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+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron, Volume 12, by
+George Gordon Byron
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres complètes de lord Byron, Volume 12
+ comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
+
+Author: George Gordon Byron
+
+Annotator: Thomas Moore
+
+Translator: Paulin Paris
+
+Release Date: September 17, 2010 [EBook #33744]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
+
+
+
+
+Produced by Keith J Adams, Mireille Harmelin, Rénald
+Lévesque and the Online Distributed Proofreaders Europe
+at http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
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+
+OEUVRES COMPLÈTES
+DE
+LORD BYRON,
+
+AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
+COMPRENANT
+SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
+ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.
+
+
+
+
+Traduction Nouvelle
+
+PAR M. PAULIN PARIS,
+DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.
+
+
+
+TOME DOUZIÈME.
+
+PARIS.
+DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIB., ÉDITEURS,
+RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
+ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis._
+
+1831.
+
+
+
+
+LETTRES
+DE LORD BYRON,
+ET
+MÉMOIRES SUR SA VIE,
+PAR THOMAS MOORE.
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+SUR LA VIE
+DE LORD BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE CCCXLI.
+
+A. M. HOPPNER.
+
+
+22 octobre 1819.
+
+«Je suis bien aise d'apprendre votre retour; mais je ne sais trop
+comment vous en féliciter, à moins que votre opinion sur Venise ne soit
+plus d'accord avec la mienne, et n'ait changé de ce qu'elle était
+autrefois. D'ailleurs, je vais vous occasionner de nouvelles peines, en
+vous priant d'être juge entre M. E*** et moi, au sujet d'une petite
+affaire de péculat et de comptes irréguliers dont ce phénix des
+secrétaires est accusé. Comme je savais que vous ne vous étiez pas
+séparés amicalement, tout en refusant pour moi personnellement tout
+autre arbitrage que le vôtre, je lui offris de choisir le moins fripon
+des habitans de Venise pour second arbitre; mais il s'est montré si
+convaincu de votre impartialité, qu'il n'en veut pas d'autre que vous;
+cela prouverait en sa faveur. Le papier ci-inclus vous fera voir en quoi
+ses comptes sont défectueux. Vous entendrez son explication, et en
+déciderez comme vous voudrez; je n'appellerai pas de votre jugement.
+
+»Comme il s'était plaint que ses appointemens n'étaient pas suffisans,
+je résolus de faire examiner ses comptes, et vous en voyez ci-joint le
+résultat. C'est tout barbouillé de documens, et je vous ai dépêché
+Fletcher pour expliquer la chose, si toutefois il ne l'embrouille pas.
+
+»J'ai reçu beaucoup d'attentions et de politesses de M. Dorville pendant
+votre voyage, et je lui en ai une obligation proportionnée.
+
+»Votre lettre m'est arrivée au moment de votre départ[1], et elle m'a
+fait peu de plaisir, non que les rapports qu'elle contient ne puisent
+être véritables et qu'elle n'ait été dictée par une intention
+bienveillante, mais vous avez assez vécu pour savoir combien toute
+représentation est et doit être à jamais inutile quand les passions sont
+en jeu. C'est comme si vous vouliez raisonner avec un ivrogne entouré de
+ses bouteilles; la seule réponse que vous en tirerez, c'est qu'il est à
+jeun et que vous êtes ivre.
+
+[Note 1: M. Hoppner, avant son départ de Venise pour la Suisse,
+avait écrit à Lord Byron avec tout le zèle d'un véritable ami, pour le
+supplier de quitter Ravenne tandis qu'il avait encore sa peau, et le
+presser de ne pas compromette sa sûreté et celle d'une personne à
+laquelle il paraissait si sincèrement attaché, pour la satisfaction
+d'une passion éphémère qui ne pouvait être qu'une source de regrets pour
+tous les deux. M. Hoppner l'informait en même tems de quelques rapports
+qu'il avait entendu faire dernièrement à Venise, et qui, bien que
+peut-être sans fondement, avaient de beaucoup augmenté son inquiétude au
+sujet des résultats de la liaison dans laquelle il se trouvait engagé.]
+
+»Désormais, si vous le voulez bien, nous garderons le silence sur ce
+sujet; tout ce que vous pourriez me dire ne ferait que m'affliger sans
+aucun fruit, et je vous ai trop d'obligations pour vous répondre sur le
+même ton; ainsi, vous vous rappellerez que vous auriez aussi cet
+avantage sur moi. J'espère vous voir bientôt.
+
+»Je présume que vous avez su qu'il a été dit à Venise que j'étais arrêté
+à Bologne comme carbonaro, histoire aussi vraie que l'est, en général,
+leur conversation. Moore est venu ici; je l'ai logé chez moi, à Venise,
+et je suis venu l'y voir tous les jours; mais, dans ce moment-là, il
+m'était impossible de quitter tout-à-fait la Mira. Vous et moi avons
+manqué de nous rencontrer en Suisse. Veuillez faire agréer mon profond
+respect à Mme Hoppner, et me croire à jamais et très-sincèrement,
+
+»Votre, etc.
+
+»_P. S._ Allegra est ici en bonne santé et fort gaie; je la garderai
+avec moi jusqu'à ce que j'aille en Angleterre, ce qui sera peut-être au
+printems. Il me vient maintenant à l'idée qu'il ne vous plaira peut-être
+pas d'accepter l'office d'arbitre entre M. E*** et votre très-humble
+serviteur; naturellement, comme le dit M. Liston (je parle du comédien
+et non de l'ambassadeur), c'est à vous à _hopter_[2]. Quant à moi, je
+n'ai pas d'autre ressource. Je désire, si cela se peut, ne pas le
+trouver fripon, et j'aimerais bien mieux le croire coupable de
+négligence que de mauvaise foi. Mais voici la question: Puis-je, oui ou
+non, lui donner un certificat de probité? car mon intention n'est pas de
+le garder à mon service.»
+
+[Note 2: Allusion à la manière dont Liston, l'acteur le plus comique
+qu'il y ait en Angleterre, aspire ce mot en le prononçant.]
+
+
+
+
+LETTRE CCCXLII.
+
+À M. HOPPNER.
+
+
+25 octobre 1819.
+
+«Vous n'aviez pas besoin de me faire d'excuses au sujet de votre lettre;
+je n'ai jamais dit que vous ne dussiez et ne pussiez avoir raison; j'ai
+seulement parlé de mon état d'incapacité d'écouter un tel langage dans
+ce moment et au milieu de telles circonstances. D'ailleurs, vous n'avez
+pas parlé d'après votre propre autorité, mais d'après les rapports qui
+vous ont été faits. Or, le sang me bout dans les veines quand j'entends
+un Italien dire du mal d'un autre Italien, parce que, quoiqu'ils mentent
+en particulier, ils se conforment généralement à la vérité en parlant
+mal les uns des autres; et quoiqu'ils cherchent à mentir, s'ils n'y
+réussissent pas, c'est qu'ils ne peuvent rien dire d'assez noir l'un de
+l'autre qui ne puisse être vrai, d'après l'atrocité de leur caractère
+depuis si long-tems avili[3].
+
+[Note 3: Ce langage est violent, dit M. Hoppner dans quelques
+observations sur cette lettre, mais c'est celui des préjugés, et il
+était naturellement porté à exprimer ses sensations du moment, sans
+réfléchir si quelque chose ne lui en ferait pas bientôt changer. Il
+était à cette époque d'une si grande susceptibilité au sujet de Mme
+G***, que c'était seulement parce que quelques personnes avaient
+désapprouvé sa conduite, qu'il déclamait ainsi contre toute la nation:
+«Je n'ai jamais aimé Venise, continue M. Hoppner, elle m'a déplu dès le
+premier mois de mon arrivée; cependant j'y ai trouvé plus de
+bienveillance qu'en tout autre pays; et j'y ai vu des actes de
+générosité et de désintéressement que j'ai rarement remarqués
+ailleurs.»]
+
+»Quant à E***, vous vous apercevrez bien de l'exagération monstrueuse de
+ses comptes, sans aucun document pour les justifier. Il m'avait demandé
+une augmentation de salaire qui m'avait donné des soupçons. Il
+favorisait un train de dépense extravagant, et fut mécontent du renvoi
+du cuisinier. Il ne s'en plaignit jamais, comme son devoir l'y
+obligeait, pendant tout le tems qu'il me vola. Tout ce que je puis dire,
+c'est que la dépense de la maison, comme il en convient lui-même, ne
+monte maintenant qu'à la moitié de ce qu'elle était alors. Il m'a compté
+dix-huit francs pour un peigne qui n'en avait en effet coûté que huit.
+Il m'a aussi porté en compte le passage de Fusine ici, d'une personne
+nommée Jambelli, qui l'a payé elle-même, comme elle le prouvera s'il est
+nécessaire. Il s'imagine ou se dit être la victime d'un complot formé
+contre lui par les domestiques; mais ses comptes sont là et les prix
+déposent contre lui; qu'il se justifie donc en les détaillant d'une
+manière plus claire. Je ne suis pas prévenu contre lui, au contraire; je
+l'ai soutenu contre sa femme et son ancien maître, qui s'en
+plaignaient, à une époque où j'aurais pu l'écraser comme un ver de
+terre. S'il est un fripon, c'est le plus grand des fripons, car il joint
+l'ingratitude à la friponnerie. Le fait est qu'il aura cru que j'allais
+quitter Venise, et qu'il avait résolu de tirer de moi tout ce qu'il
+pourrait. Maintenant, le voilà qui présente mémoire sur mémoire, comme
+s'il n'avait pas eu toujours de l'argent en main pour payer. Vous savez,
+je crois, que je ne voulais pas qu'on fît chez moi des mémoires de plus
+d'une semaine. Lisez-lui cette lettre je vous prie; je ne veux rien lui
+cacher de ce dont il peut se défendre.
+
+»Dites-moi comment va votre petit garçon, et comment vous allez
+vous-même. Je ne tarderai pas à me rendre à Venise, et nous épancherons
+notre bile ensemble. Je déteste cette ville et tout ce qui lui
+appartient.
+
+»Votre, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCXLIII.
+
+À M. HOPPNER.
+
+
+28 octobre 1819.
+
+....................................................................
+
+J'ai des remercîmens à vous faire de votre lettre et de votre compliment
+sur _Don Juan_; je ne vous en avais pas parlé, attendu que c'est un
+sujet chatouilleux pour le lecteur moral, et qu'il a causé beaucoup
+d'esclandre; mais je suis bien aise qu'il vous plaise. Je ne vous dirai
+rien du naufrage; cependant j'espère qu'il vous a paru aussi
+nautiquement technique que la mesure octave des vers le permettait.
+
+»Présentez, je vous prie, mes respects à Mme N***, et ayez bien soin de
+votre petit garçon. Toute ma maison a la fièvre, excepté Fletcher;
+Allegra, et moi-même, et les chevaux, et Mutz, et Moretto. J'espère
+avoir le plaisir de vous voir au commencement de novembre, peut-être
+plus tôt. Aujourd'hui j'ai été trempé par une pluie d'orage, et mon
+cheval, celui de mon domestique et le domestique lui-même, enfoncés dans
+la boue jusqu'à la ceinture, au milieu d'une route de traverse. À midi
+nous étions dans l'été, et, à cinq heures, nous avions l'hiver; mais
+l'éclair nous a peut-être été envoyé pour nous avertir que l'été n'est
+pas fini. C'est un singulier tems pour le 27 octobre.
+
+»Votre, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCXLIV.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Venise, 29 octobre 1819.
+
+«Votre lettre du 15 est arrivée hier. Je suis fâché que vous ne me
+parliez pas d'une grosse lettre que je vous ai adressée de Bologne, il y
+a deux mois, pour lady Byron; l'avez-vous reçue et envoyée?
+
+»Vous ne me dites rien non plus du vice-consulat que je vous ai demandé
+pour un patricien de Ravenne, d'où je conclus que la chose ne se fera
+pas.
+
+»J'avais écrit à peu près cent stances d'un troisième chant de _Don
+Juan_; mais la réception des deux premiers n'est pas faite pour nous
+donner, à vous et à moi, beaucoup d'encouragement à le continuer.
+
+»J'avais aussi écrit environ six cents vers d'un poème intitulé _la
+Vision_ (ou _Prophétie_) _du Dante_; il a pour sujet une revue de
+l'Italie depuis les premiers siècles jusqu'à celui-ci. Dante est supposé
+parler lui-même avant sa mort, et il embrasse tous les sujets d'un ton
+prophétique, comme la Cassandre de Lycophron. Mais cet ouvrage, ainsi
+que l'autre, en sont restés là pour le moment.
+
+»J'ai donné à Moore, qui est allé à Rome, ma _Vie_ manuscrite en
+soixante-dix-huit feuilles, jusqu'à l'année 1816. Mais, je lui ai remis
+ceci entre les mains, afin qu'il le gardât, ainsi que d'autres
+manuscrits, tel qu'un journal écrit en 1814, etc. Rien de tout cela ne
+doit être publié de mon vivant; mais quand je serai froid, vous en ferez
+ce que vous voudrez. En attendant, si vous êtes curieux de les lire,
+vous le pouvez, et vous pouvez aussi les montrer à qui vous voudrez,
+cela m'est indifférent.
+
+»Ma _Vie_ est un _memoranda_, et non des confessions. J'ai supprimé
+toutes mes liaisons amoureuses, c'est-à-dire que je n'en parle que d'une
+manière générale, et un grand nombre des faits les plus importans, afin
+de ne pas compromettre les autres; mais vous y trouverez beaucoup de
+réflexions et quelquefois de quoi rire.--Vous y verrez aussi un récit
+détaillé de mon mariage et de ses résultats, aussi véridique que peut le
+faire une partie intéressée, car je présume que nous sommes tous sous
+l'influence des préventions.
+
+»Je n'ai jamais relu cette _Vie_ depuis qu'elle est écrite, de sorte que
+je ne me rappelle pas bien exactement ce qu'elle peut contenir ou
+répéter. Moore et moi nous avons passé quelques joyeux momens ensemble.
+
+»Je retournerai probablement en Angleterre, à cause de mes affaires,
+dans le but de m'embarquer pour l'Amérique.--Dites-moi, je vous prie,
+avez-vous reçu une lettre pour Hobhouse, qui vous en aura communiqué le
+contenu? On dit que les commissaires de Vénézuela ont ordre de traiter
+avec les étrangers qui voudraient émigrer.--Or, l'envie m'est venue d'y
+aller; je ne ferais pas un mauvais colon américain, et si j'y vais
+former un établissement, j'emmènerai ma fille Allegra avec moi. J'ai
+écrit assez longuement à Hobhouse, pour qu'il prenne des renseignemens
+auprès de Perry, qui, je suppose, est le premier topographe et la
+meilleure trompette des nouveaux républicains. Écrivez-moi, je vous
+prie.
+
+»Tout à vous.
+
+»_P. S._ Moore et moi avons passé tout notre tems à rire.--Il vous
+mettra au fait de toutes mes allures et de toutes mes actions: jusqu'à
+ce moment, tout est comme à l'ordinaire. Vous devriez veiller à ce que
+l'on ne publie pas de faux _Don Juan_, surtout n'y mettez pas mon nom,
+parce que mon intention est de couper R...ts par quartiers comme une
+citrouille, dans ma préface, si je continue le poème.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCXLV.
+
+À M. HOPPNER.
+
+
+29 octobre 1819.
+
+«L'histoire de Ferrare est du même calibre que tout ce qui sort de la
+fabrique vénitienne; vous pouvez en juger. Je ne me suis arrêté là que
+pour y changer de chevaux, depuis que je vous écrivis, après ma visite
+au mois de juin dernier. Un couvent! un enlèvement! une jeune fille! Je
+voudrais bien savoir, vraiment, qu'est-ce qui a été enlevé, à moins que
+ce ne soit mon pauvre individu. J'ai été enlevé moi-même plus souvent
+que qui que ce soit, depuis la guerre de Troie; mais quant à
+l'arrestation et à son motif, l'une est aussi vraie que l'autre, et je
+ne puis m'expliquer l'invention d'aucune des deux. Je présume qu'on aura
+confondu l'histoire de la F*** avec celle de Mme Guiccioli et une
+demi-douzaine d'autres; mais il est inutile de chercher à démêler une
+trame qui n'est bonne qu'à être foulée aux pieds. Je terminerai avec
+E***, qui paraît très-soucieux de votre indécision, et jure qu'il est le
+meilleur mathématicien de l'Europe; et ma foi! je suis de son avis, car
+il a trouvé le moyen de nous faire voir que deux et deux font cinq.
+
+»Vous me verrez peut-être la semaine prochaine. J'ai un et même deux
+chevaux de plus (cela fait cinq en tout), et j'irai reprendre possession
+du Lido. Je me lèverai plus matin, et nous irons tous deux comme
+autrefois, si vous voulez, secouer notre bile sur le rivage, en faisant
+retentir de nouveau l'Adriatique des accens de notre haine pour cette
+coquille d'huître vide et privée de sa perle, qu'on appelle la ville de
+Venise.
+
+»J'ai reçu hier une lettre de Murray. Des falsificateurs viennent de
+publier deux nouveaux troisièmes chants de _Don Juan_.--Que le diable
+châtie l'impudence de ces coquins de libraires! Peut-être ne me suis-je
+pas bien expliqué.--Il m'a dit que la vente avait été forte: douze cents
+_in-quarto_ sur quinze cents, je crois; ce qui n'est rien, selon moi,
+après avoir vendu treize mille exemplaires du _Corsaire_, dans un seul
+jour. Mais il ajoute que les meilleurs juges, etc., etc., disent que
+cela est très-beau, très-spirituel, que la pureté du langage et la
+poésie en sont surtout remarquables, et autres consolations de ce genre,
+qui, pour un libraire, n'ont pas la valeur d'un seul exemplaire; et moi,
+comme auteur, naturellement je suis d'une colère de diable du mauvais
+goût du siècle, et je jure qu'il n'y a rien à attendre que de la
+postérité, qui, bien certainement, doit en savoir plus que ses
+grands-pères. Il existe un onzième commandement, qui défend aux femmes
+de le lire; et, ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est qu'il paraît
+qu'elles ne l'ont pas violé.--Mais de quelle importance cela peut-il
+être pour ces pauvres créatures, lire ou ne pas lire un livre,
+ne--................................................
+
+»Le comte Guiccioli vient à Venise la semaine prochaine, et je suis prié
+de lui remettre sa femme, ce qui sera fait. Ce que vous me dites de la
+longueur des soirées à la Mira ou à Venise, me rappelle ce que Curran
+disait à Moore.--Eh bien! vous avez donc épousé une jolie femme, et qui
+plus est, une excellente femme, à ce que j'ai su.--Mais... Hem!
+dites-moi, je vous prie, comment passez-vous vos soirées? C'est une
+diable de question que celle-là, et peut-être est-il aussi difficile d'y
+répondre avec une maîtresse qu'avec une femme.
+
+»Si vous allez à Milan, laissez-nous, du moins, je vous prie, un
+vice-consul, le seul vice qui manquera jamais à Venise. Dorville est un
+bon enfant; mais il faudra que vous veniez avec moi en Angleterre, au
+printems, et vous laisserez Mme Hoppner à Berne avec ses parens, pendant
+quelques mois.--J'aurais voulu que vous eussiez été ici, à Venise,
+s'entend, quand Moore y est venu.--Nous nous sommes bien amusés, et
+passablement grisés. Je vous dirai, en passant, qu'il détestait Venise
+et jurait que c'était un triste lieu[4].
+
+[Note 4: Je prends la liberté d'observer ici que les propres
+sensations de Lord Byron lui font exagérer un peu mon opinion sur
+Venise. (_Note de Moore_.)]
+
+»Ainsi donc, il y a danger de mort pour Mme Albrizzi.--Pauvre
+femme!.................................................
+.......................................................
+
+»Moore m'a dit qu'à Genève on avait fait une histoire du diable sur
+celle de la Fornaretta.--On parle d'une jeune personne séduite, puis
+abandonnée, et qui s'est jetée dans le Grand-Canal, et en a été repêchée
+pour être mise dans l'hôpital des fous.--Je voudrais bien savoir quel
+est celui qui a été le plus près de devenir fou? Que le diable les
+emporte tous! cela ne me donne-t-il pas à vos yeux l'aspect intéressant
+d'un personnage fort maltraité? J'espère que votre petit garçon va bien!
+Ma petite Allegra est vermeille comme la fleur d'un grenadier.
+
+»Tout à vous.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCXLVI.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Venise, 8 novembre 1819.
+
+«Il y a huit jours que je suis malade d'une fièvre tierce gagnée pendant
+un orage qui m'a surpris à cheval. Hier j'ai eu mon quatrième
+accès;--les deux derniers ont été assez violens. Le premier et le
+dernier avaient été précédés de vomissemens. C'est une fièvre attachée
+au lieu et à la saison. Je me sens affaibli, mais non malade dans les
+intervalles, et ne souffre que du mal de tête et de lassitude.
+
+»Le comte Guiccioli est arrivé à Venise. Il a présenté à son épouse (qui
+l'y avait précédée depuis deux mois pour le bénéfice de sa santé et des
+ordonnances du docteur Aglietti) un papier écrit, renfermant des
+conditions et règles de conduite quant à l'emploi de son tems et pour le
+bien de ses moeurs, etc., etc. Il persiste à vouloir l'y faire
+consentir, et elle insiste sur son refus.--Comme préliminaire
+indispensable de ce traité, il paraît que je suis entièrement
+exclus.--Ils sont donc dans de grandes discussions, et je ne sais pas
+trop comment cela finira, et d'autant moins qu'ils consultent leurs
+amis.
+
+»Ce soir la comtesse Guiccioli remarqua que je parcourais _Don Juan_,
+elle y jeta les yeux, et tombant par hasard sur la cent trente-septième
+stance du premier chant, elle me demanda ce que cela voulait dire--Rien,
+dis-je, voilà votre mari; comme je prononçais ces mots en italien et
+avec quelque emphase, elle se leva tout effrayée en s'écriant: Ô mon
+Dieu! est-il vrai que ce soit lui. Croyant que je parlais du sien, qui
+était ou devait être au théâtre. Vous imaginez à quel point nous rîmes,
+quand je lui expliquai sa méprise. Cela vous amusera autant que moi. Il
+n'y a pas trois heures que cela s'est passé.
+
+»Je ne sais pas si ma fièvre me permettra de continuer _Don Juan_ et _la
+Prophétie_.--La fièvre tierce, dit-on, dure long-tems. Je l'ai eue à mon
+retour de Malte, et j'avais eu la fièvre _malaria_ en Grèce, l'année
+d'avant. Celle de Venise n'est pas très-dangereuse, cependant elle m'a
+donné le délire une de ces nuits, et en reprenant mes esprits, j'ai
+trouvé Fletcher, qui sanglotait d'un côté de mon lit, et la comtesse
+Guiccioli[5], qui pleurait de l'autre; vous voyez que je ne manquais pas
+de garde-malades. Je n'ai pas encore eu recours aux médecins: en effet,
+quoique je les croie utiles dans les maladies chroniques telles que la
+goutte, etc., etc., (de même qu'il faut des chirurgiens pour remettre
+les os et panser les blessures), cependant les fièvres me semblent
+tout-à-fait au-dessus de leur art, et je n'y vois de remède que la diète
+et la nature.
+
+[Note 5: Voici sur ce délire quelques détails curieux, rapportés par
+Mme Guiccioli. «Au commencement de l'hiver, le comte Guiccioli vint de
+Ravenne pour me chercher. Lorsqu'il arriva, Lord Byron était malade
+d'une fièvre qui lui était survenue à la suite d'un violent orage qui
+l'avait surpris pendant qu'il se promenait à cheval, et durant lequel il
+avait été trempé jusqu'aux os. Il eut le délire toute la nuit, et je ne
+cessai de veiller à côté de son lit. Pendant ce délire, il composa
+beaucoup de vers, et ordonna à son domestique de les écrire sous sa
+dictée. Le rhythme de ces vers était exact, et la poésie elle-même ne
+semblait pas être le produit d'un esprit en délire. Il les conserva
+quelque tems après son rétablissement, puis finit par les jeter au
+feu.»]
+
+»Je n'aime pas le goût du quinquina, cependant je présume qu'il me
+faudra bientôt en prendre.
+
+»Dites à Rose qu'il y a quelqu'un à Milan (c'est un Autrichien, à ce que
+dit M. Hoppner) qui répond à son livre. William Bankes est en
+quarantaine à Trieste. Je n'ai pas eu de vos nouvelles depuis long-tems.
+Excusez ce chiffon: c'est du grand papier que j'ai raccourci pour
+l'occasion actuelle. Quelle folie de mettre Carlile en jugement!
+Pourquoi donc lui donner les honneurs du martyre? cela ne servira qu'à
+faire connaître les ouvrages en question.
+
+»Votre, etc.
+
+»_P. S._ L'affaire Guiccioli est sur le point d'en venir à un éclat
+quelconque; et j'ajouterai que, sans chercher à influencer la résolution
+de la comtesse, ce que je dois faire moi-même en dépend en grande
+partie. Si elle se réconcilie avec son mari, vous me verrez peut-être en
+Angleterre plus tôt que vous n'imaginez; dans le cas contraire, je me
+retirerai avec elle en France ou en Amérique, je changerai de nom, et
+mènerai tranquillement la vie de province.--Tout ceci peut vous sembler
+étrange; mais comme j'ai mis la pauvre femme dans l'embarras, et qu'elle
+ne m'est inférieure ni par la naissance, ni par le rang, ni par
+l'alliance qu'elle a contractée, l'honneur me prescrit de ne pas
+l'abandonner.--D'ailleurs c'est une très-jolie femme,--demandez plutôt à
+Moore, et elle n'a pas vingt-et-un ans.
+
+»Si elle se tire de là, et que moi je me tire de ma fièvre tierce, il
+n'est pas impossible que vous me voyiez entrer quelque beau jour dans
+Albemarle-Street, en allant chez Bolivar.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCXLVII.
+
+À M. BANKES.
+
+
+Venise, 29 novembre 1819.
+
+«Une fièvre tierce qui me tourmente depuis quelque tems et
+l'indisposition de ma fille m'ont empêché de répondre à votre lettre,
+qui n'en a pas été moins bien venue. Je n'ignorais ni vos voyages ni vos
+découvertes, et j'espère que votre santé n'aura pas souffert de vos
+travaux. Vous pouvez compter que vous trouverez tout le monde en
+Angleterre empressé d'en recueillir les fruits; et comme vous avez fait
+plus que les autres hommes, j'aime à croire que vous ne vous bornerez
+pas à parler d'une manière qui ne rendrait pas justice au tems et aux
+talens que vous avez employés dans cette dangereuse entreprise. La
+première phrase de ma lettre vous aura expliqué pourquoi je ne puis vous
+rejoindre à Trieste. J'étais sur le point de partir pour l'Angleterre,
+avant d'apprendre votre arrivée, quand la maladie de ma fille et la
+mienne nous ont mis tous deux à la merci d'un _proto-medico_ vénitien.
+
+»Il y a maintenant sept ans que vous et moi nous ne nous sommes vus, et
+vous avez employé ce tems d'une manière plus utile aux autres et plus
+honorable pour vous que je ne l'ai fait.
+
+»Vous trouverez en Angleterre des changemens considérables, tant publics
+que particuliers.--Vous verrez quelques-uns de nos anciens camarades de
+collége qui sont devenus lords de la trésorerie, de l'amirauté, etc.;
+d'autres qui se sont faits réformateurs et orateurs; d'autres encore qui
+se sont établis dans le monde, suivant la phrase banale, et d'autres
+enfin qui en ont pris congé. De ce nombre sont (je ne veux plus parler
+de nos camarades de collége) Shéridan, Curran, lady Melbourne,
+Lewis-le-Moine, Frédéric Douglas, etc., etc.;--mais vous retrouverez M.
+*** vivant, ainsi que toute sa famille, etc. ........................
+
+»Si vous veniez de ce côté et que j'y fusse encore, je n'ai pas besoin
+de vous assurer du plaisir que j'aurais à vous voir. Il me tarde
+d'apprendre de vous quelque chose de ce que j'espère sous peu voir
+publier. Enfin, vous avez eu plus de bonheur qu'aucun voyageur qui ait
+tenté la même entreprise (excepté Humboldt), puisque vous voilà revenu
+sans accident; et après le sort des Brown, des Mungo-Park, des
+Buckhardt, il y a presque autant d'étonnement que de satisfaction à vous
+voir de retour.
+
+»Croyez-moi à jamais votre très-affectueusement dévoué,
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE CCCXLVIII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Venise, 4 décembre 1819.
+
+«Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira, mais vous allez tenter une
+épreuve désespérée. Eldon décidera contre moi, par cela seul que mon
+nom se trouve sur le mémoire. Vous devez vous rappeler aussi que s'il y
+a un jugement contre la publication, d'après le chef dont vous parlez,
+pour cause de licence et d'impiété, je perds tous mes droits à la
+tutelle et à l'éducation de ma fille, enfin toute mon autorité
+paternelle et tout rapport avec elle, excepté.......................
+
+On en décida ainsi dans l'affaire de Shelley, parce qu'il avait fait _la
+Reine Mab_, etc., etc.;--cependant vous pouvez consulter les avocats, et
+faire comme vous voudrez.--Quant au prix du manuscrit, il serait dur que
+vous payassiez quelque chose de nul; je vous le rembourserai donc, ce
+que je suis très en état de faire, n'en ayant encore rien dépensé, et
+nous serons quittes dans cette affaire. La somme est entre les mains de
+mon banquier.
+
+»Je ne puis pas juger de la loi du chancelier, mais prenez _Tom Jones_
+et lisez sa Mrs Waters et Molly Seagrim; ou le _Hans Carvel_ et le
+_Paulo Purganti_ de Prior.--Dans le _Roderick Random_ de Smollett, le
+chapitre de lord Strutwell et plusieurs autres;--dans _Peregrine Pickle_
+la scène de la Fille Mendiante; et pour les expressions obscènes, le
+_Londres_ de Johnson où se trouvent ces mots..... Enfin prenez Pope,
+Prior, Congreve, Dryden, Fielding, Smollett, et que le Conseil y cherche
+des passages; que deviendra leur droit d'auteur, si cette décision à la
+Wat-Tyler doit servir d'autorité! Je n'ai rien de plus à ajouter.--Il
+faut que vous soyez juge vous-même dans votre propre cause.
+
+Je vous ai écrit il y a quelque tems. J'ai eu une fièvre tierce, et ma
+fille Allegra a été malade aussi. De plus, je me suis vu sur le point
+d'être forcé de fuir avec une femme mariée; mais avec quelques
+difficultés et beaucoup de combats intérieurs, je l'ai réconciliée avec
+son mari, et j'ai guéri la fièvre de mon enfant avec du quinquina, et la
+mienne avec de l'eau froide. Je compte partir pour l'Angleterre dans
+quelques jours en prenant la route du Tyrol; ainsi je désire que vous
+adressiez votre première à Calais. Excusez-moi de vous écrire si fort à
+la hâte, mais il est tard, ou plutôt matin, comme il vous plaira de le
+prendre. Le troisième chant de _Don Juan_ est achevé; il a environ deux
+cents stances; et il est très-décent, je crois du moins, mais je n'en
+sais rien, et il est inutile d'en discourir avant de savoir si le poème
+peut ou non devenir une propriété.
+
+»Ma résolution actuelle de quitter l'Italie était imprévue, mais j'en ai
+expliqué les raisons dans des lettres à ma soeur et à Douglas Kinnaird
+il y a une semaine ou deux: mes mouvemens dépendront des neiges du Tyrol
+et de la santé de mon enfant, qui est maintenant entièrement
+rétablie.--Mais j'espère m'en tirer heureusement.
+
+»Votre très-sincèrement, etc.
+
+»_P. S._ Bien des remercîmens de vos lettres. Celle-ci n'est pas
+destinée à leur servir de réponse, mais seulement à vous en accuser
+réception.»
+
+On voit par la lettre précédente que la situation dans laquelle j'avais
+laissé Lord Byron n'avait pas tardé à en venir à une crise après mon
+départ. Le comte Guiccioli, à son arrivée à Venise, insista, comme nous
+l'avons vu, pour que sa femme retournât avec lui; et après quelques
+négociations conjugales dont Lord Byron ne paraît pas s'être mêlé, la
+jeune comtesse consentit avec répugnance à accompagner son mari à
+Ravenne, après avoir accédé à la condition que toute communication
+cesserait à l'avenir entre elle et son amant.
+
+«Quelques jours après, dit M. Hoppner dans quelques renseignemens qu'il
+a bien voulu me donner sur notre noble ami, Lord Byron revint à Venise,
+très-abattu du départ de Mme Guiccioli et de mauvaise humeur contre tout
+ce qui l'entourait. Nous reprîmes nos promenades au Lido, et je fis de
+mon mieux pour ranimer son courage, lui faire oublier sa maîtresse
+absente, et l'entretenir dans son projet d'aller en Angleterre. Il
+n'allait dans aucune société; et ne se sentant plus de goût pour ses
+occupations ordinaires, son tems, lorsqu'il n'écrivait pas, lui
+paraissait fort long et fort pesant.
+
+»La promesse que les amans avaient faite de ne plus entretenir de
+correspondance, fut, comme on aurait dû le présumer, bientôt violée; et
+les lettres que Lord Byron adressa à son amie à cette époque,
+quoiqu'écrites dans une langue qui n'était pas la sienne, s'élevaient
+quelquefois jusqu'à l'éloquence par la force seule du sentiment qui le
+dominait, sentiment qui ne pouvait pas être uniquement allumé par
+l'imagination, puisque, après une longue jouissance de la réalité, cette
+flamme brûlait encore. Je prendrai sur moi, en vertu du pouvoir
+discrétionnaire dont je fus investi, de donner au lecteur un ou deux
+courts extraits de la lettre du 25 novembre, non-seulement comme objet
+de curiosité, mais à cause de la preuve évidente qu'on y trouve des
+combats que se livraient en lui la passion et le sentiment du bien.
+
+«Tu es, dit-il, et seras toujours ma première pensée; mais dans ce
+moment je suis dans un état affreux et ne sais à quoi me décider.--D'un
+côté je crains de te compromettre à jamais par mon retour à Ravenne et
+ses résultats; et de l'autre je tremble de te perdre, toi et moi-même et
+tout ce que j'ai jamais connu ou goûté de bonheur, si je ne dois plus te
+revoir. Je te prie, je te supplie de te calmer et de croire que je ne
+puis cesser de t'aimer qu'avec la vie.»--Il dit dans un autre endroit:
+«Je pars pour te sauver, et je laisse un pays qui m'est devenu
+insupportable sans toi. Tes lettres à la F... et même à moi font injure
+à mes motifs, mais avec le tems tu reconnaîtras ton injustice.--Tu
+parles de douleur, je la sens, mais les paroles me manquent pour
+l'exprimer. Ce n'est pas assez qu'il me faille te quitter pour des
+motifs qui t'avaient persuadée il n'y a pas long-tems; ce n'est pas
+assez d'abandonner l'Italie le coeur déchiré, après avoir passé tous mes
+jours, depuis ton départ, dans la solitude, le corps et l'ame malades;
+mais je dois encore supporter tes reproches sans y répondre et sans les
+mériter. Adieu, dans ce mot est compris la mort de mon bonheur.»
+
+Tous ses préparatifs de départ pour l'Angleterre étaient faits; il avait
+même déjà fixé le jour, lorsqu'il reçut de Ravenne les nouvelles les
+plus alarmantes sur la santé de la comtesse; le chagrin de cette
+séparation avait fait de tels ravages en elle, que ses parens eux-mêmes,
+effrayés des résultats, avaient cessé de s'opposer à ses voeux, et
+maintenant, avec le consentement du comte Guiccioli lui-même, ils
+écrivaient à son amant pour le prier de se rendre promptement à Ravenne.
+Comment devait-il se conduire dans cette position difficile? Déjà il
+avait annoncé son arrivée à plusieurs de ses amis en Angleterre, et il
+sentait que la prudence et cette fermeté de résolution dont un homme
+doit donner l'exemple lui prescrivaient également le départ. Tandis
+qu'il flottait entre le devoir et la passion, le jour qu'il avait fixé
+pour quitter l'Italie arriva. Une amie de Mme Guiccioli qui le vit dans
+cette circonstance, trace d'après nature, le tableau suivant des
+irrésolutions de Lord Byron: «Il était tout habillé pour le voyage,
+ayant son bonnet et son manteau, et même sa petite canne à la main. On
+n'attendait plus que de le voir descendre, son bagage étant déjà déposé
+dans sa gondole. En ce moment Lord Byron, qui cherchait un prétexte,
+déclare que si une heure sonnait avant que tout fût prêt (ses armes
+étaient la seule chose qui ne le fût pas encore entièrement), il ne
+partirait pas ce jour-là. L'heure sonne et il reste!»
+
+La même dame ajoute: «Il est évident que le courage de partir lui
+manqua. Les nouvelles qu'il reçut de Ravenne le lendemain décidèrent son
+sort; et lui-même, dans une lettre à la comtesse, lui annonce la
+victoire qu'elle a remportée.
+
+«F*** t'aura déjà dit, avec sa _sublimité ordinaire_, que l'amour a
+triomphé. Je n'ai pu recueillir assez de courage pour quitter le pays
+que tu habites sans du moins te voir encore une fois. Il dépendra
+peut-être de toi-même que nous ne nous séparions plus. Quant au reste,
+nous en parlerons en nous revoyant. Tu dois à présent savoir ce qui est
+le plus nécessaire à ton bonheur, de ma présence ou de mon éloignement.
+Pour moi, je suis citoyen du monde, et tous les pays me sont
+indifférens.
+
+»Tu as toujours été, depuis que je t'ai connue, le seul objet de mes
+pensées. J'avais cru que le meilleur parti que je pusse prendre pour ton
+repos et celui de ta famille était de partir et de m'éloigner de toi,
+puisqu'en restant ton voisin, il m'était impossible de ne pas te voir;
+cependant tu as décidé que je dois revenir à Ravenne, j'y reviendrai
+donc, et je ferai, je serai tout ce que tu peux souhaiter. Je ne puis
+davantage.»
+
+En quittant Venise, il prit congé de M. Hoppner par une lettre courte,
+mais pleine de cordialité. Avant de la rapporter, je crois ne pouvoir
+lui donner de meilleure préface qu'en transcrivant les paroles dont cet
+excellent ami du noble lord en accompagna la communication. «Je n'ai pas
+besoin de dire avec quel sentiment pénible je vis le départ d'un homme
+qui, dès les premiers jours de notre connaissance, m'avait témoigné une
+bienveillance invariable, qui plaçait en moi une confiance que mes plus
+grands efforts ne pouvaient parvenir à mériter, et qui, m'admettant à
+une intimité à laquelle je n'avais aucun droit, écoutait avec patience
+et avec la plus grande bonté les observations que je me permettais de
+lui faire sur sa conduite.
+
+
+
+
+LETTRE CCCXLIX.
+
+
+MON CHER HOPPNER,
+
+«Les adieux ont toujours, quoiqu'on fasse, quelque chose d'amer, c'est
+pourquoi je ne me hasarderai pas à vous en faire de nouveaux. Présentez,
+je vous prie, mes respects à Mrs. Hoppner, et assurez-la de ma constante
+vénération pour la bonté remarquable de son coeur: elle ne reste pas
+sans récompense, même dans ce monde; car ceux qui sont peu disposés à
+croire aux vertus humaines, en découvriraient assez en elle pour prendre
+meilleure opinion de leurs semblables, et ce qui est plus difficile
+encore, d'eux-mêmes, comme appartenant à la même espèce, quelque
+inférieurs qu'ils soient à un si noble modèle. Excusez-moi aussi le
+mieux que vous pourrez pour avoir mis de côté la cérémonie des adieux.
+Si nous nous revoyons, je tâcherai d'obtenir mon pardon; sinon,
+rappelez-vous tous les bons souhaits que je forme pour vous, et oubliez,
+s'il se peut, toute la peine que je vous ai donnée.
+
+»Votre, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCL.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Venise, 10 décembre 1819.
+
+«Depuis ma dernière lettre, j'ai changé de résolution, et je n'irai pas
+en Angleterre. Plus je réfléchis sur cette idée, plus j'éprouve
+d'éloignement pour ce pays et pour la perspective d'y retourner. Vous
+pouvez donc m'adresser vos lettres ici comme de coutume, quoique j'aie
+l'intention de me rendre dans une autre ville. J'ai fini le troisième
+chant de _Don Juan_; mais ce que j'ai lu et entendu m'a tout-à-fait
+découragé au sujet de la publication, du moins pour le moment. Vous
+pouvez essayer de faire plaider l'affaire; mais vous la perdrez. Il n'y
+a qu'une voix, c'est à qui criera au scandale. Je ne ferai aucune
+difficulté à vous rendre le prix du manuscrit, et j'ai écrit à M.
+Kinnaird à ce sujet par ce même courrier: parlez-lui-en.
+
+»J'ai remis à Moore, et pour Moore seul, qui a aussi mon Journal, mes
+Mémoires écrits à dater de 1816, et je lui ai permis de les montrer à
+qui bon lui semble, mais non pas de les publier pour rien au monde. Vous
+pouvez les lire et les laisser lire à W***, si cela lui plaît, non que
+je me soucie de son opinion publique, mais de son opinion particulière;
+car j'aime l'homme et m'embarrasse fort peu de son _Magazine_. Je
+désirerais aussi que lady B*** elle-même pût les lire, afin qu'elle eût
+la faculté de marquer ou de relever les méprises ou les choses mal
+représentées; car, comme ces Mémoires paraîtront probablement après ma
+mort, il serait bien juste qu'elle les vît, c'est-à-dire si elle le
+désire.
+
+»Peut-être ferai-je un voyage chez vous au printems; mais j'ai été
+malade, et je suis indolent et irrésolu, parce que peu d'objets
+m'intéressent. On m'a d'abord maltraité à cause de mon humeur sombre, et
+maintenant on est furieux parce que je suis ou cherche à être plaisant.
+J'ai un tel rhume et un si violent mal de tête, que je vois à peine ce
+que je griffonne: les hivers ici sont perçans comme des aiguilles. Je
+vous ai écrit assez longuement sur mes affaires italiennes; aujourd'hui
+je ne vous dirai autre chose, sinon que vous en apprendrez sous peu
+davantage.
+
+»Votre _Blackwood_ m'accuse de traiter les femmes durement: cela se
+peut; mais j'ai été leur martyr; ma vie entière a été sacrifiée à elles
+et par elles. Je compte quitter Venise sous peu de jours: mais vous
+adresserez vos lettres ici comme à l'ordinaire. Quand je m'établirai
+autre part, je vous le ferai savoir.»
+
+Peu de tems après cette lettre à M. Murray, il partit pour Ravenne, d'où
+fut datée sa correspondance pendant les dix-huit mois suivans. À son
+arrivée, il alla demeurer dans un hôtel, où il resta quelques jours;
+mais le comte Guiccioli ayant consenti à lui louer une enfilade
+d'appartemens dans le palais Guiccioli même, il se trouva encore une
+fois logé sous le même toit que sa maîtresse.
+
+
+
+
+LETTRE CCCLI.
+
+À M. HOPPNER.
+
+
+Ravenne, 31 décembre 1821.
+
+«Il y a une semaine que je suis ici, et le soir même de mon arrivée,
+j'ai été obligé de me mettre sous les armes, pour aller chez le marquis
+Cavalli, où il y avait deux ou trois cents personnes de la meilleure
+compagnie que j'aie vue en Italie. Plus de beauté, plus de jeunesse et
+plus de diamans qu'il n'en a paru depuis cinquante ans dans cette Sodome
+de la mer[6]. Je n'ai jamais vu une telle différence entre deux endroits
+sous la même latitude (ou, si vous voulez, platitude). La musique, la
+danse et le jeu, tout était dans la même salle. Le but de la G***
+paraissait être de faire parade autant que possible de son amant
+étranger, et, ma foi! si elle semblait se glorifier de ce scandale, ce
+n'était pas à moi d'en être honteux. Personne n'avait l'air surpris;
+toutes les femmes, au contraire, paraissaient comme enchantées d'un si
+excellent exemple. Le vice-légat et tous les autres vices étaient de la
+plus grande politesse; et moi, qui m'étais tenu d'abord sur la réserve,
+je fus bien obligé de prendre enfin ma dame sous le bras et de jouer le
+rôle de sigisbé aussi bien qu'il me fut possible avec si peu de tems
+pour m'y préparer, sans parler de l'embarras d'un chapeau à cornes et
+d'une épée, que je trouvai beaucoup plus formidables qu'ils ne le
+paraîtront jamais à l'ennemi.
+
+[Note 6: Géhenne des eaux; ô toi, Sodome de la mer! MARINO FALIERO]
+
+»Je vous écris en grande hâte, mettez-en autant à me répondre. Je
+n'entends pas grand'chose à tout cela; mais on dirait que la Guiccioli
+aurait passé dans le public pour avoir été _plantée là_, et qu'elle
+était décidée à montrer que ce n'était pas; car être _plantée là_ est
+ici la plus grande des calamités morales. Au surplus, ce n'est qu'une
+conjecture; je ne sais rien de ce qui en est, excepté que tout le monde
+lui fait beaucoup d'accueil et se montre fort poli avec moi. Le père et
+tous les parens ont l'air agréable et satisfait.
+
+»Votre à jamais.
+
+»_P. S._ Mes très-humbles respects à Mrs. H***.
+
+»Je vous ferais bien les complimens de la saison; mais la saison
+elle-même, avec ses pluies et ses neiges, est si peu complimenteuse, que
+j'attendrai les rayons du soleil.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLIII[7].
+
+A M. HOPPNER.
+
+
+Ravenne, 20 janvier 1820.
+
+«Je n'ai encore rien décidé au sujet de mon séjour à Ravenne; j'y puis
+rester un jour, une semaine, un an, toute ma vie, tout cela dépend de ce
+que je ne puis deviner ni prévoir. Je suis venu parce que j'ai été
+demandé, et je partirai dès que je m'apercevrai que mon départ est
+convenable. Mon attachement n'a ni l'aveuglement d'un amour naissant, ni
+la clairvoyance microscopique qui termine ces sortes de liaisons; mais
+le tems et l'événement décideront du parti que je prendrai. Je ne puis
+encore en rien dire, parce que je n'en sais guère plus que ce que je
+vous en ai dit.
+
+[Note 7: La lettre 352e, adressée à Moore, a été supprimée.]
+
+»Je vous ai écrit par le dernier courrier au sujet de mes meubles; car
+il n'y a pas moyen de trouver ici un logement avec une table et une
+chaise; et comme j'ai déjà à Bologne des objets de ce genre, que je
+m'étais procurés l'été dernier pour ma fille, j'ai donné ordre qu'on les
+transportât ici, et je désire qu'il en soit de même de ceux de Venise,
+afin que je puisse sortir de l'_albergo imperiale_, qui est impériale
+dans toute l'étendue du mot. Que Buffini soit payé de son poison. J'ai
+oublié de vous remercier, ainsi que Mme Hoppner, pour tout un trésor de
+joujoux envoyés à Allegra avant notre départ; c'est bien bon à vous, et
+nous vous en sommes bien reconnaissans.
+
+»Votre triage de la société du gouverneur est fort amusant. Si vous ne
+comprenez pas les exceptions consulaires, je les comprends, moi; et il
+est juste qu'un homme d'honneur et une femme vertueuse en jugent ainsi,
+surtout dans un pays où il n'y a pas dix personnes de bien. Quant à la
+noblesse, il n'y a pas en Angleterre de réellement nobles que les pairs;
+les fils de pairs même n'ont pas de titre; quoiqu'on leur en accorde un
+par courtoisie. Il n'y a pas de chevaliers de la jarretière, à moins
+qu'ils n'appartiennent à la pairie, de sorte que Castlereagh lui-même
+aurait de la peine à subir l'examen d'un généalogiste étranger avant la
+mort de son père.
+
+»La neige a ici un pied d'épaisseur. Il y a un théâtre et un Opéra. On
+nous donne _le Barbier de Séville_. Les bals commencent. Veuillez payer
+mon portier, quoique ce soit pour ne rien faire. Expédiez-moi mes
+meubles, et faites-moi savoir par vous-même ou par Cartelli comment vont
+mes procès; mais ne payez Cartelli qu'en proportion du succès.
+Peut-être, si vous allez en Angleterre, nous y reverrons-nous ce
+printems. Je vois que H*** s'est mis dans un embarras qui ne me plaît
+guère; il n'aurait pas dû s'avancer autant avec ces gens-là sans
+calculer les conséquences. Je me croyais autrefois le plus imprudent de
+tous mes amis et de toutes mes connaissances; mais maintenant je
+commence presque à en douter.
+
+
+
+
+LETTRE CCCLIV.
+
+A M. HOPPNER.
+
+
+Ravenne, 31 janvier 1820.
+
+«Vous vous serez donné beaucoup de peine pour le déménagement de mes
+meubles, mais Bologne est le lieu le plus près où l'on puisse s'en
+procurer, et j'ai été obligé d'en avoir pour les appartemens que je
+destinais à recevoir ici ma fille durant l'été. Les frais de transport
+seront au moins aussi grands; ainsi vous voyez que c'était par nécessité
+et non par choix. Ici on fait tout venir de Bologne, excepté quelques
+petits articles de Forli ou de Faënza.
+
+»Si Scott est de retour, rappelez-moi, je vous prie, à son souvenir, et
+dites-lui que la paresse seule est cause que je ne lui ai pas
+répondu:--c'est une terrible entreprise que d'écrire une lettre. Le
+carnaval est ici moins bruyant, mais nous avons des bals et un théâtre.
+J'y ai mené Bankes, et il a, je crois, emporté une impression beaucoup
+plus favorable de la société de Ravenne que de celle de
+Venise:--rappelez-vous que je ne parle que de la société _indigène_.
+
+»Je suis très-sérieusement en train d'apprendre à doubler un schall, et
+je réussirais jusqu'à me faire admirer, si je ne le doublais pas
+toujours dans le mauvais sens, et quelquefois je confonds et emporte
+deux, en sorte que je déconcerte tous les _serventi_[8], laissant
+d'ailleurs au froid leurs _servite_[9], jusqu'à ce que chacun rentre
+dans sa propriété. Mais c'est un pays terriblement moral, car vous ne
+devez pas regarder d'autre femme que celle de votre voisin.--Si vous
+allez à une porte plus loin, vous êtes décrié, et soupçonné de perfidie.
+Ainsi, une _relazione_[10] ou _amicizia_[11] semble être une affaire
+régulière de cinq à quinze ans, qui, s'il survient un veuvage, finit par
+un _sposalizio_[12]; et en même tems elle est soumise à tant de règles
+spéciales, qu'elle n'en vaut guère mieux. Un homme devient par le fait
+un objet de propriété féminine.--Ces dames ne laissent leurs _serventi_
+se marier que lorsqu'il y a vacance pour elles-mêmes. J'en connais deux
+exemples dans une seule famille.
+
+[Note 8: Le lecteur a déjà dû remarquer, et à son défaut nous
+remarquerons une fois pour toutes, que nous laissons dans notre
+traduction les expressions italiennes dont Lord Byron aimait à se
+servir.]
+
+[Note 9: Femme qui a un _cavaliere servente_.]
+
+[Note 10: Liaison.]
+
+[Note 11: Amitié.]
+
+[Note 12: Mariage.
+(_Notes du Trad._)]
+
+»Hier soir il y eut une loterie ****[13] après l'opéra; c'est une
+burlesque cérémonie. Bankes et moi nous prîmes des billets, et
+plaisantâmes ensemble fort gaîment. Il est allé à Florence. Mrs J***
+doit vous avoir envoyé mon _postscriptum_; il n'y a pas eu d'occasion de
+vous attaquer en personne. Je n'interviens jamais dans les querelles
+particulières,--elle peut vous égratigner elle-même la figure.
+
+[Note 13: Il y a dans le texte anglais un mot illisible, parce qu'il
+se trouvait sous le cachet. (_Note de Moore_.)]
+
+»Le tems ici a été épouvantable,--plusieurs pieds de neige--un
+_fiume_[14] a brisé un pont, et inondé Dieu sait combien de _campi_[15];
+puis la pluie est venue,--et le dégel dure encore,--en sorte que mes
+chevaux de selle ont une sinécure jusqu'à ce que les chemins deviennent
+plus praticables. Pourquoi Léga a-t-il donné le bouc? Le sot.--Il faut
+que j'en reprenne possession.
+
+[Note 14: Fleuve.]
+
+[Note 15: Champs. (_Notes du Trad._)]
+
+»Voulez-vous payer Missiaglia et le Buffo Buffini de la Gran-Bretagna?
+J'ai reçu des nouvelles de Moore, qui est à Paris; je lui avais
+auparavant écrit à Londres, mais apparemment il n'a pas encore reçu ma
+lettre. Croyez-moi, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLV.
+
+A M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 7 février 1820.
+
+»Je n'ai point reçu de lettre de vous depuis deux mois; mais depuis que
+je suis arrivé ici, en décembre 1819, je vous ai envoyé une lettre pour
+Moore, qui est Dieu sait _où_,--à Paris ou à Londres, à ce que je
+présume. J'ai copié et coupé _en deux_ le troisième chant de _Don Juan_,
+parce qu'il était trop long; et je vous dis cela d'avance, parce qu'en
+cas de règlement entre vous et moi, ces deux chants ne compteront que
+pour _un_, comme dans leur forme originelle; et, en effet, les deux
+ensemble ne sont pas plus longs qu'un des premiers: ainsi souvenez-vous
+que je n'ai pas fait cette division pour _vous_ imposer une rétribution
+_double_, mais seulement pour supprimer un motif d'ennui dans l'aspect
+même de l'ouvrage. Je vous aurais joué un joli tour si je vous avais
+envoyé, par exemple, des chants de cinquante stances chaque.
+
+»Je traduis le premier chant du _Morgante Maggiore_ de Pulci, et j'en ai
+déjà fait la moitié; mais ces jours de carnaval brouillent et
+interrompent tout. Je n'ai pas encore envoyé les chants de _Don Juan_,
+et j'hésite à les publier; car ils n'ont pas la verve des premiers. La
+criaillerie ne m'a pas effrayé, mais elle m'a _blessé_, et je n'ai plus
+écrit dès-lors _con amore_. C'est très-décent, toutefois, et aussi
+triste que _la dernière nouvelle comédie_.
+
+»Je crois que mes traductions de Pulci vous ébahiront; il faut les
+comparer à l'original, stance par stance, et vers par vers; et vous
+verrez ce qui était permis à un ecclésiastique dans un pays catholique,
+et dans un siècle dévot, sur le compte de la religion;--puis parlez-en à
+ces bouffons qui m'accusent d'attaquer la liturgie.
+
+»J'écris dans la plus grande hâte, c'est l'heure du Corso, et je dois
+aller folâtrer avec les autres.
+
+Ma fille Allegra vient d'arriver avec la comtesse G***, dans la voiture
+du comte G***; plus six personnes pour se joindre à la cavalcade, et je
+dois les suivre avec tout le reste des habitans de Ravenne. Notre vieux
+cardinal est mort, et le nouveau n'est pas encore nommé; mais la
+mascarade continue de même, le vice-légat étant un bon gouverneur. Nous
+avons eu des gelées et des neiges hideuses, mais tout s'est radouci.
+
+»Votre, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLVI.
+
+À M. BANKES.
+
+
+Ravenne, 19 février 1820.
+
+«J'ai ici une chambre pour vous dans ma maison comme à Venise, si vous
+jugez à propos d'en faire usage; mais ne vous attendez pas à trouver la
+même enfilade de salles tapissées. Ni les dangers, ni les chaleurs
+tropicales ne vous ont jamais empêché de pénétrer partout où vous aviez
+résolu d'aller; et pourquoi la neige le ferait-elle aujourd'hui?--La
+neige italienne!--fi donc!--Ainsi, je vous en prie, venez. Le coeur de
+Tita soupire après vous, et peut-être après vos grands écus d'argent; et
+votre camarade de jeux, le singe, est seul et inconsolable.
+
+»J'ai oublié si vous admirez ou tolérez les cheveux rouges, en sorte que
+j'ai peur de vous montrer ce qui m'approche et m'environne dans cette
+ville. Venez néanmoins,--vous pourrez faire à Dante une visite du
+matin, et je réponds que Théodore et Honoria seront heureux de vous voir
+dans la forêt voisine. Nous aussi, Goths de Ravenne, nous espérons que
+vous ne mépriserez pas notre _archi-Goth_ Théodoric. Je devrai laisser
+ces illustres personnages vous faire les honneurs de la première moitié
+du jour, vu que je n'en ai point du tout ma part,--l'alouette qui me
+tire de mon sommeil étant oiseau d'après-midi. Mais je revendique vos
+soirées, et tout ce que vous pourrez me donner de vos nuits.--Eh bien!
+vous me trouverez mangeant de la viande, comme vous-même ou tout autre
+cannibale, excepté le vendredi. De plus, j'ai dans mon pupitre de
+nouveaux chants (et je les donne au diable) de ce que le lecteur
+bénévole, M. S***, appelle contes de carrefour, et j'ai une légère
+intention de vous les confier pour les faire passer en Angleterre;
+seulement je dois d'abord couper les deux chants susdits en trois, parce
+que je suis devenu vil et mercenaire, et que c'est un mauvais précédent
+à laisser à mon Mécène Murray, que de lui faire retirer de son argent un
+trop gros bénéfice. Je suis aussi occupé par _Pulci_,--je le
+traduis;--je traduis servilement, stance par stance, et vers par
+vers,--deux octaves par nuit,--même tâche qu'à Venise.
+
+»Voudrez-vous passer chez votre banquier, à Bologne, et lui demander
+quelques lettres qu'il a pour moi, et les brûler?--Ou bien je le
+ferai,--ainsi ne les brûlez pas, mais apportez-les, et croyez-moi
+toujours,
+
+»votre très-affectionné, etc.
+
+»_P. S._ Je désire particulièrement entendre de votre bouche quelque
+chose sur Chypre;--ainsi, je vous en prie, rappelez-vous tout ce que
+vous pourrez là-dessus.--Bonsoir.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLVII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 21 février 1820.
+
+«Les _bull-dogs_ me seront très-agréables. Je n'ai que ceux de ce pays,
+lesquels, quoique bons, n'ont pas autant de ténacité dans la mâchoire et
+de stoïcisme dans la souffrance, que mes compatriotes d'espèce canine:
+envoyez-moi-les donc, je vous prie, par la voie la plus prompte;--par
+mer sera peut-être le mieux. M. Kinnaird vous remboursera, et fera
+déduction du montant de vos avances sur votre compte ou celui du
+capitaine Tyler.
+
+»Je vois que le bon vieux roi est allé à son dernier gîte. On ne peut
+s'empêcher d'être chagrin, quoique la perte de la vue, la vieillesse et
+la démence, soient supposées être autant de rabais sur la félicité
+humaine; mais je ne suis point du tout sûr que la dernière infirmité au
+moins n'ait pas pu le rendre plus heureux qu'aucun de ses sujets.
+
+»Je n'ai pas la moindre pensée d'aller au couronnement. J'aimerais
+cependant à en être témoin, et j'ai droit d'y jouer un rôle de
+marionnette; mais mon différend avec lady Byron, en tirant une ligne
+équinoxiale entre moi et les miens sous tout autre rapport, m'empêchera
+aussi, en cette occasion, d'être dans la même procession...............
+.......................................................................
+
+»J'ai fini une traduction du premier chant de _Morgante Maggiore_ de
+Pulci; je la transcrirai et vous l'enverrai. C'est le père non-seulement
+de Whistlecraft, mais de toute la poésie badine d'Italie. Vous devez
+l'imprimer en regard du texte italien, parce que je désire que le
+lecteur juge de ma fidélité: c'est traduit stance pour stance, et vers
+pour vers, sinon mot pour mot. Vous me demandez un volume de moeurs,
+etc., sur l'Italie. Peut-être suis-je en état d'avoir là-dessus plus de
+connaissances que beaucoup d'Anglais, parce que j'ai vécu parmi les
+nationaux, et dans des localités où des Anglais n'ont jamais encore
+résidé (je parle de la Romagne, et particulièrement de cet endroit-ci);
+mais il y a plusieurs raisons pour lesquelles je ne veux rien imprimer
+sur un tel sujet. J'ai vécu dans l'intérieur des maisons et dans le sein
+des familles, tantôt simplement comme _amico di casa_[16], et tantôt
+comme _amico di cuore_[17] de la dame, et dans l'un et l'autre cas je ne
+me sens pas autorisé à faire un livre sur ces gens-là. Leur morale
+n'est pas votre morale, leur vie n'est pas votre vie; vous ne les
+comprendriez pas; ce ne sont ni des Anglais, ni des Français, ni des
+Allemands, que vous comprendriez tous. Chez eux, l'éducation de couvent,
+l'office des _cavaliers servans_, les habitudes de pensée et de vie sont
+entièrement différentes de nos moeurs; et plus vous vivez dans
+l'intimité, plus la différence est frappante, de telle sorte que je ne
+sais comment vous faire concevoir un peuple qui est à-la-fois modéré et
+libertin, sérieux par caractère, et bouffon dans ses amusemens, capable
+d'impressions et de passions tout à-la-fois «soudaines» et «durables»
+(ce que vous ne trouverez dans aucune autre nation), et qui actuellement
+n'a point de société (ou de ce que vous nommeriez ainsi), comme vous
+pouvez le voir par ses comédies: il n'a point de comédie réelle, pas
+même dans Goldoni, et cela parce qu'il n'y a point de société qui en
+puisse être la source.
+
+[Note 16: Ami de la maison.]
+
+[Note 17: Ami de coeur. (_Notes du Trad._)]
+
+»Les _conversazioni_ ne constituent point du tout une véritable société.
+On va au théâtre pour parler, et en compagnie pour tenir sa langue en
+repos. Les femmes s'asseoient en cercle, et les hommes se rassemblent en
+groupes, ou l'on joue au triste _faro_ ou au _lotto reale_, et l'on joue
+petit jeu. À l'académie il y a des concerts comme chez nous, avec une
+meilleure musique et plus d'étiquette. Ce qu'il y a de mieux, ce sont
+les bals et les mascarades du carnaval, quand tout le monde devient fou
+pour six semaines. Après le dîner ou le souper, on improvise des vers
+et on se plaisante mutuellement; mais c'est avec une verve de bonne
+humeur où vous ne pourriez jamais vous mettre, vous autres gens du Nord.
+
+»Dans l'intérieur de la maison, c'est bien mieux. Je dois en savoir
+quelque chose, ayant assez joliment acquis par expérience une
+connaissance générale du beau sexe, depuis la femme du pêcheur jusqu'à
+la _Nobil Dama_ que je sers. Ces dames ont un système qui a ses règles,
+ses délicatesses et son décorum, qui peut ainsi être réduit à une sorte
+de discipline ou de chasse faite aux coeurs, d'où l'on ne doit se
+permettre que fort peu d'écarts, à moins qu'on ne désire perdre la
+partie. Elles sont extrêmement tenaces, et, jalouses comme des furies,
+elles ne permettent pas même à leurs amans de se marier si elles peuvent
+les en empêcher, et les gardent toujours, autant que possible, près
+d'elles en public comme en particulier. Bref, elles transportent le
+mariage dans l'adultère, et chassent du sixième commandement la
+particule _non_. La raison en est qu'elles se marient pour leurs parens,
+et qu'elles aiment pour elles-mêmes. Elles exigent d'un amant la
+fidélité comme une dette d'honneur, tandis qu'elles paient leur mari
+comme un homme de commerce, c'est-à-dire pas du tout. Vous entendez
+éplucher le caractère des personnes de l'un ou l'autre sexe, non par
+rapport à leur conduite envers leurs maris ou leurs femmes, mais envers
+leurs maîtresses ou leurs amans. Si j'écrivais un in-quarto, je ne
+sache pas que je puisse faire plus qu'amplifier ce que je viens de noter
+ici. Il est à remarquer que, malgré tout ceci, les formes extérieures du
+plus grand respect sont accordées aux maris, non-seulement par les
+femmes, mais par leurs _serventi_,--surtout si le mari ne sert lui-même
+aucune dame (ce qui d'ailleurs n'est pas le cas ordinaire);--en sorte
+que souvent vous prendriez pour parens le mari et le _servente_,--celui-ci
+faisant la figure d'un homme adopté dans la famille. Quelquefois les
+dames montent un petit cheval, et s'évadent ou se séparent, ou font une
+scène; mais c'est un miracle, en général, et quand elles ne voient rien
+de mieux à faire ou qu'elles tombent amoureuses d'un étranger, ou qu'il
+y a quelque autre anomalie pareille, et cela est toujours réputé inutile
+et extravagant.
+
+»Vous vous informez de la _Prophétie du Dante_; je n'ai pas fait plus de
+six cents vers, mais je prophétiserai à loisir.
+
+»Je ne sais rien du buste. Aucun camée ou cachet ne peut être ici ou
+ailleurs, que je sache, taillé dans le bon style. Hobhouse doit écrire
+lui-même à Thorwaldsen. Le buste a été fait et payé il y a trois ans.
+
+»Dites, je vous prie, à Mrs. Leigh de supplier lady Byron de presser le
+transfert des fonds. J'ai écrit à ce sujet à lady Byron par ce
+courrier-ci, à l'adresse de M. D. Kinnaird.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLVIII.
+
+À M. BANKES.
+
+
+Ravenne, 26 février 1820.
+
+«Pulci et moi nous vous attendons avec impatience; mais je suppose que
+nous devons laisser agir quelque tems l'attraction des galeries
+bolonaises. Je ne connais rien en peinture, et m'en soucie presque aussi
+peu que je m'y connais; mais pour moi il n'y a rien d'égal à la peinture
+vénitienne,--surtout à Giorgione. Je me rappelle très-bien son _Jugement
+de Salomon_, dans les Mariscalchi, à Bologne. La vraie mère est belle,
+parfaitement belle. Achetez-la, en employant tous les moyens possibles,
+et emportez-la avec vous: mettez-la en sûreté; car soyez assuré qu'il se
+brasse des troubles pour l'Italie; et comme je n'ai jamais pu me tenir
+hors de rang dans ma vie, ce sera mon destin; j'ose dire, que de m'y
+enfoncer jusqu'à en avoir par-dessus la tête et les oreilles; mais peu
+importe, c'est un motif plus fort pour que vous veniez me voir bientôt.
+
+»J'ai encore de nouveaux romans de Scott (car sûrement ils sont de
+Scott) depuis que nous ne nous sommes vus, et j'y trouve plaisir de plus
+en plus. Je crois que je les préfère même à sa poésie, que je lus (soit
+dit en passant), pour la première fois de ma vie, dans votre chambre, au
+collége de la Trinité.
+
+»On conserve ici quelques commentaires curieux sur Dante, que vous
+devrez voir.
+
+»Croyez-moi toujours, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLIX.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 1er mars 1820.
+
+«Je vous ai envoyé par le dernier courrier la traduction du premier
+chant du _Morgante Maggiore_, et je désire que vous vous informiez
+auprès de Rose du mot _sbergo_, c'est-à-dire _usbergo_, que j'ai traduit
+par _cuirasse_; je soupçonne qu'il veut dire aussi un _casque_.
+Maintenant, s'il en est ainsi, lequel des deux sens s'accorde le mieux
+avec le texte? J'ai adopté la cuirasse; mais je serai facile à me rendre
+aux bonnes raisons. Parmi les nationaux, les uns disent d'une façon, les
+autres de l'autre; mais on n'est pas fort sur le toscan dans la Romagne.
+Toutefois, j'en parlerai demain à Sgricci (le fameux improvisateur), qui
+est natif d'Arezzo. La comtesse Guiccioli, qui passe pour une jeune dame
+fort instruite, et le dictionnaire, interprètent le mot par _cuirasse_.
+J'ai donc écrit _cuirasse_; mais le _casque_ me trotte néanmoins dans la
+tête,--et je le mettrai fort bien dans le vers: le faut-il? voilà le
+point principal. J'en parlerai aussi à la Sposa Spina Spinelli, fiancée
+florentine du comte Gabriel Rusponi, récemment arrivée de Florence, et
+je tirerai de quelqu'un le véritable sens.
+
+»Je viens de visiter le nouveau cardinal, qui est arrivé avant-hier dans
+sa légation. Il paraît être un bon vieillard, pieux et simple, et
+tout-à-fait différent de son prédécesseur, qui était un bon vivant dans
+le sens mondain du mot.
+
+»Je vous envoie ci-joint une lettre que j'ai reçue de Dallas il y a
+quelque tems. Elle s'expliquera elle-même. Je n'y ai pas répondu. Voilà
+ce que c'est que de faire du bien aux gens. En différentes fois (y
+compris les droits d'auteur), cet homme a eu environ 1,400 livres
+sterling de mon argent, et il écrit ce qu'il appelle une oeuvre posthume
+sur mon compte, et une plate lettre où il m'accuse de le maltraiter,
+quand je n'ai jamais rien fait de pareil. Il est vrai que j'ai
+interrompu avec lui ma correspondance, comme je l'ai fait presque avec
+tout le monde; mais je ne puis découvrir comment par-là je me suis mal
+comporté envers lui.
+
+»Je regarde son épître comme une conséquence de ce que je ne lui ai pas
+envoyé 100 autres livres sterling, pour lesquelles il m'écrivit il y a
+environ deux ans, et que je jugeai à propos de garder, parce qu'à mon
+sens il avait eu sa part de ce dont je pouvais disposer en faveur
+d'autres personnes.
+
+»Dans votre dernière, vous me demandez ce dont j'ai besoin pour mon
+usage domestique: je crois que c'est comme à l'ordinaire; ce sont des
+_bull-dogs_, de la magnésie, du _soda-powder_, de la poudre dentifrice,
+des brosses, et toutes choses de même genre qu'on ne peut se procurer
+ici. Vous demandez encore que je retourne en Angleterre: hélas! à quel
+propos? Vous ne savez pas ce que vous réclamez; je dois probablement
+revenir un jour ou l'autre (si je vis), tôt ou tard; mais ce ne sera
+point par plaisir, et cela ne pourra finir en bien. Vous vous informez
+de ma santé et de mon HUMEUR en grosses lettres. Ma santé ne peut être
+très-mauvaise; car je me suis guéri moi-même en trois semaines, par le
+moyen de l'eau froide, d'une rude fièvre tierce qui n'avait pas quitté
+durant des mois entiers mon plus vigoureux gondolier, malgré tout le
+quinquina de l'apothicaire;--chose fort surprenante pour le docteur
+Aglietti, qui disait que c'était une preuve de la force des fibres,
+surtout dans une saison si épidémique. Je l'ai fait par dégoût pour le
+quinquina, que je ne puis supporter, et j'ai réussi, contrairement aux
+prophéties de tout le monde, en me bornant à ne prendre rien du tout.
+Quant à l'_humeur_ elle est inégale, tantôt haut, tantôt bas, comme chez
+les autres personnes, je suppose, et dépend des circonstances.
+
+»Envoyez-moi, je vous prie, les nouveaux romans de Walter Scott. Quels
+en sont les noms et les personnages? Je lis quelques-unes de ses
+premiers, au moins une fois par jour, pendant une heure ou à-peu-près.
+Les derniers sont faits trop à la hâte: Scott oublie le nom de
+Ravenswood, et l'appelle tantôt _Edgar_, et tantôt _Norman_; et Girder,
+le tonnelier, est écrit tantôt _Gilbert_, et tantôt _John_. Il n'y en a
+pas assez sur Montrose, mais Dalgetty est excellent, ainsi que Lucy
+Ashton et sa chienne de mère. Qu'est-ce que c'est qu'_Ivanhoe_? et
+qu'appelez-vous son autre roman? Est-ce qu'il y en a _deux_?
+Faites-lui-en écrire, je vous prie, au moins deux par an: il n'est
+aucune lecture que j'aime autant.
+
+»L'éditeur du _Télégraphe de Bologne_ m'a envoyé un numéro qui contient
+des extraits de l'_Athéisme réfuté_ de M. Mulock (ce nom me rappelle
+toujours Muley Moloch de Maroc), où se trouve un long éloge de ma poésie
+et une grande compassion pour mon malheur. Je n'ai jamais pu comprendre
+quel est le but de ceux qui m'accusent d'irréligion: toutefois ils
+peuvent aller leur train. Cet homme-ci paraît être mon grand admirateur,
+ainsi je prends en bonne part ce qu'il dit, comme il a évidemment une
+intention charitable, à laquelle je ne m'accuse pas moi-même d'être
+insensible.
+
+»Tout à vous.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLX.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 5 mars 1820.
+
+«Au cas que, dans votre pays, vous ne trouviez pas aisément sous votre
+main le _Morgante Maggiore_, je vous envoie le texte original du premier
+chant, pour le mettre en regard de la traduction que je vous envoyai il
+y a quelques jours. Il est tiré de l'édition de Naples in-quarto,
+1732,--datée _Florence_, néanmoins, par un tour du _métier_, que vous,
+un des souverains alliés de la profession, comprendrez parfaitement
+sans plus grande _spiegazione_[18].
+
+[Note 18: Explication.]
+
+»Il est étrange que personne ici ne comprenne la signification précise
+de _sbergo_ ou _usbergo_[19], vieux mot toscan que j'ai traduit par
+_cuirasse_ (mais je ne suis pas sûr qu'il ne veuille pas dire _casque_).
+J'ai interrogé au moins vingt personnes, savans et ignorans, hommes et
+femmes, y compris poètes et officiers civils et militaires. Le
+dictionnaire dit _cuirasse_, mais ne cite aucune autorité; et une dame
+de mes amies dit positivement _cuirasse_, ce qui me fait douter du fait
+encore plus qu'auparavant. Ginguené dit _bonnet de fer_ avec l'aplomb
+superficiel d'un Français, en sorte que je ne le crois point. Choisir
+entre le dictionnaire, la femme italienne et le critique français!--On
+ne peut pas se fier à leur autorité. Le texte même, qui devrait décider,
+admet également l'un ou l'autre sens, comme vous le verrez. Interrogez
+Rose, Hobhouse, Merivale et Foscolo, et votez avec la majorité. Frere
+est-il bon Toscan? S'il l'est, consultez-le aussi. J'ai tenté, comme
+vous voyez, d'être aussi exact que j'ai pu. Ceci est ma troisième ou
+quatrième lettre ou paquet depuis vingt jours.»
+
+[Note 19: _Usbergo_ en italien; _hauberk_, _habergeon_, en anglais;
+_haubert_, _haubergeon_, en français, viendraient, suivant une note de
+Moore, de l'allemand _hals-berg_, mot-à-mot, montagne du cou.
+L'étymologie serait donc pour le sens de _casque_, armure qui surmonte
+et défend le cou; mais comme les dérivés anglais et français ont pris,
+par une _catachrèse-synecdoque_, le sens de _cuirasse_, il n'est pas
+improbable que le dérivé italien ait reçu la même extension. Le doute
+n'est donc pas résolu.
+(_Notes du Trad._)]
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXI.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 14 mars 1820.
+
+«Je vous envoie ci-joint la _Prophétie du Dante_[20]: nommez-la
+d'ailleurs _Vision_ ou autrement, peu importe. Là où j'ai donné plus
+d'une leçon (ce que j'ai fait souvent), vous adopterez celle que
+Gifford, Frere, Rose, Hobhouse, et les autres membres de votre sénat
+toscan jugeront la meilleure ou la moins mauvaise. La préface expliquera
+tout ce qui est explicable. Ce ne sont là que les quatre premiers
+chants: s'ils sont bien accueillis, je continuerai. Soignez, je vous
+prie, l'impression, et confiez la correction des citations italiennes à
+quelque homme instruit dans la langue.
+
+[Note 20: Il y avait primitivement dans ce poème trois vers d'une
+force et d'une sévérité remarquables, qui ne furent pas publiés, parce
+que le poète italien contre qui ils étaient dirigés vivait encore. Je
+les donnerai ici de mémoire.
+
+ The prostitution of his muse and wife,
+ Both beautiful, and both by him debased,
+ Shall salt his bread and give him means of life.
+
+«La prostitution de sa muse et de sa femme, belles toutes deux, toutes
+deux déshonorées par lui, salera son pain et le fera vivre.
+(_Note de Moore_.) ]
+
+»Il y a quatre jours, j'ai versé en voiture découverte, entre la rivière
+et une chaussée escarpée.--Nous avons eu nos roues mises en pièces,
+quelques légères meurtrissures, un étroit passage pour nous échapper, et
+voilà tout; mais il n'y a point eu de mal, quoique le cocher, le jockey,
+les chevaux et le carrosse fussent tous entremêlés comme des macaronis.
+Cet accident, suivant moi, est dû au cocher, qui a mal mené; mais
+celui-ci jure que c'est par une surprise des chevaux. Nous heurtâmes
+contre une borne sur le bord d'une chaussée escarpée, et nous
+dégringolâmes. Je sors ordinairement de la ville en voiture, et trouve
+mes chevaux de selle vers le pont: c'est dans ce trajet que nous avons
+échoué; mais je fis ma promenade à cheval, comme à l'ordinaire, après
+l'accident. On dit ici que nous sommes redevables à saint Antoine de
+Padoue (sans plaisanter, je vous assure),--qui fait treize miracles par
+jour,--de ce que nous n'avons pas eu plus de mal. Je ne fais aucune
+objection à ce que cela soit son quatorzième miracle dans les
+vingt-quatre heures. Ce saint préside, à ce qu'il paraît, aux voitures
+versées, et au salut des voyageurs en ce cas; on lui dédie des tableaux,
+etc., comme faisaient autrefois les marins à Neptune, d'après _la grande
+mode romaine_.
+
+»Je me hâte de me dire votre tout dévoué.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 20 mars 1820.
+
+«Je vous ai envoyé par le dernier courrier les quatre premiers chants de
+la _Vision du Dante_. Vous trouverez ci-joint, _vers pour vers_, en
+_terza rima_[21], mètre dont vos polissons de lecteurs bretons ne
+connaissent rien encore, l'épisode de _Françoise de Rimini_. Vous savez
+qu'elle naquit ici, se maria et fut tuée par son mari, d'après Cary,
+Boyd et autres autorités pareilles. J'ai fait cela, vers pour vers et
+rime pour rime, pour essayer la possibilité d'un pareil tour de force
+dans la poésie anglaise. Vous ferez bien de le joindre aux poèmes que je
+vous ai déjà envoyés par les trois derniers courriers. Je ne vous
+permets pas de me jouer le tour que vous fîtes l'an dernier, en mettant
+en _postscriptum_, à la suite de _Mazeppa_, la prose que je vous avais
+envoyée, et dont je ne voulais pas la publication, sinon dans un ouvrage
+périodique, et vous, vous l'adjoignîtes là sans un mot d'explication. Si
+ce morceau est publié, publiez-le _en regard de l'original_, et avec la
+traduction de Pulci ou l'imitation de Dante. Je suppose que vous avez
+maintenant ces deux pièces et le _Don Juan_ depuis long-tems[22].»
+
+[Note 21: Voyez la note insérée dans notre édition, au bas de la
+préface de _la Prophétie du Dante_, tome IV, page 93.]
+
+[Note 22: Suit cette traduction de l'épisode de _Françoise de
+Rimini_, tiré du cinquième chant de _l'Enfer_ du Dante; elle ne peut
+offrir d'intérêt qu'en anglais même, comme objet de comparaison entre
+les deux poètes et les deux langues. Nous n'avons pas dû, comme nous
+l'avons déjà remarqué, traduire une traduction: nous n'avons fait
+exception que pour le _Morgante Maggiore_. Voir tome IV. (_Notes du
+Trad._) ]
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXIV[23].
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 28 mars 1820.
+
+Je vous envoie ci-jointe une _Profession de foi_ dont vous voudrez bien
+vous donner la peine d'accuser réception par le plus prochain courrier.
+M. Hobhouse doit être chargé d'en surveiller l'impression. Vous pouvez
+d'ailleurs montrer préalablement la pièce à qui vous voudrez. Je désire
+savoir ce que sont devenues mes deux épîtres de saint Paul (traduites de
+l'arménien il y a trois ans ou même davantage), et de la lettre à R--ts,
+écrite l'automne dernier? Vous n'y avez donné aucune attention. Il y a
+deux paquets avec ceci.
+
+»_P. S._ J'ai quelque idée de publier les _Essais imités d'Horace_,
+composés il y a dix ans,--si Hobhouse peut les déterrer parmi les
+paperasses laissées chez son père,--sauf quelques retranchemens et
+changemens à faire quand je verrai les épreuves.»
+
+[Note 23: La lettre 363e a été supprimée, parce qu'elle est à peu de
+chose près la répétition des lettres précédentes adressées à M. Murray,
+sur _Don Juan_, le _Morgante_, _la Prophétie_. (_Note du Trad._) ]
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXV.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 29 mars 1820.
+
+«Vous recevrez ci-jointe une note sur Pope; j'ai enfin perdu toute
+patience à entendre l'atroce et absurde jargon que nos présens ***
+débitent par torrens sur le compte de Pope, et je suis déterminé à y
+tenir tête, autant qu'il est possible à un seul individu, tant en prose
+qu'en vers; et du moins la bonne volonté ne me manquera pas. Il n'y a
+pas moyen de supporter cela plus long-tems; et, si l'on continue; on
+détruira le peu qui reste de bon style et de goût parmi nous. J'espère
+qu'il y a encore quelques hommes de goût pour me seconder; sinon je
+combattrai seul, convaincu que c'est dans l'intérêt de la littérature
+anglaise.
+
+Je vous ai envoyé dernièrement tant de paquets, vers et prose, que vous
+serez fatigué d'en payer le port, sinon de les lire. J'ai besoin de
+répondre à quelques passages de votre dernière lettre, mais je n'ai pas
+le tems, car il faut me botter et monter en selle, parce que mon
+capitaine Craigengelt (officier de la vieille armée italienne de
+Napoléon) attend, ainsi que mon groom et ma bête.
+
+Vous m'avez prodigué la métaphore et je ne sais quoi encore sur le
+compte de Pulci, sur les moeurs, sur l'usage «d'aller sans vêtemens,
+comme nos ancêtres saxons.» D'abord, les Saxons «n'allaient pas sans
+vêtemens;» et, en second lieu, ils ne sont ni mes ancêtres, ni les
+vôtres; car les miens étaient Normands, et les vôtres, je le sais par
+votre nom, étaient _Galliques_. Et puis, je diffère d'opinion avec vous
+sur le «raffinement» qui a banni les comédies de Congreve. Les comédies
+de _Sheridan_ ne sont-elles pas jouées pour les banquettes? Je _sais_,
+(en qualité d'_ex-commissaire du théâtre_) que l'_École du Scandale_[24]
+était la plus mauvaise pièce du répertoire, en fait de recette. Je sais
+aussi que Congreve cessa d'écrire, parce que Mrs. Centlivre fit déserter
+ses comédies. Ainsi, ce n'est pas la décence, mais la stupidité qui fait
+tout cela, car Sheridan est un écrivain aussi _décent_ qu'il faut être,
+et Congreve n'est pas pire que Mrs. Centlivre, dont Wilkes (l'acteur) a
+dit:[25] «Non-seulement son théâtre doit être damné; mais elle-même
+aussi.» Il faisait allusion à _Un coup hardi pour avoir femme_. Mais
+enfin, et pour revenir au sujet, Pulci n'est _point_ un écrivain
+_indécent_,--au moins dans son premier chant, comme vous devez à présent
+en être assuré par vos propres yeux.
+
+[Note 24: C'est ainsi que l'on traduit généralement le titre du
+chef-d'oeuvre de Shéridan (_School for Scandal_), mais le sens est
+_l'École de la Calomnie_.]
+
+[Note 25: Comédie de Mrs. Centlivre. (_Notes du Trad._)]
+
+»Vous parlez de _raffinement_:--Êtes-vous tous _plus_ moraux? êtes-vous
+_aussi_ moraux? Pas du tout. Je sais, _moi_, ce que c'est que le monde
+en Angleterre, pour avoir connu moi-même, par expérience, le
+meilleur,--du moins le plus élevé; et je l'ai peint partout comme on le
+trouve en tous lieux.
+
+»Mais revenons. J'aimerais à voir les _épreuves_ de ma réponse, parce
+qu'il y aura quelque chose à retrancher ou à changer. Mais, je vous en
+prie, faites-la imprimer avec soin. Répondez-moi, quand vous le pourrez
+commodément. Tout à vous.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXVI.
+
+A M. HOPPNER.
+
+
+Ravenne, 31 mars 1820.
+
+.....................................................................
+
+«Ravenne continue le même train que je vous ai déjà décrit.
+_Conversazioni_ durant tout le carême, et beaucoup plus agréables qu'à
+Venise. Il y a de petits jeux de hasard, c'est-à-dire le _faro_, où l'on
+ne peut mettre plus d'un schelling ou deux,--des tables pour d'autres
+jeux de cartes, et autant de caquet et de café qu'il vous plaît; tout le
+monde fait et dit ce qu'il lui plaît, et je ne me rappelle aucun
+événement désagréable, si ce n'est d'avoir été trois fois faussement
+accusé de boutade, et une fois volé de six pièces de six _pence_ par un
+noble de la ville, un comte----. Je ne soupçonnai pas l'illustre
+délinquant; mais la comtesse V---- et le marquis L---- m'en avertirent
+directement, et me dirent que c'était une habitude qu'il avait de
+gripper l'argent quand il en voyait devant lui: mais je ne l'_actionnai_
+pas pour le remboursement, je me contentai de lui dire que s'il
+recommençait, je préviendrais moi-même la loi.
+
+»Il doit y avoir un théâtre en avril et une foire, et un opéra,--puis un
+autre opéra en juin, outre le beau tems, don de la nature, et les
+promenades à cheval dans la forêt de pins. Mes respects les plus plus
+profonds à Mrs. Hoppner, et croyez-moi, etc.
+
+»_P. S._ Pourriez-vous me donner une note de ce qui reste de livres à
+Venise? Je n'en ai _pas_ besoin, mais je veux savoir si le peu qui ne
+sont pas ici sont là-bas, et n'ont pas été perdus en route. J'espère, et
+j'aime à croire que vous avez reçu votre vin en bon état, et qu'il est
+buvable. Allégra est, je crois, plus jolie, mais aussi obstinée qu'une
+mule et aussi goulue qu'un vautour. Sa santé est bonne, à en juger par
+son teint,--son caractère tolérable, sauf la vanité et l'entêtement.
+Elle se croit belle, et veut tout faire comme il lui plaît.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLVII.
+
+A M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 9 avril 1820.
+
+«Au nom de tous les diables de l'imprimerie, pourquoi n'avez-vous pas
+accusé réception du second, troisième et quatrième paquets; savoir, de
+la traduction et du texte de Pulci, des poésies _Dantiques_[26], des
+observations, etc.? Vous oubliez que vous me laissez dans l'eau
+bouillante, jusqu'à ce que je sache si ces compositions sont arrivées,
+ou si je dois avoir l'ennui de les recopier...........................
+......................................................................
+
+[Note 26: Il y a dans le texte _danticles_, mot forgé par Byron pour
+désigner ses imitations et traductions du Dante: nous nous sommes permis
+une licence analogue. (_Note du Trad._) ]
+
+»Avez-vous reçu la crème des traductions, _Françoise de Rimini_, épisode
+de l'_Enfer_? Quoi! je vous ai envoyé un magasin de friperie le mois
+dernier; et vous n'éprouvez aucune sorte de sentiment! Un pâtissier
+aurait eu une double reconnaissance, et m'aurait remercié au moins pour
+la quantité.
+
+»Pour rendre la lettre plus lourde, j'y renferme pour vous la circulaire
+du cardinal-légat (notre Campéius) pour sa _conversazione_ de ce soir.
+C'est l'anniversaire du _tiare_-ment[27] du pape, et tous les chrétiens
+bien élevés, même ceux de la secte luthérienne, doivent y aller et se
+montrer civils. Et puis il y aura un cercle, une table de _faro_ (pour
+gagner ou perdre des schelings, car on ne permet pas de jouer gros jeu),
+et tout le beau sexe, la noblesse et le clergé de Ravenne. Le cardinal
+lui-même est un bon petit homme, evêque de Muda, et ici légat,--honnête
+croyant dans toutes les doctrines de l'église. Il garde sa gouvernante
+depuis quarante ans....... mais il est réputé pour homme pieux et moral.
+
+[Note 27: _Tiara-tion_: mot forgé par analogie au mot _coronation_,
+couronnement; nous avons donc formé un mot selon l'esprit du texte
+anglais.]
+
+»Je ne suis pas tout-à-fait sûr que je ne serai point parmi vous cet
+automne; car je trouve que l'affaire ne va pas--entre les mains des
+fondés de pouvoir et des légistes--comme elle devrait aller _avec une
+célérité raisonnée_. On diffère sur le compte des investitures en
+Irlande.
+
+ Entre le diable et la profonde mer,
+ Entre le légiste et le fondé de pouvoir[28],
+
+je me trouve fort embarrassé; et il y a une si grande perte de tems
+parce que je ne suis pas sur le lieu même, avec les réponses, les
+délais, les dupliques, qu'il faudra peut-être que je vienne jeter un
+coup-d'oeil là-dessus: car l'un conseille d'agir, l'autre non, en sorte
+que je ne sais quel moyen prendre; mais peut-être pourra-t-on terminer
+sans moi.
+
+»Votre, etc.
+
+»_P. S._ J'ai commencé une tragédie sur le sujet de Marino Faliero, doge
+de Venise; mais vous ne la verrez pas de six ans, si vous n'accusez
+réception de mes paquets avec plus de vitesse et d'exactitude. Écrivez
+toujours, au moins une ligne, par le retour du courrier, quand il vous
+arrive autre chose qu'une pure et simple lettre.
+
+»Adressez directement à Ravenne; cela économise une semaine de tems et
+beaucoup de port.»
+
+[Note 28: Ce sont deux vers dans le texte. (_Notes du Trad._) ]
+
+
+
+
+LETTRE CCCLVIII.
+
+A M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 16 avril 1820.
+
+«Les courriers se succèdent sans m'apporter de vous la nouvelle de la
+réception des différens paquets (le premier excepté) que je vous ai
+envoyés pendant ces deux mois, et qui tous doivent être arrivés depuis
+long-tems; et comme ils étaient annoncés dans d'autres lettres, vous
+devriez au moins dire s'ils sont venus ou non. Je n'espère pas que vous
+m'écriviez de fréquentes et longues lettres, vu que votre tems est fort
+occupé; mais quand vous recevez des morceaux qui ont coûté quelque peine
+pour être composés, et un grand embarras pour être copiés, vous devriez
+au moins me mettre hors d'inquiétude, en en accusant immédiatement
+réception, par le retour du courrier, à l'adresse _directe_ de
+_Ravenne_. Sachant ce que sont les _postes_ du continent, je suis
+naturellement inquiet d'apprendre qu'ils sont arrivés; surtout comme je
+hais le métier de copiste, à un tel point que s'il y avait un être
+humain qui pût copier mes manuscrits raturés, il aurait pour sa peine
+tout ce qu'ils peuvent jamais rapporter. Tout ce que je désire, ce sont
+deux lignes, où vous diriez: «tel jour, j'ai reçu tel paquet.» Il y en a
+au moins six que vous n'avez pas accusés: c'est manquer de bonté et de
+courtoisie.
+
+»J'ai d'ailleurs une autre raison pour désirer de vous prompte réponse:
+c'est qu'il se brasse en Italie quelque chose qui bientôt détruira toute
+sécurité dans les communications, et fera fuir nos Anglais-voyageurs
+dans toutes les directions, avec le courage qui leur est ordinaire dans
+les tumultes des pays étrangers. Les affaires d'Espagne et de France ont
+mis les Italiens en fermentation; et il ne faut pas s'en étonner, ils
+ont été trop long-tems foulés. Ce sera un triste spectacle pour votre
+élégant voyageur, mais non pour le résident, qui naturellement désire
+qu'un peuple se relève. Je resterai, si les nationaux me le permettent,
+pour voir ce qu'il en adviendra, et peut-être pour prendre rang avec
+eux, comme Dugald Dalgetty et son cheval, en cas d'affaire: car je
+regarderai comme le spectacle le plus intéressant du monde, le moment où
+je verrai les Italiens renvoyer les barbares de toute nation dans leurs
+cavernes. J'ai vécu assez long-tems parmi eux pour les aimer comme
+nation plus qu'aucun autre peuple dans le monde; mais ils manquent
+d'union, ils manquent de principes, et je doute de leur succès.
+Toutefois, ils essaieront probablement, et s'ils le font, ce sera une
+bonne cause. Nul Italien ne peut haïr un Autrichien plus que je ne le
+fais; si ce ne sont les Anglais, les Autrichiens me semblent être la
+plus mauvaise race sous les cieux. Mais je doute, s'il se fait quelque
+chose, que tout se passe aussi tranquillement qu'en Espagne.
+Certainement les révolutions ne doivent pas se faire à l'eau-rose, là où
+les étrangers sont maîtres.
+
+»Écrivez tandis que vous le pouvez, car il ne tient qu'à un fil qu'il
+n'y ait pas un remue-ménage qui retarde bientôt la malle-poste.
+
+»Votre, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXIX.
+
+A M. HOPPNER.
+
+
+Ravenne, 18 avril 1820.
+
+«J'ai fait écrire à Siri et à Willhalm pour qu'ils m'envoient avec
+Vincenza, dans une barque, les lits de camp et les épées que je confiai
+à leurs soins lors de mon départ de Venise. Il y a aussi plusieurs
+livres de _bonne poudre de Manton_ dans une boîte en vernis du Japon;
+_mais à moins que_ je fusse sûr de les recevoir de V---- sans crainte de
+saisie, je ne voudrais pas l'aventurer. Je _puis_ la _faire entrer ici_,
+par le moyen d'un employé des douanes, qui m'a offert de la mettre à
+terre pour moi; mais j'aimerais à être assuré qu'elle ne courra aucun
+risque en sortant de Venise. Je ne voudrais pas la perdre pour son poids
+en or:--il n'y en a pas de pareille en Italie.
+
+»Je vous ai écrit il y a environ une semaine, et j'espère que vous êtes
+en bonne santé et bonne humeur. Sir Humphrey Davy[29] est ici, et il
+était hier soir chez le cardinal. Comme j'y avais été le dimanche
+précédent, et qu'il faisait chaud hier, je n'y suis point allé, ce que
+j'eusse fait si j'avais pensé y rencontrer l'homme de la chimie. Il m'a
+fait visite ce matin, et j'irai le chercher à l'heure du _corso_. Je
+crois qu'aujourd'hui lundi, nous n'avons pas grande _conversazione_,
+mais seulement la réunion de famille chez le marquis Cavalli, où je vais
+quelquefois comme _parent_, de sorte que si sir Davy ne demeure pas ici
+un jour ou deux, nous nous rencontrerons difficilement en public. Le
+théâtre doit ouvrir en mai, pour la foire, s'il n'y a pas un
+remue-ménage dans toute l'Italie à cette époque.--Les affaires
+d'Espagne ont excité une fièvre constitutionnelle, et personne ne sait
+comment cela finira:--il est nécessaire qu'il y ait un commencement.
+
+»Votre, etc.
+
+»_P. S._ Mes bénédictions à Mrs. Hoppner. Comment va votre petit garçon?
+Allegra grandit, et elle a cru en bonne mine et en obstination.»
+
+[Note 29: Célèbre chimiste anglais. (_Note du Trad._)]
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXX.
+
+A M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 23 avril 1820.
+
+«Les épreuves ne contiennent pas les _dernières_ stances du second
+chant[30], mais finissent brusquement par la 105e stance.
+
+[Note 30: Il est question de _Don Juan_. (_Note du Trad._)]
+
+»Je vous ai dit, il y a long-tems, que les nouveaux chants _n'étaient
+pas bons_, et _je vous en ai donné la raison_. Songez que je ne vous
+oblige pas à les publier; vous les supprimerez si vous voulez, mais je
+ne puis rien changer. J'ai biffé les six stances sur ces deux
+imposteurs,---- (ce qui, je suppose, vous causera un grand plaisir),
+mais je ne puis faire davantage. Je ne puis ni rien ajouter, ni rien
+remplacer; mais je vous donne la liberté de tout mettre au feu, si vous
+le voulez, ou de _ne pas_ publier, et je crois que c'est assez.
+
+»Je vous ai dit que je continuais à écrire sans bonne volonté;--que
+j'avais été, non _effrayé_, mais _blessé_ par la criaillerie, et que
+d'ailleurs, quand j'écrivais en novembre dernier, j'étais malade de
+corps, et dans une très-grande peine d'esprit à propos de quelques
+affaires particulières. Mais _vous vouliez_ avoir l'oeuvre: aussi vous
+l'envoyai-je; et pour la rendre plus légère, je la _coupai_ en deux
+parts,--mais je ne saurais la rapiécer. Je ne puis saveter...........
+...............................................................
+--Finissons, car il n'y a pas de remède; mais je vous laisse absolument
+libre de supprimer le tout à votre gré.
+
+»Quant au _Morgante Maggiore, je n'en supprimerai pas un vers_. Il peut
+être mis en circulation ou non; mais toute la critique du monde
+n'atteindra pas un vers, à moins que ce ne soit pour _vice_ de
+traduction. Or vous dites, et je dis, et d'autres personnes disent que
+la traduction est bonne; ainsi donc il faut qu'elle soit mise sous
+presse telle qu'elle est. Pulci doit répondre de sa propre irréligion:
+je ne réponds que de la traduction.....................................
+.......................................................................
+
+»Faites, je vous prie, revoir la prochaine fois par M. Hobhouse les
+_épreuves_ du texte _italien_: cette fois-ci, tandis que je griffonne
+pour vous, elles sont corrigées par une femme qui passe pour la plus
+jolie de la Romagne et même des Marches jusqu'à Ancône.
+
+»Je suis content que vous aimiez ma réponse à vos questions sur la
+société italienne. Il est convenable que vous aimiez _quelque chose_,
+et le diable vous emporte.
+
+»Mes amitiés à Scott. J'ai une opinion plus haute du titre de chevalier
+depuis qu'il en a été décoré. Soit dit en passant, c'est le premier
+poète qui ait été anobli pour son talent dans la Grande-Bretagne: cela
+n'était arrivé auparavant que chez l'étranger; mais sur le continent,
+les titres sont universels et sans valeur. Pourquoi ne m'envoyez-vous
+pas _Ivanhoe_ et le _Monastère_? Je n'ai jamais écrit à sir Walter, car
+je sais qu'il a mille choses à faire, et moi rien; mais j'espère le voir
+à Abbotsford avant peu, et je ferai couler son vin clairet avec lui,
+quoique, devenu abstème en Italie, je n'aie plus qu'une cervelle peu
+intéressante pour une réunion écossaise _inter pocula_. J'aime Scott et
+Moore, et tous les bons frères; mais je hais et j'abhorre cette cohue
+bourbeuse de sangsues que vous avez mise dans votre troupe.
+
+»Votre, etc.
+
+»_P. S._ Vous dites qu'_une moitié_ est très-bonne: vous avez _tort_;
+car, s'il en était ainsi, ce serait le plus beau poème du monde. _Où_
+donc est la poésie dont la _moitié_ soit bonne? Est-ce l'_Énéide_?
+Sont-ce les vers de Milton? de Dryden? De qui donc, hormis Pope et
+Goldsmith, dont tout est bon? et encore ces deux derniers sont les
+poètes que vos poètes de marais voudraient fronder. Mais si, dans votre
+opinion, la moitié des deux nouveaux chants est bonne, que diable
+voulez-vous de plus? Non, non--nulle poésie n'est _généralement_
+bonne:--ce n'est jamais que par bonds et par élans,--et vous êtes
+heureux de trouver un éclair çà et là. Vous pourriez aussi bien demander
+_toutes les étoiles_ en plein minuit que la perfection absolue en vers.
+
+»Nous sommes ici à la veille d'un _remue-ménage_. La nuit dernière, on a
+placardé sur tous les murs de la ville: _Vive la république!_ et _Mort
+au pape!_ etc., etc. Ce ne serait rien à Londres, où les murs sont
+privilégiés; mais ici, c'est autre chose: on n'est pas accoutumé à de si
+terribles placards politiques. La police, est sur le _qui-vive_, et le
+cardinal paraît pâle à travers sa pourpre.»
+
+
+24 avril 1820, huit heures du soir.
+
+«La police a été tout le jour à la recherche des auteurs des placards,
+mais elle n'a rien pris encore. On doit avoir passé toute la nuit à
+afficher; car les _Vive la république!_--_Mort au pape et aux prêtres!_
+sont innombrables, et collés sur tous les palais: le nôtre en a une
+abondante quantité. Il y a aussi: _A bas la noblesse!_ Quant à cela,
+elle est déjà assez bas. Vu la violence de la pluie et du vent qui sont
+survenus, je ne suis pas sorti pour _battre le pays_; mais je monterai à
+cheval demain, et prendrai mon galop parmi les paysans, qui sont
+sauvages et résolus, et chevauchent toujours le fusil en main. Je
+m'étonne qu'on ne soupçonne pas les donneurs de sérénades; car on joue
+ici de la guitare toute la nuit, comme en Espagne, sous les fenêtres de
+ses maîtresses.
+
+»Parlant de politique, comme dit Caleb Quotem, regardez, je vous prie,
+la _conclusion_ de mon _Ode sur Waterloo_, écrite en 1815; et, la
+rapprochant de la catastrophe du duc de Berry en 1820, dites-moi si je
+n'ai pas un assez bon droit au titre de _vates_[31], dans les deux sens
+du mot, comme Fitzgerald et Coleridge.
+
+ «Des larmes de sang couleront encore[32].»
+
+»Je ne prétends pas prévoir à cette distance ce qui arrivera parmi vous
+autres Anglais, mais je prophétise un mouvement en Italie: dans ce cas,
+je ne sais pas si je n'y mettrai pas la main. Je déteste les
+Autrichiens, et crois les Italiens scandaleusement opprimés; et si l'on
+donne le signal, pourquoi pas? Je recommanderai «l'érection d'un petit
+fort à Drumsnab,» comme Dugald Dalgetty.»
+
+[Note 31: _Vates_, en latin, signifie à-la-fois poète et prophète.]
+
+[Note 32: Vers de l'Ode sur Waterloo:
+
+ Crimson tears will follow yet.
+ (_Notes du Trad._)]
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXXI.
+
+A M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 8 mai 1820.
+
+«Comme vous ne m'avez pas r'écrit, intention que votre lettre du 7
+courant indiquait, je dois présumer que la _Prophétie du Dante_ n'a pas
+été jugée meilleure que les pièces qui l'avaient précédée, aux yeux de
+votre illustre synode. En ce cas, vous éprouvez un peu d'embarras. Pour
+y mettre fin, je vous répète que vous ne devez pas vous considérer comme
+obligé ou engagé à publier une composition, par cela seul qu'elle est de
+_moi_, mais toujours agir conformément à vos vues, à vos opinions ou à
+celles de vos amis; et demeurez sûr que vous ne m'offenserez en aucune
+façon en refusant _l'article_, pour me servir de la phrase technique.
+Quant aux observations en _prose_ sur l'attaque de John Wilson, je
+n'entends point les faire publier à présent; et j'envoie des vers à M.
+Kinnaird (je les écrivis l'an dernier en traversant le Pô), vers qu'il
+_ne faut pas_ qu'il publie. Je mentionne cela, parce qu'il est probable
+qu'il vous en donnera une copie. Souvenez-vous-en, je vous prie, attendu
+que ce sont de purs vers de société, relatifs à des sentimens et des
+passions privés. De plus, je ne puis consentir à aucune mutilation ou
+omission dans l'oeuvre de Pulci: le texte original en a toujours été
+exempt dans l'Italie même, métropole de la chrétienté, et la traduction
+ne le serait pas en Angleterre, quoique vous puissiez regarder comme
+étrange qu'on ait permis une telle liberté au _Morgante_ pendant
+plusieurs siècles, tandis que l'autre jour on a confisqué la traduction
+entière du premier chant de _Childe-Harold_, et persécuté Leoni, le
+traducteur.--Lui-même me l'écrit, et je le lui aurais dit s'il m'avait
+consulté avant la publication. Ceci montre combien la politique
+intéresse plus les hommes dans ces contrées que la religion. Une
+demi-douzaine d'invectives contre la tyrannie font confisquer
+_Childe-Harold_ en un mois, et vingt-huit chants de plaisanteries contre
+les moines, les chevaliers et le gouvernement de l'église, sont laissés
+en liberté pendant des siècles: je transcris le récit de Leoni.
+
+«Non ignorerà forse che la mia versione del 4º canto del _Childe-Harold_
+fu confiscata in ogni parte; ed io stesso ho dovuto soffrir vessazioni
+altrettanto ridicole quanto illiberali, ad arte che alcuni versi fossero
+esclusi dalla censura. Ma siccome il divieto non fa d'ordinario che
+accrescere la curiosità, così quel carme sull'Italia è ricercato più che
+mai, e penso di farlo ristampare in Inghilterra senza nulla escludere.
+Sciagurata condizione di questa mia patria! se patria si può chiamare
+una terra così avvilita dalla fortuna, dagli uomini, da se
+medesima[33].»
+
+[Note 33: «Vous n'ignorez peut-être pas que ma traduction du
+quatrième chant de _Childe-Harold_ a été confisquée partout, et moi-même
+j'ai dû souffrir des vexations aussi ridicules qu'illibérales, parce que
+la censure a trouvé quelques vers à retrancher. Mais comme la défense ne
+fait d'ordinaire qu'accroître la curiosité, ce poème est plus que jamais
+recherché en Italie, et je songe à le faire réimprimer en Angleterre
+sans rien retrancher. Malheureuse condition de ma patrie! si l'on peut
+nommer patrie une terre avilie par la fortune, par les hommes et par
+elle-même.»]
+
+»Rose vous traduira cela. A-t-il eu sa lettre? je l'ai envoyée dans une
+des vôtres, il y a quelques mois. Je dissuaderai Leoni de publier ce
+poème, ou bien il peut lui arriver de voir l'intérieur du château
+Saint-Ange. La dernière pensée de sa lettre est le commun et pathétique
+sentiment de tous ses compatriotes.
+
+Sir Humphrey Davy était ici la dernière quinzaine, et j'ai joui de sa
+société chez une fort jolie Italienne de haut rang, qui, pour déployer
+son érudition en présence du grand chimiste, décrivant sa quatorzième
+visite au mont Vésuve, demanda «s'il n'y avait pas un semblable volcan
+en _Irlande_.» Le seul volcan irlandais que je connusse était le lac de
+Killarney, que je pensai naturellement être désigné par la dame; mais
+une seconde pensée me fit deviner qu'elle voulait parler de l'Islande et
+de l'Hécla:--et il en était ainsi, quoiqu'elle ait soutenu sa
+topographie volcanique pendant quelque tems avec l'aimable opiniâtreté
+du beau sexe. Elle se tourna bientôt après vers moi, et m'adressa
+diverses questions sur la philosophie de sir Humphrey, et j'expliquai
+aussi bien qu'un oracle le talent qu'il avait déployé dans la
+construction de la lampe de sûreté contre le gaz inflammable, et dans la
+restauration des manuscrits de Pompéïa. «Mais comment l'appelez-vous?
+dit-elle.--Un grand chimiste, répondis-je.--Que peut-il faire?
+reprit-elle.--Presque tout, lui dis-je.--Oh! alors, _mio caro_,
+demandez-lui, je vous prie, qu'il me donne quelque chose pour teindre
+mes sourcils en noir. J'ai essayé mille choses, et toutes les couleurs
+s'en vont; et d'ailleurs, mes sourcils ne croissent pas: peut-il
+inventer quelque chose pour les faire croître?» Tout cela fut dit avec
+le plus grand empressement; et ce dont vous serez surpris, c'est que la
+jeune Italienne n'est ni ignorante ni sotte, mais vraiment bien élevée
+et spirituelle. Mais toutes parlent comme des enfans quand elles
+viennent de quitter leurs couvens; et, après tout, elles valent mieux
+qu'un bas-bleu anglais. Je n'ai pas parlé à sir Humphrey de ce dernier
+morceau de philosophie, ne sachant pas comment il le prendrait. Davy
+était fort épris de Ravenne et de l'_italianisme_ PRIMITIF du peuple,
+qui est inconnu aux étrangers; mais il ne s'est arrêté qu'un jour.
+
+»Envoyez-moi des romans de Scott et quelques nouvelles.
+
+»_P. S._ J'ai commencé et poussé jusqu'au second acte une tragédie sur
+la conspiration du doge, c'est-à-dire sur l'histoire de Marino Faliero;
+mais mes sentimens actuels sont si peu encourageans sur ce point, que je
+commence à croire que j'ai usé mon talent, et je continue sans grande
+envie de trouver une veine nouvelle.
+
+»Je songe quelquefois (si les Italiens ne se soulèvent pas) à retourner
+en Angleterre dans l'automne, après le couronnement (où je ne voudrais
+point paraître, à cause du schisme de ma famille); mais je ne puis rien
+décider encore. Le pays doit être considérablement changé depuis que je
+l'ai quitté, il y a déjà plus de quatre ans.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXXII.
+
+A M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 20 mars 1820.
+
+«Mon cher Murray, mes respects à Thomas Campbell, et indiquez-lui de ma
+part, avec bonne-foi et amitié, trois erreurs qu'il doit rectifier dans
+ses _Poètes_. Premièrement, il dit que les personnages du _Guide de
+Bath_ d'Anstey sont pris de Smollett; c'est impossible:--_le Guide_ fut
+publié en 1766 et _Humphrey Clinker_ en 1771;--_dunque_, c'est Smollett
+qui est redevable à Anstey. Secondement, il ne sait pas à qui Cowper
+fait allusion quand il dit «qu'il y eut un homme qui _bâtit une église à
+Dieu, puis blasphéma son nom_.» C'était VOLTAIRE dont veut parler ce
+calviniste maniaque et poète manqué. Troisièmement, il cite de travers
+et gâte un passage de Shakspeare.
+
+ «Dorer l'or fin, et peindre le lis, etc.[34].»
+
+[Note 34: To gild refined gold and paint lily.
+
+»Pour _lis_, il met _rose_, et manque en plus d'un mot toute la
+citation.]
+
+»Or, Tom est un bon garçon, mais il doit être correct: car la première
+faute est une _injustice_ (envers Anstey), la seconde un _manque de
+savoir_, la troisième une _bévue_. Dites-lui tout cela, et qu'il le
+prenne en bonne part; car j'aurais pu recourir à une Revue et le
+frotter;--au lieu que j'agis en chrétien.
+
+»Votre, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXXIII.
+
+A M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 20 mars 1820.
+
+»D'abord, et avant tout, vous deviez vous hâter de remettre à _Moore_ ma
+lettre du 2 janvier, que je vous donnais le pouvoir d'ouvrir, mais que
+je désirais être remise en _hâte_. Vous ne devriez réellement pas
+oublier ces petites choses, parce que de ces oublis naissent les
+désagrémens entre amis. Vous êtes un homme excellent, un grand homme, et
+vous vivez parmi les grands hommes, mais songez, je vous prie, à vos
+amis et auteurs absens.
+
+»En premier lieu, j'ai reçu _vos paquets_; puis une lettre de Kinnaird,
+sur la plus urgente affaire: une autre de Moore, concernant une
+importante communication à lady Byron; une quatrième de la mère
+d'Allegra; et cinquièmement, à Ravenne, la comtesse G---- est à la
+veille du divorce.--Mais le public italien est de notre côté,
+particulièrement les femmes,--et les hommes aussi, parce qu'ils disent
+qu'il n'avait que faire de prendre la chose à coeur après un an de
+tolérance. Tous les parens de la comtesse (qui sont nombreux, haut
+placés et puissans) sont furieux contre lui à cause de sa conduite. Je
+suis prévenu de me tenir sur mes gardes, parce qu'il est fort capable
+d'employer les _sicarii_.--Ce mot est aussi latin qu'italien, ainsi vous
+pouvez le comprendre; mais j'ai des armes, et je ne songe point à ses
+gueux, persuadé que je pourrai les poivrer s'ils ne viennent pas à
+l'improviste, et que, dans le cas contraire, on peut finir aussi bien de
+cette façon qu'autrement; et cela d'ailleurs vous servirait
+d'avertissement.
+
+ «On peut échapper à la corde ou au fusil,
+ Mais celui qui prend femme, femme, femme, etc.»
+
+»_P. S._ J'ai jeté les yeux sur les épreuves, mais Dieu sait comment.
+Songez à ce que j'ai en main, et que le courrier part demain.--Vous
+souvenez-vous de l'épitaphe de Voltaire?
+
+ «Ci-git l'enfant gâté, etc.
+
+»L'original est dans la correspondance de Grimm et Diderot, etc., etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXXIV.
+
+A M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 24 mars 1820.
+
+«Je vous ai écrit il y a peu de jours. Il y a aussi pour vous une lettre
+de janvier dernier chez Murray; elle vous expliquera pourquoi je suis
+ici. Murray aurait dû vous la remettre depuis long-tems. Je vous envoie
+ci-joint une lettre d'une de vos compatriotes résidant à Paris, qui a
+ému mes entrailles. Vous aurez, si vous pouvez, la bonté de vous
+enquérir si cette femme m'a dit vrai, et je l'aiderai autant qu'il me
+sera possible,--mais non pas suivant l'inutile mode qu'elle propose. Sa
+lettre est évidemment non étudiée, et si naturelle, que l'orthographe
+même est aussi dans l'état de nature. C'est une pauvre créature, malade
+et isolée, qui songe pour dernière ressource à nous traduire, vous ou
+moi, en français! A-t-on jamais eu pareille idée? Cela me semble le
+comble du désespoir. Prenez, je vous prie, des informations, et
+faites-les moi connaître; et si vous pouvez tirer _ici_ sur moi un
+billet de quelques centaines de francs, chez votre banquier, j'y ferai
+honneur comme de raison,--c'est-à-dire, si cette femme n'en impose
+pas[35]. En ce cas, faites-le moi savoir, afin que je puisse vous faire
+rembourser par mon banquier Longhi de Bologne, car je n'ai pas moi-même
+de correspondant à Paris; mais dites à cette femme qu'elle ne nous
+traduise pas;--si elle le fait, ce sera la plus noire ingratitude.
+
+[Note 35: Suivant le désir de Byron, j'allai chez la jeune dame,
+avec un rouleau de quinze ou vingt napoléons, pour le lui présenter de
+la part de sa seigneurie; mais, avec une fierté honorable, ma jeune
+compatriote refusa le présent, en disant que Lord Byron s'était mépris
+sur l'objet de sa demande, qui avait pour but d'obtenir qu'il lui donnât
+quelques pages de ses ouvrages avant leur publication, la mît ainsi à
+même de préparer de nouvelles traductions pour les libraires français,
+et lui fournît le moyen de gagner sa vie. (_Note de Moore._) ]
+
+»J'ai reçu une lettre (non pas du même genre, mais en français et dans
+un sens de flatterie), de Mme Sophie Gail, de Paris, que je prends pour
+l'épouse d'un Gallo-Grec[36] de ce nom. Qui est-elle? et qu'est-elle? et
+comment a-t-elle pris intérêt à ma poésie et à l'auteur? Si vous la
+connaissez, offrez-lui mes complimens, et dites-lui que, ne faisant que
+_lire_ le français, je n'ai pas répondu à sa lettre, mais que je
+l'aurais fait en italien, si je n'eusse craint qu'on n'y trouvât quelque
+affectation. Je viens de gronder mon singe d'avoir déchiré le cachet de
+la lettre de Mme Gail, et d'avoir abîmé un livre où je mets des feuilles
+de rose. J'avais aussi une civette ces jours derniers; mais elle s'est
+enfuie après avoir égratigné la joue de mon singe, et je suis encore à
+sa recherche. C'était le plus farouche animal que j'eusse jamais vu, et
+semblable à---- en mine et en manières.
+
+[Note 36: Plaisanterie de Lord Byron pour désigner l'helléniste
+français. (_Note du Trad._) ]
+
+»J'ai un monde de choses à vous dire; mais comme elles ne sont pas
+encore parvenues au dénouement je ne me soucie pas d'en commencer
+l'histoire avant qu'elle ne soit achevée. Après votre départ, j'eus la
+fièvre; mais je recouvrai la santé sans quinquina. Sir Humphrey Davy
+était ici dernièrement, et il a beaucoup goûté Ravenne. Il vous dira
+tout ce que vous pourrez désirer savoir sur ce lieu et sur votre humble
+serviteur.
+
+»Vos appréhensions (dont Scott est la cause) ne sont pas fondées. Il n'y
+a point de dommages-intérêts dans ce pays, mais il y aura probablement
+une séparation, comme la famille de la dame, puissante par ses
+relations, est fort déclarée contre _le mari_ à cause de toute sa
+conduite;--lui est vieux et obstiné;--elle est jeune, elle est femme, et
+déterminée à tout sacrifier à ses affections. Je lui ai donné le
+meilleur avis; savoir, de rester avec lui;--je lui ai représenté l'état
+d'une femme séparée (car les prêtres ne laissent les amans vivre
+ouvertement ensemble qu'avec la sanction du mari), et je lui ai fait les
+réflexions morales les plus exquises,--mais sans résultat. Elle dit: «Je
+resterai avec lui, s'il vous laisse près de moi. Il est dur que je doive
+être la seule femme de la Romagne qui n'ait pas son _amico_; mais, s'il
+ne veut pas, je ne vivrai point avec lui, et quant aux conséquences,
+l'amour, etc., etc., etc.» Vous savez comme les femmes raisonnent en ces
+occasions. Le mari dit qu'il a laissé aller la chose jusqu'à ce qu'il ne
+pût plus se taire. Mais il a besoin de la garder et de me renvoyer; car
+il ne se soucie pas de rendre la dot et de payer une pension
+alimentaire. Les parens de la dame sont pour la séparation; parce qu'ils
+le détestent,--à la vérité comme tout le monde. La populace et les
+femmes sont, comme d'ordinaire, pour ceux qui sont dans leur tort,
+savoir, la dame et son amant. Je devrais me retirer; mais l'honneur, et
+un érysipèle qui l'a prise, m'en empêchent,--pour ne point parler de
+l'amour, car je l'aime complètement, toutefois pas assez pour lui
+conseiller de tout sacrifier à une frénésie. Je vois comment cela
+finira; elle sera la seizième Mrs. Shuffleton.
+
+»Mon papier est fini, et ma lettre doit l'être.
+
+»Tout à vous pour toujours.
+
+B.
+
+»_P. S._ Je regrette que vous n'ayez pas complété les _Italian Fudges_.
+Dites-moi, je vous prie, comment êtes-vous encore à Paris? Murray a
+quatre ou cinq de mes compositions entre les mains:--le nouveau _Don
+Juan_, que son synode d'arrière-boutique n'admire pas;--une traduction
+_excellente_ du premier chant de _Morgante Maggiore_ de Pulci;--une
+_dito_ fort brève de Dante, moins approuvée;--la _Prophétie de Dante_,
+grand et digne poème, etc.;--une furieuse Réponse en prose aux
+Observations de Blackwood sur _Don Juan_, avec une rude défense de
+Pope,--propre à faire un remue-ménage. Les opinions ci-dessus signalées
+sont de Murray et de son stoïque sénat;--vous formerez la vôtre, quand
+vous verrez les pièces.
+
+»Vous n'avez pas grande chance de me voir, car je commence à croire que
+je dois finir en Italie.--Mais si vous venez dans ma route, vous aurez
+un plat de macaronis. Parlez-moi; je vous prie, de vous et de vos
+intentions.
+
+»Mes fondés de pouvoir vont prêter au comte Blessington soixante mille
+livres sterling (à six pour cent), sur une hypothèque à Dublin. Songez
+seulement que je vais devenir légalement un _absentee_ d'Irlande.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXXV.
+
+A M. HOPPNER.
+
+
+«Un Allemand nommé Ruppsecht m'a envoyé, Dieu sait pourquoi, plusieurs
+gazettes allemandes dont je ne déchiffre pas un mot ni une lettre. Je
+vous les envoie ci-jointes pour vous prier de m'en traduire quelques
+remarques, qui paraissent être de Goëthe, sur _Manfred_;--et si j'en
+puis juger par deux points d'admiration (que nous plaçons généralement
+après quelque chose de ridicule), et par le mot _hypochondrisch_, elles
+ne sont rien moins que favorables. J'en serais fâché, car j'eusse été
+fier d'un mot d'éloge de Goëthe; mais je ne changerai pas d'opinion à
+son égard, si rude qu'il puisse être. Me pardonnerez-vous la peine que
+je vous donne, et aurez-vous cette bonté?--Ne songez pas à rien
+adoucir.--Je suis un littérateur à l'épreuve,--ayant entendu dire du
+bien et du mal de moi dans la plupart des langues modernes.
+
+»Croyez-moi, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXXVI.
+
+A M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 1er juin 1820.
+
+«J'ai reçu une lettre parisienne de W. W. à laquelle j'aime mieux
+répondre par votre entremise, si ce digne personnage est encore à Paris,
+et un de vos visiteurs, comme il le dit. En novembre dernier il
+m'écrivit une lettre bienveillante, où, d'après des raisons à lui
+propres, il établissait sa croyance à la possibilité d'un rapprochement
+entre lady Byron et moi. J'y ai répondu comme j'ai coutume; et il m'a
+écrit une seconde lettre, où il répète son dire, à laquelle lettre je
+n'ai jamais répondu, ayant mille autres choses en tête. Il m'écrit
+maintenant comme s'il croyait qu'il m'eût offensé en touchant ce sujet;
+et je désire que vous l'assuriez que je ne le suis pas du tout,--mais
+qu'au contraire je suis reconnaissant de sa bonne disposition. En même
+tems montrez-lui que la chose est impossible. Vous savez cela aussi bien
+que moi,--et finissons-en.
+
+»Je crois que je vous montrai son épître l'automne dernier. Il me
+demande si j'ai entendu parler de _mon lauréat_[37] à Paris,--de
+quelqu'un qui a écrit une «épître sanglante» contre moi; mais est-ce en
+français ou en allemand? sur quel sujet? je n'en sais rien, et il ne me
+le dit pas,--hors cette remarque (pour ma propre satisfaction) que c'est
+la meilleure pièce du volume de l'individu. Je suppose que c'est quelque
+chose dans le genre accoutumé;--il dit qu'il ne se rappelle pas le nom
+de l'auteur.
+
+[Note 37: Lamartine.]
+
+»Je vous ai écrit il y a environ dix jours, et j'attends une réponse de
+vous quand il vous plaira.
+
+»L'affaire de la séparation continue encore, et tout le monde y est
+mêlé, y compris prêtres et cardinaux. L'opinion publique est furieuse
+contre _lui_, parce qu'il aurait dû couper court à la chose dès l'abord,
+et ne pas attendre douze mois pour commencer. Il a essayé d'arriver à
+l'évidence, mais il ne peut rien produire de suffisant; car ce qui
+ferait cinquante divorces en Angleterre, ne suffit pas ici,--il faut les
+preuves les plus décisives........... ............................
+
+»C'est la première cause de ce genre soulevée à Ravenne depuis deux
+cents ans; car, quoiqu'on se sépare souvent, on déclare un motif
+différent. Vous savez que les incontinens du continent sont plus
+délicats que les Anglais, et n'aiment pas à proclamer leurs couronnes en
+plein tribunal, même quand il n'y a pas de doute.
+
+»Tous les parens de la dame sont furieux contre lui. Le père l'a
+provoqué en duel,--valeur superflue, car cet homme ne se bat pas,
+quoique soupçonné, de deux assassinats,--dont l'un est celui du fameux
+Monzoni de Forli. Avis m'a été donné de ne pas faire de si longues
+promenades à cheval dans la forêt des Pins, sans me tenir sur mes
+gardes; aussi je prends mon _stiletto_[38] et une paire de pistolets
+dans ma poche durant mes courses quotidiennes.
+
+[Note 38: Poignard italien.]
+
+»Je ne bougerai pas du pays jusqu'à ce que le procès soit terminé de
+manière ou d'autre. Quant à _elle_, elle a autant de fermeté féminine
+que possible, et l'opinion est à tel point contre l'homme, que les
+avocats refusent de se charger de sa cause, en disant qu'il est bête ou
+coquin;--bête s'il n'a pas reconnu la liaison jusqu'à présent; coquin
+s'il la connaissait, et qu'il ait, dans une mauvaise intention, retardé
+de la divulguer. Bref, il n'y a rien eu de pareil dans ces lieux, depuis
+les jours de la famille de Guido di Polenta.
+
+»Si l'homme m'escofie, comme Polonius, dites qu'il a fait une bonne fin
+de mélodrame. Ma principale sécurité est qu'il n'a pas le courage de
+dépenser vingt _scudi_[39],--prix courant d'un _bravo_ à la main
+preste;--autrement il n'y a pas faute d'occasions, car je me promène à
+cheval dans les bois chaque soir, avec un seul domestique, et
+quelquefois un homme de connaissance qui depuis peu fait une mine un peu
+drôle dans les endroits solitaires et garnis de buissons.
+
+»Bonjour.--Écrivez à votre dévoué, etc.»
+
+[Note 39: Écus.]
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXXVII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 7 juin 1820.
+
+«Vous trouverez ci-joint quelque chose qui vous intéressera, l'opinion
+du plus grand homme de l'Allemagne--peut-être de l'Europe--sur un des
+grands hommes de vos prospectus (tous fameux fiers-à-bras, comme Jacob
+Tonson avait coutume de nommer ses salariés);--bref, une critique de
+Goëthe sur _Manfred_. Vous avez à-la-fois l'original et deux
+traductions, l'une anglaise, l'autre italienne; gardez tout dans vos
+archives, car les opinions d'un homme tel que Goëthe, favorables ou non,
+sont toujours intéressantes,--et le sont beaucoup plus quand elles sont
+favorables. Je n'ai jamais lu son _Faust_, car je ne sais pas
+l'allemand; mais Mathieu Lewis-le-Moine, en 1816, à Coligny, en a
+traduit la plus grande partie _viva voce_[40], et naturellement j'en fus
+très-frappé: mais c'est le Steinbach, la Yungfrau et autres choses
+pareilles qui me firent écrire _Manfred_. La première scène, néanmoins,
+et celle de _Faust_, se ressemblent beaucoup. Accusez réception de cette
+lettre.
+
+»Tout à vous à jamais.
+
+»_P. S._ J'ai reçu _Ivanhoe_;--c'est bon. Envoyez-moi, je vous prie, de
+la poudre pour les dents et de la teinture de myrrhe de Waite, etc.
+_Ricciardetto_[41] aurait dû être traduit littéralement, ou ne pas
+l'être du tout. Quant au succès de _Whistlecraft_, il n'est pas
+possible; je vous dirai quelque jour pourquoi. Cornwall est un poète,
+mais gâté par les détestables écoles du siècle. Mrs. Hemans est poète
+aussi,--mais trop guindée et trop amie de l'apostrophe,--et dans un
+genre tout à-fait mauvais. Des hommes sont morts avec calme avant et
+après l'ère chrétienne, sans l'aide du christianisme; témoins les
+Romains, et récemment Thistlewood, Sand et Louvel:--«hommes qui auraient
+dû succomber sous le poids de leurs crimes, même s'ils avaient cru.» Le
+lit de mort est une affaire de nerfs et de constitution, et non pas de
+religion. Voltaire s'effraya, et non Frédéric de Prusse: les chrétiens
+pareillement sont calmes ou tremblans, plutôt selon leur force que selon
+leur croyance. Que veut dire H*** par sa stance! qui est une octave
+faite dans l'ivresse ou dans la folie. Il devrait avoir les oreilles
+frappées par le marteau de Thor pour rimer si drôlement.»
+
+[Note 40: De vive voix.]
+
+[Note 41: Poème de Fortiguerra.]
+
+Ce qui suit est l'article tiré du _Kunst und Altertum_[42] de Goëthe,
+renfermé dans la lettre précédente. La confiance sérieuse avec laquelle
+le vénérable critique rapporte les créations de son confrère en poésie à
+des personnes et à des événemens réels, sans faire même la moindre
+difficulté pour admettre un double meurtre à Florence, et donner ainsi
+des bases à sa théorie, offre un exemple plaisant de la disposition,
+prédominante en Europe, à peindre Byron comme un homme de merveilles et
+de mystères, aussi bien dans sa vie que dans sa poésie. Ce qui a sans
+doute considérablement contribué à donner de lui ces idées exagérées et
+complètement fausses, ce sont les nombreuses fictions qui ont dupé le
+monde sur le compte de ses voyages romanesques et de ses miraculeuses
+aventures dans des lieux qu'il n'avait jamais vus[43]; et les relations
+de sa vie et de son caractère, répandues sur tout le continent, sont à
+un tel point hors de la vérité et de la nature, que l'on peut mettre en
+question si le héros réel de ces pages, l'homme de chair et de
+sang,--l'esprit sociable et pratique, enfin le Lord Byron _Anglais_,
+avec toutes ses fautes et ses actes excentriques,--ne risque pas de ne
+paraître, aux imaginations exaltées de la plupart de ses admirateurs
+étrangers, qu'un personnage ordinaire, non romantique, mais prosaïque.
+
+[Note 42: L'art et l'antiquité.]
+
+[Note 43: De ce genre sont les relations pleines de toute sorte de
+circonstances merveilleuses touchant sa résidence dans l'île de
+Mitylène, ses voyages en Sicile et à Ithaque avec la comtesse Guiccioli,
+etc., etc. Mais le plus absurde, peut-être, de tous ces mensonges, c'est
+l'histoire racontée par Fouqueville sur les religieuses conférences du
+poète dans la cellule du père Paul à Athènes; c'est la fiction encore
+plus déraisonnable que Rizo s'est permise, en donnant les détails d'une
+prétendue scène théâtrale qui eut lieu (suivant ce poétique historien)
+entre Lord Byron et l'archevêque d'Arta, à la tombe de Botzaris, à
+Missolonghi. (_Note de Moore_.)]
+
+
+OPINION DE GOETHE SUR MANFRED.
+
+«La tragédie de Byron, intitulée _Manfred_, a été pour moi un phénomène
+surprenant, qui m'a très-vivement intéressé. Ce poète, d'un caractère
+intellectuel si extraordinaire, s'est approprié mon _Faust_, et en a
+tiré le plus vif aliment pour son humeur hypocondriaque. Il a fait usage
+des principaux ressorts suivant son propre système, pour ses propres
+desseins, en sorte qu'aucun d'eux n'est resté le même, et c'est
+particulièrement sous ce rapport que je ne puis assez admirer son génie.
+Le tout a, de cette manière, pris une forme si nouvelle, que ce serait
+une tâche intéressante pour la critique que de remarquer, non-seulement
+les changemens que l'auteur a faits, mais leur degré de ressemblance ou
+de dissemblance avec le modèle original: à propos de quoi je ne puis
+nier que la sombre ardeur d'un désespoir illimité et excessif finit par
+nous fatiguer. Cependant le mécontentement que nous ressentons est
+toujours lié à l'estime et à l'admiration.
+
+»Nous trouvons ainsi dans cette tragédie la quintessence du plus
+merveilleux génie né pour être son propre bourreau. Lord Byron, dans sa
+vie et dans sa poésie, se laisse difficilement apprécier avec justice et
+équité. Il a assez souvent avoué ce qui le tourmente. Il en a fait
+plusieurs fois le tableau; et à peine éprouve-t-on quelque compassion
+pour cette intolérable souffrance, que sans cesse il rumine
+laborieusement. Ce sont, à proprement parler, deux femmes dont les
+fantômes l'obsèdent à jamais, et qui, dans cette pièce encore, jouent
+les principaux rôles,--l'une sous le nom d'Astarté, l'autre sans forme
+ou plutôt absente, et réduite à une simple voix. Voici l'horrible
+aventure qu'il eut avec la première. Lorsqu'il était un jeune homme
+hardi et entreprenant, il gagna le coeur d'une dame florentine. Le mari
+découvrit cet amour, et assassina sa femme; mais le meurtrier fut la
+même nuit trouvé mort dans la rue, et il n'y eut personne sur qui le
+soupçon put se fixer. Lord Byron s'éloigna de Florence, et ces spectres
+l'obsédèrent désormais toute sa vie.
+
+»Cet événement romanesque est rendu fort probable par les innombrables
+allusions que le poète y fait dans ses oeuvres; comme, par exemple,
+lorsque tournant sur lui-même ses sombres méditations, il s'applique la
+fatale histoire du roi de Sparte. Or voici cette histoire:--Pausanias,
+général lacédémonien, acquiert beaucoup de gloire par l'importante
+victoire de Platée, mais ensuite perd la confiance de ses concitoyens
+par son arrogance, par son obstination, et par de secrètes intrigues
+avec les ennemis de son pays. Cet homme porte avec lui un crime qui pèse
+sur lui jusqu'à la dernière heure: il a versé le sang innocent; car,
+lorsqu'il commandait dans la mer Noire la flotte des Grecs confédérés,
+il s'est épris d'une violente passion pour une jeune fille byzantine.
+Après avoir éprouvé une longue résistance, il l'obtient enfin de ses
+parens, et la jeune fille doit lui être livrée le soir même; elle désire
+par modestie que l'esclave éteigne la lampe, et tandis qu'elle marche à
+tâtons dans les ténèbres, elle la renverse. Pausanias se réveille en
+sursaut, dans la crainte d'être attaqué par des assassins,--il saisit
+son épée, et tue sa maîtresse. Cet horrible spectacle ne le quitte plus.
+L'ombre de cette vierge le poursuit sans cesse, et il appelle en vain à
+son aide les dieux et les exorcismes des prêtres.
+
+»Certes, un poète a le coeur déchiré quand il choisit une telle scène
+dans l'antiquité, qu'il se l'approprie, et en charge son tragique
+portrait. Le monologue suivant, qui est surchargé de tristesse et
+d'horreur pour la vie, devient intelligible à l'aide de cette remarque.
+Nous le recommandons comme un excellent exercice à tous les amis de la
+déclamation. Le monologue d'Hamlet semble là s'être encore
+perfectionné[44].»
+
+[Note 44: Suit la citation de ce monologue.]
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXXVIII.
+
+A M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 9 juin 1820.
+
+«Galignani vient de m'envoyer l'édition parisienne de vos oeuvres (que
+je lui avais demandée), et je suis content de voir mes vieux amis avec
+un visage français. J'en ai tantôt effleuré la surface ou pénétré les
+profondeurs comme l'hirondelle, et j'ai été aussi charmé que possible.
+C'est la première fois que je voyais les _Mélodies_ sans musique; et, je
+ne sais pourquoi, je ne puis lire dans un livre de musique:--les notes
+confondent les mots dans ma tête, quoique je me les rappelle
+parfaitement pour les chanter. La musique assiste ma mémoire par
+l'oreille et non par les yeux; je veux dire que ses croches
+m'embarrassent sur le papier, mais sont des auxiliaires quand on les
+entend. Ainsi j'ai été content de voir les mots sans les robes
+d'emprunt;--à mon sens, ils n'ont pas plus mauvaise mine dans leur
+nudité.
+
+»Le biographe a gâché votre vie; il appelle votre père un vénérable et
+vieux gentilhomme, et parle d'Addison et des comtesses douairières. Si
+ce diable d'homme devait écrire ma vie, certainement je lui ôterais la
+sienne. Puis, au dîner de Dublin, vous avez fait un discours (vous en
+souvenez-vous, chez Douglas K***? «monsieur, il me fit un
+discours»),--trop complimenteur pour les poètes vivans, et sentant
+quelque peu l'intention de louer tout le monde. Je n'y suis que trop
+bien traité, mais .....................................................
+
+»Je n'ai reçu de vous aucunes nouvelles poétiques ou personnelles.
+Pourquoi n'achevez-vous pas un tour italien _des Fudges_? Je viens de
+jeter les yeux sur _Little_[45], que j'appris par coeur en 1803, étant
+alors dans mon quinzième été. Hélas! je crois que tout le mal que j'ai
+jamais causé ou chanté a été dû à ce damné livre que vous fîtes.
+
+[Note 45: Nom d'un recueil de poésies de Moore.]
+
+»Dans ma dernière, je vous parlais d'une cargaison de poésie que j'ai
+envoyée à M***, d'après son désir et ses instances;--et maintenant
+qu'il l'a reçue, il en fait fi, et la traîne en longueur. Peut-être
+a-t-il raison. Je n'ai pas une haute opinion d'aucun des articles de mon
+dernier envoi, sauf une traduction de Pulci, faite mot pour mot et vers
+pour vers.
+
+»Je suis au troisième acte d'une tragédie, mais je ne sais pas si je la
+finirai; je suis, en ce moment, trop occupé par mes propres passions
+pour rendre justice à celles des morts. Outre les vexations mentionnées
+dans ma dernière, j'ai encouru une querelle avec les carabiniers ou
+gendarmes du pape, qui ont fait une pétition au cardinal contre ma
+livrée, comme trop semblable à leur pouilleux uniforme. Ils réclament
+surtout contre les épaulettes, que tout le monde chez nous a dans les
+jours de gala. Ma livrée a des couleurs qui sont conformes à mes armes,
+et ont été celles de ma famille depuis l'an 1066.
+
+»J'ai fait une réponse tranchante, comme vous pouvez supposer, et j'ai
+donné à entendre que si quelques hommes de ce respectable corps
+insultent mes gens, j'en agirai de même près de leurs braves commandans,
+et j'ai ordonné à mes _bravos_, qui sont au nombre de six, et sont
+passablement farouches, de se défendre en cas d'agression; et, les jours
+de fête et de cérémonies, j'armerai toute la bande, y compris moi-même,
+en cas d'accidens ou de perfidie. Je m'escrimais autrefois assez
+joliment à l'épée, chez Angelo; mais j'aimerais mieux le pistolet,
+l'arme nationale de nos flibustiers, quoique j'en aie perdu maintenant
+la pratique. Toutefois, «je puis regarder et dégainer mon fer.» Cela me
+fait penser (comme toute l'affaire d'ailleurs) à _Roméo et Juliette_:
+
+ «Maintenant, Grégorio, souviens-toi de ton coup de maître.»
+
+Toutes ces discussions, néanmoins, avec le cavalier pour sa femme, et
+avec les soldats pour ma livrée, sont fatigantes pour un homme paisible
+qui fait de son mieux pour plaire à tout le monde, et soupire après
+l'union et la bonne amitié. Écrivez-moi, je vous prie.
+
+»Je suis votre, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXXIX.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 13 juillet 1820.
+
+«Pour chasser ou accroître votre anxiété irlandaise[46] sur mon
+embarras, je réponds sur-le-champ à votre lettre; vous faisant d'avance
+observer que, comme je suis un auteur de l'embarras, je peux m'en tirer.
+Mais, avant tout, un mot sur le Mémoire;--je n'ai aucune objection à
+faire; je voudrais qu'une copie correcte en fût dressée et déposée dans
+des mains honorables, en cas d'accidens arrivés à l'original; car vous
+savez que je n'en ai pas, que je ne l'ai pas relu, ni même lu ce que
+j'ai alors écrit; je sais bien que j'écrivis cela avec la ferme
+intention d'être sincère et vrai dans mon récit, mais non pas d'être
+impartial;--non, par Dieu! je n'ai pas cette prétention quand je suis
+ému. Mais je désire donner à toutes les parties intéressées l'occasion
+de me contredire ou de me rectifier.
+
+[Note 46: Cette épithète fait allusion à l'expression irlandaise
+dont Moore s'était servi: _To be in a wisp_ pour _to be in a scrape_.
+(_Note du Tr._)]
+
+»Je ne m'oppose point à ce que l'on montre cet écrit à qui de
+droit;--ceci, comme toute autre chose, a été écrit pour être lu, bien
+que beaucoup d'écrits ne parviennent pas à ce but. Par rapport à mon
+embarras, le pape a prononcé leur séparation. Le décret est arrivé hier
+de Babylone;--c'étaient elle et ses amis qui le demandaient, en raison
+de la conduite extraordinaire de son mari (le noble comte). Il s'y est
+opposé de tout son pouvoir, à cause de la pension alimentaire qui a été
+assignée, outre la restitution de tous les biens, meubles, voiture,
+etc., appartenant à la dame. En Italie on ne peut divorcer. Il a insisté
+pour qu'elle m'abandonnât, et promis de tout pardonner ensuite, même
+l'adultère, qu'il jure être en pouvoir de prouver par de notables
+témoins. Mais, dans ce pays, les cours de justice ont de telles preuves
+en horreur, les Italiens étant d'autant plus délicats en public que les
+Anglais, qu'ils sont plus passionnés en particulier.
+
+»Les amis et les parens, qui sont nombreux et puissans, lui répliquent:
+«Vous-même vous êtes un sot ou un gredin;--un sot si vous n'avez pas vu
+les conséquences du rapprochement de ces deux jeunes gens;--un gredin,
+si vous y avez prêté la main. Choisissez,--mais ne soulevez pas (après
+douze mois de la plus étroite intimité, sous vos yeux et avec votre
+sanction positive) un scandale qui ne peut que vous rendre ridicule en
+la rendant malheureuse.»
+
+»Il a juré avoir cru que notre liaison était purement amicale, et que
+j'étais plus attaché à lui qu'à elle, jusqu'à ce qu'une triste
+démonstration eût prouvé le contraire. À cela on répond que l'auteur de
+cet embarras n'était pas un personnage inconnu, et que la _clamosa
+fama_[47] n'avait pas proclamé la pureté de mes moeurs;--que le frère de
+la dame lui avait écrit de Rome, il y a un an, pour l'avertir que sa
+femme serait infailliblement égarée par ce feu follet, à moins que lui,
+légitime époux, ne prît des mesures convenables, lesquelles il avait
+négligé de prendre, etc., etc.
+
+»Alors il dit qu'il a encouragé mon retour à Ravenne pour voir _in
+quanti piedi di acqua siamo_[48], et qu'il en a trouvé assez pour se
+noyer.
+
+[Note 47: La criarde renommée.]
+
+[Note 48: À combien de pieds d'eau nous sommes.]
+
+ Ce ne fut pas le tout; sa femme se plaignit.
+ _Procès_.--La parenté se joint en excuses, et dit
+ Que du docteur venait tout le mauvais ménage;
+ Que cet homme était fou, que sa femme était sage.
+ On fit casser le mariage.
+
+»Il n'y a qu'à laisser les femmes seules dans le conflit; car elles sont
+sûres de gagner le champ de bataille. La comtesse retourne chez son
+père, et je ne puis la voir qu'avec de grandes restrictions, telle est
+la coutume du pays. Les parens se sont bien comportés;--j'ai offert une
+donation, mais ils ont refusé de l'accepter, et juré qu'elle ne vivrait
+pas avec G*** (puisqu'il avait essayé de la convaincre d'infidélité),
+mais qu'il l'entretiendrait; et, dans le fait, un jugement a été rendu
+hier à cet effet. Je suis, sans doute, dans une situation assez
+mauvaise.
+
+»Je n'ai plus entendu parler des carabiniers qui ont pétitionné contre
+ma livrée. Ces soldats ne sont pas populaires, et l'autre nuit, dans une
+petite échauffourée, l'un d'eux a été tué, un autre blessé, et plusieurs
+mis en fuite par quelques jeunes Romagnols qui sont adroits et prodigues
+de coups de poignards. Les auteurs du méfait ne sont pas découverts,
+mais j'espère et crois qu'aucun de mes braves ne s'en est mêlé,
+quoiqu'ils soient un peu farouches et portent des armes cachées comme la
+plupart des habitans. C'est cette façon d'agir qui épargne quelquefois
+beaucoup de procès.
+
+»Il y a une révolution à Naples. Si elle se fait, elle laissera
+probablement une carte à Ravenne, en faisant route jusqu'en Lombardie.
+
+»Vos éditeurs semblent vous avoir traité comme moi. M*** a fait la
+grimace, et presque insinué que mes dernières productions sont _sottes_.
+Sottes, monsieur!--Dame, sottes! je crois qu'il a raison. Il demande
+l'achèvement de ma tragédie sur _Marino Faliero_, dont rien n'est encore
+parvenu en Angleterre. Le cinquième acte est presque achevé, mais il est
+terriblement long;--quarante feuilles de grand papier, de quatre pages
+chaque,--environ cent cinquante pages d'impression; mais tellement
+pleines «de passe-tems et de prodigalités,» que je le crois ainsi.
+
+»Envoyez-moi, je vous prie, et publiez votre _Poème_ sur moi; et ne
+craignez point de trop me louer. J'empocherai mes rougeurs.
+
+»_Non actionnable_!--Chantre d'enfer![49] par Dieu! c'est une
+injure,--et je ne voudrais pas l'endurer. Le joli nom à donner à un
+homme qui doute qu'il y ait un lieu pareil.
+
+[Note 49: Nom que Lamartine donne à Byron dans un de ses poèmes.
+(_Note du Trad._) ]
+
+»Ainsi Mme Gail est partie,--et Mrs. Mahony ne veut pas mon argent. J'en
+suis content.--J'aime à être généreux sans frais. Mais priez-la de ne
+point me traduire.
+
+»Oh! je vous en prie, dites à Galignani que je lui enverrai un sermon
+s'il n'est pas plus ponctuel. Quelqu'un retient régulièrement deux et
+quelquefois quatre de ses _Messagers_ dans la route. Priez-le d'être
+plus exact. Les nouvelles valent de l'or dans ce lointain royaume des
+Ostrogoths.
+
+»Répondez-moi, je vous prie. J'aimerais beaucoup à partager votre
+champagne et votre Lafitte, mais en général je suis trop Italien pour
+Paris. Dites à Murray de vous envoyer ma lettre;--elle est pleine
+d'épigrammes.
+
+»Votre, etc.»
+
+La séparation qui avait eu lieu entre le comte Guiccioli et sa femme,
+s'était faite à la condition que la jeune dame habiterait, à l'avenir,
+sous le toit paternel:--en conséquence, Mme Guiccioli quitta Ravenne le
+16 juillet, et se retira dans une _villa_ appartenant au comte Gamba, et
+située à environ quinze milles de cette ville. Lord Byron allait la voir
+rarement,--une ou deux fois peut-être par mois,--et passait le reste de
+son tems dans une solitude complète. Pour une ame comme la sienne, qui
+avait tout son monde en elle-même, un tel genre de vie n'aurait
+peut-être été ni nouveau ni désagréable; mais pour une femme jeune et
+admirée, qui avait à peine commencé à connaître le monde et ses
+plaisirs, ce changement, il faut l'avouer, était une expérience fort
+brusque. Le comte Guiccioli était riche, et la comtesse, comme une jeune
+épouse, avait acquis sur lui un pouvoir absolu. Elle était fière, et la
+position de son mari la plaçait à Ravenne dans le rang le plus élevé. On
+avait parlé de voyager à Naples, à Florence, à Paris;--bref, tout le
+luxe que la richesse peut donner était à sa disposition.
+
+Maintenant elle sacrifiait volontairement et irrévocablement tout cela
+pour Lord Byron. Sa splendide maison abandonnée,--tous ses parens en
+guerre ouverte avec elle,--son bon père se bornant à tolérer par
+tendresse ce qu'il ne pouvait approuver:--elle vécut alors avec une
+pension de deux cents livres sterling par an, et n'eut loin du monde,
+pour toute occupation, que la tâche de se donner à elle-même une
+éducation digne de son illustre amant, et pour toute récompense, que les
+rares et courtes entrevues que permettaient les nouvelles restrictions
+imposées à leur liaison. L'homme qui put inspirer et faire durer un
+dévoûment si tendre, on peut le dire avec assurance, n'était pas tel
+qu'il s'est représenté lui-même dans les accès de son humeur fantasque;
+et d'autre part, l'histoire entière de l'affection de la jeune dame
+montre combien une femme italienne, soit par nature, soit par suite de
+sa position sociale, est portée à intervertir le cours ordinaire que
+suivent chez nous les faiblesses semblables, et comment, faible pour
+résister aux premières attaques de la passion, elle réserve toute la
+force de son caractère pour déployer ensuite tant de constance et de
+dévoûment.
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXXX.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 17 juillet 1820.
+
+«J'ai reçu des livres, des numéros de la _Quarterly_[50], et de la
+_Revue d'Édimbourg_, ce dont je suis très-reconnaissant; c'est là tout
+ce que je connais de l'Angleterre, outre les nouvelles du journal de
+Galignani.
+
+[Note 50: _Quarterly Review._]
+
+»La tragédie est achevée, mais maintenant vient le travail de la copie
+et de la correction. C'est un ouvrage fort long (quarante-deux feuilles
+de grand papier, de quatre pages chaque), et je crois qu'il formera plus
+de cent quarante ou cent cinquante pages d'impression, outre plusieurs
+extraits et notes historiques que je veux y joindre en forme
+d'appendice. J'ai suivi exactement l'histoire. Le récit du docteur Moore
+est en partie faux, et, somme toute, c'est un absurde bavardage. Aucune
+des chroniques (et j'ai consulté Sanuto, Sandi, Navagero, et un siége
+anonyme de Zara, outre les histoires de Laugier, Daru, Sismondi, etc.),
+ne porte ou même ne fait entendre que le doge demanda la vie; on dit
+seulement qu'il ne nia pas la conspiration. Ce fut un des grands hommes
+de Venise.--Il commanda le siége de Zara,--battit quatre-vingt mille
+Hongrois, en tua huit mille, et en même tems ne quitta pas la ville
+qu'il tenait assiégée;--prit Capo-d'Istria;--fut ambassadeur à Gênes, à
+Rome, et enfin doge; c'est dans cette magistrature qu'il tomba pour
+trahison, en entreprenant de changer le gouvernement; fin que Sanuto
+regarde comme l'accomplissement d'un jugement, parce que Faliero,
+plusieurs années auparavant (quand il était podesta et capitaine de
+Trévise), avait renversé un évêque qui était trop lent à porter le
+Saint-Sacrement dans une procession. Il «le bâte d'un jugement», comme
+Thwacum fit Square; mais il ne mentionne pas si Faliero avait été
+immédiatement puni pour un acte qui paraîtrait si étrange même
+aujourd'hui, et qui doit le paraître bien plus dans un âge de puissance
+et de gloire papale. Il dit que pour ce soufflet le ciel priva le doge
+de sa raison, et le poussa à conspirer. _Però fu permesso che il Faliero
+perdette l'intelletto_, etc.[51].
+
+»Je ne sais ce que vos commensaux penseront du drame que j'ai fondé sur
+cet événement extraordinaire. La seule histoire semblable que l'on
+trouve dans les annales des nations, est celle d'Agis, roi de Sparte,
+prince qui se ligua avec les communes[52] contre l'aristocratie, et
+perdit la vie pour cela. Mais je vous enverrai la tragédie quand elle
+sera copiée.» .......................................................
+
+[Note 51: Il fut donc permis que Faliero perdît l'esprit.]
+
+[Note 52: C'est Byron qui est coupable de cet anachronisme de style;
+il a employé le mot _commons_. (_Notes du Trad._) ]
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXXXI.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 31 août 1820.
+
+«J'ai donné mon ame à la tragédie (comme vous en même cas); mais vous
+savez qu'il y a des ames condamnées tout comme des tragédies. Songez que
+ce n'est pas une pièce politique, quoiqu'elle en ait peut-être l'air;
+elle est strictement historique. Lisez l'histoire et jugez. «Le portrait
+d'Ada est celui de sa mère. J'en suis content. La mère a fait une bonne
+fille. Envoyez-moi l'opinion de Gifford, et ne songez plus à
+l'archevêque. Je ne puis ni vous envoyer promener ni vous donner cent
+pistoles ou un meilleur goût: je vous envoie une tragédie, et vous me
+demandez de «facétieuses épîtres»; vous faites un peu comme votre
+prédécesseur, qui conseillait au docteur Prideaux de mettre «tant soit
+peu plus d'_humour_[53]» dans sa _Vie de Mahomet_.
+
+[Note 53: Mot anglais presque intraduisible; il signifie cette sorte
+d'esprit moitié bouffon, moitié sérieux, propre au caractère
+britannique. (_Note du Trad._) ]
+
+»Bankes est un homme étonnant. Il y a à peine un seul de mes camarades
+d'école ou de collége qui ne se soit plus ou moins illustré. Peel,
+Palmerston, Bankes, Hobhouse, Tavistock, Bob Mills, Douglas Kinnaird,
+etc., etc., ont tous parlé, et fait parler d'eux.....................
+
+»Nous sommes ici sur le point de nous battre un peu le mois prochain, si
+les Huns traversent le Pô, et probablement aussi s'ils ne le font. S'il
+m'arrive mésaventure, vous aurez dans mes manuscrits de quoi faire un
+livre posthume; ainsi, je vous prie, soyez civil. Comptez là-dessus; ce
+sera une oeuvre sauvage, si l'on commence ici. Le Français doit son
+courage à la vanité, l'Allemand au phlegme, le Turc au fanatisme et à
+l'opium, l'Espagnol à l'orgueil, l'Anglais au sang-froid, le Hollandais
+à l'opiniâtreté, le Russe à l'insensibilité, mais l'Italien à la colère;
+aussi vous verrez que rien ne sera épargné.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXXXII.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 31 août 1820.
+
+«Au diable votre _mezzo cammin_[54]:--«La fleur de l'âge» eût été une
+phrase plus consolante. D'ailleurs, ce n'est point exact; je suis né en
+1788, et, par conséquent, je n'ai que trente-deux ans. Vous vous êtes
+mépris sur un autre point: la _boîte à sequins_ n'a jamais été mise en
+réquisition, et ne le sera pas très-probablement. Il vaudrait mieux
+qu'elle l'eût été; car alors un homme n'a pas d'obligation, comme vous
+savez. Quant à une réforme, je me suis réformé,--que voudriez-vous? «La
+rébellion était dans son chemin et il la trouva.» Je crois vraiment que
+ni vous ni aucun homme d'un tempérament poétique ne peut éviter une
+forte passion de ce genre: c'est la poésie de la vie. Qu'aurais-je connu
+ou écrit, si j'avais été un politique paisible et mercantile, ou un lord
+de la chambre? Un homme doit voyager et s'agiter, ou bien il n'y a pas
+d'existence. D'ailleurs, je ne voulais être qu'un _cavalier servente_,
+et n'avais pas l'idée que cela tournerait en roman, à la mode anglaise.
+
+[Note 54: Je l'avais félicité d'être arrivé à ce que Dante appelle
+le _mezzo cammin_ (le milieu de la route) de la vie, l'âge de
+trente-trois ans. (_Note de Moore_.) ]
+
+»Quoi qu'il en soit, je soupçonne connaître en Italie une ou deux
+choses--de plus que lady Morgan n'en a recueillies en courant la poste.
+Qu'est-ce que les Anglais connaissent de l'Italie, hors les musées et
+les salons,--et quelque beauté mercenaire _en passant_[55]? Moi, j'ai
+vécu dans le coeur des maisons, dans les contrées les plus vierges et
+les moins influencées par les étrangers;--j'ai vu et suis devenu (_pars
+magna fui_[56]) une partie des espérances, des craintes et des passions
+italiennes, et je suis presque inoculé dans une famille: c'est ainsi que
+l'on voit les personnes et les chose telles qu'elles sont.
+
+[Note 55: En français dans le texte.]
+
+[Note 56: Æn. lib. II.]
+
+»Que pensez-vous de la reine? J'entends dire que M. Hoby prétend «qu'il
+pleure en la voyant, et qu'elle lui rappelle Jane Shore.»
+
+ Sieur Hoby le bottier a la coeur déchiré,
+ Car en voyant la reine il songe à Jane Shore,
+ En vérité...................................[57].
+
+[Note 57: Il y a là une suppression de Thomas Moore, dont la pudeur
+pédantesque a partout supprimé les phrases et les mots un peu trop
+lestes pour les chastes ladies. (_Note du Trad._) ]
+
+»Excusez, je vous prie, cette gaillardise. Où en est votre poème?
+....................................................................
+
+»Votre, etc.
+
+»Est-ce vous qui avez fait ce brillant morceau sur Peter Bell? C'est
+assez spirituel pour être de vous, et presque trop pour être de tout
+autre homme vivant. C'était dans Galignani l'autre jour.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXXXIII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 7 septembre 1820.
+
+«En corrigeant les épreuves, il faut les comparer au manuscrit, parce
+qu'il y a diverses leçons. Faites-y attention, je vous prie, et
+choisissez ce que Gifford préférera. Écrivez-moi ce qu'il pense de tout
+l'ouvrage.
+
+»Mes dernières lettres vous ont averti de compter sur une explosion par
+ici; l'on a amorcé et chargé, mais on a hésité à faire feu. Une des
+villes s'est séparée de la ligue. Je ne puis m'expliquer davantage pour
+mille raisons. Nos pauvres montagnards ont offert de frapper le premier
+coup, et de lever la première bannière, mais Bologne est demeurée en
+repos; puis c'est maintenant l'automne, et la saison est à moitié
+passée. «Ô Jérusalem, Jérusalem!» Les Huns sont sur le Pô; mais une fois
+qu'ils l'auront passé pour faire route sur Naples, toute l'Italie sera
+derrière eux. Les chiens!--les loups!--puissent-ils périr comme l'armée
+de Sennachérib! Si vous désirez publier la _Prophétie du Dante_, vous
+n'aurez jamais une meilleure occasion.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXXXIV.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 11 septembre 1820.
+
+..................................................................
+
+«Ce que Gifford dit du premier acte est consolant. L'anglais, le pur
+anglais sterling[58] est perdu parmi vous, et je suis content de
+posséder une langue si abandonnée; et Dieu sait comme je la conserve: je
+n'entends parler que mon valet, qui est du Nottinghamshire, et je ne
+vois que vos nouvelles publications, dont le style n'est pas une langue,
+mais un jargon; même votre *** est terriblement guindé et affecté... Oh!
+si jamais je reviens parmi vous, je vous donnerai une _Baviade et
+Méviade_, non aussi bonne que l'ancienne, mais mieux méritée. Il n'y a
+jamais eu une horde telle que vos mercenaires (je n'entends pas
+seulement les vôtres, mais ceux de tout le monde). Hélas! avec les
+cockneys[59], les lakistes[60], et les imitateurs de Scott, Moore et
+Byron, vous êtes dans la plus grande décadence et dégradation de la
+littérature. Je ne puis y songer sans éprouver les remords d'un
+meurtrier. Je voudrais que Johnson fût encore en vie pour fustiger ces
+maroufles!»
+
+[Note 58: C'est-à-dire de bon aloi. Nous avons conservé le trope
+national du texte.]
+
+[Note 59: Nom national des badauds anglais, appliqué aux imitateurs
+citadins des lakistes.]
+
+[Note 60: Poètes de l'école des lacs. (_Notes du Trad._) ]
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXXXV.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 14 septembre 1820.
+
+«Quoi! pas une ligne? Bien, prenez ce système.
+
+»Je vous prie d'informer Perry que son stupide article[61] est cause que
+tous mes journaux sont arrêtés à Paris. Les sots me croient dans votre
+infernal pays, et ne m'ont pas envoyé leurs gazettes, en sorte que je ne
+sais rien du sale procès de la reine.
+
+»Je ne puis profiter des remarques de M. Gifford, parce que je n'ai reçu
+que celles du premier acte.
+
+»Votre, etc.»
+
+»_P. S._ Priez les éditeurs de journaux de dire toutes les sottises
+qu'il leur plaira, mais de ne pas me placer au nombre de ceux dont ils
+signalent l'arrivée. Ils me font plus de mal par une telle absurdité que
+par toutes leurs insultes.»
+
+[Note 61: Sur le retour de Byron en Angleterre. (_Note du Trad._) ]
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXXXVI.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 21 septembre 1820.
+
+«Ainsi, vous revenez à vos anciens tours. Voici le second paquet que
+vous m'avez envoyé, sans l'accompagner d'une seule ligne de bien, de mal
+ou de nouvelles indifférentes. Il est étrange que vous ne vous soyez pas
+empressé de me transmettre les observations de Gifford sur le reste.
+Comment changer ou amender, si je ne reçois plus aucun avis? Ou bien ce
+silence veut-il dire que l'oeuvre est assez bonne telle qu'elle est, ou
+qu'elle est trop mauvaise pour être réparée? Dans le dernier cas,
+pourquoi ne le dites-vous pas sur-le-champ, et ne jouez-vous pas franc
+jeu, quand vous savez que tôt ou tard vous devrez déclarer la vérité.
+
+»_P. S._--Ma soeur me dit que vous avez envoyé chez elle demander où
+j'étais, dans l'idée que j'étais arrivé, conduisant un cabriolet, etc.,
+etc., dans la cour du Palais. Me croyez-vous donc un fat ou un fou, pour
+ajouter foi à une telle apparition? Ma soeur ma mieux connu, et vous a
+répondu qu'il n'était pas possible que ce fût moi. Vous auriez pu tout
+aussi bien croire que je fusse entré sur un cheval pâle, comme la mort
+dans l'_Apocalypse_.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXXXVII.
+
+A M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 23 septembre 1820.
+
+«Demandez à Hobhouse mes _Imitations d'Horace_, et envoyez m'en une
+épreuve (avec le latin en regard). Cet ouvrage a satisfait complètement
+au _nonum prematur in annum_[62] pour être mis maintenant au jour: il a
+été composé à Athènes en 1811. J'ai idée qu'après le retranchement de
+quelques noms et de quelques passages, il pourra être publié; et je
+pourrais mettre parmi les notes mes dernières observations pour Pope,
+avec la date de 1820. La versification est bonne; et quand je jette en
+arrière un regard sur ce que j'écrivais à cette époque, je suis étonné
+de voir combien peu j'ai gagné. J'écrivais mieux alors qu'aujourd'hui,
+mais c'est que je suis tombé dans l'atroce mauvais goût du siècle. Si je
+puis arranger cet ouvrage pour la publication actuelle, en sus des
+autres compositions que vous avez de moi, vous aurez un volume ou deux
+de variétés; car il y aura toutes sortes de rhythmes, de styles, de
+sujets bons ou mauvais. Je suis inquiet de savoir ce que Gifford pense
+de la tragédie; écrivez-moi sur ce point. Je ne sais réellement pas ce
+que je dois moi-même en penser.
+
+[Note 62: Précepte de l'_Art poétique_. Horace conseille aux poètes
+de conserver leurs oeuvres neuf ans dans le portefeuille avant de les
+produire. (_Note du Trad._) ]
+
+»Si les Allemands passent le Pô, ils seront servis d'une messe selon le
+bréviaire du cardinal de Retz. *** est un sot, et ne pourrait comprendre
+cela: Frere le comprendra. C'est un aussi joli jeu de mots que vous
+puissiez en entendre un jour d'été.
+
+Personne ici ne croit à un mot d'évidence contre la reine. Les hommes du
+peuple poussent eux-mêmes un cri général d'indignation contre leurs
+compatriotes, et disent que pour moitié moins d'argent que le procès
+n'en a coûté, on ferait venir d'Italie tous les témoignages possibles.
+Vous pouvez regarder cela comme un fait: je vous l'avais dit auparavant.
+Quant aux rapports des voyageurs, qu'est-ce que c'est que les voyageurs?
+Moi, j'ai vécu parmi les Italiens;--je n'ai pas seulement couru
+Florence, Rome, les galeries et les conversations pendant quelques mois,
+puis regagné mon pays:--mais j'ai été de leurs familles, de leurs
+amitiés, de leurs haines, de leurs amours, de leurs conseils et de leur
+correspondance, dans la région de l'Italie la moins connue des
+étrangers,--et j'ai été parmi les gens de toutes classes, depuis le
+_comte_ jusqu'au _contadino_, et vous pouvez être sûr de ce que je vous
+dis.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXXXVIII.
+
+À M. MURRAY.
+
+Ravenne, 28 septembre 1820.
+
+«Je croyais vous avoir averti, il y a long-tems, que la tragédie n'avait
+jamais été conçue ou écrite le moins du monde pour le théâtre: je l'ai
+même dit dans la préface. C'est trop long et trop régulier pour votre
+théâtre; les personnages y sont trop peu nombreux, et l'unité trop
+observée. C'est plutôt dans le genre d'Alfieri que dans vos habitudes
+dramatiques (soit dit sans prétendre à égaler ce grand homme); mais il y
+a de la poésie, et ce n'est pas au-dessous de _Manfred_, quoique je ne
+sache quelle estime on a pour _Manfred_.
+
+»Je suis absent d'Angleterre depuis un tems aussi long que celui durant
+lequel j'y suis resté alors que je vous voyais si fréquemment. Je revins
+le 14 juillet 1811, et repartis le 25 avril 1816, en sorte qu'au 28
+septembre 1820, il ne s'en faut que de quelques mois que la durée de mon
+absence n'égale celle de mon séjour. Ainsi, je ne connais le goût et les
+sentimens du public que par ce que je peux glaner dans les lettres,
+etc., etc., etc. Au reste, goût et sentimens, tout me semble aussi
+mauvais que possible.
+
+»J'ai trouvé _Anastasius_ excellent: ne l'ai-je pas dit? le journal de
+Matthews excellentissime; cela, et Forsyth, et des morceaux de Hobhouse,
+voilà tout ce que nous avons de vrai et de sensé sur l'Italie. La
+_Lettre à Julia_ est, certes, fort bonne. Je ne méprise pas ***; mais si
+elle eût tricoté des bas bleus au lieu d'en porter, c'eût été bien
+mieux. Vous êtes déçus par ce style faux, guindé et plein de friperies,
+mélange de tous les styles du jour, qui sont tous ampoulés (je n'en
+excepte pas le mien:--nul n'a plus que moi contribué par négligence à
+corrompre la langue); mais ce n'est ni de l'anglais ni de la poésie, le
+tems le prouvera.
+
+»Je suis fâché que Gifford n'ait pas poussé ses remarques au-delà du
+premier acte: trouve-t-il l'anglais d'aussi bon aloi dans les autres
+actes qu'il l'a trouvé dans le premier? Vous avez eu raison de m'envoyer
+les épreuves: j'étais un sot, mais je hais réellement la vue des
+épreuves; c'est une absurdité, mais elle vient de la paresse.
+
+»Vous pouvez glisser sans bruit dans le monde les deux chants de _Don
+Juan_, annexés aux autres. Le drame comme vous voudrez,--le Dante aussi;
+mais quant au Pulci, j'en suis fier: c'est superbe; vous n'avez pas de
+traduction pareille. C'est la meilleure chose que j'aie faite en ma vie
+.......................................................................
+.......................................................................
+
+»_P. S._ La politique ici est toujours farouche et incertaine.
+Toutefois, nous sommes tous dans nos buffleteries pour «joindre les
+montagnards s'ils traversent le Forth[63]», c'est-à-dire pour crosser
+les Autrichiens, s'ils passent le Pô. Les gredins!--et ce chien de L--l,
+ne dit-il pas que leurs sujets sont heureux! Si je reviens jamais, je
+travaillerai quelques-uns de ces ministres[64].»
+
+[Note 63: Rivière d'Écosse.]
+
+[Note 64: Byron a ajouté à cette lettre du 28 septembre un appendice
+du 29, que nous avons supprimé comme peu intéressant. (_Notes du Trad._)]
+
+
+
+
+LETTRE CCCLXXXIX.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 6 octobre 1820.
+
+«Vous devez avoir reçu tous les actes de _Marino Faliero_, revus et
+corrigés. Ce que vous dites du pari de 100 guinées fait par quelqu'un
+qui dit m'avoir vu la semaine dernière, me rappelle une aventure de
+1810. Vous pouvez aisément constater le fait, qui est vraiment bizarre.
+
+»À la fin de 1811, je rencontrai un soir chez Alfred mon ancien camarade
+d'école et de classe, le secrétaire irlandais Peel. Il me raconta qu'en
+1810 il avait cru me rencontrer dans Saint-James-Street, mais que nous
+avions tous deux passé outre sans nous parler. Il parla de cette
+rencontre, qui fut niée comme chose impossible, puisque j'étais alors en
+Turquie. Un jour ou deux après, il montra à son frère une personne à
+l'autre côté de la rue, en disant: «Voici l'homme que j'ai pris pour
+Byron.» Son frère répondit sur-le-champ: «Comment! c'est Byron, et non
+pas un autre.» Mais ce n'est pas tout:--quelqu'un m'a vu écrire mon nom
+parmi ceux qui venaient s'informer de la santé du roi alors attaqué de
+folie. Or, à cette époque, j'étais à Patras, en proie à une fièvre
+violente que j'avais gagnée de la _malaria_ dans les marais près
+d'Olympia. Si j'étais mort alors, c'eût été pour vous une nouvelle
+histoire de revenant. Vous pouvez facilement vous assurer de
+l'exactitude du fait par le témoignage de Peel lui-même qui me l'a
+raconté en détail. Je suppose que vous serez de l'opinion de Lucrèce,
+qui nie l'immortalité de l'ame, mais--affirme que «les surfaces ou
+cases où les corps sont renfermés, s'en séparent quelquefois comme les
+pellicules d'un oignon, et peuvent être vues dans un état de parfaite
+intégrité, en sorte que les formes et les ombres des vivans et des morts
+apparaissent réquemment.»
+........................................................................
+
+»Votre, etc.
+
+»_P. S._ L'an dernier (en juin 1819), je rencontrai chez le comte Mosti,
+à Ferrare, un Italien qui me demanda «si je connaissais Lord Byron.»--Je
+lui dis que non (personne ne se connaît, comme vous savez).--«Eh bien,
+dit-il, je le connais, moi; je l'ai vu à Naples l'autre jour.»--Je tirai
+ma carte, et lui demandai si c'était ainsi que le nom était écrit; il me
+répondit: «Oui.» Je soupçonne que c'était un mauvais chirurgien de la
+marine, qui suivait une jeune dame en voyage, et se faisait passer pour
+un lord dans les maisons de poste.»..............
+
+
+
+
+LETTRE CCCXC.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 8 octobre 1820.
+
+.....................................................................
+
+«La lettre de Foscolo est précisément la chose nécessaire; premièrement,
+parce que Foscolo est un homme de génie, et puis, parce qu'il est
+Italien, et par conséquent le meilleur juge des compositions relatives
+à l'Italie. En outre,
+
+ «Il est plutôt un antique Romain qu'un Danois,»
+
+c'est-à-dire, il ressemble plus aux anciens Grecs qu'aux modernes
+Italiens. Quoi qu'il soit «un peu,» comme dit Dugald Dalgetty, «trop
+sauvage et trop farouche» (ainsi que Ronald du Brouillard), c'est un
+homme merveilleux, et mes amis Hobhouse et Rose ne jurent tous deux que
+par lui, et ils sont bons juges des hommes, et des humanités italiennes.
+
+»Voilà en tout deux voix considérables déjà gagnées. Gifford dit que
+c'est du bon et pur anglais sterling, et Foscolo dit que les caractères
+sont vraiment vénitiens. Shakspeare et Otway ont eu un million
+d'avantages sur moi, outre le mérite incalculable d'être morts depuis un
+ou deux siècles, et d'être nés tous deux de rien (ce qui exerce une
+telle attraction sur les aimables lecteurs vivans). Il faut au moins que
+je conserve le seul avantage qui puisse m'appartenir:--celui d'avoir été
+à Venise, et d'être entré plus avant dans la couleur locale; je ne
+réclame rien de plus.
+
+»Je sais ce que Foscolo veut dire relativement à Calendaro, crachant
+contre Bertram; cela est national,--je parle de l'objection. Les
+Italiens et les Français, avec ces «étendards d'abomination,» ou
+mouchoirs de poche, crachent çà et là, et partout,--presque à votre
+face, et par conséquent objectent que c'est une action trop familière
+pour être transportée sur le théâtre. Mais nous, qui ne crachons nulle
+part--hors à la face d'un homme quand nous devenons furieux--nous ne
+pouvons sentir cela: rappelez-vous _Massinger_ et le _Sir Giles
+Overreach_ de Kean.
+
+ «Seigneur! ainsi je crache contre toi et ton conseil.»
+
+»D'ailleurs, Calendaro ne crache pas à la face de Bertram; il crache
+contre lui, comme j'ai vu les Musulmans le faire quand ils sont dans un
+accès de colère. De plus, il ne méprise pas, dans le fond, Bertram,
+quoiqu'il l'affecte,--comme nous faisons tous lorsque nous sommes
+irrités contre quelqu'un que nous regardons comme notre inférieur. Il
+est en colère qu'on ne le laisse pas mourir naturellement (quoiqu'il
+n'ait pas peur de la mort); et souvenez-vous qu'il soupçonnait et
+haïssait Bertram dès le commencement. D'autre part, Israël Bertuccio est
+un individu plus froid et plus concentré; il agit par principe et par
+impulsion; Calendaro par impulsion et par exemple.
+
+»Il y a aussi un argument pour vous.
+
+»Le doge répète;--c'est vrai, mais c'est parce que la passion le
+possède, parce qu'il voit différentes personnes, et qu'il est toujours
+obligé de recourir au motif prédominant dans son esprit. Ses discours
+sont longs;--c'est encore vrai, mais j'ai écrit pour le cabinet, et sur
+le patron français et italien plutôt que sur le vôtre, dont je n'ai pas
+une haute opinion: car tous vos vieux dramaturges, Dieu sait qu'ils
+sont assez longs:--regardez tel d'entre eux qu'il vous plaira.
+
+»Je vous rends la lettre de Foscolo, parce qu'elle parle aussi de ses
+affaires particulières. Je suis fâché de voir un tel homme dans la gêne,
+parce que je connais ce que c'est ou plutôt ce que c'était. Je n'ai
+jamais rencontré que trois hommes qui auraient étendu le doigt pour moi;
+l'un fut vous-même, l'autre William Bankes, et l'autre un noble
+personnage mort depuis long-tems; mais de ces trois hommes le premier
+fut le seul qui me fit des offres lorsque j'étais réellement bisogneux;
+le second le fit de bon coeur,--mais je n'avais pas besoin des secours
+de Bankes, et dans le cas contraire je ne les aurais même pas acceptés
+(quoique j'aie de l'amitié et de l'estime pour lui); et le
+troisième..........................................................
+...................................................................[65]
+
+»Ainsi vous voyez que j'ai vu d'étranges choses dans mon tems. Quant à
+votre offre, c'était en 1815, lorsque je n'étais pas sûr de demeurer
+avec cinq livres sterling. Je la refusai, mais je ne l'ai pas oubliée,
+quoique probablement vous l'ayiez oubliée vous-même.
+
+[Note 65: Suppression de Moore.]
+
+»_P. S._ Le _Ricciardo_ de Foscolo a été prêté, sans avoir eu ses
+feuilles coupées, à quelques Italiens, maintenant en _villeggiatura_, en
+sorte que je n'ai pas eu l'occasion d'écouter leur avis ou de lire
+moi-même l'ouvrage. Ils s'en sont emparés, et parce que c'était de
+Foscolo, et en raison de la beauté du papier et de l'impression. Si je
+trouve qu'il prend, je le ferai réimprimer ici. Les Italiens ont de
+Foscolo une aussi haute opinion que de qui que ce soit au monde, tout
+divisés et misérables qu'ils sont, sans loisirs à consacrer à la
+lecture, et n'ayant de tête ni de coeur que pour juger les extraits des
+journaux français et de la gazette de Lugano.
+
+»Nous nous entre-regardons tous les uns les autres, comme des loups à la
+poursuite de leur proie, n'attendant que la première occasion pour faire
+des choses inexprimables. C'est un grand monde dans le chaos, ou ce sont
+des anges en enfer, tout comme il vous plaira: mais du chaos est sorti
+le paradis, et de l'enfer--je ne sais quoi; mais le diable est entré
+ici, et c'est un rusé compagnon, vous savez.
