ce que nous avons de vrai et de sensé sur l'Italie. La +_Lettre à Julia_ est, certes, fort bonne. Je ne méprise pas ***; mais si +elle eût tricoté des bas bleus au lieu d'en porter, c'eût été bien +mieux. Vous êtes déçus par ce style faux, guindé et plein de friperies, +mélange de tous les styles du jour, qui sont tous ampoulés (je n'en +excepte pas le mien:--nul n'a plus que moi contribué par négligence à +corrompre la langue); mais ce n'est ni de l'anglais ni de la poésie, le +tems le prouvera. + +»Je suis fâché que Gifford n'ait pas poussé ses remarques au-delà du +premier acte: trouve-t-il l'anglais d'aussi bon aloi dans les autres +actes qu'il l'a trouvé dans le premier? Vous avez eu raison de m'envoyer +les épreuves: j'étais un sot, mais je hais réellement la vue des +épreuves; c'est une absurdité, mais elle vient de la paresse. + +»Vous pouvez glisser sans bruit dans le monde les deux chants de _Don +Juan_, annexés aux autres. Le drame comme vous voudrez,--le Dante aussi; +mais quant au Pulci, j'en suis fier: c'est superbe; vous n'avez pas de +traduction pareille. C'est la meilleure chose que j'aie faite en ma vie +....................................................................... +....................................................................... + +»_P. S._ La politique ici est toujours farouche et incertaine. +Toutefois, nous sommes tous dans nos buffleteries pour «joindre les +montagnards s'ils traversent le Forth[63]», c'est-à-dire pour crosser +les Autrichiens, s'ils passent le Pô. Les gredins!--et ce chien de L--l, +ne dit-il pas que leurs sujets sont heureux! Si je reviens jamais, je +travaillerai quelques-uns de ces ministres[64].» + +[Note 63: Rivière d'Écosse.] + +[Note 64: Byron a ajouté à cette lettre du 28 septembre un appendice +du 29, que nous avons supprimé comme peu intéressant. (_Notes du Trad._)] + + + + +LETTRE CCCLXXXIX. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 6 octobre 1820. + +«Vous devez avoir reçu tous les actes de _Marino Faliero_, revus et +corrigés. Ce que vous dites du pari de 100 guinées fait par quelqu'un +qui dit m'avoir vu la semaine dernière, me rappelle une aventure de +1810. Vous pouvez aisément constater le fait, qui est vraiment bizarre. + +»À la fin de 1811, je rencontrai un soir chez Alfred mon ancien camarade +d'école et de classe, le secrétaire irlandais Peel. Il me raconta qu'en +1810 il avait cru me rencontrer dans Saint-James-Street, mais que nous +avions tous deux passé outre sans nous parler. Il parla de cette +rencontre, qui fut niée comme chose impossible, puisque j'étais alors en +Turquie. Un jour ou deux après, il montra à son frère une personne à +l'autre côté de la rue, en disant: «Voici l'homme que j'ai pris pour +Byron.» Son frère répondit sur-le-champ: «Comment! c'est Byron, et non +pas un autre.» Mais ce n'est pas tout:--quelqu'un m'a vu écrire mon nom +parmi ceux qui venaient s'informer de la santé du roi alors attaqué de +folie. Or, à cette époque, j'étais à Patras, en proie à une fièvre +violente que j'avais gagnée de la _malaria_ dans les marais près +d'Olympia. Si j'étais mort alors, c'eût été pour vous une nouvelle +histoire de revenant. Vous pouvez facilement vous assurer de +l'exactitude du fait par le témoignage de Peel lui-même qui me l'a +raconté en détail. Je suppose que vous serez de l'opinion de Lucrèce, +qui nie l'immortalité de l'ame, mais--affirme que «les surfaces ou +cases où les corps sont renfermés, s'en séparent quelquefois comme les +pellicules d'un oignon, et peuvent être vues dans un état de parfaite +intégrité, en sorte que les formes et les ombres des vivans et des morts +apparaissent réquemment.» +........................................................................ + +»Votre, etc. + +»_P. S._ L'an dernier (en juin 1819), je rencontrai chez le comte Mosti, +à Ferrare, un Italien qui me demanda «si je connaissais Lord Byron.»--Je +lui dis que non (personne ne se connaît, comme vous savez).--«Eh bien, +dit-il, je le connais, moi; je l'ai vu à Naples l'autre jour.»--Je tirai +ma carte, et lui demandai si c'était ainsi que le nom était écrit; il me +répondit: «Oui.» Je soupçonne que c'était un mauvais chirurgien de la +marine, qui suivait une jeune dame en voyage, et se faisait passer pour +un lord dans les maisons de poste.».............. + + + + +LETTRE CCCXC. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 8 octobre 1820. + +..................................................................... + +«La lettre de Foscolo est précisément la chose nécessaire; premièrement, +parce que Foscolo est un homme de génie, et puis, parce qu'il est +Italien, et par conséquent le meilleur juge des compositions relatives +à l'Italie. En outre, + + «Il est plutôt un antique Romain qu'un Danois,» + +c'est-à-dire, il ressemble plus aux anciens Grecs qu'aux modernes +Italiens. Quoi qu'il soit «un peu,» comme dit Dugald Dalgetty, «trop +sauvage et trop farouche» (ainsi que Ronald du Brouillard), c'est un +homme merveilleux, et mes amis Hobhouse et Rose ne jurent tous deux que +par lui, et ils sont bons juges des hommes, et des humanités italiennes. + +»Voilà en tout deux voix considérables déjà gagnées. Gifford dit que +c'est du bon et pur anglais sterling, et Foscolo dit que les caractères +sont vraiment vénitiens. Shakspeare et Otway ont eu un million +d'avantages sur moi, outre le mérite incalculable d'être morts depuis un +ou deux siècles, et d'être nés tous deux de rien (ce qui exerce une +telle attraction sur les aimables lecteurs vivans). Il faut au moins que +je conserve le seul avantage qui puisse m'appartenir:--celui d'avoir été +à Venise, et d'être entré plus avant dans la couleur locale; je ne +réclame rien de plus. + +»Je sais ce que Foscolo veut dire relativement à Calendaro, crachant +contre Bertram; cela est national,--je parle de l'objection. Les +Italiens et les Français, avec ces «étendards d'abomination,» ou +mouchoirs de poche, crachent çà et là, et partout,--presque à votre +face, et par conséquent objectent que c'est une action trop familière +pour être transportée sur le théâtre. Mais nous, qui ne crachons nulle +part--hors à la face d'un homme quand nous devenons furieux--nous ne +pouvons sentir cela: rappelez-vous _Massinger_ et le _Sir Giles +Overreach_ de Kean. + + «Seigneur! ainsi je crache contre toi et ton conseil.» + +»D'ailleurs, Calendaro ne crache pas à la face de Bertram; il crache +contre lui, comme j'ai vu les Musulmans le faire quand ils sont dans un +accès de colère. De plus, il ne méprise pas, dans le fond, Bertram, +quoiqu'il l'affecte,--comme nous faisons tous lorsque nous sommes +irrités contre quelqu'un que nous regardons comme notre inférieur. Il +est en colère qu'on ne le laisse pas mourir naturellement (quoiqu'il +n'ait pas peur de la mort); et souvenez-vous qu'il soupçonnait et +haïssait Bertram dès le commencement. D'autre part, Israël Bertuccio est +un individu plus froid et plus concentré; il agit par principe et par +impulsion; Calendaro par impulsion et par exemple. + +»Il y a aussi un argument pour vous. + +»Le doge répète;--c'est vrai, mais c'est parce que la passion le +possède, parce qu'il voit différentes personnes, et qu'il est toujours +obligé de recourir au motif prédominant dans son esprit. Ses discours +sont longs;--c'est encore vrai, mais j'ai écrit pour le cabinet, et sur +le patron français et italien plutôt que sur le vôtre, dont je n'ai pas +une haute opinion: car tous vos vieux dramaturges, Dieu sait qu'ils +sont assez longs:--regardez tel d'entre eux qu'il vous plaira. + +»Je vous rends la lettre de Foscolo, parce qu'elle parle aussi de ses +affaires particulières. Je suis fâché de voir un tel homme dans la gêne, +parce que je connais ce que c'est ou plutôt ce que c'était. Je n'ai +jamais rencontré que trois hommes qui auraient étendu le doigt pour moi; +l'un fut vous-même, l'autre William Bankes, et l'autre un noble +personnage mort depuis long-tems; mais de ces trois hommes le premier +fut le seul qui me fit des offres lorsque j'étais réellement bisogneux; +le second le fit de bon coeur,--mais je n'avais pas besoin des secours +de Bankes, et dans le cas contraire je ne les aurais même pas acceptés +(quoique j'aie de l'amitié et de l'estime pour lui); et le +troisième.......................................................... +...................................................................[65] + +»Ainsi vous voyez que j'ai vu d'étranges choses dans mon tems. Quant à +votre offre, c'était en 1815, lorsque je n'étais pas sûr de demeurer +avec cinq livres sterling. Je la refusai, mais je ne l'ai pas oubliée, +quoique probablement vous l'ayiez oubliée vous-même. + +[Note 65: Suppression de Moore.] + +»_P. S._ Le _Ricciardo_ de Foscolo a été prêté, sans avoir eu ses +feuilles coupées, à quelques Italiens, maintenant en _villeggiatura_, en +sorte que je n'ai pas eu l'occasion d'écouter leur avis ou de lire +moi-même l'ouvrage. Ils s'en sont emparés, et parce que c'était de +Foscolo, et en raison de la beauté du papier et de l'impression. Si je +trouve qu'il prend, je le ferai réimprimer ici. Les Italiens ont de +Foscolo une aussi haute opinion que de qui que ce soit au monde, tout +divisés et misérables qu'ils sont, sans loisirs à consacrer à la +lecture, et n'ayant de tête ni de coeur que pour juger les extraits des +journaux français et de la gazette de Lugano. + +»Nous nous entre-regardons tous les uns les autres, comme des loups à la +poursuite de leur proie, n'attendant que la première occasion pour faire +des choses inexprimables. C'est un grand monde dans le chaos, ou ce sont +des anges en enfer, tout comme il vous plaira: mais du chaos est sorti +le paradis, et de l'enfer--je ne sais quoi; mais le diable est entré +ici, et c'est un rusé compagnon, vous savez. + +»Vous n'avez pas besoin de m'envoyer d'autres ouvrages périodiques que +la _Revue d'Édimbourg_ et la _Quarterly_, et de tems en tems un +_Blackwood-Magazine_ ou une _Monthly Review_. Quant au reste, je ne me +sens jamais assez de curiosité pour porter mon regard au-delà des +couvertures....................................................... +.................................................................. + +»Songez que si vous mettiez mon nom à _Don Juan_ dans ces jours +d'hypocrisie, les hommes de loi pourraient faire opposition auprès de la +chancellerie à mon droit de tutelle sur ma fille, en articulant que +c'est une _parodie_:--tels sont les dangers d'une folle plaisanterie. Je +n'ai pas su cela d'abord, mais vous pourrez, je crois, en constater +l'exactitude, et soyez sûr que les Noël ne laisseraient pas échapper +cette occasion. Or, je préfère mon enfant à un poème, et vous feriez +vous-même ainsi, quoique vous en ayez une demi-douzaine............ +................................................................... + +»Si vous feuilletez les premières pages de l'_Histoire de la Pairie_ +d'Huntingdon, vous verrez combien Ada fut un nom commun dans les +premiers tems des Plantagenet. J'ai trouvé ce nom dans ma propre lignée, +sous les règnes de Jean et de Henri, et l'ai donné à ma fille. C'était +aussi celui de la soeur de Charlemagne. Il est dans un des premiers +chapitres de _la Genèse_, comme nom de la femme de Lamech, et je suppose +qu'Ada est le féminin d'Adam. Il est court, ancien, sonore, et a été +dans ma famille; voilà pourquoi je l'ai donné à ma fille.» + + + + +LETTRE CCCXCI. + +A M. MURRAY. + + +Ravenne, 12 octobre 1820. + +«Par terre et par mer une quantité considérable de livres est arrivée, +et je vous en ai obligation et reconnaissance; mais + + _Medio de fonte leporum + Surgit amari aliquid_, etc.[66] + +Ce qui, par interprétation, veut dire: + +»Je suis reconnaissant de vos livres, mon cher Murray, mais pourquoi ne +m'envoyez-vous pas _le Monastère_ de Scott, le seul livre d'auteur +vivant en quatre volumes que je voudrais voir au prix d'un _baioccolo_, +plus les autres ouvrages du même auteur, et quelques _Revues +d'Édimbourg_ et _Quarterly Review_, comme chroniques concises des tems. +Au lieu de cela, voici la ***, poésie de Johnny Keats, et trois romans, +par Dieu sait qui, excepté que l'un d'eux porte le nom de Peg***,--fille +que je croyais avoir été renvoyée à sa quenouille. Crayon est fort bon; +les _Nouvelles de Hogg_ sont dures, mais de _haut-goût_, et bien venues. + +[Note 66: Vers d'Horace: + +_Du sein des jouissances il s'élève quelque chose d'amer_. (_Note du +Trad._) ] + +»Les livres de voyage coûtent cher, et je n'en ai pas besoin, ayant +déjà voyagé moi-même; d'ailleurs ils mentent. Remerciez l'auteur +(masculin ou féminin) du _Profligate_[67] pour son présent. Ne m'envoyez +plus, je vous prie, en fait de poésie, que ce qui est rare et décidément +bon. Il y a sur mes bureaux une telle friperie de Keats et autres +semblables, que j'ai honte d'y jeter les regards. Je ne dis rien contre +vos révérends ecclésiastiques, votre S**s et votre C**s,--c'est fort +beau, mais dispensez-moi, je vous prie, du plaisir. Au lieu de poésie, +si vous voulez me favoriser d'un peu de _soda-powder_, je serai +enchanté; mais toute espèce de prose (moins les voyages et les romans +qui ne sont pas de Scott), sera bienvenue, surtout les _Contes de mon +Hôte_, de Scott, etc. Dans les notes de _Marino Faliero_, il peut être à +propos de dire que Benintende n'était pas réellement des _Dix_, mais +seulement _grand-chancelier_, office séparé (quoique important); ç'a été +une altération arbitraire de ma part. De plus, les doges furent tous +enterrés dans l'église Saint-Marc avant Faliero. Il est étrange qu'à la +mort de son prédécesseur, André Dandolo; les Dix décrétèrent que tous +les doges futurs seraient enterrés avec leurs familles dans leurs +propres églises;--décret que l'on croirait inspiré par une sorte de +pressentiment. Ainsi donc, tout ce que je dis des doges ses ancêtres, +comme enterrés à Saint-Jean et Saint-Paul, est contraire au fait, +puisqu'ils l'avaient été à Saint-Marc. Faites une note de ceci, et +signez-la _Éditeur_. + +[Note 67: _L'Homme perdu_.] + +»Comme j'ai de grandes prétentions à l'exactitude, je n'aimerais pas à +être plaisanté, même sur de telles bagatelles, sous ce rapport. Quant au +drame, on en peut gloser comme on voudra; mais non pas de mon _costume_ +et de mes _dramatis personæ_[68], qui ont eu une existence réelle. + +»Dans les notes j'ai omis Foscolo sur ma liste des illustres Vénitiens +vivans; je le considère comme un auteur italien en général, et non comme +un pur provincial ainsi que les autres; et en tant qu'Italien, il a eu +son mot dans la préface du quatrième chant de _Childe-Harold_. + +»Quant à la traduction française de mes oeuvres,--_oimè_! +_oimè_[69]!--Pour la traduction allemande, je ne la comprends pas, ni la +longue dissertation annexée à la fin sur les Faust. Excusez-moi de me +hâter. Quant à la politique, il n'est pas prudent d'en parler, mais rien +n'est encore décidé. + +[Note 68: Formule latine adoptée en anglais pour désigner les +personnages.] + +[Note 69: Hélas! hélas! (_Notes du Trad._) ] + +»Je suis fort en colère de ne pas avoir _le Monastère_ de Scott. Vous +êtes trop libéral de vos envois en fait de quantité, et vous inquiétez +trop peu de la qualité. J'avais déjà tous les numéros de la _Quarterly_ +(au nombre de quatre), et douze de la _Revue d'Édimbourg_; mais peu +importe, nous en aurons de nouveaux bientôt. Plus de Keats, je vous en +conjure:--déchirez-le tout vivant; si quelqu'un d'entre vous ne le fait +pas, je l'écorcherai moi-même. Il n'y a pas moyen de supporter les +niaises stupidités de ce vain idiot. + +»Je ne me sens pas disposé à m'occuper encore de _Don Juan_. Que +croyez-vous que disait l'autre jour une jolie Italienne? Elle l'avait lu +en français, et m'en faisait ses complimens avec les restrictions de +rigueur. Je répondis que ce qu'elle disait était vrai, mais que je +soupçonnais que _Don Juan_ vivrait plus long-tems que _Childe-Harold_.--«Ah! +(dit-elle) j'aimerais mieux la renommée de _Childe-Harold_ pour trois +ans, qu'une immortalité due à _Don Juan_!».--La vérité est que c'est +trop vrai, et les femmes détestent maintes choses qui arrachent les +oripeaux du sentiment; et elles ont raison, puisqu'elles seraient +dépouillées de leurs armes. Je n'ai point connu de femme qui n'eût en +horreur les _Mémoires du chevalier de Grammont_, pour la même raison; +même lady *** avait coutume de les calomnier. + +»Je n'ai pas reçu l'ouvrage de Rose. Il a été saisi à Venise. Tel est le +libéralisme des Huns, avec leur armée de deux cent mille hommes, qu'ils +n'osent pas laisser circuler un volume tel que celui de Rose.» + + + + +LETTRE CCCXCII. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 16 octobre 1820. + +«_L'abbé_[70] vient d'arriver; mille remercîmens, ainsi que pour _le +Monastère_,--quand vous me l'enverrez!!! + +[Note 70: Roman de Walter Scott. (_Note du Trad._)] + +»_L'Abbé_ sera pour moi d'un intérêt plus qu'ordinaire, car un de mes +ancêtres maternels, sir J. Gordon de Gight, le plus bel homme de son +siècle, mourut sur l'échafaud à Aberdeen, pour sa fidélité à Marie +Stuart, dont il était le parent, et dont on le prétendait aussi l'amant. +Son histoire a été longuement traitée par les chroniques du tems. Si je +ne me trompe, il fut mêlé à l'évasion de la reine du château Loch-Leven, +ou à sa captivité dans ce même château-fort. Mais vous savez cela mieux +que moi. + +»Je me rappelle Loch-Leven comme un souvenir d'hier. Je le vis en allant +en Angleterre en 1798, à l'âge de dix ans. Ma mère, qui était aussi +orgueilleuse que Lucifer d'appartenir à une branche des Stuarts, et de +descendre en ligne directe des vieux Gordons, non des Seyten-Gordons, +comme elle nommait avec dédain la branche ducale, me raconta l'histoire, +en me rappelant toujours combien les Gordons, ses aïeux, étaient +supérieurs aux Byrons du Sud,--nonobstant notre descendance normande et +toujours perpétuée de mâle en mâle, sans tomber jamais en quenouille, +comme a fait la lignée de ces Gordons dans la propre personne de ma +mère. + +»Je vous ai depuis peu si souvent écrit, que cette courte lettre sera +sans doute bien venue.» + +»Votre, etc.» + + + + +LETTRE CCCXCIII. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 17 octobre 1820. + +«Je vous envoie ci-joint la dédicace de _Marino Faliero_ à Goëthe. +Informez-vous s'il a ou non le titre de baron. Je crois que oui. +Faites-moi connaître votre opinion. + +»_P. S._ Faites-moi savoir ce que M. Hobhouse et vous avez décidé sur +les deux lettres en prose et leur publication. + +»Je vous envoie aussi un abrégé italien de l'appendix du traducteur +allemand de Manfred, où vous verrez cité ce que Goëthe dit du corps +entier des poètes anglais (et non de moi en particulier.) C'est +là-dessus que la dédicace se fonde, comme vous le verrez, quoique j'y +eusse songé auparavant; car je regarde Goëthe comme un grand homme.» + +La singulière dédicace envoyée avec cette lettre n'a pas encore été +publiée, ni n'est parvenue, que je sache, entre les mains de l'illustre +Allemand. Elle est écrite dans le style le plus fantasque et le plus +ironique que le poète ait jamais manié; et la sévérité immodérée avec +laquelle il y traite les objets favoris de sa colère et de sa moquerie, +me force de priver le lecteur de quelques passages fort amusans[71]. + +[Note 71: Le lecteur aura encore ici une grande reconnaissance pour +la réserve de M. Moore!!! (_Note du Trad._)] + + +DÉDICACE AU BARON GOETHE. + +«Monsieur, + +»Dans l'appendix d'un ouvrage anglais, traduit depuis peu en allemand et +publié à Leïpsik, un jugement de vous sur la poésie anglaise est cité +dans les termes suivans: «Dans la poésie anglaise, on trouve un grand +génie, une puissance universelle, un sentiment de profondeur, avec assez +de tendresse et de force; mais ces qualités ne constituent pas +tout-à-fait le poète.» + +»Je regrette de voir un grand homme tomber dans une grande erreur. Une +telle opinion de votre part prouve seulement que le _Dictionnaire des +dix mille auteurs anglais vivans_, n'a pas été traduit en allemand. Vous +aurez lu, dans la version de votre ami Schlegel, le dialogue de +_Macbeth_: + + Ils sont dix mille! + + MACBETH. + + Dix mille _oies_, coquin? + + _Réponse_. + + Dix mille _auteurs_, seigneur. + +»Or, sur ces dix mille auteurs, il y a présentement dix-neuf cent +quatre-vingt-sept poètes, tous vivans en ce moment, quels que soient +devenus leurs ouvrages, ce que leurs libraires savent bien; et parmi +eux il y en a plusieurs qui possèdent une bien plus grande réputation +que la mienne, quoique considérablement moindre que la vôtre. C'est à la +négligence de vos traducteurs allemands que vous devez de ne pas +soupçonner les oeuvres................................................ +...................................................................... +Il y en a encore un autre nommé....................................... + +»Je mentionne ces poètes par forme d'exemple, pour vous éclairer. Ils ne +constituent que deux briques de notre Babel (briques de Windsor, soit +dit en passant), mais ils peuvent servir comme spécimen de l'édifice. + +»Vous avancez, de plus, «que ce caractère dominant de l'ensemble de la +poésie anglaise actuelle, est le dégoût et le mépris de la vie.» Mais je +soupçonne plutôt que, par un seul ouvrage en prose, vous, oui, +vous-même, avez excité un plus grand mépris pour la vie que tous les +volumes anglais de poésie qui aient été jamais écrits. Mme de Staël dit +«que Werther a occasioné plus de suicides que la plus belle femme», et +je crois réellement qu'il a mis plus d'individus hors de ce monde que +Napoléon lui-même,--excepté dans l'exercice de sa profession. Peut-être, +illustre baron, le jugement acrimonieux porté par un célèbre journal du +Nord sur vous en particulier, et sur les Allemands en général, vous a +autant indisposé contre la poésie que contre la critique de +l'Angleterre. Mais vous ne devez pas avoir égard à nos critiques, qui +sont au fond de bons vivans,--et vu leurs deux professions,--car ils +font la loi, et puis l'appliquent. Personne ne peut déplorer leur +jugement précipité et injuste à votre égard, plus que je ne le fais +moi-même; et j'ai exprimé mes regrets à votre ami Schlegel, en 1816, à +Coppett. + +»Dans l'intérêt de mes dix mille frères vivans, et dans le mien propre, +j'ai pris ainsi en considération une opinion relative à la poésie +anglaise en général, opinion qui méritait d'être remarquée, puisqu'elle +était de vous. + +»Mon principal but en m'adressant à vous, a été de témoigner mon sincère +respect et mon admiration pour un homme qui, pendant un demi-siècle, a +conduit la littérature d'une grande nation, et qui passera à la +postérité comme le premier caractère littéraire de son tems. + +»Vous avez été heureux, monsieur, non-seulement par les écrits qui ont +illustré votre nom, mais par ce nom même, suffisamment musical pour être +articulé par la postérité. En ceci vous avez l'avantage sur quelques-uns +de vos compatriotes, dont les noms seraient peut-être immortels +aussi,--si l'on pouvait les prononcer. On pourrait peut-être supposer, +d'après ce ton apparent de légèreté, que j'ai l'intention de vous +manquer de respect; mais ce serait une erreur; je suis toujours +égrillard en prose. Vous considérant, comme je le fais, avec une +conviction réelle et ardente, tant dans votre propre pays que chez la +plupart des autres nations, comme la plus haute supériorité littéraire +qui ait existé en Europe depuis la mort de Voltaire, j'ai senti et sens +encore le désir de vous dédier l'ouvrage suivant,--non comme tragédie ou +comme poème (car je ne puis prononcer s'il doit avoir l'une ou l'autre +qualification, ou même n'avoir ni l'une ni l'autre), mais comme marque +d'estime et d'admiration de la part d'un étranger envers un homme qui a +été salué en Allemagne le Grand Goëthe. + +»J'ai l'honneur d'être, avec le plus sincère respect, votre +très-obéissant et très-humble serviteur. + +BYRON. + +Ravenne, 14 octobre 1820. + +»_P. S._ Je m'aperçois qu'en Allemagne ainsi qu'en Italie, il y a un +grand débat sur ce qu'on nomme le _classique_ et le _romantique_,--termes +qui n'étaient point des objets de classification en Angleterre, du moins +quand je l'ai quittée, il y a quatre ou cinq ans. Quelques écrivassiers +anglais, il est vrai, ont outragé Pope et Swift, mais la raison en est +qu'ils ne savaient eux-mêmes écrire ni en prose ni en vers; mais on ne +les a pas crus dignes de former une secte. Peut-être quelque distinction +de ce genre est-elle née depuis peu, mais je n'en ai pas beaucoup +entendu parler, et ce serait la preuve d'un si mauvais goût, que je +serais fâché d'y croire.» + + + + +LETTRE CCCXCIV. + +À M. MOORE. + + +Ravenne, 17 octobre 1820. + +«Vous me devez deux lettres,--acquittez-vous. Je désire savoir ce que +vous faites. L'été est passé, et vous retournerez à Paris. À propos de +Paris, ce n'était pas Sophie _Gail_, mais Sophie _Gay_,--le mot anglais +_Gay_[72],--qui était entrée en correspondance avec moi[73]. Pouvez-vous +me dire qui elle est, comme vous le fîtes de défunte ***? + +[Note 72: _Gay_ qui est le même mot que _Gai_ en français. (_Note du +Trad._) ] + +[Note 73: Je m'étais mépris[A] sur le nom de la dame dont Byron +s'informait, et lui avais répondu qu'elle était morte. Mais en recevant +cette lettre-ci, je découvris qu'il s'agissait de Mme Sophie Gay, mère +d'une personne aussi célèbre par sa poésie que par sa beauté, Mlle +Delphine Gay. (_Note de Moore_.) ] + +[Note A: C'était Byron et non Moore qui s'était mépris. _Voir_ la +lettre 294. (_Note du Trad._)] + +»Avez-vous continué votre poème? J'ai reçu la traduction française du +mien. Pensez seulement à être traduit dans une langue étrangère sous un +si abominable travestissement!!!.................... + +»Avez-vous fait copier mon Mémoire? J'en ai commencé une continuation. +Vous l'enverrai-je telle qu'elle est maintenant? + +»Je ne puis rien vous dire sur l'Italie, car le gouvernement me regarde +ici d'un oeil soupçonneux, comme j'en suis bien informé. Pauvres +gens!--comme si moi, étranger solitaire, je pouvais leur faire quelque +mal. C'est parce que j'aime avec passion le tir de la carabine et du +pistolet; car ils ont pris l'alarme à la quantité de cartouches que je +consommais,--les benêts! + +»Vous ne méritez pas une longue lettre,--pas même la moindre lettre, à +cause de votre silence. Vous avez un nouveau Bourbon, ce me semble, que +l'on a baptisé _Dieu-Donné_[74].--Peut-être l'honneur du présent est +susceptible de contestation.......................................... +..................................................................... + +[Note 74: On sait que ce mot composé, traduit du latin _Deodatus_, +veut dire, à proprement parler, _donné par Dieu_. (_Note du Trad._)] + +»La reine a fourni un joli thème aux journaux. Publia-t-on jamais +pareille évidence? C'est pire que _Little_ ou _Don Juan_. Si vous ne +m'écrivez bientôt, je vous ferai une querelle.» + + + + +LETTRE CCCXCV. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 25 octobre 1820. + +«Pressez, je vous prie, la remise du paquet ci-joint à lady Byron. C'est +pour affaires. + +»En vous remerciant pour _l'Abbé_, j'ai commis quatre grandes erreurs. +Sir John Gordon n'était pas de Gight, mais de Bogagight; il périt non +pour sa fidélité, mais dans une insurrection. Il n'eut aucun rapport +avec les événemens de Loch-Leven; car il était mort quelque tems avant +l'époque de l'emprisonnement de la reine: et quatrièmement je ne suis +pas sûr qu'il ait été ou non l'amant de la reine; car Robertson n'en dit +rien, tandis que Walter Scott place Gordon dans la liste qu'à la fin de +_l'Abbé_ il donne des admirateurs de Marie (comme ayant tous été +malheureux.) + +»J'ai dû commettre toutes ces méprises en me rappelant le récit de ma +mère sur ce sujet, quoiqu'elle fût plus exacte que je ne suis, et se +piquât de précision sur les points de généalogie, comme toute +l'aristocratie écossaise.................. + +»Votre, etc. + +»_P. S._ Vous avez bien fait de ne pas publier la prose destinée aux +_Blackwood's_ et _Robert's Magazines_, excepté ce qui concerne +Pope;--vous avez laissé le tems se passer.» + + +Le pamphlet en réponse au _Blackwood's Magazine_, dont il est ici +question, fut occasioné par un article inséré dans cet ouvrage +périodique, sous le titre de _Remarques sur Don Juan_, et, quoique mis +sous presse par M. Murray, ne fut jamais publié. L'auteur de l'article +ayant, à propos de certains passages de _Don Juan_, pris occasion +d'exprimer quelques censures sévères sur la conduite conjugale du poète, +Lord Byron, dans sa réplique, entre dans quelques détails sur ce pénible +sujet; et les extraits suivans de sa défense, si l'on doit nommer +défense une réponse à des griefs qui n'ont jamais été définis,--seront +lus avec un vif intérêt. + + +»Mon savant confrère poursuit: «C'est en vain, dit-il, que Lord Byron +essaierait de justifier sa conduite dans cette affaire; et aujourd'hui +qu'il a si publiquement et si audacieusement appelé l'enquête et le +reproche, nous ne voyons pas pourquoi il ne serait point clairement +averti par la voix de ses concitoyens.» Jusqu'à quel point la publicité +d'un poème anonyme, et l'audacieuse fiction d'un caractère imaginaire, +que le rédacteur suppose avoir été créé en vue de lady Byron, +peuvent-elles mériter cette formidable dénonciation _de leurs douces +voix_? je ne le sais ni ne m'en soucie. Mais quand il dit que je ne puis +justifier ma conduite dans cette affaire, j'acquiesce à cette assertion, +parce qu'on ne peut se justifier tant qu'on ne sait pas de quoi l'on est +accusé; et je n'ai jamais eu,--Dieu le sait,--qu'un désir, celui +d'obtenir une accusation--des charges spéciales quelconques, qui me +fussent soumises, sous une forme tangible, par ma partie adverse, non +par des tiers,--à moins qu'on ne prenne pour telles les atroces +calomnies de la rumeur publique, et le mystérieux silence des +conseillers officiels de milady. Mais le rédacteur n'est-il pas content +de ce qu'on a déjà dit et fait? Le cri général de ses concitoyens +n'a-t-il pas prononcé sur ce sujet--une sentence sans débats, et une +condamnation sans charges? N'ai-je pas été exilé par l'ostracisme, +hormis que les écailles sur lesquelles on écrivait ma proscription +étaient anonymes? Le rédacteur ignore-t-il l'opinion et la conduite du +public à cette occasion? S'il l'ignore, je ne l'ignore pas; le public +même l'oubliera long-tems avant que je cesse de m'en souvenir. + +»L'homme qui est exilé par une faction a la consolation de penser qu'il +est un martyr; il est soutenu par l'espérance, et par la dignité de la +cause, réelle ou imaginaire, qu'il a embrassée. Celui qui se retire pour +dettes peut se reposer dans l'idée que le tems et la prudence relèveront +ses affaires; celui qui est condamné par la loi n'a qu'un bannissement à +terme, et en rêve l'abréviation, ou bien, peut-être, il connaît ou +suppose quelque injustice dans la loi, ou dans l'application de la loi à +son égard. Mais celui qui est proscrit par l'opinion générale, sans +l'intermède d'une politique ennemie, d'un jugement illégal, ou +d'affaires embarrassées, doit, innocent ou coupable, supporter toute +l'amertume de l'exil, sans espoir, sans orgueil, sans allégement. Ce +dernier cas fut le mien. Sur quels motifs le public fonda-t-il son +opinion? je l'ignore; mais cette opinion fut générale et décisive. On ne +savait rien de moi, sinon que j'avais composé ce qu'on appelle de la +poésie, que j'étais noble, que je m'étais marié, que j'étais devenu +père, et que j'avais eu des différends avec ma femme et ses parens, on +ne savait pourquoi, puisque les personnes plaignantes refusaient +d'articuler leurs griefs. Le monde _fashionable_[75] se divisa en +partis, et mon parti ne consista qu'en une très-faible minorité; le +monde raisonnable se rangea naturellement du plus fort côté, qui se +trouva être celui de lady Byron. La presse fut active et ignoble; et +telle fut la rage du tems, que la malheureuse publication de deux pièces +de vers, plutôt louangeuses que défavorables à l'égard des personnes qui +en étaient le sujet, fut métamorphosée en une espèce de crime par la +torture de l'interprétation. Je fus accusé des vices les plus monstrueux +par la rumeur publique et la rancune particulière: mon nom, qui avait +été un nom chevaleresque et noble depuis que mes pères avaient aidé +Guillaume-le-Normand dans la conquête de son royaume, mon nom, dis-je, +fut taché. Je sentis que si ce qu'on chuchotait, grommelait et +murmurait, était vrai, je n'étais plus bon pour l'Angleterre; que si +c'était faux, l'Angleterre n'était plus bonne pour moi. Je me retirai: +mais ce n'était pas assez. Dans d'autres pays, en Suisse, à l'ombre des +Alpes, et près de l'azur profond des lacs, je fus poursuivi et atteint +par le même fléau. Je franchis les montagnes, mais ce fut la même chose; +alors j'allai un peu plus loin, et m'établis près des flots de +l'Adriatique, comme le cerf aux abois s'enfuit dans les eaux. + +[Note 75: Nous avons conservé le terme anglais, qui commence déjà à +se naturaliser dans notre langue. Nous aurions d'ailleurs fort bien pu +dire: _Le beau monde_, le monde du bel air, etc. (_Note du Trad._)] + +»Si j'en puis juger par les rapports du petit nombre d'amis qui se +groupèrent autour de moi, le cri de réprobation dont je parle +outrepassa tout précédent, toute circonstance analogue, même les cas où +des motifs politiques ont animé la calomnie et doublé l'inimitié. Je fus +averti de ne point paraître dans les théâtres, de crainte que je ne +fusse sifflé, ni d'aller exercer mes droits dans le parlement, de +crainte que je ne fusse insulté dans la route. Le jour même de mon +départ, mon plus intime ami m'a dit ensuite qu'il était dans +l'appréhension de voies de fait de la part du peuple qui pourrait +s'assembler à la porte de la voiture. Toutefois, ces conseils ne +m'empêchèrent pas de voir Kean dans ses meilleurs rôles, ni de voter +conformément à mes principes; et quant aux troisièmes et dernières +appréhensions de mes amis, je ne pouvais les partager, parce que je n'ai +pu en comprendre l'étendue que quelque tems après avoir traversé la +Manche. D'ailleurs, je ne suis pas de nature à être très-impressionné +par la colère des hommes, quoique je puisse me sentir blessé par leur +aversion. Contre tout outrage individuel, je pouvais moi-même m'assurer +protection et vengeance; et contre les outrages de la foule, j'aurais +été probablement capable de me défendre, avec l'assistance d'autrui, +comme en diverses occasions semblables. + +»Je quittai mon pays, en voyant que j'étais l'objet du blâme général. Je +n'imaginai pas, à la vérité, comme Jean-Jacques Rousseau, que tout le +genre humain était en conspiration contre moi, quoique j'eusse peut-être +d'aussi bons motifs qu'il en eut jamais pour une telle chimère; mais je +m'aperçus que j'étais à un point extraordinaire devenu personnellement +odieux en Angleterre, peut-être par ma faute, mais le fait était +incontestable. Le public, en général, aurait été difficilement excité +jusqu'à un tel point contre un homme plus populaire, sans accusation du +moins ou sans charge quelconque positivement exprimée ou spécifiée: car +je puis à peine concevoir que l'accident commun et quotidien d'une +séparation entre mari et femme ait pu de lui-même produire une si grande +fermentation. Je n'élèverai pas les plaintes usuelles de préjugé, de +condamnation par avance, d'injustice, de partialité, etc., monnaie +ordinaire des personnes qui ont eu ou doivent subir un procès; mais je +fus un peu surpris de me trouver condamné sans acte d'accusation, et de +m'apercevoir que, dans l'absence de ces griefs monstrueux, si énormes +qu'ils pussent être, tout crime possible ou impossible était substitué +en leur place par la rumeur publique, et tenu pour accordé. Cela ne +pouvait arriver qu'à l'égard d'une personne fort peu aimée, et je ne +connaissais aucun remède, ayant déjà usé de tous les moyens que je +pouvais avoir de plaire à la société. Je n'avais point de parti dans le +monde, quoiqu'on m'ait dit le contraire dans la suite;--mais je ne +l'avais pas formé, et je n'en connaissais donc pas l'existence:--point +en littérature:--et en politique j'avais voté avec les whigs, avec cette +importance qu'un vote whig possède dans ces jours de torysme, sans autre +liaison personnelle avec les meneurs des deux chambres que celle que +sanctionnait la société où je vivais, sans droit ou prétention au +moindre témoignage d'amitié de la part de qui que ce fût, excepté +quelques camarades de mon âge, et quelques hommes plus avancés dans la +vie, que j'avais eu le bonheur de servir dans des circonstances +difficiles. C'était, en effet, être seul; et je me souviens que quelque +tems après Mme de Staël me dit en Suisse: «Vous n'auriez pas dû entrer +en guerre avec le monde:--c'est trop fort pour un seul individu; je l'ai +essayé moi-même dans ma jeunesse, mais cela ne mène à rien.» J'acquiesce +complètement à la vérité de cette remarque; mais le monde m'a fait +l'honneur de commencer la guerre, et assurément, si la paix ne peut être +obtenue qu'en le courtisant et lui payant tribut, je ne suis pas propre +à obtenir sa faveur. Je pensai, avec Campbell: + + Allons; épouse une destinée d'exil, + Et si le monde ne t'a pas aimé, + Tu peux supporter l'isolement. + +..................................................................... + +»J'ai entendu dire, et je crois, qu'il y a des êtres humains constitués +de manière à être insensibles aux injures; mais je crois que le meilleur +moyen de s'abstenir de la vengeance est de se placer hors de la +tentation. J'espère n'en avoir jamais d'occasion; car je ne suis point +sûr de pouvoir me retenir, ayant reçu de ma mère quelque chose du +_perfervidum ingenium Scotorum_[76]. Je n'ai point cherché, ni ne +chercherai la vengeance, et peut-être elle ne viendra jamais sur mon +chemin. Je n'entends point ici parler de ma partie adverse, qui pouvait +avoir tort ou raison, mais de plusieurs personnes qui ont donné cette +cause pour prétexte à leur propre inimitié............................ +...................................................................... + +[Note 76: Bouillant caractère des Écossais.] + +»Le rédacteur parle de la voix générale de ses concitoyens; je parlerai +de quelques-uns en particulier. + +»Au commencement de 1817, il parut dans la _Quarterly-Review_ un article +écrit, je crois, par Walter-Scott, article qui lui fit grand honneur, et +qui fut loin d'être déshonorant pour moi, quoique, sous le double +rapport du talent poétique et du caractère personnel, il fût plus +favorable qu'il ne fallait à l'ouvrage et à l'auteur dont il traitait. +Il fut écrit à une époque où un égoïste n'eût pas voulu et un lâche +n'eût pas osé dire un mot en faveur de l'un ou de l'autre; il fut écrit +par un homme à qui l'opinion publique m'avait donné un moment pour +rival,--distinction haute et peu méritée, mais qui ne nous empêcha +point, moi de l'aimer, lui de répondre à cette amitié. L'article en +question fut écrit sur le troisième chant de _Childe-Harold_; et, après +plusieurs observations qu'il ne me serait pas plus convenable de répéter +que d'oublier, il finissait par exprimer l'espoir de mon retour en +Angleterre. Comment ce voeu fut-il accueilli en Angleterre? je ne sais +pas; mais il offensa grièvement les dix ou vingt mille respectables +voyageurs anglais alors réunis à Rome. Je ne visitai Rome que quelque +tems après, en sorte que je n'eus pas l'occasion de connaître par +moi-même le fait; mais je fus informé long-tems après, que la plus +grande indignation avait été manifestée dans le cercle anglais de cette +année, où se trouvaient--parmi un levain considérable de Welbeck-Street +et de Devonshire-Place--plusieurs familles réellement bien nées et bien +élevées, qui n'en participèrent pas moins aux sentimens de la +circonstance. «Pourquoi retournerait-il en Angleterre?» fut +l'exclamation générale.--Je réponds; _pourquoi_? C'est une question que +je me suis quelquefois posée à moi-même, et je n'ai jamais pu y donner +une réponse satisfaisante. Je n'avais alors aucune pensée de retour, et +si j'en ai aujourd'hui, c'est une pensée d'affaires et non de plaisir. +De tous ces liens qui ont été mis en pièces, il y a quelques anneaux +encore entiers, quoique la chaîne elle-même soit brisée. J'ai des +devoirs et des relations qui peuvent un jour requérir ma présence,--et +je suis père. J'ai encore quelques amis que je désire rencontrer, et, +peut-être, un ennemi. Ces causes, et les minutieux détails d'intérêt que +le tems accumule durant l'absence de tout homme dans ses affaires et sa +propriété, me rappelleront probablement en Angleterre; mais j'y +retournerai avec les mêmes sentimens que lors de mon départ, à l'égard +du pays lui-même, quoique j'aie pu en changer relativement aux +individus, suivant que j'ai été depuis plus ou moins bien informé de +leur conduite: car c'est bien long-tems après mon départ que j'ai connu +leurs procédés et leur langage dans toute leur réalité et leur +plénitude. Mes amis, comme font tous les amis, par des motifs +conciliatoires, m'ont caché tout ce qu'ils ont pu, et même certaines +choses qu'ils auraient dû dévoiler. Toutefois, ce qui est différé n'est +pas perdu,--mais il n'a pas tenu à moi qu'il n'y ait eu rien de différé. + +»J'ai rappelé la scène qu'on a dit s'être passée à Rome, pour montrer +que le sentiment dont j'ai parlé n'était pas borné aux Anglais +d'Angleterre, et c'est une partie de ma réponse au reproche lancé contre +ce qu'on appelle mon exil égoïste et volontaire. Volontaire, oui; car +quel homme voudrait demeurer parmi un peuple nourrissant une haine si +vive contre lui? Jusqu'à quel point ai-je été égoïste: c'est ce que j'ai +déjà expliqué.» + +Les passages suivans du même pamphlet ne seront pas trouvés moins +curieux, sous un point de vue littéraire. + +«Ici je désire dire quelques mots sur l'état actuel de la poésie +anglaise. Peu de personnes douteront que ce ne soit l'âge de déclin de +la poésie anglaise, quand elles auront envisagé le sujet avec calme. La +présence d'hommes de génie parmi les poètes actuels ne contredit que peu +le fait, parce qu'on a très-bien dit que, «après celui qui forme le goût +de sa nation, le plus grand génie est celui qui le corrompt.» Personne +n'a contesté le génie à Marino, qui corrompit, non-seulement le goût de +l'Italie, mais celui de toute l'Europe pour près d'un siècle. La grande +cause de l'état déplorable de la poésie anglaise doit être attribuée à +cette absurde et systématique dépréciation de Pope, pour laquelle il y a +eu, pendant ces dernières années, une sorte de concurrence épidémique. +Les hommes des opinions les plus opposées se sont unis sur ce point. +Warton et Churchill ont commencé, ayant probablement tiré cette idée des +héros de la _Dunciade_, et de l'intime conviction que leur propre +réputation ne serait rien tant que le plus parfait et le plus harmonieux +des poètes ne serait pas rabaissé à ce qu'ils regardaient comme son +juste niveau; mais même ils n'osèrent pas le descendre au-dessous de +Dryden. Goldsmith, Rogers et Campbell, ses plus heureux disciples, et +Hayley qui, tout faible qu'il est, a laissé un poème[77] qu'on ne +laissera pas volontiers périr, ont conservé la réputation de ce style +pur et parfait; et Crabbe, le premier des poètes vivans, a presque égalé +le maître. ..................................................... + +[Note 77: _The Triumph of Temper_.] + +»Mais ces trois personnages, S***, W*** et C***[78], eurent tous une +antipathie naturelle pour Pope, et je respecte en eux ce seul sentiment +ou principe primitif qu'ils aient imaginé de conserver. Puis se sont +joints à eux ceux qui ne les ont joints qu'en ce point seul: les +réviseurs d'Édimbourg, la masse hétérogène des poètes anglais vivans +(excepté Crabbe, Rogers, Gifford et Campbell), qui, par préceptes et par +pratique, a prononcé son adhésion, et moi-même enfin, qui ai +honteusement dévié dans la pratique, mais qui ai toujours aimé et honoré +la poésie de Pope de toute mon ame, et espère le faire jusqu'à ma +dernière heure. J'aimerais mieux voir tout ce que j'ai écrit servir de +doublure au même coffre où je lis actuellement le onzième livre d'un +moderne poème épique publié à Malte en 1811 (je l'ouvris pour prendre de +quoi me changer après le paroxysme d'une fièvre tierce, pendant +l'absence de mon domestique, et je le trouvai paré en dedans du nom du +fabricant Eyre, Cockspur-Street, et de la poésie épique ci-dessus +mentionnée); oui, j'aimerais mieux cela, que sacrifier ma ferme croyance +dans la poésie de Pope comme type orthodoxe de la poésie anglaise...... +....................................................................... + +[Note 78: Probablement _Southey_, _Wordsworth_ et _Coleridge_. +(_Notes du Trad._) ] + +»Néanmoins, je n'irai pas si loin que *** qui, dans son _postscriptum_, +prétend que nul grand poète n'obtint jamais une renommée immédiate: +cette assertion est aussi fausse qu'elle est absurde. Homère a dû sa +gloire à sa popularité; il récitait ses vers,--et sans la vive +impression du moment, comment l'_Iliade_ eût-elle été apprise par coeur, +et transmise par la tradition? Ennius, Térence, Plaute, Lucrèce, Horace, +Virgile, Eschyle, Sophocle, Euripide, Sappho, Anacréon, Théocrite, tous +les grands poètes de l'antiquité firent les délices de leurs +contemporains. Un poète, avant l'invention de l'imprimerie, ne devait +son existence même qu'à sa popularité actuelle. L'histoire nous apprend +que les meilleurs nous sont parvenus. La raison en est évidente; les +plus populaires trouvèrent le plus grand nombre de copistes, et dire que +le goût de leurs contemporains était corrompu, c'est une thèse que +peuvent difficilement soutenir les modernes, dont les plus puissans ont +à peine approché des anciens. Dante, Pétrarque, Arioste, le Tasse +furent tous les favoris des lecteurs contemporains. Dante acquit la +célébrité long-tems avant sa mort; et, peu après, les états négocièrent +pour ses cendres, et disputèrent touchant les lieux où il avait composé +la _Divina Comedia_. Pétrarque fut couronné au Capitole. Arioste fut +respecté par les voleurs qui avaient lu l'_Orlando furioso_... Le Tasse, +malgré les critiques des _Cruscanti_, aurait été couronné au Capitole, +sans sa mort prématurée. + +»Il est aisé de prouver la popularité immédiate des principaux poètes de +la seule nation moderne d'Europe qui ait une langue poétique, de la +nation italienne. Chez nous, Shakspeare, Spenser, Johnson, Waller, +Dryden, Congreve, Pope, Young, Shenstone, Thomson, Goldsmith, Gray +furent tous aussi populaires durant leur vie que depuis leur mort. +L'élégie de Gray a plu sur-le-champ, et plaira éternellement. Ses odes +n'eurent pas le même succès, mais elles ne sont pas non plus aujourd'hui +aussi agréables que son élégie. La carrière politique de Milton nuisit à +son succès; mais l'épigramme de Dryden, et le débit même du _Paradis +perdu_, relativement au moindre nombre des lecteurs à l'époque de sa +publication, prouvent que Milton fut honoré par ses contemporains.... + +»On peut demander pourquoi--ayant cette opinion sur l'état actuel de la +poésie anglaise, et ayant eu long-tems comme écrivain l'oreille du +public,--je n'ai pas adopté un plan différent dans mes propres +compositions, ou tâché de corriger plutôt que d'encourager le goût du +jour? À cela je répondrai qu'il est plus aisé de voir la mauvaise route +que de suivre la bonne, et que je n'ai jamais entretenu la perspective +de remplir une place permanente dans la littérature de mon pays. Ceux +qui me connaissent le savent et savent aussi que j'ai été grandement +étonné du succès temporaire de mes ouvrages, n'ayant flatté aucune +personne ni aucun parti, et ayant exprimé des opinions contraires à +celles de la généralité des lecteurs. Si j'avais pu prévoir le degré +d'attention qui m'a été accordé, assurément j'aurais étudié davantage +pour le mériter. Mais j'ai vécu dans des contrées étrangères et +lointaines, ou dans ma patrie, au milieu d'un monde agité qui n'était +pas favorable à l'étude ou à la réflexion; en sorte que presque tout ce +que j'ai écrit a été pure passion,--passion, il est vrai de différentes +sortes, mais toujours passion: car chez moi (si ce n'est point parler en +Irlandais que parler ainsi), mon indifférence était une sorte de +passion, résultat de l'expérience, et non pas la philosophie de la +nature. Écrire devient une habitude, comme la galanterie chez une femme. +Il y a des femmes qui n'ont point eu d'intrigue, mais fort peu qui n'en +aient eu qu'une; ainsi il y a des millions d'hommes qui n'ont jamais +écrit un livre, mais peu qui n'en aient écrit qu'un. Donc, ayant écrit +une fois, je continuai d'écrire, encouragé sans doute par le succès du +moment, mais n'en prévoyant aucunement la durée, et, j'oserai le dire, +en concevant à peine le désir......................................... + +»J'ai ainsi exprimé publiquement sur la poésie du jour l'opinion que +j'ai depuis long-tems exprimée à tous ceux qui me l'ont demandée, et +même à quelques personnes qui auraient mieux aimé ne pas l'entendre, +comme à Moore, à qui je disais dernièrement: «Nous sommes tous dans la +mauvaise voie, excepté Rogers, Crabbe et Campbell.» Sans être vieux +d'années je suis trop vieilli pour sentir en moi assez de verve pour +entreprendre une oeuvre qui montrât ce que je tiens pour bonne poésie, +et je dois me contenter d'avoir dénoncé la mauvaise. Il y a, j'espère, +de plus jeunes talens qui s'élèvent en Angleterre, et qui, échappant à +la contagion, rappelleront dans leur patrie la poésie aujourd'hui exilée +de notre littérature, et la rétabliront telle qu'elle fut autrefois et +qu'elle peut encore être. + +»En même tems, le meilleur signe d'amendement sera le repentir, et de +nouvelles et fréquentes éditions de Pope et de Dryden. + +»On trouvera dans l'_Essai sur l'Homme_ une métaphysique aussi +confortable et dix fois plus de poésie que dans l'_Excursion_. Si vous +cherchez la passion, où la trouverez-vous plus vive que dans l'_Épître +d'Héloise à Abailard_, ou dans _Palamon et Arcite_? Souhaitez-vous de +l'invention, de l'imagination, du sublime, des caractères? cherchez cela +dans _le Vol de la Boucle de cheveux_, dans les _Fables_ de Dryden, dans +l'_Ode sur la fête de sainte Cécile_, dans _Absalon et Achitophel_. Vous +découvrirez dans ces deux poètes seuls toutes les qualités dont vous ne +saisiriez pas une ombre en secouant une quantité innombrable de vers et +Dieu sait combien d'écrivains de nos jours,--plus, l'esprit, dont ces +derniers n'ont pas. Je n'ai point toutefois oublié Thomas Brown le +jeune, ni la famille Fudge, ni Whistlecraft; mais ce n'est pas de +l'esprit,--c'est de l'_humour_[79]. Je ne dirai rien de l'harmonie de +Pope et de Dryden, en comparaison des poètes vivans, dont pas un +(excepté Rogers, Gifford, Campbell et Crabbe) ne saurait écrire un +couplet héroïque. Le fait est que l'exquise beauté de leur versification +a détourné l'attention publique de leurs autres mérites, comme l'oeil +vulgaire se fixera plus sur la splendeur de l'uniforme que sur la +qualité des troupes. C'est cette harmonie même, surtout dans Pope, qui a +soulevé contre lui ce vulgaire et abominable bavardage:--parce que sa +versification est parfaite, on affirme que c'est sa seule perfection; +parce que ses pensées sont vraies et claires, on avance qu'il n'a pas +d'invention; et parce qu'il est toujours intelligible, on tient pour +incontestable qu'il n'a pas de génie. On nous dit avec un rire moqueur +que c'est le poète de la raison, comme si c'était une raison pour n'être +pas poète. Prenant passage par passage, je me chargerai de citer de Pope +plus de vers brillans d'imagination que de deux poètes vivans, quels +qu'ils soient. Pour tirer à tout hasard un exemple d'une espèce de +composition peu favorable à l'imagination,--la satire,--prenons le +caractère de Sporus, avec l'admirable jeu d'imagination qui se répand +sur lui, et mettons en regard un égal nombre de vers qui, choisis dans +deux poètes vivans quelconques, soient de la même force et de la même +variété:--où les trouverons-nous? + +[Note 79: _Voir_ notre note quelques pages plus haut. (_Note du +Trad._)] + +»Je ne cite qu'un exemple sur mille en réponse à l'injustice faite à la +mémoire de celui qui donna l'harmonie à notre langage poétique. Les +clercs de procureurs et les autres génies spontanés ont trouvé plus aisé +de se torturer, à l'imitation des nouveaux modèles, que de travailler +d'après l'art symétrique du poète qui avait enchanté leurs pères. Ils +ont d'ailleurs été frappés par cette remarque que la nouvelle école +faisait revivre le langage de la reine Élisabeth, le véritable anglais, +attendu que tout le monde, sous le règne de la reine Anne, n'écrivait +qu'en français, par une espèce de trahison littéraire. + +»Le vers blanc, que, hors du drame, nul auteur capable de rimer +n'employa jamais, à l'exception de Milton, devint à l'ordre du jour:--on +rima de telle sorte que le vers parut plus blanc que s'il n'eût pas eu +de rime. Je sais que Johnson a dit, après quelque hésitation, «qu'il ne +pouvait pas s'inspirer le désir que Milton eût rimé.» Les opinions de ce +véritable grand homme, que c'est aussi la mode de décrier aujourd'hui, +seront toujours accueillies par moi avec cette déférence que le tems +rétablira dans son universalité; mais, malgré mon humilité, je ne suis +pas convaincu que le _Paradis perdu_ n'eût pas été plus noblement +transmis à la postérité, non pas peut-être en couplets[80] héroïques +(rhythme qui bien balancé pourrait soutenir le sujet), mais dans la +stance de Spenser ou du Tasse, ou dans le tercet de Dante, formes que +les talens de Milton auraient pu facilement greffer sur notre langue. +_Les Saisons_ de Thomson auraient été meilleures en rimes, quoique +toujours inférieures à son _Château de l'Indolence_; et M. Southey n'eût +pas fait une plus mauvaise _Jeanne d'Arc_, quoiqu'il eût pu employer six +mois au lieu de six semaines pour la composer. Je recommande aussi aux +amateurs des vers lyriques la lecture des odes du lauréat en regard de +celle de Dryden sur _sainte Cécile_. + +[Note 80: Nous avons rendu à ce mot sa signification primitive et +étymologique, qu'il a conservé en anglais: _couples de vers_, +c'est-à-dire, _vers rimant deux à deux_, que nous nommons assez +ridiculement _rimes plates_ par opposition aux _rimes croisées_. (_Note +du Trad._)] + +»Aux génies célestes et jeunes clercs inspirés de notre tems, ceci, en +grande partie, paraîtra paradoxal, et le paraîtra encore à la classe +plus élevée de nos critiques; mais ce fut vrai il y a vingt ans, et ce +sera de nouveau reconnu pour tel dans dix............................. +...................................................................... + +»Les disciples de Pope furent Johnson, Goldsmith, Rogers, Campbell, +Crabbe, Gifford, Matthias, Hayley, et l'auteur du _Paradis des +Coquettes_, auxquels on peut ajouter Richards, Heber, Wrangham, Blaud, +Hodgson, Merivale, et d'autres qui n'ont pas eu leur renommée pleine et +entière parce qu'il y a un hasard dans la renommée comme dans toute +autre chose. Mais de toutes les nouvelles écoles,--je dis _toutes_, car, +comme le démon, dont le nom est Légion, elles sont plusieurs,--a-t-il +surgi un seul élève qui n'ait pas rendu son maître honteux de l'avouer? +à moins que ce ne soit ***, qui a imité tout le monde, et a quelquefois +surpassé ses modèles. Scott a eu la faveur particulière d'être imité par +le beau sexe; il y eut miss Halford, et miss Mitford, et miss Francis, +mais, sauf respect, aucune imitation n'a fait beaucoup d'honneur à +l'original. ***, Southey, Coleridge ou Wordsworth ont-ils fait un élève +de renom? ***, Moore, ou tout autre écrivain de quelque réputation, +a-t-il eu un imitateur, ou plutôt un disciple passable? Or, il est +remarquable que presque tous les partisans de Pope, que j'ai nommés, +aient produit eux-mêmes des chefs-d'oeuvre et des modèles; et ce n'a pas +été le nombre des imitateurs qui a enfin nui à sa gloire, mais le +désespoir de l'imitation... La même raison qui engagea le bourgeois +athénien à voter pour le bannissement d'Aristide, «parce qu'il était +fatigué de l'entendre toujours appeler le Juste,» a produit l'exil +temporaire de Pope des états de la littérature. Mais le terme de son +ostracisme expirera, et le plutôt vaudra le mieux, non pour lui; mais +pour ceux qui l'ont banni, et pour la génération nouvelle, qui + + «Rougira de découvrir que ses pères furent ses ennemis.» + + + + +LETTRE CCCXCVI. + +A M. MOORE. + + +Ravenne, 4 novembre 1820. + +«J'ai reçu de M. Galignani les lettres, duplicatas et reçus ci-joints, +qui s'expliqueront d'eux-mêmes[81]. + +[Note 81: M. Galignani s'était adressé à Lord Byron pour obtenir de +lui un droit légal sur les oeuvres de sa seigneurie, dont il avait été +jusqu'alors le seul éditeur en France, afin d'être à même d'empêcher que +d'autres, à l'avenir, n'usurpassent le même privilége. (_Note de +Moore_.)] + +Comme les poèmes sont devenus votre propriété par achat, droit et +justice, toute affaire de publication doit être décidée par vous. Je ne +sais jusqu'à quel point mon acquiescement à la requête de M. Galignani +serait légal; mais je doute qu'il fût honnête. Au cas que vous vous +décidiez à vous arranger avec lui, je vous envoie les pouvoirs +nécessaires, et, en agissant ainsi, je me lave les mains relativement à +cette affaire. Je ne les signe que pour vous mettre à même d'exercer le +droit que vous possédez à juste titre. Je n'ai plus rien à faire, sauf à +dire, dans ma réponse à M. Galignani, que les lettres, etc., vous sont +envoyées, et pourquoi. + +»Si vous pouvez réprimer ces pirates étrangers, faites-le; sinon, jetez +au feu les procurations. Je ne puis avoir d'autre but que de vous +garantir votre propriété. + +»Votre, etc. + +»_P. S._ J'ai lu une partie de la _Quarterly_, qui vient d'arriver; M. +Bowles aura une réponse:--il n'est pas tout-à-fait exact dans son dire +touchant les _Poètes anglais et les Réviseurs écossais_. On défend Pope, +à ce que je vois, dans la _Quarterly_. Que l'on continue toujours ainsi. +C'est un péché, une honte, une damnation que de penser que Pope ait +besoin d'un tel secours;--mais il en est ainsi. Ces misérables +charlatans du jour, ces poètes se déshonorent et renient Dieu, en +courant sus à Pope, le plus irréprochable des poètes, et peut-être même +des hommes.» + + + + +LETTRE CCCXCVII. + +A M. MOORE. + + +Ravenne, 15 novembre 1820. + +«Merci de votre lettre, qui a été un peu longue à venir,--mais vaut +mieux tard que jamais. M. Galignani a donc, ce semble, été supplanté et +pillé lui-même, en seconde main, par un autre éditeur parisien, qui a +audacieusement imprimé une édition de _L.-B's Works_[82] au prix +ultra-libéral de 10 fr., et (comme Galignani le remarque +douloureusement) 8 fr. seulement pour les libraires! _Horresco +referens_[83]! Songer que les oeuvres complètes d'un homme rapportent si +peu! + +[Note 82: Oeuvres de L. B.] + +[Note 83: Virg. Æn. lib. II. _Je frémis en le racontant_. (_Notes du +Tr._)] + +»Galignani m'envoie, dans une lettre pressée, une permission pour lui, +donnée par moi, de publier, etc., etc., lequel permis j'ai signé et +envoyé à M. Murray. Voulez-vous expliquer à Galignani que je n'ai aucun +droit de disposer de la propriété de Murray sans l'agrément de celui-ci? +et que je dois par conséquent l'adresser à Murray pour retirer le permis +de ses griffes,--chose fort difficile, je présume. J'ai écrit à +Galignani dans ce sens; mais un mot de la bouche d'un illustre confrère +le convaincrait que je n'ai pu honnêtement acquiescer à son désir, +quoique je le pusse légalement. J'ai fait ce qui dépendait de moi, +c'est-à-dire j'ai signé l'autorisation et l'ai envoyée à Murray. Que +les chiens divisent la carcasse, si elle est tuée à leur gré. + +»Je suis content de votre épigramme. Il est ridicule que nous laissions +tous deux notre esprit rompre avec nos sentimens; car je suis sûr que +nous sommes au fond partisans de la reine. Mais il n'y a pas moyen de +résister à un jeu de mots.--À propos, nous avons aussi, dans cette +partie du monde, une diphthongue non pas grecque, mais espagnole,--me +comprenez-vous?--qui est sur le point de bouleverser tout l'alphabet. +Elle a été d'abord prononcée à Naples, et se propage;--mais nous sommes +plus près des barbares, qui sont en force sur le Pô, et le traverseront +sous le premier prétexte légitime. + +»Il y aura à régler avec le diable, et l'on ne peut dire qui sera ou ne +sera pas sur son livre de comptes. Si une gloire inattendue survenait à +quelqu'un de votre connaissance, faites-en une Mélodie, afin que son +ombre, comme celle du pauvre Yorick, ait la satisfaction d'être +plaintivement pleurée--ou même plus noblement célébrée, comme _Oh! +n'exhalez pas son nom_. Au cas que vous ne l'en jugiez pas digne, voici +un chant à la place: + + Quand un homme n'a pas à combattre pour la liberté + dans sa patrie, + Qu'il combatte pour celle de ses voisins; + Qu'il songe aux gloires de la Grèce et de Rome; + Et se fasse briser la tête pour ses travaux. + + Servir le genre humain est un plan chevaleresque, + Qui toujours est noblement récompensé; + Combattez donc pour la liberté partout où vous pouvez, + Et si vous n'êtes pas fusillé ou pendu, vous serez chevalier. + +.................................................................... + +»Voici une épigramme que je fis pour l'endossement de l'acte de +séparation en 1816; mais les hommes de loi objectèrent qu'elle était +superflue. + + _Endossement de l'acte de Séparation, en avril_ 1816. + + Il y a un an, vous juriez, chère amie! + D'aimer, de respecter, _et cætera_; + Tel fut le serment que vous me fîtes, + Et voici précisément ce qu'il vaut. + +»Pour l'anniversaire du 2 janvier 1821, j'ai d'avance un petit +compliment, que j'ajoute en cas d'accident. + + _À Pénélope, 2 janvier_ 1821. + + Ce jour fut de tous les jours + Le pire pour vous et pour moi: + Il y a juste _six_ ans que nous n'étions qu'_un_, + Et _cinq_ que nous redevînmes _deux_. + +»Excusez, je vous prie, toutes ces absurdités; car il faut que je les +dise, dans la crainte de m'étendre sur de plus sérieux sujets, que, dans +l'état actuel des choses, il n'est pas prudent de confier à une poste +étrangère. Je vous disais, dans ma dernière, que j'avais continué mes +_Mémoires_, et que j'en avais fait douze feuilles de plus; mais je +soupçonne que je les interromprai: en ce cas, je vous enverrai cela par +la poste, quoique j'éprouve quelque remords à faire payer à un ami tant +de frais de port; car nous n'avons pas nos ports francs au-delà de la +frontière............................................................. +...................................................................... + + + + +LETTRE CCCXCVIII. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 9 novembre 1820. + +....................................................................... + +«La semaine dernière, je vous ai envoyé la correspondance de Galignani +et quelques documens sur votre propriété. Vous avez maintenant, je +crois, une occasion de réprimer, ou du moins de limiter ces +réimpressions françaises. Vous pouvez laisser tous vos auteurs publier +ce qu'il leur plaît contre moi et mes oeuvres. Un éditeur n'est et ne +peut être responsable de tous les ouvrages qui sortent de chez son +imprimeur. + +»La _Dame blanche d'Avenel_ n'est pas tout-à-fait aussi bonne qu'une +réelle et authentique (_Donna Bianca_) dame blanche de Colalto, spectre +qu'on a vu plusieurs fois dans la Marche de Trévise. Il y a un homme (un +chasseur) encore vivant qui l'a vue. Hoppner pourrait vous raconter tout +ce qui la concerne, et Rose peut-être aussi. Je n'ai moi-même aucun +doute sur l'histoire et le spectre. Ce fantôme est toujours apparu dans +des circonstances particulières, avant la mort d'un membre de la +famille, etc. J'ai entendu Mme de Benzoni dire qu'elle connaissait un +monsieur qui avait vu la dame blanche traverser sa chambre au château de +Colalto. Hoppner a vu et questionné un chasseur qui la rencontra à la +chasse, et ne chassa plus depuis. C'était une jeune femme de chambre +qu'un jour la comtesse Colalto, qu'elle était en train de coiffer, vit +dans la glace faire un sourire à son mari; la comtesse l'avait fait +sceller dans la muraille du château, comme Constance de Beverley. +Depuis, elle a toujours hanté les Colalto. On la peint comme femme +blonde fort belle. C'est un fait authentique.» + + + + +LETTRE CCCXCIX. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 18 novembre 1820. + +«La mort de Waite est un coup funeste pour les dents comme pour le coeur +de tous ceux qui le connaissaient. Bon Dieu! lui et Blake[84] défunts +tous deux! Je les laissai dans la plus parfaite santé, et ne pensai +guère à la possibilité de cette perte nationale dans le court espace de +cinq ans. Ils étaient, en fait de véritable grandeur, autant supérieurs +à Wellington, que celui qui conserve la chevelure et les dents est +préférable au sanglant et impétueux guerrier qui obtient un nom en +cassant les têtes et en brisant les molaires? Qui lui succède? Où +trouver maintenant la poudre dentifrice, douce et cependant +efficace?--la teinture?--les brosses à nettoyer? Obtenez, je vous prie, +tous les renseignemens que vous pourrez sur ces questions tusculanes: +Cette pensée me fait mal à la machoire. Pauvres diables! je me flattais +de l'espérance de les revoir tous deux; et cependant ils sont allés dans +ce lieu où les dents et les cheveux durent plus long-tems que dans la +vie. J'ai vu ouvrir un millier de tombeaux, et me suis toujours aperçu +que, quoi qu'il fût arrivé, les dents et les cheveux restaient à ceux +qui ne les avaient pas perdus à l'époque de leur mort. N'est-ce pas +ridicule? Ce sont les choses qui se perdent les premières dans la +jeunesse, et qui durent le plus long-tems dans la poussière, si les gens +veulent mourir pour les conserver. C'est une singulière vie, et une +singulière mort, que la mort et la vie des humains. + +[Note 84: Célèbre coiffeur (_Note de Moore_.)] + +»Je savais que Waite était marié; mais je ne songeais guère que les +autres funérailles viendraient sitôt le surprendre. C'était un tel +élégant, un tel petit-maître, un tel bijou d'homme! Il y a à Bologne un +tailleur qui lui ressemble beaucoup et qui est aussi au pinacle de sa +profession. Ne négligez pas ma commission. Par qui ou par quoi peut-il +être remplacé? Que dit le public? + +»Je vous renvoie la préface. N'oubliez pas que l'extrait de la +chronique italienne doit être traduit. Quant à ce que vous dites pour +m'engager à retoucher les chants de _Don Juan_ et les _Imitations +d'Horace_, c'est fort bien; mais je ne puis fourbir. Je suis comme le +tigre (en poésie); si je manque mon coup au premier bond, je retourne en +grondant dans mon antre. Je n'ai point de second élan; je ne puis +corriger; je ne le puis ni ne le veux. Personne ne réussit dans cette +tâche, grands ou petits. Le Tasse refit toute sa _Jérusalem_; mais qui +lit jamais cette version? tout le monde va à la première. Pope ajouta au +_Vol de la boucle de cheveux_, mais ne réduisit pas son poème. Il faut +que vous preniez mes productions comme elles sont; si elles ne sont pas +propres au succès, réduisez-en le prix d'estimation en conséquence. Je +les jetterais plutôt que de les tailler et les rogner. Je ne dis pas que +vous m'ayez pas raison; je répète seulement que je ne puis +perfectionner... + +«Votre, etc.» + +»_P. S._ Quant aux éloges de ce petit *** Keats, je ferai la même +observation que Johnson, quand Sheridan, l'acteur, obtint une pension. +«Quoi! il a obtenu une pension? Alors il est tems que je résigne la +mienne.» Personne n'a pu être plus fier des éloges de la _Revue +d'Édimbourg_ que je ne le fus, ou plus sensible à sa censure, comme je +l'ai montré dans _les Poètes Anglais et les Réviseurs Écossais_. À +présent, tous les hommes qu'elle a jamais loués sont dégradés par cet +absurde article. Pourquoi n'examine-t-elle et ne loue-t-elle pas le +_Guide de la Santé de Salomon_? Il y a plus de bon sens et autant de +poésie que dans Johnny Keats......................................... + + + + +LETTRE CCCC. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 23 novembre 1820. + +«Les _Imitations_, dit Hobhouse, demanderont bon nombre de taillades +pour être adaptées aux tems, ce qui sera une longue affaire, car je ne +me sens pas du tout laborieux à présent. L'effet quelconque qu'elles +doivent avoir serait peut-être plus grand sous une forme séparée, et +d'ailleurs elles doivent porter mon nom. Or, si vous les publiez dans le +même volume que _Don Juan_, elles me déclarent auteur de _Don Juan_, et +je ne juge pas à propos de risquer un procès en chancellerie sur la +tutelle de ma fille, puisque dans votre Code actuel un poème facétieux +est suffisant pour ôter à un homme ses droits sur sa famille. + +»Quant à l'état des affaires en ce pays, il serait difficile et peu +prudent d'en parler longuement, les Huns ouvrant toutes les lettres. +S'ils les lisent, quand ils les ont ouvertes, ils peuvent voir en +caractères lisibles tracés de ma main, que je les regarde comme de +_damnés bélitres et barbares_, et leur empereur comme un _sot_, et +eux-mêmes comme plus sots que lui; ce qu'ils peuvent envoyer à Vienne +sans que je m'en soucie. Ils se sont rendus maîtres de la police papale, +et font les fanfarons; mais un jour ou l'autre ils paieront tout cela; +ce ne sera peut-être pas bientôt, parce que ces malheureux Italiens +n'ont aucune consistance; mais je suppose que la Providence se fatiguera +enfin des barbares...................................................... + +«Votre, etc.» + + + + +LETTRE CCCCI. + +À M. MOORE. + + +Ravenne, 9 décembre 1820. + +«Outre cette lettre, vous recevrez trois paquets contenant, somme toute, +dix-huit autres feuilles de _Memoranda_, qui, je le crains, vous +coûteront plus de frais de port que ne rapportera leur impression dans +le siècle prochain. Au lieu d'attendre si long-tems, si vous pouviez en +faire quelque chose maintenant en cas de survivance (c'est-à-dire après +ma mort), je serais fort content,--attendu qu'avec tout le respect dû à +votre progéniture, je vous préfère à vos petits-enfans. Croyez-vous que +Longman ou Murray voulussent avancer une certaine somme à présent, en +s'engageant à ne pas publier avant mon décès?--Qu'en dites-vous? + +»Je vous laisse sur ces dernières feuilles un pouvoir discrétionnaire, +parce qu'elles contiennent peut-être une ou deux choses d'une trop dure +sincérité envers le public. Si je consens à ce que vous disposiez +maintenant de ces _Mémoires_, où est le mal? Les goûts peuvent changer. +Je voudrais, à votre place, essayer d'en disposer, non les publier; et +si vous me survivez (comme cela est fort probable), ajoutez ce qu'il +vous plaira de ce que vous savez vous-même; mais surtout +contredisez-moi, si j'ai parlé à faux; car mon principal but est la +vérité, même à mes propres dépens. + +»J'ai quelques notions de votre compatriote Muley Moloch. Il m'a écrit +plusieurs lettres sur le christianisme pour me convertir, et, en +conséquence, si je n'avais pas été déjà chrétien, je le serais +probablement à présent. Je pensai qu'il y avait en lui un talent +sauvage, mêlé à un nécessaire levain d'absurdité,--comme cela doit être +à l'égard de tout talent, lâché sur le monde sans martingale. +............................................................ + +»J'ai d'énormes quantités de papiers en Angleterre, tant pièces +originales que traductions,--une tragédie, etc., etc.; et je copie +maintenant un cinquième chant de _Don Juan_, en cent quarante-neuf +stances................................................................. + +»Dans ce pays-ci on court aux armes; mais je ne veux point parler +politique. Parlons de la reine, de son bain et de sa bouteille,--ce sont +les seules bigarrures du jour. + +»Si vous rencontrez quelques-unes de mes connaissances, saluez-les de ma +part. Les prêtres essaient ici de me persécuter,--mais je m'en moque. + +»Votre, etc.» + + + + +LETTRE CCCCII. + +À M. MOORE. + + +Ravenne, 9 décembre 1820. + +«J'ouvre ma lettre pour vous raconter un fait, qui vous montrera l'état +de ce pays mieux que je ne puis le faire. Le commandant des troupes est +à présent un cadavre gisant dans ma maison. Il a été tué d'un coup +d'arme à feu, à huit heures passées, à deux cents pas environ de ma +porte. J'endossais ma redingote pour rendre visite à madame la comtesse +G***, quand j'entendis le coup. En arrivant dans la salle, je trouvai +tous mes domestiques sur le balcon, s'écriant qu'un homme avait été +assassiné. Sur-le-champ je courus en bas, en exhortant Tita (le plus +brave de tous) à me suivre. Le reste voulait nous empêcher de sortir, +parce que tout le monde ici a, ce me semble, la coutume de fuir loin du +daim abattu. Toutefois, nous descendîmes, et trouvâmes l'individu gisant +sur le dos, près de mourir, sinon tout-à-fait mort, avec cinq blessures, +une au coeur, deux à l'estomac, une au doigt, et l'autre au bras. +Quelques soldats voulurent m'empêcher de passer. Cependant nous +passâmes, et je trouvai Diego, l'adjudant, se désolant comme un +enfant,--un chirurgien qui ne s'occupait nullement de sa profession,--un +prêtre qui saccadait une prière tremblante, et le commandant, pendant +tout ce tems, sur son dos, sur le dur et froid pavé, sans lumière ni +secours, ni rien autour de lui que la confusion et l'épouvante. + +»Comme personne ne pouvait ou ne voulait rien faire que hurler et prier, +et que nul n'aurait remué du doigt le malheureux dans la crainte des +conséquences, je perdis patience,--fis prendre le corps à mon domestique +et à une couple de personnes de la foule,--emmenai deux soldats pour la +garde,--dépêchai Diego au cardinal pour lui annoncer la nouvelle, et fis +monter le commandant dans mon appartement. Mais c'était trop tard, il +était fini,--sans être défiguré;--il avait perdu tout son sang à +l'intérieur:--on n'en obtint pas au-dehors plus d'une ou deux onces. + +»Je le fis déshabiller en partie,--le fis examiner par le chirurgien, et +l'examinai moi même. Il avait été tué par deux balles mâchées. Je sentis +une de ces balles, qui avait traversé tout son corps, à l'exception de +la peau. Tout le monde devine pourquoi il a été tué, mais on ne sait pas +comment. L'arme a été trouvée près de lui,--un vieux fusil à moitié +limé. Il n'a dit que _ô Dio_! et _Gesù_! deux ou trois fois, et il +paraît avoir peu souffert. Pauvre diable! c'était un brave officier, +mais il s'était fait détester par le peuple. Je le connaissais +personnellement, et l'avais souvent rencontré dans les _conversazioni_ +et ailleurs. Ma maison est pleine de soldats, de dragons, de docteurs, +de prêtres, et de toutes sortes de personnes,--quoique je l'aie +maintenant débarrassée et que j'aie placé deux sentinelles à la porte. +Demain on emportera le corps. La ville est dans la plus grande +confusion, comme vous pouvez présumer. + +»Vous saurez que si je n'avais pas fait enlever le corps, on l'aurait +laissé dans la rue jusqu'au lendemain matin, par crainte des +conséquences. Je n'aimerais pas à laisser même un chien mourir de cette +façon, sans secours,--et quant aux conséquences, je ne m'en soucie pas +dans l'accomplissement d'un devoir. + +»Votre, etc. + +»_P. S._ Le lieutenant de garde près du corps, fume sa pipe dans un +grand calme.--Drôle de peuple que celui-ci!» + + + + +LETTRE CCCCIII. + +A M. MOORE. + + +Ravenne, 25 décembre 1820. + +«Vous recevrez ou devez avoir reçu le paquet et les lettres que j'ai +envoyés à votre adresse il y a quinze jours (ou peut-être davantage), et +je serai content d'avoir une réponse, parce que, dans ce tems et en ces +lieux, les paquets de la poste courent risque de ne pas atteindre leur +destination. + +»J'ai songé d'un projet pour vous et pour moi, au cas que nous +retournions tous deux à Londres, ce qui (si une guerre napolitaine ne +s'allume pas) peut être réputé possible pour l'un de nous, au printems +de 1821. Je présume que vous aussi, serez de retour à cette époque, ou +jamais; mais vous me donnerez là-dessus quelque indication. Voici ce +projet: c'est de fonder, vous et moi, conjointement un journal,--ni plus +ni moins,--hebdomadaire ou autre, en apportant quelques améliorations ou +modifications au plan des bélitres qui dégradent à présent ce +département de la littérature,--mais un journal que nous publierons dans +la forme voulue, et néanmoins avec attention. + +»Il devra toujours y avoir une pièce de poésie de l'un ou l'autre de +nous deux, en laissant place, toutefois, à tous les dilettanti rimeurs +qui seraient jugés dignes de paraître dans la même colonne; mais ceci +doit être un _sine qua non_, et de plus, autant de prose que nous +pourrons. Nous prendrons un bureau,--sans annoncer nos noms, mais en les +laissant soupçonner--et, avec la grâce de la Providence, nous donnerons +au siècle quelques nouvelles lumières sur la politique, la poésie, la +biographie, la critique, la morale et la théologie, et sur toute autre +_ique, ie_ et _ologie_ quelconque. + +»Ainsi, mon cher, si nous nous y mettions avec empressement, nos dettes +seraient payées en une douzaine de mois, et à l'aide d'un peu de +diligence et de pratique, je ne doute pas que nous ne missions derrière +nous ces mauvais diseurs de lieux communs, qui ont si long-tems outragé +le sens commun et le commun des lecteurs. Ils n'ont d'autre mérite que +la pratique et l'impudence, deux qualités que nous pouvons acquérir, et +quant au talent et à l'instruction, ce serait bien le diable si, après +les preuves que nous en avons données, nous ne pouvions fournir rien de +mieux que les tristes plats qui ont froidement servi au déjeûner de la +Grande-Bretagne pendant tant d'années. Qu'en pensez-vous? dites-le moi, +et songez que si nous fondons une telle entreprise, il faut que nous y +mettions de l'empressement. Voilà une idée,--faites-en un plan. Vous y +ferez telle modification qu'il vous plaira, seulement consacrons-y +l'emploi de nos moyens, et le succès est très-probable. Mais il faut que +vous viviez à Londres, et moi aussi, pour mener l'affaire à bien, et il +faut que nous gardions le secret....................................... +....................................................................... + +»Votre affectionné, + +B. + +»_P. S._ Si vous songiez à un juste milieu entre un Spectateur et un +journal;--pourquoi non?--Seulement pas le dimanche. Non que le dimanche +ne soit un jour excellent, mais il est déjà pris. Nous prendrons le nom +de _Tenda Rossa_, nom que Tassoni donna à une de ses réponses dans une +controverse, par allusion à la menace délicate que Timour-Lam adressait +à ses ennemis par un _Tenda_ de cette couleur, avant de donner bataille. +Ou bien _Gli_ ou _I Carbonari_, si cela vous fait plaisir,--ou tout +autre nom,--récréatif et amusant,--que vous pourrez préférer. Répondez. +Je conclus poétiquement avec le crieur: «Je vous souhaite un joyeux +Noël.» + +L'année 1820 fut, comme on sait, une époque signalée par les nombreux +efforts de l'esprit révolutionnaire qui éclata alors, comme un feu mal +étouffé, dans la plus grande partie du sud de l'Europe. En Italie, +Naples avait déjà levé l'étendard constitutionnel, et son exemple avait +promptement agi sur toute cette contrée. Dans la Romagne, il s'était +organisé, sous le nom de Carbonari, des sociétés secrètes qui +n'attendaient qu'un mot de leurs chefs pour entrer en pleine +insurrection. Nous avons vu, dans le journal de Lord Byron, en 1814, +quel immense intérêt il prit aux dernières luttes de la France +révolutionnaire sous Napoléon; et ses exclamations: «Oh! vive la +république!»--Tu dors, Brutus!» montrent jusqu'à quel point, en théorie +du moins, son ardeur politique s'étendait. Depuis lors, il n'avait que +rarement tourné ses pensées sur la politique, la marche calme et +ordinaire des affaires publiques n'ayant que peu intéressé un esprit +comme le sien, dont rien moins qu'une crise ne semblait digne d'exciter +les sympathies. L'état de l'Italie lui offrait la promesse d'une telle +occasion; et en sus de ce grand intérêt national, qui pouvait remplir +tous les désirs d'un ami de la liberté, encore tout échauffé par les +pages de Dante et de Pétrarque, il avait aussi des liens et des +considérations privées pour s'enrôler comme partie dans le débat. Le +frère de madame Guiccioli, le comte Pietro Gamba, qui avait passé +quelque tems à Rome et à Naples, était alors de retour de son voyage; et +les dispositions amicales auxquelles, malgré une première et naturelle +tendance à des sentimens opposés, il avait été enfin amené à l'égard du +noble amant de sa soeur, ne peuvent être mieux dépeintes qu'avec les +propres paroles de la belle comtesse. + +«A cette époque, dit Mme Guiccioli,[85] vint à Ravenne, de retour de +Rome et de Naples, mon bien-aimé frère Pietro. Il avait conçu contre le +caractère de Lord Byron des préventions que lui avaient inspirées les +ennemis du noble poète; il était fort affligé de mon intimité avec lui, +et mes lettres n'avaient pas réussi à détruire tout-à-fait la +défavorable impression qu'avaient produite les détracteurs de Lord +Byron. Mais à peine l'eût-il vu et connu, qu'il reçut cette impression +qui ne peut être causée par de simples qualités extérieures, mais +seulement par la réunion de tout ce qu'il y a de plus beau et de plus +grand dans le coeur et dans l'esprit de l'homme. Toutes ses préventions +s'évanouirent, et la conformité d'idées et d'études contribua à nouer +entre mon frère et Lord Byron une amitié qui ne devait finir qu'avec +leur vie.» + +[Note 85: In quest' epoca venne a Ravenna di ritorno da Roma a +Napoli mio diletto fratello Pietro. Egli era stato prevenuto da dei +nemici di Lord Byron contro il di lui carattere; molto lo affliggeva la +mia intimità con lui, e le mie lettere non avevano riuscito à bene +distruggere la cattiva impressione ricevuta dai detrattori di Lord +Byron. Ma appena lo vide e lo conobbe, egli pure ricevette quella +impressione che non può essere prodotta da dei pregi esteriori, ma +solamente dall' unione di tutto ciò che viè di più bello e di più grande +nel cuore e nella mente dell' uomo. Svani ogni sua anteriore prevenzione +contro di Lord Byron, e la conformità delle loro idee e degli studii +loro contribuì a stringerli in quella amicizia che non doveva avere fine +che colla loro vita.] + +Le jeune Gamba, qui n'avait alors que vingt ans, le coeur plein de tous +ces rêves de régénération italienne, que lui avait inspirés, +non-seulement l'exemple de Naples, mais l'esprit général de tout ce qui +l'entourait, s'était, en même tems que son père, qui était encore dans +la force de l'âge, enrôlé dans les bandes secrètes qui étaient en train +de s'organiser par toute la Romagne, et Lord Byron, par leur +intervention, avait été aussi admis dans la confrérie. Cette héroïque +adresse au gouvernement napolitain (écrite en italien[86] par le noble +poète, et, suivant toute probabilité, envoyée par lui à Naples, mais +interceptée en route) montrera combien était profond, ardent, expansif, +son zèle pour cette grande et universelle cause de la liberté politique, +pour laquelle il perdit la vie bientôt après au milieu des marais de +Missolonghi. + +[Note 86: On a trouvé dans les papiers de Byron cette adresse, +écrite de sa propre main. On présume qu'il la confia à un agent prétendu +du gouvernement constitutionnel de Naples, qui était venu secrètement le +voir à Ravenne, et qui, sous prétexte d'avoir été arrêté et volé, obtint +de sa seigneurie de l'argent pour son retour. On sut ensuite que cet +homme était un espion, et la pièce ci-dessus, si elle lui a été confiée, +est tombée entre les mains du gouvernement pontifical. (_Note de +Moore_.)] + +«Un Anglais, ami de la liberté, ayant vu que les Napolitains permettent +aux étrangers de contribuer aussi à la bonne cause, désirerait +l'honneur de voir accepter mille louis qu'il se hasarde d'offrir. Depuis +quelque tems, témoin oculaire de la tyrannie des barbares dans les états +qu'ils occupent en Italie, il voit avec tout l'enthousiasme d'un homme +bien né, la généreuse détermination des Napolitains à consolider une +indépendance si bien conquise. Membre de la chambre des pairs de la +nation anglaise, il serait traître aux principes qui ont placé sur le +trône la famille régnante d'Angleterre, s'il ne reconnaissait la belle +leçon récemment donnée aux peuples et aux rois. L'offre qu'il fait est +peu de chose en elle-même, comme toutes celles que peut faire un +individu à une nation, mais il espère qu'elle ne sera pas la dernière de +la part de ses compatriotes. Son éloignement des frontières, et la +conscience de son peu de capacité à contribuer efficacement de sa +personne à servir la nation, l'empêchent de se proposer comme digne de +la plus petite commission qui demande de l'expérience et du talent. Mais +si sa présence en qualité de simple volontaire n'était pas un +inconvénient pour ceux qui l'accepteraient, il se rendrait à tel lieu +que le gouvernement napolitain indiquerait, pour obéir aux ordres et +participer aux périls de son chef, sans autre motif que celui de +partager le destin d'une brave nation, en résistant à la soi-disant +Sainte-Alliance, qui n'allie que l'hypocrisie au despotisme[87].» + +[Note 87: Un Inglese amico della libertà avendo sentito che i +Napolitani permettono anche agli stranieri di contribuire alla buona +causa, bramerebbe l'onore di vedere accettata la sua offerta di mille +luigi, la quale egli azzarda di fare. Già testimonio oculare non molto +fa della tirannia dei barbari negli stati da loro occupati nell' Italia, +egli vede con tutto l'entusiasmo di un uomo ben nato la generosa +determinazione dei Napolitani per confermare la loro bene acquistata +indipendenza. Membro della Camera dei Pari della nazione inglese, egli +sarebbe un traditore ai principii che hanno posto sul trono la famiglia +regnante d'Inghilterra se non riconoscesse la bella lezione di bel nuovo +data ai popoli ed ai re. L'offerta che egli brama di presentare è poca +in se stessa, come bisogna che sia sempre quella di un individuo ad una +nazione, ma egli spera che non sarà l'ultima dalla parte dei suoi +compatrioti. La sua lontananza dalle frontiere, e il sentimento della +sua poca capacità personale di contribuire efficacemente a servire la +nazione, gl'impedisce di proporsi come degno della più piccola +commissione che domanda dell' esperienza e del talento. Ma, se, come +semplice volontario, la sua presenza non fosse un incomodo a quello che +l'accettasse, egli riparebbe a qualunque luogo indicato dal governo +napolitano per ubbidire agli ordini e partecipare ai pericoli dei suo +superiore, senza avere altri motivi che quello di dividere il destino di +una brava nazione resistendo alla se dicente Santa Alleanza, la quale +aggiunge l'ipocrizia al dispotismo.] + +Ce fut durant l'agitation de cette crise, au milieu de la rumeur et de +l'alarme, et dans l'attente continuelle d'être appelé au champ de +bataille, que Lord Byron commença le journal que je donne maintenant au +public, et qu'il est impossible de lire, avec le souvenir de son premier +journal écrit en 1814, sans songer combien étaient différentes, dans +toutes leurs circonstances, les deux époques où ce noble auteur traçait +ces procès-verbaux de ses pensées actuelles. Il écrivit le premier à +l'époque qui peut être considérée, pour user de ses propres +expressions, comme «la période la plus poétique de toute sa vie»--non +pas certainement, en ce qui regardait les forces de son génie, auquel +chaque année de plus ajoutait une nouvelle vigueur, et un nouveau +lustre, mais en tout ce qui constitue la poésie du caractère,--savoir, +les sentimens purs de la contagion mondaine, dont en dépit de son +expérience prématurée de la vie il conserva toujours l'empreinte, et ce +noble flambeau de l'imagination dont, malgré son mépris systématique du +genre humain, il projeta toujours l'embellissante lumière sur les objets +de ses affections. Il y eut alors, dans sa misanthropie comme dans ses +chagrins, autant d'imagination que de réalité; et jusqu'à ses +galanteries et intrigues amoureuses de cette même époque partagèrent +également, comme j'ai essayé de le montrer, le même caractère +d'idéalité. Quoique tombé de bonne heure sous l'empire des sens, il +avait été de bonne heure aussi délivré de cet esclavage, d'abord par la +satiété que les excès ne manquent jamais de produire, et peu de tems +après, par cette série d'attachemens où l'imagination est pour moitié, +lesquels tout en ayant même des conséquences morales plus funestes à la +société, avaient au moins un vernis de décence à la surface et par leur +nouveauté et l'apparente difficulté qui les entourait servaient à +entretenir cette illusion poétique, d'où de telles poursuites dérivent +leur unique charme. + +Avec un tel mélange ou plutôt une telle prédominance de l'idéal dans ses +amitiés, dans ses haines et dans ses chagrins, son existence à cette +époque, animée comme elle était, et maintenue en état de tourbillon par +un tel cours de succès, doit être reconnue, même déduction faite de +toutes les adjonctions peu pittoresques d'une vie de Londres, comme +poétique à un haut degré, et environnée d'une sorte de halo[88] +romanesque que les événemens subséquens n'étaient que trop propres à +dissiper. Par son mariage, et les résultats qui s'en suivirent, il fut +amené de nouveau à quelques-unes de ces amères réalités dont sa jeunesse +avait eu un avant-goût. Une gêne pécuniaire,--épreuve la plus terrible +de toutes pour l'ame délicate et haute,--le soumirent à toutes les +indignités qu'elle entraîne ordinairement après soi, et il fut ainsi +cruellement instruit des avantages de _posséder_ de l'argent, quand il +n'avait pensé jusque-là qu'au généreux plaisir d'en _dépenser_. Certes, +on ne peut demander une plus forte preuve du pouvoir de pareilles +difficultés pour abaisser l'orgueil le plus chevaleresque, que la +nécessité où Byron se trouva réduit en 1816, non-seulement de se +désister de la résolution de ne tirer jamais aucun profit de la vente de +ses ouvrages, mais encore d'accepter de son éditeur, pour droit +d'auteur, une somme d'argent, qu'il avait quelque tems persisté à +refuser pour lui-même, et que, dans la pleine sincérité de son coeur +généreux, il avait destinée à d'autres. L'injustice et la méchanceté, +dont il devint bientôt victime, eurent un pouvoir également fatal pour +désenchanter le rêve de son existence. Ces chagrins d'imagination, ou du +moins de retour sur le passé, auxquels il avait autrefois aimé à +s'abandonner, et qui tendaient, par l'intermède de ses illusions +idéales, à adoucir et polir son coeur, firent alors place à un cortége +ennemi de vexations présentes et ignobles, plus humiliantes que pénibles +à subir. Sa misanthropie, au lieu d'être comme auparavant un sentiment +vague et abstrait qui ne s'arrêtât sur aucun objet particulier, et dont +la diffusion corrigeât l'âcreté, fut alors condensée, par l'hostilité +qu'il rencontra, en inimitiés individuelles, et ramassée en ressentimens +personnels; et du haut de ce luxe de haine, qu'il croyait philosophique, +contre les hommes en général, il fut alors obligé de descendre à +l'humiliante nécessité de les mépriser en détail. + +[Note 88: On désigne ainsi, en physique, une couronne lumineuse que +l'on voit quelquefois autour des astres, et principalement du soleil et +de la lune. Le lecteur s'imagine bien que nous ne tirons pas de notre +propre cru cette métaphore étrange; nous l'importons littéralement de +l'anglais, où elle est assez usitée, comme toutes les figures relatives +aux phénomènes que les marins ont intérêt à observer. (_Note du Trad._)] + +Sous toutes ces influences si fatales à l'enthousiasme du caractère, et +formant, pour la plupart, une partie des épreuves ordinaires qui +glacent et endurcissent les coeurs dans le monde, il était impossible +qu'un changement matériel ne s'effectuât pas dans un esprit si +susceptible d'impressions tout à-la-fois rapides et durables. En +contraignant Byron à se concentrer dans ses seules ressources et dans sa +seule énergie, comme dans l'unique position à lui laissée contre +l'injustice du monde, ses ennemis ne réussirent qu'à donner à un +principe intérieur d'indépendance une nouvelle force et un nouveau +ressort, qui tout en ajoutant à la vigueur de son caractère, ne +pouvaient manquer, par un si grand déploiement de cette activité propre, +à en diminuer un peu l'amabilité. Parmi les changemens de disposition +principalement imputables à cette source, on doit mentionner la moindre +déférence qu'il montra aux opinions et aux sentimens d'autrui après ce +ralliement forcé de tous ses moyens de résistance. Sans doute, une +portion de cette opiniâtreté doit être mise sur le compte de l'absence +de tous ceux dont la plus légère parole, le plus léger regard auraient +eu plus d'effet sur lui que des volumes entiers de correspondance, mais +nulle cause moins puissante et moins révulsive que la lutte dans +laquelle il avait été engagé, n'aurait pu porter un esprit qui tel que +le sien se défiait naturellement de lui-même, et s'en défiait encore au +milieu de cette excitation, à s'arroger un ton de bravade universelle, +plein sinon d'orgueil dans la prééminence de ses moyens, du moins d'un +tel mépris pour quelques-uns de ses contemporains les plus capables, +qu'il impliquait presque cet orgueil. Ce fut, en effet, comme je l'ai +déjà remarqué plus d'une fois dans ces pages, un soulèvement général de +tous les élémens, bons et mauvais, qui constituaient la nature du noble +poète, soulèvement semblable à celui que, jeune encore, il avait opposé +une première fois à l'injustice,--avec une différence, néanmoins, +presque aussi grande, sous le point de vue de la force et de la +grandeur, entre les deux explosions, qu'entre un incendie et une +éruption volcanique. + +Une autre conséquence de l'esprit de bravade qui dès-lors anima Lord +Byron, peut-être encore plus propre que toute autre à souiller et à +ramener quelque tems au niveau terrestre la poésie de son caractère, fut +le genre de vie auquel il s'abandonna à Venise, outrepassant même la +licence de sa jeunesse. Il en fut bientôt retiré, comme de ses premiers +excès, par l'avertissement opportun du dégoût. Sa liaison avec Mme +Guiccioli, liaison qui, toute répréhensible qu'elle était, avait du +mariage tout ce qui manquait au mariage réel du poète,--sembla enfin +donner à son ame affectueuse cette union et cette sympathie après +lesquelles il avait toute sa vie si ardemment soupiré. Mais le trésor +vint trop tard;--la pure poésie du sentiment s'était évanouie; et ces +larmes qu'il répandait avec tant de passion dans le jardin de Bologne, +venaient moins peut-être de l'amour qu'il sentait en ce moment, que de +la triste conscience des sentimens si différens qu'il avait auparavant +éprouvés. Certes, il était impossible à une imagination même telle que +la sienne, de conserver un voile de gloires idéales à une passion +que,--plus par défi et par vanité que par tout autre motif,--il avait +pris tant de peine à ternir et à dégrader à ses propres yeux. Par +conséquent, au lieu d'être capable, comme autrefois, d'élever et +d'embellir tout ce qui l'intéressait, de se faire une idole de la +moindre création de son imagination, et de prendre pour l'amour même +qu'il conjura si souvent, la simple forme de l'amour, il tomba dès-lors +dans l'erreur opposée, dans la perverse habitude de déprécier et +rabaisser ce qu'il estimait intérieurement, et de verser, comme le +lecteur, l'a vu, le mépris et l'ironie sur un lien où les meilleurs +sentimens de son ame étaient évidemment engagés. Cet ennemi de +l'enthousiasme et de l'idéal, le ridicule, avait, au fur et à mesure +qu'il avait échangé les illusions contre les réalités de la vie, pris de +plus en plus d'empire sur lui, et avait alors envahi les régions les +plus hautes et les plus belles de son esprit, comme on le voit par _Don +Juan_,--cette arène variée où les deux génies; l'un bon et l'autre +mauvais, qui gouvernaient ses pensées, se livrent avec des triomphes +alternatifs leur puissant et éternel combat. + +Et même cette verve d'ironie,--au point où il la porta,--n'était aussi +qu'un résultat du choc que son ame fière reçut des événemens qui +l'avaient jeté, avec un nom flétri et un coeur brisé, hors de sa patrie +et de ses pénates, comme il le dit lui-même d'une façon touchante, + + Et si je ris des choses du monde, + C'est que je ne puis pleurer. + +Ce rire,--qui, dans de tels tempéramens, est le proche voisin des +pleurs,--servait à le distraire de plus amères pensées; et le même +calcul philosophique qui fit dire au poète de la mélancolie, à Young, +«qu'il aimait mieux rire du monde que de s'irriter contre lui,» amena +aussi Lord Byron à produire la même conclusion, et à sentir que, dans +les vues misantropiques auxquelles il était enclin à l'égard du genre +humain, la gaîté lui épargnait souvent la peine de haïr. + +Si, malgré tous ces obstacles à l'effusion des sentimens généreux, il +conserva encore tant de tendresse et d'ardeur, comme il en fit preuve, à +travers tous ses déguisemens, dans son incontestable amour pour Mme +Guiccioli, et dans le zèle encore moins douteux avec lequel il embrassa +alors, de coeur et d'ame, la grande cause de la liberté humaine, +n'importe où et par qui elle fut proclamée,--cela seul montre quelle dut +être la richesse primitive d'une sensibilité et d'un enthousiasme qu'une +telle carrière ne put que si peu refroidir ou épuiser. C'est encore une +grande consolation que de songer que les dernières années de sa vie ont +été embellies par le retour de ce lustre romantique qui, à la vérité, +n'avait jamais cessé d'environner le poète, mais n'avait que trop +abandonné le caractère de l'homme; et que, lorsque l'amour--tout +répréhensible qu'il était, mais enfin amour véritable,--avait le crédit +de retirer Byron des seules erreurs qui le souillèrent dans son jeune +âge, à la liberté était réservé le noble mais douloureux triomphe de +revendiquer comme sienne la dernière période d'une vie glorieuse, et +d'éclairer le tombeau du noble poète au milieu des sympathies du monde. + +Ayant tâché, dans cette comparaison entre l'homme actuel et l'homme +primitif, d'expliquer, par les causes que je tiens pour véritables, les +nouveaux phénomènes que le caractère de Byron présenta à cette époque, +je donnerai maintenant le Journal, par lequel ces remarques me furent +plus particulièrement suggérées, et que je crains d'avoir ainsi trop +différé à présenter au lecteur. + + +EXTRAITS D'UN JOURNAL DE LORD BYRON, 1821. + + +Ravenne, 4 janvier 1821. + +«Une idée soudaine me frappe. Commençons un Journal encore une fois. Le +dernier que je tins fut en Suisse, en mémoire d'un voyage dans les Alpes +bernoises; je le fis pour l'envoyer à ma soeur, en 1816, et je présume +qu'elle l'a encore, car elle m'écrivit qu'elle en était fort contente. +Un autre, beaucoup plus long, fut tenu par moi en 1813-1814, et donné la +même année à Thomas Moore. + +»Ce matin, je me levai tard, comme d'ordinaire:--mauvais tems,--mauvais +comme en Angleterre,--même pire. La neige de la semaine dernière se fond +au souffle du sirocco d'aujourd'hui, en sorte qu'il y a tout à-la-fois +deux inconvéniens du diable. Je n'ai pu aller me promener à cheval dans +la forêt. Demeuré à la maison toute la matinée,--regardé le +feu,--surpris du retard du courrier. Le courrier arrivé à l'_Ave Maria_, +au lieu d'une heure et demie, comme il le doit. _Galignani's +Messengers_, au nombre de six;--une lettre de Faënza, mais aucune +d'Angleterre. Fort mauvaise humeur en conséquence (car il y aurait dû y +avoir des lettres); mangé en conséquence un copieux dîner: car lorsque +je suis vexé, j'avale plus vite,--mais je n'ai que fort peu bu. + +»J'étais maussade;--j'ai lu les journaux,--songé ce que c'est que la +gloire, en lisant, dans un procès de meurtre, que «M. Wych, épicier, à +Tunbridge, vendit du lard, de la farine, du fromage et, à ce qu'on +croit, des raisins secs à une Égyptienne accusée du crime. Il avait sur +son comptoir (je cite fidèlement) un livre, la _Vie de Paméla_, qu'il +déchirait pour enveloppes, etc., etc. Dans le fromage, on trouva, etc., +etc., et une feuille de _Pamela_ roulée autour du lard.» Qu'aurait dit +Richardson, le plus vain et le plus heureux des auteurs vivans +(c'est-à-dire durant sa vie),--lui qui, avec Aaron Hill, avait coutume +de prophétiser et de railler la chute présumée de Fielding (l'Homère en +prose de la nature humaine) et de Pope (le plus beau des +poètes);--qu'aurait-il dit, s'il avait pu suivre ses pages de la +toilette du prince français (voir _Boswell's Johnson_) au comptoir de +l'épicier et au lard de l'Égyptienne homicide!!! + +»Qu'aurait-il dit? Que peut-il dire, sauf ce que Salomon a dit long-tems +avant nous? Après tout, ce n'est que passer d'un comptoir à un autre, du +libraire à un autre commerçant,--épicier ou pâtissier.................... + +»Écrit cinq lettres en une demi-heure environ, courtes et rudes, à toute +la racaille de mes correspondans. Le carrosse est arrivé. Appris la +nouvelle de trois meurtres à Faënza et à Forli,--un carabinier, un +contrebandier et un procureur:--tous trois la nuit dernière. Les deux +premiers dans une querelle, le dernier par préméditation. + +»Il y a trois semaines,--presque un mois:--c'était le 7,--je fis enlever +de la rue le commandant, mortellement blessé; il mourut dans ma maison; +assassins inconnus, mais présumés politiques. Ses frères m'ont écrit de +Rome, hier soir, pour me remercier de l'avoir assisté à ses derniers +momens. Pauvre diable! c'était pitié; il était bon soldat, mais +imprudent. Il était huit heures du soir quand on l'a tué. Nous +entendîmes le coup de feu; mes domestiques et moi accourûmes dans la +rue, et le trouvâmes expirant, avec cinq blessures, dont deux +mortelles:--elles semblaient avoir été faites par des balles mâchées. Je +l'examinai, mais n'allai pas à la dissection le lendemain matin. + +»Le carrosse à 8 heures ou à peu près.--Allé visiter la comtesse +Guiccioli.--Je l'ai trouvée à son piano-forté.--Parlé avec elle jusqu'à +dix heures, que le comte son père, et son frère, non moins comte, +rentrèrent du théâtre. La pièce, dirent-ils, était _Filippo_ +d'Alfieri;--bien accueillie. + +»Il y a deux jours, le roi de Naples a passé par Bologne pour se rendre +au congrès. Mon domestique Luigi a apporté la nouvelle. Je l'avais +envoyé à Bologne chercher une lampe. Comment cela finira-t-il? Le tems +l'apprendra. + +»Rentré chez moi à onze heures, ou même plus tôt. Si le chemin et le +tems le permettent, je ferai une promenade à cheval demain. Gros +tems,--presque une semaine ainsi,--un jour, neige, sirocco,--l'autre +jour, gelée et neige; triste climat pour l'Italie. Mais ces deux +saisons, la dernière et la présente sont extraordinaires. Lu une Vie de +Léonard de Vinci, par Rossi;--résumé,--écrit ceci, et je vais aller me +coucher.» + + +5 janvier 1821. + +«Je me suis levé tard,--morne et abattu;--tems humide et épais. De la +neige par terre, et le sirocco dans le ciel, comme hier. Les chemins +remplis jusqu'au ventre du cheval, en sorte que l'équitation (du moins +comme partie de plaisir) n'est pas praticable. Ajouté un postscriptum à +ma lettre à Murray. Lu la conclusion, pour la cinquième fois (j'ai lu +tous les romans de Walter-Scott au moins cinq fois) de la troisième +série des _Contes de mon Hôte_,--grand ouvrage,--Fielding écossais, +aussi bien que grand poète anglais;--homme merveilleux! Je désire boire +avec lui. + +»Dîné vers six heures. Oublié qu'il y avait un _plum-pudding_ (j'ai +ajouté récemment la gourmandise à la famille de mes vices), et j'avais +dîné avant de le savoir. Bu une demi-bouteille d'une sorte de liqueur +spiritueuse,--probablement de l'esprit de vin; car, ce qu'on appelle +eau-de-vie, rum, etc., etc., n'est pas autre chose que de l'esprit de +vin avec telle ou telle couleur. Je n'ai pas mangé deux pommes, qui +avaient été servies en guise de dessert. Donné à manger aux deux chats, +au faucon, et à la corneille privée (mais non apprivoisée). Lu +l'_Histoire de la Grèce_ de Mitford,--la _Retraite des Dix Mille_ de +Xénophon. Écrit jusqu'au moment actuel, huit heures moins six +minutes,--heure française, non italienne. + +»J'entends le carrosse,--je demande mes pistolets et ma redingote, comme +d'ordinaire,--ce sont des articles nécessaires. Tems froid,--promené en +carrosse découvert;--habitans un peu farouches,--perfides et enflammés +de vives passions politiques. Fins matois, néanmoins,--bons matériaux +pour une nation. C'est du chaos que Dieu tira le monde, et c'est du sein +des passions que sort un peuple. + +»L'heure sonne;--sorti pour faire l'amour. C'est un peu périlleux, mais +non désagréable... ............................................... + +»Le dégel continue;--j'espère qu'on pourra se promener à cheval demain. +Envoyé les journaux à ***;--grands événemens qui se préparent. + +»Onze heures neuf minutes. Visité la comtesse Guiccioli, née G. Gamba. +Elle commençait ma lettre en réponse aux remercîmens que m'avait écrits +Alessio del Pinto de Rome, pour avoir assisté son frère, feu le +commandant, à ses derniers momens; car je l'avais priée d'écrire ma +réponse pour plus grande pureté de langage, moi qui suis natif de +par-delà les monts, et suis peu habile à faire une phrase de bon toscan. +Coupé court à la lettre;--on la finira un autre jour. Parlé de l'Italie, +du patriotisme d'Alfieri, de madame Albany, et autres branches de +savoir. Même la conspiration de Catilina, et la guerre de Jugurtha de +Salluste. A 9 heures, entre son frère _il conte_ Pietro;--à 10, son père +_conte_ Ruggiero. + +»Parlé des divers usages militaires,--du maniement du grand sabre à la +mode hongroise et à celle des montagnards écossais, double exercice dans +lequel j'étais autrefois un assez habile maître d'escrime. Convenu que +la R. éclatera le 7 ou 8 mars, date à laquelle je me fierais, s'il +n'avait pas déjà été convenu que la chose devait éclater en octobre +1820............................................................... + +»Rentré chez moi,--relu de nouveau les _Dix Mille_, et je vais aller me +coucher. + +»Mémorandum.--Ordonné à Fletcher (à 4 heures après midi) de copier sept +ou huit apophthegmes de Bacon, dans lesquels j'ai découvert des bévues +qu'un écolier serait plutôt capable de découvrir que de commettre. Tels +sont les sages! Que faut-il qu'ils soient, pour qu'un homme comme moi +tombe sur leurs méprises ou leurs mensonges? Je vais me coucher, car je +trouve que je deviens cynique.» + + +6 janvier 1821. + +«Brouillard,--dégel,--boue,--pluie. Point de promenade à cheval. Lu les +anecdotes de Spence. Pope est un habile homme,--je l'ai toujours pensé. +Corrigé les erreurs de neuf apophthegmes de Bacon,--toutes erreurs +historiques,--et lu la _Grèce_ de Mitford. Composé une épigramme. +Cherché un passage dans Ginguené,--même dans le _Lope de Vega_ de lord +Holland. Écrit une note pour Don Juan. + +»A huit heures, sorti pour visite. Entendu un peu de musique. Parlé +avec le comte Pietro Gamba de l'acteur italien Vestris, qui est +maintenant à Rome;--je l'ai vu souvent jouer à Venise,--bon +comédien,--très-bon. Un peu maniéré, mais excellent dans la grande +comédie, comme dans les sentimens pathétiques. Il m'a fait souvent rire +et pleurer, et ce n'est pas chose fort aisée,--du moins à un comédien, +de produire sur moi l'un ou l'autre effet. + +»Réfléchi à l'état des femmes dans l'ancienne Grèce,--état assez +convenable. L'état présent, reste de la barbarie des siècles de +chevalerie et de féodalité,--artificiel et contre nature. Elles doivent +veiller à la maison,--être bien nourries et bien habillées,--mais non +pas mêlées à la société;--recevoir aussi une bonne éducation religieuse,--mais +ne lire ni poésie ni politique,--rien que des livres de piété et de +cuisine. Musique,--dessin,--danse;--plus, un peu de jardinage et de +labourage par-ci par-là. Je les ai vu, en Épire, réparer les chemins +avec succès. Pourquoi pas, ainsi que la coupe des foins et le trait du +lait? + +»Rentré chez moi, lu de nouveau Mitford, et joué avec mon mâtin,--je lui +ai donné son souper. Fait une autre leçon de l'épigramme; mais avec le +même tour. Le soir au théâtre; il y avait un prince sur son trône à la +dernière scène de la comédie,--l'auditoire a ri, et lui a demandé une +constitution. Cela explique l'état de l'esprit public en ce pays, ainsi +que les assassinats. Il faut une république universelle,--et elle doit +être. La corneille est boiteuse,--je m'étonne d'un tel accident,--quelque +sot, je présume, lui a marché sur la patte. Le faucon est tout +guilleret,--les chats gras et bruyans.--Je n'ai pas regardé les singes +depuis le froid. Il fait toujours très-humide,--un hiver italien est une +triste chose, mais les autres saisons sont délicieuses. + +»Quelle est la raison pour laquelle j'ai été, durant toute ma vie, plus +ou moins ennuyé? et pourquoi le suis-je peut-être moins à présent que je +ne l'étais à vingt ans, autant je ne puis en croire mes souvenirs? Je ne +sais comment résoudre ce problème, sinon présumer que c'est un effet du +tempérament,--tout comme l'abattement au réveil, ce qui a été mon +invariable manière d'être pendant plusieurs années. La tempérance et +l'exercice, dont j'ai fait maintes fois et pendant long-tems une +expérience vigoureuse et violente, n'ont produit que peu ou point de +différence. Les passions fortes en ont produit une; sous leur immédiate +influence,--c'est bizarre, mais--j'eus toujours les esprits agités, et +non pas abattus. Une dose de sels excite en moi une ivresse momentanée, +comme le champagne léger. Mais le vin et les spiritueux me rendent +sombre et farouche jusqu'à la férocité,--silencieux néanmoins, ami de la +solitude, et non querelleur, si l'on ne me parle pas. La nage relève +aussi mes esprits,--mais en général, ils sont bas, et baissent de jour +en jour davantage. Cela est désespérant; car je ne crois pas que je sois +aussi ennuyé que je l'étais à dix-neuf ans. La preuve en est qu'alors il +me fallait jouer ou boire, ou me livrer à un mouvement quelconque; +autrement j'étais malheureux. A présent, je puis rêver avec calme; et je +préfère la solitude à toute compagnie,--hormis la dame que je sers. Mais +je sens un je ne sais quoi qui me fait penser que si jamais j'atteins la +vieillesse, comme Swift, «je mourrai sur le seuil» dès l'abord. +Seulement je ne crains pas l'idiotisme ou la démence autant que lui. Au +contraire, je regarde quelques phases paisibles de l'un et l'autre de +ces états comme préférables à mille circonstances de ce que les hommes +appellent la possession de leurs sens.» + + +Dimanche 7 janvier 1821. + +«Toujours de la pluie,--du brouillard,--de la neige,--un tems de +bruine,--et toutes les incalculables combinaisons d'un climat où le +froid et le chaud se disputent l'empire. Lu Spence, et feuilleté Roscoe +pour trouver un passage que je n'ai pas trouvé. Lu le 4e volume de la +seconde série des _Contes de mon Hôte_ de Walter-Scott. Dîné. Lu la +gazette de Lugano. Lu--je ne sais plus quoi. A huit heures, allé en +_conversazione_. Rencontré là la comtesse Gertrude, Betty V. et son +mari, et d'autres personnes. Vu une jolie femme aux yeux noirs,--de +vingt-deux ans;--même âge que Teresa, qui est plus jolie, pourtant. + +»Le comte Pietro Gamba m'a pris à part pour me dire que les patriotes +avaient appris de Forli (à vingt milles d'ici) que cette nuit le +gouvernement et son parti veulent frapper un grand coup,--que notre +cardinal a reçu des ordres pour faire plusieurs arrestations +sur-le-champ, et qu'en conséquence les libéraux s'arment, et ont placé +des patrouilles dans les rues, pour sonner l'alarme et appeler au +combat. + +»Il m'a demandé «qu'est-ce que l'on doit faire?»--Combattre, ai-je +répondu, plutôt que se laisser prendre en détail.» Et j'ai offert de +recevoir ceux qui sont dans l'appréhension d'une arrestation immédiate, +dans ma maison qui est susceptible de défense, et de les défendre, avec +l'aide de mes domestiques et la leur propre (nous avons des armes et des +munitions), aussi long-tems que nous pourrons,--ou bien d'essayer de les +faire échapper à l'ombre de la nuit. En gagnant le logis, j'ai offert au +comte les pistolets que j'avais sur moi,--il a refusé, mais il m'a dit +qu'il viendrait à moi en cas d'accidens. + +»Il s'en faut d'une demi-heure pour être à minuit, et il pleut. Comme +dit Gibbet: «Belle nuit pour leur entreprise, il fait noir comme en +enfer, et ça tombe comme le diable.» Si l'émeute n'arrive pas +aujourd'hui, ce sera bientôt. J'ai pensé que le système de maltraiter le +peuple produirait une réaction,--et la voici maintenant qui approche. +Je ferai ce que je pourrai dans le combat, quoique j'aie un peu perdu la +pratique. La cause est bonne. + +»Tourné et retourné une dizaine de livres pour le passage en question, +et je n'ai pu le trouver. Je m'attends à entendre au premier moment le +tambour et la mousqueterie (car on a juré de résister, et on a +raison)--mais je n'entends rien encore, sauf le bruit de la pluie et les +bouffées du vent par intervalles. Je ne voudrais pas me coucher, parce +que j'ai horreur d'être réveillé, et que je désirerais être prêt pour le +tapage, s'il y en a. + +»Arrangé le feu,--pris les armes,--et un livre ou deux que je +parcourrai. Je ne connais guère le nombre des carbonari, mais je crois +qu'ils sont assez forts pour battre les troupes, même ici. Avec vingt +hommes, cette maison-ci pourrait être défendue pendant vingt-quatre +heures contre toutes les forces que l'on pourrait ici rassembler à +présent contre elle dans le même espace de temps; et, cependant, le pays +en aurait connaissance, et se soulèverait,--si jamais il doit se +soulever, ce dont il est possible de douter. En attendant, je puis aussi +bien lire que faire autre chose, puisque je suis seul.» + + +Lundi 8 janvier 1821. + +«Je me lève, et je trouve le comte Pietro Gamba dans mes appartemens. +Fait sortir le domestique. Appris que, suivant les meilleures +informations, le gouvernement n'avait pas expédié l'ordre des +arrestations appréhendées; que l'attaque de Forli n'avait pas été tentée +(comme on s'y attendait) par les _Sanfedisti_[89], les opposans des +carbonari ou libéraux,--et que l'on est encore dans la même +appréhension. Le comte m'a demandé des armes de meilleure qualité que +les siennes; je les lui ai données. Convenu qu'en cas de bruit, les +libéraux s'assembleraient ici (avec moi), et qu'il avait donné le mot à +Vincenzo G. et autres chefs à cet effet. Lui-même et son père s'en vont +à la chasse dans la forêt; mais Vincenzo G. doit venir chez moi, et un +exprès être envoyé à lui, Pietro Gamba, si quelque chose survient. +Opérations concertées. + +[Note 89: Les partisans de la foi, _della santa fede_. (_Note du +Trad._)] + +»Je conseillai d'attaquer en détail et de différens côtés (quoique en +même tems), de manière à partager l'attention des troupes, qui, malgré +leur petit nombre, mais par l'avantage de la discipline, battraient en +combat régulier un corps quelconque de gens non disciplinés;--il faut +donc qu'elles soient dispersées par petites fractions, et distraites +çà-et-là pour différentes attaques. Offert ma maison pour lieu +d'assemblée, si on le veut. C'est une forte position;--la rue est +étroite, commandée par le feu qu'on ferait de l'intérieur,--et les murs +sont tenables............... .......................................... + +»Dîné. Essayé un habit neuf. Lettre à Murray, avec les corrections des +apophthegmes de Bacon et une épigramme;--cette dernière pièce n'est pas +destinée à l'impression. A huit heures, allé chez Teresa, comtesse +Guiccioli... A neuf heures et demie, entrent le comte P*** et le comte +P. G***; parlé d'une certaine proclamation récemment publiée............ +........................................................................ + +»Il paraît après tout qu'il n'y aura rien. J'aurais voulu en savoir +autant hier soir,--ou, pour mieux dire, ce matin,--je me serais mis au +lit deux heures plus tôt. Et pourtant je ne dois pas me plaindre; car, +malgré le sirocco et la pluie battante, je n'ai pas bâillé depuis deux +jours. + +»Rentré chez moi,--lu l'_Histoire de la Grèce_;--avant le dîner j'avais +lu _Rob-Roy_ de Walter Scott. Écrit l'adresse de la lettre en réponse à +Alessio del Pinto, qui m'a remercié de l'assistance que j'ai donnée à +son frère expirant (feu le commandant, assassiné ici le mois dernier). +Je lui ai dit que je n'avais fait que remplir un devoir +d'humanité,--comme il est vrai. Le frère vit à Rome. + +»Arrangé le feu avec un peu de _sgobole_ (c'est un mot romagnol), et +donné de l'eau au faucon. Bu de l'eau de Seltz. Mémorandum:--reçu +aujourd'hui une estampe ou gravure de l'histoire d'Ugolin, par un +peintre italien;--elle diffère, comme on pense, de l'oeuvre de sir Josué +Reynolds; mais elle n'est pas pire, car Reynolds n'est pas bon en +histoire. Déchiré un bouton à mon habit neuf. + +»Je ne sais quelle figure ces Italiens feront dans une insurrection +régulière. Je pense quelquefois que, comme le fusil de cet Irlandais (à +qui l'on avait vendu un fusil recourbé), ils ne seront bons qu'à «tirer +leur coup dans une encoignure;» du moins, cette sorte de feu a été le +dernier terme de leurs exploits; et pourtant il y a de l'étoffe dans ce +peuple, et une noble énergie qu'il s'agirait de bien diriger. Mais qui +la dirigera? Qu'importe? C'est dans de telles circonstances que les +héros surgissent. Les difficultés sont le berceau des ames hautes, et la +liberté est la mère des vertus que comporte la nature humaine.» + + +Mardi, 9 janvier 1821. + +«Je me lève.--Beau jour. Demandé les chevaux; mais Lega, mon +_secrétaire_ (par italianisme, au lieu du mot intendant ou +maître-d'hôtel), vient me dire que le peintre a fini la fresque de +l'appartement pour lequel je l'avais dernièrement fait appeler; je suis +allé la voir avant de sortir. Le peintre n'a pas mal copié les dessins +du Titien.............................................................. + +»Dîné. Lu _la Vanité des désirs humains_ de Johnson.--Tous les +exemples, ainsi que la manière de les présenter, sont sublimes, aussi +bien que la dernière partie, à l'exception d'un ou deux vers. Je +n'admire pas autant l'exorde. Je me rappelle une observation de Sharpe +(que l'on nommait à Londres le _conversationiste_, et qui était un +habile homme), savoir, que le premier vers de ce poème était superflu, +et que Pope (le meilleur des poètes, je crois) aurait commencé et mis +tout d'abord, sans changer la ponctuation, + + Examine le genre humain de la Chine au Pérou. + +Le premier vers, _livre-toi à l'observation_, etc., est, sans aucun +doute, lourd et inutile; mais c'est un beau poème,--et si vrai!--vrai +comme la dixième satire de Juvénal. Le cours des âges change tout,--le +tems,--la langue,--la terre,--les bornes de la mer,--les étoiles du +ciel,--enfin tout ce qui est «auprès, autour et au-dessous» de l'homme, +excepté l'homme lui-même, qui a toujours été et sera toujours un +malheureux faquin. L'infinie variété des vies ne mène qu'à la mort, et +l'infinité des désirs n'aboutit qu'au désappointement. Toutes les +découvertes qui ont été faites jusqu'à présent ont peu amélioré notre +existence. A l'extirpation d'un fléau succède une peste nouvelle; et un +nouveau monde n'a donné à l'ancien que fort peu de chose, hormis la +v..... d'abord, et la liberté ensuite.--Le dernier présent est beau, +surtout puisqu'il a été fait à l'Europe en échange de l'esclavage +qu'elle avait apporté; mais il est douteux que les souverains ne +regardent pas le premier comme le meilleur des deux pour leurs sujets. + +»Sorti à huit heures,--appris quelques nouvelles. On dit que le roi de +Naples a déclaré aux _puissances_ (c'est ainsi qu'on appelle maintenant +les méchans couronnés) que sa constitution lui avait été arrachée par la +force, etc., etc., et que les barbares Autrichiens touchent de nouveau +la solde de guerre et vont entrer en campagne. Qu'ils viennent! «Ils +viennent comme des victimes dans leur ajustement» ces chiens de l'enfer! +Espérons toujours voir leurs os entassés, comme j'ai vu ceux des dogues +humains tombés à Morat, en Suisse. + +»Entendu un peu de musique. A neuf heures, les visiteurs +ordinaires,--nouvelles, guerre ou bruits de guerre. Tenu conseil avec +Pietro Gamba, etc., etc. On veut ici s'insurger et me faire l'honneur +d'appeler le secours de mon bras. Je ne reculerai pas, quoique je ne +voie ici ni assez de force, ni assez de coeur pour faire une grande +besogne; mais: en avant!--voici l'instant d'agir. Et que signifie +l'intérêt du _moi_, si une seule étincelle de ce qui serait digne du +passé peut être léguée à l'avenir pour ne s'éteindre jamais? Il ne +s'agit ni d'un seul homme, ni d'un million, mais de l'esprit de liberté +qu'il faut étendre. Les vagues qui se précipitent contre le rivage sont +brisées une à une; mais néanmoins l'Océan poursuit ses conquêtes: il +engloutit l'_Armada_[90], use le roc, et si l'on en croit les +_Neptuniens_[91], il a non-seulement détruit, mais créé un monde. De la +même façon, quel que soit le sacrifice des individus, la grande cause +prendra de la force, emportera ce qui est rocailleux, et fertilisera ce +qui est cultivable (car l'herbe marine est un engrais). Ainsi donc, les +calculs de l'égoïsme ne doivent point avoir de place dans de telles +occasions, et aujourd'hui je n'y donnerai aucune valeur. Je ne fus +jamais fort dans le calcul des probabilités, et je ne commencerai pas +maintenant.» + +[Note 90: Nom de la flotte de Philippe II, engloutie par une tempête +sous le règne d'Élisabeth.] + +[Note 91: On nomme ainsi les géologues, qui croient que la terre +s'est formée au milieu des eaux de la mer. (_Notes du Trad._)] + + +10 janvier 1821. + +«Belle journée;--il n'a plu que le matin. Examiné des comptes. Lu les +_Poètes_ de Campbell;--noté les erreurs de l'auteur pour les corriger. +Dîné,--sorti,--musique,--air tyrolien, avec des variations. Soutenu la +cause de la simplicité primitive de l'air contre les variations de +l'école italienne... Politique un peu à l'orage, et de jour en jour plus +chargée de nuages. Demain, c'est le jour de l'arrivée des postes +étrangères, nous saurons probablement quelque chose. + +»Rentré chez moi,--lu. Corrigé les _lapsus calami_ de Tom Campbell. Bon +ouvrage, quoique le style en soit affecté;--mais l'auteur défend Pope +glorieusement. Certainement c'est sa propre cause;--mais n'importe, +c'est fort bien, et cela lui fait grand honneur. + + +11 janvier 1821. + +«Lu les lettres. Corrigé la tragédie et les _Imitations d'Horace_. Dîné, +après quoi je me suis senti mieux disposé. Sorti,--rentré,--fini mes +lettres, au nombre de cinq. Lu les _Poètes_ et une anecdote dans Spence. + +»All.. m'écrit que le pape, le grand duc de Toscane et le roi de +Sardaigne sont aussi appelés au congrès, mais le pape s'y fera +représenter. Ainsi les intérêts de plusieurs millions d'hommes sont dans +les mains de quelques fats réunis dans un lieu appelé Laybach! + +»Je regretterais presque que mes propres affaires allassent bien, quand +les nations sont en péril. Si la destinée du genre humain pouvait être +radicalement améliorée, et surtout celle de ces Italiens actuellement si +opprimés, je ne songerais pas tant à mon «petit intérêt.» Dieu nous +accorde de meilleurs tems, ou plus de philosophie. + +»En lisant, je viens de tomber sur une expression de Tom Campbell; en +parlant de Collius, il dit que nul lecteur ne se soucie de la vérité des +moeurs dans les églogues de l'auteur, pas plus que de l'authenticité du +siége de Troie.» C'est faux:--nous nous soucions de l'authenticité du +siége de Troie. J'étudiai ce sujet tous les jours, pendant plus d'un +mois, en 1810; et si quelque chose diminuait mon plaisir, c'était de +penser que ce vaurien de Bryant avait nié la véracité du poète grec. Il +est vrai que je lus _l'Homère travesti_ (les douze premiers livres), +parce que Hobhouse et d'autres me fatiguèrent de leur érudition locale. +Mais je vénérai toujours l'original comme la vérité même en histoire +(quant aux faits matériels), et en description des lieux. Autrement je +n'y aurais pris aucun plaisir. Qui me persuadera, quand je me penche sur +une tombe magnifique, qu'un héros n'y est pas renfermé? les hommes ne +travaillent pas sur les morts obscurs et médiocres. Mais voici le +pourquoi. Tom Campbell a pris la défense de l'inexactitude de costume et +de description: c'est que sa _Gertrude_, etc., n'a pas plus la couleur +locale de la Pensylvanie que de Penmanmaur. Ce poème est notoirement +plein de scènes d'une fausseté grossière, comme disent tous les +Américains, qui d'ailleurs en louent quelques parties.» + + +12 janvier 1821. + +«Le tems est toujours à tel point humide et impraticable, que Londres, +dans ses plus insupportables jours de brouillard, serait un lieu de +printems en comparaison de la brume et du sirocco, qui ont régné (sans +un seul jour d'intervalle), avec de la neige ou de fortes pluies pour +toute variation, depuis le 30 décembre 1820. C'est si ennuyeux, que j'ai +un accès littéraire;--mais c'est très-fatigant de ne pouvoir se consoler +qu'en chevauchant sur Pégase, durant tant de jours. Les routes sont +encore pires que le tems,--par la masse de la boue, la mollesse du sol, +et la crue des eaux. + +»Lu _les Poètes Anglais_, c'est-à-dire--dans l'édition de Campbell. Il y +a quelquefois beaucoup d'apprêt dans les phrases de préface de Tom; mais +l'ensemble de l'ouvrage est bon. Je préfère néanmoins la poésie même de +l'auteur. + +»Murray écrit qu'on veut jouer la tragédie de _Marino Faliero_;--quelle +sottise! ce drame a été composé pour le cabinet. J'ai protesté contre +cet acte d'usurpation (qui paraît pouvoir être légalement consommé par +les directeurs sur tout ouvrage imprimé, contre la propre volonté de +l'auteur); j'espère toutefois qu'on ne le fera pas. Pourquoi ne pas +produire quelques-uns de ces innombrables aspirans à la célébrité +théâtrale, qui encombrent aujourd'hui les cartons, plutôt que de me +traîner hors de la librairie? J'ai écrit une fière protestation mais +j'espère toujours qu'elle ne sera pas nécessaire, et qu'on verra que la +pièce n'est point faite pour le théâtre. _Marino_ est trop régulier;--la +durée de l'action est de vingt-quatre heures;--les changemens de lieu +sont rares;--rien de mélodramatique,--point de surprises, de péripéties, +ni de trappes, ni d'occasions «de remuer la tête et de frapper du +pied,»--et point d'amour, ce principal ingrédient du drame moderne.» +....................................................................... + + +Minuit + +«Lu, dans la traduction italienne de Guido Sorelli, l'allemand +Grillparzer,--diable de nom, sans doute, pour la postérité; mais il +faudra qu'elle apprenne à le prononcer. Si l'on tient compte de +l'infériorité nécessaire d'une traduction, et surtout d'une traduction +italienne (car les Italiens sont les plus mauvais traducteurs du monde, +excepté pour les classiques,--Annibal Caro, par exemple,--et dans ce cas +ils sont servis par la bâtardise même de leur idiome, vu que, pour avoir +un air de légitimité, ils singent la langue de leurs pères);--si donc on +tient compte, dis-je, d'un tel désavantage, la tragédie de _Sappho_ est +superbe et sublime. On ne peut le nier: L'auteur a fait une belle oeuvre +en écrivant ce drame. Et qui est-il? je ne le sais pas; mais les siècles +le sauront. C'est une haute intelligence. + +»Je dois toutefois avertir que je n'ai rien lu d'Adolphe Müller, et pas +autant que je désirerais de Goëthe, Schiller et Wieland. Je ne les +connais que par l'intermédiaire des traductions anglaises, françaises +et italiennes. Leur langue réelle m'est absolument inconnue,--excepté +des jurons appris de la bouche de postillons et d'officiers en querelle. +Je peux jurer en allemand:--_sacranient_,--_verfluchter_,--_hundsfott_, +etc., mais je n'entends guère la conversation moins énergique des +Allemands. + +»J'aime leurs femmes (j'aimai jadis en désespéré une Allemande nommée +Constance), et tout ce que j'ai lu de leurs écrits dans les traductions, +et tout ce que j'ai vu de pays et de peuple sur le Rhin,--tout, excepté +les Autrichiens que j'abhorre, que j'exècre, que--je ne puis trouver +assez de mots pour exprimer la haine que je leur porte, et je serais +fâché de leur faire du mal en proportion de ma haine; car j'abhorre la +cruauté encore plus que les Autrichiens, sauf un instant de passion, et +alors je suis barbare,--mais non pas de propos délibéré. + +»Grillparzer est grand,--antique,--non aussi simple que les anciens, +mais très-simple pour un moderne;--il est trop madame de Staël-_iste_ +par-ci par-là; mais c'est un grand et bon écrivain. + + +Samedi 13 janvier 1821. + +»Esquissé le plan et les _Dramatis Personæ_ d'une tragédie de +_Sardanapale_, à laquelle j'ai songé pendant quelque tems. Pris les noms +dans Diodore de Sicile (je sais l'histoire de Sardanapale depuis l'âge +de douze ans), et lu un passage du neuvième volume, édition in-8°, dans +la _Grèce_ de Mitford où l'auteur réhabilite la mémoire de ce dernier +roi des Assyriens. + +»Dîné,--nouvelles politiques,--les puissances veulent faire la guerre +aux peuples. L'avis semble positif,--Ainsi soit-il,--elles seront enfin +battues. Les tems monarchiques sont près de finir. Il y aura des fleuves +de sang, et des brouillards de larmes, mais les peuples triompheront à +la fin. Je ne vivrai pas assez pour le voir, mais je le prévois. + +»J'ai apporté à Teresa la traduction italienne de la _Sappho_ de +Grillparzer, elle m'a promis de la lire. Elle s'est disputée avec moi, +parce que j'ai dit que l'amour n'était pas le plus élevé des sujets pour +la vraie tragédie; et comme elle avait l'avantage de parler dans sa +langue maternelle, et avec l'éloquence naturelle aux femmes, elle a +écrasé le petit nombre de mes argumens. Je crois qu'elle avait raison. +Je mettrai dans _Sardanapale_ plus d'amour que je n'avais projeté,--si +toutefois les circonstances me laissent du loisir. Ce _si_ ne sera +qu'avec grande peine pacificateur. + + +14 janvier 1821. + +»Parcouru les tragédies de Sénèque. Écrit les vers d'exposition de la +tragédie projetée de _Sardanapale_. Fait quelques milles à cheval dans +la forêt. Brouillard et pluie. Rentré,--dîné,--écrit encore un peu de ma +tragédie. + +»Lu Diodore de Sicile, parcouru Sénèque, et quelques autres livres. +Écrit encore de ma tragédie. Pris un verre de _grog_. Après m'être +fatigué à cheval par un tems pluvieux, après avoir écrit, écrit, +écrit,--les esprits animaux (du moins les miens) ont besoin d'un peu de +récréation, et je n'aime plus le laudanum comme autrefois. Aussi j'ai +fait remplir un verre d'un mélange d'eaux spiritueuses et d'eau pure, et +je parviendrai à le vider. Je conclus _ainsi_ et _ici_ le journal +d'aujourd'hui»... + + +15 janvier 1821. + +»Beau tems.--Reçu une visite.--Sorti et fait un tour à cheval dans la +forêt,--tiré des coups de pistolet,--Revenu à la maison; dîné,--lu un +volume de _la Grèce_ de Mitford, écrit une partie d'une scène de +_Sardanapale_. Sorti,--entendu un peu de musique,--appris quelques +nouvelles politiques. Les autres puissances italiennes ont aussi envoyé +des ministres au congrès. La guerre paraît certaine,--en ce cas, elle +sera cruelle. Parlé de diverses matières importantes avec un des +initiés. À dix heures et demie rentré chez moi. + +»Je viens de faire une réflexion singulière. En 1814, Moore («le poète +par excellence», titre qu'il mérite bien), Moore et moi nous allions +ensemble dans la même voiture, dîner chez le comte Grey, _capo +politico_[92] du reste des whigs. Murray, le magnifique Murray +(l'illustre éditeur) venait de m'envoyer la gazette de Java,--je ne +sais pourquoi.--En la parcourant par pure curiosité, nous y trouvâmes +une controverse sur les mérites de Moore et les miens. Il y a de la +gloire pour nous à vingt-six ans. Alexandre avait conquis l'Inde au même +âge; mais je doute qu'il fût un objet de controverse, ou que ses +conquêtes fussent comparées à celles du Bacchus indien, à Java. + +[Note 92: _Chef politique_.--C'est ce même comte Grey qui est +aujourd'hui premier ministre. (_Note du Trad._) ] + +»C'était une grande gloire que celle d'être nommé avec Moore; une plus +grande, de lui être comparé; et la plus grande des jouissances du moins, +que d'être avec lui: et certes c'était une bizarre coïncidence que de +dîner ensemble tandis qu'on disputait sur nous au-delà de la ligne +équinoxiale. + +»Hé bien, le même soir, je me trouvai avec le peintre Lawrence, et +j'entendis une des filles de lord Grey (jeune personne belle, grande, et +animée, ayant de cet air patricien et distingué de son père, ce que +j'aime à la folie) jouer de la harpe avec tant de modestie et +d'ingénuité qu'elle semblait la déesse de la musique. Hé bien, j'aurais +mieux aimé ma conversation avec Lawrence (qui conversait +délicieusement), et le plaisir d'entendre la jeune fille, que toute la +renommée de Moore et la mienne réunies. + +»Le seul plaisir de la gloire est qu'elle prépare la route au plaisir, +et plus notre plaisir est intellectuel, mieux vaut pour le plaisir et +pour nous-mêmes. C'était toutefois agréable que d'avoir entendu le bruit +de notre renommée avant le dîner, et la harpe d'une jeune fille après. + + +16 janvier 1821. + +»Lu,--promenade à cheval,--tir du +pistolet,--rentré,--dîné,--écrit,--fait une visite,--entendu de la +musique,--parlé d'absurdités,--et retourné au logis. + +»Écrit de ma tragédie,--j'avance dans le premier acte avec toute la hâte +possible...... Le tems est toujours couvert et humide comme au mois de +mai à Londres,--brouillard, bruine, air rempli de _scotticismes_, qui, +tout beaux qu'ils sont dans les descriptions d'Ossian, sont quelque peu +fatigans dans leur perspective réelle et prosaïque.--Politique toujours +mystérieuse. + + +17 janvier 1821. + +»Promenade à cheval dans la forêt,--tir du pistolet;--dîner. Arrivé +d'Angleterre et de Lombardie un paquet de livres,--anglais, italiens, +français et latins. Lu jusqu'à huit heures,--puis sorti. + + +18 janvier 1821. + +«Aujourd'hui, la poste arrivant tard, je ne suis point sorti à cheval. +Lu les lettres;--deux gazettes seulement, au lieu de douze que l'on doit +à présent m'envoyer. Fait écrire par Lega à ce négligent de Galignani, +et ajouté moi-même un _postscriptum_. Dîné. + +»À huit heures je me proposais de sortir. Lega entre avec une lettre au +sujet d'un billet qui n'a pas été acquitté à Venise, et que je croyais +acquitté depuis plusieurs mois. Je suis entré dans un accès de fureur +qui m'a presque fait tomber en défaillance. Je ne me suis pas remis +depuis. Je mérite cela pour être si fou;--mais j'avais de quoi être +irrité;--bande de faquins! Ce n'est, toutefois, que vingt-cinq livres +sterling.» + + +19 janvier 1821. + +«Promenade à cheval. Le vent d'hiver est un peu moins cruel que +l'ingratitude, quoique Shakspeare dise le contraire. Du moins, je suis +si accoutumé à rencontrer plus souvent l'ingratitude que le vent du +nord, que je regarde le premier mal comme le pire des deux. J'avais +rencontré l'un et l'autre dans l'espace de vingt-quatre heures; ainsi +j'ai pu en juger. + +»Songé à un plan d'éducation pour ma fille Allegra, qui doit bientôt +commencer ses études. Écrit une lettre,--puis un _postscriptum_. J'ai +les esprits abattus,--c'est certainement de l'hypocondrie,--le foie est +malade;--je prendrai une dose de sels. + +»J'ai lu la vie de M. R. L. Edgeworth, père de la fameuse miss +Edgeworth, écrite par lui-même et par sa fille. Certes, c'est un grand +nom. En 1813, je me souviens d'avoir rencontré le père et la fille dans +le monde fashionable de Londres (monde où j'étais alors un item, une +fraction, le segment d'un cercle, l'unité d'un million, le rien de +quelque chose), dans les cercles, et à un déjeûner chez sir Humphrey et +lady Davy. J'avais été le lion de 1812; miss Edgeworth, et madame de +Staël, etc., avec les cosaques, vers la fin de 1813, furent les +curiosités de l'année suivante. + +»Je trouvai dans Edgeworth un beau vieillard, avec le teint rouge de vin +de l'homme âgé, mais actif, vif et inépuisable. Il avait soixante-dix +ans, mais il n'en montrait pas cinquante,--non certes, ni même +quarante-huit. J'avais vu depuis peu le pauvre Fitzpatrick,--homme de +plaisir, d'esprit, d'éloquence,--enfin, homme universel: il +chancelait,--mais il parlait toujours en gentilhomme, quoique d'une voix +faible. Edgeworth faisait le fanfaron, parlait fort et long-tems; mais +il n'était ni faible ni décrépit, et il paraissait à peine +vieux........................................ + +»Il ne fut pas fort admiré à Londres, et je me rappelle une plaisanterie +assez drôle qui avait cours parmi les gens du bon ton du jour:--voici ce +que c'est: on invitait alors tous les hommes à signer une adresse «pour +le rappel de Mrs. Siddons au théâtre (cette actrice venait de prendre +congé du public, au grand malheur des tems;--car il n'y eut jamais et +jamais il n'y aura de talent pareil.) Or, Thomas Moore, de profane et +poétique mémoire, proposa de signer et faire circuler une adresse +semblable pour le rappel de M. Edgeworth en Irlande[93]. + +[Note 93: Moore, dans une note, nie qu'il ait été l'auteur de cette +plaisanterie. (_Note du Trad._) ] + +»Le fait est qu'on s'intéressa davantage à miss Edgeworth. C'était une +jeune fille mignonne et modeste,--sinon belle, du moins agréable. Sa +conversation était aussi paisible que sa personne.................... +..................................................................... + +»La famille Edgeworth fut, d'ailleurs, une excellente pièce de +curiosité, et eut la vogue pendant deux mois, jusqu'à l'arrivée de Mme +de Staël. + +»Pour en venir aux ouvrages des Edgeworth, je les admire; mais ils +n'excitent point de sentiment, ils ne laissent d'amour--que pour quelque +maître-d'hôtel ou postillon irlandais. Mais ils produisent une +impression profonde d'intelligence et de sagesse,--et peuvent être +utiles.» + + +20 janvier 1821. + +«Promenade à cheval,--tir du pistolet. Lu de la _Correspondance_ de +Grimm. Dîné,--sorti,--entendu de la musique,--rentré;--écrit une lettre +au lord Chamberlain, pour le prier d'empêcher les théâtres de +représenter le _Doge_, que les journaux italiens disent être sur le +point de paraître sur la scène. C'est une belle chose!--Quoi! sans demander +mon consentement, et même en opposition formelle à ma volonté!» + + +21 janvier 1821. + +«Beau et brillant jour de gelée,--c'est-à-dire, une gelée d'Italie; car +les hivers ici ne vont guère au-delà de la neige.--Promenade à cheval +comme à l'ordinaire, et tir du pistolet. Bien tiré,--cassé quatre +bouteilles ordinaires, et même plutôt petites que grandes, en quatre +coups, à quatorze pas, avec une paire de pistolets communs et la +première poudre venue. Presque aussi bien tiré,--eu égard à la +différence de la poudre et des pistolets,--que lorsqu'en 1809, 1810, +1811, 1812, 1813, 1814, je coupais les cannes, les pains à cacheter, les +demi-couronnes[94], les schelings, et même le trou d'une canne, à douze +pas, avec une seule balle,--et cela par la vue et le calcul, car ma main +n'est pas sûre, et varie même selon le bon ou mauvais tems. Je pourrais +prendre à témoin des prouesses que je cite, Joe Manton et plusieurs +autres personnes;--car le premier m'a appris, et les autres m'ont vu +faire ces exploits. + +[Note 94: Petite pièce d'argent. (_Note du Trad._)] + +»Dîné,--rendu visite,--rentré,--lu. Remarqué dans la _Correspondance_ de +Grimm l'observation suivante, savoir que «Regnard et la plupart des +poètes comiques étaient des gens bilieux et mélancoliques, et que M. de +Voltaire, qui est très-gai, n'a jamais fait que des tragédies,--et que +la comédie gaie est le seul genre où il n'ait point réussi. C'est que +celui qui rit et celui qui fait rire sont deux hommes fort différens.» +(Vol. VI.) + +»En ce moment, je me sens aussi bilieux que le meilleur des écrivains +comiques (même que Regnard lui-même, qui est le premier après Molière, +dont quelques comédies prennent rang parmi les meilleures qui aient été +écrites en quelque langue que ce soit, et qui est supposé avoir commis +un suicide), et je ne suis pas en humeur de continuer ma tragédie de +_Sardanapale_, que j'ai, depuis quelques jours, cessé de composer. + +»Demain est l'anniversaire de ma naissance,--c'est-à-dire à minuit +juste; et ainsi, dans douze minutes, j'aurai trente trois ans +accomplis!!!--et je vais me coucher, le coeur navré d'avoir vécu si +long-tems et pour si peu de chose. + +»Il est minuit et trois minutes.--«Minuit a été annoncé par l'horloge du +château,» et j'ai maintenant trente-trois ans! + + _Eheu! fugaces, Posthume, Posthume, + Labuntur anni_[95]! + +[Note 95: Horace. + + Hélas! Hélas! ô Posthumus, les années fugitives s'écoulent!] + +»Mais je n'éprouve pas tant de regrets pour ce que j'ai fait que pour +ce que j'aurais pu faire. + + Dans le chemin de la vie, si plein de boue et de ténèbres, + Je me suis traîné jusqu'à la trente-troisième année. + Que m'a laissé le tems en s'écoulant ainsi? + Rien--excepté trente-trois ans. + + +22 janvier 1821. + + 1821 + CI-GÎT + ENTERRÉ DANS L'ÉTERNITÉ + DU PASSÉ, + D'OU IL N'Y A POINT + DE RÉSURRECTION + POUR LES JOURS,--QUOI QU'IL PUISSE ADVENIR + POUR LA POUSSIÈRE MORTELLE, + L'AN TRENTE-TROISIÈME + D'UNE VIE MAL DÉPENSÉE; + LEQUEL, APRÈS + UNE LONGUE MALADIE DE PLUSIEURS MOIS, + TOMBA EN LÉTHARGIE, + ET EXPIRA + LE 22 JANVIER, L'AN DE GRACE 1821. + IL LAISSE UN SUCCESSEUR + INCONSOLABLE + DE LA PERTE MÊME + QUI OCCASIONNA + SON EXISTENCE. + + +23 janvier 1821. + +»Belle journée. Lecture,--promenade à cheval,--tir du pistolet. +Rentré,--dîné,--lu. Sorti à huit heures,--fait la visite ordinaire. Je +n'ai entendu parler que de guerre.--«Il n'y a toujours qu'un cri: Les +voici.» Les carbonari paraissent n'avoir pas de plan;--rien de convenu +entre eux, ni comment, ni quand il faut agir. Dans ce cas, ils ne feront +aboutir à rien ce projet, si souvent différé et jamais mis à exécution. + +»Rentré chez moi, et donné les ordres nécessaires, en cas de +circonstances qui exigeraient un changement de résidence. J'agirai comme +il pourra sembler à propos, quand j'apprendrai décidément ce que les +barbares veulent faire. A présent, ils bâtissent un pont de bateaux sur +le Pô, ce qui sent furieusement la guerre. En peu de jours, nous saurons +probablement ce qu'il en est. Je songe à me retirer vers Ancône, plus +près de la frontière du nord; c'est-à-dire si Teresa et son père sont +obligés de se retirer, ce qui est très-probable, vu que toute la famille +est libérale: sinon, je resterai. Mais mes mouvemens ne dépendront que +des désirs de la comtesse. + +»Ce qui m'embarrasse, c'est que je ne sais pas trop que faire de ma +petite-fille, et de mon nombreux mobilier dont la valeur est assez +considérable:--le théâtre de la guerre, où je songe à me rendre, ne leur +est guère convenable. Mais il y a une dame âgée qui se chargera de la +petite, et Teresa dit que le _marchese_ C*** veillera à la sûreté des +meubles. La moitié de la ville fait ses bagages, comme pour se mettre en +route. Joli carnaval! Les gredins auraient bien pu attendre jusqu'au +carême.» + + +24 janvier 1821. + +«Revenu.--Rencontré quelques masques au Corso.--«Vive la +bagatelle!»--Les Allemands sont sur le Pô, les barbares aux portes, et +leurs maîtres tiennent conseil à Laybach, et voici qu'on danse, qu'on +chante et qu'on fait des folies: «car demain on peut mourir.» Qui peut +dire que les arlequins n'ont pas raison? Comme lady Baussière et mon +vieil ami Burton,--«je continuai à me promener à cheval.» + +»Dîné,--(scélérate de plume!)--boeuf coriace: il n'y a pas en Italie de +boeuf qui vaille le diable,--à moins qu'on ne puisse manger un vieux +boeuf dans sa peau, le tout rôti au soleil. + +»Les principaux acteurs des événemens qui peuvent survenir sous peu de +jours, sont sortis pour une partie de tir. Si c'était, comme «une partie +de chasse des _Highlanders_», un prétexte pour une grande réunion de +conseillers et de chefs, tout irait bien. Mais ce n'est ni plus ni moins +qu'un vrai tapage, une mousqueterie en l'air, une petite guerre de +poules d'eau, une vaine dépense de poudre, de munitions et de coups de +fusil par pur amusement:--drôles de gens pour «un homme qui a envie de +risquer son cou avec eux,» comme dit Marishal Wells dans le _Nain Noir_. + +»Si l'on se rassemble,--«la chose est douteuse,»--il n'y aura pas mille +hommes à passer en revue. La raison en est que la populace n'a point +d'intérêt en ceci;--il n'y a que la noblesse et la classe moyenne. Je +voudrais que les paysans fussent de la partie: c'est une race belle et +sauvage de léopards bipèdes. Mais les Bolonais ne voudront pas agir,--et +sans eux les Romagnols ne peuvent rien. Ou s'ils essaient,--qu'importe? +Ils essaieront: l'homme ne peut faire plus;--et s'il veut y consacrer +toute sa force, il peut faire beaucoup. Témoins les Hollandais contre +les Espagnols,--alors les tyrans,--ensuite les esclaves,--et depuis peu +les hommes libres de l'Europe. + +»L'année 1820 n'a pas été heureuse pour moi en particulier, quels qu'en +soient les résultats pour les nations. J'ai perdu un procès, après deux +décisions en ma faveur. Le projet de prêter de l'argent sur une +hypothèque irlandaise a été définitivement rejeté par l'homme d'affaires +de ma femme, après un an d'espérances et de peines. Le procès Rochdale a +duré quinze ans, et a toujours prospéré jusqu'à mon mariage; depuis quoi +tout a été mal,--pour moi du moins. + +»Dans la même année, 1820, la comtesse Teresa Guiccioli, née Gamba, et +malgré tout ce que j'ai dit et fait pour le prévenir, a voulu se séparer +de son mari, _il cavalier commendatore Guiccioli_, etc. Plus, plusieurs +autres petite vexations de l'année,--voitures versées,--meurtre commis +devant ma porte, et la victime mourant dans mon lit,--crampes en +nageant,--coliques,--indigestions et accès bilieux, etc., etc., etc.,-- + + Maints menus articles font une somme, + Oui-dà, pour le pauvre Caleb Quotem. + + +25 janvier 1821. + +«Reçu une lettre de lord S*** O***, secrétaire-d'État des Sept-Îles. Il +m'a écrit d'Ancône (en route pour retourner à Corfou), sur quelques +affaires particulières. Il est fils du second lit de feu le duc de L***. +Il veut que j'aille à Corfou. Pourquoi non?