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CORNEILLE *** + + + + +Produced by Hélène de Mink, Carlo Traverso and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + Notes de transcription: + Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été + corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été + harmonisée. + + Les vers sont en principe numérotés toutes les 5 lignes, les + numéros omis dans l'original sont également omis dans cette + version. + + + + + ASSOCIATION + + des + + anciens élèves + + du Lycée + + LOUIS-LE-GRAND + + + + + LES + + GRANDS ÉCRIVAINS + + DE LA FRANCE + + NOUVELLES ÉDITIONS + + PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION + + DE M. AD. REGNIER + + Membre de l'Institut + + + + + OEUVRES + + DE + + P. CORNEILLE + + TOME II + + + PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie + + Rue de Fleurus, 9 + + + + + OEUVRES + + DE + + P. CORNEILLE + + NOUVELLE ÉDITION + + REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS + + ET LES AUTOGRAPHES + + ET AUGMENTÉE + + de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un lexique + des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un fac-simile, etc. + + PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX + + TOME DEUXIÈME + + PARIS + + LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie + + BOULEVARD SAINT-GERMAIN + + 1862 + + + + + LA + + GALERIE DU PALAIS + + COMÉDIE + + 1634 + + + + +NOTICE. + + +Cette comédie, qui a eu plus de succès que toutes celles que Corneille +a fait représenter avant _le Cid_[1], est curieuse à divers titres, et +principalement pour l'histoire du théâtre. + +D'abord c'est dans cette pièce qu'il a substitué pour la première +fois, comme il en fait lui-même la remarque[2], une suivante à la +nourrice traditionnelle de la vieille comédie qu'il avait fait figurer +dans _Mélite_ et dans _la Veuve_. A partir de ce moment, l'acteur +Alison, dont on ignore le nom véritable, et qui remplissait sous le +masque cet emploi de nourrice, ne joua plus jusqu'à sa retraite que +certains rôles de vieilles femmes ridicules. En jetant les yeux sur la +planche qui se trouve en tête de _la Veuve_, dans les éditions de 1660 +et 1664, on est frappé de l'air masculin de la nourrice, et l'on se +demande si le dessinateur n'a pas voulu représenter le visage ou le +masque d'Alison. + +Ensuite notre poëte, qui a dit spirituellement dans la préface de +_Clitandre_, en parlant de la scène, dont il abandonne le choix au +lecteur: «Où vous l'aurez une fois placée, elle s'y tiendra,» nous +présente ici, au premier acte et au quatrième, un lieu non-seulement +très-bien déterminé, mais réel, la Galerie du Palais, parfaitement +connue de tous ses auditeurs, qui durent sans aucun doute prendre +grand plaisir à ce spectacle, car aujourd'hui encore ce moyen de +succès, bien qu'on en ait fort abusé, manque rarement son effet. + +La lingère nous fournit quelques détails sur l'histoire du costume, +sur les variations de la mode: elle nous apprend, par exemple, combien +les toiles de soie, dédaignées d'abord, furent ensuite recherchées, +et nous dit pourquoi elles le furent. Les conversations du libraire et +de ses acheteurs présentent plus d'intérêt. Il est vrai que bon nombre +de leurs allusions littéraires sont pour nous autant d'énigmes dont il +nous est impossible de découvrir le mot, et qui n'en avaient +probablement pas et n'étaient destinées qu'à faire naître les +conjectures des spectateurs désireux de paraître initiés ou de faire +les entendus; mais nous trouvons parmi ces énigmes quelques +renseignements clairs et précis: nous apprenons, par exemple, que la +vogue avait passé des romans aux pièces de théâtre, et que la +Normandie avait acquis un grand renom par ses productions poétiques. +Cette dernière assertion, venant d'un Rouennais, pourrait paraître un +peu suspecte; mais par bonheur, pour confirmer son témoignage, nous +pouvons invoquer celui d'un Angevin. Dans l'avis _Au lecteur_ +d'_Hippolyte_, tragédie publiée en 1635, le sieur de la Pinelière +prétend que beaucoup de gens expérimentés lui auraient conseillé +peut-être de taire son pays «plutôt que de le mettre en gros +caractères au frontispice de son ouvrage;» et il ajoute: «Pour être +estimé autrefois poli dans la Grèce il ne falloit que se dire +d'Athènes, pour avoir la réputation de vaillant il falloit être de +Lacédémone, et maintenant, pour se faire croire excellent poëte, il +faut être né dans la Normandie.» Sur quoi Fontenelle fait observer +qu'il est assez remarquable qu'il y ait eu un temps où l'on se soit +cru obligé de faire ses excuses au public de ne pas être Normand. Au +reste cet engouement du poëte angevin s'explique peut-être par +l'honneur que lui avait fait Corneille de composer une pièce de vers +pour son _Hippolyte_: on la trouvera dans les _Poésies diverses_, où +elle figure pour la première fois. + +On peut rapprocher des détails que donne Corneille sur les libraires +et leurs boutiques certains passages des auteurs de son temps. Par +exemple, dans l'avis du libraire au lecteur qui est en tête de +_Philine ou l'Amour contraire_, pastorale du sieur de la Morelle, +publiée en 1630, nous lisons ce qui suit: «S'il y falloit faire un +argument, il faudroit une main de papier entière; joint que la +principale raison pourquoi on n'en fait point, c'est le peu de +curiosité que beaucoup de personnes ont d'en acheter (_des pièces de +théâtre_), après que tout un matin ou une après-dînée ils en ont lu +l'argument sur la boutique d'un libraire, qui leur apprend pour rien +ce qu'ils ne sauroient que pour de l'argent. Chacun aime son profit, +ne t'en étonne pas. Adieu.» + +Une vue de la Galerie du Palais, par Abraham Bosse, nous montre les +boutiques d'un libraire, d'un mercier, et d'une lingère. Le +dessinateur s'est complu à multiplier au devant de ces boutiques des +inscriptions par lesquelles il appelle sur lui-même l'attention du +lecteur et qui prouvent que les procédés actuels de la réclame ne sont +pas nouveaux. Le mercier, par exemple, tient un carton sur lequel ou +lit: _éventails de Bosse_, et le libraire est principalement fourni +des livres pour lesquels ce graveur a fait des frontispices. _La +Mariane_ de Tristan qui figure parmi ces ouvrages nous montre que +cette planche est, au plus tôt, de 1637. On lit au bas les vers +suivants qui expliquent et complètent certains passages de la comédie +de Corneille: + + Tout ce que l'art humain a jamais inventé + Pour mieux charmer les sens par la galanterie, + Et tout ce qu'ont d'appas la grâce et la beauté + Se découvre à nos yeux dans cette galerie. + + Ici les cavaliers les plus aventureux + En lisant les romans s'animent à combattre, + Et de leur passion les amants langoureux + Flattent les mouvements par des vers de théâtre. + + Ici faisant semblant d'acheter devant tous + Des gants, des éventails, du ruban, des dentelles, + Les adroits courtisans se donnent rendez-vous, + Et pour se faire aimer galantisent les belles. + + Ici quelque lingère, à faute de succès + A vendre abondamment, de colère se pique + Contre les chicaneurs, qui, parlant de procès, + Empêchent les chalands d'aborder sa boutique. + +Dans ses _Épîtres_, publiées en 1637, Boisrobert nous montre les +libraires du Palais annonçant à haute voix leurs nouveautés: + + Ce qui surtout blesse ma modestie, + Et qui ne peut souffrir de repartie, + C'est que mon nom retentira partout + Dans le Palais de l'un à l'autre bout. + Si je vais là parfois pour mes affaires, + Que deviendrai-je oyant trente libraires + Me clabauder et crier de concert: + «Deçà, messieurs, achetez Boisrobert[3]?» + +Dans une _Réponse_ à une autre épître, Conrart complète ainsi ce +tableau[4]: + + Fais venir dans ton cabinet + Courbé, Sommaville et Quinet[5], + Et sans barguigner leur délivre + Tes lettres pour en faire un livre, + Qu'ils clabauderont au Palais + Tous les jours au sortir des plaids. + +En 1652, Berthod, dans sa _Ville de Paris en vers burlesques_, publiée +chez J. B. Loyson, donne une description de la Galerie du Palais trop +étendue pour que nous la reproduisions ici en entier, mais dont nous +croyons devoir extraire les passages suivants: + + .... Les courretieres d'amours + Font mille tours de passe-passe. + Le mal s'y fait de bonne grâce: + Les plus sages y sont trompés. + J'en sais qui furent attrapés + Allant un jour, par raillerie, + Faire un tour de la Galerie + Du Palais, où l'on fait ces coups. + «Çà, Monseu, qu'achèterez-vous? + Dit une belle librairesse. + . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . + «Voulez-vous voir la Galatée[6], + La Niobé[7], la Pasithée[8], + _La Mort de César_[9], _Jodelet_[10], + Le _Cinna, le Maître valet_[11], + Tout le recueil des comédies? + Voici de belles tragédies + Qu'on a faites depuis deux jours. + . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . + J'ai tout Rablais[12] et l'Agrippa, + Il n'y manque pas un iota.... + C'est pour porter à la pochette, + Mais je vous le vends en cachette.» + . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . + «Approchez-vous ici, Madame! + Là, voyez donc, venez, venez, + Voici ce qu'il vous faut, tenez!» + Dit un autre marchand, qui crie + Du milieu de la galerie: + «J'ai de beaux masques, de beaux glands, + De beaux mouchoirs, de beaux galands[13]: + Venez ici, Mademoiselle, + J'ai de bellissime dentelle, + Des points coupés[14] qui sont fort beaux, + De beaux étuis, de beaux ciseaux, + De la neige[15] des plus nouvelles; + J'ai des cravates des plus belles, + Un manchon, un bel éventail, + Des pendants d'oreilles d'émail, + Une coëffe de crapaudaille[16], + J'ai de beaux ouvrages de paille.» + . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . + Mais écoutons cette marchande: + «Monseu, j'ai de belle Hollande[17], + Des manchettes, de beaux rabats, + De beaux collets, de fort beaux bas. + Achetez-vous quelque chemise? + Voici de belle marchandise! + Venez, Monseu, venez à moi, + Vous aurez bon marché, ma foi!» + +En 1663, Montfleury choisit la Galerie du Palais pour y placer son +_Impromptu de l'Hôtel de Condé_[18]. Au commencement de la pièce, de +Villiers et Beauchâteau rencontrent un de leurs amis, qui les arrête +en leur disant: + + Qui vous mène au Palais? + + BEAUCHATEAU. + + Le seul dessein d'y faire + Emplette de ruban qui nous est nécessaire. + + LÉANDRE. + + Et vous en faut-il tant? + + DE VILLIERS. + + Comment s'il nous en faut? + Vous pouvez en juger: demain Monsieur Boursaut + Fait jouer sa réponse[19], et j'ai l'honneur d'y faire + Un marquis malaisé qui ne sauroit se taire. + Jugez après cela s'il nous faut des rubans. + +Plus loin dans la même pièce se trouve une revue des auteurs du temps +fort analogue à celle de _la Galerie du Palais_. Elle se passe entre +Alis, marchande de livres, et un marquis, que nous n'aurions nulle +envie de quereller sur ses goûts, si au ridicule qu'on lui prête de +préférer Molière à Quinault, à Boursault, à Poisson et même à Boyer, +il ne joignait le tort, plus grave à nos yeux, de ranger aussi +Corneille au nombre de ceux qu'il dédaigne. + +En 1682 les comédiens italiens donnèrent _Arlequin, lingère du +Palais_, où l'on trouve une scène qui a quelque ressemblance avec +celle de la dispute de la Lingère et du Mercier[20]. Ici c'est avec un +limonadier que la lingère a maille à partir. Arlequin joue à lui seul +les deux rôles, et vêtu tout à la fois en homme et en femme, il se +retourne avec une grande agilité pour représenter alternativement +chacun des deux personnages. Ce n'est pas le seul souvenir de +Corneille que renferme cette pièce; on y trouve une parodie de la +scène du _Cid_ où Rodrigue se présente chez Chimène[21]. Une note nous +apprend que dans ce morceau Arlequin s'appliquait à imiter le ton et +la démarche de la Champmeslé. + +_La Galerie du Palais_, représentée en 1634, ne fut imprimée qu'en +1637, en vertu d'un privilége accordé, «le vingtvniesme iour de +Ianuier l'an de grace mil six cens trente sept,» à Augustin Courbé, +qui y associa François Targa. «Nostre bien amé Augustin Courbé, +Libraire à Paris, nous a fait remonstrer, dit ce privilége, qu'il a +recouuré un manuscrit contenant trois Comedies, sçavoir: _la Galerie +du Palais, ou l'Amie Riualle_, _la Place Royalle, ou l'Amoureux +Extrauagant_, et _la Suiuante_; et une Tragi-Comedie, intitulée _le +Cid_, composées par Monsieur Corneille.» La première de ces pièces +forme un volume in-4º, de 4 feuillets et 143 pages, dont le titre +exact est: LA GALERIE DV PALAIS OV L'AMIE RIVALLE, COMEDIE. _A Paris, +chez Augustin Courbé, Imprimeur et Libraire de Monseigneur frere du +Roy dans la petite Salle du Palais, à la Palme_, M.DC.XXXVII. _Auec +priuilege du Roy._ + +L'achevé d'imprimer est du 20 février. En 1644 Corneille a supprimé le +sous-titre de cet ouvrage. + +FOOTNOTES: + + [1] Voyez plus bas, p. 10. + + [2] Voyez plus bas, p. 14. + + [3] _Épître en forme de préface_, p. 4. + + [4] Page 197. + + [5] Ce sont les noms de trois libraires du Palais. + + [6] Nous ne connaissons sous ce titre que _la Galatée divinement + délivrée_, pastourelle en cinq actes, de Jacques de Fonteny, qui + se trouve dans un volume intitulé _les Ressentiments de Jacques + de Fonteny pour sa Céleste_, 1587; mais il est peu probable que + Berthod ait en vue un ouvrage aussi ancien. + + [7] Tragédie, par Frénicle, 1632. + + [8] Tragi-comédie, par Pierre de Troterel, sr d'Aves, 1624. + + [9] Tragédie par Scudéry, 1636. + + [10] _Jodelet, astrologue_, comédie, par Antoine le Métel, sieur + d'Ouville, 1646. + + [11] _Jodelet ou le maître valet_, comédie, par Scarron, 1645. + + [12] Les inscriptions qui, dans la planche de Bosse, surmontent + la boutique du libraire, portent entre autres titres ceux de + quelques ouvrages fort libres, qui pouvaient bien se vendre au + Palais, mais à coup sûr ne s'y affichaient pas. + + [13] Noeuds de rubans. + + [14] On lit dans le _Dictionnaire universel_ de Furetière de + 1690: «_Point coupé_ étoit autrefois une dentelle à jour qu'on + faisoit en collant du filet sur du quintin, et puis en perçant et + emportant la toile qui étoit entre deux.» Il n'est peut-être pas + inutile d'ajouter que le même lexicographe définit ainsi le + _quintin_: «Toile fort fine et fort claire, dont on fait des + collets et des manchettes.» + + [15] «Sorte de dentelle dont on portoit il y a neuf ou dix ans.» + (_Dictionnaire de Richelet_, 1680.) + + [16] Crépon, laine légère. + + [17] Toile de Hollande. + + [18] _L'Impromptu de l'Hôtel de Condé_ est une réponse + d'Antoine-Jacob Montfleury à _l'Impromptu de Versailles_, où son + père et les principaux comédiens de l'Hôtel de Bourgogne avaient + été parodiés par Molière. + + [19] _Le Portrait du peintre ou la critique de l'École des + Femmes._ + + [20] Voyez la scène XII du IVe acte de _la Galerie du Palais_. + + [21] Acte III, scène IV. + + +A MADAME DE LIANCOUR[22]. + + MADAME, + +Je vous demande pardon si je vous fais un mauvais présent; non pas que +j'aye si mauvaise opinion de cette pièce, que je veuille condamner les +applaudissements qu'elle a reçus, mais parce que je ne croirai jamais +qu'un ouvrage de cette nature soit digne de vous être présenté. Aussi +vous supplierai-je très-humblement de ne prendre pas tant garde à la +qualité de la chose, qu'au pouvoir de celui dont elle part: c'est tout +ce que vous peut offrir un homme de ma sorte; et Dieu ne m'ayant pas +fait naître assez considérable pour être utile à votre service, je me +tiendrai trop récompensé d'ailleurs si je puis contribuer en quelque +façon à vos divertissements. De six comédies qui me sont +échappées[23], si celle-ci n'est la meilleure, c'est la plus heureuse, +et toutefois la plus malheureuse en ce point, que n'ayant pas eu +l'honneur d'être vue de vous, il lui manque votre approbation, sans +laquelle sa gloire est encore douteuse, et n'ose s'assurer sur les +acclamations publiques. Elle vous la vient demander, Madame, avec +cette protection qu'autrefois _Mélite_ a trouvée si favorable. +J'espère que votre bonté ne lui refusera pas l'une et l'autre, ou que +si vous désapprouvez sa conduite, du moins vous agréerez mon zèle, et +me permettrez de me dire toute ma vie, + + MADAME, + + Votre très-humble, très-obéissant, + et très-obligé serviteur, + + CORNEILLE. + +FOOTNOTES: + + [22] Voyez, dans le tome I, la note de la p. 134. Cette épître + dédicatoire se trouve dans les éditions de 1637-1657. + + [23] _Mélite, la Veuve, la Galerie du Palais, la Suivante, la + Place Royale_ et _l'Illusion comique_. En 1637, au moment où + Corneille écrivait cette dédicace, il avait en outre fait + _Clitandre_ et _le Cid_, mais c'étaient des _tragi-comédies_. + + +EXAMEN. + +Ce titre[24] seroit tout à fait irrégulier, puisqu'il n'est, fondé que +sur le spectacle du premier acte, où commence l'amour de Dorimant pour +Hippolyte, s'il n'étoit autorisé par l'exemple des anciens, qui +étoient sans doute encore bien plus licencieux, quand ils ne donnoient +à leurs tragédies que le nom des choeurs, qui n'étoient que témoins de +l'action, comme _les Trachiniennes_[25] et _les Phéniciennes_[26]. +L'_Ajax_[27] même de Sophocle ne porte pas pour titre _la Mort +d'Ajax_, qui est sa principale action, mais _Ajax porte-fouet_, qui +n'est que l'action du premier acte[28]. Je ne parle point des _Nues_, +des _Guêpes_ et des _Grenouilles_ d'Aristophane; ceci doit suffire +pour montrer que les Grecs, nos premiers maîtres, ne s'attachoient +point à la principale action pour en faire porter le nom à leurs +ouvrages, et qu'ils ne gardoient aucune règle sur cet article. J'ai +donc pris ce titre de _la Galerie du Palais_, parce que la promesse de +ce spectacle extraordinaire, et agréable pour sa naïveté, devoit +exciter vraisemblablement la curiosité des auditeurs; et ç'a été pour +leur plaire plus d'une fois, que j'ai fait paroître ce même spectacle +à la fin du quatrième acte, où il est entièrement inutile, et n'est +renoué avec celui du premier que par des valets[29] qui viennent +prendre dans les boutiques ce que leurs maîtres y avoient acheté, ou +voir si les marchands ont reçu les nippes qu'ils attendoient. Cette +espèce de renouement lui étoit nécessaire, afin qu'il eût quelque +liaison qui lui fît trouver sa place, et qu'il ne fût pas tout à fait +hors d'oeuvre. La rencontre que j'y fais faire d'Aronte[30] et de +Florice est ce qui le fixe particulièrement en ce lieu-là; et sans cet +incident, il eût été aussi propre à la fin du second et du +troisième[31], qu'en la place qu'il occupe. Sans cet agrément, la +pièce auroit été très-régulière pour l'unité du lieu[32] et la liaison +des scènes, qui n'est interrompue que par là. Célidée et Hippolyte +sont deux voisines dont les demeures ne sont séparées que par le +travers d'une rue, et ne sont pas d'une condition trop élevée pour +souffrir que leurs amants les entretiennent à leur porte. Il est vrai +que ce qu'elles y disent seroit mieux dit dans une chambre ou dans une +salle, et même ce n'est[33] que pour se faire voir aux spectateurs +qu'elles quittent cette porte où elles devroient être retranchées, et +viennent parler au milieu de la scène; mais c'est un accommodement de +théâtre qu'il faut souffrir pour trouver cette rigoureuse unité de +lieu qu'exigent les grands réguliers. Il sort un peu de l'exacte +vraisemblance et de la bienséance même; mais il est presque impossible +d'en user autrement; et les[34] spectateurs y sont si accoutumés, +qu'ils n'y trouvent rien qui les blesse. Les anciens, sur les exemples +desquels on a formé les règles, se donnoient cette liberté. Ils +choisissoient pour le lieu de leurs comédies, et même de leurs +tragédies, une place publique; mais je m'assure qu'à les bien +examiner, il y a plus de la moitié de ce qu'ils font dire qui seroit +mieux dit dans la maison qu'en cette place. Je n'en produirai qu'un +exemple, sur qui le lecteur en pourra trouver d'autres. + +_L'Andrienne_ de Térence commence par le vieillard Simon, qui revient +du marché avec des valets chargés de ce qu'il vient d'acheter pour les +noces de son fils; il leur commande d'entrer dans sa maison avec leur +charge, et retient avec lui Sosie, pour lui apprendre que ces noces ne +sont que des noces feintes, à dessein de voir ce qu'en dira son fils, +qu'il croit engagé dans une autre affection, dont il lui conte +l'histoire. Je ne pense pas qu'aucun me dénie qu'il seroit mieux dans +sa salle à lui faire confidence de ce secret que dans une rue. Dans la +seconde scène, il menace Davus de le maltraiter, s'il fait aucune +fourbe pour troubler ces noces: il le menaceroit plus à propos dans sa +maison qu'en public; et la seule raison qui le fait parler devant son +logis, c'est afin que ce Davus, demeuré seul, puisse voir Mysis sortir +de chez Glycère, et qu'il se fasse une liaison d'oeil entre ces deux +scènes; ce qui ne regarde pas l'action présente de cette première, qui +se passeroit mieux dans la maison, mais une action future qu'ils ne +prévoient point, et qui est plutôt du dessein du poëte, qui force un +peu la vraisemblance pour observer les règles de son art, que du choix +des acteurs qui ont à parler, qui ne seroient pas où les met le poëte, +s'il n'étoit question que de dire ce qu'il leur fait dire. Je laisse +aux curieux à examiner le reste de cette comédie de Térence; et je +veux croire qu'à moins que d'avoir l'esprit fort préoccupé d'un +sentiment contraire, ils demeureront d'accord de ce que je dis. + +Quant à la durée de cette pièce, elle est dans le même ordre que la +précédente, c'est-à-dire dans cinq jours consécutifs. Le style en est +plus fort et plus dégagé des pointes dont j'ai parlé[35], qui s'y +trouveront assez rares. Le personnage de nourrice, qui est de la +vieille comédie, et que le manque d'actrices sur nos théâtres y avoit +conservé jusqu'alors, afin qu'un homme le pût représenter sous le +masque, se trouve ici métamorphosé en celui de suivante, qu'une femme +représente sur son visage. Le caractère des deux amantes a quelque +chose de choquant, en ce qu'elles sont toutes deux amoureuses d'hommes +qui ne le sont point d'elles, et Célidée particulièrement s'emporte +jusqu'à s'offrir elle-même. On la pourroit excuser sur le violent +dépit qu'elle a de s'être vue méprisée par son amant, qui en sa +présence même a conté des fleurettes à une autre; et j'aurois de plus +à dire que nous ne mettons pas sur la scène des personnages si +parfaits, qu'ils ne soient sujets à des défauts et aux foiblesses +qu'impriment les passions; mais je veux bien avouer que cela va trop +avant, et passe trop la bienséance et la modestie du sexe, bien +qu'absolument il ne soit pas condamnable. En récompense, le cinquième +acte est moins traînant que celui des précédentes, et conclut deux +mariages sans laisser aucun mécontent; ce qui n'arrive pas dans +celles-là. + +FOOTNOTES: + + [24] Il faut se rappeler qu'on lit en tête des examens du premier + volume de l'édition de 1682: _Examen des poëmes contenus en cette + première partie_, et en tête de chacun le titre de la pièce + seulement; ici par exemple: _La Galerie du Palais_. Voyez tome I, + p. 137, note 1. + + [25] Ce titre, choisi par Sophocle, fait seulement connaître que + la scène est à Trachine, au pied du mont Oeta, mais il n'indique + en aucune manière que la pièce a pour sujet la mort d'Hercule. + + [26] Ces Phéniciennes sont des jeunes filles venues de Tyr à + Thèbes. Au moment où elles vont pour se rendre de cette dernière + ville à Delphes afin d'y être consacrées au culte d'Apollon, + elles sont retenues par l'arrivée de l'armée que Polynice fait + avancer contre Étéocle, et assistent ainsi malgré elles à la + lutte des deux frères. + + [27] VAR. (édit. de 1660): Ajax (_au lieu de_ l'Ajax). + + [28] Nous savons par l'argument grec de cette tragédie que + d'abord elle était simplement intitulée _Ajax_ et que Dicéarque + l'appelait _la Mort d'Ajax_. L'époque où l'on a jugé à propos + d'ajouter au nom d'Ajax l'épithète de _porte-fouet_, sans doute + pour distinguer cette pièce d'un autre _Ajax_, dit _le Locrien_, + du même poëte, est tout à fait incertaine; cette désignation est + tirée de la scène où Ajax, transporté de fureur, frappe de vils + animaux en croyant se venger d'Ulysse. + + [29] VAR. (édit. de 1660): et n'est que renoué avec celui du + premier par des valets. + + [30] VAR. (édit. de 1660): La rencontre que j'y fais d'Aronte. + + [31] VAR. (édit. de 1660-1668): ou du troisième. + + [32] VAR. (édit. de 1660-1668): de lieu. + + [33] VAR. (édit. de 1660 et 1663): ou dans une salle. Ce + n'est.... + + [34] VAR. (édit. de 1660): _ces_, qui est très-vraisemblablement + une faute d'impression. + + [35] Dans les Examens de _Clitandre_ et de _la Veuve_, tome I, p. + 270 et 397. + + + + +ACTEURS. + + + PLEIRANTE, père de Célidée. + LYSANDRE, amant de Célidée. + DORIMANT, amoureux d'Hippolyte. + CHRYSANTE, mère d'Hippolyte. + CÉLIDÉE, fille de Pleirante[36]. + HIPPOLYTE, fille de Chrysante[37]. + ARONTE, écuyer de Lysandre. + CLÉANTE, écuyer de Dorimant. + FLORICE, suivante d'Hippolyte. + Le LIBRAIRE du Palais. + Le MERCIER du Palais. + La LINGÈRE du Palais. + +La scène est à Paris. + + + + +LA + +GALERIE DU PALAIS. + +COMÉDIE. + + + + +ACTE I. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +ARONTE, FLORICE. + + ARONTE. + + Enfin je ne le puis: que veux-tu que j'y fasse[38]? + Pour tout autre sujet mon maître n'est que glace; + Elle est trop dans son coeur; on ne l'en peut chasser, + Et c'est folie à nous que de plus y penser. + J'ai beau devant les yeux lui remettre Hippolyte, 5 + Parler de ses attraits, élever son mérite, + Sa grâce, son esprit, sa naissance, son bien; + Je n'avance non plus qu'à ne lui dire rien[39]: + L'amour, dont malgré moi son âme est possédée, + Fait qu'il en voit autant, ou plus, en Célidée. 10 + + FLORICE. + + Ne quittons pas pourtant: à la longue on fait tout. + La gloire suit la peine: espérons jusqu'au bout. + Je veux que Célidée ait charmé son courage, + L'amour le plus parfait n'est pas un mariage; + Fort souvent moins que rien cause un grand changement, + Et les occasions naissent en un moment. + + ARONTE. + + Je les prendrai toujours quand je les verrai naître. + + FLORICE. + + Hippolyte, en ce cas, saura le reconnoître[40]. + + ARONTE. + + Tout ce que j'en prétends, c'est un entier secret[41]. + Adieu: je vais trouver Célidée à regret. 20 + + FLORICE. + + De la part de ton maître? + + ARONTE. + + Oui. + + FLORICE. + + Si j'ai bonne vue, + La voilà que son père amène vers la rue. + Tirons-nous à quartier; nous jouerons mieux nos jeux[42], + S'ils n'aperçoivent point que nous parlions nous deux. + + +SCÈNE II. + +PLEIRANTE, CÉLIDÉE. + + PLEIRANTE. + + Ne pense plus, ma fille, à me cacher ta flamme; 25 + N'en conçois point de honte, et n'en crains point de blâme: + Le sujet qui l'allume a des perfections + Dignes de posséder tes inclinations; + Et pour mieux te montrer le fond de mon courage, + J'aime autant son esprit que tu fais son visage. 30 + Confesse donc, ma fille, et crois qu'un si beau feu + Veut être mieux traité que par un désaveu. + + CÉLIDÉE. + + Monsieur, il est tout vrai, son ardeur légitime + A tant gagné sur moi que j'en fais de l'estime: + J'honore son mérite, et n'ai pu m'empêcher 35 + De prendre du plaisir à m'en voir rechercher; + J'aime son entretien, je chéris sa présence; + Mais cela n'est enfin qu'un peu de complaisance[43], + Qu'un mouvement léger qui passe en moins d'un jour. + Vos seuls commandements produiront mon amour, 40 + Et votre volonté, de la mienne suivie.... + + PLEIRANTE. + + Favorisant ses voeux, seconde ton envie. + Aime, aime ton Lysandre; et puisque je consens + Et que je t'autorise à ces feux innocents, + Donne-lui hardiment une entière assurance 45 + Qu'un mariage heureux suivra son espérance: + Engage-lui ta foi. Mais j'aperçois venir + Quelqu'un qui de sa part te vient entretenir. + Ma fille, adieu: les yeux d'un homme de mon âge + Peut-être empêcheroient la moitié du message. 50 + + CÉLIDÉE. + + Il ne vient rien de lui qu'il faille vous celer. + + PLEIRANTE. + + Mais tu seras sans moi plus libre à lui parler; + Et ta civilité, sans doute un peu forcée, + Me fait un compliment qui trahit ta pensée. + + +SCÈNE III. + +CÉLIDÉE, ARONTE. + + CÉLIDÉE. + + Que fait ton maître, Aronte? + + ARONTE. + + Il m'envoie aujourd'hui 55 + Voir ce que sa maîtresse a résolu de lui, + Et comment vous voulez qu'il passe la journée. + + CÉLIDÉE. + + Je serai chez Daphnis toute l'après-dînée, + Et s'il m'aime, je crois que nous l'y pourrons voir. + Autrement.... + + ARONTE. + + Ne pensez qu'à l'y bien recevoir. 60 + + CÉLIDÉE. + + S'il y manque, il verra sa paresse punie. + Nous y devons dîner fort bonne compagnie: + J'y mène, du quartier, Hippolyte et Cloris. + + ARONTE. + + Après elles et vous il n'est rien dans Paris[44], + Et je n'en sache point, pour belles qu'on les nomme, 65 + Qui puissent attirer les yeux d'un honnête homme. + + CÉLIDÉE. + + Je ne suis pas d'humeur bien propre à t'écouter, + Et ne prends pas plaisir à m'entendre flatter[45]. + Sans que ton bel esprit tâche plus d'y paroître, + Mêle-toi de porter ma réponse à ton maître[46]. 70 + + ARONTE, seul. + + Quelle superbe humeur! quel arrogant maintien! + Si mon maître me croit, vous ne tenez plus rien; + Il changera d'objet, ou j'y perdrai ma peine: + Aussi bien son amour ne vous rend que trop vaine[47]. + + +SCÈNE IV. + +LA LINGÈRE, LE LIBRAIRE[48]. + +(On tire un rideau, et l'on voit le Libraire, la Lingère et le +Mercier, chacun dans sa boutique[49].) + + LA LINGÈRE. + + Vous avez fort la presse à ce livre nouveau; 75 + C'est pour vous faire riche. + + LE LIBRAIRE. + + On le trouve si beau[50], + Que c'est pour mon profit le meilleur qui se voie. + Mais vous, que vous vendez de ces toiles de soie[51]! + + LA LINGÈRE. + + De vrai, bien que d'abord on en vendît fort peu, + A présent Dieu nous aime, on y court comme au feu; 80 + Je n'en saurois fournir autant qu'on m'en demande: + Elle sied mieux aussi que celle de Hollande, + Découvre moins le fard dont un visage est peint, + Et donne, ce me semble, un plus grand lustre au teint[52]. + Je perds bien à gagner, de ce que ma boutique, 85 + Pour être trop étroite, empêche ma pratique; + A peine y puis-je avoir deux chalands à la fois: + Je veux changer de place avant qu'il soit un mois; + J'aime mieux en payer le double et davantage, + Et voir ma marchandise en un bel-étalage[53]. 90 + + LE LIBRAIRE. + + Vous avez bien raison; mais à ce que j'entends.... + Monsieur, vous plaît-il voir quelques livres du temps? + + +SCÈNE V. + +DORIMANT, CLÉANTE, LE LIBRAIRE. + + DORIMANT. + + Montrez-m'en quelques-uns. + + LE LIBRAIRE. + + Voici ceux de la mode. + + DORIMANT. + + Otez-moi cet auteur, son nom seul m'incommode; + C'est un impertinent, ou je n'y connois rien. 95 + + LE LIBRAIRE. + + Ses oeuvres toutefois se vendent assez bien. + + DORIMANT. + + Quantité d'ignorants ne songent qu'à la rime. + + LE LIBRAIRE. + + Monsieur, en voici deux dont on fait grande estime: + Considérez ce trait, on le trouve divin. + + DORIMANT. + + Il n'est que mal traduit du cavalier Marin[54]; 100 + Sa veine, au demeurant, me semble assez hardie. + + LE LIBRAIRE. + + Ce fut son coup d'essai que cette comédie. + + DORIMANT. + + Cela n'est pas tant mal pour un commencement; + La plupart de ses vers coulent fort doucement: + Qu'il a de mignardise à décrire un visage! 105 + + +SCÈNE VI. + +HIPPOLYTE, FLORICE, DORIMANT, CLÉANTE, LE LIBRAIRE, LA LINGÈRE. + + HIPPOLYTE[55]. + + Madame, montrez-nous quelques collets d'ouvrage[56]. + + LA LINGÈRE. + + Je vous en vais montrer de toutes les façons. + + DORIMANT, au Libraire[57]. + + Ce visage vaut mieux que toutes vos chansons[58]. + + LA LINGÈRE, à Hippolyte[59]. + + Voilà du point d'esprit[60], de Gênes, et d'Espagne. + + HIPPOLYTE. + + Ceci n'est guère bon qu'à des gens de campagne. 110 + + LA LINGÈRE. + + Voyez bien: s'il en est deux pareils dans Paris[61].... + + HIPPOLYTE. + + Ne les vantez point tant, et dites-nous le prix. + + LA LINGÈRE. + + Quand vous aurez choisi. + + HIPPOLYTE. + + Que t'en semble, Florice? + + FLORICE. + + Ceux-là sont assez beaux, mais de mauvais service; + En moins de trois savons on ne les connoît plus. 115 + + HIPPOLYTE[62]. + + Celui-ci, qu'en dis-tu[63]? + + FLORICE. + + L'ouvrage en est confus, + Bien que l'invention de près soit assez belle. + Voici bien votre fait, n'étoit que la dentelle[64] + Est fort mal assortie avec le passement; + Cet autre n'a de beau que le couronnement. 120 + + LA LINGÈRE. + + Si vous pouviez avoir deux jours de patience[65], + Il m'en vient, mais qui sont dans la même excellence. + + (Dorimant parle au Libraire à l'oreille[66].) + + FLORICE. + + Il vaudroit mieux attendre. + + HIPPOLYTE. + + Eh bien! nous attendrons; + Dites-nous au plus tard quel jour nous reviendrons. + + LA LINGÈRE. + + Mercredi j'en attends de certaines nouvelles. 125 + Cependant vous faut-il quelques autres dentelles? + + HIPPOLYTE. + + J'en ai ce qu'il m'en faut pour ma provision. + + LE LIBRAIRE, à Dorimant[67]. + + J'en vais subtilement prendre l'occasion. + La connois-tu, voisine? + + LA LINGÈRE. + + Oui, quelque peu de vue: + Quant au reste, elle m'est tout à fait inconnue. 130 + +(Dorimant tire Cléante au milieu du théâtre, et lui parle à +l'oreille[68].) + + Ce cavalier sans doute y trouve plus d'appas + Que dans tous vos auteurs? + + CLÉANTE[69]. + + Je n'y manquerai pas. + + DORIMANT[70]. + + Si tu ne me vois là, je serai dans la salle[71]. + +(Il prend un livre sur la boutique du Libraire[72].) + + Je connois celui-ci; sa veine est fort égale; + Il ne fait point de vers qu'on ne trouve charmants. 135 + Mais on ne parle plus qu'on fasse de romans; + J'ai vu que notre peuple en étoit idolâtre. + + LE LIBRAIRE. + + La mode est à présent des pièces de théâtre. + + DORIMANT. + + De vrai, chacun s'en pique; et tel y met la main, + Qui n'eut jamais l'esprit d'ajuster un quatrain. 140 + + +SCÈNE VII. + +LYSANDRE, DORIMANT, LE LIBRAIRE, LE MERCIER. + + LYSANDRE. + + Je te prends sur le livre. + + DORIMANT. + + Eh bien! qu'en veux-tu dire? + Tant d'excellents esprits, qui se mêlent d'écrire, + Valent bien qu'on leur donne une heure de loisir. + + LYSANDRE. + + Y trouves-tu toujours une heure de plaisir? + Beaucoup font bien des vers, et peu la comédie[73]. 145 + + DORIMANT. + + Ton goût, je m'en assure, est pour la Normandie[74]? + + LYSANDRE. + + Sans rien spécifier, peu méritent de voir[75]; + Souvent leur entreprise excède leur pouvoir[76], + Et tel parle d'amour sans aucune pratique. + + DORIMANT. + + On n'y sait guère alors que la vieille rubrique: 150 + Faute de le connoître, on l'habille en fureur; + Et loin d'en faire envie, on nous en fait horreur. + Lui seul de ses effets a droit de nous instruire; + Notre plume à lui seul doit se laisser conduire: + Pour en bien discourir, il faut l'avoir bien fait; 155 + Un bon poëte ne vient que d'un amant parfait. + + LYSANDRE. + + Il n'en faut point douter, l'amour a des tendresses + Que nous n'apprenons point qu'auprès de nos maîtresses. + Tant de sorte[77] d'appas, de doux saisissements, + D'agréables langueurs et de ravissements, 160 + Jusques où d'un bel oeil peut s'étendre l'empire, + Et mille autres secrets que l'on ne sauroit dire + (Quoi que tous nos rimeurs en mettent par écrit), + Ne se surent jamais par un effort d'esprit; + Et je n'ai jamais vu de cervelles bien faites 165 + Qui traitassent l'amour à la façon des poëtes. + C'est tout un autre jeu. Le style d'un sonnet + Est fort extravagant dedans un cabinet; + Il y faut bien louer la beauté qu'on adore, + Sans mépriser Vénus, sans médire de Flore, 170 + Sans que l'éclat des lis, des roses, d'un beau jour, + Ait rien à démêler avecque notre amour. + O pauvre comédie, objet de tant de veines, + Si tu n'es qu'un portrait des actions humaines, + On te tire souvent sur un original 175 + A qui, pour dire vrai, tu ressembles fort mal! + + DORIMANT. + + Laissons la muse en paix, de grâce, à la pareille[78]. + Chacun fait ce qu'il peut, et ce n'est pas merveille + Si, comme avec bon droit on perd bien un procès, + Souvent un bon ouvrage a de foibles succès. 180 + Le jugement de l'homme ou plutôt son caprice + Pour quantité d'esprits n'a que de l'injustice. + J'en admire beaucoup dont on fait peu d'état; + Leurs fautes, tout au pis, ne sont pas coups d'État: + La plus grande est toujours de peu de conséquence. 185 + + LE LIBRAIRE. + + Vous plairoit-il de voir des pièces d'éloquence[79]? + +LYSANDRE, ayant regardé le titre d'un livre que le Libraire lui +présente[80]. + + J'en lus hier la moitié; mais son vol est si haut, + Que presque à tous moments je me trouve en défaut. + + DORIMANT. + + Voici quelques auteurs dont j'aime l'industrie. + Mettez ces trois à part, mon maître, je vous prie; 190 + Tantôt un de mes gens vous les[81] viendra payer. + + LYSANDRE, se retirant d'auprès les boutiques[82]. + + Le reste du matin, où veux-tu l'employer? + + LE MERCIER. + + Voyez deçà, messieurs; vous plaît-il rien du nôtre? + Voyez, je vous ferai meilleur marché qu'un autre, + Des gants, des baudriers, des rubans, des castors. 195 + + +SCÈNE VIII. + +DORIMANT, LYSANDRE. + + DORIMANT. + + Je ne saurois encor te suivre, si tu sors: + Faisons un tour de salle, attendant mon Cléante. + + LYSANDRE. + + Qui te retient ici? + + DORIMANT. + + L'histoire en est plaisante: + Tantôt, comme j'étois sur le livre occupé[83], + Tout proche on est venu choisir du point coupé[84]. 200 + + LYSANDRE. + + Qui? + + DORIMANT. + + C'est la question; mais il faut s'en remettre[85] + A ce qu'à mes regards sa coiffe a pu permettre[86]. + Je n'ai rien vu d'égal: mon Cléante la suit, + Et ne reviendra point qu'il n'en soit bien instruit[87], + Qu'il n'en sache le nom, le rang et la demeure. 205 + + LYSANDRE. + + Ami, le coeur t'en dit. + + DORIMANT. + + Nullement, ou je meure; + Voyant je ne sais quoi de rare en sa beauté, + J'ai voulu contenter ma curiosité. + + LYSANDRE. + + Ta curiosité deviendra bientôt flamme: + C'est par là que l'amour se glisse dans une âme. 210 + A la première vue, un objet qui nous plaît[88] + N'inspire qu'un desir de savoir quel il est[89]; + On en veut aussitôt apprendre davantage[90], + Voir si son entretien répond à son visage, + S'il est civil ou rude, importun ou charmeur, 215 + Éprouver son esprit, connoître son humeur: + De là cet examen se tourne en complaisance; + On cherche si souvent le bien de sa présence, + Qu'on en fait habitude, et qu'au point d'en sortir + Quelque regret commence à se faire sentir: 220 + On revient tout rêveur; et notre âme blessée, + Sans prendre garde à rien, cajole sa pensée. + Ayant rêvé le jour, la nuit à tous propos + On sent je ne sais quoi qui trouble le repos[91]; + Un sommeil inquiet, sur de confus nuages 225 + Élève incessamment de flatteuses images, + Et sur leur vain rapport fait naître des souhaits + Que le réveil admire et ne dédit jamais: + Tout le coeur court en hâte après de si doux guides; + Et le moindre larcin que font ses voeux timides 230 + Arrête le larron et le met dans les fers. + + DORIMANT. + + Ainsi tu fus épris de celle que tu sers? + + LYSANDRE. + + C'est un autre discours; à présent je ne touche + Qu'aux ruses de l'amour contre un esprit farouche, + Qu'il faut apprivoiser presque insensiblement[92], 235 + Et contre ses froideurs combattre finement. + Des naturels plus doux.... + + +SCÈNE IX. + +DORIMANT, LYSANDRE, CLÉANTE. + + DORIMANT. + + Eh bien! elle s'appelle? + + CLÉANTE. + + Ne m'informez de rien[93] qui touche cette belle. + Trois filous rencontrés vers le milieu du pont[94] + Chacun l'épée au poing, m'ont voulu faire affront, 240 + Et sans quelques amis qui m'ont tiré de peine, + Contre eux ma résistance eût peut-être été vaine. + Ils ont tourné le dos, me voyant secouru; + Mais ce que je suivois tandis est disparu. + + DORIMANT. + + Les traîtres! trois contre un! t'attaquer! te surprendre! + Quels insolents vers moi s'osent ainsi méprendre[95]? + + CLÉANTE. + + Je ne connois qu'un d'eux, et c'est là le retour + De quelques tours de main qu'il reçut l'autre jour[96], + Lorsque, m'ayant tenu quelques propos d'ivrogne, + Nous eûmes prise ensemble à l'hôtel de Bourgogne[97]. 250 + + DORIMANT. + + Qu'on le trouve où qu'il soit; qu'une grêle de bois + Assemble sur lui seul le châtiment des trois; + Et que sous l'étrivière il puisse tôt connoître[98], + Quand on se prend aux miens, qu'on s'attaque à leur maître! + + LYSANDRE. + + J'aime à te voir ainsi décharger ton courroux; 255 + Mais voudrois-tu parler franchement entre nous? + + DORIMANT. + + Quoi! tu doutes encor de ma juste colère? + + LYSANDRE. + + En ce qui le regarde, elle n'est que légère: + En vain pour son sujet tu fais l'intéressé, + Il a paré des coups dont ton coeur est blessé. 260 + Cet accident fâcheux te vole une maîtresse: + Confesse ingénument, c'est là ce qui te presse. + + DORIMANT. + + Pourquoi te confesser ce que tu vois assez? + Au point de se former, mes desseins renversés, + Et mon desir trompé, poussent dans ces contraintes, 265 + Sous de faux mouvements, de véritables plaintes. + + LYSANDRE. + + Ce desir, à vrai dire, est un amour naissant + Qui ne sait où se prendre, et demeure impuissant; + Il s'égare et se perd dans cette incertitude; + Et renaissant toujours de ton inquiétude, 270 + Il te montre un objet d'autant plus souhaité, + Que plus sa connoissance a de difficulté. + C'est par là que ton feu davantage s'allume: + Moins on l'a pu connoître, et plus on en présume[99]; + Notre ardeur curieuse en augmente le prix. 275 + + DORIMANT. + + Que tu sais, cher ami, lire dans les esprits! + Et que pour bien juger d'une secrète flamme, + Tu pénètres avant dans les ressorts d'une âme! + + LYSANDRE. + + Ce n'est pas encor tout, je veux te secourir[100]. + + DORIMANT. + + Oh! que je ne suis pas en état de guérir! 280 + L'amour use sur moi de trop de tyrannie. + + LYSANDRE. + + Souffre que je te mène en une compagnie + Où l'objet de mes voeux m'a donné rendez-vous; + Les divertissements t'y sembleront si doux, + Ton âme en un moment en sera si charmée, 285 + Que, tous ses déplaisirs dissipés en fumée, + On gagnera sur toi fort aisément ce point + D'oublier un objet que tu ne connois point[101]. + Mais garde-toi surtout d'une jeune voisine + Que ma maîtresse y mène; elle est et belle et fine, 290 + Et sait si dextrement ménager ses attraits, + Qu'il n'est pas bien aisé d'en éviter les traits. + + DORIMANT. + + Au hasard, fais de moi tout ce que bon te semble. + + LYSANDRE. + + Donc, en attendant l'heure, allons dîner ensemble. + + +SCÈNE X. + +HIPPOLYTE, FLORICE. + + HIPPOLYTE. + + Tu me railles toujours. + + FLORICE. + + S'il ne vous veut du bien, 295 + Dites assurément que je n'y connois rien. + Je le considérois tantôt chez ce libraire; + Ses regards de sur vous ne pouvoient se distraire, + Et son maintien étoit dans une émotion + Qui m'instruisoit assez de son affection. 300 + Il vouloit vous parler, et n'osoit l'entreprendre. + + HIPPOLYTE. + + Toi, ne me parle point, ou parle de Lysandre. + C'est le seul dont la vue excita mon ardeur. + + FLORICE. + + Et le seul qui pour vous n'a que de la froideur. + Célidée est son âme, et tout autre visage 305 + N'a point d'assez beaux traits pour toucher son courage; + Son brasier est trop grand, rien ne peut l'amortir. + En vain son écuyer tâche à l'en divertir, + En vain, jusques aux cieux portant votre louange, + Il tâche à lui jeter quelque amorce du change[102], 310 + Et lui dit jusque-là que dans votre entretien + Vous témoignez souvent de lui vouloir du bien: + Tout cela n'est qu'autant de paroles perdues. + + HIPPOLYTE. + + Faute d'être sans doute assez bien entendues[103]! + + FLORICE. + + Ne le présumez pas, il faut avoir recours 315 + A de plus hauts secrets qu'à ces foibles discours. + Je fus fine autrefois, et depuis mon veuvage + Ma ruse chaque jour s'est accrue avec l'âge; + Je me connois en monde, et sais mille ressorts + Pour débaucher une âme et brouiller des accords. 320 + + HIPPOLYTE. + + Dis promptement, de grâce[104]. + + FLORICE. + + A présent l'heure presse, + Et je ne vous saurois donner qu'un mot d'adresse: + Cette voisine et vous.... Mais déjà la voici. + + +SCÈNE XI. + +CÉLIDÉE, HIPPOLYTE, FLORICE. + + CÉLIDÉE. + + A force de tarder, tu m'as mise en souci: + Il est temps, et Daphnis par un page me mande 325 + Que pour faire servir on n'attend que ma bande; + Le carrosse est tout prêt: allons, veux-tu venir? + + HIPPOLYTE. + + Lysandre après dîner t'y vient entretenir? + + CÉLIDÉE. + + S'il osoit y manquer, je te donne promesse + Qu'il pourroit bien ailleurs chercher une maîtresse. 330 + + +FIN DU PREMIER ACTE. + +FOOTNOTES: + + [36] VAR. (édit. de 1648): fille de Pleirante et maîtresse de + Lysandre. + + [37] VAR. (édit. de 1648): fille de Chrysante, aimée de Dorimant + et amoureuse de Lysandre. + + [38] _Var._ Mais puisque je ne peux, que veux-tu que j'y fasse? + (1637) + + [39] _Var._ Je n'avance non plus qu'en ne lui disant rien. + (1637-57) + + [40] _Var._ Hippolyte, en ce cas, le saura reconnoître. (1637-57) + + [41] _Var._ Tout ce que j'en prétends n'est qu'un entier secret. + (1637-64) + + [42] _Var._ Aronte, éloigne-toi, nous jouerons mieux nos jeux, + S'ils ne se doutent point que nous parlions nous deux. (1637-57) + + [43] _Var._ Mais cela n'est aussi qu'un peu de complaisance. + (1637-57) + + [44] _Var._ Elles et vous dehors, il n'est rien dans Paris. + (1637-57) + + [45] _Var._ Je veux des gens mieux faits que toi pour me flatter. + (1637-57) + + [46] _Var._ Mêle-toi de porter mon message à ton maître. + (1637-60) + + [47] _Var._ Son amour aussi bien ne vous rend que trop vaine. + (1637-57) + + [48] _Var._ LE LIBRAIRE DU PALAIS. (1637) + + [49] Ces deux lignes manquent dans les éditions de 1637-57; dans + l'édition de 1663 il y a _leur boutique_, pour _sa boutique_; + celle de 1664 a la variante que voici: _la Lingère tire un + rideau, et l'on voit le Libraire, la Lingère et le Mercier, + chacun dans leur boutique._ + + [50] _Var._ On le trouve assez beau, + Et c'est pour mon profit le meilleur qui se voie. (1637-57) + + [51] «_Toile de soie_ est une toile très-claire, faite de soie, + dont elles (_les dames_) se font des mouchoirs de cou qui + n'empêchent point qu'on ne voie leur gorge à travers.» + (_Dictionnaire de Furetière_, 1690.) + + [52] _Var._ Et moins blanche, elle donne un plus grand lustre au + teint. (1637-57) + + [53] _Var._ Et voir ma marchandise en plus bel étalage. (1637-68) + + [54] Jean-Baptiste Marino, né à Naples le 18 octobre 1569 et mort + dans la même ville le 21 mai 1625, est aussi célèbre par + l'ingénieuse élégance que par la mollesse et la fadeur de son + style, désigné par ses compatriotes mêmes sous le nom de + _marinesco_. Appelé en France par Marie de Médicis, il dédia, en + 1623, à Louis XIII, alors âgé de vingt-deux ans, son poëme + d'_Adonis_.--Il est fort difficile de savoir lequel de ses + contemporains Corneille a en vue ici. On serait tenté de croire + qu'il s'agit de Scudéry, car on lit dans la _Lettre du + désintéressé au sieur Mairet_ (p. 4): «Je ne blâme pas Monsieur + de Scudéry de savoir si bien son cavalier Marin;» mais à l'époque + où Corneille écrivait _la Galerie du Palais_, il était en + très-bonne intelligence avec Scudéry. + + [55] _Var._ HIPPOLYTE, _à la Lingère_. (1648) + + [56] _D'ouvrage_, c'est-à-dire _ouvrés_, _travaillés_. + + [57] _Var._ DORIMANT, _au Libraire, regardant Hippolyte_. (1648) + + [58] _Var._ Ceci vaut mieux le voir que toutes vos chansons. + (1637-57) + + [59] _Var._ LA LINGÈRE, _ouvrant une boîte_. (1637-60) + + [60] _L'Encyclopédie_ définit le _point d'esprit_ en termes + techniques de la manière suivante: «_Le point d'esprit_ se monte + sur cinq fils de long et cinq de travers, en laissant à chaque + fois deux fils qui font une croix. Les cinq fils en tout sens + sont embrassés d'un point noué.» + + [61] _Var._ [Voyez bien: s'il en est deux pareils dans Paris,] + Je veux perdre la boîte. FLOR. On est fort souvent pris + A ces sortes de points, si l'on n'a quelque fille + Qui sache à tous moments y repasser l'aiguille; + En moins de trois savons, rien n'y tient presque plus. + HIPP. Cestui-ci, qu'en dis-tu? (1637-57) + + [62] _Var._ HIPPOLYTE, _à Florice_. (1648) + + [63] _Var._ Celui-là, qu'en dis-tu? (1660-64) + + [64] _Var._ Voilà bien votre fait, n'étoit que la dentelle. + (1637-57) + + [65] _Var._ Si vous pouvez avoir trois jours de patience. (1637 et 52-57) + _Var._ Si vous pouviez avoir trois jours de patience. (1644 et 48) + + [66] Ce jeu de scène n'est pas indiqué ici dans les éditions de + 1637-60. Voyez la variante qui suit. + + [67] _Var._ LE LIBRAIRE, _à qui Dorimant avoit parlé à l'oreille, + tandis qu'Hippolyte voyoit des ouvrages._ (1637-60) + + [68] _Var._ _Ici Dorimant tire Cléante au milieu du théâtre_, + etc. (1637, en marge.)--Dans les éditions de 1644-60, ce jeu de + scène n'est pas indiqué à cette place. Voyez la variante qui + suit. + + [69] _Var._ CLÉANTE, _à qui Dorimant a parlé à l'oreille au + milieu du théâtre._ (1644-60) + + [70] _Var._ DORIMANT, _à Cléante._ (1644-60) + + [71] La salle des Pas perdus, qu'on appelait alors d'ordinaire + _la Grand'Salle_: + + Entre ces vieux appuis dont l'affreuse Grand'Salle + Soutient l'énorme poids de sa voûte infernale, + Est un pilier fameux, des plaideurs respecté, + Et toujours de Normands à midi fréquenté. + + (Boileau, _le Lutrin_, chant V, v. 33.) + + [72] _Var._ _Il s'en retourne sur la boutique du Libraire et + prend un livre._ (1637, en marge.)--Les éditions de 1644-60 + portent: _Au Libraire, prenant un livre sur sa boutique_. + + [73] _Var._ Beaucoup font bien des vers, mais peu la comédie. + (1637-68) + + [74] Voyez ci-dessus, p. 4. + + [75] C'est-à-dire peu méritent qu'on les voie, qu'on les regarde. + Il faut remarquer que toutes les éditions antérieures à 1682 + portent: «peu méritent le voir.» + + [76] _Var._ Beaucoup, dont l'entreprise excède le pouvoir, + Veulent parler d'amour sans aucune pratique. (1637-57) + + [77] Ce mot est ainsi au singulier dans toutes les éditions + données par Corneille (1637-82). L'édition de 1692 le met au + pluriel. + + [78] C'est-à-dire «à condition qu'elle nous rendra la pareille, à + charge de revanche.» Voyez le _Lexique_. + + [79] _Var._ Vous plaît-il point de voir des pièces d'éloquence? + (1637-57) + + [80] _Var._ _Il regarde le titre du livre que_, etc. (1663, en + marge.) + + [81] L'édition de 1682 donne _le_, par erreur; il y a _les_ dans + toutes les autres. + + [82] _Var._ LYSANDRE, _se retirant avec Dorimant d'auprès les + boutiques_. (1637)--_Ils se retirent d'auprès les boutiques._ + (1663, en marge.) + + [83] _Var._ Tantôt, comme j'étois dans le livre occupé. (1637-57) + + [84] Voyez ci-dessus, p. 7, note 6. + + [85] _Var._ C'est la question; mais s'il faut s'en remettre. + (1637-68) + + [86] _Var._ A ce qu'à mes regards son masque a pu permettre. + (1637-57) + + [87] _Var._ Et ne reviendra point qu'il ne soit bien instruit + Quelle est sa qualité, son nom et sa demeure. (1637-57) + + [88] _Var._ A la première vue un sujet qui nous plaît. (1637 et + 44) + + [89] _Var._ Ne forme qu'un desir de savoir quel il est. (1637-68) + + [90] _Var._ Le sachant, on en veut apprendre davantage. (1637-57) + + [91] _Var._ [On sent je ne sais quoi qui trouble le repos;] + On souffre doucement l'illusion des songes; + Notre esprit qui s'en flatte, adore leurs mensonges, + Sans y trouver encor que des biens imparfaits + Qui le font aspirer aux solides effets: + Là consiste à son gré le bonheur de la vie; + Et le moindre larcin permis à son envie + [Arrête le larron et le met dans les fers.] (1637-57) + + [92] _Var._ Qu'il faut apprivoiser comme insensiblement. + (1637-57) + + [93] _Ne m'informez de rien_, c'est-à-dire ne me demandez rien. + Voyez tome I, p. 472, note 2. + + [94] _Var._ Trois poltrons rencontrés vers le milieu du pont. + (1637) + + [95] _Var._ Quels impudents vers moi s'osent ainsi méprendre? + (1637-60) + + [96] _Var._ De cent coups de bâton qu'il reçut l'autre jour. + (1637-57) + + [97] L'hôtel d'Artois ou de Bourgogne s'étendait de la rue Pavée + à la rue Mauconseil; en 1523 il fut vendu en treize lots. Jean + Rouvet, marchand, les acheta presque tous, et le 30 août 1548 il + en revendit un, contenant dix-sept toises de long sur seize de + large, aux confrères de la Passion, pour y établir un théâtre qui + fut longtemps le plus fréquenté de Paris. «Ce bâtiment subsiste + encore rue Françoise, dit de Leris, en 1754 (_Dictionnaire + portatif des théâtres_, p. XIII), et l'on y voit toujours sur la + porte les instruments de la Passion.» + + [98] _Var._ Et que sous l'étrivière il puisse enfin connoître. + (1637-57) + + [99] _Var._ Car moins on le connoît, et plus on en présume. + (1637-57) + + [100] _Var._ Ce n'est pas encor tout, je te veux secourir. + (1637-57) + + [101] _Var._ D'oublier un sujet que tu ne connois point. + (1637-57) + + [102] _Var._ Il cherche à lui jeter quelque amorce du change. + (1663 et 64) + + [103] _Var._ Faute d'être possible assez bien entendues! + (1637-60) + + [104] _Var._ Eh! de grâce, dis vite. (1637) + + + + +ACTE II. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +HIPPOLYTE, DORIMANT. + + HIPPOLYTE. + + Ne me contez point tant que mon visage est beau: + Ces discours n'ont pour moi rien du tout de nouveau; + Je le sais bien sans vous, et j'ai cet avantage, + Quelques perfections qui soient sur mon visage, + Que je suis la première à m'en apercevoir: 335 + Pour me les bien apprendre, il ne faut qu'un miroir[105]; + J'y vois en un moment tout ce que vous me dites. + + DORIMANT. + + Mais vous n'y voyez pas tous vos rares mérites[106]: + Cet esprit tout divin et ce doux entretien + Ont des charmes puissants dont il ne montre rien. 340 + + HIPPOLYTE. + + Vous les montrez assez par cette après-dînée + Qu'à causer avec moi vous vous êtes donnée; + Si mon discours n'avoit quelque charme caché, + Il ne vous tiendroit pas si longtemps attaché. + Je vous juge plus sage, et plus aimer votre aise, 345 + Que d'y tarder ainsi sans que rien vous y plaise; + Et si je présumois qu'il vous plût sans raison[107], + Je me ferois moi-même un peu de trahison; + Et par ce trait badin qui sentiroit l'enfance, + Votre beau jugement recevroit trop d'offense. 350 + Je suis un peu timide, et dût-on me jouer[108], + Je n'ose démentir ceux qui m'osent louer. + + DORIMANT. + + Aussi vous n'avez pas le moindre lieu de craindre + Qu'on puisse en vous louant ni vous flatter ni feindre: + On voit un tel éclat en vos brillants appas[109], 355 + Qu'on ne peut l'exprimer, ni ne l'adorer pas. + + HIPPOLYTE. + + Ni ne l'adorer pas! Par là vous voulez dire.... + + DORIMANT. + + Que mon coeur désormais vit dessous votre empire, + Et que tous mes desseins de vivre en liberté + N'ont rien eu d'assez fort contre votre beauté. 360 + + HIPPOLYTE. + + Quoi! mes perfections vous donnent dans la vue? + + DORIMANT. + + Les rares qualités dont vous êtes pourvue + Vous ôtent tout sujet de vous en étonner. + + HIPPOLYTE. + + Cessez aussi, Monsieur, de vous l'imaginer. + Si vous brûlez pour moi, ce ne sont pas merveilles[110]: 365 + J'ai de pareils discours chaque jour aux oreilles, + Et tous les gens d'esprit en font autant que vous. + + DORIMANT. + + En amour toutefois je les surpasse tous. + Je n'ai point consulté pour vous donner mon âme; + Votre premier aspect sut allumer ma flamme, 370 + Et je sentis mon coeur, par un secret pouvoir, + Aussi prompt à brûler que mes yeux à vous voir. + + HIPPOLYTE. + + Avoir connu d'abord combien je suis aimable[111], + Encor qu'à votre avis il soit inexprimable, + Ce grand et prompt effet m'assure puissamment 375 + De la vivacité de votre jugement. + Pour moi, que la nature a faite un peu grossière, + Mon esprit, qui n'a pas cette vive lumière, + Conduit trop pesamment toutes ses fonctions + Pour m'avertir sitôt de vos perfections. 380 + Je vois bien que vos feux méritent récompense; + Mais de les seconder ce défaut me dispense. + + DORIMANT. + + Railleuse! + + HIPPOLYTE. + + Excusez-moi, je parle tout de bon. + + DORIMANT. + + Le temps de cet orgueil me fera la raison; + Et nous verrons un jour, à force de services, 385 + Adoucir vos rigueurs et finir mes supplices. + + +SCÈNE II. + +DORIMANT, LYSANDRE, HIPPOLYTE, FLORICE. + +Lysandre sort de chez Célidée, et passe sans s'arrêter, leur +donnant seulement un coup de chapeau[112]. + + HIPPOLYTE. + + Peut-être l'avenir.... Tout beau, coureur, tout beau! + On n'est pas quitte ainsi pour un coup de chapeau: + Vous aimez l'entretien de votre fantaisie; + Mais pour un cavalier c'est peu de courtoisie, 390 + Et cela messied fort à des hommes de cour, + De n'accompagner pas leur salut d'un bonjour. + + LYSANDRE. + + Puisque auprès d'un sujet capable de nous plaire + La présence d'un tiers n'est jamais nécessaire, + De peur qu'il en reçût quelque importunité[113], 395 + J'ai mieux aimé manquer à la civilité. + + HIPPOLYTE. + + Voilà parer mon coup d'un galant artifice[114], + Comme si je pouvois.... Que me veux-tu, Florice? + +(Florice sort, et parle à Hippolyte à l'oreille[115].) + + Dis-lui que je m'en vais. Messieurs, pardonnez-moi: + On me vient d'apporter une fâcheuse loi; 400 + Incivile à mon tour, il faut que je vous quitte. + Une mère m'appelle. + + DORIMANT. + + Adieu, belle Hippolyte, + Adieu, souvenez-vous.... + + HIPPOLYTE. + + Mais vous, n'y songez plus. + + +SCÈNE III. + +LYSANDRE, DORIMANT. + + LYSANDRE. + + Quoi, Dorimant, ce mot t'a rendu tout confus! + + DORIMANT. + + Ce mot à mes desirs laisse peu d'espérance. 405 + + LYSANDRE. + + Tu ne la vois encor qu'avec indifférence? + + DORIMANT. + + Comme toi Célidée. + + LYSANDRE. + + Elle eut donc chez Daphnis + Hier dans son entretien des charmes infinis? + Je te l'avois bien dit que ton âme à sa vue + Demeureroit ou prise ou puissamment émue[116]; 410 + Mais tu n'as pas sitôt oublié la beauté + Qui fit naître au Palais ta curiosité? + Du moins ces deux objets balancent ton courage[117]? + + DORIMANT. + + Sais-tu bien que c'est là justement mon visage, + Celui que j'avois vu le matin au Palais? 415 + + LYSANDRE. + + A ce compte.... + + DORIMANT. + + J'en tiens, ou l'on n'en tint jamais. + + LYSANDRE. + + C'est consentir bientôt à perdre ta franchise[118]. + + DORIMANT. + + C'est rendre un prompt hommage aux yeux qui me l'ont prise. + + LYSANDRE. + + Puisque tu les connois, je ne plains plus ton mal[119]. + + DORIMANT. + + Leur coup, pour les connoître, en est-il moins fatal? 420 + + LYSANDRE. + + Non, mais du moins ton coeur n'est plus à la torture[120] + De voir tes voeux forcés d'aller à l'aventure; + Et cette belle humeur de l'objet qui t'a pris.... + + DORIMANT. + + Sous un accueil riant cache un subtil mépris. + Ah! que tu ne sais pas de quel air on me traite! 425 + + LYSANDRE. + + Je t'en avois jugé l'âme fort satisfaite; + Et cette gaie humeur, qui brilloit dans ses yeux[121], + M'en promettoit pour toi quelque chose de mieux. + + DORIMANT. + + Cette belle, de vrai, quoique toute de glace, + Mêle dans ses froideurs je ne sais quelle grâce, 430 + Par où tout de nouveau je me laisse gagner[122], + Et consens, peu s'en faut, à m'en voir dédaigner[123]. + Loin de s'en affoiblir, mon amour s'en augmente; + Je demeure charmé de ce qui me tourmente. + Je pourrois de toute autre être le possesseur[124], 435 + Que sa possession auroit moins de douceur. + Je ne suis plus à moi quand je vois Hippolyte + Rejeter ma louange et vanter son mérite[125], + Négliger mon amour ensemble et l'approuver, + Me remplir tout d'un temps d'espoir et m'en priver, 440 + Me refuser son coeur en acceptant mon âme, + Faire état de mon choix en méprisant ma flamme. + Hélas! en voilà trop: le moindre de ces traits + A pour me retenir de trop puissants attraits: + Trop heureux d'avoir vu sa froideur enjouée[126] 445 + Ne se point offenser d'une ardeur avouée[127]! + + LYSANDRE. + + Son adieu toutefois te défend d'y songer, + Et ce commandement t'en devroit dégager. + + DORIMANT. + + Qu'un plus capricieux d'un tel adieu s'offense; + Il me donne un conseil plutôt qu'une défense, 450 + Et par ce mot d'avis, son coeur sans amitié + Du temps que j'y perdrai montre quelque pitié. + + LYSANDRE. + + Soit défense ou conseil, de rien ne désespère; + Je te réponds déjà de l'esprit de sa mère[128]. + Pleirante son voisin lui parlera pour toi|129]; 455 + Il peut beaucoup sur elle, et fera tout pour moi. + Tu sais qu'il m'a donné sa fille pour maîtresse. + Tâche à vaincre Hippolyte avec un peu d'adresse, + Et n'appréhende pas qu'il en faille beaucoup[130]: + Tu verras sa froideur se perdre tout d'un coup. 460 + Elle ne se contraint à cette indifférence[131] + Que pour rendre une entière et pleine déférence[132], + Et cherche, en déguisant son propre sentiment, + La gloire de n'aimer que par commandement. + + DORIMANT. + + Tu me flattes, ami, d'une attente frivole. 465 + + LYSANDRE. + + L'effet suivra de près. + + DORIMANT. + + Mon coeur, sur ta parole[133], + Ne se résout qu'à peine à vivre plus content. + + LYSANDRE. + + Il se peut assurer du bonheur qu'il prétend: + J'y donnerai bon ordre. Adieu, le temps me presse, + Et je viens de sortir d'auprès de ma maîtresse[134]; 470 + Quelques commissions dont elle m'a chargé + M'obligent maintenant à prendre ce congé. + + +SCÈNE IV[134]. + +DORIMANT, FLORICE. + + DORIMANT, seul. + + Dieux! qu'il est malaisé qu'une âme bien atteinte + Conçoive de l'espoir qu'avec un peu de crainte[136]! + Je dois toute croyance à la foi d'un ami, 475 + Et n'ose cependant m'y fier qu'à demi. + Hippolyte, d'un mot, chasseroit ce caprice. + Est-elle encore en haut? + + FLORICE. + + Encore. + + DORIMANT. + + Adieu, Florice. + Nous la verrons demain. + + +SCÈNE V. + +HIPPOLYTE, FLORICE. + + FLORICE. + + Il vient de s'en aller. + Sortez. + + HIPPOLYTE. + + Mais falloit-il ainsi me rappeler, 480 + Me supposer ainsi des ordres d'une mère[137]? + Sans mentir, contre toi j'en suis toute en colère: + A peine ai-je attiré Lysandre en nos discours[138], + Que tu viens par plaisir en arrêter le cours. + + FLORICE. + + Eh bien! prenez-vous-en à mon impatience 485 + De vous communiquer un trait de ma science: + Cet avis important, tombé dans mon esprit, + Méritoit qu'aussitôt Hippolyte l'apprît; + Je vais sans perdre temps y disposer Aronte[139]. + + HIPPOLYTE. + + J'ai la mine après tout d'y trouver mal mon conte[140]. 490 + + FLORICE. + + Je sais ce que je fais, et ne perds point mes pas; + Mais de votre côté ne vous épargnez pas; + Mettez tout votre esprit à bien mener la ruse. + + HIPPOLYTE. + + Il ne faut point par là te préparez d'excuse. + Va, suivant le succès, je veux à l'avenir 495 + Du mal que tu m'as fait perdre le souvenir[141]. + + +SCÈNE VI. + +HIPPOLYTE, CÉLIDÉE. + + HIPPOLYTE, frappant à la porte de Célidée[142]. + + Célidée, es-tu là? + + CÉLIDÉE. + + Que me veut Hippolyte? + + HIPPOLYTE. + + Délasser mon esprit une heure en ta visite. + Que j'ai depuis un jour un importun amant, + Et que, pour mon malheur, je plais à Dorimant! 500 + + CÉLIDÉE. + + Ma soeur, que me dis-tu? Dorimant t'importune! + Quoi! j'enviois déjà ton heureuse fortune, + Et déjà dans l'esprit je sentois quelque ennui[143] + D'avoir connu Lysandre auparavant que lui. + + HIPPOLYTE. + + Ah! ne me raille point: Lysandre, qui t'engage, 505 + Est le plus accompli des hommes de son âge. + + CÉLIDÉE. + + Je te jure, à mes yeux l'autre l'est bien autant. + Mon coeur a de la peine à demeurer constant; + Et pour te découvrir jusqu'au fond de mon âme, + Ce n'est plus que ma foi qui conserve ma flamme: 510 + Lysandre me déplaît de me vouloir du bien. + Plût aux Dieux que son change autorisât le mien[144], + Ou qu'il usât vers moi de tant de négligence, + Que ma légèreté se pût nommer vengeance! + Si j'avois un prétexte à me mécontenter, 515 + Tu me verrois bientôt résoudre à le quitter. + + HIPPOLYTE. + + Simple, présumes-tu qu'il devienne volage + Tant qu'il verra l'amour régner sur ton visage[145]? + Ta flamme trop visible entretient ses ferveurs, + Et ses feux dureront autant que tes faveurs. 520 + + CÉLIDÉE. + + Il semble, à t'écouter, que rien ne le retienne[146] + Que parce que sa flamme a l'aveu de la mienne. + + HIPPOLYTE. + + Que sais-je? Il n'a jamais éprouvé tes rigueurs; + L'amour en même temps sut embraser vos coeurs; + Et même j'ose dire, après beaucoup de monde, 525 + Que sa flamme vers toi ne fut que la seconde. + Il se vit accepter avant que de s'offrir; + Il ne vit rien à craindre, il n'eut rien à souffrir[147]; + Il vit sa récompense acquise avant la peine, + Et devant le combat sa victoire certaine. 530 + Un homme est bien cruel quand il ne donne pas + Un coeur qu'on lui demande avecque tant d'appas. + Qu'à ce prix la constance est une chose aisée, + Et qu'autrefois par là je me vis abusée! + Alcidor, que mes yeux avoient si fort épris, 535 + Courut au changement dès le premier mépris[148]. + La force de l'amour paroît dans la souffrance. + Je le tiens fort douteux, s'il a tant d'assurance. + Qu'on en voit s'affoiblir pour un peu de longueur[149], + Et qu'on en voit céder à la moindre rigueur! 540 + + CÉLIDÉE. + + Je connois mon Lysandre, et sa flamme est trop forte + Pour tomber en soupçon qu'il m'aime de la sorte. + Toutefois un dédain éprouvera ses feux: + Ainsi, quoi qu'il en soit, j'aurai ce que je veux[150]; + Il me rendra constante, ou me fera volage: 545 + S'il m'aime, il me retient; s'il change, il me dégage. + Suivant ce qu'il aura d'amour ou de froideur, + Je suivrai ma nouvelle ou ma première ardeur. + + HIPPOLYTE. + + En vain tu t'y résous: ton âme un peu contrainte + Au travers de tes yeux lui trahira ta feinte. 550 + L'un d'eux dédira l'autre, et toujours un souris + Lui fera voir assez combien tu le chéris. + + CÉLIDÉE. + + Ce n'est qu'un faux soupçon qui te le persuade; + J'armerai de rigueurs jusqu'à la moindre oeillade, + Et réglerai si bien toutes mes actions, 555 + Qu'il ne pourra juger de mes intentions. + + HIPPOLYTE. + + Pour le moins, aussitôt que par cette conduite + Tu seras de son coeur suffisamment instruite, + S'il demeure constant, l'amour et la pitié, + Avant que dire adieu, renoueront l'amitié. 560 + + CÉLIDÉE. + + Il va bientôt venir: va-t'en, et sois certaine + De ne voir d'aujourd'hui Lysandre hors de peine. + + HIPPOLYTE. + + Et demain? + + CÉLIDÉE. + + Je t'irai conter ses mouvements, + Et touchant l'avenir prendre tes sentiments. + O Dieux! si je pouvois changer sans infamie! 565 + + HIPPOLYTE. + + Adieu. N'épargne en rien ta plus fidèle amie. + + +SCÈNE VII. + + CÉLIDÉE[150]. + + Quel étrange combat! Je meurs de le quitter, + Et mon reste d'amour ne le peut maltraiter[149]. + Mon âme veut et n'ose, et bien que refroidie, + N'aura trait de mépris si je ne l'étudie. 570 + Tout ce que mon Lysandre a de perfections + Se vient offrir en foule à mes affections[152]. + Je vois mieux ce qu'il vaut lorsque je l'abandonne, + Et déjà la grandeur de ma perte m'étonne. + Pour régler sur ce point mon esprit balancé, 575 + J'attends ses mouvements sur mon dédain forcé; + Ma feinte éprouvera si son amour est vraie. + Hélas! ses yeux me font une nouvelle plaie. + Prépare-toi, mon coeur, et laisse à mes discours + Assez de liberté pour trahir mes amours. 580 + + +SCÈNE VIII + +LYSANDRE, CÉLIDÉE. + + CÉLIDÉE. + + Quoi? j'aurai donc de vous encore une visite? + Vraiment, pour aujourd'hui je m'en estimois quitte. + + LYSANDRE. + + Une par jour suffit, si tu veux endurer + Qu'autant comme le jour je la fasse durer. + + CÉLIDÉE. + + Pour douce que nous soit l'ardeur qui nous consume[153], 585 + Tant d'importunité n'est point sans amertume. + + LYSANDRE. + + Au lieu de me donner ces appréhensions, + Apprends ce que j'ai fait sur tes commissions. + + CÉLIDÉE. + + Je ne vous en chargeai qu'afin de me défaire + D'un entretien chargeant et qui m'alloit déplaire[154]. 590 + + LYSANDRE. + + Depuis quand donnez-vous ces qualités aux miens? + + CÉLIDÉE. + + Depuis que mon esprit n'est plus dans vos liens[155]. + + LYSANDRE. + + Est-ce donc par gageure ou par galanterie? + + CÉLIDÉE. + + Ne vous flattez point tant que ce soit raillerie. + Ce que j'ai dans l'esprit, je ne le puis celer, 595 + Et ne suis pas d'humeur à rien dissimuler. + + LYSANDRE. + + Quoi? que vous ai-je fait? d'où provient ma disgrâce? + Quel sujet avez-vous d'être pour moi de glace[156]? + Ai-je manqué de soins? ai-je manqué de feux? + Vous ai-je dérobé le moindre de mes voeux? 600 + Ai-je trop peu cherché l'heur de votre présence[157]? + Ai-je eu pour d'autres yeux la moindre complaisance? + + CÉLIDÉE. + + Tout cela n'est qu'autant de propos superflus. + Je voulus vous aimer, et je ne le veux plus; + Mon feu fut sans raison, ma glace l'est de même; 605 + Si l'un eut quelque excès, je rendrai l'autre extrême[159]. + + LYSANDRE. + + Par cette extrémité vous avancez ma mort. + + CÉLIDÉE. + + Il m'importe fort peu quel sera votre sort. + + LYSANDRE. + + Quelle nouvelle amour ou plutôt quel caprice[160] + Vous porte à me traiter avec cette injustice, 610 + Vous de qui le serment m'a reçu pour époux? + + CÉLIDÉE. + + J'en perds le souvenir aussi bien que de vous. + + LYSANDRE. + + Évitez-en la honte et fuyez-en le blâme. + + CÉLIDÉE. + + Je les veux accepter pour peines de ma flamme. + + LYSANDRE. + + Un reproche éternel suit ce tour inconstant[161]. 615 + + CÉLIDÉE. + + Si vous me voulez plaire, il en faut faire autant. + + LYSANDRE. + + Est-ce là donc le prix de vous avoir servie[162]? + Ah! cessez vos mépris, ou me privez de vie. + + CÉLIDÉE. + + Eh bien! soit, un adieu les va faire cesser; + Aussi bien ce discours ne fait que me lasser. 620 + + LYSANDRE. + + Ah! redouble plutôt ce dédain qui me tue, + Et laisse-moi le bien d'expirer à ta vue; + Que j'adore tes yeux, tout cruels qu'ils me sont; + Qu'ils reçoivent mes voeux pour le mal qu'ils me font. + Invente à me gêner quelque rigueur nouvelle: 625 + Traite, si tu le veux, mon âme en criminelle, + Dis que je suis ingrat, appelle-moi léger, + Impute à mes amours la honte de changer, + Dedans mon désespoir fais éclater ta joie: + Et tout me sera doux, pourvu que je te voie. 630 + Tu verras tes mépris n'ébranler point ma foi, + Et mes derniers soupirs ne voler qu'après toi[163]. + Ne crains point de ma part de reproche ou d'injure: + Je ne t'appellerai ni lâche, ni parjure; + Mon feu supprimera ces titres odieux; 635 + Mes douleurs céderont au pouvoir de tes yeux; + Et mon fidèle amour, malgré leur vive atteinte, + Pour t'adorer encore étouffera ma plainte[164]. + + CÉLIDÉE. + + Adieu: quelques encens que tu veuilles m'offrir, + Je ne me saurois plus résoudre à les souffrir. 640 + + +SCÈNE IX. + + LYSANDRE. + + Célidée, ah tu fuis! tu fuis donc, et tu n'oses + Faire tes yeux témoins d'un trépas que tu causes! + Ton esprit, insensible à mes feux innocents, + Craint de ne l'être pas aux douleurs que je sens: + Tu crains que la pitié qui se glisse en ton âme 645 + N'y rejette un rayon de ta première flamme[165], + Et qu'elle ne t'arrache un soudain repentir, + Malgré tout cet orgueil qui n'y peut consentir. + Tu vois qu'un désespoir dessus mon front exprime + En mille traits de feu mon ardeur et ton crime; 650 + Mon visage t'accuse, et tu vois dans mes yeux + Un portrait que mon coeur conserve beaucoup mieux. + Tous mes soins, tu le sais, furent pour Célidée; + La nuit ne m'a jamais retracé d'autre idée, + Et tout ce que Paris a d'objets ravissants 655 + N'a jamais ébranlé le moindre de mes sens. + Ton exemple à changer en vain me sollicite: + Dans ta volage humeur j'adore ton mérite, + Et mon amour, plus fort que mes ressentiments, + Conserve sa vigueur au milieu des tourments. 660 + Reviens, mon cher souci, puisqu'après tes défenses[166] + Mes plus vives ardeurs sont pour toi des offenses. + Vois comme je persiste à te désobéir, + Et par là, si tu peux, prends droit de me haïr. + Fol, je présume ainsi rappeler l'inhumaine, 665 + Qui ne veut pas avoir de raisons à sa haine. + Puisqu'elle a sur mon coeur un pouvoir absolu, + Il lui suffit de dire: «Ainsi je l'ai voulu.» + Cruelle, tu le veux! C'est donc ainsi qu'on traite + Les sincères ardeurs d'une amour si parfaite? 670 + Tu me veux donc trahir? tu le veux, et ta foi + N'est qu'un gage frivole à qui vit sous ta loi? + Mais je veux l'endurer, sans bruit, sans résistance; + Tu verras ma langueur, et non mon inconstance; + Et de peur de t'ôter un captif par ma mort, 675 + J'attendrai ce bonheur de mon funeste sort. + Jusque-là mes douleurs, publiant ta victoire, + Sur mon front pâlissant élèveront ta gloire, + Et sauront en tous lieux hautement témoigner[167] + Que sans me refroidir tu m'as pu dédaigner. 680 + + +FIN DU SECOND ACTE. + +FOOTNOTES: + + [105] _Var._ Pour me galantiser, il ne faut qu'un miroir. + (1637-57) + + [106] _Var._ Mais bien la moindre part de vos rares mérites. + (1637-57) + + [107] _Var._ Et présumer d'ailleurs qu'il vous plût sans raison! + (1637-57) + + [108] _Var._ Je suis un peu timide, et qui me veut louer, + Je ne l'ose jamais en rien désavouer. + DOR. Aussi certes, aussi n'avez-vous pas à craindre. (1637-57) + + [109] _Var._ On voit un tel éclat en vos divins appas. (1637-60) + + [110] Vu que, si vous m'aimez, ce ne sont pas merveilles. + (1637-57) + + [111]_Var._ Connoître ainsi d'abord combien je suis aimable. + (1637-57) + + [112] _Var._ _Lysandre entre sur le théâtre, sortant de chez + Célidée, et passe sans s'arrêter, en donnant seulement un coup de + chapeau à Dorimant et Hippolyte._ (1637, en marge.) + + [113] _Var._ De peur qu'il n'en reçût quelque importunité. + (1637-57) + + [114] _Var._ Voilà parer mon coup d'un gentil artifice. (1637-57) + + [115] _Var._ _Florice sort, et parle à l'oreille d'Hippolyte._ + (1637, en marge.) + + [116] _Var._ Demeureroit éprise ou puissamment émue. (1654 et + 60-64) + + [117] _Var._ Du moins ces deux sujets balancent ton courage? + (1637-57) + + [118] _Var._ C'est parler franchement pour être sans franchise. + (1637) + + [119] _Var._ Puisque tu les connois, ce n'est que demi-mal. + (1637) + + [120] _Var._ Non pas, mais tu n'as plus l'esprit à la torture. + (1637-57) + + [121] _Var._ Et vous voyant tous deux si gais à mon abord, + Je vous croyois du moins prêts à tomber d'accord. (1637-57) + + [122] La forme de ce mot est _gaigner_ dans l'édition de 1637. + + [123] _Var._ Et consens, peu s'en faut, à me voir dédaigner. + (1637-57) + + [124] _Var._ Je pourrois de tout[124-a] autre être le possesseur. + (1637) + + [124-a] Voyez tome I, p. 228, note 3. + + [125] _Var._ Rejetant ma louange, avouer son mérite, + Négliger mon ardeur ensemble et l'approuver. (1637-57) + + [126] _Var._ Encore trop heureux que sa froideur extrême. + (1637-57) + + [127] _Var._ Veut bien que je la serve, et souffre que je l'aime. + (1637) + _Var._ Consent que je la serve, et souffre que je l'aime. + (1644-57) + + [128] _Var._ Je te réponds déjà de l'esprit de la mère. (1644-60) + + [129] _Var._ Un qui peut tout sur elle et fera tout pour moi, + L'aura bientôt gagnée en faveur de ta foi: + C'est son proche voisin, père de ma maîtresse. + Tu n'as plus que la fille à vaincre par adresse; + Encor ne crois-je pas qu'il en faille beaucoup. (1637) + + [130] _Var._ Je ne présume pas qu'il en faille beaucoup. + (1644-57) + + [131] _Var._ Son humeur se maintient dedans l'indifférence. + (1637) + _Var._ Son humeur se maintient dans cette indifférence. + (1644-57) + + [132] _Var._ Tant qu'une mère donne une entière assurance; + Et cachant par respect son propre mouvement, + Elle ne veut aimer que par commandement. (1637-57) + + [133] _Var._ Doncques sur ta parole + Mon esprit se résout à vivre plus content. + LYS. Qu'il s'assure, autant vaut, du bonheur qu'il prétend. 1637 + + [134] _Var._ Et je viens de sortir d'avecque ma maîtresse. + (1637-57) + + [135] Dans l'édition de 1637 il n'y a pas ici de distinction de + scène. + + [136] _Var._ Conçoive de l'espoir qu'avecque de la crainte! + (1637) + + [137] _Var._ Par des commandements supposés d'une mère? (1637-57) + + [138] _Var._ A peine ai-je attiré mon Lysandre au discours. + (1637-57) + + [139] _Var._ + + Je m'en vais de ce pas y disposer Aronte. + HIPP. Et que m'en promets-tu? FLOR. Qu'enfin au bout du conte + Cette heure d'entretien dérobée à vos feux + Vous mettra pour jamais au comble de vos voeux; + Mais de votre côté conduisez bien la ruse. (1637-57) + + [140] Voyez tome I, p. 150, note 1. + + [141] _Var._ [Du mal que tu m'as fait perdre le souvenir.] + Célidée, il est vrai, je te suis déloyale; + Tu me crois ton amie, et je suis ta rivale: + Si je te puis résoudre à suivre mon conseil, + Je t'enlève et me donne un bonheur sans pareil[141-a]. (1637-57) + + [141-a] Ce vers termine la scène dans les éditions indiquées. + + [142] Ce jeu de scène ne se trouve pas dans l'édition de 1637. + + [143] _Var._ Et déjà dans l'esprit je sentois de l'ennui. + (1637-57) + + [144] _Var._ Plût à Dieu que son change autorisât le mien! + (1637-57) + + [145] _Var._ Tant qu'il verra d'amour sur un si beau visage? (1637) + _Var._ Lui qui voit tant d'amour sur un si beau visage? (1644-60) + + [146] _Var._ A ce compte, tu crois que cette ardeur extrême + Ne le brûle pour moi qu'à cause que je l'aime? (1637-57) + + [147] _Var._ Il ne vit rien à craindre, et n'eut rien à souffrir. + (1637-64) + + [148] _Var._ Me quitta cependant dès le moindre mépris. (1637-57) + + [149] _Var._ Qu'on en voit se lâcher pour un peu de longueur, + Et qu'on en voit mourir pour un peu de rigueur! (1637-57) + + [150] _Var._ Ainsi de tous côtés j'aurai ce que je veux. (1637) + + [151] _Var._ CÉLIDÉE, _seule_. Pas de distinction de scène. + (1637) + + [152] _Var._ [Et mon reste d'amour ne le peut maltraiter.] + De quelque doux espoir que le change me flatte, + Je redoute les noms de perfide et d'ingrate; + En adorant l'effet j'en hais les qualités, + Tant mon esprit confus a d'inégalités. + [Mon âme veut et n'ose, et bien que refroidie.] (1637-57) + + [153] _Var._ Vient s'offrir à la foule à mes affections. + (1637-60) + + [154] _Var._ Quelque forte que soit l'ardeur qui nous consomme, + On s'ennuie aisément de voir toujours un homme. (1637-57) + + [155] _Var._ D'un entretien fâcheux qui ne me pouvoit plaire. + (1637-57) + + [156] _Var._ C'est depuis que mon coeur n'est plus dans vos + liens. (1637-57) + + [157] _Var._ Quel sujet avez-vous de m'être ainsi de glace? + (1637-57) + + [158] _Var._ Ai-je trop peu cherché votre chère présence? + (1637-57) + + [159] _Var._ Si l'un fut excessif, je rendrai l'autre extrême. + LYS. Par ces extrémités vous avancez ma mort. (1637-57) + + [160] _Var._ Ma chère âme, mon tout, avec quelle injustice + Pouvez-vous rejeter mon fidèle service? + Votre serment jadis me reçut pour époux. (1637-57) + + [161] _Var._ Un reproche éternel suit ce trait inconstant. + (1637-57) + + [162] _Var._ Mon souci, d'un seul point obligez mon envie: + Finissez vos mépris, ou m'arrachez la vie. + CÉL. Eh bien! soit: d'un adieu je m'en vais les finir; + Je suis lasse aussi bien de vous entretenir. (1637-57) + + [163] _Var._ Et mes derniers soupirs ne parler que de toi. + (1637-57) + + [164] _Var._ Pour dire ta louange étouffera ma plainte. (1637) + + [165] _Var._ [N'y rejette un rayon de ta première flamme.] + Le courage te manque, et ton aversion + Redoute les assauts de la compassion. + Rien ne t'en défend plus qu'une soudaine absence; + Mon aspect te dit trop quelle est mon innocence + Et contre ton dessein te donne un souvenir + Contre qui ta froideur ne sauroit plus tenir. + Dans la confusion qui déjà te surmonte, + Augmentant mon amour, je redouble ta honte; + Un mouvement forcé t'arrache un repentir + Où ton cruel orgueil ne sauroit consentir. (1637-57) + + [166] _Var._ Reviens, mon cher souci, puisqu'après ta défense + Mes feux sont criminels et tiennent lieu d'offense. (1637-57) + + [167] _Var._ Et je mettrai la mienne à dire sans cesser + Que sans me refroidir tu m'auras pu chasser. (1637-57) + + + + +ACTE III + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +LYSANDRE, ARONTE. + + LYSANDRE. + + Tu me donnes, Aronte, un étrange remède. + + ARONTE. + + Souverain toutefois au mal qui vous possède. + Croyez-moi, j'en ai vu des succès merveilleux + A remettre au devoir ces esprits orgueilleux: + Quand on leur sait donner un peu de jalousie[168], 685 + Ils ont bientôt quitté ces traits de fantaisie; + Car enfin tout l'éclat de ces emportements[169] + Ne peut avoir pour but de perdre leurs amants. + + LYSANDRE. + + Que voudroit donc par là mon ingrate maîtresse? + + ARONTE. + + Elle vous joue un tour de la plus haute adresse. 690 + Avez-vous bien pris garde au temps de ses mépris? + Tant qu'elle vous a cru légèrement épris, + Que votre chaîne encor n'étoit pas assez forte, + Vous a-t-elle jamais gouverné de la sorte? + Vous ignoriez alors l'usage des soupirs; 695 + Ce n'étoient que douceurs, ce n'étoient que plaisirs[170]: + Son esprit avisé vouloit par cette ruse + Établir un pouvoir dont maintenant elle use. + Remarquez-en l'adresse: elle fait vanité[171] + De voir dans ses dédains votre fidélité. 700 + Votre humeur endurante à ces rigueurs l'invite[172]. + On voit par là vos feux, par vos feux son mérite; + Et cette fermeté de vos affections + Montre un effet puissant de ses perfections. + Osez-vous espérer qu'elle soit plus humaine, 705 + Puisque sa gloire augmente, augmentant votre peine? + Rabattez cet orgueil, faites-lui soupçonner + Que vous vous en piquez jusqu'à l'abandonner[173]. + La crainte d'en voir naître une si juste suite + A vivre comme il faut l'aura bientôt réduite; 710 + Elle en fuira la honte, et ne souffrira pas + Que ce change s'impute à son manque d'appas. + Il est de son honneur d'empêcher qu'on présume + Qu'on éteigne aisément les flammes qu'elle allume. + Feignez d'aimer quelque autre, et vous verrez alors 715 + Combien à vous reprendre elle fera d'efforts[174]. + + LYSANDRE. + + Mais peux-tu me juger capable d'une feinte[175]? + + ARONTE. + + Pouvez-vous trouver rude un moment de contrainte? + + LYSANDRE. + + Je trouve ses mépris plus doux à supporter. + + ARONTE. + + Pour les faire finir, il faut les imiter. 720 + + LYSANDRE. + + Faut-il être inconstant pour la rendre fidèle? + + ARONTE. + + Il faut souffrir toujours, ou déguiser comme elle[176]. + + LYSANDRE. + + Que de raisons, Aronte, à combattre mon coeur, + Qui ne peut adorer que son premier vainqueur! + Du moins auparavant que l'effet en éclate[177], 725 + Fais un effort pour moi, va trouver mon ingrate: + Mets-lui devant les yeux mes services passés, + Mes feux si bien reçus, si mal récompensés, + L'excès de mes tourments et de ses injustices; + Emploie à la gagner tes meilleurs artifices: 730 + Que n'obtiendras-tu point par ta dextérité, + Puisque tu viens à bout de ma fidélité? + + ARONTE. + + Mais, mon possible fait, si cela ne succède? + + LYSANDRE. + + Je feindrai dès demain qu'Aminte me possède. + + ARONTE. + + Aminte? Ah! commencez la feinte dès demain; 735 + Mais n'allez point courir au faubourg Saint-Germain. + Et quand penseriez-vous que cette âme cruelle + Dans le fond du Marais en reçût la nouvelle? + Vous seriez tout un siècle à lui vouloir du bien, + Sans que votre arrogante en apprît jamais rien[178]. 740 + Puisque vous voulez feindre, il faut feindre à sa vue; + Qu'aussitôt votre feinte en puisse être aperçue[179], + Qu'elle blesse les yeux de son esprit jaloux, + Et porte jusqu'au coeur d'inévitables coups. + Ce sera faire au vôtre un peu de violence; 745 + Mais tout le fruit consiste à feindre en sa présence. + + LYSANDRE. + + Hippolyte en ce cas seroit fort à propos; + Mais je crains qu'un ami n'en perdît le repos. + Dorimant, dont ses yeux ont charmé le courage, + Autant que Célidée en auroit de l'ombrage. 