+
+»Vous n'avez pas besoin de m'envoyer d'autres ouvrages périodiques que
+la _Revue d'Édimbourg_ et la _Quarterly_, et de tems en tems un
+_Blackwood-Magazine_ ou une _Monthly Review_. Quant au reste, je ne me
+sens jamais assez de curiosité pour porter mon regard au-delà des
+couvertures.......................................................
+..................................................................
+
+»Songez que si vous mettiez mon nom à _Don Juan_ dans ces jours
+d'hypocrisie, les hommes de loi pourraient faire opposition auprès de la
+chancellerie à mon droit de tutelle sur ma fille, en articulant que
+c'est une _parodie_:--tels sont les dangers d'une folle plaisanterie. Je
+n'ai pas su cela d'abord, mais vous pourrez, je crois, en constater
+l'exactitude, et soyez sûr que les Noël ne laisseraient pas échapper
+cette occasion. Or, je préfère mon enfant à un poème, et vous feriez
+vous-même ainsi, quoique vous en ayez une demi-douzaine............
+...................................................................
+
+»Si vous feuilletez les premières pages de l'_Histoire de la Pairie_
+d'Huntingdon, vous verrez combien Ada fut un nom commun dans les
+premiers tems des Plantagenet. J'ai trouvé ce nom dans ma propre lignée,
+sous les règnes de Jean et de Henri, et l'ai donné à ma fille. C'était
+aussi celui de la soeur de Charlemagne. Il est dans un des premiers
+chapitres de _la Genèse_, comme nom de la femme de Lamech, et je suppose
+qu'Ada est le féminin d'Adam. Il est court, ancien, sonore, et a été
+dans ma famille; voilà pourquoi je l'ai donné à ma fille.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCXCI.
+
+A M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 12 octobre 1820.
+
+«Par terre et par mer une quantité considérable de livres est arrivée,
+et je vous en ai obligation et reconnaissance; mais
+
+ _Medio de fonte leporum
+ Surgit amari aliquid_, etc.[66]
+
+Ce qui, par interprétation, veut dire:
+
+»Je suis reconnaissant de vos livres, mon cher Murray, mais pourquoi ne
+m'envoyez-vous pas _le Monastère_ de Scott, le seul livre d'auteur
+vivant en quatre volumes que je voudrais voir au prix d'un _baioccolo_,
+plus les autres ouvrages du même auteur, et quelques _Revues
+d'Édimbourg_ et _Quarterly Review_, comme chroniques concises des tems.
+Au lieu de cela, voici la ***, poésie de Johnny Keats, et trois romans,
+par Dieu sait qui, excepté que l'un d'eux porte le nom de Peg***,--fille
+que je croyais avoir été renvoyée à sa quenouille. Crayon est fort bon;
+les _Nouvelles de Hogg_ sont dures, mais de _haut-goût_, et bien venues.
+
+[Note 66: Vers d'Horace:
+
+_Du sein des jouissances il s'élève quelque chose d'amer_. (_Note du
+Trad._) ]
+
+»Les livres de voyage coûtent cher, et je n'en ai pas besoin, ayant
+déjà voyagé moi-même; d'ailleurs ils mentent. Remerciez l'auteur
+(masculin ou féminin) du _Profligate_[67] pour son présent. Ne m'envoyez
+plus, je vous prie, en fait de poésie, que ce qui est rare et décidément
+bon. Il y a sur mes bureaux une telle friperie de Keats et autres
+semblables, que j'ai honte d'y jeter les regards. Je ne dis rien contre
+vos révérends ecclésiastiques, votre S**s et votre C**s,--c'est fort
+beau, mais dispensez-moi, je vous prie, du plaisir. Au lieu de poésie,
+si vous voulez me favoriser d'un peu de _soda-powder_, je serai
+enchanté; mais toute espèce de prose (moins les voyages et les romans
+qui ne sont pas de Scott), sera bienvenue, surtout les _Contes de mon
+Hôte_, de Scott, etc. Dans les notes de _Marino Faliero_, il peut être à
+propos de dire que Benintende n'était pas réellement des _Dix_, mais
+seulement _grand-chancelier_, office séparé (quoique important); ç'a été
+une altération arbitraire de ma part. De plus, les doges furent tous
+enterrés dans l'église Saint-Marc avant Faliero. Il est étrange qu'à la
+mort de son prédécesseur, André Dandolo; les Dix décrétèrent que tous
+les doges futurs seraient enterrés avec leurs familles dans leurs
+propres églises;--décret que l'on croirait inspiré par une sorte de
+pressentiment. Ainsi donc, tout ce que je dis des doges ses ancêtres,
+comme enterrés à Saint-Jean et Saint-Paul, est contraire au fait,
+puisqu'ils l'avaient été à Saint-Marc. Faites une note de ceci, et
+signez-la _Éditeur_.
+
+[Note 67: _L'Homme perdu_.]
+
+»Comme j'ai de grandes prétentions à l'exactitude, je n'aimerais pas à
+être plaisanté, même sur de telles bagatelles, sous ce rapport. Quant au
+drame, on en peut gloser comme on voudra; mais non pas de mon _costume_
+et de mes _dramatis personæ_[68], qui ont eu une existence réelle.
+
+»Dans les notes j'ai omis Foscolo sur ma liste des illustres Vénitiens
+vivans; je le considère comme un auteur italien en général, et non comme
+un pur provincial ainsi que les autres; et en tant qu'Italien, il a eu
+son mot dans la préface du quatrième chant de _Childe-Harold_.
+
+»Quant à la traduction française de mes oeuvres,--_oimè_!
+_oimè_[69]!--Pour la traduction allemande, je ne la comprends pas, ni la
+longue dissertation annexée à la fin sur les Faust. Excusez-moi de me
+hâter. Quant à la politique, il n'est pas prudent d'en parler, mais rien
+n'est encore décidé.
+
+[Note 68: Formule latine adoptée en anglais pour désigner les
+personnages.]
+
+[Note 69: Hélas! hélas! (_Notes du Trad._) ]
+
+»Je suis fort en colère de ne pas avoir _le Monastère_ de Scott. Vous
+êtes trop libéral de vos envois en fait de quantité, et vous inquiétez
+trop peu de la qualité. J'avais déjà tous les numéros de la _Quarterly_
+(au nombre de quatre), et douze de la _Revue d'Édimbourg_; mais peu
+importe, nous en aurons de nouveaux bientôt. Plus de Keats, je vous en
+conjure:--déchirez-le tout vivant; si quelqu'un d'entre vous ne le fait
+pas, je l'écorcherai moi-même. Il n'y a pas moyen de supporter les
+niaises stupidités de ce vain idiot.
+
+»Je ne me sens pas disposé à m'occuper encore de _Don Juan_. Que
+croyez-vous que disait l'autre jour une jolie Italienne? Elle l'avait lu
+en français, et m'en faisait ses complimens avec les restrictions de
+rigueur. Je répondis que ce qu'elle disait était vrai, mais que je
+soupçonnais que _Don Juan_ vivrait plus long-tems que _Childe-Harold_.--«Ah!
+(dit-elle) j'aimerais mieux la renommée de _Childe-Harold_ pour trois
+ans, qu'une immortalité due à _Don Juan_!».--La vérité est que c'est
+trop vrai, et les femmes détestent maintes choses qui arrachent les
+oripeaux du sentiment; et elles ont raison, puisqu'elles seraient
+dépouillées de leurs armes. Je n'ai point connu de femme qui n'eût en
+horreur les _Mémoires du chevalier de Grammont_, pour la même raison;
+même lady *** avait coutume de les calomnier.
+
+»Je n'ai pas reçu l'ouvrage de Rose. Il a été saisi à Venise. Tel est le
+libéralisme des Huns, avec leur armée de deux cent mille hommes, qu'ils
+n'osent pas laisser circuler un volume tel que celui de Rose.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCXCII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 16 octobre 1820.
+
+«_L'abbé_[70] vient d'arriver; mille remercîmens, ainsi que pour _le
+Monastère_,--quand vous me l'enverrez!!!
+
+[Note 70: Roman de Walter Scott. (_Note du Trad._)]
+
+»_L'Abbé_ sera pour moi d'un intérêt plus qu'ordinaire, car un de mes
+ancêtres maternels, sir J. Gordon de Gight, le plus bel homme de son
+siècle, mourut sur l'échafaud à Aberdeen, pour sa fidélité à Marie
+Stuart, dont il était le parent, et dont on le prétendait aussi l'amant.
+Son histoire a été longuement traitée par les chroniques du tems. Si je
+ne me trompe, il fut mêlé à l'évasion de la reine du château Loch-Leven,
+ou à sa captivité dans ce même château-fort. Mais vous savez cela mieux
+que moi.
+
+»Je me rappelle Loch-Leven comme un souvenir d'hier. Je le vis en allant
+en Angleterre en 1798, à l'âge de dix ans. Ma mère, qui était aussi
+orgueilleuse que Lucifer d'appartenir à une branche des Stuarts, et de
+descendre en ligne directe des vieux Gordons, non des Seyten-Gordons,
+comme elle nommait avec dédain la branche ducale, me raconta l'histoire,
+en me rappelant toujours combien les Gordons, ses aïeux, étaient
+supérieurs aux Byrons du Sud,--nonobstant notre descendance normande et
+toujours perpétuée de mâle en mâle, sans tomber jamais en quenouille,
+comme a fait la lignée de ces Gordons dans la propre personne de ma
+mère.
+
+»Je vous ai depuis peu si souvent écrit, que cette courte lettre sera
+sans doute bien venue.»
+
+»Votre, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCXCIII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 17 octobre 1820.
+
+«Je vous envoie ci-joint la dédicace de _Marino Faliero_ à Goëthe.
+Informez-vous s'il a ou non le titre de baron. Je crois que oui.
+Faites-moi connaître votre opinion.
+
+»_P. S._ Faites-moi savoir ce que M. Hobhouse et vous avez décidé sur
+les deux lettres en prose et leur publication.
+
+»Je vous envoie aussi un abrégé italien de l'appendix du traducteur
+allemand de Manfred, où vous verrez cité ce que Goëthe dit du corps
+entier des poètes anglais (et non de moi en particulier.) C'est
+là-dessus que la dédicace se fonde, comme vous le verrez, quoique j'y
+eusse songé auparavant; car je regarde Goëthe comme un grand homme.»
+
+La singulière dédicace envoyée avec cette lettre n'a pas encore été
+publiée, ni n'est parvenue, que je sache, entre les mains de l'illustre
+Allemand. Elle est écrite dans le style le plus fantasque et le plus
+ironique que le poète ait jamais manié; et la sévérité immodérée avec
+laquelle il y traite les objets favoris de sa colère et de sa moquerie,
+me force de priver le lecteur de quelques passages fort amusans[71].
+
+[Note 71: Le lecteur aura encore ici une grande reconnaissance pour
+la réserve de M. Moore!!! (_Note du Trad._)]
+
+
+DÉDICACE AU BARON GOETHE.
+
+«Monsieur,
+
+»Dans l'appendix d'un ouvrage anglais, traduit depuis peu en allemand et
+publié à Leïpsik, un jugement de vous sur la poésie anglaise est cité
+dans les termes suivans: «Dans la poésie anglaise, on trouve un grand
+génie, une puissance universelle, un sentiment de profondeur, avec assez
+de tendresse et de force; mais ces qualités ne constituent pas
+tout-à-fait le poète.»
+
+»Je regrette de voir un grand homme tomber dans une grande erreur. Une
+telle opinion de votre part prouve seulement que le _Dictionnaire des
+dix mille auteurs anglais vivans_, n'a pas été traduit en allemand. Vous
+aurez lu, dans la version de votre ami Schlegel, le dialogue de
+_Macbeth_:
+
+ Ils sont dix mille!
+
+ MACBETH.
+
+ Dix mille _oies_, coquin?
+
+ _Réponse_.
+
+ Dix mille _auteurs_, seigneur.
+
+»Or, sur ces dix mille auteurs, il y a présentement dix-neuf cent
+quatre-vingt-sept poètes, tous vivans en ce moment, quels que soient
+devenus leurs ouvrages, ce que leurs libraires savent bien; et parmi
+eux il y en a plusieurs qui possèdent une bien plus grande réputation
+que la mienne, quoique considérablement moindre que la vôtre. C'est à la
+négligence de vos traducteurs allemands que vous devez de ne pas
+soupçonner les oeuvres................................................
+......................................................................
+Il y en a encore un autre nommé.......................................
+
+»Je mentionne ces poètes par forme d'exemple, pour vous éclairer. Ils ne
+constituent que deux briques de notre Babel (briques de Windsor, soit
+dit en passant), mais ils peuvent servir comme spécimen de l'édifice.
+
+»Vous avancez, de plus, «que ce caractère dominant de l'ensemble de la
+poésie anglaise actuelle, est le dégoût et le mépris de la vie.» Mais je
+soupçonne plutôt que, par un seul ouvrage en prose, vous, oui,
+vous-même, avez excité un plus grand mépris pour la vie que tous les
+volumes anglais de poésie qui aient été jamais écrits. Mme de Staël dit
+«que Werther a occasioné plus de suicides que la plus belle femme», et
+je crois réellement qu'il a mis plus d'individus hors de ce monde que
+Napoléon lui-même,--excepté dans l'exercice de sa profession. Peut-être,
+illustre baron, le jugement acrimonieux porté par un célèbre journal du
+Nord sur vous en particulier, et sur les Allemands en général, vous a
+autant indisposé contre la poésie que contre la critique de
+l'Angleterre. Mais vous ne devez pas avoir égard à nos critiques, qui
+sont au fond de bons vivans,--et vu leurs deux professions,--car ils
+font la loi, et puis l'appliquent. Personne ne peut déplorer leur
+jugement précipité et injuste à votre égard, plus que je ne le fais
+moi-même; et j'ai exprimé mes regrets à votre ami Schlegel, en 1816, à
+Coppett.
+
+»Dans l'intérêt de mes dix mille frères vivans, et dans le mien propre,
+j'ai pris ainsi en considération une opinion relative à la poésie
+anglaise en général, opinion qui méritait d'être remarquée, puisqu'elle
+était de vous.
+
+»Mon principal but en m'adressant à vous, a été de témoigner mon sincère
+respect et mon admiration pour un homme qui, pendant un demi-siècle, a
+conduit la littérature d'une grande nation, et qui passera à la
+postérité comme le premier caractère littéraire de son tems.
+
+»Vous avez été heureux, monsieur, non-seulement par les écrits qui ont
+illustré votre nom, mais par ce nom même, suffisamment musical pour être
+articulé par la postérité. En ceci vous avez l'avantage sur quelques-uns
+de vos compatriotes, dont les noms seraient peut-être immortels
+aussi,--si l'on pouvait les prononcer. On pourrait peut-être supposer,
+d'après ce ton apparent de légèreté, que j'ai l'intention de vous
+manquer de respect; mais ce serait une erreur; je suis toujours
+égrillard en prose. Vous considérant, comme je le fais, avec une
+conviction réelle et ardente, tant dans votre propre pays que chez la
+plupart des autres nations, comme la plus haute supériorité littéraire
+qui ait existé en Europe depuis la mort de Voltaire, j'ai senti et sens
+encore le désir de vous dédier l'ouvrage suivant,--non comme tragédie ou
+comme poème (car je ne puis prononcer s'il doit avoir l'une ou l'autre
+qualification, ou même n'avoir ni l'une ni l'autre), mais comme marque
+d'estime et d'admiration de la part d'un étranger envers un homme qui a
+été salué en Allemagne le Grand Goëthe.
+
+»J'ai l'honneur d'être, avec le plus sincère respect, votre
+très-obéissant et très-humble serviteur.
+
+BYRON.
+
+Ravenne, 14 octobre 1820.
+
+»_P. S._ Je m'aperçois qu'en Allemagne ainsi qu'en Italie, il y a un
+grand débat sur ce qu'on nomme le _classique_ et le _romantique_,--termes
+qui n'étaient point des objets de classification en Angleterre, du moins
+quand je l'ai quittée, il y a quatre ou cinq ans. Quelques écrivassiers
+anglais, il est vrai, ont outragé Pope et Swift, mais la raison en est
+qu'ils ne savaient eux-mêmes écrire ni en prose ni en vers; mais on ne
+les a pas crus dignes de former une secte. Peut-être quelque distinction
+de ce genre est-elle née depuis peu, mais je n'en ai pas beaucoup
+entendu parler, et ce serait la preuve d'un si mauvais goût, que je
+serais fâché d'y croire.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCXCIV.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 17 octobre 1820.
+
+«Vous me devez deux lettres,--acquittez-vous. Je désire savoir ce que
+vous faites. L'été est passé, et vous retournerez à Paris. À propos de
+Paris, ce n'était pas Sophie _Gail_, mais Sophie _Gay_,--le mot anglais
+_Gay_[72],--qui était entrée en correspondance avec moi[73]. Pouvez-vous
+me dire qui elle est, comme vous le fîtes de défunte ***?
+
+[Note 72: _Gay_ qui est le même mot que _Gai_ en français. (_Note du
+Trad._) ]
+
+[Note 73: Je m'étais mépris[A] sur le nom de la dame dont Byron
+s'informait, et lui avais répondu qu'elle était morte. Mais en recevant
+cette lettre-ci, je découvris qu'il s'agissait de Mme Sophie Gay, mère
+d'une personne aussi célèbre par sa poésie que par sa beauté, Mlle
+Delphine Gay. (_Note de Moore_.) ]
+
+[Note A: C'était Byron et non Moore qui s'était mépris. _Voir_ la
+lettre 294. (_Note du Trad._)]
+
+»Avez-vous continué votre poème? J'ai reçu la traduction française du
+mien. Pensez seulement à être traduit dans une langue étrangère sous un
+si abominable travestissement!!!....................
+
+»Avez-vous fait copier mon Mémoire? J'en ai commencé une continuation.
+Vous l'enverrai-je telle qu'elle est maintenant?
+
+»Je ne puis rien vous dire sur l'Italie, car le gouvernement me regarde
+ici d'un oeil soupçonneux, comme j'en suis bien informé. Pauvres
+gens!--comme si moi, étranger solitaire, je pouvais leur faire quelque
+mal. C'est parce que j'aime avec passion le tir de la carabine et du
+pistolet; car ils ont pris l'alarme à la quantité de cartouches que je
+consommais,--les benêts!
+
+»Vous ne méritez pas une longue lettre,--pas même la moindre lettre, à
+cause de votre silence. Vous avez un nouveau Bourbon, ce me semble, que
+l'on a baptisé _Dieu-Donné_[74].--Peut-être l'honneur du présent est
+susceptible de contestation..........................................
+.....................................................................
+
+[Note 74: On sait que ce mot composé, traduit du latin _Deodatus_,
+veut dire, à proprement parler, _donné par Dieu_. (_Note du Trad._)]
+
+»La reine a fourni un joli thème aux journaux. Publia-t-on jamais
+pareille évidence? C'est pire que _Little_ ou _Don Juan_. Si vous ne
+m'écrivez bientôt, je vous ferai une querelle.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCXCV.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 25 octobre 1820.
+
+«Pressez, je vous prie, la remise du paquet ci-joint à lady Byron. C'est
+pour affaires.
+
+»En vous remerciant pour _l'Abbé_, j'ai commis quatre grandes erreurs.
+Sir John Gordon n'était pas de Gight, mais de Bogagight; il périt non
+pour sa fidélité, mais dans une insurrection. Il n'eut aucun rapport
+avec les événemens de Loch-Leven; car il était mort quelque tems avant
+l'époque de l'emprisonnement de la reine: et quatrièmement je ne suis
+pas sûr qu'il ait été ou non l'amant de la reine; car Robertson n'en dit
+rien, tandis que Walter Scott place Gordon dans la liste qu'à la fin de
+_l'Abbé_ il donne des admirateurs de Marie (comme ayant tous été
+malheureux.)
+
+»J'ai dû commettre toutes ces méprises en me rappelant le récit de ma
+mère sur ce sujet, quoiqu'elle fût plus exacte que je ne suis, et se
+piquât de précision sur les points de généalogie, comme toute
+l'aristocratie écossaise..................
+
+»Votre, etc.
+
+»_P. S._ Vous avez bien fait de ne pas publier la prose destinée aux
+_Blackwood's_ et _Robert's Magazines_, excepté ce qui concerne
+Pope;--vous avez laissé le tems se passer.»
+
+
+Le pamphlet en réponse au _Blackwood's Magazine_, dont il est ici
+question, fut occasioné par un article inséré dans cet ouvrage
+périodique, sous le titre de _Remarques sur Don Juan_, et, quoique mis
+sous presse par M. Murray, ne fut jamais publié. L'auteur de l'article
+ayant, à propos de certains passages de _Don Juan_, pris occasion
+d'exprimer quelques censures sévères sur la conduite conjugale du poète,
+Lord Byron, dans sa réplique, entre dans quelques détails sur ce pénible
+sujet; et les extraits suivans de sa défense, si l'on doit nommer
+défense une réponse à des griefs qui n'ont jamais été définis,--seront
+lus avec un vif intérêt.
+
+
+»Mon savant confrère poursuit: «C'est en vain, dit-il, que Lord Byron
+essaierait de justifier sa conduite dans cette affaire; et aujourd'hui
+qu'il a si publiquement et si audacieusement appelé l'enquête et le
+reproche, nous ne voyons pas pourquoi il ne serait point clairement
+averti par la voix de ses concitoyens.» Jusqu'à quel point la publicité
+d'un poème anonyme, et l'audacieuse fiction d'un caractère imaginaire,
+que le rédacteur suppose avoir été créé en vue de lady Byron,
+peuvent-elles mériter cette formidable dénonciation _de leurs douces
+voix_? je ne le sais ni ne m'en soucie. Mais quand il dit que je ne puis
+justifier ma conduite dans cette affaire, j'acquiesce à cette assertion,
+parce qu'on ne peut se justifier tant qu'on ne sait pas de quoi l'on est
+accusé; et je n'ai jamais eu,--Dieu le sait,--qu'un désir, celui
+d'obtenir une accusation--des charges spéciales quelconques, qui me
+fussent soumises, sous une forme tangible, par ma partie adverse, non
+par des tiers,--à moins qu'on ne prenne pour telles les atroces
+calomnies de la rumeur publique, et le mystérieux silence des
+conseillers officiels de milady. Mais le rédacteur n'est-il pas content
+de ce qu'on a déjà dit et fait? Le cri général de ses concitoyens
+n'a-t-il pas prononcé sur ce sujet--une sentence sans débats, et une
+condamnation sans charges? N'ai-je pas été exilé par l'ostracisme,
+hormis que les écailles sur lesquelles on écrivait ma proscription
+étaient anonymes? Le rédacteur ignore-t-il l'opinion et la conduite du
+public à cette occasion? S'il l'ignore, je ne l'ignore pas; le public
+même l'oubliera long-tems avant que je cesse de m'en souvenir.
+
+»L'homme qui est exilé par une faction a la consolation de penser qu'il
+est un martyr; il est soutenu par l'espérance, et par la dignité de la
+cause, réelle ou imaginaire, qu'il a embrassée. Celui qui se retire pour
+dettes peut se reposer dans l'idée que le tems et la prudence relèveront
+ses affaires; celui qui est condamné par la loi n'a qu'un bannissement à
+terme, et en rêve l'abréviation, ou bien, peut-être, il connaît ou
+suppose quelque injustice dans la loi, ou dans l'application de la loi à
+son égard. Mais celui qui est proscrit par l'opinion générale, sans
+l'intermède d'une politique ennemie, d'un jugement illégal, ou
+d'affaires embarrassées, doit, innocent ou coupable, supporter toute
+l'amertume de l'exil, sans espoir, sans orgueil, sans allégement. Ce
+dernier cas fut le mien. Sur quels motifs le public fonda-t-il son
+opinion? je l'ignore; mais cette opinion fut générale et décisive. On ne
+savait rien de moi, sinon que j'avais composé ce qu'on appelle de la
+poésie, que j'étais noble, que je m'étais marié, que j'étais devenu
+père, et que j'avais eu des différends avec ma femme et ses parens, on
+ne savait pourquoi, puisque les personnes plaignantes refusaient
+d'articuler leurs griefs. Le monde _fashionable_[75] se divisa en
+partis, et mon parti ne consista qu'en une très-faible minorité; le
+monde raisonnable se rangea naturellement du plus fort côté, qui se
+trouva être celui de lady Byron. La presse fut active et ignoble; et
+telle fut la rage du tems, que la malheureuse publication de deux pièces
+de vers, plutôt louangeuses que défavorables à l'égard des personnes qui
+en étaient le sujet, fut métamorphosée en une espèce de crime par la
+torture de l'interprétation. Je fus accusé des vices les plus monstrueux
+par la rumeur publique et la rancune particulière: mon nom, qui avait
+été un nom chevaleresque et noble depuis que mes pères avaient aidé
+Guillaume-le-Normand dans la conquête de son royaume, mon nom, dis-je,
+fut taché. Je sentis que si ce qu'on chuchotait, grommelait et
+murmurait, était vrai, je n'étais plus bon pour l'Angleterre; que si
+c'était faux, l'Angleterre n'était plus bonne pour moi. Je me retirai:
+mais ce n'était pas assez. Dans d'autres pays, en Suisse, à l'ombre des
+Alpes, et près de l'azur profond des lacs, je fus poursuivi et atteint
+par le même fléau. Je franchis les montagnes, mais ce fut la même chose;
+alors j'allai un peu plus loin, et m'établis près des flots de
+l'Adriatique, comme le cerf aux abois s'enfuit dans les eaux.
+
+[Note 75: Nous avons conservé le terme anglais, qui commence déjà à
+se naturaliser dans notre langue. Nous aurions d'ailleurs fort bien pu
+dire: _Le beau monde_, le monde du bel air, etc. (_Note du Trad._)]
+
+»Si j'en puis juger par les rapports du petit nombre d'amis qui se
+groupèrent autour de moi, le cri de réprobation dont je parle
+outrepassa tout précédent, toute circonstance analogue, même les cas où
+des motifs politiques ont animé la calomnie et doublé l'inimitié. Je fus
+averti de ne point paraître dans les théâtres, de crainte que je ne
+fusse sifflé, ni d'aller exercer mes droits dans le parlement, de
+crainte que je ne fusse insulté dans la route. Le jour même de mon
+départ, mon plus intime ami m'a dit ensuite qu'il était dans
+l'appréhension de voies de fait de la part du peuple qui pourrait
+s'assembler à la porte de la voiture. Toutefois, ces conseils ne
+m'empêchèrent pas de voir Kean dans ses meilleurs rôles, ni de voter
+conformément à mes principes; et quant aux troisièmes et dernières
+appréhensions de mes amis, je ne pouvais les partager, parce que je n'ai
+pu en comprendre l'étendue que quelque tems après avoir traversé la
+Manche. D'ailleurs, je ne suis pas de nature à être très-impressionné
+par la colère des hommes, quoique je puisse me sentir blessé par leur
+aversion. Contre tout outrage individuel, je pouvais moi-même m'assurer
+protection et vengeance; et contre les outrages de la foule, j'aurais
+été probablement capable de me défendre, avec l'assistance d'autrui,
+comme en diverses occasions semblables.
+
+»Je quittai mon pays, en voyant que j'étais l'objet du blâme général. Je
+n'imaginai pas, à la vérité, comme Jean-Jacques Rousseau, que tout le
+genre humain était en conspiration contre moi, quoique j'eusse peut-être
+d'aussi bons motifs qu'il en eut jamais pour une telle chimère; mais je
+m'aperçus que j'étais à un point extraordinaire devenu personnellement
+odieux en Angleterre, peut-être par ma faute, mais le fait était
+incontestable. Le public, en général, aurait été difficilement excité
+jusqu'à un tel point contre un homme plus populaire, sans accusation du
+moins ou sans charge quelconque positivement exprimée ou spécifiée: car
+je puis à peine concevoir que l'accident commun et quotidien d'une
+séparation entre mari et femme ait pu de lui-même produire une si grande
+fermentation. Je n'élèverai pas les plaintes usuelles de préjugé, de
+condamnation par avance, d'injustice, de partialité, etc., monnaie
+ordinaire des personnes qui ont eu ou doivent subir un procès; mais je
+fus un peu surpris de me trouver condamné sans acte d'accusation, et de
+m'apercevoir que, dans l'absence de ces griefs monstrueux, si énormes
+qu'ils pussent être, tout crime possible ou impossible était substitué
+en leur place par la rumeur publique, et tenu pour accordé. Cela ne
+pouvait arriver qu'à l'égard d'une personne fort peu aimée, et je ne
+connaissais aucun remède, ayant déjà usé de tous les moyens que je
+pouvais avoir de plaire à la société. Je n'avais point de parti dans le
+monde, quoiqu'on m'ait dit le contraire dans la suite;--mais je ne
+l'avais pas formé, et je n'en connaissais donc pas l'existence:--point
+en littérature:--et en politique j'avais voté avec les whigs, avec cette
+importance qu'un vote whig possède dans ces jours de torysme, sans autre
+liaison personnelle avec les meneurs des deux chambres que celle que
+sanctionnait la société où je vivais, sans droit ou prétention au
+moindre témoignage d'amitié de la part de qui que ce fût, excepté
+quelques camarades de mon âge, et quelques hommes plus avancés dans la
+vie, que j'avais eu le bonheur de servir dans des circonstances
+difficiles. C'était, en effet, être seul; et je me souviens que quelque
+tems après Mme de Staël me dit en Suisse: «Vous n'auriez pas dû entrer
+en guerre avec le monde:--c'est trop fort pour un seul individu; je l'ai
+essayé moi-même dans ma jeunesse, mais cela ne mène à rien.» J'acquiesce
+complètement à la vérité de cette remarque; mais le monde m'a fait
+l'honneur de commencer la guerre, et assurément, si la paix ne peut être
+obtenue qu'en le courtisant et lui payant tribut, je ne suis pas propre
+à obtenir sa faveur. Je pensai, avec Campbell:
+
+ Allons; épouse une destinée d'exil,
+ Et si le monde ne t'a pas aimé,
+ Tu peux supporter l'isolement.
+
+.....................................................................
+
+»J'ai entendu dire, et je crois, qu'il y a des êtres humains constitués
+de manière à être insensibles aux injures; mais je crois que le meilleur
+moyen de s'abstenir de la vengeance est de se placer hors de la
+tentation. J'espère n'en avoir jamais d'occasion; car je ne suis point
+sûr de pouvoir me retenir, ayant reçu de ma mère quelque chose du
+_perfervidum ingenium Scotorum_[76]. Je n'ai point cherché, ni ne
+chercherai la vengeance, et peut-être elle ne viendra jamais sur mon
+chemin. Je n'entends point ici parler de ma partie adverse, qui pouvait
+avoir tort ou raison, mais de plusieurs personnes qui ont donné cette
+cause pour prétexte à leur propre inimitié............................
+......................................................................
+
+[Note 76: Bouillant caractère des Écossais.]
+
+»Le rédacteur parle de la voix générale de ses concitoyens; je parlerai
+de quelques-uns en particulier.
+
+»Au commencement de 1817, il parut dans la _Quarterly-Review_ un article
+écrit, je crois, par Walter-Scott, article qui lui fit grand honneur, et
+qui fut loin d'être déshonorant pour moi, quoique, sous le double
+rapport du talent poétique et du caractère personnel, il fût plus
+favorable qu'il ne fallait à l'ouvrage et à l'auteur dont il traitait.
+Il fut écrit à une époque où un égoïste n'eût pas voulu et un lâche
+n'eût pas osé dire un mot en faveur de l'un ou de l'autre; il fut écrit
+par un homme à qui l'opinion publique m'avait donné un moment pour
+rival,--distinction haute et peu méritée, mais qui ne nous empêcha
+point, moi de l'aimer, lui de répondre à cette amitié. L'article en
+question fut écrit sur le troisième chant de _Childe-Harold_; et, après
+plusieurs observations qu'il ne me serait pas plus convenable de répéter
+que d'oublier, il finissait par exprimer l'espoir de mon retour en
+Angleterre. Comment ce voeu fut-il accueilli en Angleterre? je ne sais
+pas; mais il offensa grièvement les dix ou vingt mille respectables
+voyageurs anglais alors réunis à Rome. Je ne visitai Rome que quelque
+tems après, en sorte que je n'eus pas l'occasion de connaître par
+moi-même le fait; mais je fus informé long-tems après, que la plus
+grande indignation avait été manifestée dans le cercle anglais de cette
+année, où se trouvaient--parmi un levain considérable de Welbeck-Street
+et de Devonshire-Place--plusieurs familles réellement bien nées et bien
+élevées, qui n'en participèrent pas moins aux sentimens de la
+circonstance. «Pourquoi retournerait-il en Angleterre?» fut
+l'exclamation générale.--Je réponds; _pourquoi_? C'est une question que
+je me suis quelquefois posée à moi-même, et je n'ai jamais pu y donner
+une réponse satisfaisante. Je n'avais alors aucune pensée de retour, et
+si j'en ai aujourd'hui, c'est une pensée d'affaires et non de plaisir.
+De tous ces liens qui ont été mis en pièces, il y a quelques anneaux
+encore entiers, quoique la chaîne elle-même soit brisée. J'ai des
+devoirs et des relations qui peuvent un jour requérir ma présence,--et
+je suis père. J'ai encore quelques amis que je désire rencontrer, et,
+peut-être, un ennemi. Ces causes, et les minutieux détails d'intérêt que
+le tems accumule durant l'absence de tout homme dans ses affaires et sa
+propriété, me rappelleront probablement en Angleterre; mais j'y
+retournerai avec les mêmes sentimens que lors de mon départ, à l'égard
+du pays lui-même, quoique j'aie pu en changer relativement aux
+individus, suivant que j'ai été depuis plus ou moins bien informé de
+leur conduite: car c'est bien long-tems après mon départ que j'ai connu
+leurs procédés et leur langage dans toute leur réalité et leur
+plénitude. Mes amis, comme font tous les amis, par des motifs
+conciliatoires, m'ont caché tout ce qu'ils ont pu, et même certaines
+choses qu'ils auraient dû dévoiler. Toutefois, ce qui est différé n'est
+pas perdu,--mais il n'a pas tenu à moi qu'il n'y ait eu rien de différé.
+
+»J'ai rappelé la scène qu'on a dit s'être passée à Rome, pour montrer
+que le sentiment dont j'ai parlé n'était pas borné aux Anglais
+d'Angleterre, et c'est une partie de ma réponse au reproche lancé contre
+ce qu'on appelle mon exil égoïste et volontaire. Volontaire, oui; car
+quel homme voudrait demeurer parmi un peuple nourrissant une haine si
+vive contre lui? Jusqu'à quel point ai-je été égoïste: c'est ce que j'ai
+déjà expliqué.»
+
+Les passages suivans du même pamphlet ne seront pas trouvés moins
+curieux, sous un point de vue littéraire.
+
+«Ici je désire dire quelques mots sur l'état actuel de la poésie
+anglaise. Peu de personnes douteront que ce ne soit l'âge de déclin de
+la poésie anglaise, quand elles auront envisagé le sujet avec calme. La
+présence d'hommes de génie parmi les poètes actuels ne contredit que peu
+le fait, parce qu'on a très-bien dit que, «après celui qui forme le goût
+de sa nation, le plus grand génie est celui qui le corrompt.» Personne
+n'a contesté le génie à Marino, qui corrompit, non-seulement le goût de
+l'Italie, mais celui de toute l'Europe pour près d'un siècle. La grande
+cause de l'état déplorable de la poésie anglaise doit être attribuée à
+cette absurde et systématique dépréciation de Pope, pour laquelle il y a
+eu, pendant ces dernières années, une sorte de concurrence épidémique.
+Les hommes des opinions les plus opposées se sont unis sur ce point.
+Warton et Churchill ont commencé, ayant probablement tiré cette idée des
+héros de la _Dunciade_, et de l'intime conviction que leur propre
+réputation ne serait rien tant que le plus parfait et le plus harmonieux
+des poètes ne serait pas rabaissé à ce qu'ils regardaient comme son
+juste niveau; mais même ils n'osèrent pas le descendre au-dessous de
+Dryden. Goldsmith, Rogers et Campbell, ses plus heureux disciples, et
+Hayley qui, tout faible qu'il est, a laissé un poème[77] qu'on ne
+laissera pas volontiers périr, ont conservé la réputation de ce style
+pur et parfait; et Crabbe, le premier des poètes vivans, a presque égalé
+le maître. .....................................................
+
+[Note 77: _The Triumph of Temper_.]
+
+»Mais ces trois personnages, S***, W*** et C***[78], eurent tous une
+antipathie naturelle pour Pope, et je respecte en eux ce seul sentiment
+ou principe primitif qu'ils aient imaginé de conserver. Puis se sont
+joints à eux ceux qui ne les ont joints qu'en ce point seul: les
+réviseurs d'Édimbourg, la masse hétérogène des poètes anglais vivans
+(excepté Crabbe, Rogers, Gifford et Campbell), qui, par préceptes et par
+pratique, a prononcé son adhésion, et moi-même enfin, qui ai
+honteusement dévié dans la pratique, mais qui ai toujours aimé et honoré
+la poésie de Pope de toute mon ame, et espère le faire jusqu'à ma
+dernière heure. J'aimerais mieux voir tout ce que j'ai écrit servir de
+doublure au même coffre où je lis actuellement le onzième livre d'un
+moderne poème épique publié à Malte en 1811 (je l'ouvris pour prendre de
+quoi me changer après le paroxysme d'une fièvre tierce, pendant
+l'absence de mon domestique, et je le trouvai paré en dedans du nom du
+fabricant Eyre, Cockspur-Street, et de la poésie épique ci-dessus
+mentionnée); oui, j'aimerais mieux cela, que sacrifier ma ferme croyance
+dans la poésie de Pope comme type orthodoxe de la poésie anglaise......
+.......................................................................
+
+[Note 78: Probablement _Southey_, _Wordsworth_ et _Coleridge_.
+(_Notes du Trad._) ]
+
+»Néanmoins, je n'irai pas si loin que *** qui, dans son _postscriptum_,
+prétend que nul grand poète n'obtint jamais une renommée immédiate:
+cette assertion est aussi fausse qu'elle est absurde. Homère a dû sa
+gloire à sa popularité; il récitait ses vers,--et sans la vive
+impression du moment, comment l'_Iliade_ eût-elle été apprise par coeur,
+et transmise par la tradition? Ennius, Térence, Plaute, Lucrèce, Horace,
+Virgile, Eschyle, Sophocle, Euripide, Sappho, Anacréon, Théocrite, tous
+les grands poètes de l'antiquité firent les délices de leurs
+contemporains. Un poète, avant l'invention de l'imprimerie, ne devait
+son existence même qu'à sa popularité actuelle. L'histoire nous apprend
+que les meilleurs nous sont parvenus. La raison en est évidente; les
+plus populaires trouvèrent le plus grand nombre de copistes, et dire que
+le goût de leurs contemporains était corrompu, c'est une thèse que
+peuvent difficilement soutenir les modernes, dont les plus puissans ont
+à peine approché des anciens. Dante, Pétrarque, Arioste, le Tasse
+furent tous les favoris des lecteurs contemporains. Dante acquit la
+célébrité long-tems avant sa mort; et, peu après, les états négocièrent
+pour ses cendres, et disputèrent touchant les lieux où il avait composé
+la _Divina Comedia_. Pétrarque fut couronné au Capitole. Arioste fut
+respecté par les voleurs qui avaient lu l'_Orlando furioso_... Le Tasse,
+malgré les critiques des _Cruscanti_, aurait été couronné au Capitole,
+sans sa mort prématurée.
+
+»Il est aisé de prouver la popularité immédiate des principaux poètes de
+la seule nation moderne d'Europe qui ait une langue poétique, de la
+nation italienne. Chez nous, Shakspeare, Spenser, Johnson, Waller,
+Dryden, Congreve, Pope, Young, Shenstone, Thomson, Goldsmith, Gray
+furent tous aussi populaires durant leur vie que depuis leur mort.
+L'élégie de Gray a plu sur-le-champ, et plaira éternellement. Ses odes
+n'eurent pas le même succès, mais elles ne sont pas non plus aujourd'hui
+aussi agréables que son élégie. La carrière politique de Milton nuisit à
+son succès; mais l'épigramme de Dryden, et le débit même du _Paradis
+perdu_, relativement au moindre nombre des lecteurs à l'époque de sa
+publication, prouvent que Milton fut honoré par ses contemporains....
+
+»On peut demander pourquoi--ayant cette opinion sur l'état actuel de la
+poésie anglaise, et ayant eu long-tems comme écrivain l'oreille du
+public,--je n'ai pas adopté un plan différent dans mes propres
+compositions, ou tâché de corriger plutôt que d'encourager le goût du
+jour? À cela je répondrai qu'il est plus aisé de voir la mauvaise route
+que de suivre la bonne, et que je n'ai jamais entretenu la perspective
+de remplir une place permanente dans la littérature de mon pays. Ceux
+qui me connaissent le savent et savent aussi que j'ai été grandement
+étonné du succès temporaire de mes ouvrages, n'ayant flatté aucune
+personne ni aucun parti, et ayant exprimé des opinions contraires à
+celles de la généralité des lecteurs. Si j'avais pu prévoir le degré
+d'attention qui m'a été accordé, assurément j'aurais étudié davantage
+pour le mériter. Mais j'ai vécu dans des contrées étrangères et
+lointaines, ou dans ma patrie, au milieu d'un monde agité qui n'était
+pas favorable à l'étude ou à la réflexion; en sorte que presque tout ce
+que j'ai écrit a été pure passion,--passion, il est vrai de différentes
+sortes, mais toujours passion: car chez moi (si ce n'est point parler en
+Irlandais que parler ainsi), mon indifférence était une sorte de
+passion, résultat de l'expérience, et non pas la philosophie de la
+nature. Écrire devient une habitude, comme la galanterie chez une femme.
+Il y a des femmes qui n'ont point eu d'intrigue, mais fort peu qui n'en
+aient eu qu'une; ainsi il y a des millions d'hommes qui n'ont jamais
+écrit un livre, mais peu qui n'en aient écrit qu'un. Donc, ayant écrit
+une fois, je continuai d'écrire, encouragé sans doute par le succès du
+moment, mais n'en prévoyant aucunement la durée, et, j'oserai le dire,
+en concevant à peine le désir.........................................
+
+»J'ai ainsi exprimé publiquement sur la poésie du jour l'opinion que
+j'ai depuis long-tems exprimée à tous ceux qui me l'ont demandée, et
+même à quelques personnes qui auraient mieux aimé ne pas l'entendre,
+comme à Moore, à qui je disais dernièrement: «Nous sommes tous dans la
+mauvaise voie, excepté Rogers, Crabbe et Campbell.» Sans être vieux
+d'années je suis trop vieilli pour sentir en moi assez de verve pour
+entreprendre une oeuvre qui montrât ce que je tiens pour bonne poésie,
+et je dois me contenter d'avoir dénoncé la mauvaise. Il y a, j'espère,
+de plus jeunes talens qui s'élèvent en Angleterre, et qui, échappant à
+la contagion, rappelleront dans leur patrie la poésie aujourd'hui exilée
+de notre littérature, et la rétabliront telle qu'elle fut autrefois et
+qu'elle peut encore être.
+
+»En même tems, le meilleur signe d'amendement sera le repentir, et de
+nouvelles et fréquentes éditions de Pope et de Dryden.
+
+»On trouvera dans l'_Essai sur l'Homme_ une métaphysique aussi
+confortable et dix fois plus de poésie que dans l'_Excursion_. Si vous
+cherchez la passion, où la trouverez-vous plus vive que dans l'_Épître
+d'Héloise à Abailard_, ou dans _Palamon et Arcite_? Souhaitez-vous de
+l'invention, de l'imagination, du sublime, des caractères? cherchez cela
+dans _le Vol de la Boucle de cheveux_, dans les _Fables_ de Dryden, dans
+l'_Ode sur la fête de sainte Cécile_, dans _Absalon et Achitophel_. Vous
+découvrirez dans ces deux poètes seuls toutes les qualités dont vous ne
+saisiriez pas une ombre en secouant une quantité innombrable de vers et
+Dieu sait combien d'écrivains de nos jours,--plus, l'esprit, dont ces
+derniers n'ont pas. Je n'ai point toutefois oublié Thomas Brown le
+jeune, ni la famille Fudge, ni Whistlecraft; mais ce n'est pas de
+l'esprit,--c'est de l'_humour_[79]. Je ne dirai rien de l'harmonie de
+Pope et de Dryden, en comparaison des poètes vivans, dont pas un
+(excepté Rogers, Gifford, Campbell et Crabbe) ne saurait écrire un
+couplet héroïque. Le fait est que l'exquise beauté de leur versification
+a détourné l'attention publique de leurs autres mérites, comme l'oeil
+vulgaire se fixera plus sur la splendeur de l'uniforme que sur la
+qualité des troupes. C'est cette harmonie même, surtout dans Pope, qui a
+soulevé contre lui ce vulgaire et abominable bavardage:--parce que sa
+versification est parfaite, on affirme que c'est sa seule perfection;
+parce que ses pensées sont vraies et claires, on avance qu'il n'a pas
+d'invention; et parce qu'il est toujours intelligible, on tient pour
+incontestable qu'il n'a pas de génie. On nous dit avec un rire moqueur
+que c'est le poète de la raison, comme si c'était une raison pour n'être
+pas poète. Prenant passage par passage, je me chargerai de citer de Pope
+plus de vers brillans d'imagination que de deux poètes vivans, quels
+qu'ils soient. Pour tirer à tout hasard un exemple d'une espèce de
+composition peu favorable à l'imagination,--la satire,--prenons le
+caractère de Sporus, avec l'admirable jeu d'imagination qui se répand
+sur lui, et mettons en regard un égal nombre de vers qui, choisis dans
+deux poètes vivans quelconques, soient de la même force et de la même
+variété:--où les trouverons-nous?
+
+[Note 79: _Voir_ notre note quelques pages plus haut. (_Note du
+Trad._)]
+
+»Je ne cite qu'un exemple sur mille en réponse à l'injustice faite à la
+mémoire de celui qui donna l'harmonie à notre langage poétique. Les
+clercs de procureurs et les autres génies spontanés ont trouvé plus aisé
+de se torturer, à l'imitation des nouveaux modèles, que de travailler
+d'après l'art symétrique du poète qui avait enchanté leurs pères. Ils
+ont d'ailleurs été frappés par cette remarque que la nouvelle école
+faisait revivre le langage de la reine Élisabeth, le véritable anglais,
+attendu que tout le monde, sous le règne de la reine Anne, n'écrivait
+qu'en français, par une espèce de trahison littéraire.
+
+»Le vers blanc, que, hors du drame, nul auteur capable de rimer
+n'employa jamais, à l'exception de Milton, devint à l'ordre du jour:--on
+rima de telle sorte que le vers parut plus blanc que s'il n'eût pas eu
+de rime. Je sais que Johnson a dit, après quelque hésitation, «qu'il ne
+pouvait pas s'inspirer le désir que Milton eût rimé.» Les opinions de ce
+véritable grand homme, que c'est aussi la mode de décrier aujourd'hui,
+seront toujours accueillies par moi avec cette déférence que le tems
+rétablira dans son universalité; mais, malgré mon humilité, je ne suis
+pas convaincu que le _Paradis perdu_ n'eût pas été plus noblement
+transmis à la postérité, non pas peut-être en couplets[80] héroïques
+(rhythme qui bien balancé pourrait soutenir le sujet), mais dans la
+stance de Spenser ou du Tasse, ou dans le tercet de Dante, formes que
+les talens de Milton auraient pu facilement greffer sur notre langue.
+_Les Saisons_ de Thomson auraient été meilleures en rimes, quoique
+toujours inférieures à son _Château de l'Indolence_; et M. Southey n'eût
+pas fait une plus mauvaise _Jeanne d'Arc_, quoiqu'il eût pu employer six
+mois au lieu de six semaines pour la composer. Je recommande aussi aux
+amateurs des vers lyriques la lecture des odes du lauréat en regard de
+celle de Dryden sur _sainte Cécile_.
+
+[Note 80: Nous avons rendu à ce mot sa signification primitive et
+étymologique, qu'il a conservé en anglais: _couples de vers_,
+c'est-à-dire, _vers rimant deux à deux_, que nous nommons assez
+ridiculement _rimes plates_ par opposition aux _rimes croisées_. (_Note
+du Trad._)]
+
+»Aux génies célestes et jeunes clercs inspirés de notre tems, ceci, en
+grande partie, paraîtra paradoxal, et le paraîtra encore à la classe
+plus élevée de nos critiques; mais ce fut vrai il y a vingt ans, et ce
+sera de nouveau reconnu pour tel dans dix.............................
+......................................................................
+
+»Les disciples de Pope furent Johnson, Goldsmith, Rogers, Campbell,
+Crabbe, Gifford, Matthias, Hayley, et l'auteur du _Paradis des
+Coquettes_, auxquels on peut ajouter Richards, Heber, Wrangham, Blaud,
+Hodgson, Merivale, et d'autres qui n'ont pas eu leur renommée pleine et
+entière parce qu'il y a un hasard dans la renommée comme dans toute
+autre chose. Mais de toutes les nouvelles écoles,--je dis _toutes_, car,
+comme le démon, dont le nom est Légion, elles sont plusieurs,--a-t-il
+surgi un seul élève qui n'ait pas rendu son maître honteux de l'avouer?
+à moins que ce ne soit ***, qui a imité tout le monde, et a quelquefois
+surpassé ses modèles. Scott a eu la faveur particulière d'être imité par
+le beau sexe; il y eut miss Halford, et miss Mitford, et miss Francis,
+mais, sauf respect, aucune imitation n'a fait beaucoup d'honneur à
+l'original. ***, Southey, Coleridge ou Wordsworth ont-ils fait un élève
+de renom? ***, Moore, ou tout autre écrivain de quelque réputation,
+a-t-il eu un imitateur, ou plutôt un disciple passable? Or, il est
+remarquable que presque tous les partisans de Pope, que j'ai nommés,
+aient produit eux-mêmes des chefs-d'oeuvre et des modèles; et ce n'a pas
+été le nombre des imitateurs qui a enfin nui à sa gloire, mais le
+désespoir de l'imitation... La même raison qui engagea le bourgeois
+athénien à voter pour le bannissement d'Aristide, «parce qu'il était
+fatigué de l'entendre toujours appeler le Juste,» a produit l'exil
+temporaire de Pope des états de la littérature. Mais le terme de son
+ostracisme expirera, et le plutôt vaudra le mieux, non pour lui; mais
+pour ceux qui l'ont banni, et pour la génération nouvelle, qui
+
+ «Rougira de découvrir que ses pères furent ses ennemis.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCXCVI.
+
+A M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 4 novembre 1820.
+
+«J'ai reçu de M. Galignani les lettres, duplicatas et reçus ci-joints,
+qui s'expliqueront d'eux-mêmes[81].
+
+[Note 81: M. Galignani s'était adressé à Lord Byron pour obtenir de
+lui un droit légal sur les oeuvres de sa seigneurie, dont il avait été
+jusqu'alors le seul éditeur en France, afin d'être à même d'empêcher que
+d'autres, à l'avenir, n'usurpassent le même privilége. (_Note de
+Moore_.)]
+
+Comme les poèmes sont devenus votre propriété par achat, droit et
+justice, toute affaire de publication doit être décidée par vous. Je ne
+sais jusqu'à quel point mon acquiescement à la requête de M. Galignani
+serait légal; mais je doute qu'il fût honnête. Au cas que vous vous
+décidiez à vous arranger avec lui, je vous envoie les pouvoirs
+nécessaires, et, en agissant ainsi, je me lave les mains relativement à
+cette affaire. Je ne les signe que pour vous mettre à même d'exercer le
+droit que vous possédez à juste titre. Je n'ai plus rien à faire, sauf à
+dire, dans ma réponse à M. Galignani, que les lettres, etc., vous sont
+envoyées, et pourquoi.
+
+»Si vous pouvez réprimer ces pirates étrangers, faites-le; sinon, jetez
+au feu les procurations. Je ne puis avoir d'autre but que de vous
+garantir votre propriété.
+
+»Votre, etc.
+
+»_P. S._ J'ai lu une partie de la _Quarterly_, qui vient d'arriver; M.
+Bowles aura une réponse:--il n'est pas tout-à-fait exact dans son dire
+touchant les _Poètes anglais et les Réviseurs écossais_. On défend Pope,
+à ce que je vois, dans la _Quarterly_. Que l'on continue toujours ainsi.
+C'est un péché, une honte, une damnation que de penser que Pope ait
+besoin d'un tel secours;--mais il en est ainsi. Ces misérables
+charlatans du jour, ces poètes se déshonorent et renient Dieu, en
+courant sus à Pope, le plus irréprochable des poètes, et peut-être même
+des hommes.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCXCVII.
+
+A M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 15 novembre 1820.
+
+«Merci de votre lettre, qui a été un peu longue à venir,--mais vaut
+mieux tard que jamais. M. Galignani a donc, ce semble, été supplanté et
+pillé lui-même, en seconde main, par un autre éditeur parisien, qui a
+audacieusement imprimé une édition de _L.-B's Works_[82] au prix
+ultra-libéral de 10 fr., et (comme Galignani le remarque
+douloureusement) 8 fr. seulement pour les libraires! _Horresco
+referens_[83]! Songer que les oeuvres complètes d'un homme rapportent si
+peu!
+
+[Note 82: Oeuvres de L. B.]
+
+[Note 83: Virg. Æn. lib. II. _Je frémis en le racontant_. (_Notes du
+Tr._)]
+
+»Galignani m'envoie, dans une lettre pressée, une permission pour lui,
+donnée par moi, de publier, etc., etc., lequel permis j'ai signé et
+envoyé à M. Murray. Voulez-vous expliquer à Galignani que je n'ai aucun
+droit de disposer de la propriété de Murray sans l'agrément de celui-ci?
+et que je dois par conséquent l'adresser à Murray pour retirer le permis
+de ses griffes,--chose fort difficile, je présume. J'ai écrit à
+Galignani dans ce sens; mais un mot de la bouche d'un illustre confrère
+le convaincrait que je n'ai pu honnêtement acquiescer à son désir,
+quoique je le pusse légalement. J'ai fait ce qui dépendait de moi,
+c'est-à-dire j'ai signé l'autorisation et l'ai envoyée à Murray. Que
+les chiens divisent la carcasse, si elle est tuée à leur gré.
+
+»Je suis content de votre épigramme. Il est ridicule que nous laissions
+tous deux notre esprit rompre avec nos sentimens; car je suis sûr que
+nous sommes au fond partisans de la reine. Mais il n'y a pas moyen de
+résister à un jeu de mots.--À propos, nous avons aussi, dans cette
+partie du monde, une diphthongue non pas grecque, mais espagnole,--me
+comprenez-vous?--qui est sur le point de bouleverser tout l'alphabet.
+Elle a été d'abord prononcée à Naples, et se propage;--mais nous sommes
+plus près des barbares, qui sont en force sur le Pô, et le traverseront
+sous le premier prétexte légitime.
+
+»Il y aura à régler avec le diable, et l'on ne peut dire qui sera ou ne
+sera pas sur son livre de comptes. Si une gloire inattendue survenait à
+quelqu'un de votre connaissance, faites-en une Mélodie, afin que son
+ombre, comme celle du pauvre Yorick, ait la satisfaction d'être
+plaintivement pleurée--ou même plus noblement célébrée, comme _Oh!
+n'exhalez pas son nom_. Au cas que vous ne l'en jugiez pas digne, voici
+un chant à la place:
+
+ Quand un homme n'a pas à combattre pour la liberté
+ dans sa patrie,
+ Qu'il combatte pour celle de ses voisins;
+ Qu'il songe aux gloires de la Grèce et de Rome;
+ Et se fasse briser la tête pour ses travaux.
+
+ Servir le genre humain est un plan chevaleresque,
+ Qui toujours est noblement récompensé;
+ Combattez donc pour la liberté partout où vous pouvez,
+ Et si vous n'êtes pas fusillé ou pendu, vous serez chevalier.
+
+....................................................................
+
+»Voici une épigramme que je fis pour l'endossement de l'acte de
+séparation en 1816; mais les hommes de loi objectèrent qu'elle était
+superflue.
+
+ _Endossement de l'acte de Séparation, en avril_ 1816.
+
+ Il y a un an, vous juriez, chère amie!
+ D'aimer, de respecter, _et cætera_;
+ Tel fut le serment que vous me fîtes,
+ Et voici précisément ce qu'il vaut.
+
+»Pour l'anniversaire du 2 janvier 1821, j'ai d'avance un petit
+compliment, que j'ajoute en cas d'accident.
+
+ _À Pénélope, 2 janvier_ 1821.
+
+ Ce jour fut de tous les jours
+ Le pire pour vous et pour moi:
+ Il y a juste _six_ ans que nous n'étions qu'_un_,
+ Et _cinq_ que nous redevînmes _deux_.
+
+»Excusez, je vous prie, toutes ces absurdités; car il faut que je les
+dise, dans la crainte de m'étendre sur de plus sérieux sujets, que, dans
+l'état actuel des choses, il n'est pas prudent de confier à une poste
+étrangère. Je vous disais, dans ma dernière, que j'avais continué mes
+_Mémoires_, et que j'en avais fait douze feuilles de plus; mais je
+soupçonne que je les interromprai: en ce cas, je vous enverrai cela par
+la poste, quoique j'éprouve quelque remords à faire payer à un ami tant
+de frais de port; car nous n'avons pas nos ports francs au-delà de la
+frontière.............................................................
+......................................................................
+
+
+
+
+LETTRE CCCXCVIII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 9 novembre 1820.
+
+.......................................................................
+
+«La semaine dernière, je vous ai envoyé la correspondance de Galignani
+et quelques documens sur votre propriété. Vous avez maintenant, je
+crois, une occasion de réprimer, ou du moins de limiter ces
+réimpressions françaises. Vous pouvez laisser tous vos auteurs publier
+ce qu'il leur plaît contre moi et mes oeuvres. Un éditeur n'est et ne
+peut être responsable de tous les ouvrages qui sortent de chez son
+imprimeur.
+
+»La _Dame blanche d'Avenel_ n'est pas tout-à-fait aussi bonne qu'une
+réelle et authentique (_Donna Bianca_) dame blanche de Colalto, spectre
+qu'on a vu plusieurs fois dans la Marche de Trévise. Il y a un homme (un
+chasseur) encore vivant qui l'a vue. Hoppner pourrait vous raconter tout
+ce qui la concerne, et Rose peut-être aussi. Je n'ai moi-même aucun
+doute sur l'histoire et le spectre. Ce fantôme est toujours apparu dans
+des circonstances particulières, avant la mort d'un membre de la
+famille, etc. J'ai entendu Mme de Benzoni dire qu'elle connaissait un
+monsieur qui avait vu la dame blanche traverser sa chambre au château de
+Colalto. Hoppner a vu et questionné un chasseur qui la rencontra à la
+chasse, et ne chassa plus depuis. C'était une jeune femme de chambre
+qu'un jour la comtesse Colalto, qu'elle était en train de coiffer, vit
+dans la glace faire un sourire à son mari; la comtesse l'avait fait
+sceller dans la muraille du château, comme Constance de Beverley.
+Depuis, elle a toujours hanté les Colalto. On la peint comme femme
+blonde fort belle. C'est un fait authentique.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCXCIX.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 18 novembre 1820.
+
+«La mort de Waite est un coup funeste pour les dents comme pour le coeur
+de tous ceux qui le connaissaient. Bon Dieu! lui et Blake[84] défunts
+tous deux! Je les laissai dans la plus parfaite santé, et ne pensai
+guère à la possibilité de cette perte nationale dans le court espace de
+cinq ans. Ils étaient, en fait de véritable grandeur, autant supérieurs
+à Wellington, que celui qui conserve la chevelure et les dents est
+préférable au sanglant et impétueux guerrier qui obtient un nom en
+cassant les têtes et en brisant les molaires? Qui lui succède? Où
+trouver maintenant la poudre dentifrice, douce et cependant
+efficace?--la teinture?--les brosses à nettoyer? Obtenez, je vous prie,
+tous les renseignemens que vous pourrez sur ces questions tusculanes:
+Cette pensée me fait mal à la machoire. Pauvres diables! je me flattais
+de l'espérance de les revoir tous deux; et cependant ils sont allés dans
+ce lieu où les dents et les cheveux durent plus long-tems que dans la
+vie. J'ai vu ouvrir un millier de tombeaux, et me suis toujours aperçu
+que, quoi qu'il fût arrivé, les dents et les cheveux restaient à ceux
+qui ne les avaient pas perdus à l'époque de leur mort. N'est-ce pas
+ridicule? Ce sont les choses qui se perdent les premières dans la
+jeunesse, et qui durent le plus long-tems dans la poussière, si les gens
+veulent mourir pour les conserver. C'est une singulière vie, et une
+singulière mort, que la mort et la vie des humains.
+
+[Note 84: Célèbre coiffeur (_Note de Moore_.)]
+
+»Je savais que Waite était marié; mais je ne songeais guère que les
+autres funérailles viendraient sitôt le surprendre. C'était un tel
+élégant, un tel petit-maître, un tel bijou d'homme! Il y a à Bologne un
+tailleur qui lui ressemble beaucoup et qui est aussi au pinacle de sa
+profession. Ne négligez pas ma commission. Par qui ou par quoi peut-il
+être remplacé? Que dit le public?
+
+»Je vous renvoie la préface. N'oubliez pas que l'extrait de la
+chronique italienne doit être traduit. Quant à ce que vous dites pour
+m'engager à retoucher les chants de _Don Juan_ et les _Imitations
+d'Horace_, c'est fort bien; mais je ne puis fourbir. Je suis comme le
+tigre (en poésie); si je manque mon coup au premier bond, je retourne en
+grondant dans mon antre. Je n'ai point de second élan; je ne puis
+corriger; je ne le puis ni ne le veux. Personne ne réussit dans cette
+tâche, grands ou petits. Le Tasse refit toute sa _Jérusalem_; mais qui
+lit jamais cette version? tout le monde va à la première. Pope ajouta au
+_Vol de la boucle de cheveux_, mais ne réduisit pas son poème. Il faut
+que vous preniez mes productions comme elles sont; si elles ne sont pas
+propres au succès, réduisez-en le prix d'estimation en conséquence. Je
+les jetterais plutôt que de les tailler et les rogner. Je ne dis pas que
+vous m'ayez pas raison; je répète seulement que je ne puis
+perfectionner...
+
+«Votre, etc.»
+
+»_P. S._ Quant aux éloges de ce petit *** Keats, je ferai la même
+observation que Johnson, quand Sheridan, l'acteur, obtint une pension.
+«Quoi! il a obtenu une pension? Alors il est tems que je résigne la
+mienne.» Personne n'a pu être plus fier des éloges de la _Revue
+d'Édimbourg_ que je ne le fus, ou plus sensible à sa censure, comme je
+l'ai montré dans _les Poètes Anglais et les Réviseurs Écossais_. À
+présent, tous les hommes qu'elle a jamais loués sont dégradés par cet
+absurde article. Pourquoi n'examine-t-elle et ne loue-t-elle pas le
+_Guide de la Santé de Salomon_? Il y a plus de bon sens et autant de
+poésie que dans Johnny Keats.........................................
+
+
+
+
+LETTRE CCCC.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 23 novembre 1820.
+
+«Les _Imitations_, dit Hobhouse, demanderont bon nombre de taillades
+pour être adaptées aux tems, ce qui sera une longue affaire, car je ne
+me sens pas du tout laborieux à présent. L'effet quelconque qu'elles
+doivent avoir serait peut-être plus grand sous une forme séparée, et
+d'ailleurs elles doivent porter mon nom. Or, si vous les publiez dans le
+même volume que _Don Juan_, elles me déclarent auteur de _Don Juan_, et
+je ne juge pas à propos de risquer un procès en chancellerie sur la
+tutelle de ma fille, puisque dans votre Code actuel un poème facétieux
+est suffisant pour ôter à un homme ses droits sur sa famille.
+
+»Quant à l'état des affaires en ce pays, il serait difficile et peu
+prudent d'en parler longuement, les Huns ouvrant toutes les lettres.
+S'ils les lisent, quand ils les ont ouvertes, ils peuvent voir en
+caractères lisibles tracés de ma main, que je les regarde comme de
+_damnés bélitres et barbares_, et leur empereur comme un _sot_, et
+eux-mêmes comme plus sots que lui; ce qu'ils peuvent envoyer à Vienne
+sans que je m'en soucie. Ils se sont rendus maîtres de la police papale,
+et font les fanfarons; mais un jour ou l'autre ils paieront tout cela;
+ce ne sera peut-être pas bientôt, parce que ces malheureux Italiens
+n'ont aucune consistance; mais je suppose que la Providence se fatiguera
+enfin des barbares......................................................
+
+«Votre, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCI.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 9 décembre 1820.
+
+«Outre cette lettre, vous recevrez trois paquets contenant, somme toute,
+dix-huit autres feuilles de _Memoranda_, qui, je le crains, vous
+coûteront plus de frais de port que ne rapportera leur impression dans
+le siècle prochain. Au lieu d'attendre si long-tems, si vous pouviez en
+faire quelque chose maintenant en cas de survivance (c'est-à-dire après
+ma mort), je serais fort content,--attendu qu'avec tout le respect dû à
+votre progéniture, je vous préfère à vos petits-enfans. Croyez-vous que
+Longman ou Murray voulussent avancer une certaine somme à présent, en
+s'engageant à ne pas publier avant mon décès?--Qu'en dites-vous?
+
+»Je vous laisse sur ces dernières feuilles un pouvoir discrétionnaire,
+parce qu'elles contiennent peut-être une ou deux choses d'une trop dure
+sincérité envers le public. Si je consens à ce que vous disposiez
+maintenant de ces _Mémoires_, où est le mal? Les goûts peuvent changer.
+Je voudrais, à votre place, essayer d'en disposer, non les publier; et
+si vous me survivez (comme cela est fort probable), ajoutez ce qu'il
+vous plaira de ce que vous savez vous-même; mais surtout
+contredisez-moi, si j'ai parlé à faux; car mon principal but est la
+vérité, même à mes propres dépens.
+
+»J'ai quelques notions de votre compatriote Muley Moloch. Il m'a écrit
+plusieurs lettres sur le christianisme pour me convertir, et, en
+conséquence, si je n'avais pas été déjà chrétien, je le serais
+probablement à présent. Je pensai qu'il y avait en lui un talent
+sauvage, mêlé à un nécessaire levain d'absurdité,--comme cela doit être
+à l'égard de tout talent, lâché sur le monde sans martingale.
+............................................................
+
+»J'ai d'énormes quantités de papiers en Angleterre, tant pièces
+originales que traductions,--une tragédie, etc., etc.; et je copie
+maintenant un cinquième chant de _Don Juan_, en cent quarante-neuf
+stances.................................................................
+
+»Dans ce pays-ci on court aux armes; mais je ne veux point parler
+politique. Parlons de la reine, de son bain et de sa bouteille,--ce sont
+les seules bigarrures du jour.
+
+»Si vous rencontrez quelques-unes de mes connaissances, saluez-les de ma
+part. Les prêtres essaient ici de me persécuter,--mais je m'en moque.
+
+»Votre, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCII.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 9 décembre 1820.
+
+«J'ouvre ma lettre pour vous raconter un fait, qui vous montrera l'état
+de ce pays mieux que je ne puis le faire. Le commandant des troupes est
+à présent un cadavre gisant dans ma maison. Il a été tué d'un coup
+d'arme à feu, à huit heures passées, à deux cents pas environ de ma
+porte. J'endossais ma redingote pour rendre visite à madame la comtesse
+G***, quand j'entendis le coup. En arrivant dans la salle, je trouvai
+tous mes domestiques sur le balcon, s'écriant qu'un homme avait été
+assassiné. Sur-le-champ je courus en bas, en exhortant Tita (le plus
+brave de tous) à me suivre. Le reste voulait nous empêcher de sortir,
+parce que tout le monde ici a, ce me semble, la coutume de fuir loin du
+daim abattu. Toutefois, nous descendîmes, et trouvâmes l'individu gisant
+sur le dos, près de mourir, sinon tout-à-fait mort, avec cinq blessures,
+une au coeur, deux à l'estomac, une au doigt, et l'autre au bras.
+Quelques soldats voulurent m'empêcher de passer. Cependant nous
+passâmes, et je trouvai Diego, l'adjudant, se désolant comme un
+enfant,--un chirurgien qui ne s'occupait nullement de sa profession,--un
+prêtre qui saccadait une prière tremblante, et le commandant, pendant
+tout ce tems, sur son dos, sur le dur et froid pavé, sans lumière ni
+secours, ni rien autour de lui que la confusion et l'épouvante.
+
+»Comme personne ne pouvait ou ne voulait rien faire que hurler et prier,
+et que nul n'aurait remué du doigt le malheureux dans la crainte des
+conséquences, je perdis patience,--fis prendre le corps à mon domestique
+et à une couple de personnes de la foule,--emmenai deux soldats pour la
+garde,--dépêchai Diego au cardinal pour lui annoncer la nouvelle, et fis
+monter le commandant dans mon appartement. Mais c'était trop tard, il
+était fini,--sans être défiguré;--il avait perdu tout son sang à
+l'intérieur:--on n'en obtint pas au-dehors plus d'une ou deux onces.
+
+»Je le fis déshabiller en partie,--le fis examiner par le chirurgien, et
+l'examinai moi même. Il avait été tué par deux balles mâchées. Je sentis
+une de ces balles, qui avait traversé tout son corps, à l'exception de
+la peau. Tout le monde devine pourquoi il a été tué, mais on ne sait pas
+comment. L'arme a été trouvée près de lui,--un vieux fusil à moitié
+limé. Il n'a dit que _ô Dio_! et _Gesù_! deux ou trois fois, et il
+paraît avoir peu souffert. Pauvre diable! c'était un brave officier,
+mais il s'était fait détester par le peuple. Je le connaissais
+personnellement, et l'avais souvent rencontré dans les _conversazioni_
+et ailleurs. Ma maison est pleine de soldats, de dragons, de docteurs,
+de prêtres, et de toutes sortes de personnes,--quoique je l'aie
+maintenant débarrassée et que j'aie placé deux sentinelles à la porte.
+Demain on emportera le corps. La ville est dans la plus grande
+confusion, comme vous pouvez présumer.
+
+»Vous saurez que si je n'avais pas fait enlever le corps, on l'aurait
+laissé dans la rue jusqu'au lendemain matin, par crainte des
+conséquences. Je n'aimerais pas à laisser même un chien mourir de cette
+façon, sans secours,--et quant aux conséquences, je ne m'en soucie pas
+dans l'accomplissement d'un devoir.
+
+»Votre, etc.
+
+»_P. S._ Le lieutenant de garde près du corps, fume sa pipe dans un
+grand calme.--Drôle de peuple que celui-ci!»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCIII.
+
+A M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 25 décembre 1820.
+
+«Vous recevrez ou devez avoir reçu le paquet et les lettres que j'ai
+envoyés à votre adresse il y a quinze jours (ou peut-être davantage), et
+je serai content d'avoir une réponse, parce que, dans ce tems et en ces
+lieux, les paquets de la poste courent risque de ne pas atteindre leur
+destination.
+
+»J'ai songé d'un projet pour vous et pour moi, au cas que nous
+retournions tous deux à Londres, ce qui (si une guerre napolitaine ne
+s'allume pas) peut être réputé possible pour l'un de nous, au printems
+de 1821. Je présume que vous aussi, serez de retour à cette époque, ou
+jamais; mais vous me donnerez là-dessus quelque indication. Voici ce
+projet: c'est de fonder, vous et moi, conjointement un journal,--ni plus
+ni moins,--hebdomadaire ou autre, en apportant quelques améliorations ou
+modifications au plan des bélitres qui dégradent à présent ce
+département de la littérature,--mais un journal que nous publierons dans
+la forme voulue, et néanmoins avec attention.
+
+»Il devra toujours y avoir une pièce de poésie de l'un ou l'autre de
+nous deux, en laissant place, toutefois, à tous les dilettanti rimeurs
+qui seraient jugés dignes de paraître dans la même colonne; mais ceci
+doit être un _sine qua non_, et de plus, autant de prose que nous
+pourrons. Nous prendrons un bureau,--sans annoncer nos noms, mais en les
+laissant soupçonner--et, avec la grâce de la Providence, nous donnerons
+au siècle quelques nouvelles lumières sur la politique, la poésie, la
+biographie, la critique, la morale et la théologie, et sur toute autre
+_ique, ie_ et _ologie_ quelconque.
+
+»Ainsi, mon cher, si nous nous y mettions avec empressement, nos dettes
+seraient payées en une douzaine de mois, et à l'aide d'un peu de
+diligence et de pratique, je ne doute pas que nous ne missions derrière
+nous ces mauvais diseurs de lieux communs, qui ont si long-tems outragé
+le sens commun et le commun des lecteurs. Ils n'ont d'autre mérite que
+la pratique et l'impudence, deux qualités que nous pouvons acquérir, et
+quant au talent et à l'instruction, ce serait bien le diable si, après
+les preuves que nous en avons données, nous ne pouvions fournir rien de
+mieux que les tristes plats qui ont froidement servi au déjeûner de la
+Grande-Bretagne pendant tant d'années. Qu'en pensez-vous? dites-le moi,
+et songez que si nous fondons une telle entreprise, il faut que nous y
+mettions de l'empressement. Voilà une idée,--faites-en un plan. Vous y
+ferez telle modification qu'il vous plaira, seulement consacrons-y
+l'emploi de nos moyens, et le succès est très-probable. Mais il faut que
+vous viviez à Londres, et moi aussi, pour mener l'affaire à bien, et il
+faut que nous gardions le secret.......................................
+.......................................................................
+
+»Votre affectionné,
+
+B.
+
+»_P. S._ Si vous songiez à un juste milieu entre un Spectateur et un
+journal;--pourquoi non?--Seulement pas le dimanche. Non que le dimanche
+ne soit un jour excellent, mais il est déjà pris. Nous prendrons le nom
+de _Tenda Rossa_, nom que Tassoni donna à une de ses réponses dans une
+controverse, par allusion à la menace délicate que Timour-Lam adressait
+à ses ennemis par un _Tenda_ de cette couleur, avant de donner bataille.
+Ou bien _Gli_ ou _I Carbonari_, si cela vous fait plaisir,--ou tout
+autre nom,--récréatif et amusant,--que vous pourrez préférer. Répondez.
+Je conclus poétiquement avec le crieur: «Je vous souhaite un joyeux
+Noël.»
+
+L'année 1820 fut, comme on sait, une époque signalée par les nombreux
+efforts de l'esprit révolutionnaire qui éclata alors, comme un feu mal
+étouffé, dans la plus grande partie du sud de l'Europe. En Italie,
+Naples avait déjà levé l'étendard constitutionnel, et son exemple avait
+promptement agi sur toute cette contrée. Dans la Romagne, il s'était
+organisé, sous le nom de Carbonari, des sociétés secrètes qui
+n'attendaient qu'un mot de leurs chefs pour entrer en pleine
+insurrection. Nous avons vu, dans le journal de Lord Byron, en 1814,
+quel immense intérêt il prit aux dernières luttes de la France
+révolutionnaire sous Napoléon; et ses exclamations: «Oh! vive la
+république!»--Tu dors, Brutus!» montrent jusqu'à quel point, en théorie
+du moins, son ardeur politique s'étendait. Depuis lors, il n'avait que
+rarement tourné ses pensées sur la politique, la marche calme et
+ordinaire des affaires publiques n'ayant que peu intéressé un esprit
+comme le sien, dont rien moins qu'une crise ne semblait digne d'exciter
+les sympathies. L'état de l'Italie lui offrait la promesse d'une telle
+occasion; et en sus de ce grand intérêt national, qui pouvait remplir
+tous les désirs d'un ami de la liberté, encore tout échauffé par les
+pages de Dante et de Pétrarque, il avait aussi des liens et des
+considérations privées pour s'enrôler comme partie dans le débat. Le
+frère de madame Guiccioli, le comte Pietro Gamba, qui avait passé
+quelque tems à Rome et à Naples, était alors de retour de son voyage; et
+les dispositions amicales auxquelles, malgré une première et naturelle
+tendance à des sentimens opposés, il avait été enfin amené à l'égard du
+noble amant de sa soeur, ne peuvent être mieux dépeintes qu'avec les
+propres paroles de la belle comtesse.
+
+«A cette époque, dit Mme Guiccioli,[85] vint à Ravenne, de retour de
+Rome et de Naples, mon bien-aimé frère Pietro. Il avait conçu contre le
+caractère de Lord Byron des préventions que lui avaient inspirées les
+ennemis du noble poète; il était fort affligé de mon intimité avec lui,
+et mes lettres n'avaient pas réussi à détruire tout-à-fait la
+défavorable impression qu'avaient produite les détracteurs de Lord
+Byron. Mais à peine l'eût-il vu et connu, qu'il reçut cette impression
+qui ne peut être causée par de simples qualités extérieures, mais
+seulement par la réunion de tout ce qu'il y a de plus beau et de plus
+grand dans le coeur et dans l'esprit de l'homme. Toutes ses préventions
+s'évanouirent, et la conformité d'idées et d'études contribua à nouer
+entre mon frère et Lord Byron une amitié qui ne devait finir qu'avec
+leur vie.»
+
+[Note 85: In quest' epoca venne a Ravenna di ritorno da Roma a
+Napoli mio diletto fratello Pietro. Egli era stato prevenuto da dei
+nemici di Lord Byron contro il di lui carattere; molto lo affliggeva la
+mia intimità con lui, e le mie lettere non avevano riuscito à bene
+distruggere la cattiva impressione ricevuta dai detrattori di Lord
+Byron. Ma appena lo vide e lo conobbe, egli pure ricevette quella
+impressione che non può essere prodotta da dei pregi esteriori, ma
+solamente dall' unione di tutto ciò che viè di più bello e di più grande
+nel cuore e nella mente dell' uomo. Svani ogni sua anteriore prevenzione
+contro di Lord Byron, e la conformità delle loro idee e degli studii
+loro contribuì a stringerli in quella amicizia che non doveva avere fine
+che colla loro vita.]
+
+Le jeune Gamba, qui n'avait alors que vingt ans, le coeur plein de tous
+ces rêves de régénération italienne, que lui avait inspirés,
+non-seulement l'exemple de Naples, mais l'esprit général de tout ce qui
+l'entourait, s'était, en même tems que son père, qui était encore dans
+la force de l'âge, enrôlé dans les bandes secrètes qui étaient en train
+de s'organiser par toute la Romagne, et Lord Byron, par leur
+intervention, avait été aussi admis dans la confrérie. Cette héroïque
+adresse au gouvernement napolitain (écrite en italien[86] par le noble
+poète, et, suivant toute probabilité, envoyée par lui à Naples, mais
+interceptée en route) montrera combien était profond, ardent, expansif,
+son zèle pour cette grande et universelle cause de la liberté politique,
+pour laquelle il perdit la vie bientôt après au milieu des marais de
+Missolonghi.
+
+[Note 86: On a trouvé dans les papiers de Byron cette adresse,
+écrite de sa propre main. On présume qu'il la confia à un agent prétendu
+du gouvernement constitutionnel de Naples, qui était venu secrètement le
+voir à Ravenne, et qui, sous prétexte d'avoir été arrêté et volé, obtint
+de sa seigneurie de l'argent pour son retour. On sut ensuite que cet
+homme était un espion, et la pièce ci-dessus, si elle lui a été confiée,
+est tombée entre les mains du gouvernement pontifical. (_Note de
+Moore_.)]
+
+«Un Anglais, ami de la liberté, ayant vu que les Napolitains permettent
+aux étrangers de contribuer aussi à la bonne cause, désirerait
+l'honneur de voir accepter mille louis qu'il se hasarde d'offrir. Depuis
+quelque tems, témoin oculaire de la tyrannie des barbares dans les états
+qu'ils occupent en Italie, il voit avec tout l'enthousiasme d'un homme
+bien né, la généreuse détermination des Napolitains à consolider une
+indépendance si bien conquise. Membre de la chambre des pairs de la
+nation anglaise, il serait traître aux principes qui ont placé sur le
+trône la famille régnante d'Angleterre, s'il ne reconnaissait la belle
+leçon récemment donnée aux peuples et aux rois. L'offre qu'il fait est
+peu de chose en elle-même, comme toutes celles que peut faire un
+individu à une nation, mais il espère qu'elle ne sera pas la dernière de
+la part de ses compatriotes. Son éloignement des frontières, et la
+conscience de son peu de capacité à contribuer efficacement de sa
+personne à servir la nation, l'empêchent de se proposer comme digne de
+la plus petite commission qui demande de l'expérience et du talent. Mais
+si sa présence en qualité de simple volontaire n'était pas un
+inconvénient pour ceux qui l'accepteraient, il se rendrait à tel lieu
+que le gouvernement napolitain indiquerait, pour obéir aux ordres et
+participer aux périls de son chef, sans autre motif que celui de
+partager le destin d'une brave nation, en résistant à la soi-disant
+Sainte-Alliance, qui n'allie que l'hypocrisie au despotisme[87].»
+
+[Note 87: Un Inglese amico della libertà avendo sentito che i
+Napolitani permettono anche agli stranieri di contribuire alla buona
+causa, bramerebbe l'onore di vedere accettata la sua offerta di mille
+luigi, la quale egli azzarda di fare. Già testimonio oculare non molto
+fa della tirannia dei barbari negli stati da loro occupati nell' Italia,
+egli vede con tutto l'entusiasmo di un uomo ben nato la generosa
+determinazione dei Napolitani per confermare la loro bene acquistata
+indipendenza. Membro della Camera dei Pari della nazione inglese, egli
+sarebbe un traditore ai principii che hanno posto sul trono la famiglia
+regnante d'Inghilterra se non riconoscesse la bella lezione di bel nuovo
+data ai popoli ed ai re. L'offerta che egli brama di presentare è poca
+in se stessa, come bisogna che sia sempre quella di un individuo ad una
+nazione, ma egli spera che non sarà l'ultima dalla parte dei suoi
+compatrioti. La sua lontananza dalle frontiere, e il sentimento della
+sua poca capacità personale di contribuire efficacemente a servire la
+nazione, gl'impedisce di proporsi come degno della più piccola
+commissione che domanda dell' esperienza e del talento. Ma, se, come
+semplice volontario, la sua presenza non fosse un incomodo a quello che
+l'accettasse, egli riparebbe a qualunque luogo indicato dal governo
+napolitano per ubbidire agli ordini e partecipare ai pericoli dei suo
+superiore, senza avere altri motivi che quello di dividere il destino di
+una brava nazione resistendo alla se dicente Santa Alleanza, la quale
+aggiunge l'ipocrizia al dispotismo.]
+
+Ce fut durant l'agitation de cette crise, au milieu de la rumeur et de
+l'alarme, et dans l'attente continuelle d'être appelé au champ de
+bataille, que Lord Byron commença le journal que je donne maintenant au
+public, et qu'il est impossible de lire, avec le souvenir de son premier
+journal écrit en 1814, sans songer combien étaient différentes, dans
+toutes leurs circonstances, les deux époques où ce noble auteur traçait
+ces procès-verbaux de ses pensées actuelles. Il écrivit le premier à
+l'époque qui peut être considérée, pour user de ses propres
+expressions, comme «la période la plus poétique de toute sa vie»--non
+pas certainement, en ce qui regardait les forces de son génie, auquel
+chaque année de plus ajoutait une nouvelle vigueur, et un nouveau
+lustre, mais en tout ce qui constitue la poésie du caractère,--savoir,
+les sentimens purs de la contagion mondaine, dont en dépit de son
+expérience prématurée de la vie il conserva toujours l'empreinte, et ce
+noble flambeau de l'imagination dont, malgré son mépris systématique du
+genre humain, il projeta toujours l'embellissante lumière sur les objets
+de ses affections. Il y eut alors, dans sa misanthropie comme dans ses
+chagrins, autant d'imagination que de réalité; et jusqu'à ses
+galanteries et intrigues amoureuses de cette même époque partagèrent
+également, comme j'ai essayé de le montrer, le même caractère
+d'idéalité. Quoique tombé de bonne heure sous l'empire des sens, il
+avait été de bonne heure aussi délivré de cet esclavage, d'abord par la
+satiété que les excès ne manquent jamais de produire, et peu de tems
+après, par cette série d'attachemens où l'imagination est pour moitié,
+lesquels tout en ayant même des conséquences morales plus funestes à la
+société, avaient au moins un vernis de décence à la surface et par leur
+nouveauté et l'apparente difficulté qui les entourait servaient à
+entretenir cette illusion poétique, d'où de telles poursuites dérivent
+leur unique charme.
+
+Avec un tel mélange ou plutôt une telle prédominance de l'idéal dans ses
+amitiés, dans ses haines et dans ses chagrins, son existence à cette
+époque, animée comme elle était, et maintenue en état de tourbillon par
+un tel cours de succès, doit être reconnue, même déduction faite de
+toutes les adjonctions peu pittoresques d'une vie de Londres, comme
+poétique à un haut degré, et environnée d'une sorte de halo[88]
+romanesque que les événemens subséquens n'étaient que trop propres à
+dissiper. Par son mariage, et les résultats qui s'en suivirent, il fut
+amené de nouveau à quelques-unes de ces amères réalités dont sa jeunesse
+avait eu un avant-goût. Une gêne pécuniaire,--épreuve la plus terrible
+de toutes pour l'ame délicate et haute,--le soumirent à toutes les
+indignités qu'elle entraîne ordinairement après soi, et il fut ainsi
+cruellement instruit des avantages de _posséder_ de l'argent, quand il
+n'avait pensé jusque-là qu'au généreux plaisir d'en _dépenser_. Certes,
+on ne peut demander une plus forte preuve du pouvoir de pareilles
+difficultés pour abaisser l'orgueil le plus chevaleresque, que la
+nécessité où Byron se trouva réduit en 1816, non-seulement de se
+désister de la résolution de ne tirer jamais aucun profit de la vente de
+ses ouvrages, mais encore d'accepter de son éditeur, pour droit
+d'auteur, une somme d'argent, qu'il avait quelque tems persisté à
+refuser pour lui-même, et que, dans la pleine sincérité de son coeur
+généreux, il avait destinée à d'autres. L'injustice et la méchanceté,
+dont il devint bientôt victime, eurent un pouvoir également fatal pour
+désenchanter le rêve de son existence. Ces chagrins d'imagination, ou du
+moins de retour sur le passé, auxquels il avait autrefois aimé à
+s'abandonner, et qui tendaient, par l'intermède de ses illusions
+idéales, à adoucir et polir son coeur, firent alors place à un cortége
+ennemi de vexations présentes et ignobles, plus humiliantes que pénibles
+à subir. Sa misanthropie, au lieu d'être comme auparavant un sentiment
+vague et abstrait qui ne s'arrêtât sur aucun objet particulier, et dont
+la diffusion corrigeât l'âcreté, fut alors condensée, par l'hostilité
+qu'il rencontra, en inimitiés individuelles, et ramassée en ressentimens
+personnels; et du haut de ce luxe de haine, qu'il croyait philosophique,
+contre les hommes en général, il fut alors obligé de descendre à
+l'humiliante nécessité de les mépriser en détail.
+
+[Note 88: On désigne ainsi, en physique, une couronne lumineuse que
+l'on voit quelquefois autour des astres, et principalement du soleil et
+de la lune. Le lecteur s'imagine bien que nous ne tirons pas de notre
+propre cru cette métaphore étrange; nous l'importons littéralement de
+l'anglais, où elle est assez usitée, comme toutes les figures relatives
+aux phénomènes que les marins ont intérêt à observer. (_Note du Trad._)]
+
+Sous toutes ces influences si fatales à l'enthousiasme du caractère, et
+formant, pour la plupart, une partie des épreuves ordinaires qui
+glacent et endurcissent les coeurs dans le monde, il était impossible
+qu'un changement matériel ne s'effectuât pas dans un esprit si
+susceptible d'impressions tout à-la-fois rapides et durables. En
+contraignant Byron à se concentrer dans ses seules ressources et dans sa
+seule énergie, comme dans l'unique position à lui laissée contre
+l'injustice du monde, ses ennemis ne réussirent qu'à donner à un
+principe intérieur d'indépendance une nouvelle force et un nouveau
+ressort, qui tout en ajoutant à la vigueur de son caractère, ne
+pouvaient manquer, par un si grand déploiement de cette activité propre,
+à en diminuer un peu l'amabilité. Parmi les changemens de disposition
+principalement imputables à cette source, on doit mentionner la moindre
+déférence qu'il montra aux opinions et aux sentimens d'autrui après ce
+ralliement forcé de tous ses moyens de résistance. Sans doute, une
+portion de cette opiniâtreté doit être mise sur le compte de l'absence
+de tous ceux dont la plus légère parole, le plus léger regard auraient
+eu plus d'effet sur lui que des volumes entiers de correspondance, mais
+nulle cause moins puissante et moins révulsive que la lutte dans
+laquelle il avait été engagé, n'aurait pu porter un esprit qui tel que
+le sien se défiait naturellement de lui-même, et s'en défiait encore au
+milieu de cette excitation, à s'arroger un ton de bravade universelle,
+plein sinon d'orgueil dans la prééminence de ses moyens, du moins d'un
+tel mépris pour quelques-uns de ses contemporains les plus capables,
+qu'il impliquait presque cet orgueil. Ce fut, en effet, comme je l'ai
+déjà remarqué plus d'une fois dans ces pages, un soulèvement général de
+tous les élémens, bons et mauvais, qui constituaient la nature du noble
+poète, soulèvement semblable à celui que, jeune encore, il avait opposé
+une première fois à l'injustice,--avec une différence, néanmoins,
+presque aussi grande, sous le point de vue de la force et de la
+grandeur, entre les deux explosions, qu'entre un incendie et une
+éruption volcanique.
+
+Une autre conséquence de l'esprit de bravade qui dès-lors anima Lord
+Byron, peut-être encore plus propre que toute autre à souiller et à
+ramener quelque tems au niveau terrestre la poésie de son caractère, fut
+le genre de vie auquel il s'abandonna à Venise, outrepassant même la
+licence de sa jeunesse. Il en fut bientôt retiré, comme de ses premiers
+excès, par l'avertissement opportun du dégoût. Sa liaison avec Mme
+Guiccioli, liaison qui, toute répréhensible qu'elle était, avait du
+mariage tout ce qui manquait au mariage réel du poète,--sembla enfin
+donner à son ame affectueuse cette union et cette sympathie après
+lesquelles il avait toute sa vie si ardemment soupiré. Mais le trésor
+vint trop tard;--la pure poésie du sentiment s'était évanouie; et ces
+larmes qu'il répandait avec tant de passion dans le jardin de Bologne,
+venaient moins peut-être de l'amour qu'il sentait en ce moment, que de
+la triste conscience des sentimens si différens qu'il avait auparavant
+éprouvés. Certes, il était impossible à une imagination même telle que
+la sienne, de conserver un voile de gloires idéales à une passion
+que,--plus par défi et par vanité que par tout autre motif,--il avait
+pris tant de peine à ternir et à dégrader à ses propres yeux. Par
+conséquent, au lieu d'être capable, comme autrefois, d'élever et
+d'embellir tout ce qui l'intéressait, de se faire une idole de la
+moindre création de son imagination, et de prendre pour l'amour même
+qu'il conjura si souvent, la simple forme de l'amour, il tomba dès-lors
+dans l'erreur opposée, dans la perverse habitude de déprécier et
+rabaisser ce qu'il estimait intérieurement, et de verser, comme le
+lecteur, l'a vu, le mépris et l'ironie sur un lien où les meilleurs
+sentimens de son ame étaient évidemment engagés. Cet ennemi de
+l'enthousiasme et de l'idéal, le ridicule, avait, au fur et à mesure
+qu'il avait échangé les illusions contre les réalités de la vie, pris de
+plus en plus d'empire sur lui, et avait alors envahi les régions les
+plus hautes et les plus belles de son esprit, comme on le voit par _Don
+Juan_,--cette arène variée où les deux génies; l'un bon et l'autre
+mauvais, qui gouvernaient ses pensées, se livrent avec des triomphes
+alternatifs leur puissant et éternel combat.
+
+Et même cette verve d'ironie,--au point où il la porta,--n'était aussi
+qu'un résultat du choc que son ame fière reçut des événemens qui
+l'avaient jeté, avec un nom flétri et un coeur brisé, hors de sa patrie
+et de ses pénates, comme il le dit lui-même d'une façon touchante,
+
+ Et si je ris des choses du monde,
+ C'est que je ne puis pleurer.
+
+Ce rire,--qui, dans de tels tempéramens, est le proche voisin des
+pleurs,--servait à le distraire de plus amères pensées; et le même
+calcul philosophique qui fit dire au poète de la mélancolie, à Young,
+«qu'il aimait mieux rire du monde que de s'irriter contre lui,» amena
+aussi Lord Byron à produire la même conclusion, et à sentir que, dans
+les vues misantropiques auxquelles il était enclin à l'égard du genre
+humain, la gaîté lui épargnait souvent la peine de haïr.
+
+Si, malgré tous ces obstacles à l'effusion des sentimens généreux, il
+conserva encore tant de tendresse et d'ardeur, comme il en fit preuve, à
+travers tous ses déguisemens, dans son incontestable amour pour Mme
+Guiccioli, et dans le zèle encore moins douteux avec lequel il embrassa
+alors, de coeur et d'ame, la grande cause de la liberté humaine,
+n'importe où et par qui elle fut proclamée,--cela seul montre quelle dut
+être la richesse primitive d'une sensibilité et d'un enthousiasme qu'une
+telle carrière ne put que si peu refroidir ou épuiser. C'est encore une
+grande consolation que de songer que les dernières années de sa vie ont
+été embellies par le retour de ce lustre romantique qui, à la vérité,
+n'avait jamais cessé d'environner le poète, mais n'avait que trop
+abandonné le caractère de l'homme; et que, lorsque l'amour--tout
+répréhensible qu'il était, mais enfin amour véritable,--avait le crédit
+de retirer Byron des seules erreurs qui le souillèrent dans son jeune
+âge, à la liberté était réservé le noble mais douloureux triomphe de
+revendiquer comme sienne la dernière période d'une vie glorieuse, et
+d'éclairer le tombeau du noble poète au milieu des sympathies du monde.
+
+Ayant tâché, dans cette comparaison entre l'homme actuel et l'homme
+primitif, d'expliquer, par les causes que je tiens pour véritables, les
+nouveaux phénomènes que le caractère de Byron présenta à cette époque,
+je donnerai maintenant le Journal, par lequel ces remarques me furent
+plus particulièrement suggérées, et que je crains d'avoir ainsi trop
+différé à présenter au lecteur.
+
+
+EXTRAITS D'UN JOURNAL DE LORD BYRON, 1821.
+
+
+Ravenne, 4 janvier 1821.
+
+«Une idée soudaine me frappe. Commençons un Journal encore une fois. Le
+dernier que je tins fut en Suisse, en mémoire d'un voyage dans les Alpes
+bernoises; je le fis pour l'envoyer à ma soeur, en 1816, et je présume
+qu'elle l'a encore, car elle m'écrivit qu'elle en était fort contente.
+Un autre, beaucoup plus long, fut tenu par moi en 1813-1814, et donné la
+même année à Thomas Moore.
+
+»Ce matin, je me levai tard, comme d'ordinaire:--mauvais tems,--mauvais
+comme en Angleterre,--même pire. La neige de la semaine dernière se fond
+au souffle du sirocco d'aujourd'hui, en sorte qu'il y a tout à-la-fois
+deux inconvéniens du diable. Je n'ai pu aller me promener à cheval dans
+la forêt. Demeuré à la maison toute la matinée,--regardé le
+feu,--surpris du retard du courrier. Le courrier arrivé à l'_Ave Maria_,
+au lieu d'une heure et demie, comme il le doit. _Galignani's
+Messengers_, au nombre de six;--une lettre de Faënza, mais aucune
+d'Angleterre. Fort mauvaise humeur en conséquence (car il y aurait dû y
+avoir des lettres); mangé en conséquence un copieux dîner: car lorsque
+je suis vexé, j'avale plus vite,--mais je n'ai que fort peu bu.
+
+»J'étais maussade;--j'ai lu les journaux,--songé ce que c'est que la
+gloire, en lisant, dans un procès de meurtre, que «M. Wych, épicier, à
+Tunbridge, vendit du lard, de la farine, du fromage et, à ce qu'on
+croit, des raisins secs à une Égyptienne accusée du crime. Il avait sur
+son comptoir (je cite fidèlement) un livre, la _Vie de Paméla_, qu'il
+déchirait pour enveloppes, etc., etc. Dans le fromage, on trouva, etc.,
+etc., et une feuille de _Pamela_ roulée autour du lard.» Qu'aurait dit
+Richardson, le plus vain et le plus heureux des auteurs vivans
+(c'est-à-dire durant sa vie),--lui qui, avec Aaron Hill, avait coutume
+de prophétiser et de railler la chute présumée de Fielding (l'Homère en
+prose de la nature humaine) et de Pope (le plus beau des
+poètes);--qu'aurait-il dit, s'il avait pu suivre ses pages de la
+toilette du prince français (voir _Boswell's Johnson_) au comptoir de
+l'épicier et au lard de l'Égyptienne homicide!!!
+
+»Qu'aurait-il dit? Que peut-il dire, sauf ce que Salomon a dit long-tems
+avant nous? Après tout, ce n'est que passer d'un comptoir à un autre, du
+libraire à un autre commerçant,--épicier ou pâtissier....................
+
+»Écrit cinq lettres en une demi-heure environ, courtes et rudes, à toute
+la racaille de mes correspondans. Le carrosse est arrivé. Appris la
+nouvelle de trois meurtres à Faënza et à Forli,--un carabinier, un
+contrebandier et un procureur:--tous trois la nuit dernière. Les deux
+premiers dans une querelle, le dernier par préméditation.
+
+»Il y a trois semaines,--presque un mois:--c'était le 7,--je fis enlever
+de la rue le commandant, mortellement blessé; il mourut dans ma maison;
+assassins inconnus, mais présumés politiques. Ses frères m'ont écrit de
+Rome, hier soir, pour me remercier de l'avoir assisté à ses derniers
+momens. Pauvre diable! c'était pitié; il était bon soldat, mais
+imprudent. Il était huit heures du soir quand on l'a tué. Nous
+entendîmes le coup de feu; mes domestiques et moi accourûmes dans la
+rue, et le trouvâmes expirant, avec cinq blessures, dont deux
+mortelles:--elles semblaient avoir été faites par des balles mâchées. Je
+l'examinai, mais n'allai pas à la dissection le lendemain matin.
+
+»Le carrosse à 8 heures ou à peu près.--Allé visiter la comtesse
+Guiccioli.--Je l'ai trouvée à son piano-forté.--Parlé avec elle jusqu'à
+dix heures, que le comte son père, et son frère, non moins comte,
+rentrèrent du théâtre. La pièce, dirent-ils, était _Filippo_
+d'Alfieri;--bien accueillie.
+
+»Il y a deux jours, le roi de Naples a passé par Bologne pour se rendre
+au congrès. Mon domestique Luigi a apporté la nouvelle. Je l'avais
+envoyé à Bologne chercher une lampe. Comment cela finira-t-il? Le tems
+l'apprendra.
+
+»Rentré chez moi à onze heures, ou même plus tôt. Si le chemin et le
+tems le permettent, je ferai une promenade à cheval demain. Gros
+tems,--presque une semaine ainsi,--un jour, neige, sirocco,--l'autre
+jour, gelée et neige; triste climat pour l'Italie. Mais ces deux
+saisons, la dernière et la présente sont extraordinaires. Lu une Vie de
+Léonard de Vinci, par Rossi;--résumé,--écrit ceci, et je vais aller me
+coucher.»
+
+
+5 janvier 1821.
+
+«Je me suis levé tard,--morne et abattu;--tems humide et épais. De la
+neige par terre, et le sirocco dans le ciel, comme hier. Les chemins
+remplis jusqu'au ventre du cheval, en sorte que l'équitation (du moins
+comme partie de plaisir) n'est pas praticable. Ajouté un postscriptum à
+ma lettre à Murray. Lu la conclusion, pour la cinquième fois (j'ai lu
+tous les romans de Walter-Scott au moins cinq fois) de la troisième
+série des _Contes de mon Hôte_,--grand ouvrage,--Fielding écossais,
+aussi bien que grand poète anglais;--homme merveilleux! Je désire boire
+avec lui.
+
+»Dîné vers six heures. Oublié qu'il y avait un _plum-pudding_ (j'ai
+ajouté récemment la gourmandise à la famille de mes vices), et j'avais
+dîné avant de le savoir. Bu une demi-bouteille d'une sorte de liqueur
+spiritueuse,--probablement de l'esprit de vin; car, ce qu'on appelle
+eau-de-vie, rum, etc., etc., n'est pas autre chose que de l'esprit de
+vin avec telle ou telle couleur. Je n'ai pas mangé deux pommes, qui
+avaient été servies en guise de dessert. Donné à manger aux deux chats,
+au faucon, et à la corneille privée (mais non apprivoisée). Lu
+l'_Histoire de la Grèce_ de Mitford,--la _Retraite des Dix Mille_ de
+Xénophon. Écrit jusqu'au moment actuel, huit heures moins six
+minutes,--heure française, non italienne.
+
+»J'entends le carrosse,--je demande mes pistolets et ma redingote, comme
+d'ordinaire,--ce sont des articles nécessaires. Tems froid,--promené en
+carrosse découvert;--habitans un peu farouches,--perfides et enflammés
+de vives passions politiques. Fins matois, néanmoins,--bons matériaux
+pour une nation. C'est du chaos que Dieu tira le monde, et c'est du sein
+des passions que sort un peuple.
+
+»L'heure sonne;--sorti pour faire l'amour. C'est un peu périlleux, mais
+non désagréable... ...............................................
+
+»Le dégel continue;--j'espère qu'on pourra se promener à cheval demain.
+Envoyé les journaux à ***;--grands événemens qui se préparent.
+
+»Onze heures neuf minutes. Visité la comtesse Guiccioli, née G. Gamba.
+Elle commençait ma lettre en réponse aux remercîmens que m'avait écrits
+Alessio del Pinto de Rome, pour avoir assisté son frère, feu le
+commandant, à ses derniers momens; car je l'avais priée d'écrire ma
+réponse pour plus grande pureté de langage, moi qui suis natif de
+par-delà les monts, et suis peu habile à faire une phrase de bon toscan.
+Coupé court à la lettre;--on la finira un autre jour. Parlé de l'Italie,
+du patriotisme d'Alfieri, de madame Albany, et autres branches de
+savoir. Même la conspiration de Catilina, et la guerre de Jugurtha de
+Salluste. A 9 heures, entre son frère _il conte_ Pietro;--à 10, son père
+_conte_ Ruggiero.
+
+»Parlé des divers usages militaires,--du maniement du grand sabre à la
+mode hongroise et à celle des montagnards écossais, double exercice dans
+lequel j'étais autrefois un assez habile maître d'escrime. Convenu que
+la R. éclatera le 7 ou 8 mars, date à laquelle je me fierais, s'il
+n'avait pas déjà été convenu que la chose devait éclater en octobre
+1820...............................................................
+
+»Rentré chez moi,--relu de nouveau les _Dix Mille_, et je vais aller me
+coucher.
+
+»Mémorandum.--Ordonné à Fletcher (à 4 heures après midi) de copier sept
+ou huit apophthegmes de Bacon, dans lesquels j'ai découvert des bévues
+qu'un écolier serait plutôt capable de découvrir que de commettre. Tels
+sont les sages! Que faut-il qu'ils soient, pour qu'un homme comme moi
+tombe sur leurs méprises ou leurs mensonges? Je vais me coucher, car je
+trouve que je deviens cynique.»
+
+
+6 janvier 1821.
+
+«Brouillard,--dégel,--boue,--pluie. Point de promenade à cheval. Lu les
+anecdotes de Spence. Pope est un habile homme,--je l'ai toujours pensé.
+Corrigé les erreurs de neuf apophthegmes de Bacon,--toutes erreurs
+historiques,--et lu la _Grèce_ de Mitford. Composé une épigramme.
+Cherché un passage dans Ginguené,--même dans le _Lope de Vega_ de lord
+Holland. Écrit une note pour Don Juan.
+
+»A huit heures, sorti pour visite. Entendu un peu de musique. Parlé
+avec le comte Pietro Gamba de l'acteur italien Vestris, qui est
+maintenant à Rome;--je l'ai vu souvent jouer à Venise,--bon
+comédien,--très-bon. Un peu maniéré, mais excellent dans la grande
+comédie, comme dans les sentimens pathétiques. Il m'a fait souvent rire
+et pleurer, et ce n'est pas chose fort aisée,--du moins à un comédien,
+de produire sur moi l'un ou l'autre effet.
+
+»Réfléchi à l'état des femmes dans l'ancienne Grèce,--état assez
+convenable. L'état présent, reste de la barbarie des siècles de
+chevalerie et de féodalité,--artificiel et contre nature. Elles doivent
+veiller à la maison,--être bien nourries et bien habillées,--mais non
+pas mêlées à la société;--recevoir aussi une bonne éducation religieuse,--mais
+ne lire ni poésie ni politique,--rien que des livres de piété et de
+cuisine. Musique,--dessin,--danse;--plus, un peu de jardinage et de
+labourage par-ci par-là. Je les ai vu, en Épire, réparer les chemins
+avec succès. Pourquoi pas, ainsi que la coupe des foins et le trait du
+lait?
+
+»Rentré chez moi, lu de nouveau Mitford, et joué avec mon mâtin,--je lui
+ai donné son souper. Fait une autre leçon de l'épigramme; mais avec le
+même tour. Le soir au théâtre; il y avait un prince sur son trône à la
+dernière scène de la comédie,--l'auditoire a ri, et lui a demandé une
+constitution. Cela explique l'état de l'esprit public en ce pays, ainsi
+que les assassinats. Il faut une république universelle,--et elle doit
+être. La corneille est boiteuse,--je m'étonne d'un tel accident,--quelque
+sot, je présume, lui a marché sur la patte. Le faucon est tout
+guilleret,--les chats gras et bruyans.--Je n'ai pas regardé les singes
+depuis le froid. Il fait toujours très-humide,--un hiver italien est une
+triste chose, mais les autres saisons sont délicieuses.
+
+»Quelle est la raison pour laquelle j'ai été, durant toute ma vie, plus
+ou moins ennuyé? et pourquoi le suis-je peut-être moins à présent que je
+ne l'étais à vingt ans, autant je ne puis en croire mes souvenirs? Je ne
+sais comment résoudre ce problème, sinon présumer que c'est un effet du
+tempérament,--tout comme l'abattement au réveil, ce qui a été mon
+invariable manière d'être pendant plusieurs années. La tempérance et
+l'exercice, dont j'ai fait maintes fois et pendant long-tems une
+expérience vigoureuse et violente, n'ont produit que peu ou point de
+différence. Les passions fortes en ont produit une; sous leur immédiate
+influence,--c'est bizarre, mais--j'eus toujours les esprits agités, et
+non pas abattus. Une dose de sels excite en moi une ivresse momentanée,
+comme le champagne léger. Mais le vin et les spiritueux me rendent
+sombre et farouche jusqu'à la férocité,--silencieux néanmoins, ami de la
+solitude, et non querelleur, si l'on ne me parle pas. La nage relève
+aussi mes esprits,--mais en général, ils sont bas, et baissent de jour
+en jour davantage. Cela est désespérant; car je ne crois pas que je sois
+aussi ennuyé que je l'étais à dix-neuf ans. La preuve en est qu'alors il
+me fallait jouer ou boire, ou me livrer à un mouvement quelconque;
+autrement j'étais malheureux. A présent, je puis rêver avec calme; et je
+préfère la solitude à toute compagnie,--hormis la dame que je sers. Mais
+je sens un je ne sais quoi qui me fait penser que si jamais j'atteins la
+vieillesse, comme Swift, «je mourrai sur le seuil» dès l'abord.
+Seulement je ne crains pas l'idiotisme ou la démence autant que lui. Au
+contraire, je regarde quelques phases paisibles de l'un et l'autre de
+ces états comme préférables à mille circonstances de ce que les hommes
+appellent la possession de leurs sens.»
+
+
+Dimanche 7 janvier 1821.
+
+«Toujours de la pluie,--du brouillard,--de la neige,--un tems de
+bruine,--et toutes les incalculables combinaisons d'un climat où le
+froid et le chaud se disputent l'empire. Lu Spence, et feuilleté Roscoe
+pour trouver un passage que je n'ai pas trouvé. Lu le 4e volume de la
+seconde série des _Contes de mon Hôte_ de Walter-Scott. Dîné. Lu la
+gazette de Lugano. Lu--je ne sais plus quoi. A huit heures, allé en
+_conversazione_. Rencontré là la comtesse Gertrude, Betty V. et son
+mari, et d'autres personnes. Vu une jolie femme aux yeux noirs,--de
+vingt-deux ans;--même âge que Teresa, qui est plus jolie, pourtant.
+
+»Le comte Pietro Gamba m'a pris à part pour me dire que les patriotes
+avaient appris de Forli (à vingt milles d'ici) que cette nuit le
+gouvernement et son parti veulent frapper un grand coup,--que notre
+cardinal a reçu des ordres pour faire plusieurs arrestations
+sur-le-champ, et qu'en conséquence les libéraux s'arment, et ont placé
+des patrouilles dans les rues, pour sonner l'alarme et appeler au
+combat.
+
+»Il m'a demandé «qu'est-ce que l'on doit faire?»--Combattre, ai-je
+répondu, plutôt que se laisser prendre en détail.» Et j'ai offert de
+recevoir ceux qui sont dans l'appréhension d'une arrestation immédiate,
+dans ma maison qui est susceptible de défense, et de les défendre, avec
+l'aide de mes domestiques et la leur propre (nous avons des armes et des
+munitions), aussi long-tems que nous pourrons,--ou bien d'essayer de les
+faire échapper à l'ombre de la nuit. En gagnant le logis, j'ai offert au
+comte les pistolets que j'avais sur moi,--il a refusé, mais il m'a dit
+qu'il viendrait à moi en cas d'accidens.
+
+»Il s'en faut d'une demi-heure pour être à minuit, et il pleut. Comme
+dit Gibbet: «Belle nuit pour leur entreprise, il fait noir comme en
+enfer, et ça tombe comme le diable.» Si l'émeute n'arrive pas
+aujourd'hui, ce sera bientôt. J'ai pensé que le système de maltraiter le
+peuple produirait une réaction,--et la voici maintenant qui approche.
+Je ferai ce que je pourrai dans le combat, quoique j'aie un peu perdu la
+pratique. La cause est bonne.
+
+»Tourné et retourné une dizaine de livres pour le passage en question,
+et je n'ai pu le trouver. Je m'attends à entendre au premier moment le
+tambour et la mousqueterie (car on a juré de résister, et on a
+raison)--mais je n'entends rien encore, sauf le bruit de la pluie et les
+bouffées du vent par intervalles. Je ne voudrais pas me coucher, parce
+que j'ai horreur d'être réveillé, et que je désirerais être prêt pour le
+tapage, s'il y en a.
+
+»Arrangé le feu,--pris les armes,--et un livre ou deux que je
+parcourrai. Je ne connais guère le nombre des carbonari, mais je crois
+qu'ils sont assez forts pour battre les troupes, même ici. Avec vingt
+hommes, cette maison-ci pourrait être défendue pendant vingt-quatre
+heures contre toutes les forces que l'on pourrait ici rassembler à
+présent contre elle dans le même espace de temps; et, cependant, le pays
+en aurait connaissance, et se soulèverait,--si jamais il doit se
+soulever, ce dont il est possible de douter. En attendant, je puis aussi
+bien lire que faire autre chose, puisque je suis seul.»
+
+
+Lundi 8 janvier 1821.
+
+«Je me lève, et je trouve le comte Pietro Gamba dans mes appartemens.
+Fait sortir le domestique. Appris que, suivant les meilleures
+informations, le gouvernement n'avait pas expédié l'ordre des
+arrestations appréhendées; que l'attaque de Forli n'avait pas été tentée
+(comme on s'y attendait) par les _Sanfedisti_[89], les opposans des
+carbonari ou libéraux,--et que l'on est encore dans la même
+appréhension. Le comte m'a demandé des armes de meilleure qualité que
+les siennes; je les lui ai données. Convenu qu'en cas de bruit, les
+libéraux s'assembleraient ici (avec moi), et qu'il avait donné le mot à
+Vincenzo G. et autres chefs à cet effet. Lui-même et son père s'en vont
+à la chasse dans la forêt; mais Vincenzo G. doit venir chez moi, et un
+exprès être envoyé à lui, Pietro Gamba, si quelque chose survient.
+Opérations concertées.
+
+[Note 89: Les partisans de la foi, _della santa fede_. (_Note du
+Trad._)]
+
+»Je conseillai d'attaquer en détail et de différens côtés (quoique en
+même tems), de manière à partager l'attention des troupes, qui, malgré
+leur petit nombre, mais par l'avantage de la discipline, battraient en
+combat régulier un corps quelconque de gens non disciplinés;--il faut
+donc qu'elles soient dispersées par petites fractions, et distraites
+çà-et-là pour différentes attaques. Offert ma maison pour lieu
+d'assemblée, si on le veut. C'est une forte position;--la rue est
+étroite, commandée par le feu qu'on ferait de l'intérieur,--et les murs
+sont tenables............... ..........................................
+
+»Dîné. Essayé un habit neuf. Lettre à Murray, avec les corrections des
+apophthegmes de Bacon et une épigramme;--cette dernière pièce n'est pas
+destinée à l'impression. A huit heures, allé chez Teresa, comtesse
+Guiccioli... A neuf heures et demie, entrent le comte P*** et le comte
+P. G***; parlé d'une certaine proclamation récemment publiée............
+........................................................................
+
+»Il paraît après tout qu'il n'y aura rien. J'aurais voulu en savoir
+autant hier soir,--ou, pour mieux dire, ce matin,--je me serais mis au
+lit deux heures plus tôt. Et pourtant je ne dois pas me plaindre; car,
+malgré le sirocco et la pluie battante, je n'ai pas bâillé depuis deux
+jours.
+
+»Rentré chez moi,--lu l'_Histoire de la Grèce_;--avant le dîner j'avais
+lu _Rob-Roy_ de Walter Scott. Écrit l'adresse de la lettre en réponse à
+Alessio del Pinto, qui m'a remercié de l'assistance que j'ai donnée à
+son frère expirant (feu le commandant, assassiné ici le mois dernier).
+Je lui ai dit que je n'avais fait que remplir un devoir
+d'humanité,--comme il est vrai. Le frère vit à Rome.
+
+»Arrangé le feu avec un peu de _sgobole_ (c'est un mot romagnol), et
+donné de l'eau au faucon. Bu de l'eau de Seltz. Mémorandum:--reçu
+aujourd'hui une estampe ou gravure de l'histoire d'Ugolin, par un
+peintre italien;--elle diffère, comme on pense, de l'oeuvre de sir Josué
+Reynolds; mais elle n'est pas pire, car Reynolds n'est pas bon en
+histoire. Déchiré un bouton à mon habit neuf.
+
+»Je ne sais quelle figure ces Italiens feront dans une insurrection
+régulière. Je pense quelquefois que, comme le fusil de cet Irlandais (à
+qui l'on avait vendu un fusil recourbé), ils ne seront bons qu'à «tirer
+leur coup dans une encoignure;» du moins, cette sorte de feu a été le
+dernier terme de leurs exploits; et pourtant il y a de l'étoffe dans ce
+peuple, et une noble énergie qu'il s'agirait de bien diriger. Mais qui
+la dirigera? Qu'importe? C'est dans de telles circonstances que les
+héros surgissent. Les difficultés sont le berceau des ames hautes, et la
+liberté est la mère des vertus que comporte la nature humaine.»
+
+
+Mardi, 9 janvier 1821.
+
+«Je me lève.--Beau jour. Demandé les chevaux; mais Lega, mon
+_secrétaire_ (par italianisme, au lieu du mot intendant ou
+maître-d'hôtel), vient me dire que le peintre a fini la fresque de
+l'appartement pour lequel je l'avais dernièrement fait appeler; je suis
+allé la voir avant de sortir. Le peintre n'a pas mal copié les dessins
+du Titien..............................................................
+
+»Dîné. Lu _la Vanité des désirs humains_ de Johnson.--Tous les
+exemples, ainsi que la manière de les présenter, sont sublimes, aussi
+bien que la dernière partie, à l'exception d'un ou deux vers. Je
+n'admire pas autant l'exorde. Je me rappelle une observation de Sharpe
+(que l'on nommait à Londres le _conversationiste_, et qui était un
+habile homme), savoir, que le premier vers de ce poème était superflu,
+et que Pope (le meilleur des poètes, je crois) aurait commencé et mis
+tout d'abord, sans changer la ponctuation,
+
+ Examine le genre humain de la Chine au Pérou.
+
+Le premier vers, _livre-toi à l'observation_, etc., est, sans aucun
+doute, lourd et inutile; mais c'est un beau poème,--et si vrai!--vrai
+comme la dixième satire de Juvénal. Le cours des âges change tout,--le
+tems,--la langue,--la terre,--les bornes de la mer,--les étoiles du
+ciel,--enfin tout ce qui est «auprès, autour et au-dessous» de l'homme,
+excepté l'homme lui-même, qui a toujours été et sera toujours un
+malheureux faquin. L'infinie variété des vies ne mène qu'à la mort, et
+l'infinité des désirs n'aboutit qu'au désappointement. Toutes les
+découvertes qui ont été faites jusqu'à présent ont peu amélioré notre
+existence. A l'extirpation d'un fléau succède une peste nouvelle; et un
+nouveau monde n'a donné à l'ancien que fort peu de chose, hormis la
+v..... d'abord, et la liberté ensuite.--Le dernier présent est beau,
+surtout puisqu'il a été fait à l'Europe en échange de l'esclavage
+qu'elle avait apporté; mais il est douteux que les souverains ne
+regardent pas le premier comme le meilleur des deux pour leurs sujets.
+
+»Sorti à huit heures,--appris quelques nouvelles. On dit que le roi de
+Naples a déclaré aux _puissances_ (c'est ainsi qu'on appelle maintenant
+les méchans couronnés) que sa constitution lui avait été arrachée par la
+force, etc., etc., et que les barbares Autrichiens touchent de nouveau
+la solde de guerre et vont entrer en campagne. Qu'ils viennent! «Ils
+viennent comme des victimes dans leur ajustement» ces chiens de l'enfer!
+Espérons toujours voir leurs os entassés, comme j'ai vu ceux des dogues
+humains tombés à Morat, en Suisse.
+
+»Entendu un peu de musique. A neuf heures, les visiteurs
+ordinaires,--nouvelles, guerre ou bruits de guerre. Tenu conseil avec
+Pietro Gamba, etc., etc. On veut ici s'insurger et me faire l'honneur
+d'appeler le secours de mon bras. Je ne reculerai pas, quoique je ne
+voie ici ni assez de force, ni assez de coeur pour faire une grande
+besogne; mais: en avant!--voici l'instant d'agir. Et que signifie
+l'intérêt du _moi_, si une seule étincelle de ce qui serait digne du
+passé peut être léguée à l'avenir pour ne s'éteindre jamais? Il ne
+s'agit ni d'un seul homme, ni d'un million, mais de l'esprit de liberté
+qu'il faut étendre. Les vagues qui se précipitent contre le rivage sont
+brisées une à une; mais néanmoins l'Océan poursuit ses conquêtes: il
+engloutit l'_Armada_[90], use le roc, et si l'on en croit les
+_Neptuniens_[91], il a non-seulement détruit, mais créé un monde. De la
+même façon, quel que soit le sacrifice des individus, la grande cause
+prendra de la force, emportera ce qui est rocailleux, et fertilisera ce
+qui est cultivable (car l'herbe marine est un engrais). Ainsi donc, les
+calculs de l'égoïsme ne doivent point avoir de place dans de telles
+occasions, et aujourd'hui je n'y donnerai aucune valeur. Je ne fus
+jamais fort dans le calcul des probabilités, et je ne commencerai pas
+maintenant.»
+
+[Note 90: Nom de la flotte de Philippe II, engloutie par une tempête
+sous le règne d'Élisabeth.]
+
+[Note 91: On nomme ainsi les géologues, qui croient que la terre
+s'est formée au milieu des eaux de la mer. (_Notes du Trad._)]
+
+
+10 janvier 1821.
+
+«Belle journée;--il n'a plu que le matin. Examiné des comptes. Lu les
+_Poètes_ de Campbell;--noté les erreurs de l'auteur pour les corriger.
+Dîné,--sorti,--musique,--air tyrolien, avec des variations. Soutenu la
+cause de la simplicité primitive de l'air contre les variations de
+l'école italienne... Politique un peu à l'orage, et de jour en jour plus
+chargée de nuages. Demain, c'est le jour de l'arrivée des postes
+étrangères, nous saurons probablement quelque chose.
+
+»Rentré chez moi,--lu. Corrigé les _lapsus calami_ de Tom Campbell. Bon
+ouvrage, quoique le style en soit affecté;--mais l'auteur défend Pope
+glorieusement. Certainement c'est sa propre cause;--mais n'importe,
+c'est fort bien, et cela lui fait grand honneur.
+
+
+11 janvier 1821.
+
+«Lu les lettres. Corrigé la tragédie et les _Imitations d'Horace_. Dîné,
+après quoi je me suis senti mieux disposé. Sorti,--rentré,--fini mes
+lettres, au nombre de cinq. Lu les _Poètes_ et une anecdote dans Spence.
+
+»All.. m'écrit que le pape, le grand duc de Toscane et le roi de
+Sardaigne sont aussi appelés au congrès, mais le pape s'y fera
+représenter. Ainsi les intérêts de plusieurs millions d'hommes sont dans
+les mains de quelques fats réunis dans un lieu appelé Laybach!
+
+»Je regretterais presque que mes propres affaires allassent bien, quand
+les nations sont en péril. Si la destinée du genre humain pouvait être
+radicalement améliorée, et surtout celle de ces Italiens actuellement si
+opprimés, je ne songerais pas tant à mon «petit intérêt.» Dieu nous
+accorde de meilleurs tems, ou plus de philosophie.
+
+»En lisant, je viens de tomber sur une expression de Tom Campbell; en
+parlant de Collius, il dit que nul lecteur ne se soucie de la vérité des
+moeurs dans les églogues de l'auteur, pas plus que de l'authenticité du
+siége de Troie.» C'est faux:--nous nous soucions de l'authenticité du
+siége de Troie. J'étudiai ce sujet tous les jours, pendant plus d'un
+mois, en 1810; et si quelque chose diminuait mon plaisir, c'était de
+penser que ce vaurien de Bryant avait nié la véracité du poète grec. Il
+est vrai que je lus _l'Homère travesti_ (les douze premiers livres),
+parce que Hobhouse et d'autres me fatiguèrent de leur érudition locale.
+Mais je vénérai toujours l'original comme la vérité même en histoire
+(quant aux faits matériels), et en description des lieux. Autrement je
+n'y aurais pris aucun plaisir. Qui me persuadera, quand je me penche sur
+une tombe magnifique, qu'un héros n'y est pas renfermé? les hommes ne
+travaillent pas sur les morts obscurs et médiocres. Mais voici le
+pourquoi. Tom Campbell a pris la défense de l'inexactitude de costume et
+de description: c'est que sa _Gertrude_, etc., n'a pas plus la couleur
+locale de la Pensylvanie que de Penmanmaur. Ce poème est notoirement
+plein de scènes d'une fausseté grossière, comme disent tous les
+Américains, qui d'ailleurs en louent quelques parties.»
+
+
+12 janvier 1821.
+
+«Le tems est toujours à tel point humide et impraticable, que Londres,
+dans ses plus insupportables jours de brouillard, serait un lieu de
+printems en comparaison de la brume et du sirocco, qui ont régné (sans
+un seul jour d'intervalle), avec de la neige ou de fortes pluies pour
+toute variation, depuis le 30 décembre 1820. C'est si ennuyeux, que j'ai
+un accès littéraire;--mais c'est très-fatigant de ne pouvoir se consoler
+qu'en chevauchant sur Pégase, durant tant de jours. Les routes sont
+encore pires que le tems,--par la masse de la boue, la mollesse du sol,
+et la crue des eaux.
+
+»Lu _les Poètes Anglais_, c'est-à-dire--dans l'édition de Campbell. Il y
+a quelquefois beaucoup d'apprêt dans les phrases de préface de Tom; mais
+l'ensemble de l'ouvrage est bon. Je préfère néanmoins la poésie même de
+l'auteur.
+
+»Murray écrit qu'on veut jouer la tragédie de _Marino Faliero_;--quelle
+sottise! ce drame a été composé pour le cabinet. J'ai protesté contre
+cet acte d'usurpation (qui paraît pouvoir être légalement consommé par
+les directeurs sur tout ouvrage imprimé, contre la propre volonté de
+l'auteur); j'espère toutefois qu'on ne le fera pas. Pourquoi ne pas
+produire quelques-uns de ces innombrables aspirans à la célébrité
+théâtrale, qui encombrent aujourd'hui les cartons, plutôt que de me
+traîner hors de la librairie? J'ai écrit une fière protestation mais
+j'espère toujours qu'elle ne sera pas nécessaire, et qu'on verra que la
+pièce n'est point faite pour le théâtre. _Marino_ est trop régulier;--la
+durée de l'action est de vingt-quatre heures;--les changemens de lieu
+sont rares;--rien de mélodramatique,--point de surprises, de péripéties,
+ni de trappes, ni d'occasions «de remuer la tête et de frapper du
+pied,»--et point d'amour, ce principal ingrédient du drame moderne.»
+.......................................................................
+
+
+Minuit
+
+«Lu, dans la traduction italienne de Guido Sorelli, l'allemand
+Grillparzer,--diable de nom, sans doute, pour la postérité; mais il
+faudra qu'elle apprenne à le prononcer. Si l'on tient compte de
+l'infériorité nécessaire d'une traduction, et surtout d'une traduction
+italienne (car les Italiens sont les plus mauvais traducteurs du monde,
+excepté pour les classiques,--Annibal Caro, par exemple,--et dans ce cas
+ils sont servis par la bâtardise même de leur idiome, vu que, pour avoir
+un air de légitimité, ils singent la langue de leurs pères);--si donc on
+tient compte, dis-je, d'un tel désavantage, la tragédie de _Sappho_ est
+superbe et sublime. On ne peut le nier: L'auteur a fait une belle oeuvre
+en écrivant ce drame. Et qui est-il? je ne le sais pas; mais les siècles
+le sauront. C'est une haute intelligence.
+
+»Je dois toutefois avertir que je n'ai rien lu d'Adolphe Müller, et pas
+autant que je désirerais de Goëthe, Schiller et Wieland. Je ne les
+connais que par l'intermédiaire des traductions anglaises, françaises
+et italiennes. Leur langue réelle m'est absolument inconnue,--excepté
+des jurons appris de la bouche de postillons et d'officiers en querelle.
+Je peux jurer en allemand:--_sacranient_,--_verfluchter_,--_hundsfott_,
+etc., mais je n'entends guère la conversation moins énergique des
+Allemands.
+
+»J'aime leurs femmes (j'aimai jadis en désespéré une Allemande nommée
+Constance), et tout ce que j'ai lu de leurs écrits dans les traductions,
+et tout ce que j'ai vu de pays et de peuple sur le Rhin,--tout, excepté
+les Autrichiens que j'abhorre, que j'exècre, que--je ne puis trouver
+assez de mots pour exprimer la haine que je leur porte, et je serais
+fâché de leur faire du mal en proportion de ma haine; car j'abhorre la
+cruauté encore plus que les Autrichiens, sauf un instant de passion, et
+alors je suis barbare,--mais non pas de propos délibéré.
+
+»Grillparzer est grand,--antique,--non aussi simple que les anciens,
+mais très-simple pour un moderne;--il est trop madame de Staël-_iste_
+par-ci par-là; mais c'est un grand et bon écrivain.
+
+
+Samedi 13 janvier 1821.
+
+»Esquissé le plan et les _Dramatis Personæ_ d'une tragédie de
+_Sardanapale_, à laquelle j'ai songé pendant quelque tems. Pris les noms
+dans Diodore de Sicile (je sais l'histoire de Sardanapale depuis l'âge
+de douze ans), et lu un passage du neuvième volume, édition in-8°, dans
+la _Grèce_ de Mitford où l'auteur réhabilite la mémoire de ce dernier
+roi des Assyriens.
+
+»Dîné,--nouvelles politiques,--les puissances veulent faire la guerre
+aux peuples. L'avis semble positif,--Ainsi soit-il,--elles seront enfin
+battues. Les tems monarchiques sont près de finir. Il y aura des fleuves
+de sang, et des brouillards de larmes, mais les peuples triompheront à
+la fin. Je ne vivrai pas assez pour le voir, mais je le prévois.
+
+»J'ai apporté à Teresa la traduction italienne de la _Sappho_ de
+Grillparzer, elle m'a promis de la lire. Elle s'est disputée avec moi,
+parce que j'ai dit que l'amour n'était pas le plus élevé des sujets pour
+la vraie tragédie; et comme elle avait l'avantage de parler dans sa
+langue maternelle, et avec l'éloquence naturelle aux femmes, elle a
+écrasé le petit nombre de mes argumens. Je crois qu'elle avait raison.
+Je mettrai dans _Sardanapale_ plus d'amour que je n'avais projeté,--si
+toutefois les circonstances me laissent du loisir. Ce _si_ ne sera
+qu'avec grande peine pacificateur.
+
+
+14 janvier 1821.
+
+»Parcouru les tragédies de Sénèque. Écrit les vers d'exposition de la
+tragédie projetée de _Sardanapale_. Fait quelques milles à cheval dans
+la forêt. Brouillard et pluie. Rentré,--dîné,--écrit encore un peu de ma
+tragédie.
+
+»Lu Diodore de Sicile, parcouru Sénèque, et quelques autres livres.
+Écrit encore de ma tragédie. Pris un verre de _grog_. Après m'être
+fatigué à cheval par un tems pluvieux, après avoir écrit, écrit,
+écrit,--les esprits animaux (du moins les miens) ont besoin d'un peu de
+récréation, et je n'aime plus le laudanum comme autrefois. Aussi j'ai
+fait remplir un verre d'un mélange d'eaux spiritueuses et d'eau pure, et
+je parviendrai à le vider. Je conclus _ainsi_ et _ici_ le journal
+d'aujourd'hui»...
+
+
+15 janvier 1821.
+
+»Beau tems.--Reçu une visite.--Sorti et fait un tour à cheval dans la
+forêt,--tiré des coups de pistolet,--Revenu à la maison; dîné,--lu un
+volume de _la Grèce_ de Mitford, écrit une partie d'une scène de
+_Sardanapale_. Sorti,--entendu un peu de musique,--appris quelques
+nouvelles politiques. Les autres puissances italiennes ont aussi envoyé
+des ministres au congrès. La guerre paraît certaine,--en ce cas, elle
+sera cruelle. Parlé de diverses matières importantes avec un des
+initiés. À dix heures et demie rentré chez moi.
+
+»Je viens de faire une réflexion singulière. En 1814, Moore («le poète
+par excellence», titre qu'il mérite bien), Moore et moi nous allions
+ensemble dans la même voiture, dîner chez le comte Grey, _capo
+politico_[92] du reste des whigs. Murray, le magnifique Murray
+(l'illustre éditeur) venait de m'envoyer la gazette de Java,--je ne
+sais pourquoi.--En la parcourant par pure curiosité, nous y trouvâmes
+une controverse sur les mérites de Moore et les miens. Il y a de la
+gloire pour nous à vingt-six ans. Alexandre avait conquis l'Inde au même
+âge; mais je doute qu'il fût un objet de controverse, ou que ses
+conquêtes fussent comparées à celles du Bacchus indien, à Java.
+
+[Note 92: _Chef politique_.--C'est ce même comte Grey qui est
+aujourd'hui premier ministre. (_Note du Trad._) ]
+
+»C'était une grande gloire que celle d'être nommé avec Moore; une plus
+grande, de lui être comparé; et la plus grande des jouissances du moins,
+que d'être avec lui: et certes c'était une bizarre coïncidence que de
+dîner ensemble tandis qu'on disputait sur nous au-delà de la ligne
+équinoxiale.
+
+»Hé bien, le même soir, je me trouvai avec le peintre Lawrence, et
+j'entendis une des filles de lord Grey (jeune personne belle, grande, et
+animée, ayant de cet air patricien et distingué de son père, ce que
+j'aime à la folie) jouer de la harpe avec tant de modestie et
+d'ingénuité qu'elle semblait la déesse de la musique. Hé bien, j'aurais
+mieux aimé ma conversation avec Lawrence (qui conversait
+délicieusement), et le plaisir d'entendre la jeune fille, que toute la
+renommée de Moore et la mienne réunies.
+
+»Le seul plaisir de la gloire est qu'elle prépare la route au plaisir,
+et plus notre plaisir est intellectuel, mieux vaut pour le plaisir et
+pour nous-mêmes. C'était toutefois agréable que d'avoir entendu le bruit
+de notre renommée avant le dîner, et la harpe d'une jeune fille après.
+
+
+16 janvier 1821.
+
+»Lu,--promenade à cheval,--tir du
+pistolet,--rentré,--dîné,--écrit,--fait une visite,--entendu de la
+musique,--parlé d'absurdités,--et retourné au logis.
+
+»Écrit de ma tragédie,--j'avance dans le premier acte avec toute la hâte
+possible...... Le tems est toujours couvert et humide comme au mois de
+mai à Londres,--brouillard, bruine, air rempli de _scotticismes_, qui,
+tout beaux qu'ils sont dans les descriptions d'Ossian, sont quelque peu
+fatigans dans leur perspective réelle et prosaïque.--Politique toujours
+mystérieuse.
+
+
+17 janvier 1821.
+
+»Promenade à cheval dans la forêt,--tir du pistolet;--dîner. Arrivé
+d'Angleterre et de Lombardie un paquet de livres,--anglais, italiens,
+français et latins. Lu jusqu'à huit heures,--puis sorti.
+
+
+18 janvier 1821.
+
+«Aujourd'hui, la poste arrivant tard, je ne suis point sorti à cheval.
+Lu les lettres;--deux gazettes seulement, au lieu de douze que l'on doit
+à présent m'envoyer. Fait écrire par Lega à ce négligent de Galignani,
+et ajouté moi-même un _postscriptum_. Dîné.
+
+»À huit heures je me proposais de sortir. Lega entre avec une lettre au
+sujet d'un billet qui n'a pas été acquitté à Venise, et que je croyais
+acquitté depuis plusieurs mois. Je suis entré dans un accès de fureur
+qui m'a presque fait tomber en défaillance. Je ne me suis pas remis
+depuis. Je mérite cela pour être si fou;--mais j'avais de quoi être
+irrité;--bande de faquins! Ce n'est, toutefois, que vingt-cinq livres
+sterling.»
+
+
+19 janvier 1821.
+
+«Promenade à cheval. Le vent d'hiver est un peu moins cruel que
+l'ingratitude, quoique Shakspeare dise le contraire. Du moins, je suis
+si accoutumé à rencontrer plus souvent l'ingratitude que le vent du
+nord, que je regarde le premier mal comme le pire des deux. J'avais
+rencontré l'un et l'autre dans l'espace de vingt-quatre heures; ainsi
+j'ai pu en juger.
+
+»Songé à un plan d'éducation pour ma fille Allegra, qui doit bientôt
+commencer ses études. Écrit une lettre,--puis un _postscriptum_. J'ai
+les esprits abattus,--c'est certainement de l'hypocondrie,--le foie est
+malade;--je prendrai une dose de sels.
+
+»J'ai lu la vie de M. R. L. Edgeworth, père de la fameuse miss
+Edgeworth, écrite par lui-même et par sa fille. Certes, c'est un grand
+nom. En 1813, je me souviens d'avoir rencontré le père et la fille dans
+le monde fashionable de Londres (monde où j'étais alors un item, une
+fraction, le segment d'un cercle, l'unité d'un million, le rien de
+quelque chose), dans les cercles, et à un déjeûner chez sir Humphrey et
+lady Davy. J'avais été le lion de 1812; miss Edgeworth, et madame de
+Staël, etc., avec les cosaques, vers la fin de 1813, furent les
+curiosités de l'année suivante.
+
+»Je trouvai dans Edgeworth un beau vieillard, avec le teint rouge de vin
+de l'homme âgé, mais actif, vif et inépuisable. Il avait soixante-dix
+ans, mais il n'en montrait pas cinquante,--non certes, ni même
+quarante-huit. J'avais vu depuis peu le pauvre Fitzpatrick,--homme de
+plaisir, d'esprit, d'éloquence,--enfin, homme universel: il
+chancelait,--mais il parlait toujours en gentilhomme, quoique d'une voix
+faible. Edgeworth faisait le fanfaron, parlait fort et long-tems; mais
+il n'était ni faible ni décrépit, et il paraissait à peine
+vieux........................................
+
+»Il ne fut pas fort admiré à Londres, et je me rappelle une plaisanterie
+assez drôle qui avait cours parmi les gens du bon ton du jour:--voici ce
+que c'est: on invitait alors tous les hommes à signer une adresse «pour
+le rappel de Mrs. Siddons au théâtre (cette actrice venait de prendre
+congé du public, au grand malheur des tems;--car il n'y eut jamais et
+jamais il n'y aura de talent pareil.) Or, Thomas Moore, de profane et
+poétique mémoire, proposa de signer et faire circuler une adresse
+semblable pour le rappel de M. Edgeworth en Irlande[93].
+
+[Note 93: Moore, dans une note, nie qu'il ait été l'auteur de cette
+plaisanterie. (_Note du Trad._) ]
+
+»Le fait est qu'on s'intéressa davantage à miss Edgeworth. C'était une
+jeune fille mignonne et modeste,--sinon belle, du moins agréable. Sa
+conversation était aussi paisible que sa personne....................
+.....................................................................
+
+»La famille Edgeworth fut, d'ailleurs, une excellente pièce de
+curiosité, et eut la vogue pendant deux mois, jusqu'à l'arrivée de Mme
+de Staël.
+
+»Pour en venir aux ouvrages des Edgeworth, je les admire; mais ils
+n'excitent point de sentiment, ils ne laissent d'amour--que pour quelque
+maître-d'hôtel ou postillon irlandais. Mais ils produisent une
+impression profonde d'intelligence et de sagesse,--et peuvent être
+utiles.»
+
+
+20 janvier 1821.
+
+«Promenade à cheval,--tir du pistolet. Lu de la _Correspondance_ de
+Grimm. Dîné,--sorti,--entendu de la musique,--rentré;--écrit une lettre
+au lord Chamberlain, pour le prier d'empêcher les théâtres de
+représenter le _Doge_, que les journaux italiens disent être sur le
+point de paraître sur la scène. C'est une belle chose!--Quoi! sans demander
+mon consentement, et même en opposition formelle à ma volonté!»
+
+
+21 janvier 1821.
+
+«Beau et brillant jour de gelée,--c'est-à-dire, une gelée d'Italie; car
+les hivers ici ne vont guère au-delà de la neige.--Promenade à cheval
+comme à l'ordinaire, et tir du pistolet. Bien tiré,--cassé quatre
+bouteilles ordinaires, et même plutôt petites que grandes, en quatre
+coups, à quatorze pas, avec une paire de pistolets communs et la
+première poudre venue. Presque aussi bien tiré,--eu égard à la
+différence de la poudre et des pistolets,--que lorsqu'en 1809, 1810,
+1811, 1812, 1813, 1814, je coupais les cannes, les pains à cacheter, les
+demi-couronnes[94], les schelings, et même le trou d'une canne, à douze
+pas, avec une seule balle,--et cela par la vue et le calcul, car ma main
+n'est pas sûre, et varie même selon le bon ou mauvais tems. Je pourrais
+prendre à témoin des prouesses que je cite, Joe Manton et plusieurs
+autres personnes;--car le premier m'a appris, et les autres m'ont vu
+faire ces exploits.
+
+[Note 94: Petite pièce d'argent. (_Note du Trad._)]
+
+»Dîné,--rendu visite,--rentré,--lu. Remarqué dans la _Correspondance_ de
+Grimm l'observation suivante, savoir que «Regnard et la plupart des
+poètes comiques étaient des gens bilieux et mélancoliques, et que M. de
+Voltaire, qui est très-gai, n'a jamais fait que des tragédies,--et que
+la comédie gaie est le seul genre où il n'ait point réussi. C'est que
+celui qui rit et celui qui fait rire sont deux hommes fort différens.»
+(Vol. VI.)
+
+»En ce moment, je me sens aussi bilieux que le meilleur des écrivains
+comiques (même que Regnard lui-même, qui est le premier après Molière,
+dont quelques comédies prennent rang parmi les meilleures qui aient été
+écrites en quelque langue que ce soit, et qui est supposé avoir commis
+un suicide), et je ne suis pas en humeur de continuer ma tragédie de
+_Sardanapale_, que j'ai, depuis quelques jours, cessé de composer.
+
+»Demain est l'anniversaire de ma naissance,--c'est-à-dire à minuit
+juste; et ainsi, dans douze minutes, j'aurai trente trois ans
+accomplis!!!--et je vais me coucher, le coeur navré d'avoir vécu si
+long-tems et pour si peu de chose.
+
+»Il est minuit et trois minutes.--«Minuit a été annoncé par l'horloge du
+château,» et j'ai maintenant trente-trois ans!
+
+ _Eheu! fugaces, Posthume, Posthume,
+ Labuntur anni_[95]!
+
+[Note 95: Horace.
+
+ Hélas! Hélas! ô Posthumus, les années fugitives s'écoulent!]
+
+»Mais je n'éprouve pas tant de regrets pour ce que j'ai fait que pour
+ce que j'aurais pu faire.
+
+ Dans le chemin de la vie, si plein de boue et de ténèbres,
+ Je me suis traîné jusqu'à la trente-troisième année.
+ Que m'a laissé le tems en s'écoulant ainsi?
+ Rien--excepté trente-trois ans.
+
+
+22 janvier 1821.
+
+ 1821
+ CI-GÎT
+ ENTERRÉ DANS L'ÉTERNITÉ
+ DU PASSÉ,
+ D'OU IL N'Y A POINT
+ DE RÉSURRECTION
+ POUR LES JOURS,--QUOI QU'IL PUISSE ADVENIR
+ POUR LA POUSSIÈRE MORTELLE,
+ L'AN TRENTE-TROISIÈME
+ D'UNE VIE MAL DÉPENSÉE;
+ LEQUEL, APRÈS
+ UNE LONGUE MALADIE DE PLUSIEURS MOIS,
+ TOMBA EN LÉTHARGIE,
+ ET EXPIRA
+ LE 22 JANVIER, L'AN DE GRACE 1821.
+ IL LAISSE UN SUCCESSEUR
+ INCONSOLABLE
+ DE LA PERTE MÊME
+ QUI OCCASIONNA
+ SON EXISTENCE.
+
+
+23 janvier 1821.
+
+»Belle journée. Lecture,--promenade à cheval,--tir du pistolet.
+Rentré,--dîné,--lu. Sorti à huit heures,--fait la visite ordinaire. Je
+n'ai entendu parler que de guerre.--«Il n'y a toujours qu'un cri: Les
+voici.» Les carbonari paraissent n'avoir pas de plan;--rien de convenu
+entre eux, ni comment, ni quand il faut agir. Dans ce cas, ils ne feront
+aboutir à rien ce projet, si souvent différé et jamais mis à exécution.
+
+»Rentré chez moi, et donné les ordres nécessaires, en cas de
+circonstances qui exigeraient un changement de résidence. J'agirai comme
+il pourra sembler à propos, quand j'apprendrai décidément ce que les
+barbares veulent faire. A présent, ils bâtissent un pont de bateaux sur
+le Pô, ce qui sent furieusement la guerre. En peu de jours, nous saurons
+probablement ce qu'il en est. Je songe à me retirer vers Ancône, plus
+près de la frontière du nord; c'est-à-dire si Teresa et son père sont
+obligés de se retirer, ce qui est très-probable, vu que toute la famille
+est libérale: sinon, je resterai. Mais mes mouvemens ne dépendront que
+des désirs de la comtesse.
+
+»Ce qui m'embarrasse, c'est que je ne sais pas trop que faire de ma
+petite-fille, et de mon nombreux mobilier dont la valeur est assez
+considérable:--le théâtre de la guerre, où je songe à me rendre, ne leur
+est guère convenable. Mais il y a une dame âgée qui se chargera de la
+petite, et Teresa dit que le _marchese_ C*** veillera à la sûreté des
+meubles. La moitié de la ville fait ses bagages, comme pour se mettre en
+route. Joli carnaval! Les gredins auraient bien pu attendre jusqu'au
+carême.»
+
+
+24 janvier 1821.
+
+«Revenu.--Rencontré quelques masques au Corso.--«Vive la
+bagatelle!»--Les Allemands sont sur le Pô, les barbares aux portes, et
+leurs maîtres tiennent conseil à Laybach, et voici qu'on danse, qu'on
+chante et qu'on fait des folies: «car demain on peut mourir.» Qui peut
+dire que les arlequins n'ont pas raison? Comme lady Baussière et mon
+vieil ami Burton,--«je continuai à me promener à cheval.»
+
+»Dîné,--(scélérate de plume!)--boeuf coriace: il n'y a pas en Italie de
+boeuf qui vaille le diable,--à moins qu'on ne puisse manger un vieux
+boeuf dans sa peau, le tout rôti au soleil.
+
+»Les principaux acteurs des événemens qui peuvent survenir sous peu de
+jours, sont sortis pour une partie de tir. Si c'était, comme «une partie
+de chasse des _Highlanders_», un prétexte pour une grande réunion de
+conseillers et de chefs, tout irait bien. Mais ce n'est ni plus ni moins
+qu'un vrai tapage, une mousqueterie en l'air, une petite guerre de
+poules d'eau, une vaine dépense de poudre, de munitions et de coups de
+fusil par pur amusement:--drôles de gens pour «un homme qui a envie de
+risquer son cou avec eux,» comme dit Marishal Wells dans le _Nain Noir_.
+
+»Si l'on se rassemble,--«la chose est douteuse,»--il n'y aura pas mille
+hommes à passer en revue. La raison en est que la populace n'a point
+d'intérêt en ceci;--il n'y a que la noblesse et la classe moyenne. Je
+voudrais que les paysans fussent de la partie: c'est une race belle et
+sauvage de léopards bipèdes. Mais les Bolonais ne voudront pas agir,--et
+sans eux les Romagnols ne peuvent rien. Ou s'ils essaient,--qu'importe?
+Ils essaieront: l'homme ne peut faire plus;--et s'il veut y consacrer
+toute sa force, il peut faire beaucoup. Témoins les Hollandais contre
+les Espagnols,--alors les tyrans,--ensuite les esclaves,--et depuis peu
+les hommes libres de l'Europe.
+
+»L'année 1820 n'a pas été heureuse pour moi en particulier, quels qu'en
+soient les résultats pour les nations. J'ai perdu un procès, après deux
+décisions en ma faveur. Le projet de prêter de l'argent sur une
+hypothèque irlandaise a été définitivement rejeté par l'homme d'affaires
+de ma femme, après un an d'espérances et de peines. Le procès Rochdale a
+duré quinze ans, et a toujours prospéré jusqu'à mon mariage; depuis quoi
+tout a été mal,--pour moi du moins.
+
+»Dans la même année, 1820, la comtesse Teresa Guiccioli, née Gamba, et
+malgré tout ce que j'ai dit et fait pour le prévenir, a voulu se séparer
+de son mari, _il cavalier commendatore Guiccioli_, etc. Plus, plusieurs
+autres petite vexations de l'année,--voitures versées,--meurtre commis
+devant ma porte, et la victime mourant dans mon lit,--crampes en
+nageant,--coliques,--indigestions et accès bilieux, etc., etc., etc.,--
+
+ Maints menus articles font une somme,
+ Oui-dà, pour le pauvre Caleb Quotem.
+
+
+25 janvier 1821.
+
+«Reçu une lettre de lord S*** O***, secrétaire-d'État des Sept-Îles. Il
+m'a écrit d'Ancône (en route pour retourner à Corfou), sur quelques
+affaires particulières. Il est fils du second lit de feu le duc de L***.
+Il veut que j'aille à Corfou. Pourquoi non?--peut-être irai-je le
+printems prochain.
+
+»Répondu à la lettre de Murray,--lu,--rodé de côté et d'autre. Griffonné
+cette page additionnelle du Journal de ma Vie. Un jour de plus a passé
+sur lui et sur moi;--mais «qu'est-ce qui vaut le mieux de la vie ou de
+la mort? Les Dieux seuls le savent,» comme Socrate dit à ses juges, à la
+clôture du tribunal. Deux mille ans écoulés depuis que le sage a fait
+cette profession d'ignorance, ne nous ont pas éclairés davantage sur
+cette importante question; car, suivant la justice chrétienne, personne
+ne peut-être sûr de son salut,--pas même le plus juste des hommes,
+puisqu'un seul instant de foi chancelante peut le jeter à la renverse
+durant sa paisible marche vers le paradis. Or donc, quelle que puisse
+être la certitude de la foi, l'individu ne peut avoir une foi plus
+certaine à son bonheur ou à sa misère que sous le règne de Jupiter.
+
+»On a dit que l'immortalité de l'ame est un grand peut-être:--c'en est
+toujours un grand. Tout le monde s'y cramponne;--le plus stupide, le
+plus niais et le plus méchant des bipèdes humains est toujours persuadé
+qu'il est immortel.»
+
+
+26 janvier 1821.
+
+«Belle journée;--les queues de quelques jumens annoncent un changement
+de tems, mais le ciel est clair partout. Promenade à cheval,--tir du
+pistolet,--bien tiré. Rencontré, à mon retour, un vieillard. Fait la
+charité,--acheté un schelling de salut. Si le salut pouvait être acheté,
+j'ai donné dans cette vie à mes semblables,--quelquefois pour le vice,
+mais, sinon plus souvent, du moins plus largement pour la
+vertu,--beaucoup plus que je ne possède maintenant. Je n'ai jamais dans
+ma vie autant donné à une maîtresse que j'ai fait quelquefois à un
+pauvre homme dans une détresse honorable;--mais peu importe. Les coquins
+qui m'ont continuellement persécuté (avec l'aide de ***[96] qui a
+couronné leurs efforts), triompheront tant que je vivrai;--et justice ne
+me sera rendue qu'alors que la main qui trace ces lignes sera aussi
+froide que les coeurs qui m'ont blessé.
+
+[Note 96: Mot supprimé dans le texte anglais par Moore. (_Note du
+Trad._) ]
+
+»À mon retour, sur le pont près du moulin, j'ai rencontré une vieille
+femme. Je lui demandai son âge;--elle me dit: _Tre croci_. Je demandai
+à mon _groom_ (quoique je sache moi-même assez proprement l'italien),
+ce que diable elle voulait dire avec ses trois croix. Il me dit,
+quatre-vingt-dix ans, et qu'elle avait cinq ans par dessus le marché!!!
+Je répétai la même chose trois fois, crainte de méprise:--quatre-vingt-quinze
+ans!!!--et cette femme était encore active.--Elle entendit ma question,
+car elle y répondit;--elle me vit, car elle s'avança vers moi; elle ne
+paraissait pas du tout décrépite, quoiqu'elle eût bien l'air de la
+vieillesse. Je lui ai dit de venir demain, et je l'examinerai. J'aime
+les phénomènes; si elle a quatre-vingt-quinze ans, elle doit se souvenir
+du cardinal Albéroni, qui fut légat ici.
+
+»En descendant de cheval, j'ai trouvé le lieutenant E*** qui venait
+d'arriver de Faënza: je l'ai invité à dîner demain avec moi. Je ne l'ai
+pas invité pour aujourd'hui, parce qu'il n'y avait qu'un petit turbot
+(repas régulier et religieux du vendredi) que je voulais manger à moi
+seul: je l'ai mangé.
+
+»Sorti,--trouvé Teresa comme de coutume,--musique. Les gentilshommes qui
+font des révolutions, et qui sont allés à une partie de tir, ne sont pas
+encore de retour. Ils ne reviendront pas avant dimanche,--c'est-à-dire
+ils auront été absens cinq jours pour s'amuser, tandis que les intérêts
+de tout un pays sont en jeu, et qu'eux-mêmes sont compromis.
+
+»Il est difficile de soutenir son rôle parmi une telle troupe
+d'assassins et d'écervelés;--mais l'écume du bouillon une fois enlevée
+ou tombée, il peut y avoir du bon. Si ce pays pouvait seulement être
+délivré, quel sacrifice serait trop grand pour l'accomplissement de ce
+désir? pour l'extinction de ce soupir des siècles? Espérons: on espère
+depuis mille ans. Les vicissitudes même du hasard peuvent amener cette
+chance:--c'est un coup de dés.
+
+»Si les Napolitains ont un seul Masaniello parmi eux, ils battront les
+bouchers ensanglantés de la couronne et du sabre. La Hollande, dans des
+circonstances pires, battit les Espagnes et les Philippe; l'Amérique
+battit les Anglais; la Grèce battit Xerxès, et la France battit
+l'Europe, jusqu'à ce qu'elle eût pris un tyran; l'Amérique du sud battit
+ses vieux vautours et les chassa de leur nid; et, pourvu que ces hommes
+se tiennent fermes, il n'y a rien qui puisse les faire bouger.»
+
+
+28 janvier 1821.
+
+«La _Gazette_ de Lugano n'est pas arrivée. Lettres de Venise. Il paraît
+que ces animaux d'Autrichiens ont saisi mes trois ou quatre livres de
+poudre anglaise. Les gredins!--j'espère les payer en balles. Promenade à
+cheval jusqu'à la tombée de la nuit.
+
+»Considéré les sujets de quatre tragédies que j'écrirai (si je vis, et
+si les circonstances le permettent): _Sardanapale_, déjà commencé;
+_Caïn_, sujet métaphysique, un peu dans le style de _Manfred_, mais en
+cinq actes, peut-être avec le choeur; _Françoise de Rimini_, en cinq
+actes; et je ne suis pas sûr de ne pas essayer _Tibère_. Je crois que je
+pourrais tirer quelque chose (dans mon genre de tragique, au moins) du
+sombre isolement et de la vieillesse du tyran, et même de son séjour à
+Caprée, en adoucissant les détails, et en exposant le désespoir qui a dû
+conduire à ces vicieux plaisir. Car ce n'est qu'un sombre et puissant
+esprit en désespoir qui a pu recourir à ces solitaires horreurs,--outre
+que Tibère était vieux, et maître du monde tout à-la-fois.»
+
+ MÉMORANDA.
+
+«Qu'est-ce que la poésie?--Le sentiment d'un ancien monde et d'un monde
+à venir.»
+
+ SECONDE PENSÉE.
+
+«Pourquoi, au comble même du désir et des plaisirs humains;--pourquoi,
+aux jouissances du monde, de la société, de l'amour, de l'ambition et
+même de l'avarice, se mêle-t-il un certain sentiment de doute et de
+chagrin,--une crainte de l'avenir,--un doute du présent, un retour sur
+le passé pour en tirer le pronostic du futur? (Le meilleur des
+prophètes est le passé.) Pourquoi?--Je ne le sais pas, si ce n'est que
+montés au pinacle, nous sommes plus que jamais susceptibles de vertige,
+et que nous ne craignons jamais de tomber que du haut d'un
+précipice,--qui, plus il est profond, plus il est majestueux et sublime.
+Et, par conséquent, je ne suis point sûr que la crainte ne soit pas une
+sensation agréable; l'espérance l'est du moins; et quelle espérance y
+a-t-il sans un profond levain de crainte? et quelle sensation est aussi
+délicieuse que l'espérance? et sans l'espérance, où serait le futur?--en
+enfer. Il est inutile de dire où est le présent: car nous le savons pour
+la plupart; et, quant au passé, qu'est-ce qui domine dans la
+mémoire?--l'espérance déjouée. _Ergo_, dans toutes les affaires
+humaines, je vois l'espérance,--l'espérance,--rien que l'espérance.
+J'accorde seize minutes, quoique je ne les aie jamais comptées, à toute
+possession réelle ou supposée. De quelque lieu que nous partions, nous
+savons où tout ira nécessairement aboutir. Et cependant, à quoi bon le
+savoir? Les hommes n'en sont ni meilleurs ni plus sages. Durant les plus
+grandes horreurs des plus grandes pestes (par exemple, celles d'Athènes
+et de Florence,--_voir_ Thucydide et Machiavel), les hommes furent plus
+cruels et plus débauchés que jamais. Tout cela est un mystère; je sens
+beaucoup, mais je ne sais rien, excepté _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _
+_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ [97].
+
+[Note 97: Ces traits de plume, arrachés à Lord Byron par
+l'impatience, existent dans le manuscrit original. (_Note de Moore_.)]
+
+_Pensée pour un discours de Lucifer dans la tragédie de_ Caïn.
+
+ Si la mort était un mal, te laisserais-je vivre?
+ Insensé! vis comme je vis moi-même, comme vit ton père,
+ Comme les fils de tes fils vivront à jamais.
+ ....................................................[98]
+
+[Note 98: Nous avons supprimé tout un passage contre les frères
+Schlegel, et en particulier contre W. F. S***, parce que Byron parle de
+ces deux critiques allemands avec une amertume et une injustice qu'il va
+presque rétracter une page plus loin. (_Note du Trad._)]
+
+
+29 janvier 1821.
+
+«Hier, la femme de quatre-vingt-quinze ans est venue me voir. Elle m'a
+dit que son fils aîné (s'il était maintenant en vie) aurait soixante-dix
+ans. Elle est grêle, courte, mais active;--elle entend, elle voit,--et
+sans cesse elle parle. Elle a encore plusieurs dents,--toutes à la
+mâchoire inférieure, et rien que des dents de devant. Elle est
+très-profondément ridée, et a au menton une sorte de barbe grise
+clair-semée, au moins aussi longue que mes moustaches. Sa tête, en
+vérité, ressemble au portrait de la mère de Pope, portrait que l'on
+trouve dans quelques éditions des oeuvres de ce poète.
+
+»J'ai oublié de lui demander si elle se rappelait Albéroni (qui a été
+légat ici), mais je le lui demanderai la prochaine fois. Je lui ai
+donné un louis,--lui ai commandé un habillement complet, et lui ai
+assigné une pension hebdomadaire. Jusqu'à présent, elle avait travaillé
+à ramasser du bois et des pommes de pin dans la forêt,--joli travail à
+quatre-vingt-quinze ans! Elle a eu une douzaine d'enfans, dont
+quelques-uns vivent encore. Elle se nomme Maria Montanari.
+
+»Rencontré dans la forêt une compagnie de la secte dite des Américains
+(sorte de club libéral), tous armés, et chantant de toute leur force, en
+romagnol:--_Sem tutti soldat' per la liberta_. (Nous sommes tous soldats
+pour la liberté.) Ils m'ont salué comme je passais;--je leur ai rendu
+leur salut, et ai continué ma promenade à cheval. Ce fait peut montrer
+l'esprit actuel de l'Italie.
+
+»Mon journal d'aujourd'hui se compose de ce que j'ai omis hier.
+Aujourd'hui, tout a été comme à l'ordinaire. J'ai peut-être une
+meilleure opinion des écrits des frères Schlegel que je n'avais il y a
+vingt-quatre heures; et mon opinion leur deviendra encore plus
+favorable, si c'est possible.
+
+»On dit que les Piémontais ont enfin chanté:--_Ça ira_! Lu Schlegel. Il
+dit de Dante que, «dans aucun tems, le plus grand et le plus national de
+tous les poètes italiens n'a jamais été le grand favori de ses
+compatriotes.» C'est faux! Il y a eu plus d'éditeurs et de
+commentateurs,--et dernièrement d'imitateurs de Dante, que de tous les
+autres poètes italiens pris ensemble. Il n'a pas été le favori de ses
+compatriotes! Quoi donc! en ce moment (1821), on parle Dante,--on écrit
+Dante,--on pense et on rêve Dante avec un excès d'admiration qui serait
+ridicule si le poète n'en était pas si digne.
+
+»C'est dans le même style que l'écrivain allemand parle de gondoles sur
+l'Arno:--gentil garçon, pour oser parler de l'Italie!
+
+»Il dit encore que le principal défaut de Dante est, en un mot,
+l'absence de tendres sentimens. De tendres sentimens!--et Françoise de
+Rimini,--et les sentimens d'Ugolin le père,--et Béatrix,--et _la Pia_?
+Pourquoi Dante a-t-il une tendresse supérieure à toute tendresse, quand
+il exprime ce sentiment? Il est vrai que, en traitant de l'[Grec:
+Adês][99] ou enfer chrétien, il n'y a pas beaucoup de place ou de
+carrière pour la tendresse;--mais qui, hormis Dante, aurait pu
+introduire la moindre tendresse dans l'enfer! Y en a-t-il dans Milton?
+Non;--et le ciel de Dante n'est rien qu'amour, gloire et majesté.»
+
+[Note 99: _Litter._ Lieu de ténèbres, _enfer_, (_Note du Trad._)]
+
+
+Une heure après minuit.
+
+»J'ai toutefois trouvé un passage où l'Allemand a raison;--c'est sur _le
+Vicaire de Wakefield_[100].--De tous les romans en miniature (et c'est
+peut-être la meilleure forme sous laquelle un roman puisse paraître),
+_le Vicaire de Wakefield_ est, je pense, le plus parfait.» Il pense!---
+il pouvait en être sûr; mais c'est très-bien pour un Schlegel. Je me
+sens envie de dormir, et je ferai bien d'aller me coucher. Demain il
+fera beau tems.
+
+ «Aie confiance, et songe que demain acquittera sa dette.»
+
+[Note 100: _The Vicar of Wakefield_; roman de Goldsmith, que l'on
+fait presque toujours expliquer à ceux qui commencent l'étude de la
+langue anglaise. (_Note du Trad._)]
+
+
+30 janvier 1821.
+
+«Ce soir, le comte Pietro Gamba (de la part des carbonari) m'a transmis
+les nouveaux _mots de passe_ pour le prochain semestre, *** et ***. Le
+nouveau mot sacramentel est ***; la réplique ***. L'ancien mot
+(aujourd'hui changé) était ***:--il y a aussi ***--***[101]. Les choses
+semblent marcher rapidement à une crise;--_ça ira_!
+
+[Note 101: Dans le manuscrit original, ces mots de passe sont
+raturés comme pour être rendus illisibles. (_Note de Moore_.)]
+
+»Nous avons parlé sur diverses affaires du moment et du mouvement. Je
+les omets; si elles aboutissent à quelque chose, elles parleront
+d'elles-mêmes. Ensuite, nous avons parlé de Kosciusko. Le comte Ruggiero
+Gamba m'a raconté qu'il a vu les officiers polonais, dans la campagne
+d'Italie, fondre en larmes en entendant le nom de ce héros.
+
+»Il faut que le Piémont soit en mouvement:--toutes les lettres et tous
+les papiers sont arrêtés. On ne sait rien du tout, et les Allemands se
+concentrent près de Mantoue. On ne connaît rien de la décision de
+Laybach: cet état de choses ne peut durer long-tems. On ne peut
+concevoir la fermentation actuelle des esprits sans en être soi-même
+témoin.»
+
+
+31 janvier 1821.
+
+«Depuis plusieurs jours je n'ai rien écrit, sauf quelques lettres de
+réponse. Quand on attend à chaque moment une explosion quelconque, il
+n'est pas aisé de se mettre à son pupitre pour des sujets de haute
+composition. Je pus le faire, sans doute; car, l'été dernier, je
+composai mon drame dans le tumulte du divorce de Mme la comtesse
+Guiccioli, et au milieu des embarras qui en furent l'accompagnement
+nécessaire. En même tems, je reçus la nouvelle de la perte d'un procès
+important en Angleterre. Mais ce n'étaient que des affaires privées et
+personnelles; l'affaire présente est d'une différente nature.
+
+»Je suppose que c'est là le motif qui m'empêche d'écrire; mais j'ai
+quelque soupçon que ce pourrait être la paresse, surtout puisque La
+Rochefoucauld dit que «la paresse domine souvent toutes les passions.»
+Si cela était vrai, on ne pourrait guère dire que «la fainéantise est la
+source de tous les maux,» puisqu'on suppose que les passions seules en
+sont l'origine: _ergo_, ce qui domine toutes les passions (c'est à
+savoir, la paresse) serait par cela même un bien. Qui sait?»
+
+
+Minuit.
+
+«J'ai lu la _Correspondance_ de Grimm. Il répète fréquemment, en parlant
+d'un poète, ou d'un homme de génie en un genre quelconque, même en
+musique (Grétry, par exemple), que cet homme a nécessairement «une ame
+qui se tourmente, un esprit violent.» Jusqu'à quel point cette remarque
+est-elle vraie? je n'en sais rien. Mais s'il en était ainsi; je serais
+un poète _per eccellenza_; car j'ai toujours eu une ame qui,
+non-seulement se tourmentait elle-même, mais tourmentait encore
+quiconque était en contact avec elle, et un esprit violent qui m'a
+presque laissé sans esprit du tout. Quant à définir ce qu'un poète doit
+être, cela ne vaut pas la peine; car qu'est-ce que les poètes valent?
+Qu'est-ce qu'ils ont fait?
+
+»Grimm, toutefois, est un excellent critique et historien littéraire. Sa
+_Correspondance_ forme les annales littéraires de la France dans le tems
+où il a vécu, et comprend en sus beaucoup de la politique et encore plus
+du genre de vie de la nation française. Il est aussi précieux et bien
+plus amusant que Muratori ou Tiraboschi,--j'ai presque dit que
+Ginguené,--mais nous devons en rester là. Toutefois, c'est un grand
+homme dans son genre.» .............................................
+
+
+2 février 1821.
+
+«J'ai considéré quelle peut être la raison pourquoi je m'éveille
+toujours à une certaine heure de la matinée, et toujours dans un état
+d'abattement, et je puis dire dans le découragement et dans le
+désespoir, sous tous les rapports,--même sous le rapport de ce qui me
+plaisait la soirée précédente. En une heure ou deux environ, cet état se
+passe, et je me calme assez pour dormir encore, ou du moins pour
+reposer. En Angleterre, il y a cinq ans, j'eus la même espèce
+d'hypocondrie, mais accompagnée d'une soif si vive, que je bus près de
+quinze bouteilles de soda-water en une nuit, après m'être couché, sans
+cesser néanmoins d'être altéré;--il faut toutefois tenir compte de la
+perte due à l'explosion, à l'effervescence et au débordement du liquide,
+lorsque je débouchais les bouteilles ou que j'en cassais le goulot dans
+mon impatiente envie de boire. À présent, je n'ai pas cette soif, mais
+l'abattement de mes esprits n'est pas moins fort.
+
+»Je lis dans les _Mémoires_ d'Edgeworth quelque chose de semblable
+(hormis que la soif s'assouvissait sur la petite bière), dans le cas de
+sir F. B. Delaval;--mais celui-ci était alors plus vieux que moi d'au
+moins vingt ans. Qu'est-ce?--le foie? En Angleterre, Le Man
+(l'apothicaire) me guérit en trois jours de cette soif, qui m'avait
+duré tant d'années. Je présume que tout cela n'est que de l'hypocondrie.
+
+»Ce que je sens de plus en plus prendre empire sur moi, c'est la
+paresse, et un dégoût beaucoup plus fort que l'indifférence. Si je
+m'irrite, c'est jusqu'à la fureur. Je présume que je finirai (si je ne
+meurs pas plus tôt, par accident ou quelque autre terminaison semblable)
+comme Swift,--en mourant comblé de vie. J'avoue que je ne contemple pas
+cette fin avec autant d'horreur que Swift paraît l'avoir fait quelques
+années avant qu'elle ne survînt; mais Swift avait à peine commencé la
+vie à l'âge même (de trente-trois ans) où je me sens tout-à-fait vieux
+de sentimens.
+
+»Oh! il y a un orgue qui joue dans la rue;--c'est une valse: il faut que
+j'écoute. L'on joue une valse que j'ai entendue dix mille fois dans les
+bals à Londres, de 1812 à 1815. La musique est une étrange chose.»
+
+
+5 février 1821.
+
+«Enfin, «le sort en est jeté.» Les Allemands ont reçu l'ordre de
+marcher, et l'Italie est devenue, pour la dix-millième fois, un champ de
+bataille. La nouvelle est arrivée hier soir.
+
+»Cet après-midi, le comte Pietro Gamba est venu me consulter sur divers
+points. Nous avons été nous promener à cheval ensemble. On a envoyé
+chercher des ordres. Demain la décision doit arriver, et alors on fera
+quelque chose. Rentré,--dîné,--lu,--sorti,--conversé. Fait un achat
+d'armes pour les nouvelles recrues des Américains qui sont tous prêts à
+marcher. Donné des ordres pour avoir des harnais et des porte-manteaux
+nécessaires pour les chevaux.
+
+»Lu quelque chose de la controverse de Bowles sur Pope, avec toutes les
+réponses et répliques. Je m'aperçois que mon nom a été fourré dans la
+discussion, mais je n'ai pas le tems d'établir ce que je sais là-dessus.
+«Au premier jour de paix,» il est probable que je reprendrai l'affaire.»
+
+
+9 février 1821.
+
+«Écrit un peu avant le dîner. Avant que je sortisse pour ma promenade à
+cheval, le comte Pietro Gamba est venu me voir, pour me faire savoir le
+résultat de la réunion des carbonari à F*** et à B****[102]. **** est
+revenu tard la nuit dernière. Tout avait été combiné dans l'idée que les
+barbares passeraient le Pô le 15 courant. Mais, d'après quelques
+informations ou autrement, ils ont hâté leur marche, et ont passé il y a
+déjà deux jours, en sorte que tout ce que l'on peut faire à présent en
+Romagne est de se tenir en alerte et d'attendre l'approche des
+Napolitains. Tout était prêt, et les Napolitains avaient envoyé leurs
+instructions et intentions, le tout rapporté au 10 et au 11 de ce mois,
+jours où un soulèvement général devait avoir lieu, dans la supposition
+que les barbares n'avanceraient pas avant le 15.
+
+[Note 102: Probablement à Forli et à Bologne. (_Note du Trad._)]
+
+»Les Autrichiens n'ont que cinquante ou soixante mille hommes, armée qui
+pourrait tout aussi bien entreprendre de conquérir le monde que de
+pacifier l'Italie dans l'état actuel. L'artillerie marche en arrière, et
+seule; et on a l'idée d'entreprendre de la couper. Tout cela dépendra
+beaucoup des premiers pas des Napolitains. Ici, l'esprit public est
+excellent; il faut seulement le maintenir: on verra par l'événement.
+
+»Il est probable que l'Italie sera délivrée des barbares, pourvu que les
+Napolitains tiennent ferme et soient unis entre eux. À Ravenne, on les
+juge ainsi.
+
+
+10 février 1821.
+
+»La journée s'est passée comme d'ordinaire,--rien de nouveau. Les
+barbares sont toujours en marche;--mal équipés, et, sans doute, mal
+accueillis sur leur route. On parle d'un mouvement à Paris.
+
+»Promené à cheval entre quatre et six,--fini ma lettre à Murray sur les
+pamphlets de Bowles,--ajouté un _postscriptum_. Passé la soirée comme
+d'ordinaire,--resté dehors jusqu'à onze heures,--puis rentré chez moi.»
+
+
+11 février 1821.
+
+«Écrit,--fait prendre copie d'un extrait des lettres de Pétrarque,
+relatif à la conspiration du doge Marino Faliero, et contenant l'opinion
+du poète sur la matière. Entendu un grand coup de canon dans la
+direction de Comacchio;--les barbares célèbrent la veille du jour
+anniversaire de la naissance de leur principal cochon--ou du jour de sa
+fête:--je ne sais plus lequel des deux. Reçu un billet d'invitation pour
+le premier bal, pour demain. Je n'irai pas au premier, mais j'ai
+l'intention d'aller au second, comme aussi chez les Veglioni.»
+
+
+13 février 1821.
+
+«Aujourd'hui, un peu lu de _la Hollande_ de Louis B***; mais je n'ai
+rien écrit depuis que j'ai terminé ma lettre sur la controverse relative
+à Pope. La politique est tout-à-fait entourée de brouillards à présent.
+Les barbares continuent leur marche. Il n'est pas aisé de deviner ce que
+les Italiens vont faire.
+
+»J'ai été hier élu _socio_[103] de la société des bals du carnaval.
+C'est le cinquième carnaval que je passe. Les quatre premiers, j'ai fait
+beaucoup de tintamarre; mais dans celui-ci, j'ai été aussi sage que lady
+Grace elle-même.»
+
+[Note 103: Membre, associé.]
+
+
+14 février 1821.
+
+«Journée très-ordinaire. Écrit, avant de sortir à cheval, partie d'une
+scène de _Sardanapale_. Le premier acte est presque fini. Le reste du
+jour et de la soirée comme précédemment,--partie hors de chez moi, en
+_conversazione_,--partie à la maison.
+
+»Appris les détails de la dernière querelle à Russi, ville non loin
+d'ici: c'est exactement l'histoire de Roméo et Juliette. Deux familles
+de _contadini_ sont en inimitié. Dans un bal, les plus jeunes membres de
+l'une et l'autre famille oublient leur querelle, et dansent ensemble. Un
+vieillard de l'une des familles entre, et reproche aux jeunes gens de
+danser avec des femmes ennemies. Les parens mâles de celles-ci
+s'offensent d'un tel reproche. Les deux partis courent dans leurs foyers
+et s'arment. Ils en viennent aux mains sur la voie publique, au clair de
+la lune, et se battent. Trois sont tués et six blessés, la plupart
+dangereusement;--c'est un fait de la semaine dernière. Un autre
+assassinat a eu lieu à Césenne,--en tout, environ quarante en Romagne
+depuis trois mois. Ce peuple tient encore beaucoup du moyen-âge.»
+
+
+15 février 1821.
+
+«Hier soir, j'ai fini le premier acte de _Sardanapale_. Ce soir ou
+demain, je répondrai aux lettres que j'ai reçues.»
+
+
+16 février 1821.
+
+«Hier soir, _il conte_ Pietro Gamba a envoyé chez moi un homme avec un
+sac plein de bayonnettes, de mousquets, et de cartouches au nombre de
+quelques centaines, sans m'en avoir donné avis, quoique je l'eusse vu
+tout au plus une demi heure auparavant. Il y a environ dix jours, quand
+il devait y avoir ici un soulèvement, les libéraux et mes frères
+carbonari me dirent d'acheter des armes pour quelques-uns de nos braves.
+J'en achetai immédiatement, et je commandai des munitions, etc., et
+conséquemment les hommes furent armés. Eh bien!--le soulèvement est
+contremandé, parce que les barbares se mettent en marche une semaine
+plus tôt que l'on ne comptait; et un ordre exprès est rendu par le
+gouvernement, que toutes personnes ayant des armes cachées, etc., seront
+passibles de, etc., etc.»--Et que font mes amis, les patriotes, deux
+jours après? Ils rejettent entre mes mains, et dans ma maison (sans un
+mot d'avertissement préalable) ces mêmes armes que je leur avais
+fournies sur leur requête, et à mes propres périls et dépens.
+
+»Ç'a été un heureux hasard que Lega ait été à la maison pour recevoir
+ces armes, car (excepté Lega, Tita et F***) tous mes autres domestiques
+auraient trahi le secret sur-le-champ. D'ailleurs, si l'on dénonce ou
+découvre ces armes, je serai dans l'embarras.