--peut-être irai-je le +printems prochain. + +»Répondu à la lettre de Murray,--lu,--rodé de côté et d'autre. Griffonné +cette page additionnelle du Journal de ma Vie. Un jour de plus a passé +sur lui et sur moi;--mais «qu'est-ce qui vaut le mieux de la vie ou de +la mort? Les Dieux seuls le savent,» comme Socrate dit à ses juges, à la +clôture du tribunal. Deux mille ans écoulés depuis que le sage a fait +cette profession d'ignorance, ne nous ont pas éclairés davantage sur +cette importante question; car, suivant la justice chrétienne, personne +ne peut-être sûr de son salut,--pas même le plus juste des hommes, +puisqu'un seul instant de foi chancelante peut le jeter à la renverse +durant sa paisible marche vers le paradis. Or donc, quelle que puisse +être la certitude de la foi, l'individu ne peut avoir une foi plus +certaine à son bonheur ou à sa misère que sous le règne de Jupiter. + +»On a dit que l'immortalité de l'ame est un grand peut-être:--c'en est +toujours un grand. Tout le monde s'y cramponne;--le plus stupide, le +plus niais et le plus méchant des bipèdes humains est toujours persuadé +qu'il est immortel.» + + +26 janvier 1821. + +«Belle journée;--les queues de quelques jumens annoncent un changement +de tems, mais le ciel est clair partout. Promenade à cheval,--tir du +pistolet,--bien tiré. Rencontré, à mon retour, un vieillard. Fait la +charité,--acheté un schelling de salut. Si le salut pouvait être acheté, +j'ai donné dans cette vie à mes semblables,--quelquefois pour le vice, +mais, sinon plus souvent, du moins plus largement pour la +vertu,--beaucoup plus que je ne possède maintenant. Je n'ai jamais dans +ma vie autant donné à une maîtresse que j'ai fait quelquefois à un +pauvre homme dans une détresse honorable;--mais peu importe. Les coquins +qui m'ont continuellement persécuté (avec l'aide de ***[96] qui a +couronné leurs efforts), triompheront tant que je vivrai;--et justice ne +me sera rendue qu'alors que la main qui trace ces lignes sera aussi +froide que les coeurs qui m'ont blessé. + +[Note 96: Mot supprimé dans le texte anglais par Moore. (_Note du +Trad._) ] + +»À mon retour, sur le pont près du moulin, j'ai rencontré une vieille +femme. Je lui demandai son âge;--elle me dit: _Tre croci_. Je demandai +à mon _groom_ (quoique je sache moi-même assez proprement l'italien), +ce que diable elle voulait dire avec ses trois croix. Il me dit, +quatre-vingt-dix ans, et qu'elle avait cinq ans par dessus le marché!!! +Je répétai la même chose trois fois, crainte de méprise:--quatre-vingt-quinze +ans!!!--et cette femme était encore active.--Elle entendit ma question, +car elle y répondit;--elle me vit, car elle s'avança vers moi; elle ne +paraissait pas du tout décrépite, quoiqu'elle eût bien l'air de la +vieillesse. Je lui ai dit de venir demain, et je l'examinerai. J'aime +les phénomènes; si elle a quatre-vingt-quinze ans, elle doit se souvenir +du cardinal Albéroni, qui fut légat ici. + +»En descendant de cheval, j'ai trouvé le lieutenant E*** qui venait +d'arriver de Faënza: je l'ai invité à dîner demain avec moi. Je ne l'ai +pas invité pour aujourd'hui, parce qu'il n'y avait qu'un petit turbot +(repas régulier et religieux du vendredi) que je voulais manger à moi +seul: je l'ai mangé. + +»Sorti,--trouvé Teresa comme de coutume,--musique. Les gentilshommes qui +font des révolutions, et qui sont allés à une partie de tir, ne sont pas +encore de retour. Ils ne reviendront pas avant dimanche,--c'est-à-dire +ils auront été absens cinq jours pour s'amuser, tandis que les intérêts +de tout un pays sont en jeu, et qu'eux-mêmes sont compromis. + +»Il est difficile de soutenir son rôle parmi une telle troupe +d'assassins et d'écervelés;--mais l'écume du bouillon une fois enlevée +ou tombée, il peut y avoir du bon. Si ce pays pouvait seulement être +délivré, quel sacrifice serait trop grand pour l'accomplissement de ce +désir? pour l'extinction de ce soupir des siècles? Espérons: on espère +depuis mille ans. Les vicissitudes même du hasard peuvent amener cette +chance:--c'est un coup de dés. + +»Si les Napolitains ont un seul Masaniello parmi eux, ils battront les +bouchers ensanglantés de la couronne et du sabre. La Hollande, dans des +circonstances pires, battit les Espagnes et les Philippe; l'Amérique +battit les Anglais; la Grèce battit Xerxès, et la France battit +l'Europe, jusqu'à ce qu'elle eût pris un tyran; l'Amérique du sud battit +ses vieux vautours et les chassa de leur nid; et, pourvu que ces hommes +se tiennent fermes, il n'y a rien qui puisse les faire bouger.» + + +28 janvier 1821. + +«La _Gazette_ de Lugano n'est pas arrivée. Lettres de Venise. Il paraît +que ces animaux d'Autrichiens ont saisi mes trois ou quatre livres de +poudre anglaise. Les gredins!--j'espère les payer en balles. Promenade à +cheval jusqu'à la tombée de la nuit. + +»Considéré les sujets de quatre tragédies que j'écrirai (si je vis, et +si les circonstances le permettent): _Sardanapale_, déjà commencé; +_Caïn_, sujet métaphysique, un peu dans le style de _Manfred_, mais en +cinq actes, peut-être avec le choeur; _Françoise de Rimini_, en cinq +actes; et je ne suis pas sûr de ne pas essayer _Tibère_. Je crois que je +pourrais tirer quelque chose (dans mon genre de tragique, au moins) du +sombre isolement et de la vieillesse du tyran, et même de son séjour à +Caprée, en adoucissant les détails, et en exposant le désespoir qui a dû +conduire à ces vicieux plaisir. Car ce n'est qu'un sombre et puissant +esprit en désespoir qui a pu recourir à ces solitaires horreurs,--outre +que Tibère était vieux, et maître du monde tout à-la-fois.» + + MÉMORANDA. + +«Qu'est-ce que la poésie?--Le sentiment d'un ancien monde et d'un monde +à venir.» + + SECONDE PENSÉE. + +«Pourquoi, au comble même du désir et des plaisirs humains;--pourquoi, +aux jouissances du monde, de la société, de l'amour, de l'ambition et +même de l'avarice, se mêle-t-il un certain sentiment de doute et de +chagrin,--une crainte de l'avenir,--un doute du présent, un retour sur +le passé pour en tirer le pronostic du futur? (Le meilleur des +prophètes est le passé.) Pourquoi?--Je ne le sais pas, si ce n'est que +montés au pinacle, nous sommes plus que jamais susceptibles de vertige, +et que nous ne craignons jamais de tomber que du haut d'un +précipice,--qui, plus il est profond, plus il est majestueux et sublime. +Et, par conséquent, je ne suis point sûr que la crainte ne soit pas une +sensation agréable; l'espérance l'est du moins; et quelle espérance y +a-t-il sans un profond levain de crainte? et quelle sensation est aussi +délicieuse que l'espérance? et sans l'espérance, où serait le futur?--en +enfer. Il est inutile de dire où est le présent: car nous le savons pour +la plupart; et, quant au passé, qu'est-ce qui domine dans la +mémoire?--l'espérance déjouée. _Ergo_, dans toutes les affaires +humaines, je vois l'espérance,--l'espérance,--rien que l'espérance. +J'accorde seize minutes, quoique je ne les aie jamais comptées, à toute +possession réelle ou supposée. De quelque lieu que nous partions, nous +savons où tout ira nécessairement aboutir. Et cependant, à quoi bon le +savoir? Les hommes n'en sont ni meilleurs ni plus sages. Durant les plus +grandes horreurs des plus grandes pestes (par exemple, celles d'Athènes +et de Florence,--_voir_ Thucydide et Machiavel), les hommes furent plus +cruels et plus débauchés que jamais. Tout cela est un mystère; je sens +beaucoup, mais je ne sais rien, excepté _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ +_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ [97]. + +[Note 97: Ces traits de plume, arrachés à Lord Byron par +l'impatience, existent dans le manuscrit original. (_Note de Moore_.)] + +_Pensée pour un discours de Lucifer dans la tragédie de_ Caïn. + + Si la mort était un mal, te laisserais-je vivre? + Insensé! vis comme je vis moi-même, comme vit ton père, + Comme les fils de tes fils vivront à jamais. + ....................................................[98] + +[Note 98: Nous avons supprimé tout un passage contre les frères +Schlegel, et en particulier contre W. F. S***, parce que Byron parle de +ces deux critiques allemands avec une amertume et une injustice qu'il va +presque rétracter une page plus loin. (_Note du Trad._)] + + +29 janvier 1821. + +«Hier, la femme de quatre-vingt-quinze ans est venue me voir. Elle m'a +dit que son fils aîné (s'il était maintenant en vie) aurait soixante-dix +ans. Elle est grêle, courte, mais active;--elle entend, elle voit,--et +sans cesse elle parle. Elle a encore plusieurs dents,--toutes à la +mâchoire inférieure, et rien que des dents de devant. Elle est +très-profondément ridée, et a au menton une sorte de barbe grise +clair-semée, au moins aussi longue que mes moustaches. Sa tête, en +vérité, ressemble au portrait de la mère de Pope, portrait que l'on +trouve dans quelques éditions des oeuvres de ce poète. + +»J'ai oublié de lui demander si elle se rappelait Albéroni (qui a été +légat ici), mais je le lui demanderai la prochaine fois. Je lui ai +donné un louis,--lui ai commandé un habillement complet, et lui ai +assigné une pension hebdomadaire. Jusqu'à présent, elle avait travaillé +à ramasser du bois et des pommes de pin dans la forêt,--joli travail à +quatre-vingt-quinze ans! Elle a eu une douzaine d'enfans, dont +quelques-uns vivent encore. Elle se nomme Maria Montanari. + +»Rencontré dans la forêt une compagnie de la secte dite des Américains +(sorte de club libéral), tous armés, et chantant de toute leur force, en +romagnol:--_Sem tutti soldat' per la liberta_. (Nous sommes tous soldats +pour la liberté.) Ils m'ont salué comme je passais;--je leur ai rendu +leur salut, et ai continué ma promenade à cheval. Ce fait peut montrer +l'esprit actuel de l'Italie. + +»Mon journal d'aujourd'hui se compose de ce que j'ai omis hier. +Aujourd'hui, tout a été comme à l'ordinaire. J'ai peut-être une +meilleure opinion des écrits des frères Schlegel que je n'avais il y a +vingt-quatre heures; et mon opinion leur deviendra encore plus +favorable, si c'est possible. + +»On dit que les Piémontais ont enfin chanté:--_Ça ira_! Lu Schlegel. Il +dit de Dante que, «dans aucun tems, le plus grand et le plus national de +tous les poètes italiens n'a jamais été le grand favori de ses +compatriotes.» C'est faux! Il y a eu plus d'éditeurs et de +commentateurs,--et dernièrement d'imitateurs de Dante, que de tous les +autres poètes italiens pris ensemble. Il n'a pas été le favori de ses +compatriotes! Quoi donc! en ce moment (1821), on parle Dante,--on écrit +Dante,--on pense et on rêve Dante avec un excès d'admiration qui serait +ridicule si le poète n'en était pas si digne. + +»C'est dans le même style que l'écrivain allemand parle de gondoles sur +l'Arno:--gentil garçon, pour oser parler de l'Italie! + +»Il dit encore que le principal défaut de Dante est, en un mot, +l'absence de tendres sentimens. De tendres sentimens!--et Françoise de +Rimini,--et les sentimens d'Ugolin le père,--et Béatrix,--et _la Pia_? +Pourquoi Dante a-t-il une tendresse supérieure à toute tendresse, quand +il exprime ce sentiment? Il est vrai que, en traitant de l'[Grec: +Adês][99] ou enfer chrétien, il n'y a pas beaucoup de place ou de +carrière pour la tendresse;--mais qui, hormis Dante, aurait pu +introduire la moindre tendresse dans l'enfer! Y en a-t-il dans Milton? +Non;--et le ciel de Dante n'est rien qu'amour, gloire et majesté.» + +[Note 99: _Litter._ Lieu de ténèbres, _enfer_, (_Note du Trad._)] + + +Une heure après minuit. + +»J'ai toutefois trouvé un passage où l'Allemand a raison;--c'est sur _le +Vicaire de Wakefield_[100].--De tous les romans en miniature (et c'est +peut-être la meilleure forme sous laquelle un roman puisse paraître), +_le Vicaire de Wakefield_ est, je pense, le plus parfait.» Il pense!--- +il pouvait en être sûr; mais c'est très-bien pour un Schlegel. Je me +sens envie de dormir, et je ferai bien d'aller me coucher. Demain il +fera beau tems. + + «Aie confiance, et songe que demain acquittera sa dette.» + +[Note 100: _The Vicar of Wakefield_; roman de Goldsmith, que l'on +fait presque toujours expliquer à ceux qui commencent l'étude de la +langue anglaise. (_Note du Trad._)] + + +30 janvier 1821. + +«Ce soir, le comte Pietro Gamba (de la part des carbonari) m'a transmis +les nouveaux _mots de passe_ pour le prochain semestre, *** et ***. Le +nouveau mot sacramentel est ***; la réplique ***. L'ancien mot +(aujourd'hui changé) était ***:--il y a aussi ***--***[101]. Les choses +semblent marcher rapidement à une crise;--_ça ira_! + +[Note 101: Dans le manuscrit original, ces mots de passe sont +raturés comme pour être rendus illisibles. (_Note de Moore_.)] + +»Nous avons parlé sur diverses affaires du moment et du mouvement. Je +les omets; si elles aboutissent à quelque chose, elles parleront +d'elles-mêmes. Ensuite, nous avons parlé de Kosciusko. Le comte Ruggiero +Gamba m'a raconté qu'il a vu les officiers polonais, dans la campagne +d'Italie, fondre en larmes en entendant le nom de ce héros. + +»Il faut que le Piémont soit en mouvement:--toutes les lettres et tous +les papiers sont arrêtés. On ne sait rien du tout, et les Allemands se +concentrent près de Mantoue. On ne connaît rien de la décision de +Laybach: cet état de choses ne peut durer long-tems. On ne peut +concevoir la fermentation actuelle des esprits sans en être soi-même +témoin.» + + +31 janvier 1821. + +«Depuis plusieurs jours je n'ai rien écrit, sauf quelques lettres de +réponse. Quand on attend à chaque moment une explosion quelconque, il +n'est pas aisé de se mettre à son pupitre pour des sujets de haute +composition. Je pus le faire, sans doute; car, l'été dernier, je +composai mon drame dans le tumulte du divorce de Mme la comtesse +Guiccioli, et au milieu des embarras qui en furent l'accompagnement +nécessaire. En même tems, je reçus la nouvelle de la perte d'un procès +important en Angleterre. Mais ce n'étaient que des affaires privées et +personnelles; l'affaire présente est d'une différente nature. + +»Je suppose que c'est là le motif qui m'empêche d'écrire; mais j'ai +quelque soupçon que ce pourrait être la paresse, surtout puisque La +Rochefoucauld dit que «la paresse domine souvent toutes les passions.» +Si cela était vrai, on ne pourrait guère dire que «la fainéantise est la +source de tous les maux,» puisqu'on suppose que les passions seules en +sont l'origine: _ergo_, ce qui domine toutes les passions (c'est à +savoir, la paresse) serait par cela même un bien. Qui sait?» + + +Minuit. + +«J'ai lu la _Correspondance_ de Grimm. Il répète fréquemment, en parlant +d'un poète, ou d'un homme de génie en un genre quelconque, même en +musique (Grétry, par exemple), que cet homme a nécessairement «une ame +qui se tourmente, un esprit violent.» Jusqu'à quel point cette remarque +est-elle vraie? je n'en sais rien. Mais s'il en était ainsi; je serais +un poète _per eccellenza_; car j'ai toujours eu une ame qui, +non-seulement se tourmentait elle-même, mais tourmentait encore +quiconque était en contact avec elle, et un esprit violent qui m'a +presque laissé sans esprit du tout. Quant à définir ce qu'un poète doit +être, cela ne vaut pas la peine; car qu'est-ce que les poètes valent? +Qu'est-ce qu'ils ont fait? + +»Grimm, toutefois, est un excellent critique et historien littéraire. Sa +_Correspondance_ forme les annales littéraires de la France dans le tems +où il a vécu, et comprend en sus beaucoup de la politique et encore plus +du genre de vie de la nation française. Il est aussi précieux et bien +plus amusant que Muratori ou Tiraboschi,--j'ai presque dit que +Ginguené,--mais nous devons en rester là. Toutefois, c'est un grand +homme dans son genre.» ............................................. + + +2 février 1821. + +«J'ai considéré quelle peut être la raison pourquoi je m'éveille +toujours à une certaine heure de la matinée, et toujours dans un état +d'abattement, et je puis dire dans le découragement et dans le +désespoir, sous tous les rapports,--même sous le rapport de ce qui me +plaisait la soirée précédente. En une heure ou deux environ, cet état se +passe, et je me calme assez pour dormir encore, ou du moins pour +reposer. En Angleterre, il y a cinq ans, j'eus la même espèce +d'hypocondrie, mais accompagnée d'une soif si vive, que je bus près de +quinze bouteilles de soda-water en une nuit, après m'être couché, sans +cesser néanmoins d'être altéré;--il faut toutefois tenir compte de la +perte due à l'explosion, à l'effervescence et au débordement du liquide, +lorsque je débouchais les bouteilles ou que j'en cassais le goulot dans +mon impatiente envie de boire. À présent, je n'ai pas cette soif, mais +l'abattement de mes esprits n'est pas moins fort. + +»Je lis dans les _Mémoires_ d'Edgeworth quelque chose de semblable +(hormis que la soif s'assouvissait sur la petite bière), dans le cas de +sir F. B. Delaval;--mais celui-ci était alors plus vieux que moi d'au +moins vingt ans. Qu'est-ce?--le foie? En Angleterre, Le Man +(l'apothicaire) me guérit en trois jours de cette soif, qui m'avait +duré tant d'années. Je présume que tout cela n'est que de l'hypocondrie. + +»Ce que je sens de plus en plus prendre empire sur moi, c'est la +paresse, et un dégoût beaucoup plus fort que l'indifférence. Si je +m'irrite, c'est jusqu'à la fureur. Je présume que je finirai (si je ne +meurs pas plus tôt, par accident ou quelque autre terminaison semblable) +comme Swift,--en mourant comblé de vie. J'avoue que je ne contemple pas +cette fin avec autant d'horreur que Swift paraît l'avoir fait quelques +années avant qu'elle ne survînt; mais Swift avait à peine commencé la +vie à l'âge même (de trente-trois ans) où je me sens tout-à-fait vieux +de sentimens. + +»Oh! il y a un orgue qui joue dans la rue;--c'est une valse: il faut que +j'écoute. L'on joue une valse que j'ai entendue dix mille fois dans les +bals à Londres, de 1812 à 1815. La musique est une étrange chose.» + + +5 février 1821. + +«Enfin, «le sort en est jeté.» Les Allemands ont reçu l'ordre de +marcher, et l'Italie est devenue, pour la dix-millième fois, un champ de +bataille. La nouvelle est arrivée hier soir. + +»Cet après-midi, le comte Pietro Gamba est venu me consulter sur divers +points. Nous avons été nous promener à cheval ensemble. On a envoyé +chercher des ordres. Demain la décision doit arriver, et alors on fera +quelque chose. Rentré,--dîné,--lu,--sorti,--conversé. Fait un achat +d'armes pour les nouvelles recrues des Américains qui sont tous prêts à +marcher. Donné des ordres pour avoir des harnais et des porte-manteaux +nécessaires pour les chevaux. + +»Lu quelque chose de la controverse de Bowles sur Pope, avec toutes les +réponses et répliques. Je m'aperçois que mon nom a été fourré dans la +discussion, mais je n'ai pas le tems d'établir ce que je sais là-dessus. +«Au premier jour de paix,» il est probable que je reprendrai l'affaire.» + + +9 février 1821. + +«Écrit un peu avant le dîner. Avant que je sortisse pour ma promenade à +cheval, le comte Pietro Gamba est venu me voir, pour me faire savoir le +résultat de la réunion des carbonari à F*** et à B****[102]. **** est +revenu tard la nuit dernière. Tout avait été combiné dans l'idée que les +barbares passeraient le Pô le 15 courant. Mais, d'après quelques +informations ou autrement, ils ont hâté leur marche, et ont passé il y a +déjà deux jours, en sorte que tout ce que l'on peut faire à présent en +Romagne est de se tenir en alerte et d'attendre l'approche des +Napolitains. Tout était prêt, et les Napolitains avaient envoyé leurs +instructions et intentions, le tout rapporté au 10 et au 11 de ce mois, +jours où un soulèvement général devait avoir lieu, dans la supposition +que les barbares n'avanceraient pas avant le 15. + +[Note 102: Probablement à Forli et à Bologne. (_Note du Trad._)] + +»Les Autrichiens n'ont que cinquante ou soixante mille hommes, armée qui +pourrait tout aussi bien entreprendre de conquérir le monde que de +pacifier l'Italie dans l'état actuel. L'artillerie marche en arrière, et +seule; et on a l'idée d'entreprendre de la couper. Tout cela dépendra +beaucoup des premiers pas des Napolitains. Ici, l'esprit public est +excellent; il faut seulement le maintenir: on verra par l'événement. + +»Il est probable que l'Italie sera délivrée des barbares, pourvu que les +Napolitains tiennent ferme et soient unis entre eux. À Ravenne, on les +juge ainsi. + + +10 février 1821. + +»La journée s'est passée comme d'ordinaire,--rien de nouveau. Les +barbares sont toujours en marche;--mal équipés, et, sans doute, mal +accueillis sur leur route. On parle d'un mouvement à Paris. + +»Promené à cheval entre quatre et six,--fini ma lettre à Murray sur les +pamphlets de Bowles,--ajouté un _postscriptum_. Passé la soirée comme +d'ordinaire,--resté dehors jusqu'à onze heures,--puis rentré chez moi.» + + +11 février 1821. + +«Écrit,--fait prendre copie d'un extrait des lettres de Pétrarque, +relatif à la conspiration du doge Marino Faliero, et contenant l'opinion +du poète sur la matière. Entendu un grand coup de canon dans la +direction de Comacchio;--les barbares célèbrent la veille du jour +anniversaire de la naissance de leur principal cochon--ou du jour de sa +fête:--je ne sais plus lequel des deux. Reçu un billet d'invitation pour +le premier bal, pour demain. Je n'irai pas au premier, mais j'ai +l'intention d'aller au second, comme aussi chez les Veglioni.» + + +13 février 1821. + +«Aujourd'hui, un peu lu de _la Hollande_ de Louis B***; mais je n'ai +rien écrit depuis que j'ai terminé ma lettre sur la controverse relative +à Pope. La politique est tout-à-fait entourée de brouillards à présent. +Les barbares continuent leur marche. Il n'est pas aisé de deviner ce que +les Italiens vont faire. + +»J'ai été hier élu _socio_[103] de la société des bals du carnaval. +C'est le cinquième carnaval que je passe. Les quatre premiers, j'ai fait +beaucoup de tintamarre; mais dans celui-ci, j'ai été aussi sage que lady +Grace elle-même.» + +[Note 103: Membre, associé.] + + +14 février 1821. + +«Journée très-ordinaire. Écrit, avant de sortir à cheval, partie d'une +scène de _Sardanapale_. Le premier acte est presque fini. Le reste du +jour et de la soirée comme précédemment,--partie hors de chez moi, en +_conversazione_,--partie à la maison. + +»Appris les détails de la dernière querelle à Russi, ville non loin +d'ici: c'est exactement l'histoire de Roméo et Juliette. Deux familles +de _contadini_ sont en inimitié. Dans un bal, les plus jeunes membres de +l'une et l'autre famille oublient leur querelle, et dansent ensemble. Un +vieillard de l'une des familles entre, et reproche aux jeunes gens de +danser avec des femmes ennemies. Les parens mâles de celles-ci +s'offensent d'un tel reproche. Les deux partis courent dans leurs foyers +et s'arment. Ils en viennent aux mains sur la voie publique, au clair de +la lune, et se battent. Trois sont tués et six blessés, la plupart +dangereusement;--c'est un fait de la semaine dernière. Un autre +assassinat a eu lieu à Césenne,--en tout, environ quarante en Romagne +depuis trois mois. Ce peuple tient encore beaucoup du moyen-âge.» + + +15 février 1821. + +«Hier soir, j'ai fini le premier acte de _Sardanapale_. Ce soir ou +demain, je répondrai aux lettres que j'ai reçues.» + + +16 février 1821. + +«Hier soir, _il conte_ Pietro Gamba a envoyé chez moi un homme avec un +sac plein de bayonnettes, de mousquets, et de cartouches au nombre de +quelques centaines, sans m'en avoir donné avis, quoique je l'eusse vu +tout au plus une demi heure auparavant. Il y a environ dix jours, quand +il devait y avoir ici un soulèvement, les libéraux et mes frères +carbonari me dirent d'acheter des armes pour quelques-uns de nos braves. +J'en achetai immédiatement, et je commandai des munitions, etc., et +conséquemment les hommes furent armés. Eh bien!--le soulèvement est +contremandé, parce que les barbares se mettent en marche une semaine +plus tôt que l'on ne comptait; et un ordre exprès est rendu par le +gouvernement, que toutes personnes ayant des armes cachées, etc., seront +passibles de, etc., etc.»--Et que font mes amis, les patriotes, deux +jours après? Ils rejettent entre mes mains, et dans ma maison (sans un +mot d'avertissement préalable) ces mêmes armes que je leur avais +fournies sur leur requête, et à mes propres périls et dépens. + +»Ç'a été un heureux hasard que Lega ait été à la maison pour recevoir +ces armes, car (excepté Lega, Tita et F***) tous mes autres domestiques +auraient trahi le secret sur-le-champ. D'ailleurs, si l'on dénonce ou +découvre ces armes, je serai dans l'embarras. + +»Sorti à neuf heures,--rentré à onze. Battu la corneille qui avait volé +la nourriture du faucon. Lu les _Contes de mon Hôte_,--écrit une +lettre,--et mêlé une tasse médiocre d'eau avec d'autres ingrédiens.» + + +18 février 1821. + +«La nouvelle du jour est que les Napolitains ont coupé un pont, et tué +quatre carabiniers pontificaux qui voulaient s'y opposer. Outre la +violation de la neutralité, c'est pitié que le premier sang versé dans +cette querelle allemande ait été du sang italien. Toutefois, la guerre +semble commencée tout de bon; car si les Napolitains tuent les +carabiniers du pape, ils ne seront pas plus délicats envers les +barbares..................... + +»En parcourant aujourd'hui la _Correspondance_ de Grimm, j'ai trouvée +une pensée de Tom Moore dans une chanson de Maupertuis à une femme +laponaise: + + Et tous les lieux + Où sont ses yeux + Font la zone brûlante. + +»Voici la phrase de Moore: + + Ces yeux font mon climat, partout où je porte mes pas[104]. + +[Note 104: And those eyes make my climate, wherever I roam.] + +»Mais je suis sûr que Moore ne vit jamais les vers de Maupertuis; car +ils ne furent publiés dans la _Correspondance_ de Grimm qu'en 1813, et +j'appris Moore par coeur en 1812. Il y a aussi une autre coïncidence, +mais de pensées opposées: + + Le soleil luit, + Des jours sans nuit + Bientôt il nous destine; + Mais ces longs jours + Seront trop courts, + Passés près de Christine. + +»C'est la pensée retournée de la dernière stance de la jolie ballade sur +Charlotte Lynes, ballade rapportée dans les _Mémoires de miss Seward_ de +Darwin:--je cite de mémoire pour avoir appris les vers il y a quinze +ans: + + Pour ma première nuit j'irai + Dans ces contrées de neige, + Où le soleil reste six mois sans luire; + Et je crois, même alors, + Qu'il reviendra trop tôt + Me troubler dans les bras de la belle Charlotte Lynes[105]. + +[Note 105: + + For my first night I'll go + To those regions of snow, + Where the sun for six months never shines; + And think, even then, + He too soon came + To disturb me with fair Charlotta Lynes.] + +»Aujourd'hui, je n'ai eu aucune communication avec mes vieux amis les +carbonari; mais cependant mes bas-appartemens sont pleins de leurs +bayonnettes, fusils, cartouches, et je ne sais quoi encore. Je suppose +que l'on me considère comme un dépôt à sacrifier en cas d'accidens. Peu +importe, dans la supposition de la délivrance de l'Italie, qui ou quoi +soit sacrifié; c'est un grand objet:--c'est la poésie même de la +politique. Rêver seulement--une Italie libre!!! Eh quoi! il n'y a rien +eu de pareil depuis les jours d'Auguste. Je regarde les tems de +Jules-César comme libres, parce que les commotions politiques permirent +à chacun de choisir son côté, et que les partis furent à-peu-près égaux +en force dans le principe. Mais ensuite ce ne fut plus qu'une affaire de +troupes prétoriennes et légionnaires;--et depuis!--nous verrons, ou du +moins quelqu'un verra quelle carte tournera. Mieux vaut espérer, lors +même qu'il n'y a pas d'espoir. Les Hollandais firent plus dans la guerre +de soixante-dix ans que les Italiens n'ont à faire aujourd'hui.» + + +19 février 1821. + +«Rentré chez moi tout seul;--vent très-fort,--éclairs,--clair de +lune,--traînards solitaires, emmitouflés dans leurs manteaux,--femmes en +masque,--maisons blanches, nuage s'amoncelant dans le ciel:--c'est une +scène tout-à-fait poétique. Il vente toujours avec force,--les tuiles +volent et le maison branle,--la pluie éclabousse,--l'éclair +éclate[106]:--c'est une belle soirée de Suisse dans les Alpes, et la mer +rugit dans le lointain. + +[Note 106: Nous avons cherché à rendre l'harmonie imitative du +texte, qui s'élève ici au style de la poésie: + + Rain splashing--lightning flashing. + (_Note du Trad._)] + +»Fait une visite,--_conversazione_. Toutes les femmes sont effrayées par +le vacarme; elles ne veulent point aller à la mascarade parce qu'il fait +des éclairs,--la pieuse raison! + +»A*** m'a envoyé des nouvelles aujourd'hui. La guerre approche de plus +en plus. Ô les gueux de souverains! Puissions-nous les voir battus! +Puissent les Napolitains avoir la force des Hollandais d'autrefois, ou +des Espagnols d'aujourd'hui, ou des protestans allemands, ou des +presbytériens écossais, ou de la suisse sous Guillaume Tell, ou des +Grecs sous Thémistocle,--toutes nations petites et isolées (excepté les +Espagnols et les luthériens allemands),--et il y a une résurrection pour +l'Italie, et une espérance pour le monde!» + + +20 février 1821. + +«La nouvelle du jour est que les Napolitains sont pleins d'énergie. +L'esprit public ici s'est certainement bien maintenu. Les Américains +(société patriotique d'ici, ramification subordonnée aux carbonari) +donnent dans quelques jours un dîner au milieu de la forêt, et ils m'ont +invité, comme associé des carbonari. C'est dans la forêt de l'_Esprit du +chasseur_ de Boccace et de Dryden; et si je n'avais pas les mêmes +sentimens politiques (pour ne rien dire de mon ancienne inclination +conviviale[107], qui revient de tems en tems), j'irais comme poète, ou +du moins comme amateur de poésie. Je m'attendrai à voir le spectre +d'Ostasio Degli Onesti (Dryden a mis à la place Guido Cavalcanti,--personnage +essentiellement différent, comme on peut s'en convaincre dans Dante); à +le voir, dis-je, «tomber comme la foudre sur sa proie» au milieu du +festin. En tout cas, vienne ou non le spectre, je m'enivrerai de vin et +de patriotisme autant que possible. + +»Depuis ces derniers jours, j'ai lu, mais je n'ai pas écrit.» + +[Note 107: Si le mot déplaît, malgré sa propriété, aux ennemis du +néologisme, ils y substitueront la périphrase _pour les grands repas_. +(_Note du Trad._) ] + + +21 février 1821. + +«Comme d'ordinaire, j'ai fait ma promenade à cheval,--ma visite, etc., +etc. L'affaire commence à s'embrouiller. Le pape a fait imprimer une +déclaration contre les patriotes, qui, dit-il, méditent un soulèvement. +La conséquence de ceci sera que, dans une quinzaine, tout le pays sera +en insurrection. La proclamation n'est pas encore publiée, mais +imprimée, et prête pour la distribution. *** m'en a envoyé une copie en +secret,--signe qu'il ne sait que penser. Quand il croit avoir besoin +d'être bien avec les patriotes, il m'envoie quelque message de politesse +ou autre. + +»Pour ma part, il me semble que rien, hors le succès le plus décisif des +barbares, ne peut prévenir un soulèvement général et immédiat de toute +la nation.» + + +23 février 1821. + +«Presque comme hier;--promenade à cheval;--visite;--rien écrit;--lu +l'_Histoire romaine_. + +»J'ai reçu une lettre curieuse d'un particulier (c'est probablement un +espion ou un imposteur) qui m'informe que les barbares sont indisposés +contre moi; mais ainsi soit-il. Les coquins ne peuvent accorder leur +hostilité à personne qui les haïsse et les exècre plus que je ne fais, +ou qui s'oppose avec plus de zèle à leurs vues quand l'occasion s'en +offrira.» + + +24 février 1821. + +«Promenade à cheval, etc., comme à l'ordinaire. L'avis secret qui, ce +matin, est arrivé de la frontière aux carbonari, est aussi mauvais que +possible. Le plan a manqué,--les chefs militaires et civils sont +trahis,--et les Napolitains non-seulement n'ont pas bougé, mais ont +déclaré au gouvernement papal et aux barbares qu'ils ne savent rien de +l'affaire!!! + +»Ainsi va le monde; ainsi les Italiens sont toujours perdus par défaut +d'union entre eux. On n'a point décidé ce qu'on doit faire ici, entre +deux feux, et coupés que nous sommes de la frontière nord. Mon opinion a +été--qu'il vaut mieux se soulever que d'être pris en détail; mais +comment sera-t-elle prise à présent? c'est ce que je ne puis dire. Des +messagers sont dépêchés aux délégués des autres cités pour apprendre +leurs résolutions. + +»J'ai toujours eu idée que ça irait à la diable; mais j'aimais à +espérer, et j'espère encore. Mon argent, mon bien, ma personne, enfin +tout ce que je puis aventurer, je l'aventurerai hardiment pour la +liberté italienne; c'est ce que j'ai dit, il y a une demi-heure, à +quelques-uns des chefs. J'ai chez moi deux mille cinq cents _scudi_ +(plus de cinq cents livres sterling) que je leur ai offerts pour +commencer.» + + +25 février 1821. + +«Rentré chez moi,--la tête me fait mal,--surabondance de nouvelles, mais +trop accablantes pour être enregistrées. Je n'ai ni lu, ni écrit, ni +pensé, mais mené une vie purement animale pendant toute la journée. Je +veux essayer d'écrire une page ou deux avant de me coucher; mais, comme +dit Squire Sullen, «j'ai un mal de tête terrible; Scrub, verse-moi un +petit coup.» Bu du vin d'Imola et du punch.» + + +CONTINUATION DU JOURNAL[108]. + + +27 février 1821. + +«J'ai été un jour sans continuer le journal, parce que je ne pouvais +trouver un cahier blanc. Enfin, je rassemble ces souvenirs. + +»Promené à cheval, etc.,--dîné,--écrit une stance additionnelle pour le +cinquième chant de _Don Juan_; je l'avais composée dans mon lit ce +matin. Visité l'_amica_[109]. Nous sommes invités à la soirée du +_Veglione_ (dimanche prochain), avec la _marchesa_ Clelia Cavalli et la +comtesse Spinelli Rusponi: j'ai promis d'y aller. Hier soir, il y eut +une émeute au bal, dont je suis un _socio_. Le vice-légat a eu +l'insolence imprudente d'introduire trois de ses domestiques en +masque,--sans billets, et en dépit de toutes remontrances. Il s'ensuivit +que les jeunes gens du bal se fâchèrent et furent sur le point de jeter +le vice-légat par la fenêtre. Ses domestiques, voyant la scène, se +retirèrent, et lui après eux. Sa révérence _monsignore_ devrait savoir +que nous ne vivons pas dans le tems de la prédominance des prêtres sur +le décorum. Deux minutes de plus, deux pas en avant, et toute la ville +aurait été en armes, et le gouvernement expulsé. + +[Note 108: Dans un autre cahier. (_Note de Moore_.) ] + +[Note 109: L'amie, la maîtresse. (_Note du Trad._) ] + +»Tel est l'esprit du jour, et ces gens-là ne paraissent pas s'en +apercevoir. Le fait simplement considéré, les jeunes gens avaient +raison, les domestiques ayant toujours été exclus des fêtes. + +»Hier, j'ai écrit deux notes sur la controverse de _Bowles et Pope_, et +les ai envoyées à Murray par la poste. La vieille femme que j'assistai +dans la forêt (elle a quatre-vingt-quatorze ans) m'a apporté deux +bouquets de violettes. _Nam vita gaudet mortua floribus_. Le cadeau m'a +plu beaucoup. Une femme anglaise m'aurait offert une paire de bas de +laine tricotés, au moins, dans le mois de février. Les bouquets et les +bas sont d'excellentes choses; mais les premiers sont plus élégans. Le +cadeau, dans cette saison, me rappelle une stance de Gray omise dans son +élégie: + + Ici sont souvent répandues les violettes printanières, + Que des mains inconnues font pleuvoir; + Le rouge-gorge aime à nicher et à gazouiller ici, + Et la trace légère d'un petit pas s'imprime sur le sol. + +»C'est une stance aussi belle qu'aucune autre de son élégie; je m'étonne +qu'il ait eu le courage de l'omettre. + +»Cette nuit, j'ai horriblement souffert--d'une indigestion, je crois. Je +ne soupe jamais,--c'est-à-dire, jamais chez moi; mais hier soir, je me +laissai entraîner, par le cousin de la comtesse Gamba, et par +l'énergique exemple de son frère, à avaler au souper quantité de moules +bouillies, et à les délayer sans répugnance avec du vin d'Imola. Quand +je fus rentré chez moi, dans l'appréhension des conséquences, j'avalai +trois ou quatre verres de liqueurs spiritueuses, que les hommes (les +marchands) nomment eau-de-vie, rum ou curaçao, mais que les dieux +intituleraient esprit-de-vin coloré ou sucré. Tout alla bien jusqu'à ce +que je me fusse mis au lit; alors je devins un peu enflé, et fus pris +d'un fort vertige. Je sortis du lit, et, faisant dissoudre du +_soda-powder_, j'en bus. Cette boisson me procura un soulagement +momentané. Je rentrai dans le lit; mais je redevins malade et triste. Je +repris encore du _soda-water_. Enfin, je tombai dans un affreux sommeil. +Je m'éveillai et fus souffrant tout le jour, jusqu'à ce que j'eusse +galopé quelques milles. Question:--Est-ce à cause des moules, ou de ce +que je pris pour les corriger, que j'éprouvai cette secousse? Je crois à +l'une et l'autre cause. J'observai durant mon indisposition la complète +inertie, inaction et destruction de mes principales facultés mentales. +J'essayai de les ranimer,--mais je ne le pus;--et voilà ce que c'est que +l'ame! Je croirais qu'elle est mariée au corps, si elle ne sympathisait +pas si étroitement avec lui. Si elle s'exaltait quand le corps +s'affaisse, et _vice versa_, ce serait un signe que le corps et l'ame +soupirent pour un état naturel de divorce; mais au contraire corps et +ame semblent aller ensemble comme des chevaux de poste. + +»Espérons ce qui vaut le mieux;--c'est le grand point.» + +Durant les deux mois que comprend ce journal, Byron écrivit +quelques-unes des lettres de la série suivante. Le lecteur doit donc +s'attendre à y trouver des détails relatifs aux mêmes événemens. + + + + +LETTRE CCCCIV. + +À M. MOORE. + + +Ravenne, 2 janvier 1821. + +«En entrant dans notre projet relativement aux Mémoires, vous me faites +grand plaisir. Mais je doute (contre l'opinion de ma chère Mme Mac F***, +que j'ai toujours aimée et aimerai toujours,--non-seulement parce que +j'éprouvai une réelle affection pour elle personnellement, mais encore +parce que c'est elle et environ une douzaine d'autres personnes de son +sexe qui seules me soutinrent dans le grand conflit de 1815),--mais je +doute, dis-je, que les Mémoires puissent paraître ma vie durant, et, en +vérité, je préférerais qu'ils ne parussent pas; car un homme a toujours +l'air mort après que sa vie a été publiée, et certes je ne survivrais +pas à la publication de la mienne. + +»Je ne puis consentir à altérer la première partie des Mémoires......... +........................................................................ + +»Quant à notre journal projeté, je l'appellerai comme il vous plaira: +nous l'appellerons, si vous voulez, «La Harpe,» ou lui donnerons tout +autre titre. + +»J'ai exactement les mêmes sentimens que vous sur notre art[110]; mais +il s'empare de moi dans des accès de rage qui se renouvellent par +intervalles, comme.....[111]; alors, si je n'écris pour vider mon +esprit, je deviens furieux. Quant à cette régulière et infatigable +passion d'écrire, que vous décrivez dans votre ami, je ne la comprends +pas du tout. Le besoin d'écrire est pour moi un tourment, dont il faut +me débarrasser; mais jamais un plaisir: au contraire, je regarde la +composition comme une grande fatigue. + +[Note 110: Ce passage s'expliquera mieux par un extrait d'une de mes +lettres; à laquelle celle de Lord Byron faisait réponse: «Par rapport au +journal, il est assez bizarre que Lord *** et moi ayions compté (il y a +environ une semaine ou deux, avant que je reçusse votre lettre) sur +votre assistance pour réaliser une entreprise à-peu-près semblable, mais +plus littéraire et moins régulièrement soumise à une publication +périodique. Lord ***, comme vous le verrez si son volume d'_Essais_ vous +parvient, a une manière fine, délicate et adroite d'exprimer de +profondes vérités sur la politique et sur les moeurs; et, quelque plan +que nous adoptions, il sera pour nous un associé utile et actif, vu +qu'il écrit avec un plaisir tout-à-fait inconcevable pour un pauvre +scribe comme moi, qui ai sur mon art les mêmes sentimens que ce mari +français, qui, trouvant un homme occupé à faire l'amour à sa femme, +s'écria: _Comment, monsieur! sans y être obligé?_ Toutefois, en parlant +ainsi, je n'entends parler que de la partie exécutive de l'art d'écrire; +car, imaginer et esquisser un ouvrage à venir, c'est, je l'avoue, un +plaisir délicieux.» (_Note de Moore_.)] + +[Note 111: Suppression pudique de Moore. (_Note du Trad._)] + +»Je désire que vous songiez sérieusement à notre plan de journal;--car +je suis aussi sérieux qu'on peut l'être, dans ce monde, pour quoi que ce +soit. .................................................. + +»Je resterai ici jusqu'en mai ou juin, et à moins que «la gloire ne +survienne imprévue[112],» nous nous rencontrerons peut-être, en France +ou en Angleterre, dans le courant de l'année. + +»Votre, etc. + +»Je ne puis vous exposer l'état actuel des circonstances, parce qu'on +ouvre toutes les lettres. + +»Me placerez-vous dans vos maudits _Champs-Élysées_? Est-ce _és_ ou +_ées_ pour l'adjectif? Je ne sais rien du français, vu que je suis tout +Italien. Quoique je lise et comprenne le français, je n'essaie jamais de +le parler; car je le déteste. + +»Quant à la seconde partie des Mémoires, retranchez ce qu'il vous plaira +de retrancher.» + +[Note 112: _Honour comes unlooked for_. Expression de Moore pour +désigner la mort trouvée dans un combat. (_Note du Trad._) ] + + + + +LETTRE CCCCV. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 4 janvier 1821. + +«Je viens de voir, par le journal de Galignani, qu'on est dans une +grande attente d'une tragédie nouvelle par Barry Cornwall. Parmi ce que +j'ai déjà lu de lui, j'ai fort goûté les _Esquisses Dramatiques_; mais +j'ai trouvé que son _Histoire sicilienne_ et son _Marcien Colonne_, en +vers, étaient tout-à-fait gâtés par je ne sais quelle affectation imitée +de Wordsworth, de Moore et de moi-même,--le tout confondu en une sorte +de chaos. Je crois cet auteur très-capable de produire une bonne +tragédie, s'il garde un style naturel et ne s'amuse pas à faire des +arlequinades pour l'auditoire. Comme il fut un de mes camarades d'école +(Barry Cornwall n'est pas son vrai nom), je prends à son succès un +intérêt plus qu'ordinaire, et je serai charmé d'en être vite instruit. +Si j'avais su qu'il travaillât en ce genre, j'aurais parlé de lui dans +la préface de _Marina Faliero_. Il créera une merveille du monde s'il +fait une belle tragédie; je suis toutefois convaincu qu'il n'y réussira +pas en suivant les vieux dramaturges,--qui sont pleins de fautes +grossières, effacées par la beauté du style,--mais en écrivant +naturellement et régulièrement, et en composant des tragédies +régulières, à l'instar des Grecs; mais non par voie d'imitation,--en +suivant seulement les bases de leur méthode, et en les adaptant aux tems +et aux circonstances actuelles,--et, sans contredit, point de choeur. + +»Vous rirez et direz: «Que ne faites-vous ainsi vous-même?» J'ai, comme +vous voyez, tenté une ébauche dans _Marino Faliero_; mais beaucoup de +gens pensent que mon talent est «essentiellement contraire au genre +dramatique», et je ne suis pas du tout certain qu'on n'ait pas raison. +Si _Marino Faliero_ ne tombe pas--à la lecture,--je ferai peut-être un +nouvel essai (mais non pour le théâtre); et comme je pense que l'amour +n'est pas la principale passion pour une tragédie (quoique la plupart +des nôtres reposent sur ce sujet), vous ne me trouverez pas écrivain +populaire. À moins que l'amour ne soit furieux, criminel et infortuné, +il ne doit pas servir pour sujet tragique. Quand il est moelleux et +enivré, il en sert, mais il ne le doit pas: c'est alors pour la galerie +et les secondes loges. + +»Si vous désirez avoir une idée de l'essai que je tente, prenez une +traduction d'un quelconque des tragiques grecs. Si je disais l'original, +ce serait de ma part une impudente présomption; mais les traductions +sont si inférieures aux auteurs originaux, que je pense pouvoir risquer +cette question: ainsi jugez «de la simplicité de l'intrigue», etc., et +ne me jugez point d'après vos vieux fous d'auteurs dramatiques, car ce +serait boire de l'eau-de-vie pour goûter ensuite d'une fontaine. Après +tout, néanmoins, je présume que vous ne prétendez pas que +l'esprit-de-vin soit un plus noble élément qu'une source limpide +bouillonnant au soleil. Et telle est la différence que je mets entre les +Grecs et ces nuageux charlatans,--en exceptant toutefois Ben Johnson, +qui était humaniste et classique. Ou bien prenez une traduction +d'Alfieri, et, près de ce tragique mis sous forme anglaise, faites +expérience de l'intérêt de mes nouveaux essais dans l'ancien genre, puis +dites-moi franchement votre opinion. Mais ne me mesurez pas à l'aune de +vos vieux ou nouveaux tailleurs: Rien de plus aisé que de compliquer +les ressorts du drame. Mrs. Centlivre, dans la comédie, a dix fois plus +d'intrigue que Congreve. Mais lui est-elle comparable? et cependant elle +chassa Congreve du théâtre.» + + + + +LETTRE CCCCVI. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 19 janvier 1821. + +«Votre lettre du 29 du mois dernier est arrivée. Il faut que je vous +requière positivement et sérieusement de prier M. Harris ou M. Elliston +de laisser _le Doge_ tranquille. Ce n'est pas un drame à jouer; la +représentation ne remplira pas leur but, nuira au vôtre (qui est la +vente de l'ouvrage); et me fera de la peine. C'est manquer de +courtoisie, et même d'honnêteté, que de persister dans cette usurpation +des écrits d'un homme. + +»Je vous ai déjà fait passer par le dernier courrier une courte +protestation, adressée au public, contre ce procédé; au cas que ces +gens-là persistent, ce que je n'ose point croire, vous la publierez dans +les journaux. Je ne m'en tiendrai pas là, s'ils vont leur train; mais je +ferai un plus long appel sur ce point, et établirai l'injustice que je +vois dans leur manière d'agir. Il est dur que je doive avoir affaire à +tous les charlatans de la Grande-Bretagne, aux pirates qui me +publieront, et aux acteurs qui me joueront,--tandis qu'il y a des +milliers de braves gens qui ne peuvent trouver ni libraire ni directeur. +...... ................................................................. + +»Le troisième chant de _Don Juan_ est «faible»; mais, si les deux +premiers et les deux suivans sont tolérables, qu'attendez-vous? surtout +puisque je ne dispute pas avec vous sur ce point, ni comme objet de +critique ni comme objet d'affaires. + +»D'ailleurs, que dois-je croire? Vous, Douglas Kinnaird, et d'autres, +m'écrivez que les deux premiers chants déjà publiés sont au nombre des +meilleures pièces que j'aie écrites, et sont réputés comme tels; Augusta +écrit qu'ils sont jugés «exécrables» (mot bien amer pour un +auteur:--qu'en dites-vous, Murray?) même comme composition littéraire, +et qu'elle en avait entendu dire tant de mal, qu'elle a résolu de ne +jamais les lire, et a tenu sa résolution. Quoiqu'il en soit, je ne puis +retoucher; ce n'est pas mon fort. Si vous publiez les trois nouveaux +chants sans ostentation, ils réussiront peut-être. + +»Publiez, je vous prie, le Dante et le Pulci (je veux dire la _Prophétie +de Dante_). Je regarde la traduction de Pulci comme ma grande oeuvre. Le +reste des _Imitations d'Horace_ où est-il? Publiez tout en même tems: +autrement «la variété» dont vous vous targuez sera moins évidente. + +»Je suis de mauvaise humeur.--Des obstacles en affaires venus de ces +maudits procureurs, qui s'opposent à un prêt avantageux que je devais +faire sur hypothèque à un noble personnage, parce que la propriété de +l'emprunteur est en Irlande, m'ont appris comment un homme est traité +pendant son absence. Oh! si je reviens, je ferai marcher droit quelques +hommes qui n'y songent guère;--ou eux ou moi, nous déménagerons.» +...................................................................... + + + + +LETTRE CCCCIX[113]. + +À M. MOORE. + + +Ravenne, 22 janvier 1821. + +«Rétablissez votre santé, je vous prie. Je ne suis pas content de votre +maladie. Ainsi écrivez-moi une ligne pour me dire que vous êtes sur +pied, sain et dispos de plus belle. Aujourd'hui j'ai trente-trois ans. + + Dans le chemin de la vie, etc., etc.[114] + +»Avez-vous entendu dire que la confrérie des _Bronziers_[115] ait +présenté ou veuille présenter une adresse à Brandenburgh-House «sous les +armes», et avec toute la variété et splendeur possible d'un attirail +d'airain? + +[Note 113: Les lettres 407 et 408, adressées à M. Murray, ont été +supprimées; elles ne parlent que des moyens d'empêcher la mise en scène +de _Marino Faliero_. (_Note du Trad._) ] + +[Note 114: Déjà cité dans le _Journal_. (_Note de Moore_.) ] + +[Note 115: Nous traduisons ainsi en un seul mot _braziers_, ouvrier +en bronze, de _brass_, bronze. (_Note du Trad._) ] + + Les bronziers, ce semble, se disposent à voter + Une adresse, et à la présenter tout revêtus de bronze; + Pompe superflue!--car, près de lord Harry, + Ils trouveront où ils veulent aller, plus de bronze qu'ils n'en + porteront. + +»Il y a une ode pour vous, n'est-ce pas?--digne + + De ****, grand poète _métaphysiqueur_, + Homme d'un vaste mérite, quoique peu de gens s'en doutent, + Si je l'ai lu (comme je vous l'ai dit à Mestri[116]); + J'en suis pour beaucoup redevable à ma passion pour la pâtisserie. + +[Note 116: Pour rimer avec _pastry_, pâtisserie.] + +»Mestri et Fusina sont les passages ordinaires par où on va à Venise; +mais ce fut de Fusina que vous et moi nous nous embarquâmes, quoique «la +misérable nécessité de rimer» m'ait fait mettre Mestri dans le voyage. + +»Ainsi, un livre vous a été dédié? J'en suis charmé, et je serais +très-heureux de voir le volume. + +»Je suis au comble de l'embarras à propos d'une mienne tragédie qui +n'est bonne que pour le cabinet d***; et que les directeurs, s'arrogeant +un droit absolu sur toute poésie une fois publiée, sont déterminés à +faire représenter, avec ou sans mon agrément, peu leur importe, et, je +présume, avec les changemens que M. Dibdin fera pour leur usage. J'ai +écrit à Murray, à lord Chamberlain, et à d'autres, pour qu'ils +interviennent dans cette affaire et me préservent d'une telle exposition +publique. Je ne veux ni les impertinens sifflets, ni les +applaudissemens insolens d'un auditoire de théâtre. Je n'écris que pour +le lecteur, et ne me soucie que de l'approbation silencieuse de ceux qui +ferment un livre de bonne humeur, et avec une paisible satisfaction. + +»Or, si vous voulez écrire aussi à notre ami Perry, pour le prier +d'employer sa médiation auprès d'Harris et d'Elliston, afin d'empêcher +l'exécution de ce projet, vous m'obligerez beaucoup. La pièce n'est pas +du tout propre au théâtre, comme un simple coup-d'oeil le leur montrera, +ou le leur a, j'espère, déjà montré; et, y fût-elle jamais propre, je +n'aurai jamais, la volonté d'avoir rien à faire avec les théâtres. + +»Je me hâte de me dire votre, etc.» + + + + +LETTRE CCCCX. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 27 janvier 1821. + +«Je diffère d'avis avec vous sur le compte de la _Prophétie de Dante_, +que je crois devoir être publiée avec la tragédie. Mais faites ce qu'il +vous plaît; vous êtes nécessairement le meilleur juge des finesses de +votre métier. Je suis d'accord avec vous sur le titre. Le drame peut +être bon ou mauvais, mais je me flatte que c'est un tableau original, +d'un genre de passion si naturel à mon esprit, que je suis convaincu que +j'aurais agi précisément comme le doge, sous l'influence des mêmes +provocations. + +»Je suis charmé de l'approbation de Foscolo. + +»Excusez-moi si je me hâte. Je crois vous avoir dit que:--je ne sais +plus ce que c'était: mais peu importe. + +»Merci pour vos complimens du premier jour de l'an. J'espère que cette +année sera plus agréable que la dernière. Je ne parle que par rapport à +l'Angleterre, où j'ai eu, en ce qui me concerne, toute espèce de +désappointement;--j'ai perdu un procès important,--et les procureurs de +lady Byron me refusent de consentir à un prêt avantageux que je voulais +faire de mon propre bien à lord Blessington, etc., etc., etc., comme +pour clore convenablement les quatre saisons. Ces contrariétés, et cent +autres pareilles, ont rendu cette année un tissu d'affaires pénibles +pour moi en Angleterre. Heureusement, les choses ont ici une tournure un +peu plus agréable pour moi; autrement j'aurais usé de l'anneau +d'Annibal[117]. + +»Remerciez, je vous prie, Gifford de toutes ses bontés. L'hiver est ici +aussi froid que les latitudes polaires de Parry[118]. Il faut que +j'aille galoper dans la forêt; mes chevaux attendent. Votre sincère, +etc.» + +[Note 117: On sait qu'Annibal mit fin à ses jours en avalant un +poison caché dans son anneau.] + +[Note 118: Célèbre marin anglais, qui, en cherchant un passage dans +l'Océan arctique, s'est approché du pôle plus près qu'aucun des +navigateurs qui l'ont précédé. (_Notes du Trad._)] + + + + +LETTRE CCCCXI. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 2 février 1821. + +«Votre lettre d'excuse est arrivée. J'accueille la lettre, mais je +n'admets pas les excuses, si ce n'est par courtoisie; ainsi, lorsqu'un +homme vous marche sur les orteils et vous demande pardon, on lui accorde +ce pardon, mais la phalange ne vous fait pas moins mal, surtout s'il y +existe un cor. + +»Dans le dernier discours du doge, il y a la phrase suivante (voici, du +moins, comme ma mémoire me la donne): + + Et toi qui fais et défais les soleils; + +Il faut la changer en celle-ci: + + Et toi qui allumes et éteins les soleils, + +c'est-à-dire, si le vers coule également bien, et si M. Gifford croit +l'expression meilleure. Ayez, je vous prie, la bonté d'y faire +attention. Vous êtes tout-à-fait devenu un ministre d'état. Songez s'il +n'est pas possible qu'un jour vous soyez jeté à bas. *** ne sera pas +toujours tory, quoique Johnson dise que le premier whig fut le diable +lui-même. + +»Vous avez, par la correspondance de M. Galignani, appris un secret (un +peu tard, à la vérité); savoir qu'un Anglais peut exclusivement disposer +de ses droits d'auteur en France,--fait de quelque importance au cas +qu'un écrivain obtienne une grande popularité. Or, je veux bien vous +dire ce qu'il faut que vous fassiez, et ne point prendre d'avantage sur +vous, quoique vous ayez été assez méchant pour rester trois mois sans +accuser réception de ma lettre. Offrez à Galignani l'achat du droit de +propriété en France; s'il refuse, désignez tel libraire qu'il vous +plaira, et je vous signerai tel contrat qu'il vous plaira aussi, et il +ne vous en coûtera pas un sou de mon côté. + +»Songez que je ne veux point me mêler de cette affaire, sinon pour vous +assurer la propriété de mes oeuvres. Je n'aurai jamais de marché qu'avec +les libraires anglais, et je ne désire aucun honoraire hors de ma +patrie. + +»Or, cela est candide et sincère, et un peu plus beau que votre silence +matois, pour voir ce qu'il en adviendrait. Vous êtes un excellent homme, +_mio caro Moray_, mais il y a encore en vous, par-ci par-là, un peu de +levain de Fleet-Street,--une miette de vieux pain. Vous n'avez pas le +droit d'agir envers moi en homme soupçonneux; car je ne vous en ai donné +aucune raison. Je serai toujours franc avec vous........................ +........................................................................ + +»Je ne dirai plus rien à présent, sinon que je suis, + +»Votre, etc. + +»_P. S._ Si vous vous aventurez, comme vous le dites, à Ravenne cette +année, je remplirai les devoirs de l'hospitalité tant que vous y vivrez, +et vous enterrerai bel et bien (pas en terre sainte, néanmoins), si vous +êtes tué par la balle ou par le glaive; ce qui devient fréquent depuis +peu parmi les indigènes. Mais peut-être votre visite sera prévenue; je +viendrai probablement dans votre pays; et dans ce cas, écrivez à milady +le duplicata de l'épître que le roi de France adressa au prince Jean.» + + + + +LETTRE CCCCXII. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 16 février 1821. + +«Au mois de mars arrivera de Barcelonne _signor Curioni_, engagé pour +l'Opéra. C'est une de mes connaissances, un jeune homme de manières +distinguées, et fameux dans sa profession. Je requiers en sa faveur +votre bienveillance personnelle et votre patronage. Introduisez-le, je +vous prie, chez tous les gens de théâtre, éditeurs de journaux, et +autres, qui pourront lui rendre, dans l'exercice de sa profession, des +services publics et particuliers. + +»Le cinquième chant de _Don Juan_ est si loin d'être le dernier, que +c'est à peine si le poème commence. Je veux faire faire à _Don Juan_ le +tour de l'Europe, avec un mélange convenable de siéges, de batailles et +d'aventures, et le faire finir, comme Anacharsis Clootz, dans la +révolution française. Je ne sais combien de chants ce plan exigera, ni +si je l'achèverai (même hormis le cas de mort prématurée); mais enfin +telle a été ma première idée. J'ai songé à faire de Don Juan un +_cavaliere servente_ en Italie, la cause d'un divorce en Angleterre, et +un homme sentimental «à figure de Werther» en Allemagne, afin de mettre +au jour les différens ridicules de la société dans chacun de ces pays, +et de montrer mon héros graduellement gâté et blasé au fur et à mesure +qu'il vieillira, comme c'est naturel. Mais je n'ai pas définitivement +arrêté si je le ferai finir en enfer ou par un malheureux mariage, car +je ne sais lequel est le pire; la tradition espagnole dit l'enfer; mais +il est probable que ce n'est qu'une allégorie de l'autre état. Vous êtes +maintenant en possession de mes idées sur le sujet. + +»Vous dites que le _Doge_ ne sera pas populaire; ai-je écrit jamais pour +la popularité? Je vous défie de me montrer un de mes ouvrages (excepté +un conte ou deux), de style ou mine populaire. Il me paraît qu'il y a +place pour un différent genre de drame, qui ne soit ni une imitation +servile du drame ancien, genre erroné et grossier, ni trop français non +plus, comme ceux qui succédèrent aux écrivains du vieux tems. Il me +paraît qu'un bon style anglais et une observation plus sévère des règles +pourraient produire une combinaison qui ne déshonorât pas notre +littérature. J'ai essayé, de plus, à faire une pièce sans amour; et il +n'y a non plus ni anneaux, ni méprises, ni surprises, ni scélérats +enragés, ni mélodrame enfin. Tout cela l'empêchera d'être populaire, +mais ne me persuadera pas qu'elle soit par conséquent mauvaise. Toutes +les fautes y naîtront plutôt de l'imperfection dans l'exécution et la +conduite que de la conception, qui est simple et sévère............... +...................................................................... + +»Dans la lettre sur Bowles (que je vous ai envoyée par le courrier de +mardi), après ces mots «on a fait plusieurs tentatives.» (en parlant de +la réimpression des _Poètes anglais et Réviseurs écossais_), ajoutez: +«en Irlande;» car je crois que les pirates anglais n'ont commencé leurs +tentatives qu'après que j'eus quitté l'Angleterre pour la seconde fois. +Veillez-y je vous prie. Faites-moi savoir ce que vous et votre synode +pensez sur la controverse Bowles....................................... + +»Comment George Bankes a-t-il été amené à citer les _Poètes anglais_ +dans la chambre des communes? Tout le monde me jette ce poème à la tête. + +»Quant aux nouvelles politiques, les Barbares marchent sur Naples, et +s'ils perdent une seule bataille, toute l'Italie sera en insurrection. +Ce sera comme la révolution espagnole. + +»Vous parlez des lettres ouvertes. Certainement, les lettres sont +ouvertes, et c'est la raison pour laquelle je traite toujours les +Autrichiens de vils gredins. Il n'y a pas un Italien qui les abhorre +plus que je ne fais: et tout ce que je pourrais faire pour délivrer +l'Italie et la terre de leur infâme oppression, je le ferais _con +amore_. + +»Votre, etc.» + + + + +LETTRE CCCCXIII. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 21 février 1821. + +«À la page 44e du premier volume des _Voyages de Turner_ (que vous +m'avez dernièrement envoyés), il est dit que «Lord Byron, en établissant +avec tant de confiance la possibilité de traverser à la nage le détroit +des Dardanelles, semble avoir oublié que Léandre le traversait dans l'un +et l'autre sens, tour-à-tour suivant et contre la direction du courant; +tandis que lui (Lord Byron) n'a accompli que la partie la plus aisée de +la tâche, en nageant suivant le courant d'Europe en Asie.» Je n'ai pas, +sans aucun doute, oublié ce que sait le premier écolier venu, +c'est-à-dire que Léandre traversait le détroit dans la nuit, et revenait +le matin. Mon but a été de démontrer que l'Hellespont pouvait être +traversé à la nage, et c'est à quoi M. Ekenhead et moi nous avons +réussi, l'un en une heure et dix minutes, l'autre en une heure et cinq +minutes. Le courant ne nous était pas favorable; au contraire, la grande +difficulté fut d'y résister; car, loin de nous aider à gagner le rivage +asiatique, il nous emportait droit dans l'archipel. Ni M. Ekenhead, ni +moi, ni, j'oserai ajouter, personne à bord de la frégate, à commencer +par le capitaine Bathurst, n'avait la moindre notion de cette différence +de courant que M. Turner signale du côté de l'Asie. Je n'en ai jamais +entendu parler; autrement, j'aurais fait le trajet dans le sens +contraire. Le seul motif qui décida le lieutenant Ekenhead, ainsi que +moi-même, à partir du rivage d'Europe, fut que le petit cap au-dessus de +Sestos était un lieu plus proéminent, et que la frégate qui était à +l'ancre au-dessous du fort asiatique, formait un meilleur point de vue +pour diriger notre nage; et, dans le fait, nous abordâmes juste +au-dessous. + +»M. Turner dit: «Tout ce qu'on jette dans le courant, sur cette partie +de la rive européenne, arrive nécessairement à la côte asiatique.» Cette +assertion est si loin d'être vraie, que l'objet abandonné au courant +arrive nécessairement dans l'archipel, quoiqu'un vent violent, soufflant +dans la direction de l'Asie, ait pu quelquefois produire l'effet +contraire. + +»M. Turner essaya la traversée en partant de la rive asiatique, et ne +réussit pas: «Après vingt-cinq minutes, pendant lesquelles il n'avança +pas de cent _yards_[119], il renonça à l'entreprise par épuisement.» +Cela est fort possible, et aurait pu lui arriver tout aussi bien sur la +rive européenne. Il aurait dû commencer son trajet une couple de milles +plus haut, et il aurait pu alors arriver à terre sous le fort européen. +J'ai particulièrement remarqué (et M. Hobhouse l'a remarqué aussi) que +nous fûmes obligés d'allonger la traversée réelle du détroit, qui n'a +qu'un mille de largeur, jusqu'à trois ou quatre milles, vu la force du +courant. Je puis assurer à M. Turner que son succès m'aurait fait un +grand plaisir, puisqu'il aurait fortifié d'un exemple de plus la +probabilité de l'histoire de Léandre. Mais il n'est pas très-convenable +à lui d'inférer que, parce qu'il a échoué, Léandre n'a pu réussir. Il y +a toujours quatre exemples du fait; un Napolitain, un jeune juif, M. +Ekenhead et moi; et l'authenticité des deux derniers exemples se fonde +sur le témoignage oculaire de quelques centaines de marins anglais. + +[Note 119: _Yard_, mesure anglaise, qui est la moitié du _fathom_ ou +toise, et qui équivaut à trois pieds. (_Note du Trad._)] + +»Quant à la différence du courant, je n'en ai aperçu aucune; la +direction n'en est favorable au nageur ni d'un côté ni de l'autre, mais +on peut en éluder l'effet en entrant dans la mer à une distance +considérable au-dessus du point opposé de la côte où le nageur veut +aborder, et en résistant continuellement; le courant est fort, mais, +moyennant un bon calcul, vous pouvez arriver à terre. Mon expérience et +celle des autres me forcent de déclarer le trajet de Léandre possible et +praticable. Tout homme jeune, et doué de quelque habileté dans la +natation, peut réussir en partant n'importe de quel côté. Je restai +trois heures à traverser le Tage à la nage, ce qui est beaucoup plus +hasardeux, puisque le trajet est de deux heures plus long que celui de +l'Hellespont. Je mentionnerai encore un exemple de ce qu'il est possible +de faire en nageant. En 1818, le chevalier Mengaldo, gentilhomme de +Bassano, bon nageur, désira nager avec mon ami M. Alexandre Scott et +avec moi. Comme il paraissait attacher à cette partie le plus vif +intérêt, nous ne le refusâmes pas. Nous partîmes tous trois de l'île du +Lido pour gagner Venise. À l'entrée du Grand Canal, Scott et moi nous +étions très en avant, et nous n'apercevions plus notre ami étranger, ce +qui, toutefois, était de peu de conséquence, puisqu'il y avait une +gondole pour garder ses habits et le prendre au sortir de l'eau.--Scott +nagea jusqu'au-delà du Rialto, où il aborda, moins par la fatigue qu'à +cause du froid; car il avait été quatre heures dans l'eau, sans se +reposer ou s'arrêter, si ce n'est en se laissant aller sur le +dos--(c'était la condition expresse de notre partie). Je continuai ma +course jusqu'à Santa-Chiara, et parcourus ainsi la totalité du Grand +Canal (outre la distance du Lido), et j'abordai là où la lagune se +rouvre pour le passage de Fusina. J'avais été dans l'eau, montre en +main, sans aide ni repos, sans jamais toucher ni sol ni barque, quatre +heures et vingt minutes. M. le consul-général Hoppner fut témoin de +cette partie, et plusieurs autres personnes en ont connaissance. M. +Turner peut aisément vérifier le fait, s'il y ajoute quelque importance, +en s'en informant auprès de M. Hoppner. Nous ne pourrions assigner +exactement la distance parcourue, qui toutefois, dut être considérable. + +»Je ne mis à traverser l'Hellespont qu'une heure et dix minutes. Je +suis maintenant plus vieux de dix ans d'âge, et de vingt ans de +constitution que lorsque je traversai le détroit des Dardanelles; et +pourtant il y a deux ans, je fus capable de nager pendant quatre heures +et vingt minutes; et je suis sûr que j'aurais pu continuer encore deux +heures, quoique j'eusse une paire de caleçons, accoutrement qui n'est +nullement favorable à ce genre d'exercice. Mes deux compagnons furent +aussi quatre heures dans l'eau. Mengaldo pouvait avoir environ trente +ans; Scott, environ vingt-six. + +»Avec ces expériences de natation, faites par moi ou par d'autres, +non-seulement sur le lieu, mais ailleurs encore, pourquoi douterais-je +que l'exploit de Léandre ne fût point parfaitement praticable? Puisque +trois individus ont parcouru une distance plus grande que la largeur de +l'Hellespont, pourquoi lui, Léandre, n'aurait-il pu franchir ce détroit? +Mais M. Turner a échoué; et, cherchant une raison plausible de son +échec, il rejette la faute sur la rive asiatique du détroit. Il a essayé +de nager tout en travers, au lieu de partir de plus haut pour gagner un +avantage; il aurait pu tout aussi bien essayer de voler par-dessus le +mont Athos. + +»Qu'un jeune Grec des tems héroïques, épris d'amour, et doué de membres +vigoureux, ait pu réussir dans un pareil trajet, je ne m'en étonne ni +n'en doute. A-t-il tenté ou non ce trajet? c'est une autre question; car +il aurait pu avoir une petite barque qui lui eût épargné cette peine. + +»Je suis votre sincère, etc. + +BYRON. + +»_P. S._ M. Turner dit que la traversée d'Europe en Asie est «la partie +la plus aisée de la tâche.» Je doute que Léandre fût de cet avis; car +c'était le retour: toutefois, il y avait plusieurs heures d'intervalle +entre les deux traversées. L'argument de M. Turner que «plus haut ou +plus bas, le détroit s'élargit si considérablement, qu'il y aurait eu +peu d'avantage à s'écarter,» n'est bon que pour de médiocres nageurs; un +homme de quelque habileté et de quelque expérience dans la natation, +aura toujours moins égard à la longueur du trajet qu'à la force du +courant. Si Ekenhead et moi eussions songé à traverser dans le point le +plus étroit, au lieu de remonter jusqu'au cap, nous aurions été +entraînés à Ténédos. Toutefois le détroit ne s'élargit pas +excessivement, même au-dessus ou au-dessous des forts. Comme la frégate +stationna quelque tems dans les Dardanelles, en attendant le firman, je +me baignai souvent dans le détroit après notre traversée, et +généralement sur la côte asiatique, sans apercevoir cette plus grande +force dans le courant par laquelle le voyageur diplomatique excuse son +échec. Notre amusement, dans la petite baie qui s'ouvre immédiatement +au-dessous du fort asiatique, était de plonger pour attraper les tortues +de terre, que nous jetions exprès dans l'eau, et qui, en véritables +amphibies, se traînaient au fond de la mer; cela ne prouve pas une plus +grande violence dans le courant que sur la rive européenne. Quant à la +modeste insinuation que nous choisîmes cette dernière rive comme «plus +facile,» j'en appelle à la décision de M. Hobhouse et au capitaine +Bathurst (le pauvre Ekenhead étant mort). Si nous avions été instruits +de cette prétendue différence du courant, nous en aurions du moins tenté +l'épreuve, et nous n'étions pas gens à renoncer après les vingt-cinq +minutes de l'expérience de M. Turner. Le secret de tout ceci est que M. +Turner a échoué et que nous avons réussi; il est par conséquent +désappointé, et paraît disposé à rabaisser le peu de mérite qu'il peut y +avoir dans notre succès. Pourquoi n'essaya-t-il pas du côté de l'Europe? +S'il y avait réussi, après avoir échoué du côté de l'Asie, son excuse +aurait été meilleure. M. Turner peut trouver tels défauts qu'il lui +plaira dans ma poésie ou ma politique; mais je lui recommande de +renoncer aux réflexions aquatiques, jusqu'à ce qu'il soit capable de +nager «vingt-cinq minutes sans être épuisé,» quoi qu'il soit, je pense, +le premier tory des tems modernes qui ait jamais nagé contre le courant +durant une demi-heure.» + + + + +LETTRE CCCCXIV. + +À M. MOORE. + + +Ravenne, 22 février 1821. + +«Comme je souhaite que l'ame de feu Antoine Galignani repose en paix +(vous aurez sans doute lu sa mort, publiée par lui-même dans son +journal), vous êtes particulièrement invité à informer ses enfans et +héritiers que je n'ai reçu qu'un numéro de leur _Literary Gazette_, à +laquelle je me suis abonné il y a plus de dix mois,--malgré les +fréquentes réclamations que je leur ai écrites. S'ils n'ont aucun égard +pour moi, simple abonné, ils doivent en avoir pour leur parent défunt, +qui indubitablement n'est pas bien traité dans sa présente demeure pour +ce manque total d'attention: sinon, il me faut la restitution de mes +francs. J'ai payé par l'entremise du libraire vénitien Missiaglia. Vous +pouvez aussi faire entendre à ces gens-là que lorsqu'un honnête homme +écrit une lettre, il est d'usage de lui adresser une réponse. + +»Nous sommes ici à la guerre, et à deux jours de distance du théâtre des +hostilités, dont nous attendons la nouvelle de moment en moment. Nous +allons voir si nos amis italiens sont bons à autre chose qu'à «faire feu +de derrière une encoignure,» comme le fusil d'un Irlandais. Excusez-moi +si je me hâte de finir,--j'écris tandis qu'on m'attache mes éperons. Mes +chevaux sont à la porte, et un comte italien m'attend pour m'accompagner +dans ma promenade équestre. + +»Votre, etc. + +»Dites-moi, je vous prie, si, parmi toutes mes lettres, vous en avez +reçu une qui détaille la mort de notre commandant. Il a été tué près de +ma porte, et a expiré dans ma maison.» + + + + +LETTRE CCCCXV. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 2 mars 1821. + +«Vous avez ci-joint le commencement d'une lettre que j'écrivais à Perry, +mais que j'ai interrompue dans l'espoir que vous auriez le pouvoir +d'empêcher les théâtres de me représenter. Vous ne devez certainement +pas l'envoyer à son adresse; mais elle vous expliquera mes sentimens à +ce sujet. Vous me dites: «Il n'y a rien à craindre; laissez-les faire ce +qu'il leur plaît,» c'est-à-dire que vous me verriez _damné_ avec la plus +parfaite tranquillité. Vous êtes un gentil garçon.» + + + + +À M. Perry + + +Ravenne, 22 janvier 1821. + +MONSIEUR, + +«J'ai reçu une étrange nouvelle, qui ne peut être plus désagréable à +votre public qu'elle ne l'est à moi-même. Des lettres particulières et +les gazettes me font l'honneur de dire que c'est l'intention de quelques +directeurs de Londres de mettre en scène le poème de _Marino Faliero_, +etc., qui n'a jamais été destiné à cette exposition publique, et qui, +j'espère, ne la subira jamais. Il n'y est certainement pas propre. Je +n'ai jamais écrit que pour le lecteur solitaire, et ne demande d'autres +applaudissemens qu'une approbation silencieuse. Puisque le dessein de +m'amener de force, comme un gladiateur, sur l'arène théâtrale est une +violation de toutes les convenances littéraires, je compte que la partie +impartiale de la presse se rangera entre moi et cette monstrueuse +violation de mes droits; car je réclame comme auteur le droit d'empêcher +que mes écrits ne soient convertis en pièces de théâtre. Je respecte +trop le public pour que cela se fasse de mon gré. Si j'avais recherché +sa faveur, c'eût été par une pantomime. + +»J'ai dit que je n'écris que pour le lecteur: je ne puis consentir à +aucun autre genre de publicité, ou à l'abus de la publication de mes +ouvrages dans l'intérêt des histrions. Les applaudissemens d'un +auditoire ne me causeraient point de plaisir; et pourtant, son +improbation pourrait me causer de la peine: les chances ne sont donc pas +égales. Vous me direz peut-être: «Comment est-ce possible? Si +l'improbation de l'auditoire vous cause de la peine, l'approbation ne +pourrait pas vous faire plaisir?» Point du tout: la ruade d'un âne ou la +piqûre d'une guêpe peut être pénible pour ceux qui ne trouveraient rien +d'agréable à entendre l'un braire et l'autre bourdonner. + +»La comparaison peut sembler impolie; mais je n'en ai pas d'autre sous +la main, et elle se présente naturellement.» + + + + +LETTRE CCCCXVI. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, _Marzo_ 1821. + +CHER MORAY[120], + +«Dans mon paquet du 12 courant, dernière feuille--et dernière +page,--retranchez la phrase qui définit ou prétend définir ce que c'est +que la qualité de _gentleman_, et quels gens doivent être ainsi +qualifiés. Je vous dis de retrancher la phrase entière, parce qu'elle ne +vient pas plus à propos que «la cosmogonie ou création du monde» dans le +_Vicaire de Wakefield_. + +[Note 120: Écrit ainsi par Lord Byron, suivant l'orthographe +italienne.] + +»Dans la phrase plus haut, presque au commencement de la même page, +après les mots: «Il existe toujours ou peut toujours exister une +aristocratie de poètes,» ajoutez et intercalez les paroles suivantes: +«Je ne prétends pas que ces poètes écrivent en gens de qualité ou +affectent l'_euphuisme_[121]: mais il y a une noblesse de pensée et +d'expression que l'on trouve dans Shakspeare, Pope et Burns comme dans +Dante, Alfieri, etc.» Ou, si vous aimez mieux, peut-être aurez-vous +raison de retrancher la totalité de la digression finale sur les poètes +vulgaires, et de ne rien publier au-delà de la phrase où je déclare +préférer l'_Homère_ de Pope à celui de Cowper, et où je cite le docteur +Clarke en faveur de l'exactitude de la traduction du premier. + +[Note 121: _Euphuisme_ est un mot intraduisible, adopté en +Angleterre pour désigner le langage maniéré des personnes qui affectent +de ne rien dire simplement; je ne sais s'il serait convenablement rendu +par _style précieux_. (_Notes du Trad._) ] + +»Sur tous ces points, prenez une opinion arrêtée; prenez l'avis sensé +(ou insensé) de vos savans visiteurs, et agissez en conséquence. Je suis +fort traitable--en prose. + +»Je ne sais si j'ai décidé la question pour Pope; mais je suis sûr +d'avoir mis un grand zèle à la soutenir. Si l'on en vient aux preuves, +nous battrons les vauriens. Je montrerai plus d'images dans vingt vers +de Pope que dans un passage quelconque de longueur égale, tiré de tout +autre poète anglais,--et cela dans les endroits où l'on s'y attend le +moins; par exemple, dans ses vers sur _Sporus_.--Lisez-les, et notez-en +les images séparément et arithmétiquement[122] +.......................................................................... + +[Note 122: Nous avons dû supprimer la liste des expressions figurées +que Lord Byron note une à une; car la plupart de ces expressions, +traduites littéralement, seraient bizarres, et traduites par des +équivalens, ne répondraient plus au but de l'auteur.] + +»Or, y a-t-il dans tout ce passage un vers qui ne soit pourvu de l'image +la plus propre à remplir le but du poète? Faites attention à la +variété,--à la poésie de ce passage,--à l'imagination qui y brille; à +peine y a-t-il un vers qui ne puisse être peint, et qui ne soit lui-même +une peinture! Mais ce n'est rien en comparaison des plus beaux passages +de l'_Essai sur l'Homme_, et de plusieurs autres poèmes sérieux ou +comiques. Il n'y eut jamais au monde critique plus injuste que celle de +ces marauds contre Pope. + +»Demandez à M. Gifford si, dans le cinquième acte du _Doge_, après la +phrase du _voile_, vous ne pouvez pas intercaler les vers suivans dans +la réponse de Marino Faliero? + + Ainsi soit fait. Mais ce sera en vain: + Le voile noir qui couvre ce nom flétri, + Et qui cache ou semble cacher ce visage, + Attirera plus de regards que les mille portraits + Qui montrent alentour dans leurs splendides ornemens + Ces hommes--vos mandataires esclaves--et les tyrans du peuple[123]. + +[Note 123: Ces vers n'ont jamais été insérés dans la +tragédie,--peut-être par la difficulté même de l'intercalation. (_Note +de Moore_.) ] + +»Votre véritable, etc. + +»_P. S._ Je ne dis ici qu'un mot des affaires publiques: vous entendrez +bientôt parler d'un soulèvement général en Italie. Il n'y eut jamais de +mesure plus folle que l'expédition contre Naples. + +»Je veux proposer à Holmes, le miniaturiste, de venir me trouver ce +printems. Je le rembourserai de tous ses frais de voyage, en sus du prix +de son talent. Je veux lui faire peindre ma fille (qui est à présent +dans un couvent), la comtesse Guiccioli, et la tête d'une jeune paysanne +qui pourrait être une étude de Raphaël. C'est une vraie physionomie de +paysanne, mais de paysanne italienne, et tout-à-fait dans le style de la +Fornarina de Raphaël. Cette fille a une taille haute, mais peut-être un +peu trop grosse et nullement digne d'être comparée à sa figure, qui est +réellement superbe. Elle n'a pas encore dix-sept ans, et je suis curieux +d'avoir son-visage avant qu'il ne périsse. Me Guiccioli est aussi fort +belle, mais dans un genre tout différent;--elle est blonde et +blanche,--ce qui est rare en Italie; ce n'est pourtant pas une blonde +anglaise; mais c'est plutôt une blonde de Suède ou de Norwége. Ses +formes, surtout dans le buste, sont extraordinairement belles. Il me +faut Holmes; j'aime ce peintre, parce qu'il saisit parfaitement les +ressemblances. Nous sommes ici en état de guerre; mais un voyageur +solitaire, avec un petit bagage et sans aucun rapport avec la politique, +n'a rien à craindre. Embarquez-le donc dans la diligence. Veuillez ne +pas oublier. + + + + +LETTRE CCCCXVII. + +À M. HOPPNER. + + +Ravenne, 3 avril 1821. + +»Mille remercîmens pour la traduction. Je vous ai envoyé quelques +livres, sans savoir si vous les aviez déjà lus ou non;--en tout cas, +vous n'avez pas besoin de les renvoyer. Je vous envoie ci-joint une +lettre de Pise. Je ne me suis jamais épargné ni peine ni dépense pour le +soin de ma fille, et comme elle avait maintenant quatre ans accomplis et +qu'elle devait être tout-à-fait hors de la surveillance des +domestiques,--et comme, d'autre part, un homme qui sans femme est seul à +la tête de sa maison, ne peut donner une grande attention à une +éducation,--je n'ai eu d'autre ressource que de placer l'enfant pour +quelque tems (moyennant une forte pension) dans le couvent de +Bagna-Cavalli (à une distance de douze milles), endroit où l'air est +bon, et où elle fera du moins quelques progrès dans son instruction, et +recevra des principes de morale et de religion. J'avais encore une autre +raison.--Les affaires étaient et sont encore ici dans un état que je +n'ai aucune raison de regarder comme très-rassurant sous le point de vue +de ma sûreté personnelle, et j'ai pensé qu'il vaudrait mieux que +l'enfant fût éloigné de toute chance périlleuse, pour le moment présent. + +»Il est également à propos d'ajouter que je n'ai jamais eu ni n'ai +encore l'intention de donner à un enfant naturel une éducation anglaise, +parce qu'avec le désavantage de sa naissance, son établissement à venir +serait deux fois plus difficile. À l'étranger, avec une éducation +conforme aux usages du pays, et avec une part de cinq ou six mille +livres sterling, ma fille pourra se marier fort honorablement. En +Angleterre une pareille dot donnerait à peine de quoi vivre, tandis +qu'ailleurs c'est une fortune. C'est d'ailleurs mon désir qu'Allégra +soit catholique romaine, c'est là la religion que je tiens pour la +meilleure, comme elle est sans contredit la plus ancienne des diverses +branches du christianisme. J'ai exposé mes idées quant à l'endroit où +ma fille est à présent, c'est le meilleur que j'aie pu trouver pour le +moment, mais je n'ai point de prévention en sa faveur. + +»Je ne parle pas de politique, parce que c'est un sujet désespérant, +tant que ces faquins auront la faculté de menacer l'indépendance des +états. + +»Croyez-moi votre ami pour jamais, et de coeur. + +»_P. S._ On annonce ici un changement en France; mais la vérité n'est +pas encore connue. + +»_P. S._ Mes respects à Mrs. Hoppner. J'ai la meilleure opinion des +femmes de son pays, et à l'époque de la vie où je suis (j'ai eu +trente-trois ans le 22 janvier 1821), c'est-à-dire, après la vie que +j'ai menée, une _bonne_ opinion est la seule opinion raisonnable qu'un +homme doive avoir sur tout le sexe:--jusqu'à trente ans, plus un homme +peut penser mal des femmes en général, mieux vaut pour lui; plus tard, +c'est une chose sans aucune importance pour elles ou pour lui, qu'il ait +telle ou telle opinion,--son tems est passé, ou du moins doit l'être. + +»Vous voyez comme je suis devenu sage. + + + + +LETTRE CCCCXVIII. + +À M. MURRAY. + + +21 avril 1821. + +»Je vous envoie ci-joint une autre lettre sur Bowles, mais je vous +avertis par avance qu'elle n'est pas comme la première, et que je ne +sais pas ce qu'il en faut publier, si même il n'est pas mieux de n'en +rien publier du tout. Vous pouvez sur ce point consulter M. Gifford, et +réfléchir deux fois avant de faire la publication. + +»Tout à vous sincèrement. + +B. + +»_P. S._ Vous pouvez porter ma souscription pour la veuve de M. Scott, +etc., à trente livres sterling, au lieu des dix déjà convenues, mais +n'écrivez pas mon nom: mettez seulement N. N. La raison est que, comme +j'ai parlé de M. Scott dans le pamphlet ci-joint, je paraîtrais +indélicat. Je voulais donner davantage, mais mes désappointemens de +l'année dernière dans l'affaire Rochdale, et dans le transfert des +fonds, me rendent plus économe pour l'année actuelle. + + + + +LETTRE CCCCXIX. + +À M. SHELLEY. + + +Ravenne, 26 avril 1821. + +»L'enfant continue à bien aller, et les rapports sont réguliers et +favorables; il m'est agréable que ni vous ni Mrs. Shelley ne +désapprouviez la mesure que j'ai prise, et qui d'ailleurs n'est que +temporaire. + +»Je suis très-peiné d'entendre ce que vous me dites de Keats,--est-ce +effectivement vrai? je ne croyais pas que la critique eût été si +meurtrière. Quoique je diffère essentiellement de vous dans +l'estimation de ses ouvrages, j'abhorre à tel point tout mal inutile, +que j'aimerais mieux qu'il eût été placé au plus haut pic du Parnasse +que d'avoir à déplorer une telle mort. Pauvre diable! et pourtant, avec +un amour-propre si déréglé, il n'aurait probablement pas été heureux. +J'ai lu l'examen de _l'Endymion_ dans la _Quarterly_. La critique était +sévère, mais certainement pas autant que beaucoup d'articles de cette +Revue et d'autres journaux sur tels et tels auteurs. + +»Je me rappelle l'effet que produisit sur moi la _Revue d'Édimbourg_, +lors de mon premier poème: c'était colère, résistance et désir de +vengeance,--mais non pas découragement et désespoir. J'accorde que ce ne +sont pas là d'aimables sentimens, mais dans ce monde d'intrigues et de +débats, et surtout dans la carrière de la littérature, un homme doit +calculer ses moyens de _résistance_ avant d'entrer dans l'arêne. + + N'espère pas une vie libre de peine et de danger, + Et ne crois pas l'arrêt de l'humanité rapporté en ta faveur. + +»Vous savez mon opinion sur cette école poétique de seconde main. Vous +savez aussi mon opinion sur votre poésie,--parce que vous n'êtes +d'aucune école. J'ai lu _Cenci_:--mais, outre que je regarde le sujet +comme essentiellement impropre au drame, je ne suis point admirateur de +nos vieux auteurs dramatiques, en tant qu'on les prend pour modèles. Je +nie que les Anglais aient eu jusqu'à présent un drame. Toutefois, votre +_Cenci_ est une oeuvre de talent et de poésie. Quant à mon drame, +vengez-vous, je vous prie, sur lui, en étant aussi franc que je l'ai été +à l'égard du vôtre. + +»Je n'ai pas encore votre _Prométhée_, que j'ai le plus grand désir de +voir. Je n'ai pas entendu parler de ma pièce, et je ne sais si elle est +publiée. J'ai publié en faveur de Pope un pamphlet que vous n'aimerez +pas. Si j'avais su que Keats fût mort--ou qu'il fût en vie et sensible à +tel point,--j'aurais omis quelques remarques sur sa poésie, remarques +qui m'ont été inspirées par l'attaque qu'il s'est permise contre Pope, +et par le peu de cas que je fais de son propre style. + +»Vous voulez que j'entreprenne un grand poème, je n'en ai ni l'envie ni +le talent. À mesure que je vieillis, je deviens de plus en plus +indifférent,--non pour la vie, car nous l'aimons par instinct,--mais +pour les stimulus de la vie. D'ailleurs, ce dernier échec des Italiens +vient de me désappointer pour plusieurs raisons,--les unes publiques, +les autres personnelles. Mes respects à Mrs. Shelley. + +»Tout à vous pour toujours. + +»_P. S._ Ne pourrions-nous pas, vous et moi, faire en sorte de nous +trouver ensemble cet été! Ne pourriez-vous pas faire un tour ici _tout +seul_?» + + + + +LETTRE CCCCXX. + +À M. MURRAY. + +Ravenne, 26 avril 1831. + +.................................................................. + +»Hé bien! avez-vous publié la tragédie? et la lettre prend-elle? + +»Est-il vrai, comme Shelley me l'écrit, que le pauvre John Keats soit +mort à Rome de la _Quarterly-Review_. J'en suis fâché, quoiqu'il eût, à +mon avis, adopté un mauvais système poétique; je sais par expérience, +qu'un article hostile est aussi dur à avaler que la ciguë; et celui +qu'on fit sur moi (et qui produisit _les Poètes anglais_, etc.) +m'abattit,--mais je me relevai; au lieu de me rompre un vaisseau, je bus +trois bouteilles de vin et commençai une réponse, parce que l'article ne +m'avait rien offert qui pût me donner le droit légitime de frapper +Jeffrey d'une façon honorable. Toutefois je ne voudrais pas être +l'auteur de l'homicide article pour tout l'honneur et toute la gloire du +monde, quoique je n'approuve point du tout cette école d'écrivassiers +qui en fait le sujet. + +»Vous voyez que les Italiens ont fait une triste besogne--et cela grâce +à la trahison, et à la désunion qui règne entre eux. Cela m'a causé une +grande vexation. Les malédictions accumulées sur les Napolitains par +tous les autres Italiens sont à l'unisson de celles du reste de +l'Europe. + +»Tout à vous. + +»_P. S._ Votre dernier paquet de livres est en route, mais n'est pas +arrivé: _Kenilworth_ est excellent. Mille remercîmens pour les +portefeuilles, dont j'ai fait présent aux dames qui aiment les gravures, +les paysages, etc. J'ai maintenant un ou deux livres italiens que je +voudrais vous faire passer si j'avais une occasion. + +»Je ne suis pas à présent dans le meilleur état de santé,--c'est +probablement le printems qui en est cause; aussi j'ai restreint mon +régime et me suis mis au sel d'Epsom. + +»Puisque vous dites que ma prose est bonne, pourquoi ne traitez-vous pas +avec Moore pour la propriété des _Mémoires_?--à la condition expresse +(songez-y bien) qu'ils ne soient publiés qu'après mon décès; Moore a la +permission d'en disposer, et je lui ai conseillé de le faire. + + + + +LETTRE CCCCXXI. + +À M. MOORE. + + +Ravenne, 28 avril 1821. + +«Vous ne pouvez avoir été plus désappointé que moi-même, ni autant +trompé. Je l'ai été en courant même quelques dangers personnels dont je +ne suis pas encore délivré. Cependant ni le tems ni les circonstances ne +changeront ni mes cris ni mes sentimens d'indignation contre la tyrannie +triomphante. Le dénoûment actuel a été autant l'ouvrage de la trahison +que de la couardise, quoique l'une et l'autre y aient eu leur part. Si +jamais nous nous trouvons ensemble, j'aurai avec vous une conversation +sur ce sujet. À présent, pour raisons évidentes, je ne puis écrire que +peu de chose, vu qu'on ouvre toutes les lettres. On trouvera toujours +dans les miennes mes propres sentimens, mais rien qui puisse servir de +motif à l'oppression d'autrui. + +»Vous voudrez bien songer que les Napolitains ne sont maintenant nulle +part plus exécrés qu'en Italie, et ne pas blâmer un peuple entier pour +les vices d'une province. C'est comme si l'on condamnait la +Grande-Bretagne parce qu'on pille des vaisseaux naufragés sur les côtes +de Cornouailles. + +»Or maintenant occupons-nous de littérature,--triste chute à la vérité, +mais c'est toujours une consolation. Si «l'occupation d'Othello est +passée» prenons la meilleure après celle-là; et si nous ne pouvons +contribuer à rendre le monde plus libre et plus sage, nous pourrons nous +amuser, nous et ceux qui aiment à s'amuser ainsi. Qu'est-ce que vous +composez à présent? J'ai fait de tems en tems quelques griffonnages, et +Murray va les publier. + +»Lady Noël, dites-vous, a été dangereusement malade, mais consolez-vous +en apprenant qu'elle est maintenant dangereusement bien portante. + +»J'ai écrit une ou deux autres feuilles de _Memoranda_ pour vous; et +j'ai tenu un petit journal pendant un mois ou deux jusqu'à ce que j'aie +eu rempli le cahier. Puis je l'ai interrompu, parce que les affaires me +donnaient trop d'occupation, et puis, parce qu'elles étaient trop +sombres pour être mentionnées sans un douloureux sentiment. Je serais +charmé de vous envoyer ce petit journal, si j'avais une occasion; mais +un volume, quelque petit qu'il soit, ne passe pas sûrement par la voie +des postes, dans ce pays d'inquisition. + +»Je n'ai point de nouvelles. Comme une fort jolie femme assise à son +clavecin me le disait un de nos soirs, avec des larmes dans les yeux, +«hélas! il faut que les Italiens se remettent à faire des opéras», je +crains que cela seul ne soit leur fort, plus les _macaroni_. Cependant, +il y a des ames hautes parmi eux.--Je vous en prie, écrivez-moi. + +»Et croyez-moi, etc. + + + + +LETTRE CCCCXXII. + +À M. MOORE. + + +Ravenne, 3 mai 1821. + +«Quoique je vous aie écrit le 28 du mois dernier, je dois accuser +réception de votre lettre d'aujourd'hui et des vers qu'elle contient. +Ces vers sont beaux, sublimes, et dans votre meilleure manière. Ils ne +sont non plus que trop vrais. Cependant, ne confondez pas les lâches qui +sont au talon de la botte avec les gens plus braves qui en occupent le +haut. Je vous assure qu'il y a des ames plus élevées. + +»Rien, néanmoins, ne peut être meilleur que votre poème, et mieux mérité +par les _lazzaroni_. Ces hommes-là ne sont nulle part plus abhorrés et +plus reniés qu'ici. Nous parlerons un jour de ces affaires (si nous +nous rencontrons), et je vous raconterai mes propres aventures, dont +quelques-unes ont peut-être été un peu périlleuses. + +»Ainsi, vous avez lu la _Lettre sur Bowles_? Je ne me rappelle pas avoir +rien dit de vous qui pût vous offenser,--et certainement je n'en ai pas +eu l'intention. Quant à ***, je voulais lui faire un compliment. J'ai +écrit le tout d'un seul jet, sans recopier ni corriger, et dans +l'attente quotidienne d'être appelé sur le champ de bataille. Qu'ai-je +dit de vous? Certainement je ne le sais plus. Je dois avoir énoncé +quelques regrets de votre approbation de Bowles. Et ne l'avez-vous pas +approuvé, à ce qu'il dit?............................................... +........................................................................ + +»Quant à Pope, je l'ai toujours regardé comme le plus grand nom de notre +poésie. Les autres poètes ne sont que des barbares. Lui, c'est un temple +grec, avec une cathédrale gothique à son côté, une mosquée turque et +toutes sortes de pagodes et de constructions bizarres à l'entour. Vous +pouvez, si vous voulez, appeler Shakspeare et Milton des pyramides, mais +je préfère le temple de Thésée ou le Parthénon à une montagne de +briques. + +»Murray ne m'a écrit qu'une seule fois, le jour de la publication, alors +que le succès semblait être heureux. Mais je n'ai depuis quelque tems +reçu que peu de nouvelles d'Angleterre. Je ne sais rien des autres +ouvrages (je ne parle que des miens) que Murray devait publier,--je ne +sais pas même s'il les a publiés. Il devait le faire il y a un mois. Je +désirerais que vous fissiez quelque chose,--ou que nous fussions +ensemble. + +»Tout à vous pour toujours et de coeur.» + +B. + +Ce fut à cette époque que Byron commença, sous le titre de _Pensées +Détachées_, ce livre de notices et de _memoranda_, d'où, dans le cours +de cet ouvrage, j'ai extrait tant de passages curieux propres à donner +des lumières sur la vie et sur les opinions de notre poète, et dont je +vais donner ici l'introduction: + +«Parmi les divers Journaux, Mémoires, etc., etc., que j'ai tenus dans le +cours de ma vie, il y en a un que j'ai commencé il y a trois mois, et +que j'ai continué jusqu'à ce que j'eusse rempli un cahier (assez petit), +et environ deux feuilles d'un autre. Puis je l'ai abandonné, en partie +parce que je croyais que nous aurions ici quelque chose à faire, que +j'avais nettoyé mes armes et fait les préparatifs nécessaires pour agir +avec les patriotes, qui avaient rempli mes culottes de leurs +proclamations, sermens et résolutions, et caché dans le bas de ma maison +quantité d'armes de tout calibre,--et en partie parce que j'avais rempli +mon cahier. + +»Mais les Napolitains se sont trahis, eux et le monde entier; et ceux +qui auraient volontiers donné leur sang pour l'Italie, ne peuvent plus +lui donner que leurs larmes. + +»Un jour ou l'autre, si ma poussière ne se dissout pas, je jetterai +peut-être quelque lumière (car j'ai été assez initié au secret, du moins +dans cette partie du pays) sur l'atroce perfidie qui a replongé l'Italie +dans la barbarie: à présent, je n'en ai ni le tems ni l'humeur. +Cependant, les vrais Italiens ne sont pas blâmables; ce sont ces vils +faquins, relégués au talon de la botte que le Hun chausse maintenant +pour les fouler aux pieds et les réduire en poudre pour prix de leur +servilité. Je me suis risqué ici avec les autres, et c'est encore un +problème que de savoir jusqu'à quel point je me suis ou non compromis. +Quelques-uns d'entre eux, comme Craigengelt, «diraient tout et plus que +tout, pour se sauver eux-mêmes.» Mais advienne que pourra, le motif +était glorieux; heureux ceux qui n'ont à se reprocher que d'avoir cru +que ces chiens étaient moins canaille qu'ils n'ont été!--Ici, en +Romagne, les efforts devaient être nécessairement bornés à des +préparatifs et à de bonnes intentions, jusqu'à ce que les Allemands +eussent pleinement engagé leurs forces dans une guerre sérieuse,--attendu +que nous sommes sur leurs frontières, sans fort ni montagne avant +San-Marino. Je ne sais si «l'enfer sera pavé de ces bonnes intentions»; +mais il aura probablement bon nombre de Napolitains qui marcheront sur +ce pavé, quelle qu'en soit la composition. Les laves de leur Vésuve, +avec les corps de leurs ames damnées pour ciment, seraient la meilleure +chaussée pour le Corso de Satan.» + + + + +LETTRE CCCCXXIII. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 10 mai 1821. + +«Je viens de recevoir votre paquet. Je dois de la reconnaissance à M. +Bowles (et M. Bowles m'en doit aussi), pour l'avoir ramené à des +sentimens de bienveillance. Il n'a qu'à écrire, et vous à publier tout +ce qu'il vous plaira. Je ne désire rien tant qu'un jeu égal pour toutes +les parties. Sans doute, après le changement de ton de M. Bowles, vous +ne publierez pas ma _Défense de Gilchrist_; ce serait par trop brutal +d'en agir ainsi, après qu'il a lui-même agi avec tant d'urbanité; car la +_Défense_ est peut-être un peu trop âpre, comme son attaque contre +Gilchrist. Vous pourrez lui rapporter ce que je dis dans cette pièce sur +son _Missionnaire_ (qui est loué comme il le mérite.) Cependant, s'il y +a quelques passages qui ne contiennent point de personnalités contre M. +Bowles, et qui pourtant contribuent à la solution de la question, vous +pourrez les ajouter à la réimpression (si réimpression y a) de la +première _Lettre_ à vous adressée. Là-dessus, consultez Gifford; et, +surtout, ne laissez rien ajouter qui attaque personnellement M. Bowles. + +»J'espère et crois qu'Elliston n'aura pas la permission de représenter +mon drame? Sans doute il aurait la bonté d'attendre le retour de Kean +avant d'exécuter son projet; quoique, dans ce cas-là même, je ne fusse +pas moins contraire à cette usurpation. +....................................................................... + +»Tout à vous.» + + +Cette controverse, dans laquelle Lord Byron, avec tant de grâce et de +bienveillance, se laissait ainsi désarmer par la courtoisie de son +antagoniste, nous sommes loin de courir le risque de la ranimer par la +moindre recherche sur son origine et sur ses mérites. Dans toutes les +discussions pareilles sur des matières de goût et de pure opinion, où +les uns se proposent d'élever l'objet de la contestation, et les autres +de le rabaisser, la vérité se trouvera ordinairement dans un juste +milieu. Toutefois, quelque jugement que l'on porte sur l'objet même de +la controverse, il ne peut y avoir qu'une opinion sur l'urbanité et +l'aménité dont les deux adversaires firent preuve, et qui, malgré +quelques légères altérations de cette bonne intelligence, conduisirent +enfin au résultat annoncé par la lettre précédente; et il ne reste qu'à +désirer qu'une si honorable modération trouve autant d'imitateurs que de +panégyristes. Dans les pages ainsi supprimées, quand elles étaient +toutes prêtes pour le combat, par une force d'abnégation rarement +déployée par l'esprit, il y a des passages d'un intérêt général, trop +curieux pour être perdus, et par conséquent j'en donnerai l'extrait à +nos lecteurs. + + +«Pope «dort bien,--rien ne peut plus le toucher.» Mais ceux qui ont à +coeur la gloire de notre pays, la perfection de notre littérature, +l'honneur de notre langue, ne doivent pas laisser troubler un atome de +la poussière du poète, ni arracher une feuille du laurier qui croît sur +sa tombe............................................................... + +»Il ne me paraît pas fort important de savoir si Martha Blount a été ou +non la maîtresse de Pope, quoique je lui en eusse souhaité une +meilleure. Elle me paraît avoir été une femme froide, intéressée, +ignorante et désagréable, sur laquelle Pope, dans la désolation de ses +derniers jours, jeta les tendres affections de son coeur, parce qu'il ne +savait où les diriger, à mesure qu'il avançait vers sa vieillesse +prématurée, sans enfans et sans compagne;--comme l'aiguille aimantée, +qui, parvenue à une certaine distance du pôle, devient inutile et vaine, +et, cessant d'osciller, se rouille. Martha Blount me paraît avoir été si +complètement indigne de toute tendresse, que c'est une preuve de plus de +la tendresse de coeur de Pope que d'avoir aimé une telle créature. Mais +il faut que nous aimions. J'accorde à M. Bowles qu'«elle ne put jamais +avoir le moindre attachement personnel pour Pope», parce qu'elle était +incapable de s'attacher, mais je nie que Pope n'eût pu obtenir +l'affection personnelle d'une femme meilleure. Il est, à la vérité, peu +probable qu'une femme fût tombée amoureuse de lui en le voyant à la +promenade, ou dans une loge à l'opéra, ou d'un balcon, ou dans un bal; +mais en société il paraît avoir été aussi aimable que modeste, et avec +les plus grands désavantages dans sa taille, il avait une tête et une +figure remarquablement belles, et surtout de très-beaux yeux. Il était +adoré par ses amis,--amis de caractères, d'âges et de talens totalement +différens,--par le vieux bourru Wycherley, par le cynique Swift, par +l'austère Atterbury, par l'aimable Spence, par le sévère évêque +Warburton, par le vertueux Berkeley, et le «gangrené Bolingbroke.» +Bolingbroke le pleura comme un enfant, et le récit que Spence a donné +des derniers momens de Pope, est au moins aussi édifiant que la +description plus prétentieuse de la mort d'Addison. Le guerrier +Peterborough et le poète Gay, le spirituel Congreve, et le rieur Rowe, +furent tous les intimes de Pope. Celui qui put se concilier tant de +personnes de caractères opposés, toutes remarquables ou célèbres, aurait +bien pu prétendre à l'attachement qu'un homme raisonnable désire de la +part d'une femme aimable. + +»Pope, en effet, partout où il a voulu, paraît avoir bien compris le +beau sexe. «Bolingbroke, bon juge de ce point», comme dit Warton, +regardait l'_Épître sur le caractère des femmes_, comme le +«chef-d'oeuvre» du poète. Et même par rapport à la grossière passion, +qui prend quelquefois le nom de «romantique», relativement au degré de +sentiment qui l'élève au-dessus de l'amour défini par Buffon, on peut +remarquer qu'elle ne dépend pas toujours des qualités physiques, même +dans une femme qui en est l'objet. Mme Cottin fut une honnête femme, et +elle a probablement pu être vertueuse sans beaucoup d'obstacles. Elle +fut vertueuse, et la conséquence de cette opiniâtre vertu fut que deux +adorateurs différens (dont l'un était un gentilhomme d'un âge mûr), se +tuèrent de désespoir. (_Voir_ la _France_ de lady Morgan.) Je ne +voudrais pas, néanmoins, recommander en général cette rigueur aux +honnêtes femmes, dans l'espoir de s'assurer chacune la gloire de deux +suicides. Quoiqu'il en soit, je crois qu'il y a peu d'hommes qui, dans +le cours de leurs observations sur le monde, n'aient pas aperçu que ce +ne sont pas les femmes les plus belles qui font naître les plus longues +et les plus violentes passions.» + +»Mais, à propos de Pope,--Voltaire nous raconte que le maréchal de +Luxembourg (qui avait précisément la taille de Pope) était, +non-seulement trop galant pour un grand homme, mais encore très-heureux +dans ses galanteries. Mme La Vallière, passionnément aimée par Louis +XIV, avait une vilaine infirmité. La princesse d'Eboli, maîtresse de +Philippe II, roi d'Espagne, et Maugiron, mignon d'Henri III, roi de +France, étaient tous deux borgnes; et c'est sur eux que l'on fit la +fameuse épigramme latine qui a été, je crois, traduite ou imitée par +Goldsmith:-- + + _Lumine Acon dextro, capta est Leonilla sinistro, + Et potis est formâ vincere uterque deos; + Blande puer, lumen quod habes concede sorori, + Sic tu coecus Amor, sic erit illa Venus_.[124] + +[Note 124: «Acon a perdu l'oeil droit, Léonille l'oeil gauche, mais +tous deux peuvent, par leur beauté, l'emporter sur les dieux. Charmant +jeune homme, donne à ta soeur l'oeil qui te reste; alors elle sera +Vénus, et toi, devenu aveugle, tu seras l'Amour.» (_Note du Trad._)] + +»Wilkes, avec sa laideur, avait coutume de dire «qu'il ne restait qu'un +quart-d'heure derrière le plus bel homme d'Angleterre,» et cette +vanterie passe pour n'avoir pas été désavouée par la réalité. Swift, +lorsqu'il n'était ni jeune, ni beau, ni riche, ni même aimable, inspira +les deux passions les plus extraordinaires de mémoire d'homme, celles de +Vanessa et de Stella: + + Vanessa, qui compte à peine vingt ans, + Soupire pour une soutane de quarante-quatre[125]. + +[Note 125: + + Vanessa, aged scarce a score, + Sighs for a gown of forty-four.] + +»Swift leur donna une amère récompense; car il paraît avoir brisé le +coeur de l'une, et usé celui de l'autre: mais il en fut puni, en mourant +dans l'isolement et l'idiotisme entre les mains des domestiques. + +»Pour ma part, je pense avec Pausanias que le succès en amour dépend de +la fortune. (_Voir_ Pausanias, _Achaïques_, liv. VII, chap. 26.) Je me +rappelle aussi avoir vu à Égine un édifice où il y a une statue de la +Fortune, tenant la corne d'Amalthée[126], et près d'elle il y a un +Cupidon ailé. C'est une allégorie pour faire entendre que le succès des +hommes dans les affaires d'amour dépend plus de l'assistance de la +Fortune que des charmes de la beauté. Je suis de plus convaincu avec +Pindare (à l'opinion de qui je me soumets en d'autres points), que la +Fortune est une des Parques, et que, sous un certain rapport, elle est +plus puissante que ses soeurs.» + +[Note 126: Corne d'abondance. (_Note du Trad._)] + +»Grimm fait une remarque du même genre sur les différentes destinées de +Crébillon jeune et de Rousseau. Le premier écrit un roman licencieux, et +une jeune Anglaise d'une fortune et d'une famille honorables (miss +Strafford) s'échappe, et traverse la mer pour se marier avec lui; tandis +que Rousseau, le plus tendre et le plus passionné des amans, est obligé +d'épouser sa femme de ménage. Si j'ai bonne mémoire, cette remarque a +été répétée par la _Revue d'Édimbourg_, dans l'examen de la +_Correspondance_ de Grimm, il y a sept ou huit ans. + +»Relativement «à l'étrange mélange de légèreté indécente et quelquefois +profane, que Pope offrit souvent dans sa conduite et dans son langage,» +et qui choque si fort M. Bowles, je m'oppose à l'adverbe indéfini +_souvent_; et pour excuser l'emploi accidentel d'un pareil langage, il +faut se rappeler que c'était moins le ton de Pope que celui du tems. À +l'exception de la correspondance de Pope et de ses amis, peu de lettres +particulières de l'époque sont parvenues jusqu'à nous; mais celles que +nous possédons,--bribes éparses de Farquhar et d'autres,--sont plus +indécentes et plus libres qu'aucune phrase des lettres de Pope. Les +comédies de Congreve, Vanbrugh, Farquhar, Cibber, etc., qui avaient pour +but naturel de représenter les manières et la conversation de la vie +privée, sont décisives sur ce point, ainsi que maintes feuilles de +Steele et même d'Addison. Nous savons tous quelle conversation sir +Robert Walpole, pendant dix-sept ans premier ministre du pays, tenait à +sa table, et quelle excuse il donnait pour son langage licencieux, +savoir: «Que tout le monde comprenait cela, mais que peu de gens +pouvaient parler raisonnablement sur de moins vulgaires sujets.» Le +raffinement des tems modernes,--qui est peut-être une conséquence du +vice, désirant se masquer et s'adoucir, autant que d'une civilisation +vertueuse,--n'avait pas encore fait des progrès suffisans. Johnson +lui-même, dans son _Londres_, a deux ou trois passages qui ne peuvent +être lus à haute voix, et le _Tambour_ d'Addison renferme quelques +allusions déshonnêtes.» + +Je prie le lecteur de donner une attention particulière à l'extrait qui +va suivre. Ceux qui se rappellent l'aigreur violente avec laquelle +l'homme dont il est question attaqua Lord Byron, à une époque de crise +où son coeur et sa réputation étaient le plus vulnérables, éprouveront, +si je ne me trompe, en lisant les pensées suivantes, un agréable +saisissement d'admiration, seul capable de donner une idée complète du +noble et généreux plaisir que Byron dut éprouver en les exprimant. + +«Le pauvre Scott n'est plus. Dans l'exercice de sa vocation, il avait +enfin imaginé de se faire le sujet des recherches d'un greffier de +police; mais il est mort en brave homme, et il s'était montré habile +homme durant sa vie. Je le connaissais personnellement, quoique fort +peu. Quoi qu'il fût mon aîné de plusieurs années, nous avions été +camarades à l'école de grammaire de New-Aberdeen. Il ne se conduisit pas +très-bien envers moi, il y a quelques années, en sa qualité d'éditeur de +journal, mais il n'était point du tout obligé à se conduire autrement. +Le moment offrait une trop forte tentation à plusieurs de mes amis et à +tous mes ennemis. À une époque où tous mes parens (hormis un seul) se +séparèrent de moi, comme les feuilles se séparent de l'arbre sous le +souffle des vents d'automne, et où le petit nombre de mes amis devint +encore plus petit;--alors que toute la presse périodique (je veux dire +la presse quotidienne et hebdomadaire, et non la presse littéraire) se +déchaînait contre moi en toutes sortes de reproches, et que, par une +étrange exception, le _Courrier_ et l'_Examiner_ renoncèrent à leur +opposition ordinaire,--le journal dont Scott avait la direction ne fut +ni le dernier ni le moins vif à me blâmer. Il y a deux ans, je +rencontrai Scott à Venise, lorsqu'il était plongé dans la douleur par la +mort de son fils, et qu'il avait connu, par expérience, l'amertume des +pertes domestiques. Il me pressa beaucoup alors de retourner en +Angleterre; et quand je lui eus dit avec un sourire qu'il avait été +autrefois d'une opinion contraire, il me répliqua «que lui et d'autres +avaient été grandement abusés, et qu'on avait pris beaucoup de peines, +et même des moyens extraordinaires, pour les exciter contre moi.» Scott +n'est plus, mais plus d'un témoin de ce dialogue est encore en vie. +C'était un homme de très-grands talens, et qui avait beaucoup d'acquis. +Il avait fait son chemin comme homme littéraire, avec un brillant +succès, et en peu d'années. Le pauvre diable! Je me rappelle sa joie +lors d'un rendez-vous qu'il avait obtenu ou devait obtenir de sir James +Mackintosh, et qui l'empêcha d'étendre plus loin ses voyages en Italie +(si ce n'est par une course rapide à Rome). Je songeais peu à quoi cela +le conduirait. La paix soit avec lui!--et puissent toutes les fautes +que l'humanité ne peut éviter, lui être aussi facilement pardonnées que +la petite injure qu'il avait faite à un homme qui respectait ses talens +et qui regrette sa perte!» + +En réponse aux plaintes que M. Bowles avait articulées dans son +pamphlet, pour une accusation d'hypocondrie qu'il supposait avoir été +portée contre lui par son adversaire, M. Gilchrist, le noble écrivain +s'exprime ainsi: + +«Je ne puis concevoir qu'un homme en parfaite santé soit fort affecté +par une telle accusation, puisque sa constitution et sa conduite doivent +la réfuter amplement. Mais si le reproche était vrai, à quel grief se +réduit-il?--à une maladie de foie. Je le dirai au monde entier,» +s'écriait le savant Smelfungus.--Vous feriez mieux (répondis-je) de le +dire à votre médecin.» Il n'y a rien de déshonorant dans une pareille +affection, qui est plus particulièrement la maladie des gens de lettres. +Ç'a été l'infirmité d'hommes bons, sages, spirituels et même gais. +Regnard, auteur des meilleures comédies françaises, après Molière, était +atrabilaire, et Molière lui-même était mélancolique. Le docteur Johnson, +Gray et Burns furent tous plus ou moins affectés de l'hypocondrie par +intervalles. Ce fut le prélude de la maladie plus sérieuse de Collins, +Cowper, Swift et Smart; mais il ne s'ensuit nullement qu'un accès de +cette affection doive se terminer ainsi. Mais, dût cette terminaison +être nécessaire, + + Ni les bons, ni les sages n'en sont exempts; + La folie,--la folie seule n'y est pas sujette. + PENROSE. + +»...... Mendehlson et Bayle étaient parfois tellement accablés par cette +humeur noire, qu'ils étaient obligés de recourir à voir «les +marionnettes» et «à compter les tuiles des maisons situées vis-à-vis;» +afin de se distraire. Docteur Johnson, par momens, «aurait donné un +membre pour recouvrer ses esprits.»................................... + +»Page 14, nous lisons l'assertion bien nette que l'_Héloïse_ seule +suffit pour le convaincre (Pope) d'une licence grossière.» Ainsi donc, +M. Bowles accuse Pope d'une licence grossière, et fonde le grief sur un +poème. La licence est un «grand peut-être» vu les moeurs du tems;--quant +à l'épithète grossière, j'en nie positivement l'application. Au +contraire, je crois que jamais sujet semblable ne fut et ne put être +traité par aucun poète avec tant de délicatesse, mêlée en même tems à +une passion si vraie et si intense. L'_Atys_ de Catulle est-il +licencieux? Non, certes; et pourtant Catulle est souvent un écrivain +graveleux. Le sujet est presque le même, excepté qu'Atys fut le suicide +de sa virilité, et qu'Abailard en fut la victime. + +»La licence de l'histoire n'était pas de Pope:--c'était un fait. Tout ce +qu'il y avait de grossier, il l'a adouci; tout ce qu'il y avait +d'indécent, il l'a purifié; tout ce qu'il y avait de passionné, il l'a +embelli; tout ce qu'il y avait de religieux, il l'a sanctifié. M. +Campbell a admirablement établi cela en peu de mots (je cite de +mémoire), en déterminant la différence de Pope et de Dryden, et en +marquant où pèche ce dernier. «Je crains, dit-il, si le sujet d'Héloïse +était tombé dans les mains de Dryden, que ce poète ne nous eût donné +qu'une peinture sensuelle de la passion.» Jamais la délicatesse de Pope +ne se dévoila plus que dans ce poème. Avec les aventures et les lettres +d'Héloïse, il a fait ce que nul autre esprit que celui du meilleur et du +plus pur des poètes n'eût pu accomplir avec de tels matériaux. Ovide, +Sappho (dans l'ode qu'on lui attribue),--tout ce que nous avons de +poésie ancienne et moderne, se réduit à rien, en comparaison de cette +production. + +»Ne parlons plus de cette accusation banale de licence. Anacréon +n'est-il pas étudié dans nos écoles?--traduit, loué, imprimé et +réimprimé?.... et les écoles et les femmes anglaises en sont-elles plus +corrompues? Quand vous aurez jeté au feu les anciens, il sera tems de +dénoncer les modernes. La licence!--il y a plus d'immoralité réelle et +de licence destructive dans un seul roman français en prose, dans une +hymne morave ou dans une comédie allemande, que dans toute la poésie +qui fut jamais écrite ou chantée depuis les rapsodies d'Orphée. +L'anatomie sentimentale de Rousseau et de Mme de Staël sont beaucoup +plus formidables que n'importe quelle quantité de vers. Ces auteurs sont +à craindre, parce qu'ils détruisent les principes en raisonnant sur les +passions; tandis que la poésie est elle-même passionnée, et ne fait pas +de système. Elle attaque: mais elle n'argumente pas; elle peut avoir +tort, mais elle n'a pas de prétentions à avoir toujours raison.» + +M. Bowles s'étant plaint, dans son pamphlet, d'avoir reçu une lettre +anonyme, Lord Byron commente ainsi cette circonstance: + +«Je tombe d'accord avec M. Bowles que l'intention de l'écrit était de le +troubler; mais je crains que lui, M. Bowles, n'ait répondu lui-même à +cette intention en accusant publiquement réception de la critique. Un +écrivain anonyme n'a qu'un moyen de connaître l'effet de son attaque. En +cela, il a l'avantage sur la vipère; il sait que son poison a fait +effet, quand il entend crier sa victime:--le reptile est sourd. La +meilleure réponse à un avis anonyme est de n'en point donner +connaissance, ni directement ni indirectement. Je voudrais que M. Bowles +pût voir seulement une ou deux des mille lettres de ce genre que j'ai +reçues dans le cours de ma vie littéraire, qui, bien que commencée de +bonne heure, ne s'est pas encore étendue jusqu'au tiers de la sienne +comme auteur. Je ne parle que de ma vie littéraire;--si j'ajoutais ma +vie privée, je pourrais doubler la somme des lettres anonymes. S'il +pouvait voir la violence, les menaces, l'absurdité complète de ces +épîtres, il rirait, et moi aussi, et nous y gagnerions tous deux. + +»Par exemple, dans le dernier mois de l'année présente (1821), j'ai eu +ma vie menacée de la même manière que la réputation de M. Bowles l'avait +été, excepté que la dénonciation anonyme était adressée au +cardinal-légat de la Romagne, au lieu de l'être à ***. Je mets ci-joint +le texte italien de la menace dans sa barbare, mais littérale +exactitude, afin que M. Bowles puisse être convaincu; et comme c'est la +seule promesse de paiement que les Italiens remplissent fidèlement, ma +personne a donc été au moins aussi exposée à «un coup de feu dans +l'obscurité,» tiré par John Heatherblutter (voir _Waverley_), que la +gloire de M. Bowles ne le fut jamais aux vengeances d'un journaliste. Je +fis néanmoins à cheval et seul, pendant plusieurs heures (dont partie à +la nuit tombante), mes promenades quotidiennes dans la forêt; et cela, +parce que c'était «mon habitude de l'après-midi;» et que je crois que si +le tyran ne peut éviter le coup au milieu de ses gardes (lorsque le sort +en est écrit), à plus forte raison les individus moins puissans +verraient échouer toutes leurs précautions.» + +J'ai un plaisir particulier à extraire le passage suivant, où Byron rend +un juste hommage aux mérites de mon révérend ami comme poète. + +«M. Bowles n'a aucune raison de le céder à d'autres qu'à M. Bowles. +Comme poète, l'auteur du _Missionnaire_ peut concourir avec les premiers +de ses contemporains. Je rappellerai que mes opinions sur la poésie de +M. Bowles furent écrites long-tems avant la publication de son dernier +et meilleur poème; et dire d'un auteur que son dernier poème est son +meilleur, c'est faire de lui le plus grand éloge. M. Bowles peut prendre +une légitime et honorable place parmi ses rivaux vivans, etc., etc., +etc.» + +Parmi les diverses additions destinées pour ce pamphlet, et envoyées à +Murray à différens intervalles, je trouve les passages suivans qui sont +assez curieux. + +«Il est digne de remarque, après toute cette criaillerie sur «la nature +de salon,» et «les images artificielles,» que Pope fut le principal +inventeur de ce moderne système de jardins, dont les Anglais se font +gloire. Il partage cet honneur avec Milton. Écoutez Warton: «Il semble +évident par-là que cet art enchanteur des jardins modernes, dans lequel +ce royaume prétend à une supériorité incontestable sur toutes les +nations de l'Europe, doit principalement son origine et ses +perfectionnemens à deux grands poètes, Milton et Pope.» + +»Walpole (ce n'est pas l'ami de Pope) avance que Pope forma le goût de +Kent, et que Kent fut l'artiste à qui les Anglais sont surtout +redevables de la diffusion «du bon goût dans la disposition des +terrains.» Le dessin du jardin du prince de Galles a été fait d'après +Pope à Twickenham. Warton applaudit à ses extraordinaires efforts d'art +et de goût, pour produire tant de scènes variées sur un emplacement de +cinq acres. Pope fut le premier qui ridiculisa «le goût faux français, +hollandais, affecté et contre nature, dans la composition des jardins» +tant en prose qu'en vers. (Voir, pour la prose, le _Guardian_.) «Pope a +donné plusieurs de nos principales et meilleures règles et observations +sur l'architecture et sur l'art des jardins.» (Voir l'_Essai de Warton_, +vol. II, p. 237, etc., etc.) + +»Or, après cela, c'est une honte que d'entendre nos Lakistes sur «la +verdure de Kendal» et nos bucoliques _Cockneys_, crier à tue-tête (les +derniers dans un désert de briques et de mortier) après la nature, et +les habitudes artificielles et sédentaires de Pope. Pope avait vu de la +nature tout ce que l'Angleterre seule peut montrer. Il fut élevé dans la +forêt de Windsor, et au milieu des beaux paysages d'Eton; il vécut +familièrement et fréquemment dans les maisons de campagne des Bathurst, +Cobham, Burlington, Peterborough, Digby et Bolingbroke; et dans cette +liste des châteaux de plaisance, il faut placer Stowe. Il a fait de son +petit jardin «de cinq acres» un modèle pour les princes et pour les +premiers de nos artistes qui surent imiter la nature. Warton pense que +«le plus charmant des ouvrages de Kent fut exécuté sur le modèle donné +par Pope,--du moins dans l'entrée et les ombrages secrets de la vallée +de Vénus». + +»Il est vrai que Pope fut infirme et difforme; mais il pouvait se +promener à pied, monter à cheval (il alla une fois à cheval d'Oxford à +Londres), et il avait le renom d'une excellente vue. Sur un arbre du +domaine de lord Bathurst, sont gravés ces mots: «Ici Pope chanta.» Il +composa sous cet arbre. Bolingbroke, dans l'une de ses lettres, se +représente, lui et Pope, écrivant au milieu d'une prairie. Nul poète +n'admira plus la nature, ni ne s'en servit mieux que Pope n'a fait, +comme je me charge de le prouver d'après ses oeuvres, prose et vers, si +rien ne me détourne d'un travail si aisé et si agréable. Je me rappelle +je ne sais quel passage de Walpole sur un gentilhomme qui voulait donner +des instructions pour la disposition de quelques saules à un homme qui +avait long-tems servi Pope dans ses terres. «Oui, monsieur, répliqua cet +homme, je comprends; vous voudriez qu'ils se penchassent d'une manière +un peu poétique.» Or, cette petite anecdote, fût-elle seule, suffirait +pour prouver combien Pope avait de goût pour la nature, et quelle +impression il avait produite sur un esprit ordinaire. Mais j'ai déjà +cité Warton et Walpole (tous deux ennemis de Pope), et s'il en était +besoin, je pourrais citer amplement Pope lui-même pour les hommages +nombreux qu'il a rendus à la nature, et dont aucun poète du jour n'a +même approché.» + +»Sa supériorité en divers genres est réellement merveilleuse: +architecture, peinture, jardins, tout est soumis également à son génie. +Rappelons-nous que les jardins anglais ont pour but d'embellir une +nature pauvre, et que sans eux l'Angleterre n'est qu'un pays de haies et +de fossés, de bornes et de barrières, de bruyères et autres monotonies, +depuis que les principales forêts ont été abattues. C'est, en général, +bien loin d'être un pays pittoresque. Il n'en est pas de même de +l'Écosse, du pays de Galles, et de l'Irlande; j'excepte encore les +comtés des lacs et le Derbyshire, avec Éton, Windsor, ma chère +Harrow-on-the-Hill, et quelques endroits, près de la côte. Dans +l'abondance actuelle «des grands poètes du siècle» et des écoles de +poésie--dénomination qui, comme celles d'écoles d'éloquence, et d'écoles +de philosophie ne s'est introduite que lorsque la décadence de l'art +s'est étendue avec le nombre des maîtres,--dans l'époque actuelle, +dis-je, il s'est élevé deux espèces de naturistes;--la secte des +lakistes, qui gémissent sur la nature parce qu'ils vivent dans le +Cumberland; et leur _sous-secte_ (qu'on a malicieusement nommée l'école +des Cockneys), formée de gens qui sont pleins d'enthousiasme pour la +campagne, parce qu'ils vivent à Londres. Il est à remarquer que les +champêtres fondateurs de l'école sont très-disposés à désavouer toute +connexion avec leurs imitateurs de la capitale, qu'ils critiquent peu +gracieusement, et à qui ils donnent les noms de Cockneys, d'athées, de +fous, de mauvais écrivains, et autres épithètes non moins dures +qu'injustes. Je pense comprendre les prétentions du poète aquatique de +Windermere à ce que M. Bowles appelle un enthousiasme pour les lacs, les +montagnes, les asphodèles et les jonquilles; mais je serais charmé +d'apprendre le fondement de la propension citadine de leurs imitateurs +pour le même noble sujet. Southey, Wordsworth et Coleridge ont parcouru +la moitié de l'Europe, et vu la nature dans la plupart de ses formes +variées, (quoique, à mon avis, ils n'en aient pas toujours tiré un bon +parti); mais qu'ont vu les autres,--qu'ont-ils vu de la terre, de la mer +et de la nature? Pas la moitié, ni même la dixième partie de ce que Pope +avait vu. Eux qui rient de sa _Forêt de Windsor_, ont-ils jamais rien vu +de Windsor, que ses briques? + +»Quand ils auront réellement vu la vie,--quand ils l'auront +sentie,--quand ils auront voyagé au-delà des lointaines limites des +déserts de Middlesex,--quand ils auront franchi les Alpes d'Highgate, et +suivi jusqu'à ses sources le Nil de la _New-River_,--alors, et seulement +alors, ils pourront se permettre de dédaigner Pope, qui avait été près +du pays de Galles, sinon dans le pays même, quand il décrivait si bien +les oeuvres artificielles du bienfaiteur de la nature et de l'humanité, +de l'homme de Ross, dont le portrait, encore suspendu dans la salle de +l'auberge, a si souvent fixé mes regards en me pénétrant de respect pour +la mémoire de l'original, et d'admiration pour le poète sans qui cet +homme, malgré la durée même de ses bonnes oeuvres qui existent encore; +aurait à peine conservé son honorable renommée. +.................................................................... + +»Si ces gens-là n'avaient rien dit de Pope, ils auraient pu rester seuls +dans leur gloire; car je n'eusse rien dit ou pensé sur eux et leurs +absurdités. Mais s'ils s'attaquent au petit rossignol de Twickenham, +d'autres pourront l'endurer,--mais non pas moi. Ni le tems, ni la +distance; ni la douleur, ni l'âge, ne diminueront jamais ma vénération +pour celui qui est le plus grand poète moraliste de tous les tems, de +tous les climats, de tous les sentimens, et de toutes les conditions de +la vie. C'est lui qui fut le charme de mon enfance, et l'étude de mon +âge mûr, c'est lui peut-être qui sera la consolation de ma vieillesse +(si le destin m'y laisse parvenir). La poésie de Pope est le livre de +la vie. Sans hypocrisie, et sans dédaigner non plus la religion, il a +rassemblé et revêtu de la plus belle parure tout ce qu'un homme de bien, +un grand homme peut recueillir de sagesse morale. Sir William Temple +fait observer «que de tous les individus de l'espèce humaine, qui vivent +dans l'espace de mille ans, pour un homme qui naît capable de faire un +grand poète, il y en a des milliers capables de faire d'aussi grands +généraux et d'aussi grands ministres que les plus célèbres dont parle +l'histoire.» C'est l'opinion d'un homme d'état sur la poésie; elle fait +honneur à sir Temple et à l'art. Ce poète, qui ne se rencontre que dans +l'espace de mille ans, fut Pope. Mille ans s'écouleront avant qu'on en +puisse espérer un second pour notre littérature. Mais elle peut s'en +passer;--car Pope, lui seul, est une littérature entière. + +»Un mot sur la traduction d'Homère, si brutalement traitée. «Le docteur +Clarke, dont l'exactitude critique est bien connue, n'a pas été capable +de noter plus de trois ou quatre contre-sens dans toute l'Iliade. Les +fautes réelles de la traduction sont d'une espèce différente.» Ainsi +parle Warton, humaniste lui-même. Il est donc évident que Pope a évité +le défaut principal d'une traduction. Quant aux autres fautes, elles +consistent à avoir fait un beau poème anglais d'un poème grec sublime. +Cette traduction durera toujours. Cowper et tous les autres faiseurs de +vers blancs, auront beau faire, ils n'arracheront jamais Pope des mains +d'un seul lecteur sensé et sensible. + +»Le principal caractère des classes inférieures de la nouvelle école +poétique, est la vulgarité. Par ce mot, je n'entends pas la bassesse, +mais ce qu'on appelle «la mesquinerie.» Un homme peut être bas sans être +vulgaire, et réciproquement. Burns est souvent bas, mais jamais +vulgaire. Chatterton n'est jamais vulgaire, ni Wordsworth non plus, ni +les meilleurs poètes de l'école Lakiste, quoiqu'ils traitent de tous les +plus bas détails de la vie. C'est dans leur parure même que les poètes +inférieurs de la nouvelle école sont le plus vulgaires, et c'est par là +qu'ils peuvent être aussitôt reconnus; comme ce que nous appelions à +Harrow un homme endimanché, pouvait être facilement distingué d'un +gentilhomme, quoiqu'il eût les habits les mieux faits et les bottes les +mieux cirées;--probablement parce qu'il avait coupé les uns ou nettoyé +les autres de sa propre main. + +»Dans le cas actuel, je parle des écrits, et non des personnes, car je +ne sais rien des personnes; quant aux écrits, j'en juge d'après ce que +j'y trouve. Ces hommes peuvent avoir un caractère honorable et un bon +ton; mais ils prennent à tâche de cacher cette dernière qualité dans les +ouvrages qu'ils publient. Ils me rappellent M. Smith et les miss +Broughtons à Hampstead dans _Evelina_. Sur ces points (du moins en fait +de vie privée), j'ai la prétention d'avoir quelque peu d'expérience, +parce que, dans le cours de mon jeune âge, j'ai vu un peu de toute +espèce de société, depuis le prince chrétien, le sultan musulman, et les +hautes classes des états de l'un et de l'autre, jusqu'au boxeur de +Londres, au muletier espagnol, au derviche turc, au montagnard écossais, +et au brigand albanais;--pour ne pas parler des curieuses variétés de la +société italienne. Loin de moi de présumer qu'il y ait ou puisse y avoir +quelque chose qui ressemble à une aristocratie de poètes; mais il y a +une noblesse de pensées et d'expressions ouverte à tous les rangs, et +dérivée en partie du talent, et en partie de l'éducation;--noblesse que +l'on trouve dans Shakspeare, Pope et Burns, non moins que dans Dante et +Alfieri, mais que l'on ne peut apercevoir nulle part dans les faux +oiseaux et faux bardes du petit choeur de M. Hunt. Si l'on me demandait +de définir ce que c'est que le bon ton, je dirais qu'on ne peut le +définir que par les exemples--de ceux qui l'ont, et de ceux qui ne l'ont +pas. Je dirais que, dans l'usage de la vie, la plupart des militaires, +mais peu de marins, plusieurs hommes de rang, mais peu de légistes en +font preuve; qu'il est plus fréquent chez les auteurs (quand ils ne sont +pas pédans), que chez les théologiens; que les maîtres d'escrime en ont +plus que les maîtres de danse, et les chanteurs que les acteurs +ordinaires; et qu'il est plus généralement répandu parmi les femmes que +parmi les hommes. En poésie comme en toute sorte de composition en +général, il ne constituera jamais à lui seul un poète ou un poème; mais +sans lui, ni poète ni poème ne vaudront jamais rien. C'est le sel de la +société, et l'assaisonnement de la composition. La vulgarité est cent +fois pire que la franche licence; car celle-ci admet l'esprit, la gaîté +et quelquefois un sens profond, tandis que la première est un misérable +avortement de toute idée, et une insignifiance absolue. La vulgarité ne +dépend point de la bassesse des sujets, ni même de la bassesse du +langage, car Fielding se complaît dans l'une et l'autre;--mais est-il +jamais vulgaire? Non. Vous voyez l'homme bien élevé, le gentilhomme, le +lettré, jouer avec bon sujet;--en être le maître, non l'esclave. +L'écrivain vulgaire l'est d'autant plus que son sujet est plus élevé; +tel homme qui montrait la ménagerie de Pidcock avait coutume de dire: +«Cet animal, messieurs, est l'aigle du soleil d'Archangel en Russie. +.........................................................[127] + +[Note 127: Il y a de grosses fautes d'anglais, mises dans la bouche +du _cicerone_ de la ménagerie, c'est donc intraduisible.--The _otterer_ +it is, the _igherer_ he flies. (_Note du Trad._)] + +Dans une note sur un passage relatif aux vers de Pope sur lady Mary W. +Montague, il dit: + +«Je crois pouvoir montrer, s'il en était besoin, que lady Mary W. +Montague fut aussi grandement blâmable dans cette affaire, non pour +l'avoir repoussé, mais pour l'avoir encouragé; mais j'aimerais mieux +éluder cette tâche,--quoique lady Mary dût se rappeler son propre vers: + + Celui-là vient trop près, qui vient se faire refuser. + +»J'admire à tel point cette noble dame,--sa beauté, ses talens,--que je +ne plaiderais contre elle qu'à contre-coeur. Je suis d'ailleurs si +attaché au nom même de Marie, que, comme dit Johnson: «Si vous appeliez +un chien Harvey, je l'aimerais.» Pareillement, si vous appeliez Marie +une femelle de l'espèce canine, je l'aimerais mieux que tous les autres +individus du même sexe (bipèdes ou quadrupèdes) différemment nommés. +Lady Montague était une femme extraordinaire; elle pouvait traduire +Épictète, et cependant écrire un chant digne d'Aristippe. Les vers: + + Quand les longues heures consacrées au public sont passées, +Et qu'enfin nous nous trouvons ensemble avec du champagne et un poulet, + Puissent les plus tendres plaisirs nous faire chérir cet instant! + Loin de nous la gêne et la crainte! + Dans l'oubli ou le mépris des airs de la foule, + Lui peut renoncer à la retenue, et moi à la fierté, + Jusques, etc., etc., etc. + +»Eh bien! M. Bowles!--que dites-vous d'un tel souper avec une telle +femme? et de la description qu'elle-même en donne? Son «champagne» et +son «poulet» ne valent-ils pas une forêt ou deux? N'est-ce pas de la +poésie? Il me semble que cette stance contient la «pensée» de toute la +philosophie d'Épicure.--Je veux dire la philosophie pratique de son +école, et non pas les préceptes du maître; car j'ai été trop long-tems à +l'université pour ne pas savoir que le philosophe fut un homme fort +modéré. Mais après tout, quelques-uns de nous n'auraient-ils pas été +aussi fous que Pope? Pour ma part, je m'étonne qu'avec sa sensibilité, +avec la coquetterie de la dame, et après son désappointement, il n'eût +pas fait plus que d'écrire quelques vers qu'on doit condamner s'ils sont +faux, et regretter s'ils sont vrais.» + + + + +LETTRE CCCCXXIV. + +À M. HOPPNER. + + +Ravenne, 11 mai 1821. + +«Si j'avais su vos idées à l'égard de la Suisse, je les aurais adoptées +sur-le-champ: maintenant que la chose est faite, je laisserai Allegra +dans son couvent, où elle me semble bien portante et heureuse pour le +moment. Mais je vous serai fort obligé si vous prenez des informations, +quand vous serez dans les cantons, sur les meilleures méthodes qu'on y +suit pour l'éducation des filles, et que vous me fassiez savoir le +résultat de vos réflexions. C'est une consolation pour moi que M. et +Mrs. Shelley m'aient écrit pour m'approuver entièrement d'avoir placé +l'enfant chez les religieuses pour le moment. Je puis prendre à témoin +toute ma conduite, attendu que je n'ai épargné ni soins, ni tendresse, +ni dépenses, depuis que l'enfant m'a été envoyé. Le monde peut dire ce +qu'il lui plaît, je me contenterai de ne pas mériter (dans cette +occasion) qu'on parle mal de moi. + +»L'endroit est un petit bourg de campagne en bon air; il y a un vaste +établissement d'éducation où sont placés beaucoup d'enfans, dont +quelques-uns d'un rang élevé. Comme campagne, ce séjour est moins exposé +aux objections de tout genre. Il m'a toujours paru que la corruption +morale en Italie ne procède pas de l'éducation du couvent, puisque, à ma +connaissance, les filles sortent de leurs couvens dans une innocence +portée même jusqu'à l'ignorance du mal moral, mais que la faute en est +due à l'état de société où elles sont immédiatement plongées au sortir +du couvent. C'est comme si l'on élevait un enfant sur une montagne, et +qu'on le mît ensuite à la mer, qu'on l'y jetât pour l'y faire nager. +Toutefois le mal, quoique encore trop général, s'évanouit en partie, +depuis que les femmes sont plus libres de se marier par inclination; +c'est aussi, je crois, le cas en France. Et, après tout, qu'est la haute +société d'Angleterre? D'après ma propre expérience, et tout ce que j'ai +vu et entendu (et j'ai vécu dans la société la plus élevée et la +_meilleure_, comme on dit), la corruption ne peut nulle part être plus +grande. En Italie pourtant elle est, ou plutôt elle était plus +systématisée; mais aujourd'hui on rougit d'un serventisme régulier. En +Angleterre, le seul hommage qu'on rende à la vertu est l'hypocrisie. Je +parle, bien entendu, du ton de la haute société;--les classes moyennes +sont peut-être très-vertueuses. + +»Je n'ai encore lu, ni même reçu, aucun exemplaire de la lettre sur +Bowles; certes, je serais charmé de vous l'envoyer. Comment va Mrs. +Hoppner? très-bien, j'espère. Faites-moi savoir quand vous partez. Je +regrette de ne pouvoir me trouver avec vous cet été dans les Alpes +bernoises, comme j'en avais l'espoir et l'intention. Mes plus profonds +respects à madame. + +»Je suis à jamais, etc. + +»_P. S._ J'ai donné à un musicien une lettre pour vous il y a déjà +quelque tems; vous l'a-t-il présentée? Peut-être vous pourriez +l'introduire chez les Ingrams et autres _dilettanti_. Il est simple et +modeste,--deux qualités extraordinaires dans sa profession,--et il joue +du violon comme Orphée ou Amphion. C'est pitié qu'il ne puisse faire +mettre Venise en branle pour chasser le tyran brutal qui la foule aux +pieds.» + + + + +LETTRE CCCCXXV. + +À M. MURRAY. + + +14 mai 1821. + +«Un journal de Milan annonce que la pièce a été représentée et +universellement condamnée. Comme l'opposition a été vaine, la plainte +serait inutile. Je présume toutefois, dans votre intérêt (sinon dans le +mien), que vous et mes autres amis aurez au moins publié mes différentes +protestations contre la mise en scène de la tragédie, et montré que +Elliston, en dépit de l'auteur, l'a transportée de force sur le théâtre. +Il serait absurde de dire que cela ne m'a pas grandement vexé; mais je +ne suis point abattu, et je ne recourrai pas à l'ordinaire ressource de +blâmer le public, qui était dans son droit,--ou mes amis de n'avoir pas +empêché--ce qu'ils ne pouvaient empêcher, pas plus que moi,--la +représentation donnée malgré nous par un directeur qui croyait faire une +bonne spéculation. C'est un malheur que vous ne leur ayez pas montré +combien la pièce était peu propre au théâtre, avant de la publier, et +que vous n'ayez pas exigé des directeurs la promesse de ne pas la +représenter. En cas de refus de leur part, nous ne l'eussions pas +publiée du tout. Mais c'est trop tard. + +»Tout à vous. + +»_P. S._ Je vous envoie les lettres de M. Bowles; remerciez-le en mon +nom de sa bonne foi et de sa bonté.--De plus, une lettre pour Hodgson, +que je vous prie de remettre promptement. Le journal de Milan dit que +c'est moi «qui ai poussé à la représentation!!!» c'est encore plus +plaisant. Mais ne vous inquiétez pas: si (comme il est probable) la +folie d'Elliston nuit à la vente, je suis prêt à faire toute déduction +convenable, ou même à annuler entièrement votre traité. + +»Vous ne publierez pas, sans doute, ma défense de Gilchrist, parce +qu'après les bons procédés de M. Bowles, elle serait par trop dure. + +»Apprenez-moi les détails; car je ne sais encore que le fait pur et +simple. + +»Si vous saviez ce que j'ai eu à supporter par la faute de ces gueux de +Napolitains, vous vous en amuseriez; mais tout est apparemment fini. On +semblait disposé à rejeter tout le complot et tous les plans de ce pays +sur moi principalement.» + + + + +LETTRE CCCCXXVI. + +À M. MOORE. + + +14 mai 1821. + +«S'il y a dans la lettre à Bowles quelque passage qui (sans intention de +ma part, autant que je me rappelle le contenu) vous ait causé de la +peine, vous êtes pleinement vengé; car je vois par un journal italien, +que nonobstant toutes les remontrances que j'ai fait faire par mes amis +(et par vous-même entre autres), les directeurs ont persisté à vouloir +représenter la tragédie, et qu'elle a été «unanimement sifflée!!!» Telle +est la consolante phrase du journal milanais (lequel me déteste +cordialement, et me maltraite, en toute occasion, comme libéral), avec +la remarque additionnelle que c'est moi qui ai «fait représenter la +pièce» de mon plein gré. + +»Tout cela est assez vexatoire, et semble une sorte de calvinisme +dramatique,--de damnation prédestinée, sans la faute même du pêcheur. +J'ai pris toutes les peines que peut prendre un pauvre mortel pour +prévenir cette inévitable catastrophe,--et d'une part, en faisant des +appels de tous genres au lord Chamberlain,--d'autre part, en m'adressant +à ces diables de directeurs eux-mêmes; mais comme la remontrance fut +vaine, la plainte est inutile. Je ne comprends pas cela,--car la lettre +de Murray du 24, comme toutes ses lettres antérieures, me donnait les +plus fortes espérances qu'il n'y aurait pas de représentation. Jusqu'à +présent, je ne connais que le fait, que je présume être vrai, comme la +nouvelle est datée de Paris et du 30. Il faut qu'on ait mis une hâte +d'enfer pour cette damnée tentative, puisque je n'ai pas même encore +appris que la pièce ait été publiée; et si la publication n'eût eu lieu +préalablement, les histrions n'eussent pas mis la main sur la tragédie. +Le premier venu aurait pu voir d'un coup d'oeil qu'elle était +souverainement impropre au théâtre; et ce petit accident n'en augmentera +nullement le mérite dans le cabinet. + +»Allons, la patience est une vertu, et elle devient parfaite, je +présume, à force de pratique. Depuis l'an dernier (c'est-à-dire le +printems de l'an dernier), j'ai perdu un procès de grande importance sur +les houillères de Rochdale;--j'ai été la cause d'un divorce;--ma poésie +a été dépréciée par Murray et par les critiques;--les hommes d'affaires +ne m'ont pas permis de disposer de ma fortune pour un placement +avantageux en Irlande;--ma vie a été menacée le mois dernier (on a fait +courir ici une circulaire pour exciter à mon assassinat pour motifs +politiques, et les prêtres ont répandu le bruit que j'étais dans une +conspiration contre les Allemands); et enfin, ma belle-mère, s'est +rétablie la dernière quinzaine, et ma pièce a été sifflée la semaine +dernière: c'est comme «les vingt-huit infortunes d'Arlequin.» Mais il +faut supporter tout cela. Je ne m'en serais pas tant inquiété, si nos +voisins du Sud ne nous avaient point, par leurs sottises, fait perdre la +liberté encore pour cinq cents ans. + +»Connaissiez-vous John Keats? On dit qu'il a été tué par un article de +la _Quarterly_ sur lui, si toutefois il est mort, ce que je ne sais pas +positivement. Je ne comprends pas cette faiblesse de sensibilité. Ce que +j'éprouve est une immense colère pendant vingt-quatre heures; et je +l'éprouve aujourd'hui, comme d'ordinaire,--à moins que cette fois elle +ne dure plus long-tems. Il faut que je monte à cheval pour me +tranquilliser. Tout à vous, etc. + +»François Ier écrivait, après la bataille de Pavie: «Tout est perdu, +fors l'honneur.» Un auteur sifflé peut dire l'inverse: «Rien n'est +perdu, fors l'honneur.» Mais les chevaux attendent, et le papier est +rempli. Je vous ai écrit la semaine dernière.» + + + + +LETTRE CCCCXXVII. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 19 mai 1821. + +«Par les journaux de jeudi, et deux lettres de M. Kinnaird, j'ai vu que +la gazette italienne avait menti italiennement, et que le drame n'avait +pas été sifflé, et que mes amis étaient intervenus pour empêcher la +représentation. Pourtant il semble que les directeurs continuent de +jouer la pièce en dépit de nous tous: pour cela il faut que «nous les +inquiétions un tantinet.» L'affaire sera portée devant les tribunaux; je +suis déterminé à tenter les voies de la justice, et je ferai toutes les +dépenses nécessaires. La raison du mensonge lombard est que les +Autrichiens,--qui ont une inquisition établie en Italie, et la liste des +noms de tous ceux qui pensent ou parlent d'une façon contraire à leur +despotisme,--m'ont depuis cinq ans outragé sous toutes les formes dans +la gazette de Milan, etc. Je vous ai écrit il y a huit jours sur ce +sujet. + +»Maintenant je serais charmé de connaître quel dédommagement M. Elliston +me donnerait, non-seulement pour traîner mes écrits sur le théâtre en +cinq jours, mais encore pour être cause que je suis resté quatre jours +(du dimanche au jeudi matin, ce sont les seuls jours où la poste arrive) +dans l'entière persuasion que la tragédie avait été représentée et +«unanimement sifflée,» et cela avec la remarque additionnelle que +c'était moi qui avais «mis la pièce au théâtre,» d'où il s'ensuivait +qu'aucun de mes amis n'avait eu égard à mes réclamations. Supposez que +je me fusse rompu un vaisseau, comme John Keats, ou fait sauter la +cervelle dans un accès de fureur,--hypothèses qui n'eussent pas été +improbables il y a quelques années. À présent je suis, par bonheur, plus +calme que je ne l'étais, et cependant je ne voudrais pas avoir ces +quatre jours à passer encore une fois pour--je ne sais combien[128]. + +[Note 128: Cette assertion de Byron est complètement confirmée par +Mme Guiccioli, qui peint ainsi l'anxiété de son amant: Ma però la sua +tranquillità era suo malgrado sovente alterata dalle pubbliche vicende, +et dagli attacchi che spesso si direggevano a lui nei giornali come ad +autore principalmente. Era in vano che egli protestava d'indifferenza +per codesti attacchi. L'impressione non era è vero che momentanea, e +purtroppo per una nobile fierezza sdegnava sempre di rispondere ai suoi +detrattori. Ma per quanto fosse breve quella impressione, era però assai +forte per farlo molto soffrire e per affliggere quelli che lo amavano. +Tuttociò che ebbe luogo per la rappresentazione del suo _Marino Faliero_ +lo inquietò pure moltissimo, e dietro ad un articolo di una gazzetta di +Milano in cui si parlava di quell' affare, egli mi scrisse così.--«Ecco +la verità di ciò che io vi dissi pochi giorni fa, come vengo sacrificata +in tutte le maniere senza sapere il _perchè_ ed il _come_. La tragedia +di cui si parla, non è (e non era mai) nè scritta nè adattata al teatro; +ma non è però romantico il disegno, è piuttosto regolare--regolarissimo +per l'unità del tempo, e mancando poco a quella del sito. Voi sapete +bene se io aveva intenzione di farla rappresentare, poichè era scritta +al vostro fianco, e nei momenti per certo più tragici per me come uomo +che come autore,--perché voi eravate in affanno ed in pericolo. Intanto +sento dalla vostra gazzetta che sia nata una cabala, un partito, e senza +ch'io vi abbia presa la minima parte. Si dice che l'_autore ne fece la +lettura_!!!--qui forse? a Ravenna? ed a chi? forse a Fletcher?