750 + + ARONTE. + + Vous verrez si soudain rallumer son amour, + Que la feinte n'est pas pour durer plus d'un jour; + Et vous aurez après un sujet de risée + Des soupçons mal fondés de son âme abusée. + + LYSANDRE. + + Va trouver Célidée, et puis nous résoudrons[180] 755 + En ces extrémités quel avis nous prendrons. + + +SCÈNE II[181]. + +ARONTE, FLORICE. + + ARONTE, seul. + + Sans que pour l'apaiser je me rompe la tête, + Mon message est tout fait, et sa réponse prête. + Bien loin que mon discours pût la persuader, + Elle n'aura jamais voulu me regarder. 760 + Une prompte retraite au seul nom de Lysandre, + C'est par où ses dédains se seront fait entendre. + Mes amours du passé ne m'ont que trop appris + Avec quelles couleurs il faut peindre un mépris. + A peine faisoit-on semblant de me connoître, 765 + De sorte.... + + FLORICE. + + Aronte, eh bien! qu'as-tu fait vers ton maître? + Le verrons-nous bientôt? + + ARONTE. + + N'en sois plus en souci[182]; + Dans une heure au plus tard je te le rends ici. + + FLORICE. + + Prêt à lui témoigner[183].... + + ARONTE. + + Tout prêt. Adieu: je tremble + Que de chez Célidée on ne nous voie ensemble. 770 + + +SCÈNE III. + +HIPPOLYTE, FLORICE. + + HIPPOLYTE. + + D'où vient que mon abord l'oblige à te quitter? + + FLORICE. + + Tant s'en faut qu'il vous fuie, il vient de me conter.... + Toutefois je ne sais si je vous le dois dire. + + HIPPOLYTE. + + Que tu te plais, Florice, à me mettre en martyre! + + FLORICE. + + Il faut vous préparer à des ravissements[184].... 775 + + HIPPOLYTE. + + Ta longueur m'y prépare avec bien des tourments. + Dépêche, ces discours font mourir Hippolyte. + + FLORICE. + + Mourez donc promptement, que je vous ressuscite. + + HIPPOLYTE. + + L'insupportable femme! Enfin diras-tu rien? + + FLORICE. + + L'impatiente fille! Enfin tout ira bien. 780 + + HIPPOLYTE. + + Enfin tout ira bien? Ne saurai-je autre chose? + + FLORICE. + + Il faut que votre esprit là-dessus se repose. + Vous ne pouviez tantôt souffrir de longs propos, + Et pour vous obliger, j'ai tout dit en trois mots; + Mais ce que maintenant vous n'en pouvez apprendre, + Vous l'apprendrez bientôt plus au long de Lysandre. + + HIPPOLYTE. + + Tu ne flattes mon coeur que d'un espoir confus. + + FLORICE. + + Parlez à votre amie, et ne vous fâchez plus[185]. + + +SCÈNE IV. + +CÉLIDÉE, HIPPOLYTE, FLORICE. + + CÉLIDÉE. + + Mon abord importun rompt votre conférence: + Tu m'en voudras du mal. + + HIPPOLYTE. + + Du mal? et l'apparence? 790 + Je ne sais pas aimer de si mauvaise foi[186]; + Et tout à l'heure encor je lui parlois de toi[187]. + + CÉLIDÉE. + + Je me retire donc, afin que sans contrainte.... + + HIPPOLYTE. + + Quitte cette grimace, et mets à part la feinte. + Tu fais la réservée en ces occasions, 795 + Mais tu meurs de savoir ce que nous en disions. + + CÉLIDÉE. + + Tu meurs de le conter plus que moi de l'apprendre[188], + Et tu prendrois pour crime un refus de l'entendre. + Puis donc que tu le veux, ma curiosité.... + + HIPPOLYTE. + + Vraiment, tu me confonds de ta civilité. 800 + + CÉLIDÉE. + + Voilà de tes détours, et comme tu diffères + A me dire en quel point vous teniez mes affaires. + + HIPPOLYTE. + + Nous parlions du dessein d'éprouver ton amant[189]: + Tu l'as vu réussir à ton contentement? + + CÉLIDÉE. + + Je viens te voir exprès pour t'en dire l'issue: 805 + Que je m'en suis trouvée heureusement déçue! + Je présumois beaucoup de ses affections, + Mais je n'attendois pas tant de submissions. + Jamais le désespoir qui saisit son courage + N'en put tirer un mot à mon désavantage; 810 + Il tenoit mes dédains encor trop précieux, + Et ses reproches même étoient officieux. + Aussi ce grand amour a rallumé ma flamme: + Le change n'a plus rien qui chatouille mon âme; + Il n'a plus de douceurs pour mon esprit flottant, 815 + Aussi ferme à présent qu'il le croit inconstant. + + FLORICE. + + Quoi que vous ayez vu de sa persévérance, + N'en prenez pas encore une entière assurance. + L'espoir de vous fléchir a pu le premier jour + Jeter sur son dépit ces beaux dehors d'amour[190]; 820 + Mais vous verrez bientôt que pour qui le méprise + Toute légèreté lui semblera permise. + J'ai vu des amoureux de toutes les façons. + + HIPPOLYTE. + + Cette bizarre humeur n'est jamais sans soupçons[191]: + L'avantage qu'elle a d'un peu d'expérience 825 + Tient éternellement son âme en défiance; + Mais ce qu'elle te dit ne vaut pas l'écouter[192]. + + CÉLIDÉE. + Et je ne suis pas fille à m'en épouvanter. + Je veux que ma rigueur à tes yeux continue, + Et lors sa fermeté te sera mieux connue; 830 + Tu ne verras des traits que d'un amour si fort, + Que Florice elle-même avouera qu'elle a tort[193]. + + HIPPOLYTE. + + Ce sera trop longtemps lui paroître cruelle. + + CÉLIDÉE. + + Tu connoîtras par là combien il m'est fidèle, + Le ciel à ce dessein nous l'envoie à propos. 835 + + HIPPOLYTE. + + Et quand te résous-tu de le mettre en repos? + + CÉLIDÉE. + + Trouve bon, je te prie, après un peu de feinte, + Que mes feux violents s'expliquent sans contrainte; + Et pour le rappeler des portes du trépas, + Si j'en dis un peu trop, ne t'en offense pas[194]. 840 + + +SCÈNE V. + +LYSANDRE, CÉLIDÉE, HIPPOLYTE, FLORICE. + + LYSANDRE. + + Merveille des beautés, seul objet qui m'engage.... + + CÉLIDÉE. + + N'oublierez-vous jamais cet importun langage? + Vous obstiner encore à me persécuter, + C'est prendre du plaisir à vous voir maltraiter. + Perdez mon souvenir avec votre espérance, 845 + Et ne m'accablez plus de cette déférence[195]. + Il faut, pour m'arrêter, des entretiens meilleurs[196]. + + LYSANDRE. + + Quoi? vous prenez pour vous ce que j'adresse ailleurs? + Adore qui voudra votre rare mérite, + Un change heureux me donne à la belle Hippolyte: 850 + Mon sort en cela seul a voulu me trahir, + Qu'en ce change mon coeur semble vous obéir, + Et que mon feu passé vous va rendre si vaine + Que vous imputerez ma flamme à votre haine, + A votre orgueil nouveau mes nouveaux sentiments[197], 855 + L'effet de ma raison à vos commandements. + + CÉLIDÉE. + + Tant s'en faut que je prenne une si triste gloire, + Je chasse mes dédains même de ma mémoire, + Et dans leur souvenir rien ne me semble doux, + Puisqu'en le conservant je penserois à vous[198]. 860 + + LYSANDRE, à Hippolyte. + + Beauté de qui les yeux, nouveaux rois de mon âme, + Me font être léger sans en craindre le blâme.... + + HIPPOLYTE. + + Ne vous emportez point à ces propos perdus, + Et cessez de m'offrir des voeux qui lui sont dus; + Je pense mieux valoir que le refus d'une autre[199]. 865 + Si vous voulez venger son mépris par le vôtre, + Ne venez point du moins m'enrichir de son bien. + Elle vous traite mal, mais elle n'aime rien. + Vous, faites-en autant, sans chercher de retraite + Aux importunités dont elle s'est défaite. 870 + + LYSANDRE. + + Que son exemple encore réglât mes actions! + Cela fut bon du temps de mes affections: + A présent que mon coeur adore une autre reine, + A présent qu'Hippolyte en est la souveraine.... + + HIPPOLYTE. + + C'est elle seulement que vous voulez flatter. 875 + + LYSANDRE. + + C'est elle seulement que je dois imiter. + + HIPPOLYTE. + + Savez-vous donc à quoi la raison vous oblige? + C'est à me négliger, comme je vous néglige. + + LYSANDRE. + + Je ne puis imiter ce mépris de mes feux, + A moins qu'à votre tour vous m'offriez des voeux[200]; 880 + Donnez-m'en les moyens, vous en verrez l'issue. + + HIPPOLYTE. + + J'appréhenderois fort d'être trop bien reçue[201], + Et qu'au lieu du plaisir de me voir imiter, + Je n'eusse que l'honneur de me faire écouter[202], + Pour n'avoir que la honte après de me dédire. 885 + + LYSANDRE. + + Souffrez donc que mon coeur sans exemple soupire, + Qu'il aime sans exemple, et que mes passions + S'égalent seulement à vos perfections. + Je vaincrai vos rigueurs par mon humble service, + Et ma fidélité.... + + CÉLIDÉE. + + Viens avec moi, Florice: 890 + J'ai des nippes en haut que je veux te montrer[203]. + + +SCÈNE VI. + +HIPPOLYTE, LYSANDRE[204]. + + HIPPOLYTE. + + Quoi? sans la retenir, vous la laissez rentrer? + Allez, Lysandre, allez: c'est assez de contraintes; + J'ai pitié du tourment que vous donnent ces feintes. + Suivez ce bel objet dont les charmes puissants 895 + Sont et seront toujours absolus sur vos sens. + Quoi qu'après ses dédains un peu d'orgueil publie[205], + Son mérite est trop grand pour souffrir qu'on l'oublie: + Elle a des qualités et de corps et d'esprit + Dont pas un coeur donné jamais ne se reprit. 900 + + LYSANDRE. + + Mon change fera voir l'avantage des vôtres, + Qu'en la comparaison des unes et des autres + Les siennes désormais n'ont qu'un éclat terni, + Que son mérite est grand, et le vôtre infini. + + HIPPOLYTE. + + Que j'emporte sur elle aucune préférence! 905 + Vous tenez des discours qui sont hors d'apparence; + Elle me passe en tout, et dans ce changement + Chacun vous blâmeroit de peu de jugement. + + LYSANDRE. + + M'en blâmer en ce cas, c'est en manquer soi-même, + Et choquer la raison, qui veut que je vous aime[206]. 910 + Nous sommes hors du temps de cette vieille erreur + Qui faisoit de l'amour une aveugle fureur, + Et l'ayant aveuglé, lui donnoit pour conduite + Le mouvement d'une âme et surprise et séduite. + Ceux qui l'ont peint sans yeux ne le connoissoient pas[207]; + C'est par les yeux qu'il entre[208] et nous dit vos appas: + Lors notre esprit en juge; et suivant le mérite, + Il fait croître une ardeur que cette vue excite[209]. + Si la mienne pour vous se relâche un moment, + C'est lors que je croirai manquer de jugement; 920 + Et la même raison qui vous rend admirable[210] + Doit rendre comme vous ma flamme incomparable. + + HIPPOLYTE. + + Épargnez avec moi ces propos affétés. + Encore hier Célidée avoit ces qualités; + Encore hier en mérite elle étoit sans pareille. 925 + Si je suis aujourd'hui cette unique merveille, + Demain quelque autre objet, dont vous suivrez la loi, + Gagnera votre coeur et ce titre sur moi. + Un esprit inconstant a toujours cette adresse[209]. + + +SCÈNE VII. + +CHRYSANTE, PLEIRANTE, HIPPOLYTE, LYSANDRE. + + CHRYSANTE[212]. + + Monsieur, j'aime ma fille avec trop de tendresse 930 + Pour la vouloir contraindre en ses affections. + + PLEIRANTE[213]. + + Madame, vous saurez ses inclinations; + Elle voudra vous plaire, et je l'en vois sourire[214]. + Allons, mon cavalier, j'ai deux mots à vous dire[215]. + + CHRYSANTE. + + Vous en aurez réponse avant qu'il soit trois jours. 935 + + +SCÈNE VIII. + +CHRYSANTE, HIPPOLYTE. + + CHRYSANTE. + + Devinerois-tu bien quels étoient nos discours? + + HIPPOLYTE. + + Il vous parloit d'amour peut-être? + + CHRYSANTE. + + Oui: que t'en semble? + + HIPPOLYTE. + + D'âge presque pareils, vous seriez bien ensemble. + + CHRYSANTE. + + Tu me donnes vraiment un gracieux détour; + C'étoit pour ton sujet qu'il me parloit d'amour. 940 + + HIPPOLYTE. + + Pour moi? Ces jours passés, un poëte qui m'adore + (Du moins à ce qu'il dit) m'égaloit à l'Aurore[216]; + Je me raillois alors de sa comparaison[217]: + Mais si cela se fait, il avoit bien raison. + + CHRYSANTE. + + Avec tout ce babil, tu n'es qu'une étourdie. 945 + Le bonhomme est bien loin de cette maladie; + Il veut te marier, mais c'est à Dorimant: + Vois si tu te résous d'accepter cet amant. + + HIPPOLYTE. + + Dessus tous mes desirs vous êtes absolue, + Et si vous le voulez, m'y voilà résolue. 950 + Dorimant vaut beaucoup, je vous le dis sans fard; + Mais remarquez un peu le trait de ce vieillard: + Lysandre si longtemps a brûlé pour sa fille, + Qu'il en faisoit déjà l'appui de sa famille; + A présent que ses feux ne sont plus que pour moi, 955 + Il voudroit bien qu'un autre eût engagé ma foi, + Afin que sans espoir dans cette amour nouvelle, + Un nouveau changement le ramenât vers elle[218]. + N'avez-vous point pris garde, en vous disant adieu, + Qu'il a presque arraché Lysandre de ce lieu? 960 + + CHRYSANTE. + + Simple, ce qu'il en fait, ce n'est qu'à sa prière[219]; + Et Lysandre tient même à faveur singulière.... + + HIPPOLYTE. + + Je sais que Dorimant est un de ses amis; + Mais vous voyez d'ailleurs que le ciel a permis + Que pour mieux vous montrer que tout n'est qu'artifice, + Lysandre me faisoit ses offres de service. + + CHRYSANTE. + + Aucun des deux n'est homme à se jouer de nous: + Quelque secret mystère est caché là-dessous. + Allons, pour en tirer la vérité plus claire, + Seules dedans ma chambre examiner l'affaire; 970 + Ici quelque importun pourroit nous aborder[220]. + + +SCÈNE IX. + +HIPPOLYTE, FLORICE. + + HIPPOLYTE[221]. + + J'aurai bien de la peine à la persuader[222]: + Ah! Florice, en quel point laisses-tu Célidée? + + FLORICE. + + De honte et de dépit tout à fait possédée. + + HIPPOLYTE. + + Que t'a-t-elle montré? + + FLORICE. + + Cent choses à la fois, 975 + Selon que le hasard les mettoit sous ses doigts: + Ce n'étoit qu'un prétexte à faire sa retraite. + + HIPPOLYTE. + + Elle t'a témoigné d'être fort satisfaite? + + FLORICE. + + Sans que je vous amuse en discours superflus, + Son visage suffit pour juger du surplus[223]. 980 + + HIPPOLYTE regarde Célidée[224]. + + Ses pleurs ne se sauroient empêcher de descendre; + Et j'en aurois pitié si je n'aimois Lysandre. + + +SCÈNE X. + + CÉLIDÉE. + + Infidèles témoins d'un feu mal allumé, + Soyez-les de ma honte, et vous fondant en larmes[225], + Punissez-vous, mes yeux, d'avoir trop présumé 985 + Du pouvoir de vos charmes. + + De quoi vous a servi d'avoir su me flatter[226], + D'avoir pris le parti d'un ingrat qui me trompe, + S'il ne fit le constant qu'afin de me quitter + Avecque plus de pompe? 990 + + Quand je m'en veux défaire, il est parfait amant[227]; + Quand je veux le garder, il n'en fait plus de conte; + Et n'ayant pu le perdre avec contentement, + Je le perds avec honte. + + Ce que j'eus lors de joie augmente mon regret; 995 + Par là mon désespoir davantage se pique. + Quand je le crus constant, mon plaisir fut secret, + Et ma honte est publique. + + Le traître avoit senti qu'alors me négliger[228], + C'étoit à Dorimant livrer toute mon âme; 1000 + Et la constance plût à cet esprit léger + Pour amortir ma flamme. + + Autant que j'eus de peine à l'éteindre en naissant, + Autant m'en faudra-t-il à la faire renaître: + De peur qu'à cet amour d'être encore impuissant, 1005 + Il n'ose plus paroître; + + Outre que de mon coeur pleinement exilé, + Et n'y conservant plus aucune intelligence, + Il est trop glorieux pour n'être rappelé + Qu'à servir ma vengeance. 1010 + + Mais j'aperçois celui qui le porte en ses yeux. + Courage donc, mon coeur; espérons un peu mieux. + Je sens bien que déjà devers lui tu t'envoles; + Mais pour t'accompagner je n'ai point de paroles: + Ma honte et ma douleur, surmontant mes desirs, 1015 + N'en laissent le passage ouvert qu'à mes soupirs. + + +SCÈNE XI. + +DORIMANT, CÉLIDÉE, CLÉANTE. + + DORIMANT. + + Dans ce profond penser, pâle, triste, abattue, + Ou quelque grand malheur de Lysandre vous tue, + Ou bientôt vos douleurs l'accableront d'ennuis[229]. + + CÉLIDÉE. + + Il est cause en effet de l'état où je suis, 1020 + Non pas en la façon qu'un ami s'imagine, + Mais.... + + DORIMANT. + + Vous n'achevez point, faut-il que je devine? + + CÉLIDÉE. + + Permettez que je cède à la confusion[230] + Qui m'étouffe la voix en cette occasion. + J'ai d'incroyables traits de Lysandre à vous dire; 1025 + Mais ce reste du jour souffrez que je respire, + Et m'obligez demain que je vous puisse voir. + + DORIMANT. + + De sorte qu'à présent on n'en peut rien savoir? + Dieux! elle se dérobe, et me laisse en un doute.... + Poursuivons toutefois notre première route; 1030 + Peut-être ces beaux yeux, dont l'éclat me surprit, + De ce fâcheux soupçon purgeront mon esprit. + Frappe[231]. + + +SCÈNE XII. + +DORIMANT, FLORICE, CLÉANTE. + + FLORICE. + + Que vous plaît-il? + + DORIMANT. + + Peut-on voir Hippolyte? + + FLORICE. + + Elle vient de sortir pour faire une visite. + + DORIMANT. + + Ainsi tout aujourd'hui mes pas ont été vains. 1035 + Florice, à ce défaut, fais-lui mes baisemains. + + FLORICE, seule. + + Ce sont des compliments qu'il fait mauvais lui faire[232]. + Depuis que ce Lysandre a tâché de lui plaire, + Elle ne veut plus être au logis que pour lui, + Et tous autres devoirs lui donnent de l'ennui. 1040 + + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + +FOOTNOTES: + + [168] _Var._ Depuis qu'on leur fait prendre un peu de jalousie. + (1637-57) + + [169] _Var._ Car encore, après tout, ces rudes traitements + Ne sont pas à dessein de perdre leurs amants. (1637-57) + + [170] _Var._ Ce n'étoit rien qu'appas, que douceurs, que + plaisirs. (1637-57) + + [171] _Var._ Connoissez son humeur: elle fait vanité. (1637-57) + + [172] _Var._ Votre extrême souffrance à ces rigueurs l'invite. + (1637-57) + + [173] _Var._ Que vous seriez enfin homme à l'abandonner. + La crainte de vous perdre et de se voir changée + A vivre comme il faut l'aura bientôt rangée: + Elle en craindra la honte, et ne souffrira pas. (1637-57) + + [174] _Var._ Combien à vous ravoir elle fera d'efforts. + LYS. Mais me jugerois-tu capable d'une feinte? + AR. Mais reculeriez-vous pour un peu de contrainte? (1637-57) + + [175] _Var._ Pourrois-tu me juger capable d'une feinte? + AR. Pourriez-vous trouver rude un moment de contrainte? (1660 et 63) + + [176] _Var._ Il le faut, ou souffrir une peine éternelle. + (1637-57) + + [177] _Var._ Je m'y rends, mais avant que l'effet en éclate. + (1637-57) + + [178] _Var._ Sans que votre maîtresse en apprît jamais rien. + (1637-57) + + [179] _Var._ Afin que votre feinte, aussitôt aperçue, + Produise un prompt effet dans son esprit jaloux; + Et pour en adresser plus sûrement les coups, + Quand vous verrez quelque autre en discours avec elle, + Feignez en sa présence une flamme nouvelle. (1637-57) + + [180] _Var._ Va trouver ma maîtresse, et puis nous résoudrons. + (1637-57) + + [181] Dans l'édition de 1637, la division de scène, au lieu + d'être ici, se trouve l'entrée de Florice, au vers 766. + + [182] _Var._ S'y résout-il enfin? [AR. N'en sois plus en souci.] + (1637-57) + + [183] _Var._ Prêt à la caresser? (1637-57) + + [184] _Var._ Il faut vous préparer à des contentements. (1637-57) + + [185] _Var._ Parlez à Célidée, et ne m'informez plus. (1637-57) + + [186] _Var._ Tu peux bien avec nous[186-a], je t'en jure ma foi. (1637) + _Var._ Tu peux bien avec nous, je t'en donne ma foi. (1644-57) + + [186-a] Pour: «Tu peux bien rester avec nous.» Voyez le _Lexique_. + + [187] _Var._ Nos entretiens étoient de Lysandre et de toi. + CÉL. Et pour cette raison, adieu, je me retire, + Afin qu'en liberté vous en puissiez tout dire. + HIPP. Tu fais bien la discrète en ces occasions. (1637-57) + + [188] _Var._ Toi-même bien plutôt tu meurs de me l'apprendre. + Suivant donc tes desirs, résolue à l'entendre, + J'éveille en ta faveur ma curiosité. (1637-57) + + [189] _Var._ Nous parlions du conseil que je t'avois donné; + Lysandre, je m'assure, en fut bien étonné? + CÉL. Et je venois aussi pour t'en conter l'issue. (1637-57) + + [190] _Var._ Masquer ses mouvements de cet excès d'amour, + Qu'après, pour mépriser celle qui le méprise. (1637-57) + + [191] _Var._ Cette bigearre humeur n'est jamais sans soupçons. (1637-57) + + [192] _Var._ Mais ce qu'elle t'en dit ne vaut pas l'écouter. (1637-57) + + [193] _Var._ Que ta Florice même avouera qu'elle a tort. (1637-57) + + [194] _Var._ S'il m'échappe un baiser, ne t'en offense pas. + (1637-57) + + [195] _Var._ Et ne m'accablez plus de votre impertinence. + (1637-64) + + [196] _Var._ Pour me plaire, il faut bien des entretiens + meilleurs. (1637-57) + + [197] _Var._ A votre orgueil nouveau mes nouveaux mouvements. + (1637-57) + + [198] _Var._ Puisque, le conservant, je songerois à vous. (1637-57) + _Var._ Puisque, le conservant, je penserois à vous. (1660) + _Var._ Parce qu'en le gardant je penserois à vous. (1663-68) + + [199] _Var._ Je pense mieux valoir que le refus d'un autre[199-a]. + (1637-57) + + [199-a] Voyez tome I, p. 228, note 3. + + [200] _Var._ Si, comme je vous fais, vous ne m'offrez des voeux. + (1637-57) + + [201] _Var._ Je craindrois, en ce cas, d'être trop bien reçue. + (1637-57) + + [202] _Var._ Vous rencontrant d'humeur facile à m'écouter, + Je n'eusse que la honte après de me dédire. + LYS. Vous devez donc souffrir que dessous votre empire + Mon feu soit sans exemple, et que mes passions. (1637-57) + + [203] _Var._ J'ai des nippes en haut que je te veux montrer. + (1637-57) + + [204] VAR. HIPPOLYTE, LYSANDRE, ARONTE. (1637-60) + + [205] _Var._ Quoi qu'un peu de dépit devant elle publie. + (1637-57) + + [206] _Var._ C'est choquer la raison, qui veut que je vous aime. + (1637) + + [207] _Var._ Ceux qui l'ont peint sans yeux ne le connoissent + pas. (1648-57) + + [210] Regnier l'a dit avant Corneille: + + L'amour est une affection + Qui par les yeux dans le coeur entre. + + (_Épigrammes._) + + Et la Fontaine l'a répété après tous les deux (_Contes_, IV, IX, + _le Diable en enfer_): + + Une vertu sort de vous, ne sais quelle, + Qui dans le coeur s'introduit par les yeux. + + [209] _Var._ Il fait naître une ardeur ou puissante ou petite. + Moi, si mon feu vers vous se relâche un moment. (1637-57) + + [210] _Var._ Car, puisqu'auprès de vous il n'est rien d'admirable, + Ma flamme comme vous doit être incomparable. (1637-57) + + [211] _Var._ Un esprit inconstant, quelque part qu'il + s'adresse.... (1637-57) + + [212] _Var._ CHRYSANTE, _à Pleirante_. (1648) + + [213] _Var._ PLEIRANTE, _à Chrysante_. (1648) + + [214] _Var._ La voilà qui s'en doute et s'en met à sourire[214-a]. + (1637-57) + + [214-a] Entre les vers 933 et 934: _à Lysandre_. (1648) + + [215] En marge, dans l'édition de 1637: _Il emmène Lysandre avec + lui_. + + [216] _Var._ (Au moins à ce qu'il dit) m'égaloit à l'Aurore. + (1637-60) + + [217] _Var._ Mais si cela se fait, dans sa comparaison, + Prévoyant cet hymen, il avoit bien raison. (1637-57) + + [218] _Var._ Il fût comme forcé de retourner vers elle. (1637-57) + + [219] _Var._ Simple, ce qu'il en fait n'est rien qu'à sa prière; + [Et Lysandre tient même à faveur singulière] + Cette peine qu'il prend pour un de ses amis. + HIPP. Mais voyez cependant que le ciel a permis. (1637-57) + + [220] _Var._ Ici quelque importun nous pourroit aborder. + (1637-57) + + [221] _Var._ HIPPOLYTE, _seule_. (1648) + + [222] Entre les vers 972 et 973: _à Florice, qui sort de chez + Célidée._ (1648) + + [223] _Var._ Voyez sa contenance, et jugez du surplus. (1637-57) + + [224] _Var._ HIPPOLYTE, _regardant Célidée._ (1660)--Cette + indication manque dans les éditions de 1637-57. + + [225] _Var._ Soyez-le de ma honte, et vous fondant en larmes. + (1637) + + [226] _Var._ Sur votre faux rapport osant trop me flatter, + Je vantois sa constance, et l'ingrat qui me trompe + Ne se feignit constant qu'afin de m'affronter. (1637-57) + + [227] _Var._ Quand je le veux chasser, il est parfait amant; + Quand j'en veux être aimée, il n'en fait plus de conte. (1637-57) + + [228] _Var._ Ce traître voyoit bien qu'alors me négliger, + C'étoit à Dorimant abandonner mon âme, + Et voulut par sa feinte, avant que me changer, + Amortir cette flamme. (1637-57) + + [229] _Var._ Ou bientôt vos douleurs le mettront au cercueil. + CÉL. Lysandre est en effet la cause de mon deuil. (1637-57) + + [230] _Var._ Excusez-moi, Monsieur, si ma confusion + M'étouffe la parole en cette occasion. (1637-57) + + [231] En marge, dans l'édition de 1637: _Cléante frappe à la + porte d'Hippolyte.--Cléante frappe chez Hippolyte._ (1648) + + [232] _Var._ Ce sont des compliments dont elle a bien affaire! + (1637) + + + + +ACTE IV. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +HIPPOLYTE, ARONTE. + + HIPPOLYTE. + + A cet excès d'amour qu'il me faisoit paroître[233], + Je me croyois déjà maîtresse de ton maître; + Tu m'as fait grand dépit de me désabuser. + Qu'il a l'esprit adroit quand il veut déguiser[234]! + Et que pour mettre en jour ces compliments frivoles, + Il sait bien ajuster ses yeux à ses paroles! + Mais je me promets tant de ta dextérité, + Qu'il tournera bientôt la feinte en vérité. + + ARONTE. + + Je n'ose l'espérer: sa passion trop forte + Déjà vers son objet malgré moi le remporte; 1050 + Et comme s'il avoit reconnu son erreur, + Vos yeux lui sont à charge et sa feinte en horreur: + Même il m'a commandé d'aller vers sa cruelle + Lui jurer que son coeur n'a brûlé que pour elle, + Attaquer son orgueil par des submissions.... 1055 + + HIPPOLYTE. + + J'entends assez le but de tes commissions. + Tu vas tâcher pour lui d'amollir son courage[235]? + + ARONTE. + + J'emploie auprès de vous le temps de ce message, + Et la ferai parler tantôt à mon retour + D'une façon mal propre à donner de l'amour; 1060 + Mais après mon rapport, si son ardeur extrême + Le résout à porter son message lui-même, + Je ne réponds de rien. L'amour qu'ils ont tous deux + Vaincra notre artifice et parlera pour eux. + + HIPPOLYTE. + + Sa maîtresse éblouie ignore encor ma flamme, 1065 + Et laisse à mes conseils tout pouvoir sur son âme[236]. + Ainsi tout est à nous, s'il ne faut qu'empêcher + Qu'un si fidèle amant n'en puisse rapprocher. + + ARONTE. + + Qui pourroit toutefois en détourner Lysandre, + Ce seroit le plus sûr. + + HIPPOLYTE. + + N'oses-tu l'entreprendre? 1070 + + ARONTE. + + Donnez-moi les moyens de le rendre jaloux, + Et vous verrez après frapper d'étranges coups. + + HIPPOLYTE. + + L'autre jour Dorimant toucha fort ma rivale, + Jusque-là qu'entre eux deux son âme étoit égale[237]; + Mais Lysandre depuis, endurant sa rigueur, 1075 + Lui montra tant d'amour qu'il regagna son coeur. + + ARONTE. + + Donc à voir Célidée et Dorimant ensemble, + Quelque Dieu qui vous aime aujourd'hui les assemble. + + HIPPOLYTE. + + Fais-les voir à ton maître, et ne perds point ce temps, + Puisque de là dépend le bonheur que j'attends. 1080 + + +SCÈNE II. + +DORIMANT, CÉLIDÉE, ARONTE. + + DORIMANT. + + Aronte, un mot. Tu fuis? Crains-tu que je te voie? + + ARONTE. + + Non; mais pressé d'aller où mon maître m'envoie, + J'avois doublé le pas sans vous apercevoir. + + DORIMANT. + + D'où viens-tu? + + ARONTE. + + D'un logis vers la Croix-du-Tiroir[238]. + + DORIMANT. + + C'est donc en ce Marais que finit ton voyage? 1085 + + ARONTE. + + Non, je cours au Palais faire encore un message. + + DORIMANT. + + Et c'en est le chemin de passer par ici[239]? + + ARONTE. + + Souffrez que j'aille ôter mon maître de souci: + Il meurt d'impatience à force de m'attendre. + + DORIMANT. + + Et touchant mes amours ne peux-tu rien m'apprendre? + As-tu vu depuis peu l'objet que je chéris? + + ARONTE. + + Oui, tantôt en passant j'ai rencontré Cloris. + + DORIMANT. + + Tu cherches des détours: je parle d'Hippolyte. + + CÉLIDÉE. + + Et c'est là seulement le discours qu'il évite. + Tu t'enferres, Aronte, et pris au dépourvu, 1095 + En vain tu veux cacher ce que nous avons vu. + Va, ne sois point honteux des crimes de ton maître: + Pourquoi désavouer ce qu'il fait trop paroître? + Il la sert à mes yeux, cet infidèle amant, + Et te vient d'envoyer lui faire un compliment. 1100 + +(Aronte rentre.) + + +SCÈNE III. + +DORIMANT, CÉLIDÉE. + + CÉLIDÉE. + + Après cette retraite et ce morne silence, + Pouvez-vous bien encor demeurer en balance? + + DORIMANT. + + Je n'en ai que trop vu, mes yeux m'en ont trop dit: + Aronte en me parlant étoit tout interdit, + Et sa confusion portoit sur son visage 1105 + Assez et trop de jour pour lire son message. + Traître, traître Lysandre, est-ce là donc le fruit + Qu'en faveur de mes feux ton amitié produit? + + CÉLIDÉE. + + Connoissez tout à fait l'humeur de l'infidèle: + Votre amour seulement la lui fait trouver belle. 1110 + Cet objet, tout aimable et tout parfait qu'il est[240], + N'a des charmes pour lui que depuis qu'il vous plaît; + Et votre affection, de la sienne suivie, + Montre que c'est par là qu'il en a pris envie, + Qu'il veut moins l'acquérir que vous le dérober[241]. 1115 + + DORIMANT. + + Voici, dans ce larcin, qui le fait succomber. + En ce dessein commun de servir Hippolyte, + Il faut voir seul à seul qui des deux la mérite: + Son sang me répondra de son manque de foi, + Et me fera raison et pour vous et pour moi. 1120 + Notre vieille union ne fait qu'aigrir mon âme, + Et mon amitié meurt voyant naître sa flamme. + + CÉLIDÉE. + + Vouloir quelque mesure entre un perfide et vous[242], + Est-ce faire justice à ce juste courroux? + Pouvez-vous présumer, après sa tromperie, 1125 + Qu'il ait dans les combats moins de supercherie? + Certes pour le punir c'est trop vous négliger, + Et chercher à vous perdre au lieu de vous venger. + + DORIMANT. + + Pourriez-vous approuver que je prisse avantage[243] + Pour immoler ce traître à mon peu de courage? 1130 + J'achèterois trop cher la mort du suborneur, + Si pour avoir sa vie il m'en coûtoit l'honneur[244], + Et montrerois une âme et trop basse et trop noire + De ménager mon sang aux dépens de ma gloire. + + CÉLIDÉE. + + Sans les voir l'un ni l'autre en péril exposés, 1135 + Il est pour vous venger des moyens plus aisés. + Pour peu que vous fussiez de mon intelligence, + Vous auriez bientôt pris une juste vengeance[245]; + Et vous pourriez sans bruit ôter à l'inconstant.... + + DORIMANT. + + Quoi? Ce qu'il m'a volé? + + CÉLIDÉE. + + Non, mais du moins autant. + + DORIMANT. + + La foiblesse du sexe en ce point vous conseille: + Il se croit trop vengé, quand il rend la pareille; + Mais suivre le chemin que vous voulez tenir[246], + C'est imiter son crime au lieu de le punir; + Au lieu de lui ravir une belle maîtresse, 1145 + C'est prendre à son refus une beauté qu'il laisse. + +(Lysandre vient avec Aronte, qui lui fait voir Dorimant avec +Célidée[247].) + + C'est lui faire plaisir, au lieu de l'affliger; + C'est souffrir un affront, et non pas se venger. + J'en perds ici le temps. Adieu: je me retire; + Mais avant qu'il soit peu, si vous entendez dire 1150 + Qu'un coup fatal et juste ait puni l'imposteur, + Vous pourrez aisément en deviner l'auteur. + + CÉLIDÉE. + + De grâce, encore un mot. Hélas! il m'abandonne + Aux cuisants déplaisirs que ma douleur me donne. + Rentre, pauvre abusée, et dedans tes malheurs, 1155 + Si tu ne les retiens, cache du moins tes pleurs! + + +SCÈNE IV. + +LYSANDRE, ARONTE. + + ARONTE. + + Eh bien! qu'en dites-vous? et que vous semble d'elle? + + LYSANDRE. + + Hélas! pour mon malheur, tu n'es que trop fidèle. + N'exerce plus tes soins à me faire endurer; + Ma plus douce fortune est de tout ignorer[248]: 1160 + Je serois trop heureux sans le rapport d'Aronte. + + ARONTE. + + Encor pour Dorimant, il en a quelque honte: + Vous voyant, il a fui. + + LYSANDRE. + + Mais mon ingrate alors + Pour empêcher sa fuite a fait tous ses efforts, + Aronte, et tu prenois ses dédains pour des feintes! 1165 + Tu croyois que son coeur n'eût point d'autres atteintes, + Que son esprit entier se conservoit à moi, + Et parmi ses rigueurs n'oublioit point sa foi[249]! + + ARONTE. + + A vous dire le vrai, j'en suis trompé moi-même. + Après deux ans passés dans un amour extrême, 1170 + Que sans occasion elle vînt à changer, + Je me fusse tenu coupable d'y songer; + Mais puisque sans raison la volage vous change, + Faites qu'avec raison un changement vous venge. + Pour punir comme il faut son infidélité, 1175 + Vous n'avez qu'à tourner la feinte en vérité. + + LYSANDRE. + + Misérable! est-ce ainsi qu'il faut qu'on me soulage? + Ai-je trop peu souffert sous cette humeur volage? + Et veux-tu désormais que par un second choix + Je m'engage à souffrir encore une autre fois? 1180 + Qui t'a dit qu'Hippolyte à cette amour nouvelle[250] + Se rendroit plus sensible ou seroit plus fidèle? + + ARONTE. + + Vous en devez, Monsieur, présumer beaucoup mieux. + + LYSANDRE. + + Conseiller importun, ôte-toi de mes yeux. + + ARONTE. + + Son âme.... + + LYSANDRE. + + Ote-toi, dis-je, et dérobe ta tête 1185 + Aux violents effets que ma colère apprête: + Ma bouillante fureur ne cherche qu'un objet; + Va, tu l'attirerois sur un sang trop abjet[251]. + + +SCÈNE V[252]. + + LYSANDRE. + + Il faut à mon courroux de plus nobles victimes: + Il faut qu'un même coup me venge de deux crimes[253]; 1190 + Qu'après les trahisons de ce couple indiscret, + L'un meure de ma main, et l'autre de regret. + Oui, la mort de l'amant punira la maîtresse; + Et mes plaisirs alors naîtront de sa tristesse. + Mon coeur, à qui mes yeux apprendront ses tourments, + Permettra le retour à mes contentements; + Ce visage si beau, si bien pourvu de charmes, + N'en aura plus pour moi, s'il n'est couvert de larmes. + Ses douleurs seulement ont droit de me guérir; + Pour me résoudre à vivre il faut la voir mourir[254]. 1200 + Frénétiques transports, avec quelle insolence + Portez-vous mon esprit à tant de violence? + Allez, vous avez pris trop d'empire sur moi; + Dois-je être sans raison, parce qu'ils sont sans foi? + Dorimant, Célidée, ami, chère maîtresse, 1205 + Suivrois-je contre vous la fureur qui me presse? + Quoi? vous ayant aimés, pourrois-je vous haïr? + Mais vous pourrois-je aimer, quand vous m'osez trahir[255] + Qu'un rigoureux combat déchire mon courage! + Ma jalousie augmente et redouble ma rage[256]; 1210 + Mais quelques[257] fiers projets qu'elle jette en mon coeur, + L'amour.... ah! ce mot seul me range à la douceur. + Celle que nous aimons jamais ne nous offense; + Un mouvement secret prend toujours sa défense: + L'amant souffre tout d'elle, et dans son changement, + Quelque irrité qu'il soit, il est toujours amant[258]. + Toutefois, si l'amour contre elle m'intimide, + Revenez, mes fureurs, pour punir le perfide; + Arrachez-lui mon bien: une telle beauté + N'est pas le juste prix d'une déloyauté. 1220 + Souffrirois-je, à mes yeux, que par ses artifices + Il recueillît les fruits dus à mes longs services? + S'il vous faut épargner le sujet de mes feux, + Que ce traître du moins réponde pour tous deux. + Vous me devez son sang pour expier son crime: 1225 + Contre sa lâcheté tout vous est légitime; + Et quelques châtiments.... Mais, Dieux! que vois-je ici? + + +SCÈNE VI. + +HIPPOLYTE, LYSANDRE. + + HIPPOLYTE. + + Vous avez dans l'esprit quelque pesant souci; + Ce visage enflammé, ces yeux pleins de colère, + En font voir au dehors une marque trop claire[259]. 1230 + Je prends assez de part en tous vos intérêts + Pour vouloir en aveugle y mêler mes regrets; + Mais si vous me disiez ce qui cause vos peines.... + + LYSANDRE. + + Ah! ne m'imposez point de si cruelles gênes; + C'est irriter mes maux que de me secourir; 1235 + La mort, la seule mort a droit de me guérir. + + HIPPOLYTE. + + Si vous vous obstinez à m'en taire la cause, + Tout mon pouvoir sur vous n'est que fort peu de chose. + + LYSANDRE. + + Vous l'avez souverain, hormis en ce seul point. + + HIPPOLYTE. + + Laissez-le-moi partout, ou ne m'en laissez point. 1240 + C'est n'aimer qu'à demi qu'aimer avec réserve, + Et ce n'est pas ainsi que je veux qu'on me serve: + Il faut m'apprendre tout, et lorsque je vous voi, + Être de belle humeur, ou n'être plus à moi[260]. + + LYSANDRE. + + Ne perdez point d'efforts à vaincre mon silence[261]; 1245 + Vous useriez sur moi de trop de violence. + Adieu: je vous ennuie, et les grands déplaisirs[262] + Veulent en liberté s'exhaler en soupirs. + + +SCÈNE VII. + +HIPPOLYTE[263]. + + C'est donc là tout l'état que tu fais d'Hippolyte[264]? + Après des voeux offerts, c'est ainsi qu'on me quitte! + Qu'Aronte jugeoit bien que ses feintes amours, + Avant qu'il fût longtemps, interromproient leurs cours! + Dans ce peu de succès des ruses de Florice, + J'ai manqué de bonheur, mais non pas de malice; + Et si j'en puis jamais trouver l'occasion, 1255 + J'y mettrai bien encor de la division. + Si notre pauvre amant est plein de jalousie, + Ma rivale, qui sort, n'en est pas moins saisie. + + +SCÈNE VIII. + +HIPPOLYTE, CÉLIDÉE. + + CÉLIDÉE. + + N'ai-je pas tantôt vu mon perfide avec vous[265]? + Il a bientôt quitté des entretiens si doux. 1260 + + HIPPOLYTE. + + Qu'y feroit-il, ma soeur? Ta fidèle Hippolyte[266] + Traite cet inconstant ainsi qu'il le mérite[267]. + Il a beau m'en conter de toutes les façons, + Je le renvoie ailleurs pratiquer ses leçons. + + CÉLIDÉE. + + Le parjure à présent est fort sur ta louange[268]? 1265 + + HIPPOLYTE. + + Il ne tient pas à lui que je ne sois un ange; + Et quand il vient ensuite à parler de ses feux[269], + Aucune passion jamais n'approcha d'eux. + Par tous ces vains discours il croit fort qu'il m'oblige, + Mais non la moitié tant qu'alors qu'il te néglige: 1270 + C'est par là qu'il me pense acquérir puissamment; + Et moi, qui t'ai toujours chérie uniquement, + Je te laisse à juger alors si je l'endure. + + CÉLIDÉE. + + C'est trop prendre, ma soeur, de part en mon injure: + Laisse-le mépriser celle dont les mépris 1275 + Sont cause maintenant que d'autres yeux l'ont pris. + Si Lysandre te plaît, possède le volage, + Mais ne me traite point avec désavantage; + Et si tu te résous d'accepter mon amant, + Relâche-moi du moins le coeur de Dorimant. 1280 + + HIPPOLYTE. + + Pourvu que leur vouloir se range sous le nôtre, + Je te donne le choix et de l'un, et de l'autre; + Ou si l'un ne suffit à ton jeune desir, + Défais-moi de tous deux, tu me feras plaisir. + J'estimai fort Lysandre avant que le connoître; 1285 + Mais depuis cet amour que mes yeux ont fait naître, + Je te répute heureuse après l'avoir perdu. + Que son humeur est vaine, et qu'il fait l'entendu! + Que son discours est fade avec ses flatteries[270]! + Qu'on est importuné de ses afféteries! 1290 + Vraiment, si tout le monde étoit fait comme lui, + Je crois qu'avant deux jours je sécherois d'ennui[271]. + + CÉLIDÉE. + + Qu'en cela du destin l'ordonnance fatale + A pris pour nos malheurs une route inégale! + L'un et l'autre me fuit, et je brûle pour eux; 1295 + L'un et l'autre t'adore, et tu les fuis tous deux. + + HIPPOLYTE. + + Si nous changions de sort, que nous serions contentes! + + CÉLIDÉE. + + Outre, hélas! que le ciel s'oppose à nos attentes, + Lysandre n'a plus rien à rengager ma foi. + + HIPPOLYTE. + + Mais l'autre, tu voudrois.... + + +SCÈNE IX. + +PLEIRANTE, HIPPOLYTE, CÉLIDÉE. + + PLEIRANTE. + + Ne rompez pas pour moi; + Craignez-vous qu'un ami sache de vos nouvelles[272]? + + HIPPOLYTE. + + Nous causions de mouchoirs, de rabats[273], de dentelles, + De ménages de fille. + + PLEIRANTE. + + Et parmi ces discours, + Vous confériez ensemble un peu de vos amours: + Eh bien, ce serviteur, l'aura-t-on agréable? 1305 + + HIPPOLYTE. + + Vous m'attaquez toujours par quelque trait semblable[274]. + Des hommes comme vous ne sont que des conteurs. + Vraiment c'est bien à moi d'avoir des serviteurs! + + PLEIRANTE. + + Parlons, parlons françois. Enfin, pour cette affaire, + Nous en remettrons-nous à l'avis d'une mère? 1310 + + HIPPOLYTE. + + J'obéirai toujours à son commandement; + Mais de grâce, Monsieur, parlez plus clairement: + Je ne puis deviner ce que vous voulez dire. + + PLEIRANTE. + + Un certain cavalier pour vos beaux yeux soupire. + + HIPPOLYTE. + + Vous en voulez par là[275].... + + PLEIRANTE. + + Ce n'est point fiction 1315 + Que ce que je vous dis de son affection. + Votre mère sut hier à quel point il vous aime[276], + Et veut que ce soit vous qui vous donniez vous-même. + + HIPPOLYTE. + + Et c'est ce que ma mère, afin de m'expliquer, + Ne m'a point fait l'honneur de me communiquer; 1320 + Mais pour l'amour de vous, je vais le savoir d'elle. + + +SCÈNE X. + +PLEIRANTE, CÉLIDÉE. + + PLEIRANTE. + + Ta compagne est du moins aussi fine que belle[277]. + + CÉLIDÉE. + + Elle a bien su, de vrai, se défaire de vous. + + PLEIRANTE. + + Et fort habilement se parer de mes coups. + + CÉLIDÉE. + + Peut-être innocemment, faute d'y rien comprendre[278]. + + PLEIRANTE. + + Mais faute, bien plutôt, d'y vouloir rien entendre. + Je suis des plus trompés si Dorimant lui plaît. + + CÉLIDÉE. + + Y prenez-vous, Monsieur, pour lui quelque intérêt? + + PLEIRANTE. + + Lysandre m'a prié d'en porter la parole. + + CÉLIDÉE. + + Lysandre! + + PLEIRANTE. + + Oui, ton Lysandre. + + CÉLIDÉE. + + Et lui-même cajole.... + + PLEIRANTE. + + Quoi? que cajole-t-il? + + CÉLIDÉE. + + Hippolyte, à mes yeux. + + PLEIRANTE. + + Folle, il n'aima jamais que toi dessous les cieux; + Et nous sommes tous prêts de choisir la journée + Qui bientôt de vous deux termine l'hyménée. + Il se plaint toutefois un peu de ta froideur; 1335 + Mais pour l'amour de moi, montre-lui plus d'ardeur. + Parle: ma volonté sera-t-elle obéie? + + CÉLIDÉE. + + Hélas! qu'on vous abuse après m'avoir trahie! + Il vous fait, cet ingrat, parler pour Dorimant, + Tandis qu'au même objet il s'offre pour amant, 1340 + Et traverse par là tout ce qu'à sa prière + Votre vaine entremise avance vers la mère. + Cela qu'est-ce, Monsieur, que se jouer de vous? + + PLEIRANTE. + + Qu'il est peu de raison dans ces esprits jaloux! + Et quoi? pour un ami s'il rend une visite, 1345 + Faut-il s'imaginer qu'il cajole Hippolyte? + + CÉLIDÉE. + + Je sais ce que j'ai vu. + + PLEIRANTE. + + Je sais ce qu'il m'a dit, + Et ne veux plus du tout souffrir de contredit. + Mon choix de votre hymen en sa faveur dispose[279]. + + CÉLIDÉE. + + Commandez-moi plutôt, Monsieur, toute autre chose. + + PLEIRANTE. + + Quelle bizarre humeur! quelle inégalité[280] + De rejeter un bien qu'on a tant souhaité! + La belle, voyez-vous? qu'on perde ces caprices: + Il faut pour m'éblouir de meilleurs artifices. + Quelque nouveau venu vous donne dans les yeux, 1355 + Quelque jeune étourdi qui vous flatte un peu mieux; + Et parce qu'il vous fait quelque feinte caresse, + Il faut que nous manquions, vous et moi, de promesse? + Quittez, pour votre bien, ces fantasques refus. + + CÉLIDÉE. + + Monsieur.... + + PLEIRANTE. + + Quittez-les, dis-je, et ne contestez plus. + + +SCÈNE XI. + + CÉLIDÉE. + + Fâcheux commandement d'un incrédule père! + Qu'il me fut doux jadis, et qu'il me désespère! + J'avois, auparavant qu'on m'eût manqué de foi, + Le devoir et l'amour tout d'un parti chez moi, + Et ma flamme, d'accord avecque sa puissance, 1365 + Unissoit mes desirs à mon obéissance; + Mais, hélas! que depuis cette infidélité + Je trouve d'injustice en son autorité! + Mon esprit s'en révolte, et ma flamme bannie + Fait qu'un pouvoir si saint m'est une tyrannie. 1370 + Dures extrémités où mon sort est réduit! + On donne mes faveurs à celui qui les fuit; + Nous avons l'un pour l'autre une pareille haine, + Et l'on m'attache à lui d'une éternelle chaîne. + Mais s'il ne m'aimoit plus, parleroit-il d'amour 1375 + A celui dont je tiens la lumière du jour? + Mais s'il m'aimoit encor, verroit-il Hippolyte? + Mon coeur en même temps se retient et s'excite. + Je ne sais quoi me flatte, et je sens déjà bien + Que mon feu ne dépend que de croire le sien. 1380 + Tout beau, ma passion, c'est déjà trop paroître: + Attends, attends du moins la sienne pour renaître. + A quelle folle erreur me laissé-je emporter! + Il fait tout à dessein de me persécuter. + L'ingrat cherche ma peine, et veut par sa malice 1385 + Que l'ordre qu'on me donne augmente mon supplice[281]. + Rentrons, que son objet présenté par hasard + De mon coeur ébranlé ne reprenne une part: + C'est bien assez qu'un père à souffrir me destine, + Sans que mes yeux encore aident à ma ruine. 1390 + + +SCÈNE XII. + +LA LINGÈRE, LE MERCIER. + + LA LINGÈRE, après qu'ils se sont entre-poussé une boîte + qui est entre leurs boutiques[282]. + + J'envoirai tout à bas, puis après on verra. + Ardez[283], vraiment c'est-mon[284], on vous l'endurera! + Vous êtes un bel homme, et je dois fort vous craindre! + + LE MERCIER. + + Tout est sur mon tapis: qu'avez-vous à vous plaindre? + + LA LINGÈRE. + + Aussi votre tapis est tout sur mon battant[285]; 1395 + Je ne m'étonne plus de quoi je gagne tant. + + LE MERCIER. + + Là, là, criez bien haut, faites bien l'étourdie, + Et puis on vous jouera dedans la comédie. + + LA LINGÈRE. + + Je voudrois l'avoir vu que quelqu'un s'y fût mis; + Pour en avoir raison nous manquerions d'amis! 1400 + On joue ainsi le monde. + + LE MERCIER. + + Après tout ce langage, + Ne me repoussez pas mes boîtes davantage. + Votre caquet m'enlève à tous coups mes chalands; + Vous vendez dix rabats contre moi deux galands[286]. + Pour conserver la paix, depuis six mois j'endure[287], 1405 + Sans vous en dire mot, sans le moindre murmure; + Et vous me harcelez et sans cause et sans fin. + Qu'une femme hargneuse est un mauvais voisin! + Nous n'apaiserons point cette humeur qui vous pique + Que par un entre-deux mis à votre boutique; 1410 + Alors, n'ayant plus rien ensemble à démêler, + Vous n'aurez plus aussi sur quoi me quereller. + + LA LINGÈRE. + + Justement. + + +SCÈNE XIII. + +LA LINGÈRE, FLORICE, LE MERCIER, LE LIBRAIRE, CLÉANTE. + + LA LINGÈRE[288]. + + De tout loin je vous ai reconnue. + + FLORICE. + + Vous vous doutez donc bien pourquoi je suis venue? + Les avez-vous reçus, ces points coupés nouveaux? 1415 + + LA LINGÈRE. + + Ils viennent d'arriver. + + FLORICE. + + Voyons donc les plus beaux. + + LE MERCIER, à Cléante qui passe. + + Ne vous vendrai-je rien, Monsieur? des bas de soie, + Des gants en broderie, ou quelque petite oie[289]? + + CLÉANTE, au Libraire. + + Ces livres que mon maître avoit fait mettre à part, + Les avez-vous encore? + + LE LIBRAIRE, empaquetant ses livres[290]. + + Ah! que vous venez tard! 1420 + Encore un peu, ma foi, je m'en allois les vendre. + Trois jours sans revenir! je m'ennuyois d'attendre. + + CLÉANTE. + + Je l'avois oublié. Le prix? + + LE LIBRAIRE[291]. + + Chacun le sait: + Autant de quarts d'écus, c'est un marché tout fait. + + LA LINGÈRE, à Florice, + + Eh bien, qu'en dites-vous? + + FLORICE. + + J'en suis toute ravie, 1425 + Et n'ai rien encor vu de pareil en ma vie. + Vous aurez notre argent, si l'on croit mon rapport. + Que celui-ci me semble et délicat et fort[292] + Que cet autre me plaît! que j'en aime l'ouvrage! + Montrez-m'en cependant quelqu'un à mon usage. 1430 + + LA LINGÈRE. + + Voici de quoi vous faire un assez beau collet. + + FLORICE. + + Je pense, en vérité, qu'il ne seroit pas laid; + Que me coûtera-t-il? + + LA LINGÈRE. + + Allez, faites-moi vendre, + Et pour l'amour de vous, je n'en voudrai rien prendre. + Mais avisez alors à me récompenser. 1435 + + FLORICE. + + L'offre n'est pas mauvaise, et vaut bien y penser: + Vous me verrez demain avecque ma maîtresse. + + +SCÈNE XIV. + +FLORICE, ARONTE, LE MERCIER, LA LINGÈRE[293]. + + FLORICE. + + Aronte, eh bien, quels fruits produira notre adresse? + + ARONTE. + + De fort mauvais pour moi. Mon maître, au désespoir, + Fuit les yeux d'Hippolyte, et ne veut plus me voir[294]. 1440 + + FLORICE. + + Nous sommes donc ainsi bien loin de notre conte? + + ARONTE. + + Oui, mais tout le malheur en tombe sur Aronte. + + FLORICE. + + Ne te débauche point, je veux faire ta paix. + + ARONTE. + + Son courroux est trop grand pour s'apaiser jamais. + + FLORICE. + + S'il vient encor chez nous ou chez sa Célidée, 1445 + Je te rends aussitôt l'affaire accommodée. + +ARONTE. + +Si tu fais ce coup-là, que ton pouvoir est grand! Viens, je te veux +donner tout à l'heure un galand. + +LE MERCIER. + +Voyez, Monsieur; j'en ai des plus beaux de la terre: En voilà de +Paris, d'Avignon, d'Angleterre. 1450 + +ARONTE, après avoir regardé une boîte de galands[295]. + +Tous vos rubans n'ont point d'assez vives couleurs. Allons, Florice, +allons, il en faut voir ailleurs. + +LA LINGÈRE[296]. + +Ainsi, faute d'avoir de bonne marchandise[297], Des hommes comme vous +perdent leur chalandise. + +LE MERCIER. + +Vous ne la perdez pas, vous, mais Dieu sait comment. Du moins, si je +vends peu, je vends loyalement, Et je n'attire point avec une promesse +De suivante qui m'aide à tromper sa maîtresse. + +LA LINGÈRE. + +Quand il faut dire tout, on s'entre-connoît bien; Chacun sait son +métier, et.... Mais je ne dis rien. 1460 + +LE MERCIER. + +Vous ferez un grand coup si vous pouvez vous taire. + +LA LINGÈRE. + +Je ne réplique point à des gens en colère[298]. + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + +FOOTNOTES: + + [233] _Var._ Vu l'excessif amour qu'il me faisoit paroître. + (1637-57) + + [234] _Var._ O Dieux! qu'il est adroit quand il veut déguiser! + (1637-57) + + [235] _Var._ Enfin tu vas tâcher d'amollir son courage? (1637-57) + + [236] _Var._ Et ne permet qu'à moi de gouverner son âme. + Si donc il ne les faut qu'empêcher de se voir, + Je te laisse à juger si j'y saurai pourvoir. (1637-57) + + [237] _Var._ Jusque-là qu'entre eux deux leur âme étoit égale. + (1637-57) + + [238] «La _Croix-du-Tiroir_, dit Piganiol de la Force + (_Description de Paris_, 1742, tome II, p. 174), est le nom d'une + _croix_ (_placée sur une fontaine_) et d'un _carrefour_ de la rue + de l'Arbre-Sec, à l'endroit où elle aboutit à la rue + Saint-Honoré. Elle est nommée dans les anciens titres la _Croix + de.... Traihoir...._.... du _Triouer_, etc.» On peut voir dans + l'ouvrage cité les diverses étymologies qu'on a données de ce + nom. + + [239] _Var._ C'en est fort le chemin de passer par ici! (1637) + + [240] _Var._ Son objet, tout aimable et tout parfait qu'il est. + (1637-64) + + [241] _Var._ Qu'il veut moins l'acquérir que vous la dérober. + (1637-64) + + [242] _Var._ Voulez-vous, offensé, pour en avoir raison, + Qu'un perfide avec vous entre en comparaison? (1637-57) + + [243] _Var._ Me conseilleriez-vous que, pris à l'avantage, + J'immolasse le traître à mon peu de courage? (1637-57) + + [244] _Var._ [Si pour avoir sa vie il m'en coûtoit l'honneur.] + CÉL. Je ne veux pas de vous une action si lâche; + Non; mais à quelque point que la sienne vous fâche, + Écoutez un peu moins votre juste courroux: + Vous pouvez vous venger par des moyens plus doux. + Hélas! si vous étiez de mon intelligence, + Que vous auriez bientôt achevé la vengeance! + Que vous pourriez sans bruit ôter à l'inconstant.... (1637-57) + + [245] _Var._ Vous auriez bientôt pris une digne vengeance. + (1660-68) + + [246] _Var._ Mais vous suivre au chemin que vous voulez tenir. + (1637-57) + + [247] _Lysandre et Aronte sortent, et les voient ensemble._ + (1637, en marge.)--_Lysandre et Aronte sortent, et Aronte fait + voir à son maître Dorimant et Célidée ensemble._ + (1644-57)--_Lysandre sort avec Aronte, qui lui fait voir Dorimant + et Célidée ensemble._ (1660) + + [248] _Var._ Mon meilleur en ce cas est de tout ignorer. + (1637-57) + + [249] _Var._ Et parmi ses douleurs n'oublioit point sa foi. + (1637-48) + _Var._ Et parmi les douleurs n'oublioit point sa foi. + (1652-57) + + [250] _Var._ Qui t'a dit qu'Hippolyte en cette amour nouvelle, + Quand bien je lui plairois, me seroit plus fidèle? (1637-57) + + [251] Voyez tome I, p. 169, note 1. + + [252] Il n'y a pas ici de distinction de scène dans l'édition de + 1637; on y lit seulement en marge en regard du vers précédent: + _Aronte rentre_. + + [253] _Var._ Je veux qu'un même coup me venge de deux crimes. + (1637-57) + + [254] _Var._ [Pour me résoudre à vivre il faut la voir mourir.] + Mais la mort d'un amant seroit-elle bastante[252-a] + De toucher tant soit peu l'esprit de l'inconstante[252-b]? + Peut-être que, déjà résolue à changer, + La défaire de lui ce seroit l'obliger; + Et dans l'aise qu'alors elle en feroit paroître, + Serois-je assez vengé par la perte d'un traître? + Qu'ici le jugement me manquoit au besoin! + Il faut que ma fureur s'épande bien plus loin; + Il faut que, sans égard, ma rage impitoyable + Confonde l'innocent avecque le coupable; + Que, dans mon désespoir, je traite également + Célidée, Hippolyte, Aronte, Dorimant, + Le sujet de ma flamme et tous ceux qui l'ont sue: + L'affront qu'elle a reçu de sa honteuse issue + Fait un éclat trop grand pour s'effacer à moins; + Je ne puis l'étouffer qu'en perdant les témoins. + [Frénétiques transports, avec quelle insolence.] (1637-57) + + [252-a] _Bastante de_, suffisante pour. + + [252-b] Mais la mort d'un amant seroit-elle capable + De toucher à ce point une âme si coupable? (1644-57) + + [255] _Var._ Mais vous pourrois-je aimer, vous voyant me trahir? + (1637-57) + + [256] _Var._ Ma jalousie augmente, et renforçant ma rage, + Quelques sanglants desseins qu'elle jette en mon coeur. (1637-57) + + [257] Voyez tome I, p. 205, note 3. + + [258] _Var._ [Quelque irrité qu'il soit, il est toujours amant.] + Au simple souvenir du bel oeil qui me blesse, + Tous mes ressentiments n'ont que de la foiblesse, + Et je sens malgré moi mon courroux languissant + Céder aux moindres traits d'un objet si puissant. + [Toutefois, si l'amour contre elle m'intimide.] (1637-57) + + [259] _Var._ Me sont de votre peine une marque assez claire. + Encor qui la sauroit, on pourroit aviser + A prendre des moyens propres à l'apaiser. + LYS. Ne vous informez point de mon cruel martyre, + Vous le redoubleriez, m'obligeant à le dire. + HIPP. Vous faites le secret, mais je le veux savoir, + Et par là sur votre âme essayer mon pouvoir. + Hier vous m'en donniez tant que j'estime impossible + Que pour me contenter rien vous soit trop sensible. + [LYS. Vous l'avez souverain, hormis en ce seul point.] + HIPP. Je veux l'avoir partout, ou bien n'en avoir point. (1637-57) + _Var._ En font voir au dehors une marque assez claire. (1660) + + [260] _Var._ Être de belle humeur, ou bien rompre avec moi. (1637) + _Var._ Être de belle humeur, ou rompre avecque moi. (1644-57) + + [261] _Var._ Ne vous obstinez point à vaincre mon silence. + (1637-57) + + [262] _Var._ Souffrez que je vous laisse, et que seul aujourd'hui + Je puisse en liberté soupirer mon ennui. (1637-57) + + [263] _Var._ HIPPOLYTE, _seule_. Pas de distinction de scène. + (1637) + + [264] _Var._ Est-ce là donc l'état que tu fais d'Hippolyte? + Après des voeux offerts, est-ce ainsi qu'on me quitte? (1637-57) + + [265] _Var._ N'ai-je pas tantôt vu Lysandre avecque vous? + (1637-57) + + [266] _Var._ Hélas! qu'y feroit-il? Ma soeur, ton Hippolyte. + (1637) + + [267] _Var._ Traite cet inconstant de même qu'il mérite. + (1637-57) + + [268] _Var._ L'infidèle à présent est fort sur ta louange? (1637) + _Var._ Le perfide à présent est fort sur ta louange? (1644-57) + + [269] _Var._ Et quand il vient après à parler de ses feux. (1637-57) + + [270] _Var._ Mon Dieu! qu'il est chargeant[270-a] avec ses + flatteries! (1637 et 1644) + + [270-a] Dans les éditions de 1648-57, il y a _changeant_, au lieu + de _chargeant_. + + [271] _Var._ Je pense avant deux jours que je mourrois d'ennui. + (1637-60) + + [272] L'édition de 1660 porte: _Craigniez-vous qu'un ami + sache...._ ce qui ne peut être qu'une faute d'impression. + + [273] Cols, collerettes. Voyez le _Lexique_. + + [274] _Var._ Vous venez m'attaquer toujours par quelque fable. + (1637) + + [275] _Var._ Vous revoilà déjà! (1637) + + [276] _Var._ J'en fis hier ouverture à votre bonne femme, + Qui se rapporte à vous de recevoir sa flamme. (1637) + _Var._ Votre mère de moi sut hier comme il vous aime. + (1644-57) + + [277] Voyez plus haut le vers 290. + + [278] _Var._ Peut-être innocemment, faute de rien comprendre. + (1637-57) + + [279] _Var._ Il le faut épouser, vite, qu'on s'y dispose. (1637) + + [280] _Var._ Quelle bigearre humeur! quelle inégalité. (1637-57) + + [281] _Var._ Que la rigueur d'un père augmente mon supplice. + (1637-57) + + [282] _Var._ _Ils s'entre-poussent quelque temps une boîte qui + est entre leurs deux boutiques._ (1637 et 63, en marge; dans + l'édition de 1663, les mots: _quelque temps_ et _deux_ sont + omis.) + + [283] Regardez. Voyez le _Lexique_. + + [284] Sorte d'exclamation dont l'origine est difficile à + découvrir et sur laquelle nous n'avons que des conjectures. Voyez + le _Lexique_. + + [285] «_Battant_ est le volet d'un comptoir de marchand ou de + banquier, qui se lève et se baisse.» (_Dictionnaire de + Furetière._) + + [286] Voyez ci-dessus la note 5 de la p. 7, et le _Lexique_. + + [287] _Var._ Pour conserver la paix, quoique cela me touche, + J'ai toujours tout souffert sans en ouvrir la bouche; + Et vous, vous m'attaquez et sans cause et sans fin. (1637-57) + + [288] _Var._ LA LINGÈRE, à Florice. (1648) + + [289] Ce mot se disait des rubans, plumes et garnitures qui + ornaient l'habit, le chapeau et l'épée. Voyez le _Lexique_. + + [290] _Var. Il fait un paquet de ses livres._ (1637 et 63, en + marge.) + + [291] On lit ici en plus, mais par erreur, dans l'édition de + 1637: _à Florice_. + + [292] _Var._ Que ce point est ensemble et délicat et fort! + Si ma maîtresse veut s'en croire à mon rapport, + Vous aurez son argent: mon Dieu! le bel ouvrage! (1637-57) + + [293] Cette scène en forme deux dans l'édition de 1637. La + première a pour personnages FLORICE, ARONTE; la seconde, qui + commence après le vers 1448, LE MERCIER, ARONTE, FLORICE, LA + LINGÈRE. + + [294] _Var._ Fuit les yeux d'Hippolyte, et ne me veut plus voir. + (1637-57) + + [295] _Var._ _Il regarde une boîte de rubans._ (1637 et 63, en + marge.) + + [296] _Var._ LA LINGÈRE, _au Mercier._ (1648) + + [297] _Var._ Ainsi, faute d'avoir de belle marchandise. (1637-68) + + [298] Les quatre derniers vers de cet acte ne se trouvent pas + dans les éditions de 1637-57. + + + + +ACTE V. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +LYSANDRE. + + Indiscrète vengeance, imprudentes chaleurs, + Dont l'impuissance ajoute un comble à mes malheurs, + Ne me conseillez plus la mort de ce faussaire. 1465 + J'aime encor Célidée, et n'ose lui déplaire: + Priver de la clarté ce qu'elle aime le mieux, + Ce n'est pas le moyen d'agréer à ses yeux. + L'amour, en la perdant, me retient en balance; + Il produit ma fureur et rompt sa violence, 1470 + Et me laissant trahi, confus et méprisé, + Ne veut que triompher de mon coeur divisé. + Amour, cruel, auteur de ma longue misère, + Ou permets à la fin d'agir à ma colère, + Ou sans m'embarrasser d'inutiles transports, 1475 + Auprès de ce bel oeil fais tes derniers efforts. + Viens, accompagne-moi chez ma belle inhumaine, + Et comme de mon coeur triomphe de sa haine. + Contre toi ma vengeance a mis les armes bas, + Contre ses cruautés rends les mêmes combats; 1480 + Exerce ta puissance à fléchir la farouche; + Montre-toi dans mes yeux, et parle par ma bouche: + Si tu te sens trop foible, appelle à ton secours + Le souvenir de mille et de mille heureux jours, + Où ses desirs, d'accord avec mon espérance[299], 1485 + Ne laissoient à nos voeux aucune différence. + Je pense avoir encor ce qui la sut charmer, + Les mêmes qualités qu'elle voulut aimer. + Peut-être mes douleurs ont changé mon visage; + Mais en revanche aussi je l'aime davantage; 1490 + Mon respect s'est accru pour un objet si cher[300]; + Je ne me venge point, de peur de la fâcher. + Un infidèle ami tient son âme captive, + Je le sais, je le vois, et je souffre qu'il vive. + Je tarde trop: allons, ou vaincre ses refus, 1495 + Ou me venger sur moi de ne lui plaire plus, + Et tirons de son coeur, malgré sa flamme éteinte, + La pitié par ma mort, ou l'amour par ma plainte: + Ses rigueurs par ce fer me perceront le sein. + + +SCÈNE II. + +DORIMANT, LYSANDRE. + + DORIMANT. + + Eh quoi? pour m'avoir vu, vous changez de dessein[301]! + Ne craignez point pour moi d'entrer chez Hippolyte; + Vous ne m'apprendrez rien en lui faisant visite: + Mes yeux, mes propres yeux n'ont que trop découvert + Comme un ami si rare auprès d'elle me sert. + + LYSANDRE. + + Parlez plus franchement: ma rencontre importune 1505 + Auprès d'un autre objet trouble votre fortune; + Et vous montrez assez, par ces foibles détours, + Qu'un témoin comme moi déplaît à vos amours. + Vous voulez seul à seul cajoler Célidée; + La querelle entre nous sera bientôt vidée[302]: 1510 + Ma mort vous donnera chez elle un libre accès, + Ou ma juste vengeance un funeste succès. + + DORIMANT. + + Qu'est-ce-ci, déloyal? quelle fourbe est la vôtre? + Vous m'en disputez une, afin d'acquérir l'autre! + Après ce que chacun a vu de votre feu, 1515 + C'est une lâcheté d'en faire un désaveu. + + LYSANDRE. + + Je ne me connois point à combattre d'injures. + + DORIMANT. + + Aussi veux-je punir autrement tes parjures: + Le ciel, le juste ciel, ennemi des ingrats, + Qui pour ton châtiment a destiné mon bras, 1520 + T'apprendra qu'à moi seul Hippolyte est gardée. + + LYSANDRE. + + Garde ton Hippolyte. + + DORIMANT. + + Et toi, ta Célidée. + + LYSANDRE. + + Voilà faire le fin, de crainte d'un combat. + + DORIMANT. + + Tu m'imputes la crainte, et ton coeur s'en abat. + + LYSANDRE. + + Laissons à part les noms; disputons la maîtresse, 1525 + Et pour qui que ce soit montre ici ton adresse. + + DORIMANT. + + C'est comme je l'entends. + + +SCÈNE III. + +CÉLIDÉE, LYSANDRE, DORIMANT. + +CÉLIDÉE. + + O Dieux! ils sont aux coups! + Ah! perfide, sur moi détourne ton courroux[303]: + La mort de Dorimant me seroit trop funeste. + + DORIMANT. + + Lysandre, une autre fois nous viderons le reste. 1530 + + CÉLIDÉE, à Dorimant. + + Arrête, cher ingrat[304]! + + LYSANDRE. + + Tu recules, voleur! + + DORIMANT. + + Je fuis cette importune, et non pas ta valeur. + + +SCÈNE IV. + +LYSANDRE, CÉLIDÉE. + + LYSANDRE. + + Ne suivez pas du moins ce perfide à ma vue: + Avez-vous résolu que sa fuite me tue, + Et qu'ayant su braver son plus vaillant effort[305], 1535 + Par sa retraite infâme il me donne la mort? + Pour en frapper le coup, vous n'avez qu'à le suivre. + + CÉLIDÉE. + + Je tiens des gens sans foi si peu dignes de vivre, + Qu'on ne verra jamais que je recule un pas + De crainte de causer un si juste trépas. 1540 + + LYSANDRE. + + Eh bien, voyez-le donc: ma lame toute prête + N'attendoit que vos yeux pour immoler ma tête. + Vous lirez dans mon sang, à vos pieds répandu, + Ce que valoit l'amant que vous aurez perdu[306]; + Et sans vous reprocher un si cruel outrage, 1545 + Ma main de vos rigueurs achèvera l'ouvrage: + Trop heureux mille fois si je plais en mourant + A celle à qui j'ai pu déplaire en l'adorant, + Et si ma prompte mort, secondant son envie, + L'assure du pouvoir qu'elle avoit sur ma vie! 1550 + + CÉLIDÉE. + + Moi, du pouvoir sur vous! vos yeux se sont mépris; + Et quelque illusion qui trouble vos esprits + Vous fait imaginer d'être auprès d'Hippolyte. + Allez, volage, allez où l'amour vous invite: + Dans ces doux entretiens recherchez vos plaisirs[307], 1555 + Et ne m'empêchez plus de suivre mes desirs. + + LYSANDRE. + + Ce n'est pas sans raison que ma feinte passée[308] + A jeté cette erreur dedans votre pensée. + Il est vrai, devant vous forçant mes sentiments, + J'ai présenté des voeux, j'ai fait des compliments; 1560 + Mais c'étoient compliments qui partoient d'une souche: + Mon coeur, que vous teniez, désavouoit ma bouche. + Pleirante, qui rompit ces ennuyeux discours, + Sait bien que mon amour n'en changea point de cours: + Contre votre froideur une modeste plainte 1565 + Fut tout notre entretien au sortir de la feinte; + Et je le priai lors.... + + CÉLIDÉE. + + D'user de son pouvoir? + Ce n'étoit pas par là qu'il me falloit avoir. + Les mauvais traitements ne font qu'aigrir les âmes. + + LYSANDRE. + + Confus, désespéré du mépris de mes flammes, 1570 + Sans conseil, sans raison, pareil aux matelots + Qu'un naufrage abandonne à la merci des flots, + Je me suis pris à tout, ne sachant où me prendre. + Ma douleur par mes cris d'abord s'est fait entendre; + J'ai cru que vous seriez d'un naturel plus doux, 1575 + Pourvu que votre esprit devînt un peu jaloux; + J'ai fait agir pour moi l'autorité d'un père; + J'ai fait venir aux mains celui qu'on me préfère; + Et puisque ces efforts n'ont réussi qu'en vain, + J'aurai de vous ma grâce, ou la mort de ma main. 1580 + Choisissez, l'une ou l'autre achèvera mes peines[309]; + Mon sang brûle déjà de sortir de mes veines: + Il faut pour l'arrêter me rendre votre amour; + Je n'ai plus rien sans lui qui me retienne au jour[310]. + + CÉLIDÉE. + + Volage, falloit-il, pour un peu de rudesse, 1585 + Vous porter si soudain à changer de maîtresse? + Que je vous croyois bien d'un jugement plus meur[311]! + Ne pouviez-vous souffrir de ma mauvaise humeur? + Ne pouviez-vous juger que c'étoit une feinte + A dessein d'éprouver quelle étoit votre atteinte? 1590 + Les Dieux m'en soient témoins, et ce nouveau sujet + Que vos feux inconstants ont choisi pour objet, + Si jamais j'eus pour vous de dédain véritable, + Avant que votre amour parût si peu durable! + Qu'Hippolyte vous die avec quels sentiments 1595 + Je lui fus raconter vos premiers mouvements, + Avec quelles douceurs je m'étois préparée + A redonner la joie à votre âme éplorée! + Dieux! que je fus surprise, et mes sens éperdus, + Quand je vis vos devoirs à sa beauté rendus! 1600 + Votre légèreté fut soudain imitée: + Non pas que Dorimant m'en eût sollicitée; + Au contraire, il me fuit, et l'ingrat ne veut pas + Que sa franchise cède au peu que j'ai d'appas; + Mais, hélas! plus il fuit, plus son portrait s'efface; 1605 + Je vous sens, malgré moi, reprendre votre place; + L'aveu de votre erreur désarme mon courroux: + Ne redoutez plus rien, l'amour combat pour vous. + Si nous avons failli de feindre l'un et l'autre, + Pardonnez à ma feinte, et j'oublierai la vôtre[312]. 1610 + Moi-même je l'avoue à ma confusion, + Mon imprudence a fait notre division. + Tu ne méritois pas de si rudes alarmes: + Accepte un repentir accompagné de larmes[313]; + Et souffre que le tien nous fasse tour à tour 1615 + Par ce petit divorce augmenter notre amour. + + LYSANDRE. + + Que vous me surprenez! O ciel! est-il possible + Que je vous trouve encor à mes desirs sensible? + Que j'aime ces dédains qui finissent ainsi! + + CÉLIDÉE. + + Et pour l'amour de toi, que je les aime aussi! 1620 + + LYSANDRE. + + Que ce soit toutefois sans qu'il vous prenne envie + De les plus essayer au péril de ma vie[314]. + + CÉLIDÉE. + + J'aime trop désormais ton repos et le mien: + Tous mes soins n'iront plus qu'à notre commun bien. + Voudrois-je, après ma faute, une plus douce amende + Que l'effet d'un hymen qu'un père me commande[315]? + Je t'accusois en vain d'une infidélité: + Il agissoit pour toi de pleine autorité, + Me traitoit de parjure et de fille rebelle. + Mais allons lui porter cette heureuse nouvelle; 1630 + Ce que pour mes froideurs il témoigne d'horreur + Mérite bien qu'en hâte on le tire d'erreur. + + LYSANDRE. + + Vous craignez qu'à vos yeux cette belle Hippolyte + N'ait encor de ma bouche un hommage hypocrite? + + CÉLIDÉE. + + Non: je fuis Dorimant qu'ensemble j'aperçoi; 1635 + Je ne veux plus le voir, puisque je suis à toi. + + +SCÈNE V. + +DORIMANT, HIPPOLYTE. + + DORIMANT. + + Autant que mon esprit adore vos mérites, + Autant veux-je de mal à vos longues visites. + + HIPPOLYTE. + + Que vous ont-elles fait pour vous mettre en courroux? + + DORIMANT. + + Elles m'ôtent le bien de vous trouver chez vous. 1640 + J'y fais à tous moments une course inutile; + J'apprends cent fois le jour que vous êtes en ville. + En voici presque trois que je n'ai pu vous voir, + Pour rendre à vos beautés ce que je sais devoir[316]; + Et n'étoit qu'aujourd'hui cette heureuse rencontre, 1645 + Sur le point de rentrer, par hasard me les montre, + Je crois que ce jour même auroit encor passé[317] + Sans moyen de m'en plaindre aux yeux qui m'ont blessé. + + HIPPOLYTE. + + Ma libre et gaie humeur hait le ton de la plainte; + Je n'en puis écouter qu'avec de la contrainte: 1650 + Si vous prenez plaisir dedans mon entretien, + Pour le faire durer ne vous plaignez de rien. + + DORIMANT. + + Vous me pouvez ôter tout sujet de me plaindre. + + HIPPOLYTE. + + Et vous pouvez aussi vous empêcher d'en feindre. + + DORIMANT. + + Est-ce en feindre un sujet qu'accuser vos rigueurs? 1655 + + HIPPOLYTE. + + Pour vous en plaindre à faux, vous feignez des langueurs. + + DORIMANT. + + Verrois-je sans languir ma flamme qu'on néglige? + + HIPPOLYTE. + + Éteignez cette flamme où rien ne vous oblige. + + DORIMANT. + + Vos charmes trop puissants me forcent à ces feux. + + HIPPOLYTE. + + Oui, mais rien ne vous force à vous approcher d'eux. 1660 + + DORIMANT. + + Ma présence vous fâche et vous est odieuse. + + HIPPOLYTE. + + Non, mais tout ce discours là peut rendre ennuyeuse[318]. + + DORIMANT. + + Je vois bien ce que c'est; je lis dans votre coeur: + Il a reçu les traits d'un plus heureux vainqueur; + Un autre, regardé d'un oeil plus favorable, 1665 + A mes submissions vous fait inexorable: + C'est pour lui seulement que vous voulez brûler. + + HIPPOLYTE. + + Il est vrai: je ne puis vous le dissimuler; + Il faut que je vous traite avec toute franchise. + Alors que je vous pris, un autre[319] m'avoit prise, 1670 + Un autre captivoit mes inclinations[320]. + Vous devez présumer de vos perfections + Que si vous attaquiez un coeur qui fût à prendre, + Il seroit malaisé qu'il s'en pût bien défendre. + Vous auriez eu le mien, s'il n'eût été donné; 1675 + Mais puisque les destins ainsi l'ont ordonné, + Tant que ma passion aura quelque espérance, + N'attendez rien de moi que de l'indifférence. + + DORIMANT. + + Vous ne m'apprenez point le nom de cet amant: + Sans doute que Lysandre est cet objet charmant 1680 + Dont les discours flatteurs vous ont préoccupée. + + HIPPOLYTE. + + Cela ne se dit point à des hommes d'épée: + Vous exposer aux coups d'un duel hasardeux, + Ce seroit le moyen de vous perdre tous deux. + Je vous veux, si je puis, conserver l'un et l'autre; 1685 + Je chéris sa personne, et hais si peu la vôtre, + Qu'ayant perdu l'espoir de le voir mon époux, + Si ma mère y consent, Hippolyte est à vous; + Mais aussi jusque-là plaignez votre infortune. + + DORIMANT. + + Permettez pour ce nom que je vous importune[321]; 1690 + Ne me refusez plus de me le déclarer: + Que je sache en quel temps j'aurai droit d'espérer. + Un mot me suffira pour me tirer de peine; + Et lors j'étoufferai si bien toute ma haine, + Que vous me trouverez vous-même trop remis. 1695 + + +SCÈNE VI. + +PLEIRANTE, LYSANDRE, CÉLIDÉE, DORIMANT, HIPPOLYTE. + + PLEIRANTE. + + Souffrez, mon cavalier, que je vous rende amis[322]. + Vous ne lui voulez pas quereller[323] Célidée? + + DORIMANT. + + L'affaire à cela près peut être décidée[324]. + Voici le seul objet de nos affections, + Et l'unique motif de nos dissensions[325]. 1700 + + LYSANDRE. + + Dissipe, cher ami, cette jalouse atteinte: + C'est l'objet de tes feux, et celui de ma feinte. + Mon coeur fut toujours ferme, et moi je me dédis + Des voeux que de ma bouche elle reçut jadis. + Piqué d'un faux dédain, j'avois pris fantaisie[326] 1705 + De mettre Célidée en quelque jalousie; + Mais au lieu d'un esprit, j'en ai fait deux jaloux. + + PLEIRANTE. + + Vous pouvez désormais achever entre vous: + Je vais dans ce logis dire un mot à Madame. + + +SCÈNE VII. + +DORIMANT, LYSANDRE, CÉLIDÉE, HIPPOLYTE. + + DORIMANT. + + Ainsi, loin de m'aider, tu traversois ma flamme! 1710 + + LYSANDRE. + + Les efforts que Pleirante à ma prière a faits + T'auroient acquis déjà le but de tes souhaits; + Mais tu dois accuser les glaces d'Hippolyte, + Si ton bonheur n'est pas égal à ton mérite. + + HIPPOLYTE. + + Qu'aurai-je cependant pour satisfaction 1715 + D'avoir servi d'objet à votre fiction? + Dans votre différend je suis la plus blessée, + Et me trouve, à l'accord, entièrement laissée. + + CÉLIDÉE. + + N'y songe plus, de grâce, et pour l'amour de moi[327], + Trouve bon qu'il ait feint de vivre sous ta loi. 1720 + Veux-tu le quereller lorsque je lui pardonne? + Le droit de l'amitié tout autrement ordonne. + Tous prêts d'être assemblés d'un lien conjugal, + Tu ne peux le haïr sans me vouloir du mal[328]. + J'ai feint par ton conseil; lui, par celui d'un autre; 1725 + Et bien qu'amour jamais ne fut égal au nôtre, + Je m'étonne comment cette confusion. + Laisse finir sitôt notre division. + + HIPPOLYTE. + + De sorte qu'à présent le ciel y remédie? + + CÉLIDÉE. + + Tu vois; mais après tout, s'il faut que je le die[329], 1730 + Ton conseil est fort bon, mais un peu dangereux. + + HIPPOLYTE. + + Excuse, chère amie, un esprit amoureux[330]: + Lysandre me plaisoit, et tout mon artifice + N'alloit qu'à détourner son coeur de ton service. + J'ai fait ce que j'ai pu pour brouiller vos esprits; 1735 + J'ai, pour me l'attirer, pratiqué tes mépris; + Mais puisqu'ainsi le ciel rejoint votre hyménée.... + + DORIMANT. + + Votre rigueur vers moi doit être terminée. + Sans chercher de raisons pour vous persuader[331], + Votre amour hors d'espoir fait qu'il me faut céder; 1740 + Vous savez trop à quoi la parole vous lie. + + HIPPOLYTE. + + A vous dire le vrai, j'ai fait une folie: + Je les croyois encor loin de se réunir, + Et moi, par conséquent, loin de vous la tenir[332]. + + DORIMANT. + + Auriez-vous pour la rompre une âme assez légère? 1745 + + HIPPOLYTE. + + Puisque je l'ai promis, vous pouvez voir ma mère. + + LYSANDRE. + + Si tu juges Pleirante à cela suffisant, + Je crois qu'eux deux ensemble en parlent à présent. + + DORIMANT. + + Après cette faveur qu'on me vient de promettre, + Je crois que mes devoirs ne se peuvent remettre: 1750 + J'espère tout de lui; mais pour un bien si doux + Je ne saurois.... + + LYSANDRE. + + Arrête: ils s'avancent vers nous. + + +SCÈNE VIII. + +PLEIRANTE, CHRYSANTE, LYSANDRE, DORIMANT, CÉLIDÉE, HIPPOLYTE[333], +FLORICE. + + DORIMANT, à Chrysante. + + Madame, un pauvre amant, captif de cette belle, + Implore le pouvoir que vous avez sur elle: + Tenant ses volontés, vous gouvernez mon sort; 1755 + J'attends de votre bouche ou la vie ou la mort. + + CHRYSANTE, à Dorimant. + + Un homme tel que vous, et de votre naissance, + Ne peut avoir besoin d'implorer ma puissance[334]. + Si vous avez gagné ses inclinations, + Soyez sûr du succès de vos affections; 1760 + Mais je ne suis pas femme à forcer son courage; + Je sais ce que la force est en un mariage. + Il me souvient encor de tous mes déplaisirs + Lorsqu'un premier hymen contraignit mes desirs; + Et sage à mes dépens, je veux bien qu'Hippolyte 1765 + Prenne ou laisse, à son choix, un homme de mérite. + Ainsi présumez tout de mon consentement, + Mais ne prétendez rien de mon commandement. + + DORIMANT, à Hippolyte. + + Après un tel aveu serez-vous inhumaine[335]? + + HIPPOLYTE, à Chrysante. + + Madame, un mot de vous me mettroit hors de peine. + Ce que vous remettez à mon choix d'accorder, + Vous feriez beaucoup mieux de me le commander. + + PLEIRANTE, à Chrysante. + + Elle vous montre assez où son desir se porte. + + CHRYSANTE. + + Puisqu'elle s'y résout, le reste ne m'importe[330]. + + DORIMANT. + + Ce favorable mot me rend le plus heureux 1775 + De tout ce que jamais on a vu d'amoureux. + + LYSANDRE. + + J'en sens croître la joie au milieu de mon âme[337], + Comme si de nouveau l'on acceptoit ma flamme[338]. + + HIPPOLYTE, à Lysandre. + + Ferez-vous donc enfin quelque chose pour moi[339]? + + LYSANDRE. + + Tout, hormis ce seul point, de lui manquer de foi. 1780 + + HIPPOLYTE. + + Pardonnez donc à ceux qui, gagnés par Florice, + Lorsque je vous aimois, m'ont fait quelque service[340]. + + LYSANDRE. + + Je vous entends assez: soit, Aronte impuni + Pour ses mauvais conseils ne sera point banni; + Tu le souffriras bien, puisqu'elle m'en supplie[341]. 1785 + + CÉLIDÉE. + + Il n'est rien que pour elle et pour toi je n'oublie. + + PLEIRANTE. + + Attendant que demain ces deux couples d'amants + Soient mis au plus haut point de leurs contentements, + Allons chez moi, Madame, achever la journée. + + CHRYSANTE. + + Mon coeur est tout ravi de ce double hyménée. 1790 + + FLORICE. + + Mais afin que la joie en soit égale à tous, + Faites encor celui de Monsieur et de vous. + + CHRYSANTE. + + Outre l'âge en tous deux un peu trop refroidie, + Cela sentiroit trop sa fin de comédie. + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + +FOOTNOTES: + + [299] _Var._ Que ses desirs, d'accord[299-a] avec mon espérance. + (1637-60) + + [299-a] Les éditions de 1652 et de 1657 donnent, très-probablement + par erreur, _d'abord_, pour _d'accord_. + + [300] _Var._ Mon respect s'est accru vers un objet si cher. (1637, + 44 et 52-57) + _Var._ Mon respect s'est accru vers mon objet si cher. (1648) + + [301] _Var._ [Eh quoi? pour m'avoir vu, vous changez de dessein!] + Pensez-vous m'éblouir avec cette visite? + Ne feignez point pour moi d'entrer chez Hippolyte[301-a]: + Vous ne m'apprendrez rien, je sais trop comme quoi + Un tel ami que vous traite l'amour pour moi. (1637) + + [301-a] Ne laissez point pour moi d'entrer chez Hippolyte. + (1644-57) + + [302] _Var._ Nous en aurons bientôt la querelle vidée. (1637-64) + + [303] _Var._ Ah! perfide, sur moi décharge ton courroux. (1637) + + [304] _Var._ Arrête, mon souci! (1637-57) + + [305] _Var._ Et que m'étant moqué de son plus rude effort. + (1637-57) + + [306] _Var._ La valeur d'un amant que vous aurez perdu. (1637-57) + + [307] _Var._ Dedans son entretien recherchez vos plaisirs. + (1637-63) + + [308] _Var._ C'est avecque raison que ma feinte passée. (1637-57) + + [309] _Var._ Choisissez, l'un ou l'autre achèvera mes peines. + (1637) + + [310] _Var._ Sans lui, je n'ai plus rien qui me retienne au jour. + (1637) + + [311] Ce n'est pas seulement à la rime que Corneille écrit ce mot + ainsi, il est dans ses ouvrages orthographié partout de la sorte, + et c'est ainsi du reste qu'on le prononçait de son temps. Voyez + tome I, p. 190, note 5, et le _Lexique_. + + [312] _Var._ Pardonnez à ma faute, et j'oublierai la vôtre. + (1637-60) + + [313] _Var._ [Accepte un repentir accompagné de larmes.] + Ce baiser cependant punira ma rigueur, + Et me fermant la bouche, il t'ouvrira mon coeur. + LYS. Ma chère âme, mon heur, mon tout, est-il possible. (1637-57) + + [314] _Var._ De les plus exercer au péril de ma vie. (1637-60) + + [315] _Var._ [Que l'effet d'un hymen qu'un père me commande?] + Bons Dieux! qu'il fut fâché, voyant ces jours passés + Mon âme refroidie, et tous mes sens glacés + A son autorité se rendre si rebelles! + Mais allons lui porter ces heureuses nouvelles, + Et le tirer d'ennui, puisque ce bon vieillard + Dans tes contentements prend une telle part. + [LYS. Vous craignez qu'à vos yeux cette belle Hippolyte] + N'ait de moi derechef un hommage hypocrite? (1637-57) + + [316] _Var._ Pour rendre à vos beautés mon très-humble devoir. + (1637-57) + + [317] _Var._ Je pense que ce jour eût encore passé. (1637-57) + + [318] _Var._ Non pas, mais votre amour me devient ennuyeuse. + (1637-57) + + [319] Les éditions de 1648 et de 1664 portent, par erreur, _une + autre_, pour _un autre_. + + [320] _Var._ Et captivoit déjà mes inclinations. (1637-57) + + [321] _Var._ Si faut-il pour ce nom que je vous importune; + Ne me refusez point de me le déclarer. (1637-57) + + [322] _Var._ Souffrez, mon cavalier, que je vous fasse + amis[322-a]. (1637-64) + + [322-a] Entre les vers 1696 et 1697: _A Dorimant_. (1648) + + [323] _Quereller_, disputer. + + [324] Entre les vers 1698 et 1699: _Montrant Hippolyte_. (1648) + + [325] _Var._ Et l'unique sujet de nos dissensions. (1637-57) + + [326] _Var._ Piqué de ses dédains, j'avois pris fantaisie[326-a] + De jeter en son âme un peu de jalousie. (1637-57) + + [326-a] _Il regarde Célidée._ (1637, en marge.)