+
+»Sorti à neuf heures,--rentré à onze. Battu la corneille qui avait volé
+la nourriture du faucon. Lu les _Contes de mon Hôte_,--écrit une
+lettre,--et mêlé une tasse médiocre d'eau avec d'autres ingrédiens.»
+
+
+18 février 1821.
+
+«La nouvelle du jour est que les Napolitains ont coupé un pont, et tué
+quatre carabiniers pontificaux qui voulaient s'y opposer. Outre la
+violation de la neutralité, c'est pitié que le premier sang versé dans
+cette querelle allemande ait été du sang italien. Toutefois, la guerre
+semble commencée tout de bon; car si les Napolitains tuent les
+carabiniers du pape, ils ne seront pas plus délicats envers les
+barbares.....................
+
+»En parcourant aujourd'hui la _Correspondance_ de Grimm, j'ai trouvée
+une pensée de Tom Moore dans une chanson de Maupertuis à une femme
+laponaise:
+
+ Et tous les lieux
+ Où sont ses yeux
+ Font la zone brûlante.
+
+»Voici la phrase de Moore:
+
+ Ces yeux font mon climat, partout où je porte mes pas[104].
+
+[Note 104: And those eyes make my climate, wherever I roam.]
+
+»Mais je suis sûr que Moore ne vit jamais les vers de Maupertuis; car
+ils ne furent publiés dans la _Correspondance_ de Grimm qu'en 1813, et
+j'appris Moore par coeur en 1812. Il y a aussi une autre coïncidence,
+mais de pensées opposées:
+
+ Le soleil luit,
+ Des jours sans nuit
+ Bientôt il nous destine;
+ Mais ces longs jours
+ Seront trop courts,
+ Passés près de Christine.
+
+»C'est la pensée retournée de la dernière stance de la jolie ballade sur
+Charlotte Lynes, ballade rapportée dans les _Mémoires de miss Seward_ de
+Darwin:--je cite de mémoire pour avoir appris les vers il y a quinze
+ans:
+
+ Pour ma première nuit j'irai
+ Dans ces contrées de neige,
+ Où le soleil reste six mois sans luire;
+ Et je crois, même alors,
+ Qu'il reviendra trop tôt
+ Me troubler dans les bras de la belle Charlotte Lynes[105].
+
+[Note 105:
+
+ For my first night I'll go
+ To those regions of snow,
+ Where the sun for six months never shines;
+ And think, even then,
+ He too soon came
+ To disturb me with fair Charlotta Lynes.]
+
+»Aujourd'hui, je n'ai eu aucune communication avec mes vieux amis les
+carbonari; mais cependant mes bas-appartemens sont pleins de leurs
+bayonnettes, fusils, cartouches, et je ne sais quoi encore. Je suppose
+que l'on me considère comme un dépôt à sacrifier en cas d'accidens. Peu
+importe, dans la supposition de la délivrance de l'Italie, qui ou quoi
+soit sacrifié; c'est un grand objet:--c'est la poésie même de la
+politique. Rêver seulement--une Italie libre!!! Eh quoi! il n'y a rien
+eu de pareil depuis les jours d'Auguste. Je regarde les tems de
+Jules-César comme libres, parce que les commotions politiques permirent
+à chacun de choisir son côté, et que les partis furent à-peu-près égaux
+en force dans le principe. Mais ensuite ce ne fut plus qu'une affaire de
+troupes prétoriennes et légionnaires;--et depuis!--nous verrons, ou du
+moins quelqu'un verra quelle carte tournera. Mieux vaut espérer, lors
+même qu'il n'y a pas d'espoir. Les Hollandais firent plus dans la guerre
+de soixante-dix ans que les Italiens n'ont à faire aujourd'hui.»
+
+
+19 février 1821.
+
+«Rentré chez moi tout seul;--vent très-fort,--éclairs,--clair de
+lune,--traînards solitaires, emmitouflés dans leurs manteaux,--femmes en
+masque,--maisons blanches, nuage s'amoncelant dans le ciel:--c'est une
+scène tout-à-fait poétique. Il vente toujours avec force,--les tuiles
+volent et le maison branle,--la pluie éclabousse,--l'éclair
+éclate[106]:--c'est une belle soirée de Suisse dans les Alpes, et la mer
+rugit dans le lointain.
+
+[Note 106: Nous avons cherché à rendre l'harmonie imitative du
+texte, qui s'élève ici au style de la poésie:
+
+ Rain splashing--lightning flashing.
+ (_Note du Trad._)]
+
+»Fait une visite,--_conversazione_. Toutes les femmes sont effrayées par
+le vacarme; elles ne veulent point aller à la mascarade parce qu'il fait
+des éclairs,--la pieuse raison!
+
+»A*** m'a envoyé des nouvelles aujourd'hui. La guerre approche de plus
+en plus. Ô les gueux de souverains! Puissions-nous les voir battus!
+Puissent les Napolitains avoir la force des Hollandais d'autrefois, ou
+des Espagnols d'aujourd'hui, ou des protestans allemands, ou des
+presbytériens écossais, ou de la suisse sous Guillaume Tell, ou des
+Grecs sous Thémistocle,--toutes nations petites et isolées (excepté les
+Espagnols et les luthériens allemands),--et il y a une résurrection pour
+l'Italie, et une espérance pour le monde!»
+
+
+20 février 1821.
+
+«La nouvelle du jour est que les Napolitains sont pleins d'énergie.
+L'esprit public ici s'est certainement bien maintenu. Les Américains
+(société patriotique d'ici, ramification subordonnée aux carbonari)
+donnent dans quelques jours un dîner au milieu de la forêt, et ils m'ont
+invité, comme associé des carbonari. C'est dans la forêt de l'_Esprit du
+chasseur_ de Boccace et de Dryden; et si je n'avais pas les mêmes
+sentimens politiques (pour ne rien dire de mon ancienne inclination
+conviviale[107], qui revient de tems en tems), j'irais comme poète, ou
+du moins comme amateur de poésie. Je m'attendrai à voir le spectre
+d'Ostasio Degli Onesti (Dryden a mis à la place Guido Cavalcanti,--personnage
+essentiellement différent, comme on peut s'en convaincre dans Dante); à
+le voir, dis-je, «tomber comme la foudre sur sa proie» au milieu du
+festin. En tout cas, vienne ou non le spectre, je m'enivrerai de vin et
+de patriotisme autant que possible.
+
+»Depuis ces derniers jours, j'ai lu, mais je n'ai pas écrit.»
+
+[Note 107: Si le mot déplaît, malgré sa propriété, aux ennemis du
+néologisme, ils y substitueront la périphrase _pour les grands repas_.
+(_Note du Trad._) ]
+
+
+21 février 1821.
+
+«Comme d'ordinaire, j'ai fait ma promenade à cheval,--ma visite, etc.,
+etc. L'affaire commence à s'embrouiller. Le pape a fait imprimer une
+déclaration contre les patriotes, qui, dit-il, méditent un soulèvement.
+La conséquence de ceci sera que, dans une quinzaine, tout le pays sera
+en insurrection. La proclamation n'est pas encore publiée, mais
+imprimée, et prête pour la distribution. *** m'en a envoyé une copie en
+secret,--signe qu'il ne sait que penser. Quand il croit avoir besoin
+d'être bien avec les patriotes, il m'envoie quelque message de politesse
+ou autre.
+
+»Pour ma part, il me semble que rien, hors le succès le plus décisif des
+barbares, ne peut prévenir un soulèvement général et immédiat de toute
+la nation.»
+
+
+23 février 1821.
+
+«Presque comme hier;--promenade à cheval;--visite;--rien écrit;--lu
+l'_Histoire romaine_.
+
+»J'ai reçu une lettre curieuse d'un particulier (c'est probablement un
+espion ou un imposteur) qui m'informe que les barbares sont indisposés
+contre moi; mais ainsi soit-il. Les coquins ne peuvent accorder leur
+hostilité à personne qui les haïsse et les exècre plus que je ne fais,
+ou qui s'oppose avec plus de zèle à leurs vues quand l'occasion s'en
+offrira.»
+
+
+24 février 1821.
+
+«Promenade à cheval, etc., comme à l'ordinaire. L'avis secret qui, ce
+matin, est arrivé de la frontière aux carbonari, est aussi mauvais que
+possible. Le plan a manqué,--les chefs militaires et civils sont
+trahis,--et les Napolitains non-seulement n'ont pas bougé, mais ont
+déclaré au gouvernement papal et aux barbares qu'ils ne savent rien de
+l'affaire!!!
+
+»Ainsi va le monde; ainsi les Italiens sont toujours perdus par défaut
+d'union entre eux. On n'a point décidé ce qu'on doit faire ici, entre
+deux feux, et coupés que nous sommes de la frontière nord. Mon opinion a
+été--qu'il vaut mieux se soulever que d'être pris en détail; mais
+comment sera-t-elle prise à présent? c'est ce que je ne puis dire. Des
+messagers sont dépêchés aux délégués des autres cités pour apprendre
+leurs résolutions.
+
+»J'ai toujours eu idée que ça irait à la diable; mais j'aimais à
+espérer, et j'espère encore. Mon argent, mon bien, ma personne, enfin
+tout ce que je puis aventurer, je l'aventurerai hardiment pour la
+liberté italienne; c'est ce que j'ai dit, il y a une demi-heure, à
+quelques-uns des chefs. J'ai chez moi deux mille cinq cents _scudi_
+(plus de cinq cents livres sterling) que je leur ai offerts pour
+commencer.»
+
+
+25 février 1821.
+
+«Rentré chez moi,--la tête me fait mal,--surabondance de nouvelles, mais
+trop accablantes pour être enregistrées. Je n'ai ni lu, ni écrit, ni
+pensé, mais mené une vie purement animale pendant toute la journée. Je
+veux essayer d'écrire une page ou deux avant de me coucher; mais, comme
+dit Squire Sullen, «j'ai un mal de tête terrible; Scrub, verse-moi un
+petit coup.» Bu du vin d'Imola et du punch.»
+
+
+CONTINUATION DU JOURNAL[108].
+
+
+27 février 1821.
+
+«J'ai été un jour sans continuer le journal, parce que je ne pouvais
+trouver un cahier blanc. Enfin, je rassemble ces souvenirs.
+
+»Promené à cheval, etc.,--dîné,--écrit une stance additionnelle pour le
+cinquième chant de _Don Juan_; je l'avais composée dans mon lit ce
+matin. Visité l'_amica_[109]. Nous sommes invités à la soirée du
+_Veglione_ (dimanche prochain), avec la _marchesa_ Clelia Cavalli et la
+comtesse Spinelli Rusponi: j'ai promis d'y aller. Hier soir, il y eut
+une émeute au bal, dont je suis un _socio_. Le vice-légat a eu
+l'insolence imprudente d'introduire trois de ses domestiques en
+masque,--sans billets, et en dépit de toutes remontrances. Il s'ensuivit
+que les jeunes gens du bal se fâchèrent et furent sur le point de jeter
+le vice-légat par la fenêtre. Ses domestiques, voyant la scène, se
+retirèrent, et lui après eux. Sa révérence _monsignore_ devrait savoir
+que nous ne vivons pas dans le tems de la prédominance des prêtres sur
+le décorum. Deux minutes de plus, deux pas en avant, et toute la ville
+aurait été en armes, et le gouvernement expulsé.
+
+[Note 108: Dans un autre cahier. (_Note de Moore_.) ]
+
+[Note 109: L'amie, la maîtresse. (_Note du Trad._) ]
+
+»Tel est l'esprit du jour, et ces gens-là ne paraissent pas s'en
+apercevoir. Le fait simplement considéré, les jeunes gens avaient
+raison, les domestiques ayant toujours été exclus des fêtes.
+
+»Hier, j'ai écrit deux notes sur la controverse de _Bowles et Pope_, et
+les ai envoyées à Murray par la poste. La vieille femme que j'assistai
+dans la forêt (elle a quatre-vingt-quatorze ans) m'a apporté deux
+bouquets de violettes. _Nam vita gaudet mortua floribus_. Le cadeau m'a
+plu beaucoup. Une femme anglaise m'aurait offert une paire de bas de
+laine tricotés, au moins, dans le mois de février. Les bouquets et les
+bas sont d'excellentes choses; mais les premiers sont plus élégans. Le
+cadeau, dans cette saison, me rappelle une stance de Gray omise dans son
+élégie:
+
+ Ici sont souvent répandues les violettes printanières,
+ Que des mains inconnues font pleuvoir;
+ Le rouge-gorge aime à nicher et à gazouiller ici,
+ Et la trace légère d'un petit pas s'imprime sur le sol.
+
+»C'est une stance aussi belle qu'aucune autre de son élégie; je m'étonne
+qu'il ait eu le courage de l'omettre.
+
+»Cette nuit, j'ai horriblement souffert--d'une indigestion, je crois. Je
+ne soupe jamais,--c'est-à-dire, jamais chez moi; mais hier soir, je me
+laissai entraîner, par le cousin de la comtesse Gamba, et par
+l'énergique exemple de son frère, à avaler au souper quantité de moules
+bouillies, et à les délayer sans répugnance avec du vin d'Imola. Quand
+je fus rentré chez moi, dans l'appréhension des conséquences, j'avalai
+trois ou quatre verres de liqueurs spiritueuses, que les hommes (les
+marchands) nomment eau-de-vie, rum ou curaçao, mais que les dieux
+intituleraient esprit-de-vin coloré ou sucré. Tout alla bien jusqu'à ce
+que je me fusse mis au lit; alors je devins un peu enflé, et fus pris
+d'un fort vertige. Je sortis du lit, et, faisant dissoudre du
+_soda-powder_, j'en bus. Cette boisson me procura un soulagement
+momentané. Je rentrai dans le lit; mais je redevins malade et triste. Je
+repris encore du _soda-water_. Enfin, je tombai dans un affreux sommeil.
+Je m'éveillai et fus souffrant tout le jour, jusqu'à ce que j'eusse
+galopé quelques milles. Question:--Est-ce à cause des moules, ou de ce
+que je pris pour les corriger, que j'éprouvai cette secousse? Je crois à
+l'une et l'autre cause. J'observai durant mon indisposition la complète
+inertie, inaction et destruction de mes principales facultés mentales.
+J'essayai de les ranimer,--mais je ne le pus;--et voilà ce que c'est que
+l'ame! Je croirais qu'elle est mariée au corps, si elle ne sympathisait
+pas si étroitement avec lui. Si elle s'exaltait quand le corps
+s'affaisse, et _vice versa_, ce serait un signe que le corps et l'ame
+soupirent pour un état naturel de divorce; mais au contraire corps et
+ame semblent aller ensemble comme des chevaux de poste.
+
+»Espérons ce qui vaut le mieux;--c'est le grand point.»
+
+Durant les deux mois que comprend ce journal, Byron écrivit
+quelques-unes des lettres de la série suivante. Le lecteur doit donc
+s'attendre à y trouver des détails relatifs aux mêmes événemens.
+
+
+
+
+LETTRE CCCCIV.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 2 janvier 1821.
+
+«En entrant dans notre projet relativement aux Mémoires, vous me faites
+grand plaisir. Mais je doute (contre l'opinion de ma chère Mme Mac F***,
+que j'ai toujours aimée et aimerai toujours,--non-seulement parce que
+j'éprouvai une réelle affection pour elle personnellement, mais encore
+parce que c'est elle et environ une douzaine d'autres personnes de son
+sexe qui seules me soutinrent dans le grand conflit de 1815),--mais je
+doute, dis-je, que les Mémoires puissent paraître ma vie durant, et, en
+vérité, je préférerais qu'ils ne parussent pas; car un homme a toujours
+l'air mort après que sa vie a été publiée, et certes je ne survivrais
+pas à la publication de la mienne.
+
+»Je ne puis consentir à altérer la première partie des Mémoires.........
+........................................................................
+
+»Quant à notre journal projeté, je l'appellerai comme il vous plaira:
+nous l'appellerons, si vous voulez, «La Harpe,» ou lui donnerons tout
+autre titre.
+
+»J'ai exactement les mêmes sentimens que vous sur notre art[110]; mais
+il s'empare de moi dans des accès de rage qui se renouvellent par
+intervalles, comme.....[111]; alors, si je n'écris pour vider mon
+esprit, je deviens furieux. Quant à cette régulière et infatigable
+passion d'écrire, que vous décrivez dans votre ami, je ne la comprends
+pas du tout. Le besoin d'écrire est pour moi un tourment, dont il faut
+me débarrasser; mais jamais un plaisir: au contraire, je regarde la
+composition comme une grande fatigue.
+
+[Note 110: Ce passage s'expliquera mieux par un extrait d'une de mes
+lettres; à laquelle celle de Lord Byron faisait réponse: «Par rapport au
+journal, il est assez bizarre que Lord *** et moi ayions compté (il y a
+environ une semaine ou deux, avant que je reçusse votre lettre) sur
+votre assistance pour réaliser une entreprise à-peu-près semblable, mais
+plus littéraire et moins régulièrement soumise à une publication
+périodique. Lord ***, comme vous le verrez si son volume d'_Essais_ vous
+parvient, a une manière fine, délicate et adroite d'exprimer de
+profondes vérités sur la politique et sur les moeurs; et, quelque plan
+que nous adoptions, il sera pour nous un associé utile et actif, vu
+qu'il écrit avec un plaisir tout-à-fait inconcevable pour un pauvre
+scribe comme moi, qui ai sur mon art les mêmes sentimens que ce mari
+français, qui, trouvant un homme occupé à faire l'amour à sa femme,
+s'écria: _Comment, monsieur! sans y être obligé?_ Toutefois, en parlant
+ainsi, je n'entends parler que de la partie exécutive de l'art d'écrire;
+car, imaginer et esquisser un ouvrage à venir, c'est, je l'avoue, un
+plaisir délicieux.» (_Note de Moore_.)]
+
+[Note 111: Suppression pudique de Moore. (_Note du Trad._)]
+
+»Je désire que vous songiez sérieusement à notre plan de journal;--car
+je suis aussi sérieux qu'on peut l'être, dans ce monde, pour quoi que ce
+soit. ..................................................
+
+»Je resterai ici jusqu'en mai ou juin, et à moins que «la gloire ne
+survienne imprévue[112],» nous nous rencontrerons peut-être, en France
+ou en Angleterre, dans le courant de l'année.
+
+»Votre, etc.
+
+»Je ne puis vous exposer l'état actuel des circonstances, parce qu'on
+ouvre toutes les lettres.
+
+»Me placerez-vous dans vos maudits _Champs-Élysées_? Est-ce _és_ ou
+_ées_ pour l'adjectif? Je ne sais rien du français, vu que je suis tout
+Italien. Quoique je lise et comprenne le français, je n'essaie jamais de
+le parler; car je le déteste.
+
+»Quant à la seconde partie des Mémoires, retranchez ce qu'il vous plaira
+de retrancher.»
+
+[Note 112: _Honour comes unlooked for_. Expression de Moore pour
+désigner la mort trouvée dans un combat. (_Note du Trad._) ]
+
+
+
+
+LETTRE CCCCV.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 4 janvier 1821.
+
+«Je viens de voir, par le journal de Galignani, qu'on est dans une
+grande attente d'une tragédie nouvelle par Barry Cornwall. Parmi ce que
+j'ai déjà lu de lui, j'ai fort goûté les _Esquisses Dramatiques_; mais
+j'ai trouvé que son _Histoire sicilienne_ et son _Marcien Colonne_, en
+vers, étaient tout-à-fait gâtés par je ne sais quelle affectation imitée
+de Wordsworth, de Moore et de moi-même,--le tout confondu en une sorte
+de chaos. Je crois cet auteur très-capable de produire une bonne
+tragédie, s'il garde un style naturel et ne s'amuse pas à faire des
+arlequinades pour l'auditoire. Comme il fut un de mes camarades d'école
+(Barry Cornwall n'est pas son vrai nom), je prends à son succès un
+intérêt plus qu'ordinaire, et je serai charmé d'en être vite instruit.
+Si j'avais su qu'il travaillât en ce genre, j'aurais parlé de lui dans
+la préface de _Marina Faliero_. Il créera une merveille du monde s'il
+fait une belle tragédie; je suis toutefois convaincu qu'il n'y réussira
+pas en suivant les vieux dramaturges,--qui sont pleins de fautes
+grossières, effacées par la beauté du style,--mais en écrivant
+naturellement et régulièrement, et en composant des tragédies
+régulières, à l'instar des Grecs; mais non par voie d'imitation,--en
+suivant seulement les bases de leur méthode, et en les adaptant aux tems
+et aux circonstances actuelles,--et, sans contredit, point de choeur.
+
+»Vous rirez et direz: «Que ne faites-vous ainsi vous-même?» J'ai, comme
+vous voyez, tenté une ébauche dans _Marino Faliero_; mais beaucoup de
+gens pensent que mon talent est «essentiellement contraire au genre
+dramatique», et je ne suis pas du tout certain qu'on n'ait pas raison.
+Si _Marino Faliero_ ne tombe pas--à la lecture,--je ferai peut-être un
+nouvel essai (mais non pour le théâtre); et comme je pense que l'amour
+n'est pas la principale passion pour une tragédie (quoique la plupart
+des nôtres reposent sur ce sujet), vous ne me trouverez pas écrivain
+populaire. À moins que l'amour ne soit furieux, criminel et infortuné,
+il ne doit pas servir pour sujet tragique. Quand il est moelleux et
+enivré, il en sert, mais il ne le doit pas: c'est alors pour la galerie
+et les secondes loges.
+
+»Si vous désirez avoir une idée de l'essai que je tente, prenez une
+traduction d'un quelconque des tragiques grecs. Si je disais l'original,
+ce serait de ma part une impudente présomption; mais les traductions
+sont si inférieures aux auteurs originaux, que je pense pouvoir risquer
+cette question: ainsi jugez «de la simplicité de l'intrigue», etc., et
+ne me jugez point d'après vos vieux fous d'auteurs dramatiques, car ce
+serait boire de l'eau-de-vie pour goûter ensuite d'une fontaine. Après
+tout, néanmoins, je présume que vous ne prétendez pas que
+l'esprit-de-vin soit un plus noble élément qu'une source limpide
+bouillonnant au soleil. Et telle est la différence que je mets entre les
+Grecs et ces nuageux charlatans,--en exceptant toutefois Ben Johnson,
+qui était humaniste et classique. Ou bien prenez une traduction
+d'Alfieri, et, près de ce tragique mis sous forme anglaise, faites
+expérience de l'intérêt de mes nouveaux essais dans l'ancien genre, puis
+dites-moi franchement votre opinion. Mais ne me mesurez pas à l'aune de
+vos vieux ou nouveaux tailleurs: Rien de plus aisé que de compliquer
+les ressorts du drame. Mrs. Centlivre, dans la comédie, a dix fois plus
+d'intrigue que Congreve. Mais lui est-elle comparable? et cependant elle
+chassa Congreve du théâtre.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCVI.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 19 janvier 1821.
+
+«Votre lettre du 29 du mois dernier est arrivée. Il faut que je vous
+requière positivement et sérieusement de prier M. Harris ou M. Elliston
+de laisser _le Doge_ tranquille. Ce n'est pas un drame à jouer; la
+représentation ne remplira pas leur but, nuira au vôtre (qui est la
+vente de l'ouvrage); et me fera de la peine. C'est manquer de
+courtoisie, et même d'honnêteté, que de persister dans cette usurpation
+des écrits d'un homme.
+
+»Je vous ai déjà fait passer par le dernier courrier une courte
+protestation, adressée au public, contre ce procédé; au cas que ces
+gens-là persistent, ce que je n'ose point croire, vous la publierez dans
+les journaux. Je ne m'en tiendrai pas là, s'ils vont leur train; mais je
+ferai un plus long appel sur ce point, et établirai l'injustice que je
+vois dans leur manière d'agir. Il est dur que je doive avoir affaire à
+tous les charlatans de la Grande-Bretagne, aux pirates qui me
+publieront, et aux acteurs qui me joueront,--tandis qu'il y a des
+milliers de braves gens qui ne peuvent trouver ni libraire ni directeur.
+...... .................................................................
+
+»Le troisième chant de _Don Juan_ est «faible»; mais, si les deux
+premiers et les deux suivans sont tolérables, qu'attendez-vous? surtout
+puisque je ne dispute pas avec vous sur ce point, ni comme objet de
+critique ni comme objet d'affaires.
+
+»D'ailleurs, que dois-je croire? Vous, Douglas Kinnaird, et d'autres,
+m'écrivez que les deux premiers chants déjà publiés sont au nombre des
+meilleures pièces que j'aie écrites, et sont réputés comme tels; Augusta
+écrit qu'ils sont jugés «exécrables» (mot bien amer pour un
+auteur:--qu'en dites-vous, Murray?) même comme composition littéraire,
+et qu'elle en avait entendu dire tant de mal, qu'elle a résolu de ne
+jamais les lire, et a tenu sa résolution. Quoiqu'il en soit, je ne puis
+retoucher; ce n'est pas mon fort. Si vous publiez les trois nouveaux
+chants sans ostentation, ils réussiront peut-être.
+
+»Publiez, je vous prie, le Dante et le Pulci (je veux dire la _Prophétie
+de Dante_). Je regarde la traduction de Pulci comme ma grande oeuvre. Le
+reste des _Imitations d'Horace_ où est-il? Publiez tout en même tems:
+autrement «la variété» dont vous vous targuez sera moins évidente.
+
+»Je suis de mauvaise humeur.--Des obstacles en affaires venus de ces
+maudits procureurs, qui s'opposent à un prêt avantageux que je devais
+faire sur hypothèque à un noble personnage, parce que la propriété de
+l'emprunteur est en Irlande, m'ont appris comment un homme est traité
+pendant son absence. Oh! si je reviens, je ferai marcher droit quelques
+hommes qui n'y songent guère;--ou eux ou moi, nous déménagerons.»
+......................................................................
+
+
+
+
+LETTRE CCCCIX[113].
+
+À M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 22 janvier 1821.
+
+«Rétablissez votre santé, je vous prie. Je ne suis pas content de votre
+maladie. Ainsi écrivez-moi une ligne pour me dire que vous êtes sur
+pied, sain et dispos de plus belle. Aujourd'hui j'ai trente-trois ans.
+
+ Dans le chemin de la vie, etc., etc.[114]
+
+»Avez-vous entendu dire que la confrérie des _Bronziers_[115] ait
+présenté ou veuille présenter une adresse à Brandenburgh-House «sous les
+armes», et avec toute la variété et splendeur possible d'un attirail
+d'airain?
+
+[Note 113: Les lettres 407 et 408, adressées à M. Murray, ont été
+supprimées; elles ne parlent que des moyens d'empêcher la mise en scène
+de _Marino Faliero_. (_Note du Trad._) ]
+
+[Note 114: Déjà cité dans le _Journal_. (_Note de Moore_.) ]
+
+[Note 115: Nous traduisons ainsi en un seul mot _braziers_, ouvrier
+en bronze, de _brass_, bronze. (_Note du Trad._) ]
+
+ Les bronziers, ce semble, se disposent à voter
+ Une adresse, et à la présenter tout revêtus de bronze;
+ Pompe superflue!--car, près de lord Harry,
+ Ils trouveront où ils veulent aller, plus de bronze qu'ils n'en
+ porteront.
+
+»Il y a une ode pour vous, n'est-ce pas?--digne
+
+ De ****, grand poète _métaphysiqueur_,
+ Homme d'un vaste mérite, quoique peu de gens s'en doutent,
+ Si je l'ai lu (comme je vous l'ai dit à Mestri[116]);
+ J'en suis pour beaucoup redevable à ma passion pour la pâtisserie.
+
+[Note 116: Pour rimer avec _pastry_, pâtisserie.]
+
+»Mestri et Fusina sont les passages ordinaires par où on va à Venise;
+mais ce fut de Fusina que vous et moi nous nous embarquâmes, quoique «la
+misérable nécessité de rimer» m'ait fait mettre Mestri dans le voyage.
+
+»Ainsi, un livre vous a été dédié? J'en suis charmé, et je serais
+très-heureux de voir le volume.
+
+»Je suis au comble de l'embarras à propos d'une mienne tragédie qui
+n'est bonne que pour le cabinet d***; et que les directeurs, s'arrogeant
+un droit absolu sur toute poésie une fois publiée, sont déterminés à
+faire représenter, avec ou sans mon agrément, peu leur importe, et, je
+présume, avec les changemens que M. Dibdin fera pour leur usage. J'ai
+écrit à Murray, à lord Chamberlain, et à d'autres, pour qu'ils
+interviennent dans cette affaire et me préservent d'une telle exposition
+publique. Je ne veux ni les impertinens sifflets, ni les
+applaudissemens insolens d'un auditoire de théâtre. Je n'écris que pour
+le lecteur, et ne me soucie que de l'approbation silencieuse de ceux qui
+ferment un livre de bonne humeur, et avec une paisible satisfaction.
+
+»Or, si vous voulez écrire aussi à notre ami Perry, pour le prier
+d'employer sa médiation auprès d'Harris et d'Elliston, afin d'empêcher
+l'exécution de ce projet, vous m'obligerez beaucoup. La pièce n'est pas
+du tout propre au théâtre, comme un simple coup-d'oeil le leur montrera,
+ou le leur a, j'espère, déjà montré; et, y fût-elle jamais propre, je
+n'aurai jamais, la volonté d'avoir rien à faire avec les théâtres.
+
+»Je me hâte de me dire votre, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCX.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 27 janvier 1821.
+
+«Je diffère d'avis avec vous sur le compte de la _Prophétie de Dante_,
+que je crois devoir être publiée avec la tragédie. Mais faites ce qu'il
+vous plaît; vous êtes nécessairement le meilleur juge des finesses de
+votre métier. Je suis d'accord avec vous sur le titre. Le drame peut
+être bon ou mauvais, mais je me flatte que c'est un tableau original,
+d'un genre de passion si naturel à mon esprit, que je suis convaincu que
+j'aurais agi précisément comme le doge, sous l'influence des mêmes
+provocations.
+
+»Je suis charmé de l'approbation de Foscolo.
+
+»Excusez-moi si je me hâte. Je crois vous avoir dit que:--je ne sais
+plus ce que c'était: mais peu importe.
+
+»Merci pour vos complimens du premier jour de l'an. J'espère que cette
+année sera plus agréable que la dernière. Je ne parle que par rapport à
+l'Angleterre, où j'ai eu, en ce qui me concerne, toute espèce de
+désappointement;--j'ai perdu un procès important,--et les procureurs de
+lady Byron me refusent de consentir à un prêt avantageux que je voulais
+faire de mon propre bien à lord Blessington, etc., etc., etc., comme
+pour clore convenablement les quatre saisons. Ces contrariétés, et cent
+autres pareilles, ont rendu cette année un tissu d'affaires pénibles
+pour moi en Angleterre. Heureusement, les choses ont ici une tournure un
+peu plus agréable pour moi; autrement j'aurais usé de l'anneau
+d'Annibal[117].
+
+»Remerciez, je vous prie, Gifford de toutes ses bontés. L'hiver est ici
+aussi froid que les latitudes polaires de Parry[118]. Il faut que
+j'aille galoper dans la forêt; mes chevaux attendent. Votre sincère,
+etc.»
+
+[Note 117: On sait qu'Annibal mit fin à ses jours en avalant un
+poison caché dans son anneau.]
+
+[Note 118: Célèbre marin anglais, qui, en cherchant un passage dans
+l'Océan arctique, s'est approché du pôle plus près qu'aucun des
+navigateurs qui l'ont précédé. (_Notes du Trad._)]
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXI.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 2 février 1821.
+
+«Votre lettre d'excuse est arrivée. J'accueille la lettre, mais je
+n'admets pas les excuses, si ce n'est par courtoisie; ainsi, lorsqu'un
+homme vous marche sur les orteils et vous demande pardon, on lui accorde
+ce pardon, mais la phalange ne vous fait pas moins mal, surtout s'il y
+existe un cor.
+
+»Dans le dernier discours du doge, il y a la phrase suivante (voici, du
+moins, comme ma mémoire me la donne):
+
+ Et toi qui fais et défais les soleils;
+
+Il faut la changer en celle-ci:
+
+ Et toi qui allumes et éteins les soleils,
+
+c'est-à-dire, si le vers coule également bien, et si M. Gifford croit
+l'expression meilleure. Ayez, je vous prie, la bonté d'y faire
+attention. Vous êtes tout-à-fait devenu un ministre d'état. Songez s'il
+n'est pas possible qu'un jour vous soyez jeté à bas. *** ne sera pas
+toujours tory, quoique Johnson dise que le premier whig fut le diable
+lui-même.
+
+»Vous avez, par la correspondance de M. Galignani, appris un secret (un
+peu tard, à la vérité); savoir qu'un Anglais peut exclusivement disposer
+de ses droits d'auteur en France,--fait de quelque importance au cas
+qu'un écrivain obtienne une grande popularité. Or, je veux bien vous
+dire ce qu'il faut que vous fassiez, et ne point prendre d'avantage sur
+vous, quoique vous ayez été assez méchant pour rester trois mois sans
+accuser réception de ma lettre. Offrez à Galignani l'achat du droit de
+propriété en France; s'il refuse, désignez tel libraire qu'il vous
+plaira, et je vous signerai tel contrat qu'il vous plaira aussi, et il
+ne vous en coûtera pas un sou de mon côté.
+
+»Songez que je ne veux point me mêler de cette affaire, sinon pour vous
+assurer la propriété de mes oeuvres. Je n'aurai jamais de marché qu'avec
+les libraires anglais, et je ne désire aucun honoraire hors de ma
+patrie.
+
+»Or, cela est candide et sincère, et un peu plus beau que votre silence
+matois, pour voir ce qu'il en adviendrait. Vous êtes un excellent homme,
+_mio caro Moray_, mais il y a encore en vous, par-ci par-là, un peu de
+levain de Fleet-Street,--une miette de vieux pain. Vous n'avez pas le
+droit d'agir envers moi en homme soupçonneux; car je ne vous en ai donné
+aucune raison. Je serai toujours franc avec vous........................
+........................................................................
+
+»Je ne dirai plus rien à présent, sinon que je suis,
+
+»Votre, etc.
+
+»_P. S._ Si vous vous aventurez, comme vous le dites, à Ravenne cette
+année, je remplirai les devoirs de l'hospitalité tant que vous y vivrez,
+et vous enterrerai bel et bien (pas en terre sainte, néanmoins), si vous
+êtes tué par la balle ou par le glaive; ce qui devient fréquent depuis
+peu parmi les indigènes. Mais peut-être votre visite sera prévenue; je
+viendrai probablement dans votre pays; et dans ce cas, écrivez à milady
+le duplicata de l'épître que le roi de France adressa au prince Jean.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 16 février 1821.
+
+«Au mois de mars arrivera de Barcelonne _signor Curioni_, engagé pour
+l'Opéra. C'est une de mes connaissances, un jeune homme de manières
+distinguées, et fameux dans sa profession. Je requiers en sa faveur
+votre bienveillance personnelle et votre patronage. Introduisez-le, je
+vous prie, chez tous les gens de théâtre, éditeurs de journaux, et
+autres, qui pourront lui rendre, dans l'exercice de sa profession, des
+services publics et particuliers.
+
+»Le cinquième chant de _Don Juan_ est si loin d'être le dernier, que
+c'est à peine si le poème commence. Je veux faire faire à _Don Juan_ le
+tour de l'Europe, avec un mélange convenable de siéges, de batailles et
+d'aventures, et le faire finir, comme Anacharsis Clootz, dans la
+révolution française. Je ne sais combien de chants ce plan exigera, ni
+si je l'achèverai (même hormis le cas de mort prématurée); mais enfin
+telle a été ma première idée. J'ai songé à faire de Don Juan un
+_cavaliere servente_ en Italie, la cause d'un divorce en Angleterre, et
+un homme sentimental «à figure de Werther» en Allemagne, afin de mettre
+au jour les différens ridicules de la société dans chacun de ces pays,
+et de montrer mon héros graduellement gâté et blasé au fur et à mesure
+qu'il vieillira, comme c'est naturel. Mais je n'ai pas définitivement
+arrêté si je le ferai finir en enfer ou par un malheureux mariage, car
+je ne sais lequel est le pire; la tradition espagnole dit l'enfer; mais
+il est probable que ce n'est qu'une allégorie de l'autre état. Vous êtes
+maintenant en possession de mes idées sur le sujet.
+
+»Vous dites que le _Doge_ ne sera pas populaire; ai-je écrit jamais pour
+la popularité? Je vous défie de me montrer un de mes ouvrages (excepté
+un conte ou deux), de style ou mine populaire. Il me paraît qu'il y a
+place pour un différent genre de drame, qui ne soit ni une imitation
+servile du drame ancien, genre erroné et grossier, ni trop français non
+plus, comme ceux qui succédèrent aux écrivains du vieux tems. Il me
+paraît qu'un bon style anglais et une observation plus sévère des règles
+pourraient produire une combinaison qui ne déshonorât pas notre
+littérature. J'ai essayé, de plus, à faire une pièce sans amour; et il
+n'y a non plus ni anneaux, ni méprises, ni surprises, ni scélérats
+enragés, ni mélodrame enfin. Tout cela l'empêchera d'être populaire,
+mais ne me persuadera pas qu'elle soit par conséquent mauvaise. Toutes
+les fautes y naîtront plutôt de l'imperfection dans l'exécution et la
+conduite que de la conception, qui est simple et sévère...............
+......................................................................
+
+»Dans la lettre sur Bowles (que je vous ai envoyée par le courrier de
+mardi), après ces mots «on a fait plusieurs tentatives.» (en parlant de
+la réimpression des _Poètes anglais et Réviseurs écossais_), ajoutez:
+«en Irlande;» car je crois que les pirates anglais n'ont commencé leurs
+tentatives qu'après que j'eus quitté l'Angleterre pour la seconde fois.
+Veillez-y je vous prie. Faites-moi savoir ce que vous et votre synode
+pensez sur la controverse Bowles.......................................
+
+»Comment George Bankes a-t-il été amené à citer les _Poètes anglais_
+dans la chambre des communes? Tout le monde me jette ce poème à la tête.
+
+»Quant aux nouvelles politiques, les Barbares marchent sur Naples, et
+s'ils perdent une seule bataille, toute l'Italie sera en insurrection.
+Ce sera comme la révolution espagnole.
+
+»Vous parlez des lettres ouvertes. Certainement, les lettres sont
+ouvertes, et c'est la raison pour laquelle je traite toujours les
+Autrichiens de vils gredins. Il n'y a pas un Italien qui les abhorre
+plus que je ne fais: et tout ce que je pourrais faire pour délivrer
+l'Italie et la terre de leur infâme oppression, je le ferais _con
+amore_.
+
+»Votre, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXIII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 21 février 1821.
+
+«À la page 44e du premier volume des _Voyages de Turner_ (que vous
+m'avez dernièrement envoyés), il est dit que «Lord Byron, en établissant
+avec tant de confiance la possibilité de traverser à la nage le détroit
+des Dardanelles, semble avoir oublié que Léandre le traversait dans l'un
+et l'autre sens, tour-à-tour suivant et contre la direction du courant;
+tandis que lui (Lord Byron) n'a accompli que la partie la plus aisée de
+la tâche, en nageant suivant le courant d'Europe en Asie.» Je n'ai pas,
+sans aucun doute, oublié ce que sait le premier écolier venu,
+c'est-à-dire que Léandre traversait le détroit dans la nuit, et revenait
+le matin. Mon but a été de démontrer que l'Hellespont pouvait être
+traversé à la nage, et c'est à quoi M. Ekenhead et moi nous avons
+réussi, l'un en une heure et dix minutes, l'autre en une heure et cinq
+minutes. Le courant ne nous était pas favorable; au contraire, la grande
+difficulté fut d'y résister; car, loin de nous aider à gagner le rivage
+asiatique, il nous emportait droit dans l'archipel. Ni M. Ekenhead, ni
+moi, ni, j'oserai ajouter, personne à bord de la frégate, à commencer
+par le capitaine Bathurst, n'avait la moindre notion de cette différence
+de courant que M. Turner signale du côté de l'Asie. Je n'en ai jamais
+entendu parler; autrement, j'aurais fait le trajet dans le sens
+contraire. Le seul motif qui décida le lieutenant Ekenhead, ainsi que
+moi-même, à partir du rivage d'Europe, fut que le petit cap au-dessus de
+Sestos était un lieu plus proéminent, et que la frégate qui était à
+l'ancre au-dessous du fort asiatique, formait un meilleur point de vue
+pour diriger notre nage; et, dans le fait, nous abordâmes juste
+au-dessous.
+
+»M. Turner dit: «Tout ce qu'on jette dans le courant, sur cette partie
+de la rive européenne, arrive nécessairement à la côte asiatique.» Cette
+assertion est si loin d'être vraie, que l'objet abandonné au courant
+arrive nécessairement dans l'archipel, quoiqu'un vent violent, soufflant
+dans la direction de l'Asie, ait pu quelquefois produire l'effet
+contraire.
+
+»M. Turner essaya la traversée en partant de la rive asiatique, et ne
+réussit pas: «Après vingt-cinq minutes, pendant lesquelles il n'avança
+pas de cent _yards_[119], il renonça à l'entreprise par épuisement.»
+Cela est fort possible, et aurait pu lui arriver tout aussi bien sur la
+rive européenne. Il aurait dû commencer son trajet une couple de milles
+plus haut, et il aurait pu alors arriver à terre sous le fort européen.
+J'ai particulièrement remarqué (et M. Hobhouse l'a remarqué aussi) que
+nous fûmes obligés d'allonger la traversée réelle du détroit, qui n'a
+qu'un mille de largeur, jusqu'à trois ou quatre milles, vu la force du
+courant. Je puis assurer à M. Turner que son succès m'aurait fait un
+grand plaisir, puisqu'il aurait fortifié d'un exemple de plus la
+probabilité de l'histoire de Léandre. Mais il n'est pas très-convenable
+à lui d'inférer que, parce qu'il a échoué, Léandre n'a pu réussir. Il y
+a toujours quatre exemples du fait; un Napolitain, un jeune juif, M.
+Ekenhead et moi; et l'authenticité des deux derniers exemples se fonde
+sur le témoignage oculaire de quelques centaines de marins anglais.
+
+[Note 119: _Yard_, mesure anglaise, qui est la moitié du _fathom_ ou
+toise, et qui équivaut à trois pieds. (_Note du Trad._)]
+
+»Quant à la différence du courant, je n'en ai aperçu aucune; la
+direction n'en est favorable au nageur ni d'un côté ni de l'autre, mais
+on peut en éluder l'effet en entrant dans la mer à une distance
+considérable au-dessus du point opposé de la côte où le nageur veut
+aborder, et en résistant continuellement; le courant est fort, mais,
+moyennant un bon calcul, vous pouvez arriver à terre. Mon expérience et
+celle des autres me forcent de déclarer le trajet de Léandre possible et
+praticable. Tout homme jeune, et doué de quelque habileté dans la
+natation, peut réussir en partant n'importe de quel côté. Je restai
+trois heures à traverser le Tage à la nage, ce qui est beaucoup plus
+hasardeux, puisque le trajet est de deux heures plus long que celui de
+l'Hellespont. Je mentionnerai encore un exemple de ce qu'il est possible
+de faire en nageant. En 1818, le chevalier Mengaldo, gentilhomme de
+Bassano, bon nageur, désira nager avec mon ami M. Alexandre Scott et
+avec moi. Comme il paraissait attacher à cette partie le plus vif
+intérêt, nous ne le refusâmes pas. Nous partîmes tous trois de l'île du
+Lido pour gagner Venise. À l'entrée du Grand Canal, Scott et moi nous
+étions très en avant, et nous n'apercevions plus notre ami étranger, ce
+qui, toutefois, était de peu de conséquence, puisqu'il y avait une
+gondole pour garder ses habits et le prendre au sortir de l'eau.--Scott
+nagea jusqu'au-delà du Rialto, où il aborda, moins par la fatigue qu'à
+cause du froid; car il avait été quatre heures dans l'eau, sans se
+reposer ou s'arrêter, si ce n'est en se laissant aller sur le
+dos--(c'était la condition expresse de notre partie). Je continuai ma
+course jusqu'à Santa-Chiara, et parcourus ainsi la totalité du Grand
+Canal (outre la distance du Lido), et j'abordai là où la lagune se
+rouvre pour le passage de Fusina. J'avais été dans l'eau, montre en
+main, sans aide ni repos, sans jamais toucher ni sol ni barque, quatre
+heures et vingt minutes. M. le consul-général Hoppner fut témoin de
+cette partie, et plusieurs autres personnes en ont connaissance. M.
+Turner peut aisément vérifier le fait, s'il y ajoute quelque importance,
+en s'en informant auprès de M. Hoppner. Nous ne pourrions assigner
+exactement la distance parcourue, qui toutefois, dut être considérable.
+
+»Je ne mis à traverser l'Hellespont qu'une heure et dix minutes. Je
+suis maintenant plus vieux de dix ans d'âge, et de vingt ans de
+constitution que lorsque je traversai le détroit des Dardanelles; et
+pourtant il y a deux ans, je fus capable de nager pendant quatre heures
+et vingt minutes; et je suis sûr que j'aurais pu continuer encore deux
+heures, quoique j'eusse une paire de caleçons, accoutrement qui n'est
+nullement favorable à ce genre d'exercice. Mes deux compagnons furent
+aussi quatre heures dans l'eau. Mengaldo pouvait avoir environ trente
+ans; Scott, environ vingt-six.
+
+»Avec ces expériences de natation, faites par moi ou par d'autres,
+non-seulement sur le lieu, mais ailleurs encore, pourquoi douterais-je
+que l'exploit de Léandre ne fût point parfaitement praticable? Puisque
+trois individus ont parcouru une distance plus grande que la largeur de
+l'Hellespont, pourquoi lui, Léandre, n'aurait-il pu franchir ce détroit?
+Mais M. Turner a échoué; et, cherchant une raison plausible de son
+échec, il rejette la faute sur la rive asiatique du détroit. Il a essayé
+de nager tout en travers, au lieu de partir de plus haut pour gagner un
+avantage; il aurait pu tout aussi bien essayer de voler par-dessus le
+mont Athos.
+
+»Qu'un jeune Grec des tems héroïques, épris d'amour, et doué de membres
+vigoureux, ait pu réussir dans un pareil trajet, je ne m'en étonne ni
+n'en doute. A-t-il tenté ou non ce trajet? c'est une autre question; car
+il aurait pu avoir une petite barque qui lui eût épargné cette peine.
+
+»Je suis votre sincère, etc.
+
+BYRON.
+
+»_P. S._ M. Turner dit que la traversée d'Europe en Asie est «la partie
+la plus aisée de la tâche.» Je doute que Léandre fût de cet avis; car
+c'était le retour: toutefois, il y avait plusieurs heures d'intervalle
+entre les deux traversées. L'argument de M. Turner que «plus haut ou
+plus bas, le détroit s'élargit si considérablement, qu'il y aurait eu
+peu d'avantage à s'écarter,» n'est bon que pour de médiocres nageurs; un
+homme de quelque habileté et de quelque expérience dans la natation,
+aura toujours moins égard à la longueur du trajet qu'à la force du
+courant. Si Ekenhead et moi eussions songé à traverser dans le point le
+plus étroit, au lieu de remonter jusqu'au cap, nous aurions été
+entraînés à Ténédos. Toutefois le détroit ne s'élargit pas
+excessivement, même au-dessus ou au-dessous des forts. Comme la frégate
+stationna quelque tems dans les Dardanelles, en attendant le firman, je
+me baignai souvent dans le détroit après notre traversée, et
+généralement sur la côte asiatique, sans apercevoir cette plus grande
+force dans le courant par laquelle le voyageur diplomatique excuse son
+échec. Notre amusement, dans la petite baie qui s'ouvre immédiatement
+au-dessous du fort asiatique, était de plonger pour attraper les tortues
+de terre, que nous jetions exprès dans l'eau, et qui, en véritables
+amphibies, se traînaient au fond de la mer; cela ne prouve pas une plus
+grande violence dans le courant que sur la rive européenne. Quant à la
+modeste insinuation que nous choisîmes cette dernière rive comme «plus
+facile,» j'en appelle à la décision de M. Hobhouse et au capitaine
+Bathurst (le pauvre Ekenhead étant mort). Si nous avions été instruits
+de cette prétendue différence du courant, nous en aurions du moins tenté
+l'épreuve, et nous n'étions pas gens à renoncer après les vingt-cinq
+minutes de l'expérience de M. Turner. Le secret de tout ceci est que M.
+Turner a échoué et que nous avons réussi; il est par conséquent
+désappointé, et paraît disposé à rabaisser le peu de mérite qu'il peut y
+avoir dans notre succès. Pourquoi n'essaya-t-il pas du côté de l'Europe?
+S'il y avait réussi, après avoir échoué du côté de l'Asie, son excuse
+aurait été meilleure. M. Turner peut trouver tels défauts qu'il lui
+plaira dans ma poésie ou ma politique; mais je lui recommande de
+renoncer aux réflexions aquatiques, jusqu'à ce qu'il soit capable de
+nager «vingt-cinq minutes sans être épuisé,» quoi qu'il soit, je pense,
+le premier tory des tems modernes qui ait jamais nagé contre le courant
+durant une demi-heure.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXIV.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 22 février 1821.
+
+«Comme je souhaite que l'ame de feu Antoine Galignani repose en paix
+(vous aurez sans doute lu sa mort, publiée par lui-même dans son
+journal), vous êtes particulièrement invité à informer ses enfans et
+héritiers que je n'ai reçu qu'un numéro de leur _Literary Gazette_, à
+laquelle je me suis abonné il y a plus de dix mois,--malgré les
+fréquentes réclamations que je leur ai écrites. S'ils n'ont aucun égard
+pour moi, simple abonné, ils doivent en avoir pour leur parent défunt,
+qui indubitablement n'est pas bien traité dans sa présente demeure pour
+ce manque total d'attention: sinon, il me faut la restitution de mes
+francs. J'ai payé par l'entremise du libraire vénitien Missiaglia. Vous
+pouvez aussi faire entendre à ces gens-là que lorsqu'un honnête homme
+écrit une lettre, il est d'usage de lui adresser une réponse.
+
+»Nous sommes ici à la guerre, et à deux jours de distance du théâtre des
+hostilités, dont nous attendons la nouvelle de moment en moment. Nous
+allons voir si nos amis italiens sont bons à autre chose qu'à «faire feu
+de derrière une encoignure,» comme le fusil d'un Irlandais. Excusez-moi
+si je me hâte de finir,--j'écris tandis qu'on m'attache mes éperons. Mes
+chevaux sont à la porte, et un comte italien m'attend pour m'accompagner
+dans ma promenade équestre.
+
+»Votre, etc.
+
+»Dites-moi, je vous prie, si, parmi toutes mes lettres, vous en avez
+reçu une qui détaille la mort de notre commandant. Il a été tué près de
+ma porte, et a expiré dans ma maison.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXV.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 2 mars 1821.
+
+«Vous avez ci-joint le commencement d'une lettre que j'écrivais à Perry,
+mais que j'ai interrompue dans l'espoir que vous auriez le pouvoir
+d'empêcher les théâtres de me représenter. Vous ne devez certainement
+pas l'envoyer à son adresse; mais elle vous expliquera mes sentimens à
+ce sujet. Vous me dites: «Il n'y a rien à craindre; laissez-les faire ce
+qu'il leur plaît,» c'est-à-dire que vous me verriez _damné_ avec la plus
+parfaite tranquillité. Vous êtes un gentil garçon.»
+
+
+
+
+À M. Perry
+
+
+Ravenne, 22 janvier 1821.
+
+MONSIEUR,
+
+«J'ai reçu une étrange nouvelle, qui ne peut être plus désagréable à
+votre public qu'elle ne l'est à moi-même. Des lettres particulières et
+les gazettes me font l'honneur de dire que c'est l'intention de quelques
+directeurs de Londres de mettre en scène le poème de _Marino Faliero_,
+etc., qui n'a jamais été destiné à cette exposition publique, et qui,
+j'espère, ne la subira jamais. Il n'y est certainement pas propre. Je
+n'ai jamais écrit que pour le lecteur solitaire, et ne demande d'autres
+applaudissemens qu'une approbation silencieuse. Puisque le dessein de
+m'amener de force, comme un gladiateur, sur l'arène théâtrale est une
+violation de toutes les convenances littéraires, je compte que la partie
+impartiale de la presse se rangera entre moi et cette monstrueuse
+violation de mes droits; car je réclame comme auteur le droit d'empêcher
+que mes écrits ne soient convertis en pièces de théâtre. Je respecte
+trop le public pour que cela se fasse de mon gré. Si j'avais recherché
+sa faveur, c'eût été par une pantomime.
+
+»J'ai dit que je n'écris que pour le lecteur: je ne puis consentir à
+aucun autre genre de publicité, ou à l'abus de la publication de mes
+ouvrages dans l'intérêt des histrions. Les applaudissemens d'un
+auditoire ne me causeraient point de plaisir; et pourtant, son
+improbation pourrait me causer de la peine: les chances ne sont donc pas
+égales. Vous me direz peut-être: «Comment est-ce possible? Si
+l'improbation de l'auditoire vous cause de la peine, l'approbation ne
+pourrait pas vous faire plaisir?» Point du tout: la ruade d'un âne ou la
+piqûre d'une guêpe peut être pénible pour ceux qui ne trouveraient rien
+d'agréable à entendre l'un braire et l'autre bourdonner.
+
+»La comparaison peut sembler impolie; mais je n'en ai pas d'autre sous
+la main, et elle se présente naturellement.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXVI.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, _Marzo_ 1821.
+
+CHER MORAY[120],
+
+«Dans mon paquet du 12 courant, dernière feuille--et dernière
+page,--retranchez la phrase qui définit ou prétend définir ce que c'est
+que la qualité de _gentleman_, et quels gens doivent être ainsi
+qualifiés. Je vous dis de retrancher la phrase entière, parce qu'elle ne
+vient pas plus à propos que «la cosmogonie ou création du monde» dans le
+_Vicaire de Wakefield_.
+
+[Note 120: Écrit ainsi par Lord Byron, suivant l'orthographe
+italienne.]
+
+»Dans la phrase plus haut, presque au commencement de la même page,
+après les mots: «Il existe toujours ou peut toujours exister une
+aristocratie de poètes,» ajoutez et intercalez les paroles suivantes:
+«Je ne prétends pas que ces poètes écrivent en gens de qualité ou
+affectent l'_euphuisme_[121]: mais il y a une noblesse de pensée et
+d'expression que l'on trouve dans Shakspeare, Pope et Burns comme dans
+Dante, Alfieri, etc.» Ou, si vous aimez mieux, peut-être aurez-vous
+raison de retrancher la totalité de la digression finale sur les poètes
+vulgaires, et de ne rien publier au-delà de la phrase où je déclare
+préférer l'_Homère_ de Pope à celui de Cowper, et où je cite le docteur
+Clarke en faveur de l'exactitude de la traduction du premier.
+
+[Note 121: _Euphuisme_ est un mot intraduisible, adopté en
+Angleterre pour désigner le langage maniéré des personnes qui affectent
+de ne rien dire simplement; je ne sais s'il serait convenablement rendu
+par _style précieux_. (_Notes du Trad._) ]
+
+»Sur tous ces points, prenez une opinion arrêtée; prenez l'avis sensé
+(ou insensé) de vos savans visiteurs, et agissez en conséquence. Je suis
+fort traitable--en prose.
+
+»Je ne sais si j'ai décidé la question pour Pope; mais je suis sûr
+d'avoir mis un grand zèle à la soutenir. Si l'on en vient aux preuves,
+nous battrons les vauriens. Je montrerai plus d'images dans vingt vers
+de Pope que dans un passage quelconque de longueur égale, tiré de tout
+autre poète anglais,--et cela dans les endroits où l'on s'y attend le
+moins; par exemple, dans ses vers sur _Sporus_.--Lisez-les, et notez-en
+les images séparément et arithmétiquement[122]
+..........................................................................
+
+[Note 122: Nous avons dû supprimer la liste des expressions figurées
+que Lord Byron note une à une; car la plupart de ces expressions,
+traduites littéralement, seraient bizarres, et traduites par des
+équivalens, ne répondraient plus au but de l'auteur.]
+
+»Or, y a-t-il dans tout ce passage un vers qui ne soit pourvu de l'image
+la plus propre à remplir le but du poète? Faites attention à la
+variété,--à la poésie de ce passage,--à l'imagination qui y brille; à
+peine y a-t-il un vers qui ne puisse être peint, et qui ne soit lui-même
+une peinture! Mais ce n'est rien en comparaison des plus beaux passages
+de l'_Essai sur l'Homme_, et de plusieurs autres poèmes sérieux ou
+comiques. Il n'y eut jamais au monde critique plus injuste que celle de
+ces marauds contre Pope.
+
+»Demandez à M. Gifford si, dans le cinquième acte du _Doge_, après la
+phrase du _voile_, vous ne pouvez pas intercaler les vers suivans dans
+la réponse de Marino Faliero?
+
+ Ainsi soit fait. Mais ce sera en vain:
+ Le voile noir qui couvre ce nom flétri,
+ Et qui cache ou semble cacher ce visage,
+ Attirera plus de regards que les mille portraits
+ Qui montrent alentour dans leurs splendides ornemens
+ Ces hommes--vos mandataires esclaves--et les tyrans du peuple[123].
+
+[Note 123: Ces vers n'ont jamais été insérés dans la
+tragédie,--peut-être par la difficulté même de l'intercalation. (_Note
+de Moore_.) ]
+
+»Votre véritable, etc.
+
+»_P. S._ Je ne dis ici qu'un mot des affaires publiques: vous entendrez
+bientôt parler d'un soulèvement général en Italie. Il n'y eut jamais de
+mesure plus folle que l'expédition contre Naples.
+
+»Je veux proposer à Holmes, le miniaturiste, de venir me trouver ce
+printems. Je le rembourserai de tous ses frais de voyage, en sus du prix
+de son talent. Je veux lui faire peindre ma fille (qui est à présent
+dans un couvent), la comtesse Guiccioli, et la tête d'une jeune paysanne
+qui pourrait être une étude de Raphaël. C'est une vraie physionomie de
+paysanne, mais de paysanne italienne, et tout-à-fait dans le style de la
+Fornarina de Raphaël. Cette fille a une taille haute, mais peut-être un
+peu trop grosse et nullement digne d'être comparée à sa figure, qui est
+réellement superbe. Elle n'a pas encore dix-sept ans, et je suis curieux
+d'avoir son-visage avant qu'il ne périsse. Me Guiccioli est aussi fort
+belle, mais dans un genre tout différent;--elle est blonde et
+blanche,--ce qui est rare en Italie; ce n'est pourtant pas une blonde
+anglaise; mais c'est plutôt une blonde de Suède ou de Norwége. Ses
+formes, surtout dans le buste, sont extraordinairement belles. Il me
+faut Holmes; j'aime ce peintre, parce qu'il saisit parfaitement les
+ressemblances. Nous sommes ici en état de guerre; mais un voyageur
+solitaire, avec un petit bagage et sans aucun rapport avec la politique,
+n'a rien à craindre. Embarquez-le donc dans la diligence. Veuillez ne
+pas oublier.
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXVII.
+
+À M. HOPPNER.
+
+
+Ravenne, 3 avril 1821.
+
+»Mille remercîmens pour la traduction. Je vous ai envoyé quelques
+livres, sans savoir si vous les aviez déjà lus ou non;--en tout cas,
+vous n'avez pas besoin de les renvoyer. Je vous envoie ci-joint une
+lettre de Pise. Je ne me suis jamais épargné ni peine ni dépense pour le
+soin de ma fille, et comme elle avait maintenant quatre ans accomplis et
+qu'elle devait être tout-à-fait hors de la surveillance des
+domestiques,--et comme, d'autre part, un homme qui sans femme est seul à
+la tête de sa maison, ne peut donner une grande attention à une
+éducation,--je n'ai eu d'autre ressource que de placer l'enfant pour
+quelque tems (moyennant une forte pension) dans le couvent de
+Bagna-Cavalli (à une distance de douze milles), endroit où l'air est
+bon, et où elle fera du moins quelques progrès dans son instruction, et
+recevra des principes de morale et de religion. J'avais encore une autre
+raison.--Les affaires étaient et sont encore ici dans un état que je
+n'ai aucune raison de regarder comme très-rassurant sous le point de vue
+de ma sûreté personnelle, et j'ai pensé qu'il vaudrait mieux que
+l'enfant fût éloigné de toute chance périlleuse, pour le moment présent.
+
+»Il est également à propos d'ajouter que je n'ai jamais eu ni n'ai
+encore l'intention de donner à un enfant naturel une éducation anglaise,
+parce qu'avec le désavantage de sa naissance, son établissement à venir
+serait deux fois plus difficile. À l'étranger, avec une éducation
+conforme aux usages du pays, et avec une part de cinq ou six mille
+livres sterling, ma fille pourra se marier fort honorablement. En
+Angleterre une pareille dot donnerait à peine de quoi vivre, tandis
+qu'ailleurs c'est une fortune. C'est d'ailleurs mon désir qu'Allégra
+soit catholique romaine, c'est là la religion que je tiens pour la
+meilleure, comme elle est sans contredit la plus ancienne des diverses
+branches du christianisme. J'ai exposé mes idées quant à l'endroit où
+ma fille est à présent, c'est le meilleur que j'aie pu trouver pour le
+moment, mais je n'ai point de prévention en sa faveur.
+
+»Je ne parle pas de politique, parce que c'est un sujet désespérant,
+tant que ces faquins auront la faculté de menacer l'indépendance des
+états.
+
+»Croyez-moi votre ami pour jamais, et de coeur.
+
+»_P. S._ On annonce ici un changement en France; mais la vérité n'est
+pas encore connue.
+
+»_P. S._ Mes respects à Mrs. Hoppner. J'ai la meilleure opinion des
+femmes de son pays, et à l'époque de la vie où je suis (j'ai eu
+trente-trois ans le 22 janvier 1821), c'est-à-dire, après la vie que
+j'ai menée, une _bonne_ opinion est la seule opinion raisonnable qu'un
+homme doive avoir sur tout le sexe:--jusqu'à trente ans, plus un homme
+peut penser mal des femmes en général, mieux vaut pour lui; plus tard,
+c'est une chose sans aucune importance pour elles ou pour lui, qu'il ait
+telle ou telle opinion,--son tems est passé, ou du moins doit l'être.
+
+»Vous voyez comme je suis devenu sage.
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXVIII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+21 avril 1821.
+
+»Je vous envoie ci-joint une autre lettre sur Bowles, mais je vous
+avertis par avance qu'elle n'est pas comme la première, et que je ne
+sais pas ce qu'il en faut publier, si même il n'est pas mieux de n'en
+rien publier du tout. Vous pouvez sur ce point consulter M. Gifford, et
+réfléchir deux fois avant de faire la publication.
+
+»Tout à vous sincèrement.
+
+B.
+
+»_P. S._ Vous pouvez porter ma souscription pour la veuve de M. Scott,
+etc., à trente livres sterling, au lieu des dix déjà convenues, mais
+n'écrivez pas mon nom: mettez seulement N. N. La raison est que, comme
+j'ai parlé de M. Scott dans le pamphlet ci-joint, je paraîtrais
+indélicat. Je voulais donner davantage, mais mes désappointemens de
+l'année dernière dans l'affaire Rochdale, et dans le transfert des
+fonds, me rendent plus économe pour l'année actuelle.
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXIX.
+
+À M. SHELLEY.
+
+
+Ravenne, 26 avril 1821.
+
+»L'enfant continue à bien aller, et les rapports sont réguliers et
+favorables; il m'est agréable que ni vous ni Mrs. Shelley ne
+désapprouviez la mesure que j'ai prise, et qui d'ailleurs n'est que
+temporaire.
+
+»Je suis très-peiné d'entendre ce que vous me dites de Keats,--est-ce
+effectivement vrai? je ne croyais pas que la critique eût été si
+meurtrière. Quoique je diffère essentiellement de vous dans
+l'estimation de ses ouvrages, j'abhorre à tel point tout mal inutile,
+que j'aimerais mieux qu'il eût été placé au plus haut pic du Parnasse
+que d'avoir à déplorer une telle mort. Pauvre diable! et pourtant, avec
+un amour-propre si déréglé, il n'aurait probablement pas été heureux.
+J'ai lu l'examen de _l'Endymion_ dans la _Quarterly_. La critique était
+sévère, mais certainement pas autant que beaucoup d'articles de cette
+Revue et d'autres journaux sur tels et tels auteurs.
+
+»Je me rappelle l'effet que produisit sur moi la _Revue d'Édimbourg_,
+lors de mon premier poème: c'était colère, résistance et désir de
+vengeance,--mais non pas découragement et désespoir. J'accorde que ce ne
+sont pas là d'aimables sentimens, mais dans ce monde d'intrigues et de
+débats, et surtout dans la carrière de la littérature, un homme doit
+calculer ses moyens de _résistance_ avant d'entrer dans l'arêne.
+
+ N'espère pas une vie libre de peine et de danger,
+ Et ne crois pas l'arrêt de l'humanité rapporté en ta faveur.
+
+»Vous savez mon opinion sur cette école poétique de seconde main. Vous
+savez aussi mon opinion sur votre poésie,--parce que vous n'êtes
+d'aucune école. J'ai lu _Cenci_:--mais, outre que je regarde le sujet
+comme essentiellement impropre au drame, je ne suis point admirateur de
+nos vieux auteurs dramatiques, en tant qu'on les prend pour modèles. Je
+nie que les Anglais aient eu jusqu'à présent un drame. Toutefois, votre
+_Cenci_ est une oeuvre de talent et de poésie. Quant à mon drame,
+vengez-vous, je vous prie, sur lui, en étant aussi franc que je l'ai été
+à l'égard du vôtre.
+
+»Je n'ai pas encore votre _Prométhée_, que j'ai le plus grand désir de
+voir. Je n'ai pas entendu parler de ma pièce, et je ne sais si elle est
+publiée. J'ai publié en faveur de Pope un pamphlet que vous n'aimerez
+pas. Si j'avais su que Keats fût mort--ou qu'il fût en vie et sensible à
+tel point,--j'aurais omis quelques remarques sur sa poésie, remarques
+qui m'ont été inspirées par l'attaque qu'il s'est permise contre Pope,
+et par le peu de cas que je fais de son propre style.
+
+»Vous voulez que j'entreprenne un grand poème, je n'en ai ni l'envie ni
+le talent. À mesure que je vieillis, je deviens de plus en plus
+indifférent,--non pour la vie, car nous l'aimons par instinct,--mais
+pour les stimulus de la vie. D'ailleurs, ce dernier échec des Italiens
+vient de me désappointer pour plusieurs raisons,--les unes publiques,
+les autres personnelles. Mes respects à Mrs. Shelley.
+
+»Tout à vous pour toujours.
+
+»_P. S._ Ne pourrions-nous pas, vous et moi, faire en sorte de nous
+trouver ensemble cet été! Ne pourriez-vous pas faire un tour ici _tout
+seul_?»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXX.
+
+À M. MURRAY.
+
+Ravenne, 26 avril 1831.
+
+..................................................................
+
+»Hé bien! avez-vous publié la tragédie? et la lettre prend-elle?
+
+»Est-il vrai, comme Shelley me l'écrit, que le pauvre John Keats soit
+mort à Rome de la _Quarterly-Review_. J'en suis fâché, quoiqu'il eût, à
+mon avis, adopté un mauvais système poétique; je sais par expérience,
+qu'un article hostile est aussi dur à avaler que la ciguë; et celui
+qu'on fit sur moi (et qui produisit _les Poètes anglais_, etc.)
+m'abattit,--mais je me relevai; au lieu de me rompre un vaisseau, je bus
+trois bouteilles de vin et commençai une réponse, parce que l'article ne
+m'avait rien offert qui pût me donner le droit légitime de frapper
+Jeffrey d'une façon honorable. Toutefois je ne voudrais pas être
+l'auteur de l'homicide article pour tout l'honneur et toute la gloire du
+monde, quoique je n'approuve point du tout cette école d'écrivassiers
+qui en fait le sujet.
+
+»Vous voyez que les Italiens ont fait une triste besogne--et cela grâce
+à la trahison, et à la désunion qui règne entre eux. Cela m'a causé une
+grande vexation. Les malédictions accumulées sur les Napolitains par
+tous les autres Italiens sont à l'unisson de celles du reste de
+l'Europe.
+
+»Tout à vous.
+
+»_P. S._ Votre dernier paquet de livres est en route, mais n'est pas
+arrivé: _Kenilworth_ est excellent. Mille remercîmens pour les
+portefeuilles, dont j'ai fait présent aux dames qui aiment les gravures,
+les paysages, etc. J'ai maintenant un ou deux livres italiens que je
+voudrais vous faire passer si j'avais une occasion.
+
+»Je ne suis pas à présent dans le meilleur état de santé,--c'est
+probablement le printems qui en est cause; aussi j'ai restreint mon
+régime et me suis mis au sel d'Epsom.
+
+»Puisque vous dites que ma prose est bonne, pourquoi ne traitez-vous pas
+avec Moore pour la propriété des _Mémoires_?--à la condition expresse
+(songez-y bien) qu'ils ne soient publiés qu'après mon décès; Moore a la
+permission d'en disposer, et je lui ai conseillé de le faire.
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXXI.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 28 avril 1821.
+
+«Vous ne pouvez avoir été plus désappointé que moi-même, ni autant
+trompé. Je l'ai été en courant même quelques dangers personnels dont je
+ne suis pas encore délivré. Cependant ni le tems ni les circonstances ne
+changeront ni mes cris ni mes sentimens d'indignation contre la tyrannie
+triomphante. Le dénoûment actuel a été autant l'ouvrage de la trahison
+que de la couardise, quoique l'une et l'autre y aient eu leur part. Si
+jamais nous nous trouvons ensemble, j'aurai avec vous une conversation
+sur ce sujet. À présent, pour raisons évidentes, je ne puis écrire que
+peu de chose, vu qu'on ouvre toutes les lettres. On trouvera toujours
+dans les miennes mes propres sentimens, mais rien qui puisse servir de
+motif à l'oppression d'autrui.
+
+»Vous voudrez bien songer que les Napolitains ne sont maintenant nulle
+part plus exécrés qu'en Italie, et ne pas blâmer un peuple entier pour
+les vices d'une province. C'est comme si l'on condamnait la
+Grande-Bretagne parce qu'on pille des vaisseaux naufragés sur les côtes
+de Cornouailles.
+
+»Or maintenant occupons-nous de littérature,--triste chute à la vérité,
+mais c'est toujours une consolation. Si «l'occupation d'Othello est
+passée» prenons la meilleure après celle-là; et si nous ne pouvons
+contribuer à rendre le monde plus libre et plus sage, nous pourrons nous
+amuser, nous et ceux qui aiment à s'amuser ainsi. Qu'est-ce que vous
+composez à présent? J'ai fait de tems en tems quelques griffonnages, et
+Murray va les publier.
+
+»Lady Noël, dites-vous, a été dangereusement malade, mais consolez-vous
+en apprenant qu'elle est maintenant dangereusement bien portante.
+
+»J'ai écrit une ou deux autres feuilles de _Memoranda_ pour vous; et
+j'ai tenu un petit journal pendant un mois ou deux jusqu'à ce que j'aie
+eu rempli le cahier. Puis je l'ai interrompu, parce que les affaires me
+donnaient trop d'occupation, et puis, parce qu'elles étaient trop
+sombres pour être mentionnées sans un douloureux sentiment. Je serais
+charmé de vous envoyer ce petit journal, si j'avais une occasion; mais
+un volume, quelque petit qu'il soit, ne passe pas sûrement par la voie
+des postes, dans ce pays d'inquisition.
+
+»Je n'ai point de nouvelles. Comme une fort jolie femme assise à son
+clavecin me le disait un de nos soirs, avec des larmes dans les yeux,
+«hélas! il faut que les Italiens se remettent à faire des opéras», je
+crains que cela seul ne soit leur fort, plus les _macaroni_. Cependant,
+il y a des ames hautes parmi eux.--Je vous en prie, écrivez-moi.
+
+»Et croyez-moi, etc.
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXXII.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 3 mai 1821.
+
+«Quoique je vous aie écrit le 28 du mois dernier, je dois accuser
+réception de votre lettre d'aujourd'hui et des vers qu'elle contient.
+Ces vers sont beaux, sublimes, et dans votre meilleure manière. Ils ne
+sont non plus que trop vrais. Cependant, ne confondez pas les lâches qui
+sont au talon de la botte avec les gens plus braves qui en occupent le
+haut. Je vous assure qu'il y a des ames plus élevées.
+
+»Rien, néanmoins, ne peut être meilleur que votre poème, et mieux mérité
+par les _lazzaroni_. Ces hommes-là ne sont nulle part plus abhorrés et
+plus reniés qu'ici. Nous parlerons un jour de ces affaires (si nous
+nous rencontrons), et je vous raconterai mes propres aventures, dont
+quelques-unes ont peut-être été un peu périlleuses.
+
+»Ainsi, vous avez lu la _Lettre sur Bowles_? Je ne me rappelle pas avoir
+rien dit de vous qui pût vous offenser,--et certainement je n'en ai pas
+eu l'intention. Quant à ***, je voulais lui faire un compliment. J'ai
+écrit le tout d'un seul jet, sans recopier ni corriger, et dans
+l'attente quotidienne d'être appelé sur le champ de bataille. Qu'ai-je
+dit de vous? Certainement je ne le sais plus. Je dois avoir énoncé
+quelques regrets de votre approbation de Bowles. Et ne l'avez-vous pas
+approuvé, à ce qu'il dit?...............................................
+........................................................................
+
+»Quant à Pope, je l'ai toujours regardé comme le plus grand nom de notre
+poésie. Les autres poètes ne sont que des barbares. Lui, c'est un temple
+grec, avec une cathédrale gothique à son côté, une mosquée turque et
+toutes sortes de pagodes et de constructions bizarres à l'entour. Vous
+pouvez, si vous voulez, appeler Shakspeare et Milton des pyramides, mais
+je préfère le temple de Thésée ou le Parthénon à une montagne de
+briques.
+
+»Murray ne m'a écrit qu'une seule fois, le jour de la publication, alors
+que le succès semblait être heureux. Mais je n'ai depuis quelque tems
+reçu que peu de nouvelles d'Angleterre. Je ne sais rien des autres
+ouvrages (je ne parle que des miens) que Murray devait publier,--je ne
+sais pas même s'il les a publiés. Il devait le faire il y a un mois. Je
+désirerais que vous fissiez quelque chose,--ou que nous fussions
+ensemble.
+
+»Tout à vous pour toujours et de coeur.»
+
+B.
+
+Ce fut à cette époque que Byron commença, sous le titre de _Pensées
+Détachées_, ce livre de notices et de _memoranda_, d'où, dans le cours
+de cet ouvrage, j'ai extrait tant de passages curieux propres à donner
+des lumières sur la vie et sur les opinions de notre poète, et dont je
+vais donner ici l'introduction:
+
+«Parmi les divers Journaux, Mémoires, etc., etc., que j'ai tenus dans le
+cours de ma vie, il y en a un que j'ai commencé il y a trois mois, et
+que j'ai continué jusqu'à ce que j'eusse rempli un cahier (assez petit),
+et environ deux feuilles d'un autre. Puis je l'ai abandonné, en partie
+parce que je croyais que nous aurions ici quelque chose à faire, que
+j'avais nettoyé mes armes et fait les préparatifs nécessaires pour agir
+avec les patriotes, qui avaient rempli mes culottes de leurs
+proclamations, sermens et résolutions, et caché dans le bas de ma maison
+quantité d'armes de tout calibre,--et en partie parce que j'avais rempli
+mon cahier.
+
+»Mais les Napolitains se sont trahis, eux et le monde entier; et ceux
+qui auraient volontiers donné leur sang pour l'Italie, ne peuvent plus
+lui donner que leurs larmes.
+
+»Un jour ou l'autre, si ma poussière ne se dissout pas, je jetterai
+peut-être quelque lumière (car j'ai été assez initié au secret, du moins
+dans cette partie du pays) sur l'atroce perfidie qui a replongé l'Italie
+dans la barbarie: à présent, je n'en ai ni le tems ni l'humeur.
+Cependant, les vrais Italiens ne sont pas blâmables; ce sont ces vils
+faquins, relégués au talon de la botte que le Hun chausse maintenant
+pour les fouler aux pieds et les réduire en poudre pour prix de leur
+servilité. Je me suis risqué ici avec les autres, et c'est encore un
+problème que de savoir jusqu'à quel point je me suis ou non compromis.
+Quelques-uns d'entre eux, comme Craigengelt, «diraient tout et plus que
+tout, pour se sauver eux-mêmes.» Mais advienne que pourra, le motif
+était glorieux; heureux ceux qui n'ont à se reprocher que d'avoir cru
+que ces chiens étaient moins canaille qu'ils n'ont été!--Ici, en
+Romagne, les efforts devaient être nécessairement bornés à des
+préparatifs et à de bonnes intentions, jusqu'à ce que les Allemands
+eussent pleinement engagé leurs forces dans une guerre sérieuse,--attendu
+que nous sommes sur leurs frontières, sans fort ni montagne avant
+San-Marino. Je ne sais si «l'enfer sera pavé de ces bonnes intentions»;
+mais il aura probablement bon nombre de Napolitains qui marcheront sur
+ce pavé, quelle qu'en soit la composition. Les laves de leur Vésuve,
+avec les corps de leurs ames damnées pour ciment, seraient la meilleure
+chaussée pour le Corso de Satan.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXXIII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 10 mai 1821.
+
+«Je viens de recevoir votre paquet. Je dois de la reconnaissance à M.
+Bowles (et M. Bowles m'en doit aussi), pour l'avoir ramené à des
+sentimens de bienveillance. Il n'a qu'à écrire, et vous à publier tout
+ce qu'il vous plaira. Je ne désire rien tant qu'un jeu égal pour toutes
+les parties. Sans doute, après le changement de ton de M. Bowles, vous
+ne publierez pas ma _Défense de Gilchrist_; ce serait par trop brutal
+d'en agir ainsi, après qu'il a lui-même agi avec tant d'urbanité; car la
+_Défense_ est peut-être un peu trop âpre, comme son attaque contre
+Gilchrist. Vous pourrez lui rapporter ce que je dis dans cette pièce sur
+son _Missionnaire_ (qui est loué comme il le mérite.) Cependant, s'il y
+a quelques passages qui ne contiennent point de personnalités contre M.
+Bowles, et qui pourtant contribuent à la solution de la question, vous
+pourrez les ajouter à la réimpression (si réimpression y a) de la
+première _Lettre_ à vous adressée. Là-dessus, consultez Gifford; et,
+surtout, ne laissez rien ajouter qui attaque personnellement M. Bowles.
+
+»J'espère et crois qu'Elliston n'aura pas la permission de représenter
+mon drame? Sans doute il aurait la bonté d'attendre le retour de Kean
+avant d'exécuter son projet; quoique, dans ce cas-là même, je ne fusse
+pas moins contraire à cette usurpation.
+.......................................................................
+
+»Tout à vous.»
+
+
+Cette controverse, dans laquelle Lord Byron, avec tant de grâce et de
+bienveillance, se laissait ainsi désarmer par la courtoisie de son
+antagoniste, nous sommes loin de courir le risque de la ranimer par la
+moindre recherche sur son origine et sur ses mérites. Dans toutes les
+discussions pareilles sur des matières de goût et de pure opinion, où
+les uns se proposent d'élever l'objet de la contestation, et les autres
+de le rabaisser, la vérité se trouvera ordinairement dans un juste
+milieu. Toutefois, quelque jugement que l'on porte sur l'objet même de
+la controverse, il ne peut y avoir qu'une opinion sur l'urbanité et
+l'aménité dont les deux adversaires firent preuve, et qui, malgré
+quelques légères altérations de cette bonne intelligence, conduisirent
+enfin au résultat annoncé par la lettre précédente; et il ne reste qu'à
+désirer qu'une si honorable modération trouve autant d'imitateurs que de
+panégyristes. Dans les pages ainsi supprimées, quand elles étaient
+toutes prêtes pour le combat, par une force d'abnégation rarement
+déployée par l'esprit, il y a des passages d'un intérêt général, trop
+curieux pour être perdus, et par conséquent j'en donnerai l'extrait à
+nos lecteurs.
+
+
+«Pope «dort bien,--rien ne peut plus le toucher.» Mais ceux qui ont à
+coeur la gloire de notre pays, la perfection de notre littérature,
+l'honneur de notre langue, ne doivent pas laisser troubler un atome de
+la poussière du poète, ni arracher une feuille du laurier qui croît sur
+sa tombe...............................................................
+
+»Il ne me paraît pas fort important de savoir si Martha Blount a été ou
+non la maîtresse de Pope, quoique je lui en eusse souhaité une
+meilleure. Elle me paraît avoir été une femme froide, intéressée,
+ignorante et désagréable, sur laquelle Pope, dans la désolation de ses
+derniers jours, jeta les tendres affections de son coeur, parce qu'il ne
+savait où les diriger, à mesure qu'il avançait vers sa vieillesse
+prématurée, sans enfans et sans compagne;--comme l'aiguille aimantée,
+qui, parvenue à une certaine distance du pôle, devient inutile et vaine,
+et, cessant d'osciller, se rouille. Martha Blount me paraît avoir été si
+complètement indigne de toute tendresse, que c'est une preuve de plus de
+la tendresse de coeur de Pope que d'avoir aimé une telle créature. Mais
+il faut que nous aimions. J'accorde à M. Bowles qu'«elle ne put jamais
+avoir le moindre attachement personnel pour Pope», parce qu'elle était
+incapable de s'attacher, mais je nie que Pope n'eût pu obtenir
+l'affection personnelle d'une femme meilleure. Il est, à la vérité, peu
+probable qu'une femme fût tombée amoureuse de lui en le voyant à la
+promenade, ou dans une loge à l'opéra, ou d'un balcon, ou dans un bal;
+mais en société il paraît avoir été aussi aimable que modeste, et avec
+les plus grands désavantages dans sa taille, il avait une tête et une
+figure remarquablement belles, et surtout de très-beaux yeux. Il était
+adoré par ses amis,--amis de caractères, d'âges et de talens totalement
+différens,--par le vieux bourru Wycherley, par le cynique Swift, par
+l'austère Atterbury, par l'aimable Spence, par le sévère évêque
+Warburton, par le vertueux Berkeley, et le «gangrené Bolingbroke.»
+Bolingbroke le pleura comme un enfant, et le récit que Spence a donné
+des derniers momens de Pope, est au moins aussi édifiant que la
+description plus prétentieuse de la mort d'Addison. Le guerrier
+Peterborough et le poète Gay, le spirituel Congreve, et le rieur Rowe,
+furent tous les intimes de Pope. Celui qui put se concilier tant de
+personnes de caractères opposés, toutes remarquables ou célèbres, aurait
+bien pu prétendre à l'attachement qu'un homme raisonnable désire de la
+part d'une femme aimable.
+
+»Pope, en effet, partout où il a voulu, paraît avoir bien compris le
+beau sexe. «Bolingbroke, bon juge de ce point», comme dit Warton,
+regardait l'_Épître sur le caractère des femmes_, comme le
+«chef-d'oeuvre» du poète. Et même par rapport à la grossière passion,
+qui prend quelquefois le nom de «romantique», relativement au degré de
+sentiment qui l'élève au-dessus de l'amour défini par Buffon, on peut
+remarquer qu'elle ne dépend pas toujours des qualités physiques, même
+dans une femme qui en est l'objet. Mme Cottin fut une honnête femme, et
+elle a probablement pu être vertueuse sans beaucoup d'obstacles. Elle
+fut vertueuse, et la conséquence de cette opiniâtre vertu fut que deux
+adorateurs différens (dont l'un était un gentilhomme d'un âge mûr), se
+tuèrent de désespoir. (_Voir_ la _France_ de lady Morgan.) Je ne
+voudrais pas, néanmoins, recommander en général cette rigueur aux
+honnêtes femmes, dans l'espoir de s'assurer chacune la gloire de deux
+suicides. Quoiqu'il en soit, je crois qu'il y a peu d'hommes qui, dans
+le cours de leurs observations sur le monde, n'aient pas aperçu que ce
+ne sont pas les femmes les plus belles qui font naître les plus longues
+et les plus violentes passions.»
+
+»Mais, à propos de Pope,--Voltaire nous raconte que le maréchal de
+Luxembourg (qui avait précisément la taille de Pope) était,
+non-seulement trop galant pour un grand homme, mais encore très-heureux
+dans ses galanteries. Mme La Vallière, passionnément aimée par Louis
+XIV, avait une vilaine infirmité. La princesse d'Eboli, maîtresse de
+Philippe II, roi d'Espagne, et Maugiron, mignon d'Henri III, roi de
+France, étaient tous deux borgnes; et c'est sur eux que l'on fit la
+fameuse épigramme latine qui a été, je crois, traduite ou imitée par
+Goldsmith:--
+
+ _Lumine Acon dextro, capta est Leonilla sinistro,
+ Et potis est formâ vincere uterque deos;
+ Blande puer, lumen quod habes concede sorori,
+ Sic tu coecus Amor, sic erit illa Venus_.[124]
+
+[Note 124: «Acon a perdu l'oeil droit, Léonille l'oeil gauche, mais
+tous deux peuvent, par leur beauté, l'emporter sur les dieux. Charmant
+jeune homme, donne à ta soeur l'oeil qui te reste; alors elle sera
+Vénus, et toi, devenu aveugle, tu seras l'Amour.» (_Note du Trad._)]
+
+»Wilkes, avec sa laideur, avait coutume de dire «qu'il ne restait qu'un
+quart-d'heure derrière le plus bel homme d'Angleterre,» et cette
+vanterie passe pour n'avoir pas été désavouée par la réalité. Swift,
+lorsqu'il n'était ni jeune, ni beau, ni riche, ni même aimable, inspira
+les deux passions les plus extraordinaires de mémoire d'homme, celles de
+Vanessa et de Stella:
+
+ Vanessa, qui compte à peine vingt ans,
+ Soupire pour une soutane de quarante-quatre[125].
+
+[Note 125:
+
+ Vanessa, aged scarce a score,
+ Sighs for a gown of forty-four.]
+
+»Swift leur donna une amère récompense; car il paraît avoir brisé le
+coeur de l'une, et usé celui de l'autre: mais il en fut puni, en mourant
+dans l'isolement et l'idiotisme entre les mains des domestiques.
+
+»Pour ma part, je pense avec Pausanias que le succès en amour dépend de
+la fortune. (_Voir_ Pausanias, _Achaïques_, liv. VII, chap. 26.) Je me
+rappelle aussi avoir vu à Égine un édifice où il y a une statue de la
+Fortune, tenant la corne d'Amalthée[126], et près d'elle il y a un
+Cupidon ailé. C'est une allégorie pour faire entendre que le succès des
+hommes dans les affaires d'amour dépend plus de l'assistance de la
+Fortune que des charmes de la beauté. Je suis de plus convaincu avec
+Pindare (à l'opinion de qui je me soumets en d'autres points), que la
+Fortune est une des Parques, et que, sous un certain rapport, elle est
+plus puissante que ses soeurs.»
+
+[Note 126: Corne d'abondance. (_Note du Trad._)]
+
+»Grimm fait une remarque du même genre sur les différentes destinées de
+Crébillon jeune et de Rousseau. Le premier écrit un roman licencieux, et
+une jeune Anglaise d'une fortune et d'une famille honorables (miss
+Strafford) s'échappe, et traverse la mer pour se marier avec lui; tandis
+que Rousseau, le plus tendre et le plus passionné des amans, est obligé
+d'épouser sa femme de ménage. Si j'ai bonne mémoire, cette remarque a
+été répétée par la _Revue d'Édimbourg_, dans l'examen de la
+_Correspondance_ de Grimm, il y a sept ou huit ans.
+
+»Relativement «à l'étrange mélange de légèreté indécente et quelquefois
+profane, que Pope offrit souvent dans sa conduite et dans son langage,»
+et qui choque si fort M. Bowles, je m'oppose à l'adverbe indéfini
+_souvent_; et pour excuser l'emploi accidentel d'un pareil langage, il
+faut se rappeler que c'était moins le ton de Pope que celui du tems. À
+l'exception de la correspondance de Pope et de ses amis, peu de lettres
+particulières de l'époque sont parvenues jusqu'à nous; mais celles que
+nous possédons,--bribes éparses de Farquhar et d'autres,--sont plus
+indécentes et plus libres qu'aucune phrase des lettres de Pope. Les
+comédies de Congreve, Vanbrugh, Farquhar, Cibber, etc., qui avaient pour
+but naturel de représenter les manières et la conversation de la vie
+privée, sont décisives sur ce point, ainsi que maintes feuilles de
+Steele et même d'Addison. Nous savons tous quelle conversation sir
+Robert Walpole, pendant dix-sept ans premier ministre du pays, tenait à
+sa table, et quelle excuse il donnait pour son langage licencieux,
+savoir: «Que tout le monde comprenait cela, mais que peu de gens
+pouvaient parler raisonnablement sur de moins vulgaires sujets.» Le
+raffinement des tems modernes,--qui est peut-être une conséquence du
+vice, désirant se masquer et s'adoucir, autant que d'une civilisation
+vertueuse,--n'avait pas encore fait des progrès suffisans. Johnson
+lui-même, dans son _Londres_, a deux ou trois passages qui ne peuvent
+être lus à haute voix, et le _Tambour_ d'Addison renferme quelques
+allusions déshonnêtes.»
+
+Je prie le lecteur de donner une attention particulière à l'extrait qui
+va suivre. Ceux qui se rappellent l'aigreur violente avec laquelle
+l'homme dont il est question attaqua Lord Byron, à une époque de crise
+où son coeur et sa réputation étaient le plus vulnérables, éprouveront,
+si je ne me trompe, en lisant les pensées suivantes, un agréable
+saisissement d'admiration, seul capable de donner une idée complète du
+noble et généreux plaisir que Byron dut éprouver en les exprimant.
+
+«Le pauvre Scott n'est plus. Dans l'exercice de sa vocation, il avait
+enfin imaginé de se faire le sujet des recherches d'un greffier de
+police; mais il est mort en brave homme, et il s'était montré habile
+homme durant sa vie. Je le connaissais personnellement, quoique fort
+peu. Quoi qu'il fût mon aîné de plusieurs années, nous avions été
+camarades à l'école de grammaire de New-Aberdeen. Il ne se conduisit pas
+très-bien envers moi, il y a quelques années, en sa qualité d'éditeur de
+journal, mais il n'était point du tout obligé à se conduire autrement.
+Le moment offrait une trop forte tentation à plusieurs de mes amis et à
+tous mes ennemis. À une époque où tous mes parens (hormis un seul) se
+séparèrent de moi, comme les feuilles se séparent de l'arbre sous le
+souffle des vents d'automne, et où le petit nombre de mes amis devint
+encore plus petit;--alors que toute la presse périodique (je veux dire
+la presse quotidienne et hebdomadaire, et non la presse littéraire) se
+déchaînait contre moi en toutes sortes de reproches, et que, par une
+étrange exception, le _Courrier_ et l'_Examiner_ renoncèrent à leur
+opposition ordinaire,--le journal dont Scott avait la direction ne fut
+ni le dernier ni le moins vif à me blâmer. Il y a deux ans, je
+rencontrai Scott à Venise, lorsqu'il était plongé dans la douleur par la
+mort de son fils, et qu'il avait connu, par expérience, l'amertume des
+pertes domestiques. Il me pressa beaucoup alors de retourner en
+Angleterre; et quand je lui eus dit avec un sourire qu'il avait été
+autrefois d'une opinion contraire, il me répliqua «que lui et d'autres
+avaient été grandement abusés, et qu'on avait pris beaucoup de peines,
+et même des moyens extraordinaires, pour les exciter contre moi.» Scott
+n'est plus, mais plus d'un témoin de ce dialogue est encore en vie.
+C'était un homme de très-grands talens, et qui avait beaucoup d'acquis.
+Il avait fait son chemin comme homme littéraire, avec un brillant
+succès, et en peu d'années. Le pauvre diable! Je me rappelle sa joie
+lors d'un rendez-vous qu'il avait obtenu ou devait obtenir de sir James
+Mackintosh, et qui l'empêcha d'étendre plus loin ses voyages en Italie
+(si ce n'est par une course rapide à Rome). Je songeais peu à quoi cela
+le conduirait. La paix soit avec lui!--et puissent toutes les fautes
+que l'humanité ne peut éviter, lui être aussi facilement pardonnées que
+la petite injure qu'il avait faite à un homme qui respectait ses talens
+et qui regrette sa perte!»
+
+En réponse aux plaintes que M. Bowles avait articulées dans son
+pamphlet, pour une accusation d'hypocondrie qu'il supposait avoir été
+portée contre lui par son adversaire, M. Gilchrist, le noble écrivain
+s'exprime ainsi:
+
+«Je ne puis concevoir qu'un homme en parfaite santé soit fort affecté
+par une telle accusation, puisque sa constitution et sa conduite doivent
+la réfuter amplement. Mais si le reproche était vrai, à quel grief se
+réduit-il?--à une maladie de foie. Je le dirai au monde entier,»
+s'écriait le savant Smelfungus.--Vous feriez mieux (répondis-je) de le
+dire à votre médecin.» Il n'y a rien de déshonorant dans une pareille
+affection, qui est plus particulièrement la maladie des gens de lettres.
+Ç'a été l'infirmité d'hommes bons, sages, spirituels et même gais.
+Regnard, auteur des meilleures comédies françaises, après Molière, était
+atrabilaire, et Molière lui-même était mélancolique. Le docteur Johnson,
+Gray et Burns furent tous plus ou moins affectés de l'hypocondrie par
+intervalles. Ce fut le prélude de la maladie plus sérieuse de Collins,
+Cowper, Swift et Smart; mais il ne s'ensuit nullement qu'un accès de
+cette affection doive se terminer ainsi. Mais, dût cette terminaison
+être nécessaire,
+
+ Ni les bons, ni les sages n'en sont exempts;
+ La folie,--la folie seule n'y est pas sujette.
+ PENROSE.
+
+»...... Mendehlson et Bayle étaient parfois tellement accablés par cette
+humeur noire, qu'ils étaient obligés de recourir à voir «les
+marionnettes» et «à compter les tuiles des maisons situées vis-à-vis;»
+afin de se distraire. Docteur Johnson, par momens, «aurait donné un
+membre pour recouvrer ses esprits.»...................................
+
+»Page 14, nous lisons l'assertion bien nette que l'_Héloïse_ seule
+suffit pour le convaincre (Pope) d'une licence grossière.» Ainsi donc,
+M. Bowles accuse Pope d'une licence grossière, et fonde le grief sur un
+poème. La licence est un «grand peut-être» vu les moeurs du tems;--quant
+à l'épithète grossière, j'en nie positivement l'application. Au
+contraire, je crois que jamais sujet semblable ne fut et ne put être
+traité par aucun poète avec tant de délicatesse, mêlée en même tems à
+une passion si vraie et si intense. L'_Atys_ de Catulle est-il
+licencieux? Non, certes; et pourtant Catulle est souvent un écrivain
+graveleux. Le sujet est presque le même, excepté qu'Atys fut le suicide
+de sa virilité, et qu'Abailard en fut la victime.
+
+»La licence de l'histoire n'était pas de Pope:--c'était un fait. Tout ce
+qu'il y avait de grossier, il l'a adouci; tout ce qu'il y avait
+d'indécent, il l'a purifié; tout ce qu'il y avait de passionné, il l'a
+embelli; tout ce qu'il y avait de religieux, il l'a sanctifié. M.
+Campbell a admirablement établi cela en peu de mots (je cite de
+mémoire), en déterminant la différence de Pope et de Dryden, et en
+marquant où pèche ce dernier. «Je crains, dit-il, si le sujet d'Héloïse
+était tombé dans les mains de Dryden, que ce poète ne nous eût donné
+qu'une peinture sensuelle de la passion.» Jamais la délicatesse de Pope
+ne se dévoila plus que dans ce poème. Avec les aventures et les lettres
+d'Héloïse, il a fait ce que nul autre esprit que celui du meilleur et du
+plus pur des poètes n'eût pu accomplir avec de tels matériaux. Ovide,
+Sappho (dans l'ode qu'on lui attribue),--tout ce que nous avons de
+poésie ancienne et moderne, se réduit à rien, en comparaison de cette
+production.
+
+»Ne parlons plus de cette accusation banale de licence. Anacréon
+n'est-il pas étudié dans nos écoles?--traduit, loué, imprimé et
+réimprimé?.... et les écoles et les femmes anglaises en sont-elles plus
+corrompues? Quand vous aurez jeté au feu les anciens, il sera tems de
+dénoncer les modernes. La licence!--il y a plus d'immoralité réelle et
+de licence destructive dans un seul roman français en prose, dans une
+hymne morave ou dans une comédie allemande, que dans toute la poésie
+qui fut jamais écrite ou chantée depuis les rapsodies d'Orphée.
+L'anatomie sentimentale de Rousseau et de Mme de Staël sont beaucoup
+plus formidables que n'importe quelle quantité de vers. Ces auteurs sont
+à craindre, parce qu'ils détruisent les principes en raisonnant sur les
+passions; tandis que la poésie est elle-même passionnée, et ne fait pas
+de système. Elle attaque: mais elle n'argumente pas; elle peut avoir
+tort, mais elle n'a pas de prétentions à avoir toujours raison.»
+
+M. Bowles s'étant plaint, dans son pamphlet, d'avoir reçu une lettre
+anonyme, Lord Byron commente ainsi cette circonstance:
+
+«Je tombe d'accord avec M. Bowles que l'intention de l'écrit était de le
+troubler; mais je crains que lui, M. Bowles, n'ait répondu lui-même à
+cette intention en accusant publiquement réception de la critique. Un
+écrivain anonyme n'a qu'un moyen de connaître l'effet de son attaque. En
+cela, il a l'avantage sur la vipère; il sait que son poison a fait
+effet, quand il entend crier sa victime:--le reptile est sourd. La
+meilleure réponse à un avis anonyme est de n'en point donner
+connaissance, ni directement ni indirectement. Je voudrais que M. Bowles
+pût voir seulement une ou deux des mille lettres de ce genre que j'ai
+reçues dans le cours de ma vie littéraire, qui, bien que commencée de
+bonne heure, ne s'est pas encore étendue jusqu'au tiers de la sienne
+comme auteur. Je ne parle que de ma vie littéraire;--si j'ajoutais ma
+vie privée, je pourrais doubler la somme des lettres anonymes. S'il
+pouvait voir la violence, les menaces, l'absurdité complète de ces
+épîtres, il rirait, et moi aussi, et nous y gagnerions tous deux.
+
+»Par exemple, dans le dernier mois de l'année présente (1821), j'ai eu
+ma vie menacée de la même manière que la réputation de M. Bowles l'avait
+été, excepté que la dénonciation anonyme était adressée au
+cardinal-légat de la Romagne, au lieu de l'être à ***. Je mets ci-joint
+le texte italien de la menace dans sa barbare, mais littérale
+exactitude, afin que M. Bowles puisse être convaincu; et comme c'est la
+seule promesse de paiement que les Italiens remplissent fidèlement, ma
+personne a donc été au moins aussi exposée à «un coup de feu dans
+l'obscurité,» tiré par John Heatherblutter (voir _Waverley_), que la
+gloire de M. Bowles ne le fut jamais aux vengeances d'un journaliste. Je
+fis néanmoins à cheval et seul, pendant plusieurs heures (dont partie à
+la nuit tombante), mes promenades quotidiennes dans la forêt; et cela,
+parce que c'était «mon habitude de l'après-midi;» et que je crois que si
+le tyran ne peut éviter le coup au milieu de ses gardes (lorsque le sort
+en est écrit), à plus forte raison les individus moins puissans
+verraient échouer toutes leurs précautions.»
+
+J'ai un plaisir particulier à extraire le passage suivant, où Byron rend
+un juste hommage aux mérites de mon révérend ami comme poète.
+
+«M. Bowles n'a aucune raison de le céder à d'autres qu'à M. Bowles.
+Comme poète, l'auteur du _Missionnaire_ peut concourir avec les premiers
+de ses contemporains. Je rappellerai que mes opinions sur la poésie de
+M. Bowles furent écrites long-tems avant la publication de son dernier
+et meilleur poème; et dire d'un auteur que son dernier poème est son
+meilleur, c'est faire de lui le plus grand éloge. M. Bowles peut prendre
+une légitime et honorable place parmi ses rivaux vivans, etc., etc.,
+etc.»
+
+Parmi les diverses additions destinées pour ce pamphlet, et envoyées à
+Murray à différens intervalles, je trouve les passages suivans qui sont
+assez curieux.
+
+«Il est digne de remarque, après toute cette criaillerie sur «la nature
+de salon,» et «les images artificielles,» que Pope fut le principal
+inventeur de ce moderne système de jardins, dont les Anglais se font
+gloire. Il partage cet honneur avec Milton. Écoutez Warton: «Il semble
+évident par-là que cet art enchanteur des jardins modernes, dans lequel
+ce royaume prétend à une supériorité incontestable sur toutes les
+nations de l'Europe, doit principalement son origine et ses
+perfectionnemens à deux grands poètes, Milton et Pope.»
+
+»Walpole (ce n'est pas l'ami de Pope) avance que Pope forma le goût de
+Kent, et que Kent fut l'artiste à qui les Anglais sont surtout
+redevables de la diffusion «du bon goût dans la disposition des
+terrains.» Le dessin du jardin du prince de Galles a été fait d'après
+Pope à Twickenham. Warton applaudit à ses extraordinaires efforts d'art
+et de goût, pour produire tant de scènes variées sur un emplacement de
+cinq acres. Pope fut le premier qui ridiculisa «le goût faux français,
+hollandais, affecté et contre nature, dans la composition des jardins»
+tant en prose qu'en vers. (Voir, pour la prose, le _Guardian_.) «Pope a
+donné plusieurs de nos principales et meilleures règles et observations
+sur l'architecture et sur l'art des jardins.» (Voir l'_Essai de Warton_,
+vol. II, p. 237, etc., etc.)
+
+»Or, après cela, c'est une honte que d'entendre nos Lakistes sur «la
+verdure de Kendal» et nos bucoliques _Cockneys_, crier à tue-tête (les
+derniers dans un désert de briques et de mortier) après la nature, et
+les habitudes artificielles et sédentaires de Pope. Pope avait vu de la
+nature tout ce que l'Angleterre seule peut montrer. Il fut élevé dans la
+forêt de Windsor, et au milieu des beaux paysages d'Eton; il vécut
+familièrement et fréquemment dans les maisons de campagne des Bathurst,
+Cobham, Burlington, Peterborough, Digby et Bolingbroke; et dans cette
+liste des châteaux de plaisance, il faut placer Stowe. Il a fait de son
+petit jardin «de cinq acres» un modèle pour les princes et pour les
+premiers de nos artistes qui surent imiter la nature. Warton pense que
+«le plus charmant des ouvrages de Kent fut exécuté sur le modèle donné
+par Pope,--du moins dans l'entrée et les ombrages secrets de la vallée
+de Vénus».
+
+»Il est vrai que Pope fut infirme et difforme; mais il pouvait se
+promener à pied, monter à cheval (il alla une fois à cheval d'Oxford à
+Londres), et il avait le renom d'une excellente vue. Sur un arbre du
+domaine de lord Bathurst, sont gravés ces mots: «Ici Pope chanta.» Il
+composa sous cet arbre. Bolingbroke, dans l'une de ses lettres, se
+représente, lui et Pope, écrivant au milieu d'une prairie. Nul poète
+n'admira plus la nature, ni ne s'en servit mieux que Pope n'a fait,
+comme je me charge de le prouver d'après ses oeuvres, prose et vers, si
+rien ne me détourne d'un travail si aisé et si agréable. Je me rappelle
+je ne sais quel passage de Walpole sur un gentilhomme qui voulait donner
+des instructions pour la disposition de quelques saules à un homme qui
+avait long-tems servi Pope dans ses terres. «Oui, monsieur, répliqua cet
+homme, je comprends; vous voudriez qu'ils se penchassent d'une manière
+un peu poétique.» Or, cette petite anecdote, fût-elle seule, suffirait
+pour prouver combien Pope avait de goût pour la nature, et quelle
+impression il avait produite sur un esprit ordinaire. Mais j'ai déjà
+cité Warton et Walpole (tous deux ennemis de Pope), et s'il en était
+besoin, je pourrais citer amplement Pope lui-même pour les hommages
+nombreux qu'il a rendus à la nature, et dont aucun poète du jour n'a
+même approché.»
+
+»Sa supériorité en divers genres est réellement merveilleuse:
+architecture, peinture, jardins, tout est soumis également à son génie.
+Rappelons-nous que les jardins anglais ont pour but d'embellir une
+nature pauvre, et que sans eux l'Angleterre n'est qu'un pays de haies et
+de fossés, de bornes et de barrières, de bruyères et autres monotonies,
+depuis que les principales forêts ont été abattues. C'est, en général,
+bien loin d'être un pays pittoresque. Il n'en est pas de même de
+l'Écosse, du pays de Galles, et de l'Irlande; j'excepte encore les
+comtés des lacs et le Derbyshire, avec Éton, Windsor, ma chère
+Harrow-on-the-Hill, et quelques endroits, près de la côte. Dans
+l'abondance actuelle «des grands poètes du siècle» et des écoles de
+poésie--dénomination qui, comme celles d'écoles d'éloquence, et d'écoles
+de philosophie ne s'est introduite que lorsque la décadence de l'art
+s'est étendue avec le nombre des maîtres,--dans l'époque actuelle,
+dis-je, il s'est élevé deux espèces de naturistes;--la secte des
+lakistes, qui gémissent sur la nature parce qu'ils vivent dans le
+Cumberland; et leur _sous-secte_ (qu'on a malicieusement nommée l'école
+des Cockneys), formée de gens qui sont pleins d'enthousiasme pour la
+campagne, parce qu'ils vivent à Londres. Il est à remarquer que les
+champêtres fondateurs de l'école sont très-disposés à désavouer toute
+connexion avec leurs imitateurs de la capitale, qu'ils critiquent peu
+gracieusement, et à qui ils donnent les noms de Cockneys, d'athées, de
+fous, de mauvais écrivains, et autres épithètes non moins dures
+qu'injustes. Je pense comprendre les prétentions du poète aquatique de
+Windermere à ce que M. Bowles appelle un enthousiasme pour les lacs, les
+montagnes, les asphodèles et les jonquilles; mais je serais charmé
+d'apprendre le fondement de la propension citadine de leurs imitateurs
+pour le même noble sujet. Southey, Wordsworth et Coleridge ont parcouru
+la moitié de l'Europe, et vu la nature dans la plupart de ses formes
+variées, (quoique, à mon avis, ils n'en aient pas toujours tiré un bon
+parti); mais qu'ont vu les autres,--qu'ont-ils vu de la terre, de la mer
+et de la nature? Pas la moitié, ni même la dixième partie de ce que Pope
+avait vu. Eux qui rient de sa _Forêt de Windsor_, ont-ils jamais rien vu
+de Windsor, que ses briques?
+
+»Quand ils auront réellement vu la vie,--quand ils l'auront
+sentie,--quand ils auront voyagé au-delà des lointaines limites des
+déserts de Middlesex,--quand ils auront franchi les Alpes d'Highgate, et
+suivi jusqu'à ses sources le Nil de la _New-River_,--alors, et seulement
+alors, ils pourront se permettre de dédaigner Pope, qui avait été près
+du pays de Galles, sinon dans le pays même, quand il décrivait si bien
+les oeuvres artificielles du bienfaiteur de la nature et de l'humanité,
+de l'homme de Ross, dont le portrait, encore suspendu dans la salle de
+l'auberge, a si souvent fixé mes regards en me pénétrant de respect pour
+la mémoire de l'original, et d'admiration pour le poète sans qui cet
+homme, malgré la durée même de ses bonnes oeuvres qui existent encore;
+aurait à peine conservé son honorable renommée.
+....................................................................
+
+»Si ces gens-là n'avaient rien dit de Pope, ils auraient pu rester seuls
+dans leur gloire; car je n'eusse rien dit ou pensé sur eux et leurs
+absurdités. Mais s'ils s'attaquent au petit rossignol de Twickenham,
+d'autres pourront l'endurer,--mais non pas moi. Ni le tems, ni la
+distance; ni la douleur, ni l'âge, ne diminueront jamais ma vénération
+pour celui qui est le plus grand poète moraliste de tous les tems, de
+tous les climats, de tous les sentimens, et de toutes les conditions de
+la vie. C'est lui qui fut le charme de mon enfance, et l'étude de mon
+âge mûr, c'est lui peut-être qui sera la consolation de ma vieillesse
+(si le destin m'y laisse parvenir). La poésie de Pope est le livre de
+la vie. Sans hypocrisie, et sans dédaigner non plus la religion, il a
+rassemblé et revêtu de la plus belle parure tout ce qu'un homme de bien,
+un grand homme peut recueillir de sagesse morale. Sir William Temple
+fait observer «que de tous les individus de l'espèce humaine, qui vivent
+dans l'espace de mille ans, pour un homme qui naît capable de faire un
+grand poète, il y en a des milliers capables de faire d'aussi grands
+généraux et d'aussi grands ministres que les plus célèbres dont parle
+l'histoire.» C'est l'opinion d'un homme d'état sur la poésie; elle fait
+honneur à sir Temple et à l'art. Ce poète, qui ne se rencontre que dans
+l'espace de mille ans, fut Pope. Mille ans s'écouleront avant qu'on en
+puisse espérer un second pour notre littérature. Mais elle peut s'en
+passer;--car Pope, lui seul, est une littérature entière.
+
+»Un mot sur la traduction d'Homère, si brutalement traitée. «Le docteur
+Clarke, dont l'exactitude critique est bien connue, n'a pas été capable
+de noter plus de trois ou quatre contre-sens dans toute l'Iliade. Les
+fautes réelles de la traduction sont d'une espèce différente.» Ainsi
+parle Warton, humaniste lui-même. Il est donc évident que Pope a évité
+le défaut principal d'une traduction. Quant aux autres fautes, elles
+consistent à avoir fait un beau poème anglais d'un poème grec sublime.
+Cette traduction durera toujours. Cowper et tous les autres faiseurs de
+vers blancs, auront beau faire, ils n'arracheront jamais Pope des mains
+d'un seul lecteur sensé et sensible.
+
+»Le principal caractère des classes inférieures de la nouvelle école
+poétique, est la vulgarité. Par ce mot, je n'entends pas la bassesse,
+mais ce qu'on appelle «la mesquinerie.» Un homme peut être bas sans être
+vulgaire, et réciproquement. Burns est souvent bas, mais jamais
+vulgaire. Chatterton n'est jamais vulgaire, ni Wordsworth non plus, ni
+les meilleurs poètes de l'école Lakiste, quoiqu'ils traitent de tous les
+plus bas détails de la vie. C'est dans leur parure même que les poètes
+inférieurs de la nouvelle école sont le plus vulgaires, et c'est par là
+qu'ils peuvent être aussitôt reconnus; comme ce que nous appelions à
+Harrow un homme endimanché, pouvait être facilement distingué d'un
+gentilhomme, quoiqu'il eût les habits les mieux faits et les bottes les
+mieux cirées;--probablement parce qu'il avait coupé les uns ou nettoyé
+les autres de sa propre main.
+
+»Dans le cas actuel, je parle des écrits, et non des personnes, car je
+ne sais rien des personnes; quant aux écrits, j'en juge d'après ce que
+j'y trouve. Ces hommes peuvent avoir un caractère honorable et un bon
+ton; mais ils prennent à tâche de cacher cette dernière qualité dans les
+ouvrages qu'ils publient. Ils me rappellent M. Smith et les miss
+Broughtons à Hampstead dans _Evelina_. Sur ces points (du moins en fait
+de vie privée), j'ai la prétention d'avoir quelque peu d'expérience,
+parce que, dans le cours de mon jeune âge, j'ai vu un peu de toute
+espèce de société, depuis le prince chrétien, le sultan musulman, et les
+hautes classes des états de l'un et de l'autre, jusqu'au boxeur de
+Londres, au muletier espagnol, au derviche turc, au montagnard écossais,
+et au brigand albanais;--pour ne pas parler des curieuses variétés de la
+société italienne. Loin de moi de présumer qu'il y ait ou puisse y avoir
+quelque chose qui ressemble à une aristocratie de poètes; mais il y a
+une noblesse de pensées et d'expressions ouverte à tous les rangs, et
+dérivée en partie du talent, et en partie de l'éducation;--noblesse que
+l'on trouve dans Shakspeare, Pope et Burns, non moins que dans Dante et
+Alfieri, mais que l'on ne peut apercevoir nulle part dans les faux
+oiseaux et faux bardes du petit choeur de M. Hunt. Si l'on me demandait
+de définir ce que c'est que le bon ton, je dirais qu'on ne peut le
+définir que par les exemples--de ceux qui l'ont, et de ceux qui ne l'ont
+pas. Je dirais que, dans l'usage de la vie, la plupart des militaires,
+mais peu de marins, plusieurs hommes de rang, mais peu de légistes en
+font preuve; qu'il est plus fréquent chez les auteurs (quand ils ne sont
+pas pédans), que chez les théologiens; que les maîtres d'escrime en ont
+plus que les maîtres de danse, et les chanteurs que les acteurs
+ordinaires; et qu'il est plus généralement répandu parmi les femmes que
+parmi les hommes. En poésie comme en toute sorte de composition en
+général, il ne constituera jamais à lui seul un poète ou un poème; mais
+sans lui, ni poète ni poème ne vaudront jamais rien. C'est le sel de la
+société, et l'assaisonnement de la composition. La vulgarité est cent
+fois pire que la franche licence; car celle-ci admet l'esprit, la gaîté
+et quelquefois un sens profond, tandis que la première est un misérable
+avortement de toute idée, et une insignifiance absolue. La vulgarité ne
+dépend point de la bassesse des sujets, ni même de la bassesse du
+langage, car Fielding se complaît dans l'une et l'autre;--mais est-il
+jamais vulgaire? Non. Vous voyez l'homme bien élevé, le gentilhomme, le
+lettré, jouer avec bon sujet;--en être le maître, non l'esclave.
+L'écrivain vulgaire l'est d'autant plus que son sujet est plus élevé;
+tel homme qui montrait la ménagerie de Pidcock avait coutume de dire:
+«Cet animal, messieurs, est l'aigle du soleil d'Archangel en Russie.
+.........................................................[127]
+
+[Note 127: Il y a de grosses fautes d'anglais, mises dans la bouche
+du _cicerone_ de la ménagerie, c'est donc intraduisible.--The _otterer_
+it is, the _igherer_ he flies. (_Note du Trad._)]
+
+Dans une note sur un passage relatif aux vers de Pope sur lady Mary W.
+Montague, il dit:
+
+«Je crois pouvoir montrer, s'il en était besoin, que lady Mary W.
+Montague fut aussi grandement blâmable dans cette affaire, non pour
+l'avoir repoussé, mais pour l'avoir encouragé; mais j'aimerais mieux
+éluder cette tâche,--quoique lady Mary dût se rappeler son propre vers:
+
+ Celui-là vient trop près, qui vient se faire refuser.
+
+»J'admire à tel point cette noble dame,--sa beauté, ses talens,--que je
+ne plaiderais contre elle qu'à contre-coeur. Je suis d'ailleurs si
+attaché au nom même de Marie, que, comme dit Johnson: «Si vous appeliez
+un chien Harvey, je l'aimerais.» Pareillement, si vous appeliez Marie
+une femelle de l'espèce canine, je l'aimerais mieux que tous les autres
+individus du même sexe (bipèdes ou quadrupèdes) différemment nommés.
+Lady Montague était une femme extraordinaire; elle pouvait traduire
+Épictète, et cependant écrire un chant digne d'Aristippe. Les vers:
+
+ Quand les longues heures consacrées au public sont passées,
+Et qu'enfin nous nous trouvons ensemble avec du champagne et un poulet,
+ Puissent les plus tendres plaisirs nous faire chérir cet instant!
+ Loin de nous la gêne et la crainte!
+ Dans l'oubli ou le mépris des airs de la foule,
+ Lui peut renoncer à la retenue, et moi à la fierté,
+ Jusques, etc., etc., etc.
+
+»Eh bien! M. Bowles!--que dites-vous d'un tel souper avec une telle
+femme? et de la description qu'elle-même en donne? Son «champagne» et
+son «poulet» ne valent-ils pas une forêt ou deux? N'est-ce pas de la
+poésie? Il me semble que cette stance contient la «pensée» de toute la
+philosophie d'Épicure.--Je veux dire la philosophie pratique de son
+école, et non pas les préceptes du maître; car j'ai été trop long-tems à
+l'université pour ne pas savoir que le philosophe fut un homme fort
+modéré. Mais après tout, quelques-uns de nous n'auraient-ils pas été
+aussi fous que Pope? Pour ma part, je m'étonne qu'avec sa sensibilité,
+avec la coquetterie de la dame, et après son désappointement, il n'eût
+pas fait plus que d'écrire quelques vers qu'on doit condamner s'ils sont
+faux, et regretter s'ils sont vrais.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXXIV.
+
+À M. HOPPNER.
+
+
+Ravenne, 11 mai 1821.
+
+«Si j'avais su vos idées à l'égard de la Suisse, je les aurais adoptées
+sur-le-champ: maintenant que la chose est faite, je laisserai Allegra
+dans son couvent, où elle me semble bien portante et heureuse pour le
+moment. Mais je vous serai fort obligé si vous prenez des informations,
+quand vous serez dans les cantons, sur les meilleures méthodes qu'on y
+suit pour l'éducation des filles, et que vous me fassiez savoir le
+résultat de vos réflexions. C'est une consolation pour moi que M. et
+Mrs. Shelley m'aient écrit pour m'approuver entièrement d'avoir placé
+l'enfant chez les religieuses pour le moment. Je puis prendre à témoin
+toute ma conduite, attendu que je n'ai épargné ni soins, ni tendresse,
+ni dépenses, depuis que l'enfant m'a été envoyé. Le monde peut dire ce
+qu'il lui plaît, je me contenterai de ne pas mériter (dans cette
+occasion) qu'on parle mal de moi.
+
+»L'endroit est un petit bourg de campagne en bon air; il y a un vaste
+établissement d'éducation où sont placés beaucoup d'enfans, dont
+quelques-uns d'un rang élevé. Comme campagne, ce séjour est moins exposé
+aux objections de tout genre. Il m'a toujours paru que la corruption
+morale en Italie ne procède pas de l'éducation du couvent, puisque, à ma
+connaissance, les filles sortent de leurs couvens dans une innocence
+portée même jusqu'à l'ignorance du mal moral, mais que la faute en est
+due à l'état de société où elles sont immédiatement plongées au sortir
+du couvent. C'est comme si l'on élevait un enfant sur une montagne, et
+qu'on le mît ensuite à la mer, qu'on l'y jetât pour l'y faire nager.
+Toutefois le mal, quoique encore trop général, s'évanouit en partie,
+depuis que les femmes sont plus libres de se marier par inclination;
+c'est aussi, je crois, le cas en France. Et, après tout, qu'est la haute
+société d'Angleterre? D'après ma propre expérience, et tout ce que j'ai
+vu et entendu (et j'ai vécu dans la société la plus élevée et la
+_meilleure_, comme on dit), la corruption ne peut nulle part être plus
+grande. En Italie pourtant elle est, ou plutôt elle était plus
+systématisée; mais aujourd'hui on rougit d'un serventisme régulier. En
+Angleterre, le seul hommage qu'on rende à la vertu est l'hypocrisie. Je
+parle, bien entendu, du ton de la haute société;--les classes moyennes
+sont peut-être très-vertueuses.
+
+»Je n'ai encore lu, ni même reçu, aucun exemplaire de la lettre sur
+Bowles; certes, je serais charmé de vous l'envoyer. Comment va Mrs.
+Hoppner? très-bien, j'espère. Faites-moi savoir quand vous partez. Je
+regrette de ne pouvoir me trouver avec vous cet été dans les Alpes
+bernoises, comme j'en avais l'espoir et l'intention. Mes plus profonds
+respects à madame.
+
+»Je suis à jamais, etc.
+
+»_P. S._ J'ai donné à un musicien une lettre pour vous il y a déjà
+quelque tems; vous l'a-t-il présentée? Peut-être vous pourriez
+l'introduire chez les Ingrams et autres _dilettanti_. Il est simple et
+modeste,--deux qualités extraordinaires dans sa profession,--et il joue
+du violon comme Orphée ou Amphion. C'est pitié qu'il ne puisse faire
+mettre Venise en branle pour chasser le tyran brutal qui la foule aux
+pieds.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXXV.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+14 mai 1821.
+
+«Un journal de Milan annonce que la pièce a été représentée et
+universellement condamnée. Comme l'opposition a été vaine, la plainte
+serait inutile. Je présume toutefois, dans votre intérêt (sinon dans le
+mien), que vous et mes autres amis aurez au moins publié mes différentes
+protestations contre la mise en scène de la tragédie, et montré que
+Elliston, en dépit de l'auteur, l'a transportée de force sur le théâtre.
+Il serait absurde de dire que cela ne m'a pas grandement vexé; mais je
+ne suis point abattu, et je ne recourrai pas à l'ordinaire ressource de
+blâmer le public, qui était dans son droit,--ou mes amis de n'avoir pas
+empêché--ce qu'ils ne pouvaient empêcher, pas plus que moi,--la
+représentation donnée malgré nous par un directeur qui croyait faire une
+bonne spéculation. C'est un malheur que vous ne leur ayez pas montré
+combien la pièce était peu propre au théâtre, avant de la publier, et
+que vous n'ayez pas exigé des directeurs la promesse de ne pas la
+représenter. En cas de refus de leur part, nous ne l'eussions pas
+publiée du tout. Mais c'est trop tard.
+
+»Tout à vous.
+
+»_P. S._ Je vous envoie les lettres de M. Bowles; remerciez-le en mon
+nom de sa bonne foi et de sa bonté.--De plus, une lettre pour Hodgson,
+que je vous prie de remettre promptement. Le journal de Milan dit que
+c'est moi «qui ai poussé à la représentation!!!» c'est encore plus
+plaisant. Mais ne vous inquiétez pas: si (comme il est probable) la
+folie d'Elliston nuit à la vente, je suis prêt à faire toute déduction
+convenable, ou même à annuler entièrement votre traité.
+
+»Vous ne publierez pas, sans doute, ma défense de Gilchrist, parce
+qu'après les bons procédés de M. Bowles, elle serait par trop dure.
+
+»Apprenez-moi les détails; car je ne sais encore que le fait pur et
+simple.
+
+»Si vous saviez ce que j'ai eu à supporter par la faute de ces gueux de
+Napolitains, vous vous en amuseriez; mais tout est apparemment fini. On
+semblait disposé à rejeter tout le complot et tous les plans de ce pays
+sur moi principalement.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXXVI.
+
+À M. MOORE.
+
+
+14 mai 1821.
+
+«S'il y a dans la lettre à Bowles quelque passage qui (sans intention de
+ma part, autant que je me rappelle le contenu) vous ait causé de la
+peine, vous êtes pleinement vengé; car je vois par un journal italien,
+que nonobstant toutes les remontrances que j'ai fait faire par mes amis
+(et par vous-même entre autres), les directeurs ont persisté à vouloir
+représenter la tragédie, et qu'elle a été «unanimement sifflée!!!» Telle
+est la consolante phrase du journal milanais (lequel me déteste
+cordialement, et me maltraite, en toute occasion, comme libéral), avec
+la remarque additionnelle que c'est moi qui ai «fait représenter la
+pièce» de mon plein gré.
+
+»Tout cela est assez vexatoire, et semble une sorte de calvinisme
+dramatique,--de damnation prédestinée, sans la faute même du pêcheur.
+J'ai pris toutes les peines que peut prendre un pauvre mortel pour
+prévenir cette inévitable catastrophe,--et d'une part, en faisant des
+appels de tous genres au lord Chamberlain,--d'autre part, en m'adressant
+à ces diables de directeurs eux-mêmes; mais comme la remontrance fut
+vaine, la plainte est inutile. Je ne comprends pas cela,--car la lettre
+de Murray du 24, comme toutes ses lettres antérieures, me donnait les
+plus fortes espérances qu'il n'y aurait pas de représentation. Jusqu'à
+présent, je ne connais que le fait, que je présume être vrai, comme la
+nouvelle est datée de Paris et du 30. Il faut qu'on ait mis une hâte
+d'enfer pour cette damnée tentative, puisque je n'ai pas même encore
+appris que la pièce ait été publiée; et si la publication n'eût eu lieu
+préalablement, les histrions n'eussent pas mis la main sur la tragédie.
+Le premier venu aurait pu voir d'un coup d'oeil qu'elle était
+souverainement impropre au théâtre; et ce petit accident n'en augmentera
+nullement le mérite dans le cabinet.
+
+»Allons, la patience est une vertu, et elle devient parfaite, je
+présume, à force de pratique. Depuis l'an dernier (c'est-à-dire le
+printems de l'an dernier), j'ai perdu un procès de grande importance sur
+les houillères de Rochdale;--j'ai été la cause d'un divorce;--ma poésie
+a été dépréciée par Murray et par les critiques;--les hommes d'affaires
+ne m'ont pas permis de disposer de ma fortune pour un placement
+avantageux en Irlande;--ma vie a été menacée le mois dernier (on a fait
+courir ici une circulaire pour exciter à mon assassinat pour motifs
+politiques, et les prêtres ont répandu le bruit que j'étais dans une
+conspiration contre les Allemands); et enfin, ma belle-mère, s'est
+rétablie la dernière quinzaine, et ma pièce a été sifflée la semaine
+dernière: c'est comme «les vingt-huit infortunes d'Arlequin.» Mais il
+faut supporter tout cela. Je ne m'en serais pas tant inquiété, si nos
+voisins du Sud ne nous avaient point, par leurs sottises, fait perdre la
+liberté encore pour cinq cents ans.
+
+»Connaissiez-vous John Keats? On dit qu'il a été tué par un article de
+la _Quarterly_ sur lui, si toutefois il est mort, ce que je ne sais pas
+positivement. Je ne comprends pas cette faiblesse de sensibilité. Ce que
+j'éprouve est une immense colère pendant vingt-quatre heures; et je
+l'éprouve aujourd'hui, comme d'ordinaire,--à moins que cette fois elle
+ne dure plus long-tems. Il faut que je monte à cheval pour me
+tranquilliser. Tout à vous, etc.
+
+»François Ier écrivait, après la bataille de Pavie: «Tout est perdu,
+fors l'honneur.» Un auteur sifflé peut dire l'inverse: «Rien n'est
+perdu, fors l'honneur.» Mais les chevaux attendent, et le papier est
+rempli. Je vous ai écrit la semaine dernière.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXXVII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 19 mai 1821.
+
+«Par les journaux de jeudi, et deux lettres de M. Kinnaird, j'ai vu que
+la gazette italienne avait menti italiennement, et que le drame n'avait
+pas été sifflé, et que mes amis étaient intervenus pour empêcher la
+représentation. Pourtant il semble que les directeurs continuent de
+jouer la pièce en dépit de nous tous: pour cela il faut que «nous les
+inquiétions un tantinet.» L'affaire sera portée devant les tribunaux; je
+suis déterminé à tenter les voies de la justice, et je ferai toutes les
+dépenses nécessaires. La raison du mensonge lombard est que les
+Autrichiens,--qui ont une inquisition établie en Italie, et la liste des
+noms de tous ceux qui pensent ou parlent d'une façon contraire à leur
+despotisme,--m'ont depuis cinq ans outragé sous toutes les formes dans
+la gazette de Milan, etc. Je vous ai écrit il y a huit jours sur ce
+sujet.
+
+»Maintenant je serais charmé de connaître quel dédommagement M. Elliston
+me donnerait, non-seulement pour traîner mes écrits sur le théâtre en
+cinq jours, mais encore pour être cause que je suis resté quatre jours
+(du dimanche au jeudi matin, ce sont les seuls jours où la poste arrive)
+dans l'entière persuasion que la tragédie avait été représentée et
+«unanimement sifflée,» et cela avec la remarque additionnelle que
+c'était moi qui avais «mis la pièce au théâtre,» d'où il s'ensuivait
+qu'aucun de mes amis n'avait eu égard à mes réclamations. Supposez que
+je me fusse rompu un vaisseau, comme John Keats, ou fait sauter la
+cervelle dans un accès de fureur,--hypothèses qui n'eussent pas été
+improbables il y a quelques années. À présent je suis, par bonheur, plus
+calme que je ne l'étais, et cependant je ne voudrais pas avoir ces
+quatre jours à passer encore une fois pour--je ne sais combien[128].
+
+[Note 128: Cette assertion de Byron est complètement confirmée par
+Mme Guiccioli, qui peint ainsi l'anxiété de son amant: Ma però la sua
+tranquillità era suo malgrado sovente alterata dalle pubbliche vicende,
+et dagli attacchi che spesso si direggevano a lui nei giornali come ad
+autore principalmente. Era in vano che egli protestava d'indifferenza
+per codesti attacchi. L'impressione non era è vero che momentanea, e
+purtroppo per una nobile fierezza sdegnava sempre di rispondere ai suoi
+detrattori. Ma per quanto fosse breve quella impressione, era però assai
+forte per farlo molto soffrire e per affliggere quelli che lo amavano.
+Tuttociò che ebbe luogo per la rappresentazione del suo _Marino Faliero_
+lo inquietò pure moltissimo, e dietro ad un articolo di una gazzetta di
+Milano in cui si parlava di quell' affare, egli mi scrisse così.--«Ecco
+la verità di ciò che io vi dissi pochi giorni fa, come vengo sacrificata
+in tutte le maniere senza sapere il _perchè_ ed il _come_. La tragedia
+di cui si parla, non è (e non era mai) nè scritta nè adattata al teatro;
+ma non è però romantico il disegno, è piuttosto regolare--regolarissimo
+per l'unità del tempo, e mancando poco a quella del sito. Voi sapete
+bene se io aveva intenzione di farla rappresentare, poichè era scritta
+al vostro fianco, e nei momenti per certo più tragici per me come uomo
+che come autore,--perché voi eravate in affanno ed in pericolo. Intanto
+sento dalla vostra gazzetta che sia nata una cabala, un partito, e senza
+ch'io vi abbia presa la minima parte. Si dice che l'_autore ne fece la
+lettura_!!!--qui forse? a Ravenna? ed a chi? forse a Fletcher?--quel
+illustre letterato, etc., etc.» (_Note de Moore_.)]
+
+»Je vous écrivais pour soutenir votre courage, car le reproche est
+toujours inutile, et il irrite;--mais j'étais profondément blessé dans
+mes sentimens, en me voyant traîné comme un gladiateur à la destinée
+d'un gladiateur, par ce _retiarius_[129], M. Elliston. Que veut dire ce
+diable d'homme avec son apologie et ses offres de dédommagement?
+N'est-ce pas le même cas que lorsque Louis XIV voulait acheter, à
+quelque prix que ce fût, le cheval de Sydney, et, en cas de refus, le
+prendre de force; Sydney tua son cheval d'un coup de pistolet. Je ne
+pouvais tirer un coup de pistolet à ma tragédie, mais j'eusse mieux aimé
+la jeter au feu que d'en permettre la représentation.
+
+[Note 129: On nommait ainsi, à Rome, le gladiateur dont l'adresse
+consistait à envelopper dans un rets son adversaire qui avait l'épée à
+la main. (_Note du Trad._) ]
+
+»J'ai déjà écrit près de trois actes d'une autre tragédie (dans
+l'intention de l'achever en cinq), et je suis plus inquiet que jamais
+sur les moyens de me garantir d'une pareille violation des égards
+littéraires et même de toute courtoisie et politesse.
+
+»Si nous réussissons, tant mieux: si non, avant toute publication, nous
+requerrons de ces gens-là la promesse de ne pas jouer la pièce, promesse
+que je leur paierai (puisque l'argent est leur but), ou je ne laisserai
+pas publier,--ce que peut-être vous ne regretterez pas beaucoup.
+
+»Le chancelier s'est conduit noblement. Vous aussi, vous vous êtes
+conduit de la manière la plus satisfaisante, et je ne puis trouver en
+faute que les acteurs et leur chef. J'ai toujours eu tant d'égards pour
+M. Elliston, qu'il aurait dû être le dernier à me causer de la peine.
+
+»Il y a un horrible ouragan qui détonne au moment même où je vous écris,
+en sorte que je n'écris ni au jour, ni à la chandelle, ni à la lumière
+des torches, mais au feu des éclairs; les sillons de la foudre sont
+aussi brillans que les flammes les plus gazeuses de la compagnie du gaz
+hydrogène. Ma cheminée vient d'être renversée par un coup de
+vent;--encore un éclair! mais
+
+ Vous, élémens, je ne vous accuse pas d'ingratitude;
+Je ne vous écrivis jamais franc de port, ni ne mis ma carte chez vous[130],
+
+comme je l'ai fait pour M. Elliston.
+
+[Note 130:
+
+ I tax not you, ye elements, with unkindness;
+ I never gave ye _franks_, not _call'd_ upon you.]
+
+»Pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Vous devriez au moins m'envoyer une
+ligne de détails: je ne sais rien encore que par Galignani et
+l'honorable Douglas.
+
+»Eh bien! comment va notre controverse sur Pope? et le pamphlet? Il est
+impossible d'écrire des nouvelles: les gueux d'Autrichiens fouillent
+toutes les lettres.
+
+»_P. S._ J'aurais pu vous envoyer beaucoup de commérage et quelques
+informations réelles, si toutes les lettres ne passaient point par
+l'inspection des barbares, et que je voulusse leur faire connaître
+autre chose que mon horreur pour eux. Ils n'ont vaincu que par trahison,
+soit dit en passant.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXXVIII.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 20 mai 1821.
+
+«Depuis ma lettre de la semaine dernière, j'ai reçu des lettres et des
+journaux anglais, qui me font apercevoir que ce que j'ai pris pour une
+vérité italienne est, après tout, un mensonge français de la _Gazette de
+France_. Celle-ci contient deux assertions ultra-fausses en deux lignes.
+En premier lieu, Lord Byron n'a pas fait représenter sa pièce, mais s'y
+est opposé; et secondement, elle n'est pas tombée, mais elle a continué
+d'être jouée, en dépit de l'éditeur, de l'auteur, du lord
+chancelier,--du moins jusqu'au Ier mai, date de mes dernières lettres.
+Vous m'obligerez beaucoup en priant madame la _Gazette de France_ de se
+rétracter, ce à quoi elle est habituée, je présume. Je ne réponds jamais
+à la critique étrangère; mais ceci est un point de fait, et non de goût.
+Je suppose que vous me portez assez d'intérêt pour faire cela en ma
+faveur;--mais, sans doute, comme ce n'est que la vérité que nous voulons
+établir, l'insertion pourra être difficile.
+
+»Comme je vous ai écrit depuis quelque tems de fréquentes et longues
+lettres, aujourd'hui je ne vous ennuierai plus que d'une seule phrase:
+c'est que vous ayez la bonté de vous conformer à ma demande; et je
+présume que l'_esprit du corps_ (est-ce _du_ ou _de_? car ma science ne
+va pas jusque-là) vous engagera suffisamment, comme un des nôtres, à
+mettre cette affaire sous son véritable aspect. Croyez-moi toujours tout
+à vous pour la vie et de coeur,
+
+BYRON.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXXIX.
+
+À M. HOPPNER.
+
+
+Ravenne, 25 mai 1821.
+
+«Je suis très-content de ce que vous me dites de la Suisse, et j'y
+réfléchirai. Je préférerais que ma fille s'y mariât plutôt qu'ici pour
+cette raison. Quant à la fortune,--je lui en ferai une avec tout ce que
+je pourrai épargner (si je vis, et qu'elle se conduise bien); et si je
+meurs avant qu'elle soit établie, je lui ai laissé par testament cinq
+mille livres sterling, ce qui est, hors d'Angleterre, une assez jolie
+somme pour un enfant naturel. J'y ajouterai tout ce que je pourrai, si
+les circonstances me le permettent; mais, sans doute, cela est
+très-incertain, comme toutes les choses humaines.
+
+»Vous m'obligerez beaucoup d'employer votre intervention pour rétablir
+les faits relatifs à la représentation, attendu que ces coquins
+paraissent organiser un système d'outrages contre moi, parce que je suis
+sur leur liste. Je me soucie peu de leur critique, mais c'est un point
+de fait. J'ai composé quatre actes d'une autre tragédie: ainsi vous
+voyez qu'ils ne peuvent m'effrayer.
+
+»Vous savez, je présume, qu'ils ont actuellement une liste de tous les
+individus, résidant en Italie, qui ne les aiment pas:--la liste doit
+être longue. Leurs soupçons et leurs alarmes actuelles sur ma conduite
+et sur mes intentions présumées dans le dernier mouvement, ont été
+vraiment ridicules,--quoique, pour ne pas vous abuser, je m'y sois un
+peu mêlé. Ils ont cru ici, et croient encore ou affectent de croire, que
+c'est moi qui ai dressé le plan entier du soulèvement, et qui ai fourni
+les moyens, etc. Tout ceci a été fomenté par les agens des barbares. Ils
+sont ici fort nombreux, et, par parenthèse, l'un d'eux a reçu hier un
+coup de poignard; mais peu dangereux;--et quoique le jour où le
+commandant a été tué devant ma porte, en décembre dernier, je l'aie fait
+transporter dans ma maison, coucher dans le lit de Fletcher; et lui aie
+fait donner tous les secours jusqu'au dernier moment; quoique personne
+n'eût osé lui donner asyle chez soi, et qu'on le laissât périr la nuit
+dans la rue; cependant on répandit, il y a trois mois, un papier qui me
+dénonçait comme le chef des libéraux, et qui excitait à m'assassiner.
+Mais cela ne me fera jamais taire, ni changer mes opinions. Tout cela
+est venu des barbares allemands.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXXX.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 25 mai 1821.
+
+«Depuis quelques semaines, je n'ai pas reçu une ligne de vous. Or, je
+serais charmé de savoir d'après quel principe ordinaire ou
+extraordinaire vous me laissez sans autres informations que celles que
+je puise dans des journaux anglais et d'injurieuses gazettes italiennes
+(vu que les Allemands me haïssent comme _charbonnier_), tandis qu'il y a
+eu tout ce tumulte pour la pièce? Vous êtes un coquin!!!--Sans deux
+lettres de Douglas Kinnaird, j'aurais été aussi ignorant que vous êtes
+négligent.
+
+»Eh bien! j'apprends que Bowles a maltraité Hobhouse! Si cela est vrai,
+il a rompu la trève, comme le successeur de Murillo, et je le traiterai
+comme Cochrane traita Esmeralda.
+
+»Depuis que j'ai écrit le paquet ci-joint, j'ai achevé (mais non copié)
+quatre actes d'une nouvelle tragédie. Quand j'aurai fini le cinquième
+acte, je copierai le tout. C'est sur le sujet de Sardanapale, dernier
+roi des Assyriens. Les mots de _reine_ et de _pavillon_ s'y rencontrent,
+mais ce n'est point par allusion à sa majesté britannique, comme vous
+pourriez vous l'imaginer en tremblant. Vous verrez un jour (si je finis
+la pièce) comme j'ai fait Sardanapale brave (quoique voluptueux, comme
+l'histoire le représente), et de plus, aussi aimable que mes pauvres
+talens ont pu le rendre;--ainsi, ce ne peut être ni le portrait ni la
+satire d'aucun monarque vivant. J'ai, jusqu'à présent, observé
+strictement toutes les unités, et continuerai ainsi dans le cinquième
+acte, si cela est possible; mais ce n'est pas pour le théâtre. Tout à
+vous, en hâte et en haine, infidèle correspondant.»
+
+N.
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXXXI.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 28 mai 1821.
+
+«Depuis ma dernière, du 26 ou 25, j'ai fini mon cinquième acte de la
+tragédie intitulée _Sardanapale_. Mais maintenant il faut copier le
+tout, ce qui est un rude travail,--tant d'écriture que de lecture. Je
+vous ai écrit au moins six fois sans avoir de réponse, ce qui prouve que
+vous êtes un--libraire. Je vous prie de m'envoyer un exemplaire de
+l'édition du _Plutarque de Langhorne_, revue par M. Wrangham. Je n'ai
+que le texte grec, imprimé en caractères un peu fins, et la traduction
+italienne, qui est d'un style trop lourd, et aussi fausse qu'une
+proclamation patriotique des Napolitains. Je vous prie aussi de
+m'envoyer la _Vie du magicien Apollonius de Tyane_, publiée il y a
+quelques années. Elle est en anglais, et l'éditeur ou auteur est, je
+crois, ce que Martin Marprelate appelle un prêtre vantard.
+
+»Tout à vous, etc.»
+
+N.
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXXXII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 30 mai 1821.
+
+CHER MORAY,
+
+«Vous dites que vous m'avez écrit souvent; j'ai reçu seulement la vôtre
+du 11, laquelle est fort courte. Par le courrier d'aujourd'hui, je vous
+envoie, en cinq paquets, la tragédie de _Sardanapale_, fort mal écrite:
+peut-être Mrs. Leigh pourra vous aider à la déchiffrer. Vous voudrez
+bien en accuser réception par le retour du courrier. Vous remarquerez
+que les unités sont toutes strictement observées. La scène se passe
+toujours dans la même salle; la durée de l'action est celle d'une nuit
+d'été, environ neuf heures ou même moins, quoique la pièce commence
+avant le coucher du soleil, et ne finisse qu'après son lever. Dans le
+troisième acte, quand Sardanapale demande un miroir pour se voir en
+armes, songez à citer le passage latin de Juvénal sur Othon (homme d'un
+caractère semblable, qui fit la même chose). Gifford vous aidera pour la
+citation. Le trait est peut-être trop familier, mais il est historique
+(pour Othon du moins), et naturel dans un caractère efféminé.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXXXIII.
+
+À M. HOPPNER.
+
+
+Ravenne, 31 mai 1821.
+
+«Je vous envoie ci-joint une autre lettre, qui ne fera que confirmer ce
+que je vous ai dit.
+
+»Quant à Allegra,--je prendrai pour elle une mesure décisive dans le
+courant de l'année; à présent, elle est si heureuse où elle est, que
+peut-être il vaudrait mieux qu'elle apprît son alphabet dans son
+couvent.
+
+«Ce que vous dites de _la Prophétie de Dante_ est la première nouvelle
+que j'en reçois,--tout semble être plongé dans le tumulte causé par la
+tragédie. Continuer ce poème!!--hélas! Qu'est-ce que Dante lui-même
+pourrait prophétiser, aujourd'hui sur l'Italie? Toutefois, je suis
+charmé que vous goûtiez cette oeuvre, mais je présume que vous serez
+seul de votre opinion. Ma nouvelle tragédie est achevée.»
+......................................................................
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXXXIV.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 4 juin 1821.
+
+«Vous ne m'avez pas écrit dernièrement, quoiqu'il soit d'usage entre
+littérateurs bien élevés de consoler ses amis par ses observations dans
+les cas d'importance. Je ne sais si je vous ai envoyé mon _élégie sur le
+rétablissement de lady_ ***[131].
+
+ Voyez les félicités de mon fortuné sort,
+ Ma pièce tombe, et non pas lady ***.
+
+[Note 131: Le nom a été supprimé par Moore, comme tous ceux qui sont
+remplacés par des astérisques. Il est facile de voir que c'est ici Lady
+Noël. (_Note du Trad._) ]
+
+»Les journaux (et peut-être votre correspondance.) vous auront fait
+connaître la conduite dramatique du directeur Elliston. Il est
+présumable que la pièce a été arrangée pour le théâtre par M. Dibdin,
+qui remplit l'office de tailleur dans les occasions semblables, et qui
+aura pris mesure avec son exactitude ordinaire. J'apprends que l'on
+continue toujours à me jouer,--trait d'entêtement dont je me console un
+peu en pensant qu'il aura vidé la bourse du discourtois histrion.
+
+»Vous serez étonné d'apprendre que j'ai fini une autre tragédie en cinq
+actes, dans laquelle j'ai observé strictement toutes les unités. Elle a
+pour titre _Sardanapale_, et je l'ai envoyée en Angleterre par le
+dernier courrier. Elle n'est pas plus pour le théâtre que la première
+n'y fut destinée,--et je prendrai cette fois plus de précautions pour
+empêcher qu'on ne s'en empare.
+
+»Je vous ai aussi envoyé, il y a quelques mois, une nouvelle lettre sur
+Bowles, etc.; mais il paraît à tel point touché des égards (c'est son
+expression) que j'eus pour lui dans la première épître, que je ne suis
+pas sûr de publier celle-ci, qui est un peu trop pleine de phrases
+«récréatives et surabondantes.» J'apprends par des lettres particulières
+de M. Bowles, que c'est vous qui étiez l'illustre littérateur en
+astérisques[132]. Qui donc y aurait songé? Vous voyez quel mal ce
+révérend personnage a fait en imprimant les notes sans nom. Comment
+diable pouvais-je supposer que les premiers quatre astérisques
+désignaient Campbell et non Pope, et que le nom laissé en blanc était
+celui de Thomas Moore? Vous voyez ce qui résulte d'être en intimité avec
+des ecclésiastiques. Les réponses de Bowles ne me sont pas parvenues,
+mais je sais d'Hobhouse, que lui (Hobhouse) y a été attaqué. En ce cas,
+Bowles aurait rompu la trève (que, par parenthèse, il avait lui-même
+proclamée), et il me faut avoir encore un démêlé avec lui.
+
+[Note 132: M. Bowles avait cité à son appui une phrase d'une lettre
+particulière de Moore, en l'annonçant comme l'opinion d'un illustre
+littérateur, mais en remplaçant le nom par des astérisques; Byron avait
+fait là-dessus force plaisanteries. (_Note du Trad._)]
+
+»Avez-vous reçu mes lettres avec les deux ou trois dernières feuilles
+des mémoires?
+
+»Il n'y a point ici de nouvelles très-intéressantes. Un espion allemand
+(se vantant de l'être) a reçu un coup de poignard la semaine dernière,
+mais le coup n'était pas mortel. Dès l'instant où j'appris qu'il s'était
+laissé aller à cette vanterie fanfaronne, il fut aisé pour moi, comme
+pour tout autre, de prédire ce qui lui adviendrait; c'est ce que je fis,
+et il reçut le coup deux jours après.
+
+»L'autre nuit, une querelle sur une dame de l'endroit, entre ses divers
+amans, a occasioné à minuit une décharge de pistolets, mais personne n'a
+été blessé. Ç'a été toutefois un grand scandale:--la dame est plantée
+là par son amant,--pour être rebutée par son mari, pour cause
+d'inconstance à son légitime _servente_; elle s'est retirée toute
+confuse à la campagne, quoique nous soyons dans le fort de la saison de
+l'opéra. Toutes les femmes sont furieuses contre elle (attendu qu'elle
+était médisante) pour s'être laissée ainsi découvrir. C'est une jolie
+femme,--une comtesse ***,--un beau vieux nom visigoth ou ostrogoth.
+
+»Et les Grecs! Qu'en pensez-vous? Ce sont mes vieilles
+connaissances;--mais je ne sais que penser. Espérons, néanmoins.
+
+»Tout à vous.»
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXXXV.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 22 juin 1821.
+
+«Votre naine de lettre est arrivée hier. C'est juste;--tenez-vous à
+votre _magnum opus_.--Ah! que ne pouvons-nous combiner un peu nos talens
+pour notre _Journal de Trévoux_. Mais il est inutile de soupirer, et
+cependant c'est bien naturel;--car je pense que vous et moi irions mieux
+ensemble dans une association littéraire, que toute autre couple
+d'auteurs vivans.
+
+»J'ai oublié de vous demander si vous aviez vu votre panégyrique dans la
+_Correspondance_ de mistriss Waterhouse et du colonel Berkeley.
+Certainement, _leur_ morale n'est pas tout-à-fait exacte, mais _votre
+passion_ est complètement efficace, et toute la poésie du genre
+asiatique--(je dis asiatique, comme les Romains disaient l'éloquence
+asiatique, et non parce que la scène se passe en Orient)--doit être
+constatée par cette épreuve seule. Je ne suis pas très-sûr que je
+permette un jour aux miss Byron (légitimes ou illégitimes) de lire
+_Lalla Rookh_,--d'abord, à cause de ladite _passion_, et, en second
+lieu, afin qu'elles ne découvrent pas qu'il y eut un meilleur poète que
+papa.
+
+»Vous ne me dites rien de la politique;--mais hélas! que peut-on dire!
+
+ Le monde est une botte de foin,
+ Les hommes sont les ânes qui la mangent,
+ Chacun la tire de son côté,--
+ Et le plus grand de tous est John Bull!
+
+»Comment nommez-vous l'oeuvre nouvelle que vous projetez? J'ai envoyé à
+Murray une nouvelle tragédie, intitulée _Sardanapale_, écrite suivant
+les règles d'Aristote,--hormis le choeur:--je n'ai pu me décider à
+l'introduire. J'en ai commencé une autre, et je suis au second
+acte:--ainsi, vous voyez que je vais comme de coutume.
+
+»Les réponses de Bowles me sont parvenues; mais je ne puis continuer
+toujours à disputer,--surtout d'une façon civile. Je présume qu'il
+prendra mon silence volontaire pour un silence forcé. Il a été si poli,
+que je n'ai plus assez de bile pour le plaisanter;--autrement, j'aurais
+une rude plaisanterie ou même deux à son service.
+
+»Je ne puis vous envoyer le petit journal, parce que je ne puis le
+confier à la poste. Ne supposez pas qu'il contienne rien de particulier;
+mais il vous montrera les _intentions_ des Italiens à cette époque,--et
+un ou deux autres faits personnels comme le premier.
+
+»Donc _Longman_ ne _mord_ pas:--c'était mon désir que de tirer parti de
+cet ouvrage. Ne pourriez-vous obtenir une somme, quelque petite qu'elle
+fût, par une vente à réméré.
+
+»Êtes-vous à Paris ou à la campagne? Si vous êtes à la ville, vous ne
+résisterez jamais à l'invasion anglaise dont vous parlez. Je vois à
+peine un Anglais tous les six mois; et, quand cela m'arrive, je tourne
+mon cheval à l'opposite. Le fait que vous trouverez dans la dernière
+note de _Marino Faliero_, m'a fourni une bonne excuse pour rompre toute
+relation avec les voyageurs.
+
+»Je ne me rappelle pas le discours dont vous parlez, mais je soupçonne
+que ce n'en est pas un du doge, mais d'Israël Bertuccio à Calendaro.
+J'espère que vous regardez la conduite d'Elliston comme honteuse:--c'est
+mon unique consolation. J'ai obligé les journalistes milanais à
+rétracter leur mensonge, ce qu'ils ont fait avec la bonne grâce de gens
+habitués à cela.
+
+»Tout à vous, etc.»
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXXXVI.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 5 juillet 1821.
+
+«Comment avez-vous pu présumer que je voulusse jamais me rendre coupable
+d'une plaisanterie à votre égard? Je regrette que M. Bowles n'ait pas
+dit plus tôt que vous étiez l'auteur de la note, ce que j'ai appris par
+une lettre particulière qu'il a écrite à Murray, et que Murray m'envoie.
+Au diable la controverse!
+
+ Au diable Twizzle,
+ Au diable la cloche,
+ Au diable le sot qui la mit en branle!--Ma foi!
+ Je serai bientôt délivré de tous ces fléaux.
+
+»J'ai vu un ami de votre M. Irving,--un fort joli garçon,--un M.
+Coolidge, de Boston,--un peu trop plein seulement de poésie et
+d'enthousiasme. J'ai été fort poli envers lui pendant son séjour de
+quelques heures, et j'ai beaucoup parlé avec lui sur Irving, dont les
+écrits font mes délices. Mais je soupçonne qu'il n'a pas été autant
+charmé de moi, vu qu'il s'attendait à rencontrer un misanthrope en
+culottes de peau de loup, ne répondant que par de farouches
+monosyllabes, au lieu d'un homme de ce monde. Je ne puis jamais faire
+comprendre aux gens que la poésie est l'expression de la passion, et
+qu'il n'existe pas plus une vie toute de passion qu'un tremblement de
+terre continuel, ou une fièvre éternelle. D'ailleurs, qui voudrait
+jamais se raser dans un tel état?
+
+»J'ai reçu aujourd'hui une lettre curieuse d'une jeune fille
+d'Angleterre--que je n'ai jamais vue,--et qui me dit qu'elle meurt d'une
+maladie de langueur, mais qu'elle n'a pu sortir de ce monde sans me
+remercier du plaisir que ma poésie, pendant plusieurs années, etc., etc.
+Cette lettre est signée, N. N. A., et ne contient pas un mot de jargon
+ou de prêche qui ait trait à des opinions quelconques. La jeune personne
+dit simplement qu'elle est mourante, et qu'elle a cru pouvoir me dire
+combien j'avais contribué aux plaisirs de son existence; elle me prie de
+brûler sa lettre,--ce que je ne puis faire, attendu que je regarde une
+lettre pareille comme supérieure à un diplôme de Gottingue. J'ai
+autrefois reçu une lettre de félicitation en vers de Drontheim, en
+Norwége (mais elle n'était pas d'une femme mourante):--ce sont ces
+choses-là qui font quelquefois croire à un homme qu'il est poète. Mais
+s'il faut croire que *** et autres gens pareils sont poètes aussi, il
+vaut mieux être hors du corps.
+
+»Je suis maintenant au cinquième acte de _Foscari_: c'est la troisième
+tragédie dans l'espace d'un an, outre la prose; ainsi, vous voyez que je
+ne suis point paresseux. Et vous aussi, êtes-vous occupé? Je soupçonne
+que votre vie de Paris prend trop sur votre tems, et c'est vraiment
+pitié. Ne pouvez-vous partager vos journées de manière à tout combiner?
+J'ai eu une multitude d'affaires mondaines sur les bras pendant l'année
+dernière,--et pourtant il ne m'a pas été si difficile de donner quelques
+heures aux Muses.
+
+»Pour toujours, etc.
+
+»Si nous étions ensemble, je publierais mes deux pièces (périodiquement)
+dans notre commun journal. Ce serait notre plan de publier par cette
+voie nos meilleures productions.»
+
+Dans le journal intitulé _Pensées Détachées_, je trouve la mention
+intéressante des hommages rendus à son génie.
+
+«En fait de gloire (qu'on ait jamais obtenue de son vivant), j'ai eu ma
+part, peut-être,--que dis-je?--certainement plus grande que mes mérites.
+
+»J'ai acquis par ma propre expérience quelques bizarres exemples des
+lieux sauvages et étranges où un nom peut pénétrer, et produire même une
+vive impression. Il y a deux ans (presque trois, c'était en août ou
+juillet 1819), je reçus à Ravenne une lettre, en vers anglais, de
+Drontheim, en Norwége, écrite par on Norwégien, et pleine des complimens
+ordinaires, etc., etc.: elle est encore quelque part dans mes papiers.
+Le même mois, je reçus une invitation pour le Holstein, de la part d'un
+M. Jacobson (je crois) de Hambourg; plus, par la même voie, une
+traduction du chant de Médora du _Corsaire_, par une baronne
+westphalienne (non pas la baronne Thunderton-Trunck[133]), avec quelques
+vers du propre cru de cette dame (vers fort jolis et klopstock-iens[134]),
+et une traduction en prose y annexée, au sujet de ma femme:--comme ces
+vers concernaient ma femme plus que moi, je les lui envoyai, avec la
+lettre de M. Jacobson. C'était assez singulier que de recevoir en Italie
+une invitation de passer l'été dans le Holstein, de la part de gens que
+je n'avais jamais connus. La lettre fut adressée à Venise. M. Jacobson
+me parlait des «roses sauvages fleurissant l'été dans le Holstein.»
+Pourquoi donc les Cimbres et les Teutons émigrèrent-ils?
+
+[Note 133: Nom de la baronne westphalienne, dans le célèbre roman de
+_Candide_. (_Note du Trad._) ]
+
+[Note 134: Klopstock-ish. Byron a lui-même forgé cet adjectif avec
+le nom de l'illustre auteur de la _Christiade_. (_Note du Trad._) ]
+
+»Quelle étrange chose que la vie et que l'homme! Si je me présentais à
+la porte de la maison où ma fille est maintenant, la porte me serait
+fermée,--à moins que (ce qui n'est pas impossible) je n'assommasse le
+portier; et si j'étais allé cette année-là (et peut-être encore
+aujourd'hui) à Drontheim, la ville la plus reculée de la Norwége,
+j'aurais été reçu à bras ouverts dans la demeure de gens sans rapport
+de parenté ou de patrie avec moi, et attachés à moi par l'unique lien de
+l'esprit et de la renommée.
+
+»En fait de gloire, j'ai eu ma part; à la vérité, les accidens de la vie
+humaine y ont mêlé leur levain, et cela en plus grande quantité qu'il
+n'est arrivé à la plupart des littérateurs d'un rang distingué; mais, en
+total, je prends le mal comme l'équilibre nécessaire du bien dans la
+condition humaine.»
+
+
+Il parle aussi, dans le même journal, de la visite du jeune Américain,
+en ces termes.
+
+«Un jeune Américain, nommé Coolidge, est venu me rendre visite il y a
+quelques mois. C'était un jeune homme intelligent, fort beau, et âgé de
+vingt ans au plus, à en juger par l'apparence; un peu romantique (ce qui
+va bien à la jeunesse), et fortement passionné pour la poésie, comme on
+peut le présumer de sa visite dans mon antre. Il m'apporta un message
+d'un vieux serviteur de ma famille (Joe Murray), et me dit que lui (M.
+Coolidge) avait obtenu une copie de mon buste de Thorwaldsen à Rome,
+pour l'envoyer en Amérique. J'avoue que je fus plus flatté du jeune
+enthousiasme de ce voyageur solitaire par-delà l'Atlantique, que si l'on
+m'eût décrété une statue dans le Panthéon de Paris (j'ai vu, même de mon
+tems, les empereurs et les démagogues renversés de dessus leurs
+piédestaux, et le nom de Grattan effacé de la rue de Dublin, à laquelle
+il avait été donné); je dis que j'en fus plus flatté, parce que c'était
+un hommage simple, sans motif politique, sans intérêt ou
+ostentation,--le pur et vif sentiment d'un jeune homme pour le poète
+qu'il admirait. Son admiration, toutefois, a dû lui coûter cher.--Je ne
+voudrais pas payer le prix d'un buste de Thorwaldsen pour la tête et les
+épaules de qui que ce soit, excepté Napoléon, mes enfans, «quelque
+absurde individu de l'espèce féminine», comme dit Monkbarns,--et ma
+soeur. Me demande-t-on pourquoi je posai pour mon buste?--Réponse; ce
+fut à la requête particulière de J. C. Hobhouse, Esquire, et pour nul
+autre. Un portrait est une autre affaire; tout le monde pose pour son
+portrait; mais un buste a l'air de prétendre à la permanence, et offre
+une idée d'inclination pour la renommée publique plutôt que de souvenir
+particulier.
+
+»Toutes les fois qu'un Américain demande à me voir (ce qui n'est pas
+rare), je condescends à son désir, premièrement parce que je respecte un
+peuple qui a conquis sa liberté par un courage ferme, sans excès; et,
+secondement, parce que ces visites transatlantiques «en petit nombre et
+à longs intervalles» me font le même effet que si je m'entretenais, de
+l'autre côté du Styx, avec la postérité. Dans un siècle ou deux, les
+nouvelles Atlantides espagnole et anglaise, suivant toute probabilité,
+régneront sur le vieux continent, comme la Grèce et l'Europe soumirent
+l'Asie, leur mère, dans les tems anciens et primitifs, comme on les
+appelle.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXXXVII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 6 juillet 1821.
+
+«Pour condescendre à un désir exprimé par M. Hobhouse, je suis déterminé
+à omettre la stance sur le cheval de Sémiramis, dans le cinquième chant
+de _Don Juan_. Je vous dis cela, au cas que vous soyez ou ayez
+l'intention d'être l'éditeur des derniers chants.
+
+»À la requête particulière de la comtesse Guiccioli, j'ai promis de ne
+pas continuer _Don Juan_. Vous regarderez donc ces trois chants comme
+les derniers du poème. Depuis qu'elle avait lu les deux premiers dans la
+traduction française, elle ne cessait de me supplier de n'en plus écrire
+de nouveaux. La raison de ces prières ne frappe pas d'abord un
+observateur superficiel des moeurs étrangères; mais elle dérive du désir
+qu'ont toutes les femmes d'exalter le sentiment des passions, et de
+maintenir l'illusion qui leur donne l'empire. Or, _Don Juan_ déchire
+cette illusion, et en rit comme de bien d'autres choses. Je n'ai jamais
+connu de femme qui ne protégeât Rousseau, ou qui ne traitât avec dégoût
+les _Mémoires de Grammont_, _Gilblas_, et tous les tableaux comiques des
+passions, quand ils sont naturellement présentés.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXXXVIII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+14 juillet 1821.
+
+«J'espère que l'on ne prendra pas _Sardanapale_ pour une pièce
+politique; car une telle intention fut si loin d'être la mienne, que je
+ne songeai jamais qu'à l'histoire d'Asie. La tragédie vénitienne aussi
+est strictement historique. Mon but a été de mettre en drame, à la
+manière des Grecs (phrase modeste), des points d'histoire frappans,
+comme ces mêmes Grecs l'ont fait à l'égard de l'histoire et de la
+mythologie. Vous trouverez que tout cela ne ressemble guère à
+Shakspeare; et c'est tant mieux dans un sens, car je le regarde comme le
+pire des modèles, bien que le plus extraordinaire des écrivains. J'ai eu
+pour but d'être aussi simple et aussi sévère qu'Alfiéri, et j'ai plié la
+poésie autant que j'ai pu au langage ordinaire. La difficulté est que,
+dans ce tems, on ne peut parler ni de rois ni de reines sans être
+soupçonné d'allusions politiques ou de personnalités. Je n'ai point eu
+d'intention pareille.
+
+»Je ne suis pas très-bien, et j'écris au milieu de scènes désagréables:
+on a, sans jugement ni procès, banni un grand nombre des principaux
+habitans de Ravenne et de toutes les villes des états romains,--et parmi
+les exilés il y a plusieurs de mes amis intimes, en sorte que tout est
+dans la confusion et la douleur; c'est un spectacle que je ne saurais
+décrire sans éprouver la même peine qu'à le voir.
+
+»Vous êtes chiche dans votre correspondance.
+
+»Tout à vous sincèrement.»
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXXXIX.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 22 juillet 1821.
+
+«L'imprimeur a fait un miracle;--il a lu ce que je ne puis lire
+moi-même,--mon écriture.
+
+»Je m'oppose au délai jusqu'à l'hiver; je désire particulièrement que
+l'on imprime tandis que les théâtres d'hiver sont fermés, afin de gagner
+du tems au cas que les directeurs ne nous jouent le même tour de
+politesse. Toute perte sera prise en considération dans notre contrat,
+quelle qu'en soit l'occasion, soit la saison, soit autre chose; mais
+imprimez et publiez.
+
+»Je crois qu'il faudra avouer que j'ai plus d'un style. Sardanapale,
+toutefois, est presque un personnage comique; mais ainsi est Richard
+III. Faites attention que les trois unités sont mon principal but. Je
+suis charmé de l'approbation de Gifford; quant à la foule, vous voyez
+que j'ai eu en vue toute autre chose que le goût du jour pour
+d'extravagans «coups de théâtre.» Toute perte probable, comme je vous
+l'ai déjà dit, sera évaluée dans nos comptes. Les _Revues_ (excepté une
+ou deux, le _Blackwood Magazine_, par exemple) sont assez froides; mais
+ne songez plus aux journalistes,--je les ferai marcher droit, si je me
+le mets en tête. J'ai toujours trouvé les Anglais plus vils en certains
+points que toute autre nation. Vous vous étonnez de mon assertion, mais
+elle est vraie quant à la reconnaissance,--peut-être est-ce parce que
+les Anglais sont fiers, et que les gens fiers haïssent les obligations.
+
+»La tyrannie du gouvernement éclate ici. On a exilé environ mille
+personnes des meilleures familles des états romains. Comme plusieurs de
+mes amis sont de ce nombre, je songe à partir aussi, mais pas avant que
+je n'aie reçu vos réponses. Continuez de m'adresser vos lettres ici,
+comme d'ordinaire, et le plus vite possible. Ce que vous ne serez pas
+fâché d'apprendre, c'est que les pauvres de l'endroit, apprenant que
+j'avais l'intention de partir, ont fait une pétition au cardinal pour le
+prier de me prier de rester. Je n'ai entendu parler que de cela il y a
+un ou deux jours; et ce n'est un déshonneur ni pour eux ni pour moi;
+mais cette démarche aura mécontenté les hautes autorités, qui me
+regardent comme un chef de charbonniers. On a arrêté un de mes
+domestiques pour une querelle dans la rue avec un officier (on a pris
+sur un autre des couteaux et des pistolets); mais comme l'officier
+n'était pas en uniforme, et qu'il était d'ailleurs dans son tort, mon
+domestique, sur ma vigoureuse protestation, a été relâché. Je n'étais
+pas présent à la bagarre, qui arriva de nuit près de mes écuries. Mon
+homme (qui est un Italien), d'un caractère brave et peu endurant, aurait
+tiré une cruelle vengeance, si je ne l'en eusse pas empêché. Voici ce
+qu'il avait fait: il avait tiré son _stiletto_, et, sans les passans, il
+aurait fricassé le capitaine, qui, à ce qu'il paraît, fit triste figure
+dans la querelle, qu'il avait cependant provoquée. L'officier s'était
+adressé à moi, et je lui avais offert toute sorte de satisfaction, soit
+par le renvoi de l'homme, soit autrement, puisque l'homme avait tiré son
+couteau. Il me répondit que des reproches seraient suffisans. Je fis des
+reproches au domestique; et cependant, après cela, le misérable chien
+alla se plaindre au gouvernement,--après avoir dit qu'il était
+complètement satisfait. Cela me mit en colère, et j'adressai une
+remontrance qui eut quelque effet. Le capitaine a été réprimandé, le
+domestique relâché, et l'affaire en est restée là.»
+
+Parmi les victimes de «la noire sentence» et de la proscription par
+laquelle les maîtres de l'Italie, comme il appert des lettres
+précédentes, se vengeaient maintenant de leur dernière alarme sur tous
+ceux qui y avaient contribué, même dans le plus faible degré, les deux
+Gamba se trouvèrent nécessairement compris comme chefs présumés des
+carbonari de la Romagne. Vers le milieu de juillet, Mme Guiccioli, dans
+un profond désespoir, écrivit à Lord Byron pour l'informer que son père,
+dans le palais duquel elle résidait alors, venait de recevoir l'ordre
+de quitter Ravenne dans les vingt-quatre heures, et que c'était
+l'intention de son frère de partir le lendemain matin. Mais le jeune
+comte n'avait pas même été laissé tranquille si long-tems, et avait été
+conduit par des soldats jusqu'à la frontière; et la comtesse elle-même,
+peu de jours après, vit qu'elle devait aussi se joindre aux exilés. La
+perspective d'être de nouveau séparée de Byron, semble avoir rendu
+l'exil presque aussi terrible que la mort aux yeux de cette noble dame.
+«Cela seul», dit-elle dans une lettre à son amant, «manquait pour
+combler la mesure de mon désespoir. Venez à mon aide, mon amour, car je
+suis dans la plus terrible situation, et sans vous je ne puis me
+résoudre à rien. *** vient de me quitter; il était envoyé par *** pour
+me dire qu'il faut que je parte de Ravenne avant mardi prochain, parce
+que mon mari a eu recours à la cour de Rome pour me forcer de retourner
+avec lui ou d'entrer dans un couvent; et la réponse est attendue sous
+peu de jours. Je ne dois parler de cela à personne; il faut que je
+m'échappe de nuit; car, si mon projet est découvert, on y mettra
+obstacle, et mon passeport (que la bonté du ciel m'a permis je ne sais
+comment d'obtenir), me sera retiré. Byron! je suis au désespoir!--S'il
+faut vous laisser ici sans savoir quand je vous reverrai; si c'est votre
+volonté que je souffre si cruellement, je suis résolue à rester. On peut
+me mettre dans un couvent; je mourrai,--mais,--mais vous ne pouvez me
+secourir, et je ne puis rien vous reprocher. Je ne sais ce qu'on me dit:
+car mon agitation m'anéantit;--et pourquoi? ce n'est point parce que je
+crains mon danger présent, mais seulement, j'en prends le ciel à témoin,
+seulement parce qu'il faut vous quitter.»
+
+Vers la fin de juillet, celle qui écrivait cette lettre si tendre et si
+vraie se trouva forcée de quitter Ravenne,--séjour de sa jeunesse, et
+maintenant de ses affections,--sans savoir où elle irait, et où elle
+retrouverait son amant. Après avoir langui quelque tems à Bologne, dans
+la faible espérance que la cour de Rome pourrait encore, par la
+médiation de quelques amis, être engagée à rapporter l'arrêt prononcé
+contre son père et son frère; cette espérance une fois évanouie, elle
+rejoignit enfin ses parens à Florence.
+
+On a déjà vu, par les lettres de Lord Byron, qu'il était lui-même devenu
+l'objet des plus vifs soupçons pour le gouvernement, et que c'était même
+surtout dans le désir de se débarrasser de lui qu'on avait pris toutes
+ces mesures contre la famille Gamba:--attendu qu'on craignait que la
+constante bienfaisance qu'il exerçait envers les pauvres de Ravenne ne
+lui donnât une dangereuse popularité parmi des hommes non accoutumés à
+l'exercice de la charité sur une si large échelle. «Une des principales
+causes, dit Mme Guiccioli, de l'exil de mes parens fut l'idée que Lord
+Byron partagerait l'exil de ses amis. Déjà le gouvernement voyait d'un
+mauvais oeil le séjour de Lord Byron à Ravenne; on connaissait ses
+opinions; on craignait son influence, et on s'exagérait même l'étendue
+de ses moyens d'action. On s'imaginait qu'il avait donné l'argent pour
+l'achat des armes, etc., et qu'il avait fourni à tous les besoins
+pécuniaires de la société. La vérité est que lorsqu'il était invité à
+exercer sa bienfaisance, il ne s'enquérait point des opinions politiques
+ou religieuses de ceux qui réclamaient son aide: tous les hommes
+malheureux et indigens avaient un droit égal à sa bienveillance. Les
+anti-libéraux cependant s'étaient fermement persuadés qu'il était le
+principal soutien du libéralisme en Romagne, et désiraient qu'il s'en
+allât; mais n'osant pas exiger directement son départ, ils espéraient
+pouvoir indirectement le forcer à cette mesure[135].»
+
+[Note 135: Una delle principali ragioni per cui si erano esigliati i
+miei parenti, era la speranza che Lord Byron pure lascerebbe la Romagna
+quando i suoi amici fossero partiti. Già da qualche tempo la permanenza
+di Lord Byron in Ravenna era mal gradita dal governo, conoscendo si le
+sue opinioni, e temendosi la sua influenza, ed esaggerandosi anche i
+suoi mezzi per esercitarla. Si credeva che egli somministrasse danaro
+per provvedere armi, che provvedesse ai bisogni della società. La verità
+era che nello spargere le sue beneficenze egli non s'informava delle
+opinioni politiche e religiose di quello che aveva bisogno del suo
+soccorso; ogni misero ed ogni infelice aveva un eguale diritto alla sua
+generosità. Ma in ogni modo gli anti-liberali lo credevano il principale
+sostegno del liberalismo della Romagna, e desideravano la sua partenza;
+ma non osando provocarla in nessun modo diretto, speravano di ottenerla
+indirettamente.]
+
+Après avoir donné les détails de son propre départ, la comtesse
+continue: «Lord Byron cependant resta à Ravenne, ville déchirée par
+l'esprit de parti, ville où il avait certainement, à cause de ses
+opinions, bon nombre d'ennemis fanatiques et perfides; et mon
+imagination me le peignait toujours au milieu de mille dangers. On peut
+donc concevoir ce que fut pour moi ce voyage, et ce que je souffris si
+loin de Lord Byron. Ses lettres m'auraient consolé; mais il y avait deux
+jours d'intervalle entre l'instant où il me les écrivait et celui où je
+les recevais. Cette idée empoisonnait toute la consolation qu'elles
+auraient pu me donner, et par conséquent mon coeur était déchiré par les
+craintes les plus cruelles. Cependant il était nécessaire, pour son
+propre honneur, qu'il restât encore quelque tems à Ravenne, afin que
+l'on ne pût pas dire qu'il avait été banni aussi. D'ailleurs il avait
+conçu une grande affection pour la ville même, et il désirait, avant
+d'en partir, épuiser tous les moyens de procurer le rappel de mes
+parens[136].»
+
+[Note 136: Lord Byron restava frattanto a Ravenna, in un paese
+sconvolto dai partiti, e dove aveva certamente dei nemici di opinioni
+fanatiche perfidi, e la mia imaginazione me lo dipingeva circondato
+sempre da mille pericoli. Si può dunque pensare cosa dovesse essere
+cruel viaggio per me, e cosa io dovessi soffrire nella sua lontananza.
+Le sue lettere avrebbero potuto essermi di conforto; ma quando io le
+riceveva, era già trascorso lo spazio di due giorni dal momento in cui
+furono scritte, e questo pensiero distruggeva tutto il bene che esse
+potevano farmi, e la mia anima era lacerata dai più crudeli timori.
+Frattanto era necessario per la di lui convenienza che egli restasse
+ancora qualche tempo in Ravenna affinchè non avesse a dirsi che egli
+pure ne era esigliato; ed oltre ciò egli si era sommamente affezionato à
+quel soggiorno, e voleva innanzi di partire vedere esauriti tutti i
+tentativi e tutte le speranze del ritorno dei miei parenti.]
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXL.
+
+À M. HOPPNER.
+
+
+Ravenne, 23 juillet 1821.
+
+«Ce pays-ci étant en proie à la proscription, et tous mes amis étant
+exilés ou arrêtés,--la famille entière des Gamba obligée pour le moment
+d'aller à Florence,--le père et le fils pour motifs politiques,--(et la
+Guiccioli, parce qu'elle est menacée du couvent en l'absence de son
+père),--j'ai résolu de me retirer en Suisse, et les Gamba aussi. Ma vie
+court, dit-on, de très grands dangers ici; mais ç'a été la même chose
+depuis douze mois, et ce n'est donc pas là la principale considération.
+
+»J'ai écrit par le même courrier à M. Hentsch jeune, banquier à Genève,
+pour avoir, s'il est possible une maison pour moi, et une autre pour la
+famille Gamba (pour le père, le fils et la fille), toutes deux meublées,
+et avec une écurie de huit chevaux (au moins dans la mienne) au bord du
+lac de Genève, sur le côté du Jura. J'emmènerai Allegra avec moi.
+Pourriez-vous nous aider, Hentsch ou moi, dans nos recherches? Les Gamba
+sont à Florence; mais ils m'ont autorisé à traiter en leur nom. Vous
+savez ou ne savez pas que ce sont de grands patriotes,--et tous deux
+braves gens, surtout le fils; je puis le dire, car je les ai
+dernièrement vus dans une très-difficile situation,--non pas sous le
+rapport pécuniaire, mais sous le rapport personnel,--et ils se sont
+conduits en héros, sans céder ni se rétracter.