--quel +illustre letterato, etc., etc.» (_Note de Moore_.)] + +»Je vous écrivais pour soutenir votre courage, car le reproche est +toujours inutile, et il irrite;--mais j'étais profondément blessé dans +mes sentimens, en me voyant traîné comme un gladiateur à la destinée +d'un gladiateur, par ce _retiarius_[129], M. Elliston. Que veut dire ce +diable d'homme avec son apologie et ses offres de dédommagement? +N'est-ce pas le même cas que lorsque Louis XIV voulait acheter, à +quelque prix que ce fût, le cheval de Sydney, et, en cas de refus, le +prendre de force; Sydney tua son cheval d'un coup de pistolet. Je ne +pouvais tirer un coup de pistolet à ma tragédie, mais j'eusse mieux aimé +la jeter au feu que d'en permettre la représentation. + +[Note 129: On nommait ainsi, à Rome, le gladiateur dont l'adresse +consistait à envelopper dans un rets son adversaire qui avait l'épée à +la main. (_Note du Trad._) ] + +»J'ai déjà écrit près de trois actes d'une autre tragédie (dans +l'intention de l'achever en cinq), et je suis plus inquiet que jamais +sur les moyens de me garantir d'une pareille violation des égards +littéraires et même de toute courtoisie et politesse. + +»Si nous réussissons, tant mieux: si non, avant toute publication, nous +requerrons de ces gens-là la promesse de ne pas jouer la pièce, promesse +que je leur paierai (puisque l'argent est leur but), ou je ne laisserai +pas publier,--ce que peut-être vous ne regretterez pas beaucoup. + +»Le chancelier s'est conduit noblement. Vous aussi, vous vous êtes +conduit de la manière la plus satisfaisante, et je ne puis trouver en +faute que les acteurs et leur chef. J'ai toujours eu tant d'égards pour +M. Elliston, qu'il aurait dû être le dernier à me causer de la peine. + +»Il y a un horrible ouragan qui détonne au moment même où je vous écris, +en sorte que je n'écris ni au jour, ni à la chandelle, ni à la lumière +des torches, mais au feu des éclairs; les sillons de la foudre sont +aussi brillans que les flammes les plus gazeuses de la compagnie du gaz +hydrogène. Ma cheminée vient d'être renversée par un coup de +vent;--encore un éclair! mais + + Vous, élémens, je ne vous accuse pas d'ingratitude; +Je ne vous écrivis jamais franc de port, ni ne mis ma carte chez vous[130], + +comme je l'ai fait pour M. Elliston. + +[Note 130: + + I tax not you, ye elements, with unkindness; + I never gave ye _franks_, not _call'd_ upon you.] + +»Pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Vous devriez au moins m'envoyer une +ligne de détails: je ne sais rien encore que par Galignani et +l'honorable Douglas. + +»Eh bien! comment va notre controverse sur Pope? et le pamphlet? Il est +impossible d'écrire des nouvelles: les gueux d'Autrichiens fouillent +toutes les lettres. + +»_P. S._ J'aurais pu vous envoyer beaucoup de commérage et quelques +informations réelles, si toutes les lettres ne passaient point par +l'inspection des barbares, et que je voulusse leur faire connaître +autre chose que mon horreur pour eux. Ils n'ont vaincu que par trahison, +soit dit en passant.» + + + + +LETTRE CCCCXXVIII. + +À M. MOORE. + + +Ravenne, 20 mai 1821. + +«Depuis ma lettre de la semaine dernière, j'ai reçu des lettres et des +journaux anglais, qui me font apercevoir que ce que j'ai pris pour une +vérité italienne est, après tout, un mensonge français de la _Gazette de +France_. Celle-ci contient deux assertions ultra-fausses en deux lignes. +En premier lieu, Lord Byron n'a pas fait représenter sa pièce, mais s'y +est opposé; et secondement, elle n'est pas tombée, mais elle a continué +d'être jouée, en dépit de l'éditeur, de l'auteur, du lord +chancelier,--du moins jusqu'au Ier mai, date de mes dernières lettres. +Vous m'obligerez beaucoup en priant madame la _Gazette de France_ de se +rétracter, ce à quoi elle est habituée, je présume. Je ne réponds jamais +à la critique étrangère; mais ceci est un point de fait, et non de goût. +Je suppose que vous me portez assez d'intérêt pour faire cela en ma +faveur;--mais, sans doute, comme ce n'est que la vérité que nous voulons +établir, l'insertion pourra être difficile. + +»Comme je vous ai écrit depuis quelque tems de fréquentes et longues +lettres, aujourd'hui je ne vous ennuierai plus que d'une seule phrase: +c'est que vous ayez la bonté de vous conformer à ma demande; et je +présume que l'_esprit du corps_ (est-ce _du_ ou _de_? car ma science ne +va pas jusque-là) vous engagera suffisamment, comme un des nôtres, à +mettre cette affaire sous son véritable aspect. Croyez-moi toujours tout +à vous pour la vie et de coeur, + +BYRON.» + + + + +LETTRE CCCCXXIX. + +À M. HOPPNER. + + +Ravenne, 25 mai 1821. + +«Je suis très-content de ce que vous me dites de la Suisse, et j'y +réfléchirai. Je préférerais que ma fille s'y mariât plutôt qu'ici pour +cette raison. Quant à la fortune,--je lui en ferai une avec tout ce que +je pourrai épargner (si je vis, et qu'elle se conduise bien); et si je +meurs avant qu'elle soit établie, je lui ai laissé par testament cinq +mille livres sterling, ce qui est, hors d'Angleterre, une assez jolie +somme pour un enfant naturel. J'y ajouterai tout ce que je pourrai, si +les circonstances me le permettent; mais, sans doute, cela est +très-incertain, comme toutes les choses humaines. + +»Vous m'obligerez beaucoup d'employer votre intervention pour rétablir +les faits relatifs à la représentation, attendu que ces coquins +paraissent organiser un système d'outrages contre moi, parce que je suis +sur leur liste. Je me soucie peu de leur critique, mais c'est un point +de fait. J'ai composé quatre actes d'une autre tragédie: ainsi vous +voyez qu'ils ne peuvent m'effrayer. + +»Vous savez, je présume, qu'ils ont actuellement une liste de tous les +individus, résidant en Italie, qui ne les aiment pas:--la liste doit +être longue. Leurs soupçons et leurs alarmes actuelles sur ma conduite +et sur mes intentions présumées dans le dernier mouvement, ont été +vraiment ridicules,--quoique, pour ne pas vous abuser, je m'y sois un +peu mêlé. Ils ont cru ici, et croient encore ou affectent de croire, que +c'est moi qui ai dressé le plan entier du soulèvement, et qui ai fourni +les moyens, etc. Tout ceci a été fomenté par les agens des barbares. Ils +sont ici fort nombreux, et, par parenthèse, l'un d'eux a reçu hier un +coup de poignard; mais peu dangereux;--et quoique le jour où le +commandant a été tué devant ma porte, en décembre dernier, je l'aie fait +transporter dans ma maison, coucher dans le lit de Fletcher; et lui aie +fait donner tous les secours jusqu'au dernier moment; quoique personne +n'eût osé lui donner asyle chez soi, et qu'on le laissât périr la nuit +dans la rue; cependant on répandit, il y a trois mois, un papier qui me +dénonçait comme le chef des libéraux, et qui excitait à m'assassiner. +Mais cela ne me fera jamais taire, ni changer mes opinions. Tout cela +est venu des barbares allemands.» + + + + +LETTRE CCCCXXX. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 25 mai 1821. + +«Depuis quelques semaines, je n'ai pas reçu une ligne de vous. Or, je +serais charmé de savoir d'après quel principe ordinaire ou +extraordinaire vous me laissez sans autres informations que celles que +je puise dans des journaux anglais et d'injurieuses gazettes italiennes +(vu que les Allemands me haïssent comme _charbonnier_), tandis qu'il y a +eu tout ce tumulte pour la pièce? Vous êtes un coquin!!!--Sans deux +lettres de Douglas Kinnaird, j'aurais été aussi ignorant que vous êtes +négligent. + +»Eh bien! j'apprends que Bowles a maltraité Hobhouse! Si cela est vrai, +il a rompu la trève, comme le successeur de Murillo, et je le traiterai +comme Cochrane traita Esmeralda. + +»Depuis que j'ai écrit le paquet ci-joint, j'ai achevé (mais non copié) +quatre actes d'une nouvelle tragédie. Quand j'aurai fini le cinquième +acte, je copierai le tout. C'est sur le sujet de Sardanapale, dernier +roi des Assyriens. Les mots de _reine_ et de _pavillon_ s'y rencontrent, +mais ce n'est point par allusion à sa majesté britannique, comme vous +pourriez vous l'imaginer en tremblant. Vous verrez un jour (si je finis +la pièce) comme j'ai fait Sardanapale brave (quoique voluptueux, comme +l'histoire le représente), et de plus, aussi aimable que mes pauvres +talens ont pu le rendre;--ainsi, ce ne peut être ni le portrait ni la +satire d'aucun monarque vivant. J'ai, jusqu'à présent, observé +strictement toutes les unités, et continuerai ainsi dans le cinquième +acte, si cela est possible; mais ce n'est pas pour le théâtre. Tout à +vous, en hâte et en haine, infidèle correspondant.» + +N. + + + + +LETTRE CCCCXXXI. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 28 mai 1821. + +«Depuis ma dernière, du 26 ou 25, j'ai fini mon cinquième acte de la +tragédie intitulée _Sardanapale_. Mais maintenant il faut copier le +tout, ce qui est un rude travail,--tant d'écriture que de lecture. Je +vous ai écrit au moins six fois sans avoir de réponse, ce qui prouve que +vous êtes un--libraire. Je vous prie de m'envoyer un exemplaire de +l'édition du _Plutarque de Langhorne_, revue par M. Wrangham. Je n'ai +que le texte grec, imprimé en caractères un peu fins, et la traduction +italienne, qui est d'un style trop lourd, et aussi fausse qu'une +proclamation patriotique des Napolitains. Je vous prie aussi de +m'envoyer la _Vie du magicien Apollonius de Tyane_, publiée il y a +quelques années. Elle est en anglais, et l'éditeur ou auteur est, je +crois, ce que Martin Marprelate appelle un prêtre vantard. + +»Tout à vous, etc.» + +N. + + + + +LETTRE CCCCXXXII. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 30 mai 1821. + +CHER MORAY, + +«Vous dites que vous m'avez écrit souvent; j'ai reçu seulement la vôtre +du 11, laquelle est fort courte. Par le courrier d'aujourd'hui, je vous +envoie, en cinq paquets, la tragédie de _Sardanapale_, fort mal écrite: +peut-être Mrs. Leigh pourra vous aider à la déchiffrer. Vous voudrez +bien en accuser réception par le retour du courrier. Vous remarquerez +que les unités sont toutes strictement observées. La scène se passe +toujours dans la même salle; la durée de l'action est celle d'une nuit +d'été, environ neuf heures ou même moins, quoique la pièce commence +avant le coucher du soleil, et ne finisse qu'après son lever. Dans le +troisième acte, quand Sardanapale demande un miroir pour se voir en +armes, songez à citer le passage latin de Juvénal sur Othon (homme d'un +caractère semblable, qui fit la même chose). Gifford vous aidera pour la +citation. Le trait est peut-être trop familier, mais il est historique +(pour Othon du moins), et naturel dans un caractère efféminé.» + + + + +LETTRE CCCCXXXIII. + +À M. HOPPNER. + + +Ravenne, 31 mai 1821. + +«Je vous envoie ci-joint une autre lettre, qui ne fera que confirmer ce +que je vous ai dit. + +»Quant à Allegra,--je prendrai pour elle une mesure décisive dans le +courant de l'année; à présent, elle est si heureuse où elle est, que +peut-être il vaudrait mieux qu'elle apprît son alphabet dans son +couvent. + +«Ce que vous dites de _la Prophétie de Dante_ est la première nouvelle +que j'en reçois,--tout semble être plongé dans le tumulte causé par la +tragédie. Continuer ce poème!!--hélas! Qu'est-ce que Dante lui-même +pourrait prophétiser, aujourd'hui sur l'Italie? Toutefois, je suis +charmé que vous goûtiez cette oeuvre, mais je présume que vous serez +seul de votre opinion. Ma nouvelle tragédie est achevée.» +...................................................................... + + + + +LETTRE CCCCXXXIV. + +À M. MOORE. + + +Ravenne, 4 juin 1821. + +«Vous ne m'avez pas écrit dernièrement, quoiqu'il soit d'usage entre +littérateurs bien élevés de consoler ses amis par ses observations dans +les cas d'importance. Je ne sais si je vous ai envoyé mon _élégie sur le +rétablissement de lady_ ***[131]. + + Voyez les félicités de mon fortuné sort, + Ma pièce tombe, et non pas lady ***. + +[Note 131: Le nom a été supprimé par Moore, comme tous ceux qui sont +remplacés par des astérisques. Il est facile de voir que c'est ici Lady +Noël. (_Note du Trad._) ] + +»Les journaux (et peut-être votre correspondance.) vous auront fait +connaître la conduite dramatique du directeur Elliston. Il est +présumable que la pièce a été arrangée pour le théâtre par M. Dibdin, +qui remplit l'office de tailleur dans les occasions semblables, et qui +aura pris mesure avec son exactitude ordinaire. J'apprends que l'on +continue toujours à me jouer,--trait d'entêtement dont je me console un +peu en pensant qu'il aura vidé la bourse du discourtois histrion. + +»Vous serez étonné d'apprendre que j'ai fini une autre tragédie en cinq +actes, dans laquelle j'ai observé strictement toutes les unités. Elle a +pour titre _Sardanapale_, et je l'ai envoyée en Angleterre par le +dernier courrier. Elle n'est pas plus pour le théâtre que la première +n'y fut destinée,--et je prendrai cette fois plus de précautions pour +empêcher qu'on ne s'en empare. + +»Je vous ai aussi envoyé, il y a quelques mois, une nouvelle lettre sur +Bowles, etc.; mais il paraît à tel point touché des égards (c'est son +expression) que j'eus pour lui dans la première épître, que je ne suis +pas sûr de publier celle-ci, qui est un peu trop pleine de phrases +«récréatives et surabondantes.» J'apprends par des lettres particulières +de M. Bowles, que c'est vous qui étiez l'illustre littérateur en +astérisques[132]. Qui donc y aurait songé? Vous voyez quel mal ce +révérend personnage a fait en imprimant les notes sans nom. Comment +diable pouvais-je supposer que les premiers quatre astérisques +désignaient Campbell et non Pope, et que le nom laissé en blanc était +celui de Thomas Moore? Vous voyez ce qui résulte d'être en intimité avec +des ecclésiastiques. Les réponses de Bowles ne me sont pas parvenues, +mais je sais d'Hobhouse, que lui (Hobhouse) y a été attaqué. En ce cas, +Bowles aurait rompu la trève (que, par parenthèse, il avait lui-même +proclamée), et il me faut avoir encore un démêlé avec lui. + +[Note 132: M. Bowles avait cité à son appui une phrase d'une lettre +particulière de Moore, en l'annonçant comme l'opinion d'un illustre +littérateur, mais en remplaçant le nom par des astérisques; Byron avait +fait là-dessus force plaisanteries. (_Note du Trad._)] + +»Avez-vous reçu mes lettres avec les deux ou trois dernières feuilles +des mémoires? + +»Il n'y a point ici de nouvelles très-intéressantes. Un espion allemand +(se vantant de l'être) a reçu un coup de poignard la semaine dernière, +mais le coup n'était pas mortel. Dès l'instant où j'appris qu'il s'était +laissé aller à cette vanterie fanfaronne, il fut aisé pour moi, comme +pour tout autre, de prédire ce qui lui adviendrait; c'est ce que je fis, +et il reçut le coup deux jours après. + +»L'autre nuit, une querelle sur une dame de l'endroit, entre ses divers +amans, a occasioné à minuit une décharge de pistolets, mais personne n'a +été blessé. Ç'a été toutefois un grand scandale:--la dame est plantée +là par son amant,--pour être rebutée par son mari, pour cause +d'inconstance à son légitime _servente_; elle s'est retirée toute +confuse à la campagne, quoique nous soyons dans le fort de la saison de +l'opéra. Toutes les femmes sont furieuses contre elle (attendu qu'elle +était médisante) pour s'être laissée ainsi découvrir. C'est une jolie +femme,--une comtesse ***,--un beau vieux nom visigoth ou ostrogoth. + +»Et les Grecs! Qu'en pensez-vous? Ce sont mes vieilles +connaissances;--mais je ne sais que penser. Espérons, néanmoins. + +»Tout à vous.» + +BYRON. + + + + +LETTRE CCCCXXXV. + +À M. MOORE. + + +Ravenne, 22 juin 1821. + +«Votre naine de lettre est arrivée hier. C'est juste;--tenez-vous à +votre _magnum opus_.--Ah! que ne pouvons-nous combiner un peu nos talens +pour notre _Journal de Trévoux_. Mais il est inutile de soupirer, et +cependant c'est bien naturel;--car je pense que vous et moi irions mieux +ensemble dans une association littéraire, que toute autre couple +d'auteurs vivans. + +»J'ai oublié de vous demander si vous aviez vu votre panégyrique dans la +_Correspondance_ de mistriss Waterhouse et du colonel Berkeley. +Certainement, _leur_ morale n'est pas tout-à-fait exacte, mais _votre +passion_ est complètement efficace, et toute la poésie du genre +asiatique--(je dis asiatique, comme les Romains disaient l'éloquence +asiatique, et non parce que la scène se passe en Orient)--doit être +constatée par cette épreuve seule. Je ne suis pas très-sûr que je +permette un jour aux miss Byron (légitimes ou illégitimes) de lire +_Lalla Rookh_,--d'abord, à cause de ladite _passion_, et, en second +lieu, afin qu'elles ne découvrent pas qu'il y eut un meilleur poète que +papa. + +»Vous ne me dites rien de la politique;--mais hélas! que peut-on dire! + + Le monde est une botte de foin, + Les hommes sont les ânes qui la mangent, + Chacun la tire de son côté,-- + Et le plus grand de tous est John Bull! + +»Comment nommez-vous l'oeuvre nouvelle que vous projetez? J'ai envoyé à +Murray une nouvelle tragédie, intitulée _Sardanapale_, écrite suivant +les règles d'Aristote,--hormis le choeur:--je n'ai pu me décider à +l'introduire. J'en ai commencé une autre, et je suis au second +acte:--ainsi, vous voyez que je vais comme de coutume. + +»Les réponses de Bowles me sont parvenues; mais je ne puis continuer +toujours à disputer,--surtout d'une façon civile. Je présume qu'il +prendra mon silence volontaire pour un silence forcé. Il a été si poli, +que je n'ai plus assez de bile pour le plaisanter;--autrement, j'aurais +une rude plaisanterie ou même deux à son service. + +»Je ne puis vous envoyer le petit journal, parce que je ne puis le +confier à la poste. Ne supposez pas qu'il contienne rien de particulier; +mais il vous montrera les _intentions_ des Italiens à cette époque,--et +un ou deux autres faits personnels comme le premier. + +»Donc _Longman_ ne _mord_ pas:--c'était mon désir que de tirer parti de +cet ouvrage. Ne pourriez-vous obtenir une somme, quelque petite qu'elle +fût, par une vente à réméré. + +»Êtes-vous à Paris ou à la campagne? Si vous êtes à la ville, vous ne +résisterez jamais à l'invasion anglaise dont vous parlez. Je vois à +peine un Anglais tous les six mois; et, quand cela m'arrive, je tourne +mon cheval à l'opposite. Le fait que vous trouverez dans la dernière +note de _Marino Faliero_, m'a fourni une bonne excuse pour rompre toute +relation avec les voyageurs. + +»Je ne me rappelle pas le discours dont vous parlez, mais je soupçonne +que ce n'en est pas un du doge, mais d'Israël Bertuccio à Calendaro. +J'espère que vous regardez la conduite d'Elliston comme honteuse:--c'est +mon unique consolation. J'ai obligé les journalistes milanais à +rétracter leur mensonge, ce qu'ils ont fait avec la bonne grâce de gens +habitués à cela. + +»Tout à vous, etc.» + +BYRON. + + + + +LETTRE CCCCXXXVI. + +À M. MOORE. + + +Ravenne, 5 juillet 1821. + +«Comment avez-vous pu présumer que je voulusse jamais me rendre coupable +d'une plaisanterie à votre égard? Je regrette que M. Bowles n'ait pas +dit plus tôt que vous étiez l'auteur de la note, ce que j'ai appris par +une lettre particulière qu'il a écrite à Murray, et que Murray m'envoie. +Au diable la controverse! + + Au diable Twizzle, + Au diable la cloche, + Au diable le sot qui la mit en branle!--Ma foi! + Je serai bientôt délivré de tous ces fléaux. + +»J'ai vu un ami de votre M. Irving,--un fort joli garçon,--un M. +Coolidge, de Boston,--un peu trop plein seulement de poésie et +d'enthousiasme. J'ai été fort poli envers lui pendant son séjour de +quelques heures, et j'ai beaucoup parlé avec lui sur Irving, dont les +écrits font mes délices. Mais je soupçonne qu'il n'a pas été autant +charmé de moi, vu qu'il s'attendait à rencontrer un misanthrope en +culottes de peau de loup, ne répondant que par de farouches +monosyllabes, au lieu d'un homme de ce monde. Je ne puis jamais faire +comprendre aux gens que la poésie est l'expression de la passion, et +qu'il n'existe pas plus une vie toute de passion qu'un tremblement de +terre continuel, ou une fièvre éternelle. D'ailleurs, qui voudrait +jamais se raser dans un tel état? + +»J'ai reçu aujourd'hui une lettre curieuse d'une jeune fille +d'Angleterre--que je n'ai jamais vue,--et qui me dit qu'elle meurt d'une +maladie de langueur, mais qu'elle n'a pu sortir de ce monde sans me +remercier du plaisir que ma poésie, pendant plusieurs années, etc., etc. +Cette lettre est signée, N. N. A., et ne contient pas un mot de jargon +ou de prêche qui ait trait à des opinions quelconques. La jeune personne +dit simplement qu'elle est mourante, et qu'elle a cru pouvoir me dire +combien j'avais contribué aux plaisirs de son existence; elle me prie de +brûler sa lettre,--ce que je ne puis faire, attendu que je regarde une +lettre pareille comme supérieure à un diplôme de Gottingue. J'ai +autrefois reçu une lettre de félicitation en vers de Drontheim, en +Norwége (mais elle n'était pas d'une femme mourante):--ce sont ces +choses-là qui font quelquefois croire à un homme qu'il est poète. Mais +s'il faut croire que *** et autres gens pareils sont poètes aussi, il +vaut mieux être hors du corps. + +»Je suis maintenant au cinquième acte de _Foscari_: c'est la troisième +tragédie dans l'espace d'un an, outre la prose; ainsi, vous voyez que je +ne suis point paresseux. Et vous aussi, êtes-vous occupé? Je soupçonne +que votre vie de Paris prend trop sur votre tems, et c'est vraiment +pitié. Ne pouvez-vous partager vos journées de manière à tout combiner? +J'ai eu une multitude d'affaires mondaines sur les bras pendant l'année +dernière,--et pourtant il ne m'a pas été si difficile de donner quelques +heures aux Muses. + +»Pour toujours, etc. + +»Si nous étions ensemble, je publierais mes deux pièces (périodiquement) +dans notre commun journal. Ce serait notre plan de publier par cette +voie nos meilleures productions.» + +Dans le journal intitulé _Pensées Détachées_, je trouve la mention +intéressante des hommages rendus à son génie. + +«En fait de gloire (qu'on ait jamais obtenue de son vivant), j'ai eu ma +part, peut-être,--que dis-je?--certainement plus grande que mes mérites. + +»J'ai acquis par ma propre expérience quelques bizarres exemples des +lieux sauvages et étranges où un nom peut pénétrer, et produire même une +vive impression. Il y a deux ans (presque trois, c'était en août ou +juillet 1819), je reçus à Ravenne une lettre, en vers anglais, de +Drontheim, en Norwége, écrite par on Norwégien, et pleine des complimens +ordinaires, etc., etc.: elle est encore quelque part dans mes papiers. +Le même mois, je reçus une invitation pour le Holstein, de la part d'un +M. Jacobson (je crois) de Hambourg; plus, par la même voie, une +traduction du chant de Médora du _Corsaire_, par une baronne +westphalienne (non pas la baronne Thunderton-Trunck[133]), avec quelques +vers du propre cru de cette dame (vers fort jolis et klopstock-iens[134]), +et une traduction en prose y annexée, au sujet de ma femme:--comme ces +vers concernaient ma femme plus que moi, je les lui envoyai, avec la +lettre de M. Jacobson. C'était assez singulier que de recevoir en Italie +une invitation de passer l'été dans le Holstein, de la part de gens que +je n'avais jamais connus. La lettre fut adressée à Venise. M. Jacobson +me parlait des «roses sauvages fleurissant l'été dans le Holstein.» +Pourquoi donc les Cimbres et les Teutons émigrèrent-ils? + +[Note 133: Nom de la baronne westphalienne, dans le célèbre roman de +_Candide_. (_Note du Trad._) ] + +[Note 134: Klopstock-ish. Byron a lui-même forgé cet adjectif avec +le nom de l'illustre auteur de la _Christiade_. (_Note du Trad._) ] + +»Quelle étrange chose que la vie et que l'homme! Si je me présentais à +la porte de la maison où ma fille est maintenant, la porte me serait +fermée,--à moins que (ce qui n'est pas impossible) je n'assommasse le +portier; et si j'étais allé cette année-là (et peut-être encore +aujourd'hui) à Drontheim, la ville la plus reculée de la Norwége, +j'aurais été reçu à bras ouverts dans la demeure de gens sans rapport +de parenté ou de patrie avec moi, et attachés à moi par l'unique lien de +l'esprit et de la renommée. + +»En fait de gloire, j'ai eu ma part; à la vérité, les accidens de la vie +humaine y ont mêlé leur levain, et cela en plus grande quantité qu'il +n'est arrivé à la plupart des littérateurs d'un rang distingué; mais, en +total, je prends le mal comme l'équilibre nécessaire du bien dans la +condition humaine.» + + +Il parle aussi, dans le même journal, de la visite du jeune Américain, +en ces termes. + +«Un jeune Américain, nommé Coolidge, est venu me rendre visite il y a +quelques mois. C'était un jeune homme intelligent, fort beau, et âgé de +vingt ans au plus, à en juger par l'apparence; un peu romantique (ce qui +va bien à la jeunesse), et fortement passionné pour la poésie, comme on +peut le présumer de sa visite dans mon antre. Il m'apporta un message +d'un vieux serviteur de ma famille (Joe Murray), et me dit que lui (M. +Coolidge) avait obtenu une copie de mon buste de Thorwaldsen à Rome, +pour l'envoyer en Amérique. J'avoue que je fus plus flatté du jeune +enthousiasme de ce voyageur solitaire par-delà l'Atlantique, que si l'on +m'eût décrété une statue dans le Panthéon de Paris (j'ai vu, même de mon +tems, les empereurs et les démagogues renversés de dessus leurs +piédestaux, et le nom de Grattan effacé de la rue de Dublin, à laquelle +il avait été donné); je dis que j'en fus plus flatté, parce que c'était +un hommage simple, sans motif politique, sans intérêt ou +ostentation,--le pur et vif sentiment d'un jeune homme pour le poète +qu'il admirait. Son admiration, toutefois, a dû lui coûter cher.--Je ne +voudrais pas payer le prix d'un buste de Thorwaldsen pour la tête et les +épaules de qui que ce soit, excepté Napoléon, mes enfans, «quelque +absurde individu de l'espèce féminine», comme dit Monkbarns,--et ma +soeur. Me demande-t-on pourquoi je posai pour mon buste?--Réponse; ce +fut à la requête particulière de J. C. Hobhouse, Esquire, et pour nul +autre. Un portrait est une autre affaire; tout le monde pose pour son +portrait; mais un buste a l'air de prétendre à la permanence, et offre +une idée d'inclination pour la renommée publique plutôt que de souvenir +particulier. + +»Toutes les fois qu'un Américain demande à me voir (ce qui n'est pas +rare), je condescends à son désir, premièrement parce que je respecte un +peuple qui a conquis sa liberté par un courage ferme, sans excès; et, +secondement, parce que ces visites transatlantiques «en petit nombre et +à longs intervalles» me font le même effet que si je m'entretenais, de +l'autre côté du Styx, avec la postérité. Dans un siècle ou deux, les +nouvelles Atlantides espagnole et anglaise, suivant toute probabilité, +régneront sur le vieux continent, comme la Grèce et l'Europe soumirent +l'Asie, leur mère, dans les tems anciens et primitifs, comme on les +appelle.» + + + + +LETTRE CCCCXXXVII. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 6 juillet 1821. + +«Pour condescendre à un désir exprimé par M. Hobhouse, je suis déterminé +à omettre la stance sur le cheval de Sémiramis, dans le cinquième chant +de _Don Juan_. Je vous dis cela, au cas que vous soyez ou ayez +l'intention d'être l'éditeur des derniers chants. + +»À la requête particulière de la comtesse Guiccioli, j'ai promis de ne +pas continuer _Don Juan_. Vous regarderez donc ces trois chants comme +les derniers du poème. Depuis qu'elle avait lu les deux premiers dans la +traduction française, elle ne cessait de me supplier de n'en plus écrire +de nouveaux. La raison de ces prières ne frappe pas d'abord un +observateur superficiel des moeurs étrangères; mais elle dérive du désir +qu'ont toutes les femmes d'exalter le sentiment des passions, et de +maintenir l'illusion qui leur donne l'empire. Or, _Don Juan_ déchire +cette illusion, et en rit comme de bien d'autres choses. Je n'ai jamais +connu de femme qui ne protégeât Rousseau, ou qui ne traitât avec dégoût +les _Mémoires de Grammont_, _Gilblas_, et tous les tableaux comiques des +passions, quand ils sont naturellement présentés.» + + + + +LETTRE CCCCXXXVIII. + +À M. MURRAY. + + +14 juillet 1821. + +«J'espère que l'on ne prendra pas _Sardanapale_ pour une pièce +politique; car une telle intention fut si loin d'être la mienne, que je +ne songeai jamais qu'à l'histoire d'Asie. La tragédie vénitienne aussi +est strictement historique. Mon but a été de mettre en drame, à la +manière des Grecs (phrase modeste), des points d'histoire frappans, +comme ces mêmes Grecs l'ont fait à l'égard de l'histoire et de la +mythologie. Vous trouverez que tout cela ne ressemble guère à +Shakspeare; et c'est tant mieux dans un sens, car je le regarde comme le +pire des modèles, bien que le plus extraordinaire des écrivains. J'ai eu +pour but d'être aussi simple et aussi sévère qu'Alfiéri, et j'ai plié la +poésie autant que j'ai pu au langage ordinaire. La difficulté est que, +dans ce tems, on ne peut parler ni de rois ni de reines sans être +soupçonné d'allusions politiques ou de personnalités. Je n'ai point eu +d'intention pareille. + +»Je ne suis pas très-bien, et j'écris au milieu de scènes désagréables: +on a, sans jugement ni procès, banni un grand nombre des principaux +habitans de Ravenne et de toutes les villes des états romains,--et parmi +les exilés il y a plusieurs de mes amis intimes, en sorte que tout est +dans la confusion et la douleur; c'est un spectacle que je ne saurais +décrire sans éprouver la même peine qu'à le voir. + +»Vous êtes chiche dans votre correspondance. + +»Tout à vous sincèrement.» + +BYRON. + + + + +LETTRE CCCCXXXIX. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 22 juillet 1821. + +«L'imprimeur a fait un miracle;--il a lu ce que je ne puis lire +moi-même,--mon écriture. + +»Je m'oppose au délai jusqu'à l'hiver; je désire particulièrement que +l'on imprime tandis que les théâtres d'hiver sont fermés, afin de gagner +du tems au cas que les directeurs ne nous jouent le même tour de +politesse. Toute perte sera prise en considération dans notre contrat, +quelle qu'en soit l'occasion, soit la saison, soit autre chose; mais +imprimez et publiez. + +»Je crois qu'il faudra avouer que j'ai plus d'un style. Sardanapale, +toutefois, est presque un personnage comique; mais ainsi est Richard +III. Faites attention que les trois unités sont mon principal but. Je +suis charmé de l'approbation de Gifford; quant à la foule, vous voyez +que j'ai eu en vue toute autre chose que le goût du jour pour +d'extravagans «coups de théâtre.» Toute perte probable, comme je vous +l'ai déjà dit, sera évaluée dans nos comptes. Les _Revues_ (excepté une +ou deux, le _Blackwood Magazine_, par exemple) sont assez froides; mais +ne songez plus aux journalistes,--je les ferai marcher droit, si je me +le mets en tête. J'ai toujours trouvé les Anglais plus vils en certains +points que toute autre nation. Vous vous étonnez de mon assertion, mais +elle est vraie quant à la reconnaissance,--peut-être est-ce parce que +les Anglais sont fiers, et que les gens fiers haïssent les obligations. + +»La tyrannie du gouvernement éclate ici. On a exilé environ mille +personnes des meilleures familles des états romains. Comme plusieurs de +mes amis sont de ce nombre, je songe à partir aussi, mais pas avant que +je n'aie reçu vos réponses. Continuez de m'adresser vos lettres ici, +comme d'ordinaire, et le plus vite possible. Ce que vous ne serez pas +fâché d'apprendre, c'est que les pauvres de l'endroit, apprenant que +j'avais l'intention de partir, ont fait une pétition au cardinal pour le +prier de me prier de rester. Je n'ai entendu parler que de cela il y a +un ou deux jours; et ce n'est un déshonneur ni pour eux ni pour moi; +mais cette démarche aura mécontenté les hautes autorités, qui me +regardent comme un chef de charbonniers. On a arrêté un de mes +domestiques pour une querelle dans la rue avec un officier (on a pris +sur un autre des couteaux et des pistolets); mais comme l'officier +n'était pas en uniforme, et qu'il était d'ailleurs dans son tort, mon +domestique, sur ma vigoureuse protestation, a été relâché. Je n'étais +pas présent à la bagarre, qui arriva de nuit près de mes écuries. Mon +homme (qui est un Italien), d'un caractère brave et peu endurant, aurait +tiré une cruelle vengeance, si je ne l'en eusse pas empêché. Voici ce +qu'il avait fait: il avait tiré son _stiletto_, et, sans les passans, il +aurait fricassé le capitaine, qui, à ce qu'il paraît, fit triste figure +dans la querelle, qu'il avait cependant provoquée. L'officier s'était +adressé à moi, et je lui avais offert toute sorte de satisfaction, soit +par le renvoi de l'homme, soit autrement, puisque l'homme avait tiré son +couteau. Il me répondit que des reproches seraient suffisans. Je fis des +reproches au domestique; et cependant, après cela, le misérable chien +alla se plaindre au gouvernement,--après avoir dit qu'il était +complètement satisfait. Cela me mit en colère, et j'adressai une +remontrance qui eut quelque effet. Le capitaine a été réprimandé, le +domestique relâché, et l'affaire en est restée là.» + +Parmi les victimes de «la noire sentence» et de la proscription par +laquelle les maîtres de l'Italie, comme il appert des lettres +précédentes, se vengeaient maintenant de leur dernière alarme sur tous +ceux qui y avaient contribué, même dans le plus faible degré, les deux +Gamba se trouvèrent nécessairement compris comme chefs présumés des +carbonari de la Romagne. Vers le milieu de juillet, Mme Guiccioli, dans +un profond désespoir, écrivit à Lord Byron pour l'informer que son père, +dans le palais duquel elle résidait alors, venait de recevoir l'ordre +de quitter Ravenne dans les vingt-quatre heures, et que c'était +l'intention de son frère de partir le lendemain matin. Mais le jeune +comte n'avait pas même été laissé tranquille si long-tems, et avait été +conduit par des soldats jusqu'à la frontière; et la comtesse elle-même, +peu de jours après, vit qu'elle devait aussi se joindre aux exilés. La +perspective d'être de nouveau séparée de Byron, semble avoir rendu +l'exil presque aussi terrible que la mort aux yeux de cette noble dame. +«Cela seul», dit-elle dans une lettre à son amant, «manquait pour +combler la mesure de mon désespoir. Venez à mon aide, mon amour, car je +suis dans la plus terrible situation, et sans vous je ne puis me +résoudre à rien. *** vient de me quitter; il était envoyé par *** pour +me dire qu'il faut que je parte de Ravenne avant mardi prochain, parce +que mon mari a eu recours à la cour de Rome pour me forcer de retourner +avec lui ou d'entrer dans un couvent; et la réponse est attendue sous +peu de jours. Je ne dois parler de cela à personne; il faut que je +m'échappe de nuit; car, si mon projet est découvert, on y mettra +obstacle, et mon passeport (que la bonté du ciel m'a permis je ne sais +comment d'obtenir), me sera retiré. Byron! je suis au désespoir!--S'il +faut vous laisser ici sans savoir quand je vous reverrai; si c'est votre +volonté que je souffre si cruellement, je suis résolue à rester. On peut +me mettre dans un couvent; je mourrai,--mais,--mais vous ne pouvez me +secourir, et je ne puis rien vous reprocher. Je ne sais ce qu'on me dit: +car mon agitation m'anéantit;--et pourquoi? ce n'est point parce que je +crains mon danger présent, mais seulement, j'en prends le ciel à témoin, +seulement parce qu'il faut vous quitter.» + +Vers la fin de juillet, celle qui écrivait cette lettre si tendre et si +vraie se trouva forcée de quitter Ravenne,--séjour de sa jeunesse, et +maintenant de ses affections,--sans savoir où elle irait, et où elle +retrouverait son amant. Après avoir langui quelque tems à Bologne, dans +la faible espérance que la cour de Rome pourrait encore, par la +médiation de quelques amis, être engagée à rapporter l'arrêt prononcé +contre son père et son frère; cette espérance une fois évanouie, elle +rejoignit enfin ses parens à Florence. + +On a déjà vu, par les lettres de Lord Byron, qu'il était lui-même devenu +l'objet des plus vifs soupçons pour le gouvernement, et que c'était même +surtout dans le désir de se débarrasser de lui qu'on avait pris toutes +ces mesures contre la famille Gamba:--attendu qu'on craignait que la +constante bienfaisance qu'il exerçait envers les pauvres de Ravenne ne +lui donnât une dangereuse popularité parmi des hommes non accoutumés à +l'exercice de la charité sur une si large échelle. «Une des principales +causes, dit Mme Guiccioli, de l'exil de mes parens fut l'idée que Lord +Byron partagerait l'exil de ses amis. Déjà le gouvernement voyait d'un +mauvais oeil le séjour de Lord Byron à Ravenne; on connaissait ses +opinions; on craignait son influence, et on s'exagérait même l'étendue +de ses moyens d'action. On s'imaginait qu'il avait donné l'argent pour +l'achat des armes, etc., et qu'il avait fourni à tous les besoins +pécuniaires de la société. La vérité est que lorsqu'il était invité à +exercer sa bienfaisance, il ne s'enquérait point des opinions politiques +ou religieuses de ceux qui réclamaient son aide: tous les hommes +malheureux et indigens avaient un droit égal à sa bienveillance. Les +anti-libéraux cependant s'étaient fermement persuadés qu'il était le +principal soutien du libéralisme en Romagne, et désiraient qu'il s'en +allât; mais n'osant pas exiger directement son départ, ils espéraient +pouvoir indirectement le forcer à cette mesure[135].» + +[Note 135: Una delle principali ragioni per cui si erano esigliati i +miei parenti, era la speranza che Lord Byron pure lascerebbe la Romagna +quando i suoi amici fossero partiti. Già da qualche tempo la permanenza +di Lord Byron in Ravenna era mal gradita dal governo, conoscendo si le +sue opinioni, e temendosi la sua influenza, ed esaggerandosi anche i +suoi mezzi per esercitarla. Si credeva che egli somministrasse danaro +per provvedere armi, che provvedesse ai bisogni della società. La verità +era che nello spargere le sue beneficenze egli non s'informava delle +opinioni politiche e religiose di quello che aveva bisogno del suo +soccorso; ogni misero ed ogni infelice aveva un eguale diritto alla sua +generosità. Ma in ogni modo gli anti-liberali lo credevano il principale +sostegno del liberalismo della Romagna, e desideravano la sua partenza; +ma non osando provocarla in nessun modo diretto, speravano di ottenerla +indirettamente.] + +Après avoir donné les détails de son propre départ, la comtesse +continue: «Lord Byron cependant resta à Ravenne, ville déchirée par +l'esprit de parti, ville où il avait certainement, à cause de ses +opinions, bon nombre d'ennemis fanatiques et perfides; et mon +imagination me le peignait toujours au milieu de mille dangers. On peut +donc concevoir ce que fut pour moi ce voyage, et ce que je souffris si +loin de Lord Byron. Ses lettres m'auraient consolé; mais il y avait deux +jours d'intervalle entre l'instant où il me les écrivait et celui où je +les recevais. Cette idée empoisonnait toute la consolation qu'elles +auraient pu me donner, et par conséquent mon coeur était déchiré par les +craintes les plus cruelles. Cependant il était nécessaire, pour son +propre honneur, qu'il restât encore quelque tems à Ravenne, afin que +l'on ne pût pas dire qu'il avait été banni aussi. D'ailleurs il avait +conçu une grande affection pour la ville même, et il désirait, avant +d'en partir, épuiser tous les moyens de procurer le rappel de mes +parens[136].» + +[Note 136: Lord Byron restava frattanto a Ravenna, in un paese +sconvolto dai partiti, e dove aveva certamente dei nemici di opinioni +fanatiche perfidi, e la mia imaginazione me lo dipingeva circondato +sempre da mille pericoli. Si può dunque pensare cosa dovesse essere +cruel viaggio per me, e cosa io dovessi soffrire nella sua lontananza. +Le sue lettere avrebbero potuto essermi di conforto; ma quando io le +riceveva, era già trascorso lo spazio di due giorni dal momento in cui +furono scritte, e questo pensiero distruggeva tutto il bene che esse +potevano farmi, e la mia anima era lacerata dai più crudeli timori. +Frattanto era necessario per la di lui convenienza che egli restasse +ancora qualche tempo in Ravenna affinchè non avesse a dirsi che egli +pure ne era esigliato; ed oltre ciò egli si era sommamente affezionato à +quel soggiorno, e voleva innanzi di partire vedere esauriti tutti i +tentativi e tutte le speranze del ritorno dei miei parenti.] + + + + +LETTRE CCCCXL. + +À M. HOPPNER. + + +Ravenne, 23 juillet 1821. + +«Ce pays-ci étant en proie à la proscription, et tous mes amis étant +exilés ou arrêtés,--la famille entière des Gamba obligée pour le moment +d'aller à Florence,--le père et le fils pour motifs politiques,--(et la +Guiccioli, parce qu'elle est menacée du couvent en l'absence de son +père),--j'ai résolu de me retirer en Suisse, et les Gamba aussi. Ma vie +court, dit-on, de très grands dangers ici; mais ç'a été la même chose +depuis douze mois, et ce n'est donc pas là la principale considération. + +»J'ai écrit par le même courrier à M. Hentsch jeune, banquier à Genève, +pour avoir, s'il est possible une maison pour moi, et une autre pour la +famille Gamba (pour le père, le fils et la fille), toutes deux meublées, +et avec une écurie de huit chevaux (au moins dans la mienne) au bord du +lac de Genève, sur le côté du Jura. J'emmènerai Allegra avec moi. +Pourriez-vous nous aider, Hentsch ou moi, dans nos recherches? Les Gamba +sont à Florence; mais ils m'ont autorisé à traiter en leur nom. Vous +savez ou ne savez pas que ce sont de grands patriotes,--et tous deux +braves gens, surtout le fils; je puis le dire, car je les ai +dernièrement vus dans une très-difficile situation,--non pas sous le +rapport pécuniaire, mais sous le rapport personnel,--et ils se sont +conduits en héros, sans céder ni se rétracter. + +»Vous n'avez pas idée de l'état d'oppression dans lequel est ce pays-ci; +on a arrêté environ un millier de personnes de haute ou basse condition +dans la Romagne,--banni les uns, emprisonné les autres, sans jugement, +sans procédure, et même sans accusation!!!... Tout le monde dit qu'on +aurait fait la même chose à mon égard si l'on avait osé: toutefois, mon +motif pour rester est que toutes les personnes de ma connaissance, au +nombre de cent à-peu-près, ont été exilées. + +»Voudrez-vous faire ce que vous pourrez pour trouver une couple de +maisons meublées et pour en conférer avec Hentsch à notre place? Peu +nous importe la société:--nous ne voulons qu'un asile temporaire et +tranquille, et notre liberté individuelle. + +»Croyez-moi, etc. + +»_P. S._ Pouvez-vous me donner une idée des dépenses nécessaires en +Suisse, par comparaison à l'Italie? je ne me rappelle plus cela. Je +parle seulement des dépenses pour une vie honnête, chevaux, etc., et +non des dépenses de luxe, et pour un grand train de maison. Ne décidez +rien toutefois avant que je n'aie reçu votre réponse, car c'est alors +seulement que je pourrai savoir que penser sur ces points de +transmigration, etc., etc.» + + + + +LETTRE CCCCXLI. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 30 juillet 1821. + +«Je vous envoie ci-joint la meilleure histoire sur le doge Faliero; elle +est tirée d'un vieux manuscrit, et je ne l'ai que depuis quelques jours. +Faites-la traduire et adjoignez-la en forme de note à la prochaine +édition. Vous serez peut-être content de voir que la manière dont j'ai +conçu le caractère du doge est conforme à la vérité; je regrette +néanmoins de n'avoir pas eu cet extrait auparavant. Vous verrez que +Faliero dit lui-même ce que je lui fais dire sur l'évêque de Trévise. +Vous verrez aussi que «il parla très-peu et ne laissa échapper que des +paroles de colère et de dédain» après qu'il eut été arrêté, ce qu'il +fait aussi dans la pièce, excepté quand il éclate à la fin du cinquième +acte. Mais son discours aux conspirateurs est meilleur dans le manuscrit +que dans la pièce; je regrette de ne pas l'avoir connu à tems. N'oubliez +pas cette note, avec la traduction. + +»Dans une ancienne note de _Don Juan_, j'ai cité, en parlant de +Voltaire, sa phrase fameuse: «Zaïre, tu pleures,» c'est une erreur; +c'est: «Zaïre, vous pleurez.» Songez à corriger la citation. + +»Je suis tellement occupé ici pour ces pauvres proscrits, qui sont +dispersés en exil çà-et-là, et à essayer d'en faire rappeler +quelques-uns, que j'ai à peine assez de tems ou de patience pour écrire +une courte préface pour les deux pièces: toutefois je la ferai en +recevant les prochaines épreuves. + +»Tout à vous à jamais, etc. + +»_P. S._ Veuillez joindre, à la première occasion, la lettre sur +l'Hellespont comme note aux vers sur Léandre, etc., dans _Childe +Harold_. N'oubliez pas cela au milieu de votre multitude d'occupations, +que je songe à célébrer dans une ode dithyrambique à Albemarle-Street. + +»Savez-vous que Shelley a composé une élégie sur Keats, et qu'il accuse +la _Quarterly_ d'avoir tué ce jeune poète. + + Qui tua John Keats? + «Moi, dit la _Quarterly_, + Farouche comme un Tartare; + C'est un de mes exploits!» + Qui décocha la flèche?-- + Le poète-prêtre Milman, + (Toujours prêt à tuer son homme), + Ou Southey ou Barrow. + +»Vous savez bien que je n'approuvais pas la poésie de Keats, ni ses +théories poétiques, ni son injurieux mépris pour Pope; mais puisqu'il +est mort, omettez tout ce que je dis sur son compte dans mes écrits, +soit manuscrits, soit déjà publiés. Son _Hypérion_ est un beau monument +et conservera son nom. Je ne porte pas envie à celui qui a écrit +l'article;--vous autres écrivains des _Revues_, vous n'avez pas plus le +droit de meurtre que les voleurs de grand chemin; mais, à la vérité, +celui qui est mort pour un article de critique serait probablement mort +pour toute autre cause non moins triviale. La même chose arriva presque +à Kirke White, qui mourut ensuite de consomption.» + + + + +LETTRE CCCCXLII. + +À M. MOORE. + + +Ravenne, 2 août 1821. + +«Certainement j'avais répondu à votre dernière lettre, quoique en peu de +mots, sur le point que vous rappelez, en disant tout simplement: «Au +diable la controverse,» et en citant quelques vers de George Colman, +applicables non à vous, mais aux disputeurs. Avez-vous reçu cette +lettre? Il m'importe de savoir que nos lettres ne sont pas interceptées +ou égarées. + +»Votre drame de Berlin[137] est un honneur inconnu depuis Elkanah +Settle, dont l'_Empereur de Maroc_ fut joué par les dames de la cour, ce +qui fut, dit Johnson, «le dernier coup de la douleur» pour le pauvre +Dryden, qui ne put le supporter, et devint ennemi de Settle sans pitié +ni modération, à cause de cette faveur, et d'un frontispice que +l'auteur avait osé mettre à sa pièce. + +[Note 137: On avait joué, peu de tems auparavant, à la cour de +Berlin, un spectacle fondé sur le poème de _Lalla Rookh_; l'empereur de +Russie remplit le rôle de _Feramorz_, et l'impératrice celui de _Lalla +Rookh_. (_Note de Moore_.) ] + +»N'était-ce pas un peu périlleux de montrer, comme vous l'avez fait, les +Mémoires à ***? N'y a-t-il pas une ou deux facétieuses allusions qui +doivent être réservées pour la postérité? + +»Je connais bien Schlegel,--c'est-à-dire je l'ai rencontré à Coppet. +N'est-il pas légèrement attaqué dans les Mémoires? Dans un article sur +le quatrième chant de _Childe-Harold_, publié il y a trois ans dans le +_Blackwood's-Magazine_, on cite quelques stances d'une élégie de +Schlegel sur Rome, d'où l'on dit que j'ai pu tirer quelques idées. Je +vous donne ma parole d'honneur que je n'avais jamais vu les vers avant +cet article critique, qui donne, je crois, trois ou quatre stances +envoyées, dit-on, par un correspondant,--peut-être par l'auteur même. Le +fait se prouve facilement, car je ne comprends point l'allemand, et il +n'y avait point, je crois, de traduction,--du moins c'était la première +fois que j'entendais parler ou prenais lecture de la traduction et de +l'original. + +»Je me souviens d'avoir causé un peu avec Schlegel sur Alfiéri, dont il +nie le mérite. Il était irrité aussi contre le jugement de la _Revue +d'Édimbourg_ sur Goëthe, jugement qui, en effet, était assez dur. Il +vint aussi à parler des Français: «Je médite une terrible vengeance +contre les Français;--je prouverai que Molière n'est pas poète[138].» +...................................................................... +...................................................................... + +[Note 138: Cette menace a été depuis mise à exécution,--le critique +allemand a frappé d'horreur les littérateurs français en déclarant +Molière _un farceur_. (_Note de Moore_.) ] + +»Je ne vois pas pourquoi vous parleriez «du déclin des ans.» La dernière +fois que je vous vis, vous aviez moins d'embonpoint et paraissiez encore +plus jeune que quand nous nous quittâmes plusieurs années auparavant. +Vous pouvez compter sur cette assertion comme sur un fait. Si cela +n'était pas, je ne vous dirais rien; car je ne saurais faire de mauvais +complimens à qui que ce soit sur sa personne;--comme le compliment est +une vérité, je vous le fais. Si vous aviez mené ma vie, changé de +climats et de relations,--si vous vous amaigrissiez par le jeûne et par +les purgatifs,--outre l'épuisement causé par des passions rongeantes, et +un mauvais tempérament en sus,--vous pourriez parler ainsi.--Mais vous! +je ne sache personne qui ait si bonne mine pour son âge, ou qui mérite +d'avoir mine ou santé meilleure sous tous les rapports. Vous êtes +un....., et ce qui vaut peut-être mieux pour vos amis, un bon garçon. +Ainsi donc, ne parlez pas de décadence, mais comptez sur quatre-vingts +ans. + +»Je suis à présent principalement occupé par ces malheureuses +proscriptions et condamnations d'exil, qui ont eu lieu ici pour motifs +politiques. Ç'a été un misérable spectacle que la désolation générale +des familles. Je fais tout ce que je puis pour les exilés, grands ou +petits, avec tout l'intérêt et tous les moyens que je puis employer. Il +y a eu mille proscrits, le mois dernier, dans l'exarquat, ou, pour +parler en style moderne, dans les légations. Hier un homme a eu les +reins brisés en tirant un de mes chiens de dessous la roue d'un moulin. +Le chien a été tué, et l'homme est dans le plus grand danger. Je n'étais +pas présent;--cela est arrivé avant que je fusse levé, par la faute d'un +enfant stupide qui a fait baigner le chien dans un endroit dangereux. Je +dois, sans aucun doute, pourvoir aux besoins du pauvre diable tant qu'il +vivra, et à ceux de sa famille, s'il meurt. J'aurais de grand coeur +donné--plus qu'il ne m'en coûtera, pour qu'il n'eût pas été blessé. +Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et excusez ma hâte et la +chaleur. + +»Tout à vous, etc. + +....................................................................... + +»Vous aurez probablement vu toutes les attaques dont quelques gazettes +d'Angleterre m'ont assailli il y a quelques mois. Je ne les ai vues que +l'autre jour, grâce à la bonté de Murray. On m'appelle «plagiaire.» Je +ne sais quels noms on ne me donne pas. Je crois maintenant que j'aurai +été accusé de tout. + +»Je ne vous ai pas donné de détails sur les petits événemens qui se sont +passés ici; mais on a essayé de me faire passer pour le chef d'une +conspiration, et on ne s'est arrêté que faute de preuves suffisantes +pour informer contre un Anglais. Si c'eût été un natif du pays, le +soupçon aurait suffi, comme pour des centaines d'autres. + +»Pourquoi n'écrivez-vous pas sur Napoléon? je n'ai pas assez de verve ni +d'_estro_[139] pour le faire. Sa chute, dès le principe, m'a porté un +coup terrible. Depuis cette époque, nous avons été les esclaves des +sots. Excusez cette longue lettre. _Ecco_[140] une traduction littérale +d'une épigramme française. + + Églé, belle et poète, a deux petits travers, + Elle fait son visage et ne fait pas ses vers[141]. + +»Je vais monter à cheval, averti que je suis de ne pas aller dans un +certain endroit de la forêt, à cause des ultra-politiques. + +[Note 139: Mot italien, du latin _oestrum_, qui signifie verve +poétique. (_Note du Trad._) ] + +[Note 140: Voici.] + +[Note 141: + + Egle, beauty and poet, has two little crimes, + She makes her own face, and does not make her rhymes.] + +»N'y a-t-il aucune chance pour votre retour en Angleterre, et pour notre +journal? j'y aurais publié les deux pièces,--deux ou trois scènes par +numéro.» + +Vers cette époque, M. Shelley, qui avait alors fixé sa résidence à +Pise, reçut une lettre de Lord Byron, qui le priait instamment de venir +le voir; et, par conséquent, il partit sur-le-champ pour Ravenne. Les +extraits suivans des lettres qu'il écrivit, durant le tems de son séjour +auprès de son noble ami, seront lues avec ce double sentiment d'intérêt +qu'on ne manque jamais d'éprouver en entendant un homme de génie +exprimer ses opinions sur un autre homme de génie. + + +Ravenne, 7 août 1821. + +»J'arrivai hier soir à dix heures, et me mis à causer avec Lord Byron +jusqu'à cinq heures du matin; puis j'allai dormir, et maintenant je +viens de m'éveiller à onze heures; après avoir dépêché mon déjeûner +aussi vite que possible, je veux vous consacrer tout le tems qui me +reste jusqu'à midi, heure où part le courrier. + +»Lord Byron est très-bien, et il a été charmé de me voir. Il a, en +vérité, complètement recouvré sa santé, et il mène une vie totalement +contraire à celle qu'il menait à Venise. Il a une sorte de liaison +permanente avec la comtesse Guiccioli, qui est maintenant à Florence, et +qui, à en juger par ses lettres, semble une très-aimable femme. Elle +attend dans cette ville qu'il y ait quelque chose de décidé sur leur +émigration en Suisse, ou sur leur séjour en Italie; point qui n'est pas +encore définitivement résolu. Elle a été forcée de s'échapper du +territoire papal en grande hâte, vu que des mesures avaient déjà été +prises pour la placer dans un couvent où elle aurait été impitoyablement +confinée pour la vie. Les droits oppressifs d'un contrat de mariage, +tels qu'ils existent dans la législation et l'opinion de l'Italie, +quoique moins souvent exercés qu'en Angleterre, sont encore plus +terribles qu'en ce dernier pays. + +»Lord Byron s'était presque tué à Venise. Il avait été réduit à un tel +état de débilité, qu'il était incapable de rien digérer, il était +consumé par une fièvre hectique, et il serait bientôt mort sans cet +attachement, qui le retira des excès où il s'était plongé plutôt par +insouciance et orgueil que par goût. Pauvre garçon, il est maintenant +tout-à-fait bien; et il s'est jeté dans la politique et la littérature. +Il m'a donné beaucoup de détails intéressans sur la première; mais nous +n'en parlerons pas dans une lettre. Fletcher est ici, et--comme si, à la +manière d'une ombre, il croissait et décroissait avec le corps même de +son maître,--il a aussi repris sa bonne mine, et du milieu de ses +cheveux gris prématurés s'est élevée une nouvelle pousse de touffes +blondes. + +»Nous avons beaucoup causé de poésie et de sujets analogues hier soir, +et comme d'ordinaire, nous n'avons pas été d'accord,--et je crois, moins +que jamais. Byron affecte de se déclarer le patron d'un système de +littérature propre à ne produire que la médiocrité, et quoique tous ses +plus beaux poèmes et ses plus beaux passages n'aient été produits qu'au +mépris de ce système, je reconnais dans le doge de Venise les pernicieux +effets de cette nouvelle foi littéraire qui gênera et arrêtera +dorénavant ses efforts, quelque grands qu'ils puissent être; à moins +qu'il ne secoue le joug. Je n'ai lu que quelques passages de la pièce, +ou plutôt il me les a lus, et m'a donné le plan de l'ensemble.» + + +Ravenne, 15 août 1821. + +»Nous sortons à cheval le soir pour nous promener dans la forêt de pins +qui sépare la ville de la mer. Je t'écris notre genre de vie, auquel je +me suis accommodé sans beaucoup de difficulté:--Lord Byron se lève à +deux heures,--et déjeûne--nous causons, lisons, etc. jusqu'à six,--puis +nous montons à cheval à huit, et après dîner nous devisons jusqu'à +quatre ou cinq heures du matin. Je me lève à midi, et je vous consacre +aujourd'hui le tems qui reste libre entre mon lever et celui de Byron. + +»Lord Byron a beaucoup gagné sous tous les rapports,--en génie, en +caractère, en vues morales, en santé et en bonheur. Sa liaison avec la +Guiccioli a été pour lui un avantage inappréciable. Il vit avec une +grande splendeur, mais sans outrepasser son revenu, qui est aujourd'hui +d'environ quatre mille livres sterling par an, et dont il consacre le +quart à des oeuvres de charité. Il a eu de désastreuses passions, mais +il semble les avoir subjuguées, et il devient ce qu'il devait être: un +homme vertueux. L'intérêt qu'il a pris aux affaires politiques +d'Italie, et les actions qu'il a faites en conséquence ne doivent point +s'écrire dans une lettre, mais vous causeront du plaisir et de la +surprise. + +»Il n'est pas encore décidé à aller en Suisse, pays en vérité peu fait +pour lui; le commérage et les cabales de ces coteries anglicanes le +tourmenteraient comme auparavant, et pourraient le faire retomber dans +le libertinage, où il s'est, dit-il, plongé non par goût mais par +désespoir. La Guiccioli, et son frère (qui est l'ami et le confident de +Lord Byron, et approuve complètement la liaison de sa soeur avec lui) +désirent aller en Suisse, à ce que dit Lord Byron, seulement par amour +de la nouveauté et pour le plaisir de voyager. Lord Byron préfère la +Toscane ou Lucques, et il essaie de leur faire adopter ses idées. Il m'a +fait écrire une longue lettre à la comtesse pour l'engager à rester. +C'est une chose assez bizarre pour un étranger que d'écrire sur des +sujets de la plus grande délicatesse à la maîtresse de son ami,--mais le +destin semble vouloir que j'aie toujours une part active dans les +affaires de tous ceux que j'approche. J'ai exprimé en doucereux italien +les raisons les plus fortes que j'ai pu imaginer contre l'émigration en +Suisse. Pour vous dire la vérité, je serais charmé de le voir, pour prix +de ma peine, s'établir en Toscane. Ravenne est un misérable endroit, les +habitans sont barbares et sauvages, et leur langage est le plus infernal +patois que vous puissiez concevoir; Byron serait, sous tous les +rapports, beaucoup mieux chez les Toscans. + +»Il m'a lu un des chants encore inédits de _Don Juan_. C'est une oeuvre +d'une étonnante beauté: elle le place non-seulement au-dessus, mais +beaucoup au-dessus, de tous les poètes du siècle. Chaque mot a le cachet +de l'immortalité. Ce chant est dans le même style que la fin du second +(mais il est entièrement pur d'indécences, et soutenu avec une aisance +et un talent incroyables); il n'y a pas un mot que le plus rigide +défenseur de la dignité de la nature humaine voulût faire biffer. Voilà, +jusqu'à un certain point, ce que j'ai long-tems réclamé,--une production +tout-à-fait neuve, adaptée au siècle, et cependant extraordinairement +belle. C'est peut-être vanité, mais je crois voir l'effet des vives +exhortations que je fis à Byron pour l'engager à créer quelque chose +d'entièrement neuf......................................... + +»Je suis sûr que si je demandais je ne serais pas refusé; mais il y a en +moi quelque chose qui m'empêche absolument de demander. Lord Byron et +moi sommes très-bons amis, et si j'étais réduit à la pauvreté ou si +j'étais un écrivain qui n'eût aucun droit à une position plus élevée que +celle où je suis, ou si j'étais dans une position plus élevée que je ne +mérite, nous paraîtrions toujours tels, et je lui demanderais librement +toute espèce de faveur. Mais ce n'est pas là mon cas. Le démon de la +défiance et de l'orgueil veille entre deux personnes telles que nous, +et empoisonne la liberté de nos relations. C'est une taxe, et une taxe +lourde, que nous devons payer par cela même que nous sommes hommes. Je +ne crois pas que la faute soit de mon côté; non, très probablement, +puisque je suis le plus faible. J'espère que dans l'autre monde les +choses seront mieux arrangées. Ce qui se passe dans le coeur d'un autre, +échappe rarement à l'observation de celui qui est l'anatomiste exact de +son propre coeur ................................................... + +»Lord Byron a ici de splendides appartemens dans le palais du mari de sa +maîtresse, un des hommes les plus riches d'Italie. Mme Guiccioli est +divorcée, avec une pension de douze mille écus par an, misérable +traitement de la part d'un homme qui a cent-vingt mille livres sterling +de rente. Il y a deux singes, cinq chats, huit chiens et dix chevaux; +tous (excepté les chevaux) se promènent dans la maison comme s'ils en +étaient maîtres. Le Vénitien Tita est ici, et me sert de valet,--c'est +un beau garçon, avec une admirable barbe noire; il a déjà poignardé deux +ou trois personnes, et il a l'air le plus doux que j'aie jamais vu. + + +Mercredi, Ravenne. + +»Je vous ai dit que j'avais écrit d'après le désir de Lord Byron, à la +Guiccioli pour la dissuader ainsi que sa famille, du voyage en Suisse. +La réponse de cette dame est arrivée, et mes représentations semblent +avoir fait comprendre combien la mesure était mauvaise. À la fin d'une +lettre pleine de toutes les belles choses que la noble dame dit avoir +entendues sur mon compte, se trouve cette demande que je transcris ici, +«--Signore, la vostra bontà mi far ardita di chiedervi un favore; me la +accorderete-voi? _Non partite da Ravenna senza milord_[142].» Sans +contredit me voilà de par toutes les lois de la chevalerie, captif sur +parole à la requête d'une dame, et je ne recouvrerai ma liberté que +lorsque Byron sera établi à Pise. Je répondrai à la comtesse que sa +demande lui est accordée, et que si son amant hésite à quitter Ravenne +après que j'aurai fait tous les arrangemens nécessaires pour le recevoir +à Pise, je m'engage à me remettre dans la même situation qu'aujourd'hui +pour le fatiguer d'importunités jusqu'à ce qu'il aille la rejoindre. +Heureusement cela n'est pas nécessaire, et je n'ai pas besoin de vous +avertir que cette chevaleresque soumission aux grandes lois de l'antique +courtoisie, contre lesquelles je ne me révolte jamais et qui constituent +ma religion, ne m'empêchera pas de retourner bientôt près de vous pour y +rester long-tems................................... + +[Note 142: Monsieur, votre bonté me rend assez hardie pour vous +demander une faveur; me l'accorderez-vous? Ne quittez pas Ravenne sans +milord.?] + +»Nous montons à cheval tous les soirs comme à l'ordinaire, et nous nous +exerçons au tir du pistolet, et je ne suis pas fâché de vous dire que +j'approche de l'adresse avec laquelle mon noble ami frappe au but. J'ai +la plus grande peine à m'en aller, et Lord Byron, pour m'obliger à +rester, a prétendu que sans moi ou la Guiccioli il retombera +certainement dans ses anciennes habitudes. Je lui parle donc raison, et +il m'écoute, aussi j'espère qu'il est trop bien instruit des terribles +et dégradantes conséquences de son ancien genre de vie pour courir +quelque danger dans le court intervalle de tentation qui lui sera +laissé.» + + + + +LETTRE CCCCXLIII. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 10 août 1821. + +»Votre conduite envers M. Moore est certainement belle, et je ne dirais +pas cela si je pouvais m'en empêcher, car vous n'êtes point à présent +dans mes bonnes grâces. + +»À l'égard des additions, etc., il y a un journal que j'ai tenu en 1814, +et que vous pouvez demander à M. Moore, plus un journal de mon voyage +dans les Alpes, dans lequel se trouvent tous les germes de _Manfred_, et +qu'il faut retirer d'entre les mains de Mrs. Leigh. J'ai encore tenu ici +pendant quelques mois de l'hiver passé un petit _Mémorandum_ quotidien, +que je vous enverrai. Vous trouverez un facile accès dans tous mes +papiers et toutes mes lettres, et ne négligez pas (en cas d'accident) de +visiter cette masse, si confuse qu'elle soit, car dans ce chaos de +papiers, vous trouverez quelques morceaux curieux, soit de moi soit +d'autrui, à moins qu'ils n'aient été perdus ou détruits. Si les +circonstances me faisaient jamais consentir (chose presque impossible) à +la publication des _Mémoires_ de mon vivant, vous feriez, je suppose, +quelques avances à Moore, en proportion du plus ou moins de probabilité +de succès. Mais vous êtes tous deux certains de me survivre. + +»Il faudra aussi que vous ayez de Moore la correspondance entre moi et +lady Byron, à qui j'ai offert le droit de voir tout ce qui la concerne +dans ces papiers. Ceci est important. Moore a la lettre de milady et une +copie de ma réponse. J'aimerais mieux avoir Moore pour éditeur que tout +autre. + +»Je vous ai envoyé la lettre de Valpy pour vous laisser décider par +vous-même, et celle de Stockdale pour vous amuser. Je suis toujours +loyal à votre égard, comme je le fus dans l'affaire de Galignani, et +comme vous-même l'êtes avec moi,--par-ci par-là. + +»Je vous rends la lettre de Moore, lettre fort honorable pour lui, pour +vous et pour moi. + +»Tout à vous pour jamais. + + + + +LETTRE CCCCXLIV. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 16 août 1821. + +»Je regrette que Holmes ne puisse ou ne veuille pas venir; c'est agir un +peu malhonnêtement, vu que je fus toujours très-poli et très-ponctuel à +son égard; mais ce n'est qu'un *** de plus. On ne rencontre pas d'autres +gens parmi les Anglais. + +»J'attends les épreuves des manuscrits avec une raisonnable impatience. + +»Ainsi vous avez publié, ou voulez publier, les nouveaux chants de _Don +Juan_. N'êtes-vous pas effrayé de l'assassinat constitutionnel de +Bridge-Street? Quand j'ai vu le nom de _Murray_, j'ai cru au premier +instant que c'était vous, mais j'ai été consolé en voyant que votre +homonyme est un procureur, car vous ne faites point partie de cette +infâme race. + +»Je suis dans un grand chagrin, vu la probabilité de la guerre, parce +que mes hommes d'affaires ne sortent pas ma fortune des fonds publics. +Si la banqueroute a lieu, c'est mon intention de me faire voleur de +grand chemin; toutes les autres professions en Angleterre ont été +amenées à un tel point de perversité par la conduite de ceux qui les +exercent, que le vol ouvertement pratiqué est la seule ressource laissée +à un homme qui à quelques principes; c'est même chose honnête, +comparativement parlant, puisqu'on ne se déguise pas. + +»Je vous ai écrit par le dernier courrier pour vous dire que vous avez +très-bien agi à l'égard de Moore et des _Mémoires_..................... + +»Mes amitiés à Gifford. + +»Croyez-moi, etc. + +»_P. S._ Je vous rends la lettre de Smith, que je vous prie de remercier +de sa bienveillante opinion. Le buste de Thorwaldsen est-il arrivé? + + + + +LETTRE CCCCXLV. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 23 août 1821. + +»Je vous envoie ci-inclus les deux actes corrigés. Quant aux accusations +relatives au naufrage[143], je crois vous avoir dit à vous et à Mr +Hobhouse, il y a déjà quelques années, qu'il n'y avait pas une seule +circonstance qui n'eût été prise dans les faits, non pas, il est vrai, +dans l'histoire d'un naufrage particulier quelconque, mais dans les +accidens réels de différens naufrages. Presque tout _Don Juan_ est une +peinture de la vie réelle, soit de la mienne, soit de celle de gens que +j'ai connus. Par parenthèse, une grande partie de la description de +l'ameublement, dans le troisième chant, est prise du _Tully's Tripoli_ +(je vous prie de noter cela), et le reste, de mes propres observations. +Souvenez-vous que je n'ai jamais voulu cacher cela; et que si je ne l'ai +pas publiquement déclaré, c'est uniquement parce que _Don Juan_ a paru +sans préface et sans nom d'auteur. Si vous pensez que cela en vaille la +peine, mettez-le en note à la prochaine occasion. Je ris de pareilles +accusations, tant je suis convaincu que jamais nul écrivain n'emprunta +moins que moi, ou ne s'appropria davantage les matériaux empruntés. +Beaucoup de plagiats apparens ne sont dus qu'à une coïncidence fortuite. +Par exemple, Lady Morgan (dans un livre sur l'Italie, vraiment +excellent, je vous assure) appelle Venise _Rome de l'Océan_. J'ai +employé la même expression dans les _Foscari_, et pourtant vous savez +que la pièce est écrite depuis plusieurs mois, et envoyée en Angleterre. +Je n'ai reçu _l'Italie_ que le 16 courant. + +[Note 143: On avait ridiculement accusé Byron de plagiat, parce +qu'il n'avait pas puisé sa description dans sa seule imagination, mais +dans les relations authentiques des divers naufrages. (_Note du Trad._)] + +»Votre ami, ainsi que le public, ne sait pas que ma simplicité +dramatique est à dessein toute grecque, et que je continuerai dans cette +voie; nulle réforme n'a jamais réussi[144] tout d'abord. J'admire les +vieux dramaturges anglais; mais le système grec est sur un tout autre +terrain, et n'a rien à démêler avec eux. Je veux créer un drame anglais +régulier, peu m'importe qu'il soit propre ou non au théâtre, ce n'est +point là mon but;--je ne veux créer qu'un théâtre pour l'esprit. + + +[Note 144: «Nul homme, dit Pope, ne s'est jamais élevé à quelque +degré de perfection dans l'art d'écrire sans lutter avec une obstination +et une constance opiniâtres contre le courant de l'opinion publique.» + +Que les ennemis de la nouvelle école méditent cette réflexion d'un +auteur reconnu pour classique. (_Notes du Trad._)] + +»Tout à vous. + +»_P. S._ Je ne puis accepter vos offres........................ + +Il faut traiter ces affaires-là avec M. Douglas Kinnaird. C'est mon +fondé de pouvoirs, et il est homme d'honneur. C'est à lui que vous +pourrez exposer toutes vos raisons mercantiles, plutôt que de me les +exposer à moi-même directement. Ainsi donc, la mauvaise saison,--le +public indifférent,--le défaut de vente,--sa seigneurie écrit trop,--la +popularité déclinant,--la déduction pour le commerce,--les pertes +presque constantes,--les contre-façons,--les éditions en pays +étranger,--les critiques sévères, etc., etc., etc., et autres phrases et +doléances oratoires;--je laisse à Douglas, qui est un orateur, le soin +d'y répondre. + +»Vous pourrez exprimer plus librement toutes ces raisons à une tierce +personne, tandis qu'entre vous et moi elles pourraient faire échanger +quelques mots piquans qui n'orneraient pas nos archives. + +»Je suis fâché pour la reine, et cela plus que vous ne l'êtes.» + + + + +LETTRE CCCCXLVI. + +À M. MOORE. + + +Ravenne, 24 août 1821. + +»Votre lettre du 5 ne m'est parvenue qu'hier, tandis que j'ai reçu des +lettres datées de Londres du 8. La poste farfouille-t-elle dans nos +lettres? Quelque arrangement que vous fassiez avec Murray,--si vous en +êtes satisfait, je le serai aussi. Point de scrupule;--il est bien vrai +que maintes fois j'ai dit par plaisanterie (car j'aime la pointe tout +autant que le barbare lui-même,--c'est-à-dire Shakspeare.)--oui, j'ai +dit que «comme un Spartiate, je vendrais ma _vie_ aussi _cher_ que +possible.»--Mais ce ne fut jamais mon intention d'en tirer un profit +pécuniaire pour mon propre compte, mais de transmettre ce legs à mon +ami,--à vous--en cas de survivance. J'ai devancé l'époque, parce que +nous nous sommes trouvés ensemble, et que je vous ai pressé de tirer de +cette affaire tout le parti possible aujourd'hui même, pour raisons qui +sont évidentes. Je ne me suis privé de rien par là, et je ne mérite pas +les remercîmens que vous m'adressez................................. +.................................................................... + +»À propos, quand vous écrirez à lady Morgan, remerciez-la pour les +belles phrases qu'elle a faites dans son livre sur le compte des miens. +Je ne sais pas son adresse. Son ouvrage sur l'Italie est courageux et +excellent.--Je vous prie de lui faire part de cette opinion d'un homme +qui connaît le pays. Je regrette qu'elle ne m'ait pas vu, j'aurais pu +lui dire un ou deux faits qui auraient confirmé ses assertions. + +»Je suis charmé que vous soyez content de Murray, qui semble apprécier +les lords morts à une plus haute valeur que les lords vivans.......... +.............. ....................................................... + +»Tout à vous pour jamais, etc. + +»_P. S._ Vous me dites quelques mots d'un procureur en route pour se +rendre auprès de moi, pour traiter d'affaires. Je n'ai reçu aucun avis +d'une telle apparition. Que peut vouloir l'individu? J'ai des procès et +des affaires en train, mais je n'ai pas entendu dire qu'il fallût +ajouter à toutes les dépenses faites en Angleterre les frais de voyage +d'un homme de loi. + +»Pauvre reine! mais peut-être est-ce pour le mieux, si l'on doit croire +l'anecdote d'Hérodote.................................................. + +»Rappelez-moi au souvenir de tous nos amis communs. À quoi vous +occupez-vous? Ici, je n'ai été occupé que des tyrans et de leurs +victimes. Il n'y eut jamais pareille oppression, même en Irlande.» + + + + +LETTRE CCCCXLVII. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 31 août 1821. + +«J'ai reçu les chants de _Don Juan_, qui sont imprimés avec si peu de +soin (surtout le cinquième), que la publication en serait honteuse pour +moi, et peu honorable pour vous. Il faut réellement revoir les épreuves +avec le manuscrit, les fautes sont si grossières;--il y a des mots +ajoutés,--il y en a de changés,--d'où s'ensuivraient mille cacophonies +et absurdités. Vous n'avez pas soigné ce poème, parce que quelques +hommes de votre escouade ne l'approuvent pas; mais je vous dis qu'avant +long-tems vous n'aurez rien de moitié aussi bon, comme poésie ou style. +D'après quel motif avez-vous omis la note sur Bacon et Voltaire? et une +des stances finales que je vous ai envoyées pour être ajoutées au chant? +C'est, je présume, parce que la stance finissait par ces deux vers: + + Et ne réunissez jamais deux ames vertueuses pour la vie, + En ce _centaure moral_, mari et femme. + +»Or, il faut vous dire, une fois pour toutes, que je ne permettrai +jamais à personne de prendre de telles libertés à l'égard de mes écrits +à cause de mon absence. Je désire que les passages retranchés soient +remis à leur place (excepté la stance sur Sémiramis);--mais reproduisez +surtout la stance sur les mariages turcs. Je requiers d'ailleurs que le +tout soit revu avec soin sur le manuscrit. + +»Je ne vis jamais d'impression si détestable:--_Gulleyaz_ au lieu de +_Gulbeyaz_, etc. Savez-vous que Gulbeyaz est un nom réel, et que l'autre +est un non sens? J'ai copié les chants avec soin, en sorte que les +fautes sont inexcusables. + +»Si vous ne vous souciez pas de votre propre réputation, ayez, je vous +prie, quelques égards pour la mienne. J'ai relu le poème avec soin, et, +je vous le répète, c'est de la poésie. Votre envieuse bande de +prêtres-poètes peut dire ce qu'il lui plaît; le tems montrera que sur ce +point je ne me suis pas trompé. + +»Priez mon ami Hobhouse de corriger l'impression, surtout pour le +dernier chant, d'après le manuscrit tel qu'il est.................... +................................................................[145] + +»Il ne faudrait pas s'étonner que le poème tombât (ce qui n'arrivera +pas, vous verrez)--avec un pareil cortége de sottises. Replacez ce qui +est omis, corrigez ces ignobles fautes d'impression, et laissez le poème +aller droit son chemin; alors je ne crains plus rien.................. + +»Vous publierez les drames quand ils seront prêts. Je suis de si +mauvaise humeur à cause de cette négligence dans l'impression de _Don +Juan_, que je suis obligé de clore ma lettre. + +»Tout à vous. + +»_P. S._ Je présume que vous n'avez pas perdu la stance dont je vous +parle? Je vous l'ai envoyée après les autres; cherchez dans mes lettres, +et vous la trouverez.» + +[Note 145: Nous supprimons plusieurs fautes d'impression que Byron +se remet encore à citer. (_Note du Trad._)] + + + + +LETTRE CCCCXLVIII[146]. + +À M. MURRAY. + + +«La lettre ci-incluse est écrite avec mauvaise humeur, mais non sans +motif. Toutefois, tenez-en peu de compte (je veux dire de la mauvaise +humeur); mais je réclame instamment une attention sérieuse de votre part +aux fautes de l'imprimeur, à qui pareille chose n'aurait jamais dû être +permise. Vous oubliez que tous les sots de Londres (principaux acheteurs +de vos publications) rejetteront sur moi la stupidité de votre +imprimeur. Par exemple, dans les notes du cinquième chant, «le bord +_adriatique_ du Bosphore» au lieu d'_asiatique_. Tout cela peut vous +sembler peu important, à vous, homme honoré d'amitiés ministérielles; +mais c'est très-sérieux pour moi, qui suis à trois cents lieues, et n'ai +pas l'occasion de prouver que je ne suis pas aussi sot que me fait votre +imprimeur. + +»Dieu vous bénisse et vous pardonne, car pour moi je ne le puis.» + +[Note 146: Écrite dans l'enveloppe de la lettre précédente. (_Note +de Moore_.) ] + + + + +LETTRE CCCCXLIX. + +À M. MOORE. + + +Ravenne, 3 septembre 1821. + +«Par l'entremise de M. Mawman (payeur dans le corps dont vous et moi +sommes de simples membres), j'expédiai hier, à votre adresse, sous une +seule enveloppe, deux cahiers, contenant le _Giaour_-nal, et une ou deux +choses. Tout cela n'est pas propre à réussir,--même auprès d'un public +posthume;--mais des extraits le seraient peut-être. C'est une courte et +fidèle chronique d'un mois environ;--quelques parties n'en sont pas fort +discrètes, mais sont suffisamment sincères. M. Mawman dit qu'il vous +remettra lui-même, ou vous fera remettre par un ami le susdit paquet +dans vos champs élysées. + +»Si vous avez reçu les nouveaux chants de _Don Juan_, songez qu'il y a +de grossières fautes d'impression, particulièrement dans le cinquième +chant.--Par exemple: _précaire_ pour _précoce_, _adriatique_ pour +_asiatique_, etc.; plus, un luxe de mots et de syllabes additionnelles, +qui changent le rhythme en une véritable cacophonie...................... +......................................................................... + +»Je fais mes préparatifs de départs pour me rendre à Pise:--mais +adressez vos lettres ici, jusqu'à nouvel ordre. + +»Tout à vous à jamais, etc.» + +Un des cahiers mentionnés ci-dessus comme confiés à M. Mawman pour +m'être remis, contenait un fragment, d'environ cent pages, d'une +histoire en prose, où Byron racontait les aventures d'un jeune +gentilhomme andalous, et qu'il avait commencée à Venise, en 1817. Je +n'extrairai que le passage suivant de cet intéressant fragment. + +«Peu d'heures après, nous fûmes très-bons amis, et, au bout de quelques +jours, elle partit pour l'Arragon avec mon fils, pour aller voir son +père et sa mère. Je ne l'accompagnai pas immédiatement, parce que +j'avais déjà été en Arragon; mais je devais rejoindre la famille dans +son château moresque, au bout de quelques semaines. + +»Durant le voyage, je reçus une lettre très-affectueuse de dona Josepha, +qui m'instruisait de sa santé et de celle de mon fils. À son arrivée au +château, elle m'en écrivit une autre encore plus affectueuse, où elle me +pressait, en termes très-tendres et ridiculement exagérés, de la +rejoindre immédiatement. Comme je me préparais à partir pour Séville, +j'en reçus une troisième:--celle-ci était du père don Jose di Cardozo, +qui me requérait, de la façon la plus polie, de dissoudre mon mariage. +Je lui répondis avec une égale politesse, que je ne consentirais jamais +à sa requête. Une quatrième lettre arriva;--elle était de Dona Josepha, +qui m'informait que c'était d'après son désir, que la lettre de son père +avait été écrite. Je lui écrivis courrier par courrier, pour savoir +quelle était sa raison:--elle répondit, par exprès, que, comme la raison +n'était pour rien là-dedans, il était inutile de donner une raison +quelconque;--mais qu'elle était une femme excellente et offensée. Je lui +demandai alors pourquoi elle m'avait écrit précédemment deux lettres si +affectueuses, où elle me priait de venir en Arragon. Elle répondit que +c'était parce qu'elle me croyait hors de mes sens;--qu'étant incapable +de me soigner moi-même, je n'avais qu'à me mettre en route, et que, +parvenu sans obstacle jusque chez don Jose di Cardozo, j'y trouverais la +plus tendre des épouses,--et la camisole de force. + +»Je n'avais, pour réplique à ce trait d'affection, qu'à réitérer la +demande de quelques éclaircissemens. Je fus averti qu'on ne les +donnerait qu'à l'inquisition. En même tems, nos différends domestiques +étaient devenus un objet de discussion publique; et le monde, qui décide +toujours avec justice, non-seulement en Arragon, mais en Andalousie, +jugea que non-seulement j'étais digne de blâme, mais que dans toute +l'Espagne il ne pourrait jamais exister personne de si blâmable. Mon cas +fut présumé comprendre tous les crimes possibles, et même quelques-uns +impossibles, et peu s'en fallut qu'un auto-da-fé ne fût annoncé comme le +résultat de l'affaire. Mais qu'on ne dise pas que nous sommes abandonnés +par nos amis dans l'adversité;--ce fut tout le contraire. Les miens se +pressèrent autour de moi pour me condamner, m'admonester, me consoler +par leur désapprobation.--Ils me dirent tout ce qui a été ou peut être +dit sur le sujet. Ils secouèrent la tête, m'exhortèrent, me plaignirent, +les larmes aux yeux, et puis--ils allèrent dîner.» + + + + +LETTRE CCCCL. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 4 septembre 1821. + +»Par le courrier de samedi, je vous ai envoyé une lettre farouche et +furibonde sur les bévues commises par l'imprimeur dans _Don Juan_. Je +sollicite votre attention à cet égard, quoique ma colère se soit changée +en tristesse. + +»Hier je reçus M. ***,--un de vos amis, et je ne l'ai reçu que parce +qu'il est un de vos amis; et c'est plus que je ne ferais pour les +visiteurs anglais, excepté pour ceux que j'honore. Je fus aussi poli que +j'ai pu l'être au milieu de l'emballage de toutes mes affaires, car je +vais aller à Pise dans quelques semaines, et j'y ai envoyé et envoie +encore mon mobilier. J'ai regretté que mes livres et mes papiers fussent +déjà emballés, et que je ne pusse vous envoyer quelques écrits que je +vous destinais; mais les paquets étaient scellés et ficelés, et il eût +fallu un mois pour retrouver ce dont j'aurais eu besoin. J'ai remis sous +enveloppe, à votre ami, la lettre italienne[147] à laquelle je fais +allusion dans ma défense de Gilchrist. Hobhouse la traduira pour vous, +et elle vous fera rire et lui aussi, surtout à cause de l'orthographe. +Les _mericani_, dont on m'appelle le _capo_ ou chef, désignent les +Américains, nom donné en Romagne à une partie des carbonari, +c'est-à-dire, à la partie populaire, aux troupes des carbonari. C'était +originairement une société de chasseurs, qui prirent le nom +d'Américains; mais à présent elle comprend quelques milliers de +personnes, etc. Mais je ne vous mettrai pas davantage dans le secret, +parce que les directeurs de la poste pourraient en prendre +connaissance. Je ne sais pourquoi l'on m'a cru le chef de ces gens-là; +leurs chefs ressemblent au démon nommé Légion, ils sont plusieurs. +Toutefois, c'est un poste plus honorable qu'avantageux; car, aujourd'hui +que les Américains sont persécutés, il est convenable que je les aide; +et ainsi ai-je fait, autant que mes moyens me l'ont permis. Il y aura +quelque jour un nouveau soulèvement; car les sots qui gouvernent sont +frappés d'aveuglement; ils semblent actuellement ne rien savoir, ils ont +arrêté et banni plusieurs personnes de leur propre parti, et laissé +échapper quelques-uns de ceux qui ne sont pas leurs amis. + +[Note 147: Une lettre anonyme qui le menaçait d'un assassinat. +(_Note de Moore_.) ] + +»Que penses-tu de la Grèce? + +»Adressez vos lettres ici comme d'ordinaire, jusqu'à ce que vous +receviez de mes nouvelles. + +»J'ai chargé Mawman d'un Journal pour Moore; mais ce Journal ne vaudrait +rien pour le public,--ou du moins en grande partie;--des extraits en +peuvent réussir. + +»Je relis les chants de _Don Juan_: ils sont excellens. Votre escouade a +complètement tort, et vous le verrez bientôt. Je regrette de ne pas +continuer ce poème, car j'avais mon plan tout fait pour plusieurs +chants, pour différentes contrées et différens climats. Vous ne dites +rien de la note que je vous ai envoyée, laquelle expliquera pourquoi +j'ai cessé de continuer _Don Juan_ (à la prière de Mme Guiccioli). + +»Faites-moi savoir que Gifford est mieux. Nous avons, vous et moi, +besoin de lui.» + + + + +LETTRE CCCCLI. + +A M. MURRAY. + + +Ravenne, 12 septembre 1821. + +«Par le courrier de mardi, je vous enverrai, en trois paquets, le drame +de _Caïn_, en trois actes, dont je vous prie d'accuser réception +aussitôt après l'arrivée. Dans le dernier discours d'Ève, au dernier +acte (quand Ève maudit Caïn), ajoutez aux derniers vers les trois +suivans: + + Puisse l'herbe se flétrir sous tes pas! les bois + Te refuser un asile! le monde une demeure! la terre + Un tombeau! le soleil sa lumière! et le ciel son Dieu! + +»Voilà pour vous, quand les trois vers seront réunis à ceux déjà +envoyés, un aussi beau morceau d'imprécation que vous puissiez désirer +en rencontrer dans le cours de vos affaires. Mais n'oubliez pas cette +addition, qui est le trait du discours d'Ève. + +»Faites-moi savoir, ce que Gifford pense (si la pièce arrive saine et +sauve); car j'ai bonne opinion de ce drame, comme poésie; c'est dans mon +gai style métaphysique, et dans le genre de Manfred. + +»Vous devez au moins louer ma facilité et ma variété, quand vous +considérerez ce que j'ai fait depuis quinze mois, la tête pleine, +d'ailleurs, d'affaires mondaines. Mais nul doute que vous n'évitiez de +dire du bien de la pièce, de crainte que je n'en réclame de vous un prix +plus élevé; c'est juste: songez à votre affaire. + +»Pourquoi ne publiez-vous pas ma traduction de Pulci,--la meilleure +chose que j'aie jamais composée,--avec l'italien en regard? Je voudrais +être sur vos talons: rien ne se fait tandis qu'un homme est absent; tout +le monde court sus, parce qu'on le peut. Si jamais je retourne en +Angleterre (ce que je ne ferai pas, toutefois), j'écrirai un poème en +comparaison duquel _les Poètes Anglais_, etc., ne seront plus que du +lait: votre monde littéraire d'aujourd'hui, tout composé de charlatans, +a besoin de ce coup; mais je ne suis pas encore assez bilieux: attendez +encore une saison ou deux, encore une ou deux provocations, et je serai +monté au ton convenable, alors j'attaquerai toute la bande. + +»Je ne puis supporter cette espèce de rebut que vous m'envoyez pour mes +lectures; excepté les romans de Scott, et trois ou quatre autres +ouvrages, je ne vis jamais pareille besogne. Campbell professe,--Moore +fainéantise,--Southey bavarde,--Wordsworth écume,--Coleridge +hébété,--*** niaise,--*** chicane, querelle et criaille,--*** réussira, +s'il ne donne pas trop dans le jargon du jour, et qu'il n'imite pas +Southey; il y a de la poésie en lui; mais il est envieux, et malheureux +comme sont tous les envieux. Il est encore un des meilleurs écrivains du +siècle. B*** C*** réussira mieux bientôt, j'ose le dire, s'il n'est pas +abîmé par le thé vert, et par les éloges de Pentonville et de +Paradise-row. Le malheur de ces hommes-là est qu'ils n'ont jamais vécu +dans le grand monde ni dans la solitude; il n'y a point de milieu pour +acquérir la connaissance du monde agité ou du monde tranquille. S'ils +sont admis pour quelque tems dans le grand monde, c'est seulement comme +spectateurs;--ils ne forment point partie de la machine. Or, Moore et +moi, lui par des circonstances particulières, et moi par ma naissance, +nous sommes entrés dans toutes les agitations et passions de ce monde. +Tous deux avons appris par-là beaucoup de choses qu'autrement nous +n'aurions jamais sues. + +»Tout à vous. + +»_P. S._ J'ai vu l'autre jour un de vos confrères, un des souverains +alliés de Grub-Street, Mawman-le-Grand, par l'intermède de qui j'ai +envoyé mon légitime hommage à votre impériale majesté. Le courrier de +demain m'apportera peut-être une lettre de vous, mais vous-êtes le plus +ingrat et le moins gracieux des correspondans. Pourtant vous êtes +excusable, avec votre perpétuelle cour de politiques, de prêtres, +d'écrivailleurs et de flâneurs. Quelque jour je vous donnerai un +catalogue poétique de tous ces gens-là.» + + + + +LETTRE CCCCLIII.[148] + +À M. MOORE. + + +Ravenne, 19 septembre 1821. + +«Je suis dans le fort de la sueur, de la poussière, et de la colère d'un +déménagement universel de toutes mes affaires, meubles, etc., pour Pise, +où je vais passer l'hiver. La cause de ce départ est l'exil de tous mes +amis carbonari, et, entre autres, de toute la famille de Mme Guiccioli, +qui, comme vous savez, a divorcé la semaine dernière «à cause de P. P., +clerc de cette paroisse», et qui est obligée de rejoindre son père et +ses parens, actuellement en exil à Pise, afin d'éviter d'être enfermée +dans un monastère, parce que l'arrêt de séparation, décrété par le pape, +lui a imposé l'obligation de résider dans la _casa paterna_[149], ou +bien dans un couvent pour l'intérêt du décorum. Comme je ne pouvais dire +avec Hamlet: «va-t-en parmi des nonnes», je me prépare à suivre la +famille. + +[Note 148: la lettre 452e, d'ailleurs fort courte, a été supprimée.] + +[Note 149: Maison paternelle.] + +»C'est une forte puissance que ce diable d'amour, qui empêche un homme +d'accomplir ses projets de vertu ou de gloire. Je voulais il y a quelque +tems aller en Grèce (où tout semble se réveiller) avec le frère de Mme +Guiccioli, bon et brave jeune homme (je l'ai vu mettre à l'épreuve) et +farouche sur l'article de la liberté. Mais les larmes d'une femme qui a +laissé son mari pour moi, et la faiblesse de mon coeur, sont des +obstacles à ces projets, et je peux difficilement m'y abandonner. + +»Nous nous divisâmes sur le choix de notre résidence entre la Suisse et +la Toscane, et je donnai mon vote pour Pise, comme étant plus près de la +Méditerranée, que j'aime pour les rivages qu'elle baigne, et pour mes +jeunes souvenirs de 1809. La Suisse est un maudit pays de brutes +égoïstes et grossières, dans la région la plus romantique du monde. Je +n'ai jamais pu en supporter les habitans, et encore moins les visiteurs +anglais; c'est pour cette raison qu'après avoir écrit pour prendre +quelques informations sur des maisons à louer, et avoir appris qu'il y +avait une colonie d'Anglais sur toute la surface des cantons de Genève, +etc., j'abandonnai sur-le-champ l'idée, et persuadai aux Gamba d'en +faire autant........................................................... + +»Que faites-vous, et où êtes-vous? en Angleterre? Depuis la dernière +lettre que je vous ai écrite, j'ai envoyé à Murray une autre +tragédie,--intitulée _Caïn_,--en trois cahiers; elle est maintenant +entre ses mains, ou chez l'imprimeur. C'est dans le style de _Manfred_, +c'est métaphysique et plein de déclamations titaniques[150].--Lucifer +est un des personnages, et il emmène Caïn en voyage parmi les étoiles, +puis dans «l'Hadès» où il lui montre les fantômes d'un monde antérieur. +J'ai supposé l'idée de Cuvier, que le monde a été détruit trois ou +quatre fois, et a été habité par les mammouths, les mégalosauriens, +etc., mais non par l'homme avant la période mosaïque, comme on le voit, +en effet, par l'étude des os fossiles; car ces os appartiennent tous à +des espèces inconnues ou même connues, mais on ne trouve point +d'ossemens humains. J'ai donc supposé que Caïn voit les +préadamites[151], êtres doués d'une intelligence supérieure à celle de +l'homme, mais d'une forme totalement différente, et d'une plus grande +force d'esprit et de corps. Vous pouvez croire que la petite +conversation qui a lieu entre Caïn et Lucifer sur ce sujet, n'est pas +entièrement conforme aux canons. + +[Note 150: Analogues à celles des Titans qui se révoltèrent contre +le souverain des dieux. (_Note du Trad._) ] + +[Note 151: Êtres qui ont existé avant Adam. (_Note du Trad._) ] + +»Il s'ensuit que Caïn, à son retour, tue Abel dans un accès de mauvaise +humeur, et parce qu'il est mécontent de la politique qui l'a chassé, lui +et toute sa famille, hors du paradis, et parce que (conformément au +récit de la Genèse) le sacrifice d'Abel est le plus agréable à la +divinité. J'espère que la rapsodie est arrivée;--elle est en trois +actes, et porte le titre de _Mystère_, suivant l'ancien usage chrétien, +et en honneur de ce qu'elle sera probablement pour le lecteur. + +»Tout à vous, etc.» + + + + +LETTRE CCCCLV[152]. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 20 septembre 1821. + +..................................................................... + +[Note 152: La lettre 454e, d'une quinzaine de lignes, a été +supprimée.] + +«Les papiers dont je parle, en cas de survivance, sont des lettres, +etc., que j'ai amassées depuis l'âge de seize ans, et qui sont dans les +coffres de M. Hobhouse. Cette collection est au moins doublée par celles +que j'ai à présent ici,--toutes reçues depuis mon dernier ostracisme. Je +désirerais que l'éditeur eût accès dans cette dernière pacotille, non +dans le but d'abuser des confidences, ou d'offenser les sentimens de mes +correspondans vivans et la mémoire des morts; mais il y a des faits qui +n'auraient ni l'un ni l'autre de ces inconvéniens, et que cependant je +n'ai ni mentionnés ni expliqués: le tems seul (comme à l'égard de toutes +affaires pareilles) permettra de les mentionner et de les expliquer, +quoique quelques uns soient à ma gloire. La tâche, sans doute, exigera +de la délicatesse; mais cette exigence sera satisfaite, si Moore et +Hobhouse me survivent; et, je puis aussi le dire, si vous-même me +survivez: et je vous assure que mon sincère désir est que vous soyez +tous trois dans ce cas. Je ne suis pas sûr qu'une longue vie soit +souhaitable pour un homme de mon caractère, atteint d'une mélancolie +constitutionnelle[153] que, sans doute, je dissimule en société, mais +qui éclate dans la solitude et dans mes écrits malgré moi-même. Cette +disposition a été renforcée, peut-être, par quelques événemens de ma +vie passée (je ne veux pas parler de mon mariage, etc.,--au contraire, +alors la persécution ranima mes esprits); mais je la nomme +constitutionnelle, parce que je la crois telle. Vous savez, ou ne savez +pas, que mon grand-père-maternel (habile et aimable homme, m'a-t-on dit) +fut vivement soupçonné de suicide (on le trouva noyé dans l'Avon à +Bath), et qu'un autre de mes proches parens de la même ligne +s'empoisonna, et ne fut sauvé que par les contre-poisons. Dans le +premier cas, il n'y avait pas de motif apparent, vu que mon grand-père +était riche, considéré, doué de grands moyens intellectuels, à peine âgé +de quarante ans, et pur de tout vice ruineux. Le suicide d'ailleurs ne +fut qu'un soupçon fondé sur le genre de mort et sur le tempérament +mélancolique de mon aïeul. Dans le second cas, il y eut un motif, mais +il ne me convient pas d'en parler: cette mort arriva lorsque j'étais +trop jeune pour en être instruit, et je n'en ai entendu parler que +plusieurs années après. Je pense donc que je puis appeler +constitutionnel cet abattement de mes esprits. On m'a toujours dit que +je ressemblais plus à mon aïeul maternel qu'à personne de la famille de +mon père,--c'est-à-dire dans le plus sombre côté de son caractère; car +il était ce que vous appelez une bonne nature d'homme, ce que je ne suis +pas. + +[Note 153: Ce mot est pris ici comme en anglais, dans son sens +physiologique et médical; il signifie ce qui est inhérent à la +constitution physique, à l'organisation. Nous avons cru devoir faire +cette remarque, parce que le sens politique, beaucoup plus généralement +employé, aurait pu préoccuper l'esprit du lecteur. (_Note du Trad._) ] + +»Comptez, de plus, le journal ici tenu, que j'ai envoyé à Moore l'autre +jour; mais comme c'est un vrai _mémorandum_ quotidien, il ne faudrait en +publier que des extraits. Je pense aussi qu'Augusta vous laisserait +prendre une copie du journal de mon voyage en 1816. + +»Je suis très-peiné que Gifford n'approuve pas mes nouveaux drames. +Certes, ils sont aussi contraires que possible au drame anglais; mais +j'ai idée que s'ils sont compris, ils trouveront à la fin faveur, je ne +dis pas sur le théâtre, mais dans le cabinet du lecteur. C'est à dessein +que l'intrigue est simple, l'exagération des sentimens évitée, et les +discours resserrés dans les situations sévères. Ce que je cherche à +montrer dans les _Foscari_, c'est la suppression des passions, plutôt +que l'exagération du tems présent, car ce dernier genre ne me serait pas +difficile, comme je crois l'avoir montré dans mes jeunes productions,--à +la vérité, non dramatiques. Mais, je le répète, je suis peiné que +Gifford n'aime pas mes drames; mais je n'y vois pas de remède, nos idées +sur ce point étant si différentes. Comment va-t-il?--bien, j'espère! +faites-le moi savoir. Son opinion me cause d'autant plus de regret, que +c'est lui qui a toujours été mon grand patron, et que je ne connais +aucune louange capable de compenser pour moi sa censure. Je ne songe +pas aux _Revues_, attendu que je puis les travailler avec leurs armes. + +»Tout à vous, etc. + +»Adressez-moi vos lettres à Pise, où je vais maintenant. La raison de +mon changement de résidence est que tous mes amis italiens d'ici ont été +exilés, et sont réunis à Pise pour le moment, et je vais les rejoindre, +comme il en a été convenu, pour y passer l'hiver avec eux.» + + + + +LETTRE CCCCLVI. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 24 septembre 1821. + +«J'ai réfléchi à notre dernière correspondance, et je vous propose les +articles suivans pour règles de notre conduite à venir. + +»Premièrement, vous m'écrirez pour me parler de vous, de la santé, des +affaires et des succès de tous nos amis; mais de moi,--peu ou point. + +»Secondement, vous m'enverrez du _soda-powder_, de la poudre dentifrice, +des brosses à dents, et tous autres articles anti-odontalgiques ou +chimiques, comme auparavant, _ad libitum_, avec obligation de ma part à +vous rembourser. + +»Troisièmement, vous ne m'enverrez point de publications modernes, ou, +comme on dit, d'ouvrages nouveaux, en anglais, excepté la prose et les +vers de Walter-Scott, de Crabbe, de Moore, de Campbell, de Rogers, de +Gifford, de Joanna Baillie, de l'Américain Irving, de Hogg et de Wilson +(l'homme de l'île des Palmiers), ou un ouvrage d'imagination jugé d'un +mérite transcendant. Les voyages, pourvu qu'ils ne soient ni en Grèce, +ni en Espagne, ni en Asie-Mineure, ni en Italie, seront bien venus. +Ayant voyagé dans les pays ci-dessus mentionnés, je sais que ce qu'on en +dit ne peut rien ajouter à ce que je désire connaître sur eux.--Point +d'autres ouvrages anglais, quels qu'ils soient. + +»Quatrièmement, vous ne m'enverrez plus d'ouvrages périodiques;--plus de +_Revue d'Édimbourg_, de _Quarterly_ ou _Monthly Review_, ni de journaux +anglais ou étrangers, de quelque nature que ce soit. + +»Cinquièmement, vous ne me communiquerez plus d'opinions d'aucune +espèce, favorables, défavorables ou indifférentes, de vous ou de vos +amis ou autres, concernant mes ouvrages passés, présens ou futurs. + +»Sixièmement, toutes les négociations d'intérêt entre vous et moi se +traiteront par l'intermédiaire de l'honorable Douglas Kinnaird, mon ami +et mon fondé de pouvoirs, ou de M. Hobhouse, comme _alter ego_, et mon +représentant dans mon absence--et même moi présent. + +»Quelques-unes de ces propositions peuvent au premier abord sembler +étranges, mais elles sont fondées. La quantité des mauvais livres que +j'ai reçus est incalculable, et je n'en ai tiré ni amusement ni +instruction. Les _Revues_ et les _Magazines_ ne sont qu'une lecture +éphémère et superficielle:--qui songe au grand article de l'année +dernière dans une _Revue_ quelconque? Puis, si on y parle de moi, cela +ne tend qu'à accroître l'_égotisme_. Si les articles me sont favorables, +je ne nie pas que l'éloge n'énorgueillisse; s'ils sont défavorables, que +le blâme n'irrite. Dans ce dernier cas, je pourrais être amené à vous +infliger une sorte de satire qui ne vaudrait rien pour vous ni pour vos +amis: ils peuvent sourire aujourd'hui, et vous aussi; mais si je vous +prenais tous entre les mains, il ne serait pas malaisé de vous hacher +comme chair à pâté. Je l'ai fait à l'égard de gens aussi puissans, à +l'âge de dix-neuf ans, et je ne sais pas ce qui, à trente-trois ans, +m'empêcherait de faire de vos côtes autant de grils ardens pour vos +coeurs, si telle était mon envie; mais je ne me sens pas en pareille +disposition: que je n'entende donc plus vos provocations. S'il survient +quelque attaque assez grossière pour mériter mon attention, je +l'apprendrai par mes amis légaux. Quant au reste, je demande qu'on me le +laisse ignorer...................................................... + +»Toutes ces précautions seraient inutiles en Angleterre: le diffamateur +ou le flatteur m'y atteindrait malgré moi; mais en Italie nous savons +peu de chose sur le monde littéraire anglais, et y pensons encore moins, +excepté ce qui nous parvient par quelque misérable extrait inséré dans +quelque misérable gazette. Depuis deux ans (hors deux ou trois +articles), je n'ai lu de journal anglais qu'autant que j'y ai été forcé +par quelque accident; et, au total, je n'en sais pas plus sur +l'Angleterre que vous sur l'Italie, et Dieu sait que c'est fort peu de +chose, malgré tous vos voyages, etc. Les voyageurs anglais connaissent +l'Italie comme vous connaissez l'île de Guernesey; et qu'est-ce que c'est +que cela? + +»S'il s'élève quelque attaque assez grossière ou personnelle pour que je +doive la connaître, M. Douglas Kinnaird m'en instruira. Quant aux +louanges, je désire n'en rien savoir. + +»Vous direz: «À quoi tend tout ceci?» Je répondrai: «Cela tend à ne plus +laisser surprendre et distraire mon esprit par toutes ces misérables +irritations que causent l'éloge ou la censure;--à permettre à mon génie +de suivre sa direction naturelle, tandis que ma sensibilité ressemblera +au mort qui ne sait ni ne sent rien de tout ce qui se dit ou se fait +pour ou contre lui.» + +»Si vous pouvez observer ces conditions, vous vous épargnerez à vous et +à d'autres quelques chagrins. Ne me laissez pas pousser à bout; car si +jamais ma colère s'éveille, ce ne sera pas pour un petit éclat. Si vous +ne pouvez observer ces conditions, nous cesserons de correspondre,--sans +cesser d'être amis, car je serai toujours le vôtre à jamais et de +coeur, + +BYRON. + +»_P. S._ J'ai pris ces résolutions non par colère contre vous ou _vos +gens_, mais simplement pour avoir réfléchi que toute lecture sur mon +propre compte, soit éloge, soit critique, m'a fait du mal. Quand j'étais +en Suisse et en Grèce, j'étais hors de la portée de ces discours, et +vous savez comme j'écrivais alors!--En Italie, je suis aussi hors de la +portée de vos articles de journaux; mais dernièrement, moitié par ma +faute, moitié par votre complaisance à m'envoyer les ouvrages les plus +nouveaux et les publications périodiques, j'ai été écrasé d'une foule de +_Revues_, qui m'ont déchiré de leur jargon, dans l'un et l'autre sens, +et ont détourné mon attention de sujets plus grands. Vous m'avez aussi +envoyé une pacotille de poésie de rebut, sans que je puisse savoir +pourquoi, à moins que ce ne soit pour me provoquer à écrire le pendant +des _Poètes Anglais_, etc. Or c'est ce que je veux éviter; car si jamais +je le fais, ce sera une terrible production, et je désire être en paix +aussi long-tems que les sots n'embarrasseront pas mon chemin de leurs +absurdités.» + + + + +LETTRE CCCCLVIII[154]. + +[Note 154: La lettre 457e a été supprimée.] + +À M. MURRAY. + + +28 septembre 1821. + +«J'ajoute une autre enveloppe pour vous prier de demander à Moore qu'il +retire, si c'est possible, d'entre les mains de lady Cowper mes lettres +à feue lady Melbourne. Elles sont très-nombreuses, et m'auraient dû être +rendues depuis long-tems, vu que je suis prêt à donner celles de lady +Melbourne en échange. Celles-ci sont confiées à la garde de M. Hobhouse +avec mes autres papiers, et elles seront fidèlement rendues en cas de +besoin. Je n'ai pas voulu m'adresser auparavant à lady Cowper, parce que +je m'abstins de l'importuner à l'instant même de la mort de sa mère. +Quelques années se sont écoulées, et il est nécessaire que j'aie mes +épîtres. Elle sont essentielles comme confirmant cette partie des +_Mémoires_ qui a trait aux deux époques (1812 et 1814) où mon mariage +avec la nièce de lady Melbourne fut projeté, et elles montreront quelles +furent mes idées, quels furent mes sentimens réels sur ce point. + +»Vous n'avez pas besoin de vous alarmer; les quatorze ans[155] ne +peuvent guère s'écouler sans que la mortalité frappe sur l'un de nous: +c'est une longue portion de vie comme objet de spéculation.......... + +[Note 155: Allusion à un passage d'une lettre de Murray, qui +remarquait que si les _Mémoires_ n'étaient pas publiés du vivant de sa +seigneurie, la somme actuellement payée (2,100 liv.) pour prix d'achat, +monterait, d'après un calcul très-probable des chances de vie, à près de +8,000 livres sterling. (_Note de Moore_.) ] + +»Je veux aussi vous donner une ou deux idées à votre avantage, vu que +vous avez eu réellement une très-belle conduite envers Moore dans cette +affaire, et que vous êtes un brave homme dans votre genre. Si par vos +manoeuvres vous pouvez reprendre quelques-unes de mes lettres à lady +***, vous pourrez en faire usage dans votre recueil (en supprimant, +bien entendu, les noms et tous les détails qui pourraient blesser des +personnes encore vivantes, ou celles qui survivent aux personnes +compromises). J'y ai traité parfois des sujets autres que l'amour..... +...................................................................... + +»Je vous dirai encore quelles personnes peuvent avoir de mes lettres en +leurs mains: lord Powerscourt, quelques-unes à feu son frère; M. Long +de--(j'ai oublié le nom du pays), mais père d'Édouard Long, qui se noya +en allant à Lisbonne en 1809; miss Élisabeth Pigot de Southwell (elle +est peut-être devenue _mistress_[156] par le tems qui court, car elle +n'avait qu'un an ou deux de plus que moi): ce ne sont pas des lettres +d'amour, ainsi vous pouvez les obtenir sans difficulté. Il y en a +peut-être quelques-unes à feu révérend J. C. Tattersall, dans les mains +de son frère (à moitié frère) M. Wheatley, qui demeure, je crois, près +de Cantorbéry. Il y en a aussi à Charles Gordon, aujourd'hui de Dulwich, +et quelques-unes, en très-petit nombre, à Mrs. Chaworth; mais ces +dernières sont probablement détruites ou imprenables. + +........................................................................ + +[Note 156: Madame.] + +»Je mentionne ces personnes et ces détails comme de simples +possibilités. La plupart des lettres ont été probablement détruites; et, +dans le fait, elles sont de peu d'importance, ayant été pour la plupart +écrites dans ma première jeunesse, à l'école et au collége. + +»Peel (le frère cadet du secrétaire-d'état) entretint avec moi une +correspondance, ainsi que Porter, fils de l'évêque de Clogher; lord +Clare en eut une très-volumineuse; William Harness, ami de Milman; +Charles Drummond, fils du banquier; William Bankes, le voyageur, votre +ami; R. G. Dallas, Esq.; Hodgson, Henri Drury en eurent aussi, et +Hobhouse, comme vous en êtes déjà instruit. + +»J'ai mis dans cette longue liste: + + Les amis froids, infidèles et morts. + +parce que je sais que, comme les curieux gourmets, vous êtes amateur des +choses de ce genre. + +»En outre, il y a par-ci par-là des lettres à des littérateurs et +autres, lettres de compliment, etc., qui ne valent pas mieux que le +reste. Il y a aussi une centaine de notes italiennes, griffonnées avec +un noble mépris de la grammaire et du dictionnaire, en étrusque +anglicanisé; car je parle l'italien couramment, mais je l'écris avec une +négligence et une incorrection extrêmes.» + + + + +LETTRE CCCCLIX. + +À M. MOORE. + + +29 septembre 1821. + +«Je vous envoie deux pièces un peu dures, l'une en prose, l'autre en +vers; elles vous montreront, l'une, l'état du pays, l'autre, celui de +mon esprit, à l'époque où elles ont été écrites. Elles n'ont pas été +envoyées à leur adresse, mais vous verrez par le style, qu'elles étaient +sincères comme je le suis en me signant, + +»Tout à vous pour toujours et de coeur.» + +B. + +De ces deux pièces, incluses dans la lettre précédente, l'une était une +lettre destinée à lady Byron, relativement à l'argent que Byron avait +dans les fonds publics: j'en donnerai les extraits suivans. + + +Ravenne, Ier mars 1821. + +«J'ai reçu, par la lettre de ma soeur, votre communication sur la +sécurité de l'Angleterre, etc. Il est vrai que telle est l'opinion sur +ce point, mais telle n'est pas la mienne. M. *** mettra des obstacles à +toutes les tentatives de ce genre, jusqu'à ce qu'il ait accompli ses +propres desseins, c'est-à-dire, qu'il m'ait fait prêter ma fortune à +quelque client de son choix. + +»À cette distance,--après une si longue absence, et avec mon ignorance +extrême dans les affaires d'intérêt,--avec mon caractère et mon +indolence, je n'ai ni les moyens ni l'intention de résister..... + +»Avec l'opinion que j'ai sur les fonds publics, et le désir d'assurer +après moi une fortune honorable à ma soeur et à ses enfans, je dois me +jeter sur les expédiens. + +»Ce que je vous ai dit s'accomplit:--la guerre napolitaine est déclarée. +Vos fonds tomberont, et je serai par conséquent ruiné, ce qui n'est +rien,--mais mes parens le seront aussi. Vous et votre enfant vous êtes +pourvus. Vivez et prospérez,--c'est ce que je vous souhaite à toutes +deux. Vivez et prospérez,--vous en avez le moyen. Je ne songe qu'à mes +vrais parens, à ceux dont le sang est le mien,--et qui seront peut-être +victimes de cette maudite filouterie. + +»Vous ne songez pas aux conséquences de cette guerre; c'est une guerre +de l'humanité contre les monarques; elle se répandra comme une étincelle +sur l'herbe sèche des prairies désertes. Ce que c'est pour vous et vos +Anglais, vous n'en savez rien, car vous dormez. Ce que c'est pour nous +ici, je le sais; car nous avons l'incendie par-devant, par-derrière, et +jusqu'au milieu de nous. + +»Jugez combien je déteste l'Angleterre et tout ce qu'elle renferme, +puisque je ne retourne pas dans votre pays à une époque où non-seulement +mes intérêts pécuniaires, mais peut-être ma sécurité personnelle, +exigeraient mon retour. Je ne puis en dire d'avantage, car on ouvre +toutes les lettres. En peu de tems se décidera ce qui doit s'accomplir +ici, et alors vous en serez instruite sans être troublée par moi ou ma +correspondance. Quoi qu'il arrive, un individu est peu de chose, pourvu +que le succès de la grande cause soit avancé. + +»Je n'ai rien de plus à vous dire sur les affaires, ou sur tout autre +sujet.» + +La seconde pièce ci-dessus mentionnée consistait en quelques vers, que +Byron composa en décembre 1820, en lisant l'article suivant dans un +journal. «Lady Byron est cette année dame patronnesse du bal de charité +que l'on donne annuellement à l'Hôtel-de-Ville, à Hinckly, dans le +Leicester-Shire, et sir G. Crewe, baronnet, est le principal +commissaire.» Ces vers respirent une vive indignation,--chaque stance +finit par ces mots: _bal de charité_, et la pensée qui domine percera +dans les huit premiers vers. + + Qu'importent les angoisses d'un époux ou d'un père, + Que pour lui les ennuis de l'exil soient pesans ou légers; + Cependant, la sainte s'entoure de gloires pharisiennes, + Et se fait la patronne d'un bal de charité. + + Qu'importe--qu'un coeur, fautif, il est vrai, mais sensible, + Soit poussé à des excès qui font trembler;-- + La souffrance du pécheur est chose juste et belle, + La sainte réserve sa charité pour le bal. + + + + +LETTRE CCCCLX. + +À M. MOORE. + + +Ier octobre 1821. + +«Je vous ai envoyé dernièrement de la prose et des vers, en grande +quantité, à Paris et à Londres. Je présume que Mrs. Moore, ou la +personne quelconque qui vous représente à Paris, vous fera passer mes +paquets à Londres. + +»Je vais me mettre en route pour Pise, si une légère fièvre +intermittente commençante ne m'en empêche pas. Je crains qu'elle ne soit +pas assez forte pour donner beaucoup de chances à Murray............ +.................................................................... + +»J'ai un grand pressentiment que (sauf le chapitre des accidens) vous +devez me survivre. La différence de huit ans, ou à-peu-près, entre nos +âges, n'est rien. Je ne sens pas (ni, en vérité, je ne me soucie de le +sentir)--que le principe de vie tende chez moi à la longévité. Mon père +et ma mère moururent jeunes, l'un à trente-cinq ou trente-six ans, +l'autre à quarante-cinq; et le docteur Rush, ou quelque autre dit que +personne ne vit long-tems, si au moins un de ses parens n'est parvenu à +une grande vieillesse. + +»Certes, j'aimerais à voir partir mon éternelle belle-mère, non pas tant +pour son héritage, qu'à cause de mon antipathie naturelle. Mais la +satisfaction de ce désir naturel est au-dessus de ce qu'on doit attendre +de la Providence, qui veille sur les vieilles femmes. Je vous fatigue de +toutes ces phrases sur les chances de vie, parce que j'ai été mis sur +la voie par un calcul d'assurances que Murray m'a envoyé. Je pense +réellement que vous devez avoir davantage si je disparais au bout d'un +tems raisonnable. + +«Je m'étonne que mon _Caïn_ soit parvenu sans malencontre en Angleterre. +J'ai écrit depuis environ soixante stances d'un poème, en octaves (dans +le genre de Pulci, dont les sots en Angleterre attribuèrent l'invention +à Whistlecraft,--et qui est aussi vieux que les montagnes en Italie), +intitulé: _La Vision du Jugement, par Quevedo-Redivivus_, avec cette +épigraphe: + + Un Daniel ici pour le jugement,--oui--un Daniel; + Je te rends grâce, Juif, de m'avoir rappelé ce mot. + +«J'ai intention d'y placer l'apothéose de Georges sous un point de vue +whig, sans oublier le poète lauréat pour sa préface et ses autres +démérites. + +»Je viens d'arriver au passage où saint Pierre, apprenant que le royal +défunt s'est opposé à l'émancipation catholique, se lève, et interrompt +la harangue de Satan pour déclarer qu'il changera de place avec Cerbère +plutôt que de laisser entrer Georges dans le ciel, tant qu'il en aura +les clefs. + +»Il faut que je monte à cheval, quoique avec un peu de fièvre et de +frisson. C'est la saison fiévreuse; mais les fièvres me font plutôt du +bien que du mal. On se sent bien après l'accès. + +»Les dieux soient avec vous!--Adressez vos lettres à Pise. + +»Toujours tout à vous.» + +»_P. S._ Depuis mon retour de la promenade, je me sens mieux, quoique je +sois demeuré trop tard pour cette saison de _malaria_[157], sous le +maigre croissant d'une jeune lune, et que je sois descendu de cheval +pour me promener dans une avenue avec une signora pendant une heure. Je +pensais à vous et à ces vers: + + Quand sur le soir tu rôdes + À la lueur des étoiles, tu aimes[158]. + +[Note 157: Mauvais air.] + +[Note 158: + + When at eve thou rovest + By the star, thou lovest.] + +Mais je ne fus point du tout romantique, comme j'eusse été autrefois; et +pourtant c'était une femme nouvelle (c'est-à-dire, nouvelle pour moi), +et à qui j'aurais du faire l'amour. Mais je ne lui dis que des lieux +communs. Je sens, comme votre pauvre ami Curran le disait avant sa mort, +«une montagne de plomb sur mon coeur»; c'est un mal que je crois +constitutionnel, et qui ne se guérira que par le même remède.» + + + + +LETTRE CCCCLXI. + +À M. MOORE. + + +6 octobre 1821. + +«Je vous ai envoyé par le courrier de ce jour mon cauchemar, destiné à +contrebalancer le rêve où Southey célèbre par une impudente anticipation +l'apothéose de Georges III. J'aimerais que vous jetassiez un regard sur +la pièce, parce que je pense qu'il y a deux ou trois passages qui +pourront plaire à «nos pauvres montagnards.» + +»Ma fièvre ne me rend visite que tous les deux ou trois jours, mais nous +ne sommes pas encore sur le pied de l'intimité. J'ai, en général, une +fièvre intermittente tous les deux ans, quand le climat y est favorable, +comme ici; mais je n'en éprouve aucun mal. Ce que je trouve pire, et +dont je ne puis me délivrer, est l'affaissement progressif de mes +esprits sans cause suffisante. Je vais à cheval;--je ne commets point +d'excès dans le boire ou le manger,--et ma santé générale va comme à +l'ordinaire, sauf ces légers accès fébriles, qui me font plutôt du bien +que du mal. Cet abattement doit tenir à ma constitution; car je ne sache +rien qui puisse m'abattre plus que de coutume. + +»Comment vous arrangez-vous? Je crois que vous m'avez dit à Venise que +vos esprits ne se soutenaient pas sans un peu de vin. Je peux boire, et +supporter une bonne quantité de vin (comme vous l'avez vu en +Angleterre); mais par-là je ne m'égaie pas,--mais je deviens farouche, +soupçonneux, et même querelleur. Le laudanum a un effet semblable; mais +je puis même en prendre beaucoup sans en éprouver le moindre effet. Ce +qui relève le plus mes esprits (cela semble absurde, mais cela est +vrai), c'est une dose de sels,--je veux dire dans l'après-midi, après +leur effet. Mais on ne peut en prendre comme du Champagne. + +»Excusez cette lettre de vieille femme; mais ma mélancolie ne dépend pas +de ma santé; car elle subsiste au même degré, que je sois bien ou mal, +ici ou là.» + + + + +LETTRE CCCCLXII. + +À M. MURRAY. + + +Ravenne, 9 octobre 1821. + +»Vous aurez la bonté de donner ou d'envoyer à M. Moore le poème +ci-inclus. Je lui en ai envoyé un double à Paris; mais il a probablement +quitté cette ville. + +»N'oubliez pas de m'envoyer mon premier acte de _Werner_, si Hobhouse +peut le trouver parmi mes papiers;--envoyez-le par la poste à Pisw....... +......................................................................... + +Une autre question!--l'_Épître de saint Paul_, que j'ai traduite de +l'arménien, pour quelle raison l'avez-vous retenue en portefeuille, +quoique vous ayez publié le morceau qui a donné naissance au _Vampire_? +Est-ce que vous craignez d'imprimer quelque chose en opposition avec le +jargon de la _Quarterly_ sur le manichéisme? Envoyez-moi une épreuve de +cette épître. Je suis meilleur chrétien que tous les prêtres de votre +bande, sans être payé pour cela. + +»Envoyez-moi les _Mystères du Paganisme_, de Sainte-Croix (le livre est +peut-être rare, mais il faut le trouver, parce que Mitford y renvoie +fréquemment). + +»Plus, une Bible ordinaire, d'une bonne et lisible impression (reliée en +cuir de Russie). J'en ai une; mais comme c'est le dernier présent de ma +soeur (que probablement je ne reverrai jamais), je ne puis m'en servir +qu'avec grand soin, et rarement, parce que je veux la conserver en bon +état. N'oubliez pas cela, car je suis un grand liseur et admirateur des +livres saints, et je les avais lus et relus avant l'âge de huit ans,--je +ne parle que de l'Ancien-Testament, car le Nouveau me fit l'impression +d'une tâche, et l'Ancien d'un plaisir. Je parle comme un enfant, d'après +mes souvenirs d'Aberdeen, en 1796. + +»Tous les romans de Scott, ou les vers du même. _Item_, de Crabbe, +Moore, et des élus; mais plus de votre maudit rebut,--à moins qu'il ne +s'élève quelque auteur d'un mérite réel, ce qui pourrait bien être, car +il en est tems.» + + + + +LETTRE CCCCLXIII. + +À M. MURRAY. + + +20 octobre 1821. + +«Si les fautes sont dans le manuscrit, tenez-moi pour un âne; elles n'y +sont pas, et je me soumets de grand coeur à telle pénalité qu'il vous +plaira si elles y sont. D'ailleurs l'omission de la stance (oui, d'une +des dernières stances) était-elle aussi dans le manuscrit? + +»Quant «à l'honneur», je ne crois à l'honneur de personne en matière de +commerce. Je vais vous dire pourquoi: l'état de commerce est «l'état de +nature» de Hobbes,--«un état de guerre.» Tous les hommes sont de même. +Si je vais trouver un ami, et que je lui dise: «mon ami, prêtez-moi cinq +cents livres», il me les prête, ou dit qu'il ne le peut ou ne le veut. +Mais si je vais trouver le susdit, et que je lui dise: «un tel, j'ai une +maison, ou un cheval, ou un carrosse, ou des manuscrits, ou des livres, +ou des tableaux, etc., etc., etc., dont la valeur est de mille +livres,--vous les aurez pour cinq cents.» Que dit l'homme? Hé bien! il +examine les objets, et avec des _hum_! des _ah_! des _humph_! il fait ce +qu'il peut pour obtenir le meilleur marché possible, parce que c'est un +marché.--C'est dans le sang et dans les os de l'espèce humaine; et le +même homme qui prêterait à un ami mille livres sans intérêt, ne lui +achètera un cheval à moitié prix, qu'autant qu'il n'aura pas pu le payer +moins cher. C'est ainsi que va le monde; on ne peut le nier; par +conséquent je veux avoir autant que je puis, et vous, donner aussi peu +que possible; et finissons-en. Tous les hommes sont essentiellement +coquins, et je ne suis fâché que d'une chose, c'est que, n'étant pas +chien, je ne puisse les mordre. + +»Je suis en train de remplir pour vous un autre livre de petites +anecdotes, à moi connues, ou bien authentiques, sur Shéridan, Curran, +etc., et tous les autres hommes célèbres avec qui je me souviens d'avoir +été en relation, car j'en ai connu la plupart plus ou moins. Je ferai +tout mon possible pour que mes précoces obsèques préviennent vos pertes. + +»Tout à vous, etc.» + + + + +LETTRE CCCCLXIV. + +À M. ROGERS. + + +Ravenne, 21 octobre 1821. + +«Je serai (avec la volonté des dieux) à Bologne samedi prochain. C'est +une réponse curieuse à votre lettre: mais j'ai pris une maison à Pise +pour tout l'hiver; toutes mes affaires, meubles, chevaux, carrosses, +etc., y sont déjà transportés, et je me prépare à les suivre. + +»La cause de ce déménagement est, pour le dire en une phrase, l'exil ou +la proscription des personnes avec qui j'avais contracté ici des amitiés +et des liaisons, et qui sont aujourd'hui toutes retirées en Toscane à +cause de nos dernières affaires politiques; partout où elles iront, je +les accompagnerai. Si je suis resté ici jusqu'à présent, c'était +seulement pour terminer quelques arrangemens concernant ma fille, et +pour donner le tems à mon bagage de me précéder. Il ne me reste ici que +quelques mauvaises chaises, des tables, et un matelas pour la semaine +prochaine. + +»Si vous voulez pousser avec moi jusqu'à Pise, je pourrai vous loger +aussi long-tems qu'il vous plaira. On m'écrit que la maison, le +_Palazzo-Lanfranchi_, est spacieuse; elle est sur l'Arno, et j'ai quatre +voitures et autant de chevaux de selle (aussi bons qu'ils peuvent l'être +dans ces contrées), avec toutes autres commodités, à votre disposition, +ainsi que le maître même de la maison. Si vous faites cela, nous +pourrons au moins traverser les Apennins ensemble, ou, si vous venez par +une autre route, nous nous rencontrerons, j'espère, à Bologne. J'adresse +cette lettre poste restante (suivant votre désir). Vous me trouverez +probablement à l'_albergo di San-Marco_[159]. Si vous arrivez le +premier, attendez que je vienne, ce qui sera (sauf accident) samedi ou +dimanche au plus tard. + +[Note 159: Auberge, hôtel de Saint-Marc.] + +»Je présume que vous voyagez seul. Moore est à Londres _incognito_, +suivant les derniers avis que j'ai reçus de ces lointains climats. +....................................................................... + +»Laissez-moi deux lignes de vous à l'hôtel ou auberge. + +»Tout à vous pour la vie, etc.» + +B. + + +[160]Au mois d'août, Mme Guiccioli avait rejoint son père à Pise, et +elle présidait alors aux préparatifs que l'on faisait dans la _casa +Lanfranchi_,--un des plus anciens et des plus spacieux palais de cette +ville,--pour la réception de son noble amant. «Il était parti de +Ravenne, dit-elle, avec un grand regret, et avec le pressentiment que +son départ serait pour nous la cause de mille maux. Dans toutes les +lettres qu'il m'écrivait alors, il m'exprimait le déplaisir qu'il +éprouvait à quitter Ravenne.--Si votre père est rappelé d'exil +(m'écrivait-il), je retourne à l'instant même à Ravenne; et s'il est +rappelé avant mon départ, je ne pars pas.» Dans cette espérance, il +différa de plusieurs mois de partir; mais enfin, ne pouvant plus espérer +que nous revinssions prochainement, il m'écrivait:--«Je pars fort à +contre-coeur, prévoyant des malheurs très-grands pour vous tous, et +surtout pour vous: je n'en dis pas davantage; mais vous verrez.--Et dans +une autre lettre:--Je laisse Ravenne de si mauvais gré, et dans une +telle persuasion que mon départ ne peut que nous conduire de malheurs en +malheurs de plus en plus grands, que je n'ai pas le courage d'écrire un +mot de plus sur ce sujet.--Il m'écrivait alors en italien, et je +transcris ses propres paroles;--mais comme ses pressentimens se sont +depuis vérifiés[161]!!! + +[Note 160: La lettre 465 a été supprimée.] + +[Note 161: Egli era partito con molto riverescimento da Ravenna, et +col pressentimento che la sua partenza da Ravenna ci sarebbe cagione di +molti mali. In ogni lettera che egli mi scriveva allora, egli mi +esprimeva il suo dispiacere di lasciare Ravenna.--«Se papa è richiamato +(mi scriveva egli), io torno in quel istante a Ravenna, e se è +richiamato prima della mia partenza, io non parto.--» In questa speranza +egli differi varii mesi a partire. Ma, finalmente, non potendo più +sperare il nostro ritorno prossimo, egli mi scriveva:--Io parto molto +mal volentieri prevedendo dei mali assai grandi per voi altri e massime +per voi; altro non dico--lo vedrete.»--E in un altra lettera: «Io lascio +Ravenna così mal volentieri, e cosi persuaso che la mia partenza non può +che condurre da un male ad un altro più grande, che non ho cuore di +scrivere altro in questo punto.» Egli mi scriveva allora sempre in +italiano e trascrivo le sue precise parole,--ma come quei suoi +pressentimenti si verificarono poi in appresso!»] + +Après avoir décrit le genre de vie de Byron durant son séjour à Ravenne, +la noble dame procède ainsi: + +«Telle fut la vie simple qu'il mena jusqu'au jour fatal de son départ +pour la Grèce; et les déviations peu nombreuses qu'il se permit peuvent +être uniquement attribuées au plus ou moins grand nombre d'occasions +qu'il eut de faire le bien, et aux actions généreuses qu'il faisait +continuellement. Plusieurs familles, surtout à Ravenne, lui durent le +peu de jours prospères dont elles aient jamais joui. Son arrivée dans +cette ville fut regardée comme un bienfait public de la fortune, et son +départ comme une calamité publique; et c'est là cette vie qu'on a essayé +de diffamer comme celle d'un libertin. Mais le monde doit enfin +apprendre comment, avec un coeur si bon et si généreux, Lord Byron, +capable, à la vérité, des passions les plus fortes, mais en même tems +des plus sublimes et des plus pures, comment, dis-je, payant tribut dans +ses actes à toutes les vertus, il a pu fournir matière d'accusation à la +malice et à la calomnie. Les circonstances, et probablement aussi des +inclinations excentriques (qui néanmoins avaient leur origine dans un +sentiment vertueux, dans une horreur excessive pour l'hypocrisie et +l'affectation) contribuèrent peut-être à obscurcir l'éclat du caractère +exalté de Byron dans l'opinion du grand nombre. Mais vous saurez bien +analyser ces contradictions d'une manière digne de votre noble ami et de +vous-même, et vous montrerez que la bonté de son coeur n'était pas +inférieure à la grandeur de son génie[162].» + +À Bologne, suivant le rendez-vous convenu entre eux, Lord Byron et M. +Rogers se rencontrèrent, et celui-ci a même consigné cette entrevue dans +son poème sur l'Italie[163]. + +Sur la route de Bologne, Byron avait rencontré son ancien et tendre ami +lord Clare; et dans ses _Pensées détachées_, il décrit ainsi cette +courte entrevue. + +[Note 162: Moore regrette beaucoup d'avoir égaré le texte original +de cet extrait. (_Note du Trad._) ] + +[Note 163: Moore donne les vers de Rogers relatifs à cette entrevue, +la traduction en eût été peu intéressante pour nos lecteurs. (_Note du +Trad._)] + + +Pise, 5 novembre 1821. + +«Il y a d'étranges coïncidences quelquefois dans les petits événemens de +ce monde, Sancho,» dit Sterne dans une lettre (si je ne me trompe), et +j'ai souvent vérifié cette remarque. + +»Page 128, article 91 de ce recueil, j'ai parlé de mon ami lord Clare +dans les termes que mes sentimens m'inspiraient. Une semaine ou deux +après, je le rencontrai sur la route entre Imola et Bologne, pour la +première fois depuis sept ou huit ans. Il était hors d'Angleterre en +1814, et revint à l'époque même de mon départ en 1816. + +»Cette rencontre anéantit pour un instant toutes les années d'intervalle +entre le moment actuel et les jours de Harrow-on-the-hill. Ce fut pour +moi un sentiment nouveau et inexplicable, comme sorti de la tombe. Clare +aussi fut très-ému,--beaucoup plus en apparence que je ne fus moi-même; +car je sentis son coeur battre jusque dans le bout de ses doigts, à +moins cependant que ce ne fût mon propre pouls qui me causât cette +impression. + +Il me dit que je trouverais un mot de lui à Bologne, ce que je trouvai +en effet. Nous fûmes obligés de nous séparer pour gagner chacun le but +de notre voyage, lui Rome, et moi Pise, mais avec la promesse de nous +revoir au printems. Nous ne fûmes ensemble que cinq minutes, et sur la +grand'route; mais je me rappelle à peine, dans toute mon existence, une +heure équivalente à ces minutes. Il avait appris que je venais à +Bologne, et y avait laissé une lettre pour moi, parce que les personnes +avec qui il voyageait ne pouvaient attendre plus long-tems. + +»De tous ceux que j'ai jamais connus, il a sous tous les rapports le +moins dévié des excellentes qualités et des tendres affections qui +m'attachèrent si fortement à lui à l'école. J'aurais à peine cru +possible que la société (ou le monde, comme on dit) pût laisser un être +si peu souillé du levain des mauvaises passions. + +»Je ne parle pas que d'après mon expérience personnelle, mais d'après +tout ce que j'ai entendu dire de lui par les autres, en son absence et +loin de lui.» + +Après être resté un jour à Bologne, Lord Byron traversa les Apennins +avec M. Rogers, et je trouve la note suivante concernant la visite que +les deux poètes firent ensemble à la galerie de Florence. + +«J'ai de nouveau visité la galerie de Florence, etc. Mes premières +impressions se sont confirmées; mais il y avait là trop de visiteurs +pour permettre à personne de rien sentir réellement. Comme nous étions +(environ trente ou quarante) tous entassés dans le cabinet des pierres +précieuses et des colifichets, dans un coin d'une des galeries, je dis à +Rogers que «nous étions comme dans un corps-de-garde.» Je le laissai +rendre ses devoirs à quelques unes de ses connaissances, et me mis à +rôder tout seul--les quatre minutes que je pus saisir pour mieux sentir +les ouvrages qui m'entouraient. Je ne prétends pas appliquer ceci à un +examen fait en tête-à-tête avec Rogers, qui a un goût excellent et un +profond sentiment des arts (deux qualités qu'il possède à un plus haut +degré que moi; car, pour le goût surtout, j'en ai peu); mais à la foule +des admirateurs ébaubis qui nous coudoyaient et des bavards qui +circulaient autour de nous. + +»J'entendis un hardi Breton dire à une femme à qui il donnait le bras, +en regardant la Vénus du Titien «Bien; c'est réellement +très-beau,»--observation qui, comme celle de l'hôte «sur la certitude de +la mort,» était (comme l'observa la femme de l'hôte) «extrêmement +vraie.» + +»Dans le palais Pitti, je n'ai pas omis la prescription de Goldsmith +pour un connaisseur, c'est à savoir «que les peintures auraient été +meilleures si le peintre avait pris plus de peine, et qu'il faut louer +les oeuvres de Pietro Perugino.» + + + + +LETTRE CCCCLXVI. + +À M. MURRAY. + + +Pise, 3 novembre 1821. + +«Les deux passages ne peuvent être changés sans faire parler Lucifer +comme l'évêque de Lincoln, ce qui ne serait pas dans le caractère du +susdit Lucifer. L'idée des anciens mondes est de Cuvier, comme je l'ai +expliqué dans une note additionnelle jointe à la préface. L'autre +passage est aussi dans l'esprit du personnage; si c'est une absurdité, +tant mieux, puisque alors cela ne peut faire du mal, et plus on rend +Satan imbécile, moins on le rend dangereux. Quant au chapitre «des +alarmes,» croyez-vous réellement que de telles paroles aient jamais +égaré personne? Ces personnages sont-ils plus impies que le Satan de +Milton ou le Prométhée d'Eschyle? Adam, Ève, Ada et Abel ne sont-ils pas +aussi pieux que le Catéchisme? + +»Gifford est un homme trop sage pour penser que de telles choses +puissent jamais avoir quelque effet sérieux. Qui fut jamais changé par +un poème? Je prie de remarquer qu'il n'y a dans tout cela aucune +profession de foi ou hypothèse de mon propre cru; mais j'ai été obligé +de faire parler Caïn et Lucifer, conformément à leurs caractères, et +certes cela a toujours été permis en poésie. Caïn est un homme +orgueilleux: si Lucifer lui promettait un royaume, il l'élèverait; le +démon a pour but de le rabaisser encore plus dans sa propre estime, +qu'il ne se rabaissait lui-même auparavant, et cela en lui montrant son +néant, jusqu'à ce qu'il ait créé en lui cette disposition d'esprit qui +le pousse à la catastrophe, par une pure irritation intérieure, non par +préméditation, ni par envie contre Abel (ce qui aurait rendu Caïn +méprisable), mais par colère, par fureur contre la disproportion de son +état et de ses conceptions, fureur qui se décharge plutôt sur la vie et +l'auteur de la vie, que contre la créature vivante. + +»Son remords immédiat est l'effet naturel de sa réflexion sur cette +action soudaine. Si l'action avait été préméditée, le repentir aurait +été plus tardif. + +»Dédiez le poème à Walter Scott, ou, si vous pensez qu'il préfère que +les _Foscari_ lui soient dédiés, mettez la dédicace aux _Foscari_. +Consultez-le sur ce point. + +»Votre première note était assez bizarre; mais vos deux autres lettres, +avec les opinions de Moore et de Gifford, arrangent la chose. Je vous ai +déjà dit que je ne puis rien retoucher. Je suis comme le tigre: si je +manque au premier bond, je retourne en grognant dans mon antre; mais si +je frappe au but, c'est terrible..... + +»Vous m'avez déprécié les trois derniers chants de _Don Juan_, et vous +les avez gardés plus d'un an; mais j'ai appris que, malgré les fautes +d'impression, ils sont estimés,--par exemple, par l'Américain Irving. + +»Vous avez reçu ma lettre (ouverte) par l'entremise de M. Kinnaird; +ainsi, je vous prie, ne m'envoyez plus de _Revues_. Je ne veux plus rien +lire de bien ni de mal en ce genre. Walter-Scott n'a pas lu un article +sur lui pendant treize ans. + +»Le buste n'est pas ma propriété, mais celle d'Hobhouse. Je vous l'ai +adressé comme à un homme de l'amirauté, puissant à la douane. Déduisez, +je vous prie, les frais du buste ainsi que tous autres.» + + + + +LETTRE CCCCLXVII. + +À M. MURRAY. + + +Pise, 9 novembre 1821. + +«Je n'ai point lu du tout les _Mémoires_, depuis que je les ai écrits, +et je ne les lirai jamais: c'est assez d'avoir eu la peine de les +écrire; vous pouvez m'en épargner la lecture. M. Moore est investi (ou +peut s'investir) d'un pouvoir discrétionnaire pour omettre toutes les +répétitions ou les expressions qui ne lui semblent pas bonnes, vu qu'il +est un meilleur juge que vous ou moi. + +»Je vous envoie ci-joint un drame lyrique (intitulé _Mystère_, d'après +son sujet) qui pourra peut-être arriver à tems pour le volume. Vous le +trouverez assez pieux, j'espère;--du moins quelques-uns des choeurs +auraient pu être écrits par Sternhold et Hopkins eux-mêmes. Comme il est +plus long, plus lyrique et plus grec que je n'avais d'abord l'intention +de le faire, je ne l'ai pas divisé en actes, mais j'ai appelé ce que je +vous envoie, _première partie_, vu qu'il y a une suspension de l'action, +qui peut, ou se terminer là sans inconvénient, ou se continuer d'une +manière que j'ai en vue. Je désire que la première partie soit publiée +avant la seconde, parce qu'en cas d'insuccès, il vaut mieux s'arrêter +que de continuer un essai inutile. + +»Je désire que vous m'accusiez l'arrivée de ce paquet par le retour du +courrier, si vous le pouvez sans inconvénient, en m'envoyant une +épreuve. + +»Votre très-obéissant, etc. + +»_P. S._ Mon désir est que ce poème soit publié en même tems et, s'il +est possible, dans le même volume que les autres, parce qu'au moins, +quels que soient les mérites ou démérites de ces pièces, on avouera +peut-être que chacune est d'un genre différent et dans un différent +style.» + + + + +LETTRE CCCCLXVIII. + +À M. MOORE. + + +Pise, 16 novembre 1821. + +«Il y a ici M. ***, génie irlandais, avec qui nous sommes liés. Il a +composé un excellent commentaire de Dante, plein de renseignemens +nouveaux et vrais, et d'observations habiles; mais sa versification est +telle qu'il a plu à Dieu de la lui donner. Néanmoins, il est si +fermement persuadé de l'égale excellence de ses vers, qu'il ne +consentira jamais à séparer le commentaire de la traduction, comme je me +hasardai à lui en insinuer délicatement l'idée,--sans la peur de +l'Irlande devant les yeux, et avec l'assurance d'avoir assez bien tiré +en sa présence (avec des pistolets ordinaires) le jour précédent. + +»Mais il est empressé de publier le tout, et doit en avoir la +satisfaction, quoique les réviseurs doivent lui faire souffrir plus de +tourmens qu'il n'y en a dans l'original. En vérité, les notes sont bien +dignes de la publication; mais il insiste à les accompagner de la +traduction. Je lui ai lu hier une de vos lettres, et il me prie de vous +écrire sur sa poésie. Il paraît être réellement un brave homme, et j'ose +dire que son vers est très-bon irlandais. + +»Or, que ferons-nous pour lui? Il dit qu'il se chargera d'une partie des +frais de la publication. Il n'aura de repos que lorsqu'il aura été +publié et vilipendé,--car il a une haute opinion de lui-même,--et je ne +vois pas d'autre ressource que de ne le laisser vilipender que le moins +possible, car je crois qu'il en peut mourir. Écrivez donc à Jeffrey pour +le prier ne pas parler de lui dans sa _Revue_; je ferai demander la même +faveur à Gifford par Murray. Peut-être on pourrait parler du commentaire +sans mentionner le texte; mais je doute que les chiens...--car le texte +est trop tentant. + +»J'ai à vous remercier encore, comme je crois l'avoir déjà fait, pour +votre opinion sur _Caïn_. ........................ + +»Je vous adresse cette lettre à Paris, suivant votre désir. Répondez +bientôt, et croyez-moi toujours, etc. + +»_P. S._ Ce que je vous ai écrit sur l'abattement de mes esprits est +vrai. À présent, grâce au climat, etc. (je puis me promener dans mon +jardin et cueillir mes oranges, et, par parenthèse, j'ai gagné la +diarrhée pour m'être trop livré à ce luxe méridional de la propriété), +mes esprits sont beaucoup mieux. Vous semblez penser que je n'aurais pu +composer la _Vision_, etc., si mes esprits eussent été abattus;--mais je +crois que vous vous trompez. La poésie, dans l'homme, est une faculté ou +ame distincte, et n'a pas plus de rapport avec l'individu de tous les +jours, que l'inspiration avec la pythonisse une fois éloignée de son +trépied.» + +La correspondance que je vais maintenant insérer ici, quoique publiée +depuis long-tems par celui[164] qui l'eut avec Lord Byron, sera, je n'en +doute pas, relue avec plaisir, même par ceux qui sont déjà instruits de +toutes les circonstances, vu que, parmi les étranges et intéressans +événemens dont ces pages abondent, il n'y en a peut-être aucun aussi +touchant et aussi singulier que celui auquel les lettres suivantes ont +trait. + +[Note 164: _Voir_ les _Pensées sur la dévotion privée_, par M. +Sheppard. (_Note de Moore_.) ] + + + + +À LORD BYRON. + +From Somerset, 21 novembre 1821. + + +MILORD, + +«Il y a plus de deux ans, une femme aimable et aimée m'a été enlevée par +une maladie de langueur après une très-courte union. Elle avait une +douceur et un courage invariables, et une piété toute intérieure, qui se +révélait rarement par des paroles, mais dont l'active influence +produisait une bonté uniforme. À sa dernière heure, après un regard +d'adieu sur un nouveau-né, notre unique enfant, pour qui elle avait +témoigné une affection inexprimable, les derniers mots qu'elle murmura +furent: «Dieu est le bonheur! Dieu est le bonheur!» Depuis le second +anniversaire de sa mort, j'ai lu quelques papiers qui, pendant sa vie, +n'avaient été vus de personne, et qui contiennent ses plus secrètes +pensées. J'ai cru devoir communiquer à votre seigneurie un morceau qui +sans doute est relatif à vous, vu que j'ai plus d'une fois entendu ma +femme parler de votre agilité à gravir les rochers à Hastings. + +«Ô mon Dieu! je me sens encouragé par l'assurance de ta parole à te +prier en faveur d'un être pour qui j'ai pris dernièrement un grand +intérêt. Puisse la personne dont je parle (et qui est maintenant, nous +le craignons, aussi célèbre par son mépris pour toi que par les talens +transcendans dont tu l'as douée) être réveillée par le sentiment de son +danger, et amenée à chercher dans un convenable sentiment de religion +cette paix de l'ame qu'elle n'a pu trouver dans les jouissances de ce +monde! Fais-lui la grâce que l'exemple de sa future conduite produise +plus de bien que sa vie passée et ses écrits n'ont produit de mal; et +puisse le soleil de la justice, qui, nous l'espérons, luira un jour à +venir pour lui, briller en proportion des ténèbres que le péché a +rassemblées autour de lui, et le baume que répand ta lumière avoir une +efficacité et une bienfaisance proportionnées à la vivacité de cette +agonie, légitime punition de tant de vices! Laisse-moi espérer que la +sincérité de mes efforts pour parvenir à la sainteté, et mon amour pour +le grand auteur de la religion, rendront cette prière plus efficace, +comme toutes celles que je fais pour le salut des hommes.