--Entre les vers + 1704 et 1705: _Montrant Célidée_. (1648) + + [327] _Var._ N'y songe plus, ma soeur, et pour l'amour de moi. + (1637-57) + + [328] _Var._ Tu ne le peux haïr sans me vouloir du mal. (1637-64) + + [329] _Var._ Tu vois; mais après tout, veux-tu que je te die? + (1637-57) + + [330] _Var._ Excuse, chère soeur, un esprit amoureux. (1637-57) + + [331] _Var._ Sans chercher des raisons pour vous persuader. + (1637) + + [332] _Var._ Et moi, par conséquent, bien loin de la tenir. + DOR. Après m'avoir promis, seriez-vous mensongère? (1637-57) + + [333] Le nom d'HIPPOLYTE précède celui de CÉLIDÉE dans les + éditions de 1637-52 et de 1657. + + [334] _Var._ N'a que faire, en ce cas, d'implorer ma puissance. + (1637-57) + + [335] Ma belle, après cela, serez-vous inhumaine? (1637) + _Var._ Eh bien! après cela, serez-vous inhumaine? (1644-57) + + [336] _Var._ Puisqu'elle s'y résout, du reste ne m'importe. + (1637-57) + + [337] _Var._ Mon aise s'en redouble, et mon coeur qui se pâme. (1637-57) + _Var._ J'en sens croître ma joie, et mon coeur qui se pâme. (1660-64) + + [338] _Var._ Croit qu'encore une fois on accepte sa flamme. + (1637-64) + + [339] _Var._ Eh bien! ferez-vous donc quelque chose pour moi? + (1637) + + [340] _Var._ Lorsque je vous aimois, me firent un service. + (1637-57) + + [341] _Var._ Souffre-le, mon souci, puisqu'elle m'en supplie. + (1637-57) + + + + + LA SUIVANTE + + COMÉDIE + + 1634 + + + + +NOTICE. + + +Cette comédie, représentée suivant toute apparence en 1634, ne fut +publiée qu'en vertu du privilége commun _à la Galerie du Palais, à la +Place Royale_ et au _Cid_, dont nous avons rappelé les termes dans +notre notice sur le premier de ces ouvrages. L'achevé d'imprimer est +du 9 septembre 1637. L'édition originale in-4º, qui se compose de 1 +feuillet blanc, de 5 feuillets liminaires et de 128 pages, a pour +titre: + +LA SVIVANTE, COMEDIE. _A Paris, chez Augustin Courbé.... M.DC.XXXVII. +_Auec priuilege du Roy._ + +L'_Épître_ n'est adressée à personne en particulier, et semble une +forme choisie par l'auteur pour présenter au public quelques +réflexions hardies sur la nécessité d'interpréter les règles de la +poétique dans leur sens le plus large. + +Les éditeurs et les critiques, dont elle ne pouvait manquer d'attirer +l'attention, se sont étonnés de la trouver en tête d'une pièce aussi +peu importante que _la Suivante_: ils auraient dû remarquer que cette +épître, écrite seulement au moment de l'impression, c'est-à-dire vers +le mois d'août 1637, lorsque _le Cid_ était soumis à l'examen de +l'Académie, fournissait à Corneille une précieuse occasion de +manifester ses sentiments avec autant de modération que de fermeté. + + +A MONSIEUR ***[342]. + + MONSIEUR, + +Je vous présente une comédie qui n'a pas été également aimée de toutes +sortes d'esprits: beaucoup, et de fort bons, n'en ont pas fait grand +état, et beaucoup d'autres l'ont mise au-dessus du reste des miennes. +Pour moi, je laisse dire tout le monde, et fais mon profit des bons +avis, de quelque part que je les reçoive. Je traite toujours mon sujet +le moins mal qu'il m'est possible, et après y avoir corrigé ce qu'on +m'y fait connoître d'inexcusable, je l'abandonne au public. Si je ne +fais bien, qu'un autre fasse mieux; je ferai des vers à sa louange, au +lieu de le censurer. Chacun a sa méthode; je ne blâme point celle des +autres, et me tiens à la mienne: jusques à présent je m'en suis trouvé +fort bien; j'en chercherai une meilleure quand je commencerai à m'en +trouver mal. Ceux qui se font presser à la représentation de mes +ouvrages m'obligent infiniment; ceux qui ne les approuvent pas peuvent +se dispenser d'y venir gagner la migraine; ils épargneront de +l'argent, et me feront plaisir. Les jugements sont libres en ces +matières, et les goûts divers. J'ai vu des personnes de fort bon sens +admirer des endroits sur qui j'aurois passé l'éponge, et j'en connois +dont les poëmes réussissent au théâtre avec éclat, et qui pour +principaux ornements y emploient des choses que j'évite dans les +miens. Ils pensent avoir raison, et moi aussi: qui d'eux ou de moi se +trompe, c'est ce qui n'est pas aisé à juger. Chez les philosophes, +tout ce qui n'est point de la foi ni des principes est disputable; et +souvent ils soutiendront, à votre choix, le pour et le contre d'une +même proposition: marques certaines de l'excellence de l'esprit +humain, qui trouve des raisons à défendre tout; ou plutôt de sa +foiblesse, qui n'en peut trouver de convaincantes, ni qui ne puissent +être combattues et détruites par de contraires. Ainsi ce n'est pas +merveille si les critiques donnent de mauvaises interprétations à nos +vers, et de mauvaises faces à nos personnages. «Qu'on me donne (dit M. +de Montagne[343], au chapitre 36 du premier livre) l'action la plus +excellente et pure, ie m'en vois y fournir vray-semblablement +cinquante vicieuses intentions.» C'est au lecteur désintéressé à +prendre la médaille par le beau revers. Comme il nous a quelque +obligation d'avoir travaillé à le divertir, j'ose dire que pour +reconnoissance il nous doit un peu de faveur, et qu'il commet une +espèce d'ingratitude, s'il ne se montre plus ingénieux à nous défendre +qu'à nous condamner, et s'il n'applique la subtilité de son esprit +plutôt à colorer et justifier en quelque sorte nos véritables défauts, +qu'à en trouver où il n'y en a point. Nous pardonnons beaucoup de +choses aux anciens; nous admirons quelquefois dans leurs écrits ce que +nous ne souffririons pas dans les nôtres; nous faisons des mystères de +leurs imperfections, et couvrons leurs fautes du nom de licences +poétiques. Le docte Scaliger[344] a remarqué des taches dans tous les +Latins, et de moins savants que lui en remarqueroient bien dans les +Grecs, et dans son Virgile même, à qui il dresse des autels sur le +mépris des autres. Je vous laisse donc à penser si notre présomption +ne seroit pas ridicule, de prétendre qu'une exacte censure ne pût +mordre sur nos ouvrages, puisque ceux de ces grands génies de +l'antiquité ne se peuvent pas soutenir contre un rigoureux examen. Je +ne me suis jamais imaginé avoir mis rien au jour de parfait, je +n'espère pas même y pouvoir jamais arriver; je fais néanmoins mon +possible pour en approcher, et les plus beaux succès des autres ne +produisent en moi qu'une vertueuse émulation, qui me fait redoubler +mes efforts afin d'en avoir de pareils: + + Je vois d'un oeil égal croître le nom d'autrui, + Et tâche à m'élever aussi haut comme lui, + Sans hasarder ma peine à le faire descendre. + La gloire a des trésors qu'on ne peut épuiser, + Et plus elle en prodigue à nous favoriser, + Plus elle en garde encore où chacun peut prétendre. + +Pour venir à cette _Suivante_ que je vous dédie, elle est d'un genre +qui demande plutôt un style naïf que pompeux. Les fourbes et les +intrigues sont principalement du jeu de la comédie; les passions n'y +entrent que par accident. Les règles des anciens sont assez +religieusement observées en celle-ci. Il n'y a qu'une action +principale à qui toutes les autres aboutissent; son lieu n'a point +plus d'étendue que celle du théâtre, et le temps n'en est point plus +long que celui de la représentation, si vous en exceptez l'heure du +dîner, qui se passe entre le premier et le second acte. La liaison +même des scènes, qui n'est qu'un embellissement, et non pas un +précepte[345], y est gardée; et si vous prenez la peine de compter les +vers, vous n'en trouverez en pas un acte plus qu'en l'autre[346]. Ce +n'est pas que je me sois assujetti depuis aux mêmes rigueurs. J'aime à +suivre les règles; mais loin de me rendre esclave, je les élargis et +resserre selon le besoin qu'en a mon sujet, et je romps même sans +scrupule celle qui regarde la durée de l'action, quand sa sévérité me +semble absolument incompatible avec les beautés des événements que je +décris. Savoir les règles, et entendre le secret de les apprivoiser +adroitement avec notre théâtre, ce sont deux sciences bien +différentes; et peut-être que pour faire maintenant réussir une pièce, +ce n'est pas assez d'avoir étudié dans les livres d'Aristote et +d'Horace. J'espère un jour traiter ces matières plus à fond, et +montrer[347] de quelle espèce est la vraisemblance qu'ont suivie ces +grands maîtres des autres siècles, en faisant parler des bêtes et des +choses qui n'ont point de corps. Cependant mon avis est celui de +Térence: puisque nous faisons des poëmes pour être représentés, notre +premier but doit être de plaire à la cour et au peuple, et d'attirer +un grand monde à leurs représentations[348]. Il faut, s'il se peut, y +ajouter les règles, afin de ne déplaire pas aux savants, et recevoir +un applaudissement universel; mais surtout gagnons la voix publique; +autrement, notre pièce aura beau être régulière, si elle est sifflée +au théâtre, les savants n'oseront se déclarer en notre faveur, et +aimeront mieux dire que nous aurons mal entendu les règles, que de +nous donner des louanges quand nous serons décriés par le consentement +général de ceux qui ne voient la comédie que pour se divertir. + + Je suis, + MONSIEUR, + Votre très-humble serviteur, + CORNEILLE. + +FOOTNOTES: + + [342] Voyez la _Notice_, p. 115. L'_Épître dédicatoire_ n'est que + dans les éditions de 1637-1657. + + [343] C'est ainsi que le mot est écrit dans toutes les éditions + qui ont paru du vivant de Corneille. + + [344] Jules-César Scaliger, né en 1484, mort en 1558, auteur + d'une Poétique (_Poetices libri VII_, Lyon, 1561), où il passe en + revue les ouvrages des poëtes les plus célèbres et les juge avec + une grande sévérité. + + [345] Voyez tome I, p. 3 et 4, l'avis _Au lecteur_ de l'édition + de 1648. + + [346] Chaque acte est de trois cent quarante vers. + + [347] L'édition de 1657 porte par erreur: «de montrer.» + + [348] _Poeta, quum primum animum ad scribendum appulit, + Id sibi negoti credidit solum dari, + Populo ut placerent, quas fecisset fabulas._ + + (Térence, _Andria_, prologue, vers 1-3.) + + Corneille revient ailleurs sur cette pensée: voyez les Dédicaces de + _Médée_ et de _la Suite du Menteur_. C'est aussi la maxime de + Molière et de la Fontaine. «Je voudrois bien savoir si la grande + règle de toutes les règles n'est pas de plaire,» dit le premier + dans _la Critique de l'École des Femmes_, scène VII. «Mon principal + but est toujours de plaire,» dit le second dans la Préface de + _Psyché_. + + +EXAMEN. + +Je ne dirai pas grand mal de celle-ci[349], que je tiens assez +régulière, bien qu'elle ne soit pas sans taches. Le style en est plus +foible que celui des autres. L'amour de Géraste pour Florise n'est +point marqué dans le premier acte, et ainsi la protase comprend la +première scène du second, où il se présente avec sa confidente Célie, +sans qu'on les connoisse ni l'un ni l'autre. Cela ne seroit pas +vicieux s'il ne s'y présentoit que comme père de Daphnis, et qu'il ne +s'expliquât que sur les intérêts de sa fille; mais il en a de si +notables pour lui, qu'ils font le noeud et le dénouement. Ainsi c'est +un défaut, selon moi, qu'on ne le connoisse pas dès ce premier acte. +Il pourroit être encore souffert, comme Célidan dans _la Veuve_, si +Florame l'alloit voir pour le faire consentir à son mariage avec sa +fille, et que par occasion il lui proposât celui de sa soeur pour +lui-même; car alors ce seroit Florame qui l'introduiroit dans la +pièce, et il y seroit appelé par un acteur agissant dès le +commencement. Clarimond, qui ne paroît qu'au troisième, est insinué +dès le premier, où Daphnis parle de l'amour qu'il a pour elle, et +avoue qu'elle ne le dédaigneroit pas s'il ressembloit à Florame. Ce +même Clarimond fait venir son oncle Polémon au cinquième; et ces deux +acteurs ainsi sont exempts du défaut que je remarque en Géraste. +L'entretien de Daphnis, au troisième, avec cet amant dédaigné, a une +affectation assez dangereuse, de ne dire que chacun un vers à la fois: +cela sort tout à fait du vraisemblable, puisque naturellement on ne +peut être si mesuré en ce qu'on s'entre-dit. Les exemples d'Euripide +et de Sénèque pourroient autoriser cette affectation, qu'ils +pratiquent si souvent, et même par discours généraux, qu'il semble que +leurs acteurs ne viennent quelquefois sur la scène que pour s'y battre +à coups de sentences; mais c'est une beauté qu'il ne leur faut pas +envier. Elle est trop fardée pour donner un amour raisonnable à ceux +qui ont de bons yeux, et ne prend pas assez de soin de cacher +l'artifice de ses parures, comme l'ordonne Aristote[350]. + +Géraste n'agit pas mal en vieillard amoureux, puisqu'il ne traite +l'amour que par tierce personne, qu'il ne prétend être considérable +que par son bien, et qu'il ne se produit point aux yeux de sa +maîtresse, de peur de lui donner du dégoût par sa présence. On peut +douter s'il ne sort point du caractère des vieillards, en ce qu'étant +naturellement avares, ils considèrent le bien plus que toute autre +chose dans les mariages de leurs enfants, et que celui-ci donne assez +libéralement sa fille à Florame, malgré son peu de fortune, pourvu +qu'il en obtienne sa soeur. En cela, j'ai suivi la peinture que fait +Quintilian d'un vieux mari qui a épousé une jeune femme, et n'ai point +fait de scrupule de l'appliquer à un vieillard qui se veut marier. Les +termes en sont si beaux, que je n'ose les gâter par ma traduction: +_Genus infirmissimæ servitutis est senex maritus, et flagrantius +uxoriæ charitatis ardorem frigidis concipimus affectibus_[351]. C'est +sur ces deux lignes que je me suis cru bien fondé à faire dire de ce +bonhomme: + + Que s'il pouvoit donner trois Daphnis pour Florise, + Il la tiendroit encore heureusement acquise[352]. + +Il peut naître encore une autre difficulté sur ce que Théante et +Amarante forment chacun un dessein pour traverser les amours de +Florame et Daphnis, et qu'ainsi ce sont deux intriques qui rompent +l'unité d'action. A quoi je réponds, premièrement, que ces deux +desseins formés en même temps, et continués tous deux jusqu'au bout, +font une concurrence qui n'empêche pas cette unité: ce qui ne seroit +pas si, après celui de Théante avorté, Amarante en formoit un nouveau +de sa part; en second lieu, que ces deux desseins ont une espèce +d'unité entre eux, en ce que tous deux sont fondés sur l'amour que +Clarimond a pour Daphnis, qui sert de prétexte à l'un et à l'autre; +et enfin, que de ces deux desseins il n'y en a qu'un qui fasse effet, +l'autre se détruisant de soi-même, et qu'ainsi la fourbe d'Amarante +est le seul véritable noeud de cette comédie, où le dessein de Théante +ne sert qu'à un agréable épisode de deux honnêtes gens qui jouent tour +à tour un poltron et le tournent en ridicule. + +Il y avoit ici un aussi beau jeu pour les _a parte_ qu'en _la Veuve_; +mais j'y en fais voir la même aversion, avec cet avantage, qu'une +seule scène qui ouvre le théâtre donne ici l'intelligence du sens +caché de ce que disent mes acteurs, et qu'en l'autre j'en emploie +quatre ou cinq pour l'éclaircir. + +L'unité de lieu est assez exactement gardée en cette comédie, avec ce +passe-droit toutefois dont j'ai déjà parlé[353], que tout ce que dit +Daphnis à sa porte ou en la rue seroit mieux dit dans sa chambre, où +les scènes qui se font sans elle et sans Amarante ne peuvent se +placer. C'est ce qui m'oblige à la faire sortir au dehors, afin qu'il +y puisse avoir et unité de lieu entière, et liaison de scène +perpétuelle dans la pièce; ce qui ne pourroit être, si elle parloit +dans sa chambre, et les autres dans la rue. + +J'ai déjà dit que je tiens impossible de choisir une place publique +pour le lieu de la scène que cet inconvénient n'arrive; j'en parlerai +encore plus au long, quand je m'expliquerai sur l'unité de lieu[354]. +J'ai dit que la liaison de scènes est ici perpétuelle, et j'y en ai +mis de deux sortes, de présence et de vue. Quelques-uns ne veulent pas +que quand un acteur sort du théâtre pour n'être point vu de celui qui +y vient, cela fasse une liaison: mais je ne puis être de leur avis sur +ce point, et tiens que c'en est une suffisante quand l'acteur qui +entre sur le théâtre voit celui qui en sort, ou que celui qui +sort[355] voit celui qui entre; soit qu'il le cherche, soit qu'il le +fuie, soit qu'il le voie simplement sans avoir intérêt à le chercher +ni à le fuir. Aussi j'appelle en général une liaison de vue ce qu'ils +nomment une liaison de recherche. J'avoue que cette liaison est +beaucoup plus imparfaite que celle de présence et de discours, qui se +fait lorsqu'un acteur ne sort point du théâtre sans y laisser un autre +à qui il aye parlé; et dans mes derniers ouvrages je me suis arrêté à +celle-ci sans me servir de l'autre; mais enfin je crois qu'on s'en +peut contenter, et je la préférerois de beaucoup à celle qu'on appelle +liaison de bruit, qui ne me semble pas supportable, s'il n'y a de +très-justes et de très-importantes occasions qui obligent un acteur à +sortir du théâtre quand il en entend; car d'y venir simplement par +curiosité, pour savoir ce que veut dire ce bruit, c'est une si foible +liaison, que je ne conseillerois jamais personne de s'en servir[356]. + +La durée de l'action ne passeroit point en cette comédie celle de la +représentation, si l'heure du dîner n'y séparoit point les deux +premiers actes. Le reste n'emporte que ce temps-là; et je n'aurois pu +lui en donner davantage, que mes acteurs n'eussent le[357] loisir de +s'éclaircir; ce qui les brouille n'étant qu'un malentendu qui ne peut +subsister qu'autant que Géraste, Florame et Daphnis ne se trouvent +point tous trois ensemble. Je n'ose dire que je m'y suis asservi à +faire les actes si égaux, qu'aucun n'a pas un vers plus que +l'autre[358]: c'est une affectation qui ne fait aucune beauté. Il faut +à la vérité les rendre les plus égaux qu'il se peut; mais il n'est pas +besoin de cette exactitude: il suffit qu'il n'y aye point d'inégalité +notable qui fatigue l'attention de l'auditeur en quelques-uns, et ne +la remplisse pas dans les autres. + +FOOTNOTES: + + [349] Pour se rendre bien compte de ce pronom (_celle-ci_), il + faut relire la dernière phrase de l'Examen de _la Galerie du + Palais_ (p. 15), et se reporter à la note 1 de la p. 137 du tome + I. + + [350] Nous trouvons dans la _Poétique_ d'Aristote (chap. VI) un + passage relatif à l'abus des sentences, mais rien qui ressemble à + ce précepte dont parle ici Corneille, «de cacher l'artifice de + ses parures.» + + [351] IIe Déclamation (_Cæcus pro limine_), chap. XIV. Corneille + cite sans doute de mémoire, car dans le texte le mot + _flagrantius_ précède immédiatement _frigidis_. Voici comment ce + passage a été rendu par un contemporain de Corneille, le sieur du + Teil, avocat en parlement, dont la traduction, dédiée à Foucquet, + a paru en 1659: «Le mariage est une espèce de servitude aux + vieilles gens; leur foiblesse augmente leur passion, et il semble + que leur desir s'échauffe par la froideur même de leur + tempérament.» + + [352] Dans la pièce, ce passage (vers 1353 et 1354) commence + ainsi: + + Et s'il pouvoit donner.... + + + [353] Voyez l'Examen de _la Galerie du Palais_, p. 13. + + [354] Tome I, p. 117, dans le _Discours des trois unités_, qui se + trouve en tête du troisième volume de l'édition de 1682. + + [355] VAR. (édit. de 1660): celui qui en sort. + + [356] VAR. (édit. de 1660-1664): que je ne conseillerois jamais + de s'en servir.--Corneille a complété dans son _Discours des + trois unités_ ce qu'il dit ici des diverses sortes de liaisons. + Voyez tome I, p. 103. + + [357] Les éditions de 1668 et de 1682 portent _de_, pour _le_; + mais c'est sans doute une erreur. + + [358] Voyez ci-dessus, p. 119, note 1. + + + + +ACTEURS. + + GÉRASTE, père de Daphnis. + + POLÉMON, oncle de Clarimond. + + CLARIMOND, amoureux de Daphnis. + + FLORAME, amant de Daphnis. + + THÉANTE, aussi amoureux de Daphnis. + + DAMON, ami de Florame et de Théante. + + DAPHNIS, maîtresse de Florame, aimée[359] de Clarimond et de + Théante. + + AMARANTE, suivante de Daphnis. + + CÉLIE, voisine de Géraste et sa confidente. + + CLÉON, domestique de Damon[360]. + +La scène est à Paris[361] + + + + +LA SUIVANTE. + +COMÉDIE. + + + + +ACTE I. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +DAMON, THÉANTE. + + DAMON. + + Ami, j'ai beau rêver, toute ma rêverie + Ne me fait rien comprendre en ta galanterie. + Auprès de ta maîtresse engager un ami, + C'est, à mon jugement, ne l'aimer qu'à demi. + Ton humeur qui s'en lasse au changement l'invite; 5 + Et n'osant la quitter, tu veux qu'elle te quitte. + + THÉANTE. + + Ami, n'y rêve plus; c'est en juger trop bien + Pour t'oser plaindre encor de n'y comprendre rien. + Quelques puissants appas que possède Amarante, + Je trouve qu'après tout ce n'est qu'une suivante[362]; 10 + Et je ne puis songer à sa condition + Que mon amour ne cède à mon ambition. + Ainsi, malgré l'ardeur qui pour elle me presse, + A la fin j'ai levé les yeux sur sa maîtresse[363], + Où mon dessein, plus haut et plus laborieux, 15 + Se promet des succès beaucoup plus glorieux. + Mais lors, soit qu'Amarante eût pour moi quelque flamme, + Soit qu'elle pénétrât jusqu'au fond de mon âme, + Et que malicieuse elle prît du plaisir + A rompre les effets de mon nouveau desir, 20 + Elle savoit toujours m'arrêter auprès d'elle + A tenir des propos d'une suite éternelle. + L'ardeur qui me brûloit de parler à Daphnis + Me fournissoit en vain des détours infinis; + Elle usoit de ses droits, et toute impérieuse, 25 + D'une voix demi-gaie et demi-sérieuse: + «Quand j'ai des serviteurs, c'est pour m'entretenir, + Disoit-elle; autrement, je les sais bien punir; + Leurs devoirs près de moi n'ont rien qui les excuse.» + + DAMON. + + Maintenant je devine à peu près une ruse[364] 30 + Que tout autre en ta place à peine entreprendroit. + + THÉANTE. + + Écoute, et tu verras si je suis maladroit. + Tu sais comme Florame à tous les beaux visages + Fait par civilité toujours de feints hommages, + Et sans avoir d'amour offrant partout des voeux, 35 + Traite de peu d'esprit les véritables feux[365]. + Un jour qu'il se vantoit de cette humeur étrange, + A qui chaque objet plaît, et que pas un ne range, + Et reprochoit à tous que leur peu de beauté + Lui laissoit si longtemps garder sa liberté: 40 + «Florame, dis-je alors, ton âme indifférente + Ne tiendroit que fort peu contre mon Amarante.» + «Théante, me dit-il, il faudroit l'éprouver; + Mais l'éprouvant peut-être on te feroit rêver: + Mon feu, qui ne seroit que pure courtoisie[366], 45 + La rempliroit d'amour, et toi de jalousie.» + Je réplique, il repart, et nous tombons d'accord + Qu'au hasard du succès il y feroit effort. + Ainsi je l'introduis; et par ce tour d'adresse, + Qui me fait pour un temps lui céder ma maîtresse, 50 + Engageant Amarante et Florame au discours, + J'entretiens à loisir mes nouvelles amours. + + DAMON. + + Fut-elle sur ce point ou fâcheuse ou facile[367]? + + THÉANTE. + + Plus que je n'espérois je l'y trouvai docile[368]. + Soit que je lui donnasse une fort douce loi, 55 + Et qu'il fût à ses yeux plus aimable que moi; + Soit qu'elle fît dessein sur ce fameux rebelle[369] + Qu'une simple gageure attachoit auprès d'elle[370], + Elle perdit pour moi son importunité, + Et n'en demanda plus tant d'assiduité[371]. 60 + La douceur d'être seule à gouverner Florame[372] + Ne souffrit plus chez elle aucun soin de ma flamme, + Et ce qu'elle goûtoit avec lui de plaisirs + Lui fit abandonner mon âme à mes desirs. + + DAMON. + + On t'abuse, Théante; il faut que je te die 65 + Que Florame est atteint de même maladie, + Qu'il roule en son esprit mêmes desseins que toi[373], + Et que c'est à Daphnis qu'il veut donner sa foi. + A servir Amarante il met beaucoup d'étude; + Mais ce n'est qu'un prétexte à faire une habitude: 70 + Il accoutume ainsi ta Daphnis à le voir, + Et ménage un accès qu'il ne pouvoit avoir. + Sa richesse l'attire, et sa beauté le blesse; + Elle le passe en biens, il l'égale en noblesse, + Et cherche ambitieux, par sa possession, 75 + A relever l'éclat de son extraction. + Il a peu de fortune, et beaucoup de courage; + Et hors cette espérance, il hait le mariage. + C'est ce que l'autre jour en secret il m'apprit; + Tu peux, sur cet avis, lire dans son esprit. 80 + + THÉANTE. + + Parmi ses hauts projets il manque de prudence[374], + Puisqu'il traite avec toi de telle confidence. + + DAMON. + + Crois qu'il m'éprouvera fidèle au dernier point, + Lorsque ton intérêt ne s'y mêlera point. + + THÉANTE. + + Je dois l'attendre ici. Quitte-moi, je te prie, 85 + De peur qu'il n'ait soupçon de ta supercherie[375]. + + DAMON. + + Adieu. Je suis à toi. + + +SCÈNE II. + +THÉANTE. + + Par quel malheur fatal, + Ai-je donné moi-même entrée à mon rival? + De quelque trait rusé que mon esprit se vante, + Je me trompe moi-même en trompant Amarante, 90 + Et choisis un ami qui ne veut que m'ôter + Ce que par lui je tâche à me faciliter. + Qu'importe toutefois qu'il brûle et qu'il soupire[376]? + Je sais trop comme il faut l'empêcher d'en rien dire[377]. + Amarante l'arrête, et j'arrête Daphnis: 95 + Ainsi tous entretiens d'entre eux deux sont bannis; + Et tant d'heur se rencontre en ma sage conduite, + Qu'au langage des yeux son amour est réduite. + Mais n'est-ce pas assez pour se communiquer? + Que faut-il aux amants de plus pour s'expliquer? 100 + Même ceux de Daphnis à tous coups lui répondent: + L'un dans l'autre à tous coups leurs regards se confondent, + Et d'un commun aveu ces muets truchements + Ne se disent que trop leurs amoureux tourments. + Quelles vaines frayeurs troublent ma fantaisie! 105 + Que l'amour aisément penche à la jalousie! + Qu'on croit tôt ce qu'on craint en ces perplexités + Où les moindres soupçons passent pour vérités! + Daphnis est toute aimable; et si Florame l'aime[378], + Dois-je m'imaginer qu'il soit aimé de même[379]? 110 + Florame avec raison adore tant d'appas, + Et Daphnis sans raison s'abaisseroit trop bas. + Ce feu, si juste en l'un, en l'autre inexcusable, + Rendroit l'un glorieux, et l'autre méprisable. + Simple! l'amour peut-il écouter la raison? 115 + Et même ces raisons sont-elles de saison? + Si Daphnis doit rougir en brûlant pour Florame, + Qui l'en affranchiroit en secondant ma flamme? + Étant tous deux égaux, il faut bien que nos feux + Lui fassent même honte, ou même honneur tous deux[380]: + Ou tous deux nous formons un dessein téméraire, + Ou nous avons tous deux même droit de lui plaire. + Si l'espoir m'est permis, il y peut aspirer; + Et s'il prétend trop haut, je dois désespérer. + Mais le voici venir. + + +SCÈNE III. + +THÉANTE, FLORAME. + + THÉANTE. + + Tu me fais bien attendre. 125 + + FLORAME. + + Encore est-ce à regret qu'ici je viens me rendre[381], + Et comme un criminel qu'on traîne à sa prison. + + THÉANTE. + + Tu ne fais qu'en raillant cette comparaison. + + FLORAME. + + Elle n'est que trop vraie. + + THÉANTE. + + Et ton indifférence? + + FLORAME. + + La conserver encor! le moyen? l'apparence? 130 + Je m'étois plu toujours d'aimer en mille lieux: + Voyant une beauté, mon coeur suivoit mes yeux; + Mais de quelques attraits que le ciel l'eût pourvue, + J'en perdois la mémoire aussitôt que la vue; + Et bien que mes discours lui donnassent ma foi, 135 + De retour au logis, je me trouvois à moi[382]. + Cette façon d'aimer me sembloit fort commode, + Et maintenant encor je vivrois à ma mode; + Mais l'objet d'Amarante est trop embarrassant: + Ce n'est point un visage à ne voir qu'en passant; 140 + Un je ne sais quel charme auprès d'elle m'attache; + Je ne la puis quitter que le jour ne se cache; + Même alors, malgré moi, son image me suit[383], + Et me vient, au lieu d'elle, entretenir la nuit. + Le sommeil n'oseroit me peindre une autre idée; 145 + J'en ai l'esprit rempli, j'en ai l'âme obsédée. + Théante, ou permets-moi de n'en plus approcher, + Ou songe que mon coeur n'est pas fait d'un rocher; + Tant de charmes enfin me rendroient infidèle[384]. + + THÉANTE. + + Deviens-le si tu veux, je suis assuré d'elle; 150 + Et quand il te faudra tout de bon l'adorer, + Je prendrai du plaisir à te voir soupirer, + Tandis que pour tout fruit tu porteras la peine[385] + D'avoir tant persisté dans une humeur si vaine. + Quand tu ne pourras plus te priver de la voir[386], 155 + C'est alors que je veux t'en ôter le pouvoir; + Et j'attends de pied ferme à reprendre ma place[387], + Qu'il ne soit plus en toi de retrouver ta glace. + Tu te défends encore, et n'en tiens qu'à demi[388]. + + FLORAME. + + Cruel, est-ce là donc me traiter en ami? 160 + Garde, pour châtiment de cet injuste outrage, + Qu'Amarante pour toi ne change de courage[389], + Et se rendant sensible à l'ardeur de mes voeux.... + + THÉANTE. + + A cela près, poursuis; gagne-la, si tu peux: + Je ne m'en prendrai lors qu'à ma seule imprudence; 165 + Et demeurant ensemble en bonne intelligence, + En dépit du malheur que j'aurai mérité, + J'aimerai le rival qui m'aura supplanté. + + FLORAME. + + Ami, qu'il vaut bien mieux ne tomber point en peine + De faire à tes dépens cette épreuve incertaine[390]! 170 + Je me confesse pris, je quitte[391], j'ai perdu: + Que veux-tu plus de moi? reprends ce qui t'est dû[392]. + Séparer plus longtemps une amour si parfaite[393]! + Continuer encor la faute que j'ai faite! + Elle n'est que trop grande, et pour la réparer, 175 + J'empêcherai Daphnis de vous plus séparer[394]. + Pour peu qu'à mes discours je la trouve accessible, + Vous jouirez vous deux d'un entretien paisible; + Je saurai l'amuser, et vos feux redoublés + Par son fâcheux abord ne seront plus troublés. 180 + + THÉANTE. + + Ce seroit prendre un soin qui n'est pas nécessaire: + Daphnis sait d'elle-même assez bien se distraire, + Et jamais son abord ne trouble nos plaisirs, + Tant elle est complaisante à nos chastes desirs. + + +SCÈNE IV. + +FLORAME, THÉANTE, AMARANTE. + + THÉANTE. + + Déploie, il en est temps, tes meilleurs artifices[395] 185 + (Sans mettre toutefois en oubli mes services): + Je t'amène un captif qui te veut échapper. + + AMARANTE. + + J'en ai vu d'échappés que j'ai su rattraper[396]. + + THÉANTE. + + Vois qu'en sa liberté ta gloire se hasarde. + + AMARANTE. + + Allez, laissez-le-moi, j'en ferai bonne garde[397]. 190 + Daphnis est au jardin. + + FLORAME. + + Sans plus vous désunir, + Souffre qu'au lieu de toi je l'aille entretenir. + + +SCÈNE V. + +AMARANTE, FLORAME. + + AMARANTE. + + Laissez, mon cavalier, laissez aller Théante: + Il porte assez au coeur le portrait d'Amarante; + Je n'appréhende point qu'on l'en puisse effacer. 195 + C'est au vôtre à présent que je le veux tracer; + Et la difficulté d'une telle victoire + M'en augmente l'ardeur comme elle en croît la gloire[398]. + + FLORAME. + + Aurez-vous quelque gloire à me faire souffrir? + + AMARANTE. + + Plus que de tous les voeux qu'on me pourroit offrir[399]. 200 + + FLORAME. + + Vous plaisez-vous à ceux d'une âme si contrainte, + Qu'une vieille amitié retient toujours en crainte? + + AMARANTE. + + Vous n'êtes pas encore au point où je vous veux; + Et toute amitié meurt où naissent de vrais feux[400]. + + FLORAME. + + De vrai, contre ses droits mon esprit se rebelle; 205 + Mais feriez-vous état d'un amant infidèle? + + AMARANTE. + + Je ne prendrai jamais pour un manque de foi + D'oublier un ami pour se donner à moi. + + FLORAME. + + Encor si je pouvois former quelque espérance[401] + De vous voir favorable à ma persévérance, 210 + Que vous pussiez m'aimer après tant de tourment[402], + Et d'un mauvais ami faire un heureux amant! + Mais hélas! je vous sers, je vis sous votre empire, + Et je ne puis prétendre où mon desir aspire. + Théante! (ah, nom fatal pour me combler d'ennui!) 215 + Vous demandez mon coeur, et le vôtre est à lui! + Souffrez qu'en autre lieu j'adresse mes services[403], + Que du manque d'espoir j'évite les supplices: + Qui ne peut rien prétendre a droit d'abandonner. + + AMARANTE. + + S'il ne tient qu'à l'espoir, je vous en veux donner. 220 + Apprenez que chez moi c'est un foible avantage + De m'avoir de ses voeux le premier fait hommage: + Le mérite y fait tout, et tel plaît à mes yeux, + Que je négligerois près de qui vaudroit mieux[404]. + Lui seul de mes amants règle la différence, 225 + Sans que le temps leur donne aucune préférence. + + FLORAME. + + Vous ne flattez mes sens que pour m'embarrasser. + + AMARANTE. + + Peut-être; mais enfin il faut le confesser[405], + Vous vous trouveriez mieux auprès de ma maîtresse. + + FLORAME. + + Ne pensez pas.... + + AMARANTE. + + Non, non, c'est là ce qui vous presse. + Allons dans le jardin ensemble la chercher. + Que j'ai su dextrement à ses yeux la cacher! + + +SCÈNE VI. + +DAPHNIS, THÉANTE. + + DAPHNIS. + + Voyez comme tous deux ont fui notre rencontre[406]! + Je vous l'ai déjà dit, et l'effet vous le montre: + Vous perdez Amarante, et cet ami fardé 235 + Se saisit finement d'un bien si mal gardé; + Vous devez vous lasser de tant de patience, + Et votre sûreté n'est qu'en la défiance. + + THÉANTE. + + Je connois Amarante, et ma facilité + Établit mon repos sur sa fidélité: 240 + Elle rit de Florame et de ses flatteries, + Qui ne sont après tout que des galanteries[407]. + + DAPHNIS. + + Amarante, de vrai, n'aime pas à changer; + Mais votre peu de soin l'y pourroit engager. + On néglige aisément un homme qui néglige. 245 + Son naturel est vain; et qui la sert l'oblige: + D'ailleurs les nouveautés ont de puissants appas. + Théante, croyez-moi, ne vous y fiez pas. + J'ai su me faire jour jusqu'au fond de son âme[408], + Où j'ai peu remarqué de sa première flamme; 250 + Et s'il tournoit la feinte en véritable amour[409], + Elle seroit bien fille à vous jouer d'un tour; + Mais afin que l'issue en soit pour vous meilleure, + Laissez-moi ce causeur à gouverner une heure: + J'ai tant de passion pour tous vos intérêts, 255 + Que j'en saurai bientôt pénétrer les secrets[410]. + + THÉANTE. + + C'est un trop bas emploi pour de si hauts mérites; + Et quand elle aimeroit à souffrir ses visites, + Quand elle auroit pour lui quelque inclination, + Vous m'en verriez toujours sans appréhension. 260 + Qu'il se mette à loisir, s'il peut, dans son courage: + Un moment de ma vue en efface l'image. + Nous nous ressemblons mal, et pour ce changement, + Elle a de trop bons yeux et trop de jugement[411]. + + DAPHNIS. + + Vous le méprisez trop: je trouve en lui des charmes[412] + Qui vous devroient du moins donner quelques alarmes. + Clarimond n'a de moi que haine et que rigueur[413]; + Mais s'il lui ressembloit, il gagneroit mon coeur. + + THÉANTE. + + Vous en parlez ainsi, faute de le connoître. + + DAPHNIS. + + J'en parle et juge ainsi sur ce qu'on voit paroître[409]. 270 + + THÉANTE. + + Quoi qu'il en soit, l'honneur de vous entretenir.... + + DAPHNIS. + + Brisons là ce discours: je l'aperçois venir[415]. + Amarante, ce semble, en est fort satisfaite. + + +SCÈNE VII. + +DAPHNIS, FLORAME, THÉANTE, AMARANTE. + + THÉANTE. + + Je t'attendois, ami, pour faire la retraite: + L'heure du dîner presse, et nous incommodons[416] 275 + Celles qu'en nos discours ici nous retardons[417]. + + DAPHNIS. + + Il n'est pas encor tard. + + THÉANTE. + + Nous ferions conscience + D'abuser plus longtemps de votre patience. + + FLORAME. + + Madame, excusez donc cette incivilité, + Dont l'heure nous impose une nécessité. 280 + + DAPHNIS. + + Sa force vous excuse, et je lis dans votre âme + Qu'à regret vous quittez l'objet de votre flamme. + + +SCÈNE VIII. + +DAPHNIS, AMARANTE. + + DAPHNIS. + + Cette assiduité de Florame avec vous + A la fin a rendu Théante un peu jaloux. + Aussi de vous y voir tous les jours attachée, 285 + Quelle puissante amour n'en seroit point touchée[418]? + Je viens d'examiner son esprit en passant; + Mais vous ne croiriez pas l'ennui qu'il en ressent. + Vous y devez pourvoir; et si vous êtes sage, + Il faut à cet ami faire mauvais visage, 290 + Lui fausser compagnie, éviter ses discours. + Ce sont pour l'apaiser les chemins les plus courts: + Sinon, faites état qu'il va courir au change. + + AMARANTE. + + Il seroit en ce cas d'une humeur bien étrange. + A sa prière seule, et pour le contenter, 295 + J'écoute cet ami quand il m'en vient conter; + Et pour vous dire tout, cet amant infidèle + Ne m'aime pas assez pour en être en cervelle[419]. + Il forme des desseins beaucoup plus relevés, + Et de plus beaux portraits en son coeur sont gravés. 300 + Mes yeux pour l'asservir ont de trop foibles armes; + Il voudroit pour m'aimer que j'eusse d'autres charmes, + Que l'éclat de mon sang, mieux soutenu de biens, + Ne fût point ravalé par le rang que je tiens; + Enfin (que serviroit aussi bien de le taire?) 305 + Sa vanité le porte au souci de vous plaire. + + DAPHNIS. + + En ce cas, il verra que je sais comme il faut + Punir des insolents qui prétendent trop haut. + + AMARANTE. + + Je lui veux quelque bien, puisque, changeant de flamme, + Vous voyez par pitié qu'il me laisse Florame, 310 + Qui n'étant pas si vain, a plus de fermeté. + + DAPHNIS. + + Amarante, après tout disons la vérité: + Théante n'est si vain qu'en votre fantaisie, + Et sa froideur pour vous naît de sa jalousie[420]; + Mais soit qu'il change ou non, il ne m'importe en rien[421]; + Et ce que je vous dis n'est que pour votre bien. + + +SCÈNE IX. + +AMARANTE. + + Pour peu savant qu'on soit aux mouvements de l'âme, + On devine aisément qu'elle en veut à Florame. + Sa fermeté pour moi, que je vantois à faux, + Lui portoit dans l'esprit de terribles assauts. 320 + Sa surprise à ce mot a paru manifeste; + Son teint en a changé, sa parole, son geste. + L'entretien que j'en ai lui sembleroit bien doux, + Et je crois que Théante en est le moins jaloux. + Ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en suis doutée. 325 + Être toujours des yeux sur un homme arrêtée, + Dans son manque de biens déplorer son malheur, + Juger à sa façon qu'il a de la valeur, + Demander si l'esprit en répond à la mine[422], + Tout cela de ses feux eût instruit la moins fine. 330 + Florame en est de même, il meurt de lui parler; + Et s'il peut d'avec moi jamais se démêler, + C'en est fait, je le perds. L'impertinente crainte! + Que m'importe de perdre une amitié si feinte[423]? + Et que me peut servir un ridicule feu, 335 + Où jamais de son coeur sa bouche n'a l'aveu? + Je m'en veux mal en vain; l'amour a tant de force + Qu'il attache mes sens à cette fausse amorce, + Et fera son possible à toujours conserver + Ce doux extérieur dont on me veut priver. 340 + + +FIN DU PREMIER ACTE. + +FOOTNOTES: + + [359] Dans les éditions de 1637-1664: _et aimée_. + + [360] Dans l'édition de 1637, ce personnage se nomme Cléonte et + ne figure pas au tableau des acteurs. Du reste il ne prend la + parole que dans la scène v de l'acte IV, et dans aucune édition + son nom ne paraît, en tête de cette scène, parmi ceux des + personnages. + + [361] L'indication du lieu de la scène manque dans l'édition de + 1637. + + [362] _Var._ Je treuve qu'après tout ce n'est qu'une suivante. + (1637) + + [363] _Var._ A la fin j'ai levé mes yeux sur sa maîtresse. + (1637-57) + + [364] _Var._ Maintenant je me doute à peu près d'une ruse. + (1637-60) + + [365] _Var._ Tient pour manque d'esprit de véritables feux. + (1637-57) + + [366] _Var._ Mon feu, qui ne seroit que simple courtoisie, + [La rempliroit d'amour, et toi de jalousie.»] + Moi de jurer que non, et lui de persister, + Tant que pour cette épreuve il me fit protester + Que je lui céderois quelque temps ma maîtresse. + Ainsi donc je l'y mène, et par cette souplesse, + [Engageant Amarante et Florame au discours.] (1637-57) + + [367] _Var._ Amarante à ce point fut-elle fort docile? (1637-57) + + [368] _Var._ Plus que je n'espérois je la trouvai facile. (1637) + _Var._ Plus que je n'espérois je l'y trouvai facile. (1644-57) + + [369] _Var._ Soit qu'elle fît dessein d'asservir la franchise + D'un qui la cajoloit ainsi par entreprise. (1637) + _Var._ Soit qu'elle fît dessein sur cet esprit rebelle + Qui par galanterie osoit feindre auprès d'elle. (1644-57) + + [370] _Var._ Qui par simple gageure osoit se jouer d'elle. + (1660-64) + + [371] _Var._ Et ne demanda plus tant d'assiduité. (1637) + + [372] _Var._ L'aise de se voir seule à gouverner Florame. + (1637-68) + + [373] _Var._ Qu'il a dedans l'esprit mêmes desseins que toi. + (1637-57) + + [374] _Var._ Parmi ces hauts projets il manque de prudence. + (1637) + + [375] _Var._ Qu'il ne se doute point de ta supercherie. (1637-57) + + [376] _Var._ N'importe toutefois qu'il brûle et qu'il soupire; + Je sais trop dextrement l'empêcher d'en rien dire. (1637) + + [377] _Var._ Si je sais dextrement l'empêcher d'en rien dire. + (1644-57) + + [378] _Var._ Daphnis est fort aimable, et si Florame l'aime, + Est-ce à dire pourtant qu'il soit aimé de même? (1637-57) + + [379] _Var._ En dois-je présumer qu'il soit aimé de même? (1660) + + [380] _Var._ Lui soient à même honte ou même honneur tous deux: + Ou tous deux nous faisons un dessein téméraire. (1637-57) + + [381] _Var._ Encore est-ce à regret qu'ici je me viens rendre. + (1637-57) + + [382] _Var._ De retour au logis je me treuvois à moi. (1637) + + [383] _Var._ Encor n'est-ce pas tout, son image me suit, + [Et me vient, au lieu d'elle, entretenir la nuit.] + Elle entre effrontément jusque dedans ma couche, + Me redit ses propos, me présente sa bouche. + [Théante, ou permets-moi de n'en plus approcher.] (1637-57) + + [384] _Var._ Ses beautés à la fin me rendroient infidèle. + (1637-57) + + [385] _Var._ Et toi sans aucun fruit tu porteras la peine. + (1637-57) + + [386] _Var._ Quand tu ne pourras plus te passer de la voir. + (1637-57) + + [387] _Var._ J'attends pour te punir à reprendre ma place. + (1637-57) + + [388] _Var._ A présent tu n'en tiens encore qu'à demi. (1637-57) + + [389] _Var._ Qu'en ma faveur le ciel ne tourne son courage, + Et dispose Amarante à seconder mes voeux. (1637-57) + + [390] _Var._ De faire à tes dépens cette preuve incertaine. + (1657) + + [391] Terme de jeu: _je quitte la partie_. + + [392] _Var._ Que veux-tu plus de moi? reprends ce qu'il t'est dû. + (1657) + + [393] _Var._ Séparer davantage une amour si parfaite! (1637-60) + + [394] _Var._ J'empêcherai Daphnis de plus vous séparer. + Pour peu qu'à mes discours je la trouve accessible. (1637) + + [395] _Var._ Mon coeur, déploie ici tes meilleurs artifices + (Mais toutefois sans mettre en oubli mes services). (1637-57) + + [396] _Var._ Quelque échappé qu'il fût, je saurois l'attraper. + (1637-57) + + [397] _Var._ Allez, laissez-le-moi, j'y ferai bonne garde. (1637) + + [398] _Var._ Augmente mon envie en augmentant la gloire. + (1637-57) + + [399] _Var._ Bien plus que d'aucuns voeux que l'on me peut offrir. (1637) + _Var._ Bien plus que d'aucuns voeux que l'on me pût offrir. (1644-60) + + [400] _Var._ Toute amitié se meurt où naissent de vrais feux. + (1637-57) + + [401] _Var._ Encore si j'avois tant soit peu d'espérance. + (1637-57) + + [402] _Var._ Que vous puissiez m'aimer après tant de tourment. + (1654) + + [403] _Var._ Et mon stérile amour n'aura que des supplices! + Trouvez bon que j'adresse autre part mes services[403-a], + ontraint, manque d'espoir, de vous abandonner. + AMAR. S'il ne tient qu'à cela je vous en veux donner. (1637-57) + + [403-a] [Souffrez qu'en autre lieu j'adresse mes services.] + (1644-57) + + [404] _Var._ Que je négligerois près d'un qui valût mieux. (1637-57) + + [405] _Var._ Peut-être, mais enfin il le faut confesser. (1637-60) + + [406] _Var._ Voyez comme tous deux fuyent notre rencontre! + (1637-57) + + [407] _Var._ Qui ne sont en effet que des galanteries. (1637-57) + + [408] _Var._ J'ai sondé son esprit touchant cette matière, + Où j'ai peu remarqué de son ardeur première. (1637) + _Var._ J'ai sondé dextrement jusqu'au fond de son âme. (1644-57) + + [409] _Var._ Et si Florame avoit pour elle quelque amour, + Elle pourroit bientôt vous faire un mauvais tour. (1637-57) + + [410] _Var._ Qu'en moins de rien ma ruse en tire les secrets. + THÉANTE. C'est un trop bas emploi pour un si grand mérite; + Et quand bien Amarante en seroit là réduite, + Que de se voir pour lui dans quelque émotion, + J'étouffe en moins de rien cette inclination. (1637-57) + + [411] _Var._ Cette belle maîtresse a trop de jugement. (1637-57) + + [412] _Var._ Vous le méprisez trop: je treuve en lui des charmes. + (1637-52) + + [413] _Var._ Clarimond n'a de moi qu'un excès de rigueur; + Mais s'il lui ressembloit, il toucheroit mon coeur. (1637-57) + + [414] _Var._ Mais j'en juge suivant ce que je vois paroître. (1637-60) + _Var._ Mais j'en juge suivant ce que j'en vois paroître. (1663 et 64) + + [415] _Var._ Laissons là ce discours: je l'aperçois venir. + (1637-60) + + [416] _Var._ L'heure de dîner presse, et nous incommodons. (1637) + + [417] _Var._ Celle qu'en nos discours ici nous retardons. + (1637-64) + + [418] _Var._ Quelle puissante amour n'en seroit pas fâchée? + (1637-57) + + [419] _Pour en être inquiet._ Voyez tome I, p. 192, note 2. + + [420] _Var._ Et toute sa froideur naît de sa jalousie. (1637) + + [421] _Var._ C'est chose au demeurant qui ne me touche en rien. (1637-57) + _Var._ Si vous l'aimez encor, quittez cet entretien, + Ce que je vous en dis n'est que pour votre bien. (1660) + + [422] _Var._ M'informer[422-a] si l'esprit en répond à la mine. + (1637-57) + + [422-a] Voyez tome I, p. 472, note 2. + + [423] _Var._ [Que m'importe de perdre une amitié si feinte?] + Dois-je pas m'ennuyer de son discours moqueur, + Où sa langue jamais n'a l'aveu de son coeur? + Non, je ne le saurois, et quoi qu'il m'en arrive, + Je ferai mes efforts afin qu'on ne m'en prive, + Et j'y veux employer de si rusés détours, + Qu'ils n'auront de longtemps le fruit de leurs amours[423-a]. (1637-57) + + [423-a] C'est ici que finit le Ier acte dans les éditions + indiquées. + + + + +ACTE II. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +GÉRASTE, CÉLIE. + + CÉLIE. + + Eh bien! j'en parlerai; mais songez qu'à votre âge + Mille accidents fâcheux suivent le mariage: + On aime rarement de si sages époux, + Et leur moindre malheur, c'est d'être un peu jaloux[424]. + Convaincus au dedans de leur propre foiblesse, 345 + Une ombre leur fait peur, une mouche les blesse; + Et cet heureux hymen, qui les charmoit si fort, + Devient souvent pour eux un fourrier[425] de la mort. + + GÉRASTE. + + Excuse, ou pour le moins pardonne à ma folie; + Le sort en est jeté: va, ma chère Célie[426], 350 + Va trouver la beauté qui me tient sous sa loi; + Flatte-la de ma part, promets-lui tout de moi; + Dis-lui que si l'amour d'un vieillard l'importune, + Elle fait une planche[427] à sa bonne fortune; + Que l'excès de mes biens, à force de présents, 355 + Répare la vigueur qui manque à mes vieux ans; + Qu'il ne lui peut échoir de meilleure aventure. + + CÉLIE. + + Ne m'importunez point de votre tablature[428]: + Sans vos instructions je sais bien mon métier[429], + Et je n'en laisserai pas un trait à quartier[430]. 360 + + GÉRASTE. + + Je ne suis point ingrat quand on me rend office. + Peins-lui bien mon amour, offre bien mon service, + Dis bien que mes beaux jours ne sont pas si passés + Qu'il ne me reste encor.... + + CÉLIE. + + Que vous m'étourdissez! + N'est-ce point assez dit que votre âme est éprise? 365 + Que vous allez mourir si vous n'avez Florise? + Reposez-vous sur moi. + + GÉRASTE. + + Que voilà froidement + Me promettre ton aide à finir mon tourment! + + CÉLIE. + + S'il faut aller plus vite, allons, je vois son frère[431], + Et vais tout devant vous lui proposer l'affaire[432]. 370 + + GÉRASTE. + + Ce seroit tout gâter; arrête, et par douceur + Essaie auparavant d'y résoudre la soeur. + + +SCÈNE II. + +FLORAME. + + Jamais ne verrai-je finie + Cette incommode affection, + Dont l'impitoyable manie[433] 375 + Tyrannise ma passion? + Je feins, et je fais naître un feu si véritable, + Qu'à force d'être aimé je deviens misérable. + + Toi qui m'assiéges tout le jour, + Fâcheuse cause de ma peine, 380 + Amarante, de qui l'amour + Commence à mériter ma haine, + Cesse de te donner tant de soins superflus[434]: + Je te voudrai du bien de ne m'en vouloir plus. + + Dans une ardeur si violente, 385 + Près de l'objet de mes desirs[435], + Penses-tu que je me contente + D'un regard et de deux soupirs? + Et que je souffre encor cet injuste partage + Où tu tiens mes discours, et Daphnis mon courage? 390 + + Si j'ai feint pour toi quelques feux, + C'est à quoi plus rien ne m'oblige: + Quand on a l'effet de ses voeux[436], + Ce qu'on adoroit se néglige. + Je ne voulois de toi qu'un accès chez Daphis: 395 + Amarante, je l'ai; mes amours sont finis. + + Théante, reprends ta maîtresse; + N'ôte plus à mes entretiens + L'unique sujet qui me blesse, + Et qui peut-être est las des tiens. 400 + Et toi, puissant Amour, fais enfin que j'obtienne + Un peu de liberté pour lui donner la mienne! + + +SCÈNE III. + +AMARANTE, FLORAME. + + AMARANTE. + + Que vous voilà soudain de retour en ces lieux! + + FLORAME. + + Vous jugerez par là du pouvoir de vos yeux. + + AMARANTE. + + Autre objet que mes yeux devers nous vous attire. 405 + + FLORAME. + + Autre objet que vos yeux ne cause mon martyre. + + AMARANTE. + + Votre martyre donc est de perdre avec moi + Un temps dont vous voulez faire un meilleur emploi. + + +SCÈNE IV[437]. + +DAPHNIS, AMARANTE, FLORAME. + + DAPHNIS. + + Amarante, allez voir si dans la galerie + Ils ont bientôt tendu cette tapisserie: 410 + Ces gens-là ne font rien, si l'on n'a l'oeil sur eux. + +(Amarante rentre, et Daphnis continue.) + + Je romps pour quelque temps le discours de vos feux. + + _FLORAME._ + + N'appelez point des feux un peu de complaisance + Que détruit votre abord, qu'éteint votre présence[438]. + + _DAPHNIS._ + + Votre amour est trop forte, et vos coeurs trop unis, 415 + Pour l'oublier soudain à l'abord de Daphnis; + Et vos civilités étant dans l'impossible + Vous rendent bien flatteur, mais non pas insensible. + + _FLORAME._ + + Quoi que vous estimiez de ma civilité, + Je ne me pique point d'insensibilité. 420 + J'aime, il n'est que trop vrai, je brûle, je soupire; + Mais un plus haut sujet me tient sous son empire. + + _DAPHNIS._ + + Le nom ne s'en dit point? + + FLORAME. + + Je ris de ces amants + Dont le trop de respect redouble les tourments[439], + Et qui, pour les cacher se faisant violence, 425 + Se promettent beaucoup d'un timide silence[440]. + Pour moi, j'ai toujours cru qu'un amour vertueux + N'avoit point à rougir d'être présomptueux[436]. + Je veux bien vous nommer le bel oeil qui me dompte + Et ma témérité ne me fait point de honte. 430 + Ce rare et haut sujet.... + +AMARANTE, revenant brusquement. + + Tout est presque tendu. + + DAPHNIS. + + Vous n'avez auprès d'eux guère de temps perdu. + + AMARANTE. + + J'ai vu qu'ils l'employoient, et je suis revenue[442]. + + DAPHNIS. + + J'ai peur de m'enrhumer au froid qui continue, + Allez au cabinet me querir un mouchoir[443]: 435 + J'en ai laissé les clefs autour de mon miroir; + Vous les trouverez là. + +(Amarante rentre, et Daphnis continue.) + + J'ai cru que cette belle + Ne pouvoit à propos se nommer devant elle, + Qui recevant par là quelque espèce d'affront, + En auroit eu soudain la rougeur sur le front. 440 + + FLORAME. + + Sans affront je la quitte, et lui préfère une autre[444] + Dont le mérite égal, le rang pareil au vôtre, + L'esprit et les attraits également puissants, + Ne devroient de ma part avoir que de l'encens[445]. + Oui, sa perfection, comme la vôtre extrême, 445 + N'a que vous de pareille: en un mot, c'est[446].... + + DAPHNIS. + + Moi-même: + Je vois bien que c'est là que vous voulez venir, + Non tant pour m'obliger, comme pour me punir. + Ma curiosité, devenue indiscrète[447], + A voulu trop savoir d'une flamme secrète, 450 + Mais bien qu'elle en reçoive un juste châtiment, + Vous pouviez me traiter un peu plus doucement. + Sans me faire rougir, il vous devoit suffire + De me taire l'objet dont vous aimez l'empire: + Mettre en sa place un nom qui ne vous touche pas[448], 455 + C'est un cruel reproche au peu que j'ai d'appas[449]. + + FLORAME. + + Vu le peu que je suis, vous dédaignez de croire + Une si malheureuse et si basse victoire. + Mon coeur est un captif si peu digne de vous, + Que vos yeux en voudroient désavouer leurs coups; 460 + Ou peut-être mon sort me rend si méprisable[450] + Que ma témérité vous devient incroyable. + Mais quoi que désormais il m'en puisse arriver, + Je fais serment.... + + AMARANTE. + + Vos clefs ne sauroient se trouver[451]. + + DAPHNIS. + + Faute d'un plus exquis, et comme par bravade, 465 + Ceci servira donc de mouchoir de parade. + + Enfin, ce cavalier que nous vîmes au bal, + Vous trouvez comme moi qu'il ne danse pas mal? + + FLORAME. + + Je ne le vis jamais mieux sur sa bonne mine. + + DAPHNIS. + + Il s'étoit si bien mis pour l'amour de Clarine. 470 + +(A Amarante[452].) + + A propos de Clarine, il m'étoit échappé + Qu'elle en a deux à moi d'un nouveau point coupé[453]: + Allez, et dites-lui qu'elle me les renvoie. + + AMARANTE. + + Il est hors d'apparence aujourd'hui qu'on la voie: + Dès une heure au plus tard elle devoit sortir. 475 + + DAPHNIS. + + Son cocher n'est jamais sitôt prêt à partir; + Et d'ailleurs son logis n'est pas au bout du monde; + Vous perdrez peu de pas. Quoi qu'elle vous réponde, + Dites-lui nettement que je les veux avoir[454]. + + AMARANTE. + + A vous les rapporter je ferai mon pouvoir. 480 + + +SCÈNE V. + +FLORAME, DAPHNIS. + + FLORAME. + + C'est à vous maintenant d'ordonner mon supplice, + Sûre que sa rigueur n'aura point d'injustice. + + DAPHNIS. + + Vous voyez qu'Amarante a pour vous de l'amour, + Et ne manquera pas d'être tôt de retour. + Bien que je pusse encore user de ma puissance[455], 485 + Il vaut mieux ménager le temps de son absence. + Donc, pour n'en perdre point en discours superflus[456], + Je crois que vous m'aimez; n'attendez rien de plus: + Florame, je suis fille, et je dépends d'un père. + + FLORAME. + + Mais de votre côté que faut-il que j'espère? 490 + + DAPHNIS. + + Si ma jalouse encor vous rencontroit ici, + Ce qu'elle a de soupçons seroit trop éclairci: + Laissez-moi seule, allez. + + FLORAME. + + Se peut-il que Florame + Souffre d'être sitôt séparé de son âme? + Oui, l'honneur d'obéir à vos commandements 495 + Lui doit être plus cher que ses contentements. + + +SCÈNE VI. + + DAPHNIS. + + Mon amour, par ses yeux plus forte devenue, + L'eût bientôt emporté dessus ma retenue; + Et je sentois mon feu tellement s'augmenter[457], + Qu'il n'étoit plus en moi de le pouvoir dompter. 500 + J'avois peur d'en trop dire; et cruelle à moi-même, + Parce que j'aime trop j'ai banni ce que j'aime. + Je me trouve captive en de si beaux liens[458], + Que je meurs qu'il le sache, et j'en fuis les moyens. + Quelle importune loi que cette modestie 505 + Par qui notre apparence en glace convertie + Étouffe dans la bouche, et nourrit dans le coeur, + Un feu dont la contrainte augmente la vigueur! + Que ce penser m'est doux! que je t'aime, Florame[459]! + Et que je songe peu, dans l'excès de ma flamme, 510 + A ce qu'en nos destins contre nous irrités + Le mérite et les biens font d'inégalités! + Aussi par celle-là de bien loin tu me passes[460], + Et l'autre seulement est pour les âmes basses; + Et ce penser flatteur me fait croire aisément 515 + Que mon père sera de même sentiment[461]. + Hélas! c'est en effet bien flatter mon courage, + D'accommoder son sens aux desirs de mon âge. + Il voit par d'autres yeux, et veut d'autres appas. + + +SCÈNE VII. + +DAPHNIS, AMARANTE. + + AMARANTE. + + Je vous l'avois bien dit qu'elle n'y seroit pas[462]. 520 + + DAPHNIS. + + Que vous avez tardé pour ne trouver personne! + + AMARANTE. + + Ce reproche vraiment ne peut qu'il ne m'étonne: + Pour revenir plus vite, il eût fallu voler. + + DAPHNIS. + + Florame cependant, qui vient de s'en aller, + A la fin, malgré moi, s'est ennuyé d'attendre. 525 + + AMARANTE. + + C'est chose toutefois que je ne puis comprendre. + Des hommes de mérite et d'esprit comme lui + N'ont jamais avec vous aucun sujet d'ennui: + Votre âme généreuse a trop de courtoisie. + + DAPHNIS. + + Et la vôtre amoureuse un peu de jalousie. 530 + + AMARANTE. + + De vrai, je goûtois mal de faire tant de tours, + Et perdois à regret ma part de ses discours. + + DAPHNIS. + + Aussi je me trouvois si promptement servie, + Que je me doutois bien qu'on me portoit envie. + En un mot, l'aimez-vous? + + AMARANTE. + + Je l'aime aucunement, 535 + Non pas jusqu'à troubler votre contentement; + Mais si son entretien n'a pas de quoi vous plaire, + Vous m'obligerez fort de ne m'en plus distraire. + + DAPHNIS. + + Mais au cas qu'il me plût? + + AMARANTE. + + Il faudroit vous céder. + C'est ainsi qu'avec vous je ne puis rien garder. 540 + Au moindre feu pour moi qu'un amant fait paroître, + Par curiosité vous le voulez connoître, + Et quand il a goûté d'un si doux entretien, + Je puis dire dès lors que je ne tiens plus rien. + C'est ainsi que Théante a négligé ma flamme; 545 + Encor tout de nouveau vous m'enlevez Florame: + Si vous continuez à rompre ainsi mes coups, + Je ne sais tantôt plus comment vivre avec vous[463]. + + DAPHNIS. + + Sans colère, Amarante, il semble, à vous entendre, + Qu'en même lieu que vous je voulusse prétendre. 550 + Allez, assurez-vous que mes contentements + Ne vous déroberont aucun de vos amants[464]; + Et pour vous en donner la preuve plus expresse, + Voilà votre Théante, avec qui je vous laisse. + + +SCÈNE VIII. + +THÉANTE, AMARANTE. + + THÉANTE. + + Tu me vois sans Florame: un amoureux ennui[465] 555 + Assez adroitement m'a dérobé de lui. + Las de céder ma place à son discours frivole, + Et n'osant toutefois lui manquer de parole, + Je pratique[466] un quart d'heure à mes affections. + + AMARANTE. + + Ma maîtresse lisoit dans tes intentions: 560 + Tu vois à ton abord comme elle a fait retraite, + De peur d'incommoder une amour si parfaite. + + THÉANTE. + + Je ne la saurois croire obligeante à ce point. + Ce qui la fait partir ne se dira-t-il point? + + AMARANTE. + + Veux-tu que je t'en parle avec toute franchise? 565 + C'est la mauvaise humeur où Florame l'a mise. + + THÉANTE. + + Florame? + + AMARANTE. + + Oui: ce causeur vouloit l'entretenir; + Mais il aura perdu le goût d'y revenir: + Elle n'a que fort peu souffert sa compagnie, + Et l'en a chassé presque avec ignominie[467]. 570 + De dépit cependant ses mouvements aigris + Ne veulent aujourd'hui traiter que de mépris; + Et l'unique raison qui fait qu'elle me quitte, + C'est l'estime où te met près d'elle ton mérite: + Elle ne voudroit pas te voir mal satisfait[468], + Ni rompre sur-le-champ le dessein qu'elle a fait. + + THÉANTE. + + J'ai regret que Florame ait reçu cette honte: + Mais enfin, auprès d'elle il trouve mal son conte[469]? + + AMARANTE. + + Aussi c'est un discours ennuyeux que le sien: + Il parle incessamment sans dire jamais rien[470]; 580 + Et n'étoit que pour toi je me fais ces contraintes, + Je l'envoierois bientôt porter ailleurs ses feintes. + + THÉANTE. + + Et je m'assure aussi tellement en ta foi, + Que bien que tout le jour il cajole avec toi, + Mon esprit te conserve une amitié si pure, 585 + Que sans être jaloux je le vois et l'endure. + + AMARANTE. + + Comment le serois-tu pour un si triste objet? + Ses imperfections t'en ôtent tout sujet. + C'est à toi d'admirer qu'encor qu'un beau visage + Dedans ses entretiens à toute heure t'engage[471], 590 + J'ai pour toi tant d'amour et si peu de soupçon, + Que je n'en suis jalouse en aucune façon. + C'est aimer puissamment que d'aimer de la sorte; + Mais mon affection est bien encor plus forte. + Tu sais (et je le dis sans te mésestimer) 595 + Que quand notre Daphnis auroit su te charmer[472], + Ce qu'elle est plus que toi mettroit hors d'espérance[473] + Les fruits qui seroient dus à ta persévérance. + Plût à Dieu que le ciel te donnât assez d'heur + Pour faire naître en elle autant que j'ai d'ardeur! 600 + Voyant ainsi la porte à ta fortune ouverte[474], + Je pourrais librement consentir à ma perte. + + THÉANTE. + + Je te souhaite un change autant avantageux. + Plût à Dieu que le sort te fût moins outrageux, + Ou que jusqu'à ce point il t'eût favorisée, 605 + Que Florame fût prince, et qu'il t'eût épousée! + Je prise auprès des tiens si peu mes intérêts, + Que bien que j'en sentisse au coeur mille regrets[475], + Et que de déplaisir il m'en coûtât la vie, + Je me la tiendrois lors heureusement ravie. 610 + + AMARANTE. + + Je ne voudrois point d'heur qui vînt avec ta mort, + Et Damon que voilà n'en seroit pas d'accord. + + THÉANTE. + + Il a mine d'avoir quelque chose à me dire. + + AMARANTE. + + Ma présence y nuiroit: adieu, je me retire. + + THÉANTE. + + Arrête: nous pourrons nous voir tout à loisir; 615 + Rien ne le presse. + + +SCÈNE IX. + +THÉANTE, DAMON. + + THÉANTE. + + Ami, que tu m'as fait plaisir! + J'étois fort à la gêne avec cette suivante[476]. + + DAMON. + + Celle qui te charmoit te devient bien pesante. + + THÉANTE. + + Je l'aime encor pourtant; mais mon ambition + Ne laisse point agir mon inclination. 620 + Ma flamme sur mon coeur en vain est la plus forte[477]; + Tous mes desirs ne vont qu'où mon dessein les porte. + Au reste j'ai sondé l'esprit de mon rival. + + DAMON. + + Et connu.... + + THÉANTE. + + Qu'il n'est pas pour me faire grand mal. + Amarante m'en vient d'apprendre une nouvelle 625 + Qui ne me permet plus que j'en sois en cervelle. + Il a vu.... + + DAMON. + + Qui? + + THÉANTE. + + Daphnis, et n'en a remporté + Que ce qu'elle devoit à sa témérité. + + DAMON. + + Comme quoi? + + THÉANTE. + + Des mépris, des rigueurs sans pareilles[478]. + + DAMON. + + As-tu beaucoup de foi pour de telles merveilles[479]? 630 + + THÉANTE. + + Celle dont je les tiens en parle assurément. + + DAMON. + + Pour un homme si fin, on te dupe aisément. + Amarante elle-même en est mal satisfaite, + Et ne t'a rien conté que ce qu'elle souhaite: + Pour seconder Florame en ses intentions, 635 + On l'avoit écartée à des commissions. + Je viens de le trouver, tout ravi dans son âme[480] + D'avoir eu les moyens de déclarer sa flamme[481], + Et qui présume tant de ses prospérités, + Qu'il croit ses voeux reçus, puisqu'ils sont écoutés; 640 + Et certes son espoir n'est pas hors d'apparence. + Après ce bon accueil, et cette conférence + Dont Daphnis elle-même a fait l'occasion, + J'en crains fort un succès à ta confusion. + Tâchons d'y donner ordre; et sans plus de langage, 645 + Avise en quoi tu veux employer mon courage. + + THÉANTE. + + Lui disputer un bien où j'ai si peu de part, + Ce seroit m'exposer pour quelque autre au hasard. + Le duel est fâcheux, et quoi qu'il en arrive, + De sa possession, l'un et l'autre il nous prive[482], 650 + Puisque de deux rivaux, l'un mort, l'autre s'enfuit, + Tandis que de sa peine un troisième a le fruit. + A croire son courage, en amour on s'abuse: + La valeur d'ordinaire y sert moins que la ruse[483]. + + DAMON. + + Avant que passer outre, un peu d'attention. 655 + + THÉANTE. + + Te viens-tu d'aviser de quelque invention? + + DAMON. + + Oui, ta seule maxime en fonde l'entreprise. + Clarimond voit Daphnis, il l'aime, il la courtise; + Et quoiqu'il n'en reçoive encor que des mépris, + Un moment de bonheur lui peut gagner ce prix. 660 + + THÉANTE. + + Ce rival est bien moins à redouter qu'à plaindre[484]. + + DAMON. + + Je veux que de sa part tu ne doives rien craindre, + N'est-ce pas le plus sûr qu'un duel hasardeux + Entre Florame et lui les en prive tous deux? + + THÉANTE. + + Crois-tu qu'avec Florame aisément on l'engage? 665 + + DAMON. + + Je l'y résoudrai trop avec un peu d'ombrage. + Un amant dédaigné ne voit pas de bon oeil + Ceux qui du même objet ont un plus doux accueil: + Des faveurs qu'on leur fait il forme ses offenses, + Et pour peu qu'on le pousse, il court aux violences[485]. 670 + Nous les verrions par là, l'un et l'autre écartés, + Laisser la place libre à tes félicités. + + THÉANTE. + + Oui, mais s'il t'obligeoit d'en porter la parole? + + DAMON. + + Tu te mets en l'esprit une crainte frivole: + Mon péril de ces lieux ne te bannira pas; 675 + Et moi, pour te servir je courrois au trépas. + + THÉANTE. + + En même occasion dispose de ma vie, + Et sois sûr que pour toi j'aurai la même envie. + + DAMON. + + Allons, ces compliments en retardent l'effet. + + THÉANTE. + + Le ciel ne vit jamais un ami si parfait. 680 + + +FIN DU SECOND ACTE. + +FOOTNOTES: + + [424] _Var._ Et c'est un grand bonheur s'ils ne sont que jaloux. + Tout leur nuit, et l'abord d'une mouche les blesse; + D'ailleurs dans leur devoir leur santé s'intéresse, + Et quelque long chemin que soit celui des cieux, + L'hymen l'accourcit bien à des hommes si vieux. (1637-57) + + [425] Le _fourrier_ est au régiment ou dans la maison du Roi + celui qui est chargé de préparer les logements; par suite ce mot + s'emploie figurément dans le sens d'_avant-courier_, ou comme + nous disons aujourd'hui, d'_avant-coureur_. + + [426] _Var._ Le sort en est jeté: va, ma pauvre Célie. (1637-57) + + [427] _Faire une planche à quelqu'un_, c'est au propre lui + faciliter le passage dans un chemin boueux ou difficile, et au + figuré lui faciliter une affaire, une entreprise. + + [428] _Var._ Je n'ai que faire ici de votre tablature: + Sans vos instructions, je sais trop comme il faut + Couler tout doucement sur ce qui vous défaut. + GÉR. Ma force à t'écouter semble toute passée[425-a]. + Je ne suis pas encor d'une âge si cassée, + Et ne crois pas avoir usé tous mes beaux jours. + CÉL. Ne m'étourdissez point avec ces vains discours; + Il suffit que votre âme est tellement éprise + [Que vous allez mourir si vous n'avez Florise:] + Il y faudra tâcher. (1637-57) + + [425-a] Mes forces à t'ouïr semblent toutes passées. + Bannis en ma faveur ces mauvaises pensées: + Je ne crois pas avoir usé tous mes beaux jours. + (1644-57) + + [429] _Var._ [Sans vos instructions je sais bien mon métier,] + Et je vous aime assez pour n'y rien oublier. (1660) + + [430] _Laisser à quartier_, laisser à l'écart, laisser de côté, + omettre. Voyez tome I, p. 93, note 2. + + [431] _Var._ Faut-il aller plus vite? Eh bien! voilà son frère. + (1637-57) + + [432] _Var._ Je m'en vais devant vous lui proposer l'affaire. (1637) + _Var._ Je vais tout devant vous lui proposer l'affaire. (1644-57) + + [433] _Var._ Dont l'importune tyrannie + Rompt le cours de ma passion? (1637-57) + + [434] _Var._ Relâche un peu tes soins, puisqu'ils sont superflus. + (1637) + + [435] _Var._ Si près de mes chastes desirs. (1637-57) + + [436] L'édition de 1682 porte par erreur: + + Quand on a l'effet de ces voeux. + + [437] Cette scène se divise en cinq dans l'édition de 1637. La + scène V, qui a pour personnages DAPHNIS et FLORAME, commence + après le vers 411; la scène VI, entre DAPHNIS, AMARANTE et + FLORAME, au milieu du vers 431; la scène VII, entre DAPHNIS et + FLORAME, au milieu du vers 437; la scène VIII, entre DAPHNIS, + AMARANTE et FLORAME, au vers 464, à la reprise d'Amarante: «Vos + clefs, etc.»--Nous n'avons pas besoin de dire après cela que les + jeux de scène indiqués soit dans notre texte soit en variante, à + ces divers endroits, manquent dans l'édition de 1637. + + [438] _Var._ Qu'étouffe et que d'abord éteint votre présence. + (1637-57) + + [439] _Var._ Dont l'importun respect redouble les + tourments.(1637-57) + + [440] _Var._ Pensent fort avancer par un honteux silence. + (1637-57) + + [441] _Var._ Ne peut être blâmé, bien que présomptueux. + J'avouerai donc mon feu, quelque haut qu'il se monte. (1637-57) + + [442] _Var._ Ne leur servant de rien, je m'en suis revenue. + (1637-57) + + [443] _Var._ [Allez au cabinet me querir un mouchoir.] + AMAR. Donnez-m'en donc la clef. DAPHN. Je l'aurai laissé choir: + Tâchez de la trouver. (1637-57) + + [444] _Var._ Sans affront je la quitte, et lui préfère un + autre[444-a]. (1637) + + [444-a] Voyez tome I, p. 228, note 3. + + [445] _Var._ Ne devroient de ma part avoir que des encens. + (1637-57) + + [446] _Var._ N'a que de vous pareille: en un mot c'est.... + (1637-60) + + [447] _Var._ Ma curiosité s'est rendue indiscrète + A vous trop informer d'une flamme secrète. (1637-57) + + [448] _Var._ En nommer un au lieu qui ne vous touche pas. (1637) + _Var._ Puisque m'en nommer un qui ne vous touche pas. (1644-57) + + [449] _Var._ N'est que faire un reproche à son manque d'appas. + (1637-57) + + [450] _Var._ Ou peut-être mon sort me rend si misérable. + (1637-60) + + [451] _Var._ Je fais voeu....AMAR.[451-a] Votre clef ne se sauroit trouver. + DAPHN. Bien donc, à faute d'autre, et comme par bravade, + Voici qui servira de mouchoir de parade. (1637-57) + + [451-a] AMARANTE, _revenant encore brusquement_. (1644-57) + + [452] Cette indication manque dans les éditions de 1637-60. + + [453] _Var._ Qu'elle a depuis longtemps à moi du point coupé[453-a]: + Allez, et dites-lui qu'elle me le renvoie. (1637-57) + + [453-a] Voyez la note 6 de la p. 7 de ce volume. + + [454] _Var._ Dites-lui nettement que je le veux avoir. + AMAR. A vous le rapporter je ferai mon pouvoir. (1637-57) + + [455] L'édition de 1682 porte seule _prudence_, au lieu de + _puissance_; quoique cette leçon soit à la rigueur explicable, il + est bien possible que ce soit une faute typographique. + + [456] _Var._ Doncques, sans plus le perdre en discours superflus. + (1637-57) + + [457] _Var._ Et je sentois mes feux tellement s'embraser, + Qu'il n'étoit pas en moi de les plus maîtriser. (1637) + _Var._ Et je sentois mes feux tellement s'augmenter, + Qu'il n'étoit plus en moi de les pouvoir dompter. (1644-64) + + [458] _Var._ Je me treuve captive en de si beaux liens[458-a]. + (1637) + + [458-a] Racine a dit dans _Phèdre_, acte II, scène II: + + Quel étrange captif pour un si beau lien! + + [459] _Var._ Que je t'aime, Florame, encor que je le taise! + Et que je songe peu, dans l'excès de ma braise. (1637) + + [460] _Var._ Aussi l'une est par où de bien loin tu me passes. + (1637) + + [461] _Var._ Que mon père sera d'un même sentiment. (1637-60) + + [462] _Var._ Je vous avois bien dit qu'elle n'y seroit pas. + (1637-68) + + [463] _Var._ Je ne sais tantôt plus comme vivre avec vous. + (1637-57) + + [464] _Var._ Ne vous déroberont aucuns de vos amants. (1637) + + [465] _Var._ Mon coeur, si tu me vois sans Florame aujourd'hui, + Sache que tout exprès je m'échappe de lui. (1637-57) + + [466] _Je pratique_, je ménage. + + [467] _Var._ Et vous l'a chassé presque avec ignominie. (1637) + + [468] L'édition de 1657 porte par erreur: «fort satisfait.» + + [469] _Var._ Mais enfin auprès d'elle il treuve mal son + conte[469-a]? (1637-54) + + [469-a] Voyez tome I, p. 150, note 1. + + [470] _Var._ Et véritablement, si je ne t'aimois bien, + [Je l'envoierois bientôt porter ailleurs ses feintes;] + Mais puisque tu le veux, j'accepte ces contraintes. + [THÉANTE. Et je m'assure aussi tellement en ta foi.] (1637-57) + + [471] _Var._ Dedans ses entretiens incessamment t'engage. + (1637-57) + + [472] _Var._ Que quand bien ma maîtresse aura su te charmer. (1637) + _Var._ Que quand bien ma maîtresse auroit su te charmer. + (1644-57) + + [473] _Var._ Votre inégalité mettroit hors d'espérance. (1637-57) + + [474] _Var._ L'aise de voir la porte à ta fortune ouverte + Me feroit librement consentir à ma perte. (1637-68) + + [475] _Var._ Que bien que je sentisse au coeur mille regrets. + (1657) + + [476] Ce vers, par une erreur d'impression, manque dans l'édition + de 1682. + + [477] _Var._ Et bien que sur mon coeur elle soit la plus forte. + (1637-64) + + [478] _Var._ Des mépris, des rigueurs nompareilles. (1637-60) + + [479] _Var._ As-tu bien de la foi pour de telles merveilles? + (1637-57) + + [480] _Var._ Je le viens de trouver, ravi, transporté d'aise. + D'avoir eu les moyens de déclarer sa braise. (1637) + _Var._ Je le viens de trouver ravi d'aise dans l'âme. (1644-57) + _Var._ Je le viens de trouver, tout ravi dans son âme. (1660) + + [481] _Var._ D'avoir eu les moyens de faire voir sa flamme. + (1644-68) + + [482] _Var._ De sa possession l'un et l'autre nous prive. (1654) + + [483] Corneille fait allusion à ce passage dans _la Place + Royale_, vers 702.--Théante tient un semblable discours un peu + plus bas, p. 189 et 190. + + [484] Ce vers se trouve dans _Mélite_, acte III, scène II, Vers 820. + + [485] _Var._ Et pour peu qu'on le pousse, il a des violences + Qui portent son courroux jusqu'aux extrémités. + [Nous les verrions par là l'un et l'autre écartés. + THÉANTE. Oui, mais s'il t'obligeoit d'en porter la parole.] (1637-57) + + + + +ACTE III. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +FLORAME, CÉLIE. + + FLORAME. + + Enfin, quelque froideur qui paroisse en Florise[481], + Aux volontés d'un frère elle s'en est remise. + + CÉLIE. + + Quoiqu'elle s'en rapporte à vous entièrement, + Vous lui feriez plaisir d'en user autrement. + Les amours d'un vieillard sont d'une foible amorce. 685 + + FLORAME. + + Que veux-tu? Son esprit se fait un peu de force: + Elle se sacrifie à mes contentements, + Et pour mes intérêts contraint ses sentiments. + Assure donc Géraste, en me donnant sa fille, + Qu'il gagne en un moment toute notre famille, 690 + Et que, tout vieil qu'il est, cette condition + Ne laisse aucun obstacle à son affection. + Mais aussi de Florise il ne doit rien prétendre, + A moins que se résoudre à m'accepter pour gendre[487]. + + CÉLIE. + + Plaisez-vous à Daphnis? c'est là le principal. 695 + + FLORAME. + + Elle a trop de bonté pour me vouloir du mal; + D'ailleurs sa résistance obscurciroit sa gloire; + Je la mériterois si je la pouvois croire. + La voilà qu'un rival m'empêche d'aborder; + Le rang qu'il tient sur moi m'oblige à lui céder[488], 700 + Et la pitié que j'ai d'un amant si fidèle + Lui veut donner loisir d'être dédaigné d'elle. + + +SCÈNE II. + +CLARIMOND, DAPHNIS. + + CLARIMOND. + + Ces dédains rigoureux dureront-ils toujours? + + DAPHNIS. + + Non, ils ne dureront qu'autant que vos amours. + + CLARIMOND. + + C'est prescrire à mes feux des lois bien inhumaines. 705 + + DAPHNIS. + + Faites finir vos feux, je finirai leurs peines. + + CLARIMOND. + + Le moyen de forcer mon inclination? + + DAPHNIS. + + Le moyen de souffrir votre obstination? + + CLARIMOND. + + Qui ne s'obstineroit en vous voyant si belle? + + DAPHNIS. + + Qui vous pourroit aimer, vous voyant si rebelle? 710 + + CLARIMOND. + + Est-ce rébellion que d'avoir trop de feu? + + DAPHNIS. + + C'est avoir trop d'amour, et m'obéir trop peu[489]. + + CLARIMOND. + + La puissance sur moi que je vous ai donnée.... + + DAPHNIS. + + D'aucune exception ne doit être bornée. + + CLARIMOND. + + Essayez autrement ce pouvoir souverain. 715 + + DAPHNIS. + + Cet essai me fait voir que je commande en vain. + + CLARIMOND. + + C'est un injuste essai qui feroit ma ruine. + + DAPHNIS. + + Ce n'est plus obéir depuis qu'on examine. + + CLARIMOND. + + Mais l'amour vous défend un tel commandement. + + DAPHNIS. + + Et moi, je me défends un plus doux traitement. 720 + + CLARIMOND. + + Avec ce beau visage avoir le coeur de roche! + + DAPHNIS. + + Si le mien s'endurcit, ce n'est qu'à votre approche. + + CLARIMOND. + + Que je sache du moins d'où naissent vos froideurs[490]. + + DAPHNIS. + + Peut-être du sujet qui produit vos ardeurs. + + CLARIMOND. + + Si je brûle, Daphnis, c'est de nous voir ensemble. 725 + + DAPHNIS. + + Et c'est de nous y voir, Clarimond, que je tremble. + + CLARIMOND. + + Votre contentement n'est qu'à me maltraiter. + + DAPHNIS. + + Comme le vôtre n'est qu'à me persécuter. + + CLARIMOND. + + Quoi! l'on vous persécute à force de services? + + DAPHNIS. + + Non, mais de votre part ce me sont des supplices. 730 + + CLARIMOND. + + Hélas! et quand pourra venir ma guérison? + + DAPHNIS. + + Lorsque le temps chez vous remettra la raison. + + CLARIMOND. + + Ce n'est pas sans raison que mon âme est éprise. + + DAPHNIS. + + Ce n'est pas sans raison aussi qu'on vous méprise. + + CLARIMOND. + + Juste ciel! et que dois-je espérer désormais? 735 + + DAPHNIS. + + Que je ne suis pas fille à vous aimer jamais. + + CLARIMOND. + + C'est donc perdre mon temps que de plus y prétendre? + + DAPHNIS. + + Comme je perds ici le mien à vous entendre[491]. + + CLARIMOND. + + Me quittez-vous sitôt sans me vouloir guérir? + + DAPHNIS. + + Clarimond sans Daphnis peut et vivre et mourir. 740 + + CLARIMOND. + + Je mourrai toutefois, si je ne vous possède. + + DAPHNIS. + + Tenez-vous donc pour mort, s'il vous faut ce remède[492]. + + +SCÈNE III. + + CLARIMOND. + + Tout dédaigné, je l'aime, et malgré sa rigueur, + Ses charmes plus puissants lui conservent mon coeur. + Par un contraire effet dont mes maux s'entretiennent, 745 + Sa bouche le refuse, et ses yeux le retiennent. + Je ne puis, tant elle a de mépris et d'appas, + Ni le faire accepter, ni ne le donner pas; + Et comme si l'amour faisoit naître sa haine, + Ou qu'elle mesurât ses plaisirs à ma peine, 750 + On voit paroître ensemble, et croître également, + Ma flamme et ses froideurs, sa joie et mon tourment[493]. + Je tâche à m'affranchir de ce malheur extrême, + Et je ne saurois plus disposer de moi-même. + Mon désespoir trop lâche obéit à mon sort, 755 + Et mes ressentiments n'ont qu'un débile effort. + Mais pour foibles qu'ils soient, aidons leur impuissance; + Donnons-leur le secours d'une éternelle absence. + Adieu, cruelle ingrate, adieu: je fuis ces lieux, + Pour dérober mon âme au pouvoir de tes yeux. 760 + + +SCÈNE IV. + +CLARIMOND, AMARANTE. + + AMARANTE. + + Monsieur, monsieur, un mot. L'air de votre visage + Témoigne un déplaisir caché dans le courage. + Vous quittez ma maîtresse un peu mal satisfait. + + CLARIMOND. + + Ce que voit Amarante en est le moindre effet: + Je porte, malheureux, après de tels outrages, 765 + Des douleurs sur le front, et dans le coeur des rages. + + AMARANTE. + + Pour un peu de froideur, c'est trop désespérer. + + CLARIMOND. + + Que ne dis-tu plutôt que c'est trop endurer? + Je devrois être las d'un si cruel martyre, + Briser les fers honteux où me tient son empire, 770 + Sans irriter mes maux avec un vain regret. + + AMARANTE. + + Si je vous croyois homme à garder un secret[494], + Vous pourriez sur ce point apprendre quelque chose + Que je meurs de vous dire, et toutefois, je n'ose. + L'erreur où je vous vois me fait compassion; 775 + Mais pourriez-vous avoir de la discrétion[495]? + + CLARIMOND. + + Prends-en ma foi de gage[496], avec.... Laisse-moi faire. + +(Il veut tirer un diamant de son doigt pour le lui donner, et elle +l'en empêche.) + + AMARANTE. + + Vous voulez justement m'obliger à me taire; + Aux filles de ma sorte il suffit de la foi: + Réservez vos présents pour quelque autre que moi. 780 + + CLARIMOND. + + Souffre.... + + AMARANTE. + + Gardez-les, dis-je, ou je vous abandonne. + Daphnis a des rigueurs dont l'excès vous étonne; + Mais vous aurez bien plus de quoi vous étonner, + Quand vous saurez comment il faut la gouverner[497]. + A force de douceurs vous la rendez cruelle, 785 + Et vos submissions vous perdent auprès d'elle: + Épargnez désormais tous ces pas superflus; + Parlez-en au bonhomme, et ne la voyez plus[498]. + Toutes ses cruautés ne sont qu'en apparence. + Du côté du vieillard tournez votre espérance; 790 + Quand il aura pour elle accepté quelque amant[499], + Un prompt amour naîtra de son commandement. + Elle vous fait tandis cette galanterie, + Pour s'acquérir le bruit de fille bien nourrie[500], + Et gagner d'autant plus de réputation 795 + Qu'on la croira forcer son inclination. + Nommez cette maxime ou prudence ou sottise, + C'est la seule raison qui fait qu'on vous méprise. + + CLARIMOND. + + Hélas! et le moyen de croire tes discours? + + AMARANTE. + + De grâce, n'usez point si mal de mon secours[501]: 800 + Croyez les bons avis d'une bouche fidèle, + Et songeant seulement que je viens d'avec elle[502], + Derechef épargnez tous ces pas superflus; + Parlez-en au bonhomme, et ne la voyez plus[503]. + + CLARIMOND. + + Tu ne flattes mon coeur que d'un espoir frivole[504]. 805 + + AMARANTE. + + Hasardez seulement deux mots sur ma parole, + Et n'appréhendez point la honte d'un refus. + + CLARIMOND. + + Mais si j'en recevois, je serois bien confus. + Un oncle pourra mieux concerter cette affaire[505]. + + AMARANTE. + + Ou par vous, ou par lui, ménagez bien le père. 810 + + +SCÈNE V. + + AMARANTE. + + Qu'aisément un esprit qui se laisse flatter + S'imagine un bonheur qu'il pense mériter! + Clarimond est bien vain ensemble et bien crédule + De se persuader que Daphnis dissimule, + Et que ce grand dédain déguise un grand amour, 815 + Que le seul choix d'un père a droit de mettre au jour. + Il s'en pâme de joie, et dessus ma parole + De tant d'affronts reçus son âme se console; + Il les chérit peut-être et les tient à faveurs: + Tant ce trompeur espoir redouble ses ferveurs[506]! 820 + S'il rencontroit le père, et que mon entreprise.... + + +SCÈNE VI. + +GÉRASTE, AMARANTE. + + GÉRASTE. + + Amarante! + + AMARANTE. + + Monsieur! + + GÉRASTE. + + Vous faites la surprise, + Encor que de si loin vous m'ayez vu venir, + Que Clarimond n'est plus à vous entretenir! + Je donne ainsi la chasse à ceux qui vous en content! 825 + + AMARANTE. + + A moi? Mes vanités jusque-là ne se montent. + + GÉRASTE. + + Il sembloit toutefois parler d'affection. + + AMARANTE. + + Oui, mais qu'estimez-vous de son intention? + + GÉRASTE. + + Je crois que ses desseins tendent au mariage. + + AMARANTE. + + Il est vrai. + + GÉRASTE. + + Quelque foi qu'il vous donne pour gage[507], 830 + Il cherche à vous surprendre, et sous ce faux appas[508] + Il cache des projets que vous n'entendez pas. + + AMARANTE. + + Votre âge soupçonneux a toujours des chimères + Qui le font mal juger des coeurs les plus sincères. + + GÉRASTE. + + Où les conditions n'ont point d'égalité, 835 + L'amour ne se fait guère avec sincérité. + + AMARANTE. + + Posé que cela soit: Clarimond me caresse; + Mais si je vous disois que c'est pour ma maîtresse, + Et que le seul besoin qu'il a de mon secours, + Sortant d'avec Daphnis, l'arrête en mes discours? 840 + + GÉRASTE. + + S'il a besoin de toi pour avoir bonne issue, + C'est signe que sa flamme est assez mal reçue. + + AMARANTE. + + Pas tant qu'elle paroît et que vous présumez. + D'un mutuel amour leurs coeurs sont enflammés; + Mais Daphnis se contraint, de peur de vous déplaire, 845 + Et sa bouche est toujours à ses desirs contraire, + Hormis lorsqu'avec moi s'ouvrant confidemment[509], + Elle trouve à ses maux quelque soulagement. + Clarimond cependant, pour fondre tant de glaces, + Tâche par tous moyens d'avoir mes bonnes grâces; 850 + Et moi je l'entretiens toujours d'un peu d'espoir. + + GÉRASTE. + + A ce compte, Daphnis est fort dans le devoir: + Je n'en puis souhaiter un meilleur témoignage, + Et ce respect m'oblige à l'aimer davantage. + Je lui serai bon père, et puisque ce parti 855 + A sa condition se rencontre assorti, + Bien qu'elle pût encore un peu plus haut atteindre, + Je la veux enhardir à ne se plus contraindre. + + AMARANTE. + + Vous n'en pourrez jamais tirer la vérité: + Honteuse de l'aimer sans votre autorité, 860 + Elle s'en défendra de toute sa puissance; + N'en cherchez point d'aveu que dans l'obéissance. + Quand vous aurez fait choix de cet heureux amant[510], + Vos ordres produiront un prompt consentement. + Mais on ouvre la porte. Hélas! je suis perdue, 865 + Si j'ai tant de malheur qu'elle m'ait entendue. + +(Elle rentre dans le jardin.) + + GÉRASTE[511]. + + Lui procurant du bien, elle croit la fâcher, + Et cette vaine peur la fait ainsi cacher. + Que ces jeunes cerveaux ont de traits de folie! + Mais il faut aller voir ce qu'aura fait Célie. 870 + Toutefois disons-lui quelque mot en passant, + Qui la puisse guérir du mal qu'elle ressent. + + +SCÈNE VII. + +GÉRASTE, DAPHNIS. + + GÉRASTE. + + Ma fille, c'est en vain que tu fais la discrète; + J'ai découvert enfin ta passion secrète: + Je ne t'en parle point sur des avis douteux. 875 + N'en rougis point, Daphnis, ton choix n'est pas honteux; + Moi-même je l'agrée, et veux bien que ton âme + A cet amant si cher ne cache plus sa flamme[512]. + Tu pouvois en effet prétendre un peu plus haut; + Mais on ne peut assez estimer ce qu'il vaut: 880 + Ses belles qualités, son crédit et sa race + Auprès des gens d'honneur sont trop dignes de grâce. + Adieu: si tu le vois, tu peux lui témoigner[513] + Que sans beaucoup de peine on me pourra gagner. + + +SCÈNE VIII. + + DAPHNIS. + + D'aise et d'étonnement je demeure immobile. 885 + D'où lui vient cette humeur de m'être si facile? + D'où me vient ce bonheur où je n'osois penser? + Florame, il m'est permis de te récompenser; + Et sans plus déguiser ce qu'un père autorise, + Je puis me revancher du don de ta franchise[514]; 890 + Ton mérite le rend, malgré ton peu de biens, + Indulgent à mes feux, et favorable aux tiens: + Il trouve en tes vertus des richesses plus belles[515]. + Mais est-il vrai, mes sens? m'êtes-vous si fidèles[516]? + Mon heur me rend confuse, et ma confusion 895 + Me fait tout soupçonner de quelque illusion. + Je ne me trompe point, ton mérite et ta race + Auprès des gens d'honneur sont trop dignes de grâce. + Florame, il est tout vrai, dès lors que je te vis, + Un battement de coeur me fit de cet avis; 900 + Et mon père aujourd'hui souffre que dans son âme + Les mêmes sentiments.... + + +SCÈNE IX. + +FLORAME, DAPHNIS. + + DAPHNIS. + + Quoi! vous voilà, Florame? + Je vous avois prié tantôt de me quitter. + + FLORAME. + + Et je vous ai quittée aussi sans contester. + + DAPHNIS. + + Mais revenir sitôt, c'est me faire une offense. 905 + + FLORAME. + + Quand j'aurois sur ce point reçu quelque défense, + Si vous saviez quels feux ont pressé mon retour, + Vous en pardonneriez le crime à mon amour. + + DAPHNIS. + + Ne vous préparez point à dire des merveilles, + Pour me persuader des flammes sans pareilles[517]. 910 + Je crois que vous m'aimez, et c'est en croire plus + Que n'en exprimeroient vos discours superflus. + + FLORAME. + + Mes feux, qu'ont redoublés[518] ces propos adorables, + A force d'être crus deviennent incroyables, + Et vous n'en croyez rien qui ne soit au-dessous: 915 + Que ne m'est-il permis d'en croire autant de vous? + + DAPHNIS. + + Votre croyance est libre. + + FLORAME. + + Il me la faudroit vraie. + + DAPHNIS. + + Mon coeur par mes regards vous fait trop voir sa plaie. + Un homme si savant au langage des yeux + Ne doit pas demander que je m'explique mieux. 920 + Mais puisqu'il vous en faut un aveu de ma bouche, + Allez, assurez-vous que votre amour me touche. + Depuis tantôt je parle un peu plus librement[519], + Ou, si vous le voulez, un peu plus hardiment: + Aussi j'ai vu mon père, et s'il vous faut tout dire, 925 + Avec tous nos desirs sa volonté conspire[520]. + + FLORAME. + + Surpris, ravi, confus, je n'ai que repartir. + Être aimé de Daphnis! un père y consentir! + Dans mon affection ne trouver plus d'obstacles[521]! + Mon espoir n'eût osé concevoir ces miracles. 930 + + DAPHNIS. + + Miracles toutefois qu'Amarante a produits: + De sa jalouse humeur nous tirons ces doux fruits. + Au récit de nos feux, malgré son artifice, + La bonté de mon père a trompé sa malice; + Du moins je le présume, et ne puis soupçonner[522] 935 + Que mon père sans elle ait pu rien deviner. + + FLORAME. + + Les avis d'Amarante, en trahissant ma flamme, + N'ont point gagné Géraste en faveur de Florame. + Les ressorts d'un miracle ont un plus haut moteur, + Et tout autre qu'un dieu n'en peut être l'auteur. 