+
+»Vous n'avez pas idée de l'état d'oppression dans lequel est ce pays-ci;
+on a arrêté environ un millier de personnes de haute ou basse condition
+dans la Romagne,--banni les uns, emprisonné les autres, sans jugement,
+sans procédure, et même sans accusation!!!... Tout le monde dit qu'on
+aurait fait la même chose à mon égard si l'on avait osé: toutefois, mon
+motif pour rester est que toutes les personnes de ma connaissance, au
+nombre de cent à-peu-près, ont été exilées.
+
+»Voudrez-vous faire ce que vous pourrez pour trouver une couple de
+maisons meublées et pour en conférer avec Hentsch à notre place? Peu
+nous importe la société:--nous ne voulons qu'un asile temporaire et
+tranquille, et notre liberté individuelle.
+
+»Croyez-moi, etc.
+
+»_P. S._ Pouvez-vous me donner une idée des dépenses nécessaires en
+Suisse, par comparaison à l'Italie? je ne me rappelle plus cela. Je
+parle seulement des dépenses pour une vie honnête, chevaux, etc., et
+non des dépenses de luxe, et pour un grand train de maison. Ne décidez
+rien toutefois avant que je n'aie reçu votre réponse, car c'est alors
+seulement que je pourrai savoir que penser sur ces points de
+transmigration, etc., etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXLI.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 30 juillet 1821.
+
+«Je vous envoie ci-joint la meilleure histoire sur le doge Faliero; elle
+est tirée d'un vieux manuscrit, et je ne l'ai que depuis quelques jours.
+Faites-la traduire et adjoignez-la en forme de note à la prochaine
+édition. Vous serez peut-être content de voir que la manière dont j'ai
+conçu le caractère du doge est conforme à la vérité; je regrette
+néanmoins de n'avoir pas eu cet extrait auparavant. Vous verrez que
+Faliero dit lui-même ce que je lui fais dire sur l'évêque de Trévise.
+Vous verrez aussi que «il parla très-peu et ne laissa échapper que des
+paroles de colère et de dédain» après qu'il eut été arrêté, ce qu'il
+fait aussi dans la pièce, excepté quand il éclate à la fin du cinquième
+acte. Mais son discours aux conspirateurs est meilleur dans le manuscrit
+que dans la pièce; je regrette de ne pas l'avoir connu à tems. N'oubliez
+pas cette note, avec la traduction.
+
+»Dans une ancienne note de _Don Juan_, j'ai cité, en parlant de
+Voltaire, sa phrase fameuse: «Zaïre, tu pleures,» c'est une erreur;
+c'est: «Zaïre, vous pleurez.» Songez à corriger la citation.
+
+»Je suis tellement occupé ici pour ces pauvres proscrits, qui sont
+dispersés en exil çà-et-là, et à essayer d'en faire rappeler
+quelques-uns, que j'ai à peine assez de tems ou de patience pour écrire
+une courte préface pour les deux pièces: toutefois je la ferai en
+recevant les prochaines épreuves.
+
+»Tout à vous à jamais, etc.
+
+»_P. S._ Veuillez joindre, à la première occasion, la lettre sur
+l'Hellespont comme note aux vers sur Léandre, etc., dans _Childe
+Harold_. N'oubliez pas cela au milieu de votre multitude d'occupations,
+que je songe à célébrer dans une ode dithyrambique à Albemarle-Street.
+
+»Savez-vous que Shelley a composé une élégie sur Keats, et qu'il accuse
+la _Quarterly_ d'avoir tué ce jeune poète.
+
+ Qui tua John Keats?
+ «Moi, dit la _Quarterly_,
+ Farouche comme un Tartare;
+ C'est un de mes exploits!»
+ Qui décocha la flèche?--
+ Le poète-prêtre Milman,
+ (Toujours prêt à tuer son homme),
+ Ou Southey ou Barrow.
+
+»Vous savez bien que je n'approuvais pas la poésie de Keats, ni ses
+théories poétiques, ni son injurieux mépris pour Pope; mais puisqu'il
+est mort, omettez tout ce que je dis sur son compte dans mes écrits,
+soit manuscrits, soit déjà publiés. Son _Hypérion_ est un beau monument
+et conservera son nom. Je ne porte pas envie à celui qui a écrit
+l'article;--vous autres écrivains des _Revues_, vous n'avez pas plus le
+droit de meurtre que les voleurs de grand chemin; mais, à la vérité,
+celui qui est mort pour un article de critique serait probablement mort
+pour toute autre cause non moins triviale. La même chose arriva presque
+à Kirke White, qui mourut ensuite de consomption.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXLII.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 2 août 1821.
+
+«Certainement j'avais répondu à votre dernière lettre, quoique en peu de
+mots, sur le point que vous rappelez, en disant tout simplement: «Au
+diable la controverse,» et en citant quelques vers de George Colman,
+applicables non à vous, mais aux disputeurs. Avez-vous reçu cette
+lettre? Il m'importe de savoir que nos lettres ne sont pas interceptées
+ou égarées.
+
+»Votre drame de Berlin[137] est un honneur inconnu depuis Elkanah
+Settle, dont l'_Empereur de Maroc_ fut joué par les dames de la cour, ce
+qui fut, dit Johnson, «le dernier coup de la douleur» pour le pauvre
+Dryden, qui ne put le supporter, et devint ennemi de Settle sans pitié
+ni modération, à cause de cette faveur, et d'un frontispice que
+l'auteur avait osé mettre à sa pièce.
+
+[Note 137: On avait joué, peu de tems auparavant, à la cour de
+Berlin, un spectacle fondé sur le poème de _Lalla Rookh_; l'empereur de
+Russie remplit le rôle de _Feramorz_, et l'impératrice celui de _Lalla
+Rookh_. (_Note de Moore_.) ]
+
+»N'était-ce pas un peu périlleux de montrer, comme vous l'avez fait, les
+Mémoires à ***? N'y a-t-il pas une ou deux facétieuses allusions qui
+doivent être réservées pour la postérité?
+
+»Je connais bien Schlegel,--c'est-à-dire je l'ai rencontré à Coppet.
+N'est-il pas légèrement attaqué dans les Mémoires? Dans un article sur
+le quatrième chant de _Childe-Harold_, publié il y a trois ans dans le
+_Blackwood's-Magazine_, on cite quelques stances d'une élégie de
+Schlegel sur Rome, d'où l'on dit que j'ai pu tirer quelques idées. Je
+vous donne ma parole d'honneur que je n'avais jamais vu les vers avant
+cet article critique, qui donne, je crois, trois ou quatre stances
+envoyées, dit-on, par un correspondant,--peut-être par l'auteur même. Le
+fait se prouve facilement, car je ne comprends point l'allemand, et il
+n'y avait point, je crois, de traduction,--du moins c'était la première
+fois que j'entendais parler ou prenais lecture de la traduction et de
+l'original.
+
+»Je me souviens d'avoir causé un peu avec Schlegel sur Alfiéri, dont il
+nie le mérite. Il était irrité aussi contre le jugement de la _Revue
+d'Édimbourg_ sur Goëthe, jugement qui, en effet, était assez dur. Il
+vint aussi à parler des Français: «Je médite une terrible vengeance
+contre les Français;--je prouverai que Molière n'est pas poète[138].»
+......................................................................
+......................................................................
+
+[Note 138: Cette menace a été depuis mise à exécution,--le critique
+allemand a frappé d'horreur les littérateurs français en déclarant
+Molière _un farceur_. (_Note de Moore_.) ]
+
+»Je ne vois pas pourquoi vous parleriez «du déclin des ans.» La dernière
+fois que je vous vis, vous aviez moins d'embonpoint et paraissiez encore
+plus jeune que quand nous nous quittâmes plusieurs années auparavant.
+Vous pouvez compter sur cette assertion comme sur un fait. Si cela
+n'était pas, je ne vous dirais rien; car je ne saurais faire de mauvais
+complimens à qui que ce soit sur sa personne;--comme le compliment est
+une vérité, je vous le fais. Si vous aviez mené ma vie, changé de
+climats et de relations,--si vous vous amaigrissiez par le jeûne et par
+les purgatifs,--outre l'épuisement causé par des passions rongeantes, et
+un mauvais tempérament en sus,--vous pourriez parler ainsi.--Mais vous!
+je ne sache personne qui ait si bonne mine pour son âge, ou qui mérite
+d'avoir mine ou santé meilleure sous tous les rapports. Vous êtes
+un....., et ce qui vaut peut-être mieux pour vos amis, un bon garçon.
+Ainsi donc, ne parlez pas de décadence, mais comptez sur quatre-vingts
+ans.
+
+»Je suis à présent principalement occupé par ces malheureuses
+proscriptions et condamnations d'exil, qui ont eu lieu ici pour motifs
+politiques. Ç'a été un misérable spectacle que la désolation générale
+des familles. Je fais tout ce que je puis pour les exilés, grands ou
+petits, avec tout l'intérêt et tous les moyens que je puis employer. Il
+y a eu mille proscrits, le mois dernier, dans l'exarquat, ou, pour
+parler en style moderne, dans les légations. Hier un homme a eu les
+reins brisés en tirant un de mes chiens de dessous la roue d'un moulin.
+Le chien a été tué, et l'homme est dans le plus grand danger. Je n'étais
+pas présent;--cela est arrivé avant que je fusse levé, par la faute d'un
+enfant stupide qui a fait baigner le chien dans un endroit dangereux. Je
+dois, sans aucun doute, pourvoir aux besoins du pauvre diable tant qu'il
+vivra, et à ceux de sa famille, s'il meurt. J'aurais de grand coeur
+donné--plus qu'il ne m'en coûtera, pour qu'il n'eût pas été blessé.
+Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et excusez ma hâte et la
+chaleur.
+
+»Tout à vous, etc.
+
+.......................................................................
+
+»Vous aurez probablement vu toutes les attaques dont quelques gazettes
+d'Angleterre m'ont assailli il y a quelques mois. Je ne les ai vues que
+l'autre jour, grâce à la bonté de Murray. On m'appelle «plagiaire.» Je
+ne sais quels noms on ne me donne pas. Je crois maintenant que j'aurai
+été accusé de tout.
+
+»Je ne vous ai pas donné de détails sur les petits événemens qui se sont
+passés ici; mais on a essayé de me faire passer pour le chef d'une
+conspiration, et on ne s'est arrêté que faute de preuves suffisantes
+pour informer contre un Anglais. Si c'eût été un natif du pays, le
+soupçon aurait suffi, comme pour des centaines d'autres.
+
+»Pourquoi n'écrivez-vous pas sur Napoléon? je n'ai pas assez de verve ni
+d'_estro_[139] pour le faire. Sa chute, dès le principe, m'a porté un
+coup terrible. Depuis cette époque, nous avons été les esclaves des
+sots. Excusez cette longue lettre. _Ecco_[140] une traduction littérale
+d'une épigramme française.
+
+ Églé, belle et poète, a deux petits travers,
+ Elle fait son visage et ne fait pas ses vers[141].
+
+»Je vais monter à cheval, averti que je suis de ne pas aller dans un
+certain endroit de la forêt, à cause des ultra-politiques.
+
+[Note 139: Mot italien, du latin _oestrum_, qui signifie verve
+poétique. (_Note du Trad._) ]
+
+[Note 140: Voici.]
+
+[Note 141:
+
+ Egle, beauty and poet, has two little crimes,
+ She makes her own face, and does not make her rhymes.]
+
+»N'y a-t-il aucune chance pour votre retour en Angleterre, et pour notre
+journal? j'y aurais publié les deux pièces,--deux ou trois scènes par
+numéro.»
+
+Vers cette époque, M. Shelley, qui avait alors fixé sa résidence à
+Pise, reçut une lettre de Lord Byron, qui le priait instamment de venir
+le voir; et, par conséquent, il partit sur-le-champ pour Ravenne. Les
+extraits suivans des lettres qu'il écrivit, durant le tems de son séjour
+auprès de son noble ami, seront lues avec ce double sentiment d'intérêt
+qu'on ne manque jamais d'éprouver en entendant un homme de génie
+exprimer ses opinions sur un autre homme de génie.
+
+
+Ravenne, 7 août 1821.
+
+»J'arrivai hier soir à dix heures, et me mis à causer avec Lord Byron
+jusqu'à cinq heures du matin; puis j'allai dormir, et maintenant je
+viens de m'éveiller à onze heures; après avoir dépêché mon déjeûner
+aussi vite que possible, je veux vous consacrer tout le tems qui me
+reste jusqu'à midi, heure où part le courrier.
+
+»Lord Byron est très-bien, et il a été charmé de me voir. Il a, en
+vérité, complètement recouvré sa santé, et il mène une vie totalement
+contraire à celle qu'il menait à Venise. Il a une sorte de liaison
+permanente avec la comtesse Guiccioli, qui est maintenant à Florence, et
+qui, à en juger par ses lettres, semble une très-aimable femme. Elle
+attend dans cette ville qu'il y ait quelque chose de décidé sur leur
+émigration en Suisse, ou sur leur séjour en Italie; point qui n'est pas
+encore définitivement résolu. Elle a été forcée de s'échapper du
+territoire papal en grande hâte, vu que des mesures avaient déjà été
+prises pour la placer dans un couvent où elle aurait été impitoyablement
+confinée pour la vie. Les droits oppressifs d'un contrat de mariage,
+tels qu'ils existent dans la législation et l'opinion de l'Italie,
+quoique moins souvent exercés qu'en Angleterre, sont encore plus
+terribles qu'en ce dernier pays.
+
+»Lord Byron s'était presque tué à Venise. Il avait été réduit à un tel
+état de débilité, qu'il était incapable de rien digérer, il était
+consumé par une fièvre hectique, et il serait bientôt mort sans cet
+attachement, qui le retira des excès où il s'était plongé plutôt par
+insouciance et orgueil que par goût. Pauvre garçon, il est maintenant
+tout-à-fait bien; et il s'est jeté dans la politique et la littérature.
+Il m'a donné beaucoup de détails intéressans sur la première; mais nous
+n'en parlerons pas dans une lettre. Fletcher est ici, et--comme si, à la
+manière d'une ombre, il croissait et décroissait avec le corps même de
+son maître,--il a aussi repris sa bonne mine, et du milieu de ses
+cheveux gris prématurés s'est élevée une nouvelle pousse de touffes
+blondes.
+
+»Nous avons beaucoup causé de poésie et de sujets analogues hier soir,
+et comme d'ordinaire, nous n'avons pas été d'accord,--et je crois, moins
+que jamais. Byron affecte de se déclarer le patron d'un système de
+littérature propre à ne produire que la médiocrité, et quoique tous ses
+plus beaux poèmes et ses plus beaux passages n'aient été produits qu'au
+mépris de ce système, je reconnais dans le doge de Venise les pernicieux
+effets de cette nouvelle foi littéraire qui gênera et arrêtera
+dorénavant ses efforts, quelque grands qu'ils puissent être; à moins
+qu'il ne secoue le joug. Je n'ai lu que quelques passages de la pièce,
+ou plutôt il me les a lus, et m'a donné le plan de l'ensemble.»
+
+
+Ravenne, 15 août 1821.
+
+»Nous sortons à cheval le soir pour nous promener dans la forêt de pins
+qui sépare la ville de la mer. Je t'écris notre genre de vie, auquel je
+me suis accommodé sans beaucoup de difficulté:--Lord Byron se lève à
+deux heures,--et déjeûne--nous causons, lisons, etc. jusqu'à six,--puis
+nous montons à cheval à huit, et après dîner nous devisons jusqu'à
+quatre ou cinq heures du matin. Je me lève à midi, et je vous consacre
+aujourd'hui le tems qui reste libre entre mon lever et celui de Byron.
+
+»Lord Byron a beaucoup gagné sous tous les rapports,--en génie, en
+caractère, en vues morales, en santé et en bonheur. Sa liaison avec la
+Guiccioli a été pour lui un avantage inappréciable. Il vit avec une
+grande splendeur, mais sans outrepasser son revenu, qui est aujourd'hui
+d'environ quatre mille livres sterling par an, et dont il consacre le
+quart à des oeuvres de charité. Il a eu de désastreuses passions, mais
+il semble les avoir subjuguées, et il devient ce qu'il devait être: un
+homme vertueux. L'intérêt qu'il a pris aux affaires politiques
+d'Italie, et les actions qu'il a faites en conséquence ne doivent point
+s'écrire dans une lettre, mais vous causeront du plaisir et de la
+surprise.
+
+»Il n'est pas encore décidé à aller en Suisse, pays en vérité peu fait
+pour lui; le commérage et les cabales de ces coteries anglicanes le
+tourmenteraient comme auparavant, et pourraient le faire retomber dans
+le libertinage, où il s'est, dit-il, plongé non par goût mais par
+désespoir. La Guiccioli, et son frère (qui est l'ami et le confident de
+Lord Byron, et approuve complètement la liaison de sa soeur avec lui)
+désirent aller en Suisse, à ce que dit Lord Byron, seulement par amour
+de la nouveauté et pour le plaisir de voyager. Lord Byron préfère la
+Toscane ou Lucques, et il essaie de leur faire adopter ses idées. Il m'a
+fait écrire une longue lettre à la comtesse pour l'engager à rester.
+C'est une chose assez bizarre pour un étranger que d'écrire sur des
+sujets de la plus grande délicatesse à la maîtresse de son ami,--mais le
+destin semble vouloir que j'aie toujours une part active dans les
+affaires de tous ceux que j'approche. J'ai exprimé en doucereux italien
+les raisons les plus fortes que j'ai pu imaginer contre l'émigration en
+Suisse. Pour vous dire la vérité, je serais charmé de le voir, pour prix
+de ma peine, s'établir en Toscane. Ravenne est un misérable endroit, les
+habitans sont barbares et sauvages, et leur langage est le plus infernal
+patois que vous puissiez concevoir; Byron serait, sous tous les
+rapports, beaucoup mieux chez les Toscans.
+
+»Il m'a lu un des chants encore inédits de _Don Juan_. C'est une oeuvre
+d'une étonnante beauté: elle le place non-seulement au-dessus, mais
+beaucoup au-dessus, de tous les poètes du siècle. Chaque mot a le cachet
+de l'immortalité. Ce chant est dans le même style que la fin du second
+(mais il est entièrement pur d'indécences, et soutenu avec une aisance
+et un talent incroyables); il n'y a pas un mot que le plus rigide
+défenseur de la dignité de la nature humaine voulût faire biffer. Voilà,
+jusqu'à un certain point, ce que j'ai long-tems réclamé,--une production
+tout-à-fait neuve, adaptée au siècle, et cependant extraordinairement
+belle. C'est peut-être vanité, mais je crois voir l'effet des vives
+exhortations que je fis à Byron pour l'engager à créer quelque chose
+d'entièrement neuf.........................................
+
+»Je suis sûr que si je demandais je ne serais pas refusé; mais il y a en
+moi quelque chose qui m'empêche absolument de demander. Lord Byron et
+moi sommes très-bons amis, et si j'étais réduit à la pauvreté ou si
+j'étais un écrivain qui n'eût aucun droit à une position plus élevée que
+celle où je suis, ou si j'étais dans une position plus élevée que je ne
+mérite, nous paraîtrions toujours tels, et je lui demanderais librement
+toute espèce de faveur. Mais ce n'est pas là mon cas. Le démon de la
+défiance et de l'orgueil veille entre deux personnes telles que nous,
+et empoisonne la liberté de nos relations. C'est une taxe, et une taxe
+lourde, que nous devons payer par cela même que nous sommes hommes. Je
+ne crois pas que la faute soit de mon côté; non, très probablement,
+puisque je suis le plus faible. J'espère que dans l'autre monde les
+choses seront mieux arrangées. Ce qui se passe dans le coeur d'un autre,
+échappe rarement à l'observation de celui qui est l'anatomiste exact de
+son propre coeur ...................................................
+
+»Lord Byron a ici de splendides appartemens dans le palais du mari de sa
+maîtresse, un des hommes les plus riches d'Italie. Mme Guiccioli est
+divorcée, avec une pension de douze mille écus par an, misérable
+traitement de la part d'un homme qui a cent-vingt mille livres sterling
+de rente. Il y a deux singes, cinq chats, huit chiens et dix chevaux;
+tous (excepté les chevaux) se promènent dans la maison comme s'ils en
+étaient maîtres. Le Vénitien Tita est ici, et me sert de valet,--c'est
+un beau garçon, avec une admirable barbe noire; il a déjà poignardé deux
+ou trois personnes, et il a l'air le plus doux que j'aie jamais vu.
+
+
+Mercredi, Ravenne.
+
+»Je vous ai dit que j'avais écrit d'après le désir de Lord Byron, à la
+Guiccioli pour la dissuader ainsi que sa famille, du voyage en Suisse.
+La réponse de cette dame est arrivée, et mes représentations semblent
+avoir fait comprendre combien la mesure était mauvaise. À la fin d'une
+lettre pleine de toutes les belles choses que la noble dame dit avoir
+entendues sur mon compte, se trouve cette demande que je transcris ici,
+«--Signore, la vostra bontà mi far ardita di chiedervi un favore; me la
+accorderete-voi? _Non partite da Ravenna senza milord_[142].» Sans
+contredit me voilà de par toutes les lois de la chevalerie, captif sur
+parole à la requête d'une dame, et je ne recouvrerai ma liberté que
+lorsque Byron sera établi à Pise. Je répondrai à la comtesse que sa
+demande lui est accordée, et que si son amant hésite à quitter Ravenne
+après que j'aurai fait tous les arrangemens nécessaires pour le recevoir
+à Pise, je m'engage à me remettre dans la même situation qu'aujourd'hui
+pour le fatiguer d'importunités jusqu'à ce qu'il aille la rejoindre.
+Heureusement cela n'est pas nécessaire, et je n'ai pas besoin de vous
+avertir que cette chevaleresque soumission aux grandes lois de l'antique
+courtoisie, contre lesquelles je ne me révolte jamais et qui constituent
+ma religion, ne m'empêchera pas de retourner bientôt près de vous pour y
+rester long-tems...................................
+
+[Note 142: Monsieur, votre bonté me rend assez hardie pour vous
+demander une faveur; me l'accorderez-vous? Ne quittez pas Ravenne sans
+milord.?]
+
+»Nous montons à cheval tous les soirs comme à l'ordinaire, et nous nous
+exerçons au tir du pistolet, et je ne suis pas fâché de vous dire que
+j'approche de l'adresse avec laquelle mon noble ami frappe au but. J'ai
+la plus grande peine à m'en aller, et Lord Byron, pour m'obliger à
+rester, a prétendu que sans moi ou la Guiccioli il retombera
+certainement dans ses anciennes habitudes. Je lui parle donc raison, et
+il m'écoute, aussi j'espère qu'il est trop bien instruit des terribles
+et dégradantes conséquences de son ancien genre de vie pour courir
+quelque danger dans le court intervalle de tentation qui lui sera
+laissé.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXLIII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 10 août 1821.
+
+»Votre conduite envers M. Moore est certainement belle, et je ne dirais
+pas cela si je pouvais m'en empêcher, car vous n'êtes point à présent
+dans mes bonnes grâces.
+
+»À l'égard des additions, etc., il y a un journal que j'ai tenu en 1814,
+et que vous pouvez demander à M. Moore, plus un journal de mon voyage
+dans les Alpes, dans lequel se trouvent tous les germes de _Manfred_, et
+qu'il faut retirer d'entre les mains de Mrs. Leigh. J'ai encore tenu ici
+pendant quelques mois de l'hiver passé un petit _Mémorandum_ quotidien,
+que je vous enverrai. Vous trouverez un facile accès dans tous mes
+papiers et toutes mes lettres, et ne négligez pas (en cas d'accident) de
+visiter cette masse, si confuse qu'elle soit, car dans ce chaos de
+papiers, vous trouverez quelques morceaux curieux, soit de moi soit
+d'autrui, à moins qu'ils n'aient été perdus ou détruits. Si les
+circonstances me faisaient jamais consentir (chose presque impossible) à
+la publication des _Mémoires_ de mon vivant, vous feriez, je suppose,
+quelques avances à Moore, en proportion du plus ou moins de probabilité
+de succès. Mais vous êtes tous deux certains de me survivre.
+
+»Il faudra aussi que vous ayez de Moore la correspondance entre moi et
+lady Byron, à qui j'ai offert le droit de voir tout ce qui la concerne
+dans ces papiers. Ceci est important. Moore a la lettre de milady et une
+copie de ma réponse. J'aimerais mieux avoir Moore pour éditeur que tout
+autre.
+
+»Je vous ai envoyé la lettre de Valpy pour vous laisser décider par
+vous-même, et celle de Stockdale pour vous amuser. Je suis toujours
+loyal à votre égard, comme je le fus dans l'affaire de Galignani, et
+comme vous-même l'êtes avec moi,--par-ci par-là.
+
+»Je vous rends la lettre de Moore, lettre fort honorable pour lui, pour
+vous et pour moi.
+
+»Tout à vous pour jamais.
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXLIV.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 16 août 1821.
+
+»Je regrette que Holmes ne puisse ou ne veuille pas venir; c'est agir un
+peu malhonnêtement, vu que je fus toujours très-poli et très-ponctuel à
+son égard; mais ce n'est qu'un *** de plus. On ne rencontre pas d'autres
+gens parmi les Anglais.
+
+»J'attends les épreuves des manuscrits avec une raisonnable impatience.
+
+»Ainsi vous avez publié, ou voulez publier, les nouveaux chants de _Don
+Juan_. N'êtes-vous pas effrayé de l'assassinat constitutionnel de
+Bridge-Street? Quand j'ai vu le nom de _Murray_, j'ai cru au premier
+instant que c'était vous, mais j'ai été consolé en voyant que votre
+homonyme est un procureur, car vous ne faites point partie de cette
+infâme race.
+
+»Je suis dans un grand chagrin, vu la probabilité de la guerre, parce
+que mes hommes d'affaires ne sortent pas ma fortune des fonds publics.
+Si la banqueroute a lieu, c'est mon intention de me faire voleur de
+grand chemin; toutes les autres professions en Angleterre ont été
+amenées à un tel point de perversité par la conduite de ceux qui les
+exercent, que le vol ouvertement pratiqué est la seule ressource laissée
+à un homme qui à quelques principes; c'est même chose honnête,
+comparativement parlant, puisqu'on ne se déguise pas.
+
+»Je vous ai écrit par le dernier courrier pour vous dire que vous avez
+très-bien agi à l'égard de Moore et des _Mémoires_.....................
+
+»Mes amitiés à Gifford.
+
+»Croyez-moi, etc.
+
+»_P. S._ Je vous rends la lettre de Smith, que je vous prie de remercier
+de sa bienveillante opinion. Le buste de Thorwaldsen est-il arrivé?
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXLV.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 23 août 1821.
+
+»Je vous envoie ci-inclus les deux actes corrigés. Quant aux accusations
+relatives au naufrage[143], je crois vous avoir dit à vous et à Mr
+Hobhouse, il y a déjà quelques années, qu'il n'y avait pas une seule
+circonstance qui n'eût été prise dans les faits, non pas, il est vrai,
+dans l'histoire d'un naufrage particulier quelconque, mais dans les
+accidens réels de différens naufrages. Presque tout _Don Juan_ est une
+peinture de la vie réelle, soit de la mienne, soit de celle de gens que
+j'ai connus. Par parenthèse, une grande partie de la description de
+l'ameublement, dans le troisième chant, est prise du _Tully's Tripoli_
+(je vous prie de noter cela), et le reste, de mes propres observations.
+Souvenez-vous que je n'ai jamais voulu cacher cela; et que si je ne l'ai
+pas publiquement déclaré, c'est uniquement parce que _Don Juan_ a paru
+sans préface et sans nom d'auteur. Si vous pensez que cela en vaille la
+peine, mettez-le en note à la prochaine occasion. Je ris de pareilles
+accusations, tant je suis convaincu que jamais nul écrivain n'emprunta
+moins que moi, ou ne s'appropria davantage les matériaux empruntés.
+Beaucoup de plagiats apparens ne sont dus qu'à une coïncidence fortuite.
+Par exemple, Lady Morgan (dans un livre sur l'Italie, vraiment
+excellent, je vous assure) appelle Venise _Rome de l'Océan_. J'ai
+employé la même expression dans les _Foscari_, et pourtant vous savez
+que la pièce est écrite depuis plusieurs mois, et envoyée en Angleterre.
+Je n'ai reçu _l'Italie_ que le 16 courant.
+
+[Note 143: On avait ridiculement accusé Byron de plagiat, parce
+qu'il n'avait pas puisé sa description dans sa seule imagination, mais
+dans les relations authentiques des divers naufrages. (_Note du Trad._)]
+
+»Votre ami, ainsi que le public, ne sait pas que ma simplicité
+dramatique est à dessein toute grecque, et que je continuerai dans cette
+voie; nulle réforme n'a jamais réussi[144] tout d'abord. J'admire les
+vieux dramaturges anglais; mais le système grec est sur un tout autre
+terrain, et n'a rien à démêler avec eux. Je veux créer un drame anglais
+régulier, peu m'importe qu'il soit propre ou non au théâtre, ce n'est
+point là mon but;--je ne veux créer qu'un théâtre pour l'esprit.
+
+
+[Note 144: «Nul homme, dit Pope, ne s'est jamais élevé à quelque
+degré de perfection dans l'art d'écrire sans lutter avec une obstination
+et une constance opiniâtres contre le courant de l'opinion publique.»
+
+Que les ennemis de la nouvelle école méditent cette réflexion d'un
+auteur reconnu pour classique. (_Notes du Trad._)]
+
+»Tout à vous.
+
+»_P. S._ Je ne puis accepter vos offres........................
+
+Il faut traiter ces affaires-là avec M. Douglas Kinnaird. C'est mon
+fondé de pouvoirs, et il est homme d'honneur. C'est à lui que vous
+pourrez exposer toutes vos raisons mercantiles, plutôt que de me les
+exposer à moi-même directement. Ainsi donc, la mauvaise saison,--le
+public indifférent,--le défaut de vente,--sa seigneurie écrit trop,--la
+popularité déclinant,--la déduction pour le commerce,--les pertes
+presque constantes,--les contre-façons,--les éditions en pays
+étranger,--les critiques sévères, etc., etc., etc., et autres phrases et
+doléances oratoires;--je laisse à Douglas, qui est un orateur, le soin
+d'y répondre.
+
+»Vous pourrez exprimer plus librement toutes ces raisons à une tierce
+personne, tandis qu'entre vous et moi elles pourraient faire échanger
+quelques mots piquans qui n'orneraient pas nos archives.
+
+»Je suis fâché pour la reine, et cela plus que vous ne l'êtes.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXLVI.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 24 août 1821.
+
+»Votre lettre du 5 ne m'est parvenue qu'hier, tandis que j'ai reçu des
+lettres datées de Londres du 8. La poste farfouille-t-elle dans nos
+lettres? Quelque arrangement que vous fassiez avec Murray,--si vous en
+êtes satisfait, je le serai aussi. Point de scrupule;--il est bien vrai
+que maintes fois j'ai dit par plaisanterie (car j'aime la pointe tout
+autant que le barbare lui-même,--c'est-à-dire Shakspeare.)--oui, j'ai
+dit que «comme un Spartiate, je vendrais ma _vie_ aussi _cher_ que
+possible.»--Mais ce ne fut jamais mon intention d'en tirer un profit
+pécuniaire pour mon propre compte, mais de transmettre ce legs à mon
+ami,--à vous--en cas de survivance. J'ai devancé l'époque, parce que
+nous nous sommes trouvés ensemble, et que je vous ai pressé de tirer de
+cette affaire tout le parti possible aujourd'hui même, pour raisons qui
+sont évidentes. Je ne me suis privé de rien par là, et je ne mérite pas
+les remercîmens que vous m'adressez.................................
+....................................................................
+
+»À propos, quand vous écrirez à lady Morgan, remerciez-la pour les
+belles phrases qu'elle a faites dans son livre sur le compte des miens.
+Je ne sais pas son adresse. Son ouvrage sur l'Italie est courageux et
+excellent.--Je vous prie de lui faire part de cette opinion d'un homme
+qui connaît le pays. Je regrette qu'elle ne m'ait pas vu, j'aurais pu
+lui dire un ou deux faits qui auraient confirmé ses assertions.
+
+»Je suis charmé que vous soyez content de Murray, qui semble apprécier
+les lords morts à une plus haute valeur que les lords vivans..........
+.............. .......................................................
+
+»Tout à vous pour jamais, etc.
+
+»_P. S._ Vous me dites quelques mots d'un procureur en route pour se
+rendre auprès de moi, pour traiter d'affaires. Je n'ai reçu aucun avis
+d'une telle apparition. Que peut vouloir l'individu? J'ai des procès et
+des affaires en train, mais je n'ai pas entendu dire qu'il fallût
+ajouter à toutes les dépenses faites en Angleterre les frais de voyage
+d'un homme de loi.
+
+»Pauvre reine! mais peut-être est-ce pour le mieux, si l'on doit croire
+l'anecdote d'Hérodote..................................................
+
+»Rappelez-moi au souvenir de tous nos amis communs. À quoi vous
+occupez-vous? Ici, je n'ai été occupé que des tyrans et de leurs
+victimes. Il n'y eut jamais pareille oppression, même en Irlande.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXLVII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 31 août 1821.
+
+«J'ai reçu les chants de _Don Juan_, qui sont imprimés avec si peu de
+soin (surtout le cinquième), que la publication en serait honteuse pour
+moi, et peu honorable pour vous. Il faut réellement revoir les épreuves
+avec le manuscrit, les fautes sont si grossières;--il y a des mots
+ajoutés,--il y en a de changés,--d'où s'ensuivraient mille cacophonies
+et absurdités. Vous n'avez pas soigné ce poème, parce que quelques
+hommes de votre escouade ne l'approuvent pas; mais je vous dis qu'avant
+long-tems vous n'aurez rien de moitié aussi bon, comme poésie ou style.
+D'après quel motif avez-vous omis la note sur Bacon et Voltaire? et une
+des stances finales que je vous ai envoyées pour être ajoutées au chant?
+C'est, je présume, parce que la stance finissait par ces deux vers:
+
+ Et ne réunissez jamais deux ames vertueuses pour la vie,
+ En ce _centaure moral_, mari et femme.
+
+»Or, il faut vous dire, une fois pour toutes, que je ne permettrai
+jamais à personne de prendre de telles libertés à l'égard de mes écrits
+à cause de mon absence. Je désire que les passages retranchés soient
+remis à leur place (excepté la stance sur Sémiramis);--mais reproduisez
+surtout la stance sur les mariages turcs. Je requiers d'ailleurs que le
+tout soit revu avec soin sur le manuscrit.
+
+»Je ne vis jamais d'impression si détestable:--_Gulleyaz_ au lieu de
+_Gulbeyaz_, etc. Savez-vous que Gulbeyaz est un nom réel, et que l'autre
+est un non sens? J'ai copié les chants avec soin, en sorte que les
+fautes sont inexcusables.
+
+»Si vous ne vous souciez pas de votre propre réputation, ayez, je vous
+prie, quelques égards pour la mienne. J'ai relu le poème avec soin, et,
+je vous le répète, c'est de la poésie. Votre envieuse bande de
+prêtres-poètes peut dire ce qu'il lui plaît; le tems montrera que sur ce
+point je ne me suis pas trompé.
+
+»Priez mon ami Hobhouse de corriger l'impression, surtout pour le
+dernier chant, d'après le manuscrit tel qu'il est....................
+................................................................[145]
+
+»Il ne faudrait pas s'étonner que le poème tombât (ce qui n'arrivera
+pas, vous verrez)--avec un pareil cortége de sottises. Replacez ce qui
+est omis, corrigez ces ignobles fautes d'impression, et laissez le poème
+aller droit son chemin; alors je ne crains plus rien..................
+
+»Vous publierez les drames quand ils seront prêts. Je suis de si
+mauvaise humeur à cause de cette négligence dans l'impression de _Don
+Juan_, que je suis obligé de clore ma lettre.
+
+»Tout à vous.
+
+»_P. S._ Je présume que vous n'avez pas perdu la stance dont je vous
+parle? Je vous l'ai envoyée après les autres; cherchez dans mes lettres,
+et vous la trouverez.»
+
+[Note 145: Nous supprimons plusieurs fautes d'impression que Byron
+se remet encore à citer. (_Note du Trad._)]
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXLVIII[146].
+
+À M. MURRAY.
+
+
+«La lettre ci-incluse est écrite avec mauvaise humeur, mais non sans
+motif. Toutefois, tenez-en peu de compte (je veux dire de la mauvaise
+humeur); mais je réclame instamment une attention sérieuse de votre part
+aux fautes de l'imprimeur, à qui pareille chose n'aurait jamais dû être
+permise. Vous oubliez que tous les sots de Londres (principaux acheteurs
+de vos publications) rejetteront sur moi la stupidité de votre
+imprimeur. Par exemple, dans les notes du cinquième chant, «le bord
+_adriatique_ du Bosphore» au lieu d'_asiatique_. Tout cela peut vous
+sembler peu important, à vous, homme honoré d'amitiés ministérielles;
+mais c'est très-sérieux pour moi, qui suis à trois cents lieues, et n'ai
+pas l'occasion de prouver que je ne suis pas aussi sot que me fait votre
+imprimeur.
+
+»Dieu vous bénisse et vous pardonne, car pour moi je ne le puis.»
+
+[Note 146: Écrite dans l'enveloppe de la lettre précédente. (_Note
+de Moore_.) ]
+
+
+
+
+LETTRE CCCCXLIX.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 3 septembre 1821.
+
+«Par l'entremise de M. Mawman (payeur dans le corps dont vous et moi
+sommes de simples membres), j'expédiai hier, à votre adresse, sous une
+seule enveloppe, deux cahiers, contenant le _Giaour_-nal, et une ou deux
+choses. Tout cela n'est pas propre à réussir,--même auprès d'un public
+posthume;--mais des extraits le seraient peut-être. C'est une courte et
+fidèle chronique d'un mois environ;--quelques parties n'en sont pas fort
+discrètes, mais sont suffisamment sincères. M. Mawman dit qu'il vous
+remettra lui-même, ou vous fera remettre par un ami le susdit paquet
+dans vos champs élysées.
+
+»Si vous avez reçu les nouveaux chants de _Don Juan_, songez qu'il y a
+de grossières fautes d'impression, particulièrement dans le cinquième
+chant.--Par exemple: _précaire_ pour _précoce_, _adriatique_ pour
+_asiatique_, etc.; plus, un luxe de mots et de syllabes additionnelles,
+qui changent le rhythme en une véritable cacophonie......................
+.........................................................................
+
+»Je fais mes préparatifs de départs pour me rendre à Pise:--mais
+adressez vos lettres ici, jusqu'à nouvel ordre.
+
+»Tout à vous à jamais, etc.»
+
+Un des cahiers mentionnés ci-dessus comme confiés à M. Mawman pour
+m'être remis, contenait un fragment, d'environ cent pages, d'une
+histoire en prose, où Byron racontait les aventures d'un jeune
+gentilhomme andalous, et qu'il avait commencée à Venise, en 1817. Je
+n'extrairai que le passage suivant de cet intéressant fragment.
+
+«Peu d'heures après, nous fûmes très-bons amis, et, au bout de quelques
+jours, elle partit pour l'Arragon avec mon fils, pour aller voir son
+père et sa mère. Je ne l'accompagnai pas immédiatement, parce que
+j'avais déjà été en Arragon; mais je devais rejoindre la famille dans
+son château moresque, au bout de quelques semaines.
+
+»Durant le voyage, je reçus une lettre très-affectueuse de dona Josepha,
+qui m'instruisait de sa santé et de celle de mon fils. À son arrivée au
+château, elle m'en écrivit une autre encore plus affectueuse, où elle me
+pressait, en termes très-tendres et ridiculement exagérés, de la
+rejoindre immédiatement. Comme je me préparais à partir pour Séville,
+j'en reçus une troisième:--celle-ci était du père don Jose di Cardozo,
+qui me requérait, de la façon la plus polie, de dissoudre mon mariage.
+Je lui répondis avec une égale politesse, que je ne consentirais jamais
+à sa requête. Une quatrième lettre arriva;--elle était de Dona Josepha,
+qui m'informait que c'était d'après son désir, que la lettre de son père
+avait été écrite. Je lui écrivis courrier par courrier, pour savoir
+quelle était sa raison:--elle répondit, par exprès, que, comme la raison
+n'était pour rien là-dedans, il était inutile de donner une raison
+quelconque;--mais qu'elle était une femme excellente et offensée. Je lui
+demandai alors pourquoi elle m'avait écrit précédemment deux lettres si
+affectueuses, où elle me priait de venir en Arragon. Elle répondit que
+c'était parce qu'elle me croyait hors de mes sens;--qu'étant incapable
+de me soigner moi-même, je n'avais qu'à me mettre en route, et que,
+parvenu sans obstacle jusque chez don Jose di Cardozo, j'y trouverais la
+plus tendre des épouses,--et la camisole de force.
+
+»Je n'avais, pour réplique à ce trait d'affection, qu'à réitérer la
+demande de quelques éclaircissemens. Je fus averti qu'on ne les
+donnerait qu'à l'inquisition. En même tems, nos différends domestiques
+étaient devenus un objet de discussion publique; et le monde, qui décide
+toujours avec justice, non-seulement en Arragon, mais en Andalousie,
+jugea que non-seulement j'étais digne de blâme, mais que dans toute
+l'Espagne il ne pourrait jamais exister personne de si blâmable. Mon cas
+fut présumé comprendre tous les crimes possibles, et même quelques-uns
+impossibles, et peu s'en fallut qu'un auto-da-fé ne fût annoncé comme le
+résultat de l'affaire. Mais qu'on ne dise pas que nous sommes abandonnés
+par nos amis dans l'adversité;--ce fut tout le contraire. Les miens se
+pressèrent autour de moi pour me condamner, m'admonester, me consoler
+par leur désapprobation.--Ils me dirent tout ce qui a été ou peut être
+dit sur le sujet. Ils secouèrent la tête, m'exhortèrent, me plaignirent,
+les larmes aux yeux, et puis--ils allèrent dîner.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCL.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 4 septembre 1821.
+
+»Par le courrier de samedi, je vous ai envoyé une lettre farouche et
+furibonde sur les bévues commises par l'imprimeur dans _Don Juan_. Je
+sollicite votre attention à cet égard, quoique ma colère se soit changée
+en tristesse.
+
+»Hier je reçus M. ***,--un de vos amis, et je ne l'ai reçu que parce
+qu'il est un de vos amis; et c'est plus que je ne ferais pour les
+visiteurs anglais, excepté pour ceux que j'honore. Je fus aussi poli que
+j'ai pu l'être au milieu de l'emballage de toutes mes affaires, car je
+vais aller à Pise dans quelques semaines, et j'y ai envoyé et envoie
+encore mon mobilier. J'ai regretté que mes livres et mes papiers fussent
+déjà emballés, et que je ne pusse vous envoyer quelques écrits que je
+vous destinais; mais les paquets étaient scellés et ficelés, et il eût
+fallu un mois pour retrouver ce dont j'aurais eu besoin. J'ai remis sous
+enveloppe, à votre ami, la lettre italienne[147] à laquelle je fais
+allusion dans ma défense de Gilchrist. Hobhouse la traduira pour vous,
+et elle vous fera rire et lui aussi, surtout à cause de l'orthographe.
+Les _mericani_, dont on m'appelle le _capo_ ou chef, désignent les
+Américains, nom donné en Romagne à une partie des carbonari,
+c'est-à-dire, à la partie populaire, aux troupes des carbonari. C'était
+originairement une société de chasseurs, qui prirent le nom
+d'Américains; mais à présent elle comprend quelques milliers de
+personnes, etc. Mais je ne vous mettrai pas davantage dans le secret,
+parce que les directeurs de la poste pourraient en prendre
+connaissance. Je ne sais pourquoi l'on m'a cru le chef de ces gens-là;
+leurs chefs ressemblent au démon nommé Légion, ils sont plusieurs.
+Toutefois, c'est un poste plus honorable qu'avantageux; car, aujourd'hui
+que les Américains sont persécutés, il est convenable que je les aide;
+et ainsi ai-je fait, autant que mes moyens me l'ont permis. Il y aura
+quelque jour un nouveau soulèvement; car les sots qui gouvernent sont
+frappés d'aveuglement; ils semblent actuellement ne rien savoir, ils ont
+arrêté et banni plusieurs personnes de leur propre parti, et laissé
+échapper quelques-uns de ceux qui ne sont pas leurs amis.
+
+[Note 147: Une lettre anonyme qui le menaçait d'un assassinat.
+(_Note de Moore_.) ]
+
+»Que penses-tu de la Grèce?
+
+»Adressez vos lettres ici comme d'ordinaire, jusqu'à ce que vous
+receviez de mes nouvelles.
+
+»J'ai chargé Mawman d'un Journal pour Moore; mais ce Journal ne vaudrait
+rien pour le public,--ou du moins en grande partie;--des extraits en
+peuvent réussir.
+
+»Je relis les chants de _Don Juan_: ils sont excellens. Votre escouade a
+complètement tort, et vous le verrez bientôt. Je regrette de ne pas
+continuer ce poème, car j'avais mon plan tout fait pour plusieurs
+chants, pour différentes contrées et différens climats. Vous ne dites
+rien de la note que je vous ai envoyée, laquelle expliquera pourquoi
+j'ai cessé de continuer _Don Juan_ (à la prière de Mme Guiccioli).
+
+»Faites-moi savoir que Gifford est mieux. Nous avons, vous et moi,
+besoin de lui.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLI.
+
+A M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 12 septembre 1821.
+
+«Par le courrier de mardi, je vous enverrai, en trois paquets, le drame
+de _Caïn_, en trois actes, dont je vous prie d'accuser réception
+aussitôt après l'arrivée. Dans le dernier discours d'Ève, au dernier
+acte (quand Ève maudit Caïn), ajoutez aux derniers vers les trois
+suivans:
+
+ Puisse l'herbe se flétrir sous tes pas! les bois
+ Te refuser un asile! le monde une demeure! la terre
+ Un tombeau! le soleil sa lumière! et le ciel son Dieu!
+
+»Voilà pour vous, quand les trois vers seront réunis à ceux déjà
+envoyés, un aussi beau morceau d'imprécation que vous puissiez désirer
+en rencontrer dans le cours de vos affaires. Mais n'oubliez pas cette
+addition, qui est le trait du discours d'Ève.
+
+»Faites-moi savoir, ce que Gifford pense (si la pièce arrive saine et
+sauve); car j'ai bonne opinion de ce drame, comme poésie; c'est dans mon
+gai style métaphysique, et dans le genre de Manfred.
+
+»Vous devez au moins louer ma facilité et ma variété, quand vous
+considérerez ce que j'ai fait depuis quinze mois, la tête pleine,
+d'ailleurs, d'affaires mondaines. Mais nul doute que vous n'évitiez de
+dire du bien de la pièce, de crainte que je n'en réclame de vous un prix
+plus élevé; c'est juste: songez à votre affaire.
+
+»Pourquoi ne publiez-vous pas ma traduction de Pulci,--la meilleure
+chose que j'aie jamais composée,--avec l'italien en regard? Je voudrais
+être sur vos talons: rien ne se fait tandis qu'un homme est absent; tout
+le monde court sus, parce qu'on le peut. Si jamais je retourne en
+Angleterre (ce que je ne ferai pas, toutefois), j'écrirai un poème en
+comparaison duquel _les Poètes Anglais_, etc., ne seront plus que du
+lait: votre monde littéraire d'aujourd'hui, tout composé de charlatans,
+a besoin de ce coup; mais je ne suis pas encore assez bilieux: attendez
+encore une saison ou deux, encore une ou deux provocations, et je serai
+monté au ton convenable, alors j'attaquerai toute la bande.
+
+»Je ne puis supporter cette espèce de rebut que vous m'envoyez pour mes
+lectures; excepté les romans de Scott, et trois ou quatre autres
+ouvrages, je ne vis jamais pareille besogne. Campbell professe,--Moore
+fainéantise,--Southey bavarde,--Wordsworth écume,--Coleridge
+hébété,--*** niaise,--*** chicane, querelle et criaille,--*** réussira,
+s'il ne donne pas trop dans le jargon du jour, et qu'il n'imite pas
+Southey; il y a de la poésie en lui; mais il est envieux, et malheureux
+comme sont tous les envieux. Il est encore un des meilleurs écrivains du
+siècle. B*** C*** réussira mieux bientôt, j'ose le dire, s'il n'est pas
+abîmé par le thé vert, et par les éloges de Pentonville et de
+Paradise-row. Le malheur de ces hommes-là est qu'ils n'ont jamais vécu
+dans le grand monde ni dans la solitude; il n'y a point de milieu pour
+acquérir la connaissance du monde agité ou du monde tranquille. S'ils
+sont admis pour quelque tems dans le grand monde, c'est seulement comme
+spectateurs;--ils ne forment point partie de la machine. Or, Moore et
+moi, lui par des circonstances particulières, et moi par ma naissance,
+nous sommes entrés dans toutes les agitations et passions de ce monde.
+Tous deux avons appris par-là beaucoup de choses qu'autrement nous
+n'aurions jamais sues.
+
+»Tout à vous.
+
+»_P. S._ J'ai vu l'autre jour un de vos confrères, un des souverains
+alliés de Grub-Street, Mawman-le-Grand, par l'intermède de qui j'ai
+envoyé mon légitime hommage à votre impériale majesté. Le courrier de
+demain m'apportera peut-être une lettre de vous, mais vous-êtes le plus
+ingrat et le moins gracieux des correspondans. Pourtant vous êtes
+excusable, avec votre perpétuelle cour de politiques, de prêtres,
+d'écrivailleurs et de flâneurs. Quelque jour je vous donnerai un
+catalogue poétique de tous ces gens-là.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLIII.[148]
+
+À M. MOORE.
+
+
+Ravenne, 19 septembre 1821.
+
+«Je suis dans le fort de la sueur, de la poussière, et de la colère d'un
+déménagement universel de toutes mes affaires, meubles, etc., pour Pise,
+où je vais passer l'hiver. La cause de ce départ est l'exil de tous mes
+amis carbonari, et, entre autres, de toute la famille de Mme Guiccioli,
+qui, comme vous savez, a divorcé la semaine dernière «à cause de P. P.,
+clerc de cette paroisse», et qui est obligée de rejoindre son père et
+ses parens, actuellement en exil à Pise, afin d'éviter d'être enfermée
+dans un monastère, parce que l'arrêt de séparation, décrété par le pape,
+lui a imposé l'obligation de résider dans la _casa paterna_[149], ou
+bien dans un couvent pour l'intérêt du décorum. Comme je ne pouvais dire
+avec Hamlet: «va-t-en parmi des nonnes», je me prépare à suivre la
+famille.
+
+[Note 148: la lettre 452e, d'ailleurs fort courte, a été supprimée.]
+
+[Note 149: Maison paternelle.]
+
+»C'est une forte puissance que ce diable d'amour, qui empêche un homme
+d'accomplir ses projets de vertu ou de gloire. Je voulais il y a quelque
+tems aller en Grèce (où tout semble se réveiller) avec le frère de Mme
+Guiccioli, bon et brave jeune homme (je l'ai vu mettre à l'épreuve) et
+farouche sur l'article de la liberté. Mais les larmes d'une femme qui a
+laissé son mari pour moi, et la faiblesse de mon coeur, sont des
+obstacles à ces projets, et je peux difficilement m'y abandonner.
+
+»Nous nous divisâmes sur le choix de notre résidence entre la Suisse et
+la Toscane, et je donnai mon vote pour Pise, comme étant plus près de la
+Méditerranée, que j'aime pour les rivages qu'elle baigne, et pour mes
+jeunes souvenirs de 1809. La Suisse est un maudit pays de brutes
+égoïstes et grossières, dans la région la plus romantique du monde. Je
+n'ai jamais pu en supporter les habitans, et encore moins les visiteurs
+anglais; c'est pour cette raison qu'après avoir écrit pour prendre
+quelques informations sur des maisons à louer, et avoir appris qu'il y
+avait une colonie d'Anglais sur toute la surface des cantons de Genève,
+etc., j'abandonnai sur-le-champ l'idée, et persuadai aux Gamba d'en
+faire autant...........................................................
+
+»Que faites-vous, et où êtes-vous? en Angleterre? Depuis la dernière
+lettre que je vous ai écrite, j'ai envoyé à Murray une autre
+tragédie,--intitulée _Caïn_,--en trois cahiers; elle est maintenant
+entre ses mains, ou chez l'imprimeur. C'est dans le style de _Manfred_,
+c'est métaphysique et plein de déclamations titaniques[150].--Lucifer
+est un des personnages, et il emmène Caïn en voyage parmi les étoiles,
+puis dans «l'Hadès» où il lui montre les fantômes d'un monde antérieur.
+J'ai supposé l'idée de Cuvier, que le monde a été détruit trois ou
+quatre fois, et a été habité par les mammouths, les mégalosauriens,
+etc., mais non par l'homme avant la période mosaïque, comme on le voit,
+en effet, par l'étude des os fossiles; car ces os appartiennent tous à
+des espèces inconnues ou même connues, mais on ne trouve point
+d'ossemens humains. J'ai donc supposé que Caïn voit les
+préadamites[151], êtres doués d'une intelligence supérieure à celle de
+l'homme, mais d'une forme totalement différente, et d'une plus grande
+force d'esprit et de corps. Vous pouvez croire que la petite
+conversation qui a lieu entre Caïn et Lucifer sur ce sujet, n'est pas
+entièrement conforme aux canons.
+
+[Note 150: Analogues à celles des Titans qui se révoltèrent contre
+le souverain des dieux. (_Note du Trad._) ]
+
+[Note 151: Êtres qui ont existé avant Adam. (_Note du Trad._) ]
+
+»Il s'ensuit que Caïn, à son retour, tue Abel dans un accès de mauvaise
+humeur, et parce qu'il est mécontent de la politique qui l'a chassé, lui
+et toute sa famille, hors du paradis, et parce que (conformément au
+récit de la Genèse) le sacrifice d'Abel est le plus agréable à la
+divinité. J'espère que la rapsodie est arrivée;--elle est en trois
+actes, et porte le titre de _Mystère_, suivant l'ancien usage chrétien,
+et en honneur de ce qu'elle sera probablement pour le lecteur.
+
+»Tout à vous, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLV[152].
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 20 septembre 1821.
+
+.....................................................................
+
+[Note 152: La lettre 454e, d'une quinzaine de lignes, a été
+supprimée.]
+
+«Les papiers dont je parle, en cas de survivance, sont des lettres,
+etc., que j'ai amassées depuis l'âge de seize ans, et qui sont dans les
+coffres de M. Hobhouse. Cette collection est au moins doublée par celles
+que j'ai à présent ici,--toutes reçues depuis mon dernier ostracisme. Je
+désirerais que l'éditeur eût accès dans cette dernière pacotille, non
+dans le but d'abuser des confidences, ou d'offenser les sentimens de mes
+correspondans vivans et la mémoire des morts; mais il y a des faits qui
+n'auraient ni l'un ni l'autre de ces inconvéniens, et que cependant je
+n'ai ni mentionnés ni expliqués: le tems seul (comme à l'égard de toutes
+affaires pareilles) permettra de les mentionner et de les expliquer,
+quoique quelques uns soient à ma gloire. La tâche, sans doute, exigera
+de la délicatesse; mais cette exigence sera satisfaite, si Moore et
+Hobhouse me survivent; et, je puis aussi le dire, si vous-même me
+survivez: et je vous assure que mon sincère désir est que vous soyez
+tous trois dans ce cas. Je ne suis pas sûr qu'une longue vie soit
+souhaitable pour un homme de mon caractère, atteint d'une mélancolie
+constitutionnelle[153] que, sans doute, je dissimule en société, mais
+qui éclate dans la solitude et dans mes écrits malgré moi-même. Cette
+disposition a été renforcée, peut-être, par quelques événemens de ma
+vie passée (je ne veux pas parler de mon mariage, etc.,--au contraire,
+alors la persécution ranima mes esprits); mais je la nomme
+constitutionnelle, parce que je la crois telle. Vous savez, ou ne savez
+pas, que mon grand-père-maternel (habile et aimable homme, m'a-t-on dit)
+fut vivement soupçonné de suicide (on le trouva noyé dans l'Avon à
+Bath), et qu'un autre de mes proches parens de la même ligne
+s'empoisonna, et ne fut sauvé que par les contre-poisons. Dans le
+premier cas, il n'y avait pas de motif apparent, vu que mon grand-père
+était riche, considéré, doué de grands moyens intellectuels, à peine âgé
+de quarante ans, et pur de tout vice ruineux. Le suicide d'ailleurs ne
+fut qu'un soupçon fondé sur le genre de mort et sur le tempérament
+mélancolique de mon aïeul. Dans le second cas, il y eut un motif, mais
+il ne me convient pas d'en parler: cette mort arriva lorsque j'étais
+trop jeune pour en être instruit, et je n'en ai entendu parler que
+plusieurs années après. Je pense donc que je puis appeler
+constitutionnel cet abattement de mes esprits. On m'a toujours dit que
+je ressemblais plus à mon aïeul maternel qu'à personne de la famille de
+mon père,--c'est-à-dire dans le plus sombre côté de son caractère; car
+il était ce que vous appelez une bonne nature d'homme, ce que je ne suis
+pas.
+
+[Note 153: Ce mot est pris ici comme en anglais, dans son sens
+physiologique et médical; il signifie ce qui est inhérent à la
+constitution physique, à l'organisation. Nous avons cru devoir faire
+cette remarque, parce que le sens politique, beaucoup plus généralement
+employé, aurait pu préoccuper l'esprit du lecteur. (_Note du Trad._) ]
+
+»Comptez, de plus, le journal ici tenu, que j'ai envoyé à Moore l'autre
+jour; mais comme c'est un vrai _mémorandum_ quotidien, il ne faudrait en
+publier que des extraits. Je pense aussi qu'Augusta vous laisserait
+prendre une copie du journal de mon voyage en 1816.
+
+»Je suis très-peiné que Gifford n'approuve pas mes nouveaux drames.
+Certes, ils sont aussi contraires que possible au drame anglais; mais
+j'ai idée que s'ils sont compris, ils trouveront à la fin faveur, je ne
+dis pas sur le théâtre, mais dans le cabinet du lecteur. C'est à dessein
+que l'intrigue est simple, l'exagération des sentimens évitée, et les
+discours resserrés dans les situations sévères. Ce que je cherche à
+montrer dans les _Foscari_, c'est la suppression des passions, plutôt
+que l'exagération du tems présent, car ce dernier genre ne me serait pas
+difficile, comme je crois l'avoir montré dans mes jeunes productions,--à
+la vérité, non dramatiques. Mais, je le répète, je suis peiné que
+Gifford n'aime pas mes drames; mais je n'y vois pas de remède, nos idées
+sur ce point étant si différentes. Comment va-t-il?--bien, j'espère!
+faites-le moi savoir. Son opinion me cause d'autant plus de regret, que
+c'est lui qui a toujours été mon grand patron, et que je ne connais
+aucune louange capable de compenser pour moi sa censure. Je ne songe
+pas aux _Revues_, attendu que je puis les travailler avec leurs armes.
+
+»Tout à vous, etc.
+
+»Adressez-moi vos lettres à Pise, où je vais maintenant. La raison de
+mon changement de résidence est que tous mes amis italiens d'ici ont été
+exilés, et sont réunis à Pise pour le moment, et je vais les rejoindre,
+comme il en a été convenu, pour y passer l'hiver avec eux.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLVI.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 24 septembre 1821.
+
+«J'ai réfléchi à notre dernière correspondance, et je vous propose les
+articles suivans pour règles de notre conduite à venir.
+
+»Premièrement, vous m'écrirez pour me parler de vous, de la santé, des
+affaires et des succès de tous nos amis; mais de moi,--peu ou point.
+
+»Secondement, vous m'enverrez du _soda-powder_, de la poudre dentifrice,
+des brosses à dents, et tous autres articles anti-odontalgiques ou
+chimiques, comme auparavant, _ad libitum_, avec obligation de ma part à
+vous rembourser.
+
+»Troisièmement, vous ne m'enverrez point de publications modernes, ou,
+comme on dit, d'ouvrages nouveaux, en anglais, excepté la prose et les
+vers de Walter-Scott, de Crabbe, de Moore, de Campbell, de Rogers, de
+Gifford, de Joanna Baillie, de l'Américain Irving, de Hogg et de Wilson
+(l'homme de l'île des Palmiers), ou un ouvrage d'imagination jugé d'un
+mérite transcendant. Les voyages, pourvu qu'ils ne soient ni en Grèce,
+ni en Espagne, ni en Asie-Mineure, ni en Italie, seront bien venus.
+Ayant voyagé dans les pays ci-dessus mentionnés, je sais que ce qu'on en
+dit ne peut rien ajouter à ce que je désire connaître sur eux.--Point
+d'autres ouvrages anglais, quels qu'ils soient.
+
+»Quatrièmement, vous ne m'enverrez plus d'ouvrages périodiques;--plus de
+_Revue d'Édimbourg_, de _Quarterly_ ou _Monthly Review_, ni de journaux
+anglais ou étrangers, de quelque nature que ce soit.
+
+»Cinquièmement, vous ne me communiquerez plus d'opinions d'aucune
+espèce, favorables, défavorables ou indifférentes, de vous ou de vos
+amis ou autres, concernant mes ouvrages passés, présens ou futurs.
+
+»Sixièmement, toutes les négociations d'intérêt entre vous et moi se
+traiteront par l'intermédiaire de l'honorable Douglas Kinnaird, mon ami
+et mon fondé de pouvoirs, ou de M. Hobhouse, comme _alter ego_, et mon
+représentant dans mon absence--et même moi présent.
+
+»Quelques-unes de ces propositions peuvent au premier abord sembler
+étranges, mais elles sont fondées. La quantité des mauvais livres que
+j'ai reçus est incalculable, et je n'en ai tiré ni amusement ni
+instruction. Les _Revues_ et les _Magazines_ ne sont qu'une lecture
+éphémère et superficielle:--qui songe au grand article de l'année
+dernière dans une _Revue_ quelconque? Puis, si on y parle de moi, cela
+ne tend qu'à accroître l'_égotisme_. Si les articles me sont favorables,
+je ne nie pas que l'éloge n'énorgueillisse; s'ils sont défavorables, que
+le blâme n'irrite. Dans ce dernier cas, je pourrais être amené à vous
+infliger une sorte de satire qui ne vaudrait rien pour vous ni pour vos
+amis: ils peuvent sourire aujourd'hui, et vous aussi; mais si je vous
+prenais tous entre les mains, il ne serait pas malaisé de vous hacher
+comme chair à pâté. Je l'ai fait à l'égard de gens aussi puissans, à
+l'âge de dix-neuf ans, et je ne sais pas ce qui, à trente-trois ans,
+m'empêcherait de faire de vos côtes autant de grils ardens pour vos
+coeurs, si telle était mon envie; mais je ne me sens pas en pareille
+disposition: que je n'entende donc plus vos provocations. S'il survient
+quelque attaque assez grossière pour mériter mon attention, je
+l'apprendrai par mes amis légaux. Quant au reste, je demande qu'on me le
+laisse ignorer......................................................
+
+»Toutes ces précautions seraient inutiles en Angleterre: le diffamateur
+ou le flatteur m'y atteindrait malgré moi; mais en Italie nous savons
+peu de chose sur le monde littéraire anglais, et y pensons encore moins,
+excepté ce qui nous parvient par quelque misérable extrait inséré dans
+quelque misérable gazette. Depuis deux ans (hors deux ou trois
+articles), je n'ai lu de journal anglais qu'autant que j'y ai été forcé
+par quelque accident; et, au total, je n'en sais pas plus sur
+l'Angleterre que vous sur l'Italie, et Dieu sait que c'est fort peu de
+chose, malgré tous vos voyages, etc. Les voyageurs anglais connaissent
+l'Italie comme vous connaissez l'île de Guernesey; et qu'est-ce que c'est
+que cela?
+
+»S'il s'élève quelque attaque assez grossière ou personnelle pour que je
+doive la connaître, M. Douglas Kinnaird m'en instruira. Quant aux
+louanges, je désire n'en rien savoir.
+
+»Vous direz: «À quoi tend tout ceci?» Je répondrai: «Cela tend à ne plus
+laisser surprendre et distraire mon esprit par toutes ces misérables
+irritations que causent l'éloge ou la censure;--à permettre à mon génie
+de suivre sa direction naturelle, tandis que ma sensibilité ressemblera
+au mort qui ne sait ni ne sent rien de tout ce qui se dit ou se fait
+pour ou contre lui.»
+
+»Si vous pouvez observer ces conditions, vous vous épargnerez à vous et
+à d'autres quelques chagrins. Ne me laissez pas pousser à bout; car si
+jamais ma colère s'éveille, ce ne sera pas pour un petit éclat. Si vous
+ne pouvez observer ces conditions, nous cesserons de correspondre,--sans
+cesser d'être amis, car je serai toujours le vôtre à jamais et de
+coeur,
+
+BYRON.
+
+»_P. S._ J'ai pris ces résolutions non par colère contre vous ou _vos
+gens_, mais simplement pour avoir réfléchi que toute lecture sur mon
+propre compte, soit éloge, soit critique, m'a fait du mal. Quand j'étais
+en Suisse et en Grèce, j'étais hors de la portée de ces discours, et
+vous savez comme j'écrivais alors!--En Italie, je suis aussi hors de la
+portée de vos articles de journaux; mais dernièrement, moitié par ma
+faute, moitié par votre complaisance à m'envoyer les ouvrages les plus
+nouveaux et les publications périodiques, j'ai été écrasé d'une foule de
+_Revues_, qui m'ont déchiré de leur jargon, dans l'un et l'autre sens,
+et ont détourné mon attention de sujets plus grands. Vous m'avez aussi
+envoyé une pacotille de poésie de rebut, sans que je puisse savoir
+pourquoi, à moins que ce ne soit pour me provoquer à écrire le pendant
+des _Poètes Anglais_, etc. Or c'est ce que je veux éviter; car si jamais
+je le fais, ce sera une terrible production, et je désire être en paix
+aussi long-tems que les sots n'embarrasseront pas mon chemin de leurs
+absurdités.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLVIII[154].
+
+[Note 154: La lettre 457e a été supprimée.]
+
+À M. MURRAY.
+
+
+28 septembre 1821.
+
+«J'ajoute une autre enveloppe pour vous prier de demander à Moore qu'il
+retire, si c'est possible, d'entre les mains de lady Cowper mes lettres
+à feue lady Melbourne. Elles sont très-nombreuses, et m'auraient dû être
+rendues depuis long-tems, vu que je suis prêt à donner celles de lady
+Melbourne en échange. Celles-ci sont confiées à la garde de M. Hobhouse
+avec mes autres papiers, et elles seront fidèlement rendues en cas de
+besoin. Je n'ai pas voulu m'adresser auparavant à lady Cowper, parce que
+je m'abstins de l'importuner à l'instant même de la mort de sa mère.
+Quelques années se sont écoulées, et il est nécessaire que j'aie mes
+épîtres. Elle sont essentielles comme confirmant cette partie des
+_Mémoires_ qui a trait aux deux époques (1812 et 1814) où mon mariage
+avec la nièce de lady Melbourne fut projeté, et elles montreront quelles
+furent mes idées, quels furent mes sentimens réels sur ce point.
+
+»Vous n'avez pas besoin de vous alarmer; les quatorze ans[155] ne
+peuvent guère s'écouler sans que la mortalité frappe sur l'un de nous:
+c'est une longue portion de vie comme objet de spéculation..........
+
+[Note 155: Allusion à un passage d'une lettre de Murray, qui
+remarquait que si les _Mémoires_ n'étaient pas publiés du vivant de sa
+seigneurie, la somme actuellement payée (2,100 liv.) pour prix d'achat,
+monterait, d'après un calcul très-probable des chances de vie, à près de
+8,000 livres sterling. (_Note de Moore_.) ]
+
+»Je veux aussi vous donner une ou deux idées à votre avantage, vu que
+vous avez eu réellement une très-belle conduite envers Moore dans cette
+affaire, et que vous êtes un brave homme dans votre genre. Si par vos
+manoeuvres vous pouvez reprendre quelques-unes de mes lettres à lady
+***, vous pourrez en faire usage dans votre recueil (en supprimant,
+bien entendu, les noms et tous les détails qui pourraient blesser des
+personnes encore vivantes, ou celles qui survivent aux personnes
+compromises). J'y ai traité parfois des sujets autres que l'amour.....
+......................................................................
+
+»Je vous dirai encore quelles personnes peuvent avoir de mes lettres en
+leurs mains: lord Powerscourt, quelques-unes à feu son frère; M. Long
+de--(j'ai oublié le nom du pays), mais père d'Édouard Long, qui se noya
+en allant à Lisbonne en 1809; miss Élisabeth Pigot de Southwell (elle
+est peut-être devenue _mistress_[156] par le tems qui court, car elle
+n'avait qu'un an ou deux de plus que moi): ce ne sont pas des lettres
+d'amour, ainsi vous pouvez les obtenir sans difficulté. Il y en a
+peut-être quelques-unes à feu révérend J. C. Tattersall, dans les mains
+de son frère (à moitié frère) M. Wheatley, qui demeure, je crois, près
+de Cantorbéry. Il y en a aussi à Charles Gordon, aujourd'hui de Dulwich,
+et quelques-unes, en très-petit nombre, à Mrs. Chaworth; mais ces
+dernières sont probablement détruites ou imprenables.
+
+........................................................................
+
+[Note 156: Madame.]
+
+»Je mentionne ces personnes et ces détails comme de simples
+possibilités. La plupart des lettres ont été probablement détruites; et,
+dans le fait, elles sont de peu d'importance, ayant été pour la plupart
+écrites dans ma première jeunesse, à l'école et au collége.
+
+»Peel (le frère cadet du secrétaire-d'état) entretint avec moi une
+correspondance, ainsi que Porter, fils de l'évêque de Clogher; lord
+Clare en eut une très-volumineuse; William Harness, ami de Milman;
+Charles Drummond, fils du banquier; William Bankes, le voyageur, votre
+ami; R. G. Dallas, Esq.; Hodgson, Henri Drury en eurent aussi, et
+Hobhouse, comme vous en êtes déjà instruit.
+
+»J'ai mis dans cette longue liste:
+
+ Les amis froids, infidèles et morts.
+
+parce que je sais que, comme les curieux gourmets, vous êtes amateur des
+choses de ce genre.
+
+»En outre, il y a par-ci par-là des lettres à des littérateurs et
+autres, lettres de compliment, etc., qui ne valent pas mieux que le
+reste. Il y a aussi une centaine de notes italiennes, griffonnées avec
+un noble mépris de la grammaire et du dictionnaire, en étrusque
+anglicanisé; car je parle l'italien couramment, mais je l'écris avec une
+négligence et une incorrection extrêmes.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLIX.
+
+À M. MOORE.
+
+
+29 septembre 1821.
+
+«Je vous envoie deux pièces un peu dures, l'une en prose, l'autre en
+vers; elles vous montreront, l'une, l'état du pays, l'autre, celui de
+mon esprit, à l'époque où elles ont été écrites. Elles n'ont pas été
+envoyées à leur adresse, mais vous verrez par le style, qu'elles étaient
+sincères comme je le suis en me signant,
+
+»Tout à vous pour toujours et de coeur.»
+
+B.
+
+De ces deux pièces, incluses dans la lettre précédente, l'une était une
+lettre destinée à lady Byron, relativement à l'argent que Byron avait
+dans les fonds publics: j'en donnerai les extraits suivans.
+
+
+Ravenne, Ier mars 1821.
+
+«J'ai reçu, par la lettre de ma soeur, votre communication sur la
+sécurité de l'Angleterre, etc. Il est vrai que telle est l'opinion sur
+ce point, mais telle n'est pas la mienne. M. *** mettra des obstacles à
+toutes les tentatives de ce genre, jusqu'à ce qu'il ait accompli ses
+propres desseins, c'est-à-dire, qu'il m'ait fait prêter ma fortune à
+quelque client de son choix.
+
+»À cette distance,--après une si longue absence, et avec mon ignorance
+extrême dans les affaires d'intérêt,--avec mon caractère et mon
+indolence, je n'ai ni les moyens ni l'intention de résister.....
+
+»Avec l'opinion que j'ai sur les fonds publics, et le désir d'assurer
+après moi une fortune honorable à ma soeur et à ses enfans, je dois me
+jeter sur les expédiens.
+
+»Ce que je vous ai dit s'accomplit:--la guerre napolitaine est déclarée.
+Vos fonds tomberont, et je serai par conséquent ruiné, ce qui n'est
+rien,--mais mes parens le seront aussi. Vous et votre enfant vous êtes
+pourvus. Vivez et prospérez,--c'est ce que je vous souhaite à toutes
+deux. Vivez et prospérez,--vous en avez le moyen. Je ne songe qu'à mes
+vrais parens, à ceux dont le sang est le mien,--et qui seront peut-être
+victimes de cette maudite filouterie.
+
+»Vous ne songez pas aux conséquences de cette guerre; c'est une guerre
+de l'humanité contre les monarques; elle se répandra comme une étincelle
+sur l'herbe sèche des prairies désertes. Ce que c'est pour vous et vos
+Anglais, vous n'en savez rien, car vous dormez. Ce que c'est pour nous
+ici, je le sais; car nous avons l'incendie par-devant, par-derrière, et
+jusqu'au milieu de nous.
+
+»Jugez combien je déteste l'Angleterre et tout ce qu'elle renferme,
+puisque je ne retourne pas dans votre pays à une époque où non-seulement
+mes intérêts pécuniaires, mais peut-être ma sécurité personnelle,
+exigeraient mon retour. Je ne puis en dire d'avantage, car on ouvre
+toutes les lettres. En peu de tems se décidera ce qui doit s'accomplir
+ici, et alors vous en serez instruite sans être troublée par moi ou ma
+correspondance. Quoi qu'il arrive, un individu est peu de chose, pourvu
+que le succès de la grande cause soit avancé.
+
+»Je n'ai rien de plus à vous dire sur les affaires, ou sur tout autre
+sujet.»
+
+La seconde pièce ci-dessus mentionnée consistait en quelques vers, que
+Byron composa en décembre 1820, en lisant l'article suivant dans un
+journal. «Lady Byron est cette année dame patronnesse du bal de charité
+que l'on donne annuellement à l'Hôtel-de-Ville, à Hinckly, dans le
+Leicester-Shire, et sir G. Crewe, baronnet, est le principal
+commissaire.» Ces vers respirent une vive indignation,--chaque stance
+finit par ces mots: _bal de charité_, et la pensée qui domine percera
+dans les huit premiers vers.
+
+ Qu'importent les angoisses d'un époux ou d'un père,
+ Que pour lui les ennuis de l'exil soient pesans ou légers;
+ Cependant, la sainte s'entoure de gloires pharisiennes,
+ Et se fait la patronne d'un bal de charité.
+
+ Qu'importe--qu'un coeur, fautif, il est vrai, mais sensible,
+ Soit poussé à des excès qui font trembler;--
+ La souffrance du pécheur est chose juste et belle,
+ La sainte réserve sa charité pour le bal.
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLX.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Ier octobre 1821.
+
+«Je vous ai envoyé dernièrement de la prose et des vers, en grande
+quantité, à Paris et à Londres. Je présume que Mrs. Moore, ou la
+personne quelconque qui vous représente à Paris, vous fera passer mes
+paquets à Londres.
+
+»Je vais me mettre en route pour Pise, si une légère fièvre
+intermittente commençante ne m'en empêche pas. Je crains qu'elle ne soit
+pas assez forte pour donner beaucoup de chances à Murray............
+....................................................................
+
+»J'ai un grand pressentiment que (sauf le chapitre des accidens) vous
+devez me survivre. La différence de huit ans, ou à-peu-près, entre nos
+âges, n'est rien. Je ne sens pas (ni, en vérité, je ne me soucie de le
+sentir)--que le principe de vie tende chez moi à la longévité. Mon père
+et ma mère moururent jeunes, l'un à trente-cinq ou trente-six ans,
+l'autre à quarante-cinq; et le docteur Rush, ou quelque autre dit que
+personne ne vit long-tems, si au moins un de ses parens n'est parvenu à
+une grande vieillesse.
+
+»Certes, j'aimerais à voir partir mon éternelle belle-mère, non pas tant
+pour son héritage, qu'à cause de mon antipathie naturelle. Mais la
+satisfaction de ce désir naturel est au-dessus de ce qu'on doit attendre
+de la Providence, qui veille sur les vieilles femmes. Je vous fatigue de
+toutes ces phrases sur les chances de vie, parce que j'ai été mis sur
+la voie par un calcul d'assurances que Murray m'a envoyé. Je pense
+réellement que vous devez avoir davantage si je disparais au bout d'un
+tems raisonnable.
+
+«Je m'étonne que mon _Caïn_ soit parvenu sans malencontre en Angleterre.
+J'ai écrit depuis environ soixante stances d'un poème, en octaves (dans
+le genre de Pulci, dont les sots en Angleterre attribuèrent l'invention
+à Whistlecraft,--et qui est aussi vieux que les montagnes en Italie),
+intitulé: _La Vision du Jugement, par Quevedo-Redivivus_, avec cette
+épigraphe:
+
+ Un Daniel ici pour le jugement,--oui--un Daniel;
+ Je te rends grâce, Juif, de m'avoir rappelé ce mot.
+
+«J'ai intention d'y placer l'apothéose de Georges sous un point de vue
+whig, sans oublier le poète lauréat pour sa préface et ses autres
+démérites.
+
+»Je viens d'arriver au passage où saint Pierre, apprenant que le royal
+défunt s'est opposé à l'émancipation catholique, se lève, et interrompt
+la harangue de Satan pour déclarer qu'il changera de place avec Cerbère
+plutôt que de laisser entrer Georges dans le ciel, tant qu'il en aura
+les clefs.
+
+»Il faut que je monte à cheval, quoique avec un peu de fièvre et de
+frisson. C'est la saison fiévreuse; mais les fièvres me font plutôt du
+bien que du mal. On se sent bien après l'accès.
+
+»Les dieux soient avec vous!--Adressez vos lettres à Pise.
+
+»Toujours tout à vous.»
+
+»_P. S._ Depuis mon retour de la promenade, je me sens mieux, quoique je
+sois demeuré trop tard pour cette saison de _malaria_[157], sous le
+maigre croissant d'une jeune lune, et que je sois descendu de cheval
+pour me promener dans une avenue avec une signora pendant une heure. Je
+pensais à vous et à ces vers:
+
+ Quand sur le soir tu rôdes
+ À la lueur des étoiles, tu aimes[158].
+
+[Note 157: Mauvais air.]
+
+[Note 158:
+
+ When at eve thou rovest
+ By the star, thou lovest.]
+
+Mais je ne fus point du tout romantique, comme j'eusse été autrefois; et
+pourtant c'était une femme nouvelle (c'est-à-dire, nouvelle pour moi),
+et à qui j'aurais du faire l'amour. Mais je ne lui dis que des lieux
+communs. Je sens, comme votre pauvre ami Curran le disait avant sa mort,
+«une montagne de plomb sur mon coeur»; c'est un mal que je crois
+constitutionnel, et qui ne se guérira que par le même remède.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLXI.
+
+À M. MOORE.
+
+
+6 octobre 1821.
+
+«Je vous ai envoyé par le courrier de ce jour mon cauchemar, destiné à
+contrebalancer le rêve où Southey célèbre par une impudente anticipation
+l'apothéose de Georges III. J'aimerais que vous jetassiez un regard sur
+la pièce, parce que je pense qu'il y a deux ou trois passages qui
+pourront plaire à «nos pauvres montagnards.»
+
+»Ma fièvre ne me rend visite que tous les deux ou trois jours, mais nous
+ne sommes pas encore sur le pied de l'intimité. J'ai, en général, une
+fièvre intermittente tous les deux ans, quand le climat y est favorable,
+comme ici; mais je n'en éprouve aucun mal. Ce que je trouve pire, et
+dont je ne puis me délivrer, est l'affaissement progressif de mes
+esprits sans cause suffisante. Je vais à cheval;--je ne commets point
+d'excès dans le boire ou le manger,--et ma santé générale va comme à
+l'ordinaire, sauf ces légers accès fébriles, qui me font plutôt du bien
+que du mal. Cet abattement doit tenir à ma constitution; car je ne sache
+rien qui puisse m'abattre plus que de coutume.
+
+»Comment vous arrangez-vous? Je crois que vous m'avez dit à Venise que
+vos esprits ne se soutenaient pas sans un peu de vin. Je peux boire, et
+supporter une bonne quantité de vin (comme vous l'avez vu en
+Angleterre); mais par-là je ne m'égaie pas,--mais je deviens farouche,
+soupçonneux, et même querelleur. Le laudanum a un effet semblable; mais
+je puis même en prendre beaucoup sans en éprouver le moindre effet. Ce
+qui relève le plus mes esprits (cela semble absurde, mais cela est
+vrai), c'est une dose de sels,--je veux dire dans l'après-midi, après
+leur effet. Mais on ne peut en prendre comme du Champagne.
+
+»Excusez cette lettre de vieille femme; mais ma mélancolie ne dépend pas
+de ma santé; car elle subsiste au même degré, que je sois bien ou mal,
+ici ou là.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLXII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Ravenne, 9 octobre 1821.
+
+»Vous aurez la bonté de donner ou d'envoyer à M. Moore le poème
+ci-inclus. Je lui en ai envoyé un double à Paris; mais il a probablement
+quitté cette ville.
+
+»N'oubliez pas de m'envoyer mon premier acte de _Werner_, si Hobhouse
+peut le trouver parmi mes papiers;--envoyez-le par la poste à Pisw.......
+.........................................................................
+
+Une autre question!--l'_Épître de saint Paul_, que j'ai traduite de
+l'arménien, pour quelle raison l'avez-vous retenue en portefeuille,
+quoique vous ayez publié le morceau qui a donné naissance au _Vampire_?
+Est-ce que vous craignez d'imprimer quelque chose en opposition avec le
+jargon de la _Quarterly_ sur le manichéisme? Envoyez-moi une épreuve de
+cette épître. Je suis meilleur chrétien que tous les prêtres de votre
+bande, sans être payé pour cela.
+
+»Envoyez-moi les _Mystères du Paganisme_, de Sainte-Croix (le livre est
+peut-être rare, mais il faut le trouver, parce que Mitford y renvoie
+fréquemment).
+
+»Plus, une Bible ordinaire, d'une bonne et lisible impression (reliée en
+cuir de Russie). J'en ai une; mais comme c'est le dernier présent de ma
+soeur (que probablement je ne reverrai jamais), je ne puis m'en servir
+qu'avec grand soin, et rarement, parce que je veux la conserver en bon
+état. N'oubliez pas cela, car je suis un grand liseur et admirateur des
+livres saints, et je les avais lus et relus avant l'âge de huit ans,--je
+ne parle que de l'Ancien-Testament, car le Nouveau me fit l'impression
+d'une tâche, et l'Ancien d'un plaisir. Je parle comme un enfant, d'après
+mes souvenirs d'Aberdeen, en 1796.
+
+»Tous les romans de Scott, ou les vers du même. _Item_, de Crabbe,
+Moore, et des élus; mais plus de votre maudit rebut,--à moins qu'il ne
+s'élève quelque auteur d'un mérite réel, ce qui pourrait bien être, car
+il en est tems.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLXIII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+20 octobre 1821.
+
+«Si les fautes sont dans le manuscrit, tenez-moi pour un âne; elles n'y
+sont pas, et je me soumets de grand coeur à telle pénalité qu'il vous
+plaira si elles y sont. D'ailleurs l'omission de la stance (oui, d'une
+des dernières stances) était-elle aussi dans le manuscrit?
+
+»Quant «à l'honneur», je ne crois à l'honneur de personne en matière de
+commerce. Je vais vous dire pourquoi: l'état de commerce est «l'état de
+nature» de Hobbes,--«un état de guerre.» Tous les hommes sont de même.
+Si je vais trouver un ami, et que je lui dise: «mon ami, prêtez-moi cinq
+cents livres», il me les prête, ou dit qu'il ne le peut ou ne le veut.
+Mais si je vais trouver le susdit, et que je lui dise: «un tel, j'ai une
+maison, ou un cheval, ou un carrosse, ou des manuscrits, ou des livres,
+ou des tableaux, etc., etc., etc., dont la valeur est de mille
+livres,--vous les aurez pour cinq cents.» Que dit l'homme? Hé bien! il
+examine les objets, et avec des _hum_! des _ah_! des _humph_! il fait ce
+qu'il peut pour obtenir le meilleur marché possible, parce que c'est un
+marché.--C'est dans le sang et dans les os de l'espèce humaine; et le
+même homme qui prêterait à un ami mille livres sans intérêt, ne lui
+achètera un cheval à moitié prix, qu'autant qu'il n'aura pas pu le payer
+moins cher. C'est ainsi que va le monde; on ne peut le nier; par
+conséquent je veux avoir autant que je puis, et vous, donner aussi peu
+que possible; et finissons-en. Tous les hommes sont essentiellement
+coquins, et je ne suis fâché que d'une chose, c'est que, n'étant pas
+chien, je ne puisse les mordre.
+
+»Je suis en train de remplir pour vous un autre livre de petites
+anecdotes, à moi connues, ou bien authentiques, sur Shéridan, Curran,
+etc., et tous les autres hommes célèbres avec qui je me souviens d'avoir
+été en relation, car j'en ai connu la plupart plus ou moins. Je ferai
+tout mon possible pour que mes précoces obsèques préviennent vos pertes.
+
+»Tout à vous, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLXIV.
+
+À M. ROGERS.
+
+
+Ravenne, 21 octobre 1821.
+
+«Je serai (avec la volonté des dieux) à Bologne samedi prochain. C'est
+une réponse curieuse à votre lettre: mais j'ai pris une maison à Pise
+pour tout l'hiver; toutes mes affaires, meubles, chevaux, carrosses,
+etc., y sont déjà transportés, et je me prépare à les suivre.
+
+»La cause de ce déménagement est, pour le dire en une phrase, l'exil ou
+la proscription des personnes avec qui j'avais contracté ici des amitiés
+et des liaisons, et qui sont aujourd'hui toutes retirées en Toscane à
+cause de nos dernières affaires politiques; partout où elles iront, je
+les accompagnerai. Si je suis resté ici jusqu'à présent, c'était
+seulement pour terminer quelques arrangemens concernant ma fille, et
+pour donner le tems à mon bagage de me précéder. Il ne me reste ici que
+quelques mauvaises chaises, des tables, et un matelas pour la semaine
+prochaine.
+
+»Si vous voulez pousser avec moi jusqu'à Pise, je pourrai vous loger
+aussi long-tems qu'il vous plaira. On m'écrit que la maison, le
+_Palazzo-Lanfranchi_, est spacieuse; elle est sur l'Arno, et j'ai quatre
+voitures et autant de chevaux de selle (aussi bons qu'ils peuvent l'être
+dans ces contrées), avec toutes autres commodités, à votre disposition,
+ainsi que le maître même de la maison. Si vous faites cela, nous
+pourrons au moins traverser les Apennins ensemble, ou, si vous venez par
+une autre route, nous nous rencontrerons, j'espère, à Bologne. J'adresse
+cette lettre poste restante (suivant votre désir). Vous me trouverez
+probablement à l'_albergo di San-Marco_[159]. Si vous arrivez le
+premier, attendez que je vienne, ce qui sera (sauf accident) samedi ou
+dimanche au plus tard.
+
+[Note 159: Auberge, hôtel de Saint-Marc.]
+
+»Je présume que vous voyagez seul. Moore est à Londres _incognito_,
+suivant les derniers avis que j'ai reçus de ces lointains climats.
+.......................................................................
+
+»Laissez-moi deux lignes de vous à l'hôtel ou auberge.
+
+»Tout à vous pour la vie, etc.»
+
+B.
+
+
+[160]Au mois d'août, Mme Guiccioli avait rejoint son père à Pise, et
+elle présidait alors aux préparatifs que l'on faisait dans la _casa
+Lanfranchi_,--un des plus anciens et des plus spacieux palais de cette
+ville,--pour la réception de son noble amant. «Il était parti de
+Ravenne, dit-elle, avec un grand regret, et avec le pressentiment que
+son départ serait pour nous la cause de mille maux. Dans toutes les
+lettres qu'il m'écrivait alors, il m'exprimait le déplaisir qu'il
+éprouvait à quitter Ravenne.--Si votre père est rappelé d'exil
+(m'écrivait-il), je retourne à l'instant même à Ravenne; et s'il est
+rappelé avant mon départ, je ne pars pas.» Dans cette espérance, il
+différa de plusieurs mois de partir; mais enfin, ne pouvant plus espérer
+que nous revinssions prochainement, il m'écrivait:--«Je pars fort à
+contre-coeur, prévoyant des malheurs très-grands pour vous tous, et
+surtout pour vous: je n'en dis pas davantage; mais vous verrez.--Et dans
+une autre lettre:--Je laisse Ravenne de si mauvais gré, et dans une
+telle persuasion que mon départ ne peut que nous conduire de malheurs en
+malheurs de plus en plus grands, que je n'ai pas le courage d'écrire un
+mot de plus sur ce sujet.--Il m'écrivait alors en italien, et je
+transcris ses propres paroles;--mais comme ses pressentimens se sont
+depuis vérifiés[161]!!!
+
+[Note 160: La lettre 465 a été supprimée.]
+
+[Note 161: Egli era partito con molto riverescimento da Ravenna, et
+col pressentimento che la sua partenza da Ravenna ci sarebbe cagione di
+molti mali. In ogni lettera che egli mi scriveva allora, egli mi
+esprimeva il suo dispiacere di lasciare Ravenna.--«Se papa è richiamato
+(mi scriveva egli), io torno in quel istante a Ravenna, e se è
+richiamato prima della mia partenza, io non parto.--» In questa speranza
+egli differi varii mesi a partire. Ma, finalmente, non potendo più
+sperare il nostro ritorno prossimo, egli mi scriveva:--Io parto molto
+mal volentieri prevedendo dei mali assai grandi per voi altri e massime
+per voi; altro non dico--lo vedrete.»--E in un altra lettera: «Io lascio
+Ravenna così mal volentieri, e cosi persuaso che la mia partenza non può
+che condurre da un male ad un altro più grande, che non ho cuore di
+scrivere altro in questo punto.» Egli mi scriveva allora sempre in
+italiano e trascrivo le sue precise parole,--ma come quei suoi
+pressentimenti si verificarono poi in appresso!»]
+
+Après avoir décrit le genre de vie de Byron durant son séjour à Ravenne,
+la noble dame procède ainsi:
+
+«Telle fut la vie simple qu'il mena jusqu'au jour fatal de son départ
+pour la Grèce; et les déviations peu nombreuses qu'il se permit peuvent
+être uniquement attribuées au plus ou moins grand nombre d'occasions
+qu'il eut de faire le bien, et aux actions généreuses qu'il faisait
+continuellement. Plusieurs familles, surtout à Ravenne, lui durent le
+peu de jours prospères dont elles aient jamais joui. Son arrivée dans
+cette ville fut regardée comme un bienfait public de la fortune, et son
+départ comme une calamité publique; et c'est là cette vie qu'on a essayé
+de diffamer comme celle d'un libertin. Mais le monde doit enfin
+apprendre comment, avec un coeur si bon et si généreux, Lord Byron,
+capable, à la vérité, des passions les plus fortes, mais en même tems
+des plus sublimes et des plus pures, comment, dis-je, payant tribut dans
+ses actes à toutes les vertus, il a pu fournir matière d'accusation à la
+malice et à la calomnie. Les circonstances, et probablement aussi des
+inclinations excentriques (qui néanmoins avaient leur origine dans un
+sentiment vertueux, dans une horreur excessive pour l'hypocrisie et
+l'affectation) contribuèrent peut-être à obscurcir l'éclat du caractère
+exalté de Byron dans l'opinion du grand nombre. Mais vous saurez bien
+analyser ces contradictions d'une manière digne de votre noble ami et de
+vous-même, et vous montrerez que la bonté de son coeur n'était pas
+inférieure à la grandeur de son génie[162].»
+
+À Bologne, suivant le rendez-vous convenu entre eux, Lord Byron et M.
+Rogers se rencontrèrent, et celui-ci a même consigné cette entrevue dans
+son poème sur l'Italie[163].
+
+Sur la route de Bologne, Byron avait rencontré son ancien et tendre ami
+lord Clare; et dans ses _Pensées détachées_, il décrit ainsi cette
+courte entrevue.
+
+[Note 162: Moore regrette beaucoup d'avoir égaré le texte original
+de cet extrait. (_Note du Trad._) ]
+
+[Note 163: Moore donne les vers de Rogers relatifs à cette entrevue,
+la traduction en eût été peu intéressante pour nos lecteurs. (_Note du
+Trad._)]
+
+
+Pise, 5 novembre 1821.
+
+«Il y a d'étranges coïncidences quelquefois dans les petits événemens de
+ce monde, Sancho,» dit Sterne dans une lettre (si je ne me trompe), et
+j'ai souvent vérifié cette remarque.
+
+»Page 128, article 91 de ce recueil, j'ai parlé de mon ami lord Clare
+dans les termes que mes sentimens m'inspiraient. Une semaine ou deux
+après, je le rencontrai sur la route entre Imola et Bologne, pour la
+première fois depuis sept ou huit ans. Il était hors d'Angleterre en
+1814, et revint à l'époque même de mon départ en 1816.
+
+»Cette rencontre anéantit pour un instant toutes les années d'intervalle
+entre le moment actuel et les jours de Harrow-on-the-hill. Ce fut pour
+moi un sentiment nouveau et inexplicable, comme sorti de la tombe. Clare
+aussi fut très-ému,--beaucoup plus en apparence que je ne fus moi-même;
+car je sentis son coeur battre jusque dans le bout de ses doigts, à
+moins cependant que ce ne fût mon propre pouls qui me causât cette
+impression.
+
+Il me dit que je trouverais un mot de lui à Bologne, ce que je trouvai
+en effet. Nous fûmes obligés de nous séparer pour gagner chacun le but
+de notre voyage, lui Rome, et moi Pise, mais avec la promesse de nous
+revoir au printems. Nous ne fûmes ensemble que cinq minutes, et sur la
+grand'route; mais je me rappelle à peine, dans toute mon existence, une
+heure équivalente à ces minutes. Il avait appris que je venais à
+Bologne, et y avait laissé une lettre pour moi, parce que les personnes
+avec qui il voyageait ne pouvaient attendre plus long-tems.
+
+»De tous ceux que j'ai jamais connus, il a sous tous les rapports le
+moins dévié des excellentes qualités et des tendres affections qui
+m'attachèrent si fortement à lui à l'école. J'aurais à peine cru
+possible que la société (ou le monde, comme on dit) pût laisser un être
+si peu souillé du levain des mauvaises passions.
+
+»Je ne parle pas que d'après mon expérience personnelle, mais d'après
+tout ce que j'ai entendu dire de lui par les autres, en son absence et
+loin de lui.»
+
+Après être resté un jour à Bologne, Lord Byron traversa les Apennins
+avec M. Rogers, et je trouve la note suivante concernant la visite que
+les deux poètes firent ensemble à la galerie de Florence.
+
+«J'ai de nouveau visité la galerie de Florence, etc. Mes premières
+impressions se sont confirmées; mais il y avait là trop de visiteurs
+pour permettre à personne de rien sentir réellement. Comme nous étions
+(environ trente ou quarante) tous entassés dans le cabinet des pierres
+précieuses et des colifichets, dans un coin d'une des galeries, je dis à
+Rogers que «nous étions comme dans un corps-de-garde.» Je le laissai
+rendre ses devoirs à quelques unes de ses connaissances, et me mis à
+rôder tout seul--les quatre minutes que je pus saisir pour mieux sentir
+les ouvrages qui m'entouraient. Je ne prétends pas appliquer ceci à un
+examen fait en tête-à-tête avec Rogers, qui a un goût excellent et un
+profond sentiment des arts (deux qualités qu'il possède à un plus haut
+degré que moi; car, pour le goût surtout, j'en ai peu); mais à la foule
+des admirateurs ébaubis qui nous coudoyaient et des bavards qui
+circulaient autour de nous.
+
+»J'entendis un hardi Breton dire à une femme à qui il donnait le bras,
+en regardant la Vénus du Titien «Bien; c'est réellement
+très-beau,»--observation qui, comme celle de l'hôte «sur la certitude de
+la mort,» était (comme l'observa la femme de l'hôte) «extrêmement
+vraie.»
+
+»Dans le palais Pitti, je n'ai pas omis la prescription de Goldsmith
+pour un connaisseur, c'est à savoir «que les peintures auraient été
+meilleures si le peintre avait pris plus de peine, et qu'il faut louer
+les oeuvres de Pietro Perugino.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLXVI.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Pise, 3 novembre 1821.
+
+«Les deux passages ne peuvent être changés sans faire parler Lucifer
+comme l'évêque de Lincoln, ce qui ne serait pas dans le caractère du
+susdit Lucifer. L'idée des anciens mondes est de Cuvier, comme je l'ai
+expliqué dans une note additionnelle jointe à la préface. L'autre
+passage est aussi dans l'esprit du personnage; si c'est une absurdité,
+tant mieux, puisque alors cela ne peut faire du mal, et plus on rend
+Satan imbécile, moins on le rend dangereux. Quant au chapitre «des
+alarmes,» croyez-vous réellement que de telles paroles aient jamais
+égaré personne? Ces personnages sont-ils plus impies que le Satan de
+Milton ou le Prométhée d'Eschyle? Adam, Ève, Ada et Abel ne sont-ils pas
+aussi pieux que le Catéchisme?
+
+»Gifford est un homme trop sage pour penser que de telles choses
+puissent jamais avoir quelque effet sérieux. Qui fut jamais changé par
+un poème? Je prie de remarquer qu'il n'y a dans tout cela aucune
+profession de foi ou hypothèse de mon propre cru; mais j'ai été obligé
+de faire parler Caïn et Lucifer, conformément à leurs caractères, et
+certes cela a toujours été permis en poésie. Caïn est un homme
+orgueilleux: si Lucifer lui promettait un royaume, il l'élèverait; le
+démon a pour but de le rabaisser encore plus dans sa propre estime,
+qu'il ne se rabaissait lui-même auparavant, et cela en lui montrant son
+néant, jusqu'à ce qu'il ait créé en lui cette disposition d'esprit qui
+le pousse à la catastrophe, par une pure irritation intérieure, non par
+préméditation, ni par envie contre Abel (ce qui aurait rendu Caïn
+méprisable), mais par colère, par fureur contre la disproportion de son
+état et de ses conceptions, fureur qui se décharge plutôt sur la vie et
+l'auteur de la vie, que contre la créature vivante.
+
+»Son remords immédiat est l'effet naturel de sa réflexion sur cette
+action soudaine. Si l'action avait été préméditée, le repentir aurait
+été plus tardif.
+
+»Dédiez le poème à Walter Scott, ou, si vous pensez qu'il préfère que
+les _Foscari_ lui soient dédiés, mettez la dédicace aux _Foscari_.
+Consultez-le sur ce point.
+
+»Votre première note était assez bizarre; mais vos deux autres lettres,
+avec les opinions de Moore et de Gifford, arrangent la chose. Je vous ai
+déjà dit que je ne puis rien retoucher. Je suis comme le tigre: si je
+manque au premier bond, je retourne en grognant dans mon antre; mais si
+je frappe au but, c'est terrible.....
+
+»Vous m'avez déprécié les trois derniers chants de _Don Juan_, et vous
+les avez gardés plus d'un an; mais j'ai appris que, malgré les fautes
+d'impression, ils sont estimés,--par exemple, par l'Américain Irving.
+
+»Vous avez reçu ma lettre (ouverte) par l'entremise de M. Kinnaird;
+ainsi, je vous prie, ne m'envoyez plus de _Revues_. Je ne veux plus rien
+lire de bien ni de mal en ce genre. Walter-Scott n'a pas lu un article
+sur lui pendant treize ans.
+
+»Le buste n'est pas ma propriété, mais celle d'Hobhouse. Je vous l'ai
+adressé comme à un homme de l'amirauté, puissant à la douane. Déduisez,
+je vous prie, les frais du buste ainsi que tous autres.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLXVII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Pise, 9 novembre 1821.
+
+«Je n'ai point lu du tout les _Mémoires_, depuis que je les ai écrits,
+et je ne les lirai jamais: c'est assez d'avoir eu la peine de les
+écrire; vous pouvez m'en épargner la lecture. M. Moore est investi (ou
+peut s'investir) d'un pouvoir discrétionnaire pour omettre toutes les
+répétitions ou les expressions qui ne lui semblent pas bonnes, vu qu'il
+est un meilleur juge que vous ou moi.
+
+»Je vous envoie ci-joint un drame lyrique (intitulé _Mystère_, d'après
+son sujet) qui pourra peut-être arriver à tems pour le volume. Vous le
+trouverez assez pieux, j'espère;--du moins quelques-uns des choeurs
+auraient pu être écrits par Sternhold et Hopkins eux-mêmes. Comme il est
+plus long, plus lyrique et plus grec que je n'avais d'abord l'intention
+de le faire, je ne l'ai pas divisé en actes, mais j'ai appelé ce que je
+vous envoie, _première partie_, vu qu'il y a une suspension de l'action,
+qui peut, ou se terminer là sans inconvénient, ou se continuer d'une
+manière que j'ai en vue. Je désire que la première partie soit publiée
+avant la seconde, parce qu'en cas d'insuccès, il vaut mieux s'arrêter
+que de continuer un essai inutile.
+
+»Je désire que vous m'accusiez l'arrivée de ce paquet par le retour du
+courrier, si vous le pouvez sans inconvénient, en m'envoyant une
+épreuve.
+
+»Votre très-obéissant, etc.
+
+»_P. S._ Mon désir est que ce poème soit publié en même tems et, s'il
+est possible, dans le même volume que les autres, parce qu'au moins,
+quels que soient les mérites ou démérites de ces pièces, on avouera
+peut-être que chacune est d'un genre différent et dans un différent
+style.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLXVIII.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Pise, 16 novembre 1821.
+
+«Il y a ici M. ***, génie irlandais, avec qui nous sommes liés. Il a
+composé un excellent commentaire de Dante, plein de renseignemens
+nouveaux et vrais, et d'observations habiles; mais sa versification est
+telle qu'il a plu à Dieu de la lui donner. Néanmoins, il est si
+fermement persuadé de l'égale excellence de ses vers, qu'il ne
+consentira jamais à séparer le commentaire de la traduction, comme je me
+hasardai à lui en insinuer délicatement l'idée,--sans la peur de
+l'Irlande devant les yeux, et avec l'assurance d'avoir assez bien tiré
+en sa présence (avec des pistolets ordinaires) le jour précédent.
+
+»Mais il est empressé de publier le tout, et doit en avoir la
+satisfaction, quoique les réviseurs doivent lui faire souffrir plus de
+tourmens qu'il n'y en a dans l'original. En vérité, les notes sont bien
+dignes de la publication; mais il insiste à les accompagner de la
+traduction. Je lui ai lu hier une de vos lettres, et il me prie de vous
+écrire sur sa poésie. Il paraît être réellement un brave homme, et j'ose
+dire que son vers est très-bon irlandais.
+
+»Or, que ferons-nous pour lui? Il dit qu'il se chargera d'une partie des
+frais de la publication. Il n'aura de repos que lorsqu'il aura été
+publié et vilipendé,--car il a une haute opinion de lui-même,--et je ne
+vois pas d'autre ressource que de ne le laisser vilipender que le moins
+possible, car je crois qu'il en peut mourir. Écrivez donc à Jeffrey pour
+le prier ne pas parler de lui dans sa _Revue_; je ferai demander la même
+faveur à Gifford par Murray. Peut-être on pourrait parler du commentaire
+sans mentionner le texte; mais je doute que les chiens...--car le texte
+est trop tentant.
+
+»J'ai à vous remercier encore, comme je crois l'avoir déjà fait, pour
+votre opinion sur _Caïn_. ........................
+
+»Je vous adresse cette lettre à Paris, suivant votre désir. Répondez
+bientôt, et croyez-moi toujours, etc.
+
+»_P. S._ Ce que je vous ai écrit sur l'abattement de mes esprits est
+vrai. À présent, grâce au climat, etc. (je puis me promener dans mon
+jardin et cueillir mes oranges, et, par parenthèse, j'ai gagné la
+diarrhée pour m'être trop livré à ce luxe méridional de la propriété),
+mes esprits sont beaucoup mieux. Vous semblez penser que je n'aurais pu
+composer la _Vision_, etc., si mes esprits eussent été abattus;--mais je
+crois que vous vous trompez. La poésie, dans l'homme, est une faculté ou
+ame distincte, et n'a pas plus de rapport avec l'individu de tous les
+jours, que l'inspiration avec la pythonisse une fois éloignée de son
+trépied.»
+
+La correspondance que je vais maintenant insérer ici, quoique publiée
+depuis long-tems par celui[164] qui l'eut avec Lord Byron, sera, je n'en
+doute pas, relue avec plaisir, même par ceux qui sont déjà instruits de
+toutes les circonstances, vu que, parmi les étranges et intéressans
+événemens dont ces pages abondent, il n'y en a peut-être aucun aussi
+touchant et aussi singulier que celui auquel les lettres suivantes ont
+trait.
+
+[Note 164: _Voir_ les _Pensées sur la dévotion privée_, par M.
+Sheppard. (_Note de Moore_.) ]
+
+
+
+
+À LORD BYRON.
+
+From Somerset, 21 novembre 1821.
+
+
+MILORD,
+
+«Il y a plus de deux ans, une femme aimable et aimée m'a été enlevée par
+une maladie de langueur après une très-courte union. Elle avait une
+douceur et un courage invariables, et une piété toute intérieure, qui se
+révélait rarement par des paroles, mais dont l'active influence
+produisait une bonté uniforme. À sa dernière heure, après un regard
+d'adieu sur un nouveau-né, notre unique enfant, pour qui elle avait
+témoigné une affection inexprimable, les derniers mots qu'elle murmura
+furent: «Dieu est le bonheur! Dieu est le bonheur!» Depuis le second
+anniversaire de sa mort, j'ai lu quelques papiers qui, pendant sa vie,
+n'avaient été vus de personne, et qui contiennent ses plus secrètes
+pensées. J'ai cru devoir communiquer à votre seigneurie un morceau qui
+sans doute est relatif à vous, vu que j'ai plus d'une fois entendu ma
+femme parler de votre agilité à gravir les rochers à Hastings.
+
+«Ô mon Dieu! je me sens encouragé par l'assurance de ta parole à te
+prier en faveur d'un être pour qui j'ai pris dernièrement un grand
+intérêt. Puisse la personne dont je parle (et qui est maintenant, nous
+le craignons, aussi célèbre par son mépris pour toi que par les talens
+transcendans dont tu l'as douée) être réveillée par le sentiment de son
+danger, et amenée à chercher dans un convenable sentiment de religion
+cette paix de l'ame qu'elle n'a pu trouver dans les jouissances de ce
+monde! Fais-lui la grâce que l'exemple de sa future conduite produise
+plus de bien que sa vie passée et ses écrits n'ont produit de mal; et
+puisse le soleil de la justice, qui, nous l'espérons, luira un jour à
+venir pour lui, briller en proportion des ténèbres que le péché a
+rassemblées autour de lui, et le baume que répand ta lumière avoir une
+efficacité et une bienfaisance proportionnées à la vivacité de cette
+agonie, légitime punition de tant de vices! Laisse-moi espérer que la
+sincérité de mes efforts pour parvenir à la sainteté, et mon amour pour
+le grand auteur de la religion, rendront cette prière plus efficace,
+comme toutes celles que je fais pour le salut des hommes.--Soutiens-moi
+dans le chemin du devoir;--mais ne me laisse jamais oublier que, quoique
+nous puissions nous animer nous-mêmes dans nos efforts par toutes sortes
+de motifs innocens, ces motifs ne sont que de faibles ruisseaux qui
+peuvent bien accroître le courant, mais qui, privés de la grande source
+du bien (c'est-à-dire d'une profonde conviction du péché originel, et
+d'une ferme croyance dans l'efficacité de la mort du Christ pour le
+salut de ceux qui ont foi en lui, et désirent réellement le servir),
+tariraient bientôt, et nous laisseraient dénués de toute vertu comme
+auparavant.»
+
+
+
+
+31 juillet 1814, HASTINGS.»
+
+»Il n'y a, milord, dans cet extrait, rien qui puisse, dans un sens
+littéraire, vous intéresser; mais il vous paraîtra peut-être à propos de
+remarquer quel intérêt profond et étendu pour le bonheur d'autrui la foi
+chrétienne peut éveiller au milieu de la jeunesse et de la prospérité.
+Il n'y a rien là de poétique ni d'éclatant, comme dans les vers de M.
+de Lamartine, mais c'est là qu'est le sublime, milord; car cette
+intercession était offerte, en votre faveur, à la source suprême du
+bonheur. Elle partait d'une foi plus sûre que celle du poète français,
+et d'une charité qui, combinée à la foi, se montrait inaltérable au
+milieu des langueurs et des souffrances d'une prochaine dissolution.
+J'espère qu'une prière qui, j'en suis sûr, était profondément sincère,
+ne sera peut-être pas à jamais inefficace.
+
+»Je n'ajouterais rien, milord, à la renommée dont votre génie vous a
+environné, en exprimant, moi, individu inconnu et obscur, mon admiration
+pour vos oeuvres. Je préfère être mis au nombre de ceux qui souhaitent
+et prient que «la sagesse d'en haut» la paix et la joie entrent dans une
+ame telle que la vôtre.»
+
+JOHN SHEPPARD.
+
+
+Quelque romanesque que puisse paraître aux esprits froids et mondains la
+piété de cette jeune personne, il serait à désirer que le sentiment
+vraiment chrétien qui lui dicta sa prière, fût plus commun parmi tous
+ceux qui professent la même croyance; et que ces indices d'une nature
+meilleure, si visibles même à travers les nuages du caractère de Byron,
+après avoir ainsi engagé cette jeune femme innocente à prier pour lui
+quand il vivait, pussent inspirer aux autres plus de charité envers sa
+mémoire, aujourd'hui qu'il est mort.
+
+Lord Byron fit à cette touchante communication, la réponse suivante:
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLXIX.
+
+À M. SHEPPARD.
+
+
+Pise, 8 décembre 1821.
+
+«Monsieur,
+
+»J'ai reçu votre lettre. Je n'ai pas besoin de vous dire que l'extrait
+qu'elle contient m'a touché, parce qu'il m'aurait fallu manquer de toute
+sensibilité pour le lire avec indifférence. Quoique je ne sois pas
+entièrement sûr qu'il ait été écrit à mon intention, cependant la date,
+le lieu, avec d'autres circonstances que vous mentionnez, rendent
+l'allusion probable. Mais quelle que soit la personne pour qui il ait
+été écrit, toujours est-il que je l'ai lu avec tout le plaisir qui peut
+naître d'un si triste sujet. Je dis plaisir,--parce que votre brève et
+simple peinture de la vie et de la conduite de l'excellente personne que
+vous devez sans doute retrouver un jour, ne peut être contemplée sans
+l'admiration due à tant de vertus, et à cette piété pure et modeste. Les
+derniers momens de votre femme furent surtout frappans: et je ne sache
+pas que, dans le cours de mes lectures sur l'histoire du genre humain,
+et encore moins dans celui de mes observations sur la portion existante,
+j'aie rencontré rien de si sublime, joint à si peu d'ostentation.
+Incontestablement, ceux qui croient fermement en l'Évangile, ont un
+grand avantage sur tous les autres,--par cette seule raison que, si ce
+livre est vrai, ils auront leur récompense après leur mort; et que s'il
+n'y a pas d'autre vie, ils ne peuvent qu'être plongés avec l'incrédule
+dans un éternel sommeil, après avoir eu durant leur vie l'assistance
+d'une espérance exaltée, sans désappointement subséquent, puisque (à
+prendre le pire) «rien ne peut naître de rien,» pas même le chagrin.
+Mais la croyance d'un homme ne dépend pas de lui. Qui peut dire: «Je
+crois ceci, cela, ou autre chose?» et surtout, ce qu'il peut le moins
+comprendre. J'ai toutefois observé que ceux qui ont commencé leur vie
+avec une foi extrême, l'ont à la fin grandement restreinte, comme
+Chillingworth, Clarke (qui finit par être arien), Bayle, Gibbon (d'abord
+catholique), et quelques autres; tandis que, d'autre part, rien n'est
+plus commun que de voir le jeune sceptique finir par une croyance ferme,
+comme Maupertuis et Henry Kirke White.
+
+»Mais mon objet est d'accuser la réception de votre lettre, non de faire
+une dissertation. Je vous suis fort obligé pour vos bons souhaits, et je
+vous le suis infiniment pour l'extrait des papiers de cette créature
+chérie dont vous avez si bien décrit les qualités en peu de mots. Je
+vous assure que toute la gloire qui inspira jamais à un homme l'idée
+illusoire de sa haute importance, ne contrebalancerait jamais dans mon
+esprit le pur et pieux intérêt qu'un être vertueux peut prendre à mon
+salut. Sous ce point de vue, je n'échangerais pas l'intercession de
+votre épouse en ma faveur contre les gloires réunies d'Homère, de César
+et de Napoléon, pussent-elles toutes s'accumuler sur une tête vivante.
+Faites-moi au moins la justice de croire que,
+
+ _Video meliora proboque_[165].
+
+quoique le «_Deteriora sequor_» puisse avoir été appliqué à ma conduite.
+
+[Note 165: Ovid. _Métamorph._ Disc. de Médée.
+
+ _Video meliora proboque
+ Deteriora sequor_.
+
+«Je vois et j'approuve le parti du devoir; je suis le parti contraire.»
+ (_Note du Trad._)]
+
+»J'ai l'honneur d'être votre reconnaissant et obéissant serviteur,
+
+BYRON.
+
+»_P. S._ Je ne sais pas si je m'adresse à un ecclésiastique; mais je
+présume que vous ne serez pas offensé par la méprise (si c'en est une)
+de l'adresse de cette lettre. Quelqu'un qui a si bien expliqué et si
+profondément senti les doctrines de la religion, excusera l'erreur qui
+me l'a fait prendre pour un de ses ministres.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLXX.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Pise, 4 décembre 1821.
+
+»Je vois dans les journaux anglais,--dans le _Messenger_ de votre saint
+allié Galignani,--que «les deux plus grands exemples de la vanité
+humaine dans le présent siècle» sont, premièrement «l'ex-empereur
+Napoléon,» et secondement «sa seigneurie, etc., le noble poète,»
+c'est-à-dire, votre humble serviteur, moi, pauvre diable innocent.»
+
+»Pauvre Napoléon! il ne songeait guères à quelles viles comparaisons le
+tour de la roue du destin le réduirait!
+
+»Je suis établi ici dans un fameux et vieux palais féodal, sur l'Arno,
+assez grand pour une garnison, avec des cachots dans le bas et des
+cellules dans les murs, et si plein d'esprits, que le savant Fletcher,
+mon valet, m'a demandé la permission de changer de chambre, et puis a
+refusé d'occuper sa nouvelle chambre, parce qu'il y avait encore plus
+d'esprits que dans l'autre. Il est vrai qu'on entend les bruits les plus
+extraordinaires (comme dans tous les vieux bâtimens), ce qui a épouvanté
+mes domestiques, au point de m'incommoder extrêmement. Il y a une place
+évidemment destinée à murer les gens, car il n'y a qu'un seul passage
+pratiqué dans le mur, et fait pour être remuré sur le prisonnier. La
+maison appartenait à la famille des Lanfranchi (mentionnés par Ugolin
+dans son rêve comme ses persécuteurs avec les Sismondi), et elle a eu
+dans son tems un ou deux maîtres farouches. L'escalier, etc., dit-on, a
+été bâti par Michel-Ange. Il ne fait pas encore assez froid pour avoir
+du feu. Quel climat!
+
+»Je n'ai encore rien vu ni même entendu de ces spectres (que l'on dit
+avoir été les derniers occupans du palais); mais toutes les autres
+oreilles ont été régalées de toutes sortes de sons surnaturels. La
+première nuit j'ai cru entendre un bruit bizarre, mais il ne s'est pas
+reproduit. Je ne suis là que depuis un mois.
+
+»Tout à vous, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLXXI.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Pise, 10 décembre 1821.
+
+«Aujourd'hui, à cette heure même (à une heure), ma fille a six ans. Je
+ne sais quand je la reverrai, ou si même je dois la revoir jamais.
+
+»J'ai remarqué une curieuse coïncidence, qui a presque l'air d'une
+fatalité.
+
+»Ma mère, ma femme, ma fille, ma soeur consanguine, la mère de ma soeur,
+ma fille naturelle et moi, nous sommes tous enfans uniques.
+
+»N'est-ce pas chose bizarre,--qu'une telle complication d'enfans
+uniques? À propos, envoyez-moi la miniature de ma fille Ada. Je n'ai que
+la gravure, qui ne donne que peu ou point d'idée de son teint.
+
+»Tout à vous, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLXXII.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Pise, 12 décembre 1821.
+
+«Ce que vous dites sur les deux biographies de Galignani est fort
+amusant; et si je n'étais paresseux, je ferais certainement ce que vous
+désirez. Mais je doute à présent de mon fonds de gaîté,--assez pour ne
+pas laisser le chat sortir du sac[166]. Je désire que vous entrepreniez
+la chose. Je vous pardonne et vous accorde indulgence (comme un pape),
+par avance, pour toutes les plaisanteries qui maintiendront ces sots
+dans leur chère croyance qu'un homme est un loup-garou.
+
+[Note 166: M. Galignani ayant exprimé le désir d'avoir une petite
+biographie de Lord Byron, pour la placer à la tête de ses oeuvres,
+j'avais dit par plaisanterie, dans une lettre précédente à mon noble
+ami, que ce serait une bonne satire de la disposition du monde à le
+peindre comme un monstre, que d'écrire lui-même pour le public, tant
+anglais que français, une sorte de biographie héroï-comique, où il
+raconterait, avec un assaisonnement d'horreurs et de merveilles, tout ce
+qu'on avait déjà publié ou cru sur son compte, et laisserait même
+l'histoire de Goëthe sur le double meurtre de Florence. (_Note de
+Moore_.) ]
+
+»Je crois vous avoir dit que l'histoire du Giaour avait quelque
+fondement dans les faits; ou si je ne vous l'ai pas dit, vous le verrez
+un jour dans une lettre que lord Sligo m'a écrite après la publication
+du poème..............................................................
+
+»Le dénoûment dont vous parlez pour le pauvre ***, a été sur le point
+d'avoir lieu hier. Allant à cheval assez vite derrière M. Medwin et moi,
+en tournant l'angle d'un défilé entre Pise et les montagnes, il s'est
+jeté par terre,--et s'est fait une assez forte contusion; mais il n'est
+pas en danger. Il a été saigné, et garde la chambre. Comme je le
+précédais de quelques centaines d'yards[167], je n'ai pas vu l'accident;
+mais mon domestique, qui était derrière, l'a vu, et il dit que le cheval
+n'a pas bronché,--excuse ordinaire des écuyers démontés. Comme *** se
+pique d'être bon écuyer, et que son cheval est réellement une assez
+bonne bête, je désire entendre l'aventure de sa propre bouche,--attendu
+que je n'ai encore rencontré personne qui réclamât une chute comme chose
+de son fait.............................................................
+
+»À toujours et de coeur, etc.»
+
+»_P. S._ 13 décembre.
+
+«Je vous envoie ci-joint des vers que j'ai composés il y a quelque tems;
+vous en ferez ce qu'il vous plaira, vu qu'ils sont fort innocens[168].
+Seulement, si vous les faites copier, imprimer ou publier, je désire
+qu'ils soient plus correctement reproduits qu'on n'a coutume de le faire
+quand, «des riens deviennent des monstruosités» comme dit Coriolan.
+
+[Note 167: L'_yard_ vaut trois pieds. (_Note du Trad._) ]
+
+[Note 168: Voici ces vers:
+
+ Oh! ne me parlez pas d'un grand nom dans l'histoire,
+ Les jours de notre jeunesse sont les jours de notre gloire.
+ Le myrte et le lierre du doux âge de vingt-deux ans
+ Valent tous vos lauriers, quelle qu'en soit l'abondance.
+
+ Que sont les guirlandes et les couronnes pour le front ridé?
+ Des fleurs mortes, mouillées de la rosée d'avril.
+ Arrière donc de la tête blanchie tous ces honneurs!
+ Que m'importent ces tresses qui ne donnent que la gloire?
+
+ Ô Renommée! Si jamais je m'enivrai de tes louanges,
+ Ce fut moins pour le plaisir de tes phrases sonores,
+ Que pour voir les yeux brillans d'une femme chérie révéler
+ Qu'elle ne me jugeait point indigne de l'aimer.
+
+C'est là surtout que je te cherchai, c'est là seulement que je te trouvai.
+ Le regard féminin fut le plus doux des rayons qui t'environnaient;
+ Quand il brilla sur quelque éclatante partie de mon histoire,
+ Alors je connus l'amour, et je sentis la gloire.]
+
+»Il faut réellement que vous fassiez publier ***: il n'aura pas de repos
+jusque-là. Il vient d'aller avec la tête cassée à Lucques, suivant mon
+désir, pour essayer de sauver un homme du supplice du feu. L'Espagnole,
+dont la jupe règne sur Lucques, avait condamné un pauvre diable au
+bûcher, pour vol d'une boîte de pains à chanter[169] dans une église.
+Shelley et moi, nous nous sommes armés contre cet acte de piété, et nous
+avons troublé tout le monde pour faire commuer la peine. *** est allé
+voir ce qu'on peut faire.»
+
+B.
+
+[Note 169: _Wafer-box_, boîte de pains à cacheter, à chanter
+_messe_, c'est ce que les ames dévotes appellent un ciboire. (_Note du
+Trad._)]
+
+
+
+LETTRE CCCCLXXIV[170].
+
+À M. MOORE.
+
+
+»Je vous envoie les deux notes qui vous apprendront l'histoire de
+l'auto-da-fé dont je parle. Shelley, en parlant de son cousin le
+serpent, fait allusion à une plaisanterie de mon invention. Le
+Méphistophélès de Goëthe nomme le serpent qui tenta Ève, «la célèbre
+couleuvre ma tante,» et je prétends sans cesse que Shelley n'est rien
+moins qu'un des neveux de cette bête fameuse, marchant sur le bout de la
+queue.» .................................................................
+
+[Note 170: La lettre 473e a été supprimée; c'est une contre note
+adressée à Shelley, pour des démarches à faire pour empêcher
+l'auto-da-fé.]
+
+
+
+
+À LORD BYRON.
+
+
+Mardi, 2 heures.
+
+«Mon cher Lord,
+
+»Quoique fermement convaincu que l'histoire est entièrement feinte, ou
+exagérée au point de devenir une fiction; cependant, afin d'être à même
+de mettre la vérité hors de doute, et de calmer complètement votre
+inquiétude, j'ai pris la résolution d'aller en personne à Lucques ce
+matin. Si la nouvelle est moins fausse que je ne crois, je ne manquerai
+pas de recourir à tous les moyens de succès que j'imaginerai. Soyez-en
+assuré.
+
+»De votre seigneurie,
+
+»Le très-sincère.»
+
+»_P. S._ Pour empêcher le bavardage, j'aime mieux aller moi-même à
+Lucques, que d'y envoyer mon domestique avec une lettre. Il vaut mieux
+que vous ne parliez de mon excursion à personne (excepté à Shelley). La
+personne que je vais visiter mérite toute confiance sous le double
+rapport de l'autorité et de la vérité.»
+
+
+
+
+À LORD BYRON.
+
+
+Jeudi matin.
+
+«Mon cher Lord Byron,
+
+»J'apprends ce matin que le projet, que certainement on avait eu en vue,
+de brûler mon cousin le serpent, a été abandonné, et que le susdit a été
+condamné aux galères....................................................
+........................................................................
+
+»Tout à vous à jamais et sincèrement.»
+
+P.-B. SHELLEY.
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLXXV.
+
+À SIR WALTER-SCOTT, BARONNET.
+
+
+Pise, 12 janvier 1822.
+
+»Mon cher sir Walter,
+
+»Je n'ai pas besoin de dire combien je suis reconnaissant de votre
+lettre, mais je dois avouer mon ingratitude pour être resté si long-tems
+sans vous répondre. Depuis que j'ai quitté l'Angleterre, j'ai griffonné
+des lettres d'affaires, etc., pour cinq cents benêts, sans difficulté,
+quoique sans grand plaisir; et cependant, quoique l'idée de vous écrire
+m'ait cent fois passé par la tête, et ne soit jamais sortie de mon
+coeur, je n'ai pas fait ce que j'aurais dû faire. Je ne puis me rendre
+compte de cela que par le même sentiment de timide anxiété, avec lequel
+nous faisons quelquefois la cour à une belle femme de notre rang, dont
+nous sommes vivement amoureux, tandis que nous attaquons une fraîche et
+grasse chambrière (je parle, sans contredit, de notre jeune tems) sans
+aucun remords ou adoucissement sentimental de notre vertueux dessein.
+
+»Je vous dois beaucoup plus que la reconnaissance ordinaire des bons
+offices littéraires et d'une mutuelle amitié, car vous vîntes de
+vous-même en 1817 me rendre service, quand il fallait non-seulement de
+la bienveillance, mais du courage pour agir ainsi; une telle expression
+de vos opinions sur mon compte eût en tout tems flatté mon orgueil, mais
+à cette époque où «tout le monde et ma femme» comme dit le proverbe,
+s'efforçaient de m'accabler, cela me rehausse encore davantage dans ma
+propre estime;--je parle de l'article de la _Quarterly_ sur le troisième
+chant de _Childe-Harold_, dont Murray m'a dit que vous étiez
+l'auteur,--et, certes, je l'aurais su sans cette information, car il n'y
+avait pas deux hommes qui eussent alors pu ou voulu faire cet article.
+Si c'eût été un morceau de critique ordinaire, quelque éloquent et
+louangeur qu'il fût, j'en aurais, sans contredit, ressenti beaucoup de
+plaisir et de gratitude, mais non jusqu'au même degré où la bonté
+extraordinaire d'un procédé pareil au vôtre doit porter tout esprit
+capable de tels sentimens. Le témoignage de ma reconnaissance, tout
+tardif qu'il est, montrera du moins par-là que je n'ai pas oublié le
+service; et je puis vous assurer que le sentiment de cette obligation
+s'est accru dans mon coeur en intérêts composés durant le délai. Je
+n'ajouterai qu'un mot sur ce sujet; c'est que vous, Jeffrey, et Leigh
+Hunt, furent les seuls hommes de lettres, parmi tous ceux que je
+connais (et dont quelques-uns avaient été obligés par moi), qui osassent
+alors hasarder même un mot anonyme en ma faveur; et que, de ces trois
+hommes, je n'avais jamais vu l'un,--vu l'autre beaucoup moins que je ne
+le désirais,--et que le troisième n'avait à mon égard aucune espèce
+d'obligation, tandis que les deux premiers avaient été attaqués par moi
+précédemment, l'un, à la vérité, par suite d'une sorte de provocation,
+mais l'autre de gaîté de coeur. Ainsi, vous voyez que vous avez amassé
+«des charbons ardens, etc.», suivant la vraie maxime de l'Évangile, et
+je vous assure qu'ils m'ont brûlé jusqu'au coeur.
+
+»Je suis charmé que vous acceptiez la dédicace. Je voulais d'abord vous
+dédier les «_Foscarini_»; mais premièrement, j'ai appris que _Caïn_
+était jugé le moins mauvais des deux drames comme composition; et,
+secondement, j'ai traité Southey comme un filou dans une note des
+_Foscarini_, et j'ai songé qu'il est un de vos amis (sans être le mien,
+néanmoins), et qu'il ne serait pas convenable de dédier à quelqu'un un
+ouvrage contenant de tels outrages contre son ami. Toutefois, je
+travaillerai bientôt le poète-lauréat. J'aime les querelles, et les ai
+toujours aimées depuis mon enfance; et c'est, il faut le dire,
+l'inclination que j'ai trouvé, la plus facile à satisfaire, soit en
+personne, soit en poésie. Vous désavouez «la jalousie», mais je vous
+demanderai comme Boswell à Johnson: «De qui pourriez-vous être jaloux?»
+d'aucun auteur vivant, sans contredit; et (en prenant en considération
+les tems passés et présens) de quel auteur mort? Je ne veux pas vous
+importuner sur le compte des romans écossais (comme on les appelle,
+quoique deux d'entre eux soient complètement anglais, et les autres à
+moitié), mais rien ne peut ni n'a pu me persuader, dix minutes après
+avoir joui de votre société, que vous n'êtes pas l'auteur. Ces romans
+ont pour moi tant de l'_Auld lang syne_ (j'ai été élevé en franc
+Écossais jusqu'à dix ans), que je ne puis me passer d'eux; et quand je
+partis l'autre jour de Ravenne pour Pise, et que j'envoyai ma
+bibliothèque en avant, ce furent les seuls livres que je gardai près de
+moi, quoique je les susse déjà par coeur.»
+
+
+27 janvier 1822.
+
+»J'ai différé de clore ma lettre jusqu'à présent, dans l'espoir que je
+recevrais _le Pirate_, qui est en mer pour m'arriver, mais qui n'est pas
+encore en vue. J'apprends que votre fille est mariée, et je suppose qu'à
+présent vous êtes à moitié grand-père,--jeune grand-père, par
+parenthèse. J'ai entendu faire de grands éloges de la personne et de
+l'esprit de Mrs. Lockhart, et l'on m'a dit beaucoup de bien de son mari.
+Puissiez-vous vivre assez pour voir autant de nouveaux Scott qu'il y a
+de Nouvelles de Scott[171]! C'est la mauvaise pointe, mais le sincère
+désir de,
+
+»Votre affectionné, etc.»
+
+»_P. S._ Pourquoi ne faites-vous pas un tour en Italie? vous y seriez
+aussi connu et aussi bienvenu, que dans les montagnes d'Écosse parmi
+vos compatriotes. Quant aux Anglais, vous seriez avec eux comme à
+Londres; et je n'ai pas besoin d'ajouter que je serais charmé de vous
+revoir, ce que je suis loin de pouvoir jamais dire pour l'Angleterre ni
+pour rien de ce qu'elle renferme, à quelques exceptions «de parentage et
+d'alliés.» Mais «mon coeur brûle pour le tartan» ou toute autre chose
+d'Écosse, qui me rappelle Aberdeen et d'autres pays plus voisins des
+montagnes que cette ville, vers Indercauld et Braemar, où l'on m'envoya
+prendre du lait de chèvre en 1795-6, sans quoi j'étais menacé de dépérir
+après la fièvre scarlatine. Mais je bavarde comme une commère; ainsi,
+bonne nuit, et les dieux soient avec vos rêves!
+
+»Présentez, je vous prie, mes respects à lady Scott, qui se souviendra
+peut-être de m'avoir vu en 1815.........................................
+
+[Note 171: To see as many _novel_ Scotts as there are Scott's
+_novels_. Le jeu de mots est plus sensible dans le texte. _Novel_ veut
+dire _nouveau_, et _roman_, _nouvelle_. (_Note du Trad._) ]
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLXXVI.
+
+À M. KINNAIRD.
+
+
+Pise, 6 février 1822.
+
+«Tentez de repasser le défilé de l'abîme», jusqu'à ce que nous trouvions
+un éditeur pour _la Vision_; et si l'on n'en trouve pas, imprimez
+cinquante exemplaires à mes frais, distribuez-les parmi mes
+connaissances, et vous verrez bientôt que les libraires publieront
+l'ouvrage même malgré notre opposition. La crainte à présent est
+naturelle; mais je ne vois pas que je doive céder pour cela. Je ne
+connais rien de la _Remontrance_ de Rivington: mais je présume que le
+sermonnaire a besoin d'un bénéfice. J'ai déjà entendu parler d'un prêche
+à Kentish-Town contre _Caïn_. Le même cri fut poussé contre Priestley,
+Hume, Gibbon, Voltaire, et tous les hommes qui osèrent mettre les dîmes
+en question.
+
+»J'ai reçu la prétendue réplique de Southey, de laquelle, à ma grande
+surprise, vous ne parlez pas du tout. Ce qui reste à faire, c'est de
+l'appeler sur le terrain. Mais viendra-t-il? voilà la question.
+Car,--s'il ne venait pas,--toute l'affaire paraîtrait ridicule, si je
+faisais un voyage long et dispendieux pour rien.
+
+»Vous êtes mon second, et, comme tel, je désire vous consulter.
+
+»Je m'adresse à vous, comme à un homme versé dans le duel ou
+_monomachie_. Sans doute, je viendrai en Angleterre le plus secrètement
+possible, et partirai (en supposant que je sois le survivant) de la
+même façon; car je ne retournerai dans ce pays que pour régler les
+différends accumulés durant mon absence.
+
+»Par le dernier courrier je vous ai fait passer une lettre sur l'affaire
+Rochdale, d'où il résulte une perspective d'argent. Mon agent dit deux
+mille livres sterling; mais supposé que ce ne fût que mille, ou même que
+cent, toujours est-il que c'est de l'argent; et j'ai assez vécu pour
+avoir un excessif respect pour la plus petite monnaie du royaume, ou
+pour la moindre somme qui, bien que je n'en aie pas besoin moi-même,
+peut être utile à d'autres qui en ont plus besoin que moi.
+
+»On dit que «savoir est pouvoir,»--je le croyais aussi; mais je sais
+maintenant qu'on a voulu dire l'argent; et quand Socrate déclarait que
+tout ce qu'il savait, était «qu'il ne savait rien», il voulait
+simplement déclarer qu'il n'avait pas une drachme dans le monde
+athénien............................................................
+
+»Je ne puis me reprocher de grandes dépenses, mon seul _extra_ (et c'est
+plus que je n'ai dépensé pour moi) étant un prêt de deux cent cinquante
+livres sterling à--, et un ameublement de cinquante livres, que j'ai
+acheté pour lui, et une barque que je fais construire pour moi à Gênes,
+laquelle coûtera environ cent livres.
+
+»Mais revenons. Je suis déterminé à me procurer tout l'argent que je
+pourrai, soit par mes rentes, soit par succession, soit par procès, soit
+par mes manuscrits ou par tout autre moyen légitime.
+
+»Je paierai (quoique avec la plus sincère répugnance) le reste de mes
+créanciers et tous les hommes de loi, suivant les conditions réglées par
+des arbitres.
+
+»Je vous recommande la lettre de M. Hanson, sur le droit de péage de
+Rochdale.
+
+»Surtout, je recommande mes intérêts à votre honorable grandeur.
+
+»Songez aussi que j'attends de l'argent pour les différens manuscrits:
+Bref, «_rem quocunque modo, rem!_»--La noble passion de la cupidité
+s'accroît en nous avec nos années.
+
+»Tout à vous à jamais, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLXXVII.
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Pise, 8 février 1822.
+
+«On devait s'attendre à des attaques contre moi, mais j'en vois une
+contre vous dans les journaux, à laquelle, je l'avouerai, je ne
+m'attendais pas. Je suis fort embarrassé de concevoir pourquoi ou
+comment vous pouvez être considéré comme responsable de ce que vous
+publiez.
+
+»Si _Caïn_ est blasphématoire, le _Paradis perdu_ l'est aussi; et les
+paroles mêmes de l'Oxonien[172], «Mal, sois mon bien,» sont de ce poème
+épique, et de la bouche de Satan. Ai-je donc mis rien de plus fort dans
+celle de Lucifer, dans mon _mystère_? _Caïn_ n'est qu'un drame, et non
+pas une dissertation. Si Lucifer et Caïn parlent comme le premier
+meurtrier et le premier ange rebelle sont naturellement censés avoir
+parlé, certes tous les autres personnages parlent aussi conformément à
+leurs caractères,--et les plus violentes passions ont toujours été
+permises au drame.
+
+[Note 172: _Gentleman_ d'Oxford. (_Note du Trad._)]
+
+»J'ai même évité d'introduire la divinité comme dans l'Écriture,--et
+comme Milton l'a fait--(ce qui ne me semble pas sage, ni dans l'un ni
+dans l'autre cas); mais j'ai préféré faire dépêcher par Dieu à sa place
+un de ses anges vers Caïn, afin de ne blesser aucun sentiment sur ce
+point, en restant au-dessous de ce que les hommes non inspirés ne
+peuvent jamais atteindre,--c'est-à-dire au-dessous d'une expression
+adéquate de l'effet de la présence de Jéhovah. Les vieux _Mystères_
+introduisaient Dieu assez libéralement, mais je l'ai évité dans le
+nouveau.
+
+»La querelle que l'on vous fait, parce qu'on pense qu'on ne réussirait
+pas avec moi, me semble la tentative la plus atroce qui jamais ait
+déshonoré les siècles. Hé quoi! lorsqu'on a laissé en repos durant
+soixante-dix ans les éditeurs de Gibbon, Hume, Priestley et Drummond,
+devez-vous être particulièrement distingué pour un ouvrage
+d'imagination, non d'histoire ou de controverse? Il faut qu'il y ait
+quelque chose de caché au fond de cette querelle,--quelqu'un de vos
+ennemis personnels: autrement c'est incroyable.
+
+»Je ne puis que dire:
+
+ _Me, me_, en, _adsum qui feci_[173]
+
+et que, par conséquent, toutes attaques dirigées contre vous soient
+tournées contre moi, qui veux et dois les supporter toutes;--que si vous
+avez perdu de l'argent par suite de la publication, je vous rembourserai
+tout ou partie du prix du manuscrit;--que vous m'obligerez de déclarer
+que vous et M. Gifford m'avez tous deux adressé des remontrances contre
+la publication, ainsi que M. Hobhouse;--que moi seul l'ai voulue, et que
+je suis le seul qui, légalement ou autrement, doive porter la peine. Si
+l'on poursuit, je reviendrai en Angleterre; c'est-à-dire, si en payant
+de ma personne, je puis sauver la vôtre. Faites-le moi savoir. Vous ne
+souffrirez pas pour moi, si je puis l'empêcher. Faites de cette lettre
+tel emploi qu'il vous plaira.
+
+[Note 173: Byron cite mal; _en_ est de trop. Voici le vers de
+Virgile:
+
+ _Me, me; adsum qui feci; in me convertite ferrum_.
+ (_Note du Trad._)]
+
+«Tout à vous à jamais, etc.
+
+»_P. S._ Je vous écris touchant ce tumulte de mauvaises passions et
+d'absurdités, par une lune d'été (car ici notre hiver est plus brillant
+que vos jours de canicule), dont la lumière éclaire le cours de l'Arno,
+avec les édifices qui le bordent et les ponts qui le croisent.--Quel
+calme et quelle tranquillité! Quels riens nous sommes devant la moindre
+de ces étoiles.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLXXVIII.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Pise, 19 février 1822.
+
+«Je suis un peu surpris de ne pas avoir eu de réponse à ma lettre et à
+mes paquets. Lady Noel est morte, et il n'est pas impossible que je sois
+obligé d'aller en Angleterre pour régler le partage de la propriété de
+Wentworth, et quelle portion lady Byron doit en avoir; ce qui n'a point
+été décidé par l'acte de séparation. Mais j'espère le contraire, si l'on
+peut tout arranger sans moi,--et j'ai écrit à sir Francis Burdett d'être
+mon arbitre, vu qu'il connaît la propriété.
+
+»Continuez de m'adresser vos lettres ici, vu que je n'irai pas en
+Angleterre si je puis m'en dispenser,--du moins pour cette raison. Mais
+j'irai peut-être pour une autre; car j'ai écrit à Douglas Kinnaird
+d'envoyer de ma part un cartel à M. Southey, pour une rencontre soit en
+Angleterre, soit en France (où nous serions moins exposés à être
+interrompus). Il y a environ une quinzaine de jours, et je n'ai pas
+encore eu le tems d'avoir de réponse. Toutefois, vous recevrez un avis;
+adressez donc toujours vos lettres à Pise.
+
+»Mes agens et hommes d'affaires m'ont écrit de prendre le nom
+directement; ainsi, je suis votre très-affectionné et sincère ami,
+
+NOEL BYRON.
+
+»_P. S._ Je n'ai point reçu de nouvelles d'Angleterre, hormis pour
+affaires; et je sais seulement, d'après le fidèle _ex_ et
+_dé_-tracteur[174] Galignani, que le clergé se soulève contre _Caïn_. Il
+y a, si je ne me trompe, un bon bénéfice dans le domaine de Wentworth;
+et je montrerai quel bon chrétien je suis, en protégeant et nommant le
+plus pieux de l'ordre ecclésiastique, si l'occasion s'en présente.
+
+»Murray et moi sommes peu en correspondance, et je ne connais rien à
+présent de la littérature. Je n'ai écrit dernièrement que pour affaires.
+Que faites-vous maintenant? Soyez assuré que la coalition que vous
+craignez n'existe pas.»
+
+[Note 174: _Ex_ and _de_-tractor. Pour conserver le jeu de mots,
+nous avons supposé français le mot _extracteur_. (_Note de Trad._)]
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLXXIX.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Pise, 20 février 1822.
+
+«....................................................................
+
+»J'ai choisi sir Francis Burdett pour mon arbitre dans la question de
+savoir quelle part il revient à lady Byron sur les domaines de lady
+Noel, estimés à sept mille livres sterling de revenus annuels, toujours
+parfaitement payés, ce qui est rare dans ce tems-ci. C'est parce que ces
+propriétés consistent principalement en terres de pâturage, moins
+atteintes par les bills sur les grains que les terres de labour.
+
+«Croyez-moi pour toujours votre très-affectionné,
+
+NOEL BYRON.
+
+»Je ne sache point qu'il y ait rien dans _Caïn_ contre l'immortalité de
+l'ame. Je ne professe point de telles opinions;--mais, dans un drame,
+j'ai dû faire parler le premier assassin et le premier ange rebelle
+conformément à leurs caractères. Toutefois, les curés prêchent tous
+contre le drame, de Kentish-Town et d'Oxford jusqu'à Pise:--ces gueux de
+prêtres! ils font plus de mal à la religion que tous les infidèles qui
+aient jamais oublié leur catéchisme.
+
+»Je n'ai pas vu l'annonce de la mort de lady Noel dans
+Galignani.--Pourquoi cela?»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLXXXI[175].
+
+[Note 175: La lettre 480e a été supprimée.]
+
+À M. MOORE.
+
+
+Pise, Ier mars 1822.
+
+«Comme je n'ai pas encore de nouvelles de mon _Werner_, etc., paquet que
+je vous envoyai le 29 janvier, je continue à vous importuner (pour la
+cinquième fois, je pense) pour savoir s'il n'a pas été égaré en route.
+Comme il était très-bien mis au net, ce serait une vexation s'il était
+perdu. Je l'avais assuré au bureau de poste pour qu'on en prît plus de
+soin, et qu'on vous l'adressât sans faute à Paris.
+
+»Je vois dans l'impartial Galignani un extrait du _Blackwood's
+Magazine_, où l'on dit que certaines gens ont découvert que ni vous ni
+moi n'étions poètes. Relativement à l'un de nous, je sais que ce passage
+nord-ouest à mon pôle magnétique a été depuis long-tems découvert par
+quelques sages, et je leur laisse la pleine jouissance de leur
+pénétration. Je pense de ma poésie ce que Gibbon dit de son histoire
+«que peut-être dans cent ans d'ici on continuera encore à en médire.»
+Toutefois, je suis loin de prétendre m'égaler ou me comparer à cet
+illustre homme de lettres.
+
+»Mais, relativement à vous, je pensais que vous aviez toujours été
+reconnu poète par la stupidité comme par l'envie,--mauvais poète, sans
+contredit,--immoral, fleuri, asiatique, et diaboliquement populaire,
+mais enfin poète _nemine contradicente_. Cette découverte a donc pour
+moi tout le charme de la nouveauté, tout en me consolant (suivant La
+Rochefoucauld) de me trouver dépoétisé en si bonne compagnie. Je suis
+content «de me tromper avec Platon», et je vous assure très-sincèrement
+que j'aimerais mieux n'être pas tenu pour poète avec vous, que de
+partager les couronnes des lakistes (non encore couronnés,
+toutefois)........ ..................................................
+
+»Quant à Southey, sa réponse à mon cartel n'est pas encore arrivée. Je
+lui envoyai le message, avec une courte note, par l'intermédiaire de
+Douglas Kinnaird, et la réponse de celui-ci n'est pas encore parvenue.
+Si Southey accepte, j'irai en Angleterre; mais, dans le cas contraire,
+je ne pense pas que la succession de lady Noel m'y amène, vu que les
+arbitres peuvent arranger les affaires en mon absence, et qu'il ne
+semble s'élever aucune difficulté. L'autorisation du nouveau nom et des
+nouvelles armes sera obtenue par la pétition qu'on adresse à la couronne
+dans les cas semblables, puis me sera envoyée......»
+
+La lettre précédente était incluse dans celle qui suit.
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLXXXII.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Pise, 4 mars 1822.
+
+«Depuis que je vous ai écrit la lettre ci-incluse, j'ai attendu un autre
+courrier, et maintenant j'ai votre lettre qui m'accuse l'arrivée du
+paquet.
+
+»Les ouvrages inédits qui sont dans vos mains, dans celle de Douglas
+Kinnaird et de M. John Murray, sont: _le Ciel et la Terre_, sorte de
+drame lyrique sur le déluge;--_Werner_, à présent entre vos mains;--une
+traduction du premier chant du _Morgante Maggiore_;--une autre d'un
+épisode de Dante;--des stances au Pô, du Ier juin 1819;--les
+_Imitations d'Horace_, composées en 1811, mais dont il faudrait
+maintenant omettre une grande partie;--plusieurs pièces en prose, qu'on
+fera tout aussi bien de laisser inédites;--_la Vision_, etc., _de
+Quevedo Redivivus_, en vers................................
+
+»Je suis fâché que vous trouviez _Werner_ à peu près propre au Théâtre;
+ce qui, avec mes idées actuelles, est loin d'être mon but. Quant à la
+publication de toutes ces pièces, je vous ai déjà dit que je n'avais
+dans le cas actuel aucune espérance exorbitante de renommée ou de lucre,
+mais je désire qu'on les publie parce que je les ai écrites, ce qui est
+le sentiment ordinaire de tous les écrivailleurs.
+
+»Par rapport à la «religion», ne pourrai-je jamais vous convaincre que
+je n'ai point les opinions des personnages de ce drame, qui semble avoir
+effrayé tout le monde? Ce n'est cependant rien en comparaison des
+paroles du _Faust_ de Goëthe (paroles cent fois plus scandaleuses), et
+ce n'est guère plus hardi que le Satan de Milton. Les idées de tel ou
+tel personnage ne me restent pas dans l'esprit: comme tous les hommes
+d'imagination, je m'identifie, sans doute, avec le caractère que je
+dessine, mais cette identité cesse un instant après que j'ai quitté la
+plume.
+
+»Je ne suis pas ennemi de la religion: au contraire. La preuve en est,
+que j'élève ma fille naturelle en bonne catholique dans un couvent de
+la Romagne; car je crois que l'on ne peut jamais avoir assez de
+religion, si l'on doit en avoir. Je penche beaucoup en faveur des
+doctrines catholiques; mais si j'écris un drame, je dois faire parler
+mes personnages suivant les dispositions que je leur suppose.
+
+»Quant au pauvre Shelley, qui est un autre épouvantail pour vous et pour
+tout le monde, il est, à ma connaissance, le moins égoïste et le plus
+doux des hommes;--c'est un homme qui a plus sacrifié sa fortune et ses
+sentimens en faveur d'autrui que personne dont j'aie jamais entendu
+parler. Pour ses opinions spéculatives, je ne les partage point, ni ne
+désire les partager.
+
+»La vérité est, mon cher Moore, que vous vivez près de l'étuve de la
+société, et que vous êtes inévitablement influencé par sa chaleur et par
+ses vapeurs. J'y vécus autrefois,--et trop,--assez pour donner une
+teinte ineffaçable à mon existence entière. Comme mon succès dans la
+société ne fut pas médiocre, je ne puis être accusé de la juger avec des
+préventions défavorables; mais je pense que, dans sa constitution
+actuelle, elle est fatale aux grandes et originales entreprises de tout
+genre. Je ne la courtisai pas, alors que j'étais jeune, et l'un de «ses
+gentils mignons;» pensez-vous donc que je veuille le faire, aujourd'hui
+que je vis dans une plus pure atmosphère? Une seule raison pourrait m'y
+ramener, et la voici: je voudrais essayer encore une fois si je puis
+faire quelque bien en politique, mais non dans la mesquine politique que
+je vois peser aujourd'hui sur notre misérable patrie.
+
+»Ne vous méprenez pas, néanmoins. Si vous m'énoncez vos propres
+opinions, elles eurent et auront toujours le plus grand poids pour moi.
+Mais si vous n'êtes que l'écho «du monde» (et il est difficile de ne pas
+l'être au sein de sa faveur et de sa fermentation), je ne puis que
+regretter que vous répétiez des dires auxquels je ne prête aucune
+attention.
+
+»Mais en voilà assez. Les dieux soient avec vous, et vous donnent autant
+d'immortalité de tous genres qu'il convient à votre existence actuelle
+et à vous.
+
+«Tout à vous, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCCCLXXXIII.
+
+À M. MOORE.
+
+
+Pise, 6 mars 1822.
+
+«La lettre de Murray que je vous envoie ci-incluse, m'a attendri,
+quoique je pense qu'il est contraire à son intérêt de désirer que je
+continue mes relations avec lui. Vous pouvez donc lui faire passer le
+paquet de _Werner_; ce qui vous épargnera toute peine ultérieure. Et
+puis, me pardonnez-vous l'ennui et la dépense dont je vous ai déjà
+accablé? Au moins, dites-le;--car je suis tout honteux de vous avoir
+tant troublé pour une telle absurdité.
+
+»Le fait est que je ne puis garder mes ressentimens, quoique assez
+violens dès l'abord. D'ailleurs, maintenant que tout le monde s'attaque
+à Murray à cause de moi, je ne peux ni ne dois l'abandonner, à moins
+qu'il ne vaille mieux pour lui que je le fasse, comme je l'ai cru
+réellement.
+
+»Je n'ai point eu d'autres nouvelles d'Angleterre, excepté une lettre du
+poète Barry Cornwall, mon ancien camarade d'école. Quoique je vous aie
+importuné de lettres dernièrement, croyez-moi.
+
+»Votre, etc.
+
+»_P. S._ Dans votre dernière lettre, vous dites, en parlant de Shelley,
+que vous préféreriez presque «le bigot qui damne son prochain, à
+l'incrédule qui réduit tout au néant[176].» Shelley croit cependant à
+l'immortalité.--Mais, par parenthèse, vous rappelez-vous la réponse du
+grand Frédéric à la plainte des villageois dont le curé prêchait contre
+l'éternité des tourmens de l'enfer? La voici:--«Si mes fidèles sujets de
+Schrausenhaussen aiment mieux être éternellement damnés, libre à eux de
+l'être.»
+
+[Note 176: On verra tout-à-l'heure, d'après la citation même du
+passage auquel Byron fait allusion, qu'il s'était complètement mépris
+sur ma pensée. (_Note de Moore_.) ]
+
+»S'il fallait choisir, je jugerais un long sommeil meilleur qu'une
+veille d'agonie. Mais les hommes, tout misérables qu'ils sont,
+s'attachent tellement à tout ce qui ressemble à la vie, qu'ils
+préféreraient probablement la damnation au repos. D'ailleurs, ils se
+croient si importans dans la création, que rien de moins ne peut
+satisfaire leur vanité;--les insectes!
+
+»C'est, je crois, le docteur Clarke, qui raconte dans ses voyages les
+exercices équestres d'un Tartare qu'il vit caracoler sur un cheval jeune
+et fougueux, dans un endroit presque entièrement environné par un
+précipice escarpé, et qui décrit la témérité folâtre avec laquelle le
+cavalier, semblant se complaire au péril, courait quelquefois bride
+abattue vers le bord taillé à pic. Un sentiment analogue à
+l'appréhension qui suspendait la respiration du voyageur témoin de cette
+scène, affecta tous ceux qui suivaient de l'oeil la course indomptée et
+hardie du génie de Byron,--ils étaient au même instant frappés
+d'admiration et d'épouvante, et surtout ceux qui aimaient le poète
+étaient excités par une sorte d'impulsion instinctive à se précipiter au
+devant de lui et à le sauver de sa propre impétuosité. Mais quoiqu'il
+fût bien naturel à ses amis de céder à ce sentiment, une courte
+réflexion sur son caractère désormais changé, les aurait avertis qu'une
+telle intervention devait être aussi inutile pour lui que périlleuse
+pour eux, et ce n'est pas sans surprise que je réfléchis à présent sur
+la témérité présomptueuse avec laquelle je supposai que Byron lancé sans
+frein, dans l'orgueil et la pleine conscience de sa force, vers ces
+vastes régions de la pensée dont l'horizon s'ouvrait devant lui, les
+représentations de l'amitié auraient le pouvoir de l'arrêter. Toutefois,
+comme les motifs qui m'engageaient à lui adresser mes remontrances,
+peuvent se justifier d'eux-mêmes, je ne m'appesantirai pas plus
+long-tems sur ce point, et me contenterai de mettre sous les yeux du
+lecteur quelques extraits[177] des lettres que j'écrivis à cette époque,
+vu qu'ils serviront à expliquer quelques allusions de Lord Byron.
+
+[Note 177: C'est M. Hobhouse qui a eu la bonté de me rendre toutes
+les lettres. (_Note de Moore_.) ]
+
+»En m'écrivant sous la date du 24 janvier, on se rappelle qu'il
+dit:--«Soyez assuré que la coalition que vous appréhendez n'existe pas».
+Les extraits suivans de mes lettres postérieures, expliqueront ce que
+cette phrase signifie:--«J'ai appris il y a quelques jours que Leigh
+Hunt était en route avec toute sa famille pour se rendre près de vous,
+et l'on conjecture que vous, Shelley et lui, allez _conspirer_ ensemble
+dans l'_Examiner_. Je ne puis croire cela,--et m'élève de tout mon
+pouvoir contre un pareil projet. _Seul_ vous pouvez faire tout ce qu'il
+vous plaira; mais les associations de réputation, comme celles de
+commerce, rendent le plus fort responsable des fautes ou des délits des
+autres, et je tremble même pour vous en vous voyant avec de tels
+banqueroutiers.--Ce sont deux hommes habiles, et Shelley même est à mon
+sens un homme de génie, mais je dois vous redire que vous ne pouvez
+procurer à vos ennemis (les ***s _et hoc genus omne_) un plus grand
+triomphe qu'en formant une alliance si inégale et si peu sainte. Vous
+êtes, avec vos seuls bras, capable de lutter contre le monde,--ce qui
+est beaucoup dire, le monde étant comme Briarée, un géant à cent
+bras,--mais pour demeurer tel, vous devez être seul. Rappelez-vous que
+les méchans édifices qui entourent la basilique de Saint-Pierre,
+paraissent s'élever au-dessus d'elle.»
+
+»Voici, relativement à _Caïn_, les passages de mes lettres dans l'ordre
+des dates.
+
+
+30 septembre 1821.
+
+»Depuis que j'écrivis les lignes ci-dessus, j'ai lu les _Foscari_ et
+_Caïn_. Le premier drame ne me plaît pas autant que _Sardanapale_. Il a
+le défaut de toutes ces terribles histoires vénitiennes;--il n'est ni
+naturel ni probable, et par conséquent, malgré la rare habileté avec
+laquelle vous l'avez conduit, il n'excite que fort peu d'intérêt. Mais
+_Caïn_ est merveilleux,--terrible,--digne de l'immortalité. Si je ne me
+trompe, il fera une impression profonde dans le coeur des hommes, et
+tandis que les uns frémiront de ses blasphèmes, les autres seront
+obligés de se prosterner devant sa grandeur. Ne parlez plus d'Eschyle et
+de son Prométhée!!!--C'est dans votre drame que respire le véritable
+esprit du poète--et du diable.
+
+
+9 février 1822.
+
+»Ne vous mettez pas dans la tête, mon cher Byron, que le flot de la
+marée se tourne entièrement contre vous en Angleterre. Jusqu'à ce que
+j'aperçoive quelques symptômes d'oubli à votre égard, je ne croirai pas
+que vous perdiez du terrain. Pour le moment;
+
+ _Te veniente die, te decedente_[178],
+
+on ne parle presque que de vous, et quoique de bonnes gens se signent en
+vous citant, il est clair que ces gens-là pensent beaucoup plus à vous
+qu'ils ne le devraient pour le bien de leurs ames. _Caïn_, sans
+contredit, a fait sensation; et quelque sublime qu'il soit, je regrette,
+pour plusieurs raisons, que vous l'ayez composé..... Pour moi, je ne
+donnerais pas la poésie de la religion pour tous les plus sages
+résultats auxquels la philosophie puisse jamais arriver; les diverses
+sectes et croyances donnent assez beau jeu à ceux qui sont désireux
+d'intervenir dans les affaires de leurs voisins; mais notre foi dans le
+monde à venir est un trésor que nous ne devons pas abandonner si
+légèrement; et le rêve de l'immortalité (si les philosophes la tiennent
+pour un rêve) est un de ceux qu'il faut espérer de conserver jusqu'à
+l'instant de notre dernier sommeil[179].
+
+[Note 178: Virg. Géorg. IV:
+
+ Au lever du jour, à son coucher, etc.
+ (_Note du Trad._)]
+
+[Note 179: C'est à cette pensée que Lord Byron fait allusion, à la
+fin de sa lettre du 4 mars. (_Note de Moore_.)]
+
+
+19 février 1822.
+
+»J'ai écrit aux Longman pour tâter le terrain, car je ne crois pas que
+Galignani soit l'homme qu'il vous faut. La seule chose qu'il puisse
+faire est ce que nous pouvons faire sans lui,--c'est à savoir, employer
+un libraire anglais. Paris, sans doute, pourrait être convenable pour
+tous les ouvrages réfugiés qui sont signalés dans _l'index
+expurgatorius_ de Londres, et si vous avez quelques diatribes politiques
+à lancer, c'est votre ville. Mais, je vous en prie, que ces diatribes ne
+soient que politiques. La hardiesse, avec un peu de licence, en
+politique, fait du bien,--un bien réel, présent; mais en religion, elle
+n'est utile ni dans l'instant présent ni dans l'avenir, et pour moi,
+j'ai une telle horreur des extrêmes sur ce point, que je ne sais lequel
+je hais le plus, du bigot qui damne hardiment son prochain, ou de
+l'incrédule qui hardiment réduit tout au néant.» _Furiosa res est in
+tenebris impetus_[180]»--et comme grande est l'obscurité, même pour les
+plus sages d'entre nous, sur ce sujet un peu de modestie, dans
+l'incrédulité comme dans la foi, est ce qui nous convient le mieux. Vous
+devinerez aisément qu'en ceci, je ne songe pas tant à vous-même qu'à un
+ami aujourd'hui votre compagnon, vous connaissant comme je vous connais,
+et sachant ce que lady Byron aurait dû trouver, c'est-à-dire, que vous
+êtes la personne la plus traitable pour ceux avec qui vous vivez;
+j'avoue que je crains et conjure vivement l'influence de cet ami sur
+votre esprit[181].
+
+[Note 180: C'est chose folle que de courir tête baisée dans les
+ténèbres.]
+
+[Note 181: Ce passage ayant été montré par Lord Byron à M. Shelley,
+celui-ci écrivit, en conséquence, à un de mes amis intimes une lettre,
+dont je vais donner un extrait. Le zèle ardent et ouvertement déclaré
+avec lequel Shelley professa toujours son incrédulité, détruit tous les
+scrupules qui autrement pourraient s'opposer à une pareille publication.
+En outre, le témoignage d'un observateur si sagace et si près placé sur
+l'état de l'esprit de Lord Byron par rapport aux idées religieuses, est
+d'une trop grande importance pour être supprimé par un excès ridicule de
+dédain. «Lord Byron m'a lu une ou deux lettres de Moore, lettres où
+Moore parle de moi avec une grande bienveillance, et, sans contredit, je
+ne puis qu'être infiniment flatté de l'approbation d'un homme dont je
+suis fier de me reconnaître l'inférieur. Entre autres choses, pourtant,
+Moore, après avoir donné de fort bons avis à Lord Byron sur l'opinion
+publique, etc., paraît conjurer mon influence sur l'esprit du noble
+poète par rapport à la religion, et attribuer à mes suggestions le ton
+qui règne dans _Caïn_. Moore le garantit contre toute influence sur ce
+sujet avec le zèle le plus amical, et son motif naît évidemment du désir
+de rendre service à Lord Byron sans m'humilier. Je crois que vous
+connaissez Moore. Assurez-lui, je vous prie, que je n'ai pas la plus
+légère influence sur Lord Byron par rapport à ce sujet;--si je l'avais,
+je l'emploierais certainement à déraciner de sa grande ame les erreurs
+du christianisme, qui, en dépit de sa raison, semblent renaître
+perpétuellement, et restent en embuscade pour les heures de malaise et
+de tristesse. _Caïn_ fut conçu par Lord Byron il y a plusieurs années,
+et commencé à Ravenne avant que je ne le visse. Quel bonheur n'aurais-je
+pas à m'attribuer la part la plus indirecte dans cette oeuvre
+immortelle.»]
+
+»Relativement à notre polémique religieuse, je dois tenter de me faire
+comprendre sur un ou deux points. En premier lieu, je ne vous identifie
+pas plus avec les blasphèmes de Caïn que je ne m'identifie moi-même avec
+les impiétés de mon Mokanna;--tout ce que je désire et implore, c'est
+que vous qui êtes un si puissant artisan de ces foudres, vous ne
+choisissiez pas les sujets qui vous mettent dans la nécessité de les
+lancer. En second lieu, fussiez-vous décidément athée, je ne pourrais
+vous blâmer,--si ce n'est peut-être pour le ton décidé qui n'est pas
+toujours sage; je ne pourrais qu'avoir pitié de vous,--sachant par
+expérience quels doutes affreux obscurcissent parfois l'avenir brillant
+et poétique que je suis disposé à donner au genre humain et à ses
+destinées. Je regarde l'ouvrage de Cuvier comme un des livres les plus
+désespérans par les conclusions auxquelles il peut conduire certains
+esprits. Mais les hommes jeunes, les hommes simples,--tous ceux dont on
+aimerait à conserver les coeurs dans toute leur pureté, ne se troublent
+guère la tête à propos de Cuvier. Et vous, vous avez incorporé Cuvier
+dans une poésie que tout le monde lit; et comme le vent, frappant où
+vous avez envie, vous portez cette froidure mortelle, mêlée avec vos
+suaves parfums, dans ces coeurs qui ne devraient être visités que par
+ces parfums seuls. C'est ce que je regrette, et ce dont je conjurerais
+la répétition par toute mon influence. Maintenant, me comprenez-vous!
+
+»Quant à votre solennelle péroraison», la vérité est, mon cher Moore,
+etc., etc. qui ne signifie rien sinon que je donne dans la tartuferie du
+monde, elle prouve une triste vérité, c'est que vous et moi sommes
+séparés par des centaines de lieues. Si vous pouviez m'entendre exprimer
+mes opinions au lieu de les lire sur un froid papier, je me flatte
+qu'il y a encore assez d'honnêteté et de franchise dans ma physionomie
+pour vous rappeler que votre ami Tom Moore;--quoi qu'il puisse être
+d'ailleurs--n'est pas un tartufe.
+
+
+FIN DU TOME DOUZIÈME.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron,
+Volume 12, by George Gordon Byron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+people in all walks of life.
+
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+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
+
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+
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+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron, Volume 12, by
+George Gordon Byron
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Oeuvres complètes de lord Byron, Volume 12
+ comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
+
+Author: George Gordon Byron
+
+Annotator: Thomas Moore
+
+Translator: Paulin Paris
+
+Release Date: September 17, 2010 [EBook #33744]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
+
+
+
+
+Produced by Keith J Adams, Mireille Harmelin, Rénald
+Lévesque and the Online Distributed Proofreaders Europe
+at http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+<h2>OEUVRES COMPLÈTES</h2>
+
+<h4>DE</h4>
+
+<h1>LORD BYRON,</h1>
+
+<h4>AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,</h4>
+
+<h5>COMPRENANT</h5>
+
+<h3>SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,</h3>
+
+<h5>ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.</h5>
+
+<p class="mid"><i>Traduction Nouvelle</i></p>
+
+<h3>PAR M. PAULIN PARIS,</h3>
+
+<h5>DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.</h5>
+
+<hr class="short">
+<h3>TOME DOUZIÈME.</h3>
+<hr class="short">
+
+<p class="mid"><i>Paris</i>.<br>
+DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR.<br>
+RUE SAINT-LOUIS, N° 46,<br>
+ET RUE RICHELIEU, N° 47 <i>bis.</i></p>
+
+<h4>1831.</h4>
+
+<br><br><br>
+
+<h3>LETTRES</h3>
+
+<h1>DE LORD BYRON,</h1>
+
+<h5>ET</h5>
+
+<h2>MÉMOIRES SUR SA VIE,</h2>
+
+<h4><span class="sc">Par Thomas MOORE</span>.</h4>
+<br><br><br>
+
+<hr class="full">
+<br>
+<h3>MÉMOIRES</h3>
+
+<h4>SUR LA VIE</h4>
+
+<h2>DE LORD BYRON.</h2>
+
+<br>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+<br><h3>LETTRE CCCXLI.</h3>
+
+<h4>A. M. HOPPNER.</h4>
+
+<p class="rig">22 octobre 1819.</p><br><br>
+
+<p>«Je suis bien aise d'apprendre votre retour; mais je ne sais trop
+comment vous en féliciter, à moins que votre opinion sur Venise ne soit
+plus d'accord avec la mienne, et n'ait changé de ce qu'elle était
+autrefois. D'ailleurs, je vais vous occasionner de nouvelles peines, en
+vous priant d'être juge entre M. E*** et moi, au sujet d'une petite
+affaire de péculat et de comptes irréguliers dont ce phénix des
+secrétaires est accusé. Comme je savais que vous ne vous étiez pas
+séparés amicalement, tout en refusant pour moi personnellement tout
+autre arbitrage que le vôtre, je lui offris de choisir le moins fripon
+des habitans de Venise pour second arbitre; mais il s'est montré si
+convaincu de votre impartialité, qu'il n'en veut pas d'autre que vous;
+cela prouverait en sa faveur. Le papier ci-inclus vous fera voir en quoi
+ses comptes sont défectueux. Vous entendrez son explication, et en
+déciderez comme vous voudrez; je n'appellerai pas de votre jugement.</p>
+
+<p>»Comme il s'était plaint que ses appointemens n'étaient pas suffisans,
+je résolus de faire examiner ses comptes, et vous en voyez ci-joint le
+résultat. C'est tout barbouillé de documens, et je vous ai dépêché
+Fletcher pour expliquer la chose, si toutefois il ne l'embrouille pas.</p>
+
+<p>»J'ai reçu beaucoup d'attentions et de politesses de M. Dorville pendant
+votre voyage, et je lui en ai une obligation proportionnée.</p>
+
+<p>»Votre lettre m'est arrivée au moment de votre départ<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, et elle m'a
+fait peu de plaisir, non que les rapports qu'elle contient ne puisent
+être véritables et qu'elle n'ait été dictée par une intention
+bienveillante, mais vous avez assez vécu pour savoir combien toute
+représentation est et doit être à jamais inutile quand les passions sont
+en jeu. C'est comme si vous vouliez raisonner avec un ivrogne entouré de
+ses bouteilles; la seule réponse que vous en tirerez, c'est qu'il est à
+jeun et que vous êtes ivre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">(retour)</a> M. Hoppner, avant son départ de Venise pour la Suisse,
+avait écrit à Lord Byron avec tout le zèle d'un véritable ami, pour le
+supplier de quitter Ravenne tandis qu'il avait encore sa peau, et le
+presser de ne pas compromette sa sûreté et celle d'une personne à
+laquelle il paraissait si sincèrement attaché, pour la satisfaction
+d'une passion éphémère qui ne pouvait être qu'une source de regrets pour
+tous les deux. M. Hoppner l'informait en même tems de quelques rapports
+qu'il avait entendu faire dernièrement à Venise, et qui, bien que
+peut-être sans fondement, avaient de beaucoup augmenté son inquiétude au
+sujet des résultats de la liaison dans laquelle il se trouvait engagé.</blockquote>
+
+<p>»Désormais, si vous le voulez bien, nous garderons le silence sur ce
+sujet; tout ce que vous pourriez me dire ne ferait que m'affliger sans
+aucun fruit, et je vous ai trop d'obligations pour vous répondre sur le
+même ton; ainsi, vous vous rappellerez que vous auriez aussi cet
+avantage sur moi. J'espère vous voir bientôt.</p>
+
+<p>»Je présume que vous avez su qu'il a été dit à Venise que j'étais arrêté
+à Bologne comme carbonaro, histoire aussi vraie que l'est, en général,
+leur conversation. Moore est venu ici; je l'ai logé chez moi, à Venise,
+et je suis venu l'y voir tous les jours; mais, dans ce moment-là, il
+m'était impossible de quitter tout-à-fait la Mira. Vous et moi avons
+manqué de nous rencontrer en Suisse. Veuillez faire agréer mon profond
+respect à M<sup>me</sup> Hoppner, et me croire à jamais et très-sincèrement,</p>
+
+<p>»Votre, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Allegra est ici en bonne santé et fort gaie; je la garderai
+avec moi jusqu'à ce que j'aille en Angleterre, ce qui sera peut-être au
+printems. Il me vient maintenant à l'idée qu'il ne vous plaira peut-être
+pas d'accepter l'office d'arbitre entre M. E*** et votre très-humble
+serviteur; naturellement, comme le dit M. Liston (je parle du comédien
+et non de l'ambassadeur), c'est à vous à <i>hopter</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. Quant à moi, je
+n'ai pas d'autre ressource. Je désire, si cela se peut, ne pas le
+trouver fripon, et j'aimerais bien mieux le croire coupable de
+négligence que de mauvaise foi. Mais voici la question: Puis-je, oui ou
+non, lui donner un certificat de probité? car mon intention n'est pas de
+le garder à mon service.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">(retour)</a> Allusion à la manière dont Liston, l'acteur le plus comique
+qu'il y ait en Angleterre, aspire ce mot en le prononçant.</blockquote>
+
+<br><h3>LETTRE CCCXLII.</h3>
+
+<h4>À M. HOPPNER.</h4>
+
+<p class="rig">25 octobre 1819.</p><br><br>
+
+<p>«Vous n'aviez pas besoin de me faire d'excuses au sujet de votre lettre;
+je n'ai jamais dit que vous ne dussiez et ne pussiez avoir raison; j'ai
+seulement parlé de mon état d'incapacité d'écouter un tel langage dans
+ce moment et au milieu de telles circonstances. D'ailleurs, vous n'avez
+pas parlé d'après votre propre autorité, mais d'après les rapports qui
+vous ont été faits. Or, le sang me bout dans les veines quand j'entends
+un Italien dire du mal d'un autre Italien, parce que, quoiqu'ils mentent
+en particulier, ils se conforment généralement à la vérité en parlant
+mal les uns des autres; et quoiqu'ils cherchent à mentir, s'ils n'y
+réussissent pas, c'est qu'ils ne peuvent rien dire d'assez noir l'un de
+l'autre qui ne puisse être vrai, d'après l'atrocité de leur caractère
+depuis si long-tems avili<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">(retour)</a> Ce langage est violent, dit M. Hoppner dans quelques
+observations sur cette lettre, mais c'est celui des préjugés, et il
+était naturellement porté à exprimer ses sensations du moment, sans
+réfléchir si quelque chose ne lui en ferait pas bientôt changer. Il
+était à cette époque d'une si grande susceptibilité au sujet de M<sup>me</sup>
+G***, que c'était seulement parce que quelques personnes avaient
+désapprouvé sa conduite, qu'il déclamait ainsi contre toute la nation:
+«Je n'ai jamais aimé Venise, continue M. Hoppner, elle m'a déplu dès le
+premier mois de mon arrivée; cependant j'y ai trouvé plus de
+bienveillance qu'en tout autre pays; et j'y ai vu des actes de
+générosité et de désintéressement que j'ai rarement remarqués
+ailleurs.»</blockquote>
+
+<p>»Quant à E***, vous vous apercevrez bien de l'exagération monstrueuse de
+ses comptes, sans aucun document pour les justifier. Il m'avait demandé
+une augmentation de salaire qui m'avait donné des soupçons. Il
+favorisait un train de dépense extravagant, et fut mécontent du renvoi
+du cuisinier. Il ne s'en plaignit jamais, comme son devoir l'y
+obligeait, pendant tout le tems qu'il me vola. Tout ce que je puis dire,
+c'est que la dépense de la maison, comme il en convient lui-même, ne
+monte maintenant qu'à la moitié de ce qu'elle était alors. Il m'a compté
+dix-huit francs pour un peigne qui n'en avait en effet coûté que huit.
+Il m'a aussi porté en compte le passage de Fusine ici, d'une personne
+nommée Jambelli, qui l'a payé elle-même, comme elle le prouvera s'il est
+nécessaire. Il s'imagine ou se dit être la victime d'un complot formé
+contre lui par les domestiques; mais ses comptes sont là et les prix
+déposent contre lui; qu'il se justifie donc en les détaillant d'une
+manière plus claire. Je ne suis pas prévenu contre lui, au contraire; je
+l'ai soutenu contre sa femme et son ancien maître, qui s'en
+plaignaient, à une époque où j'aurais pu l'écraser comme un ver de
+terre. S'il est un fripon, c'est le plus grand des fripons, car il joint
+l'ingratitude à la friponnerie. Le fait est qu'il aura cru que j'allais
+quitter Venise, et qu'il avait résolu de tirer de moi tout ce qu'il
+pourrait. Maintenant, le voilà qui présente mémoire sur mémoire, comme
+s'il n'avait pas eu toujours de l'argent en main pour payer. Vous savez,
+je crois, que je ne voulais pas qu'on fît chez moi des mémoires de plus
+d'une semaine. Lisez-lui cette lettre je vous prie; je ne veux rien lui
+cacher de ce dont il peut se défendre.</p>
+
+<p>»Dites-moi comment va votre petit garçon, et comment vous allez
+vous-même. Je ne tarderai pas à me rendre à Venise, et nous épancherons
+notre bile ensemble. Je déteste cette ville et tout ce qui lui
+appartient.</p>
+
+<p>»Votre, etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCXLIII.</h3>
+
+<h4>À M. HOPPNER.</h4>
+
+<p class="rig">28 octobre 1819.</p><br><br>
+
+<p>.....................................................
+.........................................................