--Soutiens-moi +dans le chemin du devoir;--mais ne me laisse jamais oublier que, quoique +nous puissions nous animer nous-mêmes dans nos efforts par toutes sortes +de motifs innocens, ces motifs ne sont que de faibles ruisseaux qui +peuvent bien accroître le courant, mais qui, privés de la grande source +du bien (c'est-à-dire d'une profonde conviction du péché originel, et +d'une ferme croyance dans l'efficacité de la mort du Christ pour le +salut de ceux qui ont foi en lui, et désirent réellement le servir), +tariraient bientôt, et nous laisseraient dénués de toute vertu comme +auparavant.» + + + + +31 juillet 1814, HASTINGS.» + +»Il n'y a, milord, dans cet extrait, rien qui puisse, dans un sens +littéraire, vous intéresser; mais il vous paraîtra peut-être à propos de +remarquer quel intérêt profond et étendu pour le bonheur d'autrui la foi +chrétienne peut éveiller au milieu de la jeunesse et de la prospérité. +Il n'y a rien là de poétique ni d'éclatant, comme dans les vers de M. +de Lamartine, mais c'est là qu'est le sublime, milord; car cette +intercession était offerte, en votre faveur, à la source suprême du +bonheur. Elle partait d'une foi plus sûre que celle du poète français, +et d'une charité qui, combinée à la foi, se montrait inaltérable au +milieu des langueurs et des souffrances d'une prochaine dissolution. +J'espère qu'une prière qui, j'en suis sûr, était profondément sincère, +ne sera peut-être pas à jamais inefficace. + +»Je n'ajouterais rien, milord, à la renommée dont votre génie vous a +environné, en exprimant, moi, individu inconnu et obscur, mon admiration +pour vos oeuvres. Je préfère être mis au nombre de ceux qui souhaitent +et prient que «la sagesse d'en haut» la paix et la joie entrent dans une +ame telle que la vôtre.» + +JOHN SHEPPARD. + + +Quelque romanesque que puisse paraître aux esprits froids et mondains la +piété de cette jeune personne, il serait à désirer que le sentiment +vraiment chrétien qui lui dicta sa prière, fût plus commun parmi tous +ceux qui professent la même croyance; et que ces indices d'une nature +meilleure, si visibles même à travers les nuages du caractère de Byron, +après avoir ainsi engagé cette jeune femme innocente à prier pour lui +quand il vivait, pussent inspirer aux autres plus de charité envers sa +mémoire, aujourd'hui qu'il est mort. + +Lord Byron fit à cette touchante communication, la réponse suivante: + + + + +LETTRE CCCCLXIX. + +À M. SHEPPARD. + + +Pise, 8 décembre 1821. + +«Monsieur, + +»J'ai reçu votre lettre. Je n'ai pas besoin de vous dire que l'extrait +qu'elle contient m'a touché, parce qu'il m'aurait fallu manquer de toute +sensibilité pour le lire avec indifférence. Quoique je ne sois pas +entièrement sûr qu'il ait été écrit à mon intention, cependant la date, +le lieu, avec d'autres circonstances que vous mentionnez, rendent +l'allusion probable. Mais quelle que soit la personne pour qui il ait +été écrit, toujours est-il que je l'ai lu avec tout le plaisir qui peut +naître d'un si triste sujet. Je dis plaisir,--parce que votre brève et +simple peinture de la vie et de la conduite de l'excellente personne que +vous devez sans doute retrouver un jour, ne peut être contemplée sans +l'admiration due à tant de vertus, et à cette piété pure et modeste. Les +derniers momens de votre femme furent surtout frappans: et je ne sache +pas que, dans le cours de mes lectures sur l'histoire du genre humain, +et encore moins dans celui de mes observations sur la portion existante, +j'aie rencontré rien de si sublime, joint à si peu d'ostentation. +Incontestablement, ceux qui croient fermement en l'Évangile, ont un +grand avantage sur tous les autres,--par cette seule raison que, si ce +livre est vrai, ils auront leur récompense après leur mort; et que s'il +n'y a pas d'autre vie, ils ne peuvent qu'être plongés avec l'incrédule +dans un éternel sommeil, après avoir eu durant leur vie l'assistance +d'une espérance exaltée, sans désappointement subséquent, puisque (à +prendre le pire) «rien ne peut naître de rien,» pas même le chagrin. +Mais la croyance d'un homme ne dépend pas de lui. Qui peut dire: «Je +crois ceci, cela, ou autre chose?» et surtout, ce qu'il peut le moins +comprendre. J'ai toutefois observé que ceux qui ont commencé leur vie +avec une foi extrême, l'ont à la fin grandement restreinte, comme +Chillingworth, Clarke (qui finit par être arien), Bayle, Gibbon (d'abord +catholique), et quelques autres; tandis que, d'autre part, rien n'est +plus commun que de voir le jeune sceptique finir par une croyance ferme, +comme Maupertuis et Henry Kirke White. + +»Mais mon objet est d'accuser la réception de votre lettre, non de faire +une dissertation. Je vous suis fort obligé pour vos bons souhaits, et je +vous le suis infiniment pour l'extrait des papiers de cette créature +chérie dont vous avez si bien décrit les qualités en peu de mots. Je +vous assure que toute la gloire qui inspira jamais à un homme l'idée +illusoire de sa haute importance, ne contrebalancerait jamais dans mon +esprit le pur et pieux intérêt qu'un être vertueux peut prendre à mon +salut. Sous ce point de vue, je n'échangerais pas l'intercession de +votre épouse en ma faveur contre les gloires réunies d'Homère, de César +et de Napoléon, pussent-elles toutes s'accumuler sur une tête vivante. +Faites-moi au moins la justice de croire que, + + _Video meliora proboque_[165]. + +quoique le «_Deteriora sequor_» puisse avoir été appliqué à ma conduite. + +[Note 165: Ovid. _Métamorph._ Disc. de Médée. + + _Video meliora proboque + Deteriora sequor_. + +«Je vois et j'approuve le parti du devoir; je suis le parti contraire.» + (_Note du Trad._)] + +»J'ai l'honneur d'être votre reconnaissant et obéissant serviteur, + +BYRON. + +»_P. S._ Je ne sais pas si je m'adresse à un ecclésiastique; mais je +présume que vous ne serez pas offensé par la méprise (si c'en est une) +de l'adresse de cette lettre. Quelqu'un qui a si bien expliqué et si +profondément senti les doctrines de la religion, excusera l'erreur qui +me l'a fait prendre pour un de ses ministres.» + + + + +LETTRE CCCCLXX. + +À M. MURRAY. + + +Pise, 4 décembre 1821. + +»Je vois dans les journaux anglais,--dans le _Messenger_ de votre saint +allié Galignani,--que «les deux plus grands exemples de la vanité +humaine dans le présent siècle» sont, premièrement «l'ex-empereur +Napoléon,» et secondement «sa seigneurie, etc., le noble poète,» +c'est-à-dire, votre humble serviteur, moi, pauvre diable innocent.» + +»Pauvre Napoléon! il ne songeait guères à quelles viles comparaisons le +tour de la roue du destin le réduirait! + +»Je suis établi ici dans un fameux et vieux palais féodal, sur l'Arno, +assez grand pour une garnison, avec des cachots dans le bas et des +cellules dans les murs, et si plein d'esprits, que le savant Fletcher, +mon valet, m'a demandé la permission de changer de chambre, et puis a +refusé d'occuper sa nouvelle chambre, parce qu'il y avait encore plus +d'esprits que dans l'autre. Il est vrai qu'on entend les bruits les plus +extraordinaires (comme dans tous les vieux bâtimens), ce qui a épouvanté +mes domestiques, au point de m'incommoder extrêmement. Il y a une place +évidemment destinée à murer les gens, car il n'y a qu'un seul passage +pratiqué dans le mur, et fait pour être remuré sur le prisonnier. La +maison appartenait à la famille des Lanfranchi (mentionnés par Ugolin +dans son rêve comme ses persécuteurs avec les Sismondi), et elle a eu +dans son tems un ou deux maîtres farouches. L'escalier, etc., dit-on, a +été bâti par Michel-Ange. Il ne fait pas encore assez froid pour avoir +du feu. Quel climat! + +»Je n'ai encore rien vu ni même entendu de ces spectres (que l'on dit +avoir été les derniers occupans du palais); mais toutes les autres +oreilles ont été régalées de toutes sortes de sons surnaturels. La +première nuit j'ai cru entendre un bruit bizarre, mais il ne s'est pas +reproduit. Je ne suis là que depuis un mois. + +»Tout à vous, etc.» + + + + +LETTRE CCCCLXXI. + +À M. MURRAY. + + +Pise, 10 décembre 1821. + +«Aujourd'hui, à cette heure même (à une heure), ma fille a six ans. Je +ne sais quand je la reverrai, ou si même je dois la revoir jamais. + +»J'ai remarqué une curieuse coïncidence, qui a presque l'air d'une +fatalité. + +»Ma mère, ma femme, ma fille, ma soeur consanguine, la mère de ma soeur, +ma fille naturelle et moi, nous sommes tous enfans uniques. + +»N'est-ce pas chose bizarre,--qu'une telle complication d'enfans +uniques? À propos, envoyez-moi la miniature de ma fille Ada. Je n'ai que +la gravure, qui ne donne que peu ou point d'idée de son teint. + +»Tout à vous, etc.» + + + + +LETTRE CCCCLXXII. + +À M. MOORE. + + +Pise, 12 décembre 1821. + +«Ce que vous dites sur les deux biographies de Galignani est fort +amusant; et si je n'étais paresseux, je ferais certainement ce que vous +désirez. Mais je doute à présent de mon fonds de gaîté,--assez pour ne +pas laisser le chat sortir du sac[166]. Je désire que vous entrepreniez +la chose. Je vous pardonne et vous accorde indulgence (comme un pape), +par avance, pour toutes les plaisanteries qui maintiendront ces sots +dans leur chère croyance qu'un homme est un loup-garou. + +[Note 166: M. Galignani ayant exprimé le désir d'avoir une petite +biographie de Lord Byron, pour la placer à la tête de ses oeuvres, +j'avais dit par plaisanterie, dans une lettre précédente à mon noble +ami, que ce serait une bonne satire de la disposition du monde à le +peindre comme un monstre, que d'écrire lui-même pour le public, tant +anglais que français, une sorte de biographie héroï-comique, où il +raconterait, avec un assaisonnement d'horreurs et de merveilles, tout ce +qu'on avait déjà publié ou cru sur son compte, et laisserait même +l'histoire de Goëthe sur le double meurtre de Florence. (_Note de +Moore_.) ] + +»Je crois vous avoir dit que l'histoire du Giaour avait quelque +fondement dans les faits; ou si je ne vous l'ai pas dit, vous le verrez +un jour dans une lettre que lord Sligo m'a écrite après la publication +du poème.............................................................. + +»Le dénoûment dont vous parlez pour le pauvre ***, a été sur le point +d'avoir lieu hier. Allant à cheval assez vite derrière M. Medwin et moi, +en tournant l'angle d'un défilé entre Pise et les montagnes, il s'est +jeté par terre,--et s'est fait une assez forte contusion; mais il n'est +pas en danger. Il a été saigné, et garde la chambre. Comme je le +précédais de quelques centaines d'yards[167], je n'ai pas vu l'accident; +mais mon domestique, qui était derrière, l'a vu, et il dit que le cheval +n'a pas bronché,--excuse ordinaire des écuyers démontés. Comme *** se +pique d'être bon écuyer, et que son cheval est réellement une assez +bonne bête, je désire entendre l'aventure de sa propre bouche,--attendu +que je n'ai encore rencontré personne qui réclamât une chute comme chose +de son fait............................................................. + +»À toujours et de coeur, etc.» + +»_P. S._ 13 décembre. + +«Je vous envoie ci-joint des vers que j'ai composés il y a quelque tems; +vous en ferez ce qu'il vous plaira, vu qu'ils sont fort innocens[168]. +Seulement, si vous les faites copier, imprimer ou publier, je désire +qu'ils soient plus correctement reproduits qu'on n'a coutume de le faire +quand, «des riens deviennent des monstruosités» comme dit Coriolan. + +[Note 167: L'_yard_ vaut trois pieds. (_Note du Trad._) ] + +[Note 168: Voici ces vers: + + Oh! ne me parlez pas d'un grand nom dans l'histoire, + Les jours de notre jeunesse sont les jours de notre gloire. + Le myrte et le lierre du doux âge de vingt-deux ans + Valent tous vos lauriers, quelle qu'en soit l'abondance. + + Que sont les guirlandes et les couronnes pour le front ridé? + Des fleurs mortes, mouillées de la rosée d'avril. + Arrière donc de la tête blanchie tous ces honneurs! + Que m'importent ces tresses qui ne donnent que la gloire? + + Ô Renommée! Si jamais je m'enivrai de tes louanges, + Ce fut moins pour le plaisir de tes phrases sonores, + Que pour voir les yeux brillans d'une femme chérie révéler + Qu'elle ne me jugeait point indigne de l'aimer. + +C'est là surtout que je te cherchai, c'est là seulement que je te trouvai. + Le regard féminin fut le plus doux des rayons qui t'environnaient; + Quand il brilla sur quelque éclatante partie de mon histoire, + Alors je connus l'amour, et je sentis la gloire.] + +»Il faut réellement que vous fassiez publier ***: il n'aura pas de repos +jusque-là. Il vient d'aller avec la tête cassée à Lucques, suivant mon +désir, pour essayer de sauver un homme du supplice du feu. L'Espagnole, +dont la jupe règne sur Lucques, avait condamné un pauvre diable au +bûcher, pour vol d'une boîte de pains à chanter[169] dans une église. +Shelley et moi, nous nous sommes armés contre cet acte de piété, et nous +avons troublé tout le monde pour faire commuer la peine. *** est allé +voir ce qu'on peut faire.» + +B. + +[Note 169: _Wafer-box_, boîte de pains à cacheter, à chanter +_messe_, c'est ce que les ames dévotes appellent un ciboire. (_Note du +Trad._)] + + + +LETTRE CCCCLXXIV[170]. + +À M. MOORE. + + +»Je vous envoie les deux notes qui vous apprendront l'histoire de +l'auto-da-fé dont je parle. Shelley, en parlant de son cousin le +serpent, fait allusion à une plaisanterie de mon invention. Le +Méphistophélès de Goëthe nomme le serpent qui tenta Ève, «la célèbre +couleuvre ma tante,» et je prétends sans cesse que Shelley n'est rien +moins qu'un des neveux de cette bête fameuse, marchant sur le bout de la +queue.» ................................................................. + +[Note 170: La lettre 473e a été supprimée; c'est une contre note +adressée à Shelley, pour des démarches à faire pour empêcher +l'auto-da-fé.] + + + + +À LORD BYRON. + + +Mardi, 2 heures. + +«Mon cher Lord, + +»Quoique fermement convaincu que l'histoire est entièrement feinte, ou +exagérée au point de devenir une fiction; cependant, afin d'être à même +de mettre la vérité hors de doute, et de calmer complètement votre +inquiétude, j'ai pris la résolution d'aller en personne à Lucques ce +matin. Si la nouvelle est moins fausse que je ne crois, je ne manquerai +pas de recourir à tous les moyens de succès que j'imaginerai. Soyez-en +assuré. + +»De votre seigneurie, + +»Le très-sincère.» + +»_P. S._ Pour empêcher le bavardage, j'aime mieux aller moi-même à +Lucques, que d'y envoyer mon domestique avec une lettre. Il vaut mieux +que vous ne parliez de mon excursion à personne (excepté à Shelley). La +personne que je vais visiter mérite toute confiance sous le double +rapport de l'autorité et de la vérité.» + + + + +À LORD BYRON. + + +Jeudi matin. + +«Mon cher Lord Byron, + +»J'apprends ce matin que le projet, que certainement on avait eu en vue, +de brûler mon cousin le serpent, a été abandonné, et que le susdit a été +condamné aux galères.................................................... +........................................................................ + +»Tout à vous à jamais et sincèrement.» + +P.-B. SHELLEY. + + + + +LETTRE CCCCLXXV. + +À SIR WALTER-SCOTT, BARONNET. + + +Pise, 12 janvier 1822. + +»Mon cher sir Walter, + +»Je n'ai pas besoin de dire combien je suis reconnaissant de votre +lettre, mais je dois avouer mon ingratitude pour être resté si long-tems +sans vous répondre. Depuis que j'ai quitté l'Angleterre, j'ai griffonné +des lettres d'affaires, etc., pour cinq cents benêts, sans difficulté, +quoique sans grand plaisir; et cependant, quoique l'idée de vous écrire +m'ait cent fois passé par la tête, et ne soit jamais sortie de mon +coeur, je n'ai pas fait ce que j'aurais dû faire. Je ne puis me rendre +compte de cela que par le même sentiment de timide anxiété, avec lequel +nous faisons quelquefois la cour à une belle femme de notre rang, dont +nous sommes vivement amoureux, tandis que nous attaquons une fraîche et +grasse chambrière (je parle, sans contredit, de notre jeune tems) sans +aucun remords ou adoucissement sentimental de notre vertueux dessein. + +»Je vous dois beaucoup plus que la reconnaissance ordinaire des bons +offices littéraires et d'une mutuelle amitié, car vous vîntes de +vous-même en 1817 me rendre service, quand il fallait non-seulement de +la bienveillance, mais du courage pour agir ainsi; une telle expression +de vos opinions sur mon compte eût en tout tems flatté mon orgueil, mais +à cette époque où «tout le monde et ma femme» comme dit le proverbe, +s'efforçaient de m'accabler, cela me rehausse encore davantage dans ma +propre estime;--je parle de l'article de la _Quarterly_ sur le troisième +chant de _Childe-Harold_, dont Murray m'a dit que vous étiez +l'auteur,--et, certes, je l'aurais su sans cette information, car il n'y +avait pas deux hommes qui eussent alors pu ou voulu faire cet article. +Si c'eût été un morceau de critique ordinaire, quelque éloquent et +louangeur qu'il fût, j'en aurais, sans contredit, ressenti beaucoup de +plaisir et de gratitude, mais non jusqu'au même degré où la bonté +extraordinaire d'un procédé pareil au vôtre doit porter tout esprit +capable de tels sentimens. Le témoignage de ma reconnaissance, tout +tardif qu'il est, montrera du moins par-là que je n'ai pas oublié le +service; et je puis vous assurer que le sentiment de cette obligation +s'est accru dans mon coeur en intérêts composés durant le délai. Je +n'ajouterai qu'un mot sur ce sujet; c'est que vous, Jeffrey, et Leigh +Hunt, furent les seuls hommes de lettres, parmi tous ceux que je +connais (et dont quelques-uns avaient été obligés par moi), qui osassent +alors hasarder même un mot anonyme en ma faveur; et que, de ces trois +hommes, je n'avais jamais vu l'un,--vu l'autre beaucoup moins que je ne +le désirais,--et que le troisième n'avait à mon égard aucune espèce +d'obligation, tandis que les deux premiers avaient été attaqués par moi +précédemment, l'un, à la vérité, par suite d'une sorte de provocation, +mais l'autre de gaîté de coeur. Ainsi, vous voyez que vous avez amassé +«des charbons ardens, etc.», suivant la vraie maxime de l'Évangile, et +je vous assure qu'ils m'ont brûlé jusqu'au coeur. + +»Je suis charmé que vous acceptiez la dédicace. Je voulais d'abord vous +dédier les «_Foscarini_»; mais premièrement, j'ai appris que _Caïn_ +était jugé le moins mauvais des deux drames comme composition; et, +secondement, j'ai traité Southey comme un filou dans une note des +_Foscarini_, et j'ai songé qu'il est un de vos amis (sans être le mien, +néanmoins), et qu'il ne serait pas convenable de dédier à quelqu'un un +ouvrage contenant de tels outrages contre son ami. Toutefois, je +travaillerai bientôt le poète-lauréat. J'aime les querelles, et les ai +toujours aimées depuis mon enfance; et c'est, il faut le dire, +l'inclination que j'ai trouvé, la plus facile à satisfaire, soit en +personne, soit en poésie. Vous désavouez «la jalousie», mais je vous +demanderai comme Boswell à Johnson: «De qui pourriez-vous être jaloux?» +d'aucun auteur vivant, sans contredit; et (en prenant en considération +les tems passés et présens) de quel auteur mort? Je ne veux pas vous +importuner sur le compte des romans écossais (comme on les appelle, +quoique deux d'entre eux soient complètement anglais, et les autres à +moitié), mais rien ne peut ni n'a pu me persuader, dix minutes après +avoir joui de votre société, que vous n'êtes pas l'auteur. Ces romans +ont pour moi tant de l'_Auld lang syne_ (j'ai été élevé en franc +Écossais jusqu'à dix ans), que je ne puis me passer d'eux; et quand je +partis l'autre jour de Ravenne pour Pise, et que j'envoyai ma +bibliothèque en avant, ce furent les seuls livres que je gardai près de +moi, quoique je les susse déjà par coeur.» + + +27 janvier 1822. + +»J'ai différé de clore ma lettre jusqu'à présent, dans l'espoir que je +recevrais _le Pirate_, qui est en mer pour m'arriver, mais qui n'est pas +encore en vue. J'apprends que votre fille est mariée, et je suppose qu'à +présent vous êtes à moitié grand-père,--jeune grand-père, par +parenthèse. J'ai entendu faire de grands éloges de la personne et de +l'esprit de Mrs. Lockhart, et l'on m'a dit beaucoup de bien de son mari. +Puissiez-vous vivre assez pour voir autant de nouveaux Scott qu'il y a +de Nouvelles de Scott[171]! C'est la mauvaise pointe, mais le sincère +désir de, + +»Votre affectionné, etc.» + +»_P. S._ Pourquoi ne faites-vous pas un tour en Italie? vous y seriez +aussi connu et aussi bienvenu, que dans les montagnes d'Écosse parmi +vos compatriotes. Quant aux Anglais, vous seriez avec eux comme à +Londres; et je n'ai pas besoin d'ajouter que je serais charmé de vous +revoir, ce que je suis loin de pouvoir jamais dire pour l'Angleterre ni +pour rien de ce qu'elle renferme, à quelques exceptions «de parentage et +d'alliés.» Mais «mon coeur brûle pour le tartan» ou toute autre chose +d'Écosse, qui me rappelle Aberdeen et d'autres pays plus voisins des +montagnes que cette ville, vers Indercauld et Braemar, où l'on m'envoya +prendre du lait de chèvre en 1795-6, sans quoi j'étais menacé de dépérir +après la fièvre scarlatine. Mais je bavarde comme une commère; ainsi, +bonne nuit, et les dieux soient avec vos rêves! + +»Présentez, je vous prie, mes respects à lady Scott, qui se souviendra +peut-être de m'avoir vu en 1815......................................... + +[Note 171: To see as many _novel_ Scotts as there are Scott's +_novels_. Le jeu de mots est plus sensible dans le texte. _Novel_ veut +dire _nouveau_, et _roman_, _nouvelle_. (_Note du Trad._) ] + + + + +LETTRE CCCCLXXVI. + +À M. KINNAIRD. + + +Pise, 6 février 1822. + +«Tentez de repasser le défilé de l'abîme», jusqu'à ce que nous trouvions +un éditeur pour _la Vision_; et si l'on n'en trouve pas, imprimez +cinquante exemplaires à mes frais, distribuez-les parmi mes +connaissances, et vous verrez bientôt que les libraires publieront +l'ouvrage même malgré notre opposition. La crainte à présent est +naturelle; mais je ne vois pas que je doive céder pour cela. Je ne +connais rien de la _Remontrance_ de Rivington: mais je présume que le +sermonnaire a besoin d'un bénéfice. J'ai déjà entendu parler d'un prêche +à Kentish-Town contre _Caïn_. Le même cri fut poussé contre Priestley, +Hume, Gibbon, Voltaire, et tous les hommes qui osèrent mettre les dîmes +en question. + +»J'ai reçu la prétendue réplique de Southey, de laquelle, à ma grande +surprise, vous ne parlez pas du tout. Ce qui reste à faire, c'est de +l'appeler sur le terrain. Mais viendra-t-il? voilà la question. +Car,--s'il ne venait pas,--toute l'affaire paraîtrait ridicule, si je +faisais un voyage long et dispendieux pour rien. + +»Vous êtes mon second, et, comme tel, je désire vous consulter. + +»Je m'adresse à vous, comme à un homme versé dans le duel ou +_monomachie_. Sans doute, je viendrai en Angleterre le plus secrètement +possible, et partirai (en supposant que je sois le survivant) de la +même façon; car je ne retournerai dans ce pays que pour régler les +différends accumulés durant mon absence. + +»Par le dernier courrier je vous ai fait passer une lettre sur l'affaire +Rochdale, d'où il résulte une perspective d'argent. Mon agent dit deux +mille livres sterling; mais supposé que ce ne fût que mille, ou même que +cent, toujours est-il que c'est de l'argent; et j'ai assez vécu pour +avoir un excessif respect pour la plus petite monnaie du royaume, ou +pour la moindre somme qui, bien que je n'en aie pas besoin moi-même, +peut être utile à d'autres qui en ont plus besoin que moi. + +»On dit que «savoir est pouvoir,»--je le croyais aussi; mais je sais +maintenant qu'on a voulu dire l'argent; et quand Socrate déclarait que +tout ce qu'il savait, était «qu'il ne savait rien», il voulait +simplement déclarer qu'il n'avait pas une drachme dans le monde +athénien............................................................ + +»Je ne puis me reprocher de grandes dépenses, mon seul _extra_ (et c'est +plus que je n'ai dépensé pour moi) étant un prêt de deux cent cinquante +livres sterling à--, et un ameublement de cinquante livres, que j'ai +acheté pour lui, et une barque que je fais construire pour moi à Gênes, +laquelle coûtera environ cent livres. + +»Mais revenons. Je suis déterminé à me procurer tout l'argent que je +pourrai, soit par mes rentes, soit par succession, soit par procès, soit +par mes manuscrits ou par tout autre moyen légitime. + +»Je paierai (quoique avec la plus sincère répugnance) le reste de mes +créanciers et tous les hommes de loi, suivant les conditions réglées par +des arbitres. + +»Je vous recommande la lettre de M. Hanson, sur le droit de péage de +Rochdale. + +»Surtout, je recommande mes intérêts à votre honorable grandeur. + +»Songez aussi que j'attends de l'argent pour les différens manuscrits: +Bref, «_rem quocunque modo, rem!_»--La noble passion de la cupidité +s'accroît en nous avec nos années. + +»Tout à vous à jamais, etc.» + + + + +LETTRE CCCCLXXVII. + +À M. MURRAY. + + +Pise, 8 février 1822. + +«On devait s'attendre à des attaques contre moi, mais j'en vois une +contre vous dans les journaux, à laquelle, je l'avouerai, je ne +m'attendais pas. Je suis fort embarrassé de concevoir pourquoi ou +comment vous pouvez être considéré comme responsable de ce que vous +publiez. + +»Si _Caïn_ est blasphématoire, le _Paradis perdu_ l'est aussi; et les +paroles mêmes de l'Oxonien[172], «Mal, sois mon bien,» sont de ce poème +épique, et de la bouche de Satan. Ai-je donc mis rien de plus fort dans +celle de Lucifer, dans mon _mystère_? _Caïn_ n'est qu'un drame, et non +pas une dissertation. Si Lucifer et Caïn parlent comme le premier +meurtrier et le premier ange rebelle sont naturellement censés avoir +parlé, certes tous les autres personnages parlent aussi conformément à +leurs caractères,--et les plus violentes passions ont toujours été +permises au drame. + +[Note 172: _Gentleman_ d'Oxford. (_Note du Trad._)] + +»J'ai même évité d'introduire la divinité comme dans l'Écriture,--et +comme Milton l'a fait--(ce qui ne me semble pas sage, ni dans l'un ni +dans l'autre cas); mais j'ai préféré faire dépêcher par Dieu à sa place +un de ses anges vers Caïn, afin de ne blesser aucun sentiment sur ce +point, en restant au-dessous de ce que les hommes non inspirés ne +peuvent jamais atteindre,--c'est-à-dire au-dessous d'une expression +adéquate de l'effet de la présence de Jéhovah. Les vieux _Mystères_ +introduisaient Dieu assez libéralement, mais je l'ai évité dans le +nouveau. + +»La querelle que l'on vous fait, parce qu'on pense qu'on ne réussirait +pas avec moi, me semble la tentative la plus atroce qui jamais ait +déshonoré les siècles. Hé quoi! lorsqu'on a laissé en repos durant +soixante-dix ans les éditeurs de Gibbon, Hume, Priestley et Drummond, +devez-vous être particulièrement distingué pour un ouvrage +d'imagination, non d'histoire ou de controverse? Il faut qu'il y ait +quelque chose de caché au fond de cette querelle,--quelqu'un de vos +ennemis personnels: autrement c'est incroyable. + +»Je ne puis que dire: + + _Me, me_, en, _adsum qui feci_[173] + +et que, par conséquent, toutes attaques dirigées contre vous soient +tournées contre moi, qui veux et dois les supporter toutes;--que si vous +avez perdu de l'argent par suite de la publication, je vous rembourserai +tout ou partie du prix du manuscrit;--que vous m'obligerez de déclarer +que vous et M. Gifford m'avez tous deux adressé des remontrances contre +la publication, ainsi que M. Hobhouse;--que moi seul l'ai voulue, et que +je suis le seul qui, légalement ou autrement, doive porter la peine. Si +l'on poursuit, je reviendrai en Angleterre; c'est-à-dire, si en payant +de ma personne, je puis sauver la vôtre. Faites-le moi savoir. Vous ne +souffrirez pas pour moi, si je puis l'empêcher. Faites de cette lettre +tel emploi qu'il vous plaira. + +[Note 173: Byron cite mal; _en_ est de trop. Voici le vers de +Virgile: + + _Me, me; adsum qui feci; in me convertite ferrum_. + (_Note du Trad._)] + +«Tout à vous à jamais, etc. + +»_P. S._ Je vous écris touchant ce tumulte de mauvaises passions et +d'absurdités, par une lune d'été (car ici notre hiver est plus brillant +que vos jours de canicule), dont la lumière éclaire le cours de l'Arno, +avec les édifices qui le bordent et les ponts qui le croisent.--Quel +calme et quelle tranquillité! Quels riens nous sommes devant la moindre +de ces étoiles.» + + + + +LETTRE CCCCLXXVIII. + +À M. MOORE. + + +Pise, 19 février 1822. + +«Je suis un peu surpris de ne pas avoir eu de réponse à ma lettre et à +mes paquets. Lady Noel est morte, et il n'est pas impossible que je sois +obligé d'aller en Angleterre pour régler le partage de la propriété de +Wentworth, et quelle portion lady Byron doit en avoir; ce qui n'a point +été décidé par l'acte de séparation. Mais j'espère le contraire, si l'on +peut tout arranger sans moi,--et j'ai écrit à sir Francis Burdett d'être +mon arbitre, vu qu'il connaît la propriété. + +»Continuez de m'adresser vos lettres ici, vu que je n'irai pas en +Angleterre si je puis m'en dispenser,--du moins pour cette raison. Mais +j'irai peut-être pour une autre; car j'ai écrit à Douglas Kinnaird +d'envoyer de ma part un cartel à M. Southey, pour une rencontre soit en +Angleterre, soit en France (où nous serions moins exposés à être +interrompus). Il y a environ une quinzaine de jours, et je n'ai pas +encore eu le tems d'avoir de réponse. Toutefois, vous recevrez un avis; +adressez donc toujours vos lettres à Pise. + +»Mes agens et hommes d'affaires m'ont écrit de prendre le nom +directement; ainsi, je suis votre très-affectionné et sincère ami, + +NOEL BYRON. + +»_P. S._ Je n'ai point reçu de nouvelles d'Angleterre, hormis pour +affaires; et je sais seulement, d'après le fidèle _ex_ et +_dé_-tracteur[174] Galignani, que le clergé se soulève contre _Caïn_. Il +y a, si je ne me trompe, un bon bénéfice dans le domaine de Wentworth; +et je montrerai quel bon chrétien je suis, en protégeant et nommant le +plus pieux de l'ordre ecclésiastique, si l'occasion s'en présente. + +»Murray et moi sommes peu en correspondance, et je ne connais rien à +présent de la littérature. Je n'ai écrit dernièrement que pour affaires. +Que faites-vous maintenant? Soyez assuré que la coalition que vous +craignez n'existe pas.» + +[Note 174: _Ex_ and _de_-tractor. Pour conserver le jeu de mots, +nous avons supposé français le mot _extracteur_. (_Note de Trad._)] + + + + +LETTRE CCCCLXXIX. + +À M. MOORE. + + +Pise, 20 février 1822. + +«.................................................................... + +»J'ai choisi sir Francis Burdett pour mon arbitre dans la question de +savoir quelle part il revient à lady Byron sur les domaines de lady +Noel, estimés à sept mille livres sterling de revenus annuels, toujours +parfaitement payés, ce qui est rare dans ce tems-ci. C'est parce que ces +propriétés consistent principalement en terres de pâturage, moins +atteintes par les bills sur les grains que les terres de labour. + +«Croyez-moi pour toujours votre très-affectionné, + +NOEL BYRON. + +»Je ne sache point qu'il y ait rien dans _Caïn_ contre l'immortalité de +l'ame. Je ne professe point de telles opinions;--mais, dans un drame, +j'ai dû faire parler le premier assassin et le premier ange rebelle +conformément à leurs caractères. Toutefois, les curés prêchent tous +contre le drame, de Kentish-Town et d'Oxford jusqu'à Pise:--ces gueux de +prêtres! ils font plus de mal à la religion que tous les infidèles qui +aient jamais oublié leur catéchisme. + +»Je n'ai pas vu l'annonce de la mort de lady Noel dans +Galignani.--Pourquoi cela?» + + + + +LETTRE CCCCLXXXI[175]. + +[Note 175: La lettre 480e a été supprimée.] + +À M. MOORE. + + +Pise, Ier mars 1822. + +«Comme je n'ai pas encore de nouvelles de mon _Werner_, etc., paquet que +je vous envoyai le 29 janvier, je continue à vous importuner (pour la +cinquième fois, je pense) pour savoir s'il n'a pas été égaré en route. +Comme il était très-bien mis au net, ce serait une vexation s'il était +perdu. Je l'avais assuré au bureau de poste pour qu'on en prît plus de +soin, et qu'on vous l'adressât sans faute à Paris. + +»Je vois dans l'impartial Galignani un extrait du _Blackwood's +Magazine_, où l'on dit que certaines gens ont découvert que ni vous ni +moi n'étions poètes. Relativement à l'un de nous, je sais que ce passage +nord-ouest à mon pôle magnétique a été depuis long-tems découvert par +quelques sages, et je leur laisse la pleine jouissance de leur +pénétration. Je pense de ma poésie ce que Gibbon dit de son histoire +«que peut-être dans cent ans d'ici on continuera encore à en médire.» +Toutefois, je suis loin de prétendre m'égaler ou me comparer à cet +illustre homme de lettres. + +»Mais, relativement à vous, je pensais que vous aviez toujours été +reconnu poète par la stupidité comme par l'envie,--mauvais poète, sans +contredit,--immoral, fleuri, asiatique, et diaboliquement populaire, +mais enfin poète _nemine contradicente_. Cette découverte a donc pour +moi tout le charme de la nouveauté, tout en me consolant (suivant La +Rochefoucauld) de me trouver dépoétisé en si bonne compagnie. Je suis +content «de me tromper avec Platon», et je vous assure très-sincèrement +que j'aimerais mieux n'être pas tenu pour poète avec vous, que de +partager les couronnes des lakistes (non encore couronnés, +toutefois)........ .................................................. + +»Quant à Southey, sa réponse à mon cartel n'est pas encore arrivée. Je +lui envoyai le message, avec une courte note, par l'intermédiaire de +Douglas Kinnaird, et la réponse de celui-ci n'est pas encore parvenue. +Si Southey accepte, j'irai en Angleterre; mais, dans le cas contraire, +je ne pense pas que la succession de lady Noel m'y amène, vu que les +arbitres peuvent arranger les affaires en mon absence, et qu'il ne +semble s'élever aucune difficulté. L'autorisation du nouveau nom et des +nouvelles armes sera obtenue par la pétition qu'on adresse à la couronne +dans les cas semblables, puis me sera envoyée......» + +La lettre précédente était incluse dans celle qui suit. + + + + +LETTRE CCCCLXXXII. + +À M. MOORE. + + +Pise, 4 mars 1822. + +«Depuis que je vous ai écrit la lettre ci-incluse, j'ai attendu un autre +courrier, et maintenant j'ai votre lettre qui m'accuse l'arrivée du +paquet. + +»Les ouvrages inédits qui sont dans vos mains, dans celle de Douglas +Kinnaird et de M. John Murray, sont: _le Ciel et la Terre_, sorte de +drame lyrique sur le déluge;--_Werner_, à présent entre vos mains;--une +traduction du premier chant du _Morgante Maggiore_;--une autre d'un +épisode de Dante;--des stances au Pô, du Ier juin 1819;--les +_Imitations d'Horace_, composées en 1811, mais dont il faudrait +maintenant omettre une grande partie;--plusieurs pièces en prose, qu'on +fera tout aussi bien de laisser inédites;--_la Vision_, etc., _de +Quevedo Redivivus_, en vers................................ + +»Je suis fâché que vous trouviez _Werner_ à peu près propre au Théâtre; +ce qui, avec mes idées actuelles, est loin d'être mon but. Quant à la +publication de toutes ces pièces, je vous ai déjà dit que je n'avais +dans le cas actuel aucune espérance exorbitante de renommée ou de lucre, +mais je désire qu'on les publie parce que je les ai écrites, ce qui est +le sentiment ordinaire de tous les écrivailleurs. + +»Par rapport à la «religion», ne pourrai-je jamais vous convaincre que +je n'ai point les opinions des personnages de ce drame, qui semble avoir +effrayé tout le monde? Ce n'est cependant rien en comparaison des +paroles du _Faust_ de Goëthe (paroles cent fois plus scandaleuses), et +ce n'est guère plus hardi que le Satan de Milton. Les idées de tel ou +tel personnage ne me restent pas dans l'esprit: comme tous les hommes +d'imagination, je m'identifie, sans doute, avec le caractère que je +dessine, mais cette identité cesse un instant après que j'ai quitté la +plume. + +»Je ne suis pas ennemi de la religion: au contraire. La preuve en est, +que j'élève ma fille naturelle en bonne catholique dans un couvent de +la Romagne; car je crois que l'on ne peut jamais avoir assez de +religion, si l'on doit en avoir. Je penche beaucoup en faveur des +doctrines catholiques; mais si j'écris un drame, je dois faire parler +mes personnages suivant les dispositions que je leur suppose. + +»Quant au pauvre Shelley, qui est un autre épouvantail pour vous et pour +tout le monde, il est, à ma connaissance, le moins égoïste et le plus +doux des hommes;--c'est un homme qui a plus sacrifié sa fortune et ses +sentimens en faveur d'autrui que personne dont j'aie jamais entendu +parler. Pour ses opinions spéculatives, je ne les partage point, ni ne +désire les partager. + +»La vérité est, mon cher Moore, que vous vivez près de l'étuve de la +société, et que vous êtes inévitablement influencé par sa chaleur et par +ses vapeurs. J'y vécus autrefois,--et trop,--assez pour donner une +teinte ineffaçable à mon existence entière. Comme mon succès dans la +société ne fut pas médiocre, je ne puis être accusé de la juger avec des +préventions défavorables; mais je pense que, dans sa constitution +actuelle, elle est fatale aux grandes et originales entreprises de tout +genre. Je ne la courtisai pas, alors que j'étais jeune, et l'un de «ses +gentils mignons;» pensez-vous donc que je veuille le faire, aujourd'hui +que je vis dans une plus pure atmosphère? Une seule raison pourrait m'y +ramener, et la voici: je voudrais essayer encore une fois si je puis +faire quelque bien en politique, mais non dans la mesquine politique que +je vois peser aujourd'hui sur notre misérable patrie. + +»Ne vous méprenez pas, néanmoins. Si vous m'énoncez vos propres +opinions, elles eurent et auront toujours le plus grand poids pour moi. +Mais si vous n'êtes que l'écho «du monde» (et il est difficile de ne pas +l'être au sein de sa faveur et de sa fermentation), je ne puis que +regretter que vous répétiez des dires auxquels je ne prête aucune +attention. + +»Mais en voilà assez. Les dieux soient avec vous, et vous donnent autant +d'immortalité de tous genres qu'il convient à votre existence actuelle +et à vous. + +«Tout à vous, etc.» + + + + +LETTRE CCCCLXXXIII. + +À M. MOORE. + + +Pise, 6 mars 1822. + +«La lettre de Murray que je vous envoie ci-incluse, m'a attendri, +quoique je pense qu'il est contraire à son intérêt de désirer que je +continue mes relations avec lui. Vous pouvez donc lui faire passer le +paquet de _Werner_; ce qui vous épargnera toute peine ultérieure. Et +puis, me pardonnez-vous l'ennui et la dépense dont je vous ai déjà +accablé? Au moins, dites-le;--car je suis tout honteux de vous avoir +tant troublé pour une telle absurdité. + +»Le fait est que je ne puis garder mes ressentimens, quoique assez +violens dès l'abord. D'ailleurs, maintenant que tout le monde s'attaque +à Murray à cause de moi, je ne peux ni ne dois l'abandonner, à moins +qu'il ne vaille mieux pour lui que je le fasse, comme je l'ai cru +réellement. + +»Je n'ai point eu d'autres nouvelles d'Angleterre, excepté une lettre du +poète Barry Cornwall, mon ancien camarade d'école. Quoique je vous aie +importuné de lettres dernièrement, croyez-moi. + +»Votre, etc. + +»_P. S._ Dans votre dernière lettre, vous dites, en parlant de Shelley, +que vous préféreriez presque «le bigot qui damne son prochain, à +l'incrédule qui réduit tout au néant[176].» Shelley croit cependant à +l'immortalité.--Mais, par parenthèse, vous rappelez-vous la réponse du +grand Frédéric à la plainte des villageois dont le curé prêchait contre +l'éternité des tourmens de l'enfer? La voici:--«Si mes fidèles sujets de +Schrausenhaussen aiment mieux être éternellement damnés, libre à eux de +l'être.» + +[Note 176: On verra tout-à-l'heure, d'après la citation même du +passage auquel Byron fait allusion, qu'il s'était complètement mépris +sur ma pensée. (_Note de Moore_.) ] + +»S'il fallait choisir, je jugerais un long sommeil meilleur qu'une +veille d'agonie. Mais les hommes, tout misérables qu'ils sont, +s'attachent tellement à tout ce qui ressemble à la vie, qu'ils +préféreraient probablement la damnation au repos. D'ailleurs, ils se +croient si importans dans la création, que rien de moins ne peut +satisfaire leur vanité;--les insectes! + +»C'est, je crois, le docteur Clarke, qui raconte dans ses voyages les +exercices équestres d'un Tartare qu'il vit caracoler sur un cheval jeune +et fougueux, dans un endroit presque entièrement environné par un +précipice escarpé, et qui décrit la témérité folâtre avec laquelle le +cavalier, semblant se complaire au péril, courait quelquefois bride +abattue vers le bord taillé à pic. Un sentiment analogue à +l'appréhension qui suspendait la respiration du voyageur témoin de cette +scène, affecta tous ceux qui suivaient de l'oeil la course indomptée et +hardie du génie de Byron,--ils étaient au même instant frappés +d'admiration et d'épouvante, et surtout ceux qui aimaient le poète +étaient excités par une sorte d'impulsion instinctive à se précipiter au +devant de lui et à le sauver de sa propre impétuosité. Mais quoiqu'il +fût bien naturel à ses amis de céder à ce sentiment, une courte +réflexion sur son caractère désormais changé, les aurait avertis qu'une +telle intervention devait être aussi inutile pour lui que périlleuse +pour eux, et ce n'est pas sans surprise que je réfléchis à présent sur +la témérité présomptueuse avec laquelle je supposai que Byron lancé sans +frein, dans l'orgueil et la pleine conscience de sa force, vers ces +vastes régions de la pensée dont l'horizon s'ouvrait devant lui, les +représentations de l'amitié auraient le pouvoir de l'arrêter. Toutefois, +comme les motifs qui m'engageaient à lui adresser mes remontrances, +peuvent se justifier d'eux-mêmes, je ne m'appesantirai pas plus +long-tems sur ce point, et me contenterai de mettre sous les yeux du +lecteur quelques extraits[177] des lettres que j'écrivis à cette époque, +vu qu'ils serviront à expliquer quelques allusions de Lord Byron. + +[Note 177: C'est M. Hobhouse qui a eu la bonté de me rendre toutes +les lettres. (_Note de Moore_.) ] + +»En m'écrivant sous la date du 24 janvier, on se rappelle qu'il +dit:--«Soyez assuré que la coalition que vous appréhendez n'existe pas». +Les extraits suivans de mes lettres postérieures, expliqueront ce que +cette phrase signifie:--«J'ai appris il y a quelques jours que Leigh +Hunt était en route avec toute sa famille pour se rendre près de vous, +et l'on conjecture que vous, Shelley et lui, allez _conspirer_ ensemble +dans l'_Examiner_. Je ne puis croire cela,--et m'élève de tout mon +pouvoir contre un pareil projet. _Seul_ vous pouvez faire tout ce qu'il +vous plaira; mais les associations de réputation, comme celles de +commerce, rendent le plus fort responsable des fautes ou des délits des +autres, et je tremble même pour vous en vous voyant avec de tels +banqueroutiers.--Ce sont deux hommes habiles, et Shelley même est à mon +sens un homme de génie, mais je dois vous redire que vous ne pouvez +procurer à vos ennemis (les ***s _et hoc genus omne_) un plus grand +triomphe qu'en formant une alliance si inégale et si peu sainte. Vous +êtes, avec vos seuls bras, capable de lutter contre le monde,--ce qui +est beaucoup dire, le monde étant comme Briarée, un géant à cent +bras,--mais pour demeurer tel, vous devez être seul. Rappelez-vous que +les méchans édifices qui entourent la basilique de Saint-Pierre, +paraissent s'élever au-dessus d'elle.» + +»Voici, relativement à _Caïn_, les passages de mes lettres dans l'ordre +des dates. + + +30 septembre 1821. + +»Depuis que j'écrivis les lignes ci-dessus, j'ai lu les _Foscari_ et +_Caïn_. Le premier drame ne me plaît pas autant que _Sardanapale_. Il a +le défaut de toutes ces terribles histoires vénitiennes;--il n'est ni +naturel ni probable, et par conséquent, malgré la rare habileté avec +laquelle vous l'avez conduit, il n'excite que fort peu d'intérêt. Mais +_Caïn_ est merveilleux,--terrible,--digne de l'immortalité. Si je ne me +trompe, il fera une impression profonde dans le coeur des hommes, et +tandis que les uns frémiront de ses blasphèmes, les autres seront +obligés de se prosterner devant sa grandeur. Ne parlez plus d'Eschyle et +de son Prométhée!!!--C'est dans votre drame que respire le véritable +esprit du poète--et du diable. + + +9 février 1822. + +»Ne vous mettez pas dans la tête, mon cher Byron, que le flot de la +marée se tourne entièrement contre vous en Angleterre. Jusqu'à ce que +j'aperçoive quelques symptômes d'oubli à votre égard, je ne croirai pas +que vous perdiez du terrain. Pour le moment; + + _Te veniente die, te decedente_[178], + +on ne parle presque que de vous, et quoique de bonnes gens se signent en +vous citant, il est clair que ces gens-là pensent beaucoup plus à vous +qu'ils ne le devraient pour le bien de leurs ames. _Caïn_, sans +contredit, a fait sensation; et quelque sublime qu'il soit, je regrette, +pour plusieurs raisons, que vous l'ayez composé..... Pour moi, je ne +donnerais pas la poésie de la religion pour tous les plus sages +résultats auxquels la philosophie puisse jamais arriver; les diverses +sectes et croyances donnent assez beau jeu à ceux qui sont désireux +d'intervenir dans les affaires de leurs voisins; mais notre foi dans le +monde à venir est un trésor que nous ne devons pas abandonner si +légèrement; et le rêve de l'immortalité (si les philosophes la tiennent +pour un rêve) est un de ceux qu'il faut espérer de conserver jusqu'à +l'instant de notre dernier sommeil[179]. + +[Note 178: Virg. Géorg. IV: + + Au lever du jour, à son coucher, etc. + (_Note du Trad._)] + +[Note 179: C'est à cette pensée que Lord Byron fait allusion, à la +fin de sa lettre du 4 mars. (_Note de Moore_.)] + + +19 février 1822. + +»J'ai écrit aux Longman pour tâter le terrain, car je ne crois pas que +Galignani soit l'homme qu'il vous faut. La seule chose qu'il puisse +faire est ce que nous pouvons faire sans lui,--c'est à savoir, employer +un libraire anglais. Paris, sans doute, pourrait être convenable pour +tous les ouvrages réfugiés qui sont signalés dans _l'index +expurgatorius_ de Londres, et si vous avez quelques diatribes politiques +à lancer, c'est votre ville. Mais, je vous en prie, que ces diatribes ne +soient que politiques. La hardiesse, avec un peu de licence, en +politique, fait du bien,--un bien réel, présent; mais en religion, elle +n'est utile ni dans l'instant présent ni dans l'avenir, et pour moi, +j'ai une telle horreur des extrêmes sur ce point, que je ne sais lequel +je hais le plus, du bigot qui damne hardiment son prochain, ou de +l'incrédule qui hardiment réduit tout au néant.» _Furiosa res est in +tenebris impetus_[180]»--et comme grande est l'obscurité, même pour les +plus sages d'entre nous, sur ce sujet un peu de modestie, dans +l'incrédulité comme dans la foi, est ce qui nous convient le mieux. Vous +devinerez aisément qu'en ceci, je ne songe pas tant à vous-même qu'à un +ami aujourd'hui votre compagnon, vous connaissant comme je vous connais, +et sachant ce que lady Byron aurait dû trouver, c'est-à-dire, que vous +êtes la personne la plus traitable pour ceux avec qui vous vivez; +j'avoue que je crains et conjure vivement l'influence de cet ami sur +votre esprit[181]. + +[Note 180: C'est chose folle que de courir tête baisée dans les +ténèbres.] + +[Note 181: Ce passage ayant été montré par Lord Byron à M. Shelley, +celui-ci écrivit, en conséquence, à un de mes amis intimes une lettre, +dont je vais donner un extrait. Le zèle ardent et ouvertement déclaré +avec lequel Shelley professa toujours son incrédulité, détruit tous les +scrupules qui autrement pourraient s'opposer à une pareille publication. +En outre, le témoignage d'un observateur si sagace et si près placé sur +l'état de l'esprit de Lord Byron par rapport aux idées religieuses, est +d'une trop grande importance pour être supprimé par un excès ridicule de +dédain. «Lord Byron m'a lu une ou deux lettres de Moore, lettres où +Moore parle de moi avec une grande bienveillance, et, sans contredit, je +ne puis qu'être infiniment flatté de l'approbation d'un homme dont je +suis fier de me reconnaître l'inférieur. Entre autres choses, pourtant, +Moore, après avoir donné de fort bons avis à Lord Byron sur l'opinion +publique, etc., paraît conjurer mon influence sur l'esprit du noble +poète par rapport à la religion, et attribuer à mes suggestions le ton +qui règne dans _Caïn_. Moore le garantit contre toute influence sur ce +sujet avec le zèle le plus amical, et son motif naît évidemment du désir +de rendre service à Lord Byron sans m'humilier. Je crois que vous +connaissez Moore. Assurez-lui, je vous prie, que je n'ai pas la plus +légère influence sur Lord Byron par rapport à ce sujet;--si je l'avais, +je l'emploierais certainement à déraciner de sa grande ame les erreurs +du christianisme, qui, en dépit de sa raison, semblent renaître +perpétuellement, et restent en embuscade pour les heures de malaise et +de tristesse. _Caïn_ fut conçu par Lord Byron il y a plusieurs années, +et commencé à Ravenne avant que je ne le visse. Quel bonheur n'aurais-je +pas à m'attribuer la part la plus indirecte dans cette oeuvre +immortelle.»] + +»Relativement à notre polémique religieuse, je dois tenter de me faire +comprendre sur un ou deux points. En premier lieu, je ne vous identifie +pas plus avec les blasphèmes de Caïn que je ne m'identifie moi-même avec +les impiétés de mon Mokanna;--tout ce que je désire et implore, c'est +que vous qui êtes un si puissant artisan de ces foudres, vous ne +choisissiez pas les sujets qui vous mettent dans la nécessité de les +lancer. En second lieu, fussiez-vous décidément athée, je ne pourrais +vous blâmer,--si ce n'est peut-être pour le ton décidé qui n'est pas +toujours sage; je ne pourrais qu'avoir pitié de vous,--sachant par +expérience quels doutes affreux obscurcissent parfois l'avenir brillant +et poétique que je suis disposé à donner au genre humain et à ses +destinées. Je regarde l'ouvrage de Cuvier comme un des livres les plus +désespérans par les conclusions auxquelles il peut conduire certains +esprits. Mais les hommes jeunes, les hommes simples,--tous ceux dont on +aimerait à conserver les coeurs dans toute leur pureté, ne se troublent +guère la tête à propos de Cuvier. Et vous, vous avez incorporé Cuvier +dans une poésie que tout le monde lit; et comme le vent, frappant où +vous avez envie, vous portez cette froidure mortelle, mêlée avec vos +suaves parfums, dans ces coeurs qui ne devraient être visités que par +ces parfums seuls. C'est ce que je regrette, et ce dont je conjurerais +la répétition par toute mon influence. Maintenant, me comprenez-vous! + +»Quant à votre solennelle péroraison», la vérité est, mon cher Moore, +etc., etc. qui ne signifie rien sinon que je donne dans la tartuferie du +monde, elle prouve une triste vérité, c'est que vous et moi sommes +séparés par des centaines de lieues. Si vous pouviez m'entendre exprimer +mes opinions au lieu de les lire sur un froid papier, je me flatte +qu'il y a encore assez d'honnêteté et de franchise dans ma physionomie +pour vous rappeler que votre ami Tom Moore;--quoi qu'il puisse être +d'ailleurs--n'est pas un tartufe. + + +FIN DU TOME DOUZIÈME. + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron, +Volume 12, by George Gordon Byron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON *** + +***** This file should be named 33744-8.txt or 33744-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/7/4/33744/ + +Produced by Keith J Adams, Mireille Harmelin, Rénald +Lévesque and the Online Distributed Proofreaders Europe +at http://dp.rastko.net. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres complètes de lord Byron, Volume 12 + comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore + +Author: George Gordon Byron + +Annotator: Thomas Moore + +Translator: Paulin Paris + +Release Date: September 17, 2010 [EBook #33744] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON *** + + + + +Produced by Keith J Adams, Mireille Harmelin, Rénald +Lévesque and the Online Distributed Proofreaders Europe +at http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + +<h2>OEUVRES COMPLÈTES</h2> + +<h4>DE</h4> + +<h1>LORD BYRON,</h1> + +<h4>AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,</h4> + +<h5>COMPRENANT</h5> + +<h3>SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,</h3> + +<h5>ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.</h5> + +<p class="mid"><i>Traduction Nouvelle</i></p> + +<h3>PAR M. PAULIN PARIS,</h3> + +<h5>DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.</h5> + +<hr class="short"> +<h3>TOME DOUZIÈME.</h3> +<hr class="short"> + +<p class="mid"><i>Paris</i>.<br> +DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR.<br> +RUE SAINT-LOUIS, N° 46,<br> +ET RUE RICHELIEU, N° 47 <i>bis.</i></p> + +<h4>1831.</h4> + +<br><br><br> + +<h3>LETTRES</h3> + +<h1>DE LORD BYRON,</h1> + +<h5>ET</h5> + +<h2>MÉMOIRES SUR SA VIE,</h2> + +<h4><span class="sc">Par Thomas MOORE</span>.</h4> +<br><br><br> + +<hr class="full"> +<br> +<h3>MÉMOIRES</h3> + +<h4>SUR LA VIE</h4> + +<h2>DE LORD BYRON.</h2> + +<br> +<hr class="short"> +<br> + + +<br><h3>LETTRE CCCXLI.</h3> + +<h4>A. M. HOPPNER.</h4> + +<p class="rig">22 octobre 1819.</p><br><br> + +<p>«Je suis bien aise d'apprendre votre retour; mais je ne sais trop +comment vous en féliciter, à moins que votre opinion sur Venise ne soit +plus d'accord avec la mienne, et n'ait changé de ce qu'elle était +autrefois. D'ailleurs, je vais vous occasionner de nouvelles peines, en +vous priant d'être juge entre M. E*** et moi, au sujet d'une petite +affaire de péculat et de comptes irréguliers dont ce phénix des +secrétaires est accusé. Comme je savais que vous ne vous étiez pas +séparés amicalement, tout en refusant pour moi personnellement tout +autre arbitrage que le vôtre, je lui offris de choisir le moins fripon +des habitans de Venise pour second arbitre; mais il s'est montré si +convaincu de votre impartialité, qu'il n'en veut pas d'autre que vous; +cela prouverait en sa faveur. Le papier ci-inclus vous fera voir en quoi +ses comptes sont défectueux. Vous entendrez son explication, et en +déciderez comme vous voudrez; je n'appellerai pas de votre jugement.</p> + +<p>»Comme il s'était plaint que ses appointemens n'étaient pas suffisans, +je résolus de faire examiner ses comptes, et vous en voyez ci-joint le +résultat. C'est tout barbouillé de documens, et je vous ai dépêché +Fletcher pour expliquer la chose, si toutefois il ne l'embrouille pas.</p> + +<p>»J'ai reçu beaucoup d'attentions et de politesses de M. Dorville pendant +votre voyage, et je lui en ai une obligation proportionnée.</p> + +<p>»Votre lettre m'est arrivée au moment de votre départ<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, et elle m'a +fait peu de plaisir, non que les rapports qu'elle contient ne puisent +être véritables et qu'elle n'ait été dictée par une intention +bienveillante, mais vous avez assez vécu pour savoir combien toute +représentation est et doit être à jamais inutile quand les passions sont +en jeu. C'est comme si vous vouliez raisonner avec un ivrogne entouré de +ses bouteilles; la seule réponse que vous en tirerez, c'est qu'il est à +jeun et que vous êtes ivre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">(retour)</a> M. Hoppner, avant son départ de Venise pour la Suisse, +avait écrit à Lord Byron avec tout le zèle d'un véritable ami, pour le +supplier de quitter Ravenne tandis qu'il avait encore sa peau, et le +presser de ne pas compromette sa sûreté et celle d'une personne à +laquelle il paraissait si sincèrement attaché, pour la satisfaction +d'une passion éphémère qui ne pouvait être qu'une source de regrets pour +tous les deux. M. Hoppner l'informait en même tems de quelques rapports +qu'il avait entendu faire dernièrement à Venise, et qui, bien que +peut-être sans fondement, avaient de beaucoup augmenté son inquiétude au +sujet des résultats de la liaison dans laquelle il se trouvait engagé.</blockquote> + +<p>»Désormais, si vous le voulez bien, nous garderons le silence sur ce +sujet; tout ce que vous pourriez me dire ne ferait que m'affliger sans +aucun fruit, et je vous ai trop d'obligations pour vous répondre sur le +même ton; ainsi, vous vous rappellerez que vous auriez aussi cet +avantage sur moi. J'espère vous voir bientôt.</p> + +<p>»Je présume que vous avez su qu'il a été dit à Venise que j'étais arrêté +à Bologne comme carbonaro, histoire aussi vraie que l'est, en général, +leur conversation. Moore est venu ici; je l'ai logé chez moi, à Venise, +et je suis venu l'y voir tous les jours; mais, dans ce moment-là, il +m'était impossible de quitter tout-à-fait la Mira. Vous et moi avons +manqué de nous rencontrer en Suisse. Veuillez faire agréer mon profond +respect à M<sup>me</sup> Hoppner, et me croire à jamais et très-sincèrement,</p> + +<p>»Votre, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Allegra est ici en bonne santé et fort gaie; je la garderai +avec moi jusqu'à ce que j'aille en Angleterre, ce qui sera peut-être au +printems. Il me vient maintenant à l'idée qu'il ne vous plaira peut-être +pas d'accepter l'office d'arbitre entre M. E*** et votre très-humble +serviteur; naturellement, comme le dit M. Liston (je parle du comédien +et non de l'ambassadeur), c'est à vous à <i>hopter</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. Quant à moi, je +n'ai pas d'autre ressource. Je désire, si cela se peut, ne pas le +trouver fripon, et j'aimerais bien mieux le croire coupable de +négligence que de mauvaise foi. Mais voici la question: Puis-je, oui ou +non, lui donner un certificat de probité? car mon intention n'est pas de +le garder à mon service.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">(retour)</a> Allusion à la manière dont Liston, l'acteur le plus comique +qu'il y ait en Angleterre, aspire ce mot en le prononçant.</blockquote> + +<br><h3>LETTRE CCCXLII.</h3> + +<h4>À M. HOPPNER.</h4> + +<p class="rig">25 octobre 1819.</p><br><br> + +<p>«Vous n'aviez pas besoin de me faire d'excuses au sujet de votre lettre; +je n'ai jamais dit que vous ne dussiez et ne pussiez avoir raison; j'ai +seulement parlé de mon état d'incapacité d'écouter un tel langage dans +ce moment et au milieu de telles circonstances. D'ailleurs, vous n'avez +pas parlé d'après votre propre autorité, mais d'après les rapports qui +vous ont été faits. Or, le sang me bout dans les veines quand j'entends +un Italien dire du mal d'un autre Italien, parce que, quoiqu'ils mentent +en particulier, ils se conforment généralement à la vérité en parlant +mal les uns des autres; et quoiqu'ils cherchent à mentir, s'ils n'y +réussissent pas, c'est qu'ils ne peuvent rien dire d'assez noir l'un de +l'autre qui ne puisse être vrai, d'après l'atrocité de leur caractère +depuis si long-tems avili<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">(retour)</a> Ce langage est violent, dit M. Hoppner dans quelques +observations sur cette lettre, mais c'est celui des préjugés, et il +était naturellement porté à exprimer ses sensations du moment, sans +réfléchir si quelque chose ne lui en ferait pas bientôt changer. Il +était à cette époque d'une si grande susceptibilité au sujet de M<sup>me</sup> +G***, que c'était seulement parce que quelques personnes avaient +désapprouvé sa conduite, qu'il déclamait ainsi contre toute la nation: +«Je n'ai jamais aimé Venise, continue M. Hoppner, elle m'a déplu dès le +premier mois de mon arrivée; cependant j'y ai trouvé plus de +bienveillance qu'en tout autre pays; et j'y ai vu des actes de +générosité et de désintéressement que j'ai rarement remarqués +ailleurs.»</blockquote> + +<p>»Quant à E***, vous vous apercevrez bien de l'exagération monstrueuse de +ses comptes, sans aucun document pour les justifier. Il m'avait demandé +une augmentation de salaire qui m'avait donné des soupçons. Il +favorisait un train de dépense extravagant, et fut mécontent du renvoi +du cuisinier. Il ne s'en plaignit jamais, comme son devoir l'y +obligeait, pendant tout le tems qu'il me vola. Tout ce que je puis dire, +c'est que la dépense de la maison, comme il en convient lui-même, ne +monte maintenant qu'à la moitié de ce qu'elle était alors. Il m'a compté +dix-huit francs pour un peigne qui n'en avait en effet coûté que huit. +Il m'a aussi porté en compte le passage de Fusine ici, d'une personne +nommée Jambelli, qui l'a payé elle-même, comme elle le prouvera s'il est +nécessaire. Il s'imagine ou se dit être la victime d'un complot formé +contre lui par les domestiques; mais ses comptes sont là et les prix +déposent contre lui; qu'il se justifie donc en les détaillant d'une +manière plus claire. Je ne suis pas prévenu contre lui, au contraire; je +l'ai soutenu contre sa femme et son ancien maître, qui s'en +plaignaient, à une époque où j'aurais pu l'écraser comme un ver de +terre. S'il est un fripon, c'est le plus grand des fripons, car il joint +l'ingratitude à la friponnerie. Le fait est qu'il aura cru que j'allais +quitter Venise, et qu'il avait résolu de tirer de moi tout ce qu'il +pourrait. Maintenant, le voilà qui présente mémoire sur mémoire, comme +s'il n'avait pas eu toujours de l'argent en main pour payer. Vous savez, +je crois, que je ne voulais pas qu'on fît chez moi des mémoires de plus +d'une semaine. Lisez-lui cette lettre je vous prie; je ne veux rien lui +cacher de ce dont il peut se défendre.</p> + +<p>»Dites-moi comment va votre petit garçon, et comment vous allez +vous-même. Je ne tarderai pas à me rendre à Venise, et nous épancherons +notre bile ensemble. Je déteste cette ville et tout ce qui lui +appartient.</p> + +<p>»Votre, etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCXLIII.</h3> + +<h4>À M. HOPPNER.</h4> + +<p class="rig">28 octobre 1819.</p><br><br> + +<p>..................................................... +......................................................... +<br>J'ai des +remercîmens à vous faire de votre lettre et de votre compliment sur <i>Don +Juan</i>; je ne vous en avais pas parlé, attendu que c'est un sujet +chatouilleux pour le lecteur moral, et qu'il a causé beaucoup +d'esclandre; mais je suis bien aise qu'il vous plaise. Je ne vous dirai +rien du naufrage; cependant j'espère qu'il vous a paru aussi +nautiquement technique que la mesure octave des vers le permettait.</p> + +<p>»Présentez, je vous prie, mes respects à M<sup>me</sup> N***, et ayez bien soin de +votre petit garçon. Toute ma maison a la fièvre, excepté Fletcher; +Allegra, et moi-même, et les chevaux, et Mutz, et Moretto. J'espère +avoir le plaisir de vous voir au commencement de novembre, peut-être +plus tôt. Aujourd'hui j'ai été trempé par une pluie d'orage, et mon +cheval, celui de mon domestique et le domestique lui-même, enfoncés dans +la boue jusqu'à la ceinture, au milieu d'une route de traverse. À midi +nous étions dans l'été, et, à cinq heures, nous avions l'hiver; mais +l'éclair nous a peut-être été envoyé pour nous avertir que l'été n'est +pas fini. C'est un singulier tems pour le 27 octobre.</p> + +<p>»Votre, etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCXLIV.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Venise, 29 octobre 1819.</p><br><br> + +<p>«Votre lettre du 15 est arrivée hier. Je suis fâché que vous ne me +parliez pas d'une grosse lettre que je vous ai adressée de Bologne, il y +a deux mois, pour lady Byron; l'avez-vous reçue et envoyée?</p> + +<p>»Vous ne me dites rien non plus du vice-consulat que je vous ai demandé +pour un patricien de Ravenne, d'où je conclus que la chose ne se fera +pas.</p> + +<p>»J'avais écrit à peu près cent stances d'un troisième chant de <i>Don +Juan</i>; mais la réception des deux premiers n'est pas faite pour nous +donner, à vous et à moi, beaucoup d'encouragement à le continuer.</p> + +<p>»J'avais aussi écrit environ six cents vers d'un poème intitulé <i>la +Vision</i> (ou <i>Prophétie</i>) <i>du Dante</i>; il a pour sujet une revue de +l'Italie depuis les premiers siècles jusqu'à celui-ci. Dante est supposé +parler lui-même avant sa mort, et il embrasse tous les sujets d'un ton +prophétique, comme la Cassandre de Lycophron. Mais cet ouvrage, ainsi +que l'autre, en sont restés là pour le moment.</p> + +<p>»J'ai donné à Moore, qui est allé à Rome, ma <i>Vie</i> manuscrite en +soixante-dix-huit feuilles, jusqu'à l'année 1816. Mais, je lui ai remis +ceci entre les mains, afin qu'il le gardât, ainsi que d'autres +manuscrits, tel qu'un journal écrit en 1814, etc. Rien de tout cela ne +doit être publié de mon vivant; mais quand je serai froid, vous en ferez +ce que vous voudrez. En attendant, si vous êtes curieux de les lire, +vous le pouvez, et vous pouvez aussi les montrer à qui vous voudrez, +cela m'est indifférent.</p> + +<p>»Ma <i>Vie</i> est un <i>memoranda</i>, et non des confessions. J'ai supprimé +toutes mes liaisons amoureuses, c'est-à-dire que je n'en parle que d'une +manière générale, et un grand nombre des faits les plus importans, afin +de ne pas compromettre les autres; mais vous y trouverez beaucoup de +réflexions et quelquefois de quoi rire.--Vous y verrez aussi un récit +détaillé de mon mariage et de ses résultats, aussi véridique que peut le +faire une partie intéressée, car je présume que nous sommes tous sous +l'influence des préventions.</p> + +<p>»Je n'ai jamais relu cette <i>Vie</i> depuis qu'elle est écrite, de sorte que +je ne me rappelle pas bien exactement ce qu'elle peut contenir ou +répéter. Moore et moi nous avons passé quelques joyeux momens ensemble.</p> + +<p>»Je retournerai probablement en Angleterre, à cause de mes affaires, +dans le but de m'embarquer pour l'Amérique.--Dites-moi, je vous prie, +avez-vous reçu une lettre pour Hobhouse, qui vous en aura communiqué le +contenu? On dit que les commissaires de Vénézuela ont ordre de traiter +avec les étrangers qui voudraient émigrer.--Or, l'envie m'est venue d'y +aller; je ne ferais pas un mauvais colon américain, et si j'y vais +former un établissement, j'emmènerai ma fille Allegra avec moi. J'ai +écrit assez longuement à Hobhouse, pour qu'il prenne des renseignemens +auprès de Perry, qui, je suppose, est le premier topographe et la +meilleure trompette des nouveaux républicains. Écrivez-moi, je vous +prie.</p> + +<p>»Tout à vous.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Moore et moi avons passé tout notre tems à rire.--Il vous +mettra au fait de toutes mes allures et de toutes mes actions: jusqu'à +ce moment, tout est comme à l'ordinaire. Vous devriez veiller à ce que +l'on ne publie pas de faux <i>Don Juan</i>, surtout n'y mettez pas mon nom, +parce que mon intention est de couper R...ts par quartiers comme une +citrouille, dans ma préface, si je continue le poème.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCXLV.</h3> + +<h4>À M. HOPPNER.</h4> + +<p class="rig">29 octobre 1819.</p><br><br> + +<p>«L'histoire de Ferrare est du même calibre que tout ce qui sort de la +fabrique vénitienne; vous pouvez en juger. Je ne me suis arrêté là que +pour y changer de chevaux, depuis que je vous écrivis, après ma visite +au mois de juin dernier. Un couvent! un enlèvement! une jeune fille! Je +voudrais bien savoir, vraiment, qu'est-ce qui a été enlevé, à moins que +ce ne soit mon pauvre individu. J'ai été enlevé moi-même plus souvent +que qui que ce soit, depuis la guerre de Troie; mais quant à +l'arrestation et à son motif, l'une est aussi vraie que l'autre, et je +ne puis m'expliquer l'invention d'aucune des deux. Je présume qu'on aura +confondu l'histoire de la F*** avec celle de M<sup>me</sup> Guiccioli et une +demi-douzaine d'autres; mais il est inutile de chercher à démêler une +trame qui n'est bonne qu'à être foulée aux pieds. Je terminerai avec +E***, qui paraît très-soucieux de votre indécision, et jure qu'il est le +meilleur mathématicien de l'Europe; et ma foi! je suis de son avis, car +il a trouvé le moyen de nous faire voir que deux et deux font cinq.</p> + +<p>»Vous me verrez peut-être la semaine prochaine. J'ai un et même deux +chevaux de plus (cela fait cinq en tout), et j'irai reprendre possession +du Lido. Je me lèverai plus matin, et nous irons tous deux comme +autrefois, si vous voulez, secouer notre bile sur le rivage, en faisant +retentir de nouveau l'Adriatique des accens de notre haine pour cette +coquille d'huître vide et privée de sa perle, qu'on appelle la ville de +Venise.</p> + +<p>»J'ai reçu hier une lettre de Murray. Des falsificateurs viennent de +publier deux nouveaux troisièmes chants de <i>Don Juan</i>.--Que le diable +châtie l'impudence de ces coquins de libraires! Peut-être ne me suis-je +pas bien expliqué.--Il m'a dit que la vente avait été forte: douze cents +<i>in-quarto</i> sur quinze cents, je crois; ce qui n'est rien, selon moi, +après avoir vendu treize mille exemplaires du <i>Corsaire</i>, dans un seul +jour. Mais il ajoute que les meilleurs juges, etc., etc., disent que +cela est très-beau, très-spirituel, que la pureté du langage et la +poésie en sont surtout remarquables, et autres consolations de ce genre, +qui, pour un libraire, n'ont pas la valeur d'un seul exemplaire; et moi, +comme auteur, naturellement je suis d'une colère de diable du mauvais +goût du siècle, et je jure qu'il n'y a rien à attendre que de la +postérité, qui, bien certainement, doit en savoir plus que ses +grands-pères. Il existe un onzième commandement, qui défend aux femmes +de le lire; et, ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est qu'il paraît +qu'elles ne l'ont pas violé.--Mais de quelle importance cela peut-il +être pour ces pauvres créatures, lire ou ne pas lire un livre, +ne--................................................</p> + +<p>»Le comte Guiccioli vient à Venise la semaine prochaine, et je suis prié +de lui remettre sa femme, ce qui sera fait. Ce que vous me dites de la +longueur des soirées à la Mira ou à Venise, me rappelle ce que Curran +disait à Moore.--Eh bien! vous avez donc épousé une jolie femme, et qui +plus est, une excellente femme, à ce que j'ai su.--Mais... Hem! +dites-moi, je vous prie, comment passez-vous vos soirées? C'est une +diable de question que celle-là, et peut-être est-il aussi difficile d'y +répondre avec une maîtresse qu'avec une femme.</p> + +<p>»Si vous allez à Milan, laissez-nous, du moins, je vous prie, un +vice-consul, le seul vice qui manquera jamais à Venise. Dorville est un +bon enfant; mais il faudra que vous veniez avec moi en Angleterre, au +printems, et vous laisserez M<sup>me</sup> Hoppner à Berne avec ses parens, pendant +quelques mois.--J'aurais voulu que vous eussiez été ici, à Venise, +s'entend, quand Moore y est venu.--Nous nous sommes bien amusés, et +passablement grisés. Je vous dirai, en passant, qu'il détestait Venise +et jurait que c'était un triste lieu<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">(retour)</a> Je prends la liberté d'observer ici que les propres +sensations de Lord Byron lui font exagérer un peu mon opinion sur +Venise. + +(<i>Note de Moore</i>.)</blockquote> + +<p>»Ainsi donc, il y a danger de mort pour M<sup>me</sup> Albrizzi.--Pauvre +femme!................................................. +.......................................................</p> + +<p>»Moore m'a dit qu'à Genève on avait fait une histoire du diable sur +celle de la Fornaretta.--On parle d'une jeune personne séduite, puis +abandonnée, et qui s'est jetée dans le Grand-Canal, et en a été repêchée +pour être mise dans l'hôpital des fous.--Je voudrais bien savoir quel +est celui qui a été le plus près de devenir fou? Que le diable les +emporte tous! cela ne me donne-t-il pas à vos yeux l'aspect intéressant +d'un personnage fort maltraité? J'espère que votre petit garçon va bien! +Ma petite Allegra est vermeille comme la fleur d'un grenadier.</p> + +<p>»Tout à vous.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCXLVI.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Venise, 8 novembre 1819.</p><br><br> + +<p>«Il y a huit jours que je suis malade d'une fièvre tierce gagnée pendant +un orage qui m'a surpris à cheval. Hier j'ai eu mon quatrième +accès;--les deux derniers ont été assez violens. Le premier et le +dernier avaient été précédés de vomissemens. C'est une fièvre attachée +au lieu et à la saison. Je me sens affaibli, mais non malade dans les +intervalles, et ne souffre que du mal de tête et de lassitude.</p> + +<p>»Le comte Guiccioli est arrivé à Venise. Il a présenté à son épouse (qui +l'y avait précédée depuis deux mois pour le bénéfice de sa santé et des +ordonnances du docteur Aglietti) un papier écrit, renfermant des +conditions et règles de conduite quant à l'emploi de son tems et pour le +bien de ses moeurs, etc., etc. Il persiste à vouloir l'y faire +consentir, et elle insiste sur son refus.--Comme préliminaire +indispensable de ce traité, il paraît que je suis entièrement +exclus.--Ils sont donc dans de grandes discussions, et je ne sais pas +trop comment cela finira, et d'autant moins qu'ils consultent leurs +amis.</p> + +<p>»Ce soir la comtesse Guiccioli remarqua que je parcourais <i>Don Juan</i>, +elle y jeta les yeux, et tombant par hasard sur la cent trente-septième +stance du premier chant, elle me demanda ce que cela voulait dire--Rien, +dis-je, voilà votre mari; comme je prononçais ces mots en italien et +avec quelque emphase, elle se leva tout effrayée en s'écriant: Ô mon +Dieu! est-il vrai que ce soit lui. Croyant que je parlais du sien, qui +était ou devait être au théâtre. Vous imaginez à quel point nous rîmes, +quand je lui expliquai sa méprise. Cela vous amusera autant que moi. Il +n'y a pas trois heures que cela s'est passé.</p> + +<p>»Je ne sais pas si ma fièvre me permettra de continuer <i>Don Juan</i> et <i>la +Prophétie</i>.--La fièvre tierce, dit-on, dure long-tems. Je l'ai eue à mon +retour de Malte, et j'avais eu la fièvre <i>malaria</i> en Grèce, l'année +d'avant. Celle de Venise n'est pas très-dangereuse, cependant elle m'a +donné le délire une de ces nuits, et en reprenant mes esprits, j'ai +trouvé Fletcher, qui sanglotait d'un côté de mon lit, et la comtesse +Guiccioli<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>, qui pleurait de l'autre; vous voyez que je ne manquais pas +de garde-malades. Je n'ai pas encore eu recours aux médecins: en effet, +quoique je les croie utiles dans les maladies chroniques telles que la +goutte, etc., etc., (de même qu'il faut des chirurgiens pour remettre +les os et panser les blessures), cependant les fièvres me semblent +tout-à-fait au-dessus de leur art, et je n'y vois de remède que la diète +et la nature.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">(retour)</a> Voici sur ce délire quelques détails curieux, rapportés par +M<sup>me</sup> Guiccioli. «Au commencement de l'hiver, le comte Guiccioli vint de +Ravenne pour me chercher. Lorsqu'il arriva, Lord Byron était malade +d'une fièvre qui lui était survenue à la suite d'un violent orage qui +l'avait surpris pendant qu'il se promenait à cheval, et durant lequel il +avait été trempé jusqu'aux os. Il eut le délire toute la nuit, et je ne +cessai de veiller à côté de son lit. Pendant ce délire, il composa +beaucoup de vers, et ordonna à son domestique de les écrire sous sa +dictée. Le rhythme de ces vers était exact, et la poésie elle-même ne +semblait pas être le produit d'un esprit en délire. Il les conserva +quelque tems après son rétablissement, puis finit par les jeter au +feu.»</blockquote> + +<p>»Je n'aime pas le goût du quinquina, cependant je présume qu'il me +faudra bientôt en prendre.</p> + +<p>»Dites à Rose qu'il y a quelqu'un à Milan (c'est un Autrichien, à ce que +dit M. Hoppner) qui répond à son livre. William Bankes est en +quarantaine à Trieste. Je n'ai pas eu de vos nouvelles depuis long-tems. +Excusez ce chiffon: c'est du grand papier que j'ai raccourci pour +l'occasion actuelle. Quelle folie de mettre Carlile en jugement! +Pourquoi donc lui donner les honneurs du martyre? cela ne servira qu'à +faire connaître les ouvrages en question.</p> + +<p>»Votre, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> L'affaire Guiccioli est sur le point d'en venir à un éclat +quelconque; et j'ajouterai que, sans chercher à influencer la résolution +de la comtesse, ce que je dois faire moi-même en dépend en grande +partie. Si elle se réconcilie avec son mari, vous me verrez peut-être en +Angleterre plus tôt que vous n'imaginez; dans le cas contraire, je me +retirerai avec elle en France ou en Amérique, je changerai de nom, et +mènerai tranquillement la vie de province.--Tout ceci peut vous sembler +étrange; mais comme j'ai mis la pauvre femme dans l'embarras, et qu'elle +ne m'est inférieure ni par la naissance, ni par le rang, ni par +l'alliance qu'elle a contractée, l'honneur me prescrit de ne pas +l'abandonner.--D'ailleurs c'est une très-jolie femme,--demandez plutôt à +Moore, et elle n'a pas vingt-et-un ans.</p> + +<p>»Si elle se tire de là, et que moi je me tire de ma fièvre tierce, il +n'est pas impossible que vous me voyiez entrer quelque beau jour dans +Albemarle-Street, en allant chez Bolivar.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCXLVII.</h3> + +<h4>À M. BANKES.</h4> + +<p class="rig">Venise, 29 novembre 1819.</p><br><br> + +<p>«Une fièvre tierce qui me tourmente depuis quelque tems et +l'indisposition de ma fille m'ont empêché de répondre à votre lettre, +qui n'en a pas été moins bien venue. Je n'ignorais ni vos voyages ni vos +découvertes, et j'espère que votre santé n'aura pas souffert de vos +travaux. Vous pouvez compter que vous trouverez tout le monde en +Angleterre empressé d'en recueillir les fruits; et comme vous avez fait +plus que les autres hommes, j'aime à croire que vous ne vous bornerez +pas à parler d'une manière qui ne rendrait pas justice au tems et aux +talens que vous avez employés dans cette dangereuse entreprise. La +première phrase de ma lettre vous aura expliqué pourquoi je ne puis vous +rejoindre à Trieste. J'étais sur le point de partir pour l'Angleterre, +avant d'apprendre votre arrivée, quand la maladie de ma fille et la +mienne nous ont mis tous deux à la merci d'un <i>proto-medico</i> vénitien.</p> + +<p>»Il y a maintenant sept ans que vous et moi nous ne nous sommes vus, et +vous avez employé ce tems d'une manière plus utile aux autres et plus +honorable pour vous que je ne l'ai fait.</p> + +<p>»Vous trouverez en Angleterre des changemens considérables, tant publics +que particuliers.--Vous verrez quelques-uns de nos anciens camarades de +collége qui sont devenus lords de la trésorerie, de l'amirauté, etc.; +d'autres qui se sont faits réformateurs et orateurs; d'autres encore qui +se sont établis dans le monde, suivant la phrase banale, et d'autres +enfin qui en ont pris congé. De ce nombre sont (je ne veux plus parler +de nos camarades de collége) Shéridan, Curran, lady Melbourne, +Lewis-le-Moine, Frédéric Douglas, etc., etc.;--mais vous retrouverez M. +*** vivant, ainsi que toute sa famille, etc. ........................</p> + +<p>»Si vous veniez de ce côté et que j'y fusse encore, je n'ai pas besoin +de vous assurer du plaisir que j'aurais à vous voir. Il me tarde +d'apprendre de vous quelque chose de ce que j'espère sous peu voir +publier. Enfin, vous avez eu plus de bonheur qu'aucun voyageur qui ait +tenté la même entreprise (excepté Humboldt), puisque vous voilà revenu +sans accident; et après le sort des Brown, des Mungo-Park, des +Buckhardt, il y a presque autant d'étonnement que de satisfaction à vous +voir de retour.</p> + +<p>»Croyez-moi à jamais votre très-affectueusement dévoué,</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br><br> + +<br><h3>LETTRE CCCXLVIII.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Venise, 4 décembre 1819.</p><br><br> + +<p>«Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira, mais vous allez tenter une +épreuve désespérée. Eldon décidera contre moi, par cela seul que mon +nom se trouve sur le mémoire. Vous devez vous rappeler aussi que s'il y +a un jugement contre la publication, d'après le chef dont vous parlez, +pour cause de licence et d'impiété, je perds tous mes droits à la +tutelle et à l'éducation de ma fille, enfin toute mon autorité +paternelle et tout rapport avec elle, excepté... +........................ On en décida ainsi dans l'affaire de Shelley, +parce qu'il avait fait <i>la Reine Mab</i>, etc., etc.;--cependant vous +pouvez consulter les avocats, et faire comme vous voudrez.--Quant au +prix du manuscrit, il serait dur que vous payassiez quelque chose de +nul; je vous le rembourserai donc, ce que je suis très en état de faire, +n'en ayant encore rien dépensé, et nous serons quittes dans cette +affaire. La somme est entre les mains de mon banquier.</p> + +<p>»Je ne puis pas juger de la loi du chancelier, mais prenez <i>Tom Jones</i> +et lisez sa Mrs Waters et Molly Seagrim; ou le <i>Hans Carvel</i> et le +<i>Paulo Purganti</i> de Prior.--Dans le <i>Roderick Random</i> de Smollett, le +chapitre de lord Strutwell et plusieurs autres;--dans <i>Peregrine Pickle</i> +la scène de la Fille Mendiante; et pour les expressions obscènes, le +<i>Londres</i> de Johnson où se trouvent ces mots..... Enfin prenez Pope, +Prior, Congreve, Dryden, Fielding, Smollett, et que le Conseil y cherche +des passages; que deviendra leur droit d'auteur, si cette décision à la +Wat-Tyler doit servir d'autorité! Je n'ai rien de plus à ajouter.--Il +faut que vous soyez juge vous-même dans votre propre cause.</p> + +<p>Je vous ai écrit il y a quelque tems. J'ai eu une fièvre tierce, et ma +fille Allegra a été malade aussi. De plus, je me suis vu sur le point +d'être forcé de fuir avec une femme mariée; mais avec quelques +difficultés et beaucoup de combats intérieurs, je l'ai réconciliée avec +son mari, et j'ai guéri la fièvre de mon enfant avec du quinquina, et la +mienne avec de l'eau froide. Je compte partir pour l'Angleterre dans +quelques jours en prenant la route du Tyrol; ainsi je désire que vous +adressiez votre première à Calais. Excusez-moi de vous écrire si fort à +la hâte, mais il est tard, ou plutôt matin, comme il vous plaira de le +prendre. Le troisième chant de <i>Don Juan</i> est achevé; il a environ deux +cents stances; et il est très-décent, je crois du moins, mais je n'en +sais rien, et il est inutile d'en discourir avant de savoir si le poème +peut ou non devenir une propriété.</p> + +<p>»Ma résolution actuelle de quitter l'Italie était imprévue, mais j'en ai +expliqué les raisons dans des lettres à ma soeur et à Douglas Kinnaird +il y a une semaine ou deux: mes mouvemens dépendront des neiges du Tyrol +et de la santé de mon enfant, qui est maintenant entièrement +rétablie.--Mais j'espère m'en tirer heureusement.</p> + +<p>»Votre très-sincèrement, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Bien des remercîmens de vos lettres. Celle-ci n'est pas +destinée à leur servir de réponse, mais seulement à vous en accuser +réception.»</p> + +<p>On voit par la lettre précédente que la situation dans laquelle j'avais +laissé Lord Byron n'avait pas tardé à en venir à une crise après mon +départ. Le comte Guiccioli, à son arrivée à Venise, insista, comme nous +l'avons vu, pour que sa femme retournât avec lui; et après quelques +négociations conjugales dont Lord Byron ne paraît pas s'être mêlé, la +jeune comtesse consentit avec répugnance à accompagner son mari à +Ravenne, après avoir accédé à la condition que toute communication +cesserait à l'avenir entre elle et son amant.</p> + +<p>«Quelques jours après, dit M. Hoppner dans quelques renseignemens qu'il +a bien voulu me donner sur notre noble ami, Lord Byron revint à Venise, +très-abattu du départ de M<sup>me</sup> Guiccioli et de mauvaise humeur contre tout +ce qui l'entourait. Nous reprîmes nos promenades au Lido, et je fis de +mon mieux pour ranimer son courage, lui faire oublier sa maîtresse +absente, et l'entretenir dans son projet d'aller en Angleterre. Il +n'allait dans aucune société; et ne se sentant plus de goût pour ses +occupations ordinaires, son tems, lorsqu'il n'écrivait pas, lui +paraissait fort long et fort pesant.</p> + +<p>»La promesse que les amans avaient faite de ne plus entretenir de +correspondance, fut, comme on aurait dû le présumer, bientôt violée; et +les lettres que Lord Byron adressa à son amie à cette époque, +quoiqu'écrites dans une langue qui n'était pas la sienne, s'élevaient +quelquefois jusqu'à l'éloquence par la force seule du sentiment qui le +dominait, sentiment qui ne pouvait pas être uniquement allumé par +l'imagination, puisque, après une longue jouissance de la réalité, cette +flamme brûlait encore. Je prendrai sur moi, en vertu du pouvoir +discrétionnaire dont je fus investi, de donner au lecteur un ou deux +courts extraits de la lettre du 25 novembre, non-seulement comme objet +de curiosité, mais à cause de la preuve évidente qu'on y trouve des +combats que se livraient en lui la passion et le sentiment du bien.</p> + +<p>«Tu es, dit-il, et seras toujours ma première pensée; mais dans ce +moment je suis dans un état affreux et ne sais à quoi me décider.--D'un +côté je crains de te compromettre à jamais par mon retour à Ravenne et +ses résultats; et de l'autre je tremble de te perdre, toi et moi-même et +tout ce que j'ai jamais connu ou goûté de bonheur, si je ne dois plus te +revoir. Je te prie, je te supplie de te calmer et de croire que je ne +puis cesser de t'aimer qu'avec la vie.»--Il dit dans un autre endroit: +«Je pars pour te sauver, et je laisse un pays qui m'est devenu +insupportable sans toi. Tes lettres à la F... et même à moi font injure +à mes motifs, mais avec le tems tu reconnaîtras ton injustice.--Tu +parles de douleur, je la sens, mais les paroles me manquent pour +l'exprimer. Ce n'est pas assez qu'il me faille te quitter pour des +motifs qui t'avaient persuadée il n'y a pas long-tems; ce n'est pas +assez d'abandonner l'Italie le coeur déchiré, après avoir passé tous mes +jours, depuis ton départ, dans la solitude, le corps et l'ame malades; +mais je dois encore supporter tes reproches sans y répondre et sans les +mériter. Adieu, dans ce mot est compris la mort de mon bonheur.»</p> + +<p>Tous ses préparatifs de départ pour l'Angleterre étaient faits; il avait +même déjà fixé le jour, lorsqu'il reçut de Ravenne les nouvelles les +plus alarmantes sur la santé de la comtesse; le chagrin de cette +séparation avait fait de tels ravages en elle, que ses parens eux-mêmes, +effrayés des résultats, avaient cessé de s'opposer à ses voeux, et +maintenant, avec le consentement du comte Guiccioli lui-même, ils +écrivaient à son amant pour le prier de se rendre promptement à Ravenne. +Comment devait-il se conduire dans cette position difficile? Déjà il +avait annoncé son arrivée à plusieurs de ses amis en Angleterre, et il +sentait que la prudence et cette fermeté de résolution dont un homme +doit donner l'exemple lui prescrivaient également le départ. Tandis +qu'il flottait entre le devoir et la passion, le jour qu'il avait fixé +pour quitter l'Italie arriva. Une amie de M<sup>me</sup> Guiccioli qui le vit dans +cette circonstance, trace d'après nature, le tableau suivant des +irrésolutions de Lord Byron: «Il était tout habillé pour le voyage, +ayant son bonnet et son manteau, et même sa petite canne à la main. On +n'attendait plus que de le voir descendre, son bagage étant déjà déposé +dans sa gondole. En ce moment Lord Byron, qui cherchait un prétexte, +déclare que si une heure sonnait avant que tout fût prêt (ses armes +étaient la seule chose qui ne le fût pas encore entièrement), il ne +partirait pas ce jour-là. L'heure sonne et il reste!»</p> + +<p>La même dame ajoute: «Il est évident que le courage de partir lui +manqua. Les nouvelles qu'il reçut de Ravenne le lendemain décidèrent son +sort; et lui-même, dans une lettre à la comtesse, lui annonce la +victoire qu'elle a remportée.</p> + +<p>«F*** t'aura déjà dit, avec sa <i>sublimité ordinaire</i>, que l'amour a +triomphé. Je n'ai pu recueillir assez de courage pour quitter le pays +que tu habites sans du moins te voir encore une fois. Il dépendra +peut-être de toi-même que nous ne nous séparions plus. Quant au reste, +nous en parlerons en nous revoyant. Tu dois à présent savoir ce qui est +le plus nécessaire à ton bonheur, de ma présence ou de mon éloignement. +Pour moi, je suis citoyen du monde, et tous les pays me sont +indifférens.</p> + +<p>»Tu as toujours été, depuis que je t'ai connue, le seul objet de mes +pensées. J'avais cru que le meilleur parti que je pusse prendre pour ton +repos et celui de ta famille était de partir et de m'éloigner de toi, +puisqu'en restant ton voisin, il m'était impossible de ne pas te voir; +cependant tu as décidé que je dois revenir à Ravenne, j'y reviendrai +donc, et je ferai, je serai tout ce que tu peux souhaiter. Je ne puis +davantage.»</p> + +<p>En quittant Venise, il prit congé de M. Hoppner par une lettre courte, +mais pleine de cordialité. Avant de la rapporter, je crois ne pouvoir +lui donner de meilleure préface qu'en transcrivant les paroles dont cet +excellent ami du noble lord en accompagna la communication. «Je n'ai pas +besoin de dire avec quel sentiment pénible je vis le départ d'un homme +qui, dès les premiers jours de notre connaissance, m'avait témoigné une +bienveillance invariable, qui plaçait en moi une confiance que mes plus +grands efforts ne pouvaient parvenir à mériter, et qui, m'admettant à +une intimité à laquelle je n'avais aucun droit, écoutait avec patience +et avec la plus grande bonté les observations que je me permettais de +lui faire sur sa conduite.</p> + +<br><h3>LETTRE CCCXLIX.</h3> + +<p><span class="sc">Mon Cher Hoppner</span>,</p> + +<p>«Les adieux ont toujours, quoiqu'on fasse, quelque chose d'amer, c'est +pourquoi je ne me hasarderai pas à vous en faire de nouveaux. Présentez, +je vous prie, mes respects à Mrs. Hoppner, et assurez-la de ma constante +vénération pour la bonté remarquable de son coeur: elle ne reste pas +sans récompense, même dans ce monde; car ceux qui sont peu disposés à +croire aux vertus humaines, en découvriraient assez en elle pour prendre +meilleure opinion de leurs semblables, et ce qui est plus difficile +encore, d'eux-mêmes, comme appartenant à la même espèce, quelque +inférieurs qu'ils soient à un si noble modèle. Excusez-moi aussi le +mieux que vous pourrez pour avoir mis de côté la cérémonie des adieux. +Si nous nous revoyons, je tâcherai d'obtenir mon pardon; sinon, +rappelez-vous tous les bons souhaits que je forme pour vous, et oubliez, +s'il se peut, toute la peine que je vous ai donnée.</p> + +<p>»Votre, etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCL.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Venise, 10 décembre 1819.</p><br><br> + +<p>«Depuis ma dernière lettre, j'ai changé de résolution, et je n'irai pas +en Angleterre. Plus je réfléchis sur cette idée, plus j'éprouve +d'éloignement pour ce pays et pour la perspective d'y retourner. Vous +pouvez donc m'adresser vos lettres ici comme de coutume, quoique j'aie +l'intention de me rendre dans une autre ville. J'ai fini le troisième +chant de <i>Don Juan</i>; mais ce que j'ai lu et entendu m'a tout-à-fait +découragé au sujet de la publication, du moins pour le moment. Vous +pouvez essayer de faire plaider l'affaire; mais vous la perdrez. Il n'y +a qu'une voix, c'est à qui criera au scandale. Je ne ferai aucune +difficulté à vous rendre le prix du manuscrit, et j'ai écrit à M. +Kinnaird à ce sujet par ce même courrier: parlez-lui-en.</p> + +<p>»J'ai remis à Moore, et pour Moore seul, qui a aussi mon Journal, mes +Mémoires écrits à dater de 1816, et je lui ai permis de les montrer à +qui bon lui semble, mais non pas de les publier pour rien au monde. Vous +pouvez les lire et les laisser lire à W***, si cela lui plaît, non que +je me soucie de son opinion publique, mais de son opinion particulière; +car j'aime l'homme et m'embarrasse fort peu de son <i>Magazine</i>. Je +désirerais aussi que lady B*** elle-même pût les lire, afin qu'elle eût +la faculté de marquer ou de relever les méprises ou les choses mal +représentées; car, comme ces Mémoires paraîtront probablement après ma +mort, il serait bien juste qu'elle les vît, c'est-à-dire si elle le +désire.</p> + +<p>»Peut-être ferai-je un voyage chez vous au printems; mais j'ai été +malade, et je suis indolent et irrésolu, parce que peu d'objets +m'intéressent. On m'a d'abord maltraité à cause de mon humeur sombre, et +maintenant on est furieux parce que je suis ou cherche à être plaisant. +J'ai un tel rhume et un si violent mal de tête, que je vois à peine ce +que je griffonne: les hivers ici sont perçans comme des aiguilles. Je +vous ai écrit assez longuement sur mes affaires italiennes; aujourd'hui +je ne vous dirai autre chose, sinon que vous en apprendrez sous peu +davantage.</p> + +<p>»Votre <i>Blackwood</i> m'accuse de traiter les femmes durement: cela se +peut; mais j'ai été leur martyr; ma vie entière a été sacrifiée à elles +et par elles. Je compte quitter Venise sous peu de jours: mais vous +adresserez vos lettres ici comme à l'ordinaire. Quand je m'établirai +autre part, je vous le ferai savoir.»</p> + +<p>Peu de tems après cette lettre à M. Murray, il partit pour Ravenne, d'où +fut datée sa correspondance pendant les dix-huit mois suivans. À son +arrivée, il alla demeurer dans un hôtel, où il resta quelques jours; +mais le comte Guiccioli ayant consenti à lui louer une enfilade +d'appartemens dans le palais Guiccioli même, il se trouva encore une +fois logé sous le même toit que sa maîtresse.</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLI.</h3> + +<h4>À M. HOPPNER.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 31 décembre 1831.</p><br><br> + +<p>«Il y a une semaine que je suis ici, et le soir même de mon arrivée, +j'ai été obligé de me mettre sous les armes, pour aller chez le marquis +Cavalli, où il y avait deux ou trois cents personnes de la meilleure +compagnie que j'aie vue en Italie. Plus de beauté, plus de jeunesse et +plus de diamans qu'il n'en a paru depuis cinquante ans dans cette Sodome +de la mer<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>. Je n'ai jamais vu une telle différence entre deux endroits +sous la même latitude (ou, si vous voulez, platitude). La musique, la +danse et le jeu, tout était dans la même salle. Le but de la G*** +paraissait être de faire parade autant que possible de son amant +étranger, et, ma foi! si elle semblait se glorifier de ce scandale, ce +n'était pas à moi d'en être honteux. Personne n'avait l'air surpris; +toutes les femmes, au contraire, paraissaient comme enchantées d'un si +excellent exemple. Le vice-légat et tous les autres vices étaient de la +plus grande politesse; et moi, qui m'étais tenu d'abord sur la réserve, +je fus bien obligé de prendre enfin ma dame sous le bras et de jouer le +rôle de sigisbé aussi bien qu'il me fut possible avec si peu de tems +pour m'y préparer, sans parler de l'embarras d'un chapeau à cornes et +d'une épée, que je trouvai beaucoup plus formidables qu'ils ne le +paraîtront jamais à l'ennemi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">(retour)</a> Géhenne des eaux; ô toi, Sodome de la mer! <span class="sc">Marino Faliero</span></blockquote> + +<p>»Je vous écris en grande hâte, mettez-en autant à me répondre. Je +n'entends pas grand'chose à tout cela; mais on dirait que la Guiccioli +aurait passé dans le public pour avoir été <i>plantée là</i>, et qu'elle +était décidée à montrer que ce n'était pas; car être <i>plantée là</i> est +ici la plus grande des calamités morales. Au surplus, ce n'est qu'une +conjecture; je ne sais rien de ce qui en est, excepté que tout le monde +lui fait beaucoup d'accueil et se montre fort poli avec moi. Le père et +tous les parens ont l'air agréable et satisfait.</p> + +<p>»Votre à jamais.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Mes très-humbles respects à Mrs. H***.</p> + +<p>»Je vous ferais bien les complimens de la saison; mais la saison +elle-même, avec ses pluies et ses neiges, est si peu complimenteuse, que +j'attendrai les rayons du soleil.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLIII<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>.</h3> + +<h4>A M. HOPPNER.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 20 janvier 1820.</p><br><br> + +<p>«Je n'ai encore rien décidé au sujet de mon séjour à Ravenne; j'y puis +rester un jour, une semaine, un an, toute ma vie, tout cela dépend de ce +que je ne puis deviner ni prévoir. Je suis venu parce que j'ai été +demandé, et je partirai dès que je m'apercevrai que mon départ est +convenable. Mon attachement n'a ni l'aveuglement d'un amour naissant, ni +la clairvoyance microscopique qui termine ces sortes de liaisons; mais +le tems et l'événement décideront du parti que je prendrai. Je ne puis +encore en rien dire, parce que je n'en sais guère plus que ce que je +vous en ai dit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">(retour)</a> La lettre 352<sup>e</sup>, adressée à Moore, a été supprimée.</blockquote> + +<p>»Je vous ai écrit par le dernier courrier au sujet de mes meubles; car +il n'y a pas moyen de trouver ici un logement avec une table et une +chaise; et comme j'ai déjà à Bologne des objets de ce genre, que je +m'étais procurés l'été dernier pour ma fille, j'ai donné ordre qu'on les +transportât ici, et je désire qu'il en soit de même de ceux de Venise, +afin que je puisse sortir de l'<i>albergo imperiale</i>, qui est impériale +dans toute l'étendue du mot. Que Buffini soit payé de son poison. J'ai +oublié de vous remercier, ainsi que M<sup>me</sup> Hoppner, pour tout un trésor de +joujoux envoyés à Allegra avant notre départ; c'est bien bon à vous, et +nous vous en sommes bien reconnaissans.</p> + +<p>»Votre triage de la société du gouverneur est fort amusant. Si vous ne +comprenez pas les exceptions consulaires, je les comprends, moi; et il +est juste qu'un homme d'honneur et une femme vertueuse en jugent ainsi, +surtout dans un pays où il n'y a pas dix personnes de bien. Quant à la +noblesse, il n'y a pas en Angleterre de réellement nobles que les pairs; +les fils de pairs même n'ont pas de titre; quoiqu'on leur en accorde un +par courtoisie. Il n'y a pas de chevaliers de la jarretière, à moins +qu'ils n'appartiennent à la pairie, de sorte que Castlereagh lui-même +aurait de la peine à subir l'examen d'un généalogiste étranger avant la +mort de son père.</p> + +<p>»La neige a ici un pied d'épaisseur. Il y a un théâtre et un Opéra. On +nous donne <i>le Barbier de Séville</i>. Les bals commencent. Veuillez payer +mon portier, quoique ce soit pour ne rien faire. Expédiez-moi mes +meubles, et faites-moi savoir par vous-même ou par Cartelli comment vont +mes procès; mais ne payez Cartelli qu'en proportion du succès. +Peut-être, si vous allez en Angleterre, nous y reverrons-nous ce +printems. Je vois que H*** s'est mis dans un embarras qui ne me plaît +guère; il n'aurait pas dû s'avancer autant avec ces gens-là sans +calculer les conséquences. Je me croyais autrefois le plus imprudent de +tous mes amis et de toutes mes connaissances; mais maintenant je +commence presque à en douter.</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLIV.</h3> + +<h4>A M. HOPPNER.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 31 janvier 1820.</p><br><br> + +<p>«Vous vous serez donné beaucoup de peine pour le déménagement de mes +meubles, mais Bologne est le lieu le plus près où l'on puisse s'en +procurer, et j'ai été obligé d'en avoir pour les appartemens que je +destinais à recevoir ici ma fille durant l'été. Les frais de transport +seront au moins aussi grands; ainsi vous voyez que c'était par nécessité +et non par choix. Ici on fait tout venir de Bologne, excepté quelques +petits articles de Forli ou de Faënza.</p> + +<p>»Si Scott est de retour, rappelez-moi, je vous prie, à son souvenir, et +dites-lui que la paresse seule est cause que je ne lui ai pas +répondu:--c'est une terrible entreprise que d'écrire une lettre. Le +carnaval est ici moins bruyant, mais nous avons des bals et un théâtre. +J'y ai mené Bankes, et il a, je crois, emporté une impression beaucoup +plus favorable de la société de Ravenne que de celle de +Venise:--rappelez-vous que je ne parle que de la société <i>indigène</i>.</p> + +<p>»Je suis très-sérieusement en train d'apprendre à doubler un schall, et +je réussirais jusqu'à me faire admirer, si je ne le doublais pas +toujours dans le mauvais sens, et quelquefois je confonds et emporte +deux, en sorte que je déconcerte tous les <i>serventi</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>, laissant +d'ailleurs au froid leurs <i>servite</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>, jusqu'à ce que chacun rentre +dans sa propriété. Mais c'est un pays terriblement moral, car vous ne +devez pas regarder d'autre femme que celle de votre voisin.--Si vous +allez à une porte plus loin, vous êtes décrié, et soupçonné de perfidie. +Ainsi, une <i>relazione</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a> ou <i>amicizia</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a> semble être une affaire +régulière de cinq à quinze ans, qui, s'il survient un veuvage, finit par +un <i>sposalizio</i><a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>; et en même tems elle est soumise à tant de règles +spéciales, qu'elle n'en vaut guère mieux. Un homme devient par le fait +un objet de propriété féminine.--Ces dames ne laissent leurs <i>serventi</i> +se marier que lorsqu'il y a vacance pour elles-mêmes. J'en connais deux +exemples dans une seule famille.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">(retour)</a> Le lecteur a déjà dû remarquer, et à son défaut nous +remarquerons une fois pour toutes, que nous laissons dans notre +traduction les expressions italiennes dont Lord Byron aimait à se +servir.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">(retour)</a> Femme qui a un <i>cavaliere servente</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">(retour)</a> Liaison.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">(retour)</a> Amitié.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">(retour)</a> Mariage. +(<i>Notes du Trad.</i>)</blockquote> + +<p>»Hier soir il y eut une loterie ****<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a> après l'opéra; c'est une +burlesque cérémonie. Bankes et moi nous prîmes des billets, et +plaisantâmes ensemble fort gaîment. Il est allé à Florence. Mrs J*** +doit vous avoir envoyé mon <i>postscriptum</i>; il n'y a pas eu d'occasion de +vous attaquer en personne. Je n'interviens jamais dans les querelles +particulières,--elle peut vous égratigner elle-même la figure.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">(retour)</a> Il y a dans le texte anglais un mot illisible, parce qu'il +se trouvait sous le cachet. +(<i>Note de Moore</i>.)</blockquote> + +<p>»Le tems ici a été épouvantable,--plusieurs pieds de neige--un +<i>fiume</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a> a brisé un pont, et inondé Dieu sait combien de <i>campi</i><a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>; +puis la pluie est venue,--et le dégel dure encore,--en sorte que mes +chevaux de selle ont une sinécure jusqu'à ce que les chemins deviennent +plus praticables. Pourquoi Léga a-t-il donné le bouc? Le sot.--Il faut +que j'en reprenne possession.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">(retour)</a> Fleuve.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">(retour)</a> Champs. (<i>Notes du Trad.</i>)</blockquote> + +<p>»Voulez-vous payer Missiaglia et le Buffo Buffini de la Gran-Bretagna? +J'ai reçu des nouvelles de Moore, qui est à Paris; je lui avais +auparavant écrit à Londres, mais apparemment il n'a pas encore reçu ma +lettre. Croyez-moi, etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLV.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 7 février 1820.</p><br><br> + +<p>»Je n'ai point reçu de lettre de vous depuis deux mois; mais depuis que +je suis arrivé ici, en décembre 1819, je vous ai envoyé une lettre pour +Moore, qui est Dieu sait <i>où</i>,--à Paris ou à Londres, à ce que je +présume. J'ai copié et coupé <i>en deux</i> le troisième chant de <i>Don Juan</i>, +parce qu'il était trop long; et je vous dis cela d'avance, parce qu'en +cas de règlement entre vous et moi, ces deux chants ne compteront que +pour <i>un</i>, comme dans leur forme originelle; et, en effet, les deux +ensemble ne sont pas plus longs qu'un des premiers: ainsi souvenez-vous +que je n'ai pas fait cette division pour <i>vous</i> imposer une rétribution +<i>double</i>, mais seulement pour supprimer un motif d'ennui dans l'aspect +même de l'ouvrage. Je vous aurais joué un joli tour si je vous avais +envoyé, par exemple, des chants de cinquante stances chaque.</p> + +<p>»Je traduis le premier chant du <i>Morgante Maggiore</i> de Pulci, et j'en ai +déjà fait la moitié; mais ces jours de carnaval brouillent et +interrompent tout. Je n'ai pas encore envoyé les chants de <i>Don Juan</i>, +et j'hésite à les publier; car ils n'ont pas la verve des premiers. La +criaillerie ne m'a pas effrayé, mais elle m'a <i>blessé</i>, et je n'ai plus +écrit dès-lors <i>con amore</i>. C'est très-décent, toutefois, et aussi +triste que <i>la dernière nouvelle comédie</i>.</p> + +<p>»Je crois que mes traductions de Pulci vous ébahiront; il faut les +comparer à l'original, stance par stance, et vers par vers; et vous +verrez ce qui était permis à un ecclésiastique dans un pays catholique, +et dans un siècle dévot, sur le compte de la religion;--puis parlez-en à +ces bouffons qui m'accusent d'attaquer la liturgie.</p> + +<p>»J'écris dans la plus grande hâte, c'est l'heure du Corso, et je dois +aller folâtrer avec les autres.</p> + +<p>Ma fille Allegra vient d'arriver avec la comtesse G***, dans la voiture +du comte G***; plus six personnes pour se joindre à la cavalcade, et je +dois les suivre avec tout le reste des habitans de Ravenne. Notre vieux +cardinal est mort, et le nouveau n'est pas encore nommé; mais la +mascarade continue de même, le vice-légat étant un bon gouverneur. Nous +avons eu des gelées et des neiges hideuses, mais tout s'est radouci.</p> + +<p>»Votre, etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLVI.</h3> + +<h4>À M. BANKES.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 19 février 1820.</p><br><br> + +<p>«J'ai ici une chambre pour vous dans ma maison comme à Venise, si vous +jugez à propos d'en faire usage; mais ne vous attendez pas à trouver la +même enfilade de salles tapissées. Ni les dangers, ni les chaleurs +tropicales ne vous ont jamais empêché de pénétrer partout où vous aviez +résolu d'aller; et pourquoi la neige le ferait-elle aujourd'hui?--La +neige italienne!--fi donc!--Ainsi, je vous en prie, venez. Le coeur de +Tita soupire après vous, et peut-être après vos grands écus d'argent; et +votre camarade de jeux, le singe, est seul et inconsolable.</p> + +<p>»J'ai oublié si vous admirez ou tolérez les cheveux rouges, en sorte que +j'ai peur de vous montrer ce qui m'approche et m'environne dans cette +ville. Venez néanmoins,--vous pourrez faire à Dante une visite du +matin, et je réponds que Théodore et Honoria seront heureux de vous voir +dans la forêt voisine. Nous aussi, Goths de Ravenne, nous espérons que +vous ne mépriserez pas notre <i>archi-Goth</i> Théodoric. Je devrai laisser +ces illustres personnages vous faire les honneurs de la première moitié +du jour, vu que je n'en ai point du tout ma part,--l'alouette qui me +tire de mon sommeil étant oiseau d'après-midi. Mais je revendique vos +soirées, et tout ce que vous pourrez me donner de vos nuits.--Eh bien! +vous me trouverez mangeant de la viande, comme vous-même ou tout autre +cannibale, excepté le vendredi. De plus, j'ai dans mon pupitre de +nouveaux chants (et je les donne au diable) de ce que le lecteur +bénévole, M. S***, appelle contes de carrefour, et j'ai une légère +intention de vous les confier pour les faire passer en Angleterre; +seulement je dois d'abord couper les deux chants susdits en trois, parce +que je suis devenu vil et mercenaire, et que c'est un mauvais précédent +à laisser à mon Mécène Murray, que de lui faire retirer de son argent un +trop gros bénéfice. Je suis aussi occupé par <i>Pulci</i>,--je le +traduis;--je traduis servilement, stance par stance, et vers par +vers,--deux octaves par nuit,--même tâche qu'à Venise.</p> + +<p>»Voudrez-vous passer chez votre banquier, à Bologne, et lui demander +quelques lettres qu'il a pour moi, et les brûler?--Ou bien je le +ferai,--ainsi ne les brûlez pas, mais apportez-les, et croyez-moi +toujours,</p> + +<p>»votre très-affectionné, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Je désire particulièrement entendre de votre bouche quelque +chose sur Chypre;--ainsi, je vous en prie, rappelez-vous tout ce que +vous pourrez là-dessus.--Bonsoir.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLVII.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 21 février 1820.</p><br><br> + +<p>«Les <i>bull-dogs</i> me seront très-agréables. Je n'ai que ceux de ce pays, +lesquels, quoique bons, n'ont pas autant de ténacité dans la mâchoire et +de stoïcisme dans la souffrance, que mes compatriotes d'espèce canine: +envoyez-moi-les donc, je vous prie, par la voie la plus prompte;--par +mer sera peut-être le mieux. M. Kinnaird vous remboursera, et fera +déduction du montant de vos avances sur votre compte ou celui du +capitaine Tyler.</p> + +<p>»Je vois que le bon vieux roi est allé à son dernier gîte. On ne peut +s'empêcher d'être chagrin, quoique la perte de la vue, la vieillesse et +la démence, soient supposées être autant de rabais sur la félicité +humaine; mais je ne suis point du tout sûr que la dernière infirmité au +moins n'ait pas pu le rendre plus heureux qu'aucun de ses sujets.</p> + +<p>»Je n'ai pas la moindre pensée d'aller au couronnement. J'aimerais +cependant à en être témoin, et j'ai droit d'y jouer un rôle de +marionnette; mais mon différend avec lady Byron, en tirant une ligne +équinoxiale entre moi et les miens sous tout autre rapport, m'empêchera +aussi, en cette occasion, d'être dans la même +procession.................... +..................................................</p> + +<p>»J'ai fini une traduction du premier chant de <i>Morgante Maggiore</i> de +Pulci; je la transcrirai et vous l'enverrai. C'est le père non-seulement +de Whistlecraft, mais de toute la poésie badine d'Italie. Vous devez +l'imprimer en regard du texte italien, parce que je désire que le +lecteur juge de ma fidélité: c'est traduit stance pour stance, et vers +pour vers, sinon mot pour mot. Vous me demandez un volume de moeurs, +etc., sur l'Italie. Peut-être suis-je en état d'avoir là-dessus plus de +connaissances que beaucoup d'Anglais, parce que j'ai vécu parmi les +nationaux, et dans des localités où des Anglais n'ont jamais encore +résidé (je parle de la Romagne, et particulièrement de cet endroit-ci); +mais il y a plusieurs raisons pour lesquelles je ne veux rien imprimer +sur un tel sujet. J'ai vécu dans l'intérieur des maisons et dans le sein +des familles, tantôt simplement comme <i>amico di casa</i><a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>, et tantôt +comme <i>amico di cuore</i><a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a> de la dame, et dans l'un et l'autre cas je ne +me sens pas autorisé à faire un livre sur ces gens-là. Leur morale +n'est pas votre morale, leur vie n'est pas votre vie; vous ne les +comprendriez pas; ce ne sont ni des Anglais, ni des Français, ni des +Allemands, que vous comprendriez tous. Chez eux, l'éducation de couvent, +l'office des <i>cavaliers servans</i>, les habitudes de pensée et de vie sont +entièrement différentes de nos moeurs; et plus vous vivez dans +l'intimité, plus la différence est frappante, de telle sorte que je ne +sais comment vous faire concevoir un peuple qui est à-la-fois modéré et +libertin, sérieux par caractère, et bouffon dans ses amusemens, capable +d'impressions et de passions tout à-la-fois «soudaines» et «durables» +(ce que vous ne trouverez dans aucune autre nation), et qui actuellement +n'a point de société (ou de ce que vous nommeriez ainsi), comme vous +pouvez le voir par ses comédies: il n'a point de comédie réelle, pas +même dans Goldoni, et cela parce qu'il n'y a point de société qui en +puisse être la source.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">(retour)</a> Ami de la maison.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">(retour)</a> Ami de coeur. (<i>Notes du Trad.</i>)</blockquote> + +<p>»Les <i>conversazioni</i> ne constituent point du tout une véritable société. +On va au théâtre pour parler, et en compagnie pour tenir sa langue en +repos. Les femmes s'asseoient en cercle, et les hommes se rassemblent en +groupes, ou l'on joue au triste <i>faro</i> ou au <i>lotto reale</i>, et l'on joue +petit jeu. À l'académie il y a des concerts comme chez nous, avec une +meilleure musique et plus d'étiquette. Ce qu'il y a de mieux, ce sont +les bals et les mascarades du carnaval, quand tout le monde devient fou +pour six semaines. Après le dîner ou le souper, on improvise des vers +et on se plaisante mutuellement; mais c'est avec une verve de bonne +humeur où vous ne pourriez jamais vous mettre, vous autres gens du Nord.</p> + +<p>»Dans l'intérieur de la maison, c'est bien mieux. Je dois en savoir +quelque chose, ayant assez joliment acquis par expérience une +connaissance générale du beau sexe, depuis la femme du pêcheur jusqu'à +la <i>Nobil Dama</i> que je sers. Ces dames ont un système qui a ses règles, +ses délicatesses et son décorum, qui peut ainsi être réduit à une sorte +de discipline ou de chasse faite aux coeurs, d'où l'on ne doit se +permettre que fort peu d'écarts, à moins qu'on ne désire perdre la +partie. Elles sont extrêmement tenaces, et, jalouses comme des furies, +elles ne permettent pas même à leurs amans de se marier si elles peuvent +les en empêcher, et les gardent toujours, autant que possible, près +d'elles en public comme en particulier. Bref, elles transportent le +mariage dans l'adultère, et chassent du sixième commandement la +particule <i>non</i>. La raison en est qu'elles se marient pour leurs parens, +et qu'elles aiment pour elles-mêmes. Elles exigent d'un amant la +fidélité comme une dette d'honneur, tandis qu'elles paient leur mari +comme un homme de commerce, c'est-à-dire pas du tout. Vous entendez +éplucher le caractère des personnes de l'un ou l'autre sexe, non par +rapport à leur conduite envers leurs maris ou leurs femmes, mais envers +leurs maîtresses ou leurs amans. Si j'écrivais un in-quarto, je ne +sache pas que je puisse faire plus qu'amplifier ce que je viens de noter +ici. Il est à remarquer que, malgré tout ceci, les formes extérieures du +plus grand respect sont accordées aux maris, non-seulement par les +femmes, mais par leurs <i>serventi</i>,--surtout si le mari ne sert lui-même +aucune dame (ce qui d'ailleurs n'est pas le cas ordinaire);--en sorte +que souvent vous prendriez pour parens le mari et le +<i>servente</i>,--celui-ci faisant la figure d'un homme adopté dans la +famille. Quelquefois les dames montent un petit cheval, et s'évadent ou +se séparent, ou font une scène; mais c'est un miracle, en général, et +quand elles ne voient rien de mieux à faire ou qu'elles tombent +amoureuses d'un étranger, ou qu'il y a quelque autre anomalie pareille, +et cela est toujours réputé inutile et extravagant.</p> + +<p>»Vous vous informez de la <i>Prophétie du Dante</i>; je n'ai pas fait plus de +six cents vers, mais je prophétiserai à loisir.</p> + +<p>»Je ne sais rien du buste. Aucun camée ou cachet ne peut être ici ou +ailleurs, que je sache, taillé dans le bon style. Hobhouse doit écrire +lui-même à Thorwaldsen. Le buste a été fait et payé il y a trois ans.</p> + +<p>»Dites, je vous prie, à Mrs. Leigh de supplier lady Byron de presser le +transfert des fonds. J'ai écrit à ce sujet à lady Byron par ce +courrier-ci, à l'adresse de M. D. Kinnaird.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLVIII.</h3> + +<h4>À M. BANKES.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 26 février 1820.</p><br><br> + +<p>«Pulci et moi nous vous attendons avec impatience; mais je suppose que +nous devons laisser agir quelque tems l'attraction des galeries +bolonaises. Je ne connais rien en peinture, et m'en soucie presque aussi +peu que je m'y connais; mais pour moi il n'y a rien d'égal à la peinture +vénitienne,--surtout à Giorgione. Je me rappelle très-bien son <i>Jugement +de Salomon</i>, dans les Mariscalchi, à Bologne. La vraie mère est belle, +parfaitement belle. Achetez-la, en employant tous les moyens possibles, +et emportez-la avec vous: mettez-la en sûreté; car soyez assuré qu'il se +brasse des troubles pour l'Italie; et comme je n'ai jamais pu me tenir +hors de rang dans ma vie, ce sera mon destin; j'ose dire, que de m'y +enfoncer jusqu'à en avoir par-dessus la tête et les oreilles; mais peu +importe, c'est un motif plus fort pour que vous veniez me voir bientôt.</p> + +<p>»J'ai encore de nouveaux romans de Scott (car sûrement ils sont de +Scott) depuis que nous ne nous sommes vus, et j'y trouve plaisir de plus +en plus. Je crois que je les préfère même à sa poésie, que je lus (soit +dit en passant), pour la première fois de ma vie, dans votre chambre, au +collége de la Trinité.</p> + +<p>»On conserve ici quelques commentaires curieux sur Dante, que vous +devrez voir.</p> + +<p>»Croyez-moi toujours, etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLIX.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 1<sup>er</sup> mars 1820.</p><br><br> + +<p>«Je vous ai envoyé par le dernier courrier la traduction du premier +chant du <i>Morgante Maggiore</i>, et je désire que vous vous informiez +auprès de Rose du mot <i>sbergo</i>, c'est-à-dire <i>usbergo</i>, que j'ai traduit +par <i>cuirasse</i>; je soupçonne qu'il veut dire aussi un <i>casque</i>. +Maintenant, s'il en est ainsi, lequel des deux sens s'accorde le mieux +avec le texte? J'ai adopté la cuirasse; mais je serai facile à me rendre +aux bonnes raisons. Parmi les nationaux, les uns disent d'une façon, les +autres de l'autre; mais on n'est pas fort sur le toscan dans la Romagne. +Toutefois, j'en parlerai demain à Sgricci (le fameux improvisateur), qui +est natif d'Arezzo. La comtesse Guiccioli, qui passe pour une jeune dame +fort instruite, et le dictionnaire, interprètent le mot par <i>cuirasse</i>. +J'ai donc écrit <i>cuirasse</i>; mais le <i>casque</i> me trotte néanmoins dans la +tête,--et je le mettrai fort bien dans le vers: le faut-il? voilà le +point principal. J'en parlerai aussi à la Sposa Spina Spinelli, fiancée +florentine du comte Gabriel Rusponi, récemment arrivée de Florence, et +je tirerai de quelqu'un le véritable sens.</p> + +<p>»Je viens de visiter le nouveau cardinal, qui est arrivé avant-hier dans +sa légation. Il paraît être un bon vieillard, pieux et simple, et +tout-à-fait différent de son prédécesseur, qui était un bon vivant dans +le sens mondain du mot.</p> + +<p>»Je vous envoie ci-joint une lettre que j'ai reçue de Dallas il y a +quelque tems. Elle s'expliquera elle-même. Je n'y ai pas répondu. Voilà +ce que c'est que de faire du bien aux gens. En différentes fois (y +compris les droits d'auteur), cet homme a eu environ 1,400 livres +sterling de mon argent, et il écrit ce qu'il appelle une oeuvre posthume +sur mon compte, et une plate lettre où il m'accuse de le maltraiter, +quand je n'ai jamais rien fait de pareil. Il est vrai que j'ai +interrompu avec lui ma correspondance, comme je l'ai fait presque avec +tout le monde; mais je ne puis découvrir comment par-là je me suis mal +comporté envers lui.</p> + +<p>»Je regarde son épître comme une conséquence de ce que je ne lui ai pas +envoyé 100 autres livres sterling, pour lesquelles il m'écrivit il y a +environ deux ans, et que je jugeai à propos de garder, parce qu'à mon +sens il avait eu sa part de ce dont je pouvais disposer en faveur +d'autres personnes.</p> + +<p>»Dans votre dernière, vous me demandez ce dont j'ai besoin pour mon +usage domestique: je crois que c'est comme à l'ordinaire; ce sont des +<i>bull-dogs</i>, de la magnésie, du <i>soda-powder</i>, de la poudre dentifrice, +des brosses, et toutes choses de même genre qu'on ne peut se procurer +ici. Vous demandez encore que je retourne en Angleterre: hélas! à quel +propos? Vous ne savez pas ce que vous réclamez; je dois probablement +revenir un jour ou l'autre (si je vis), tôt ou tard; mais ce ne sera +point par plaisir, et cela ne pourra finir en bien. Vous vous informez +de ma santé et de mon <span class="sc">humeur</span> en grosses lettres. Ma santé ne peut être +très-mauvaise; car je me suis guéri moi-même en trois semaines, par le +moyen de l'eau froide, d'une rude fièvre tierce qui n'avait pas quitté +durant des mois entiers mon plus vigoureux gondolier, malgré tout le +quinquina de l'apothicaire;--chose fort surprenante pour le docteur +Aglietti, qui disait que c'était une preuve de la force des fibres, +surtout dans une saison si épidémique. Je l'ai fait par dégoût pour le +quinquina, que je ne puis supporter, et j'ai réussi, contrairement aux +prophéties de tout le monde, en me bornant à ne prendre rien du tout. +Quant à l'<i>humeur</i> elle est inégale, tantôt haut, tantôt bas, comme chez +les autres personnes, je suppose, et dépend des circonstances.</p> + +<p>»Envoyez-moi, je vous prie, les nouveaux romans de Walter Scott. Quels +en sont les noms et les personnages? Je lis quelques-unes de ses +premiers, au moins une fois par jour, pendant une heure ou à-peu-près. +Les derniers sont faits trop à la hâte: Scott oublie le nom de +Ravenswood, et l'appelle tantôt <i>Edgar</i>, et tantôt <i>Norman</i>; et Girder, +le tonnelier, est écrit tantôt <i>Gilbert</i>, et tantôt <i>John</i>. Il n'y en a +pas assez sur Montrose, mais Dalgetty est excellent, ainsi que Lucy +Ashton et sa chienne de mère. Qu'est-ce que c'est qu'<i>Ivanhoe</i>? et +qu'appelez-vous son autre roman? Est-ce qu'il y en a <i>deux</i>? +Faites-lui-en écrire, je vous prie, au moins deux par an: il n'est +aucune lecture que j'aime autant.</p> + +<p>»L'éditeur du <i>Télégraphe de Bologne</i> m'a envoyé un numéro qui contient +des extraits de l'<i>Athéisme réfuté</i> de M. Mulock (ce nom me rappelle +toujours Muley Moloch de Maroc), où se trouve un long éloge de ma poésie +et une grande compassion pour mon malheur. Je n'ai jamais pu comprendre +quel est le but de ceux qui m'accusent d'irréligion: toutefois ils +peuvent aller leur train. Cet homme-ci paraît être mon grand admirateur, +ainsi je prends en bonne part ce qu'il dit, comme il a évidemment une +intention charitable, à laquelle je ne m'accuse pas moi-même d'être +insensible.</p> + +<p>»Tout à vous.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLX.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 5 mars 1820.</p><br><br> + +<p>«Au cas que, dans votre pays, vous ne trouviez pas aisément sous votre +main le <i>Morgante Maggiore</i>, je vous envoie le texte original du premier +chant, pour le mettre en regard de la traduction que je vous envoyai il +y a quelques jours. Il est tiré de l'édition de Naples in-quarto, +1732,--datée <i>Florence</i>, néanmoins, par un tour du <i>métier</i>, que vous, +un des souverains alliés de la profession, comprendrez parfaitement +sans plus grande <i>spiegazione</i><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">(retour)</a> Explication.</blockquote> + +<p>»Il est étrange que personne ici ne comprenne la signification précise +de <i>sbergo</i> ou <i>usbergo</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>, vieux mot toscan que j'ai traduit par +<i>cuirasse</i> (mais je ne suis pas sûr qu'il ne veuille pas dire <i>casque</i>). +J'ai interrogé au moins vingt personnes, savans et ignorans, hommes et +femmes, y compris poètes et officiers civils et militaires. Le +dictionnaire dit <i>cuirasse</i>, mais ne cite aucune autorité; et une dame +de mes amies dit positivement <i>cuirasse</i>, ce qui me fait douter du fait +encore plus qu'auparavant. Ginguené dit <i>bonnet de fer</i> avec l'aplomb +superficiel d'un Français, en sorte que je ne le crois point. Choisir +entre le dictionnaire, la femme italienne et le critique français!--On +ne peut pas se fier à leur autorité. Le texte même, qui devrait décider, +admet également l'un ou l'autre sens, comme vous le verrez. Interrogez +Rose, Hobhouse, Merivale et Foscolo, et votez avec la majorité. Frere +est-il bon Toscan? S'il l'est, consultez-le aussi. J'ai tenté, comme +vous voyez, d'être aussi exact que j'ai pu. Ceci est ma troisième ou +quatrième lettre ou paquet depuis vingt jours.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">(retour)</a> <i>Usbergo</i> en italien; <i>hauberk</i>, <i>habergeon</i>, en anglais; +<i>haubert</i>, <i>haubergeon</i>, en français, viendraient, suivant une note de +Moore, de l'allemand <i>hals-berg</i>, mot-à-mot, montagne du cou. +L'étymologie serait donc pour le sens de <i>casque</i>, armure qui surmonte +et défend le cou; mais comme les dérivés anglais et français ont pris, +par une <i>catachrèse-synecdoque</i>, le sens de <i>cuirasse</i>, il n'est pas +improbable que le dérivé italien ait reçu la même extension. Le doute +n'est donc pas résolu. +(<i>Notes du Trad.</i>)</blockquote> + +<br><h3>LETTRE CCCLXI.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 14 mars 1820.</p><br><br> + +<p>«Je vous envoie ci-joint la <i>Prophétie du Dante</i><a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>: nommez-la +d'ailleurs <i>Vision</i> ou autrement, peu importe. Là où j'ai donné plus +d'une leçon (ce que j'ai fait souvent), vous adopterez celle que +Gifford, Frere, Rose, Hobhouse, et les autres membres de votre sénat +toscan jugeront la meilleure ou la moins mauvaise. La préface expliquera +tout ce qui est explicable. Ce ne sont là que les quatre premiers +chants: s'ils sont bien accueillis, je continuerai. Soignez, je vous +prie, l'impression, et confiez la correction des citations italiennes à +quelque homme instruit dans la langue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">(retour)</a> Il y avait primitivement dans ce poème trois vers d'une +force et d'une sévérité remarquables, qui ne furent pas publiés, parce +que le poète italien contre qui ils étaient dirigés vivait encore. Je +les donnerai ici de mémoire. + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> The prostitution of his muse and wife,</p> +<p class="i14"> Both beautiful, and both by him debased,</p> +<p class="i14"> Shall salt his bread and give him means of life.</p> +</div></div> + +«La prostitution de sa muse et de sa femme, belles toutes deux, toutes +deux déshonorées par lui, salera son pain et le fera vivre. +(<i>Note de Moore</i>.) </blockquote> + +<p>»Il y a quatre jours, j'ai versé en voiture découverte, entre la rivière +et une chaussée escarpée.--Nous avons eu nos roues mises en pièces, +quelques légères meurtrissures, un étroit passage pour nous échapper, et +voilà tout; mais il n'y a point eu de mal, quoique le cocher, le jockey, +les chevaux et le carrosse fussent tous entremêlés comme des macaronis. +Cet accident, suivant moi, est dû au cocher, qui a mal mené; mais +celui-ci jure que c'est par une surprise des chevaux. Nous heurtâmes +contre une borne sur le bord d'une chaussée escarpée, et nous +dégringolâmes. Je sors ordinairement de la ville en voiture, et trouve +mes chevaux de selle vers le pont: c'est dans ce trajet que nous avons +échoué; mais je fis ma promenade à cheval, comme à l'ordinaire, après +l'accident. On dit ici que nous sommes redevables à saint Antoine de +Padoue (sans plaisanter, je vous assure),--qui fait treize miracles par +jour,--de ce que nous n'avons pas eu plus de mal. Je ne fais aucune +objection à ce que cela soit son quatorzième miracle dans les +vingt-quatre heures. Ce saint préside, à ce qu'il paraît, aux voitures +versées, et au salut des voyageurs en ce cas; on lui dédie des tableaux, +etc., comme faisaient autrefois les marins à Neptune, d'après <i>la grande +mode romaine</i>.</p> + +<p>»Je me hâte de me dire votre tout dévoué.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLXII.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 20 mars 1820.</p><br><br> + +<p>«Je vous ai envoyé par le dernier courrier les quatre premiers chants de +la <i>Vision du Dante</i>. Vous trouverez ci-joint, <i>vers pour vers</i>, en +<i>terza rima</i><a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>, mètre dont vos polissons de lecteurs bretons ne +connaissent rien encore, l'épisode de <i>Françoise de Rimini</i>. Vous savez +qu'elle naquit ici, se maria et fut tuée par son mari, d'après Cary, +Boyd et autres autorités pareilles. J'ai fait cela, vers pour vers et +rime pour rime, pour essayer la possibilité d'un pareil tour de force +dans la poésie anglaise. Vous ferez bien de le joindre aux poèmes que je +vous ai déjà envoyés par les trois derniers courriers. Je ne vous +permets pas de me jouer le tour que vous fîtes l'an dernier, en mettant +en <i>postscriptum</i>, à la suite de <i>Mazeppa</i>, la prose que je vous avais +envoyée, et dont je ne voulais pas la publication, sinon dans un ouvrage +périodique, et vous, vous l'adjoignîtes là sans un mot d'explication. Si +ce morceau est publié, publiez-le <i>en regard de l'original</i>, et avec la +traduction de Pulci ou l'imitation de Dante. Je suppose que vous avez +maintenant ces deux pièces et le <i>Don Juan</i> depuis long-tems<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">(retour)</a> Voyez la note insérée dans notre édition, au bas de la +préface de <i>la Prophétie du Dante</i>, tome IV, page 93.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">(retour)</a> Suit cette traduction de l'épisode de <i>Françoise de +Rimini</i>, tiré du cinquième chant de <i>l'Enfer</i> du Dante; elle ne peut +offrir d'intérêt qu'en anglais même, comme objet de comparaison entre +les deux poètes et les deux langues. Nous n'avons pas dû, comme nous +l'avons déjà remarqué, traduire une traduction: nous n'avons fait +exception que pour le <i>Morgante Maggiore</i>. Voir tome IV. (<i>Notes du +Trad.</i>) </blockquote> + +<br><h3>LETTRE CCCLXIV<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 28 mars 1820.</p><br><br> + +<p>Je vous envoie ci-jointe une <i>Profession de foi</i> dont vous voudrez bien +vous donner la peine d'accuser réception par le plus prochain courrier. +M. Hobhouse doit être chargé d'en surveiller l'impression. Vous pouvez +d'ailleurs montrer préalablement la pièce à qui vous voudrez. Je désire +savoir ce que sont devenues mes deux épîtres de saint Paul (traduites de +l'arménien il y a trois ans ou même davantage), et de la lettre à R--ts, +écrite l'automne dernier? Vous n'y avez donné aucune attention. Il y a +deux paquets avec ceci.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> J'ai quelque idée de publier les <i>Essais imités d'Horace</i>, +composés il y a dix ans,--si Hobhouse peut les déterrer parmi les +paperasses laissées chez son père,--sauf quelques retranchemens et +changemens à faire quand je verrai les épreuves.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">(retour)</a> La lettre 363<sup>e</sup> a été supprimée, parce qu'elle est à peu de +chose près la répétition des lettres précédentes adressées à M. Murray, +sur <i>Don Juan</i>, le <i>Morgante</i>, <i>la Prophétie</i>. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<br><h3>LETTRE CCCLXV.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 29 mars 1820.</p><br><br> + +<p>«Vous recevrez ci-jointe une note sur Pope; j'ai enfin perdu toute +patience à entendre l'atroce et absurde jargon que nos présens *** +débitent par torrens sur le compte de Pope, et je suis déterminé à y +tenir tête, autant qu'il est possible à un seul individu, tant en prose +qu'en vers; et du moins la bonne volonté ne me manquera pas. Il n'y a +pas moyen de supporter cela plus long-tems; et, si l'on continue; on +détruira le peu qui reste de bon style et de goût parmi nous. J'espère +qu'il y a encore quelques hommes de goût pour me seconder; sinon je +combattrai seul, convaincu que c'est dans l'intérêt de la littérature +anglaise.</p> + +<p>Je vous ai envoyé dernièrement tant de paquets, vers et prose, que vous +serez fatigué d'en payer le port, sinon de les lire. J'ai besoin de +répondre à quelques passages de votre dernière lettre, mais je n'ai pas +le tems, car il faut me botter et monter en selle, parce que mon +capitaine Craigengelt (officier de la vieille armée italienne de +Napoléon) attend, ainsi que mon groom et ma bête.</p> + +<p>Vous m'avez prodigué la métaphore et je ne sais quoi encore sur le +compte de Pulci, sur les moeurs, sur l'usage «d'aller sans vêtemens, +comme nos ancêtres saxons.» D'abord, les Saxons «n'allaient pas sans +vêtemens;» et, en second lieu, ils ne sont ni mes ancêtres, ni les +vôtres; car les miens étaient Normands, et les vôtres, je le sais par +votre nom, étaient <i>Galliques</i>. Et puis, je diffère d'opinion avec vous +sur le «raffinement» qui a banni les comédies de Congreve. Les comédies +de <i>Sheridan</i> ne sont-elles pas jouées pour les banquettes? Je <i>sais</i>, +(en qualité d'<i>ex-commissaire du théâtre</i>) que l'<i>École du Scandale</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a> +était la plus mauvaise pièce du répertoire, en fait de recette. Je sais +aussi que Congreve cessa d'écrire, parce que Mrs. Centlivre fit déserter +ses comédies. Ainsi, ce n'est pas la décence, mais la stupidité qui fait +tout cela, car Sheridan est un écrivain aussi <i>décent</i> qu'il faut être, +et Congreve n'est pas pire que Mrs. Centlivre, dont Wilkes (l'acteur) a +dit:<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a> «Non-seulement son théâtre doit être damné; mais elle-même +aussi.» Il faisait allusion à <i>Un coup hardi pour avoir femme</i>. Mais +enfin, et pour revenir au sujet, Pulci n'est <i>point</i> un écrivain +<i>indécent</i>,--au moins dans son premier chant, comme vous devez à présent +en être assuré par vos propres yeux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">(retour)</a> C'est ainsi que l'on traduit généralement le titre du +chef-d'oeuvre de Shéridan (<i>School for Scandal</i>), mais le sens est +<i>l'École de la Calomnie</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">(retour)</a> Comédie de Mrs. Centlivre. (<i>Notes du Trad.</i>)</blockquote> + +<p>»Vous parlez de <i>raffinement</i>:--Êtes-vous tous <i>plus</i> moraux? êtes-vous +<i>aussi</i> moraux? Pas du tout. Je sais, <i>moi</i>, ce que c'est que le monde +en Angleterre, pour avoir connu moi-même, par expérience, le +meilleur,--du moins le plus élevé; et je l'ai peint partout comme on le +trouve en tous lieux.</p> + +<p>»Mais revenons. J'aimerais à voir les <i>épreuves</i> de ma réponse, parce +qu'il y aura quelque chose à retrancher ou à changer. Mais, je vous en +prie, faites-la imprimer avec soin. Répondez-moi, quand vous le pourrez +commodément. Tout à vous.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLXVI.</h3> + +<h4>A M. HOPPNER.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 31 mars 1820.</p><br><br> + +<p>........................................................................................</p> + +<p>«Ravenne continue le même train que je vous ai déjà décrit. +<i>Conversazioni</i> durant tout le carême, et beaucoup plus agréables qu'à +Venise. Il y a de petits jeux de hasard, c'est-à-dire le <i>faro</i>, où l'on +ne peut mettre plus d'un schelling ou deux,--des tables pour d'autres +jeux de cartes, et autant de caquet et de café qu'il vous plaît; tout le +monde fait et dit ce qu'il lui plaît, et je ne me rappelle aucun +événement désagréable, si ce n'est d'avoir été trois fois faussement +accusé de boutade, et une fois volé de six pièces de six <i>pence</i> par un +noble de la ville, un comte----. Je ne soupçonnai pas l'illustre +délinquant; mais la comtesse V---- et le marquis L---- m'en avertirent +directement, et me dirent que c'était une habitude qu'il avait de +gripper l'argent quand il en voyait devant lui: mais je ne l'<i>actionnai</i> +pas pour le remboursement, je me contentai de lui dire que s'il +recommençait, je préviendrais moi-même la loi.</p> + +<p>»Il doit y avoir un théâtre en avril et une foire, et un opéra,--puis un +autre opéra en juin, outre le beau tems, don de la nature, et les +promenades à cheval dans la forêt de pins. Mes respects les plus plus +profonds à Mrs. Hoppner, et croyez-moi, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Pourriez-vous me donner une note de ce qui reste de livres à +Venise? Je n'en ai <i>pas</i> besoin, mais je veux savoir si le peu qui ne +sont pas ici sont là-bas, et n'ont pas été perdus en route. J'espère, et +j'aime à croire que vous avez reçu votre vin en bon état, et qu'il est +buvable. Allégra est, je crois, plus jolie, mais aussi obstinée qu'une +mule et aussi goulue qu'un vautour. Sa santé est bonne, à en juger par +son teint,--son caractère tolérable, sauf la vanité et l'entêtement. +Elle se croit belle, et veut tout faire comme il lui plaît.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLVII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 9 avril 1820.</p><br><br> + +<p>«Au nom de tous les diables de l'imprimerie, pourquoi n'avez-vous pas +accusé réception du second, troisième et quatrième paquets; savoir, de +la traduction et du texte de Pulci, des poésies <i>Dantiques</i><a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>, des +observations, etc.? Vous oubliez que vous me laissez dans l'eau +bouillante, jusqu'à ce que je sache si ces compositions sont arrivées, +ou si je dois avoir l'ennui de les recopier.................. +................</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">(retour)</a> Il y a dans le texte <i>danticles</i>, mot forgé par Byron pour +désigner ses imitations et traductions du Dante: nous nous sommes permis +une licence analogue. +(<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<p>»Avez-vous reçu la crème des traductions, <i>Françoise de Rimini</i>, épisode +de l'<i>Enfer</i>? Quoi! je vous ai envoyé un magasin de friperie le mois +dernier; et vous n'éprouvez aucune sorte de sentiment! Un pâtissier +aurait eu une double reconnaissance, et m'aurait remercié au moins pour +la quantité.</p> + +<p>»Pour rendre la lettre plus lourde, j'y renferme pour vous la circulaire +du cardinal-légat (notre Campéius) pour sa <i>conversazione</i> de ce soir. +C'est l'anniversaire du <i>tiare</i>-ment<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a> du pape, et tous les chrétiens +bien élevés, même ceux de la secte luthérienne, doivent y aller et se +montrer civils. Et puis il y aura un cercle, une table de <i>faro</i> (pour +gagner ou perdre des schelings, car on ne permet pas de jouer gros jeu), +et tout le beau sexe, la noblesse et le clergé de Ravenne. Le cardinal +lui-même est un bon petit homme, evêque de Muda, et ici légat,--honnête +croyant dans toutes les doctrines de l'église. Il garde sa gouvernante +depuis quarante ans....... mais il est réputé pour homme pieux et moral.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">(retour)</a> <i>Tiara-tion</i>: mot forgé par analogie au mot <i>coronation</i>, +couronnement; nous avons donc formé un mot selon l'esprit du texte +anglais.</blockquote> + +<p>»Je ne suis pas tout-à-fait sûr que je ne serai point parmi vous cet +automne; car je trouve que l'affaire ne va pas--entre les mains des +fondés de pouvoir et des légistes--comme elle devrait aller <i>avec une +célérité raisonnée</i>. On diffère sur le compte des investitures en +Irlande.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Entre le diable et la profonde mer,</p> +<p class="i14"> Entre le légiste et le fondé de pouvoir<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>,</p> +</div></div> + +<p>je me trouve fort embarrassé; et il y a une si grande perte de tems +parce que je ne suis pas sur le lieu même, avec les réponses, les +délais, les dupliques, qu'il faudra peut-être que je vienne jeter un +coup-d'oeil là-dessus: car l'un conseille d'agir, l'autre non, en sorte +que je ne sais quel moyen prendre; mais peut-être pourra-t-on terminer +sans moi.</p> + +<p>»Votre, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> J'ai commencé une tragédie sur le sujet de Marino Faliero, doge +de Venise; mais vous ne la verrez pas de six ans, si vous n'accusez +réception de mes paquets avec plus de vitesse et d'exactitude. Écrivez +toujours, au moins une ligne, par le retour du courrier, quand il vous +arrive autre chose qu'une pure et simple lettre.</p> + +<p>»Adressez directement à Ravenne; cela économise une semaine de tems et +beaucoup de port.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">(retour)</a> Ce sont deux vers dans le texte. (<i>Notes du Trad.</i>) </blockquote> + +<br><h3>LETTRE CCCLVIII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 16 avril 1820.</p><br><br> + +<p>«Les courriers se succèdent sans m'apporter de vous la nouvelle de la +réception des différens paquets (le premier excepté) que je vous ai +envoyés pendant ces deux mois, et qui tous doivent être arrivés depuis +long-tems; et comme ils étaient annoncés dans d'autres lettres, vous +devriez au moins dire s'ils sont venus ou non. Je n'espère pas que vous +m'écriviez de fréquentes et longues lettres, vu que votre tems est fort +occupé; mais quand vous recevez des morceaux qui ont coûté quelque peine +pour être composés, et un grand embarras pour être copiés, vous devriez +au moins me mettre hors d'inquiétude, en en accusant immédiatement +réception, par le retour du courrier, à l'adresse <i>directe</i> de +<i>Ravenne</i>. Sachant ce que sont les <i>postes</i> du continent, je suis +naturellement inquiet d'apprendre qu'ils sont arrivés; surtout comme je +hais le métier de copiste, à un tel point que s'il y avait un être +humain qui pût copier mes manuscrits raturés, il aurait pour sa peine +tout ce qu'ils peuvent jamais rapporter. Tout ce que je désire, ce sont +deux lignes, où vous diriez: «tel jour, j'ai reçu tel paquet.» Il y en a +au moins six que vous n'avez pas accusés: c'est manquer de bonté et de +courtoisie.</p> + +<p>»J'ai d'ailleurs une autre raison pour désirer de vous prompte réponse: +c'est qu'il se brasse en Italie quelque chose qui bientôt détruira toute +sécurité dans les communications, et fera fuir nos Anglais-voyageurs +dans toutes les directions, avec le courage qui leur est ordinaire dans +les tumultes des pays étrangers. Les affaires d'Espagne et de France ont +mis les Italiens en fermentation; et il ne faut pas s'en étonner, ils +ont été trop long-tems foulés. Ce sera un triste spectacle pour votre +élégant voyageur, mais non pour le résident, qui naturellement désire +qu'un peuple se relève. Je resterai, si les nationaux me le permettent, +pour voir ce qu'il en adviendra, et peut-être pour prendre rang avec +eux, comme Dugald Dalgetty et son cheval, en cas d'affaire: car je +regarderai comme le spectacle le plus intéressant du monde, le moment où +je verrai les Italiens renvoyer les barbares de toute nation dans leurs +cavernes. J'ai vécu assez long-tems parmi eux pour les aimer comme +nation plus qu'aucun autre peuple dans le monde; mais ils manquent +d'union, ils manquent de principes, et je doute de leur succès. +Toutefois, ils essaieront probablement, et s'ils le font, ce sera une +bonne cause. Nul Italien ne peut haïr un Autrichien plus que je ne le +fais; si ce ne sont les Anglais, les Autrichiens me semblent être la +plus mauvaise race sous les cieux. Mais je doute, s'il se fait quelque +chose, que tout se passe aussi tranquillement qu'en Espagne. +Certainement les révolutions ne doivent pas se faire à l'eau-rose, là où +les étrangers sont maîtres.</p> + +<p>»Écrivez tandis que vous le pouvez, car il ne tient qu'à un fil qu'il +n'y ait pas un remue-ménage qui retarde bientôt la malle-poste.</p> + +<p>»Votre, etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLXIX.</h3> + +<h4>A M. HOPPNER.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 18 avril 1820.</p><br><br> + +<p>«J'ai fait écrire à Siri et à Willhalm pour qu'ils m'envoient avec +Vincenza, dans une barque, les lits de camp et les épées que je confiai +à leurs soins lors de mon départ de Venise. Il y a aussi plusieurs +livres de <i>bonne poudre de Manton</i> dans une boîte en vernis du Japon; +<i>mais à moins que</i> je fusse sûr de les recevoir de V---- sans crainte de +saisie, je ne voudrais pas l'aventurer. Je <i>puis</i> la <i>faire entrer ici</i>, +par le moyen d'un employé des douanes, qui m'a offert de la mettre à +terre pour moi; mais j'aimerais à être assuré qu'elle ne courra aucun +risque en sortant de Venise. Je ne voudrais pas la perdre pour son poids +en or:--il n'y en a pas de pareille en Italie.</p> + +<p>»Je vous ai écrit il y a environ une semaine, et j'espère que vous êtes +en bonne santé et bonne humeur. Sir Humphrey Davy<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a> est ici, et il +était hier soir chez le cardinal. Comme j'y avais été le dimanche +précédent, et qu'il faisait chaud hier, je n'y suis point allé, ce que +j'eusse fait si j'avais pensé y rencontrer l'homme de la chimie. Il m'a +fait visite ce matin, et j'irai le chercher à l'heure du <i>corso</i>. Je +crois qu'aujourd'hui lundi, nous n'avons pas grande <i>conversazione</i>, +mais seulement la réunion de famille chez le marquis Cavalli, où je vais +quelquefois comme <i>parent</i>, de sorte que si sir Davy ne demeure pas ici +un jour ou deux, nous nous rencontrerons difficilement en public. Le +théâtre doit ouvrir en mai, pour la foire, s'il n'y a pas un +remue-ménage dans toute l'Italie à cette époque.--Les affaires +d'Espagne ont excité une fièvre constitutionnelle, et personne ne sait +comment cela finira:--il est nécessaire qu'il y ait un commencement.</p> + +<p>»Votre, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Mes bénédictions à Mrs. Hoppner. Comment va votre petit garçon? +Allegra grandit, et elle a cru en bonne mine et en obstination.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">(retour)</a> Célèbre chimiste anglais. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote> + +<br><h3>LETTRE CCCLXX.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 23 avril 1820.</p><br><br> + +<p>«Les épreuves ne contiennent pas les <i>dernières</i> stances du second +chant<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>, mais finissent brusquement par la 105<sup>e</sup> stance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">(retour)</a> Il est question de <i>Don Juan</i>. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote> + +<p>»Je vous ai dit, il y a long-tems, que les nouveaux chants <i>n'étaient +pas bons</i>, et <i>je vous en ai donné la raison</i>. Songez que je ne vous +oblige pas à les publier; vous les supprimerez si vous voulez, mais je +ne puis rien changer. J'ai biffé les six stances sur ces deux +imposteurs,---- (ce qui, je suppose, vous causera un grand plaisir), +mais je ne puis faire davantage. Je ne puis ni rien ajouter, ni rien +remplacer; mais je vous donne la liberté de tout mettre au feu, si vous +le voulez, ou de <i>ne pas</i> publier, et je crois que c'est assez.</p> + +<p>»Je vous ai dit que je continuais à écrire sans bonne volonté;--que +j'avais été, non <i>effrayé</i>, mais <i>blessé</i> par la criaillerie, et que +d'ailleurs, quand j'écrivais en novembre dernier, j'étais malade de +corps, et dans une très-grande peine d'esprit à propos de quelques +affaires particulières. Mais <i>vous vouliez</i> avoir l'oeuvre: aussi vous +l'envoyai-je; et pour la rendre plus légère, je la <i>coupai</i> en deux +parts,--mais je ne saurais la rapiécer. Je ne puis +saveter.......................--Finissons, car il n'y a pas de remède; +mais je vous laisse absolument libre de supprimer le tout à votre gré.</p> + +<p>»Quant au <i>Morgante Maggiore, je n'en supprimerai pas un vers</i>. Il peut +être mis en circulation ou non; mais toute la critique du monde +n'atteindra pas un vers, à moins que ce ne soit pour <i>vice</i> de +traduction. Or vous dites, et je dis, et d'autres personnes disent que +la traduction est bonne; ainsi donc il faut qu'elle soit mise sous +presse telle qu'elle est. Pulci doit répondre de sa propre irréligion: +je ne réponds que de la traduction............ +....................................................................</p> + +<p>»Faites, je vous prie, revoir la prochaine fois par M. Hobhouse les +<i>épreuves</i> du texte <i>italien</i>: cette fois-ci, tandis que je griffonne +pour vous, elles sont corrigées par une femme qui passe pour la plus +jolie de la Romagne et même des Marches jusqu'à Ancône.</p> + +<p>»Je suis content que vous aimiez ma réponse à vos questions sur la +société italienne. Il est convenable que vous aimiez <i>quelque chose</i>, +et le diable vous emporte.</p> + +<p>»Mes amitiés à Scott. J'ai une opinion plus haute du titre de chevalier +depuis qu'il en a été décoré. Soit dit en passant, c'est le premier +poète qui ait été anobli pour son talent dans la Grande-Bretagne: cela +n'était arrivé auparavant que chez l'étranger; mais sur le continent, +les titres sont universels et sans valeur. Pourquoi ne m'envoyez-vous +pas <i>Ivanhoe</i> et le <i>Monastère</i>? Je n'ai jamais écrit à sir Walter, car +je sais qu'il a mille choses à faire, et moi rien; mais j'espère le voir +à Abbotsford avant peu, et je ferai couler son vin clairet avec lui, +quoique, devenu abstème en Italie, je n'aie plus qu'une cervelle peu +intéressante pour une réunion écossaise <i>inter pocula</i>. J'aime Scott et +Moore, et tous les bons frères; mais je hais et j'abhorre cette cohue +bourbeuse de sangsues que vous avez mise dans votre troupe.</p> + +<p>»Votre, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Vous dites qu'<i>une moitié</i> est très-bonne: vous avez <i>tort</i>; +car, s'il en était ainsi, ce serait le plus beau poème du monde. <i>Où</i> +donc est la poésie dont la <i>moitié</i> soit bonne? Est-ce l'<i>Énéide</i>? +Sont-ce les vers de Milton? de Dryden? De qui donc, hormis Pope et +Goldsmith, dont tout est bon? et encore ces deux derniers sont les +poètes que vos poètes de marais voudraient fronder. Mais si, dans votre +opinion, la moitié des deux nouveaux chants est bonne, que diable +voulez-vous de plus? Non, non--nulle poésie n'est <i>généralement</i> +bonne:--ce n'est jamais que par bonds et par élans,--et vous êtes +heureux de trouver un éclair çà et là. Vous pourriez aussi bien demander +<i>toutes les étoiles</i> en plein minuit que la perfection absolue en vers.</p> + +<p>»Nous sommes ici à la veille d'un <i>remue-ménage</i>. La nuit dernière, on a +placardé sur tous les murs de la ville: <i>Vive la république!</i> et <i>Mort +au pape!</i> etc., etc. Ce ne serait rien à Londres, où les murs sont +privilégiés; mais ici, c'est autre chose: on n'est pas accoutumé à de si +terribles placards politiques. La police, est sur le <i>qui-vive</i>, et le +cardinal paraît pâle à travers sa pourpre.»</p> + +<p class="rig">24 avril 1820, huit heures du soir.</p><br><br> + +<p>«La police a été tout le jour à la recherche des auteurs des placards, +mais elle n'a rien pris encore. On doit avoir passé toute la nuit à +afficher; car les <i>Vive la république!</i>--<i>Mort au pape et aux prêtres!</i> +sont innombrables, et collés sur tous les palais: le nôtre en a une +abondante quantité. Il y a aussi: <i>A bas la noblesse!</i> Quant à cela, +elle est déjà assez bas. Vu la violence de la pluie et du vent qui sont +survenus, je ne suis pas sorti pour <i>battre le pays</i>; mais je monterai à +cheval demain, et prendrai mon galop parmi les paysans, qui sont +sauvages et résolus, et chevauchent toujours le fusil en main. Je +m'étonne qu'on ne soupçonne pas les donneurs de sérénades; car on joue +ici de la guitare toute la nuit, comme en Espagne, sous les fenêtres de +ses maîtresses.</p> + +<p>»Parlant de politique, comme dit Caleb Quotem, regardez, je vous prie, +la <i>conclusion</i> de mon <i>Ode sur Waterloo</i>, écrite en 1815; et, la +rapprochant de la catastrophe du duc de Berry en 1820, dites-moi si je +n'ai pas un assez bon droit au titre de <i>vates</i><a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>, dans les deux sens +du mot, comme Fitzgerald et Coleridge.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i14"> «Des larmes de sang couleront encore<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>.»</p> +</div></div> + +<p>»Je ne prétends pas prévoir à cette distance ce qui arrivera parmi vous +autres Anglais, mais je prophétise un mouvement en Italie: dans ce cas, +je ne sais pas si je n'y mettrai pas la main. Je déteste les +Autrichiens, et crois les Italiens scandaleusement opprimés; et si l'on +donne le signal, pourquoi pas? Je recommanderai «l'érection d'un petit +fort à Drumsnab,» comme Dugald Dalgetty.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">(retour)</a> <i>Vates</i>, en latin, signifie à-la-fois poète et prophète.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">(retour)</a> Vers de l'Ode sur Waterloo: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Crimson tears will follow yet. + (<i>Notes du Trad.</i>)</p> +</div></div> +</blockquote> + +<br><h3>LETTRE CCCLXXI.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 8 mai 1820.