940 + + DAPHNIS. + + C'en est un que l'Amour. + + FLORAME. + + Et vous verrez peut-être + Que son pouvoir divin se fait ici paroître, + Dont quelques grands effets, avant qu'il soit longtemps, + Vous rendront étonnée, et nos desirs contents. + + DAPHNIS. + + Florame, après vos feux et l'aveu de mon père, 945 + L'amour n'a point d'effets capables de me plaire. + + FLORAME. + + Aimez-en le premier, et recevez la foi[523] + D'un bienheureux amant qu'il met sous votre loi. + + DAPHNIS. + + Vous, prisez le dernier qui vous donne la mienne. + + FLORAME. + + Quoique dorénavant Amarante survienne, 950 + Je crois que nos discours iront d'un pas égal[524]. + Sans donner sur le rhume ou gauchir sur le bal. + + DAPHNIS. + + Si je puis tant soit peu dissimuler ma joie, + Et que dessus mon front son excès ne se voie, + Je me jouerai bien d'elle et des empêchements 955 + Que son adresse apporte à nos contentements[525]. + + FLORAME. + + J'en apprendrai de vous l'agréable nouvelle. + Un ordre nécessaire au logis me rappelle, + Et doit fort avancer le succès de nos voeux. + + DAPHNIS. + + Nous n'avons plus qu'une âme et qu'un vouloir nous deux. + Bien que vous éloigner ce me soit un martyre, + Puisque vous le voulez, je n'y puis contredire. + Mais quand dois-je espérer de vous revoir ici? + + FLORAME. + + Dans une heure au plus tard. + + DAPHNIS. + + Allez donc: la voici. + + +SCÈNE X. + +DAPHNIS, AMARANTE. + + DAPHNIS. + + Amarante, vraiment vous êtes fort jolie; 965 + Vous n'égayez pas mal votre mélancolie; + Votre jaloux chagrin a de beaux agréments[526], + Et choisit assez bien ses divertissements: + Votre esprit pour vous-même a force complaisance + De me faire l'objet de votre médisance; 970 + Et pour donner couleur à vos détractions, + Vous lisez fort avant dans mes intentions. + + AMARANTE. + + Moi! que de vous j'osasse aucunement médire! + + DAPHNIS. + + Voyez-vous, Amarante, il n'est plus temps de rire. + Vous avez vu mon père, avec qui vos discours 975 + M'ont fait à votre gré de frivoles amours. + Quoi! souffrir un moment l'entretien de Florame, + Vous le nommez bientôt une secrète flamme? + Cette jalouse humeur dont vous suivez la loi + Vous fait en mes secrets plus savante que moi. 980 + Mais passe pour le croire; il falloit que mon père + De votre confidence apprît cette chimère? + + AMARANTE. + + S'il croit que vous l'aimez, c'est sur quelque soupçon + Où je ne contribue en aucune façon. + Je sais trop que le ciel, avec de telles grâces[527], 985 + Vous donne trop de coeur pour des flammes si basses; + Et quand je vous croirois dans cet indigne choix, + Je sais ce que je suis et ce que je vous dois. + + DAPHNIS. + + Ne tranchez point ainsi de la respectueuse: + Votre peine après tout vous est bien fructueuse; 990 + Vous la devez chérir, et son heureux succès + Qui chez nous à Florame interdit tout accès. + Mon père le bannit et de l'une et de l'autre: + Pensant nuire à mon feu, vous ruinez le vôtre. + Je lui viens de parler, mais c'étoit seulement 995 + Pour lui dire l'arrêt de son bannissement. + Vous devez cependant être fort satisfaite + Qu'à votre occasion un père me maltraite; + Pour fruit de vos labeurs si cela vous suffit, + C'est acquérir ma haine avec peu de profit. 1000 + + AMARANTE. + + Si touchant vos amours on sait rien de ma bouche, + Que je puisse à vos yeux devenir une souche! + Que le ciel.... + + DAPHNIS. + + Finissez vos imprécations. + J'aime votre malice et vos délations. + + Ma mignonne, apprenez que vous êtes déçue: 1005 + C'est par votre rapport que mon ardeur est sue; + Mais mon père y consent, et vos avis jaloux + N'ont fait que me donner Florame pour époux. + + +SCÈNE XI. + +AMARANTE. + + Ai-je bien entendu? Sa belle humeur se joue[528], + Et par plaisir soi-même elle se désavoue. 1010 + Son père la maltraite, et consent à ses voeux! + Ai-je nommé Florame en parlant de ses feux? + Florame, Clarimond, ces deux noms, ce me semble, + Pour être[529] confondus, n'ont rien qui se ressemble. + Le moyen que jamais on entendît si mal, 1015 + Que l'un de ces amants fût pris pour son rival[530]? + Je ne sais où j'en suis, et toutefois j'espère: + Sous ces obscurités je soupçonne un mystère; + Et mon esprit confus, à force de douter, + Bien qu'il n'ose rien croire, ose encor se flatter. 1020 + + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + +FOOTNOTES: + + [486] _Var._ Enfin, quelque froideur que t'ait montré Florise. + (1637) + + [487] _Var._ A moins que d'accepter Florame pour son gendre. + (1637) + + [488] _Var._ Ce qu'il est plus que moi m'oblige à lui céder. + (1637-57) + + [489] _Var._ Pour avoir trop d'amour, c'est m'obéir trop peu. + CLAR. La puissance qu'Amour sur moi vous a donnée.... (1637-60) + + [490] _Var._ D'où naissent tant, bons Dieux! et de telles + froideurs? (1637-57) + + [491] Il y a dans l'édition de 1682 une transposition de mots qui + fait un hiatus et qui est assurément une faute: + + Comme je perds le mien ici à vous entendre. + + [492] Voyez dans l'_Examen_, p. 121, la judicieuse critique que + Corneille fait lui-même de cette scène. + + [493] _Var._ Ma flamme et ses froideurs, son aise et mon tourment. + Je tâche à me résoudre en ce malheur extrême. (1637-57) + + [494] _Var._ Clarimond, écoutez, si vous étiez discret.(1637-57) + + [495] _Var._ Mais auriez-vous aussi de la discrétion? (1637-57) + + [496] C'est là le texte de toutes les éditions publiées du vivant + de Corneille. Dans celle de 1692, on a substitué _pour_ à _de_, + correction qui depuis a été généralement adoptée. + + [497] _Var._ Quand vous saurez comment il la faut gouverner. + En la voulant servir vous la rendez cruelle.(1637-60) + + [498] _Var._ Accostez le bonhomme, et ne lui parlez plus. (1637) + + [499] _Var._ Quand il aura choisi quelqu'un de ses amants, + Sa passion naîtra de ses commandements. (1637-57) + + [500] Nous dirions aujourd'hui: _pour s'acquérir la réputation de + fille bien élevée_. + + [501] _Var._ Clarimond, n'usez point si mal de mon secours. + (1637-57) + + [502] _Var._ En songeant seulement que je viens d'avec elle. + (1637) + + [503] _Var._ Accostez le bonhomme, et ne lui parlez plus. (1637) + + [504] _Var._ Je suivrai ton conseil et vais chercher le père, + Puisque c'est de sa part que tu veux que j'espère. + AMAR. Parlez-lui hardiment sans crainte de refus. (1637-57) + + [505] _Var._ Un oncle pourra mieux m'en épargner la honte. + AMAR. Votre amour en tout sens y trouvera son conte. (1637-57) + + [506] _Var._ Tant ce frivole espoir redouble ses ferveurs! + (1637-57) + + [507] _Var._ Ce n'est qu'un faux appas, et sous cette couleur + Il ne veut cependant que surprendre une fleur. (1637) + + [508] Voyez tome I, p. 148, note 3. + + [509] _Var._ Sinon lorsqu'avec moi s'ouvrant confidemment. + (1637-37) + + [510] _Var._ Quand vous serez d'accord avecque son amant, + Un prompt amour suivra votre commandement. (1637-57) + + [511] _Var._ GÉRASTE, _seul_. (1637-60) + + [512] _Var._ A ce beau cavalier ne cache plus sa flamme. + (1637-57) + + [513] _Var._ Adieu: si tu le vois, tu lui peux témoigner. + (1637-57) + + [514] _Var._ Je me puis revancher du don de ta franchise. + (1637-57) + + [515] L'édition de 1657 porte, par erreur sans doute: «Je trouve + en tes vertus.» + + [516] _Var._ Mais est-il vrai, mes sens? m'êtes-vous bien + fidèles? (1637-68) + + [517] _Var._ Pour me persuader vos flammes sans pareilles. (1637, + 44, 52 et 57) + + [518] L'édition de 1692 est la première où il y ait _redoublés_, + au pluriel. Dans toutes les impressions antérieures on lit + _redoublé_. Voyez l'_Introduction du Lexique_. + + [519] _Var._ Depuis tantôt je parle un peu plus franchement. + (1637-60) + + [520] _Var._ Avecque nos desirs sa volonté conspire. (1637-57) + + [521] Ce n'est que dans l'édition de 1682 que Corneille a mis au + singulier les rimes _obstacle_ et _miracle_. La correction, pour + être complète, aurait dû s'étendre aux vers suivants. Il eût été + facile de dire: + + Miracle toutefois qu'Amarante a produit; + De sa jalouse humeur nous tirons ce doux fruit. + + [522] _Var._ Au moins je le présume, et ne puis soupçonner. + (1637-57) + + [523] _Var._ Parlons de ce premier, et recevez la foi. (1637) + + [524] _Var._ Je crois que nos discours, à son abord fatal, + Ne se jetteront plus sur le rhume et le bal. (1637-57) + + [525] _Var._ [Que son adresse apporte à nos contentements.] + FLOR. Si ma présence y nuit, souffrez que je vous quitte; + Une affaire aussi bien jusqu'au logis m'invite. + DAPHN. Importante? FLOR. Oui, je meure, au succès de nos feux.(1637-57) + + [526] _Var._ Dans ce jaloux chagrin qui tient vos sens saisis, + Vos divertissements sont assez bien choisis. (1637-57) + + [527] _Var._ Je sais trop que le ciel, avecque tant de grâces. + (1637-57) + + [528] _Var._ Quel mystère est-ce-ci? sa belle humeur se joue. + (1637-57) + + [529] L'édition de 1682 porte, par erreur sans doute: + _peut-être_, au lieu de _pour être_. + + [530] _Var._ [Que l'un de ces amants fût pris pour son rival?] + Parmi de tels détours mon esprit ne voit goutte, + Et leurs prospérités le mettent en déroute, + Bien que mon coeur, brouillé de mouvements divers, + Ose encor se flatter de l'espoir d'un revers. (1637-57) + + + +ACTE IV. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +DAPHNIS. + + Qu'en l'attente de ce qu'on aime + Une heure est fâcheuse à passer! + Qu'elle ennuie un amour[531] extrême + Dont la joie est réduite aux douceurs d'y penser[532]! + + Le mien, qui fuit la défiance, 1025 + La trouve trop longue à venir, + Et s'accuse d'impatience, + Plutôt que mon amant de peu de souvenir. + + Ainsi moi-même je m'abuse, + De crainte d'un plus grand ennui, 1030 + Et je ne cherche plus de ruse + Qu'à m'ôter tout sujet de me plaindre de lui. + + Aussi bien, malgré ma colère, + Je brûlerois de m'apaiser, + Et sa peine la plus sévère 1035 + Ne seroit tout au plus qu'un mot pour l'excuser[533]. + + Je dois rougir de ma foiblesse; + C'est être trop bonne en effet. + Daphnis, fais un peu la maîtresse, + Et souviens-toi du moins.... + + +SCÈNE II. + +GÉRASTE, CÉLIE, DAPHNIS. + + GÉRASTE, à Célie. + + Adieu, cela vaut fait, 1040 + Tu l'en peux assurer. + +(Célie rentre, et Géraste continue à parler à Daphnis[534].) + + Ma fille, je présume, + Quelques feux dans ton coeur que ton amant allume, + Que tu ne voudrois pas sortir de ton devoir. + + DAPHNIS. + + C'est ce que le passé vous a pu faire voir. + + GÉRASTE. + + Mais si pour en tirer une preuve plus claire[535], 1045 + Je disois qu'il faut prendre un sentiment contraire, + Qu'une autre occasion te donne un autre amant? + + DAPHNIS. + + Il seroit un peu tard pour un tel changement: + Sous votre autorité j'ai dévoilé mon âme, + J'ai découvert mon coeur à l'objet de ma flamme, 1050 + Et c'est sous votre aveu qu'il a reçu ma foi. + + GÉRASTE. + + Oui, mais je viens de faire un autre choix pour toi[536]. + + DAPHNIS. + + Ma foi ne permet plus une telle inconstance. + + GÉRASTE. + + Et moi, je ne saurois souffrir de résistance. + Si ce gage est donné par mon consentement, 1055 + Il faut le retirer par mon commandement[537]. + Vous soupirez en vain: vos soupirs et vos larmes + Contre ma volonté sont d'impuissantes armes. + Rentrez; je ne puis voir qu'avec mille douleurs + Votre rébellion s'exprimer par vos pleurs. 1060 + +(Daphnis rentre, et Géraste continue[538].) + + La pitié me gagnoit: il m'étoit impossible + De voir encor ses pleurs, et n'être pas sensible: + Mon injuste rigueur ne pouvoit plus tenir, + Et de peur de me rendre il la falloit bannir[539]. + N'importe toutefois, la parole me lie, 1065 + Et mon amour ainsi l'a promis à Célie: + Florise ne se peut acquérir qu'à ce prix; + Si Florame.... + + +SCÈNE III. + +GÉRASTE, AMARANTE. + + AMARANTE. + + Monsieur, vous vous êtes mépris: + C'est Clarimond qu'elle aime. + + GÉRASTE. + + Et ma plus grande peine + N'est que d'en avoir eu la preuve trop certaine. 1070 + Dans sa rébellion à mon autorité, + L'amour qu'elle a pour lui n'a que trop éclaté. + Si pour ce cavalier elle avoit moins de flamme, + Elle agréeroit le choix que je fais de Florame, + Et prenant désormais un mouvement plus sain, 1075 + Ne s'obstineroit pas à rompre mon dessein. + + AMARANTE. + + C'est ce choix inégal qui vous la fait rebelle; + Mais pour tout autre amant n'appréhendez rien d'elle. + + GÉRASTE. + + Florame a peu de bien, mais pour quelque raison + C'est lui seul dont je fais l'appui de ma maison[540]. 1080 + Examiner mon choix, c'est un trait d'imprudence. + Toi qu'à présent Daphnis traite de confidence[541], + Et dont le seul avis gouverne ses secrets, + Je te prie, Amarante, adoucis ses regrets; + Résous-la, si tu peux, à contenter un père; 1085 + Fais qu'elle aime Florame ou craigne ma colère. + + AMARANTE. + + Puisque vous le voulez, j'y ferai mon pouvoir: + C'est chose toutefois dont j'ai si peu d'espoir, + Que je craindrois plutôt de l'aigrir davantage[542]. + + GÉRASTE. + + Il est tant de moyens de fléchir un courage[543]! 1090 + Trouve pour la gagner quelque subtil appas: + La récompense après ne te manquera pas. + + +SCÈNE IV. + + AMARANTE. + + Accorde qui pourra le père avec la fille! + L'égarement d'esprit règne sur la famille[544]. + Daphnis aime Florame, et son père y consent: 1095 + D'elle-même j'ai su l'aise qu'elle en ressent[545]; + Et si j'en crois ce père, elle ne porte en l'âme + Que révolte, qu'orgueil, que mépris pour Florame. + Peut-elle s'opposer à ses propres desirs, + Démentir tout son coeur, détruire ses plaisirs? 1100 + S'ils sont sages tous deux, il faut que je sois folle. + Leur mécompte pourtant, quel qu'il soit, me console; + Et bien qu'il me réduise au bout de mon latin[546], + Un peu plus en repos j'en attendrai la fin. + + +SCÈNE V. + +FLORAME, DAMON. + + FLORAME. + + Sans me voir elle rentre, et quelque bon génie 1105 + Me sauve de ses yeux et de sa tyrannie. + Je ne me croyois pas quitte de ses discours, + A moins que sa maîtresse en vînt rompre le cours. + + DAMON. + + Je voudrois t'avoir vu dedans cette contrainte. + + FLORAME. + + Peut-être voudrois-tu qu'elle empêchât ma plainte[547]? 1110 + + DAMON. + + Si Théante sait tout, sans raison tu t'en plains: + Je t'ai dit ses secrets, comme à lui tes desseins; + Il voit dedans ton coeur, tu lis dans son courage, + Et je vous fais combattre ainsi sans avantage. + + FLORAME. + + Toutefois au combat tu n'as pu l'engager. 1115 + + DAMON. + + Sa générosité n'en craint pas le danger; + Mais cela choque un peu sa prudence amoureuse, + Vu que la fuite en est la fin la plus heureuse, + Et qu'il faut que, l'un mort, l'autre tire pays[548]. + + FLORAME. + + Malgré le déplaisir de mes secrets trahis, 1120 + Je ne puis, cher ami, qu'avec toi je ne rie + Des subtiles raisons de sa poltronnerie. + Nous faire ce duel sans s'exposer aux coups, + C'est véritablement en savoir plus que nous, + Et te mettre en sa place avec assez d'adresse. 1125 + + DAMON. + + Qu'importe à quels périls il gagne une maîtresse? + Que ses rivaux entre eux fassent mille combats, + Que j'en porte parole, ou ne la porte pas, + Tout lui semblera bon, pourvu que sans en être + Il puisse de ces lieux les faire disparoître. 1130 + + FLORAME. + + Mais ton service offert hasardoit bien ta foi, + Et s'il eût eu du coeur, t'engageoit contre moi. + + DAMON. + + Je savois trop que l'offre en seroit rejetée: + Depuis plus de dix ans je connois sa portée. + Il ne devient mutin que fort malaisément, 1135 + Et préfère la ruse à l'éclaircissement. + + FLORAME. + + Les maximes qu'il tient pour conserver sa vie + T'ont donné des plaisirs où je te porte envie. + + DAMON. + + Tu peux incontinent les goûter si tu veux. + Lui, qui doute fort peu du succès de ses voeux, 1140 + Et qui croit que déjà Clarimond et Florame + Disputent loin d'ici le sujet de leur flamme, + Seroit-il homme à perdre un temps si précieux, + Sans aller chez Daphnis faire le gracieux, + Et seul, à la faveur de quelque mot pour rire, 1145 + Prendre l'occasion de conter son martyre? + + FLORAME. + + Mais s'il nous trouve ensemble, il pourra soupçonner[549] + Que nous prenons plaisir tous deux à le berner[550]. + + DAMON. + + De peur que nous voyant il conçût quelque ombrage[551], + J'avois mis tout exprès Cléon sur le passage. 1150 + Théante approche-t-il? + + CLÉON[552]. + + Il est en ce carfour. + + DAMON. + + Adieu donc: nous pourrons le jouer tour à tour. + + FLORAME, seul. + + Je m'étonne comment tant de belles parties + En cet illustre amant sont si mal assorties[553], + Qu'il a si mauvais coeur avec de si bons yeux, 1155 + Et fait un si beau choix sans le défendre mieux. + Pour tant d'ambition, c'est bien peu de courage. + + +SCÈNE VI. + +FLORAME, THÉANTE. + + FLORAME. + + Quelle surprise, ami, paroît sur ton visage? + + THÉANTE. + + T'ayant cherché longtemps, je demeure confus + De t'avoir rencontré quand je n'y pensois plus. 1160 + + FLORAME. + + Parle plus franchement: fâché de ta promesse[554], + Tu veux et n'oserois reprendre ta maîtresse? + Ta passion, qui souffre une trop dure loi, + Pour la gouverner seul te déroboit de moi? + + THÉANTE. + + De peur que ton esprit formât cette croyance[555], 1165 + De l'aborder sans toi je faisois conscience. + + FLORAME. + + C'est ce qui t'obligeoit sans doute à me chercher? + Mais ne te prive plus d'un entretien si cher. + Je te cède Amarante et te rends ta parole[556]: + J'aime ailleurs; et lassé d'un compliment frivole, 1170 + Et de feindre une ardeur qui blesse mes amis, + Ma flamme est véritable et son effet permis. + J'adore une beauté qui peut disposer d'elle, + Et seconder mes feux sans se rendre infidèle. + + THÉANTE. + + Tu veux dire Daphnis? + + FLORAME. + + Je ne puis te celer[557] 1175 + Qu'elle est l'unique objet pour qui je veux brûler. + + THÉANTE. + + Le bruit vole déjà qu'elle est pour toi sans glace, + Et déjà d'un cartel Clarimond te menace. + + FLORAME. + + Qu'il vienne, ce rival, apprendre, à son malheur, + Que s'il me passe en biens, il me cède en valeur. 1180 + Que sa vaine arrogance, en ce duel trompée, + Me fasse mériter Daphnis à coups d'épée: + Par là je gagne tout; ma générosité + Suppléera ce qui fait notre inégalité; + Et son père, amoureux du bruit de ma vaillance, 1185 + La fera sur ses biens emporter la balance. + + THÉANTE. + + Tu n'en peux espérer un moindre événement: + L'heur suit dans les duels le plus heureux amant; + Le glorieux succès d'une action si belle[558], + Ton sang mis au hasard ou répandu pour elle, 1190 + Ne peut laisser au père aucun lieu de refus. + Tiens ta maîtresse acquise et ton rival confus; + Et sans t'épouvanter d'une vaine fortune + Qu'il soutient lâchement d'une valeur commune, + Ne fais de son orgueil qu'un sujet de mépris, 1195 + Et pense que Daphnis ne s'acquiert qu'à ce prix. + Adieu: puisse le ciel à ton amour parfaite + Accorder un succès tel que je le souhaite! + + FLORAME[559]. + + Ce cartel, ce me semble, est trop long à venir: + Mon courage bouillant ne se peut contenir; 1200 + Enflé par tes discours, il ne sauroit attendre[560] + Qu'un insolent défi l'oblige à se défendre. + + Va donc, et de ma part appelle Clarimond; + Dis-lui que pour demain il choisisse un second, + Et que nous l'attendrons au château de Bissêtre[561]. 1205 + + THÉANTE. + + J'adore ce grand coeur qu'ici tu fais paroître, + Et demeure ravi du trop d'affection + Que tu m'as témoigné par cette élection. + Prends-y garde pourtant: pense à quoi tu t'engages. + Si Clarimond, lassé de souffrir tant d'outrages, 1210 + Éteignant son amour, te cédoit ce bonheur, + Quel besoin seroit-il de le piquer d'honneur? + Peut-être qu'un faux bruit nous apprend sa menace: + C'est à toi seulement de défendre ta place. + Ces coups du désespoir des amants méprisés 1215 + N'ont rien d'avantageux pour les favorisés. + Qu'il recoure, s'il veut, à ces fâcheux remèdes[562]; + Ne lui querelle point un bien que tu possèdes; + Ton amour, que Daphnis ne sauroit dédaigner, + Court risque d'y tout perdre, et n'y peut rien gagner[563]. + Avise encore un coup: ta valeur inquiète[564] + En d'extrêmes périls un peu trop tôt te jette. + + FLORAME. + + Quels périls? L'heur y suit le plus heureux amant. + + THÉANTE. + + Quelquefois le hasard en dispose autrement. + + FLORAME. + + Clarimond n'eut jamais qu'une valeur commune. 1225 + + THÉANTE. + + La valeur aux duels fait moins que la fortune. + + FLORAME. + + C'est par là seulement qu'on mérite Daphnis. + + THÉANTE. + + Mais plutôt de ses yeux par là tu te bannis. + + FLORAME. + + Cette belle action pourra gagner son père. + + THÉANTE. + + Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espère. 1230 + + FLORAME. + + Acceptant un cartel, suis-je plus assuré? + + THÉANTE. + + Où l'honneur souffriroit rien n'est considéré. + + FLORAME. + + Je ne puis résister à des raisons si fortes; + Sur ma bouillante ardeur malgré moi tu l'emportes: + J'attendrai qu'on m'attaque. + + THÉANTE. + + Adieu donc. + + FLORAME. + + En ce cas, 1235 + Souviens-t'en, cher ami, tu me promets ton bras[565]? + + THÉANTE. + + Dispose de ma vie. + + FLORAME, seul. + + Elle est fort assurée, + Si rien que ce duel n'empêche sa durée. + Il en parle des mieux: c'est un jeu qui lui plaît; + Mais il devient fort sage aussitôt qu'il en est, 1240 + Et montre cependant des grâces peu vulgaires + A battre ses raisons par des raisons contraires. + + +SCÈNE VII. + +DAPHNIS, FLORAME. + + DAPHNIS. + + Je n'osois t'aborder les yeux baignés de pleurs, + Et devant ce rival t'apprendre nos malheurs. + + FLORAME. + + Vous me jetez, Madame, en d'étranges alarmes[566]. 1245 + Dieux! et d'où peut venir ce déluge de larmes? + Le bonhomme est-il mort? + + DAPHNIS. + + Non, mais il se dédit; + Tout amour désormais pour toi m'est interdit: + Si bien qu'il me faut être ou rebelle ou parjure, + Forcer les droits d'Amour ou ceux de la nature, 1250 + Mettre un autre en ta place ou lui désobéir, + L'irriter ou moi-même avec toi me trahir. + A moins que de changer, sa haine inévitable[567] + Me rend de tous côtés ma perte indubitable: + Je ne puis conserver mon devoir et ma foi, 1255 + Ni sans crime brûler pour d'autres ni pour toi. + + FLORAME. + + Le nom de cet amant, dont l'indiscrète envie + A mes ressentiments vient apporter sa vie! + Le nom de cet amant, qui par sa prompte mort + Doit, au lieu du vieillard, me réparer ce tort, 1260 + Et qui, sur quelque orgueil que son amour se fonde[568], + N'a que jusqu'à ma vue à demeurer au monde! + + DAPHNIS. + + Je n'aime pas si mal que de m'en informer: + Je t'aurois fait trop voir que j'eusse pu l'aimer. + Si j'en savois le nom, ta juste défiance[569] 1265 + Pourroit à ses défauts imputer ma constance, + A son peu de mérite attacher mon dédain, + Et croire qu'un plus digne auroit reçu ma main. + J'atteste ici le bras qui lance le tonnerre, + Que tout ce que le ciel a fait paroître en terre 1270 + De mérites, de biens, de grandeurs et d'appas, + En même objet uni, ne m'ébranleroit pas: + Florame a droit lui seul de captiver mon âme[570]; + Florame vaut lui seul à ma pudique flamme + Tout ce que peut le monde offrir à mes ardeurs 1275 + De mérites, d'appas, de biens et de grandeurs. + + FLORAME. + + Qu'avec des mots si doux vous m'êtes inhumaine[571]! + Vous me comblez de joie et redoublez ma peine. + L'effet d'un tel amour, hors de votre pouvoir, + Irrite d'autant plus mon sanglant désespoir; 1280 + L'excès de votre ardeur ne sert qu'à mon supplice. + Devenez-moi cruelle afin que je guérisse. + Guérir? ah! qu'ai-je dit? ce mot me fait horreur: + Pardonnez aux transports d'une aveugle fureur. + Aimez toujours Florame, et quoi qu'il ait pu dire, 1285 + Croissez de jour en jour vos feux et son martyre. + Peut-il rendre sa vie à de plus heureux coups, + Ou mourir plus content que pour vous et par vous? + + DAPHNIS. + + Puisque de nos destins la rigueur trop sévère + Oppose à nos desirs l'autorité d'un père, 1290 + Que veux-tu que je fasse? En l'état où je suis, + Être à toi malgré lui, c'est ce que je ne puis; + Mais je puis empêcher qu'un autre me possède, + Et qu'un indigne amant à Florame succède: + Le coeur me manque; adieu: je sens faillir ma voix[572]. 1295 + Florame, souviens-toi de ce que tu me dois: + Si nos feux sont égaux, mon exemple t'ordonne + Ou d'être à ta Daphnis ou de n'être à personne. + + +SCÈNE VIII. + + FLORAME. + + Dépourvu de conseil comme de sentiment, + L'excès de ma douleur m'ôte le jugement. 1300 + De tant de biens promis je n'ai plus que sa vue, + Et mes bras impuissants ne l'ont pas retenue; + Et même je lui laisse abandonner ce lieu[573], + Sans trouver de parole à lui dire un adieu. + Ma fureur pour Daphnis a de la complaisance: 1305 + Mon désespoir n'osoit agir en sa présence, + De peur que mon tourment aigrît ses déplaisirs; + Une pitié secrète étouffoit mes soupirs: + Sa douleur par respect faisoit taire la mienne; + Mais ma rage à présent n'a rien qui la retienne. 1310 + Sors, infâme vieillard, dont le consentement + Nous a vendu si cher le bonheur d'un moment; + Sors, que tu sois puni de cette humeur brutale + Qui rend ta volonté pour nos feux inégale. + A nos chastes amours qui t'a fait consentir, 1315 + Barbare? mais plutôt qui t'en fait repentir? + Crois-tu qu'aimant Daphnis, le titre de son père + Débilite ma force ou rompe ma colère? + Un nom si glorieux, lâche, ne t'est plus dû[574]: + En lui manquant de foi, ton crime l'a perdu. 1320 + Plus j'ai d'amour pour elle, et plus pour toi de haine + Enhardit ma vengeance et redouble ta peine: + Tu mourras; et je veux, pour finir mes ennuis, + Mériter par ta mort celle où tu me réduis. + Daphnis, à ma fureur ma bouche abandonnée 1325 + Parle d'ôter la vie à qui te l'a donnée! + Je t'aime, et je t'oblige à m'avoir en horreur, + Et ne connois encor qu'à peine mon erreur! + Si je suis sans respect pour ce que tu respectes, + Que mes affections ne t'en soient pas suspectes. 1330 + De plus réglés transports me feroient trahison; + Si j'avois moins d'amour, j'aurois de la raison; + C'est peu que de la perdre, après t'avoir perdue: + Rien ne sert plus de guide à mon âme éperdue, + Je condamne à l'instant ce que j'ai résolu; 1335 + Je veux, et ne veux plus sitôt que j'ai voulu; + Je menace Géraste, et pardonne à ton père: + Ainsi rien ne me venge, et tout me désespère. + + +SCÈNE IX. + +FLORAME, CÉLIE. + + FLORAME, en soupirant[575]. + + Célie.... + + CÉLIE. + + Eh bien, Célie? enfin elle a tant fait, + Qu'à vos desirs Géraste accorde leur effet. 1340 + Quel visage avez-vous? Votre aise vous transporte. + + FLORAME. + + Cesse d'aigrir ma flamme en raillant de la sorte, + Organe d'un vieillard qui croit faire un bon tour + De se jouer de moi par une feinte amour. + Si tu te veux du bien, fais-lui tenir promesse: 1345 + Vous me rendrez tous deux la vie ou ma maîtresse; + Et ce jour expiré, je vous ferai sentir + Que rien de ma fureur ne vous peut garantir. + + CÉLIE. + + Florame! + + FLORAME. + + Je ne puis parler à des perfides. + + CÉLIE[576]. + + Il veut donner l'alarme à mes esprits timides, 1350 + Et prend plaisir lui-même à se jouer de moi. + Géraste a trop d'amour pour n'avoir point de foi; + Et s'il pouvoit donner trois Daphnis pour Florise, + Il la tiendroit encore heureusement acquise[577]. + D'ailleurs ce grand courroux pourroit-il être feint? 1355 + Auroit-il pu sitôt falsifier son teint[578], + Et si bien ajuster ses yeux et son langage + A ce que sa fureur marquoit sur son visage? + Quelqu'un des deux me joue: épions tous les deux + Et nous éclaircissons sur un point si douteux. 1360 + + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + +FOOTNOTES: + + [531] On lit «_une_ amour» dans les impressions de 1637-57 et + dans celle de 1682. Cette leçon est explicable dans les premières + éditions: elles portent en effet, au vers suivant: «du penser,» + auquel peut se rapporter «le mien» du vers 1025. Mais dans + l'édition de 1682, «le mien» ne peut se rapporter qu'à _amour_, + qui doit en conséquence être nécessairement au masculin. La leçon + que nous donnons est celle des éditions de 1660-68. + + [532] _Var._ Qui ne voit son objet que des yeux du penser! + (1637-57) + + [533] _Var._ Pour criminel qu'il fût, ne seroit qu'un baiser. + Dieux! je rougis d'une parole + Dont je meurs de goûter l'effet, + Et dans cette honte frivole + Je prépare un refus.... (1637-57) + + [534] Dans la première édition (1637, il y a simplement: _Célie + rentre_; le reste du jeu de scène est omis. + + [535] _Var._ Oui, mais pour en tirer une preuve plus claire, + Qui diroit qu'il faut prendre un mouvement contraire. (1637-57) + + [536] _Var._ Oui, mais j'ai fait depuis un autre choix pour toi. + (1637-57) + + [537] _Var._ Il le faut retirer par mon commandement. (1637-60) + + [538] Ici encore l'édition de 1637 n'a que le commencement du jeu + de scène _Daphnis rentre_. + + [539] _Var._ Et de peur de me rendre il l'a fallu bannir. (1637) + + [540] _Var._ C'est lui seul que je veux d'appui pour ma maison. + (1637-57) + + [541] C'est-à-dire: _à qui Daphnis donne sa confiance_. + + [542] _Var._ Qu'au contraire je crains de l'aigrir davantage. + (1637-57) + + [543] _Var._ Il est tant de moyens à fléchir un courage. + (1637-60) + + [544] _Var._ Ils ont l'esprit troublé dedans cette famille. + (1637-57) + + [545] _Var._ [D'elle-même j'ai su l'aise qu'elle en ressent;] + Et qui croira Géraste, il ne l'y peut réduire. + Peut-elle s'opposer à ce qu'elle desire? + J'aime sa résistance en cette occasion, + Mais j'en ai moins d'espoir que de confusion. + [S'ils sont sages tous deux, il faut que je sois folle.] + (1637-57) + + [546] _Var._ Et combien qu'il me mette au bout de mon latin. + (1637-57) + + [547] _Var._ Mais dis que tu voudrois qu'elle empêchât ma + plainte. (1637-57) + + [548] «On dit _tirer de long_, _tirer pays_, pour dire _s'en + aller_, _s'enfuir_.» (_Dictionnaire de l'Académie de 1694._) + + [549] _Var._ Mais s'il nous treuve ensemble, il pourra se douter. (1637) + _Var._ Mais s'il nous trouve ensemble, il pourra se douter. (1644-57) + + [550] _Var._ Que nous prenons plaisir tous deux à le tâter. + (1637-57) + + [551] _Var._ De peur que nous voyant il entrât en cervelle, + J'avois mis tout exprès Cléonte[551-a] en sentinelle. (1637) + + [551-a] Voyez p. 126, note 2. + + [552] Bien que Cléon prenne ici part à la scène, il ne figure en + tête, parmi les noms des personnages, dans aucune des éditions + publiées avant la mort de Corneille, ni même dans celle de 1692. + C'est peut-être parce qu'il ne paraît ainsi que tout à la fin; il + se pourrait même qu'il dût crier du dehors cette réponse, sans + venir sur le théâtre. + + [553] _Var._ En ce pauvre amoureux sont si mal assorties. + (1637-63) + + [554] _Var._ Parle plus franchement: lassé de ta promesse. + (1637-57) + + [555] _Var._ De peur que ton esprit conçût cette croyance. (1637) + + [556] _Var._ Je te rends Amarante avecque ta parole. (1637-57) + + [557] _Var._ Je ne te puis celer. (1637-57) + + [558] _Var._ Le glorieux éclat d'une action si belle, + Ton sang, ou répandu, ou[558-a] hasardé pour elle. (1637-57) + + [558-a] C'est, si nous ne nous trompons, le seul exemple d'hiatus + que nous ayons rencontré jusqu'ici soit dans le texte, soit dans + les variantes de Corneille; car on ne peut pas compter celui dont + il est parlé au tome I, au sujet de la troisième variante de la + p. 173. + + [559] _Var._ FLORAME, _le retenant_. (1637-60) + + [560] _Var._ Enflé par tes discours, il ne peut plus attendre. + (1637-57) + + [561] A une demi-lieue de Paris, sur la route de Fontainebleau. + Il y avait en ce lieu un château qui au quatorzième siècle + appartenait à Jean, évêque de Winchester, dont le nom corrompu a + fait _Bissestre_, _Bicêtre_. Sous Charles V, on construisit au + même endroit un hôpital, qui, rétabli sous Louis XIII, servit + d'asile aux soldats infirmes jusqu'à la fondation de l'hôtel des + Invalides. + + [562] Voyez plus haut la note 3 de la p. 160. + + [563] Dans les éditions de 1637 et de 1652, l'orthographe du mot + est _gaigner_ et les deux dernières syllabes de ces deux vers + riment aux yeux. + + [564] _Var._ Avise derechef: ta valeur signalée + En d'extrêmes périls te jette à la volée. (1637-57) + + [565] _Var._ Souviens-toi, cher ami, que je retiens ton bras. + (1637-57) + + [566] _Var._ Vous me jetez, mon âme, en d'étranges alarmes. + (1637-57) + + [567] _Var._ A faute de changer, sa haine inévitable. (1637-57) + + [568] _Var._ Et sur quelque valeur que son amour se fonde. + (1637-57) + + [569] _Var._ Son nom su, tu pourrois donner ma résistance + A son peu de mérite, et non à ma constance, + Croire que ses défauts le feroient rejeter, + Et qu'un plus accompli se pouvoit accepter. + J'atteste ici la main qui lance le tonnerre. (1637-57) + + [570] _Var._ Un seul Florame a droit de captiver mon âme, + Un seul Florame vaut à ma pudique flamme + Tout ce que l'on pourroit offrir à mes ardeurs + [De mérites, d'appas, de biens et de grandeurs.] (1637-57) + + [571] _Var._ Parmi tant de malheurs vous me comblez d'une aise + Qui redouble mes maux aussi bien que ma braise. (1637) + + [572] _Var._ Le coeur me serre; adieu: je sens faillir ma voix. + (1637) + + [573] _Var._ Et même je la souffre abandonner ce lieu. (1637-57) + + [574] _Var._ Un nom si glorieux, traître, ne t'est plus dû. + (1637-57) + + [575] Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1637. Celle de + 1663 donne en marge: _Il lui dit ce mot en soupirant_. + + [576] _Var._ CÉLIE, _seule_. (1637-68) + + [577] Voyez dans l'_Examen_, p. 122, sur quoi Corneille fonde ce + trait de caractère. + + [578] _Var._ Surpris auroit-il pu falsifier son teint, + Ajuster ses regards, son geste, son langage? + Aussi que ce vieillard me farde son courage, + Je ne le saurois croire, et veux dès aujourd'hui, + Sur ce point, si je puis, m'éclaircir avec lui. (1637-57) + + + + +ACTE V. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +THÉANTE, DAMON. + + THÉANTE. + + Croirois-tu qu'un moment m'ait pu changer de sorte + Que je passe à regret par devant cette porte? + + DAMON. + + Que ton humeur n'a-t-elle un peu plus tôt changé[579]? + Nous aurions vu l'effet où tu m'as engagé. + Tantôt quelque démon ennemi de ta flamme 1365 + Te faisoit en ces lieux accompagner Florame: + Sans la crainte qu'alors il te prît pour second, + Je l'allois appeler au nom de Clarimond; + Et comme si depuis il étoit invisible, + Sa rencontre pour moi s'est rendue impossible[580]. 1370 + + THÉANTE. + + Ne le cherche donc plus. A bien considérer, + Qu'ils se battent ou non, je n'en puis qu'espérer. + Daphnis, que son adresse a malgré moi séduite[581], + Ne pourroit l'oublier, quand il seroit en fuite: + Leur amour est trop forte; et d'ailleurs son trépas, 1375 + Le privant d'un tel bien, ne me le donne pas[582]. + Inégal en fortune à ce qu'est cette belle[583], + Et déjà par malheur assez mal voulu d'elle, + Que pourrois-je après tout prétendre de ses pleurs[584]? + Et quel espoir pour moi naîtroit de ses douleurs? 1380 + Deviendrois-je par là plus riche ou plus aimable? + Que si de l'obtenir je me trouve incapable[585], + Mon amitié pour lui, qui ne peut expirer, + A tout autre qu'à moi me le fait préférer; + Et j'aurois peine à voir un troisième en sa place. 1385 + + DAMON. + + Tu t'avises trop tard: que veux-tu que je fasse? + J'ai poussé Clarimond à lui faire un appel; + J'ai charge de sa part de lui rendre un cartel: + Le puis-je supprimer? + + THÉANTE. + + Non, mais tu pourrois faire[586].... + + DAMON. + + Quoi? + + THÉANTE. + + Que Clarimond prît un sentiment contraire. 1390 + + DAMON. + + Le détourner d'un coup où seul je l'ai porté! + Mon courage est mal propre à cette lâcheté. + + THÉANTE. + + A de telles raisons je n'ai de repartie, + Sinon que c'est à moi de rompre la partie. + J'en vais semer le bruit. + + DAMON. + + Et sur ce bruit tu veux.... 1395 + + THÉANTE. + + Qu'on leur donne dans peu des gardes à tous deux, + Et qu'une main puissante arrête leur querelle. + Qu'en dis-tu, cher ami? + + DAMON. + + L'invention est belle, + Et le chemin bien court à les mettre d'accord; + Mais souffre auparavant que j'y fasse un effort. 1400 + Peut-être mon esprit trouvera quelque ruse[587] + Par où, sans en rougir, du cartel je m'excuse[588]. + Ne donnons point sujet de tant parler de nous, + Et sachons seulement à quoi tu te résous. + + THÉANTE. + + A les laisser en paix, et courir l'Italie 1405 + Pour divertir le cours de ma mélancolie, + Et ne voir point Florame emporter à mes yeux + Le prix où prétendoit mon coeur ambitieux. + + DAMON. + + Amarante, à ce compte, est hors de ta pensée? + + THÉANTE. + + Son image du tout n'en est pas effacée; 1410 + Mais.... + + DAMON. + + Tu crains que pour elle on te fasse un duel. + + THÉANTE. + + Railler un malheureux, c'est être trop cruel. + Bien que ses yeux encor règnent sur mon courage[589], + Le bonheur de Florame à la quitter m'engage: + Le ciel ne nous fit point et pareils et rivaux, 1415 + Pour avoir des succès tellement inégaux. + C'est me perdre d'honneur, et par cette poursuite, + D'égal que je lui suis, me ranger à sa suite. + Je donne désormais des règles à mes feux: + De moindres que Daphnis sont incapables d'eux; 1420 + Et rien dorénavant n'asservira mon âme + Qui ne me puisse mettre au-dessus de Florame. + Allons: je ne puis voir sans mille déplaisirs + Ce possesseur du bien où tendoient mes desirs. + + DAMON. + + Arrête: cette fuite est hors de bienséance, 1425 + Et je n'ai point d'appel à faire en ta présence. + +(Théante le retire du théâtre comme par force[590].) + + +SCÈNE II. + + FLORAME. + + Jetterai-je toujours des menaces en l'air, + Sans que je sache enfin à qui je dois parler? + Auroit-on jamais cru qu'elle me fût ravie, + Et qu'on me pût ôter Daphnis avant la vie? 1430 + Le possesseur du prix de ma fidélité, + Bien que je sois vivant, demeure en sûreté; + Tout inconnu qu'il m'est, il produit ma misère; + Tout mon rival qu'il est, il rit de ma colère[591]. + Rival! ah, quel malheur! j'en ai pour me bannir, 1435 + Et cesse d'en avoir quand je le veux punir. + Grands Dieux, qui m'enviez cette juste allégeance + Qu'un amant supplanté tire de la vengeance, + Et me cachez le bras dont je reçois les coups, + Est-ce votre dessein que je m'en prenne à vous? 1440 + Est-ce votre dessein d'attirer mes blasphèmes, + Et qu'ainsi que mes maux mes crimes soient extrêmes[592]; + Qu'à mille impiétés osant me dispenser[593], + A votre foudre oisif je donne où se lancer? + Ah! souffrez qu'en l'état de mon sort déplorable 1445 + Je demeure innocent, encor que misérable; + Destinez à vos feux d'autres objets que moi: + Vous n'en sauriez manquer, quand on manque de foi. + Employez le tonnerre à punir les parjures, + Et prenez intérêt vous-même à mes injures: 1450 + Montrez, en me vengeant, que vous êtes des dieux[594], + Ou conduisez mon bras, puisque je n'ai point d'yeux, + Et qu'on sait dérober d'un rival qui me tue + Le nom à mon oreille, et l'objet à ma vue. + Rival, qui que tu sois, dont l'insolent amour 1455 + Idolâtre un soleil et n'ose voir le jour, + N'oppose plus ta crainte à l'ardeur qui te presse: + Fais-toi, fais-toi connoître allant voir ta maîtresse. + + +SCÈNE III. + +FLORAME, AMARANTE. + + FLORAME. + + Amarante (aussi bien te faut-il confesser + Que la seule Daphnis avoit su me blesser[595]), 1460 + Dis-moi qui me l'enlève: apprends-moi quel mystère + Me cache le rival qui possède son père; + A quel heureux amant Géraste a destiné + Ce beau prix que l'amour m'avoit si bien donné[596]. + + AMARANTE. + + Ce dût[597] vous être assez de m'avoir abusée, 1465 + Sans faire encor de moi vos sujets de risée. + Je sais que le vieillard favorise vos feux, + Et que rien que Daphnis n'est contraire à vos voeux. + + FLORAME. + + Que me dis-tu, lui seul et sa rigueur nouvelle[598] + Empêchant[599] les effets d'une ardeur mutuelle? 1470 + + AMARANTE. + + Pensez-vous me duper avec ce feint courroux? + Lui-même il m'a prié de lui parler pour vous. + + FLORAME. + + Vois-tu, ne t'en ris plus; ta seule jalousie + A mis à ce vieillard ce change en fantaisie. + Ce n'est pas avec moi que tu te dois jouer, 1475 + Et ton crime redouble à le désavouer[600]; + Mais sache qu'aujourd'hui, si tu ne fais en sorte + Que mon fidèle amour sur ce rival l'emporte, + J'aurai trop de moyens à te faire sentir + Qu'on ne m'offense point sans un prompt repentir. 1480 + + +SCÈNE IV. + +AMARANTE. + + Voilà de quoi tomber en[601] un nouveau dédale. + O ciel! qui vit jamais confusion égale? + Si j'écoute Daphnis, j'apprends qu'un feu puissant + La brûle pour Florame, et qu'un père y consent; + Si j'écoute Géraste, il lui donne Florame, 1485 + Et se plaint que Daphnis en rejette la flamme; + Et si Florame est cru, ce vieillard aujourd'hui + Dispose de Daphnis pour un autre que lui. + Sous un tel embarras je me trouve accablée; + Eux ou moi, nous avons la cervelle troublée, 1490 + Si ce n'est qu'à dessein ils se soient concertés[602] + Pour me faire enrager par ces diversités. + Mon foible esprit s'y perd et n'y peut rien comprendre: + Pour en venir à bout, il me les faut surprendre, + Et quand ils se verront, écouter leurs discours, 1495 + Pour apprendre par là le fond de ces détours. + Voici mon vieux rêveur; fuyons de sa présence, + Qu'il ne m'embrouille encor de quelque confidence[603]: + De crainte que j'en ai, d'ici je me bannis, + Tant qu'avec lui je voie ou Florame ou Daphnis. 1500 + + +SCÈNE V. + +GÉRASTE, POLÉMON. + + POLÉMON. + + J'ai grand regret, Monsieur, que la foi qui vous lie + Empêche que chez vous mon neveu ne s'allie, + Et que son feu m'emploie aux offres qu'il vous fait, + Lorsqu'il n'est plus en vous d'en accepter l'effet. + + GÉRASTE. + + C'est un rare trésor que mon malheur me vole[604]; 1505 + Et si l'honneur souffroit un manque de parole, + L'avantageux parti que vous me présentez + Me verroit aussitôt prêt à ses volontés[605]. + + POLÉMON. + + Mais si quelque hasard rompoit cette alliance? + + GÉRASTE. + + N'ayez lors, je vous prie, aucune défiance: 1510 + Je m'en tiendrois heureux, et ma foi vous répond + Que Daphnis sans tarder épouse Clarimond. + + POLÉMON. + + Adieu: faites état de mon humble service. + + GÉRASTE. + + Et vous pareillement d'un coeur sans artifice. + + +SCÈNE VI. + +CÉLIE, GÉRASTE. + + CÉLIE. + + De sorte qu'à mes yeux votre foi lui répond 1515 + Que Daphnis sans tarder épouse Clarimond? + + GÉRASTE. + + Cette vaine promesse en un cas impossible + Adoucit un refus et le rend moins sensible: + C'est ainsi qu'on oblige un homme à peu de frais. + + CÉLIE. + + Ajouter l'impudence à vos perfides traits! 1520 + Il vous faudroit du charme au lieu de cette ruse, + Pour me persuader que qui promet refuse. + + GÉRASTE. + + J'ai promis, et tiendrois ce que j'ai protesté[606], + Si Florame rompoit le concert arrêté. + Pour Daphnis, c'est en vain qu'elle fait la rebelle; 1525 + J'en viendrai trop à bout. + + CÉLIE. + + Impudence nouvelle[607]! + Florame, que Daphnis fait maître de son coeur, + De votre seul caprice accuse la rigueur[608]; + Et je sais que sans vous leur mutuelle flamme + Uniroit deux amants qui n'ont déjà qu'une âme. 1530 + Vous m'osez cependant effrontément conter + Que Daphnis sur ce point aime à vous résister! + Vous m'en aviez promis une tout autre issue: + J'en ai porté parole après l'avoir reçue. + Qu'avois-je contre vous ou fait ou projeté, 1535 + Pour me faire tremper en votre lâcheté? + Ne pouviez-vous trahir que par mon entremise? + Avisez: il y va de plus que de Florise. + Ne vous estimez pas quitte pour la quitter, + Ni que de cette sorte on se laisse affronter[609]. 1540 + + GÉRASTE. + + Me prends-tu donc pour homme à manquer de parole + En faveur d'un caprice où s'obstine une folle? + Va, fais venir Florame: à ses yeux tu verras + Que pour lui mon pouvoir ne s'épargnera pas, + Que je maltraiterai Daphnis en sa présence 1545 + D'avoir pour son amour si peu de complaisance. + Qu'il vienne seulement voir un père irrité, + Et joindre sa prière à mon autorité; + Et lors, soit que Daphnis y résiste ou consente, + Crois que ma volonté sera la plus puissante[610]. 1550 + + CÉLIE. + + Croyez que nous tromper ce n'est pas votre mieux. + + GÉRASTE. + + Me foudroie en ce cas la colère des cieux! + + +SCÈNE VII. + +GÉRASTE, DAPHNIS. + + GÉRASTE, seul. + + Géraste, sur-le-champ il te falloit contraindre + Celle que ta pitié ne pouvoit ouïr plaindre. + Tu n'as pu refuser du temps à ses douleurs, 1555 + Ton coeur s'attendrissoit de voir couler ses pleurs; + Et pour avoir usé trop peu de ta puissance, + On t'impute à forfait sa désobéissance. + +(Daphnis vient[611].) + + Un traitement trop doux te fait croire sans foi. + Faudra-t-il que de vous je reçoive la loi, 1560 + Et que l'aveuglement d'une amour obstinée + Contre ma volonté règle votre hyménée? + Mon extrême indulgence a donné par malheur + A vos rébellions quelque foible couleur; + Et pour quelque moment que vos feux m'ont su plaire, + Vous pensez avoir droit de braver ma colère[612]; + Mais sachez qu'il falloit, ingrate, en vos amours, + Ou ne m'obéir point, ou m'obéir toujours. + + DAPHNIS. + + Si dans mes premiers feux je vous semble obstinée, + C'est l'effet de ma foi sous votre aveu donnée. 1570 + Quoi que mette en avant votre injuste courroux, + Je ne veux opposer à vous-même que vous. + Votre permission doit être irrévocable: + Devenez seulement à vous-même semblable. + Il vous falloit, Monsieur, vous-même à mes amours[613] + Ou ne consentir point ou consentir toujours. + Je choisirai la mort plutôt que le parjure: + M'y voulant obliger, vous vous faites injure. + Ne veuillez point combattre ainsi hors de saison + Votre vouloir, ma foi, mes pleurs, et la raison. 1580 + Que vous a fait Daphnis? que vous a fait Florame, + Que pour lui vous vouliez que j'éteigne ma flamme? + + GÉRASTE. + + Mais que vous a-t-il fait, que pour lui seulement + Vous vous rendiez rebelle à mon commandement? + Ma foi n'est-elle rien au-dessus de la vôtre[614]? 1585 + Vous vous donnez à l'un; ma foi vous donne à l'autre. + Qui le doit emporter ou de vous ou de moi? + Et qui doit de nous deux plutôt manquer de foi? + Quand vous en manquerez, mon vouloir vous excuse. + Mais à trop raisonner moi-même je m'abuse: 1590 + Il n'est point de raison valable entre nous deux, + Et pour toute raison il suffit que je veux. + + DAPHNIS. + + Un parjure jamais ne devient légitime; + Une excuse ne peut justifier un crime. + Malgré vos changements, mon esprit résolu 1595 + Croit suffire à mes feux que vous ayez voulu[615]. + + +SCÈNE VIII. + +GÉRASTE, DAPHNIS, FLORAME, CÉLIE, AMARANTE. + + DAPHNIS[616]. + + Voici ce cher amant qui me tient engagée, + A qui sous votre aveu ma foi s'est obligée: + Changez de volonté pour un objet nouveau; + Daphnis épousera Florame, ou le tombeau. 1600 + + GÉRASTE. + + Que vois-je ici, bons Dieux? + + DAPHNIS. + + Mon amour, ma constance. + + GÉRASTE. + + Et sur quoi donc fonder ta désobéissance? + Quel envieux démon, et quel charme assez fort + Faisoit entre-choquer deux volontés d'accord? + C'est lui que tu chéris[617] et que je te destine; 1605 + Et ta rébellion dans un refus s'obstine! + + FLORAME. + + Appelez-vous refus de me donner sa foi + Quand votre volonté se déclara pour moi? + Et cette volonté, pour un autre tournée, + Vous peut-elle obéir après la foi donnée? 1610 + + GÉRASTE. + + C'est pour vous que je change, et pour vous seulement + Je veux qu'elle renonce à son premier amant. + Lorsque je consentis à sa secrète flamme, + C'étoit pour Clarimond qui possédoit son âme: + Amarante du moins me l'avoit dit ainsi. 1615 + + DAPHNIS. + + Amarante, approchez: que tout soit éclairci. + Une telle imposture est-elle pardonnable? + + AMARANTE. + + Mon amour pour Florame en est le seul coupable: + Mon esprit l'adoroit; et vous étonnez-vous + S'il devint inventif[618], puisqu'il étoit jaloux? 1620 + + GÉRASTE. + + Et par là tu voulois.... + + AMARANTE. + + Que votre âme déçue + Donnât à Clarimond une si bonne issue, + Que Florame, frustré de l'objet de ses voeux, + Fût réduit désormais à seconder mes feux. + + FLORAME. + + Pardonnez-lui, Monsieur; et vous, daignez, Madame[619], + Justifier son feu par votre propre flamme: + Si vous m'aimez encor, vous devez estimer + Qu'on ne peut faire un crime à force de m'aimer. + + DAPHNIS. + + Si je t'aime, Florame? Ah! ce doute m'offense[620]. + D'Amarante avec toi je prendrai la défense. 1630 + + GÉRASTE. + + Et moi, dans ce pardon je vous veux prévenir; + Votre hymen aussi bien saura trop la punir. + + DAPHNIS. + + Qu'un nom tu par hasard nous a donné de peine! + + CÉLIE. + + Mais que su maintenant il rend sa ruse vaine, + Et donne un prompt succès à vos contentements! 1635 + + FLORAME, à Géraste. + + Vous, de qui je les tiens.... + + GÉRASTE. + + Trêve de compliments: + Ils nous empêcheroient de parler de Florise. + + FLORAME. + + Il n'en faut point parler: elle vous est acquise. + + GÉRASTE. + + Allons donc la trouver: que cet échange heureux[621] + Comble d'aise à son tour un vieillard amoureux! 1640 + + DAPHNIS. + + Quoi! je ne savois rien d'une telle partie! + + FLORAME. + + Je pense toutefois vous avoir avertie[622] + Qu'un grand effet d'amour, avant qu'il fût longtemps, + Vous rendroit étonnée et nos desirs contents[623]. + Mais différez, Monsieur, une telle visite: 1645 + Mon feu ne souffre point que sitôt je la quitte; + Et d'ailleurs je sais trop que la loi du devoir + Veut que je sois chez nous pour vous y recevoir. + + GÉRASTE, à Célie. + + Va donc lui témoigner le desir qui me presse. + + FLORAME. + + Plutôt fais-la venir saluer ma maîtresse: 1650 + Ainsi tout à la fois nous verrons satisfaits[624] + Vos feux et mon devoir, ma flamme et vos souhaits. + + GÉRASTE. + + Je dois être honteux d'attendre qu'elle vienne. + + CÉLIE. + + Attendez-la, Monsieur, et qu'à cela ne tienne: + Je cours exécuter cette commission. 1655 + + GÉRASTE. + + Le temps en sera long à mon affection. + + FLORAME. + + Toujours l'impatience à l'amour est mêlée. + + GÉRASTE. + + Allons dans le jardin faire deux tours d'allée, + Afin que cet ennui que j'en pourrai sentir[625] + Parmi votre entretien trouve à se divertir. 1660 + + +SCÈNE IX. + + AMARANTE. + + Je le perds donc, l'ingrat, sans que mon artifice[626] + Ait tiré de ses maux aucun soulagement, + Sans que pas un effet ait suivi ma malice, + Où ma confusion n'égalât son tourment. + + Pour agréer ailleurs il tâchoit à me plaire, 1665 + Un amour dans la bouche, un autre dans le sein: + J'ai servi de prétexte à son feu téméraire, + Et je n'ai pu servir d'obstacle à son dessein. + + Daphnis me le ravit, non par son beau visage, + Non par son bel esprit ou ses doux entretiens, 1670 + Non que sur moi sa race ait aucun avantage, + Mais par le seul éclat qui sort d'un peu de biens. + Filles que la nature a si bien partagées, + Vous devez présumer fort peu de vos attraits: + Quelques charmants[627] qu'ils soient, vous êtes négligées, + A moins que la fortune en rehausse les traits[628]. + + Mais encor que Daphnis eût captivé Florame, + Le moyen qu'inégal il en fût possesseur? + Destins, pour rendre aisé le succès de sa flamme[629], + Falloit-il qu'un vieux fou fût épris de sa soeur? 1680 + + Pour tromper mon attente et me faire un supplice, + Deux fois l'ordre commun se renverse en un jour: + Un jeune amant s'attache aux lois de l'avarice, + Et ce vieillard pour lui suit celles de l'amour. + + Un discours amoureux n'est qu'une fausse amorce, 1685 + Et Théante et Florame ont feint pour moi des feux: + L'un m'échappe de gré, comme l'autre de force; + J'ai quitté l'un pour l'autre, et je les perds tous deux. + + Mon coeur n'a point d'espoir dont je ne sois séduite[630]: + Si je prends quelque peine, une autre en a les fruits[631]; + Et dans le triste état où le ciel m'a réduite, + Je ne sens que douleurs et ne prévois qu'ennuis. + + Vieillard, qui de ta fille achètes une femme + Dont peut-être aussitôt tu seras mécontent, + Puisse le ciel, aux soins qui te vont ronger l'âme, 1695 + Dénier le repos du tombeau qui t'attend! + + Puisse le noir chagrin de ton humeur jalouse[632] + Me contraindre moi-même à déplorer ton sort, + Te faire un long trépas, et cette jeune épouse + User toute sa vie à souhaiter ta mort! 1700 + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + +FOOTNOTES: + + [579] _Var._ Si ce change d'humeur un peu plus tôt t'eût pris, + Nous aurions vu l'effet du dessein entrepris. (1637-57) + + [580] _Var._ Le rencontrer encor n'est plus en mon possible. + (1637-57) + + [581] _Var._ Vu que Daphnis, au point où je la vois réduite, + N'est pas pour l'oublier, quand il seroit en fuite. (1637-57) + + [582] _Var._ Le privant de ce bien, ne me le donne pas. (1637-57) + _Var._ Le privant d'un tel heur, ne me le donne pas. (1660-64) + + [583] _Var._ Inégal en fortune aux biens de cette belle. + (1637-64) + + [584] _Var._ Que pourrois-je en ce cas prétendre de ses pleurs? + Mon espoir se peut-il fonder sur ses douleurs? (1637-57) + + [585] _Var._ Et si de l'obtenir je me sens incapable, + Florame est mon ami, d'où tu peux inférer + Qu'à tout autre qu'à moi je le dois préférer, + Et verrois à regret qu'un autre eût pris sa place. (1637-57) + + [586] _Var._ Non pas, mais tu peux faire.... + DAM. Quoi? TH. Que Clarimond prenne un mouvement contraire. + (1637-57) + + [587] _Var._ Peut-être mon esprit treuvera quelque ruse. + (1637-52) + + [588] _Var._ Par où, mon honneur sauf, du cartel je m'excuse. + (1637-57) + + [589] _Var._ Bien que j'adore encor l'excès de son mérite, + Florame ayant Daphnis, de honte je la quitte. (1637-57) + + [590] Ce jeu de scène n'est pas dans l'édition de 1637. + + [591] _Var._ Et tout rival qu'il m'est, il rit de ma colère. + (1637-57) + + [592] _Var._ Et qu'ainsi que mes maux mes forfaits soient + extrêmes. (1637-57) + + [593] Voyez tome I, p. 208, note 2. + + [594] _Var._ Montrez, en m'assistant, que vous êtes des dieux, + Et conduisez mon bras, puisque je n'ai point d'yeux. (1637-57) + + [595] _Var._ Qu'au lieu de toi Daphnis occupoit mon penser. + (1637-57) + + [596] _Var._ Un bien si précieux qu'Amour m'avoit donné. + AMAR. Ce vous dût être assez de m'avoir abusée. (1637) + _Var._ Ce trésor que l'amour m'avoit si bien donné. (1644-57) + + [597] _Ce dût_, c'est-à-dire _ce devroit_. Le mot a, dans toutes + les éditions, ou une _s_, ou un accent circonflexe, ou un accent + et une _s_ à la fois: _deust_, _dûst_. + + [598] _Var._ Tu t'abuses: lui seul et sa rigueur cruelle. + (1637-1657) + + [599] Telle est la leçon des éditions de 1668 et de 1682. Elle + peut bien se comprendre; cependant, comme toutes les autres + éditions donnent _empêchent_, au lieu d'_empêchant_, ce participe + ne serait-il pas une faute d'impression? + + [600] _Var._ Tu redoubles ton crime à le désavouer; + Et sache qu'aujourd'hui, si tu ne fais en sorte. (1637-60) + + [601] _Dans_, qui est la leçon généralement adoptée, ne se trouve + dans aucune des éditions imprimées du vivant de Corneille, mais + seulement dans celle de 1692. + + [602] _Var._ Si ce n'est qu'à dessein ils veuillent tout mêler, + Et soient d'intelligence à me faire affoler. (1637-64) + + [603] _Var._ Qu'il ne nous brouille encor de quelque confidence. + (1637-57) + + [604] _Var._ C'est moi qui suis marri que pour cet hyménée + Je ne puis révoquer la parole donnée. (1637-57) + + [605] _Var._ Me verroit sans cela prêt à ses volontés. + POL. Mais si quelque malheur rompoit cette alliance? + GÉR. Qu'il n'ait lors de ma part aucune défiance. (1637-57) + + [606] _Var._ J'ai promis, il est vrai, mais au cas seulement + Que Florame ou sa soeur courût au changement. (1637-57) + + [607] L'édition de 1682 porte, par erreur sans doute: «Impudente + nouvelle!» + + [608] _Var._ Ne se plaint que de vous et de votre rigueur; + Et sans vous on verroit leur mutuelle flamme + Unir bientôt deux corps qui n'ont déjà qu'une âme. + Vous m'allez cependant effrontément conter + Que Daphnis sur ce point ose vous résister! (1637-57) + + [609] _Var._ [Ni que de cette sorte on se laisse affronter.] + Florame a trop de coeur. GÉR. Et moi trop de courage + Pour manquer où l'amour, l'honneur, la foi m'engage. + Va donc, va le chercher: à ses yeux tu verras. (1637-57) + + [610] _Var._ Enfin ma volonté sera la plus puissante. (1637-64) + + [611] _Var._ _Daphnis sort._ (1637, en marge, 1644 et + 52-60)--_Daphnis vient sur le théâtre._ (1663, en marge.)--Ce jeu + de scène manque dans l'édition de 1648, qui porte seule, après le + vers 1559: _A Daphnis._ + + [612] _Var._ Vous vous autorisez à m'être réfractaire. (1637) + + [613] _Var._ Il vous falloit, Monsieur, vous-même en mes amours. + (1637) + + [614] _Var._ Ma foi doit-elle pas prévaloir sur la vôtre? + (1637-57) + + [615] C'est-à-dire: croit qu'il suffit à mes feux que vous ayez + voulu. + + [616] _Var._ DAPHNIS, _montrant Florame_. (1648) + + [617] L'édition de 1637 porte: _C'est lui que je chéris_, ce qui + est vraisemblablement une erreur. + + [618] Suivant la Fontaine il n'est pas même nécessaire d'être + jaloux, l'amour suffit: + + Soyez amant, vous serez inventif. + + (_Contes, le Cuvier_, vers 1.) + + --On lit dans l'édition de 1682: _S'il devient inventif_, ce qui + doit être une erreur. + + [619] _Var._ Pardonnez-lui, Monsieur; et vous, ma chère vie, + Voyez que votre exemple au pardon vous convie. (1637-64.) + + [620] _Var._ Si je t'aime, mon heur? Ah! ce doute m'offense. + (1637-57) + + [621] _Var._ Allons donc la trouver: que cet échange heureux. + (1637-52) + + [622] _Var._ Mon coeur, s'il t'en souvient, je t'avois avertie. + (1637-57) + + [623] _Var._ Te rendroit étonnée et nos desirs contents. + (1637-57) + + [624] _Var._ Par cette invention vous et moi satisfaits. + Sans faillir au devoir, nous aurons nos souhaits. + GÉR. Mais le mien toutefois veut que je la prévienne. (1637-57) + + [625] _Var._ Afin qu'ainsi l'ennui que j'en pourrai sentir + Dedans votre entretien se puisse divertir. (1637-57) + + [626] _Var._ Je le perds sans avoir de tout mon artifice + Qu'autant de mal que lui, bien que diversement, + Vu que pas un effet n'a suivi ma malice. (1637-57) + + [627] On a imprimé, par erreur sans doute, _charmes_, au lieu de + _charmants_, dans l'édition de 1682.--Sur l'orthographe de + _quelques_, voyez tome I, p. 205, note 3. + + [628] _Var._ Sinon quand la fortune en fait les plus beaux + traits. (1637-57) + + [629] _Var._ Ciel, pour faciliter le succès de sa flamme, + Falloit-il qu'un vieillard fût épris de sa soeur? + + Oui, ciel, il le falloit: ce n'est pas sans justice + Que cet esprit usé se renverse à son tour: + Puisqu'un jeune amant suit les lois de l'avarice, + Il faut bien qu'un vieillard suive celles d'amour. (1637-57) + + [630] _Var._ Mon coeur n'a point d'espoir d'où je ne sois + séduite[630-a]. (1637) + + [630-a] C'est-à-dire dans lequel je ne sois déçue. + + [631] _Var._ Si je prends quelque peine, un autre en a les fruits. + Qu'au misérable état où je me vois réduite, + J'aurai bien à passer encor de tristes nuits! (1637-57) + + [632] _Var._ Puisse enfin ta foiblesse et ton humeur jalouse + Te frustrer désormais de tout contentement[632-a], + Te remplir de soupçons, et cette jeune épouse + Joindre à mille mépris le secours d'un amant!(1637-57) + + [632-a] Te priver désormais de tout contentement.(1644-57) + + + + + LA PLACE ROYALE + + COMÉDIE + + 1635 + + + + +NOTICE. + + +Le succès de _la Galerie du Palais_, dû en grande partie, comme notre +poëte l'a remarqué lui-même, au plaisir qu'éprouvaient les spectateurs +en se voyant transportés dans un endroit qu'ils fréquentaient +d'ordinaire, l'engagea à choisir pour théâtre d'une autre comédie la +place Royale, qui, à cette époque, était la promenade à la mode, le +lieu de réunion de la société la plus brillante, le centre des +rendez-vous et des intrigues amoureuses. + + Adieu, belle place où n'habite + Que mainte personne d'élite, + +dit Scarron dans son _Adieu au Marais et à la place Royale_, composé +en 1643[633]; et la curieuse liste qui suit ces deux vers les justifie +pleinement. + +La prédilection de Corneille pour les titres empruntés à divers +endroits fameux de la ville de Paris a été critiquée en ces termes par +un de ses censeurs: «Il a fait voir une _Mélite, la Galerie du Palais_ +et _la Place Royale_, ce qui nous faisoit espérer que Mondory +annonceroit bientôt _le Cimetière Saint-Jean_, _la Samaritaine_ et _la +Place aux Veaux_[634].» + +Quant à Claveret, il ne blâme point ce procédé, mais il accuse +Corneille de le lui avoir dérobé: «Ce que ma plume a produit autrefois +ne m'a point fait rougir de honte, et si du temps que j'écrivois, vous +ne m'eussiez cru capable au moins de vous suivre, vous n'eussiez pas +tâché malicieusement d'éteindre ce peu de lumière, avec laquelle +j'essayois de me faire connoître, établissant le titre d'une de vos +pièces sur le fondement d'une seule rime[635]. J'entends parler de +votre _Place Royale_, que vous eussiez aussi bien appelée _la Place +Dauphine_, ou autrement, si vous eussiez pu perdre l'envie de me +choquer; pièce que vous vous résolûtes de faire, dès que vous sûtes +que j'y travaillois, ou pour satisfaire votre passion jalouse, ou pour +contenter celle des comédiens que vous serviez. Cela n'a pas empêché +que je n'en aye reçu tout le contentement que j'en pouvois +légitimement attendre, et que les honnêtes gens qui se rendirent en +foule à ses représentations n'ayent honoré de quelques louanges +l'invention de mon esprit. J'ajouterois bien qu'elle eut la gloire et +le bonheur de plaire au Roi étant à Forges[636], plus qu'aucune autre +des pièces qui parut lors sur son théâtre[637]....» + +La comédie de Corneille, jouée en 1635, ne fut imprimée qu'en vertu du +privilége dont nous avons donné un extrait dans notre notice sur _la +Galerie du Palais_; l'achevé d'imprimer est du 20 février 1637. Le +volume, de format in-4º, se compose de 4 feuillets liminaires et de +112 pages; son titre exact est: + +LA PLACE ROYALLE, OU L'AMOVREVX EXTRAVAGANT. COMEDIE. _A Paris, chez +Augustin Courbé.... M.DC.XXXVII. Auec priuilege du Roy._ + +Le sous-titre: _ou l'Amoureux Extrauagant_, a disparu dès l'édition de +1644. + +FOOTNOTES: + + [633] Cette date est facile à établir, car Scarron parle dans + cette pièce de la fille de la duchesse de Rohan, + + A qui depuis deux ans en ça + On offrit l'illustre Bassa. + + Or _Ibrahim ou l'illustre Bassa_, de Mlle de Scudéry, a paru en + 1641. + + [634] _Lettre à *** sous le nom d'Ariste_, p. 7. + + [635] Ainsi je veux punir ma flamme déloyale. + Ainsi.... + + ALIDOR. + Te rencontrer dans la Place Royale. + + (Acte I, scènes III et IV, vers 177 et 178.) + + [636] Claveret avait composé pour cette visite du Roi aux eaux de + Forges une pièce que, de l'aveu d'un de ses apologistes, il ne + put faire accepter. Nous lisons dans _l'Ami du Cid à Claveret_ + (p. 5): «Votre _Place Royale_ suit assez bien, et je vous + confesse qu'elle fut trouvée si bonne à Forges, que Mondory et + ses compagnons qui en avoient les eaux dans la saison du monde la + plus propre pour les boire, n'en voulurent jamais goûter: tout le + monde n'entendra pas ceci peut-être, c'est que vous avez fait une + pièce intitulée _les Eaux de Forges_, que vous leur donnâtes, où + il ne manquoit chose du monde, sinon que le sujet, la conduite et + les vers ne valoient rien du tout. A cela près c'étoit une assez + belle chose.» Dans la _Réponse à l'Ami du Cid_ (p. 45 de + l'_Épître familière du Sr Mayret_), Claveret est ainsi défendu: + «Pour sa pièce intitulée _les Eaux de Forges_, vous avez bien + raison de dire pour faire une mauvaise pointe que Mondory et ses + compagnons n'en voulurent jamais goûter dans la saison du monde + la plus propre pour les boire, mais non pas de vouloir conclure + par là qu'elle ne vaut rien, puisqu'il est vrai qu'ils ne firent + difficulté de la prendre que par la discrète crainte qu'ils + eurent de fâcher quelques personnes de condition qui pouvoient + reconnoître leurs aventures dans la représentation de cette + pièce.» + + [637] _Lettre du Sr Claveret au Sr Corneille, soy disant + Autheur du Cid_, p. 10. + + +A MONSIEUR ***[638] + + MONSIEUR, + +J'observe religieusement la loi que vous m'avez prescrite, et vous +rends mes devoirs avec le même secret que je traiterois un amour, si +j'étois homme à bonne fortune. Il me suffit que vous sachiez que je +m'acquitte, sans le faire connoître à tout le monde, et sans que par +cette publication je vous mette en mauvaise odeur auprès d'un sexe +dont vous conservez les bonnes grâces avec tant de soin. Le héros de +cette pièce ne traite pas bien les dames, et tâche d'établir des +maximes qui leur sont trop désavantageuses, pour nommer son +protecteur: elles s'imagineroient que vous ne pourriez l'approuver +sans avoir grande part à ses sentiments, et que toute sa morale seroit +plutôt un portrait de votre conduite qu'un effort de mon imagination; +et véritablement, Monsieur, cette possession de vous-même, que vous +conservez si parfaite parmi tant d'intrigues[639] où vous semblez +embarrassé, en approche beaucoup. C'est de vous que j'ai appris que +l'amour d'un honnête homme doit être toujours volontaire; qu'on ne +doit jamais aimer en un point qu'on ne puisse n'aimer pas; que si on +en vient jusque-là, c'est une tyrannie dont il faut secouer le joug; +et qu'enfin la personne aimée nous a beaucoup plus d'obligation de +notre amour, alors qu'elle est toujours l'effet de notre choix et de +son mérite, que quand elle vient d'une inclination aveugle, et forcée +par quelque ascendant de naissance à qui nous ne pouvons résister. +Nous ne sommes point redevables à celui de qui nous recevons un +bienfait par contrainte, et on ne nous donne point ce qu'on ne sauroit +nous refuser. Mais je vais trop avant pour une épître: il sembleroit +que j'entreprendrois la justification de mon Alidor; et ce n'est pas +mon dessein de mériter par cette défense la haine de la plus belle +moitié du monde, et qui domine si puissamment sur les volontés de +l'autre. Un poëte n'est jamais garant des fantaisies[640] qu'il donne +à ses acteurs; et si les dames trouvent ici quelques discours qui les +blessent, je les supplie de se souvenir que j'appelle extravagant +celui dont ils partent[641], et que par d'autres poëmes j'ai assez +relevé leur gloire et soutenu leur pouvoir, pour effacer les mauvaises +idées que celui-ci leur pourra faire concevoir de mon esprit. Trouvez +bon que j'achève par là, et que je n'ajoute à cette prière que je leur +fais que la protestation d'être éternellement, + + MONSIEUR, + + Votre très-humble et très-obéissant serviteur[642], + + CORNEILLE. + +FOOTNOTES: + + [638] Cette épître ne se trouve que dans les impressions + antérieures à 1660. Nous donnons le texte de l'édition originale + (1637). + + [639] VAR. (édit. de 1644-57): intriques. + + [640] Les éditions de 1652 et de 1657 ont _fantasies_, au lieu de + _fantaisies_. + + [641] VAR. (édit. de 1644-57): de se souvenir que je les mets en + la bouche d'un extravagant, et que par d'autres poëmes.... + + [642] VAR. (édit. de 1644-57): Votre très-humble et très-fidèle + serviteur. + + +EXAMEN. + +Je ne puis dire tant de bien de celle-ci[643] que de la précédente. +Les vers en sont plus forts; mais il y a manifestement une duplicité +d'action. Alidor, dont l'esprit extravagant se trouve incommodé d'un +amour qui l'attache trop, veut faire en sorte qu'Angélique sa +maîtresse se donne à son ami Cléandre; et c'est pour cela qu'il lui +fait rendre une fausse lettre qui le convainc de légèreté, et qu'il +joint à cette supposition des mépris assez piquants pour l'obliger +dans sa colère à accepter les affections d'un autre. Ce dessein +avorte, et la donne à Doraste contre son intention; et cela l'oblige à +en faire un nouveau pour la porter à un enlèvement. Ces deux desseins, +formés ainsi l'un après l'autre, font deux actions, et donnent deux +âmes au poëme, qui d'ailleurs finit assez mal par un mariage de deux +personnes épisodiques, qui ne tiennent que le second rang dans la +pièce. Les premiers acteurs y achèvent bizarrement, et tout ce qui les +regarde fait languir le cinquième acte, où ils ne paroissent plus, à +le bien prendre, que comme seconds acteurs. L'épilogue d'Alidor n'a +pas la grâce de celui de _la Suivante_, qui ayant été très-intéressée +dans l'action principale, et demeurant enfin sans amant, n'ose +expliquer ses sentiments en la présence de sa maîtresse et de son +père, qui ont tous deux leur compte, et les laisse rentrer pour pester +en liberté contre eux et contre sa mauvaise fortune, dont elle se +plaint en elle-même, et fait par là connoître au spectateur l'assiette +de son esprit après un effet si contraire à ses souhaits. + +Alidor est sans doute trop bon ami pour être si mauvais amant. Puisque +sa passion l'importune tellement qu'il veut bien outrager sa maîtresse +pour s'en défaire, il devroit se contenter de ce premier effort, qui +la fait obtenir à Doraste, sans s'embarrasser de nouveau pour +l'intérêt d'un ami, et hasarder en sa considération un repos qui lui +est si précieux. Cet amour de son repos n'empêche point qu'au +cinquième acte il ne se montre encore passionné pour cette maîtresse, +malgré la résolution qu'il avoit prise de s'en défaire, et les +trahisons qu'il lui a faites: de sorte qu'il semble ne commencer à +l'aimer véritablement que quand il lui a donné sujet de le haïr. Cela +fait une inégalité de moeurs qui est vicieuse. + +Le caractère d'Angélique sort de la bienséance, en ce qu'elle est trop +amoureuse, et se résout trop tôt à se faire enlever par un homme qui +lui doit être suspect. Cet enlèvement lui réussit mal; et il a été bon +de lui donner un mauvais succès, bien qu'il ne soit pas besoin que les +grands crimes soient punis dans la tragédie, parce que leur peinture +imprime assez d'horreur pour en détourner les spectateurs. Il n'en est +pas de même des fautes de cette nature, et elles pourroient engager +un esprit jeune et amoureux à les imiter, si l'on voyoit que ceux qui +les commettent vinssent à bout, par ce mauvais moyen, de ce qu'ils +desirent. + +Malgré cet abus, introduit par la nécessité et légitimé par l'usage, +de faire dire dans la rue à nos amantes de comédie ce que +vraisemblablement elles diroient dans leur chambre, je n'ai osé y +placer Angélique durant la réflexion douloureuse qu'elle fait sur la +promptitude et l'imprudence de ses ressentiments, qui la font +consentir à épouser l'objet de sa haine: j'ai mieux aimé rompre la +liaison des scènes, et l'unité de lieu, qui se trouve assez exacte en +ce poëme à cela près, afin de la faire soupirer dans son cabinet avec +plus de bienséance pour elle, et plus de sûreté pour l'entretien +d'Alidor. Phylis, qui le voit sortir de chez elle, en auroit trop vu +si elle les avoit aperçus tous deux sur le théâtre; et au lieu du +soupçon de quelque intelligence renouée entre eux qui la porte à +l'observer durant le bal, elle auroit eu sujet d'en prendre une +entière certitude, et d'y donner un ordre qui eût rompu tout le +nouveau dessein d'Alidor et l'intrique de la pièce. + +En voilà assez sur celle-ci; je passe aux deux qui restent dans ce +volume[644]. + +FOOTNOTES: + + + [643] Thomas Corneille, dans l'édition de 1692, a remplacé + _celle-ci_ par _cette pièce_. Voyez, au tome I, la note 1 de la + p. 137. + + [644] A savoir _Médée et l'Illusion comique_.--Cette dernière + phrase se trouve dans toutes les éditions qui renferment + l'_Examen_ (1660-1682). Elle est exacte pour les impressions + in-8º, qui toutes contiennent huit pièces dans leur premier + volume (voyez notre tome I, p. 4 et 5); mais elle ne l'est pas + pour l'édition in-folio de 1663, qui en a douze au lieu de huit. + + + + +ACTEURS[645]. + + + ALIDOR, amant d'Angélique. + CLÉANDRE, ami d'Alidor. + DORASTE, amoureux d'Angélique. + LYSIS, amoureux de Phylis. + ANGÉLIQUE, maîtresse d'Alidor et de Doraste. + PHYLIS, soeur de Doraste. + POLYMAS, domestique d'Alidor. + LYCANTE, domestique de Doraste. + +La scène est à Paris dans la place Royale[646]. + + + + +LA PLACE ROYALE. + +COMÉDIE. + + + + +ACTE I + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +ANGÉLIQUE, PHYLIS. + + ANGÉLIQUE. + + Ton frère, je l'avoue, a beaucoup de mérite[647]; + Mais souffre qu'envers lui cet éloge m'acquitte, + Et ne m'entretiens plus des feux qu'il a pour moi. + + PHYLIS. + + C'est me vouloir prescrire une trop dure loi. + Puis-je, sans étouffer la voix de la nature, 5 + Dénier mon secours aux tourments qu'il endure? + Quoi! tu m'aimes, il meurt, et tu peux le guérir[648], + Et sans t'importuner je le verrois périr! + Ne me diras-tu point que j'ai tort de le plaindre? + + ANGÉLIQUE. + + C'est un mal bien léger qu'un feu qu'on peut éteindre[649]. 10 + + PHYLIS. + + Je sais qu'il le devroit, mais avec tant d'appas[650], + Le moyen qu'il te voie et ne t'adore pas? + Ses yeux ne souffrent point que son coeur soit de glace; + On ne pourroit aussi m'y résoudre en sa place[651]; + Et tes regards, sur moi plus forts que tes mépris, 15 + Te sauroient conserver ce que tu m'aurois pris. + + ANGÉLIQUE. + + S'il veut garder encor cette humeur obstinée[652], + Je puis bien m'empêcher d'en être importunée, + Feindre un peu de migraine, ou me faire celer: + C'est un moyen bien court de ne lui plus parler; 20 + Mais ce qui m'en déplaît et qui me désespère[653], + C'est de perdre la soeur pour éviter le frère, + Et me violenter à fuir ton entretien[654], + Puisque te voir encor c'est m'exposer au sien. + Du moins, s'il faut quitter cette douce pratique[655], 25 + Ne mets point en oubli l'amitié d'Angélique, + Et crois que ses effets auront leur premier cours[656] + Aussitôt que ton frère aura d'autres amours. + + PHYLIS. + + Tu vis d'un air étrange et presque insupportable. + + ANGÉLIQUE. + + Que toi-même pourtant dois trouver équitable[657]; 30 + Mais la raison sur toi ne sauroit l'emporter: + Dans l'intérêt d'un frère on ne peut l'écouter. + + PHYLIS. + + Et par quelle raison négliger son martyre? + + ANGÉLIQUE. + + Vois-tu, j'aime Alidor, et c'est assez te dire[658]. + Le reste des mortels pourroit m'offrir des voeux, 35 + Je suis aveugle, sourde, insensible pour eux; + La pitié de leurs maux ne peut toucher mon âme + Que par des sentiments dérobés à ma flamme. + On ne doit point avoir des amants par quartier; + Alidor a mon coeur et l'aura tout entier; 40 + En aimer deux, c'est être à tous deux infidèle. + + PHYLIS. + + Qu'Alidor seul te rende à tout autre cruelle, + C'est avoir pour le reste un coeur trop endurci. + + ANGÉLIQUE. + + Pour aimer comme il faut, il faut aimer ainsi. + + PHYLIS. + + Dans l'obstination où je te vois réduite, 45 + J'admire ton amour et ris de ta conduite. + Fasse état qui voudra de ta fidélité, + Je ne me pique point de cette vanité, + Et l'exemple d'autrui m'a trop fait reconnoître[659] + Qu'au lieu d'un serviteur c'est accepter un maître. 50 + Quand on n'en souffre qu'un, qu'on ne pense qu'à lui, + Tous autres entretiens nous donnent de l'ennui; + Il nous faut de tout point vivre à sa fantaisie, + Souffrir de son humeur, craindre sa jalousie, + Et de peur que le temps n'emporte ses ferveurs[660], 55 + Le combler chaque jour de nouvelles faveurs; + Notre âme, s'il s'éloigne, est chagrine, abattue[661]; + Sa mort nous désespère et son change nous tue, + Et de quelque douceur que nos feux soient suivis, + On dispose de nous sans prendre notre avis; 60 + C'est rarement qu'un père à nos goûts s'accommode, + Et lors juge quels fruits on a de ta méthode. + Pour moi, j'aime un chacun, et sans rien négliger, + Le premier qui m'en conte a de quoi m'engager: + Ainsi tout contribue à ma bonne fortune; 65 + Tout le monde me plaît, et rien ne m'importune. + De mille que je rends l'un de l'autre jaloux, + Mon coeur n'est à pas un, et se promet à tous[662]: + Ainsi tous à l'envi s'efforcent à me plaire; + Tous vivent d'espérance, et briguent leur salaire; 70 + L'éloignement d'aucun ne sauroit m'affliger, + Mille encore présents m'empêchent d'y songer. + Je n'en crains point la mort, je n'en crains point le change; + Un monde m'en console aussitôt ou m'en venge[663]. + Le moyen que de tant et de si différents 75 + Quelqu'un n'ait assez d'heur pour plaire à mes parents? + Et si quelque inconnu m'obtient d'eux pour maîtresse[664], + Ne crois pas que j'en tombe en profonde tristesse: + Il aura quelques traits de tant que je chéris, + Et je puis avec joie accepter tous maris. 80 + + ANGÉLIQUE. + + Voilà fort plaisamment tailler cette matière, + Et donner à ta langue une libre carrière[665]. + Ce grand flux de raisons dont tu viens m'attaquer + Est bon à faire rire, et non à pratiquer. + Simple, tu ne sais pas ce que c'est que tu blâmes, 85 + Et ce qu'a de douceurs l'union de deux âmes; + Tu n'éprouvas jamais de quels contentements + Se nourrissent les feux des fidèles amants. + Qui peut en avoir mille en est plus estimée, + Mais qui les aime tous de pas un n'est aimée; 90 + Elle voit leur amour soudain se dissiper: + Qui veut tout retenir laisse tout échapper. + + PHYLIS. + + Défais-toi, défais-toi de tes fausses maximes[666]; + Ou si ces vieux abus te semblent légitimes[667], + Si le seul Alidor te plaît dessous les cieux, 95 + Conserve-lui ton coeur, mais partage tes yeux: + De mon frère par là soulage un peu les plaies; + Accorde un faux remède à des douleurs si vraies; + Feins, déguise avec lui, trompe-le par pitié[668], + Ou du moins par vengeance et par inimitié. 100 + + ANGÉLIQUE. + + Le beau prix qu'il auroit de m'avoir tant chérie, + Si je ne le payois que d'une tromperie! + Pour salaire des maux qu'il endure en m'aimant, + Il aura qu'avec lui je vivrai franchement. + + PHYLIS. + + Franchement, c'est-à-dire avec mille rudesses, 105 + Le mépriser, le fuir, et par quelques adresses + Qu'il tâche d'adoucir.... Quoi! me quitter ainsi! + Et sans me dire adieu! le sujet? + + +SCÈNE II. + +DORASTE, PHYLIS. + + DORASTE. + + Le voici. + Ma soeur, ne cherche plus une chose trouvée: + Sa fuite n'est l'effet que de mon arrivée; 110 + Ma présence la chasse, et son muet départ + A presque devancé son dédaigneux regard. + + PHYLIS. + + Juge par là quels fruits produit mon entremise. + Je m'acquitte des mieux de la charge commise; + Je te fais plus parfait mille fois que tu n'es: 115 + Ton feu ne peut aller au point où je le mets; + J'invente des raisons à combattre sa haine; + Je blâme, flatte, prie, et perds toujours ma peine[669], + En grand péril d'y perdre encor son amitié, + Et d'être en tes malheurs avec toi de moitié. 120 + + DORASTE. + + Ah! tu ris de mes maux. + + PHYLIS. + + Que veux-tu que je fasse? + Ris des miens, si jamais tu me vois en ta place. + Que serviroient mes pleurs? Veux-tu qu'à tes tourments + J'ajoute la pitié de mes ressentiments? + Après mille mépris qu'a reçus ta folie[670], 125 + Tu n'es que trop chargé de ta mélancolie; + Si j'y joignois la mienne, elle t'accableroit, + Et de mon déplaisir le tien redoubleroit; + Contraindre mon humeur me seroit un supplice + Qui me rendroit moins propre à te faire service. 130 + Vois-tu? par tous moyens je te veux soulager; + Mais j'ai bien plus d'esprit que de m'en affliger. + Il n'est point de douleur si forte en un courage + Qui ne perde sa force auprès de mon visage; + C'est toujours de tes maux autant de rabattu: 135 + Confesse, ont-ils encor le pouvoir qu'ils ont eu? + Ne sens-tu point déjà ton âme un peu plus gaie? + + DORASTE. + + Tu me forces à rire en dépit que j'en aie; + Je souffre tout de toi, mais à condition + D'employer tous tes soins à mon affection[671]. 140 + Dis-moi par quelle ruse il faut.... + + PHYLIS. + + Rentrons, mon frère: + Un de mes amants vient, qui pourroit nous distraire[672]. + + +SCÈNE III. + +CLÉANDRE. + + Que je dois bien faire pitié + De souffrir les rigueurs d'un sort si tyrannique! + J'aime Alidor, j'aime Angélique; 145 + Mais l'amour cède à l'amitié, + Et jamais on n'a vu sous les lois d'une belle[673] + D'amant si malheureux, ni d'ami si fidèle. + + Ma bouche ignore mes desirs, + Et de peur de se voir trahi par imprudence, 150 + Mon coeur n'a point de confidence + Avec mes yeux ni mes soupirs: + Tous mes voeux sont muets, et l'ardeur de ma flamme[674] + S'enferme toute entière au dedans de mon âme. + + Je feins d'aimer en d'autres lieux, 155 + Et pour en quelque sorte alléger mon supplice, + Je porte du moins mon service + A celle qu'elle aime le mieux. + Phylis, à qui j'en conte, a beau faire la fine; + Son plus charmant appas[675], c'est d'être sa voisine. 160 + + Esclave d'un oeil si puissant, + Jusque-là seulement me laisse aller ma chaîne, + Trop récompensé, dans ma peine, + D'un de ses regards en passant. + Je n'en veux à Phylis que pour voir Angélique, 165 + Et mon feu, qui vient d'elle, auprès d'elle s'explique. + + Ami, mieux aimé mille fois, + Faut-il, pour m'accabler de douleurs infinies, + Que nos volontés soient unies + Jusqu'à faire le même choix[676]? 170 + Viens quereller mon coeur d'avoir tant de foiblesse + Que de se laisser prendre au même oeil qui te blesse. + + Mais plutôt vois te préférer + A celle que le tien préfère à tout le monde, + Et ton amitié sans seconde 175 + N'aura plus de quoi murmurer. + Ainsi je veux punir ma flamme déloyale; + Ainsi.... + + +SCÈNE IV. + +ALIDOR, CLÉANDRE. + + ALIDOR. + + Te rencontrer dans la place Royale, + Solitaire, et si près de ta douce prison, + Montre bien que Phylis n'est pas à la maison. 180 + + CLÉANDRE. + + Mais voir de ce côté ta démarche avancée + Montre bien qu'Angélique est fort dans ta pensée. + + ALIDOR. + + Hélas! c'est mon malheur: son objet trop charmant, + Quoi que je puisse faire, y règne absolument. + + CLÉANDRE. + + De ce pouvoir peut-être elle use en inhumaine? 185 + + ALIDOR. + + Rien moins, et c'est par là que redouble ma peine: + Ce n'est qu'en m'aimant trop qu'elle me fait mourir, + Un moment de froideur, et je pourrois guérir; + Une mauvaise oeillade, un peu de jalousie, + Et j'en aurois soudain passé ma fantaisie; 190 + Mais las! elle est parfaite, et sa perfection + N'approche point encor de son affection[677]; + Point de refus pour moi, point d'heures inégales; + Accablé de faveurs à mon repos fatales[678], + Sitôt qu'elle voit jour à d'innocents plaisirs, 195 + Je vois qu'elle devine et prévient mes desirs; + Et si j'ai des rivaux, sa dédaigneuse vue + Les désespère autant que son ardeur me tue. + + CLÉANDRE. + + Vit-on jamais amant de la sorte enflammé, + Qui se tînt malheureux pour être trop aimé? 200 + + ALIDOR. + + Comptes-tu mon esprit entre les ordinaires? + Penses-tu qu'il s'arrête aux sentiments vulgaires? + Les règles que je suis ont un air tout divers: + Je veux la liberté dans le milieu des fers[679]. + Il ne faut point servir d'objet qui nous possède; 205 + Il ne faut point nourrir d'amour qui ne nous cède: + Je le hais, s'il me force; et quand j'aime, je veux + Que de ma volonté dépendent tous mes voeux, + Que mon feu m'obéisse au lieu de me contraindre, + Que je puisse à mon gré l'enflammer et l'éteindre[680], 210 + Et toujours en état de disposer de moi, + Donner quand il me plaît et retirer ma foi. + Pour vivre de la sorte Angélique est trop belle: + Mes pensers ne sauroient m'entretenir que d'elle[681]; + Je sens de ses regards mes plaisirs se borner; 215 + Mes pas d'autre côté n'oseroient se tourner[682]; + Et de tous mes soucis la liberté bannie + Me soumet en esclave à trop de tyrannie[683]. + J'ai honte de souffrir les maux dont je me plains, + Et d'éprouver ses yeux plus forts que mes desseins. 220 + Je n'ai que trop langui sous de si rudes gênes[684]: + A tel prix que ce soit, il faut rompre mes chaînes[685], + De crainte qu'un hymen, m'en ôtant le pouvoir, + Fît d'un amour par force un amour par devoir. + + CLÉANDRE. + + Crains-tu de posséder un objet qui te charme[686]? 225 + + ALIDOR. + + Ne parle point d'un noeud dont le seul nom m'alarme. + J'idolâtre Angélique: elle est belle aujourd'hui, + Mais sa beauté peut-elle autant durer que lui? + Et pour peu qu'elle dure, aucun me peut-il dire + Si je pourrai l'aimer jusqu'à ce qu'elle expire[687]? 