+<br>J'ai des
+remercîmens à vous faire de votre lettre et de votre compliment sur <i>Don
+Juan</i>; je ne vous en avais pas parlé, attendu que c'est un sujet
+chatouilleux pour le lecteur moral, et qu'il a causé beaucoup
+d'esclandre; mais je suis bien aise qu'il vous plaise. Je ne vous dirai
+rien du naufrage; cependant j'espère qu'il vous a paru aussi
+nautiquement technique que la mesure octave des vers le permettait.</p>
+
+<p>»Présentez, je vous prie, mes respects à M<sup>me</sup> N***, et ayez bien soin de
+votre petit garçon. Toute ma maison a la fièvre, excepté Fletcher;
+Allegra, et moi-même, et les chevaux, et Mutz, et Moretto. J'espère
+avoir le plaisir de vous voir au commencement de novembre, peut-être
+plus tôt. Aujourd'hui j'ai été trempé par une pluie d'orage, et mon
+cheval, celui de mon domestique et le domestique lui-même, enfoncés dans
+la boue jusqu'à la ceinture, au milieu d'une route de traverse. À midi
+nous étions dans l'été, et, à cinq heures, nous avions l'hiver; mais
+l'éclair nous a peut-être été envoyé pour nous avertir que l'été n'est
+pas fini. C'est un singulier tems pour le 27 octobre.</p>
+
+<p>»Votre, etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCXLIV.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Venise, 29 octobre 1819.</p><br><br>
+
+<p>«Votre lettre du 15 est arrivée hier. Je suis fâché que vous ne me
+parliez pas d'une grosse lettre que je vous ai adressée de Bologne, il y
+a deux mois, pour lady Byron; l'avez-vous reçue et envoyée?</p>
+
+<p>»Vous ne me dites rien non plus du vice-consulat que je vous ai demandé
+pour un patricien de Ravenne, d'où je conclus que la chose ne se fera
+pas.</p>
+
+<p>»J'avais écrit à peu près cent stances d'un troisième chant de <i>Don
+Juan</i>; mais la réception des deux premiers n'est pas faite pour nous
+donner, à vous et à moi, beaucoup d'encouragement à le continuer.</p>
+
+<p>»J'avais aussi écrit environ six cents vers d'un poème intitulé <i>la
+Vision</i> (ou <i>Prophétie</i>) <i>du Dante</i>; il a pour sujet une revue de
+l'Italie depuis les premiers siècles jusqu'à celui-ci. Dante est supposé
+parler lui-même avant sa mort, et il embrasse tous les sujets d'un ton
+prophétique, comme la Cassandre de Lycophron. Mais cet ouvrage, ainsi
+que l'autre, en sont restés là pour le moment.</p>
+
+<p>»J'ai donné à Moore, qui est allé à Rome, ma <i>Vie</i> manuscrite en
+soixante-dix-huit feuilles, jusqu'à l'année 1816. Mais, je lui ai remis
+ceci entre les mains, afin qu'il le gardât, ainsi que d'autres
+manuscrits, tel qu'un journal écrit en 1814, etc. Rien de tout cela ne
+doit être publié de mon vivant; mais quand je serai froid, vous en ferez
+ce que vous voudrez. En attendant, si vous êtes curieux de les lire,
+vous le pouvez, et vous pouvez aussi les montrer à qui vous voudrez,
+cela m'est indifférent.</p>
+
+<p>»Ma <i>Vie</i> est un <i>memoranda</i>, et non des confessions. J'ai supprimé
+toutes mes liaisons amoureuses, c'est-à-dire que je n'en parle que d'une
+manière générale, et un grand nombre des faits les plus importans, afin
+de ne pas compromettre les autres; mais vous y trouverez beaucoup de
+réflexions et quelquefois de quoi rire.--Vous y verrez aussi un récit
+détaillé de mon mariage et de ses résultats, aussi véridique que peut le
+faire une partie intéressée, car je présume que nous sommes tous sous
+l'influence des préventions.</p>
+
+<p>»Je n'ai jamais relu cette <i>Vie</i> depuis qu'elle est écrite, de sorte que
+je ne me rappelle pas bien exactement ce qu'elle peut contenir ou
+répéter. Moore et moi nous avons passé quelques joyeux momens ensemble.</p>
+
+<p>»Je retournerai probablement en Angleterre, à cause de mes affaires,
+dans le but de m'embarquer pour l'Amérique.--Dites-moi, je vous prie,
+avez-vous reçu une lettre pour Hobhouse, qui vous en aura communiqué le
+contenu? On dit que les commissaires de Vénézuela ont ordre de traiter
+avec les étrangers qui voudraient émigrer.--Or, l'envie m'est venue d'y
+aller; je ne ferais pas un mauvais colon américain, et si j'y vais
+former un établissement, j'emmènerai ma fille Allegra avec moi. J'ai
+écrit assez longuement à Hobhouse, pour qu'il prenne des renseignemens
+auprès de Perry, qui, je suppose, est le premier topographe et la
+meilleure trompette des nouveaux républicains. Écrivez-moi, je vous
+prie.</p>
+
+<p>»Tout à vous.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Moore et moi avons passé tout notre tems à rire.--Il vous
+mettra au fait de toutes mes allures et de toutes mes actions: jusqu'à
+ce moment, tout est comme à l'ordinaire. Vous devriez veiller à ce que
+l'on ne publie pas de faux <i>Don Juan</i>, surtout n'y mettez pas mon nom,
+parce que mon intention est de couper R...ts par quartiers comme une
+citrouille, dans ma préface, si je continue le poème.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCXLV.</h3>
+
+<h4>À M. HOPPNER.</h4>
+
+<p class="rig">29 octobre 1819.</p><br><br>
+
+<p>«L'histoire de Ferrare est du même calibre que tout ce qui sort de la
+fabrique vénitienne; vous pouvez en juger. Je ne me suis arrêté là que
+pour y changer de chevaux, depuis que je vous écrivis, après ma visite
+au mois de juin dernier. Un couvent! un enlèvement! une jeune fille! Je
+voudrais bien savoir, vraiment, qu'est-ce qui a été enlevé, à moins que
+ce ne soit mon pauvre individu. J'ai été enlevé moi-même plus souvent
+que qui que ce soit, depuis la guerre de Troie; mais quant à
+l'arrestation et à son motif, l'une est aussi vraie que l'autre, et je
+ne puis m'expliquer l'invention d'aucune des deux. Je présume qu'on aura
+confondu l'histoire de la F*** avec celle de M<sup>me</sup> Guiccioli et une
+demi-douzaine d'autres; mais il est inutile de chercher à démêler une
+trame qui n'est bonne qu'à être foulée aux pieds. Je terminerai avec
+E***, qui paraît très-soucieux de votre indécision, et jure qu'il est le
+meilleur mathématicien de l'Europe; et ma foi! je suis de son avis, car
+il a trouvé le moyen de nous faire voir que deux et deux font cinq.</p>
+
+<p>»Vous me verrez peut-être la semaine prochaine. J'ai un et même deux
+chevaux de plus (cela fait cinq en tout), et j'irai reprendre possession
+du Lido. Je me lèverai plus matin, et nous irons tous deux comme
+autrefois, si vous voulez, secouer notre bile sur le rivage, en faisant
+retentir de nouveau l'Adriatique des accens de notre haine pour cette
+coquille d'huître vide et privée de sa perle, qu'on appelle la ville de
+Venise.</p>
+
+<p>»J'ai reçu hier une lettre de Murray. Des falsificateurs viennent de
+publier deux nouveaux troisièmes chants de <i>Don Juan</i>.--Que le diable
+châtie l'impudence de ces coquins de libraires! Peut-être ne me suis-je
+pas bien expliqué.--Il m'a dit que la vente avait été forte: douze cents
+<i>in-quarto</i> sur quinze cents, je crois; ce qui n'est rien, selon moi,
+après avoir vendu treize mille exemplaires du <i>Corsaire</i>, dans un seul
+jour. Mais il ajoute que les meilleurs juges, etc., etc., disent que
+cela est très-beau, très-spirituel, que la pureté du langage et la
+poésie en sont surtout remarquables, et autres consolations de ce genre,
+qui, pour un libraire, n'ont pas la valeur d'un seul exemplaire; et moi,
+comme auteur, naturellement je suis d'une colère de diable du mauvais
+goût du siècle, et je jure qu'il n'y a rien à attendre que de la
+postérité, qui, bien certainement, doit en savoir plus que ses
+grands-pères. Il existe un onzième commandement, qui défend aux femmes
+de le lire; et, ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est qu'il paraît
+qu'elles ne l'ont pas violé.--Mais de quelle importance cela peut-il
+être pour ces pauvres créatures, lire ou ne pas lire un livre,
+ne--................................................</p>
+
+<p>»Le comte Guiccioli vient à Venise la semaine prochaine, et je suis prié
+de lui remettre sa femme, ce qui sera fait. Ce que vous me dites de la
+longueur des soirées à la Mira ou à Venise, me rappelle ce que Curran
+disait à Moore.--Eh bien! vous avez donc épousé une jolie femme, et qui
+plus est, une excellente femme, à ce que j'ai su.--Mais... Hem!
+dites-moi, je vous prie, comment passez-vous vos soirées? C'est une
+diable de question que celle-là, et peut-être est-il aussi difficile d'y
+répondre avec une maîtresse qu'avec une femme.</p>
+
+<p>»Si vous allez à Milan, laissez-nous, du moins, je vous prie, un
+vice-consul, le seul vice qui manquera jamais à Venise. Dorville est un
+bon enfant; mais il faudra que vous veniez avec moi en Angleterre, au
+printems, et vous laisserez M<sup>me</sup> Hoppner à Berne avec ses parens, pendant
+quelques mois.--J'aurais voulu que vous eussiez été ici, à Venise,
+s'entend, quand Moore y est venu.--Nous nous sommes bien amusés, et
+passablement grisés. Je vous dirai, en passant, qu'il détestait Venise
+et jurait que c'était un triste lieu<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">(retour)</a> Je prends la liberté d'observer ici que les propres
+sensations de Lord Byron lui font exagérer un peu mon opinion sur
+Venise.
+
+(<i>Note de Moore</i>.)</blockquote>
+
+<p>»Ainsi donc, il y a danger de mort pour M<sup>me</sup> Albrizzi.--Pauvre
+femme!.................................................
+.......................................................</p>
+
+<p>»Moore m'a dit qu'à Genève on avait fait une histoire du diable sur
+celle de la Fornaretta.--On parle d'une jeune personne séduite, puis
+abandonnée, et qui s'est jetée dans le Grand-Canal, et en a été repêchée
+pour être mise dans l'hôpital des fous.--Je voudrais bien savoir quel
+est celui qui a été le plus près de devenir fou? Que le diable les
+emporte tous! cela ne me donne-t-il pas à vos yeux l'aspect intéressant
+d'un personnage fort maltraité? J'espère que votre petit garçon va bien!
+Ma petite Allegra est vermeille comme la fleur d'un grenadier.</p>
+
+<p>»Tout à vous.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCXLVI.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Venise, 8 novembre 1819.</p><br><br>
+
+<p>«Il y a huit jours que je suis malade d'une fièvre tierce gagnée pendant
+un orage qui m'a surpris à cheval. Hier j'ai eu mon quatrième
+accès;--les deux derniers ont été assez violens. Le premier et le
+dernier avaient été précédés de vomissemens. C'est une fièvre attachée
+au lieu et à la saison. Je me sens affaibli, mais non malade dans les
+intervalles, et ne souffre que du mal de tête et de lassitude.</p>
+
+<p>»Le comte Guiccioli est arrivé à Venise. Il a présenté à son épouse (qui
+l'y avait précédée depuis deux mois pour le bénéfice de sa santé et des
+ordonnances du docteur Aglietti) un papier écrit, renfermant des
+conditions et règles de conduite quant à l'emploi de son tems et pour le
+bien de ses moeurs, etc., etc. Il persiste à vouloir l'y faire
+consentir, et elle insiste sur son refus.--Comme préliminaire
+indispensable de ce traité, il paraît que je suis entièrement
+exclus.--Ils sont donc dans de grandes discussions, et je ne sais pas
+trop comment cela finira, et d'autant moins qu'ils consultent leurs
+amis.</p>
+
+<p>»Ce soir la comtesse Guiccioli remarqua que je parcourais <i>Don Juan</i>,
+elle y jeta les yeux, et tombant par hasard sur la cent trente-septième
+stance du premier chant, elle me demanda ce que cela voulait dire--Rien,
+dis-je, voilà votre mari; comme je prononçais ces mots en italien et
+avec quelque emphase, elle se leva tout effrayée en s'écriant: Ô mon
+Dieu! est-il vrai que ce soit lui. Croyant que je parlais du sien, qui
+était ou devait être au théâtre. Vous imaginez à quel point nous rîmes,
+quand je lui expliquai sa méprise. Cela vous amusera autant que moi. Il
+n'y a pas trois heures que cela s'est passé.</p>
+
+<p>»Je ne sais pas si ma fièvre me permettra de continuer <i>Don Juan</i> et <i>la
+Prophétie</i>.--La fièvre tierce, dit-on, dure long-tems. Je l'ai eue à mon
+retour de Malte, et j'avais eu la fièvre <i>malaria</i> en Grèce, l'année
+d'avant. Celle de Venise n'est pas très-dangereuse, cependant elle m'a
+donné le délire une de ces nuits, et en reprenant mes esprits, j'ai
+trouvé Fletcher, qui sanglotait d'un côté de mon lit, et la comtesse
+Guiccioli<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>, qui pleurait de l'autre; vous voyez que je ne manquais pas
+de garde-malades. Je n'ai pas encore eu recours aux médecins: en effet,
+quoique je les croie utiles dans les maladies chroniques telles que la
+goutte, etc., etc., (de même qu'il faut des chirurgiens pour remettre
+les os et panser les blessures), cependant les fièvres me semblent
+tout-à-fait au-dessus de leur art, et je n'y vois de remède que la diète
+et la nature.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">(retour)</a> Voici sur ce délire quelques détails curieux, rapportés par
+M<sup>me</sup> Guiccioli. «Au commencement de l'hiver, le comte Guiccioli vint de
+Ravenne pour me chercher. Lorsqu'il arriva, Lord Byron était malade
+d'une fièvre qui lui était survenue à la suite d'un violent orage qui
+l'avait surpris pendant qu'il se promenait à cheval, et durant lequel il
+avait été trempé jusqu'aux os. Il eut le délire toute la nuit, et je ne
+cessai de veiller à côté de son lit. Pendant ce délire, il composa
+beaucoup de vers, et ordonna à son domestique de les écrire sous sa
+dictée. Le rhythme de ces vers était exact, et la poésie elle-même ne
+semblait pas être le produit d'un esprit en délire. Il les conserva
+quelque tems après son rétablissement, puis finit par les jeter au
+feu.»</blockquote>
+
+<p>»Je n'aime pas le goût du quinquina, cependant je présume qu'il me
+faudra bientôt en prendre.</p>
+
+<p>»Dites à Rose qu'il y a quelqu'un à Milan (c'est un Autrichien, à ce que
+dit M. Hoppner) qui répond à son livre. William Bankes est en
+quarantaine à Trieste. Je n'ai pas eu de vos nouvelles depuis long-tems.
+Excusez ce chiffon: c'est du grand papier que j'ai raccourci pour
+l'occasion actuelle. Quelle folie de mettre Carlile en jugement!
+Pourquoi donc lui donner les honneurs du martyre? cela ne servira qu'à
+faire connaître les ouvrages en question.</p>
+
+<p>»Votre, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> L'affaire Guiccioli est sur le point d'en venir à un éclat
+quelconque; et j'ajouterai que, sans chercher à influencer la résolution
+de la comtesse, ce que je dois faire moi-même en dépend en grande
+partie. Si elle se réconcilie avec son mari, vous me verrez peut-être en
+Angleterre plus tôt que vous n'imaginez; dans le cas contraire, je me
+retirerai avec elle en France ou en Amérique, je changerai de nom, et
+mènerai tranquillement la vie de province.--Tout ceci peut vous sembler
+étrange; mais comme j'ai mis la pauvre femme dans l'embarras, et qu'elle
+ne m'est inférieure ni par la naissance, ni par le rang, ni par
+l'alliance qu'elle a contractée, l'honneur me prescrit de ne pas
+l'abandonner.--D'ailleurs c'est une très-jolie femme,--demandez plutôt à
+Moore, et elle n'a pas vingt-et-un ans.</p>
+
+<p>»Si elle se tire de là, et que moi je me tire de ma fièvre tierce, il
+n'est pas impossible que vous me voyiez entrer quelque beau jour dans
+Albemarle-Street, en allant chez Bolivar.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCXLVII.</h3>
+
+<h4>À M. BANKES.</h4>
+
+<p class="rig">Venise, 29 novembre 1819.</p><br><br>
+
+<p>«Une fièvre tierce qui me tourmente depuis quelque tems et
+l'indisposition de ma fille m'ont empêché de répondre à votre lettre,
+qui n'en a pas été moins bien venue. Je n'ignorais ni vos voyages ni vos
+découvertes, et j'espère que votre santé n'aura pas souffert de vos
+travaux. Vous pouvez compter que vous trouverez tout le monde en
+Angleterre empressé d'en recueillir les fruits; et comme vous avez fait
+plus que les autres hommes, j'aime à croire que vous ne vous bornerez
+pas à parler d'une manière qui ne rendrait pas justice au tems et aux
+talens que vous avez employés dans cette dangereuse entreprise. La
+première phrase de ma lettre vous aura expliqué pourquoi je ne puis vous
+rejoindre à Trieste. J'étais sur le point de partir pour l'Angleterre,
+avant d'apprendre votre arrivée, quand la maladie de ma fille et la
+mienne nous ont mis tous deux à la merci d'un <i>proto-medico</i> vénitien.</p>
+
+<p>»Il y a maintenant sept ans que vous et moi nous ne nous sommes vus, et
+vous avez employé ce tems d'une manière plus utile aux autres et plus
+honorable pour vous que je ne l'ai fait.</p>
+
+<p>»Vous trouverez en Angleterre des changemens considérables, tant publics
+que particuliers.--Vous verrez quelques-uns de nos anciens camarades de
+collége qui sont devenus lords de la trésorerie, de l'amirauté, etc.;
+d'autres qui se sont faits réformateurs et orateurs; d'autres encore qui
+se sont établis dans le monde, suivant la phrase banale, et d'autres
+enfin qui en ont pris congé. De ce nombre sont (je ne veux plus parler
+de nos camarades de collége) Shéridan, Curran, lady Melbourne,
+Lewis-le-Moine, Frédéric Douglas, etc., etc.;--mais vous retrouverez M.
+*** vivant, ainsi que toute sa famille, etc. ........................</p>
+
+<p>»Si vous veniez de ce côté et que j'y fusse encore, je n'ai pas besoin
+de vous assurer du plaisir que j'aurais à vous voir. Il me tarde
+d'apprendre de vous quelque chose de ce que j'espère sous peu voir
+publier. Enfin, vous avez eu plus de bonheur qu'aucun voyageur qui ait
+tenté la même entreprise (excepté Humboldt), puisque vous voilà revenu
+sans accident; et après le sort des Brown, des Mungo-Park, des
+Buckhardt, il y a presque autant d'étonnement que de satisfaction à vous
+voir de retour.</p>
+
+<p>»Croyez-moi à jamais votre très-affectueusement dévoué,</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br><br>
+
+<br><h3>LETTRE CCCXLVIII.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Venise, 4 décembre 1819.</p><br><br>
+
+<p>«Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira, mais vous allez tenter une
+épreuve désespérée. Eldon décidera contre moi, par cela seul que mon
+nom se trouve sur le mémoire. Vous devez vous rappeler aussi que s'il y
+a un jugement contre la publication, d'après le chef dont vous parlez,
+pour cause de licence et d'impiété, je perds tous mes droits à la
+tutelle et à l'éducation de ma fille, enfin toute mon autorité
+paternelle et tout rapport avec elle, excepté...
+........................ On en décida ainsi dans l'affaire de Shelley,
+parce qu'il avait fait <i>la Reine Mab</i>, etc., etc.;--cependant vous
+pouvez consulter les avocats, et faire comme vous voudrez.--Quant au
+prix du manuscrit, il serait dur que vous payassiez quelque chose de
+nul; je vous le rembourserai donc, ce que je suis très en état de faire,
+n'en ayant encore rien dépensé, et nous serons quittes dans cette
+affaire. La somme est entre les mains de mon banquier.</p>
+
+<p>»Je ne puis pas juger de la loi du chancelier, mais prenez <i>Tom Jones</i>
+et lisez sa Mrs Waters et Molly Seagrim; ou le <i>Hans Carvel</i> et le
+<i>Paulo Purganti</i> de Prior.--Dans le <i>Roderick Random</i> de Smollett, le
+chapitre de lord Strutwell et plusieurs autres;--dans <i>Peregrine Pickle</i>
+la scène de la Fille Mendiante; et pour les expressions obscènes, le
+<i>Londres</i> de Johnson où se trouvent ces mots..... Enfin prenez Pope,
+Prior, Congreve, Dryden, Fielding, Smollett, et que le Conseil y cherche
+des passages; que deviendra leur droit d'auteur, si cette décision à la
+Wat-Tyler doit servir d'autorité! Je n'ai rien de plus à ajouter.--Il
+faut que vous soyez juge vous-même dans votre propre cause.</p>
+
+<p>Je vous ai écrit il y a quelque tems. J'ai eu une fièvre tierce, et ma
+fille Allegra a été malade aussi. De plus, je me suis vu sur le point
+d'être forcé de fuir avec une femme mariée; mais avec quelques
+difficultés et beaucoup de combats intérieurs, je l'ai réconciliée avec
+son mari, et j'ai guéri la fièvre de mon enfant avec du quinquina, et la
+mienne avec de l'eau froide. Je compte partir pour l'Angleterre dans
+quelques jours en prenant la route du Tyrol; ainsi je désire que vous
+adressiez votre première à Calais. Excusez-moi de vous écrire si fort à
+la hâte, mais il est tard, ou plutôt matin, comme il vous plaira de le
+prendre. Le troisième chant de <i>Don Juan</i> est achevé; il a environ deux
+cents stances; et il est très-décent, je crois du moins, mais je n'en
+sais rien, et il est inutile d'en discourir avant de savoir si le poème
+peut ou non devenir une propriété.</p>
+
+<p>»Ma résolution actuelle de quitter l'Italie était imprévue, mais j'en ai
+expliqué les raisons dans des lettres à ma soeur et à Douglas Kinnaird
+il y a une semaine ou deux: mes mouvemens dépendront des neiges du Tyrol
+et de la santé de mon enfant, qui est maintenant entièrement
+rétablie.--Mais j'espère m'en tirer heureusement.</p>
+
+<p>»Votre très-sincèrement, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Bien des remercîmens de vos lettres. Celle-ci n'est pas
+destinée à leur servir de réponse, mais seulement à vous en accuser
+réception.»</p>
+
+<p>On voit par la lettre précédente que la situation dans laquelle j'avais
+laissé Lord Byron n'avait pas tardé à en venir à une crise après mon
+départ. Le comte Guiccioli, à son arrivée à Venise, insista, comme nous
+l'avons vu, pour que sa femme retournât avec lui; et après quelques
+négociations conjugales dont Lord Byron ne paraît pas s'être mêlé, la
+jeune comtesse consentit avec répugnance à accompagner son mari à
+Ravenne, après avoir accédé à la condition que toute communication
+cesserait à l'avenir entre elle et son amant.</p>
+
+<p>«Quelques jours après, dit M. Hoppner dans quelques renseignemens qu'il
+a bien voulu me donner sur notre noble ami, Lord Byron revint à Venise,
+très-abattu du départ de M<sup>me</sup> Guiccioli et de mauvaise humeur contre tout
+ce qui l'entourait. Nous reprîmes nos promenades au Lido, et je fis de
+mon mieux pour ranimer son courage, lui faire oublier sa maîtresse
+absente, et l'entretenir dans son projet d'aller en Angleterre. Il
+n'allait dans aucune société; et ne se sentant plus de goût pour ses
+occupations ordinaires, son tems, lorsqu'il n'écrivait pas, lui
+paraissait fort long et fort pesant.</p>
+
+<p>»La promesse que les amans avaient faite de ne plus entretenir de
+correspondance, fut, comme on aurait dû le présumer, bientôt violée; et
+les lettres que Lord Byron adressa à son amie à cette époque,
+quoiqu'écrites dans une langue qui n'était pas la sienne, s'élevaient
+quelquefois jusqu'à l'éloquence par la force seule du sentiment qui le
+dominait, sentiment qui ne pouvait pas être uniquement allumé par
+l'imagination, puisque, après une longue jouissance de la réalité, cette
+flamme brûlait encore. Je prendrai sur moi, en vertu du pouvoir
+discrétionnaire dont je fus investi, de donner au lecteur un ou deux
+courts extraits de la lettre du 25 novembre, non-seulement comme objet
+de curiosité, mais à cause de la preuve évidente qu'on y trouve des
+combats que se livraient en lui la passion et le sentiment du bien.</p>
+
+<p>«Tu es, dit-il, et seras toujours ma première pensée; mais dans ce
+moment je suis dans un état affreux et ne sais à quoi me décider.--D'un
+côté je crains de te compromettre à jamais par mon retour à Ravenne et
+ses résultats; et de l'autre je tremble de te perdre, toi et moi-même et
+tout ce que j'ai jamais connu ou goûté de bonheur, si je ne dois plus te
+revoir. Je te prie, je te supplie de te calmer et de croire que je ne
+puis cesser de t'aimer qu'avec la vie.»--Il dit dans un autre endroit:
+«Je pars pour te sauver, et je laisse un pays qui m'est devenu
+insupportable sans toi. Tes lettres à la F... et même à moi font injure
+à mes motifs, mais avec le tems tu reconnaîtras ton injustice.--Tu
+parles de douleur, je la sens, mais les paroles me manquent pour
+l'exprimer. Ce n'est pas assez qu'il me faille te quitter pour des
+motifs qui t'avaient persuadée il n'y a pas long-tems; ce n'est pas
+assez d'abandonner l'Italie le coeur déchiré, après avoir passé tous mes
+jours, depuis ton départ, dans la solitude, le corps et l'ame malades;
+mais je dois encore supporter tes reproches sans y répondre et sans les
+mériter. Adieu, dans ce mot est compris la mort de mon bonheur.»</p>
+
+<p>Tous ses préparatifs de départ pour l'Angleterre étaient faits; il avait
+même déjà fixé le jour, lorsqu'il reçut de Ravenne les nouvelles les
+plus alarmantes sur la santé de la comtesse; le chagrin de cette
+séparation avait fait de tels ravages en elle, que ses parens eux-mêmes,
+effrayés des résultats, avaient cessé de s'opposer à ses voeux, et
+maintenant, avec le consentement du comte Guiccioli lui-même, ils
+écrivaient à son amant pour le prier de se rendre promptement à Ravenne.
+Comment devait-il se conduire dans cette position difficile? Déjà il
+avait annoncé son arrivée à plusieurs de ses amis en Angleterre, et il
+sentait que la prudence et cette fermeté de résolution dont un homme
+doit donner l'exemple lui prescrivaient également le départ. Tandis
+qu'il flottait entre le devoir et la passion, le jour qu'il avait fixé
+pour quitter l'Italie arriva. Une amie de M<sup>me</sup> Guiccioli qui le vit dans
+cette circonstance, trace d'après nature, le tableau suivant des
+irrésolutions de Lord Byron: «Il était tout habillé pour le voyage,
+ayant son bonnet et son manteau, et même sa petite canne à la main. On
+n'attendait plus que de le voir descendre, son bagage étant déjà déposé
+dans sa gondole. En ce moment Lord Byron, qui cherchait un prétexte,
+déclare que si une heure sonnait avant que tout fût prêt (ses armes
+étaient la seule chose qui ne le fût pas encore entièrement), il ne
+partirait pas ce jour-là. L'heure sonne et il reste!»</p>
+
+<p>La même dame ajoute: «Il est évident que le courage de partir lui
+manqua. Les nouvelles qu'il reçut de Ravenne le lendemain décidèrent son
+sort; et lui-même, dans une lettre à la comtesse, lui annonce la
+victoire qu'elle a remportée.</p>
+
+<p>«F*** t'aura déjà dit, avec sa <i>sublimité ordinaire</i>, que l'amour a
+triomphé. Je n'ai pu recueillir assez de courage pour quitter le pays
+que tu habites sans du moins te voir encore une fois. Il dépendra
+peut-être de toi-même que nous ne nous séparions plus. Quant au reste,
+nous en parlerons en nous revoyant. Tu dois à présent savoir ce qui est
+le plus nécessaire à ton bonheur, de ma présence ou de mon éloignement.
+Pour moi, je suis citoyen du monde, et tous les pays me sont
+indifférens.</p>
+
+<p>»Tu as toujours été, depuis que je t'ai connue, le seul objet de mes
+pensées. J'avais cru que le meilleur parti que je pusse prendre pour ton
+repos et celui de ta famille était de partir et de m'éloigner de toi,
+puisqu'en restant ton voisin, il m'était impossible de ne pas te voir;
+cependant tu as décidé que je dois revenir à Ravenne, j'y reviendrai
+donc, et je ferai, je serai tout ce que tu peux souhaiter. Je ne puis
+davantage.»</p>
+
+<p>En quittant Venise, il prit congé de M. Hoppner par une lettre courte,
+mais pleine de cordialité. Avant de la rapporter, je crois ne pouvoir
+lui donner de meilleure préface qu'en transcrivant les paroles dont cet
+excellent ami du noble lord en accompagna la communication. «Je n'ai pas
+besoin de dire avec quel sentiment pénible je vis le départ d'un homme
+qui, dès les premiers jours de notre connaissance, m'avait témoigné une
+bienveillance invariable, qui plaçait en moi une confiance que mes plus
+grands efforts ne pouvaient parvenir à mériter, et qui, m'admettant à
+une intimité à laquelle je n'avais aucun droit, écoutait avec patience
+et avec la plus grande bonté les observations que je me permettais de
+lui faire sur sa conduite.</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCXLIX.</h3>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Hoppner</span>,</p>
+
+<p>«Les adieux ont toujours, quoiqu'on fasse, quelque chose d'amer, c'est
+pourquoi je ne me hasarderai pas à vous en faire de nouveaux. Présentez,
+je vous prie, mes respects à Mrs. Hoppner, et assurez-la de ma constante
+vénération pour la bonté remarquable de son coeur: elle ne reste pas
+sans récompense, même dans ce monde; car ceux qui sont peu disposés à
+croire aux vertus humaines, en découvriraient assez en elle pour prendre
+meilleure opinion de leurs semblables, et ce qui est plus difficile
+encore, d'eux-mêmes, comme appartenant à la même espèce, quelque
+inférieurs qu'ils soient à un si noble modèle. Excusez-moi aussi le
+mieux que vous pourrez pour avoir mis de côté la cérémonie des adieux.
+Si nous nous revoyons, je tâcherai d'obtenir mon pardon; sinon,
+rappelez-vous tous les bons souhaits que je forme pour vous, et oubliez,
+s'il se peut, toute la peine que je vous ai donnée.</p>
+
+<p>»Votre, etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCL.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Venise, 10 décembre 1819.</p><br><br>
+
+<p>«Depuis ma dernière lettre, j'ai changé de résolution, et je n'irai pas
+en Angleterre. Plus je réfléchis sur cette idée, plus j'éprouve
+d'éloignement pour ce pays et pour la perspective d'y retourner. Vous
+pouvez donc m'adresser vos lettres ici comme de coutume, quoique j'aie
+l'intention de me rendre dans une autre ville. J'ai fini le troisième
+chant de <i>Don Juan</i>; mais ce que j'ai lu et entendu m'a tout-à-fait
+découragé au sujet de la publication, du moins pour le moment. Vous
+pouvez essayer de faire plaider l'affaire; mais vous la perdrez. Il n'y
+a qu'une voix, c'est à qui criera au scandale. Je ne ferai aucune
+difficulté à vous rendre le prix du manuscrit, et j'ai écrit à M.
+Kinnaird à ce sujet par ce même courrier: parlez-lui-en.</p>
+
+<p>»J'ai remis à Moore, et pour Moore seul, qui a aussi mon Journal, mes
+Mémoires écrits à dater de 1816, et je lui ai permis de les montrer à
+qui bon lui semble, mais non pas de les publier pour rien au monde. Vous
+pouvez les lire et les laisser lire à W***, si cela lui plaît, non que
+je me soucie de son opinion publique, mais de son opinion particulière;
+car j'aime l'homme et m'embarrasse fort peu de son <i>Magazine</i>. Je
+désirerais aussi que lady B*** elle-même pût les lire, afin qu'elle eût
+la faculté de marquer ou de relever les méprises ou les choses mal
+représentées; car, comme ces Mémoires paraîtront probablement après ma
+mort, il serait bien juste qu'elle les vît, c'est-à-dire si elle le
+désire.</p>
+
+<p>»Peut-être ferai-je un voyage chez vous au printems; mais j'ai été
+malade, et je suis indolent et irrésolu, parce que peu d'objets
+m'intéressent. On m'a d'abord maltraité à cause de mon humeur sombre, et
+maintenant on est furieux parce que je suis ou cherche à être plaisant.
+J'ai un tel rhume et un si violent mal de tête, que je vois à peine ce
+que je griffonne: les hivers ici sont perçans comme des aiguilles. Je
+vous ai écrit assez longuement sur mes affaires italiennes; aujourd'hui
+je ne vous dirai autre chose, sinon que vous en apprendrez sous peu
+davantage.</p>
+
+<p>»Votre <i>Blackwood</i> m'accuse de traiter les femmes durement: cela se
+peut; mais j'ai été leur martyr; ma vie entière a été sacrifiée à elles
+et par elles. Je compte quitter Venise sous peu de jours: mais vous
+adresserez vos lettres ici comme à l'ordinaire. Quand je m'établirai
+autre part, je vous le ferai savoir.»</p>
+
+<p>Peu de tems après cette lettre à M. Murray, il partit pour Ravenne, d'où
+fut datée sa correspondance pendant les dix-huit mois suivans. À son
+arrivée, il alla demeurer dans un hôtel, où il resta quelques jours;
+mais le comte Guiccioli ayant consenti à lui louer une enfilade
+d'appartemens dans le palais Guiccioli même, il se trouva encore une
+fois logé sous le même toit que sa maîtresse.</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLI.</h3>
+
+<h4>À M. HOPPNER.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 31 décembre 1831.</p><br><br>
+
+<p>«Il y a une semaine que je suis ici, et le soir même de mon arrivée,
+j'ai été obligé de me mettre sous les armes, pour aller chez le marquis
+Cavalli, où il y avait deux ou trois cents personnes de la meilleure
+compagnie que j'aie vue en Italie. Plus de beauté, plus de jeunesse et
+plus de diamans qu'il n'en a paru depuis cinquante ans dans cette Sodome
+de la mer<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>. Je n'ai jamais vu une telle différence entre deux endroits
+sous la même latitude (ou, si vous voulez, platitude). La musique, la
+danse et le jeu, tout était dans la même salle. Le but de la G***
+paraissait être de faire parade autant que possible de son amant
+étranger, et, ma foi! si elle semblait se glorifier de ce scandale, ce
+n'était pas à moi d'en être honteux. Personne n'avait l'air surpris;
+toutes les femmes, au contraire, paraissaient comme enchantées d'un si
+excellent exemple. Le vice-légat et tous les autres vices étaient de la
+plus grande politesse; et moi, qui m'étais tenu d'abord sur la réserve,
+je fus bien obligé de prendre enfin ma dame sous le bras et de jouer le
+rôle de sigisbé aussi bien qu'il me fut possible avec si peu de tems
+pour m'y préparer, sans parler de l'embarras d'un chapeau à cornes et
+d'une épée, que je trouvai beaucoup plus formidables qu'ils ne le
+paraîtront jamais à l'ennemi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">(retour)</a> Géhenne des eaux; ô toi, Sodome de la mer! <span class="sc">Marino Faliero</span></blockquote>
+
+<p>»Je vous écris en grande hâte, mettez-en autant à me répondre. Je
+n'entends pas grand'chose à tout cela; mais on dirait que la Guiccioli
+aurait passé dans le public pour avoir été <i>plantée là</i>, et qu'elle
+était décidée à montrer que ce n'était pas; car être <i>plantée là</i> est
+ici la plus grande des calamités morales. Au surplus, ce n'est qu'une
+conjecture; je ne sais rien de ce qui en est, excepté que tout le monde
+lui fait beaucoup d'accueil et se montre fort poli avec moi. Le père et
+tous les parens ont l'air agréable et satisfait.</p>
+
+<p>»Votre à jamais.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Mes très-humbles respects à Mrs. H***.</p>
+
+<p>»Je vous ferais bien les complimens de la saison; mais la saison
+elle-même, avec ses pluies et ses neiges, est si peu complimenteuse, que
+j'attendrai les rayons du soleil.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLIII<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>.</h3>
+
+<h4>A M. HOPPNER.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 20 janvier 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Je n'ai encore rien décidé au sujet de mon séjour à Ravenne; j'y puis
+rester un jour, une semaine, un an, toute ma vie, tout cela dépend de ce
+que je ne puis deviner ni prévoir. Je suis venu parce que j'ai été
+demandé, et je partirai dès que je m'apercevrai que mon départ est
+convenable. Mon attachement n'a ni l'aveuglement d'un amour naissant, ni
+la clairvoyance microscopique qui termine ces sortes de liaisons; mais
+le tems et l'événement décideront du parti que je prendrai. Je ne puis
+encore en rien dire, parce que je n'en sais guère plus que ce que je
+vous en ai dit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">(retour)</a> La lettre 352<sup>e</sup>, adressée à Moore, a été supprimée.</blockquote>
+
+<p>»Je vous ai écrit par le dernier courrier au sujet de mes meubles; car
+il n'y a pas moyen de trouver ici un logement avec une table et une
+chaise; et comme j'ai déjà à Bologne des objets de ce genre, que je
+m'étais procurés l'été dernier pour ma fille, j'ai donné ordre qu'on les
+transportât ici, et je désire qu'il en soit de même de ceux de Venise,
+afin que je puisse sortir de l'<i>albergo imperiale</i>, qui est impériale
+dans toute l'étendue du mot. Que Buffini soit payé de son poison. J'ai
+oublié de vous remercier, ainsi que M<sup>me</sup> Hoppner, pour tout un trésor de
+joujoux envoyés à Allegra avant notre départ; c'est bien bon à vous, et
+nous vous en sommes bien reconnaissans.</p>
+
+<p>»Votre triage de la société du gouverneur est fort amusant. Si vous ne
+comprenez pas les exceptions consulaires, je les comprends, moi; et il
+est juste qu'un homme d'honneur et une femme vertueuse en jugent ainsi,
+surtout dans un pays où il n'y a pas dix personnes de bien. Quant à la
+noblesse, il n'y a pas en Angleterre de réellement nobles que les pairs;
+les fils de pairs même n'ont pas de titre; quoiqu'on leur en accorde un
+par courtoisie. Il n'y a pas de chevaliers de la jarretière, à moins
+qu'ils n'appartiennent à la pairie, de sorte que Castlereagh lui-même
+aurait de la peine à subir l'examen d'un généalogiste étranger avant la
+mort de son père.</p>
+
+<p>»La neige a ici un pied d'épaisseur. Il y a un théâtre et un Opéra. On
+nous donne <i>le Barbier de Séville</i>. Les bals commencent. Veuillez payer
+mon portier, quoique ce soit pour ne rien faire. Expédiez-moi mes
+meubles, et faites-moi savoir par vous-même ou par Cartelli comment vont
+mes procès; mais ne payez Cartelli qu'en proportion du succès.
+Peut-être, si vous allez en Angleterre, nous y reverrons-nous ce
+printems. Je vois que H*** s'est mis dans un embarras qui ne me plaît
+guère; il n'aurait pas dû s'avancer autant avec ces gens-là sans
+calculer les conséquences. Je me croyais autrefois le plus imprudent de
+tous mes amis et de toutes mes connaissances; mais maintenant je
+commence presque à en douter.</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLIV.</h3>
+
+<h4>A M. HOPPNER.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 31 janvier 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Vous vous serez donné beaucoup de peine pour le déménagement de mes
+meubles, mais Bologne est le lieu le plus près où l'on puisse s'en
+procurer, et j'ai été obligé d'en avoir pour les appartemens que je
+destinais à recevoir ici ma fille durant l'été. Les frais de transport
+seront au moins aussi grands; ainsi vous voyez que c'était par nécessité
+et non par choix. Ici on fait tout venir de Bologne, excepté quelques
+petits articles de Forli ou de Faënza.</p>
+
+<p>»Si Scott est de retour, rappelez-moi, je vous prie, à son souvenir, et
+dites-lui que la paresse seule est cause que je ne lui ai pas
+répondu:--c'est une terrible entreprise que d'écrire une lettre. Le
+carnaval est ici moins bruyant, mais nous avons des bals et un théâtre.
+J'y ai mené Bankes, et il a, je crois, emporté une impression beaucoup
+plus favorable de la société de Ravenne que de celle de
+Venise:--rappelez-vous que je ne parle que de la société <i>indigène</i>.</p>
+
+<p>»Je suis très-sérieusement en train d'apprendre à doubler un schall, et
+je réussirais jusqu'à me faire admirer, si je ne le doublais pas
+toujours dans le mauvais sens, et quelquefois je confonds et emporte
+deux, en sorte que je déconcerte tous les <i>serventi</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>, laissant
+d'ailleurs au froid leurs <i>servite</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>, jusqu'à ce que chacun rentre
+dans sa propriété. Mais c'est un pays terriblement moral, car vous ne
+devez pas regarder d'autre femme que celle de votre voisin.--Si vous
+allez à une porte plus loin, vous êtes décrié, et soupçonné de perfidie.
+Ainsi, une <i>relazione</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a> ou <i>amicizia</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a> semble être une affaire
+régulière de cinq à quinze ans, qui, s'il survient un veuvage, finit par
+un <i>sposalizio</i><a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>; et en même tems elle est soumise à tant de règles
+spéciales, qu'elle n'en vaut guère mieux. Un homme devient par le fait
+un objet de propriété féminine.--Ces dames ne laissent leurs <i>serventi</i>
+se marier que lorsqu'il y a vacance pour elles-mêmes. J'en connais deux
+exemples dans une seule famille.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">(retour)</a> Le lecteur a déjà dû remarquer, et à son défaut nous
+remarquerons une fois pour toutes, que nous laissons dans notre
+traduction les expressions italiennes dont Lord Byron aimait à se
+servir.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">(retour)</a> Femme qui a un <i>cavaliere servente</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">(retour)</a> Liaison.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">(retour)</a> Amitié.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">(retour)</a> Mariage.
+(<i>Notes du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>»Hier soir il y eut une loterie ****<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a> après l'opéra; c'est une
+burlesque cérémonie. Bankes et moi nous prîmes des billets, et
+plaisantâmes ensemble fort gaîment. Il est allé à Florence. Mrs J***
+doit vous avoir envoyé mon <i>postscriptum</i>; il n'y a pas eu d'occasion de
+vous attaquer en personne. Je n'interviens jamais dans les querelles
+particulières,--elle peut vous égratigner elle-même la figure.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">(retour)</a> Il y a dans le texte anglais un mot illisible, parce qu'il
+se trouvait sous le cachet.
+(<i>Note de Moore</i>.)</blockquote>
+
+<p>»Le tems ici a été épouvantable,--plusieurs pieds de neige--un
+<i>fiume</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a> a brisé un pont, et inondé Dieu sait combien de <i>campi</i><a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>;
+puis la pluie est venue,--et le dégel dure encore,--en sorte que mes
+chevaux de selle ont une sinécure jusqu'à ce que les chemins deviennent
+plus praticables. Pourquoi Léga a-t-il donné le bouc? Le sot.--Il faut
+que j'en reprenne possession.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">(retour)</a> Fleuve.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">(retour)</a> Champs. (<i>Notes du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>»Voulez-vous payer Missiaglia et le Buffo Buffini de la Gran-Bretagna?
+J'ai reçu des nouvelles de Moore, qui est à Paris; je lui avais
+auparavant écrit à Londres, mais apparemment il n'a pas encore reçu ma
+lettre. Croyez-moi, etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLV.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 7 février 1820.</p><br><br>
+
+<p>»Je n'ai point reçu de lettre de vous depuis deux mois; mais depuis que
+je suis arrivé ici, en décembre 1819, je vous ai envoyé une lettre pour
+Moore, qui est Dieu sait <i>où</i>,--à Paris ou à Londres, à ce que je
+présume. J'ai copié et coupé <i>en deux</i> le troisième chant de <i>Don Juan</i>,
+parce qu'il était trop long; et je vous dis cela d'avance, parce qu'en
+cas de règlement entre vous et moi, ces deux chants ne compteront que
+pour <i>un</i>, comme dans leur forme originelle; et, en effet, les deux
+ensemble ne sont pas plus longs qu'un des premiers: ainsi souvenez-vous
+que je n'ai pas fait cette division pour <i>vous</i> imposer une rétribution
+<i>double</i>, mais seulement pour supprimer un motif d'ennui dans l'aspect
+même de l'ouvrage. Je vous aurais joué un joli tour si je vous avais
+envoyé, par exemple, des chants de cinquante stances chaque.</p>
+
+<p>»Je traduis le premier chant du <i>Morgante Maggiore</i> de Pulci, et j'en ai
+déjà fait la moitié; mais ces jours de carnaval brouillent et
+interrompent tout. Je n'ai pas encore envoyé les chants de <i>Don Juan</i>,
+et j'hésite à les publier; car ils n'ont pas la verve des premiers. La
+criaillerie ne m'a pas effrayé, mais elle m'a <i>blessé</i>, et je n'ai plus
+écrit dès-lors <i>con amore</i>. C'est très-décent, toutefois, et aussi
+triste que <i>la dernière nouvelle comédie</i>.</p>
+
+<p>»Je crois que mes traductions de Pulci vous ébahiront; il faut les
+comparer à l'original, stance par stance, et vers par vers; et vous
+verrez ce qui était permis à un ecclésiastique dans un pays catholique,
+et dans un siècle dévot, sur le compte de la religion;--puis parlez-en à
+ces bouffons qui m'accusent d'attaquer la liturgie.</p>
+
+<p>»J'écris dans la plus grande hâte, c'est l'heure du Corso, et je dois
+aller folâtrer avec les autres.</p>
+
+<p>Ma fille Allegra vient d'arriver avec la comtesse G***, dans la voiture
+du comte G***; plus six personnes pour se joindre à la cavalcade, et je
+dois les suivre avec tout le reste des habitans de Ravenne. Notre vieux
+cardinal est mort, et le nouveau n'est pas encore nommé; mais la
+mascarade continue de même, le vice-légat étant un bon gouverneur. Nous
+avons eu des gelées et des neiges hideuses, mais tout s'est radouci.</p>
+
+<p>»Votre, etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLVI.</h3>
+
+<h4>À M. BANKES.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 19 février 1820.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai ici une chambre pour vous dans ma maison comme à Venise, si vous
+jugez à propos d'en faire usage; mais ne vous attendez pas à trouver la
+même enfilade de salles tapissées. Ni les dangers, ni les chaleurs
+tropicales ne vous ont jamais empêché de pénétrer partout où vous aviez
+résolu d'aller; et pourquoi la neige le ferait-elle aujourd'hui?--La
+neige italienne!--fi donc!--Ainsi, je vous en prie, venez. Le coeur de
+Tita soupire après vous, et peut-être après vos grands écus d'argent; et
+votre camarade de jeux, le singe, est seul et inconsolable.</p>
+
+<p>»J'ai oublié si vous admirez ou tolérez les cheveux rouges, en sorte que
+j'ai peur de vous montrer ce qui m'approche et m'environne dans cette
+ville. Venez néanmoins,--vous pourrez faire à Dante une visite du
+matin, et je réponds que Théodore et Honoria seront heureux de vous voir
+dans la forêt voisine. Nous aussi, Goths de Ravenne, nous espérons que
+vous ne mépriserez pas notre <i>archi-Goth</i> Théodoric. Je devrai laisser
+ces illustres personnages vous faire les honneurs de la première moitié
+du jour, vu que je n'en ai point du tout ma part,--l'alouette qui me
+tire de mon sommeil étant oiseau d'après-midi. Mais je revendique vos
+soirées, et tout ce que vous pourrez me donner de vos nuits.--Eh bien!
+vous me trouverez mangeant de la viande, comme vous-même ou tout autre
+cannibale, excepté le vendredi. De plus, j'ai dans mon pupitre de
+nouveaux chants (et je les donne au diable) de ce que le lecteur
+bénévole, M. S***, appelle contes de carrefour, et j'ai une légère
+intention de vous les confier pour les faire passer en Angleterre;
+seulement je dois d'abord couper les deux chants susdits en trois, parce
+que je suis devenu vil et mercenaire, et que c'est un mauvais précédent
+à laisser à mon Mécène Murray, que de lui faire retirer de son argent un
+trop gros bénéfice. Je suis aussi occupé par <i>Pulci</i>,--je le
+traduis;--je traduis servilement, stance par stance, et vers par
+vers,--deux octaves par nuit,--même tâche qu'à Venise.</p>
+
+<p>»Voudrez-vous passer chez votre banquier, à Bologne, et lui demander
+quelques lettres qu'il a pour moi, et les brûler?--Ou bien je le
+ferai,--ainsi ne les brûlez pas, mais apportez-les, et croyez-moi
+toujours,</p>
+
+<p>»votre très-affectionné, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je désire particulièrement entendre de votre bouche quelque
+chose sur Chypre;--ainsi, je vous en prie, rappelez-vous tout ce que
+vous pourrez là-dessus.--Bonsoir.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLVII.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 21 février 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Les <i>bull-dogs</i> me seront très-agréables. Je n'ai que ceux de ce pays,
+lesquels, quoique bons, n'ont pas autant de ténacité dans la mâchoire et
+de stoïcisme dans la souffrance, que mes compatriotes d'espèce canine:
+envoyez-moi-les donc, je vous prie, par la voie la plus prompte;--par
+mer sera peut-être le mieux. M. Kinnaird vous remboursera, et fera
+déduction du montant de vos avances sur votre compte ou celui du
+capitaine Tyler.</p>
+
+<p>»Je vois que le bon vieux roi est allé à son dernier gîte. On ne peut
+s'empêcher d'être chagrin, quoique la perte de la vue, la vieillesse et
+la démence, soient supposées être autant de rabais sur la félicité
+humaine; mais je ne suis point du tout sûr que la dernière infirmité au
+moins n'ait pas pu le rendre plus heureux qu'aucun de ses sujets.</p>
+
+<p>»Je n'ai pas la moindre pensée d'aller au couronnement. J'aimerais
+cependant à en être témoin, et j'ai droit d'y jouer un rôle de
+marionnette; mais mon différend avec lady Byron, en tirant une ligne
+équinoxiale entre moi et les miens sous tout autre rapport, m'empêchera
+aussi, en cette occasion, d'être dans la même
+procession....................
+..................................................</p>
+
+<p>»J'ai fini une traduction du premier chant de <i>Morgante Maggiore</i> de
+Pulci; je la transcrirai et vous l'enverrai. C'est le père non-seulement
+de Whistlecraft, mais de toute la poésie badine d'Italie. Vous devez
+l'imprimer en regard du texte italien, parce que je désire que le
+lecteur juge de ma fidélité: c'est traduit stance pour stance, et vers
+pour vers, sinon mot pour mot. Vous me demandez un volume de moeurs,
+etc., sur l'Italie. Peut-être suis-je en état d'avoir là-dessus plus de
+connaissances que beaucoup d'Anglais, parce que j'ai vécu parmi les
+nationaux, et dans des localités où des Anglais n'ont jamais encore
+résidé (je parle de la Romagne, et particulièrement de cet endroit-ci);
+mais il y a plusieurs raisons pour lesquelles je ne veux rien imprimer
+sur un tel sujet. J'ai vécu dans l'intérieur des maisons et dans le sein
+des familles, tantôt simplement comme <i>amico di casa</i><a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>, et tantôt
+comme <i>amico di cuore</i><a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a> de la dame, et dans l'un et l'autre cas je ne
+me sens pas autorisé à faire un livre sur ces gens-là. Leur morale
+n'est pas votre morale, leur vie n'est pas votre vie; vous ne les
+comprendriez pas; ce ne sont ni des Anglais, ni des Français, ni des
+Allemands, que vous comprendriez tous. Chez eux, l'éducation de couvent,
+l'office des <i>cavaliers servans</i>, les habitudes de pensée et de vie sont
+entièrement différentes de nos moeurs; et plus vous vivez dans
+l'intimité, plus la différence est frappante, de telle sorte que je ne
+sais comment vous faire concevoir un peuple qui est à-la-fois modéré et
+libertin, sérieux par caractère, et bouffon dans ses amusemens, capable
+d'impressions et de passions tout à-la-fois «soudaines» et «durables»
+(ce que vous ne trouverez dans aucune autre nation), et qui actuellement
+n'a point de société (ou de ce que vous nommeriez ainsi), comme vous
+pouvez le voir par ses comédies: il n'a point de comédie réelle, pas
+même dans Goldoni, et cela parce qu'il n'y a point de société qui en
+puisse être la source.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">(retour)</a> Ami de la maison.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">(retour)</a> Ami de coeur. (<i>Notes du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>»Les <i>conversazioni</i> ne constituent point du tout une véritable société.
+On va au théâtre pour parler, et en compagnie pour tenir sa langue en
+repos. Les femmes s'asseoient en cercle, et les hommes se rassemblent en
+groupes, ou l'on joue au triste <i>faro</i> ou au <i>lotto reale</i>, et l'on joue
+petit jeu. À l'académie il y a des concerts comme chez nous, avec une
+meilleure musique et plus d'étiquette. Ce qu'il y a de mieux, ce sont
+les bals et les mascarades du carnaval, quand tout le monde devient fou
+pour six semaines. Après le dîner ou le souper, on improvise des vers
+et on se plaisante mutuellement; mais c'est avec une verve de bonne
+humeur où vous ne pourriez jamais vous mettre, vous autres gens du Nord.</p>
+
+<p>»Dans l'intérieur de la maison, c'est bien mieux. Je dois en savoir
+quelque chose, ayant assez joliment acquis par expérience une
+connaissance générale du beau sexe, depuis la femme du pêcheur jusqu'à
+la <i>Nobil Dama</i> que je sers. Ces dames ont un système qui a ses règles,
+ses délicatesses et son décorum, qui peut ainsi être réduit à une sorte
+de discipline ou de chasse faite aux coeurs, d'où l'on ne doit se
+permettre que fort peu d'écarts, à moins qu'on ne désire perdre la
+partie. Elles sont extrêmement tenaces, et, jalouses comme des furies,
+elles ne permettent pas même à leurs amans de se marier si elles peuvent
+les en empêcher, et les gardent toujours, autant que possible, près
+d'elles en public comme en particulier. Bref, elles transportent le
+mariage dans l'adultère, et chassent du sixième commandement la
+particule <i>non</i>. La raison en est qu'elles se marient pour leurs parens,
+et qu'elles aiment pour elles-mêmes. Elles exigent d'un amant la
+fidélité comme une dette d'honneur, tandis qu'elles paient leur mari
+comme un homme de commerce, c'est-à-dire pas du tout. Vous entendez
+éplucher le caractère des personnes de l'un ou l'autre sexe, non par
+rapport à leur conduite envers leurs maris ou leurs femmes, mais envers
+leurs maîtresses ou leurs amans. Si j'écrivais un in-quarto, je ne
+sache pas que je puisse faire plus qu'amplifier ce que je viens de noter
+ici. Il est à remarquer que, malgré tout ceci, les formes extérieures du
+plus grand respect sont accordées aux maris, non-seulement par les
+femmes, mais par leurs <i>serventi</i>,--surtout si le mari ne sert lui-même
+aucune dame (ce qui d'ailleurs n'est pas le cas ordinaire);--en sorte
+que souvent vous prendriez pour parens le mari et le
+<i>servente</i>,--celui-ci faisant la figure d'un homme adopté dans la
+famille. Quelquefois les dames montent un petit cheval, et s'évadent ou
+se séparent, ou font une scène; mais c'est un miracle, en général, et
+quand elles ne voient rien de mieux à faire ou qu'elles tombent
+amoureuses d'un étranger, ou qu'il y a quelque autre anomalie pareille,
+et cela est toujours réputé inutile et extravagant.</p>
+
+<p>»Vous vous informez de la <i>Prophétie du Dante</i>; je n'ai pas fait plus de
+six cents vers, mais je prophétiserai à loisir.</p>
+
+<p>»Je ne sais rien du buste. Aucun camée ou cachet ne peut être ici ou
+ailleurs, que je sache, taillé dans le bon style. Hobhouse doit écrire
+lui-même à Thorwaldsen. Le buste a été fait et payé il y a trois ans.</p>
+
+<p>»Dites, je vous prie, à Mrs. Leigh de supplier lady Byron de presser le
+transfert des fonds. J'ai écrit à ce sujet à lady Byron par ce
+courrier-ci, à l'adresse de M. D. Kinnaird.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLVIII.</h3>
+
+<h4>À M. BANKES.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 26 février 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Pulci et moi nous vous attendons avec impatience; mais je suppose que
+nous devons laisser agir quelque tems l'attraction des galeries
+bolonaises. Je ne connais rien en peinture, et m'en soucie presque aussi
+peu que je m'y connais; mais pour moi il n'y a rien d'égal à la peinture
+vénitienne,--surtout à Giorgione. Je me rappelle très-bien son <i>Jugement
+de Salomon</i>, dans les Mariscalchi, à Bologne. La vraie mère est belle,
+parfaitement belle. Achetez-la, en employant tous les moyens possibles,
+et emportez-la avec vous: mettez-la en sûreté; car soyez assuré qu'il se
+brasse des troubles pour l'Italie; et comme je n'ai jamais pu me tenir
+hors de rang dans ma vie, ce sera mon destin; j'ose dire, que de m'y
+enfoncer jusqu'à en avoir par-dessus la tête et les oreilles; mais peu
+importe, c'est un motif plus fort pour que vous veniez me voir bientôt.</p>
+
+<p>»J'ai encore de nouveaux romans de Scott (car sûrement ils sont de
+Scott) depuis que nous ne nous sommes vus, et j'y trouve plaisir de plus
+en plus. Je crois que je les préfère même à sa poésie, que je lus (soit
+dit en passant), pour la première fois de ma vie, dans votre chambre, au
+collége de la Trinité.</p>
+
+<p>»On conserve ici quelques commentaires curieux sur Dante, que vous
+devrez voir.</p>
+
+<p>»Croyez-moi toujours, etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLIX.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 1<sup>er</sup> mars 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous ai envoyé par le dernier courrier la traduction du premier
+chant du <i>Morgante Maggiore</i>, et je désire que vous vous informiez
+auprès de Rose du mot <i>sbergo</i>, c'est-à-dire <i>usbergo</i>, que j'ai traduit
+par <i>cuirasse</i>; je soupçonne qu'il veut dire aussi un <i>casque</i>.
+Maintenant, s'il en est ainsi, lequel des deux sens s'accorde le mieux
+avec le texte? J'ai adopté la cuirasse; mais je serai facile à me rendre
+aux bonnes raisons. Parmi les nationaux, les uns disent d'une façon, les
+autres de l'autre; mais on n'est pas fort sur le toscan dans la Romagne.
+Toutefois, j'en parlerai demain à Sgricci (le fameux improvisateur), qui
+est natif d'Arezzo. La comtesse Guiccioli, qui passe pour une jeune dame
+fort instruite, et le dictionnaire, interprètent le mot par <i>cuirasse</i>.
+J'ai donc écrit <i>cuirasse</i>; mais le <i>casque</i> me trotte néanmoins dans la
+tête,--et je le mettrai fort bien dans le vers: le faut-il? voilà le
+point principal. J'en parlerai aussi à la Sposa Spina Spinelli, fiancée
+florentine du comte Gabriel Rusponi, récemment arrivée de Florence, et
+je tirerai de quelqu'un le véritable sens.</p>
+
+<p>»Je viens de visiter le nouveau cardinal, qui est arrivé avant-hier dans
+sa légation. Il paraît être un bon vieillard, pieux et simple, et
+tout-à-fait différent de son prédécesseur, qui était un bon vivant dans
+le sens mondain du mot.</p>
+
+<p>»Je vous envoie ci-joint une lettre que j'ai reçue de Dallas il y a
+quelque tems. Elle s'expliquera elle-même. Je n'y ai pas répondu. Voilà
+ce que c'est que de faire du bien aux gens. En différentes fois (y
+compris les droits d'auteur), cet homme a eu environ 1,400 livres
+sterling de mon argent, et il écrit ce qu'il appelle une oeuvre posthume
+sur mon compte, et une plate lettre où il m'accuse de le maltraiter,
+quand je n'ai jamais rien fait de pareil. Il est vrai que j'ai
+interrompu avec lui ma correspondance, comme je l'ai fait presque avec
+tout le monde; mais je ne puis découvrir comment par-là je me suis mal
+comporté envers lui.</p>
+
+<p>»Je regarde son épître comme une conséquence de ce que je ne lui ai pas
+envoyé 100 autres livres sterling, pour lesquelles il m'écrivit il y a
+environ deux ans, et que je jugeai à propos de garder, parce qu'à mon
+sens il avait eu sa part de ce dont je pouvais disposer en faveur
+d'autres personnes.</p>
+
+<p>»Dans votre dernière, vous me demandez ce dont j'ai besoin pour mon
+usage domestique: je crois que c'est comme à l'ordinaire; ce sont des
+<i>bull-dogs</i>, de la magnésie, du <i>soda-powder</i>, de la poudre dentifrice,
+des brosses, et toutes choses de même genre qu'on ne peut se procurer
+ici. Vous demandez encore que je retourne en Angleterre: hélas! à quel
+propos? Vous ne savez pas ce que vous réclamez; je dois probablement
+revenir un jour ou l'autre (si je vis), tôt ou tard; mais ce ne sera
+point par plaisir, et cela ne pourra finir en bien. Vous vous informez
+de ma santé et de mon <span class="sc">humeur</span> en grosses lettres. Ma santé ne peut être
+très-mauvaise; car je me suis guéri moi-même en trois semaines, par le
+moyen de l'eau froide, d'une rude fièvre tierce qui n'avait pas quitté
+durant des mois entiers mon plus vigoureux gondolier, malgré tout le
+quinquina de l'apothicaire;--chose fort surprenante pour le docteur
+Aglietti, qui disait que c'était une preuve de la force des fibres,
+surtout dans une saison si épidémique. Je l'ai fait par dégoût pour le
+quinquina, que je ne puis supporter, et j'ai réussi, contrairement aux
+prophéties de tout le monde, en me bornant à ne prendre rien du tout.
+Quant à l'<i>humeur</i> elle est inégale, tantôt haut, tantôt bas, comme chez
+les autres personnes, je suppose, et dépend des circonstances.</p>
+
+<p>»Envoyez-moi, je vous prie, les nouveaux romans de Walter Scott. Quels
+en sont les noms et les personnages? Je lis quelques-unes de ses
+premiers, au moins une fois par jour, pendant une heure ou à-peu-près.
+Les derniers sont faits trop à la hâte: Scott oublie le nom de
+Ravenswood, et l'appelle tantôt <i>Edgar</i>, et tantôt <i>Norman</i>; et Girder,
+le tonnelier, est écrit tantôt <i>Gilbert</i>, et tantôt <i>John</i>. Il n'y en a
+pas assez sur Montrose, mais Dalgetty est excellent, ainsi que Lucy
+Ashton et sa chienne de mère. Qu'est-ce que c'est qu'<i>Ivanhoe</i>? et
+qu'appelez-vous son autre roman? Est-ce qu'il y en a <i>deux</i>?
+Faites-lui-en écrire, je vous prie, au moins deux par an: il n'est
+aucune lecture que j'aime autant.</p>
+
+<p>»L'éditeur du <i>Télégraphe de Bologne</i> m'a envoyé un numéro qui contient
+des extraits de l'<i>Athéisme réfuté</i> de M. Mulock (ce nom me rappelle
+toujours Muley Moloch de Maroc), où se trouve un long éloge de ma poésie
+et une grande compassion pour mon malheur. Je n'ai jamais pu comprendre
+quel est le but de ceux qui m'accusent d'irréligion: toutefois ils
+peuvent aller leur train. Cet homme-ci paraît être mon grand admirateur,
+ainsi je prends en bonne part ce qu'il dit, comme il a évidemment une
+intention charitable, à laquelle je ne m'accuse pas moi-même d'être
+insensible.</p>
+
+<p>»Tout à vous.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLX.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 5 mars 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Au cas que, dans votre pays, vous ne trouviez pas aisément sous votre
+main le <i>Morgante Maggiore</i>, je vous envoie le texte original du premier
+chant, pour le mettre en regard de la traduction que je vous envoyai il
+y a quelques jours. Il est tiré de l'édition de Naples in-quarto,
+1732,--datée <i>Florence</i>, néanmoins, par un tour du <i>métier</i>, que vous,
+un des souverains alliés de la profession, comprendrez parfaitement
+sans plus grande <i>spiegazione</i><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">(retour)</a> Explication.</blockquote>
+
+<p>»Il est étrange que personne ici ne comprenne la signification précise
+de <i>sbergo</i> ou <i>usbergo</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>, vieux mot toscan que j'ai traduit par
+<i>cuirasse</i> (mais je ne suis pas sûr qu'il ne veuille pas dire <i>casque</i>).
+J'ai interrogé au moins vingt personnes, savans et ignorans, hommes et
+femmes, y compris poètes et officiers civils et militaires. Le
+dictionnaire dit <i>cuirasse</i>, mais ne cite aucune autorité; et une dame
+de mes amies dit positivement <i>cuirasse</i>, ce qui me fait douter du fait
+encore plus qu'auparavant. Ginguené dit <i>bonnet de fer</i> avec l'aplomb
+superficiel d'un Français, en sorte que je ne le crois point. Choisir
+entre le dictionnaire, la femme italienne et le critique français!--On
+ne peut pas se fier à leur autorité. Le texte même, qui devrait décider,
+admet également l'un ou l'autre sens, comme vous le verrez. Interrogez
+Rose, Hobhouse, Merivale et Foscolo, et votez avec la majorité. Frere
+est-il bon Toscan? S'il l'est, consultez-le aussi. J'ai tenté, comme
+vous voyez, d'être aussi exact que j'ai pu. Ceci est ma troisième ou
+quatrième lettre ou paquet depuis vingt jours.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">(retour)</a> <i>Usbergo</i> en italien; <i>hauberk</i>, <i>habergeon</i>, en anglais;
+<i>haubert</i>, <i>haubergeon</i>, en français, viendraient, suivant une note de
+Moore, de l'allemand <i>hals-berg</i>, mot-à-mot, montagne du cou.
+L'étymologie serait donc pour le sens de <i>casque</i>, armure qui surmonte
+et défend le cou; mais comme les dérivés anglais et français ont pris,
+par une <i>catachrèse-synecdoque</i>, le sens de <i>cuirasse</i>, il n'est pas
+improbable que le dérivé italien ait reçu la même extension. Le doute
+n'est donc pas résolu.
+(<i>Notes du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXI.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 14 mars 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous envoie ci-joint la <i>Prophétie du Dante</i><a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>: nommez-la
+d'ailleurs <i>Vision</i> ou autrement, peu importe. Là où j'ai donné plus
+d'une leçon (ce que j'ai fait souvent), vous adopterez celle que
+Gifford, Frere, Rose, Hobhouse, et les autres membres de votre sénat
+toscan jugeront la meilleure ou la moins mauvaise. La préface expliquera
+tout ce qui est explicable. Ce ne sont là que les quatre premiers
+chants: s'ils sont bien accueillis, je continuerai. Soignez, je vous
+prie, l'impression, et confiez la correction des citations italiennes à
+quelque homme instruit dans la langue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">(retour)</a> Il y avait primitivement dans ce poème trois vers d'une
+force et d'une sévérité remarquables, qui ne furent pas publiés, parce
+que le poète italien contre qui ils étaient dirigés vivait encore. Je
+les donnerai ici de mémoire.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> The prostitution of his muse and wife,</p>
+<p class="i14"> Both beautiful, and both by him debased,</p>
+<p class="i14"> Shall salt his bread and give him means of life.</p>
+</div></div>
+
+«La prostitution de sa muse et de sa femme, belles toutes deux, toutes
+deux déshonorées par lui, salera son pain et le fera vivre.
+(<i>Note de Moore</i>.) </blockquote>
+
+<p>»Il y a quatre jours, j'ai versé en voiture découverte, entre la rivière
+et une chaussée escarpée.--Nous avons eu nos roues mises en pièces,
+quelques légères meurtrissures, un étroit passage pour nous échapper, et
+voilà tout; mais il n'y a point eu de mal, quoique le cocher, le jockey,
+les chevaux et le carrosse fussent tous entremêlés comme des macaronis.
+Cet accident, suivant moi, est dû au cocher, qui a mal mené; mais
+celui-ci jure que c'est par une surprise des chevaux. Nous heurtâmes
+contre une borne sur le bord d'une chaussée escarpée, et nous
+dégringolâmes. Je sors ordinairement de la ville en voiture, et trouve
+mes chevaux de selle vers le pont: c'est dans ce trajet que nous avons
+échoué; mais je fis ma promenade à cheval, comme à l'ordinaire, après
+l'accident. On dit ici que nous sommes redevables à saint Antoine de
+Padoue (sans plaisanter, je vous assure),--qui fait treize miracles par
+jour,--de ce que nous n'avons pas eu plus de mal. Je ne fais aucune
+objection à ce que cela soit son quatorzième miracle dans les
+vingt-quatre heures. Ce saint préside, à ce qu'il paraît, aux voitures
+versées, et au salut des voyageurs en ce cas; on lui dédie des tableaux,
+etc., comme faisaient autrefois les marins à Neptune, d'après <i>la grande
+mode romaine</i>.</p>
+
+<p>»Je me hâte de me dire votre tout dévoué.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXII.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 20 mars 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous ai envoyé par le dernier courrier les quatre premiers chants de
+la <i>Vision du Dante</i>. Vous trouverez ci-joint, <i>vers pour vers</i>, en
+<i>terza rima</i><a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>, mètre dont vos polissons de lecteurs bretons ne
+connaissent rien encore, l'épisode de <i>Françoise de Rimini</i>. Vous savez
+qu'elle naquit ici, se maria et fut tuée par son mari, d'après Cary,
+Boyd et autres autorités pareilles. J'ai fait cela, vers pour vers et
+rime pour rime, pour essayer la possibilité d'un pareil tour de force
+dans la poésie anglaise. Vous ferez bien de le joindre aux poèmes que je
+vous ai déjà envoyés par les trois derniers courriers. Je ne vous
+permets pas de me jouer le tour que vous fîtes l'an dernier, en mettant
+en <i>postscriptum</i>, à la suite de <i>Mazeppa</i>, la prose que je vous avais
+envoyée, et dont je ne voulais pas la publication, sinon dans un ouvrage
+périodique, et vous, vous l'adjoignîtes là sans un mot d'explication. Si
+ce morceau est publié, publiez-le <i>en regard de l'original</i>, et avec la
+traduction de Pulci ou l'imitation de Dante. Je suppose que vous avez
+maintenant ces deux pièces et le <i>Don Juan</i> depuis long-tems<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">(retour)</a> Voyez la note insérée dans notre édition, au bas de la
+préface de <i>la Prophétie du Dante</i>, tome IV, page 93.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">(retour)</a> Suit cette traduction de l'épisode de <i>Françoise de
+Rimini</i>, tiré du cinquième chant de <i>l'Enfer</i> du Dante; elle ne peut
+offrir d'intérêt qu'en anglais même, comme objet de comparaison entre
+les deux poètes et les deux langues. Nous n'avons pas dû, comme nous
+l'avons déjà remarqué, traduire une traduction: nous n'avons fait
+exception que pour le <i>Morgante Maggiore</i>. Voir tome IV. (<i>Notes du
+Trad.</i>) </blockquote>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXIV<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 28 mars 1820.</p><br><br>
+
+<p>Je vous envoie ci-jointe une <i>Profession de foi</i> dont vous voudrez bien
+vous donner la peine d'accuser réception par le plus prochain courrier.
+M. Hobhouse doit être chargé d'en surveiller l'impression. Vous pouvez
+d'ailleurs montrer préalablement la pièce à qui vous voudrez. Je désire
+savoir ce que sont devenues mes deux épîtres de saint Paul (traduites de
+l'arménien il y a trois ans ou même davantage), et de la lettre à R--ts,
+écrite l'automne dernier? Vous n'y avez donné aucune attention. Il y a
+deux paquets avec ceci.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> J'ai quelque idée de publier les <i>Essais imités d'Horace</i>,
+composés il y a dix ans,--si Hobhouse peut les déterrer parmi les
+paperasses laissées chez son père,--sauf quelques retranchemens et
+changemens à faire quand je verrai les épreuves.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">(retour)</a> La lettre 363<sup>e</sup> a été supprimée, parce qu'elle est à peu de
+chose près la répétition des lettres précédentes adressées à M. Murray,
+sur <i>Don Juan</i>, le <i>Morgante</i>, <i>la Prophétie</i>. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXV.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 29 mars 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Vous recevrez ci-jointe une note sur Pope; j'ai enfin perdu toute
+patience à entendre l'atroce et absurde jargon que nos présens ***
+débitent par torrens sur le compte de Pope, et je suis déterminé à y
+tenir tête, autant qu'il est possible à un seul individu, tant en prose
+qu'en vers; et du moins la bonne volonté ne me manquera pas. Il n'y a
+pas moyen de supporter cela plus long-tems; et, si l'on continue; on
+détruira le peu qui reste de bon style et de goût parmi nous. J'espère
+qu'il y a encore quelques hommes de goût pour me seconder; sinon je
+combattrai seul, convaincu que c'est dans l'intérêt de la littérature
+anglaise.</p>
+
+<p>Je vous ai envoyé dernièrement tant de paquets, vers et prose, que vous
+serez fatigué d'en payer le port, sinon de les lire. J'ai besoin de
+répondre à quelques passages de votre dernière lettre, mais je n'ai pas
+le tems, car il faut me botter et monter en selle, parce que mon
+capitaine Craigengelt (officier de la vieille armée italienne de
+Napoléon) attend, ainsi que mon groom et ma bête.</p>
+
+<p>Vous m'avez prodigué la métaphore et je ne sais quoi encore sur le
+compte de Pulci, sur les moeurs, sur l'usage «d'aller sans vêtemens,
+comme nos ancêtres saxons.» D'abord, les Saxons «n'allaient pas sans
+vêtemens;» et, en second lieu, ils ne sont ni mes ancêtres, ni les
+vôtres; car les miens étaient Normands, et les vôtres, je le sais par
+votre nom, étaient <i>Galliques</i>. Et puis, je diffère d'opinion avec vous
+sur le «raffinement» qui a banni les comédies de Congreve. Les comédies
+de <i>Sheridan</i> ne sont-elles pas jouées pour les banquettes? Je <i>sais</i>,
+(en qualité d'<i>ex-commissaire du théâtre</i>) que l'<i>École du Scandale</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>
+était la plus mauvaise pièce du répertoire, en fait de recette. Je sais
+aussi que Congreve cessa d'écrire, parce que Mrs. Centlivre fit déserter
+ses comédies. Ainsi, ce n'est pas la décence, mais la stupidité qui fait
+tout cela, car Sheridan est un écrivain aussi <i>décent</i> qu'il faut être,
+et Congreve n'est pas pire que Mrs. Centlivre, dont Wilkes (l'acteur) a
+dit:<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a> «Non-seulement son théâtre doit être damné; mais elle-même
+aussi.» Il faisait allusion à <i>Un coup hardi pour avoir femme</i>. Mais
+enfin, et pour revenir au sujet, Pulci n'est <i>point</i> un écrivain
+<i>indécent</i>,--au moins dans son premier chant, comme vous devez à présent
+en être assuré par vos propres yeux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">(retour)</a> C'est ainsi que l'on traduit généralement le titre du
+chef-d'oeuvre de Shéridan (<i>School for Scandal</i>), mais le sens est
+<i>l'École de la Calomnie</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">(retour)</a> Comédie de Mrs. Centlivre. (<i>Notes du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>»Vous parlez de <i>raffinement</i>:--Êtes-vous tous <i>plus</i> moraux? êtes-vous
+<i>aussi</i> moraux? Pas du tout. Je sais, <i>moi</i>, ce que c'est que le monde
+en Angleterre, pour avoir connu moi-même, par expérience, le
+meilleur,--du moins le plus élevé; et je l'ai peint partout comme on le
+trouve en tous lieux.</p>
+
+<p>»Mais revenons. J'aimerais à voir les <i>épreuves</i> de ma réponse, parce
+qu'il y aura quelque chose à retrancher ou à changer. Mais, je vous en
+prie, faites-la imprimer avec soin. Répondez-moi, quand vous le pourrez
+commodément. Tout à vous.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXVI.</h3>
+
+<h4>A M. HOPPNER.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 31 mars 1820.</p><br><br>
+
+<p>........................................................................................</p>
+
+<p>«Ravenne continue le même train que je vous ai déjà décrit.
+<i>Conversazioni</i> durant tout le carême, et beaucoup plus agréables qu'à
+Venise. Il y a de petits jeux de hasard, c'est-à-dire le <i>faro</i>, où l'on
+ne peut mettre plus d'un schelling ou deux,--des tables pour d'autres
+jeux de cartes, et autant de caquet et de café qu'il vous plaît; tout le
+monde fait et dit ce qu'il lui plaît, et je ne me rappelle aucun
+événement désagréable, si ce n'est d'avoir été trois fois faussement
+accusé de boutade, et une fois volé de six pièces de six <i>pence</i> par un
+noble de la ville, un comte----. Je ne soupçonnai pas l'illustre
+délinquant; mais la comtesse V---- et le marquis L---- m'en avertirent
+directement, et me dirent que c'était une habitude qu'il avait de
+gripper l'argent quand il en voyait devant lui: mais je ne l'<i>actionnai</i>
+pas pour le remboursement, je me contentai de lui dire que s'il
+recommençait, je préviendrais moi-même la loi.</p>
+
+<p>»Il doit y avoir un théâtre en avril et une foire, et un opéra,--puis un
+autre opéra en juin, outre le beau tems, don de la nature, et les
+promenades à cheval dans la forêt de pins. Mes respects les plus plus
+profonds à Mrs. Hoppner, et croyez-moi, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Pourriez-vous me donner une note de ce qui reste de livres à
+Venise? Je n'en ai <i>pas</i> besoin, mais je veux savoir si le peu qui ne
+sont pas ici sont là-bas, et n'ont pas été perdus en route. J'espère, et
+j'aime à croire que vous avez reçu votre vin en bon état, et qu'il est
+buvable. Allégra est, je crois, plus jolie, mais aussi obstinée qu'une
+mule et aussi goulue qu'un vautour. Sa santé est bonne, à en juger par
+son teint,--son caractère tolérable, sauf la vanité et l'entêtement.
+Elle se croit belle, et veut tout faire comme il lui plaît.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLVII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 9 avril 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Au nom de tous les diables de l'imprimerie, pourquoi n'avez-vous pas
+accusé réception du second, troisième et quatrième paquets; savoir, de
+la traduction et du texte de Pulci, des poésies <i>Dantiques</i><a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>, des
+observations, etc.? Vous oubliez que vous me laissez dans l'eau
+bouillante, jusqu'à ce que je sache si ces compositions sont arrivées,
+ou si je dois avoir l'ennui de les recopier..................
+................</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">(retour)</a> Il y a dans le texte <i>danticles</i>, mot forgé par Byron pour
+désigner ses imitations et traductions du Dante: nous nous sommes permis
+une licence analogue.
+(<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<p>»Avez-vous reçu la crème des traductions, <i>Françoise de Rimini</i>, épisode
+de l'<i>Enfer</i>? Quoi! je vous ai envoyé un magasin de friperie le mois
+dernier; et vous n'éprouvez aucune sorte de sentiment! Un pâtissier
+aurait eu une double reconnaissance, et m'aurait remercié au moins pour
+la quantité.</p>
+
+<p>»Pour rendre la lettre plus lourde, j'y renferme pour vous la circulaire
+du cardinal-légat (notre Campéius) pour sa <i>conversazione</i> de ce soir.
+C'est l'anniversaire du <i>tiare</i>-ment<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a> du pape, et tous les chrétiens
+bien élevés, même ceux de la secte luthérienne, doivent y aller et se
+montrer civils. Et puis il y aura un cercle, une table de <i>faro</i> (pour
+gagner ou perdre des schelings, car on ne permet pas de jouer gros jeu),
+et tout le beau sexe, la noblesse et le clergé de Ravenne. Le cardinal
+lui-même est un bon petit homme, evêque de Muda, et ici légat,--honnête
+croyant dans toutes les doctrines de l'église. Il garde sa gouvernante
+depuis quarante ans....... mais il est réputé pour homme pieux et moral.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">(retour)</a> <i>Tiara-tion</i>: mot forgé par analogie au mot <i>coronation</i>,
+couronnement; nous avons donc formé un mot selon l'esprit du texte
+anglais.</blockquote>
+
+<p>»Je ne suis pas tout-à-fait sûr que je ne serai point parmi vous cet
+automne; car je trouve que l'affaire ne va pas--entre les mains des
+fondés de pouvoir et des légistes--comme elle devrait aller <i>avec une
+célérité raisonnée</i>. On diffère sur le compte des investitures en
+Irlande.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Entre le diable et la profonde mer,</p>
+<p class="i14"> Entre le légiste et le fondé de pouvoir<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>,</p>
+</div></div>
+
+<p>je me trouve fort embarrassé; et il y a une si grande perte de tems
+parce que je ne suis pas sur le lieu même, avec les réponses, les
+délais, les dupliques, qu'il faudra peut-être que je vienne jeter un
+coup-d'oeil là-dessus: car l'un conseille d'agir, l'autre non, en sorte
+que je ne sais quel moyen prendre; mais peut-être pourra-t-on terminer
+sans moi.</p>
+
+<p>»Votre, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> J'ai commencé une tragédie sur le sujet de Marino Faliero, doge
+de Venise; mais vous ne la verrez pas de six ans, si vous n'accusez
+réception de mes paquets avec plus de vitesse et d'exactitude. Écrivez
+toujours, au moins une ligne, par le retour du courrier, quand il vous
+arrive autre chose qu'une pure et simple lettre.</p>
+
+<p>»Adressez directement à Ravenne; cela économise une semaine de tems et
+beaucoup de port.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">(retour)</a> Ce sont deux vers dans le texte. (<i>Notes du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLVIII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 16 avril 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Les courriers se succèdent sans m'apporter de vous la nouvelle de la
+réception des différens paquets (le premier excepté) que je vous ai
+envoyés pendant ces deux mois, et qui tous doivent être arrivés depuis
+long-tems; et comme ils étaient annoncés dans d'autres lettres, vous
+devriez au moins dire s'ils sont venus ou non. Je n'espère pas que vous
+m'écriviez de fréquentes et longues lettres, vu que votre tems est fort
+occupé; mais quand vous recevez des morceaux qui ont coûté quelque peine
+pour être composés, et un grand embarras pour être copiés, vous devriez
+au moins me mettre hors d'inquiétude, en en accusant immédiatement
+réception, par le retour du courrier, à l'adresse <i>directe</i> de
+<i>Ravenne</i>. Sachant ce que sont les <i>postes</i> du continent, je suis
+naturellement inquiet d'apprendre qu'ils sont arrivés; surtout comme je
+hais le métier de copiste, à un tel point que s'il y avait un être
+humain qui pût copier mes manuscrits raturés, il aurait pour sa peine
+tout ce qu'ils peuvent jamais rapporter. Tout ce que je désire, ce sont
+deux lignes, où vous diriez: «tel jour, j'ai reçu tel paquet.» Il y en a
+au moins six que vous n'avez pas accusés: c'est manquer de bonté et de
+courtoisie.</p>
+
+<p>»J'ai d'ailleurs une autre raison pour désirer de vous prompte réponse:
+c'est qu'il se brasse en Italie quelque chose qui bientôt détruira toute
+sécurité dans les communications, et fera fuir nos Anglais-voyageurs
+dans toutes les directions, avec le courage qui leur est ordinaire dans
+les tumultes des pays étrangers. Les affaires d'Espagne et de France ont
+mis les Italiens en fermentation; et il ne faut pas s'en étonner, ils
+ont été trop long-tems foulés. Ce sera un triste spectacle pour votre
+élégant voyageur, mais non pour le résident, qui naturellement désire
+qu'un peuple se relève. Je resterai, si les nationaux me le permettent,
+pour voir ce qu'il en adviendra, et peut-être pour prendre rang avec
+eux, comme Dugald Dalgetty et son cheval, en cas d'affaire: car je
+regarderai comme le spectacle le plus intéressant du monde, le moment où
+je verrai les Italiens renvoyer les barbares de toute nation dans leurs
+cavernes. J'ai vécu assez long-tems parmi eux pour les aimer comme
+nation plus qu'aucun autre peuple dans le monde; mais ils manquent
+d'union, ils manquent de principes, et je doute de leur succès.
+Toutefois, ils essaieront probablement, et s'ils le font, ce sera une
+bonne cause. Nul Italien ne peut haïr un Autrichien plus que je ne le
+fais; si ce ne sont les Anglais, les Autrichiens me semblent être la
+plus mauvaise race sous les cieux. Mais je doute, s'il se fait quelque
+chose, que tout se passe aussi tranquillement qu'en Espagne.
+Certainement les révolutions ne doivent pas se faire à l'eau-rose, là où
+les étrangers sont maîtres.</p>
+
+<p>»Écrivez tandis que vous le pouvez, car il ne tient qu'à un fil qu'il
+n'y ait pas un remue-ménage qui retarde bientôt la malle-poste.</p>
+
+<p>»Votre, etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXIX.</h3>
+
+<h4>A M. HOPPNER.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 18 avril 1820.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai fait écrire à Siri et à Willhalm pour qu'ils m'envoient avec
+Vincenza, dans une barque, les lits de camp et les épées que je confiai
+à leurs soins lors de mon départ de Venise. Il y a aussi plusieurs
+livres de <i>bonne poudre de Manton</i> dans une boîte en vernis du Japon;
+<i>mais à moins que</i> je fusse sûr de les recevoir de V---- sans crainte de
+saisie, je ne voudrais pas l'aventurer. Je <i>puis</i> la <i>faire entrer ici</i>,
+par le moyen d'un employé des douanes, qui m'a offert de la mettre à
+terre pour moi; mais j'aimerais à être assuré qu'elle ne courra aucun
+risque en sortant de Venise. Je ne voudrais pas la perdre pour son poids
+en or:--il n'y en a pas de pareille en Italie.</p>
+
+<p>»Je vous ai écrit il y a environ une semaine, et j'espère que vous êtes
+en bonne santé et bonne humeur. Sir Humphrey Davy<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a> est ici, et il
+était hier soir chez le cardinal. Comme j'y avais été le dimanche
+précédent, et qu'il faisait chaud hier, je n'y suis point allé, ce que
+j'eusse fait si j'avais pensé y rencontrer l'homme de la chimie. Il m'a
+fait visite ce matin, et j'irai le chercher à l'heure du <i>corso</i>. Je
+crois qu'aujourd'hui lundi, nous n'avons pas grande <i>conversazione</i>,
+mais seulement la réunion de famille chez le marquis Cavalli, où je vais
+quelquefois comme <i>parent</i>, de sorte que si sir Davy ne demeure pas ici
+un jour ou deux, nous nous rencontrerons difficilement en public. Le
+théâtre doit ouvrir en mai, pour la foire, s'il n'y a pas un
+remue-ménage dans toute l'Italie à cette époque.--Les affaires
+d'Espagne ont excité une fièvre constitutionnelle, et personne ne sait
+comment cela finira:--il est nécessaire qu'il y ait un commencement.</p>
+
+<p>»Votre, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Mes bénédictions à Mrs. Hoppner. Comment va votre petit garçon?
+Allegra grandit, et elle a cru en bonne mine et en obstination.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">(retour)</a> Célèbre chimiste anglais. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXX.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 23 avril 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Les épreuves ne contiennent pas les <i>dernières</i> stances du second
+chant<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>, mais finissent brusquement par la 105<sup>e</sup> stance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">(retour)</a> Il est question de <i>Don Juan</i>. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>»Je vous ai dit, il y a long-tems, que les nouveaux chants <i>n'étaient
+pas bons</i>, et <i>je vous en ai donné la raison</i>. Songez que je ne vous
+oblige pas à les publier; vous les supprimerez si vous voulez, mais je
+ne puis rien changer. J'ai biffé les six stances sur ces deux
+imposteurs,---- (ce qui, je suppose, vous causera un grand plaisir),
+mais je ne puis faire davantage. Je ne puis ni rien ajouter, ni rien
+remplacer; mais je vous donne la liberté de tout mettre au feu, si vous
+le voulez, ou de <i>ne pas</i> publier, et je crois que c'est assez.</p>
+
+<p>»Je vous ai dit que je continuais à écrire sans bonne volonté;--que
+j'avais été, non <i>effrayé</i>, mais <i>blessé</i> par la criaillerie, et que
+d'ailleurs, quand j'écrivais en novembre dernier, j'étais malade de
+corps, et dans une très-grande peine d'esprit à propos de quelques
+affaires particulières. Mais <i>vous vouliez</i> avoir l'oeuvre: aussi vous
+l'envoyai-je; et pour la rendre plus légère, je la <i>coupai</i> en deux
+parts,--mais je ne saurais la rapiécer. Je ne puis
+saveter.......................--Finissons, car il n'y a pas de remède;
+mais je vous laisse absolument libre de supprimer le tout à votre gré.</p>
+
+<p>»Quant au <i>Morgante Maggiore, je n'en supprimerai pas un vers</i>. Il peut
+être mis en circulation ou non; mais toute la critique du monde
+n'atteindra pas un vers, à moins que ce ne soit pour <i>vice</i> de
+traduction. Or vous dites, et je dis, et d'autres personnes disent que
+la traduction est bonne; ainsi donc il faut qu'elle soit mise sous
+presse telle qu'elle est. Pulci doit répondre de sa propre irréligion:
+je ne réponds que de la traduction............
+....................................................................</p>
+
+<p>»Faites, je vous prie, revoir la prochaine fois par M. Hobhouse les
+<i>épreuves</i> du texte <i>italien</i>: cette fois-ci, tandis que je griffonne
+pour vous, elles sont corrigées par une femme qui passe pour la plus
+jolie de la Romagne et même des Marches jusqu'à Ancône.</p>
+
+<p>»Je suis content que vous aimiez ma réponse à vos questions sur la
+société italienne. Il est convenable que vous aimiez <i>quelque chose</i>,
+et le diable vous emporte.</p>
+
+<p>»Mes amitiés à Scott. J'ai une opinion plus haute du titre de chevalier
+depuis qu'il en a été décoré. Soit dit en passant, c'est le premier
+poète qui ait été anobli pour son talent dans la Grande-Bretagne: cela
+n'était arrivé auparavant que chez l'étranger; mais sur le continent,
+les titres sont universels et sans valeur. Pourquoi ne m'envoyez-vous
+pas <i>Ivanhoe</i> et le <i>Monastère</i>? Je n'ai jamais écrit à sir Walter, car
+je sais qu'il a mille choses à faire, et moi rien; mais j'espère le voir
+à Abbotsford avant peu, et je ferai couler son vin clairet avec lui,
+quoique, devenu abstème en Italie, je n'aie plus qu'une cervelle peu
+intéressante pour une réunion écossaise <i>inter pocula</i>. J'aime Scott et
+Moore, et tous les bons frères; mais je hais et j'abhorre cette cohue
+bourbeuse de sangsues que vous avez mise dans votre troupe.</p>
+
+<p>»Votre, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Vous dites qu'<i>une moitié</i> est très-bonne: vous avez <i>tort</i>;
+car, s'il en était ainsi, ce serait le plus beau poème du monde. <i>Où</i>
+donc est la poésie dont la <i>moitié</i> soit bonne? Est-ce l'<i>Énéide</i>?
+Sont-ce les vers de Milton? de Dryden? De qui donc, hormis Pope et
+Goldsmith, dont tout est bon? et encore ces deux derniers sont les
+poètes que vos poètes de marais voudraient fronder. Mais si, dans votre
+opinion, la moitié des deux nouveaux chants est bonne, que diable
+voulez-vous de plus? Non, non--nulle poésie n'est <i>généralement</i>
+bonne:--ce n'est jamais que par bonds et par élans,--et vous êtes
+heureux de trouver un éclair çà et là. Vous pourriez aussi bien demander
+<i>toutes les étoiles</i> en plein minuit que la perfection absolue en vers.</p>
+
+<p>»Nous sommes ici à la veille d'un <i>remue-ménage</i>. La nuit dernière, on a
+placardé sur tous les murs de la ville: <i>Vive la république!</i> et <i>Mort
+au pape!</i> etc., etc. Ce ne serait rien à Londres, où les murs sont
+privilégiés; mais ici, c'est autre chose: on n'est pas accoutumé à de si
+terribles placards politiques. La police, est sur le <i>qui-vive</i>, et le
+cardinal paraît pâle à travers sa pourpre.»</p>
+
+<p class="rig">24 avril 1820, huit heures du soir.</p><br><br>
+
+<p>«La police a été tout le jour à la recherche des auteurs des placards,
+mais elle n'a rien pris encore. On doit avoir passé toute la nuit à
+afficher; car les <i>Vive la république!</i>--<i>Mort au pape et aux prêtres!</i>
+sont innombrables, et collés sur tous les palais: le nôtre en a une
+abondante quantité. Il y a aussi: <i>A bas la noblesse!</i> Quant à cela,
+elle est déjà assez bas. Vu la violence de la pluie et du vent qui sont
+survenus, je ne suis pas sorti pour <i>battre le pays</i>; mais je monterai à
+cheval demain, et prendrai mon galop parmi les paysans, qui sont
+sauvages et résolus, et chevauchent toujours le fusil en main. Je
+m'étonne qu'on ne soupçonne pas les donneurs de sérénades; car on joue
+ici de la guitare toute la nuit, comme en Espagne, sous les fenêtres de
+ses maîtresses.</p>
+
+<p>»Parlant de politique, comme dit Caleb Quotem, regardez, je vous prie,
+la <i>conclusion</i> de mon <i>Ode sur Waterloo</i>, écrite en 1815; et, la
+rapprochant de la catastrophe du duc de Berry en 1820, dites-moi si je
+n'ai pas un assez bon droit au titre de <i>vates</i><a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>, dans les deux sens
+du mot, comme Fitzgerald et Coleridge.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"> «Des larmes de sang couleront encore<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>.»</p>
+</div></div>
+
+<p>»Je ne prétends pas prévoir à cette distance ce qui arrivera parmi vous
+autres Anglais, mais je prophétise un mouvement en Italie: dans ce cas,
+je ne sais pas si je n'y mettrai pas la main. Je déteste les
+Autrichiens, et crois les Italiens scandaleusement opprimés; et si l'on
+donne le signal, pourquoi pas? Je recommanderai «l'érection d'un petit
+fort à Drumsnab,» comme Dugald Dalgetty.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">(retour)</a> <i>Vates</i>, en latin, signifie à-la-fois poète et prophète.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">(retour)</a> Vers de l'Ode sur Waterloo:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Crimson tears will follow yet.
+ (<i>Notes du Trad.</i>)</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXXI.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 8 mai 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Comme vous ne m'avez pas r'écrit, intention que votre lettre du 7
+courant indiquait, je dois présumer que la <i>Prophétie du Dante</i> n'a pas
+été jugée meilleure que les pièces qui l'avaient précédée, aux yeux de
+votre illustre synode. En ce cas, vous éprouvez un peu d'embarras. Pour
+y mettre fin, je vous répète que vous ne devez pas vous considérer comme
+obligé ou engagé à publier une composition, par cela seul qu'elle est de
+<i>moi</i>, mais toujours agir conformément à vos vues, à vos opinions ou à
+celles de vos amis; et demeurez sûr que vous ne m'offenserez en aucune
+façon en refusant <i>l'article</i>, pour me servir de la phrase technique.
+Quant aux observations en <i>prose</i> sur l'attaque de John Wilson, je
+n'entends point les faire publier à présent; et j'envoie des vers à M.
+Kinnaird (je les écrivis l'an dernier en traversant le Pô), vers qu'il
+<i>ne faut pas</i> qu'il publie. Je mentionne cela, parce qu'il est probable
+qu'il vous en donnera une copie. Souvenez-vous-en, je vous prie, attendu
+que ce sont de purs vers de société, relatifs à des sentimens et des
+passions privés. De plus, je ne puis consentir à aucune mutilation ou
+omission dans l'oeuvre de Pulci: le texte original en a toujours été
+exempt dans l'Italie même, métropole de la chrétienté, et la traduction
+ne le serait pas en Angleterre, quoique vous puissiez regarder comme
+étrange qu'on ait permis une telle liberté au <i>Morgante</i> pendant
+plusieurs siècles, tandis que l'autre jour on a confisqué la traduction
+entière du premier chant de <i>Childe-Harold</i>, et persécuté Leoni, le
+traducteur.--Lui-même me l'écrit, et je le lui aurais dit s'il m'avait
+consulté avant la publication. Ceci montre combien la politique
+intéresse plus les hommes dans ces contrées que la religion. Une
+demi-douzaine d'invectives contre la tyrannie font confisquer
+<i>Childe-Harold</i> en un mois, et vingt-huit chants de plaisanteries contre
+les moines, les chevaliers et le gouvernement de l'église, sont laissés
+en liberté pendant des siècles: je transcris le récit de Leoni.</p>
+
+<p>«Non ignorerà forse che la mia versione del 4º canto del <i>Childe-Harold</i>
+fu confiscata in ogni parte; ed io stesso ho dovuto soffrir vessazioni
+altrettanto ridicole quanto illiberali, ad arte che alcuni versi fossero
+esclusi dalla censura. Ma siccome il divieto non fa d'ordinario che
+accrescere la curiosità, così quel carme sull'Italia è ricercato più che
+mai, e penso di farlo ristampare in Inghilterra senza nulla escludere.
+Sciagurata condizione di questa mia patria! se patria si può chiamare
+una terra così avvilita dalla fortuna, dagli uomini, da se
+medesima<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">(retour)</a> «Vous n'ignorez peut-être pas que ma traduction du
+quatrième chant de <i>Childe-Harold</i> a été confisquée partout, et moi-même
+j'ai dû souffrir des vexations aussi ridicules qu'illibérales, parce que
+la censure a trouvé quelques vers à retrancher. Mais comme la défense ne
+fait d'ordinaire qu'accroître la curiosité, ce poème est plus que jamais
+recherché en Italie, et je songe à le faire réimprimer en Angleterre
+sans rien retrancher. Malheureuse condition de ma patrie! si l'on peut
+nommer patrie une terre avilie par la fortune, par les hommes et par
+elle-même.»</blockquote>
+
+<p>»Rose vous traduira cela. A-t-il eu sa lettre? je l'ai envoyée dans une
+des vôtres, il y a quelques mois. Je dissuaderai Leoni de publier ce
+poème, ou bien il peut lui arriver de voir l'intérieur du château
+Saint-Ange. La dernière pensée de sa lettre est le commun et pathétique
+sentiment de tous ses compatriotes.</p>
+
+<p>Sir Humphrey Davy était ici la dernière quinzaine, et j'ai joui de sa
+société chez une fort jolie Italienne de haut rang, qui, pour déployer
+son érudition en présence du grand chimiste, décrivant sa quatorzième
+visite au mont Vésuve, demanda «s'il n'y avait pas un semblable volcan
+en <i>Irlande</i>.» Le seul volcan irlandais que je connusse était le lac de
+Killarney, que je pensai naturellement être désigné par la dame; mais
+une seconde pensée me fit deviner qu'elle voulait parler de l'Islande et
+de l'Hécla:--et il en était ainsi, quoiqu'elle ait soutenu sa
+topographie volcanique pendant quelque tems avec l'aimable opiniâtreté
+du beau sexe. Elle se tourna bientôt après vers moi, et m'adressa
+diverses questions sur la philosophie de sir Humphrey, et j'expliquai
+aussi bien qu'un oracle le talent qu'il avait déployé dans la
+construction de la lampe de sûreté contre le gaz inflammable, et dans la
+restauration des manuscrits de Pompéïa. «Mais comment l'appelez-vous?
+dit-elle.--Un grand chimiste, répondis-je.--Que peut-il faire?
+reprit-elle.--Presque tout, lui dis-je.--Oh! alors, <i>mio caro</i>,
+demandez-lui, je vous prie, qu'il me donne quelque chose pour teindre
+mes sourcils en noir. J'ai essayé mille choses, et toutes les couleurs
+s'en vont; et d'ailleurs, mes sourcils ne croissent pas: peut-il
+inventer quelque chose pour les faire croître?» Tout cela fut dit avec
+le plus grand empressement; et ce dont vous serez surpris, c'est que la
+jeune Italienne n'est ni ignorante ni sotte, mais vraiment bien élevée
+et spirituelle. Mais toutes parlent comme des enfans quand elles
+viennent de quitter leurs couvens; et, après tout, elles valent mieux
+qu'un bas-bleu anglais. Je n'ai pas parlé à sir Humphrey de ce dernier
+morceau de philosophie, ne sachant pas comment il le prendrait. Davy
+était fort épris de Ravenne et de l'<i>italianisme</i> <span class="sc">PRIMITIF</span> du peuple,
+qui est inconnu aux étrangers; mais il ne s'est arrêté qu'un jour.</p>
+
+<p>»Envoyez-moi des romans de Scott et quelques nouvelles.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> J'ai commencé et poussé jusqu'au second acte une tragédie sur
+la conspiration du doge, c'est-à-dire sur l'histoire de Marino Faliero;
+mais mes sentimens actuels sont si peu encourageans sur ce point, que je
+commence à croire que j'ai usé mon talent, et je continue sans grande
+envie de trouver une veine nouvelle.</p>
+
+<p>»Je songe quelquefois (si les Italiens ne se soulèvent pas) à retourner
+en Angleterre dans l'automne, après le couronnement (où je ne voudrais
+point paraître, à cause du schisme de ma famille); mais je ne puis rien
+décider encore. Le pays doit être considérablement changé depuis que je
+l'ai quitté, il y a déjà plus de quatre ans.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXXII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 20 mars 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cher Murray, mes respects à Thomas Campbell, et indiquez-lui de ma
+part, avec bonne-foi et amitié, trois erreurs qu'il doit rectifier dans
+ses <i>Poètes</i>. Premièrement, il dit que les personnages du <i>Guide de
+Bath</i> d'Anstey sont pris de Smollett; c'est impossible:--<i>le Guide</i> fut
+publié en 1766 et <i>Humphrey Clinker</i> en 1771;--<i>dunque</i>, c'est Smollett
+qui est redevable à Anstey. Secondement, il ne sait pas à qui Cowper
+fait allusion quand il dit «qu'il y eut un homme qui <i>bâtit une église à
+Dieu, puis blasphéma son nom</i>.» C'était <span class="sc">Voltaire</span> dont veut parler ce
+calviniste maniaque et poète manqué. Troisièmement, il cite de travers
+et gâte un passage de Shakspeare.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> «Dorer l'or fin, et peindre le lis, etc.<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>.»</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">(retour)</a> To gild refined gold and paint lily.
+
+<p>»Pour <i>lis</i>, il met <i>rose</i>, et manque en plus d'un mot toute la
+citation.</p></blockquote>
+
+<p>»Or, Tom est un bon garçon, mais il doit être correct: car la première
+faute est une <i>injustice</i> (envers Anstey), la seconde un <i>manque de
+savoir</i>, la troisième une <i>bévue</i>. Dites-lui tout cela, et qu'il le
+prenne en bonne part; car j'aurais pu recourir à une Revue et le
+frotter;--au lieu que j'agis en chrétien.</p>
+
+<p>»Votre, etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXXIII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 20 mars 1820.</p><br><br>
+
+<p>»D'abord, et avant tout, vous deviez vous hâter de remettre à <i>Moore</i> ma
+lettre du 2 janvier, que je vous donnais le pouvoir d'ouvrir, mais que
+je désirais être remise en <i>hâte</i>. Vous ne devriez réellement pas
+oublier ces petites choses, parce que de ces oublis naissent les
+désagrémens entre amis. Vous êtes un homme excellent, un grand homme, et
+vous vivez parmi les grands hommes, mais songez, je vous prie, à vos
+amis et auteurs absens.</p>
+
+<p>»En premier lieu, j'ai reçu <i>vos paquets</i>; puis une lettre de Kinnaird,
+sur la plus urgente affaire: une autre de Moore, concernant une
+importante communication à lady Byron; une quatrième de la mère
+d'Allegra; et cinquièmement, à Ravenne, la comtesse G---- est à la
+veille du divorce.--Mais le public italien est de notre côté,
+particulièrement les femmes,--et les hommes aussi, parce qu'ils disent
+qu'il n'avait que faire de prendre la chose à coeur après un an de
+tolérance. Tous les parens de la comtesse (qui sont nombreux, haut
+placés et puissans) sont furieux contre lui à cause de sa conduite. Je
+suis prévenu de me tenir sur mes gardes, parce qu'il est fort capable
+d'employer les <i>sicarii</i>.--Ce mot est aussi latin qu'italien, ainsi vous
+pouvez le comprendre; mais j'ai des armes, et je ne songe point à ses
+gueux, persuadé que je pourrai les poivrer s'ils ne viennent pas à
+l'improviste, et que, dans le cas contraire, on peut finir aussi bien de
+cette façon qu'autrement; et cela d'ailleurs vous servirait
+d'avertissement.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> «On peut échapper à la corde ou au fusil,</p>
+<p class="i14"> Mais celui qui prend femme, femme, femme, etc.»</p>
+</div></div>
+
+<p>»<i>P. S.</i> J'ai jeté les yeux sur les épreuves, mais Dieu sait comment.
+Songez à ce que j'ai en main, et que le courrier part demain.--Vous
+souvenez-vous de l'épitaphe de Voltaire?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> «Ci-git l'enfant gâté, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p>»L'original est dans la correspondance de Grimm et Diderot, etc., etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXXIV.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 24 mars 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous ai écrit il y a peu de jours. Il y a aussi pour vous une lettre
+de janvier dernier chez Murray; elle vous expliquera pourquoi je suis
+ici. Murray aurait dû vous la remettre depuis long-tems. Je vous envoie
+ci-joint une lettre d'une de vos compatriotes résidant à Paris, qui a
+ému mes entrailles. Vous aurez, si vous pouvez, la bonté de vous
+enquérir si cette femme m'a dit vrai, et je l'aiderai autant qu'il me
+sera possible,--mais non pas suivant l'inutile mode qu'elle propose. Sa
+lettre est évidemment non étudiée, et si naturelle, que l'orthographe
+même est aussi dans l'état de nature. C'est une pauvre créature, malade
+et isolée, qui songe pour dernière ressource à nous traduire, vous ou
+moi, en français! A-t-on jamais eu pareille idée? Cela me semble le
+comble du désespoir. Prenez, je vous prie, des informations, et
+faites-les moi connaître; et si vous pouvez tirer <i>ici</i> sur moi un
+billet de quelques centaines de francs, chez votre banquier, j'y ferai
+honneur comme de raison,--c'est-à-dire, si cette femme n'en impose
+pas<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>. En ce cas, faites-le moi savoir, afin que je puisse vous faire
+rembourser par mon banquier Longhi de Bologne, car je n'ai pas moi-même
+de correspondant à Paris; mais dites à cette femme qu'elle ne nous
+traduise pas;--si elle le fait, ce sera la plus noire ingratitude.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">(retour)</a> Suivant le désir de Byron, j'allai chez la jeune dame,
+avec un rouleau de quinze ou vingt napoléons, pour le lui présenter de
+la part de sa seigneurie; mais, avec une fierté honorable, ma jeune
+compatriote refusa le présent, en disant que Lord Byron s'était mépris
+sur l'objet de sa demande, qui avait pour but d'obtenir qu'il lui donnât
+quelques pages de ses ouvrages avant leur publication, la mît ainsi à
+même de préparer de nouvelles traductions pour les libraires français,
+et lui fournît le moyen de gagner sa vie. (<i>Note de Moore.</i>) </blockquote>
+
+<p>»J'ai reçu une lettre (non pas du même genre, mais en français et dans
+un sens de flatterie), de M<sup>me</sup> Sophie Gail, de Paris, que je prends pour
+l'épouse d'un Gallo-Grec<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a> de ce nom. Qui est-elle? et qu'est-elle? et
+comment a-t-elle pris intérêt à ma poésie et à l'auteur? Si vous la
+connaissez, offrez-lui mes complimens, et dites-lui que, ne faisant que
+<i>lire</i> le français, je n'ai pas répondu à sa lettre, mais que je
+l'aurais fait en italien, si je n'eusse craint qu'on n'y trouvât quelque
+affectation. Je viens de gronder mon singe d'avoir déchiré le cachet de
+la lettre de M<sup>me</sup> Gail, et d'avoir abîmé un livre où je mets des feuilles
+de rose. J'avais aussi une civette ces jours derniers; mais elle s'est
+enfuie après avoir égratigné la joue de mon singe, et je suis encore à
+sa recherche. C'était le plus farouche animal que j'eusse jamais vu, et
+semblable à---- en mine et en manières.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">(retour)</a> Plaisanterie de Lord Byron pour désigner l'helléniste
+français. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<p>»J'ai un monde de choses à vous dire; mais comme elles ne sont pas
+encore parvenues au dénouement je ne me soucie pas d'en commencer
+l'histoire avant qu'elle ne soit achevée. Après votre départ, j'eus la
+fièvre; mais je recouvrai la santé sans quinquina. Sir Humphrey Davy
+était ici dernièrement, et il a beaucoup goûté Ravenne. Il vous dira
+tout ce que vous pourrez désirer savoir sur ce lieu et sur votre humble
+serviteur.</p>
+
+<p>»Vos appréhensions (dont Scott est la cause) ne sont pas fondées. Il n'y
+a point de dommages-intérêts dans ce pays, mais il y aura probablement
+une séparation, comme la famille de la dame, puissante par ses
+relations, est fort déclarée contre <i>le mari</i> à cause de toute sa
+conduite;--lui est vieux et obstiné;--elle est jeune, elle est femme, et
+déterminée à tout sacrifier à ses affections. Je lui ai donné le
+meilleur avis; savoir, de rester avec lui;--je lui ai représenté l'état
+d'une femme séparée (car les prêtres ne laissent les amans vivre
+ouvertement ensemble qu'avec la sanction du mari), et je lui ai fait les
+réflexions morales les plus exquises,--mais sans résultat. Elle dit: «Je
+resterai avec lui, s'il vous laisse près de moi. Il est dur que je doive
+être la seule femme de la Romagne qui n'ait pas son <i>amico</i>; mais, s'il
+ne veut pas, je ne vivrai point avec lui, et quant aux conséquences,
+l'amour, etc., etc., etc.» Vous savez comme les femmes raisonnent en ces
+occasions. Le mari dit qu'il a laissé aller la chose jusqu'à ce qu'il ne
+pût plus se taire. Mais il a besoin de la garder et de me renvoyer; car
+il ne se soucie pas de rendre la dot et de payer une pension
+alimentaire. Les parens de la dame sont pour la séparation; parce qu'ils
+le détestent,--à la vérité comme tout le monde. La populace et les
+femmes sont, comme d'ordinaire, pour ceux qui sont dans leur tort,
+savoir, la dame et son amant. Je devrais me retirer; mais l'honneur, et
+un érysipèle qui l'a prise, m'en empêchent,--pour ne point parler de
+l'amour, car je l'aime complètement, toutefois pas assez pour lui
+conseiller de tout sacrifier à une frénésie. Je vois comment cela
+finira; elle sera la seizième Mrs. Shuffleton.</p>
+
+<p>»Mon papier est fini, et ma lettre doit l'être.</p>
+
+<p>»Tout à vous pour toujours.</p>
+
+<span class="rig">B.</span><br><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je regrette que vous n'ayez pas complété les <i>Italian Fudges</i>.
+Dites-moi, je vous prie, comment êtes-vous encore à Paris? Murray a
+quatre ou cinq de mes compositions entre les mains:--le nouveau <i>Don
+Juan</i>, que son synode d'arrière-boutique n'admire pas;--une traduction
+<i>excellente</i> du premier chant de <i>Morgante Maggiore</i> de Pulci;--une
+<i>dito</i> fort brève de Dante, moins approuvée;--la <i>Prophétie de Dante</i>,
+grand et digne poème, etc.;--une furieuse Réponse en prose aux
+Observations de Blackwood sur <i>Don Juan</i>, avec une rude défense de
+Pope,--propre à faire un remue-ménage. Les opinions ci-dessus signalées
+sont de Murray et de son stoïque sénat;--vous formerez la vôtre, quand
+vous verrez les pièces.</p>
+
+<p>»Vous n'avez pas grande chance de me voir, car je commence à croire que
+je dois finir en Italie.--Mais si vous venez dans ma route, vous aurez
+un plat de macaronis. Parlez-moi; je vous prie, de vous et de vos
+intentions.</p>
+
+<p>»Mes fondés de pouvoir vont prêter au comte Blessington soixante mille
+livres sterling (à six pour cent), sur une hypothèque à Dublin. Songez
+seulement que je vais devenir légalement un <i>absentee</i> d'Irlande.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXXV.</h3>
+
+<h4>A M. HOPPNER.</h4>
+
+<p>«Un Allemand nommé Ruppsecht m'a envoyé, Dieu sait pourquoi, plusieurs
+gazettes allemandes dont je ne déchiffre pas un mot ni une lettre. Je
+vous les envoie ci-jointes pour vous prier de m'en traduire quelques
+remarques, qui paraissent être de Goëthe, sur <i>Manfred</i>;--et si j'en
+puis juger par deux points d'admiration (que nous plaçons généralement
+après quelque chose de ridicule), et par le mot <i>hypochondrisch</i>, elles
+ne sont rien moins que favorables. J'en serais fâché, car j'eusse été
+fier d'un mot d'éloge de Goëthe; mais je ne changerai pas d'opinion à
+son égard, si rude qu'il puisse être. Me pardonnerez-vous la peine que
+je vous donne, et aurez-vous cette bonté?--Ne songez pas à rien
+adoucir.--Je suis un littérateur à l'épreuve,--ayant entendu dire du
+bien et du mal de moi dans la plupart des langues modernes.</p>
+
+<p>»Croyez-moi, etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXXVI.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 1<sup>er</sup> juin 1820.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai reçu une lettre parisienne de W. W. à laquelle j'aime mieux
+répondre par votre entremise, si ce digne personnage est encore à Paris,
+et un de vos visiteurs, comme il le dit. En novembre dernier il
+m'écrivit une lettre bienveillante, où, d'après des raisons à lui
+propres, il établissait sa croyance à la possibilité d'un rapprochement
+entre lady Byron et moi. J'y ai répondu comme j'ai coutume; et il m'a
+écrit une seconde lettre, où il répète son dire, à laquelle lettre je
+n'ai jamais répondu, ayant mille autres choses en tête. Il m'écrit
+maintenant comme s'il croyait qu'il m'eût offensé en touchant ce sujet;
+et je désire que vous l'assuriez que je ne le suis pas du tout,--mais
+qu'au contraire je suis reconnaissant de sa bonne disposition. En même
+tems montrez-lui que la chose est impossible. Vous savez cela aussi bien
+que moi,--et finissons-en.</p>
+
+<p>»Je crois que je vous montrai son épître l'automne dernier. Il me
+demande si j'ai entendu parler de <i>mon lauréat</i><a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a> à Paris,--de
+quelqu'un qui a écrit une «épître sanglante» contre moi; mais est-ce en
+français ou en allemand? sur quel sujet? je n'en sais rien, et il ne me
+le dit pas,--hors cette remarque (pour ma propre satisfaction) que c'est
+la meilleure pièce du volume de l'individu. Je suppose que c'est quelque
+chose dans le genre accoutumé;--il dit qu'il ne se rappelle pas le nom
+de l'auteur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">(retour)</a> Lamartine.</blockquote>
+
+<p>»Je vous ai écrit il y a environ dix jours, et j'attends une réponse de
+vous quand il vous plaira.</p>
+
+<p>»L'affaire de la séparation continue encore, et tout le monde y est
+mêlé, y compris prêtres et cardinaux. L'opinion publique est furieuse
+contre <i>lui</i>, parce qu'il aurait dû couper court à la chose dès l'abord,
+et ne pas attendre douze mois pour commencer. Il a essayé d'arriver à
+l'évidence, mais il ne peut rien produire de suffisant; car ce qui
+ferait cinquante divorces en Angleterre, ne suffit pas ici,--il faut les
+preuves les plus décisives........... ............................</p>
+
+<p>»C'est la première cause de ce genre soulevée à Ravenne depuis deux
+cents ans; car, quoiqu'on se sépare souvent, on déclare un motif
+différent. Vous savez que les incontinens du continent sont plus
+délicats que les Anglais, et n'aiment pas à proclamer leurs couronnes en
+plein tribunal, même quand il n'y a pas de doute.</p>
+
+<p>»Tous les parens de la dame sont furieux contre lui. Le père l'a
+provoqué en duel,--valeur superflue, car cet homme ne se bat pas,
+quoique soupçonné, de deux assassinats,--dont l'un est celui du fameux
+Monzoni de Forli. Avis m'a été donné de ne pas faire de si longues
+promenades à cheval dans la forêt des Pins, sans me tenir sur mes
+gardes; aussi je prends mon <i>stiletto</i><a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a> et une paire de pistolets
+dans ma poche durant mes courses quotidiennes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">(retour)</a>38 Poignard italien.</blockquote>
+
+<p>»Je ne bougerai pas du pays jusqu'à ce que le procès soit terminé de
+manière ou d'autre. Quant à <i>elle</i>, elle a autant de fermeté féminine
+que possible, et l'opinion est à tel point contre l'homme, que les
+avocats refusent de se charger de sa cause, en disant qu'il est bête ou
+coquin;--bête s'il n'a pas reconnu la liaison jusqu'à présent; coquin
+s'il la connaissait, et qu'il ait, dans une mauvaise intention, retardé
+de la divulguer. Bref, il n'y a rien eu de pareil dans ces lieux, depuis
+les jours de la famille de Guido di Polenta.</p>
+
+<p>»Si l'homme m'escofie, comme Polonius, dites qu'il a fait une bonne fin
+de mélodrame. Ma principale sécurité est qu'il n'a pas le courage de
+dépenser vingt <i>scudi</i><a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>,--prix courant d'un <i>bravo</i> à la main
+preste;--autrement il n'y a pas faute d'occasions, car je me promène à
+cheval dans les bois chaque soir, avec un seul domestique, et
+quelquefois un homme de connaissance qui depuis peu fait une mine un peu
+drôle dans les endroits solitaires et garnis de buissons.</p>
+
+<p>»Bonjour.--Écrivez à votre dévoué, etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">(retour)</a>Footnote 39: Écus.</blockquote>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXXVII.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 7 juin 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Vous trouverez ci-joint quelque chose qui vous intéressera, l'opinion
+du plus grand homme de l'Allemagne--peut-être de l'Europe--sur un des
+grands hommes de vos prospectus (tous fameux fiers-à-bras, comme Jacob
+Tonson avait coutume de nommer ses salariés);--bref, une critique de
+Goëthe sur <i>Manfred</i>. Vous avez à-la-fois l'original et deux
+traductions, l'une anglaise, l'autre italienne; gardez tout dans vos
+archives, car les opinions d'un homme tel que Goëthe, favorables ou non,
+sont toujours intéressantes,--et le sont beaucoup plus quand elles sont
+favorables. Je n'ai jamais lu son <i>Faust</i>, car je ne sais pas
+l'allemand; mais Mathieu Lewis-le-Moine, en 1816, à Coligny, en a
+traduit la plus grande partie <i>viva voce</i><a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>, et naturellement j'en fus
+très-frappé: mais c'est le Steinbach, la Yungfrau et autres choses
+pareilles qui me firent écrire <i>Manfred</i>. La première scène, néanmoins,
+et celle de <i>Faust</i>, se ressemblent beaucoup. Accusez réception de cette
+lettre.</p>
+
+<p>»Tout à vous à jamais.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> J'ai reçu <i>Ivanhoe</i>;--c'est bon. Envoyez-moi, je vous prie, de
+la poudre pour les dents et de la teinture de myrrhe de Waite, etc.
+<i>Ricciardetto</i><a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a> aurait dû être traduit littéralement, ou ne pas
+l'être du tout. Quant au succès de <i>Whistlecraft</i>, il n'est pas
+possible; je vous dirai quelque jour pourquoi. Cornwall est un poète,
+mais gâté par les détestables écoles du siècle. Mrs. Hemans est poète
+aussi,--mais trop guindée et trop amie de l'apostrophe,--et dans un
+genre tout à-fait mauvais. Des hommes sont morts avec calme avant et
+après l'ère chrétienne, sans l'aide du christianisme; témoins les
+Romains, et récemment Thistlewood, Sand et Louvel:--«hommes qui auraient
+dû succomber sous le poids de leurs crimes, même s'ils avaient cru.» Le
+lit de mort est une affaire de nerfs et de constitution, et non pas de
+religion. Voltaire s'effraya, et non Frédéric de Prusse: les chrétiens
+pareillement sont calmes ou tremblans, plutôt selon leur force que selon
+leur croyance. Que veut dire H*** par sa stance! qui est une octave
+faite dans l'ivresse ou dans la folie. Il devrait avoir les oreilles
+frappées par le marteau de Thor pour rimer si drôlement.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">(retour)</a> De vive voix.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">(retour)</a> Poème de Fortiguerra.</blockquote>
+
+<p>Ce qui suit est l'article tiré du <i>Kunst und Altertum</i><a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a> de Goëthe,
+renfermé dans la lettre précédente. La confiance sérieuse avec laquelle
+le vénérable critique rapporte les créations de son confrère en poésie à
+des personnes et à des événemens réels, sans faire même la moindre
+difficulté pour admettre un double meurtre à Florence, et donner ainsi
+des bases à sa théorie, offre un exemple plaisant de la disposition,
+prédominante en Europe, à peindre Byron comme un homme de merveilles et
+de mystères, aussi bien dans sa vie que dans sa poésie. Ce qui a sans
+doute considérablement contribué à donner de lui ces idées exagérées et
+complètement fausses, ce sont les nombreuses fictions qui ont dupé le
+monde sur le compte de ses voyages romanesques et de ses miraculeuses
+aventures dans des lieux qu'il n'avait jamais vus<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>; et les relations
+de sa vie et de son caractère, répandues sur tout le continent, sont à
+un tel point hors de la vérité et de la nature, que l'on peut mettre en
+question si le héros réel de ces pages, l'homme de chair et de
+sang,--l'esprit sociable et pratique, enfin le Lord Byron <i>Anglais</i>,
+avec toutes ses fautes et ses actes excentriques,--ne risque pas de ne
+paraître, aux imaginations exaltées de la plupart de ses admirateurs
+étrangers, qu'un personnage ordinaire, non romantique, mais prosaïque.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">(retour)</a> L'art et l'antiquité.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">(retour)</a> De ce genre sont les relations pleines de toute sorte de
+circonstances merveilleuses touchant sa résidence dans l'île de
+Mitylène, ses voyages en Sicile et à Ithaque avec la comtesse Guiccioli,
+etc., etc. Mais le plus absurde, peut-être, de tous ces mensonges, c'est
+l'histoire racontée par Fouqueville sur les religieuses conférences du
+poète dans la cellule du père Paul à Athènes; c'est la fiction encore
+plus déraisonnable que Rizo s'est permise, en donnant les détails d'une
+prétendue scène théâtrale qui eut lieu (suivant ce poétique historien)
+entre Lord Byron et l'archevêque d'Arta, à la tombe de Botzaris, à
+Missolonghi.
+(<i>Note de Moore</i>.)</blockquote>
+<br>
+
+<p class="mid">OPINION DE GOETHE SUR MANFRED.</p>
+
+<p>«La tragédie de Byron, intitulée <i>Manfred</i>, a été pour moi un phénomène
+surprenant, qui m'a très-vivement intéressé. Ce poète, d'un caractère
+intellectuel si extraordinaire, s'est approprié mon <i>Faust</i>, et en a
+tiré le plus vif aliment pour son humeur hypocondriaque. Il a fait usage
+des principaux ressorts suivant son propre système, pour ses propres
+desseins, en sorte qu'aucun d'eux n'est resté le même, et c'est
+particulièrement sous ce rapport que je ne puis assez admirer son génie.
+Le tout a, de cette manière, pris une forme si nouvelle, que ce serait
+une tâche intéressante pour la critique que de remarquer, non-seulement
+les changemens que l'auteur a faits, mais leur degré de ressemblance ou
+de dissemblance avec le modèle original: à propos de quoi je ne puis
+nier que la sombre ardeur d'un désespoir illimité et excessif finit par
+nous fatiguer. Cependant le mécontentement que nous ressentons est
+toujours lié à l'estime et à l'admiration.</p>
+
+<p>»Nous trouvons ainsi dans cette tragédie la quintessence du plus
+merveilleux génie né pour être son propre bourreau. Lord Byron, dans sa
+vie et dans sa poésie, se laisse difficilement apprécier avec justice et
+équité. Il a assez souvent avoué ce qui le tourmente. Il en a fait
+plusieurs fois le tableau; et à peine éprouve-t-on quelque compassion
+pour cette intolérable souffrance, que sans cesse il rumine
+laborieusement. Ce sont, à proprement parler, deux femmes dont les
+fantômes l'obsèdent à jamais, et qui, dans cette pièce encore, jouent
+les principaux rôles,--l'une sous le nom d'Astarté, l'autre sans forme
+ou plutôt absente, et réduite à une simple voix. Voici l'horrible
+aventure qu'il eut avec la première. Lorsqu'il était un jeune homme
+hardi et entreprenant, il gagna le coeur d'une dame florentine. Le mari
+découvrit cet amour, et assassina sa femme; mais le meurtrier fut la
+même nuit trouvé mort dans la rue, et il n'y eut personne sur qui le
+soupçon put se fixer. Lord Byron s'éloigna de Florence, et ces spectres
+l'obsédèrent désormais toute sa vie.</p>
+
+<p>»Cet événement romanesque est rendu fort probable par les innombrables
+allusions que le poète y fait dans ses oeuvres; comme, par exemple,
+lorsque tournant sur lui-même ses sombres méditations, il s'applique la
+fatale histoire du roi de Sparte. Or voici cette histoire:--Pausanias,
+général lacédémonien, acquiert beaucoup de gloire par l'importante
+victoire de Platée, mais ensuite perd la confiance de ses concitoyens
+par son arrogance, par son obstination, et par de secrètes intrigues
+avec les ennemis de son pays. Cet homme porte avec lui un crime qui pèse
+sur lui jusqu'à la dernière heure: il a versé le sang innocent; car,
+lorsqu'il commandait dans la mer Noire la flotte des Grecs confédérés,
+il s'est épris d'une violente passion pour une jeune fille byzantine.
+Après avoir éprouvé une longue résistance, il l'obtient enfin de ses
+parens, et la jeune fille doit lui être livrée le soir même; elle désire
+par modestie que l'esclave éteigne la lampe, et tandis qu'elle marche à
+tâtons dans les ténèbres, elle la renverse. Pausanias se réveille en
+sursaut, dans la crainte d'être attaqué par des assassins,--il saisit
+son épée, et tue sa maîtresse. Cet horrible spectacle ne le quitte plus.
+L'ombre de cette vierge le poursuit sans cesse, et il appelle en vain à
+son aide les dieux et les exorcismes des prêtres.</p>
+
+<p>»Certes, un poète a le coeur déchiré quand il choisit une telle scène
+dans l'antiquité, qu'il se l'approprie, et en charge son tragique
+portrait. Le monologue suivant, qui est surchargé de tristesse et
+d'horreur pour la vie, devient intelligible à l'aide de cette remarque.
+Nous le recommandons comme un excellent exercice à tous les amis de la
+déclamation. Le monologue d'Hamlet semble là s'être encore
+perfectionné<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">(retour)</a> Suit la citation de ce monologue.</blockquote>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXXVIII.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 9 juin 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Galignani vient de m'envoyer l'édition parisienne de vos oeuvres (que
+je lui avais demandée), et je suis content de voir mes vieux amis avec
+un visage français. J'en ai tantôt effleuré la surface ou pénétré les
+profondeurs comme l'hirondelle, et j'ai été aussi charmé que possible.
+C'est la première fois que je voyais les <i>Mélodies</i> sans musique; et, je
+ne sais pourquoi, je ne puis lire dans un livre de musique:--les notes
+confondent les mots dans ma tête, quoique je me les rappelle
+parfaitement pour les chanter. La musique assiste ma mémoire par
+l'oreille et non par les yeux; je veux dire que ses croches
+m'embarrassent sur le papier, mais sont des auxiliaires quand on les
+entend. Ainsi j'ai été content de voir les mots sans les robes
+d'emprunt;--à mon sens, ils n'ont pas plus mauvaise mine dans leur
+nudité.</p>
+
+<p>»Le biographe a gâché votre vie; il appelle votre père un vénérable et
+vieux gentilhomme, et parle d'Addison et des comtesses douairières. Si
+ce diable d'homme devait écrire ma vie, certainement je lui ôterais la
+sienne. Puis, au dîner de Dublin, vous avez fait un discours (vous en
+souvenez-vous, chez Douglas K***? «monsieur, il me fit un
+discours»),--trop complimenteur pour les poètes vivans, et sentant
+quelque peu l'intention de louer tout le monde. Je n'y suis que trop
+bien traité, mais .....................................................</p>
+
+<p>»Je n'ai reçu de vous aucunes nouvelles poétiques ou personnelles.
+Pourquoi n'achevez-vous pas un tour italien <i>des Fudges</i>? Je viens de
+jeter les yeux sur <i>Little</i><a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>, que j'appris par coeur en 1803, étant
+alors dans mon quinzième été. Hélas! je crois que tout le mal que j'ai
+jamais causé ou chanté a été dû à ce damné livre que vous fîtes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">(retour)</a> Nom d'un recueil de poésies de Moore.</blockquote>
+
+<p>»Dans ma dernière, je vous parlais d'une cargaison de poésie que j'ai
+envoyée à M***, d'après son désir et ses instances;--et maintenant
+qu'il l'a reçue, il en fait fi, et la traîne en longueur. Peut-être
+a-t-il raison. Je n'ai pas une haute opinion d'aucun des articles de mon
+dernier envoi, sauf une traduction de Pulci, faite mot pour mot et vers
+pour vers.</p>
+
+<p>»Je suis au troisième acte d'une tragédie, mais je ne sais pas si je la
+finirai; je suis, en ce moment, trop occupé par mes propres passions
+pour rendre justice à celles des morts. Outre les vexations mentionnées
+dans ma dernière, j'ai encouru une querelle avec les carabiniers ou
+gendarmes du pape, qui ont fait une pétition au cardinal contre ma
+livrée, comme trop semblable à leur pouilleux uniforme. Ils réclament
+surtout contre les épaulettes, que tout le monde chez nous a dans les
+jours de gala. Ma livrée a des couleurs qui sont conformes à mes armes,
+et ont été celles de ma famille depuis l'an 1066.</p>
+
+<p>»J'ai fait une réponse tranchante, comme vous pouvez supposer, et j'ai
+donné à entendre que si quelques hommes de ce respectable corps
+insultent mes gens, j'en agirai de même près de leurs braves commandans,
+et j'ai ordonné à mes <i>bravos</i>, qui sont au nombre de six, et sont
+passablement farouches, de se défendre en cas d'agression; et, les jours
+de fête et de cérémonies, j'armerai toute la bande, y compris moi-même,
+en cas d'accidens ou de perfidie. Je m'escrimais autrefois assez
+joliment à l'épée, chez Angelo; mais j'aimerais mieux le pistolet,
+l'arme nationale de nos flibustiers, quoique j'en aie perdu maintenant
+la pratique. Toutefois, «je puis regarder et dégainer mon fer.» Cela me
+fait penser (comme toute l'affaire d'ailleurs) à <i>Roméo et Juliette</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> «Maintenant, Grégorio, souviens-toi de ton coup de maître.»</p>
+</div></div>
+
+<p>Toutes ces discussions, néanmoins, avec le cavalier pour sa femme, et
+avec les soldats pour ma livrée, sont fatigantes pour un homme paisible
+qui fait de son mieux pour plaire à tout le monde, et soupire après
+l'union et la bonne amitié. Écrivez-moi, je vous prie.</p>
+
+<p>»Je suis votre, etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXXIX.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 13 juillet 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Pour chasser ou accroître votre anxiété irlandaise<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a> sur mon
+embarras, je réponds sur-le-champ à votre lettre; vous faisant d'avance
+observer que, comme je suis un auteur de l'embarras, je peux m'en tirer.
+Mais, avant tout, un mot sur le Mémoire;--je n'ai aucune objection à
+faire; je voudrais qu'une copie correcte en fût dressée et déposée dans
+des mains honorables, en cas d'accidens arrivés à l'original; car vous
+savez que je n'en ai pas, que je ne l'ai pas relu, ni même lu ce que
+j'ai alors écrit; je sais bien que j'écrivis cela avec la ferme
+intention d'être sincère et vrai dans mon récit, mais non pas d'être
+impartial;--non, par Dieu! je n'ai pas cette prétention quand je suis
+ému. Mais je désire donner à toutes les parties intéressées l'occasion
+de me contredire ou de me rectifier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">(retour)</a> Cette épithète fait allusion à l'expression irlandaise
+dont Moore s'était servi: <i>To be in a wisp</i> pour <i>to be in a scrape</i>.
+(<i>Note du Tr.</i>)</blockquote>
+
+<p>»Je ne m'oppose point à ce que l'on montre cet écrit à qui de
+droit;--ceci, comme toute autre chose, a été écrit pour être lu, bien
+que beaucoup d'écrits ne parviennent pas à ce but. Par rapport à mon
+embarras, le pape a prononcé leur séparation. Le décret est arrivé hier
+de Babylone;--c'étaient elle et ses amis qui le demandaient, en raison
+de la conduite extraordinaire de son mari (le noble comte). Il s'y est
+opposé de tout son pouvoir, à cause de la pension alimentaire qui a été
+assignée, outre la restitution de tous les biens, meubles, voiture,
+etc., appartenant à la dame. En Italie on ne peut divorcer. Il a insisté
+pour qu'elle m'abandonnât, et promis de tout pardonner ensuite, même
+l'adultère, qu'il jure être en pouvoir de prouver par de notables
+témoins. Mais, dans ce pays, les cours de justice ont de telles preuves
+en horreur, les Italiens étant d'autant plus délicats en public que les
+Anglais, qu'ils sont plus passionnés en particulier.</p>
+
+<p>»Les amis et les parens, qui sont nombreux et puissans, lui répliquent:
+«Vous-même vous êtes un sot ou un gredin;--un sot si vous n'avez pas vu
+les conséquences du rapprochement de ces deux jeunes gens;--un gredin,
+si vous y avez prêté la main. Choisissez,--mais ne soulevez pas (après
+douze mois de la plus étroite intimité, sous vos yeux et avec votre
+sanction positive) un scandale qui ne peut que vous rendre ridicule en
+la rendant malheureuse.»</p>
+
+<p>»Il a juré avoir cru que notre liaison était purement amicale, et que
+j'étais plus attaché à lui qu'à elle, jusqu'à ce qu'une triste
+démonstration eût prouvé le contraire. À cela on répond que l'auteur de
+cet embarras n'était pas un personnage inconnu, et que la <i>clamosa
+fama</i><a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a> n'avait pas proclamé la pureté de mes moeurs;--que le frère de
+la dame lui avait écrit de Rome, il y a un an, pour l'avertir que sa
+femme serait infailliblement égarée par ce feu follet, à moins que lui,
+légitime époux, ne prît des mesures convenables, lesquelles il avait
+négligé de prendre, etc., etc.</p>
+
+<p>»Alors il dit qu'il a encouragé mon retour à Ravenne pour voir <i>in
+quanti piedi di acqua siamo</i><a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>, et qu'il en a trouvé assez pour se
+noyer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">(retour)</a> La criarde renommée.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">(retour)</a> À combien de pieds d'eau nous sommes.</blockquote>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"> Ce ne fut pas le tout; sa femme se plaignit.</p>
+<p class="i8"> <i>Procès</i>.--La parenté se joint en excuses, et dit</p>
+<p class="i14"> Que du docteur venait tout le mauvais ménage;</p>
+<p class="i14"> Que cet homme était fou, que sa femme était sage.</p>
+<p class="i14"> On fit casser le mariage.</p>
+</div></div>
+
+<p>»Il n'y a qu'à laisser les femmes seules dans le conflit; car elles sont
+sûres de gagner le champ de bataille. La comtesse retourne chez son
+père, et je ne puis la voir qu'avec de grandes restrictions, telle est
+la coutume du pays. Les parens se sont bien comportés;--j'ai offert une
+donation, mais ils ont refusé de l'accepter, et juré qu'elle ne vivrait
+pas avec G*** (puisqu'il avait essayé de la convaincre d'infidélité),
+mais qu'il l'entretiendrait; et, dans le fait, un jugement a été rendu
+hier à cet effet. Je suis, sans doute, dans une situation assez
+mauvaise.</p>
+
+<p>»Je n'ai plus entendu parler des carabiniers qui ont pétitionné contre
+ma livrée. Ces soldats ne sont pas populaires, et l'autre nuit, dans une
+petite échauffourée, l'un d'eux a été tué, un autre blessé, et plusieurs
+mis en fuite par quelques jeunes Romagnols qui sont adroits et prodigues
+de coups de poignards. Les auteurs du méfait ne sont pas découverts,
+mais j'espère et crois qu'aucun de mes braves ne s'en est mêlé,
+quoiqu'ils soient un peu farouches et portent des armes cachées comme la
+plupart des habitans. C'est cette façon d'agir qui épargne quelquefois
+beaucoup de procès.</p>
+
+<p>»Il y a une révolution à Naples. Si elle se fait, elle laissera
+probablement une carte à Ravenne, en faisant route jusqu'en Lombardie.</p>
+
+<p>»Vos éditeurs semblent vous avoir traité comme moi. M*** a fait la
+grimace, et presque insinué que mes dernières productions sont <i>sottes</i>.
+Sottes, monsieur!--Dame, sottes! je crois qu'il a raison. Il demande
+l'achèvement de ma tragédie sur <i>Marino Faliero</i>, dont rien n'est encore
+parvenu en Angleterre. Le cinquième acte est presque achevé, mais il est
+terriblement long;--quarante feuilles de grand papier, de quatre pages
+chaque,--environ cent cinquante pages d'impression; mais tellement
+pleines «de passe-tems et de prodigalités,» que je le crois ainsi.</p>
+
+<p>»Envoyez-moi, je vous prie, et publiez votre <i>Poème</i> sur moi; et ne
+craignez point de trop me louer. J'empocherai mes rougeurs.</p>
+
+<p>»<i>Non actionnable</i>!--Chantre d'enfer!<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a> par Dieu! c'est une
+injure,--et je ne voudrais pas l'endurer. Le joli nom à donner à un
+homme qui doute qu'il y ait un lieu pareil.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">(retour)</a> Nom que Lamartine donne à Byron dans un de ses poèmes.
+(<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<p>»Ainsi M<sup>me</sup> Gail est partie,--et Mrs. Mahony ne veut pas mon argent. J'en
+suis content.--J'aime à être généreux sans frais. Mais priez-la de ne
+point me traduire.</p>
+
+<p>»Oh! je vous en prie, dites à Galignani que je lui enverrai un sermon
+s'il n'est pas plus ponctuel. Quelqu'un retient régulièrement deux et
+quelquefois quatre de ses <i>Messagers</i> dans la route. Priez-le d'être
+plus exact. Les nouvelles valent de l'or dans ce lointain royaume des
+Ostrogoths.</p>
+
+<p>»Répondez-moi, je vous prie. J'aimerais beaucoup à partager votre
+champagne et votre Lafitte, mais en général je suis trop Italien pour
+Paris. Dites à Murray de vous envoyer ma lettre;--elle est pleine
+d'épigrammes.</p>
+
+<p>»Votre, etc.»</p>
+
+<p>La séparation qui avait eu lieu entre le comte Guiccioli et sa femme,
+s'était faite à la condition que la jeune dame habiterait, à l'avenir,
+sous le toit paternel:--en conséquence, M<sup>me</sup> Guiccioli quitta Ravenne le
+16 juillet, et se retira dans une <i>villa</i> appartenant au comte Gamba, et
+située à environ quinze milles de cette ville. Lord Byron allait la voir
+rarement,--une ou deux fois peut-être par mois,--et passait le reste de
+son tems dans une solitude complète. Pour une ame comme la sienne, qui
+avait tout son monde en elle-même, un tel genre de vie n'aurait
+peut-être été ni nouveau ni désagréable; mais pour une femme jeune et
+admirée, qui avait à peine commencé à connaître le monde et ses
+plaisirs, ce changement, il faut l'avouer, était une expérience fort
+brusque. Le comte Guiccioli était riche, et la comtesse, comme une jeune
+épouse, avait acquis sur lui un pouvoir absolu. Elle était fière, et la
+position de son mari la plaçait à Ravenne dans le rang le plus élevé. On
+avait parlé de voyager à Naples, à Florence, à Paris;--bref, tout le
+luxe que la richesse peut donner était à sa disposition.</p>
+
+<p>Maintenant elle sacrifiait volontairement et irrévocablement tout cela
+pour Lord Byron. Sa splendide maison abandonnée,--tous ses parens en
+guerre ouverte avec elle,--son bon père se bornant à tolérer par
+tendresse ce qu'il ne pouvait approuver:--elle vécut alors avec une
+pension de deux cents livres sterling par an, et n'eut loin du monde,
+pour toute occupation, que la tâche de se donner à elle-même une
+éducation digne de son illustre amant, et pour toute récompense, que les
+rares et courtes entrevues que permettaient les nouvelles restrictions
+imposées à leur liaison. L'homme qui put inspirer et faire durer un
+dévoûment si tendre, on peut le dire avec assurance, n'était pas tel
+qu'il s'est représenté lui-même dans les accès de son humeur fantasque;
+et d'autre part, l'histoire entière de l'affection de la jeune dame
+montre combien une femme italienne, soit par nature, soit par suite de
+sa position sociale, est portée à intervertir le cours ordinaire que
+suivent chez nous les faiblesses semblables, et comment, faible pour
+résister aux premières attaques de la passion, elle réserve toute la
+force de son caractère pour déployer ensuite tant de constance et de
+dévoûment.</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXXX.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 17 juillet 1820.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai reçu des livres, des numéros de la <i>Quarterly</i><a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>, et de la
+<i>Revue d'Édimbourg</i>, ce dont je suis très-reconnaissant; c'est là tout
+ce que je connais de l'Angleterre, outre les nouvelles du journal de
+Galignani.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">(retour)</a> <i>Quarterly Review.</i></blockquote>
+
+<p>»La tragédie est achevée, mais maintenant vient le travail de la copie
+et de la correction. C'est un ouvrage fort long (quarante-deux feuilles
+de grand papier, de quatre pages chaque), et je crois qu'il formera plus
+de cent quarante ou cent cinquante pages d'impression, outre plusieurs
+extraits et notes historiques que je veux y joindre en forme
+d'appendice. J'ai suivi exactement l'histoire. Le récit du docteur Moore
+est en partie faux, et, somme toute, c'est un absurde bavardage. Aucune
+des chroniques (et j'ai consulté Sanuto, Sandi, Navagero, et un siége
+anonyme de Zara, outre les histoires de Laugier, Daru, Sismondi, etc.),
+ne porte ou même ne fait entendre que le doge demanda la vie; on dit
+seulement qu'il ne nia pas la conspiration. Ce fut un des grands hommes
+de Venise.--Il commanda le siége de Zara,--battit quatre-vingt mille
+Hongrois, en tua huit mille, et en même tems ne quitta pas la ville
+qu'il tenait assiégée;--prit Capo-d'Istria;--fut ambassadeur à Gênes, à
+Rome, et enfin doge; c'est dans cette magistrature qu'il tomba pour
+trahison, en entreprenant de changer le gouvernement; fin que Sanuto
+regarde comme l'accomplissement d'un jugement, parce que Faliero,
+plusieurs années auparavant (quand il était podesta et capitaine de
+Trévise), avait renversé un évêque qui était trop lent à porter le
+Saint-Sacrement dans une procession. Il «le bâte d'un jugement», comme
+Thwacum fit Square; mais il ne mentionne pas si Faliero avait été
+immédiatement puni pour un acte qui paraîtrait si étrange même
+aujourd'hui, et qui doit le paraître bien plus dans un âge de puissance
+et de gloire papale. Il dit que pour ce soufflet le ciel priva le doge
+de sa raison, et le poussa à conspirer. <i>Però fu permesso che il Faliero
+perdette l'intelletto</i>, etc.<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>.</p>
+
+<p>»Je ne sais ce que vos commensaux penseront du drame que j'ai fondé sur
+cet événement extraordinaire. La seule histoire semblable que l'on
+trouve dans les annales des nations, est celle d'Agis, roi de Sparte,
+prince qui se ligua avec les communes<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a> contre l'aristocratie, et
+perdit la vie pour cela. Mais je vous enverrai la tragédie quand elle
+sera copiée.» .......................................................</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">(retour)</a> Il fut donc permis que Faliero perdît l'esprit.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">(retour)</a> C'est Byron qui est coupable de cet anachronisme de style;
+il a employé le mot <i>commons</i>. (<i>Notes du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXXXI.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 31 août 1820.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai donné mon ame à la tragédie (comme vous en même cas); mais vous
+savez qu'il y a des ames condamnées tout comme des tragédies. Songez que
+ce n'est pas une pièce politique, quoiqu'elle en ait peut-être l'air;
+elle est strictement historique. Lisez l'histoire et jugez. «Le portrait
+d'Ada est celui de sa mère. J'en suis content. La mère a fait une bonne
+fille. Envoyez-moi l'opinion de Gifford, et ne songez plus à
+l'archevêque. Je ne puis ni vous envoyer promener ni vous donner cent
+pistoles ou un meilleur goût: je vous envoie une tragédie, et vous me
+demandez de «facétieuses épîtres»; vous faites un peu comme votre
+prédécesseur, qui conseillait au docteur Prideaux de mettre «tant soit
+peu plus d'<i>humour</i><a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>» dans sa <i>Vie de Mahomet</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">(retour)</a> Mot anglais presque intraduisible; il signifie cette sorte
+d'esprit moitié bouffon, moitié sérieux, propre au caractère
+britannique. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<p>»Bankes est un homme étonnant. Il y a à peine un seul de mes camarades
+d'école ou de collége qui ne se soit plus ou moins illustré. Peel,
+Palmerston, Bankes, Hobhouse, Tavistock, Bob Mills, Douglas Kinnaird,
+etc., etc., ont tous parlé, et fait parler
+d'eux...............................................</p>
+
+<p>»Nous sommes ici sur le point de nous battre un peu le mois prochain, si
+les Huns traversent le Pô, et probablement aussi s'ils ne le font. S'il
+m'arrive mésaventure, vous aurez dans mes manuscrits de quoi faire un
+livre posthume; ainsi, je vous prie, soyez civil. Comptez là-dessus; ce
+sera une oeuvre sauvage, si l'on commence ici. Le Français doit son
+courage à la vanité, l'Allemand au phlegme, le Turc au fanatisme et à
+l'opium, l'Espagnol à l'orgueil, l'Anglais au sang-froid, le Hollandais
+à l'opiniâtreté, le Russe à l'insensibilité, mais l'Italien à la colère;
+aussi vous verrez que rien ne sera épargné.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXXXII.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 31 août 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Au diable votre <i>mezzo cammin</i><a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>:--«La fleur de l'âge» eût été une
+phrase plus consolante. D'ailleurs, ce n'est point exact; je suis né en
+1788, et, par conséquent, je n'ai que trente-deux ans. Vous vous êtes
+mépris sur un autre point: la <i>boîte à sequins</i> n'a jamais été mise en
+réquisition, et ne le sera pas très-probablement. Il vaudrait mieux
+qu'elle l'eût été; car alors un homme n'a pas d'obligation, comme vous
+savez. Quant à une réforme, je me suis réformé,--que voudriez-vous? «La
+rébellion était dans son chemin et il la trouva.» Je crois vraiment que
+ni vous ni aucun homme d'un tempérament poétique ne peut éviter une
+forte passion de ce genre: c'est la poésie de la vie. Qu'aurais-je connu
+ou écrit, si j'avais été un politique paisible et mercantile, ou un lord
+de la chambre? Un homme doit voyager et s'agiter, ou bien il n'y a pas
+d'existence. D'ailleurs, je ne voulais être qu'un <i>cavalier servente</i>,
+et n'avais pas l'idée que cela tournerait en roman, à la mode anglaise.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">(retour)</a> Je l'avais félicité d'être arrivé à ce que Dante appelle
+le <i>mezzo cammin</i> (le milieu de la route) de la vie, l'âge de
+trente-trois ans. (<i>Note de Moore</i>.) </blockquote>
+
+<p>»Quoi qu'il en soit, je soupçonne connaître en Italie une ou deux
+choses--de plus que lady Morgan n'en a recueillies en courant la poste.
+Qu'est-ce que les Anglais connaissent de l'Italie, hors les musées et
+les salons,--et quelque beauté mercenaire <i>en passant</i><a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>? Moi, j'ai
+vécu dans le coeur des maisons, dans les contrées les plus vierges et
+les moins influencées par les étrangers;--j'ai vu et suis devenu (<i>pars
+magna fui</i><a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>) une partie des espérances, des craintes et des passions
+italiennes, et je suis presque inoculé dans une famille: c'est ainsi que
+l'on voit les personnes et les chose telles qu'elles sont.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">(retour)</a> En français dans le texte.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">(retour)</a> Æn. lib. II.</blockquote>
+
+<p>»Que pensez-vous de la reine? J'entends dire que M. Hoby prétend «qu'il
+pleure en la voyant, et qu'elle lui rappelle Jane Shore.»</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Sieur Hoby le bottier a la coeur déchiré,</p>
+<p class="i14"> Car en voyant la reine il songe à Jane Shore,</p>
+<p class="i14"> En vérité...................................<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">(retour)</a> Il y a là une suppression de Thomas Moore, dont la pudeur
+pédantesque a partout supprimé les phrases et les mots un peu trop
+lestes pour les chastes ladies. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<p>»Excusez, je vous prie, cette gaillardise. Où en est votre
+poème?................................</p>
+
+<p>»Votre, etc.</p>
+
+<p>»Est-ce vous qui avez fait ce brillant morceau sur Peter Bell? C'est
+assez spirituel pour être de vous, et presque trop pour être de tout
+autre homme vivant. C'était dans Galignani l'autre jour.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXXXIII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 7 septembre 1820.</p><br><br>
+
+<p>«En corrigeant les épreuves, il faut les comparer au manuscrit, parce
+qu'il y a diverses leçons. Faites-y attention, je vous prie, et
+choisissez ce que Gifford préférera. Écrivez-moi ce qu'il pense de tout
+l'ouvrage.</p>
+
+<p>»Mes dernières lettres vous ont averti de compter sur une explosion par
+ici; l'on a amorcé et chargé, mais on a hésité à faire feu. Une des
+villes s'est séparée de la ligue. Je ne puis m'expliquer davantage pour
+mille raisons. Nos pauvres montagnards ont offert de frapper le premier
+coup, et de lever la première bannière, mais Bologne est demeurée en
+repos; puis c'est maintenant l'automne, et la saison est à moitié
+passée. «Ô Jérusalem, Jérusalem!» Les Huns sont sur le Pô; mais une fois
+qu'ils l'auront passé pour faire route sur Naples, toute l'Italie sera
+derrière eux. Les chiens!--les loups!--puissent-ils périr comme l'armée
+de Sennachérib! Si vous désirez publier la <i>Prophétie du Dante</i>, vous
+n'aurez jamais une meilleure occasion.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXXXIV.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 11 septembre 1820.</p><br><br>
+
+<p>...........................................................................................................................</p>
+
+<p>«Ce que Gifford dit du premier acte est consolant. L'anglais, le pur
+anglais sterling<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a> est perdu parmi vous, et je suis content de
+posséder une langue si abandonnée; et Dieu sait comme je la conserve: je
+n'entends parler que mon valet, qui est du Nottinghamshire, et je ne
+vois que vos nouvelles publications, dont le style n'est pas une langue,
+mais un jargon; même votre *** est terriblement guindé et affecté... Oh!
+si jamais je reviens parmi vous, je vous donnerai une <i>Baviade et
+Méviade</i>, non aussi bonne que l'ancienne, mais mieux méritée. Il n'y a
+jamais eu une horde telle que vos mercenaires (je n'entends pas
+seulement les vôtres, mais ceux de tout le monde). Hélas! avec les
+cockneys<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>, les lakistes<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>, et les imitateurs de Scott, Moore et
+Byron, vous êtes dans la plus grande décadence et dégradation de la
+littérature. Je ne puis y songer sans éprouver les remords d'un
+meurtrier. Je voudrais que Johnson fût encore en vie pour fustiger ces
+maroufles!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">(retour)</a> C'est-à-dire de bon aloi. Nous avons conservé le trope
+national du texte.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">(retour)</a> Nom national des badauds anglais, appliqué aux imitateurs
+citadins des lakistes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">(retour)</a> Poètes de l'école des lacs. (<i>Notes du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXXXV.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 14 septembre 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Quoi! pas une ligne? Bien, prenez ce système.</p>
+
+<p>»Je vous prie d'informer Perry que son stupide article<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a> est cause que
+tous mes journaux sont arrêtés à Paris. Les sots me croient dans votre
+infernal pays, et ne m'ont pas envoyé leurs gazettes, en sorte que je ne
+sais rien du sale procès de la reine.</p>
+
+<p>»Je ne puis profiter des remarques de M. Gifford, parce que je n'ai reçu
+que celles du premier acte.</p>
+
+<p>»Votre, etc.»</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Priez les éditeurs de journaux de dire toutes les sottises
+qu'il leur plaira, mais de ne pas me placer au nombre de ceux dont ils
+signalent l'arrivée. Ils me font plus de mal par une telle absurdité que
+par toutes leurs insultes.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">(retour)</a> Sur le retour de Byron en Angleterre. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXXXVI.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 21 septembre 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Ainsi, vous revenez à vos anciens tours. Voici le second paquet que
+vous m'avez envoyé, sans l'accompagner d'une seule ligne de bien, de mal
+ou de nouvelles indifférentes. Il est étrange que vous ne vous soyez pas
+empressé de me transmettre les observations de Gifford sur le reste.
+Comment changer ou amender, si je ne reçois plus aucun avis? Ou bien ce
+silence veut-il dire que l'oeuvre est assez bonne telle qu'elle est, ou
+qu'elle est trop mauvaise pour être réparée? Dans le dernier cas,
+pourquoi ne le dites-vous pas sur-le-champ, et ne jouez-vous pas franc
+jeu, quand vous savez que tôt ou tard vous devrez déclarer la vérité.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i>--Ma soeur me dit que vous avez envoyé chez elle demander où
+j'étais, dans l'idée que j'étais arrivé, conduisant un cabriolet, etc.,
+etc., dans la cour du Palais. Me croyez-vous donc un fat ou un fou, pour
+ajouter foi à une telle apparition? Ma soeur ma mieux connu, et vous a
+répondu qu'il n'était pas possible que ce fût moi. Vous auriez pu tout
+aussi bien croire que je fusse entré sur un cheval pâle, comme la mort
+dans l'<i>Apocalypse</i>.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXXXVII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 23 septembre 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Demandez à Hobhouse mes <i>Imitations d'Horace</i>, et envoyez m'en une
+épreuve (avec le latin en regard). Cet ouvrage a satisfait complètement
+au <i>nonum prematur in annum</i><a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a> pour être mis maintenant au jour: il a
+été composé à Athènes en 1811. J'ai idée qu'après le retranchement de
+quelques noms et de quelques passages, il pourra être publié; et je
+pourrais mettre parmi les notes mes dernières observations pour Pope,
+avec la date de 1820. La versification est bonne; et quand je jette en
+arrière un regard sur ce que j'écrivais à cette époque, je suis étonné
+de voir combien peu j'ai gagné. J'écrivais mieux alors qu'aujourd'hui,
+mais c'est que je suis tombé dans l'atroce mauvais goût du siècle. Si je
+puis arranger cet ouvrage pour la publication actuelle, en sus des
+autres compositions que vous avez de moi, vous aurez un volume ou deux
+de variétés; car il y aura toutes sortes de rhythmes, de styles, de
+sujets bons ou mauvais. Je suis inquiet de savoir ce que Gifford pense
+de la tragédie; écrivez-moi sur ce point. Je ne sais réellement pas ce
+que je dois moi-même en penser.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">(retour)</a> Précepte de l'<i>Art poétique</i>. Horace conseille aux poètes
+de conserver leurs oeuvres neuf ans dans le portefeuille avant de les
+produire. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<p>»Si les Allemands passent le Pô, ils seront servis d'une messe selon le
+bréviaire du cardinal de Retz. *** est un sot, et ne pourrait comprendre
+cela: Frere le comprendra. C'est un aussi joli jeu de mots que vous
+puissiez en entendre un jour d'été.</p>
+
+<p>Personne ici ne croit à un mot d'évidence contre la reine. Les hommes du
+peuple poussent eux-mêmes un cri général d'indignation contre leurs
+compatriotes, et disent que pour moitié moins d'argent que le procès
+n'en a coûté, on ferait venir d'Italie tous les témoignages possibles.
+Vous pouvez regarder cela comme un fait: je vous l'avais dit auparavant.
+Quant aux rapports des voyageurs, qu'est-ce que c'est que les voyageurs?
+Moi, j'ai vécu parmi les Italiens;--je n'ai pas seulement couru
+Florence, Rome, les galeries et les conversations pendant quelques mois,
+puis regagné mon pays:--mais j'ai été de leurs familles, de leurs
+amitiés, de leurs haines, de leurs amours, de leurs conseils et de leur
+correspondance, dans la région de l'Italie la moins connue des
+étrangers,--et j'ai été parmi les gens de toutes classes, depuis le
+<i>comte</i> jusqu'au <i>contadino</i>, et vous pouvez être sûr de ce que je vous
+dis.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXXXVIII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 28 septembre 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Je croyais vous avoir averti, il y a long-tems, que la tragédie n'avait
+jamais été conçue ou écrite le moins du monde pour le théâtre: je l'ai
+même dit dans la préface. C'est trop long et trop régulier pour votre
+théâtre; les personnages y sont trop peu nombreux, et l'unité trop
+observée. C'est plutôt dans le genre d'Alfieri que dans vos habitudes
+dramatiques (soit dit sans prétendre à égaler ce grand homme); mais il y
+a de la poésie, et ce n'est pas au-dessous de <i>Manfred</i>, quoique je ne
+sache quelle estime on a pour <i>Manfred</i>.</p>
+
+<p>»Je suis absent d'Angleterre depuis un tems aussi long que celui durant
+lequel j'y suis resté alors que je vous voyais si fréquemment. Je revins
+le 14 juillet 1811, et repartis le 25 avril 1816, en sorte qu'au 28
+septembre 1820, il ne s'en faut que de quelques mois que la durée de mon
+absence n'égale celle de mon séjour. Ainsi, je ne connais le goût et les
+sentimens du public que par ce que je peux glaner dans les lettres,
+etc., etc., etc. Au reste, goût et sentimens, tout me semble aussi
+mauvais que possible.</p>
+
+<p>»J'ai trouvé <i>Anastasius</i> excellent: ne l'ai-je pas dit? le journal de
+Matthews excellentissime; cela, et Forsyth, et des morceaux de Hobhouse,
+voilà tout ce que nous avons de vrai et de sensé sur l'Italie. La
+<i>Lettre à Julia</i> est, certes, fort bonne. Je ne méprise pas ***; mais si
+elle eût tricoté des bas bleus au lieu d'en porter, c'eût été bien
+mieux. Vous êtes déçus par ce style faux, guindé et plein de friperies,
+mélange de tous les styles du jour, qui sont tous ampoulés (je n'en
+excepte pas le mien:--nul n'a plus que moi contribué par négligence à
+corrompre la langue); mais ce n'est ni de l'anglais ni de la poésie, le
+tems le prouvera.</p>
+
+<p>»Je suis fâché que Gifford n'ait pas poussé ses remarques au-delà du
+premier acte: trouve-t-il l'anglais d'aussi bon aloi dans les autres
+actes qu'il l'a trouvé dans le premier? Vous avez eu raison de m'envoyer
+les épreuves: j'étais un sot, mais je hais réellement la vue des
+épreuves; c'est une absurdité, mais elle vient de la paresse.</p>
+
+<p>»Vous pouvez glisser sans bruit dans le monde les deux chants de <i>Don
+Juan</i>, annexés aux autres. Le drame comme vous voudrez,--le Dante aussi;
+mais quant au Pulci, j'en suis fier: c'est superbe; vous n'avez pas de
+traduction pareille. C'est la meilleure chose que j'aie faite en ma
+vie..................................................</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> La politique ici est toujours farouche et incertaine.
+Toutefois, nous sommes tous dans nos buffleteries pour «joindre les
+montagnards s'ils traversent le Forth<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>», c'est-à-dire pour crosser
+les Autrichiens, s'ils passent le Pô. Les gredins!--et ce chien de L--l,
+ne dit-il pas que leurs sujets sont heureux! Si je reviens jamais, je
+travaillerai quelques-uns de ces ministres<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">(retour)</a> Rivière d'Écosse.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">(retour)</a> Byron a ajouté à cette lettre du 28 septembre un appendice
+du 29, que nous avons supprimé comme peu intéressant.
+(<i>Notes du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<br><h3>LETTRE CCCLXXXIX.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 6 octobre 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Vous devez avoir reçu tous les actes de <i>Marino Faliero</i>, revus et
+corrigés. Ce que vous dites du pari de 100 guinées fait par quelqu'un
+qui dit m'avoir vu la semaine dernière, me rappelle une aventure de
+1810. Vous pouvez aisément constater le fait, qui est vraiment bizarre.</p>
+
+<p>»À la fin de 1811, je rencontrai un soir chez Alfred mon ancien camarade
+d'école et de classe, le secrétaire irlandais Peel. Il me raconta qu'en
+1810 il avait cru me rencontrer dans Saint-James-Street, mais que nous
+avions tous deux passé outre sans nous parler. Il parla de cette
+rencontre, qui fut niée comme chose impossible, puisque j'étais alors en
+Turquie. Un jour ou deux après, il montra à son frère une personne à
+l'autre côté de la rue, en disant: «Voici l'homme que j'ai pris pour
+Byron.» Son frère répondit sur-le-champ: «Comment! c'est Byron, et non
+pas un autre.» Mais ce n'est pas tout:--quelqu'un m'a vu écrire mon nom
+parmi ceux qui venaient s'informer de la santé du roi alors attaqué de
+folie. Or, à cette époque, j'étais à Patras, en proie à une fièvre
+violente que j'avais gagnée de la <i>malaria</i> dans les marais près
+d'Olympia. Si j'étais mort alors, c'eût été pour vous une nouvelle
+histoire de revenant. Vous pouvez facilement vous assurer de
+l'exactitude du fait par le témoignage de Peel lui-même qui me l'a
+raconté en détail. Je suppose que vous serez de l'opinion de Lucrèce,
+qui nie l'immortalité de l'ame, mais--affirme que «les surfaces ou
+cases où les corps sont renfermés, s'en séparent quelquefois comme les
+pellicules d'un oignon, et peuvent être vues dans un état de parfaite
+intégrité, en sorte que les formes et les ombres des vivans et des morts
+apparaissent fréquemment.».......................................
+............................................................</p>
+
+<p>»Votre, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> L'an dernier (en juin 1819), je rencontrai chez le comte Mosti,
+à Ferrare, un Italien qui me demanda «si je connaissais Lord Byron.»--Je
+lui dis que non (personne ne se connaît, comme vous savez).--«Eh bien,
+dit-il, je le connais, moi; je l'ai vu à Naples l'autre jour.»--Je tirai
+ma carte, et lui demandai si c'était ainsi que le nom était écrit; il me
+répondit: «Oui.» Je soupçonne que c'était un mauvais chirurgien de la
+marine, qui suivait une jeune dame en voyage, et se faisait passer pour
+un lord dans les maisons de poste.»..............</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCXC.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 8 octobre 1820.</p><br><br>
+
+<p>...................................................................................................................................</p>
+
+<p>«La lettre de Foscolo est précisément la chose nécessaire; premièrement,
+parce que Foscolo est un homme de génie, et puis, parce qu'il est
+Italien, et par conséquent le meilleur juge des compositions relatives
+à l'Italie. En outre,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> «Il est plutôt un antique Romain qu'un Danois.»</p>
+</div></div>
+
+<p>c'est-à-dire, il ressemble plus aux anciens Grecs qu'aux modernes
+Italiens. Quoi qu'il soit «un peu,» comme dit Dugald Dalgetty, «trop
+sauvage et trop farouche» (ainsi que Ronald du Brouillard), c'est un
+homme merveilleux, et mes amis Hobhouse et Rose ne jurent tous deux que
+par lui, et ils sont bons juges des hommes, et des humanités italiennes.</p>
+
+<p>»Voilà en tout deux voix considérables déjà gagnées. Gifford dit que
+c'est du bon et pur anglais sterling, et Foscolo dit que les caractères
+sont vraiment vénitiens. Shakspeare et Otway ont eu un million
+d'avantages sur moi, outre le mérite incalculable d'être morts depuis un
+ou deux siècles, et d'être nés tous deux de rien (ce qui exerce une
+telle attraction sur les aimables lecteurs vivans). Il faut au moins que
+je conserve le seul avantage qui puisse m'appartenir:--celui d'avoir été
+à Venise, et d'être entré plus avant dans la couleur locale; je ne
+réclame rien de plus.</p>
+
+<p>»Je sais ce que Foscolo veut dire relativement à Calendaro, crachant
+contre Bertram; cela est national,--je parle de l'objection. Les
+Italiens et les Français, avec ces «étendards d'abomination,» ou
+mouchoirs de poche, crachent çà et là, et partout,--presque à votre
+face, et par conséquent objectent que c'est une action trop familière
+pour être transportée sur le théâtre. Mais nous, qui ne crachons nulle
+part--hors à la face d'un homme quand nous devenons furieux--nous ne
+pouvons sentir cela: rappelez-vous <i>Massinger</i> et le <i>Sir Giles
+Overreach</i> de Kean.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> «Seigneur! ainsi je crache contre toi et ton conseil.»</p>
+</div></div>
+
+<p>»D'ailleurs, Calendaro ne crache pas à la face de Bertram; il crache
+contre lui, comme j'ai vu les Musulmans le faire quand ils sont dans un
+accès de colère. De plus, il ne méprise pas, dans le fond, Bertram,
+quoiqu'il l'affecte,--comme nous faisons tous lorsque nous sommes
+irrités contre quelqu'un que nous regardons comme notre inférieur. Il
+est en colère qu'on ne le laisse pas mourir naturellement (quoiqu'il
+n'ait pas peur de la mort); et souvenez-vous qu'il soupçonnait et
+haïssait Bertram dès le commencement. D'autre part, Israël Bertuccio est
+un individu plus froid et plus concentré; il agit par principe et par
+impulsion; Calendaro par impulsion et par exemple.</p>
+
+<p>»Il y a aussi un argument pour vous.</p>
+
+<p>»Le doge répète;--c'est vrai, mais c'est parce que la passion le
+possède, parce qu'il voit différentes personnes, et qu'il est toujours
+obligé de recourir au motif prédominant dans son esprit. Ses discours
+sont longs;--c'est encore vrai, mais j'ai écrit pour le cabinet, et sur
+le patron français et italien plutôt que sur le vôtre, dont je n'ai pas
+une haute opinion: car tous vos vieux dramaturges, Dieu sait qu'ils
+sont assez longs:--regardez tel d'entre eux qu'il vous plaira.</p>
+
+<p>»Je vous rends la lettre de Foscolo, parce qu'elle parle aussi de ses
+affaires particulières. Je suis fâché de voir un tel homme dans la gêne,
+parce que je connais ce que c'est ou plutôt ce que c'était. Je n'ai
+jamais rencontré que trois hommes qui auraient étendu le doigt pour moi;
+l'un fut vous-même, l'autre William Bankes, et l'autre un noble
+personnage mort depuis long-tems; mais de ces trois hommes le premier
+fut le seul qui me fit des offres lorsque j'étais réellement bisogneux;
+le second le fit de bon coeur,--mais je n'avais pas besoin des secours
+de Bankes, et dans le cas contraire je ne les aurais même pas acceptés
+(quoique j'aie de l'amitié et de l'estime pour lui); et le
+troisième...............
+...............................................<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a></p>
+
+<p>»Ainsi vous voyez que j'ai vu d'étranges choses dans mon tems. Quant à
+votre offre, c'était en 1815, lorsque je n'étais pas sûr de demeurer
+avec cinq livres sterling. Je la refusai, mais je ne l'ai pas oubliée,
+quoique probablement vous l'ayiez oubliée vous-même.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">(retour)</a> Suppression de Moore.</blockquote>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Le <i>Ricciardo</i> de Foscolo a été prêté, sans avoir eu ses
+feuilles coupées, à quelques Italiens, maintenant en <i>villeggiatura</i>, en
+sorte que je n'ai pas eu l'occasion d'écouter leur avis ou de lire
+moi-même l'ouvrage. Ils s'en sont emparés, et parce que c'était de
+Foscolo, et en raison de la beauté du papier et de l'impression. Si je
+trouve qu'il prend, je le ferai réimprimer ici. Les Italiens ont de
+Foscolo une aussi haute opinion que de qui que ce soit au monde, tout
+divisés et misérables qu'ils sont, sans loisirs à consacrer à la
+lecture, et n'ayant de tête ni de coeur que pour juger les extraits des
+journaux français et de la gazette de Lugano.</p>
+
+<p>»Nous nous entre-regardons tous les uns les autres, comme des loups à la
+poursuite de leur proie, n'attendant que la première occasion pour faire
+des choses inexprimables. C'est un grand monde dans le chaos, ou ce sont
+des anges en enfer, tout comme il vous plaira: mais du chaos est sorti
+le paradis, et de l'enfer--je ne sais quoi; mais le diable est entré
+ici, et c'est un rusé compagnon, vous savez.</p>
+
+<p>»Vous n'avez pas besoin de m'envoyer d'autres ouvrages périodiques que
+la <i>Revue d'Édimbourg</i> et la <i>Quarterly</i>, et de tems en tems un
+<i>Blackwood-Magazine</i> ou une <i>Monthly Review</i>. Quant au reste, je ne me
+sens jamais assez de curiosité pour porter mon regard au-delà des
+couvertures...........................
+.........................................................</p>
+
+<p>»Songez que si vous mettiez mon nom à <i>Don Juan</i> dans ces jours
+d'hypocrisie, les hommes de loi pourraient faire opposition auprès de la
+chancellerie à mon droit de tutelle sur ma fille, en articulant que
+c'est une <i>parodie</i>:--tels sont les dangers d'une folle plaisanterie. Je
+n'ai pas su cela d'abord, mais vous pourrez, je crois, en constater
+l'exactitude, et soyez sûr que les Noël ne laisseraient pas échapper
+cette occasion. Or, je préfère mon enfant à un poème, et vous feriez
+vous-même ainsi, quoique vous en ayez une
+demi-douzaine.....................
+...................................................</p>
+
+<p>»Si vous feuilletez les premières pages de l'<i>Histoire de la Pairie</i>
+d'Huntingdon, vous verrez combien Ada fut un nom commun dans les
+premiers tems des Plantagenet. J'ai trouvé ce nom dans ma propre lignée,
+sous les règnes de Jean et de Henri, et l'ai donné à ma fille. C'était
+aussi celui de la soeur de Charlemagne. Il est dans un des premiers
+chapitres de <i>la Genèse</i>, comme nom de la femme de Lamech, et je suppose
+qu'Ada est le féminin d'Adam. Il est court, ancien, sonore, et a été
+dans ma famille; voilà pourquoi je l'ai donné à ma fille.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCXCI.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 12 octobre 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Par terre et par mer une quantité considérable de livres est arrivée,
+et je vous en ai obligation et reconnaissance; mais</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> <i>Medio de fonte leporum</i></p>
+<p class="i14"> <i>Surgit amari aliquid</i>, etc.<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a></p>
+</div></div>
+
+<p>Ce qui, par interprétation, veut dire:</p>
+
+<p>»Je suis reconnaissant de vos livres, mon cher Murray, mais pourquoi ne
+m'envoyez-vous pas <i>le Monastère</i> de Scott, le seul livre d'auteur
+vivant en quatre volumes que je voudrais voir au prix d'un <i>baioccolo</i>,
+plus les autres ouvrages du même auteur, et quelques <i>Revues
+d'Édimbourg</i> et <i>Quarterly Review</i>, comme chroniques concises des tems.
+Au lieu de cela, voici la ***, poésie de Johnny Keats, et trois romans,
+par Dieu sait qui, excepté que l'un d'eux porte le nom de Peg***,--fille
+que je croyais avoir été renvoyée à sa quenouille. Crayon est fort bon;
+les <i>Nouvelles de Hogg</i> sont dures, mais de <i>haut-goût</i>, et bien venues.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">(retour)</a> Vers d'Horace:<br>
+
+<p><i>Du sein des jouissances il s'élève quelque chose d'amer</i>. (<i>Note du
+Trad.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>»Les livres de voyage coûtent cher, et je n'en ai pas besoin, ayant
+déjà voyagé moi-même; d'ailleurs ils mentent. Remerciez l'auteur
+(masculin ou féminin) du <i>Profligate</i><a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a> pour son présent. Ne m'envoyez
+plus, je vous prie, en fait de poésie, que ce qui est rare et décidément
+bon. Il y a sur mes bureaux une telle friperie de Keats et autres
+semblables, que j'ai honte d'y jeter les regards. Je ne dis rien contre
+vos révérends ecclésiastiques, votre S**s et votre C**s,--c'est fort
+beau, mais dispensez-moi, je vous prie, du plaisir. Au lieu de poésie,
+si vous voulez me favoriser d'un peu de <i>soda-powder</i>, je serai
+enchanté; mais toute espèce de prose (moins les voyages et les romans
+qui ne sont pas de Scott), sera bienvenue, surtout les <i>Contes de mon
+Hôte</i>, de Scott, etc. Dans les notes de <i>Marino Faliero</i>, il peut être à
+propos de dire que Benintende n'était pas réellement des <i>Dix</i>, mais
+seulement <i>grand-chancelier</i>, office séparé (quoique important); ç'a été
+une altération arbitraire de ma part. De plus, les doges furent tous
+enterrés dans l'église Saint-Marc avant Faliero. Il est étrange qu'à la
+mort de son prédécesseur, André Dandolo; les Dix décrétèrent que tous
+les doges futurs seraient enterrés avec leurs familles dans leurs
+propres églises;--décret que l'on croirait inspiré par une sorte de
+pressentiment. Ainsi donc, tout ce que je dis des doges ses ancêtres,
+comme enterrés à Saint-Jean et Saint-Paul, est contraire au fait,
+puisqu'ils l'avaient été à Saint-Marc. Faites une note de ceci, et
+signez-la <i>Éditeur</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">(retour)</a> <i>L'Homme perdu</i>.</blockquote>
+
+<p>»Comme j'ai de grandes prétentions à l'exactitude, je n'aimerais pas à
+être plaisanté, même sur de telles bagatelles, sous ce rapport. Quant au
+drame, on en peut gloser comme on voudra; mais non pas de mon <i>costume</i>
+et de mes <i>dramatis personæ</i><a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>, qui ont eu une existence réelle.</p>
+
+<p>»Dans les notes j'ai omis Foscolo sur ma liste des illustres Vénitiens
+vivans; je le considère comme un auteur italien en général, et non comme
+un pur provincial ainsi que les autres; et en tant qu'Italien, il a eu
+son mot dans la préface du quatrième chant de <i>Childe-Harold</i>.</p>
+
+<p>»Quant à la traduction française de mes oeuvres,--<i>oimè</i>!