</p><br><br> + +<p>«Comme vous ne m'avez pas r'écrit, intention que votre lettre du 7 +courant indiquait, je dois présumer que la <i>Prophétie du Dante</i> n'a pas +été jugée meilleure que les pièces qui l'avaient précédée, aux yeux de +votre illustre synode. En ce cas, vous éprouvez un peu d'embarras. Pour +y mettre fin, je vous répète que vous ne devez pas vous considérer comme +obligé ou engagé à publier une composition, par cela seul qu'elle est de +<i>moi</i>, mais toujours agir conformément à vos vues, à vos opinions ou à +celles de vos amis; et demeurez sûr que vous ne m'offenserez en aucune +façon en refusant <i>l'article</i>, pour me servir de la phrase technique. +Quant aux observations en <i>prose</i> sur l'attaque de John Wilson, je +n'entends point les faire publier à présent; et j'envoie des vers à M. +Kinnaird (je les écrivis l'an dernier en traversant le Pô), vers qu'il +<i>ne faut pas</i> qu'il publie. Je mentionne cela, parce qu'il est probable +qu'il vous en donnera une copie. Souvenez-vous-en, je vous prie, attendu +que ce sont de purs vers de société, relatifs à des sentimens et des +passions privés. De plus, je ne puis consentir à aucune mutilation ou +omission dans l'oeuvre de Pulci: le texte original en a toujours été +exempt dans l'Italie même, métropole de la chrétienté, et la traduction +ne le serait pas en Angleterre, quoique vous puissiez regarder comme +étrange qu'on ait permis une telle liberté au <i>Morgante</i> pendant +plusieurs siècles, tandis que l'autre jour on a confisqué la traduction +entière du premier chant de <i>Childe-Harold</i>, et persécuté Leoni, le +traducteur.--Lui-même me l'écrit, et je le lui aurais dit s'il m'avait +consulté avant la publication. Ceci montre combien la politique +intéresse plus les hommes dans ces contrées que la religion. Une +demi-douzaine d'invectives contre la tyrannie font confisquer +<i>Childe-Harold</i> en un mois, et vingt-huit chants de plaisanteries contre +les moines, les chevaliers et le gouvernement de l'église, sont laissés +en liberté pendant des siècles: je transcris le récit de Leoni.</p> + +<p>«Non ignorerà forse che la mia versione del 4º canto del <i>Childe-Harold</i> +fu confiscata in ogni parte; ed io stesso ho dovuto soffrir vessazioni +altrettanto ridicole quanto illiberali, ad arte che alcuni versi fossero +esclusi dalla censura. Ma siccome il divieto non fa d'ordinario che +accrescere la curiosità, così quel carme sull'Italia è ricercato più che +mai, e penso di farlo ristampare in Inghilterra senza nulla escludere. +Sciagurata condizione di questa mia patria! se patria si può chiamare +una terra così avvilita dalla fortuna, dagli uomini, da se +medesima<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">(retour)</a> «Vous n'ignorez peut-être pas que ma traduction du +quatrième chant de <i>Childe-Harold</i> a été confisquée partout, et moi-même +j'ai dû souffrir des vexations aussi ridicules qu'illibérales, parce que +la censure a trouvé quelques vers à retrancher. Mais comme la défense ne +fait d'ordinaire qu'accroître la curiosité, ce poème est plus que jamais +recherché en Italie, et je songe à le faire réimprimer en Angleterre +sans rien retrancher. Malheureuse condition de ma patrie! si l'on peut +nommer patrie une terre avilie par la fortune, par les hommes et par +elle-même.»</blockquote> + +<p>»Rose vous traduira cela. A-t-il eu sa lettre? je l'ai envoyée dans une +des vôtres, il y a quelques mois. Je dissuaderai Leoni de publier ce +poème, ou bien il peut lui arriver de voir l'intérieur du château +Saint-Ange. La dernière pensée de sa lettre est le commun et pathétique +sentiment de tous ses compatriotes.</p> + +<p>Sir Humphrey Davy était ici la dernière quinzaine, et j'ai joui de sa +société chez une fort jolie Italienne de haut rang, qui, pour déployer +son érudition en présence du grand chimiste, décrivant sa quatorzième +visite au mont Vésuve, demanda «s'il n'y avait pas un semblable volcan +en <i>Irlande</i>.» Le seul volcan irlandais que je connusse était le lac de +Killarney, que je pensai naturellement être désigné par la dame; mais +une seconde pensée me fit deviner qu'elle voulait parler de l'Islande et +de l'Hécla:--et il en était ainsi, quoiqu'elle ait soutenu sa +topographie volcanique pendant quelque tems avec l'aimable opiniâtreté +du beau sexe. Elle se tourna bientôt après vers moi, et m'adressa +diverses questions sur la philosophie de sir Humphrey, et j'expliquai +aussi bien qu'un oracle le talent qu'il avait déployé dans la +construction de la lampe de sûreté contre le gaz inflammable, et dans la +restauration des manuscrits de Pompéïa. «Mais comment l'appelez-vous? +dit-elle.--Un grand chimiste, répondis-je.--Que peut-il faire? +reprit-elle.--Presque tout, lui dis-je.--Oh! alors, <i>mio caro</i>, +demandez-lui, je vous prie, qu'il me donne quelque chose pour teindre +mes sourcils en noir. J'ai essayé mille choses, et toutes les couleurs +s'en vont; et d'ailleurs, mes sourcils ne croissent pas: peut-il +inventer quelque chose pour les faire croître?» Tout cela fut dit avec +le plus grand empressement; et ce dont vous serez surpris, c'est que la +jeune Italienne n'est ni ignorante ni sotte, mais vraiment bien élevée +et spirituelle. Mais toutes parlent comme des enfans quand elles +viennent de quitter leurs couvens; et, après tout, elles valent mieux +qu'un bas-bleu anglais. Je n'ai pas parlé à sir Humphrey de ce dernier +morceau de philosophie, ne sachant pas comment il le prendrait. Davy +était fort épris de Ravenne et de l'<i>italianisme</i> <span class="sc">PRIMITIF</span> du peuple, +qui est inconnu aux étrangers; mais il ne s'est arrêté qu'un jour.</p> + +<p>»Envoyez-moi des romans de Scott et quelques nouvelles.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> J'ai commencé et poussé jusqu'au second acte une tragédie sur +la conspiration du doge, c'est-à-dire sur l'histoire de Marino Faliero; +mais mes sentimens actuels sont si peu encourageans sur ce point, que je +commence à croire que j'ai usé mon talent, et je continue sans grande +envie de trouver une veine nouvelle.</p> + +<p>»Je songe quelquefois (si les Italiens ne se soulèvent pas) à retourner +en Angleterre dans l'automne, après le couronnement (où je ne voudrais +point paraître, à cause du schisme de ma famille); mais je ne puis rien +décider encore. Le pays doit être considérablement changé depuis que je +l'ai quitté, il y a déjà plus de quatre ans.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLXXII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 20 mars 1820.</p><br><br> + +<p>«Mon cher Murray, mes respects à Thomas Campbell, et indiquez-lui de ma +part, avec bonne-foi et amitié, trois erreurs qu'il doit rectifier dans +ses <i>Poètes</i>. Premièrement, il dit que les personnages du <i>Guide de +Bath</i> d'Anstey sont pris de Smollett; c'est impossible:--<i>le Guide</i> fut +publié en 1766 et <i>Humphrey Clinker</i> en 1771;--<i>dunque</i>, c'est Smollett +qui est redevable à Anstey. Secondement, il ne sait pas à qui Cowper +fait allusion quand il dit «qu'il y eut un homme qui <i>bâtit une église à +Dieu, puis blasphéma son nom</i>.» C'était <span class="sc">Voltaire</span> dont veut parler ce +calviniste maniaque et poète manqué. Troisièmement, il cite de travers +et gâte un passage de Shakspeare.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> «Dorer l'or fin, et peindre le lis, etc.<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>.»</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">(retour)</a> To gild refined gold and paint lily. + +<p>»Pour <i>lis</i>, il met <i>rose</i>, et manque en plus d'un mot toute la +citation.</p></blockquote> + +<p>»Or, Tom est un bon garçon, mais il doit être correct: car la première +faute est une <i>injustice</i> (envers Anstey), la seconde un <i>manque de +savoir</i>, la troisième une <i>bévue</i>. Dites-lui tout cela, et qu'il le +prenne en bonne part; car j'aurais pu recourir à une Revue et le +frotter;--au lieu que j'agis en chrétien.</p> + +<p>»Votre, etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLXXIII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 20 mars 1820.</p><br><br> + +<p>»D'abord, et avant tout, vous deviez vous hâter de remettre à <i>Moore</i> ma +lettre du 2 janvier, que je vous donnais le pouvoir d'ouvrir, mais que +je désirais être remise en <i>hâte</i>. Vous ne devriez réellement pas +oublier ces petites choses, parce que de ces oublis naissent les +désagrémens entre amis. Vous êtes un homme excellent, un grand homme, et +vous vivez parmi les grands hommes, mais songez, je vous prie, à vos +amis et auteurs absens.</p> + +<p>»En premier lieu, j'ai reçu <i>vos paquets</i>; puis une lettre de Kinnaird, +sur la plus urgente affaire: une autre de Moore, concernant une +importante communication à lady Byron; une quatrième de la mère +d'Allegra; et cinquièmement, à Ravenne, la comtesse G---- est à la +veille du divorce.--Mais le public italien est de notre côté, +particulièrement les femmes,--et les hommes aussi, parce qu'ils disent +qu'il n'avait que faire de prendre la chose à coeur après un an de +tolérance. Tous les parens de la comtesse (qui sont nombreux, haut +placés et puissans) sont furieux contre lui à cause de sa conduite. Je +suis prévenu de me tenir sur mes gardes, parce qu'il est fort capable +d'employer les <i>sicarii</i>.--Ce mot est aussi latin qu'italien, ainsi vous +pouvez le comprendre; mais j'ai des armes, et je ne songe point à ses +gueux, persuadé que je pourrai les poivrer s'ils ne viennent pas à +l'improviste, et que, dans le cas contraire, on peut finir aussi bien de +cette façon qu'autrement; et cela d'ailleurs vous servirait +d'avertissement.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> «On peut échapper à la corde ou au fusil,</p> +<p class="i14"> Mais celui qui prend femme, femme, femme, etc.»</p> +</div></div> + +<p>»<i>P. S.</i> J'ai jeté les yeux sur les épreuves, mais Dieu sait comment. +Songez à ce que j'ai en main, et que le courrier part demain.--Vous +souvenez-vous de l'épitaphe de Voltaire?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> «Ci-git l'enfant gâté, etc.</p> +</div></div> + +<p>»L'original est dans la correspondance de Grimm et Diderot, etc., etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLXXIV.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 24 mars 1820.</p><br><br> + +<p>«Je vous ai écrit il y a peu de jours. Il y a aussi pour vous une lettre +de janvier dernier chez Murray; elle vous expliquera pourquoi je suis +ici. Murray aurait dû vous la remettre depuis long-tems. Je vous envoie +ci-joint une lettre d'une de vos compatriotes résidant à Paris, qui a +ému mes entrailles. Vous aurez, si vous pouvez, la bonté de vous +enquérir si cette femme m'a dit vrai, et je l'aiderai autant qu'il me +sera possible,--mais non pas suivant l'inutile mode qu'elle propose. Sa +lettre est évidemment non étudiée, et si naturelle, que l'orthographe +même est aussi dans l'état de nature. C'est une pauvre créature, malade +et isolée, qui songe pour dernière ressource à nous traduire, vous ou +moi, en français! A-t-on jamais eu pareille idée? Cela me semble le +comble du désespoir. Prenez, je vous prie, des informations, et +faites-les moi connaître; et si vous pouvez tirer <i>ici</i> sur moi un +billet de quelques centaines de francs, chez votre banquier, j'y ferai +honneur comme de raison,--c'est-à-dire, si cette femme n'en impose +pas<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>. En ce cas, faites-le moi savoir, afin que je puisse vous faire +rembourser par mon banquier Longhi de Bologne, car je n'ai pas moi-même +de correspondant à Paris; mais dites à cette femme qu'elle ne nous +traduise pas;--si elle le fait, ce sera la plus noire ingratitude.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">(retour)</a> Suivant le désir de Byron, j'allai chez la jeune dame, +avec un rouleau de quinze ou vingt napoléons, pour le lui présenter de +la part de sa seigneurie; mais, avec une fierté honorable, ma jeune +compatriote refusa le présent, en disant que Lord Byron s'était mépris +sur l'objet de sa demande, qui avait pour but d'obtenir qu'il lui donnât +quelques pages de ses ouvrages avant leur publication, la mît ainsi à +même de préparer de nouvelles traductions pour les libraires français, +et lui fournît le moyen de gagner sa vie. (<i>Note de Moore.</i>) </blockquote> + +<p>»J'ai reçu une lettre (non pas du même genre, mais en français et dans +un sens de flatterie), de M<sup>me</sup> Sophie Gail, de Paris, que je prends pour +l'épouse d'un Gallo-Grec<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a> de ce nom. Qui est-elle? et qu'est-elle? et +comment a-t-elle pris intérêt à ma poésie et à l'auteur? Si vous la +connaissez, offrez-lui mes complimens, et dites-lui que, ne faisant que +<i>lire</i> le français, je n'ai pas répondu à sa lettre, mais que je +l'aurais fait en italien, si je n'eusse craint qu'on n'y trouvât quelque +affectation. Je viens de gronder mon singe d'avoir déchiré le cachet de +la lettre de M<sup>me</sup> Gail, et d'avoir abîmé un livre où je mets des feuilles +de rose. J'avais aussi une civette ces jours derniers; mais elle s'est +enfuie après avoir égratigné la joue de mon singe, et je suis encore à +sa recherche. C'était le plus farouche animal que j'eusse jamais vu, et +semblable à---- en mine et en manières.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">(retour)</a> Plaisanterie de Lord Byron pour désigner l'helléniste +français. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<p>»J'ai un monde de choses à vous dire; mais comme elles ne sont pas +encore parvenues au dénouement je ne me soucie pas d'en commencer +l'histoire avant qu'elle ne soit achevée. Après votre départ, j'eus la +fièvre; mais je recouvrai la santé sans quinquina. Sir Humphrey Davy +était ici dernièrement, et il a beaucoup goûté Ravenne. Il vous dira +tout ce que vous pourrez désirer savoir sur ce lieu et sur votre humble +serviteur.</p> + +<p>»Vos appréhensions (dont Scott est la cause) ne sont pas fondées. Il n'y +a point de dommages-intérêts dans ce pays, mais il y aura probablement +une séparation, comme la famille de la dame, puissante par ses +relations, est fort déclarée contre <i>le mari</i> à cause de toute sa +conduite;--lui est vieux et obstiné;--elle est jeune, elle est femme, et +déterminée à tout sacrifier à ses affections. Je lui ai donné le +meilleur avis; savoir, de rester avec lui;--je lui ai représenté l'état +d'une femme séparée (car les prêtres ne laissent les amans vivre +ouvertement ensemble qu'avec la sanction du mari), et je lui ai fait les +réflexions morales les plus exquises,--mais sans résultat. Elle dit: «Je +resterai avec lui, s'il vous laisse près de moi. Il est dur que je doive +être la seule femme de la Romagne qui n'ait pas son <i>amico</i>; mais, s'il +ne veut pas, je ne vivrai point avec lui, et quant aux conséquences, +l'amour, etc., etc., etc.» Vous savez comme les femmes raisonnent en ces +occasions. Le mari dit qu'il a laissé aller la chose jusqu'à ce qu'il ne +pût plus se taire. Mais il a besoin de la garder et de me renvoyer; car +il ne se soucie pas de rendre la dot et de payer une pension +alimentaire. Les parens de la dame sont pour la séparation; parce qu'ils +le détestent,--à la vérité comme tout le monde. La populace et les +femmes sont, comme d'ordinaire, pour ceux qui sont dans leur tort, +savoir, la dame et son amant. Je devrais me retirer; mais l'honneur, et +un érysipèle qui l'a prise, m'en empêchent,--pour ne point parler de +l'amour, car je l'aime complètement, toutefois pas assez pour lui +conseiller de tout sacrifier à une frénésie. Je vois comment cela +finira; elle sera la seizième Mrs. Shuffleton.</p> + +<p>»Mon papier est fini, et ma lettre doit l'être.</p> + +<p>»Tout à vous pour toujours.</p> + +<span class="rig">B.</span><br><br> + +<p>»<i>P. S.</i> Je regrette que vous n'ayez pas complété les <i>Italian Fudges</i>. +Dites-moi, je vous prie, comment êtes-vous encore à Paris? Murray a +quatre ou cinq de mes compositions entre les mains:--le nouveau <i>Don +Juan</i>, que son synode d'arrière-boutique n'admire pas;--une traduction +<i>excellente</i> du premier chant de <i>Morgante Maggiore</i> de Pulci;--une +<i>dito</i> fort brève de Dante, moins approuvée;--la <i>Prophétie de Dante</i>, +grand et digne poème, etc.;--une furieuse Réponse en prose aux +Observations de Blackwood sur <i>Don Juan</i>, avec une rude défense de +Pope,--propre à faire un remue-ménage. Les opinions ci-dessus signalées +sont de Murray et de son stoïque sénat;--vous formerez la vôtre, quand +vous verrez les pièces.</p> + +<p>»Vous n'avez pas grande chance de me voir, car je commence à croire que +je dois finir en Italie.--Mais si vous venez dans ma route, vous aurez +un plat de macaronis. Parlez-moi; je vous prie, de vous et de vos +intentions.</p> + +<p>»Mes fondés de pouvoir vont prêter au comte Blessington soixante mille +livres sterling (à six pour cent), sur une hypothèque à Dublin. Songez +seulement que je vais devenir légalement un <i>absentee</i> d'Irlande.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLXXV.</h3> + +<h4>A M. HOPPNER.</h4> + +<p>«Un Allemand nommé Ruppsecht m'a envoyé, Dieu sait pourquoi, plusieurs +gazettes allemandes dont je ne déchiffre pas un mot ni une lettre. Je +vous les envoie ci-jointes pour vous prier de m'en traduire quelques +remarques, qui paraissent être de Goëthe, sur <i>Manfred</i>;--et si j'en +puis juger par deux points d'admiration (que nous plaçons généralement +après quelque chose de ridicule), et par le mot <i>hypochondrisch</i>, elles +ne sont rien moins que favorables. J'en serais fâché, car j'eusse été +fier d'un mot d'éloge de Goëthe; mais je ne changerai pas d'opinion à +son égard, si rude qu'il puisse être. Me pardonnerez-vous la peine que +je vous donne, et aurez-vous cette bonté?--Ne songez pas à rien +adoucir.--Je suis un littérateur à l'épreuve,--ayant entendu dire du +bien et du mal de moi dans la plupart des langues modernes.</p> + +<p>»Croyez-moi, etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLXXVI.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 1<sup>er</sup> juin 1820.</p><br><br> + +<p>«J'ai reçu une lettre parisienne de W. W. à laquelle j'aime mieux +répondre par votre entremise, si ce digne personnage est encore à Paris, +et un de vos visiteurs, comme il le dit. En novembre dernier il +m'écrivit une lettre bienveillante, où, d'après des raisons à lui +propres, il établissait sa croyance à la possibilité d'un rapprochement +entre lady Byron et moi. J'y ai répondu comme j'ai coutume; et il m'a +écrit une seconde lettre, où il répète son dire, à laquelle lettre je +n'ai jamais répondu, ayant mille autres choses en tête. Il m'écrit +maintenant comme s'il croyait qu'il m'eût offensé en touchant ce sujet; +et je désire que vous l'assuriez que je ne le suis pas du tout,--mais +qu'au contraire je suis reconnaissant de sa bonne disposition. En même +tems montrez-lui que la chose est impossible. Vous savez cela aussi bien +que moi,--et finissons-en.</p> + +<p>»Je crois que je vous montrai son épître l'automne dernier. Il me +demande si j'ai entendu parler de <i>mon lauréat</i><a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a> à Paris,--de +quelqu'un qui a écrit une «épître sanglante» contre moi; mais est-ce en +français ou en allemand? sur quel sujet? je n'en sais rien, et il ne me +le dit pas,--hors cette remarque (pour ma propre satisfaction) que c'est +la meilleure pièce du volume de l'individu. Je suppose que c'est quelque +chose dans le genre accoutumé;--il dit qu'il ne se rappelle pas le nom +de l'auteur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">(retour)</a> Lamartine.</blockquote> + +<p>»Je vous ai écrit il y a environ dix jours, et j'attends une réponse de +vous quand il vous plaira.</p> + +<p>»L'affaire de la séparation continue encore, et tout le monde y est +mêlé, y compris prêtres et cardinaux. L'opinion publique est furieuse +contre <i>lui</i>, parce qu'il aurait dû couper court à la chose dès l'abord, +et ne pas attendre douze mois pour commencer. Il a essayé d'arriver à +l'évidence, mais il ne peut rien produire de suffisant; car ce qui +ferait cinquante divorces en Angleterre, ne suffit pas ici,--il faut les +preuves les plus décisives........... ............................</p> + +<p>»C'est la première cause de ce genre soulevée à Ravenne depuis deux +cents ans; car, quoiqu'on se sépare souvent, on déclare un motif +différent. Vous savez que les incontinens du continent sont plus +délicats que les Anglais, et n'aiment pas à proclamer leurs couronnes en +plein tribunal, même quand il n'y a pas de doute.</p> + +<p>»Tous les parens de la dame sont furieux contre lui. Le père l'a +provoqué en duel,--valeur superflue, car cet homme ne se bat pas, +quoique soupçonné, de deux assassinats,--dont l'un est celui du fameux +Monzoni de Forli. Avis m'a été donné de ne pas faire de si longues +promenades à cheval dans la forêt des Pins, sans me tenir sur mes +gardes; aussi je prends mon <i>stiletto</i><a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a> et une paire de pistolets +dans ma poche durant mes courses quotidiennes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">(retour)</a>38 Poignard italien.</blockquote> + +<p>»Je ne bougerai pas du pays jusqu'à ce que le procès soit terminé de +manière ou d'autre. Quant à <i>elle</i>, elle a autant de fermeté féminine +que possible, et l'opinion est à tel point contre l'homme, que les +avocats refusent de se charger de sa cause, en disant qu'il est bête ou +coquin;--bête s'il n'a pas reconnu la liaison jusqu'à présent; coquin +s'il la connaissait, et qu'il ait, dans une mauvaise intention, retardé +de la divulguer. Bref, il n'y a rien eu de pareil dans ces lieux, depuis +les jours de la famille de Guido di Polenta.</p> + +<p>»Si l'homme m'escofie, comme Polonius, dites qu'il a fait une bonne fin +de mélodrame. Ma principale sécurité est qu'il n'a pas le courage de +dépenser vingt <i>scudi</i><a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>,--prix courant d'un <i>bravo</i> à la main +preste;--autrement il n'y a pas faute d'occasions, car je me promène à +cheval dans les bois chaque soir, avec un seul domestique, et +quelquefois un homme de connaissance qui depuis peu fait une mine un peu +drôle dans les endroits solitaires et garnis de buissons.</p> + +<p>»Bonjour.--Écrivez à votre dévoué, etc.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">(retour)</a>Footnote 39: Écus.</blockquote> + +<br><h3>LETTRE CCCLXXVII.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 7 juin 1820.</p><br><br> + +<p>«Vous trouverez ci-joint quelque chose qui vous intéressera, l'opinion +du plus grand homme de l'Allemagne--peut-être de l'Europe--sur un des +grands hommes de vos prospectus (tous fameux fiers-à-bras, comme Jacob +Tonson avait coutume de nommer ses salariés);--bref, une critique de +Goëthe sur <i>Manfred</i>. Vous avez à-la-fois l'original et deux +traductions, l'une anglaise, l'autre italienne; gardez tout dans vos +archives, car les opinions d'un homme tel que Goëthe, favorables ou non, +sont toujours intéressantes,--et le sont beaucoup plus quand elles sont +favorables. Je n'ai jamais lu son <i>Faust</i>, car je ne sais pas +l'allemand; mais Mathieu Lewis-le-Moine, en 1816, à Coligny, en a +traduit la plus grande partie <i>viva voce</i><a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>, et naturellement j'en fus +très-frappé: mais c'est le Steinbach, la Yungfrau et autres choses +pareilles qui me firent écrire <i>Manfred</i>. La première scène, néanmoins, +et celle de <i>Faust</i>, se ressemblent beaucoup. Accusez réception de cette +lettre.</p> + +<p>»Tout à vous à jamais.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> J'ai reçu <i>Ivanhoe</i>;--c'est bon. Envoyez-moi, je vous prie, de +la poudre pour les dents et de la teinture de myrrhe de Waite, etc. +<i>Ricciardetto</i><a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a> aurait dû être traduit littéralement, ou ne pas +l'être du tout. Quant au succès de <i>Whistlecraft</i>, il n'est pas +possible; je vous dirai quelque jour pourquoi. Cornwall est un poète, +mais gâté par les détestables écoles du siècle. Mrs. Hemans est poète +aussi,--mais trop guindée et trop amie de l'apostrophe,--et dans un +genre tout à-fait mauvais. Des hommes sont morts avec calme avant et +après l'ère chrétienne, sans l'aide du christianisme; témoins les +Romains, et récemment Thistlewood, Sand et Louvel:--«hommes qui auraient +dû succomber sous le poids de leurs crimes, même s'ils avaient cru.» Le +lit de mort est une affaire de nerfs et de constitution, et non pas de +religion. Voltaire s'effraya, et non Frédéric de Prusse: les chrétiens +pareillement sont calmes ou tremblans, plutôt selon leur force que selon +leur croyance. Que veut dire H*** par sa stance! qui est une octave +faite dans l'ivresse ou dans la folie. Il devrait avoir les oreilles +frappées par le marteau de Thor pour rimer si drôlement.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">(retour)</a> De vive voix.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">(retour)</a> Poème de Fortiguerra.</blockquote> + +<p>Ce qui suit est l'article tiré du <i>Kunst und Altertum</i><a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a> de Goëthe, +renfermé dans la lettre précédente. La confiance sérieuse avec laquelle +le vénérable critique rapporte les créations de son confrère en poésie à +des personnes et à des événemens réels, sans faire même la moindre +difficulté pour admettre un double meurtre à Florence, et donner ainsi +des bases à sa théorie, offre un exemple plaisant de la disposition, +prédominante en Europe, à peindre Byron comme un homme de merveilles et +de mystères, aussi bien dans sa vie que dans sa poésie. Ce qui a sans +doute considérablement contribué à donner de lui ces idées exagérées et +complètement fausses, ce sont les nombreuses fictions qui ont dupé le +monde sur le compte de ses voyages romanesques et de ses miraculeuses +aventures dans des lieux qu'il n'avait jamais vus<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>; et les relations +de sa vie et de son caractère, répandues sur tout le continent, sont à +un tel point hors de la vérité et de la nature, que l'on peut mettre en +question si le héros réel de ces pages, l'homme de chair et de +sang,--l'esprit sociable et pratique, enfin le Lord Byron <i>Anglais</i>, +avec toutes ses fautes et ses actes excentriques,--ne risque pas de ne +paraître, aux imaginations exaltées de la plupart de ses admirateurs +étrangers, qu'un personnage ordinaire, non romantique, mais prosaïque.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">(retour)</a> L'art et l'antiquité.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">(retour)</a> De ce genre sont les relations pleines de toute sorte de +circonstances merveilleuses touchant sa résidence dans l'île de +Mitylène, ses voyages en Sicile et à Ithaque avec la comtesse Guiccioli, +etc., etc. Mais le plus absurde, peut-être, de tous ces mensonges, c'est +l'histoire racontée par Fouqueville sur les religieuses conférences du +poète dans la cellule du père Paul à Athènes; c'est la fiction encore +plus déraisonnable que Rizo s'est permise, en donnant les détails d'une +prétendue scène théâtrale qui eut lieu (suivant ce poétique historien) +entre Lord Byron et l'archevêque d'Arta, à la tombe de Botzaris, à +Missolonghi. +(<i>Note de Moore</i>.)</blockquote> +<br> + +<p class="mid">OPINION DE GOETHE SUR MANFRED.</p> + +<p>«La tragédie de Byron, intitulée <i>Manfred</i>, a été pour moi un phénomène +surprenant, qui m'a très-vivement intéressé. Ce poète, d'un caractère +intellectuel si extraordinaire, s'est approprié mon <i>Faust</i>, et en a +tiré le plus vif aliment pour son humeur hypocondriaque. Il a fait usage +des principaux ressorts suivant son propre système, pour ses propres +desseins, en sorte qu'aucun d'eux n'est resté le même, et c'est +particulièrement sous ce rapport que je ne puis assez admirer son génie. +Le tout a, de cette manière, pris une forme si nouvelle, que ce serait +une tâche intéressante pour la critique que de remarquer, non-seulement +les changemens que l'auteur a faits, mais leur degré de ressemblance ou +de dissemblance avec le modèle original: à propos de quoi je ne puis +nier que la sombre ardeur d'un désespoir illimité et excessif finit par +nous fatiguer. Cependant le mécontentement que nous ressentons est +toujours lié à l'estime et à l'admiration.</p> + +<p>»Nous trouvons ainsi dans cette tragédie la quintessence du plus +merveilleux génie né pour être son propre bourreau. Lord Byron, dans sa +vie et dans sa poésie, se laisse difficilement apprécier avec justice et +équité. Il a assez souvent avoué ce qui le tourmente. Il en a fait +plusieurs fois le tableau; et à peine éprouve-t-on quelque compassion +pour cette intolérable souffrance, que sans cesse il rumine +laborieusement. Ce sont, à proprement parler, deux femmes dont les +fantômes l'obsèdent à jamais, et qui, dans cette pièce encore, jouent +les principaux rôles,--l'une sous le nom d'Astarté, l'autre sans forme +ou plutôt absente, et réduite à une simple voix. Voici l'horrible +aventure qu'il eut avec la première. Lorsqu'il était un jeune homme +hardi et entreprenant, il gagna le coeur d'une dame florentine. Le mari +découvrit cet amour, et assassina sa femme; mais le meurtrier fut la +même nuit trouvé mort dans la rue, et il n'y eut personne sur qui le +soupçon put se fixer. Lord Byron s'éloigna de Florence, et ces spectres +l'obsédèrent désormais toute sa vie.</p> + +<p>»Cet événement romanesque est rendu fort probable par les innombrables +allusions que le poète y fait dans ses oeuvres; comme, par exemple, +lorsque tournant sur lui-même ses sombres méditations, il s'applique la +fatale histoire du roi de Sparte. Or voici cette histoire:--Pausanias, +général lacédémonien, acquiert beaucoup de gloire par l'importante +victoire de Platée, mais ensuite perd la confiance de ses concitoyens +par son arrogance, par son obstination, et par de secrètes intrigues +avec les ennemis de son pays. Cet homme porte avec lui un crime qui pèse +sur lui jusqu'à la dernière heure: il a versé le sang innocent; car, +lorsqu'il commandait dans la mer Noire la flotte des Grecs confédérés, +il s'est épris d'une violente passion pour une jeune fille byzantine. +Après avoir éprouvé une longue résistance, il l'obtient enfin de ses +parens, et la jeune fille doit lui être livrée le soir même; elle désire +par modestie que l'esclave éteigne la lampe, et tandis qu'elle marche à +tâtons dans les ténèbres, elle la renverse. Pausanias se réveille en +sursaut, dans la crainte d'être attaqué par des assassins,--il saisit +son épée, et tue sa maîtresse. Cet horrible spectacle ne le quitte plus. +L'ombre de cette vierge le poursuit sans cesse, et il appelle en vain à +son aide les dieux et les exorcismes des prêtres.</p> + +<p>»Certes, un poète a le coeur déchiré quand il choisit une telle scène +dans l'antiquité, qu'il se l'approprie, et en charge son tragique +portrait. Le monologue suivant, qui est surchargé de tristesse et +d'horreur pour la vie, devient intelligible à l'aide de cette remarque. +Nous le recommandons comme un excellent exercice à tous les amis de la +déclamation. Le monologue d'Hamlet semble là s'être encore +perfectionné<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">(retour)</a> Suit la citation de ce monologue.</blockquote> + +<br><h3>LETTRE CCCLXXVIII.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 9 juin 1820.</p><br><br> + +<p>«Galignani vient de m'envoyer l'édition parisienne de vos oeuvres (que +je lui avais demandée), et je suis content de voir mes vieux amis avec +un visage français. J'en ai tantôt effleuré la surface ou pénétré les +profondeurs comme l'hirondelle, et j'ai été aussi charmé que possible. +C'est la première fois que je voyais les <i>Mélodies</i> sans musique; et, je +ne sais pourquoi, je ne puis lire dans un livre de musique:--les notes +confondent les mots dans ma tête, quoique je me les rappelle +parfaitement pour les chanter. La musique assiste ma mémoire par +l'oreille et non par les yeux; je veux dire que ses croches +m'embarrassent sur le papier, mais sont des auxiliaires quand on les +entend. Ainsi j'ai été content de voir les mots sans les robes +d'emprunt;--à mon sens, ils n'ont pas plus mauvaise mine dans leur +nudité.</p> + +<p>»Le biographe a gâché votre vie; il appelle votre père un vénérable et +vieux gentilhomme, et parle d'Addison et des comtesses douairières. Si +ce diable d'homme devait écrire ma vie, certainement je lui ôterais la +sienne. Puis, au dîner de Dublin, vous avez fait un discours (vous en +souvenez-vous, chez Douglas K***? «monsieur, il me fit un +discours»),--trop complimenteur pour les poètes vivans, et sentant +quelque peu l'intention de louer tout le monde. Je n'y suis que trop +bien traité, mais .....................................................</p> + +<p>»Je n'ai reçu de vous aucunes nouvelles poétiques ou personnelles. +Pourquoi n'achevez-vous pas un tour italien <i>des Fudges</i>? Je viens de +jeter les yeux sur <i>Little</i><a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>, que j'appris par coeur en 1803, étant +alors dans mon quinzième été. Hélas! je crois que tout le mal que j'ai +jamais causé ou chanté a été dû à ce damné livre que vous fîtes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">(retour)</a> Nom d'un recueil de poésies de Moore.</blockquote> + +<p>»Dans ma dernière, je vous parlais d'une cargaison de poésie que j'ai +envoyée à M***, d'après son désir et ses instances;--et maintenant +qu'il l'a reçue, il en fait fi, et la traîne en longueur. Peut-être +a-t-il raison. Je n'ai pas une haute opinion d'aucun des articles de mon +dernier envoi, sauf une traduction de Pulci, faite mot pour mot et vers +pour vers.</p> + +<p>»Je suis au troisième acte d'une tragédie, mais je ne sais pas si je la +finirai; je suis, en ce moment, trop occupé par mes propres passions +pour rendre justice à celles des morts. Outre les vexations mentionnées +dans ma dernière, j'ai encouru une querelle avec les carabiniers ou +gendarmes du pape, qui ont fait une pétition au cardinal contre ma +livrée, comme trop semblable à leur pouilleux uniforme. Ils réclament +surtout contre les épaulettes, que tout le monde chez nous a dans les +jours de gala. Ma livrée a des couleurs qui sont conformes à mes armes, +et ont été celles de ma famille depuis l'an 1066.</p> + +<p>»J'ai fait une réponse tranchante, comme vous pouvez supposer, et j'ai +donné à entendre que si quelques hommes de ce respectable corps +insultent mes gens, j'en agirai de même près de leurs braves commandans, +et j'ai ordonné à mes <i>bravos</i>, qui sont au nombre de six, et sont +passablement farouches, de se défendre en cas d'agression; et, les jours +de fête et de cérémonies, j'armerai toute la bande, y compris moi-même, +en cas d'accidens ou de perfidie. Je m'escrimais autrefois assez +joliment à l'épée, chez Angelo; mais j'aimerais mieux le pistolet, +l'arme nationale de nos flibustiers, quoique j'en aie perdu maintenant +la pratique. Toutefois, «je puis regarder et dégainer mon fer.» Cela me +fait penser (comme toute l'affaire d'ailleurs) à <i>Roméo et Juliette</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> «Maintenant, Grégorio, souviens-toi de ton coup de maître.»</p> +</div></div> + +<p>Toutes ces discussions, néanmoins, avec le cavalier pour sa femme, et +avec les soldats pour ma livrée, sont fatigantes pour un homme paisible +qui fait de son mieux pour plaire à tout le monde, et soupire après +l'union et la bonne amitié. Écrivez-moi, je vous prie.</p> + +<p>»Je suis votre, etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLXXIX.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 13 juillet 1820.</p><br><br> + +<p>«Pour chasser ou accroître votre anxiété irlandaise<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a> sur mon +embarras, je réponds sur-le-champ à votre lettre; vous faisant d'avance +observer que, comme je suis un auteur de l'embarras, je peux m'en tirer. +Mais, avant tout, un mot sur le Mémoire;--je n'ai aucune objection à +faire; je voudrais qu'une copie correcte en fût dressée et déposée dans +des mains honorables, en cas d'accidens arrivés à l'original; car vous +savez que je n'en ai pas, que je ne l'ai pas relu, ni même lu ce que +j'ai alors écrit; je sais bien que j'écrivis cela avec la ferme +intention d'être sincère et vrai dans mon récit, mais non pas d'être +impartial;--non, par Dieu! je n'ai pas cette prétention quand je suis +ému. Mais je désire donner à toutes les parties intéressées l'occasion +de me contredire ou de me rectifier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">(retour)</a> Cette épithète fait allusion à l'expression irlandaise +dont Moore s'était servi: <i>To be in a wisp</i> pour <i>to be in a scrape</i>. +(<i>Note du Tr.</i>)</blockquote> + +<p>»Je ne m'oppose point à ce que l'on montre cet écrit à qui de +droit;--ceci, comme toute autre chose, a été écrit pour être lu, bien +que beaucoup d'écrits ne parviennent pas à ce but. Par rapport à mon +embarras, le pape a prononcé leur séparation. Le décret est arrivé hier +de Babylone;--c'étaient elle et ses amis qui le demandaient, en raison +de la conduite extraordinaire de son mari (le noble comte). Il s'y est +opposé de tout son pouvoir, à cause de la pension alimentaire qui a été +assignée, outre la restitution de tous les biens, meubles, voiture, +etc., appartenant à la dame. En Italie on ne peut divorcer. Il a insisté +pour qu'elle m'abandonnât, et promis de tout pardonner ensuite, même +l'adultère, qu'il jure être en pouvoir de prouver par de notables +témoins. Mais, dans ce pays, les cours de justice ont de telles preuves +en horreur, les Italiens étant d'autant plus délicats en public que les +Anglais, qu'ils sont plus passionnés en particulier.</p> + +<p>»Les amis et les parens, qui sont nombreux et puissans, lui répliquent: +«Vous-même vous êtes un sot ou un gredin;--un sot si vous n'avez pas vu +les conséquences du rapprochement de ces deux jeunes gens;--un gredin, +si vous y avez prêté la main. Choisissez,--mais ne soulevez pas (après +douze mois de la plus étroite intimité, sous vos yeux et avec votre +sanction positive) un scandale qui ne peut que vous rendre ridicule en +la rendant malheureuse.»</p> + +<p>»Il a juré avoir cru que notre liaison était purement amicale, et que +j'étais plus attaché à lui qu'à elle, jusqu'à ce qu'une triste +démonstration eût prouvé le contraire. À cela on répond que l'auteur de +cet embarras n'était pas un personnage inconnu, et que la <i>clamosa +fama</i><a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a> n'avait pas proclamé la pureté de mes moeurs;--que le frère de +la dame lui avait écrit de Rome, il y a un an, pour l'avertir que sa +femme serait infailliblement égarée par ce feu follet, à moins que lui, +légitime époux, ne prît des mesures convenables, lesquelles il avait +négligé de prendre, etc., etc.</p> + +<p>»Alors il dit qu'il a encouragé mon retour à Ravenne pour voir <i>in +quanti piedi di acqua siamo</i><a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>, et qu'il en a trouvé assez pour se +noyer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">(retour)</a> La criarde renommée.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">(retour)</a> À combien de pieds d'eau nous sommes.</blockquote> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i14"> Ce ne fut pas le tout; sa femme se plaignit.</p> +<p class="i8"> <i>Procès</i>.--La parenté se joint en excuses, et dit</p> +<p class="i14"> Que du docteur venait tout le mauvais ménage;</p> +<p class="i14"> Que cet homme était fou, que sa femme était sage.</p> +<p class="i14"> On fit casser le mariage.</p> +</div></div> + +<p>»Il n'y a qu'à laisser les femmes seules dans le conflit; car elles sont +sûres de gagner le champ de bataille. La comtesse retourne chez son +père, et je ne puis la voir qu'avec de grandes restrictions, telle est +la coutume du pays. Les parens se sont bien comportés;--j'ai offert une +donation, mais ils ont refusé de l'accepter, et juré qu'elle ne vivrait +pas avec G*** (puisqu'il avait essayé de la convaincre d'infidélité), +mais qu'il l'entretiendrait; et, dans le fait, un jugement a été rendu +hier à cet effet. Je suis, sans doute, dans une situation assez +mauvaise.</p> + +<p>»Je n'ai plus entendu parler des carabiniers qui ont pétitionné contre +ma livrée. Ces soldats ne sont pas populaires, et l'autre nuit, dans une +petite échauffourée, l'un d'eux a été tué, un autre blessé, et plusieurs +mis en fuite par quelques jeunes Romagnols qui sont adroits et prodigues +de coups de poignards. Les auteurs du méfait ne sont pas découverts, +mais j'espère et crois qu'aucun de mes braves ne s'en est mêlé, +quoiqu'ils soient un peu farouches et portent des armes cachées comme la +plupart des habitans. C'est cette façon d'agir qui épargne quelquefois +beaucoup de procès.</p> + +<p>»Il y a une révolution à Naples. Si elle se fait, elle laissera +probablement une carte à Ravenne, en faisant route jusqu'en Lombardie.</p> + +<p>»Vos éditeurs semblent vous avoir traité comme moi. M*** a fait la +grimace, et presque insinué que mes dernières productions sont <i>sottes</i>. +Sottes, monsieur!--Dame, sottes! je crois qu'il a raison. Il demande +l'achèvement de ma tragédie sur <i>Marino Faliero</i>, dont rien n'est encore +parvenu en Angleterre. Le cinquième acte est presque achevé, mais il est +terriblement long;--quarante feuilles de grand papier, de quatre pages +chaque,--environ cent cinquante pages d'impression; mais tellement +pleines «de passe-tems et de prodigalités,» que je le crois ainsi.</p> + +<p>»Envoyez-moi, je vous prie, et publiez votre <i>Poème</i> sur moi; et ne +craignez point de trop me louer. J'empocherai mes rougeurs.</p> + +<p>»<i>Non actionnable</i>!--Chantre d'enfer!<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a> par Dieu! c'est une +injure,--et je ne voudrais pas l'endurer. Le joli nom à donner à un +homme qui doute qu'il y ait un lieu pareil.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">(retour)</a> Nom que Lamartine donne à Byron dans un de ses poèmes. +(<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<p>»Ainsi M<sup>me</sup> Gail est partie,--et Mrs. Mahony ne veut pas mon argent. J'en +suis content.--J'aime à être généreux sans frais. Mais priez-la de ne +point me traduire.</p> + +<p>»Oh! je vous en prie, dites à Galignani que je lui enverrai un sermon +s'il n'est pas plus ponctuel. Quelqu'un retient régulièrement deux et +quelquefois quatre de ses <i>Messagers</i> dans la route. Priez-le d'être +plus exact. Les nouvelles valent de l'or dans ce lointain royaume des +Ostrogoths.</p> + +<p>»Répondez-moi, je vous prie. J'aimerais beaucoup à partager votre +champagne et votre Lafitte, mais en général je suis trop Italien pour +Paris. Dites à Murray de vous envoyer ma lettre;--elle est pleine +d'épigrammes.</p> + +<p>»Votre, etc.»</p> + +<p>La séparation qui avait eu lieu entre le comte Guiccioli et sa femme, +s'était faite à la condition que la jeune dame habiterait, à l'avenir, +sous le toit paternel:--en conséquence, M<sup>me</sup> Guiccioli quitta Ravenne le +16 juillet, et se retira dans une <i>villa</i> appartenant au comte Gamba, et +située à environ quinze milles de cette ville. Lord Byron allait la voir +rarement,--une ou deux fois peut-être par mois,--et passait le reste de +son tems dans une solitude complète. Pour une ame comme la sienne, qui +avait tout son monde en elle-même, un tel genre de vie n'aurait +peut-être été ni nouveau ni désagréable; mais pour une femme jeune et +admirée, qui avait à peine commencé à connaître le monde et ses +plaisirs, ce changement, il faut l'avouer, était une expérience fort +brusque. Le comte Guiccioli était riche, et la comtesse, comme une jeune +épouse, avait acquis sur lui un pouvoir absolu. Elle était fière, et la +position de son mari la plaçait à Ravenne dans le rang le plus élevé. On +avait parlé de voyager à Naples, à Florence, à Paris;--bref, tout le +luxe que la richesse peut donner était à sa disposition.</p> + +<p>Maintenant elle sacrifiait volontairement et irrévocablement tout cela +pour Lord Byron. Sa splendide maison abandonnée,--tous ses parens en +guerre ouverte avec elle,--son bon père se bornant à tolérer par +tendresse ce qu'il ne pouvait approuver:--elle vécut alors avec une +pension de deux cents livres sterling par an, et n'eut loin du monde, +pour toute occupation, que la tâche de se donner à elle-même une +éducation digne de son illustre amant, et pour toute récompense, que les +rares et courtes entrevues que permettaient les nouvelles restrictions +imposées à leur liaison. L'homme qui put inspirer et faire durer un +dévoûment si tendre, on peut le dire avec assurance, n'était pas tel +qu'il s'est représenté lui-même dans les accès de son humeur fantasque; +et d'autre part, l'histoire entière de l'affection de la jeune dame +montre combien une femme italienne, soit par nature, soit par suite de +sa position sociale, est portée à intervertir le cours ordinaire que +suivent chez nous les faiblesses semblables, et comment, faible pour +résister aux premières attaques de la passion, elle réserve toute la +force de son caractère pour déployer ensuite tant de constance et de +dévoûment.</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLXXX.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 17 juillet 1820.</p><br><br> + +<p>«J'ai reçu des livres, des numéros de la <i>Quarterly</i><a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>, et de la +<i>Revue d'Édimbourg</i>, ce dont je suis très-reconnaissant; c'est là tout +ce que je connais de l'Angleterre, outre les nouvelles du journal de +Galignani.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">(retour)</a> <i>Quarterly Review.</i></blockquote> + +<p>»La tragédie est achevée, mais maintenant vient le travail de la copie +et de la correction. C'est un ouvrage fort long (quarante-deux feuilles +de grand papier, de quatre pages chaque), et je crois qu'il formera plus +de cent quarante ou cent cinquante pages d'impression, outre plusieurs +extraits et notes historiques que je veux y joindre en forme +d'appendice. J'ai suivi exactement l'histoire. Le récit du docteur Moore +est en partie faux, et, somme toute, c'est un absurde bavardage. Aucune +des chroniques (et j'ai consulté Sanuto, Sandi, Navagero, et un siége +anonyme de Zara, outre les histoires de Laugier, Daru, Sismondi, etc.), +ne porte ou même ne fait entendre que le doge demanda la vie; on dit +seulement qu'il ne nia pas la conspiration. Ce fut un des grands hommes +de Venise.--Il commanda le siége de Zara,--battit quatre-vingt mille +Hongrois, en tua huit mille, et en même tems ne quitta pas la ville +qu'il tenait assiégée;--prit Capo-d'Istria;--fut ambassadeur à Gênes, à +Rome, et enfin doge; c'est dans cette magistrature qu'il tomba pour +trahison, en entreprenant de changer le gouvernement; fin que Sanuto +regarde comme l'accomplissement d'un jugement, parce que Faliero, +plusieurs années auparavant (quand il était podesta et capitaine de +Trévise), avait renversé un évêque qui était trop lent à porter le +Saint-Sacrement dans une procession. Il «le bâte d'un jugement», comme +Thwacum fit Square; mais il ne mentionne pas si Faliero avait été +immédiatement puni pour un acte qui paraîtrait si étrange même +aujourd'hui, et qui doit le paraître bien plus dans un âge de puissance +et de gloire papale. Il dit que pour ce soufflet le ciel priva le doge +de sa raison, et le poussa à conspirer. <i>Però fu permesso che il Faliero +perdette l'intelletto</i>, etc.<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>.</p> + +<p>»Je ne sais ce que vos commensaux penseront du drame que j'ai fondé sur +cet événement extraordinaire. La seule histoire semblable que l'on +trouve dans les annales des nations, est celle d'Agis, roi de Sparte, +prince qui se ligua avec les communes<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a> contre l'aristocratie, et +perdit la vie pour cela. Mais je vous enverrai la tragédie quand elle +sera copiée.» .......................................................</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">(retour)</a> Il fut donc permis que Faliero perdît l'esprit.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">(retour)</a> C'est Byron qui est coupable de cet anachronisme de style; +il a employé le mot <i>commons</i>. (<i>Notes du Trad.</i>) </blockquote> + +<br><h3>LETTRE CCCLXXXI.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 31 août 1820.</p><br><br> + +<p>«J'ai donné mon ame à la tragédie (comme vous en même cas); mais vous +savez qu'il y a des ames condamnées tout comme des tragédies. Songez que +ce n'est pas une pièce politique, quoiqu'elle en ait peut-être l'air; +elle est strictement historique. Lisez l'histoire et jugez. «Le portrait +d'Ada est celui de sa mère. J'en suis content. La mère a fait une bonne +fille. Envoyez-moi l'opinion de Gifford, et ne songez plus à +l'archevêque. Je ne puis ni vous envoyer promener ni vous donner cent +pistoles ou un meilleur goût: je vous envoie une tragédie, et vous me +demandez de «facétieuses épîtres»; vous faites un peu comme votre +prédécesseur, qui conseillait au docteur Prideaux de mettre «tant soit +peu plus d'<i>humour</i><a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>» dans sa <i>Vie de Mahomet</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">(retour)</a> Mot anglais presque intraduisible; il signifie cette sorte +d'esprit moitié bouffon, moitié sérieux, propre au caractère +britannique. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<p>»Bankes est un homme étonnant. Il y a à peine un seul de mes camarades +d'école ou de collége qui ne se soit plus ou moins illustré. Peel, +Palmerston, Bankes, Hobhouse, Tavistock, Bob Mills, Douglas Kinnaird, +etc., etc., ont tous parlé, et fait parler +d'eux...............................................</p> + +<p>»Nous sommes ici sur le point de nous battre un peu le mois prochain, si +les Huns traversent le Pô, et probablement aussi s'ils ne le font. S'il +m'arrive mésaventure, vous aurez dans mes manuscrits de quoi faire un +livre posthume; ainsi, je vous prie, soyez civil. Comptez là-dessus; ce +sera une oeuvre sauvage, si l'on commence ici. Le Français doit son +courage à la vanité, l'Allemand au phlegme, le Turc au fanatisme et à +l'opium, l'Espagnol à l'orgueil, l'Anglais au sang-froid, le Hollandais +à l'opiniâtreté, le Russe à l'insensibilité, mais l'Italien à la colère; +aussi vous verrez que rien ne sera épargné.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLXXXII.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 31 août 1820.</p><br><br> + +<p>«Au diable votre <i>mezzo cammin</i><a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>:--«La fleur de l'âge» eût été une +phrase plus consolante. D'ailleurs, ce n'est point exact; je suis né en +1788, et, par conséquent, je n'ai que trente-deux ans. Vous vous êtes +mépris sur un autre point: la <i>boîte à sequins</i> n'a jamais été mise en +réquisition, et ne le sera pas très-probablement. Il vaudrait mieux +qu'elle l'eût été; car alors un homme n'a pas d'obligation, comme vous +savez. Quant à une réforme, je me suis réformé,--que voudriez-vous? «La +rébellion était dans son chemin et il la trouva.» Je crois vraiment que +ni vous ni aucun homme d'un tempérament poétique ne peut éviter une +forte passion de ce genre: c'est la poésie de la vie. Qu'aurais-je connu +ou écrit, si j'avais été un politique paisible et mercantile, ou un lord +de la chambre? Un homme doit voyager et s'agiter, ou bien il n'y a pas +d'existence. D'ailleurs, je ne voulais être qu'un <i>cavalier servente</i>, +et n'avais pas l'idée que cela tournerait en roman, à la mode anglaise.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">(retour)</a> Je l'avais félicité d'être arrivé à ce que Dante appelle +le <i>mezzo cammin</i> (le milieu de la route) de la vie, l'âge de +trente-trois ans. (<i>Note de Moore</i>.) </blockquote> + +<p>»Quoi qu'il en soit, je soupçonne connaître en Italie une ou deux +choses--de plus que lady Morgan n'en a recueillies en courant la poste. +Qu'est-ce que les Anglais connaissent de l'Italie, hors les musées et +les salons,--et quelque beauté mercenaire <i>en passant</i><a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>? Moi, j'ai +vécu dans le coeur des maisons, dans les contrées les plus vierges et +les moins influencées par les étrangers;--j'ai vu et suis devenu (<i>pars +magna fui</i><a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>) une partie des espérances, des craintes et des passions +italiennes, et je suis presque inoculé dans une famille: c'est ainsi que +l'on voit les personnes et les chose telles qu'elles sont.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">(retour)</a> En français dans le texte.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">(retour)</a> Æn. lib. II.</blockquote> + +<p>»Que pensez-vous de la reine? J'entends dire que M. Hoby prétend «qu'il +pleure en la voyant, et qu'elle lui rappelle Jane Shore.»</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Sieur Hoby le bottier a la coeur déchiré,</p> +<p class="i14"> Car en voyant la reine il songe à Jane Shore,</p> +<p class="i14"> En vérité...................................<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">(retour)</a> Il y a là une suppression de Thomas Moore, dont la pudeur +pédantesque a partout supprimé les phrases et les mots un peu trop +lestes pour les chastes ladies. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<p>»Excusez, je vous prie, cette gaillardise. Où en est votre +poème?................................</p> + +<p>»Votre, etc.</p> + +<p>»Est-ce vous qui avez fait ce brillant morceau sur Peter Bell? C'est +assez spirituel pour être de vous, et presque trop pour être de tout +autre homme vivant. C'était dans Galignani l'autre jour.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLXXXIII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 7 septembre 1820.</p><br><br> + +<p>«En corrigeant les épreuves, il faut les comparer au manuscrit, parce +qu'il y a diverses leçons. Faites-y attention, je vous prie, et +choisissez ce que Gifford préférera. Écrivez-moi ce qu'il pense de tout +l'ouvrage.</p> + +<p>»Mes dernières lettres vous ont averti de compter sur une explosion par +ici; l'on a amorcé et chargé, mais on a hésité à faire feu. Une des +villes s'est séparée de la ligue. Je ne puis m'expliquer davantage pour +mille raisons. Nos pauvres montagnards ont offert de frapper le premier +coup, et de lever la première bannière, mais Bologne est demeurée en +repos; puis c'est maintenant l'automne, et la saison est à moitié +passée. «Ô Jérusalem, Jérusalem!» Les Huns sont sur le Pô; mais une fois +qu'ils l'auront passé pour faire route sur Naples, toute l'Italie sera +derrière eux. Les chiens!--les loups!--puissent-ils périr comme l'armée +de Sennachérib! Si vous désirez publier la <i>Prophétie du Dante</i>, vous +n'aurez jamais une meilleure occasion.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLXXXIV.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 11 septembre 1820.</p><br><br> + +<p>...........................................................................................................................</p> + +<p>«Ce que Gifford dit du premier acte est consolant. L'anglais, le pur +anglais sterling<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a> est perdu parmi vous, et je suis content de +posséder une langue si abandonnée; et Dieu sait comme je la conserve: je +n'entends parler que mon valet, qui est du Nottinghamshire, et je ne +vois que vos nouvelles publications, dont le style n'est pas une langue, +mais un jargon; même votre *** est terriblement guindé et affecté... Oh! +si jamais je reviens parmi vous, je vous donnerai une <i>Baviade et +Méviade</i>, non aussi bonne que l'ancienne, mais mieux méritée. Il n'y a +jamais eu une horde telle que vos mercenaires (je n'entends pas +seulement les vôtres, mais ceux de tout le monde). Hélas! avec les +cockneys<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>, les lakistes<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>, et les imitateurs de Scott, Moore et +Byron, vous êtes dans la plus grande décadence et dégradation de la +littérature. Je ne puis y songer sans éprouver les remords d'un +meurtrier. Je voudrais que Johnson fût encore en vie pour fustiger ces +maroufles!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">(retour)</a> C'est-à-dire de bon aloi. Nous avons conservé le trope +national du texte.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">(retour)</a> Nom national des badauds anglais, appliqué aux imitateurs +citadins des lakistes.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">(retour)</a> Poètes de l'école des lacs. (<i>Notes du Trad.</i>) </blockquote> + +<br><h3>LETTRE CCCLXXXV.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 14 septembre 1820.</p><br><br> + +<p>«Quoi! pas une ligne? Bien, prenez ce système.</p> + +<p>»Je vous prie d'informer Perry que son stupide article<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a> est cause que +tous mes journaux sont arrêtés à Paris. Les sots me croient dans votre +infernal pays, et ne m'ont pas envoyé leurs gazettes, en sorte que je ne +sais rien du sale procès de la reine.</p> + +<p>»Je ne puis profiter des remarques de M. Gifford, parce que je n'ai reçu +que celles du premier acte.</p> + +<p>»Votre, etc.»</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Priez les éditeurs de journaux de dire toutes les sottises +qu'il leur plaira, mais de ne pas me placer au nombre de ceux dont ils +signalent l'arrivée. Ils me font plus de mal par une telle absurdité que +par toutes leurs insultes.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">(retour)</a> Sur le retour de Byron en Angleterre. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<br><h3>LETTRE CCCLXXXVI.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 21 septembre 1820.</p><br><br> + +<p>«Ainsi, vous revenez à vos anciens tours. Voici le second paquet que +vous m'avez envoyé, sans l'accompagner d'une seule ligne de bien, de mal +ou de nouvelles indifférentes. Il est étrange que vous ne vous soyez pas +empressé de me transmettre les observations de Gifford sur le reste. +Comment changer ou amender, si je ne reçois plus aucun avis? Ou bien ce +silence veut-il dire que l'oeuvre est assez bonne telle qu'elle est, ou +qu'elle est trop mauvaise pour être réparée? Dans le dernier cas, +pourquoi ne le dites-vous pas sur-le-champ, et ne jouez-vous pas franc +jeu, quand vous savez que tôt ou tard vous devrez déclarer la vérité.</p> + +<p>»<i>P. S.</i>--Ma soeur me dit que vous avez envoyé chez elle demander où +j'étais, dans l'idée que j'étais arrivé, conduisant un cabriolet, etc., +etc., dans la cour du Palais. Me croyez-vous donc un fat ou un fou, pour +ajouter foi à une telle apparition? Ma soeur ma mieux connu, et vous a +répondu qu'il n'était pas possible que ce fût moi. Vous auriez pu tout +aussi bien croire que je fusse entré sur un cheval pâle, comme la mort +dans l'<i>Apocalypse</i>.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLXXXVII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 23 septembre 1820.</p><br><br> + +<p>«Demandez à Hobhouse mes <i>Imitations d'Horace</i>, et envoyez m'en une +épreuve (avec le latin en regard). Cet ouvrage a satisfait complètement +au <i>nonum prematur in annum</i><a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a> pour être mis maintenant au jour: il a +été composé à Athènes en 1811. J'ai idée qu'après le retranchement de +quelques noms et de quelques passages, il pourra être publié; et je +pourrais mettre parmi les notes mes dernières observations pour Pope, +avec la date de 1820. La versification est bonne; et quand je jette en +arrière un regard sur ce que j'écrivais à cette époque, je suis étonné +de voir combien peu j'ai gagné. J'écrivais mieux alors qu'aujourd'hui, +mais c'est que je suis tombé dans l'atroce mauvais goût du siècle. Si je +puis arranger cet ouvrage pour la publication actuelle, en sus des +autres compositions que vous avez de moi, vous aurez un volume ou deux +de variétés; car il y aura toutes sortes de rhythmes, de styles, de +sujets bons ou mauvais. Je suis inquiet de savoir ce que Gifford pense +de la tragédie; écrivez-moi sur ce point. Je ne sais réellement pas ce +que je dois moi-même en penser.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">(retour)</a> Précepte de l'<i>Art poétique</i>. Horace conseille aux poètes +de conserver leurs oeuvres neuf ans dans le portefeuille avant de les +produire. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<p>»Si les Allemands passent le Pô, ils seront servis d'une messe selon le +bréviaire du cardinal de Retz. *** est un sot, et ne pourrait comprendre +cela: Frere le comprendra. C'est un aussi joli jeu de mots que vous +puissiez en entendre un jour d'été.</p> + +<p>Personne ici ne croit à un mot d'évidence contre la reine. Les hommes du +peuple poussent eux-mêmes un cri général d'indignation contre leurs +compatriotes, et disent que pour moitié moins d'argent que le procès +n'en a coûté, on ferait venir d'Italie tous les témoignages possibles. +Vous pouvez regarder cela comme un fait: je vous l'avais dit auparavant. +Quant aux rapports des voyageurs, qu'est-ce que c'est que les voyageurs? +Moi, j'ai vécu parmi les Italiens;--je n'ai pas seulement couru +Florence, Rome, les galeries et les conversations pendant quelques mois, +puis regagné mon pays:--mais j'ai été de leurs familles, de leurs +amitiés, de leurs haines, de leurs amours, de leurs conseils et de leur +correspondance, dans la région de l'Italie la moins connue des +étrangers,--et j'ai été parmi les gens de toutes classes, depuis le +<i>comte</i> jusqu'au <i>contadino</i>, et vous pouvez être sûr de ce que je vous +dis.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCLXXXVIII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 28 septembre 1820.</p><br><br> + +<p>«Je croyais vous avoir averti, il y a long-tems, que la tragédie n'avait +jamais été conçue ou écrite le moins du monde pour le théâtre: je l'ai +même dit dans la préface. C'est trop long et trop régulier pour votre +théâtre; les personnages y sont trop peu nombreux, et l'unité trop +observée. C'est plutôt dans le genre d'Alfieri que dans vos habitudes +dramatiques (soit dit sans prétendre à égaler ce grand homme); mais il y +a de la poésie, et ce n'est pas au-dessous de <i>Manfred</i>, quoique je ne +sache quelle estime on a pour <i>Manfred</i>.</p> + +<p>»Je suis absent d'Angleterre depuis un tems aussi long que celui durant +lequel j'y suis resté alors que je vous voyais si fréquemment. Je revins +le 14 juillet 1811, et repartis le 25 avril 1816, en sorte qu'au 28 +septembre 1820, il ne s'en faut que de quelques mois que la durée de mon +absence n'égale celle de mon séjour. Ainsi, je ne connais le goût et les +sentimens du public que par ce que je peux glaner dans les lettres, +etc., etc., etc. Au reste, goût et sentimens, tout me semble aussi +mauvais que possible.</p> + +<p>»J'ai trouvé <i>Anastasius</i> excellent: ne l'ai-je pas dit? le journal de +Matthews excellentissime; cela, et Forsyth, et des morceaux de Hobhouse, +voilà tout ce que nous avons de vrai et de sensé sur l'Italie. La +<i>Lettre à Julia</i> est, certes, fort bonne. Je ne méprise pas ***; mais si +elle eût tricoté des bas bleus au lieu d'en porter, c'eût été bien +mieux. Vous êtes déçus par ce style faux, guindé et plein de friperies, +mélange de tous les styles du jour, qui sont tous ampoulés (je n'en +excepte pas le mien:--nul n'a plus que moi contribué par négligence à +corrompre la langue); mais ce n'est ni de l'anglais ni de la poésie, le +tems le prouvera.</p> + +<p>»Je suis fâché que Gifford n'ait pas poussé ses remarques au-delà du +premier acte: trouve-t-il l'anglais d'aussi bon aloi dans les autres +actes qu'il l'a trouvé dans le premier? Vous avez eu raison de m'envoyer +les épreuves: j'étais un sot, mais je hais réellement la vue des +épreuves; c'est une absurdité, mais elle vient de la paresse.</p> + +<p>»Vous pouvez glisser sans bruit dans le monde les deux chants de <i>Don +Juan</i>, annexés aux autres. Le drame comme vous voudrez,--le Dante aussi; +mais quant au Pulci, j'en suis fier: c'est superbe; vous n'avez pas de +traduction pareille. C'est la meilleure chose que j'aie faite en ma +vie..................................................</p> + +<p>»<i>P. S.</i> La politique ici est toujours farouche et incertaine. +Toutefois, nous sommes tous dans nos buffleteries pour «joindre les +montagnards s'ils traversent le Forth<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>», c'est-à-dire pour crosser +les Autrichiens, s'ils passent le Pô. Les gredins!--et ce chien de L--l, +ne dit-il pas que leurs sujets sont heureux! Si je reviens jamais, je +travaillerai quelques-uns de ces ministres<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">(retour)</a> Rivière d'Écosse.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">(retour)</a> Byron a ajouté à cette lettre du 28 septembre un appendice +du 29, que nous avons supprimé comme peu intéressant. +(<i>Notes du Trad.</i>) </blockquote> + +<br><h3>LETTRE CCCLXXXIX.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 6 octobre 1820.</p><br><br> + +<p>«Vous devez avoir reçu tous les actes de <i>Marino Faliero</i>, revus et +corrigés. Ce que vous dites du pari de 100 guinées fait par quelqu'un +qui dit m'avoir vu la semaine dernière, me rappelle une aventure de +1810. Vous pouvez aisément constater le fait, qui est vraiment bizarre.</p> + +<p>»À la fin de 1811, je rencontrai un soir chez Alfred mon ancien camarade +d'école et de classe, le secrétaire irlandais Peel. Il me raconta qu'en +1810 il avait cru me rencontrer dans Saint-James-Street, mais que nous +avions tous deux passé outre sans nous parler. Il parla de cette +rencontre, qui fut niée comme chose impossible, puisque j'étais alors en +Turquie. Un jour ou deux après, il montra à son frère une personne à +l'autre côté de la rue, en disant: «Voici l'homme que j'ai pris pour +Byron.» Son frère répondit sur-le-champ: «Comment! c'est Byron, et non +pas un autre.» Mais ce n'est pas tout:--quelqu'un m'a vu écrire mon nom +parmi ceux qui venaient s'informer de la santé du roi alors attaqué de +folie. Or, à cette époque, j'étais à Patras, en proie à une fièvre +violente que j'avais gagnée de la <i>malaria</i> dans les marais près +d'Olympia. Si j'étais mort alors, c'eût été pour vous une nouvelle +histoire de revenant. Vous pouvez facilement vous assurer de +l'exactitude du fait par le témoignage de Peel lui-même qui me l'a +raconté en détail. Je suppose que vous serez de l'opinion de Lucrèce, +qui nie l'immortalité de l'ame, mais--affirme que «les surfaces ou +cases où les corps sont renfermés, s'en séparent quelquefois comme les +pellicules d'un oignon, et peuvent être vues dans un état de parfaite +intégrité, en sorte que les formes et les ombres des vivans et des morts +apparaissent fréquemment.»....................................... +............................................................</p> + +<p>»Votre, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> L'an dernier (en juin 1819), je rencontrai chez le comte Mosti, +à Ferrare, un Italien qui me demanda «si je connaissais Lord Byron.»--Je +lui dis que non (personne ne se connaît, comme vous savez).--«Eh bien, +dit-il, je le connais, moi; je l'ai vu à Naples l'autre jour.»--Je tirai +ma carte, et lui demandai si c'était ainsi que le nom était écrit; il me +répondit: «Oui.» Je soupçonne que c'était un mauvais chirurgien de la +marine, qui suivait une jeune dame en voyage, et se faisait passer pour +un lord dans les maisons de poste.»..............</p> + +<br><h3>LETTRE CCCXC.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 8 octobre 1820.</p><br><br> + +<p>...................................................................................................................................</p> + +<p>«La lettre de Foscolo est précisément la chose nécessaire; premièrement, +parce que Foscolo est un homme de génie, et puis, parce qu'il est +Italien, et par conséquent le meilleur juge des compositions relatives +à l'Italie. En outre,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> «Il est plutôt un antique Romain qu'un Danois.»</p> +</div></div> + +<p>c'est-à-dire, il ressemble plus aux anciens Grecs qu'aux modernes +Italiens. Quoi qu'il soit «un peu,» comme dit Dugald Dalgetty, «trop +sauvage et trop farouche» (ainsi que Ronald du Brouillard), c'est un +homme merveilleux, et mes amis Hobhouse et Rose ne jurent tous deux que +par lui, et ils sont bons juges des hommes, et des humanités italiennes.</p> + +<p>»Voilà en tout deux voix considérables déjà gagnées. Gifford dit que +c'est du bon et pur anglais sterling, et Foscolo dit que les caractères +sont vraiment vénitiens. Shakspeare et Otway ont eu un million +d'avantages sur moi, outre le mérite incalculable d'être morts depuis un +ou deux siècles, et d'être nés tous deux de rien (ce qui exerce une +telle attraction sur les aimables lecteurs vivans). Il faut au moins que +je conserve le seul avantage qui puisse m'appartenir:--celui d'avoir été +à Venise, et d'être entré plus avant dans la couleur locale; je ne +réclame rien de plus.</p> + +<p>»Je sais ce que Foscolo veut dire relativement à Calendaro, crachant +contre Bertram; cela est national,--je parle de l'objection. Les +Italiens et les Français, avec ces «étendards d'abomination,» ou +mouchoirs de poche, crachent çà et là, et partout,--presque à votre +face, et par conséquent objectent que c'est une action trop familière +pour être transportée sur le théâtre. Mais nous, qui ne crachons nulle +part--hors à la face d'un homme quand nous devenons furieux--nous ne +pouvons sentir cela: rappelez-vous <i>Massinger</i> et le <i>Sir Giles +Overreach</i> de Kean.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> «Seigneur! ainsi je crache contre toi et ton conseil.»</p> +</div></div> + +<p>»D'ailleurs, Calendaro ne crache pas à la face de Bertram; il crache +contre lui, comme j'ai vu les Musulmans le faire quand ils sont dans un +accès de colère. De plus, il ne méprise pas, dans le fond, Bertram, +quoiqu'il l'affecte,--comme nous faisons tous lorsque nous sommes +irrités contre quelqu'un que nous regardons comme notre inférieur. Il +est en colère qu'on ne le laisse pas mourir naturellement (quoiqu'il +n'ait pas peur de la mort); et souvenez-vous qu'il soupçonnait et +haïssait Bertram dès le commencement. D'autre part, Israël Bertuccio est +un individu plus froid et plus concentré; il agit par principe et par +impulsion; Calendaro par impulsion et par exemple.</p> + +<p>»Il y a aussi un argument pour vous.</p> + +<p>»Le doge répète;--c'est vrai, mais c'est parce que la passion le +possède, parce qu'il voit différentes personnes, et qu'il est toujours +obligé de recourir au motif prédominant dans son esprit. Ses discours +sont longs;--c'est encore vrai, mais j'ai écrit pour le cabinet, et sur +le patron français et italien plutôt que sur le vôtre, dont je n'ai pas +une haute opinion: car tous vos vieux dramaturges, Dieu sait qu'ils +sont assez longs:--regardez tel d'entre eux qu'il vous plaira.</p> + +<p>»Je vous rends la lettre de Foscolo, parce qu'elle parle aussi de ses +affaires particulières. Je suis fâché de voir un tel homme dans la gêne, +parce que je connais ce que c'est ou plutôt ce que c'était. Je n'ai +jamais rencontré que trois hommes qui auraient étendu le doigt pour moi; +l'un fut vous-même, l'autre William Bankes, et l'autre un noble +personnage mort depuis long-tems; mais de ces trois hommes le premier +fut le seul qui me fit des offres lorsque j'étais réellement bisogneux; +le second le fit de bon coeur,--mais je n'avais pas besoin des secours +de Bankes, et dans le cas contraire je ne les aurais même pas acceptés +(quoique j'aie de l'amitié et de l'estime pour lui); et le +troisième............... +...............................................<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a></p> + +<p>»Ainsi vous voyez que j'ai vu d'étranges choses dans mon tems. Quant à +votre offre, c'était en 1815, lorsque je n'étais pas sûr de demeurer +avec cinq livres sterling. Je la refusai, mais je ne l'ai pas oubliée, +quoique probablement vous l'ayiez oubliée vous-même.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">(retour)</a> Suppression de Moore.</blockquote> + +<p>»<i>P. S.</i> Le <i>Ricciardo</i> de Foscolo a été prêté, sans avoir eu ses +feuilles coupées, à quelques Italiens, maintenant en <i>villeggiatura</i>, en +sorte que je n'ai pas eu l'occasion d'écouter leur avis ou de lire +moi-même l'ouvrage. Ils s'en sont emparés, et parce que c'était de +Foscolo, et en raison de la beauté du papier et de l'impression. Si je +trouve qu'il prend, je le ferai réimprimer ici. Les Italiens ont de +Foscolo une aussi haute opinion que de qui que ce soit au monde, tout +divisés et misérables qu'ils sont, sans loisirs à consacrer à la +lecture, et n'ayant de tête ni de coeur que pour juger les extraits des +journaux français et de la gazette de Lugano.</p> + +<p>»Nous nous entre-regardons tous les uns les autres, comme des loups à la +poursuite de leur proie, n'attendant que la première occasion pour faire +des choses inexprimables. C'est un grand monde dans le chaos, ou ce sont +des anges en enfer, tout comme il vous plaira: mais du chaos est sorti +le paradis, et de l'enfer--je ne sais quoi; mais le diable est entré +ici, et c'est un rusé compagnon, vous savez.</p> + +<p>»Vous n'avez pas besoin de m'envoyer d'autres ouvrages périodiques que +la <i>Revue d'Édimbourg</i> et la <i>Quarterly</i>, et de tems en tems un +<i>Blackwood-Magazine</i> ou une <i>Monthly Review</i>. Quant au reste, je ne me +sens jamais assez de curiosité pour porter mon regard au-delà des +couvertures........................... +.........................................................</p> + +<p>»Songez que si vous mettiez mon nom à <i>Don Juan</i> dans ces jours +d'hypocrisie, les hommes de loi pourraient faire opposition auprès de la +chancellerie à mon droit de tutelle sur ma fille, en articulant que +c'est une <i>parodie</i>:--tels sont les dangers d'une folle plaisanterie. Je +n'ai pas su cela d'abord, mais vous pourrez, je crois, en constater +l'exactitude, et soyez sûr que les Noël ne laisseraient pas échapper +cette occasion. Or, je préfère mon enfant à un poème, et vous feriez +vous-même ainsi, quoique vous en ayez une +demi-douzaine..................... +...................................................</p> + +<p>»Si vous feuilletez les premières pages de l'<i>Histoire de la Pairie</i> +d'Huntingdon, vous verrez combien Ada fut un nom commun dans les +premiers tems des Plantagenet. J'ai trouvé ce nom dans ma propre lignée, +sous les règnes de Jean et de Henri, et l'ai donné à ma fille. C'était +aussi celui de la soeur de Charlemagne. Il est dans un des premiers +chapitres de <i>la Genèse</i>, comme nom de la femme de Lamech, et je suppose +qu'Ada est le féminin d'Adam. Il est court, ancien, sonore, et a été +dans ma famille; voilà pourquoi je l'ai donné à ma fille.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCXCI.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 12 octobre 1820.</p><br><br> + +<p>«Par terre et par mer une quantité considérable de livres est arrivée, +et je vous en ai obligation et reconnaissance; mais</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> <i>Medio de fonte leporum</i></p> +<p class="i14"> <i>Surgit amari aliquid</i>, etc.<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a></p> +</div></div> + +<p>Ce qui, par interprétation, veut dire:</p> + +<p>»Je suis reconnaissant de vos livres, mon cher Murray, mais pourquoi ne +m'envoyez-vous pas <i>le Monastère</i> de Scott, le seul livre d'auteur +vivant en quatre volumes que je voudrais voir au prix d'un <i>baioccolo</i>, +plus les autres ouvrages du même auteur, et quelques <i>Revues +d'Édimbourg</i> et <i>Quarterly Review</i>, comme chroniques concises des tems. +Au lieu de cela, voici la ***, poésie de Johnny Keats, et trois romans, +par Dieu sait qui, excepté que l'un d'eux porte le nom de Peg***,--fille +que je croyais avoir été renvoyée à sa quenouille. Crayon est fort bon; +les <i>Nouvelles de Hogg</i> sont dures, mais de <i>haut-goût</i>, et bien venues.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">(retour)</a> Vers d'Horace:<br> + +<p><i>Du sein des jouissances il s'élève quelque chose d'amer</i>. (<i>Note du +Trad.</i>)</p></blockquote> + +<p>»Les livres de voyage coûtent cher, et je n'en ai pas besoin, ayant +déjà voyagé moi-même; d'ailleurs ils mentent. Remerciez l'auteur +(masculin ou féminin) du <i>Profligate</i><a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a> pour son présent. Ne m'envoyez +plus, je vous prie, en fait de poésie, que ce qui est rare et décidément +bon. Il y a sur mes bureaux une telle friperie de Keats et autres +semblables, que j'ai honte d'y jeter les regards. Je ne dis rien contre +vos révérends ecclésiastiques, votre S**s et votre C**s,--c'est fort +beau, mais dispensez-moi, je vous prie, du plaisir. Au lieu de poésie, +si vous voulez me favoriser d'un peu de <i>soda-powder</i>, je serai +enchanté; mais toute espèce de prose (moins les voyages et les romans +qui ne sont pas de Scott), sera bienvenue, surtout les <i>Contes de mon +Hôte</i>, de Scott, etc. Dans les notes de <i>Marino Faliero</i>, il peut être à +propos de dire que Benintende n'était pas réellement des <i>Dix</i>, mais +seulement <i>grand-chancelier</i>, office séparé (quoique important); ç'a été +une altération arbitraire de ma part. De plus, les doges furent tous +enterrés dans l'église Saint-Marc avant Faliero. Il est étrange qu'à la +mort de son prédécesseur, André Dandolo; les Dix décrétèrent que tous +les doges futurs seraient enterrés avec leurs familles dans leurs +propres églises;--décret que l'on croirait inspiré par une sorte de +pressentiment. Ainsi donc, tout ce que je dis des doges ses ancêtres, +comme enterrés à Saint-Jean et Saint-Paul, est contraire au fait, +puisqu'ils l'avaient été à Saint-Marc. Faites une note de ceci, et +signez-la <i>Éditeur</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">(retour)</a> <i>L'Homme perdu</i>.</blockquote> + +<p>»Comme j'ai de grandes prétentions à l'exactitude, je n'aimerais pas à +être plaisanté, même sur de telles bagatelles, sous ce rapport. Quant au +drame, on en peut gloser comme on voudra; mais non pas de mon <i>costume</i> +et de mes <i>dramatis personæ</i><a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>, qui ont eu une existence réelle.</p> + +<p>»Dans les notes j'ai omis Foscolo sur ma liste des illustres Vénitiens +vivans; je le considère comme un auteur italien en général, et non comme +un pur provincial ainsi que les autres; et en tant qu'Italien, il a eu +son mot dans la préface du quatrième chant de <i>Childe-Harold</i>.</p> + +<p>»Quant à la traduction française de mes oeuvres,--<i>oimè</i>! +<i>oimè</i><a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>!--Pour la traduction allemande, je ne la comprends pas, ni la +longue dissertation annexée à la fin sur les Faust. Excusez-moi de me +hâter. Quant à la politique, il n'est pas prudent d'en parler, mais rien +n'est encore décidé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">(retour)</a> Formule latine adoptée en anglais pour désigner les +personnages.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69">(retour)</a> Hélas! hélas! (<i>Notes du Trad.</i>) </blockquote> + +<p>»Je suis fort en colère de ne pas avoir <i>le Monastère</i> de Scott. Vous +êtes trop libéral de vos envois en fait de quantité, et vous inquiétez +trop peu de la qualité. J'avais déjà tous les numéros de la <i>Quarterly</i> +(au nombre de quatre), et douze de la <i>Revue d'Édimbourg</i>; mais peu +importe, nous en aurons de nouveaux bientôt. Plus de Keats, je vous en +conjure:--déchirez-le tout vivant; si quelqu'un d'entre vous ne le fait +pas, je l'écorcherai moi-même. Il n'y a pas moyen de supporter les +niaises stupidités de ce vain idiot.</p> + +<p>»Je ne me sens pas disposé à m'occuper encore de <i>Don Juan</i>. Que +croyez-vous que disait l'autre jour une jolie Italienne? Elle l'avait lu +en français, et m'en faisait ses complimens avec les restrictions de +rigueur. Je répondis que ce qu'elle disait était vrai, mais que je +soupçonnais que <i>Don Juan</i> vivrait plus long-tems que +<i>Childe-Harold</i>.--«Ah! (dit-elle) j'aimerais mieux la renommée de +<i>Childe-Harold</i> pour trois ans, qu'une immortalité due à <i>Don +Juan</i>!».--La vérité est que c'est trop vrai, et les femmes détestent +maintes choses qui arrachent les oripeaux du sentiment; et elles ont +raison, puisqu'elles seraient dépouillées de leurs armes. Je n'ai point +connu de femme qui n'eût en horreur les <i>Mémoires du chevalier de +Grammont</i>, pour la même raison; même lady *** avait coutume de les +calomnier.</p> + +<p>»Je n'ai pas reçu l'ouvrage de Rose. Il a été saisi à Venise. Tel est le +libéralisme des Huns, avec leur armée de deux cent mille hommes, qu'ils +n'osent pas laisser circuler un volume tel que celui de Rose.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCXCII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 16 octobre 1820.</p><br><br> + +<p>«<i>L'abbé</i><a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a> vient d'arriver; mille remercîmens, ainsi que pour <i>le +Monastère</i>,--quand vous me l'enverrez!!!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70">(retour)</a> Roman de Walter Scott. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote> + +<p>»<i>L'Abbé</i> sera pour moi d'un intérêt plus qu'ordinaire, car un de mes +ancêtres maternels, sir J. Gordon de Gight, le plus bel homme de son +siècle, mourut sur l'échafaud à Aberdeen, pour sa fidélité à Marie +Stuart, dont il était le parent, et dont on le prétendait aussi l'amant. +Son histoire a été longuement traitée par les chroniques du tems. Si je +ne me trompe, il fut mêlé à l'évasion de la reine du château Loch-Leven, +ou à sa captivité dans ce même château-fort. Mais vous savez cela mieux +que moi.</p> + +<p>»Je me rappelle Loch-Leven comme un souvenir d'hier. Je le vis en allant +en Angleterre en 1798, à l'âge de dix ans. Ma mère, qui était aussi +orgueilleuse que Lucifer d'appartenir à une branche des Stuarts, et de +descendre en ligne directe des vieux Gordons, non des Seyten-Gordons, +comme elle nommait avec dédain la branche ducale, me raconta l'histoire, +en me rappelant toujours combien les Gordons, ses aïeux, étaient +supérieurs aux Byrons du Sud,--nonobstant notre descendance normande et +toujours perpétuée de mâle en mâle, sans tomber jamais en quenouille, +comme a fait la lignée de ces Gordons dans la propre personne de ma +mère.</p> + +<p>»Je vous ai depuis peu si souvent écrit, que cette courte lettre sera +sans doute bien venue.»</p> + +<p>»Votre, etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCXCIII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 17 octobre 1820.</p><br><br> + +<p>«Je vous envoie ci-joint la dédicace de <i>Marino Faliero</i> à Goëthe. +Informez-vous s'il a ou non le titre de baron. Je crois que oui. +Faites-moi connaître votre opinion.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Faites-moi savoir ce que M. Hobhouse et vous avez décidé sur +les deux lettres en prose et leur publication.</p> + +<p>»Je vous envoie aussi un abrégé italien de l'appendix du traducteur +allemand de Manfred, où vous verrez cité ce que Goëthe dit du corps +entier des poètes anglais (et non de moi en particulier.) C'est +là-dessus que la dédicace se fonde, comme vous le verrez, quoique j'y +eusse songé auparavant; car je regarde Goëthe comme un grand homme.»</p> + +<p>La singulière dédicace envoyée avec cette lettre n'a pas encore été +publiée, ni n'est parvenue, que je sache, entre les mains de l'illustre +Allemand. Elle est écrite dans le style le plus fantasque et le plus +ironique que le poète ait jamais manié; et la sévérité immodérée avec +laquelle il y traite les objets favoris de sa colère et de sa moquerie, +me force de priver le lecteur de quelques passages fort amusans<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71">(retour)</a> Le lecteur aura encore ici une grande reconnaissance pour +la réserve de M. Moore!!! (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote> +<br> +<p class="mid">DÉDICACE AU BARON GOETHE.</p> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>»Dans l'appendix d'un ouvrage anglais, traduit depuis peu en allemand et +publié à Leïpsik, un jugement de vous sur la poésie anglaise est cité +dans les termes suivans: «Dans la poésie anglaise, on trouve un grand +génie, une puissance universelle, un sentiment de profondeur, avec assez +de tendresse et de force; mais ces qualités ne constituent pas +tout-à-fait le poète.»</p> + +<p>»Je regrette de voir un grand homme tomber dans une grande erreur. Une +telle opinion de votre part prouve seulement que le <i>Dictionnaire des +dix mille auteurs anglais vivans</i>, n'a pas été traduit en allemand. Vous +aurez lu, dans la version de votre ami Schlegel, le dialogue de +<i>Macbeth</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Ils sont dix mille!</p> +<br> +<p class="i14"> MACBETH.</p> +<br> +<p class="i14"> Dix mille <i>oies</i>, coquin?</p> +<br> +<p class="i14"> <i>Réponse</i>.</p> +<br> +<p class="i14"> Dix mille <i>auteurs</i>, seigneur.</p> +</div></div> + +<p>»Or, sur ces dix mille auteurs, il y a présentement dix-neuf cent +quatre-vingt-sept poètes, tous vivans en ce moment, quels que soient +devenus leurs ouvrages, ce que leurs libraires savent bien; et parmi +eux il y en a plusieurs qui possèdent une bien plus grande réputation +que la mienne, quoique considérablement moindre que la vôtre. C'est à la +négligence de vos traducteurs allemands que vous devez de ne pas +soupçonner les oeuvres ........................................................... +............................................................<br> +Il y en a encore un autre nommé.............................. +.............................................................</p> + +<p>»Je mentionne ces poètes par forme d'exemple, pour vous éclairer. Ils ne +constituent que deux briques de notre Babel (briques de Windsor, soit +dit en passant), mais ils peuvent servir comme spécimen de l'édifice.</p> + +<p>»Vous avancez, de plus, «que ce caractère dominant de l'ensemble de la +poésie anglaise actuelle, est le dégoût et le mépris de la vie.» Mais je +soupçonne plutôt que, par un seul ouvrage en prose, vous, oui, +vous-même, avez excité un plus grand mépris pour la vie que tous les +volumes anglais de poésie qui aient été jamais écrits. M<sup>me</sup> de Staël dit +«que Werther a occasioné plus de suicides que la plus belle femme», et +je crois réellement qu'il a mis plus d'individus hors de ce monde que +Napoléon lui-même,--excepté dans l'exercice de sa profession. Peut-être, +illustre baron, le jugement acrimonieux porté par un célèbre journal du +Nord sur vous en particulier, et sur les Allemands en général, vous a +autant indisposé contre la poésie que contre la critique de +l'Angleterre. Mais vous ne devez pas avoir égard à nos critiques, qui +sont au fond de bons vivans,--et vu leurs deux professions,--car ils +font la loi, et puis l'appliquent. Personne ne peut déplorer leur +jugement précipité et injuste à votre égard, plus que je ne le fais +moi-même; et j'ai exprimé mes regrets à votre ami Schlegel, en 1816, à +Coppett.</p> + +<p>»Dans l'intérêt de mes dix mille frères vivans, et dans le mien propre, +j'ai pris ainsi en considération une opinion relative à la poésie +anglaise en général, opinion qui méritait d'être remarquée, puisqu'elle +était de vous.</p> + +<p>»Mon principal but en m'adressant à vous, a été de témoigner mon sincère +respect et mon admiration pour un homme qui, pendant un demi-siècle, a +conduit la littérature d'une grande nation, et qui passera à la +postérité comme le premier caractère littéraire de son tems.</p> + +<p>»Vous avez été heureux, monsieur, non-seulement par les écrits qui ont +illustré votre nom, mais par ce nom même, suffisamment musical pour être +articulé par la postérité. En ceci vous avez l'avantage sur quelques-uns +de vos compatriotes, dont les noms seraient peut-être immortels +aussi,--si l'on pouvait les prononcer. On pourrait peut-être supposer, +d'après ce ton apparent de légèreté, que j'ai l'intention de vous +manquer de respect; mais ce serait une erreur; je suis toujours +égrillard en prose. Vous considérant, comme je le fais, avec une +conviction réelle et ardente, tant dans votre propre pays que chez la +plupart des autres nations, comme la plus haute supériorité littéraire +qui ait existé en Europe depuis la mort de Voltaire, j'ai senti et sens +encore le désir de vous dédier l'ouvrage suivant,--non comme tragédie ou +comme poème (car je ne puis prononcer s'il doit avoir l'une ou l'autre +qualification, ou même n'avoir ni l'une ni l'autre), mais comme marque +d'estime et d'admiration de la part d'un étranger envers un homme qui a +été salué en Allemagne le Grand Goëthe.</p> + +<p>»J'ai l'honneur d'être, avec le plus sincère respect, votre +très-obéissant et très-humble serviteur.<br><span class="rig">BYRON.</span></p><br><br> + +<p class="rig">Ravenne, 14 octobre 1820.</p><br><br> + +<p>»<i>P. S.</i> Je m'aperçois qu'en Allemagne ainsi qu'en Italie, il y a un +grand débat sur ce qu'on nomme le <i>classique</i> et le +<i>romantique</i>,--termes qui n'étaient point des objets de classification +en Angleterre, du moins quand je l'ai quittée, il y a quatre ou cinq +ans. Quelques écrivassiers anglais, il est vrai, ont outragé Pope et +Swift, mais la raison en est qu'ils ne savaient eux-mêmes écrire ni en +prose ni en vers; mais on ne les a pas crus dignes de former une secte. +Peut-être quelque distinction de ce genre est-elle née depuis peu, mais +je n'en ai pas beaucoup entendu parler, et ce serait la preuve d'un si +mauvais goût, que je serais fâché d'y croire.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCXCIV.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 17 octobre 1820.</p><br><br> + +<p>«Vous me devez deux lettres,--acquittez-vous. Je désire savoir ce que +vous faites. L'été est passé, et vous retournerez à Paris. À propos de +Paris, ce n'était pas Sophie <i>Gail</i>, mais Sophie <i>Gay</i>,--le mot anglais +<i>Gay</i><a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>,--qui était entrée en correspondance avec moi<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>. Pouvez-vous +me dire qui elle est, comme vous le fîtes de défunte ***?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72">(retour)</a> <i>Gay</i> qui est le même mot que <i>Gai</i> en français. (<i>Note du +Trad.</i>) </blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73">(retour)</a> Je m'étais mépris<a id="footnotetagA" name="footnotetagA"></a><a href="#footnoteA"><sup class="sml">A</sup></a> sur le nom de la dame dont Byron +s'informait, et lui avais répondu qu'elle était morte. Mais en recevant +cette lettre-ci, je découvris qu'il s'agissait de M<sup>me</sup> Sophie Gay, mère +d'une personne aussi célèbre par sa poésie que par sa beauté, M<sup>lle</sup> +Delphine Gay. (<i>Note de Moore</i>.) </blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteA" name="footnoteA"><b>Note A: </b></a><a href="#footnotetagA">(retour)</a> C'était Byron et non Moore qui s'était mépris. <i>Voir</i> la +lettre 294. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote> + +<p>»Avez-vous continué votre poème? J'ai reçu la traduction française du +mien. Pensez seulement à être traduit dans une langue étrangère sous un +si abominable travestissement!!!....................</p> + +<p>»Avez-vous fait copier mon Mémoire? J'en ai commencé une continuation. +Vous l'enverrai-je telle qu'elle est maintenant?</p> + +<p>»Je ne puis rien vous dire sur l'Italie, car le gouvernement me regarde +ici d'un oeil soupçonneux, comme j'en suis bien informé. Pauvres +gens!--comme si moi, étranger solitaire, je pouvais leur faire quelque +mal. C'est parce que j'aime avec passion le tir de la carabine et du +pistolet; car ils ont pris l'alarme à la quantité de cartouches que je +consommais,--les benêts!</p> + +<p>»Vous ne méritez pas une longue lettre,--pas même la moindre lettre, à +cause de votre silence. Vous avez un nouveau Bourbon, ce me semble, que +l'on a baptisé <i>Dieu-Donné</i><a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>.--Peut-être l'honneur du présent est +susceptible de contestation..... +...............................................</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74">(retour)</a> On sait que ce mot composé, traduit du latin <i>Deodatus</i>, +veut dire, à proprement parler, <i>donné par Dieu</i>. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote> + +<p>»La reine a fourni un joli thème aux journaux. Publia-t-on jamais +pareille évidence? C'est pire que <i>Little</i> ou <i>Don Juan</i>. Si vous ne +m'écrivez bientôt, je vous ferai une querelle.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCXCV.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 25 octobre 1820.</p><br><br> + +<p>«Pressez, je vous prie, la remise du paquet ci-joint à lady Byron. C'est +pour affaires.</p> + +<p>»En vous remerciant pour <i>l'Abbé</i>, j'ai commis quatre grandes erreurs. +Sir John Gordon n'était pas de Gight, mais de Bogagight; il périt non +pour sa fidélité, mais dans une insurrection. Il n'eut aucun rapport +avec les événemens de Loch-Leven; car il était mort quelque tems avant +l'époque de l'emprisonnement de la reine: et quatrièmement je ne suis +pas sûr qu'il ait été ou non l'amant de la reine; car Robertson n'en dit +rien, tandis que Walter Scott place Gordon dans la liste qu'à la fin de +<i>l'Abbé</i> il donne des admirateurs de Marie (comme ayant tous été +malheureux.)</p> + +<p>»J'ai dû commettre toutes ces méprises en me rappelant le récit de ma +mère sur ce sujet, quoiqu'elle fût plus exacte que je ne suis, et se +piquât de précision sur les points de généalogie, comme toute +l'aristocratie écossaise..................</p> + +<p>»Votre, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Vous avez bien fait de ne pas publier la prose destinée aux +<i>Blackwood's</i> et <i>Robert's Magazines</i>, excepté ce qui concerne +Pope;--vous avez laissé le tems se passer.»</p> + +<p>Le pamphlet en réponse au <i>Blackwood's Magazine</i>, dont il est ici +question, fut occasioné par un article inséré dans cet ouvrage +périodique, sous le titre de <i>Remarques sur Don Juan</i>, et, quoique mis +sous presse par M. Murray, ne fut jamais publié. L'auteur de l'article +ayant, à propos de certains passages de <i>Don Juan</i>, pris occasion +d'exprimer quelques censures sévères sur la conduite conjugale du poète, +Lord Byron, dans sa réplique, entre dans quelques détails sur ce pénible +sujet; et les extraits suivans de sa défense, si l'on doit nommer +défense une réponse à des griefs qui n'ont jamais été définis,--seront +lus avec un vif intérêt.</p> + +<p>»Mon savant confrère poursuit: «C'est en vain, dit-il, que Lord Byron +essaierait de justifier sa conduite dans cette affaire; et aujourd'hui +qu'il a si publiquement et si audacieusement appelé l'enquête et le +reproche, nous ne voyons pas pourquoi il ne serait point clairement +averti par la voix de ses concitoyens.» Jusqu'à quel point la publicité +d'un poème anonyme, et l'audacieuse fiction d'un caractère imaginaire, +que le rédacteur suppose avoir été créé en vue de lady Byron, +peuvent-elles mériter cette formidable dénonciation <i>de leurs douces +voix</i>? je ne le sais ni ne m'en soucie. Mais quand il dit que je ne puis +justifier ma conduite dans cette affaire, j'acquiesce à cette assertion, +parce qu'on ne peut se justifier tant qu'on ne sait pas de quoi l'on est +accusé; et je n'ai jamais eu,--Dieu le sait,--qu'un désir, celui +d'obtenir une accusation--des charges spéciales quelconques, qui me +fussent soumises, sous une forme tangible, par ma partie adverse, non +par des tiers,--à moins qu'on ne prenne pour telles les atroces +calomnies de la rumeur publique, et le mystérieux silence des +conseillers officiels de milady. Mais le rédacteur n'est-il pas content +de ce qu'on a déjà dit et fait? Le cri général de ses concitoyens +n'a-t-il pas prononcé sur ce sujet--une sentence sans débats, et une +condamnation sans charges? N'ai-je pas été exilé par l'ostracisme, +hormis que les écailles sur lesquelles on écrivait ma proscription +étaient anonymes? Le rédacteur ignore-t-il l'opinion et la conduite du +public à cette occasion? S'il l'ignore, je ne l'ignore pas; le public +même l'oubliera long-tems avant que je cesse de m'en souvenir.</p> + +<p>»L'homme qui est exilé par une faction a la consolation de penser qu'il +est un martyr; il est soutenu par l'espérance, et par la dignité de la +cause, réelle ou imaginaire, qu'il a embrassée. Celui qui se retire pour +dettes peut se reposer dans l'idée que le tems et la prudence relèveront +ses affaires; celui qui est condamné par la loi n'a qu'un bannissement à +terme, et en rêve l'abréviation, ou bien, peut-être, il connaît ou +suppose quelque injustice dans la loi, ou dans l'application de la loi à +son égard. Mais celui qui est proscrit par l'opinion générale, sans +l'intermède d'une politique ennemie, d'un jugement illégal, ou +d'affaires embarrassées, doit, innocent ou coupable, supporter toute +l'amertume de l'exil, sans espoir, sans orgueil, sans allégement. Ce +dernier cas fut le mien. Sur quels motifs le public fonda-t-il son +opinion? je l'ignore; mais cette opinion fut générale et décisive. On ne +savait rien de moi, sinon que j'avais composé ce qu'on appelle de la +poésie, que j'étais noble, que je m'étais marié, que j'étais devenu +père, et que j'avais eu des différends avec ma femme et ses parens, on +ne savait pourquoi, puisque les personnes plaignantes refusaient +d'articuler leurs griefs. Le monde <i>fashionable</i><a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a> se divisa en +partis, et mon parti ne consista qu'en une très-faible minorité; le +monde raisonnable se rangea naturellement du plus fort côté, qui se +trouva être celui de lady Byron. La presse fut active et ignoble; et +telle fut la rage du tems, que la malheureuse publication de deux pièces +de vers, plutôt louangeuses que défavorables à l'égard des personnes qui +en étaient le sujet, fut métamorphosée en une espèce de crime par la +torture de l'interprétation. Je fus accusé des vices les plus monstrueux +par la rumeur publique et la rancune particulière: mon nom, qui avait +été un nom chevaleresque et noble depuis que mes pères avaient aidé +Guillaume-le-Normand dans la conquête de son royaume, mon nom, dis-je, +fut taché. Je sentis que si ce qu'on chuchotait, grommelait et +murmurait, était vrai, je n'étais plus bon pour l'Angleterre; que si +c'était faux, l'Angleterre n'était plus bonne pour moi. Je me retirai: +mais ce n'était pas assez. Dans d'autres pays, en Suisse, à l'ombre des +Alpes, et près de l'azur profond des lacs, je fus poursuivi et atteint +par le même fléau. Je franchis les montagnes, mais ce fut la même chose; +alors j'allai un peu plus loin, et m'établis près des flots de +l'Adriatique, comme le cerf aux abois s'enfuit dans les eaux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75">(retour)</a>75 Nous avons conservé le terme anglais, qui commence déjà à +se naturaliser dans notre langue. Nous aurions d'ailleurs fort bien pu +dire: <i>Le beau monde</i>, le monde du bel air, etc. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote> + +<p>»Si j'en puis juger par les rapports du petit nombre d'amis qui se +groupèrent autour de moi, le cri de réprobation dont je parle +outrepassa tout précédent, toute circonstance analogue, même les cas où +des motifs politiques ont animé la calomnie et doublé l'inimitié. Je fus +averti de ne point paraître dans les théâtres, de crainte que je ne +fusse sifflé, ni d'aller exercer mes droits dans le parlement, de +crainte que je ne fusse insulté dans la route. Le jour même de mon +départ, mon plus intime ami m'a dit ensuite qu'il était dans +l'appréhension de voies de fait de la part du peuple qui pourrait +s'assembler à la porte de la voiture. Toutefois, ces conseils ne +m'empêchèrent pas de voir Kean dans ses meilleurs rôles, ni de voter +conformément à mes principes; et quant aux troisièmes et dernières +appréhensions de mes amis, je ne pouvais les partager, parce que je n'ai +pu en comprendre l'étendue que quelque tems après avoir traversé la +Manche. D'ailleurs, je ne suis pas de nature à être très-impressionné +par la colère des hommes, quoique je puisse me sentir blessé par leur +aversion. Contre tout outrage individuel, je pouvais moi-même m'assurer +protection et vengeance; et contre les outrages de la foule, j'aurais +été probablement capable de me défendre, avec l'assistance d'autrui, +comme en diverses occasions semblables.</p> + +<p>»Je quittai mon pays, en voyant que j'étais l'objet du blâme général. Je +n'imaginai pas, à la vérité, comme Jean-Jacques Rousseau, que tout le +genre humain était en conspiration contre moi, quoique j'eusse peut-être +d'aussi bons motifs qu'il en eut jamais pour une telle chimère; mais je +m'aperçus que j'étais à un point extraordinaire devenu personnellement +odieux en Angleterre, peut-être par ma faute, mais le fait était +incontestable. Le public, en général, aurait été difficilement excité +jusqu'à un tel point contre un homme plus populaire, sans accusation du +moins ou sans charge quelconque positivement exprimée ou spécifiée: car +je puis à peine concevoir que l'accident commun et quotidien d'une +séparation entre mari et femme ait pu de lui-même produire une si grande +fermentation. Je n'élèverai pas les plaintes usuelles de préjugé, de +condamnation par avance, d'injustice, de partialité, etc., monnaie +ordinaire des personnes qui ont eu ou doivent subir un procès; mais je +fus un peu surpris de me trouver condamné sans acte d'accusation, et de +m'apercevoir que, dans l'absence de ces griefs monstrueux, si énormes +qu'ils pussent être, tout crime possible ou impossible était substitué +en leur place par la rumeur publique, et tenu pour accordé. Cela ne +pouvait arriver qu'à l'égard d'une personne fort peu aimée, et je ne +connaissais aucun remède, ayant déjà usé de tous les moyens que je +pouvais avoir de plaire à la société. Je n'avais point de parti dans le +monde, quoiqu'on m'ait dit le contraire dans la suite;--mais je ne +l'avais pas formé, et je n'en connaissais donc pas l'existence:--point +en littérature:--et en politique j'avais voté avec les whigs, avec cette +importance qu'un vote whig possède dans ces jours de torysme, sans autre +liaison personnelle avec les meneurs des deux chambres que celle que +sanctionnait la société où je vivais, sans droit ou prétention au +moindre témoignage d'amitié de la part de qui que ce fût, excepté +quelques camarades de mon âge, et quelques hommes plus avancés dans la +vie, que j'avais eu le bonheur de servir dans des circonstances +difficiles. C'était, en effet, être seul; et je me souviens que quelque +tems après M<sup>me</sup> de Staël me dit en Suisse: «Vous n'auriez pas dû entrer +en guerre avec le monde:--c'est trop fort pour un seul individu; je l'ai +essayé moi-même dans ma jeunesse, mais cela ne mène à rien.» J'acquiesce +complètement à la vérité de cette remarque; mais le monde m'a fait +l'honneur de commencer la guerre, et assurément, si la paix ne peut être +obtenue qu'en le courtisant et lui payant tribut, je ne suis pas propre +à obtenir sa faveur. Je pensai, avec Campbell:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Allons; épouse une destinée d'exil,</p> +<p class="i14"> Et si le monde ne t'a pas aimé,</p> +<p class="i14"> Tu peux supporter l'isolement.</p> +</div></div> + +<p>.............................................................. +..............................................................</p> + +<p>»J'ai entendu dire, et je crois, qu'il y a des êtres humains constitués +de manière à être insensibles aux injures; mais je crois que le meilleur +moyen de s'abstenir de la vengeance est de se placer hors de la +tentation. J'espère n'en avoir jamais d'occasion; car je ne suis point +sûr de pouvoir me retenir, ayant reçu de ma mère quelque chose du +<i>perfervidum ingenium Scotorum</i><a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>. Je n'ai point cherché, ni ne +chercherai la vengeance, et peut-être elle ne viendra jamais sur mon +chemin. Je n'entends point ici parler de ma partie adverse, qui pouvait +avoir tort ou raison, mais de plusieurs personnes qui ont donné cette +cause pour prétexte à leur propre inimitié............................. +...................................................</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76">(retour)</a> Bouillant caractère des Écossais.</blockquote> + +<p>»Le rédacteur parle de la voix générale de ses concitoyens; je parlerai +de quelques-uns en particulier.</p> + +<p>»Au commencement de 1817, il parut dans la <i>Quarterly-Review</i> un article +écrit, je crois, par Walter-Scott, article qui lui fit grand honneur, et +qui fut loin d'être déshonorant pour moi, quoique, sous le double +rapport du talent poétique et du caractère personnel, il fût plus +favorable qu'il ne fallait à l'ouvrage et à l'auteur dont il traitait. +Il fut écrit à une époque où un égoïste n'eût pas voulu et un lâche +n'eût pas osé dire un mot en faveur de l'un ou de l'autre; il fut écrit +par un homme à qui l'opinion publique m'avait donné un moment pour +rival,--distinction haute et peu méritée, mais qui ne nous empêcha +point, moi de l'aimer, lui de répondre à cette amitié. L'article en +question fut écrit sur le troisième chant de <i>Childe-Harold</i>; et, après +plusieurs observations qu'il ne me serait pas plus convenable de répéter +que d'oublier, il finissait par exprimer l'espoir de mon retour en +Angleterre. Comment ce voeu fut-il accueilli en Angleterre? je ne sais +pas; mais il offensa grièvement les dix ou vingt mille respectables +voyageurs anglais alors réunis à Rome. Je ne visitai Rome que quelque +tems après, en sorte que je n'eus pas l'occasion de connaître par +moi-même le fait; mais je fus informé long-tems après, que la plus +grande indignation avait été manifestée dans le cercle anglais de cette +année, où se trouvaient--parmi un levain considérable de Welbeck-Street +et de Devonshire-Place--plusieurs familles réellement bien nées et bien +élevées, qui n'en participèrent pas moins aux sentimens de la +circonstance. «Pourquoi retournerait-il en Angleterre?» fut +l'exclamation générale.--Je réponds; <i>pourquoi</i>? C'est une question que +je me suis quelquefois posée à moi-même, et je n'ai jamais pu y donner +une réponse satisfaisante. Je n'avais alors aucune pensée de retour, et +si j'en ai aujourd'hui, c'est une pensée d'affaires et non de plaisir. +De tous ces liens qui ont été mis en pièces, il y a quelques anneaux +encore entiers, quoique la chaîne elle-même soit brisée. J'ai des +devoirs et des relations qui peuvent un jour requérir ma présence,--et +je suis père. J'ai encore quelques amis que je désire rencontrer, et, +peut-être, un ennemi. Ces causes, et les minutieux détails d'intérêt que +le tems accumule durant l'absence de tout homme dans ses affaires et sa +propriété, me rappelleront probablement en Angleterre; mais j'y +retournerai avec les mêmes sentimens que lors de mon départ, à l'égard +du pays lui-même, quoique j'aie pu en changer relativement aux +individus, suivant que j'ai été depuis plus ou moins bien informé de +leur conduite: car c'est bien long-tems après mon départ que j'ai connu +leurs procédés et leur langage dans toute leur réalité et leur +plénitude. Mes amis, comme font tous les amis, par des motifs +conciliatoires, m'ont caché tout ce qu'ils ont pu, et même certaines +choses qu'ils auraient dû dévoiler. Toutefois, ce qui est différé n'est +pas perdu,--mais il n'a pas tenu à moi qu'il n'y ait eu rien de différé.</p> + +<p>»J'ai rappelé la scène qu'on a dit s'être passée à Rome, pour montrer +que le sentiment dont j'ai parlé n'était pas borné aux Anglais +d'Angleterre, et c'est une partie de ma réponse au reproche lancé contre +ce qu'on appelle mon exil égoïste et volontaire. Volontaire, oui; car +quel homme voudrait demeurer parmi un peuple nourrissant une haine si +vive contre lui? Jusqu'à quel point ai-je été égoïste: c'est ce que j'ai +déjà expliqué.»</p> + +<p>Les passages suivans du même pamphlet ne seront pas trouvés moins +curieux, sous un point de vue littéraire.</p> + +<p>«Ici je désire dire quelques mots sur l'état actuel de la poésie +anglaise. Peu de personnes douteront que ce ne soit l'âge de déclin de +la poésie anglaise, quand elles auront envisagé le sujet avec calme. La +présence d'hommes de génie parmi les poètes actuels ne contredit que peu +le fait, parce qu'on a très-bien dit que, «après celui qui forme le goût +de sa nation, le plus grand génie est celui qui le corrompt.» Personne +n'a contesté le génie à Marino, qui corrompit, non-seulement le goût de +l'Italie, mais celui de toute l'Europe pour près d'un siècle. La grande +cause de l'état déplorable de la poésie anglaise doit être attribuée à +cette absurde et systématique dépréciation de Pope, pour laquelle il y a +eu, pendant ces dernières années, une sorte de concurrence épidémique. +Les hommes des opinions les plus opposées se sont unis sur ce point. +Warton et Churchill ont commencé, ayant probablement tiré cette idée des +héros de la <i>Dunciade</i>, et de l'intime conviction que leur propre +réputation ne serait rien tant que le plus parfait et le plus harmonieux +des poètes ne serait pas rabaissé à ce qu'ils regardaient comme son +juste niveau; mais même ils n'osèrent pas le descendre au-dessous de +Dryden. Goldsmith, Rogers et Campbell, ses plus heureux disciples, et +Hayley qui, tout faible qu'il est, a laissé un poème<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a> qu'on ne +laissera pas volontiers périr, ont conservé la réputation de ce style +pur et parfait; et Crabbe, le premier des poètes vivans, a presque égalé +le maître......................<br> +....................................................................... +...........................</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77">(retour)</a> <i>The Triumph of Temper</i>.</blockquote> + +<p>»Mais ces trois personnages, S***, W*** et C***<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>, eurent tous une +antipathie naturelle pour Pope, et je respecte en eux ce seul sentiment +ou principe primitif qu'ils aient imaginé de conserver. Puis se sont +joints à eux ceux qui ne les ont joints qu'en ce point seul: les +réviseurs d'Édimbourg, la masse hétérogène des poètes anglais vivans +(excepté Crabbe, Rogers, Gifford et Campbell), qui, par préceptes et par +pratique, a prononcé son adhésion, et moi-même enfin, qui ai +honteusement dévié dans la pratique, mais qui ai toujours aimé et honoré +la poésie de Pope de toute mon ame, et espère le faire jusqu'à ma +dernière heure. J'aimerais mieux voir tout ce que j'ai écrit servir de +doublure au même coffre où je lis actuellement le onzième livre d'un +moderne poème épique publié à Malte en 1811 (je l'ouvris pour prendre de +quoi me changer après le paroxysme d'une fièvre tierce, pendant +l'absence de mon domestique, et je le trouvai paré en dedans du nom du +fabricant Eyre, Cockspur-Street, et de la poésie épique ci-dessus +mentionnée); oui, j'aimerais mieux cela, que sacrifier ma ferme croyance +dans la poésie de Pope comme type orthodoxe de la poésie anglaise...... +................................................ +...................................................</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78">(retour)</a> Probablement <i>Southey</i>, <i>Wordsworth</i> et <i>Coleridge</i>. +(<i>Notes du Trad.</i>) </blockquote> + +<p>»Néanmoins, je n'irai pas si loin que *** qui, dans son <i>postscriptum</i>, +prétend que nul grand poète n'obtint jamais une renommée immédiate: +cette assertion est aussi fausse qu'elle est absurde. Homère a dû sa +gloire à sa popularité; il récitait ses vers,--et sans la vive +impression du moment, comment l'<i>Iliade</i> eût-elle été apprise par coeur, +et transmise par la tradition? Ennius, Térence, Plaute, Lucrèce, Horace, +Virgile, Eschyle, Sophocle, Euripide, Sappho, Anacréon, Théocrite, tous +les grands poètes de l'antiquité firent les délices de leurs +contemporains. Un poète, avant l'invention de l'imprimerie, ne devait +son existence même qu'à sa popularité actuelle. L'histoire nous apprend +que les meilleurs nous sont parvenus. La raison en est évidente; les +plus populaires trouvèrent le plus grand nombre de copistes, et dire que +le goût de leurs contemporains était corrompu, c'est une thèse que +peuvent difficilement soutenir les modernes, dont les plus puissans ont +à peine approché des anciens. Dante, Pétrarque, Arioste, le Tasse +furent tous les favoris des lecteurs contemporains. Dante acquit la +célébrité long-tems avant sa mort; et, peu après, les états négocièrent +pour ses cendres, et disputèrent touchant les lieux où il avait composé +la <i>Divina Comedia</i>. Pétrarque fut couronné au Capitole. Arioste fut +respecté par les voleurs qui avaient lu l'<i>Orlando furioso</i>... Le Tasse, +malgré les critiques des <i>Cruscanti</i>, aurait été couronné au Capitole, +sans sa mort prématurée.</p> + +<p>»Il est aisé de prouver la popularité immédiate des principaux poètes de +la seule nation moderne d'Europe qui ait une langue poétique, de la +nation italienne. Chez nous, Shakspeare, Spenser, Johnson, Waller, +Dryden, Congreve, Pope, Young, Shenstone, Thomson, Goldsmith, Gray +furent tous aussi populaires durant leur vie que depuis leur mort. +L'élégie de Gray a plu sur-le-champ, et plaira éternellement. Ses odes +n'eurent pas le même succès, mais elles ne sont pas non plus aujourd'hui +aussi agréables que son élégie. La carrière politique de Milton nuisit à +son succès; mais l'épigramme de Dryden, et le débit même du <i>Paradis +perdu</i>, relativement au moindre nombre des lecteurs à l'époque de sa +publication, prouvent que Milton fut honoré par ses contemporains....</p> + +<p>»On peut demander pourquoi--ayant cette opinion sur l'état actuel de la +poésie anglaise, et ayant eu long-tems comme écrivain l'oreille du +public,--je n'ai pas adopté un plan différent dans mes propres +compositions, ou tâché de corriger plutôt que d'encourager le goût du +jour? À cela je répondrai qu'il est plus aisé de voir la mauvaise route +que de suivre la bonne, et que je n'ai jamais entretenu la perspective +de remplir une place permanente dans la littérature de mon pays. Ceux +qui me connaissent le savent et savent aussi que j'ai été grandement +étonné du succès temporaire de mes ouvrages, n'ayant flatté aucune +personne ni aucun parti, et ayant exprimé des opinions contraires à +celles de la généralité des lecteurs. Si j'avais pu prévoir le degré +d'attention qui m'a été accordé, assurément j'aurais étudié davantage +pour le mériter. Mais j'ai vécu dans des contrées étrangères et +lointaines, ou dans ma patrie, au milieu d'un monde agité qui n'était +pas favorable à l'étude ou à la réflexion; en sorte que presque tout ce +que j'ai écrit a été pure passion,--passion, il est vrai de différentes +sortes, mais toujours passion: car chez moi (si ce n'est point parler en +Irlandais que parler ainsi), mon indifférence était une sorte de +passion, résultat de l'expérience, et non pas la philosophie de la +nature. Écrire devient une habitude, comme la galanterie chez une femme. +Il y a des femmes qui n'ont point eu d'intrigue, mais fort peu qui n'en +aient eu qu'une; ainsi il y a des millions d'hommes qui n'ont jamais +écrit un livre, mais peu qui n'en aient écrit qu'un. Donc, ayant écrit +une fois, je continuai d'écrire, encouragé sans doute par le succès du +moment, mais n'en prévoyant aucunement la durée, et, j'oserai le dire, +en concevant à peine le désir.........................................</p> + +<p>»J'ai ainsi exprimé publiquement sur la poésie du jour l'opinion que +j'ai depuis long-tems exprimée à tous ceux qui me l'ont demandée, et +même à quelques personnes qui auraient mieux aimé ne pas l'entendre, +comme à Moore, à qui je disais dernièrement: «Nous sommes tous dans la +mauvaise voie, excepté Rogers, Crabbe et Campbell.» Sans être vieux +d'années je suis trop vieilli pour sentir en moi assez de verve pour +entreprendre une oeuvre qui montrât ce que je tiens pour bonne poésie, +et je dois me contenter d'avoir dénoncé la mauvaise. Il y a, j'espère, +de plus jeunes talens qui s'élèvent en Angleterre, et qui, échappant à +la contagion, rappelleront dans leur patrie la poésie aujourd'hui exilée +de notre littérature, et la rétabliront telle qu'elle fut autrefois et +qu'elle peut encore être.</p> + +<p>»En même tems, le meilleur signe d'amendement sera le repentir, et de +nouvelles et fréquentes éditions de Pope et de Dryden.</p> + +<p>»On trouvera dans l'<i>Essai sur l'Homme</i> une métaphysique aussi +confortable et dix fois plus de poésie que dans l'<i>Excursion</i>. Si vous +cherchez la passion, où la trouverez-vous plus vive que dans l'<i>Épître +d'Héloise à Abailard</i>, ou dans <i>Palamon et Arcite</i>? Souhaitez-vous de +l'invention, de l'imagination, du sublime, des caractères? cherchez cela +dans <i>le Vol de la Boucle de cheveux</i>, dans les <i>Fables</i> de Dryden, dans +l'<i>Ode sur la fête de sainte Cécile</i>, dans <i>Absalon et Achitophel</i>. Vous +découvrirez dans ces deux poètes seuls toutes les qualités dont vous ne +saisiriez pas une ombre en secouant une quantité innombrable de vers et +Dieu sait combien d'écrivains de nos jours,--plus, l'esprit, dont ces +derniers n'ont pas. Je n'ai point toutefois oublié Thomas Brown le +jeune, ni la famille Fudge, ni Whistlecraft; mais ce n'est pas de +l'esprit,--c'est de l'<i>humour</i><a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>. Je ne dirai rien de l'harmonie de +Pope et de Dryden, en comparaison des poètes vivans, dont pas un +(excepté Rogers, Gifford, Campbell et Crabbe) ne saurait écrire un +couplet héroïque. Le fait est que l'exquise beauté de leur versification +a détourné l'attention publique de leurs autres mérites, comme l'oeil +vulgaire se fixera plus sur la splendeur de l'uniforme que sur la +qualité des troupes. C'est cette harmonie même, surtout dans Pope, qui a +soulevé contre lui ce vulgaire et abominable bavardage:--parce que sa +versification est parfaite, on affirme que c'est sa seule perfection; +parce que ses pensées sont vraies et claires, on avance qu'il n'a pas +d'invention; et parce qu'il est toujours intelligible, on tient pour +incontestable qu'il n'a pas de génie. On nous dit avec un rire moqueur +que c'est le poète de la raison, comme si c'était une raison pour n'être +pas poète. Prenant passage par passage, je me chargerai de citer de Pope +plus de vers brillans d'imagination que de deux poètes vivans, quels +qu'ils soient. Pour tirer à tout hasard un exemple d'une espèce de +composition peu favorable à l'imagination,--la satire,--prenons le +caractère de Sporus, avec l'admirable jeu d'imagination qui se répand +sur lui, et mettons en regard un égal nombre de vers qui, choisis dans +deux poètes vivans quelconques, soient de la même force et de la même +variété:--où les trouverons-nous?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79">(retour)</a> <i>Voir</i> notre note quelques pages plus haut. (<i>Note du +Trad.</i>)</blockquote> + +<p>»Je ne cite qu'un exemple sur mille en réponse à l'injustice faite à la +mémoire de celui qui donna l'harmonie à notre langage poétique. Les +clercs de procureurs et les autres génies spontanés ont trouvé plus aisé +de se torturer, à l'imitation des nouveaux modèles, que de travailler +d'après l'art symétrique du poète qui avait enchanté leurs pères. Ils +ont d'ailleurs été frappés par cette remarque que la nouvelle école +faisait revivre le langage de la reine Élisabeth, le véritable anglais, +attendu que tout le monde, sous le règne de la reine Anne, n'écrivait +qu'en français, par une espèce de trahison littéraire.</p> + +<p>»Le vers blanc, que, hors du drame, nul auteur capable de rimer +n'employa jamais, à l'exception de Milton, devint à l'ordre du jour:--on +rima de telle sorte que le vers parut plus blanc que s'il n'eût pas eu +de rime. Je sais que Johnson a dit, après quelque hésitation, «qu'il ne +pouvait pas s'inspirer le désir que Milton eût rimé.» Les opinions de ce +véritable grand homme, que c'est aussi la mode de décrier aujourd'hui, +seront toujours accueillies par moi avec cette déférence que le tems +rétablira dans son universalité; mais, malgré mon humilité, je ne suis +pas convaincu que le <i>Paradis perdu</i> n'eût pas été plus noblement +transmis à la postérité, non pas peut-être en couplets<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a> héroïques +(rhythme qui bien balancé pourrait soutenir le sujet), mais dans la +stance de Spenser ou du Tasse, ou dans le tercet de Dante, formes que +les talens de Milton auraient pu facilement greffer sur notre langue. +<i>Les Saisons</i> de Thomson auraient été meilleures en rimes, quoique +toujours inférieures à son <i>Château de l'Indolence</i>; et M. Southey n'eût +pas fait une plus mauvaise <i>Jeanne d'Arc</i>, quoiqu'il eût pu employer six +mois au lieu de six semaines pour la composer. Je recommande aussi aux +amateurs des vers lyriques la lecture des odes du lauréat en regard de +celle de Dryden sur <i>sainte Cécile</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80">(retour)</a> Nous avons rendu à ce mot sa signification primitive et +étymologique, qu'il a conservé en anglais: <i>couples de vers</i>, +c'est-à-dire, <i>vers rimant deux à deux</i>, que nous nommons assez +ridiculement <i>rimes plates</i> par opposition aux <i>rimes croisées</i>. (<i>Note +du Trad.</i>)</blockquote> + +<p>»Aux génies célestes et jeunes clercs inspirés de notre tems, ceci, en +grande partie, paraîtra paradoxal, et le paraîtra encore à la classe +plus élevée de nos critiques; mais ce fut vrai il y a vingt ans, et ce +sera de nouveau reconnu pour tel dans +dix............................................. +................................................</p> + +<p>»Les disciples de Pope furent Johnson, Goldsmith, Rogers, Campbell, +Crabbe, Gifford, Matthias, Hayley, et l'auteur du <i>Paradis des +Coquettes</i>, auxquels on peut ajouter Richards, Heber, Wrangham, Blaud, +Hodgson, Merivale, et d'autres qui n'ont pas eu leur renommée pleine et +entière parce qu'il y a un hasard dans la renommée comme dans toute +autre chose. Mais de toutes les nouvelles écoles,--je dis <i>toutes</i>, car, +comme le démon, dont le nom est Légion, elles sont plusieurs,--a-t-il +surgi un seul élève qui n'ait pas rendu son maître honteux de l'avouer? +à moins que ce ne soit ***, qui a imité tout le monde, et a quelquefois +surpassé ses modèles. Scott a eu la faveur particulière d'être imité par +le beau sexe; il y eut miss Halford, et miss Mitford, et miss Francis, +mais, sauf respect, aucune imitation n'a fait beaucoup d'honneur à +l'original. ***, Southey, Coleridge ou Wordsworth ont-ils fait un élève +de renom? ***, Moore, ou tout autre écrivain de quelque réputation, +a-t-il eu un imitateur, ou plutôt un disciple passable? Or, il est +remarquable que presque tous les partisans de Pope, que j'ai nommés, +aient produit eux-mêmes des chefs-d'oeuvre et des modèles; et ce n'a pas +été le nombre des imitateurs qui a enfin nui à sa gloire, mais le +désespoir de l'imitation... La même raison qui engagea le bourgeois +athénien à voter pour le bannissement d'Aristide, «parce qu'il était +fatigué de l'entendre toujours appeler le Juste,» a produit l'exil +temporaire de Pope des états de la littérature. Mais le terme de son +ostracisme expirera, et le plutôt vaudra le mieux, non pour lui; mais +pour ceux qui l'ont banni, et pour la génération nouvelle, qui</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> «Rougira de découvrir que ses pères furent ses ennemis.»</p> +</div></div> + +<br><h3>LETTRE CCCXCVI.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 4 novembre 1820.</p><br><br> + +<p>«J'ai reçu de M. Galignani les lettres, duplicatas et reçus ci-joints, +qui s'expliqueront d'eux-mêmes<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81">(retour)</a> M. Galignani s'était adressé à Lord Byron pour obtenir de +lui un droit légal sur les oeuvres de sa seigneurie, dont il avait été +jusqu'alors le seul éditeur en France, afin d'être à même d'empêcher que +d'autres, à l'avenir, n'usurpassent le même privilége. (<i>Note de +Moore</i>.)</blockquote> + +<p>Comme les poèmes sont devenus votre propriété par achat, droit et +justice, toute affaire de publication doit être décidée par vous. Je ne +sais jusqu'à quel point mon acquiescement à la requête de M. Galignani +serait légal; mais je doute qu'il fût honnête. Au cas que vous vous +décidiez à vous arranger avec lui, je vous envoie les pouvoirs +nécessaires, et, en agissant ainsi, je me lave les mains relativement à +cette affaire. Je ne les signe que pour vous mettre à même d'exercer le +droit que vous possédez à juste titre. Je n'ai plus rien à faire, sauf à +dire, dans ma réponse à M. Galignani, que les lettres, etc., vous sont +envoyées, et pourquoi.</p> + +<p>»Si vous pouvez réprimer ces pirates étrangers, faites-le; sinon, jetez +au feu les procurations. Je ne puis avoir d'autre but que de vous +garantir votre propriété.</p> + +<p>»Votre, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> J'ai lu une partie de la <i>Quarterly</i>, qui vient d'arriver; M. +Bowles aura une réponse:--il n'est pas tout-à-fait exact dans son dire +touchant les <i>Poètes anglais et les Réviseurs écossais</i>. On défend Pope, +à ce que je vois, dans la <i>Quarterly</i>. Que l'on continue toujours ainsi. +C'est un péché, une honte, une damnation que de penser que Pope ait +besoin d'un tel secours;--mais il en est ainsi. Ces misérables +charlatans du jour, ces poètes se déshonorent et renient Dieu, en +courant sus à Pope, le plus irréprochable des poètes, et peut-être même +des hommes.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCXCVII.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 15 novembre 1820.</p><br><br> + +<p>«Merci de votre lettre, qui a été un peu longue à venir,--mais vaut +mieux tard que jamais. M. Galignani a donc, ce semble, été supplanté et +pillé lui-même, en seconde main, par un autre éditeur parisien, qui a +audacieusement imprimé une édition de <i>L.-B's Works</i><a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a> au prix +ultra-libéral de 10 fr., et (comme Galignani le remarque +douloureusement) 8 fr. seulement pour les libraires! <i>Horresco +referens</i><a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>! Songer que les oeuvres complètes d'un homme rapportent si +peu!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82">(retour)</a> Oeuvres de L. B.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83">(retour)</a> Virg. Æn. lib. II. <i>Je frémis en le racontant</i>. (<i>Notes du +Tr.</i>)</blockquote> + +<p>»Galignani m'envoie, dans une lettre pressée, une permission pour lui, +donnée par moi, de publier, etc., etc., lequel permis j'ai signé et +envoyé à M. Murray. Voulez-vous expliquer à Galignani que je n'ai aucun +droit de disposer de la propriété de Murray sans l'agrément de celui-ci? +et que je dois par conséquent l'adresser à Murray pour retirer le permis +de ses griffes,--chose fort difficile, je présume. J'ai écrit à +Galignani dans ce sens; mais un mot de la bouche d'un illustre confrère +le convaincrait que je n'ai pu honnêtement acquiescer à son désir, +quoique je le pusse légalement. J'ai fait ce qui dépendait de moi, +c'est-à-dire j'ai signé l'autorisation et l'ai envoyée à Murray. Que +les chiens divisent la carcasse, si elle est tuée à leur gré.</p> + +<p>»Je suis content de votre épigramme. Il est ridicule que nous laissions +tous deux notre esprit rompre avec nos sentimens; car je suis sûr que +nous sommes au fond partisans de la reine. Mais il n'y a pas moyen de +résister à un jeu de mots.--À propos, nous avons aussi, dans cette +partie du monde, une diphthongue non pas grecque, mais espagnole,--me +comprenez-vous?--qui est sur le point de bouleverser tout l'alphabet. +Elle a été d'abord prononcée à Naples, et se propage;--mais nous sommes +plus près des barbares, qui sont en force sur le Pô, et le traverseront +sous le premier prétexte légitime.</p> + +<p>»Il y aura à régler avec le diable, et l'on ne peut dire qui sera ou ne +sera pas sur son livre de comptes. Si une gloire inattendue survenait à +quelqu'un de votre connaissance, faites-en une Mélodie, afin que son +ombre, comme celle du pauvre Yorick, ait la satisfaction d'être +plaintivement pleurée--ou même plus noblement célébrée, comme <i>Oh! +n'exhalez pas son nom</i>. Au cas que vous ne l'en jugiez pas digne, voici +un chant à la place:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Quand un homme n'a pas à combattre pour la liberté</p> +<p class="i20"> dans sa patrie,</p> +<p class="i14"> Qu'il combatte pour celle de ses voisins;</p> +<p class="i14"> Qu'il songe aux gloires de la Grèce et de Rome;</p> +<p class="i14"> Et se fasse briser la tête pour ses travaux.</p> +<br> +<p class="i14"> Servir le genre humain est un plan chevaleresque,</p> +<p class="i14"> Qui toujours est noblement récompensé;</p> +<p class="i14"> Combattez donc pour la liberté partout où vous pouvez,</p> +<p class="i14"> Et si vous n'êtes pas fusillé ou pendu, vous serez chevalier.</p> +</div></div> + +<p>............................................................... +....................................................................</p> + +<p>»Voici une épigramme que je fis pour l'endossement de l'acte de +séparation en 1816; mais les hommes de loi objectèrent qu'elle était +superflue.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="mid"> <i>Endossement de l'acte de Séparation, en avril</i> 1816.</p> +<br> +<p class="i14"> Il y a un an, vous juriez, chère amie!</p> +<p class="i14"> D'aimer, de respecter, <i>et cætera</i>;</p> +<p class="i14"> Tel fut le serment que vous me fîtes,</p> +<p class="i14"> Et voici précisément ce qu'il vaut.</p> +</div></div> + +<p>»Pour l'anniversaire du 2 janvier 1821, j'ai d'avance un petit +compliment, que j'ajoute en cas d'accident.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> <i>À Pénélope, 2 janvier</i> 1821.</p> +<br> +<p class="i14"> Ce jour fut de tous les jours</p> +<p class="i14"> Le pire pour vous et pour moi:</p> +<p class="i14"> Il y a juste <i>six</i> ans que nous n'étions qu'<i>un</i>,</p> +<p class="i14"> Et <i>cinq</i> que nous redevînmes <i>deux</i>.</p> +</div></div> + +<p>»Excusez, je vous prie, toutes ces absurdités; car il faut que je les +dise, dans la crainte de m'étendre sur de plus sérieux sujets, que, dans +l'état actuel des choses, il n'est pas prudent de confier à une poste +étrangère. Je vous disais, dans ma dernière, que j'avais continué mes +<i>Mémoires</i>, et que j'en avais fait douze feuilles de plus; mais je +soupçonne que je les interromprai: en ce cas, je vous enverrai cela par +la poste, quoique j'éprouve quelque remords à faire payer à un ami tant +de frais de port; car nous n'avons pas nos ports francs au-delà de la +frontière.................................... +...................................................</p> + +<br><h3>LETTRE CCCXCVIII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 9 novembre 1820.</p><br><br> + +<p>..................................................... +.................................................................</p> + +<p>«La semaine dernière, je vous ai envoyé la correspondance de Galignani +et quelques documens sur votre propriété. Vous avez maintenant, je +crois, une occasion de réprimer, ou du moins de limiter ces +réimpressions françaises. Vous pouvez laisser tous vos auteurs publier +ce qu'il leur plaît contre moi et mes oeuvres. Un éditeur n'est et ne +peut être responsable de tous les ouvrages qui sortent de chez son +imprimeur.</p> + +<p>»La <i>Dame blanche d'Avenel</i> n'est pas tout-à-fait aussi bonne qu'une +réelle et authentique (<i>Donna Bianca</i>) dame blanche de Colalto, spectre +qu'on a vu plusieurs fois dans la Marche de Trévise. Il y a un homme (un +chasseur) encore vivant qui l'a vue. Hoppner pourrait vous raconter tout +ce qui la concerne, et Rose peut-être aussi. Je n'ai moi-même aucun +doute sur l'histoire et le spectre. Ce fantôme est toujours apparu dans +des circonstances particulières, avant la mort d'un membre de la +famille, etc. J'ai entendu M<sup>me</sup> de Benzoni dire qu'elle connaissait un +monsieur qui avait vu la dame blanche traverser sa chambre au château de +Colalto. Hoppner a vu et questionné un chasseur qui la rencontra à la +chasse, et ne chassa plus depuis. C'était une jeune femme de chambre +qu'un jour la comtesse Colalto, qu'elle était en train de coiffer, vit +dans la glace faire un sourire à son mari; la comtesse l'avait fait +sceller dans la muraille du château, comme Constance de Beverley. +Depuis, elle a toujours hanté les Colalto. On la peint comme femme +blonde fort belle. C'est un fait authentique.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCXCIX.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 18 novembre 1820.</p><br><br> + +<p>«La mort de Waite est un coup funeste pour les dents comme pour le coeur +de tous ceux qui le connaissaient. Bon Dieu! lui et Blake<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a> défunts +tous deux! Je les laissai dans la plus parfaite santé, et ne pensai +guère à la possibilité de cette perte nationale dans le court espace de +cinq ans. Ils étaient, en fait de véritable grandeur, autant supérieurs +à Wellington, que celui qui conserve la chevelure et les dents est +préférable au sanglant et impétueux guerrier qui obtient un nom en +cassant les têtes et en brisant les molaires? Qui lui succède? Où +trouver maintenant la poudre dentifrice, douce et cependant +efficace?--la teinture?--les brosses à nettoyer? Obtenez, je vous prie, +tous les renseignemens que vous pourrez sur ces questions tusculanes: +Cette pensée me fait mal à la machoire. Pauvres diables! je me flattais +de l'espérance de les revoir tous deux; et cependant ils sont allés dans +ce lieu où les dents et les cheveux durent plus long-tems que dans la +vie. J'ai vu ouvrir un millier de tombeaux, et me suis toujours aperçu +que, quoi qu'il fût arrivé, les dents et les cheveux restaient à ceux +qui ne les avaient pas perdus à l'époque de leur mort. N'est-ce pas +ridicule? Ce sont les choses qui se perdent les premières dans la +jeunesse, et qui durent le plus long-tems dans la poussière, si les gens +veulent mourir pour les conserver. C'est une singulière vie, et une +singulière mort, que la mort et la vie des humains.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84">(retour)</a> Célèbre coiffeur (<i>Note de Moore</i>.)</blockquote> + +<p>»Je savais que Waite était marié; mais je ne songeais guère que les +autres funérailles viendraient sitôt le surprendre. C'était un tel +élégant, un tel petit-maître, un tel bijou d'homme! Il y a à Bologne un +tailleur qui lui ressemble beaucoup et qui est aussi au pinacle de sa +profession. Ne négligez pas ma commission. Par qui ou par quoi peut-il +être remplacé? Que dit le public?</p> + +<p>»Je vous renvoie la préface. N'oubliez pas que l'extrait de la +chronique italienne doit être traduit. Quant à ce que vous dites pour +m'engager à retoucher les chants de <i>Don Juan</i> et les <i>Imitations +d'Horace</i>, c'est fort bien; mais je ne puis fourbir. Je suis comme le +tigre (en poésie); si je manque mon coup au premier bond, je retourne en +grondant dans mon antre. Je n'ai point de second élan; je ne puis +corriger; je ne le puis ni ne le veux. Personne ne réussit dans cette +tâche, grands ou petits. Le Tasse refit toute sa <i>Jérusalem</i>; mais qui +lit jamais cette version? tout le monde va à la première. Pope ajouta au +<i>Vol de la boucle de cheveux</i>, mais ne réduisit pas son poème. Il faut +que vous preniez mes productions comme elles sont; si elles ne sont pas +propres au succès, réduisez-en le prix d'estimation en conséquence. Je +les jetterais plutôt que de les tailler et les rogner. Je ne dis pas que +vous m'ayez pas raison; je répète seulement que je ne puis +perfectionner...</p> + +<p>«Votre, etc.»</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Quant aux éloges de ce petit *** Keats, je ferai la même +observation que Johnson, quand Sheridan, l'acteur, obtint une pension. +«Quoi! il a obtenu une pension? Alors il est tems que je résigne la +mienne.» Personne n'a pu être plus fier des éloges de la <i>Revue +d'Édimbourg</i> que je ne le fus, ou plus sensible à sa censure, comme je +l'ai montré dans <i>les Poètes Anglais et les Réviseurs Écossais</i>. À +présent, tous les hommes qu'elle a jamais loués sont dégradés par cet +absurde article. Pourquoi n'examine-t-elle et ne loue-t-elle pas le +<i>Guide de la Santé de Salomon</i>? Il y a plus de bon sens et autant de +poésie que dans Johnny Keats..........................</p> + +<br><h3>LETTRE CCCC.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 23 novembre 1820.</p><br><br> + +<p>«Les <i>Imitations</i>, dit Hobhouse, demanderont bon nombre de taillades +pour être adaptées aux tems, ce qui sera une longue affaire, car je ne +me sens pas du tout laborieux à présent. L'effet quelconque qu'elles +doivent avoir serait peut-être plus grand sous une forme séparée, et +d'ailleurs elles doivent porter mon nom. Or, si vous les publiez dans le +même volume que <i>Don Juan</i>, elles me déclarent auteur de <i>Don Juan</i>, et +je ne juge pas à propos de risquer un procès en chancellerie sur la +tutelle de ma fille, puisque dans votre Code actuel un poème facétieux +est suffisant pour ôter à un homme ses droits sur sa famille.</p> + +<p>»Quant à l'état des affaires en ce pays, il serait difficile et peu +prudent d'en parler longuement, les Huns ouvrant toutes les lettres. +S'ils les lisent, quand ils les ont ouvertes, ils peuvent voir en +caractères lisibles tracés de ma main, que je les regarde comme de +<i>damnés bélitres et barbares</i>, et leur empereur comme un <i>sot</i>, et +eux-mêmes comme plus sots que lui; ce qu'ils peuvent envoyer à Vienne +sans que je m'en soucie. Ils se sont rendus maîtres de la police papale, +et font les fanfarons; mais un jour ou l'autre ils paieront tout cela; +ce ne sera peut-être pas bientôt, parce que ces malheureux Italiens +n'ont aucune consistance; mais je suppose que la Providence se fatiguera +enfin des barbares.....................</p> + +<p>«Votre, etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCI.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 9 décembre 1820.</p><br><br> + +<p>«Outre cette lettre, vous recevrez trois paquets contenant, somme toute, +dix-huit autres feuilles de <i>Memoranda</i>, qui, je le crains, vous +coûteront plus de frais de port que ne rapportera leur impression dans +le siècle prochain. Au lieu d'attendre si long-tems, si vous pouviez en +faire quelque chose maintenant en cas de survivance (c'est-à-dire après +ma mort), je serais fort content,--attendu qu'avec tout le respect dû à +votre progéniture, je vous préfère à vos petits-enfans. Croyez-vous que +Longman ou Murray voulussent avancer une certaine somme à présent, en +s'engageant à ne pas publier avant mon décès?--Qu'en dites-vous?</p> + +<p>»Je vous laisse sur ces dernières feuilles un pouvoir discrétionnaire, +parce qu'elles contiennent peut-être une ou deux choses d'une trop dure +sincérité envers le public. Si je consens à ce que vous disposiez +maintenant de ces <i>Mémoires</i>, où est le mal? Les goûts peuvent changer. +Je voudrais, à votre place, essayer d'en disposer, non les publier; et +si vous me survivez (comme cela est fort probable), ajoutez ce qu'il +vous plaira de ce que vous savez vous-même; mais surtout +contredisez-moi, si j'ai parlé à faux; car mon principal but est la +vérité, même à mes propres dépens.</p> + +<p>»J'ai quelques notions de votre compatriote Muley Moloch. Il m'a écrit +plusieurs lettres sur le christianisme pour me convertir, et, en +conséquence, si je n'avais pas été déjà chrétien, je le serais +probablement à présent. Je pensai qu'il y avait en lui un talent +sauvage, mêlé à un nécessaire levain d'absurdité,--comme cela doit être +à l'égard de tout talent, lâché sur le monde sans +martingale......................</p> + +<p>»J'ai d'énormes quantités de papiers en Angleterre, tant pièces +originales que traductions,--une tragédie, etc., etc.; et je copie +maintenant un cinquième chant de <i>Don Juan</i>, en cent quarante-neuf +stances.....................<br>................... +..................................................................</p> + +<p>»Dans ce pays-ci on court aux armes; mais je ne veux point parler +politique. Parlons de la reine, de son bain et de sa bouteille,--ce sont +les seules bigarrures du jour.</p> + +<p>»Si vous rencontrez quelques-unes de mes connaissances, saluez-les de ma +part. Les prêtres essaient ici de me persécuter,--mais je m'en moque.</p> + +<p>»Votre, etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCII.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 9 décembre 1820.</p><br><br> + +<p>«J'ouvre ma lettre pour vous raconter un fait, qui vous montrera l'état +de ce pays mieux que je ne puis le faire. Le commandant des troupes est +à présent un cadavre gisant dans ma maison. Il a été tué d'un coup +d'arme à feu, à huit heures passées, à deux cents pas environ de ma +porte. J'endossais ma redingote pour rendre visite à madame la comtesse +G***, quand j'entendis le coup. En arrivant dans la salle, je trouvai +tous mes domestiques sur le balcon, s'écriant qu'un homme avait été +assassiné. Sur-le-champ je courus en bas, en exhortant Tita (le plus +brave de tous) à me suivre. Le reste voulait nous empêcher de sortir, +parce que tout le monde ici a, ce me semble, la coutume de fuir loin du +daim abattu. Toutefois, nous descendîmes, et trouvâmes l'individu gisant +sur le dos, près de mourir, sinon tout-à-fait mort, avec cinq blessures, +une au coeur, deux à l'estomac, une au doigt, et l'autre au bras. +Quelques soldats voulurent m'empêcher de passer. Cependant nous +passâmes, et je trouvai Diego, l'adjudant, se désolant comme un +enfant,--un chirurgien qui ne s'occupait nullement de sa profession,--un +prêtre qui saccadait une prière tremblante, et le commandant, pendant +tout ce tems, sur son dos, sur le dur et froid pavé, sans lumière ni +secours, ni rien autour de lui que la confusion et l'épouvante.</p> + +<p>»Comme personne ne pouvait ou ne voulait rien faire que hurler et prier, +et que nul n'aurait remué du doigt le malheureux dans la crainte des +conséquences, je perdis patience,--fis prendre le corps à mon domestique +et à une couple de personnes de la foule,--emmenai deux soldats pour la +garde,--dépêchai Diego au cardinal pour lui annoncer la nouvelle, et fis +monter le commandant dans mon appartement. Mais c'était trop tard, il +était fini,--sans être défiguré;--il avait perdu tout son sang à +l'intérieur:--on n'en obtint pas au-dehors plus d'une ou deux onces.</p> + +<p>»Je le fis déshabiller en partie,--le fis examiner par le chirurgien, et +l'examinai moi même. Il avait été tué par deux balles mâchées. Je sentis +une de ces balles, qui avait traversé tout son corps, à l'exception de +la peau. Tout le monde devine pourquoi il a été tué, mais on ne sait pas +comment. L'arme a été trouvée près de lui,--un vieux fusil à moitié +limé. Il n'a dit que <i>ô Dio</i>! et <i>Gesù</i>! deux ou trois fois, et il +paraît avoir peu souffert. Pauvre diable! c'était un brave officier, +mais il s'était fait détester par le peuple. Je le connaissais +personnellement, et l'avais souvent rencontré dans les <i>conversazioni</i> +et ailleurs. Ma maison est pleine de soldats, de dragons, de docteurs, +de prêtres, et de toutes sortes de personnes,--quoique je l'aie +maintenant débarrassée et que j'aie placé deux sentinelles à la porte. +Demain on emportera le corps. La ville est dans la plus grande +confusion, comme vous pouvez présumer.</p> + +<p>»Vous saurez que si je n'avais pas fait enlever le corps, on l'aurait +laissé dans la rue jusqu'au lendemain matin, par crainte des +conséquences. Je n'aimerais pas à laisser même un chien mourir de cette +façon, sans secours,--et quant aux conséquences, je ne m'en soucie pas +dans l'accomplissement d'un devoir.</p> + +<p>»Votre, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Le lieutenant de garde près du corps, fume sa pipe dans un +grand calme.--Drôle de peuple que celui-ci!»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCIII.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 25 décembre 1820.</p><br><br> + +<p>«Vous recevrez ou devez avoir reçu le paquet et les lettres que j'ai +envoyés à votre adresse il y a quinze jours (ou peut-être davantage), et +je serai content d'avoir une réponse, parce que, dans ce tems et en ces +lieux, les paquets de la poste courent risque de ne pas atteindre leur +destination.</p> + +<p>»J'ai songé d'un projet pour vous et pour moi, au cas que nous +retournions tous deux à Londres, ce qui (si une guerre napolitaine ne +s'allume pas) peut être réputé possible pour l'un de nous, au printems +de 1821. Je présume que vous aussi, serez de retour à cette époque, ou +jamais; mais vous me donnerez là-dessus quelque indication. Voici ce +projet: c'est de fonder, vous et moi, conjointement un journal,--ni plus +ni moins,--hebdomadaire ou autre, en apportant quelques améliorations ou +modifications au plan des bélitres qui dégradent à présent ce +département de la littérature,--mais un journal que nous publierons dans +la forme voulue, et néanmoins avec attention.