230 + Du temps, qui change tout, les révolutions + Ne changent-elles pas nos résolutions? + Est-ce[688] une humeur égale et ferme que la nôtre? + N'a-t-on point d'autres goûts en un âge qu'en l'autre[689]? + Juge alors le tourment que c'est d'être attaché, 235 + Et de ne pouvoir rompre un si fâcheux marché. + Cependant Angélique, à force de me plaire, + Me flatte doucement de l'espoir du contraire; + Et si d'autre façon je ne me sais garder, + Je sens que ses attraits m'en vont persuader[690]. 240 + Mais puisque son amour me donne tant de peine, + Je la veux offenser pour acquérir sa haine, + Et mériter enfin un doux commandement[691] + Qui prononce l'arrêt de mon bannissement. + Ce remède est cruel, mais pourtant nécessaire: 245 + Puisqu'elle me plaît trop, il me faut lui déplaire[692]. + Tant que j'aurai chez elle encor le moindre accès, + Mes desseins de guérir n'auront point de succès. + + CLÉANDRE. + + Étrange humeur d'amant! + + ALIDOR. + + Étrange, mais utile. + Je me procure un mal pour en éviter mille. 250 + + CLÉANDRE. + + Tu ne prévois donc pas ce qui t'attend de maux, + Quand un rival aura le fruit de tes travaux? + Pour se venger de toi, cette belle offensée + Sous les lois d'un mari sera bientôt passée[693]; + Et lors, que de soupirs et de pleurs répandus 255 + Ne te rendront aucun de tant de biens perdus! + + ALIDOR. + + Dis mieux, que pour rentrer dans mon indifférence[694], + Je perdrai mon amour avec mon espérance, + Et qu'y trouvant alors sujet d'aversion, + Ma liberté naîtra de ma punition. 260 + + CLÉANDRE. + + Après cette assurance, ami, je me déclare. + Amoureux dès longtemps d'une beauté si rare, + Toi seul de la servir me pouvois empêcher; + Et je n'aimois Phylis que pour m'en approcher. + Souffre donc maintenant que pour mon allégeance 265 + Je prenne, si je puis, le temps de sa vengeance; + Que des ressentiments qu'elle aura contre toi + Je tire un avantage en lui portant ma foi, + Et que cette colère en son âme conçue[695] + Puisse de mes desirs faciliter l'issue[696]. 270 + + ALIDOR. + + Si ce joug inhumain, ce passage trompeur, + Ce supplice éternel, ne te fait point de peur, + A moi ne tiendra pas que la beauté que j'aime + Ne me quitte bientôt pour un autre moi-même. + Tu portes en bon lieu tes desirs amoureux; 275 + Mais songe que l'hymen, fait bien des malheureux. + + CLÉANDRE. + + J'en veux bien faire essai; mais d'ailleurs, quand j'y pense[697], + Peut-être seulement le nom d'époux t'offense. + Et tu voudrois[698] qu'un autre.... + + ALIDOR. + + Ami, que me dis-tu[699]? + Connois mieux Angélique et sa haute vertu; 280 + Et sache qu'une fille a beau toucher mon âme, + Je ne la connois plus dès l'heure qu'elle est femme. + De mille qu'autrefois tu m'as vu caresser, + En pas une un mari pouvoit-il s'offenser? + J'évite l'apparence autant comme le crime; 285 + Je fuis un compliment qui semble illégitime; + Et le jeu m'en déplaît, quand on fait à tous coups + Causer un médisant et rêver un jaloux. + Encor que dans mon feu mon coeur ne s'intéresse, + Je veux pouvoir prétendre où ma bouche l'adresse, 290 + Et garder, si je puis, parmi ces fictions, + Un renom aussi pur que mes intentions. + Ami, soupçon à part, et sans plus de réplique[700], + Si tu veux en ma place être aimé d'Angélique, + Allons tout de ce pas ensemble imaginer 295 + Les moyens de la perdre et de te la donner, + Et quelle invention sera la plus aisée. + + CLÉANDRE. + + Allons. Ce que j'ai dit n'étoit que par risée. + + + +FIN DU PREMIER ACTE. + +FOOTNOTES: + + [645] Dans l'édition de 1637: Les acteurs. + + [646] VAR. (édit. de 1637-57): La scène est à la place Royale. + + [647] _Var._ Ton frère eût-il encor cent fois plus de mérite, + Tu reçois aujourd'hui ma dernière visite, + Si tu m'entretiens plus des feux qu'il a pour moi. + PHYL. Vraiment tu me prescris une fâcheuse loi. + Je ne puis, sans forcer celles de la nature. (1637-57) + + [648] _Var._ Tu m'aimes, il se meurt, et tu le peux guérir, + Et sans t'importuner je le lairrois périr! + Me défendras-tu point à la fin de le plaindre? (1637-57) + + [649] _Var._ Le mal est bien léger d'un feu qu'on peut éteindre. + (1637) + + [650] _Var._ Il le devroit du moins, mais avec tant d'appas. + (1637-57) + + [651] _Var._ Aussi ne pourroit-on m'y résoudre en sa place. + (1637-57) + + [652] _Var._ S'il vit dans une humeur tellement obstinée. + (1637-57) + + [653] _Var._ Mais ce qui me déplaît et qui me désespère. + (1637-60) + + [654] _Var._ Rompre notre commerce et fuir ton entretien. + (1637-57) + + [655] _Var._ Que s'il me faut quitter cette douce pratique. + (1637-57) + + [656] _Var._ Sûre que ses effets auront leur premier cours + Aussitôt que ton frère éteindra ses amours. (1637-57) + + [657] _Var._ Que toi-même pourtant trouverois équitable. + (1637-57) + + [658] _Var._ Vois-tu, j'aime Alidor, et cela c'est tout dire. + (1637-57) + + [659] _Var._ On a peu de plaisirs quand un seul les fait naître: + Au lieu d'un serviteur, c'est accepter un maître. + Dans les soins éternels de ne plaire qu'à lui, + Cent plus honnêtes gens nous donnent de l'ennui. (1637) + + [660] _Var._ Et de peur que le temps ne lâche ses ferveurs. + (1637) + + [661] _Var._ Notre âme, s'il s'éloigne, est de deuil abattue. + (1637-57) + + [662] _Var._ Mon coeur n'est à pas un en se donnant à tous; + Pas un d'eux ne me traite avecque tyrannie, + Et mon humeur égale à mon gré les manie; + Je ne fais à pas un tenir lieu de mignon, + Et c'est à qui l'aura dessus son compagnon. + Ainsi tous à l'envie s'efforcent de me plaire[662-a]. (1637-57) + + [662-a] Les éditions de 1637-48 donnent: _à me plaire_, comme + l'édition de 1682. + + [663] Les éditions de 1644, de 1652 et de 1657 portent, par + erreur sans doute, _on m'en venge_. + + [664] _Var._ Et si leur choix fantasque un inconnu m'allie, + Ne crois pas que pourtant j'entre en mélancolie. (1637) + + [665] _Var._ Et donner à ta langue une longue carrière. (1637-60) + + [666] _Var._ Défais-toi, défais-toi de ces fausses maximes. + (1637-52 et 57) + + [667] _Var._ Ou si pour leur défense, aveugle, tu t'animes. + (1637-57) + + [668] _Var._ Trompe-le, je t'en prie, et sinon par pitié, + Pour le moins par vengeance ou par inimitié. (1637-57) + + [669] _Var._ Je blâme, flatte, prie, et n'y perds que ma peine. + (1637) + + [670] _Var._ Après mille mépris reçus de ta maîtresse, + Tu n'es que trop chargé de ta seule tristesse. (1637) + + [671] _Var._ [D'employer tous tes soins à mon affection.] + PHYL. Non pas tous: j'en retiens pour moi quelque partie. + DOR. Il étoit grand besoin de cette repartie; + Ne ris plus, et regarde après tant de discours + Par où tu me pourras donner quelque secours; + [Dis-moi par quelle ruse il faut....] (1637) + + [672] _Var._ Un de mes amants vient, qui nous pourroit distraire. + (1637-57) + + [673] _Var._ Et l'on n'a jamais vu sous les lois d'une belle. + (1637-57) + + [674] _Var._ Mes voeux pour sa beauté sont muets, et ma flamme, + Non plus que son objet, ne sort point de mon âme. (1637-57) + + [675] Voyez tome I, p. 148, note 3. + + [676] _Var._ Jusques à faire un même choix? + Viens quereller mon coeur, puisque en son peu d'espace + Ta maîtresse après toi peut trouver quelque place. (1637-57) + + [677] _Var._ N'est pourtant rien auprès de son affection. + (1637-57) + + [678] _Var._ Accablé de faveurs à mon aise fatales, + Partout où son honneur peut souffrir mes plaisirs. (1637-57) + + [679] _Var._ Je veux que l'on soit libre au milieu de ses fers. + (1637-57) + + [680] _Var._ Que je puisse à mon gré l'augmenter et l'éteindre. + (1637-57) + + [681] _Var._ Mes pensers n'oseroient m'entretenir que d'elle. + (1637-57) + + [682] _Var._ Mes pas d'autre côté ne s'oseroient tourner. + (1637-57) + + [683] _Var._ Fait trop voir ma foiblesse avec sa tyrannie. + (1637-57) + + [684] _Var._ Mais sans plus consentir à de si rudes gênes, + A tel prix que ce soit, je veux rompre mes chaînes. (1637-57) + + [685] _Var._ A quel prix que ce soit, il faut rompre mes chaînes. + (1660) + + [686] _Var._ Crains-tu de posséder ce que ton coeur adore? + ALID. Ah! ne me parle point d'un lien que j'abhorre. + Angélique me charme: elle est belle aujourd'hui. (1637-57) + + [687]_Var._ Si je pourrai l'aimer jusqu'à ce qu'elle empire. + (1637-57) + + [688] L'édition de 1637 porte, par erreur: _être_, pour _est-ce_. + + [689] _Var._ Un âge hait-il pas souvent ce qu'aimoit l'autre? + (1637-57) + + [690] _Var._ Ses appas sont bientôt pour me persuader. (1637-57) + + [691] _Var._ Et pratiquer enfin un doux commandement. (1637) + _Var._ Pour en tirer par force un doux commandement. (1644-57) + + [692] _Var._ Puisqu'elle me plaît trop, il me lui faut déplaire. + Tant que j'aurai chez elle encore quelque accès. (1637-57) + + [693] _Var._ Sous le joug d'un mari sera bientôt passée; + Et lors, que de soupirs et de pleurs épandus. (1637-57) + + [694] _Var._ Mais dis que pour rentrer dans mon indifférence. + (1637-57) + + [695] _Var._ Et que dans la colère en son âme conçue. (1637-57) + + [696] _Var._ Je puisse à mes amours faciliter l'issue. (1637) + _Var._ Je puisse à mon amour faciliter l'issue. (1644-57) + + [697] _Var._ Poussons à cela près; mais aussi, quand j'y pense. (1637) + _Var._ Faisons à cela près; mais aussi, quand j'y pense. (1644-57) + + [698] L'édition de 1682 porte: «Et tu voulois,» ce qui est + probablement une erreur. Toutes les autres impressions ont + _voudrois_. + + [699] _Var._ Et tu voudrois qu'un autre eût cette qualité + Pour après.... ALID. Je t'entends: sois sûr de ce côté; + Outre que ma maîtresse, aussi chaste que belle, + De la vertu parfaite est l'unique modèle, + Et que le plus aimable et le plus effronté + Entreprendroit en vain sur sa pudicité, + Les beautés d'une fille ont beau toucher mon âme. (1637-57) + + [700] _Var._ Ami, soupçon à part, avant que le jour passe, + D'Angélique pour toi gagnons la bonne grâce, + Et de ce pas allons ensemble consulter + Des moyens qui pourront t'y mettre et m'en ôter. (1637-57) + + + + +ACTE II. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +ANGÉLIQUE, POLYMAS. + + ANGÉLIQUE, tenant une lettre ouverte[701]. + + De cette trahison ton maître est donc l'auteur? + + POLYMAS. + + Assez imprudemment il m'en fait le porteur[702]. 300 + Comme il se rend par là digne qu'on le prévienne, + Je veux bien en faire une en haine de la sienne; + Et mon devoir, mal propre à de si lâches coups, + Manque aussitôt vers lui que son amour vers vous[703]. + + ANGÉLIQUE. + + Contre ce que je vois le mien encor s'obstine[704]. 305 + Qu'Alidor ait écrit cette lettre à Clarine, + Et qu'ainsi d'Angélique il se voulût jouer! + + POLYMAS. + + Il n'aura pas le front de le désavouer. + Opposez-lui ces traits, battez-le de ses armes[705]: + Pour s'en pouvoir défendre il lui faudroit des charmes. 310 + Mais surtout cachez-lui ce que je fais pour vous[706], + Et ne m'exposez point aux traits de son courroux; + Que je vous puisse encor trahir son artifice, + Et pour mieux vous servir, rester à son service. + + ANGÉLIQUE. + + Rien ne m'échappera qui te puisse toucher[707]: 315 + Je sais ce qu'il faut dire, et ce qu'il faut cacher. + + POLYMAS. + + Feignez d'avoir reçu ce billet de Clarine, + Et que.... + + ANGÉLIQUE. + + Ne m'instruis point, et va, qu'il ne devine[708]. + + POLYMAS. + + Mais.... + + ANGÉLIQUE. + + Ne réplique plus, et va-t'en. + + POLYMAS. + + J'obéis. + + ANGÉLIQUE, seule. + + Mes feux, il est donc vrai que l'on vous a trahis? 320 + Et ceux dont Alidor montroit son âme atteinte[709] + Ne sont plus que fumée, ou n'étoient qu'une feinte? + Que la foi des amants est un gage pipeur! + Que leurs serments sont vains, et notre espoir trompeur! + Qu'on est peu dans leur coeur pour être dans leur bouche! + Et que malaisément on sait ce qui les touche! + Mais voici l'infidèle. Ah! qu'il se contraint bien! + + +SCÈNE II. + +ALIDOR, ANGÉLIQUE. + + ALIDOR. + + Puis-je avoir un moment de ton cher entretien? + Mais j'appelle un moment, de même qu'une année + Passe entre deux amants pour moins qu'une journée. 330 + + ANGÉLIQUE. + + Avec de tels discours oses-tu m'aborder[710], + Perfide, et sans rougir peux-tu me regarder? + As-tu cru que le ciel consentît à ma perte, + Jusqu'à souffrir encor ta lâcheté couverte? + Apprends, perfide, apprends que je suis hors d'erreur: 335 + Tes yeux ne me sont plus que des objets d'horreur; + Je ne suis plus charmée, et mon âme plus saine + N'eut jamais tant d'amour qu'elle a pour toi de haine. + + ALIDOR. + + Voilà me recevoir avec des compliments[711] + Qui seroient pour tout autre un peu moins que charmants. + Quel en est le sujet? + + ANGÉLIQUE. + + Le sujet? lis, parjure; + Et puis accuse-moi de te faire une injure! + +ALIDOR lit la lettre entre les mains d'Angélique. + +LETTRE SUPPOSÉE D'ALIDOR A CLARINE. + + _Clarine, je suis tout à vous; + Ma liberté vous rend les armes: + Angélique n'a point de charmes 345 + Pour me défendre de vos coups; + Ce n'est qu'une idole mouvante; + Ses yeux sont sans vigueur, sa bouche sans appas: + Alors que je l'aimai, je ne la connus pas[712]; + Et de quelques attraits que ce monde vous vante[713], 350 + Vous devez mes affections + Autant à ses défauts qu'à vos perfections._ + + ANGÉLIQUE. + + Eh bien! ta perfidie est-elle en évidence[714]? + + ALIDOR. + + Est-ce là tant de quoi? + + ANGÉLIQUE. + + Tant de quoi! l'impudence! + Après mille serments il me manque de foi, 355 + Et me demande encor si c'est là tant de quoi! + Change si tu le veux: je n'y perds qu'un volage; + Mais en m'abandonnant laisse en paix mon visage; + Oublie avec ta foi ce que j'ai de défauts; + N'établis point tes feux sur le peu que je vaux; 360 + Fais que, sans m'y mêler, ton compliment s'explique, + Et ne le grossis point du mépris d'Angélique. + + ALIDOR. + + Deux mots de vérité vous mettent bien aux champs! + + ANGÉLIQUE. + + Ciel, tu ne punis point des hommes si méchants! + Ce traître vit encore, il me voit, il respire, 365 + Il m'affronte, il l'avoue, il rit quand je soupire. + + ALIDOR. + + Vraiment le ciel a tort de ne vous pas donner + Lorsque vous tempêtez, sa foudre à gouverner[715]; + Il devroit avec vous être d'intelligence. + +(Angélique déchire la lettre et en jette les morceaux, et Alidor +continue[716].) + + Le digne et grand objet d'une haute vengeance! 370 + Vous traitez du papier avec trop de rigueur. + + ANGÉLIQUE. + + Que n'en puis-je autant faire à ton perfide coeur[717]! + + ALIDOR. + + Qui ne vous flatte point puissamment vous irrite. + Pour dire franchement votre peu de mérite, + Commet-on des forfaits si grands et si nouveaux[718] 375 + Qu'on doive tout à l'heure être mis en morceaux? + Si ce crime autrement ne sauroit se remettre, + +(Il lui présente aux yeux un miroir qu'elle porte à sa ceinture[719].) + + Cassez: ceci vous dit encor pis que ma lettre. + + ANGÉLIQUE. + + S'il me dit mes défauts autant ou plus que toi, + Déloyal, pour le moins il n'en dit rien qu'à moi: 380 + C'est dedans son cristal que je les étudie; + Mais après il s'en tait, et moi j'y remédie; + Il m'en donne un avis sans me les reprocher, + Et me les découvrant, il m'aide à les cacher. + + ALIDOR. + + Vous êtes en colère, et vous dites des pointes. 385 + Ne présumiez-vous point que j'irois, à mains jointes, + Les yeux enflés de pleurs, et le coeur de soupirs, + Vous faire offre à genoux de mille repentirs? + Que vous êtes à plaindre étant si fort déçue! + + ANGÉLIQUE. + + Insolent! ôte-toi pour jamais de ma vue. 390 + + ALIDOR. + + Me défendre vos yeux après mon changement, + Appelez-vous cela du nom de châtiment? + Ce n'est que me bannir du lieu de mon supplice; + Et ce commandement est si plein de justice, + Que bien que je renonce à vivre sous vos lois[720], 395 + Je vais vous obéir pour la dernière fois. + + +SCÈNE III. + +ANGÉLIQUE. + + Commandement honteux, où ton obéissance + N'est qu'un signe trop clair de mon peu de puissance, + Où ton banissement a pour toi des appas, + Et me devient cruel de ne te l'être pas! 400 + A quoi se résoudra désormais ma colère, + Si ta punition te tient lieu de salaire? + Que mon pouvoir me nuit! et qu'il m'est cher vendu! + Voilà ce que me vaut d'avoir trop attendu[721]: + Je devois prévenir ton outrageux caprice; 405 + Mon bonheur dépendoit de te faire injustice. + Je chasse un fugitif avec trop de raison, + Et lui donne les champs quand il rompt sa prison. + Ah! que n'ai-je eu des bras à suivre mon courage! + Qu'il m'eût bien autrement réparé cet outrage! 410 + Que j'eusse retranché de ses propos railleurs! + Le traître n'eût jamais porté son coeur ailleurs: + Puisqu'il m'étoit donné, je m'en fusse saisie; + Et sans prendre conseil que de ma jalousie, + Puisqu'un autre portrait en efface le mien, 415 + Cent coups auroient chassé ce voleur de mon bien. + Vains projets, vains discours, vaine et fausse allégeance! + Et mes bras et son coeur manquent à ma vengeance! + Ciel, qui m'en vois donner de si justes sujets, + Donne-m'en des moyens, donne-m'en des objets. 420 + Où me dois-je adresser? Qui doit porter sa peine? + Qui doit à son défaut m'éprouver inhumaine? + De mille désespoirs mon coeur est assailli; + Je suis seule punie, et je n'ai point failli. + Mais j'ose faire au ciel une injuste querelle[722]; 425 + Je n'ai que trop failli d'aimer un infidèle, + De recevoir un traître, un ingrat, sous ma loi, + Et trouver du mérite en qui manquoit de foi. + Ciel, encore une fois, écoute mon envie: + Ote-m'en la mémoire ou le prive de vie; 430 + Fais que de mon esprit je puisse le bannir[723], + Ou ne l'avoir que mort dedans mon souvenir. + Que je m'anime en vain contre un objet aimable! + Tout criminel qu'il est, il me semble adorable; + Et mes souhaits, qu'étouffe un soudain repentir, 435 + En demandant sa mort n'y sauroient consentir. + Restes impertinents d'une flamme insensée, + Ennemis de mon heur, sortez de ma pensée, + Ou si vous m'en peignez encore quelques traits, + Laissez là ses vertus, peignez-moi ses forfaits. 440 + + +SCÈNE IV. + +ANGÉLIQUE, PHYLIS. + + ANGÉLIQUE. + + Le croirois-tu, Phylis? Alidor m'abandonne. + + PHYLIS. + + Pourquoi non? je n'y vois rien du tout qui m'étonne, + Rien qui ne soit possible, et de plus fort commun. + La constance est un bien qu'on ne voit en pas un: + Tout change sous les cieux, mais partout bon remède[724]. + + ANGÉLIQUE. + + Le ciel n'en a point fait au mal qui me possède. + + PHYLIS. + + Choisis de mes amants, sans t'affliger si fort, + Et n'appréhende pas de me faire grand tort: + J'en pourrois, au besoin, fournir toute la ville, + Qu'il m'en demeureroit encor plus de deux mille[725]. 450 + + ANGÉLIQUE. + + Tu me ferois mourir avec de tels propos; + Ah! laisse-moi plutôt soupirer en repos, + Ma soeur. + + PHYLIS. + + Plût au bon Dieu que tu voulusses l'être! + + ANGÉLIQUE. + + Eh quoi, tu ris encor! c'est bien faire paroître.... + + PHYLIS. + + Que je ne saurois voir d'un visage affligé 455 + Ta cruauté punie, et mon frère vengé. + Après tout, je connois quelle est ta maladie: + Tu vois comme Alidor est plein de perfidie; + Mais je mets dans deux jours ma tête à l'abandon, + Au cas qu'un repentir n'obtienne son pardon. 460 + + ANGÉLIQUE. + + Après que cet ingrat me quitte pour Clarine? + + PHYLIS. + + De le garder longtemps elle n'a pas la mine, + Et j'estime si peu ces nouvelles amours, + Que je te plége[726] encor son retour dans deux jours; + Et lors ne pense pas, quoi que tu te proposes, 465 + Que de tes volontés devant lui tu disposes. + Prépare tes dédains, arme-toi de rigueur, + Une larme, un soupir te percera le coeur[727]; + Et je serai ravie alors de voir vos flammes + Brûler mieux que devant, et rejoindre vos âmes. 470 + Mais j'en crains un succès à ta confusion[728]: + Qui change une fois change à toute occasion; + Et nous verrons toujours, si Dieu le laisse vivre, + Un change, un repentir, un pardon, s'entre-suivre. + Ce dernier est souvent l'amorce d'un forfait, 475 + Et l'on cesse de craindre un courroux sans effet. + + ANGÉLIQUE. + + Sa faute a trop d'excès pour être rémissible, + Ma soeur; je ne suis pas de la sorte insensible; + Et si je présumois que mon trop de bonté + Pût jamais se résoudre à cette lâcheté, 480 + Qu'un si honteux pardon pût suivre cette offense, + J'en préviendrois le coup, m'en ôtant la puissance. + Adieu: dans la colère où je suis aujourd'hui, + J'accepterois plutôt un barbare que lui. + + +SCÈNE V. + +PHYLIS, DORASTE. + + PHYLIS[729]. + + Il faut donc se hâter qu'elle ne refroidisse. 485 + +(Elle frappe du pied à la porte de son logis, et fait sortir son +frère.) + + Frère, quelque inconnu t'a fait un bon office[730]: + Il ne tiendra qu'à toi d'être un second Médor[731]; + On a fait qu'Angélique.... + + DORASTE. + + Eh bien? + + PHYLIS. + + Hait Alidor. + + DORASTE. + + Elle hait Alidor! Angélique! + + PHYLIS. + + Angélique. + + DORASTE. + + D'où lui vient cette humeur? qui les a mis en pique? 490 + + PHYLIS. + + Si tu prends bien ton temps, il y fait bon pour toi. + Va, ne t'amuse point à savoir le pourquoi; + Parle au père d'abord: tu sais qu'il te souhaite; + Et s'il ne s'en dédit, tiens l'affaire pour faite. + + DORASTE. + + Bien qu'un si bon avis ne soit à mépriser, 495 + Je crains.... + + PHYLIS. + + Lysis m'aborde, et tu me veux causer! + Entre chez Angélique, et pousse ta fortune: + Quand je vois un amant, un frère m'importune. + + +SCÈNE VI. + +LYSIS, PHYLIS. + + LYSIS. + + Comme vous le chassez! + + PHYLIS. + + Qu'eût-il fait avec nous? + Mon entretien sans lui te semblera plus doux: 500 + Tu pourras t'expliquer avec moins de contrainte, + Me conter de quels feux tu te sens l'âme atteinte, + Et ce que tu croiras propre à te soulager. + Regarde maintenant si je sais t'obliger. + + LYSIS. + + Cette obligation seroit bien plus extrême, 505 + Si vous vouliez traiter tous mes rivaux de même; + Et vous feriez bien plus pour mon contentement, + De souffrir avec vous vingt frères qu'un amant. + + PHYLIS. + + Nous sommes donc, Lysis, d'une humeur bien contraire: + J'y souffrirois plutôt cinquante amants qu'un frère[732]; 510 + Et puisque nos esprits ont si peu de rapport, + Je m'étonne comment nous nous aimons si fort. + + LYSIS. + + Vous êtes ma maîtresse, et mes flammes discrètes[733] + Doivent un tel respect aux lois que vous me faites, + Que pour leur obéir mes sentiments domptés 515 + N'osent plus se régler que sur vos volontés. + + PHYLIS. + + J'aime des serviteurs qui pour une maîtresse + Souffrent ce qui leur nuit, aiment ce qui les blesse. + Si tu vois quelque jour tes feux récompensés, + Souviens-toi.... Qu'est-ce-ci? Cléandre, vous passez? 520 + +(Cléandre va pour entrer chez Angélique, et Phylis l'arrête[734].) + + +SCÈNE VII + +CLÉANDRE, PHYLIS, LYSIS. + + CLÉANDRE. + + Il me faut bien passer, puisque la place est prise. + + PHYLIS. + + Venez: cette raison est de mauvaise mise. + D'un million d'amants je puis flatter les voeux[735], + Et n'aurois pas l'esprit d'en entretenir deux? + Sortez de cette erreur, et souffrant ce partage, 525 + Ne faites pas ici l'entendu davantage. + + CLÉANDRE. + + Le moyen que je sois insensible à ce point? + + PHYLIS. + + Quoi! pour l'entretenir, ne vous aimé-je point? + + CLÉANDRE. + + Encor que votre ardeur à la mienne réponde, + Je ne veux plus d'un bien commun à tout le monde. 530 + + PHYLIS. + + Si vous nommez ma flamme un bien commun à tous, + Je n'aime, pour le moins, personne plus que vous: + Cela vous doit suffire. + + CLÉANDRE. + + Oui bien, à des volages + Qui peuvent en un jour adorer cent visages; + Mais ceux dont un objet possède tous les soins, 535 + Se donnant tous entiers, n'en méritent pas moins. + + PHYLIS. + + De vrai, si vous valiez beaucoup plus que les autres, + Je devrois dédaigner leurs voeux auprès des vôtres[736]; + Mais mille aussi bien faits ne sont pas mieux traités, + Et ne murmurent point contre mes volontés. 540 + Est-ce à moi, s'il vous plaît, de vivre à votre mode? + Votre amour, en ce cas, seroit fort incommode; + Loin de la recevoir, vous me feriez la loi: + Qui m'aime de la sorte, il s'aime, et non pas moi. + + LYSIS, à Cléandre. + + Persiste en ton humeur, je te prie, et conseille 545 + A tous nos concurrents d'en prendre une pareille. + + CLÉANDRE. + + Tu seras bientôt seul, s'ils veulent m'imiter. + + PHYLIS. + + Quoi donc! c'est tout de bon que tu me veux quitter? + Tu ne dis mot, rêveur, et pour toute réplique + Tu tournes tes regards du côté d'Angélique: 550 + Est-elle donc l'objet de tes légèretés[737]? + Veux-tu faire d'un coup deux infidélités, + Et que dans mon offense Alidor s'intéresse? + Cléandre, c'est assez de trahir ta maîtresse; + Dans ta nouvelle flamme épargne tes amis, 555 + Et ne l'adresse point en lieu qui soit promis. + + CLÉANDRE. + + De la part d'Alidor je vais voir cette belle: + Laisse-m'en avec lui démêler la querelle, + Et ne t'informe point de mes intentions. + + PHYLIS. + + Puisqu'il me faut résoudre en mes afflictions, 560 + Et que pour te garder j'ai trop peu de mérite, + Du moins, avant l'adieu, demeurons quitte à quitte; + Que ce que j'ai du tien je te le rende ici: + Tu m'as offert des voeux, que je t'en offre aussi[738]; + Et faisons entre nous toutes choses égales. 565 + + LYSIS. + + Et moi, durant, ce temps, je garderai les balles[739]? + + PHYLIS. + + Je te donne congé d'une heure, si tu veux. + + LYSIS. + + Je l'accepte, au hasard de le prendre pour deux. + + PHYLIS. + + Pour deux, pour quatre, soit: ne crains pas qu'il m'ennuie. + + +SCÈNE VIII. + +CLÉANDRE, PHYLIS. + + PHYLIS arrête Cléandre qui tâche de s'échapper pour entrer + chez Angélique[740]. + + Mais je ne consens pas cependant qu'on me fuie; 570 + Tu perds temps d'y tâcher, si tu n'as mon congé[741]. + Inhumain! est-ce ainsi que je t'ai négligé? + Quand tu m'offrois des voeux prenois-je ainsi la fuite, + Et rends-tu la pareille à ma juste poursuite? + Avec tant de douceur tu te vis écouter, 575 + Et tu tournes le dos quand je t'en veux conter! + + CLÉANDRE. + + Va te jouer d'un autre avec tes railleries; + J'ai l'oreille mal faite à ces galanteries[742]: + Ou cesse de m'aimer, ou n'aime plus que moi. + + PHYLIS. + + Je ne t'impose pas une si dure loi: 580 + Avec moi, si tu veux, aime toute la terre, + Sans craindre que jamais je t'en fasse la guerre. + Je reconnois assez mes imperfections; + Et quelque part que j'aye en tes affections, + C'est encor trop pour moi; seulement ne rejette 585 + La parfaite amitié d'une fille imparfaite. + + CLÉANDRE. + + Qui te rend obstinée à me persécuter? + + PHYLIS. + + Qui te rend si cruel que de me rebuter[743]? + + CLÉANDRE. + + Il faut que de tes mains un adieu me délivre. + + PHYLIS. + + Si tu sais t'en aller, je saurai bien te suivre; 590 + Et quelque occasion qui t'amène en ces lieux, + Tu ne lui diras pas grand secret à mes yeux. + Je suis plus incommode encor qu'il ne te semble. + Parlons plutôt d'accord, et composons ensemble. + Hier un peintre excellent m'apporta mon portrait: 595 + Tandis qu'il t'en demeure encore quelque trait, + Qu'encor tu me connois, et que de ta pensée + Mon image n'est pas tout à fait effacée, + Ne m'en refuse point ton petit jugement. + + CLÉANDRE. + + Je le tiens pour bien fait. + + PHYLIS. + + Plains-tu tant un moment? + Et m'attachant à toi, si je te désespère, + A ce prix trouves-tu ta liberté trop chère? + + CLÉANDRE. + + Allons, puisque autrement je ne te puis quitter, + A tel prix que ce soit il me faut racheter[744]. + +FIN DU SECOND ACTE. + +FOOTNOTES: + + [701] _Var. Tenant une lettre déployée._ (1637-60)] + + [702] _Var._ Son choix mal à propos m'en a fait le porteur. + Mon humeur y répugne, et quoi qu'il en advienne[702-a], + J'en fais une, de peur de servir à la sienne. (1637-57) + + [702-a] L'édition de 1637 donne _avienne_. + + [703] _Var._ Manque aussitôt vers lui comme le sien vers vous. + (1637-57) + + [701] _Var._ Contre ce que je vois mon fol amour s'obstine. + (1637-60) + + [702] _Var._ Opposez-lui ses traits, battez-le de ses armes. + (1637-63) + + [703] _Var._ Surtout cachez mon nom, et ne m'exposez pas + Aux infaillibles coups d'un violent trépas. (1637-57) + + [704] _Var._ Ne crains rien de ma part: je sais l'invention + De répondre aisément à ton intention. (1637-57) + + [705] _Var._ [Ne m'instruis point, et va, qu'il ne devine:] + S'il t'avoit ici vu, toute la vérité + Paroîtroit, en dépit de ma dextérité. + POL. C'est d'elle désormais que je tiendrai la vie. + ANG. As-tu de la garder encore quelque envie? + Ne me réplique plus, et va-t'en. (1637) + + [709] _Var._ Et ceux dont Alidor paroissoit l'âme atteinte. + (1637-57) + + [710] _Var._ Traître, ingrat, est-ce à toi de m'aborder ainsi, + Et peux-tu bien me voir sans me crier merci? (1637) + + [711] _Var._ [Voilà me recevoir avec des compliments....] + ANG. Bien au-dessous encor de mes ressentiments. + ALID. La cause? ANG. En demander la cause! lis, parjure. (1637-57) + + [712] _Var._ _Quand je la crus d'esprit, je ne la connus pas._ + (1637-57) + + [713] _Var._ _Et de quelques attraits que le monde vous vante._ + (1637-68) + + [714] _Var._ Eh bien! ta trahison est-elle en évidence? (1637-57) + + [715] _Var._ Lorsque vous tempêtez, son foudre à gouverner. + (1637-68) + + [716] Les mots: _et Alidor continue_, manquent dans les éditions + de 1637-60. + + [717] _Var._ Je voudrois en pouvoir faire autant de ton coeur. + (1637-57) + + [718] _Var._ Commet-on envers vous des forfaits si nouveaux + Qu'incontinent on doive être mis en morceaux? (1637-57) + + [719] _Var._ _Qu'elle porte pendu à sa ceinture._ (1637-57)--Ces + miroirs à la ceinture étaient au dix-septième siècle d'un usage + général. Dans la fable de la Fontaine intitulée _l'Homme et son + image_ (livre I, fable XI), on trouve à ce sujet une curieuse + énumération: + + Afin de le guérir, le sort officieux + Présentoit partout à ses yeux + Les conseillers muets dont se servent nos dames + Miroirs aux poches des galants, + Miroirs aux ceintures des femmes. + + [720] _Var._ Qu'encore qu'Alidor ne soit plus sous vos lois, + Il va vous obéir pour la dernière fois. (1637-57) + + [721] _Var._ Voilà, voilà que c'est d'avoir trop attendu: + Je devois dès longtemps te bannir par caprice; + Mon bonheur dépendoit d'une telle injustice. (1637-57) + + [722] _Var._ Mais, aveugle, je prends une injuste querelle. + (1637-57) + + [723] _Var._ Fais que de mon esprit je le puisse bannir. + (1637-57) + + [724] _Var._ Tout se change ici-bas, mais partout bon remède. + (1637-57) + + [725] _Var._ Qu'il m'en demeureroit encore plus de mille. + (1637-1657) + + [726] _Pléger_, garantir. Voyez tome I, p. 176, note 3. + + [727] _Var._ Une larme, un soupir te perceront le coeur. + (1637-57) + + [728] _Var._ Mais j'en crains un progrès à ta confusion. + (1637-57) + + [729] _Var._ PHYLIS, _frappant du pied à la porte de son logis, + et faisant sortir Doraste_. (1644-60)--Dans l'édition de 1637, on + lit en marge: _Elle frappe à sa porte, et Doraste sort._--Ce jeu + de scène remplace, dans les éditions indiquées, celui qui, dans + notre texte, suit le vers 485. + + [730] _Var._ Frère, quelque inconnu t'a fait un bon service. + (1637) + + [731] Amant préféré d'Angélique, dans le _Roland furieux_ de + l'Arioste. + + [732] _Var._ Je souffrirois plutôt cinquante amants qu'un frère. + (1637) + + [733] _Var._ Vous êtes ma maîtresse, et moi, sous votre empire, + Je dois suivre vos lois, et non y contredire[733-a], + Et pour vous obéir mes sentiments domptés + Se règlent seulement dessus vos volontés. + PHYL. J'aime des serviteurs avec cette souplesse, + Et qui peuvent aimer en moi ce qui les blesse. (1637-57) + + [733-a] Je dois suivre vos lois, encor que j'en soupire. + (1644-57) + + [734] Les mots: _et Phylis l'arrête_, manquent dans l'édition de + 1637. + + [735] _Var._ D'un million d'amants je puis nourrir les feux. + (1637-57) + + [736] _Var._ Je devrois rejeter leurs voeux auprès des vôtres. + (1637-57) + + [737] _Var._ Est-ce là donc l'objet de tes légèretés? (1637-57) + + [738] _Var._ Tu m'as offert des voeux, que je t'en rende aussi. + (1637) + + [739] Locution proverbiale tirée du jeu de paume. + + [740] _Var._ PHYLIS, _arrêtant Cléandre_, etc. (1644-60)--On lit + en marge, dans l'édition de 1637, où il n'y a point ici de + distinction de scène: _Lysis rentre et Cléandre tâche de + s'échapper et d'entrer chez Angélique._ + + [741] _Var._ On ne sort d'avec moi qu'avecque mon congé. + (1637-57) + + [742] _Var._ Je ne puis plus souffrir de ces badineries: + Ne m'aime point du tout, ou n'aime rien que moi. (1637-57) + + [743] _Var._ Qui te rend si cruel que de me rejeter? (1637-57) + + [744] _Var._ A quel prix que ce soit il me faut racheter. (1660) + + + + +ACTE III. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +PHYLIS, CLÉANDRE. + + CLÉANDRE. + + En ce point il ressemble à ton humeur volage, 605 + Qu'il reçoit tout le monde avec même visage[745]; + Mais d'ailleurs ce portrait ne te ressemble pas, + En ce qu'il ne dit mot et ne suit point mes pas[746]. + + PHYLIS. + + En quoi que désormais ma présence te nuise, + La civilité veut que je te reconduise. 610 + + CLÉANDRE. + + Mets enfin quelque borne à ta civilité[747], + Et suivant notre accord me laisse en liberté. + + +SCÈNE II. + +DORASTE, PHYLIS, CLÉANDRE. + + DORASTE sort de chez Angélique[748]. + + Tout est gagné, ma soeur: la belle m'est acquise; +*/ + Jamais occasion ne se trouva mieux prise; + Je possède Angélique. + + CLÉANDRE. + + Angélique? + + DORASTE. + + Oui, tu peux 615 + Avertir Alidor du succès de mes voeux, + Et qu'au sortir du bal, que je donne chez elle, + Demain un sacré noeud m'unit à cette belle[749]; + Dis-lui qu'il s'en console. Adieu: je vais pourvoir + A tout ce qu'il me faut préparer pour ce soir. 620 + + PHYLIS[750]. + + Ce soir j'ai bien la mine, en dépit de ta glace, + D'en trouver là cinquante à qui donner ta place[751]. + Va-t'en, si bon te semble, ou demeure en ces lieux: + Je ne t'arrêtois pas ici pour tes beaux yeux; + Mais jusqu'à maintenant j'ai voulu te distraire, 625 + De peur que ton abord interrompît mon frère. + Quelque fin que tu sois, tiens-toi pour affiné[752]. + + +SCÈNE III. + +CLÉANDRE. + + Ciel! à tant de malheurs m'aviez-vous destiné? + Faut-il que d'un dessein si juste que le nôtre + La peine soit pour nous, et les fruits pour un autre, 630 + Et que notre artifice ait si mal succédé, + Qu'il me dérobe un bien qu'Alidor m'a cédé? + Officieux ami d'un amant déplorable, + Que tu m'offres en vain cet objet adorable! + Qu'en vain de m'en saisir ton adresse entreprend! 635 + Ce que tu m'as donné, Doraste le surprend. + Tandis qu'il me supplante, une soeur me cajole; + Elle me tient les mains cependant qu'il me vole. + On me joue, on me brave, on me tue, on s'en rit: + L'un me vante son heur, l'autre son trait d'esprit; 640 + L'un et l'autre à la fois me perd, me désespère, + Et je puis épargner ou la soeur ou le frère! + Être sans Angélique, et sans ressentiment! + Avec si peu de coeur aimer si puissamment[753]! + Cléandre, est-ce un forfait que l'ardeur qui te presse? + Craignois-tu d'avouer une telle maîtresse? + Et cachois-tu l'excès de ton affection + Par honte, par dépit, ou par discrétion[754]? + Pouvois-tu desirer occasion plus belle[755] + Que le nom d'Alidor à venger ta querelle? 650 + Si pour tes feux cachés tu n'oses t'émouvoir, + Laisse leurs intérêts, suis ceux de ton devoir. + On supplante Alidor, du moins en apparence, + Et sans ressentiment tu souffres cette offense! + Ton courage est muet, et ton bras endormi! 655 + Pour être amant discret, tu parois lâche ami! + C'est trop abandonner ta renommée au blâme: + Il faut sauver d'un coup ton honneur et ta flamme, + Et l'un et l'autre ici marchent d'un pas égal; + Soutenant un ami, tu t'ôtes un rival. 660 + Ne diffère donc plus ce que l'honneur commande[756], + Et lui gagne Angélique, afin qu'il te la rende[757]. + Il faut.... + + +SCÈNE IV. + +ALIDOR, CLÉANDRE. + + ALIDOR. + + Eh bien! Cléandre, ai-je su t'obliger? + + CLÉANDRE. + + Pour m'avoir obligé, que je vais t'affliger! + Doraste a pris le temps des dépits d'Angélique. 665 + + ALIDOR. + + Après? + + CLÉANDRE. + + Après cela tu veux que je m'explique[758]? + + ALIDOR. + + Qu'en a-t-il obtenu? + + CLÉANDRE. + + Par delà son espoir: + Il l'épouse demain, lui donne bal ce soir[759]; + Juge, juge par là si mon mal est extrême. + + ALIDOR. + + En es-tu bien certain? + + CLÉANDRE. + + J'ai tout su de lui-même. 670 + + ALIDOR. + + Que je serois heureux si je ne t'aimois point! + Ton malheur auroit mis mon bonheur à son point[760]; + La prison d'Angélique auroit rompu la mienne. + Quelque empire sur moi que son visage obtienne, + Ma passion fût morte avec sa liberté; 675 + Et trop vain pour souffrir qu'en sa captivité + Les restes d'un rival m'eussent enchaîné l'âme[761], + Les feux de son hymen auroient éteint ma flamme. + Pour forcer sa colère à de si doux effets, + Quels efforts, cher ami, ne me suis-je point faits! 680 + Malgré tout mon amour, prendre un orgueil farouche[762], + L'adorer dans le coeur, et l'outrager de bouche; + J'ai souffert ce supplice, et me suis feint léger, + De honte et de dépit de ne pouvoir changer. + Et je vois, près du but où je voulois prétendre, 685 + Les fruits de mon travail n'être pas pour Cléandre! + A ces conditions mon bonheur me déplaît: + Je ne puis être heureux, si Cléandre ne l'est. + Ce que je t'ai promis ne peut être à personne: + Il faut que je périsse ou que je te le donne. 690 + J'aurai trop de moyens de te garder ma foi[763]; + Et malgré les destins Angélique est à toi. + + CLÉANDRE. + + Ne trouble point pour moi le repos de ton âme[764]: + Il t'en coûteroit trop pour avancer ma flamme. + Sans que ton amitié fasse un second effort, 695 + Voici de qui j'aurai ma maîtresse ou la mort: + Si Doraste a du coeur, il faut qu'il la défende, + Et que l'épée au poing il la gagne ou la rende. + + ALIDOR. + + Simple, par le chemin que tu penses tenir, + Tu la lui peux ôter, mais non pas l'obtenir. 700 + La suite des duels ne fut jamais plaisante: + C'étoit ces jours passés ce que disoit Théante[765]. + Je veux prendre un moyen et plus court et plus seur[766], + Et sans aucun péril t'en rendre possesseur. + Va-t'en donc, et me laisse auprès de ta maîtresse[767] 705 + De mon reste d'amour faire jouer l'adresse. + + CLÉANDRE. + + Cher ami.... + + ALIDOR. + + Va-t'en, dis-je, et par tes compliments + Cesse de t'opposer à tes contentements: + Désormais en ces lieux tu ne fais que me nuire. + + CLÉANDRE. + + Je vais donc te laisser ma fortune à conduire[768]. 710 + Adieu: puissé-je avoir les moyens à mon tour + De faire autant pour toi que toi pour mon amour! + + ALIDOR, seul. + + Que pour ton amitié je vais souffrir de peine! + Déjà presque échappé, je rentre dans ma chaîne. + Il faut encore un coup, m'exposant à ses yeux, 715 + Reprendre de l'amour, afin d'en donner mieux. + Mais reprendre un amour dont je veux me défaire[769], + Qu'est-ce qu'à mes desseins un chemin tout contraire? + Allons-y toutefois, puisque je l'ai promis, + Et que la peine est douce à qui sert ses amis[770]. 720 + + +SCÈNE V. + +ANGÉLIQUE, dans son cabinet. + + Quel malheur partout m'accompagne! + Qu'un indiscret hymen me venge à mes dépens! + Que de pleurs en vain je répands, + Moins pour ce que je perds que pour ce que je gagne! + L'un m'est plus doux que l'autre, et j'ai moins de tourment + Du crime d'Alidor que de son châtiment[771]. + + Ce traître alluma donc ma flamme! + Je puis donc consentir à ces tristes accords! + Hélas! par quelques vains efforts[772] + Que je me fasse jour jusqu'au fond de mon âme, 730 + J'y trouve seulement, afin de me punir, + Le dépit du passé, l'horreur de l'avenir. + + +SCÈNE VI. + +ANGÉLIQUE, ALIDOR. + + ANGÉLIQUE[773]. + + Où viens-tu, déloyal? avec quelle impudence + Oses-tu redoubler mes maux par ta présence! + Qui te donne le front de surprendre mes pleurs[774]? 735 + Cherches-tu de la joie à même mes douleurs? + Et peux-tu conserver une âme assez hardie + Pour voir ce qu'à mon coeur coûte ta perfidie? + Après que tu m'as fait un insolent aveu + De n'avoir plus pour moi ni de foi ni de feu, 740 + Tu te mets à genoux, et tu veux, misérable, + Que ton feint repentir m'en donne un véritable? + Va, va, n'espère rien de tes submissions[775]; + Porte-les à l'objet de tes affections; + Ne me présente plus les traits qui m'ont déçue; 745 + N'attaque point mon coeur en me blessant la vue. + Penses-tu que je sois, après ton changement, + Ou sans ressouvenir, ou sans ressentiment? + S'il te souvient encor de ton brutal caprice, + Dis-moi, que viens-tu faire au lieu de ton supplice? 750 + Garde un exil si cher à tes légèretés: + Je ne veux plus savoir de toi mes vérités. + Quoi? tu ne me dis mot! Crois-tu que ton silence + Puisse de tes discours réparer l'insolence? + Des pleurs effacent-ils un mépris si cuisant? 755 + Et ne t'en dédis-tu, traître, qu'en te taisant? + Pour triompher de moi veux-tu, pour toutes armes, + Employer des soupirs et de muettes larmes? + Sur notre amour passé c'est trop te confier[776]; + Du moins dis quelque chose à te justifier; 760 + Demande le pardon que tes regards m'arrachent; + Explique leurs discours, dis-moi ce qu'ils me cachent. + Que mon courroux est foible! et que leurs traits puissants + Rendent des criminels aisément innocents! + Je n'y puis résister, quelque effort que je fasse; 765 + Et de peur de me rendre, il faut quitter la place[777]. + + ALIDOR la retient comme elle veut s'en aller[778]. + + Quoi! votre amour renaît, et vous m'abandonnez[779]! + C'est bien là me punir quand vous me pardonnez. + Je sais ce que j'ai fait, et qu'après tant d'audace + Je ne mérite pas de jouir de ma grâce; 770 + Mais demeurez du moins, tant que vous ayez su + Que par un feint mépris votre amour fut déçu, + Que je vous fus fidèle en dépit de ma lettre; + Qu'en vos mains seulement on la devoit remettre; + Que mon dessein n'alloit qu'à voir vos mouvements, 775 + Et juger de vos feux par vos ressentiments. + Dites, quand je la vis entre vos mains remise, + Changeai-je de couleur? eus-je quelque surprise? + Ma parole plus ferme et mon port assuré + Ne vous montroient-ils pas un esprit préparé[780]? 780 + Que Clarine vous die, à la première vue, + Si jamais de mon change elle s'est aperçue. + Ce mauvais compliment flattoit mal ses appas[781]: + Il vous faisoit outrage, et ne l'obligeoit pas; + Et ses termes piquants, mal conçus pour lui plaire, 785 + Au lieu de son amour, cherchoient votre colère. + + ANGÉLIQUE. + + Cesse de m'éclaircir sur ce triste secret[782]; + En te montrant fidèle, il accroît mon regret: + Je perds moins, si je crois ne perdre qu'un volage, + Et je ne puis sortir d'erreur qu'à mon dommage. 790 + Que me sert de savoir que tes voeux sont constants[783]? + Que te sert d'être aimé, quand il n'en est plus temps? + + ALIDOR. + + Aussi je ne viens pas pour regagner votre âme[784]: + Préférez-moi Doraste, et devenez sa femme. + Je vous viens, par ma mort, en donner le pouvoir: 795 + Moi vivant, votre foi ne le peut recevoir; + Elle m'est engagée, et quoi que l'on vous die, + Sans crime elle ne peut durer moins que ma vie. + Mais voici qui vous rend l'une et l'autre à la fois[785]. + + ANGÉLIQUE. + + Ah! ce cruel discours me réduit aux abois. 800 + Ma colère a rendu ma perte inévitable[786], + Et je déteste en vain ma faute irréparable. + + ALIDOR. + + Si vous avez du coeur, on la peut réparer. + + ANGÉLIQUE. + + On nous doit dès demain pour jamais séparer[787]: + Que puis-je à de tels maux appliquer pour remède? 805 + + ALIDOR. + + Ce qu'ordonne l'amour aux âmes qu'il possède. + Si vous m'aimez encor, vous saurez dès ce soir + Rompre les noirs effets d'un juste désespoir. + Quittez avec le bal vos malheurs pour me suivre, + Ou soudain à vos yeux je vais cesser de vivre. 810 + Mettrez-vous en ma mort votre contentement? + + ANGÉLIQUE. + + Non, mais que dira-t-on d'un tel emportement[788]? + + ALIDOR. + + Est-ce là donc le prix de vous avoir servie? + Il y va de votre heur, il y va de ma vie, + Et vous vous arrêtez à ce qu'on en dira! 815 + Mais faites désormais tout ce qu'il vous plaira: + Puisque vous consentez plutôt à vos supplices + Qu'à l'unique moyen de payer mes services, + Ma mort va me venger de votre peu d'amour; + Si vous n'êtes à moi, je ne veux plus du jour. 820 + + ANGÉLIQUE. + + Retiens ce coup fatal; me voilà résolue: + Use sur tout mon coeur de puissance absolue[789]: + Puisqu'il est tout à toi, tu peux tout commander; + Et contre nos malheurs j'ose tout hasarder[790]. + Cet éclat du dehors n'a rien qui m'embarrasse; 825 + Mon honneur seulement te demande une grâce: + Accorde à ma pudeur que deux mots de ta main + Puissent justifier ma fuite et ton dessein; + Que mes parents surpris trouvent ici ce gage, + Qui les rende assurés d'un heureux mariage, 830 + Et que je sauve ainsi ma réputation + Par la sincérité de ton intention. + Ma faute en sera moindre, et mon trop de constance[791] + Paroîtra seulement fuir une violence. + + ALIDOR. + + Enfin par ce dessein vous me ressuscitez[792]: 835 + Agissez pleinement dessus mes volontés. + J'avois pour votre honneur la même inquiétude, + Et ne pourrois d'ailleurs qu'avec ingratitude, + Voyant ce que pour moi votre flamme résout, + Dénier quelque chose à qui m'accorde tout. 840 + Donnez-moi: sur-le-champ je vous veux satisfaire. + + ANGÉLIQUE. + + Il vaut mieux que l'effet à tantôt se diffère. + Je manque ici de tout, et j'ai le coeur transi[793] + De crainte que quelqu'un ne te découvre ici. + Mon dessein généreux fait naître cette crainte; 845 + Depuis qu'il est formé, j'en ai senti l'atteinte. + Quitte-moi, je te prie, et coule-toi sans bruit[794]. + + ALIDOR. + + Puisque vous le voulez, adieu, jusqu'à minuit. + + ANGÉLIQUE. + +(Alidor s'en va et Angélique continue[795].) + + Que promets-tu, pauvre aveuglée? + A quoi t'engage ici ta folle passion? 850 + Et de quelle indiscrétion + Ne s'accompagne point ton ardeur déréglée? + Tu cours à ta ruine, et vas tout hasarder + Sur la foi d'un amant qui n'en sauroit garder[796]. + + Je me trompe, il n'est point volage; 855 + J'ai vu sa fermeté, j'en ai cru ses soupirs; + Et si je flatte mes desirs, + Une si douce erreur n'est qu'à mon avantage. + Me manquât-il de foi, je la lui dois garder, + Et pour perdre Doraste il faut tout hasarder. 860 + + ALIDOR, sortant de la porte d'Angélique, et repassant + sur le théâtre. + + Cléandre, elle est à toi; j'ai fléchi son courage. + Que ne peut l'artifice, et le fard du langage? + Et si pour un ami ces effets je produis, + Lorsque j'agis pour moi, qu'est-ce que je ne puis? + + +SCÈNE VII. + +PHYLIS. + + Alidor à mes yeux sort de chez Angélique[797], 865 + Comme s'il y gardoit encor quelque pratique; + Et même, à son visage, il semble assez content. + Auroit-il regagné cet esprit inconstant? + Oh! qu'il feroit bon voir que cette humeur volage + Deux fois en moins d'une heure eût changé de courage! + Que mon frère en tiendroit, s'ils s'étoient mis d'accord[798]! + Il faut qu'à le savoir je fasse mon effort. + Ce soir, je sonderai les secrets de son âme; + Et si son entretien ne me trahit sa flamme, + J'aurai l'oeil de si près dessus ses actions, 875 + Que je m'éclaircirai de ses intentions. + + +SCÈNE VIII. + +PHYLIS, LYSIS. + + PHYLIS. + + Quoi? Lysis, ta retraite est de peu de durée! + + LYSIS. + + L'heure de mon congé n'est qu'à peine expirée; + Mais vous voyant ici sans frère et sans amant.... + + PHYLIS. + + N'en présume pas mieux pour ton contentement. 880 + + LYSIS. + + Et d'où vient à Phylis une humeur si nouvelle? + + PHYLIS. + + Vois-tu, je ne sais quoi me brouille la cervelle. + Va, ne me conte rien de ton affection: + Elle en auroit fort peu de satisfaction. + + LYSIS. + + Cependant sans parler il faut que je soupire[799]? 885 + + PHYLIS. + + Réserve pour le bal ce que tu me veux dire. + + LYSIS. + + Le bal, où le tient-on? + + PHYLIS. + + Là dedans. + + LYSIS. + + Il suffit; + De votre bon avis je ferai mon profit. + + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + +FOOTNOTES: + + [745] _Var._ Qui reçoit tout le monde avec même visage. (1648) + + [746] _Var._ Vu qu'il ne me dit mot et ne suit point mes pas. + (1637-57) + + [747] L'édition de 1682 donne seule _fidélité_, pour _civilité_: + c'est une faute évidente, que Thomas Corneille s'est gardé de + reproduire en 1692. + + [748] _Var._ DORASTE, _sortant de chez Angélique_. (1637-60) + + [749] _Var._ Demain un sacré noeud me joint à cette belle; + Dis-lui qu'il se console. Adieu: je vais pourvoir + A tout ce qu'il faudra préparer pour ce soir. + PHYL. Nous voilà donc de bal! Dieu nous fera la grâce. + (1637-57) + + [750] On lit ici dans l'édition de 1692: PHYLIS, _à Cléandre_, + indication qui n'est point inutile. + + [751] _Var._ D'en trouver là cinquante à qui donner la place. + (1637) + + [752] _Affiné_, trompé, dupé. Voyez tome I, p. 190, note 3. + + [753] _Var._ [Avec si peu de coeur aimer si puissamment!] + Que faisiez-vous, mes bras? que faisiez-vous, ma lame? + N'osiez-vous mettre au jour les secrets de mon âme? + N'osiez-vous leur montrer ce qu'ils m'ont fait de mal? + N'osiez-vous découvrir à Doraste un rival? + [Cléandre, est-ce un forfait que l'ardeur qui te presse?] + Craignois-tu de rougir d'une telle maîtresse? (1637-57) + + [754] _Var._ Par honte, par respect, ou par discrétion? (1637) + + [755] _Var._ Avec quelque raison ou quelque violence, + Que l'un de ces motifs t'obligeât au silence, + Pour faire à ce rival sentir quel est ton bras, + L'intérêt d'un ami ne suffisoit-il pas? + Pouvois-tu desirer d'occasion plus belle. (1637-57) + + [756] Ce vers se retrouve, à un mot près, dans _le Cid_, acte + III, scène III: + + Ne diffère donc plus ce que l'honneur t'ordonne. + + [757] _Var._ [Et lui gagne Angélique, afin qu'il te la rende.] + Veux-tu pour le défendre une plus douce loi? + Si tu combats pour lui, les fruits en sont pour toi. + J'y suis tout résolu, Doraste, il la faut rendre; + Tu sauras ce que c'est de supplanter Cléandre: + Tout l'univers armé pour te la conserver + De mes jaloux efforts ne te pourroit sauver. + Qu'est-ce-ci, ma fureur? est-il temps de paroître? + Quand tu manques d'objets, tu commences à naître: + C'étoit, c'étoit tantôt qu'il falloit t'exciter, + C'étoit, c'étoit tantôt qu'il falloit m'emporter. + Puisque, un rival présent, trop foible, tu recules, + Tes mouvements tardifs deviennent ridicules, + Et quoi qu'à ces transports promette ma valeur, + A peine les effets préviendront mon malheur. + Pour rompre en honnête homme un hymen si funeste, + Je n'ai plus désormais qu'un peu de jour qui reste; + Autrement il me faut affronter ce rival, + Au péril de cent morts, au milieu de son bal: + Aucune occasion ailleurs ne m'est offerte; + Il lui faut tout quitter, ou me perdre en sa perte. + [Il faut....] (1637-57) + + [758] _Var._ Après cela veux-tu que je m'explique? (1637-57) + + [759] _Var._ Si bien qu'après le bal qu'il lui donne ce soir, + Leur hymen accompli rend mon malheur extrême. (1637-57) + + [760] _Var._ Cet hymen auroit mis mon bonheur à son point[760-a]. + (1637-57) + + [760-a] L'édition de 1682 porte, par erreur sans doute: «à ce + point.» + + [761] _Var._ Les restes d'un rival eussent fait mon servage, + Elle eût perdu mon coeur avec son pucelage. (1637 et 44) + _Var._ Les restes d'un rival captivassent mon âme, + Elle eût perdu mon coeur en devenant sa femme. (1648) + + [762] _Var._ Me feindre tout de glace, et n'être que de flamme, + La mépriser de bouche et l'adorer dans l'âme. (1637-57) + + [763] _Var._ J'aurai trop de moyens à te garder ma foi. (1637, 44 + et 52-57) + + [764] _Var._ Ne trouble point, ami, ton repos pour mon aise: + Crois-tu qu'à tes dépens aucun bonheur me plaise? (1637-57) + + [765] Allusion à ces vers de _la Suivante_ (649-652, p. 160): + + Le duel est fâcheux, et quoi qu'il en arrive, + De sa possession l'un et l'autre il nous prive, + Puisque de deux rivaux, l'un mort, l'autre s'enfuit, + Tandis que de sa peine un troisième a le fruit. + + --Voyez pour d'autres rapprochements du même genre, tome I, p. + 446, note 2. + + [766] _Var._ Il faut prendre un chemin et plus court et plus seur[766-a]: + Je veux sans coup férir t'en rendre possesseur. (1637) + _Var._ Je veux prendre un chemin et plus court et plus seur. (1644-60) + + [766-a] Voyez tome I, p. 190, note 5. + + [767] _Var._ Va-t'en donc, et me laisse auprès de cette belle + Employer le pouvoir qui me reste sur elle. (1637-57) + + [768] _Var._ Je te vais donc laisser ma fortune à conduire. + (1637-57) + + [769] _Var._ Mais reprendre un amour dont je me veux défaire. + (1637-57) + + [770] _Var._ Toute peine est fort douce à qui sert ses + amis[770-a]. (1637-57) + + [770-a] Voyez la fin de l'_Examen_, p. 223. + + [771] _Var._ Du forfait d'Alidor que de son châtiment. (1637-57) + + [772] _Var._ Et par quelques puissants efforts + Que de tous sens je tourne et retourne mon âme. (1637-57) + _Var._ Hélas! par quelques pleins efforts. (1660-68) + + [773] _Var._ ANGÉLIQUE, _voyant Alidor entrer en son cabinet_. + (1637) + + [774] _Var._ Ton plaisir dépend-il d'avoir vu mes douleurs? + Qui te fait si hardi de surprendre mes pleurs? + Est-il dit que tes yeux te mettront hors de doute, + Et t'apprendront combien ta trahison me coûte? + Après qu'effrontément ton aveu m'a fait voir + Qu'Angélique sur toi n'eut jamais de pouvoir, + [Tu te mets à genoux, et tu veux, misérable.] (1637-57) + + [775] _Var._ Va, va, n'espère rien de ces submissions. (1637-48) + _Var._ Va, va, n'espère rien de ses submissions. (1652-57) + + [776] _Var._ Sur notre amour passé c'est à trop te fier. (1637) + _Var._ Sur notre amour passé c'est là trop te fier. (1644-57) + + [777] _Var._ Comme vaincue il faut que je quitte la place. + (1637-57) + + [778] _Var._ _Elle veut sortir du cabinet, mais Alidor la + retient._ (1637, en marge.)--ALIDOR, _la retenant_. (1644-60) + + [779] _Var._ Ma chère âme, mon tout, quoi! vous m'abandonnez! + (1637--57) + + [780] _Var._ Ne vous montroit-il pas un esprit préparé? (1652-57) + + [781] _Var._ Aussi mon compliment flattoit mal ses appas: + Il vous offensoit bien, mais ne l'obligeoit pas. (1637-57) + + [782] _Var._ Cesse de m'éclaircir dessus un tel secret. (1637-57) + + [783] _Var._ Que me sert de savoir si tes voeux sont constants? + (1637-57) + + [784] _Var._ Aussi ne viens-je pas pour regagner votre âme. + (1637-57) + + [785] _Var._ Mais voici qui vous rend l'un et l'autre à la fois. + (1652-60) + + [786] _Var._ Dans ma prompte vengeance à jamais misérable, + Que je déteste en vain ma faute irréparable! (1637-57) + + [787] _Var._ C'est demain qu'on nous doit pour jamais séparer: + En ce piteux état que veux-tu que je fasse? + ALID. Ah! ce discours ne part que d'un coeur tout de glace. + Son, non, résolvez-vous: il vous faut à ce soir + Montrer votre courage, ou moi mon désespoir. (1637-57) + + [788] _Var._ Non, mais que dira-t-on d'un tel enlèvement? + (1637-57) + + [789] _Var._ Dessus mes volontés ta puissance absolue + Peut disposer de moi, peut tout me commander. + Mon honneur, en tes mains prêt à se hasarder, + Par un trait si hardi quelque tort qu'il se fasse, + Y consent toutefois, et ne veut qu'une grâce: + [Accorde à ma pudeur que deux mots de ta main] + Justifient aux miens ma fuite et ton dessein; + Qu'ils puissent, me cherchant, trouver ici ce gage, + Qui les rende assurés de notre mariage; + Que la sincérité de ton intention + Conserve, mise au jour, ma réputation. (1637-57) + + [790] _Var._ Pour vaincre nos malheurs j'ose tout hasarder. + (1660) + + [791] _Var._ Ma faute en sera moindre, et hors de l'impudence. + (1637-60) + + [792] _Var._ Ma reine, enfin par là vous me ressuscitez. + (1637-57) + + [793] _Var._ Je manque ici de tout, et j'ai peur, mon souci, + Que quelqu'un par malheur ne te surprenne ici. (1637-57) + + [794] _Var._ Va, quitte-moi, ma vie, et te coule sans bruit. + ALID. Adieu donc, ma chère âme. ANG. Adieu, jusqu'à minuit. (1637-57) + + [795] _Var._ ANGÉLIQUE, _seule en son cabinet_. (1637, en marge.) + + [796] _Var._ Sur la foi de celui qui n'en sauroit garder. + (1637-57) + + [797] _Var._ D'où provient qu'Alidor sort de chez Angélique? + Auroit-il avec elle encor quelque pratique? + Son visage n'a rien que d'un homme content. (1637-57) + + [798] _Var._ Que mon frère en tiendroit, s'ils étoient mis + d'accord! (1657) + + [799] _Var._ Puisque vous le voulez, adieu, je me retire. + (1637-57) + + + + +ACTE IV. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +ALIDOR, CLÉANDRE, TROUPE D'ARMÉS[800]. + + ALIDOR. + +(L'acte est dans la nuit, et Alidor dit ce premier vers[801] à +Cléandre; et l'ayant fait retirer avec sa troupe, il continue seul.) + + Attends, sans faire bruit, que je t'en avertisse[802]. + Enfin la nuit s'avance, et son voile propice 890 + Me va faciliter le succès que j'attends + Pour rendre heureux Cléandre, et mes desirs contents. + Mon coeur, las de porter un joug si tyrannique, + Ne sera plus qu'une heure esclave d'Angélique. + Je vais faire un ami possesseur de mon bien: 895 + Aussi dans son bonheur je rencontre le mien. + C'est moins pour l'obliger que pour me satisfaire, + Moins pour le lui donner qu'afin de m'en défaire. + Ce trait paroîtra lâche et plein de trahison[803]; + Mais cette lâcheté m'ouvrira ma prison. 900 + Je veux bien à ce prix avoir l'âme traîtresse, + Et que ma liberté me coûte une maîtresse. + Que lui fais-je, après tout, qu'elle n'ait mérité, + Pour avoir malgré moi fait ma captivité? + Qu'on ne m'accuse point d'aucune ingratitude: 905 + Ce n'est que me venger d'un an de servitude, + Que rompre son dessein, comme elle a fait le mien, + Qu'user de mon pouvoir, comme elle a fait du sien, + Et ne lui pas laisser un si grand avantage + De suivre son humeur, et forcer mon courage. 910 + Le forcer! mais, hélas! que mon consentement + Par un si doux effort fut surpris aisément! + Quel excès de plaisirs goûta mon imprudence + Avant que réfléchir sur cette violence[804]! + Examinant mon feu, qu'est-ce que je ne perds? 915 + Et qu'il m'est cher vendu de connoître mes fers! + Je soupçonne déjà mon dessein d'injustice, + Et je doute s'il est ou raison ou caprice. + Je crains un pire mal après ma guérison, + Et d'aller au supplice en rompant ma prison. 920 + Alidor, tu consens qu'un autre la possède! + Tu t'exposes sans crainte à des maux sans remède[805]! + Ne romps point les effets de son intention, + Et laisse un libre cours à ton affection: + Fais ce beau coup pour toi; suis l'ardeur qui te presse. 925 + Mais trahir ton ami! mais trahir ta maîtresse[806]! + Je n'en veux obliger pas un à me haïr. + Et ne sais qui des deux, ou servir, ou trahir. + Quoi! je balance encor, je m'arrête, je doute[807]! + Mes résolutions, qui vous met en déroute? 930 + Revenez, mes desseins, et ne permettez pas + Qu'on triomphe de vous avec un peu d'appas. + En vain pour Angélique ils prennent la querelle[808]; + Cléandre, elle est à toi, nous sommes deux contre elle. + Ma liberté conspire avecque tes ardeurs; 935 + Les miennes désormais vont tourner en froideurs; + Et lassé de souffrir un si rude servage, + J'ai l'esprit assez fort pour combattre un visage. + Ce coup n'est qu'un effet de générosité, + Et je ne suis honteux que d'en avoir douté. 940 + Amour, que ton pouvoir tâche en vain de paroître! + Fuis, petit insolent, je veux être le maître: + Il ne sera pas dit qu'un homme tel que moi, + En dépit qu'il en ait, obéisse à ta loi. + Je ne me résoudrai jamais à l'hyménée 945 + Que d'une volonté franche et déterminée, + Et celle à qui ses noeuds m'uniront pour jamais[809] + M'en sera redevable, et non à ses attraits; + Et ma flamme.... + + +SCÈNE II. + +ALIDOR, CLÉANDRE. + + CLÉANDRE. + + Alidor! + + ALIDOR. + + Qui m'appelle? + + CLÉANDRE. + + Cléandre. + + ALIDOR. + + Tu t'avances trop tôt[810]. + + CLÉANDRE. + + Je me lasse d'attendre. 950 + + ALIDOR. + + Laisse-moi, cher ami, le soin de t'avertir + En quel temps de ce coin il te faudra sortir. + + CLÉANDRE. + + Minuit vient de sonner, et par expérience + Tu sais comme l'amour est plein d'impatience. + + ALIDOR. + + Va donc tenir tout prêt à faire un si beau coup: 955 + Ce que nous attendons ne peut tarder beaucoup. + Je livre entre tes mains cette belle maîtresse, + Sitôt que j'aurai pu lui rendre ta promesse: + Sans lumière, et d'ailleurs s'assurant en ma foi, + Rien ne l'empêchera de la croire de moi. 960 + Après, achève seul; je ne puis sans supplice + Forcer ici mon bras à te faire service[811]; + Et mon reste d'amour, en cet enlèvement, + Ne peut contribuer que mon consentement. + + CLÉANDRE. + + Ami, ce m'est assez. + + ALIDOR. + + Va donc là-bas attendre 965 + Que je te donne avis du temps qu'il faudra prendre. + Cléandre, encore un mot: pour de pareils exploits[812] + Nous nous ressemblons mal et de taille et de voix; + Angélique soudain pourra te reconnoître; + Regarde après ses cris si tu serois le maître. 970 + + CLÉANDRE. + + Ma main dessus sa bouche y saura trop pourvoir. + + ALIDOR. + + Ami, séparons-nous, je pense l'entrevoir. + + CLÉANDRE. + + Adieu. Fais promptement. + + +SCÈNE III. + +ALIDOR, ANGÉLIQUE. + + ANGÉLIQUE. + + Que la nuit est obscure[813]! + Alidor n'est pas loin, j'entends quelque murmure. + + ALIDOR. + + De peur d'être connu, je défends à mes gens 975 + De paroître en ces lieux avant qu'il en soit temps. + Tenez. + +(Il lui donne la promesse de Cléandre.) + + ANGÉLIQUE. + + Je prends sans lire; et ta foi m'est si claire, + Que je la prends bien moins pour moi que pour mon père; + Je la porte à ma chambre: épargnons les discours; + Fais avancer tes gens, et dépêche. + + ALIDOR. + + J'y cours. 980 + Lorsque de son honneur je lui rends l'assurance, + C'est quand je trompe mieux sa crédule espérance; + Mais puisqu'au lieu de moi je lui donne un ami, + A tout prendre, ce n'est la tromper qu'à demi. + + +SCÈNE IV. + +PHYLIS. + + Angélique! C'est fait, mon frère en a dans l'aile. 985 + La voyant échapper, je courois après elle; + Mais un maudit galant m'est venu brusquement + Servir à la traverse un mauvais compliment, + Et par ses vains discours m'embarrasser de sorte + Qu'Angélique à son aise a su gagner la porte. 990 + Sa perte est assurée, et le traître Alidor[814] + La posséda jadis, et la possède encor. + Mais jusques à ce point seroit-elle imprudente? + Il n'en faut point douter, sa perte est évidente[815]; + Le coeur me le disoit, le voyant en sortir, 995 + Et mon frère dès lors se devoit avertir. + Je te trahis, mon frère, et par ma négligence, + Étant sans y penser de leur intelligence.... + +(Alidor paroît avec Cléandre accompagné d'une troupe, et après lui +avoir montré Phylis, qu'il croit être Angélique, il se retire en un +coin du théâtre, et Cléandre enlève Phylis, et lui met d'abord la main +sur la bouche.) + + +SCÈNE V. + +ALIDOR. + + On l'enlève, et mon coeur, surpris d'un vain regret, + Fait à ma perfidie un reproche secret; 1000 + Il tient pour Angélique, il la suit, le rebelle! + Parmi mes trahisons il veut être fidèle; + Je le sens, malgré moi de nouveaux feux épris[816], + Refuser de ma main sa franchise à ce prix, + Désavouer mon crime, et pour mieux s'en défendre, 1005 + Me demander son bien, que je cède à Cléandre. + Hélas! qui me prescrit cette brutale loi + De payer tant d'amour avec si peu de foi? + Qu'envers cette beauté ma flamme est inhumaine! + Si mon feu la trahit, que lui feroit ma haine? 1010 + Juge, juge, Alidor, en quelle extrémité + La va précipiter ton infidélité[817]. + Écoute ses soupirs, considère ses larmes, + Laisse-toi vaincre enfin à de si fortes armes[818], + Et va voir si Cléandre, à qui tu sers d'appui[819], 1015 + Pourra faire pour toi ce que tu fais pour lui. + Mais mon esprit s'égare, et quoi qu'il se figure, + Faut-il que je me rende à des pleurs en peinture, + Et qu'Alidor, de nuit plus foible que de jour, + Redonne à la pitié ce qu'il ôte à l'amour? 1020 + Ainsi donc mes desseins se tournent en fumée! + J'ai d'autres repentirs que de l'avoir aimée! + Suis-je encore Alidor après ces sentiments? + Et ne pourrai-je enfin régler mes mouvements? + Vaine compassion des douleurs d'Angélique, 1025 + Qui penses triompher d'un coeur mélancolique[820], + Téméraire avorton d'un impuissant remords, + Va, va porter ailleurs tes débiles efforts. + Après de tels appas, qui ne m'ont pu séduire, + Qui te fait espérer ce qu'ils n'ont su produire? 1030 + Pour un méchant soupir que tu m'as dérobé, + Ne me présume pas tout à fait succombé[821]: + Je sais trop maintenir ce que je me propose, + Et souverain sur moi, rien que moi n'en dispose. + En vain un peu d'amour me déguise en forfait 1035 + Du bien que je me veux le généreux effet: + De nouveau j'y consens, et prêt à l'entreprendre.... + + +SCÈNE VI. + +ANGÉLIQUE, ALIDOR. + + ANGÉLIQUE. + + Je demande pardon, de t'avoir fait attendre, + D'autant qu'en l'escalier on faisoit quelque bruit, + Et qu'un peu de lumière en effaçoit la nuit: 1040 + Je n'osois avancer, de peur d'être aperçue[822]. + Allons, tout est-il prêt? Personne ne m'a vue: + De grâce, dépêchons, c'est trop perdre de temps, + Et les moments ici nous sont trop importants; + Fuyons vite, et craignons les yeux d'un domestique. 1045 + Quoi! tu ne réponds point à la voix d'Angélique? + + ALIDOR. + + Angélique! mes gens vous viennent d'enlever; + Qui vous a fait sitôt de leurs mains vous sauver? + Quel soudain repentir, quelle crainte de blâme, + Et quelle ruse enfin vous dérobe à ma flamme? 1050 + Ne vous suffit-il point de me manquer de foi, + Sans prendre encor plaisir à vous jouer de moi? + + ANGÉLIQUE. + + Que tes gens cette nuit m'ayent vue ou saisie! + N'ouvre point ton esprit à cette fantaisie. + + ALIDOR. + + Autant que l'ont permis les ombres de la nuit[823], 1055 + Je l'ai vu de mes yeux. + + ANGÉLIQUE. + + Tes yeux t'ont donc séduit; + Et quelque autre sans doute, après moi descendue, + Se trouve entre les mains dont j'étois attendue. + Mais, ingrat, pour toi seul j'abandonne ces lieux, + Et tu n'accompagnois ma fuite que des yeux! 1060 + Pour marque d'un amour que je croyois extrême[824], + Tu remets ma conduite à d'autres qu'à toi-même! + Je suis donc un larcin indigne de tes mains[825]? + + ALIDOR. + + Quand vous aurez appris le fond de mes desseins, + Vous n'attribuerez plus, voyant mon innocence, 1065 + A peu d'affection l'effet de ma prudence. + + ANGÉLIQUE. + + Pour ôter tout soupçon et tromper ton rival, + Tu diras qu'il falloit te montrer dans le bal. + Foible ruse! + + ALIDOR. + + Ajoutez et vaine, et sans adresse, + Puisque je ne pouvois démentir ma promesse. 1070 + + ANGÉLIQUE. + + Quel étoit donc ton but? + + ALIDOR. + + D'attendre ici le bruit[826] + Que les premiers soupçons auront bientôt produit, + Et d'un autre côté me jetant à la fuite, + Divertir de vos pas leur plus chaude poursuite. + + ANGÉLIQUE, en pleurant[827]. + + Mais enfin, Alidor, tes gens se sont mépris? 1075 + + ALIDOR. + + Dans ce coup de malheur, et confus, et surpris, + Je vois tous mes desseins succéder à ma honte; + Mais il me faut donner quelque ordre à ce méconte[828]; + Permettez.... + + ANGÉLIQUE. + + Cependant, à qui me laisses-tu? + Tu frustres donc mes voeux de l'espoir qu'ils ont eu, 1080 + Et ton manque d'amour, de mes malheurs complice, + M'abandonnant ici, me livre à mon supplice! + L'hymen (ah! ce mot seul me réduit aux abois[829]!) + D'un amant odieux me va soumettre aux lois; + Et tu peux m'exposer à cette tyrannie! 1085 + De l'erreur de tes gens je me verrai punie! + + ALIDOR. + + Nous préserve le ciel d'un pareil désespoir[830]! + Mais votre éloignement n'est plus en mon pouvoir. + J'en ai manqué le coup; et, ce que je regrette, + Mon carrosse est parti, mes gens ont fait retraite. 1090 + A Paris, et de nuit, une telle beauté, + Suivant un homme seul, est mal en sûreté: + Doraste, ou par malheur quelque rencontre pire[831], + Me pourroit arracher le trésor où j'aspire: + Évitons ces périls en différant d'un jour. 1095 + + ANGÉLIQUE. + + Tu manques de courage aussi bien que d'amour, + Et tu me fais trop voir par ta bizarrerie[832] + Le chimérique effet de ta poltronnerie. + Alidor (quel amant!) n'ose me posséder. + + ALIDOR. + + Un bien si précieux se doit-il hasarder? 1100 + Et ne pouvez-vous point d'une seule journée + Retarder le malheur de ce triste hyménée[833]? + Peut-être le désordre et la confusion + Qui naîtront dans le bal de cette occasion + Le remettront pour vous; et l'autre nuit, je jure.... 1105 + + ANGÉLIQUE. + + Que tu seras encore ou timide ou parjure. + Quand tu m'as résolue à tes intentions, + Lâche, t'ai-je opposé tant de précautions[834]? + Tu m'adores, dis-tu? tu le fais bien paroître, + Rejetant mon bonheur ainsi sur un peut-être. 1110 + + ALIDOR. + + Quoi qu'ose mon amour appréhender pour vous, + Puisque vous le voulez, fuyons, je m'y résous; + Et malgré ces périls.... Mais on ouvre la porte: + C'est Doraste qui sort, et nous suit à main-forte. + +(Alidor s'échappe, et Angélique le veut suivre, mais Doraste +l'arrête.) + + +SCÈNE VII. + +ANGÉLIQUE, DORASTE, LYCANTE, TROUPE D'AMIS. + + DORASTE. + + Quoi! ne m'attendre pas? c'est trop me dédaigner; 1115 + Je ne viens qu'à dessein de vous accompagner; + Car vous n'entreprenez si matin ce voyage + Que pour vous préparer à notre mariage. + Encor que vous partiez beaucoup devant le jour, + Vous ne serez jamais assez tôt de retour; 1120 + Vous vous éloignez trop, vu que l'heure nous presse. + Infidèle! est-ce là me tenir ta promesse? + + ANGÉLIQUE. + + Eh bien! c'est te trahir. Penses-tu que mon feu + D'un généreux dessein te fasse un désaveu? + Je t'acquis par dépit et perdrois avec joie. 1125 + Mon désespoir à tous m'abandonnoit en proie, + Et lorsque d'Alidor je me vis outrager, + Je fis armes de tout afin de me venger. + Tu t'offris par hasard, je t'acceptai de rage; + Je te donnai son bien, et non pas mon courage. 1130 + Ce change à mon courroux jetoit un faux appas[835]; + Je le nommois sa peine, et c'étoit mon trépas: + Je prenois pour vengeance une telle injustice, + Et dessous ses couleurs j'adorois mon supplice. + Aveugle que j'étois! mon peu de jugement 1135 + Ne se laissoit guider qu'à mon ressentiment. + Mais depuis, Alidor m'a fait voir que son âme, + En feignant un mépris, n'avoit pas moins de flamme. + Il a repris mon coeur en me rendant les yeux; + Et soudain mon amour m'a fait haïr ces lieux. 1140 + + DORASTE. + + Tu suivois Alidor! + + ANGÉLIQUE. + + Ta funeste arrivée, + En arrêtant mes pas, de ce bien m'a privée; + Mais si.... + + DORASTE. + + Tu le suivois! + + ANGÉLIQUE. + + Oui: fais tous tes efforts; + Lui seul aura mon coeur, tu n'auras que le corps. + + DORASTE. + + Impudente, effrontée autant comme traîtresse, 1145 + De ce cher Alidor tiens-tu cette promesse? + Est-elle de sa main, parjure? De bon coeur + J'aurois cédé ma place à ce premier vainqueur; + Mais suivre un inconnu! me quitter pour Cléandre! + + ANGÉLIQUE. + + Pour Cléandre! + + DORASTE. + + J'ai tort: je tâche à te surprendre. 1150 + Vois ce qu'en te cherchant m'a donné le hasard; + C'est ce que dans ta chambre a laissé ton départ: + C'est là qu'au lieu de toi j'ai trouvé sur ta table + De ta fidélité la preuve indubitable. + Lis, mais ne rougis point, et me soutiens encor 1155 + Que tu ne fuis ces lieux que pour suivre Alidor. + + BILLET DE CLÉANDRE A ANGÉLIQUE[836]. + + _Angélique, reçois ce gage + De la foi que je te promets, + Qu'un prompt et sacré mariage + Unira nos jours désormais. 1160 + Quittons ces lieux, chère maîtresse; + Rien ne peut que ta fuite assurer mon bonheur; + Mais laisse aux tiens cette promesse + Pour sûreté de ton honneur, + Afin qu'ils en puissent apprendre 1165 + Que tu suis ton mari lorsque tu suis Cléandre._ + + CLÉANDRE. + + ANGÉLIQUE. + + Que je suis mon mari lorsque je suis Cléandre? + Alidor est perfide, ou Doraste imposteur. + Je vois la trahison, et doute de l'auteur. + Mais, pour m'en éclaircir, ce billet doit suffire[837]; 1170 + Je le pris d'Alidor, et le pris sans le lire; + Et puisqu'à m'enlever son bras se refusoit, + Il ne prétendoit rien au larcin qu'il faisoit. + Le traître! J'étois donc destinée à Cléandre! + Hélas! mais qu'à propos le ciel l'a fait méprendre, 1175 + Et ne consentant point à ses lâches desseins, + Met au lieu d'Angélique une autre entre ses mains[838]! + + DORASTE. + + Que parles-tu d'une autre en ta place ravie? + + ANGÉLIQUE. + + J'en ignore le nom, mais elle m'a suivie[839], + Et ceux qui m'attendoient dans l'ombre de la nuit.... 1180 + + DORASTE. + + C'en est assez, mes yeux du reste m'ont instruit: + Autre n'est que Phylis entre leurs mains tombée; + Après toi de la salle elle s'est dérobée. + J'arrête une maîtresse, et je perds une soeur; + Mais allons promptement après le ravisseur. 1185 + + +SCÈNE VIII. + +ANGÉLIQUE. + + Dure condition de mon malheur extrême! + Si j'aime, on me trahit; je trahis, si l'on m'aime. + Qu'accuserai-je ici d'Alidor ou de moi? + Nous manquons l'un et l'autre également de foi. + Si j'ose l'appeler lâche, traître, parjure, 1190 + Ma rougeur aussitôt prendra part à l'injure; + Et les mêmes couleurs qui peindront ses forfaits + Des miens en même temps exprimeront les traits. + Mais quel aveuglement nos deux crimes égale, + Puisque c'est pour lui seul que je suis déloyale? 1195 + L'amour m'a fait trahir (qui n'en trahiroit pas?), + Et la trahison seule a pour lui des appas. + Son crime est sans excuse, et le mien pardonnable: + Il est deux fois, que dis-je? il est le seul coupable[840]; + Il m'a prescrit la loi, je n'ai fait qu'obéir; 1200 + Il me trahit lui-même, et me force à trahir. + Déplorable Angélique, en malheurs sans seconde, + Que veux-tu désormais, que peux-tu faire au monde[841], + Si ton ardeur sincère et ton peu de beauté + N'ont pu te garantir d'une déloyauté? 1205 + Doraste tient ta foi; mais si ta perfidie + A jusqu'à te quitter son âme refroidie, + Suis, suis dorénavant de plus saines raisons, + Et sans plus t'exposer à tant de trahisons[842], + Puisque de ton amour on fait si peu de conte, 1210 + Va cacher dans un cloître et tes pleurs et ta honte[843]. + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + +FOOTNOTES: + + [800] Au participe ARMÉS, employé substantivement, Thomas + Corneille a substitué, dans l'édition de 1692: HOMMES ARMÉS. + + [801] _Var._ _Il dit ce vers_, etc. (1637, en marge.)--Dans cette + édition, les mots: _L'acte est dans la nuit_, se trouvent placés + plus haut, en regard du titre: ACTE IV. + + [802] _Var._ Attends là de pied coi que je t'en avertisse. + (1637-57) + + [803] _Var._ Ce trait est un peu lâche, et sent sa trahison. (1637-57) + _Var._ Ce trait peut sembler lâche et plein de trahison. (1660) + + [804] _Var._ Avant que s'aviser de cette violence! (1637-57) + + [805] _Var._ Peux-tu bien t'exposer à des maux sans remède, + A de vains repentirs, d'inutiles regrets, + De stériles remords et des bourreaux secrets, + Cependant qu'un ami, par tes lâches menées, + Cueillira les faveurs qu'elle t'a destinées? + Ne frustre point l'effet de ton intention[805-a]. (1637-57) + + [805-a] Ce dernier vers ne se trouve que dans l'édition de 1637 + Dans les impressions de 1644-57, on lit, comme dans notre texte: + + Ne romps point les effets de son intention. + De tous les deux côtés il y va de ta foi. + A qui la tiendras-tu? Mon esprit en déroute + Sur le plus fort des deux ne peut sortir de doute. + [Je n'en veux obliger pas un à me haïr.] (1637-57) + + [806] _Var._ [Mais trahir ton ami! mais trahir ta maîtresse!] + Jamais fut-il mortel si malheureux que toi? + + [807] _Var._ Mais que mon jugement s'enveloppe de nues! + Mes résolutions, qu'êtes-vous devenues? (1637-57) + _Var._ Quoi! je hésite encor, je balance, je doute! (1660) + + [808] _Var._ Cléandre, elle est à toi: dedans cette querelle, + Angélique le perd; nous sommes deux contre elle. (1637-57) + + [809] _Var._ Et celle qu'en ce cas je nommerai mon mieux, + M'en sera redevable, et non pas à ses yeux. (1637-57) + + [810] _Var._ Qui te fait avancer? (1637-57) + + [811] _Var._ Forcer ici mes bras à te faire service. (1637-63) + + [812] _Var._ Encore un mot, Cléandre, et qui t'importe fort: + Ta taille avec la mienne a si peu de rapport, + Qu'Angélique soudain te pourra reconnoître. (1637-57) + + [813] _Var._ ANG. St. ALID. Je l'entends, c'est elle. + ANG. Alidor, es-tu là? ALID. Je suis à vous, ma belle. + [De peur d'être connu, je défends à mes gens.] (1637-57) + + [814] _Var._ Sa perte est assurée, et ce traître Alidor. + (1637-57) + + [815] _Var._ Il n'en faut point parler, sa perte est évidente. + (1654) + + [816] _Var._ Je le sens refuser sa franchise à ce prix; + [Je le sens, malgré moi de nouveaux feux épris.] (1637-57) + + [817] _Var._ Ne la va point jeter ton infidélité. (1637-57) + + [818] _Var._ Et laisse-toi gagner à de si fortes armes. (1637) + _Var._ Et te laisse enfin vaincre à de si fortes armes. (1644-57) + + [819] _Var._ Cours après elle, et vois si Cléandre aujourd'hui. + (1637-57) + + [820] _Var._ Qui pensez triompher d'un coeur mélancolique. (1637, + 44 et 52-60) + + [821] _Var._ Ne me présume pas encore succombé. (1637-57) + + [822] _Var._ Je n'osois m'avancer, de peur d'être aperçue. + (1637-57) + + [823] _Var._ Autant que m'ont permis les ombres de la nuit. + (1637-57) + + [824] _Var._ La belle preuve, hélas! de ton amour extrême, + De remettre ce coup à d'autres qu'à toi-même! + J'étois donc un larcin indigne de tes mains? (1637-57) + + [825] _Var._ Et je suis un larcin indigne de tes mains? (1660-64) + + [826] _Var._ Quel étoit donc le but de ton intention? + ALID. D'attendre ici le coup de leur émotion. (1637-57) + + [827] Cette indication manque dans l'édition de 1663. + + [828] _Var._ Permettez-moi d'aller mettre ordre à ce méconte[828-a]. + ANG. Cependant, misérable, à qui me laisses-tu? (1637-57) + + [828-a] Voyez tome I, p. 150, note 1. + + [829] _Var._ L'hymen (ah! ce penser déjà me fait mourir!) + Me va joindre à Doraste, et tu le peux souffrir! + Tu me peux exposer à cette tyrannie! (1637-57) + + [830] _Var._ Jugez mieux de ma flamme, et songez, mon espoir, + Qu'un tel enlèvement n'est plus en mon pouvoir. (1637-57) + + [831] _Var._ Doraste, ou par malheur quelque pire surprise + De ces coureurs de nuit me feroit lâcher prise: + De grâce, mon souci, passons encore un jour. (1637-57) + + [832] _Var._ Et tu me fais trop voir par cette rêverie. (1637-57) + + [833] _Var._ Différer le malheur de ce triste hyménée. (1637-57) + + [834] _Var._ Ingrat, t'ai-je opposé tant de précautions? + Tu m'aimes, ce dis-tu? tu le fais bien paroître, + Remettant mon bonheur ainsi sur un peut-être. + ALID. Encor que mon amour appréhende pour vous, + Puisque vous le voulez, eh bien! je m'y résous: + Fuyons, hasardons tout. Mais on ouvre la porte. (1637-57) + + [835] _Var._ Ce change à mon dépit jetoit un faux appas[835-a]. + (1637-57) + + [835-a] Voyez tome I, p. 148, note 3. + + [836] En marge, dans l'édition de 1637: _Angélique lit_. + + [837] _Var._ Toutefois ce papier suffit pour m'en instruire; + Je le pris d'Alidor, mais je le pris sans lire. (1637-57) + + [838] _Var._ Met au lieu d'Angélique un autre entre ses + mains[838-a]. (1648-57) + + [838-a] Voyez tome I, p. 228, note 3. + + [839] _Var._ [J'en ignore le nom, mais elle m'a suivie,] + Et quelle qu'elle soit.... DOR. Il suffit, n'en dis plus; + Après ce que j'ai vu, j'en sais trop là-dessus: + [Autre n'est que Phylis entre leurs mains tombée.] (1637-57) + + [840] _Var._ Il est deux fois, que dis-je? il est seul le + coupable. (1657) + + [841] _Var._ Que peux-tu désormais, que peux-tu faire au monde, + Si ton amour fidèle et ton peu de beauté. (1637-57) + + [842] _Var._ Et ne t'expose plus à tant de trahisons, + Et tant qu'on ait pu voir la fin de ce méconte. (1637-57) + + [843] _Var._ Va cacher dans ta chambre et tes pleurs et ta honte. + (1637-60) + + + + +ACTE V. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +CLÉANDRE, PHYLIS. + + CLÉANDRE. + + Accordez-moi ma grâce avant qu'entrer chez vous. + + PHYLIS. + + Vous voulez donc enfin d'un bien commun à tous? + Craignez-vous qu'à vos feux ma flamme ne réponde? + Et puis-je vous haïr, si j'aime tout le monde[844]? 1215 + + CLÉANDRE. + + Votre bel esprit raille, et pour moi seul cruel, + Du rang de vos amants sépare un criminel: + Toutefois mon amour n'est pas moins légitime, + Et mon erreur du moins me rend vers vous sans crime. + Soyez, quoi qu'il en soit, d'un naturel plus doux: 1220 + L'amour a pris le soin de me punir pour vous; + Les traits que cette nuit il trempoit de vos larmes[845] + Ont triomphé d'un coeur invincible à vos charmes. + + PHYLIS. + + Puisque vous ne m'aimez que par punition, + Vous m'obligez fort peu de cette affection. 1225 + + CLÉANDRE. + + Après votre beauté sans raison négligée, + Il me punit bien moins qu'il ne vous a vengée. + Avez-vous jamais vu dessein plus renversé? + Quand j'ai la force en main, je me trouve forcé; + Je crois prendre une fille, et suis pris par une autre[846]; + J'ai tout pouvoir sur vous, et me remets au vôtre; + Angélique me perd, quand je crois l'acquérir; + Je gagne un nouveau mal, quand je pense guérir. + Dans un enlèvement je hais la violence; + Je suis respectueux après cette insolence; 1235 + Je commets un forfait, et n'en saurois user; + Je ne suis criminel que pour m'en accuser. + Je m'expose à ma peine, et négligeant ma fuite[847], + Aux vôtres offensés j'épargne la poursuite[848]. + Ce que j'ai pu ravir, je viens le demander; 1240 + Et pour vous devoir tout, je veux tout hasarder. + + PHYLIS. + + Vous ne me devrez rien, du moins si j'en suis crue[849]; + Et si mes propres yeux vous donnent dans la vue, + Si votre propre coeur soupire après ma main, + Vous courez grand hasard de soupirer en vain. 1245 + Toutefois après tout, mon humeur est si bonne + Que je ne puis jamais désespérer personne. + Sachez que mes desirs, toujours indifférents, + Iront sans résistance au gré de mes parents; + Leur choix sera le mien: c'est vous parler sans feinte. + + CLÉANDRE. + + Je vois de leur côté mêmes sujets de crainte: + Si vous me refusez, m'écouteront-ils mieux[850]? + + PHYLIS. + + Le monde vous croit riche, et mes parents sont vieux. + + CLÉANDRE. + + Puis-je sur cet espoir.... + + PHYLIS. + + C'est assez vous en dire[851]. + + +SCÈNE II. + +ALIDOR, CLÉANDRE, PHYLIS. + + ALIDOR. + + Cléandre a-t-il enfin ce que son coeur desire? 1255 + Et ses amours, changés par un heureux hasard, + De celui de Phylis ont-ils pris quelque part? + + CLÉANDRE. + + Cette nuit tu l'as vue en un mépris extrême, + Et maintenant, ami, c'est encore elle-même: + Son orgueil se redouble étant en liberté, 1260 + Et devient plus hardi d'agir en sûreté. + J'espère toutefois, à quelque point qu'il monte, + Qu'à la fin.... + + PHYLIS. + + Cependant que vous lui rendrez conte, + Je vais voir mes parents, que ce coup de malheur + A mon occasion accable de douleur. 