+<i>oimè</i><a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>!--Pour la traduction allemande, je ne la comprends pas, ni la
+longue dissertation annexée à la fin sur les Faust. Excusez-moi de me
+hâter. Quant à la politique, il n'est pas prudent d'en parler, mais rien
+n'est encore décidé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">(retour)</a> Formule latine adoptée en anglais pour désigner les
+personnages.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69">(retour)</a> Hélas! hélas! (<i>Notes du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<p>»Je suis fort en colère de ne pas avoir <i>le Monastère</i> de Scott. Vous
+êtes trop libéral de vos envois en fait de quantité, et vous inquiétez
+trop peu de la qualité. J'avais déjà tous les numéros de la <i>Quarterly</i>
+(au nombre de quatre), et douze de la <i>Revue d'Édimbourg</i>; mais peu
+importe, nous en aurons de nouveaux bientôt. Plus de Keats, je vous en
+conjure:--déchirez-le tout vivant; si quelqu'un d'entre vous ne le fait
+pas, je l'écorcherai moi-même. Il n'y a pas moyen de supporter les
+niaises stupidités de ce vain idiot.</p>
+
+<p>»Je ne me sens pas disposé à m'occuper encore de <i>Don Juan</i>. Que
+croyez-vous que disait l'autre jour une jolie Italienne? Elle l'avait lu
+en français, et m'en faisait ses complimens avec les restrictions de
+rigueur. Je répondis que ce qu'elle disait était vrai, mais que je
+soupçonnais que <i>Don Juan</i> vivrait plus long-tems que
+<i>Childe-Harold</i>.--«Ah! (dit-elle) j'aimerais mieux la renommée de
+<i>Childe-Harold</i> pour trois ans, qu'une immortalité due à <i>Don
+Juan</i>!».--La vérité est que c'est trop vrai, et les femmes détestent
+maintes choses qui arrachent les oripeaux du sentiment; et elles ont
+raison, puisqu'elles seraient dépouillées de leurs armes. Je n'ai point
+connu de femme qui n'eût en horreur les <i>Mémoires du chevalier de
+Grammont</i>, pour la même raison; même lady *** avait coutume de les
+calomnier.</p>
+
+<p>»Je n'ai pas reçu l'ouvrage de Rose. Il a été saisi à Venise. Tel est le
+libéralisme des Huns, avec leur armée de deux cent mille hommes, qu'ils
+n'osent pas laisser circuler un volume tel que celui de Rose.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCXCII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 16 octobre 1820.</p><br><br>
+
+<p>«<i>L'abbé</i><a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a> vient d'arriver; mille remercîmens, ainsi que pour <i>le
+Monastère</i>,--quand vous me l'enverrez!!!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70">(retour)</a> Roman de Walter Scott. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>»<i>L'Abbé</i> sera pour moi d'un intérêt plus qu'ordinaire, car un de mes
+ancêtres maternels, sir J. Gordon de Gight, le plus bel homme de son
+siècle, mourut sur l'échafaud à Aberdeen, pour sa fidélité à Marie
+Stuart, dont il était le parent, et dont on le prétendait aussi l'amant.
+Son histoire a été longuement traitée par les chroniques du tems. Si je
+ne me trompe, il fut mêlé à l'évasion de la reine du château Loch-Leven,
+ou à sa captivité dans ce même château-fort. Mais vous savez cela mieux
+que moi.</p>
+
+<p>»Je me rappelle Loch-Leven comme un souvenir d'hier. Je le vis en allant
+en Angleterre en 1798, à l'âge de dix ans. Ma mère, qui était aussi
+orgueilleuse que Lucifer d'appartenir à une branche des Stuarts, et de
+descendre en ligne directe des vieux Gordons, non des Seyten-Gordons,
+comme elle nommait avec dédain la branche ducale, me raconta l'histoire,
+en me rappelant toujours combien les Gordons, ses aïeux, étaient
+supérieurs aux Byrons du Sud,--nonobstant notre descendance normande et
+toujours perpétuée de mâle en mâle, sans tomber jamais en quenouille,
+comme a fait la lignée de ces Gordons dans la propre personne de ma
+mère.</p>
+
+<p>»Je vous ai depuis peu si souvent écrit, que cette courte lettre sera
+sans doute bien venue.»</p>
+
+<p>»Votre, etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCXCIII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 17 octobre 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous envoie ci-joint la dédicace de <i>Marino Faliero</i> à Goëthe.
+Informez-vous s'il a ou non le titre de baron. Je crois que oui.
+Faites-moi connaître votre opinion.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Faites-moi savoir ce que M. Hobhouse et vous avez décidé sur
+les deux lettres en prose et leur publication.</p>
+
+<p>»Je vous envoie aussi un abrégé italien de l'appendix du traducteur
+allemand de Manfred, où vous verrez cité ce que Goëthe dit du corps
+entier des poètes anglais (et non de moi en particulier.) C'est
+là-dessus que la dédicace se fonde, comme vous le verrez, quoique j'y
+eusse songé auparavant; car je regarde Goëthe comme un grand homme.»</p>
+
+<p>La singulière dédicace envoyée avec cette lettre n'a pas encore été
+publiée, ni n'est parvenue, que je sache, entre les mains de l'illustre
+Allemand. Elle est écrite dans le style le plus fantasque et le plus
+ironique que le poète ait jamais manié; et la sévérité immodérée avec
+laquelle il y traite les objets favoris de sa colère et de sa moquerie,
+me force de priver le lecteur de quelques passages fort amusans<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71">(retour)</a> Le lecteur aura encore ici une grande reconnaissance pour
+la réserve de M. Moore!!! (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote>
+<br>
+<p class="mid">DÉDICACE AU BARON GOETHE.</p>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>»Dans l'appendix d'un ouvrage anglais, traduit depuis peu en allemand et
+publié à Leïpsik, un jugement de vous sur la poésie anglaise est cité
+dans les termes suivans: «Dans la poésie anglaise, on trouve un grand
+génie, une puissance universelle, un sentiment de profondeur, avec assez
+de tendresse et de force; mais ces qualités ne constituent pas
+tout-à-fait le poète.»</p>
+
+<p>»Je regrette de voir un grand homme tomber dans une grande erreur. Une
+telle opinion de votre part prouve seulement que le <i>Dictionnaire des
+dix mille auteurs anglais vivans</i>, n'a pas été traduit en allemand. Vous
+aurez lu, dans la version de votre ami Schlegel, le dialogue de
+<i>Macbeth</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Ils sont dix mille!</p>
+<br>
+<p class="i14"> MACBETH.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Dix mille <i>oies</i>, coquin?</p>
+<br>
+<p class="i14"> <i>Réponse</i>.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Dix mille <i>auteurs</i>, seigneur.</p>
+</div></div>
+
+<p>»Or, sur ces dix mille auteurs, il y a présentement dix-neuf cent
+quatre-vingt-sept poètes, tous vivans en ce moment, quels que soient
+devenus leurs ouvrages, ce que leurs libraires savent bien; et parmi
+eux il y en a plusieurs qui possèdent une bien plus grande réputation
+que la mienne, quoique considérablement moindre que la vôtre. C'est à la
+négligence de vos traducteurs allemands que vous devez de ne pas
+soupçonner les oeuvres ...........................................................
+............................................................<br>
+Il y en a encore un autre nommé..............................
+.............................................................</p>
+
+<p>»Je mentionne ces poètes par forme d'exemple, pour vous éclairer. Ils ne
+constituent que deux briques de notre Babel (briques de Windsor, soit
+dit en passant), mais ils peuvent servir comme spécimen de l'édifice.</p>
+
+<p>»Vous avancez, de plus, «que ce caractère dominant de l'ensemble de la
+poésie anglaise actuelle, est le dégoût et le mépris de la vie.» Mais je
+soupçonne plutôt que, par un seul ouvrage en prose, vous, oui,
+vous-même, avez excité un plus grand mépris pour la vie que tous les
+volumes anglais de poésie qui aient été jamais écrits. M<sup>me</sup> de Staël dit
+«que Werther a occasioné plus de suicides que la plus belle femme», et
+je crois réellement qu'il a mis plus d'individus hors de ce monde que
+Napoléon lui-même,--excepté dans l'exercice de sa profession. Peut-être,
+illustre baron, le jugement acrimonieux porté par un célèbre journal du
+Nord sur vous en particulier, et sur les Allemands en général, vous a
+autant indisposé contre la poésie que contre la critique de
+l'Angleterre. Mais vous ne devez pas avoir égard à nos critiques, qui
+sont au fond de bons vivans,--et vu leurs deux professions,--car ils
+font la loi, et puis l'appliquent. Personne ne peut déplorer leur
+jugement précipité et injuste à votre égard, plus que je ne le fais
+moi-même; et j'ai exprimé mes regrets à votre ami Schlegel, en 1816, à
+Coppett.</p>
+
+<p>»Dans l'intérêt de mes dix mille frères vivans, et dans le mien propre,
+j'ai pris ainsi en considération une opinion relative à la poésie
+anglaise en général, opinion qui méritait d'être remarquée, puisqu'elle
+était de vous.</p>
+
+<p>»Mon principal but en m'adressant à vous, a été de témoigner mon sincère
+respect et mon admiration pour un homme qui, pendant un demi-siècle, a
+conduit la littérature d'une grande nation, et qui passera à la
+postérité comme le premier caractère littéraire de son tems.</p>
+
+<p>»Vous avez été heureux, monsieur, non-seulement par les écrits qui ont
+illustré votre nom, mais par ce nom même, suffisamment musical pour être
+articulé par la postérité. En ceci vous avez l'avantage sur quelques-uns
+de vos compatriotes, dont les noms seraient peut-être immortels
+aussi,--si l'on pouvait les prononcer. On pourrait peut-être supposer,
+d'après ce ton apparent de légèreté, que j'ai l'intention de vous
+manquer de respect; mais ce serait une erreur; je suis toujours
+égrillard en prose. Vous considérant, comme je le fais, avec une
+conviction réelle et ardente, tant dans votre propre pays que chez la
+plupart des autres nations, comme la plus haute supériorité littéraire
+qui ait existé en Europe depuis la mort de Voltaire, j'ai senti et sens
+encore le désir de vous dédier l'ouvrage suivant,--non comme tragédie ou
+comme poème (car je ne puis prononcer s'il doit avoir l'une ou l'autre
+qualification, ou même n'avoir ni l'une ni l'autre), mais comme marque
+d'estime et d'admiration de la part d'un étranger envers un homme qui a
+été salué en Allemagne le Grand Goëthe.</p>
+
+<p>»J'ai l'honneur d'être, avec le plus sincère respect, votre
+très-obéissant et très-humble serviteur.<br><span class="rig">BYRON.</span></p><br><br>
+
+<p class="rig">Ravenne, 14 octobre 1820.</p><br><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je m'aperçois qu'en Allemagne ainsi qu'en Italie, il y a un
+grand débat sur ce qu'on nomme le <i>classique</i> et le
+<i>romantique</i>,--termes qui n'étaient point des objets de classification
+en Angleterre, du moins quand je l'ai quittée, il y a quatre ou cinq
+ans. Quelques écrivassiers anglais, il est vrai, ont outragé Pope et
+Swift, mais la raison en est qu'ils ne savaient eux-mêmes écrire ni en
+prose ni en vers; mais on ne les a pas crus dignes de former une secte.
+Peut-être quelque distinction de ce genre est-elle née depuis peu, mais
+je n'en ai pas beaucoup entendu parler, et ce serait la preuve d'un si
+mauvais goût, que je serais fâché d'y croire.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCXCIV.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 17 octobre 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Vous me devez deux lettres,--acquittez-vous. Je désire savoir ce que
+vous faites. L'été est passé, et vous retournerez à Paris. À propos de
+Paris, ce n'était pas Sophie <i>Gail</i>, mais Sophie <i>Gay</i>,--le mot anglais
+<i>Gay</i><a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>,--qui était entrée en correspondance avec moi<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>. Pouvez-vous
+me dire qui elle est, comme vous le fîtes de défunte ***?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72">(retour)</a> <i>Gay</i> qui est le même mot que <i>Gai</i> en français. (<i>Note du
+Trad.</i>) </blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73">(retour)</a> Je m'étais mépris<a id="footnotetagA" name="footnotetagA"></a><a href="#footnoteA"><sup class="sml">A</sup></a> sur le nom de la dame dont Byron
+s'informait, et lui avais répondu qu'elle était morte. Mais en recevant
+cette lettre-ci, je découvris qu'il s'agissait de M<sup>me</sup> Sophie Gay, mère
+d'une personne aussi célèbre par sa poésie que par sa beauté, M<sup>lle</sup>
+Delphine Gay. (<i>Note de Moore</i>.) </blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteA" name="footnoteA"><b>Note A: </b></a><a href="#footnotetagA">(retour)</a> C'était Byron et non Moore qui s'était mépris. <i>Voir</i> la
+lettre 294. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>»Avez-vous continué votre poème? J'ai reçu la traduction française du
+mien. Pensez seulement à être traduit dans une langue étrangère sous un
+si abominable travestissement!!!....................</p>
+
+<p>»Avez-vous fait copier mon Mémoire? J'en ai commencé une continuation.
+Vous l'enverrai-je telle qu'elle est maintenant?</p>
+
+<p>»Je ne puis rien vous dire sur l'Italie, car le gouvernement me regarde
+ici d'un oeil soupçonneux, comme j'en suis bien informé. Pauvres
+gens!--comme si moi, étranger solitaire, je pouvais leur faire quelque
+mal. C'est parce que j'aime avec passion le tir de la carabine et du
+pistolet; car ils ont pris l'alarme à la quantité de cartouches que je
+consommais,--les benêts!</p>
+
+<p>»Vous ne méritez pas une longue lettre,--pas même la moindre lettre, à
+cause de votre silence. Vous avez un nouveau Bourbon, ce me semble, que
+l'on a baptisé <i>Dieu-Donné</i><a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>.--Peut-être l'honneur du présent est
+susceptible de contestation.....
+...............................................</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74">(retour)</a> On sait que ce mot composé, traduit du latin <i>Deodatus</i>,
+veut dire, à proprement parler, <i>donné par Dieu</i>. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>»La reine a fourni un joli thème aux journaux. Publia-t-on jamais
+pareille évidence? C'est pire que <i>Little</i> ou <i>Don Juan</i>. Si vous ne
+m'écrivez bientôt, je vous ferai une querelle.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCXCV.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 25 octobre 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Pressez, je vous prie, la remise du paquet ci-joint à lady Byron. C'est
+pour affaires.</p>
+
+<p>»En vous remerciant pour <i>l'Abbé</i>, j'ai commis quatre grandes erreurs.
+Sir John Gordon n'était pas de Gight, mais de Bogagight; il périt non
+pour sa fidélité, mais dans une insurrection. Il n'eut aucun rapport
+avec les événemens de Loch-Leven; car il était mort quelque tems avant
+l'époque de l'emprisonnement de la reine: et quatrièmement je ne suis
+pas sûr qu'il ait été ou non l'amant de la reine; car Robertson n'en dit
+rien, tandis que Walter Scott place Gordon dans la liste qu'à la fin de
+<i>l'Abbé</i> il donne des admirateurs de Marie (comme ayant tous été
+malheureux.)</p>
+
+<p>»J'ai dû commettre toutes ces méprises en me rappelant le récit de ma
+mère sur ce sujet, quoiqu'elle fût plus exacte que je ne suis, et se
+piquât de précision sur les points de généalogie, comme toute
+l'aristocratie écossaise..................</p>
+
+<p>»Votre, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Vous avez bien fait de ne pas publier la prose destinée aux
+<i>Blackwood's</i> et <i>Robert's Magazines</i>, excepté ce qui concerne
+Pope;--vous avez laissé le tems se passer.»</p>
+
+<p>Le pamphlet en réponse au <i>Blackwood's Magazine</i>, dont il est ici
+question, fut occasioné par un article inséré dans cet ouvrage
+périodique, sous le titre de <i>Remarques sur Don Juan</i>, et, quoique mis
+sous presse par M. Murray, ne fut jamais publié. L'auteur de l'article
+ayant, à propos de certains passages de <i>Don Juan</i>, pris occasion
+d'exprimer quelques censures sévères sur la conduite conjugale du poète,
+Lord Byron, dans sa réplique, entre dans quelques détails sur ce pénible
+sujet; et les extraits suivans de sa défense, si l'on doit nommer
+défense une réponse à des griefs qui n'ont jamais été définis,--seront
+lus avec un vif intérêt.</p>
+
+<p>»Mon savant confrère poursuit: «C'est en vain, dit-il, que Lord Byron
+essaierait de justifier sa conduite dans cette affaire; et aujourd'hui
+qu'il a si publiquement et si audacieusement appelé l'enquête et le
+reproche, nous ne voyons pas pourquoi il ne serait point clairement
+averti par la voix de ses concitoyens.» Jusqu'à quel point la publicité
+d'un poème anonyme, et l'audacieuse fiction d'un caractère imaginaire,
+que le rédacteur suppose avoir été créé en vue de lady Byron,
+peuvent-elles mériter cette formidable dénonciation <i>de leurs douces
+voix</i>? je ne le sais ni ne m'en soucie. Mais quand il dit que je ne puis
+justifier ma conduite dans cette affaire, j'acquiesce à cette assertion,
+parce qu'on ne peut se justifier tant qu'on ne sait pas de quoi l'on est
+accusé; et je n'ai jamais eu,--Dieu le sait,--qu'un désir, celui
+d'obtenir une accusation--des charges spéciales quelconques, qui me
+fussent soumises, sous une forme tangible, par ma partie adverse, non
+par des tiers,--à moins qu'on ne prenne pour telles les atroces
+calomnies de la rumeur publique, et le mystérieux silence des
+conseillers officiels de milady. Mais le rédacteur n'est-il pas content
+de ce qu'on a déjà dit et fait? Le cri général de ses concitoyens
+n'a-t-il pas prononcé sur ce sujet--une sentence sans débats, et une
+condamnation sans charges? N'ai-je pas été exilé par l'ostracisme,
+hormis que les écailles sur lesquelles on écrivait ma proscription
+étaient anonymes? Le rédacteur ignore-t-il l'opinion et la conduite du
+public à cette occasion? S'il l'ignore, je ne l'ignore pas; le public
+même l'oubliera long-tems avant que je cesse de m'en souvenir.</p>
+
+<p>»L'homme qui est exilé par une faction a la consolation de penser qu'il
+est un martyr; il est soutenu par l'espérance, et par la dignité de la
+cause, réelle ou imaginaire, qu'il a embrassée. Celui qui se retire pour
+dettes peut se reposer dans l'idée que le tems et la prudence relèveront
+ses affaires; celui qui est condamné par la loi n'a qu'un bannissement à
+terme, et en rêve l'abréviation, ou bien, peut-être, il connaît ou
+suppose quelque injustice dans la loi, ou dans l'application de la loi à
+son égard. Mais celui qui est proscrit par l'opinion générale, sans
+l'intermède d'une politique ennemie, d'un jugement illégal, ou
+d'affaires embarrassées, doit, innocent ou coupable, supporter toute
+l'amertume de l'exil, sans espoir, sans orgueil, sans allégement. Ce
+dernier cas fut le mien. Sur quels motifs le public fonda-t-il son
+opinion? je l'ignore; mais cette opinion fut générale et décisive. On ne
+savait rien de moi, sinon que j'avais composé ce qu'on appelle de la
+poésie, que j'étais noble, que je m'étais marié, que j'étais devenu
+père, et que j'avais eu des différends avec ma femme et ses parens, on
+ne savait pourquoi, puisque les personnes plaignantes refusaient
+d'articuler leurs griefs. Le monde <i>fashionable</i><a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a> se divisa en
+partis, et mon parti ne consista qu'en une très-faible minorité; le
+monde raisonnable se rangea naturellement du plus fort côté, qui se
+trouva être celui de lady Byron. La presse fut active et ignoble; et
+telle fut la rage du tems, que la malheureuse publication de deux pièces
+de vers, plutôt louangeuses que défavorables à l'égard des personnes qui
+en étaient le sujet, fut métamorphosée en une espèce de crime par la
+torture de l'interprétation. Je fus accusé des vices les plus monstrueux
+par la rumeur publique et la rancune particulière: mon nom, qui avait
+été un nom chevaleresque et noble depuis que mes pères avaient aidé
+Guillaume-le-Normand dans la conquête de son royaume, mon nom, dis-je,
+fut taché. Je sentis que si ce qu'on chuchotait, grommelait et
+murmurait, était vrai, je n'étais plus bon pour l'Angleterre; que si
+c'était faux, l'Angleterre n'était plus bonne pour moi. Je me retirai:
+mais ce n'était pas assez. Dans d'autres pays, en Suisse, à l'ombre des
+Alpes, et près de l'azur profond des lacs, je fus poursuivi et atteint
+par le même fléau. Je franchis les montagnes, mais ce fut la même chose;
+alors j'allai un peu plus loin, et m'établis près des flots de
+l'Adriatique, comme le cerf aux abois s'enfuit dans les eaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75">(retour)</a>75 Nous avons conservé le terme anglais, qui commence déjà à
+se naturaliser dans notre langue. Nous aurions d'ailleurs fort bien pu
+dire: <i>Le beau monde</i>, le monde du bel air, etc. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>»Si j'en puis juger par les rapports du petit nombre d'amis qui se
+groupèrent autour de moi, le cri de réprobation dont je parle
+outrepassa tout précédent, toute circonstance analogue, même les cas où
+des motifs politiques ont animé la calomnie et doublé l'inimitié. Je fus
+averti de ne point paraître dans les théâtres, de crainte que je ne
+fusse sifflé, ni d'aller exercer mes droits dans le parlement, de
+crainte que je ne fusse insulté dans la route. Le jour même de mon
+départ, mon plus intime ami m'a dit ensuite qu'il était dans
+l'appréhension de voies de fait de la part du peuple qui pourrait
+s'assembler à la porte de la voiture. Toutefois, ces conseils ne
+m'empêchèrent pas de voir Kean dans ses meilleurs rôles, ni de voter
+conformément à mes principes; et quant aux troisièmes et dernières
+appréhensions de mes amis, je ne pouvais les partager, parce que je n'ai
+pu en comprendre l'étendue que quelque tems après avoir traversé la
+Manche. D'ailleurs, je ne suis pas de nature à être très-impressionné
+par la colère des hommes, quoique je puisse me sentir blessé par leur
+aversion. Contre tout outrage individuel, je pouvais moi-même m'assurer
+protection et vengeance; et contre les outrages de la foule, j'aurais
+été probablement capable de me défendre, avec l'assistance d'autrui,
+comme en diverses occasions semblables.</p>
+
+<p>»Je quittai mon pays, en voyant que j'étais l'objet du blâme général. Je
+n'imaginai pas, à la vérité, comme Jean-Jacques Rousseau, que tout le
+genre humain était en conspiration contre moi, quoique j'eusse peut-être
+d'aussi bons motifs qu'il en eut jamais pour une telle chimère; mais je
+m'aperçus que j'étais à un point extraordinaire devenu personnellement
+odieux en Angleterre, peut-être par ma faute, mais le fait était
+incontestable. Le public, en général, aurait été difficilement excité
+jusqu'à un tel point contre un homme plus populaire, sans accusation du
+moins ou sans charge quelconque positivement exprimée ou spécifiée: car
+je puis à peine concevoir que l'accident commun et quotidien d'une
+séparation entre mari et femme ait pu de lui-même produire une si grande
+fermentation. Je n'élèverai pas les plaintes usuelles de préjugé, de
+condamnation par avance, d'injustice, de partialité, etc., monnaie
+ordinaire des personnes qui ont eu ou doivent subir un procès; mais je
+fus un peu surpris de me trouver condamné sans acte d'accusation, et de
+m'apercevoir que, dans l'absence de ces griefs monstrueux, si énormes
+qu'ils pussent être, tout crime possible ou impossible était substitué
+en leur place par la rumeur publique, et tenu pour accordé. Cela ne
+pouvait arriver qu'à l'égard d'une personne fort peu aimée, et je ne
+connaissais aucun remède, ayant déjà usé de tous les moyens que je
+pouvais avoir de plaire à la société. Je n'avais point de parti dans le
+monde, quoiqu'on m'ait dit le contraire dans la suite;--mais je ne
+l'avais pas formé, et je n'en connaissais donc pas l'existence:--point
+en littérature:--et en politique j'avais voté avec les whigs, avec cette
+importance qu'un vote whig possède dans ces jours de torysme, sans autre
+liaison personnelle avec les meneurs des deux chambres que celle que
+sanctionnait la société où je vivais, sans droit ou prétention au
+moindre témoignage d'amitié de la part de qui que ce fût, excepté
+quelques camarades de mon âge, et quelques hommes plus avancés dans la
+vie, que j'avais eu le bonheur de servir dans des circonstances
+difficiles. C'était, en effet, être seul; et je me souviens que quelque
+tems après M<sup>me</sup> de Staël me dit en Suisse: «Vous n'auriez pas dû entrer
+en guerre avec le monde:--c'est trop fort pour un seul individu; je l'ai
+essayé moi-même dans ma jeunesse, mais cela ne mène à rien.» J'acquiesce
+complètement à la vérité de cette remarque; mais le monde m'a fait
+l'honneur de commencer la guerre, et assurément, si la paix ne peut être
+obtenue qu'en le courtisant et lui payant tribut, je ne suis pas propre
+à obtenir sa faveur. Je pensai, avec Campbell:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Allons; épouse une destinée d'exil,</p>
+<p class="i14"> Et si le monde ne t'a pas aimé,</p>
+<p class="i14"> Tu peux supporter l'isolement.</p>
+</div></div>
+
+<p>..............................................................
+..............................................................</p>
+
+<p>»J'ai entendu dire, et je crois, qu'il y a des êtres humains constitués
+de manière à être insensibles aux injures; mais je crois que le meilleur
+moyen de s'abstenir de la vengeance est de se placer hors de la
+tentation. J'espère n'en avoir jamais d'occasion; car je ne suis point
+sûr de pouvoir me retenir, ayant reçu de ma mère quelque chose du
+<i>perfervidum ingenium Scotorum</i><a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>. Je n'ai point cherché, ni ne
+chercherai la vengeance, et peut-être elle ne viendra jamais sur mon
+chemin. Je n'entends point ici parler de ma partie adverse, qui pouvait
+avoir tort ou raison, mais de plusieurs personnes qui ont donné cette
+cause pour prétexte à leur propre inimitié.............................
+...................................................</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76">(retour)</a> Bouillant caractère des Écossais.</blockquote>
+
+<p>»Le rédacteur parle de la voix générale de ses concitoyens; je parlerai
+de quelques-uns en particulier.</p>
+
+<p>»Au commencement de 1817, il parut dans la <i>Quarterly-Review</i> un article
+écrit, je crois, par Walter-Scott, article qui lui fit grand honneur, et
+qui fut loin d'être déshonorant pour moi, quoique, sous le double
+rapport du talent poétique et du caractère personnel, il fût plus
+favorable qu'il ne fallait à l'ouvrage et à l'auteur dont il traitait.
+Il fut écrit à une époque où un égoïste n'eût pas voulu et un lâche
+n'eût pas osé dire un mot en faveur de l'un ou de l'autre; il fut écrit
+par un homme à qui l'opinion publique m'avait donné un moment pour
+rival,--distinction haute et peu méritée, mais qui ne nous empêcha
+point, moi de l'aimer, lui de répondre à cette amitié. L'article en
+question fut écrit sur le troisième chant de <i>Childe-Harold</i>; et, après
+plusieurs observations qu'il ne me serait pas plus convenable de répéter
+que d'oublier, il finissait par exprimer l'espoir de mon retour en
+Angleterre. Comment ce voeu fut-il accueilli en Angleterre? je ne sais
+pas; mais il offensa grièvement les dix ou vingt mille respectables
+voyageurs anglais alors réunis à Rome. Je ne visitai Rome que quelque
+tems après, en sorte que je n'eus pas l'occasion de connaître par
+moi-même le fait; mais je fus informé long-tems après, que la plus
+grande indignation avait été manifestée dans le cercle anglais de cette
+année, où se trouvaient--parmi un levain considérable de Welbeck-Street
+et de Devonshire-Place--plusieurs familles réellement bien nées et bien
+élevées, qui n'en participèrent pas moins aux sentimens de la
+circonstance. «Pourquoi retournerait-il en Angleterre?» fut
+l'exclamation générale.--Je réponds; <i>pourquoi</i>? C'est une question que
+je me suis quelquefois posée à moi-même, et je n'ai jamais pu y donner
+une réponse satisfaisante. Je n'avais alors aucune pensée de retour, et
+si j'en ai aujourd'hui, c'est une pensée d'affaires et non de plaisir.
+De tous ces liens qui ont été mis en pièces, il y a quelques anneaux
+encore entiers, quoique la chaîne elle-même soit brisée. J'ai des
+devoirs et des relations qui peuvent un jour requérir ma présence,--et
+je suis père. J'ai encore quelques amis que je désire rencontrer, et,
+peut-être, un ennemi. Ces causes, et les minutieux détails d'intérêt que
+le tems accumule durant l'absence de tout homme dans ses affaires et sa
+propriété, me rappelleront probablement en Angleterre; mais j'y
+retournerai avec les mêmes sentimens que lors de mon départ, à l'égard
+du pays lui-même, quoique j'aie pu en changer relativement aux
+individus, suivant que j'ai été depuis plus ou moins bien informé de
+leur conduite: car c'est bien long-tems après mon départ que j'ai connu
+leurs procédés et leur langage dans toute leur réalité et leur
+plénitude. Mes amis, comme font tous les amis, par des motifs
+conciliatoires, m'ont caché tout ce qu'ils ont pu, et même certaines
+choses qu'ils auraient dû dévoiler. Toutefois, ce qui est différé n'est
+pas perdu,--mais il n'a pas tenu à moi qu'il n'y ait eu rien de différé.</p>
+
+<p>»J'ai rappelé la scène qu'on a dit s'être passée à Rome, pour montrer
+que le sentiment dont j'ai parlé n'était pas borné aux Anglais
+d'Angleterre, et c'est une partie de ma réponse au reproche lancé contre
+ce qu'on appelle mon exil égoïste et volontaire. Volontaire, oui; car
+quel homme voudrait demeurer parmi un peuple nourrissant une haine si
+vive contre lui? Jusqu'à quel point ai-je été égoïste: c'est ce que j'ai
+déjà expliqué.»</p>
+
+<p>Les passages suivans du même pamphlet ne seront pas trouvés moins
+curieux, sous un point de vue littéraire.</p>
+
+<p>«Ici je désire dire quelques mots sur l'état actuel de la poésie
+anglaise. Peu de personnes douteront que ce ne soit l'âge de déclin de
+la poésie anglaise, quand elles auront envisagé le sujet avec calme. La
+présence d'hommes de génie parmi les poètes actuels ne contredit que peu
+le fait, parce qu'on a très-bien dit que, «après celui qui forme le goût
+de sa nation, le plus grand génie est celui qui le corrompt.» Personne
+n'a contesté le génie à Marino, qui corrompit, non-seulement le goût de
+l'Italie, mais celui de toute l'Europe pour près d'un siècle. La grande
+cause de l'état déplorable de la poésie anglaise doit être attribuée à
+cette absurde et systématique dépréciation de Pope, pour laquelle il y a
+eu, pendant ces dernières années, une sorte de concurrence épidémique.
+Les hommes des opinions les plus opposées se sont unis sur ce point.
+Warton et Churchill ont commencé, ayant probablement tiré cette idée des
+héros de la <i>Dunciade</i>, et de l'intime conviction que leur propre
+réputation ne serait rien tant que le plus parfait et le plus harmonieux
+des poètes ne serait pas rabaissé à ce qu'ils regardaient comme son
+juste niveau; mais même ils n'osèrent pas le descendre au-dessous de
+Dryden. Goldsmith, Rogers et Campbell, ses plus heureux disciples, et
+Hayley qui, tout faible qu'il est, a laissé un poème<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a> qu'on ne
+laissera pas volontiers périr, ont conservé la réputation de ce style
+pur et parfait; et Crabbe, le premier des poètes vivans, a presque égalé
+le maître......................<br>
+.......................................................................
+...........................</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77">(retour)</a> <i>The Triumph of Temper</i>.</blockquote>
+
+<p>»Mais ces trois personnages, S***, W*** et C***<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>, eurent tous une
+antipathie naturelle pour Pope, et je respecte en eux ce seul sentiment
+ou principe primitif qu'ils aient imaginé de conserver. Puis se sont
+joints à eux ceux qui ne les ont joints qu'en ce point seul: les
+réviseurs d'Édimbourg, la masse hétérogène des poètes anglais vivans
+(excepté Crabbe, Rogers, Gifford et Campbell), qui, par préceptes et par
+pratique, a prononcé son adhésion, et moi-même enfin, qui ai
+honteusement dévié dans la pratique, mais qui ai toujours aimé et honoré
+la poésie de Pope de toute mon ame, et espère le faire jusqu'à ma
+dernière heure. J'aimerais mieux voir tout ce que j'ai écrit servir de
+doublure au même coffre où je lis actuellement le onzième livre d'un
+moderne poème épique publié à Malte en 1811 (je l'ouvris pour prendre de
+quoi me changer après le paroxysme d'une fièvre tierce, pendant
+l'absence de mon domestique, et je le trouvai paré en dedans du nom du
+fabricant Eyre, Cockspur-Street, et de la poésie épique ci-dessus
+mentionnée); oui, j'aimerais mieux cela, que sacrifier ma ferme croyance
+dans la poésie de Pope comme type orthodoxe de la poésie anglaise......
+................................................
+...................................................</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78">(retour)</a> Probablement <i>Southey</i>, <i>Wordsworth</i> et <i>Coleridge</i>.
+(<i>Notes du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<p>»Néanmoins, je n'irai pas si loin que *** qui, dans son <i>postscriptum</i>,
+prétend que nul grand poète n'obtint jamais une renommée immédiate:
+cette assertion est aussi fausse qu'elle est absurde. Homère a dû sa
+gloire à sa popularité; il récitait ses vers,--et sans la vive
+impression du moment, comment l'<i>Iliade</i> eût-elle été apprise par coeur,
+et transmise par la tradition? Ennius, Térence, Plaute, Lucrèce, Horace,
+Virgile, Eschyle, Sophocle, Euripide, Sappho, Anacréon, Théocrite, tous
+les grands poètes de l'antiquité firent les délices de leurs
+contemporains. Un poète, avant l'invention de l'imprimerie, ne devait
+son existence même qu'à sa popularité actuelle. L'histoire nous apprend
+que les meilleurs nous sont parvenus. La raison en est évidente; les
+plus populaires trouvèrent le plus grand nombre de copistes, et dire que
+le goût de leurs contemporains était corrompu, c'est une thèse que
+peuvent difficilement soutenir les modernes, dont les plus puissans ont
+à peine approché des anciens. Dante, Pétrarque, Arioste, le Tasse
+furent tous les favoris des lecteurs contemporains. Dante acquit la
+célébrité long-tems avant sa mort; et, peu après, les états négocièrent
+pour ses cendres, et disputèrent touchant les lieux où il avait composé
+la <i>Divina Comedia</i>. Pétrarque fut couronné au Capitole. Arioste fut
+respecté par les voleurs qui avaient lu l'<i>Orlando furioso</i>... Le Tasse,
+malgré les critiques des <i>Cruscanti</i>, aurait été couronné au Capitole,
+sans sa mort prématurée.</p>
+
+<p>»Il est aisé de prouver la popularité immédiate des principaux poètes de
+la seule nation moderne d'Europe qui ait une langue poétique, de la
+nation italienne. Chez nous, Shakspeare, Spenser, Johnson, Waller,
+Dryden, Congreve, Pope, Young, Shenstone, Thomson, Goldsmith, Gray
+furent tous aussi populaires durant leur vie que depuis leur mort.
+L'élégie de Gray a plu sur-le-champ, et plaira éternellement. Ses odes
+n'eurent pas le même succès, mais elles ne sont pas non plus aujourd'hui
+aussi agréables que son élégie. La carrière politique de Milton nuisit à
+son succès; mais l'épigramme de Dryden, et le débit même du <i>Paradis
+perdu</i>, relativement au moindre nombre des lecteurs à l'époque de sa
+publication, prouvent que Milton fut honoré par ses contemporains....</p>
+
+<p>»On peut demander pourquoi--ayant cette opinion sur l'état actuel de la
+poésie anglaise, et ayant eu long-tems comme écrivain l'oreille du
+public,--je n'ai pas adopté un plan différent dans mes propres
+compositions, ou tâché de corriger plutôt que d'encourager le goût du
+jour? À cela je répondrai qu'il est plus aisé de voir la mauvaise route
+que de suivre la bonne, et que je n'ai jamais entretenu la perspective
+de remplir une place permanente dans la littérature de mon pays. Ceux
+qui me connaissent le savent et savent aussi que j'ai été grandement
+étonné du succès temporaire de mes ouvrages, n'ayant flatté aucune
+personne ni aucun parti, et ayant exprimé des opinions contraires à
+celles de la généralité des lecteurs. Si j'avais pu prévoir le degré
+d'attention qui m'a été accordé, assurément j'aurais étudié davantage
+pour le mériter. Mais j'ai vécu dans des contrées étrangères et
+lointaines, ou dans ma patrie, au milieu d'un monde agité qui n'était
+pas favorable à l'étude ou à la réflexion; en sorte que presque tout ce
+que j'ai écrit a été pure passion,--passion, il est vrai de différentes
+sortes, mais toujours passion: car chez moi (si ce n'est point parler en
+Irlandais que parler ainsi), mon indifférence était une sorte de
+passion, résultat de l'expérience, et non pas la philosophie de la
+nature. Écrire devient une habitude, comme la galanterie chez une femme.
+Il y a des femmes qui n'ont point eu d'intrigue, mais fort peu qui n'en
+aient eu qu'une; ainsi il y a des millions d'hommes qui n'ont jamais
+écrit un livre, mais peu qui n'en aient écrit qu'un. Donc, ayant écrit
+une fois, je continuai d'écrire, encouragé sans doute par le succès du
+moment, mais n'en prévoyant aucunement la durée, et, j'oserai le dire,
+en concevant à peine le désir.........................................</p>
+
+<p>»J'ai ainsi exprimé publiquement sur la poésie du jour l'opinion que
+j'ai depuis long-tems exprimée à tous ceux qui me l'ont demandée, et
+même à quelques personnes qui auraient mieux aimé ne pas l'entendre,
+comme à Moore, à qui je disais dernièrement: «Nous sommes tous dans la
+mauvaise voie, excepté Rogers, Crabbe et Campbell.» Sans être vieux
+d'années je suis trop vieilli pour sentir en moi assez de verve pour
+entreprendre une oeuvre qui montrât ce que je tiens pour bonne poésie,
+et je dois me contenter d'avoir dénoncé la mauvaise. Il y a, j'espère,
+de plus jeunes talens qui s'élèvent en Angleterre, et qui, échappant à
+la contagion, rappelleront dans leur patrie la poésie aujourd'hui exilée
+de notre littérature, et la rétabliront telle qu'elle fut autrefois et
+qu'elle peut encore être.</p>
+
+<p>»En même tems, le meilleur signe d'amendement sera le repentir, et de
+nouvelles et fréquentes éditions de Pope et de Dryden.</p>
+
+<p>»On trouvera dans l'<i>Essai sur l'Homme</i> une métaphysique aussi
+confortable et dix fois plus de poésie que dans l'<i>Excursion</i>. Si vous
+cherchez la passion, où la trouverez-vous plus vive que dans l'<i>Épître
+d'Héloise à Abailard</i>, ou dans <i>Palamon et Arcite</i>? Souhaitez-vous de
+l'invention, de l'imagination, du sublime, des caractères? cherchez cela
+dans <i>le Vol de la Boucle de cheveux</i>, dans les <i>Fables</i> de Dryden, dans
+l'<i>Ode sur la fête de sainte Cécile</i>, dans <i>Absalon et Achitophel</i>. Vous
+découvrirez dans ces deux poètes seuls toutes les qualités dont vous ne
+saisiriez pas une ombre en secouant une quantité innombrable de vers et
+Dieu sait combien d'écrivains de nos jours,--plus, l'esprit, dont ces
+derniers n'ont pas. Je n'ai point toutefois oublié Thomas Brown le
+jeune, ni la famille Fudge, ni Whistlecraft; mais ce n'est pas de
+l'esprit,--c'est de l'<i>humour</i><a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>. Je ne dirai rien de l'harmonie de
+Pope et de Dryden, en comparaison des poètes vivans, dont pas un
+(excepté Rogers, Gifford, Campbell et Crabbe) ne saurait écrire un
+couplet héroïque. Le fait est que l'exquise beauté de leur versification
+a détourné l'attention publique de leurs autres mérites, comme l'oeil
+vulgaire se fixera plus sur la splendeur de l'uniforme que sur la
+qualité des troupes. C'est cette harmonie même, surtout dans Pope, qui a
+soulevé contre lui ce vulgaire et abominable bavardage:--parce que sa
+versification est parfaite, on affirme que c'est sa seule perfection;
+parce que ses pensées sont vraies et claires, on avance qu'il n'a pas
+d'invention; et parce qu'il est toujours intelligible, on tient pour
+incontestable qu'il n'a pas de génie. On nous dit avec un rire moqueur
+que c'est le poète de la raison, comme si c'était une raison pour n'être
+pas poète. Prenant passage par passage, je me chargerai de citer de Pope
+plus de vers brillans d'imagination que de deux poètes vivans, quels
+qu'ils soient. Pour tirer à tout hasard un exemple d'une espèce de
+composition peu favorable à l'imagination,--la satire,--prenons le
+caractère de Sporus, avec l'admirable jeu d'imagination qui se répand
+sur lui, et mettons en regard un égal nombre de vers qui, choisis dans
+deux poètes vivans quelconques, soient de la même force et de la même
+variété:--où les trouverons-nous?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79">(retour)</a> <i>Voir</i> notre note quelques pages plus haut. (<i>Note du
+Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>»Je ne cite qu'un exemple sur mille en réponse à l'injustice faite à la
+mémoire de celui qui donna l'harmonie à notre langage poétique. Les
+clercs de procureurs et les autres génies spontanés ont trouvé plus aisé
+de se torturer, à l'imitation des nouveaux modèles, que de travailler
+d'après l'art symétrique du poète qui avait enchanté leurs pères. Ils
+ont d'ailleurs été frappés par cette remarque que la nouvelle école
+faisait revivre le langage de la reine Élisabeth, le véritable anglais,
+attendu que tout le monde, sous le règne de la reine Anne, n'écrivait
+qu'en français, par une espèce de trahison littéraire.</p>
+
+<p>»Le vers blanc, que, hors du drame, nul auteur capable de rimer
+n'employa jamais, à l'exception de Milton, devint à l'ordre du jour:--on
+rima de telle sorte que le vers parut plus blanc que s'il n'eût pas eu
+de rime. Je sais que Johnson a dit, après quelque hésitation, «qu'il ne
+pouvait pas s'inspirer le désir que Milton eût rimé.» Les opinions de ce
+véritable grand homme, que c'est aussi la mode de décrier aujourd'hui,
+seront toujours accueillies par moi avec cette déférence que le tems
+rétablira dans son universalité; mais, malgré mon humilité, je ne suis
+pas convaincu que le <i>Paradis perdu</i> n'eût pas été plus noblement
+transmis à la postérité, non pas peut-être en couplets<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a> héroïques
+(rhythme qui bien balancé pourrait soutenir le sujet), mais dans la
+stance de Spenser ou du Tasse, ou dans le tercet de Dante, formes que
+les talens de Milton auraient pu facilement greffer sur notre langue.
+<i>Les Saisons</i> de Thomson auraient été meilleures en rimes, quoique
+toujours inférieures à son <i>Château de l'Indolence</i>; et M. Southey n'eût
+pas fait une plus mauvaise <i>Jeanne d'Arc</i>, quoiqu'il eût pu employer six
+mois au lieu de six semaines pour la composer. Je recommande aussi aux
+amateurs des vers lyriques la lecture des odes du lauréat en regard de
+celle de Dryden sur <i>sainte Cécile</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80">(retour)</a> Nous avons rendu à ce mot sa signification primitive et
+étymologique, qu'il a conservé en anglais: <i>couples de vers</i>,
+c'est-à-dire, <i>vers rimant deux à deux</i>, que nous nommons assez
+ridiculement <i>rimes plates</i> par opposition aux <i>rimes croisées</i>. (<i>Note
+du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>»Aux génies célestes et jeunes clercs inspirés de notre tems, ceci, en
+grande partie, paraîtra paradoxal, et le paraîtra encore à la classe
+plus élevée de nos critiques; mais ce fut vrai il y a vingt ans, et ce
+sera de nouveau reconnu pour tel dans
+dix.............................................
+................................................</p>
+
+<p>»Les disciples de Pope furent Johnson, Goldsmith, Rogers, Campbell,
+Crabbe, Gifford, Matthias, Hayley, et l'auteur du <i>Paradis des
+Coquettes</i>, auxquels on peut ajouter Richards, Heber, Wrangham, Blaud,
+Hodgson, Merivale, et d'autres qui n'ont pas eu leur renommée pleine et
+entière parce qu'il y a un hasard dans la renommée comme dans toute
+autre chose. Mais de toutes les nouvelles écoles,--je dis <i>toutes</i>, car,
+comme le démon, dont le nom est Légion, elles sont plusieurs,--a-t-il
+surgi un seul élève qui n'ait pas rendu son maître honteux de l'avouer?
+à moins que ce ne soit ***, qui a imité tout le monde, et a quelquefois
+surpassé ses modèles. Scott a eu la faveur particulière d'être imité par
+le beau sexe; il y eut miss Halford, et miss Mitford, et miss Francis,
+mais, sauf respect, aucune imitation n'a fait beaucoup d'honneur à
+l'original. ***, Southey, Coleridge ou Wordsworth ont-ils fait un élève
+de renom? ***, Moore, ou tout autre écrivain de quelque réputation,
+a-t-il eu un imitateur, ou plutôt un disciple passable? Or, il est
+remarquable que presque tous les partisans de Pope, que j'ai nommés,
+aient produit eux-mêmes des chefs-d'oeuvre et des modèles; et ce n'a pas
+été le nombre des imitateurs qui a enfin nui à sa gloire, mais le
+désespoir de l'imitation... La même raison qui engagea le bourgeois
+athénien à voter pour le bannissement d'Aristide, «parce qu'il était
+fatigué de l'entendre toujours appeler le Juste,» a produit l'exil
+temporaire de Pope des états de la littérature. Mais le terme de son
+ostracisme expirera, et le plutôt vaudra le mieux, non pour lui; mais
+pour ceux qui l'ont banni, et pour la génération nouvelle, qui</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> «Rougira de découvrir que ses pères furent ses ennemis.»</p>
+</div></div>
+
+<br><h3>LETTRE CCCXCVI.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 4 novembre 1820.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai reçu de M. Galignani les lettres, duplicatas et reçus ci-joints,
+qui s'expliqueront d'eux-mêmes<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81">(retour)</a> M. Galignani s'était adressé à Lord Byron pour obtenir de
+lui un droit légal sur les oeuvres de sa seigneurie, dont il avait été
+jusqu'alors le seul éditeur en France, afin d'être à même d'empêcher que
+d'autres, à l'avenir, n'usurpassent le même privilége. (<i>Note de
+Moore</i>.)</blockquote>
+
+<p>Comme les poèmes sont devenus votre propriété par achat, droit et
+justice, toute affaire de publication doit être décidée par vous. Je ne
+sais jusqu'à quel point mon acquiescement à la requête de M. Galignani
+serait légal; mais je doute qu'il fût honnête. Au cas que vous vous
+décidiez à vous arranger avec lui, je vous envoie les pouvoirs
+nécessaires, et, en agissant ainsi, je me lave les mains relativement à
+cette affaire. Je ne les signe que pour vous mettre à même d'exercer le
+droit que vous possédez à juste titre. Je n'ai plus rien à faire, sauf à
+dire, dans ma réponse à M. Galignani, que les lettres, etc., vous sont
+envoyées, et pourquoi.</p>
+
+<p>»Si vous pouvez réprimer ces pirates étrangers, faites-le; sinon, jetez
+au feu les procurations. Je ne puis avoir d'autre but que de vous
+garantir votre propriété.</p>
+
+<p>»Votre, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> J'ai lu une partie de la <i>Quarterly</i>, qui vient d'arriver; M.
+Bowles aura une réponse:--il n'est pas tout-à-fait exact dans son dire
+touchant les <i>Poètes anglais et les Réviseurs écossais</i>. On défend Pope,
+à ce que je vois, dans la <i>Quarterly</i>. Que l'on continue toujours ainsi.
+C'est un péché, une honte, une damnation que de penser que Pope ait
+besoin d'un tel secours;--mais il en est ainsi. Ces misérables
+charlatans du jour, ces poètes se déshonorent et renient Dieu, en
+courant sus à Pope, le plus irréprochable des poètes, et peut-être même
+des hommes.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCXCVII.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 15 novembre 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Merci de votre lettre, qui a été un peu longue à venir,--mais vaut
+mieux tard que jamais. M. Galignani a donc, ce semble, été supplanté et
+pillé lui-même, en seconde main, par un autre éditeur parisien, qui a
+audacieusement imprimé une édition de <i>L.-B's Works</i><a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a> au prix
+ultra-libéral de 10 fr., et (comme Galignani le remarque
+douloureusement) 8 fr. seulement pour les libraires! <i>Horresco
+referens</i><a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>! Songer que les oeuvres complètes d'un homme rapportent si
+peu!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82">(retour)</a> Oeuvres de L. B.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83">(retour)</a> Virg. Æn. lib. II. <i>Je frémis en le racontant</i>. (<i>Notes du
+Tr.</i>)</blockquote>
+
+<p>»Galignani m'envoie, dans une lettre pressée, une permission pour lui,
+donnée par moi, de publier, etc., etc., lequel permis j'ai signé et
+envoyé à M. Murray. Voulez-vous expliquer à Galignani que je n'ai aucun
+droit de disposer de la propriété de Murray sans l'agrément de celui-ci?
+et que je dois par conséquent l'adresser à Murray pour retirer le permis
+de ses griffes,--chose fort difficile, je présume. J'ai écrit à
+Galignani dans ce sens; mais un mot de la bouche d'un illustre confrère
+le convaincrait que je n'ai pu honnêtement acquiescer à son désir,
+quoique je le pusse légalement. J'ai fait ce qui dépendait de moi,
+c'est-à-dire j'ai signé l'autorisation et l'ai envoyée à Murray. Que
+les chiens divisent la carcasse, si elle est tuée à leur gré.</p>
+
+<p>»Je suis content de votre épigramme. Il est ridicule que nous laissions
+tous deux notre esprit rompre avec nos sentimens; car je suis sûr que
+nous sommes au fond partisans de la reine. Mais il n'y a pas moyen de
+résister à un jeu de mots.--À propos, nous avons aussi, dans cette
+partie du monde, une diphthongue non pas grecque, mais espagnole,--me
+comprenez-vous?--qui est sur le point de bouleverser tout l'alphabet.
+Elle a été d'abord prononcée à Naples, et se propage;--mais nous sommes
+plus près des barbares, qui sont en force sur le Pô, et le traverseront
+sous le premier prétexte légitime.</p>
+
+<p>»Il y aura à régler avec le diable, et l'on ne peut dire qui sera ou ne
+sera pas sur son livre de comptes. Si une gloire inattendue survenait à
+quelqu'un de votre connaissance, faites-en une Mélodie, afin que son
+ombre, comme celle du pauvre Yorick, ait la satisfaction d'être
+plaintivement pleurée--ou même plus noblement célébrée, comme <i>Oh!
+n'exhalez pas son nom</i>. Au cas que vous ne l'en jugiez pas digne, voici
+un chant à la place:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Quand un homme n'a pas à combattre pour la liberté</p>
+<p class="i20"> dans sa patrie,</p>
+<p class="i14"> Qu'il combatte pour celle de ses voisins;</p>
+<p class="i14"> Qu'il songe aux gloires de la Grèce et de Rome;</p>
+<p class="i14"> Et se fasse briser la tête pour ses travaux.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Servir le genre humain est un plan chevaleresque,</p>
+<p class="i14"> Qui toujours est noblement récompensé;</p>
+<p class="i14"> Combattez donc pour la liberté partout où vous pouvez,</p>
+<p class="i14"> Et si vous n'êtes pas fusillé ou pendu, vous serez chevalier.</p>
+</div></div>
+
+<p>...............................................................
+....................................................................</p>
+
+<p>»Voici une épigramme que je fis pour l'endossement de l'acte de
+séparation en 1816; mais les hommes de loi objectèrent qu'elle était
+superflue.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="mid"> <i>Endossement de l'acte de Séparation, en avril</i> 1816.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Il y a un an, vous juriez, chère amie!</p>
+<p class="i14"> D'aimer, de respecter, <i>et cætera</i>;</p>
+<p class="i14"> Tel fut le serment que vous me fîtes,</p>
+<p class="i14"> Et voici précisément ce qu'il vaut.</p>
+</div></div>
+
+<p>»Pour l'anniversaire du 2 janvier 1821, j'ai d'avance un petit
+compliment, que j'ajoute en cas d'accident.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>À Pénélope, 2 janvier</i> 1821.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Ce jour fut de tous les jours</p>
+<p class="i14"> Le pire pour vous et pour moi:</p>
+<p class="i14"> Il y a juste <i>six</i> ans que nous n'étions qu'<i>un</i>,</p>
+<p class="i14"> Et <i>cinq</i> que nous redevînmes <i>deux</i>.</p>
+</div></div>
+
+<p>»Excusez, je vous prie, toutes ces absurdités; car il faut que je les
+dise, dans la crainte de m'étendre sur de plus sérieux sujets, que, dans
+l'état actuel des choses, il n'est pas prudent de confier à une poste
+étrangère. Je vous disais, dans ma dernière, que j'avais continué mes
+<i>Mémoires</i>, et que j'en avais fait douze feuilles de plus; mais je
+soupçonne que je les interromprai: en ce cas, je vous enverrai cela par
+la poste, quoique j'éprouve quelque remords à faire payer à un ami tant
+de frais de port; car nous n'avons pas nos ports francs au-delà de la
+frontière....................................
+...................................................</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCXCVIII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 9 novembre 1820.</p><br><br>
+
+<p>.....................................................
+.................................................................</p>
+
+<p>«La semaine dernière, je vous ai envoyé la correspondance de Galignani
+et quelques documens sur votre propriété. Vous avez maintenant, je
+crois, une occasion de réprimer, ou du moins de limiter ces
+réimpressions françaises. Vous pouvez laisser tous vos auteurs publier
+ce qu'il leur plaît contre moi et mes oeuvres. Un éditeur n'est et ne
+peut être responsable de tous les ouvrages qui sortent de chez son
+imprimeur.</p>
+
+<p>»La <i>Dame blanche d'Avenel</i> n'est pas tout-à-fait aussi bonne qu'une
+réelle et authentique (<i>Donna Bianca</i>) dame blanche de Colalto, spectre
+qu'on a vu plusieurs fois dans la Marche de Trévise. Il y a un homme (un
+chasseur) encore vivant qui l'a vue. Hoppner pourrait vous raconter tout
+ce qui la concerne, et Rose peut-être aussi. Je n'ai moi-même aucun
+doute sur l'histoire et le spectre. Ce fantôme est toujours apparu dans
+des circonstances particulières, avant la mort d'un membre de la
+famille, etc. J'ai entendu M<sup>me</sup> de Benzoni dire qu'elle connaissait un
+monsieur qui avait vu la dame blanche traverser sa chambre au château de
+Colalto. Hoppner a vu et questionné un chasseur qui la rencontra à la
+chasse, et ne chassa plus depuis. C'était une jeune femme de chambre
+qu'un jour la comtesse Colalto, qu'elle était en train de coiffer, vit
+dans la glace faire un sourire à son mari; la comtesse l'avait fait
+sceller dans la muraille du château, comme Constance de Beverley.
+Depuis, elle a toujours hanté les Colalto. On la peint comme femme
+blonde fort belle. C'est un fait authentique.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCXCIX.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 18 novembre 1820.</p><br><br>
+
+<p>«La mort de Waite est un coup funeste pour les dents comme pour le coeur
+de tous ceux qui le connaissaient. Bon Dieu! lui et Blake<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a> défunts
+tous deux! Je les laissai dans la plus parfaite santé, et ne pensai
+guère à la possibilité de cette perte nationale dans le court espace de
+cinq ans. Ils étaient, en fait de véritable grandeur, autant supérieurs
+à Wellington, que celui qui conserve la chevelure et les dents est
+préférable au sanglant et impétueux guerrier qui obtient un nom en
+cassant les têtes et en brisant les molaires? Qui lui succède? Où
+trouver maintenant la poudre dentifrice, douce et cependant
+efficace?--la teinture?--les brosses à nettoyer? Obtenez, je vous prie,
+tous les renseignemens que vous pourrez sur ces questions tusculanes:
+Cette pensée me fait mal à la machoire. Pauvres diables! je me flattais
+de l'espérance de les revoir tous deux; et cependant ils sont allés dans
+ce lieu où les dents et les cheveux durent plus long-tems que dans la
+vie. J'ai vu ouvrir un millier de tombeaux, et me suis toujours aperçu
+que, quoi qu'il fût arrivé, les dents et les cheveux restaient à ceux
+qui ne les avaient pas perdus à l'époque de leur mort. N'est-ce pas
+ridicule? Ce sont les choses qui se perdent les premières dans la
+jeunesse, et qui durent le plus long-tems dans la poussière, si les gens
+veulent mourir pour les conserver. C'est une singulière vie, et une
+singulière mort, que la mort et la vie des humains.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84">(retour)</a> Célèbre coiffeur (<i>Note de Moore</i>.)</blockquote>
+
+<p>»Je savais que Waite était marié; mais je ne songeais guère que les
+autres funérailles viendraient sitôt le surprendre. C'était un tel
+élégant, un tel petit-maître, un tel bijou d'homme! Il y a à Bologne un
+tailleur qui lui ressemble beaucoup et qui est aussi au pinacle de sa
+profession. Ne négligez pas ma commission. Par qui ou par quoi peut-il
+être remplacé? Que dit le public?</p>
+
+<p>»Je vous renvoie la préface. N'oubliez pas que l'extrait de la
+chronique italienne doit être traduit. Quant à ce que vous dites pour
+m'engager à retoucher les chants de <i>Don Juan</i> et les <i>Imitations
+d'Horace</i>, c'est fort bien; mais je ne puis fourbir. Je suis comme le
+tigre (en poésie); si je manque mon coup au premier bond, je retourne en
+grondant dans mon antre. Je n'ai point de second élan; je ne puis
+corriger; je ne le puis ni ne le veux. Personne ne réussit dans cette
+tâche, grands ou petits. Le Tasse refit toute sa <i>Jérusalem</i>; mais qui
+lit jamais cette version? tout le monde va à la première. Pope ajouta au
+<i>Vol de la boucle de cheveux</i>, mais ne réduisit pas son poème. Il faut
+que vous preniez mes productions comme elles sont; si elles ne sont pas
+propres au succès, réduisez-en le prix d'estimation en conséquence. Je
+les jetterais plutôt que de les tailler et les rogner. Je ne dis pas que
+vous m'ayez pas raison; je répète seulement que je ne puis
+perfectionner...</p>
+
+<p>«Votre, etc.»</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Quant aux éloges de ce petit *** Keats, je ferai la même
+observation que Johnson, quand Sheridan, l'acteur, obtint une pension.
+«Quoi! il a obtenu une pension? Alors il est tems que je résigne la
+mienne.» Personne n'a pu être plus fier des éloges de la <i>Revue
+d'Édimbourg</i> que je ne le fus, ou plus sensible à sa censure, comme je
+l'ai montré dans <i>les Poètes Anglais et les Réviseurs Écossais</i>. À
+présent, tous les hommes qu'elle a jamais loués sont dégradés par cet
+absurde article. Pourquoi n'examine-t-elle et ne loue-t-elle pas le
+<i>Guide de la Santé de Salomon</i>? Il y a plus de bon sens et autant de
+poésie que dans Johnny Keats..........................</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCC.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 23 novembre 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Les <i>Imitations</i>, dit Hobhouse, demanderont bon nombre de taillades
+pour être adaptées aux tems, ce qui sera une longue affaire, car je ne
+me sens pas du tout laborieux à présent. L'effet quelconque qu'elles
+doivent avoir serait peut-être plus grand sous une forme séparée, et
+d'ailleurs elles doivent porter mon nom. Or, si vous les publiez dans le
+même volume que <i>Don Juan</i>, elles me déclarent auteur de <i>Don Juan</i>, et
+je ne juge pas à propos de risquer un procès en chancellerie sur la
+tutelle de ma fille, puisque dans votre Code actuel un poème facétieux
+est suffisant pour ôter à un homme ses droits sur sa famille.</p>
+
+<p>»Quant à l'état des affaires en ce pays, il serait difficile et peu
+prudent d'en parler longuement, les Huns ouvrant toutes les lettres.
+S'ils les lisent, quand ils les ont ouvertes, ils peuvent voir en
+caractères lisibles tracés de ma main, que je les regarde comme de
+<i>damnés bélitres et barbares</i>, et leur empereur comme un <i>sot</i>, et
+eux-mêmes comme plus sots que lui; ce qu'ils peuvent envoyer à Vienne
+sans que je m'en soucie. Ils se sont rendus maîtres de la police papale,
+et font les fanfarons; mais un jour ou l'autre ils paieront tout cela;
+ce ne sera peut-être pas bientôt, parce que ces malheureux Italiens
+n'ont aucune consistance; mais je suppose que la Providence se fatiguera
+enfin des barbares.....................</p>
+
+<p>«Votre, etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCI.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 9 décembre 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Outre cette lettre, vous recevrez trois paquets contenant, somme toute,
+dix-huit autres feuilles de <i>Memoranda</i>, qui, je le crains, vous
+coûteront plus de frais de port que ne rapportera leur impression dans
+le siècle prochain. Au lieu d'attendre si long-tems, si vous pouviez en
+faire quelque chose maintenant en cas de survivance (c'est-à-dire après
+ma mort), je serais fort content,--attendu qu'avec tout le respect dû à
+votre progéniture, je vous préfère à vos petits-enfans. Croyez-vous que
+Longman ou Murray voulussent avancer une certaine somme à présent, en
+s'engageant à ne pas publier avant mon décès?--Qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>»Je vous laisse sur ces dernières feuilles un pouvoir discrétionnaire,
+parce qu'elles contiennent peut-être une ou deux choses d'une trop dure
+sincérité envers le public. Si je consens à ce que vous disposiez
+maintenant de ces <i>Mémoires</i>, où est le mal? Les goûts peuvent changer.
+Je voudrais, à votre place, essayer d'en disposer, non les publier; et
+si vous me survivez (comme cela est fort probable), ajoutez ce qu'il
+vous plaira de ce que vous savez vous-même; mais surtout
+contredisez-moi, si j'ai parlé à faux; car mon principal but est la
+vérité, même à mes propres dépens.</p>
+
+<p>»J'ai quelques notions de votre compatriote Muley Moloch. Il m'a écrit
+plusieurs lettres sur le christianisme pour me convertir, et, en
+conséquence, si je n'avais pas été déjà chrétien, je le serais
+probablement à présent. Je pensai qu'il y avait en lui un talent
+sauvage, mêlé à un nécessaire levain d'absurdité,--comme cela doit être
+à l'égard de tout talent, lâché sur le monde sans
+martingale......................</p>
+
+<p>»J'ai d'énormes quantités de papiers en Angleterre, tant pièces
+originales que traductions,--une tragédie, etc., etc.; et je copie
+maintenant un cinquième chant de <i>Don Juan</i>, en cent quarante-neuf
+stances.....................<br>...................
+..................................................................</p>
+
+<p>»Dans ce pays-ci on court aux armes; mais je ne veux point parler
+politique. Parlons de la reine, de son bain et de sa bouteille,--ce sont
+les seules bigarrures du jour.</p>
+
+<p>»Si vous rencontrez quelques-unes de mes connaissances, saluez-les de ma
+part. Les prêtres essaient ici de me persécuter,--mais je m'en moque.</p>
+
+<p>»Votre, etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCII.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 9 décembre 1820.</p><br><br>
+
+<p>«J'ouvre ma lettre pour vous raconter un fait, qui vous montrera l'état
+de ce pays mieux que je ne puis le faire. Le commandant des troupes est
+à présent un cadavre gisant dans ma maison. Il a été tué d'un coup
+d'arme à feu, à huit heures passées, à deux cents pas environ de ma
+porte. J'endossais ma redingote pour rendre visite à madame la comtesse
+G***, quand j'entendis le coup. En arrivant dans la salle, je trouvai
+tous mes domestiques sur le balcon, s'écriant qu'un homme avait été
+assassiné. Sur-le-champ je courus en bas, en exhortant Tita (le plus
+brave de tous) à me suivre. Le reste voulait nous empêcher de sortir,
+parce que tout le monde ici a, ce me semble, la coutume de fuir loin du
+daim abattu. Toutefois, nous descendîmes, et trouvâmes l'individu gisant
+sur le dos, près de mourir, sinon tout-à-fait mort, avec cinq blessures,
+une au coeur, deux à l'estomac, une au doigt, et l'autre au bras.
+Quelques soldats voulurent m'empêcher de passer. Cependant nous
+passâmes, et je trouvai Diego, l'adjudant, se désolant comme un
+enfant,--un chirurgien qui ne s'occupait nullement de sa profession,--un
+prêtre qui saccadait une prière tremblante, et le commandant, pendant
+tout ce tems, sur son dos, sur le dur et froid pavé, sans lumière ni
+secours, ni rien autour de lui que la confusion et l'épouvante.</p>
+
+<p>»Comme personne ne pouvait ou ne voulait rien faire que hurler et prier,
+et que nul n'aurait remué du doigt le malheureux dans la crainte des
+conséquences, je perdis patience,--fis prendre le corps à mon domestique
+et à une couple de personnes de la foule,--emmenai deux soldats pour la
+garde,--dépêchai Diego au cardinal pour lui annoncer la nouvelle, et fis
+monter le commandant dans mon appartement. Mais c'était trop tard, il
+était fini,--sans être défiguré;--il avait perdu tout son sang à
+l'intérieur:--on n'en obtint pas au-dehors plus d'une ou deux onces.</p>
+
+<p>»Je le fis déshabiller en partie,--le fis examiner par le chirurgien, et
+l'examinai moi même. Il avait été tué par deux balles mâchées. Je sentis
+une de ces balles, qui avait traversé tout son corps, à l'exception de
+la peau. Tout le monde devine pourquoi il a été tué, mais on ne sait pas
+comment. L'arme a été trouvée près de lui,--un vieux fusil à moitié
+limé. Il n'a dit que <i>ô Dio</i>! et <i>Gesù</i>! deux ou trois fois, et il
+paraît avoir peu souffert. Pauvre diable! c'était un brave officier,
+mais il s'était fait détester par le peuple. Je le connaissais
+personnellement, et l'avais souvent rencontré dans les <i>conversazioni</i>
+et ailleurs. Ma maison est pleine de soldats, de dragons, de docteurs,
+de prêtres, et de toutes sortes de personnes,--quoique je l'aie
+maintenant débarrassée et que j'aie placé deux sentinelles à la porte.
+Demain on emportera le corps. La ville est dans la plus grande
+confusion, comme vous pouvez présumer.</p>
+
+<p>»Vous saurez que si je n'avais pas fait enlever le corps, on l'aurait
+laissé dans la rue jusqu'au lendemain matin, par crainte des
+conséquences. Je n'aimerais pas à laisser même un chien mourir de cette
+façon, sans secours,--et quant aux conséquences, je ne m'en soucie pas
+dans l'accomplissement d'un devoir.</p>
+
+<p>»Votre, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Le lieutenant de garde près du corps, fume sa pipe dans un
+grand calme.--Drôle de peuple que celui-ci!»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCIII.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 25 décembre 1820.</p><br><br>
+
+<p>«Vous recevrez ou devez avoir reçu le paquet et les lettres que j'ai
+envoyés à votre adresse il y a quinze jours (ou peut-être davantage), et
+je serai content d'avoir une réponse, parce que, dans ce tems et en ces
+lieux, les paquets de la poste courent risque de ne pas atteindre leur
+destination.</p>
+
+<p>»J'ai songé d'un projet pour vous et pour moi, au cas que nous
+retournions tous deux à Londres, ce qui (si une guerre napolitaine ne
+s'allume pas) peut être réputé possible pour l'un de nous, au printems
+de 1821. Je présume que vous aussi, serez de retour à cette époque, ou
+jamais; mais vous me donnerez là-dessus quelque indication. Voici ce
+projet: c'est de fonder, vous et moi, conjointement un journal,--ni plus
+ni moins,--hebdomadaire ou autre, en apportant quelques améliorations ou
+modifications au plan des bélitres qui dégradent à présent ce
+département de la littérature,--mais un journal que nous publierons dans
+la forme voulue, et néanmoins avec attention.</p>
+
+<p>»Il devra toujours y avoir une pièce de poésie de l'un ou l'autre de
+nous deux, en laissant place, toutefois, à tous les dilettanti rimeurs
+qui seraient jugés dignes de paraître dans la même colonne; mais ceci
+doit être un <i>sine qua non</i>, et de plus, autant de prose que nous
+pourrons. Nous prendrons un bureau,--sans annoncer nos noms, mais en les
+laissant soupçonner--et, avec la grâce de la Providence, nous donnerons
+au siècle quelques nouvelles lumières sur la politique, la poésie, la
+biographie, la critique, la morale et la théologie, et sur toute autre
+<i>ique, ie</i> et <i>ologie</i> quelconque.</p>
+
+<p>»Ainsi, mon cher, si nous nous y mettions avec empressement, nos dettes
+seraient payées en une douzaine de mois, et à l'aide d'un peu de
+diligence et de pratique, je ne doute pas que nous ne missions derrière
+nous ces mauvais diseurs de lieux communs, qui ont si long-tems outragé
+le sens commun et le commun des lecteurs. Ils n'ont d'autre mérite que
+la pratique et l'impudence, deux qualités que nous pouvons acquérir, et
+quant au talent et à l'instruction, ce serait bien le diable si, après
+les preuves que nous en avons données, nous ne pouvions fournir rien de
+mieux que les tristes plats qui ont froidement servi au déjeûner de la
+Grande-Bretagne pendant tant d'années. Qu'en pensez-vous? dites-le moi,
+et songez que si nous fondons une telle entreprise, il faut que nous y
+mettions de l'empressement. Voilà une idée,--faites-en un plan. Vous y
+ferez telle modification qu'il vous plaira, seulement consacrons-y
+l'emploi de nos moyens, et le succès est très-probable. Mais il faut que
+vous viviez à Londres, et moi aussi, pour mener l'affaire à bien, et il
+faut que nous gardions le secret..........
+.............................................</p>
+
+<p>»Votre affectionné,<br>
+<span class="rig">B.</span>
+</p><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Si vous songiez à un juste milieu entre un Spectateur et un
+journal;--pourquoi non?--Seulement pas le dimanche. Non que le dimanche
+ne soit un jour excellent, mais il est déjà pris. Nous prendrons le nom
+de <i>Tenda Rossa</i>, nom que Tassoni donna à une de ses réponses dans une
+controverse, par allusion à la menace délicate que Timour-Lam adressait
+à ses ennemis par un <i>Tenda</i> de cette couleur, avant de donner bataille.
+Ou bien <i>Gli</i> ou <i>I Carbonari</i>, si cela vous fait plaisir,--ou tout
+autre nom,--récréatif et amusant,--que vous pourrez préférer. Répondez.
+Je conclus poétiquement avec le crieur: «Je vous souhaite un joyeux
+Noël.»</p>
+
+<p>L'année 1820 fut, comme on sait, une époque signalée par les nombreux
+efforts de l'esprit révolutionnaire qui éclata alors, comme un feu mal
+étouffé, dans la plus grande partie du sud de l'Europe. En Italie,
+Naples avait déjà levé l'étendard constitutionnel, et son exemple avait
+promptement agi sur toute cette contrée. Dans la Romagne, il s'était
+organisé, sous le nom de Carbonari, des sociétés secrètes qui
+n'attendaient qu'un mot de leurs chefs pour entrer en pleine
+insurrection. Nous avons vu, dans le journal de Lord Byron, en 1814,
+quel immense intérêt il prit aux dernières luttes de la France
+révolutionnaire sous Napoléon; et ses exclamations: «Oh! vive la
+république!»--Tu dors, Brutus!» montrent jusqu'à quel point, en théorie
+du moins, son ardeur politique s'étendait. Depuis lors, il n'avait que
+rarement tourné ses pensées sur la politique, la marche calme et
+ordinaire des affaires publiques n'ayant que peu intéressé un esprit
+comme le sien, dont rien moins qu'une crise ne semblait digne d'exciter
+les sympathies. L'état de l'Italie lui offrait la promesse d'une telle
+occasion; et en sus de ce grand intérêt national, qui pouvait remplir
+tous les désirs d'un ami de la liberté, encore tout échauffé par les
+pages de Dante et de Pétrarque, il avait aussi des liens et des
+considérations privées pour s'enrôler comme partie dans le débat. Le
+frère de madame Guiccioli, le comte Pietro Gamba, qui avait passé
+quelque tems à Rome et à Naples, était alors de retour de son voyage; et
+les dispositions amicales auxquelles, malgré une première et naturelle
+tendance à des sentimens opposés, il avait été enfin amené à l'égard du
+noble amant de sa soeur, ne peuvent être mieux dépeintes qu'avec les
+propres paroles de la belle comtesse.</p>
+
+<p>«A cette époque, dit M<sup>me</sup> Guiccioli,<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a> vint à Ravenne, de retour de
+Rome et de Naples, mon bien-aimé frère Pietro. Il avait conçu contre le
+caractère de Lord Byron des préventions que lui avaient inspirées les
+ennemis du noble poète; il était fort affligé de mon intimité avec lui,
+et mes lettres n'avaient pas réussi à détruire tout-à-fait la
+défavorable impression qu'avaient produite les détracteurs de Lord
+Byron. Mais à peine l'eût-il vu et connu, qu'il reçut cette impression
+qui ne peut être causée par de simples qualités extérieures, mais
+seulement par la réunion de tout ce qu'il y a de plus beau et de plus
+grand dans le coeur et dans l'esprit de l'homme. Toutes ses préventions
+s'évanouirent, et la conformité d'idées et d'études contribua à nouer
+entre mon frère et Lord Byron une amitié qui ne devait finir qu'avec
+leur vie.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85">(retour)</a> In quest' epoca venne a Ravenna di ritorno da Roma a
+Napoli mio diletto fratello Pietro. Egli era stato prevenuto da dei
+nemici di Lord Byron contro il di lui carattere; molto lo affliggeva la
+mia intimità con lui, e le mie lettere non avevano riuscito à bene
+distruggere la cattiva impressione ricevuta dai detrattori di Lord
+Byron. Ma appena lo vide e lo conobbe, egli pure ricevette quella
+impressione che non può essere prodotta da dei pregi esteriori, ma
+solamente dall' unione di tutto ciò che viè di più bello e di più grande
+nel cuore e nella mente dell' uomo. Svani ogni sua anteriore prevenzione
+contro di Lord Byron, e la conformità delle loro idee e degli studii
+loro contribuì a stringerli in quella amicizia che non doveva avere fine
+che colla loro vita.</blockquote>
+
+<p>Le jeune Gamba, qui n'avait alors que vingt ans, le coeur plein de tous
+ces rêves de régénération italienne, que lui avait inspirés,
+non-seulement l'exemple de Naples, mais l'esprit général de tout ce qui
+l'entourait, s'était, en même tems que son père, qui était encore dans
+la force de l'âge, enrôlé dans les bandes secrètes qui étaient en train
+de s'organiser par toute la Romagne, et Lord Byron, par leur
+intervention, avait été aussi admis dans la confrérie. Cette héroïque
+adresse au gouvernement napolitain (écrite en italien<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a> par le noble
+poète, et, suivant toute probabilité, envoyée par lui à Naples, mais
+interceptée en route) montrera combien était profond, ardent, expansif,
+son zèle pour cette grande et universelle cause de la liberté politique,
+pour laquelle il perdit la vie bientôt après au milieu des marais de
+Missolonghi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86">(retour)</a> On a trouvé dans les papiers de Byron cette adresse,
+écrite de sa propre main. On présume qu'il la confia à un agent prétendu
+du gouvernement constitutionnel de Naples, qui était venu secrètement le
+voir à Ravenne, et qui, sous prétexte d'avoir été arrêté et volé, obtint
+de sa seigneurie de l'argent pour son retour. On sut ensuite que cet
+homme était un espion, et la pièce ci-dessus, si elle lui a été confiée,
+est tombée entre les mains du gouvernement pontifical. (<i>Note de
+Moore</i>.)</blockquote>
+
+<p>«Un Anglais, ami de la liberté, ayant vu que les Napolitains permettent
+aux étrangers de contribuer aussi à la bonne cause, désirerait
+l'honneur de voir accepter mille louis qu'il se hasarde d'offrir. Depuis
+quelque tems, témoin oculaire de la tyrannie des barbares dans les états
+qu'ils occupent en Italie, il voit avec tout l'enthousiasme d'un homme
+bien né, la généreuse détermination des Napolitains à consolider une
+indépendance si bien conquise. Membre de la chambre des pairs de la
+nation anglaise, il serait traître aux principes qui ont placé sur le
+trône la famille régnante d'Angleterre, s'il ne reconnaissait la belle
+leçon récemment donnée aux peuples et aux rois. L'offre qu'il fait est
+peu de chose en elle-même, comme toutes celles que peut faire un
+individu à une nation, mais il espère qu'elle ne sera pas la dernière de
+la part de ses compatriotes. Son éloignement des frontières, et la
+conscience de son peu de capacité à contribuer efficacement de sa
+personne à servir la nation, l'empêchent de se proposer comme digne de
+la plus petite commission qui demande de l'expérience et du talent. Mais
+si sa présence en qualité de simple volontaire n'était pas un
+inconvénient pour ceux qui l'accepteraient, il se rendrait à tel lieu
+que le gouvernement napolitain indiquerait, pour obéir aux ordres et
+participer aux périls de son chef, sans autre motif que celui de
+partager le destin d'une brave nation, en résistant à la soi-disant
+Sainte-Alliance, qui n'allie que l'hypocrisie au despotisme<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87">(retour)</a> Un Inglese amico della libertà avendo sentito che i
+Napolitani permettono anche agli stranieri di contribuire alla buona
+causa, bramerebbe l'onore di vedere accettata la sua offerta di mille
+luigi, la quale egli azzarda di fare. Già testimonio oculare non molto
+fa della tirannia dei barbari negli stati da loro occupati nell' Italia,
+egli vede con tutto l'entusiasmo di un uomo ben nato la generosa
+determinazione dei Napolitani per confermare la loro bene acquistata
+indipendenza. Membro della Camera dei Pari della nazione inglese, egli
+sarebbe un traditore ai principii che hanno posto sul trono la famiglia
+regnante d'Inghilterra se non riconoscesse la bella lezione di bel nuovo
+data ai popoli ed ai re. L'offerta che egli brama di presentare è poca
+in se stessa, come bisogna che sia sempre quella di un individuo ad una
+nazione, ma egli spera che non sarà l'ultima dalla parte dei suoi
+compatrioti. La sua lontananza dalle frontiere, e il sentimento della
+sua poca capacità personale di contribuire efficacemente a servire la
+nazione, gl'impedisce di proporsi come degno della più piccola
+commissione che domanda dell' esperienza e del talento. Ma, se, come
+semplice volontario, la sua presenza non fosse un incomodo a quello che
+l'accettasse, egli riparebbe a qualunque luogo indicato dal governo
+napolitano per ubbidire agli ordini e partecipare ai pericoli dei suo
+superiore, senza avere altri motivi che quello di dividere il destino di
+una brava nazione resistendo alla se dicente Santa Alleanza, la quale
+aggiunge l'ipocrizia al dispotismo.</blockquote>
+
+<p>Ce fut durant l'agitation de cette crise, au milieu de la rumeur et de
+l'alarme, et dans l'attente continuelle d'être appelé au champ de
+bataille, que Lord Byron commença le journal que je donne maintenant au
+public, et qu'il est impossible de lire, avec le souvenir de son premier
+journal écrit en 1814, sans songer combien étaient différentes, dans
+toutes leurs circonstances, les deux époques où ce noble auteur traçait
+ces procès-verbaux de ses pensées actuelles. Il écrivit le premier à
+l'époque qui peut être considérée, pour user de ses propres
+expressions, comme «la période la plus poétique de toute sa vie»--non
+pas certainement, en ce qui regardait les forces de son génie, auquel
+chaque année de plus ajoutait une nouvelle vigueur, et un nouveau
+lustre, mais en tout ce qui constitue la poésie du caractère,--savoir,
+les sentimens purs de la contagion mondaine, dont en dépit de son
+expérience prématurée de la vie il conserva toujours l'empreinte, et ce
+noble flambeau de l'imagination dont, malgré son mépris systématique du
+genre humain, il projeta toujours l'embellissante lumière sur les objets
+de ses affections. Il y eut alors, dans sa misanthropie comme dans ses
+chagrins, autant d'imagination que de réalité; et jusqu'à ses
+galanteries et intrigues amoureuses de cette même époque partagèrent
+également, comme j'ai essayé de le montrer, le même caractère
+d'idéalité. Quoique tombé de bonne heure sous l'empire des sens, il
+avait été de bonne heure aussi délivré de cet esclavage, d'abord par la
+satiété que les excès ne manquent jamais de produire, et peu de tems
+après, par cette série d'attachemens où l'imagination est pour moitié,
+lesquels tout en ayant même des conséquences morales plus funestes à la
+société, avaient au moins un vernis de décence à la surface et par leur
+nouveauté et l'apparente difficulté qui les entourait servaient à
+entretenir cette illusion poétique, d'où de telles poursuites dérivent
+leur unique charme.</p>
+
+<p>Avec un tel mélange ou plutôt une telle prédominance de l'idéal dans ses
+amitiés, dans ses haines et dans ses chagrins, son existence à cette
+époque, animée comme elle était, et maintenue en état de tourbillon par
+un tel cours de succès, doit être reconnue, même déduction faite de
+toutes les adjonctions peu pittoresques d'une vie de Londres, comme
+poétique à un haut degré, et environnée d'une sorte de halo<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>
+romanesque que les événemens subséquens n'étaient que trop propres à
+dissiper. Par son mariage, et les résultats qui s'en suivirent, il fut
+amené de nouveau à quelques-unes de ces amères réalités dont sa jeunesse
+avait eu un avant-goût. Une gêne pécuniaire,--épreuve la plus terrible
+de toutes pour l'ame délicate et haute,--le soumirent à toutes les
+indignités qu'elle entraîne ordinairement après soi, et il fut ainsi
+cruellement instruit des avantages de <i>posséder</i> de l'argent, quand il
+n'avait pensé jusque-là qu'au généreux plaisir d'en <i>dépenser</i>. Certes,
+on ne peut demander une plus forte preuve du pouvoir de pareilles
+difficultés pour abaisser l'orgueil le plus chevaleresque, que la
+nécessité où Byron se trouva réduit en 1816, non-seulement de se
+désister de la résolution de ne tirer jamais aucun profit de la vente de
+ses ouvrages, mais encore d'accepter de son éditeur, pour droit
+d'auteur, une somme d'argent, qu'il avait quelque tems persisté à
+refuser pour lui-même, et que, dans la pleine sincérité de son coeur
+généreux, il avait destinée à d'autres. L'injustice et la méchanceté,
+dont il devint bientôt victime, eurent un pouvoir également fatal pour
+désenchanter le rêve de son existence. Ces chagrins d'imagination, ou du
+moins de retour sur le passé, auxquels il avait autrefois aimé à
+s'abandonner, et qui tendaient, par l'intermède de ses illusions
+idéales, à adoucir et polir son coeur, firent alors place à un cortége
+ennemi de vexations présentes et ignobles, plus humiliantes que pénibles
+à subir. Sa misanthropie, au lieu d'être comme auparavant un sentiment
+vague et abstrait qui ne s'arrêtât sur aucun objet particulier, et dont
+la diffusion corrigeât l'âcreté, fut alors condensée, par l'hostilité
+qu'il rencontra, en inimitiés individuelles, et ramassée en ressentimens
+personnels; et du haut de ce luxe de haine, qu'il croyait philosophique,
+contre les hommes en général, il fut alors obligé de descendre à
+l'humiliante nécessité de les mépriser en détail.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88">(retour)</a> On désigne ainsi, en physique, une couronne lumineuse que
+l'on voit quelquefois autour des astres, et principalement du soleil et
+de la lune. Le lecteur s'imagine bien que nous ne tirons pas de notre
+propre cru cette métaphore étrange; nous l'importons littéralement de
+l'anglais, où elle est assez usitée, comme toutes les figures relatives
+aux phénomènes que les marins ont intérêt à observer. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>Sous toutes ces influences si fatales à l'enthousiasme du caractère, et
+formant, pour la plupart, une partie des épreuves ordinaires qui
+glacent et endurcissent les coeurs dans le monde, il était impossible
+qu'un changement matériel ne s'effectuât pas dans un esprit si
+susceptible d'impressions tout à-la-fois rapides et durables. En
+contraignant Byron à se concentrer dans ses seules ressources et dans sa
+seule énergie, comme dans l'unique position à lui laissée contre
+l'injustice du monde, ses ennemis ne réussirent qu'à donner à un
+principe intérieur d'indépendance une nouvelle force et un nouveau
+ressort, qui tout en ajoutant à la vigueur de son caractère, ne
+pouvaient manquer, par un si grand déploiement de cette activité propre,
+à en diminuer un peu l'amabilité. Parmi les changemens de disposition
+principalement imputables à cette source, on doit mentionner la moindre
+déférence qu'il montra aux opinions et aux sentimens d'autrui après ce
+ralliement forcé de tous ses moyens de résistance. Sans doute, une
+portion de cette opiniâtreté doit être mise sur le compte de l'absence
+de tous ceux dont la plus légère parole, le plus léger regard auraient
+eu plus d'effet sur lui que des volumes entiers de correspondance, mais
+nulle cause moins puissante et moins révulsive que la lutte dans
+laquelle il avait été engagé, n'aurait pu porter un esprit qui tel que
+le sien se défiait naturellement de lui-même, et s'en défiait encore au
+milieu de cette excitation, à s'arroger un ton de bravade universelle,
+plein sinon d'orgueil dans la prééminence de ses moyens, du moins d'un
+tel mépris pour quelques-uns de ses contemporains les plus capables,
+qu'il impliquait presque cet orgueil. Ce fut, en effet, comme je l'ai
+déjà remarqué plus d'une fois dans ces pages, un soulèvement général de
+tous les élémens, bons et mauvais, qui constituaient la nature du noble
+poète, soulèvement semblable à celui que, jeune encore, il avait opposé
+une première fois à l'injustice,--avec une différence, néanmoins,
+presque aussi grande, sous le point de vue de la force et de la
+grandeur, entre les deux explosions, qu'entre un incendie et une
+éruption volcanique.</p>
+
+<p>Une autre conséquence de l'esprit de bravade qui dès-lors anima Lord
+Byron, peut-être encore plus propre que toute autre à souiller et à
+ramener quelque tems au niveau terrestre la poésie de son caractère, fut
+le genre de vie auquel il s'abandonna à Venise, outrepassant même la
+licence de sa jeunesse. Il en fut bientôt retiré, comme de ses premiers
+excès, par l'avertissement opportun du dégoût. Sa liaison avec M<sup>me</sup>
+Guiccioli, liaison qui, toute répréhensible qu'elle était, avait du
+mariage tout ce qui manquait au mariage réel du poète,--sembla enfin
+donner à son ame affectueuse cette union et cette sympathie après
+lesquelles il avait toute sa vie si ardemment soupiré. Mais le trésor
+vint trop tard;--la pure poésie du sentiment s'était évanouie; et ces
+larmes qu'il répandait avec tant de passion dans le jardin de Bologne,
+venaient moins peut-être de l'amour qu'il sentait en ce moment, que de
+la triste conscience des sentimens si différens qu'il avait auparavant
+éprouvés. Certes, il était impossible à une imagination même telle que
+la sienne, de conserver un voile de gloires idéales à une passion
+que,--plus par défi et par vanité que par tout autre motif,--il avait
+pris tant de peine à ternir et à dégrader à ses propres yeux. Par
+conséquent, au lieu d'être capable, comme autrefois, d'élever et
+d'embellir tout ce qui l'intéressait, de se faire une idole de la
+moindre création de son imagination, et de prendre pour l'amour même
+qu'il conjura si souvent, la simple forme de l'amour, il tomba dès-lors
+dans l'erreur opposée, dans la perverse habitude de déprécier et
+rabaisser ce qu'il estimait intérieurement, et de verser, comme le
+lecteur, l'a vu, le mépris et l'ironie sur un lien où les meilleurs
+sentimens de son ame étaient évidemment engagés. Cet ennemi de
+l'enthousiasme et de l'idéal, le ridicule, avait, au fur et à mesure
+qu'il avait échangé les illusions contre les réalités de la vie, pris de
+plus en plus d'empire sur lui, et avait alors envahi les régions les
+plus hautes et les plus belles de son esprit, comme on le voit par <i>Don
+Juan</i>,--cette arène variée où les deux génies; l'un bon et l'autre
+mauvais, qui gouvernaient ses pensées, se livrent avec des triomphes
+alternatifs leur puissant et éternel combat.</p>
+
+<p>Et même cette verve d'ironie,--au point où il la porta,--n'était aussi
+qu'un résultat du choc que son ame fière reçut des événemens qui
+l'avaient jeté, avec un nom flétri et un coeur brisé, hors de sa patrie
+et de ses pénates, comme il le dit lui-même d'une façon touchante,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Et si je ris des choses du monde,</p>
+<p class="i14"> C'est que je ne puis pleurer.</p>
+</div></div>
+
+<p>ce rire,--qui, dans de tels tempéramens, est le proche voisin des
+pleurs,--servait à le distraire de plus amères pensées; et le même
+calcul philosophique qui fit dire au poète de la mélancolie, à Young,
+«qu'il aimait mieux rire du monde que de s'irriter contre lui,» amena
+aussi Lord Byron à produire la même conclusion, et à sentir que, dans
+les vues misantropiques auxquelles il était enclin à l'égard du genre
+humain, la gaîté lui épargnait souvent la peine de haïr.</p>
+
+<p>Si, malgré tous ces obstacles à l'effusion des sentimens généreux, il
+conserva encore tant de tendresse et d'ardeur, comme il en fit preuve, à
+travers tous ses déguisemens, dans son incontestable amour pour M<sup>me</sup>
+Guiccioli, et dans le zèle encore moins douteux avec lequel il embrassa
+alors, de coeur et d'ame, la grande cause de la liberté humaine,
+n'importe où et par qui elle fut proclamée,--cela seul montre quelle dut
+être la richesse primitive d'une sensibilité et d'un enthousiasme qu'une
+telle carrière ne put que si peu refroidir ou épuiser. C'est encore une
+grande consolation que de songer que les dernières années de sa vie ont
+été embellies par le retour de ce lustre romantique qui, à la vérité,
+n'avait jamais cessé d'environner le poète, mais n'avait que trop
+abandonné le caractère de l'homme; et que, lorsque l'amour--tout
+répréhensible qu'il était, mais enfin amour véritable,--avait le crédit
+de retirer Byron des seules erreurs qui le souillèrent dans son jeune
+âge, à la liberté était réservé le noble mais douloureux triomphe de
+revendiquer comme sienne la dernière période d'une vie glorieuse, et
+d'éclairer le tombeau du noble poète au milieu des sympathies du monde.</p>
+
+<p>Ayant tâché, dans cette comparaison entre l'homme actuel et l'homme
+primitif, d'expliquer, par les causes que je tiens pour véritables, les
+nouveaux phénomènes que le caractère de Byron présenta à cette époque,
+je donnerai maintenant le Journal, par lequel ces remarques me furent
+plus particulièrement suggérées, et que je crains d'avoir ainsi trop
+différé à présenter au lecteur.</p>
+
+<br><h3>EXTRAITS</h3>
+
+<h4>D'UN JOURNAL DE LORD BYRON, 1821.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 4 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Une idée soudaine me frappe. Commençons un Journal encore une fois. Le
+dernier que je tins fut en Suisse, en mémoire d'un voyage dans les Alpes
+bernoises; je le fis pour l'envoyer à ma soeur, en 1816, et je présume
+qu'elle l'a encore, car elle m'écrivit qu'elle en était fort contente.
+Un autre, beaucoup plus long, fut tenu par moi en 1813-1814, et donné la
+même année à Thomas Moore.</p>
+
+<p>»Ce matin, je me levai tard, comme d'ordinaire:--mauvais tems,--mauvais
+comme en Angleterre,--même pire. La neige de la semaine dernière se fond
+au souffle du sirocco d'aujourd'hui, en sorte qu'il y a tout à-la-fois
+deux inconvéniens du diable. Je n'ai pu aller me promener à cheval dans
+la forêt. Demeuré à la maison toute la matinée,--regardé le
+feu,--surpris du retard du courrier. Le courrier arrivé à l'<i>Ave Maria</i>,
+au lieu d'une heure et demie, comme il le doit. <i>Galignani's
+Messengers</i>, au nombre de six;--une lettre de Faënza, mais aucune
+d'Angleterre. Fort mauvaise humeur en conséquence (car il y aurait dû y
+avoir des lettres); mangé en conséquence un copieux dîner: car lorsque
+je suis vexé, j'avale plus vite,--mais je n'ai que fort peu bu.</p>
+
+<p>»J'étais maussade;--j'ai lu les journaux,--songé ce que c'est que la
+gloire, en lisant, dans un procès de meurtre, que «M. Wych, épicier, à
+Tunbridge, vendit du lard, de la farine, du fromage et, à ce qu'on
+croit, des raisins secs à une Égyptienne accusée du crime. Il avait sur
+son comptoir (je cite fidèlement) un livre, la <i>Vie de Paméla</i>, qu'il
+déchirait pour enveloppes, etc., etc. Dans le fromage, on trouva, etc.,
+etc., et une feuille de <i>Pamela</i> roulée autour du lard.» Qu'aurait dit
+Richardson, le plus vain et le plus heureux des auteurs vivans
+(c'est-à-dire durant sa vie),--lui qui, avec Aaron Hill, avait coutume
+de prophétiser et de railler la chute présumée de Fielding (l'Homère en
+prose de la nature humaine) et de Pope (le plus beau des
+poètes);--qu'aurait-il dit, s'il avait pu suivre ses pages de la
+toilette du prince français (voir <i>Boswell's Johnson</i>) au comptoir de
+l'épicier et au lard de l'Égyptienne homicide!!!</p>
+
+<p>»Qu'aurait-il dit? Que peut-il dire, sauf ce que Salomon a dit long-tems
+avant nous? Après tout, ce n'est que passer d'un comptoir à un autre, du
+libraire à un autre commerçant,--épicier ou pâtissier.
+............................</p>
+
+<p>»Écrit cinq lettres en une demi-heure environ, courtes et rudes, à toute
+la racaille de mes correspondans. Le carrosse est arrivé. Appris la
+nouvelle de trois meurtres à Faënza et à Forli,--un carabinier, un
+contrebandier et un procureur:--tous trois la nuit dernière. Les deux
+premiers dans une querelle, le dernier par préméditation.</p>
+
+<p>»Il y a trois semaines,--presque un mois:--c'était le 7,--je fis enlever
+de la rue le commandant, mortellement blessé; il mourut dans ma maison;
+assassins inconnus, mais présumés politiques. Ses frères m'ont écrit de
+Rome, hier soir, pour me remercier de l'avoir assisté à ses derniers
+momens. Pauvre diable! c'était pitié; il était bon soldat, mais
+imprudent. Il était huit heures du soir quand on l'a tué. Nous
+entendîmes le coup de feu; mes domestiques et moi accourûmes dans la
+rue, et le trouvâmes expirant, avec cinq blessures, dont deux
+mortelles:--elles semblaient avoir été faites par des balles mâchées. Je
+l'examinai, mais n'allai pas à la dissection le lendemain matin.</p>
+
+<p>»Le carrosse à 8 heures ou à peu près.--Allé visiter la comtesse
+Guiccioli.--Je l'ai trouvée à son piano-forté.--Parlé avec elle jusqu'à
+dix heures, que le comte son père, et son frère, non moins comte,
+rentrèrent du théâtre. La pièce, dirent-ils, était <i>Filippo</i>
+d'Alfieri;--bien accueillie.</p>
+
+<p>»Il y a deux jours, le roi de Naples a passé par Bologne pour se rendre
+au congrès. Mon domestique Luigi a apporté la nouvelle. Je l'avais
+envoyé à Bologne chercher une lampe. Comment cela finira-t-il? Le tems
+l'apprendra.</p>
+
+<p>»Rentré chez moi à onze heures, ou même plus tôt. Si le chemin et le
+tems le permettent, je ferai une promenade à cheval demain. Gros
+tems,--presque une semaine ainsi,--un jour, neige, sirocco,--l'autre
+jour, gelée et neige; triste climat pour l'Italie. Mais ces deux
+saisons, la dernière et la présente sont extraordinaires. Lu une Vie de
+Léonard de Vinci, par Rossi;--résumé,--écrit ceci, et je vais aller me
+coucher.»</p>
+
+<p class="rig">5 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Je me suis levé tard,--morne et abattu;--tems humide et épais. De la
+neige par terre, et le sirocco dans le ciel, comme hier. Les chemins
+remplis jusqu'au ventre du cheval, en sorte que l'équitation (du moins
+comme partie de plaisir) n'est pas praticable. Ajouté un postscriptum à
+ma lettre à Murray. Lu la conclusion, pour la cinquième fois (j'ai lu
+tous les romans de Walter-Scott au moins cinq fois) de la troisième
+série des <i>Contes de mon Hôte</i>,--grand ouvrage,--Fielding écossais,
+aussi bien que grand poète anglais;--homme merveilleux! Je désire boire
+avec lui.</p>
+
+<p>»Dîné vers six heures. Oublié qu'il y avait un <i>plum-pudding</i> (j'ai
+ajouté récemment la gourmandise à la famille de mes vices), et j'avais
+dîné avant de le savoir. Bu une demi-bouteille d'une sorte de liqueur
+spiritueuse,--probablement de l'esprit de vin; car, ce qu'on appelle
+eau-de-vie, rum, etc., etc., n'est pas autre chose que de l'esprit de
+vin avec telle ou telle couleur. Je n'ai pas mangé deux pommes, qui
+avaient été servies en guise de dessert. Donné à manger aux deux chats,
+au faucon, et à la corneille privée (mais non apprivoisée). Lu
+l'<i>Histoire de la Grèce</i> de Mitford,--la <i>Retraite des Dix Mille</i> de
+Xénophon. Écrit jusqu'au moment actuel, huit heures moins six
+minutes,--heure française, non italienne.</p>
+
+<p>»J'entends le carrosse,--je demande mes pistolets et ma redingote, comme
+d'ordinaire,--ce sont des articles nécessaires. Tems froid,--promené en
+carrosse découvert;--habitans un peu farouches,--perfides et enflammés
+de vives passions politiques. Fins matois, néanmoins,--bons matériaux
+pour une nation. C'est du chaos que Dieu tira le monde, et c'est du sein
+des passions que sort un peuple.</p>
+
+<p>»L'heure sonne;--sorti pour faire l'amour. C'est un peu périlleux, mais
+non désagréable...........................<br>.......................
+.....................................................................</p>
+
+<p>»Le dégel continue;--j'espère qu'on pourra se promener à cheval demain.
+Envoyé les journaux à ***;--grands événemens qui se préparent.</p>
+
+<p>»Onze heures neuf minutes. Visité la comtesse Guiccioli, née G. Gamba.
+Elle commençait ma lettre en réponse aux remercîmens que m'avait écrits
+Alessio del Pinto de Rome, pour avoir assisté son frère, feu le
+commandant, à ses derniers momens; car je l'avais priée d'écrire ma
+réponse pour plus grande pureté de langage, moi qui suis natif de
+par-delà les monts, et suis peu habile à faire une phrase de bon toscan.
+Coupé court à la lettre;--on la finira un autre jour. Parlé de l'Italie,
+du patriotisme d'Alfieri, de madame Albany, et autres branches de
+savoir. Même la conspiration de Catilina, et la guerre de Jugurtha de
+Salluste. A 9 heures, entre son frère <i>il conte</i> Pietro;--à 10, son père
+<i>conte</i> Ruggiero.</p>
+
+<p>»Parlé des divers usages militaires,--du maniement du grand sabre à la
+mode hongroise et à celle des montagnards écossais, double exercice dans
+lequel j'étais autrefois un assez habile maître d'escrime. Convenu que
+la R. éclatera le 7 ou 8 mars, date à laquelle je me fierais, s'il
+n'avait pas déjà été convenu que la chose devait éclater en octobre
+1820.....................................</p>
+
+<p>»Rentré chez moi,--relu de nouveau les <i>Dix Mille</i>, et je vais aller me
+coucher.</p>
+
+<p>»Mémorandum.--Ordonné à Fletcher (à 4 heures après midi) de copier sept
+ou huit apophthegmes de Bacon, dans lesquels j'ai découvert des bévues
+qu'un écolier serait plutôt capable de découvrir que de commettre. Tels
+sont les sages! Que faut-il qu'ils soient, pour qu'un homme comme moi
+tombe sur leurs méprises ou leurs mensonges? Je vais me coucher, car je
+trouve que je deviens cynique.»</p>
+
+<p class="rig">6 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Brouillard,--dégel,--boue,--pluie. Point de promenade à cheval. Lu les
+anecdotes de Spence. Pope est un habile homme,--je l'ai toujours pensé.
+Corrigé les erreurs de neuf apophthegmes de Bacon,--toutes erreurs
+historiques,--et lu la <i>Grèce</i> de Mitford. Composé une épigramme.
+Cherché un passage dans Ginguené,--même dans le <i>Lope de Vega</i> de lord
+Holland. Écrit une note pour Don Juan.</p>
+
+<p>»A huit heures, sorti pour visite. Entendu un peu de musique. Parlé
+avec le comte Pietro Gamba de l'acteur italien Vestris, qui est
+maintenant à Rome;--je l'ai vu souvent jouer à Venise,--bon
+comédien,--très-bon. Un peu maniéré, mais excellent dans la grande
+comédie, comme dans les sentimens pathétiques. Il m'a fait souvent rire
+et pleurer, et ce n'est pas chose fort aisée,--du moins à un comédien,
+de produire sur moi l'un ou l'autre effet.</p>
+
+<p>»Réfléchi à l'état des femmes dans l'ancienne Grèce,--état assez
+convenable. L'état présent, reste de la barbarie des siècles de
+chevalerie et de féodalité,--artificiel et contre nature. Elles doivent
+veiller à la maison,--être bien nourries et bien habillées,--mais non
+pas mêlées à la société;--recevoir aussi une bonne éducation
+religieuse,--mais ne lire ni poésie ni politique,--rien que des livres
+de piété et de cuisine. Musique,--dessin,--danse;--plus, un peu de
+jardinage et de labourage par-ci par-là. Je les ai vu, en Épire, réparer
+les chemins avec succès. Pourquoi pas, ainsi que la coupe des foins et
+le trait du lait?</p>
+
+<p>»Rentré chez moi, lu de nouveau Mitford, et joué avec mon mâtin,--je lui
+ai donné son souper. Fait une autre leçon de l'épigramme; mais avec le
+même tour. Le soir au théâtre; il y avait un prince sur son trône à la
+dernière scène de la comédie,--l'auditoire a ri, et lui a demandé une
+constitution. Cela explique l'état de l'esprit public en ce pays, ainsi
+que les assassinats. Il faut une république universelle,--et elle doit
+être. La corneille est boiteuse,--je m'étonne d'un tel
+accident,--quelque sot, je présume, lui a marché sur la patte. Le faucon
+est tout guilleret,--les chats gras et bruyans.--Je n'ai pas regardé les
+singes depuis le froid. Il fait toujours très-humide,--un hiver italien
+est une triste chose, mais les autres saisons sont délicieuses.</p>
+
+<p>»Quelle est la raison pour laquelle j'ai été, durant toute ma vie, plus
+ou moins ennuyé? et pourquoi le suis-je peut-être moins à présent que je
+ne l'étais à vingt ans, autant je ne puis en croire mes souvenirs? Je ne
+sais comment résoudre ce problème, sinon présumer que c'est un effet du
+tempérament,--tout comme l'abattement au réveil, ce qui a été mon
+invariable manière d'être pendant plusieurs années. La tempérance et
+l'exercice, dont j'ai fait maintes fois et pendant long-tems une
+expérience vigoureuse et violente, n'ont produit que peu ou point de
+différence. Les passions fortes en ont produit une; sous leur immédiate
+influence,--c'est bizarre, mais--j'eus toujours les esprits agités, et
+non pas abattus. Une dose de sels excite en moi une ivresse momentanée,
+comme le champagne léger. Mais le vin et les spiritueux me rendent
+sombre et farouche jusqu'à la férocité,--silencieux néanmoins, ami de la
+solitude, et non querelleur, si l'on ne me parle pas. La nage relève
+aussi mes esprits,--mais en général, ils sont bas, et baissent de jour
+en jour davantage. Cela est désespérant; car je ne crois pas que je sois
+aussi ennuyé que je l'étais à dix-neuf ans. La preuve en est qu'alors il
+me fallait jouer ou boire, ou me livrer à un mouvement quelconque;
+autrement j'étais malheureux. A présent, je puis rêver avec calme; et je
+préfère la solitude à toute compagnie,--hormis la dame que je sers. Mais
+je sens un je ne sais quoi qui me fait penser que si jamais j'atteins la
+vieillesse, comme Swift, «je mourrai sur le seuil» dès l'abord.
+Seulement je ne crains pas l'idiotisme ou la démence autant que lui. Au
+contraire, je regarde quelques phases paisibles de l'un et l'autre de
+ces états comme préférables à mille circonstances de ce que les hommes
+appellent la possession de leurs sens.»</p>
+
+<p class="rig">Dimanche 7 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Toujours de la pluie,--du brouillard,--de la neige,--un tems de
+bruine,--et toutes les incalculables combinaisons d'un climat où le
+froid et le chaud se disputent l'empire. Lu Spence, et feuilleté Roscoe
+pour trouver un passage que je n'ai pas trouvé. Lu le 4<sup>e</sup> volume de la
+seconde série des <i>Contes de mon Hôte</i> de Walter-Scott. Dîné. Lu la
+gazette de Lugano. Lu--je ne sais plus quoi. A huit heures, allé en
+<i>conversazione</i>. Rencontré là la comtesse Gertrude, Betty V. et son
+mari, et d'autres personnes. Vu une jolie femme aux yeux noirs,--de
+vingt-deux ans;--même âge que Teresa, qui est plus jolie, pourtant.</p>
+
+<p>»Le comte Pietro Gamba m'a pris à part pour me dire que les patriotes
+avaient appris de Forli (à vingt milles d'ici) que cette nuit le
+gouvernement et son parti veulent frapper un grand coup,--que notre
+cardinal a reçu des ordres pour faire plusieurs arrestations
+sur-le-champ, et qu'en conséquence les libéraux s'arment, et ont placé
+des patrouilles dans les rues, pour sonner l'alarme et appeler au
+combat.</p>
+
+<p>»Il m'a demandé «qu'est-ce que l'on doit faire?»--Combattre, ai-je
+répondu, plutôt que se laisser prendre en détail.» Et j'ai offert de
+recevoir ceux qui sont dans l'appréhension d'une arrestation immédiate,
+dans ma maison qui est susceptible de défense, et de les défendre, avec
+l'aide de mes domestiques et la leur propre (nous avons des armes et des
+munitions), aussi long-tems que nous pourrons,--ou bien d'essayer de les
+faire échapper à l'ombre de la nuit. En gagnant le logis, j'ai offert au
+comte les pistolets que j'avais sur moi,--il a refusé, mais il m'a dit
+qu'il viendrait à moi en cas d'accidens.</p>
+
+<p>»Il s'en faut d'une demi-heure pour être à minuit, et il pleut. Comme
+dit Gibbet: «Belle nuit pour leur entreprise, il fait noir comme en
+enfer, et ça tombe comme le diable.» Si l'émeute n'arrive pas
+aujourd'hui, ce sera bientôt. J'ai pensé que le système de maltraiter le
+peuple produirait une réaction,--et la voici maintenant qui approche.
+Je ferai ce que je pourrai dans le combat, quoique j'aie un peu perdu la
+pratique. La cause est bonne.</p>
+
+<p>»Tourné et retourné une dizaine de livres pour le passage en question,
+et je n'ai pu le trouver. Je m'attends à entendre au premier moment le
+tambour et la mousqueterie (car on a juré de résister, et on a
+raison)--mais je n'entends rien encore, sauf le bruit de la pluie et les
+bouffées du vent par intervalles. Je ne voudrais pas me coucher, parce
+que j'ai horreur d'être réveillé, et que je désirerais être prêt pour le
+tapage, s'il y en a.</p>
+
+<p>»Arrangé le feu,--pris les armes,--et un livre ou deux que je
+parcourrai. Je ne connais guère le nombre des carbonari, mais je crois
+qu'ils sont assez forts pour battre les troupes, même ici. Avec vingt
+hommes, cette maison-ci pourrait être défendue pendant vingt-quatre
+heures contre toutes les forces que l'on pourrait ici rassembler à
+présent contre elle dans le même espace de temps; et, cependant, le pays
+en aurait connaissance, et se soulèverait,--si jamais il doit se
+soulever, ce dont il est possible de douter. En attendant, je puis aussi
+bien lire que faire autre chose, puisque je suis seul.»</p>
+
+<p class="rig">Lundi 8 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Je me lève, et je trouve le comte Pietro Gamba dans mes appartemens.
+Fait sortir le domestique. Appris que, suivant les meilleures
+informations, le gouvernement n'avait pas expédié l'ordre des
+arrestations appréhendées; que l'attaque de Forli n'avait pas été tentée
+(comme on s'y attendait) par les <i>Sanfedisti</i><a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>, les opposans des
+carbonari ou libéraux,--et que l'on est encore dans la même
+appréhension. Le comte m'a demandé des armes de meilleure qualité que
+les siennes; je les lui ai données. Convenu qu'en cas de bruit, les
+libéraux s'assembleraient ici (avec moi), et qu'il avait donné le mot à
+Vincenzo G. et autres chefs à cet effet. Lui-même et son père s'en vont
+à la chasse dans la forêt; mais Vincenzo G. doit venir chez moi, et un
+exprès être envoyé à lui, Pietro Gamba, si quelque chose survient.
+Opérations concertées.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89">(retour)</a> Les partisans de la foi, <i>della santa fede</i>. (<i>Note du
+Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>»Je conseillai d'attaquer en détail et de différens côtés (quoique en
+même tems), de manière à partager l'attention des troupes, qui, malgré
+leur petit nombre, mais par l'avantage de la discipline, battraient en
+combat régulier un corps quelconque de gens non disciplinés;--il faut
+donc qu'elles soient dispersées par petites fractions, et distraites
+çà-et-là pour différentes attaques. Offert ma maison pour lieu
+d'assemblée, si on le veut. C'est une forte position;--la rue est
+étroite, commandée par le feu qu'on ferait de l'intérieur,--et les murs
+sont tenables............... ........................
+..........................................................</p>
+
+<p>»Dîné. Essayé un habit neuf. Lettre à Murray, avec les corrections des
+apophthegmes de Bacon et une épigramme;--cette dernière pièce n'est pas
+destinée à l'impression. A huit heures, allé chez Teresa, comtesse
+Guiccioli... A neuf heures et demie, entrent le comte P*** et le comte
+P. G***; parlé d'une certaine proclamation récemment
+publiée..........................................
+.................................................</p>
+
+<p>»Il paraît après tout qu'il n'y aura rien. J'aurais voulu en savoir
+autant hier soir,--ou, pour mieux dire, ce matin,--je me serais mis au
+lit deux heures plus tôt. Et pourtant je ne dois pas me plaindre; car,
+malgré le sirocco et la pluie battante, je n'ai pas bâillé depuis deux
+jours.</p>
+
+<p>»Rentré chez moi,--lu l'<i>Histoire de la Grèce</i>;--avant le dîner j'avais
+lu <i>Rob-Roy</i> de Walter Scott. Écrit l'adresse de la lettre en réponse à
+Alessio del Pinto, qui m'a remercié de l'assistance que j'ai donnée à
+son frère expirant (feu le commandant, assassiné ici le mois dernier).
+Je lui ai dit que je n'avais fait que remplir un devoir
+d'humanité,--comme il est vrai. Le frère vit à Rome.</p>
+
+<p>»Arrangé le feu avec un peu de <i>sgobole</i> (c'est un mot romagnol), et
+donné de l'eau au faucon. Bu de l'eau de Seltz. Mémorandum:--reçu
+aujourd'hui une estampe ou gravure de l'histoire d'Ugolin, par un
+peintre italien;--elle diffère, comme on pense, de l'oeuvre de sir Josué
+Reynolds; mais elle n'est pas pire, car Reynolds n'est pas bon en
+histoire. Déchiré un bouton à mon habit neuf.</p>
+
+<p>»Je ne sais quelle figure ces Italiens feront dans une insurrection
+régulière. Je pense quelquefois que, comme le fusil de cet Irlandais (à
+qui l'on avait vendu un fusil recourbé), ils ne seront bons qu'à «tirer
+leur coup dans une encoignure;» du moins, cette sorte de feu a été le
+dernier terme de leurs exploits; et pourtant il y a de l'étoffe dans ce
+peuple, et une noble énergie qu'il s'agirait de bien diriger. Mais qui
+la dirigera? Qu'importe? C'est dans de telles circonstances que les
+héros surgissent. Les difficultés sont le berceau des ames hautes, et la
+liberté est la mère des vertus que comporte la nature humaine.»</p>
+
+<p class="rig">Mardi, 9 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Je me lève.--Beau jour. Demandé les chevaux; mais Lega, mon
+<i>secrétaire</i> (par italianisme, au lieu du mot intendant ou
+maître-d'hôtel), vient me dire que le peintre a fini la fresque de
+l'appartement pour lequel je l'avais dernièrement fait appeler; je suis
+allé la voir avant de sortir. Le peintre n'a pas mal copié les dessins
+du Titien........................................................
+.................................................................</p>
+
+<p>»Dîné. Lu <i>la Vanité des désirs humains</i> de Johnson.--Tous les
+exemples, ainsi que la manière de les présenter, sont sublimes, aussi
+bien que la dernière partie, à l'exception d'un ou deux vers. Je
+n'admire pas autant l'exorde. Je me rappelle une observation de Sharpe
+(que l'on nommait à Londres le <i>conversationiste</i>, et qui était un
+habile homme), savoir, que le premier vers de ce poème était superflu,
+et que Pope (le meilleur des poètes, je crois) aurait commencé et mis
+tout d'abord, sans changer la ponctuation,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Examine le genre humain de la Chine au Pérou.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le premier vers, <i>livre-toi à l'observation</i>, etc., est, sans aucun
+doute, lourd et inutile; mais c'est un beau poème,--et si vrai!--vrai
+comme la dixième satire de Juvénal. Le cours des âges change tout,--le
+tems,--la langue,--la terre,--les bornes de la mer,--les étoiles du
+ciel,--enfin tout ce qui est «auprès, autour et au-dessous» de l'homme,
+excepté l'homme lui-même, qui a toujours été et sera toujours un
+malheureux faquin. L'infinie variété des vies ne mène qu'à la mort, et
+l'infinité des désirs n'aboutit qu'au désappointement. Toutes les
+découvertes qui ont été faites jusqu'à présent ont peu amélioré notre
+existence. A l'extirpation d'un fléau succède une peste nouvelle; et un
+nouveau monde n'a donné à l'ancien que fort peu de chose, hormis la
+v..... d'abord, et la liberté ensuite.--Le dernier présent est beau,
+surtout puisqu'il a été fait à l'Europe en échange de l'esclavage
+qu'elle avait apporté; mais il est douteux que les souverains ne
+regardent pas le premier comme le meilleur des deux pour leurs sujets.</p>
+
+<p>»Sorti à huit heures,--appris quelques nouvelles. On dit que le roi de
+Naples a déclaré aux <i>puissances</i> (c'est ainsi qu'on appelle maintenant
+les méchans couronnés) que sa constitution lui avait été arrachée par la
+force, etc., etc., et que les barbares Autrichiens touchent de nouveau
+la solde de guerre et vont entrer en campagne. Qu'ils viennent! «Ils
+viennent comme des victimes dans leur ajustement» ces chiens de l'enfer!
+Espérons toujours voir leurs os entassés, comme j'ai vu ceux des dogues
+humains tombés à Morat, en Suisse.</p>
+
+<p>»Entendu un peu de musique. A neuf heures, les visiteurs
+ordinaires,--nouvelles, guerre ou bruits de guerre. Tenu conseil avec
+Pietro Gamba, etc., etc. On veut ici s'insurger et me faire l'honneur
+d'appeler le secours de mon bras. Je ne reculerai pas, quoique je ne
+voie ici ni assez de force, ni assez de coeur pour faire une grande
+besogne; mais: en avant!--voici l'instant d'agir. Et que signifie
+l'intérêt du <i>moi</i>, si une seule étincelle de ce qui serait digne du
+passé peut être léguée à l'avenir pour ne s'éteindre jamais? Il ne
+s'agit ni d'un seul homme, ni d'un million, mais de l'esprit de liberté
+qu'il faut étendre. Les vagues qui se précipitent contre le rivage sont
+brisées une à une; mais néanmoins l'Océan poursuit ses conquêtes: il
+engloutit l'<i>Armada</i><a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>, use le roc, et si l'on en croit les
+<i>Neptuniens</i><a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>, il a non-seulement détruit, mais créé un monde. De la
+même façon, quel que soit le sacrifice des individus, la grande cause
+prendra de la force, emportera ce qui est rocailleux, et fertilisera ce
+qui est cultivable (car l'herbe marine est un engrais). Ainsi donc, les
+calculs de l'égoïsme ne doivent point avoir de place dans de telles
+occasions, et aujourd'hui je n'y donnerai aucune valeur. Je ne fus
+jamais fort dans le calcul des probabilités, et je ne commencerai pas
+maintenant.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90">(retour)</a> Nom de la flotte de Philippe II, engloutie par une tempête
+sous le règne d'Élisabeth.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91">(retour)</a> On nomme ainsi les géologues, qui croient que la terre
+s'est formée au milieu des eaux de la mer. (<i>Notes du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p class="rig">10 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Belle journée;--il n'a plu que le matin. Examiné des comptes. Lu les
+<i>Poètes</i> de Campbell;--noté les erreurs de l'auteur pour les corriger.
+Dîné,--sorti,--musique,--air tyrolien, avec des variations. Soutenu la
+cause de la simplicité primitive de l'air contre les variations de
+l'école italienne... Politique un peu à l'orage, et de jour en jour plus
+chargée de nuages. Demain, c'est le jour de l'arrivée des postes
+étrangères, nous saurons probablement quelque chose.</p>
+
+<p>»Rentré chez moi,--lu. Corrigé les <i>lapsus calami</i> de Tom Campbell. Bon
+ouvrage, quoique le style en soit affecté;--mais l'auteur défend Pope
+glorieusement. Certainement c'est sa propre cause;--mais n'importe,
+c'est fort bien, et cela lui fait grand honneur.</p>
+
+<p class="rig">11 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Lu les lettres. Corrigé la tragédie et les <i>Imitations d'Horace</i>. Dîné,
+après quoi je me suis senti mieux disposé. Sorti,--rentré,--fini mes
+lettres, au nombre de cinq. Lu les <i>Poètes</i> et une anecdote dans Spence.</p>
+
+<p>»All... m'écrit que le pape, le grand duc de Toscane et le roi de
+Sardaigne sont aussi appelés au congrès, mais le pape s'y fera
+représenter. Ainsi les intérêts de plusieurs millions d'hommes sont dans
+les mains de quelques fats réunis dans un lieu appelé Laybach!</p>
+
+<p>»Je regretterais presque que mes propres affaires allassent bien, quand
+les nations sont en péril. Si la destinée du genre humain pouvait être
+radicalement améliorée, et surtout celle de ces Italiens actuellement si
+opprimés, je ne songerais pas tant à mon «petit intérêt.» Dieu nous
+accorde de meilleurs tems, ou plus de philosophie.</p>
+
+<p>»En lisant, je viens de tomber sur une expression de Tom Campbell; en
+parlant de Collius, il dit que nul lecteur ne se soucie de la vérité des
+moeurs dans les églogues de l'auteur, pas plus que de l'authenticité du
+siége de Troie.» C'est faux:--nous nous soucions de l'authenticité du
+siége de Troie. J'étudiai ce sujet tous les jours, pendant plus d'un
+mois, en 1810; et si quelque chose diminuait mon plaisir, c'était de
+penser que ce vaurien de Bryant avait nié la véracité du poète grec. Il
+est vrai que je lus <i>l'Homère travesti</i> (les douze premiers livres),
+parce que Hobhouse et d'autres me fatiguèrent de leur érudition locale.
+Mais je vénérai toujours l'original comme la vérité même en histoire
+(quant aux faits matériels), et en description des lieux. Autrement je
+n'y aurais pris aucun plaisir. Qui me persuadera, quand je me penche sur
+une tombe magnifique, qu'un héros n'y est pas renfermé? les hommes ne
+travaillent pas sur les morts obscurs et médiocres. Mais voici le
+pourquoi. Tom Campbell a pris la défense de l'inexactitude de costume et
+de description: c'est que sa <i>Gertrude</i>, etc., n'a pas plus la couleur
+locale de la Pensylvanie que de Penmanmaur. Ce poème est notoirement
+plein de scènes d'une fausseté grossière, comme disent tous les
+Américains, qui d'ailleurs en louent quelques parties.»</p>
+
+<p class="rig">12 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Le tems est toujours à tel point humide et impraticable, que Londres,
+dans ses plus insupportables jours de brouillard, serait un lieu de
+printems en comparaison de la brume et du sirocco, qui ont régné (sans
+un seul jour d'intervalle), avec de la neige ou de fortes pluies pour
+toute variation, depuis le 30 décembre 1820. C'est si ennuyeux, que j'ai
+un accès littéraire;--mais c'est très-fatigant de ne pouvoir se consoler
+qu'en chevauchant sur Pégase, durant tant de jours. Les routes sont
+encore pires que le tems,--par la masse de la boue, la mollesse du sol,
+et la crue des eaux.</p>
+
+<p>»Lu <i>les Poètes Anglais</i>, c'est-à-dire--dans l'édition de Campbell. Il y
+a quelquefois beaucoup d'apprêt dans les phrases de préface de Tom; mais
+l'ensemble de l'ouvrage est bon. Je préfère néanmoins la poésie même de
+l'auteur.</p>
+
+<p>»Murray écrit qu'on veut jouer la tragédie de <i>Marino Faliero</i>;--quelle
+sottise! ce drame a été composé pour le cabinet. J'ai protesté contre
+cet acte d'usurpation (qui paraît pouvoir être légalement consommé par
+les directeurs sur tout ouvrage imprimé, contre la propre volonté de
+l'auteur); j'espère toutefois qu'on ne le fera pas. Pourquoi ne pas
+produire quelques-uns de ces innombrables aspirans à la célébrité
+théâtrale, qui encombrent aujourd'hui les cartons, plutôt que de me
+traîner hors de la librairie? J'ai écrit une fière protestation mais
+j'espère toujours qu'elle ne sera pas nécessaire, et qu'on verra que la
+pièce n'est point faite pour le théâtre. <i>Marino</i> est trop régulier;--la
+durée de l'action est de vingt-quatre heures;--les changemens de lieu
+sont rares;--rien de mélodramatique,--point de surprises, de péripéties,
+ni de trappes, ni d'occasions «de remuer la tête et de frapper du
+pied,»--et point d'amour, ce principal ingrédient du drame
+moderne.»............................................................
+..................................................................</p>
+
+<p class="rig">Minuit</p><br><br>
+
+<p>«Lu, dans la traduction italienne de Guido Sorelli, l'allemand
+Grillparzer,--diable de nom, sans doute, pour la postérité; mais il
+faudra qu'elle apprenne à le prononcer. Si l'on tient compte de
+l'infériorité nécessaire d'une traduction, et surtout d'une traduction
+italienne (car les Italiens sont les plus mauvais traducteurs du monde,
+excepté pour les classiques,--Annibal Caro, par exemple,--et dans ce cas
+ils sont servis par la bâtardise même de leur idiome, vu que, pour avoir
+un air de légitimité, ils singent la langue de leurs pères);--si donc on
+tient compte, dis-je, d'un tel désavantage, la tragédie de <i>Sappho</i> est
+superbe et sublime. On ne peut le nier: L'auteur a fait une belle oeuvre
+en écrivant ce drame. Et qui est-il? je ne le sais pas; mais les siècles
+le sauront. C'est une haute intelligence.</p>
+
+<p>»Je dois toutefois avertir que je n'ai rien lu d'Adolphe Müller, et pas
+autant que je désirerais de Goëthe, Schiller et Wieland. Je ne les
+connais que par l'intermédiaire des traductions anglaises, françaises
+et italiennes. Leur langue réelle m'est absolument inconnue,--excepté
+des jurons appris de la bouche de postillons et d'officiers en querelle.
+Je peux jurer en allemand:--<i>sacranient</i>,--<i>verfluchter</i>,--<i>hundsfott</i>,
+etc., mais je n'entends guère la conversation moins énergique des
+Allemands.</p>
+
+<p>»J'aime leurs femmes (j'aimai jadis en désespéré une Allemande nommée
+Constance), et tout ce que j'ai lu de leurs écrits dans les traductions,
+et tout ce que j'ai vu de pays et de peuple sur le Rhin,--tout, excepté
+les Autrichiens que j'abhorre, que j'exècre, que--je ne puis trouver
+assez de mots pour exprimer la haine que je leur porte, et je serais
+fâché de leur faire du mal en proportion de ma haine; car j'abhorre la
+cruauté encore plus que les Autrichiens, sauf un instant de passion, et
+alors je suis barbare,--mais non pas de propos délibéré.</p>
+
+<p>»Grillparzer est grand,--antique,--non aussi simple que les anciens,
+mais très-simple pour un moderne;--il est trop madame de Staël-<i>iste</i>
+par-ci par-là; mais c'est un grand et bon écrivain.</p>
+
+<p class="rig">Samedi 13 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>»Esquissé le plan et les <i>Dramatis Personæ</i> d'une tragédie de
+<i>Sardanapale</i>, à laquelle j'ai songé pendant quelque tems. Pris les noms
+dans Diodore de Sicile (je sais l'histoire de Sardanapale depuis l'âge
+de douze ans), et lu un passage du neuvième volume, édition in-8°, dans
+la <i>Grèce</i> de Mitford où l'auteur réhabilite la mémoire de ce dernier
+roi des Assyriens.</p>
+
+<p>»Dîné,--nouvelles politiques,--les puissances veulent faire la guerre
+aux peuples. L'avis semble positif,--Ainsi soit-il,--elles seront enfin
+battues. Les tems monarchiques sont près de finir. Il y aura des fleuves
+de sang, et des brouillards de larmes, mais les peuples triompheront à
+la fin. Je ne vivrai pas assez pour le voir, mais je le prévois.</p>
+
+<p>»J'ai apporté à Teresa la traduction italienne de la <i>Sappho</i> de
+Grillparzer, elle m'a promis de la lire. Elle s'est disputée avec moi,
+parce que j'ai dit que l'amour n'était pas le plus élevé des sujets pour
+la vraie tragédie; et comme elle avait l'avantage de parler dans sa
+langue maternelle, et avec l'éloquence naturelle aux femmes, elle a
+écrasé le petit nombre de mes argumens. Je crois qu'elle avait raison.
+Je mettrai dans <i>Sardanapale</i> plus d'amour que je n'avais projeté,--si
+toutefois les circonstances me laissent du loisir. Ce <i>si</i> ne sera
+qu'avec grande peine pacificateur.</p>
+
+<p class="rig">14 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>»Parcouru les tragédies de Sénèque. Écrit les vers d'exposition de la
+tragédie projetée de <i>Sardanapale</i>. Fait quelques milles à cheval dans
+la forêt. Brouillard et pluie. Rentré,--dîné,--écrit encore un peu de ma
+tragédie.</p>
+
+<p>»Lu Diodore de Sicile, parcouru Sénèque, et quelques autres livres.
+Écrit encore de ma tragédie. Pris un verre de <i>grog</i>. Après m'être
+fatigué à cheval par un tems pluvieux, après avoir écrit, écrit,
+écrit,--les esprits animaux (du moins les miens) ont besoin d'un peu de
+récréation, et je n'aime plus le laudanum comme autrefois. Aussi j'ai
+fait remplir un verre d'un mélange d'eaux spiritueuses et d'eau pure, et
+je parviendrai à le vider. Je conclus <i>ainsi</i> et <i>ici</i> le journal
+d'aujourd'hui»...</p>
+
+<p class="rig">15 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>»Beau tems.--Reçu une visite.--Sorti et fait un tour à cheval dans la
+forêt,--tiré des coups de pistolet,--Revenu à la maison; dîné,--lu un
+volume de <i>la Grèce</i> de Mitford, écrit une partie d'une scène de
+<i>Sardanapale</i>. Sorti,--entendu un peu de musique,--appris quelques
+nouvelles politiques. Les autres puissances italiennes ont aussi envoyé
+des ministres au congrès. La guerre paraît certaine,--en ce cas, elle
+sera cruelle. Parlé de diverses matières importantes avec un des
+initiés. À dix heures et demie rentré chez moi.</p>
+
+<p>»Je viens de faire une réflexion singulière. En 1814, Moore («le poète
+par excellence», titre qu'il mérite bien), Moore et moi nous allions
+ensemble dans la même voiture, dîner chez le comte Grey, <i>capo
+politico</i><a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a> du reste des whigs. Murray, le magnifique Murray
+(l'illustre éditeur) venait de m'envoyer la gazette de Java,--je ne
+sais pourquoi.--En la parcourant par pure curiosité, nous y trouvâmes
+une controverse sur les mérites de Moore et les miens. Il y a de la
+gloire pour nous à vingt-six ans. Alexandre avait conquis l'Inde au même
+âge; mais je doute qu'il fût un objet de controverse, ou que ses
+conquêtes fussent comparées à celles du Bacchus indien, à Java.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92">(retour)</a> <i>Chef politique</i>.--C'est ce même comte Grey qui est
+aujourd'hui premier ministre. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<p>»C'était une grande gloire que celle d'être nommé avec Moore; une plus
+grande, de lui être comparé; et la plus grande des jouissances du moins,
+que d'être avec lui: et certes c'était une bizarre coïncidence que de
+dîner ensemble tandis qu'on disputait sur nous au-delà de la ligne
+équinoxiale.</p>
+
+<p>»Hé bien, le même soir, je me trouvai avec le peintre Lawrence, et
+j'entendis une des filles de lord Grey (jeune personne belle, grande, et
+animée, ayant de cet air patricien et distingué de son père, ce que
+j'aime à la folie) jouer de la harpe avec tant de modestie et
+d'ingénuité qu'elle semblait la déesse de la musique. Hé bien, j'aurais
+mieux aimé ma conversation avec Lawrence (qui conversait
+délicieusement), et le plaisir d'entendre la jeune fille, que toute la
+renommée de Moore et la mienne réunies.</p>
+
+<p>»Le seul plaisir de la gloire est qu'elle prépare la route au plaisir,
+et plus notre plaisir est intellectuel, mieux vaut pour le plaisir et
+pour nous-mêmes. C'était toutefois agréable que d'avoir entendu le bruit
+de notre renommée avant le dîner, et la harpe d'une jeune fille après.</p>
+
+<p class="rig">16 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>»Lu,--promenade à cheval,--tir du
+pistolet,--rentré,--dîné,--écrit,--fait une visite,--entendu de la
+musique,--parlé d'absurdités,--et retourné au logis.</p>
+
+<p>»Écrit de ma tragédie,--j'avance dans le premier acte avec toute la hâte
+possible...... Le tems est toujours couvert et humide comme au mois de
+mai à Londres,--brouillard, bruine, air rempli de <i>scotticismes</i>, qui,
+tout beaux qu'ils sont dans les descriptions d'Ossian, sont quelque peu
+fatigans dans leur perspective réelle et prosaïque.--Politique toujours
+mystérieuse.</p>
+
+<p class="rig">17 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>»Promenade à cheval dans la forêt,--tir du pistolet;--dîner. Arrivé
+d'Angleterre et de Lombardie un paquet de livres,--anglais, italiens,
+français et latins. Lu jusqu'à huit heures,--puis sorti.</p>
+
+<p class="rig">18 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Aujourd'hui, la poste arrivant tard, je ne suis point sorti à cheval.
+Lu les lettres;--deux gazettes seulement, au lieu de douze que l'on doit
+à présent m'envoyer. Fait écrire par Lega à ce négligent de Galignani,
+et ajouté moi-même un <i>postscriptum</i>. Dîné.</p>
+
+<p>»À huit heures je me proposais de sortir. Lega entre avec une lettre au
+sujet d'un billet qui n'a pas été acquitté à Venise, et que je croyais
+acquitté depuis plusieurs mois. Je suis entré dans un accès de fureur
+qui m'a presque fait tomber en défaillance. Je ne me suis pas remis
+depuis. Je mérite cela pour être si fou;--mais j'avais de quoi être
+irrité;--bande de faquins! Ce n'est, toutefois, que vingt-cinq livres
+sterling.»</p>
+
+<p class="rig">19 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Promenade à cheval. Le vent d'hiver est un peu moins cruel que
+l'ingratitude, quoique Shakspeare dise le contraire. Du moins, je suis
+si accoutumé à rencontrer plus souvent l'ingratitude que le vent du
+nord, que je regarde le premier mal comme le pire des deux. J'avais
+rencontré l'un et l'autre dans l'espace de vingt-quatre heures; ainsi
+j'ai pu en juger.</p>
+
+<p>»Songé à un plan d'éducation pour ma fille Allegra, qui doit bientôt
+commencer ses études. Écrit une lettre,--puis un <i>postscriptum</i>. J'ai
+les esprits abattus,--c'est certainement de l'hypocondrie,--le foie est
+malade;--je prendrai une dose de sels.</p>
+
+<p>»J'ai lu la vie de M. R. L. Edgeworth, père de la fameuse miss
+Edgeworth, écrite par lui-même et par sa fille. Certes, c'est un grand
+nom. En 1813, je me souviens d'avoir rencontré le père et la fille dans
+le monde fashionable de Londres (monde où j'étais alors un item, une
+fraction, le segment d'un cercle, l'unité d'un million, le rien de
+quelque chose), dans les cercles, et à un déjeûner chez sir Humphrey et
+lady Davy. J'avais été le lion de 1812; miss Edgeworth, et madame de
+Staël, etc., avec les cosaques, vers la fin de 1813, furent les
+curiosités de l'année suivante.</p>
+
+<p>»Je trouvai dans Edgeworth un beau vieillard, avec le teint rouge de vin
+de l'homme âgé, mais actif, vif et inépuisable. Il avait soixante-dix
+ans, mais il n'en montrait pas cinquante,--non certes, ni même
+quarante-huit. J'avais vu depuis peu le pauvre Fitzpatrick,--homme de
+plaisir, d'esprit, d'éloquence,--enfin, homme universel: il
+chancelait,--mais il parlait toujours en gentilhomme, quoique d'une voix
+faible. Edgeworth faisait le fanfaron, parlait fort et long-tems; mais
+il n'était ni faible ni décrépit, et il paraissait à peine
+vieux........................................
+........................................................................</p>
+
+<p>»Il ne fut pas fort admiré à Londres, et je me rappelle une plaisanterie
+assez drôle qui avait cours parmi les gens du bon ton du jour:--voici ce
+que c'est: on invitait alors tous les hommes à signer une adresse «pour
+le rappel de Mrs. Siddons au théâtre (cette actrice venait de prendre
+congé du public, au grand malheur des tems;--car il n'y eut jamais et
+jamais il n'y aura de talent pareil.) Or, Thomas Moore, de profane et
+poétique mémoire, proposa de signer et faire circuler une adresse
+semblable pour le rappel de M. Edgeworth en Irlande<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93">(retour)</a> Moore, dans une note, nie qu'il ait été l'auteur de cette
+plaisanterie. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<p>»Le fait est qu'on s'intéressa davantage à miss Edgeworth. C'était une
+jeune fille mignonne et modeste,--sinon belle, du moins agréable. Sa
+conversation était aussi paisible que sa personne.
+........<br>.............................
+..........................................................................</p>
+
+<p>»La famille Edgeworth fut, d'ailleurs, une excellente pièce de
+curiosité, et eut la vogue pendant deux mois, jusqu'à l'arrivée de M<sup>me</sup>
+de Staël.</p>
+
+<p>»Pour en venir aux ouvrages des Edgeworth, je les admire; mais ils
+n'excitent point de sentiment, ils ne laissent d'amour--que pour quelque
+maître-d'hôtel ou postillon irlandais. Mais ils produisent une
+impression profonde d'intelligence et de sagesse,--et peuvent être
+utiles.»</p>
+
+<p class="rig">20 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Promenade à cheval,--tir du pistolet. Lu de la <i>Correspondance</i> de
+Grimm. Dîné,--sorti,--entendu de la musique,--rentré;--écrit une lettre
+au lord Chamberlain, pour le prier d'empêcher les théâtres de
+représenter le <i>Doge</i>, que les journaux italiens disent être sur le
+point de paraître sur la scène. C'est une belle chose!--Quoi! sans demander
+mon consentement, et même en opposition formelle à ma volonté!»</p>
+
+<p class="rig">21 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Beau et brillant jour de gelée,--c'est-à-dire, une gelée d'Italie; car
+les hivers ici ne vont guère au-delà de la neige.--Promenade à cheval
+comme à l'ordinaire, et tir du pistolet. Bien tiré,--cassé quatre
+bouteilles ordinaires, et même plutôt petites que grandes, en quatre
+coups, à quatorze pas, avec une paire de pistolets communs et la
+première poudre venue. Presque aussi bien tiré,--eu égard à la
+différence de la poudre et des pistolets,--que lorsqu'en 1809, 1810,
+1811, 1812, 1813, 1814, je coupais les cannes, les pains à cacheter, les
+demi-couronnes<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>, les schelings, et même le trou d'une canne, à douze
+pas, avec une seule balle,--et cela par la vue et le calcul, car ma main
+n'est pas sûre, et varie même selon le bon ou mauvais tems. Je pourrais
+prendre à témoin des prouesses que je cite, Joe Manton et plusieurs
+autres personnes;--car le premier m'a appris, et les autres m'ont vu
+faire ces exploits.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94">(retour)</a> Petite pièce d'argent. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>»Dîné,--rendu visite,--rentré,--lu. Remarqué dans la <i>Correspondance</i> de
+Grimm l'observation suivante, savoir que «Regnard et la plupart des
+poètes comiques étaient des gens bilieux et mélancoliques, et que M. de
+Voltaire, qui est très-gai, n'a jamais fait que des tragédies,--et que
+la comédie gaie est le seul genre où il n'ait point réussi. C'est que
+celui qui rit et celui qui fait rire sont deux hommes fort différens.»
+(Vol. VI.)</p>
+
+<p>»En ce moment, je me sens aussi bilieux que le meilleur des écrivains
+comiques (même que Regnard lui-même, qui est le premier après Molière,
+dont quelques comédies prennent rang parmi les meilleures qui aient été
+écrites en quelque langue que ce soit, et qui est supposé avoir commis
+un suicide), et je ne suis pas en humeur de continuer ma tragédie de
+<i>Sardanapale</i>, que j'ai, depuis quelques jours, cessé de composer.</p>
+
+<p>»Demain est l'anniversaire de ma naissance,--c'est-à-dire à minuit
+juste; et ainsi, dans douze minutes, j'aurai trente trois ans
+accomplis!!!--et je vais me coucher, le coeur navré d'avoir vécu si
+long-tems et pour si peu de chose.</p>
+
+<p>»Il est minuit et trois minutes.--«Minuit a été annoncé par l'horloge du
+château,» et j'ai maintenant trente-trois ans!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Eheu! fugaces, Posthume, Posthume,</i></p>
+<p class="i14"> <i>Labuntur anni</i><a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>!</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95">(retour)</a> Horace.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"> Hélas! Hélas! ô Posthumus, les années fugitives s'écoulent!</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>»Mais je n'éprouve pas tant de regrets pour ce que j'ai fait que pour
+ce que j'aurais pu faire.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Dans le chemin de la vie, si plein de boue et de ténèbres,</p>
+<p class="i14"> Je me suis traîné jusqu'à la trente-troisième année.</p>
+<p class="i14"> Que m'a laissé le tems en s'écoulant ainsi?</p>
+<p class="i14"> Rien--excepté trente-trois ans.</p>
+</div></div>
+
+<p>22 janvier 1821.</p>
+
+<pre>
+ 1821
+ CI-GÎT
+ ENTERRÉ DANS L'ÉTERNITÉ
+ DU PASSÉ,
+ D'OU IL N'Y A POINT
+ DE RÉSURRECTION
+ POUR LES JOURS,--QUOI QU'IL PUISSE ADVENIR
+ POUR LA POUSSIÈRE MORTELLE,
+ L'AN TRENTE-TROISIÈME
+ D'UNE VIE MAL DÉPENSÉE;
+ LEQUEL, APRÈS
+ UNE LONGUE MALADIE DE PLUSIEURS MOIS,
+ TOMBA EN LÉTHARGIE,
+ ET EXPIRA
+ LE 22 JANVIER, L'AN DE GRACE 1821.
+ IL LAISSE UN SUCCESSEUR
+ INCONSOLABLE
+ DE LA PERTE MÊME
+ QUI OCCASIONNA
+ SON EXISTENCE.
+</pre>
+
+<p class="rig">23 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>»Belle journée. Lecture,--promenade à cheval,--tir du pistolet.
+Rentré,--dîné,--lu. Sorti à huit heures,--fait la visite ordinaire. Je
+n'ai entendu parler que de guerre.--«Il n'y a toujours qu'un cri: Les
+voici.» Les carbonari paraissent n'avoir pas de plan;--rien de convenu
+entre eux, ni comment, ni quand il faut agir. Dans ce cas, ils ne feront
+aboutir à rien ce projet, si souvent différé et jamais mis à exécution.</p>
+
+<p>»Rentré chez moi, et donné les ordres nécessaires, en cas de
+circonstances qui exigeraient un changement de résidence. J'agirai comme
+il pourra sembler à propos, quand j'apprendrai décidément ce que les
+barbares veulent faire. A présent, ils bâtissent un pont de bateaux sur
+le Pô, ce qui sent furieusement la guerre. En peu de jours, nous saurons
+probablement ce qu'il en est. Je songe à me retirer vers Ancône, plus
+près de la frontière du nord; c'est-à-dire si Teresa et son père sont
+obligés de se retirer, ce qui est très-probable, vu que toute la famille
+est libérale: sinon, je resterai. Mais mes mouvemens ne dépendront que
+des désirs de la comtesse.</p>
+
+<p>»Ce qui m'embarrasse, c'est que je ne sais pas trop que faire de ma
+petite-fille, et de mon nombreux mobilier dont la valeur est assez
+considérable:--le théâtre de la guerre, où je songe à me rendre, ne leur
+est guère convenable. Mais il y a une dame âgée qui se chargera de la
+petite, et Teresa dit que le <i>marchese</i> C*** veillera à la sûreté des
+meubles. La moitié de la ville fait ses bagages, comme pour se mettre en
+route. Joli carnaval! Les gredins auraient bien pu attendre jusqu'au
+carême.»</p>
+
+<p class="rig">24 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Revenu.--Rencontré quelques masques au Corso.--«Vive la
+bagatelle!»--Les Allemands sont sur le Pô, les barbares aux portes, et
+leurs maîtres tiennent conseil à Laybach, et voici qu'on danse, qu'on
+chante et qu'on fait des folies: «car demain on peut mourir.» Qui peut
+dire que les arlequins n'ont pas raison? Comme lady Baussière et mon
+vieil ami Burton,--«je continuai à me promener à cheval.»</p>
+
+<p>»Dîné,--(scélérate de plume!)--boeuf coriace: il n'y a pas en Italie de
+boeuf qui vaille le diable,--à moins qu'on ne puisse manger un vieux
+boeuf dans sa peau, le tout rôti au soleil.</p>
+
+<p>»Les principaux acteurs des événemens qui peuvent survenir sous peu de
+jours, sont sortis pour une partie de tir. Si c'était, comme «une partie
+de chasse des <i>Highlanders</i>», un prétexte pour une grande réunion de
+conseillers et de chefs, tout irait bien. Mais ce n'est ni plus ni moins
+qu'un vrai tapage, une mousqueterie en l'air, une petite guerre de
+poules d'eau, une vaine dépense de poudre, de munitions et de coups de
+fusil par pur amusement:--drôles de gens pour «un homme qui a envie de
+risquer son cou avec eux,» comme dit Marishal Wells dans le <i>Nain Noir</i>.</p>
+
+<p>»Si l'on se rassemble,--«la chose est douteuse,»--il n'y aura pas mille
+hommes à passer en revue. La raison en est que la populace n'a point
+d'intérêt en ceci;--il n'y a que la noblesse et la classe moyenne. Je
+voudrais que les paysans fussent de la partie: c'est une race belle et
+sauvage de léopards bipèdes. Mais les Bolonais ne voudront pas agir,--et
+sans eux les Romagnols ne peuvent rien. Ou s'ils essaient,--qu'importe?
+Ils essaieront: l'homme ne peut faire plus;--et s'il veut y consacrer
+toute sa force, il peut faire beaucoup. Témoins les Hollandais contre
+les Espagnols,--alors les tyrans,--ensuite les esclaves,--et depuis peu
+les hommes libres de l'Europe.</p>
+
+<p>»L'année 1820 n'a pas été heureuse pour moi en particulier, quels qu'en
+soient les résultats pour les nations. J'ai perdu un procès, après deux
+décisions en ma faveur. Le projet de prêter de l'argent sur une
+hypothèque irlandaise a été définitivement rejeté par l'homme d'affaires
+de ma femme, après un an d'espérances et de peines. Le procès Rochdale a
+duré quinze ans, et a toujours prospéré jusqu'à mon mariage; depuis quoi
+tout a été mal,--pour moi du moins.</p>
+
+<p>»Dans la même année, 1820, la comtesse Teresa Guiccioli, née Gamba, et
+malgré tout ce que j'ai dit et fait pour le prévenir, a voulu se séparer
+de son mari, <i>il cavalier commendatore Guiccioli</i>, etc. Plus, plusieurs
+autres petite vexations de l'année,--voitures versées,--meurtre commis
+devant ma porte, et la victime mourant dans mon lit,--crampes en
+nageant,--coliques,--indigestions et accès bilieux, etc., etc., etc.,--</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Maints menus articles font une somme,</p>
+<p class="i14"> Oui-dà, pour le pauvre Caleb Quotem.</p>
+</div></div>
+
+<p class="rig">25 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Reçu une lettre de lord S*** O***, secrétaire-d'État des Sept-Îles. Il
+m'a écrit d'Ancône (en route pour retourner à Corfou), sur quelques
+affaires particulières. Il est fils du second lit de feu le duc de L***.
+Il veut que j'aille à Corfou. Pourquoi non?--peut-être irai-je le
+printems prochain.</p>
+
+<p>»Répondu à la lettre de Murray,--lu,--rodé de côté et d'autre. Griffonné
+cette page additionnelle du Journal de ma Vie. Un jour de plus a passé
+sur lui et sur moi;--mais «qu'est-ce qui vaut le mieux de la vie ou de
+la mort? Les Dieux seuls le savent,» comme Socrate dit à ses juges, à la
+clôture du tribunal. Deux mille ans écoulés depuis que le sage a fait
+cette profession d'ignorance, ne nous ont pas éclairés davantage sur
+cette importante question; car, suivant la justice chrétienne, personne
+ne peut-être sûr de son salut,--pas même le plus juste des hommes,
+puisqu'un seul instant de foi chancelante peut le jeter à la renverse
+durant sa paisible marche vers le paradis. Or donc, quelle que puisse
+être la certitude de la foi, l'individu ne peut avoir une foi plus
+certaine à son bonheur ou à sa misère que sous le règne de Jupiter.</p>
+
+<p>»On a dit que l'immortalité de l'ame est un grand peut-être:--c'en est
+toujours un grand. Tout le monde s'y cramponne;--le plus stupide, le
+plus niais et le plus méchant des bipèdes humains est toujours persuadé
+qu'il est immortel.»</p>
+
+<p class="rig">26 janvier 1821.<br><br>
+
+<p>«Belle journée;--les queues de quelques jumens annoncent un changement
+de tems, mais le ciel est clair partout. Promenade à cheval,--tir du
+pistolet,--bien tiré. Rencontré, à mon retour, un vieillard. Fait la
+charité,--acheté un schelling de salut. Si le salut pouvait être acheté,
+j'ai donné dans cette vie à mes semblables,--quelquefois pour le vice,
+mais, sinon plus souvent, du moins plus largement pour la
+vertu,--beaucoup plus que je ne possède maintenant. Je n'ai jamais dans
+ma vie autant donné à une maîtresse que j'ai fait quelquefois à un
+pauvre homme dans une détresse honorable;--mais peu importe. Les coquins
+qui m'ont continuellement persécuté (avec l'aide de ***<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a> qui a
+couronné leurs efforts), triompheront tant que je vivrai;--et justice ne
+me sera rendue qu'alors que la main qui trace ces lignes sera aussi
+froide que les coeurs qui m'ont blessé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96">(retour)</a> Mot supprimé dans le texte anglais par Moore. (<i>Note du
+Trad.</i>) </blockquote>
+
+<p>»À mon retour, sur le pont près du moulin, j'ai rencontré une vieille
+femme. Je lui demandai son âge;--elle me dit: <i>Tre croci</i>. Je demandai à
+mon <i>groom</i> (quoique je sache moi-même assez proprement l'italien), ce
+que diable elle voulait dire avec ses trois croix. Il me dit,
+quatre-vingt-dix ans, et qu'elle avait cinq ans par dessus le marché!!!
+Je répétai la même chose trois fois, crainte de
+méprise:--quatre-vingt-quinze ans!!!--et cette femme était encore
+active.--Elle entendit ma question, car elle y répondit;--elle me vit,
+car elle s'avança vers moi; elle ne paraissait pas du tout décrépite,
+quoiqu'elle eût bien l'air de la vieillesse. Je lui ai dit de venir
+demain, et je l'examinerai. J'aime les phénomènes; si elle a
+quatre-vingt-quinze ans, elle doit se souvenir du cardinal Albéroni, qui
+fut légat ici.</p>
+
+<p>»En descendant de cheval, j'ai trouvé le lieutenant E*** qui venait
+d'arriver de Faënza: je l'ai invité à dîner demain avec moi. Je ne l'ai
+pas invité pour aujourd'hui, parce qu'il n'y avait qu'un petit turbot
+(repas régulier et religieux du vendredi) que je voulais manger à moi
+seul: je l'ai mangé.</p>
+
+<p>»Sorti,--trouvé Teresa comme de coutume,--musique. Les gentilshommes qui
+font des révolutions, et qui sont allés à une partie de tir, ne sont pas
+encore de retour. Ils ne reviendront pas avant dimanche,--c'est-à-dire
+ils auront été absens cinq jours pour s'amuser, tandis que les intérêts
+de tout un pays sont en jeu, et qu'eux-mêmes sont compromis.</p>
+
+<p>»Il est difficile de soutenir son rôle parmi une telle troupe
+d'assassins et d'écervelés;--mais l'écume du bouillon une fois enlevée
+ou tombée, il peut y avoir du bon. Si ce pays pouvait seulement être
+délivré, quel sacrifice serait trop grand pour l'accomplissement de ce
+désir? pour l'extinction de ce soupir des siècles? Espérons: on espère
+depuis mille ans. Les vicissitudes même du hasard peuvent amener cette
+chance:--c'est un coup de dés.</p>
+
+<p>»Si les Napolitains ont un seul Masaniello parmi eux, ils battront les
+bouchers ensanglantés de la couronne et du sabre. La Hollande, dans des
+circonstances pires, battit les Espagnes et les Philippe; l'Amérique
+battit les Anglais; la Grèce battit Xerxès, et la France battit
+l'Europe, jusqu'à ce qu'elle eût pris un tyran; l'Amérique du sud battit
+ses vieux vautours et les chassa de leur nid; et, pourvu que ces hommes
+se tiennent fermes, il n'y a rien qui puisse les faire bouger.»</p>
+
+<p class="rig">28 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«La <i>Gazette</i> de Lugano n'est pas arrivée. Lettres de Venise. Il paraît
+que ces animaux d'Autrichiens ont saisi mes trois ou quatre livres de
+poudre anglaise. Les gredins!--j'espère les payer en balles. Promenade à
+cheval jusqu'à la tombée de la nuit.</p>
+
+<p>»Considéré les sujets de quatre tragédies que j'écrirai (si je vis, et
+si les circonstances le permettent): <i>Sardanapale</i>, déjà commencé;
+<i>Caïn</i>, sujet métaphysique, un peu dans le style de <i>Manfred</i>, mais en
+cinq actes, peut-être avec le choeur; <i>Françoise de Rimini</i>, en cinq
+actes; et je ne suis pas sûr de ne pas essayer <i>Tibère</i>. Je crois que je
+pourrais tirer quelque chose (dans mon genre de tragique, au moins) du
+sombre isolement et de la vieillesse du tyran, et même de son séjour à
+Caprée, en adoucissant les détails, et en exposant le désespoir qui a dû
+conduire à ces vicieux plaisir. Car ce n'est qu'un sombre et puissant
+esprit en désespoir qui a pu recourir à ces solitaires horreurs,--outre
+que Tibère était vieux, et maître du monde tout à-la-fois.»</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="mid"> MÉMORANDA.</p>
+</div></div>
+
+<p>«Qu'est-ce que la poésie?--Le sentiment d'un ancien monde et d'un monde
+à venir.»</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="mid"> <span class="sc">Seconde pensée</span>.</p>
+</div></div>
+
+<p>«Pourquoi, au comble même du désir et des plaisirs humains;--pourquoi,
+aux jouissances du monde, de la société, de l'amour, de l'ambition et
+même de l'avarice, se mêle-t-il un certain sentiment de doute et de
+chagrin,--une crainte de l'avenir,--un doute du présent, un retour sur
+le passé pour en tirer le pronostic du futur? (Le meilleur des
+prophètes est le passé.) Pourquoi?--Je ne le sais pas, si ce n'est que
+montés au pinacle, nous sommes plus que jamais susceptibles de vertige,
+et que nous ne craignons jamais de tomber que du haut d'un
+précipice,--qui, plus il est profond, plus il est majestueux et sublime.
+Et, par conséquent, je ne suis point sûr que la crainte ne soit pas une
+sensation agréable; l'espérance l'est du moins; et quelle espérance y
+a-t-il sans un profond levain de crainte? et quelle sensation est aussi
+délicieuse que l'espérance? et sans l'espérance, où serait le futur?--en
+enfer. Il est inutile de dire où est le présent: car nous le savons pour
+la plupart; et, quant au passé, qu'est-ce qui domine dans la
+mémoire?--l'espérance déjouée. <i>Ergo</i>, dans toutes les affaires
+humaines, je vois l'espérance,--l'espérance,--rien que l'espérance.
+J'accorde seize minutes, quoique je ne les aie jamais comptées, à toute
+possession réelle ou supposée. De quelque lieu que nous partions, nous
+savons où tout ira nécessairement aboutir. Et cependant, à quoi bon le
+savoir? Les hommes n'en sont ni meilleurs ni plus sages. Durant les plus
+grandes horreurs des plus grandes pestes (par exemple, celles d'Athènes
+et de Florence,--<i>voir</i> Thucydide et Machiavel), les hommes furent plus
+cruels et plus débauchés que jamais. Tout cela est un mystère; je sens
+beaucoup, mais je ne sais rien, excepté _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _
+_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ <a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97">(retour)</a> Ces traits de plume, arrachés à Lord Byron par
+l'impatience, existent dans le manuscrit original. (<i>Note de Moore</i>.)</blockquote>
+
+<p><i>Pensée pour un discours de Lucifer dans la tragédie de</i> Caïn.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Si la mort était un mal, te laisserais-je vivre?</p>
+<p class="i14"> Insensé! vis comme je vis moi-même, comme vit ton père,</p>
+<p class="i14"> Comme les fils de tes fils vivront à jamais.</p>
+<p class="i14"> ....................................................<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a></p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98">(retour)</a> Nous avons supprimé tout un passage contre les frères
+Schlegel, et en particulier contre W. F. S***, parce que Byron parle de
+ces deux critiques allemands avec une amertume et une injustice qu'il va
+presque rétracter une page plus loin. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p class="rig">29 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Hier, la femme de quatre-vingt-quinze ans est venue me voir. Elle m'a
+dit que son fils aîné (s'il était maintenant en vie) aurait soixante-dix
+ans. Elle est grêle, courte, mais active;--elle entend, elle voit,--et
+sans cesse elle parle. Elle a encore plusieurs dents,--toutes à la
+mâchoire inférieure, et rien que des dents de devant. Elle est
+très-profondément ridée, et a au menton une sorte de barbe grise
+clair-semée, au moins aussi longue que mes moustaches. Sa tête, en
+vérité, ressemble au portrait de la mère de Pope, portrait que l'on
+trouve dans quelques éditions des oeuvres de ce poète.</p>
+
+<p>»J'ai oublié de lui demander si elle se rappelait Albéroni (qui a été
+légat ici), mais je le lui demanderai la prochaine fois. Je lui ai
+donné un louis,--lui ai commandé un habillement complet, et lui ai
+assigné une pension hebdomadaire. Jusqu'à présent, elle avait travaillé
+à ramasser du bois et des pommes de pin dans la forêt,--joli travail à
+quatre-vingt-quinze ans! Elle a eu une douzaine d'enfans, dont
+quelques-uns vivent encore. Elle se nomme Maria Montanari.</p>
+
+<p>»Rencontré dans la forêt une compagnie de la secte dite des Américains
+(sorte de club libéral), tous armés, et chantant de toute leur force, en
+romagnol:--<i>Sem tutti soldat' per la liberta</i>. (Nous sommes tous soldats
+pour la liberté.) Ils m'ont salué comme je passais;--je leur ai rendu
+leur salut, et ai continué ma promenade à cheval. Ce fait peut montrer
+l'esprit actuel de l'Italie.</p>
+
+<p>»Mon journal d'aujourd'hui se compose de ce que j'ai omis hier.
+Aujourd'hui, tout a été comme à l'ordinaire. J'ai peut-être une
+meilleure opinion des écrits des frères Schlegel que je n'avais il y a
+vingt-quatre heures; et mon opinion leur deviendra encore plus
+favorable, si c'est possible.</p>
+
+<p>»On dit que les Piémontais ont enfin chanté:--<i>Ça ira</i>! Lu Schlegel. Il
+dit de Dante que, «dans aucun tems, le plus grand et le plus national de
+tous les poètes italiens n'a jamais été le grand favori de ses
+compatriotes.» C'est faux! Il y a eu plus d'éditeurs et de
+commentateurs,--et dernièrement d'imitateurs de Dante, que de tous les
+autres poètes italiens pris ensemble. Il n'a pas été le favori de ses
+compatriotes! Quoi donc! en ce moment (1821), on parle Dante,--on écrit
+Dante,--on pense et on rêve Dante avec un excès d'admiration qui serait
+ridicule si le poète n'en était pas si digne.</p>
+
+<p>»C'est dans le même style que l'écrivain allemand parle de gondoles sur
+l'Arno:--gentil garçon, pour oser parler de l'Italie!</p>
+
+<p>»Il dit encore que le principal défaut de Dante est, en un mot,
+l'absence de tendres sentimens. De tendres sentimens!--et Françoise de
+Rimini,--et les sentimens d'Ugolin le père,--et Béatrix,--et <i>la Pia</i>?
+Pourquoi Dante a-t-il une tendresse supérieure à toute tendresse, quand
+il exprime ce sentiment? Il est vrai que, en traitant de l'[Grec:
+Adês]<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a> ou enfer chrétien, il n'y a pas beaucoup de place ou de
+carrière pour la tendresse;--mais qui, hormis Dante, aurait pu
+introduire la moindre tendresse dans l'enfer! Y en a-t-il dans Milton?
+Non;--et le ciel de Dante n'est rien qu'amour, gloire et majesté.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99">(retour)</a> <i>Litter.</i> Lieu de ténèbres, <i>enfer</i>, (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p class="rig">Une heure après minuit.</p><br><br>
+
+<p>»J'ai toutefois trouvé un passage où l'Allemand a raison;--c'est sur <i>le
+Vicaire de Wakefield</i><a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>.--De tous les romans en miniature (et c'est
+peut-être la meilleure forme sous laquelle un roman puisse paraître),
+<i>le Vicaire de Wakefield</i> est, je pense, le plus parfait.» Il pense!---
+il pouvait en être sûr; mais c'est très-bien pour un Schlegel. Je me
+sens envie de dormir, et je ferai bien d'aller me coucher. Demain il
+fera beau tems.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> «Aie confiance, et songe que demain acquittera sa dette.»</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100">(retour)</a> <i>The Vicar of Wakefield</i>; roman de Goldsmith, que l'on
+fait presque toujours expliquer à ceux qui commencent l'étude de la
+langue anglaise. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p class="rig">30 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Ce soir, le comte Pietro Gamba (de la part des carbonari) m'a transmis
+les nouveaux <i>mots de passe</i> pour le prochain semestre, *** et ***. Le
+nouveau mot sacramentel est ***; la réplique ***. L'ancien mot
+(aujourd'hui changé) était ***:--il y a aussi ***--***<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>. Les choses
+semblent marcher rapidement à une crise;--<i>ça ira</i>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101">(retour)</a> Dans le manuscrit original, ces mots de passe sont
+raturés comme pour être rendus illisibles. (<i>Note de Moore</i>.)</blockquote>
+
+<p>»Nous avons parlé sur diverses affaires du moment et du mouvement. Je
+les omets; si elles aboutissent à quelque chose, elles parleront
+d'elles-mêmes. Ensuite, nous avons parlé de Kosciusko. Le comte Ruggiero
+Gamba m'a raconté qu'il a vu les officiers polonais, dans la campagne
+d'Italie, fondre en larmes en entendant le nom de ce héros.</p>
+
+<p>»Il faut que le Piémont soit en mouvement:--toutes les lettres et tous
+les papiers sont arrêtés. On ne sait rien du tout, et les Allemands se
+concentrent près de Mantoue. On ne connaît rien de la décision de
+Laybach: cet état de choses ne peut durer long-tems. On ne peut
+concevoir la fermentation actuelle des esprits sans en être soi-même
+témoin.»</p>
+
+<p class="rig">31 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Depuis plusieurs jours je n'ai rien écrit, sauf quelques lettres de
+réponse. Quand on attend à chaque moment une explosion quelconque, il
+n'est pas aisé de se mettre à son pupitre pour des sujets de haute
+composition. Je pus le faire, sans doute; car, l'été dernier, je
+composai mon drame dans le tumulte du divorce de M<sup>me</sup> la comtesse
+Guiccioli, et au milieu des embarras qui en furent l'accompagnement
+nécessaire. En même tems, je reçus la nouvelle de la perte d'un procès
+important en Angleterre. Mais ce n'étaient que des affaires privées et
+personnelles; l'affaire présente est d'une différente nature.</p>
+
+<p>»Je suppose que c'est là le motif qui m'empêche d'écrire; mais j'ai
+quelque soupçon que ce pourrait être la paresse, surtout puisque La
+Rochefoucauld dit que «la paresse domine souvent toutes les passions.»
+Si cela était vrai, on ne pourrait guère dire que «la fainéantise est la
+source de tous les maux,» puisqu'on suppose que les passions seules en
+sont l'origine: <i>ergo</i>, ce qui domine toutes les passions (c'est à
+savoir, la paresse) serait par cela même un bien. Qui sait?»</p>
+
+<p class="rig">Minuit.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai lu la <i>Correspondance</i> de Grimm. Il répète fréquemment, en parlant
+d'un poète, ou d'un homme de génie en un genre quelconque, même en
+musique (Grétry, par exemple), que cet homme a nécessairement «une ame
+qui se tourmente, un esprit violent.» Jusqu'à quel point cette remarque
+est-elle vraie? je n'en sais rien. Mais s'il en était ainsi; je serais
+un poète <i>per eccellenza</i>; car j'ai toujours eu une ame qui,
+non-seulement se tourmentait elle-même, mais tourmentait encore
+quiconque était en contact avec elle, et un esprit violent qui m'a
+presque laissé sans esprit du tout. Quant à définir ce qu'un poète doit
+être, cela ne vaut pas la peine; car qu'est-ce que les poètes valent?
+Qu'est-ce qu'ils ont fait?</p>
+
+<p>»Grimm, toutefois, est un excellent critique et historien littéraire. Sa
+<i>Correspondance</i> forme les annales littéraires de la France dans le tems
+où il a vécu, et comprend en sus beaucoup de la politique et encore plus
+du genre de vie de la nation française. Il est aussi précieux et bien
+plus amusant que Muratori ou Tiraboschi,--j'ai presque dit que
+Ginguené,--mais nous devons en rester là. Toutefois, c'est un grand
+homme dans son genre.» .............................................</p>
+
+<p class="rig">2 février 1821.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai considéré quelle peut être la raison pourquoi je m'éveille
+toujours à une certaine heure de la matinée, et toujours dans un état
+d'abattement, et je puis dire dans le découragement et dans le
+désespoir, sous tous les rapports,--même sous le rapport de ce qui me
+plaisait la soirée précédente. En une heure ou deux environ, cet état se
+passe, et je me calme assez pour dormir encore, ou du moins pour
+reposer. En Angleterre, il y a cinq ans, j'eus la même espèce
+d'hypocondrie, mais accompagnée d'une soif si vive, que je bus près de
+quinze bouteilles de soda-water en une nuit, après m'être couché, sans
+cesser néanmoins d'être altéré;--il faut toutefois tenir compte de la
+perte due à l'explosion, à l'effervescence et au débordement du liquide,
+lorsque je débouchais les bouteilles ou que j'en cassais le goulot dans
+mon impatiente envie de boire. À présent, je n'ai pas cette soif, mais
+l'abattement de mes esprits n'est pas moins fort.</p>
+
+<p>»Je lis dans les <i>Mémoires</i> d'Edgeworth quelque chose de semblable
+(hormis que la soif s'assouvissait sur la petite bière), dans le cas de
+sir F. B. Delaval;--mais celui-ci était alors plus vieux que moi d'au
+moins vingt ans. Qu'est-ce?--le foie? En Angleterre, Le Man
+(l'apothicaire) me guérit en trois jours de cette soif, qui m'avait
+duré tant d'années. Je présume que tout cela n'est que de l'hypocondrie.</p>
+
+<p>»Ce que je sens de plus en plus prendre empire sur moi, c'est la
+paresse, et un dégoût beaucoup plus fort que l'indifférence. Si je
+m'irrite, c'est jusqu'à la fureur. Je présume que je finirai (si je ne
+meurs pas plus tôt, par accident ou quelque autre terminaison semblable)
+comme Swift,--en mourant comblé de vie. J'avoue que je ne contemple pas
+cette fin avec autant d'horreur que Swift paraît l'avoir fait quelques
+années avant qu'elle ne survînt; mais Swift avait à peine commencé la
+vie à l'âge même (de trente-trois ans) où je me sens tout-à-fait vieux
+de sentimens.</p>
+
+<p>»Oh! il y a un orgue qui joue dans la rue;--c'est une valse: il faut que
+j'écoute. L'on joue une valse que j'ai entendue dix mille fois dans les
+bals à Londres, de 1812 à 1815. La musique est une étrange chose.»</p>
+
+<p class="rig">5 février 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Enfin, «le sort en est jeté.» Les Allemands ont reçu l'ordre de
+marcher, et l'Italie est devenue, pour la dix-millième fois, un champ de
+bataille. La nouvelle est arrivée hier soir.</p>
+
+<p>»Cet après-midi, le comte Pietro Gamba est venu me consulter sur divers
+points. Nous avons été nous promener à cheval ensemble. On a envoyé
+chercher des ordres. Demain la décision doit arriver, et alors on fera
+quelque chose. Rentré,--dîné,--lu,--sorti,--conversé. Fait un achat
+d'armes pour les nouvelles recrues des Américains qui sont tous prêts à
+marcher. Donné des ordres pour avoir des harnais et des porte-manteaux
+nécessaires pour les chevaux.</p>
+
+<p>»Lu quelque chose de la controverse de Bowles sur Pope, avec toutes les
+réponses et répliques. Je m'aperçois que mon nom a été fourré dans la
+discussion, mais je n'ai pas le tems d'établir ce que je sais là-dessus.
+«Au premier jour de paix,» il est probable que je reprendrai l'affaire.»</p>
+
+<p class="rig">9 février 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Écrit un peu avant le dîner. Avant que je sortisse pour ma promenade à
+cheval, le comte Pietro Gamba est venu me voir, pour me faire savoir le
+résultat de la réunion des carbonari à F*** et à B****<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>. **** est
+revenu tard la nuit dernière. Tout avait été combiné dans l'idée que les
+barbares passeraient le Pô le 15 courant. Mais, d'après quelques
+informations ou autrement, ils ont hâté leur marche, et ont passé il y a
+déjà deux jours, en sorte que tout ce que l'on peut faire à présent en
+Romagne est de se tenir en alerte et d'attendre l'approche des
+Napolitains. Tout était prêt, et les Napolitains avaient envoyé leurs
+instructions et intentions, le tout rapporté au 10 et au 11 de ce mois,
+jours où un soulèvement général devait avoir lieu, dans la supposition
+que les barbares n'avanceraient pas avant le 15.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102">(retour)</a> Probablement à Forli et à Bologne. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>»Les Autrichiens n'ont que cinquante ou soixante mille hommes, armée qui
+pourrait tout aussi bien entreprendre de conquérir le monde que de
+pacifier l'Italie dans l'état actuel. L'artillerie marche en arrière, et
+seule; et on a l'idée d'entreprendre de la couper. Tout cela dépendra
+beaucoup des premiers pas des Napolitains. Ici, l'esprit public est
+excellent; il faut seulement le maintenir: on verra par l'événement.</p>
+
+<p>»Il est probable que l'Italie sera délivrée des barbares, pourvu que les
+Napolitains tiennent ferme et soient unis entre eux. À Ravenne, on les
+juge ainsi.</p>
+
+<p class="rig">10 février 1821.</p><br><br>
+
+<p>»La journée s'est passée comme d'ordinaire,--rien de nouveau. Les
+barbares sont toujours en marche;--mal équipés, et, sans doute, mal
+accueillis sur leur route. On parle d'un mouvement à Paris.</p>
+
+<p>»Promené à cheval entre quatre et six,--fini ma lettre à Murray sur les
+pamphlets de Bowles,--ajouté un <i>postscriptum</i>. Passé la soirée comme
+d'ordinaire,--resté dehors jusqu'à onze heures,--puis rentré chez moi.»</p>
+
+<p class="rig">11 février 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Écrit,--fait prendre copie d'un extrait des lettres de Pétrarque,
+relatif à la conspiration du doge Marino Faliero, et contenant l'opinion
+du poète sur la matière. Entendu un grand coup de canon dans la
+direction de Comacchio;--les barbares célèbrent la veille du jour
+anniversaire de la naissance de leur principal cochon--ou du jour de sa
+fête:--je ne sais plus lequel des deux. Reçu un billet d'invitation pour
+le premier bal, pour demain. Je n'irai pas au premier, mais j'ai
+l'intention d'aller au second, comme aussi chez les Veglioni.»</p>
+
+<p class="rig">13 février 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Aujourd'hui, un peu lu de <i>la Hollande</i> de Louis B***; mais je n'ai
+rien écrit depuis que j'ai terminé ma lettre sur la controverse relative
+à Pope. La politique est tout-à-fait entourée de brouillards à présent.
+Les barbares continuent leur marche. Il n'est pas aisé de deviner ce que
+les Italiens vont faire.</p>
+
+<p>»J'ai été hier élu <i>socio</i><a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a> de la société des bals du carnaval.
+C'est le cinquième carnaval que je passe. Les quatre premiers, j'ai fait
+beaucoup de tintamarre; mais dans celui-ci, j'ai été aussi sage que lady
+Grace elle-même.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103">(retour)</a> Membre, associé.</blockquote>
+
+<p class="rig">14 février 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Journée très-ordinaire. Écrit, avant de sortir à cheval, partie d'une
+scène de <i>Sardanapale</i>. Le premier acte est presque fini. Le reste du
+jour et de la soirée comme précédemment,--partie hors de chez moi, en
+<i>conversazione</i>,--partie à la maison.</p>
+
+<p>»Appris les détails de la dernière querelle à Russi, ville non loin
+d'ici: c'est exactement l'histoire de Roméo et Juliette. Deux familles
+de <i>contadini</i> sont en inimitié. Dans un bal, les plus jeunes membres de
+l'une et l'autre famille oublient leur querelle, et dansent ensemble. Un
+vieillard de l'une des familles entre, et reproche aux jeunes gens de
+danser avec des femmes ennemies. Les parens mâles de celles-ci
+s'offensent d'un tel reproche. Les deux partis courent dans leurs foyers
+et s'arment. Ils en viennent aux mains sur la voie publique, au clair de
+la lune, et se battent. Trois sont tués et six blessés, la plupart
+dangereusement;--c'est un fait de la semaine dernière. Un autre
+assassinat a eu lieu à Césenne,--en tout, environ quarante en Romagne
+depuis trois mois. Ce peuple tient encore beaucoup du moyen-âge.»</p>
+
+<p class="rig">15 février 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Hier soir, j'ai fini le premier acte de <i>Sardanapale</i>. Ce soir ou
+demain, je répondrai aux lettres que j'ai reçues.»</p>
+
+<p class="rig">16 février 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Hier soir, <i>il conte</i> Pietro Gamba a envoyé chez moi un homme avec un
+sac plein de bayonnettes, de mousquets, et de cartouches au nombre de
+quelques centaines, sans m'en avoir donné avis, quoique je l'eusse vu
+tout au plus une demi heure auparavant. Il y a environ dix jours, quand
+il devait y avoir ici un soulèvement, les libéraux et mes frères
+carbonari me dirent d'acheter des armes pour quelques-uns de nos braves.