</p> + +<p>»Il devra toujours y avoir une pièce de poésie de l'un ou l'autre de +nous deux, en laissant place, toutefois, à tous les dilettanti rimeurs +qui seraient jugés dignes de paraître dans la même colonne; mais ceci +doit être un <i>sine qua non</i>, et de plus, autant de prose que nous +pourrons. Nous prendrons un bureau,--sans annoncer nos noms, mais en les +laissant soupçonner--et, avec la grâce de la Providence, nous donnerons +au siècle quelques nouvelles lumières sur la politique, la poésie, la +biographie, la critique, la morale et la théologie, et sur toute autre +<i>ique, ie</i> et <i>ologie</i> quelconque.</p> + +<p>»Ainsi, mon cher, si nous nous y mettions avec empressement, nos dettes +seraient payées en une douzaine de mois, et à l'aide d'un peu de +diligence et de pratique, je ne doute pas que nous ne missions derrière +nous ces mauvais diseurs de lieux communs, qui ont si long-tems outragé +le sens commun et le commun des lecteurs. Ils n'ont d'autre mérite que +la pratique et l'impudence, deux qualités que nous pouvons acquérir, et +quant au talent et à l'instruction, ce serait bien le diable si, après +les preuves que nous en avons données, nous ne pouvions fournir rien de +mieux que les tristes plats qui ont froidement servi au déjeûner de la +Grande-Bretagne pendant tant d'années. Qu'en pensez-vous? dites-le moi, +et songez que si nous fondons une telle entreprise, il faut que nous y +mettions de l'empressement. Voilà une idée,--faites-en un plan. Vous y +ferez telle modification qu'il vous plaira, seulement consacrons-y +l'emploi de nos moyens, et le succès est très-probable. Mais il faut que +vous viviez à Londres, et moi aussi, pour mener l'affaire à bien, et il +faut que nous gardions le secret.......... +.............................................</p> + +<p>»Votre affectionné,<br> +<span class="rig">B.</span> +</p><br> + +<p>»<i>P. S.</i> Si vous songiez à un juste milieu entre un Spectateur et un +journal;--pourquoi non?--Seulement pas le dimanche. Non que le dimanche +ne soit un jour excellent, mais il est déjà pris. Nous prendrons le nom +de <i>Tenda Rossa</i>, nom que Tassoni donna à une de ses réponses dans une +controverse, par allusion à la menace délicate que Timour-Lam adressait +à ses ennemis par un <i>Tenda</i> de cette couleur, avant de donner bataille. +Ou bien <i>Gli</i> ou <i>I Carbonari</i>, si cela vous fait plaisir,--ou tout +autre nom,--récréatif et amusant,--que vous pourrez préférer. Répondez. +Je conclus poétiquement avec le crieur: «Je vous souhaite un joyeux +Noël.»</p> + +<p>L'année 1820 fut, comme on sait, une époque signalée par les nombreux +efforts de l'esprit révolutionnaire qui éclata alors, comme un feu mal +étouffé, dans la plus grande partie du sud de l'Europe. En Italie, +Naples avait déjà levé l'étendard constitutionnel, et son exemple avait +promptement agi sur toute cette contrée. Dans la Romagne, il s'était +organisé, sous le nom de Carbonari, des sociétés secrètes qui +n'attendaient qu'un mot de leurs chefs pour entrer en pleine +insurrection. Nous avons vu, dans le journal de Lord Byron, en 1814, +quel immense intérêt il prit aux dernières luttes de la France +révolutionnaire sous Napoléon; et ses exclamations: «Oh! vive la +république!»--Tu dors, Brutus!» montrent jusqu'à quel point, en théorie +du moins, son ardeur politique s'étendait. Depuis lors, il n'avait que +rarement tourné ses pensées sur la politique, la marche calme et +ordinaire des affaires publiques n'ayant que peu intéressé un esprit +comme le sien, dont rien moins qu'une crise ne semblait digne d'exciter +les sympathies. L'état de l'Italie lui offrait la promesse d'une telle +occasion; et en sus de ce grand intérêt national, qui pouvait remplir +tous les désirs d'un ami de la liberté, encore tout échauffé par les +pages de Dante et de Pétrarque, il avait aussi des liens et des +considérations privées pour s'enrôler comme partie dans le débat. Le +frère de madame Guiccioli, le comte Pietro Gamba, qui avait passé +quelque tems à Rome et à Naples, était alors de retour de son voyage; et +les dispositions amicales auxquelles, malgré une première et naturelle +tendance à des sentimens opposés, il avait été enfin amené à l'égard du +noble amant de sa soeur, ne peuvent être mieux dépeintes qu'avec les +propres paroles de la belle comtesse.</p> + +<p>«A cette époque, dit M<sup>me</sup> Guiccioli,<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a> vint à Ravenne, de retour de +Rome et de Naples, mon bien-aimé frère Pietro. Il avait conçu contre le +caractère de Lord Byron des préventions que lui avaient inspirées les +ennemis du noble poète; il était fort affligé de mon intimité avec lui, +et mes lettres n'avaient pas réussi à détruire tout-à-fait la +défavorable impression qu'avaient produite les détracteurs de Lord +Byron. Mais à peine l'eût-il vu et connu, qu'il reçut cette impression +qui ne peut être causée par de simples qualités extérieures, mais +seulement par la réunion de tout ce qu'il y a de plus beau et de plus +grand dans le coeur et dans l'esprit de l'homme. Toutes ses préventions +s'évanouirent, et la conformité d'idées et d'études contribua à nouer +entre mon frère et Lord Byron une amitié qui ne devait finir qu'avec +leur vie.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85">(retour)</a> In quest' epoca venne a Ravenna di ritorno da Roma a +Napoli mio diletto fratello Pietro. Egli era stato prevenuto da dei +nemici di Lord Byron contro il di lui carattere; molto lo affliggeva la +mia intimità con lui, e le mie lettere non avevano riuscito à bene +distruggere la cattiva impressione ricevuta dai detrattori di Lord +Byron. Ma appena lo vide e lo conobbe, egli pure ricevette quella +impressione che non può essere prodotta da dei pregi esteriori, ma +solamente dall' unione di tutto ciò che viè di più bello e di più grande +nel cuore e nella mente dell' uomo. Svani ogni sua anteriore prevenzione +contro di Lord Byron, e la conformità delle loro idee e degli studii +loro contribuì a stringerli in quella amicizia che non doveva avere fine +che colla loro vita.</blockquote> + +<p>Le jeune Gamba, qui n'avait alors que vingt ans, le coeur plein de tous +ces rêves de régénération italienne, que lui avait inspirés, +non-seulement l'exemple de Naples, mais l'esprit général de tout ce qui +l'entourait, s'était, en même tems que son père, qui était encore dans +la force de l'âge, enrôlé dans les bandes secrètes qui étaient en train +de s'organiser par toute la Romagne, et Lord Byron, par leur +intervention, avait été aussi admis dans la confrérie. Cette héroïque +adresse au gouvernement napolitain (écrite en italien<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a> par le noble +poète, et, suivant toute probabilité, envoyée par lui à Naples, mais +interceptée en route) montrera combien était profond, ardent, expansif, +son zèle pour cette grande et universelle cause de la liberté politique, +pour laquelle il perdit la vie bientôt après au milieu des marais de +Missolonghi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86">(retour)</a> On a trouvé dans les papiers de Byron cette adresse, +écrite de sa propre main. On présume qu'il la confia à un agent prétendu +du gouvernement constitutionnel de Naples, qui était venu secrètement le +voir à Ravenne, et qui, sous prétexte d'avoir été arrêté et volé, obtint +de sa seigneurie de l'argent pour son retour. On sut ensuite que cet +homme était un espion, et la pièce ci-dessus, si elle lui a été confiée, +est tombée entre les mains du gouvernement pontifical. (<i>Note de +Moore</i>.)</blockquote> + +<p>«Un Anglais, ami de la liberté, ayant vu que les Napolitains permettent +aux étrangers de contribuer aussi à la bonne cause, désirerait +l'honneur de voir accepter mille louis qu'il se hasarde d'offrir. Depuis +quelque tems, témoin oculaire de la tyrannie des barbares dans les états +qu'ils occupent en Italie, il voit avec tout l'enthousiasme d'un homme +bien né, la généreuse détermination des Napolitains à consolider une +indépendance si bien conquise. Membre de la chambre des pairs de la +nation anglaise, il serait traître aux principes qui ont placé sur le +trône la famille régnante d'Angleterre, s'il ne reconnaissait la belle +leçon récemment donnée aux peuples et aux rois. L'offre qu'il fait est +peu de chose en elle-même, comme toutes celles que peut faire un +individu à une nation, mais il espère qu'elle ne sera pas la dernière de +la part de ses compatriotes. Son éloignement des frontières, et la +conscience de son peu de capacité à contribuer efficacement de sa +personne à servir la nation, l'empêchent de se proposer comme digne de +la plus petite commission qui demande de l'expérience et du talent. Mais +si sa présence en qualité de simple volontaire n'était pas un +inconvénient pour ceux qui l'accepteraient, il se rendrait à tel lieu +que le gouvernement napolitain indiquerait, pour obéir aux ordres et +participer aux périls de son chef, sans autre motif que celui de +partager le destin d'une brave nation, en résistant à la soi-disant +Sainte-Alliance, qui n'allie que l'hypocrisie au despotisme<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87">(retour)</a> Un Inglese amico della libertà avendo sentito che i +Napolitani permettono anche agli stranieri di contribuire alla buona +causa, bramerebbe l'onore di vedere accettata la sua offerta di mille +luigi, la quale egli azzarda di fare. Già testimonio oculare non molto +fa della tirannia dei barbari negli stati da loro occupati nell' Italia, +egli vede con tutto l'entusiasmo di un uomo ben nato la generosa +determinazione dei Napolitani per confermare la loro bene acquistata +indipendenza. Membro della Camera dei Pari della nazione inglese, egli +sarebbe un traditore ai principii che hanno posto sul trono la famiglia +regnante d'Inghilterra se non riconoscesse la bella lezione di bel nuovo +data ai popoli ed ai re. L'offerta che egli brama di presentare è poca +in se stessa, come bisogna che sia sempre quella di un individuo ad una +nazione, ma egli spera che non sarà l'ultima dalla parte dei suoi +compatrioti. La sua lontananza dalle frontiere, e il sentimento della +sua poca capacità personale di contribuire efficacemente a servire la +nazione, gl'impedisce di proporsi come degno della più piccola +commissione che domanda dell' esperienza e del talento. Ma, se, come +semplice volontario, la sua presenza non fosse un incomodo a quello che +l'accettasse, egli riparebbe a qualunque luogo indicato dal governo +napolitano per ubbidire agli ordini e partecipare ai pericoli dei suo +superiore, senza avere altri motivi che quello di dividere il destino di +una brava nazione resistendo alla se dicente Santa Alleanza, la quale +aggiunge l'ipocrizia al dispotismo.</blockquote> + +<p>Ce fut durant l'agitation de cette crise, au milieu de la rumeur et de +l'alarme, et dans l'attente continuelle d'être appelé au champ de +bataille, que Lord Byron commença le journal que je donne maintenant au +public, et qu'il est impossible de lire, avec le souvenir de son premier +journal écrit en 1814, sans songer combien étaient différentes, dans +toutes leurs circonstances, les deux époques où ce noble auteur traçait +ces procès-verbaux de ses pensées actuelles. Il écrivit le premier à +l'époque qui peut être considérée, pour user de ses propres +expressions, comme «la période la plus poétique de toute sa vie»--non +pas certainement, en ce qui regardait les forces de son génie, auquel +chaque année de plus ajoutait une nouvelle vigueur, et un nouveau +lustre, mais en tout ce qui constitue la poésie du caractère,--savoir, +les sentimens purs de la contagion mondaine, dont en dépit de son +expérience prématurée de la vie il conserva toujours l'empreinte, et ce +noble flambeau de l'imagination dont, malgré son mépris systématique du +genre humain, il projeta toujours l'embellissante lumière sur les objets +de ses affections. Il y eut alors, dans sa misanthropie comme dans ses +chagrins, autant d'imagination que de réalité; et jusqu'à ses +galanteries et intrigues amoureuses de cette même époque partagèrent +également, comme j'ai essayé de le montrer, le même caractère +d'idéalité. Quoique tombé de bonne heure sous l'empire des sens, il +avait été de bonne heure aussi délivré de cet esclavage, d'abord par la +satiété que les excès ne manquent jamais de produire, et peu de tems +après, par cette série d'attachemens où l'imagination est pour moitié, +lesquels tout en ayant même des conséquences morales plus funestes à la +société, avaient au moins un vernis de décence à la surface et par leur +nouveauté et l'apparente difficulté qui les entourait servaient à +entretenir cette illusion poétique, d'où de telles poursuites dérivent +leur unique charme.</p> + +<p>Avec un tel mélange ou plutôt une telle prédominance de l'idéal dans ses +amitiés, dans ses haines et dans ses chagrins, son existence à cette +époque, animée comme elle était, et maintenue en état de tourbillon par +un tel cours de succès, doit être reconnue, même déduction faite de +toutes les adjonctions peu pittoresques d'une vie de Londres, comme +poétique à un haut degré, et environnée d'une sorte de halo<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a> +romanesque que les événemens subséquens n'étaient que trop propres à +dissiper. Par son mariage, et les résultats qui s'en suivirent, il fut +amené de nouveau à quelques-unes de ces amères réalités dont sa jeunesse +avait eu un avant-goût. Une gêne pécuniaire,--épreuve la plus terrible +de toutes pour l'ame délicate et haute,--le soumirent à toutes les +indignités qu'elle entraîne ordinairement après soi, et il fut ainsi +cruellement instruit des avantages de <i>posséder</i> de l'argent, quand il +n'avait pensé jusque-là qu'au généreux plaisir d'en <i>dépenser</i>. Certes, +on ne peut demander une plus forte preuve du pouvoir de pareilles +difficultés pour abaisser l'orgueil le plus chevaleresque, que la +nécessité où Byron se trouva réduit en 1816, non-seulement de se +désister de la résolution de ne tirer jamais aucun profit de la vente de +ses ouvrages, mais encore d'accepter de son éditeur, pour droit +d'auteur, une somme d'argent, qu'il avait quelque tems persisté à +refuser pour lui-même, et que, dans la pleine sincérité de son coeur +généreux, il avait destinée à d'autres. L'injustice et la méchanceté, +dont il devint bientôt victime, eurent un pouvoir également fatal pour +désenchanter le rêve de son existence. Ces chagrins d'imagination, ou du +moins de retour sur le passé, auxquels il avait autrefois aimé à +s'abandonner, et qui tendaient, par l'intermède de ses illusions +idéales, à adoucir et polir son coeur, firent alors place à un cortége +ennemi de vexations présentes et ignobles, plus humiliantes que pénibles +à subir. Sa misanthropie, au lieu d'être comme auparavant un sentiment +vague et abstrait qui ne s'arrêtât sur aucun objet particulier, et dont +la diffusion corrigeât l'âcreté, fut alors condensée, par l'hostilité +qu'il rencontra, en inimitiés individuelles, et ramassée en ressentimens +personnels; et du haut de ce luxe de haine, qu'il croyait philosophique, +contre les hommes en général, il fut alors obligé de descendre à +l'humiliante nécessité de les mépriser en détail.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88">(retour)</a> On désigne ainsi, en physique, une couronne lumineuse que +l'on voit quelquefois autour des astres, et principalement du soleil et +de la lune. Le lecteur s'imagine bien que nous ne tirons pas de notre +propre cru cette métaphore étrange; nous l'importons littéralement de +l'anglais, où elle est assez usitée, comme toutes les figures relatives +aux phénomènes que les marins ont intérêt à observer. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote> + +<p>Sous toutes ces influences si fatales à l'enthousiasme du caractère, et +formant, pour la plupart, une partie des épreuves ordinaires qui +glacent et endurcissent les coeurs dans le monde, il était impossible +qu'un changement matériel ne s'effectuât pas dans un esprit si +susceptible d'impressions tout à-la-fois rapides et durables. En +contraignant Byron à se concentrer dans ses seules ressources et dans sa +seule énergie, comme dans l'unique position à lui laissée contre +l'injustice du monde, ses ennemis ne réussirent qu'à donner à un +principe intérieur d'indépendance une nouvelle force et un nouveau +ressort, qui tout en ajoutant à la vigueur de son caractère, ne +pouvaient manquer, par un si grand déploiement de cette activité propre, +à en diminuer un peu l'amabilité. Parmi les changemens de disposition +principalement imputables à cette source, on doit mentionner la moindre +déférence qu'il montra aux opinions et aux sentimens d'autrui après ce +ralliement forcé de tous ses moyens de résistance. Sans doute, une +portion de cette opiniâtreté doit être mise sur le compte de l'absence +de tous ceux dont la plus légère parole, le plus léger regard auraient +eu plus d'effet sur lui que des volumes entiers de correspondance, mais +nulle cause moins puissante et moins révulsive que la lutte dans +laquelle il avait été engagé, n'aurait pu porter un esprit qui tel que +le sien se défiait naturellement de lui-même, et s'en défiait encore au +milieu de cette excitation, à s'arroger un ton de bravade universelle, +plein sinon d'orgueil dans la prééminence de ses moyens, du moins d'un +tel mépris pour quelques-uns de ses contemporains les plus capables, +qu'il impliquait presque cet orgueil. Ce fut, en effet, comme je l'ai +déjà remarqué plus d'une fois dans ces pages, un soulèvement général de +tous les élémens, bons et mauvais, qui constituaient la nature du noble +poète, soulèvement semblable à celui que, jeune encore, il avait opposé +une première fois à l'injustice,--avec une différence, néanmoins, +presque aussi grande, sous le point de vue de la force et de la +grandeur, entre les deux explosions, qu'entre un incendie et une +éruption volcanique.</p> + +<p>Une autre conséquence de l'esprit de bravade qui dès-lors anima Lord +Byron, peut-être encore plus propre que toute autre à souiller et à +ramener quelque tems au niveau terrestre la poésie de son caractère, fut +le genre de vie auquel il s'abandonna à Venise, outrepassant même la +licence de sa jeunesse. Il en fut bientôt retiré, comme de ses premiers +excès, par l'avertissement opportun du dégoût. Sa liaison avec M<sup>me</sup> +Guiccioli, liaison qui, toute répréhensible qu'elle était, avait du +mariage tout ce qui manquait au mariage réel du poète,--sembla enfin +donner à son ame affectueuse cette union et cette sympathie après +lesquelles il avait toute sa vie si ardemment soupiré. Mais le trésor +vint trop tard;--la pure poésie du sentiment s'était évanouie; et ces +larmes qu'il répandait avec tant de passion dans le jardin de Bologne, +venaient moins peut-être de l'amour qu'il sentait en ce moment, que de +la triste conscience des sentimens si différens qu'il avait auparavant +éprouvés. Certes, il était impossible à une imagination même telle que +la sienne, de conserver un voile de gloires idéales à une passion +que,--plus par défi et par vanité que par tout autre motif,--il avait +pris tant de peine à ternir et à dégrader à ses propres yeux. Par +conséquent, au lieu d'être capable, comme autrefois, d'élever et +d'embellir tout ce qui l'intéressait, de se faire une idole de la +moindre création de son imagination, et de prendre pour l'amour même +qu'il conjura si souvent, la simple forme de l'amour, il tomba dès-lors +dans l'erreur opposée, dans la perverse habitude de déprécier et +rabaisser ce qu'il estimait intérieurement, et de verser, comme le +lecteur, l'a vu, le mépris et l'ironie sur un lien où les meilleurs +sentimens de son ame étaient évidemment engagés. Cet ennemi de +l'enthousiasme et de l'idéal, le ridicule, avait, au fur et à mesure +qu'il avait échangé les illusions contre les réalités de la vie, pris de +plus en plus d'empire sur lui, et avait alors envahi les régions les +plus hautes et les plus belles de son esprit, comme on le voit par <i>Don +Juan</i>,--cette arène variée où les deux génies; l'un bon et l'autre +mauvais, qui gouvernaient ses pensées, se livrent avec des triomphes +alternatifs leur puissant et éternel combat.</p> + +<p>Et même cette verve d'ironie,--au point où il la porta,--n'était aussi +qu'un résultat du choc que son ame fière reçut des événemens qui +l'avaient jeté, avec un nom flétri et un coeur brisé, hors de sa patrie +et de ses pénates, comme il le dit lui-même d'une façon touchante,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Et si je ris des choses du monde,</p> +<p class="i14"> C'est que je ne puis pleurer.</p> +</div></div> + +<p>ce rire,--qui, dans de tels tempéramens, est le proche voisin des +pleurs,--servait à le distraire de plus amères pensées; et le même +calcul philosophique qui fit dire au poète de la mélancolie, à Young, +«qu'il aimait mieux rire du monde que de s'irriter contre lui,» amena +aussi Lord Byron à produire la même conclusion, et à sentir que, dans +les vues misantropiques auxquelles il était enclin à l'égard du genre +humain, la gaîté lui épargnait souvent la peine de haïr.</p> + +<p>Si, malgré tous ces obstacles à l'effusion des sentimens généreux, il +conserva encore tant de tendresse et d'ardeur, comme il en fit preuve, à +travers tous ses déguisemens, dans son incontestable amour pour M<sup>me</sup> +Guiccioli, et dans le zèle encore moins douteux avec lequel il embrassa +alors, de coeur et d'ame, la grande cause de la liberté humaine, +n'importe où et par qui elle fut proclamée,--cela seul montre quelle dut +être la richesse primitive d'une sensibilité et d'un enthousiasme qu'une +telle carrière ne put que si peu refroidir ou épuiser. C'est encore une +grande consolation que de songer que les dernières années de sa vie ont +été embellies par le retour de ce lustre romantique qui, à la vérité, +n'avait jamais cessé d'environner le poète, mais n'avait que trop +abandonné le caractère de l'homme; et que, lorsque l'amour--tout +répréhensible qu'il était, mais enfin amour véritable,--avait le crédit +de retirer Byron des seules erreurs qui le souillèrent dans son jeune +âge, à la liberté était réservé le noble mais douloureux triomphe de +revendiquer comme sienne la dernière période d'une vie glorieuse, et +d'éclairer le tombeau du noble poète au milieu des sympathies du monde.</p> + +<p>Ayant tâché, dans cette comparaison entre l'homme actuel et l'homme +primitif, d'expliquer, par les causes que je tiens pour véritables, les +nouveaux phénomènes que le caractère de Byron présenta à cette époque, +je donnerai maintenant le Journal, par lequel ces remarques me furent +plus particulièrement suggérées, et que je crains d'avoir ainsi trop +différé à présenter au lecteur.</p> + +<br><h3>EXTRAITS</h3> + +<h4>D'UN JOURNAL DE LORD BYRON, 1821.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 4 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Une idée soudaine me frappe. Commençons un Journal encore une fois. Le +dernier que je tins fut en Suisse, en mémoire d'un voyage dans les Alpes +bernoises; je le fis pour l'envoyer à ma soeur, en 1816, et je présume +qu'elle l'a encore, car elle m'écrivit qu'elle en était fort contente. +Un autre, beaucoup plus long, fut tenu par moi en 1813-1814, et donné la +même année à Thomas Moore.</p> + +<p>»Ce matin, je me levai tard, comme d'ordinaire:--mauvais tems,--mauvais +comme en Angleterre,--même pire. La neige de la semaine dernière se fond +au souffle du sirocco d'aujourd'hui, en sorte qu'il y a tout à-la-fois +deux inconvéniens du diable. Je n'ai pu aller me promener à cheval dans +la forêt. Demeuré à la maison toute la matinée,--regardé le +feu,--surpris du retard du courrier. Le courrier arrivé à l'<i>Ave Maria</i>, +au lieu d'une heure et demie, comme il le doit. <i>Galignani's +Messengers</i>, au nombre de six;--une lettre de Faënza, mais aucune +d'Angleterre. Fort mauvaise humeur en conséquence (car il y aurait dû y +avoir des lettres); mangé en conséquence un copieux dîner: car lorsque +je suis vexé, j'avale plus vite,--mais je n'ai que fort peu bu.</p> + +<p>»J'étais maussade;--j'ai lu les journaux,--songé ce que c'est que la +gloire, en lisant, dans un procès de meurtre, que «M. Wych, épicier, à +Tunbridge, vendit du lard, de la farine, du fromage et, à ce qu'on +croit, des raisins secs à une Égyptienne accusée du crime. Il avait sur +son comptoir (je cite fidèlement) un livre, la <i>Vie de Paméla</i>, qu'il +déchirait pour enveloppes, etc., etc. Dans le fromage, on trouva, etc., +etc., et une feuille de <i>Pamela</i> roulée autour du lard.» Qu'aurait dit +Richardson, le plus vain et le plus heureux des auteurs vivans +(c'est-à-dire durant sa vie),--lui qui, avec Aaron Hill, avait coutume +de prophétiser et de railler la chute présumée de Fielding (l'Homère en +prose de la nature humaine) et de Pope (le plus beau des +poètes);--qu'aurait-il dit, s'il avait pu suivre ses pages de la +toilette du prince français (voir <i>Boswell's Johnson</i>) au comptoir de +l'épicier et au lard de l'Égyptienne homicide!!!</p> + +<p>»Qu'aurait-il dit? Que peut-il dire, sauf ce que Salomon a dit long-tems +avant nous? Après tout, ce n'est que passer d'un comptoir à un autre, du +libraire à un autre commerçant,--épicier ou pâtissier. +............................</p> + +<p>»Écrit cinq lettres en une demi-heure environ, courtes et rudes, à toute +la racaille de mes correspondans. Le carrosse est arrivé. Appris la +nouvelle de trois meurtres à Faënza et à Forli,--un carabinier, un +contrebandier et un procureur:--tous trois la nuit dernière. Les deux +premiers dans une querelle, le dernier par préméditation.</p> + +<p>»Il y a trois semaines,--presque un mois:--c'était le 7,--je fis enlever +de la rue le commandant, mortellement blessé; il mourut dans ma maison; +assassins inconnus, mais présumés politiques. Ses frères m'ont écrit de +Rome, hier soir, pour me remercier de l'avoir assisté à ses derniers +momens. Pauvre diable! c'était pitié; il était bon soldat, mais +imprudent. Il était huit heures du soir quand on l'a tué. Nous +entendîmes le coup de feu; mes domestiques et moi accourûmes dans la +rue, et le trouvâmes expirant, avec cinq blessures, dont deux +mortelles:--elles semblaient avoir été faites par des balles mâchées. Je +l'examinai, mais n'allai pas à la dissection le lendemain matin.</p> + +<p>»Le carrosse à 8 heures ou à peu près.--Allé visiter la comtesse +Guiccioli.--Je l'ai trouvée à son piano-forté.--Parlé avec elle jusqu'à +dix heures, que le comte son père, et son frère, non moins comte, +rentrèrent du théâtre. La pièce, dirent-ils, était <i>Filippo</i> +d'Alfieri;--bien accueillie.</p> + +<p>»Il y a deux jours, le roi de Naples a passé par Bologne pour se rendre +au congrès. Mon domestique Luigi a apporté la nouvelle. Je l'avais +envoyé à Bologne chercher une lampe. Comment cela finira-t-il? Le tems +l'apprendra.</p> + +<p>»Rentré chez moi à onze heures, ou même plus tôt. Si le chemin et le +tems le permettent, je ferai une promenade à cheval demain. Gros +tems,--presque une semaine ainsi,--un jour, neige, sirocco,--l'autre +jour, gelée et neige; triste climat pour l'Italie. Mais ces deux +saisons, la dernière et la présente sont extraordinaires. Lu une Vie de +Léonard de Vinci, par Rossi;--résumé,--écrit ceci, et je vais aller me +coucher.»</p> + +<p class="rig">5 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Je me suis levé tard,--morne et abattu;--tems humide et épais. De la +neige par terre, et le sirocco dans le ciel, comme hier. Les chemins +remplis jusqu'au ventre du cheval, en sorte que l'équitation (du moins +comme partie de plaisir) n'est pas praticable. Ajouté un postscriptum à +ma lettre à Murray. Lu la conclusion, pour la cinquième fois (j'ai lu +tous les romans de Walter-Scott au moins cinq fois) de la troisième +série des <i>Contes de mon Hôte</i>,--grand ouvrage,--Fielding écossais, +aussi bien que grand poète anglais;--homme merveilleux! Je désire boire +avec lui.</p> + +<p>»Dîné vers six heures. Oublié qu'il y avait un <i>plum-pudding</i> (j'ai +ajouté récemment la gourmandise à la famille de mes vices), et j'avais +dîné avant de le savoir. Bu une demi-bouteille d'une sorte de liqueur +spiritueuse,--probablement de l'esprit de vin; car, ce qu'on appelle +eau-de-vie, rum, etc., etc., n'est pas autre chose que de l'esprit de +vin avec telle ou telle couleur. Je n'ai pas mangé deux pommes, qui +avaient été servies en guise de dessert. Donné à manger aux deux chats, +au faucon, et à la corneille privée (mais non apprivoisée). Lu +l'<i>Histoire de la Grèce</i> de Mitford,--la <i>Retraite des Dix Mille</i> de +Xénophon. Écrit jusqu'au moment actuel, huit heures moins six +minutes,--heure française, non italienne.</p> + +<p>»J'entends le carrosse,--je demande mes pistolets et ma redingote, comme +d'ordinaire,--ce sont des articles nécessaires. Tems froid,--promené en +carrosse découvert;--habitans un peu farouches,--perfides et enflammés +de vives passions politiques. Fins matois, néanmoins,--bons matériaux +pour une nation. C'est du chaos que Dieu tira le monde, et c'est du sein +des passions que sort un peuple.</p> + +<p>»L'heure sonne;--sorti pour faire l'amour. C'est un peu périlleux, mais +non désagréable...........................<br>....................... +.....................................................................</p> + +<p>»Le dégel continue;--j'espère qu'on pourra se promener à cheval demain. +Envoyé les journaux à ***;--grands événemens qui se préparent.</p> + +<p>»Onze heures neuf minutes. Visité la comtesse Guiccioli, née G. Gamba. +Elle commençait ma lettre en réponse aux remercîmens que m'avait écrits +Alessio del Pinto de Rome, pour avoir assisté son frère, feu le +commandant, à ses derniers momens; car je l'avais priée d'écrire ma +réponse pour plus grande pureté de langage, moi qui suis natif de +par-delà les monts, et suis peu habile à faire une phrase de bon toscan. +Coupé court à la lettre;--on la finira un autre jour. Parlé de l'Italie, +du patriotisme d'Alfieri, de madame Albany, et autres branches de +savoir. Même la conspiration de Catilina, et la guerre de Jugurtha de +Salluste. A 9 heures, entre son frère <i>il conte</i> Pietro;--à 10, son père +<i>conte</i> Ruggiero.</p> + +<p>»Parlé des divers usages militaires,--du maniement du grand sabre à la +mode hongroise et à celle des montagnards écossais, double exercice dans +lequel j'étais autrefois un assez habile maître d'escrime. Convenu que +la R. éclatera le 7 ou 8 mars, date à laquelle je me fierais, s'il +n'avait pas déjà été convenu que la chose devait éclater en octobre +1820.....................................</p> + +<p>»Rentré chez moi,--relu de nouveau les <i>Dix Mille</i>, et je vais aller me +coucher.</p> + +<p>»Mémorandum.--Ordonné à Fletcher (à 4 heures après midi) de copier sept +ou huit apophthegmes de Bacon, dans lesquels j'ai découvert des bévues +qu'un écolier serait plutôt capable de découvrir que de commettre. Tels +sont les sages! Que faut-il qu'ils soient, pour qu'un homme comme moi +tombe sur leurs méprises ou leurs mensonges? Je vais me coucher, car je +trouve que je deviens cynique.»</p> + +<p class="rig">6 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Brouillard,--dégel,--boue,--pluie. Point de promenade à cheval. Lu les +anecdotes de Spence. Pope est un habile homme,--je l'ai toujours pensé. +Corrigé les erreurs de neuf apophthegmes de Bacon,--toutes erreurs +historiques,--et lu la <i>Grèce</i> de Mitford. Composé une épigramme. +Cherché un passage dans Ginguené,--même dans le <i>Lope de Vega</i> de lord +Holland. Écrit une note pour Don Juan.</p> + +<p>»A huit heures, sorti pour visite. Entendu un peu de musique. Parlé +avec le comte Pietro Gamba de l'acteur italien Vestris, qui est +maintenant à Rome;--je l'ai vu souvent jouer à Venise,--bon +comédien,--très-bon. Un peu maniéré, mais excellent dans la grande +comédie, comme dans les sentimens pathétiques. Il m'a fait souvent rire +et pleurer, et ce n'est pas chose fort aisée,--du moins à un comédien, +de produire sur moi l'un ou l'autre effet.</p> + +<p>»Réfléchi à l'état des femmes dans l'ancienne Grèce,--état assez +convenable. L'état présent, reste de la barbarie des siècles de +chevalerie et de féodalité,--artificiel et contre nature. Elles doivent +veiller à la maison,--être bien nourries et bien habillées,--mais non +pas mêlées à la société;--recevoir aussi une bonne éducation +religieuse,--mais ne lire ni poésie ni politique,--rien que des livres +de piété et de cuisine. Musique,--dessin,--danse;--plus, un peu de +jardinage et de labourage par-ci par-là. Je les ai vu, en Épire, réparer +les chemins avec succès. Pourquoi pas, ainsi que la coupe des foins et +le trait du lait?</p> + +<p>»Rentré chez moi, lu de nouveau Mitford, et joué avec mon mâtin,--je lui +ai donné son souper. Fait une autre leçon de l'épigramme; mais avec le +même tour. Le soir au théâtre; il y avait un prince sur son trône à la +dernière scène de la comédie,--l'auditoire a ri, et lui a demandé une +constitution. Cela explique l'état de l'esprit public en ce pays, ainsi +que les assassinats. Il faut une république universelle,--et elle doit +être. La corneille est boiteuse,--je m'étonne d'un tel +accident,--quelque sot, je présume, lui a marché sur la patte. Le faucon +est tout guilleret,--les chats gras et bruyans.--Je n'ai pas regardé les +singes depuis le froid. Il fait toujours très-humide,--un hiver italien +est une triste chose, mais les autres saisons sont délicieuses.</p> + +<p>»Quelle est la raison pour laquelle j'ai été, durant toute ma vie, plus +ou moins ennuyé? et pourquoi le suis-je peut-être moins à présent que je +ne l'étais à vingt ans, autant je ne puis en croire mes souvenirs? Je ne +sais comment résoudre ce problème, sinon présumer que c'est un effet du +tempérament,--tout comme l'abattement au réveil, ce qui a été mon +invariable manière d'être pendant plusieurs années. La tempérance et +l'exercice, dont j'ai fait maintes fois et pendant long-tems une +expérience vigoureuse et violente, n'ont produit que peu ou point de +différence. Les passions fortes en ont produit une; sous leur immédiate +influence,--c'est bizarre, mais--j'eus toujours les esprits agités, et +non pas abattus. Une dose de sels excite en moi une ivresse momentanée, +comme le champagne léger. Mais le vin et les spiritueux me rendent +sombre et farouche jusqu'à la férocité,--silencieux néanmoins, ami de la +solitude, et non querelleur, si l'on ne me parle pas. La nage relève +aussi mes esprits,--mais en général, ils sont bas, et baissent de jour +en jour davantage. Cela est désespérant; car je ne crois pas que je sois +aussi ennuyé que je l'étais à dix-neuf ans. La preuve en est qu'alors il +me fallait jouer ou boire, ou me livrer à un mouvement quelconque; +autrement j'étais malheureux. A présent, je puis rêver avec calme; et je +préfère la solitude à toute compagnie,--hormis la dame que je sers. Mais +je sens un je ne sais quoi qui me fait penser que si jamais j'atteins la +vieillesse, comme Swift, «je mourrai sur le seuil» dès l'abord. +Seulement je ne crains pas l'idiotisme ou la démence autant que lui. Au +contraire, je regarde quelques phases paisibles de l'un et l'autre de +ces états comme préférables à mille circonstances de ce que les hommes +appellent la possession de leurs sens.»</p> + +<p class="rig">Dimanche 7 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Toujours de la pluie,--du brouillard,--de la neige,--un tems de +bruine,--et toutes les incalculables combinaisons d'un climat où le +froid et le chaud se disputent l'empire. Lu Spence, et feuilleté Roscoe +pour trouver un passage que je n'ai pas trouvé. Lu le 4<sup>e</sup> volume de la +seconde série des <i>Contes de mon Hôte</i> de Walter-Scott. Dîné. Lu la +gazette de Lugano. Lu--je ne sais plus quoi. A huit heures, allé en +<i>conversazione</i>. Rencontré là la comtesse Gertrude, Betty V. et son +mari, et d'autres personnes. Vu une jolie femme aux yeux noirs,--de +vingt-deux ans;--même âge que Teresa, qui est plus jolie, pourtant.</p> + +<p>»Le comte Pietro Gamba m'a pris à part pour me dire que les patriotes +avaient appris de Forli (à vingt milles d'ici) que cette nuit le +gouvernement et son parti veulent frapper un grand coup,--que notre +cardinal a reçu des ordres pour faire plusieurs arrestations +sur-le-champ, et qu'en conséquence les libéraux s'arment, et ont placé +des patrouilles dans les rues, pour sonner l'alarme et appeler au +combat.</p> + +<p>»Il m'a demandé «qu'est-ce que l'on doit faire?»--Combattre, ai-je +répondu, plutôt que se laisser prendre en détail.» Et j'ai offert de +recevoir ceux qui sont dans l'appréhension d'une arrestation immédiate, +dans ma maison qui est susceptible de défense, et de les défendre, avec +l'aide de mes domestiques et la leur propre (nous avons des armes et des +munitions), aussi long-tems que nous pourrons,--ou bien d'essayer de les +faire échapper à l'ombre de la nuit. En gagnant le logis, j'ai offert au +comte les pistolets que j'avais sur moi,--il a refusé, mais il m'a dit +qu'il viendrait à moi en cas d'accidens.</p> + +<p>»Il s'en faut d'une demi-heure pour être à minuit, et il pleut. Comme +dit Gibbet: «Belle nuit pour leur entreprise, il fait noir comme en +enfer, et ça tombe comme le diable.» Si l'émeute n'arrive pas +aujourd'hui, ce sera bientôt. J'ai pensé que le système de maltraiter le +peuple produirait une réaction,--et la voici maintenant qui approche. +Je ferai ce que je pourrai dans le combat, quoique j'aie un peu perdu la +pratique. La cause est bonne.</p> + +<p>»Tourné et retourné une dizaine de livres pour le passage en question, +et je n'ai pu le trouver. Je m'attends à entendre au premier moment le +tambour et la mousqueterie (car on a juré de résister, et on a +raison)--mais je n'entends rien encore, sauf le bruit de la pluie et les +bouffées du vent par intervalles. Je ne voudrais pas me coucher, parce +que j'ai horreur d'être réveillé, et que je désirerais être prêt pour le +tapage, s'il y en a.</p> + +<p>»Arrangé le feu,--pris les armes,--et un livre ou deux que je +parcourrai. Je ne connais guère le nombre des carbonari, mais je crois +qu'ils sont assez forts pour battre les troupes, même ici. Avec vingt +hommes, cette maison-ci pourrait être défendue pendant vingt-quatre +heures contre toutes les forces que l'on pourrait ici rassembler à +présent contre elle dans le même espace de temps; et, cependant, le pays +en aurait connaissance, et se soulèverait,--si jamais il doit se +soulever, ce dont il est possible de douter. En attendant, je puis aussi +bien lire que faire autre chose, puisque je suis seul.»</p> + +<p class="rig">Lundi 8 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Je me lève, et je trouve le comte Pietro Gamba dans mes appartemens. +Fait sortir le domestique. Appris que, suivant les meilleures +informations, le gouvernement n'avait pas expédié l'ordre des +arrestations appréhendées; que l'attaque de Forli n'avait pas été tentée +(comme on s'y attendait) par les <i>Sanfedisti</i><a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>, les opposans des +carbonari ou libéraux,--et que l'on est encore dans la même +appréhension. Le comte m'a demandé des armes de meilleure qualité que +les siennes; je les lui ai données. Convenu qu'en cas de bruit, les +libéraux s'assembleraient ici (avec moi), et qu'il avait donné le mot à +Vincenzo G. et autres chefs à cet effet. Lui-même et son père s'en vont +à la chasse dans la forêt; mais Vincenzo G. doit venir chez moi, et un +exprès être envoyé à lui, Pietro Gamba, si quelque chose survient. +Opérations concertées.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89">(retour)</a> Les partisans de la foi, <i>della santa fede</i>. (<i>Note du +Trad.</i>)</blockquote> + +<p>»Je conseillai d'attaquer en détail et de différens côtés (quoique en +même tems), de manière à partager l'attention des troupes, qui, malgré +leur petit nombre, mais par l'avantage de la discipline, battraient en +combat régulier un corps quelconque de gens non disciplinés;--il faut +donc qu'elles soient dispersées par petites fractions, et distraites +çà-et-là pour différentes attaques. Offert ma maison pour lieu +d'assemblée, si on le veut. C'est une forte position;--la rue est +étroite, commandée par le feu qu'on ferait de l'intérieur,--et les murs +sont tenables............... ........................ +..........................................................</p> + +<p>»Dîné. Essayé un habit neuf. Lettre à Murray, avec les corrections des +apophthegmes de Bacon et une épigramme;--cette dernière pièce n'est pas +destinée à l'impression. A huit heures, allé chez Teresa, comtesse +Guiccioli... A neuf heures et demie, entrent le comte P*** et le comte +P. G***; parlé d'une certaine proclamation récemment +publiée.......................................... +.................................................</p> + +<p>»Il paraît après tout qu'il n'y aura rien. J'aurais voulu en savoir +autant hier soir,--ou, pour mieux dire, ce matin,--je me serais mis au +lit deux heures plus tôt. Et pourtant je ne dois pas me plaindre; car, +malgré le sirocco et la pluie battante, je n'ai pas bâillé depuis deux +jours.</p> + +<p>»Rentré chez moi,--lu l'<i>Histoire de la Grèce</i>;--avant le dîner j'avais +lu <i>Rob-Roy</i> de Walter Scott. Écrit l'adresse de la lettre en réponse à +Alessio del Pinto, qui m'a remercié de l'assistance que j'ai donnée à +son frère expirant (feu le commandant, assassiné ici le mois dernier). +Je lui ai dit que je n'avais fait que remplir un devoir +d'humanité,--comme il est vrai. Le frère vit à Rome.</p> + +<p>»Arrangé le feu avec un peu de <i>sgobole</i> (c'est un mot romagnol), et +donné de l'eau au faucon. Bu de l'eau de Seltz. Mémorandum:--reçu +aujourd'hui une estampe ou gravure de l'histoire d'Ugolin, par un +peintre italien;--elle diffère, comme on pense, de l'oeuvre de sir Josué +Reynolds; mais elle n'est pas pire, car Reynolds n'est pas bon en +histoire. Déchiré un bouton à mon habit neuf.</p> + +<p>»Je ne sais quelle figure ces Italiens feront dans une insurrection +régulière. Je pense quelquefois que, comme le fusil de cet Irlandais (à +qui l'on avait vendu un fusil recourbé), ils ne seront bons qu'à «tirer +leur coup dans une encoignure;» du moins, cette sorte de feu a été le +dernier terme de leurs exploits; et pourtant il y a de l'étoffe dans ce +peuple, et une noble énergie qu'il s'agirait de bien diriger. Mais qui +la dirigera? Qu'importe? C'est dans de telles circonstances que les +héros surgissent. Les difficultés sont le berceau des ames hautes, et la +liberté est la mère des vertus que comporte la nature humaine.»</p> + +<p class="rig">Mardi, 9 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Je me lève.--Beau jour. Demandé les chevaux; mais Lega, mon +<i>secrétaire</i> (par italianisme, au lieu du mot intendant ou +maître-d'hôtel), vient me dire que le peintre a fini la fresque de +l'appartement pour lequel je l'avais dernièrement fait appeler; je suis +allé la voir avant de sortir. Le peintre n'a pas mal copié les dessins +du Titien........................................................ +.................................................................</p> + +<p>»Dîné. Lu <i>la Vanité des désirs humains</i> de Johnson.--Tous les +exemples, ainsi que la manière de les présenter, sont sublimes, aussi +bien que la dernière partie, à l'exception d'un ou deux vers. Je +n'admire pas autant l'exorde. Je me rappelle une observation de Sharpe +(que l'on nommait à Londres le <i>conversationiste</i>, et qui était un +habile homme), savoir, que le premier vers de ce poème était superflu, +et que Pope (le meilleur des poètes, je crois) aurait commencé et mis +tout d'abord, sans changer la ponctuation,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Examine le genre humain de la Chine au Pérou.</p> +</div></div> + +<p>Le premier vers, <i>livre-toi à l'observation</i>, etc., est, sans aucun +doute, lourd et inutile; mais c'est un beau poème,--et si vrai!--vrai +comme la dixième satire de Juvénal. Le cours des âges change tout,--le +tems,--la langue,--la terre,--les bornes de la mer,--les étoiles du +ciel,--enfin tout ce qui est «auprès, autour et au-dessous» de l'homme, +excepté l'homme lui-même, qui a toujours été et sera toujours un +malheureux faquin. L'infinie variété des vies ne mène qu'à la mort, et +l'infinité des désirs n'aboutit qu'au désappointement. Toutes les +découvertes qui ont été faites jusqu'à présent ont peu amélioré notre +existence. A l'extirpation d'un fléau succède une peste nouvelle; et un +nouveau monde n'a donné à l'ancien que fort peu de chose, hormis la +v..... d'abord, et la liberté ensuite.--Le dernier présent est beau, +surtout puisqu'il a été fait à l'Europe en échange de l'esclavage +qu'elle avait apporté; mais il est douteux que les souverains ne +regardent pas le premier comme le meilleur des deux pour leurs sujets.</p> + +<p>»Sorti à huit heures,--appris quelques nouvelles. On dit que le roi de +Naples a déclaré aux <i>puissances</i> (c'est ainsi qu'on appelle maintenant +les méchans couronnés) que sa constitution lui avait été arrachée par la +force, etc., etc., et que les barbares Autrichiens touchent de nouveau +la solde de guerre et vont entrer en campagne. Qu'ils viennent! «Ils +viennent comme des victimes dans leur ajustement» ces chiens de l'enfer! +Espérons toujours voir leurs os entassés, comme j'ai vu ceux des dogues +humains tombés à Morat, en Suisse.</p> + +<p>»Entendu un peu de musique. A neuf heures, les visiteurs +ordinaires,--nouvelles, guerre ou bruits de guerre. Tenu conseil avec +Pietro Gamba, etc., etc. On veut ici s'insurger et me faire l'honneur +d'appeler le secours de mon bras. Je ne reculerai pas, quoique je ne +voie ici ni assez de force, ni assez de coeur pour faire une grande +besogne; mais: en avant!--voici l'instant d'agir. Et que signifie +l'intérêt du <i>moi</i>, si une seule étincelle de ce qui serait digne du +passé peut être léguée à l'avenir pour ne s'éteindre jamais? Il ne +s'agit ni d'un seul homme, ni d'un million, mais de l'esprit de liberté +qu'il faut étendre. Les vagues qui se précipitent contre le rivage sont +brisées une à une; mais néanmoins l'Océan poursuit ses conquêtes: il +engloutit l'<i>Armada</i><a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>, use le roc, et si l'on en croit les +<i>Neptuniens</i><a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>, il a non-seulement détruit, mais créé un monde. De la +même façon, quel que soit le sacrifice des individus, la grande cause +prendra de la force, emportera ce qui est rocailleux, et fertilisera ce +qui est cultivable (car l'herbe marine est un engrais). Ainsi donc, les +calculs de l'égoïsme ne doivent point avoir de place dans de telles +occasions, et aujourd'hui je n'y donnerai aucune valeur. Je ne fus +jamais fort dans le calcul des probabilités, et je ne commencerai pas +maintenant.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90">(retour)</a> Nom de la flotte de Philippe II, engloutie par une tempête +sous le règne d'Élisabeth.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91">(retour)</a> On nomme ainsi les géologues, qui croient que la terre +s'est formée au milieu des eaux de la mer. (<i>Notes du Trad.</i>)</blockquote> + +<p class="rig">10 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Belle journée;--il n'a plu que le matin. Examiné des comptes. Lu les +<i>Poètes</i> de Campbell;--noté les erreurs de l'auteur pour les corriger. +Dîné,--sorti,--musique,--air tyrolien, avec des variations. Soutenu la +cause de la simplicité primitive de l'air contre les variations de +l'école italienne... Politique un peu à l'orage, et de jour en jour plus +chargée de nuages. Demain, c'est le jour de l'arrivée des postes +étrangères, nous saurons probablement quelque chose.</p> + +<p>»Rentré chez moi,--lu. Corrigé les <i>lapsus calami</i> de Tom Campbell. Bon +ouvrage, quoique le style en soit affecté;--mais l'auteur défend Pope +glorieusement. Certainement c'est sa propre cause;--mais n'importe, +c'est fort bien, et cela lui fait grand honneur.</p> + +<p class="rig">11 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Lu les lettres. Corrigé la tragédie et les <i>Imitations d'Horace</i>. Dîné, +après quoi je me suis senti mieux disposé. Sorti,--rentré,--fini mes +lettres, au nombre de cinq. Lu les <i>Poètes</i> et une anecdote dans Spence.</p> + +<p>»All... m'écrit que le pape, le grand duc de Toscane et le roi de +Sardaigne sont aussi appelés au congrès, mais le pape s'y fera +représenter. Ainsi les intérêts de plusieurs millions d'hommes sont dans +les mains de quelques fats réunis dans un lieu appelé Laybach!</p> + +<p>»Je regretterais presque que mes propres affaires allassent bien, quand +les nations sont en péril. Si la destinée du genre humain pouvait être +radicalement améliorée, et surtout celle de ces Italiens actuellement si +opprimés, je ne songerais pas tant à mon «petit intérêt.» Dieu nous +accorde de meilleurs tems, ou plus de philosophie.</p> + +<p>»En lisant, je viens de tomber sur une expression de Tom Campbell; en +parlant de Collius, il dit que nul lecteur ne se soucie de la vérité des +moeurs dans les églogues de l'auteur, pas plus que de l'authenticité du +siége de Troie.» C'est faux:--nous nous soucions de l'authenticité du +siége de Troie. J'étudiai ce sujet tous les jours, pendant plus d'un +mois, en 1810; et si quelque chose diminuait mon plaisir, c'était de +penser que ce vaurien de Bryant avait nié la véracité du poète grec. Il +est vrai que je lus <i>l'Homère travesti</i> (les douze premiers livres), +parce que Hobhouse et d'autres me fatiguèrent de leur érudition locale. +Mais je vénérai toujours l'original comme la vérité même en histoire +(quant aux faits matériels), et en description des lieux. Autrement je +n'y aurais pris aucun plaisir. Qui me persuadera, quand je me penche sur +une tombe magnifique, qu'un héros n'y est pas renfermé? les hommes ne +travaillent pas sur les morts obscurs et médiocres. Mais voici le +pourquoi. Tom Campbell a pris la défense de l'inexactitude de costume et +de description: c'est que sa <i>Gertrude</i>, etc., n'a pas plus la couleur +locale de la Pensylvanie que de Penmanmaur. Ce poème est notoirement +plein de scènes d'une fausseté grossière, comme disent tous les +Américains, qui d'ailleurs en louent quelques parties.»</p> + +<p class="rig">12 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Le tems est toujours à tel point humide et impraticable, que Londres, +dans ses plus insupportables jours de brouillard, serait un lieu de +printems en comparaison de la brume et du sirocco, qui ont régné (sans +un seul jour d'intervalle), avec de la neige ou de fortes pluies pour +toute variation, depuis le 30 décembre 1820. C'est si ennuyeux, que j'ai +un accès littéraire;--mais c'est très-fatigant de ne pouvoir se consoler +qu'en chevauchant sur Pégase, durant tant de jours. Les routes sont +encore pires que le tems,--par la masse de la boue, la mollesse du sol, +et la crue des eaux.</p> + +<p>»Lu <i>les Poètes Anglais</i>, c'est-à-dire--dans l'édition de Campbell. Il y +a quelquefois beaucoup d'apprêt dans les phrases de préface de Tom; mais +l'ensemble de l'ouvrage est bon. Je préfère néanmoins la poésie même de +l'auteur.</p> + +<p>»Murray écrit qu'on veut jouer la tragédie de <i>Marino Faliero</i>;--quelle +sottise! ce drame a été composé pour le cabinet. J'ai protesté contre +cet acte d'usurpation (qui paraît pouvoir être légalement consommé par +les directeurs sur tout ouvrage imprimé, contre la propre volonté de +l'auteur); j'espère toutefois qu'on ne le fera pas. Pourquoi ne pas +produire quelques-uns de ces innombrables aspirans à la célébrité +théâtrale, qui encombrent aujourd'hui les cartons, plutôt que de me +traîner hors de la librairie? J'ai écrit une fière protestation mais +j'espère toujours qu'elle ne sera pas nécessaire, et qu'on verra que la +pièce n'est point faite pour le théâtre. <i>Marino</i> est trop régulier;--la +durée de l'action est de vingt-quatre heures;--les changemens de lieu +sont rares;--rien de mélodramatique,--point de surprises, de péripéties, +ni de trappes, ni d'occasions «de remuer la tête et de frapper du +pied,»--et point d'amour, ce principal ingrédient du drame +moderne.»............................................................ +..................................................................</p> + +<p class="rig">Minuit</p><br><br> + +<p>«Lu, dans la traduction italienne de Guido Sorelli, l'allemand +Grillparzer,--diable de nom, sans doute, pour la postérité; mais il +faudra qu'elle apprenne à le prononcer. Si l'on tient compte de +l'infériorité nécessaire d'une traduction, et surtout d'une traduction +italienne (car les Italiens sont les plus mauvais traducteurs du monde, +excepté pour les classiques,--Annibal Caro, par exemple,--et dans ce cas +ils sont servis par la bâtardise même de leur idiome, vu que, pour avoir +un air de légitimité, ils singent la langue de leurs pères);--si donc on +tient compte, dis-je, d'un tel désavantage, la tragédie de <i>Sappho</i> est +superbe et sublime. On ne peut le nier: L'auteur a fait une belle oeuvre +en écrivant ce drame. Et qui est-il? je ne le sais pas; mais les siècles +le sauront. C'est une haute intelligence.</p> + +<p>»Je dois toutefois avertir que je n'ai rien lu d'Adolphe Müller, et pas +autant que je désirerais de Goëthe, Schiller et Wieland. Je ne les +connais que par l'intermédiaire des traductions anglaises, françaises +et italiennes. Leur langue réelle m'est absolument inconnue,--excepté +des jurons appris de la bouche de postillons et d'officiers en querelle. +Je peux jurer en allemand:--<i>sacranient</i>,--<i>verfluchter</i>,--<i>hundsfott</i>, +etc., mais je n'entends guère la conversation moins énergique des +Allemands.</p> + +<p>»J'aime leurs femmes (j'aimai jadis en désespéré une Allemande nommée +Constance), et tout ce que j'ai lu de leurs écrits dans les traductions, +et tout ce que j'ai vu de pays et de peuple sur le Rhin,--tout, excepté +les Autrichiens que j'abhorre, que j'exècre, que--je ne puis trouver +assez de mots pour exprimer la haine que je leur porte, et je serais +fâché de leur faire du mal en proportion de ma haine; car j'abhorre la +cruauté encore plus que les Autrichiens, sauf un instant de passion, et +alors je suis barbare,--mais non pas de propos délibéré.</p> + +<p>»Grillparzer est grand,--antique,--non aussi simple que les anciens, +mais très-simple pour un moderne;--il est trop madame de Staël-<i>iste</i> +par-ci par-là; mais c'est un grand et bon écrivain.</p> + +<p class="rig">Samedi 13 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>»Esquissé le plan et les <i>Dramatis Personæ</i> d'une tragédie de +<i>Sardanapale</i>, à laquelle j'ai songé pendant quelque tems. Pris les noms +dans Diodore de Sicile (je sais l'histoire de Sardanapale depuis l'âge +de douze ans), et lu un passage du neuvième volume, édition in-8°, dans +la <i>Grèce</i> de Mitford où l'auteur réhabilite la mémoire de ce dernier +roi des Assyriens.</p> + +<p>»Dîné,--nouvelles politiques,--les puissances veulent faire la guerre +aux peuples. L'avis semble positif,--Ainsi soit-il,--elles seront enfin +battues. Les tems monarchiques sont près de finir. Il y aura des fleuves +de sang, et des brouillards de larmes, mais les peuples triompheront à +la fin. Je ne vivrai pas assez pour le voir, mais je le prévois.</p> + +<p>»J'ai apporté à Teresa la traduction italienne de la <i>Sappho</i> de +Grillparzer, elle m'a promis de la lire. Elle s'est disputée avec moi, +parce que j'ai dit que l'amour n'était pas le plus élevé des sujets pour +la vraie tragédie; et comme elle avait l'avantage de parler dans sa +langue maternelle, et avec l'éloquence naturelle aux femmes, elle a +écrasé le petit nombre de mes argumens. Je crois qu'elle avait raison. +Je mettrai dans <i>Sardanapale</i> plus d'amour que je n'avais projeté,--si +toutefois les circonstances me laissent du loisir. Ce <i>si</i> ne sera +qu'avec grande peine pacificateur.</p> + +<p class="rig">14 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>»Parcouru les tragédies de Sénèque. Écrit les vers d'exposition de la +tragédie projetée de <i>Sardanapale</i>. Fait quelques milles à cheval dans +la forêt. Brouillard et pluie. Rentré,--dîné,--écrit encore un peu de ma +tragédie.</p> + +<p>»Lu Diodore de Sicile, parcouru Sénèque, et quelques autres livres. +Écrit encore de ma tragédie. Pris un verre de <i>grog</i>. Après m'être +fatigué à cheval par un tems pluvieux, après avoir écrit, écrit, +écrit,--les esprits animaux (du moins les miens) ont besoin d'un peu de +récréation, et je n'aime plus le laudanum comme autrefois. Aussi j'ai +fait remplir un verre d'un mélange d'eaux spiritueuses et d'eau pure, et +je parviendrai à le vider. Je conclus <i>ainsi</i> et <i>ici</i> le journal +d'aujourd'hui»...</p> + +<p class="rig">15 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>»Beau tems.--Reçu une visite.--Sorti et fait un tour à cheval dans la +forêt,--tiré des coups de pistolet,--Revenu à la maison; dîné,--lu un +volume de <i>la Grèce</i> de Mitford, écrit une partie d'une scène de +<i>Sardanapale</i>. Sorti,--entendu un peu de musique,--appris quelques +nouvelles politiques. Les autres puissances italiennes ont aussi envoyé +des ministres au congrès. La guerre paraît certaine,--en ce cas, elle +sera cruelle. Parlé de diverses matières importantes avec un des +initiés. À dix heures et demie rentré chez moi.</p> + +<p>»Je viens de faire une réflexion singulière. En 1814, Moore («le poète +par excellence», titre qu'il mérite bien), Moore et moi nous allions +ensemble dans la même voiture, dîner chez le comte Grey, <i>capo +politico</i><a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a> du reste des whigs. Murray, le magnifique Murray +(l'illustre éditeur) venait de m'envoyer la gazette de Java,--je ne +sais pourquoi.--En la parcourant par pure curiosité, nous y trouvâmes +une controverse sur les mérites de Moore et les miens. Il y a de la +gloire pour nous à vingt-six ans. Alexandre avait conquis l'Inde au même +âge; mais je doute qu'il fût un objet de controverse, ou que ses +conquêtes fussent comparées à celles du Bacchus indien, à Java.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92">(retour)</a> <i>Chef politique</i>.--C'est ce même comte Grey qui est +aujourd'hui premier ministre. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<p>»C'était une grande gloire que celle d'être nommé avec Moore; une plus +grande, de lui être comparé; et la plus grande des jouissances du moins, +que d'être avec lui: et certes c'était une bizarre coïncidence que de +dîner ensemble tandis qu'on disputait sur nous au-delà de la ligne +équinoxiale.</p> + +<p>»Hé bien, le même soir, je me trouvai avec le peintre Lawrence, et +j'entendis une des filles de lord Grey (jeune personne belle, grande, et +animée, ayant de cet air patricien et distingué de son père, ce que +j'aime à la folie) jouer de la harpe avec tant de modestie et +d'ingénuité qu'elle semblait la déesse de la musique. Hé bien, j'aurais +mieux aimé ma conversation avec Lawrence (qui conversait +délicieusement), et le plaisir d'entendre la jeune fille, que toute la +renommée de Moore et la mienne réunies.</p> + +<p>»Le seul plaisir de la gloire est qu'elle prépare la route au plaisir, +et plus notre plaisir est intellectuel, mieux vaut pour le plaisir et +pour nous-mêmes. C'était toutefois agréable que d'avoir entendu le bruit +de notre renommée avant le dîner, et la harpe d'une jeune fille après.</p> + +<p class="rig">16 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>»Lu,--promenade à cheval,--tir du +pistolet,--rentré,--dîné,--écrit,--fait une visite,--entendu de la +musique,--parlé d'absurdités,--et retourné au logis.</p> + +<p>»Écrit de ma tragédie,--j'avance dans le premier acte avec toute la hâte +possible...... Le tems est toujours couvert et humide comme au mois de +mai à Londres,--brouillard, bruine, air rempli de <i>scotticismes</i>, qui, +tout beaux qu'ils sont dans les descriptions d'Ossian, sont quelque peu +fatigans dans leur perspective réelle et prosaïque.--Politique toujours +mystérieuse.</p> + +<p class="rig">17 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>»Promenade à cheval dans la forêt,--tir du pistolet;--dîner. Arrivé +d'Angleterre et de Lombardie un paquet de livres,--anglais, italiens, +français et latins. Lu jusqu'à huit heures,--puis sorti.</p> + +<p class="rig">18 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Aujourd'hui, la poste arrivant tard, je ne suis point sorti à cheval. +Lu les lettres;--deux gazettes seulement, au lieu de douze que l'on doit +à présent m'envoyer. Fait écrire par Lega à ce négligent de Galignani, +et ajouté moi-même un <i>postscriptum</i>. Dîné.</p> + +<p>»À huit heures je me proposais de sortir. Lega entre avec une lettre au +sujet d'un billet qui n'a pas été acquitté à Venise, et que je croyais +acquitté depuis plusieurs mois. Je suis entré dans un accès de fureur +qui m'a presque fait tomber en défaillance. Je ne me suis pas remis +depuis. Je mérite cela pour être si fou;--mais j'avais de quoi être +irrité;--bande de faquins! Ce n'est, toutefois, que vingt-cinq livres +sterling.»</p> + +<p class="rig">19 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Promenade à cheval. Le vent d'hiver est un peu moins cruel que +l'ingratitude, quoique Shakspeare dise le contraire. Du moins, je suis +si accoutumé à rencontrer plus souvent l'ingratitude que le vent du +nord, que je regarde le premier mal comme le pire des deux. J'avais +rencontré l'un et l'autre dans l'espace de vingt-quatre heures; ainsi +j'ai pu en juger.</p> + +<p>»Songé à un plan d'éducation pour ma fille Allegra, qui doit bientôt +commencer ses études. Écrit une lettre,--puis un <i>postscriptum</i>. J'ai +les esprits abattus,--c'est certainement de l'hypocondrie,--le foie est +malade;--je prendrai une dose de sels.</p> + +<p>»J'ai lu la vie de M. R. L. Edgeworth, père de la fameuse miss +Edgeworth, écrite par lui-même et par sa fille. Certes, c'est un grand +nom. En 1813, je me souviens d'avoir rencontré le père et la fille dans +le monde fashionable de Londres (monde où j'étais alors un item, une +fraction, le segment d'un cercle, l'unité d'un million, le rien de +quelque chose), dans les cercles, et à un déjeûner chez sir Humphrey et +lady Davy. J'avais été le lion de 1812; miss Edgeworth, et madame de +Staël, etc., avec les cosaques, vers la fin de 1813, furent les +curiosités de l'année suivante.</p> + +<p>»Je trouvai dans Edgeworth un beau vieillard, avec le teint rouge de vin +de l'homme âgé, mais actif, vif et inépuisable. Il avait soixante-dix +ans, mais il n'en montrait pas cinquante,--non certes, ni même +quarante-huit. J'avais vu depuis peu le pauvre Fitzpatrick,--homme de +plaisir, d'esprit, d'éloquence,--enfin, homme universel: il +chancelait,--mais il parlait toujours en gentilhomme, quoique d'une voix +faible. Edgeworth faisait le fanfaron, parlait fort et long-tems; mais +il n'était ni faible ni décrépit, et il paraissait à peine +vieux........................................ +........................................................................</p> + +<p>»Il ne fut pas fort admiré à Londres, et je me rappelle une plaisanterie +assez drôle qui avait cours parmi les gens du bon ton du jour:--voici ce +que c'est: on invitait alors tous les hommes à signer une adresse «pour +le rappel de Mrs. Siddons au théâtre (cette actrice venait de prendre +congé du public, au grand malheur des tems;--car il n'y eut jamais et +jamais il n'y aura de talent pareil.) Or, Thomas Moore, de profane et +poétique mémoire, proposa de signer et faire circuler une adresse +semblable pour le rappel de M. Edgeworth en Irlande<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93">(retour)</a> Moore, dans une note, nie qu'il ait été l'auteur de cette +plaisanterie. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<p>»Le fait est qu'on s'intéressa davantage à miss Edgeworth. C'était une +jeune fille mignonne et modeste,--sinon belle, du moins agréable. Sa +conversation était aussi paisible que sa personne. +........<br>............................. +..........................................................................</p> + +<p>»La famille Edgeworth fut, d'ailleurs, une excellente pièce de +curiosité, et eut la vogue pendant deux mois, jusqu'à l'arrivée de M<sup>me</sup> +de Staël.</p> + +<p>»Pour en venir aux ouvrages des Edgeworth, je les admire; mais ils +n'excitent point de sentiment, ils ne laissent d'amour--que pour quelque +maître-d'hôtel ou postillon irlandais. Mais ils produisent une +impression profonde d'intelligence et de sagesse,--et peuvent être +utiles.»</p> + +<p class="rig">20 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Promenade à cheval,--tir du pistolet. Lu de la <i>Correspondance</i> de +Grimm. Dîné,--sorti,--entendu de la musique,--rentré;--écrit une lettre +au lord Chamberlain, pour le prier d'empêcher les théâtres de +représenter le <i>Doge</i>, que les journaux italiens disent être sur le +point de paraître sur la scène. C'est une belle chose!--Quoi! sans demander +mon consentement, et même en opposition formelle à ma volonté!»</p> + +<p class="rig">21 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Beau et brillant jour de gelée,--c'est-à-dire, une gelée d'Italie; car +les hivers ici ne vont guère au-delà de la neige.--Promenade à cheval +comme à l'ordinaire, et tir du pistolet. Bien tiré,--cassé quatre +bouteilles ordinaires, et même plutôt petites que grandes, en quatre +coups, à quatorze pas, avec une paire de pistolets communs et la +première poudre venue. Presque aussi bien tiré,--eu égard à la +différence de la poudre et des pistolets,--que lorsqu'en 1809, 1810, +1811, 1812, 1813, 1814, je coupais les cannes, les pains à cacheter, les +demi-couronnes<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>, les schelings, et même le trou d'une canne, à douze +pas, avec une seule balle,--et cela par la vue et le calcul, car ma main +n'est pas sûre, et varie même selon le bon ou mauvais tems. Je pourrais +prendre à témoin des prouesses que je cite, Joe Manton et plusieurs +autres personnes;--car le premier m'a appris, et les autres m'ont vu +faire ces exploits.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94">(retour)</a> Petite pièce d'argent. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote> + +<p>»Dîné,--rendu visite,--rentré,--lu. Remarqué dans la <i>Correspondance</i> de +Grimm l'observation suivante, savoir que «Regnard et la plupart des +poètes comiques étaient des gens bilieux et mélancoliques, et que M. de +Voltaire, qui est très-gai, n'a jamais fait que des tragédies,--et que +la comédie gaie est le seul genre où il n'ait point réussi. C'est que +celui qui rit et celui qui fait rire sont deux hommes fort différens.» +(Vol. VI.)</p> + +<p>»En ce moment, je me sens aussi bilieux que le meilleur des écrivains +comiques (même que Regnard lui-même, qui est le premier après Molière, +dont quelques comédies prennent rang parmi les meilleures qui aient été +écrites en quelque langue que ce soit, et qui est supposé avoir commis +un suicide), et je ne suis pas en humeur de continuer ma tragédie de +<i>Sardanapale</i>, que j'ai, depuis quelques jours, cessé de composer.</p> + +<p>»Demain est l'anniversaire de ma naissance,--c'est-à-dire à minuit +juste; et ainsi, dans douze minutes, j'aurai trente trois ans +accomplis!!!--et je vais me coucher, le coeur navré d'avoir vécu si +long-tems et pour si peu de chose.</p> + +<p>»Il est minuit et trois minutes.--«Minuit a été annoncé par l'horloge du +château,» et j'ai maintenant trente-trois ans!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> <i>Eheu! fugaces, Posthume, Posthume,</i></p> +<p class="i14"> <i>Labuntur anni</i><a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>!</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95">(retour)</a> Horace. + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i14"> Hélas! Hélas! ô Posthumus, les années fugitives s'écoulent!</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>»Mais je n'éprouve pas tant de regrets pour ce que j'ai fait que pour +ce que j'aurais pu faire.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Dans le chemin de la vie, si plein de boue et de ténèbres,</p> +<p class="i14"> Je me suis traîné jusqu'à la trente-troisième année.</p> +<p class="i14"> Que m'a laissé le tems en s'écoulant ainsi?</p> +<p class="i14"> Rien--excepté trente-trois ans.</p> +</div></div> + +<p>22 janvier 1821.</p> + +<pre> + 1821 + CI-GÎT + ENTERRÉ DANS L'ÉTERNITÉ + DU PASSÉ, + D'OU IL N'Y A POINT + DE RÉSURRECTION + POUR LES JOURS,--QUOI QU'IL PUISSE ADVENIR + POUR LA POUSSIÈRE MORTELLE, + L'AN TRENTE-TROISIÈME + D'UNE VIE MAL DÉPENSÉE; + LEQUEL, APRÈS + UNE LONGUE MALADIE DE PLUSIEURS MOIS, + TOMBA EN LÉTHARGIE, + ET EXPIRA + LE 22 JANVIER, L'AN DE GRACE 1821. + IL LAISSE UN SUCCESSEUR + INCONSOLABLE + DE LA PERTE MÊME + QUI OCCASIONNA + SON EXISTENCE. +</pre> + +<p class="rig">23 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>»Belle journée. Lecture,--promenade à cheval,--tir du pistolet. +Rentré,--dîné,--lu. Sorti à huit heures,--fait la visite ordinaire. Je +n'ai entendu parler que de guerre.--«Il n'y a toujours qu'un cri: Les +voici.» Les carbonari paraissent n'avoir pas de plan;--rien de convenu +entre eux, ni comment, ni quand il faut agir. Dans ce cas, ils ne feront +aboutir à rien ce projet, si souvent différé et jamais mis à exécution.</p> + +<p>»Rentré chez moi, et donné les ordres nécessaires, en cas de +circonstances qui exigeraient un changement de résidence. J'agirai comme +il pourra sembler à propos, quand j'apprendrai décidément ce que les +barbares veulent faire. A présent, ils bâtissent un pont de bateaux sur +le Pô, ce qui sent furieusement la guerre. En peu de jours, nous saurons +probablement ce qu'il en est. Je songe à me retirer vers Ancône, plus +près de la frontière du nord; c'est-à-dire si Teresa et son père sont +obligés de se retirer, ce qui est très-probable, vu que toute la famille +est libérale: sinon, je resterai. Mais mes mouvemens ne dépendront que +des désirs de la comtesse.</p> + +<p>»Ce qui m'embarrasse, c'est que je ne sais pas trop que faire de ma +petite-fille, et de mon nombreux mobilier dont la valeur est assez +considérable:--le théâtre de la guerre, où je songe à me rendre, ne leur +est guère convenable. Mais il y a une dame âgée qui se chargera de la +petite, et Teresa dit que le <i>marchese</i> C*** veillera à la sûreté des +meubles. La moitié de la ville fait ses bagages, comme pour se mettre en +route. Joli carnaval! Les gredins auraient bien pu attendre jusqu'au +carême.»</p> + +<p class="rig">24 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Revenu.--Rencontré quelques masques au Corso.--«Vive la +bagatelle!»--Les Allemands sont sur le Pô, les barbares aux portes, et +leurs maîtres tiennent conseil à Laybach, et voici qu'on danse, qu'on +chante et qu'on fait des folies: «car demain on peut mourir.» Qui peut +dire que les arlequins n'ont pas raison? Comme lady Baussière et mon +vieil ami Burton,--«je continuai à me promener à cheval.»</p> + +<p>»Dîné,--(scélérate de plume!)--boeuf coriace: il n'y a pas en Italie de +boeuf qui vaille le diable,--à moins qu'on ne puisse manger un vieux +boeuf dans sa peau, le tout rôti au soleil.</p> + +<p>»Les principaux acteurs des événemens qui peuvent survenir sous peu de +jours, sont sortis pour une partie de tir. Si c'était, comme «une partie +de chasse des <i>Highlanders</i>», un prétexte pour une grande réunion de +conseillers et de chefs, tout irait bien. Mais ce n'est ni plus ni moins +qu'un vrai tapage, une mousqueterie en l'air, une petite guerre de +poules d'eau, une vaine dépense de poudre, de munitions et de coups de +fusil par pur amusement:--drôles de gens pour «un homme qui a envie de +risquer son cou avec eux,» comme dit Marishal Wells dans le <i>Nain Noir</i>.</p> + +<p>»Si l'on se rassemble,--«la chose est douteuse,»--il n'y aura pas mille +hommes à passer en revue. La raison en est que la populace n'a point +d'intérêt en ceci;--il n'y a que la noblesse et la classe moyenne. Je +voudrais que les paysans fussent de la partie: c'est une race belle et +sauvage de léopards bipèdes. Mais les Bolonais ne voudront pas agir,--et +sans eux les Romagnols ne peuvent rien. Ou s'ils essaient,--qu'importe? +Ils essaieront: l'homme ne peut faire plus;--et s'il veut y consacrer +toute sa force, il peut faire beaucoup. Témoins les Hollandais contre +les Espagnols,--alors les tyrans,--ensuite les esclaves,--et depuis peu +les hommes libres de l'Europe.</p> + +<p>»L'année 1820 n'a pas été heureuse pour moi en particulier, quels qu'en +soient les résultats pour les nations. J'ai perdu un procès, après deux +décisions en ma faveur. Le projet de prêter de l'argent sur une +hypothèque irlandaise a été définitivement rejeté par l'homme d'affaires +de ma femme, après un an d'espérances et de peines. Le procès Rochdale a +duré quinze ans, et a toujours prospéré jusqu'à mon mariage; depuis quoi +tout a été mal,--pour moi du moins.</p> + +<p>»Dans la même année, 1820, la comtesse Teresa Guiccioli, née Gamba, et +malgré tout ce que j'ai dit et fait pour le prévenir, a voulu se séparer +de son mari, <i>il cavalier commendatore Guiccioli</i>, etc. Plus, plusieurs +autres petite vexations de l'année,--voitures versées,--meurtre commis +devant ma porte, et la victime mourant dans mon lit,--crampes en +nageant,--coliques,--indigestions et accès bilieux, etc., etc., etc.,--</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Maints menus articles font une somme,</p> +<p class="i14"> Oui-dà, pour le pauvre Caleb Quotem.</p> +</div></div> + +<p class="rig">25 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Reçu une lettre de lord S*** O***, secrétaire-d'État des Sept-Îles. Il +m'a écrit d'Ancône (en route pour retourner à Corfou), sur quelques +affaires particulières. Il est fils du second lit de feu le duc de L***. +Il veut que j'aille à Corfou. Pourquoi non?--peut-être irai-je le +printems prochain.</p> + +<p>»Répondu à la lettre de Murray,--lu,--rodé de côté et d'autre. Griffonné +cette page additionnelle du Journal de ma Vie. Un jour de plus a passé +sur lui et sur moi;--mais «qu'est-ce qui vaut le mieux de la vie ou de +la mort? Les Dieux seuls le savent,» comme Socrate dit à ses juges, à la +clôture du tribunal. Deux mille ans écoulés depuis que le sage a fait +cette profession d'ignorance, ne nous ont pas éclairés davantage sur +cette importante question; car, suivant la justice chrétienne, personne +ne peut-être sûr de son salut,--pas même le plus juste des hommes, +puisqu'un seul instant de foi chancelante peut le jeter à la renverse +durant sa paisible marche vers le paradis. Or donc, quelle que puisse +être la certitude de la foi, l'individu ne peut avoir une foi plus +certaine à son bonheur ou à sa misère que sous le règne de Jupiter.</p> + +<p>»On a dit que l'immortalité de l'ame est un grand peut-être:--c'en est +toujours un grand. Tout le monde s'y cramponne;--le plus stupide, le +plus niais et le plus méchant des bipèdes humains est toujours persuadé +qu'il est immortel.»</p> + +<p class="rig">26 janvier 1821.<br><br> + +<p>«Belle journée;--les queues de quelques jumens annoncent un changement +de tems, mais le ciel est clair partout. Promenade à cheval,--tir du +pistolet,--bien tiré. Rencontré, à mon retour, un vieillard. Fait la +charité,--acheté un schelling de salut. Si le salut pouvait être acheté, +j'ai donné dans cette vie à mes semblables,--quelquefois pour le vice, +mais, sinon plus souvent, du moins plus largement pour la +vertu,--beaucoup plus que je ne possède maintenant. Je n'ai jamais dans +ma vie autant donné à une maîtresse que j'ai fait quelquefois à un +pauvre homme dans une détresse honorable;--mais peu importe. Les coquins +qui m'ont continuellement persécuté (avec l'aide de ***<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a> qui a +couronné leurs efforts), triompheront tant que je vivrai;--et justice ne +me sera rendue qu'alors que la main qui trace ces lignes sera aussi +froide que les coeurs qui m'ont blessé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96">(retour)</a> Mot supprimé dans le texte anglais par Moore. (<i>Note du +Trad.</i>) </blockquote> + +<p>»À mon retour, sur le pont près du moulin, j'ai rencontré une vieille +femme. Je lui demandai son âge;--elle me dit: <i>Tre croci</i>. Je demandai à +mon <i>groom</i> (quoique je sache moi-même assez proprement l'italien), ce +que diable elle voulait dire avec ses trois croix. Il me dit, +quatre-vingt-dix ans, et qu'elle avait cinq ans par dessus le marché!!! +Je répétai la même chose trois fois, crainte de +méprise:--quatre-vingt-quinze ans!!!--et cette femme était encore +active.--Elle entendit ma question, car elle y répondit;--elle me vit, +car elle s'avança vers moi; elle ne paraissait pas du tout décrépite, +quoiqu'elle eût bien l'air de la vieillesse. Je lui ai dit de venir +demain, et je l'examinerai. J'aime les phénomènes; si elle a +quatre-vingt-quinze ans, elle doit se souvenir du cardinal Albéroni, qui +fut légat ici.</p> + +<p>»En descendant de cheval, j'ai trouvé le lieutenant E*** qui venait +d'arriver de Faënza: je l'ai invité à dîner demain avec moi. Je ne l'ai +pas invité pour aujourd'hui, parce qu'il n'y avait qu'un petit turbot +(repas régulier et religieux du vendredi) que je voulais manger à moi +seul: je l'ai mangé.</p> + +<p>»Sorti,--trouvé Teresa comme de coutume,--musique. Les gentilshommes qui +font des révolutions, et qui sont allés à une partie de tir, ne sont pas +encore de retour. Ils ne reviendront pas avant dimanche,--c'est-à-dire +ils auront été absens cinq jours pour s'amuser, tandis que les intérêts +de tout un pays sont en jeu, et qu'eux-mêmes sont compromis.</p> + +<p>»Il est difficile de soutenir son rôle parmi une telle troupe +d'assassins et d'écervelés;--mais l'écume du bouillon une fois enlevée +ou tombée, il peut y avoir du bon. Si ce pays pouvait seulement être +délivré, quel sacrifice serait trop grand pour l'accomplissement de ce +désir? pour l'extinction de ce soupir des siècles? Espérons: on espère +depuis mille ans. Les vicissitudes même du hasard peuvent amener cette +chance:--c'est un coup de dés.</p> + +<p>»Si les Napolitains ont un seul Masaniello parmi eux, ils battront les +bouchers ensanglantés de la couronne et du sabre. La Hollande, dans des +circonstances pires, battit les Espagnes et les Philippe; l'Amérique +battit les Anglais; la Grèce battit Xerxès, et la France battit +l'Europe, jusqu'à ce qu'elle eût pris un tyran; l'Amérique du sud battit +ses vieux vautours et les chassa de leur nid; et, pourvu que ces hommes +se tiennent fermes, il n'y a rien qui puisse les faire bouger.»</p> + +<p class="rig">28 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«La <i>Gazette</i> de Lugano n'est pas arrivée. Lettres de Venise. Il paraît +que ces animaux d'Autrichiens ont saisi mes trois ou quatre livres de +poudre anglaise. Les gredins!--j'espère les payer en balles. Promenade à +cheval jusqu'à la tombée de la nuit.</p> + +<p>»Considéré les sujets de quatre tragédies que j'écrirai (si je vis, et +si les circonstances le permettent): <i>Sardanapale</i>, déjà commencé; +<i>Caïn</i>, sujet métaphysique, un peu dans le style de <i>Manfred</i>, mais en +cinq actes, peut-être avec le choeur; <i>Françoise de Rimini</i>, en cinq +actes; et je ne suis pas sûr de ne pas essayer <i>Tibère</i>. Je crois que je +pourrais tirer quelque chose (dans mon genre de tragique, au moins) du +sombre isolement et de la vieillesse du tyran, et même de son séjour à +Caprée, en adoucissant les détails, et en exposant le désespoir qui a dû +conduire à ces vicieux plaisir. Car ce n'est qu'un sombre et puissant +esprit en désespoir qui a pu recourir à ces solitaires horreurs,--outre +que Tibère était vieux, et maître du monde tout à-la-fois.»</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="mid"> MÉMORANDA.</p> +</div></div> + +<p>«Qu'est-ce que la poésie?--Le sentiment d'un ancien monde et d'un monde +à venir.»</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="mid"> <span class="sc">Seconde pensée</span>.</p> +</div></div> + +<p>«Pourquoi, au comble même du désir et des plaisirs humains;--pourquoi, +aux jouissances du monde, de la société, de l'amour, de l'ambition et +même de l'avarice, se mêle-t-il un certain sentiment de doute et de +chagrin,--une crainte de l'avenir,--un doute du présent, un retour sur +le passé pour en tirer le pronostic du futur? (Le meilleur des +prophètes est le passé.) Pourquoi?--Je ne le sais pas, si ce n'est que +montés au pinacle, nous sommes plus que jamais susceptibles de vertige, +et que nous ne craignons jamais de tomber que du haut d'un +précipice,--qui, plus il est profond, plus il est majestueux et sublime. +Et, par conséquent, je ne suis point sûr que la crainte ne soit pas une +sensation agréable; l'espérance l'est du moins; et quelle espérance y +a-t-il sans un profond levain de crainte? et quelle sensation est aussi +délicieuse que l'espérance? et sans l'espérance, où serait le futur?--en +enfer. Il est inutile de dire où est le présent: car nous le savons pour +la plupart; et, quant au passé, qu'est-ce qui domine dans la +mémoire?--l'espérance déjouée. <i>Ergo</i>, dans toutes les affaires +humaines, je vois l'espérance,--l'espérance,--rien que l'espérance. +J'accorde seize minutes, quoique je ne les aie jamais comptées, à toute +possession réelle ou supposée. De quelque lieu que nous partions, nous +savons où tout ira nécessairement aboutir. Et cependant, à quoi bon le +savoir? Les hommes n'en sont ni meilleurs ni plus sages. Durant les plus +grandes horreurs des plus grandes pestes (par exemple, celles d'Athènes +et de Florence,--<i>voir</i> Thucydide et Machiavel), les hommes furent plus +cruels et plus débauchés que jamais. Tout cela est un mystère; je sens +beaucoup, mais je ne sais rien, excepté _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ +_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ <a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97">(retour)</a> Ces traits de plume, arrachés à Lord Byron par +l'impatience, existent dans le manuscrit original. (<i>Note de Moore</i>.)</blockquote> + +<p><i>Pensée pour un discours de Lucifer dans la tragédie de</i> Caïn.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Si la mort était un mal, te laisserais-je vivre?</p> +<p class="i14"> Insensé! vis comme je vis moi-même, comme vit ton père,</p> +<p class="i14"> Comme les fils de tes fils vivront à jamais.</p> +<p class="i14"> ....................................................<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a></p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98">(retour)</a> Nous avons supprimé tout un passage contre les frères +Schlegel, et en particulier contre W. F. S***, parce que Byron parle de +ces deux critiques allemands avec une amertume et une injustice qu'il va +presque rétracter une page plus loin. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote> + +<p class="rig">29 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Hier, la femme de quatre-vingt-quinze ans est venue me voir. Elle m'a +dit que son fils aîné (s'il était maintenant en vie) aurait soixante-dix +ans. Elle est grêle, courte, mais active;--elle entend, elle voit,--et +sans cesse elle parle. Elle a encore plusieurs dents,--toutes à la +mâchoire inférieure, et rien que des dents de devant. Elle est +très-profondément ridée, et a au menton une sorte de barbe grise +clair-semée, au moins aussi longue que mes moustaches. Sa tête, en +vérité, ressemble au portrait de la mère de Pope, portrait que l'on +trouve dans quelques éditions des oeuvres de ce poète.</p> + +<p>»J'ai oublié de lui demander si elle se rappelait Albéroni (qui a été +légat ici), mais je le lui demanderai la prochaine fois. Je lui ai +donné un louis,--lui ai commandé un habillement complet, et lui ai +assigné une pension hebdomadaire. Jusqu'à présent, elle avait travaillé +à ramasser du bois et des pommes de pin dans la forêt,--joli travail à +quatre-vingt-quinze ans! Elle a eu une douzaine d'enfans, dont +quelques-uns vivent encore. Elle se nomme Maria Montanari.</p> + +<p>»Rencontré dans la forêt une compagnie de la secte dite des Américains +(sorte de club libéral), tous armés, et chantant de toute leur force, en +romagnol:--<i>Sem tutti soldat' per la liberta</i>. (Nous sommes tous soldats +pour la liberté.) Ils m'ont salué comme je passais;--je leur ai rendu +leur salut, et ai continué ma promenade à cheval. Ce fait peut montrer +l'esprit actuel de l'Italie.</p> + +<p>»Mon journal d'aujourd'hui se compose de ce que j'ai omis hier. +Aujourd'hui, tout a été comme à l'ordinaire. J'ai peut-être une +meilleure opinion des écrits des frères Schlegel que je n'avais il y a +vingt-quatre heures; et mon opinion leur deviendra encore plus +favorable, si c'est possible.</p> + +<p>»On dit que les Piémontais ont enfin chanté:--<i>Ça ira</i>! Lu Schlegel. Il +dit de Dante que, «dans aucun tems, le plus grand et le plus national de +tous les poètes italiens n'a jamais été le grand favori de ses +compatriotes.» C'est faux! Il y a eu plus d'éditeurs et de +commentateurs,--et dernièrement d'imitateurs de Dante, que de tous les +autres poètes italiens pris ensemble. Il n'a pas été le favori de ses +compatriotes! Quoi donc! en ce moment (1821), on parle Dante,--on écrit +Dante,--on pense et on rêve Dante avec un excès d'admiration qui serait +ridicule si le poète n'en était pas si digne.</p> + +<p>»C'est dans le même style que l'écrivain allemand parle de gondoles sur +l'Arno:--gentil garçon, pour oser parler de l'Italie!</p> + +<p>»Il dit encore que le principal défaut de Dante est, en un mot, +l'absence de tendres sentimens. De tendres sentimens!--et Françoise de +Rimini,--et les sentimens d'Ugolin le père,--et Béatrix,--et <i>la Pia</i>? +Pourquoi Dante a-t-il une tendresse supérieure à toute tendresse, quand +il exprime ce sentiment? Il est vrai que, en traitant de l'[Grec: +Adês]<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a> ou enfer chrétien, il n'y a pas beaucoup de place ou de +carrière pour la tendresse;--mais qui, hormis Dante, aurait pu +introduire la moindre tendresse dans l'enfer! Y en a-t-il dans Milton? +Non;--et le ciel de Dante n'est rien qu'amour, gloire et majesté.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99">(retour)</a> <i>Litter.</i> Lieu de ténèbres, <i>enfer</i>, (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote> + +<p class="rig">Une heure après minuit.</p><br><br> + +<p>»J'ai toutefois trouvé un passage où l'Allemand a raison;--c'est sur <i>le +Vicaire de Wakefield</i><a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>.--De tous les romans en miniature (et c'est +peut-être la meilleure forme sous laquelle un roman puisse paraître), +<i>le Vicaire de Wakefield</i> est, je pense, le plus parfait.» Il pense!--- +il pouvait en être sûr; mais c'est très-bien pour un Schlegel. Je me +sens envie de dormir, et je ferai bien d'aller me coucher. Demain il +fera beau tems.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> «Aie confiance, et songe que demain acquittera sa dette.»</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100">(retour)</a> <i>The Vicar of Wakefield</i>; roman de Goldsmith, que l'on +fait presque toujours expliquer à ceux qui commencent l'étude de la +langue anglaise. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote> + +<p class="rig">30 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Ce soir, le comte Pietro Gamba (de la part des carbonari) m'a transmis +les nouveaux <i>mots de passe</i> pour le prochain semestre, *** et ***. Le +nouveau mot sacramentel est ***; la réplique ***. L'ancien mot +(aujourd'hui changé) était ***:--il y a aussi ***--***<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>. Les choses +semblent marcher rapidement à une crise;--<i>ça ira</i>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101">(retour)</a> Dans le manuscrit original, ces mots de passe sont +raturés comme pour être rendus illisibles. (<i>Note de Moore</i>.)</blockquote> + +<p>»Nous avons parlé sur diverses affaires du moment et du mouvement. Je +les omets; si elles aboutissent à quelque chose, elles parleront +d'elles-mêmes. Ensuite, nous avons parlé de Kosciusko. Le comte Ruggiero +Gamba m'a raconté qu'il a vu les officiers polonais, dans la campagne +d'Italie, fondre en larmes en entendant le nom de ce héros.</p> + +<p>»Il faut que le Piémont soit en mouvement:--toutes les lettres et tous +les papiers sont arrêtés. On ne sait rien du tout, et les Allemands se +concentrent près de Mantoue. On ne connaît rien de la décision de +Laybach: cet état de choses ne peut durer long-tems. On ne peut +concevoir la fermentation actuelle des esprits sans en être soi-même +témoin.»</p> + +<p class="rig">31 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Depuis plusieurs jours je n'ai rien écrit, sauf quelques lettres de +réponse. Quand on attend à chaque moment une explosion quelconque, il +n'est pas aisé de se mettre à son pupitre pour des sujets de haute +composition. Je pus le faire, sans doute; car, l'été dernier, je +composai mon drame dans le tumulte du divorce de M<sup>me</sup> la comtesse +Guiccioli, et au milieu des embarras qui en furent l'accompagnement +nécessaire. En même tems, je reçus la nouvelle de la perte d'un procès +important en Angleterre. Mais ce n'étaient que des affaires privées et +personnelles; l'affaire présente est d'une différente nature.</p> + +<p>»Je suppose que c'est là le motif qui m'empêche d'écrire; mais j'ai +quelque soupçon que ce pourrait être la paresse, surtout puisque La +Rochefoucauld dit que «la paresse domine souvent toutes les passions.» +Si cela était vrai, on ne pourrait guère dire que «la fainéantise est la +source de tous les maux,» puisqu'on suppose que les passions seules en +sont l'origine: <i>ergo</i>, ce qui domine toutes les passions (c'est à +savoir, la paresse) serait par cela même un bien. Qui sait?»</p> + +<p class="rig">Minuit.</p><br><br> + +<p>«J'ai lu la <i>Correspondance</i> de Grimm. Il répète fréquemment, en parlant +d'un poète, ou d'un homme de génie en un genre quelconque, même en +musique (Grétry, par exemple), que cet homme a nécessairement «une ame +qui se tourmente, un esprit violent.» Jusqu'à quel point cette remarque +est-elle vraie? je n'en sais rien. Mais s'il en était ainsi; je serais +un poète <i>per eccellenza</i>; car j'ai toujours eu une ame qui, +non-seulement se tourmentait elle-même, mais tourmentait encore +quiconque était en contact avec elle, et un esprit violent qui m'a +presque laissé sans esprit du tout. Quant à définir ce qu'un poète doit +être, cela ne vaut pas la peine; car qu'est-ce que les poètes valent? +Qu'est-ce qu'ils ont fait?</p> + +<p>»Grimm, toutefois, est un excellent critique et historien littéraire. Sa +<i>Correspondance</i> forme les annales littéraires de la France dans le tems +où il a vécu, et comprend en sus beaucoup de la politique et encore plus +du genre de vie de la nation française. Il est aussi précieux et bien +plus amusant que Muratori ou Tiraboschi,--j'ai presque dit que +Ginguené,--mais nous devons en rester là. Toutefois, c'est un grand +homme dans son genre.» .............................................</p> + +<p class="rig">2 février 1821.</p><br><br> + +<p>«J'ai considéré quelle peut être la raison pourquoi je m'éveille +toujours à une certaine heure de la matinée, et toujours dans un état +d'abattement, et je puis dire dans le découragement et dans le +désespoir, sous tous les rapports,--même sous le rapport de ce qui me +plaisait la soirée précédente. En une heure ou deux environ, cet état se +passe, et je me calme assez pour dormir encore, ou du moins pour +reposer. En Angleterre, il y a cinq ans, j'eus la même espèce +d'hypocondrie, mais accompagnée d'une soif si vive, que je bus près de +quinze bouteilles de soda-water en une nuit, après m'être couché, sans +cesser néanmoins d'être altéré;--il faut toutefois tenir compte de la +perte due à l'explosion, à l'effervescence et au débordement du liquide, +lorsque je débouchais les bouteilles ou que j'en cassais le goulot dans +mon impatiente envie de boire. À présent, je n'ai pas cette soif, mais +l'abattement de mes esprits n'est pas moins fort.</p> + +<p>»Je lis dans les <i>Mémoires</i> d'Edgeworth quelque chose de semblable +(hormis que la soif s'assouvissait sur la petite bière), dans le cas de +sir F. B. Delaval;--mais celui-ci était alors plus vieux que moi d'au +moins vingt ans. Qu'est-ce?--le foie? En Angleterre, Le Man +(l'apothicaire) me guérit en trois jours de cette soif, qui m'avait +duré tant d'années. Je présume que tout cela n'est que de l'hypocondrie.</p> + +<p>»Ce que je sens de plus en plus prendre empire sur moi, c'est la +paresse, et un dégoût beaucoup plus fort que l'indifférence. Si je +m'irrite, c'est jusqu'à la fureur. Je présume que je finirai (si je ne +meurs pas plus tôt, par accident ou quelque autre terminaison semblable) +comme Swift,--en mourant comblé de vie. J'avoue que je ne contemple pas +cette fin avec autant d'horreur que Swift paraît l'avoir fait quelques +années avant qu'elle ne survînt; mais Swift avait à peine commencé la +vie à l'âge même (de trente-trois ans) où je me sens tout-à-fait vieux +de sentimens.</p> + +<p>»Oh! il y a un orgue qui joue dans la rue;--c'est une valse: il faut que +j'écoute. L'on joue une valse que j'ai entendue dix mille fois dans les +bals à Londres, de 1812 à 1815. La musique est une étrange chose.»</p> + +<p class="rig">5 février 1821.</p><br><br> + +<p>«Enfin, «le sort en est jeté.» Les Allemands ont reçu l'ordre de +marcher, et l'Italie est devenue, pour la dix-millième fois, un champ de +bataille. La nouvelle est arrivée hier soir.</p> + +<p>»Cet après-midi, le comte Pietro Gamba est venu me consulter sur divers +points. Nous avons été nous promener à cheval ensemble. On a envoyé +chercher des ordres. Demain la décision doit arriver, et alors on fera +quelque chose. Rentré,--dîné,--lu,--sorti,--conversé. Fait un achat +d'armes pour les nouvelles recrues des Américains qui sont tous prêts à +marcher. Donné des ordres pour avoir des harnais et des porte-manteaux +nécessaires pour les chevaux.</p> + +<p>»Lu quelque chose de la controverse de Bowles sur Pope, avec toutes les +réponses et répliques. Je m'aperçois que mon nom a été fourré dans la +discussion, mais je n'ai pas le tems d'établir ce que je sais là-dessus. +«Au premier jour de paix,» il est probable que je reprendrai l'affaire.»</p> + +<p class="rig">9 février 1821.</p><br><br> + +<p>«Écrit un peu avant le dîner. Avant que je sortisse pour ma promenade à +cheval, le comte Pietro Gamba est venu me voir, pour me faire savoir le +résultat de la réunion des carbonari à F*** et à B****<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>. **** est +revenu tard la nuit dernière. Tout avait été combiné dans l'idée que les +barbares passeraient le Pô le 15 courant. Mais, d'après quelques +informations ou autrement, ils ont hâté leur marche, et ont passé il y a +déjà deux jours, en sorte que tout ce que l'on peut faire à présent en +Romagne est de se tenir en alerte et d'attendre l'approche des +Napolitains. Tout était prêt, et les Napolitains avaient envoyé leurs +instructions et intentions, le tout rapporté au 10 et au 11 de ce mois, +jours où un soulèvement général devait avoir lieu, dans la supposition +que les barbares n'avanceraient pas avant le 15.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102">(retour)</a> Probablement à Forli et à Bologne. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote> + +<p>»Les Autrichiens n'ont que cinquante ou soixante mille hommes, armée qui +pourrait tout aussi bien entreprendre de conquérir le monde que de +pacifier l'Italie dans l'état actuel. L'artillerie marche en arrière, et +seule; et on a l'idée d'entreprendre de la couper. Tout cela dépendra +beaucoup des premiers pas des Napolitains. Ici, l'esprit public est +excellent; il faut seulement le maintenir: on verra par l'événement.</p> + +<p>»Il est probable que l'Italie sera délivrée des barbares, pourvu que les +Napolitains tiennent ferme et soient unis entre eux. À Ravenne, on les +juge ainsi.</p> + +<p class="rig">10 février 1821.</p><br><br> + +<p>»La journée s'est passée comme d'ordinaire,--rien de nouveau. Les +barbares sont toujours en marche;--mal équipés, et, sans doute, mal +accueillis sur leur route. On parle d'un mouvement à Paris.</p> + +<p>»Promené à cheval entre quatre et six,--fini ma lettre à Murray sur les +pamphlets de Bowles,--ajouté un <i>postscriptum</i>. Passé la soirée comme +d'ordinaire,--resté dehors jusqu'à onze heures,--puis rentré chez moi.»</p> + +<p class="rig">11 février 1821.</p><br><br> + +<p>«Écrit,--fait prendre copie d'un extrait des lettres de Pétrarque, +relatif à la conspiration du doge Marino Faliero, et contenant l'opinion +du poète sur la matière. Entendu un grand coup de canon dans la +direction de Comacchio;--les barbares célèbrent la veille du jour +anniversaire de la naissance de leur principal cochon--ou du jour de sa +fête:--je ne sais plus lequel des deux. Reçu un billet d'invitation pour +le premier bal, pour demain. Je n'irai pas au premier, mais j'ai +l'intention d'aller au second, comme aussi chez les Veglioni.»</p> + +<p class="rig">13 février 1821.</p><br><br> + +<p>«Aujourd'hui, un peu lu de <i>la Hollande</i> de Louis B***; mais je n'ai +rien écrit depuis que j'ai terminé ma lettre sur la controverse relative +à Pope. La politique est tout-à-fait entourée de brouillards à présent. +Les barbares continuent leur marche. Il n'est pas aisé de deviner ce que +les Italiens vont faire.</p> + +<p>»J'ai été hier élu <i>socio</i><a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a> de la société des bals du carnaval. +C'est le cinquième carnaval que je passe. Les quatre premiers, j'ai fait +beaucoup de tintamarre; mais dans celui-ci, j'ai été aussi sage que lady +Grace elle-même.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103">(retour)</a> Membre, associé.</blockquote> + +<p class="rig">14 février 1821.</p><br><br> + +<p>«Journée très-ordinaire. Écrit, avant de sortir à cheval, partie d'une +scène de <i>Sardanapale</i>. Le premier acte est presque fini. Le reste du +jour et de la soirée comme précédemment,--partie hors de chez moi, en +<i>conversazione</i>,--partie à la maison.</p> + +<p>»Appris les détails de la dernière querelle à Russi, ville non loin +d'ici: c'est exactement l'histoire de Roméo et Juliette. Deux familles +de <i>contadini</i> sont en inimitié. Dans un bal, les plus jeunes membres de +l'une et l'autre famille oublient leur querelle, et dansent ensemble. Un +vieillard de l'une des familles entre, et reproche aux jeunes gens de +danser avec des femmes ennemies. Les parens mâles de celles-ci +s'offensent d'un tel reproche. Les deux partis courent dans leurs foyers +et s'arment. Ils en viennent aux mains sur la voie publique, au clair de +la lune, et se battent. Trois sont tués et six blessés, la plupart +dangereusement;--c'est un fait de la semaine dernière. Un autre +assassinat a eu lieu à Césenne,--en tout, environ quarante en Romagne +depuis trois mois. Ce peuple tient encore beaucoup du moyen-âge.»</p> + +<p class="rig">15 février 1821.</p><br><br> + +<p>«Hier soir, j'ai fini le premier acte de <i>Sardanapale</i>. Ce soir ou +demain, je répondrai aux lettres que j'ai reçues.»</p> + +<p class="rig">16 février 1821.</p><br><br> + +<p>«Hier soir, <i>il conte</i> Pietro Gamba a envoyé chez moi un homme avec un +sac plein de bayonnettes, de mousquets, et de cartouches au nombre de +quelques centaines, sans m'en avoir donné avis, quoique je l'eusse vu +tout au plus une demi heure auparavant. Il y a environ dix jours, quand +il devait y avoir ici un soulèvement, les libéraux et mes frères +carbonari me dirent d'acheter des armes pour quelques-uns de nos braves. +J'en achetai immédiatement, et je commandai des munitions, etc., et +conséquemment les hommes furent armés. Eh bien!--le soulèvement est +contremandé, parce que les barbares se mettent en marche une semaine +plus tôt que l'on ne comptait; et un ordre exprès est rendu par le +gouvernement, que toutes personnes ayant des armes cachées, etc., seront +passibles de, etc., etc.»--Et que font mes amis, les patriotes, deux +jours après? Ils rejettent entre mes mains, et dans ma maison (sans un +mot d'avertissement préalable) ces mêmes armes que je leur avais +fournies sur leur requête, et à mes propres périls et dépens.</p> + +<p>»Ç'a été un heureux hasard que Lega ait été à la maison pour recevoir +ces armes, car (excepté Lega, Tita et F***) tous mes autres domestiques +auraient trahi le secret sur-le-champ. D'ailleurs, si l'on dénonce ou +découvre ces armes, je serai dans l'embarras.</p> + +<p>»Sorti à neuf heures,--rentré à onze. Battu la corneille qui avait volé +la nourriture du faucon. Lu les <i>Contes de mon Hôte</i>,--écrit une +lettre,--et mêlé une tasse médiocre d'eau avec d'autres ingrédiens.»</p> + +<p class="rig">18 février 1821.</p><br><br> + +<p>«La nouvelle du jour est que les Napolitains ont coupé un pont, et tué +quatre carabiniers pontificaux qui voulaient s'y opposer. Outre la +violation de la neutralité, c'est pitié que le premier sang versé dans +cette querelle allemande ait été du sang italien. Toutefois, la guerre +semble commencée tout de bon; car si les Napolitains tuent les +carabiniers du pape, ils ne seront pas plus délicats envers les +barbares.....................</p> + +<p>»En parcourant aujourd'hui la <i>Correspondance</i> de Grimm, j'ai trouvée +une pensée de Tom Moore dans une chanson de Maupertuis à une femme +laponaise:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Et tous les lieux</p> +<p class="i14"> Où sont ses yeux</p> +<p class="i14"> Font la zone brûlante.</p> +</div></div> + +<p>»Voici la phrase de Moore:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="mid"> Ces yeux font mon climat, partout où je porte mes pas<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104">(retour)</a> And those eyes make my climate, wherever I roam.</blockquote> + +<p>»Mais je suis sûr que Moore ne vit jamais les vers de Maupertuis; car +ils ne furent publiés dans la <i>Correspondance</i> de Grimm qu'en 1813, et +j'appris Moore par coeur en 1812. Il y a aussi une autre coïncidence, +mais de pensées opposées:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16"> Le soleil luit, +<p class="i16"> Des jours sans nuit +<p class="i14"> Bientôt il nous destine; +<p class="i16"> Mais ces longs jours +<p class="i16"> Seront trop courts, +<p class="i16"> Passés près de Christine. +</div></div> + +<p>»C'est la pensée retournée de la dernière stance de la jolie ballade sur +Charlotte Lynes, ballade rapportée dans les <i>Mémoires de miss Seward</i> de +Darwin:--je cite de mémoire pour avoir appris les vers il y a quinze +ans:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> Pour ma première nuit j'irai</p> +<p class="i20"> Dans ces contrées de neige,</p> +<p class="i14"> Où le soleil reste six mois sans luire;</p> +<p class="i20"> Et je crois, même alors,</p> +<p class="i20"> Qu'il reviendra trop tôt</p> +<p class="i8"> Me troubler dans les bras de la belle Charlotte Lynes<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105">(retour)</a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i18"> For my first night I'll go</p> +<p class="i18"> To those regions of snow,</p> +<p class="i14"> Where the sun for six months never shines;</p> +<p class="i18"> And think, even then,</p> +<p class="i18"> He too soon came</p> +<p class="i14"> To disturb me with fair Charlotta Lynes.</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>»Aujourd'hui, je n'ai eu aucune communication avec mes vieux amis les +carbonari; mais cependant mes bas-appartemens sont pleins de leurs +bayonnettes, fusils, cartouches, et je ne sais quoi encore. Je suppose +que l'on me considère comme un dépôt à sacrifier en cas d'accidens. Peu +importe, dans la supposition de la délivrance de l'Italie, qui ou quoi +soit sacrifié; c'est un grand objet:--c'est la poésie même de la +politique. Rêver seulement--une Italie libre!!! Eh quoi! il n'y a rien +eu de pareil depuis les jours d'Auguste. Je regarde les tems de +Jules-César comme libres, parce que les commotions politiques permirent +à chacun de choisir son côté, et que les partis furent à-peu-près égaux +en force dans le principe. Mais ensuite ce ne fut plus qu'une affaire de +troupes prétoriennes et légionnaires;--et depuis!--nous verrons, ou du +moins quelqu'un verra quelle carte tournera. Mieux vaut espérer, lors +même qu'il n'y a pas d'espoir. Les Hollandais firent plus dans la guerre +de soixante-dix ans que les Italiens n'ont à faire aujourd'hui.»</p> + +<p class="rig">19 février 1821.</p><br><br> + +<p>«Rentré chez moi tout seul;--vent très-fort,--éclairs,--clair de +lune,--traînards solitaires, emmitouflés dans leurs manteaux,--femmes en +masque,--maisons blanches, nuage s'amoncelant dans le ciel:--c'est une +scène tout-à-fait poétique. Il vente toujours avec force,--les tuiles +volent et le maison branle,--la pluie éclabousse,--l'éclair +éclate<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>:--c'est une belle soirée de Suisse dans les Alpes, et la mer +rugit dans le lointain.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106">(retour)</a> Nous avons cherché à rendre l'harmonie imitative du +texte, qui s'élève ici au style de la poésie: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i14">Rain splashing--lightning flashing. + (<i>Note du Trad.</i>)</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>»Fait une visite,--<i>conversazione</i>. Toutes les femmes sont effrayées par +le vacarme; elles ne veulent point aller à la mascarade parce qu'il fait +des éclairs,--la pieuse raison!</p> + +<p>»A*** m'a envoyé des nouvelles aujourd'hui. La guerre approche de plus +en plus. Ô les gueux de souverains! Puissions-nous les voir battus! +Puissent les Napolitains avoir la force des Hollandais d'autrefois, ou +des Espagnols d'aujourd'hui, ou des protestans allemands, ou des +presbytériens écossais, ou de la suisse sous Guillaume Tell, ou des +Grecs sous Thémistocle,--toutes nations petites et isolées (excepté les +Espagnols et les luthériens allemands),--et il y a une résurrection pour +l'Italie, et une espérance pour le monde!»</p> + +<p class="rig">20 février 1821.</p><br><br> + +<p>«La nouvelle du jour est que les Napolitains sont pleins d'énergie. +L'esprit public ici s'est certainement bien maintenu. Les Américains +(société patriotique d'ici, ramification subordonnée aux carbonari) +donnent dans quelques jours un dîner au milieu de la forêt, et ils m'ont +invité, comme associé des carbonari. C'est dans la forêt de l'<i>Esprit du +chasseur</i> de Boccace et de Dryden; et si je n'avais pas les mêmes +sentimens politiques (pour ne rien dire de mon ancienne inclination +conviviale<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>, qui revient de tems en tems), j'irais comme poète, ou +du moins comme amateur de poésie. Je m'attendrai à voir le spectre +d'Ostasio Degli Onesti (Dryden a mis à la place Guido +Cavalcanti,--personnage essentiellement différent, comme on peut s'en +convaincre dans Dante); à le voir, dis-je, «tomber comme la foudre sur +sa proie» au milieu du festin. En tout cas, vienne ou non le spectre, je +m'enivrerai de vin et de patriotisme autant que possible.</p> + +<p>»Depuis ces derniers jours, j'ai lu, mais je n'ai pas écrit.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107">(retour)</a> Si le mot déplaît, malgré sa propriété, aux ennemis du +néologisme, ils y substitueront la périphrase <i>pour les grands repas</i>. +(<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<p class="rig">21 février 1821.</p><br><br> + +<p>«Comme d'ordinaire, j'ai fait ma promenade à cheval,--ma visite, etc., +etc. L'affaire commence à s'embrouiller. Le pape a fait imprimer une +déclaration contre les patriotes, qui, dit-il, méditent un soulèvement. +La conséquence de ceci sera que, dans une quinzaine, tout le pays sera +en insurrection. La proclamation n'est pas encore publiée, mais +imprimée, et prête pour la distribution. *** m'en a envoyé une copie en +secret,--signe qu'il ne sait que penser. Quand il croit avoir besoin +d'être bien avec les patriotes, il m'envoie quelque message de politesse +ou autre.</p> + +<p>»Pour ma part, il me semble que rien, hors le succès le plus décisif des +barbares, ne peut prévenir un soulèvement général et immédiat de toute +la nation.»</p> + +<p class="rig">23 février 1821.</p><br><br> + +<p>«Presque comme hier;--promenade à cheval;--visite;--rien écrit;--lu +l'<i>Histoire romaine</i>.</p> + +<p>»J'ai reçu une lettre curieuse d'un particulier (c'est probablement un +espion ou un imposteur) qui m'informe que les barbares sont indisposés +contre moi; mais ainsi soit-il. Les coquins ne peuvent accorder leur +hostilité à personne qui les haïsse et les exècre plus que je ne fais, +ou qui s'oppose avec plus de zèle à leurs vues quand l'occasion s'en +offrira.»</p> + +<p class="rig">24 février 1821.</p><br><br> + +<p>«Promenade à cheval, etc., comme à l'ordinaire. L'avis secret qui, ce +matin, est arrivé de la frontière aux carbonari, est aussi mauvais que +possible. Le plan a manqué,--les chefs militaires et civils sont +trahis,--et les Napolitains non-seulement n'ont pas bougé, mais ont +déclaré au gouvernement papal et aux barbares qu'ils ne savent rien de +l'affaire!!!</p> + +<p>»Ainsi va le monde; ainsi les Italiens sont toujours perdus par défaut +d'union entre eux. On n'a point décidé ce qu'on doit faire ici, entre +deux feux, et coupés que nous sommes de la frontière nord. Mon opinion a +été--qu'il vaut mieux se soulever que d'être pris en détail; mais +comment sera-t-elle prise à présent? c'est ce que je ne puis dire. Des +messagers sont dépêchés aux délégués des autres cités pour apprendre +leurs résolutions.</p> + +<p>»J'ai toujours eu idée que ça irait à la diable; mais j'aimais à +espérer, et j'espère encore. Mon argent, mon bien, ma personne, enfin +tout ce que je puis aventurer, je l'aventurerai hardiment pour la +liberté italienne; c'est ce que j'ai dit, il y a une demi-heure, à +quelques-uns des chefs. J'ai chez moi deux mille cinq cents <i>scudi</i> +(plus de cinq cents livres sterling) que je leur ai offerts pour +commencer.»</p> + +<p class="rig">25 février 1821.</p><br><br> + +<p>«Rentré chez moi,--la tête me fait mal,--surabondance de nouvelles, mais +trop accablantes pour être enregistrées. Je n'ai ni lu, ni écrit, ni +pensé, mais mené une vie purement animale pendant toute la journée. Je +veux essayer d'écrire une page ou deux avant de me coucher; mais, comme +dit Squire Sullen, «j'ai un mal de tête terrible; Scrub, verse-moi un +petit coup.» Bu du vin d'Imola et du punch.»</p> + +<h4>CONTINUATION DU JOURNAL<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>.</h4> + +<p class="rig">27 février 1821.</p><br><br> + +<p>«J'ai été un jour sans continuer le journal, parce que je ne pouvais +trouver un cahier blanc. Enfin, je rassemble ces souvenirs.</p> + +<p>»Promené à cheval, etc.,--dîné,--écrit une stance additionnelle pour le +cinquième chant de <i>Don Juan</i>; je l'avais composée dans mon lit ce +matin. Visité l'<i>amica</i><a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>. Nous sommes invités à la soirée du +<i>Veglione</i> (dimanche prochain), avec la <i>marchesa</i> Clelia Cavalli et la +comtesse Spinelli Rusponi: j'ai promis d'y aller. Hier soir, il y eut +une émeute au bal, dont je suis un <i>socio</i>. Le vice-légat a eu +l'insolence imprudente d'introduire trois de ses domestiques en +masque,--sans billets, et en dépit de toutes remontrances. Il s'ensuivit +que les jeunes gens du bal se fâchèrent et furent sur le point de jeter +le vice-légat par la fenêtre. Ses domestiques, voyant la scène, se +retirèrent, et lui après eux. Sa révérence <i>monsignore</i> devrait savoir +que nous ne vivons pas dans le tems de la prédominance des prêtres sur +le décorum. Deux minutes de plus, deux pas en avant, et toute la ville +aurait été en armes, et le gouvernement expulsé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108">(retour)</a> Dans un autre cahier. (<i>Note de Moore</i>.) </blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109">(retour)</a> L'amie, la maîtresse. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<p>»Tel est l'esprit du jour, et ces gens-là ne paraissent pas s'en +apercevoir. Le fait simplement considéré, les jeunes gens avaient +raison, les domestiques ayant toujours été exclus des fêtes.</p> + +<p>»Hier, j'ai écrit deux notes sur la controverse de <i>Bowles et Pope</i>, et +les ai envoyées à Murray par la poste. La vieille femme que j'assistai +dans la forêt (elle a quatre-vingt-quatorze ans) m'a apporté deux +bouquets de violettes. <i>Nam vita gaudet mortua floribus</i>. Le cadeau m'a +plu beaucoup. Une femme anglaise m'aurait offert une paire de bas de +laine tricotés, au moins, dans le mois de février. Les bouquets et les +bas sont d'excellentes choses; mais les premiers sont plus élégans. Le +cadeau, dans cette saison, me rappelle une stance de Gray omise dans son +élégie:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Ici sont souvent répandues les violettes printanières,</p> +<p class="i14"> Que des mains inconnues font pleuvoir;</p> +<p class="i14"> Le rouge-gorge aime à nicher et à gazouiller ici,</p> +<p class="i14"> Et la trace légère d'un petit pas s'imprime sur le sol.</p> +</div></div> + +<p>»C'est une stance aussi belle qu'aucune autre de son élégie; je m'étonne +qu'il ait eu le courage de l'omettre.</p> + +<p>»Cette nuit, j'ai horriblement souffert--d'une indigestion, je crois. Je +ne soupe jamais,--c'est-à-dire, jamais chez moi; mais hier soir, je me +laissai entraîner, par le cousin de la comtesse Gamba, et par +l'énergique exemple de son frère, à avaler au souper quantité de moules +bouillies, et à les délayer sans répugnance avec du vin d'Imola. Quand +je fus rentré chez moi, dans l'appréhension des conséquences, j'avalai +trois ou quatre verres de liqueurs spiritueuses, que les hommes (les +marchands) nomment eau-de-vie, rum ou curaçao, mais que les dieux +intituleraient esprit-de-vin coloré ou sucré. Tout alla bien jusqu'à ce +que je me fusse mis au lit; alors je devins un peu enflé, et fus pris +d'un fort vertige. Je sortis du lit, et, faisant dissoudre du +<i>soda-powder</i>, j'en bus. Cette boisson me procura un soulagement +momentané. Je rentrai dans le lit; mais je redevins malade et triste. Je +repris encore du <i>soda-water</i>. Enfin, je tombai dans un affreux sommeil. +Je m'éveillai et fus souffrant tout le jour, jusqu'à ce que j'eusse +galopé quelques milles. Question:--Est-ce à cause des moules, ou de ce +que je pris pour les corriger, que j'éprouvai cette secousse? Je crois à +l'une et l'autre cause. J'observai durant mon indisposition la complète +inertie, inaction et destruction de mes principales facultés mentales. +J'essayai de les ranimer,--mais je ne le pus;--et voilà ce que c'est que +l'ame! Je croirais qu'elle est mariée au corps, si elle ne sympathisait +pas si étroitement avec lui. Si elle s'exaltait quand le corps +s'affaisse, et <i>vice versa</i>, ce serait un signe que le corps et l'ame +soupirent pour un état naturel de divorce; mais au contraire corps et +ame semblent aller ensemble comme des chevaux de poste.</p> + +<p>»Espérons ce qui vaut le mieux;--c'est le grand point.»</p> + +<p>Durant les deux mois que comprend ce journal, Byron écrivit +quelques-unes des lettres de la série suivante. Le lecteur doit donc +s'attendre à y trouver des détails relatifs aux mêmes événemens.</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCIV.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 2 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«En entrant dans notre projet relativement aux Mémoires, vous me faites +grand plaisir. Mais je doute (contre l'opinion de ma chère M<sup>me</sup> Mac F***, +que j'ai toujours aimée et aimerai toujours,--non-seulement parce que +j'éprouvai une réelle affection pour elle personnellement, mais encore +parce que c'est elle et environ une douzaine d'autres personnes de son +sexe qui seules me soutinrent dans le grand conflit de 1815),--mais je +doute, dis-je, que les Mémoires puissent paraître ma vie durant, et, en +vérité, je préférerais qu'ils ne parussent pas; car un homme a toujours +l'air mort après que sa vie a été publiée, et certes je ne survivrais +pas à la publication de la mienne.</p> + +<p>»Je ne puis consentir à altérer la première partie des +Mémoires......................................</p> + +<p>»Quant à notre journal projeté, je l'appellerai comme il vous plaira: +nous l'appellerons, si vous voulez, «La Harpe,» ou lui donnerons tout +autre titre.</p> + +<p>»J'ai exactement les mêmes sentimens que vous sur notre art<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>; mais +il s'empare de moi dans des accès de rage qui se renouvellent par +intervalles, comme.....<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>; alors, si je n'écris pour vider mon +esprit, je deviens furieux. Quant à cette régulière et infatigable +passion d'écrire, que vous décrivez dans votre ami, je ne la comprends +pas du tout. Le besoin d'écrire est pour moi un tourment, dont il faut +me débarrasser; mais jamais un plaisir: au contraire, je regarde la +composition comme une grande fatigue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110">(retour)</a> Ce passage s'expliquera mieux par un extrait d'une de mes +lettres; à laquelle celle de Lord Byron faisait réponse: «Par rapport au +journal, il est assez bizarre que Lord *** et moi ayions compté (il y a +environ une semaine ou deux, avant que je reçusse votre lettre) sur +votre assistance pour réaliser une entreprise à-peu-près semblable, mais +plus littéraire et moins régulièrement soumise à une publication +périodique. Lord ***, comme vous le verrez si son volume d'<i>Essais</i> vous +parvient, a une manière fine, délicate et adroite d'exprimer de +profondes vérités sur la politique et sur les moeurs; et, quelque plan +que nous adoptions, il sera pour nous un associé utile et actif, vu +qu'il écrit avec un plaisir tout-à-fait inconcevable pour un pauvre +scribe comme moi, qui ai sur mon art les mêmes sentimens que ce mari +français, qui, trouvant un homme occupé à faire l'amour à sa femme, +s'écria: <i>Comment, monsieur! sans y être obligé?</i> Toutefois, en parlant +ainsi, je n'entends parler que de la partie exécutive de l'art d'écrire; +car, imaginer et esquisser un ouvrage à venir, c'est, je l'avoue, un +plaisir délicieux.» (<i>Note de Moore</i>.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111">(retour)</a> Suppression pudique de Moore. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote> + +<p>»Je désire que vous songiez sérieusement à notre plan de journal;--car +je suis aussi sérieux qu'on peut l'être, dans ce monde, pour quoi que ce +soit. ..................................................</p> + +<p>»Je resterai ici jusqu'en mai ou juin, et à moins que «la gloire ne +survienne imprévue<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>,» nous nous rencontrerons peut-être, en France +ou en Angleterre, dans le courant de l'année.</p> + +<p>»Votre, etc.</p> + +<p>»Je ne puis vous exposer l'état actuel des circonstances, parce qu'on +ouvre toutes les lettres.</p> + +<p>»Me placerez-vous dans vos maudits <i>Champs-Élysées</i>? Est-ce <i>és</i> ou +<i>ées</i> pour l'adjectif? Je ne sais rien du français, vu que je suis tout +Italien. Quoique je lise et comprenne le français, je n'essaie jamais de +le parler; car je le déteste.</p> + +<p>»Quant à la seconde partie des Mémoires, retranchez ce qu'il vous plaira +de retrancher.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112">(retour)</a> <i>Honour comes unlooked for</i>. Expression de Moore pour +désigner la mort trouvée dans un combat. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<br><h3>LETTRE CCCCV.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 4 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Je viens de voir, par le journal de Galignani, qu'on est dans une +grande attente d'une tragédie nouvelle par Barry Cornwall. Parmi ce que +j'ai déjà lu de lui, j'ai fort goûté les <i>Esquisses Dramatiques</i>; mais +j'ai trouvé que son <i>Histoire sicilienne</i> et son <i>Marcien Colonne</i>, en +vers, étaient tout-à-fait gâtés par je ne sais quelle affectation imitée +de Wordsworth, de Moore et de moi-même,--le tout confondu en une sorte +de chaos. Je crois cet auteur très-capable de produire une bonne +tragédie, s'il garde un style naturel et ne s'amuse pas à faire des +arlequinades pour l'auditoire. Comme il fut un de mes camarades d'école +(Barry Cornwall n'est pas son vrai nom), je prends à son succès un +intérêt plus qu'ordinaire, et je serai charmé d'en être vite instruit. +Si j'avais su qu'il travaillât en ce genre, j'aurais parlé de lui dans +la préface de <i>Marina Faliero</i>. Il créera une merveille du monde s'il +fait une belle tragédie; je suis toutefois convaincu qu'il n'y réussira +pas en suivant les vieux dramaturges,--qui sont pleins de fautes +grossières, effacées par la beauté du style,--mais en écrivant +naturellement et régulièrement, et en composant des tragédies +régulières, à l'instar des Grecs; mais non par voie d'imitation,--en +suivant seulement les bases de leur méthode, et en les adaptant aux tems +et aux circonstances actuelles,--et, sans contredit, point de choeur.</p> + +<p>»Vous rirez et direz: «Que ne faites-vous ainsi vous-même?» J'ai, comme +vous voyez, tenté une ébauche dans <i>Marino Faliero</i>; mais beaucoup de +gens pensent que mon talent est «essentiellement contraire au genre +dramatique», et je ne suis pas du tout certain qu'on n'ait pas raison. +Si <i>Marino Faliero</i> ne tombe pas--à la lecture,--je ferai peut-être un +nouvel essai (mais non pour le théâtre); et comme je pense que l'amour +n'est pas la principale passion pour une tragédie (quoique la plupart +des nôtres reposent sur ce sujet), vous ne me trouverez pas écrivain +populaire. À moins que l'amour ne soit furieux, criminel et infortuné, +il ne doit pas servir pour sujet tragique. Quand il est moelleux et +enivré, il en sert, mais il ne le doit pas: c'est alors pour la galerie +et les secondes loges.</p> + +<p>»Si vous désirez avoir une idée de l'essai que je tente, prenez une +traduction d'un quelconque des tragiques grecs. Si je disais l'original, +ce serait de ma part une impudente présomption; mais les traductions +sont si inférieures aux auteurs originaux, que je pense pouvoir risquer +cette question: ainsi jugez «de la simplicité de l'intrigue», etc., et +ne me jugez point d'après vos vieux fous d'auteurs dramatiques, car ce +serait boire de l'eau-de-vie pour goûter ensuite d'une fontaine. Après +tout, néanmoins, je présume que vous ne prétendez pas que +l'esprit-de-vin soit un plus noble élément qu'une source limpide +bouillonnant au soleil. Et telle est la différence que je mets entre les +Grecs et ces nuageux charlatans,--en exceptant toutefois Ben Johnson, +qui était humaniste et classique. Ou bien prenez une traduction +d'Alfieri, et, près de ce tragique mis sous forme anglaise, faites +expérience de l'intérêt de mes nouveaux essais dans l'ancien genre, puis +dites-moi franchement votre opinion. Mais ne me mesurez pas à l'aune de +vos vieux ou nouveaux tailleurs: Rien de plus aisé que de compliquer +les ressorts du drame. Mrs. Centlivre, dans la comédie, a dix fois plus +d'intrigue que Congreve. Mais lui est-elle comparable? et cependant elle +chassa Congreve du théâtre.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCVI.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 19 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Votre lettre du 29 du mois dernier est arrivée. Il faut que je vous +requière positivement et sérieusement de prier M. Harris ou M. Elliston +de laisser <i>le Doge</i> tranquille. Ce n'est pas un drame à jouer; la +représentation ne remplira pas leur but, nuira au vôtre (qui est la +vente de l'ouvrage); et me fera de la peine. C'est manquer de +courtoisie, et même d'honnêteté, que de persister dans cette usurpation +des écrits d'un homme.</p> + +<p>»Je vous ai déjà fait passer par le dernier courrier une courte +protestation, adressée au public, contre ce procédé; au cas que ces +gens-là persistent, ce que je n'ose point croire, vous la publierez dans +les journaux. Je ne m'en tiendrai pas là, s'ils vont leur train; mais je +ferai un plus long appel sur ce point, et établirai l'injustice que je +vois dans leur manière d'agir. Il est dur que je doive avoir affaire à +tous les charlatans de la Grande-Bretagne, aux pirates qui me +publieront, et aux acteurs qui me joueront,--tandis qu'il y a des +milliers de braves gens qui ne peuvent trouver ni libraire ni +directeur...... ..............................................</p> + +<p>»Le troisième chant de <i>Don Juan</i> est «faible»; mais, si les deux +premiers et les deux suivans sont tolérables, qu'attendez-vous? surtout +puisque je ne dispute pas avec vous sur ce point, ni comme objet de +critique ni comme objet d'affaires.</p> + +<p>»D'ailleurs, que dois-je croire? Vous, Douglas Kinnaird, et d'autres, +m'écrivez que les deux premiers chants déjà publiés sont au nombre des +meilleures pièces que j'aie écrites, et sont réputés comme tels; Augusta +écrit qu'ils sont jugés «exécrables» (mot bien amer pour un +auteur:--qu'en dites-vous, Murray?) même comme composition littéraire, +et qu'elle en avait entendu dire tant de mal, qu'elle a résolu de ne +jamais les lire, et a tenu sa résolution. Quoiqu'il en soit, je ne puis +retoucher; ce n'est pas mon fort. Si vous publiez les trois nouveaux +chants sans ostentation, ils réussiront peut-être.</p> + +<p>»Publiez, je vous prie, le Dante et le Pulci (je veux dire la <i>Prophétie +de Dante</i>). Je regarde la traduction de Pulci comme ma grande oeuvre. Le +reste des <i>Imitations d'Horace</i> où est-il? Publiez tout en même tems: +autrement «la variété» dont vous vous targuez sera moins évidente.</p> + +<p>»Je suis de mauvaise humeur.--Des obstacles en affaires venus de ces +maudits procureurs, qui s'opposent à un prêt avantageux que je devais +faire sur hypothèque à un noble personnage, parce que la propriété de +l'emprunteur est en Irlande, m'ont appris comment un homme est traité +pendant son absence. Oh! si je reviens, je ferai marcher droit quelques +hommes qui n'y songent guère;--ou eux ou moi, nous +déménagerons.»..........................</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCIX<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 22 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Rétablissez votre santé, je vous prie. Je ne suis pas content de votre +maladie. Ainsi écrivez-moi une ligne pour me dire que vous êtes sur +pied, sain et dispos de plus belle. Aujourd'hui j'ai trente-trois ans.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Dans le chemin de la vie, etc., etc.<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a></p> +</div></div> + +<p>»Avez-vous entendu dire que la confrérie des <i>Bronziers</i><a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a> ait +présenté ou veuille présenter une adresse à Brandenburgh-House «sous les +armes», et avec toute la variété et splendeur possible d'un attirail +d'airain?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113">(retour)</a> Les lettres 407 et 408, adressées à M. Murray, ont été +supprimées; elles ne parlent que des moyens d'empêcher la mise en scène +de <i>Marino Faliero</i>. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114">(retour)</a> Déjà cité dans le <i>Journal</i>. (<i>Note de Moore</i>.) </blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115">(retour)</a> Nous traduisons ainsi en un seul mot <i>braziers</i>, ouvrier +en bronze, de <i>brass</i>, bronze. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Les bronziers, ce semble, se disposent à voter</p> +<p class="i14"> Une adresse, et à la présenter tout revêtus de bronze;</p> +<p class="i14"> Pompe superflue!--car, près de lord Harry,</p> +<p class="i6"> Ils trouveront où ils veulent aller, plus de bronze qu'ils n'en porteront.</p> +</div></div> + +<p>»Il y a une ode pour vous, n'est-ce pas?--digne</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i8"> De ****, grand poète <i>métaphysiqueur</i>,</p> +<p class="i8"> Homme d'un vaste mérite, quoique peu de gens s'en doutent,</p> +<p class="i8"> Si je l'ai lu (comme je vous l'ai dit à Mestri<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>;</p> +<p class="i8"> J'en suis pour beaucoup redevable à ma passion pour la pâtisserie.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116">(retour)</a> Pour rimer avec <i>pastry</i>, pâtisserie.</blockquote> + +<p>»Mestri et Fusina sont les passages ordinaires par où on va à Venise; +mais ce fut de Fusina que vous et moi nous nous embarquâmes, quoique «la +misérable nécessité de rimer» m'ait fait mettre Mestri dans le voyage.</p> + +<p>»Ainsi, un livre vous a été dédié? J'en suis charmé, et je serais +très-heureux de voir le volume.</p> + +<p>»Je suis au comble de l'embarras à propos d'une mienne tragédie qui +n'est bonne que pour le cabinet d***; et que les directeurs, s'arrogeant +un droit absolu sur toute poésie une fois publiée, sont déterminés à +faire représenter, avec ou sans mon agrément, peu leur importe, et, je +présume, avec les changemens que M. Dibdin fera pour leur usage. J'ai +écrit à Murray, à lord Chamberlain, et à d'autres, pour qu'ils +interviennent dans cette affaire et me préservent d'une telle exposition +publique. Je ne veux ni les impertinens sifflets, ni les +applaudissemens insolens d'un auditoire de théâtre. Je n'écris que pour +le lecteur, et ne me soucie que de l'approbation silencieuse de ceux qui +ferment un livre de bonne humeur, et avec une paisible satisfaction.</p> + +<p>»Or, si vous voulez écrire aussi à notre ami Perry, pour le prier +d'employer sa médiation auprès d'Harris et d'Elliston, afin d'empêcher +l'exécution de ce projet, vous m'obligerez beaucoup. La pièce n'est pas +du tout propre au théâtre, comme un simple coup-d'oeil le leur montrera, +ou le leur a, j'espère, déjà montré; et, y fût-elle jamais propre, je +n'aurai jamais, la volonté d'avoir rien à faire avec les théâtres.</p> + +<p>»Je me hâte de me dire votre, etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCX.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 27 janvier 1821.</p><br><br> + +<p>«Je diffère d'avis avec vous sur le compte de la <i>Prophétie de Dante</i>, +que je crois devoir être publiée avec la tragédie. Mais faites ce qu'il +vous plaît; vous êtes nécessairement le meilleur juge des finesses de +votre métier. Je suis d'accord avec vous sur le titre. Le drame peut +être bon ou mauvais, mais je me flatte que c'est un tableau original, +d'un genre de passion si naturel à mon esprit, que je suis convaincu que +j'aurais agi précisément comme le doge, sous l'influence des mêmes +provocations.</p> + +<p>»Je suis charmé de l'approbation de Foscolo.</p> + +<p>»Excusez-moi si je me hâte. Je crois vous avoir dit que:--je ne sais +plus ce que c'était: mais peu importe.</p> + +<p>»Merci pour vos complimens du premier jour de l'an. J'espère que cette +année sera plus agréable que la dernière. Je ne parle que par rapport à +l'Angleterre, où j'ai eu, en ce qui me concerne, toute espèce de +désappointement;--j'ai perdu un procès important,--et les procureurs de +lady Byron me refusent de consentir à un prêt avantageux que je voulais +faire de mon propre bien à lord Blessington, etc., etc., etc., comme +pour clore convenablement les quatre saisons. Ces contrariétés, et cent +autres pareilles, ont rendu cette année un tissu d'affaires pénibles +pour moi en Angleterre. Heureusement, les choses ont ici une tournure un +peu plus agréable pour moi; autrement j'aurais usé de l'anneau +d'Annibal<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>.</p> + +<p>»Remerciez, je vous prie, Gifford de toutes ses bontés. L'hiver est ici +aussi froid que les latitudes polaires de Parry<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>. Il faut que +j'aille galoper dans la forêt; mes chevaux attendent. Votre sincère, +etc.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117">(retour)</a> On sait qu'Annibal mit fin à ses jours en avalant un +poison caché dans son anneau.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118">(retour)</a> Célèbre marin anglais, qui, en cherchant un passage dans +l'Océan arctique, s'est approché du pôle plus près qu'aucun des +navigateurs qui l'ont précédé. (<i>Notes du Trad.</i>)</blockquote> + +<br><h3>LETTRE CCCCXI.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 2 février 1821.</p><br><br> + +<p>«Votre lettre d'excuse est arrivée. J'accueille la lettre, mais je +n'admets pas les excuses, si ce n'est par courtoisie; ainsi, lorsqu'un +homme vous marche sur les orteils et vous demande pardon, on lui accorde +ce pardon, mais la phalange ne vous fait pas moins mal, surtout s'il y +existe un cor.</p> + +<p>»Dans le dernier discours du doge, il y a la phrase suivante (voici, du +moins, comme ma mémoire me la donne):</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Et toi qui fais et défais les soleils;</p> +</div></div> + +<p>Il faut la changer en celle-ci:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Et toi qui allumes et éteins les soleils,</p> +</div></div> + +<p>c'est-à-dire, si le vers coule également bien, et si M. Gifford croit +l'expression meilleure. Ayez, je vous prie, la bonté d'y faire +attention. Vous êtes tout-à-fait devenu un ministre d'état. Songez s'il +n'est pas possible qu'un jour vous soyez jeté à bas. *** ne sera pas +toujours tory, quoique Johnson dise que le premier whig fut le diable +lui-même.</p> + +<p>»Vous avez, par la correspondance de M. Galignani, appris un secret (un +peu tard, à la vérité); savoir qu'un Anglais peut exclusivement disposer +de ses droits d'auteur en France,--fait de quelque importance au cas +qu'un écrivain obtienne une grande popularité. Or, je veux bien vous +dire ce qu'il faut que vous fassiez, et ne point prendre d'avantage sur +vous, quoique vous ayez été assez méchant pour rester trois mois sans +accuser réception de ma lettre. Offrez à Galignani l'achat du droit de +propriété en France; s'il refuse, désignez tel libraire qu'il vous +plaira, et je vous signerai tel contrat qu'il vous plaira aussi, et il +ne vous en coûtera pas un sou de mon côté.</p> + +<p>»Songez que je ne veux point me mêler de cette affaire, sinon pour vous +assurer la propriété de mes oeuvres. Je n'aurai jamais de marché qu'avec +les libraires anglais, et je ne désire aucun honoraire hors de ma +patrie.</p> + +<p>»Or, cela est candide et sincère, et un peu plus beau que votre silence +matois, pour voir ce qu'il en adviendrait. Vous êtes un excellent homme, +<i>mio caro Moray</i>, mais il y a encore en vous, par-ci par-là, un peu de +levain de Fleet-Street,--une miette de vieux pain. Vous n'avez pas le +droit d'agir envers moi en homme soupçonneux; car je ne vous en ai donné +aucune raison. Je serai toujours franc avec +vous..................................</p> + +<p>»Je ne dirai plus rien à présent, sinon que je suis,</p> + +<p>»Votre, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Si vous vous aventurez, comme vous le dites, à Ravenne cette +année, je remplirai les devoirs de l'hospitalité tant que vous y vivrez, +et vous enterrerai bel et bien (pas en terre sainte, néanmoins), si vous +êtes tué par la balle ou par le glaive; ce qui devient fréquent depuis +peu parmi les indigènes. Mais peut-être votre visite sera prévenue; je +viendrai probablement dans votre pays; et dans ce cas, écrivez à milady +le duplicata de l'épître que le roi de France adressa au prince Jean.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 16 février 1821.</p><br><br> + +<p>«Au mois de mars arrivera de Barcelonne <i>signor Curioni</i>, engagé pour +l'Opéra. C'est une de mes connaissances, un jeune homme de manières +distinguées, et fameux dans sa profession. Je requiers en sa faveur +votre bienveillance personnelle et votre patronage. Introduisez-le, je +vous prie, chez tous les gens de théâtre, éditeurs de journaux, et +autres, qui pourront lui rendre, dans l'exercice de sa profession, des +services publics et particuliers.</p> + +<p>»Le cinquième chant de <i>Don Juan</i> est si loin d'être le dernier, que +c'est à peine si le poème commence. Je veux faire faire à <i>Don Juan</i> le +tour de l'Europe, avec un mélange convenable de siéges, de batailles et +d'aventures, et le faire finir, comme Anacharsis Clootz, dans la +révolution française. Je ne sais combien de chants ce plan exigera, ni +si je l'achèverai (même hormis le cas de mort prématurée); mais enfin +telle a été ma première idée. J'ai songé à faire de Don Juan un +<i>cavaliere servente</i> en Italie, la cause d'un divorce en Angleterre, et +un homme sentimental «à figure de Werther» en Allemagne, afin de mettre +au jour les différens ridicules de la société dans chacun de ces pays, +et de montrer mon héros graduellement gâté et blasé au fur et à mesure +qu'il vieillira, comme c'est naturel. Mais je n'ai pas définitivement +arrêté si je le ferai finir en enfer ou par un malheureux mariage, car +je ne sais lequel est le pire; la tradition espagnole dit l'enfer; mais +il est probable que ce n'est qu'une allégorie de l'autre état. Vous êtes +maintenant en possession de mes idées sur le sujet.</p> + +<p>»Vous dites que le <i>Doge</i> ne sera pas populaire; ai-je écrit jamais pour +la popularité? Je vous défie de me montrer un de mes ouvrages (excepté +un conte ou deux), de style ou mine populaire. Il me paraît qu'il y a +place pour un différent genre de drame, qui ne soit ni une imitation +servile du drame ancien, genre erroné et grossier, ni trop français non +plus, comme ceux qui succédèrent aux écrivains du vieux tems. Il me +paraît qu'un bon style anglais et une observation plus sévère des règles +pourraient produire une combinaison qui ne déshonorât pas notre +littérature. J'ai essayé, de plus, à faire une pièce sans amour; et il +n'y a non plus ni anneaux, ni méprises, ni surprises, ni scélérats +enragés, ni mélodrame enfin. Tout cela l'empêchera d'être populaire, +mais ne me persuadera pas qu'elle soit par conséquent mauvaise. Toutes +les fautes y naîtront plutôt de l'imperfection dans l'exécution et la +conduite que de la conception, qui est simple et +sévère............................................. +...................................................</p> + +<p>»Dans la lettre sur Bowles (que je vous ai envoyée par le courrier de +mardi), après ces mots «on a fait plusieurs tentatives.» (en parlant de +la réimpression des <i>Poètes anglais et Réviseurs écossais</i>), ajoutez: +«en Irlande;» car je crois que les pirates anglais n'ont commencé leurs +tentatives qu'après que j'eus quitté l'Angleterre pour la seconde fois. +Veillez-y je vous prie. Faites-moi savoir ce que vous et votre synode +pensez sur la controverse Bowles.... +....................................................</p> + +<p>»Comment George Bankes a-t-il été amené à citer les <i>Poètes anglais</i> +dans la chambre des communes? Tout le monde me jette ce poème à la tête.</p> + +<p>»Quant aux nouvelles politiques, les Barbares marchent sur Naples, et +s'ils perdent une seule bataille, toute l'Italie sera en insurrection. +Ce sera comme la révolution espagnole.</p> + +<p>»Vous parlez des lettres ouvertes. Certainement, les lettres sont +ouvertes, et c'est la raison pour laquelle je traite toujours les +Autrichiens de vils gredins. Il n'y a pas un Italien qui les abhorre +plus que je ne fais: et tout ce que je pourrais faire pour délivrer +l'Italie et la terre de leur infâme oppression, je le ferais <i>con +amore</i>.</p> + +<p>»Votre, etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXIII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 21 février 1821.</p><br><br> + +<p>«À la page 44<sup>e</sup> du premier volume des <i>Voyages de Turner</i> (que vous +m'avez dernièrement envoyés), il est dit que «Lord Byron, en établissant +avec tant de confiance la possibilité de traverser à la nage le détroit +des Dardanelles, semble avoir oublié que Léandre le traversait dans l'un +et l'autre sens, tour-à-tour suivant et contre la direction du courant; +tandis que lui (Lord Byron) n'a accompli que la partie la plus aisée de +la tâche, en nageant suivant le courant d'Europe en Asie.» Je n'ai pas, +sans aucun doute, oublié ce que sait le premier écolier venu, +c'est-à-dire que Léandre traversait le détroit dans la nuit, et revenait +le matin. Mon but a été de démontrer que l'Hellespont pouvait être +traversé à la nage, et c'est à quoi M. Ekenhead et moi nous avons +réussi, l'un en une heure et dix minutes, l'autre en une heure et cinq +minutes. Le courant ne nous était pas favorable; au contraire, la grande +difficulté fut d'y résister; car, loin de nous aider à gagner le rivage +asiatique, il nous emportait droit dans l'archipel. Ni M. Ekenhead, ni +moi, ni, j'oserai ajouter, personne à bord de la frégate, à commencer +par le capitaine Bathurst, n'avait la moindre notion de cette différence +de courant que M. Turner signale du côté de l'Asie. Je n'en ai jamais +entendu parler; autrement, j'aurais fait le trajet dans le sens +contraire. Le seul motif qui décida le lieutenant Ekenhead, ainsi que +moi-même, à partir du rivage d'Europe, fut que le petit cap au-dessus de +Sestos était un lieu plus proéminent, et que la frégate qui était à +l'ancre au-dessous du fort asiatique, formait un meilleur point de vue +pour diriger notre nage; et, dans le fait, nous abordâmes juste +au-dessous.</p> + +<p>»M. Turner dit: «Tout ce qu'on jette dans le courant, sur cette partie +de la rive européenne, arrive nécessairement à la côte asiatique.» Cette +assertion est si loin d'être vraie, que l'objet abandonné au courant +arrive nécessairement dans l'archipel, quoiqu'un vent violent, soufflant +dans la direction de l'Asie, ait pu quelquefois produire l'effet +contraire.</p> + +<p>»M. Turner essaya la traversée en partant de la rive asiatique, et ne +réussit pas: «Après vingt-cinq minutes, pendant lesquelles il n'avança +pas de cent <i>yards</i><a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>, il renonça à l'entreprise par épuisement.» +Cela est fort possible, et aurait pu lui arriver tout aussi bien sur la +rive européenne. Il aurait dû commencer son trajet une couple de milles +plus haut, et il aurait pu alors arriver à terre sous le fort européen. +J'ai particulièrement remarqué (et M. Hobhouse l'a remarqué aussi) que +nous fûmes obligés d'allonger la traversée réelle du détroit, qui n'a +qu'un mille de largeur, jusqu'à trois ou quatre milles, vu la force du +courant. Je puis assurer à M. Turner que son succès m'aurait fait un +grand plaisir, puisqu'il aurait fortifié d'un exemple de plus la +probabilité de l'histoire de Léandre. Mais il n'est pas très-convenable +à lui d'inférer que, parce qu'il a échoué, Léandre n'a pu réussir. Il y +a toujours quatre exemples du fait; un Napolitain, un jeune juif, M. +Ekenhead et moi; et l'authenticité des deux derniers exemples se fonde +sur le témoignage oculaire de quelques centaines de marins anglais.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119">(retour)</a> <i>Yard</i>, mesure anglaise, qui est la moitié du <i>fathom</i> ou +toise, et qui équivaut à trois pieds. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote> + +<p>»Quant à la différence du courant, je n'en ai aperçu aucune; la +direction n'en est favorable au nageur ni d'un côté ni de l'autre, mais +on peut en éluder l'effet en entrant dans la mer à une distance +considérable au-dessus du point opposé de la côte où le nageur veut +aborder, et en résistant continuellement; le courant est fort, mais, +moyennant un bon calcul, vous pouvez arriver à terre. Mon expérience et +celle des autres me forcent de déclarer le trajet de Léandre possible et +praticable. Tout homme jeune, et doué de quelque habileté dans la +natation, peut réussir en partant n'importe de quel côté. Je restai +trois heures à traverser le Tage à la nage, ce qui est beaucoup plus +hasardeux, puisque le trajet est de deux heures plus long que celui de +l'Hellespont. Je mentionnerai encore un exemple de ce qu'il est possible +de faire en nageant. En 1818, le chevalier Mengaldo, gentilhomme de +Bassano, bon nageur, désira nager avec mon ami M. Alexandre Scott et +avec moi. Comme il paraissait attacher à cette partie le plus vif +intérêt, nous ne le refusâmes pas. Nous partîmes tous trois de l'île du +Lido pour gagner Venise. À l'entrée du Grand Canal, Scott et moi nous +étions très en avant, et nous n'apercevions plus notre ami étranger, ce +qui, toutefois, était de peu de conséquence, puisqu'il y avait une +gondole pour garder ses habits et le prendre au sortir de l'eau.--Scott +nagea jusqu'au-delà du Rialto, où il aborda, moins par la fatigue qu'à +cause du froid; car il avait été quatre heures dans l'eau, sans se +reposer ou s'arrêter, si ce n'est en se laissant aller sur le +dos--(c'était la condition expresse de notre partie). Je continuai ma +course jusqu'à Santa-Chiara, et parcourus ainsi la totalité du Grand +Canal (outre la distance du Lido), et j'abordai là où la lagune se +rouvre pour le passage de Fusina. J'avais été dans l'eau, montre en +main, sans aide ni repos, sans jamais toucher ni sol ni barque, quatre +heures et vingt minutes. M. le consul-général Hoppner fut témoin de +cette partie, et plusieurs autres personnes en ont connaissance. M. +Turner peut aisément vérifier le fait, s'il y ajoute quelque importance, +en s'en informant auprès de M. Hoppner. Nous ne pourrions assigner +exactement la distance parcourue, qui toutefois, dut être considérable.</p> + +<p>»Je ne mis à traverser l'Hellespont qu'une heure et dix minutes. Je +suis maintenant plus vieux de dix ans d'âge, et de vingt ans de +constitution que lorsque je traversai le détroit des Dardanelles; et +pourtant il y a deux ans, je fus capable de nager pendant quatre heures +et vingt minutes; et je suis sûr que j'aurais pu continuer encore deux +heures, quoique j'eusse une paire de caleçons, accoutrement qui n'est +nullement favorable à ce genre d'exercice. Mes deux compagnons furent +aussi quatre heures dans l'eau. Mengaldo pouvait avoir environ trente +ans; Scott, environ vingt-six.