1265 + Je n'ai tardé que trop à les tirer de peine. + + ALIDOR, retenant Cléandre qui la veut suivre[852]. + + Est-ce donc tout de bon qu'elle t'est inhumaine? + + CLÉANDRE. + + Il la faut suivre. Adieu. Je te puis assurer + Que je n'ai pas sujet de me désespérer. + Va voir ton Angélique, et la compte pour tienne, 1270 + Si tu la vois d'humeur qui ressemble à la sienne[853]. + + ALIDOR. + + Tu me la rends enfin? + + CLÉANDRE. + + Doraste tient sa foi; + Tu possèdes son coeur: qu'auroit-elle pour moi? + Quelques[854] charmants appas qui soient sur son visage, + Je n'y saurois avoir qu'un fort mauvais partage: 1275 + Peut-être elle croiroit qu'il lui seroit permis + De ne me rien garder, ne m'ayant rien promis; + Il vaut mieux que ma flamme à son tour te la cède[855]. + Mais derechef, adieu. + + +SCÈNE III. + +ALIDOR. + + Ainsi tout me succède[856]; + Ses plus ardents desirs se règlent sur mes voeux: 1280 + Il accepte Angélique, et la rend quand je veux. + Quand je tâche à la perdre, il meurt de m'en défaire; + Quand je l'aime, elle cesse aussitôt de lui plaire. + Mon coeur prêt à guérir, le sien se trouve atteint; + Et mon feu rallumé, le sien se trouve éteint: 1285 + Il aime quand je quitte, il quitte alors que j'aime; + Et sans être rivaux, nous aimons en lieu même. + C'en est fait, Angélique, et je ne saurois plus + Rendre contre tes yeux des combats superflus. + De ton affection cette preuve dernière 1290 + Reprend sur tous mes sens une puissance entière. + Les ombres de la nuit m'ont redonné le jour[857]: + Que j'eus de perfidie, et que je vis d'amour! + Quand je sus que Cléandre avoit manqué sa proie, + Que j'en eus de regret, et que j'en ai de joie! 1295 + Plus je t'étois ingrat, plus tu me chérissois; + Et ton ardeur croissoit plus je te trahissois. + Aussi j'en fus honteux, et confus dans mon âme, + La honte et le remords rallumèrent ma flamme. + Que l'amour pour nous vaincre a de chemins divers! + Et que malaisément on rompt de si beaux fers! + C'est en vain qu'on résiste aux traits d'un beau visage; + En vain, à son pouvoir refusant son courage, + On veut éteindre un feu par ses yeux allumé, + Et ne le point aimer quand on s'en voit aimé: 1305 + Sous ce dernier appas l'amour a trop de force; + Il jette dans nos coeurs une trop douce amorce, + Et ce tyran secret de nos affections + Saisit trop puissamment nos inclinations. + Aussi ma liberté n'a plus rien qui me flatte; 1310 + Le grand soin que j'en eus partoit d'une âme ingrate; + Et mes desseins, d'accord avecque mes desirs, + A servir Angélique ont mis tous mes plaisirs[858]. + Mais, hélas! ma raison est-elle assez hardie + Pour croire qu'on me souffre après ma perfidie? 1315 + Quelque secret instinct, à mon bonheur fatal, + Ne la porte-t-il point à me vouloir du mal[859]? + Que de mes trahisons elle seroit vengée, + Si, comme mon humeur, la sienne étoit changée! + Mais qui la changeroit, puisqu'elle ignore encor 1320 + Tous les lâches complots du rebelle Alidor? + Que dis-je, malheureux? ah! c'est trop me méprendre[860], + Elle en a trop appris du billet de Cléandre: + Son nom au lieu du mien en ce papier souscrit + Ne lui montre que trop le fond de mon esprit. 1325 + Sur ma foi toutefois elle le prit sans lire; + Et si le ciel vengeur contre moi ne conspire[861], + Elle s'y fie assez pour n'en avoir rien lu. + Entrons, quoi qu'il en soit, d'un esprit résolu[862]; + Dérobons à ses yeux le témoin de mon crime; 1330 + Et si pour l'avoir lu sa colère s'anime[863], + Et qu'elle veuille user d'une juste rigueur, + Nous savons les moyens de regagner son coeur[864]. + + +SCÈNE IV. + +DORASTE, LYCANTE. + + DORASTE. + + Ne sollicite plus mon âme refroidie: + Je méprise Angélique après sa perfidie; 1335 + Mon coeur s'est révolté contre ses lâches traits, + Et qui n'a point de foi n'a point pour moi d'attraits. + Veux-tu qu'on me trahisse, et que mon amour dure? + J'ai souffert sa rigueur, mais je hais son parjure, + Et tiens sa trahison indigne à l'avenir 1340 + D'occuper aucun lieu dedans mon souvenir. + Qu'Alidor la possède; il est traître comme elle: + Jamais pour ce sujet nous n'aurons de querelle. + Pourrois-je avec raison lui vouloir quelque mal[865] + De m'avoir délivré d'un esprit déloyal? 1345 + Ma colère l'épargne, et n'en veut qu'à Cléandre: + Il verra que son pire étoit de se méprendre; + Et si je puis jamais trouver ce ravisseur, + Il me rendra soudain et la vie et ma soeur[866]. + + LYCANTE. + + Faites mieux: puisqu'à peine elle pourroit prétendre + Une fortune égale à celle de Cléandre, + En faveur de ses biens calmez votre courroux, + Et de son ravisseur faites-en son époux. + Bien qu'il eût fait dessein sur une autre personne, + Faites-lui retenir ce qu'un hasard lui donne: 1355 + Je crois que cet hymen pour satisfaction + Plaira mieux à Phylis que sa punition. + + DORASTE. + + Nous consultons en vain, ma poursuite étant vaine. + + LYCANTE. + + Nous le rencontrerons, n'en soyez point en peine: + Où que soit sa retraite, il n'est pas toujours nuit; 1360 + Et ce qu'un jour nous cache, un autre le produit. + Mais, Dieux! voilà Phylis qu'il a déjà rendue. + + +SCÈNE V. + +DORASTE, PHYLIS, LYCANTE. + + DORASTE. + + Ma soeur, je te retrouve après t'avoir perdue[867]! + Et de grâce, quel lieu me cache le voleur[868] + Qui, pour s'être mépris, a causé ton malheur? 1365 + Que son trépas.... + + PHYLIS. + + Tout beau; peut-être ta colère, + Au lieu de ton rival, en veut à ton beau-frère[869]. + En un mot, tu sauras qu'en cet enlèvement + Mes larmes m'ont acquis Cléandre pour amant: + Son coeur m'est demeuré pour peine de son crime, 1370 + Et veut changer un rapt en amour légitime[870]. + Il fait tous ses efforts pour gagner mes parents, + Et s'il les peut fléchir, quant à moi, je me rends: + Non, à dire le vrai, que son objet me tente[871], + Mais mon père content, je dois être contente. 1375 + Tandis, par la fenêtre ayant vu ton retour, + Je t'ai voulu sur l'heure apprendre cet amour, + Pour te tirer de peine et rompre ta colère. + + DORASTE. + + Crois-tu que cet hymen puisse me satisfaire? + + PHYLIS. + + Si tu n'es ennemi de mes contentements, 1380 + Ne prends mes intérêts que dans mes sentiments[872]; + Ne fais point le mauvais, si je ne suis mauvaise, + Et ne condamne rien à moins qu'il me déplaise[873]. + En cette occasion, si tu me veux du bien, + C'est à toi de régler ton esprit sur le mien[874]. 1385 + Je respecte mon père, et le tiens assez sage + Pour ne résoudre rien à mon désavantage. + Si Cléandre le gagne, et m'en peut obtenir, + Je crois de mon devoir.... + + LYCANTE. + + Je l'aperçois venir. + Résolvez-vous, Monsieur, à ce qu'elle desire. 1390 + + +SCÈNE VI. + +DORASTE, CLÉANDRE, PHYLIS, LYCANTE. + + CLÉANDRE. + + Si vous n'êtes d'humeur, Madame, à vous dédire[875], + Tout me rit désormais, j'ai leur consentement. + Mais excusez, Monsieur, le transport d'un amant; + Et souffrez qu'un rival, confus de son offense, + Pour en perdre le nom entre en votre alliance. 1395 + Ne me refusez point un oubli du passé; + Et son ressouvenir à jamais effacé, + Bannissant toute aigreur[876], recevez un beau-frère + Que votre soeur accepte après l'aveu d'un père. + + DORASTE. + + Quand j'aurois sur ce point des avis différents, 1400 + Je ne puis contredire au choix de mes parents; + Mais outre leur pouvoir, votre âme généreuse, + Et ce franc procédé qui rend ma soeur heureuse, + Vous acquièrent les biens qu'ils vous ont accordés, + Et me font souhaiter ce que vous demandez. 1405 + Vous m'avez obligé de m'ôter Angélique; + Rien de ce qui la touche à présent ne me pique: + Je n'y prends plus de part, après sa trahison. + Je l'aimai par malheur, et la hais par raison. + Mais la voici qui vient, de son amant suivie. 1410 + + +SCÈNE VII. + +ALIDOR, ANGÉLIQUE, DORASTE, CLÉANDRE, PHYLIS, LYCANTE[877]. + + ALIDOR. + + Finissez vos mépris, ou m'arrachez la vie. + + ANGÉLIQUE. + + Ne m'importune plus, infidèle. Ah! ma soeur! + Comme as-tu pu sitôt tromper ton ravisseur? + + PHYLIS, à Angélique. + + Il n'en a plus le nom, et son feu légitime, + Autorisé des miens, en efface le crime; 1415 + Le hasard me le donne, et changeant ses desseins, + Il m'a mise en son coeur aussi bien qu'en ses mains. + Son erreur fut soudain de son amour suivie; + Et je ne l'ai ravi qu'après qu'il m'a ravie. + Jusque-là tes beautés ont possédé ses voeux; 1420 + Mais l'amour d'Alidor faisoit taire ses feux. + De peur de l'offenser te cachant son martyre, + Il me venoit conter ce qu'il ne t'osoit dire; + Mais nous changeons de sort par cet enlèvement[878]: + Tu perds un serviteur, et j'y gagne un amant[879]. 1425 + + DORASTE, à Phylis. + + Dis-lui qu'elle en perd deux; mais qu'elle s'en console, + Puisque avec Alidor je lui rends sa parole[880]. + +(A Angélique.) + + Satisfaites sans crainte à vos intentions: + Je ne mets plus d'obstacle à vos affections. + Si vous faussez déjà la parole donnée, 1430 + Que ne feriez-vous[881] point après notre hyménée? + Pour moi, malaisément on me trompe deux fois: + Vous l'aimez, j'y consens, et lui cède mes droits[882]. + + ALIDOR. + + Puisque vous me pouvez accepter sans parjure, + Pouvez-vous consentir que votre rigueur dure[883]? 1435 + Vos yeux sont-ils changés, vos feux sont-ils éteints? + Et quand mon amour[884] croît, produit-il vos dédains? + Voulez-vous.... + + ANGÉLIQUE. + + Déloyal, cesse de me poursuivre: + Si je t'aime jamais, je veux cesser de vivre. + Quel espoir mal conçu te rapproche de moi? 1440 + Aurois-je de l'amour pour qui n'a point de foi? + + DORASTE. + + Quoi! le bannissez-vous parce qu'il vous ressemble? + Cette union d'humeurs vous doit unir ensemble. + Pour ce manque de foi c'est trop le rejeter: + Il ne l'a pratiqué que pour vous imiter. 1445 + + ANGÉLIQUE. + + Cessez de reprocher à mon âme troublée + La faute où la porta son ardeur aveuglée. + Vous seul avez ma foi, vous seul à l'avenir + Pouvez à votre gré me la faire tenir: + Si toutefois, après ce que j'ai pu commettre, 1450 + Vous me pouvez haïr jusqu'à me la remettre, + Un cloître désormais bornera mes desseins; + C'est là que je prendrai des mouvements plus sains[885]; + C'est là que, loin du monde et de sa vaine pompe, + Je n'aurai qui tromper, non plus que qui me trompe. + + ALIDOR. + + Mon souci! + + ANGÉLIQUE. + + Tes soucis doivent tourner ailleurs. + + PHYLIS, à Angélique. + + De grâce, prends pour lui des sentiments meilleurs. + + DORASTE, à Phylis. + + Nous leur nuisons, ma soeur; hors de notre présence + Elle se porteroit à plus de complaisance: + L'amour seul, assez fort pour la persuader, 1460 + Ne veut point d'autre tiers à les raccommoder[886]. + + CLÉANDRE, à Doraste. + + Mon amour, ennuyé des yeux de tant de monde, + Adore la raison où votre avis se fonde. + Adieu, belle Angélique, adieu: c'est justement + Que votre ravisseur vous cède à votre amant. 1465 + + DORASTE, à Angélique. + + Je vous eus par dépit, lui seul il vous mérite: + Ne lui refusez point ma part que je lui quitte. + + PHYLIS. + + Si tu t'aimes, ma soeur, fais-en autant que moi[887], + Et laisse à tes parents à disposer de toi. + Ce sont des jugements imparfaits que les nôtres: 1470 + Le cloître a ses douceurs, mais le monde en a d'autres, + Qui pour avoir un peu moins de solidité, + N'accommodent que mieux notre instabilité[888]. + Je crois qu'un bon dessein dans le cloître te porte; + Mais un dépit d'amour n'en est pas bien la porte, 1475 + Et l'on court grand hasard d'un cuisant repentir + De se voir en prison sans espoir d'en sortir. + + CLÉANDRE, à Phylis. + + N'achèverez-vous point? + + PHYLIS. + + J'ai fait, et vous vais suivre. + Adieu: par mon exemple apprends comme il faut vivre, + Et prends pour Alidor un naturel plus doux. 1480 + +(Cléandre, Doraste, Phylis et Lycante rentrent.) + + ANGÉLIQUE. + + Rien ne rompra le coup à quoi je me résous: + Je me veux exempter de ce honteux commerce + Où la déloyauté si pleinement s'exerce; + Un cloître est désormais l'objet de mes desirs: + L'âme ne goûte point ailleurs de vrais plaisirs. 1485 + Ma foi qu'avoit Doraste engageoit ma franchise; + Et je ne vois plus rien, puisqu'il me l'a remise, + Qui me retienne au monde, ou m'arrête en ce lieu: + Cherche une autre à trahir; et pour jamais, adieu[889]. + + +SCÈNE VIII. + +ALIDOR[890]. + + Que par cette retraite elle me favorise! 1490 + Alors que mes desseins cèdent à mes amours, + Et qu'ils ne sauroient plus défendre ma franchise, + Sa haine et ses refus viennent à leur secours. + + J'avois beau la trahir, une secrète amorce + Rallumoit dans mon coeur l'amour par la pitié: 1495 + Mes feux en recevoient une nouvelle force, + Et toujours leur ardeur en croissoit de moitié. + + Ce que cherchoit par là mon âme peu rusée, + De contraires moyens me l'ont fait obtenir: + Je suis libre à présent qu'elle est désabusée, 1500 + Et je ne l'abusois que pour le devenir. + + Impuissant ennemi de mon indifférence, + Je brave, vain Amour, ton débile pouvoir: + Ta force ne venoit que de mon espérance, + Et c'est ce qu'aujourd'hui m'ôte son désespoir. 1505 + + Je cesse d'espérer et commence de vivre; + Je vis dorénavant, puisque je vis à moi; + Et quelques doux assauts qu'un autre objet me livre, + C'est de moi seulement que je prendrai la loi. + + Beautés, ne pensez point à rallumer ma flamme[891]: 1510 + Vos regards ne sauroient asservir ma raison; + Et ce sera beaucoup emporté sur mon âme, + S'ils me font curieux d'apprendre votre nom. + + Nous feindrons toutefois, pour nous donner carrière, + Et pour mieux déguiser nous en prendrons un peu, 1515 + Mais nous saurons toujours rebrousser en arrière, + Et quand il nous plaira nous retirer du jeu. + + Cependant Angélique enfermant dans un cloître + Ses yeux dont nous craignions la fatale clarté, + Les murs qui garderont ces tyrans de paroître 1520 + Serviront de remparts à notre liberté. + + Je suis hors de péril qu'après son mariage[892] + Le bonheur d'un jaloux augmente mon ennui; + Et ne serai jamais sujet à cette rage + Qui naît de voir son bien entre les mains d'autrui. 1525 + + Ravi qu'aucun n'en ait ce que j'ai pu prétendre, + Puisqu'elle dit au monde un éternel adieu, + Comme je la donnois sans regret à Cléandre, + Je verrai sans regret qu'elle se donne à Dieu. + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + +FOOTNOTES: + + [844] _Var._ Et vous puis-je haïr si j'aime tout le monde? + (1637-57) + + [845] _Var._ Les traits que cette nuit il trempoit dans vos + larmes. (1637-68) + + [846] _Var._ Je crois prendre une fille, et suis pris par un + autre. (1637-52 et 57) + + [847] _Var._ Je m'expose à ma peine et néglige ma fuite. (1660) + + [848] _Var._ Je m'offre à des périls que tout le monde évite. + Ce que j'ai pu ravir, je le viens demander. (1637-57) + + [849] _Var._ [Vous ne me devrez rien, du moins si j'en suis crue.] + CLÉAND. Mais après le danger où vous vous êtes vue, + Malgré tous vos mépris, les soins de votre honneur + Vous doivent désormais résoudre à mon bonheur. + La moitié d'une nuit passée en ma puissance + A d'étranges soupçons porte la médisance. + Cela su, présumez comme on pourra causer. + PHYL. Pour étouffer ce bruit il vous faut épouser, + Non pas? Mais au contraire, après ce mariage, + On présumeroit tout à mon désavantage, + Et vous voir refusé fera mieux croire à tous + Qu'il ne s'est rien passé qu'à propos entre nous[849-a]. + [Toutefois après tout, mon humeur est si bonne.] (1637-57) + + [849-a] Qu'il ne s'est rien passé que de juste entre nous. + (1644-57) + + [850] _Var._ Si vous me refusez, m'écouteroient-ils mieux? + (1637-60) + + [851] _Var._ Il vous faudroit tout dire. (1637-60) + + [852] _Var._ _Elle rentre, et Cléandre la voulant suivre, Alidor + l'arrête._ (1637, en marge.) + + [853] _Var._ Pourvu que son humeur soit pareille à la sienne. + (1637-57) + + [854] Voyez _Mélite_, vers 1047, et note 3. + + [855] _Var._ Je m'exposerois trop à des maux sans remède. + (1637-57) + + [856] _Var._ Qu'ainsi tout me succède! + Comme si ses desirs se régloient sur mes voeux. (1637-57) + + [857] _Var._ Aveugle, cette nuit m'a redonné le jour. (1637-57) + + [858] _Var._ [A servir Angélique ont mis tous mes plaisirs.] Je ne + Je ne m'obstine plus à mériter sa haine: + Je me sens trop heureux d'une si belle chaîne; + Ce sont traits d'esprit fort que d'en vouloir sortir. + Et c'est où ma raison ne peut plus consentir. + [Mais, hélas! ma raison est-elle assez hardie] + Pour me dire qu'on m'aime après ma perfidie? (1637-57) + + [859] _Var._ Porte-t-il point ma belle à me vouloir du mal? + (1637-57) + + [860] _Var._ Que dis-je, misérable? ah! c'est trop me méprendre. + (1637-57) + + [861] _Var._ Et si le ciel vengeur comme moi ne conspire. (1637 + et 48-54) + + [862] _Var._ Entrons à tous hasards d'un esprit résolu. (1637-57) + + [863] _Var._ Que si pour l'avoir lu sa colère s'anime. (1637-57) + _Var._ Ou si pour l'avoir lu sa colère s'anime. (1660) + + [864] _Var._ Nous savons les chemins de regagner son coeur. (1637-57) + _Var._ Cherchons quelques moyens de regagner son coeur. (1660-64) + + [855] _Var._ J'aurois peu de raison de lui vouloir du mal + Pour m'avoir délivré d'un esprit déloyal. (1637-57) + + [866] _Var._ [Il me rendra soudain et la vie et ma soeur.] + LYC. Écoutez un peu moins votre âme généreuse: + Que feriez-vous par là qu'une soeur malheureuse? + Les soins de son honneur que vous devez avoir, + Pour d'autres intérêts vous doivent émouvoir. + Après que par hasard Cléandre l'a ravie, + Elle perdroit l'honneur s'il en perdoit la vie. + On la croiroit son reste, et pour la posséder + Peu d'amants, sur ce bruit, se voudroient hasarder. + Faites mieux: votre soeur à peine peut prétendre + [Une fortune égale à celle de Cléandre:] + Que l'excès de ses biens vous le rendent[866-a] chéri, + Et de son ravisseur faites-en son mari. + Encor que son dessein ne fût pour sa personne. (1637-57) + + [866-a] Le verbe est au pluriel dans toutes les éditions + indiquées. + + [867] _Var._ Ma soeur, je te retiens après t'avoir perdue! (1637) + + [868] _Var._ Et de grâce, quel lieu recèle le voleur. (1637-57) + + [869] _Var._ Au lieu de ton rival, attaque ton beau-frère. + (1637-57) + + [870] _Var._ Et veut faire d'un rapt un amour légitime. (1637-57) + + [871] _Var._ Non pas, à dire vrai, que son objet me tente, + Mais, mon père content, je suis assez contente. (1637-57) + + [872] Ce vers a été omis par erreur dans l'édition de 1682. + + [873] _Var._ Eh quoi! ce qui me plaît, faut-il qu'il te déplaise? + (1637-57) + + [874] _Var._ Règle, plus modéré, ton esprit sur le mien. + (1637-57) + + [875] _Var._ Si tu n'es, mon souci, d'humeur à te dédire. + (1637-57) + + [876] Il y a _tout aigreur_, au masculin, dans les éditions de + 1648-57. Voyez la note relative au mot _ardeur_, tome I, p. 465, + note 2. + + [877] Dans l'édition de 1637, ALIDOR, ANGÉLIQUE, DORASTE sont + seuls nommés en tête de la scène; les autres personnages sont + remplacés par un _etc._ + + [878] _Var._ Mais la chance est tournée en cet enlèvement. + (1637-57) + + [879] _Var._ Tu perds un serviteur, et je gagne un amant. (1637) + + [880] _Var._ Puisque avec Alidor je lui rends la parole. (1648) + + [881] L'édition de 1682 donne seule, et sans doute par erreur: + _ferez-vous_, pour _feriez-vous_. + + [882] _Var._ Vous l'aimiez, aimez-le: je lui cède mes droits. + (1637-57) + + [883] _Var._ Mon âme, se peut-il que votre rigueur dure? + Suis-je plus Alidor? vos feux sont-ils éteints? (1637-57) + + [884] L'édition de 1682 porte par erreur: «Et quand mon _coeur_ + croît, etc.» + + [885] _Var._ C'est là que je prendrai des mouvements plus saints. + (1637-57) + + [886] _Var._ Ne veut point d'autre tiers pour les raccommoder. + (1657) + + [887] _Var._ Si tu m'aimes, ma soeur, fais-en autant que moi. + (1654) + + [888] _Var._ N'accommodent que mieux notre fragilité. (1637-57) + + [889] _Var._ Cherche un autre à trahir, et pour jamais adieu. + (1637) + + [890] Dans l'édition de 1637, on lit au-dessous du nom d'Alidor + le titre que voici: STANCES _en forme d'épilogue_. + + [891] _Var._ Beautés, ne pensez point à réveiller ma flamme. + (1637-57) + + [892] _Var._ Je suis hors du péril qu'après son mariage. + (1637-60) + + + + + LA + COMÉDIE DES TUILERIES + + PAR LES CINQ AUTEURS + + IIIe ACTE + + 1635 + + + + + +NOTICE. + + +Tout le monde connaît le goût de Richelieu pour le théâtre. Ce fut lui +qui fournit les sujets de _la Comédie des Tuileries_, de _l'Aveugle de +Smyrne et de la Grande Pastorale_. Les deux premiers de ces ouvrages +furent seuls imprimés. Les observations que Chapelain présenta au +Cardinal au sujet du troisième, l'empêchèrent de le faire publier. + +«Il faisoit, dit Pellisson[893], composer les vers de ces pièces, +qu'on nommoit alors _les Pièces des cinq Auteurs_, par cinq personnes +différentes, distribuant à chacun un acte, et achevant par ce moyen +une comédie en un mois. Ces cinq personnes étoient MM. de Boisrobert, +Corneille, Colletet, de l'Estoile et Rotrou, auxquels, outre la +pension ordinaire qu'il leur donnoit, il faisoit quelques libéralités +considérables, quand ils avoient réussi à son gré. Ainsi M. Colletet +m'a assuré que lui ayant porté le _Monologue des Tuileries_[894], il +s'arrêta particulièrement sur deux vers de la description du carré +d'eau en cet endriot: + + La cane s'humecter de la bourbe de l'eau, + D'une voix enrouée et d'un battement d'aile, + Animer le canard qui languit auprès d'elle; + +et qu'après avoir écouté tout le reste, il lui donna de sa propre main +cinquante pistoles, avec ces paroles obligeantes, «que c'étoit +seulement pour ces deux vers qu'il avoit trouvés si beaux, et que le +Roi n'étoit pas assez riche pour payer tout le reste.» M. Colletet +ajoute encore une chose assez plaisante. Dans ce passage que je viens +de rapporter, au lieu de: _La cane s'humecter de la bourbe de l'eau_, +le Cardinal voulut lui persuader de mettre: _barboter dans la bourbe +de l'eau_. Il s'en défendit, comme trouvant ce mot trop bas; et non +content de ce qu'il lui en dit sur l'heure, étant de retour à son +logis, il lui écrivit une lettre sur ce sujet, pour lui en parler +peut-être avec plus de liberté. Le Cardinal achevoit de la lire, +lorsqu'il survint quelques-uns de ses courtisans, qui lui firent +compliment sur je ne sais quel heureux succès des armes du Roi, et lui +dirent que rien ne pouvoit résister à Son Éminence. «Vous vous +trompez, leur répondit-il en riant, et je trouve dans Paris même des +personnes qui me résistent.» Et comme on lui eut demandé quelles +étoient donc ces personnes si audacieuses: «Colletet, dit-il; car +après avoir combattu hier avec moi sur un mot, il ne se rend pas +encore, et voilà une grande lettre qu'il vient de m'en écrire.» Il +faisoit au reste représenter ces comédies des cinq auteurs devant le +Roi et devant toute la cour, avec de très-magnifiques décorations de +théâtre. Ces Messieurs avoient un banc à part, en un des plus commodes +endroits; on les nommoit même quelquefois avec éloge, comme on fit à +la représentation des Tuileries, dans un prologue fait en prose[895], +où, entre autres choses, l'invention du sujet fut attribuée à M. +Chapelain, qui pourtant n'avoit fait que le réformer en quelques +endroits; mais le Cardinal le fit prier de lui prêter son nom en cette +occasion, ajoutant qu'en récompense il lui prêteroit sa bourse en +quelque autre.» + +A ces renseignements curieux, Voltaire, dans _sa Préface historique +sur le Cid_, en ajoute quelques autres, qui nous font connaître la +part que notre poëte prit à la composition de cette comédie: + +«Le Cardinal.... avait arrangé lui-même toutes les scènes (_de la +Comédie des Tuileries_). Corneille, plus docile à son génie que souple +aux volontés d'un premier ministre, crut devoir changer quelque chose +dans le troisième acte qui lui fut confié. Cette liberté estimable fut +envenimée par deux de ses confrères, et déplut beaucoup au Cardinal, +qui lui dit _qu'il fallait avoir un esprit de suite_. Il entendait par +esprit de suite la soumission qui suit aveuglément les ordres d'un +supérieur. Cette anecdote était fort connue chez les derniers princes +de la maison de Vendôme, petits-fils de César de Vendôme, qui avait +assisté à la représentation de cette pièce du Cardinal.» + +Elle fut jouée devant la Reine, probablement pour la première fois, le +4 mars 1635. Voici en quels termes la _Gazette_ du 10 mars mentionne +cette représentation: + +«Le 4, le Roi fit à Seulis l'Ordonnance que je vous ai donnée dans +mon dernier extraordinaire, pour la résidence actuelle des officiers +de ses troupes, chacun en sa charge, à peine de cassation et privation +d'icelle.... Le soir du même jour, fut représentée devant la Reine, +dans l'Arsenal, une comédie dont je ne sais pas encore le nom, mais +qui a mérité celui d'excellente par la bonté de ses acteurs, la +majesté de ses vers, composés par cinq fameux poëtes, et la merveille +de son théâtre.» + +Le numéro du 21 avril rend compte d'une autre représentation: + +«Le 14, le Cardinal-Duc vint de Ruel ici, où Leurs Majestés se +rendirent de Saint-Germain le 16, auquel jour Monsieur (_Gaston, duc +d'Orléans_) voulut souper en l'hôtel de Son Éminence, et entendre la +fameuse comédie des cinq auteurs, qui fut dignement représentée.» + +Elle ne fut publiée que trois ans plus tard; l'achevé d'imprimer est +du 19 juin 1638. Voici la reproduction textuelle du titre: + +LA COMEDIE DES TVILLERIES. _Par les cinq Autheurs. A Paris, chez +Augustin Courbé, imprimeur et libraire de Monseigneur Frère du +Roy...._ M.DC.XXXVIII. _Auec Priuilege du Roy_, in-4º. + +On lit dans l'avis _Au lecteur_: «Cette pièce, Lecteur, a été trop +bien concertée pour n'être pas dans la justesse requise, et pour ne +point contenter vos yeux après avoir charmé vos oreilles. Vous savez +avec quelle magnificence elle a été représentée à la cour, et que ceux +qui l'ont vue en ont tous admiré la conduite et les décorations de +théâtre.... Vous saurez au reste qu'elle a été faite par cinq +différents auteurs qui pour n'être pas nommés ne laissent pas +toutefois d'avoir beaucoup de nom; et les ouvrages desquels sont assez +connus d'ailleurs pour vous faire avouer le mérite de celui-ci.» + +Cet avis _Au lecteur_ est précédé d'une épître dédicatoire, adressée à +monseigneur le chevalier d'Igby, et signée de l'académicien Jean +Baudoin, qui a écrit également l'épître placée en tête de _l'Aveugle +de Smyrne_. + +Bien que le titre de cette seconde pièce, dont l'achevé d'imprimer est +du 17 juin 1638, porte, comme celui de _la Comédie des Tuileries_: +«par les cinq autheurs,» on lit dans l'avis qui la précède: «Vous.... +pourrez juger de ce que vaut cet ouvrage, soit par l'excellence de sa +matière, soit par la forme que lui ont donnée _quatre_ célèbres +esprits.» Ici les frères Parfait ont imprimé _cinq_, mais l'édition +originale porte bien _quatre_, comme M. Livet l'a fait remarquer le +premier[896]. Quel est l'absent? L'avis ne nous le dit pas, mais +Voltaire nous l'apprend dans sa _Préface sur Médée_: «Corneille se +retira bientôt de cette société, sous le prétexte des arrangements de +sa petite fortune qui exigeait sa présence à Rouen.» + +Nous avons cru devoir citer tout au long ces divers témoignages qui +s'éclaircissent et se contrôlent mutuellement. Les conclusions qu'on +en doit tirer nous paraissent très-claires et très-simples. Corneille +a versifié le troisième acte de _la Comédie des Tuileries_; c'est +après la représentation de cette pièce qu'il s'est retiré, et il est +au moins bien vraisemblable qu'il n'a pas eu, comme le dit Voltaire +dans sa _Préface sur le Cid_, que nous avons déjà citée, «le +malheureux avantage de travailler deux ans après à _l'Aveugle de +Smyrne_.» Toutefois la société des _cinq auteurs_ réduite à quatre a +conservé son nom, que l'usage avait consacré. + +Si nous n'avions pour admettre la collaboration de Corneille et lui +attribuer le troisième acte de _la Comédie des Tuileries_ qu'une +assertion de Voltaire, dont nous ne connaîtrions pas le fondement, +nous pourrions hésiter, mais ici Voltaire nous apprend sur quoi sa +parole s'appuie: il ne fait que rapporter une tradition qui remonte à +un contemporain de Corneille, à César de Vendôme, qui avait assisté +aux représentations de l'ouvrage. + +Nous pouvons d'ailleurs appeler à notre aide un genre de preuves qui a +peu d'autorité lorsqu'il est isolé, mais qui en acquiert davantage +lorsqu'il vient en corroborer d'autres d'une nature différente. + +Si l'on examine le troisième acte des _Tuileries_, on voit +immédiatement combien il est supérieur à ceux qui le précèdent et à +ceux qui le suivent, et l'on est frappé du nombre de mots, de tours, +familiers à Corneille, qu'on y rencontre à chaque instant. De plus, on +y voit l'esquisse informe, indécise, j'en conviens, mais bien marquée +pourtant, si je ne me trompe, de certaines pensées, de certaines +situations qui se trouvent dans les ouvrages postérieurs du poëte, où, +mieux placées, plus heureusement développées, elles commandent notre +admiration ou font couler nos larmes. + +On connaît ces vers de _Rodogune_ (acte I, scène V): + + Il est des noeuds secrets, il est des sympathies + Dont par le doux rapport les âmes assorties + S'attachent l'une à l'autre, et se laissent piquer + Par ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer. + +N'avons-nous pas ici la rédaction définitive d'une pensée que nous +trouvons d'abord dans le troisième acte de _la Comédie des Tuileries_ +(scène II, vers 102, p. 314): + + Mais donnez-moi loisir de la trouver aimable: + Un regard y suffit, et rien ne fait aimer + Qu'un certain mouvement qu'on ne peut exprimer? + +Cette pensée, nous la rencontrons plus d'une fois dans les pièces +représentées pendant le long espace de temps qui sépare ces deux +ouvrages: + + Souvent je ne sais quoi qu'on ne peut exprimer + Nous surprend, nous emporte, et nous force d'aimer. + (_Médée_, acte II, scène V.) + + Il attache ici-bas avec des sympathies + Les âmes que son ordre a là-haut assorties + (_L'Illusion_, acte III, scène I.) + +La même idée revient encore dans _la Suite du Menteur_ (acte IV, scène +I), mais l'expression est un peu différente: + + Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre, + Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre. + +Qui ne serait porté à croire, après avoir lu ces divers passages, que +celui de _la Comédie des Tuileries_ doit être du même auteur que les +autres? + +Malgré la faiblesse du canevas auquel, _par esprit de suite_, +Corneille s'est vu contraint de se conformer, il a su semer son acte +de scènes intéressantes, au moins par la forme. Celle d'Aglante et de +Cléonice (scène VII, p. 333) laisse par endroits pressentir, de bien +loin il est vrai, l'entrevue de Rodrigue et de Chimène. + +On pourrait multiplier les rapprochements de ce genre. Ce sont des +preuves, nous le savons et l'avons dit, qui à elles seules ne +suffisent pas; mais ici, nous le répétons également, elles en viennent +confirmer d'autres, et, pour notre compte, quand nous les pesons +toutes, nous ne doutons guère que Corneille ne soit l'auteur de ce +troisième acte de _la Comédie des Tuileries_. Notre conviction +fût-elle moindre et nous restât-il quelque incertitude, nous croirions +cependant devoir lui donner place dans ce volume, aimant mieux nous +exposer à faire figurer parmi les ouvrages de notre poëte un morceau +douteux, qu'à en omettre un qui fût vraiment son oeuvre. + +FOOTNOTES: + + [893] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, + 1653, p. 181. + + [894] Ce _monologue_ sert de prologue à la pièce. Ce n'est pas + sur le carré d'eau, comme dit Pellisson, mais sur le bord d'un + ruisseau que le poëte voit la cane et le canard: + + A même temps j'ai vu sur le bord d'un ruisseau + La cane s'humecter, etc. + + [895] Ce prologue n'a pas été imprimé en tête de la pièce. + + [896] _Histoire de l'Académie françoise, par Pellisson et + d'Olivet_, tome I, fin de la note 1 de la p. 83. + + +ARGUMENT[897]. + +AGLANTE, promis à Cléonice, se rend à Paris pour son mariage. A son +arrivée, il entre dans une église ou, pour parler son langage, dans +un temple où il invoque les Dieux. Là il rencontre sa future, dont il +devient tout à coup amoureux sans la connaître. Il fait prendre +quelques renseignements à son sujet, et on lui rapporte faussement +qu'elle se nomme Mégate. La jeune fille veut à son tour savoir le nom +de celui qui s'est si subitement épris d'elle; mais Aglante, déguisant +aussi le sien, fait dire qu'il s'appelle Philène. Trompés par ces faux +noms, ils veulent tous deux éviter l'hymen auquel on les destine. +Cléonice fuit la maison paternelle sous le costume d'une jardinière, +et va se précipiter dans le carré d'eau, d'où elle est aussitôt +retirée; Aglante, désespéré, se jette dans la fosse des lions des +Tuileries qui, par bonheur, ne lui font aucun mal. A la fin tout +s'explique, et les amants se reconnaissent et s'épousent. + +FOOTNOTES: + + [897] Cet argument ne se trouve pas en tête de la pièce; nous + l'avons rédigé pour que le lecteur pût comprendre sans difficulté + l'acte que nous publions. + + + + +ACTEURS (DU IIIe ACTE). + + + AGLANTE, gentilhomme françois. + ARBAZE, oncle d'Aglante. + ASPHALTE, confident d'Aglante. + CLÉONICE, suivante. + ORPHISE, voisine[898] de Cléonice. + FLORINE, voisine d'Arbaze. + +(La scène est aux Tuileries.) + + + + +LA COMÉDIE DES TUILERIES. + + + + +ACTE III. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +ARBAZE. + + C'est doncques dans ces lieux qu'Aglante se promène: + Asphalte me l'a dit, je n'en suis plus en peine, + Mais j'ai mal pénétré le sens de ses discours, + Ou ce jeune insolent a fait d'autres amours. + Aglante, pris ailleurs, rejette Cléonice; 5 + Le choix que j'en ai fait lui tient lieu de supplice. + Un autre objet le charme, il me craint, il me fuit, + Et se laisse emporter au feu qui le séduit; + Mais j'en sais le remède: une jeune voisine, + Admirable en adresse et belle autant que fine[899], 10 + Que son père, en mourant, laissa dessous ma loi, + Dans ces beaux promenoirs se doit rendre après moi. + Ses yeux vont faire essai de leur plus douce force + A lui jeter du change une insensible amorce, + Solliciter ses voeux, et partager son coeur 15 + Avecque les attraits de ce premier vainqueur. + Entre deux passions son âme balancée + Ne suivra plus ainsi son ardeur insensée; + Et la raison alors, reprenant son pouvoir, + Le rangera peut-être aux termes du devoir. 20 + Rends inutile, Aglante, un si long artifice, + Ne me résiste point, viens voir ta Cléonice. + Tout est prêt chez sa mère, et l'on n'attend que toi, + Pour lui donner ta main et recevoir sa foi. + Songe avec quel amour, avec quelle tendresse, 25 + De tes plus jeunes ans j'élevai la foiblesse. + Verrai-je tant de soins payés par un mépris, + Et ta rébellion en devenir le prix? + Souffre que la raison soit enfin la plus forte; + Tâche de mériter l'amour que je te porte. 30 + Mais le voici qui vient: son visage étonné + M'est un signe bien clair d'un esprit mutiné, + Et je n'apprends que trop d'une telle surprise + Qu'une ardeur aveuglée engage sa franchise. + + +SCÈNE II. + +ARBAZE, AGLANTE. + + ARBAZE. + + Aglante, quel dessein vous fait ainsi cacher? 35 + Prenez-vous du plaisir à vous faire chercher? + D'où venez-vous enfin? + + AGLANTE. + + De ce proche ermitage. + + ARBAZE. + + Et qui vous y menoit? + + AGLANTE. + + Ce fatal mariage. + Prêt d'en subir le joug sur la foi de vos yeux, + J'ai voulu consulter ces truchements des Dieux. 40 + J'ai voulu m'informer de l'apprêt nécessaire + A finir dignement une si grande affaire; + Me résoudre avec eux de la difficulté + Qui me tient, malgré moi, l'esprit inquiété, + Et soulevant mes sens contre votre puissance, 45 + Mêle un peu d'amertume à mon obéissance; + Promettre à Cléonice un amour éternel + Sous la sainte rigueur d'un serment solennel, + Avant que de la voir, avant que de connoître + Si ses attraits auront de quoi le[900] faire naître: 50 + Certes, quoi qu'il m'en vienne et de biens et d'honneur, + C'est bien mettre au hasard mon repos et mon heur. + + ARBAZE. + + Quel avis sur ce point vous donnent vos ermites? + + AGLANTE. + + Un d'eux tout chargé d'ans et comblé de mérites + (Plût aux Dieux qu'avec moi vous l'eussiez entendu! 55 + Sans doute à ses raisons vous vous seriez rendu): + «Mon enfant, m'a-t-il dit, en l'état où vous êtes, + Ne précipitez rien, voyez ce que vous faites: + L'hymen n'est pas un noeud qui se rompe en un jour, + C'est un lien sacré, mais un lien d'amour; 60 + Et qu'est-ce que l'amour, qu'une secrète flamme + Qui pénètre les sens pour entrer dans une âme? + Nos sens ouvrent la porte à ce maître des Dieux, + Et cet aveugle enfant a besoin de nos yeux. + D'ailleurs, où prenez-vous l'indiscrète assurance 65 + D'approcher ses autels avec irrévérence? + Sans qu'aucune étincelle ait pu vous enflammer, + Sans savoir seulement si vous pourrez aimer? + Faire de votre foi les Dieux dépositaires, + Est-ce avoir du respect pour leurs sacrés mystères? 70 + Et n'est-ce pas assez pour attirer sur vous + L'implacable rigueur de leur juste courrous[901]?» + + ARBAZE. + + Enfin vous en croyez ce vénérable père. + + AGLANTE. + + Je respecte les Dieux et je crains leur colère. + + ARBAZE. + + O l'excellent prétexte, et qu'il est merveilleux! 75 + Au retour d'Italie être encor scrupuleux! + Les Dieux, s'ils n'étoient bons, puniroient cette feinte: + C'est ne les craindre pas qu'abuser de leur crainte. + Offrez-leur seulement, avec un peu d'encens, + Une âme pure et nette et des voeux innocents, 80 + Et ne présumez pas qu'aucun d'eux s'intéresse + Par quels yeux un amant choisisse une maîtresse. + Ceux d'un autre vous-même employés à ce choix + De votre vieil rêveur ne faussent point les lois; + Les vôtres et les miens ne sont que même chose; 85 + Que sur mon amitié votre esprit se repose. + Vous savez que mon coeur est à vous tout entier, + Que je vous tiens pour fils et pour seul héritier, + Que pour vous assurer d'un amour plus sincère + Je quitte le nom d'oncle et prends celui de père, 90 + Qu'en vos prospérités j'arrête mes desirs, + Qu'à vos contentements j'attache mes plaisirs, + Et que mon sort du vôtre étant inséparable, + Je ne puis être heureux et vous voir misérable. + Puisque de vos malheurs je sentirois les cous[902], 95 + Craignez-vous que je fasse un mauvais choix pour vous? + Celle à qui ma prudence aujourd'hui vous engage + Rangeroit sous ses lois l'homme le plus sauvage: + Sa beauté ravissante et son esprit charmant + Malgré vous, dès l'abord, vous feront son amant; 100 + Elle est sage, elle est riche. + + AGLANTE. + + Elle est inestimable; + Mais donnez-moi loisir de la trouver aimable: + Un regard y suffit, et rien ne fait aimer + Qu'un certain mouvement qu'on ne peut exprimer[903], + Un prompt saisissement, une atteinte impourvue[904] 105 + Qui nous blesse le coeur en nous frappant la vue. + Le coup en vient du ciel, qui verse en nos esprits + Les principes secrets de prendre et d'être pris. + Tel objet perce un coeur qui ne touche pas l'autre, + Et mon oeil voit peut-être autrement que le vôtre. 110 + Encor si mon malheur vous pouvoit rendre heureux, + Je courrois au-devant de mon sort rigoureux; + Mais puisque mon destin, du vôtre inséparable, + Vous feroit malheureux si j'étois misérable, + Pour vous rendre content, souffrez que je le sois, 115 + Et que mes yeux au moins examinent le choix. + + ARBAZE. + + Pensez à l'accepter sans me faire paroître + Que quand je suis content vous avez peine à l'être[905]; + Tandis entretenez cette jeune beauté: + C'est un soin que lui doit votre civilité; 120 + Nous sommes ses voisins. + + +SCÈNE III. + +ARBAZE, FLORINE, AGLANTE. + + FLORINE. + + Quoi, Monsieur, ma présence + De l'oncle et du neveu trouble la conférence? + + ARBAZE, en s'en allant. + + Avant que de vous voir j'étois sur le départ, + Et vous n'aimez pas tant l'entretien d'un vieillard; + Je crois que mon adieu vous plaira davantage, 125 + Puisqu'il vous abandonne un galant de votre âge. + + FLORINE. + + Il a toujours le mot, et sous ses cheveux gris + Sa belle humeur fait honte aux plus jeunes esprits. + + AGLANTE. + + Son bonheur, à mon gré, passe bien l'ordinaire, + Puisque, tout vieux qu'il est, il a de quoi vous plaire. 130 + + FLORINE. + + A qui ne plairoit pas un vieillard si discret? + Je ne puis le celer, je n'en vois qu'à regret: + J'aime bien leur adieu, mais non pas leur présence. + Lui qui s'en doute assez, me fuit par complaisance; + Et m'avoir en partant laissé votre entretien, 135 + C'est un nouveau sujet de lui vouloir du bien. + + AGLANTE. + + Son adieu va produire un effet tout contraire. + J'ai l'esprit tout confus, pour ne vous pas déplaire, + Et le pesant chagrin qui m'accable aujourd'hui + Vous donnera sujet de vous plaindre de lui. 140 + Dans le secret désordre où mon âme est réduite, + Mon humeur est sans grâce et mes propos sans suite; + Je ne suis bon enfin qu'à vous importuner. + + FLORINE. + + Bien moins que votre esprit ne veut s'imaginer. + Mon naturel est vain, je me flatte moi-même: 145 + Quand on m'entretient mal, je présume qu'on m'aime. + Je crois voir aussitôt un effet de mes yeux, + Et l'on me plairoit moins de m'entretenir mieux. + Un discours ajusté ne sent point l'âme atteinte: + Plus il a de conduite et plus il a de feinte, 150 + Le désordre sied bien à celui d'un amant: + Quelque confus qu'il soit, il parle clairement. + Or moi qui ne suis pas de ces capricieuses + Qui donnent à l'amour des lois injurieuses, + +(Orphise et Cléonice sortent et écoutent leurs discours.) + + En mettent le haut point à se taire et souffrir, 155 + Et s'offensent des voeux qu'on ose leur offrir, + Je vous estimerois envieux de ma gloire + Si vaincu par mes yeux, vous cachiez ma victoire. + Parlez donc hardiment du feu que vous sentez, + Ne soyez point honteux des fers que vous portez. 160 + Sitôt qu'on est blessé, j'aime à voir qu'on se rende, + Et mon coeur pour le moins vaut bien qu'on le demande. + Je ne suis pas d'humeur à vous laisser périr; + Mais sans savoir vos maux, les pourrai-je guérir? + Le silence en amour est un lâche remède. 165 + Tâchant à vous aider, méritez qu'on vous aide: + Laissez à votre bouche expliquer les discours + Que vos yeux languissants me font de vos amours. + + +SCÈNE IV. + +AGLANTE, CLÉONICE, ORPHISE, FLORINE. + +(Orphise et Cléonice sont encore cachées[906], en sorte qu'on les +voit.) + + CLÉONICE. + + Orphise, entendez-vous cette jeune éventée? + + ORPHISE. + + Ne craignez rien, ma soeur: elle s'est mécontée[907]. 170 + Attaque qui voudra le coeur de votre amant: + Ce n'est pas un butin qu'on enlève aisément. + Oyez-le repartir à cette effronterie. + + FLORINE. + + Quoi, Monsieur, vous voilà dedans la rêverie? + Vous consultez encore, et votre bouche a peur 175 + De confirmer un don que me fait votre coeur! + + AGLANTE. + + Il seroit trop heureux d'un si digne servage + S'il pouvoit être à vous sans devenir volage: + Un autre objet possède et mes voeux et ma foi; + Ne me demandez point ce qui n'est plus à moi. 180 + Quand même je pourrois disposer de mon âme, + Pourriez-vous accepter une si prompte flamme? + Pourriez-vous faire état d'un coeur sitôt en feu? + Prise-t-on un captif, quand il coûte si peu? + L'ennemi qui combat signale sa défaite, 185 + Et couronne bien mieux le guerrier qui l'a faite; + Mais celui qui se rend perd beaucoup de son prix, + Et fait si peu d'honneur qu'il reçoit du mépris. + Vous triompheriez mieux si j'osois me défendre: + La gloire est à forcer et non pas à surprendre. 190 + + ORPHISE, à Cléonice. + + Après cette réponse elle doit bien rougir. + + FLORINE. + + Je sais comme mes yeux ont coutume d'agir; + Si vous êtes honteux d'une flamme si prompte, + Il faut que mon exemple emporte cette honte. + Il est vrai, je vous aime autant que vous m'aimez; 195 + Un moment a nos coeurs l'un à l'autre enflammés; + Soyez vain comme moi de ma flamme naissante: + Plus un effet est prompt, plus sa cause est puissante. + + AGLANTE, apercevant Cléonice et allant à elle. + +(Il ne faut pas que Cléonice paroisse sur le théâtre, en sorte +qu'elle puisse être connue de Florine: elle doit être cachée à +demi derrière un arbre, couvrant sa face de son mouchoir.) + + Voici mon cher amour, adorable beauté. + + FLORINE, l'interrompant. + + Cherchez-vous un asile à votre liberté? 200 + Vraiment vous choisissez un fort mauvais refuge: + Vous courez vers Orphise, et je la prends pour juge. + Faites-moi la raison d'un voleur de mon bien: + Qu'il me rende mon coeur, ou me donne le sien. + + AGLANTE. + + Contez-lui vos raisons, je vous laisse avec elle. 205 + + FLORINE. + + Quoi, vous continuez à faire le rebelle? + + AGLANTE. + + Dérobons-nous, mon âme, à l'importunité + Dont nous menace encor son babil affété. + + CLÉONICE. + + Mon amour est ravi d'une telle retraite. + + +SCÈNE V. + +ORPHISE, FLORINE. + + ORPHISE. + + Comment vous trouvez-vous d'avoir fait la coquette? 210 + Vous avez tant de grâce à souffrir un refus, + Que personne après vous ne s'en mêlera plus. + Les filles donc ainsi perdent la retenue! + Et depuis quand la mode en est-elle venue? + Vous vous offrez vous-même; ah! j'en rougis pour vous. 215 + + FLORINE. + + Mille s'offrent à moi, que je dédaigne tous. + Si je fuis tant d'amants dont je suis recherchée, + J'en puis rechercher un, quand mon âme est touchée: + Un peu d'amour sied bien après tant de mépris. + + ORPHISE. + + Un coeur se défend mal quand il est sitôt pris, 220 + Et pour dire en un mot tout ce que je soupçonne, + Qui peut en prier un n'en refuse personne. + + FLORINE. + + Orphise, quelle humeur est la vôtre aujourd'hui, + Que par vos sentiments vous jugez ceux d'autrui? + + ORPHISE. + + On vous connoît assez, et vous êtes de celles 225 + Que mille fois le plâtre a fait passer pour belles; + Dont la vertu consiste en de vains ornements; + Qui changent tous les jours de rabats[908] et d'amants: + Leurs inclinations ne tendent qu'à la bourse; + C'est là de leur desirs et le but et la source. 230 + Voyez-les dans un temple importuner les Dieux, + Les prières en main, la modestie aux yeux; + Il n'est trait de pudeur qu'elles ne contrefassent, + Et Dieu sait comme alors les dupes s'embarrassent. + Elles savent souvent jeter mille hameçons 235 + Et se rendre au besoin en diverses façons. + Après tout, je vous plains; ce courage farouche + Ne vous est échappé qu'à faute d'une mouche: + Encore un assassin[909], vous lui perciez le coeur; + Le fard déplaît sans doute à ce fâcheux vainqueur, 240 + Et rend votre beauté tellement éclatante + Que son esprit bizarre en a pris l'épouvante. + + FLORINE. + + Je ne connus jamais ce que vous m'imputez, + Et ne veux point répondre à tant de faussetés. + Ma vie est innocente, et ma beauté naïve 245 + Ne doit qu'à ses attraits les coeurs qu'elle captive. + Si j'ai quelques défauts, ils ne sont point cachés + Sous le fard éclatant que vous me reprochez; + Et quand bien le reproche en seroit légitime, + Orphise, d'un nom d'art feriez-vous un grand crime? 250 + Jamais une beauté ne se doit négliger: + Quand la nature manque, il la faut corriger. + Est-ce honte d'aller par ces métamorphoses + A la perfection où tendent toutes choses? + La raison, la nature et l'art en font leur but; 255 + L'amour, roi de nos coeurs, veut ces soins pour tribut, + Et tient pour bon sujet un esprit qui n'aspire + Qu'à trouver les moyens d'agrandir son empire. + C'est gloire de mourir pour ce maître des Dieux + Qui s'est privé pour vous de l'usage des yeux. 260 + Si pour lui se défaire est un vrai sacrifice, + Se refaire pour lui, le nommez-vous un vice? + Ce qu'on fait pour lui plaire, osez-vous le blâmer? + Orphise, quand on aime, il se faut faire aimer. + L'amour seul de l'amour est le prix véritable, 265 + Et pour se faire aimer, il faut se faire aimable. + Cette belle en effet de qui l'on parle tant + Tient du secours de l'art ce qu'elle a d'éclatant; + Cependant sa beauté, pour être déguisée, + A-t-elle moins d'amants? est-elle moins prisée? 270 + + ORPHISE. + + Celle qu'en ces[910] discours vous venez d'attaquer, + Quand elle l'aura su, pourra vous répliquer: + Pour moi, sans intérêts dedans cette mêlée, + Je vais chercher Mégate au bout de cette allée. + + FLORINE, seule. + + Arbaze, c'est pour toi que j'en ai tant souffert; 275 + Pour toi j'ai feint d'aimer et mon coeur s'est offert: + Pour t'avoir obéi l'on m'a persécutée; + Aglante ne me prend que pour une affétée, + Et consommé d'un feu contraire à son devoir, + Néglige également ma feinte et ton pouvoir. 280 + Orphise cependant, sans pénétrer mon âme, + Juge par mes discours de l'objet de ma flamme: + Simple, qui ne sait pas que mon esprit discret + Rarement à ma bouche expose un tel secret; + Que jamais mon ardeur n'est aisément connue, 285 + Et que plus j'ai d'amour, plus j'ai de retenue! + Aux filles c'est vertu de bien dissimuler: + Plus nos coeurs sont blessés, moins il en faut parler. + Si j'ose toutefois me le dire à moi-même, + A travers ces rameaux j'aperçois ce que j'aime: 290 + C'est mon Asphalte, ô Dieux! il vient, dissimulons, + Et ne découvrons rien du feu dont nous brûlons. + + +SCÈNE VI. + +ASPHALTE, FLORINE. + + ASPHALTE. + + Trouver Florine seule et dans les Tuileries + Sans avoir d'entretien que de ses rêveries? + Quoi, tant de solitude auprès de tant d'appas? 295 + Certes c'est un bonheur que je n'attendois pas. + Je n'osois espérer d'occasion si belle + A lui conter l'ardeur qui me brûle pour elle. + + FLORINE. + + Que votre esprit est rare et sait adrettement + Faire une raillerie avec un compliment! 300 + Afin qu'à votre amour je sois plus obligée, + Vous me traitez d'abord en fille négligée, + Qui tient si peu de coeurs asservis sous sa loi, + Que mêmes en ces lieux elle manque d'emploi. + Est-ce ainsi qu'un amant cajole ce qu'il aime? 305 + + ASPHALTE. + + Ah! ne m'imputez pas cet indigne blasphème: + Je sais trop que vos yeux règnent en toutes parts + Et que chacun se rend à leurs moindres regards. + + FLORINE. + + Exceptez-en Aglante, il m'a bien fait paroître + Que Florine n'est pas ce qu'elle pensoit être[911]. 310 + + ASPHALTE. + + Il est vrai qu'il adore un autre objet que vous, + Et votre esprit peut-être en est un peu jalous[912]; + Mais si vous aviez vu l'excès de sa tristesse, + Et combien de soupirs lui coûte sa maîtresse, + Vous seriez la première à plaindre ses malheurs. 315 + + FLORINE. + + Quelque orgueilleux mépris fait naître ses douleurs. + + ASPHALTE. + + La beauté dont Aglante idolâtre les charmes + D'un déluge de pleurs accompagne ses larmes; + Arbaze, unique auteur de tous leurs déplaisirs, + Oppose sa puissance à leurs chastes desirs; 320 + Son esprit irrité court à la violence: + La prière l'aigrit et la raison l'offense. + Il vient, la force en main; et l'ayant vu partir, + J'ai cru de mon devoir de les en avertir. + Les voilà tout en pleurs. + +(Il faut toujours remarquer que Cléonice ne doit paroître[913] le +visage découvert devant Florine.) + + FLORINE. + + Évitons leur présence; 325 + Mes larmes ne sauroient couler par complaisance: + Mon humeur est trop gaie, et, pour ne rien celer, + J'aime mieux rire ailleurs que de les consoler. + + +SCÈNE VII. + +CLÉONICE, AGLANTE. + + CLÉONICE. + + Mon Philène[914], as-tu donc un père si barbare + Qu'il veuille séparer une amitié si rare? 330 + + AGLANTE. + + Vous l'avez entendu: ce vieillard inhumain, + Pour en rompre les noeuds, vient la force à la main, + Et dès le soir me livre à cette autre maîtresse, + Résolu que ma foi dégage sa promesse. + + CLÉONICE. + + Ah, dure tyrannie! ah, rigoureux destin! 335 + Donc un si triste soir suit un si beau matin? + Le même jour propice et contraire à nos flammes + Va désunir deux corps dont il unit les âmes, + Fait nos biens et nos maux, et du matin au soir, + Voit naître nos desirs et mourir notre espoir. 340 + + AGLANTE. + + L'amour, ce doux vainqueur, ce père des délices, + Ainsi n'a pour nous deux que de cruels supplices, + Et ce tyran fait naître, aux dépens de nos pleurs, + D'un moment de plaisirs un siècle de douleurs. + + CLÉONICE. + + Hélas! que de tourments accompagnent ses charmes! 345 + Et qu'un peu de douceur nous va coûter de larmes! + Il me faut donc te perdre, et, dans le même lieu + Où j'ai reçu ton coeur, recevoir ton adieu! + Sanglots, qui de la voix me fermiez le passage, + Jusques à cet adieu permettez-m'en l'usage, 350 + Et lorsque, le soleil ayant fini son tour, + Les flambeaux d'Hyménée éteindront ceux d'Amour, + Étouffez, j'y consens, cet objet déplorable + Des plus âpres rigueurs d'un sort impitoyable. + Philène, ainsi ma mort dégagera ta foi: 355 + Ton coeur pourra brûler pour un autre que moi; + Tu pourras obéir sans me faire d'injure: + J'aime sans inconstance et change sans parjure. + + AGLANTE. + + Un père veut forcer un coeur à vous trahir, + Et vous croyez ce coeur capable d'obéir! 360 + Ah! que vous jugez mal d'une amitié si forte! + Si notre espoir est mort, ma flamme n'est pas morte: + La naissance n'a point d'assez puissantes lois + Pour me faire manquer à ce que je vous dois; + Recevez de nouveau la foi que je vous donne, 365 + D'être à jamais à vous, ou de n'être à personne. + + CLÉONICE. + + Hélas! en quel état le malheur nous réduit! + Faut-il d'un tel amour n'espérer point de fruit! + + AGLANTE. + + Aimons-nous et souffrons: aimé de ce qu'on aime, + On trouve des plaisirs dans la souffrance même. 370 + + CLÉONICE. + + Aimons-nous et souffrons: deux coeurs si bien d'accord + Trouveroient des plaisirs dans les coups de la mort. + + AGLANTE. + + Résolus à mourir, qu'avons-nous plus à craindre? + + CLÉONICE. + + Mourant avec plaisir, qu'avons-nous plus à plaindre? + + AGLANTE. + + Plaignons-nous, mais du ciel, qui fait que le trépas 375 + Au plus beau de notre âge a pour nous tant d'appas. + + CLÉONICE. + + N'accuse point le ciel de ce que fait ton[915] père. + + AGLANTE. + + Mon âme, c'est de là que part notre misère; + C'est lui qui nous traverse, et les Dieux sont jalous + Qu'en leur temple mes voeux ne s'adressoient qu'à vous. 380 + Au pied de leurs autels j'adorois leur image: + Étoit-ce donc vous rendre un trop léger hommage? + O Dieux! d'un feu si pur faites-vous un forfait? + Vous pouvois-je adorer en un plus beau portrait? + Que votre jalousie ou votre haine éclate, 385 + Jusque dans le tombeau j'adorerai Mégate[916]. + Inventez des tourments à me priver du jour: + Ma vie est en vos mains, mais non pas mon amour. + + CLÉONICE. + + N'irrite point les Dieux et retiens ces blasphèmes; + Je te jure, mon coeur, les puissances suprêmes, 390 + Dont la seule bonté nous pourra secourir, + Que si tu n'es à moi, je saurai bien mourir. + + AGLANTE. + + Parmi tant de malheurs quel bonheur est le nôtre, + Puisqu'en dépit du sort nous vivons l'un en l'autre! + Et s'il nous faut mourir, nous finirons ainsi. 395 + + CLÉONICE. + + Adieu, ma chère vie, éloigne-toi d'ici; + Fuis ce fatal hymen qu'un père te prépare. + + AGLANTE. + + Oui, je vais vous quitter, de peur qu'il nous sépare; + Mais avec un serment, que malgré son effort, + Nous aurons pour nous joindre, ou l'hymen ou la mort. 400 + + +FIN. + +FOOTNOTES: + + [898] Il y a _voisin_, au lieu de _voisine_, dans l'édition + originale. + + [899] Voyez plus haut les vers 290 et 1322 de _la Galerie du + Palais_. + + [900] L'édition originale donne _la_; mais il faut nécessairement + _le_, se rapportant à _amour_, qui est au masculin trois vers + plus haut. + + [901] C'est ainsi que le mot est imprimé pour la rime dans + l'édition originale. + + [902] _Cous_, coups. Telle est l'orthographe du mot dans + l'édition de 1638. Plus loin, au vers 372, où le mot n'est point + à la rime, il y a _coups_. + + [903] Voyez ci-dessus, p. 308. + + [904] _Impourvue_, imprévue. Voyez tome I, p. 183, note 3. + + [905] L'orthographe des deux rimes, dans l'édition originale, est + _parestre_ et _estre_; plus haut, aux vers 49 et 50, on lit + _cognestre_ et _naistre_. + + [906] Il y a _cachés_, au masculin, dans le texte de 1638. + + [907] _Mécontée_, mécomptée. Voyez tome I, p. 150, note 1. + + [908] Voyez ci-dessus la note 4 de la p. 87. + + [909] Il y a dans le texte: _en assassin_, qui n'a point de sens. + La leçon que nous avons préférée est justifiée par cette + explication que donne, en 1690, le _Dictionnaire_ de Furetière: + «En galanteries on appelle _assassins_ certaines mouches taillées + en long que les femmes coquettes mettent sur leur visage pour + paroître plus belles.» + + [910] Il y a par erreur _ses_, pour _ces_, dans le texte de 1638. + + [911] Voyez ci-dessus, p. 315, la note du vers 118. + + [912] _Jalous_ est ainsi imprimé pour la rime dans l'édition + originale. Voyez plus bas, vers 379, et ci-dessus, p. 313, la + note du vers 72. + + [913] Tel est le texte de l'édition originale. L'omission de + _pas_ est-elle une faute typographique? + + [914] Il faut se rappeler que ce nom est celui qu'Aglante avait + pris. Voyez l'_Argument_, p. 310. + + [915] On lit _son_ dans le texte, mais le sens n'est pas douteux. + + [916] Nom supposé de Cléonice. Voyez l'_Argument_, p. 310. + + + + + MÉDÉE + + TRAGÉDIE + + 1635 + + + + +NOTICE. + + +Médée[917] a fourni deux pièces à Corneille. L'une, _la Toison d'or_ +(1661), nous montre cette princesse trahissant son père par amour pour +Jason; l'autre, qui occupe le second rang dans l'ordre historique, +mais qui est de beaucoup la plus ancienne dans la série chronologique +des oeuvres de notre poëte, nous la présente abandonnée de celui à qui +elle a tout sacrifié et immolant à sa vengeance non-seulement sa +rivale, mais ses propres enfants. + +Ce dernier sujet, profondément tragique, a inspiré tour à tour un +grand nombre de poëtes de tous les temps et de tous les pays, et +fournirait la matière d'une étude comparative intéressante, mais qui +ne peut trouver place dans cette notice[918]. + +Nous nous contenterons de rappeler ici que Thomas Corneille a puisé +dans la pièce de son frère la matière d'un opéra portant le même +titre; et nous signalerons en note au bas des pages les endroits +imités d'Euripide et de Sénèque. + +Dans _le Parnasse ou la critique des poëtes_, par la Pinelière (p. +60-62), on trouve parmi de curieux détails sur les habitudes de +certains poëtes dramatiques de ce temps, une indication assez précise +de l'époque de la composition de Médée: «Ils tâchent par toutes sortes +de moyens de voir tous ceux qui écrivent. Ils auront la tête levée une +heure entière à l'hôtel de Bourgogne pour attendre que quelque poëte +de réputation qu'ils voient dans une loge regarde de leur côté, afin +d'avoir l'occasion de leur faire la révérence. Ils le montrent à ceux +de leur compagnie, et leur disent: «Voilà M. de Rotrou, ou M. du Ryer, +il a bien parlé de ma pièce, qu'un de mes amis lui a depuis peu +montrée.» Tantôt ils s'éloigneront un peu d'eux, et reviendront +incontinent leur dire: «Messieurs, je vous demande pardon de mon +incivilité: je viens de saluer M. Corneille, qui n'arriva qu'hier de +Rouen. Il m'a promis que demain nous irons voir ensemble M. Mairet, et +qu'il me fera voir des vers d'une excellente pièce de théâtre qu'il a +commencée.» Enfin, se jetant peu à peu sur le discours des auteurs du +temps et de leurs ouvrages, ils révéleront tous les desseins des +poëtes, pour montrer qu'ils ont de grandes intrigues avec eux. Ils +parleront du plan de _Cléopatre_ et de cinq ou six autres sujets que +son auteur[919] a tirés de l'Histoire romaine, dont il veut faire des +soeurs à son incomparable _Sophonisbe_. Ils diront qu'ils ont vu des +vers de l'_Ulysse dupé_[920]; que Scudéry est au troisième acte de _la +Mort de César_; que la _Médée_ est presque achevée; que _l'Innocente +infidélité_ est la plus belle pièce de Rotrou, quoiqu'on ne s'imaginât +pas qu'il pût s'élever au-dessus de celles qu'il avoit déjà faites; +que l'auteur d'_Ifis et Iante_[921] fait une autre _Cléopatre_ pour la +troupe Royale; et que Chapelain n'a guère encore travaillé à son poëme +de _la Pucelle d'Orléans_, ni Corneille à celui qu'il compose sur un +ancien duc de son pays.» + +Ce morceau a été écrit en 1635[922], et le 3 avril de cette même année +Balzac adressait à Boisrobert l'éloge suivant de Mondory: «Nous devons +cela à Jason, à Massinisse et à Brutus, qui vivent aujourd'hui en la +personne de l'homme dont vous me parlez si avantageusement, et que +j'ai admiré autant de fois que je l'ai ouï. Il est vrai que dans la +représentation de ces trois héros, il suffit qu'il soit le digne +organe de trois excellents esprits qui leur ont rendu la vie; mais il +est vrai aussi que la grâce dont il prononce, donne un degré de bonté +aux vers qu'ils ne peuvent recevoir des poëtes vulgaires. Ils ont donc +quelquefois plus d'obligation à celui qui les récite qu'à celui qui +les a faits, et ce second père, pour le dire ainsi, les purge par son +adoption de tous les vices de leur naissance. Le son de sa voix, +accompagné de la dignité de ses gestes, anoblit les plus communes et +les plus viles conceptions. Il n'est point d'âme si bien fortifiée +contre les objets des sens, à qui il ne fasse violence, ni de jugement +si fin, qui se puisse garantir de l'imposture de sa parole. De sorte +que s'il y a en ce monde quelque félicité pour les vers, il faut +avouer qu'elle est dans sa bouche et dans son récit; et que comme les +mauvaises choses y prennent l'apparence du bien, les bonnes y trouvent +leur perfection.» Ce passage, dont on n'a point profité jusqu'ici, +nous offre des renseignements assez curieux. Il nous apprend que +Mondory a joué d'original Massinisse dans la _Sophonisbe_ de Mairet, +représentée pour la première fois en 1629, Jason dans la _Médée_ de +Corneille et Brute dans _la Mort de César_ de Scudéry; il nous prouve +en outre que le 3 avril 1635 ces deux dernières pièces avaient déjà +été représentées. Or les frères Parfait, et à leur suite tous les +historiens de notre théâtre, placent la seconde en 1636. + +Malgré ses défauts, _Médée_ semblait plus digne d'accompagner _le Cid_ +que _la Galerie du Palais_, _la Place Royale_ ou _la Suivante_. Elle +ne fut pourtant imprimée que deux ans plus tard, en 1639. + +L'édition originale in-4º forme un volume de 4 feuillets liminaires +et de 95 pages, dont voici le titre: «MEDÉE, TRAGEDIE. _A Paris, chez +François Targa...._ M.DC.XXXIX. _Auec priuilege du Roy._» L'achevé +d'imprimer est du 16 mars. + +La _Médée_ de Longepierre, représentée en 1694, s'est maintenue au +répertoire pendant tout le cours du siècle dernier, et a fait +complétement oublier celle de Corneille. + +FOOTNOTES: + + [917] Voyez sur les traditions relatives à ce personnage: + _Histoire de Médée_, par l'abbé Banier, _Mémoires de l'Académie + des Inscriptions et Belles-Lettres_, tome XIV, p. 41. + + [918] Cet examen a d'ailleurs été fait avec autant d'érudition + que de goût par M. Patin dans ses _Études sur les tragiques + grecs, Euripide_, tome I, p. 149 et suivantes. On peut encore + consulter utilement un _Parallèle des beautés de Corneille avec + celles de plusieurs scènes de la Médée de Sénèque_, par M. + Guilbert, lu à la Société libre d'émulation de Rouen dans la + séance du 16 juin 1804. + + [919] Mairet. + + [920] Pièce inconnue et qui n'a sans doute pas été représentée. + + [921] Benserade. + + [922] Le titre complet de l'ouvrage est: _le Parnasse ou la + critique des poëtes_, par de la Pinelière, angevin, dédié à + Monseigneur le marquis du Bellay. A Paris, chez Toussaint + Quinet.... M.DC.XXXV. In-8. Avec privilége du Roi.--Ce privilége + ne se trouve point, non plus que l'achevé d'imprimer, dans + l'exemplaire qui est à la bibliothèque de l'Arsenal, le seul que + nous ayons pu voir. + + +A MONSIEUR P. T. N. G.[923]. + + MONSIEUR, + +Je vous donne _Médée_, toute méchante qu'elle est, et ne vous dirai +rien pour sa justification. Je vous la donne pour telle que vous la +voudrez prendre, sans tâcher à prévenir ou violenter vos sentiments +par un étalage des préceptes de l'art, qui doivent être fort mal +entendus et fort mal pratiqués quand ils ne nous font pas arriver au +but que l'art se propose. Celui de la poésie dramatique est de plaire, +et les règles qu'elle nous prescrit ne sont que des adresses pour en +faciliter les moyens au poëte, et non pas des raisons qui puissent +persuader aux spectateurs qu'une chose soit agréable quand elle leur +déplaît. Ici vous trouverez le crime en son char de triomphe, et peu +de personnages sur la scène dont les moeurs ne soient plus mauvaises +que bonnes; mais la peinture et la poésie ont cela de commun, entre +beaucoup d'autres choses, que l'une fait souvent de beaux portraits +d'une femme laide, et l'autre de belles imitations d'une action qu'il +ne faut pas imiter. Dans la portraiture, il n'est pas question si un +visage est beau, mais s'il ressemble; et dans la poésie, il ne faut +pas considérer si les moeurs sont vertueuses, mais si elles sont +pareilles à celles de la personne qu'elle introduit. Aussi nous +décrit-elle indifféremment les bonnes et les mauvaises actions, sans +nous proposer les dernières pour exemple; et si elle nous en veut +faire quelque horreur, ce n'est point par leur punition, qu'elle +n'affecte pas de nous faire voir, mais par leur laideur, qu'elle +s'efforce de nous représenter au naturel. Il n'est pas besoin +d'avertir ici le public que celles de cette tragédie ne sont pas à +imiter: elles paroissent assez à découvert pour n'en faire envie à +personne. Je n'examine point si elles sont vraisemblables ou non: +cette difficulté, qui est la plus délicate de la poésie, et peut-être +la moins entendue, demanderoit un discours trop long pour une épître: +il me suffit qu'elles sont autorisées ou par la vérité de l'histoire, +ou par l'opinion commune des anciens. Elles vous ont agréé autrefois +sur le théâtre; j'espère qu'elles vous satisferont encore aucunement +sur le papier, et demeure, + + MONSIEUR, + + Votre très-humble serviteur, + + CORNEILLE. + +FOOTNOTES: + + [923] On ignore complétement qui ces initiales désignent. Dans + l'impression de 1657, l'ordre est un peu différent: «A Monsieur + P. T. G. N.» Cette épître dédicatoire n'est que dans les éditions + antérieures à 1660. + + +EXAMEN. + +Cette tragédie a été traitée en grec par Euripide, et en latin par +Sénèque; et c'est sur leur exemple que je me suis autorisé à en mettre +le lieu dans une place publique, quelque peu de vraisemblance qu'il y +aye à y faire parler des rois, et à y voir Médée prendre les desseins +de sa vengeance. Elle en fait confidence, chez Euripide, à tout le +choeur, composé de Corinthiennes sujettes de Créon, et qui devoient +être du moins au nombre de quinze, à qui elle dit hautement qu'elle +fera périr leur roi, leur princesse et son mari, sans qu'aucune +d'elles ait la moindre pensée d'en donner avis à ce prince. + +Pour Sénèque, il y a quelque apparence qu'il ne lui fait pas prendre +ces résolutions violentes en présence du choeur, qui n'est pas +toujours sur le théâtre[924], et n'y parle jamais aux autres acteurs; +mais je ne puis comprendre comme, dans son quatrième acte, il lui fait +achever ces enchantements[925] en place publique; et j'ai mieux aimé +rompre l'unité exacte du lieu, pour faire voir Médée dans le même +cabinet où elle a fait ses charmes, que de l'imiter en ce point. + +Tous les deux m'ont semblé donner trop peu de défiance à Créon des +présents de cette magicienne, offensée au dernier point, qu'il +témoigne craindre chez l'un et chez l'autre, et dont il a d'autant +plus de lieu de se défier, qu'elle lui demande instamment un jour de +délai pour se préparer à partir, et qu'il croit qu'elle ne le demande +que pour machiner quelque chose contre lui, et troubler les noces de +sa fille. + +J'ai cru mettre la chose dans un peu plus de justesse, par quelques +précautions que j'y ai apportées: la première, en ce que Créuse +souhaite avec passion cette robe que Médée empoisonne, et qu'elle +oblige Jason à la tirer d'elle par adresse; ainsi, bien que les +présents des ennemis doivent être suspects, celui-ci ne le doit pas +être, parce que ce n'est pas tant un don qu'elle fait qu'un payement +qu'on lui arrache de la grâce que ses enfants reçoivent; la seconde, +en ce que ce n'est pas Médée[926] qui demande ce jour de délai qu'elle +emploie à sa vengeance, mais Créon qui le lui donne de son mouvement, +comme pour diminuer quelque chose de l'injuste violence qu'il lui +fait, dont il semble avoir honte en lui-même; et la troisième enfin, +en ce qu'après les défiances que Pollux lui en fait prendre presque +par force, il en fait faire l'épreuve sur une autre, avant que de +permettre à sa fille de s'en parer. + +L'épisode d'Ægée n'est pas tout à fait de mon invention: Euripide +l'introduit en son troisième acte, mais seulement comme un passant à +qui Médée fait ses plaintes, et qui l'assure d'une retraite chez lui à +Athènes, en considération d'un service qu'elle promet de lui +rendre[927]. En quoi je trouve deux choses à dire: l'une, qu'Ægée, +étant dans la cour de Créon, ne parle point du tout de le voir; +l'autre, que bien qu'il promette à Médée de la recevoir et protéger à +Athènes après qu'elle se sera vengée, ce qu'elle fait dès ce jour-là +même, il lui témoigne toutefois qu'au sortir de Corinthe il va trouver +Pitthéus à Troezène, pour consulter avec lui sur le sens de l'oracle +qu'on venoit de lui rendre à Delphes, et qu'ainsi Médée seroit +demeurée[928] en assez mauvaise posture dans Athènes en l'attendant, +puisqu'il tarda manifestement quelque temps chez Pitthéus, où il fit +l'amour à sa fille Æthra, qu'il laissa grosse de Thésée, et n'en +partit point que sa grossesse ne fût constante. Pour donner un peu +plus d'intérêt à ce monarque dans l'action de cette tragédie, je le +fais amoureux de Créuse, qui lui préfère Jason, et je porte ses +ressentiments à l'enlever, afin qu'en cette entreprise, demeurant +prisonnier de ceux qui la sauvent de ses mains, il aye obligation à +Médée de sa délivrance, et que la reconnoissance qu'il lui en doit +l'engage plus fortement à sa protection, et même à l'épouser, comme +l'histoire le marque. + +Pollux est de ces personnages protatiques qui ne sont introduits que +pour écouter la narration du sujet. Je pense l'avoir déjà dit[929], et +j'ajoute que ces personnages sont d'ordinaire assez difficiles à +imaginer dans la tragédie, parce que les événements publics et +éclatants dont elle est composée sont connus de tout le monde, et que +s'il est aisé de trouver des gens qui les sachent pour les raconter, +il n'est pas aisé d'en trouver qui les ignorent pour les entendre: +c'est ce qui m'a fait avoir recours à cette fiction, que Pollux, +depuis son retour de Colchos, avoit toujours été en Asie, où il +n'avoit rien appris de ce qui s'étoit passé dans la Grèce, que la mer +en sépare. Le contraire arrive en la comédie: comme elle n'est que +d'intriques particuliers, il n'est rien si facile que de trouver des +gens qui les ignorent; mais souvent il n'y a qu'une seule personne qui +les puisse expliquer: ainsi l'on n'y manque jamais de confidents quand +il y a matière de confidence. + +Dans la narration que fait Nérine au quatrième acte, on peut +considérer que quand ceux qui écoutent ont quelque chose d'important +dans l'esprit, ils n'ont pas assez de patience pour écouter le détail +de ce qu'on leur vient raconter, et que c'est assez[930] pour eux d'en +apprendre l'événement en un mot: c'est ce que fait voir ici Médée, +qui ayant su que Jason a arraché Créuse à ses ravisseurs, et pris Ægée +prisonnier, ne veut point qu'on lui explique comment cela s'est fait. +Lorsqu'on a affaire à un esprit tranquille, comme Achorée à Cléopatre +dans _la Mort de Pompée_, pour qui elle ne s'intéresse que par un +sentiment d'honneur, on prend le loisir d'exprimer toutes les +particularités; mais avant que d'y descendre, j'estime qu'il est bon, +même alors, d'en dire tout l'effet en deux mots dès l'abord. + +Surtout, dans les narrations ornées et pathétiques, il faut +très-soigneusement prendre garde en quelle assiette est l'âme de celui +qui parle et de celui qui écoute, et se passer de cet ornement, qui ne +va guère sans quelque étalage ambitieux, s'il y a la moindre apparence +que l'un des deux soit trop en péril, ou dans une passion trop +violente, pour avoir toute la patience nécessaire au récit qu'on se +propose. + +J'oubliois à remarquer que la prison où je mets Ægée est un spectacle +désagréable, que je conseillerois d'éviter: ces grilles qui éloignent +l'acteur du spectateur, et lui cachent toujours plus de la moitié de +sa personne, ne manquent jamais à rendre son action fort languissante. +Il arrive quelquefois des occasions indispensables de faire arrêter +prisonniers sur nos théâtres quelques-uns de nos principaux acteurs; +mais alors il vaut mieux se contenter de leur donner des gardes qui +les suivent, et n'affoiblissent ni le spectacle ni l'action, comme +dans _Polyeucte_ et dans _Héraclius_. J'ai voulu rendre visible ici +l'obligation qu'Ægée avoit à Médée; mais cela se fût mieux fait par un +récit. + +Je serai bien aise encore qu'on remarque la civilité de Jason envers +Pollux à son départ: il l'accompagne jusque hors de la ville; et c'est +une adresse de théâtre assez heureusement pratiquée pour l'éloigner de +Créon et Créuse mourants, et n'en avoir que deux à la fois à faire +parler. Un auteur est bien embarrassé quand il en a trois, et qu'ils +ont tous trois[931] une assez forte passion dans l'âme pour leur +donner une juste impatience de la pousser au dehors: c'est ce qui m'a +obligé à faire mourir ce roi malheureux avant l'arrivée de Jason, afin +qu'il n'eût à parler qu'à Créuse, et à faire mourir cette princesse +avant que Médée se montre sur le balcon, afin que cet amant en colère +n'aye plus à qui s'adresser qu'à elle; mais on auroit eu lieu de +trouver à dire qu'il ne fût pas auprès de sa maîtresse dans un si +grand malheur, si je n'eusse rendu raison de son éloignement. + +J'ai feint que les feux que produit la robe de Médée, et qui font +périr Créon et Créuse, étoient invisibles, parce que j'ai mis leurs +personnes sur la scène dans la catastrophe. Ce spectacle de mourants +m'étoit nécessaire pour remplir mon cinquième acte, qui sans cela +n'eût pu atteindre à la longueur ordinaire des nôtres; mais à dire le +vrai, il n'a pas l'effet que demande la tragédie, et ces deux mourants +importunent plus par leurs cris et par leurs gémissements, qu'ils ne +font pitié par leur malheur. La raison en est qu'ils semblent l'avoir +mérité par l'injustice qu'ils ont faite à Médée, qui attire si bien de +son côté toute la faveur de l'auditoire, qu'on excuse sa vengeance +après l'indigne traitement qu'elle a reçu de Créon et de son mari, et +qu'on a plus de compassion du désespoir où ils l'ont réduite, que de +tout ce qu'elle leur fait souffrir. + +Quant au style, il est fort inégal en ce poëme; et ce que j'y ai mêlé +du mien approche si peu de ce que j'ai traduit de Sénèque, qu'il n'est +point besoin d'en mettre le texte en marge pour faire discerner au +lecteur ce qui est de lui ou de moi. Le temps m'a donné le moyen +d'amasser assez de forces pour ne laisser pas cette différence si +visible dans le _Pompée_, où j'ai beaucoup pris de Lucain, et ne crois +pas être demeuré fort au-dessous de lui quand il a fallu me passer de +son secours. + +FOOTNOTES: + + [924] VAR. (édit. de 1660-1668): sur son théâtre. + + [925] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): ses enchantements. + + [926] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): ce n'est pas elle. + + [927] Voici de quelle nature est le service dont il s'agit. Égée + vient de consulter l'oracle d'Apollon pour savoir si sa femme, + longtemps stérile, lui donnera enfin des enfants. «Tu ne sais + pas, lui dit Médée, quelle heureuse rencontre tu as faite en moi: + je ferai cesser ta privation d'enfants, et grâce à moi, tu + deviendras père d'une nombreuse postérité; je connais des secrets + qui ont cette vertu.» (Euripide, _Médée_, vers 712-714.) + + [928] VAR. (édit. de 1660): auroit demeuré. + + [929] Dans le _Discours de l'utilité et des parties du poëme + dramatique_, tome I, p. 46. + + [930] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): et c'est assez. + + [931] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): qui tous ont. + + + + +ACTEURS. + + + CRÉON, roi de Corinthe. + ÆGÉE, roi d'Athènes. + JASON, mari de Médée. + POLLUX, argonaute, ami de Jason. + CRÉUSE, fille de Créon. + MÉDÉE, femme de Jason. + CLÉONE, gouvernante de Créuse. + NÉRINE, suivante de Médée. + THEUDAS, domestique de Créon. + TROUPE DES GARDES DE CRÉON. + +La scène est à Corinthe. + + + + +MÉDÉE. + +TRAGÉDIE. + + + + +ACTE I. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +POLLUX, JASON. + + POLLUX. + + Que je sens à la fois de surprise et de joie! + Se peut-il qu'en ces lieux enfin je vous revoie[932], + Que Pollux dans Corinthe ait rencontré Jason? + + JASON. + + Vous n'y pouviez venir en meilleure saison; + Et pour vous rendre encor l'âme plus étonnée, 5 + Préparez-vous à voir mon second hyménée[933]. + + POLLUX. + + Quoi! Médée est donc morte, ami? + + JASON. + + Non, elle vit; + Mais un objet plus beau la chasse de mon lit[934]. + + POLLUX. + + Dieux! et que fera-t-elle? + + JASON. + + Et que fit Hypsipyle[935], + Que pousser les éclats d'un courroux inutile[936]? 10 + Elle jeta des cris, elle versa des pleurs, + Elle me souhaita mille et mille malheurs, + Dit que j'étois sans foi, sans coeur, sans conscience[937], + Et lasse de le dire, elle prit patience. + Médée en son malheur en pourra faire autant: 15 + Qu'elle soupire, pleure, et me nomme inconstant; + Je la quitte à regret, mais je n'ai point d'excuse + Contre un pouvoir plus fort qui me donne à Créuse. + + POLLUX. + + Créuse est donc l'objet qui vous vient d'enflammer[938]? + Je l'aurois deviné sans l'entendre nommer[939]. 20 + Jason ne fit jamais de communes maîtresses; + Il est né seulement pour charmer les princesses, + Et haïroit l'amour, s'il avoit sous sa loi[940] + Rangé de moindres coeurs que des filles de roi. + Hypsipyle à Lemnos, sur le Phase Médée, 25 + Et Créuse à Corinthe, autant vaut, possédée, + Font bien voir qu'en tous lieux, sans le secours de Mars[941], + Les sceptres sont acquis à ses moindres regards. + + JASON. + + Aussi je ne suis pas de ces amants vulgaires: + J'accommode ma flamme au bien de mes affaires; 30 + Et sous quelque climat que me jette le sort[942], + Par maxime d'État je me fais cet effort. + Nous voulant à Lemnos rafraîchir dans la ville, + Qu'eussions-nous fait, Pollux, sans l'amour d'Hypsipyle? + Et depuis à Colchos, que fit votre Jason, 35 + Que cajoler Médée, et gagner la toison? + Alors, sans mon amour, qu'eût fait votre vaillance[943]? + Eût-elle du dragon trompé la vigilance? + Ce peuple que la terre enfantoit tout armé, + Qui de vous l'eût défait, si Jason n'eût aimé? 40 + Maintenant qu'un exil m'interdit ma patrie, + Créuse est le sujet de mon idolâtrie; + Et j'ai trouvé l'adresse, en lui faisant la cour[944], + De relever mon sort sur les ailes d'Amour. + + POLLUX. + + Que parlez-vous d'exil? La haine de Pélie.... 45 + + JASON. + + Me fait, tout mort qu'il est, fuir de sa Thessalie. + + POLLUX. + + Il est mort! + + JASON. + + Écoutez, et vous saurez comment + Son trépas seul m'oblige à cet éloignement[945]. + Après six ans passés, depuis notre voyage, + Dans les plus grands plaisirs qu'on goûte au mariage, 50 + Mon père, tout caduc, émouvant ma pitié, + Je conjurai Médée, au nom de l'amitié.... + + POLLUX. + + J'ai su comme son art, forçant les destinées, + Lui rendit la vigueur de ses jeunes années: + Ce fut, s'il m'en souvient, ici que je l'appris, 55 + D'où soudain un voyage en Asie entrepris + Fait que, nos deux séjours divisés par Neptune, + Je n'ai point su depuis quelle est votre fortune; + Je n'en fais qu'arriver. + + JASON. + + Apprenez donc de moi + Le sujet qui m'oblige à lui manquer de foi. 60 + + Malgré l'aversion d'entre nos deux familles, + De mon tyran Pélie elle gagne les filles[946], + Et leur feint de ma part tant d'outrages reçus, + Que ces foibles esprits sont aisément déçus. + Elle fait amitié, leur promet des merveilles, 65 + Du pouvoir de son art leur remplit les oreilles; + Et pour mieux leur montrer comme il est infini, + Leur étale surtout mon père rajeuni. + Pour épreuve elle égorge un bélier à leurs vues, + Le plonge en un bain d'eaux et d'herbes inconnues, 70 + Lui forme un nouveau sang avec cette liqueur, + Et lui rend d'un agneau la taille et la vigueur. + Les soeurs crient miracle, et chacune ravie + Conçoit pour son vieux père une pareille envie, + Veut un effet pareil, le demande, et l'obtient; 75 + Mais chacune a son but. Cependant la nuit vient: + Médée, après le coup d'une si belle amorce[947], + Prépare de l'eau pure et des herbes sans force, + Redouble le sommeil des gardes et du Roi: + La suite au seul récit me fait trembler d'effroi. 80 + A force de pitié ces filles inhumaines[948] + De leur père endormi vont épuiser les veines: + Leur tendresse crédule, à grands coups de couteau[949], + Prodigue ce vieux sang, et fait place au nouveau; + Le coup le plus mortel s'impute à grand service; 85 + On nomme piété ce cruel sacrifice, + Et l'amour paternel qui fait agir leurs bras + Croiroit commettre un crime à n'en commettre pas. + Médée est éloquente à leur donner courage: + Chacune toutefois tourne ailleurs son visage; 90 + Une secrète horreur condamne leur dessein[950], + Et refuse leurs yeux à conduire leur main[951]. + + POLLUX. + + A me représenter ce tragique spectacle, + Qui fait un parricide et promet un miracle, + J'ai de l'horreur moi-même, et ne puis concevoir 95 + Qu'un esprit jusque-là se laisse décevoir. + + JASON. + + Ainsi mon père Æson recouvra sa jeunesse. + Mais oyez le surplus. Ce grand courage cesse; + L'épouvante les prend; Médée en raille, et fuit[952]. + Le jour découvre à tous les crimes de la nuit; 100 + Et pour vous épargner un discours inutile, + Acaste, nouveau roi, fait mutiner la ville, + Nomme Jason l'auteur de cette trahison, + Et pour venger son père, assiége ma maison. + Mais j'étois déjà loin, aussi bien que Médée; 105 + Et ma famille enfin à Corinthe abordée, + Nous saluons Créon, dont la bénignité + Nous promet contre Acaste un lieu de sûreté. + Que vous dirai-je plus? mon bonheur ordinaire + M'acquiert les volontés de la fille et du père; 110 + Si bien que de tous deux également chéri, + L'un me veut pour son gendre, et l'autre pour mari. + D'un rival couronné les grandeurs souveraines, + La majesté d'Ægée, et le sceptre d'Athènes, + N'ont rien, à leur avis, de comparable à moi, 115 + Et banni que je suis, je leur suis plus qu'un roi. + Je vois trop ce bonheur, mais je le dissimule[953]; + Et bien que pour Créuse un pareil feu me brûle, + Du devoir conjugal je combats mon amour, + Et je ne l'entretiens que pour faire ma cour. 120 + Acaste cependant menace d'une guerre + Qui doit perdre Créon et dépeupler sa terre; + Puis, changeant tout à coup ses résolutions, + Il propose la paix sous des conditions. + Il demande d'abord et Jason et Médée: 125 + On lui refuse l'un, et l'autre est accordée; + Je l'empêche, on débat, et je fais tellement, + Qu'enfin il se réduit à son bannissement. + De nouveau je l'empêche, et Créon me refuse; + Et pour m'en consoler, il m'offre sa Créuse. 130 + Qu'eussé-je fait, Pollux, en cette extrémité + Qui commettoit ma vie avec ma loyauté? + Car sans doute, à quitter l'utile pour l'honnête, + La paix alloit se faire aux dépens de ma tête[954]; + Le mépris insolent des offres d'un grand roi[955] 135 + Aux mains d'un ennemi livroit Médée et moi[956]. + Je l'eusse fait pourtant, si je n'eusse été père: + L'amour de mes enfants m'a fait l'âme légère; + Ma perte étoit la leur; et cet hymen nouveau + Avec Médée et moi les tire du tombeau: 140 + Eux seuls m'ont fait résoudre, et la paix s'est conclue. + + POLLUX. + + Bien que de tous côtés l'affaire résolue + Ne laisse aucune place aux conseils d'un ami, + Je ne puis toutefois l'approuver qu'à demi. + Sur quoi que vous fondiez un traitement si rude, 145 + C'est montrer pour Médée un peu d'ingratitude[957]: + Ce qu'elle a fait pour vous est mal récompensé. + Il faut craindre après tout son courage offensé; + Vous savez mieux que moi ce que peuvent ses charmes. + + JASON. + + Ce sont à sa fureur d'épouvantables armes; 150 + Mais son bannissement nous en va garantir. + + POLLUX. + + Gardez d'avoir sujet de vous en repentir. + + JASON. + + Quoi qu'il puisse arriver, ami, c'est chose faite. + + POLLUX. + + La termine le ciel comme je le souhaite! + Permettez cependant qu'afin de m'acquitter 155 + J'aille trouver le Roi pour l'en féliciter. + + JASON. + + Je vous y conduirois, mais j'attends ma princesse, + Qui va sortir du temple. + + POLLUX. + + Adieu: l'amour vous presse, + Et je serois marri qu'un soin officieux + Vous fît perdre pour moi des temps si précieux. 