+J'en achetai immédiatement, et je commandai des munitions, etc., et
+conséquemment les hommes furent armés. Eh bien!--le soulèvement est
+contremandé, parce que les barbares se mettent en marche une semaine
+plus tôt que l'on ne comptait; et un ordre exprès est rendu par le
+gouvernement, que toutes personnes ayant des armes cachées, etc., seront
+passibles de, etc., etc.»--Et que font mes amis, les patriotes, deux
+jours après? Ils rejettent entre mes mains, et dans ma maison (sans un
+mot d'avertissement préalable) ces mêmes armes que je leur avais
+fournies sur leur requête, et à mes propres périls et dépens.</p>
+
+<p>»Ç'a été un heureux hasard que Lega ait été à la maison pour recevoir
+ces armes, car (excepté Lega, Tita et F***) tous mes autres domestiques
+auraient trahi le secret sur-le-champ. D'ailleurs, si l'on dénonce ou
+découvre ces armes, je serai dans l'embarras.</p>
+
+<p>»Sorti à neuf heures,--rentré à onze. Battu la corneille qui avait volé
+la nourriture du faucon. Lu les <i>Contes de mon Hôte</i>,--écrit une
+lettre,--et mêlé une tasse médiocre d'eau avec d'autres ingrédiens.»</p>
+
+<p class="rig">18 février 1821.</p><br><br>
+
+<p>«La nouvelle du jour est que les Napolitains ont coupé un pont, et tué
+quatre carabiniers pontificaux qui voulaient s'y opposer. Outre la
+violation de la neutralité, c'est pitié que le premier sang versé dans
+cette querelle allemande ait été du sang italien. Toutefois, la guerre
+semble commencée tout de bon; car si les Napolitains tuent les
+carabiniers du pape, ils ne seront pas plus délicats envers les
+barbares.....................</p>
+
+<p>»En parcourant aujourd'hui la <i>Correspondance</i> de Grimm, j'ai trouvée
+une pensée de Tom Moore dans une chanson de Maupertuis à une femme
+laponaise:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Et tous les lieux</p>
+<p class="i14"> Où sont ses yeux</p>
+<p class="i14"> Font la zone brûlante.</p>
+</div></div>
+
+<p>»Voici la phrase de Moore:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="mid"> Ces yeux font mon climat, partout où je porte mes pas<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104">(retour)</a> And those eyes make my climate, wherever I roam.</blockquote>
+
+<p>»Mais je suis sûr que Moore ne vit jamais les vers de Maupertuis; car
+ils ne furent publiés dans la <i>Correspondance</i> de Grimm qu'en 1813, et
+j'appris Moore par coeur en 1812. Il y a aussi une autre coïncidence,
+mais de pensées opposées:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16"> Le soleil luit,
+<p class="i16"> Des jours sans nuit
+<p class="i14"> Bientôt il nous destine;
+<p class="i16"> Mais ces longs jours
+<p class="i16"> Seront trop courts,
+<p class="i16"> Passés près de Christine.
+</div></div>
+
+<p>»C'est la pensée retournée de la dernière stance de la jolie ballade sur
+Charlotte Lynes, ballade rapportée dans les <i>Mémoires de miss Seward</i> de
+Darwin:--je cite de mémoire pour avoir appris les vers il y a quinze
+ans:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> Pour ma première nuit j'irai</p>
+<p class="i20"> Dans ces contrées de neige,</p>
+<p class="i14"> Où le soleil reste six mois sans luire;</p>
+<p class="i20"> Et je crois, même alors,</p>
+<p class="i20"> Qu'il reviendra trop tôt</p>
+<p class="i8"> Me troubler dans les bras de la belle Charlotte Lynes<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105">(retour)</a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i18"> For my first night I'll go</p>
+<p class="i18"> To those regions of snow,</p>
+<p class="i14"> Where the sun for six months never shines;</p>
+<p class="i18"> And think, even then,</p>
+<p class="i18"> He too soon came</p>
+<p class="i14"> To disturb me with fair Charlotta Lynes.</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>»Aujourd'hui, je n'ai eu aucune communication avec mes vieux amis les
+carbonari; mais cependant mes bas-appartemens sont pleins de leurs
+bayonnettes, fusils, cartouches, et je ne sais quoi encore. Je suppose
+que l'on me considère comme un dépôt à sacrifier en cas d'accidens. Peu
+importe, dans la supposition de la délivrance de l'Italie, qui ou quoi
+soit sacrifié; c'est un grand objet:--c'est la poésie même de la
+politique. Rêver seulement--une Italie libre!!! Eh quoi! il n'y a rien
+eu de pareil depuis les jours d'Auguste. Je regarde les tems de
+Jules-César comme libres, parce que les commotions politiques permirent
+à chacun de choisir son côté, et que les partis furent à-peu-près égaux
+en force dans le principe. Mais ensuite ce ne fut plus qu'une affaire de
+troupes prétoriennes et légionnaires;--et depuis!--nous verrons, ou du
+moins quelqu'un verra quelle carte tournera. Mieux vaut espérer, lors
+même qu'il n'y a pas d'espoir. Les Hollandais firent plus dans la guerre
+de soixante-dix ans que les Italiens n'ont à faire aujourd'hui.»</p>
+
+<p class="rig">19 février 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Rentré chez moi tout seul;--vent très-fort,--éclairs,--clair de
+lune,--traînards solitaires, emmitouflés dans leurs manteaux,--femmes en
+masque,--maisons blanches, nuage s'amoncelant dans le ciel:--c'est une
+scène tout-à-fait poétique. Il vente toujours avec force,--les tuiles
+volent et le maison branle,--la pluie éclabousse,--l'éclair
+éclate<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>:--c'est une belle soirée de Suisse dans les Alpes, et la mer
+rugit dans le lointain.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106">(retour)</a> Nous avons cherché à rendre l'harmonie imitative du
+texte, qui s'élève ici au style de la poésie:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14">Rain splashing--lightning flashing.
+ (<i>Note du Trad.</i>)</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>»Fait une visite,--<i>conversazione</i>. Toutes les femmes sont effrayées par
+le vacarme; elles ne veulent point aller à la mascarade parce qu'il fait
+des éclairs,--la pieuse raison!</p>
+
+<p>»A*** m'a envoyé des nouvelles aujourd'hui. La guerre approche de plus
+en plus. Ô les gueux de souverains! Puissions-nous les voir battus!
+Puissent les Napolitains avoir la force des Hollandais d'autrefois, ou
+des Espagnols d'aujourd'hui, ou des protestans allemands, ou des
+presbytériens écossais, ou de la suisse sous Guillaume Tell, ou des
+Grecs sous Thémistocle,--toutes nations petites et isolées (excepté les
+Espagnols et les luthériens allemands),--et il y a une résurrection pour
+l'Italie, et une espérance pour le monde!»</p>
+
+<p class="rig">20 février 1821.</p><br><br>
+
+<p>«La nouvelle du jour est que les Napolitains sont pleins d'énergie.
+L'esprit public ici s'est certainement bien maintenu. Les Américains
+(société patriotique d'ici, ramification subordonnée aux carbonari)
+donnent dans quelques jours un dîner au milieu de la forêt, et ils m'ont
+invité, comme associé des carbonari. C'est dans la forêt de l'<i>Esprit du
+chasseur</i> de Boccace et de Dryden; et si je n'avais pas les mêmes
+sentimens politiques (pour ne rien dire de mon ancienne inclination
+conviviale<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>, qui revient de tems en tems), j'irais comme poète, ou
+du moins comme amateur de poésie. Je m'attendrai à voir le spectre
+d'Ostasio Degli Onesti (Dryden a mis à la place Guido
+Cavalcanti,--personnage essentiellement différent, comme on peut s'en
+convaincre dans Dante); à le voir, dis-je, «tomber comme la foudre sur
+sa proie» au milieu du festin. En tout cas, vienne ou non le spectre, je
+m'enivrerai de vin et de patriotisme autant que possible.</p>
+
+<p>»Depuis ces derniers jours, j'ai lu, mais je n'ai pas écrit.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107">(retour)</a> Si le mot déplaît, malgré sa propriété, aux ennemis du
+néologisme, ils y substitueront la périphrase <i>pour les grands repas</i>.
+(<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<p class="rig">21 février 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Comme d'ordinaire, j'ai fait ma promenade à cheval,--ma visite, etc.,
+etc. L'affaire commence à s'embrouiller. Le pape a fait imprimer une
+déclaration contre les patriotes, qui, dit-il, méditent un soulèvement.
+La conséquence de ceci sera que, dans une quinzaine, tout le pays sera
+en insurrection. La proclamation n'est pas encore publiée, mais
+imprimée, et prête pour la distribution. *** m'en a envoyé une copie en
+secret,--signe qu'il ne sait que penser. Quand il croit avoir besoin
+d'être bien avec les patriotes, il m'envoie quelque message de politesse
+ou autre.</p>
+
+<p>»Pour ma part, il me semble que rien, hors le succès le plus décisif des
+barbares, ne peut prévenir un soulèvement général et immédiat de toute
+la nation.»</p>
+
+<p class="rig">23 février 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Presque comme hier;--promenade à cheval;--visite;--rien écrit;--lu
+l'<i>Histoire romaine</i>.</p>
+
+<p>»J'ai reçu une lettre curieuse d'un particulier (c'est probablement un
+espion ou un imposteur) qui m'informe que les barbares sont indisposés
+contre moi; mais ainsi soit-il. Les coquins ne peuvent accorder leur
+hostilité à personne qui les haïsse et les exècre plus que je ne fais,
+ou qui s'oppose avec plus de zèle à leurs vues quand l'occasion s'en
+offrira.»</p>
+
+<p class="rig">24 février 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Promenade à cheval, etc., comme à l'ordinaire. L'avis secret qui, ce
+matin, est arrivé de la frontière aux carbonari, est aussi mauvais que
+possible. Le plan a manqué,--les chefs militaires et civils sont
+trahis,--et les Napolitains non-seulement n'ont pas bougé, mais ont
+déclaré au gouvernement papal et aux barbares qu'ils ne savent rien de
+l'affaire!!!</p>
+
+<p>»Ainsi va le monde; ainsi les Italiens sont toujours perdus par défaut
+d'union entre eux. On n'a point décidé ce qu'on doit faire ici, entre
+deux feux, et coupés que nous sommes de la frontière nord. Mon opinion a
+été--qu'il vaut mieux se soulever que d'être pris en détail; mais
+comment sera-t-elle prise à présent? c'est ce que je ne puis dire. Des
+messagers sont dépêchés aux délégués des autres cités pour apprendre
+leurs résolutions.</p>
+
+<p>»J'ai toujours eu idée que ça irait à la diable; mais j'aimais à
+espérer, et j'espère encore. Mon argent, mon bien, ma personne, enfin
+tout ce que je puis aventurer, je l'aventurerai hardiment pour la
+liberté italienne; c'est ce que j'ai dit, il y a une demi-heure, à
+quelques-uns des chefs. J'ai chez moi deux mille cinq cents <i>scudi</i>
+(plus de cinq cents livres sterling) que je leur ai offerts pour
+commencer.»</p>
+
+<p class="rig">25 février 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Rentré chez moi,--la tête me fait mal,--surabondance de nouvelles, mais
+trop accablantes pour être enregistrées. Je n'ai ni lu, ni écrit, ni
+pensé, mais mené une vie purement animale pendant toute la journée. Je
+veux essayer d'écrire une page ou deux avant de me coucher; mais, comme
+dit Squire Sullen, «j'ai un mal de tête terrible; Scrub, verse-moi un
+petit coup.» Bu du vin d'Imola et du punch.»</p>
+
+<h4>CONTINUATION DU JOURNAL<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>.</h4>
+
+<p class="rig">27 février 1821.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai été un jour sans continuer le journal, parce que je ne pouvais
+trouver un cahier blanc. Enfin, je rassemble ces souvenirs.</p>
+
+<p>»Promené à cheval, etc.,--dîné,--écrit une stance additionnelle pour le
+cinquième chant de <i>Don Juan</i>; je l'avais composée dans mon lit ce
+matin. Visité l'<i>amica</i><a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>. Nous sommes invités à la soirée du
+<i>Veglione</i> (dimanche prochain), avec la <i>marchesa</i> Clelia Cavalli et la
+comtesse Spinelli Rusponi: j'ai promis d'y aller. Hier soir, il y eut
+une émeute au bal, dont je suis un <i>socio</i>. Le vice-légat a eu
+l'insolence imprudente d'introduire trois de ses domestiques en
+masque,--sans billets, et en dépit de toutes remontrances. Il s'ensuivit
+que les jeunes gens du bal se fâchèrent et furent sur le point de jeter
+le vice-légat par la fenêtre. Ses domestiques, voyant la scène, se
+retirèrent, et lui après eux. Sa révérence <i>monsignore</i> devrait savoir
+que nous ne vivons pas dans le tems de la prédominance des prêtres sur
+le décorum. Deux minutes de plus, deux pas en avant, et toute la ville
+aurait été en armes, et le gouvernement expulsé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108">(retour)</a> Dans un autre cahier. (<i>Note de Moore</i>.) </blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109">(retour)</a> L'amie, la maîtresse. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<p>»Tel est l'esprit du jour, et ces gens-là ne paraissent pas s'en
+apercevoir. Le fait simplement considéré, les jeunes gens avaient
+raison, les domestiques ayant toujours été exclus des fêtes.</p>
+
+<p>»Hier, j'ai écrit deux notes sur la controverse de <i>Bowles et Pope</i>, et
+les ai envoyées à Murray par la poste. La vieille femme que j'assistai
+dans la forêt (elle a quatre-vingt-quatorze ans) m'a apporté deux
+bouquets de violettes. <i>Nam vita gaudet mortua floribus</i>. Le cadeau m'a
+plu beaucoup. Une femme anglaise m'aurait offert une paire de bas de
+laine tricotés, au moins, dans le mois de février. Les bouquets et les
+bas sont d'excellentes choses; mais les premiers sont plus élégans. Le
+cadeau, dans cette saison, me rappelle une stance de Gray omise dans son
+élégie:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Ici sont souvent répandues les violettes printanières,</p>
+<p class="i14"> Que des mains inconnues font pleuvoir;</p>
+<p class="i14"> Le rouge-gorge aime à nicher et à gazouiller ici,</p>
+<p class="i14"> Et la trace légère d'un petit pas s'imprime sur le sol.</p>
+</div></div>
+
+<p>»C'est une stance aussi belle qu'aucune autre de son élégie; je m'étonne
+qu'il ait eu le courage de l'omettre.</p>
+
+<p>»Cette nuit, j'ai horriblement souffert--d'une indigestion, je crois. Je
+ne soupe jamais,--c'est-à-dire, jamais chez moi; mais hier soir, je me
+laissai entraîner, par le cousin de la comtesse Gamba, et par
+l'énergique exemple de son frère, à avaler au souper quantité de moules
+bouillies, et à les délayer sans répugnance avec du vin d'Imola. Quand
+je fus rentré chez moi, dans l'appréhension des conséquences, j'avalai
+trois ou quatre verres de liqueurs spiritueuses, que les hommes (les
+marchands) nomment eau-de-vie, rum ou curaçao, mais que les dieux
+intituleraient esprit-de-vin coloré ou sucré. Tout alla bien jusqu'à ce
+que je me fusse mis au lit; alors je devins un peu enflé, et fus pris
+d'un fort vertige. Je sortis du lit, et, faisant dissoudre du
+<i>soda-powder</i>, j'en bus. Cette boisson me procura un soulagement
+momentané. Je rentrai dans le lit; mais je redevins malade et triste. Je
+repris encore du <i>soda-water</i>. Enfin, je tombai dans un affreux sommeil.
+Je m'éveillai et fus souffrant tout le jour, jusqu'à ce que j'eusse
+galopé quelques milles. Question:--Est-ce à cause des moules, ou de ce
+que je pris pour les corriger, que j'éprouvai cette secousse? Je crois à
+l'une et l'autre cause. J'observai durant mon indisposition la complète
+inertie, inaction et destruction de mes principales facultés mentales.
+J'essayai de les ranimer,--mais je ne le pus;--et voilà ce que c'est que
+l'ame! Je croirais qu'elle est mariée au corps, si elle ne sympathisait
+pas si étroitement avec lui. Si elle s'exaltait quand le corps
+s'affaisse, et <i>vice versa</i>, ce serait un signe que le corps et l'ame
+soupirent pour un état naturel de divorce; mais au contraire corps et
+ame semblent aller ensemble comme des chevaux de poste.</p>
+
+<p>»Espérons ce qui vaut le mieux;--c'est le grand point.»</p>
+
+<p>Durant les deux mois que comprend ce journal, Byron écrivit
+quelques-unes des lettres de la série suivante. Le lecteur doit donc
+s'attendre à y trouver des détails relatifs aux mêmes événemens.</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCIV.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 2 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«En entrant dans notre projet relativement aux Mémoires, vous me faites
+grand plaisir. Mais je doute (contre l'opinion de ma chère M<sup>me</sup> Mac F***,
+que j'ai toujours aimée et aimerai toujours,--non-seulement parce que
+j'éprouvai une réelle affection pour elle personnellement, mais encore
+parce que c'est elle et environ une douzaine d'autres personnes de son
+sexe qui seules me soutinrent dans le grand conflit de 1815),--mais je
+doute, dis-je, que les Mémoires puissent paraître ma vie durant, et, en
+vérité, je préférerais qu'ils ne parussent pas; car un homme a toujours
+l'air mort après que sa vie a été publiée, et certes je ne survivrais
+pas à la publication de la mienne.</p>
+
+<p>»Je ne puis consentir à altérer la première partie des
+Mémoires......................................</p>
+
+<p>»Quant à notre journal projeté, je l'appellerai comme il vous plaira:
+nous l'appellerons, si vous voulez, «La Harpe,» ou lui donnerons tout
+autre titre.</p>
+
+<p>»J'ai exactement les mêmes sentimens que vous sur notre art<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>; mais
+il s'empare de moi dans des accès de rage qui se renouvellent par
+intervalles, comme.....<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>; alors, si je n'écris pour vider mon
+esprit, je deviens furieux. Quant à cette régulière et infatigable
+passion d'écrire, que vous décrivez dans votre ami, je ne la comprends
+pas du tout. Le besoin d'écrire est pour moi un tourment, dont il faut
+me débarrasser; mais jamais un plaisir: au contraire, je regarde la
+composition comme une grande fatigue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110">(retour)</a> Ce passage s'expliquera mieux par un extrait d'une de mes
+lettres; à laquelle celle de Lord Byron faisait réponse: «Par rapport au
+journal, il est assez bizarre que Lord *** et moi ayions compté (il y a
+environ une semaine ou deux, avant que je reçusse votre lettre) sur
+votre assistance pour réaliser une entreprise à-peu-près semblable, mais
+plus littéraire et moins régulièrement soumise à une publication
+périodique. Lord ***, comme vous le verrez si son volume d'<i>Essais</i> vous
+parvient, a une manière fine, délicate et adroite d'exprimer de
+profondes vérités sur la politique et sur les moeurs; et, quelque plan
+que nous adoptions, il sera pour nous un associé utile et actif, vu
+qu'il écrit avec un plaisir tout-à-fait inconcevable pour un pauvre
+scribe comme moi, qui ai sur mon art les mêmes sentimens que ce mari
+français, qui, trouvant un homme occupé à faire l'amour à sa femme,
+s'écria: <i>Comment, monsieur! sans y être obligé?</i> Toutefois, en parlant
+ainsi, je n'entends parler que de la partie exécutive de l'art d'écrire;
+car, imaginer et esquisser un ouvrage à venir, c'est, je l'avoue, un
+plaisir délicieux.» (<i>Note de Moore</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111">(retour)</a> Suppression pudique de Moore. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>»Je désire que vous songiez sérieusement à notre plan de journal;--car
+je suis aussi sérieux qu'on peut l'être, dans ce monde, pour quoi que ce
+soit. ..................................................</p>
+
+<p>»Je resterai ici jusqu'en mai ou juin, et à moins que «la gloire ne
+survienne imprévue<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>,» nous nous rencontrerons peut-être, en France
+ou en Angleterre, dans le courant de l'année.</p>
+
+<p>»Votre, etc.</p>
+
+<p>»Je ne puis vous exposer l'état actuel des circonstances, parce qu'on
+ouvre toutes les lettres.</p>
+
+<p>»Me placerez-vous dans vos maudits <i>Champs-Élysées</i>? Est-ce <i>és</i> ou
+<i>ées</i> pour l'adjectif? Je ne sais rien du français, vu que je suis tout
+Italien. Quoique je lise et comprenne le français, je n'essaie jamais de
+le parler; car je le déteste.</p>
+
+<p>»Quant à la seconde partie des Mémoires, retranchez ce qu'il vous plaira
+de retrancher.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112">(retour)</a> <i>Honour comes unlooked for</i>. Expression de Moore pour
+désigner la mort trouvée dans un combat. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCV.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 4 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Je viens de voir, par le journal de Galignani, qu'on est dans une
+grande attente d'une tragédie nouvelle par Barry Cornwall. Parmi ce que
+j'ai déjà lu de lui, j'ai fort goûté les <i>Esquisses Dramatiques</i>; mais
+j'ai trouvé que son <i>Histoire sicilienne</i> et son <i>Marcien Colonne</i>, en
+vers, étaient tout-à-fait gâtés par je ne sais quelle affectation imitée
+de Wordsworth, de Moore et de moi-même,--le tout confondu en une sorte
+de chaos. Je crois cet auteur très-capable de produire une bonne
+tragédie, s'il garde un style naturel et ne s'amuse pas à faire des
+arlequinades pour l'auditoire. Comme il fut un de mes camarades d'école
+(Barry Cornwall n'est pas son vrai nom), je prends à son succès un
+intérêt plus qu'ordinaire, et je serai charmé d'en être vite instruit.
+Si j'avais su qu'il travaillât en ce genre, j'aurais parlé de lui dans
+la préface de <i>Marina Faliero</i>. Il créera une merveille du monde s'il
+fait une belle tragédie; je suis toutefois convaincu qu'il n'y réussira
+pas en suivant les vieux dramaturges,--qui sont pleins de fautes
+grossières, effacées par la beauté du style,--mais en écrivant
+naturellement et régulièrement, et en composant des tragédies
+régulières, à l'instar des Grecs; mais non par voie d'imitation,--en
+suivant seulement les bases de leur méthode, et en les adaptant aux tems
+et aux circonstances actuelles,--et, sans contredit, point de choeur.</p>
+
+<p>»Vous rirez et direz: «Que ne faites-vous ainsi vous-même?» J'ai, comme
+vous voyez, tenté une ébauche dans <i>Marino Faliero</i>; mais beaucoup de
+gens pensent que mon talent est «essentiellement contraire au genre
+dramatique», et je ne suis pas du tout certain qu'on n'ait pas raison.
+Si <i>Marino Faliero</i> ne tombe pas--à la lecture,--je ferai peut-être un
+nouvel essai (mais non pour le théâtre); et comme je pense que l'amour
+n'est pas la principale passion pour une tragédie (quoique la plupart
+des nôtres reposent sur ce sujet), vous ne me trouverez pas écrivain
+populaire. À moins que l'amour ne soit furieux, criminel et infortuné,
+il ne doit pas servir pour sujet tragique. Quand il est moelleux et
+enivré, il en sert, mais il ne le doit pas: c'est alors pour la galerie
+et les secondes loges.</p>
+
+<p>»Si vous désirez avoir une idée de l'essai que je tente, prenez une
+traduction d'un quelconque des tragiques grecs. Si je disais l'original,
+ce serait de ma part une impudente présomption; mais les traductions
+sont si inférieures aux auteurs originaux, que je pense pouvoir risquer
+cette question: ainsi jugez «de la simplicité de l'intrigue», etc., et
+ne me jugez point d'après vos vieux fous d'auteurs dramatiques, car ce
+serait boire de l'eau-de-vie pour goûter ensuite d'une fontaine. Après
+tout, néanmoins, je présume que vous ne prétendez pas que
+l'esprit-de-vin soit un plus noble élément qu'une source limpide
+bouillonnant au soleil. Et telle est la différence que je mets entre les
+Grecs et ces nuageux charlatans,--en exceptant toutefois Ben Johnson,
+qui était humaniste et classique. Ou bien prenez une traduction
+d'Alfieri, et, près de ce tragique mis sous forme anglaise, faites
+expérience de l'intérêt de mes nouveaux essais dans l'ancien genre, puis
+dites-moi franchement votre opinion. Mais ne me mesurez pas à l'aune de
+vos vieux ou nouveaux tailleurs: Rien de plus aisé que de compliquer
+les ressorts du drame. Mrs. Centlivre, dans la comédie, a dix fois plus
+d'intrigue que Congreve. Mais lui est-elle comparable? et cependant elle
+chassa Congreve du théâtre.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCVI.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 19 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Votre lettre du 29 du mois dernier est arrivée. Il faut que je vous
+requière positivement et sérieusement de prier M. Harris ou M. Elliston
+de laisser <i>le Doge</i> tranquille. Ce n'est pas un drame à jouer; la
+représentation ne remplira pas leur but, nuira au vôtre (qui est la
+vente de l'ouvrage); et me fera de la peine. C'est manquer de
+courtoisie, et même d'honnêteté, que de persister dans cette usurpation
+des écrits d'un homme.</p>
+
+<p>»Je vous ai déjà fait passer par le dernier courrier une courte
+protestation, adressée au public, contre ce procédé; au cas que ces
+gens-là persistent, ce que je n'ose point croire, vous la publierez dans
+les journaux. Je ne m'en tiendrai pas là, s'ils vont leur train; mais je
+ferai un plus long appel sur ce point, et établirai l'injustice que je
+vois dans leur manière d'agir. Il est dur que je doive avoir affaire à
+tous les charlatans de la Grande-Bretagne, aux pirates qui me
+publieront, et aux acteurs qui me joueront,--tandis qu'il y a des
+milliers de braves gens qui ne peuvent trouver ni libraire ni
+directeur...... ..............................................</p>
+
+<p>»Le troisième chant de <i>Don Juan</i> est «faible»; mais, si les deux
+premiers et les deux suivans sont tolérables, qu'attendez-vous? surtout
+puisque je ne dispute pas avec vous sur ce point, ni comme objet de
+critique ni comme objet d'affaires.</p>
+
+<p>»D'ailleurs, que dois-je croire? Vous, Douglas Kinnaird, et d'autres,
+m'écrivez que les deux premiers chants déjà publiés sont au nombre des
+meilleures pièces que j'aie écrites, et sont réputés comme tels; Augusta
+écrit qu'ils sont jugés «exécrables» (mot bien amer pour un
+auteur:--qu'en dites-vous, Murray?) même comme composition littéraire,
+et qu'elle en avait entendu dire tant de mal, qu'elle a résolu de ne
+jamais les lire, et a tenu sa résolution. Quoiqu'il en soit, je ne puis
+retoucher; ce n'est pas mon fort. Si vous publiez les trois nouveaux
+chants sans ostentation, ils réussiront peut-être.</p>
+
+<p>»Publiez, je vous prie, le Dante et le Pulci (je veux dire la <i>Prophétie
+de Dante</i>). Je regarde la traduction de Pulci comme ma grande oeuvre. Le
+reste des <i>Imitations d'Horace</i> où est-il? Publiez tout en même tems:
+autrement «la variété» dont vous vous targuez sera moins évidente.</p>
+
+<p>»Je suis de mauvaise humeur.--Des obstacles en affaires venus de ces
+maudits procureurs, qui s'opposent à un prêt avantageux que je devais
+faire sur hypothèque à un noble personnage, parce que la propriété de
+l'emprunteur est en Irlande, m'ont appris comment un homme est traité
+pendant son absence. Oh! si je reviens, je ferai marcher droit quelques
+hommes qui n'y songent guère;--ou eux ou moi, nous
+déménagerons.»..........................</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCIX<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 22 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Rétablissez votre santé, je vous prie. Je ne suis pas content de votre
+maladie. Ainsi écrivez-moi une ligne pour me dire que vous êtes sur
+pied, sain et dispos de plus belle. Aujourd'hui j'ai trente-trois ans.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Dans le chemin de la vie, etc., etc.<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a></p>
+</div></div>
+
+<p>»Avez-vous entendu dire que la confrérie des <i>Bronziers</i><a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a> ait
+présenté ou veuille présenter une adresse à Brandenburgh-House «sous les
+armes», et avec toute la variété et splendeur possible d'un attirail
+d'airain?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113">(retour)</a> Les lettres 407 et 408, adressées à M. Murray, ont été
+supprimées; elles ne parlent que des moyens d'empêcher la mise en scène
+de <i>Marino Faliero</i>. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114">(retour)</a> Déjà cité dans le <i>Journal</i>. (<i>Note de Moore</i>.) </blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115">(retour)</a> Nous traduisons ainsi en un seul mot <i>braziers</i>, ouvrier
+en bronze, de <i>brass</i>, bronze. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Les bronziers, ce semble, se disposent à voter</p>
+<p class="i14"> Une adresse, et à la présenter tout revêtus de bronze;</p>
+<p class="i14"> Pompe superflue!--car, près de lord Harry,</p>
+<p class="i6"> Ils trouveront où ils veulent aller, plus de bronze qu'ils n'en porteront.</p>
+</div></div>
+
+<p>»Il y a une ode pour vous, n'est-ce pas?--digne</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i8"> De ****, grand poète <i>métaphysiqueur</i>,</p>
+<p class="i8"> Homme d'un vaste mérite, quoique peu de gens s'en doutent,</p>
+<p class="i8"> Si je l'ai lu (comme je vous l'ai dit à Mestri<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>;</p>
+<p class="i8"> J'en suis pour beaucoup redevable à ma passion pour la pâtisserie.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116">(retour)</a> Pour rimer avec <i>pastry</i>, pâtisserie.</blockquote>
+
+<p>»Mestri et Fusina sont les passages ordinaires par où on va à Venise;
+mais ce fut de Fusina que vous et moi nous nous embarquâmes, quoique «la
+misérable nécessité de rimer» m'ait fait mettre Mestri dans le voyage.</p>
+
+<p>»Ainsi, un livre vous a été dédié? J'en suis charmé, et je serais
+très-heureux de voir le volume.</p>
+
+<p>»Je suis au comble de l'embarras à propos d'une mienne tragédie qui
+n'est bonne que pour le cabinet d***; et que les directeurs, s'arrogeant
+un droit absolu sur toute poésie une fois publiée, sont déterminés à
+faire représenter, avec ou sans mon agrément, peu leur importe, et, je
+présume, avec les changemens que M. Dibdin fera pour leur usage. J'ai
+écrit à Murray, à lord Chamberlain, et à d'autres, pour qu'ils
+interviennent dans cette affaire et me préservent d'une telle exposition
+publique. Je ne veux ni les impertinens sifflets, ni les
+applaudissemens insolens d'un auditoire de théâtre. Je n'écris que pour
+le lecteur, et ne me soucie que de l'approbation silencieuse de ceux qui
+ferment un livre de bonne humeur, et avec une paisible satisfaction.</p>
+
+<p>»Or, si vous voulez écrire aussi à notre ami Perry, pour le prier
+d'employer sa médiation auprès d'Harris et d'Elliston, afin d'empêcher
+l'exécution de ce projet, vous m'obligerez beaucoup. La pièce n'est pas
+du tout propre au théâtre, comme un simple coup-d'oeil le leur montrera,
+ou le leur a, j'espère, déjà montré; et, y fût-elle jamais propre, je
+n'aurai jamais, la volonté d'avoir rien à faire avec les théâtres.</p>
+
+<p>»Je me hâte de me dire votre, etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCX.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 27 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Je diffère d'avis avec vous sur le compte de la <i>Prophétie de Dante</i>,
+que je crois devoir être publiée avec la tragédie. Mais faites ce qu'il
+vous plaît; vous êtes nécessairement le meilleur juge des finesses de
+votre métier. Je suis d'accord avec vous sur le titre. Le drame peut
+être bon ou mauvais, mais je me flatte que c'est un tableau original,
+d'un genre de passion si naturel à mon esprit, que je suis convaincu que
+j'aurais agi précisément comme le doge, sous l'influence des mêmes
+provocations.</p>
+
+<p>»Je suis charmé de l'approbation de Foscolo.</p>
+
+<p>»Excusez-moi si je me hâte. Je crois vous avoir dit que:--je ne sais
+plus ce que c'était: mais peu importe.</p>
+
+<p>»Merci pour vos complimens du premier jour de l'an. J'espère que cette
+année sera plus agréable que la dernière. Je ne parle que par rapport à
+l'Angleterre, où j'ai eu, en ce qui me concerne, toute espèce de
+désappointement;--j'ai perdu un procès important,--et les procureurs de
+lady Byron me refusent de consentir à un prêt avantageux que je voulais
+faire de mon propre bien à lord Blessington, etc., etc., etc., comme
+pour clore convenablement les quatre saisons. Ces contrariétés, et cent
+autres pareilles, ont rendu cette année un tissu d'affaires pénibles
+pour moi en Angleterre. Heureusement, les choses ont ici une tournure un
+peu plus agréable pour moi; autrement j'aurais usé de l'anneau
+d'Annibal<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>.</p>
+
+<p>»Remerciez, je vous prie, Gifford de toutes ses bontés. L'hiver est ici
+aussi froid que les latitudes polaires de Parry<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>. Il faut que
+j'aille galoper dans la forêt; mes chevaux attendent. Votre sincère,
+etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117">(retour)</a> On sait qu'Annibal mit fin à ses jours en avalant un
+poison caché dans son anneau.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118">(retour)</a> Célèbre marin anglais, qui, en cherchant un passage dans
+l'Océan arctique, s'est approché du pôle plus près qu'aucun des
+navigateurs qui l'ont précédé. (<i>Notes du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXI.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 2 février 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Votre lettre d'excuse est arrivée. J'accueille la lettre, mais je
+n'admets pas les excuses, si ce n'est par courtoisie; ainsi, lorsqu'un
+homme vous marche sur les orteils et vous demande pardon, on lui accorde
+ce pardon, mais la phalange ne vous fait pas moins mal, surtout s'il y
+existe un cor.</p>
+
+<p>»Dans le dernier discours du doge, il y a la phrase suivante (voici, du
+moins, comme ma mémoire me la donne):</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Et toi qui fais et défais les soleils;</p>
+</div></div>
+
+<p>Il faut la changer en celle-ci:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Et toi qui allumes et éteins les soleils,</p>
+</div></div>
+
+<p>c'est-à-dire, si le vers coule également bien, et si M. Gifford croit
+l'expression meilleure. Ayez, je vous prie, la bonté d'y faire
+attention. Vous êtes tout-à-fait devenu un ministre d'état. Songez s'il
+n'est pas possible qu'un jour vous soyez jeté à bas. *** ne sera pas
+toujours tory, quoique Johnson dise que le premier whig fut le diable
+lui-même.</p>
+
+<p>»Vous avez, par la correspondance de M. Galignani, appris un secret (un
+peu tard, à la vérité); savoir qu'un Anglais peut exclusivement disposer
+de ses droits d'auteur en France,--fait de quelque importance au cas
+qu'un écrivain obtienne une grande popularité. Or, je veux bien vous
+dire ce qu'il faut que vous fassiez, et ne point prendre d'avantage sur
+vous, quoique vous ayez été assez méchant pour rester trois mois sans
+accuser réception de ma lettre. Offrez à Galignani l'achat du droit de
+propriété en France; s'il refuse, désignez tel libraire qu'il vous
+plaira, et je vous signerai tel contrat qu'il vous plaira aussi, et il
+ne vous en coûtera pas un sou de mon côté.</p>
+
+<p>»Songez que je ne veux point me mêler de cette affaire, sinon pour vous
+assurer la propriété de mes oeuvres. Je n'aurai jamais de marché qu'avec
+les libraires anglais, et je ne désire aucun honoraire hors de ma
+patrie.</p>
+
+<p>»Or, cela est candide et sincère, et un peu plus beau que votre silence
+matois, pour voir ce qu'il en adviendrait. Vous êtes un excellent homme,
+<i>mio caro Moray</i>, mais il y a encore en vous, par-ci par-là, un peu de
+levain de Fleet-Street,--une miette de vieux pain. Vous n'avez pas le
+droit d'agir envers moi en homme soupçonneux; car je ne vous en ai donné
+aucune raison. Je serai toujours franc avec
+vous..................................</p>
+
+<p>»Je ne dirai plus rien à présent, sinon que je suis,</p>
+
+<p>»Votre, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Si vous vous aventurez, comme vous le dites, à Ravenne cette
+année, je remplirai les devoirs de l'hospitalité tant que vous y vivrez,
+et vous enterrerai bel et bien (pas en terre sainte, néanmoins), si vous
+êtes tué par la balle ou par le glaive; ce qui devient fréquent depuis
+peu parmi les indigènes. Mais peut-être votre visite sera prévenue; je
+viendrai probablement dans votre pays; et dans ce cas, écrivez à milady
+le duplicata de l'épître que le roi de France adressa au prince Jean.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 16 février 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Au mois de mars arrivera de Barcelonne <i>signor Curioni</i>, engagé pour
+l'Opéra. C'est une de mes connaissances, un jeune homme de manières
+distinguées, et fameux dans sa profession. Je requiers en sa faveur
+votre bienveillance personnelle et votre patronage. Introduisez-le, je
+vous prie, chez tous les gens de théâtre, éditeurs de journaux, et
+autres, qui pourront lui rendre, dans l'exercice de sa profession, des
+services publics et particuliers.</p>
+
+<p>»Le cinquième chant de <i>Don Juan</i> est si loin d'être le dernier, que
+c'est à peine si le poème commence. Je veux faire faire à <i>Don Juan</i> le
+tour de l'Europe, avec un mélange convenable de siéges, de batailles et
+d'aventures, et le faire finir, comme Anacharsis Clootz, dans la
+révolution française. Je ne sais combien de chants ce plan exigera, ni
+si je l'achèverai (même hormis le cas de mort prématurée); mais enfin
+telle a été ma première idée. J'ai songé à faire de Don Juan un
+<i>cavaliere servente</i> en Italie, la cause d'un divorce en Angleterre, et
+un homme sentimental «à figure de Werther» en Allemagne, afin de mettre
+au jour les différens ridicules de la société dans chacun de ces pays,
+et de montrer mon héros graduellement gâté et blasé au fur et à mesure
+qu'il vieillira, comme c'est naturel. Mais je n'ai pas définitivement
+arrêté si je le ferai finir en enfer ou par un malheureux mariage, car
+je ne sais lequel est le pire; la tradition espagnole dit l'enfer; mais
+il est probable que ce n'est qu'une allégorie de l'autre état. Vous êtes
+maintenant en possession de mes idées sur le sujet.</p>
+
+<p>»Vous dites que le <i>Doge</i> ne sera pas populaire; ai-je écrit jamais pour
+la popularité? Je vous défie de me montrer un de mes ouvrages (excepté
+un conte ou deux), de style ou mine populaire. Il me paraît qu'il y a
+place pour un différent genre de drame, qui ne soit ni une imitation
+servile du drame ancien, genre erroné et grossier, ni trop français non
+plus, comme ceux qui succédèrent aux écrivains du vieux tems. Il me
+paraît qu'un bon style anglais et une observation plus sévère des règles
+pourraient produire une combinaison qui ne déshonorât pas notre
+littérature. J'ai essayé, de plus, à faire une pièce sans amour; et il
+n'y a non plus ni anneaux, ni méprises, ni surprises, ni scélérats
+enragés, ni mélodrame enfin. Tout cela l'empêchera d'être populaire,
+mais ne me persuadera pas qu'elle soit par conséquent mauvaise. Toutes
+les fautes y naîtront plutôt de l'imperfection dans l'exécution et la
+conduite que de la conception, qui est simple et
+sévère.............................................
+...................................................</p>
+
+<p>»Dans la lettre sur Bowles (que je vous ai envoyée par le courrier de
+mardi), après ces mots «on a fait plusieurs tentatives.» (en parlant de
+la réimpression des <i>Poètes anglais et Réviseurs écossais</i>), ajoutez:
+«en Irlande;» car je crois que les pirates anglais n'ont commencé leurs
+tentatives qu'après que j'eus quitté l'Angleterre pour la seconde fois.
+Veillez-y je vous prie. Faites-moi savoir ce que vous et votre synode
+pensez sur la controverse Bowles....
+....................................................</p>
+
+<p>»Comment George Bankes a-t-il été amené à citer les <i>Poètes anglais</i>
+dans la chambre des communes? Tout le monde me jette ce poème à la tête.</p>
+
+<p>»Quant aux nouvelles politiques, les Barbares marchent sur Naples, et
+s'ils perdent une seule bataille, toute l'Italie sera en insurrection.
+Ce sera comme la révolution espagnole.</p>
+
+<p>»Vous parlez des lettres ouvertes. Certainement, les lettres sont
+ouvertes, et c'est la raison pour laquelle je traite toujours les
+Autrichiens de vils gredins. Il n'y a pas un Italien qui les abhorre
+plus que je ne fais: et tout ce que je pourrais faire pour délivrer
+l'Italie et la terre de leur infâme oppression, je le ferais <i>con
+amore</i>.</p>
+
+<p>»Votre, etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXIII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 21 février 1821.</p><br><br>
+
+<p>«À la page 44<sup>e</sup> du premier volume des <i>Voyages de Turner</i> (que vous
+m'avez dernièrement envoyés), il est dit que «Lord Byron, en établissant
+avec tant de confiance la possibilité de traverser à la nage le détroit
+des Dardanelles, semble avoir oublié que Léandre le traversait dans l'un
+et l'autre sens, tour-à-tour suivant et contre la direction du courant;
+tandis que lui (Lord Byron) n'a accompli que la partie la plus aisée de
+la tâche, en nageant suivant le courant d'Europe en Asie.» Je n'ai pas,
+sans aucun doute, oublié ce que sait le premier écolier venu,
+c'est-à-dire que Léandre traversait le détroit dans la nuit, et revenait
+le matin. Mon but a été de démontrer que l'Hellespont pouvait être
+traversé à la nage, et c'est à quoi M. Ekenhead et moi nous avons
+réussi, l'un en une heure et dix minutes, l'autre en une heure et cinq
+minutes. Le courant ne nous était pas favorable; au contraire, la grande
+difficulté fut d'y résister; car, loin de nous aider à gagner le rivage
+asiatique, il nous emportait droit dans l'archipel. Ni M. Ekenhead, ni
+moi, ni, j'oserai ajouter, personne à bord de la frégate, à commencer
+par le capitaine Bathurst, n'avait la moindre notion de cette différence
+de courant que M. Turner signale du côté de l'Asie. Je n'en ai jamais
+entendu parler; autrement, j'aurais fait le trajet dans le sens
+contraire. Le seul motif qui décida le lieutenant Ekenhead, ainsi que
+moi-même, à partir du rivage d'Europe, fut que le petit cap au-dessus de
+Sestos était un lieu plus proéminent, et que la frégate qui était à
+l'ancre au-dessous du fort asiatique, formait un meilleur point de vue
+pour diriger notre nage; et, dans le fait, nous abordâmes juste
+au-dessous.</p>
+
+<p>»M. Turner dit: «Tout ce qu'on jette dans le courant, sur cette partie
+de la rive européenne, arrive nécessairement à la côte asiatique.» Cette
+assertion est si loin d'être vraie, que l'objet abandonné au courant
+arrive nécessairement dans l'archipel, quoiqu'un vent violent, soufflant
+dans la direction de l'Asie, ait pu quelquefois produire l'effet
+contraire.</p>
+
+<p>»M. Turner essaya la traversée en partant de la rive asiatique, et ne
+réussit pas: «Après vingt-cinq minutes, pendant lesquelles il n'avança
+pas de cent <i>yards</i><a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>, il renonça à l'entreprise par épuisement.»
+Cela est fort possible, et aurait pu lui arriver tout aussi bien sur la
+rive européenne. Il aurait dû commencer son trajet une couple de milles
+plus haut, et il aurait pu alors arriver à terre sous le fort européen.
+J'ai particulièrement remarqué (et M. Hobhouse l'a remarqué aussi) que
+nous fûmes obligés d'allonger la traversée réelle du détroit, qui n'a
+qu'un mille de largeur, jusqu'à trois ou quatre milles, vu la force du
+courant. Je puis assurer à M. Turner que son succès m'aurait fait un
+grand plaisir, puisqu'il aurait fortifié d'un exemple de plus la
+probabilité de l'histoire de Léandre. Mais il n'est pas très-convenable
+à lui d'inférer que, parce qu'il a échoué, Léandre n'a pu réussir. Il y
+a toujours quatre exemples du fait; un Napolitain, un jeune juif, M.
+Ekenhead et moi; et l'authenticité des deux derniers exemples se fonde
+sur le témoignage oculaire de quelques centaines de marins anglais.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119">(retour)</a> <i>Yard</i>, mesure anglaise, qui est la moitié du <i>fathom</i> ou
+toise, et qui équivaut à trois pieds. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>»Quant à la différence du courant, je n'en ai aperçu aucune; la
+direction n'en est favorable au nageur ni d'un côté ni de l'autre, mais
+on peut en éluder l'effet en entrant dans la mer à une distance
+considérable au-dessus du point opposé de la côte où le nageur veut
+aborder, et en résistant continuellement; le courant est fort, mais,
+moyennant un bon calcul, vous pouvez arriver à terre. Mon expérience et
+celle des autres me forcent de déclarer le trajet de Léandre possible et
+praticable. Tout homme jeune, et doué de quelque habileté dans la
+natation, peut réussir en partant n'importe de quel côté. Je restai
+trois heures à traverser le Tage à la nage, ce qui est beaucoup plus
+hasardeux, puisque le trajet est de deux heures plus long que celui de
+l'Hellespont. Je mentionnerai encore un exemple de ce qu'il est possible
+de faire en nageant. En 1818, le chevalier Mengaldo, gentilhomme de
+Bassano, bon nageur, désira nager avec mon ami M. Alexandre Scott et
+avec moi. Comme il paraissait attacher à cette partie le plus vif
+intérêt, nous ne le refusâmes pas. Nous partîmes tous trois de l'île du
+Lido pour gagner Venise. À l'entrée du Grand Canal, Scott et moi nous
+étions très en avant, et nous n'apercevions plus notre ami étranger, ce
+qui, toutefois, était de peu de conséquence, puisqu'il y avait une
+gondole pour garder ses habits et le prendre au sortir de l'eau.--Scott
+nagea jusqu'au-delà du Rialto, où il aborda, moins par la fatigue qu'à
+cause du froid; car il avait été quatre heures dans l'eau, sans se
+reposer ou s'arrêter, si ce n'est en se laissant aller sur le
+dos--(c'était la condition expresse de notre partie). Je continuai ma
+course jusqu'à Santa-Chiara, et parcourus ainsi la totalité du Grand
+Canal (outre la distance du Lido), et j'abordai là où la lagune se
+rouvre pour le passage de Fusina. J'avais été dans l'eau, montre en
+main, sans aide ni repos, sans jamais toucher ni sol ni barque, quatre
+heures et vingt minutes. M. le consul-général Hoppner fut témoin de
+cette partie, et plusieurs autres personnes en ont connaissance. M.
+Turner peut aisément vérifier le fait, s'il y ajoute quelque importance,
+en s'en informant auprès de M. Hoppner. Nous ne pourrions assigner
+exactement la distance parcourue, qui toutefois, dut être considérable.</p>
+
+<p>»Je ne mis à traverser l'Hellespont qu'une heure et dix minutes. Je
+suis maintenant plus vieux de dix ans d'âge, et de vingt ans de
+constitution que lorsque je traversai le détroit des Dardanelles; et
+pourtant il y a deux ans, je fus capable de nager pendant quatre heures
+et vingt minutes; et je suis sûr que j'aurais pu continuer encore deux
+heures, quoique j'eusse une paire de caleçons, accoutrement qui n'est
+nullement favorable à ce genre d'exercice. Mes deux compagnons furent
+aussi quatre heures dans l'eau. Mengaldo pouvait avoir environ trente
+ans; Scott, environ vingt-six.</p>
+
+<p>»Avec ces expériences de natation, faites par moi ou par d'autres,
+non-seulement sur le lieu, mais ailleurs encore, pourquoi douterais-je
+que l'exploit de Léandre ne fût point parfaitement praticable? Puisque
+trois individus ont parcouru une distance plus grande que la largeur de
+l'Hellespont, pourquoi lui, Léandre, n'aurait-il pu franchir ce détroit?
+Mais M. Turner a échoué; et, cherchant une raison plausible de son
+échec, il rejette la faute sur la rive asiatique du détroit. Il a essayé
+de nager tout en travers, au lieu de partir de plus haut pour gagner un
+avantage; il aurait pu tout aussi bien essayer de voler par-dessus le
+mont Athos.</p>
+
+<p>»Qu'un jeune Grec des tems héroïques, épris d'amour, et doué de membres
+vigoureux, ait pu réussir dans un pareil trajet, je ne m'en étonne ni
+n'en doute. A-t-il tenté ou non ce trajet? c'est une autre question; car
+il aurait pu avoir une petite barque qui lui eût épargné cette peine.</p>
+
+<p>»Je suis votre sincère, etc.<br>
+<span class="rig">BYRON.</span></p><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> M. Turner dit que la traversée d'Europe en Asie est «la partie
+la plus aisée de la tâche.» Je doute que Léandre fût de cet avis; car
+c'était le retour: toutefois, il y avait plusieurs heures d'intervalle
+entre les deux traversées. L'argument de M. Turner que «plus haut ou
+plus bas, le détroit s'élargit si considérablement, qu'il y aurait eu
+peu d'avantage à s'écarter,» n'est bon que pour de médiocres nageurs; un
+homme de quelque habileté et de quelque expérience dans la natation,
+aura toujours moins égard à la longueur du trajet qu'à la force du
+courant. Si Ekenhead et moi eussions songé à traverser dans le point le
+plus étroit, au lieu de remonter jusqu'au cap, nous aurions été
+entraînés à Ténédos. Toutefois le détroit ne s'élargit pas
+excessivement, même au-dessus ou au-dessous des forts. Comme la frégate
+stationna quelque tems dans les Dardanelles, en attendant le firman, je
+me baignai souvent dans le détroit après notre traversée, et
+généralement sur la côte asiatique, sans apercevoir cette plus grande
+force dans le courant par laquelle le voyageur diplomatique excuse son
+échec. Notre amusement, dans la petite baie qui s'ouvre immédiatement
+au-dessous du fort asiatique, était de plonger pour attraper les tortues
+de terre, que nous jetions exprès dans l'eau, et qui, en véritables
+amphibies, se traînaient au fond de la mer; cela ne prouve pas une plus
+grande violence dans le courant que sur la rive européenne. Quant à la
+modeste insinuation que nous choisîmes cette dernière rive comme «plus
+facile,» j'en appelle à la décision de M. Hobhouse et au capitaine
+Bathurst (le pauvre Ekenhead étant mort). Si nous avions été instruits
+de cette prétendue différence du courant, nous en aurions du moins tenté
+l'épreuve, et nous n'étions pas gens à renoncer après les vingt-cinq
+minutes de l'expérience de M. Turner. Le secret de tout ceci est que M.
+Turner a échoué et que nous avons réussi; il est par conséquent
+désappointé, et paraît disposé à rabaisser le peu de mérite qu'il peut y
+avoir dans notre succès. Pourquoi n'essaya-t-il pas du côté de l'Europe?
+S'il y avait réussi, après avoir échoué du côté de l'Asie, son excuse
+aurait été meilleure. M. Turner peut trouver tels défauts qu'il lui
+plaira dans ma poésie ou ma politique; mais je lui recommande de
+renoncer aux réflexions aquatiques, jusqu'à ce qu'il soit capable de
+nager «vingt-cinq minutes sans être épuisé,» quoi qu'il soit, je pense,
+le premier tory des tems modernes qui ait jamais nagé contre le courant
+durant une demi-heure.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXIV.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 22 février 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Comme je souhaite que l'ame de feu Antoine Galignani repose en paix
+(vous aurez sans doute lu sa mort, publiée par lui-même dans son
+journal), vous êtes particulièrement invité à informer ses enfans et
+héritiers que je n'ai reçu qu'un numéro de leur <i>Literary Gazette</i>, à
+laquelle je me suis abonné il y a plus de dix mois,--malgré les
+fréquentes réclamations que je leur ai écrites. S'ils n'ont aucun égard
+pour moi, simple abonné, ils doivent en avoir pour leur parent défunt,
+qui indubitablement n'est pas bien traité dans sa présente demeure pour
+ce manque total d'attention: sinon, il me faut la restitution de mes
+francs. J'ai payé par l'entremise du libraire vénitien Missiaglia. Vous
+pouvez aussi faire entendre à ces gens-là que lorsqu'un honnête homme
+écrit une lettre, il est d'usage de lui adresser une réponse.</p>
+
+<p>»Nous sommes ici à la guerre, et à deux jours de distance du théâtre des
+hostilités, dont nous attendons la nouvelle de moment en moment. Nous
+allons voir si nos amis italiens sont bons à autre chose qu'à «faire feu
+de derrière une encoignure,» comme le fusil d'un Irlandais. Excusez-moi
+si je me hâte de finir,--j'écris tandis qu'on m'attache mes éperons. Mes
+chevaux sont à la porte, et un comte italien m'attend pour m'accompagner
+dans ma promenade équestre.</p>
+
+<p>»Votre, etc.</p>
+
+<p>»Dites-moi, je vous prie, si, parmi toutes mes lettres, vous en avez
+reçu une qui détaille la mort de notre commandant. Il a été tué près de
+ma porte, et a expiré dans ma maison.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXV.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 2 mars 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Vous avez ci-joint le commencement d'une lettre que j'écrivais à Perry,
+mais que j'ai interrompue dans l'espoir que vous auriez le pouvoir
+d'empêcher les théâtres de me représenter. Vous ne devez certainement
+pas l'envoyer à son adresse; mais elle vous expliquera mes sentimens à
+ce sujet. Vous me dites: «Il n'y a rien à craindre; laissez-les faire ce
+qu'il leur plaît,» c'est-à-dire que vous me verriez <i>damné</i> avec la plus
+parfaite tranquillité. Vous êtes un gentil garçon.»</p>
+<br>
+
+<h4>À M. PERRY</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 22 janvier 1821.</p><br><br>
+
+<p><span class="sc">Monsieur</span>,</p>
+
+<p>«J'ai reçu une étrange nouvelle, qui ne peut être plus désagréable à
+votre public qu'elle ne l'est à moi-même. Des lettres particulières et
+les gazettes me font l'honneur de dire que c'est l'intention de quelques
+directeurs de Londres de mettre en scène le poème de <i>Marino Faliero</i>,
+etc., qui n'a jamais été destiné à cette exposition publique, et qui,
+j'espère, ne la subira jamais. Il n'y est certainement pas propre. Je
+n'ai jamais écrit que pour le lecteur solitaire, et ne demande d'autres
+applaudissemens qu'une approbation silencieuse. Puisque le dessein de
+m'amener de force, comme un gladiateur, sur l'arène théâtrale est une
+violation de toutes les convenances littéraires, je compte que la partie
+impartiale de la presse se rangera entre moi et cette monstrueuse
+violation de mes droits; car je réclame comme auteur le droit d'empêcher
+que mes écrits ne soient convertis en pièces de théâtre. Je respecte
+trop le public pour que cela se fasse de mon gré. Si j'avais recherché
+sa faveur, c'eût été par une pantomime.</p>
+
+<p>»J'ai dit que je n'écris que pour le lecteur: je ne puis consentir à
+aucun autre genre de publicité, ou à l'abus de la publication de mes
+ouvrages dans l'intérêt des histrions. Les applaudissemens d'un
+auditoire ne me causeraient point de plaisir; et pourtant, son
+improbation pourrait me causer de la peine: les chances ne sont donc pas
+égales. Vous me direz peut-être: «Comment est-ce possible? Si
+l'improbation de l'auditoire vous cause de la peine, l'approbation ne
+pourrait pas vous faire plaisir?» Point du tout: la ruade d'un âne ou la
+piqûre d'une guêpe peut être pénible pour ceux qui ne trouveraient rien
+d'agréable à entendre l'un braire et l'autre bourdonner.</p>
+
+<p>»La comparaison peut sembler impolie; mais je n'en ai pas d'autre sous
+la main, et elle se présente naturellement.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXVI.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, <i>Marzo</i> 1821.</p><br><br>
+
+<p><span class="sc">Cher Moray</span><a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>,</p>
+
+<p>«Dans mon paquet du 12 courant, dernière feuille--et dernière
+page,--retranchez la phrase qui définit ou prétend définir ce que c'est
+que la qualité de <i>gentleman</i>, et quels gens doivent être ainsi
+qualifiés. Je vous dis de retrancher la phrase entière, parce qu'elle ne
+vient pas plus à propos que «la cosmogonie ou création du monde» dans le
+<i>Vicaire de Wakefield</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120">(retour)</a> Écrit ainsi par Lord Byron, suivant l'orthographe
+italienne.</blockquote>
+
+<p>»Dans la phrase plus haut, presque au commencement de la même page,
+après les mots: «Il existe toujours ou peut toujours exister une
+aristocratie de poètes,» ajoutez et intercalez les paroles suivantes:
+«Je ne prétends pas que ces poètes écrivent en gens de qualité ou
+affectent l'<i>euphuisme</i><a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>: mais il y a une noblesse de pensée et
+d'expression que l'on trouve dans Shakspeare, Pope et Burns comme dans
+Dante, Alfieri, etc.» Ou, si vous aimez mieux, peut-être aurez-vous
+raison de retrancher la totalité de la digression finale sur les poètes
+vulgaires, et de ne rien publier au-delà de la phrase où je déclare
+préférer l'<i>Homère</i> de Pope à celui de Cowper, et où je cite le docteur
+Clarke en faveur de l'exactitude de la traduction du premier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121">(retour)</a> <i>Euphuisme</i> est un mot intraduisible, adopté en
+Angleterre pour désigner le langage maniéré des personnes qui affectent
+de ne rien dire simplement; je ne sais s'il serait convenablement rendu
+par <i>style précieux</i>. (<i>Notes du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<p>»Sur tous ces points, prenez une opinion arrêtée; prenez l'avis sensé
+(ou insensé) de vos savans visiteurs, et agissez en conséquence. Je suis
+fort traitable--en prose.</p>
+
+<p>»Je ne sais si j'ai décidé la question pour Pope; mais je suis sûr
+d'avoir mis un grand zèle à la soutenir. Si l'on en vient aux preuves,
+nous battrons les vauriens. Je montrerai plus d'images dans vingt vers
+de Pope que dans un passage quelconque de longueur égale, tiré de tout
+autre poète anglais,--et cela dans les endroits où l'on s'y attend le
+moins; par exemple, dans ses vers sur <i>Sporus</i>.--Lisez-les, et notez-en
+les images séparément et arithmétiquement<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>
+........................................................</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122">(retour)</a> Nous avons dû supprimer la liste des expressions figurées
+que Lord Byron note une à une; car la plupart de ces expressions,
+traduites littéralement, seraient bizarres, et traduites par des
+équivalens, ne répondraient plus au but de l'auteur.</blockquote>
+
+<p>»Or, y a-t-il dans tout ce passage un vers qui ne soit pourvu de l'image
+la plus propre à remplir le but du poète? Faites attention à la
+variété,--à la poésie de ce passage,--à l'imagination qui y brille; à
+peine y a-t-il un vers qui ne puisse être peint, et qui ne soit lui-même
+une peinture! Mais ce n'est rien en comparaison des plus beaux passages
+de l'<i>Essai sur l'Homme</i>, et de plusieurs autres poèmes sérieux ou
+comiques. Il n'y eut jamais au monde critique plus injuste que celle de
+ces marauds contre Pope.</p>
+
+<p>»Demandez à M. Gifford si, dans le cinquième acte du <i>Doge</i>, après la
+phrase du <i>voile</i>, vous ne pouvez pas intercaler les vers suivans dans
+la réponse de Marino Faliero?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Ainsi soit fait. Mais ce sera en vain:</p>
+<p class="i14"> Le voile noir qui couvre ce nom flétri,</p>
+<p class="i14"> Et qui cache ou semble cacher ce visage,</p>
+<p class="i14"> Attirera plus de regards que les mille portraits</p>
+<p class="i14"> Qui montrent alentour dans leurs splendides ornemens</p>
+<p class="i14"> Ces hommes--vos mandataires esclaves--et les tyrans du peuple<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123">(retour)</a> Ces vers n'ont jamais été insérés dans la
+tragédie,--peut-être par la difficulté même de l'intercalation. (<i>Note
+de Moore</i>.) </blockquote>
+
+<p>»Votre véritable, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je ne dis ici qu'un mot des affaires publiques: vous entendrez
+bientôt parler d'un soulèvement général en Italie. Il n'y eut jamais de
+mesure plus folle que l'expédition contre Naples.</p>
+
+<p>»Je veux proposer à Holmes, le miniaturiste, de venir me trouver ce
+printems. Je le rembourserai de tous ses frais de voyage, en sus du prix
+de son talent. Je veux lui faire peindre ma fille (qui est à présent
+dans un couvent), la comtesse Guiccioli, et la tête d'une jeune paysanne
+qui pourrait être une étude de Raphaël. C'est une vraie physionomie de
+paysanne, mais de paysanne italienne, et tout-à-fait dans le style de la
+Fornarina de Raphaël. Cette fille a une taille haute, mais peut-être un
+peu trop grosse et nullement digne d'être comparée à sa figure, qui est
+réellement superbe. Elle n'a pas encore dix-sept ans, et je suis curieux
+d'avoir son-visage avant qu'il ne périsse. M<sup>e</sup> Guiccioli est aussi fort
+belle, mais dans un genre tout différent;--elle est blonde et
+blanche,--ce qui est rare en Italie; ce n'est pourtant pas une blonde
+anglaise; mais c'est plutôt une blonde de Suède ou de Norwége. Ses
+formes, surtout dans le buste, sont extraordinairement belles. Il me
+faut Holmes; j'aime ce peintre, parce qu'il saisit parfaitement les
+ressemblances. Nous sommes ici en état de guerre; mais un voyageur
+solitaire, avec un petit bagage et sans aucun rapport avec la politique,
+n'a rien à craindre. Embarquez-le donc dans la diligence. Veuillez ne
+pas oublier.</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXVII.</h3>
+
+<h4>A M. HOPPNER.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 3 avril 1821.</p><br><br>
+
+<p>»Mille remercîmens pour la traduction. Je vous ai envoyé quelques
+livres, sans savoir si vous les aviez déjà lus ou non;--en tout cas,
+vous n'avez pas besoin de les renvoyer. Je vous envoie ci-joint une
+lettre de Pise. Je ne me suis jamais épargné ni peine ni dépense pour le
+soin de ma fille, et comme elle avait maintenant quatre ans accomplis et
+qu'elle devait être tout-à-fait hors de la surveillance des
+domestiques,--et comme, d'autre part, un homme qui sans femme est seul à
+la tête de sa maison, ne peut donner une grande attention à une
+éducation,--je n'ai eu d'autre ressource que de placer l'enfant pour
+quelque tems (moyennant une forte pension) dans le couvent de
+Bagna-Cavalli (à une distance de douze milles), endroit où l'air est
+bon, et où elle fera du moins quelques progrès dans son instruction, et
+recevra des principes de morale et de religion. J'avais encore une autre
+raison.--Les affaires étaient et sont encore ici dans un état que je
+n'ai aucune raison de regarder comme très-rassurant sous le point de vue
+de ma sûreté personnelle, et j'ai pensé qu'il vaudrait mieux que
+l'enfant fût éloigné de toute chance périlleuse, pour le moment présent.</p>
+
+<p>»Il est également à propos d'ajouter que je n'ai jamais eu ni n'ai
+encore l'intention de donner à un enfant naturel une éducation anglaise,
+parce qu'avec le désavantage de sa naissance, son établissement à venir
+serait deux fois plus difficile. À l'étranger, avec une éducation
+conforme aux usages du pays, et avec une part de cinq ou six mille
+livres sterling, ma fille pourra se marier fort honorablement. En
+Angleterre une pareille dot donnerait à peine de quoi vivre, tandis
+qu'ailleurs c'est une fortune. C'est d'ailleurs mon désir qu'Allégra
+soit catholique romaine, c'est là la religion que je tiens pour la
+meilleure, comme elle est sans contredit la plus ancienne des diverses
+branches du christianisme. J'ai exposé mes idées quant à l'endroit où
+ma fille est à présent, c'est le meilleur que j'aie pu trouver pour le
+moment, mais je n'ai point de prévention en sa faveur.</p>
+
+<p>»Je ne parle pas de politique, parce que c'est un sujet désespérant,
+tant que ces faquins auront la faculté de menacer l'indépendance des
+états.</p>
+
+<p>»Croyez-moi votre ami pour jamais, et de coeur.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> On annonce ici un changement en France; mais la vérité n'est
+pas encore connue.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Mes respects à Mrs. Hoppner. J'ai la meilleure opinion des
+femmes de son pays, et à l'époque de la vie où je suis (j'ai eu
+trente-trois ans le 22 janvier 1821), c'est-à-dire, après la vie que
+j'ai menée, une <i>bonne</i> opinion est la seule opinion raisonnable qu'un
+homme doive avoir sur tout le sexe:--jusqu'à trente ans, plus un homme
+peut penser mal des femmes en général, mieux vaut pour lui; plus tard,
+c'est une chose sans aucune importance pour elles ou pour lui, qu'il ait
+telle ou telle opinion,--son tems est passé, ou du moins doit l'être.</p>
+
+<p>»Vous voyez comme je suis devenu sage.</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXVIII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">21 avril 1821.</p><br><br>
+
+<p>»Je vous envoie ci-joint une autre lettre sur Bowles, mais je vous
+avertis par avance qu'elle n'est pas comme la première, et que je ne
+sais pas ce qu'il en faut publier, si même il n'est pas mieux de n'en
+rien publier du tout. Vous pouvez sur ce point consulter M. Gifford, et
+réfléchir deux fois avant de faire la publication.</p>
+
+<p>»Tout à vous sincèrement.<br>
+<span class="rig">B.</span></p><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Vous pouvez porter ma souscription pour la veuve de M. Scott,
+etc., à trente livres sterling, au lieu des dix déjà convenues, mais
+n'écrivez pas mon nom: mettez seulement N. N. La raison est que, comme
+j'ai parlé de M. Scott dans le pamphlet ci-joint, je paraîtrais
+indélicat. Je voulais donner davantage, mais mes désappointemens de
+l'année dernière dans l'affaire Rochdale, et dans le transfert des
+fonds, me rendent plus économe pour l'année actuelle.</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXIX.</h3>
+
+<h4>A M. SHELLEY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 26 avril 1821.</p><br><br>
+
+<p>»L'enfant continue à bien aller, et les rapports sont réguliers et
+favorables; il m'est agréable que ni vous ni Mrs. Shelley ne
+désapprouviez la mesure que j'ai prise, et qui d'ailleurs n'est que
+temporaire.</p>
+
+<p>»Je suis très-peiné d'entendre ce que vous me dites de Keats,--est-ce
+effectivement vrai? je ne croyais pas que la critique eût été si
+meurtrière. Quoique je diffère essentiellement de vous dans
+l'estimation de ses ouvrages, j'abhorre à tel point tout mal inutile,
+que j'aimerais mieux qu'il eût été placé au plus haut pic du Parnasse
+que d'avoir à déplorer une telle mort. Pauvre diable! et pourtant, avec
+un amour-propre si déréglé, il n'aurait probablement pas été heureux.
+J'ai lu l'examen de <i>l'Endymion</i> dans la <i>Quarterly</i>. La critique était
+sévère, mais certainement pas autant que beaucoup d'articles de cette
+Revue et d'autres journaux sur tels et tels auteurs.</p>
+
+<p>»Je me rappelle l'effet que produisit sur moi la <i>Revue d'Édimbourg</i>,
+lors de mon premier poème: c'était colère, résistance et désir de
+vengeance,--mais non pas découragement et désespoir. J'accorde que ce ne
+sont pas là d'aimables sentimens, mais dans ce monde d'intrigues et de
+débats, et surtout dans la carrière de la littérature, un homme doit
+calculer ses moyens de <i>résistance</i> avant d'entrer dans l'arêne.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> N'espère pas une vie libre de peine et de danger,</p>
+<p class="i14"> Et ne crois pas l'arrêt de l'humanité rapporté en ta faveur.</p>
+</div></div>
+
+<p>»Vous savez mon opinion sur cette école poétique de seconde main. Vous
+savez aussi mon opinion sur votre poésie,--parce que vous n'êtes
+d'aucune école. J'ai lu <i>Cenci</i>:--mais, outre que je regarde le sujet
+comme essentiellement impropre au drame, je ne suis point admirateur de
+nos vieux auteurs dramatiques, en tant qu'on les prend pour modèles. Je
+nie que les Anglais aient eu jusqu'à présent un drame. Toutefois, votre
+<i>Cenci</i> est une oeuvre de talent et de poésie. Quant à mon drame,
+vengez-vous, je vous prie, sur lui, en étant aussi franc que je l'ai été
+à l'égard du vôtre.</p>
+
+<p>»Je n'ai pas encore votre <i>Prométhée</i>, que j'ai le plus grand désir de
+voir. Je n'ai pas entendu parler de ma pièce, et je ne sais si elle est
+publiée. J'ai publié en faveur de Pope un pamphlet que vous n'aimerez
+pas. Si j'avais su que Keats fût mort--ou qu'il fût en vie et sensible à
+tel point,--j'aurais omis quelques remarques sur sa poésie, remarques
+qui m'ont été inspirées par l'attaque qu'il s'est permise contre Pope,
+et par le peu de cas que je fais de son propre style.</p>
+
+<p>»Vous voulez que j'entreprenne un grand poème, je n'en ai ni l'envie ni
+le talent. À mesure que je vieillis, je deviens de plus en plus
+indifférent,--non pour la vie, car nous l'aimons par instinct,--mais
+pour les stimulus de la vie. D'ailleurs, ce dernier échec des Italiens
+vient de me désappointer pour plusieurs raisons,--les unes publiques,
+les autres personnelles. Mes respects à Mrs. Shelley.</p>
+
+<p>»Tout à vous pour toujours.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Ne pourrions-nous pas, vous et moi, faire en sorte de nous
+trouver ensemble cet été! Ne pourriez-vous pas faire un tour ici <i>tout
+seul</i>?»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXX.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 26 avril 1831.</p><br><br>
+
+<p>.....................................................................
+...........................................................................</p>
+
+<p>»Hé bien! avez-vous publié la tragédie? et la lettre prend-elle?</p>
+
+<p>»Est-il vrai, comme Shelley me l'écrit, que le pauvre John Keats soit
+mort à Rome de la <i>Quarterly-Review</i>. J'en suis fâché, quoiqu'il eût, à
+mon avis, adopté un mauvais système poétique; je sais par expérience,
+qu'un article hostile est aussi dur à avaler que la ciguë; et celui
+qu'on fit sur moi (et qui produisit <i>les Poètes anglais</i>, etc.)
+m'abattit,--mais je me relevai; au lieu de me rompre un vaisseau, je bus
+trois bouteilles de vin et commençai une réponse, parce que l'article ne
+m'avait rien offert qui pût me donner le droit légitime de frapper
+Jeffrey d'une façon honorable. Toutefois je ne voudrais pas être
+l'auteur de l'homicide article pour tout l'honneur et toute la gloire du
+monde, quoique je n'approuve point du tout cette école d'écrivassiers
+qui en fait le sujet.</p>
+
+<p>»Vous voyez que les Italiens ont fait une triste besogne--et cela grâce
+à la trahison, et à la désunion qui règne entre eux. Cela m'a causé une
+grande vexation. Les malédictions accumulées sur les Napolitains par
+tous les autres Italiens sont à l'unisson de celles du reste de
+l'Europe.</p>
+
+<p>»Tout à vous.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Votre dernier paquet de livres est en route, mais n'est pas
+arrivé: <i>Kenilworth</i> est excellent. Mille remercîmens pour les
+portefeuilles, dont j'ai fait présent aux dames qui aiment les gravures,
+les paysages, etc. J'ai maintenant un ou deux livres italiens que je
+voudrais vous faire passer si j'avais une occasion.</p>
+
+<p>»Je ne suis pas à présent dans le meilleur état de santé,--c'est
+probablement le printems qui en est cause; aussi j'ai restreint mon
+régime et me suis mis au sel d'Epsom.</p>
+
+<p>»Puisque vous dites que ma prose est bonne, pourquoi ne traitez-vous pas
+avec Moore pour la propriété des <i>Mémoires</i>?--à la condition expresse
+(songez-y bien) qu'ils ne soient publiés qu'après mon décès; Moore a la
+permission d'en disposer, et je lui ai conseillé de le faire.</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXXI.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 28 avril 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Vous ne pouvez avoir été plus désappointé que moi-même, ni autant
+trompé. Je l'ai été en courant même quelques dangers personnels dont je
+ne suis pas encore délivré. Cependant ni le tems ni les circonstances ne
+changeront ni mes cris ni mes sentimens d'indignation contre la tyrannie
+triomphante. Le dénoûment actuel a été autant l'ouvrage de la trahison
+que de la couardise, quoique l'une et l'autre y aient eu leur part. Si
+jamais nous nous trouvons ensemble, j'aurai avec vous une conversation
+sur ce sujet. À présent, pour raisons évidentes, je ne puis écrire que
+peu de chose, vu qu'on ouvre toutes les lettres. On trouvera toujours
+dans les miennes mes propres sentimens, mais rien qui puisse servir de
+motif à l'oppression d'autrui.</p>
+
+<p>»Vous voudrez bien songer que les Napolitains ne sont maintenant nulle
+part plus exécrés qu'en Italie, et ne pas blâmer un peuple entier pour
+les vices d'une province. C'est comme si l'on condamnait la
+Grande-Bretagne parce qu'on pille des vaisseaux naufragés sur les côtes
+de Cornouailles.</p>
+
+<p>»Or maintenant occupons-nous de littérature,--triste chute à la vérité,
+mais c'est toujours une consolation. Si «l'occupation d'Othello est
+passée» prenons la meilleure après celle-là; et si nous ne pouvons
+contribuer à rendre le monde plus libre et plus sage, nous pourrons nous
+amuser, nous et ceux qui aiment à s'amuser ainsi. Qu'est-ce que vous
+composez à présent? J'ai fait de tems en tems quelques griffonnages, et
+Murray va les publier.</p>
+
+<p>»Lady Noël, dites-vous, a été dangereusement malade, mais consolez-vous
+en apprenant qu'elle est maintenant dangereusement bien portante.</p>
+
+<p>»J'ai écrit une ou deux autres feuilles de <i>Memoranda</i> pour vous; et
+j'ai tenu un petit journal pendant un mois ou deux jusqu'à ce que j'aie
+eu rempli le cahier. Puis je l'ai interrompu, parce que les affaires me
+donnaient trop d'occupation, et puis, parce qu'elles étaient trop
+sombres pour être mentionnées sans un douloureux sentiment. Je serais
+charmé de vous envoyer ce petit journal, si j'avais une occasion; mais
+un volume, quelque petit qu'il soit, ne passe pas sûrement par la voie
+des postes, dans ce pays d'inquisition.</p>
+
+<p>»Je n'ai point de nouvelles. Comme une fort jolie femme assise à son
+clavecin me le disait un de nos soirs, avec des larmes dans les yeux,
+«hélas! il faut que les Italiens se remettent à faire des opéras», je
+crains que cela seul ne soit leur fort, plus les <i>macaroni</i>. Cependant,
+il y a des ames hautes parmi eux.--Je vous en prie, écrivez-moi.</p>
+
+<p>»Et croyez-moi, etc.</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXXII.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 3 mai 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Quoique je vous aie écrit le 28 du mois dernier, je dois accuser
+réception de votre lettre d'aujourd'hui et des vers qu'elle contient.
+Ces vers sont beaux, sublimes, et dans votre meilleure manière. Ils ne
+sont non plus que trop vrais. Cependant, ne confondez pas les lâches qui
+sont au talon de la botte avec les gens plus braves qui en occupent le
+haut. Je vous assure qu'il y a des ames plus élevées.</p>
+
+<p>»Rien, néanmoins, ne peut être meilleur que votre poème, et mieux mérité
+par les <i>lazzaroni</i>. Ces hommes-là ne sont nulle part plus abhorrés et
+plus reniés qu'ici. Nous parlerons un jour de ces affaires (si nous
+nous rencontrons), et je vous raconterai mes propres aventures, dont
+quelques-unes ont peut-être été un peu périlleuses.</p>
+
+<p>»Ainsi, vous avez lu la <i>Lettre sur Bowles</i>? Je ne me rappelle pas avoir
+rien dit de vous qui pût vous offenser,--et certainement je n'en ai pas
+eu l'intention. Quant à ***, je voulais lui faire un compliment. J'ai
+écrit le tout d'un seul jet, sans recopier ni corriger, et dans
+l'attente quotidienne d'être appelé sur le champ de bataille. Qu'ai-je
+dit de vous? Certainement je ne le sais plus. Je dois avoir énoncé
+quelques regrets de votre approbation de Bowles. Et ne l'avez-vous pas
+approuvé, à ce qu'il dit?....
+...................................................</p>
+
+<p>»Quant à Pope, je l'ai toujours regardé comme le plus grand nom de notre
+poésie. Les autres poètes ne sont que des barbares. Lui, c'est un temple
+grec, avec une cathédrale gothique à son côté, une mosquée turque et
+toutes sortes de pagodes et de constructions bizarres à l'entour. Vous
+pouvez, si vous voulez, appeler Shakspeare et Milton des pyramides, mais
+je préfère le temple de Thésée ou le Parthénon à une montagne de
+briques.</p>
+
+<p>»Murray ne m'a écrit qu'une seule fois, le jour de la publication, alors
+que le succès semblait être heureux. Mais je n'ai depuis quelque tems
+reçu que peu de nouvelles d'Angleterre. Je ne sais rien des autres
+ouvrages (je ne parle que des miens) que Murray devait publier,--je ne
+sais pas même s'il les a publiés. Il devait le faire il y a un mois. Je
+désirerais que vous fissiez quelque chose,--ou que nous fussions
+ensemble.</p>
+
+<p>»Tout à vous pour toujours et de coeur.»<br><span class="rig">B.</span></p><br>
+
+<p>Ce fut à cette époque que Byron commença, sous le titre de <i>Pensées
+Détachées</i>, ce livre de notices et de <i>memoranda</i>, d'où, dans le cours
+de cet ouvrage, j'ai extrait tant de passages curieux propres à donner
+des lumières sur la vie et sur les opinions de notre poète, et dont je
+vais donner ici l'introduction:</p>
+
+<p>«Parmi les divers Journaux, Mémoires, etc., etc., que j'ai tenus dans le
+cours de ma vie, il y en a un que j'ai commencé il y a trois mois, et
+que j'ai continué jusqu'à ce que j'eusse rempli un cahier (assez petit),
+et environ deux feuilles d'un autre. Puis je l'ai abandonné, en partie
+parce que je croyais que nous aurions ici quelque chose à faire, que
+j'avais nettoyé mes armes et fait les préparatifs nécessaires pour agir
+avec les patriotes, qui avaient rempli mes culottes de leurs
+proclamations, sermens et résolutions, et caché dans le bas de ma maison
+quantité d'armes de tout calibre,--et en partie parce que j'avais rempli
+mon cahier.</p>
+
+<p>»Mais les Napolitains se sont trahis, eux et le monde entier; et ceux
+qui auraient volontiers donné leur sang pour l'Italie, ne peuvent plus
+lui donner que leurs larmes.</p>
+
+<p>»Un jour ou l'autre, si ma poussière ne se dissout pas, je jetterai
+peut-être quelque lumière (car j'ai été assez initié au secret, du moins
+dans cette partie du pays) sur l'atroce perfidie qui a replongé l'Italie
+dans la barbarie: à présent, je n'en ai ni le tems ni l'humeur.
+Cependant, les vrais Italiens ne sont pas blâmables; ce sont ces vils
+faquins, relégués au talon de la botte que le Hun chausse maintenant
+pour les fouler aux pieds et les réduire en poudre pour prix de leur
+servilité. Je me suis risqué ici avec les autres, et c'est encore un
+problème que de savoir jusqu'à quel point je me suis ou non compromis.
+Quelques-uns d'entre eux, comme Craigengelt, «diraient tout et plus que
+tout, pour se sauver eux-mêmes.» Mais advienne que pourra, le motif
+était glorieux; heureux ceux qui n'ont à se reprocher que d'avoir cru
+que ces chiens étaient moins canaille qu'ils n'ont été!--Ici, en
+Romagne, les efforts devaient être nécessairement bornés à des
+préparatifs et à de bonnes intentions, jusqu'à ce que les Allemands
+eussent pleinement engagé leurs forces dans une guerre
+sérieuse,--attendu que nous sommes sur leurs frontières, sans fort ni
+montagne avant San-Marino. Je ne sais si «l'enfer sera pavé de ces
+bonnes intentions»; mais il aura probablement bon nombre de Napolitains
+qui marcheront sur ce pavé, quelle qu'en soit la composition. Les laves
+de leur Vésuve, avec les corps de leurs ames damnées pour ciment,
+seraient la meilleure chaussée pour le Corso de Satan.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXXIII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 10 mai 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Je viens de recevoir votre paquet. Je dois de la reconnaissance à M.
+Bowles (et M. Bowles m'en doit aussi), pour l'avoir ramené à des
+sentimens de bienveillance. Il n'a qu'à écrire, et vous à publier tout
+ce qu'il vous plaira. Je ne désire rien tant qu'un jeu égal pour toutes
+les parties. Sans doute, après le changement de ton de M. Bowles, vous
+ne publierez pas ma <i>Défense de Gilchrist</i>; ce serait par trop brutal
+d'en agir ainsi, après qu'il a lui-même agi avec tant d'urbanité; car la
+<i>Défense</i> est peut-être un peu trop âpre, comme son attaque contre
+Gilchrist. Vous pourrez lui rapporter ce que je dis dans cette pièce sur
+son <i>Missionnaire</i> (qui est loué comme il le mérite.) Cependant, s'il y
+a quelques passages qui ne contiennent point de personnalités contre M.
+Bowles, et qui pourtant contribuent à la solution de la question, vous
+pourrez les ajouter à la réimpression (si réimpression y a) de la
+première <i>Lettre</i> à vous adressée. Là-dessus, consultez Gifford; et,
+surtout, ne laissez rien ajouter qui attaque personnellement M. Bowles.</p>
+
+<p>»J'espère et crois qu'Elliston n'aura pas la permission de représenter
+mon drame? Sans doute il aurait la bonté d'attendre le retour de Kean
+avant d'exécuter son projet; quoique, dans ce cas-là même, je ne fusse
+pas moins contraire à cette usurpation.
+...................................................</p>
+
+<p>»Tout à vous.»</p>
+
+<br>
+
+<p>Cette controverse, dans laquelle Lord Byron, avec tant de grâce et de
+bienveillance, se laissait ainsi désarmer par la courtoisie de son
+antagoniste, nous sommes loin de courir le risque de la ranimer par la
+moindre recherche sur son origine et sur ses mérites. Dans toutes les
+discussions pareilles sur des matières de goût et de pure opinion, où
+les uns se proposent d'élever l'objet de la contestation, et les autres
+de le rabaisser, la vérité se trouvera ordinairement dans un juste
+milieu. Toutefois, quelque jugement que l'on porte sur l'objet même de
+la controverse, il ne peut y avoir qu'une opinion sur l'urbanité et
+l'aménité dont les deux adversaires firent preuve, et qui, malgré
+quelques légères altérations de cette bonne intelligence, conduisirent
+enfin au résultat annoncé par la lettre précédente; et il ne reste qu'à
+désirer qu'une si honorable modération trouve autant d'imitateurs que de
+panégyristes. Dans les pages ainsi supprimées, quand elles étaient
+toutes prêtes pour le combat, par une force d'abnégation rarement
+déployée par l'esprit, il y a des passages d'un intérêt général, trop
+curieux pour être perdus, et par conséquent j'en donnerai l'extrait à
+nos lecteurs.</p>
+
+<p>«Pope «dort bien,--rien ne peut plus le toucher.» Mais ceux qui ont à
+coeur la gloire de notre pays, la perfection de notre littérature,
+l'honneur de notre langue, ne doivent pas laisser troubler un atome de
+la poussière du poète, ni arracher une feuille du laurier qui croît sur
+sa tombe...........................................</p>
+
+<p>»Il ne me paraît pas fort important de savoir si Martha Blount a été ou
+non la maîtresse de Pope, quoique je lui en eusse souhaité une
+meilleure. Elle me paraît avoir été une femme froide, intéressée,
+ignorante et désagréable, sur laquelle Pope, dans la désolation de ses
+derniers jours, jeta les tendres affections de son coeur, parce qu'il ne
+savait où les diriger, à mesure qu'il avançait vers sa vieillesse
+prématurée, sans enfans et sans compagne;--comme l'aiguille aimantée,
+qui, parvenue à une certaine distance du pôle, devient inutile et vaine,
+et, cessant d'osciller, se rouille. Martha Blount me paraît avoir été si
+complètement indigne de toute tendresse, que c'est une preuve de plus de
+la tendresse de coeur de Pope que d'avoir aimé une telle créature. Mais
+il faut que nous aimions. J'accorde à M. Bowles qu'«elle ne put jamais
+avoir le moindre attachement personnel pour Pope», parce qu'elle était
+incapable de s'attacher, mais je nie que Pope n'eût pu obtenir
+l'affection personnelle d'une femme meilleure. Il est, à la vérité, peu
+probable qu'une femme fût tombée amoureuse de lui en le voyant à la
+promenade, ou dans une loge à l'opéra, ou d'un balcon, ou dans un bal;
+mais en société il paraît avoir été aussi aimable que modeste, et avec
+les plus grands désavantages dans sa taille, il avait une tête et une
+figure remarquablement belles, et surtout de très-beaux yeux. Il était
+adoré par ses amis,--amis de caractères, d'âges et de talens totalement
+différens,--par le vieux bourru Wycherley, par le cynique Swift, par
+l'austère Atterbury, par l'aimable Spence, par le sévère évêque
+Warburton, par le vertueux Berkeley, et le «gangrené Bolingbroke.»
+Bolingbroke le pleura comme un enfant, et le récit que Spence a donné
+des derniers momens de Pope, est au moins aussi édifiant que la
+description plus prétentieuse de la mort d'Addison. Le guerrier
+Peterborough et le poète Gay, le spirituel Congreve, et le rieur Rowe,
+furent tous les intimes de Pope. Celui qui put se concilier tant de
+personnes de caractères opposés, toutes remarquables ou célèbres, aurait
+bien pu prétendre à l'attachement qu'un homme raisonnable désire de la
+part d'une femme aimable.</p>
+
+<p>»Pope, en effet, partout où il a voulu, paraît avoir bien compris le
+beau sexe. «Bolingbroke, bon juge de ce point», comme dit Warton,
+regardait l'<i>Épître sur le caractère des femmes</i>, comme le
+«chef-d'oeuvre» du poète. Et même par rapport à la grossière passion,
+qui prend quelquefois le nom de «romantique», relativement au degré de
+sentiment qui l'élève au-dessus de l'amour défini par Buffon, on peut
+remarquer qu'elle ne dépend pas toujours des qualités physiques, même
+dans une femme qui en est l'objet. M<sup>me</sup> Cottin fut une honnête femme, et
+elle a probablement pu être vertueuse sans beaucoup d'obstacles. Elle
+fut vertueuse, et la conséquence de cette opiniâtre vertu fut que deux
+adorateurs différens (dont l'un était un gentilhomme d'un âge mûr), se
+tuèrent de désespoir. (<i>Voir</i> la <i>France</i> de lady Morgan.) Je ne
+voudrais pas, néanmoins, recommander en général cette rigueur aux
+honnêtes femmes, dans l'espoir de s'assurer chacune la gloire de deux
+suicides. Quoiqu'il en soit, je crois qu'il y a peu d'hommes qui, dans
+le cours de leurs observations sur le monde, n'aient pas aperçu que ce
+ne sont pas les femmes les plus belles qui font naître les plus longues
+et les plus violentes passions.»</p>
+
+<p>»Mais, à propos de Pope,--Voltaire nous raconte que le maréchal de
+Luxembourg (qui avait précisément la taille de Pope) était,
+non-seulement trop galant pour un grand homme, mais encore très-heureux
+dans ses galanteries. M<sup>me</sup> La Vallière, passionnément aimée par Louis
+XIV, avait une vilaine infirmité. La princesse d'Eboli, maîtresse de
+Philippe II, roi d'Espagne, et Maugiron, mignon d'Henri III, roi de
+France, étaient tous deux borgnes; et c'est sur eux que l'on fit la
+fameuse épigramme latine qui a été, je crois, traduite ou imitée par
+Goldsmith:--</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Lumine Acon dextro, capta est Leonilla sinistro,</i></p>
+<p class="i16"> <i> Et potis est formâ vincere uterque deos;</i></p>
+<p class="i14"> <i>Blande puer, lumen quod habes concede sorori,</i></p>
+<p class="i14"> <i>Sic tu coecus Amor, sic erit illa Venus</i>.<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a></p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124">(retour)</a> «Acon a perdu l'oeil droit, Léonille l'oeil gauche, mais
+tous deux peuvent, par leur beauté, l'emporter sur les dieux. Charmant
+jeune homme, donne à ta soeur l'oeil qui te reste; alors elle sera
+Vénus, et toi, devenu aveugle, tu seras l'Amour.» (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>»Wilkes, avec sa laideur, avait coutume de dire «qu'il ne restait qu'un
+quart-d'heure derrière le plus bel homme d'Angleterre,» et cette
+vanterie passe pour n'avoir pas été désavouée par la réalité. Swift,
+lorsqu'il n'était ni jeune, ni beau, ni riche, ni même aimable, inspira
+les deux passions les plus extraordinaires de mémoire d'homme, celles de
+Vanessa et de Stella:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Vanessa, qui compte à peine vingt ans,</p>
+<p class="i14"> Soupire pour une soutane de quarante-quatre<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125">(retour)</a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Vanessa, aged scarce a score,</p>
+<p class="i14"> Sighs for a gown of forty-four.</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>»Swift leur donna une amère récompense; car il paraît avoir brisé le
+coeur de l'une, et usé celui de l'autre: mais il en fut puni, en mourant
+dans l'isolement et l'idiotisme entre les mains des domestiques.</p>
+
+<p>»Pour ma part, je pense avec Pausanias que le succès en amour dépend de
+la fortune. (<i>Voir</i> Pausanias, <i>Achaïques</i>, liv. VII, chap. 26.) Je me
+rappelle aussi avoir vu à Égine un édifice où il y a une statue de la
+Fortune, tenant la corne d'Amalthée<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>, et près d'elle il y a un
+Cupidon ailé. C'est une allégorie pour faire entendre que le succès des
+hommes dans les affaires d'amour dépend plus de l'assistance de la
+Fortune que des charmes de la beauté. Je suis de plus convaincu avec
+Pindare (à l'opinion de qui je me soumets en d'autres points), que la
+Fortune est une des Parques, et que, sous un certain rapport, elle est
+plus puissante que ses soeurs.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126">(retour)</a> Corne d'abondance. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>»Grimm fait une remarque du même genre sur les différentes destinées de
+Crébillon jeune et de Rousseau. Le premier écrit un roman licencieux, et
+une jeune Anglaise d'une fortune et d'une famille honorables (miss
+Strafford) s'échappe, et traverse la mer pour se marier avec lui; tandis
+que Rousseau, le plus tendre et le plus passionné des amans, est obligé
+d'épouser sa femme de ménage. Si j'ai bonne mémoire, cette remarque a
+été répétée par la <i>Revue d'Édimbourg</i>, dans l'examen de la
+<i>Correspondance</i> de Grimm, il y a sept ou huit ans.</p>
+
+<p>»Relativement «à l'étrange mélange de légèreté indécente et quelquefois
+profane, que Pope offrit souvent dans sa conduite et dans son langage,»
+et qui choque si fort M. Bowles, je m'oppose à l'adverbe indéfini
+<i>souvent</i>; et pour excuser l'emploi accidentel d'un pareil langage, il
+faut se rappeler que c'était moins le ton de Pope que celui du tems. À
+l'exception de la correspondance de Pope et de ses amis, peu de lettres
+particulières de l'époque sont parvenues jusqu'à nous; mais celles que
+nous possédons,--bribes éparses de Farquhar et d'autres,--sont plus
+indécentes et plus libres qu'aucune phrase des lettres de Pope. Les
+comédies de Congreve, Vanbrugh, Farquhar, Cibber, etc., qui avaient pour
+but naturel de représenter les manières et la conversation de la vie
+privée, sont décisives sur ce point, ainsi que maintes feuilles de
+Steele et même d'Addison. Nous savons tous quelle conversation sir
+Robert Walpole, pendant dix-sept ans premier ministre du pays, tenait à
+sa table, et quelle excuse il donnait pour son langage licencieux,
+savoir: «Que tout le monde comprenait cela, mais que peu de gens
+pouvaient parler raisonnablement sur de moins vulgaires sujets.» Le
+raffinement des tems modernes,--qui est peut-être une conséquence du
+vice, désirant se masquer et s'adoucir, autant que d'une civilisation
+vertueuse,--n'avait pas encore fait des progrès suffisans. Johnson
+lui-même, dans son <i>Londres</i>, a deux ou trois passages qui ne peuvent
+être lus à haute voix, et le <i>Tambour</i> d'Addison renferme quelques
+allusions déshonnêtes.»</p>
+
+<p>Je prie le lecteur de donner une attention particulière à l'extrait qui
+va suivre. Ceux qui se rappellent l'aigreur violente avec laquelle
+l'homme dont il est question attaqua Lord Byron, à une époque de crise
+où son coeur et sa réputation étaient le plus vulnérables, éprouveront,
+si je ne me trompe, en lisant les pensées suivantes, un agréable
+saisissement d'admiration, seul capable de donner une idée complète du
+noble et généreux plaisir que Byron dut éprouver en les exprimant.</p>
+
+<p>«Le pauvre Scott n'est plus. Dans l'exercice de sa vocation, il avait
+enfin imaginé de se faire le sujet des recherches d'un greffier de
+police; mais il est mort en brave homme, et il s'était montré habile
+homme durant sa vie. Je le connaissais personnellement, quoique fort
+peu. Quoi qu'il fût mon aîné de plusieurs années, nous avions été
+camarades à l'école de grammaire de New-Aberdeen. Il ne se conduisit pas
+très-bien envers moi, il y a quelques années, en sa qualité d'éditeur de
+journal, mais il n'était point du tout obligé à se conduire autrement.
+Le moment offrait une trop forte tentation à plusieurs de mes amis et à
+tous mes ennemis. À une époque où tous mes parens (hormis un seul) se
+séparèrent de moi, comme les feuilles se séparent de l'arbre sous le
+souffle des vents d'automne, et où le petit nombre de mes amis devint
+encore plus petit;--alors que toute la presse périodique (je veux dire
+la presse quotidienne et hebdomadaire, et non la presse littéraire) se
+déchaînait contre moi en toutes sortes de reproches, et que, par une
+étrange exception, le <i>Courrier</i> et l'<i>Examiner</i> renoncèrent à leur
+opposition ordinaire,--le journal dont Scott avait la direction ne fut
+ni le dernier ni le moins vif à me blâmer. Il y a deux ans, je
+rencontrai Scott à Venise, lorsqu'il était plongé dans la douleur par la
+mort de son fils, et qu'il avait connu, par expérience, l'amertume des
+pertes domestiques. Il me pressa beaucoup alors de retourner en
+Angleterre; et quand je lui eus dit avec un sourire qu'il avait été
+autrefois d'une opinion contraire, il me répliqua «que lui et d'autres
+avaient été grandement abusés, et qu'on avait pris beaucoup de peines,
+et même des moyens extraordinaires, pour les exciter contre moi.» Scott
+n'est plus, mais plus d'un témoin de ce dialogue est encore en vie.
+C'était un homme de très-grands talens, et qui avait beaucoup d'acquis.
+Il avait fait son chemin comme homme littéraire, avec un brillant
+succès, et en peu d'années. Le pauvre diable! Je me rappelle sa joie
+lors d'un rendez-vous qu'il avait obtenu ou devait obtenir de sir James
+Mackintosh, et qui l'empêcha d'étendre plus loin ses voyages en Italie
+(si ce n'est par une course rapide à Rome). Je songeais peu à quoi cela
+le conduirait. La paix soit avec lui!--et puissent toutes les fautes
+que l'humanité ne peut éviter, lui être aussi facilement pardonnées que
+la petite injure qu'il avait faite à un homme qui respectait ses talens
+et qui regrette sa perte!»</p>
+
+<p>En réponse aux plaintes que M. Bowles avait articulées dans son
+pamphlet, pour une accusation d'hypocondrie qu'il supposait avoir été
+portée contre lui par son adversaire, M. Gilchrist, le noble écrivain
+s'exprime ainsi:</p>
+
+<p>«Je ne puis concevoir qu'un homme en parfaite santé soit fort affecté
+par une telle accusation, puisque sa constitution et sa conduite doivent
+la réfuter amplement. Mais si le reproche était vrai, à quel grief se
+réduit-il?--à une maladie de foie. Je le dirai au monde entier,»
+s'écriait le savant Smelfungus.--Vous feriez mieux (répondis-je) de le
+dire à votre médecin.» Il n'y a rien de déshonorant dans une pareille
+affection, qui est plus particulièrement la maladie des gens de lettres.
+Ç'a été l'infirmité d'hommes bons, sages, spirituels et même gais.
+Regnard, auteur des meilleures comédies françaises, après Molière, était
+atrabilaire, et Molière lui-même était mélancolique. Le docteur Johnson,
+Gray et Burns furent tous plus ou moins affectés de l'hypocondrie par
+intervalles. Ce fut le prélude de la maladie plus sérieuse de Collins,
+Cowper, Swift et Smart; mais il ne s'ensuit nullement qu'un accès de
+cette affection doive se terminer ainsi. Mais, dût cette terminaison
+être nécessaire,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Ni les bons, ni les sages n'en sont exempts;</p>
+<p class="i14"> La folie,--la folie seule n'y est pas sujette.</p>
+<p class="i30"> <span class="sc">Penrose</span>.</p>
+</div></div>
+
+<p>»...... Mendehlson et Bayle étaient parfois tellement accablés par cette
+humeur noire, qu'ils étaient obligés de recourir à voir «les
+marionnettes» et «à compter les tuiles des maisons situées vis-à-vis;»
+afin de se distraire. Docteur Johnson, par momens, «aurait donné un
+membre pour recouvrer ses esprits.».....................
+.................................................</p>
+
+<p>»Page 14, nous lisons l'assertion bien nette que l'<i>Héloïse</i> seule
+suffit pour le convaincre (Pope) d'une licence grossière.» Ainsi donc,
+M. Bowles accuse Pope d'une licence grossière, et fonde le grief sur un
+poème. La licence est un «grand peut-être» vu les moeurs du tems;--quant
+à l'épithète grossière, j'en nie positivement l'application. Au
+contraire, je crois que jamais sujet semblable ne fut et ne put être
+traité par aucun poète avec tant de délicatesse, mêlée en même tems à
+une passion si vraie et si intense. L'<i>Atys</i> de Catulle est-il
+licencieux? Non, certes; et pourtant Catulle est souvent un écrivain
+graveleux. Le sujet est presque le même, excepté qu'Atys fut le suicide
+de sa virilité, et qu'Abailard en fut la victime.</p>
+
+<p>»La licence de l'histoire n'était pas de Pope:--c'était un fait. Tout ce
+qu'il y avait de grossier, il l'a adouci; tout ce qu'il y avait
+d'indécent, il l'a purifié; tout ce qu'il y avait de passionné, il l'a
+embelli; tout ce qu'il y avait de religieux, il l'a sanctifié. M.
+Campbell a admirablement établi cela en peu de mots (je cite de
+mémoire), en déterminant la différence de Pope et de Dryden, et en
+marquant où pèche ce dernier. «Je crains, dit-il, si le sujet d'Héloïse
+était tombé dans les mains de Dryden, que ce poète ne nous eût donné
+qu'une peinture sensuelle de la passion.» Jamais la délicatesse de Pope
+ne se dévoila plus que dans ce poème. Avec les aventures et les lettres
+d'Héloïse, il a fait ce que nul autre esprit que celui du meilleur et du
+plus pur des poètes n'eût pu accomplir avec de tels matériaux. Ovide,
+Sappho (dans l'ode qu'on lui attribue),--tout ce que nous avons de
+poésie ancienne et moderne, se réduit à rien, en comparaison de cette
+production.</p>
+
+<p>»Ne parlons plus de cette accusation banale de licence. Anacréon
+n'est-il pas étudié dans nos écoles?--traduit, loué, imprimé et
+réimprimé?.... et les écoles et les femmes anglaises en sont-elles plus
+corrompues? Quand vous aurez jeté au feu les anciens, il sera tems de
+dénoncer les modernes. La licence!--il y a plus d'immoralité réelle et
+de licence destructive dans un seul roman français en prose, dans une
+hymne morave ou dans une comédie allemande, que dans toute la poésie
+qui fut jamais écrite ou chantée depuis les rapsodies d'Orphée.
+L'anatomie sentimentale de Rousseau et de M<sup>me</sup> de Staël sont beaucoup
+plus formidables que n'importe quelle quantité de vers. Ces auteurs sont
+à craindre, parce qu'ils détruisent les principes en raisonnant sur les
+passions; tandis que la poésie est elle-même passionnée, et ne fait pas
+de système. Elle attaque: mais elle n'argumente pas; elle peut avoir
+tort, mais elle n'a pas de prétentions à avoir toujours raison.»</p>
+
+<p>M. Bowles s'étant plaint, dans son pamphlet, d'avoir reçu une lettre
+anonyme, Lord Byron commente ainsi cette circonstance:</p>
+
+<p>«Je tombe d'accord avec M. Bowles que l'intention de l'écrit était de le
+troubler; mais je crains que lui, M. Bowles, n'ait répondu lui-même à
+cette intention en accusant publiquement réception de la critique. Un
+écrivain anonyme n'a qu'un moyen de connaître l'effet de son attaque. En
+cela, il a l'avantage sur la vipère; il sait que son poison a fait
+effet, quand il entend crier sa victime:--le reptile est sourd. La
+meilleure réponse à un avis anonyme est de n'en point donner
+connaissance, ni directement ni indirectement. Je voudrais que M. Bowles
+pût voir seulement une ou deux des mille lettres de ce genre que j'ai
+reçues dans le cours de ma vie littéraire, qui, bien que commencée de
+bonne heure, ne s'est pas encore étendue jusqu'au tiers de la sienne
+comme auteur. Je ne parle que de ma vie littéraire;--si j'ajoutais ma
+vie privée, je pourrais doubler la somme des lettres anonymes. S'il
+pouvait voir la violence, les menaces, l'absurdité complète de ces
+épîtres, il rirait, et moi aussi, et nous y gagnerions tous deux.</p>
+
+<p>»Par exemple, dans le dernier mois de l'année présente (1821), j'ai eu
+ma vie menacée de la même manière que la réputation de M. Bowles l'avait
+été, excepté que la dénonciation anonyme était adressée au
+cardinal-légat de la Romagne, au lieu de l'être à ***. Je mets ci-joint
+le texte italien de la menace dans sa barbare, mais littérale
+exactitude, afin que M. Bowles puisse être convaincu; et comme c'est la
+seule promesse de paiement que les Italiens remplissent fidèlement, ma
+personne a donc été au moins aussi exposée à «un coup de feu dans
+l'obscurité,» tiré par John Heatherblutter (voir <i>Waverley</i>), que la
+gloire de M. Bowles ne le fut jamais aux vengeances d'un journaliste. Je
+fis néanmoins à cheval et seul, pendant plusieurs heures (dont partie à
+la nuit tombante), mes promenades quotidiennes dans la forêt; et cela,
+parce que c'était «mon habitude de l'après-midi;» et que je crois que si
+le tyran ne peut éviter le coup au milieu de ses gardes (lorsque le sort
+en est écrit), à plus forte raison les individus moins puissans
+verraient échouer toutes leurs précautions.»</p>
+
+<p>J'ai un plaisir particulier à extraire le passage suivant, où Byron rend
+un juste hommage aux mérites de mon révérend ami comme poète.</p>
+
+<p>«M. Bowles n'a aucune raison de le céder à d'autres qu'à M. Bowles.
+Comme poète, l'auteur du <i>Missionnaire</i> peut concourir avec les premiers
+de ses contemporains. Je rappellerai que mes opinions sur la poésie de
+M. Bowles furent écrites long-tems avant la publication de son dernier
+et meilleur poème; et dire d'un auteur que son dernier poème est son
+meilleur, c'est faire de lui le plus grand éloge. M. Bowles peut prendre
+une légitime et honorable place parmi ses rivaux vivans, etc., etc.,
+etc.»</p>
+
+<p>Parmi les diverses additions destinées pour ce pamphlet, et envoyées à
+Murray à différens intervalles, je trouve les passages suivans qui sont
+assez curieux.</p>
+
+<p>«Il est digne de remarque, après toute cette criaillerie sur «la nature
+de salon,» et «les images artificielles,» que Pope fut le principal
+inventeur de ce moderne système de jardins, dont les Anglais se font
+gloire. Il partage cet honneur avec Milton. Écoutez Warton: «Il semble
+évident par-là que cet art enchanteur des jardins modernes, dans lequel
+ce royaume prétend à une supériorité incontestable sur toutes les
+nations de l'Europe, doit principalement son origine et ses
+perfectionnemens à deux grands poètes, Milton et Pope.»</p>
+
+<p>»Walpole (ce n'est pas l'ami de Pope) avance que Pope forma le goût de
+Kent, et que Kent fut l'artiste à qui les Anglais sont surtout
+redevables de la diffusion «du bon goût dans la disposition des
+terrains.» Le dessin du jardin du prince de Galles a été fait d'après
+Pope à Twickenham. Warton applaudit à ses extraordinaires efforts d'art
+et de goût, pour produire tant de scènes variées sur un emplacement de
+cinq acres. Pope fut le premier qui ridiculisa «le goût faux français,
+hollandais, affecté et contre nature, dans la composition des jardins»
+tant en prose qu'en vers. (Voir, pour la prose, le <i>Guardian</i>.) «Pope a
+donné plusieurs de nos principales et meilleures règles et observations
+sur l'architecture et sur l'art des jardins.» (Voir l'<i>Essai de Warton</i>,
+vol. II, p. 237, etc., etc.)</p>
+
+<p>»Or, après cela, c'est une honte que d'entendre nos Lakistes sur «la
+verdure de Kendal» et nos bucoliques <i>Cockneys</i>, crier à tue-tête (les
+derniers dans un désert de briques et de mortier) après la nature, et
+les habitudes artificielles et sédentaires de Pope. Pope avait vu de la
+nature tout ce que l'Angleterre seule peut montrer. Il fut élevé dans la
+forêt de Windsor, et au milieu des beaux paysages d'Eton; il vécut
+familièrement et fréquemment dans les maisons de campagne des Bathurst,
+Cobham, Burlington, Peterborough, Digby et Bolingbroke; et dans cette
+liste des châteaux de plaisance, il faut placer Stowe. Il a fait de son
+petit jardin «de cinq acres» un modèle pour les princes et pour les
+premiers de nos artistes qui surent imiter la nature. Warton pense que
+«le plus charmant des ouvrages de Kent fut exécuté sur le modèle donné
+par Pope,--du moins dans l'entrée et les ombrages secrets de la vallée
+de Vénus».</p>
+
+<p>»Il est vrai que Pope fut infirme et difforme; mais il pouvait se
+promener à pied, monter à cheval (il alla une fois à cheval d'Oxford à
+Londres), et il avait le renom d'une excellente vue. Sur un arbre du
+domaine de lord Bathurst, sont gravés ces mots: «Ici Pope chanta.» Il
+composa sous cet arbre. Bolingbroke, dans l'une de ses lettres, se
+représente, lui et Pope, écrivant au milieu d'une prairie. Nul poète
+n'admira plus la nature, ni ne s'en servit mieux que Pope n'a fait,
+comme je me charge de le prouver d'après ses oeuvres, prose et vers, si
+rien ne me détourne d'un travail si aisé et si agréable. Je me rappelle
+je ne sais quel passage de Walpole sur un gentilhomme qui voulait donner
+des instructions pour la disposition de quelques saules à un homme qui
+avait long-tems servi Pope dans ses terres. «Oui, monsieur, répliqua cet
+homme, je comprends; vous voudriez qu'ils se penchassent d'une manière
+un peu poétique.» Or, cette petite anecdote, fût-elle seule, suffirait
+pour prouver combien Pope avait de goût pour la nature, et quelle
+impression il avait produite sur un esprit ordinaire. Mais j'ai déjà
+cité Warton et Walpole (tous deux ennemis de Pope), et s'il en était
+besoin, je pourrais citer amplement Pope lui-même pour les hommages
+nombreux qu'il a rendus à la nature, et dont aucun poète du jour n'a
+même approché.»</p>
+
+<p>»Sa supériorité en divers genres est réellement merveilleuse:
+architecture, peinture, jardins, tout est soumis également à son génie.
+Rappelons-nous que les jardins anglais ont pour but d'embellir une
+nature pauvre, et que sans eux l'Angleterre n'est qu'un pays de haies et
+de fossés, de bornes et de barrières, de bruyères et autres monotonies,
+depuis que les principales forêts ont été abattues. C'est, en général,
+bien loin d'être un pays pittoresque. Il n'en est pas de même de
+l'Écosse, du pays de Galles, et de l'Irlande; j'excepte encore les
+comtés des lacs et le Derbyshire, avec Éton, Windsor, ma chère
+Harrow-on-the-Hill, et quelques endroits, près de la côte. Dans
+l'abondance actuelle «des grands poètes du siècle» et des écoles de
+poésie--dénomination qui, comme celles d'écoles d'éloquence, et d'écoles
+de philosophie ne s'est introduite que lorsque la décadence de l'art
+s'est étendue avec le nombre des maîtres,--dans l'époque actuelle,
+dis-je, il s'est élevé deux espèces de naturistes;--la secte des
+lakistes, qui gémissent sur la nature parce qu'ils vivent dans le
+Cumberland; et leur <i>sous-secte</i> (qu'on a malicieusement nommée l'école
+des Cockneys), formée de gens qui sont pleins d'enthousiasme pour la
+campagne, parce qu'ils vivent à Londres. Il est à remarquer que les
+champêtres fondateurs de l'école sont très-disposés à désavouer toute
+connexion avec leurs imitateurs de la capitale, qu'ils critiquent peu
+gracieusement, et à qui ils donnent les noms de Cockneys, d'athées, de
+fous, de mauvais écrivains, et autres épithètes non moins dures
+qu'injustes. Je pense comprendre les prétentions du poète aquatique de
+Windermere à ce que M. Bowles appelle un enthousiasme pour les lacs, les
+montagnes, les asphodèles et les jonquilles; mais je serais charmé
+d'apprendre le fondement de la propension citadine de leurs imitateurs
+pour le même noble sujet. Southey, Wordsworth et Coleridge ont parcouru
+la moitié de l'Europe, et vu la nature dans la plupart de ses formes
+variées, (quoique, à mon avis, ils n'en aient pas toujours tiré un bon
+parti); mais qu'ont vu les autres,--qu'ont-ils vu de la terre, de la mer
+et de la nature? Pas la moitié, ni même la dixième partie de ce que Pope
+avait vu. Eux qui rient de sa <i>Forêt de Windsor</i>, ont-ils jamais rien vu
+de Windsor, que ses briques?</p>
+
+<p>»Quand ils auront réellement vu la vie,--quand ils l'auront
+sentie,--quand ils auront voyagé au-delà des lointaines limites des
+déserts de Middlesex,--quand ils auront franchi les Alpes d'Highgate, et
+suivi jusqu'à ses sources le Nil de la <i>New-River</i>,--alors, et seulement
+alors, ils pourront se permettre de dédaigner Pope, qui avait été près
+du pays de Galles, sinon dans le pays même, quand il décrivait si bien
+les oeuvres artificielles du bienfaiteur de la nature et de l'humanité,
+de l'homme de Ross, dont le portrait, encore suspendu dans la salle de
+l'auberge, a si souvent fixé mes regards en me pénétrant de respect pour
+la mémoire de l'original, et d'admiration pour le poète sans qui cet
+homme, malgré la durée même de ses bonnes oeuvres qui existent encore;
+aurait à peine conservé son honorable renommée.
+...............................................</p>
+
+<p>»Si ces gens-là n'avaient rien dit de Pope, ils auraient pu rester seuls
+dans leur gloire; car je n'eusse rien dit ou pensé sur eux et leurs
+absurdités. Mais s'ils s'attaquent au petit rossignol de Twickenham,
+d'autres pourront l'endurer,--mais non pas moi. Ni le tems, ni la
+distance; ni la douleur, ni l'âge, ne diminueront jamais ma vénération
+pour celui qui est le plus grand poète moraliste de tous les tems, de
+tous les climats, de tous les sentimens, et de toutes les conditions de
+la vie. C'est lui qui fut le charme de mon enfance, et l'étude de mon
+âge mûr, c'est lui peut-être qui sera la consolation de ma vieillesse
+(si le destin m'y laisse parvenir). La poésie de Pope est le livre de
+la vie. Sans hypocrisie, et sans dédaigner non plus la religion, il a
+rassemblé et revêtu de la plus belle parure tout ce qu'un homme de bien,
+un grand homme peut recueillir de sagesse morale. Sir William Temple
+fait observer «que de tous les individus de l'espèce humaine, qui vivent
+dans l'espace de mille ans, pour un homme qui naît capable de faire un
+grand poète, il y en a des milliers capables de faire d'aussi grands
+généraux et d'aussi grands ministres que les plus célèbres dont parle
+l'histoire.» C'est l'opinion d'un homme d'état sur la poésie; elle fait
+honneur à sir Temple et à l'art. Ce poète, qui ne se rencontre que dans
+l'espace de mille ans, fut Pope. Mille ans s'écouleront avant qu'on en
+puisse espérer un second pour notre littérature. Mais elle peut s'en
+passer;--car Pope, lui seul, est une littérature entière.</p>
+
+<p>»Un mot sur la traduction d'Homère, si brutalement traitée. «Le docteur
+Clarke, dont l'exactitude critique est bien connue, n'a pas été capable
+de noter plus de trois ou quatre contre-sens dans toute l'Iliade. Les
+fautes réelles de la traduction sont d'une espèce différente.» Ainsi
+parle Warton, humaniste lui-même. Il est donc évident que Pope a évité
+le défaut principal d'une traduction. Quant aux autres fautes, elles
+consistent à avoir fait un beau poème anglais d'un poème grec sublime.
+Cette traduction durera toujours. Cowper et tous les autres faiseurs de
+vers blancs, auront beau faire, ils n'arracheront jamais Pope des mains
+d'un seul lecteur sensé et sensible.</p>
+
+<p>»Le principal caractère des classes inférieures de la nouvelle école
+poétique, est la vulgarité. Par ce mot, je n'entends pas la bassesse,
+mais ce qu'on appelle «la mesquinerie.» Un homme peut être bas sans être
+vulgaire, et réciproquement. Burns est souvent bas, mais jamais
+vulgaire. Chatterton n'est jamais vulgaire, ni Wordsworth non plus, ni
+les meilleurs poètes de l'école Lakiste, quoiqu'ils traitent de tous les
+plus bas détails de la vie. C'est dans leur parure même que les poètes
+inférieurs de la nouvelle école sont le plus vulgaires, et c'est par là
+qu'ils peuvent être aussitôt reconnus; comme ce que nous appelions à
+Harrow un homme endimanché, pouvait être facilement distingué d'un
+gentilhomme, quoiqu'il eût les habits les mieux faits et les bottes les
+mieux cirées;--probablement parce qu'il avait coupé les uns ou nettoyé
+les autres de sa propre main.</p>
+
+<p>»Dans le cas actuel, je parle des écrits, et non des personnes, car je
+ne sais rien des personnes; quant aux écrits, j'en juge d'après ce que
+j'y trouve. Ces hommes peuvent avoir un caractère honorable et un bon
+ton; mais ils prennent à tâche de cacher cette dernière qualité dans les
+ouvrages qu'ils publient. Ils me rappellent M. Smith et les miss
+Broughtons à Hampstead dans <i>Evelina</i>. Sur ces points (du moins en fait
+de vie privée), j'ai la prétention d'avoir quelque peu d'expérience,
+parce que, dans le cours de mon jeune âge, j'ai vu un peu de toute
+espèce de société, depuis le prince chrétien, le sultan musulman, et les
+hautes classes des états de l'un et de l'autre, jusqu'au boxeur de
+Londres, au muletier espagnol, au derviche turc, au montagnard écossais,
+et au brigand albanais;--pour ne pas parler des curieuses variétés de la
+société italienne. Loin de moi de présumer qu'il y ait ou puisse y avoir
+quelque chose qui ressemble à une aristocratie de poètes; mais il y a
+une noblesse de pensées et d'expressions ouverte à tous les rangs, et
+dérivée en partie du talent, et en partie de l'éducation;--noblesse que
+l'on trouve dans Shakspeare, Pope et Burns, non moins que dans Dante et
+Alfieri, mais que l'on ne peut apercevoir nulle part dans les faux
+oiseaux et faux bardes du petit choeur de M. Hunt. Si l'on me demandait
+de définir ce que c'est que le bon ton, je dirais qu'on ne peut le
+définir que par les exemples--de ceux qui l'ont, et de ceux qui ne l'ont
+pas. Je dirais que, dans l'usage de la vie, la plupart des militaires,
+mais peu de marins, plusieurs hommes de rang, mais peu de légistes en
+font preuve; qu'il est plus fréquent chez les auteurs (quand ils ne sont
+pas pédans), que chez les théologiens; que les maîtres d'escrime en ont
+plus que les maîtres de danse, et les chanteurs que les acteurs
+ordinaires; et qu'il est plus généralement répandu parmi les femmes que
+parmi les hommes. En poésie comme en toute sorte de composition en
+général, il ne constituera jamais à lui seul un poète ou un poème; mais
+sans lui, ni poète ni poème ne vaudront jamais rien. C'est le sel de la
+société, et l'assaisonnement de la composition. La vulgarité est cent
+fois pire que la franche licence; car celle-ci admet l'esprit, la gaîté
+et quelquefois un sens profond, tandis que la première est un misérable
+avortement de toute idée, et une insignifiance absolue. La vulgarité ne
+dépend point de la bassesse des sujets, ni même de la bassesse du
+langage, car Fielding se complaît dans l'une et l'autre;--mais est-il
+jamais vulgaire? Non. Vous voyez l'homme bien élevé, le gentilhomme, le
+lettré, jouer avec bon sujet;--en être le maître, non l'esclave.
+L'écrivain vulgaire l'est d'autant plus que son sujet est plus élevé;
+tel homme qui montrait la ménagerie de Pidcock avait coutume de dire:
+«Cet animal, messieurs, est l'aigle du soleil d'Archangel en
+Russie........................................<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127">(retour)</a> Il y a de grosses fautes d'anglais, mises dans la bouche
+du <i>cicerone</i> de la ménagerie, c'est donc intraduisible.--The <i>otterer</i>
+it is, the <i>igherer</i> he flies. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>Dans une note sur un passage relatif aux vers de Pope sur lady Mary W.
+Montague, il dit:</p>
+
+<p>«Je crois pouvoir montrer, s'il en était besoin, que lady Mary W.
+Montague fut aussi grandement blâmable dans cette affaire, non pour
+l'avoir repoussé, mais pour l'avoir encouragé; mais j'aimerais mieux
+éluder cette tâche,--quoique lady Mary dût se rappeler son propre vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Celui-là vient trop près, qui vient se faire refuser.
+</div></div>
+
+<p>»J'admire à tel point cette noble dame,--sa beauté, ses talens,--que je
+ne plaiderais contre elle qu'à contre-coeur. Je suis d'ailleurs si
+attaché au nom même de Marie, que, comme dit Johnson: «Si vous appeliez
+un chien Harvey, je l'aimerais.» Pareillement, si vous appeliez Marie
+une femelle de l'espèce canine, je l'aimerais mieux que tous les autres
+individus du même sexe (bipèdes ou quadrupèdes) différemment nommés.
+Lady Montague était une femme extraordinaire; elle pouvait traduire
+Épictète, et cependant écrire un chant digne d'Aristippe. Les vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i8"> Quand les longues heures consacrées au public sont passées,</p>
+<p class="i8"> Et qu'enfin nous nous trouvons ensemble avec du champagne et un poulet,</p>
+<p class="i8"> Puissent les plus tendres plaisirs nous faire chérir cet instant!</p>
+<p class="i8"> Loin de nous la gêne et la crainte!</p>
+<p class="i8"> Dans l'oubli ou le mépris des airs de la foule,</p>
+<p class="i8"> Lui peut renoncer à la retenue, et moi à la fierté,</p>
+<p class="i8"> Jusques, etc., etc., etc.</p>
+</div></div>
+
+<p>»Eh bien! M. Bowles!--que dites-vous d'un tel souper avec une telle
+femme? et de la description qu'elle-même en donne? Son «champagne» et
+son «poulet» ne valent-ils pas une forêt ou deux? N'est-ce pas de la
+poésie? Il me semble que cette stance contient la «pensée» de toute la
+philosophie d'Épicure.--Je veux dire la philosophie pratique de son
+école, et non pas les préceptes du maître; car j'ai été trop long-tems à
+l'université pour ne pas savoir que le philosophe fut un homme fort
+modéré. Mais après tout, quelques-uns de nous n'auraient-ils pas été
+aussi fous que Pope? Pour ma part, je m'étonne qu'avec sa sensibilité,
+avec la coquetterie de la dame, et après son désappointement, il n'eût
+pas fait plus que d'écrire quelques vers qu'on doit condamner s'ils sont
+faux, et regretter s'ils sont vrais.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXXIV.</h3>
+
+<h4>A M. HOPPNER.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 11 mai 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Si j'avais su vos idées à l'égard de la Suisse, je les aurais adoptées
+sur-le-champ: maintenant que la chose est faite, je laisserai Allegra
+dans son couvent, où elle me semble bien portante et heureuse pour le
+moment. Mais je vous serai fort obligé si vous prenez des informations,
+quand vous serez dans les cantons, sur les meilleures méthodes qu'on y
+suit pour l'éducation des filles, et que vous me fassiez savoir le
+résultat de vos réflexions. C'est une consolation pour moi que M. et
+Mrs. Shelley m'aient écrit pour m'approuver entièrement d'avoir placé
+l'enfant chez les religieuses pour le moment. Je puis prendre à témoin
+toute ma conduite, attendu que je n'ai épargné ni soins, ni tendresse,
+ni dépenses, depuis que l'enfant m'a été envoyé. Le monde peut dire ce
+qu'il lui plaît, je me contenterai de ne pas mériter (dans cette
+occasion) qu'on parle mal de moi.</p>
+
+<p>»L'endroit est un petit bourg de campagne en bon air; il y a un vaste
+établissement d'éducation où sont placés beaucoup d'enfans, dont
+quelques-uns d'un rang élevé. Comme campagne, ce séjour est moins exposé
+aux objections de tout genre. Il m'a toujours paru que la corruption
+morale en Italie ne procède pas de l'éducation du couvent, puisque, à ma
+connaissance, les filles sortent de leurs couvens dans une innocence
+portée même jusqu'à l'ignorance du mal moral, mais que la faute en est
+due à l'état de société où elles sont immédiatement plongées au sortir
+du couvent. C'est comme si l'on élevait un enfant sur une montagne, et
+qu'on le mît ensuite à la mer, qu'on l'y jetât pour l'y faire nager.
+Toutefois le mal, quoique encore trop général, s'évanouit en partie,
+depuis que les femmes sont plus libres de se marier par inclination;
+c'est aussi, je crois, le cas en France. Et, après tout, qu'est la haute
+société d'Angleterre? D'après ma propre expérience, et tout ce que j'ai
+vu et entendu (et j'ai vécu dans la société la plus élevée et la
+<i>meilleure</i>, comme on dit), la corruption ne peut nulle part être plus
+grande. En Italie pourtant elle est, ou plutôt elle était plus
+systématisée; mais aujourd'hui on rougit d'un serventisme régulier. En
+Angleterre, le seul hommage qu'on rende à la vertu est l'hypocrisie. Je
+parle, bien entendu, du ton de la haute société;--les classes moyennes
+sont peut-être très-vertueuses.</p>
+
+<p>»Je n'ai encore lu, ni même reçu, aucun exemplaire de la lettre sur
+Bowles; certes, je serais charmé de vous l'envoyer. Comment va Mrs.
+Hoppner? très-bien, j'espère. Faites-moi savoir quand vous partez. Je
+regrette de ne pouvoir me trouver avec vous cet été dans les Alpes
+bernoises, comme j'en avais l'espoir et l'intention. Mes plus profonds
+respects à madame.</p>
+
+<p>»Je suis à jamais, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> J'ai donné à un musicien une lettre pour vous il y a déjà
+quelque tems; vous l'a-t-il présentée? Peut-être vous pourriez
+l'introduire chez les Ingrams et autres <i>dilettanti</i>. Il est simple et
+modeste,--deux qualités extraordinaires dans sa profession,--et il joue
+du violon comme Orphée ou Amphion. C'est pitié qu'il ne puisse faire
+mettre Venise en branle pour chasser le tyran brutal qui la foule aux
+pieds.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXXV.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">14 mai 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Un journal de Milan annonce que la pièce a été représentée et
+universellement condamnée. Comme l'opposition a été vaine, la plainte
+serait inutile. Je présume toutefois, dans votre intérêt (sinon dans le
+mien), que vous et mes autres amis aurez au moins publié mes différentes
+protestations contre la mise en scène de la tragédie, et montré que
+Elliston, en dépit de l'auteur, l'a transportée de force sur le théâtre.
+Il serait absurde de dire que cela ne m'a pas grandement vexé; mais je
+ne suis point abattu, et je ne recourrai pas à l'ordinaire ressource de
+blâmer le public, qui était dans son droit,--ou mes amis de n'avoir pas
+empêché--ce qu'ils ne pouvaient empêcher, pas plus que moi,--la
+représentation donnée malgré nous par un directeur qui croyait faire une
+bonne spéculation. C'est un malheur que vous ne leur ayez pas montré
+combien la pièce était peu propre au théâtre, avant de la publier, et
+que vous n'ayez pas exigé des directeurs la promesse de ne pas la
+représenter. En cas de refus de leur part, nous ne l'eussions pas
+publiée du tout. Mais c'est trop tard.</p>
+
+<p>»Tout à vous.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je vous envoie les lettres de M. Bowles; remerciez-le en mon
+nom de sa bonne foi et de sa bonté.--De plus, une lettre pour Hodgson,
+que je vous prie de remettre promptement. Le journal de Milan dit que
+c'est moi «qui ai poussé à la représentation!!!» c'est encore plus
+plaisant. Mais ne vous inquiétez pas: si (comme il est probable) la
+folie d'Elliston nuit à la vente, je suis prêt à faire toute déduction
+convenable, ou même à annuler entièrement votre traité.</p>
+
+<p>»Vous ne publierez pas, sans doute, ma défense de Gilchrist, parce
+qu'après les bons procédés de M. Bowles, elle serait par trop dure.</p>
+
+<p>»Apprenez-moi les détails; car je ne sais encore que le fait pur et
+simple.</p>
+
+<p>»Si vous saviez ce que j'ai eu à supporter par la faute de ces gueux de
+Napolitains, vous vous en amuseriez; mais tout est apparemment fini. On
+semblait disposé à rejeter tout le complot et tous les plans de ce pays
+sur moi principalement.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXXVI.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">14 mai 1821.</p><br><br>
+
+<p>«S'il y a dans la lettre à Bowles quelque passage qui (sans intention de
+ma part, autant que je me rappelle le contenu) vous ait causé de la
+peine, vous êtes pleinement vengé; car je vois par un journal italien,
+que nonobstant toutes les remontrances que j'ai fait faire par mes amis
+(et par vous-même entre autres), les directeurs ont persisté à vouloir
+représenter la tragédie, et qu'elle a été «unanimement sifflée!!!» Telle
+est la consolante phrase du journal milanais (lequel me déteste
+cordialement, et me maltraite, en toute occasion, comme libéral), avec
+la remarque additionnelle que c'est moi qui ai «fait représenter la
+pièce» de mon plein gré.</p>
+
+<p>»Tout cela est assez vexatoire, et semble une sorte de calvinisme
+dramatique,--de damnation prédestinée, sans la faute même du pêcheur.
+J'ai pris toutes les peines que peut prendre un pauvre mortel pour
+prévenir cette inévitable catastrophe,--et d'une part, en faisant des
+appels de tous genres au lord Chamberlain,--d'autre part, en m'adressant
+à ces diables de directeurs eux-mêmes; mais comme la remontrance fut
+vaine, la plainte est inutile. Je ne comprends pas cela,--car la lettre
+de Murray du 24, comme toutes ses lettres antérieures, me donnait les
+plus fortes espérances qu'il n'y aurait pas de représentation. Jusqu'à
+présent, je ne connais que le fait, que je présume être vrai, comme la
+nouvelle est datée de Paris et du 30. Il faut qu'on ait mis une hâte
+d'enfer pour cette damnée tentative, puisque je n'ai pas même encore
+appris que la pièce ait été publiée; et si la publication n'eût eu lieu
+préalablement, les histrions n'eussent pas mis la main sur la tragédie.
+Le premier venu aurait pu voir d'un coup d'oeil qu'elle était
+souverainement impropre au théâtre; et ce petit accident n'en augmentera
+nullement le mérite dans le cabinet.</p>
+
+<p>»Allons, la patience est une vertu, et elle devient parfaite, je
+présume, à force de pratique. Depuis l'an dernier (c'est-à-dire le
+printems de l'an dernier), j'ai perdu un procès de grande importance sur
+les houillères de Rochdale;--j'ai été la cause d'un divorce;--ma poésie
+a été dépréciée par Murray et par les critiques;--les hommes d'affaires
+ne m'ont pas permis de disposer de ma fortune pour un placement
+avantageux en Irlande;--ma vie a été menacée le mois dernier (on a fait
+courir ici une circulaire pour exciter à mon assassinat pour motifs
+politiques, et les prêtres ont répandu le bruit que j'étais dans une
+conspiration contre les Allemands); et enfin, ma belle-mère, s'est
+rétablie la dernière quinzaine, et ma pièce a été sifflée la semaine
+dernière: c'est comme «les vingt-huit infortunes d'Arlequin.» Mais il
+faut supporter tout cela. Je ne m'en serais pas tant inquiété, si nos
+voisins du Sud ne nous avaient point, par leurs sottises, fait perdre la
+liberté encore pour cinq cents ans.</p>
+
+<p>»Connaissiez-vous John Keats? On dit qu'il a été tué par un article de
+la <i>Quarterly</i> sur lui, si toutefois il est mort, ce que je ne sais pas
+positivement. Je ne comprends pas cette faiblesse de sensibilité. Ce que
+j'éprouve est une immense colère pendant vingt-quatre heures; et je
+l'éprouve aujourd'hui, comme d'ordinaire,--à moins que cette fois elle
+ne dure plus long-tems. Il faut que je monte à cheval pour me
+tranquilliser. Tout à vous, etc.</p>
+
+<p>»François I<sup>er</sup> écrivait, après la bataille de Pavie: «Tout est perdu,
+fors l'honneur.» Un auteur sifflé peut dire l'inverse: «Rien n'est
+perdu, fors l'honneur.» Mais les chevaux attendent, et le papier est
+rempli. Je vous ai écrit la semaine dernière.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXXVII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 19 mai 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Par les journaux de jeudi, et deux lettres de M. Kinnaird, j'ai vu que
+la gazette italienne avait menti italiennement, et que le drame n'avait
+pas été sifflé, et que mes amis étaient intervenus pour empêcher la
+représentation. Pourtant il semble que les directeurs continuent de
+jouer la pièce en dépit de nous tous: pour cela il faut que «nous les
+inquiétions un tantinet.» L'affaire sera portée devant les tribunaux; je
+suis déterminé à tenter les voies de la justice, et je ferai toutes les
+dépenses nécessaires. La raison du mensonge lombard est que les
+Autrichiens,--qui ont une inquisition établie en Italie, et la liste des
+noms de tous ceux qui pensent ou parlent d'une façon contraire à leur
+despotisme,--m'ont depuis cinq ans outragé sous toutes les formes dans
+la gazette de Milan, etc. Je vous ai écrit il y a huit jours sur ce
+sujet.</p>
+
+<p>»Maintenant je serais charmé de connaître quel dédommagement M. Elliston
+me donnerait, non-seulement pour traîner mes écrits sur le théâtre en
+cinq jours, mais encore pour être cause que je suis resté quatre jours
+(du dimanche au jeudi matin, ce sont les seuls jours où la poste arrive)
+dans l'entière persuasion que la tragédie avait été représentée et
+«unanimement sifflée,» et cela avec la remarque additionnelle que
+c'était moi qui avais «mis la pièce au théâtre,» d'où il s'ensuivait
+qu'aucun de mes amis n'avait eu égard à mes réclamations. Supposez que
+je me fusse rompu un vaisseau, comme John Keats, ou fait sauter la
+cervelle dans un accès de fureur,--hypothèses qui n'eussent pas été
+improbables il y a quelques années. À présent je suis, par bonheur, plus
+calme que je ne l'étais, et cependant je ne voudrais pas avoir ces
+quatre jours à passer encore une fois pour--je ne sais combien<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128">(retour)</a> Cette assertion de Byron est complètement confirmée par
+M<sup>me</sup> Guiccioli, qui peint ainsi l'anxiété de son amant: Ma però la sua
+tranquillità era suo malgrado sovente alterata dalle pubbliche vicende,
+et dagli attacchi che spesso si direggevano a lui nei giornali come ad
+autore principalmente. Era in vano che egli protestava d'indifferenza
+per codesti attacchi. L'impressione non era è vero che momentanea, e
+purtroppo per una nobile fierezza sdegnava sempre di rispondere ai suoi
+detrattori. Ma per quanto fosse breve quella impressione, era però assai
+forte per farlo molto soffrire e per affliggere quelli che lo amavano.
+Tuttociò che ebbe luogo per la rappresentazione del suo <i>Marino Faliero</i>
+lo inquietò pure moltissimo, e dietro ad un articolo di una gazzetta di
+Milano in cui si parlava di quell' affare, egli mi scrisse così.--«Ecco
+la verità di ciò che io vi dissi pochi giorni fa, come vengo sacrificata
+in tutte le maniere senza sapere il <i>perchè</i> ed il <i>come</i>. La tragedia
+di cui si parla, non è (e non era mai) nè scritta nè adattata al teatro;
+ma non è però romantico il disegno, è piuttosto regolare--regolarissimo
+per l'unità del tempo, e mancando poco a quella del sito. Voi sapete
+bene se io aveva intenzione di farla rappresentare, poichè era scritta
+al vostro fianco, e nei momenti per certo più tragici per me come uomo
+che come autore,--perché voi eravate in affanno ed in pericolo. Intanto
+sento dalla vostra gazzetta che sia nata una cabala, un partito, e senza
+ch'io vi abbia presa la minima parte. Si dice che l'<i>autore ne fece la
+lettura</i>!!!--qui forse? a Ravenna? ed a chi? forse a Fletcher?--quel
+illustre letterato, etc., etc.» (<i>Note de Moore</i>.)</blockquote>
+
+<p>»Je vous écrivais pour soutenir votre courage, car le reproche est
+toujours inutile, et il irrite;--mais j'étais profondément blessé dans
+mes sentimens, en me voyant traîné comme un gladiateur à la destinée
+d'un gladiateur, par ce <i>retiarius</i><a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>, M. Elliston. Que veut dire ce
+diable d'homme avec son apologie et ses offres de dédommagement?
+N'est-ce pas le même cas que lorsque Louis XIV voulait acheter, à
+quelque prix que ce fût, le cheval de Sydney, et, en cas de refus, le
+prendre de force; Sydney tua son cheval d'un coup de pistolet. Je ne
+pouvais tirer un coup de pistolet à ma tragédie, mais j'eusse mieux aimé
+la jeter au feu que d'en permettre la représentation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129">(retour)</a> On nommait ainsi, à Rome, le gladiateur dont l'adresse
+consistait à envelopper dans un rets son adversaire qui avait l'épée à
+la main. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<p>»J'ai déjà écrit près de trois actes d'une autre tragédie (dans
+l'intention de l'achever en cinq), et je suis plus inquiet que jamais
+sur les moyens de me garantir d'une pareille violation des égards
+littéraires et même de toute courtoisie et politesse.</p>
+
+<p>»Si nous réussissons, tant mieux: si non, avant toute publication, nous
+requerrons de ces gens-là la promesse de ne pas jouer la pièce, promesse
+que je leur paierai (puisque l'argent est leur but), ou je ne laisserai
+pas publier,--ce que peut-être vous ne regretterez pas beaucoup.</p>
+
+<p>»Le chancelier s'est conduit noblement. Vous aussi, vous vous êtes
+conduit de la manière la plus satisfaisante, et je ne puis trouver en
+faute que les acteurs et leur chef. J'ai toujours eu tant d'égards pour
+M. Elliston, qu'il aurait dû être le dernier à me causer de la peine.</p>
+
+<p>»Il y a un horrible ouragan qui détonne au moment même où je vous écris,
+en sorte que je n'écris ni au jour, ni à la chandelle, ni à la lumière
+des torches, mais au feu des éclairs; les sillons de la foudre sont
+aussi brillans que les flammes les plus gazeuses de la compagnie du gaz
+hydrogène. Ma cheminée vient d'être renversée par un coup de
+vent;--encore un éclair! mais</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Vous, élémens, je ne vous accuse pas d'ingratitude;</p>
+<p class="i8"> Je ne vous écrivis jamais franc de port, ni ne mis ma carte chez vous<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<p>comme je l'ai fait pour M. Elliston.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130">(retour)</a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> I tax not you, ye elements, with unkindness;</p>
+<p class="i14"> I never gave ye <i>franks</i>, not <i>call'd</i> upon you.</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>»Pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Vous devriez au moins m'envoyer une
+ligne de détails: je ne sais rien encore que par Galignani et
+l'honorable Douglas.</p>
+
+<p>»Eh bien! comment va notre controverse sur Pope? et le pamphlet? Il est
+impossible d'écrire des nouvelles: les gueux d'Autrichiens fouillent
+toutes les lettres.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> J'aurais pu vous envoyer beaucoup de commérage et quelques
+informations réelles, si toutes les lettres ne passaient point par
+l'inspection des barbares, et que je voulusse leur faire connaître
+autre chose que mon horreur pour eux. Ils n'ont vaincu que par trahison,
+soit dit en passant.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXXVIII.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 20 mai 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Depuis ma lettre de la semaine dernière, j'ai reçu des lettres et des
+journaux anglais, qui me font apercevoir que ce que j'ai pris pour une
+vérité italienne est, après tout, un mensonge français de la <i>Gazette de
+France</i>. Celle-ci contient deux assertions ultra-fausses en deux lignes.
+En premier lieu, Lord Byron n'a pas fait représenter sa pièce, mais s'y
+est opposé; et secondement, elle n'est pas tombée, mais elle a continué
+d'être jouée, en dépit de l'éditeur, de l'auteur, du lord
+chancelier,--du moins jusqu'au I<sup>er</sup> mai, date de mes dernières lettres.
+Vous m'obligerez beaucoup en priant madame la <i>Gazette de France</i> de se
+rétracter, ce à quoi elle est habituée, je présume. Je ne réponds jamais
+à la critique étrangère; mais ceci est un point de fait, et non de goût.
+Je suppose que vous me portez assez d'intérêt pour faire cela en ma
+faveur;--mais, sans doute, comme ce n'est que la vérité que nous voulons
+établir, l'insertion pourra être difficile.</p>
+
+<p>»Comme je vous ai écrit depuis quelque tems de fréquentes et longues
+lettres, aujourd'hui je ne vous ennuierai plus que d'une seule phrase:
+c'est que vous ayez la bonté de vous conformer à ma demande; et je
+présume que l'<i>esprit du corps</i> (est-ce <i>du</i> ou <i>de</i>? car ma science ne
+va pas jusque-là) vous engagera suffisamment, comme un des nôtres, à
+mettre cette affaire sous son véritable aspect. Croyez-moi toujours tout
+à vous pour la vie et de coeur,<br>
+<span class="rig">BYRON.</span></p><br>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXXIX.</h3>
+
+<h4>A M. HOPPNER.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 25 mai 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Je suis très-content de ce que vous me dites de la Suisse, et j'y
+réfléchirai. Je préférerais que ma fille s'y mariât plutôt qu'ici pour
+cette raison. Quant à la fortune,--je lui en ferai une avec tout ce que
+je pourrai épargner (si je vis, et qu'elle se conduise bien); et si je
+meurs avant qu'elle soit établie, je lui ai laissé par testament cinq
+mille livres sterling, ce qui est, hors d'Angleterre, une assez jolie
+somme pour un enfant naturel. J'y ajouterai tout ce que je pourrai, si
+les circonstances me le permettent; mais, sans doute, cela est
+très-incertain, comme toutes les choses humaines.</p>
+
+<p>»Vous m'obligerez beaucoup d'employer votre intervention pour rétablir
+les faits relatifs à la représentation, attendu que ces coquins
+paraissent organiser un système d'outrages contre moi, parce que je suis
+sur leur liste. Je me soucie peu de leur critique, mais c'est un point
+de fait. J'ai composé quatre actes d'une autre tragédie: ainsi vous
+voyez qu'ils ne peuvent m'effrayer.</p>
+
+<p>»Vous savez, je présume, qu'ils ont actuellement une liste de tous les
+individus, résidant en Italie, qui ne les aiment pas:--la liste doit
+être longue. Leurs soupçons et leurs alarmes actuelles sur ma conduite
+et sur mes intentions présumées dans le dernier mouvement, ont été
+vraiment ridicules,--quoique, pour ne pas vous abuser, je m'y sois un
+peu mêlé. Ils ont cru ici, et croient encore ou affectent de croire, que
+c'est moi qui ai dressé le plan entier du soulèvement, et qui ai fourni
+les moyens, etc. Tout ceci a été fomenté par les agens des barbares. Ils
+sont ici fort nombreux, et, par parenthèse, l'un d'eux a reçu hier un
+coup de poignard; mais peu dangereux;--et quoique le jour où le
+commandant a été tué devant ma porte, en décembre dernier, je l'aie fait
+transporter dans ma maison, coucher dans le lit de Fletcher; et lui aie
+fait donner tous les secours jusqu'au dernier moment; quoique personne
+n'eût osé lui donner asyle chez soi, et qu'on le laissât périr la nuit
+dans la rue; cependant on répandit, il y a trois mois, un papier qui me
+dénonçait comme le chef des libéraux, et qui excitait à m'assassiner.
+Mais cela ne me fera jamais taire, ni changer mes opinions. Tout cela
+est venu des barbares allemands.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXXX.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 25 mai 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Depuis quelques semaines, je n'ai pas reçu une ligne de vous. Or, je
+serais charmé de savoir d'après quel principe ordinaire ou
+extraordinaire vous me laissez sans autres informations que celles que
+je puise dans des journaux anglais et d'injurieuses gazettes italiennes
+(vu que les Allemands me haïssent comme <i>charbonnier</i>), tandis qu'il y a
+eu tout ce tumulte pour la pièce? Vous êtes un coquin!!!--Sans deux
+lettres de Douglas Kinnaird, j'aurais été aussi ignorant que vous êtes
+négligent.</p>
+
+<p>»Eh bien! j'apprends que Bowles a maltraité Hobhouse! Si cela est vrai,
+il a rompu la trève, comme le successeur de Murillo, et je le traiterai
+comme Cochrane traita Esmeralda.</p>
+
+<p>»Depuis que j'ai écrit le paquet ci-joint, j'ai achevé (mais non copié)
+quatre actes d'une nouvelle tragédie. Quand j'aurai fini le cinquième
+acte, je copierai le tout. C'est sur le sujet de Sardanapale, dernier
+roi des Assyriens. Les mots de <i>reine</i> et de <i>pavillon</i> s'y rencontrent,
+mais ce n'est point par allusion à sa majesté britannique, comme vous
+pourriez vous l'imaginer en tremblant. Vous verrez un jour (si je finis
+la pièce) comme j'ai fait Sardanapale brave (quoique voluptueux, comme
+l'histoire le représente), et de plus, aussi aimable que mes pauvres
+talens ont pu le rendre;--ainsi, ce ne peut être ni le portrait ni la
+satire d'aucun monarque vivant. J'ai, jusqu'à présent, observé
+strictement toutes les unités, et continuerai ainsi dans le cinquième
+acte, si cela est possible; mais ce n'est pas pour le théâtre. Tout à
+vous, en hâte et en haine, infidèle correspondant.»<br>
+<span class="rig">N.</span></p><br>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXXXI.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 28 mai 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Depuis ma dernière, du 26 ou 25, j'ai fini mon cinquième acte de la
+tragédie intitulée <i>Sardanapale</i>. Mais maintenant il faut copier le
+tout, ce qui est un rude travail,--tant d'écriture que de lecture. Je
+vous ai écrit au moins six fois sans avoir de réponse, ce qui prouve que
+vous êtes un--libraire. Je vous prie de m'envoyer un exemplaire de
+l'édition du <i>Plutarque de Langhorne</i>, revue par M. Wrangham. Je n'ai
+que le texte grec, imprimé en caractères un peu fins, et la traduction
+italienne, qui est d'un style trop lourd, et aussi fausse qu'une
+proclamation patriotique des Napolitains. Je vous prie aussi de
+m'envoyer la <i>Vie du magicien Apollonius de Tyane</i>, publiée il y a
+quelques années. Elle est en anglais, et l'éditeur ou auteur est, je
+crois, ce que Martin Marprelate appelle un prêtre vantard.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.»
+<br>
+<span class="rig">N.</span></p><br>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXXXII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 30 mai 1821.</p><br><br>
+
+<p><span class="sc">Cher Moray</span>,</p>
+
+<p>«Vous dites que vous m'avez écrit souvent; j'ai reçu seulement la vôtre
+du 11, laquelle est fort courte. Par le courrier d'aujourd'hui, je vous
+envoie, en cinq paquets, la tragédie de <i>Sardanapale</i>, fort mal écrite:
+peut-être Mrs. Leigh pourra vous aider à la déchiffrer. Vous voudrez
+bien en accuser réception par le retour du courrier. Vous remarquerez
+que les unités sont toutes strictement observées. La scène se passe
+toujours dans la même salle; la durée de l'action est celle d'une nuit
+d'été, environ neuf heures ou même moins, quoique la pièce commence
+avant le coucher du soleil, et ne finisse qu'après son lever. Dans le
+troisième acte, quand Sardanapale demande un miroir pour se voir en
+armes, songez à citer le passage latin de Juvénal sur Othon (homme d'un
+caractère semblable, qui fit la même chose). Gifford vous aidera pour la
+citation. Le trait est peut-être trop familier, mais il est historique
+(pour Othon du moins), et naturel dans un caractère efféminé.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXXXIII.</h3>
+
+<h4>A M. HOPPNER.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 31 mai 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous envoie ci-joint une autre lettre, qui ne fera que confirmer ce
+que je vous ai dit.</p>
+
+<p>»Quant à Allegra,--je prendrai pour elle une mesure décisive dans le
+courant de l'année; à présent, elle est si heureuse où elle est, que
+peut-être il vaudrait mieux qu'elle apprît son alphabet dans son
+couvent.</p>
+
+<p>«Ce que vous dites de <i>la Prophétie de Dante</i> est la première nouvelle
+que j'en reçois,--tout semble être plongé dans le tumulte causé par la
+tragédie. Continuer ce poème!!--hélas! Qu'est-ce que Dante lui-même
+pourrait prophétiser, aujourd'hui sur l'Italie? Toutefois, je suis
+charmé que vous goûtiez cette oeuvre, mais je présume que vous serez
+seul de votre opinion. Ma nouvelle tragédie est
+achevée.»<br>.........................................
+..................................................</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXXXIV.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 4 juin 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Vous ne m'avez pas écrit dernièrement, quoiqu'il soit d'usage entre
+littérateurs bien élevés de consoler ses amis par ses observations dans
+les cas d'importance. Je ne sais si je vous ai envoyé mon <i>élégie sur le
+rétablissement de lady</i> ***<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Voyez les félicités de mon fortuné sort,</p>
+<p class="i14"> Ma pièce tombe, et non pas lady ***.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131">(retour)</a> Le nom a été supprimé par Moore, comme tous ceux qui sont
+remplacés par des astérisques. Il est facile de voir que c'est ici Lady
+Noël. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<p>»Les journaux (et peut-être votre correspondance.) vous auront fait
+connaître la conduite dramatique du directeur Elliston. Il est
+présumable que la pièce a été arrangée pour le théâtre par M. Dibdin,
+qui remplit l'office de tailleur dans les occasions semblables, et qui
+aura pris mesure avec son exactitude ordinaire. J'apprends que l'on
+continue toujours à me jouer,--trait d'entêtement dont je me console un
+peu en pensant qu'il aura vidé la bourse du discourtois histrion.</p>
+
+<p>»Vous serez étonné d'apprendre que j'ai fini une autre tragédie en cinq
+actes, dans laquelle j'ai observé strictement toutes les unités. Elle a
+pour titre <i>Sardanapale</i>, et je l'ai envoyée en Angleterre par le
+dernier courrier. Elle n'est pas plus pour le théâtre que la première
+n'y fut destinée,--et je prendrai cette fois plus de précautions pour
+empêcher qu'on ne s'en empare.</p>
+
+<p>»Je vous ai aussi envoyé, il y a quelques mois, une nouvelle lettre sur
+Bowles, etc.; mais il paraît à tel point touché des égards (c'est son
+expression) que j'eus pour lui dans la première épître, que je ne suis
+pas sûr de publier celle-ci, qui est un peu trop pleine de phrases
+«récréatives et surabondantes.» J'apprends par des lettres particulières
+de M. Bowles, que c'est vous qui étiez l'illustre littérateur en
+astérisques<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>. Qui donc y aurait songé? Vous voyez quel mal ce
+révérend personnage a fait en imprimant les notes sans nom. Comment
+diable pouvais-je supposer que les premiers quatre astérisques
+désignaient Campbell et non Pope, et que le nom laissé en blanc était
+celui de Thomas Moore? Vous voyez ce qui résulte d'être en intimité avec
+des ecclésiastiques. Les réponses de Bowles ne me sont pas parvenues,
+mais je sais d'Hobhouse, que lui (Hobhouse) y a été attaqué. En ce cas,
+Bowles aurait rompu la trève (que, par parenthèse, il avait lui-même
+proclamée), et il me faut avoir encore un démêlé avec lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132">(retour)</a> M. Bowles avait cité à son appui une phrase d'une lettre
+particulière de Moore, en l'annonçant comme l'opinion d'un illustre
+littérateur, mais en remplaçant le nom par des astérisques; Byron avait
+fait là-dessus force plaisanteries. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>»Avez-vous reçu mes lettres avec les deux ou trois dernières feuilles
+des mémoires?</p>
+
+<p>»Il n'y a point ici de nouvelles très-intéressantes. Un espion allemand
+(se vantant de l'être) a reçu un coup de poignard la semaine dernière,
+mais le coup n'était pas mortel. Dès l'instant où j'appris qu'il s'était
+laissé aller à cette vanterie fanfaronne, il fut aisé pour moi, comme
+pour tout autre, de prédire ce qui lui adviendrait; c'est ce que je fis,
+et il reçut le coup deux jours après.</p>
+
+<p>»L'autre nuit, une querelle sur une dame de l'endroit, entre ses divers
+amans, a occasioné à minuit une décharge de pistolets, mais personne n'a
+été blessé. Ç'a été toutefois un grand scandale:--la dame est plantée
+là par son amant,--pour être rebutée par son mari, pour cause
+d'inconstance à son légitime <i>servente</i>; elle s'est retirée toute
+confuse à la campagne, quoique nous soyons dans le fort de la saison de
+l'opéra. Toutes les femmes sont furieuses contre elle (attendu qu'elle
+était médisante) pour s'être laissée ainsi découvrir. C'est une jolie
+femme,--une comtesse ***,--un beau vieux nom visigoth ou ostrogoth.</p>
+
+<p>»Et les Grecs! Qu'en pensez-vous? Ce sont mes vieilles
+connaissances;--mais je ne sais que penser. Espérons, néanmoins.</p>
+
+<p>»Tout à vous.»<br>
+<span class="rig">BYRON.</span></p><br>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXXXV.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 22 juin 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Votre naine de lettre est arrivée hier. C'est juste;--tenez-vous à
+votre <i>magnum opus</i>.--Ah! que ne pouvons-nous combiner un peu nos talens
+pour notre <i>Journal de Trévoux</i>. Mais il est inutile de soupirer, et
+cependant c'est bien naturel;--car je pense que vous et moi irions mieux
+ensemble dans une association littéraire, que toute autre couple
+d'auteurs vivans.</p>
+
+<p>»J'ai oublié de vous demander si vous aviez vu votre panégyrique dans la
+<i>Correspondance</i> de mistriss Waterhouse et du colonel Berkeley.
+Certainement, <i>leur</i> morale n'est pas tout-à-fait exacte, mais <i>votre
+passion</i> est complètement efficace, et toute la poésie du genre
+asiatique--(je dis asiatique, comme les Romains disaient l'éloquence
+asiatique, et non parce que la scène se passe en Orient)--doit être
+constatée par cette épreuve seule. Je ne suis pas très-sûr que je
+permette un jour aux miss Byron (légitimes ou illégitimes) de lire
+<i>Lalla Rookh</i>,--d'abord, à cause de ladite <i>passion</i>, et, en second
+lieu, afin qu'elles ne découvrent pas qu'il y eut un meilleur poète que
+papa.</p>
+
+<p>»Vous ne me dites rien de la politique;--mais hélas! que peut-on dire!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Le monde est une botte de foin,</p>
+<p class="i14"> Les hommes sont les ânes qui la mangent,</p>
+<p class="i14"> Chacun la tire de son côté,--</p>
+<p class="i14"> Et le plus grand de tous est John Bull!</p>
+</div></div>
+
+<p>»Comment nommez-vous l'oeuvre nouvelle que vous projetez? J'ai envoyé à
+Murray une nouvelle tragédie, intitulée <i>Sardanapale</i>, écrite suivant
+les règles d'Aristote,--hormis le choeur:--je n'ai pu me décider à
+l'introduire. J'en ai commencé une autre, et je suis au second
+acte:--ainsi, vous voyez que je vais comme de coutume.</p>
+
+<p>»Les réponses de Bowles me sont parvenues; mais je ne puis continuer
+toujours à disputer,--surtout d'une façon civile. Je présume qu'il
+prendra mon silence volontaire pour un silence forcé. Il a été si poli,
+que je n'ai plus assez de bile pour le plaisanter;--autrement, j'aurais
+une rude plaisanterie ou même deux à son service.</p>
+
+<p>»Je ne puis vous envoyer le petit journal, parce que je ne puis le
+confier à la poste. Ne supposez pas qu'il contienne rien de particulier;
+mais il vous montrera les <i>intentions</i> des Italiens à cette époque,--et
+un ou deux autres faits personnels comme le premier.</p>
+
+<p>»Donc <i>Longman</i> ne <i>mord</i> pas:--c'était mon désir que de tirer parti de
+cet ouvrage. Ne pourriez-vous obtenir une somme, quelque petite qu'elle
+fût, par une vente à réméré.</p>
+
+<p>»Êtes-vous à Paris ou à la campagne? Si vous êtes à la ville, vous ne
+résisterez jamais à l'invasion anglaise dont vous parlez. Je vois à
+peine un Anglais tous les six mois; et, quand cela m'arrive, je tourne
+mon cheval à l'opposite. Le fait que vous trouverez dans la dernière
+note de <i>Marino Faliero</i>, m'a fourni une bonne excuse pour rompre toute
+relation avec les voyageurs.</p>
+
+<p>»Je ne me rappelle pas le discours dont vous parlez, mais je soupçonne
+que ce n'en est pas un du doge, mais d'Israël Bertuccio à Calendaro.
+J'espère que vous regardez la conduite d'Elliston comme honteuse:--c'est
+mon unique consolation. J'ai obligé les journalistes milanais à
+rétracter leur mensonge, ce qu'ils ont fait avec la bonne grâce de gens
+habitués à cela.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.»<br>
+<span class="rig">BYRON.</span></p><br>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXXXVI.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 5 juillet 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Comment avez-vous pu présumer que je voulusse jamais me rendre coupable
+d'une plaisanterie à votre égard? Je regrette que M. Bowles n'ait pas
+dit plus tôt que vous étiez l'auteur de la note, ce que j'ai appris par
+une lettre particulière qu'il a écrite à Murray, et que Murray m'envoie.
+Au diable la controverse!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> Au diable Twizzle,</p>
+<p class="i20"> Au diable la cloche,</p>
+<p class="i12"> Au diable le sot qui la mit en branle!--Ma foi!</p>
+<p class="i12"> Je serai bientôt délivré de tous ces fléaux.</p>
+</div></div>
+
+<p>»J'ai vu un ami de votre M. Irving,--un fort joli garçon,--un M.
+Coolidge, de Boston,--un peu trop plein seulement de poésie et
+d'enthousiasme. J'ai été fort poli envers lui pendant son séjour de
+quelques heures, et j'ai beaucoup parlé avec lui sur Irving, dont les
+écrits font mes délices. Mais je soupçonne qu'il n'a pas été autant
+charmé de moi, vu qu'il s'attendait à rencontrer un misanthrope en
+culottes de peau de loup, ne répondant que par de farouches
+monosyllabes, au lieu d'un homme de ce monde. Je ne puis jamais faire
+comprendre aux gens que la poésie est l'expression de la passion, et
+qu'il n'existe pas plus une vie toute de passion qu'un tremblement de
+terre continuel, ou une fièvre éternelle. D'ailleurs, qui voudrait
+jamais se raser dans un tel état?</p>
+
+<p>»J'ai reçu aujourd'hui une lettre curieuse d'une jeune fille
+d'Angleterre--que je n'ai jamais vue,--et qui me dit qu'elle meurt d'une
+maladie de langueur, mais qu'elle n'a pu sortir de ce monde sans me
+remercier du plaisir que ma poésie, pendant plusieurs années, etc., etc.
+Cette lettre est signée, N. N. A., et ne contient pas un mot de jargon
+ou de prêche qui ait trait à des opinions quelconques. La jeune personne
+dit simplement qu'elle est mourante, et qu'elle a cru pouvoir me dire
+combien j'avais contribué aux plaisirs de son existence; elle me prie de
+brûler sa lettre,--ce que je ne puis faire, attendu que je regarde une
+lettre pareille comme supérieure à un diplôme de Gottingue. J'ai
+autrefois reçu une lettre de félicitation en vers de Drontheim, en
+Norwége (mais elle n'était pas d'une femme mourante):--ce sont ces
+choses-là qui font quelquefois croire à un homme qu'il est poète. Mais
+s'il faut croire que *** et autres gens pareils sont poètes aussi, il
+vaut mieux être hors du corps.</p>
+
+<p>»Je suis maintenant au cinquième acte de <i>Foscari</i>: c'est la troisième
+tragédie dans l'espace d'un an, outre la prose; ainsi, vous voyez que je
+ne suis point paresseux. Et vous aussi, êtes-vous occupé? Je soupçonne
+que votre vie de Paris prend trop sur votre tems, et c'est vraiment
+pitié. Ne pouvez-vous partager vos journées de manière à tout combiner?
+J'ai eu une multitude d'affaires mondaines sur les bras pendant l'année
+dernière,--et pourtant il ne m'a pas été si difficile de donner quelques
+heures aux Muses.</p>
+
+<p>»Pour toujours, etc.</p>
+
+<p>»Si nous étions ensemble, je publierais mes deux pièces (périodiquement)
+dans notre commun journal. Ce serait notre plan de publier par cette
+voie nos meilleures productions.»</p>
+
+<p>Dans le journal intitulé <i>Pensées Détachées</i>, je trouve la mention
+intéressante des hommages rendus à son génie.</p>
+
+<p>«En fait de gloire (qu'on ait jamais obtenue de son vivant), j'ai eu ma
+part, peut-être,--que dis-je?--certainement plus grande que mes mérites.</p>
+
+<p>»J'ai acquis par ma propre expérience quelques bizarres exemples des
+lieux sauvages et étranges où un nom peut pénétrer, et produire même une
+vive impression. Il y a deux ans (presque trois, c'était en août ou
+juillet 1819), je reçus à Ravenne une lettre, en vers anglais, de
+Drontheim, en Norwége, écrite par on Norwégien, et pleine des complimens
+ordinaires, etc., etc.: elle est encore quelque part dans mes papiers.
+Le même mois, je reçus une invitation pour le Holstein, de la part d'un
+M. Jacobson (je crois) de Hambourg; plus, par la même voie, une
+traduction du chant de Médora du <i>Corsaire</i>, par une baronne
+westphalienne (non pas la baronne Thunderton-Trunck<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>), avec quelques
+vers du propre cru de cette dame (vers fort jolis et
+klopstock-iens<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>), et une traduction en prose y annexée, au sujet de
+ma femme:--comme ces vers concernaient ma femme plus que moi, je les lui
+envoyai, avec la lettre de M. Jacobson. C'était assez singulier que de
+recevoir en Italie une invitation de passer l'été dans le Holstein, de
+la part de gens que je n'avais jamais connus. La lettre fut adressée à
+Venise. M. Jacobson me parlait des «roses sauvages fleurissant l'été
+dans le Holstein.» Pourquoi donc les Cimbres et les Teutons
+émigrèrent-ils?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133">(retour)</a> Nom de la baronne westphalienne, dans le célèbre roman de
+<i>Candide</i>. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134">(retour)</a> Klopstock-ish. Byron a lui-même forgé cet adjectif avec
+le nom de l'illustre auteur de la <i>Christiade</i>. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<p>»Quelle étrange chose que la vie et que l'homme! Si je me présentais à
+la porte de la maison où ma fille est maintenant, la porte me serait
+fermée,--à moins que (ce qui n'est pas impossible) je n'assommasse le
+portier; et si j'étais allé cette année-là (et peut-être encore
+aujourd'hui) à Drontheim, la ville la plus reculée de la Norwége,
+j'aurais été reçu à bras ouverts dans la demeure de gens sans rapport
+de parenté ou de patrie avec moi, et attachés à moi par l'unique lien de
+l'esprit et de la renommée.</p>
+
+<p>»En fait de gloire, j'ai eu ma part; à la vérité, les accidens de la vie
+humaine y ont mêlé leur levain, et cela en plus grande quantité qu'il
+n'est arrivé à la plupart des littérateurs d'un rang distingué; mais, en
+total, je prends le mal comme l'équilibre nécessaire du bien dans la
+condition humaine.»</p>
+
+<p>Il parle aussi, dans le même journal, de la visite du jeune Américain,
+en ces termes.</p>
+
+<p>«Un jeune Américain, nommé Coolidge, est venu me rendre visite il y a
+quelques mois. C'était un jeune homme intelligent, fort beau, et âgé de
+vingt ans au plus, à en juger par l'apparence; un peu romantique (ce qui
+va bien à la jeunesse), et fortement passionné pour la poésie, comme on
+peut le présumer de sa visite dans mon antre. Il m'apporta un message
+d'un vieux serviteur de ma famille (Joe Murray), et me dit que lui (M.
+Coolidge) avait obtenu une copie de mon buste de Thorwaldsen à Rome,
+pour l'envoyer en Amérique. J'avoue que je fus plus flatté du jeune
+enthousiasme de ce voyageur solitaire par-delà l'Atlantique, que si l'on
+m'eût décrété une statue dans le Panthéon de Paris (j'ai vu, même de mon
+tems, les empereurs et les démagogues renversés de dessus leurs
+piédestaux, et le nom de Grattan effacé de la rue de Dublin, à laquelle
+il avait été donné); je dis que j'en fus plus flatté, parce que c'était
+un hommage simple, sans motif politique, sans intérêt ou
+ostentation,--le pur et vif sentiment d'un jeune homme pour le poète
+qu'il admirait. Son admiration, toutefois, a dû lui coûter cher.--Je ne
+voudrais pas payer le prix d'un buste de Thorwaldsen pour la tête et les
+épaules de qui que ce soit, excepté Napoléon, mes enfans, «quelque
+absurde individu de l'espèce féminine», comme dit Monkbarns,--et ma
+soeur. Me demande-t-on pourquoi je posai pour mon buste?--Réponse; ce
+fut à la requête particulière de J. C. Hobhouse, Esquire, et pour nul
+autre. Un portrait est une autre affaire; tout le monde pose pour son
+portrait; mais un buste a l'air de prétendre à la permanence, et offre
+une idée d'inclination pour la renommée publique plutôt que de souvenir
+particulier.</p>
+
+<p>»Toutes les fois qu'un Américain demande à me voir (ce qui n'est pas
+rare), je condescends à son désir, premièrement parce que je respecte un
+peuple qui a conquis sa liberté par un courage ferme, sans excès; et,
+secondement, parce que ces visites transatlantiques «en petit nombre et
+à longs intervalles» me font le même effet que si je m'entretenais, de
+l'autre côté du Styx, avec la postérité. Dans un siècle ou deux, les
+nouvelles Atlantides espagnole et anglaise, suivant toute probabilité,
+régneront sur le vieux continent, comme la Grèce et l'Europe soumirent
+l'Asie, leur mère, dans les tems anciens et primitifs, comme on les
+appelle.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXXXVII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 6 juillet 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Pour condescendre à un désir exprimé par M. Hobhouse, je suis déterminé
+à omettre la stance sur le cheval de Sémiramis, dans le cinquième chant
+de <i>Don Juan</i>. Je vous dis cela, au cas que vous soyez ou ayez
+l'intention d'être l'éditeur des derniers chants.</p>
+
+<p>»À la requête particulière de la comtesse Guiccioli, j'ai promis de ne
+pas continuer <i>Don Juan</i>. Vous regarderez donc ces trois chants comme
+les derniers du poème. Depuis qu'elle avait lu les deux premiers dans la
+traduction française, elle ne cessait de me supplier de n'en plus écrire
+de nouveaux. La raison de ces prières ne frappe pas d'abord un
+observateur superficiel des moeurs étrangères; mais elle dérive du désir
+qu'ont toutes les femmes d'exalter le sentiment des passions, et de
+maintenir l'illusion qui leur donne l'empire. Or, <i>Don Juan</i> déchire
+cette illusion, et en rit comme de bien d'autres choses. Je n'ai jamais
+connu de femme qui ne protégeât Rousseau, ou qui ne traitât avec dégoût
+les <i>Mémoires de Grammont</i>, <i>Gilblas</i>, et tous les tableaux comiques des
+passions, quand ils sont naturellement présentés.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXXXVIII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">14 juillet 1821.</p><br><br>
+
+<p>«J'espère que l'on ne prendra pas <i>Sardanapale</i> pour une pièce
+politique; car une telle intention fut si loin d'être la mienne, que je
+ne songeai jamais qu'à l'histoire d'Asie. La tragédie vénitienne aussi
+est strictement historique. Mon but a été de mettre en drame, à la
+manière des Grecs (phrase modeste), des points d'histoire frappans,
+comme ces mêmes Grecs l'ont fait à l'égard de l'histoire et de la
+mythologie. Vous trouverez que tout cela ne ressemble guère à
+Shakspeare; et c'est tant mieux dans un sens, car je le regarde comme le
+pire des modèles, bien que le plus extraordinaire des écrivains. J'ai eu
+pour but d'être aussi simple et aussi sévère qu'Alfiéri, et j'ai plié la
+poésie autant que j'ai pu au langage ordinaire. La difficulté est que,
+dans ce tems, on ne peut parler ni de rois ni de reines sans être
+soupçonné d'allusions politiques ou de personnalités. Je n'ai point eu
+d'intention pareille.</p>
+
+<p>»Je ne suis pas très-bien, et j'écris au milieu de scènes désagréables:
+on a, sans jugement ni procès, banni un grand nombre des principaux
+habitans de Ravenne et de toutes les villes des états romains,--et parmi
+les exilés il y a plusieurs de mes amis intimes, en sorte que tout est
+dans la confusion et la douleur; c'est un spectacle que je ne saurais
+décrire sans éprouver la même peine qu'à le voir.</p>
+
+<p>»Vous êtes chiche dans votre correspondance.</p>
+
+<p>»Tout à vous sincèrement.»<br>
+<span class="rig">BYRON.</span>
+</p><br>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXXXIX.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 22 juillet 1821.</p><br><br>
+
+<p>«L'imprimeur a fait un miracle;--il a lu ce que je ne puis lire
+moi-même,--mon écriture.</p>
+
+<p>»Je m'oppose au délai jusqu'à l'hiver; je désire particulièrement que
+l'on imprime tandis que les théâtres d'hiver sont fermés, afin de gagner
+du tems au cas que les directeurs ne nous jouent le même tour de
+politesse. Toute perte sera prise en considération dans notre contrat,
+quelle qu'en soit l'occasion, soit la saison, soit autre chose; mais
+imprimez et publiez.</p>
+
+<p>»Je crois qu'il faudra avouer que j'ai plus d'un style. Sardanapale,
+toutefois, est presque un personnage comique; mais ainsi est Richard
+III. Faites attention que les trois unités sont mon principal but. Je
+suis charmé de l'approbation de Gifford; quant à la foule, vous voyez
+que j'ai eu en vue toute autre chose que le goût du jour pour
+d'extravagans «coups de théâtre.» Toute perte probable, comme je vous
+l'ai déjà dit, sera évaluée dans nos comptes. Les <i>Revues</i> (excepté une
+ou deux, le <i>Blackwood Magazine</i>, par exemple) sont assez froides; mais
+ne songez plus aux journalistes,--je les ferai marcher droit, si je me
+le mets en tête. J'ai toujours trouvé les Anglais plus vils en certains
+points que toute autre nation. Vous vous étonnez de mon assertion, mais
+elle est vraie quant à la reconnaissance,--peut-être est-ce parce que
+les Anglais sont fiers, et que les gens fiers haïssent les obligations.</p>
+
+<p>»La tyrannie du gouvernement éclate ici. On a exilé environ mille
+personnes des meilleures familles des états romains. Comme plusieurs de
+mes amis sont de ce nombre, je songe à partir aussi, mais pas avant que
+je n'aie reçu vos réponses. Continuez de m'adresser vos lettres ici,
+comme d'ordinaire, et le plus vite possible. Ce que vous ne serez pas
+fâché d'apprendre, c'est que les pauvres de l'endroit, apprenant que
+j'avais l'intention de partir, ont fait une pétition au cardinal pour le
+prier de me prier de rester. Je n'ai entendu parler que de cela il y a
+un ou deux jours; et ce n'est un déshonneur ni pour eux ni pour moi;
+mais cette démarche aura mécontenté les hautes autorités, qui me
+regardent comme un chef de charbonniers. On a arrêté un de mes
+domestiques pour une querelle dans la rue avec un officier (on a pris
+sur un autre des couteaux et des pistolets); mais comme l'officier
+n'était pas en uniforme, et qu'il était d'ailleurs dans son tort, mon
+domestique, sur ma vigoureuse protestation, a été relâché. Je n'étais
+pas présent à la bagarre, qui arriva de nuit près de mes écuries. Mon
+homme (qui est un Italien), d'un caractère brave et peu endurant, aurait
+tiré une cruelle vengeance, si je ne l'en eusse pas empêché. Voici ce
+qu'il avait fait: il avait tiré son <i>stiletto</i>, et, sans les passans, il
+aurait fricassé le capitaine, qui, à ce qu'il paraît, fit triste figure
+dans la querelle, qu'il avait cependant provoquée. L'officier s'était
+adressé à moi, et je lui avais offert toute sorte de satisfaction, soit
+par le renvoi de l'homme, soit autrement, puisque l'homme avait tiré son
+couteau. Il me répondit que des reproches seraient suffisans. Je fis des
+reproches au domestique; et cependant, après cela, le misérable chien
+alla se plaindre au gouvernement,--après avoir dit qu'il était
+complètement satisfait. Cela me mit en colère, et j'adressai une
+remontrance qui eut quelque effet. Le capitaine a été réprimandé, le
+domestique relâché, et l'affaire en est restée là.»</p>
+
+<p>Parmi les victimes de «la noire sentence» et de la proscription par
+laquelle les maîtres de l'Italie, comme il appert des lettres
+précédentes, se vengeaient maintenant de leur dernière alarme sur tous
+ceux qui y avaient contribué, même dans le plus faible degré, les deux
+Gamba se trouvèrent nécessairement compris comme chefs présumés des
+carbonari de la Romagne. Vers le milieu de juillet, M<sup>me</sup> Guiccioli, dans
+un profond désespoir, écrivit à Lord Byron pour l'informer que son père,
+dans le palais duquel elle résidait alors, venait de recevoir l'ordre
+de quitter Ravenne dans les vingt-quatre heures, et que c'était
+l'intention de son frère de partir le lendemain matin. Mais le jeune
+comte n'avait pas même été laissé tranquille si long-tems, et avait été
+conduit par des soldats jusqu'à la frontière; et la comtesse elle-même,
+peu de jours après, vit qu'elle devait aussi se joindre aux exilés. La
+perspective d'être de nouveau séparée de Byron, semble avoir rendu
+l'exil presque aussi terrible que la mort aux yeux de cette noble dame.