</p> + +<p>»Avec ces expériences de natation, faites par moi ou par d'autres, +non-seulement sur le lieu, mais ailleurs encore, pourquoi douterais-je +que l'exploit de Léandre ne fût point parfaitement praticable? Puisque +trois individus ont parcouru une distance plus grande que la largeur de +l'Hellespont, pourquoi lui, Léandre, n'aurait-il pu franchir ce détroit? +Mais M. Turner a échoué; et, cherchant une raison plausible de son +échec, il rejette la faute sur la rive asiatique du détroit. Il a essayé +de nager tout en travers, au lieu de partir de plus haut pour gagner un +avantage; il aurait pu tout aussi bien essayer de voler par-dessus le +mont Athos.</p> + +<p>»Qu'un jeune Grec des tems héroïques, épris d'amour, et doué de membres +vigoureux, ait pu réussir dans un pareil trajet, je ne m'en étonne ni +n'en doute. A-t-il tenté ou non ce trajet? c'est une autre question; car +il aurait pu avoir une petite barque qui lui eût épargné cette peine.</p> + +<p>»Je suis votre sincère, etc.<br> +<span class="rig">BYRON.</span></p><br> + +<p>»<i>P. S.</i> M. Turner dit que la traversée d'Europe en Asie est «la partie +la plus aisée de la tâche.» Je doute que Léandre fût de cet avis; car +c'était le retour: toutefois, il y avait plusieurs heures d'intervalle +entre les deux traversées. L'argument de M. Turner que «plus haut ou +plus bas, le détroit s'élargit si considérablement, qu'il y aurait eu +peu d'avantage à s'écarter,» n'est bon que pour de médiocres nageurs; un +homme de quelque habileté et de quelque expérience dans la natation, +aura toujours moins égard à la longueur du trajet qu'à la force du +courant. Si Ekenhead et moi eussions songé à traverser dans le point le +plus étroit, au lieu de remonter jusqu'au cap, nous aurions été +entraînés à Ténédos. Toutefois le détroit ne s'élargit pas +excessivement, même au-dessus ou au-dessous des forts. Comme la frégate +stationna quelque tems dans les Dardanelles, en attendant le firman, je +me baignai souvent dans le détroit après notre traversée, et +généralement sur la côte asiatique, sans apercevoir cette plus grande +force dans le courant par laquelle le voyageur diplomatique excuse son +échec. Notre amusement, dans la petite baie qui s'ouvre immédiatement +au-dessous du fort asiatique, était de plonger pour attraper les tortues +de terre, que nous jetions exprès dans l'eau, et qui, en véritables +amphibies, se traînaient au fond de la mer; cela ne prouve pas une plus +grande violence dans le courant que sur la rive européenne. Quant à la +modeste insinuation que nous choisîmes cette dernière rive comme «plus +facile,» j'en appelle à la décision de M. Hobhouse et au capitaine +Bathurst (le pauvre Ekenhead étant mort). Si nous avions été instruits +de cette prétendue différence du courant, nous en aurions du moins tenté +l'épreuve, et nous n'étions pas gens à renoncer après les vingt-cinq +minutes de l'expérience de M. Turner. Le secret de tout ceci est que M. +Turner a échoué et que nous avons réussi; il est par conséquent +désappointé, et paraît disposé à rabaisser le peu de mérite qu'il peut y +avoir dans notre succès. Pourquoi n'essaya-t-il pas du côté de l'Europe? +S'il y avait réussi, après avoir échoué du côté de l'Asie, son excuse +aurait été meilleure. M. Turner peut trouver tels défauts qu'il lui +plaira dans ma poésie ou ma politique; mais je lui recommande de +renoncer aux réflexions aquatiques, jusqu'à ce qu'il soit capable de +nager «vingt-cinq minutes sans être épuisé,» quoi qu'il soit, je pense, +le premier tory des tems modernes qui ait jamais nagé contre le courant +durant une demi-heure.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXIV.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 22 février 1821.</p><br><br> + +<p>«Comme je souhaite que l'ame de feu Antoine Galignani repose en paix +(vous aurez sans doute lu sa mort, publiée par lui-même dans son +journal), vous êtes particulièrement invité à informer ses enfans et +héritiers que je n'ai reçu qu'un numéro de leur <i>Literary Gazette</i>, à +laquelle je me suis abonné il y a plus de dix mois,--malgré les +fréquentes réclamations que je leur ai écrites. S'ils n'ont aucun égard +pour moi, simple abonné, ils doivent en avoir pour leur parent défunt, +qui indubitablement n'est pas bien traité dans sa présente demeure pour +ce manque total d'attention: sinon, il me faut la restitution de mes +francs. J'ai payé par l'entremise du libraire vénitien Missiaglia. Vous +pouvez aussi faire entendre à ces gens-là que lorsqu'un honnête homme +écrit une lettre, il est d'usage de lui adresser une réponse.</p> + +<p>»Nous sommes ici à la guerre, et à deux jours de distance du théâtre des +hostilités, dont nous attendons la nouvelle de moment en moment. Nous +allons voir si nos amis italiens sont bons à autre chose qu'à «faire feu +de derrière une encoignure,» comme le fusil d'un Irlandais. Excusez-moi +si je me hâte de finir,--j'écris tandis qu'on m'attache mes éperons. Mes +chevaux sont à la porte, et un comte italien m'attend pour m'accompagner +dans ma promenade équestre.</p> + +<p>»Votre, etc.</p> + +<p>»Dites-moi, je vous prie, si, parmi toutes mes lettres, vous en avez +reçu une qui détaille la mort de notre commandant. Il a été tué près de +ma porte, et a expiré dans ma maison.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXV.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 2 mars 1821.</p><br><br> + +<p>«Vous avez ci-joint le commencement d'une lettre que j'écrivais à Perry, +mais que j'ai interrompue dans l'espoir que vous auriez le pouvoir +d'empêcher les théâtres de me représenter. Vous ne devez certainement +pas l'envoyer à son adresse; mais elle vous expliquera mes sentimens à +ce sujet. Vous me dites: «Il n'y a rien à craindre; laissez-les faire ce +qu'il leur plaît,» c'est-à-dire que vous me verriez <i>damné</i> avec la plus +parfaite tranquillité. Vous êtes un gentil garçon.»</p> +<br> + +<h4>À M. PERRY</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 22 janvier 1821.</p><br><br> + +<p><span class="sc">Monsieur</span>,</p> + +<p>«J'ai reçu une étrange nouvelle, qui ne peut être plus désagréable à +votre public qu'elle ne l'est à moi-même. Des lettres particulières et +les gazettes me font l'honneur de dire que c'est l'intention de quelques +directeurs de Londres de mettre en scène le poème de <i>Marino Faliero</i>, +etc., qui n'a jamais été destiné à cette exposition publique, et qui, +j'espère, ne la subira jamais. Il n'y est certainement pas propre. Je +n'ai jamais écrit que pour le lecteur solitaire, et ne demande d'autres +applaudissemens qu'une approbation silencieuse. Puisque le dessein de +m'amener de force, comme un gladiateur, sur l'arène théâtrale est une +violation de toutes les convenances littéraires, je compte que la partie +impartiale de la presse se rangera entre moi et cette monstrueuse +violation de mes droits; car je réclame comme auteur le droit d'empêcher +que mes écrits ne soient convertis en pièces de théâtre. Je respecte +trop le public pour que cela se fasse de mon gré. Si j'avais recherché +sa faveur, c'eût été par une pantomime.</p> + +<p>»J'ai dit que je n'écris que pour le lecteur: je ne puis consentir à +aucun autre genre de publicité, ou à l'abus de la publication de mes +ouvrages dans l'intérêt des histrions. Les applaudissemens d'un +auditoire ne me causeraient point de plaisir; et pourtant, son +improbation pourrait me causer de la peine: les chances ne sont donc pas +égales. Vous me direz peut-être: «Comment est-ce possible? Si +l'improbation de l'auditoire vous cause de la peine, l'approbation ne +pourrait pas vous faire plaisir?» Point du tout: la ruade d'un âne ou la +piqûre d'une guêpe peut être pénible pour ceux qui ne trouveraient rien +d'agréable à entendre l'un braire et l'autre bourdonner.</p> + +<p>»La comparaison peut sembler impolie; mais je n'en ai pas d'autre sous +la main, et elle se présente naturellement.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXVI.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, <i>Marzo</i> 1821.</p><br><br> + +<p><span class="sc">Cher Moray</span><a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>,</p> + +<p>«Dans mon paquet du 12 courant, dernière feuille--et dernière +page,--retranchez la phrase qui définit ou prétend définir ce que c'est +que la qualité de <i>gentleman</i>, et quels gens doivent être ainsi +qualifiés. Je vous dis de retrancher la phrase entière, parce qu'elle ne +vient pas plus à propos que «la cosmogonie ou création du monde» dans le +<i>Vicaire de Wakefield</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120">(retour)</a> Écrit ainsi par Lord Byron, suivant l'orthographe +italienne.</blockquote> + +<p>»Dans la phrase plus haut, presque au commencement de la même page, +après les mots: «Il existe toujours ou peut toujours exister une +aristocratie de poètes,» ajoutez et intercalez les paroles suivantes: +«Je ne prétends pas que ces poètes écrivent en gens de qualité ou +affectent l'<i>euphuisme</i><a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>: mais il y a une noblesse de pensée et +d'expression que l'on trouve dans Shakspeare, Pope et Burns comme dans +Dante, Alfieri, etc.» Ou, si vous aimez mieux, peut-être aurez-vous +raison de retrancher la totalité de la digression finale sur les poètes +vulgaires, et de ne rien publier au-delà de la phrase où je déclare +préférer l'<i>Homère</i> de Pope à celui de Cowper, et où je cite le docteur +Clarke en faveur de l'exactitude de la traduction du premier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121">(retour)</a> <i>Euphuisme</i> est un mot intraduisible, adopté en +Angleterre pour désigner le langage maniéré des personnes qui affectent +de ne rien dire simplement; je ne sais s'il serait convenablement rendu +par <i>style précieux</i>. (<i>Notes du Trad.</i>) </blockquote> + +<p>»Sur tous ces points, prenez une opinion arrêtée; prenez l'avis sensé +(ou insensé) de vos savans visiteurs, et agissez en conséquence. Je suis +fort traitable--en prose.</p> + +<p>»Je ne sais si j'ai décidé la question pour Pope; mais je suis sûr +d'avoir mis un grand zèle à la soutenir. Si l'on en vient aux preuves, +nous battrons les vauriens. Je montrerai plus d'images dans vingt vers +de Pope que dans un passage quelconque de longueur égale, tiré de tout +autre poète anglais,--et cela dans les endroits où l'on s'y attend le +moins; par exemple, dans ses vers sur <i>Sporus</i>.--Lisez-les, et notez-en +les images séparément et arithmétiquement<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a> +........................................................</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122">(retour)</a> Nous avons dû supprimer la liste des expressions figurées +que Lord Byron note une à une; car la plupart de ces expressions, +traduites littéralement, seraient bizarres, et traduites par des +équivalens, ne répondraient plus au but de l'auteur.</blockquote> + +<p>»Or, y a-t-il dans tout ce passage un vers qui ne soit pourvu de l'image +la plus propre à remplir le but du poète? Faites attention à la +variété,--à la poésie de ce passage,--à l'imagination qui y brille; à +peine y a-t-il un vers qui ne puisse être peint, et qui ne soit lui-même +une peinture! Mais ce n'est rien en comparaison des plus beaux passages +de l'<i>Essai sur l'Homme</i>, et de plusieurs autres poèmes sérieux ou +comiques. Il n'y eut jamais au monde critique plus injuste que celle de +ces marauds contre Pope.</p> + +<p>»Demandez à M. Gifford si, dans le cinquième acte du <i>Doge</i>, après la +phrase du <i>voile</i>, vous ne pouvez pas intercaler les vers suivans dans +la réponse de Marino Faliero?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Ainsi soit fait. Mais ce sera en vain:</p> +<p class="i14"> Le voile noir qui couvre ce nom flétri,</p> +<p class="i14"> Et qui cache ou semble cacher ce visage,</p> +<p class="i14"> Attirera plus de regards que les mille portraits</p> +<p class="i14"> Qui montrent alentour dans leurs splendides ornemens</p> +<p class="i14"> Ces hommes--vos mandataires esclaves--et les tyrans du peuple<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123">(retour)</a> Ces vers n'ont jamais été insérés dans la +tragédie,--peut-être par la difficulté même de l'intercalation. (<i>Note +de Moore</i>.) </blockquote> + +<p>»Votre véritable, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Je ne dis ici qu'un mot des affaires publiques: vous entendrez +bientôt parler d'un soulèvement général en Italie. Il n'y eut jamais de +mesure plus folle que l'expédition contre Naples.</p> + +<p>»Je veux proposer à Holmes, le miniaturiste, de venir me trouver ce +printems. Je le rembourserai de tous ses frais de voyage, en sus du prix +de son talent. Je veux lui faire peindre ma fille (qui est à présent +dans un couvent), la comtesse Guiccioli, et la tête d'une jeune paysanne +qui pourrait être une étude de Raphaël. C'est une vraie physionomie de +paysanne, mais de paysanne italienne, et tout-à-fait dans le style de la +Fornarina de Raphaël. Cette fille a une taille haute, mais peut-être un +peu trop grosse et nullement digne d'être comparée à sa figure, qui est +réellement superbe. Elle n'a pas encore dix-sept ans, et je suis curieux +d'avoir son-visage avant qu'il ne périsse. M<sup>e</sup> Guiccioli est aussi fort +belle, mais dans un genre tout différent;--elle est blonde et +blanche,--ce qui est rare en Italie; ce n'est pourtant pas une blonde +anglaise; mais c'est plutôt une blonde de Suède ou de Norwége. Ses +formes, surtout dans le buste, sont extraordinairement belles. Il me +faut Holmes; j'aime ce peintre, parce qu'il saisit parfaitement les +ressemblances. Nous sommes ici en état de guerre; mais un voyageur +solitaire, avec un petit bagage et sans aucun rapport avec la politique, +n'a rien à craindre. Embarquez-le donc dans la diligence. Veuillez ne +pas oublier.</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXVII.</h3> + +<h4>A M. HOPPNER.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 3 avril 1821.</p><br><br> + +<p>»Mille remercîmens pour la traduction. Je vous ai envoyé quelques +livres, sans savoir si vous les aviez déjà lus ou non;--en tout cas, +vous n'avez pas besoin de les renvoyer. Je vous envoie ci-joint une +lettre de Pise. Je ne me suis jamais épargné ni peine ni dépense pour le +soin de ma fille, et comme elle avait maintenant quatre ans accomplis et +qu'elle devait être tout-à-fait hors de la surveillance des +domestiques,--et comme, d'autre part, un homme qui sans femme est seul à +la tête de sa maison, ne peut donner une grande attention à une +éducation,--je n'ai eu d'autre ressource que de placer l'enfant pour +quelque tems (moyennant une forte pension) dans le couvent de +Bagna-Cavalli (à une distance de douze milles), endroit où l'air est +bon, et où elle fera du moins quelques progrès dans son instruction, et +recevra des principes de morale et de religion. J'avais encore une autre +raison.--Les affaires étaient et sont encore ici dans un état que je +n'ai aucune raison de regarder comme très-rassurant sous le point de vue +de ma sûreté personnelle, et j'ai pensé qu'il vaudrait mieux que +l'enfant fût éloigné de toute chance périlleuse, pour le moment présent.</p> + +<p>»Il est également à propos d'ajouter que je n'ai jamais eu ni n'ai +encore l'intention de donner à un enfant naturel une éducation anglaise, +parce qu'avec le désavantage de sa naissance, son établissement à venir +serait deux fois plus difficile. À l'étranger, avec une éducation +conforme aux usages du pays, et avec une part de cinq ou six mille +livres sterling, ma fille pourra se marier fort honorablement. En +Angleterre une pareille dot donnerait à peine de quoi vivre, tandis +qu'ailleurs c'est une fortune. C'est d'ailleurs mon désir qu'Allégra +soit catholique romaine, c'est là la religion que je tiens pour la +meilleure, comme elle est sans contredit la plus ancienne des diverses +branches du christianisme. J'ai exposé mes idées quant à l'endroit où +ma fille est à présent, c'est le meilleur que j'aie pu trouver pour le +moment, mais je n'ai point de prévention en sa faveur.</p> + +<p>»Je ne parle pas de politique, parce que c'est un sujet désespérant, +tant que ces faquins auront la faculté de menacer l'indépendance des +états.</p> + +<p>»Croyez-moi votre ami pour jamais, et de coeur.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> On annonce ici un changement en France; mais la vérité n'est +pas encore connue.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Mes respects à Mrs. Hoppner. J'ai la meilleure opinion des +femmes de son pays, et à l'époque de la vie où je suis (j'ai eu +trente-trois ans le 22 janvier 1821), c'est-à-dire, après la vie que +j'ai menée, une <i>bonne</i> opinion est la seule opinion raisonnable qu'un +homme doive avoir sur tout le sexe:--jusqu'à trente ans, plus un homme +peut penser mal des femmes en général, mieux vaut pour lui; plus tard, +c'est une chose sans aucune importance pour elles ou pour lui, qu'il ait +telle ou telle opinion,--son tems est passé, ou du moins doit l'être.</p> + +<p>»Vous voyez comme je suis devenu sage.</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXVIII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">21 avril 1821.</p><br><br> + +<p>»Je vous envoie ci-joint une autre lettre sur Bowles, mais je vous +avertis par avance qu'elle n'est pas comme la première, et que je ne +sais pas ce qu'il en faut publier, si même il n'est pas mieux de n'en +rien publier du tout. Vous pouvez sur ce point consulter M. Gifford, et +réfléchir deux fois avant de faire la publication.</p> + +<p>»Tout à vous sincèrement.<br> +<span class="rig">B.</span></p><br> + +<p>»<i>P. S.</i> Vous pouvez porter ma souscription pour la veuve de M. Scott, +etc., à trente livres sterling, au lieu des dix déjà convenues, mais +n'écrivez pas mon nom: mettez seulement N. N. La raison est que, comme +j'ai parlé de M. Scott dans le pamphlet ci-joint, je paraîtrais +indélicat. Je voulais donner davantage, mais mes désappointemens de +l'année dernière dans l'affaire Rochdale, et dans le transfert des +fonds, me rendent plus économe pour l'année actuelle.</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXIX.</h3> + +<h4>A M. SHELLEY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 26 avril 1821.</p><br><br> + +<p>»L'enfant continue à bien aller, et les rapports sont réguliers et +favorables; il m'est agréable que ni vous ni Mrs. Shelley ne +désapprouviez la mesure que j'ai prise, et qui d'ailleurs n'est que +temporaire.</p> + +<p>»Je suis très-peiné d'entendre ce que vous me dites de Keats,--est-ce +effectivement vrai? je ne croyais pas que la critique eût été si +meurtrière. Quoique je diffère essentiellement de vous dans +l'estimation de ses ouvrages, j'abhorre à tel point tout mal inutile, +que j'aimerais mieux qu'il eût été placé au plus haut pic du Parnasse +que d'avoir à déplorer une telle mort. Pauvre diable! et pourtant, avec +un amour-propre si déréglé, il n'aurait probablement pas été heureux. +J'ai lu l'examen de <i>l'Endymion</i> dans la <i>Quarterly</i>. La critique était +sévère, mais certainement pas autant que beaucoup d'articles de cette +Revue et d'autres journaux sur tels et tels auteurs.</p> + +<p>»Je me rappelle l'effet que produisit sur moi la <i>Revue d'Édimbourg</i>, +lors de mon premier poème: c'était colère, résistance et désir de +vengeance,--mais non pas découragement et désespoir. J'accorde que ce ne +sont pas là d'aimables sentimens, mais dans ce monde d'intrigues et de +débats, et surtout dans la carrière de la littérature, un homme doit +calculer ses moyens de <i>résistance</i> avant d'entrer dans l'arêne.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> N'espère pas une vie libre de peine et de danger,</p> +<p class="i14"> Et ne crois pas l'arrêt de l'humanité rapporté en ta faveur.</p> +</div></div> + +<p>»Vous savez mon opinion sur cette école poétique de seconde main. Vous +savez aussi mon opinion sur votre poésie,--parce que vous n'êtes +d'aucune école. J'ai lu <i>Cenci</i>:--mais, outre que je regarde le sujet +comme essentiellement impropre au drame, je ne suis point admirateur de +nos vieux auteurs dramatiques, en tant qu'on les prend pour modèles. Je +nie que les Anglais aient eu jusqu'à présent un drame. Toutefois, votre +<i>Cenci</i> est une oeuvre de talent et de poésie. Quant à mon drame, +vengez-vous, je vous prie, sur lui, en étant aussi franc que je l'ai été +à l'égard du vôtre.</p> + +<p>»Je n'ai pas encore votre <i>Prométhée</i>, que j'ai le plus grand désir de +voir. Je n'ai pas entendu parler de ma pièce, et je ne sais si elle est +publiée. J'ai publié en faveur de Pope un pamphlet que vous n'aimerez +pas. Si j'avais su que Keats fût mort--ou qu'il fût en vie et sensible à +tel point,--j'aurais omis quelques remarques sur sa poésie, remarques +qui m'ont été inspirées par l'attaque qu'il s'est permise contre Pope, +et par le peu de cas que je fais de son propre style.</p> + +<p>»Vous voulez que j'entreprenne un grand poème, je n'en ai ni l'envie ni +le talent. À mesure que je vieillis, je deviens de plus en plus +indifférent,--non pour la vie, car nous l'aimons par instinct,--mais +pour les stimulus de la vie. D'ailleurs, ce dernier échec des Italiens +vient de me désappointer pour plusieurs raisons,--les unes publiques, +les autres personnelles. Mes respects à Mrs. Shelley.</p> + +<p>»Tout à vous pour toujours.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Ne pourrions-nous pas, vous et moi, faire en sorte de nous +trouver ensemble cet été! Ne pourriez-vous pas faire un tour ici <i>tout +seul</i>?»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXX.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 26 avril 1831.</p><br><br> + +<p>..................................................................... +...........................................................................</p> + +<p>»Hé bien! avez-vous publié la tragédie? et la lettre prend-elle?</p> + +<p>»Est-il vrai, comme Shelley me l'écrit, que le pauvre John Keats soit +mort à Rome de la <i>Quarterly-Review</i>. J'en suis fâché, quoiqu'il eût, à +mon avis, adopté un mauvais système poétique; je sais par expérience, +qu'un article hostile est aussi dur à avaler que la ciguë; et celui +qu'on fit sur moi (et qui produisit <i>les Poètes anglais</i>, etc.) +m'abattit,--mais je me relevai; au lieu de me rompre un vaisseau, je bus +trois bouteilles de vin et commençai une réponse, parce que l'article ne +m'avait rien offert qui pût me donner le droit légitime de frapper +Jeffrey d'une façon honorable. Toutefois je ne voudrais pas être +l'auteur de l'homicide article pour tout l'honneur et toute la gloire du +monde, quoique je n'approuve point du tout cette école d'écrivassiers +qui en fait le sujet.</p> + +<p>»Vous voyez que les Italiens ont fait une triste besogne--et cela grâce +à la trahison, et à la désunion qui règne entre eux. Cela m'a causé une +grande vexation. Les malédictions accumulées sur les Napolitains par +tous les autres Italiens sont à l'unisson de celles du reste de +l'Europe.</p> + +<p>»Tout à vous.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Votre dernier paquet de livres est en route, mais n'est pas +arrivé: <i>Kenilworth</i> est excellent. Mille remercîmens pour les +portefeuilles, dont j'ai fait présent aux dames qui aiment les gravures, +les paysages, etc. J'ai maintenant un ou deux livres italiens que je +voudrais vous faire passer si j'avais une occasion.</p> + +<p>»Je ne suis pas à présent dans le meilleur état de santé,--c'est +probablement le printems qui en est cause; aussi j'ai restreint mon +régime et me suis mis au sel d'Epsom.</p> + +<p>»Puisque vous dites que ma prose est bonne, pourquoi ne traitez-vous pas +avec Moore pour la propriété des <i>Mémoires</i>?--à la condition expresse +(songez-y bien) qu'ils ne soient publiés qu'après mon décès; Moore a la +permission d'en disposer, et je lui ai conseillé de le faire.</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXXI.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 28 avril 1821.</p><br><br> + +<p>«Vous ne pouvez avoir été plus désappointé que moi-même, ni autant +trompé. Je l'ai été en courant même quelques dangers personnels dont je +ne suis pas encore délivré. Cependant ni le tems ni les circonstances ne +changeront ni mes cris ni mes sentimens d'indignation contre la tyrannie +triomphante. Le dénoûment actuel a été autant l'ouvrage de la trahison +que de la couardise, quoique l'une et l'autre y aient eu leur part. Si +jamais nous nous trouvons ensemble, j'aurai avec vous une conversation +sur ce sujet. À présent, pour raisons évidentes, je ne puis écrire que +peu de chose, vu qu'on ouvre toutes les lettres. On trouvera toujours +dans les miennes mes propres sentimens, mais rien qui puisse servir de +motif à l'oppression d'autrui.</p> + +<p>»Vous voudrez bien songer que les Napolitains ne sont maintenant nulle +part plus exécrés qu'en Italie, et ne pas blâmer un peuple entier pour +les vices d'une province. C'est comme si l'on condamnait la +Grande-Bretagne parce qu'on pille des vaisseaux naufragés sur les côtes +de Cornouailles.</p> + +<p>»Or maintenant occupons-nous de littérature,--triste chute à la vérité, +mais c'est toujours une consolation. Si «l'occupation d'Othello est +passée» prenons la meilleure après celle-là; et si nous ne pouvons +contribuer à rendre le monde plus libre et plus sage, nous pourrons nous +amuser, nous et ceux qui aiment à s'amuser ainsi. Qu'est-ce que vous +composez à présent? J'ai fait de tems en tems quelques griffonnages, et +Murray va les publier.</p> + +<p>»Lady Noël, dites-vous, a été dangereusement malade, mais consolez-vous +en apprenant qu'elle est maintenant dangereusement bien portante.</p> + +<p>»J'ai écrit une ou deux autres feuilles de <i>Memoranda</i> pour vous; et +j'ai tenu un petit journal pendant un mois ou deux jusqu'à ce que j'aie +eu rempli le cahier. Puis je l'ai interrompu, parce que les affaires me +donnaient trop d'occupation, et puis, parce qu'elles étaient trop +sombres pour être mentionnées sans un douloureux sentiment. Je serais +charmé de vous envoyer ce petit journal, si j'avais une occasion; mais +un volume, quelque petit qu'il soit, ne passe pas sûrement par la voie +des postes, dans ce pays d'inquisition.</p> + +<p>»Je n'ai point de nouvelles. Comme une fort jolie femme assise à son +clavecin me le disait un de nos soirs, avec des larmes dans les yeux, +«hélas! il faut que les Italiens se remettent à faire des opéras», je +crains que cela seul ne soit leur fort, plus les <i>macaroni</i>. Cependant, +il y a des ames hautes parmi eux.--Je vous en prie, écrivez-moi.</p> + +<p>»Et croyez-moi, etc.</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXXII.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 3 mai 1821.</p><br><br> + +<p>«Quoique je vous aie écrit le 28 du mois dernier, je dois accuser +réception de votre lettre d'aujourd'hui et des vers qu'elle contient. +Ces vers sont beaux, sublimes, et dans votre meilleure manière. Ils ne +sont non plus que trop vrais. Cependant, ne confondez pas les lâches qui +sont au talon de la botte avec les gens plus braves qui en occupent le +haut. Je vous assure qu'il y a des ames plus élevées.</p> + +<p>»Rien, néanmoins, ne peut être meilleur que votre poème, et mieux mérité +par les <i>lazzaroni</i>. Ces hommes-là ne sont nulle part plus abhorrés et +plus reniés qu'ici. Nous parlerons un jour de ces affaires (si nous +nous rencontrons), et je vous raconterai mes propres aventures, dont +quelques-unes ont peut-être été un peu périlleuses.</p> + +<p>»Ainsi, vous avez lu la <i>Lettre sur Bowles</i>? Je ne me rappelle pas avoir +rien dit de vous qui pût vous offenser,--et certainement je n'en ai pas +eu l'intention. Quant à ***, je voulais lui faire un compliment. J'ai +écrit le tout d'un seul jet, sans recopier ni corriger, et dans +l'attente quotidienne d'être appelé sur le champ de bataille. Qu'ai-je +dit de vous? Certainement je ne le sais plus. Je dois avoir énoncé +quelques regrets de votre approbation de Bowles. Et ne l'avez-vous pas +approuvé, à ce qu'il dit?.... +...................................................</p> + +<p>»Quant à Pope, je l'ai toujours regardé comme le plus grand nom de notre +poésie. Les autres poètes ne sont que des barbares. Lui, c'est un temple +grec, avec une cathédrale gothique à son côté, une mosquée turque et +toutes sortes de pagodes et de constructions bizarres à l'entour. Vous +pouvez, si vous voulez, appeler Shakspeare et Milton des pyramides, mais +je préfère le temple de Thésée ou le Parthénon à une montagne de +briques.</p> + +<p>»Murray ne m'a écrit qu'une seule fois, le jour de la publication, alors +que le succès semblait être heureux. Mais je n'ai depuis quelque tems +reçu que peu de nouvelles d'Angleterre. Je ne sais rien des autres +ouvrages (je ne parle que des miens) que Murray devait publier,--je ne +sais pas même s'il les a publiés. Il devait le faire il y a un mois. Je +désirerais que vous fissiez quelque chose,--ou que nous fussions +ensemble.</p> + +<p>»Tout à vous pour toujours et de coeur.»<br><span class="rig">B.</span></p><br> + +<p>Ce fut à cette époque que Byron commença, sous le titre de <i>Pensées +Détachées</i>, ce livre de notices et de <i>memoranda</i>, d'où, dans le cours +de cet ouvrage, j'ai extrait tant de passages curieux propres à donner +des lumières sur la vie et sur les opinions de notre poète, et dont je +vais donner ici l'introduction:</p> + +<p>«Parmi les divers Journaux, Mémoires, etc., etc., que j'ai tenus dans le +cours de ma vie, il y en a un que j'ai commencé il y a trois mois, et +que j'ai continué jusqu'à ce que j'eusse rempli un cahier (assez petit), +et environ deux feuilles d'un autre. Puis je l'ai abandonné, en partie +parce que je croyais que nous aurions ici quelque chose à faire, que +j'avais nettoyé mes armes et fait les préparatifs nécessaires pour agir +avec les patriotes, qui avaient rempli mes culottes de leurs +proclamations, sermens et résolutions, et caché dans le bas de ma maison +quantité d'armes de tout calibre,--et en partie parce que j'avais rempli +mon cahier.</p> + +<p>»Mais les Napolitains se sont trahis, eux et le monde entier; et ceux +qui auraient volontiers donné leur sang pour l'Italie, ne peuvent plus +lui donner que leurs larmes.</p> + +<p>»Un jour ou l'autre, si ma poussière ne se dissout pas, je jetterai +peut-être quelque lumière (car j'ai été assez initié au secret, du moins +dans cette partie du pays) sur l'atroce perfidie qui a replongé l'Italie +dans la barbarie: à présent, je n'en ai ni le tems ni l'humeur. +Cependant, les vrais Italiens ne sont pas blâmables; ce sont ces vils +faquins, relégués au talon de la botte que le Hun chausse maintenant +pour les fouler aux pieds et les réduire en poudre pour prix de leur +servilité. Je me suis risqué ici avec les autres, et c'est encore un +problème que de savoir jusqu'à quel point je me suis ou non compromis. +Quelques-uns d'entre eux, comme Craigengelt, «diraient tout et plus que +tout, pour se sauver eux-mêmes.» Mais advienne que pourra, le motif +était glorieux; heureux ceux qui n'ont à se reprocher que d'avoir cru +que ces chiens étaient moins canaille qu'ils n'ont été!--Ici, en +Romagne, les efforts devaient être nécessairement bornés à des +préparatifs et à de bonnes intentions, jusqu'à ce que les Allemands +eussent pleinement engagé leurs forces dans une guerre +sérieuse,--attendu que nous sommes sur leurs frontières, sans fort ni +montagne avant San-Marino. Je ne sais si «l'enfer sera pavé de ces +bonnes intentions»; mais il aura probablement bon nombre de Napolitains +qui marcheront sur ce pavé, quelle qu'en soit la composition. Les laves +de leur Vésuve, avec les corps de leurs ames damnées pour ciment, +seraient la meilleure chaussée pour le Corso de Satan.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXXIII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 10 mai 1821.</p><br><br> + +<p>«Je viens de recevoir votre paquet. Je dois de la reconnaissance à M. +Bowles (et M. Bowles m'en doit aussi), pour l'avoir ramené à des +sentimens de bienveillance. Il n'a qu'à écrire, et vous à publier tout +ce qu'il vous plaira. Je ne désire rien tant qu'un jeu égal pour toutes +les parties. Sans doute, après le changement de ton de M. Bowles, vous +ne publierez pas ma <i>Défense de Gilchrist</i>; ce serait par trop brutal +d'en agir ainsi, après qu'il a lui-même agi avec tant d'urbanité; car la +<i>Défense</i> est peut-être un peu trop âpre, comme son attaque contre +Gilchrist. Vous pourrez lui rapporter ce que je dis dans cette pièce sur +son <i>Missionnaire</i> (qui est loué comme il le mérite.) Cependant, s'il y +a quelques passages qui ne contiennent point de personnalités contre M. +Bowles, et qui pourtant contribuent à la solution de la question, vous +pourrez les ajouter à la réimpression (si réimpression y a) de la +première <i>Lettre</i> à vous adressée. Là-dessus, consultez Gifford; et, +surtout, ne laissez rien ajouter qui attaque personnellement M. Bowles.</p> + +<p>»J'espère et crois qu'Elliston n'aura pas la permission de représenter +mon drame? Sans doute il aurait la bonté d'attendre le retour de Kean +avant d'exécuter son projet; quoique, dans ce cas-là même, je ne fusse +pas moins contraire à cette usurpation. +...................................................</p> + +<p>»Tout à vous.»</p> + +<br> + +<p>Cette controverse, dans laquelle Lord Byron, avec tant de grâce et de +bienveillance, se laissait ainsi désarmer par la courtoisie de son +antagoniste, nous sommes loin de courir le risque de la ranimer par la +moindre recherche sur son origine et sur ses mérites. Dans toutes les +discussions pareilles sur des matières de goût et de pure opinion, où +les uns se proposent d'élever l'objet de la contestation, et les autres +de le rabaisser, la vérité se trouvera ordinairement dans un juste +milieu. Toutefois, quelque jugement que l'on porte sur l'objet même de +la controverse, il ne peut y avoir qu'une opinion sur l'urbanité et +l'aménité dont les deux adversaires firent preuve, et qui, malgré +quelques légères altérations de cette bonne intelligence, conduisirent +enfin au résultat annoncé par la lettre précédente; et il ne reste qu'à +désirer qu'une si honorable modération trouve autant d'imitateurs que de +panégyristes. Dans les pages ainsi supprimées, quand elles étaient +toutes prêtes pour le combat, par une force d'abnégation rarement +déployée par l'esprit, il y a des passages d'un intérêt général, trop +curieux pour être perdus, et par conséquent j'en donnerai l'extrait à +nos lecteurs.</p> + +<p>«Pope «dort bien,--rien ne peut plus le toucher.» Mais ceux qui ont à +coeur la gloire de notre pays, la perfection de notre littérature, +l'honneur de notre langue, ne doivent pas laisser troubler un atome de +la poussière du poète, ni arracher une feuille du laurier qui croît sur +sa tombe...........................................</p> + +<p>»Il ne me paraît pas fort important de savoir si Martha Blount a été ou +non la maîtresse de Pope, quoique je lui en eusse souhaité une +meilleure. Elle me paraît avoir été une femme froide, intéressée, +ignorante et désagréable, sur laquelle Pope, dans la désolation de ses +derniers jours, jeta les tendres affections de son coeur, parce qu'il ne +savait où les diriger, à mesure qu'il avançait vers sa vieillesse +prématurée, sans enfans et sans compagne;--comme l'aiguille aimantée, +qui, parvenue à une certaine distance du pôle, devient inutile et vaine, +et, cessant d'osciller, se rouille. Martha Blount me paraît avoir été si +complètement indigne de toute tendresse, que c'est une preuve de plus de +la tendresse de coeur de Pope que d'avoir aimé une telle créature. Mais +il faut que nous aimions. J'accorde à M. Bowles qu'«elle ne put jamais +avoir le moindre attachement personnel pour Pope», parce qu'elle était +incapable de s'attacher, mais je nie que Pope n'eût pu obtenir +l'affection personnelle d'une femme meilleure. Il est, à la vérité, peu +probable qu'une femme fût tombée amoureuse de lui en le voyant à la +promenade, ou dans une loge à l'opéra, ou d'un balcon, ou dans un bal; +mais en société il paraît avoir été aussi aimable que modeste, et avec +les plus grands désavantages dans sa taille, il avait une tête et une +figure remarquablement belles, et surtout de très-beaux yeux. Il était +adoré par ses amis,--amis de caractères, d'âges et de talens totalement +différens,--par le vieux bourru Wycherley, par le cynique Swift, par +l'austère Atterbury, par l'aimable Spence, par le sévère évêque +Warburton, par le vertueux Berkeley, et le «gangrené Bolingbroke.» +Bolingbroke le pleura comme un enfant, et le récit que Spence a donné +des derniers momens de Pope, est au moins aussi édifiant que la +description plus prétentieuse de la mort d'Addison. Le guerrier +Peterborough et le poète Gay, le spirituel Congreve, et le rieur Rowe, +furent tous les intimes de Pope. Celui qui put se concilier tant de +personnes de caractères opposés, toutes remarquables ou célèbres, aurait +bien pu prétendre à l'attachement qu'un homme raisonnable désire de la +part d'une femme aimable.</p> + +<p>»Pope, en effet, partout où il a voulu, paraît avoir bien compris le +beau sexe. «Bolingbroke, bon juge de ce point», comme dit Warton, +regardait l'<i>Épître sur le caractère des femmes</i>, comme le +«chef-d'oeuvre» du poète. Et même par rapport à la grossière passion, +qui prend quelquefois le nom de «romantique», relativement au degré de +sentiment qui l'élève au-dessus de l'amour défini par Buffon, on peut +remarquer qu'elle ne dépend pas toujours des qualités physiques, même +dans une femme qui en est l'objet. M<sup>me</sup> Cottin fut une honnête femme, et +elle a probablement pu être vertueuse sans beaucoup d'obstacles. Elle +fut vertueuse, et la conséquence de cette opiniâtre vertu fut que deux +adorateurs différens (dont l'un était un gentilhomme d'un âge mûr), se +tuèrent de désespoir. (<i>Voir</i> la <i>France</i> de lady Morgan.) Je ne +voudrais pas, néanmoins, recommander en général cette rigueur aux +honnêtes femmes, dans l'espoir de s'assurer chacune la gloire de deux +suicides. Quoiqu'il en soit, je crois qu'il y a peu d'hommes qui, dans +le cours de leurs observations sur le monde, n'aient pas aperçu que ce +ne sont pas les femmes les plus belles qui font naître les plus longues +et les plus violentes passions.»</p> + +<p>»Mais, à propos de Pope,--Voltaire nous raconte que le maréchal de +Luxembourg (qui avait précisément la taille de Pope) était, +non-seulement trop galant pour un grand homme, mais encore très-heureux +dans ses galanteries. M<sup>me</sup> La Vallière, passionnément aimée par Louis +XIV, avait une vilaine infirmité. La princesse d'Eboli, maîtresse de +Philippe II, roi d'Espagne, et Maugiron, mignon d'Henri III, roi de +France, étaient tous deux borgnes; et c'est sur eux que l'on fit la +fameuse épigramme latine qui a été, je crois, traduite ou imitée par +Goldsmith:--</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> <i>Lumine Acon dextro, capta est Leonilla sinistro,</i></p> +<p class="i16"> <i> Et potis est formâ vincere uterque deos;</i></p> +<p class="i14"> <i>Blande puer, lumen quod habes concede sorori,</i></p> +<p class="i14"> <i>Sic tu coecus Amor, sic erit illa Venus</i>.<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a></p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124">(retour)</a> «Acon a perdu l'oeil droit, Léonille l'oeil gauche, mais +tous deux peuvent, par leur beauté, l'emporter sur les dieux. Charmant +jeune homme, donne à ta soeur l'oeil qui te reste; alors elle sera +Vénus, et toi, devenu aveugle, tu seras l'Amour.» (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote> + +<p>»Wilkes, avec sa laideur, avait coutume de dire «qu'il ne restait qu'un +quart-d'heure derrière le plus bel homme d'Angleterre,» et cette +vanterie passe pour n'avoir pas été désavouée par la réalité. Swift, +lorsqu'il n'était ni jeune, ni beau, ni riche, ni même aimable, inspira +les deux passions les plus extraordinaires de mémoire d'homme, celles de +Vanessa et de Stella:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Vanessa, qui compte à peine vingt ans,</p> +<p class="i14"> Soupire pour une soutane de quarante-quatre<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125">(retour)</a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Vanessa, aged scarce a score,</p> +<p class="i14"> Sighs for a gown of forty-four.</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>»Swift leur donna une amère récompense; car il paraît avoir brisé le +coeur de l'une, et usé celui de l'autre: mais il en fut puni, en mourant +dans l'isolement et l'idiotisme entre les mains des domestiques.</p> + +<p>»Pour ma part, je pense avec Pausanias que le succès en amour dépend de +la fortune. (<i>Voir</i> Pausanias, <i>Achaïques</i>, liv. VII, chap. 26.) Je me +rappelle aussi avoir vu à Égine un édifice où il y a une statue de la +Fortune, tenant la corne d'Amalthée<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>, et près d'elle il y a un +Cupidon ailé. C'est une allégorie pour faire entendre que le succès des +hommes dans les affaires d'amour dépend plus de l'assistance de la +Fortune que des charmes de la beauté. Je suis de plus convaincu avec +Pindare (à l'opinion de qui je me soumets en d'autres points), que la +Fortune est une des Parques, et que, sous un certain rapport, elle est +plus puissante que ses soeurs.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126">(retour)</a> Corne d'abondance. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote> + +<p>»Grimm fait une remarque du même genre sur les différentes destinées de +Crébillon jeune et de Rousseau. Le premier écrit un roman licencieux, et +une jeune Anglaise d'une fortune et d'une famille honorables (miss +Strafford) s'échappe, et traverse la mer pour se marier avec lui; tandis +que Rousseau, le plus tendre et le plus passionné des amans, est obligé +d'épouser sa femme de ménage. Si j'ai bonne mémoire, cette remarque a +été répétée par la <i>Revue d'Édimbourg</i>, dans l'examen de la +<i>Correspondance</i> de Grimm, il y a sept ou huit ans.</p> + +<p>»Relativement «à l'étrange mélange de légèreté indécente et quelquefois +profane, que Pope offrit souvent dans sa conduite et dans son langage,» +et qui choque si fort M. Bowles, je m'oppose à l'adverbe indéfini +<i>souvent</i>; et pour excuser l'emploi accidentel d'un pareil langage, il +faut se rappeler que c'était moins le ton de Pope que celui du tems. À +l'exception de la correspondance de Pope et de ses amis, peu de lettres +particulières de l'époque sont parvenues jusqu'à nous; mais celles que +nous possédons,--bribes éparses de Farquhar et d'autres,--sont plus +indécentes et plus libres qu'aucune phrase des lettres de Pope. Les +comédies de Congreve, Vanbrugh, Farquhar, Cibber, etc., qui avaient pour +but naturel de représenter les manières et la conversation de la vie +privée, sont décisives sur ce point, ainsi que maintes feuilles de +Steele et même d'Addison. Nous savons tous quelle conversation sir +Robert Walpole, pendant dix-sept ans premier ministre du pays, tenait à +sa table, et quelle excuse il donnait pour son langage licencieux, +savoir: «Que tout le monde comprenait cela, mais que peu de gens +pouvaient parler raisonnablement sur de moins vulgaires sujets.» Le +raffinement des tems modernes,--qui est peut-être une conséquence du +vice, désirant se masquer et s'adoucir, autant que d'une civilisation +vertueuse,--n'avait pas encore fait des progrès suffisans. Johnson +lui-même, dans son <i>Londres</i>, a deux ou trois passages qui ne peuvent +être lus à haute voix, et le <i>Tambour</i> d'Addison renferme quelques +allusions déshonnêtes.»</p> + +<p>Je prie le lecteur de donner une attention particulière à l'extrait qui +va suivre. Ceux qui se rappellent l'aigreur violente avec laquelle +l'homme dont il est question attaqua Lord Byron, à une époque de crise +où son coeur et sa réputation étaient le plus vulnérables, éprouveront, +si je ne me trompe, en lisant les pensées suivantes, un agréable +saisissement d'admiration, seul capable de donner une idée complète du +noble et généreux plaisir que Byron dut éprouver en les exprimant.</p> + +<p>«Le pauvre Scott n'est plus. Dans l'exercice de sa vocation, il avait +enfin imaginé de se faire le sujet des recherches d'un greffier de +police; mais il est mort en brave homme, et il s'était montré habile +homme durant sa vie. Je le connaissais personnellement, quoique fort +peu. Quoi qu'il fût mon aîné de plusieurs années, nous avions été +camarades à l'école de grammaire de New-Aberdeen. Il ne se conduisit pas +très-bien envers moi, il y a quelques années, en sa qualité d'éditeur de +journal, mais il n'était point du tout obligé à se conduire autrement. +Le moment offrait une trop forte tentation à plusieurs de mes amis et à +tous mes ennemis. À une époque où tous mes parens (hormis un seul) se +séparèrent de moi, comme les feuilles se séparent de l'arbre sous le +souffle des vents d'automne, et où le petit nombre de mes amis devint +encore plus petit;--alors que toute la presse périodique (je veux dire +la presse quotidienne et hebdomadaire, et non la presse littéraire) se +déchaînait contre moi en toutes sortes de reproches, et que, par une +étrange exception, le <i>Courrier</i> et l'<i>Examiner</i> renoncèrent à leur +opposition ordinaire,--le journal dont Scott avait la direction ne fut +ni le dernier ni le moins vif à me blâmer. Il y a deux ans, je +rencontrai Scott à Venise, lorsqu'il était plongé dans la douleur par la +mort de son fils, et qu'il avait connu, par expérience, l'amertume des +pertes domestiques. Il me pressa beaucoup alors de retourner en +Angleterre; et quand je lui eus dit avec un sourire qu'il avait été +autrefois d'une opinion contraire, il me répliqua «que lui et d'autres +avaient été grandement abusés, et qu'on avait pris beaucoup de peines, +et même des moyens extraordinaires, pour les exciter contre moi.» Scott +n'est plus, mais plus d'un témoin de ce dialogue est encore en vie. +C'était un homme de très-grands talens, et qui avait beaucoup d'acquis. +Il avait fait son chemin comme homme littéraire, avec un brillant +succès, et en peu d'années. Le pauvre diable! Je me rappelle sa joie +lors d'un rendez-vous qu'il avait obtenu ou devait obtenir de sir James +Mackintosh, et qui l'empêcha d'étendre plus loin ses voyages en Italie +(si ce n'est par une course rapide à Rome). Je songeais peu à quoi cela +le conduirait. La paix soit avec lui!--et puissent toutes les fautes +que l'humanité ne peut éviter, lui être aussi facilement pardonnées que +la petite injure qu'il avait faite à un homme qui respectait ses talens +et qui regrette sa perte!»</p> + +<p>En réponse aux plaintes que M. Bowles avait articulées dans son +pamphlet, pour une accusation d'hypocondrie qu'il supposait avoir été +portée contre lui par son adversaire, M. Gilchrist, le noble écrivain +s'exprime ainsi:</p> + +<p>«Je ne puis concevoir qu'un homme en parfaite santé soit fort affecté +par une telle accusation, puisque sa constitution et sa conduite doivent +la réfuter amplement. Mais si le reproche était vrai, à quel grief se +réduit-il?--à une maladie de foie. Je le dirai au monde entier,» +s'écriait le savant Smelfungus.--Vous feriez mieux (répondis-je) de le +dire à votre médecin.» Il n'y a rien de déshonorant dans une pareille +affection, qui est plus particulièrement la maladie des gens de lettres. +Ç'a été l'infirmité d'hommes bons, sages, spirituels et même gais. +Regnard, auteur des meilleures comédies françaises, après Molière, était +atrabilaire, et Molière lui-même était mélancolique. Le docteur Johnson, +Gray et Burns furent tous plus ou moins affectés de l'hypocondrie par +intervalles. Ce fut le prélude de la maladie plus sérieuse de Collins, +Cowper, Swift et Smart; mais il ne s'ensuit nullement qu'un accès de +cette affection doive se terminer ainsi. Mais, dût cette terminaison +être nécessaire,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Ni les bons, ni les sages n'en sont exempts;</p> +<p class="i14"> La folie,--la folie seule n'y est pas sujette.</p> +<p class="i30"> <span class="sc">Penrose</span>.</p> +</div></div> + +<p>»...... Mendehlson et Bayle étaient parfois tellement accablés par cette +humeur noire, qu'ils étaient obligés de recourir à voir «les +marionnettes» et «à compter les tuiles des maisons situées vis-à-vis;» +afin de se distraire. Docteur Johnson, par momens, «aurait donné un +membre pour recouvrer ses esprits.»..................... +.................................................</p> + +<p>»Page 14, nous lisons l'assertion bien nette que l'<i>Héloïse</i> seule +suffit pour le convaincre (Pope) d'une licence grossière.» Ainsi donc, +M. Bowles accuse Pope d'une licence grossière, et fonde le grief sur un +poème. La licence est un «grand peut-être» vu les moeurs du tems;--quant +à l'épithète grossière, j'en nie positivement l'application. Au +contraire, je crois que jamais sujet semblable ne fut et ne put être +traité par aucun poète avec tant de délicatesse, mêlée en même tems à +une passion si vraie et si intense. L'<i>Atys</i> de Catulle est-il +licencieux? Non, certes; et pourtant Catulle est souvent un écrivain +graveleux. Le sujet est presque le même, excepté qu'Atys fut le suicide +de sa virilité, et qu'Abailard en fut la victime.</p> + +<p>»La licence de l'histoire n'était pas de Pope:--c'était un fait. Tout ce +qu'il y avait de grossier, il l'a adouci; tout ce qu'il y avait +d'indécent, il l'a purifié; tout ce qu'il y avait de passionné, il l'a +embelli; tout ce qu'il y avait de religieux, il l'a sanctifié. M. +Campbell a admirablement établi cela en peu de mots (je cite de +mémoire), en déterminant la différence de Pope et de Dryden, et en +marquant où pèche ce dernier. «Je crains, dit-il, si le sujet d'Héloïse +était tombé dans les mains de Dryden, que ce poète ne nous eût donné +qu'une peinture sensuelle de la passion.» Jamais la délicatesse de Pope +ne se dévoila plus que dans ce poème. Avec les aventures et les lettres +d'Héloïse, il a fait ce que nul autre esprit que celui du meilleur et du +plus pur des poètes n'eût pu accomplir avec de tels matériaux. Ovide, +Sappho (dans l'ode qu'on lui attribue),--tout ce que nous avons de +poésie ancienne et moderne, se réduit à rien, en comparaison de cette +production.</p> + +<p>»Ne parlons plus de cette accusation banale de licence. Anacréon +n'est-il pas étudié dans nos écoles?--traduit, loué, imprimé et +réimprimé?.... et les écoles et les femmes anglaises en sont-elles plus +corrompues? Quand vous aurez jeté au feu les anciens, il sera tems de +dénoncer les modernes. La licence!--il y a plus d'immoralité réelle et +de licence destructive dans un seul roman français en prose, dans une +hymne morave ou dans une comédie allemande, que dans toute la poésie +qui fut jamais écrite ou chantée depuis les rapsodies d'Orphée. +L'anatomie sentimentale de Rousseau et de M<sup>me</sup> de Staël sont beaucoup +plus formidables que n'importe quelle quantité de vers. Ces auteurs sont +à craindre, parce qu'ils détruisent les principes en raisonnant sur les +passions; tandis que la poésie est elle-même passionnée, et ne fait pas +de système. Elle attaque: mais elle n'argumente pas; elle peut avoir +tort, mais elle n'a pas de prétentions à avoir toujours raison.»</p> + +<p>M. Bowles s'étant plaint, dans son pamphlet, d'avoir reçu une lettre +anonyme, Lord Byron commente ainsi cette circonstance:</p> + +<p>«Je tombe d'accord avec M. Bowles que l'intention de l'écrit était de le +troubler; mais je crains que lui, M. Bowles, n'ait répondu lui-même à +cette intention en accusant publiquement réception de la critique. Un +écrivain anonyme n'a qu'un moyen de connaître l'effet de son attaque. En +cela, il a l'avantage sur la vipère; il sait que son poison a fait +effet, quand il entend crier sa victime:--le reptile est sourd. La +meilleure réponse à un avis anonyme est de n'en point donner +connaissance, ni directement ni indirectement. Je voudrais que M. Bowles +pût voir seulement une ou deux des mille lettres de ce genre que j'ai +reçues dans le cours de ma vie littéraire, qui, bien que commencée de +bonne heure, ne s'est pas encore étendue jusqu'au tiers de la sienne +comme auteur. Je ne parle que de ma vie littéraire;--si j'ajoutais ma +vie privée, je pourrais doubler la somme des lettres anonymes. S'il +pouvait voir la violence, les menaces, l'absurdité complète de ces +épîtres, il rirait, et moi aussi, et nous y gagnerions tous deux.</p> + +<p>»Par exemple, dans le dernier mois de l'année présente (1821), j'ai eu +ma vie menacée de la même manière que la réputation de M. Bowles l'avait +été, excepté que la dénonciation anonyme était adressée au +cardinal-légat de la Romagne, au lieu de l'être à ***. Je mets ci-joint +le texte italien de la menace dans sa barbare, mais littérale +exactitude, afin que M. Bowles puisse être convaincu; et comme c'est la +seule promesse de paiement que les Italiens remplissent fidèlement, ma +personne a donc été au moins aussi exposée à «un coup de feu dans +l'obscurité,» tiré par John Heatherblutter (voir <i>Waverley</i>), que la +gloire de M. Bowles ne le fut jamais aux vengeances d'un journaliste. Je +fis néanmoins à cheval et seul, pendant plusieurs heures (dont partie à +la nuit tombante), mes promenades quotidiennes dans la forêt; et cela, +parce que c'était «mon habitude de l'après-midi;» et que je crois que si +le tyran ne peut éviter le coup au milieu de ses gardes (lorsque le sort +en est écrit), à plus forte raison les individus moins puissans +verraient échouer toutes leurs précautions.»</p> + +<p>J'ai un plaisir particulier à extraire le passage suivant, où Byron rend +un juste hommage aux mérites de mon révérend ami comme poète.</p> + +<p>«M. Bowles n'a aucune raison de le céder à d'autres qu'à M. Bowles. +Comme poète, l'auteur du <i>Missionnaire</i> peut concourir avec les premiers +de ses contemporains. Je rappellerai que mes opinions sur la poésie de +M. Bowles furent écrites long-tems avant la publication de son dernier +et meilleur poème; et dire d'un auteur que son dernier poème est son +meilleur, c'est faire de lui le plus grand éloge. M. Bowles peut prendre +une légitime et honorable place parmi ses rivaux vivans, etc., etc., +etc.»</p> + +<p>Parmi les diverses additions destinées pour ce pamphlet, et envoyées à +Murray à différens intervalles, je trouve les passages suivans qui sont +assez curieux.</p> + +<p>«Il est digne de remarque, après toute cette criaillerie sur «la nature +de salon,» et «les images artificielles,» que Pope fut le principal +inventeur de ce moderne système de jardins, dont les Anglais se font +gloire. Il partage cet honneur avec Milton. Écoutez Warton: «Il semble +évident par-là que cet art enchanteur des jardins modernes, dans lequel +ce royaume prétend à une supériorité incontestable sur toutes les +nations de l'Europe, doit principalement son origine et ses +perfectionnemens à deux grands poètes, Milton et Pope.»</p> + +<p>»Walpole (ce n'est pas l'ami de Pope) avance que Pope forma le goût de +Kent, et que Kent fut l'artiste à qui les Anglais sont surtout +redevables de la diffusion «du bon goût dans la disposition des +terrains.» Le dessin du jardin du prince de Galles a été fait d'après +Pope à Twickenham. Warton applaudit à ses extraordinaires efforts d'art +et de goût, pour produire tant de scènes variées sur un emplacement de +cinq acres. Pope fut le premier qui ridiculisa «le goût faux français, +hollandais, affecté et contre nature, dans la composition des jardins» +tant en prose qu'en vers. (Voir, pour la prose, le <i>Guardian</i>.) «Pope a +donné plusieurs de nos principales et meilleures règles et observations +sur l'architecture et sur l'art des jardins.» (Voir l'<i>Essai de Warton</i>, +vol. II, p. 237, etc., etc.)</p> + +<p>»Or, après cela, c'est une honte que d'entendre nos Lakistes sur «la +verdure de Kendal» et nos bucoliques <i>Cockneys</i>, crier à tue-tête (les +derniers dans un désert de briques et de mortier) après la nature, et +les habitudes artificielles et sédentaires de Pope. Pope avait vu de la +nature tout ce que l'Angleterre seule peut montrer. Il fut élevé dans la +forêt de Windsor, et au milieu des beaux paysages d'Eton; il vécut +familièrement et fréquemment dans les maisons de campagne des Bathurst, +Cobham, Burlington, Peterborough, Digby et Bolingbroke; et dans cette +liste des châteaux de plaisance, il faut placer Stowe. Il a fait de son +petit jardin «de cinq acres» un modèle pour les princes et pour les +premiers de nos artistes qui surent imiter la nature. Warton pense que +«le plus charmant des ouvrages de Kent fut exécuté sur le modèle donné +par Pope,--du moins dans l'entrée et les ombrages secrets de la vallée +de Vénus».</p> + +<p>»Il est vrai que Pope fut infirme et difforme; mais il pouvait se +promener à pied, monter à cheval (il alla une fois à cheval d'Oxford à +Londres), et il avait le renom d'une excellente vue. Sur un arbre du +domaine de lord Bathurst, sont gravés ces mots: «Ici Pope chanta.» Il +composa sous cet arbre. Bolingbroke, dans l'une de ses lettres, se +représente, lui et Pope, écrivant au milieu d'une prairie. Nul poète +n'admira plus la nature, ni ne s'en servit mieux que Pope n'a fait, +comme je me charge de le prouver d'après ses oeuvres, prose et vers, si +rien ne me détourne d'un travail si aisé et si agréable. Je me rappelle +je ne sais quel passage de Walpole sur un gentilhomme qui voulait donner +des instructions pour la disposition de quelques saules à un homme qui +avait long-tems servi Pope dans ses terres. «Oui, monsieur, répliqua cet +homme, je comprends; vous voudriez qu'ils se penchassent d'une manière +un peu poétique.» Or, cette petite anecdote, fût-elle seule, suffirait +pour prouver combien Pope avait de goût pour la nature, et quelle +impression il avait produite sur un esprit ordinaire. Mais j'ai déjà +cité Warton et Walpole (tous deux ennemis de Pope), et s'il en était +besoin, je pourrais citer amplement Pope lui-même pour les hommages +nombreux qu'il a rendus à la nature, et dont aucun poète du jour n'a +même approché.»</p> + +<p>»Sa supériorité en divers genres est réellement merveilleuse: +architecture, peinture, jardins, tout est soumis également à son génie. +Rappelons-nous que les jardins anglais ont pour but d'embellir une +nature pauvre, et que sans eux l'Angleterre n'est qu'un pays de haies et +de fossés, de bornes et de barrières, de bruyères et autres monotonies, +depuis que les principales forêts ont été abattues. C'est, en général, +bien loin d'être un pays pittoresque. Il n'en est pas de même de +l'Écosse, du pays de Galles, et de l'Irlande; j'excepte encore les +comtés des lacs et le Derbyshire, avec Éton, Windsor, ma chère +Harrow-on-the-Hill, et quelques endroits, près de la côte. Dans +l'abondance actuelle «des grands poètes du siècle» et des écoles de +poésie--dénomination qui, comme celles d'écoles d'éloquence, et d'écoles +de philosophie ne s'est introduite que lorsque la décadence de l'art +s'est étendue avec le nombre des maîtres,--dans l'époque actuelle, +dis-je, il s'est élevé deux espèces de naturistes;--la secte des +lakistes, qui gémissent sur la nature parce qu'ils vivent dans le +Cumberland; et leur <i>sous-secte</i> (qu'on a malicieusement nommée l'école +des Cockneys), formée de gens qui sont pleins d'enthousiasme pour la +campagne, parce qu'ils vivent à Londres. Il est à remarquer que les +champêtres fondateurs de l'école sont très-disposés à désavouer toute +connexion avec leurs imitateurs de la capitale, qu'ils critiquent peu +gracieusement, et à qui ils donnent les noms de Cockneys, d'athées, de +fous, de mauvais écrivains, et autres épithètes non moins dures +qu'injustes. Je pense comprendre les prétentions du poète aquatique de +Windermere à ce que M. Bowles appelle un enthousiasme pour les lacs, les +montagnes, les asphodèles et les jonquilles; mais je serais charmé +d'apprendre le fondement de la propension citadine de leurs imitateurs +pour le même noble sujet. Southey, Wordsworth et Coleridge ont parcouru +la moitié de l'Europe, et vu la nature dans la plupart de ses formes +variées, (quoique, à mon avis, ils n'en aient pas toujours tiré un bon +parti); mais qu'ont vu les autres,--qu'ont-ils vu de la terre, de la mer +et de la nature? Pas la moitié, ni même la dixième partie de ce que Pope +avait vu. Eux qui rient de sa <i>Forêt de Windsor</i>, ont-ils jamais rien vu +de Windsor, que ses briques?</p> + +<p>»Quand ils auront réellement vu la vie,--quand ils l'auront +sentie,--quand ils auront voyagé au-delà des lointaines limites des +déserts de Middlesex,--quand ils auront franchi les Alpes d'Highgate, et +suivi jusqu'à ses sources le Nil de la <i>New-River</i>,--alors, et seulement +alors, ils pourront se permettre de dédaigner Pope, qui avait été près +du pays de Galles, sinon dans le pays même, quand il décrivait si bien +les oeuvres artificielles du bienfaiteur de la nature et de l'humanité, +de l'homme de Ross, dont le portrait, encore suspendu dans la salle de +l'auberge, a si souvent fixé mes regards en me pénétrant de respect pour +la mémoire de l'original, et d'admiration pour le poète sans qui cet +homme, malgré la durée même de ses bonnes oeuvres qui existent encore; +aurait à peine conservé son honorable renommée. +...............................................</p> + +<p>»Si ces gens-là n'avaient rien dit de Pope, ils auraient pu rester seuls +dans leur gloire; car je n'eusse rien dit ou pensé sur eux et leurs +absurdités. Mais s'ils s'attaquent au petit rossignol de Twickenham, +d'autres pourront l'endurer,--mais non pas moi. Ni le tems, ni la +distance; ni la douleur, ni l'âge, ne diminueront jamais ma vénération +pour celui qui est le plus grand poète moraliste de tous les tems, de +tous les climats, de tous les sentimens, et de toutes les conditions de +la vie. C'est lui qui fut le charme de mon enfance, et l'étude de mon +âge mûr, c'est lui peut-être qui sera la consolation de ma vieillesse +(si le destin m'y laisse parvenir). La poésie de Pope est le livre de +la vie. Sans hypocrisie, et sans dédaigner non plus la religion, il a +rassemblé et revêtu de la plus belle parure tout ce qu'un homme de bien, +un grand homme peut recueillir de sagesse morale. Sir William Temple +fait observer «que de tous les individus de l'espèce humaine, qui vivent +dans l'espace de mille ans, pour un homme qui naît capable de faire un +grand poète, il y en a des milliers capables de faire d'aussi grands +généraux et d'aussi grands ministres que les plus célèbres dont parle +l'histoire.» C'est l'opinion d'un homme d'état sur la poésie; elle fait +honneur à sir Temple et à l'art. Ce poète, qui ne se rencontre que dans +l'espace de mille ans, fut Pope. Mille ans s'écouleront avant qu'on en +puisse espérer un second pour notre littérature. Mais elle peut s'en +passer;--car Pope, lui seul, est une littérature entière.</p> + +<p>»Un mot sur la traduction d'Homère, si brutalement traitée. «Le docteur +Clarke, dont l'exactitude critique est bien connue, n'a pas été capable +de noter plus de trois ou quatre contre-sens dans toute l'Iliade. Les +fautes réelles de la traduction sont d'une espèce différente.» Ainsi +parle Warton, humaniste lui-même. Il est donc évident que Pope a évité +le défaut principal d'une traduction. Quant aux autres fautes, elles +consistent à avoir fait un beau poème anglais d'un poème grec sublime. +Cette traduction durera toujours. Cowper et tous les autres faiseurs de +vers blancs, auront beau faire, ils n'arracheront jamais Pope des mains +d'un seul lecteur sensé et sensible.</p> + +<p>»Le principal caractère des classes inférieures de la nouvelle école +poétique, est la vulgarité. Par ce mot, je n'entends pas la bassesse, +mais ce qu'on appelle «la mesquinerie.» Un homme peut être bas sans être +vulgaire, et réciproquement. Burns est souvent bas, mais jamais +vulgaire. Chatterton n'est jamais vulgaire, ni Wordsworth non plus, ni +les meilleurs poètes de l'école Lakiste, quoiqu'ils traitent de tous les +plus bas détails de la vie. C'est dans leur parure même que les poètes +inférieurs de la nouvelle école sont le plus vulgaires, et c'est par là +qu'ils peuvent être aussitôt reconnus; comme ce que nous appelions à +Harrow un homme endimanché, pouvait être facilement distingué d'un +gentilhomme, quoiqu'il eût les habits les mieux faits et les bottes les +mieux cirées;--probablement parce qu'il avait coupé les uns ou nettoyé +les autres de sa propre main.</p> + +<p>»Dans le cas actuel, je parle des écrits, et non des personnes, car je +ne sais rien des personnes; quant aux écrits, j'en juge d'après ce que +j'y trouve. Ces hommes peuvent avoir un caractère honorable et un bon +ton; mais ils prennent à tâche de cacher cette dernière qualité dans les +ouvrages qu'ils publient. Ils me rappellent M. Smith et les miss +Broughtons à Hampstead dans <i>Evelina</i>. Sur ces points (du moins en fait +de vie privée), j'ai la prétention d'avoir quelque peu d'expérience, +parce que, dans le cours de mon jeune âge, j'ai vu un peu de toute +espèce de société, depuis le prince chrétien, le sultan musulman, et les +hautes classes des états de l'un et de l'autre, jusqu'au boxeur de +Londres, au muletier espagnol, au derviche turc, au montagnard écossais, +et au brigand albanais;--pour ne pas parler des curieuses variétés de la +société italienne. Loin de moi de présumer qu'il y ait ou puisse y avoir +quelque chose qui ressemble à une aristocratie de poètes; mais il y a +une noblesse de pensées et d'expressions ouverte à tous les rangs, et +dérivée en partie du talent, et en partie de l'éducation;--noblesse que +l'on trouve dans Shakspeare, Pope et Burns, non moins que dans Dante et +Alfieri, mais que l'on ne peut apercevoir nulle part dans les faux +oiseaux et faux bardes du petit choeur de M. Hunt. Si l'on me demandait +de définir ce que c'est que le bon ton, je dirais qu'on ne peut le +définir que par les exemples--de ceux qui l'ont, et de ceux qui ne l'ont +pas. Je dirais que, dans l'usage de la vie, la plupart des militaires, +mais peu de marins, plusieurs hommes de rang, mais peu de légistes en +font preuve; qu'il est plus fréquent chez les auteurs (quand ils ne sont +pas pédans), que chez les théologiens; que les maîtres d'escrime en ont +plus que les maîtres de danse, et les chanteurs que les acteurs +ordinaires; et qu'il est plus généralement répandu parmi les femmes que +parmi les hommes. En poésie comme en toute sorte de composition en +général, il ne constituera jamais à lui seul un poète ou un poème; mais +sans lui, ni poète ni poème ne vaudront jamais rien. C'est le sel de la +société, et l'assaisonnement de la composition. La vulgarité est cent +fois pire que la franche licence; car celle-ci admet l'esprit, la gaîté +et quelquefois un sens profond, tandis que la première est un misérable +avortement de toute idée, et une insignifiance absolue. La vulgarité ne +dépend point de la bassesse des sujets, ni même de la bassesse du +langage, car Fielding se complaît dans l'une et l'autre;--mais est-il +jamais vulgaire? Non. Vous voyez l'homme bien élevé, le gentilhomme, le +lettré, jouer avec bon sujet;--en être le maître, non l'esclave. +L'écrivain vulgaire l'est d'autant plus que son sujet est plus élevé; +tel homme qui montrait la ménagerie de Pidcock avait coutume de dire: +«Cet animal, messieurs, est l'aigle du soleil d'Archangel en +Russie........................................<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127">(retour)</a> Il y a de grosses fautes d'anglais, mises dans la bouche +du <i>cicerone</i> de la ménagerie, c'est donc intraduisible.--The <i>otterer</i> +it is, the <i>igherer</i> he flies. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote> + +<p>Dans une note sur un passage relatif aux vers de Pope sur lady Mary W. +Montague, il dit:</p> + +<p>«Je crois pouvoir montrer, s'il en était besoin, que lady Mary W. +Montague fut aussi grandement blâmable dans cette affaire, non pour +l'avoir repoussé, mais pour l'avoir encouragé; mais j'aimerais mieux +éluder cette tâche,--quoique lady Mary dût se rappeler son propre vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Celui-là vient trop près, qui vient se faire refuser. +</div></div> + +<p>»J'admire à tel point cette noble dame,--sa beauté, ses talens,--que je +ne plaiderais contre elle qu'à contre-coeur. Je suis d'ailleurs si +attaché au nom même de Marie, que, comme dit Johnson: «Si vous appeliez +un chien Harvey, je l'aimerais.» Pareillement, si vous appeliez Marie +une femelle de l'espèce canine, je l'aimerais mieux que tous les autres +individus du même sexe (bipèdes ou quadrupèdes) différemment nommés. +Lady Montague était une femme extraordinaire; elle pouvait traduire +Épictète, et cependant écrire un chant digne d'Aristippe. Les vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i8"> Quand les longues heures consacrées au public sont passées,</p> +<p class="i8"> Et qu'enfin nous nous trouvons ensemble avec du champagne et un poulet,</p> +<p class="i8"> Puissent les plus tendres plaisirs nous faire chérir cet instant!</p> +<p class="i8"> Loin de nous la gêne et la crainte!</p> +<p class="i8"> Dans l'oubli ou le mépris des airs de la foule,</p> +<p class="i8"> Lui peut renoncer à la retenue, et moi à la fierté,</p> +<p class="i8"> Jusques, etc., etc., etc.</p> +</div></div> + +<p>»Eh bien! M. Bowles!--que dites-vous d'un tel souper avec une telle +femme? et de la description qu'elle-même en donne? Son «champagne» et +son «poulet» ne valent-ils pas une forêt ou deux? N'est-ce pas de la +poésie? Il me semble que cette stance contient la «pensée» de toute la +philosophie d'Épicure.--Je veux dire la philosophie pratique de son +école, et non pas les préceptes du maître; car j'ai été trop long-tems à +l'université pour ne pas savoir que le philosophe fut un homme fort +modéré. Mais après tout, quelques-uns de nous n'auraient-ils pas été +aussi fous que Pope? Pour ma part, je m'étonne qu'avec sa sensibilité, +avec la coquetterie de la dame, et après son désappointement, il n'eût +pas fait plus que d'écrire quelques vers qu'on doit condamner s'ils sont +faux, et regretter s'ils sont vrais.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXXIV.</h3> + +<h4>A M. HOPPNER.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 11 mai 1821.</p><br><br> + +<p>«Si j'avais su vos idées à l'égard de la Suisse, je les aurais adoptées +sur-le-champ: maintenant que la chose est faite, je laisserai Allegra +dans son couvent, où elle me semble bien portante et heureuse pour le +moment. Mais je vous serai fort obligé si vous prenez des informations, +quand vous serez dans les cantons, sur les meilleures méthodes qu'on y +suit pour l'éducation des filles, et que vous me fassiez savoir le +résultat de vos réflexions. C'est une consolation pour moi que M. et +Mrs. Shelley m'aient écrit pour m'approuver entièrement d'avoir placé +l'enfant chez les religieuses pour le moment. Je puis prendre à témoin +toute ma conduite, attendu que je n'ai épargné ni soins, ni tendresse, +ni dépenses, depuis que l'enfant m'a été envoyé. Le monde peut dire ce +qu'il lui plaît, je me contenterai de ne pas mériter (dans cette +occasion) qu'on parle mal de moi.</p> + +<p>»L'endroit est un petit bourg de campagne en bon air; il y a un vaste +établissement d'éducation où sont placés beaucoup d'enfans, dont +quelques-uns d'un rang élevé. Comme campagne, ce séjour est moins exposé +aux objections de tout genre. Il m'a toujours paru que la corruption +morale en Italie ne procède pas de l'éducation du couvent, puisque, à ma +connaissance, les filles sortent de leurs couvens dans une innocence +portée même jusqu'à l'ignorance du mal moral, mais que la faute en est +due à l'état de société où elles sont immédiatement plongées au sortir +du couvent. C'est comme si l'on élevait un enfant sur une montagne, et +qu'on le mît ensuite à la mer, qu'on l'y jetât pour l'y faire nager. +Toutefois le mal, quoique encore trop général, s'évanouit en partie, +depuis que les femmes sont plus libres de se marier par inclination; +c'est aussi, je crois, le cas en France. Et, après tout, qu'est la haute +société d'Angleterre? D'après ma propre expérience, et tout ce que j'ai +vu et entendu (et j'ai vécu dans la société la plus élevée et la +<i>meilleure</i>, comme on dit), la corruption ne peut nulle part être plus +grande. En Italie pourtant elle est, ou plutôt elle était plus +systématisée; mais aujourd'hui on rougit d'un serventisme régulier. En +Angleterre, le seul hommage qu'on rende à la vertu est l'hypocrisie. Je +parle, bien entendu, du ton de la haute société;--les classes moyennes +sont peut-être très-vertueuses.</p> + +<p>»Je n'ai encore lu, ni même reçu, aucun exemplaire de la lettre sur +Bowles; certes, je serais charmé de vous l'envoyer. Comment va Mrs. +Hoppner? très-bien, j'espère. Faites-moi savoir quand vous partez. Je +regrette de ne pouvoir me trouver avec vous cet été dans les Alpes +bernoises, comme j'en avais l'espoir et l'intention. Mes plus profonds +respects à madame.</p> + +<p>»Je suis à jamais, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> J'ai donné à un musicien une lettre pour vous il y a déjà +quelque tems; vous l'a-t-il présentée? Peut-être vous pourriez +l'introduire chez les Ingrams et autres <i>dilettanti</i>. Il est simple et +modeste,--deux qualités extraordinaires dans sa profession,--et il joue +du violon comme Orphée ou Amphion. C'est pitié qu'il ne puisse faire +mettre Venise en branle pour chasser le tyran brutal qui la foule aux +pieds.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXXV.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">14 mai 1821.</p><br><br> + +<p>«Un journal de Milan annonce que la pièce a été représentée et +universellement condamnée. Comme l'opposition a été vaine, la plainte +serait inutile. Je présume toutefois, dans votre intérêt (sinon dans le +mien), que vous et mes autres amis aurez au moins publié mes différentes +protestations contre la mise en scène de la tragédie, et montré que +Elliston, en dépit de l'auteur, l'a transportée de force sur le théâtre. +Il serait absurde de dire que cela ne m'a pas grandement vexé; mais je +ne suis point abattu, et je ne recourrai pas à l'ordinaire ressource de +blâmer le public, qui était dans son droit,--ou mes amis de n'avoir pas +empêché--ce qu'ils ne pouvaient empêcher, pas plus que moi,--la +représentation donnée malgré nous par un directeur qui croyait faire une +bonne spéculation. C'est un malheur que vous ne leur ayez pas montré +combien la pièce était peu propre au théâtre, avant de la publier, et +que vous n'ayez pas exigé des directeurs la promesse de ne pas la +représenter. En cas de refus de leur part, nous ne l'eussions pas +publiée du tout. Mais c'est trop tard.</p> + +<p>»Tout à vous.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Je vous envoie les lettres de M. Bowles; remerciez-le en mon +nom de sa bonne foi et de sa bonté.--De plus, une lettre pour Hodgson, +que je vous prie de remettre promptement. Le journal de Milan dit que +c'est moi «qui ai poussé à la représentation!!!» c'est encore plus +plaisant. Mais ne vous inquiétez pas: si (comme il est probable) la +folie d'Elliston nuit à la vente, je suis prêt à faire toute déduction +convenable, ou même à annuler entièrement votre traité.</p> + +<p>»Vous ne publierez pas, sans doute, ma défense de Gilchrist, parce +qu'après les bons procédés de M. Bowles, elle serait par trop dure.</p> + +<p>»Apprenez-moi les détails; car je ne sais encore que le fait pur et +simple.</p> + +<p>»Si vous saviez ce que j'ai eu à supporter par la faute de ces gueux de +Napolitains, vous vous en amuseriez; mais tout est apparemment fini. On +semblait disposé à rejeter tout le complot et tous les plans de ce pays +sur moi principalement.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXXVI.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">14 mai 1821.</p><br><br> + +<p>«S'il y a dans la lettre à Bowles quelque passage qui (sans intention de +ma part, autant que je me rappelle le contenu) vous ait causé de la +peine, vous êtes pleinement vengé; car je vois par un journal italien, +que nonobstant toutes les remontrances que j'ai fait faire par mes amis +(et par vous-même entre autres), les directeurs ont persisté à vouloir +représenter la tragédie, et qu'elle a été «unanimement sifflée!!!» Telle +est la consolante phrase du journal milanais (lequel me déteste +cordialement, et me maltraite, en toute occasion, comme libéral), avec +la remarque additionnelle que c'est moi qui ai «fait représenter la +pièce» de mon plein gré.</p> + +<p>»Tout cela est assez vexatoire, et semble une sorte de calvinisme +dramatique,--de damnation prédestinée, sans la faute même du pêcheur. +J'ai pris toutes les peines que peut prendre un pauvre mortel pour +prévenir cette inévitable catastrophe,--et d'une part, en faisant des +appels de tous genres au lord Chamberlain,--d'autre part, en m'adressant +à ces diables de directeurs eux-mêmes; mais comme la remontrance fut +vaine, la plainte est inutile. Je ne comprends pas cela,--car la lettre +de Murray du 24, comme toutes ses lettres antérieures, me donnait les +plus fortes espérances qu'il n'y aurait pas de représentation. Jusqu'à +présent, je ne connais que le fait, que je présume être vrai, comme la +nouvelle est datée de Paris et du 30. Il faut qu'on ait mis une hâte +d'enfer pour cette damnée tentative, puisque je n'ai pas même encore +appris que la pièce ait été publiée; et si la publication n'eût eu lieu +préalablement, les histrions n'eussent pas mis la main sur la tragédie. +Le premier venu aurait pu voir d'un coup d'oeil qu'elle était +souverainement impropre au théâtre; et ce petit accident n'en augmentera +nullement le mérite dans le cabinet.</p> + +<p>»Allons, la patience est une vertu, et elle devient parfaite, je +présume, à force de pratique. Depuis l'an dernier (c'est-à-dire le +printems de l'an dernier), j'ai perdu un procès de grande importance sur +les houillères de Rochdale;--j'ai été la cause d'un divorce;--ma poésie +a été dépréciée par Murray et par les critiques;--les hommes d'affaires +ne m'ont pas permis de disposer de ma fortune pour un placement +avantageux en Irlande;--ma vie a été menacée le mois dernier (on a fait +courir ici une circulaire pour exciter à mon assassinat pour motifs +politiques, et les prêtres ont répandu le bruit que j'étais dans une +conspiration contre les Allemands); et enfin, ma belle-mère, s'est +rétablie la dernière quinzaine, et ma pièce a été sifflée la semaine +dernière: c'est comme «les vingt-huit infortunes d'Arlequin.» Mais il +faut supporter tout cela. Je ne m'en serais pas tant inquiété, si nos +voisins du Sud ne nous avaient point, par leurs sottises, fait perdre la +liberté encore pour cinq cents ans.</p> + +<p>»Connaissiez-vous John Keats? On dit qu'il a été tué par un article de +la <i>Quarterly</i> sur lui, si toutefois il est mort, ce que je ne sais pas +positivement. Je ne comprends pas cette faiblesse de sensibilité. Ce que +j'éprouve est une immense colère pendant vingt-quatre heures; et je +l'éprouve aujourd'hui, comme d'ordinaire,--à moins que cette fois elle +ne dure plus long-tems. Il faut que je monte à cheval pour me +tranquilliser. Tout à vous, etc.</p> + +<p>»François I<sup>er</sup> écrivait, après la bataille de Pavie: «Tout est perdu, +fors l'honneur.» Un auteur sifflé peut dire l'inverse: «Rien n'est +perdu, fors l'honneur.» Mais les chevaux attendent, et le papier est +rempli. Je vous ai écrit la semaine dernière.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXXVII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 19 mai 1821.</p><br><br> + +<p>«Par les journaux de jeudi, et deux lettres de M. Kinnaird, j'ai vu que +la gazette italienne avait menti italiennement, et que le drame n'avait +pas été sifflé, et que mes amis étaient intervenus pour empêcher la +représentation. Pourtant il semble que les directeurs continuent de +jouer la pièce en dépit de nous tous: pour cela il faut que «nous les +inquiétions un tantinet.» L'affaire sera portée devant les tribunaux; je +suis déterminé à tenter les voies de la justice, et je ferai toutes les +dépenses nécessaires. La raison du mensonge lombard est que les +Autrichiens,--qui ont une inquisition établie en Italie, et la liste des +noms de tous ceux qui pensent ou parlent d'une façon contraire à leur +despotisme,--m'ont depuis cinq ans outragé sous toutes les formes dans +la gazette de Milan, etc. Je vous ai écrit il y a huit jours sur ce +sujet.</p> + +<p>»Maintenant je serais charmé de connaître quel dédommagement M. Elliston +me donnerait, non-seulement pour traîner mes écrits sur le théâtre en +cinq jours, mais encore pour être cause que je suis resté quatre jours +(du dimanche au jeudi matin, ce sont les seuls jours où la poste arrive) +dans l'entière persuasion que la tragédie avait été représentée et +«unanimement sifflée,» et cela avec la remarque additionnelle que +c'était moi qui avais «mis la pièce au théâtre,» d'où il s'ensuivait +qu'aucun de mes amis n'avait eu égard à mes réclamations. Supposez que +je me fusse rompu un vaisseau, comme John Keats, ou fait sauter la +cervelle dans un accès de fureur,--hypothèses qui n'eussent pas été +improbables il y a quelques années. À présent je suis, par bonheur, plus +calme que je ne l'étais, et cependant je ne voudrais pas avoir ces +quatre jours à passer encore une fois pour--je ne sais combien<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128">(retour)</a> Cette assertion de Byron est complètement confirmée par +M<sup>me</sup> Guiccioli, qui peint ainsi l'anxiété de son amant: Ma però la sua +tranquillità era suo malgrado sovente alterata dalle pubbliche vicende, +et dagli attacchi che spesso si direggevano a lui nei giornali come ad +autore principalmente. Era in vano che egli protestava d'indifferenza +per codesti attacchi. L'impressione non era è vero che momentanea, e +purtroppo per una nobile fierezza sdegnava sempre di rispondere ai suoi +detrattori. Ma per quanto fosse breve quella impressione, era però assai +forte per farlo molto soffrire e per affliggere quelli che lo amavano. +Tuttociò che ebbe luogo per la rappresentazione del suo <i>Marino Faliero</i> +lo inquietò pure moltissimo, e dietro ad un articolo di una gazzetta di +Milano in cui si parlava di quell' affare, egli mi scrisse così.--«Ecco +la verità di ciò che io vi dissi pochi giorni fa, come vengo sacrificata +in tutte le maniere senza sapere il <i>perchè</i> ed il <i>come</i>. La tragedia +di cui si parla, non è (e non era mai) nè scritta nè adattata al teatro; +ma non è però romantico il disegno, è piuttosto regolare--regolarissimo +per l'unità del tempo, e mancando poco a quella del sito. Voi sapete +bene se io aveva intenzione di farla rappresentare, poichè era scritta +al vostro fianco, e nei momenti per certo più tragici per me come uomo +che come autore,--perché voi eravate in affanno ed in pericolo. Intanto +sento dalla vostra gazzetta che sia nata una cabala, un partito, e senza +ch'io vi abbia presa la minima parte. Si dice che l'<i>autore ne fece la +lettura</i>!!!--qui forse? a Ravenna? ed a chi? forse a Fletcher?--quel +illustre letterato, etc., etc.» (<i>Note de Moore</i>.)</blockquote> + +<p>»Je vous écrivais pour soutenir votre courage, car le reproche est +toujours inutile, et il irrite;--mais j'étais profondément blessé dans +mes sentimens, en me voyant traîné comme un gladiateur à la destinée +d'un gladiateur, par ce <i>retiarius</i><a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>, M. Elliston. Que veut dire ce +diable d'homme avec son apologie et ses offres de dédommagement? +N'est-ce pas le même cas que lorsque Louis XIV voulait acheter, à +quelque prix que ce fût, le cheval de Sydney, et, en cas de refus, le +prendre de force; Sydney tua son cheval d'un coup de pistolet. Je ne +pouvais tirer un coup de pistolet à ma tragédie, mais j'eusse mieux aimé +la jeter au feu que d'en permettre la représentation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129">(retour)</a> On nommait ainsi, à Rome, le gladiateur dont l'adresse +consistait à envelopper dans un rets son adversaire qui avait l'épée à +la main. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<p>»J'ai déjà écrit près de trois actes d'une autre tragédie (dans +l'intention de l'achever en cinq), et je suis plus inquiet que jamais +sur les moyens de me garantir d'une pareille violation des égards +littéraires et même de toute courtoisie et politesse.</p> + +<p>»Si nous réussissons, tant mieux: si non, avant toute publication, nous +requerrons de ces gens-là la promesse de ne pas jouer la pièce, promesse +que je leur paierai (puisque l'argent est leur but), ou je ne laisserai +pas publier,--ce que peut-être vous ne regretterez pas beaucoup.</p> + +<p>»Le chancelier s'est conduit noblement. Vous aussi, vous vous êtes +conduit de la manière la plus satisfaisante, et je ne puis trouver en +faute que les acteurs et leur chef. J'ai toujours eu tant d'égards pour +M. Elliston, qu'il aurait dû être le dernier à me causer de la peine.</p> + +<p>»Il y a un horrible ouragan qui détonne au moment même où je vous écris, +en sorte que je n'écris ni au jour, ni à la chandelle, ni à la lumière +des torches, mais au feu des éclairs; les sillons de la foudre sont +aussi brillans que les flammes les plus gazeuses de la compagnie du gaz +hydrogène. Ma cheminée vient d'être renversée par un coup de +vent;--encore un éclair! mais</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Vous, élémens, je ne vous accuse pas d'ingratitude;</p> +<p class="i8"> Je ne vous écrivis jamais franc de port, ni ne mis ma carte chez vous<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>.</p> +</div></div> + +<p>comme je l'ai fait pour M. Elliston.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130">(retour)</a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> I tax not you, ye elements, with unkindness;</p> +<p class="i14"> I never gave ye <i>franks</i>, not <i>call'd</i> upon you.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p>»Pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Vous devriez au moins m'envoyer une +ligne de détails: je ne sais rien encore que par Galignani et +l'honorable Douglas.</p> + +<p>»Eh bien! comment va notre controverse sur Pope? et le pamphlet? Il est +impossible d'écrire des nouvelles: les gueux d'Autrichiens fouillent +toutes les lettres.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> J'aurais pu vous envoyer beaucoup de commérage et quelques +informations réelles, si toutes les lettres ne passaient point par +l'inspection des barbares, et que je voulusse leur faire connaître +autre chose que mon horreur pour eux. Ils n'ont vaincu que par trahison, +soit dit en passant.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXXVIII.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 20 mai 1821.</p><br><br> + +<p>«Depuis ma lettre de la semaine dernière, j'ai reçu des lettres et des +journaux anglais, qui me font apercevoir que ce que j'ai pris pour une +vérité italienne est, après tout, un mensonge français de la <i>Gazette de +France</i>. Celle-ci contient deux assertions ultra-fausses en deux lignes. +En premier lieu, Lord Byron n'a pas fait représenter sa pièce, mais s'y +est opposé; et secondement, elle n'est pas tombée, mais elle a continué +d'être jouée, en dépit de l'éditeur, de l'auteur, du lord +chancelier,--du moins jusqu'au I<sup>er</sup> mai, date de mes dernières lettres. +Vous m'obligerez beaucoup en priant madame la <i>Gazette de France</i> de se +rétracter, ce à quoi elle est habituée, je présume. Je ne réponds jamais +à la critique étrangère; mais ceci est un point de fait, et non de goût. +Je suppose que vous me portez assez d'intérêt pour faire cela en ma +faveur;--mais, sans doute, comme ce n'est que la vérité que nous voulons +établir, l'insertion pourra être difficile.</p> + +<p>»Comme je vous ai écrit depuis quelque tems de fréquentes et longues +lettres, aujourd'hui je ne vous ennuierai plus que d'une seule phrase: +c'est que vous ayez la bonté de vous conformer à ma demande; et je +présume que l'<i>esprit du corps</i> (est-ce <i>du</i> ou <i>de</i>? car ma science ne +va pas jusque-là) vous engagera suffisamment, comme un des nôtres, à +mettre cette affaire sous son véritable aspect. Croyez-moi toujours tout +à vous pour la vie et de coeur,<br> +<span class="rig">BYRON.</span></p><br> + +<br><h3>LETTRE CCCCXXIX.</h3> + +<h4>A M. HOPPNER.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 25 mai 1821.</p><br><br> + +<p>«Je suis très-content de ce que vous me dites de la Suisse, et j'y +réfléchirai. Je préférerais que ma fille s'y mariât plutôt qu'ici pour +cette raison. Quant à la fortune,--je lui en ferai une avec tout ce que +je pourrai épargner (si je vis, et qu'elle se conduise bien); et si je +meurs avant qu'elle soit établie, je lui ai laissé par testament cinq +mille livres sterling, ce qui est, hors d'Angleterre, une assez jolie +somme pour un enfant naturel. J'y ajouterai tout ce que je pourrai, si +les circonstances me le permettent; mais, sans doute, cela est +très-incertain, comme toutes les choses humaines.</p> + +<p>»Vous m'obligerez beaucoup d'employer votre intervention pour rétablir +les faits relatifs à la représentation, attendu que ces coquins +paraissent organiser un système d'outrages contre moi, parce que je suis +sur leur liste. Je me soucie peu de leur critique, mais c'est un point +de fait. J'ai composé quatre actes d'une autre tragédie: ainsi vous +voyez qu'ils ne peuvent m'effrayer.</p> + +<p>»Vous savez, je présume, qu'ils ont actuellement une liste de tous les +individus, résidant en Italie, qui ne les aiment pas:--la liste doit +être longue. Leurs soupçons et leurs alarmes actuelles sur ma conduite +et sur mes intentions présumées dans le dernier mouvement, ont été +vraiment ridicules,--quoique, pour ne pas vous abuser, je m'y sois un +peu mêlé. Ils ont cru ici, et croient encore ou affectent de croire, que +c'est moi qui ai dressé le plan entier du soulèvement, et qui ai fourni +les moyens, etc. Tout ceci a été fomenté par les agens des barbares. Ils +sont ici fort nombreux, et, par parenthèse, l'un d'eux a reçu hier un +coup de poignard; mais peu dangereux;--et quoique le jour où le +commandant a été tué devant ma porte, en décembre dernier, je l'aie fait +transporter dans ma maison, coucher dans le lit de Fletcher; et lui aie +fait donner tous les secours jusqu'au dernier moment; quoique personne +n'eût osé lui donner asyle chez soi, et qu'on le laissât périr la nuit +dans la rue; cependant on répandit, il y a trois mois, un papier qui me +dénonçait comme le chef des libéraux, et qui excitait à m'assassiner. +Mais cela ne me fera jamais taire, ni changer mes opinions. Tout cela +est venu des barbares allemands.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXXX.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 25 mai 1821.</p><br><br> + +<p>«Depuis quelques semaines, je n'ai pas reçu une ligne de vous. Or, je +serais charmé de savoir d'après quel principe ordinaire ou +extraordinaire vous me laissez sans autres informations que celles que +je puise dans des journaux anglais et d'injurieuses gazettes italiennes +(vu que les Allemands me haïssent comme <i>charbonnier</i>), tandis qu'il y a +eu tout ce tumulte pour la pièce? Vous êtes un coquin!!!--Sans deux +lettres de Douglas Kinnaird, j'aurais été aussi ignorant que vous êtes +négligent.</p> + +<p>»Eh bien! j'apprends que Bowles a maltraité Hobhouse! Si cela est vrai, +il a rompu la trève, comme le successeur de Murillo, et je le traiterai +comme Cochrane traita Esmeralda.</p> + +<p>»Depuis que j'ai écrit le paquet ci-joint, j'ai achevé (mais non copié) +quatre actes d'une nouvelle tragédie. Quand j'aurai fini le cinquième +acte, je copierai le tout. C'est sur le sujet de Sardanapale, dernier +roi des Assyriens. Les mots de <i>reine</i> et de <i>pavillon</i> s'y rencontrent, +mais ce n'est point par allusion à sa majesté britannique, comme vous +pourriez vous l'imaginer en tremblant. Vous verrez un jour (si je finis +la pièce) comme j'ai fait Sardanapale brave (quoique voluptueux, comme +l'histoire le représente), et de plus, aussi aimable que mes pauvres +talens ont pu le rendre;--ainsi, ce ne peut être ni le portrait ni la +satire d'aucun monarque vivant. J'ai, jusqu'à présent, observé +strictement toutes les unités, et continuerai ainsi dans le cinquième +acte, si cela est possible; mais ce n'est pas pour le théâtre. Tout à +vous, en hâte et en haine, infidèle correspondant.»<br> +<span class="rig">N.</span></p><br> + +<br><h3>LETTRE CCCCXXXI.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 28 mai 1821.</p><br><br> + +<p>«Depuis ma dernière, du 26 ou 25, j'ai fini mon cinquième acte de la +tragédie intitulée <i>Sardanapale</i>. Mais maintenant il faut copier le +tout, ce qui est un rude travail,--tant d'écriture que de lecture. Je +vous ai écrit au moins six fois sans avoir de réponse, ce qui prouve que +vous êtes un--libraire. Je vous prie de m'envoyer un exemplaire de +l'édition du <i>Plutarque de Langhorne</i>, revue par M. Wrangham. Je n'ai +que le texte grec, imprimé en caractères un peu fins, et la traduction +italienne, qui est d'un style trop lourd, et aussi fausse qu'une +proclamation patriotique des Napolitains. Je vous prie aussi de +m'envoyer la <i>Vie du magicien Apollonius de Tyane</i>, publiée il y a +quelques années. Elle est en anglais, et l'éditeur ou auteur est, je +crois, ce que Martin Marprelate appelle un prêtre vantard.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.» +<br> +<span class="rig">N.</span></p><br> + +<br><h3>LETTRE CCCCXXXII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 30 mai 1821.</p><br><br> + +<p><span class="sc">Cher Moray</span>,</p> + +<p>«Vous dites que vous m'avez écrit souvent; j'ai reçu seulement la vôtre +du 11, laquelle est fort courte. Par le courrier d'aujourd'hui, je vous +envoie, en cinq paquets, la tragédie de <i>Sardanapale</i>, fort mal écrite: +peut-être Mrs. Leigh pourra vous aider à la déchiffrer. Vous voudrez +bien en accuser réception par le retour du courrier. Vous remarquerez +que les unités sont toutes strictement observées. La scène se passe +toujours dans la même salle; la durée de l'action est celle d'une nuit +d'été, environ neuf heures ou même moins, quoique la pièce commence +avant le coucher du soleil, et ne finisse qu'après son lever. Dans le +troisième acte, quand Sardanapale demande un miroir pour se voir en +armes, songez à citer le passage latin de Juvénal sur Othon (homme d'un +caractère semblable, qui fit la même chose). Gifford vous aidera pour la +citation. Le trait est peut-être trop familier, mais il est historique +(pour Othon du moins), et naturel dans un caractère efféminé.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXXXIII.</h3> + +<h4>A M. HOPPNER.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 31 mai 1821.</p><br><br> + +<p>«Je vous envoie ci-joint une autre lettre, qui ne fera que confirmer ce +que je vous ai dit.</p> + +<p>»Quant à Allegra,--je prendrai pour elle une mesure décisive dans le +courant de l'année; à présent, elle est si heureuse où elle est, que +peut-être il vaudrait mieux qu'elle apprît son alphabet dans son +couvent.</p> + +<p>«Ce que vous dites de <i>la Prophétie de Dante</i> est la première nouvelle +que j'en reçois,--tout semble être plongé dans le tumulte causé par la +tragédie. Continuer ce poème!!--hélas! Qu'est-ce que Dante lui-même +pourrait prophétiser, aujourd'hui sur l'Italie? Toutefois, je suis +charmé que vous goûtiez cette oeuvre, mais je présume que vous serez +seul de votre opinion. Ma nouvelle tragédie est +achevée.»<br>......................................... +..................................................</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXXXIV.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 4 juin 1821.</p><br><br> + +<p>«Vous ne m'avez pas écrit dernièrement, quoiqu'il soit d'usage entre +littérateurs bien élevés de consoler ses amis par ses observations dans +les cas d'importance. Je ne sais si je vous ai envoyé mon <i>élégie sur le +rétablissement de lady</i> ***<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Voyez les félicités de mon fortuné sort,</p> +<p class="i14"> Ma pièce tombe, et non pas lady ***.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131">(retour)</a> Le nom a été supprimé par Moore, comme tous ceux qui sont +remplacés par des astérisques. Il est facile de voir que c'est ici Lady +Noël. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<p>»Les journaux (et peut-être votre correspondance.) vous auront fait +connaître la conduite dramatique du directeur Elliston. Il est +présumable que la pièce a été arrangée pour le théâtre par M. Dibdin, +qui remplit l'office de tailleur dans les occasions semblables, et qui +aura pris mesure avec son exactitude ordinaire. J'apprends que l'on +continue toujours à me jouer,--trait d'entêtement dont je me console un +peu en pensant qu'il aura vidé la bourse du discourtois histrion.</p> + +<p>»Vous serez étonné d'apprendre que j'ai fini une autre tragédie en cinq +actes, dans laquelle j'ai observé strictement toutes les unités. Elle a +pour titre <i>Sardanapale</i>, et je l'ai envoyée en Angleterre par le +dernier courrier. Elle n'est pas plus pour le théâtre que la première +n'y fut destinée,--et je prendrai cette fois plus de précautions pour +empêcher qu'on ne s'en empare.</p> + +<p>»Je vous ai aussi envoyé, il y a quelques mois, une nouvelle lettre sur +Bowles, etc.; mais il paraît à tel point touché des égards (c'est son +expression) que j'eus pour lui dans la première épître, que je ne suis +pas sûr de publier celle-ci, qui est un peu trop pleine de phrases +«récréatives et surabondantes.» J'apprends par des lettres particulières +de M. Bowles, que c'est vous qui étiez l'illustre littérateur en +astérisques<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>. Qui donc y aurait songé? Vous voyez quel mal ce +révérend personnage a fait en imprimant les notes sans nom. Comment +diable pouvais-je supposer que les premiers quatre astérisques +désignaient Campbell et non Pope, et que le nom laissé en blanc était +celui de Thomas Moore? Vous voyez ce qui résulte d'être en intimité avec +des ecclésiastiques. Les réponses de Bowles ne me sont pas parvenues, +mais je sais d'Hobhouse, que lui (Hobhouse) y a été attaqué. En ce cas, +Bowles aurait rompu la trève (que, par parenthèse, il avait lui-même +proclamée), et il me faut avoir encore un démêlé avec lui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132">(retour)</a> M. Bowles avait cité à son appui une phrase d'une lettre +particulière de Moore, en l'annonçant comme l'opinion d'un illustre +littérateur, mais en remplaçant le nom par des astérisques; Byron avait +fait là-dessus force plaisanteries. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote> + +<p>»Avez-vous reçu mes lettres avec les deux ou trois dernières feuilles +des mémoires?</p> + +<p>»Il n'y a point ici de nouvelles très-intéressantes. Un espion allemand +(se vantant de l'être) a reçu un coup de poignard la semaine dernière, +mais le coup n'était pas mortel. Dès l'instant où j'appris qu'il s'était +laissé aller à cette vanterie fanfaronne, il fut aisé pour moi, comme +pour tout autre, de prédire ce qui lui adviendrait; c'est ce que je fis, +et il reçut le coup deux jours après.</p> + +<p>»L'autre nuit, une querelle sur une dame de l'endroit, entre ses divers +amans, a occasioné à minuit une décharge de pistolets, mais personne n'a +été blessé. Ç'a été toutefois un grand scandale:--la dame est plantée +là par son amant,--pour être rebutée par son mari, pour cause +d'inconstance à son légitime <i>servente</i>; elle s'est retirée toute +confuse à la campagne, quoique nous soyons dans le fort de la saison de +l'opéra. Toutes les femmes sont furieuses contre elle (attendu qu'elle +était médisante) pour s'être laissée ainsi découvrir. C'est une jolie +femme,--une comtesse ***,--un beau vieux nom visigoth ou ostrogoth.</p> + +<p>»Et les Grecs! Qu'en pensez-vous? Ce sont mes vieilles +connaissances;--mais je ne sais que penser. Espérons, néanmoins.</p> + +<p>»Tout à vous.»<br> +<span class="rig">BYRON.</span></p><br> + +<br><h3>LETTRE CCCCXXXV.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 22 juin 1821.</p><br><br> + +<p>«Votre naine de lettre est arrivée hier. C'est juste;--tenez-vous à +votre <i>magnum opus</i>.--Ah! que ne pouvons-nous combiner un peu nos talens +pour notre <i>Journal de Trévoux</i>. Mais il est inutile de soupirer, et +cependant c'est bien naturel;--car je pense que vous et moi irions mieux +ensemble dans une association littéraire, que toute autre couple +d'auteurs vivans.</p> + +<p>»J'ai oublié de vous demander si vous aviez vu votre panégyrique dans la +<i>Correspondance</i> de mistriss Waterhouse et du colonel Berkeley. +Certainement, <i>leur</i> morale n'est pas tout-à-fait exacte, mais <i>votre +passion</i> est complètement efficace, et toute la poésie du genre +asiatique--(je dis asiatique, comme les Romains disaient l'éloquence +asiatique, et non parce que la scène se passe en Orient)--doit être +constatée par cette épreuve seule. Je ne suis pas très-sûr que je +permette un jour aux miss Byron (légitimes ou illégitimes) de lire +<i>Lalla Rookh</i>,--d'abord, à cause de ladite <i>passion</i>, et, en second +lieu, afin qu'elles ne découvrent pas qu'il y eut un meilleur poète que +papa.</p> + +<p>»Vous ne me dites rien de la politique;--mais hélas! que peut-on dire!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Le monde est une botte de foin,</p> +<p class="i14"> Les hommes sont les ânes qui la mangent,</p> +<p class="i14"> Chacun la tire de son côté,--</p> +<p class="i14"> Et le plus grand de tous est John Bull!</p> +</div></div> + +<p>»Comment nommez-vous l'oeuvre nouvelle que vous projetez? J'ai envoyé à +Murray une nouvelle tragédie, intitulée <i>Sardanapale</i>, écrite suivant +les règles d'Aristote,--hormis le choeur:--je n'ai pu me décider à +l'introduire. J'en ai commencé une autre, et je suis au second +acte:--ainsi, vous voyez que je vais comme de coutume.</p> + +<p>»Les réponses de Bowles me sont parvenues; mais je ne puis continuer +toujours à disputer,--surtout d'une façon civile. Je présume qu'il +prendra mon silence volontaire pour un silence forcé. Il a été si poli, +que je n'ai plus assez de bile pour le plaisanter;--autrement, j'aurais +une rude plaisanterie ou même deux à son service.</p> + +<p>»Je ne puis vous envoyer le petit journal, parce que je ne puis le +confier à la poste. Ne supposez pas qu'il contienne rien de particulier; +mais il vous montrera les <i>intentions</i> des Italiens à cette époque,--et +un ou deux autres faits personnels comme le premier.</p> + +<p>»Donc <i>Longman</i> ne <i>mord</i> pas:--c'était mon désir que de tirer parti de +cet ouvrage. Ne pourriez-vous obtenir une somme, quelque petite qu'elle +fût, par une vente à réméré.</p> + +<p>»Êtes-vous à Paris ou à la campagne? Si vous êtes à la ville, vous ne +résisterez jamais à l'invasion anglaise dont vous parlez. Je vois à +peine un Anglais tous les six mois; et, quand cela m'arrive, je tourne +mon cheval à l'opposite. Le fait que vous trouverez dans la dernière +note de <i>Marino Faliero</i>, m'a fourni une bonne excuse pour rompre toute +relation avec les voyageurs.</p> + +<p>»Je ne me rappelle pas le discours dont vous parlez, mais je soupçonne +que ce n'en est pas un du doge, mais d'Israël Bertuccio à Calendaro. +J'espère que vous regardez la conduite d'Elliston comme honteuse:--c'est +mon unique consolation. J'ai obligé les journalistes milanais à +rétracter leur mensonge, ce qu'ils ont fait avec la bonne grâce de gens +habitués à cela.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.»<br> +<span class="rig">BYRON.</span></p><br> + +<br><h3>LETTRE CCCCXXXVI.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 5 juillet 1821.</p><br><br> + +<p>«Comment avez-vous pu présumer que je voulusse jamais me rendre coupable +d'une plaisanterie à votre égard? Je regrette que M. Bowles n'ait pas +dit plus tôt que vous étiez l'auteur de la note, ce que j'ai appris par +une lettre particulière qu'il a écrite à Murray, et que Murray m'envoie. +Au diable la controverse!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> Au diable Twizzle,</p> +<p class="i20"> Au diable la cloche,</p> +<p class="i12"> Au diable le sot qui la mit en branle!--Ma foi!</p> +<p class="i12"> Je serai bientôt délivré de tous ces fléaux.</p> +</div></div> + +<p>»J'ai vu un ami de votre M. Irving,--un fort joli garçon,--un M. +Coolidge, de Boston,--un peu trop plein seulement de poésie et +d'enthousiasme. J'ai été fort poli envers lui pendant son séjour de +quelques heures, et j'ai beaucoup parlé avec lui sur Irving, dont les +écrits font mes délices. Mais je soupçonne qu'il n'a pas été autant +charmé de moi, vu qu'il s'attendait à rencontrer un misanthrope en +culottes de peau de loup, ne répondant que par de farouches +monosyllabes, au lieu d'un homme de ce monde. Je ne puis jamais faire +comprendre aux gens que la poésie est l'expression de la passion, et +qu'il n'existe pas plus une vie toute de passion qu'un tremblement de +terre continuel, ou une fièvre éternelle. D'ailleurs, qui voudrait +jamais se raser dans un tel état?</p> + +<p>»J'ai reçu aujourd'hui une lettre curieuse d'une jeune fille +d'Angleterre--que je n'ai jamais vue,--et qui me dit qu'elle meurt d'une +maladie de langueur, mais qu'elle n'a pu sortir de ce monde sans me +remercier du plaisir que ma poésie, pendant plusieurs années, etc., etc. +Cette lettre est signée, N. N. A., et ne contient pas un mot de jargon +ou de prêche qui ait trait à des opinions quelconques. La jeune personne +dit simplement qu'elle est mourante, et qu'elle a cru pouvoir me dire +combien j'avais contribué aux plaisirs de son existence; elle me prie de +brûler sa lettre,--ce que je ne puis faire, attendu que je regarde une +lettre pareille comme supérieure à un diplôme de Gottingue. J'ai +autrefois reçu une lettre de félicitation en vers de Drontheim, en +Norwége (mais elle n'était pas d'une femme mourante):--ce sont ces +choses-là qui font quelquefois croire à un homme qu'il est poète. Mais +s'il faut croire que *** et autres gens pareils sont poètes aussi, il +vaut mieux être hors du corps.</p> + +<p>»Je suis maintenant au cinquième acte de <i>Foscari</i>: c'est la troisième +tragédie dans l'espace d'un an, outre la prose; ainsi, vous voyez que je +ne suis point paresseux. Et vous aussi, êtes-vous occupé? Je soupçonne +que votre vie de Paris prend trop sur votre tems, et c'est vraiment +pitié. Ne pouvez-vous partager vos journées de manière à tout combiner? +J'ai eu une multitude d'affaires mondaines sur les bras pendant l'année +dernière,--et pourtant il ne m'a pas été si difficile de donner quelques +heures aux Muses.</p> + +<p>»Pour toujours, etc.</p> + +<p>»Si nous étions ensemble, je publierais mes deux pièces (périodiquement) +dans notre commun journal. Ce serait notre plan de publier par cette +voie nos meilleures productions.»</p> + +<p>Dans le journal intitulé <i>Pensées Détachées</i>, je trouve la mention +intéressante des hommages rendus à son génie.</p> + +<p>«En fait de gloire (qu'on ait jamais obtenue de son vivant), j'ai eu ma +part, peut-être,--que dis-je?--certainement plus grande que mes mérites.</p> + +<p>»J'ai acquis par ma propre expérience quelques bizarres exemples des +lieux sauvages et étranges où un nom peut pénétrer, et produire même une +vive impression. Il y a deux ans (presque trois, c'était en août ou +juillet 1819), je reçus à Ravenne une lettre, en vers anglais, de +Drontheim, en Norwége, écrite par on Norwégien, et pleine des complimens +ordinaires, etc., etc.: elle est encore quelque part dans mes papiers. +Le même mois, je reçus une invitation pour le Holstein, de la part d'un +M. Jacobson (je crois) de Hambourg; plus, par la même voie, une +traduction du chant de Médora du <i>Corsaire</i>, par une baronne +westphalienne (non pas la baronne Thunderton-Trunck<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>), avec quelques +vers du propre cru de cette dame (vers fort jolis et +klopstock-iens<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>), et une traduction en prose y annexée, au sujet de +ma femme:--comme ces vers concernaient ma femme plus que moi, je les lui +envoyai, avec la lettre de M. Jacobson. C'était assez singulier que de +recevoir en Italie une invitation de passer l'été dans le Holstein, de +la part de gens que je n'avais jamais connus. La lettre fut adressée à +Venise. M. Jacobson me parlait des «roses sauvages fleurissant l'été +dans le Holstein.» Pourquoi donc les Cimbres et les Teutons +émigrèrent-ils?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133">(retour)</a> Nom de la baronne westphalienne, dans le célèbre roman de +<i>Candide</i>. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134">(retour)</a> Klopstock-ish. Byron a lui-même forgé cet adjectif avec +le nom de l'illustre auteur de la <i>Christiade</i>. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<p>»Quelle étrange chose que la vie et que l'homme! Si je me présentais à +la porte de la maison où ma fille est maintenant, la porte me serait +fermée,--à moins que (ce qui n'est pas impossible) je n'assommasse le +portier; et si j'étais allé cette année-là (et peut-être encore +aujourd'hui) à Drontheim, la ville la plus reculée de la Norwége, +j'aurais été reçu à bras ouverts dans la demeure de gens sans rapport +de parenté ou de patrie avec moi, et attachés à moi par l'unique lien de +l'esprit et de la renommée.</p> + +<p>»En fait de gloire, j'ai eu ma part; à la vérité, les accidens de la vie +humaine y ont mêlé leur levain, et cela en plus grande quantité qu'il +n'est arrivé à la plupart des littérateurs d'un rang distingué; mais, en +total, je prends le mal comme l'équilibre nécessaire du bien dans la +condition humaine.»</p> + +<p>Il parle aussi, dans le même journal, de la visite du jeune Américain, +en ces termes.</p> + +<p>«Un jeune Américain, nommé Coolidge, est venu me rendre visite il y a +quelques mois. C'était un jeune homme intelligent, fort beau, et âgé de +vingt ans au plus, à en juger par l'apparence; un peu romantique (ce qui +va bien à la jeunesse), et fortement passionné pour la poésie, comme on +peut le présumer de sa visite dans mon antre. Il m'apporta un message +d'un vieux serviteur de ma famille (Joe Murray), et me dit que lui (M. +Coolidge) avait obtenu une copie de mon buste de Thorwaldsen à Rome, +pour l'envoyer en Amérique. J'avoue que je fus plus flatté du jeune +enthousiasme de ce voyageur solitaire par-delà l'Atlantique, que si l'on +m'eût décrété une statue dans le Panthéon de Paris (j'ai vu, même de mon +tems, les empereurs et les démagogues renversés de dessus leurs +piédestaux, et le nom de Grattan effacé de la rue de Dublin, à laquelle +il avait été donné); je dis que j'en fus plus flatté, parce que c'était +un hommage simple, sans motif politique, sans intérêt ou +ostentation,--le pur et vif sentiment d'un jeune homme pour le poète +qu'il admirait. Son admiration, toutefois, a dû lui coûter cher.--Je ne +voudrais pas payer le prix d'un buste de Thorwaldsen pour la tête et les +épaules de qui que ce soit, excepté Napoléon, mes enfans, «quelque +absurde individu de l'espèce féminine», comme dit Monkbarns,--et ma +soeur. Me demande-t-on pourquoi je posai pour mon buste?--Réponse; ce +fut à la requête particulière de J. C. Hobhouse, Esquire, et pour nul +autre. Un portrait est une autre affaire; tout le monde pose pour son +portrait; mais un buste a l'air de prétendre à la permanence, et offre +une idée d'inclination pour la renommée publique plutôt que de souvenir +particulier.</p> + +<p>»Toutes les fois qu'un Américain demande à me voir (ce qui n'est pas +rare), je condescends à son désir, premièrement parce que je respecte un +peuple qui a conquis sa liberté par un courage ferme, sans excès; et, +secondement, parce que ces visites transatlantiques «en petit nombre et +à longs intervalles» me font le même effet que si je m'entretenais, de +l'autre côté du Styx, avec la postérité. Dans un siècle ou deux, les +nouvelles Atlantides espagnole et anglaise, suivant toute probabilité, +régneront sur le vieux continent, comme la Grèce et l'Europe soumirent +l'Asie, leur mère, dans les tems anciens et primitifs, comme on les +appelle.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXXXVII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 6 juillet 1821.</p><br><br> + +<p>«Pour condescendre à un désir exprimé par M. Hobhouse, je suis déterminé +à omettre la stance sur le cheval de Sémiramis, dans le cinquième chant +de <i>Don Juan</i>. Je vous dis cela, au cas que vous soyez ou ayez +l'intention d'être l'éditeur des derniers chants.</p> + +<p>»À la requête particulière de la comtesse Guiccioli, j'ai promis de ne +pas continuer <i>Don Juan</i>. Vous regarderez donc ces trois chants comme +les derniers du poème. Depuis qu'elle avait lu les deux premiers dans la +traduction française, elle ne cessait de me supplier de n'en plus écrire +de nouveaux. La raison de ces prières ne frappe pas d'abord un +observateur superficiel des moeurs étrangères; mais elle dérive du désir +qu'ont toutes les femmes d'exalter le sentiment des passions, et de +maintenir l'illusion qui leur donne l'empire. Or, <i>Don Juan</i> déchire +cette illusion, et en rit comme de bien d'autres choses. Je n'ai jamais +connu de femme qui ne protégeât Rousseau, ou qui ne traitât avec dégoût +les <i>Mémoires de Grammont</i>, <i>Gilblas</i>, et tous les tableaux comiques des +passions, quand ils sont naturellement présentés.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXXXVIII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">14 juillet 1821.</p><br><br> + +<p>«J'espère que l'on ne prendra pas <i>Sardanapale</i> pour une pièce +politique; car une telle intention fut si loin d'être la mienne, que je +ne songeai jamais qu'à l'histoire d'Asie. La tragédie vénitienne aussi +est strictement historique. Mon but a été de mettre en drame, à la +manière des Grecs (phrase modeste), des points d'histoire frappans, +comme ces mêmes Grecs l'ont fait à l'égard de l'histoire et de la +mythologie. Vous trouverez que tout cela ne ressemble guère à +Shakspeare; et c'est tant mieux dans un sens, car je le regarde comme le +pire des modèles, bien que le plus extraordinaire des écrivains. J'ai eu +pour but d'être aussi simple et aussi sévère qu'Alfiéri, et j'ai plié la +poésie autant que j'ai pu au langage ordinaire. La difficulté est que, +dans ce tems, on ne peut parler ni de rois ni de reines sans être +soupçonné d'allusions politiques ou de personnalités. Je n'ai point eu +d'intention pareille.</p> + +<p>»Je ne suis pas très-bien, et j'écris au milieu de scènes désagréables: +on a, sans jugement ni procès, banni un grand nombre des principaux +habitans de Ravenne et de toutes les villes des états romains,--et parmi +les exilés il y a plusieurs de mes amis intimes, en sorte que tout est +dans la confusion et la douleur; c'est un spectacle que je ne saurais +décrire sans éprouver la même peine qu'à le voir.</p> + +<p>»Vous êtes chiche dans votre correspondance.</p> + +<p>»Tout à vous sincèrement.»<br> +<span class="rig">BYRON.</span> +</p><br> + +<br><h3>LETTRE CCCCXXXIX.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 22 juillet 1821.</p><br><br> + +<p>«L'imprimeur a fait un miracle;--il a lu ce que je ne puis lire +moi-même,--mon écriture.</p> + +<p>»Je m'oppose au délai jusqu'à l'hiver; je désire particulièrement que +l'on imprime tandis que les théâtres d'hiver sont fermés, afin de gagner +du tems au cas que les directeurs ne nous jouent le même tour de +politesse. Toute perte sera prise en considération dans notre contrat, +quelle qu'en soit l'occasion, soit la saison, soit autre chose; mais +imprimez et publiez.</p> + +<p>»Je crois qu'il faudra avouer que j'ai plus d'un style. Sardanapale, +toutefois, est presque un personnage comique; mais ainsi est Richard +III. Faites attention que les trois unités sont mon principal but. Je +suis charmé de l'approbation de Gifford; quant à la foule, vous voyez +que j'ai eu en vue toute autre chose que le goût du jour pour +d'extravagans «coups de théâtre.» Toute perte probable, comme je vous +l'ai déjà dit, sera évaluée dans nos comptes. Les <i>Revues</i> (excepté une +ou deux, le <i>Blackwood Magazine</i>, par exemple) sont assez froides; mais +ne songez plus aux journalistes,--je les ferai marcher droit, si je me +le mets en tête. J'ai toujours trouvé les Anglais plus vils en certains +points que toute autre nation. Vous vous étonnez de mon assertion, mais +elle est vraie quant à la reconnaissance,--peut-être est-ce parce que +les Anglais sont fiers, et que les gens fiers haïssent les obligations.</p> + +<p>»La tyrannie du gouvernement éclate ici. On a exilé environ mille +personnes des meilleures familles des états romains. Comme plusieurs de +mes amis sont de ce nombre, je songe à partir aussi, mais pas avant que +je n'aie reçu vos réponses. Continuez de m'adresser vos lettres ici, +comme d'ordinaire, et le plus vite possible. Ce que vous ne serez pas +fâché d'apprendre, c'est que les pauvres de l'endroit, apprenant que +j'avais l'intention de partir, ont fait une pétition au cardinal pour le +prier de me prier de rester. Je n'ai entendu parler que de cela il y a +un ou deux jours; et ce n'est un déshonneur ni pour eux ni pour moi; +mais cette démarche aura mécontenté les hautes autorités, qui me +regardent comme un chef de charbonniers. On a arrêté un de mes +domestiques pour une querelle dans la rue avec un officier (on a pris +sur un autre des couteaux et des pistolets); mais comme l'officier +n'était pas en uniforme, et qu'il était d'ailleurs dans son tort, mon +domestique, sur ma vigoureuse protestation, a été relâché. Je n'étais +pas présent à la bagarre, qui arriva de nuit près de mes écuries. Mon +homme (qui est un Italien), d'un caractère brave et peu endurant, aurait +tiré une cruelle vengeance, si je ne l'en eusse pas empêché. Voici ce +qu'il avait fait: il avait tiré son <i>stiletto</i>, et, sans les passans, il +aurait fricassé le capitaine, qui, à ce qu'il paraît, fit triste figure +dans la querelle, qu'il avait cependant provoquée. L'officier s'était +adressé à moi, et je lui avais offert toute sorte de satisfaction, soit +par le renvoi de l'homme, soit autrement, puisque l'homme avait tiré son +couteau. Il me répondit que des reproches seraient suffisans. Je fis des +reproches au domestique; et cependant, après cela, le misérable chien +alla se plaindre au gouvernement,--après avoir dit qu'il était +complètement satisfait. Cela me mit en colère, et j'adressai une +remontrance qui eut quelque effet. Le capitaine a été réprimandé, le +domestique relâché, et l'affaire en est restée là.»</p> + +<p>Parmi les victimes de «la noire sentence» et de la proscription par +laquelle les maîtres de l'Italie, comme il appert des lettres +précédentes, se vengeaient maintenant de leur dernière alarme sur tous +ceux qui y avaient contribué, même dans le plus faible degré, les deux +Gamba se trouvèrent nécessairement compris comme chefs présumés des +carbonari de la Romagne. Vers le milieu de juillet, M<sup>me</sup> Guiccioli, dans +un profond désespoir, écrivit à Lord Byron pour l'informer que son père, +dans le palais duquel elle résidait alors, venait de recevoir l'ordre +de quitter Ravenne dans les vingt-quatre heures, et que c'était +l'intention de son frère de partir le lendemain matin. Mais le jeune +comte n'avait pas même été laissé tranquille si long-tems, et avait été +conduit par des soldats jusqu'à la frontière; et la comtesse elle-même, +peu de jours après, vit qu'elle devait aussi se joindre aux exilés. La +perspective d'être de nouveau séparée de Byron, semble avoir rendu +l'exil presque aussi terrible que la mort aux yeux de cette noble dame. +«Cela seul», dit-elle dans une lettre à son amant, «manquait pour +combler la mesure de mon désespoir. Venez à mon aide, mon amour, car je +suis dans la plus terrible situation, et sans vous je ne puis me +résoudre à rien. *** vient de me quitter; il était envoyé par *** pour +me dire qu'il faut que je parte de Ravenne avant mardi prochain, parce +que mon mari a eu recours à la cour de Rome pour me forcer de retourner +avec lui ou d'entrer dans un couvent; et la réponse est attendue sous +peu de jours. Je ne dois parler de cela à personne; il faut que je +m'échappe de nuit; car, si mon projet est découvert, on y mettra +obstacle, et mon passeport (que la bonté du ciel m'a permis je ne sais +comment d'obtenir), me sera retiré. Byron! je suis au désespoir!--S'il +faut vous laisser ici sans savoir quand je vous reverrai; si c'est votre +volonté que je souffre si cruellement, je suis résolue à rester. On peut +me mettre dans un couvent; je mourrai,--mais,--mais vous ne pouvez me +secourir, et je ne puis rien vous reprocher. Je ne sais ce qu'on me dit: +car mon agitation m'anéantit;--et pourquoi? ce n'est point parce que je +crains mon danger présent, mais seulement, j'en prends le ciel à témoin, +seulement parce qu'il faut vous quitter.»</p> + +<p>Vers la fin de juillet, celle qui écrivait cette lettre si tendre et si +vraie se trouva forcée de quitter Ravenne,--séjour de sa jeunesse, et +maintenant de ses affections,--sans savoir où elle irait, et où elle +retrouverait son amant. Après avoir langui quelque tems à Bologne, dans +la faible espérance que la cour de Rome pourrait encore, par la +médiation de quelques amis, être engagée à rapporter l'arrêt prononcé +contre son père et son frère; cette espérance une fois évanouie, elle +rejoignit enfin ses parens à Florence.</p> + +<p>On a déjà vu, par les lettres de Lord Byron, qu'il était lui-même devenu +l'objet des plus vifs soupçons pour le gouvernement, et que c'était même +surtout dans le désir de se débarrasser de lui qu'on avait pris toutes +ces mesures contre la famille Gamba:--attendu qu'on craignait que la +constante bienfaisance qu'il exerçait envers les pauvres de Ravenne ne +lui donnât une dangereuse popularité parmi des hommes non accoutumés à +l'exercice de la charité sur une si large échelle. «Une des principales +causes, dit M<sup>me</sup> Guiccioli, de l'exil de mes parens fut l'idée que Lord +Byron partagerait l'exil de ses amis. Déjà le gouvernement voyait d'un +mauvais oeil le séjour de Lord Byron à Ravenne; on connaissait ses +opinions; on craignait son influence, et on s'exagérait même l'étendue +de ses moyens d'action. On s'imaginait qu'il avait donné l'argent pour +l'achat des armes, etc., et qu'il avait fourni à tous les besoins +pécuniaires de la société. La vérité est que lorsqu'il était invité à +exercer sa bienfaisance, il ne s'enquérait point des opinions politiques +ou religieuses de ceux qui réclamaient son aide: tous les hommes +malheureux et indigens avaient un droit égal à sa bienveillance. Les +anti-libéraux cependant s'étaient fermement persuadés qu'il était le +principal soutien du libéralisme en Romagne, et désiraient qu'il s'en +allât; mais n'osant pas exiger directement son départ, ils espéraient +pouvoir indirectement le forcer à cette mesure<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135">(retour)</a> Una delle principali ragioni per cui si erano esigliati i +miei parenti, era la speranza che Lord Byron pure lascerebbe la Romagna +quando i suoi amici fossero partiti. Già da qualche tempo la permanenza +di Lord Byron in Ravenna era mal gradita dal governo, conoscendo si le +sue opinioni, e temendosi la sua influenza, ed esaggerandosi anche i +suoi mezzi per esercitarla. Si credeva che egli somministrasse danaro +per provvedere armi, che provvedesse ai bisogni della società. La verità +era che nello spargere le sue beneficenze egli non s'informava delle +opinioni politiche e religiose di quello che aveva bisogno del suo +soccorso; ogni misero ed ogni infelice aveva un eguale diritto alla sua +generosità. Ma in ogni modo gli anti-liberali lo credevano il principale +sostegno del liberalismo della Romagna, e desideravano la sua partenza; +ma non osando provocarla in nessun modo diretto, speravano di ottenerla +indirettamente.</blockquote> + +<p>Après avoir donné les détails de son propre départ, la comtesse +continue: «Lord Byron cependant resta à Ravenne, ville déchirée par +l'esprit de parti, ville où il avait certainement, à cause de ses +opinions, bon nombre d'ennemis fanatiques et perfides; et mon +imagination me le peignait toujours au milieu de mille dangers. On peut +donc concevoir ce que fut pour moi ce voyage, et ce que je souffris si +loin de Lord Byron. Ses lettres m'auraient consolé; mais il y avait deux +jours d'intervalle entre l'instant où il me les écrivait et celui où je +les recevais. Cette idée empoisonnait toute la consolation qu'elles +auraient pu me donner, et par conséquent mon coeur était déchiré par les +craintes les plus cruelles. Cependant il était nécessaire, pour son +propre honneur, qu'il restât encore quelque tems à Ravenne, afin que +l'on ne pût pas dire qu'il avait été banni aussi. D'ailleurs il avait +conçu une grande affection pour la ville même, et il désirait, avant +d'en partir, épuiser tous les moyens de procurer le rappel de mes +parens<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136">(retour)</a> Lord Byron restava frattanto a Ravenna, in un paese +sconvolto dai partiti, e dove aveva certamente dei nemici di opinioni +fanatiche perfidi, e la mia imaginazione me lo dipingeva circondato +sempre da mille pericoli. Si può dunque pensare cosa dovesse essere +cruel viaggio per me, e cosa io dovessi soffrire nella sua lontananza. +Le sue lettere avrebbero potuto essermi di conforto; ma quando io le +riceveva, era già trascorso lo spazio di due giorni dal momento in cui +furono scritte, e questo pensiero distruggeva tutto il bene che esse +potevano farmi, e la mia anima era lacerata dai più crudeli timori. +Frattanto era necessario per la di lui convenienza che egli restasse +ancora qualche tempo in Ravenna affinchè non avesse a dirsi che egli +pure ne era esigliato; ed oltre ciò egli si era sommamente affezionato à +quel soggiorno, e voleva innanzi di partire vedere esauriti tutti i +tentativi e tutte le speranze del ritorno dei miei parenti.</blockquote> + +<br><h3>LETTRE CCCCXL.</h3> + +<h4>A M. HOPPNER.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 23 juillet 1821.</p><br><br> + +<p>«Ce pays-ci étant en proie à la proscription, et tous mes amis étant +exilés ou arrêtés,--la famille entière des Gamba obligée pour le moment +d'aller à Florence,--le père et le fils pour motifs politiques,--(et la +Guiccioli, parce qu'elle est menacée du couvent en l'absence de son +père),--j'ai résolu de me retirer en Suisse, et les Gamba aussi. Ma vie +court, dit-on, de très grands dangers ici; mais ç'a été la même chose +depuis douze mois, et ce n'est donc pas là la principale considération.</p> + +<p>»J'ai écrit par le même courrier à M. Hentsch jeune, banquier à Genève, +pour avoir, s'il est possible une maison pour moi, et une autre pour la +famille Gamba (pour le père, le fils et la fille), toutes deux meublées, +et avec une écurie de huit chevaux (au moins dans la mienne) au bord du +lac de Genève, sur le côté du Jura. J'emmènerai Allegra avec moi. +Pourriez-vous nous aider, Hentsch ou moi, dans nos recherches? Les Gamba +sont à Florence; mais ils m'ont autorisé à traiter en leur nom. Vous +savez ou ne savez pas que ce sont de grands patriotes,--et tous deux +braves gens, surtout le fils; je puis le dire, car je les ai +dernièrement vus dans une très-difficile situation,--non pas sous le +rapport pécuniaire, mais sous le rapport personnel,--et ils se sont +conduits en héros, sans céder ni se rétracter.</p> + +<p>»Vous n'avez pas idée de l'état d'oppression dans lequel est ce pays-ci; +on a arrêté environ un millier de personnes de haute ou basse condition +dans la Romagne,--banni les uns, emprisonné les autres, sans jugement, +sans procédure, et même sans accusation!!!... Tout le monde dit qu'on +aurait fait la même chose à mon égard si l'on avait osé: toutefois, mon +motif pour rester est que toutes les personnes de ma connaissance, au +nombre de cent à-peu-près, ont été exilées.</p> + +<p>»Voudrez-vous faire ce que vous pourrez pour trouver une couple de +maisons meublées et pour en conférer avec Hentsch à notre place? Peu +nous importe la société:--nous ne voulons qu'un asile temporaire et +tranquille, et notre liberté individuelle.</p> + +<p>»Croyez-moi, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Pouvez-vous me donner une idée des dépenses nécessaires en +Suisse, par comparaison à l'Italie? je ne me rappelle plus cela. Je +parle seulement des dépenses pour une vie honnête, chevaux, etc., et +non des dépenses de luxe, et pour un grand train de maison. Ne décidez +rien toutefois avant que je n'aie reçu votre réponse, car c'est alors +seulement que je pourrai savoir que penser sur ces points de +transmigration, etc., etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXLI.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 30 juillet 1821.</p><br><br> + +<p>«Je vous envoie ci-joint la meilleure histoire sur le doge Faliero; elle +est tirée d'un vieux manuscrit, et je ne l'ai que depuis quelques jours. +Faites-la traduire et adjoignez-la en forme de note à la prochaine +édition. Vous serez peut-être content de voir que la manière dont j'ai +conçu le caractère du doge est conforme à la vérité; je regrette +néanmoins de n'avoir pas eu cet extrait auparavant. Vous verrez que +Faliero dit lui-même ce que je lui fais dire sur l'évêque de Trévise. +Vous verrez aussi que «il parla très-peu et ne laissa échapper que des +paroles de colère et de dédain» après qu'il eut été arrêté, ce qu'il +fait aussi dans la pièce, excepté quand il éclate à la fin du cinquième +acte. Mais son discours aux conspirateurs est meilleur dans le manuscrit +que dans la pièce; je regrette de ne pas l'avoir connu à tems. N'oubliez +pas cette note, avec la traduction.</p> + +<p>»Dans une ancienne note de <i>Don Juan</i>, j'ai cité, en parlant de +Voltaire, sa phrase fameuse: «Zaïre, tu pleures,» c'est une erreur; +c'est: «Zaïre, vous pleurez.» Songez à corriger la citation.</p> + +<p>»Je suis tellement occupé ici pour ces pauvres proscrits, qui sont +dispersés en exil çà-et-là, et à essayer d'en faire rappeler +quelques-uns, que j'ai à peine assez de tems ou de patience pour écrire +une courte préface pour les deux pièces: toutefois je la ferai en +recevant les prochaines épreuves.</p> + +<p>»Tout à vous à jamais, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Veuillez joindre, à la première occasion, la lettre sur +l'Hellespont comme note aux vers sur Léandre, etc., dans <i>Childe +Harold</i>. N'oubliez pas cela au milieu de votre multitude d'occupations, +que je songe à célébrer dans une ode dithyrambique à Albemarle-Street.</p> + +<p>»Savez-vous que Shelley a composé une élégie sur Keats, et qu'il accuse +la <i>Quarterly</i> d'avoir tué ce jeune poète.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Qui tua John Keats?</p> +<p class="i14"> «Moi, dit la <i>Quarterly</i>,</p> +<p class="i14"> Farouche comme un Tartare;</p> +<p class="i14"> C'est un de mes exploits!»</p> +<p class="i14"> Qui décocha la flèche?--</p> +<p class="i14"> Le poète-prêtre Milman,</p> +<p class="i14"> (Toujours prêt à tuer son homme),</p> +<p class="i14"> Ou Southey ou Barrow.</p> +</div></div> + +<p>»Vous savez bien que je n'approuvais pas la poésie de Keats, ni ses +théories poétiques, ni son injurieux mépris pour Pope; mais puisqu'il +est mort, omettez tout ce que je dis sur son compte dans mes écrits, +soit manuscrits, soit déjà publiés. Son <i>Hypérion</i> est un beau monument +et conservera son nom. Je ne porte pas envie à celui qui a écrit +l'article;--vous autres écrivains des <i>Revues</i>, vous n'avez pas plus le +droit de meurtre que les voleurs de grand chemin; mais, à la vérité, +celui qui est mort pour un article de critique serait probablement mort +pour toute autre cause non moins triviale. La même chose arriva presque +à Kirke White, qui mourut ensuite de consomption.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXLII.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 2 août 1821.</p><br><br> + +<p>«Certainement j'avais répondu à votre dernière lettre, quoique en peu de +mots, sur le point que vous rappelez, en disant tout simplement: «Au +diable la controverse,» et en citant quelques vers de George Colman, +applicables non à vous, mais aux disputeurs. Avez-vous reçu cette +lettre? Il m'importe de savoir que nos lettres ne sont pas interceptées +ou égarées.</p> + +<p>»Votre drame de Berlin<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a> est un honneur inconnu depuis Elkanah +Settle, dont l'<i>Empereur de Maroc</i> fut joué par les dames de la cour, ce +qui fut, dit Johnson, «le dernier coup de la douleur» pour le pauvre +Dryden, qui ne put le supporter, et devint ennemi de Settle sans pitié +ni modération, à cause de cette faveur, et d'un frontispice que +l'auteur avait osé mettre à sa pièce.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137">(retour)</a> On avait joué, peu de tems auparavant, à la cour de +Berlin, un spectacle fondé sur le poème de <i>Lalla Rookh</i>; l'empereur de +Russie remplit le rôle de <i>Feramorz</i>, et l'impératrice celui de <i>Lalla +Rookh</i>. (<i>Note de Moore</i>.) </blockquote> + +<p>»N'était-ce pas un peu périlleux de montrer, comme vous l'avez fait, les +Mémoires à ***? N'y a-t-il pas une ou deux facétieuses allusions qui +doivent être réservées pour la postérité?</p> + +<p>»Je connais bien Schlegel,--c'est-à-dire je l'ai rencontré à Coppet. +N'est-il pas légèrement attaqué dans les Mémoires? Dans un article sur +le quatrième chant de <i>Childe-Harold</i>, publié il y a trois ans dans le +<i>Blackwood's-Magazine</i>, on cite quelques stances d'une élégie de +Schlegel sur Rome, d'où l'on dit que j'ai pu tirer quelques idées. Je +vous donne ma parole d'honneur que je n'avais jamais vu les vers avant +cet article critique, qui donne, je crois, trois ou quatre stances +envoyées, dit-on, par un correspondant,--peut-être par l'auteur même. Le +fait se prouve facilement, car je ne comprends point l'allemand, et il +n'y avait point, je crois, de traduction,--du moins c'était la première +fois que j'entendais parler ou prenais lecture de la traduction et de +l'original.</p> + +<p>»Je me souviens d'avoir causé un peu avec Schlegel sur Alfiéri, dont il +nie le mérite. Il était irrité aussi contre le jugement de la <i>Revue +d'Édimbourg</i> sur Goëthe, jugement qui, en effet, était assez dur. Il +vint aussi à parler des Français: «Je médite une terrible vengeance +contre les Français;--je prouverai que Molière n'est pas +poète<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>.»<br> +..................... +.....................................................</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138">(retour)</a> Cette menace a été depuis mise à exécution,--le critique +allemand a frappé d'horreur les littérateurs français en déclarant +Molière <i>un farceur</i>. (<i>Note de Moore</i>.) </blockquote> + +<p>»Je ne vois pas pourquoi vous parleriez «du déclin des ans.» La dernière +fois que je vous vis, vous aviez moins d'embonpoint et paraissiez encore +plus jeune que quand nous nous quittâmes plusieurs années auparavant. +Vous pouvez compter sur cette assertion comme sur un fait. Si cela +n'était pas, je ne vous dirais rien; car je ne saurais faire de mauvais +complimens à qui que ce soit sur sa personne;--comme le compliment est +une vérité, je vous le fais. Si vous aviez mené ma vie, changé de +climats et de relations,--si vous vous amaigrissiez par le jeûne et par +les purgatifs,--outre l'épuisement causé par des passions rongeantes, et +un mauvais tempérament en sus,--vous pourriez parler ainsi.--Mais vous! +je ne sache personne qui ait si bonne mine pour son âge, ou qui mérite +d'avoir mine ou santé meilleure sous tous les rapports. Vous êtes +un....., et ce qui vaut peut-être mieux pour vos amis, un bon garçon. +Ainsi donc, ne parlez pas de décadence, mais comptez sur quatre-vingts +ans.</p> + +<p>»Je suis à présent principalement occupé par ces malheureuses +proscriptions et condamnations d'exil, qui ont eu lieu ici pour motifs +politiques. Ç'a été un misérable spectacle que la désolation générale +des familles. Je fais tout ce que je puis pour les exilés, grands ou +petits, avec tout l'intérêt et tous les moyens que je puis employer. Il +y a eu mille proscrits, le mois dernier, dans l'exarquat, ou, pour +parler en style moderne, dans les légations. Hier un homme a eu les +reins brisés en tirant un de mes chiens de dessous la roue d'un moulin. +Le chien a été tué, et l'homme est dans le plus grand danger. Je n'étais +pas présent;--cela est arrivé avant que je fusse levé, par la faute d'un +enfant stupide qui a fait baigner le chien dans un endroit dangereux. Je +dois, sans aucun doute, pourvoir aux besoins du pauvre diable tant qu'il +vivra, et à ceux de sa famille, s'il meurt. J'aurais de grand coeur +donné--plus qu'il ne m'en coûtera, pour qu'il n'eût pas été blessé. +Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et excusez ma hâte et la +chaleur.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.</p> + +<p>................................................ +........................................................................</p> + +<p>»Vous aurez probablement vu toutes les attaques dont quelques gazettes +d'Angleterre m'ont assailli il y a quelques mois. Je ne les ai vues que +l'autre jour, grâce à la bonté de Murray. On m'appelle «plagiaire.» Je +ne sais quels noms on ne me donne pas. Je crois maintenant que j'aurai +été accusé de tout.</p> + +<p>»Je ne vous ai pas donné de détails sur les petits événemens qui se sont +passés ici; mais on a essayé de me faire passer pour le chef d'une +conspiration, et on ne s'est arrêté que faute de preuves suffisantes +pour informer contre un Anglais. Si c'eût été un natif du pays, le +soupçon aurait suffi, comme pour des centaines d'autres.</p> + +<p>»Pourquoi n'écrivez-vous pas sur Napoléon? je n'ai pas assez de verve ni +d'<i>estro</i><a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a> pour le faire. Sa chute, dès le principe, m'a porté un +coup terrible. Depuis cette époque, nous avons été les esclaves des +sots. Excusez cette longue lettre. <i>Ecco</i><a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a> une traduction littérale +d'une épigramme française.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Églé, belle et poète, a deux petits travers,</p> +<p class="i14"> Elle fait son visage et ne fait pas ses vers<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>.</p> +</div></div> + +<p>»Je vais monter à cheval, averti que je suis de ne pas aller dans un +certain endroit de la forêt, à cause des ultra-politiques.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139">(retour)</a> Mot italien, du latin <i>oestrum</i>, qui signifie verve +poétique. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140">(retour)</a> Voici.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141">(retour)</a>: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Egle, beauty and poet, has two little crimes,</p> +<p class="i14"> She makes her own face, and does not make her rhymes.</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>»N'y a-t-il aucune chance pour votre retour en Angleterre, et pour notre +journal? j'y aurais publié les deux pièces,--deux ou trois scènes par +numéro.»</p> + +<p>Vers cette époque, M. Shelley, qui avait alors fixé sa résidence à +Pise, reçut une lettre de Lord Byron, qui le priait instamment de venir +le voir; et, par conséquent, il partit sur-le-champ pour Ravenne. Les +extraits suivans des lettres qu'il écrivit, durant le tems de son séjour +auprès de son noble ami, seront lues avec ce double sentiment d'intérêt +qu'on ne manque jamais d'éprouver en entendant un homme de génie +exprimer ses opinions sur un autre homme de génie.</p> + +<p class="rig">Ravenne, 7 août 1821.</p><br><br> + +<p>»J'arrivai hier soir à dix heures, et me mis à causer avec Lord Byron +jusqu'à cinq heures du matin; puis j'allai dormir, et maintenant je +viens de m'éveiller à onze heures; après avoir dépêché mon déjeûner +aussi vite que possible, je veux vous consacrer tout le tems qui me +reste jusqu'à midi, heure où part le courrier.</p> + +<p>»Lord Byron est très-bien, et il a été charmé de me voir. Il a, en +vérité, complètement recouvré sa santé, et il mène une vie totalement +contraire à celle qu'il menait à Venise. Il a une sorte de liaison +permanente avec la comtesse Guiccioli, qui est maintenant à Florence, et +qui, à en juger par ses lettres, semble une très-aimable femme. Elle +attend dans cette ville qu'il y ait quelque chose de décidé sur leur +émigration en Suisse, ou sur leur séjour en Italie; point qui n'est pas +encore définitivement résolu. Elle a été forcée de s'échapper du +territoire papal en grande hâte, vu que des mesures avaient déjà été +prises pour la placer dans un couvent où elle aurait été impitoyablement +confinée pour la vie. Les droits oppressifs d'un contrat de mariage, +tels qu'ils existent dans la législation et l'opinion de l'Italie, +quoique moins souvent exercés qu'en Angleterre, sont encore plus +terribles qu'en ce dernier pays.</p> + +<p>»Lord Byron s'était presque tué à Venise. Il avait été réduit à un tel +état de débilité, qu'il était incapable de rien digérer, il était +consumé par une fièvre hectique, et il serait bientôt mort sans cet +attachement, qui le retira des excès où il s'était plongé plutôt par +insouciance et orgueil que par goût. Pauvre garçon, il est maintenant +tout-à-fait bien; et il s'est jeté dans la politique et la littérature. +Il m'a donné beaucoup de détails intéressans sur la première; mais nous +n'en parlerons pas dans une lettre. Fletcher est ici, et--comme si, à la +manière d'une ombre, il croissait et décroissait avec le corps même de +son maître,--il a aussi repris sa bonne mine, et du milieu de ses +cheveux gris prématurés s'est élevée une nouvelle pousse de touffes +blondes.</p> + +<p>»Nous avons beaucoup causé de poésie et de sujets analogues hier soir, +et comme d'ordinaire, nous n'avons pas été d'accord,--et je crois, moins +que jamais. Byron affecte de se déclarer le patron d'un système de +littérature propre à ne produire que la médiocrité, et quoique tous ses +plus beaux poèmes et ses plus beaux passages n'aient été produits qu'au +mépris de ce système, je reconnais dans le doge de Venise les pernicieux +effets de cette nouvelle foi littéraire qui gênera et arrêtera +dorénavant ses efforts, quelque grands qu'ils puissent être; à moins +qu'il ne secoue le joug. Je n'ai lu que quelques passages de la pièce, +ou plutôt il me les a lus, et m'a donné le plan de l'ensemble.»</p> + +<p class="rig">Ravenne, 15 août 1821.</p><br><br> + +<p>»Nous sortons à cheval le soir pour nous promener dans la forêt de pins +qui sépare la ville de la mer. Je t'écris notre genre de vie, auquel je +me suis accommodé sans beaucoup de difficulté:--Lord Byron se lève à +deux heures,--et déjeûne--nous causons, lisons, etc. jusqu'à six,--puis +nous montons à cheval à huit, et après dîner nous devisons jusqu'à +quatre ou cinq heures du matin. Je me lève à midi, et je vous consacre +aujourd'hui le tems qui reste libre entre mon lever et celui de Byron.</p> + +<p>»Lord Byron a beaucoup gagné sous tous les rapports,--en génie, en +caractère, en vues morales, en santé et en bonheur. Sa liaison avec la +Guiccioli a été pour lui un avantage inappréciable. Il vit avec une +grande splendeur, mais sans outrepasser son revenu, qui est aujourd'hui +d'environ quatre mille livres sterling par an, et dont il consacre le +quart à des oeuvres de charité. Il a eu de désastreuses passions, mais +il semble les avoir subjuguées, et il devient ce qu'il devait être: un +homme vertueux. L'intérêt qu'il a pris aux affaires politiques +d'Italie, et les actions qu'il a faites en conséquence ne doivent point +s'écrire dans une lettre, mais vous causeront du plaisir et de la +surprise.</p> + +<p>»Il n'est pas encore décidé à aller en Suisse, pays en vérité peu fait +pour lui; le commérage et les cabales de ces coteries anglicanes le +tourmenteraient comme auparavant, et pourraient le faire retomber dans +le libertinage, où il s'est, dit-il, plongé non par goût mais par +désespoir. La Guiccioli, et son frère (qui est l'ami et le confident de +Lord Byron, et approuve complètement la liaison de sa soeur avec lui) +désirent aller en Suisse, à ce que dit Lord Byron, seulement par amour +de la nouveauté et pour le plaisir de voyager. Lord Byron préfère la +Toscane ou Lucques, et il essaie de leur faire adopter ses idées. Il m'a +fait écrire une longue lettre à la comtesse pour l'engager à rester. +C'est une chose assez bizarre pour un étranger que d'écrire sur des +sujets de la plus grande délicatesse à la maîtresse de son ami,--mais le +destin semble vouloir que j'aie toujours une part active dans les +affaires de tous ceux que j'approche. J'ai exprimé en doucereux italien +les raisons les plus fortes que j'ai pu imaginer contre l'émigration en +Suisse. Pour vous dire la vérité, je serais charmé de le voir, pour prix +de ma peine, s'établir en Toscane. Ravenne est un misérable endroit, les +habitans sont barbares et sauvages, et leur langage est le plus infernal +patois que vous puissiez concevoir; Byron serait, sous tous les +rapports, beaucoup mieux chez les Toscans.</p> + +<p>»Il m'a lu un des chants encore inédits de <i>Don Juan</i>. C'est une oeuvre +d'une étonnante beauté: elle le place non-seulement au-dessus, mais +beaucoup au-dessus, de tous les poètes du siècle. Chaque mot a le cachet +de l'immortalité. Ce chant est dans le même style que la fin du second +(mais il est entièrement pur d'indécences, et soutenu avec une aisance +et un talent incroyables); il n'y a pas un mot que le plus rigide +défenseur de la dignité de la nature humaine voulût faire biffer. Voilà, +jusqu'à un certain point, ce que j'ai long-tems réclamé,--une production +tout-à-fait neuve, adaptée au siècle, et cependant extraordinairement +belle. C'est peut-être vanité, mais je crois voir l'effet des vives +exhortations que je fis à Byron pour l'engager à créer quelque chose +d'entièrement neuf.........................................