160 + + +SCÈNE II. + +JASON[958]. + + Depuis que mon esprit est capable de flamme, + Jamais un trouble égal n'a confondu mon âme[959]: + Mon coeur, qui se partage en deux affections, + Se laisse déchirer à mille passions. + Je dois tout à Médée, et je ne puis sans honte 165 + Et d'elle et de ma foi tenir si peu de conte[960]: + Je dois tout à Créon, et d'un si puissant roi + Je fais un ennemi, si je garde ma foi[961]: + Je regrette Médée, et j'adore Créuse; + Je vois mon crime en l'une, en l'autre mon excuse[962]; + Et dessus mon regret mes desirs triomphants + Ont encor le secours du soin de mes enfants. + Mais la princesse vient: l'éclat d'un tel visage[963] + Du plus constant du monde attireroit l'hommage, + Et semble reprocher à ma fidélité 175 + D'avoir osé tenir contre tant de beauté. + + +SCÈNE III. + +JASON, CRÉUSE, CLÉONE. + + JASON. + + Que votre zèle est long, et que d'impatience[964] + Il donne à votre amant, qui meurt en votre absence! + + CRÉUSE. + + Je n'ai pas fait pourtant au ciel beaucoup de voeux[965]: + Ayant Jason à moi, j'ai tout ce que je veux. 180 + + JASON. + + Et moi, puis-je espérer l'effet d'une prière + Que ma flamme tiendroit à faveur singulière? + Au nom de notre amour, sauvez deux jeunes fruits + Que d'un premier hymen la couche m'a produits; + Employez-vous pour eux, faites auprès d'un père[966] 185 + Qu'ils ne soient point compris en l'exil de leur mère: + C'est lui seul qui bannit ces petits malheureux, + Puisque dans les traités il n'est point parlé d'eux. + + CRÉUSE. + + J'avois déjà parlé de leur tendre innocence[967], + Et vous y servirai de toute ma puissance, 190 + Pourvu qu'à votre tour vous m'accordiez un point + Que jusques à tantôt je ne vous dirai point. + + JASON. + + Dites, et quel qu'il soit, que ma reine en dispose. + + CRÉUSE. + + Si je puis sur mon père obtenir quelque chose, + Vous le saurez après: je ne veux rien pour rien. 195 + + CLÉONE. + + Vous pourrez au palais suivre cet entretien. + On ouvre chez Médée, ôtez-vous de sa vue: + Vos présences rendroient sa douleur plus émue; + Et vous seriez marris que cet esprit jaloux + Mêlât son amertume à des plaisirs si doux. 200 + + +SCÈNE IV. + +MÉDÉE. + + Souverains protecteurs des lois de l'hyménée, + Dieux garants de la foi que Jason m'a donnée, + Vous qu'il prit à témoins d'une immortelle ardeur + Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur, + Voyez de quel mépris vous traite son parjure, 205 + Et m'aidez à venger cette commune injure[968]: + S'il me peut aujourd'hui chasser impunément, + Vous êtes sans pouvoir ou sans ressentiment. + Et vous, troupe savante en noires barbaries[969], + Filles de l'Achéron, pestes, larves, furies, 210 + Fières soeurs, si jamais notre commerce étroit[970] + Sur vous et vos serpents me donna quelque droit[971], + Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes + Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes; + Laissez-les quelque temps reposer dans leurs fers: 215 + Pour mieux agir pour moi faites trêve aux enfers; + Apportez-moi du fond des antres de Mégère[972] + La mort de ma rivale, et celle de son père; + Et si vous ne voulez mal servir mon courroux, + Quelque chose de pis pour mon perfide époux: 220 + Qu'il coure vagabond de province en province, + Qu'il fasse lâchement la cour à chaque prince; + Banni de tous côtés, sans bien et sans appui[973], + Accablé de frayeur, de misère, d'ennui, + Qu'à ses plus grands malheurs aucun ne compatisse; 225 + Qu'il ait regret à moi pour son dernier supplice; + Et que mon souvenir jusque dans le tombeau + Attache à son esprit un éternel bourreau[974]. + Jason me répudie! et qui l'auroit pu croire? + S'il a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire? 230 + Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits? + M'ose-t-il bien quitter après tant de forfaits? + Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j'ose, + Croit-il que m'offenser ce soit si peu de chose? + Quoi! mon père trahi, les éléments forcés, 235 + D'un frère dans la mer les membres dispersés, + Lui font-ils présumer mon audace épuisée? + Lui font-ils présumer qu'à mon tour méprisée[975], + Ma rage contre lui n'ait par où s'assouvir, + Et que tout mon pouvoir se borne à le servir? 240 + Tu t'abuses, Jason, je suis encor moi-même. + Tout ce qu'en ta faveur fit mon amour extrême, + Je le ferai par haine; et je veux pour le moins + Qu'un forfait nous sépare, ainsi qu'il nous a joints; + Que mon sanglant divorce, en meurtres, en carnage, 245 + S'égale aux premiers jours de notre mariage, + Et que notre union, que rompt ton changement, + Trouve une fin pareille à son commencement. + Déchirer par morceaux l'enfant aux yeux du père + N'est que le moindre effet qui suivra ma colère; 250 + Des crimes si légers furent mes coups d'essai: + Il faut bien autrement montrer ce que je sai; + Il faut faire un chef-d'oeuvre, et qu'un dernier ouvrage + Surpasse de bien loin ce foible apprentissage[976]. + Mais pour exécuter tout ce que j'entreprends, 255 + Quels Dieux me fourniront des secours assez grands? + Ce n'est plus vous, enfers, qu'ici je sollicite: + Vos feux sont impuissants pour ce que je médite. + Auteur de ma naissance, aussi bien que du jour, + Qu'à regret tu dépars à ce fatal séjour, 260 + Soleil, qui vois l'affront qu'on va faire à ta race[977], + Donne-moi tes chevaux à conduire en ta place; + Accorde cette grâce à mon desir bouillant; + Je veux choir sur Corinthe avec ton char brûlant; + Mais ne crains pas de chute à l'univers funeste: 265 + Corinthe consumé garantira le reste[978]; + De mon juste courroux les implacables voeux[979] + Dans ses odieux murs arrêteront tes feux; + Créon en est le prince, et prend Jason pour gendre: + C'est assez mériter d'être réduit en cendre[980], 270 + D'y voir réduit tout l'isthme, afin de l'en punir, + Et qu'il n'empêche plus les deux mers de s'unir[981]. + + +SCÈNE V. + +MÉDÉE, NÉRINE. + + MÉDÉE. + + Eh bien? Nérine, à quand, à quand cet hyménée? + En ont-ils choisi l'heure? en sais-tu la journée? + N'en as-tu rien appris? n'as-tu point vu Jason? 275 + N'appréhende-t-il rien après sa trahison? + Croit-il qu'en cet affront je m'amuse à me plaindre? + S'il cesse de m'aimer, qu'il commence à me craindre; + Il verra, le perfide, à quel comble d'horreur + De mes ressentiments peut monter la fureur. 280 + + NÉRINE. + + Modérez les bouillons de cette violence, + Et laissez déguiser vos douleurs au silence. + Quoi! Madame, est-ce ainsi qu'il faut dissimuler? + Et faut-il perdre ainsi des menaces en l'air? + Les plus ardents transports d'une haine connue[982] 285 + Ne sont qu'autant d'éclairs avortés dans la nue, + Qu'autant d'avis à ceux que vous voulez punir, + Pour repousser vos coups, ou pour les prévenir. + Qui peut, sans s'émouvoir, supporter une offense, + Peut mieux prendre à son point le temps de sa vengeance[983]; + Et sa feinte douceur, sous un appas[984] mortel, + Mène insensiblement sa victime à l'autel. + + MÉDÉE. + + Tu veux que je me taise et que je dissimule! + Nérine, porte ailleurs ce conseil ridicule: + L'âme en est incapable en de[985] moindres malheurs, 295 + Et n'a point où cacher de pareilles douleurs[986]. + Jason m'a fait trahir mon pays et mon père, + Et me laisse au milieu d'une terre étrangère, + Sans support, sans amis, sans retraite, sans bien, + La fable de son peuple, et la haine du mien: 300 + Nérine, après cela tu veux que je me taise! + Ne dois-je point encore en témoigner de l'aise, + De ce royal hymen souhaiter l'heureux jour, + Et forcer tous mes soins à servir son amour[987]? + + NÉRINE. + + Madame, pensez mieux à l'éclat que vous faites: 305 + Quelque juste qu'il soit, regardez où vous êtes; + Considérez qu'à peine un esprit plus remis[988] + Vous tient en sûreté parmi vos ennemis. + + MÉDÉE. + + L'âme doit se roidir plus elle est menacée, + Et contre la fortune aller tête baissée, 310 + La choquer hardiment, et sans craindre la mort, + Se présenter de front à son plus rude effort. + Cette lâche ennemie a peur des grands courages, + Et sur ceux qu'elle abat redouble ses outrages. + + NÉRINE. + + Que sert ce grand courage où l'on est sans pouvoir? 315 + + MÉDÉE. + + Il trouve toujours lieu de se faire valoir[989]. + + NÉRINE. + + Forcez l'aveuglement dont vous êtes séduite, + Pour voir en quel état le sort vous a réduite. + Votre pays vous hait, votre époux est sans foi[990]: + Dans un si grand revers que vous reste-t-il? + + MÉDÉE. + + Moi: 320 + Moi, dis-je, et c'est assez. + + NÉRINE. + + Quoi! vous seule, Madame? + + MÉDÉE. + + Oui, tu vois en moi seule et le fer et la flamme, + Et la terre, et la mer, et l'enfer, et les cieux, + Et le sceptre des rois, et la foudre des Dieux[991]. + + NÉRINE. + + L'impétueuse ardeur d'un courage sensible 325 + A vos ressentiments figure tout possible: + Mais il faut craindre un roi fort de tant de sujets. + + MÉDÉE. + + Mon père, qui l'étoit, rompit-il mes projets? + + NÉRINE. + + Non; mais il fut surpris, et Créon se défie: + Fuyez, qu'à ses soupçons il ne vous sacrifie. 330 + + MÉDÉE. + + Las! je n'ai que trop fui; cette infidélité + D'un juste châtiment punit ma lâcheté. + Si je n'eusse point fui pour la mort de Pélie, + Si j'eusse tenu bon dedans la Thessalie, + Il n'eût point vu Créuse, et cet objet nouveau 335 + N'eût point de notre hymen étouffé le flambeau[992]. + + NÉRINE. + + Fuyez encor, de grâce. + + MÉDÉE. + + Oui, je fuirai, Nérine, + Mais avant de Créon on verra la ruine. + Je brave la fortune; et toute sa rigueur, + En m'ôtant un mari, ne m'ôte pas le coeur[993]; 340 + Sois seulement fidèle, et, sans te mettre en peine, + Laisse agir pleinement mon savoir et ma haine. + + NÉRINE, seule[994]. + + Madame.... Elle me quitte au lieu de m'écouter[995]. + Ces violents transports la vont précipiter: + D'une trop juste ardeur l'inexorable envie[996] 345 + Lui fait abandonner le souci de sa vie. + Tâchons, encore un coup, d'en divertir le cours. + Apaiser sa fureur, c'est conserver ses jours. + + +FIN DU PREMIER ACTE. + +FOOTNOTES: + + [932] _Var._ Se peut-il faire, ami, qu'ici je vous revoie. (1639) + + [933] _Var._ Préparez-vous à voir dans peu mon hyménée. + POLL. Quoi! Médée est donc morte à ce compte? JAS. Elle vit. (1639) + + [934] _Var._ Mais un objet nouveau la chasse de mon lit. + (1639-57) + + [935] Hypsipyle, reine de Lemnos, fille de Thoas. Jason avait eu + d'elle deux fils. + + [936] _Var._ Que former dans son coeur un regret inutile, + Jeter des cris en l'air, me nommer inconstant? + Si bon semble à Médée, elle en peut faire autant. + [Je la quitte à regret, mais je n'ai point d'excuse.] (1639) + + [937] _Var._ Me nomma mille fois homme sans conscience: + Il fallut après tout qu'elle prît patience. (1644-57) + + [938] _Var._ C'est donc là cet objet qui vous tient enchaîné? (1639) + _Var._ Créuse est donc l'objet qui nous vient d'enflammer? + (1644, 52 et 54) + + [939] _Var._ Sans l'entendre nommer je l'avois deviné. (1639) + _Var._ Je l'avois deviné sans l'entendre nommer. (1644-64) + + [940] _Var._ Et je crois qu'il tiendroit pour un indigne emploi + De blesser d'autres coeurs que de filles de roi. (1639) + + [941] _Var._ Font bien voir qu'en tous lieux, sans lancer + d'autres dards. (1639) + + [942] _Var._ Et sous quelque climat que le sort me jetât, + Je serois amoureux par maxime d'État. (1639) + + [943] _Var._ Alors, sans mon amour, qu'étoit votre vaillance? + (1639-57) + + [944] _Var._ Et que pouvois-je mieux que lui faire la cour, + Et relever mon sort sur les ailes d'Amour? (1639) + + [945] _Var._ Son trépas seul me force à cet éloignement. + (1639-57) + + [946] _Var._ Du vieux tyran Pélie elle gagne les filles. + (1639-57) + + [947] _Var._ Médée, après ce coup d'une si belle amorce (1652-57) + + [948] _Quid referum Peliæ natus, pietate nocentes?_ + + (Ovide, _Héroides_, XII, vers 129.) + + --Voyez la note 948. + + [949] _Var._ Et leur amour crédule, à grands coups de couteau, + Prodigue ce vieux sang, qui fait place au nouveau. (1639-57) + + [950] _Var._ Et refusant ses yeux à conduire sa main, + N'ose voir les effets de son pieux dessein. (1639-57) + + [951] _His, ut quæque pia est, hortatibus impia prima est, + Et ne sit scelerata, facit scelus: haud tamen ictus + Ulla suos spectare potest, oculosque reflectunt, + Cæcaque dant sævis aversæ vulnera dextris._ + + (Ovide, _Métamorphoses_, livre VII, vers 339-342. + + --Voyez aussi la _Médée_ d'Euripide, vers 484, 485; et celle de Sénèque, + vers 475, 476. + + [952] _Var._ L'épouvante les prend, et Médée s'enfuit. (1639-57) + + [953] _Var._ L'un et l'autre pourtant de honte dissimule. + (1639-57) + + [954] _Var._ La paix s'en alloit faire aux dépens de ma tête. + (1639-57) + + [955] _Var._ Ce mépris insolent des offres d'un grand roi. + (1639-68) + + [956] _Var._ Livroit aux mains d'Acaste et ma Médée et moi. + (1639-57) + + [957] _Var._ C'est toujours vers Médée un peu d'ingratitude. + (1639-57) + + [958] On lit dans l'édition de 1639: JASON, _seul_, et il n'y a + point de distinction de scène. + + [959] _Var._ Jamais un trouble égal ne confondit mon âme. + (1639-60) + + [960] _Conte_, compte. Voyez tome I, p. 150, note 1. + + [961] _Var._ J'en fais un ennemi, si je garde ma foi: + J'ai regret à Médée, et j'adore Créuse. (1639-57) + + [962] L'édition de 1682 porte par erreur: + + Je vois mon crime en l'une, et l'autre mon excuse. + + [963] _Var._ Mais la voici qui vient: l'éclat d'un tel visage. + (1639-57) + + [964] _Var._ Que vos dévotions d'une longue souffrance + Gênent un pauvre amant qui meurt en votre absence! (1639) + + [965] _Var._ Je n'avois pourtant rien à demander aux Dieux. (1639-57) + _Var._ A nos Dieux toutefois je n'ai rien demandé: + En me donnant Jason, ils m'ont tout accordé. (1660-64) + + [966] _Var._ Employez-vous pour eux, faites envers un père. + (1639-60) + + [967] _Var._ J'avois déjà pitié de leur tendre innocence. (1639-68) + + --Toutes les éditions, hormis celle de 1682, donnent, comme on le voit, + _pitié_, au lieu de _parlé_; mais cette dernière leçon a été conservée + par Thomas Corneille dans l'impression de 1692. + + [968] Racine, dit Voltaire, a imité ce vers dans _Phèdre_ (acte + III, scène II): + + Déesse, venge-toi; nos causes sont pareilles. + + La conformité des deux passages est-elle vraiment assez grande + pour que l'on puisse parler d'imitation? + + [969] _Var._ Et vous, troupe savante en mille barbaries. + (1639-57) + + [970] _Var._ Noires soeurs, si jamais notre commerce étroit. + (1639-57) + + [971] Il y a _serments_, pour _serpents_, dans l'édition de 1682; + Thomas Corneille a corrigé en 1692 cette faute d'impression, qui + n'existait point dans les éditions précédentes. Voyez tome I, + _Avertissement_, p. VI. + + [972] _Var._ Et m'apportez du fond des antres de Mégère. + (1639-57) + + [973] _Var._ Banni de tous côtés, sans biens et sans appui. + (1639-60) + + [974] _Dii conjugales.... + . . . . . . . . . . quosque juravit mihi + Deos Jason, quosque Medeæ magis + Fas est precari, noctis æternæ chaos, + Aversa superis regna, manesque impios + . . . . . . . . voce non fausta precor: + Nunc, nunc adeste, sceleris ultrices Deæ, + Crinem solutis squalidæ serpentibus, + Atram cruentis manibus amplexæ facem, + Adeste: thalamis horridæ quondam meis + Quales stetistis. Conjugi letum novæ, + Letumque socero et regiæ stirpi date; + Mihi pejus aliquid, quod precer sponso malum: + Vivat; per urbes erret ignotas egens, + Exsul, pavens, invisus, incerti laris: + Me conjugem optet...._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 1-22.) + + [975] _Var._ Lui font-ils présumer que ma puissance usée. (1639) + + [976] _Hæc virgo feci: gravior exsurgat dolor; + Majora jam me scelera post partus decent. + Accingere ira, teque in exitium para + Furore toto: paria narrentur tua + Repudia thalamis. Quo virum linquis modo? + Hoc quo secuta es: rumpe jam segnes moras; + Quæ scelere parta est, scelere linquenda est domus._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 49-55.) + + --Voyez aussi vers 904 et suivants: + + . . . . _Prolusit dolor + Per ista noster, etc._ + + [977] . . . . . . . _Spectat hoc nostri sator + Sol generis! et spectatur, et curru insidens + Per solita puri spatia decurrit poli? + Non redit in ortus, et remetitur diem? + Da, da per auras curribus patriis vehi: + Committe habenas, genitor, et flagrantibus + Ignifera loris tribue moderari juga. + Gemino Corinthos littori opponens moras, + Cremata flammis maria committet duo._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 28-36.) + + [978] _Var._ Corinthe consommée affranchira le reste. (1639) + _Var._ Corinthe consumée affranchira le reste. (1644-57) + + [979] _Var._ Mon erreur volontaire ajustée à mes voeux + Arrêtera sur elle un déluge de feux. (1639-57) + + [980] _Var._ Il faut l'ensevelir dessous sa propre cendre, + Et brûler son pays, si bien qu'à l'avenir + L'isthme n'empêche plus les deux mers de s'unir. (1639-57) + + [981] _Var._ Et de n'empêcher plus les deux mers de s'unir. + (1660) + + [982] L'édition de 1682 porte, par une erreur évidente: «d'une + haine continue.» + + [983] _Var._ Pour mieux prendre à son point le temps de sa + vengeance[983-a]. (1648-63) + + [983-a] _Pour_ est corrigé en _peut_ dans l'_errata_ de l'édition + de 1663. + + [984] _Appas_, appât. Voyez tome I, p. 148, note 3. + + [985] On lit _en des moindres malheurs_ dans l'édition de 1682, + mais c'est probablement une faute d'impression. + + [986] _Var._ Et n'a point où cacher de si grandes douleurs. + (1639-64) + + [987] _Var._ Et m'offrir pour servante à son nouvel amour? + (1639-57) + + [988] _Var._ Et songez qu'à grand'peine un esprit plus remis. + (1639-57) + + [989] NUTRIX. _Sile, obsecro, questusque secreto abditos + Manda dolori. Gravia quisquis vulnera + Patiente et æquo mutus animo pertulit, + Referre potuit; ira quæ tegitur nocet; + Professa perdunt odia vindictæ locum._ + MEDEA. _Levis est dolor qui capere consilium potest + Et clepere sese: magna non latitant mala. + Libet ire contra._ NUTRIX. _Siste furialem impetum + Alumna: vix te tacita defendit quies._ + MEDEA. _Fortuna fortes metuit, ignavos premit._ + NUTRIX. _Tunc est probanda si locum virtus habet._ + MEDEA. _Nunquam potest non esse virtuti locus._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 150-161.) + + [990] NUTRIX. _Abiere Colchi; conjugis nulla est fides, + Nihilque superest opibus e tantis tibi._ + MEDEA. _Medea superest: hic mare et terras vides, + Ferrumque, et ignes, et Deos, et fulmina._ + + (_Ibidem_, vers 164-167.) + + [991] _Var._ Et le sceptre des rois, et le foudre des Dieux. + (1639-68) + + [992] _Var._ N'eût point de nos amours étouffé le flambeau. + (1639-57) + + [993] NUTRIX. _Rex est timendus._ MEDEA. _Rex meus fuerat pater._ + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . NUTRIX. _Profuge._ MEDEA. _Poenituit fugæ. + Medea fugiam?_ . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . _Fugiam; at ulciscar prius._ + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _Fortuna opes auferre, non animum potest._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 168-176.) + + [994] Le mot _seule_ manque dans l'édition de 1639. + + [995] _Var._ Madame.... Elle s'enfuit au lieu de m'écouter. + (1639-57) + + [996] _Var._ Elle court à sa perte, et sa brutale envie. + (1639-57) + + + + +ACTE II. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +MÉDÉE, NÉRINE. + + NÉRINE. + + Bien qu'un péril certain suive votre entreprise, + Assurez-vous sur moi, je vous suis toute acquise: 350 + Employez mon service aux flammes, au poison, + Je ne refuse rien; mais épargnez Jason. + Votre aveugle vengeance une fois assouvie, + Le regret de sa mort vous coûteroit la vie; + Et les coups violents d'un rigoureux ennui.... 355 + + MÉDÉE. + + Cesse de m'en parler, et ne crains rien pour lui: + Ma fureur jusque-là n'oseroit me séduire; + Jason m'a trop coûté pour le vouloir détruire; + Mon courroux lui fait grâce, et ma première ardeur[997] + Soutient son intérêt au milieu de mon coeur. 360 + Je crois qu'il m'aime encore, et qu'il nourrit en l'âme + Quelques restes secrets d'une si belle flamme; + Qu'il ne fait qu'obéir aux volontés d'un roi[998], + Qui l'arrache[999] à Médée en dépit de sa foi. + Qu'il vive, et s'il se peut, que l'ingrat me demeure; 365 + Sinon, ce m'est assez que sa Créuse meure: + Qu'il vive cependant, et jouisse du jour + Que lui conserve encor mon immuable amour. + Créon seul et sa fille ont fait la perfidie[1000]; + Eux seuls termineront toute la tragédie: 370 + Leur perte achèvera cette fatale paix. + + NÉRINE. + + Contenez-vous, Madame; il sort de son palais[1001]. + + +SCÈNE II. + +CRÉON, MÉDÉE, NÉRINE, SOLDATS. + + CRÉON. + + Quoi? je te vois encore! Avec quelle impudence + Peux-tu, sans t'effrayer, soutenir ma présence? + Ignores-tu l'arrêt de ton bannissement? 375 + Fais-tu si peu de cas de mon commandement? + Voyez comme elle s'enfle et d'orgueil et d'audace! + Ses yeux ne sont que feu; ses regards, que menace. + Gardes, empêchez-la de s'approcher de moi[1002]. + Va, purge mes États d'un monstre tel que toi: 380 + Délivre mes sujets et moi-même de crainte[1003]. + + MÉDÉE. + + De quoi m'accuse-t-on? quel crime, quelle plainte + Pour mon bannissement vous donne tant d'ardeur[1004]? + + CRÉON. + + Ah! l'innocence même, et la même candeur[1005]! + Médée est un miroir de vertu signalée: 385 + Quelle inhumanité de l'avoir exilée! + Barbare, as-tu sitôt oublié tant d'horreurs? + Repasse tes forfaits, repasse tes erreurs[1006], + Et de tant de pays nomme quelque contrée + Dont tes méchancetés te permettent l'entrée[1007]. 390 + Toute la Thessalie en armes te poursuit; + Ton père te déteste, et l'univers te fuit: + Me dois-je en ta faveur charger de tant de haines, + Et sur mon peuple et moi faire tomber tes peines? + Va pratiquer ailleurs tes noires actions; 395 + J'ai racheté la paix à ces conditions. + + MÉDÉE. + + Lâche paix, qu'entre vous, sans m'avoir écoutée, + Pour m'arracher mon bien vous avez complotée! + Paix dont le déshonneur vous[1008] demeure éternel! + Quiconque sans l'ouïr condamne un criminel, 400 + Son crime eût-il cent fois mérité le supplice[1009], + D'un juste châtiment il fait une injustice. + + CRÉON. + + Au regard de Pélie, il fut bien mieux traité: + Avant que l'égorger tu l'avois écouté[1010]? + + MÉDÉE. + + Écouta-t-il Jason, quand sa haine couverte 405 + L'envoya sur nos bords se livrer à sa perte? + Car comment voulez-vous que je nomme un dessein + Au-dessus de sa force et du pouvoir humain? + Apprenez quelle étoit cette illustre conquête, + Et de combien de morts j'ai garanti sa tête. 410 + Il falloit mettre au joug deux taureaux furieux[1011]: + Des tourbillons de feux s'élançoient de leurs yeux, + Et leur maître Vulcain poussoit par leur haleine + Un long embrasement dessus toute la plaine. + Eux domptés, on entroit en de nouveaux hasards: 415 + Il falloit labourer les tristes champs de Mars, + Et des dents d'un serpent ensemencer leur terre, + Dont la stérilité, fertile pour la guerre, + Produisoit à l'instant des escadrons armés + Contre la même main qui les avoit semés[1012]. 420 + Mais quoi qu'eût fait contre eux une valeur parfaite, + La toison n'étoit pas au bout de leur défaite: + Un dragon, enivré des plus mortels poisons + Qu'enfantent les péchés de toutes les saisons, + Vomissant mille traits de sa gorge enflammée[1013], 425 + La gardoit beaucoup mieux que toute cette armée; + Jamais étoile, lune, aurore, ni soleil, + Ne virent abaisser sa paupière au sommeil: + Je l'ai seule assoupi; seule, j'ai par mes charmes + Mis au joug les taureaux et défait les gensdarmes. 430 + Si lors à mon devoir mon desir limité[1014] + Eût conservé ma gloire et ma fidélité[1015], + Si j'eusse eu de l'horreur de tant d'énormes fautes, + Que devenoit Jason, et tous vos Argonautes? + Sans moi, ce vaillant chef, que vous m'avez ravi, 435 + Fût péri le premier, et tous l'auroient suivi. + Je ne me repens point d'avoir par mon adresse + Sauvé le sang des Dieux et la fleur de la Grèce: + Zéthès, et Calaïs, et Pollux, et Castor, + Et le charmant Orphée, et le sage Nestor, 440 + Tous vos héros enfin tiennent de moi la vie; + Je vous les verrai tous posséder sans envie: + Je vous les ai sauvés, je vous les cède tous; + Je n'en veux qu'un pour moi[1016], n'en soyez point jaloux. + Pour de si bons effets laissez-moi l'infidèle: 445 + Il est mon crime seul, si je suis criminelle; + Aimer cet inconstant, c'est tout ce que j'ai fait: + Si vous me punissez, rendez-moi mon forfait[1017]. + Est-ce user comme il faut d'un pouvoir légitime, + Que me faire coupable et jouir de mon crime[1018]? 450 + + CRÉON. + + Va te plaindre à Colchos. + + MÉDÉE. + + Le retour m'y plaira. + Que Jason m'y remette ainsi qu'il m'en tira[1019]: + Je suis prête à partir sous la même conduite + Qui de ces lieux aimés précipita ma fuite. + O d'un injuste affront les coups les plus cruels! 455 + Vous faites différence entre deux criminels[1020]! + Vous voulez qu'on l'honore, et que de deux complices + L'un ait votre couronne, et l'autre des supplices! + + CRÉON. + + Cesse de plus mêler ton intérêt au sien. + Ton Jason, pris à part, est trop homme de bien[1021]: 460 + Le séparant de toi, sa défense est facile[1022]; + Jamais il n'a trahi son père ni sa ville; + Jamais sang innocent n'a fait rougir ses mains; + Jamais il n'a prêté son bras à tes desseins[1023]; + Son crime, s'il en a, c'est de t'avoir pour femme. 465 + Laisse-le s'affranchir d'une honteuse flamme, + Rends-lui son innocence en l'éloignant de nous[1024]; + Porte en d'autres climats ton insolent courroux, + Tes herbes, tes poisons[1025], ton coeur impitoyable, + Et tout ce qui jamais a fait Jason coupable[1026]. 470 + + MÉDÉE. + + Peignez mes actions plus noires que la nuit; + Je n'en ai que la honte, il en a tout le fruit: + Ce fut en sa faveur que ma savante audace[1027] + Immola son tyran par les mains de sa race; + Joignez-y mon pays et mon frère: il suffit 475 + Qu'aucun de tant de maux ne va qu'à son profit[1028]. + Mais vous les[1029] saviez tous quand vous m'avez reçue; + Votre simplicité n'a point été déçue: + En ignoriez-vous un, quand vous m'avez promis + Un rempart assuré contre mes ennemis[1030]? 480 + Ma main, saignante encor du meurtre de Pélie[1031], + Soulevoit contre moi toute la Thessalie, + Quand votre coeur, sensible à la compassion, + Malgré tous mes forfaits, prit ma protection. + Si l'on me peut depuis imputer quelque crime, 485 + C'est trop peu que l'exil, ma mort est légitime: + Sinon, à quel propos me traitez-vous ainsi? + Je suis coupable ailleurs, mais innocente ici[1032]. + + CRÉON. + + Je ne veux plus ici d'une telle innocence, + Ni souffrir en ma cour ta fatale présence. 490 + Va.... + + MÉDÉE. + + Dieux justes, vengeurs.... + + CRÉON. + + Va, dis-je, en d'autres lieux + Par tes cris importuns solliciter les Dieux. + Laisse-nous tes enfants: je serois trop sévère, + Si je les punissois des crimes de leur mère[1033]; + Et bien que je le pusse avec juste raison, 495 + Ma fille les demande en faveur de Jason. + + MÉDÉE. + + Barbare humanité, qui m'arrache à moi-même, + Et feint de la douceur pour m'ôter ce que j'aime! + Si Jason et Créuse ainsi l'ont ordonné[1034], + Qu'ils me rendent le sang que je leur ai donné. 500 + + CRÉON. + + Ne me réplique plus, suis la loi qui t'est faite; + Prépare ton départ, et pense à ta retraite. + Pour en délibérer, et choisir le quartier, + De grâce ma bonté te donne un jour entier[1035]. + + MÉDÉE. + + Quelle grâce[1036]! + + CRÉON. + + Soldats, remettez-la chez elle; 505 + Sa contestation deviendroit éternelle[1037]. + +(Médée rentre et Créon continue[1038].) + + Quel indomptable esprit! quel arrogant maintien + Accompagnoit l'orgueil d'un si long entretien! + A-t-elle rien fléchi de son humeur altière? + A-t-elle pu descendre à la moindre prière? 510 + Et le sacré respect de ma condition + En a-t-il arraché quelque soumission[1039]? + + +SCÈNE III. + +CRÉON, JASON, CRÉUSE, CLÉONE, SOLDATS. + + CRÉON. + + Te voilà sans rivale, et mon pays sans guerres[1040], + Ma fille: c'est demain qu'elle sort de nos terres. + Nous n'avons désormais que craindre de sa part: 515 + Acaste est satisfait d'un si proche départ; + Et si tu peux calmer le courage d'Ægée, + Qui voit par notre choix son ardeur négligée, + Fais état que demain nous assure à jamais + Et dedans et dehors une profonde paix. 520 + + CRÉUSE. + + Je ne crois pas, Seigneur, que ce vieux roi d'Athènes[1041], + Voyant aux mains d'autrui le fruit de tant de peines, + Mêle tant de foiblesse à son ressentiment, + Que son premier courroux se dissipe aisément[1042]. + J'espère toutefois qu'avec un peu d'adresse 525 + Je pourrai le résoudre à perdre une maîtresse + Dont l'âge peu sortable[1043] et l'inclination + Répondoient assez mal à son affection. + + JASON. + + Il doit vous témoigner par son obéissance + Combien sur son esprit vous avez de puissance; 530 + Et s'il s'obstine à suivre un injuste courroux[1044], + Nous saurons, ma princesse, en rabattre les coups; + Et nos préparatifs contre la Thessalie + Ont trop de quoi punir sa flamme et sa folie[1045]. + + CRÉON. + + Nous n'en viendrons pas là: regarde seulement 535 + A le payer d'estime et de remercîment. + Je voudrois pour tout autre un peu de raillerie: + Un vieillard amoureux mérite qu'on en rie; + Mais le trône soutient la majesté des rois[1046] + Au-dessus du mépris, comme au-dessus des lois. 540 + On doit toujours respect au sceptre, à la couronne. + Remets tout, si tu veux, aux ordres que je donne; + Je saurai l'apaiser avec facilité, + Si tu ne te défends qu'avec civilité. + + +SCÈNE IV. + +JASON, CRÉUSE, CLÉONE. + + JASON. + + Que ne vous dois-je point pour cette préférence, 545 + Où mes desirs n'osoient porter mon espérance! + C'est bien me témoigner un amour infini, + De mépriser un roi pour un pauvre banni! + A toutes ses grandeurs préférer ma misère, + Tourner en ma faveur les volontés d'un père, 550 + Garantir mes enfants d'un exil rigoureux! + + CRÉUSE. + + Qu'a pu faire de moindre un courage amoureux? + La fortune a montré dedans votre naissance + Un trait de son envie, ou de son impuissance; + Elle devoit un sceptre au sang dont vous naissez? 555 + Et sans lui vos vertus le méritoient assez. + L'amour, qui n'a pu voir une telle injustice, + Supplée à son défaut, ou punit sa malice, + Et vous dorme, au plus fort de vos adversités, + Le sceptre que j'attends, et que vous méritez. 560 + La gloire m'en demeure; et les races futures + Comptant notre hyménée entre vos aventures, + Vanteront à jamais mon amour généreux, + Qui d'un si grand héros rompt le sort malheureux. + Après tout, cependant, riez de ma foiblesse: 565 + Prête de posséder le phénix de la Grèce, + La fleur de nos guerriers, le sang de tant de Dieux, + La robe de Médée a donné dans mes yeux. + Mon caprice, à son lustre attachant mon envie, + Sans elle trouve à dire au bonheur de ma vie: 570 + C'est ce qu'ont prétendu mes desseins relevés, + Pour le prix des enfants que je vous ai sauvés. + + JASON. + + Que ce prix est léger pour un si bon office! + Il y faut toutefois employer l'artifice: + Ma jalouse en fureur n'est pas femme à souffrir 575 + Que ma main l'en dépouille afin de vous l'offrir[1047]; + Des trésors dont son père épuise la Scythie, + C'est tout ce qu'elle a pris quand elle en est sortie. + + CRÉUSE. + + Qu'elle a fait un beau choix! jamais éclat pareil + Ne sema dans la nuit les clartés du soleil; 580 + Les perles avec l'or confusément mêlées, + Mille pierres de prix sur ses bords étalées, + D'un mélange divin éblouissent les yeux; + Jamais rien d'approchant ne se fit en ces[1048] lieux. + Pour moi, tout aussitôt que je l'en vis parée, 585 + Je ne fis plus d'état de la toison dorée; + Et dussiez-vous vous-même en être un peu jaloux, + J'en eus presques envie aussitôt que de vous. + Pour apaiser Médée et réparer sa perte, + L'épargne de mon père entièrement ouverte 590 + Lui met à l'abandon tous les trésors du Roi, + Pourvu que cette robe et Jason soient à moi. + + JASON. + + N'en doutez point, ma reine, elle vous est acquise. + Je vais chercher Nérine, et par son entremise + Obtenir de Médée avec dextérité 595 + Ce que refuseroit son courage irrité. + Pour elle, vous savez que j'en fuis les approches[1049]; + J'aurois peine à souffrir l'orgueil de ses reproches; + Et je me connois mal, ou dans notre entretien + Son courroux s'allumant allumeroit le mien. 600 + Je n'ai point un esprit complaisant à sa rage, + Jusques à supporter sans réplique un outrage; + Et ce seroient pour moi d'éternels déplaisirs[1050] + De reculer par là l'effet de vos desirs. + Mais, sans plus de discours, d'une maison voisine 605 + Je vais prendre le temps que sortira Nérine. + Souffrez, pour avancer votre contentement, + Que malgré mon amour je vous quitte un moment[1051]. + + CLÉONE. + + Madame, j'aperçois venir le roi d'Athènes. + + CRÉUSE. + + Allez donc, votre vue augmenteroit[1052] ses peines. 610 + + CLÉONE. + + Souvenez-vous de l'air dont il le faut traiter. + + CRÉUSE. + + Ma bouche accortement saura s'en acquitter. + + +SCÈNE V. + +ÆGÉE[1053], CRÉUSE, CLÉONE. + + ÆGÉE. + + Sur un bruit qui m'étonne et que je ne puis croire, + Madame, mon amour, jaloux de votre gloire, + Vient savoir s'il est vrai que vous soyez d'accord, 615 + Par un honteux hymen, de l'arrêt de ma mort[1054]. + Votre peuple en frémit, votre cour en murmure; + Et tout Corinthe enfin s'impute à grande injure + Qu'un fugitif, un traître, un meurtrier de rois, + Lui donne à l'avenir des princes et des lois; 620 + Il ne peut endurer que l'horreur de la Grèce + Pour prix de ses forfaits épouse sa princesse, + Et qu'il faille ajouter[1055] à vos titres d'honneur: + «Femme d'un assassin et d'un empoisonneur.» + + CRÉUSE. + + Laissez agir, grand roi, la raison sur votre âme, 625 + Et ne le chargez point des crimes de sa femme. + J'épouse un malheureux, et mon père y consent, + Mais prince, mais vaillant, et surtout innocent: + Non pas que je ne faille en cette préférence; + De votre rang au sien je sais la différence. 630 + Mais si vous connoissez l'amour et ses ardeurs, + Jamais pour son objet il ne prend les grandeurs: + Avouez que son feu n'en veut qu'à la personne, + Et qu'en moi vous n'aimiez rien moins que ma couronne. + Souvent je ne sais quoi qu'on ne peut exprimer 635 + Nous surprend, nous emporte, et nous force d'aimer[1056]; + Et souvent, sans raison, les objets de nos flammes + Frappent nos yeux ensemble et saisissent nos âmes. + Ainsi nous avons vu le souverain des Dieux, + Au mépris de Junon, aimer en ces bas lieux; 640 + Vénus quitter son Mars et négliger sa prise, + Tantôt pour Adonis, et tantôt pour Anchise; + Et c'est peut-être encore avec moins de raison + Que bien que vous m'aimiez, je me donne à Jason[1057]. + D'abord dans mon esprit vous eûtes ce partage: 645 + Je vous estimai plus, et l'aimai davantage. + + ÆGÉE. + + Gardez ces compliments pour de moins enflammés, + Et ne m'estimez point qu'autant que vous m'aimez. + Que me sert cet aveu d'une erreur volontaire? + Si vous croyez faillir, qui vous force à le faire? 650 + N'accusez point l'amour ni son aveuglement: + Quand on connoît sa faute, on manque doublement[1058]. + + CRÉUSE. + + Puis donc que vous trouvez la mienne inexcusable[1059], + Je ne veux plus, Seigneur, me confesser coupable[1060]. + L'amour de mon pays et le bien de l'État 655 + Me défendoient l'hymen d'un si grand potentat. + Il m'eût fallu soudain vous suivre en vos provinces, + Et priver mes sujets de l'aspect de leurs princes. + Votre sceptre pour moi n'est qu'un pompeux exil: + Que me sert son éclat? et que me donne-t-il? 660 + M'élève-t-il d'un rang plus haut que souveraine? + Et sans le posséder ne me vois-je pas reine[1061]? + Grâces aux immortels, dans ma condition + J'ai de quoi m'assouvir de cette ambition: + Je ne veux point changer mon sceptre contre un autre; + Je perdrois ma couronne en acceptant la vôtre. + Corinthe est bon sujet, mais il veut voir son roi, + Et d'un prince éloigné rejetteroit la loi. + Joignez à ces raisons qu'un père un peu sur l'âge, + Dont ma seule présence adoucit le veuvage, 670 + Ne sauroit se résoudre à séparer de lui + De ses débiles ans l'espérance et l'appui, + Et vous reconnoîtrez que je ne vous préfère + Que le bien de l'État, mon pays et mon père[1062]. + Voilà ce qui m'oblige au choix d'un autre époux; 675 + Mais comme ces raisons font peu d'effet sur vous, + Afin de redonner le repos à votre âme, + Souffrez que je vous quitte. + + ÆGÉE, seul. + + Allez, allez, Madame, + Étaler vos appas et vanter vos mépris + A l'infâme sorcier qui charme vos esprits. 680 + De cette indignité faites un mauvais conte; + Riez de mon ardeur, riez de votre honte; + Favorisez celui de tous vos courtisans + Qui raillera le mieux le déclin de mes ans: + Vous jouirez fort peu d'une telle insolence; 685 + Mon amour outragé court à la violence; + Mes vaisseaux à la rade, assez proches du port, + N'ont que trop de soldats à faire un coup d'effort. + La jeunesse me manque, et non pas le courage: + Les rois ne perdent point les forces avec l'âge; 690 + Et l'on verra, peut-être avant ce jour fini, + Ma passion vengée, et votre orgueil puni. + +FIN DU SECOND ACTE. + +FOOTNOTES: + + [997] _Var._ Mon courroux lui fait grâce, et tout léger qu'il est, + Notre première ardeur soutient son intérêt. (1639-57) + + [998] _Var._ Il ne fait qu'obéir aux volontés d'un roi. + (1639-64) + + [999] Il y a _qu'il l'arrache_ dans l'édition de 1682, mais + c'est certainement une faute d'impression. Il y en a une autre au + vers 371: _la perte_, pour _leur perte_. + + [1000] . . . . _Si potest, vivat meus, + Ut fuit, Jason; sin minus, vivat tamen, + Memorque nostri muneri parcat meo. + Culpa est Creontis tota_. . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . _Petatur solus hic; poenas luat + Quas debet._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 140-147.) + + [1001] Les éditions de 1664, 68 et 82 portent _contentez-vous_, + pour _contenez-vous_. Nous avons adopté néanmoins le texte des + éditions antérieures, qui offre seul un sens raisonnable. + + [1002] CREON. _Medea. . . . . . . . . . . . . . + Nondum meis exportat e regnis pedem?_ + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . _Fert gradum contra ferox, + Minaxque nostros propius affatus petit. + Arcete, famuli, tactu et accessu procul._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 179-188.) + + [1003] _Egredere, purga regna_ . . . . . . . + . . . . . . . . . . _libera cives metu._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 269, 270.) + + [1004] _Var._ Vous porte à me chasser avecque tant d'ardeur. + (1639-57) + + [1005] . . . . . . . . . . _Vade veloci via, + Monstrumque sævum, horribile jamdudum, avehe._ + MEDEA. _Quod crimen, aut quæ culpa mulctatur fuga[1005-a]?_ + CREON. _Quæ causa pellat, innocens mulier rogat._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 190-193.) + + [1005-a] Voyez la _Médée_ d'Euripide, vers 284. + + [1006] _Var._ Repasse tes forfaits avecque tes erreurs. (1639-57) + + [1007] _Var._ Dont tes méchancetés te promettent l'entrée. (1639 + et 57) + + [1008] L'édition de 1639 donne _nous_, pour _vous_; c'est + évidemment une faute. + + [1009] _Var._ Bien qu'il eût mille fois mérité son supplice. + (1639-57) + + [1010] MEDEA. _Qui statuit aliquid parte inaudita altera, + Æquum licet statuerit, haud æquus fuit._ + CREON. _Auditus a te Pelia supplicium tulit?_ + + (Sénèque, _Médée_, vers 199-201.) + + [1011] Voyez la _Médée_ d'Euripide, vers 474-480. + + [1012] _Var._ Contre le laboureur qui les avoit semés. (1639-57) + + [1013] _Var._ Vomissant mille traits de sa gueule enflammée. + (1639-57) + + [1014] _Var._ Si lors à mes devoirs mon desir limité. (1639) + + [1015] _Var._ Eût conservé ma honte et ma fidélité. (1639-57) + + [1016] _Decus illud ingens, Græciæ florem inclitum, + Præsidia achivæ gentis, et prolem Deum + Servasse memet: munus est Orpheus meum, + Qui suxa cantu mulcet et silvas trahit; + Geminumque munus Castor et Pollux meum est; + Satique Borea_ . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . _Nam ducum taceo ducem, + Pro quo nihil debetur; hunc nulli imputo: + Vobis revexi ceteros, unum mihi._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 226-235.) + + [1017] . . . . . . . . _Si placet, damna ream; + Sed redde crimen._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 245, 246.) + + [1018] _Var._ De me faire coupable et jouir de mon crime? + (1639-60) + + [1019] CREON. _I, querere Colchis._ MEDEA. _Redeo: qui advexit ferat._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 197.) + + [1020] . . . . . . . . _Cur sontes duos + Distinguis?_ + + (_Ibidem_, vers 275, 276.) + + [1021] _Potest Jason, si tuam causam amoves, + Suam tueri: nullus innocuum cruor + Contaminavit; abfuit ferro manus, + Proculque vestro purus a coetu stetit._ + + (_Ibidem_, vers 262-265.) + + [1022] _Var._ La séparant de toi, sa défense est facile. (1657) + + [1023] _Var._ Jamais il n'a prêté sa lame à tes desseins. (1639) + + [1024] _Var._ Rends-lui son innocence en t'éloignant d'ici; + Emporte avecque toi son crime et mon souci. (1639-57) + + [1025] . . . . . . . . . _Letales simul + Tecum aufer herbas._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 269, 270.) + + [1026] _Var._ Tout ce qui me fait craindre et rend Jason coupable. (1639-57) + _Var._ Et tout ce que jamais a fait Jason coupable. (1664) + + [1027] _Var._ C'est à son intérêt que ma savante audace. + (1639-57) + + [1028] . . . . . . . _Illi Pelia, non nobis jacet. + Fugam rapinasque adjice, desertum patrem + Lacerumque fratrem_. . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _Toties nocens sum facta, sed nunquam mihi._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 276-280.) + + [1029] L'édition de 1682 donne, par erreur, _le_, pour _les_: + «Mais vous le saviez tous. + + [1030] _Talem sciebas esse, quum genua attigi, + Fidemque supplex præsidis dextra petii._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 247, 248.) + + [1031] _Var._ Ma main saignoit encor du meurtre de Pélie, + Quand dessous votre foi vous m'avez recueillie, + Et votre coeur, sensible à la compassion. (1639-57) + + [1032] Voyez plus loin, acte III, scène III, p. 383, note 3. + + [1033] MEDEA. _Supplex recedens illud extremum precor, + Ne culpa natos matris insontes trahat._ + CREON. _Vade, hos paterno, ut genitor, excipiam sinu._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 282-284.) + + [1034] _Var._ Si Créuse et Jason ainsi l'ont ordonné. (1639-57) + + [1035] _Unus parando dabitur exsilio dies._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 295.) + + --Voyez aussi la _Médée_ d'Euripide, vers 359. + + [1036] Voyez plus loin la note du vers 834. + + [1037] _Var._ Sa contestation se rendroit éternelle. (1639-57) + + [1038] Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1639. + + [1039] Les éditions de 1639-48 portent _submission_. + + [1040] _Var._ Te voilà sans rivale, et mon pays sans guerre, + Ma fille: c'est demain qu'elle sort de ma terre. (1639-60) + + [1041] _Var._ Je ne crois pas, Monsieur, que ce vieux roi + d'Athènes. (1639-60) + + [1042] _Var._ Que ses premiers bouillons s'apaisent aisément. + (1639-57) + + [1043] Dans l'édition de 1682, on a imprimé par erreur: «dont + l'âge un peu sortable.»--Au vers 532, il y a une autre faute: + «Nous savons,» pour «Nous saurons.» + + [1044] _Var._ Et si dans sa colère il demeuroit entier, + Ma princesse, en tout cas, nous sommes du métier. (1639) + + [1045] _Var._ Ne sont que trop bastants à ranger sa folie. (1639) + + [1046] _Var._ Mais on ne traite point les rois avec mépris; + On leur doit du respect, quoi qu'ils aient entrepris: + Remets, si tu le veux, sur moi toute l'affaire; + Quelques raisons d'État le pourront satisfaire, + Et pour m'y préparer plus de facilité, + Surtout ne le reçois qu'avec civilité. (1639-57) + + [1047] _Var._ Qu'on la prenne en ses mains afin de vous l'offrir. + (1639) + + [1048] Les éditions de 1639-52 et de 1657 portent _ses_, pour + _ces_. + + [1049] _Var._ Pour elle, vous savez que je fuis ses approches: + Je ne m'expose point à ses vaines reproches. (1639-57) + + [1050] _Var._ Or jugez à quel point iroient mes déplaisirs. + (1639-57) + + [1051] _Var._ Que malgré notre amour je vous quitte un moment. + (1639) + + [1052] On lit _augmentera_, pour _augmenteroit_, dans l'édition + de 1682. + + [1053] Ce personnage est emprunté à Euripide, mais c'est + Corneille qui a eu la fâcheuse idée d'en faire le futur de Créuse + et au besoin de Médée. Voyez plus haut l'_Examen_, p. 335 et 336. + + [1054] _Var._ Par ce honteux hymen, de l'arrêt de ma mort. + (1639-57) + + [1055] L'édition de 1682 porte _ajuster_, pour _ajouter_. + + [1056] Voyez plus haut la Notice sur _la Comédie des Tuileries_, + p. 308 et 309. + + [1057] _Var._ Que bien que vous m'aimez, je me donne à Jason. + (1663-68) + + [1058] _Var._ Quand on connoît sa faute, on pèche doublement. + (1639-57) + + [1059] _Var._ Puis donc que vous trouvez ma faute inexcusable. + (1639, 44 et 52-57) + _Var._ Puisque vous trouvez donc ma faute inexcusable. (1648) + + [1060] _Var._ Je ne veux plus, Monsieur, me confesser coupable. + (1639-60) + + [1061] _Var._ Et sans le posséder suis-je pas déjà reine? + (1639-57) + + [1062] _Var._ [Que le bien de l'État, mon pays et mon père.] + ÆGÉE. Puisque mon mauvais sort à ce point me réduit, + Qu'au lieu de me servir, ma couronne me nuit, + Pour divertir l'effet de ce funeste oracle, + Je dépose à vos pieds ce précieux obstacle: + Madame, à mes sujets donnez un autre roi, + De tout ce que je suis ne retenez que moi. + Allez, sceptre, grandeurs, majesté, diadème: + Votre odieux éclat déplaît à ce que j'aime; + Je hais ce nom de roi qui s'oppose à mes voeux, + Et le titre d'esclave est le seul que je veux. + CRÉUSE. Sans plus vous emporter à cette complaisance, + Perdez mon souvenir avecque ma présence, + Et puisque mes raisons ont si peu de pouvoir, + Que votre émotion se redouble à me voir, + [Afin de redonner le repos à votre âme.] (1639-57) + + + + +ACTE III. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +NÉRINE. + + Malheureux instrument du malheur qui nous presse, + Que j'ai pitié de toi, déplorable princesse! + Avant que le soleil ait fait encore un tour, 695 + Ta perte inévitable achève ton amour[1063]. + Ton destin te trahit, et ta beauté fatale + Sous l'appas d'un hymen t'expose à ta rivale; + Ton sceptre est impuissant à vaincre son effort, + Et le jour de sa fuite est celui de ta mort[1064]. 700 + Sa vengeance à la main, elle n'a qu'à résoudre: + Un mot du haut des cieux fait descendre le foudre; + Les mers, pour noyer tout, n'attendent que sa loi; + La terre offre à s'ouvrir sous le palais du Roi; + L'air tient les vents tous prêts à suivre sa colère, 705 + Tant la nature esclave a peur de lui déplaire; + Et si ce n'est assez de tous les éléments, + Les enfers vont sortir à ses commandements. + Moi, bien que mon devoir m'attache à son service, + Je lui prête à regret un silence complice: 710 + D'un louable desir mon coeur sollicité + Lui feroit avec joie une infidélité; + Mais loin de s'arrêter, sa rage découverte + A celle de Créuse ajouteroit ma perte; + Et mon funeste avis ne serviroit de rien 715 + Qu'à confondre mon sang dans les bouillons du sien. + D'un mouvement contraire à celui de mon âme, + La crainte de la mort m'ôte celle du blâme; + Et ma timidité s'efforce d'avancer[1065] + Ce que hors du péril je voudrois traverser. 720 + + +SCÈNE II. + +JASON, NÉRINE. + + JASON. + + Nérine, eh bien! que dit, que fait notre exilée[1066]? + Dans ton cher entretien s'est-elle consolée[1067]? + Veut-elle bien céder à la nécessité? + + NÉRINE. + + Je trouve en son chagrin moins d'animosité; + De moment en moment son âme plus humaine 725 + Abaisse sa colère, et rabat de sa haine: + Déjà son déplaisir ne vous[1068] veut plus de mal. + + JASON. + + Fais-lui prendre pour tous un sentiment égal. + Toi, qui de mon amour connoissois la tendresse, + Tu peux connoître aussi quelle douleur me presse. 730 + Je me sens déchirer le coeur à son départ: + Créuse en ses malheurs prend même quelque part, + Ses pleurs en ont coulé; Créon même en[1069] soupire, + Lui préfère à regret le bien de son empire; + Et si dans son adieu son coeur moins irrité 735 + En voulait mériter la libéralité[1070], + Si jusque-là Médée apaisoit ses menaces, + Qu'elle eût soin de partir avec ses bonnes grâces[1071], + Je sais (comme il est bon) que ses trésors ouverts + Lui seroient, sans réserve, entièrement offerts, 740 + Et malgré les malheurs où le sort l'a réduite, + Soulageroient sa peine et soutiendroient sa fuite. + + NÉRINE. + + Puisqu'il faut se résoudre à ce bannissement, + Il faut en adoucir le mécontentement. + Cette offre y peut servir, et par elle j'espère[1072], 745 + Avec un peu d'adresse, apaiser sa colère; + Mais d'ailleurs toutefois n'attendez rien de moi, + S'il faut prendre congé de Créuse et du Roi: + L'objet de votre amour et de sa jalousie + De toutes ses fureurs l'auroit tôt[1073] ressaisie. 750 + + JASON. + + Pour montrer sans les voir son courage apaisé, + Je te dirai, Nérine, un moyen fort aisé[1074]; + Et de si longue main je connois ta prudence, + Que je t'en fais sans peine entière confidence. + Créon bannit Médée, et ses ordres précis 755 + Dans son bannissement enveloppoient ses fils: + La pitié de Créuse a tant fait vers son père, + Qu'ils n'auront point de part au malheur de leur mère[1075]. + Elle lui doit par eux quelque remercîment; + Qu'un présent de sa part suive leur compliment: 760 + Sa robe, dont l'éclat sied mal à sa fortune, + Et n'est à son exil qu'une charge importune, + Lui gagneroit le coeur d'un prince libéral, + Et de tous ses trésors l'abandon général. + D'une vaine parure, inutile à sa peine[1076], 765 + Elle peut acquérir de quoi faire la Reine: + Créuse, ou je me trompe, en a quelque desir, + Et je ne pense pas qu'elle pût mieux choisir. + Mais la voici qui sort; souffre que je l'évite: + Ma rencontre la trouble, et mon aspect l'irrite[1077]. 770 + + +SCÈNE III. + +MÉDÉE, JASON, NÉRINE. + + MÉDÉE. + + Ne fuyez pas, Jason, de ces funestes lieux. + C'est à moi d'en partir: recevez mes adieux. + Accoutumée à fuir, l'exil m'est peu de chose; + Sa rigueur n'a pour moi de nouveau que sa cause. + C'est pour vous que j'ai fui, c'est vous qui me chassez. + Où me renvoyez-vous, si vous me bannissez? + Irai-je sur le Phase, où j'ai trahi mon père, + Apaiser de mon sang les mânes de mon frère? + Irai-je en Thessalie, où le meurtre d'un roi + Pour victime aujourd'hui ne demande que moi? 780 + Il n'est point de climat dont mon amour fatale + N'ait acquis à mon nom la haine générale; + Et ce qu'ont fait pour vous mon savoir et ma main + M'a fait un ennemi de tout le genre humain[1078]. + Ressouviens-t'en, ingrat; remets-toi dans la plaine 785 + Que ces taureaux affreux brûloient de leur haleine; + Revois ce champ guerrier dont les sacrés sillons + Élevoient contre toi de soudains bataillons; + Ce dragon qui jamais n'eut les paupières closes[1079]; + Et lors préfère-moi Créuse, si tu l'oses. 790 + Qu'ai-je épargné depuis qui fût en mon pouvoir[1080]? + Ai-je auprès de l'amour écouté mon devoir? + Pour jeter un obstacle à l'ardente poursuite + Dont mon père en fureur touchoit déjà ta fuite, + Semai-je avec regret mon frère par morceaux?[1081]? 795 + A ce funeste objet épandu sur les eaux[1082], + Mon père, trop sensible aux droits de la nature, + Quitta tous autres soins que de sa sépulture; + Et par ce nouveau crime émouvant sa pitié, + J'arrêtai les effets de son inimitié. 800 + Prodigue de mon sang, honte de ma famille[1083], + Aussi cruelle soeur que déloyale fille, + Ces titres glorieux plaisoient à mes amours; + Je les pris sans horreur pour conserver tes jours. + Alors, certes, alors mon mérite étoit rare; 805 + Tu n'étois point honteux d'une femme barbare. + Quand à ton père usé je rendis la vigueur, + J'avois encor tes voeux, j'étois encor ton coeur; + Mais cette affection, mourant avec Pélie, + Dans le même tombeau se vit ensevelie[1084]: 810 + L'ingratitude en l'âme, et l'impudence au front, + Une Scythe en ton lit te fut lors un affront; + Et moi, que tes desirs avoient tant souhaitée, + Le dragon assoupi, la toison emportée, + Ton tyran massacré, ton père rajeuni, 815 + Je devins un objet digne d'être banni. + Tes desseins achevés, j'ai mérité ta haine: + Il t'a fallu sortir d'une honteuse chaîne, + Et prendre une moitié qui n'a rien plus que moi, + Que le bandeau royal, que j'ai quitté pour toi. 820 + + JASON. + + Ah! que n'as-tu des yeux à lire dans mon âme, + Et voir les purs motifs de ma nouvelle flamme! + Les tendres sentiments d'un amour paternel + Pour sauver mes enfants me rendent criminel[1085], + Si l'on peut nommer crime un malheureux divorce 825 + Où le soin que j'ai d'eux me réduit et me force[1086]. + Toi-même, furieuse, ai-je peu fait pour toi + D'arracher ton trépas aux vengeances d'un roi? + Sans moi ton insolence alloit être punie; + A ma seule prière on ne t'a que bannie[1087]. 830 + C'est rendre la pareille à tes grands coups d'effort: + Tu m'as sauvé la vie, et j'empêche ta mort. + + MÉDÉE. + + On ne m'a que bannie! ô bonté souveraine! + C'est donc une faveur, et non pas une peine[1088]! + Je reçois une grâce au lieu d'un châtiment, 835 + Et mon exil encor doit un remercîment! + Ainsi l'avare soif du brigand assouvie, + Il s'impute à pitié de nous laisser la vie: + Quand il n'égorge point, il croit nous pardonner, + Et ce qu'il n'ôte pas, il pense le donner. 840 + + JASON. + + Tes discours, dont Créon de plus en plus s'offense, + Le forceroient enfin à quelque violence. + Éloigne-toi d'ici tandis qu'il t'est permis: + Les rois ne sont jamais de foibles ennemis. + + MÉDÉE. + + A travers tes conseils je vois assez ta ruse: 845 + Ce n'est là m'en donner qu'en faveur de Créuse. + Ton amour, déguisé d'un soin officieux, + D'un objet importun veut délivrer ses yeux. + + JASON. + + N'appelle point amour un change inévitable, + Où Créuse fait moins que le sort qui m'accable. 850 + + MÉDÉE. + + Peux-tu bien, sans rougir, désavouer tes feux? + + JASON. + + Eh bien, soit; ses attraits captivent tous mes voeux: + Toi qu'un amour furtif souilla de tant de crimes, + M'oses-tu reprocher des ardeurs légitimes? + + MÉDÉE. + + Oui, je te les reproche, et de plus.... + + JASON. + + Quels forfaits? 855 + + MÉDÉE. + + La trahison, le meurtre, et tous ceux que j'ai faits. + + JASON. + + Il manque encor ce point à mon sort déplorable, + Que de tes cruautés on me fasse coupable. + + MÉDÉE. + + Tu présumes en vain de t'en mettre à couvert: + Celui-là fait le crime à qui le crime sert. 860 + Que chacun, indigné contre ceux de ta femme, + La traite en ses discours de méchante et d'infâme: + Toi seul, dont ses forfaits ont fait tout le bonheur, + Tiens-la pour innocente, et défends son honneur. + + JASON. + + J'ai honte de ma vie, et je hais son usage, 865 + Depuis que je la dois aux effets de ta rage. + + MÉDÉE. + + La honte généreuse, et la haute vertu! + Puisque tu la hais tant, pourquoi la gardes-tu[1089]? + + JASON. + + Au bien de nos enfants, dont l'âge foible et tendre + Contre tant de malheurs ne sauroit se défendre: 870 + Deviens en leur faveur d'un naturel plus doux. + + MÉDÉE. + + Mon âme à leur sujet redouble son courroux. + Faut-il ce déshonneur pour comble à mes misères, + Qu'à mes enfants Créuse enfin donne des frères! + Tu vas mêler, impie, et mettre en rang pareil 875 + Des neveux de Sisyphe avec ceux du Soleil[1090]! + + JASON. + + Leur grandeur soutiendra la fortune des autres; + Créuse et ses enfants conserveront les nôtres[1091]. + + MÉDÉE. + + Je l'empêcherai bien, ce mélange odieux, + Qui déshonore ensemble et ma race et les Dieux. 880 + + JASON. + + Lassés de tant de maux, cédons à la fortune. + + MÉDÉE. + + Ce corps n'enferme pas une âme si commune; + Je n'ai jamais souffert qu'elle me fît la loi, + Et toujours ma fortune a dépendu de moi[1092]. + + JASON. + + La peur que j'ai d'un sceptre.... + + MÉDÉE. + + Ah! coeur rempli de feinte, + Tu masques tes desirs d'un faux titre de crainte[1093]: + Un sceptre est l'objet seul qui fait ton nouveau choix[1094]. + + JASON. + + Veux-tu que je m'expose aux haines de deux rois, + Et que mon imprudence attire sur nos têtes, + D'un et d'autre côté, de nouvelles tempêtes? 890 + + MÉDÉE. + + Fuis-les, fuis-les tous deux; suis Médée à ton tour, + Et garde au moins ta foi, si tu n'as plus d'amour. + + JASON. + + Il est aisé de fuir; mais il n'est pas facile + Contre deux rois aigris de trouver un asile. + Qui leur résistera, s'ils viennent à s'unir? 895 + + MÉDÉE. + + Qui me résistera, si je te veux punir[1095], + Déloyal? Auprès d'eux crains-tu si peu Médée? + Que toute leur puissance, en armes débordée, + Dispute contre moi ton coeur qu'ils m'ont surpris, + Et ne sois du combat que le juge et le prix! 900 + Joins-leur, si tu le veux, mon père et la Scythie: + En moi seule ils n'auront que trop forte partie[1096]. + Bornes-tu mon pouvoir à celui des humains? + Contre eux, quand il me plaît, j'arme leurs propres mains; + Tu le sais, tu l'as vu, quand ces fils de la Terre 905 + Par leurs coups mutuels terminèrent leur guerre. + Misérable! je puis adoucir des taureaux; + La flamme m'obéit, et je commande aux eaux[1097]; + L'enfer tremble, et les cieux, sitôt que je les nomme: + Et je ne puis toucher les volontés d'un homme! 910 + Je t'aime encor, Jason, malgré ta lâcheté[1098]; + Je ne m'offense plus de ta légèreté: + Je sens à tes regards décroître ma colère; + De moment en moment ma fureur se modère; + Et je cours sans regret à mon bannissement, 915 + Puisque j'en vois sortir ton établissement. + Je n'ai plus qu'une grâce à demander ensuite: + Souffre que mes enfants accompagnent ma fuite[1099]; + Que je t'admire encore en chacun de leurs traits, + Que je t'aime et te baise en ces petits portraits; 920 + Et que leur cher objet, entretenant ma flamme, + Te présente à mes yeux aussi bien qu'à mon âme. + + JASON. + + Ah! reprends ta colère, elle a moins de rigueur. + M'enlever mes enfants, c'est m'arracher le coeur; + Et Jupiter tout prêt à m'écraser du foudre, 925 + Mon trépas à la main, ne pourroit m'y résoudre[1100]. + C'est pour eux que je change; et la Parque, sans eux, + Seule de notre hymen pourroit rompre les noeuds[1101]. + + MÉDÉE. + + Cet amour paternel, qui te fournit d'excuses, + Me fait souffrir aussi que tu me les refuses: 930 + Je ne t'en presse plus, et, prête à me bannir, + Je ne veux plus de toi qu'un léger souvenir! + + JASON. + + Ton amour vertueux fait ma plus grande gloire: + Ce seroit me trahir qu'en perdre la mémoire; + Et le mien envers toi, qui demeure éternel, 935 + T'en laisse en cet adieu le serment solennel. + + Puissent briser mon chef les traits les plus sévères + Que lancent des grands Dieux les plus âpres colères[1102]; + Qu'ils s'unissent ensemble afin de me punir. + Si je ne perds la vie avant ton souvenir! 940 + + +SCÈNE IV. + +MÉDÉE, NÉRINE. + + MÉDÉE. + + J'y donnerai bon ordre: il est en ta puissance + D'oublier mon amour, mais non pas ma vengeance; + Je la saurai graver en tes esprits glacés + Par des coups trop profonds pour en être effacés. + + Il aime ses enfants, ce courage inflexible: 945 + Son foible est découvert; par eux il est sensible; + Par eux mon bras, armé d'une juste rigueur, + Va trouver des chemins à lui percer le coeur[1103]. + + NÉRINE. + + Madame, épargnez-les, épargnez vos entrailles; + N'avancez point par là vos propres funérailles[1104]: 950 + Contre un sang innocent pourquoi vous irriter, + Si Créuse en vos lacs se vient précipiter? + Elle-même s'y jette, et Jason vous la livre. + + MÉDÉE. + + Tu flattes mes desirs. + + NÉRINE. + + Que je cesse de vivre, + Si ce que je vous dis n'est pure vérité[1105]! 955 + + MÉDÉE. + + Ah! ne me tiens donc plus l'âme en perplexité! + + NÉRINE. + + Madame, il faut garder que quelqu'un ne nous voie, + Et du palais du Roi découvre notre joie: + Un dessein éventé succède rarement. + + MÉDÉE. + + Rentrons donc, et mettons nos secrets sûrement. 960 + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + +FOOTNOTES: + + [1063] L'édition de 1682 porte, par erreur: «tout amour,» pour + «ton amour.» + + [1064] _Var._ [Et le jour de sa fuite est celui de ta mort.] + Celle qui de son fils saoula le roi de Thrace + Eut bien moins que Médée et de rage et d'audace. + Seule égale à soi-même en sa vaste fureur, + Ses projets les plus doux me font trembler d'horreur. + [Sa vengeance à la main, elle n'a qu'à résoudre.] (1639-57) + + [1065] _Var._ Ma peur me fait fidèle et tâche d'avancer + Les desseins que je veux et n'ose traverser. (1639-57) + + [1066] _Var._ Nérine, eh bien! que fait notre pauvre exilée? + (1639-60) + + [1067] _Var._ Tes sages entretiens l'ont-ils point consolée? + Ne peut-elle céder à la nécessité? + NÉR. Elle a bien refroidi son animosité. (1639-57) + + [1068] Les éditions de 1663-82, au lieu de _vous_, portent + _nous_, qui n'offre point ici un sens satisfaisant. Thomas + Corneille a rétabli le _vous_ en 1692. + + [1069] _En_ est omis dans l'édition de 1682. + + [1070] _Var._ Pouvoit laisser agir sa libéralité. (1639-64) + + [1071] _Var._ Qu'elle voulût partir avec ses bonnes grâces. + (1639-64) + + [1072] On lit _cet offre_, pour _cette offre_, dans les éditions + de 1663-82; mais la fin du vers: «et par _elle_ j'espère,» montre + que c'est une faute. + + [1073] On a imprimé _trop_, pour _tôt_, dans l'édition de 1682. + + [1074] _Var._ [Je te dirai, Nérine, un moyen fort aisé;] + Mais puis-je m'assurer dessus ta confidence? + Oui, de trop longue main je connois ta prudence. + On a banni Médée, et Créon tout d'un temps + Joignoit à son exil celui de ses enfants: + [La pitié de Créuse a tant fait vers son père.] (1639-57) + + [1075] _Var._ Qu'ils n'auront point de part aux malheurs de leur + mère. (1639) + + [1076] _Var._ Elle peut aisément d'une chose inutile + Semer pour sa retraite une terre fertile. (1639-57) + + [1077] _Var._ Puisqu'à mon seul aspect je la vois qui + s'irrite[1077-a]. (1639-57) + + [1077-a] _Atque ecce, viso memet, exsiluit, furit._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 445.) + + [1078] _Fugimus, Iason, fugimus: hoc non est novum, + Mutare sedes; causa fugiendi nova est. + Pro te solebam fugere. Discedo, exeo. + Penatibus profugere quam cogis tuis, + Ad quos remittis? Phasin et Colchos petam, + Patriumque regnum, quæque fraternus cruor + Perfudit arva?_ . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _Parvamne Iolcon, Thessala an Tempe petam? + Quascumque aperui tibi vias, clusi mihi._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 447-458.) + + --Voyez aussi la _Médée_ d'Euripide, vers 390-392 et vers 361-365. + + [1079] . . . . . . . . . _Ingratum caput! + Revolvat animus igneos tauri halitus_, + . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _Hostisque subiti tela, quum jussu meo + Terrigena miles mutua cæde occidit_, + . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _Somnoque jussum lumina ignoto dare + Insomne monstrum._ + + (_Ibidem_, vers 465-473.) + + [1080] _Var._ Qu'ai-je épargné depuis qui fût à mon pouvoir? + (1652-57) + + [1081] . . . . . . . . . . . . _Comes + Divisus ense, funus ingestum patri, + Sparsumque ponto corpus...._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 131-133.) + + [1082] _Var._ A cet objet piteux épandu sur les eaux. (1639-57) + + [1083] _Var._ Bourrelle de mon sang, honte de ma famille. + (1639-57) + + [1084] _Var._ Sous un même tombeau se vit ensevelie. (1639-57) + + [1085] . . . . . . . _Non timor vincit virum, + Sed trepida pietas; quippe sequeretur necem + Proles parentum. . . . . . . . . . . . . . + Nati patrem vicere._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 437-441.) + + [1086] _Var._ Où le soin que j'ai d'eux me range à toute force. + (1639) + + [1087] _Perimere quum te vellet infestus Creo, + Lacrimis meis evictus, exsilium dedit._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 490, 491.) + + [1088] _Poenam putabam; munus, ut video, est fuga._ + + (_Ibidem_, vers 492.) + + [1089] _Var._ Si tu la hais si fort, pourquoi la gardes-tu? + (1639-57) + + [1090] _Var._ Les neveux de Sisyphe avec ceux du Soleil. + (1639-60) + + [1091] JASON. _Dum licet abire, profuge, teque hinc eripe: + Gravis ira regum est semper._ MEDEA. _Hoc suades mihi, + Præstas Creusæ: pellicem invisam amoves._ + JASON. _Medea amores obicit?_ MEDEA. _Et cædem, et dolos._ + JASON. _Objicere crimen quod potes tandem mihi?_ + MEDEA. _Quodcumque feci._ JASON. _Restat hoc unum insuper, + Tuis ut etiam sceleribus fiam nocens._ + MEDEA. _Tua illa, tua sunt illa: cui prodest scelus + Is fecit. Omnes conjugem infamem arguant; + Solus tuere, solus insontem voca: + Tibi innocens sit, quisquis est pro te nocens_[1091-a]. + JASON. _Ingrata vita est cujus acceptæ pudet._ + MEDEA. _Retinenda non est cujus acceptæ pudet._ + JASON. _Quin potius ira concitum pectus doma: + Placare natis._ MEDEA. _Abdico, ejuro, abnuo. + Meis Creusa liberis fratres dabit?_ + JASON. _Regina natis exsulum, afflictis potens._ + MEDEA. _Non veniat unquam tam malus miseris dies + Qui prole foeda misceat prolem inclitam:_ + _Phoebi nepotes Sisyphi nepotibus._ + JASON. _Quid, misera, meque teque in exitium trahis? + Abscede, quæso._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 493-514.) + + --Voyez aussi la _Médée_ d'Euripide, vers 408-410 et 564, 565. + + [1091-a] Médée dit de même à Jason dans Ovide: + + _Ut culpent alii, tibi me laudare necesse est, + Pro quo sum toties esse coacta nocens._ + + (_Héroides_, XII, vers 131, 132.) + + [1092] . . . . . JASON. _Cedo defessus malis; + Et ipsa casus sæpe jam expertos time._ + MEDEA. _Fortuna semper omnis infra me stetit._ + + (_Ibidem_, vers 518-520.) + + [1093] _Var._ [Tu masques tes desirs d'un faux titre de crainte:] + Un sceptre pour ton change a seul de vrais appas. + JAS. Vois l'état où je suis: j'ai deux rois sur les bras, + Acaste à la campagne, et Créon dans la ville: + Que leur puis-je opposer qu'un courage inutile? + MÉD. Fuis-les tous deux pour moi; suis Médée à ton tour; + Sauve ton innocence avecque ton amour; + Fais-les, je n'arme pas ta dextre sanguinaire + Ni contre ton parent, ni contre ton beau-père. + JAS. [Qui leur résistera, s'ils viennent à s'unir?] (1639-57) + + [1094] JASON. _Alta extimesco sceptra._ MEDEA. _Ne cupias vide._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 529) + + [1095] Les éditions de 1639, de 1644 et de 1652-64 ponctuent + ainsi ce vers et le suivant: + + Qui me résistera si je te veux punir? + Déloyal, auprès d'eux crains-tu si peu Médée? + + [1096] JASON. _Acastus instat; propior est hostis Creo._ + MEDEA. _Utrumque profuge_. . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . _Innocens mecum fuge._ + JASON. _Et quis resistet, gemina si bella ingruant, + Creo atque Acastus arma si jungant sua?_ + MEDEA. _His adice Colchos, adjice Æten ducem, + Scythas Pelasgis junge: demersos dabo._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 521-528.) + + [1097] _Var._ [La flamme m'obéit, et je commande aux eaux:] + Et je ne puis chasser le feu qui me consomme, + Ni toucher tant soit peu les volontés d'un homme! (1639) + + [1098] Je t'aime encor, Jason, malgré ta lâcheté, + + n'est point imité de Sénèque; et Racine en cet endroit s'est + rencontré avec Corneille, quand il fait dire à Roxane: + + Écoutez, Bajazet, je sens que je vous aime, etc. + + (_Bajazet_, acte II, scène I.) + + La situation et la passion amènent souvent des sentiments et des + expressions qui se ressemblent sans qu'elles soient imitées. + (Voltaire.) + + [1099] . . . . . . . _Liberos tantum fugæ + Habere comites liceat._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 541, 542.) + + --Dans Euripide, au contraire (vers 929, 930), Médée demande pour + ses enfants la faveur de rester à Corinthe. + + [1100] _Parere precibus cupere me fateor tuis: + Pietas vetat; namque istud ut possim pati, + Non ipse memet cogat et rex et socer._ + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . _Spiritu citius queam + Carere, membris, luce._ + + (_Ibidem_, vers 544-549.) + + [1101] _Var._ Seule eût de notre hymen rompu les chastes noeuds. + (1639) + + [1102] _Var._ Qu'élancent des grands Dieux les plus âpres + colères. (1639) + + [1103] . . . . . . . . . _Sic natos amat? + Bene est: tenetur. Vulneri patuit locus._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 549, 550.) + + --Voyez aussi la _Médée_ d'Euripide, vers 813. + + [1104] Voyez la _Médée_ d'Euripide, vers 1036, 1037. + + [1105] _Var._ Si je vous ai rien dit contre la vérité! (1639-60) + + + + +ACTE IV. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +MÉDÉE, NÉRINE. + + MÉDÉE, seule dans sa grotte magique[1106]. + + C'est trop peu de Jason, que ton oeil me dérobe, + C'est trop peu de mon lit: tu veux encor ma robe, + Rivale insatiable, et c'est encor trop peu, + Si, la force à la main, tu l'as sans mon aveu: + Il faut que par moi-même elle te soit offerte, 965 + Que perdant mes enfants, j'achète encor leur perte; + Il en faut un hommage à tes divins attraits, + Et des remercîments au vol que tu me fais. + Tu l'auras: mon refus seroit un nouveau crime: + Mais je t'en veux parer pour être ma victime, 970 + Et sous un faux semblant de libéralité, + Soûler et ma vengeance et ton avidité. + Le charme est achevé, tu peux entrer, Nérine. + +(Nérine sort, et Médée continue[1107].) + + Mes maux dans ces poisons trouvent leur médecine: + Vois combien de serpents à mon commandement 975 + D'Afrique jusqu'ici n'ont tardé qu'un moment, + Et contraints d'obéir à mes charmes[1108] funestes, + Ont sur ce don fatal vomi toutes leurs pestes[1109]. + L'amour à tous mes sens ne fut jamais si doux + Que ce triste appareil à mon esprit jaloux. 980 + Ces herbes ne sont pas d'une vertu commune: + Moi-même en les cueillant je fis pâlir la lune, + Quand, les cheveux flottants, le bras et le pied nu, + J'en dépouillai jadis un climat inconnu. + Vois mille autres[1110] venins: cette liqueur épaisse 985 + Mêle du sang de l'hydre avec celui de Nesse[1111]; + Python eut cette langue; et ce plumage noir + Est celui qu'une harpie[1112] en fuyant laissa choir[1113]; + Par ce tison Althée assouvit sa colère, + Trop pitoyable soeur et trop cruelle mère[1114]; 990 + Ce feu tomba du ciel avecque Phaéthon, + Cet autre vient des flots du pierreux Phlégéthon; + Et celui-ci jadis remplit en nos contrées + Des taureaux de Vulcain les gorges ensoufrées[1115]. + Enfin, tu ne vois là poudres, racines, eaux, 995 + Dont le pouvoir mortel n'ouvrît mille tombeaux: + Ce présent déceptif[1116] a bu toute leur force, + Et bien mieux que mon bras vengera mon divorce. + Mes tyrans par leur perte apprendront que jamais[1117].... + Mais d'où vient ce grand bruit que j'entends au palais? + + NÉRINE. + + Du bonheur de Jason, et du malheur d'Ægée: + Madame, peu s'en faut qu'il ne vous ait vengée. + Ce généreux vieillard, ne pouvant supporter[1118] + Qu'on lui vole à ses yeux ce qu'il croit mériter, + Et que sur sa couronne et sa persévérance 1005 + L'exil de votre époux ait eu la préférence, + A tâché par la force à repousser l'affront + Que ce nouvel hymen lui porte sur le front. + Comme cette beauté, pour lui toute de glace, + Sur les bords de la mer contemploit la bonace, 1010 + Il la voit mal suivie, et prend un si beau temps + A rendre ses desirs et les vôtres contents. + De ses meilleurs soldats une troupe choisie + Enferme la princesse, et sert sa jalousie[1119]; + L'effroi qui la surprend la jette en pâmoison; 1015 + Et tout ce qu'elle peut, c'est de nommer Jason. + Ses gardes à l'abord font quelque résistance, + Et le peuple leur prête une foible assistance; + Mais l'obstacle léger de ces débiles coeurs + Laissoit honteusement Créuse à leurs vainqueurs: 1020 + Déjà presque en leur bord elle étoit enlevée.... + + MÉDÉE. + + Je devine la fin, mon traître l'a sauvée[1120]. + + NÉRINE. + + Oui, Madame, et de plus Ægée est prisonnier: + Votre époux à son myrte ajoute ce laurier; + Mais apprenez comment. + + MÉDÉE. + + N'en dis pas davantage: 1025 + Je ne veux point savoir ce qu'a fait son courage; + Il suffit que son bras a travaillé pour nous, + Et rend une victime à mon juste courroux. + Nérine, mes douleurs auroient peu d'allégeance, + Si cet enlèvement l'ôtoit à ma vengeance; 1030 + Pour quitter son pays en est-on malheureux? + Ce n'est pas son exil, c'est sa mort que je veux. + Elle auroit trop d'honneur de n'avoir que ma peine, + Et de verser des pleurs pour être deux fois reine. + Tant d'invisibles feux enfermés dans ce don, 1035 + Que d'un titre plus vrai j'appelle ma rançon, + Produiront des effets bien plus doux à ma haine. + + NÉRINE. + + Par là vous vous vengez, et sa perte est certaine: + Mais contre la fureur de son père irrité + Où pensez-vous trouver un lieu de sûreté? 1040 + + MÉDÉE. + + Si la prison d'Ægée a suivi sa défaite, + Tu peux voir qu'en l'ouvrant je m'ouvre une retraite[1121], + Et que ses fers brisés, malgré leurs attentats[1122], + A ma protection engagent ses États. + Dépêche seulement, et cours vers ma rivale 1045 + Lui porter de ma part cette robe fatale: + Mène-lui mes enfants, et fais-les, si tu peux, + Présenter par leur père à l'objet de ses voeux. + + NÉRINE. + + Mais, Madame, porter cette robe empestée, + Que de tant de poisons vous avez infectée, 1050 + C'est pour votre Nérine un trop funeste emploi: + Avant que sur Créuse ils agiroient sur moi. + + MÉDÉE. + + Ne crains pas leur vertu, mon charme la modère, + Et lui défend d'agir que sur elle et son père. + Pour un si grand effet prends un coeur plus hardi, 1055 + Et sans me répliquer, fais ce que je te di. + + +SCÈNE II. + +CRÉON, POLLUX, SOLDATS. + + CRÉON. + + Nous devons bien chérir cette valeur parfaite + Qui de nos ravisseurs nous donne la défaite. + Invincible héros, c'est à votre secours + Que je dois désormais le bonheur de mes jours; 1060 + C'est vous seul aujourd'hui dont la main vengeresse[1123] + Rend à Créon sa fille, à Jason sa maîtresse, + Met Ægée en prison et son orgueil à bas, + Et fait mordre la terre à ses meilleurs soldats. + + POLLUX. + + Grand Roi, l'heureux succès de cette délivrance 1065 + Vous est beaucoup mieux dû qu'à mon peu de vaillance. + C'est vous seul et Jason, dont les bras indomptés + Portoient avec effroi la mort de tous côtés; + Pareils à deux lions dont l'ardente furie + Dépeuple en un moment toute une bergerie. 1070 + L'exemple glorieux de vos faits plus qu'humains + Échauffoit mon courage et conduisoit mes mains: + J'ai suivi, mais de loin, des actions si belles[1124], + Qui laissoient à mon bras tant d'illustres modèles. + Pourroit-on reculer en combattant sous vous, 1075 + Et n'avoir point de coeur à seconder vos coups? + + CRÉON. + + Votre valeur, qui souffre en cette repartie, + Ote toute croyance à votre modestie: + Mais puisque le refus d'un honneur mérité + N'est pas un petit trait de générosité, 1080 + Je vous laisse en jouir. Auteur de la victoire, + Ainsi qu'il vous plaira, départez-en la gloire: + Comme elle est votre bien, vous pouvez la donner. + Que prudemment les Dieux savent tout ordonner! + Voyez, brave guerrier, comme votre arrivée 1085 + Au jour de nos malheurs se trouve réservée, + Et qu'au point que le sort osoit nous menacer, + Ils nous ont envoyé de quoi le terrasser. + Digne sang de leur roi, demi-dieu magnanime, + Dont la vertu ne peut recevoir trop d'estime, 1090 + Qu'avons-nous plus à craindre? et quel destin jaloux, + Tant que nous vous aurons, s'osera prendre à nous? + + POLLUX. + + Appréhendez pourtant, grand prince. + + CRÉON. + + Et quoi? + + POLLUX. + + Médée, + Qui par vous de son lit se voit dépossédée. + Je crains qu'il ne vous soit malaisé d'empêcher 1095 + Qu'un gendre valeureux ne vous coûte bien cher. + Après l'assassinat d'un monarque et d'un frère, + Peut-il être de sang qu'elle épargne ou révère? + Accoutumée au meurtre, et savante en poison, + Voyez ce qu'elle a fait pour acquérir Jason; 1100 + Et ne présumez pas, quoi que Jason vous die, + Que pour le conserver elle soit moins hardie. + + CRÉON. + + C'est de quoi mon esprit n'est plus inquiété; + Par son bannissement j'ai fait ma sûreté; + Elle n'a que fureur et que vengeance en l'âme: 1105 + Mais en si peu de temps que peut faire une femme? + Je n'ai prescrit qu'un jour de terme à son départ. + + POLLUX. + + C'est peu pour une femme, et beaucoup pour son art: + Sur le pouvoir humain ne réglez pas les charmes[1125]. + + CRÉON. + + Quelques[1126] puissants qu'ils soient, je n'en ai point d'alarmes; + Et quand bien ce délai devroit tout hasarder, + Ma parole est donnée, et je la veux garder. + + +SCÈNE III. + +CRÉON, POLLUX, CLÉONE. + + CRÉON. + + Que font nos deux amants, Cléone? + + CLÉONE. + + La princesse[1127], + Seigneur, près de Jason reprend son allégresse; + Et ce qui sert beaucoup à son contentement, 1115 + C'est de voir que Médée est sans ressentiment. + + CRÉON. + + Et quel Dieu si propice a calmé son courage? + + CLÉONE. + + Jason, et ses enfants, qu'elle vous laisse en gage. + La grâce que pour eux Madame obtient de vous + A calmé les transports de son esprit jaloux. 1120 + Le plus riche présent qui fût en sa puissance + A ses[1128] remercîments joint sa reconnoissance. + Sa robe sans pareille, et sur qui nous voyons + Du Soleil son aïeul briller mille rayons, + Que la princesse même avoit tant souhaitée, 1125 + Par ces petits héros lui vient d'être apportée[1129], + Et fait voir clairement les merveilleux effets + Qu'en un coeur irrité produisent les bienfaits. + + CRÉON. + + Eh bien, qu'en dites-vous? Qu'avons-nous plus à craindre? + + POLLUX. + + Si vous ne craignez rien, que je vous trouve à plaindre! + + CRÉON. + + Un si rare présent montre un esprit remis. + + POLLUX. + + J'eus toujours pour suspects les dons des ennemis[1130]: + Ils font assez souvent ce que n'ont pu leurs armes. + Je connois de Médée et l'esprit et les charmes, + Et veux bien m'exposer aux plus cruels trépas, 1135 + Si ce rare présent n'est un mortel appas. + + CRÉON. + + Ses enfants si chéris, qui nous servent d'otages, + Nous peuvent-ils laisser quelque sorte d'ombrages[1131]? + + POLLUX. + + Peut-être que contre eux s'étend sa trahison, + Qu'elle ne les prend plus que pour ceux de Jason, 1140 + Et qu'elle s'imagine, en haine de leur père, + Que n'étant plus sa femme, elle n'est plus leur mère. + Renvoyez-lui, Seigneur, ce don pernicieux[1132], + Et ne vous chargez point d'un poison précieux. + + CLÉONE. + + Madame cependant en est toute ravie, 1145 + Et de s'en voir parée elle brûle d'envie. + + POLLUX. + + Où le péril égale et passe le plaisir, + Il faut se faire force, et vaincre son desir. + Jason, dans son amour, a trop de complaisance + De souffrir qu'un tel don s'accepte en sa présence. 1150 + + CRÉON. + + Sans rien mettre au hasard, je saurai dextrement + Accorder vos soupçons et son contentement. + Nous verrons, dès ce soir, sur une criminelle, + Si ce présent nous cache une embûche mortelle. + Nise, pour ses forfaits destinée à mourir, 1155 + Ne peut par cette épreuve injustement périr: + Heureuse, si sa mort nous rendoit ce service, + De nous en découvrir le funeste artifice! + Allons-y de ce pas, et ne consumons plus + De temps ni de discours en débats superflus. 1160 + + +SCÈNE IV. + +ÆGÉE, en prison[1133]. + + Demeure affreuse des coupables, + Lieux maudits, funeste séjour, + Dont jamais avant mon amour[1134] + Les sceptres n'ont été capables, + Redoublez puissamment votre mortel effroi, 1165 + Et joignez à mes maux une si vive atteinte, + Que mon âme chassée, ou s'enfuyant de crainte, + Dérobe à mes vainqueurs le supplice d'un roi. + + Le triste bonheur où j'aspire! + Je ne veux que hâter ma mort, 1170 + Et n'accuse mon mauvais sort + Que de souffrir que je respire. + Puisqu'il me faut mourir, que je meure à mon choix; + Le coup m'en sera doux, s'il est sans infamie: + Prendre l'ordre à mourir d'une main ennemie, 1175 + C'est mourir, pour un roi, beaucoup plus d'une fois[1135]. + + Malheureux prince, on te méprise[1136] + Quand tu t'arrêtes à servir: + Si tu t'efforces de ravir, + Ta prison suit ton entreprise. 1180 + Ton amour qu'on dédaigne et ton vain attentat + D'un éternel affront vont souiller ta mémoire: + L'un t'a déjà coûté ton repos et ta gloire; + L'autre va te coûter ta vie et ton État[1137]. + + Destin, qui punis mon audace, 1185 + Tu n'as que de justes rigueurs; + Et s'il est d'assez tendres coeurs + Pour compatir à ma disgrâce, + Mon feu de leur tendresse étouffe la moitié, + Puisqu'à bien comparer mes fers avec ma flamme[1138], 1190 + Un vieillard amoureux mérite plus de blâme + Qu'un monarque en prison n'est digne de pitié. + + Cruel auteur de ma misère, + Peste des coeurs, tyran des rois, + Dont les impérieuses lois 1195 + N'épargnent pas même ta mère, + Amour, contre Jason tourne ton trait fatal; + Au pouvoir de tes dards je remets ma vengeance: + Atterre son orgueil, et montre ta puissance + A perdre également l'un et l'autre rival. 1200 + + Qu'une implacable jalousie + Suive son nuptial flambeau; + Que sans cesse un objet nouveau + S'empare de sa fantaisie; + Que Corinthe à sa vue accepte un autre roi; 1205 + Qu'il puisse voir sa race à ses yeux égorgée; + Et pour dernier malheur, qu'il ait le sort d'Ægée, + Et devienne à mon âge amoureux comme moi! + + +SCÈNE V. + +ÆGÉE, MÉDÉE[1139]. + + ÆGÉE. + + Mais d'où vient ce bruit sourd? quelle pâle lumière + Dissipe ces horreurs et frappe ma paupière? 1210 + Mortel, qui que tu sois, détourne ici tes pas, + Et de grâce m'apprends l'arrêt de mon trépas, + L'heure, le lieu, le genre; et si ton coeur sensible + A la compassion peut se rendre accessible, + Donne-moi les moyens d'un généreux effort 1215 + Qui des mains des bourreaux affranchisse ma mort. + + MÉDÉE. + + Je viens l'en affranchir: ne craignez plus, grand prince; + Ne pensez qu'à revoir votre chère province. + +(Elle donne un coup de baguette sur la porte de la prison, qui s'ouvre +aussitôt, et en ayant tiré Ægée, elle en donne encore un sur ses fers, +qui tombent[1140].) + + Ni grilles ni verrous ne tiennent contre moi[1141]. + Cessez, indignes fers, de captiver un roi: 1220 + Est-ce à vous à presser les bras d'un tel monarque? + Et vous, reconnoissez Médée à cette marque, + Et fuyez un tyran dont le forcènement + Joindroit votre supplice à mon bannissement: + Avec la liberté reprenez le courage. 1225 + + ÆGÉE. + + Je les reprends tous deux pour vous en faire hommage. + Princesse, de qui l'art propice aux malheureux + Oppose un tel miracle à mon sort rigoureux, + Disposez de ma vie, et du sceptre d'Athènes: + Je dois et l'une et l'autre à qui brise mes chaînes[1142]. 1230 + Si votre heureux secours me tire de danger[1143], + Je ne veux en sortir qu'afin de vous venger; + Et si je puis jamais avec votre assistance + Arriver jusqu'aux lieux de mon obéissance, + Vous me verrez, suivi de mille bataillons, 1235 + Sur ces murs renversés planter mes pavillons[1144], + Punir leur traître roi de vous avoir bannie, + Dedans le sang des siens noyer sa tyrannie, + Et remettre en vos mains et Créuse et Jason, + Pour venger votre exil plutôt que ma prison. 