+«Cela seul», dit-elle dans une lettre à son amant, «manquait pour
+combler la mesure de mon désespoir. Venez à mon aide, mon amour, car je
+suis dans la plus terrible situation, et sans vous je ne puis me
+résoudre à rien. *** vient de me quitter; il était envoyé par *** pour
+me dire qu'il faut que je parte de Ravenne avant mardi prochain, parce
+que mon mari a eu recours à la cour de Rome pour me forcer de retourner
+avec lui ou d'entrer dans un couvent; et la réponse est attendue sous
+peu de jours. Je ne dois parler de cela à personne; il faut que je
+m'échappe de nuit; car, si mon projet est découvert, on y mettra
+obstacle, et mon passeport (que la bonté du ciel m'a permis je ne sais
+comment d'obtenir), me sera retiré. Byron! je suis au désespoir!--S'il
+faut vous laisser ici sans savoir quand je vous reverrai; si c'est votre
+volonté que je souffre si cruellement, je suis résolue à rester. On peut
+me mettre dans un couvent; je mourrai,--mais,--mais vous ne pouvez me
+secourir, et je ne puis rien vous reprocher. Je ne sais ce qu'on me dit:
+car mon agitation m'anéantit;--et pourquoi? ce n'est point parce que je
+crains mon danger présent, mais seulement, j'en prends le ciel à témoin,
+seulement parce qu'il faut vous quitter.»</p>
+
+<p>Vers la fin de juillet, celle qui écrivait cette lettre si tendre et si
+vraie se trouva forcée de quitter Ravenne,--séjour de sa jeunesse, et
+maintenant de ses affections,--sans savoir où elle irait, et où elle
+retrouverait son amant. Après avoir langui quelque tems à Bologne, dans
+la faible espérance que la cour de Rome pourrait encore, par la
+médiation de quelques amis, être engagée à rapporter l'arrêt prononcé
+contre son père et son frère; cette espérance une fois évanouie, elle
+rejoignit enfin ses parens à Florence.</p>
+
+<p>On a déjà vu, par les lettres de Lord Byron, qu'il était lui-même devenu
+l'objet des plus vifs soupçons pour le gouvernement, et que c'était même
+surtout dans le désir de se débarrasser de lui qu'on avait pris toutes
+ces mesures contre la famille Gamba:--attendu qu'on craignait que la
+constante bienfaisance qu'il exerçait envers les pauvres de Ravenne ne
+lui donnât une dangereuse popularité parmi des hommes non accoutumés à
+l'exercice de la charité sur une si large échelle. «Une des principales
+causes, dit M<sup>me</sup> Guiccioli, de l'exil de mes parens fut l'idée que Lord
+Byron partagerait l'exil de ses amis. Déjà le gouvernement voyait d'un
+mauvais oeil le séjour de Lord Byron à Ravenne; on connaissait ses
+opinions; on craignait son influence, et on s'exagérait même l'étendue
+de ses moyens d'action. On s'imaginait qu'il avait donné l'argent pour
+l'achat des armes, etc., et qu'il avait fourni à tous les besoins
+pécuniaires de la société. La vérité est que lorsqu'il était invité à
+exercer sa bienfaisance, il ne s'enquérait point des opinions politiques
+ou religieuses de ceux qui réclamaient son aide: tous les hommes
+malheureux et indigens avaient un droit égal à sa bienveillance. Les
+anti-libéraux cependant s'étaient fermement persuadés qu'il était le
+principal soutien du libéralisme en Romagne, et désiraient qu'il s'en
+allât; mais n'osant pas exiger directement son départ, ils espéraient
+pouvoir indirectement le forcer à cette mesure<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135">(retour)</a> Una delle principali ragioni per cui si erano esigliati i
+miei parenti, era la speranza che Lord Byron pure lascerebbe la Romagna
+quando i suoi amici fossero partiti. Già da qualche tempo la permanenza
+di Lord Byron in Ravenna era mal gradita dal governo, conoscendo si le
+sue opinioni, e temendosi la sua influenza, ed esaggerandosi anche i
+suoi mezzi per esercitarla. Si credeva che egli somministrasse danaro
+per provvedere armi, che provvedesse ai bisogni della società. La verità
+era che nello spargere le sue beneficenze egli non s'informava delle
+opinioni politiche e religiose di quello che aveva bisogno del suo
+soccorso; ogni misero ed ogni infelice aveva un eguale diritto alla sua
+generosità. Ma in ogni modo gli anti-liberali lo credevano il principale
+sostegno del liberalismo della Romagna, e desideravano la sua partenza;
+ma non osando provocarla in nessun modo diretto, speravano di ottenerla
+indirettamente.</blockquote>
+
+<p>Après avoir donné les détails de son propre départ, la comtesse
+continue: «Lord Byron cependant resta à Ravenne, ville déchirée par
+l'esprit de parti, ville où il avait certainement, à cause de ses
+opinions, bon nombre d'ennemis fanatiques et perfides; et mon
+imagination me le peignait toujours au milieu de mille dangers. On peut
+donc concevoir ce que fut pour moi ce voyage, et ce que je souffris si
+loin de Lord Byron. Ses lettres m'auraient consolé; mais il y avait deux
+jours d'intervalle entre l'instant où il me les écrivait et celui où je
+les recevais. Cette idée empoisonnait toute la consolation qu'elles
+auraient pu me donner, et par conséquent mon coeur était déchiré par les
+craintes les plus cruelles. Cependant il était nécessaire, pour son
+propre honneur, qu'il restât encore quelque tems à Ravenne, afin que
+l'on ne pût pas dire qu'il avait été banni aussi. D'ailleurs il avait
+conçu une grande affection pour la ville même, et il désirait, avant
+d'en partir, épuiser tous les moyens de procurer le rappel de mes
+parens<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136">(retour)</a> Lord Byron restava frattanto a Ravenna, in un paese
+sconvolto dai partiti, e dove aveva certamente dei nemici di opinioni
+fanatiche perfidi, e la mia imaginazione me lo dipingeva circondato
+sempre da mille pericoli. Si può dunque pensare cosa dovesse essere
+cruel viaggio per me, e cosa io dovessi soffrire nella sua lontananza.
+Le sue lettere avrebbero potuto essermi di conforto; ma quando io le
+riceveva, era già trascorso lo spazio di due giorni dal momento in cui
+furono scritte, e questo pensiero distruggeva tutto il bene che esse
+potevano farmi, e la mia anima era lacerata dai più crudeli timori.
+Frattanto era necessario per la di lui convenienza che egli restasse
+ancora qualche tempo in Ravenna affinchè non avesse a dirsi che egli
+pure ne era esigliato; ed oltre ciò egli si era sommamente affezionato à
+quel soggiorno, e voleva innanzi di partire vedere esauriti tutti i
+tentativi e tutte le speranze del ritorno dei miei parenti.</blockquote>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXL.</h3>
+
+<h4>A M. HOPPNER.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 23 juillet 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Ce pays-ci étant en proie à la proscription, et tous mes amis étant
+exilés ou arrêtés,--la famille entière des Gamba obligée pour le moment
+d'aller à Florence,--le père et le fils pour motifs politiques,--(et la
+Guiccioli, parce qu'elle est menacée du couvent en l'absence de son
+père),--j'ai résolu de me retirer en Suisse, et les Gamba aussi. Ma vie
+court, dit-on, de très grands dangers ici; mais ç'a été la même chose
+depuis douze mois, et ce n'est donc pas là la principale considération.</p>
+
+<p>»J'ai écrit par le même courrier à M. Hentsch jeune, banquier à Genève,
+pour avoir, s'il est possible une maison pour moi, et une autre pour la
+famille Gamba (pour le père, le fils et la fille), toutes deux meublées,
+et avec une écurie de huit chevaux (au moins dans la mienne) au bord du
+lac de Genève, sur le côté du Jura. J'emmènerai Allegra avec moi.
+Pourriez-vous nous aider, Hentsch ou moi, dans nos recherches? Les Gamba
+sont à Florence; mais ils m'ont autorisé à traiter en leur nom. Vous
+savez ou ne savez pas que ce sont de grands patriotes,--et tous deux
+braves gens, surtout le fils; je puis le dire, car je les ai
+dernièrement vus dans une très-difficile situation,--non pas sous le
+rapport pécuniaire, mais sous le rapport personnel,--et ils se sont
+conduits en héros, sans céder ni se rétracter.</p>
+
+<p>»Vous n'avez pas idée de l'état d'oppression dans lequel est ce pays-ci;
+on a arrêté environ un millier de personnes de haute ou basse condition
+dans la Romagne,--banni les uns, emprisonné les autres, sans jugement,
+sans procédure, et même sans accusation!!!... Tout le monde dit qu'on
+aurait fait la même chose à mon égard si l'on avait osé: toutefois, mon
+motif pour rester est que toutes les personnes de ma connaissance, au
+nombre de cent à-peu-près, ont été exilées.</p>
+
+<p>»Voudrez-vous faire ce que vous pourrez pour trouver une couple de
+maisons meublées et pour en conférer avec Hentsch à notre place? Peu
+nous importe la société:--nous ne voulons qu'un asile temporaire et
+tranquille, et notre liberté individuelle.</p>
+
+<p>»Croyez-moi, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Pouvez-vous me donner une idée des dépenses nécessaires en
+Suisse, par comparaison à l'Italie? je ne me rappelle plus cela. Je
+parle seulement des dépenses pour une vie honnête, chevaux, etc., et
+non des dépenses de luxe, et pour un grand train de maison. Ne décidez
+rien toutefois avant que je n'aie reçu votre réponse, car c'est alors
+seulement que je pourrai savoir que penser sur ces points de
+transmigration, etc., etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXLI.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 30 juillet 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous envoie ci-joint la meilleure histoire sur le doge Faliero; elle
+est tirée d'un vieux manuscrit, et je ne l'ai que depuis quelques jours.
+Faites-la traduire et adjoignez-la en forme de note à la prochaine
+édition. Vous serez peut-être content de voir que la manière dont j'ai
+conçu le caractère du doge est conforme à la vérité; je regrette
+néanmoins de n'avoir pas eu cet extrait auparavant. Vous verrez que
+Faliero dit lui-même ce que je lui fais dire sur l'évêque de Trévise.
+Vous verrez aussi que «il parla très-peu et ne laissa échapper que des
+paroles de colère et de dédain» après qu'il eut été arrêté, ce qu'il
+fait aussi dans la pièce, excepté quand il éclate à la fin du cinquième
+acte. Mais son discours aux conspirateurs est meilleur dans le manuscrit
+que dans la pièce; je regrette de ne pas l'avoir connu à tems. N'oubliez
+pas cette note, avec la traduction.</p>
+
+<p>»Dans une ancienne note de <i>Don Juan</i>, j'ai cité, en parlant de
+Voltaire, sa phrase fameuse: «Zaïre, tu pleures,» c'est une erreur;
+c'est: «Zaïre, vous pleurez.» Songez à corriger la citation.</p>
+
+<p>»Je suis tellement occupé ici pour ces pauvres proscrits, qui sont
+dispersés en exil çà-et-là, et à essayer d'en faire rappeler
+quelques-uns, que j'ai à peine assez de tems ou de patience pour écrire
+une courte préface pour les deux pièces: toutefois je la ferai en
+recevant les prochaines épreuves.</p>
+
+<p>»Tout à vous à jamais, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Veuillez joindre, à la première occasion, la lettre sur
+l'Hellespont comme note aux vers sur Léandre, etc., dans <i>Childe
+Harold</i>. N'oubliez pas cela au milieu de votre multitude d'occupations,
+que je songe à célébrer dans une ode dithyrambique à Albemarle-Street.</p>
+
+<p>»Savez-vous que Shelley a composé une élégie sur Keats, et qu'il accuse
+la <i>Quarterly</i> d'avoir tué ce jeune poète.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Qui tua John Keats?</p>
+<p class="i14"> «Moi, dit la <i>Quarterly</i>,</p>
+<p class="i14"> Farouche comme un Tartare;</p>
+<p class="i14"> C'est un de mes exploits!»</p>
+<p class="i14"> Qui décocha la flèche?--</p>
+<p class="i14"> Le poète-prêtre Milman,</p>
+<p class="i14"> (Toujours prêt à tuer son homme),</p>
+<p class="i14"> Ou Southey ou Barrow.</p>
+</div></div>
+
+<p>»Vous savez bien que je n'approuvais pas la poésie de Keats, ni ses
+théories poétiques, ni son injurieux mépris pour Pope; mais puisqu'il
+est mort, omettez tout ce que je dis sur son compte dans mes écrits,
+soit manuscrits, soit déjà publiés. Son <i>Hypérion</i> est un beau monument
+et conservera son nom. Je ne porte pas envie à celui qui a écrit
+l'article;--vous autres écrivains des <i>Revues</i>, vous n'avez pas plus le
+droit de meurtre que les voleurs de grand chemin; mais, à la vérité,
+celui qui est mort pour un article de critique serait probablement mort
+pour toute autre cause non moins triviale. La même chose arriva presque
+à Kirke White, qui mourut ensuite de consomption.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXLII.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 2 août 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Certainement j'avais répondu à votre dernière lettre, quoique en peu de
+mots, sur le point que vous rappelez, en disant tout simplement: «Au
+diable la controverse,» et en citant quelques vers de George Colman,
+applicables non à vous, mais aux disputeurs. Avez-vous reçu cette
+lettre? Il m'importe de savoir que nos lettres ne sont pas interceptées
+ou égarées.</p>
+
+<p>»Votre drame de Berlin<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a> est un honneur inconnu depuis Elkanah
+Settle, dont l'<i>Empereur de Maroc</i> fut joué par les dames de la cour, ce
+qui fut, dit Johnson, «le dernier coup de la douleur» pour le pauvre
+Dryden, qui ne put le supporter, et devint ennemi de Settle sans pitié
+ni modération, à cause de cette faveur, et d'un frontispice que
+l'auteur avait osé mettre à sa pièce.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137">(retour)</a> On avait joué, peu de tems auparavant, à la cour de
+Berlin, un spectacle fondé sur le poème de <i>Lalla Rookh</i>; l'empereur de
+Russie remplit le rôle de <i>Feramorz</i>, et l'impératrice celui de <i>Lalla
+Rookh</i>. (<i>Note de Moore</i>.) </blockquote>
+
+<p>»N'était-ce pas un peu périlleux de montrer, comme vous l'avez fait, les
+Mémoires à ***? N'y a-t-il pas une ou deux facétieuses allusions qui
+doivent être réservées pour la postérité?</p>
+
+<p>»Je connais bien Schlegel,--c'est-à-dire je l'ai rencontré à Coppet.
+N'est-il pas légèrement attaqué dans les Mémoires? Dans un article sur
+le quatrième chant de <i>Childe-Harold</i>, publié il y a trois ans dans le
+<i>Blackwood's-Magazine</i>, on cite quelques stances d'une élégie de
+Schlegel sur Rome, d'où l'on dit que j'ai pu tirer quelques idées. Je
+vous donne ma parole d'honneur que je n'avais jamais vu les vers avant
+cet article critique, qui donne, je crois, trois ou quatre stances
+envoyées, dit-on, par un correspondant,--peut-être par l'auteur même. Le
+fait se prouve facilement, car je ne comprends point l'allemand, et il
+n'y avait point, je crois, de traduction,--du moins c'était la première
+fois que j'entendais parler ou prenais lecture de la traduction et de
+l'original.</p>
+
+<p>»Je me souviens d'avoir causé un peu avec Schlegel sur Alfiéri, dont il
+nie le mérite. Il était irrité aussi contre le jugement de la <i>Revue
+d'Édimbourg</i> sur Goëthe, jugement qui, en effet, était assez dur. Il
+vint aussi à parler des Français: «Je médite une terrible vengeance
+contre les Français;--je prouverai que Molière n'est pas
+poète<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>.»<br>
+.....................
+.....................................................</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138">(retour)</a> Cette menace a été depuis mise à exécution,--le critique
+allemand a frappé d'horreur les littérateurs français en déclarant
+Molière <i>un farceur</i>. (<i>Note de Moore</i>.) </blockquote>
+
+<p>»Je ne vois pas pourquoi vous parleriez «du déclin des ans.» La dernière
+fois que je vous vis, vous aviez moins d'embonpoint et paraissiez encore
+plus jeune que quand nous nous quittâmes plusieurs années auparavant.
+Vous pouvez compter sur cette assertion comme sur un fait. Si cela
+n'était pas, je ne vous dirais rien; car je ne saurais faire de mauvais
+complimens à qui que ce soit sur sa personne;--comme le compliment est
+une vérité, je vous le fais. Si vous aviez mené ma vie, changé de
+climats et de relations,--si vous vous amaigrissiez par le jeûne et par
+les purgatifs,--outre l'épuisement causé par des passions rongeantes, et
+un mauvais tempérament en sus,--vous pourriez parler ainsi.--Mais vous!
+je ne sache personne qui ait si bonne mine pour son âge, ou qui mérite
+d'avoir mine ou santé meilleure sous tous les rapports. Vous êtes
+un....., et ce qui vaut peut-être mieux pour vos amis, un bon garçon.
+Ainsi donc, ne parlez pas de décadence, mais comptez sur quatre-vingts
+ans.</p>
+
+<p>»Je suis à présent principalement occupé par ces malheureuses
+proscriptions et condamnations d'exil, qui ont eu lieu ici pour motifs
+politiques. Ç'a été un misérable spectacle que la désolation générale
+des familles. Je fais tout ce que je puis pour les exilés, grands ou
+petits, avec tout l'intérêt et tous les moyens que je puis employer. Il
+y a eu mille proscrits, le mois dernier, dans l'exarquat, ou, pour
+parler en style moderne, dans les légations. Hier un homme a eu les
+reins brisés en tirant un de mes chiens de dessous la roue d'un moulin.
+Le chien a été tué, et l'homme est dans le plus grand danger. Je n'étais
+pas présent;--cela est arrivé avant que je fusse levé, par la faute d'un
+enfant stupide qui a fait baigner le chien dans un endroit dangereux. Je
+dois, sans aucun doute, pourvoir aux besoins du pauvre diable tant qu'il
+vivra, et à ceux de sa famille, s'il meurt. J'aurais de grand coeur
+donné--plus qu'il ne m'en coûtera, pour qu'il n'eût pas été blessé.
+Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et excusez ma hâte et la
+chaleur.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.</p>
+
+<p>................................................
+........................................................................</p>
+
+<p>»Vous aurez probablement vu toutes les attaques dont quelques gazettes
+d'Angleterre m'ont assailli il y a quelques mois. Je ne les ai vues que
+l'autre jour, grâce à la bonté de Murray. On m'appelle «plagiaire.» Je
+ne sais quels noms on ne me donne pas. Je crois maintenant que j'aurai
+été accusé de tout.</p>
+
+<p>»Je ne vous ai pas donné de détails sur les petits événemens qui se sont
+passés ici; mais on a essayé de me faire passer pour le chef d'une
+conspiration, et on ne s'est arrêté que faute de preuves suffisantes
+pour informer contre un Anglais. Si c'eût été un natif du pays, le
+soupçon aurait suffi, comme pour des centaines d'autres.</p>
+
+<p>»Pourquoi n'écrivez-vous pas sur Napoléon? je n'ai pas assez de verve ni
+d'<i>estro</i><a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a> pour le faire. Sa chute, dès le principe, m'a porté un
+coup terrible. Depuis cette époque, nous avons été les esclaves des
+sots. Excusez cette longue lettre. <i>Ecco</i><a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a> une traduction littérale
+d'une épigramme française.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Églé, belle et poète, a deux petits travers,</p>
+<p class="i14"> Elle fait son visage et ne fait pas ses vers<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<p>»Je vais monter à cheval, averti que je suis de ne pas aller dans un
+certain endroit de la forêt, à cause des ultra-politiques.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139">(retour)</a> Mot italien, du latin <i>oestrum</i>, qui signifie verve
+poétique. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140">(retour)</a> Voici.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141">(retour)</a>:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Egle, beauty and poet, has two little crimes,</p>
+<p class="i14"> She makes her own face, and does not make her rhymes.</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>»N'y a-t-il aucune chance pour votre retour en Angleterre, et pour notre
+journal? j'y aurais publié les deux pièces,--deux ou trois scènes par
+numéro.»</p>
+
+<p>Vers cette époque, M. Shelley, qui avait alors fixé sa résidence à
+Pise, reçut une lettre de Lord Byron, qui le priait instamment de venir
+le voir; et, par conséquent, il partit sur-le-champ pour Ravenne. Les
+extraits suivans des lettres qu'il écrivit, durant le tems de son séjour
+auprès de son noble ami, seront lues avec ce double sentiment d'intérêt
+qu'on ne manque jamais d'éprouver en entendant un homme de génie
+exprimer ses opinions sur un autre homme de génie.</p>
+
+<p class="rig">Ravenne, 7 août 1821.</p><br><br>
+
+<p>»J'arrivai hier soir à dix heures, et me mis à causer avec Lord Byron
+jusqu'à cinq heures du matin; puis j'allai dormir, et maintenant je
+viens de m'éveiller à onze heures; après avoir dépêché mon déjeûner
+aussi vite que possible, je veux vous consacrer tout le tems qui me
+reste jusqu'à midi, heure où part le courrier.</p>
+
+<p>»Lord Byron est très-bien, et il a été charmé de me voir. Il a, en
+vérité, complètement recouvré sa santé, et il mène une vie totalement
+contraire à celle qu'il menait à Venise. Il a une sorte de liaison
+permanente avec la comtesse Guiccioli, qui est maintenant à Florence, et
+qui, à en juger par ses lettres, semble une très-aimable femme. Elle
+attend dans cette ville qu'il y ait quelque chose de décidé sur leur
+émigration en Suisse, ou sur leur séjour en Italie; point qui n'est pas
+encore définitivement résolu. Elle a été forcée de s'échapper du
+territoire papal en grande hâte, vu que des mesures avaient déjà été
+prises pour la placer dans un couvent où elle aurait été impitoyablement
+confinée pour la vie. Les droits oppressifs d'un contrat de mariage,
+tels qu'ils existent dans la législation et l'opinion de l'Italie,
+quoique moins souvent exercés qu'en Angleterre, sont encore plus
+terribles qu'en ce dernier pays.</p>
+
+<p>»Lord Byron s'était presque tué à Venise. Il avait été réduit à un tel
+état de débilité, qu'il était incapable de rien digérer, il était
+consumé par une fièvre hectique, et il serait bientôt mort sans cet
+attachement, qui le retira des excès où il s'était plongé plutôt par
+insouciance et orgueil que par goût. Pauvre garçon, il est maintenant
+tout-à-fait bien; et il s'est jeté dans la politique et la littérature.
+Il m'a donné beaucoup de détails intéressans sur la première; mais nous
+n'en parlerons pas dans une lettre. Fletcher est ici, et--comme si, à la
+manière d'une ombre, il croissait et décroissait avec le corps même de
+son maître,--il a aussi repris sa bonne mine, et du milieu de ses
+cheveux gris prématurés s'est élevée une nouvelle pousse de touffes
+blondes.</p>
+
+<p>»Nous avons beaucoup causé de poésie et de sujets analogues hier soir,
+et comme d'ordinaire, nous n'avons pas été d'accord,--et je crois, moins
+que jamais. Byron affecte de se déclarer le patron d'un système de
+littérature propre à ne produire que la médiocrité, et quoique tous ses
+plus beaux poèmes et ses plus beaux passages n'aient été produits qu'au
+mépris de ce système, je reconnais dans le doge de Venise les pernicieux
+effets de cette nouvelle foi littéraire qui gênera et arrêtera
+dorénavant ses efforts, quelque grands qu'ils puissent être; à moins
+qu'il ne secoue le joug. Je n'ai lu que quelques passages de la pièce,
+ou plutôt il me les a lus, et m'a donné le plan de l'ensemble.»</p>
+
+<p class="rig">Ravenne, 15 août 1821.</p><br><br>
+
+<p>»Nous sortons à cheval le soir pour nous promener dans la forêt de pins
+qui sépare la ville de la mer. Je t'écris notre genre de vie, auquel je
+me suis accommodé sans beaucoup de difficulté:--Lord Byron se lève à
+deux heures,--et déjeûne--nous causons, lisons, etc. jusqu'à six,--puis
+nous montons à cheval à huit, et après dîner nous devisons jusqu'à
+quatre ou cinq heures du matin. Je me lève à midi, et je vous consacre
+aujourd'hui le tems qui reste libre entre mon lever et celui de Byron.</p>
+
+<p>»Lord Byron a beaucoup gagné sous tous les rapports,--en génie, en
+caractère, en vues morales, en santé et en bonheur. Sa liaison avec la
+Guiccioli a été pour lui un avantage inappréciable. Il vit avec une
+grande splendeur, mais sans outrepasser son revenu, qui est aujourd'hui
+d'environ quatre mille livres sterling par an, et dont il consacre le
+quart à des oeuvres de charité. Il a eu de désastreuses passions, mais
+il semble les avoir subjuguées, et il devient ce qu'il devait être: un
+homme vertueux. L'intérêt qu'il a pris aux affaires politiques
+d'Italie, et les actions qu'il a faites en conséquence ne doivent point
+s'écrire dans une lettre, mais vous causeront du plaisir et de la
+surprise.</p>
+
+<p>»Il n'est pas encore décidé à aller en Suisse, pays en vérité peu fait
+pour lui; le commérage et les cabales de ces coteries anglicanes le
+tourmenteraient comme auparavant, et pourraient le faire retomber dans
+le libertinage, où il s'est, dit-il, plongé non par goût mais par
+désespoir. La Guiccioli, et son frère (qui est l'ami et le confident de
+Lord Byron, et approuve complètement la liaison de sa soeur avec lui)
+désirent aller en Suisse, à ce que dit Lord Byron, seulement par amour
+de la nouveauté et pour le plaisir de voyager. Lord Byron préfère la
+Toscane ou Lucques, et il essaie de leur faire adopter ses idées. Il m'a
+fait écrire une longue lettre à la comtesse pour l'engager à rester.
+C'est une chose assez bizarre pour un étranger que d'écrire sur des
+sujets de la plus grande délicatesse à la maîtresse de son ami,--mais le
+destin semble vouloir que j'aie toujours une part active dans les
+affaires de tous ceux que j'approche. J'ai exprimé en doucereux italien
+les raisons les plus fortes que j'ai pu imaginer contre l'émigration en
+Suisse. Pour vous dire la vérité, je serais charmé de le voir, pour prix
+de ma peine, s'établir en Toscane. Ravenne est un misérable endroit, les
+habitans sont barbares et sauvages, et leur langage est le plus infernal
+patois que vous puissiez concevoir; Byron serait, sous tous les
+rapports, beaucoup mieux chez les Toscans.</p>
+
+<p>»Il m'a lu un des chants encore inédits de <i>Don Juan</i>. C'est une oeuvre
+d'une étonnante beauté: elle le place non-seulement au-dessus, mais
+beaucoup au-dessus, de tous les poètes du siècle. Chaque mot a le cachet
+de l'immortalité. Ce chant est dans le même style que la fin du second
+(mais il est entièrement pur d'indécences, et soutenu avec une aisance
+et un talent incroyables); il n'y a pas un mot que le plus rigide
+défenseur de la dignité de la nature humaine voulût faire biffer. Voilà,
+jusqu'à un certain point, ce que j'ai long-tems réclamé,--une production
+tout-à-fait neuve, adaptée au siècle, et cependant extraordinairement
+belle. C'est peut-être vanité, mais je crois voir l'effet des vives
+exhortations que je fis à Byron pour l'engager à créer quelque chose
+d'entièrement neuf.........................................</p>
+
+<p>»Je suis sûr que si je demandais je ne serais pas refusé; mais il y a en
+moi quelque chose qui m'empêche absolument de demander. Lord Byron et
+moi sommes très-bons amis, et si j'étais réduit à la pauvreté ou si
+j'étais un écrivain qui n'eût aucun droit à une position plus élevée que
+celle où je suis, ou si j'étais dans une position plus élevée que je ne
+mérite, nous paraîtrions toujours tels, et je lui demanderais librement
+toute espèce de faveur. Mais ce n'est pas là mon cas. Le démon de la
+défiance et de l'orgueil veille entre deux personnes telles que nous,
+et empoisonne la liberté de nos relations. C'est une taxe, et une taxe
+lourde, que nous devons payer par cela même que nous sommes hommes. Je
+ne crois pas que la faute soit de mon côté; non, très probablement,
+puisque je suis le plus faible. J'espère que dans l'autre monde les
+choses seront mieux arrangées. Ce qui se passe dans le coeur d'un autre,
+échappe rarement à l'observation de celui qui est l'anatomiste exact de
+son propre coeur ...................................................</p>
+
+<p>»Lord Byron a ici de splendides appartemens dans le palais du mari de sa
+maîtresse, un des hommes les plus riches d'Italie. M<sup>me</sup> Guiccioli est
+divorcée, avec une pension de douze mille écus par an, misérable
+traitement de la part d'un homme qui a cent-vingt mille livres sterling
+de rente. Il y a deux singes, cinq chats, huit chiens et dix chevaux;
+tous (excepté les chevaux) se promènent dans la maison comme s'ils en
+étaient maîtres. Le Vénitien Tita est ici, et me sert de valet,--c'est
+un beau garçon, avec une admirable barbe noire; il a déjà poignardé deux
+ou trois personnes, et il a l'air le plus doux que j'aie jamais vu.</p>
+
+<p class="rig">Mercredi, Ravenne.</p><br><br>
+
+<p>»Je vous ai dit que j'avais écrit d'après le désir de Lord Byron, à la
+Guiccioli pour la dissuader ainsi que sa famille, du voyage en Suisse.
+La réponse de cette dame est arrivée, et mes représentations semblent
+avoir fait comprendre combien la mesure était mauvaise. À la fin d'une
+lettre pleine de toutes les belles choses que la noble dame dit avoir
+entendues sur mon compte, se trouve cette demande que je transcris ici,
+«--Signore, la vostra bontà mi far ardita di chiedervi un favore; me la
+accorderete-voi? <i>Non partite da Ravenna senza milord</i><a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>.» Sans
+contredit me voilà de par toutes les lois de la chevalerie, captif sur
+parole à la requête d'une dame, et je ne recouvrerai ma liberté que
+lorsque Byron sera établi à Pise. Je répondrai à la comtesse que sa
+demande lui est accordée, et que si son amant hésite à quitter Ravenne
+après que j'aurai fait tous les arrangemens nécessaires pour le recevoir
+à Pise, je m'engage à me remettre dans la même situation qu'aujourd'hui
+pour le fatiguer d'importunités jusqu'à ce qu'il aille la rejoindre.
+Heureusement cela n'est pas nécessaire, et je n'ai pas besoin de vous
+avertir que cette chevaleresque soumission aux grandes lois de l'antique
+courtoisie, contre lesquelles je ne me révolte jamais et qui constituent
+ma religion, ne m'empêchera pas de retourner bientôt près de vous pour y
+rester long-tems...................................</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142">(retour)</a> Monsieur, votre bonté me rend assez hardie pour vous
+demander une faveur; me l'accorderez-vous? Ne quittez pas Ravenne sans
+milord.</blockquote>
+
+<p>»Nous montons à cheval tous les soirs comme à l'ordinaire, et nous nous
+exerçons au tir du pistolet, et je ne suis pas fâché de vous dire que
+j'approche de l'adresse avec laquelle mon noble ami frappe au but. J'ai
+la plus grande peine à m'en aller, et Lord Byron, pour m'obliger à
+rester, a prétendu que sans moi ou la Guiccioli il retombera
+certainement dans ses anciennes habitudes. Je lui parle donc raison, et
+il m'écoute, aussi j'espère qu'il est trop bien instruit des terribles
+et dégradantes conséquences de son ancien genre de vie pour courir
+quelque danger dans le court intervalle de tentation qui lui sera
+laissé.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXLIII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 10 août 1821.</p><br><br>
+
+
+<p>»Votre conduite envers M. Moore est certainement belle, et je ne dirais
+pas cela si je pouvais m'en empêcher, car vous n'êtes point à présent
+dans mes bonnes grâces.</p>
+
+<p>»À l'égard des additions, etc., il y a un journal que j'ai tenu en 1814,
+et que vous pouvez demander à M. Moore, plus un journal de mon voyage
+dans les Alpes, dans lequel se trouvent tous les germes de <i>Manfred</i>, et
+qu'il faut retirer d'entre les mains de Mrs. Leigh. J'ai encore tenu ici
+pendant quelques mois de l'hiver passé un petit <i>Mémorandum</i> quotidien,
+que je vous enverrai. Vous trouverez un facile accès dans tous mes
+papiers et toutes mes lettres, et ne négligez pas (en cas d'accident) de
+visiter cette masse, si confuse qu'elle soit, car dans ce chaos de
+papiers, vous trouverez quelques morceaux curieux, soit de moi soit
+d'autrui, à moins qu'ils n'aient été perdus ou détruits. Si les
+circonstances me faisaient jamais consentir (chose presque impossible) à
+la publication des <i>Mémoires</i> de mon vivant, vous feriez, je suppose,
+quelques avances à Moore, en proportion du plus ou moins de probabilité
+de succès. Mais vous êtes tous deux certains de me survivre.</p>
+
+<p>»Il faudra aussi que vous ayez de Moore la correspondance entre moi et
+lady Byron, à qui j'ai offert le droit de voir tout ce qui la concerne
+dans ces papiers. Ceci est important. Moore a la lettre de milady et une
+copie de ma réponse. J'aimerais mieux avoir Moore pour éditeur que tout
+autre.</p>
+
+<p>»Je vous ai envoyé la lettre de Valpy pour vous laisser décider par
+vous-même, et celle de Stockdale pour vous amuser. Je suis toujours
+loyal à votre égard, comme je le fus dans l'affaire de Galignani, et
+comme vous-même l'êtes avec moi,--par-ci par-là.</p>
+
+<p>»Je vous rends la lettre de Moore, lettre fort honorable pour lui, pour
+vous et pour moi.</p>
+
+<p>»Tout à vous pour jamais.</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXLIV.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 16 août 1821.</p><br><br>
+
+
+<p>»Je regrette que Holmes ne puisse ou ne veuille pas venir; c'est agir un
+peu malhonnêtement, vu que je fus toujours très-poli et très-ponctuel à
+son égard; mais ce n'est qu'un *** de plus. On ne rencontre pas d'autres
+gens parmi les Anglais.</p>
+
+<p>»J'attends les épreuves des manuscrits avec une raisonnable impatience.</p>
+
+<p>»Ainsi vous avez publié, ou voulez publier, les nouveaux chants de <i>Don
+Juan</i>. N'êtes-vous pas effrayé de l'assassinat constitutionnel de
+Bridge-Street? Quand j'ai vu le nom de <i>Murray</i>, j'ai cru au premier
+instant que c'était vous, mais j'ai été consolé en voyant que votre
+homonyme est un procureur, car vous ne faites point partie de cette
+infâme race.</p>
+
+<p>»Je suis dans un grand chagrin, vu la probabilité de la guerre, parce
+que mes hommes d'affaires ne sortent pas ma fortune des fonds publics.
+Si la banqueroute a lieu, c'est mon intention de me faire voleur de
+grand chemin; toutes les autres professions en Angleterre ont été
+amenées à un tel point de perversité par la conduite de ceux qui les
+exercent, que le vol ouvertement pratiqué est la seule ressource laissée
+à un homme qui à quelques principes; c'est même chose honnête,
+comparativement parlant, puisqu'on ne se déguise pas.</p>
+
+<p>»Je vous ai écrit par le dernier courrier pour vous dire que vous avez
+très-bien agi à l'égard de Moore et des <i>Mémoires</i>.....................</p>
+
+<p>»Mes amitiés à Gifford.</p>
+
+<p>»Croyez-moi, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je vous rends la lettre de Smith, que je vous prie de remercier
+de sa bienveillante opinion. Le buste de Thorwaldsen est-il arrivé?</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXLV.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 23 août 1821.</p><br><br>
+
+<p>»Je vous envoie ci-inclus les deux actes corrigés. Quant aux accusations
+relatives au naufrage<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>, je crois vous avoir dit à vous et à M<sup>r</sup>
+Hobhouse, il y a déjà quelques années, qu'il n'y avait pas une seule
+circonstance qui n'eût été prise dans les faits, non pas, il est vrai,
+dans l'histoire d'un naufrage particulier quelconque, mais dans les
+accidens réels de différens naufrages. Presque tout <i>Don Juan</i> est une
+peinture de la vie réelle, soit de la mienne, soit de celle de gens que
+j'ai connus. Par parenthèse, une grande partie de la description de
+l'ameublement, dans le troisième chant, est prise du <i>Tully's Tripoli</i>
+(je vous prie de noter cela), et le reste, de mes propres observations.
+Souvenez-vous que je n'ai jamais voulu cacher cela; et que si je ne l'ai
+pas publiquement déclaré, c'est uniquement parce que <i>Don Juan</i> a paru
+sans préface et sans nom d'auteur. Si vous pensez que cela en vaille la
+peine, mettez-le en note à la prochaine occasion. Je ris de pareilles
+accusations, tant je suis convaincu que jamais nul écrivain n'emprunta
+moins que moi, ou ne s'appropria davantage les matériaux empruntés.
+Beaucoup de plagiats apparens ne sont dus qu'à une coïncidence fortuite.
+Par exemple, Lady Morgan (dans un livre sur l'Italie, vraiment
+excellent, je vous assure) appelle Venise <i>Rome de l'Océan</i>. J'ai
+employé la même expression dans les <i>Foscari</i>, et pourtant vous savez
+que la pièce est écrite depuis plusieurs mois, et envoyée en Angleterre.
+Je n'ai reçu <i>l'Italie</i> que le 16 courant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143">(retour)</a> On avait ridiculement accusé Byron de plagiat, parce
+qu'il n'avait pas puisé sa description dans sa seule imagination, mais
+dans les relations authentiques des divers naufrages.
+(<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<p>»Votre ami, ainsi que le public, ne sait pas que ma simplicité
+dramatique est à dessein toute grecque, et que je continuerai dans cette
+voie; nulle réforme n'a jamais réussi<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a> tout d'abord. J'admire les
+vieux dramaturges anglais; mais le système grec est sur un tout autre
+terrain, et n'a rien à démêler avec eux. Je veux créer un drame anglais
+régulier, peu m'importe qu'il soit propre ou non au théâtre, ce n'est
+point là mon but;--je ne veux créer qu'un théâtre pour l'esprit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144">(retour)</a> «Nul homme, dit Pope, ne s'est jamais élevé à quelque
+degré de perfection dans l'art d'écrire sans lutter avec une obstination
+et une constance opiniâtres contre le courant de l'opinion publique.»
+
+<p>Que les ennemis de la nouvelle école méditent cette réflexion d'un
+auteur reconnu pour classique.
+(<i>Notes du Trad.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>»Tout à vous.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je ne puis accepter vos offres.........
+.....................................................</p>
+
+<p>Il faut traiter ces affaires-là avec M. Douglas Kinnaird. C'est mon
+fondé de pouvoirs, et il est homme d'honneur. C'est à lui que vous
+pourrez exposer toutes vos raisons mercantiles, plutôt que de me les
+exposer à moi-même directement. Ainsi donc, la mauvaise saison,--le
+public indifférent,--le défaut de vente,--sa seigneurie écrit trop,--la
+popularité déclinant,--la déduction pour le commerce,--les pertes
+presque constantes,--les contre-façons,--les éditions en pays
+étranger,--les critiques sévères, etc., etc., etc., et autres phrases et
+doléances oratoires;--je laisse à Douglas, qui est un orateur, le soin
+d'y répondre.</p>
+
+<p>»Vous pourrez exprimer plus librement toutes ces raisons à une tierce
+personne, tandis qu'entre vous et moi elles pourraient faire échanger
+quelques mots piquans qui n'orneraient pas nos archives.</p>
+
+<p>»Je suis fâché pour la reine, et cela plus que vous ne l'êtes.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXLVI.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 24 août 1821.</p><br><br>
+
+<p>»Votre lettre du 5 ne m'est parvenue qu'hier, tandis que j'ai reçu des
+lettres datées de Londres du 8. La poste farfouille-t-elle dans nos
+lettres? Quelque arrangement que vous fassiez avec Murray,--si vous en
+êtes satisfait, je le serai aussi. Point de scrupule;--il est bien vrai
+que maintes fois j'ai dit par plaisanterie (car j'aime la pointe tout
+autant que le barbare lui-même,--c'est-à-dire Shakspeare.)--oui, j'ai
+dit que «comme un Spartiate, je vendrais ma <i>vie</i> aussi <i>cher</i> que
+possible.»--Mais ce ne fut jamais mon intention d'en tirer un profit
+pécuniaire pour mon propre compte, mais de transmettre ce legs à mon
+ami,--à vous--en cas de survivance. J'ai devancé l'époque, parce que
+nous nous sommes trouvés ensemble, et que je vous ai pressé de tirer de
+cette affaire tout le parti possible aujourd'hui même, pour raisons qui
+sont évidentes. Je ne me suis privé de rien par là, et je ne mérite pas
+les remercîmens que vous m'adressez.................................
+....................................................</p>
+
+<p>»À propos, quand vous écrirez à lady Morgan, remerciez-la pour les
+belles phrases qu'elle a faites dans son livre sur le compte des miens.
+Je ne sais pas son adresse. Son ouvrage sur l'Italie est courageux et
+excellent.--Je vous prie de lui faire part de cette opinion d'un homme
+qui connaît le pays. Je regrette qu'elle ne m'ait pas vu, j'aurais pu
+lui dire un ou deux faits qui auraient confirmé ses assertions.</p>
+
+<p>»Je suis charmé que vous soyez content de Murray, qui semble apprécier
+les lords morts à une plus haute valeur que les lords
+vivans.............. ...............................................</p>
+
+<p>»Tout à vous pour jamais, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Vous me dites quelques mots d'un procureur en route pour se
+rendre auprès de moi, pour traiter d'affaires. Je n'ai reçu aucun avis
+d'une telle apparition. Que peut vouloir l'individu? J'ai des procès et
+des affaires en train, mais je n'ai pas entendu dire qu'il fallût
+ajouter à toutes les dépenses faites en Angleterre les frais de voyage
+d'un homme de loi.</p>
+
+<p>»Pauvre reine! mais peut-être est-ce pour le mieux, si l'on doit croire
+l'anecdote d'Hérodote......
+......................................................</p>
+
+<p>»Rappelez-moi au souvenir de tous nos amis communs. À quoi vous
+occupez-vous? Ici, je n'ai été occupé que des tyrans et de leurs
+victimes. Il n'y eut jamais pareille oppression, même en Irlande.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXLVII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 31 août 1821.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai reçu les chants de <i>Don Juan</i>, qui sont imprimés avec si peu de
+soin (surtout le cinquième), que la publication en serait honteuse pour
+moi, et peu honorable pour vous. Il faut réellement revoir les épreuves
+avec le manuscrit, les fautes sont si grossières;--il y a des mots
+ajoutés,--il y en a de changés,--d'où s'ensuivraient mille cacophonies
+et absurdités. Vous n'avez pas soigné ce poème, parce que quelques
+hommes de votre escouade ne l'approuvent pas; mais je vous dis qu'avant
+long-tems vous n'aurez rien de moitié aussi bon, comme poésie ou style.
+D'après quel motif avez-vous omis la note sur Bacon et Voltaire? et une
+des stances finales que je vous ai envoyées pour être ajoutées au chant?
+C'est, je présume, parce que la stance finissait par ces deux vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"> Et ne réunissez jamais deux ames vertueuses pour la vie,</p>
+ <p class="i14"> En ce <i>centaure moral</i>, mari et femme.</p>
+</div></div>
+
+<p>»Or, il faut vous dire, une fois pour toutes, que je ne permettrai
+jamais à personne de prendre de telles libertés à l'égard de mes écrits
+à cause de mon absence. Je désire que les passages retranchés soient
+remis à leur place (excepté la stance sur Sémiramis);--mais reproduisez
+surtout la stance sur les mariages turcs. Je requiers d'ailleurs que le
+tout soit revu avec soin sur le manuscrit.</p>
+
+<p>»Je ne vis jamais d'impression si détestable:--<i>Gulleyaz</i> au lieu de
+<i>Gulbeyaz</i>, etc. Savez-vous que Gulbeyaz est un nom réel, et que l'autre
+est un non sens? J'ai copié les chants avec soin, en sorte que les
+fautes sont inexcusables.</p>
+
+<p>»Si vous ne vous souciez pas de votre propre réputation, ayez, je vous
+prie, quelques égards pour la mienne. J'ai relu le poème avec soin, et,
+je vous le répète, c'est de la poésie. Votre envieuse bande de
+prêtres-poètes peut dire ce qu'il lui plaît; le tems montrera que sur ce
+point je ne me suis pas trompé.</p>
+
+<p>»Priez mon ami Hobhouse de corriger l'impression, surtout pour le
+dernier chant, d'après le manuscrit tel qu'il
+est.....................................
+...............................................<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a></p>
+
+<p>»Il ne faudrait pas s'étonner que le poème tombât (ce qui n'arrivera
+pas, vous verrez)--avec un pareil cortége de sottises. Replacez ce qui
+est omis, corrigez ces ignobles fautes d'impression, et laissez le poème
+aller droit son chemin; alors je ne crains plus rien.
+.......................</p>
+
+<p>»Vous publierez les drames quand ils seront prêts. Je suis de si
+mauvaise humeur à cause de cette négligence dans l'impression de <i>Don
+Juan</i>, que je suis obligé de clore ma lettre.</p>
+
+<p>»Tout à vous.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je présume que vous n'avez pas perdu la stance dont je vous
+parle? Je vous l'ai envoyée après les autres; cherchez dans mes lettres,
+et vous la trouverez.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145">(retour)</a> Nous supprimons plusieurs fautes d'impression que Byron
+se remet encore à citer.
+(<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXLVIII<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p>«La lettre ci-incluse est écrite avec mauvaise humeur, mais non sans
+motif. Toutefois, tenez-en peu de compte (je veux dire de la mauvaise
+humeur); mais je réclame instamment une attention sérieuse de votre part
+aux fautes de l'imprimeur, à qui pareille chose n'aurait jamais dû être
+permise. Vous oubliez que tous les sots de Londres (principaux acheteurs
+de vos publications) rejetteront sur moi la stupidité de votre
+imprimeur. Par exemple, dans les notes du cinquième chant, «le bord
+<i>adriatique</i> du Bosphore» au lieu d'<i>asiatique</i>. Tout cela peut vous
+sembler peu important, à vous, homme honoré d'amitiés ministérielles;
+mais c'est très-sérieux pour moi, qui suis à trois cents lieues, et n'ai
+pas l'occasion de prouver que je ne suis pas aussi sot que me fait votre
+imprimeur.</p>
+
+<p>»Dieu vous bénisse et vous pardonne, car pour moi je ne le puis.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146">(retour)</a> Écrite dans l'enveloppe de la lettre précédente. (<i>Note
+de Moore</i>.) </blockquote>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCXLIX.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 3 septembre 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Par l'entremise de M. Mawman (payeur dans le corps dont vous et moi
+sommes de simples membres), j'expédiai hier, à votre adresse, sous une
+seule enveloppe, deux cahiers, contenant le <i>Giaour</i>-nal, et une ou deux
+choses. Tout cela n'est pas propre à réussir,--même auprès d'un public
+posthume;--mais des extraits le seraient peut-être. C'est une courte et
+fidèle chronique d'un mois environ;--quelques parties n'en sont pas fort
+discrètes, mais sont suffisamment sincères. M. Mawman dit qu'il vous
+remettra lui-même, ou vous fera remettre par un ami le susdit paquet
+dans vos champs élysées.</p>
+
+<p>»Si vous avez reçu les nouveaux chants de <i>Don Juan</i>, songez qu'il y a
+de grossières fautes d'impression, particulièrement dans le cinquième
+chant.--Par exemple: <i>précaire</i> pour <i>précoce</i>, <i>adriatique</i> pour
+<i>asiatique</i>, etc.; plus, un luxe de mots et de syllabes additionnelles,
+qui changent le rhythme en une véritable
+cacophonie................................
+........................................................</p>
+
+<p>»Je fais mes préparatifs de départs pour me rendre à Pise:--mais
+adressez vos lettres ici, jusqu'à nouvel ordre.</p>
+
+<p>»Tout à vous à jamais, etc.»</p>
+
+<p>Un des cahiers mentionnés ci-dessus comme confiés à M. Mawman pour
+m'être remis, contenait un fragment, d'environ cent pages, d'une
+histoire en prose, où Byron racontait les aventures d'un jeune
+gentilhomme andalous, et qu'il avait commencée à Venise, en 1817. Je
+n'extrairai que le passage suivant de cet intéressant fragment.</p>
+
+<p>«Peu d'heures après, nous fûmes très-bons amis, et, au bout de quelques
+jours, elle partit pour l'Arragon avec mon fils, pour aller voir son
+père et sa mère. Je ne l'accompagnai pas immédiatement, parce que
+j'avais déjà été en Arragon; mais je devais rejoindre la famille dans
+son château moresque, au bout de quelques semaines.</p>
+
+<p>»Durant le voyage, je reçus une lettre très-affectueuse de dona Josepha,
+qui m'instruisait de sa santé et de celle de mon fils. À son arrivée au
+château, elle m'en écrivit une autre encore plus affectueuse, où elle me
+pressait, en termes très-tendres et ridiculement exagérés, de la
+rejoindre immédiatement. Comme je me préparais à partir pour Séville,
+j'en reçus une troisième:--celle-ci était du père don Jose di Cardozo,
+qui me requérait, de la façon la plus polie, de dissoudre mon mariage.
+Je lui répondis avec une égale politesse, que je ne consentirais jamais
+à sa requête. Une quatrième lettre arriva;--elle était de Dona Josepha,
+qui m'informait que c'était d'après son désir, que la lettre de son père
+avait été écrite. Je lui écrivis courrier par courrier, pour savoir
+quelle était sa raison:--elle répondit, par exprès, que, comme la raison
+n'était pour rien là-dedans, il était inutile de donner une raison
+quelconque;--mais qu'elle était une femme excellente et offensée. Je lui
+demandai alors pourquoi elle m'avait écrit précédemment deux lettres si
+affectueuses, où elle me priait de venir en Arragon. Elle répondit que
+c'était parce qu'elle me croyait hors de mes sens;--qu'étant incapable
+de me soigner moi-même, je n'avais qu'à me mettre en route, et que,
+parvenu sans obstacle jusque chez don Jose di Cardozo, j'y trouverais la
+plus tendre des épouses,--et la camisole de force.</p>
+
+<p>»Je n'avais, pour réplique à ce trait d'affection, qu'à réitérer la
+demande de quelques éclaircissemens. Je fus averti qu'on ne les
+donnerait qu'à l'inquisition. En même tems, nos différends domestiques
+étaient devenus un objet de discussion publique; et le monde, qui décide
+toujours avec justice, non-seulement en Arragon, mais en Andalousie,
+jugea que non-seulement j'étais digne de blâme, mais que dans toute
+l'Espagne il ne pourrait jamais exister personne de si blâmable. Mon cas
+fut présumé comprendre tous les crimes possibles, et même quelques-uns
+impossibles, et peu s'en fallut qu'un auto-da-fé ne fût annoncé comme le
+résultat de l'affaire. Mais qu'on ne dise pas que nous sommes abandonnés
+par nos amis dans l'adversité;--ce fut tout le contraire. Les miens se
+pressèrent autour de moi pour me condamner, m'admonester, me consoler
+par leur désapprobation.--Ils me dirent tout ce qui a été ou peut être
+dit sur le sujet. Ils secouèrent la tête, m'exhortèrent, me plaignirent,
+les larmes aux yeux, et puis--ils allèrent dîner.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCL.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 4 septembre 1821.</p><br><br>
+
+<p>»Par le courrier de samedi, je vous ai envoyé une lettre farouche et
+furibonde sur les bévues commises par l'imprimeur dans <i>Don Juan</i>. Je
+sollicite votre attention à cet égard, quoique ma colère se soit changée
+en tristesse.</p>
+
+<p>»Hier je reçus M. ***,--un de vos amis, et je ne l'ai reçu que parce
+qu'il est un de vos amis; et c'est plus que je ne ferais pour les
+visiteurs anglais, excepté pour ceux que j'honore. Je fus aussi poli que
+j'ai pu l'être au milieu de l'emballage de toutes mes affaires, car je
+vais aller à Pise dans quelques semaines, et j'y ai envoyé et envoie
+encore mon mobilier. J'ai regretté que mes livres et mes papiers fussent
+déjà emballés, et que je ne pusse vous envoyer quelques écrits que je
+vous destinais; mais les paquets étaient scellés et ficelés, et il eût
+fallu un mois pour retrouver ce dont j'aurais eu besoin. J'ai remis sous
+enveloppe, à votre ami, la lettre italienne<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a> à laquelle je fais
+allusion dans ma défense de Gilchrist. Hobhouse la traduira pour vous,
+et elle vous fera rire et lui aussi, surtout à cause de l'orthographe.
+Les <i>mericani</i>, dont on m'appelle le <i>capo</i> ou chef, désignent les
+Américains, nom donné en Romagne à une partie des carbonari,
+c'est-à-dire, à la partie populaire, aux troupes des carbonari. C'était
+originairement une société de chasseurs, qui prirent le nom
+d'Américains; mais à présent elle comprend quelques milliers de
+personnes, etc. Mais je ne vous mettrai pas davantage dans le secret,
+parce que les directeurs de la poste pourraient en prendre
+connaissance. Je ne sais pourquoi l'on m'a cru le chef de ces gens-là;
+leurs chefs ressemblent au démon nommé Légion, ils sont plusieurs.
+Toutefois, c'est un poste plus honorable qu'avantageux; car, aujourd'hui
+que les Américains sont persécutés, il est convenable que je les aide;
+et ainsi ai-je fait, autant que mes moyens me l'ont permis. Il y aura
+quelque jour un nouveau soulèvement; car les sots qui gouvernent sont
+frappés d'aveuglement; ils semblent actuellement ne rien savoir, ils ont
+arrêté et banni plusieurs personnes de leur propre parti, et laissé
+échapper quelques-uns de ceux qui ne sont pas leurs amis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147">(retour)</a> Une lettre anonyme qui le menaçait d'un assassinat.
+(<i>Note de Moore</i>.) </blockquote>
+
+<p>»Que penses-tu de la Grèce?</p>
+
+<p>»Adressez vos lettres ici comme d'ordinaire, jusqu'à ce que vous
+receviez de mes nouvelles.</p>
+
+<p>»J'ai chargé Mawman d'un Journal pour Moore; mais ce Journal ne vaudrait
+rien pour le public,--ou du moins en grande partie;--des extraits en
+peuvent réussir.</p>
+
+<p>»Je relis les chants de <i>Don Juan</i>: ils sont excellens. Votre escouade a
+complètement tort, et vous le verrez bientôt. Je regrette de ne pas
+continuer ce poème, car j'avais mon plan tout fait pour plusieurs
+chants, pour différentes contrées et différens climats. Vous ne dites
+rien de la note que je vous ai envoyée, laquelle expliquera pourquoi
+j'ai cessé de continuer <i>Don Juan</i> (à la prière de M<sup>me</sup> Guiccioli).</p>
+
+<p>»Faites-moi savoir que Gifford est mieux. Nous avons, vous et moi,
+besoin de lui.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLI.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 12 septembre 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Par le courrier de mardi, je vous enverrai, en trois paquets, le drame
+de <i>Caïn</i>, en trois actes, dont je vous prie d'accuser réception
+aussitôt après l'arrivée. Dans le dernier discours d'Ève, au dernier
+acte (quand Ève maudit Caïn), ajoutez aux derniers vers les trois
+suivans:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Puisse l'herbe se flétrir sous tes pas! les bois</p>
+<p class="i14"> Te refuser un asile! le monde une demeure! la terre</p>
+<p class="i14"> Un tombeau! le soleil sa lumière! et le ciel son Dieu!</p>
+</div></div>
+
+<p>»Voilà pour vous, quand les trois vers seront réunis à ceux déjà
+envoyés, un aussi beau morceau d'imprécation que vous puissiez désirer
+en rencontrer dans le cours de vos affaires. Mais n'oubliez pas cette
+addition, qui est le trait du discours d'Ève.</p>
+
+<p>»Faites-moi savoir, ce que Gifford pense (si la pièce arrive saine et
+sauve); car j'ai bonne opinion de ce drame, comme poésie; c'est dans mon
+gai style métaphysique, et dans le genre de Manfred.</p>
+
+<p>»Vous devez au moins louer ma facilité et ma variété, quand vous
+considérerez ce que j'ai fait depuis quinze mois, la tête pleine,
+d'ailleurs, d'affaires mondaines. Mais nul doute que vous n'évitiez de
+dire du bien de la pièce, de crainte que je n'en réclame de vous un prix
+plus élevé; c'est juste: songez à votre affaire.</p>
+
+<p>»Pourquoi ne publiez-vous pas ma traduction de Pulci,--la meilleure
+chose que j'aie jamais composée,--avec l'italien en regard? Je voudrais
+être sur vos talons: rien ne se fait tandis qu'un homme est absent; tout
+le monde court sus, parce qu'on le peut. Si jamais je retourne en
+Angleterre (ce que je ne ferai pas, toutefois), j'écrirai un poème en
+comparaison duquel <i>les Poètes Anglais</i>, etc., ne seront plus que du
+lait: votre monde littéraire d'aujourd'hui, tout composé de charlatans,
+a besoin de ce coup; mais je ne suis pas encore assez bilieux: attendez
+encore une saison ou deux, encore une ou deux provocations, et je serai
+monté au ton convenable, alors j'attaquerai toute la bande.</p>
+
+<p>»Je ne puis supporter cette espèce de rebut que vous m'envoyez pour mes
+lectures; excepté les romans de Scott, et trois ou quatre autres
+ouvrages, je ne vis jamais pareille besogne. Campbell professe,--Moore
+fainéantise,--Southey bavarde,--Wordsworth écume,--Coleridge
+hébété,--*** niaise,--*** chicane, querelle et criaille,--*** réussira,
+s'il ne donne pas trop dans le jargon du jour, et qu'il n'imite pas
+Southey; il y a de la poésie en lui; mais il est envieux, et malheureux
+comme sont tous les envieux. Il est encore un des meilleurs écrivains du
+siècle. B*** C*** réussira mieux bientôt, j'ose le dire, s'il n'est pas
+abîmé par le thé vert, et par les éloges de Pentonville et de
+Paradise-row. Le malheur de ces hommes-là est qu'ils n'ont jamais vécu
+dans le grand monde ni dans la solitude; il n'y a point de milieu pour
+acquérir la connaissance du monde agité ou du monde tranquille. S'ils
+sont admis pour quelque tems dans le grand monde, c'est seulement comme
+spectateurs;--ils ne forment point partie de la machine. Or, Moore et
+moi, lui par des circonstances particulières, et moi par ma naissance,
+nous sommes entrés dans toutes les agitations et passions de ce monde.
+Tous deux avons appris par-là beaucoup de choses qu'autrement nous
+n'aurions jamais sues.</p>
+
+<p>»Tout à vous.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> J'ai vu l'autre jour un de vos confrères, un des souverains
+alliés de Grub-Street, Mawman-le-Grand, par l'intermède de qui j'ai
+envoyé mon légitime hommage à votre impériale majesté. Le courrier de
+demain m'apportera peut-être une lettre de vous, mais vous-êtes le plus
+ingrat et le moins gracieux des correspondans. Pourtant vous êtes
+excusable, avec votre perpétuelle cour de politiques, de prêtres,
+d'écrivailleurs et de flâneurs. Quelque jour je vous donnerai un
+catalogue poétique de tous ces gens-là.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLIII.<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a></h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 19 septembre 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Je suis dans le fort de la sueur, de la poussière, et de la colère d'un
+déménagement universel de toutes mes affaires, meubles, etc., pour Pise,
+où je vais passer l'hiver. La cause de ce départ est l'exil de tous mes
+amis carbonari, et, entre autres, de toute la famille de M<sup>me</sup> Guiccioli,
+qui, comme vous savez, a divorcé la semaine dernière «à cause de P. P.,
+clerc de cette paroisse», et qui est obligée de rejoindre son père et
+ses parens, actuellement en exil à Pise, afin d'éviter d'être enfermée
+dans un monastère, parce que l'arrêt de séparation, décrété par le pape,
+lui a imposé l'obligation de résider dans la <i>casa paterna</i><a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>, ou
+bien dans un couvent pour l'intérêt du décorum. Comme je ne pouvais dire
+avec Hamlet: «va-t-en parmi des nonnes», je me prépare à suivre la
+famille.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148">(retour)</a> la lettre 452<sup>e</sup>, d'ailleurs fort courte, a été supprimée.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149">(retour)</a> Maison paternelle.</blockquote>
+
+<p>»C'est une forte puissance que ce diable d'amour, qui empêche un homme
+d'accomplir ses projets de vertu ou de gloire. Je voulais il y a quelque
+tems aller en Grèce (où tout semble se réveiller) avec le frère de M<sup>me</sup>
+Guiccioli, bon et brave jeune homme (je l'ai vu mettre à l'épreuve) et
+farouche sur l'article de la liberté. Mais les larmes d'une femme qui a
+laissé son mari pour moi, et la faiblesse de mon coeur, sont des
+obstacles à ces projets, et je peux difficilement m'y abandonner.</p>
+
+<p>»Nous nous divisâmes sur le choix de notre résidence entre la Suisse et
+la Toscane, et je donnai mon vote pour Pise, comme étant plus près de la
+Méditerranée, que j'aime pour les rivages qu'elle baigne, et pour mes
+jeunes souvenirs de 1809. La Suisse est un maudit pays de brutes
+égoïstes et grossières, dans la région la plus romantique du monde. Je
+n'ai jamais pu en supporter les habitans, et encore moins les visiteurs
+anglais; c'est pour cette raison qu'après avoir écrit pour prendre
+quelques informations sur des maisons à louer, et avoir appris qu'il y
+avait une colonie d'Anglais sur toute la surface des cantons de Genève,
+etc., j'abandonnai sur-le-champ l'idée, et persuadai aux Gamba d'en
+faire autant.....................................
+..........................<br>.......................</p>
+
+<p>»Que faites-vous, et où êtes-vous? en Angleterre? Depuis la dernière
+lettre que je vous ai écrite, j'ai envoyé à Murray une autre
+tragédie,--intitulée <i>Caïn</i>,--en trois cahiers; elle est maintenant
+entre ses mains, ou chez l'imprimeur. C'est dans le style de <i>Manfred</i>,
+c'est métaphysique et plein de déclamations titaniques<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>.--Lucifer
+est un des personnages, et il emmène Caïn en voyage parmi les étoiles,
+puis dans «l'Hadès» où il lui montre les fantômes d'un monde antérieur.
+J'ai supposé l'idée de Cuvier, que le monde a été détruit trois ou
+quatre fois, et a été habité par les mammouths, les mégalosauriens,
+etc., mais non par l'homme avant la période mosaïque, comme on le voit,
+en effet, par l'étude des os fossiles; car ces os appartiennent tous à
+des espèces inconnues ou même connues, mais on ne trouve point
+d'ossemens humains. J'ai donc supposé que Caïn voit les
+préadamites<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>, êtres doués d'une intelligence supérieure à celle de
+l'homme, mais d'une forme totalement différente, et d'une plus grande
+force d'esprit et de corps. Vous pouvez croire que la petite
+conversation qui a lieu entre Caïn et Lucifer sur ce sujet, n'est pas
+entièrement conforme aux canons.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150">(retour)</a> Analogues à celles des Titans qui se révoltèrent contre
+le souverain des dieux. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151">(retour)</a> Êtres qui ont existé avant Adam. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<p>»Il s'ensuit que Caïn, à son retour, tue Abel dans un accès de mauvaise
+humeur, et parce qu'il est mécontent de la politique qui l'a chassé, lui
+et toute sa famille, hors du paradis, et parce que (conformément au
+récit de la Genèse) le sacrifice d'Abel est le plus agréable à la
+divinité. J'espère que la rapsodie est arrivée;--elle est en trois
+actes, et porte le titre de <i>Mystère</i>, suivant l'ancien usage chrétien,
+et en honneur de ce qu'elle sera probablement pour le lecteur.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLV<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 20 septembre 1821.</p><br><br>
+
+<p>......................................................
+.......................................................................</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152">(retour)</a> La lettre 454<sup>e</sup>, d'une quinzaine de lignes, a été
+supprimée.</blockquote>
+
+<p>«Les papiers dont je parle, en cas de survivance, sont des lettres,
+etc., que j'ai amassées depuis l'âge de seize ans, et qui sont dans les
+coffres de M. Hobhouse. Cette collection est au moins doublée par celles
+que j'ai à présent ici,--toutes reçues depuis mon dernier ostracisme. Je
+désirerais que l'éditeur eût accès dans cette dernière pacotille, non
+dans le but d'abuser des confidences, ou d'offenser les sentimens de mes
+correspondans vivans et la mémoire des morts; mais il y a des faits qui
+n'auraient ni l'un ni l'autre de ces inconvéniens, et que cependant je
+n'ai ni mentionnés ni expliqués: le tems seul (comme à l'égard de toutes
+affaires pareilles) permettra de les mentionner et de les expliquer,
+quoique quelques uns soient à ma gloire. La tâche, sans doute, exigera
+de la délicatesse; mais cette exigence sera satisfaite, si Moore et
+Hobhouse me survivent; et, je puis aussi le dire, si vous-même me
+survivez: et je vous assure que mon sincère désir est que vous soyez
+tous trois dans ce cas. Je ne suis pas sûr qu'une longue vie soit
+souhaitable pour un homme de mon caractère, atteint d'une mélancolie
+constitutionnelle<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a> que, sans doute, je dissimule en société, mais
+qui éclate dans la solitude et dans mes écrits malgré moi-même. Cette
+disposition a été renforcée, peut-être, par quelques événemens de ma
+vie passée (je ne veux pas parler de mon mariage, etc.,--au contraire,
+alors la persécution ranima mes esprits); mais je la nomme
+constitutionnelle, parce que je la crois telle. Vous savez, ou ne savez
+pas, que mon grand-père-maternel (habile et aimable homme, m'a-t-on dit)
+fut vivement soupçonné de suicide (on le trouva noyé dans l'Avon à
+Bath), et qu'un autre de mes proches parens de la même ligne
+s'empoisonna, et ne fut sauvé que par les contre-poisons. Dans le
+premier cas, il n'y avait pas de motif apparent, vu que mon grand-père
+était riche, considéré, doué de grands moyens intellectuels, à peine âgé
+de quarante ans, et pur de tout vice ruineux. Le suicide d'ailleurs ne
+fut qu'un soupçon fondé sur le genre de mort et sur le tempérament
+mélancolique de mon aïeul. Dans le second cas, il y eut un motif, mais
+il ne me convient pas d'en parler: cette mort arriva lorsque j'étais
+trop jeune pour en être instruit, et je n'en ai entendu parler que
+plusieurs années après. Je pense donc que je puis appeler
+constitutionnel cet abattement de mes esprits. On m'a toujours dit que
+je ressemblais plus à mon aïeul maternel qu'à personne de la famille de
+mon père,--c'est-à-dire dans le plus sombre côté de son caractère; car
+il était ce que vous appelez une bonne nature d'homme, ce que je ne suis
+pas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153">(retour)</a> Ce mot est pris ici comme en anglais, dans son sens
+physiologique et médical; il signifie ce qui est inhérent à la
+constitution physique, à l'organisation. Nous avons cru devoir faire
+cette remarque, parce que le sens politique, beaucoup plus généralement
+employé, aurait pu préoccuper l'esprit du lecteur. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<p>»Comptez, de plus, le journal ici tenu, que j'ai envoyé à Moore l'autre
+jour; mais comme c'est un vrai <i>mémorandum</i> quotidien, il ne faudrait en
+publier que des extraits. Je pense aussi qu'Augusta vous laisserait
+prendre une copie du journal de mon voyage en 1816.</p>
+
+<p>»Je suis très-peiné que Gifford n'approuve pas mes nouveaux drames.
+Certes, ils sont aussi contraires que possible au drame anglais; mais
+j'ai idée que s'ils sont compris, ils trouveront à la fin faveur, je ne
+dis pas sur le théâtre, mais dans le cabinet du lecteur. C'est à dessein
+que l'intrigue est simple, l'exagération des sentimens évitée, et les
+discours resserrés dans les situations sévères. Ce que je cherche à
+montrer dans les <i>Foscari</i>, c'est la suppression des passions, plutôt
+que l'exagération du tems présent, car ce dernier genre ne me serait pas
+difficile, comme je crois l'avoir montré dans mes jeunes productions,--à
+la vérité, non dramatiques. Mais, je le répète, je suis peiné que
+Gifford n'aime pas mes drames; mais je n'y vois pas de remède, nos idées
+sur ce point étant si différentes. Comment va-t-il?--bien, j'espère!
+faites-le moi savoir. Son opinion me cause d'autant plus de regret, que
+c'est lui qui a toujours été mon grand patron, et que je ne connais
+aucune louange capable de compenser pour moi sa censure. Je ne songe
+pas aux <i>Revues</i>, attendu que je puis les travailler avec leurs armes.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.</p>
+
+<p>»Adressez-moi vos lettres à Pise, où je vais maintenant. La raison de
+mon changement de résidence est que tous mes amis italiens d'ici ont été
+exilés, et sont réunis à Pise pour le moment, et je vais les rejoindre,
+comme il en a été convenu, pour y passer l'hiver avec eux.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLVI.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 24 septembre 1821.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai réfléchi à notre dernière correspondance, et je vous propose les
+articles suivans pour règles de notre conduite à venir.</p>
+
+<p>»Premièrement, vous m'écrirez pour me parler de vous, de la santé, des
+affaires et des succès de tous nos amis; mais de moi,--peu ou point.</p>
+
+<p>»Secondement, vous m'enverrez du <i>soda-powder</i>, de la poudre dentifrice,
+des brosses à dents, et tous autres articles anti-odontalgiques ou
+chimiques, comme auparavant, <i>ad libitum</i>, avec obligation de ma part à
+vous rembourser.</p>
+
+<p>»Troisièmement, vous ne m'enverrez point de publications modernes, ou,
+comme on dit, d'ouvrages nouveaux, en anglais, excepté la prose et les
+vers de Walter-Scott, de Crabbe, de Moore, de Campbell, de Rogers, de
+Gifford, de Joanna Baillie, de l'Américain Irving, de Hogg et de Wilson
+(l'homme de l'île des Palmiers), ou un ouvrage d'imagination jugé d'un
+mérite transcendant. Les voyages, pourvu qu'ils ne soient ni en Grèce,
+ni en Espagne, ni en Asie-Mineure, ni en Italie, seront bien venus.
+Ayant voyagé dans les pays ci-dessus mentionnés, je sais que ce qu'on en
+dit ne peut rien ajouter à ce que je désire connaître sur eux.--Point
+d'autres ouvrages anglais, quels qu'ils soient.</p>
+
+<p>»Quatrièmement, vous ne m'enverrez plus d'ouvrages périodiques;--plus de
+<i>Revue d'Édimbourg</i>, de <i>Quarterly</i> ou <i>Monthly Review</i>, ni de journaux
+anglais ou étrangers, de quelque nature que ce soit.</p>
+
+<p>»Cinquièmement, vous ne me communiquerez plus d'opinions d'aucune
+espèce, favorables, défavorables ou indifférentes, de vous ou de vos
+amis ou autres, concernant mes ouvrages passés, présens ou futurs.</p>
+
+<p>»Sixièmement, toutes les négociations d'intérêt entre vous et moi se
+traiteront par l'intermédiaire de l'honorable Douglas Kinnaird, mon ami
+et mon fondé de pouvoirs, ou de M. Hobhouse, comme <i>alter ego</i>, et mon
+représentant dans mon absence--et même moi présent.</p>
+
+<p>»Quelques-unes de ces propositions peuvent au premier abord sembler
+étranges, mais elles sont fondées. La quantité des mauvais livres que
+j'ai reçus est incalculable, et je n'en ai tiré ni amusement ni
+instruction. Les <i>Revues</i> et les <i>Magazines</i> ne sont qu'une lecture
+éphémère et superficielle:--qui songe au grand article de l'année
+dernière dans une <i>Revue</i> quelconque? Puis, si on y parle de moi, cela
+ne tend qu'à accroître l'<i>égotisme</i>. Si les articles me sont favorables,
+je ne nie pas que l'éloge n'énorgueillisse; s'ils sont défavorables, que
+le blâme n'irrite. Dans ce dernier cas, je pourrais être amené à vous
+infliger une sorte de satire qui ne vaudrait rien pour vous ni pour vos
+amis: ils peuvent sourire aujourd'hui, et vous aussi; mais si je vous
+prenais tous entre les mains, il ne serait pas malaisé de vous hacher
+comme chair à pâté. Je l'ai fait à l'égard de gens aussi puissans, à
+l'âge de dix-neuf ans, et je ne sais pas ce qui, à trente-trois ans,
+m'empêcherait de faire de vos côtes autant de grils ardens pour vos
+coeurs, si telle était mon envie; mais je ne me sens pas en pareille
+disposition: que je n'entende donc plus vos provocations. S'il survient
+quelque attaque assez grossière pour mériter mon attention, je
+l'apprendrai par mes amis légaux. Quant au reste, je demande qu'on me le
+laisse ignorer. .................................................</p>
+
+<p>»Toutes ces précautions seraient inutiles en Angleterre: le diffamateur
+ou le flatteur m'y atteindrait malgré moi; mais en Italie nous savons
+peu de chose sur le monde littéraire anglais, et y pensons encore moins,
+excepté ce qui nous parvient par quelque misérable extrait inséré dans
+quelque misérable gazette. Depuis deux ans (hors deux ou trois
+articles), je n'ai lu de journal anglais qu'autant que j'y ai été forcé
+par quelque accident; et, au total, je n'en sais pas plus sur
+l'Angleterre que vous sur l'Italie, et Dieu sait que c'est fort peu de
+chose, malgré tous vos voyages, etc. Les voyageurs anglais connaissent
+l'Italie comme vous connaissez l'île de Guernesey; et qu'est-ce que c'est
+que cela?</p>
+
+<p>»S'il s'élève quelque attaque assez grossière ou personnelle pour que je
+doive la connaître, M. Douglas Kinnaird m'en instruira. Quant aux
+louanges, je désire n'en rien savoir.</p>
+
+<p>»Vous direz: «À quoi tend tout ceci?» Je répondrai: «Cela tend à ne plus
+laisser surprendre et distraire mon esprit par toutes ces misérables
+irritations que causent l'éloge ou la censure;--à permettre à mon génie
+de suivre sa direction naturelle, tandis que ma sensibilité ressemblera
+au mort qui ne sait ni ne sent rien de tout ce qui se dit ou se fait
+pour ou contre lui.»</p>
+
+<p>»Si vous pouvez observer ces conditions, vous vous épargnerez à vous et
+à d'autres quelques chagrins. Ne me laissez pas pousser à bout; car si
+jamais ma colère s'éveille, ce ne sera pas pour un petit éclat. Si vous
+ne pouvez observer ces conditions, nous cesserons de correspondre,--sans
+cesser d'être amis, car je serai toujours le vôtre à jamais et de
+coeur,<br><span class="rig">BYRON.</span>
+</p><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> J'ai pris ces résolutions non par colère contre vous ou <i>vos
+gens</i>, mais simplement pour avoir réfléchi que toute lecture sur mon
+propre compte, soit éloge, soit critique, m'a fait du mal. Quand j'étais
+en Suisse et en Grèce, j'étais hors de la portée de ces discours, et
+vous savez comme j'écrivais alors!--En Italie, je suis aussi hors de la
+portée de vos articles de journaux; mais dernièrement, moitié par ma
+faute, moitié par votre complaisance à m'envoyer les ouvrages les plus
+nouveaux et les publications périodiques, j'ai été écrasé d'une foule de
+<i>Revues</i>, qui m'ont déchiré de leur jargon, dans l'un et l'autre sens,
+et ont détourné mon attention de sujets plus grands. Vous m'avez aussi
+envoyé une pacotille de poésie de rebut, sans que je puisse savoir
+pourquoi, à moins que ce ne soit pour me provoquer à écrire le pendant
+des <i>Poètes Anglais</i>, etc. Or c'est ce que je veux éviter; car si jamais
+je le fais, ce sera une terrible production, et je désire être en paix
+aussi long-tems que les sots n'embarrasseront pas mon chemin de leurs
+absurdités.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLVIII<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>.</h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154">(retour)</a> La lettre 457<sup>e</sup> a été supprimée.</blockquote>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+
+<p class="rig">28 septembre 1821.</p><br><br>
+
+<p>«J'ajoute une autre enveloppe pour vous prier de demander à Moore qu'il
+retire, si c'est possible, d'entre les mains de lady Cowper mes lettres
+à feue lady Melbourne. Elles sont très-nombreuses, et m'auraient dû être
+rendues depuis long-tems, vu que je suis prêt à donner celles de lady
+Melbourne en échange. Celles-ci sont confiées à la garde de M. Hobhouse
+avec mes autres papiers, et elles seront fidèlement rendues en cas de
+besoin. Je n'ai pas voulu m'adresser auparavant à lady Cowper, parce que
+je m'abstins de l'importuner à l'instant même de la mort de sa mère.
+Quelques années se sont écoulées, et il est nécessaire que j'aie mes
+épîtres. Elle sont essentielles comme confirmant cette partie des
+<i>Mémoires</i> qui a trait aux deux époques (1812 et 1814) où mon mariage
+avec la nièce de lady Melbourne fut projeté, et elles montreront quelles
+furent mes idées, quels furent mes sentimens réels sur ce point.</p>
+
+<p>»Vous n'avez pas besoin de vous alarmer; les quatorze ans<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a> ne
+peuvent guère s'écouler sans que la mortalité frappe sur l'un de nous:
+c'est une longue portion de vie comme objet de spéculation..........</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155">(retour)</a> Allusion à un passage d'une lettre de Murray, qui
+remarquait que si les <i>Mémoires</i> n'étaient pas publiés du vivant de sa
+seigneurie, la somme actuellement payée (2,100 liv.) pour prix d'achat,
+monterait, d'après un calcul très-probable des chances de vie, à près de
+8,000 livres sterling. (<i>Note de Moore</i>.) </blockquote>
+
+<p>»Je veux aussi vous donner une ou deux idées à votre avantage, vu que
+vous avez eu réellement une très-belle conduite envers Moore dans cette
+affaire, et que vous êtes un brave homme dans votre genre. Si par vos
+manoeuvres vous pouvez reprendre quelques-unes de mes lettres à lady
+***, vous pourrez en faire usage dans votre recueil (en supprimant,
+bien entendu, les noms et tous les détails qui pourraient blesser des
+personnes encore vivantes, ou celles qui survivent aux personnes
+compromises). J'y ai traité parfois des sujets autres que
+l'amour................................................
+.......................................................</p>
+
+<p>»Je vous dirai encore quelles personnes peuvent avoir de mes lettres en
+leurs mains: lord Powerscourt, quelques-unes à feu son frère; M. Long
+de--(j'ai oublié le nom du pays), mais père d'Édouard Long, qui se noya
+en allant à Lisbonne en 1809; miss Élisabeth Pigot de Southwell (elle
+est peut-être devenue <i>mistress</i><a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a> par le tems qui court, car elle
+n'avait qu'un an ou deux de plus que moi): ce ne sont pas des lettres
+d'amour, ainsi vous pouvez les obtenir sans difficulté. Il y en a
+peut-être quelques-unes à feu révérend J. C. Tattersall, dans les mains
+de son frère (à moitié frère) M. Wheatley, qui demeure, je crois, près
+de Cantorbéry. Il y en a aussi à Charles Gordon, aujourd'hui de Dulwich,
+et quelques-unes, en très-petit nombre, à Mrs. Chaworth; mais ces
+dernières sont probablement détruites ou imprenables.<br>
+............................................................
+........................................................................</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156">(retour)</a> Madame.</blockquote>
+
+<p>»Je mentionne ces personnes et ces détails comme de simples
+possibilités. La plupart des lettres ont été probablement détruites; et,
+dans le fait, elles sont de peu d'importance, ayant été pour la plupart
+écrites dans ma première jeunesse, à l'école et au collége.</p>
+
+<p>»Peel (le frère cadet du secrétaire-d'état) entretint avec moi une
+correspondance, ainsi que Porter, fils de l'évêque de Clogher; lord
+Clare en eut une très-volumineuse; William Harness, ami de Milman;
+Charles Drummond, fils du banquier; William Bankes, le voyageur, votre
+ami; R. G. Dallas, Esq.; Hodgson, Henri Drury en eurent aussi, et
+Hobhouse, comme vous en êtes déjà instruit.</p>
+
+<p>»J'ai mis dans cette longue liste:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Les amis froids, infidèles et morts.</p>
+</div></div>
+
+<p>parce que je sais que, comme les curieux gourmets, vous êtes amateur des
+choses de ce genre.</p>
+
+<p>»En outre, il y a par-ci par-là des lettres à des littérateurs et
+autres, lettres de compliment, etc., qui ne valent pas mieux que le
+reste. Il y a aussi une centaine de notes italiennes, griffonnées avec
+un noble mépris de la grammaire et du dictionnaire, en étrusque
+anglicanisé; car je parle l'italien couramment, mais je l'écris avec une
+négligence et une incorrection extrêmes.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLIX.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">29 septembre 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous envoie deux pièces un peu dures, l'une en prose, l'autre en
+vers; elles vous montreront, l'une, l'état du pays, l'autre, celui de
+mon esprit, à l'époque où elles ont été écrites. Elles n'ont pas été
+envoyées à leur adresse, mais vous verrez par le style, qu'elles étaient
+sincères comme je le suis en me signant,</p>
+
+<p>»Tout à vous pour toujours et de coeur.»<br>
+<span class="rig">B.</span>
+</p><br>
+
+<p>De ces deux pièces, incluses dans la lettre précédente, l'une était une
+lettre destinée à lady Byron, relativement à l'argent que Byron avait
+dans les fonds publics: j'en donnerai les extraits suivans.</p>
+
+<p class="rig">Ravenne, I<sup>er</sup> mars 1821.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai reçu, par la lettre de ma soeur, votre communication sur la
+sécurité de l'Angleterre, etc. Il est vrai que telle est l'opinion sur
+ce point, mais telle n'est pas la mienne. M. *** mettra des obstacles à
+toutes les tentatives de ce genre, jusqu'à ce qu'il ait accompli ses
+propres desseins, c'est-à-dire, qu'il m'ait fait prêter ma fortune à
+quelque client de son choix.</p>
+
+<p>»À cette distance,--après une si longue absence, et avec mon ignorance
+extrême dans les affaires d'intérêt,--avec mon caractère et mon
+indolence, je n'ai ni les moyens ni l'intention de résister.....</p>
+
+<p>»Avec l'opinion que j'ai sur les fonds publics, et le désir d'assurer
+après moi une fortune honorable à ma soeur et à ses enfans, je dois me
+jeter sur les expédiens.</p>
+
+<p>»Ce que je vous ai dit s'accomplit:--la guerre napolitaine est déclarée.
+Vos fonds tomberont, et je serai par conséquent ruiné, ce qui n'est
+rien,--mais mes parens le seront aussi. Vous et votre enfant vous êtes
+pourvus. Vivez et prospérez,--c'est ce que je vous souhaite à toutes
+deux. Vivez et prospérez,--vous en avez le moyen. Je ne songe qu'à mes
+vrais parens, à ceux dont le sang est le mien,--et qui seront peut-être
+victimes de cette maudite filouterie.</p>
+
+<p>»Vous ne songez pas aux conséquences de cette guerre; c'est une guerre
+de l'humanité contre les monarques; elle se répandra comme une étincelle
+sur l'herbe sèche des prairies désertes. Ce que c'est pour vous et vos
+Anglais, vous n'en savez rien, car vous dormez. Ce que c'est pour nous
+ici, je le sais; car nous avons l'incendie par-devant, par-derrière, et
+jusqu'au milieu de nous.</p>
+
+<p>»Jugez combien je déteste l'Angleterre et tout ce qu'elle renferme,
+puisque je ne retourne pas dans votre pays à une époque où non-seulement
+mes intérêts pécuniaires, mais peut-être ma sécurité personnelle,
+exigeraient mon retour. Je ne puis en dire d'avantage, car on ouvre
+toutes les lettres. En peu de tems se décidera ce qui doit s'accomplir
+ici, et alors vous en serez instruite sans être troublée par moi ou ma
+correspondance. Quoi qu'il arrive, un individu est peu de chose, pourvu
+que le succès de la grande cause soit avancé.</p>
+
+<p>»Je n'ai rien de plus à vous dire sur les affaires, ou sur tout autre
+sujet.»</p>
+
+<p>La seconde pièce ci-dessus mentionnée consistait en quelques vers, que
+Byron composa en décembre 1820, en lisant l'article suivant dans un
+journal. «Lady Byron est cette année dame patronnesse du bal de charité
+que l'on donne annuellement à l'Hôtel-de-Ville, à Hinckly, dans le
+Leicester-Shire, et sir G. Crewe, baronnet, est le principal
+commissaire.» Ces vers respirent une vive indignation,--chaque stance
+finit par ces mots: <i>bal de charité</i>, et la pensée qui domine percera
+dans les huit premiers vers.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Qu'importent les angoisses d'un époux ou d'un père,</p>
+<p class="i14"> Que pour lui les ennuis de l'exil soient pesans ou légers;</p>
+<p class="i14"> Cependant, la sainte s'entoure de gloires pharisiennes,</p>
+<p class="i14"> Et se fait la patronne d'un bal de charité.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Qu'importe--qu'un coeur, fautif, il est vrai, mais sensible,</p>
+<p class="i14"> Soit poussé à des excès qui font trembler;--</p>
+<p class="i14"> La souffrance du pécheur est chose juste et belle,</p>
+<p class="i14"> La sainte réserve sa charité pour le bal.</p>
+</div></div>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLX.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">I<sup>er</sup> octobre 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous ai envoyé dernièrement de la prose et des vers, en grande
+quantité, à Paris et à Londres. Je présume que Mrs. Moore, ou la
+personne quelconque qui vous représente à Paris, vous fera passer mes
+paquets à Londres.</p>
+
+<p>»Je vais me mettre en route pour Pise, si une légère fièvre
+intermittente commençante ne m'en empêche pas. Je crains qu'elle ne soit
+pas assez forte pour donner beaucoup de chances à Murray............
+.................<br>...................................
+.................................................................</p>
+
+<p>»J'ai un grand pressentiment que (sauf le chapitre des accidens) vous
+devez me survivre. La différence de huit ans, ou à-peu-près, entre nos
+âges, n'est rien. Je ne sens pas (ni, en vérité, je ne me soucie de le
+sentir)--que le principe de vie tende chez moi à la longévité. Mon père
+et ma mère moururent jeunes, l'un à trente-cinq ou trente-six ans,
+l'autre à quarante-cinq; et le docteur Rush, ou quelque autre dit que
+personne ne vit long-tems, si au moins un de ses parens n'est parvenu à
+une grande vieillesse.</p>
+
+<p>»Certes, j'aimerais à voir partir mon éternelle belle-mère, non pas tant
+pour son héritage, qu'à cause de mon antipathie naturelle. Mais la
+satisfaction de ce désir naturel est au-dessus de ce qu'on doit attendre
+de la Providence, qui veille sur les vieilles femmes. Je vous fatigue de
+toutes ces phrases sur les chances de vie, parce que j'ai été mis sur
+la voie par un calcul d'assurances que Murray m'a envoyé. Je pense
+réellement que vous devez avoir davantage si je disparais au bout d'un
+tems raisonnable.</p>
+
+<p>«Je m'étonne que mon <i>Caïn</i> soit parvenu sans malencontre en Angleterre.
+J'ai écrit depuis environ soixante stances d'un poème, en octaves (dans
+le genre de Pulci, dont les sots en Angleterre attribuèrent l'invention
+à Whistlecraft,--et qui est aussi vieux que les montagnes en Italie),
+intitulé: <i>La Vision du Jugement, par Quevedo-Redivivus</i>, avec cette
+épigraphe:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Un Daniel ici pour le jugement,--oui--un Daniel;</p>
+<p class="i14"> Je te rends grâce, Juif, de m'avoir rappelé ce mot.</p>
+</div></div>
+
+<p>«J'ai intention d'y placer l'apothéose de Georges sous un point de vue
+whig, sans oublier le poète lauréat pour sa préface et ses autres
+démérites.</p>
+
+<p>»Je viens d'arriver au passage où saint Pierre, apprenant que le royal
+défunt s'est opposé à l'émancipation catholique, se lève, et interrompt
+la harangue de Satan pour déclarer qu'il changera de place avec Cerbère
+plutôt que de laisser entrer Georges dans le ciel, tant qu'il en aura
+les clefs.</p>
+
+<p>»Il faut que je monte à cheval, quoique avec un peu de fièvre et de
+frisson. C'est la saison fiévreuse; mais les fièvres me font plutôt du
+bien que du mal. On se sent bien après l'accès.</p>
+
+<p>»Les dieux soient avec vous!--Adressez vos lettres à Pise.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous.»</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Depuis mon retour de la promenade, je me sens mieux, quoique je
+sois demeuré trop tard pour cette saison de <i>malaria</i><a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>, sous le
+maigre croissant d'une jeune lune, et que je sois descendu de cheval
+pour me promener dans une avenue avec une signora pendant une heure. Je
+pensais à vous et à ces vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Quand sur le soir tu rôdes</p>
+<p class="i14"> À la lueur des étoiles, tu aimes<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157">(retour)</a> Mauvais air.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158">(retour)</a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> When at eve thou rovest</p>
+<p class="i14"> By the star, thou lovest.</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Mais je ne fus point du tout romantique, comme j'eusse été autrefois; et
+pourtant c'était une femme nouvelle (c'est-à-dire, nouvelle pour moi),
+et à qui j'aurais du faire l'amour. Mais je ne lui dis que des lieux
+communs. Je sens, comme votre pauvre ami Curran le disait avant sa mort,
+«une montagne de plomb sur mon coeur»; c'est un mal que je crois
+constitutionnel, et qui ne se guérira que par le même remède.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLXI.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">6 octobre 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous ai envoyé par le courrier de ce jour mon cauchemar, destiné à
+contrebalancer le rêve où Southey célèbre par une impudente anticipation
+l'apothéose de Georges III. J'aimerais que vous jetassiez un regard sur
+la pièce, parce que je pense qu'il y a deux ou trois passages qui
+pourront plaire à «nos pauvres montagnards.»</p>
+
+<p>»Ma fièvre ne me rend visite que tous les deux ou trois jours, mais nous
+ne sommes pas encore sur le pied de l'intimité. J'ai, en général, une
+fièvre intermittente tous les deux ans, quand le climat y est favorable,
+comme ici; mais je n'en éprouve aucun mal. Ce que je trouve pire, et
+dont je ne puis me délivrer, est l'affaissement progressif de mes
+esprits sans cause suffisante. Je vais à cheval;--je ne commets point
+d'excès dans le boire ou le manger,--et ma santé générale va comme à
+l'ordinaire, sauf ces légers accès fébriles, qui me font plutôt du bien
+que du mal. Cet abattement doit tenir à ma constitution; car je ne sache
+rien qui puisse m'abattre plus que de coutume.</p>
+
+<p>»Comment vous arrangez-vous? Je crois que vous m'avez dit à Venise que
+vos esprits ne se soutenaient pas sans un peu de vin. Je peux boire, et
+supporter une bonne quantité de vin (comme vous l'avez vu en
+Angleterre); mais par-là je ne m'égaie pas,--mais je deviens farouche,
+soupçonneux, et même querelleur. Le laudanum a un effet semblable; mais
+je puis même en prendre beaucoup sans en éprouver le moindre effet. Ce
+qui relève le plus mes esprits (cela semble absurde, mais cela est
+vrai), c'est une dose de sels,--je veux dire dans l'après-midi, après
+leur effet. Mais on ne peut en prendre comme du Champagne.</p>
+
+<p>»Excusez cette lettre de vieille femme; mais ma mélancolie ne dépend pas
+de ma santé; car elle subsiste au même degré, que je sois bien ou mal,
+ici ou là.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLXII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 9 octobre 1821.</p><br><br>
+
+<p>»Vous aurez la bonté de donner ou d'envoyer à M. Moore le poème
+ci-inclus. Je lui en ai envoyé un double à Paris; mais il a probablement
+quitté cette ville.</p>
+
+<p>»N'oubliez pas de m'envoyer mon premier acte de <i>Werner</i>, si Hobhouse
+peut le trouver parmi mes papiers;--envoyez-le par la poste à
+Pise..............
+......................................................</p>
+
+<p>»Une autre question!--l'<i>Épître de saint Paul</i>, que j'ai traduite de
+l'arménien, pour quelle raison l'avez-vous retenue en portefeuille,
+quoique vous ayez publié le morceau qui a donné naissance au <i>Vampire</i>?
+Est-ce que vous craignez d'imprimer quelque chose en opposition avec le
+jargon de la <i>Quarterly</i> sur le manichéisme? Envoyez-moi une épreuve de
+cette épître. Je suis meilleur chrétien que tous les prêtres de votre
+bande, sans être payé pour cela.</p>
+
+<p>»Envoyez-moi les <i>Mystères du Paganisme</i>, de Sainte-Croix (le livre est
+peut-être rare, mais il faut le trouver, parce que Mitford y renvoie
+fréquemment).</p>
+
+<p>»Plus, une Bible ordinaire, d'une bonne et lisible impression (reliée en
+cuir de Russie). J'en ai une; mais comme c'est le dernier présent de ma
+soeur (que probablement je ne reverrai jamais), je ne puis m'en servir
+qu'avec grand soin, et rarement, parce que je veux la conserver en bon
+état. N'oubliez pas cela, car je suis un grand liseur et admirateur des
+livres saints, et je les avais lus et relus avant l'âge de huit ans,--je
+ne parle que de l'Ancien-Testament, car le Nouveau me fit l'impression
+d'une tâche, et l'Ancien d'un plaisir. Je parle comme un enfant, d'après
+mes souvenirs d'Aberdeen, en 1796.</p>
+
+<p>»Tous les romans de Scott, ou les vers du même. <i>Item</i>, de Crabbe,
+Moore, et des élus; mais plus de votre maudit rebut,--à moins qu'il ne
+s'élève quelque auteur d'un mérite réel, ce qui pourrait bien être, car
+il en est tems.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLXIII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">20 octobre 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Si les fautes sont dans le manuscrit, tenez-moi pour un âne; elles n'y
+sont pas, et je me soumets de grand coeur à telle pénalité qu'il vous
+plaira si elles y sont. D'ailleurs l'omission de la stance (oui, d'une
+des dernières stances) était-elle aussi dans le manuscrit?</p>
+
+<p>»Quant «à l'honneur», je ne crois à l'honneur de personne en matière de
+commerce. Je vais vous dire pourquoi: l'état de commerce est «l'état de
+nature» de Hobbes,--«un état de guerre.» Tous les hommes sont de même.
+Si je vais trouver un ami, et que je lui dise: «mon ami, prêtez-moi cinq
+cents livres», il me les prête, ou dit qu'il ne le peut ou ne le veut.
+Mais si je vais trouver le susdit, et que je lui dise: «un tel, j'ai une
+maison, ou un cheval, ou un carrosse, ou des manuscrits, ou des livres,
+ou des tableaux, etc., etc., etc., dont la valeur est de mille
+livres,--vous les aurez pour cinq cents.» Que dit l'homme? Hé bien! il
+examine les objets, et avec des <i>hum</i>! des <i>ah</i>! des <i>humph</i>! il fait ce
+qu'il peut pour obtenir le meilleur marché possible, parce que c'est un
+marché.--C'est dans le sang et dans les os de l'espèce humaine; et le
+même homme qui prêterait à un ami mille livres sans intérêt, ne lui
+achètera un cheval à moitié prix, qu'autant qu'il n'aura pas pu le payer
+moins cher. C'est ainsi que va le monde; on ne peut le nier; par
+conséquent je veux avoir autant que je puis, et vous, donner aussi peu
+que possible; et finissons-en. Tous les hommes sont essentiellement
+coquins, et je ne suis fâché que d'une chose, c'est que, n'étant pas
+chien, je ne puisse les mordre.</p>
+
+<p>»Je suis en train de remplir pour vous un autre livre de petites
+anecdotes, à moi connues, ou bien authentiques, sur Shéridan, Curran,
+etc., et tous les autres hommes célèbres avec qui je me souviens d'avoir
+été en relation, car j'en ai connu la plupart plus ou moins. Je ferai
+tout mon possible pour que mes précoces obsèques préviennent vos pertes.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLXIV.</h3>
+
+<h4>A M. ROGERS.</h4>
+
+<p class="rig">Ravenne, 21 octobre 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Je serai (avec la volonté des dieux) à Bologne samedi prochain. C'est
+une réponse curieuse à votre lettre: mais j'ai pris une maison à Pise
+pour tout l'hiver; toutes mes affaires, meubles, chevaux, carrosses,
+etc., y sont déjà transportés, et je me prépare à les suivre.</p>
+
+<p>»La cause de ce déménagement est, pour le dire en une phrase, l'exil ou
+la proscription des personnes avec qui j'avais contracté ici des amitiés
+et des liaisons, et qui sont aujourd'hui toutes retirées en Toscane à
+cause de nos dernières affaires politiques; partout où elles iront, je
+les accompagnerai. Si je suis resté ici jusqu'à présent, c'était
+seulement pour terminer quelques arrangemens concernant ma fille, et
+pour donner le tems à mon bagage de me précéder. Il ne me reste ici que
+quelques mauvaises chaises, des tables, et un matelas pour la semaine
+prochaine.</p>
+
+<p>»Si vous voulez pousser avec moi jusqu'à Pise, je pourrai vous loger
+aussi long-tems qu'il vous plaira. On m'écrit que la maison, le
+<i>Palazzo-Lanfranchi</i>, est spacieuse; elle est sur l'Arno, et j'ai quatre
+voitures et autant de chevaux de selle (aussi bons qu'ils peuvent l'être
+dans ces contrées), avec toutes autres commodités, à votre disposition,
+ainsi que le maître même de la maison. Si vous faites cela, nous
+pourrons au moins traverser les Apennins ensemble, ou, si vous venez par
+une autre route, nous nous rencontrerons, j'espère, à Bologne. J'adresse
+cette lettre poste restante (suivant votre désir). Vous me trouverez
+probablement à l'<i>albergo di San-Marco</i><a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a>. Si vous arrivez le
+premier, attendez que je vienne, ce qui sera (sauf accident) samedi ou
+dimanche au plus tard.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159">(retour)</a>: Auberge, hôtel de Saint-Marc.</blockquote>
+
+<p>»Je présume que vous voyagez seul. Moore est à Londres <i>incognito</i>,
+suivant les derniers avis que j'ai reçus de ces lointains climats.
+.........................................................</p>
+
+<p>»Laissez-moi deux lignes de vous à l'hôtel ou auberge.</p>
+
+<p>»Tout à vous pour la vie, etc.»<br>
+<span class="rig">B.</span>
+</p><br>
+
+<p><a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>Au mois d'août, M<sup>me</sup> Guiccioli avait rejoint son père à Pise, et
+elle présidait alors aux préparatifs que l'on faisait dans la <i>casa
+Lanfranchi</i>,--un des plus anciens et des plus spacieux palais de cette
+ville,--pour la réception de son noble amant. «Il était parti de
+Ravenne, dit-elle, avec un grand regret, et avec le pressentiment que
+son départ serait pour nous la cause de mille maux. Dans toutes les
+lettres qu'il m'écrivait alors, il m'exprimait le déplaisir qu'il
+éprouvait à quitter Ravenne.--Si votre père est rappelé d'exil
+(m'écrivait-il), je retourne à l'instant même à Ravenne; et s'il est
+rappelé avant mon départ, je ne pars pas.» Dans cette espérance, il
+différa de plusieurs mois de partir; mais enfin, ne pouvant plus espérer
+que nous revinssions prochainement, il m'écrivait:--«Je pars fort à
+contre-coeur, prévoyant des malheurs très-grands pour vous tous, et
+surtout pour vous: je n'en dis pas davantage; mais vous verrez.--Et dans
+une autre lettre:--Je laisse Ravenne de si mauvais gré, et dans une
+telle persuasion que mon départ ne peut que nous conduire de malheurs en
+malheurs de plus en plus grands, que je n'ai pas le courage d'écrire un
+mot de plus sur ce sujet.--Il m'écrivait alors en italien, et je
+transcris ses propres paroles;--mais comme ses pressentimens se sont
+depuis vérifiés<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>!!!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160">(retour)</a>Footnote 160: La lettre 465 a été supprimée.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161">(retour)</a> Egli era partito con molto riverescimento da Ravenna, et
+col pressentimento che la sua partenza da Ravenna ci sarebbe cagione di
+molti mali. In ogni lettera che egli mi scriveva allora, egli mi
+esprimeva il suo dispiacere di lasciare Ravenna.--«Se papa è richiamato
+(mi scriveva egli), io torno in quel istante a Ravenna, e se è
+richiamato prima della mia partenza, io non parto.--» In questa speranza
+egli differi varii mesi a partire. Ma, finalmente, non potendo più
+sperare il nostro ritorno prossimo, egli mi scriveva:--Io parto molto
+mal volentieri prevedendo dei mali assai grandi per voi altri e massime
+per voi; altro non dico--lo vedrete.»--E in un altra lettera: «Io lascio
+Ravenna così mal volentieri, e cosi persuaso che la mia partenza non può
+che condurre da un male ad un altro più grande, che non ho cuore di
+scrivere altro in questo punto.» Egli mi scriveva allora sempre in
+italiano e trascrivo le sue precise parole,--ma come quei suoi
+pressentimenti si verificarono poi in appresso!»</blockquote>
+
+<p>Après avoir décrit le genre de vie de Byron durant son séjour à Ravenne,
+la noble dame procède ainsi:</p>
+
+<p>«Telle fut la vie simple qu'il mena jusqu'au jour fatal de son départ
+pour la Grèce; et les déviations peu nombreuses qu'il se permit peuvent
+être uniquement attribuées au plus ou moins grand nombre d'occasions
+qu'il eut de faire le bien, et aux actions généreuses qu'il faisait
+continuellement. Plusieurs familles, surtout à Ravenne, lui durent le
+peu de jours prospères dont elles aient jamais joui. Son arrivée dans
+cette ville fut regardée comme un bienfait public de la fortune, et son
+départ comme une calamité publique; et c'est là cette vie qu'on a essayé
+de diffamer comme celle d'un libertin. Mais le monde doit enfin
+apprendre comment, avec un coeur si bon et si généreux, Lord Byron,
+capable, à la vérité, des passions les plus fortes, mais en même tems
+des plus sublimes et des plus pures, comment, dis-je, payant tribut dans
+ses actes à toutes les vertus, il a pu fournir matière d'accusation à la
+malice et à la calomnie. Les circonstances, et probablement aussi des
+inclinations excentriques (qui néanmoins avaient leur origine dans un
+sentiment vertueux, dans une horreur excessive pour l'hypocrisie et
+l'affectation) contribuèrent peut-être à obscurcir l'éclat du caractère
+exalté de Byron dans l'opinion du grand nombre. Mais vous saurez bien
+analyser ces contradictions d'une manière digne de votre noble ami et de
+vous-même, et vous montrerez que la bonté de son coeur n'était pas
+inférieure à la grandeur de son génie<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>.»</p>
+
+<p>À Bologne, suivant le rendez-vous convenu entre eux, Lord Byron et M.
+Rogers se rencontrèrent, et celui-ci a même consigné cette entrevue dans
+son poème sur l'Italie<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>.</p>
+
+<p>Sur la route de Bologne, Byron avait rencontré son ancien et tendre ami
+lord Clare; et dans ses <i>Pensées détachées</i>, il décrit ainsi cette
+courte entrevue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162">(retour)</a>Moore regrette beaucoup d'avoir égaré le texte original
+de cet extrait. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163">(retour)</a> Moore donne les vers de Rogers relatifs à cette entrevue,
+la traduction en eût été peu intéressante pour nos lecteurs. (<i>Note du
+Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p class="rig">Pise, 5 novembre 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Il y a d'étranges coïncidences quelquefois dans les petits événemens de
+ce monde, Sancho,» dit Sterne dans une lettre (si je ne me trompe), et
+j'ai souvent vérifié cette remarque.</p>
+
+<p>»Page 128, article 91 de ce recueil, j'ai parlé de mon ami lord Clare
+dans les termes que mes sentimens m'inspiraient. Une semaine ou deux
+après, je le rencontrai sur la route entre Imola et Bologne, pour la
+première fois depuis sept ou huit ans. Il était hors d'Angleterre en
+1814, et revint à l'époque même de mon départ en 1816.</p>
+
+<p>»Cette rencontre anéantit pour un instant toutes les années d'intervalle
+entre le moment actuel et les jours de Harrow-on-the-hill. Ce fut pour
+moi un sentiment nouveau et inexplicable, comme sorti de la tombe. Clare
+aussi fut très-ému,--beaucoup plus en apparence que je ne fus moi-même;
+car je sentis son coeur battre jusque dans le bout de ses doigts, à
+moins cependant que ce ne fût mon propre pouls qui me causât cette
+impression.</p>
+
+<p>Il me dit que je trouverais un mot de lui à Bologne, ce que je trouvai
+en effet. Nous fûmes obligés de nous séparer pour gagner chacun le but
+de notre voyage, lui Rome, et moi Pise, mais avec la promesse de nous
+revoir au printems. Nous ne fûmes ensemble que cinq minutes, et sur la
+grand'route; mais je me rappelle à peine, dans toute mon existence, une
+heure équivalente à ces minutes. Il avait appris que je venais à
+Bologne, et y avait laissé une lettre pour moi, parce que les personnes
+avec qui il voyageait ne pouvaient attendre plus long-tems.</p>
+
+<p>»De tous ceux que j'ai jamais connus, il a sous tous les rapports le
+moins dévié des excellentes qualités et des tendres affections qui
+m'attachèrent si fortement à lui à l'école. J'aurais à peine cru
+possible que la société (ou le monde, comme on dit) pût laisser un être
+si peu souillé du levain des mauvaises passions.</p>
+
+<p>»Je ne parle pas que d'après mon expérience personnelle, mais d'après
+tout ce que j'ai entendu dire de lui par les autres, en son absence et
+loin de lui.»</p>
+
+<p>Après être resté un jour à Bologne, Lord Byron traversa les Apennins
+avec M. Rogers, et je trouve la note suivante concernant la visite que
+les deux poètes firent ensemble à la galerie de Florence.</p>
+
+<p>«J'ai de nouveau visité la galerie de Florence, etc. Mes premières
+impressions se sont confirmées; mais il y avait là trop de visiteurs
+pour permettre à personne de rien sentir réellement. Comme nous étions
+(environ trente ou quarante) tous entassés dans le cabinet des pierres
+précieuses et des colifichets, dans un coin d'une des galeries, je dis à
+Rogers que «nous étions comme dans un corps-de-garde.» Je le laissai
+rendre ses devoirs à quelques unes de ses connaissances, et me mis à
+rôder tout seul--les quatre minutes que je pus saisir pour mieux sentir
+les ouvrages qui m'entouraient. Je ne prétends pas appliquer ceci à un
+examen fait en tête-à-tête avec Rogers, qui a un goût excellent et un
+profond sentiment des arts (deux qualités qu'il possède à un plus haut
+degré que moi; car, pour le goût surtout, j'en ai peu); mais à la foule
+des admirateurs ébaubis qui nous coudoyaient et des bavards qui
+circulaient autour de nous.</p>
+
+<p>»J'entendis un hardi Breton dire à une femme à qui il donnait le bras,
+en regardant la Vénus du Titien «Bien; c'est réellement
+très-beau,»--observation qui, comme celle de l'hôte «sur la certitude de
+la mort,» était (comme l'observa la femme de l'hôte) «extrêmement
+vraie.»</p>
+
+<p>»Dans le palais Pitti, je n'ai pas omis la prescription de Goldsmith
+pour un connaisseur, c'est à savoir «que les peintures auraient été
+meilleures si le peintre avait pris plus de peine, et qu'il faut louer
+les oeuvres de Pietro Perugino.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLXVI.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Pise, 3 novembre 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Les deux passages ne peuvent être changés sans faire parler Lucifer
+comme l'évêque de Lincoln, ce qui ne serait pas dans le caractère du
+susdit Lucifer. L'idée des anciens mondes est de Cuvier, comme je l'ai
+expliqué dans une note additionnelle jointe à la préface. L'autre
+passage est aussi dans l'esprit du personnage; si c'est une absurdité,
+tant mieux, puisque alors cela ne peut faire du mal, et plus on rend
+Satan imbécile, moins on le rend dangereux. Quant au chapitre «des
+alarmes,» croyez-vous réellement que de telles paroles aient jamais
+égaré personne? Ces personnages sont-ils plus impies que le Satan de
+Milton ou le Prométhée d'Eschyle? Adam, Ève, Ada et Abel ne sont-ils pas
+aussi pieux que le Catéchisme?</p>
+
+<p>»Gifford est un homme trop sage pour penser que de telles choses
+puissent jamais avoir quelque effet sérieux. Qui fut jamais changé par
+un poème? Je prie de remarquer qu'il n'y a dans tout cela aucune
+profession de foi ou hypothèse de mon propre cru; mais j'ai été obligé
+de faire parler Caïn et Lucifer, conformément à leurs caractères, et
+certes cela a toujours été permis en poésie. Caïn est un homme
+orgueilleux: si Lucifer lui promettait un royaume, il l'élèverait; le
+démon a pour but de le rabaisser encore plus dans sa propre estime,
+qu'il ne se rabaissait lui-même auparavant, et cela en lui montrant son
+néant, jusqu'à ce qu'il ait créé en lui cette disposition d'esprit qui
+le pousse à la catastrophe, par une pure irritation intérieure, non par
+préméditation, ni par envie contre Abel (ce qui aurait rendu Caïn
+méprisable), mais par colère, par fureur contre la disproportion de son
+état et de ses conceptions, fureur qui se décharge plutôt sur la vie et
+l'auteur de la vie, que contre la créature vivante.</p>
+
+<p>»Son remords immédiat est l'effet naturel de sa réflexion sur cette
+action soudaine. Si l'action avait été préméditée, le repentir aurait
+été plus tardif.</p>
+
+<p>»Dédiez le poème à Walter Scott, ou, si vous pensez qu'il préfère que
+les <i>Foscari</i> lui soient dédiés, mettez la dédicace aux <i>Foscari</i>.
+Consultez-le sur ce point.</p>
+
+<p>»Votre première note était assez bizarre; mais vos deux autres lettres,
+avec les opinions de Moore et de Gifford, arrangent la chose. Je vous ai
+déjà dit que je ne puis rien retoucher. Je suis comme le tigre: si je
+manque au premier bond, je retourne en grognant dans mon antre; mais si
+je frappe au but, c'est terrible.....</p>
+
+<p>»Vous m'avez déprécié les trois derniers chants de <i>Don Juan</i>, et vous
+les avez gardés plus d'un an; mais j'ai appris que, malgré les fautes
+d'impression, ils sont estimés,--par exemple, par l'Américain Irving.</p>
+
+<p>»Vous avez reçu ma lettre (ouverte) par l'entremise de M. Kinnaird;
+ainsi, je vous prie, ne m'envoyez plus de <i>Revues</i>. Je ne veux plus rien
+lire de bien ni de mal en ce genre. Walter-Scott n'a pas lu un article
+sur lui pendant treize ans.</p>
+
+<p>»Le buste n'est pas ma propriété, mais celle d'Hobhouse. Je vous l'ai
+adressé comme à un homme de l'amirauté, puissant à la douane. Déduisez,
+je vous prie, les frais du buste ainsi que tous autres.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLXVII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Pise, 9 novembre 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Je n'ai point lu du tout les <i>Mémoires</i>, depuis que je les ai écrits,
+et je ne les lirai jamais: c'est assez d'avoir eu la peine de les
+écrire; vous pouvez m'en épargner la lecture. M. Moore est investi (ou
+peut s'investir) d'un pouvoir discrétionnaire pour omettre toutes les
+répétitions ou les expressions qui ne lui semblent pas bonnes, vu qu'il
+est un meilleur juge que vous ou moi.</p>
+
+<p>»Je vous envoie ci-joint un drame lyrique (intitulé <i>Mystère</i>, d'après
+son sujet) qui pourra peut-être arriver à tems pour le volume. Vous le
+trouverez assez pieux, j'espère;--du moins quelques-uns des choeurs
+auraient pu être écrits par Sternhold et Hopkins eux-mêmes. Comme il est
+plus long, plus lyrique et plus grec que je n'avais d'abord l'intention
+de le faire, je ne l'ai pas divisé en actes, mais j'ai appelé ce que je
+vous envoie, <i>première partie</i>, vu qu'il y a une suspension de l'action,
+qui peut, ou se terminer là sans inconvénient, ou se continuer d'une
+manière que j'ai en vue. Je désire que la première partie soit publiée
+avant la seconde, parce qu'en cas d'insuccès, il vaut mieux s'arrêter
+que de continuer un essai inutile.</p>
+
+<p>»Je désire que vous m'accusiez l'arrivée de ce paquet par le retour du
+courrier, si vous le pouvez sans inconvénient, en m'envoyant une
+épreuve.</p>
+
+<p>»Votre très-obéissant, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Mon désir est que ce poème soit publié en même tems et, s'il
+est possible, dans le même volume que les autres, parce qu'au moins,
+quels que soient les mérites ou démérites de ces pièces, on avouera
+peut-être que chacune est d'un genre différent et dans un différent
+style.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLXVIII.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Pise, 16 novembre 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Il y a ici M. ***, génie irlandais, avec qui nous sommes liés. Il a
+composé un excellent commentaire de Dante, plein de renseignemens
+nouveaux et vrais, et d'observations habiles; mais sa versification est
+telle qu'il a plu à Dieu de la lui donner. Néanmoins, il est si
+fermement persuadé de l'égale excellence de ses vers, qu'il ne
+consentira jamais à séparer le commentaire de la traduction, comme je me
+hasardai à lui en insinuer délicatement l'idée,--sans la peur de
+l'Irlande devant les yeux, et avec l'assurance d'avoir assez bien tiré
+en sa présence (avec des pistolets ordinaires) le jour précédent.</p>
+
+<p>»Mais il est empressé de publier le tout, et doit en avoir la
+satisfaction, quoique les réviseurs doivent lui faire souffrir plus de
+tourmens qu'il n'y en a dans l'original. En vérité, les notes sont bien
+dignes de la publication; mais il insiste à les accompagner de la
+traduction. Je lui ai lu hier une de vos lettres, et il me prie de vous
+écrire sur sa poésie. Il paraît être réellement un brave homme, et j'ose
+dire que son vers est très-bon irlandais.</p>
+
+<p>»Or, que ferons-nous pour lui? Il dit qu'il se chargera d'une partie des
+frais de la publication. Il n'aura de repos que lorsqu'il aura été
+publié et vilipendé,--car il a une haute opinion de lui-même,--et je ne
+vois pas d'autre ressource que de ne le laisser vilipender que le moins
+possible, car je crois qu'il en peut mourir. Écrivez donc à Jeffrey pour
+le prier ne pas parler de lui dans sa <i>Revue</i>; je ferai demander la même
+faveur à Gifford par Murray. Peut-être on pourrait parler du commentaire
+sans mentionner le texte; mais je doute que les chiens...--car le texte
+est trop tentant.</p>
+
+<p>»J'ai à vous remercier encore, comme je crois l'avoir déjà fait, pour
+votre opinion sur <i>Caïn</i>. ........................</p>
+
+<p>»Je vous adresse cette lettre à Paris, suivant votre désir. Répondez
+bientôt, et croyez-moi toujours, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Ce que je vous ai écrit sur l'abattement de mes esprits est
+vrai. À présent, grâce au climat, etc. (je puis me promener dans mon
+jardin et cueillir mes oranges, et, par parenthèse, j'ai gagné la
+diarrhée pour m'être trop livré à ce luxe méridional de la propriété),
+mes esprits sont beaucoup mieux. Vous semblez penser que je n'aurais pu
+composer la <i>Vision</i>, etc., si mes esprits eussent été abattus;--mais je
+crois que vous vous trompez. La poésie, dans l'homme, est une faculté ou
+ame distincte, et n'a pas plus de rapport avec l'individu de tous les
+jours, que l'inspiration avec la pythonisse une fois éloignée de son
+trépied.»</p>
+
+<p>La correspondance que je vais maintenant insérer ici, quoique publiée
+depuis long-tems par celui<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a> qui l'eut avec Lord Byron, sera, je n'en
+doute pas, relue avec plaisir, même par ceux qui sont déjà instruits de
+toutes les circonstances, vu que, parmi les étranges et intéressans
+événemens dont ces pages abondent, il n'y en a peut-être aucun aussi
+touchant et aussi singulier que celui auquel les lettres suivantes ont
+trait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164">(retour)</a> <i>Voir</i> les <i>Pensées sur la dévotion privée</i>, par M.
+Sheppard. (<i>Note de Moore</i>.) </blockquote>
+<br>
+<h4>A LORD BYRON.</h4>
+
+<p class="rig">From Somerset, 21 novembre 1821.</p><br><br>
+
+<p><span class="sc">Milord</span>,</p>
+
+<p>«Il y a plus de deux ans, une femme aimable et aimée m'a été enlevée par
+une maladie de langueur après une très-courte union. Elle avait une
+douceur et un courage invariables, et une piété toute intérieure, qui se
+révélait rarement par des paroles, mais dont l'active influence
+produisait une bonté uniforme. À sa dernière heure, après un regard
+d'adieu sur un nouveau-né, notre unique enfant, pour qui elle avait
+témoigné une affection inexprimable, les derniers mots qu'elle murmura
+furent: «Dieu est le bonheur! Dieu est le bonheur!» Depuis le second
+anniversaire de sa mort, j'ai lu quelques papiers qui, pendant sa vie,
+n'avaient été vus de personne, et qui contiennent ses plus secrètes
+pensées. J'ai cru devoir communiquer à votre seigneurie un morceau qui
+sans doute est relatif à vous, vu que j'ai plus d'une fois entendu ma
+femme parler de votre agilité à gravir les rochers à Hastings.</p>
+
+<p>«Ô mon Dieu! je me sens encouragé par l'assurance de ta parole à te
+prier en faveur d'un être pour qui j'ai pris dernièrement un grand
+intérêt. Puisse la personne dont je parle (et qui est maintenant, nous
+le craignons, aussi célèbre par son mépris pour toi que par les talens
+transcendans dont tu l'as douée) être réveillée par le sentiment de son
+danger, et amenée à chercher dans un convenable sentiment de religion
+cette paix de l'ame qu'elle n'a pu trouver dans les jouissances de ce
+monde! Fais-lui la grâce que l'exemple de sa future conduite produise
+plus de bien que sa vie passée et ses écrits n'ont produit de mal; et
+puisse le soleil de la justice, qui, nous l'espérons, luira un jour à
+venir pour lui, briller en proportion des ténèbres que le péché a
+rassemblées autour de lui, et le baume que répand ta lumière avoir une
+efficacité et une bienfaisance proportionnées à la vivacité de cette
+agonie, légitime punition de tant de vices! Laisse-moi espérer que la
+sincérité de mes efforts pour parvenir à la sainteté, et mon amour pour
+le grand auteur de la religion, rendront cette prière plus efficace,
+comme toutes celles que je fais pour le salut des hommes.--Soutiens-moi
+dans le chemin du devoir;--mais ne me laisse jamais oublier que, quoique
+nous puissions nous animer nous-mêmes dans nos efforts par toutes sortes
+de motifs innocens, ces motifs ne sont que de faibles ruisseaux qui
+peuvent bien accroître le courant, mais qui, privés de la grande source
+du bien (c'est-à-dire d'une profonde conviction du péché originel, et
+d'une ferme croyance dans l'efficacité de la mort du Christ pour le
+salut de ceux qui ont foi en lui, et désirent réellement le servir),
+tariraient bientôt, et nous laisseraient dénués de toute vertu comme
+auparavant.»</p>
+
+<p class="rig">31 juillet 1814, HASTINGS.»</p><br><br>
+
+<p>»Il n'y a, milord, dans cet extrait, rien qui puisse, dans un sens
+littéraire, vous intéresser; mais il vous paraîtra peut-être à propos de
+remarquer quel intérêt profond et étendu pour le bonheur d'autrui la foi
+chrétienne peut éveiller au milieu de la jeunesse et de la prospérité.
+Il n'y a rien là de poétique ni d'éclatant, comme dans les vers de M.
+de Lamartine, mais c'est là qu'est le sublime, milord; car cette
+intercession était offerte, en votre faveur, à la source suprême du
+bonheur. Elle partait d'une foi plus sûre que celle du poète français,
+et d'une charité qui, combinée à la foi, se montrait inaltérable au
+milieu des langueurs et des souffrances d'une prochaine dissolution.
+J'espère qu'une prière qui, j'en suis sûr, était profondément sincère,
+ne sera peut-être pas à jamais inefficace.</p>
+
+<p>»Je n'ajouterais rien, milord, à la renommée dont votre génie vous a
+environné, en exprimant, moi, individu inconnu et obscur, mon admiration
+pour vos oeuvres. Je préfère être mis au nombre de ceux qui souhaitent
+et prient que «la sagesse d'en haut» la paix et la joie entrent dans une
+ame telle que la vôtre.»<br>
+<span class="rig">
+<span class="sc">John</span> SHEPPARD.</span></p><br>
+
+<br>
+
+<p>Quelque romanesque que puisse paraître aux esprits froids et mondains la
+piété de cette jeune personne, il serait à désirer que le sentiment
+vraiment chrétien qui lui dicta sa prière, fût plus commun parmi tous
+ceux qui professent la même croyance; et que ces indices d'une nature
+meilleure, si visibles même à travers les nuages du caractère de Byron,
+après avoir ainsi engagé cette jeune femme innocente à prier pour lui
+quand il vivait, pussent inspirer aux autres plus de charité envers sa
+mémoire, aujourd'hui qu'il est mort.</p>
+
+<p>Lord Byron fit à cette touchante communication, la réponse suivante:</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLXIX.</h3>
+
+<h4>A M. SHEPPARD.</h4>
+
+<p class="rig">Pise, 8 décembre 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>»J'ai reçu votre lettre. Je n'ai pas besoin de vous dire que l'extrait
+qu'elle contient m'a touché, parce qu'il m'aurait fallu manquer de toute
+sensibilité pour le lire avec indifférence. Quoique je ne sois pas
+entièrement sûr qu'il ait été écrit à mon intention, cependant la date,
+le lieu, avec d'autres circonstances que vous mentionnez, rendent
+l'allusion probable. Mais quelle que soit la personne pour qui il ait
+été écrit, toujours est-il que je l'ai lu avec tout le plaisir qui peut
+naître d'un si triste sujet. Je dis plaisir,--parce que votre brève et
+simple peinture de la vie et de la conduite de l'excellente personne que
+vous devez sans doute retrouver un jour, ne peut être contemplée sans
+l'admiration due à tant de vertus, et à cette piété pure et modeste. Les
+derniers momens de votre femme furent surtout frappans: et je ne sache
+pas que, dans le cours de mes lectures sur l'histoire du genre humain,
+et encore moins dans celui de mes observations sur la portion existante,
+j'aie rencontré rien de si sublime, joint à si peu d'ostentation.
+Incontestablement, ceux qui croient fermement en l'Évangile, ont un
+grand avantage sur tous les autres,--par cette seule raison que, si ce
+livre est vrai, ils auront leur récompense après leur mort; et que s'il
+n'y a pas d'autre vie, ils ne peuvent qu'être plongés avec l'incrédule
+dans un éternel sommeil, après avoir eu durant leur vie l'assistance
+d'une espérance exaltée, sans désappointement subséquent, puisque (à
+prendre le pire) «rien ne peut naître de rien,» pas même le chagrin.
+Mais la croyance d'un homme ne dépend pas de lui. Qui peut dire: «Je
+crois ceci, cela, ou autre chose?» et surtout, ce qu'il peut le moins
+comprendre. J'ai toutefois observé que ceux qui ont commencé leur vie
+avec une foi extrême, l'ont à la fin grandement restreinte, comme
+Chillingworth, Clarke (qui finit par être arien), Bayle, Gibbon (d'abord
+catholique), et quelques autres; tandis que, d'autre part, rien n'est
+plus commun que de voir le jeune sceptique finir par une croyance ferme,
+comme Maupertuis et Henry Kirke White.</p>
+
+<p>»Mais mon objet est d'accuser la réception de votre lettre, non de faire
+une dissertation. Je vous suis fort obligé pour vos bons souhaits, et je
+vous le suis infiniment pour l'extrait des papiers de cette créature
+chérie dont vous avez si bien décrit les qualités en peu de mots. Je
+vous assure que toute la gloire qui inspira jamais à un homme l'idée
+illusoire de sa haute importance, ne contrebalancerait jamais dans mon
+esprit le pur et pieux intérêt qu'un être vertueux peut prendre à mon
+salut. Sous ce point de vue, je n'échangerais pas l'intercession de
+votre épouse en ma faveur contre les gloires réunies d'Homère, de César
+et de Napoléon, pussent-elles toutes s'accumuler sur une tête vivante.
+Faites-moi au moins la justice de croire que,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Video meliora proboque</i><a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>.
+</div></div>
+
+<p>quoique le «<i>Deteriora sequor</i>» puisse avoir été appliqué à ma conduite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165">(retour)</a> Ovid. <i>Métamorph.</i> Disc. de Médée.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> <i>Video meliora proboque</i></p>
+<p class="i14"> <i>Deteriora sequor</i>.</p>
+
+<p>«Je vois et j'approuve le parti du devoir; je suis le parti contraire.»<br> <i>Note du Trad.</i>)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>»J'ai l'honneur d'être votre reconnaissant et obéissant serviteur,<br>
+<span class="rig">BYRON.</span>
+</p><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je ne sais pas si je m'adresse à un ecclésiastique; mais je
+présume que vous ne serez pas offensé par la méprise (si c'en est une)
+de l'adresse de cette lettre. Quelqu'un qui a si bien expliqué et si
+profondément senti les doctrines de la religion, excusera l'erreur qui
+me l'a fait prendre pour un de ses ministres.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLXX.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Pise, 4 décembre 1821.</p><br><br>
+
+<p>»Je vois dans les journaux anglais,--dans le <i>Messenger</i> de votre saint
+allié Galignani,--que «les deux plus grands exemples de la vanité
+humaine dans le présent siècle» sont, premièrement «l'ex-empereur
+Napoléon,» et secondement «sa seigneurie, etc., le noble poète,»
+c'est-à-dire, votre humble serviteur, moi, pauvre diable innocent.»</p>
+
+<p>»Pauvre Napoléon! il ne songeait guères à quelles viles comparaisons le
+tour de la roue du destin le réduirait!</p>
+
+<p>»Je suis établi ici dans un fameux et vieux palais féodal, sur l'Arno,
+assez grand pour une garnison, avec des cachots dans le bas et des
+cellules dans les murs, et si plein d'esprits, que le savant Fletcher,
+mon valet, m'a demandé la permission de changer de chambre, et puis a
+refusé d'occuper sa nouvelle chambre, parce qu'il y avait encore plus
+d'esprits que dans l'autre. Il est vrai qu'on entend les bruits les plus
+extraordinaires (comme dans tous les vieux bâtimens), ce qui a épouvanté
+mes domestiques, au point de m'incommoder extrêmement. Il y a une place
+évidemment destinée à murer les gens, car il n'y a qu'un seul passage
+pratiqué dans le mur, et fait pour être remuré sur le prisonnier. La
+maison appartenait à la famille des Lanfranchi (mentionnés par Ugolin
+dans son rêve comme ses persécuteurs avec les Sismondi), et elle a eu
+dans son tems un ou deux maîtres farouches. L'escalier, etc., dit-on, a
+été bâti par Michel-Ange. Il ne fait pas encore assez froid pour avoir
+du feu. Quel climat!</p>
+
+<p>»Je n'ai encore rien vu ni même entendu de ces spectres (que l'on dit
+avoir été les derniers occupans du palais); mais toutes les autres
+oreilles ont été régalées de toutes sortes de sons surnaturels. La
+première nuit j'ai cru entendre un bruit bizarre, mais il ne s'est pas
+reproduit. Je ne suis là que depuis un mois.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLXXI.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Pise, 10 décembre 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Aujourd'hui, à cette heure même (à une heure), ma fille a six ans. Je
+ne sais quand je la reverrai, ou si même je dois la revoir jamais.</p>
+
+<p>»J'ai remarqué une curieuse coïncidence, qui a presque l'air d'une
+fatalité.</p>
+
+<p>»Ma mère, ma femme, ma fille, ma soeur consanguine, la mère de ma soeur,
+ma fille naturelle et moi, nous sommes tous enfans uniques.</p>
+
+<p>»N'est-ce pas chose bizarre,--qu'une telle complication d'enfans
+uniques? À propos, envoyez-moi la miniature de ma fille Ada. Je n'ai que
+la gravure, qui ne donne que peu ou point d'idée de son teint.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLXXII.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Pise, 12 décembre 1821.</p><br><br>
+
+<p>«Ce que vous dites sur les deux biographies de Galignani est fort
+amusant; et si je n'étais paresseux, je ferais certainement ce que vous
+désirez. Mais je doute à présent de mon fonds de gaîté,--assez pour ne
+pas laisser le chat sortir du sac<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>. Je désire que vous entrepreniez
+la chose. Je vous pardonne et vous accorde indulgence (comme un pape),
+par avance, pour toutes les plaisanteries qui maintiendront ces sots
+dans leur chère croyance qu'un homme est un loup-garou.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166">(retour)</a> M. Galignani ayant exprimé le désir d'avoir une petite
+biographie de Lord Byron, pour la placer à la tête de ses oeuvres,
+j'avais dit par plaisanterie, dans une lettre précédente à mon noble
+ami, que ce serait une bonne satire de la disposition du monde à le
+peindre comme un monstre, que d'écrire lui-même pour le public, tant
+anglais que français, une sorte de biographie héroï-comique, où il
+raconterait, avec un assaisonnement d'horreurs et de merveilles, tout ce
+qu'on avait déjà publié ou cru sur son compte, et laisserait même
+l'histoire de Goëthe sur le double meurtre de Florence. (<i>Note de
+Moore</i>.) </blockquote>
+
+<p>»Je crois vous avoir dit que l'histoire du Giaour avait quelque
+fondement dans les faits; ou si je ne vous l'ai pas dit, vous le verrez
+un jour dans une lettre que lord Sligo m'a écrite après la publication
+du poème.............................................</p>
+
+<p>»Le dénoûment dont vous parlez pour le pauvre ***, a été sur le point
+d'avoir lieu hier. Allant à cheval assez vite derrière M. Medwin et moi,
+en tournant l'angle d'un défilé entre Pise et les montagnes, il s'est
+jeté par terre,--et s'est fait une assez forte contusion; mais il n'est
+pas en danger. Il a été saigné, et garde la chambre. Comme je le
+précédais de quelques centaines d'yards<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>, je n'ai pas vu l'accident;
+mais mon domestique, qui était derrière, l'a vu, et il dit que le cheval
+n'a pas bronché,--excuse ordinaire des écuyers démontés. Comme *** se
+pique d'être bon écuyer, et que son cheval est réellement une assez
+bonne bête, je désire entendre l'aventure de sa propre bouche,--attendu
+que je n'ai encore rencontré personne qui réclamât une chute comme chose
+de son fait.................</p>
+
+<p>»À toujours et de coeur, etc.»</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i><span class="rig">13 décembre.</span></p>
+
+<p>«Je vous envoie ci-joint des vers que j'ai composés il y a quelque tems;
+vous en ferez ce qu'il vous plaira, vu qu'ils sont fort innocens<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>.
+Seulement, si vous les faites copier, imprimer ou publier, je désire
+qu'ils soient plus correctement reproduits qu'on n'a coutume de le faire
+quand, «des riens deviennent des monstruosités» comme dit Coriolan.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167">(retour)</a> L'<i>yard</i> vaut trois pieds. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168">(retour)</a> Voici ces vers:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i4"> Oh! ne me parlez pas d'un grand nom dans l'histoire,</p>
+<p class="i4"> Les jours de notre jeunesse sont les jours de notre gloire.</p>
+<p class="i4"> Le myrte et le lierre du doux âge de vingt-deux ans</p>
+<p class="i4"> Valent tous vos lauriers, quelle qu'en soit l'abondance.</p>
+<br>
+<p class="i4"> Que sont les guirlandes et les couronnes pour le front ridé?</p>
+<p class="i4"> Des fleurs mortes, mouillées de la rosée d'avril.</p>
+<p class="i4"> Arrière donc de la tête blanchie tous ces honneurs!</p>
+<p class="i4"> Que m'importent ces tresses qui ne donnent que la gloire?</p>
+<br>
+<p class="i4"> Ô Renommée! Si jamais je m'enivrai de tes louanges,</p>
+<p class="i4"> Ce fut moins pour le plaisir de tes phrases sonores,</p>
+<p class="i4"> Que pour voir les yeux brillans d'une femme chérie révéler</p>
+<p class="i4"> Qu'elle ne me jugeait point indigne de l'aimer.</p>
+<br>
+<p class="i4"> C'est là surtout que je te cherchai, c'est là seulement que je te trouvai.</p>
+<p class="i4"> Le regard féminin fut le plus doux des rayons qui t'environnaient;</p>
+<p class="i4"> Quand il brilla sur quelque éclatante partie de mon histoire,</p>
+<p class="i4"> Alors je connus l'amour, et je sentis la gloire.</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>»Il faut réellement que vous fassiez publier ***: il n'aura pas de repos
+jusque-là. Il vient d'aller avec la tête cassée à Lucques, suivant mon
+désir, pour essayer de sauver un homme du supplice du feu. L'Espagnole,
+dont la jupe règne sur Lucques, avait condamné un pauvre diable au
+bûcher, pour vol d'une boîte de pains à chanter<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a> dans une église.
+Shelley et moi, nous nous sommes armés contre cet acte de piété, et nous
+avons troublé tout le monde pour faire commuer la peine. *** est allé
+voir ce qu'on peut faire.»<br>
+<span class="rig">B.</span>
+</p><br>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169">(retour)</a> <i>Wafer-box</i>, boîte de pains à cacheter, à chanter
+<i>messe</i>, c'est ce que les ames dévotes appellent un ciboire. (<i>Note du
+Trad.</i>) </blockquote>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLXXIV<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p>»Je vous envoie les deux notes qui vous apprendront l'histoire de
+l'auto-da-fé dont je parle. Shelley, en parlant de son cousin le
+serpent, fait allusion à une plaisanterie de mon invention. Le
+Méphistophélès de Goëthe nomme le serpent qui tenta Ève, «la célèbre
+couleuvre ma tante,» et je prétends sans cesse que Shelley n'est rien
+moins qu'un des neveux de cette bête fameuse, marchant sur le bout de la
+queue.»<br>...................................................
+.........................................................................</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170">(retour)</a> La lettre 473<sup>e</sup> a été supprimée; c'est une contre note
+adressée à Shelley, pour des démarches à faire pour empêcher
+l'auto-da-fé.</blockquote>
+
+<br><h3>À LORD BYRON.</h3>
+
+<p class="rig">Mardi, 2 heures.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cher Lord,</p>
+
+<p>»Quoique fermement convaincu que l'histoire est entièrement feinte, ou
+exagérée au point de devenir une fiction; cependant, afin d'être à même
+de mettre la vérité hors de doute, et de calmer complètement votre
+inquiétude, j'ai pris la résolution d'aller en personne à Lucques ce
+matin. Si la nouvelle est moins fausse que je ne crois, je ne manquerai
+pas de recourir à tous les moyens de succès que j'imaginerai. Soyez-en
+assuré.</p>
+
+<p>»De votre seigneurie,</p>
+
+<p>»Le très-sincère.»</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Pour empêcher le bavardage, j'aime mieux aller moi-même à
+Lucques, que d'y envoyer mon domestique avec une lettre. Il vaut mieux
+que vous ne parliez de mon excursion à personne (excepté à Shelley). La
+personne que je vais visiter mérite toute confiance sous le double
+rapport de l'autorité et de la vérité.»</p>
+
+<h4>A LORD BYRON.</h4>
+
+<p class="rig">Jeudi matin.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cher Lord Byron,</p>
+
+<p>»J'apprends ce matin que le projet, que certainement on avait eu en vue,
+de brûler mon cousin le serpent, a été abandonné, et que le susdit a été
+condamné aux galères.............................
+.........................<br>............................<br>
+
+<p>»Tout à vous à jamais et sincèrement.»<br>
+<span class="rig">P.-B. SHELLEY.</span>
+</p><br>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLXXV.</h3>
+
+<h4>A SIR WALTER-SCOTT, BARONNET.</h4>
+
+<p class="rig">Pise, 12 janvier 1822.</p><br><br>
+
+<p>»Mon cher sir Walter,</p>
+
+<p>»Je n'ai pas besoin de dire combien je suis reconnaissant de votre
+lettre, mais je dois avouer mon ingratitude pour être resté si long-tems
+sans vous répondre. Depuis que j'ai quitté l'Angleterre, j'ai griffonné
+des lettres d'affaires, etc., pour cinq cents benêts, sans difficulté,
+quoique sans grand plaisir; et cependant, quoique l'idée de vous écrire
+m'ait cent fois passé par la tête, et ne soit jamais sortie de mon
+coeur, je n'ai pas fait ce que j'aurais dû faire. Je ne puis me rendre
+compte de cela que par le même sentiment de timide anxiété, avec lequel
+nous faisons quelquefois la cour à une belle femme de notre rang, dont
+nous sommes vivement amoureux, tandis que nous attaquons une fraîche et
+grasse chambrière (je parle, sans contredit, de notre jeune tems) sans
+aucun remords ou adoucissement sentimental de notre vertueux dessein.</p>
+
+<p>»Je vous dois beaucoup plus que la reconnaissance ordinaire des bons
+offices littéraires et d'une mutuelle amitié, car vous vîntes de
+vous-même en 1817 me rendre service, quand il fallait non-seulement de
+la bienveillance, mais du courage pour agir ainsi; une telle expression
+de vos opinions sur mon compte eût en tout tems flatté mon orgueil, mais
+à cette époque où «tout le monde et ma femme» comme dit le proverbe,
+s'efforçaient de m'accabler, cela me rehausse encore davantage dans ma
+propre estime;--je parle de l'article de la <i>Quarterly</i> sur le troisième
+chant de <i>Childe-Harold</i>, dont Murray m'a dit que vous étiez
+l'auteur,--et, certes, je l'aurais su sans cette information, car il n'y
+avait pas deux hommes qui eussent alors pu ou voulu faire cet article.
+Si c'eût été un morceau de critique ordinaire, quelque éloquent et
+louangeur qu'il fût, j'en aurais, sans contredit, ressenti beaucoup de
+plaisir et de gratitude, mais non jusqu'au même degré où la bonté
+extraordinaire d'un procédé pareil au vôtre doit porter tout esprit
+capable de tels sentimens. Le témoignage de ma reconnaissance, tout
+tardif qu'il est, montrera du moins par-là que je n'ai pas oublié le
+service; et je puis vous assurer que le sentiment de cette obligation
+s'est accru dans mon coeur en intérêts composés durant le délai. Je
+n'ajouterai qu'un mot sur ce sujet; c'est que vous, Jeffrey, et Leigh
+Hunt, furent les seuls hommes de lettres, parmi tous ceux que je
+connais (et dont quelques-uns avaient été obligés par moi), qui osassent
+alors hasarder même un mot anonyme en ma faveur; et que, de ces trois
+hommes, je n'avais jamais vu l'un,--vu l'autre beaucoup moins que je ne
+le désirais,--et que le troisième n'avait à mon égard aucune espèce
+d'obligation, tandis que les deux premiers avaient été attaqués par moi
+précédemment, l'un, à la vérité, par suite d'une sorte de provocation,
+mais l'autre de gaîté de coeur. Ainsi, vous voyez que vous avez amassé
+«des charbons ardens, etc.», suivant la vraie maxime de l'Évangile, et
+je vous assure qu'ils m'ont brûlé jusqu'au coeur.</p>
+
+<p>»Je suis charmé que vous acceptiez la dédicace. Je voulais d'abord vous
+dédier les «<i>Foscarini</i>»; mais premièrement, j'ai appris que <i>Caïn</i>
+était jugé le moins mauvais des deux drames comme composition; et,
+secondement, j'ai traité Southey comme un filou dans une note des
+<i>Foscarini</i>, et j'ai songé qu'il est un de vos amis (sans être le mien,
+néanmoins), et qu'il ne serait pas convenable de dédier à quelqu'un un
+ouvrage contenant de tels outrages contre son ami. Toutefois, je
+travaillerai bientôt le poète-lauréat. J'aime les querelles, et les ai
+toujours aimées depuis mon enfance; et c'est, il faut le dire,
+l'inclination que j'ai trouvé, la plus facile à satisfaire, soit en
+personne, soit en poésie. Vous désavouez «la jalousie», mais je vous
+demanderai comme Boswell à Johnson: «De qui pourriez-vous être jaloux?»
+d'aucun auteur vivant, sans contredit; et (en prenant en considération
+les tems passés et présens) de quel auteur mort? Je ne veux pas vous
+importuner sur le compte des romans écossais (comme on les appelle,
+quoique deux d'entre eux soient complètement anglais, et les autres à
+moitié), mais rien ne peut ni n'a pu me persuader, dix minutes après
+avoir joui de votre société, que vous n'êtes pas l'auteur. Ces romans
+ont pour moi tant de l'<i>Auld lang syne</i> (j'ai été élevé en franc
+Écossais jusqu'à dix ans), que je ne puis me passer d'eux; et quand je
+partis l'autre jour de Ravenne pour Pise, et que j'envoyai ma
+bibliothèque en avant, ce furent les seuls livres que je gardai près de
+moi, quoique je les susse déjà par coeur.»</p>
+
+<p class="rig">27 janvier 1822.</p><br><br>
+
+<p>»J'ai différé de clore ma lettre jusqu'à présent, dans l'espoir que je
+recevrais <i>le Pirate</i>, qui est en mer pour m'arriver, mais qui n'est pas
+encore en vue. J'apprends que votre fille est mariée, et je suppose qu'à
+présent vous êtes à moitié grand-père,--jeune grand-père, par
+parenthèse. J'ai entendu faire de grands éloges de la personne et de
+l'esprit de Mrs. Lockhart, et l'on m'a dit beaucoup de bien de son mari.
+Puissiez-vous vivre assez pour voir autant de nouveaux Scott qu'il y a
+de Nouvelles de Scott<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>! C'est la mauvaise pointe, mais le sincère
+désir de,</p>
+
+<p>»Votre affectionné, etc.»</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Pourquoi ne faites-vous pas un tour en Italie? vous y seriez
+aussi connu et aussi bienvenu, que dans les montagnes d'Écosse parmi
+vos compatriotes. Quant aux Anglais, vous seriez avec eux comme à
+Londres; et je n'ai pas besoin d'ajouter que je serais charmé de vous
+revoir, ce que je suis loin de pouvoir jamais dire pour l'Angleterre ni
+pour rien de ce qu'elle renferme, à quelques exceptions «de parentage et
+d'alliés.» Mais «mon coeur brûle pour le tartan» ou toute autre chose
+d'Écosse, qui me rappelle Aberdeen et d'autres pays plus voisins des
+montagnes que cette ville, vers Indercauld et Braemar, où l'on m'envoya
+prendre du lait de chèvre en 1795-6, sans quoi j'étais menacé de dépérir
+après la fièvre scarlatine. Mais je bavarde comme une commère; ainsi,
+bonne nuit, et les dieux soient avec vos rêves!</p>
+
+<p>»Présentez, je vous prie, mes respects à lady Scott, qui se souviendra
+peut-être de m'avoir vu en
+1815...............................................</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171">(retour)</a> To see as many <i>novel</i> Scotts as there are Scott's
+<i>novels</i>. Le jeu de mots est plus sensible dans le texte. <i>Novel</i> veut
+dire <i>nouveau</i>, et <i>roman</i>, <i>nouvelle</i>. (<i>Note du Trad.</i>) </blockquote>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLXXVI.</h3>
+
+<h4>A M. KINNAIRD.</h4>
+
+<p class="rig">Pise, 6 février 1822.</p><br><br>
+
+<p>«Tentez de repasser le défilé de l'abîme», jusqu'à ce que nous trouvions
+un éditeur pour <i>la Vision</i>; et si l'on n'en trouve pas, imprimez
+cinquante exemplaires à mes frais, distribuez-les parmi mes
+connaissances, et vous verrez bientôt que les libraires publieront
+l'ouvrage même malgré notre opposition. La crainte à présent est
+naturelle; mais je ne vois pas que je doive céder pour cela. Je ne
+connais rien de la <i>Remontrance</i> de Rivington: mais je présume que le
+sermonnaire a besoin d'un bénéfice. J'ai déjà entendu parler d'un prêche
+à Kentish-Town contre <i>Caïn</i>. Le même cri fut poussé contre Priestley,
+Hume, Gibbon, Voltaire, et tous les hommes qui osèrent mettre les dîmes
+en question.</p>
+
+<p>»J'ai reçu la prétendue réplique de Southey, de laquelle, à ma grande
+surprise, vous ne parlez pas du tout. Ce qui reste à faire, c'est de
+l'appeler sur le terrain. Mais viendra-t-il? voilà la question.
+Car,--s'il ne venait pas,--toute l'affaire paraîtrait ridicule, si je
+faisais un voyage long et dispendieux pour rien.</p>
+
+<p>»Vous êtes mon second, et, comme tel, je désire vous consulter.</p>
+
+<p>»Je m'adresse à vous, comme à un homme versé dans le duel ou
+<i>monomachie</i>. Sans doute, je viendrai en Angleterre le plus secrètement
+possible, et partirai (en supposant que je sois le survivant) de la
+même façon; car je ne retournerai dans ce pays que pour régler les
+différends accumulés durant mon absence.</p>
+
+<p>»Par le dernier courrier je vous ai fait passer une lettre sur l'affaire
+Rochdale, d'où il résulte une perspective d'argent. Mon agent dit deux
+mille livres sterling; mais supposé que ce ne fût que mille, ou même que
+cent, toujours est-il que c'est de l'argent; et j'ai assez vécu pour
+avoir un excessif respect pour la plus petite monnaie du royaume, ou
+pour la moindre somme qui, bien que je n'en aie pas besoin moi-même,
+peut être utile à d'autres qui en ont plus besoin que moi.</p>
+
+<p>»On dit que «savoir est pouvoir,»--je le croyais aussi; mais je sais
+maintenant qu'on a voulu dire l'argent; et quand Socrate déclarait que
+tout ce qu'il savait, était «qu'il ne savait rien», il voulait
+simplement déclarer qu'il n'avait pas une drachme dans le monde
+athénien...................
+.................................................</p>
+
+<p>»Je ne puis me reprocher de grandes dépenses, mon seul <i>extra</i> (et c'est
+plus que je n'ai dépensé pour moi) étant un prêt de deux cent cinquante
+livres sterling à--, et un ameublement de cinquante livres, que j'ai
+acheté pour lui, et une barque que je fais construire pour moi à Gênes,
+laquelle coûtera environ cent livres.</p>
+
+<p>»Mais revenons. Je suis déterminé à me procurer tout l'argent que je
+pourrai, soit par mes rentes, soit par succession, soit par procès, soit
+par mes manuscrits ou par tout autre moyen légitime.</p>
+
+<p>»Je paierai (quoique avec la plus sincère répugnance) le reste de mes
+créanciers et tous les hommes de loi, suivant les conditions réglées par
+des arbitres.</p>
+
+<p>»Je vous recommande la lettre de M. Hanson, sur le droit de péage de
+Rochdale.</p>
+
+<p>»Surtout, je recommande mes intérêts à votre honorable grandeur.</p>
+
+<p>»Songez aussi que j'attends de l'argent pour les différens manuscrits:
+Bref, «<i>rem quocunque modo, rem!</i>»--La noble passion de la cupidité
+s'accroît en nous avec nos années.</p>
+
+<p>»Tout à vous à jamais, etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLXXVII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p class="rig">Pise, 8 février 1822.</p><br><br>
+
+<p>«On devait s'attendre à des attaques contre moi, mais j'en vois une
+contre vous dans les journaux, à laquelle, je l'avouerai, je ne
+m'attendais pas. Je suis fort embarrassé de concevoir pourquoi ou
+comment vous pouvez être considéré comme responsable de ce que vous
+publiez.</p>
+
+<p>»Si <i>Caïn</i> est blasphématoire, le <i>Paradis perdu</i> l'est aussi; et les
+paroles mêmes de l'Oxonien<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>, «Mal, sois mon bien,» sont de ce poème
+épique, et de la bouche de Satan. Ai-je donc mis rien de plus fort dans
+celle de Lucifer, dans mon <i>mystère</i>? <i>Caïn</i> n'est qu'un drame, et non
+pas une dissertation. Si Lucifer et Caïn parlent comme le premier
+meurtrier et le premier ange rebelle sont naturellement censés avoir
+parlé, certes tous les autres personnages parlent aussi conformément à
+leurs caractères,--et les plus violentes passions ont toujours été
+permises au drame.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172">(retour)</a> <i>Gentleman</i> d'Oxford. (<i>Note du Trad.</i>)</blockquote>
+
+<p>»J'ai même évité d'introduire la divinité comme dans l'Écriture,--et
+comme Milton l'a fait--(ce qui ne me semble pas sage, ni dans l'un ni
+dans l'autre cas); mais j'ai préféré faire dépêcher par Dieu à sa place
+un de ses anges vers Caïn, afin de ne blesser aucun sentiment sur ce
+point, en restant au-dessous de ce que les hommes non inspirés ne
+peuvent jamais atteindre,--c'est-à-dire au-dessous d'une expression
+adéquate de l'effet de la présence de Jéhovah. Les vieux <i>Mystères</i>
+introduisaient Dieu assez libéralement, mais je l'ai évité dans le
+nouveau.</p>
+
+<p>»La querelle que l'on vous fait, parce qu'on pense qu'on ne réussirait
+pas avec moi, me semble la tentative la plus atroce qui jamais ait
+déshonoré les siècles. Hé quoi! lorsqu'on a laissé en repos durant
+soixante-dix ans les éditeurs de Gibbon, Hume, Priestley et Drummond,
+devez-vous être particulièrement distingué pour un ouvrage
+d'imagination, non d'histoire ou de controverse? Il faut qu'il y ait
+quelque chose de caché au fond de cette querelle,--quelqu'un de vos
+ennemis personnels: autrement c'est incroyable.</p>
+
+<p>»Je ne puis que dire:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Me, me</i>, en, <i>adsum qui feci</i><a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a></p>
+</div></div>
+
+<p>et que, par conséquent, toutes attaques dirigées contre vous soient
+tournées contre moi, qui veux et dois les supporter toutes;--que si vous
+avez perdu de l'argent par suite de la publication, je vous rembourserai
+tout ou partie du prix du manuscrit;--que vous m'obligerez de déclarer
+que vous et M. Gifford m'avez tous deux adressé des remontrances contre
+la publication, ainsi que M. Hobhouse;--que moi seul l'ai voulue, et que
+je suis le seul qui, légalement ou autrement, doive porter la peine. Si
+l'on poursuit, je reviendrai en Angleterre; c'est-à-dire, si en payant
+de ma personne, je puis sauver la vôtre. Faites-le moi savoir. Vous ne
+souffrirez pas pour moi, si je puis l'empêcher. Faites de cette lettre
+tel emploi qu'il vous plaira.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173">(retour)</a> Byron cite mal; <i>en</i> est de trop. Voici le vers de
+Virgile:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Me, me; adsum qui feci; in me convertite ferrum</i>.
+ (<i>Note du Trad.</i>)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>«Tout à vous à jamais, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je vous écris touchant ce tumulte de mauvaises passions et
+d'absurdités, par une lune d'été (car ici notre hiver est plus brillant
+que vos jours de canicule), dont la lumière éclaire le cours de l'Arno,
+avec les édifices qui le bordent et les ponts qui le croisent.--Quel
+calme et quelle tranquillité! Quels riens nous sommes devant la moindre
+de ces étoiles.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLXXVIII.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Pise, 19 février 1822.</p><br><br>
+
+<p>«Je suis un peu surpris de ne pas avoir eu de réponse à ma lettre et à
+mes paquets. Lady Noel est morte, et il n'est pas impossible que je sois
+obligé d'aller en Angleterre pour régler le partage de la propriété de
+Wentworth, et quelle portion lady Byron doit en avoir; ce qui n'a point
+été décidé par l'acte de séparation. Mais j'espère le contraire, si l'on
+peut tout arranger sans moi,--et j'ai écrit à sir Francis Burdett d'être
+mon arbitre, vu qu'il connaît la propriété.</p>
+
+<p>»Continuez de m'adresser vos lettres ici, vu que je n'irai pas en
+Angleterre si je puis m'en dispenser,--du moins pour cette raison. Mais
+j'irai peut-être pour une autre; car j'ai écrit à Douglas Kinnaird
+d'envoyer de ma part un cartel à M. Southey, pour une rencontre soit en
+Angleterre, soit en France (où nous serions moins exposés à être
+interrompus). Il y a environ une quinzaine de jours, et je n'ai pas
+encore eu le tems d'avoir de réponse. Toutefois, vous recevrez un avis;
+adressez donc toujours vos lettres à Pise.</p>
+
+<p>»Mes agens et hommes d'affaires m'ont écrit de prendre le nom
+directement; ainsi, je suis votre très-affectionné et sincère ami,<br>
+<span class="rig">NOEL BYRON.<br></span>
+</p><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je n'ai point reçu de nouvelles d'Angleterre, hormis pour
+affaires; et je sais seulement, d'après le fidèle <i>ex</i> et
+<i>dé</i>-tracteur<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a> Galignani, que le clergé se soulève contre <i>Caïn</i>. Il
+y a, si je ne me trompe, un bon bénéfice dans le domaine de Wentworth;
+et je montrerai quel bon chrétien je suis, en protégeant et nommant le
+plus pieux de l'ordre ecclésiastique, si l'occasion s'en présente.</p>
+
+<p>»Murray et moi sommes peu en correspondance, et je ne connais rien à
+présent de la littérature. Je n'ai écrit dernièrement que pour affaires.
+Que faites-vous maintenant? Soyez assuré que la coalition que vous
+craignez n'existe pas.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174">(retour)</a> <i>Ex</i> and <i>de</i>-tractor. Pour conserver le jeu de mots,
+nous avons supposé français le mot <i>extracteur</i>.
+(<i>Note de Trad.</i>)</blockquote>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLXXIX.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Pise, 20 février 1822.</p><br><br>
+
+<p>«..............................................
+..........................................................................</p>
+
+<p>»J'ai choisi sir Francis Burdett pour mon arbitre dans la question de
+savoir quelle part il revient à lady Byron sur les domaines de lady
+Noel, estimés à sept mille livres sterling de revenus annuels, toujours
+parfaitement payés, ce qui est rare dans ce tems-ci. C'est parce que ces
+propriétés consistent principalement en terres de pâturage, moins
+atteintes par les bills sur les grains que les terres de labour.</p>
+
+<p>«Croyez-moi pour toujours votre très-affectionné,<br>
+<span class="rig">NOEL BYRON.<br></span>
+</p><br>
+
+<p>»Je ne sache point qu'il y ait rien dans <i>Caïn</i> contre l'immortalité de
+l'ame. Je ne professe point de telles opinions;--mais, dans un drame,
+j'ai dû faire parler le premier assassin et le premier ange rebelle
+conformément à leurs caractères. Toutefois, les curés prêchent tous
+contre le drame, de Kentish-Town et d'Oxford jusqu'à Pise:--ces gueux de
+prêtres! ils font plus de mal à la religion que tous les infidèles qui
+aient jamais oublié leur catéchisme.</p>
+
+<p>»Je n'ai pas vu l'annonce de la mort de lady Noel dans
+Galignani.--Pourquoi cela?»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLXXXI<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>.</h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175">(retour)</a> La lettre 480<sup>e</sup> a été supprimée.</blockquote>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Pise, I<sup>er</sup> mars 1822.</p><br><br>
+
+<p>«Comme je n'ai pas encore de nouvelles de mon <i>Werner</i>, etc., paquet que
+je vous envoyai le 29 janvier, je continue à vous importuner (pour la
+cinquième fois, je pense) pour savoir s'il n'a pas été égaré en route.
+Comme il était très-bien mis au net, ce serait une vexation s'il était
+perdu. Je l'avais assuré au bureau de poste pour qu'on en prît plus de
+soin, et qu'on vous l'adressât sans faute à Paris.</p>
+
+<p>»Je vois dans l'impartial Galignani un extrait du <i>Blackwood's
+Magazine</i>, où l'on dit que certaines gens ont découvert que ni vous ni
+moi n'étions poètes. Relativement à l'un de nous, je sais que ce passage
+nord-ouest à mon pôle magnétique a été depuis long-tems découvert par
+quelques sages, et je leur laisse la pleine jouissance de leur
+pénétration. Je pense de ma poésie ce que Gibbon dit de son histoire
+«que peut-être dans cent ans d'ici on continuera encore à en médire.»
+Toutefois, je suis loin de prétendre m'égaler ou me comparer à cet
+illustre homme de lettres.</p>
+
+<p>»Mais, relativement à vous, je pensais que vous aviez toujours été
+reconnu poète par la stupidité comme par l'envie,--mauvais poète, sans
+contredit,--immoral, fleuri, asiatique, et diaboliquement populaire,
+mais enfin poète <i>nemine contradicente</i>. Cette découverte a donc pour
+moi tout le charme de la nouveauté, tout en me consolant (suivant La
+Rochefoucauld) de me trouver dépoétisé en si bonne compagnie. Je suis
+content «de me tromper avec Platon», et je vous assure très-sincèrement
+que j'aimerais mieux n'être pas tenu pour poète avec vous, que de
+partager les couronnes des lakistes (non encore couronnés,
+toutefois)........ ..................................................</p>
+
+<p>»Quant à Southey, sa réponse à mon cartel n'est pas encore arrivée. Je
+lui envoyai le message, avec une courte note, par l'intermédiaire de
+Douglas Kinnaird, et la réponse de celui-ci n'est pas encore parvenue.
+Si Southey accepte, j'irai en Angleterre; mais, dans le cas contraire,
+je ne pense pas que la succession de lady Noel m'y amène, vu que les
+arbitres peuvent arranger les affaires en mon absence, et qu'il ne
+semble s'élever aucune difficulté. L'autorisation du nouveau nom et des
+nouvelles armes sera obtenue par la pétition qu'on adresse à la couronne
+dans les cas semblables, puis me sera envoyée......»</p>
+
+<p>La lettre précédente était incluse dans celle qui suit.</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLXXXII.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Pise, 4 mars 1822.</p><br><br>
+
+<p>«Depuis que je vous ai écrit la lettre ci-incluse, j'ai attendu un autre
+courrier, et maintenant j'ai votre lettre qui m'accuse l'arrivée du
+paquet.</p>
+
+<p>»Les ouvrages inédits qui sont dans vos mains, dans celle de Douglas
+Kinnaird et de M. John Murray, sont: <i>le Ciel et la Terre</i>, sorte de
+drame lyrique sur le déluge;--<i>Werner</i>, à présent entre vos mains;--une
+traduction du premier chant du <i>Morgante Maggiore</i>;--une autre d'un
+épisode de Dante;--des stances au Pô, du I<sup>er</sup> juin 1819;--les
+<i>Imitations d'Horace</i>, composées en 1811, mais dont il faudrait
+maintenant omettre une grande partie;--plusieurs pièces en prose, qu'on
+fera tout aussi bien de laisser inédites;--<i>la Vision</i>, etc., <i>de
+Quevedo Redivivus</i>, en vers................................</p>
+
+<p>»Je suis fâché que vous trouviez <i>Werner</i> à peu près propre au Théâtre;
+ce qui, avec mes idées actuelles, est loin d'être mon but. Quant à la
+publication de toutes ces pièces, je vous ai déjà dit que je n'avais
+dans le cas actuel aucune espérance exorbitante de renommée ou de lucre,
+mais je désire qu'on les publie parce que je les ai écrites, ce qui est
+le sentiment ordinaire de tous les écrivailleurs.</p>
+
+<p>»Par rapport à la «religion», ne pourrai-je jamais vous convaincre que
+je n'ai point les opinions des personnages de ce drame, qui semble avoir
+effrayé tout le monde? Ce n'est cependant rien en comparaison des
+paroles du <i>Faust</i> de Goëthe (paroles cent fois plus scandaleuses), et
+ce n'est guère plus hardi que le Satan de Milton. Les idées de tel ou
+tel personnage ne me restent pas dans l'esprit: comme tous les hommes
+d'imagination, je m'identifie, sans doute, avec le caractère que je
+dessine, mais cette identité cesse un instant après que j'ai quitté la
+plume.</p>
+
+<p>»Je ne suis pas ennemi de la religion: au contraire. La preuve en est,
+que j'élève ma fille naturelle en bonne catholique dans un couvent de
+la Romagne; car je crois que l'on ne peut jamais avoir assez de
+religion, si l'on doit en avoir. Je penche beaucoup en faveur des
+doctrines catholiques; mais si j'écris un drame, je dois faire parler
+mes personnages suivant les dispositions que je leur suppose.</p>
+
+<p>»Quant au pauvre Shelley, qui est un autre épouvantail pour vous et pour
+tout le monde, il est, à ma connaissance, le moins égoïste et le plus
+doux des hommes;--c'est un homme qui a plus sacrifié sa fortune et ses
+sentimens en faveur d'autrui que personne dont j'aie jamais entendu
+parler. Pour ses opinions spéculatives, je ne les partage point, ni ne
+désire les partager.</p>
+
+<p>»La vérité est, mon cher Moore, que vous vivez près de l'étuve de la
+société, et que vous êtes inévitablement influencé par sa chaleur et par
+ses vapeurs. J'y vécus autrefois,--et trop,--assez pour donner une
+teinte ineffaçable à mon existence entière. Comme mon succès dans la
+société ne fut pas médiocre, je ne puis être accusé de la juger avec des
+préventions défavorables; mais je pense que, dans sa constitution
+actuelle, elle est fatale aux grandes et originales entreprises de tout
+genre. Je ne la courtisai pas, alors que j'étais jeune, et l'un de «ses
+gentils mignons;» pensez-vous donc que je veuille le faire, aujourd'hui
+que je vis dans une plus pure atmosphère? Une seule raison pourrait m'y
+ramener, et la voici: je voudrais essayer encore une fois si je puis
+faire quelque bien en politique, mais non dans la mesquine politique que
+je vois peser aujourd'hui sur notre misérable patrie.</p>
+
+<p>»Ne vous méprenez pas, néanmoins. Si vous m'énoncez vos propres
+opinions, elles eurent et auront toujours le plus grand poids pour moi.
+Mais si vous n'êtes que l'écho «du monde» (et il est difficile de ne pas
+l'être au sein de sa faveur et de sa fermentation), je ne puis que
+regretter que vous répétiez des dires auxquels je ne prête aucune
+attention.</p>
+
+<p>»Mais en voilà assez. Les dieux soient avec vous, et vous donnent autant
+d'immortalité de tous genres qu'il convient à votre existence actuelle
+et à vous.</p>
+
+<p>«Tout à vous, etc.»</p>
+
+<br><h3>LETTRE CCCCLXXXIII.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Pise, 6 mars 1822.</p><br><br>
+
+<p>«La lettre de Murray que je vous envoie ci-incluse, m'a attendri,
+quoique je pense qu'il est contraire à son intérêt de désirer que je
+continue mes relations avec lui. Vous pouvez donc lui faire passer le
+paquet de <i>Werner</i>; ce qui vous épargnera toute peine ultérieure. Et
+puis, me pardonnez-vous l'ennui et la dépense dont je vous ai déjà
+accablé? Au moins, dites-le;--car je suis tout honteux de vous avoir
+tant troublé pour une telle absurdité.</p>
+
+<p>»Le fait est que je ne puis garder mes ressentimens, quoique assez
+violens dès l'abord. D'ailleurs, maintenant que tout le monde s'attaque
+à Murray à cause de moi, je ne peux ni ne dois l'abandonner, à moins
+qu'il ne vaille mieux pour lui que je le fasse, comme je l'ai cru
+réellement.</p>
+
+<p>»Je n'ai point eu d'autres nouvelles d'Angleterre, excepté une lettre du
+poète Barry Cornwall, mon ancien camarade d'école. Quoique je vous aie
+importuné de lettres dernièrement, croyez-moi.</p>
+
+<p>»Votre, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Dans votre dernière lettre, vous dites, en parlant de Shelley,
+que vous préféreriez presque «le bigot qui damne son prochain, à
+l'incrédule qui réduit tout au néant<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>.» Shelley croit cependant à
+l'immortalité.--Mais, par parenthèse, vous rappelez-vous la réponse du
+grand Frédéric à la plainte des villageois dont le curé prêchait contre
+l'éternité des tourmens de l'enfer? La voici:--«Si mes fidèles sujets de
+Schrausenhaussen aiment mieux être éternellement damnés, libre à eux de
+l'être.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176">(retour)</a> On verra tout-à-l'heure, d'après la citation même du
+passage auquel Byron fait allusion, qu'il s'était complètement mépris
+sur ma pensée. (<i>Note de Moore</i>.) </blockquote>
+
+<p>»S'il fallait choisir, je jugerais un long sommeil meilleur qu'une
+veille d'agonie. Mais les hommes, tout misérables qu'ils sont,
+s'attachent tellement à tout ce qui ressemble à la vie, qu'ils
+préféreraient probablement la damnation au repos. D'ailleurs, ils se
+croient si importans dans la création, que rien de moins ne peut
+satisfaire leur vanité;--les insectes!</p>
+
+<p>»C'est, je crois, le docteur Clarke, qui raconte dans ses voyages les
+exercices équestres d'un Tartare qu'il vit caracoler sur un cheval jeune
+et fougueux, dans un endroit presque entièrement environné par un
+précipice escarpé, et qui décrit la témérité folâtre avec laquelle le
+cavalier, semblant se complaire au péril, courait quelquefois bride
+abattue vers le bord taillé à pic. Un sentiment analogue à
+l'appréhension qui suspendait la respiration du voyageur témoin de cette
+scène, affecta tous ceux qui suivaient de l'oeil la course indomptée et
+hardie du génie de Byron,--ils étaient au même instant frappés
+d'admiration et d'épouvante, et surtout ceux qui aimaient le poète
+étaient excités par une sorte d'impulsion instinctive à se précipiter au
+devant de lui et à le sauver de sa propre impétuosité. Mais quoiqu'il
+fût bien naturel à ses amis de céder à ce sentiment, une courte
+réflexion sur son caractère désormais changé, les aurait avertis qu'une
+telle intervention devait être aussi inutile pour lui que périlleuse
+pour eux, et ce n'est pas sans surprise que je réfléchis à présent sur
+la témérité présomptueuse avec laquelle je supposai que Byron lancé sans
+frein, dans l'orgueil et la pleine conscience de sa force, vers ces
+vastes régions de la pensée dont l'horizon s'ouvrait devant lui, les
+représentations de l'amitié auraient le pouvoir de l'arrêter. Toutefois,
+comme les motifs qui m'engageaient à lui adresser mes remontrances,
+peuvent se justifier d'eux-mêmes, je ne m'appesantirai pas plus
+long-tems sur ce point, et me contenterai de mettre sous les yeux du
+lecteur quelques extraits<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a> des lettres que j'écrivis à cette époque,
+vu qu'ils serviront à expliquer quelques allusions de Lord Byron.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177">(retour)</a>Footnote 177: C'est M. Hobhouse qui a eu la bonté de me rendre toutes
+les lettres. (<i>Note de Moore</i>.) </blockquote>
+
+<p>»En m'écrivant sous la date du 24 janvier, on se rappelle qu'il
+dit:--«Soyez assuré que la coalition que vous appréhendez n'existe pas».
+Les extraits suivans de mes lettres postérieures, expliqueront ce que
+cette phrase signifie:--«J'ai appris il y a quelques jours que Leigh
+Hunt était en route avec toute sa famille pour se rendre près de vous,
+et l'on conjecture que vous, Shelley et lui, allez <i>conspirer</i> ensemble
+dans l'<i>Examiner</i>. Je ne puis croire cela,--et m'élève de tout mon
+pouvoir contre un pareil projet. <i>Seul</i> vous pouvez faire tout ce qu'il
+vous plaira; mais les associations de réputation, comme celles de
+commerce, rendent le plus fort responsable des fautes ou des délits des
+autres, et je tremble même pour vous en vous voyant avec de tels
+banqueroutiers.--Ce sont deux hommes habiles, et Shelley même est à mon
+sens un homme de génie, mais je dois vous redire que vous ne pouvez
+procurer à vos ennemis (les ***s <i>et hoc genus omne</i>) un plus grand
+triomphe qu'en formant une alliance si inégale et si peu sainte. Vous
+êtes, avec vos seuls bras, capable de lutter contre le monde,--ce qui
+est beaucoup dire, le monde étant comme Briarée, un géant à cent
+bras,--mais pour demeurer tel, vous devez être seul. Rappelez-vous que
+les méchans édifices qui entourent la basilique de Saint-Pierre,
+paraissent s'élever au-dessus d'elle.»</p>
+
+<p>»Voici, relativement à <i>Caïn</i>, les passages de mes lettres dans l'ordre
+des dates.</p>
+
+<p class="rig">30 septembre 1821.</p><br><br>
+
+<p>»Depuis que j'écrivis les lignes ci-dessus, j'ai lu les <i>Foscari</i> et
+<i>Caïn</i>. Le premier drame ne me plaît pas autant que <i>Sardanapale</i>. Il a
+le défaut de toutes ces terribles histoires vénitiennes;--il n'est ni
+naturel ni probable, et par conséquent, malgré la rare habileté avec
+laquelle vous l'avez conduit, il n'excite que fort peu d'intérêt. Mais
+<i>Caïn</i> est merveilleux,--terrible,--digne de l'immortalité. Si je ne me
+trompe, il fera une impression profonde dans le coeur des hommes, et
+tandis que les uns frémiront de ses blasphèmes, les autres seront
+obligés de se prosterner devant sa grandeur. Ne parlez plus d'Eschyle et
+de son Prométhée!!!--C'est dans votre drame que respire le véritable
+esprit du poète--et du diable.</p>
+
+<p class="rig">9 février 1822.</p><br><br>
+
+<p>»Ne vous mettez pas dans la tête, mon cher Byron, que le flot de la
+marée se tourne entièrement contre vous en Angleterre. Jusqu'à ce que
+j'aperçoive quelques symptômes d'oubli à votre égard, je ne croirai pas
+que vous perdiez du terrain. Pour le moment;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Te veniente die, te decedente</i><a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>,</p>
+</div></div>
+
+<p>on ne parle presque que de vous, et quoique de bonnes gens se signent en
+vous citant, il est clair que ces gens-là pensent beaucoup plus à vous
+qu'ils ne le devraient pour le bien de leurs ames. <i>Caïn</i>, sans
+contredit, a fait sensation; et quelque sublime qu'il soit, je regrette,
+pour plusieurs raisons, que vous l'ayez composé..... Pour moi, je ne
+donnerais pas la poésie de la religion pour tous les plus sages
+résultats auxquels la philosophie puisse jamais arriver; les diverses
+sectes et croyances donnent assez beau jeu à ceux qui sont désireux
+d'intervenir dans les affaires de leurs voisins; mais notre foi dans le
+monde à venir est un trésor que nous ne devons pas abandonner si
+légèrement; et le rêve de l'immortalité (si les philosophes la tiennent
+pour un rêve) est un de ceux qu'il faut espérer de conserver jusqu'à
+l'instant de notre dernier sommeil<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178">(retour)</a> Virg. Géorg. IV:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Au lever du jour, à son coucher, etc.
+ (<i>Note du Trad.</i>)</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179">(retour)</a> C'est à cette pensée que Lord Byron fait allusion, à la
+fin de sa lettre du 4 mars. (<i>Note de Moore</i>.)</blockquote>
+
+<p class="rig">19 février 1822.</p><br><br>
+
+<p>»J'ai écrit aux Longman pour tâter le terrain, car je ne crois pas que
+Galignani soit l'homme qu'il vous faut. La seule chose qu'il puisse
+faire est ce que nous pouvons faire sans lui,--c'est à savoir, employer
+un libraire anglais. Paris, sans doute, pourrait être convenable pour
+tous les ouvrages réfugiés qui sont signalés dans <i>l'index
+expurgatorius</i> de Londres, et si vous avez quelques diatribes politiques
+à lancer, c'est votre ville. Mais, je vous en prie, que ces diatribes ne
+soient que politiques. La hardiesse, avec un peu de licence, en
+politique, fait du bien,--un bien réel, présent; mais en religion, elle
+n'est utile ni dans l'instant présent ni dans l'avenir, et pour moi,
+j'ai une telle horreur des extrêmes sur ce point, que je ne sais lequel
+je hais le plus, du bigot qui damne hardiment son prochain, ou de
+l'incrédule qui hardiment réduit tout au néant.» <i>Furiosa res est in
+tenebris impetus</i><a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>»--et comme grande est l'obscurité, même pour les
+plus sages d'entre nous, sur ce sujet un peu de modestie, dans
+l'incrédulité comme dans la foi, est ce qui nous convient le mieux. Vous
+devinerez aisément qu'en ceci, je ne songe pas tant à vous-même qu'à un
+ami aujourd'hui votre compagnon, vous connaissant comme je vous connais,
+et sachant ce que lady Byron aurait dû trouver, c'est-à-dire, que vous
+êtes la personne la plus traitable pour ceux avec qui vous vivez;
+j'avoue que je crains et conjure vivement l'influence de cet ami sur
+votre esprit<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180">(retour)</a> C'est chose folle que de courir tête baisée dans les
+ténèbres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181">(retour)</a> Ce passage ayant été montré par Lord Byron à M. Shelley,
+celui-ci écrivit, en conséquence, à un de mes amis intimes une lettre,
+dont je vais donner un extrait. Le zèle ardent et ouvertement déclaré
+avec lequel Shelley professa toujours son incrédulité, détruit tous les
+scrupules qui autrement pourraient s'opposer à une pareille publication.
+En outre, le témoignage d'un observateur si sagace et si près placé sur
+l'état de l'esprit de Lord Byron par rapport aux idées religieuses, est
+d'une trop grande importance pour être supprimé par un excès ridicule de
+dédain. «Lord Byron m'a lu une ou deux lettres de Moore, lettres où
+Moore parle de moi avec une grande bienveillance, et, sans contredit, je
+ne puis qu'être infiniment flatté de l'approbation d'un homme dont je
+suis fier de me reconnaître l'inférieur. Entre autres choses, pourtant,
+Moore, après avoir donné de fort bons avis à Lord Byron sur l'opinion
+publique, etc., paraît conjurer mon influence sur l'esprit du noble
+poète par rapport à la religion, et attribuer à mes suggestions le ton
+qui règne dans <i>Caïn</i>. Moore le garantit contre toute influence sur ce
+sujet avec le zèle le plus amical, et son motif naît évidemment du désir
+de rendre service à Lord Byron sans m'humilier. Je crois que vous
+connaissez Moore. Assurez-lui, je vous prie, que je n'ai pas la plus
+légère influence sur Lord Byron par rapport à ce sujet;--si je l'avais,
+je l'emploierais certainement à déraciner de sa grande ame les erreurs
+du christianisme, qui, en dépit de sa raison, semblent renaître
+perpétuellement, et restent en embuscade pour les heures de malaise et
+de tristesse. <i>Caïn</i> fut conçu par Lord Byron il y a plusieurs années,
+et commencé à Ravenne avant que je ne le visse. Quel bonheur n'aurais-je
+pas à m'attribuer la part la plus indirecte dans cette oeuvre
+immortelle.»</blockquote>
+
+<p>»Relativement à notre polémique religieuse, je dois tenter de me faire
+comprendre sur un ou deux points. En premier lieu, je ne vous identifie
+pas plus avec les blasphèmes de Caïn que je ne m'identifie moi-même avec
+les impiétés de mon Mokanna;--tout ce que je désire et implore, c'est
+que vous qui êtes un si puissant artisan de ces foudres, vous ne
+choisissiez pas les sujets qui vous mettent dans la nécessité de les
+lancer. En second lieu, fussiez-vous décidément athée, je ne pourrais
+vous blâmer,--si ce n'est peut-être pour le ton décidé qui n'est pas
+toujours sage; je ne pourrais qu'avoir pitié de vous,--sachant par
+expérience quels doutes affreux obscurcissent parfois l'avenir brillant
+et poétique que je suis disposé à donner au genre humain et à ses
+destinées. Je regarde l'ouvrage de Cuvier comme un des livres les plus
+désespérans par les conclusions auxquelles il peut conduire certains
+esprits. Mais les hommes jeunes, les hommes simples,--tous ceux dont on
+aimerait à conserver les coeurs dans toute leur pureté, ne se troublent
+guère la tête à propos de Cuvier. Et vous, vous avez incorporé Cuvier
+dans une poésie que tout le monde lit; et comme le vent, frappant où
+vous avez envie, vous portez cette froidure mortelle, mêlée avec vos
+suaves parfums, dans ces coeurs qui ne devraient être visités que par
+ces parfums seuls. C'est ce que je regrette, et ce dont je conjurerais
+la répétition par toute mon influence. Maintenant, me comprenez-vous!</p>
+
+<p>»Quant à votre solennelle péroraison», la vérité est, mon cher Moore,
+etc., etc. qui ne signifie rien sinon que je donne dans la tartuferie du
+monde, elle prouve une triste vérité, c'est que vous et moi sommes
+séparés par des centaines de lieues. Si vous pouviez m'entendre exprimer
+mes opinions au lieu de les lire sur un froid papier, je me flatte
+qu'il y a encore assez d'honnêteté et de franchise dans ma physionomie
+pour vous rappeler que votre ami Tom Moore;--quoi qu'il puisse être
+d'ailleurs--n'est pas un tartufe.</p>
+
+<br>
+
+<h4>FIN DU TOME DOUZIÈME.</h4>
+
+
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron,
+Volume 12, by George Gordon Byron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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