</p> + +<p>»Je suis sûr que si je demandais je ne serais pas refusé; mais il y a en +moi quelque chose qui m'empêche absolument de demander. Lord Byron et +moi sommes très-bons amis, et si j'étais réduit à la pauvreté ou si +j'étais un écrivain qui n'eût aucun droit à une position plus élevée que +celle où je suis, ou si j'étais dans une position plus élevée que je ne +mérite, nous paraîtrions toujours tels, et je lui demanderais librement +toute espèce de faveur. Mais ce n'est pas là mon cas. Le démon de la +défiance et de l'orgueil veille entre deux personnes telles que nous, +et empoisonne la liberté de nos relations. C'est une taxe, et une taxe +lourde, que nous devons payer par cela même que nous sommes hommes. Je +ne crois pas que la faute soit de mon côté; non, très probablement, +puisque je suis le plus faible. J'espère que dans l'autre monde les +choses seront mieux arrangées. Ce qui se passe dans le coeur d'un autre, +échappe rarement à l'observation de celui qui est l'anatomiste exact de +son propre coeur ...................................................</p> + +<p>»Lord Byron a ici de splendides appartemens dans le palais du mari de sa +maîtresse, un des hommes les plus riches d'Italie. M<sup>me</sup> Guiccioli est +divorcée, avec une pension de douze mille écus par an, misérable +traitement de la part d'un homme qui a cent-vingt mille livres sterling +de rente. Il y a deux singes, cinq chats, huit chiens et dix chevaux; +tous (excepté les chevaux) se promènent dans la maison comme s'ils en +étaient maîtres. Le Vénitien Tita est ici, et me sert de valet,--c'est +un beau garçon, avec une admirable barbe noire; il a déjà poignardé deux +ou trois personnes, et il a l'air le plus doux que j'aie jamais vu.</p> + +<p class="rig">Mercredi, Ravenne.</p><br><br> + +<p>»Je vous ai dit que j'avais écrit d'après le désir de Lord Byron, à la +Guiccioli pour la dissuader ainsi que sa famille, du voyage en Suisse. +La réponse de cette dame est arrivée, et mes représentations semblent +avoir fait comprendre combien la mesure était mauvaise. À la fin d'une +lettre pleine de toutes les belles choses que la noble dame dit avoir +entendues sur mon compte, se trouve cette demande que je transcris ici, +«--Signore, la vostra bontà mi far ardita di chiedervi un favore; me la +accorderete-voi? <i>Non partite da Ravenna senza milord</i><a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>.» Sans +contredit me voilà de par toutes les lois de la chevalerie, captif sur +parole à la requête d'une dame, et je ne recouvrerai ma liberté que +lorsque Byron sera établi à Pise. Je répondrai à la comtesse que sa +demande lui est accordée, et que si son amant hésite à quitter Ravenne +après que j'aurai fait tous les arrangemens nécessaires pour le recevoir +à Pise, je m'engage à me remettre dans la même situation qu'aujourd'hui +pour le fatiguer d'importunités jusqu'à ce qu'il aille la rejoindre. +Heureusement cela n'est pas nécessaire, et je n'ai pas besoin de vous +avertir que cette chevaleresque soumission aux grandes lois de l'antique +courtoisie, contre lesquelles je ne me révolte jamais et qui constituent +ma religion, ne m'empêchera pas de retourner bientôt près de vous pour y +rester long-tems...................................</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142">(retour)</a> Monsieur, votre bonté me rend assez hardie pour vous +demander une faveur; me l'accorderez-vous? Ne quittez pas Ravenne sans +milord.</blockquote> + +<p>»Nous montons à cheval tous les soirs comme à l'ordinaire, et nous nous +exerçons au tir du pistolet, et je ne suis pas fâché de vous dire que +j'approche de l'adresse avec laquelle mon noble ami frappe au but. J'ai +la plus grande peine à m'en aller, et Lord Byron, pour m'obliger à +rester, a prétendu que sans moi ou la Guiccioli il retombera +certainement dans ses anciennes habitudes. Je lui parle donc raison, et +il m'écoute, aussi j'espère qu'il est trop bien instruit des terribles +et dégradantes conséquences de son ancien genre de vie pour courir +quelque danger dans le court intervalle de tentation qui lui sera +laissé.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXLIII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 10 août 1821.</p><br><br> + + +<p>»Votre conduite envers M. Moore est certainement belle, et je ne dirais +pas cela si je pouvais m'en empêcher, car vous n'êtes point à présent +dans mes bonnes grâces.</p> + +<p>»À l'égard des additions, etc., il y a un journal que j'ai tenu en 1814, +et que vous pouvez demander à M. Moore, plus un journal de mon voyage +dans les Alpes, dans lequel se trouvent tous les germes de <i>Manfred</i>, et +qu'il faut retirer d'entre les mains de Mrs. Leigh. J'ai encore tenu ici +pendant quelques mois de l'hiver passé un petit <i>Mémorandum</i> quotidien, +que je vous enverrai. Vous trouverez un facile accès dans tous mes +papiers et toutes mes lettres, et ne négligez pas (en cas d'accident) de +visiter cette masse, si confuse qu'elle soit, car dans ce chaos de +papiers, vous trouverez quelques morceaux curieux, soit de moi soit +d'autrui, à moins qu'ils n'aient été perdus ou détruits. Si les +circonstances me faisaient jamais consentir (chose presque impossible) à +la publication des <i>Mémoires</i> de mon vivant, vous feriez, je suppose, +quelques avances à Moore, en proportion du plus ou moins de probabilité +de succès. Mais vous êtes tous deux certains de me survivre.</p> + +<p>»Il faudra aussi que vous ayez de Moore la correspondance entre moi et +lady Byron, à qui j'ai offert le droit de voir tout ce qui la concerne +dans ces papiers. Ceci est important. Moore a la lettre de milady et une +copie de ma réponse. J'aimerais mieux avoir Moore pour éditeur que tout +autre.</p> + +<p>»Je vous ai envoyé la lettre de Valpy pour vous laisser décider par +vous-même, et celle de Stockdale pour vous amuser. Je suis toujours +loyal à votre égard, comme je le fus dans l'affaire de Galignani, et +comme vous-même l'êtes avec moi,--par-ci par-là.</p> + +<p>»Je vous rends la lettre de Moore, lettre fort honorable pour lui, pour +vous et pour moi.</p> + +<p>»Tout à vous pour jamais.</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXLIV.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 16 août 1821.</p><br><br> + + +<p>»Je regrette que Holmes ne puisse ou ne veuille pas venir; c'est agir un +peu malhonnêtement, vu que je fus toujours très-poli et très-ponctuel à +son égard; mais ce n'est qu'un *** de plus. On ne rencontre pas d'autres +gens parmi les Anglais.</p> + +<p>»J'attends les épreuves des manuscrits avec une raisonnable impatience.</p> + +<p>»Ainsi vous avez publié, ou voulez publier, les nouveaux chants de <i>Don +Juan</i>. N'êtes-vous pas effrayé de l'assassinat constitutionnel de +Bridge-Street? Quand j'ai vu le nom de <i>Murray</i>, j'ai cru au premier +instant que c'était vous, mais j'ai été consolé en voyant que votre +homonyme est un procureur, car vous ne faites point partie de cette +infâme race.</p> + +<p>»Je suis dans un grand chagrin, vu la probabilité de la guerre, parce +que mes hommes d'affaires ne sortent pas ma fortune des fonds publics. +Si la banqueroute a lieu, c'est mon intention de me faire voleur de +grand chemin; toutes les autres professions en Angleterre ont été +amenées à un tel point de perversité par la conduite de ceux qui les +exercent, que le vol ouvertement pratiqué est la seule ressource laissée +à un homme qui à quelques principes; c'est même chose honnête, +comparativement parlant, puisqu'on ne se déguise pas.</p> + +<p>»Je vous ai écrit par le dernier courrier pour vous dire que vous avez +très-bien agi à l'égard de Moore et des <i>Mémoires</i>.....................</p> + +<p>»Mes amitiés à Gifford.</p> + +<p>»Croyez-moi, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Je vous rends la lettre de Smith, que je vous prie de remercier +de sa bienveillante opinion. Le buste de Thorwaldsen est-il arrivé?</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXLV.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 23 août 1821.</p><br><br> + +<p>»Je vous envoie ci-inclus les deux actes corrigés. Quant aux accusations +relatives au naufrage<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>, je crois vous avoir dit à vous et à M<sup>r</sup> +Hobhouse, il y a déjà quelques années, qu'il n'y avait pas une seule +circonstance qui n'eût été prise dans les faits, non pas, il est vrai, +dans l'histoire d'un naufrage particulier quelconque, mais dans les +accidens réels de différens naufrages. Presque tout <i>Don Juan</i> est une +peinture de la vie réelle, soit de la mienne, soit de celle de gens que +j'ai connus. Par parenthèse, une grande partie de la description de +l'ameublement, dans le troisième chant, est prise du <i>Tully's Tripoli</i> +(je vous prie de noter cela), et le reste, de mes propres observations. +Souvenez-vous que je n'ai jamais voulu cacher cela; et que si je ne l'ai +pas publiquement déclaré, c'est uniquement parce que <i>Don Juan</i> a paru +sans préface et sans nom d'auteur. Si vous pensez que cela en vaille la +peine, mettez-le en note à la prochaine occasion. Je ris de pareilles +accusations, tant je suis convaincu que jamais nul écrivain n'emprunta +moins que moi, ou ne s'appropria davantage les matériaux empruntés. +Beaucoup de plagiats apparens ne sont dus qu'à une coïncidence fortuite. +Par exemple, Lady Morgan (dans un livre sur l'Italie, vraiment +excellent, je vous assure) appelle Venise <i>Rome de l'Océan</i>. J'ai +employé la même expression dans les <i>Foscari</i>, et pourtant vous savez +que la pièce est écrite depuis plusieurs mois, et envoyée en Angleterre. +Je n'ai reçu <i>l'Italie</i> que le 16 courant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143">(retour)</a> On avait ridiculement accusé Byron de plagiat, parce +qu'il n'avait pas puisé sa description dans sa seule imagination, mais +dans les relations authentiques des divers naufrages. +(<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<p>»Votre ami, ainsi que le public, ne sait pas que ma simplicité +dramatique est à dessein toute grecque, et que je continuerai dans cette +voie; nulle réforme n'a jamais réussi<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a> tout d'abord. J'admire les +vieux dramaturges anglais; mais le système grec est sur un tout autre +terrain, et n'a rien à démêler avec eux. Je veux créer un drame anglais +régulier, peu m'importe qu'il soit propre ou non au théâtre, ce n'est +point là mon but;--je ne veux créer qu'un théâtre pour l'esprit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144">(retour)</a> «Nul homme, dit Pope, ne s'est jamais élevé à quelque +degré de perfection dans l'art d'écrire sans lutter avec une obstination +et une constance opiniâtres contre le courant de l'opinion publique.» + +<p>Que les ennemis de la nouvelle école méditent cette réflexion d'un +auteur reconnu pour classique. +(<i>Notes du Trad.</i>)</p></blockquote> + +<p>»Tout à vous.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Je ne puis accepter vos offres......... +.....................................................</p> + +<p>Il faut traiter ces affaires-là avec M. Douglas Kinnaird. C'est mon +fondé de pouvoirs, et il est homme d'honneur. C'est à lui que vous +pourrez exposer toutes vos raisons mercantiles, plutôt que de me les +exposer à moi-même directement. Ainsi donc, la mauvaise saison,--le +public indifférent,--le défaut de vente,--sa seigneurie écrit trop,--la +popularité déclinant,--la déduction pour le commerce,--les pertes +presque constantes,--les contre-façons,--les éditions en pays +étranger,--les critiques sévères, etc., etc., etc., et autres phrases et +doléances oratoires;--je laisse à Douglas, qui est un orateur, le soin +d'y répondre.</p> + +<p>»Vous pourrez exprimer plus librement toutes ces raisons à une tierce +personne, tandis qu'entre vous et moi elles pourraient faire échanger +quelques mots piquans qui n'orneraient pas nos archives.</p> + +<p>»Je suis fâché pour la reine, et cela plus que vous ne l'êtes.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXLVI.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 24 août 1821.</p><br><br> + +<p>»Votre lettre du 5 ne m'est parvenue qu'hier, tandis que j'ai reçu des +lettres datées de Londres du 8. La poste farfouille-t-elle dans nos +lettres? Quelque arrangement que vous fassiez avec Murray,--si vous en +êtes satisfait, je le serai aussi. Point de scrupule;--il est bien vrai +que maintes fois j'ai dit par plaisanterie (car j'aime la pointe tout +autant que le barbare lui-même,--c'est-à-dire Shakspeare.)--oui, j'ai +dit que «comme un Spartiate, je vendrais ma <i>vie</i> aussi <i>cher</i> que +possible.»--Mais ce ne fut jamais mon intention d'en tirer un profit +pécuniaire pour mon propre compte, mais de transmettre ce legs à mon +ami,--à vous--en cas de survivance. J'ai devancé l'époque, parce que +nous nous sommes trouvés ensemble, et que je vous ai pressé de tirer de +cette affaire tout le parti possible aujourd'hui même, pour raisons qui +sont évidentes. Je ne me suis privé de rien par là, et je ne mérite pas +les remercîmens que vous m'adressez................................. +....................................................</p> + +<p>»À propos, quand vous écrirez à lady Morgan, remerciez-la pour les +belles phrases qu'elle a faites dans son livre sur le compte des miens. +Je ne sais pas son adresse. Son ouvrage sur l'Italie est courageux et +excellent.--Je vous prie de lui faire part de cette opinion d'un homme +qui connaît le pays. Je regrette qu'elle ne m'ait pas vu, j'aurais pu +lui dire un ou deux faits qui auraient confirmé ses assertions.</p> + +<p>»Je suis charmé que vous soyez content de Murray, qui semble apprécier +les lords morts à une plus haute valeur que les lords +vivans.............. ...............................................</p> + +<p>»Tout à vous pour jamais, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Vous me dites quelques mots d'un procureur en route pour se +rendre auprès de moi, pour traiter d'affaires. Je n'ai reçu aucun avis +d'une telle apparition. Que peut vouloir l'individu? J'ai des procès et +des affaires en train, mais je n'ai pas entendu dire qu'il fallût +ajouter à toutes les dépenses faites en Angleterre les frais de voyage +d'un homme de loi.</p> + +<p>»Pauvre reine! mais peut-être est-ce pour le mieux, si l'on doit croire +l'anecdote d'Hérodote...... +......................................................</p> + +<p>»Rappelez-moi au souvenir de tous nos amis communs. À quoi vous +occupez-vous? Ici, je n'ai été occupé que des tyrans et de leurs +victimes. Il n'y eut jamais pareille oppression, même en Irlande.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCXLVII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 31 août 1821.</p><br><br> + +<p>«J'ai reçu les chants de <i>Don Juan</i>, qui sont imprimés avec si peu de +soin (surtout le cinquième), que la publication en serait honteuse pour +moi, et peu honorable pour vous. Il faut réellement revoir les épreuves +avec le manuscrit, les fautes sont si grossières;--il y a des mots +ajoutés,--il y en a de changés,--d'où s'ensuivraient mille cacophonies +et absurdités. Vous n'avez pas soigné ce poème, parce que quelques +hommes de votre escouade ne l'approuvent pas; mais je vous dis qu'avant +long-tems vous n'aurez rien de moitié aussi bon, comme poésie ou style. +D'après quel motif avez-vous omis la note sur Bacon et Voltaire? et une +des stances finales que je vous ai envoyées pour être ajoutées au chant? +C'est, je présume, parce que la stance finissait par ces deux vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i14"> Et ne réunissez jamais deux ames vertueuses pour la vie,</p> + <p class="i14"> En ce <i>centaure moral</i>, mari et femme.</p> +</div></div> + +<p>»Or, il faut vous dire, une fois pour toutes, que je ne permettrai +jamais à personne de prendre de telles libertés à l'égard de mes écrits +à cause de mon absence. Je désire que les passages retranchés soient +remis à leur place (excepté la stance sur Sémiramis);--mais reproduisez +surtout la stance sur les mariages turcs. Je requiers d'ailleurs que le +tout soit revu avec soin sur le manuscrit.</p> + +<p>»Je ne vis jamais d'impression si détestable:--<i>Gulleyaz</i> au lieu de +<i>Gulbeyaz</i>, etc. Savez-vous que Gulbeyaz est un nom réel, et que l'autre +est un non sens? J'ai copié les chants avec soin, en sorte que les +fautes sont inexcusables.</p> + +<p>»Si vous ne vous souciez pas de votre propre réputation, ayez, je vous +prie, quelques égards pour la mienne. J'ai relu le poème avec soin, et, +je vous le répète, c'est de la poésie. Votre envieuse bande de +prêtres-poètes peut dire ce qu'il lui plaît; le tems montrera que sur ce +point je ne me suis pas trompé.</p> + +<p>»Priez mon ami Hobhouse de corriger l'impression, surtout pour le +dernier chant, d'après le manuscrit tel qu'il +est..................................... +...............................................<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a></p> + +<p>»Il ne faudrait pas s'étonner que le poème tombât (ce qui n'arrivera +pas, vous verrez)--avec un pareil cortége de sottises. Replacez ce qui +est omis, corrigez ces ignobles fautes d'impression, et laissez le poème +aller droit son chemin; alors je ne crains plus rien. +.......................</p> + +<p>»Vous publierez les drames quand ils seront prêts. Je suis de si +mauvaise humeur à cause de cette négligence dans l'impression de <i>Don +Juan</i>, que je suis obligé de clore ma lettre.</p> + +<p>»Tout à vous.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Je présume que vous n'avez pas perdu la stance dont je vous +parle? Je vous l'ai envoyée après les autres; cherchez dans mes lettres, +et vous la trouverez.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145">(retour)</a> Nous supprimons plusieurs fautes d'impression que Byron +se remet encore à citer. +(<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<br><h3>LETTRE CCCCXLVIII<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p>«La lettre ci-incluse est écrite avec mauvaise humeur, mais non sans +motif. Toutefois, tenez-en peu de compte (je veux dire de la mauvaise +humeur); mais je réclame instamment une attention sérieuse de votre part +aux fautes de l'imprimeur, à qui pareille chose n'aurait jamais dû être +permise. Vous oubliez que tous les sots de Londres (principaux acheteurs +de vos publications) rejetteront sur moi la stupidité de votre +imprimeur. Par exemple, dans les notes du cinquième chant, «le bord +<i>adriatique</i> du Bosphore» au lieu d'<i>asiatique</i>. Tout cela peut vous +sembler peu important, à vous, homme honoré d'amitiés ministérielles; +mais c'est très-sérieux pour moi, qui suis à trois cents lieues, et n'ai +pas l'occasion de prouver que je ne suis pas aussi sot que me fait votre +imprimeur.</p> + +<p>»Dieu vous bénisse et vous pardonne, car pour moi je ne le puis.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146">(retour)</a> Écrite dans l'enveloppe de la lettre précédente. (<i>Note +de Moore</i>.) </blockquote> + +<br><h3>LETTRE CCCCXLIX.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 3 septembre 1821.</p><br><br> + +<p>«Par l'entremise de M. Mawman (payeur dans le corps dont vous et moi +sommes de simples membres), j'expédiai hier, à votre adresse, sous une +seule enveloppe, deux cahiers, contenant le <i>Giaour</i>-nal, et une ou deux +choses. Tout cela n'est pas propre à réussir,--même auprès d'un public +posthume;--mais des extraits le seraient peut-être. C'est une courte et +fidèle chronique d'un mois environ;--quelques parties n'en sont pas fort +discrètes, mais sont suffisamment sincères. M. Mawman dit qu'il vous +remettra lui-même, ou vous fera remettre par un ami le susdit paquet +dans vos champs élysées.</p> + +<p>»Si vous avez reçu les nouveaux chants de <i>Don Juan</i>, songez qu'il y a +de grossières fautes d'impression, particulièrement dans le cinquième +chant.--Par exemple: <i>précaire</i> pour <i>précoce</i>, <i>adriatique</i> pour +<i>asiatique</i>, etc.; plus, un luxe de mots et de syllabes additionnelles, +qui changent le rhythme en une véritable +cacophonie................................ +........................................................</p> + +<p>»Je fais mes préparatifs de départs pour me rendre à Pise:--mais +adressez vos lettres ici, jusqu'à nouvel ordre.</p> + +<p>»Tout à vous à jamais, etc.»</p> + +<p>Un des cahiers mentionnés ci-dessus comme confiés à M. Mawman pour +m'être remis, contenait un fragment, d'environ cent pages, d'une +histoire en prose, où Byron racontait les aventures d'un jeune +gentilhomme andalous, et qu'il avait commencée à Venise, en 1817. Je +n'extrairai que le passage suivant de cet intéressant fragment.</p> + +<p>«Peu d'heures après, nous fûmes très-bons amis, et, au bout de quelques +jours, elle partit pour l'Arragon avec mon fils, pour aller voir son +père et sa mère. Je ne l'accompagnai pas immédiatement, parce que +j'avais déjà été en Arragon; mais je devais rejoindre la famille dans +son château moresque, au bout de quelques semaines.</p> + +<p>»Durant le voyage, je reçus une lettre très-affectueuse de dona Josepha, +qui m'instruisait de sa santé et de celle de mon fils. À son arrivée au +château, elle m'en écrivit une autre encore plus affectueuse, où elle me +pressait, en termes très-tendres et ridiculement exagérés, de la +rejoindre immédiatement. Comme je me préparais à partir pour Séville, +j'en reçus une troisième:--celle-ci était du père don Jose di Cardozo, +qui me requérait, de la façon la plus polie, de dissoudre mon mariage. +Je lui répondis avec une égale politesse, que je ne consentirais jamais +à sa requête. Une quatrième lettre arriva;--elle était de Dona Josepha, +qui m'informait que c'était d'après son désir, que la lettre de son père +avait été écrite. Je lui écrivis courrier par courrier, pour savoir +quelle était sa raison:--elle répondit, par exprès, que, comme la raison +n'était pour rien là-dedans, il était inutile de donner une raison +quelconque;--mais qu'elle était une femme excellente et offensée. Je lui +demandai alors pourquoi elle m'avait écrit précédemment deux lettres si +affectueuses, où elle me priait de venir en Arragon. Elle répondit que +c'était parce qu'elle me croyait hors de mes sens;--qu'étant incapable +de me soigner moi-même, je n'avais qu'à me mettre en route, et que, +parvenu sans obstacle jusque chez don Jose di Cardozo, j'y trouverais la +plus tendre des épouses,--et la camisole de force.</p> + +<p>»Je n'avais, pour réplique à ce trait d'affection, qu'à réitérer la +demande de quelques éclaircissemens. Je fus averti qu'on ne les +donnerait qu'à l'inquisition. En même tems, nos différends domestiques +étaient devenus un objet de discussion publique; et le monde, qui décide +toujours avec justice, non-seulement en Arragon, mais en Andalousie, +jugea que non-seulement j'étais digne de blâme, mais que dans toute +l'Espagne il ne pourrait jamais exister personne de si blâmable. Mon cas +fut présumé comprendre tous les crimes possibles, et même quelques-uns +impossibles, et peu s'en fallut qu'un auto-da-fé ne fût annoncé comme le +résultat de l'affaire. Mais qu'on ne dise pas que nous sommes abandonnés +par nos amis dans l'adversité;--ce fut tout le contraire. Les miens se +pressèrent autour de moi pour me condamner, m'admonester, me consoler +par leur désapprobation.--Ils me dirent tout ce qui a été ou peut être +dit sur le sujet. Ils secouèrent la tête, m'exhortèrent, me plaignirent, +les larmes aux yeux, et puis--ils allèrent dîner.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCL.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 4 septembre 1821.</p><br><br> + +<p>»Par le courrier de samedi, je vous ai envoyé une lettre farouche et +furibonde sur les bévues commises par l'imprimeur dans <i>Don Juan</i>. Je +sollicite votre attention à cet égard, quoique ma colère se soit changée +en tristesse.</p> + +<p>»Hier je reçus M. ***,--un de vos amis, et je ne l'ai reçu que parce +qu'il est un de vos amis; et c'est plus que je ne ferais pour les +visiteurs anglais, excepté pour ceux que j'honore. Je fus aussi poli que +j'ai pu l'être au milieu de l'emballage de toutes mes affaires, car je +vais aller à Pise dans quelques semaines, et j'y ai envoyé et envoie +encore mon mobilier. J'ai regretté que mes livres et mes papiers fussent +déjà emballés, et que je ne pusse vous envoyer quelques écrits que je +vous destinais; mais les paquets étaient scellés et ficelés, et il eût +fallu un mois pour retrouver ce dont j'aurais eu besoin. J'ai remis sous +enveloppe, à votre ami, la lettre italienne<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a> à laquelle je fais +allusion dans ma défense de Gilchrist. Hobhouse la traduira pour vous, +et elle vous fera rire et lui aussi, surtout à cause de l'orthographe. +Les <i>mericani</i>, dont on m'appelle le <i>capo</i> ou chef, désignent les +Américains, nom donné en Romagne à une partie des carbonari, +c'est-à-dire, à la partie populaire, aux troupes des carbonari. C'était +originairement une société de chasseurs, qui prirent le nom +d'Américains; mais à présent elle comprend quelques milliers de +personnes, etc. Mais je ne vous mettrai pas davantage dans le secret, +parce que les directeurs de la poste pourraient en prendre +connaissance. Je ne sais pourquoi l'on m'a cru le chef de ces gens-là; +leurs chefs ressemblent au démon nommé Légion, ils sont plusieurs. +Toutefois, c'est un poste plus honorable qu'avantageux; car, aujourd'hui +que les Américains sont persécutés, il est convenable que je les aide; +et ainsi ai-je fait, autant que mes moyens me l'ont permis. Il y aura +quelque jour un nouveau soulèvement; car les sots qui gouvernent sont +frappés d'aveuglement; ils semblent actuellement ne rien savoir, ils ont +arrêté et banni plusieurs personnes de leur propre parti, et laissé +échapper quelques-uns de ceux qui ne sont pas leurs amis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147">(retour)</a> Une lettre anonyme qui le menaçait d'un assassinat. +(<i>Note de Moore</i>.) </blockquote> + +<p>»Que penses-tu de la Grèce?</p> + +<p>»Adressez vos lettres ici comme d'ordinaire, jusqu'à ce que vous +receviez de mes nouvelles.</p> + +<p>»J'ai chargé Mawman d'un Journal pour Moore; mais ce Journal ne vaudrait +rien pour le public,--ou du moins en grande partie;--des extraits en +peuvent réussir.</p> + +<p>»Je relis les chants de <i>Don Juan</i>: ils sont excellens. Votre escouade a +complètement tort, et vous le verrez bientôt. Je regrette de ne pas +continuer ce poème, car j'avais mon plan tout fait pour plusieurs +chants, pour différentes contrées et différens climats. Vous ne dites +rien de la note que je vous ai envoyée, laquelle expliquera pourquoi +j'ai cessé de continuer <i>Don Juan</i> (à la prière de M<sup>me</sup> Guiccioli).</p> + +<p>»Faites-moi savoir que Gifford est mieux. Nous avons, vous et moi, +besoin de lui.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLI.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 12 septembre 1821.</p><br><br> + +<p>«Par le courrier de mardi, je vous enverrai, en trois paquets, le drame +de <i>Caïn</i>, en trois actes, dont je vous prie d'accuser réception +aussitôt après l'arrivée. Dans le dernier discours d'Ève, au dernier +acte (quand Ève maudit Caïn), ajoutez aux derniers vers les trois +suivans:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Puisse l'herbe se flétrir sous tes pas! les bois</p> +<p class="i14"> Te refuser un asile! le monde une demeure! la terre</p> +<p class="i14"> Un tombeau! le soleil sa lumière! et le ciel son Dieu!</p> +</div></div> + +<p>»Voilà pour vous, quand les trois vers seront réunis à ceux déjà +envoyés, un aussi beau morceau d'imprécation que vous puissiez désirer +en rencontrer dans le cours de vos affaires. Mais n'oubliez pas cette +addition, qui est le trait du discours d'Ève.</p> + +<p>»Faites-moi savoir, ce que Gifford pense (si la pièce arrive saine et +sauve); car j'ai bonne opinion de ce drame, comme poésie; c'est dans mon +gai style métaphysique, et dans le genre de Manfred.</p> + +<p>»Vous devez au moins louer ma facilité et ma variété, quand vous +considérerez ce que j'ai fait depuis quinze mois, la tête pleine, +d'ailleurs, d'affaires mondaines. Mais nul doute que vous n'évitiez de +dire du bien de la pièce, de crainte que je n'en réclame de vous un prix +plus élevé; c'est juste: songez à votre affaire.</p> + +<p>»Pourquoi ne publiez-vous pas ma traduction de Pulci,--la meilleure +chose que j'aie jamais composée,--avec l'italien en regard? Je voudrais +être sur vos talons: rien ne se fait tandis qu'un homme est absent; tout +le monde court sus, parce qu'on le peut. Si jamais je retourne en +Angleterre (ce que je ne ferai pas, toutefois), j'écrirai un poème en +comparaison duquel <i>les Poètes Anglais</i>, etc., ne seront plus que du +lait: votre monde littéraire d'aujourd'hui, tout composé de charlatans, +a besoin de ce coup; mais je ne suis pas encore assez bilieux: attendez +encore une saison ou deux, encore une ou deux provocations, et je serai +monté au ton convenable, alors j'attaquerai toute la bande.</p> + +<p>»Je ne puis supporter cette espèce de rebut que vous m'envoyez pour mes +lectures; excepté les romans de Scott, et trois ou quatre autres +ouvrages, je ne vis jamais pareille besogne. Campbell professe,--Moore +fainéantise,--Southey bavarde,--Wordsworth écume,--Coleridge +hébété,--*** niaise,--*** chicane, querelle et criaille,--*** réussira, +s'il ne donne pas trop dans le jargon du jour, et qu'il n'imite pas +Southey; il y a de la poésie en lui; mais il est envieux, et malheureux +comme sont tous les envieux. Il est encore un des meilleurs écrivains du +siècle. B*** C*** réussira mieux bientôt, j'ose le dire, s'il n'est pas +abîmé par le thé vert, et par les éloges de Pentonville et de +Paradise-row. Le malheur de ces hommes-là est qu'ils n'ont jamais vécu +dans le grand monde ni dans la solitude; il n'y a point de milieu pour +acquérir la connaissance du monde agité ou du monde tranquille. S'ils +sont admis pour quelque tems dans le grand monde, c'est seulement comme +spectateurs;--ils ne forment point partie de la machine. Or, Moore et +moi, lui par des circonstances particulières, et moi par ma naissance, +nous sommes entrés dans toutes les agitations et passions de ce monde. +Tous deux avons appris par-là beaucoup de choses qu'autrement nous +n'aurions jamais sues.</p> + +<p>»Tout à vous.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> J'ai vu l'autre jour un de vos confrères, un des souverains +alliés de Grub-Street, Mawman-le-Grand, par l'intermède de qui j'ai +envoyé mon légitime hommage à votre impériale majesté. Le courrier de +demain m'apportera peut-être une lettre de vous, mais vous-êtes le plus +ingrat et le moins gracieux des correspondans. Pourtant vous êtes +excusable, avec votre perpétuelle cour de politiques, de prêtres, +d'écrivailleurs et de flâneurs. Quelque jour je vous donnerai un +catalogue poétique de tous ces gens-là.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLIII.<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a></h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 19 septembre 1821.</p><br><br> + +<p>«Je suis dans le fort de la sueur, de la poussière, et de la colère d'un +déménagement universel de toutes mes affaires, meubles, etc., pour Pise, +où je vais passer l'hiver. La cause de ce départ est l'exil de tous mes +amis carbonari, et, entre autres, de toute la famille de M<sup>me</sup> Guiccioli, +qui, comme vous savez, a divorcé la semaine dernière «à cause de P. P., +clerc de cette paroisse», et qui est obligée de rejoindre son père et +ses parens, actuellement en exil à Pise, afin d'éviter d'être enfermée +dans un monastère, parce que l'arrêt de séparation, décrété par le pape, +lui a imposé l'obligation de résider dans la <i>casa paterna</i><a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>, ou +bien dans un couvent pour l'intérêt du décorum. Comme je ne pouvais dire +avec Hamlet: «va-t-en parmi des nonnes», je me prépare à suivre la +famille.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148">(retour)</a> la lettre 452<sup>e</sup>, d'ailleurs fort courte, a été supprimée.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149">(retour)</a> Maison paternelle.</blockquote> + +<p>»C'est une forte puissance que ce diable d'amour, qui empêche un homme +d'accomplir ses projets de vertu ou de gloire. Je voulais il y a quelque +tems aller en Grèce (où tout semble se réveiller) avec le frère de M<sup>me</sup> +Guiccioli, bon et brave jeune homme (je l'ai vu mettre à l'épreuve) et +farouche sur l'article de la liberté. Mais les larmes d'une femme qui a +laissé son mari pour moi, et la faiblesse de mon coeur, sont des +obstacles à ces projets, et je peux difficilement m'y abandonner.</p> + +<p>»Nous nous divisâmes sur le choix de notre résidence entre la Suisse et +la Toscane, et je donnai mon vote pour Pise, comme étant plus près de la +Méditerranée, que j'aime pour les rivages qu'elle baigne, et pour mes +jeunes souvenirs de 1809. La Suisse est un maudit pays de brutes +égoïstes et grossières, dans la région la plus romantique du monde. Je +n'ai jamais pu en supporter les habitans, et encore moins les visiteurs +anglais; c'est pour cette raison qu'après avoir écrit pour prendre +quelques informations sur des maisons à louer, et avoir appris qu'il y +avait une colonie d'Anglais sur toute la surface des cantons de Genève, +etc., j'abandonnai sur-le-champ l'idée, et persuadai aux Gamba d'en +faire autant..................................... +..........................<br>.......................</p> + +<p>»Que faites-vous, et où êtes-vous? en Angleterre? Depuis la dernière +lettre que je vous ai écrite, j'ai envoyé à Murray une autre +tragédie,--intitulée <i>Caïn</i>,--en trois cahiers; elle est maintenant +entre ses mains, ou chez l'imprimeur. C'est dans le style de <i>Manfred</i>, +c'est métaphysique et plein de déclamations titaniques<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>.--Lucifer +est un des personnages, et il emmène Caïn en voyage parmi les étoiles, +puis dans «l'Hadès» où il lui montre les fantômes d'un monde antérieur. +J'ai supposé l'idée de Cuvier, que le monde a été détruit trois ou +quatre fois, et a été habité par les mammouths, les mégalosauriens, +etc., mais non par l'homme avant la période mosaïque, comme on le voit, +en effet, par l'étude des os fossiles; car ces os appartiennent tous à +des espèces inconnues ou même connues, mais on ne trouve point +d'ossemens humains. J'ai donc supposé que Caïn voit les +préadamites<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>, êtres doués d'une intelligence supérieure à celle de +l'homme, mais d'une forme totalement différente, et d'une plus grande +force d'esprit et de corps. Vous pouvez croire que la petite +conversation qui a lieu entre Caïn et Lucifer sur ce sujet, n'est pas +entièrement conforme aux canons.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150">(retour)</a> Analogues à celles des Titans qui se révoltèrent contre +le souverain des dieux. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151">(retour)</a> Êtres qui ont existé avant Adam. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<p>»Il s'ensuit que Caïn, à son retour, tue Abel dans un accès de mauvaise +humeur, et parce qu'il est mécontent de la politique qui l'a chassé, lui +et toute sa famille, hors du paradis, et parce que (conformément au +récit de la Genèse) le sacrifice d'Abel est le plus agréable à la +divinité. J'espère que la rapsodie est arrivée;--elle est en trois +actes, et porte le titre de <i>Mystère</i>, suivant l'ancien usage chrétien, +et en honneur de ce qu'elle sera probablement pour le lecteur.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLV<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 20 septembre 1821.</p><br><br> + +<p>...................................................... +.......................................................................</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152">(retour)</a> La lettre 454<sup>e</sup>, d'une quinzaine de lignes, a été +supprimée.</blockquote> + +<p>«Les papiers dont je parle, en cas de survivance, sont des lettres, +etc., que j'ai amassées depuis l'âge de seize ans, et qui sont dans les +coffres de M. Hobhouse. Cette collection est au moins doublée par celles +que j'ai à présent ici,--toutes reçues depuis mon dernier ostracisme. Je +désirerais que l'éditeur eût accès dans cette dernière pacotille, non +dans le but d'abuser des confidences, ou d'offenser les sentimens de mes +correspondans vivans et la mémoire des morts; mais il y a des faits qui +n'auraient ni l'un ni l'autre de ces inconvéniens, et que cependant je +n'ai ni mentionnés ni expliqués: le tems seul (comme à l'égard de toutes +affaires pareilles) permettra de les mentionner et de les expliquer, +quoique quelques uns soient à ma gloire. La tâche, sans doute, exigera +de la délicatesse; mais cette exigence sera satisfaite, si Moore et +Hobhouse me survivent; et, je puis aussi le dire, si vous-même me +survivez: et je vous assure que mon sincère désir est que vous soyez +tous trois dans ce cas. Je ne suis pas sûr qu'une longue vie soit +souhaitable pour un homme de mon caractère, atteint d'une mélancolie +constitutionnelle<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a> que, sans doute, je dissimule en société, mais +qui éclate dans la solitude et dans mes écrits malgré moi-même. Cette +disposition a été renforcée, peut-être, par quelques événemens de ma +vie passée (je ne veux pas parler de mon mariage, etc.,--au contraire, +alors la persécution ranima mes esprits); mais je la nomme +constitutionnelle, parce que je la crois telle. Vous savez, ou ne savez +pas, que mon grand-père-maternel (habile et aimable homme, m'a-t-on dit) +fut vivement soupçonné de suicide (on le trouva noyé dans l'Avon à +Bath), et qu'un autre de mes proches parens de la même ligne +s'empoisonna, et ne fut sauvé que par les contre-poisons. Dans le +premier cas, il n'y avait pas de motif apparent, vu que mon grand-père +était riche, considéré, doué de grands moyens intellectuels, à peine âgé +de quarante ans, et pur de tout vice ruineux. Le suicide d'ailleurs ne +fut qu'un soupçon fondé sur le genre de mort et sur le tempérament +mélancolique de mon aïeul. Dans le second cas, il y eut un motif, mais +il ne me convient pas d'en parler: cette mort arriva lorsque j'étais +trop jeune pour en être instruit, et je n'en ai entendu parler que +plusieurs années après. Je pense donc que je puis appeler +constitutionnel cet abattement de mes esprits. On m'a toujours dit que +je ressemblais plus à mon aïeul maternel qu'à personne de la famille de +mon père,--c'est-à-dire dans le plus sombre côté de son caractère; car +il était ce que vous appelez une bonne nature d'homme, ce que je ne suis +pas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153">(retour)</a> Ce mot est pris ici comme en anglais, dans son sens +physiologique et médical; il signifie ce qui est inhérent à la +constitution physique, à l'organisation. Nous avons cru devoir faire +cette remarque, parce que le sens politique, beaucoup plus généralement +employé, aurait pu préoccuper l'esprit du lecteur. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<p>»Comptez, de plus, le journal ici tenu, que j'ai envoyé à Moore l'autre +jour; mais comme c'est un vrai <i>mémorandum</i> quotidien, il ne faudrait en +publier que des extraits. Je pense aussi qu'Augusta vous laisserait +prendre une copie du journal de mon voyage en 1816.</p> + +<p>»Je suis très-peiné que Gifford n'approuve pas mes nouveaux drames. +Certes, ils sont aussi contraires que possible au drame anglais; mais +j'ai idée que s'ils sont compris, ils trouveront à la fin faveur, je ne +dis pas sur le théâtre, mais dans le cabinet du lecteur. C'est à dessein +que l'intrigue est simple, l'exagération des sentimens évitée, et les +discours resserrés dans les situations sévères. Ce que je cherche à +montrer dans les <i>Foscari</i>, c'est la suppression des passions, plutôt +que l'exagération du tems présent, car ce dernier genre ne me serait pas +difficile, comme je crois l'avoir montré dans mes jeunes productions,--à +la vérité, non dramatiques. Mais, je le répète, je suis peiné que +Gifford n'aime pas mes drames; mais je n'y vois pas de remède, nos idées +sur ce point étant si différentes. Comment va-t-il?--bien, j'espère! +faites-le moi savoir. Son opinion me cause d'autant plus de regret, que +c'est lui qui a toujours été mon grand patron, et que je ne connais +aucune louange capable de compenser pour moi sa censure. Je ne songe +pas aux <i>Revues</i>, attendu que je puis les travailler avec leurs armes.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.</p> + +<p>»Adressez-moi vos lettres à Pise, où je vais maintenant. La raison de +mon changement de résidence est que tous mes amis italiens d'ici ont été +exilés, et sont réunis à Pise pour le moment, et je vais les rejoindre, +comme il en a été convenu, pour y passer l'hiver avec eux.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLVI.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 24 septembre 1821.</p><br><br> + +<p>«J'ai réfléchi à notre dernière correspondance, et je vous propose les +articles suivans pour règles de notre conduite à venir.</p> + +<p>»Premièrement, vous m'écrirez pour me parler de vous, de la santé, des +affaires et des succès de tous nos amis; mais de moi,--peu ou point.</p> + +<p>»Secondement, vous m'enverrez du <i>soda-powder</i>, de la poudre dentifrice, +des brosses à dents, et tous autres articles anti-odontalgiques ou +chimiques, comme auparavant, <i>ad libitum</i>, avec obligation de ma part à +vous rembourser.</p> + +<p>»Troisièmement, vous ne m'enverrez point de publications modernes, ou, +comme on dit, d'ouvrages nouveaux, en anglais, excepté la prose et les +vers de Walter-Scott, de Crabbe, de Moore, de Campbell, de Rogers, de +Gifford, de Joanna Baillie, de l'Américain Irving, de Hogg et de Wilson +(l'homme de l'île des Palmiers), ou un ouvrage d'imagination jugé d'un +mérite transcendant. Les voyages, pourvu qu'ils ne soient ni en Grèce, +ni en Espagne, ni en Asie-Mineure, ni en Italie, seront bien venus. +Ayant voyagé dans les pays ci-dessus mentionnés, je sais que ce qu'on en +dit ne peut rien ajouter à ce que je désire connaître sur eux.--Point +d'autres ouvrages anglais, quels qu'ils soient.</p> + +<p>»Quatrièmement, vous ne m'enverrez plus d'ouvrages périodiques;--plus de +<i>Revue d'Édimbourg</i>, de <i>Quarterly</i> ou <i>Monthly Review</i>, ni de journaux +anglais ou étrangers, de quelque nature que ce soit.</p> + +<p>»Cinquièmement, vous ne me communiquerez plus d'opinions d'aucune +espèce, favorables, défavorables ou indifférentes, de vous ou de vos +amis ou autres, concernant mes ouvrages passés, présens ou futurs.</p> + +<p>»Sixièmement, toutes les négociations d'intérêt entre vous et moi se +traiteront par l'intermédiaire de l'honorable Douglas Kinnaird, mon ami +et mon fondé de pouvoirs, ou de M. Hobhouse, comme <i>alter ego</i>, et mon +représentant dans mon absence--et même moi présent.</p> + +<p>»Quelques-unes de ces propositions peuvent au premier abord sembler +étranges, mais elles sont fondées. La quantité des mauvais livres que +j'ai reçus est incalculable, et je n'en ai tiré ni amusement ni +instruction. Les <i>Revues</i> et les <i>Magazines</i> ne sont qu'une lecture +éphémère et superficielle:--qui songe au grand article de l'année +dernière dans une <i>Revue</i> quelconque? Puis, si on y parle de moi, cela +ne tend qu'à accroître l'<i>égotisme</i>. Si les articles me sont favorables, +je ne nie pas que l'éloge n'énorgueillisse; s'ils sont défavorables, que +le blâme n'irrite. Dans ce dernier cas, je pourrais être amené à vous +infliger une sorte de satire qui ne vaudrait rien pour vous ni pour vos +amis: ils peuvent sourire aujourd'hui, et vous aussi; mais si je vous +prenais tous entre les mains, il ne serait pas malaisé de vous hacher +comme chair à pâté. Je l'ai fait à l'égard de gens aussi puissans, à +l'âge de dix-neuf ans, et je ne sais pas ce qui, à trente-trois ans, +m'empêcherait de faire de vos côtes autant de grils ardens pour vos +coeurs, si telle était mon envie; mais je ne me sens pas en pareille +disposition: que je n'entende donc plus vos provocations. S'il survient +quelque attaque assez grossière pour mériter mon attention, je +l'apprendrai par mes amis légaux. Quant au reste, je demande qu'on me le +laisse ignorer. .................................................</p> + +<p>»Toutes ces précautions seraient inutiles en Angleterre: le diffamateur +ou le flatteur m'y atteindrait malgré moi; mais en Italie nous savons +peu de chose sur le monde littéraire anglais, et y pensons encore moins, +excepté ce qui nous parvient par quelque misérable extrait inséré dans +quelque misérable gazette. Depuis deux ans (hors deux ou trois +articles), je n'ai lu de journal anglais qu'autant que j'y ai été forcé +par quelque accident; et, au total, je n'en sais pas plus sur +l'Angleterre que vous sur l'Italie, et Dieu sait que c'est fort peu de +chose, malgré tous vos voyages, etc. Les voyageurs anglais connaissent +l'Italie comme vous connaissez l'île de Guernesey; et qu'est-ce que c'est +que cela?</p> + +<p>»S'il s'élève quelque attaque assez grossière ou personnelle pour que je +doive la connaître, M. Douglas Kinnaird m'en instruira. Quant aux +louanges, je désire n'en rien savoir.</p> + +<p>»Vous direz: «À quoi tend tout ceci?» Je répondrai: «Cela tend à ne plus +laisser surprendre et distraire mon esprit par toutes ces misérables +irritations que causent l'éloge ou la censure;--à permettre à mon génie +de suivre sa direction naturelle, tandis que ma sensibilité ressemblera +au mort qui ne sait ni ne sent rien de tout ce qui se dit ou se fait +pour ou contre lui.»</p> + +<p>»Si vous pouvez observer ces conditions, vous vous épargnerez à vous et +à d'autres quelques chagrins. Ne me laissez pas pousser à bout; car si +jamais ma colère s'éveille, ce ne sera pas pour un petit éclat. Si vous +ne pouvez observer ces conditions, nous cesserons de correspondre,--sans +cesser d'être amis, car je serai toujours le vôtre à jamais et de +coeur,<br><span class="rig">BYRON.</span> +</p><br> + +<p>»<i>P. S.</i> J'ai pris ces résolutions non par colère contre vous ou <i>vos +gens</i>, mais simplement pour avoir réfléchi que toute lecture sur mon +propre compte, soit éloge, soit critique, m'a fait du mal. Quand j'étais +en Suisse et en Grèce, j'étais hors de la portée de ces discours, et +vous savez comme j'écrivais alors!--En Italie, je suis aussi hors de la +portée de vos articles de journaux; mais dernièrement, moitié par ma +faute, moitié par votre complaisance à m'envoyer les ouvrages les plus +nouveaux et les publications périodiques, j'ai été écrasé d'une foule de +<i>Revues</i>, qui m'ont déchiré de leur jargon, dans l'un et l'autre sens, +et ont détourné mon attention de sujets plus grands. Vous m'avez aussi +envoyé une pacotille de poésie de rebut, sans que je puisse savoir +pourquoi, à moins que ce ne soit pour me provoquer à écrire le pendant +des <i>Poètes Anglais</i>, etc. Or c'est ce que je veux éviter; car si jamais +je le fais, ce sera une terrible production, et je désire être en paix +aussi long-tems que les sots n'embarrasseront pas mon chemin de leurs +absurdités.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLVIII<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>.</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154">(retour)</a> La lettre 457<sup>e</sup> a été supprimée.</blockquote> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + + +<p class="rig">28 septembre 1821.</p><br><br> + +<p>«J'ajoute une autre enveloppe pour vous prier de demander à Moore qu'il +retire, si c'est possible, d'entre les mains de lady Cowper mes lettres +à feue lady Melbourne. Elles sont très-nombreuses, et m'auraient dû être +rendues depuis long-tems, vu que je suis prêt à donner celles de lady +Melbourne en échange. Celles-ci sont confiées à la garde de M. Hobhouse +avec mes autres papiers, et elles seront fidèlement rendues en cas de +besoin. Je n'ai pas voulu m'adresser auparavant à lady Cowper, parce que +je m'abstins de l'importuner à l'instant même de la mort de sa mère. +Quelques années se sont écoulées, et il est nécessaire que j'aie mes +épîtres. Elle sont essentielles comme confirmant cette partie des +<i>Mémoires</i> qui a trait aux deux époques (1812 et 1814) où mon mariage +avec la nièce de lady Melbourne fut projeté, et elles montreront quelles +furent mes idées, quels furent mes sentimens réels sur ce point.</p> + +<p>»Vous n'avez pas besoin de vous alarmer; les quatorze ans<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a> ne +peuvent guère s'écouler sans que la mortalité frappe sur l'un de nous: +c'est une longue portion de vie comme objet de spéculation..........</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155">(retour)</a> Allusion à un passage d'une lettre de Murray, qui +remarquait que si les <i>Mémoires</i> n'étaient pas publiés du vivant de sa +seigneurie, la somme actuellement payée (2,100 liv.) pour prix d'achat, +monterait, d'après un calcul très-probable des chances de vie, à près de +8,000 livres sterling. (<i>Note de Moore</i>.) </blockquote> + +<p>»Je veux aussi vous donner une ou deux idées à votre avantage, vu que +vous avez eu réellement une très-belle conduite envers Moore dans cette +affaire, et que vous êtes un brave homme dans votre genre. Si par vos +manoeuvres vous pouvez reprendre quelques-unes de mes lettres à lady +***, vous pourrez en faire usage dans votre recueil (en supprimant, +bien entendu, les noms et tous les détails qui pourraient blesser des +personnes encore vivantes, ou celles qui survivent aux personnes +compromises). J'y ai traité parfois des sujets autres que +l'amour................................................ +.......................................................</p> + +<p>»Je vous dirai encore quelles personnes peuvent avoir de mes lettres en +leurs mains: lord Powerscourt, quelques-unes à feu son frère; M. Long +de--(j'ai oublié le nom du pays), mais père d'Édouard Long, qui se noya +en allant à Lisbonne en 1809; miss Élisabeth Pigot de Southwell (elle +est peut-être devenue <i>mistress</i><a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a> par le tems qui court, car elle +n'avait qu'un an ou deux de plus que moi): ce ne sont pas des lettres +d'amour, ainsi vous pouvez les obtenir sans difficulté. Il y en a +peut-être quelques-unes à feu révérend J. C. Tattersall, dans les mains +de son frère (à moitié frère) M. Wheatley, qui demeure, je crois, près +de Cantorbéry. Il y en a aussi à Charles Gordon, aujourd'hui de Dulwich, +et quelques-unes, en très-petit nombre, à Mrs. Chaworth; mais ces +dernières sont probablement détruites ou imprenables.<br> +............................................................ +........................................................................</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156">(retour)</a> Madame.</blockquote> + +<p>»Je mentionne ces personnes et ces détails comme de simples +possibilités. La plupart des lettres ont été probablement détruites; et, +dans le fait, elles sont de peu d'importance, ayant été pour la plupart +écrites dans ma première jeunesse, à l'école et au collége.</p> + +<p>»Peel (le frère cadet du secrétaire-d'état) entretint avec moi une +correspondance, ainsi que Porter, fils de l'évêque de Clogher; lord +Clare en eut une très-volumineuse; William Harness, ami de Milman; +Charles Drummond, fils du banquier; William Bankes, le voyageur, votre +ami; R. G. Dallas, Esq.; Hodgson, Henri Drury en eurent aussi, et +Hobhouse, comme vous en êtes déjà instruit.</p> + +<p>»J'ai mis dans cette longue liste:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Les amis froids, infidèles et morts.</p> +</div></div> + +<p>parce que je sais que, comme les curieux gourmets, vous êtes amateur des +choses de ce genre.</p> + +<p>»En outre, il y a par-ci par-là des lettres à des littérateurs et +autres, lettres de compliment, etc., qui ne valent pas mieux que le +reste. Il y a aussi une centaine de notes italiennes, griffonnées avec +un noble mépris de la grammaire et du dictionnaire, en étrusque +anglicanisé; car je parle l'italien couramment, mais je l'écris avec une +négligence et une incorrection extrêmes.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLIX.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">29 septembre 1821.</p><br><br> + +<p>«Je vous envoie deux pièces un peu dures, l'une en prose, l'autre en +vers; elles vous montreront, l'une, l'état du pays, l'autre, celui de +mon esprit, à l'époque où elles ont été écrites. Elles n'ont pas été +envoyées à leur adresse, mais vous verrez par le style, qu'elles étaient +sincères comme je le suis en me signant,</p> + +<p>»Tout à vous pour toujours et de coeur.»<br> +<span class="rig">B.</span> +</p><br> + +<p>De ces deux pièces, incluses dans la lettre précédente, l'une était une +lettre destinée à lady Byron, relativement à l'argent que Byron avait +dans les fonds publics: j'en donnerai les extraits suivans.</p> + +<p class="rig">Ravenne, I<sup>er</sup> mars 1821.</p><br><br> + +<p>«J'ai reçu, par la lettre de ma soeur, votre communication sur la +sécurité de l'Angleterre, etc. Il est vrai que telle est l'opinion sur +ce point, mais telle n'est pas la mienne. M. *** mettra des obstacles à +toutes les tentatives de ce genre, jusqu'à ce qu'il ait accompli ses +propres desseins, c'est-à-dire, qu'il m'ait fait prêter ma fortune à +quelque client de son choix.</p> + +<p>»À cette distance,--après une si longue absence, et avec mon ignorance +extrême dans les affaires d'intérêt,--avec mon caractère et mon +indolence, je n'ai ni les moyens ni l'intention de résister.....</p> + +<p>»Avec l'opinion que j'ai sur les fonds publics, et le désir d'assurer +après moi une fortune honorable à ma soeur et à ses enfans, je dois me +jeter sur les expédiens.</p> + +<p>»Ce que je vous ai dit s'accomplit:--la guerre napolitaine est déclarée. +Vos fonds tomberont, et je serai par conséquent ruiné, ce qui n'est +rien,--mais mes parens le seront aussi. Vous et votre enfant vous êtes +pourvus. Vivez et prospérez,--c'est ce que je vous souhaite à toutes +deux. Vivez et prospérez,--vous en avez le moyen. Je ne songe qu'à mes +vrais parens, à ceux dont le sang est le mien,--et qui seront peut-être +victimes de cette maudite filouterie.</p> + +<p>»Vous ne songez pas aux conséquences de cette guerre; c'est une guerre +de l'humanité contre les monarques; elle se répandra comme une étincelle +sur l'herbe sèche des prairies désertes. Ce que c'est pour vous et vos +Anglais, vous n'en savez rien, car vous dormez. Ce que c'est pour nous +ici, je le sais; car nous avons l'incendie par-devant, par-derrière, et +jusqu'au milieu de nous.</p> + +<p>»Jugez combien je déteste l'Angleterre et tout ce qu'elle renferme, +puisque je ne retourne pas dans votre pays à une époque où non-seulement +mes intérêts pécuniaires, mais peut-être ma sécurité personnelle, +exigeraient mon retour. Je ne puis en dire d'avantage, car on ouvre +toutes les lettres. En peu de tems se décidera ce qui doit s'accomplir +ici, et alors vous en serez instruite sans être troublée par moi ou ma +correspondance. Quoi qu'il arrive, un individu est peu de chose, pourvu +que le succès de la grande cause soit avancé.</p> + +<p>»Je n'ai rien de plus à vous dire sur les affaires, ou sur tout autre +sujet.»</p> + +<p>La seconde pièce ci-dessus mentionnée consistait en quelques vers, que +Byron composa en décembre 1820, en lisant l'article suivant dans un +journal. «Lady Byron est cette année dame patronnesse du bal de charité +que l'on donne annuellement à l'Hôtel-de-Ville, à Hinckly, dans le +Leicester-Shire, et sir G. Crewe, baronnet, est le principal +commissaire.» Ces vers respirent une vive indignation,--chaque stance +finit par ces mots: <i>bal de charité</i>, et la pensée qui domine percera +dans les huit premiers vers.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Qu'importent les angoisses d'un époux ou d'un père,</p> +<p class="i14"> Que pour lui les ennuis de l'exil soient pesans ou légers;</p> +<p class="i14"> Cependant, la sainte s'entoure de gloires pharisiennes,</p> +<p class="i14"> Et se fait la patronne d'un bal de charité.</p> +<br> +<p class="i14"> Qu'importe--qu'un coeur, fautif, il est vrai, mais sensible,</p> +<p class="i14"> Soit poussé à des excès qui font trembler;--</p> +<p class="i14"> La souffrance du pécheur est chose juste et belle,</p> +<p class="i14"> La sainte réserve sa charité pour le bal.</p> +</div></div> + +<br><h3>LETTRE CCCCLX.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">I<sup>er</sup> octobre 1821.</p><br><br> + +<p>«Je vous ai envoyé dernièrement de la prose et des vers, en grande +quantité, à Paris et à Londres. Je présume que Mrs. Moore, ou la +personne quelconque qui vous représente à Paris, vous fera passer mes +paquets à Londres.</p> + +<p>»Je vais me mettre en route pour Pise, si une légère fièvre +intermittente commençante ne m'en empêche pas. Je crains qu'elle ne soit +pas assez forte pour donner beaucoup de chances à Murray............ +.................<br>................................... +.................................................................</p> + +<p>»J'ai un grand pressentiment que (sauf le chapitre des accidens) vous +devez me survivre. La différence de huit ans, ou à-peu-près, entre nos +âges, n'est rien. Je ne sens pas (ni, en vérité, je ne me soucie de le +sentir)--que le principe de vie tende chez moi à la longévité. Mon père +et ma mère moururent jeunes, l'un à trente-cinq ou trente-six ans, +l'autre à quarante-cinq; et le docteur Rush, ou quelque autre dit que +personne ne vit long-tems, si au moins un de ses parens n'est parvenu à +une grande vieillesse.</p> + +<p>»Certes, j'aimerais à voir partir mon éternelle belle-mère, non pas tant +pour son héritage, qu'à cause de mon antipathie naturelle. Mais la +satisfaction de ce désir naturel est au-dessus de ce qu'on doit attendre +de la Providence, qui veille sur les vieilles femmes. Je vous fatigue de +toutes ces phrases sur les chances de vie, parce que j'ai été mis sur +la voie par un calcul d'assurances que Murray m'a envoyé. Je pense +réellement que vous devez avoir davantage si je disparais au bout d'un +tems raisonnable.</p> + +<p>«Je m'étonne que mon <i>Caïn</i> soit parvenu sans malencontre en Angleterre. +J'ai écrit depuis environ soixante stances d'un poème, en octaves (dans +le genre de Pulci, dont les sots en Angleterre attribuèrent l'invention +à Whistlecraft,--et qui est aussi vieux que les montagnes en Italie), +intitulé: <i>La Vision du Jugement, par Quevedo-Redivivus</i>, avec cette +épigraphe:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Un Daniel ici pour le jugement,--oui--un Daniel;</p> +<p class="i14"> Je te rends grâce, Juif, de m'avoir rappelé ce mot.</p> +</div></div> + +<p>«J'ai intention d'y placer l'apothéose de Georges sous un point de vue +whig, sans oublier le poète lauréat pour sa préface et ses autres +démérites.</p> + +<p>»Je viens d'arriver au passage où saint Pierre, apprenant que le royal +défunt s'est opposé à l'émancipation catholique, se lève, et interrompt +la harangue de Satan pour déclarer qu'il changera de place avec Cerbère +plutôt que de laisser entrer Georges dans le ciel, tant qu'il en aura +les clefs.</p> + +<p>»Il faut que je monte à cheval, quoique avec un peu de fièvre et de +frisson. C'est la saison fiévreuse; mais les fièvres me font plutôt du +bien que du mal. On se sent bien après l'accès.</p> + +<p>»Les dieux soient avec vous!--Adressez vos lettres à Pise.</p> + +<p>»Toujours tout à vous.»</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Depuis mon retour de la promenade, je me sens mieux, quoique je +sois demeuré trop tard pour cette saison de <i>malaria</i><a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>, sous le +maigre croissant d'une jeune lune, et que je sois descendu de cheval +pour me promener dans une avenue avec une signora pendant une heure. Je +pensais à vous et à ces vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Quand sur le soir tu rôdes</p> +<p class="i14"> À la lueur des étoiles, tu aimes<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157">(retour)</a> Mauvais air.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158">(retour)</a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> When at eve thou rovest</p> +<p class="i14"> By the star, thou lovest.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p>Mais je ne fus point du tout romantique, comme j'eusse été autrefois; et +pourtant c'était une femme nouvelle (c'est-à-dire, nouvelle pour moi), +et à qui j'aurais du faire l'amour. Mais je ne lui dis que des lieux +communs. Je sens, comme votre pauvre ami Curran le disait avant sa mort, +«une montagne de plomb sur mon coeur»; c'est un mal que je crois +constitutionnel, et qui ne se guérira que par le même remède.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLXI.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">6 octobre 1821.</p><br><br> + +<p>«Je vous ai envoyé par le courrier de ce jour mon cauchemar, destiné à +contrebalancer le rêve où Southey célèbre par une impudente anticipation +l'apothéose de Georges III. J'aimerais que vous jetassiez un regard sur +la pièce, parce que je pense qu'il y a deux ou trois passages qui +pourront plaire à «nos pauvres montagnards.»</p> + +<p>»Ma fièvre ne me rend visite que tous les deux ou trois jours, mais nous +ne sommes pas encore sur le pied de l'intimité. J'ai, en général, une +fièvre intermittente tous les deux ans, quand le climat y est favorable, +comme ici; mais je n'en éprouve aucun mal. Ce que je trouve pire, et +dont je ne puis me délivrer, est l'affaissement progressif de mes +esprits sans cause suffisante. Je vais à cheval;--je ne commets point +d'excès dans le boire ou le manger,--et ma santé générale va comme à +l'ordinaire, sauf ces légers accès fébriles, qui me font plutôt du bien +que du mal. Cet abattement doit tenir à ma constitution; car je ne sache +rien qui puisse m'abattre plus que de coutume.</p> + +<p>»Comment vous arrangez-vous? Je crois que vous m'avez dit à Venise que +vos esprits ne se soutenaient pas sans un peu de vin. Je peux boire, et +supporter une bonne quantité de vin (comme vous l'avez vu en +Angleterre); mais par-là je ne m'égaie pas,--mais je deviens farouche, +soupçonneux, et même querelleur. Le laudanum a un effet semblable; mais +je puis même en prendre beaucoup sans en éprouver le moindre effet. Ce +qui relève le plus mes esprits (cela semble absurde, mais cela est +vrai), c'est une dose de sels,--je veux dire dans l'après-midi, après +leur effet. Mais on ne peut en prendre comme du Champagne.</p> + +<p>»Excusez cette lettre de vieille femme; mais ma mélancolie ne dépend pas +de ma santé; car elle subsiste au même degré, que je sois bien ou mal, +ici ou là.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLXII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 9 octobre 1821.</p><br><br> + +<p>»Vous aurez la bonté de donner ou d'envoyer à M. Moore le poème +ci-inclus. Je lui en ai envoyé un double à Paris; mais il a probablement +quitté cette ville.</p> + +<p>»N'oubliez pas de m'envoyer mon premier acte de <i>Werner</i>, si Hobhouse +peut le trouver parmi mes papiers;--envoyez-le par la poste à +Pise.............. +......................................................</p> + +<p>»Une autre question!--l'<i>Épître de saint Paul</i>, que j'ai traduite de +l'arménien, pour quelle raison l'avez-vous retenue en portefeuille, +quoique vous ayez publié le morceau qui a donné naissance au <i>Vampire</i>? +Est-ce que vous craignez d'imprimer quelque chose en opposition avec le +jargon de la <i>Quarterly</i> sur le manichéisme? Envoyez-moi une épreuve de +cette épître. Je suis meilleur chrétien que tous les prêtres de votre +bande, sans être payé pour cela.</p> + +<p>»Envoyez-moi les <i>Mystères du Paganisme</i>, de Sainte-Croix (le livre est +peut-être rare, mais il faut le trouver, parce que Mitford y renvoie +fréquemment).</p> + +<p>»Plus, une Bible ordinaire, d'une bonne et lisible impression (reliée en +cuir de Russie). J'en ai une; mais comme c'est le dernier présent de ma +soeur (que probablement je ne reverrai jamais), je ne puis m'en servir +qu'avec grand soin, et rarement, parce que je veux la conserver en bon +état. N'oubliez pas cela, car je suis un grand liseur et admirateur des +livres saints, et je les avais lus et relus avant l'âge de huit ans,--je +ne parle que de l'Ancien-Testament, car le Nouveau me fit l'impression +d'une tâche, et l'Ancien d'un plaisir. Je parle comme un enfant, d'après +mes souvenirs d'Aberdeen, en 1796.</p> + +<p>»Tous les romans de Scott, ou les vers du même. <i>Item</i>, de Crabbe, +Moore, et des élus; mais plus de votre maudit rebut,--à moins qu'il ne +s'élève quelque auteur d'un mérite réel, ce qui pourrait bien être, car +il en est tems.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLXIII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">20 octobre 1821.</p><br><br> + +<p>«Si les fautes sont dans le manuscrit, tenez-moi pour un âne; elles n'y +sont pas, et je me soumets de grand coeur à telle pénalité qu'il vous +plaira si elles y sont. D'ailleurs l'omission de la stance (oui, d'une +des dernières stances) était-elle aussi dans le manuscrit?</p> + +<p>»Quant «à l'honneur», je ne crois à l'honneur de personne en matière de +commerce. Je vais vous dire pourquoi: l'état de commerce est «l'état de +nature» de Hobbes,--«un état de guerre.» Tous les hommes sont de même. +Si je vais trouver un ami, et que je lui dise: «mon ami, prêtez-moi cinq +cents livres», il me les prête, ou dit qu'il ne le peut ou ne le veut. +Mais si je vais trouver le susdit, et que je lui dise: «un tel, j'ai une +maison, ou un cheval, ou un carrosse, ou des manuscrits, ou des livres, +ou des tableaux, etc., etc., etc., dont la valeur est de mille +livres,--vous les aurez pour cinq cents.» Que dit l'homme? Hé bien! il +examine les objets, et avec des <i>hum</i>! des <i>ah</i>! des <i>humph</i>! il fait ce +qu'il peut pour obtenir le meilleur marché possible, parce que c'est un +marché.--C'est dans le sang et dans les os de l'espèce humaine; et le +même homme qui prêterait à un ami mille livres sans intérêt, ne lui +achètera un cheval à moitié prix, qu'autant qu'il n'aura pas pu le payer +moins cher. C'est ainsi que va le monde; on ne peut le nier; par +conséquent je veux avoir autant que je puis, et vous, donner aussi peu +que possible; et finissons-en. Tous les hommes sont essentiellement +coquins, et je ne suis fâché que d'une chose, c'est que, n'étant pas +chien, je ne puisse les mordre.</p> + +<p>»Je suis en train de remplir pour vous un autre livre de petites +anecdotes, à moi connues, ou bien authentiques, sur Shéridan, Curran, +etc., et tous les autres hommes célèbres avec qui je me souviens d'avoir +été en relation, car j'en ai connu la plupart plus ou moins. Je ferai +tout mon possible pour que mes précoces obsèques préviennent vos pertes.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLXIV.</h3> + +<h4>A M. ROGERS.</h4> + +<p class="rig">Ravenne, 21 octobre 1821.</p><br><br> + +<p>«Je serai (avec la volonté des dieux) à Bologne samedi prochain. C'est +une réponse curieuse à votre lettre: mais j'ai pris une maison à Pise +pour tout l'hiver; toutes mes affaires, meubles, chevaux, carrosses, +etc., y sont déjà transportés, et je me prépare à les suivre.</p> + +<p>»La cause de ce déménagement est, pour le dire en une phrase, l'exil ou +la proscription des personnes avec qui j'avais contracté ici des amitiés +et des liaisons, et qui sont aujourd'hui toutes retirées en Toscane à +cause de nos dernières affaires politiques; partout où elles iront, je +les accompagnerai. Si je suis resté ici jusqu'à présent, c'était +seulement pour terminer quelques arrangemens concernant ma fille, et +pour donner le tems à mon bagage de me précéder. Il ne me reste ici que +quelques mauvaises chaises, des tables, et un matelas pour la semaine +prochaine.</p> + +<p>»Si vous voulez pousser avec moi jusqu'à Pise, je pourrai vous loger +aussi long-tems qu'il vous plaira. On m'écrit que la maison, le +<i>Palazzo-Lanfranchi</i>, est spacieuse; elle est sur l'Arno, et j'ai quatre +voitures et autant de chevaux de selle (aussi bons qu'ils peuvent l'être +dans ces contrées), avec toutes autres commodités, à votre disposition, +ainsi que le maître même de la maison. Si vous faites cela, nous +pourrons au moins traverser les Apennins ensemble, ou, si vous venez par +une autre route, nous nous rencontrerons, j'espère, à Bologne. J'adresse +cette lettre poste restante (suivant votre désir). Vous me trouverez +probablement à l'<i>albergo di San-Marco</i><a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a>. Si vous arrivez le +premier, attendez que je vienne, ce qui sera (sauf accident) samedi ou +dimanche au plus tard.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159">(retour)</a>: Auberge, hôtel de Saint-Marc.</blockquote> + +<p>»Je présume que vous voyagez seul. Moore est à Londres <i>incognito</i>, +suivant les derniers avis que j'ai reçus de ces lointains climats. +.........................................................</p> + +<p>»Laissez-moi deux lignes de vous à l'hôtel ou auberge.</p> + +<p>»Tout à vous pour la vie, etc.»<br> +<span class="rig">B.</span> +</p><br> + +<p><a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>Au mois d'août, M<sup>me</sup> Guiccioli avait rejoint son père à Pise, et +elle présidait alors aux préparatifs que l'on faisait dans la <i>casa +Lanfranchi</i>,--un des plus anciens et des plus spacieux palais de cette +ville,--pour la réception de son noble amant. «Il était parti de +Ravenne, dit-elle, avec un grand regret, et avec le pressentiment que +son départ serait pour nous la cause de mille maux. Dans toutes les +lettres qu'il m'écrivait alors, il m'exprimait le déplaisir qu'il +éprouvait à quitter Ravenne.--Si votre père est rappelé d'exil +(m'écrivait-il), je retourne à l'instant même à Ravenne; et s'il est +rappelé avant mon départ, je ne pars pas.» Dans cette espérance, il +différa de plusieurs mois de partir; mais enfin, ne pouvant plus espérer +que nous revinssions prochainement, il m'écrivait:--«Je pars fort à +contre-coeur, prévoyant des malheurs très-grands pour vous tous, et +surtout pour vous: je n'en dis pas davantage; mais vous verrez.--Et dans +une autre lettre:--Je laisse Ravenne de si mauvais gré, et dans une +telle persuasion que mon départ ne peut que nous conduire de malheurs en +malheurs de plus en plus grands, que je n'ai pas le courage d'écrire un +mot de plus sur ce sujet.--Il m'écrivait alors en italien, et je +transcris ses propres paroles;--mais comme ses pressentimens se sont +depuis vérifiés<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>!!!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160">(retour)</a>Footnote 160: La lettre 465 a été supprimée.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161">(retour)</a> Egli era partito con molto riverescimento da Ravenna, et +col pressentimento che la sua partenza da Ravenna ci sarebbe cagione di +molti mali. In ogni lettera che egli mi scriveva allora, egli mi +esprimeva il suo dispiacere di lasciare Ravenna.--«Se papa è richiamato +(mi scriveva egli), io torno in quel istante a Ravenna, e se è +richiamato prima della mia partenza, io non parto.--» In questa speranza +egli differi varii mesi a partire. Ma, finalmente, non potendo più +sperare il nostro ritorno prossimo, egli mi scriveva:--Io parto molto +mal volentieri prevedendo dei mali assai grandi per voi altri e massime +per voi; altro non dico--lo vedrete.»--E in un altra lettera: «Io lascio +Ravenna così mal volentieri, e cosi persuaso che la mia partenza non può +che condurre da un male ad un altro più grande, che non ho cuore di +scrivere altro in questo punto.» Egli mi scriveva allora sempre in +italiano e trascrivo le sue precise parole,--ma come quei suoi +pressentimenti si verificarono poi in appresso!»</blockquote> + +<p>Après avoir décrit le genre de vie de Byron durant son séjour à Ravenne, +la noble dame procède ainsi:</p> + +<p>«Telle fut la vie simple qu'il mena jusqu'au jour fatal de son départ +pour la Grèce; et les déviations peu nombreuses qu'il se permit peuvent +être uniquement attribuées au plus ou moins grand nombre d'occasions +qu'il eut de faire le bien, et aux actions généreuses qu'il faisait +continuellement. Plusieurs familles, surtout à Ravenne, lui durent le +peu de jours prospères dont elles aient jamais joui. Son arrivée dans +cette ville fut regardée comme un bienfait public de la fortune, et son +départ comme une calamité publique; et c'est là cette vie qu'on a essayé +de diffamer comme celle d'un libertin. Mais le monde doit enfin +apprendre comment, avec un coeur si bon et si généreux, Lord Byron, +capable, à la vérité, des passions les plus fortes, mais en même tems +des plus sublimes et des plus pures, comment, dis-je, payant tribut dans +ses actes à toutes les vertus, il a pu fournir matière d'accusation à la +malice et à la calomnie. Les circonstances, et probablement aussi des +inclinations excentriques (qui néanmoins avaient leur origine dans un +sentiment vertueux, dans une horreur excessive pour l'hypocrisie et +l'affectation) contribuèrent peut-être à obscurcir l'éclat du caractère +exalté de Byron dans l'opinion du grand nombre. Mais vous saurez bien +analyser ces contradictions d'une manière digne de votre noble ami et de +vous-même, et vous montrerez que la bonté de son coeur n'était pas +inférieure à la grandeur de son génie<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>.»</p> + +<p>À Bologne, suivant le rendez-vous convenu entre eux, Lord Byron et M. +Rogers se rencontrèrent, et celui-ci a même consigné cette entrevue dans +son poème sur l'Italie<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>.</p> + +<p>Sur la route de Bologne, Byron avait rencontré son ancien et tendre ami +lord Clare; et dans ses <i>Pensées détachées</i>, il décrit ainsi cette +courte entrevue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162">(retour)</a>Moore regrette beaucoup d'avoir égaré le texte original +de cet extrait. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163">(retour)</a> Moore donne les vers de Rogers relatifs à cette entrevue, +la traduction en eût été peu intéressante pour nos lecteurs. (<i>Note du +Trad.</i>)</blockquote> + +<p class="rig">Pise, 5 novembre 1821.</p><br><br> + +<p>«Il y a d'étranges coïncidences quelquefois dans les petits événemens de +ce monde, Sancho,» dit Sterne dans une lettre (si je ne me trompe), et +j'ai souvent vérifié cette remarque.</p> + +<p>»Page 128, article 91 de ce recueil, j'ai parlé de mon ami lord Clare +dans les termes que mes sentimens m'inspiraient. Une semaine ou deux +après, je le rencontrai sur la route entre Imola et Bologne, pour la +première fois depuis sept ou huit ans. Il était hors d'Angleterre en +1814, et revint à l'époque même de mon départ en 1816.</p> + +<p>»Cette rencontre anéantit pour un instant toutes les années d'intervalle +entre le moment actuel et les jours de Harrow-on-the-hill. Ce fut pour +moi un sentiment nouveau et inexplicable, comme sorti de la tombe. Clare +aussi fut très-ému,--beaucoup plus en apparence que je ne fus moi-même; +car je sentis son coeur battre jusque dans le bout de ses doigts, à +moins cependant que ce ne fût mon propre pouls qui me causât cette +impression.</p> + +<p>Il me dit que je trouverais un mot de lui à Bologne, ce que je trouvai +en effet. Nous fûmes obligés de nous séparer pour gagner chacun le but +de notre voyage, lui Rome, et moi Pise, mais avec la promesse de nous +revoir au printems. Nous ne fûmes ensemble que cinq minutes, et sur la +grand'route; mais je me rappelle à peine, dans toute mon existence, une +heure équivalente à ces minutes. Il avait appris que je venais à +Bologne, et y avait laissé une lettre pour moi, parce que les personnes +avec qui il voyageait ne pouvaient attendre plus long-tems.</p> + +<p>»De tous ceux que j'ai jamais connus, il a sous tous les rapports le +moins dévié des excellentes qualités et des tendres affections qui +m'attachèrent si fortement à lui à l'école. J'aurais à peine cru +possible que la société (ou le monde, comme on dit) pût laisser un être +si peu souillé du levain des mauvaises passions.</p> + +<p>»Je ne parle pas que d'après mon expérience personnelle, mais d'après +tout ce que j'ai entendu dire de lui par les autres, en son absence et +loin de lui.»</p> + +<p>Après être resté un jour à Bologne, Lord Byron traversa les Apennins +avec M. Rogers, et je trouve la note suivante concernant la visite que +les deux poètes firent ensemble à la galerie de Florence.</p> + +<p>«J'ai de nouveau visité la galerie de Florence, etc. Mes premières +impressions se sont confirmées; mais il y avait là trop de visiteurs +pour permettre à personne de rien sentir réellement. Comme nous étions +(environ trente ou quarante) tous entassés dans le cabinet des pierres +précieuses et des colifichets, dans un coin d'une des galeries, je dis à +Rogers que «nous étions comme dans un corps-de-garde.» Je le laissai +rendre ses devoirs à quelques unes de ses connaissances, et me mis à +rôder tout seul--les quatre minutes que je pus saisir pour mieux sentir +les ouvrages qui m'entouraient. Je ne prétends pas appliquer ceci à un +examen fait en tête-à-tête avec Rogers, qui a un goût excellent et un +profond sentiment des arts (deux qualités qu'il possède à un plus haut +degré que moi; car, pour le goût surtout, j'en ai peu); mais à la foule +des admirateurs ébaubis qui nous coudoyaient et des bavards qui +circulaient autour de nous.</p> + +<p>»J'entendis un hardi Breton dire à une femme à qui il donnait le bras, +en regardant la Vénus du Titien «Bien; c'est réellement +très-beau,»--observation qui, comme celle de l'hôte «sur la certitude de +la mort,» était (comme l'observa la femme de l'hôte) «extrêmement +vraie.»</p> + +<p>»Dans le palais Pitti, je n'ai pas omis la prescription de Goldsmith +pour un connaisseur, c'est à savoir «que les peintures auraient été +meilleures si le peintre avait pris plus de peine, et qu'il faut louer +les oeuvres de Pietro Perugino.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLXVI.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Pise, 3 novembre 1821.</p><br><br> + +<p>«Les deux passages ne peuvent être changés sans faire parler Lucifer +comme l'évêque de Lincoln, ce qui ne serait pas dans le caractère du +susdit Lucifer. L'idée des anciens mondes est de Cuvier, comme je l'ai +expliqué dans une note additionnelle jointe à la préface. L'autre +passage est aussi dans l'esprit du personnage; si c'est une absurdité, +tant mieux, puisque alors cela ne peut faire du mal, et plus on rend +Satan imbécile, moins on le rend dangereux. Quant au chapitre «des +alarmes,» croyez-vous réellement que de telles paroles aient jamais +égaré personne? Ces personnages sont-ils plus impies que le Satan de +Milton ou le Prométhée d'Eschyle? Adam, Ève, Ada et Abel ne sont-ils pas +aussi pieux que le Catéchisme?</p> + +<p>»Gifford est un homme trop sage pour penser que de telles choses +puissent jamais avoir quelque effet sérieux. Qui fut jamais changé par +un poème? Je prie de remarquer qu'il n'y a dans tout cela aucune +profession de foi ou hypothèse de mon propre cru; mais j'ai été obligé +de faire parler Caïn et Lucifer, conformément à leurs caractères, et +certes cela a toujours été permis en poésie. Caïn est un homme +orgueilleux: si Lucifer lui promettait un royaume, il l'élèverait; le +démon a pour but de le rabaisser encore plus dans sa propre estime, +qu'il ne se rabaissait lui-même auparavant, et cela en lui montrant son +néant, jusqu'à ce qu'il ait créé en lui cette disposition d'esprit qui +le pousse à la catastrophe, par une pure irritation intérieure, non par +préméditation, ni par envie contre Abel (ce qui aurait rendu Caïn +méprisable), mais par colère, par fureur contre la disproportion de son +état et de ses conceptions, fureur qui se décharge plutôt sur la vie et +l'auteur de la vie, que contre la créature vivante.</p> + +<p>»Son remords immédiat est l'effet naturel de sa réflexion sur cette +action soudaine. Si l'action avait été préméditée, le repentir aurait +été plus tardif.</p> + +<p>»Dédiez le poème à Walter Scott, ou, si vous pensez qu'il préfère que +les <i>Foscari</i> lui soient dédiés, mettez la dédicace aux <i>Foscari</i>. +Consultez-le sur ce point.</p> + +<p>»Votre première note était assez bizarre; mais vos deux autres lettres, +avec les opinions de Moore et de Gifford, arrangent la chose. Je vous ai +déjà dit que je ne puis rien retoucher. Je suis comme le tigre: si je +manque au premier bond, je retourne en grognant dans mon antre; mais si +je frappe au but, c'est terrible.....</p> + +<p>»Vous m'avez déprécié les trois derniers chants de <i>Don Juan</i>, et vous +les avez gardés plus d'un an; mais j'ai appris que, malgré les fautes +d'impression, ils sont estimés,--par exemple, par l'Américain Irving.</p> + +<p>»Vous avez reçu ma lettre (ouverte) par l'entremise de M. Kinnaird; +ainsi, je vous prie, ne m'envoyez plus de <i>Revues</i>. Je ne veux plus rien +lire de bien ni de mal en ce genre. Walter-Scott n'a pas lu un article +sur lui pendant treize ans.</p> + +<p>»Le buste n'est pas ma propriété, mais celle d'Hobhouse. Je vous l'ai +adressé comme à un homme de l'amirauté, puissant à la douane. Déduisez, +je vous prie, les frais du buste ainsi que tous autres.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLXVII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Pise, 9 novembre 1821.</p><br><br> + +<p>«Je n'ai point lu du tout les <i>Mémoires</i>, depuis que je les ai écrits, +et je ne les lirai jamais: c'est assez d'avoir eu la peine de les +écrire; vous pouvez m'en épargner la lecture. M. Moore est investi (ou +peut s'investir) d'un pouvoir discrétionnaire pour omettre toutes les +répétitions ou les expressions qui ne lui semblent pas bonnes, vu qu'il +est un meilleur juge que vous ou moi.</p> + +<p>»Je vous envoie ci-joint un drame lyrique (intitulé <i>Mystère</i>, d'après +son sujet) qui pourra peut-être arriver à tems pour le volume. Vous le +trouverez assez pieux, j'espère;--du moins quelques-uns des choeurs +auraient pu être écrits par Sternhold et Hopkins eux-mêmes. Comme il est +plus long, plus lyrique et plus grec que je n'avais d'abord l'intention +de le faire, je ne l'ai pas divisé en actes, mais j'ai appelé ce que je +vous envoie, <i>première partie</i>, vu qu'il y a une suspension de l'action, +qui peut, ou se terminer là sans inconvénient, ou se continuer d'une +manière que j'ai en vue. Je désire que la première partie soit publiée +avant la seconde, parce qu'en cas d'insuccès, il vaut mieux s'arrêter +que de continuer un essai inutile.</p> + +<p>»Je désire que vous m'accusiez l'arrivée de ce paquet par le retour du +courrier, si vous le pouvez sans inconvénient, en m'envoyant une +épreuve.</p> + +<p>»Votre très-obéissant, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Mon désir est que ce poème soit publié en même tems et, s'il +est possible, dans le même volume que les autres, parce qu'au moins, +quels que soient les mérites ou démérites de ces pièces, on avouera +peut-être que chacune est d'un genre différent et dans un différent +style.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLXVIII.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Pise, 16 novembre 1821.</p><br><br> + +<p>«Il y a ici M. ***, génie irlandais, avec qui nous sommes liés. Il a +composé un excellent commentaire de Dante, plein de renseignemens +nouveaux et vrais, et d'observations habiles; mais sa versification est +telle qu'il a plu à Dieu de la lui donner. Néanmoins, il est si +fermement persuadé de l'égale excellence de ses vers, qu'il ne +consentira jamais à séparer le commentaire de la traduction, comme je me +hasardai à lui en insinuer délicatement l'idée,--sans la peur de +l'Irlande devant les yeux, et avec l'assurance d'avoir assez bien tiré +en sa présence (avec des pistolets ordinaires) le jour précédent.</p> + +<p>»Mais il est empressé de publier le tout, et doit en avoir la +satisfaction, quoique les réviseurs doivent lui faire souffrir plus de +tourmens qu'il n'y en a dans l'original. En vérité, les notes sont bien +dignes de la publication; mais il insiste à les accompagner de la +traduction. Je lui ai lu hier une de vos lettres, et il me prie de vous +écrire sur sa poésie. Il paraît être réellement un brave homme, et j'ose +dire que son vers est très-bon irlandais.</p> + +<p>»Or, que ferons-nous pour lui? Il dit qu'il se chargera d'une partie des +frais de la publication. Il n'aura de repos que lorsqu'il aura été +publié et vilipendé,--car il a une haute opinion de lui-même,--et je ne +vois pas d'autre ressource que de ne le laisser vilipender que le moins +possible, car je crois qu'il en peut mourir. Écrivez donc à Jeffrey pour +le prier ne pas parler de lui dans sa <i>Revue</i>; je ferai demander la même +faveur à Gifford par Murray. Peut-être on pourrait parler du commentaire +sans mentionner le texte; mais je doute que les chiens...--car le texte +est trop tentant.</p> + +<p>»J'ai à vous remercier encore, comme je crois l'avoir déjà fait, pour +votre opinion sur <i>Caïn</i>. ........................</p> + +<p>»Je vous adresse cette lettre à Paris, suivant votre désir. Répondez +bientôt, et croyez-moi toujours, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Ce que je vous ai écrit sur l'abattement de mes esprits est +vrai. À présent, grâce au climat, etc. (je puis me promener dans mon +jardin et cueillir mes oranges, et, par parenthèse, j'ai gagné la +diarrhée pour m'être trop livré à ce luxe méridional de la propriété), +mes esprits sont beaucoup mieux. Vous semblez penser que je n'aurais pu +composer la <i>Vision</i>, etc., si mes esprits eussent été abattus;--mais je +crois que vous vous trompez. La poésie, dans l'homme, est une faculté ou +ame distincte, et n'a pas plus de rapport avec l'individu de tous les +jours, que l'inspiration avec la pythonisse une fois éloignée de son +trépied.»</p> + +<p>La correspondance que je vais maintenant insérer ici, quoique publiée +depuis long-tems par celui<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a> qui l'eut avec Lord Byron, sera, je n'en +doute pas, relue avec plaisir, même par ceux qui sont déjà instruits de +toutes les circonstances, vu que, parmi les étranges et intéressans +événemens dont ces pages abondent, il n'y en a peut-être aucun aussi +touchant et aussi singulier que celui auquel les lettres suivantes ont +trait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164">(retour)</a> <i>Voir</i> les <i>Pensées sur la dévotion privée</i>, par M. +Sheppard. (<i>Note de Moore</i>.) </blockquote> +<br> +<h4>A LORD BYRON.</h4> + +<p class="rig">From Somerset, 21 novembre 1821.</p><br><br> + +<p><span class="sc">Milord</span>,</p> + +<p>«Il y a plus de deux ans, une femme aimable et aimée m'a été enlevée par +une maladie de langueur après une très-courte union. Elle avait une +douceur et un courage invariables, et une piété toute intérieure, qui se +révélait rarement par des paroles, mais dont l'active influence +produisait une bonté uniforme. À sa dernière heure, après un regard +d'adieu sur un nouveau-né, notre unique enfant, pour qui elle avait +témoigné une affection inexprimable, les derniers mots qu'elle murmura +furent: «Dieu est le bonheur! Dieu est le bonheur!» Depuis le second +anniversaire de sa mort, j'ai lu quelques papiers qui, pendant sa vie, +n'avaient été vus de personne, et qui contiennent ses plus secrètes +pensées. J'ai cru devoir communiquer à votre seigneurie un morceau qui +sans doute est relatif à vous, vu que j'ai plus d'une fois entendu ma +femme parler de votre agilité à gravir les rochers à Hastings.</p> + +<p>«Ô mon Dieu! je me sens encouragé par l'assurance de ta parole à te +prier en faveur d'un être pour qui j'ai pris dernièrement un grand +intérêt. Puisse la personne dont je parle (et qui est maintenant, nous +le craignons, aussi célèbre par son mépris pour toi que par les talens +transcendans dont tu l'as douée) être réveillée par le sentiment de son +danger, et amenée à chercher dans un convenable sentiment de religion +cette paix de l'ame qu'elle n'a pu trouver dans les jouissances de ce +monde! Fais-lui la grâce que l'exemple de sa future conduite produise +plus de bien que sa vie passée et ses écrits n'ont produit de mal; et +puisse le soleil de la justice, qui, nous l'espérons, luira un jour à +venir pour lui, briller en proportion des ténèbres que le péché a +rassemblées autour de lui, et le baume que répand ta lumière avoir une +efficacité et une bienfaisance proportionnées à la vivacité de cette +agonie, légitime punition de tant de vices! Laisse-moi espérer que la +sincérité de mes efforts pour parvenir à la sainteté, et mon amour pour +le grand auteur de la religion, rendront cette prière plus efficace, +comme toutes celles que je fais pour le salut des hommes.--Soutiens-moi +dans le chemin du devoir;--mais ne me laisse jamais oublier que, quoique +nous puissions nous animer nous-mêmes dans nos efforts par toutes sortes +de motifs innocens, ces motifs ne sont que de faibles ruisseaux qui +peuvent bien accroître le courant, mais qui, privés de la grande source +du bien (c'est-à-dire d'une profonde conviction du péché originel, et +d'une ferme croyance dans l'efficacité de la mort du Christ pour le +salut de ceux qui ont foi en lui, et désirent réellement le servir), +tariraient bientôt, et nous laisseraient dénués de toute vertu comme +auparavant.»</p> + +<p class="rig">31 juillet 1814, HASTINGS.»</p><br><br> + +<p>»Il n'y a, milord, dans cet extrait, rien qui puisse, dans un sens +littéraire, vous intéresser; mais il vous paraîtra peut-être à propos de +remarquer quel intérêt profond et étendu pour le bonheur d'autrui la foi +chrétienne peut éveiller au milieu de la jeunesse et de la prospérité. +Il n'y a rien là de poétique ni d'éclatant, comme dans les vers de M. +de Lamartine, mais c'est là qu'est le sublime, milord; car cette +intercession était offerte, en votre faveur, à la source suprême du +bonheur. Elle partait d'une foi plus sûre que celle du poète français, +et d'une charité qui, combinée à la foi, se montrait inaltérable au +milieu des langueurs et des souffrances d'une prochaine dissolution. +J'espère qu'une prière qui, j'en suis sûr, était profondément sincère, +ne sera peut-être pas à jamais inefficace.</p> + +<p>»Je n'ajouterais rien, milord, à la renommée dont votre génie vous a +environné, en exprimant, moi, individu inconnu et obscur, mon admiration +pour vos oeuvres. Je préfère être mis au nombre de ceux qui souhaitent +et prient que «la sagesse d'en haut» la paix et la joie entrent dans une +ame telle que la vôtre.»<br> +<span class="rig"> +<span class="sc">John</span> SHEPPARD.</span></p><br> + +<br> + +<p>Quelque romanesque que puisse paraître aux esprits froids et mondains la +piété de cette jeune personne, il serait à désirer que le sentiment +vraiment chrétien qui lui dicta sa prière, fût plus commun parmi tous +ceux qui professent la même croyance; et que ces indices d'une nature +meilleure, si visibles même à travers les nuages du caractère de Byron, +après avoir ainsi engagé cette jeune femme innocente à prier pour lui +quand il vivait, pussent inspirer aux autres plus de charité envers sa +mémoire, aujourd'hui qu'il est mort.</p> + +<p>Lord Byron fit à cette touchante communication, la réponse suivante:</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLXIX.</h3> + +<h4>A M. SHEPPARD.</h4> + +<p class="rig">Pise, 8 décembre 1821.</p><br><br> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>»J'ai reçu votre lettre. Je n'ai pas besoin de vous dire que l'extrait +qu'elle contient m'a touché, parce qu'il m'aurait fallu manquer de toute +sensibilité pour le lire avec indifférence. Quoique je ne sois pas +entièrement sûr qu'il ait été écrit à mon intention, cependant la date, +le lieu, avec d'autres circonstances que vous mentionnez, rendent +l'allusion probable. Mais quelle que soit la personne pour qui il ait +été écrit, toujours est-il que je l'ai lu avec tout le plaisir qui peut +naître d'un si triste sujet. Je dis plaisir,--parce que votre brève et +simple peinture de la vie et de la conduite de l'excellente personne que +vous devez sans doute retrouver un jour, ne peut être contemplée sans +l'admiration due à tant de vertus, et à cette piété pure et modeste. Les +derniers momens de votre femme furent surtout frappans: et je ne sache +pas que, dans le cours de mes lectures sur l'histoire du genre humain, +et encore moins dans celui de mes observations sur la portion existante, +j'aie rencontré rien de si sublime, joint à si peu d'ostentation. +Incontestablement, ceux qui croient fermement en l'Évangile, ont un +grand avantage sur tous les autres,--par cette seule raison que, si ce +livre est vrai, ils auront leur récompense après leur mort; et que s'il +n'y a pas d'autre vie, ils ne peuvent qu'être plongés avec l'incrédule +dans un éternel sommeil, après avoir eu durant leur vie l'assistance +d'une espérance exaltée, sans désappointement subséquent, puisque (à +prendre le pire) «rien ne peut naître de rien,» pas même le chagrin. +Mais la croyance d'un homme ne dépend pas de lui. Qui peut dire: «Je +crois ceci, cela, ou autre chose?» et surtout, ce qu'il peut le moins +comprendre. J'ai toutefois observé que ceux qui ont commencé leur vie +avec une foi extrême, l'ont à la fin grandement restreinte, comme +Chillingworth, Clarke (qui finit par être arien), Bayle, Gibbon (d'abord +catholique), et quelques autres; tandis que, d'autre part, rien n'est +plus commun que de voir le jeune sceptique finir par une croyance ferme, +comme Maupertuis et Henry Kirke White.</p> + +<p>»Mais mon objet est d'accuser la réception de votre lettre, non de faire +une dissertation. Je vous suis fort obligé pour vos bons souhaits, et je +vous le suis infiniment pour l'extrait des papiers de cette créature +chérie dont vous avez si bien décrit les qualités en peu de mots. Je +vous assure que toute la gloire qui inspira jamais à un homme l'idée +illusoire de sa haute importance, ne contrebalancerait jamais dans mon +esprit le pur et pieux intérêt qu'un être vertueux peut prendre à mon +salut. Sous ce point de vue, je n'échangerais pas l'intercession de +votre épouse en ma faveur contre les gloires réunies d'Homère, de César +et de Napoléon, pussent-elles toutes s'accumuler sur une tête vivante. +Faites-moi au moins la justice de croire que,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Video meliora proboque</i><a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>. +</div></div> + +<p>quoique le «<i>Deteriora sequor</i>» puisse avoir été appliqué à ma conduite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165">(retour)</a> Ovid. <i>Métamorph.</i> Disc. de Médée. + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> <i>Video meliora proboque</i></p> +<p class="i14"> <i>Deteriora sequor</i>.</p> + +<p>«Je vois et j'approuve le parti du devoir; je suis le parti contraire.»<br> <i>Note du Trad.</i>)</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p>»J'ai l'honneur d'être votre reconnaissant et obéissant serviteur,<br> +<span class="rig">BYRON.</span> +</p><br> + +<p>»<i>P. S.</i> Je ne sais pas si je m'adresse à un ecclésiastique; mais je +présume que vous ne serez pas offensé par la méprise (si c'en est une) +de l'adresse de cette lettre. Quelqu'un qui a si bien expliqué et si +profondément senti les doctrines de la religion, excusera l'erreur qui +me l'a fait prendre pour un de ses ministres.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLXX.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Pise, 4 décembre 1821.</p><br><br> + +<p>»Je vois dans les journaux anglais,--dans le <i>Messenger</i> de votre saint +allié Galignani,--que «les deux plus grands exemples de la vanité +humaine dans le présent siècle» sont, premièrement «l'ex-empereur +Napoléon,» et secondement «sa seigneurie, etc., le noble poète,» +c'est-à-dire, votre humble serviteur, moi, pauvre diable innocent.»</p> + +<p>»Pauvre Napoléon! il ne songeait guères à quelles viles comparaisons le +tour de la roue du destin le réduirait!</p> + +<p>»Je suis établi ici dans un fameux et vieux palais féodal, sur l'Arno, +assez grand pour une garnison, avec des cachots dans le bas et des +cellules dans les murs, et si plein d'esprits, que le savant Fletcher, +mon valet, m'a demandé la permission de changer de chambre, et puis a +refusé d'occuper sa nouvelle chambre, parce qu'il y avait encore plus +d'esprits que dans l'autre. Il est vrai qu'on entend les bruits les plus +extraordinaires (comme dans tous les vieux bâtimens), ce qui a épouvanté +mes domestiques, au point de m'incommoder extrêmement. Il y a une place +évidemment destinée à murer les gens, car il n'y a qu'un seul passage +pratiqué dans le mur, et fait pour être remuré sur le prisonnier. La +maison appartenait à la famille des Lanfranchi (mentionnés par Ugolin +dans son rêve comme ses persécuteurs avec les Sismondi), et elle a eu +dans son tems un ou deux maîtres farouches. L'escalier, etc., dit-on, a +été bâti par Michel-Ange. Il ne fait pas encore assez froid pour avoir +du feu. Quel climat!</p> + +<p>»Je n'ai encore rien vu ni même entendu de ces spectres (que l'on dit +avoir été les derniers occupans du palais); mais toutes les autres +oreilles ont été régalées de toutes sortes de sons surnaturels. La +première nuit j'ai cru entendre un bruit bizarre, mais il ne s'est pas +reproduit. Je ne suis là que depuis un mois.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLXXI.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Pise, 10 décembre 1821.</p><br><br> + +<p>«Aujourd'hui, à cette heure même (à une heure), ma fille a six ans. Je +ne sais quand je la reverrai, ou si même je dois la revoir jamais.</p> + +<p>»J'ai remarqué une curieuse coïncidence, qui a presque l'air d'une +fatalité.</p> + +<p>»Ma mère, ma femme, ma fille, ma soeur consanguine, la mère de ma soeur, +ma fille naturelle et moi, nous sommes tous enfans uniques.</p> + +<p>»N'est-ce pas chose bizarre,--qu'une telle complication d'enfans +uniques? À propos, envoyez-moi la miniature de ma fille Ada. Je n'ai que +la gravure, qui ne donne que peu ou point d'idée de son teint.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLXXII.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Pise, 12 décembre 1821.</p><br><br> + +<p>«Ce que vous dites sur les deux biographies de Galignani est fort +amusant; et si je n'étais paresseux, je ferais certainement ce que vous +désirez. Mais je doute à présent de mon fonds de gaîté,--assez pour ne +pas laisser le chat sortir du sac<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>. Je désire que vous entrepreniez +la chose. Je vous pardonne et vous accorde indulgence (comme un pape), +par avance, pour toutes les plaisanteries qui maintiendront ces sots +dans leur chère croyance qu'un homme est un loup-garou.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166">(retour)</a> M. Galignani ayant exprimé le désir d'avoir une petite +biographie de Lord Byron, pour la placer à la tête de ses oeuvres, +j'avais dit par plaisanterie, dans une lettre précédente à mon noble +ami, que ce serait une bonne satire de la disposition du monde à le +peindre comme un monstre, que d'écrire lui-même pour le public, tant +anglais que français, une sorte de biographie héroï-comique, où il +raconterait, avec un assaisonnement d'horreurs et de merveilles, tout ce +qu'on avait déjà publié ou cru sur son compte, et laisserait même +l'histoire de Goëthe sur le double meurtre de Florence. (<i>Note de +Moore</i>.) </blockquote> + +<p>»Je crois vous avoir dit que l'histoire du Giaour avait quelque +fondement dans les faits; ou si je ne vous l'ai pas dit, vous le verrez +un jour dans une lettre que lord Sligo m'a écrite après la publication +du poème.............................................</p> + +<p>»Le dénoûment dont vous parlez pour le pauvre ***, a été sur le point +d'avoir lieu hier. Allant à cheval assez vite derrière M. Medwin et moi, +en tournant l'angle d'un défilé entre Pise et les montagnes, il s'est +jeté par terre,--et s'est fait une assez forte contusion; mais il n'est +pas en danger. Il a été saigné, et garde la chambre. Comme je le +précédais de quelques centaines d'yards<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>, je n'ai pas vu l'accident; +mais mon domestique, qui était derrière, l'a vu, et il dit que le cheval +n'a pas bronché,--excuse ordinaire des écuyers démontés. Comme *** se +pique d'être bon écuyer, et que son cheval est réellement une assez +bonne bête, je désire entendre l'aventure de sa propre bouche,--attendu +que je n'ai encore rencontré personne qui réclamât une chute comme chose +de son fait.................</p> + +<p>»À toujours et de coeur, etc.»</p> + +<p>»<i>P. S.</i><span class="rig">13 décembre.</span></p> + +<p>«Je vous envoie ci-joint des vers que j'ai composés il y a quelque tems; +vous en ferez ce qu'il vous plaira, vu qu'ils sont fort innocens<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>. +Seulement, si vous les faites copier, imprimer ou publier, je désire +qu'ils soient plus correctement reproduits qu'on n'a coutume de le faire +quand, «des riens deviennent des monstruosités» comme dit Coriolan.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167">(retour)</a> L'<i>yard</i> vaut trois pieds. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168">(retour)</a> Voici ces vers: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i4"> Oh! ne me parlez pas d'un grand nom dans l'histoire,</p> +<p class="i4"> Les jours de notre jeunesse sont les jours de notre gloire.</p> +<p class="i4"> Le myrte et le lierre du doux âge de vingt-deux ans</p> +<p class="i4"> Valent tous vos lauriers, quelle qu'en soit l'abondance.</p> +<br> +<p class="i4"> Que sont les guirlandes et les couronnes pour le front ridé?</p> +<p class="i4"> Des fleurs mortes, mouillées de la rosée d'avril.</p> +<p class="i4"> Arrière donc de la tête blanchie tous ces honneurs!</p> +<p class="i4"> Que m'importent ces tresses qui ne donnent que la gloire?</p> +<br> +<p class="i4"> Ô Renommée! Si jamais je m'enivrai de tes louanges,</p> +<p class="i4"> Ce fut moins pour le plaisir de tes phrases sonores,</p> +<p class="i4"> Que pour voir les yeux brillans d'une femme chérie révéler</p> +<p class="i4"> Qu'elle ne me jugeait point indigne de l'aimer.</p> +<br> +<p class="i4"> C'est là surtout que je te cherchai, c'est là seulement que je te trouvai.</p> +<p class="i4"> Le regard féminin fut le plus doux des rayons qui t'environnaient;</p> +<p class="i4"> Quand il brilla sur quelque éclatante partie de mon histoire,</p> +<p class="i4"> Alors je connus l'amour, et je sentis la gloire.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p>»Il faut réellement que vous fassiez publier ***: il n'aura pas de repos +jusque-là. Il vient d'aller avec la tête cassée à Lucques, suivant mon +désir, pour essayer de sauver un homme du supplice du feu. L'Espagnole, +dont la jupe règne sur Lucques, avait condamné un pauvre diable au +bûcher, pour vol d'une boîte de pains à chanter<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a> dans une église. +Shelley et moi, nous nous sommes armés contre cet acte de piété, et nous +avons troublé tout le monde pour faire commuer la peine. *** est allé +voir ce qu'on peut faire.»<br> +<span class="rig">B.</span> +</p><br> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169">(retour)</a> <i>Wafer-box</i>, boîte de pains à cacheter, à chanter +<i>messe</i>, c'est ce que les ames dévotes appellent un ciboire. (<i>Note du +Trad.</i>) </blockquote> + +<br><h3>LETTRE CCCCLXXIV<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p>»Je vous envoie les deux notes qui vous apprendront l'histoire de +l'auto-da-fé dont je parle. Shelley, en parlant de son cousin le +serpent, fait allusion à une plaisanterie de mon invention. Le +Méphistophélès de Goëthe nomme le serpent qui tenta Ève, «la célèbre +couleuvre ma tante,» et je prétends sans cesse que Shelley n'est rien +moins qu'un des neveux de cette bête fameuse, marchant sur le bout de la +queue.»<br>................................................... +.........................................................................</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170">(retour)</a> La lettre 473<sup>e</sup> a été supprimée; c'est une contre note +adressée à Shelley, pour des démarches à faire pour empêcher +l'auto-da-fé.</blockquote> + +<br><h3>À LORD BYRON.</h3> + +<p class="rig">Mardi, 2 heures.</p><br><br> + +<p>«Mon cher Lord,</p> + +<p>»Quoique fermement convaincu que l'histoire est entièrement feinte, ou +exagérée au point de devenir une fiction; cependant, afin d'être à même +de mettre la vérité hors de doute, et de calmer complètement votre +inquiétude, j'ai pris la résolution d'aller en personne à Lucques ce +matin. Si la nouvelle est moins fausse que je ne crois, je ne manquerai +pas de recourir à tous les moyens de succès que j'imaginerai. Soyez-en +assuré.</p> + +<p>»De votre seigneurie,</p> + +<p>»Le très-sincère.»</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Pour empêcher le bavardage, j'aime mieux aller moi-même à +Lucques, que d'y envoyer mon domestique avec une lettre. Il vaut mieux +que vous ne parliez de mon excursion à personne (excepté à Shelley). La +personne que je vais visiter mérite toute confiance sous le double +rapport de l'autorité et de la vérité.»</p> + +<h4>A LORD BYRON.</h4> + +<p class="rig">Jeudi matin.</p><br><br> + +<p>«Mon cher Lord Byron,</p> + +<p>»J'apprends ce matin que le projet, que certainement on avait eu en vue, +de brûler mon cousin le serpent, a été abandonné, et que le susdit a été +condamné aux galères............................. +.........................<br>............................<br> + +<p>»Tout à vous à jamais et sincèrement.»<br> +<span class="rig">P.-B. SHELLEY.</span> +</p><br> + +<br><h3>LETTRE CCCCLXXV.</h3> + +<h4>A SIR WALTER-SCOTT, BARONNET.</h4> + +<p class="rig">Pise, 12 janvier 1822.</p><br><br> + +<p>»Mon cher sir Walter,</p> + +<p>»Je n'ai pas besoin de dire combien je suis reconnaissant de votre +lettre, mais je dois avouer mon ingratitude pour être resté si long-tems +sans vous répondre. Depuis que j'ai quitté l'Angleterre, j'ai griffonné +des lettres d'affaires, etc., pour cinq cents benêts, sans difficulté, +quoique sans grand plaisir; et cependant, quoique l'idée de vous écrire +m'ait cent fois passé par la tête, et ne soit jamais sortie de mon +coeur, je n'ai pas fait ce que j'aurais dû faire. Je ne puis me rendre +compte de cela que par le même sentiment de timide anxiété, avec lequel +nous faisons quelquefois la cour à une belle femme de notre rang, dont +nous sommes vivement amoureux, tandis que nous attaquons une fraîche et +grasse chambrière (je parle, sans contredit, de notre jeune tems) sans +aucun remords ou adoucissement sentimental de notre vertueux dessein.</p> + +<p>»Je vous dois beaucoup plus que la reconnaissance ordinaire des bons +offices littéraires et d'une mutuelle amitié, car vous vîntes de +vous-même en 1817 me rendre service, quand il fallait non-seulement de +la bienveillance, mais du courage pour agir ainsi; une telle expression +de vos opinions sur mon compte eût en tout tems flatté mon orgueil, mais +à cette époque où «tout le monde et ma femme» comme dit le proverbe, +s'efforçaient de m'accabler, cela me rehausse encore davantage dans ma +propre estime;--je parle de l'article de la <i>Quarterly</i> sur le troisième +chant de <i>Childe-Harold</i>, dont Murray m'a dit que vous étiez +l'auteur,--et, certes, je l'aurais su sans cette information, car il n'y +avait pas deux hommes qui eussent alors pu ou voulu faire cet article. +Si c'eût été un morceau de critique ordinaire, quelque éloquent et +louangeur qu'il fût, j'en aurais, sans contredit, ressenti beaucoup de +plaisir et de gratitude, mais non jusqu'au même degré où la bonté +extraordinaire d'un procédé pareil au vôtre doit porter tout esprit +capable de tels sentimens. Le témoignage de ma reconnaissance, tout +tardif qu'il est, montrera du moins par-là que je n'ai pas oublié le +service; et je puis vous assurer que le sentiment de cette obligation +s'est accru dans mon coeur en intérêts composés durant le délai. Je +n'ajouterai qu'un mot sur ce sujet; c'est que vous, Jeffrey, et Leigh +Hunt, furent les seuls hommes de lettres, parmi tous ceux que je +connais (et dont quelques-uns avaient été obligés par moi), qui osassent +alors hasarder même un mot anonyme en ma faveur; et que, de ces trois +hommes, je n'avais jamais vu l'un,--vu l'autre beaucoup moins que je ne +le désirais,--et que le troisième n'avait à mon égard aucune espèce +d'obligation, tandis que les deux premiers avaient été attaqués par moi +précédemment, l'un, à la vérité, par suite d'une sorte de provocation, +mais l'autre de gaîté de coeur. Ainsi, vous voyez que vous avez amassé +«des charbons ardens, etc.», suivant la vraie maxime de l'Évangile, et +je vous assure qu'ils m'ont brûlé jusqu'au coeur.</p> + +<p>»Je suis charmé que vous acceptiez la dédicace. Je voulais d'abord vous +dédier les «<i>Foscarini</i>»; mais premièrement, j'ai appris que <i>Caïn</i> +était jugé le moins mauvais des deux drames comme composition; et, +secondement, j'ai traité Southey comme un filou dans une note des +<i>Foscarini</i>, et j'ai songé qu'il est un de vos amis (sans être le mien, +néanmoins), et qu'il ne serait pas convenable de dédier à quelqu'un un +ouvrage contenant de tels outrages contre son ami. Toutefois, je +travaillerai bientôt le poète-lauréat. J'aime les querelles, et les ai +toujours aimées depuis mon enfance; et c'est, il faut le dire, +l'inclination que j'ai trouvé, la plus facile à satisfaire, soit en +personne, soit en poésie. Vous désavouez «la jalousie», mais je vous +demanderai comme Boswell à Johnson: «De qui pourriez-vous être jaloux?» +d'aucun auteur vivant, sans contredit; et (en prenant en considération +les tems passés et présens) de quel auteur mort? Je ne veux pas vous +importuner sur le compte des romans écossais (comme on les appelle, +quoique deux d'entre eux soient complètement anglais, et les autres à +moitié), mais rien ne peut ni n'a pu me persuader, dix minutes après +avoir joui de votre société, que vous n'êtes pas l'auteur. Ces romans +ont pour moi tant de l'<i>Auld lang syne</i> (j'ai été élevé en franc +Écossais jusqu'à dix ans), que je ne puis me passer d'eux; et quand je +partis l'autre jour de Ravenne pour Pise, et que j'envoyai ma +bibliothèque en avant, ce furent les seuls livres que je gardai près de +moi, quoique je les susse déjà par coeur.»</p> + +<p class="rig">27 janvier 1822.</p><br><br> + +<p>»J'ai différé de clore ma lettre jusqu'à présent, dans l'espoir que je +recevrais <i>le Pirate</i>, qui est en mer pour m'arriver, mais qui n'est pas +encore en vue. J'apprends que votre fille est mariée, et je suppose qu'à +présent vous êtes à moitié grand-père,--jeune grand-père, par +parenthèse. J'ai entendu faire de grands éloges de la personne et de +l'esprit de Mrs. Lockhart, et l'on m'a dit beaucoup de bien de son mari. +Puissiez-vous vivre assez pour voir autant de nouveaux Scott qu'il y a +de Nouvelles de Scott<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>! C'est la mauvaise pointe, mais le sincère +désir de,</p> + +<p>»Votre affectionné, etc.»</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Pourquoi ne faites-vous pas un tour en Italie? vous y seriez +aussi connu et aussi bienvenu, que dans les montagnes d'Écosse parmi +vos compatriotes. Quant aux Anglais, vous seriez avec eux comme à +Londres; et je n'ai pas besoin d'ajouter que je serais charmé de vous +revoir, ce que je suis loin de pouvoir jamais dire pour l'Angleterre ni +pour rien de ce qu'elle renferme, à quelques exceptions «de parentage et +d'alliés.» Mais «mon coeur brûle pour le tartan» ou toute autre chose +d'Écosse, qui me rappelle Aberdeen et d'autres pays plus voisins des +montagnes que cette ville, vers Indercauld et Braemar, où l'on m'envoya +prendre du lait de chèvre en 1795-6, sans quoi j'étais menacé de dépérir +après la fièvre scarlatine. Mais je bavarde comme une commère; ainsi, +bonne nuit, et les dieux soient avec vos rêves!</p> + +<p>»Présentez, je vous prie, mes respects à lady Scott, qui se souviendra +peut-être de m'avoir vu en +1815...............................................</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171">(retour)</a> To see as many <i>novel</i> Scotts as there are Scott's +<i>novels</i>. Le jeu de mots est plus sensible dans le texte. <i>Novel</i> veut +dire <i>nouveau</i>, et <i>roman</i>, <i>nouvelle</i>. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote> + +<br><h3>LETTRE CCCCLXXVI.</h3> + +<h4>A M. KINNAIRD.</h4> + +<p class="rig">Pise, 6 février 1822.</p><br><br> + +<p>«Tentez de repasser le défilé de l'abîme», jusqu'à ce que nous trouvions +un éditeur pour <i>la Vision</i>; et si l'on n'en trouve pas, imprimez +cinquante exemplaires à mes frais, distribuez-les parmi mes +connaissances, et vous verrez bientôt que les libraires publieront +l'ouvrage même malgré notre opposition. La crainte à présent est +naturelle; mais je ne vois pas que je doive céder pour cela. Je ne +connais rien de la <i>Remontrance</i> de Rivington: mais je présume que le +sermonnaire a besoin d'un bénéfice. J'ai déjà entendu parler d'un prêche +à Kentish-Town contre <i>Caïn</i>. Le même cri fut poussé contre Priestley, +Hume, Gibbon, Voltaire, et tous les hommes qui osèrent mettre les dîmes +en question.</p> + +<p>»J'ai reçu la prétendue réplique de Southey, de laquelle, à ma grande +surprise, vous ne parlez pas du tout. Ce qui reste à faire, c'est de +l'appeler sur le terrain. Mais viendra-t-il? voilà la question. +Car,--s'il ne venait pas,--toute l'affaire paraîtrait ridicule, si je +faisais un voyage long et dispendieux pour rien.</p> + +<p>»Vous êtes mon second, et, comme tel, je désire vous consulter.</p> + +<p>»Je m'adresse à vous, comme à un homme versé dans le duel ou +<i>monomachie</i>. Sans doute, je viendrai en Angleterre le plus secrètement +possible, et partirai (en supposant que je sois le survivant) de la +même façon; car je ne retournerai dans ce pays que pour régler les +différends accumulés durant mon absence.</p> + +<p>»Par le dernier courrier je vous ai fait passer une lettre sur l'affaire +Rochdale, d'où il résulte une perspective d'argent. Mon agent dit deux +mille livres sterling; mais supposé que ce ne fût que mille, ou même que +cent, toujours est-il que c'est de l'argent; et j'ai assez vécu pour +avoir un excessif respect pour la plus petite monnaie du royaume, ou +pour la moindre somme qui, bien que je n'en aie pas besoin moi-même, +peut être utile à d'autres qui en ont plus besoin que moi.</p> + +<p>»On dit que «savoir est pouvoir,»--je le croyais aussi; mais je sais +maintenant qu'on a voulu dire l'argent; et quand Socrate déclarait que +tout ce qu'il savait, était «qu'il ne savait rien», il voulait +simplement déclarer qu'il n'avait pas une drachme dans le monde +athénien................... +.................................................</p> + +<p>»Je ne puis me reprocher de grandes dépenses, mon seul <i>extra</i> (et c'est +plus que je n'ai dépensé pour moi) étant un prêt de deux cent cinquante +livres sterling à--, et un ameublement de cinquante livres, que j'ai +acheté pour lui, et une barque que je fais construire pour moi à Gênes, +laquelle coûtera environ cent livres.</p> + +<p>»Mais revenons. Je suis déterminé à me procurer tout l'argent que je +pourrai, soit par mes rentes, soit par succession, soit par procès, soit +par mes manuscrits ou par tout autre moyen légitime.</p> + +<p>»Je paierai (quoique avec la plus sincère répugnance) le reste de mes +créanciers et tous les hommes de loi, suivant les conditions réglées par +des arbitres.</p> + +<p>»Je vous recommande la lettre de M. Hanson, sur le droit de péage de +Rochdale.</p> + +<p>»Surtout, je recommande mes intérêts à votre honorable grandeur.</p> + +<p>»Songez aussi que j'attends de l'argent pour les différens manuscrits: +Bref, «<i>rem quocunque modo, rem!</i>»--La noble passion de la cupidité +s'accroît en nous avec nos années.</p> + +<p>»Tout à vous à jamais, etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLXXVII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p class="rig">Pise, 8 février 1822.</p><br><br> + +<p>«On devait s'attendre à des attaques contre moi, mais j'en vois une +contre vous dans les journaux, à laquelle, je l'avouerai, je ne +m'attendais pas. Je suis fort embarrassé de concevoir pourquoi ou +comment vous pouvez être considéré comme responsable de ce que vous +publiez.</p> + +<p>»Si <i>Caïn</i> est blasphématoire, le <i>Paradis perdu</i> l'est aussi; et les +paroles mêmes de l'Oxonien<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>, «Mal, sois mon bien,» sont de ce poème +épique, et de la bouche de Satan. Ai-je donc mis rien de plus fort dans +celle de Lucifer, dans mon <i>mystère</i>? <i>Caïn</i> n'est qu'un drame, et non +pas une dissertation. Si Lucifer et Caïn parlent comme le premier +meurtrier et le premier ange rebelle sont naturellement censés avoir +parlé, certes tous les autres personnages parlent aussi conformément à +leurs caractères,--et les plus violentes passions ont toujours été +permises au drame.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172">(retour)</a> <i>Gentleman</i> d'Oxford. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote> + +<p>»J'ai même évité d'introduire la divinité comme dans l'Écriture,--et +comme Milton l'a fait--(ce qui ne me semble pas sage, ni dans l'un ni +dans l'autre cas); mais j'ai préféré faire dépêcher par Dieu à sa place +un de ses anges vers Caïn, afin de ne blesser aucun sentiment sur ce +point, en restant au-dessous de ce que les hommes non inspirés ne +peuvent jamais atteindre,--c'est-à-dire au-dessous d'une expression +adéquate de l'effet de la présence de Jéhovah. Les vieux <i>Mystères</i> +introduisaient Dieu assez libéralement, mais je l'ai évité dans le +nouveau.</p> + +<p>»La querelle que l'on vous fait, parce qu'on pense qu'on ne réussirait +pas avec moi, me semble la tentative la plus atroce qui jamais ait +déshonoré les siècles. Hé quoi! lorsqu'on a laissé en repos durant +soixante-dix ans les éditeurs de Gibbon, Hume, Priestley et Drummond, +devez-vous être particulièrement distingué pour un ouvrage +d'imagination, non d'histoire ou de controverse? Il faut qu'il y ait +quelque chose de caché au fond de cette querelle,--quelqu'un de vos +ennemis personnels: autrement c'est incroyable.</p> + +<p>»Je ne puis que dire:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> <i>Me, me</i>, en, <i>adsum qui feci</i><a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a></p> +</div></div> + +<p>et que, par conséquent, toutes attaques dirigées contre vous soient +tournées contre moi, qui veux et dois les supporter toutes;--que si vous +avez perdu de l'argent par suite de la publication, je vous rembourserai +tout ou partie du prix du manuscrit;--que vous m'obligerez de déclarer +que vous et M. Gifford m'avez tous deux adressé des remontrances contre +la publication, ainsi que M. Hobhouse;--que moi seul l'ai voulue, et que +je suis le seul qui, légalement ou autrement, doive porter la peine. Si +l'on poursuit, je reviendrai en Angleterre; c'est-à-dire, si en payant +de ma personne, je puis sauver la vôtre. Faites-le moi savoir. Vous ne +souffrirez pas pour moi, si je puis l'empêcher. Faites de cette lettre +tel emploi qu'il vous plaira.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173">(retour)</a> Byron cite mal; <i>en</i> est de trop. Voici le vers de +Virgile: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> <i>Me, me; adsum qui feci; in me convertite ferrum</i>. + (<i>Note du Trad.</i>)</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p>«Tout à vous à jamais, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Je vous écris touchant ce tumulte de mauvaises passions et +d'absurdités, par une lune d'été (car ici notre hiver est plus brillant +que vos jours de canicule), dont la lumière éclaire le cours de l'Arno, +avec les édifices qui le bordent et les ponts qui le croisent.--Quel +calme et quelle tranquillité! Quels riens nous sommes devant la moindre +de ces étoiles.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLXXVIII.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Pise, 19 février 1822.</p><br><br> + +<p>«Je suis un peu surpris de ne pas avoir eu de réponse à ma lettre et à +mes paquets. Lady Noel est morte, et il n'est pas impossible que je sois +obligé d'aller en Angleterre pour régler le partage de la propriété de +Wentworth, et quelle portion lady Byron doit en avoir; ce qui n'a point +été décidé par l'acte de séparation. Mais j'espère le contraire, si l'on +peut tout arranger sans moi,--et j'ai écrit à sir Francis Burdett d'être +mon arbitre, vu qu'il connaît la propriété.</p> + +<p>»Continuez de m'adresser vos lettres ici, vu que je n'irai pas en +Angleterre si je puis m'en dispenser,--du moins pour cette raison. Mais +j'irai peut-être pour une autre; car j'ai écrit à Douglas Kinnaird +d'envoyer de ma part un cartel à M. Southey, pour une rencontre soit en +Angleterre, soit en France (où nous serions moins exposés à être +interrompus). Il y a environ une quinzaine de jours, et je n'ai pas +encore eu le tems d'avoir de réponse. Toutefois, vous recevrez un avis; +adressez donc toujours vos lettres à Pise.</p> + +<p>»Mes agens et hommes d'affaires m'ont écrit de prendre le nom +directement; ainsi, je suis votre très-affectionné et sincère ami,<br> +<span class="rig">NOEL BYRON.<br></span> +</p><br> + +<p>»<i>P. S.</i> Je n'ai point reçu de nouvelles d'Angleterre, hormis pour +affaires; et je sais seulement, d'après le fidèle <i>ex</i> et +<i>dé</i>-tracteur<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a> Galignani, que le clergé se soulève contre <i>Caïn</i>. Il +y a, si je ne me trompe, un bon bénéfice dans le domaine de Wentworth; +et je montrerai quel bon chrétien je suis, en protégeant et nommant le +plus pieux de l'ordre ecclésiastique, si l'occasion s'en présente.</p> + +<p>»Murray et moi sommes peu en correspondance, et je ne connais rien à +présent de la littérature. Je n'ai écrit dernièrement que pour affaires. +Que faites-vous maintenant? Soyez assuré que la coalition que vous +craignez n'existe pas.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174">(retour)</a> <i>Ex</i> and <i>de</i>-tractor. Pour conserver le jeu de mots, +nous avons supposé français le mot <i>extracteur</i>. +(<i>Note de Trad.</i>)</blockquote> + +<br><h3>LETTRE CCCCLXXIX.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Pise, 20 février 1822.</p><br><br> + +<p>«.............................................. +..........................................................................</p> + +<p>»J'ai choisi sir Francis Burdett pour mon arbitre dans la question de +savoir quelle part il revient à lady Byron sur les domaines de lady +Noel, estimés à sept mille livres sterling de revenus annuels, toujours +parfaitement payés, ce qui est rare dans ce tems-ci. C'est parce que ces +propriétés consistent principalement en terres de pâturage, moins +atteintes par les bills sur les grains que les terres de labour.</p> + +<p>«Croyez-moi pour toujours votre très-affectionné,<br> +<span class="rig">NOEL BYRON.<br></span> +</p><br> + +<p>»Je ne sache point qu'il y ait rien dans <i>Caïn</i> contre l'immortalité de +l'ame. Je ne professe point de telles opinions;--mais, dans un drame, +j'ai dû faire parler le premier assassin et le premier ange rebelle +conformément à leurs caractères. Toutefois, les curés prêchent tous +contre le drame, de Kentish-Town et d'Oxford jusqu'à Pise:--ces gueux de +prêtres! ils font plus de mal à la religion que tous les infidèles qui +aient jamais oublié leur catéchisme.</p> + +<p>»Je n'ai pas vu l'annonce de la mort de lady Noel dans +Galignani.--Pourquoi cela?»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLXXXI<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>.</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175">(retour)</a> La lettre 480<sup>e</sup> a été supprimée.</blockquote> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Pise, I<sup>er</sup> mars 1822.</p><br><br> + +<p>«Comme je n'ai pas encore de nouvelles de mon <i>Werner</i>, etc., paquet que +je vous envoyai le 29 janvier, je continue à vous importuner (pour la +cinquième fois, je pense) pour savoir s'il n'a pas été égaré en route. +Comme il était très-bien mis au net, ce serait une vexation s'il était +perdu. Je l'avais assuré au bureau de poste pour qu'on en prît plus de +soin, et qu'on vous l'adressât sans faute à Paris.</p> + +<p>»Je vois dans l'impartial Galignani un extrait du <i>Blackwood's +Magazine</i>, où l'on dit que certaines gens ont découvert que ni vous ni +moi n'étions poètes. Relativement à l'un de nous, je sais que ce passage +nord-ouest à mon pôle magnétique a été depuis long-tems découvert par +quelques sages, et je leur laisse la pleine jouissance de leur +pénétration. Je pense de ma poésie ce que Gibbon dit de son histoire +«que peut-être dans cent ans d'ici on continuera encore à en médire.» +Toutefois, je suis loin de prétendre m'égaler ou me comparer à cet +illustre homme de lettres.</p> + +<p>»Mais, relativement à vous, je pensais que vous aviez toujours été +reconnu poète par la stupidité comme par l'envie,--mauvais poète, sans +contredit,--immoral, fleuri, asiatique, et diaboliquement populaire, +mais enfin poète <i>nemine contradicente</i>. Cette découverte a donc pour +moi tout le charme de la nouveauté, tout en me consolant (suivant La +Rochefoucauld) de me trouver dépoétisé en si bonne compagnie. Je suis +content «de me tromper avec Platon», et je vous assure très-sincèrement +que j'aimerais mieux n'être pas tenu pour poète avec vous, que de +partager les couronnes des lakistes (non encore couronnés, +toutefois)........ ..................................................</p> + +<p>»Quant à Southey, sa réponse à mon cartel n'est pas encore arrivée. Je +lui envoyai le message, avec une courte note, par l'intermédiaire de +Douglas Kinnaird, et la réponse de celui-ci n'est pas encore parvenue. +Si Southey accepte, j'irai en Angleterre; mais, dans le cas contraire, +je ne pense pas que la succession de lady Noel m'y amène, vu que les +arbitres peuvent arranger les affaires en mon absence, et qu'il ne +semble s'élever aucune difficulté. L'autorisation du nouveau nom et des +nouvelles armes sera obtenue par la pétition qu'on adresse à la couronne +dans les cas semblables, puis me sera envoyée......»</p> + +<p>La lettre précédente était incluse dans celle qui suit.</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLXXXII.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Pise, 4 mars 1822.</p><br><br> + +<p>«Depuis que je vous ai écrit la lettre ci-incluse, j'ai attendu un autre +courrier, et maintenant j'ai votre lettre qui m'accuse l'arrivée du +paquet.</p> + +<p>»Les ouvrages inédits qui sont dans vos mains, dans celle de Douglas +Kinnaird et de M. John Murray, sont: <i>le Ciel et la Terre</i>, sorte de +drame lyrique sur le déluge;--<i>Werner</i>, à présent entre vos mains;--une +traduction du premier chant du <i>Morgante Maggiore</i>;--une autre d'un +épisode de Dante;--des stances au Pô, du I<sup>er</sup> juin 1819;--les +<i>Imitations d'Horace</i>, composées en 1811, mais dont il faudrait +maintenant omettre une grande partie;--plusieurs pièces en prose, qu'on +fera tout aussi bien de laisser inédites;--<i>la Vision</i>, etc., <i>de +Quevedo Redivivus</i>, en vers................................</p> + +<p>»Je suis fâché que vous trouviez <i>Werner</i> à peu près propre au Théâtre; +ce qui, avec mes idées actuelles, est loin d'être mon but. Quant à la +publication de toutes ces pièces, je vous ai déjà dit que je n'avais +dans le cas actuel aucune espérance exorbitante de renommée ou de lucre, +mais je désire qu'on les publie parce que je les ai écrites, ce qui est +le sentiment ordinaire de tous les écrivailleurs.</p> + +<p>»Par rapport à la «religion», ne pourrai-je jamais vous convaincre que +je n'ai point les opinions des personnages de ce drame, qui semble avoir +effrayé tout le monde? Ce n'est cependant rien en comparaison des +paroles du <i>Faust</i> de Goëthe (paroles cent fois plus scandaleuses), et +ce n'est guère plus hardi que le Satan de Milton. Les idées de tel ou +tel personnage ne me restent pas dans l'esprit: comme tous les hommes +d'imagination, je m'identifie, sans doute, avec le caractère que je +dessine, mais cette identité cesse un instant après que j'ai quitté la +plume.</p> + +<p>»Je ne suis pas ennemi de la religion: au contraire. La preuve en est, +que j'élève ma fille naturelle en bonne catholique dans un couvent de +la Romagne; car je crois que l'on ne peut jamais avoir assez de +religion, si l'on doit en avoir. Je penche beaucoup en faveur des +doctrines catholiques; mais si j'écris un drame, je dois faire parler +mes personnages suivant les dispositions que je leur suppose.</p> + +<p>»Quant au pauvre Shelley, qui est un autre épouvantail pour vous et pour +tout le monde, il est, à ma connaissance, le moins égoïste et le plus +doux des hommes;--c'est un homme qui a plus sacrifié sa fortune et ses +sentimens en faveur d'autrui que personne dont j'aie jamais entendu +parler. Pour ses opinions spéculatives, je ne les partage point, ni ne +désire les partager.</p> + +<p>»La vérité est, mon cher Moore, que vous vivez près de l'étuve de la +société, et que vous êtes inévitablement influencé par sa chaleur et par +ses vapeurs. J'y vécus autrefois,--et trop,--assez pour donner une +teinte ineffaçable à mon existence entière. Comme mon succès dans la +société ne fut pas médiocre, je ne puis être accusé de la juger avec des +préventions défavorables; mais je pense que, dans sa constitution +actuelle, elle est fatale aux grandes et originales entreprises de tout +genre. Je ne la courtisai pas, alors que j'étais jeune, et l'un de «ses +gentils mignons;» pensez-vous donc que je veuille le faire, aujourd'hui +que je vis dans une plus pure atmosphère? Une seule raison pourrait m'y +ramener, et la voici: je voudrais essayer encore une fois si je puis +faire quelque bien en politique, mais non dans la mesquine politique que +je vois peser aujourd'hui sur notre misérable patrie.</p> + +<p>»Ne vous méprenez pas, néanmoins. Si vous m'énoncez vos propres +opinions, elles eurent et auront toujours le plus grand poids pour moi. +Mais si vous n'êtes que l'écho «du monde» (et il est difficile de ne pas +l'être au sein de sa faveur et de sa fermentation), je ne puis que +regretter que vous répétiez des dires auxquels je ne prête aucune +attention.</p> + +<p>»Mais en voilà assez. Les dieux soient avec vous, et vous donnent autant +d'immortalité de tous genres qu'il convient à votre existence actuelle +et à vous.</p> + +<p>«Tout à vous, etc.»</p> + +<br><h3>LETTRE CCCCLXXXIII.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Pise, 6 mars 1822.</p><br><br> + +<p>«La lettre de Murray que je vous envoie ci-incluse, m'a attendri, +quoique je pense qu'il est contraire à son intérêt de désirer que je +continue mes relations avec lui. Vous pouvez donc lui faire passer le +paquet de <i>Werner</i>; ce qui vous épargnera toute peine ultérieure. Et +puis, me pardonnez-vous l'ennui et la dépense dont je vous ai déjà +accablé? Au moins, dites-le;--car je suis tout honteux de vous avoir +tant troublé pour une telle absurdité.</p> + +<p>»Le fait est que je ne puis garder mes ressentimens, quoique assez +violens dès l'abord. D'ailleurs, maintenant que tout le monde s'attaque +à Murray à cause de moi, je ne peux ni ne dois l'abandonner, à moins +qu'il ne vaille mieux pour lui que je le fasse, comme je l'ai cru +réellement.</p> + +<p>»Je n'ai point eu d'autres nouvelles d'Angleterre, excepté une lettre du +poète Barry Cornwall, mon ancien camarade d'école. Quoique je vous aie +importuné de lettres dernièrement, croyez-moi.</p> + +<p>»Votre, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Dans votre dernière lettre, vous dites, en parlant de Shelley, +que vous préféreriez presque «le bigot qui damne son prochain, à +l'incrédule qui réduit tout au néant<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>.» Shelley croit cependant à +l'immortalité.--Mais, par parenthèse, vous rappelez-vous la réponse du +grand Frédéric à la plainte des villageois dont le curé prêchait contre +l'éternité des tourmens de l'enfer? La voici:--«Si mes fidèles sujets de +Schrausenhaussen aiment mieux être éternellement damnés, libre à eux de +l'être.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176">(retour)</a> On verra tout-à-l'heure, d'après la citation même du +passage auquel Byron fait allusion, qu'il s'était complètement mépris +sur ma pensée. (<i>Note de Moore</i>.) </blockquote> + +<p>»S'il fallait choisir, je jugerais un long sommeil meilleur qu'une +veille d'agonie. Mais les hommes, tout misérables qu'ils sont, +s'attachent tellement à tout ce qui ressemble à la vie, qu'ils +préféreraient probablement la damnation au repos. D'ailleurs, ils se +croient si importans dans la création, que rien de moins ne peut +satisfaire leur vanité;--les insectes!</p> + +<p>»C'est, je crois, le docteur Clarke, qui raconte dans ses voyages les +exercices équestres d'un Tartare qu'il vit caracoler sur un cheval jeune +et fougueux, dans un endroit presque entièrement environné par un +précipice escarpé, et qui décrit la témérité folâtre avec laquelle le +cavalier, semblant se complaire au péril, courait quelquefois bride +abattue vers le bord taillé à pic. Un sentiment analogue à +l'appréhension qui suspendait la respiration du voyageur témoin de cette +scène, affecta tous ceux qui suivaient de l'oeil la course indomptée et +hardie du génie de Byron,--ils étaient au même instant frappés +d'admiration et d'épouvante, et surtout ceux qui aimaient le poète +étaient excités par une sorte d'impulsion instinctive à se précipiter au +devant de lui et à le sauver de sa propre impétuosité. Mais quoiqu'il +fût bien naturel à ses amis de céder à ce sentiment, une courte +réflexion sur son caractère désormais changé, les aurait avertis qu'une +telle intervention devait être aussi inutile pour lui que périlleuse +pour eux, et ce n'est pas sans surprise que je réfléchis à présent sur +la témérité présomptueuse avec laquelle je supposai que Byron lancé sans +frein, dans l'orgueil et la pleine conscience de sa force, vers ces +vastes régions de la pensée dont l'horizon s'ouvrait devant lui, les +représentations de l'amitié auraient le pouvoir de l'arrêter. Toutefois, +comme les motifs qui m'engageaient à lui adresser mes remontrances, +peuvent se justifier d'eux-mêmes, je ne m'appesantirai pas plus +long-tems sur ce point, et me contenterai de mettre sous les yeux du +lecteur quelques extraits<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a> des lettres que j'écrivis à cette époque, +vu qu'ils serviront à expliquer quelques allusions de Lord Byron.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177">(retour)</a>Footnote 177: C'est M. Hobhouse qui a eu la bonté de me rendre toutes +les lettres. (<i>Note de Moore</i>.) </blockquote> + +<p>»En m'écrivant sous la date du 24 janvier, on se rappelle qu'il +dit:--«Soyez assuré que la coalition que vous appréhendez n'existe pas». +Les extraits suivans de mes lettres postérieures, expliqueront ce que +cette phrase signifie:--«J'ai appris il y a quelques jours que Leigh +Hunt était en route avec toute sa famille pour se rendre près de vous, +et l'on conjecture que vous, Shelley et lui, allez <i>conspirer</i> ensemble +dans l'<i>Examiner</i>. Je ne puis croire cela,--et m'élève de tout mon +pouvoir contre un pareil projet. <i>Seul</i> vous pouvez faire tout ce qu'il +vous plaira; mais les associations de réputation, comme celles de +commerce, rendent le plus fort responsable des fautes ou des délits des +autres, et je tremble même pour vous en vous voyant avec de tels +banqueroutiers.--Ce sont deux hommes habiles, et Shelley même est à mon +sens un homme de génie, mais je dois vous redire que vous ne pouvez +procurer à vos ennemis (les ***s <i>et hoc genus omne</i>) un plus grand +triomphe qu'en formant une alliance si inégale et si peu sainte. Vous +êtes, avec vos seuls bras, capable de lutter contre le monde,--ce qui +est beaucoup dire, le monde étant comme Briarée, un géant à cent +bras,--mais pour demeurer tel, vous devez être seul. Rappelez-vous que +les méchans édifices qui entourent la basilique de Saint-Pierre, +paraissent s'élever au-dessus d'elle.»</p> + +<p>»Voici, relativement à <i>Caïn</i>, les passages de mes lettres dans l'ordre +des dates.</p> + +<p class="rig">30 septembre 1821.</p><br><br> + +<p>»Depuis que j'écrivis les lignes ci-dessus, j'ai lu les <i>Foscari</i> et +<i>Caïn</i>. Le premier drame ne me plaît pas autant que <i>Sardanapale</i>. Il a +le défaut de toutes ces terribles histoires vénitiennes;--il n'est ni +naturel ni probable, et par conséquent, malgré la rare habileté avec +laquelle vous l'avez conduit, il n'excite que fort peu d'intérêt. Mais +<i>Caïn</i> est merveilleux,--terrible,--digne de l'immortalité. Si je ne me +trompe, il fera une impression profonde dans le coeur des hommes, et +tandis que les uns frémiront de ses blasphèmes, les autres seront +obligés de se prosterner devant sa grandeur. Ne parlez plus d'Eschyle et +de son Prométhée!!!--C'est dans votre drame que respire le véritable +esprit du poète--et du diable.</p> + +<p class="rig">9 février 1822.</p><br><br> + +<p>»Ne vous mettez pas dans la tête, mon cher Byron, que le flot de la +marée se tourne entièrement contre vous en Angleterre. Jusqu'à ce que +j'aperçoive quelques symptômes d'oubli à votre égard, je ne croirai pas +que vous perdiez du terrain. Pour le moment;</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> <i>Te veniente die, te decedente</i><a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>,</p> +</div></div> + +<p>on ne parle presque que de vous, et quoique de bonnes gens se signent en +vous citant, il est clair que ces gens-là pensent beaucoup plus à vous +qu'ils ne le devraient pour le bien de leurs ames. <i>Caïn</i>, sans +contredit, a fait sensation; et quelque sublime qu'il soit, je regrette, +pour plusieurs raisons, que vous l'ayez composé..... Pour moi, je ne +donnerais pas la poésie de la religion pour tous les plus sages +résultats auxquels la philosophie puisse jamais arriver; les diverses +sectes et croyances donnent assez beau jeu à ceux qui sont désireux +d'intervenir dans les affaires de leurs voisins; mais notre foi dans le +monde à venir est un trésor que nous ne devons pas abandonner si +légèrement; et le rêve de l'immortalité (si les philosophes la tiennent +pour un rêve) est un de ceux qu'il faut espérer de conserver jusqu'à +l'instant de notre dernier sommeil<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178">(retour)</a> Virg. Géorg. IV: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Au lever du jour, à son coucher, etc. + (<i>Note du Trad.</i>)</p> +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179">(retour)</a> C'est à cette pensée que Lord Byron fait allusion, à la +fin de sa lettre du 4 mars. (<i>Note de Moore</i>.)</blockquote> + +<p class="rig">19 février 1822.</p><br><br> + +<p>»J'ai écrit aux Longman pour tâter le terrain, car je ne crois pas que +Galignani soit l'homme qu'il vous faut. La seule chose qu'il puisse +faire est ce que nous pouvons faire sans lui,--c'est à savoir, employer +un libraire anglais. Paris, sans doute, pourrait être convenable pour +tous les ouvrages réfugiés qui sont signalés dans <i>l'index +expurgatorius</i> de Londres, et si vous avez quelques diatribes politiques +à lancer, c'est votre ville. Mais, je vous en prie, que ces diatribes ne +soient que politiques. La hardiesse, avec un peu de licence, en +politique, fait du bien,--un bien réel, présent; mais en religion, elle +n'est utile ni dans l'instant présent ni dans l'avenir, et pour moi, +j'ai une telle horreur des extrêmes sur ce point, que je ne sais lequel +je hais le plus, du bigot qui damne hardiment son prochain, ou de +l'incrédule qui hardiment réduit tout au néant.» <i>Furiosa res est in +tenebris impetus</i><a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>»--et comme grande est l'obscurité, même pour les +plus sages d'entre nous, sur ce sujet un peu de modestie, dans +l'incrédulité comme dans la foi, est ce qui nous convient le mieux. Vous +devinerez aisément qu'en ceci, je ne songe pas tant à vous-même qu'à un +ami aujourd'hui votre compagnon, vous connaissant comme je vous connais, +et sachant ce que lady Byron aurait dû trouver, c'est-à-dire, que vous +êtes la personne la plus traitable pour ceux avec qui vous vivez; +j'avoue que je crains et conjure vivement l'influence de cet ami sur +votre esprit<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180">(retour)</a> C'est chose folle que de courir tête baisée dans les +ténèbres.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181">(retour)</a> Ce passage ayant été montré par Lord Byron à M. Shelley, +celui-ci écrivit, en conséquence, à un de mes amis intimes une lettre, +dont je vais donner un extrait. Le zèle ardent et ouvertement déclaré +avec lequel Shelley professa toujours son incrédulité, détruit tous les +scrupules qui autrement pourraient s'opposer à une pareille publication. +En outre, le témoignage d'un observateur si sagace et si près placé sur +l'état de l'esprit de Lord Byron par rapport aux idées religieuses, est +d'une trop grande importance pour être supprimé par un excès ridicule de +dédain. «Lord Byron m'a lu une ou deux lettres de Moore, lettres où +Moore parle de moi avec une grande bienveillance, et, sans contredit, je +ne puis qu'être infiniment flatté de l'approbation d'un homme dont je +suis fier de me reconnaître l'inférieur. Entre autres choses, pourtant, +Moore, après avoir donné de fort bons avis à Lord Byron sur l'opinion +publique, etc., paraît conjurer mon influence sur l'esprit du noble +poète par rapport à la religion, et attribuer à mes suggestions le ton +qui règne dans <i>Caïn</i>. Moore le garantit contre toute influence sur ce +sujet avec le zèle le plus amical, et son motif naît évidemment du désir +de rendre service à Lord Byron sans m'humilier. Je crois que vous +connaissez Moore. Assurez-lui, je vous prie, que je n'ai pas la plus +légère influence sur Lord Byron par rapport à ce sujet;--si je l'avais, +je l'emploierais certainement à déraciner de sa grande ame les erreurs +du christianisme, qui, en dépit de sa raison, semblent renaître +perpétuellement, et restent en embuscade pour les heures de malaise et +de tristesse. <i>Caïn</i> fut conçu par Lord Byron il y a plusieurs années, +et commencé à Ravenne avant que je ne le visse. Quel bonheur n'aurais-je +pas à m'attribuer la part la plus indirecte dans cette oeuvre +immortelle.»</blockquote> + +<p>»Relativement à notre polémique religieuse, je dois tenter de me faire +comprendre sur un ou deux points. En premier lieu, je ne vous identifie +pas plus avec les blasphèmes de Caïn que je ne m'identifie moi-même avec +les impiétés de mon Mokanna;--tout ce que je désire et implore, c'est +que vous qui êtes un si puissant artisan de ces foudres, vous ne +choisissiez pas les sujets qui vous mettent dans la nécessité de les +lancer. En second lieu, fussiez-vous décidément athée, je ne pourrais +vous blâmer,--si ce n'est peut-être pour le ton décidé qui n'est pas +toujours sage; je ne pourrais qu'avoir pitié de vous,--sachant par +expérience quels doutes affreux obscurcissent parfois l'avenir brillant +et poétique que je suis disposé à donner au genre humain et à ses +destinées. Je regarde l'ouvrage de Cuvier comme un des livres les plus +désespérans par les conclusions auxquelles il peut conduire certains +esprits. Mais les hommes jeunes, les hommes simples,--tous ceux dont on +aimerait à conserver les coeurs dans toute leur pureté, ne se troublent +guère la tête à propos de Cuvier. Et vous, vous avez incorporé Cuvier +dans une poésie que tout le monde lit; et comme le vent, frappant où +vous avez envie, vous portez cette froidure mortelle, mêlée avec vos +suaves parfums, dans ces coeurs qui ne devraient être visités que par +ces parfums seuls. C'est ce que je regrette, et ce dont je conjurerais +la répétition par toute mon influence. Maintenant, me comprenez-vous!</p> + +<p>»Quant à votre solennelle péroraison», la vérité est, mon cher Moore, +etc., etc. qui ne signifie rien sinon que je donne dans la tartuferie du +monde, elle prouve une triste vérité, c'est que vous et moi sommes +séparés par des centaines de lieues. Si vous pouviez m'entendre exprimer +mes opinions au lieu de les lire sur un froid papier, je me flatte +qu'il y a encore assez d'honnêteté et de franchise dans ma physionomie +pour vous rappeler que votre ami Tom Moore;--quoi qu'il puisse être +d'ailleurs--n'est pas un tartufe.</p> + +<br> + +<h4>FIN DU TOME DOUZIÈME.</h4> + + + + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron, +Volume 12, by George Gordon Byron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON *** + +***** This file should be named 33744-h.htm or 33744-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/7/4/33744/ + +Produced by Keith J Adams, Mireille Harmelin, Rénald +Lévesque and the Online Distributed Proofreaders Europe +at http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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