1240 + + MÉDÉE. + + Je veux une vengeance et plus haute et plus prompte; + Ne l'entreprenez pas, votre offre me fait honte: + Emprunter le secours d'aucun pouvoir humain, + D'un reproche éternel diffameroit ma main. + En est-il, après tout, aucun qui ne me cède? 1245 + Qui force la nature, a-t-il besoin qu'on l'aide? + Laissez-moi le souci de venger mes ennuis, + Et par ce que j'ai fait jugez ce que je puis; + L'ordre en est tout donné, n'en soyez point en peine: + C'est demain, que mon art fait triompher ma haine; 1250 + Demain je suis Médée, et je tire raison + De mon bannissement et de votre prison. + + ÆGÉE. + + Quoi! Madame, faut-il que mon peu de puissance + Empêche les devoirs de ma reconnoissance[1145]? + Mon sceptre ne peut-il être employé pour vous? 1255 + Et vous serai-je ingrat autant que votre époux? + + MÉDÉE. + + Si je vous ai servi, tout ce que j'en souhaite, + C'est de trouver chez vous une sûre retraite[1146], + Où de mes ennemis menaces ni présents + Ne puissent plus troubler le repos de mes ans; 1260 + Non pas que je les craigne: eux et toute la terre + A leur confusion me livreroient la guerre; + Mais je hais ce désordre, et n'aime pas à voir + Qu'il me faille pour vivre user de mon savoir. + + ÆGÉE. + + L'honneur de recevoir une si grande hôtesse 1265 + De mes malheurs passés efface la tristesse. + Disposez d'un pays qui vivra sous vos lois, + Si vous l'aimez assez pour lui donner des rois: + Si mes ans ne vous font mépriser ma personne, + Vous y partagerez mon lit et ma couronne; 1270 + Sinon, sur mes sujets faites état d'avoir, + Ainsi que sur moi-même, un absolu pouvoir. + Allons, Madame, allons; et par votre conduite + Faites la sûreté que demande ma fuite. + + MÉDÉE. + + Ma vengeance n'auroit qu'un succès imparfait: 1275 + Je ne me venge pas, si je n'en vois l'effet; + Je dois à mon courroux l'heur d'un si doux spectacle. + Allez, prince, et sans moi ne craignez point d'obstacle; + Je vous suivrai demain par un chemin nouveau[1147]. + Pour votre sûreté conservez cet anneau[1148]: 1280 + Sa secrète vertu, qui vous fait invisible, + Rendra votre départ de tous côtés paisible. + Ici, pour empêcher l'alarme que le bruit + De votre délivrance auroit bientôt produit, + Un fantôme pareil et de taille et de face, 1285 + Tandis que vous fuirez, remplira votre place. + Partez sans plus tarder, prince chéri des Dieux, + Et quittez pour jamais ces détestables lieux. + + ÆGÉE. + + J'obéis sans réplique, et je pars sans remise. + Puisse d'un prompt succès votre grande entreprise 1290 + Combler nos ennemis d'un mortel désespoir, + Et me donner bientôt le bien de vous revoir[1149]. + + + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + +FOOTNOTES: + + [1106] Les mots: _dans sa grotte magique_, ne se trouvent pas + dans l'édition de 1639. + + [1107] Ce jeu de scène manque aussi dans l'édition de 1639. + + [1108] L'édition de 1682 a seule ici _clameurs_, au lieu de + _charmes_. C'est sans doute encore une erreur typographique. + + [1109] _Var._ Sur ce présent fatal ont déchargé leurs pestes. + (1639-57) + + [1110] Par une erreur générale et difficile à expliquer, toutes + les éditions, excepté celles de 1639-48 et de 1657, portent: + «Vois mille _autre_ venins.» + + [1111] _Vectoris istic perfidi sanguis inest + Quem Nessus exspirans dedit._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 775, 776.) + + [1112] Aujourd'hui, la première syllabe de ce mot est aspirée. + + [1113] _Reliquit istas invio plumas specu + Harpyia, dum Zeten fugit._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 781, 782.) + + [1114] _Piæ sororis, impiæ matris facem + Ultricis Altlææ vides._ + + (_Ibidem_, vers 779, 780.) + + [1115] _Dedit et tenui sulfure tectos + Mulciter ignes; et vivacis + Fulgura flammæ de cognato + Phaethonte tuli_. . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . + _Habeo flammas usto tauri + Gutture raptas._ + + (_Ibidem_, vers 824-830.) + + [1116] _Déceptif_, trompeur. + + [1117] _Var._ Les traîtres apprendront à se jouer à moi. + Mais d'où provient ce bruit dans le palais du Roi? (1639-57) + + [1118] _Var._ Ce généreux vieillard, indigné que ses feux + Près de votre rivale aient perdu tant de voeux. (1639-57) + + [1119] _Var._ Le suit dans ce dessein; Créuse en est saisie. + (1639-57) + + [1120] _Var._ J'en devine la fin, mon traître l'a sauvée. + (1639-60) + + [1121] _Var._ Vois-tu pas qu'en l'ouvrant je m'ouvre une + retraite. (1639-60) + + [1122] _Var._ Et que brisant ses fers, cette obligation + Engage sa couronne à ma protection. (1639-57) + + [1123] _Var._ C'est vous dont le courage, et la force, et + l'adresse. (1639-57) + + [1124] _Var._ Et vous voyant faucher ces têtes criminelles, + [J'ai suivi, mais de loin, des actions si belles.] + Qui pourroit reculer en combattant sous vous, + Et qui n'auroit du coeur à seconder vos coups? (1639-57) + + [1125] MEDEA. _Quæ fraus timeri tempore exiguo potest?_ + CREON. _Nullum ad nocendum tempus angustum est malis._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 291, 292.) + + --Voyez aussi la _Médée_ d'Euripide, vers 359, 360. + + [1126] Voyez tome I, p. 205, note 3. + + [1127] _Var._ Que font nos amoureux, Cléone? CLÉONE. La princesse, + Sire, auprès de Jason reprend son allégresse. (1639-57) + + [1128] Il y a _ces_, au lieu de _ses_, dans l'édition de 1682. + + [1129] Voyez la _Médée_ de Sénèque, vers 570-572 et 843-847. + + [1130] C'est une imitation de ce passage bien connu, de Virgile + (_Énéide_, livre I, vers 49): + + .... _Timeo Danaos, et dona ferentes._ + + [1131] _Var._ Nous peuvent-ils laisser quelques sortes + d'ombrages? (1648) + + [1132] _Var._ Sire, renvoyez-lui ce don pernicieux. (1639-57) + + [1133] _Var._ _Il est en prison._ (1663, en marge.)--Au-dessous + du nom du personnage, on lit en titre, dans les éditions de + 1639-57: STANCES. + + [1134] _Var._ Dont auparavant mon amour + Les sceptres étoient incapables. (1639-57) + + [1135] _Var._ C'est mourir, à mon gré, beaucoup plus d'une fois. + (1639-57) + + [1136] _Var._ Pauvre prince, l'on te méprise. (1639-57) + + [1137] _Var._ L'autre te va coûter ta vie et ton État. (1639-64) + + [1138] _Var._ Vu qu'à bien comparer mes fers avec ma flamme. + (1639-57) + + [1139] _Var._ ÆGÉE, MÉDÉE, NÉRINE. (1639-57) + + [1140] Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1639. + + [1141] _Var._ Ces portes ne sont pas pour tenir contre moi. + (1639-57) + + [1142] _Var._ Je dois et l'un et l'autre à qui brise mes chaînes. + (1639-48) + + [1143] _Var._ Votre divin secours me tire de danger, + Mais je n'en veux sortir qu'afin de vous venger: + Madame, si jamais avec votre assistance + Je puis toucher les lieux de mon obéissance. (1639-57) + + [1144] _Var._ Jusque dessus ces murs planter mes pavillons. + (1639-57) + + [1145] _Var._ Étouffe les devoirs de ma reconnoissance? (1639) + + [1146] Voyez la _Médée_ d'Euripide, vers 709. + + [1147] Voyez la remarque de Corneille sur ce passage, tome I, p. + 107. + + [1148] _Var._ Nérine devant vous portera ce flambeau. (1639-57) + + [1149] _Var._ Et me donner bientôt l'honneur de vous revoir[1149-a]! + MÉD. Auparavant que vous je serai dans Athènes; + Cependant, pour loyer de ces légères peines[1149-b], + Ayez soin de Nérine, et songez seulement + Qu'en elle vous pouvez m'obliger puissamment[1149-c]. + (1639-57) + + [1149-a] Ce premier vers de la variante se trouve dans les + éditions de 1639-64. + + [1149-b] Cependant, pour le prix de ces légères peines. (1644-57) + + [1149-c] Ce dernier vers termine l'acte dans les éditions + indiquées. + + + + +ACTE V. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +MÉDÉE, THEUDAS. + + THEUDAS. + + Ah! déplorable prince! ah! fortune cruelle! + Que je porte à Jason une triste nouvelle! + +MÉDÉE, lui donnant un coup de baguette qui le fait demeurer +immobile[1150]. + + Arrête, misérable, et m'apprends quel effet 1295 + A produit chez le Roi le présent que j'ai fait. + + THEUDAS. + + Dieux! je suis dans les fers d'une invisible chaîne! + + MÉDÉE. + + Dépêche, ou ces longueurs attireront[1151] ma haine[1152]. + + THEUDAS. + + Apprenez donc l'effet le plus prodigieux + Que jamais la vengeance ait offert à nos yeux. 1300 + Votre robe a fait peur, et sur Nise éprouvée, + En dépit des soupçons, sans péril s'est trouvée; + Et cette épreuve a su si bien les assurer, + Qu'incontinent Créuse a voulu s'en parer; + Mais cette infortunée à peine l'a vêtue[1153], 1305 + Qu'elle sent aussitôt une ardeur qui la tue: + Un feu subtil s'allume, et ses brandons épars + Sur votre don fatal courent de toutes parts; + Et Cléone et le Roi s'y jettent[1154] pour l'éteindre; + Mais (ô nouveau sujet de pleurer et de plaindre!) 1310 + Ce feu saisit le Roi: ce prince en un moment + Se trouve enveloppé du même embrasement. + + MÉDÉE. + + Courage! enfin il faut que l'un et l'autre meure. + + THEUDAS. + + La flamme disparoît, mais l'ardeur leur demeure, + Et leurs habits charmés, malgré nos vains efforts, 1315 + Sont des brasiers secrets attachés à leurs corps: + Qui veut les dépouiller, lui-même les déchire[1155], + Et ce nouveau secours est un nouveau martyre[1156]. + + MÉDÉE. + + Que dit mon déloyal? que fait-il là dedans? + + THEUDAS. + + Jason, sans rien savoir de tous ces accidents, 1320 + S'acquitte des devoirs d'une amitié civile + A conduire Pollux hors des murs de la ville[1157], + Qui va se rendre en hâte aux noces de sa soeur, + Dont bientôt Ménélas doit être possesseur; + Et j'allois lui porter ce funeste message. 1325 + +MÉDÉE lui donne[1158] un autre coup de baguette. + + Va, tu peux maintenant achever ton voyage. + + +SCÈNE II[1159]. + +MÉDÉE. + + Est-ce assez, ma vengeance, est-ce assez de deux morts? + Consulte avec loisir tes plus ardents transports. + Des bras de mon perfide arracher une femme, + Est-ce pour assouvir les fureurs de mon âme? 1330 + Que n'a-t-elle déjà des enfants de Jason[1160], + Sur qui plus pleinement venger sa trahison! + Suppléons-y des miens; immolons avec joie + Ceux qu'à me dire adieu Créuse me renvoie. + Nature, je le puis sans violer ta loi: 1335 + Ils viennent de sa part, et ne sont plus à moi. + Mais ils sont innocents; aussi l'étoit mon frère[1161]: + Ils sont trop criminels d'avoir Jason pour père[1162]; + Il faut que leur trépas redouble son tourment; + Il faut qu'il souffre en père aussi bien qu'en amant. 1340 + Mais quoi! j'ai beau contre eux animer mon audace, + La pitié la combat, et se met en sa place; + Puis, cédant tout à coup la place à ma fureur, + J'adore les projets qui me faisoient horreur: + De l'amour aussitôt je passe à la colère[1163], 1345 + Des sentiments de femme aux tendresses de mère[1164]. + Cessez dorénavant, pensers irrésolus, + D'épargner des enfants que je ne verrai plus. + Chers fruits de mon amour, si je vous ai fait naître, + Ce n'est pas seulement pour caresser un traître: 1350 + Il me prive de vous, et je l'en vais[1165] priver[1166]. + Mais ma pitié renaît, et revient me braver[1167]; + Je n'exécute rien, et mon âme éperdue + Entre deux passions demeure suspendue[1168]. + N'en délibérons plus, mon bras en résoudra. 1355 + Je vous perds, mes enfants; mais Jason vous perdra; + Il ne vous verra plus.... Créon sort tout en rage: + Allons à son trépas joindre ce triste ouvrage[1169]. + + +SCÈNE III. + +CRÉON, DOMESTIQUES. + + CRÉON. + + Loin de me soulager, vous croissez mes tourments[1170]: + Le poison à mon corps unit mes vêtements, 1360 + Et ma peau, qu'avec eux votre secours m'arrache[1171], + Pour suivre votre main de mes os se détache: + Voyez comme mon sang en coule à gros ruisseaux[1172]. + Ne me déchirez plus, officieux bourreaux: + Votre pitié pour moi s'est assez hasardée; 1365 + Fuyez, ou ma fureur vous prendra pour Médée. + C'est avancer ma mort que de me secourir; + Je ne veux que moi-même à m'aider à mourir. + Quoi! vous continuez, canailles infidèles! + Plus je vous le défends, plus vous m'êtes rebelles! 1370 + Traîtres, vous sentirez encor ce que je puis: + Je serai votre roi, tout mourant que je suis; + Si mes commandements ont trop peu d'efficace, + Ma rage pour le moins me fera faire place: + Il faut ainsi payer votre cruel secours. 1375 + +(Il se défait d'eux et les chasse à coups d'épée[1173].) + + +SCÈNE IV. + +CRÉON, CRÉUSE, CLÉONE. + + CRÉUSE. + + Où fuyez-vous de moi, cher auteur de mes jours? + Fuyez-vous l'innocente et malheureuse source + D'où prennent tant de maux leur effroyable course? + Ce feu qui me consume et dehors et dedans[1174] + Vous venge-t-il trop peu de mes voeux imprudents[1175]? + Je ne puis excuser mon indiscrète envie, + Qui donne le trépas à qui je dois la vie; + Mais soyez satisfait des rigueurs de mon sort, + Et cessez d'ajouter votre haine à ma mort. + L'ardeur qui me dévore, et que j'ai méritée, 1385 + Surpasse en cruauté l'aigle de Prométhée, + Et je crois qu'Ixion, au choix des châtiments[1176], + Préféreroit sa roue à mes embrasements. + + CRÉON. + + Si ton jeune desir eut beaucoup d'imprudence, + Ma fille, j'y devois[1177] opposer ma défense. 1390 + Je n'impute qu'à moi l'excès de mes malheurs, + Et j'ai part en ta faute ainsi qu'en tes douleurs. + Si j'ai quelque regret, ce n'est pas à ma vie, + Que le déclin des ans m'auroit bientôt ravie: + La jeunesse des tiens, si beaux, si florissants, 1395 + Me porte au fond du coeur des coups bien plus pressants[1178]. + Ma fille, c'est donc là ce royal hyménée + Dont nous pensions toucher la pompeuse journée! + La Parque impitoyable en éteint le flambeau[1179], + Et pour lit nuptial il te faut un tombeau! 1400 + Ah! rage, désespoir, destins, feux, poisons, charmes, + Tournez tous contre moi vos plus cruelles armes: + S'il faut vous assouvir par la mort de deux rois, + Faites en ma faveur que je meure deux fois, + Pourvu que mes deux morts emportent cette grâce 1405 + De laisser ma couronne à mon unique race, + Et cet espoir si doux, qui m'a toujours flatté, + De revivre à jamais en sa postérité. + + CRÉUSE. + + Cléone, soutenez, je chancelle, je tombe[1180]; + Mon reste de vigueur sous mes douleurs succombe: 1410 + Je sens que je n'ai plus à souffrir qu'un moment. + Ne me refusez pas ce triste allégement, + Seigneur, et si pour moi quelque amour vous demeure, + Entre vos bras mourants permettez que je meure. + Mes pleurs arrouseront[1181] vos mortels déplaisirs; 1415 + Je mêlerai leurs eaux à vos brûlants soupirs. + Ah! je brûle, je meurs, je ne suis plus que flamme; + De grâce, hâtez-vous de recevoir mon âme[1182]. + Quoi! vous vous éloignez[1183]? + + CRÉON. + + Oui, je ne verrai pas, + Comme un lâche témoin, ton indigne trépas: 1420 + Il faut, ma fille, il faut que ma main me délivre + De l'infâme regret de t'avoir pu survivre. + Invisible ennemi, sors avecque mon sang. + +(Il se tue d'un poignard[1184].) + + CRÉUSE. + + Courez à lui, Cléone: il se perce le flanc. + + CRÉON. + + Retourne: c'en est fait. Ma fille, adieu: j'expire, 1425 + Et ce dernier soupir met fin à mon martyre: + Je laisse à ton Jason le soin de nous venger. + + CRÉUSE. + + Vain et triste confort! soulagement léger! + Mon père.... + + CLÉONE. + + Il ne vit plus, sa grande âme est partie[1185]. + + CRÉUSE. + + Donnez donc à la mienne une même sortie: 1430 + Apportez-moi ce fer qui, de ses maux vainqueur, + Est déjà si savant à traverser le coeur. + Ah! je sens fers, et feux, et poison, tout ensemble: + Ce que souffroit mon père à mes peines s'assemble. + Hélas! que de douceur[1186] auroit un prompt trépas! 1435 + Dépêchez-vous, Cléone: aidez mon foible bras. + + CLÉONE. + + Ne désespérez point: les Dieux, plus pitoyables, + A nos justes clameurs se rendront exorables, + Et vous conserveront, en dépit du poison, + Et pour reine à Corinthe, et pour femme à Jason. 1440 + Il arrive, et surpris il change de visage: + Je lis dans sa pâleur une secrète rage, + Et son étonnement va passer en fureur. + + +SCÈNE V. + +JASON, CRÉUSE, CLÉONE, THEUDAS. + + JASON. + + Que vois-je ici, grands Dieux! quel spectacle d'horreur[1187]! + Où que puissent mes yeux porter ma vue errante, 1445 + Je vois ou Créon mort, ou Créuse mourante. + Ne t'en va pas, belle âme: attends encore un peu, + Et le sang de Médée éteindra tout ce feu; + Prends le triste plaisir de voir punir son crime, + De te voir immoler cette infâme victime; 1450 + Et que ce scorpion, sur la plaie écrasé[1188], + Fournisse le remède au mal qu'il a causé. + + CRÉUSE. + + Il n'en faut point chercher au poison qui me tue: + Laisse-moi le bonheur d'expirer à ta vue, + Souffre que j'en jouisse en ce dernier moment: 1455 + Mon trépas fera place à ton ressentiment; + Le mien cède à l'ardeur dont je suis possédée; + J'aime mieux voir Jason que la mort de Médée. + Approche, cher amant, et retiens ces transports: + Mais garde de toucher ce misérable corps; 1460 + Ce brasier, que le charme ou répand ou modère, + A négligé Cléone, et dévoré mon père: + Au gré de ma rivale il est contagieux. + Jason, ce m'est assez de mourir à tes yeux: + Empêche les plaisirs qu'elle attend de ta peine; 1465 + N'attire point ces feux esclaves de sa haine. + Ah! quel âpre tourment! quels douloureux abois! + Et que je sens de morts sans mourir une fois! + + JASON. + + Quoi! vous m'estimez donc si lâche que de vivre? + Et de si beaux chemins sont ouverts pour vous suivre! + Ma reine, si l'hymen n'a pu joindre nos corps, + Nous joindrons nos esprits, nous joindrons nos deux morts; + Et l'on verra Charon passer chez Rhadamante, + Dans une même barque, et l'amant et l'amante. + Hélas! vous recevez, par ce présent charmé, 1475 + Le déplorable prix de m'avoir trop aimé; + Et puisque cette robe a causé votre perte, + Je dois être puni de vous l'avoir offerte[1189]. + Quoi! ce poison m'épargne, et ces feux impuissants + Refusent de finir les douleurs que je sens! 1480 + Il faut donc que je vive, et vous m'êtes ravie! + Justes Dieux! quel forfait me condamne à la vie? + Est-il quelque tourment plus grand pour mon amour + Que de la voir mourir, et de souffrir le jour? + Non, non; si par ces feux mon attente est trompée, 1485 + J'ai de quoi m'affranchir au bout de mon épée; + Et l'exemple du Roi, de sa main transpercé, + Qui nage dans les flots du sang qu'il a versé, + Instruit suffisamment un généreux courage + Des moyens de braver le destin qui l'outrage. 1490 + + CRÉUSE. + + Si Créuse eut jamais sur toi quelque pouvoir, + Ne t'abandonne point aux coups du désespoir: + Vis pour sauver ton nom de cette ignominie, + Que Créuse soit morte, et Médée impunie; + Vis pour garder le mien en ton coeur affligé, 1495 + Et du moins ne meurs point que tu ne sois vengé. + Adieu: donne la main; que malgré ta jalouse, + J'emporte chez Pluton le nom de ton épouse. + Ah! douleurs! C'en est fait, je meurs à cette fois, + Et perds en ce moment la vie avec la voix. 1500 + Si tu m'aimes.... + + JASON. + + Ce mot lui coupe la parole; + Et je ne suivrai pas son âme qui s'envole? + Mon esprit, retenu par ses commandements, + Réserve encor ma vie à de pires tourments[1190]! + Pardonne, chère épouse, à mon obéissance; 1505 + Mon déplaisir mortel défère à ta puissance, + Et de mes jours maudits tout prêt de triompher, + De peur de te déplaire, il n'ose m'étouffer. + Ne perdons point de temps, courons chez la sorcière, + Délivrer par sa mort mon âme prisonnière. 1510 + Vous autres, cependant, enlevez ces deux corps: + Contre tous ses démons mes bras sont assez forts, + Et la part que votre aide auroit en ma vengeance + Ne m'en permettoit pas une entière allégeance. + Préparez seulement des gênes, des bourreaux; 1515 + Devenez inventifs en supplices nouveaux, + Qui la fassent mourir tant de fois sur leur tombe, + Que son coupable sang leur vaille une hécatombe; + Et si cette victime, en mourant mille fois, + N'apaise point encor les mânes de deux rois, 1520 + Je serai la seconde; et mon esprit fidèle + Ira gêner là-bas son âme criminelle, + Ira faire assembler pour sa punition + Les peines de Titye à celles d'Ixion. + +(Cléone et le reste emportent les corps[1191] de Créon et de +Créuse, et Jason continue seul.) + + Mais leur puis-je imputer ma mort en sacrifice? 1525 + Elle m'est un plaisir, et non pas un supplice. + Mourir, c'est seulement auprès d'eux me ranger; + C'est rejoindre Créuse, et non pas la venger. + Instruments des fureurs d'une mère insensée, + Indignes rejetons de mon amour passée, 1530 + Quel malheureux destin vous avoit réservés + A porter le trépas à qui vous a sauvés? + C'est vous, petits ingrats, que malgré la nature + Il me faut immoler dessus leur sépulture. + Que la sorcière en vous commence de souffrir: 1535 + Que son premier tourment soit de vous voir mourir. + Toutefois qu'ont-ils fait, qu'obéir à leur mère? + + +SCÈNE VI. + +MÉDÉE, JASON. + + MÉDÉE, en haut sur un balcon[1192]. + + Lâche, ton désespoir encore en délibère? + Lève les yeux, perfide, et reconnois ce bras + Qui t'a déjà vengé de ces petits ingrats: 1540 + Ce poignard que tu vois vient de chasser leurs âmes, + Et noyer dans leur sang les restes de nos flammes. + Heureux père et mari, ma fuite et leur tombeau + Laissent la place vide à ton hymen nouveau[1193]. + Réjouis-t'en, Jason, va posséder Créuse: 1545 + Tu n'auras plus ici personne qui t'accuse; + Ces gages de nos feux ne feront plus pour moi + De reproches secrets à ton manque de foi. + + JASON. + + Horreur de la nature, exécrable tigresse[1194]! + + MÉDÉE. + + Va, bienheureux amant, cajoler ta maîtresse[1195]: 1550 + A cet objet si cher tu dois tous tes discours; + Parler encore à moi, c'est trahir tes amours. + Va lui, va lui conter tes rares aventures, + Et contre mes effets ne combats point d'injures. + + JASON. + + Quoi! tu m'oses braver, et ta brutalité 1555 + Pense encore échapper à mon bras irrité? + Tu redoubles ta peine avec cette insolence. + + MÉDÉE. + + Et que peut contre moi ta débile vaillance? + Mon art faisoit ta force, et tes exploits[1196] guerriers + Tiennent de mon secours ce qu'ils ont de lauriers. 1560 + + JASON. + + Ah! c'est trop en souffrir: il faut qu'un prompt supplice + De tant de cruautés à la fin te punisse. + Sus, sus, brisons la porte, enfonçons la maison[1197]; + Que des bourreaux soudain m'en fassent la raison: + Ta tête répondra de tant de barbaries. 1565 + + MÉDÉE, en l'air dans un char tiré par deux dragons[1198]. + + Que sert de t'emporter à ces vaines furies? + Épargne, cher époux, des efforts que tu perds; + Vois les chemins de l'air qui me sont tous ouverts: + C'est par là que je fuis[1199], et que je t'abandonne + Pour courir à l'exil que ton change m'ordonne. 1570 + Suis-moi, Jason, et trouve en ces lieux désolés + Des postillons pareils à mes dragons ailés. + Enfin je n'ai pas mal employé la journée + Que la bonté du Roi, de grâce, m'a donnée[1200]; + Mes desirs sont contents. Mon père et mon pays, 1575 + Je ne me repens plus de vous avoir trahis; + Avec cette douceur j'en accepte le blâme. + Adieu, parjure: apprends à connoître ta femme[1201]; + Souviens-toi de sa fuite, et songe une autre fois + Lequel est plus à craindre ou d'elle ou de deux rois. 1580 + + +SCÈNE VII. + +JASON. + + O Dieux! ce char volant, disparu dans la nue, + La dérobe à sa peine, aussi bien qu'à ma vue; + Et son impunité triomphe arrogamment + Des projets avortés de mon ressentiment. + Créuse, enfants, Médée, amour, haine, vengeance, 1585 + Où dois-je désormais chercher quelque allégeance? + Où suivre l'inhumaine, et dessous quels climats + Porter les châtiments de tant d'assassinats? + Va, furie exécrable, en quelque coin de terre + Que t'emporte ton char, j'y porterai la guerre: 1590 + J'apprendrai ton séjour de tes sanglants effets, + Et te suivrai partout au bruit de tes forfaits. + Mais que me servira cette vaine poursuite, + Si l'air est un chemin toujours libre à ta fuite, + Si toujours tes dragons sont prêts à t'enlever, 1595 + Si toujours tes forfaits ont de quoi me braver? + Malheureux, ne perds point contre une telle audace + De ta juste fureur l'impuissante menace; + Ne cours point à ta honte, et fuis l'occasion + D'accroître sa victoire[1202] et ta confusion. 1600 + Misérable! perfide! ainsi donc ta foiblesse + Épargne la sorcière, et trahit ta princesse! + Est-ce là le pouvoir qu'ont sur toi ses desirs, + Et ton obéissance à ses derniers soupirs? + Venge-toi, pauvre amant, Créuse le commande: 1605 + Ne lui refuse point un sang qu'elle demande; + Écoute les accents de sa mourante voix, + Et vole sans rien craindre à ce que tu lui dois. + A qui sait bien aimer il n'est rien d'impossible. + Eusses-tu pour retraite un roc inaccessible, 1610 + Tigresse, tu mourras, et malgré ton savoir, + Mon amour te verra soumise à son pouvoir; + Mes yeux se repaîtront des horreurs de ta peine: + Ainsi le veut Créuse, ainsi le veut ma haine. + Mais quoi! je vous écoute, impuissantes chaleurs! 1615 + Allez, n'ajoutez plus de comble à mes malheurs. + Entreprendre une mort que le ciel s'est gardée, + C'est préparer encore un triomphe à Médée. + Tourne avec plus d'effet sur toi-même ton bras, + Et punis-toi, Jason, de ne la punir pas. 1620 + Vains transports, où sans fruit mon désespoir s'amuse, + Cessez de m'empêcher de rejoindre Créuse. + Ma reine, ta belle âme, en partant de ces lieux, + M'a laissé la vengeance; et je la laisse aux Dieux: + Eux seuls, dont le pouvoir égale la justice, 1625 + Peuvent de la sorcière achever le supplice. + Trouve-le bon, chère ombre, et pardonne à mes feux + Si je vais te revoir plus tôt que tu ne veux[1203]. + +(Il se tue[1204].) + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + +FOOTNOTES: + + [1150] Ce jeu de scène ne se trouve pas dans l'édition de 1639. + + [1151] Dans l'édition de 1692, Thomas Corneille a remplacé + _attireront_ par _t'attireront_. + + [1152] _Var._ [Dépêche, ou ces longueurs attireront ma haine.] + Ma verge, qui déjà t'empêche de courir, + N'a que trop de vertu pour te faire mourir. + Garde-toi seulement d'irriter ma colère. + Et pense que ta mort dépend de me déplaire. + THEUD. Apprenez un effet le plus prodigieux. (1639-57) + + [1153] _Var._ Cette pauvre princesse à peine l'a vêtue. (1639-60) + + [1154] Il y a _s'y jette_, au singulier, dans l'édition de 1682. + + [1155] _Var._ Qui veut les dépouiller, eux-mêmes les déchire, + Et l'aide qu'on leur donne est un nouveau martyre. (1639-57) + + [1156] Voyez la _Médée_ d'Euripide, vers 1207, 1208. + + [1157] _Var._ A convoyer Pollux hors des murs de la ville, + Qui court à grande hâte aux noces de sa soeur. (1639-57) + + [1158] _Var._ MÉDÉE, _lui donnant_, etc. (1644-60)--Ce jeu de + scène ne se trouve pas dans l'édition de 1639. + + [1159] Il n'y a pas ici de distinction de scène dans l'édition de + 1639. + + [1160] _Ex pellice utinam liberos hostis meus + Aliquos haberet!_ + + (Sénèque, _Médée_, vers 920, 921.) + + [1161] . . . . . . . . . _Non sunt mei. + . . . . . . Crimine et culpa carent; + Sunt innocentes: fateor; et frater fuit._ + + (_Ibidem_, vers 934-936.) + + [1162] _Scelus est Iason genitor._ + + (_Ibidem_, vers 933.) + + [1163] _Var._ De l'amour aussitôt je tombe à la colère. (1639) + + [1164] _Cor pepulit horror. . . . . . . . . . + Pectusque tremuit; ira discessit loco, + Materque tota, conjuge expulsa, redit._ + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _Quid, anime, titubas?_ . . . . . . . . + _Variamque nunc huc ira, nunc illuc amor + Diducit?_ . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . _Ira pietatem fugat, + Iramque pietas._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 926-928 et 937-944.) + + [1165] Dans l'édition de 1682, on a imprimé _je l'en va_, pour + _je l'en vais_ (_vay_). + + [1166] _Jamjam meo rapientur avulsi e sinu._ + . . . . . . . _Osculis percant patris, + Periere matri._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 949-951.) + + [1167] _Var._ Mais ma pitié retourne, et revient me braver. + (1639-57) + + [1168] . . . . . _Anceps æstus incertam rapit._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 939.) + + [1169] _Var._ Allons à son trépas ajouter ce carnage. (1639) + + [1170] _Var._ Loin de me secourir, vous croissez mes tourments. + (1639-57) + + [1171] _Var._ Et ma peau, qu'avec eux votre pitié m'arrache. + (1639-57) + + [1172] _Var._ Voyez comme mon sang en coule en mille lieux: + Ne me déchirez plus, bourreaux officieux; + Fuyez, ou ma fureur une fois débordée + Dans ces pieux devoirs vous prendra pour Médée. (1639-57) + + [1173] Ce jeu de scène ne se trouve pas dans l'édition de 1639. + + [1174] _Var._ Ce feu qui me consomme et dehors et dedans. (1639) + + [1175] _Var._ Punit-il point assez mes souhaits imprudents? + (1639-57) + + [1176] _Var._ Et je crois qu'Ixion, au choix des sentiments. + (1639) + + [1177] L'édition de 1682 a, par erreur: _devrois_, pour _devois_. + + [1178] _Var._ Me porte bien des coups plus vifs et plus + pressants. (1639-57) + + [1179] _Var._ L'impiteuse Clothon en porte le flambeau. (1639-57) + + [1180] _Var._ Cléone, soutenez, les forces me défaillent, + Et ma vigueur succombe aux douleurs qui m'assaillent; + Le coeur me va manquer, je n'en puis plus, hélas! + Ne me refusez point ce funeste soulas, + Monsieur, et si pour moi quelque amour vous demeure. (1639-57) + + [1181] L'édition de 1663 est la seule qui porte _arroseront_. + + [1182] _Var._ [De grâce, hâtez-vous de recevoir mon âme.] + CRÉON. Ah! ma fille. CRÉUSE. Ah! mon père. CLÉONE. A ces embrassements, + Qui retiendroit ses pleurs et ses gémissements? + Dans ces ardents baisers leurs âmes se confondent, + Et leurs tristes sanglots seulement se répondent. + CRÉUSE. Hé quoi! vous me quittez? [CRÉON. Oui, je ne verrai pas.] + (1639) + + [1183] _Var._ Quoi! vous me refusez? (1644-57) + + [1184] Ces mots ne sont pas dans l'édition de 1639. + + [1185] VAR. Il ne vit plus, sa belle âme est partie. (1639) + + [1186] L'édition de 1682 a seule _douceurs_, au pluriel. + + [1187] _Var._ Que vois-je ici, bons Dieux! quel spectacle d'horreur! + Quelque part que mes yeux portent ma vue errante. (1639-57) + + [1188] _Var._ Et que ce scorpion sur ta plaie écrasé. (1639) + + [1189] _Var._ [Je dois être puni de vous l'avoir offerte.] + Trop heureux si sa force agissant en mes mains + Eût de notre ennemie éventé les desseins, + Et détournant sur moi ses trames déloyales, + Mon âme eût satisfait pour deux âmes royales; + Mais ce poison m'épargne, et ces feux impuissants. (1639-57) + + [1190] _Var._ [Réserve encor ma vie à de pires tourments!] + O honte! mes regrets permettent que je vive, + Et ne secourent pas ma main qu'elle captive; + Leur atteinte est trop foible, et dans un tel malheur + Je suis trop peu touché pour mourir de douleur. + [Pardonne, chère épouse, à mon obéissance.] (1639-57) + + [1191] Il y a _le corps_, pour _les corps_, dans l'édition de + 1682.--Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1639. + + [1192] _Var._ _Étant en haut sur un balcon._ (1657)--_Elle est en + haut sur un balcon._ (1663, en marge.)--Cette indication manque + dans l'édition de 1639. + + [1193] _Var._ Laisse la place vide à ton hymen nouveau. (1639) + + [1194] Voyez la _Médée_ d'Euripide, vers 1314, 1315. + + [1195] _I nunc superbe, virginum thalamos pete._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 1007.) + + --Dans Euripide (vers 621-623) c'est avant la mort de Créuse que + Médée dit à Jason: «Va, le désir de voir ta nouvelle épouse te + subjugue.... Va l'épouser, etc.» + + [1196] Au lieu de: _exploits_, on lit: _effets_, dans l'édition + de 1682, ce qui est évidemment une faute. + + [1197] . . . . _Huc, huc, fortis, armigeri, cohors, + Conferte tela, vertite ex imo domum._ + + (Sénèque, _Médée_, vers 980, 981.) + + [1198] Cette indication manque aussi dans l'édition de 1639. + + [1199] _Sic fugere soleo: patuit in coelum via._ + + (_Ibidem_, vers 1022.) + + [1200] _Meus dies est: tempore accepto utimur._ + + (_Ibidem_, vers 1017.) + + [1201] . . . . _Conjugem agnoscis tuam?_ + + (_Ibidem_, vers 1021.) + + [1202] On a imprimé par erreur _victime_, pour _victoire_, dans + l'édition de 1682. + + [1203] _Var._ Si je te vais revoir plus tôt que tu ne veux. + (1639-57) + + [1204] Ces mots ne se trouvent pas dans l'édition de 1639. + + + + + L'ILLUSION + + COMÉDIE + + 1636 + + + + +NOTICE. + + +Cette pièce est fort importante pour l'histoire de notre théâtre et de +notre littérature. Représentée en 1636, elle ne se trouve séparée que +par quelques mois de ce merveilleux _Cid_ dont on la croirait à tous +égards si éloignée; et pour peu qu'on la lise avec attention, l'on +s'aperçoit, non sans surprise, qu'elle n'a pas été complétement +inutile à Corneille pour la composition de son chef-d'oeuvre, et qu'en +écrivant _l'Illusion_ il s'y préparait déjà. + +Ce n'est pas du premier coup qu'il s'avise de produire sur notre +théâtre cet héroïsme espagnol qui éclate si noblement dans _le Cid_: +il commence par y représenter les rodomontades de Matamore; mais on +dirait qu'il lui est impossible de ne pas prendre par instants au +sérieux la grandeur du Capitan, et en plus d'un endroit il s'élève +comme involontairement au plus noble langage. + +Matamore dit de lui-même, acte II, scène II (vers 233-236): + + Le seul bruit de mon nom renverse les murailles, + Défait les escadrons et gagne les batailles. + Mon courage invaincu contre les empereurs + N'arme que la moitié de ses moindres fureurs. + +Boileau n'a eu que quelques mots à changer aux deux premiers de ces +vers pour les transformer en un magnifique éloge d'un des plus grands +héros de son temps: + + Condé, dont le seul nom fait tomber les murailles, + Force les escadrons et gagne les batailles. + + (_Épître IV, au Roi_, vers 133 et 134.) + +Le troisième renferme le mot _invaincu_, qui passa inaperçu alors et +n'attira l'attention que dans _le Cid_. Là, heureusement placé, il +parut noble, énergique, sublime, et Corneille en fut, bien mal à +propos[1205], déclaré l'inventeur par plusieurs de ses contemporains. + +Le passage qui va suivre trouverait certes aussi sa place +très-naturellement dans _le Cid_, et ne déparerait en rien ce +chef-d'oeuvre: + + Respect de ma maîtresse, incommode vertu, + Tyran de ma vaillance, à quoi me réduis-tu? + Que n'ai-je eu cent rivaux en la place d'un père, + Sur qui, sans t'offenser, laisser choir ma colère? + + (Acte III, scène IV, vers 735-738.) + +Ces rapprochements suffisent pour faire voir que la parole du Matamore +de Corneille n'est pas toujours ridicule en elle-même, et que dans le +langage outré qu'il lui prête il y a de ces fières hyperboles qu'il a +su plus tard ennoblir en les plaçant dans la bouche de vrais héros. + +Ce personnage du Matamore, introduit par notre poëte dans +_l'Illusion_, était depuis longtemps déjà un des principaux acteurs de +la farce; mais c'était la seconde fois seulement qu'on le faisait +parler en vers: c'est du moins ce que nous apprend le sieur Mareschal. +Voici comme il s'exprime dans l'avertissement d'une comédie intitulée: +_le Railleur ou la Satyre du temps_, représentée en 1636: «Je dirai +pourtant en sa faveur que c'est le premier capitan en vers qui a paru +dans la scène française, qu'il n'a point eu d'exemple et de modèle +devant lui, et qu'il a précédé, au moins du temps, deux autres qui +l'ont surpassé en tout le reste, et qui sont sortis de deux plumes si +fameuses et comiques dans _l'Illusion_ et _les Visionnaires_[1206].» + +En 1637 ou 1638, le même Mareschal fit représenter sur le théâtre du +Marais _le Véritable Capitan Matamore ou le Fanfaron_, tiré du _Miles +gloriosus_ de Plaute; mais son imitation ne se tient pas fort près du +texte: «Je n'ai point, dit-il, introduit sur le théâtre un +Pyrgopolinice plus badin que fanfaron, mais j'ai tâché de peindre au +naturel ce vivant matamore du théâtre du Marais, cet original sans +copie, ce personnage admirable qui ravit également les grands et le +peuple, les doctes et les ignorants.» + +Il nous reste beaucoup d'autres pièces destinées à cet acteur alors +célèbre, ainsi vanté par Mareschal: la plus connue est _le Capitan +Matamore_, comédie de Scarron, en vers de huit syllabes sur la seule +rime _ment_; cet ouvrage est précédé de plusieurs prologues intitulés: +_les Boutades du Capitan Matamore_. + +Selon les frères Parfait, ce personnage fut rempli à l'hôtel de +Bourgogne et sur le théâtre du Marais par un comédien «dont on ignore +le nom.» M. Aimé Martin prétend, mais sans en donner aucune preuve, +que ce comédien n'était autre que Bellerose; M. Taschereau établit +fort bien, au contraire, qu'il s'agit de Bellemore. Il cite à l'appui +de son assertion ce passage de l'historiette de Tallemant des Réaux +relative à Mondory: «Ce fut lui (Mondory) qui fit venir Bellemore, dit +_le Capitan Matamore_, bon acteur. Il quitta le théâtre parce que +Desmarets lui donna, à la chaude, un coup de canne derrière le théâtre +de l'Hôtel Richelieu. Il se fit ensuite commissaire de l'artillerie et +y fut tué. Il n'osa se venger de Desmarets, à cause du Cardinal qui ne +le lui eût pas pardonné.» + +Le peu d'exactitude du renseignement donné par M. Aimé Martin ne +permet guère d'ajouter foi à la note, d'une apparence fort romanesque, +qu'il a placée, sans indiquer ses sources ni ses preuves, au +commencement de _l'Illusion_. «Dans cette pièce, dit-il, le célèbre +comédien Mondory est représenté sous le nom de Clindor dont il jouait +le rôle, et une partie de ses aventures sont racontées à la fin du +premier acte. Avant d'être un grand artiste, et bien jeune encore, il +avait composé des _parades_ et des _ponts-neufs_, puis après diverses +fortunes il s'était fait clerc de procureur. Corneille s'est +représenté lui-même sous le masque du magicien Alcandre, et le duc +d'Épernon paraît avoir été le modèle du Capitan gascon. Pendant son +séjour à Bordeaux, Mondory avait fait partie de la maison de ce grand +seigneur, et c'est lui probablement qui signala à Corneille les +principaux traits de ce caractère. _L'Illusion comique_ n'est donc +qu'un cadre plus ou moins bizarre, où le poëte se met en scène avec +son acteur chéri. Il lui avait autrefois confié le sort de _Mélite_, +et Mondory s'était montré digne de cette confiance en coopérant de +tous ses talents au succès de cette première pièce. Ici Corneille +trace l'apologie du grand artiste; il raconte au public ses bonnes et +ses mauvaises fortunes, et veut qu'on applaudisse sa constance et son +courage comme on applaudit son génie. C'était lui témoigner dignement +sa reconnaissance, car la pièce n'avait pas d'autre but que de relever +Mondory aux yeux de son père, qui s'effarouchait d'avoir un fils +comédien.» + +Que Mondory ait joué Clindor, cela est probable sans être prouvé, mais +tout le reste ne repose pas même sur des hypothèses vraisemblables. + +On sait très-peu de chose sur la première partie de la vie de cet +acteur; toutefois, si l'on en croit Tallemant, qui à coup sûr se +serait plu au récit d'une jeunesse si aventureuse, il entra au théâtre +le plus simplement du monde. Les frères Parfait ont prétendu qu'il +était d'Orléans[1207], mais un des adversaires de Corneille dans la +querelle du _Cid_, Mairet, l'appelle «notre Roscius auvergnat[1208].» +Marguerite Perrier, nièce de Pascal, dit en effet, dans ses _Mémoires +de famille_, qu'il était de Clermont, «et avoit pris le nom de Mondory +parce que son parrain, qui étoit un homme de condition de cette ville, +s'appeloit M. de Mondory[1209].» Tallemant le fait naître dans une +autre localité, mais dans la même province: «Il étoit fils d'un juge +ou d'un procureur fiscal de Tiers en Auvergne, où l'on faisoit +autrefois toutes les cartes à jouer. Pour lui, il se disoit fils de +juge. Son père l'envoya à Paris chez un procureur. On dit que ce +procureur, qui aimoit assez la comédie, lui conseilla d'y aller les +fêtes et les dimanches, et qu'il y dépenseroit et s'y débaucheroit +moins que partout ailleurs. Il y prit tant de plaisir qu'il se fit +comédien lui-même; et quoiqu'il n'eût que seize ans, on lui donnoit +des principaux personnages, et insensiblement il fut le chef d'une +troupe composée de le Noir et de sa femme, qui avoient été au prince +d'Orange.» + +Que le duc d'Épernon ait eu certains rapports de caractère avec +Matamore, cela peut bien être; mais il n'était pas le seul alors: +quant aux ressemblances entre Corneille et le magicien Alcandre, nous +avouons qu'elles nous échappent tout à fait. + +Vers la fin du cinquième acte, Corneille nous introduit au milieu de +la troupe, qui partage la recette: «Tous les comédiens, dit-il, +paroissent avec leur portier, qui comptent de l'argent sur une table, +et en prennent chacun leur part.» Ce n'est point là un tableau de +fantaisie, c'est la peinture fidèle de ce qui se passait à cette +époque. Samuel Chapuzeau nous fait ainsi connaître le détail de cette +opération: «La comédie achevée et le monde retiré, les comédiens font +tous les soirs le compte de la recette du jour, où chacun peut +assister, mais où d'office doivent se trouver le trésorier, le +secrétaire et le contrôleur, l'argent leur étant apporté par le +receveur du bureau.... L'argent compté, on lève d'abord les frais +journaliers, et, quelquefois en de certains cas, ou pour acquitter une +dette peu à peu, ou pour faire quelque avance nécessaire, on lève +ensuite la somme qu'on a réglée. Ces articles mis à part, ce qui reste +de liquide est partagé sur-le-champ, et chacun emporte ce qui lui +convient[1210].» + +C'est après cette scène que vient ce bel éloge du théâtre et de l'art +du comédien, qui dut contribuer puissamment à donner une noble idée de +cette profession, si discréditée jusqu'alors. + +La vie honorable de Floridor[1211], et surtout l'arrêt qui déclare +qu'on ne déroge pas en jouant la comédie[1212], accomplirent la +révolution que notre poëte avait si heureusement préparée; le genre +dramatique s'empara dans notre littérature de la place la plus +importante, et ses interprètes obtinrent dès lors, quand ils surent +s'en rendre dignes, un rang des plus distingués dans la société +française. + +Nous ne saurions fixer sûrement la durée du succès de cette pièce. +Corneille nous apprend qu'elle se jouait encore plus de trente ans +après l'époque de la première représentation[1213]; mais tout porte à +croire qu'elle ne survécut pas à son auteur. Le dix-huitième siècle en +voulait fort à cet ouvrage étrange. Il n'a trouvé grâce que devant le +directeur actuel du Théâtre-Français, M. Édouard Thierry, qui l'a fait +représenter l'année dernière (1861) pour le deux cent +cinquante-cinquième anniversaire de la naissance de Corneille. Le +spirituel critique a pensé que cette hardiesse avait besoin, même de +notre temps, d'être excusée et préparée par toutes sortes de +précautions. Il a cru utile de rétablir dans cette circonstance +l'usage du petit discours que le chef de troupe venait prononcer jadis +pour annoncer une représentation importante; seulement c'est dans le +feuilleton du _Moniteur_ qu'il s'est adressé au public. + +«N'y eût-il dans _l'Illusion_, dit M. Édouard Thierry, que ce cri +d'orgueil, ou plutôt ce cri de bonheur jeté par Corneille à l'heure où +son génie se réveille et prend possession de lui-même[1214], il me +semble que la pièce valait la peine d'être reprise au moins une fois +et pour l'anniversaire de la naissance du grand ancêtre. Je l'ai cru, +je le crois encore, puisque la représentation aura lieu jeudi +prochain[1215]. Seulement, il faut bien le dire, la représentation ne +sera pas complète. Si le cadre de _l'Illusion_ est original et +curieux, la suite des tableaux qui s'y adaptent n'est pas toujours +intéressante. Le petit roman qui devait plaire au dix-septième siècle +a vieilli longtemps avant d'arriver au dix-neuvième; je me suis permis +de l'abréger en plus d'un endroit où Corneille, encore disciple de +Théophile, abusait singulièrement du monologue. L'acte de la +prison[1216] a été retranché. Ce n'est pas tout. La tragédie que +jouent Isabelle et Clindor dans la pièce de Corneille est certainement +bien arrangée pour entretenir l'illusion du père et faire passer le +spectateur, sans qu'il y prenne garde, des aventures réelles de +Clindor au poëme dramatique qu'il représente sur le théâtre; mais la +scène n'est ni tragique ni touchante, et elle est dangereuse[1217].... +Voilà comment Clindor en est venu, ou plutôt en viendra jeudi prochain +à jouer un fragment du premier acte de _Don Sanche d'Aragon_. Vous me +direz que _l'Illusion_ a devancé _Don Sanche_ de quatorze ans: que +voulez-vous? Les deux pièces se seront rapprochées depuis. Vous me +direz que don Sanche n'est pas assassiné: d'accord; mais les trois +rivaux qu'il provoque en combat singulier mettent à la fois l'épée à +la main contre lui, et c'est peut-être assez pour que son père le +croie déjà mort. En tout cas, si je ne m'étais pas plus permis que je +ne devais, je n'écrirais pas aujourd'hui cette longue lettre où je +réclame l'indulgence de tout le monde.» + +Pour notre part, nous aurions préféré que la pièce fût jouée sans +aucun changement; mais quel reproche faire à qui s'accuse de si bonne +grâce? M. Édouard Thierry est un amateur délicat, consommé; mais en +directeur habile il a cru devoir suivre plutôt le goût d'autrui que le +sien propre, et a sacrifié une partie du texte de Corneille pour faire +accepter plus facilement au public la pièce oubliée qu'il lui +présentait. + +Le succès a d'ailleurs pleinement justifié cette tentative, que moins +de prudence aurait pu faire échouer. Ce n'est qu'avec le temps qu'on +produira enfin sur le théâtre les oeuvres de nos auteurs classiques +dans l'intégrité de leur texte, et avec cette minutieuse exactitude +qui n'est permise que depuis bien peu d'années, même à leurs +éditeurs. + +Le 6 juin 1862, le deux cent cinquante-sixième anniversaire de la +naissance de Corneille a encore fourni l'occasion d'une nouvelle +reprise de _l'Illusion_, qui n'a pas été moins bien accueillie que +l'année précédente. + +La première publication de cette comédie forme un volume in-4º, +composé de 4 feuillets liminaires et de 124 pages. Voici son titre +exact: + +L'ILLVSION COMIQVE, COMEDIE; _à Paris, chez François Targa.... +M.DC.XXXIX. Auec priuilege du Roy_. + +Ce privilége est du 11 février 1639, et l'achevé d'imprimer porte la +date du 16 mars. Corneille, rappelé à Rouen entre ces deux époques, +comme il nous l'apprend dans sa dédicace, ne put corriger les épreuves +de cet ouvrage. Il y remédia de son mieux par une liste des: «Fautes +Notables survenues à l'Impression;» mais ce soin de l'illustre poëte +n'a guère profité à ses éditeurs, et M. Lefèvre en a tenu si peu de +compte qu'il a imprimé comme variantes la plupart des fautes que +Corneille avait signalées. + +A partir de 1660, le titre se modifie et devient simplement +_l'Illusion_. + +FOOTNOTES: + + [1205] Voyez le _Lexique_. + + [1206] Par Desmarest. + + [1207] _Histoire du Théâtre françois_, tome V, p. 96. + + [1208] _Épître familière_, p. 17. + + [1209] _Bibliothèque de l'École des chartes_, 1re série, tome V, + p. 317. + + [1210] _Le Théâtre françois_, p. 174. + + [1211] Josias de Soulas, écuyer, sieur de Floridor, succéda, au + théâtre du Marais, à d'Orgemont, dans l'emploi d'orateur de la + troupe; ensuite il remplaça Bellerose à l'hôtel de Bourgogne. + Nous aurons à parler avec quelques détails de la façon dont il + jouait Massinisse dans la _Sophonisbe_ de Corneille. Il mourut + vers 1672. Il eut trois enfants: un fils et deux filles. Son fils + fut prêtre de la paroisse de Saint-Sauveur; sa fille aînée épousa + le fils de Montfleury, et la cadette, un sieur Bigodet, qui + devint fermier général après son mariage. Voyez _Histoire du + Théâtre françois_, tome VIII, p. 217, et la note suivante. + + [1212] Voici le titre exact de cet arrêt: _Arrêt du conseil + d'État du Roi, en faveur du sieur de Floridor, comédien du Roi, + contre les commis à la recherche des usurpateurs de noblesse; qui + prouve que la qualité de comédien ne déroge point._ (Extrait des + registres du conseil d'État du 10 septembre 1668.) On y lit que + Floridor entra «dans les gardes du roi Louis XIII, père de S. M., + où il porta le mousquet dans la compagnie du sieur de la Besne, + et depuis servit en qualité d'enseigne dans le régiment de + Rambierre; et après, la réforme de quelques compagnies de ce + régiment lui fit prendre le parti de la comédie, dans laquelle il + a servi depuis vingt-cinq ans, comme il fait encore à présent, au + divertissement de S. M.» + + [1213] Voyez p. 433. + + [1214] Cessez de vous en plaindre. A présent le théâtre + Est en un point si haut que chacun l'idolâtre, + Et ce que votre temps voyoit avec mépris + Est aujourd'hui l'amour de tous les bons esprits. + + (Vers 1645-1648.) + + [1215] Le 6 juin 1861. + + [1216] Le quatrième. + + [1217] Commencement du cinquième acte. + + +A MADEMOISELLE M. F. D. R.[1218]. + + MADEMOISELLE, + +Voici un étrange monstre que je vous dédie. Le premier acte n'est +qu'un prologue, les trois suivants font une comédie imparfaite, le +dernier est une tragédie: et tout cela, cousu ensemble, fait une +comédie. Qu'on en nomme l'invention bizarre et extravagante tant qu'on +voudra, elle est nouvelle; et souvent la grâce de la nouveauté, parmi +nos François, n'est pas un petit degré de bonté. Son succès ne m'a +point fait de honte sur le théâtre, et j'ose dire que la +représentation de cette pièce capricieuse ne vous a point déplu, +puisque vous m'avez commandé de vous en adresser l'épître quand elle +iroit sous la presse. Je suis au désespoir de vous la présenter en si +mauvais état, qu'elle en est méconnoissable: la quantité de fautes que +l'imprimeur a ajoutées aux miennes la déguise, ou pour mieux dire, la +change entièrement. C'est l'effet de mon absence de Paris, d'où mes +affaires m'ont rappelé sur le point qu'il l'imprimoit, et m'ont obligé +d'en abandonner les épreuves à sa discrétion. Je vous conjure de ne la +lire point que vous n'ayez pris la peine de corriger ce que vous +trouverez marqué en suite de cette épître. Ce n'est pas que j'y aye +employé toutes les fautes qui s'y sont coulées; le nombre en est si +grand qu'il eût épouvanté le lecteur: j'ai seulement choisi celles qui +peuvent apporter quelque corruption notable au sens, et qu'on ne peut +pas deviner aisément. Pour les autres, qui ne sont que contre la rime, +ou l'orthographe, ou la ponctuation, j'ai cru que le lecteur judicieux +y suppléeroit sans beaucoup de difficulté, et qu'ainsi il n'étoit pas +besoin d'en charger cette première feuille[1214]. Cela m'apprendra à +ne hasarder plus de pièces à l'impression durant mon absence. Ayez +assez de bonté pour ne dédaigner pas celle-ci, toute déchirée qu'elle +est; et vous m'obligerez d'autant plus à demeurer toute ma vie, + + MADEMOISELLE, + + Le plus fidèle et le plus passionné de vos + serviteurs, + + CORNEILLE. + +FOOTNOTES: + + [1218] Cette épître n'est que dans les éditions antérieures à + 1660.--Les initiales cachent-elles un nom réel? Aucun éditeur + n'est parvenu jusqu'ici à le découvrir.--Dans l'impression de + 1639 on lit partout _Madamoiselle_, au lieu de _Mademoiselle_. + + [1219] Voyez la _Notice_, p. 430. + + +EXAMEN. + +Je dirai peu de chose de cette pièce: c'est une galanterie +extravagante qui a tant d'irrégularités, qu'elle ne vaut pas la peine +de la considérer, bien que la nouveauté de ce caprice en aye rendu le +succès assez favorable pour ne me repentir pas d'y avoir perdu quelque +temps. Le premier acte ne semble qu'un prologue; les trois suivants +forment une pièce, que je ne sais comment nommer: le succès en est +tragique; Adraste y est tué, et Clindor en péril de mort; mais le +style et les personnages sont entièrement de la comédie. Il y en a +même un qui n'a d'être que dans l'imagination, inventé exprès pour +faire rire, et dont il ne se trouve point d'original parmi les hommes: +c'est un capitan qui soutient assez son caractère de fanfaron, pour me +permettre de croire qu'on en trouvera peu, dans quelque langue que ce +soit, qui s'en acquittent mieux. L'action n'y est pas complète, +puisqu'on ne sait, à la fin du quatrième acte qui la termine, ce que +deviennent les principaux acteurs, et qu'ils se dérobent plutôt au +péril qu'ils n'en triomphent. Le lieu y est assez régulier, mais +l'unité de jour n'y est pas observée. Le cinquième est une tragédie +assez courte pour n'avoir pas la juste grandeur que demande Aristote +et que j'ai tâché d'expliquer. Clindor et Isabelle, étant devenus +comédiens sans qu'on le sache, y représentent une histoire qui a du +rapport avec la leur, et semble en être la suite. Quelques-uns ont +attribué cette conformité à un manque d'invention, mais c'est un trait +d'art pour mieux abuser par une fausse mort le père de Clindor qui les +regarde, et rendre son retour de la douleur à la joie plus surprenant +et plus agréable. + +Tout cela cousu ensemble fait une comédie dont l'action n'a pour +durée que celle de sa représentation, mais sur quoi il ne feroit pas +sûr[1220] de prendre exemple. Les caprices de cette nature ne se +hasardent qu'une fois; et quand l'original auroit passé pour +merveilleux, la copie n'en peut jamais rien valoir. Le style semble +assez proportionné aux matières, si ce n'est que Lyse, en la sixième +scène du troisième acte, semble s'élever un peu trop au-dessus du +caractère de servante. Ces deux vers d'Horace lui serviront d'excuse, +aussi bien qu'au père du Menteur, quand il se met en colère contre son +fils au cinquième: + + _Interdum tamen et vocem comoedia tollit, + Iratusque Chremes tumido delitigat ore[1221]._ + +Je ne m'étendrai pas davantage sur ce poëme: tout irrégulier qu'il +est, il faut qu'il aye quelque mérite, puisqu'il a surmonté l'injure +des temps, et qu'il paroît encore sur nos théâtres, bien qu'il y aye +plus de trente années[1222] qu'il est au monde, et qu'une si longue +révolution en aye enseveli beaucoup sous la poussière, qui sembloient +avoir plus de droit que lui de prétendre à une si heureuse durée. + +FOOTNOTES: + + [1220] VAR. (édit. de 1663 et de 1664): il ne seroit pas sûr. + + [1221] _Art poétique_, vers 93 et 94. + + [1222] On lit ainsi à partir de l'impression de 1668; dans les + éditions antérieures: «plus de vingt et cinq années.» + + + + +ACTEURS. + + + ALCANDRE, magicien. + PRIDAMANT, père de Clindor. + DORANTE, ami de Pridamant. + MATAMORE, Capitan gascon, amoureux d'Isabelle. + CLINDOR, suivant du Capitan et amant d'Isabelle. + ADRASTE, gentilhomme, amoureux d'Isabelle. + GÉRONTE, père d'Isabelle. + ISABELLE, fille de Géronte. + LYSE, servante d'Isabelle. + GEÔLIER de Bordeaux. + PAGE du Capitan. + CLINDOR[1223], représentant THÉAGÈNE, seigneur anglois. + ISABELLE, représentant HIPPOLYTE, femme de Théagène. + LYSE, représentant CLARINE, suivante d'Hippolyte[1224]. + ÉRASTE, écuyer de Florilame. + TROUPE DE DOMESTIQUES D'ADRASTE. + TROUPE DE DOMESTIQUES DE FLORILAME. + +La scène est en Touraine, en une campagne proche de la grotte du +Magicien[1225] + + + + +L'ILLUSION. + +COMÉDIE. + + + + +ACTE I. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +PRIDAMANT, DORANTE. + + DORANTE. + + Ce mage, qui d'un mot renverse la nature[1226], + N'a choisi pour palais que cette grotte obscure. + La nuit qu'il entretient sur cet affreux séjour, + N'ouvrant son voile épais qu'aux rayons d'un faux jour, + De leur éclat douteux n'admet en ces lieux sombres 5 + Que ce qu'en peut souffrir le commerce des ombres. + N'avancez pas: son art au pied de ce rocher + A mis de quoi punir qui s'en ose approcher; + Et cette large bouche est un mur invisible, + Où l'air en sa faveur devient inaccessible, 10 + Et lui fait un rempart, dont les funestes bords + Sur un peu de poussière étalent mille morts. + Jaloux de son repos plus que de sa défense, + Il perd qui l'importune, ainsi que qui l'offense; + Malgré l'empressement d'un curieux désir[1227], 15 + Il faut, pour lui parler, attendre son loisir: + Chaque jour il se montre, et nous touchons à l'heure + Où pour se divertir il sort de sa demeure[1228]. + + PRIDAMANT. + + J'en attends peu de chose, et brûle de le voir. + J'ai de l'impatience, et je manque d'espoir. 20 + Ce fils, ce cher objet de mes inquiétudes, + Qu'ont éloigné de moi des traitements trop rudes, + Et que depuis dix ans je cherche en tant de lieux, + A caché pour jamais sa présence à mes yeux. + Sous ombre qu'il prenoit un peu trop de licence, 25 + Contre ses libertés je roidis ma puissance; + Je croyois le dompter à force de punir[1229], + Et ma sévérité ne fit que le bannir. + Mon âme vit l'erreur dont elle étoit séduite: + Je l'outrageois présent, et je pleurai sa fuite; 30 + Et l'amour paternel me fit bientôt sentir + D'une injuste rigueur un juste repentir. + Il l'a fallu chercher: j'ai vu dans mon voyage + Le Pô, le Rhin, la Meuse, et la Seine, et le Tage: + Toujours le même soin travaille mes esprits; 35 + Et ces longues erreurs[1230] ne m'en ont rien appris. + Enfin, au désespoir de perdre tant de peine, + Et n'attendant plus rien de la prudence humaine, + Pour trouver quelque borne à tant de maux soufferts[1231], + J'ai déjà sur ce point consulté les enfers. 40 + J'ai vu les plus fameux en la haute science[1232] + Dont vous dites qu'Alcandre a tant d'expérience: + On m'en faisoit l'état que vous faites de lui[1233], + Et pas un d'eux n'a pu soulager mon ennui. + L'enfer devient muet quand il me faut répondre, 45 + Ou ne me répond rien qu'afin de me confondre. + + DORANTE. + + Ne traitez pas Alcandre en homme du commun; + Ce qu'il sait en son art n'est connu de pas un. + Je ne vous dirai point qu'il commande au tonnerre, + Qu'il fait enfler les mers, qu'il fait trembler la terre; 50 + Que de l'air, qu'il mutine en mille tourbillons, + Contre ses ennemis il fait des bataillons; + Que de ses mots savants les forces inconnues + Transportent les rochers, font descendre les nues, + Et briller dans la nuit l'éclat de deux soleils; 55 + Vous n'avez pas besoin de miracles pareils: + Il suffira pour vous qu'il lit dans les pensées, + Qu'il connoît l'avenir et les choses passées[1234]; + Rien n'est secret pour lui dans tout cet univers, + Et pour lui nos destins sont des livres ouverts. 60 + Moi-même, ainsi que vous, je ne pouvois le croire: + Mais sitôt qu'il me vit, il me dit mon histoire; + Et je fus étonné d'entendre le discours[1235] + Des traits les plus cachés de toutes mes amours[1236]. + + PRIDAMANT. + + Vous m'en dites beaucoup. + + DORANTE. + + J'en ai vu davantage. 65 + + PRIDAMANT. + + Vous essayez en vain de me donner courage; + Mes soins et mes travaux verront, sans aucun fruit, + Clore mes tristes jours d'une éternelle nuit. + + DORANTE. + + Depuis que j'ai quitté le séjour de Bretagne + Pour venir faire ici le noble de campagne, 70 + Et que deux ans d'amour, par une heureuse fin, + M'ont acquis Sylvérie et ce château voisin, + De pas un, que je sache, il n'a déçu l'attente: + Quiconque le consulte en sort l'âme contente. + Croyez-moi, son secours n'est pas à négliger: 75 + D'ailleurs il est ravi quand il peut m'obliger, + Et j'ose me vanter qu'un peu de mes prières + Vous obtiendra de lui des faveurs singulières. + + PRIDAMANT. + + Le sort m'est trop cruel pour devenir si doux. + + DORANTE. + + Espérez mieux: il sort, et s'avance vers nous[1237]. 80 + Regardez-le marcher; ce visage si grave, + Dont le rare savoir tient la nature esclave, + N'a sauvé toutefois des ravages du temps + Qu'un peu d'os et de nerfs qu'ont décharnés cent ans; + Son corps, malgré son âge, a les forces robustes, 85 + Le mouvement facile, et les démarches justes: + Des ressorts inconnus agitent le vieillard, + Et font de tous ses pas[1238] des miracles de l'art. + + +SCÈNE II. + +ALCANDRE, PRIDAMANT, DORANTE. + + DORANTE. + + Grand démon du savoir, de qui les doctes veilles + Produisent chaque jour de nouvelles merveilles, 90 + A qui rien n'est secret dans nos intentions, + Et qui vois, sans nous voir, toutes nos actions: + Si de ton art divin le pouvoir admirable + Jamais en ma faveur se rendit secourable, + De ce père affligé soulage les douleurs; 95 + Une vieille amitié prend part en ses malheurs. + Rennes ainsi qu'à moi lui donna la naissance[1239], + Et presque entre ses bras j'ai passé mon enfance; + Là son fils, pareil d'âge et de condition[1240], + S'unissant avec moi d'étroite affection.... 100 + + ALCANDRE. + + Dorante, c'est assez, je sais ce qui l'amène: + Ce fils est aujourd'hui le sujet de sa peine. + Vieillard, n'est-il pas vrai que son éloignement + Par un juste remords te gêne incessamment? + Qu'une obstination à te montrer sévère 105 + L'a banni de ta vue, et cause ta misère? + Qu'en vain, au repentir de ta sévérité, + Tu cherches en tous lieux ce fils si maltraité? + + PRIDAMANT. + + Oracle de nos jours, qui connois toutes choses[1241], + En vain de ma douleur je cacherois les causes; 110 + Tu sais trop quelle fut mon injuste rigueur, + Et vois trop clairement les secrets de mon coeur. + Il est vrai, j'ai failli; mais pour mes injustices + Tant de travaux en vain sont d'assez grands supplices: + Donne enfin quelque borne à mes regrets cuisants, 115 + Rends-moi l'unique appui de mes débiles ans. + Je le tiendrai rendu si j'en ai des nouvelles[1242]; + L'amour pour le trouver me fournira des ailes. + Où fait-il sa retraite? en quels lieux dois-je aller? + Fût-il au bout du monde, on m'y verra voler. 120 + + ALCANDRE. + + Commencez d'espérer: vous saurez par mes charmes + Ce que le ciel vengeur refusoit à vos larmes. + Vous reverrez ce fils plein de vie et d'honneur: + De son bannissement il tire son bonheur. + C'est peu de vous le dire: en faveur de Dorante 125 + Je vous veux faire voir sa fortune éclatante[1243]. + Les novices de l'art, avec tous leurs encens[1244], + Et leurs mots inconnus, qu'ils feignent tout-puissants, + Leurs herbes, leurs parfums et leurs cérémonies[1245], + Apportent au métier des longueurs infinies, 130 + Qui ne sont, après tout, qu'un mystère pipeur + Pour se faire valoir et pour vous faire peur[1246]: + Ma baguette à la main, j'en ferai davantage. + +(Il donne un coup de baguette, et on tire un rideau derrière lequel +sont en parade les plus beaux habits des comédiens.) + + Jugez de votre fils par un tel équipage: + Eh bien! celui d'un prince a-t-il plus de splendeur? + Et pouvez-vous encor douter de sa grandeur[1247]? + + PRIDAMANT. + + D'un amour paternel vous flattez les tendresses; + Mon fils n'est point de rang à porter ces richesses[1248], + Et sa condition ne sauroit consentir[1249] + Que d'une telle pompe il s'ose revêtir. 140 + + ALCANDRE. + + Sous un meilleur destin sa fortune rangée, + Et sa condition avec le temps changée, + Personne maintenant n'a de quoi murmurer + Qu'en public de la sorte il aime à se parer[1250]. + + PRIDAMANT. + + A cet espoir si doux j'abandonne mon âme; 145 + Mais parmi ces habits je vois ceux d'une femme: + Seroit-il marié? + + ALCANDRE. + + Je vais de ses amours + Et de tous ses hasards vous faire le discours. + Toutefois, si votre âme étoit assez hardie, + Sous une illusion vous pourriez voir sa vie, 150 + Et tous ses accidents[1251] devant vous exprimés + Par des spectres pareils à des corps animés: + Il ne leur manquera ni geste ni parole. + + PRIDAMANT. + + Ne me soupçonnez point d'une crainte frivole: + Le portrait de celui que je cherche en tous lieux 155 + Pourroit-il par sa vue épouvanter mes yeux? + + ALCANDRE[1252]. + + Mon cavalier, de grâce, il faut faire retraite, + Et souffrir qu'entre nous l'histoire en soit secrète. + + PRIDAMANT. + + Pour un si bon ami je n'ai point de secrets. + + DORANTE. + + Il nous faut sans réplique accepter ses arrêts[1253]; 160 + Je vous attends chez moi. + + ALCANDRE. + + Ce soir, si bon lui semble, + Il vous apprendra tout quand vous serez ensemble. + + +SCÈNE III. + +ALCANDRE, PRIDAMANT. + + ALCANDRE. + + Votre fils tout d'un coup ne fut pas grand seigneur; + Toutes ses actions ne vous font pas honneur, + Et je serois marri d'exposer sa misère 165 + En spectacle à des yeux autres que ceux d'un père. + Il vous prit quelque argent, mais ce petit butin + A peine lui dura du soir jusqu'au matin; + Et pour gagner Paris, il vendit par la plaine + Des brevets à chasser la fièvre et la migraine, 170 + Dit la bonne aventure, et s'y rendit ainsi. + Là, comme on vit d'esprit, il en vécut aussi. + Dedans Saint-Innocent il se fit secrétaire[1254]; + Après, montant d'état, il fut clerc d'un notaire. + Ennuyé de la plume, il la quitta soudain[1255], 175 + Et fit danser un singe au faubourg[1256] Saint-Germain[1257] + Il se mit sur la rime, et l'essai de sa veine + Enrichit les chanteurs de la Samaritaine[1258]. + Son style prit après de plus beaux ornements; + Il se hasarda même à faire des romans, 180 + Des chansons pour Gautier[1259], des pointes pour Guillaume[1260]. + Depuis, il trafiqua de chapelets de baume[1261], + Vendit du mithridate en maître opérateur, + Revint dans le Palais, et fut solliciteur. + Enfin, jamais Buscon, Lazarille de Tormes, 185 + Sayavèdre, et Gusman[1262], ne prirent tant de formes: + C'étoit là pour Dorante un honnête entretien! + + PRIDAMANT. + + Que je vous suis tenu de ce qu'il n'en sait rien! + + ALCANDRE. + + Sans vous faire rien voir, je vous en fais un conte, + Dont le peu de longueur épargne votre honte. 190 + Las de tant de métiers sans honneur et sans fruit, + Quelque meilleur destin à Bordeaux l'a conduit; + Et là, comme il pensoit au choix d'un exercice, + Un brave du pays l'a pris à son service. + Ce guerrier amoureux en a fait son agent: 195 + Cette commission l'a remeublé d'argent; + Il sait avec adresse, en portant les paroles, + De la vaillante dupe attraper les pistoles; + Même de son agent il s'est fait son rival, + Et la beauté qu'il sert ne lui veut point de mal. 200 + Lorsque de ses amours vous aurez vu l'histoire, + Je vous le veux montrer plein d'éclat et de gloire, + Et la même action qu'il pratique aujourd'hui. + + PRIDAMANT. + + Que déjà cet espoir soulage mon ennui! + + ALCANDRE. + + Il a caché son nom en battant la campagne, 205 + Et s'est fait de Clindor le sieur de la Montagne: + C'est ainsi que tantôt vous l'entendrez nommer. + Voyez tout sans rien dire et sans vous alarmer. + Je tarde un peu beaucoup pour votre impatience; + N'en concevez pourtant aucune défiance: 210 + C'est qu'un charme ordinaire a trop peu de pouvoir + Sur les spectres parlants qu'il faut vous faire voir. + Entrons dedans ma grotte, afin que j'y prépare + Quelques charmes nouveaux pour un effet si rare. + +FIN DU PREMIER ACTE. + +FOOTNOTES: + + [1223] L'indication de ce rôle et des deux suivants manque dans + l'édition de 1639. + + [1224] On lit de plus, à la suite de ce rôle, dans les éditions + de 1639-1657: ROSINE, _princesse d'Angleterre_, _femme de + Florilame_ + + [1225] Le lieu de la scène n'est pas marqué dans l'édition de + 1639. + + [1226] _Var._ Ce grand mage, dont l'art commande à la nature. + (1639-57) + + [1227] _Var._ Si bien que ceux qu'amène un curieux desir + Pour consulter Alcandre attendent son loisir. (1639-57) + + [1228] _Var._ Que pour se divertir il sort de sa demeure. + (1639-64) + + [1229] _Var._ Je croyois le réduire à force de punir. (1639-57) + + [1230] _Longues erreurs_, longs voyages. + + [1231] _Var._ Pour trouver quelque fin à tant de maux soufferts. + (1639) + + [1232] _Var._ J'ai vu les plus fameux en ces noires sciences + Dont vous dites qu'Alcandre a tant d'expériences. (1639-57) + + [1233] _Var._ On en faisoit l'état que vous faites de lui. + (1639-57) + + [1234] _Var._ Et connoît l'avenir et les choses passées. (1639) + + [1235] _Var._ Et je fus étonné d'entendre les discours. (1639) + + [1236] _Var._ Des traits les plus cachés de mes jeunes amours. + (1639-60) + + [1237] _Var._ Espérez mieux: il sort, et s'avance vers vous. + (1639) + + [1238] L'édition de 1639 donne, par erreur sans doute, _ces pas_, + pour _ses pas_. Un peu plus bas, au vers 98, il y a de même _ces + bras_, pour _ses bras_. + + [1239] _Var._ Rennes ainsi qu'à moi lui donne la naissance. + (1639) + + [1240] _Var._ Là de son fils et moi naquit l'affection: + Nous étions pareils d'âge et de condition. (1639-57) + + [1241] _Var._ Oracle de nos jours, qui connoît toutes choses. + (1639) + + [1242] _Var._ Je le tiendrai rendu si j'en sais des nouvelles. + (1639-68) + + [1243] _Var._ Je veux vous faire voir sa fortune éclatante. + (1639-64) + + [1244] _Var._ Les novices de l'art, avecque leurs encens. + (1639-57) + + [1245] L'édition originale (1639) nous offre ici une variante qui + pourrait s'expliquer, mais qui est corrigée comme une faute dans + l'errata: + + Leurs herbes, fleurs, parfums et leurs cérémonies. + + [1246] _Var._ Pour les faire valoir et pour vous faire peur. + (1639) + + [1247] Chapuzeau, dans un chapitre de son _Théâtre françois_ qui + a pour titre _Grande dépense en habits_ (p. 170), nous donne + quelques détails qui prouvent que Pridamant parle ici sans aucune + exagération: «Cet article de la dépense des comédiens est plus + considérable qu'on ne s'imagine. Il y a peu de pièces nouvelles + qui ne leur coûtent de nouveaux ajustements, et le faux or ni le + faux argent qui rougissent bientôt n'y étant pas employés, un + habit à la romaine ira souvent à cinq cents écus. Ils aiment + mieux user de ménage en toute autre chose pour donner plus de + contentement au public, et il y a tel comédien dont l'équipage + vaut plus de dix mille francs. Il est vrai que lorsqu'ils + représentent une pièce qui n'est uniquement que pour les plaisirs + du Roi, les gentilshommes de la chambre ont ordre de donner à + chaque acteur, pour les ajustements nécessaires, une somme de + cent écus ou quatre cents livres, et s'il arrive qu'un même + acteur ait deux ou trois personnages à représenter, il touche de + l'argent comme pour deux ou trois.» + + [1248] _Var._ Mon fils n'est point du rang à porter ces + richesses. (1639) + + [1249] _Var._ Et sa condition ne sauroit endurer + Qu'avecque tant de pompe il ose se parer. (1639-57) + + [1250] _Var._ Qu'en public de la sorte il ose se parer. (1639-57) + + [1251] L'édition de 1682 a seule ici: _ces accidents_, pour _ses + accidents_. + + [1252] Après le nom d'ALCANDRE, Thomas Corneille, dans l'édition + de 1692, a ajouté ici, et plus bas à la fin de la scène: _à + Dorante_, indication qui n'est pas inutile pour la clarté. + + [1253] _Var._ Il vous faut sans réplique accepter ses arrêts. + (1639) + + [1254] Un grand nombre d'écrivains publics étaient alors établis + dans le cloître de Saint-Innocent. L'auteur d'un petit écrit + publié en 1615 et qui a pour titre _Le Secrétaire de + Saint-Innocent_, fait l'apologie de cette profession, «laquelle, + dit-il, ne me fait pas.... si peu d'honneur, qu'il n'y ait encore + un des marguilliers et deux bourgeois de la paroisse qui me + saluent les premiers quand ils me rencontrent et me disent en + passant: «Dieu vous gard', Monsieur!» Qu'en pourroit attendre + davantage un gentilhomme de dix mille francs de rente? Il s'en + sentiroit bien fort honoré.» Quant aux profits, ils n'étaient pas + bien considérables, à ce qu'il paraît; car nous voyons un + charbonnier et un crocheteur aborder l'écrivain, lui payer à + boire; après quoi, le charbonnier lui dit: «Vous ne serez pas + malcontent de nous, qui avons encore chacun une pièce de cinq + sous de reste après avoir bu.» Ce qui fait dire à l'auteur, + émerveillé d'une si bonne aubaine: «Qui fut bien aise d'une si + belle et si utile occasion, à laquelle chaque bissexte n'en porte + pas deux semblables? ce fut moi.»--Voyez encore, dans _la Ville + de Paris en vers burlesques_ de Berthod, le long morceau où il + décrit la conduite et le style des secrétaires de Saint-Innocent. + + [1255] _Var._ Ennuyé de la plume, il le quitta soudain. (1644-68) + + --Les éditions de 1652 et de 1657 donnent, par erreur: _se quitta_, + pour _le quitta_. + + [1256] A la foire Saint-Germain, qui se tenait sur l'emplacement + actuel du marché Saint-Germain et s'étendait jusqu'à l'extrémité + de la rue de Tournon et aux environs du Luxembourg. Elle + s'ouvrait le 3 février; elle a eu lieu pour la dernière fois en + 1789. + + [1257] _Var._ Et dans l'Académie il joua de la main. (1639) + + [1258] La fontaine de la Samaritaine, élevée sur le Pont-Neuf, + tirait son nom d'un groupe de bronze doré représentant Jésus et + la Samaritaine auprès du puits de Jacob. Elle a été entièrement + détruite en 1812.--Nous appelons encore _ponts-neufs_ les + chansons qui courent les rues. + + [1259] On pourrait être tenté de croire qu'il est question de + Gautier-Garguille, comédien d'abord au Marais, et ensuite à + l'Hôtel de Bourgogne; mais les noms _Gautier_ et _Guillaume_ + s'employaient autrefois d'une manière générale, comme aujourd'hui + _Pierre_ et _Paul_. Voyez Godefroy, _Lexique de Corneille_, tome + II, p. 433. + + [1260] Il ne s'agit pas ici de Gros-Guillaume. Voyez la note + précédente. + + [1261] _Var._ Depuis il trafiqua des chapelets de baume. (1654 et + 60) + + [1262] Buscon, Lazarille, Gusman sont les héros de divers romans + espagnols, du genre picaresque, dont il avait paru des + traductions françaises, soit à la fin du seizième, soit au + commencement du dix-septième siècle. Celui auquel Buscon donne + son nom a pour auteur don François Quevedo de Villegas, et a été + publié en français en 1633. Les aventures de Lazarille de Tormes + ont été attribuées par les uns à Diego Hurtado de Mendoza, par + d'autres à Jean de Ortega: une traduction française de la + première partie a paru dès 1560; une autre, de la première et de + la seconde, en 1620. La vie et les gestes de Guzman d'Alfarache, + écrits en espagnol par Matthieu Aleman, furent traduits en + français, en 1600, puis en 1632. Sayavèdre ou Sayavedra est un + chevalier d'industrie, qui, après avoir dépouillé Guzman + d'Alfarache de tout ce qu'il possédait, devient son domestique et + partage quelque temps sa vie aventureuse. Voyez les livres IV et + V du roman. + + + + +ACTE II. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +ALCANDRE, PRIDAMANT. + + ALCANDRE. + + Quoi qui s'offre[1263] à nos yeux, n'en ayez point d'effroi[1264]; + De ma grotte surtout ne sortez qu'après moi: + Sinon, vous êtes mort. Voyez déjà paroître + Sous deux fantômes vains votre fils et son maître. + + PRIDAMANT. + + O Dieux! je sens mon âme après lui s'envoler. + + ALCANDRE. + + Faites-lui du silence, et l'écoutez parler. 220 + + +SCÈNE II. + +MATAMORE, CLINDOR. + + CLINDOR. + + Quoi! Monsieur, vous rêvez! et cette âme hautaine, + Après tant de beaux faits, semble être encore en peine! + N'êtes-vous point lassé d'abattre des guerriers, + Et vous faut-il encor quelques nouveaux lauriers[1265]? + + MATAMORE. + + Il est vrai que je rêve, et ne saurois résoudre 225 + Lequel je dois des deux le premier mettre en poudre, + Du grand sophi de Perse, ou bien du grand mogor. + + CLINDOR. + + Eh! de grâce, Monsieur, laissez-les vivre encor: + Qu'ajouteroit leur perte à votre renommée? + D'ailleurs quand auriez-vous rassemblé votre armée[1266]? + + MATAMORE. + + Mon armée? Ah, poltron! ah, traître! pour leur mort + Tu crois donc que ce bras ne soit pas assez fort? + Le seul bruit de mon nom renverse les murailles[1267], + Défait les escadrons, et gagne les batailles. + Mon courage invaincu contre les empereurs 235 + N'arme que la moitié de ses moindres fureurs; + D'un seul commandement que je fais aux trois Parques, + Je dépeuple l'État des plus heureux monarques; + Le foudre est mon canon, les Destins mes soldats: + Je couche d'un revers mille ennemis à bas. 240 + D'un souffle je réduis leurs projets en fumée; + Et tu m'oses parler cependant d'une armée! + Tu n'auras plus l'honneur de voir un second Mars: + Je vais t'assassiner d'un seul de mes regards, + Veillaque[1268]. Toutefois je songe à ma maîtresse: 245 + Ce penser m'adoucit: va, ma colère cesse[1269], + Et ce petit archer qui dompte tous les Dieux + Vient de chasser la mort qui logeoit dans mes yeux. + Regarde, j'ai quitté cette effroyable mine + Qui massacre, détruit, brise, brûle, extermine; 250 + Et, pensant au bel oeil qui tient ma liberté, + Je ne suis plus qu'amour, que grâce, que beauté. + + CLINDOR. + + O Dieux! en un moment que tout vous est possible! + Je vous vois aussi beau que vous étiez terrible[1270], + Et ne crois point d'objet si ferme en sa rigueur, 255 + Qu'il puisse constamment vous refuser son coeur[1271]. + + MATAMORE. + + Je te le dis encor, ne sois plus en alarme: + Quand je veux, j'épouvante; et quand je veux, je charme; + Et, selon qu'il me plaît, je remplis tour à tour + Les hommes de terreur, et les femmes d'amour. 260 + Du temps que ma beauté m'étoit inséparable, + Leurs persécutions me rendoient misérable: + Je ne pouvois sortir sans les faire pâmer. + Mille mouroient par jour à force de m'aimer: + J'avois des rendez-vous de toutes les princesses; 265 + Les reines à l'envi mendioient mes caresses; + Celle d'Éthïopie, et celle du Japon, + Dans leurs soupirs d'amour ne mêloient que mon nom. + De passion pour moi deux sultanes troublèrent[1272]; + Deux autres, pour me voir, du sérail s'échappèrent: 270 + J'en fus mal quelque temps avec le Grand Seigneur. + + CLINDOR. + + Son mécontentement n'alloit qu'à votre honneur. + + MATAMORE. + + Ces pratiques nuisoient à mes desseins de guerre, + Et pouvoient m'empêcher de conquérir la terre. + D'ailleurs, j'en devins las; et pour les arrêter, 275 + J'envoyai le Destin dire à son Jupiter + Qu'il trouvât un moyen qui[1273] fît cesser les flammes + Et l'importunité dont m'accabloient les dames: + Qu'autrement ma colère iroit dedans les cieux + Le dégrader soudain de l'empire des Dieux, 280 + Et donneroit à Mars à gouverner sa foudre[1274]. + La frayeur qu'il en eut le fit bientôt résoudre: + Ce que je demandois fut prêt en un moment; + Et depuis, je suis beau quand je veux seulement. + + CLINDOR. + + Que j'aurois, sans cela, de poulets à vous rendre! 285 + + MATAMORE. + + De quelle que ce soit, garde-toi bien d'en prendre, + Sinon de.... Tu m'entends? Que dit-elle de moi? + + CLINDOR. + + Que vous êtes des coeurs et le charme et l'effroi; + Et que si quelque effet peut suivre vos promesses, + Son sort est plus heureux que celui des Déesses. 290 + + MATAMORE. + + Écoute. En ce temps-là, dont tantôt je parlois, + Les Déesses aussi se rangeoient sous mes lois; + Et je te veux conter une étrange aventure + Qui jeta du désordre en toute la nature, + Mais désordre aussi grand qu'on en voie arriver. 295 + Le Soleil fut un jour sans se pouvoir lever, + Et ce visible Dieu, que tant de monde adore, + Pour marcher devant lui ne trouvoit point d'Aurore: + On la cherchoit partout, au lit du vieux Tithon, + Dans les bois de Céphale, au palais de Memnon; 300 + Et faute de trouver cette belle fourrière[1275], + Le jour jusqu'à midi se passa sans lumière[1276]. + + CLINDOR. + + Où pouvoit être alors la reine des clartés[1277]? + + MATAMORE. + + Au milieu de ma chambre, à m'offrir ses beautés. + Elle y perdit son temps, elle y perdit ses larmes; 305 + Mon coeur fut insensible à ses plus puissants charmes; + Et tout ce qu'elle obtint pour son frivole amour[1278] + Fut un ordre précis d'aller rendre le jour. + + CLINDOR. + + Cet étrange accident me revient en mémoire; + J'étois lors en Mexique, où j'en appris l'histoire, 310 + Et j'entendis conter que la Perse en courroux + De l'affront de son Dieu murmuroit contre vous. + + MATAMORE. + + J'en ouïs quelque chose, et je l'eusse punie; + Mais j'étois engagé dans la Transylvanie, + Où ses ambassadeurs, qui vinrent l'excuser, 315 + A force de présents me surent apaiser. + + CLINDOR. + + Que la clémence est belle en un si grand courage! + + MATAMORE. + + Contemple, mon ami, contemple ce visage: + Tu vois un abrégé de toutes les vertus. + D'un monde d'ennemis sous mes pieds abattus, 320 + Dont la race est périe, et la terre déserte, + Pas un qu'à son orgueil n'a jamais dû sa perte. + Tous ceux qui font hommage à mes perfections + Conservent leurs États par leurs submissions. + En Europe, où les rois sont d'une humeur civile, 325 + Je ne leur rase point de château ni de ville: + Je les souffre régner, mais chez les Africains, + Partout où j'ai trouvé des rois un peu trop vains, + J'ai détruit les pays[1279] pour punir leurs monarques[1280], + Et leurs vastes déserts en sont de bonnes marques: 330 + Ces grands sables qu'à peine on passe sans horreur + Sont d'assez beaux effets de ma juste fureur. + + CLINDOR. + + Revenons à l'amour: voici votre maîtresse. + + MATAMORE. + + Ce diable de rival l'accompagne sans cesse. + + CLINDOR. + + Où vous retirez-vous? + + MATAMORE. + + Ce fat n'est pas vaillant; 335 + Mais il a quelque humeur qui le rend insolent. + Peut-être qu'orgueilleux d'être avec cette belle, + Il seroit assez vain pour me faire querelle. + + CLINDOR. + + Ce seroit bien courir lui-même à son malheur. + + MATAMORE. + + Lorsque j'ai ma beauté, je n'ai point de valeur[1281]. 340 + + CLINDOR. + + Cessez d'être charmant, et faites-vous terrible. + + MATAMORE. + + Mais tu n'en prévois pas l'accident infaillible; + Je ne saurois me faire effroyable à demi: + Je tuerois ma maîtresse avec mon ennemi. + Attendons en ce coin l'heure qui les sépare. 345 + + CLINDOR. + + Comme votre valeur, votre prudence est rare. + + +SCÈNE III. + +ADRASTE, ISABELLE. + + ADRASTE. + + Hélas! s'il est ainsi, quel malheur est le mien! + Je soupire, j'endure, et je n'avance rien; + Et malgré les transports de mon amour extrême, + Vous ne voulez pas croire encor que je vous aime. 350 + + ISABELLE. + + Je ne sais pas, Monsieur, de quoi vous me blâmez. + Je me connois aimable, et crois que vous m'aimez: + Dans vos soupirs ardents j'en vois trop d'apparence; + Et quand bien de leur part j'aurois moins d'assurance, + Pour peu qu'un honnête homme ait vers moi[1282] de crédit, + Je lui fais la faveur de croire ce qu'il dit. + Rendez-moi la pareille; et puisqu'à votre flamme + Je ne déguise rien de ce que j'ai dans l'âme, + Faites-moi la faveur de croire sur ce point + Que bien que vous m'aimiez, je ne vous aime point. 360 + + ADRASTE. + + Cruelle, est-ce là donc[1283] ce que vos injustices + Ont réservé de prix à de si longs services? + Et mon fidèle amour est-il si criminel + Qu'il doive être puni d'un mépris éternel? + + ISABELLE. + + Nous donnons bien souvent de divers noms aux choses: + Des épines pour moi, vous les nommez des roses; + Ce que vous appelez service, affection, + Je l'appelle supplice et persécution. + Chacun dans sa croyance également s'obstine. + Vous pensez m'obliger d'un feu qui m'assassine; 370 + Et ce que vous jugez digne du plus haut prix[1284] + Ne mérite, à mon gré, que haine et que mépris. + + ADRASTE. + + N'avoir que du mépris pour des flammes si saintes + Dont j'ai reçu du ciel les premières atteintes! + Oui, le ciel, au moment qu'il me fit respirer, 375 + Ne me donna de coeur que pour vous adorer[1285]. + Mon âme vint au jour pleine de votre idée[1286]; + Avant que de vous voir vous l'avez possédée; + Et quand je me rendis à des regards si doux[1287], + Je ne vous donnai rien qui ne fût tout à vous, 380 + Rien que l'ordre du ciel n'eût déjà fait tout vôtre. + + ISABELLE. + + Le ciel m'eût fait plaisir d'en enrichir une autre[1288]; + Il vous fit pour m'aimer, et moi pour vous haïr: + Gardons-nous bien tous deux de lui désobéir. + Vous avez, après tout, bonne part à sa haine[1289], 385 + Ou d'un crime secret il vous livre à la peine; + Car je ne pense pas qu'il soit tourment égal + Au supplice d'aimer qui vous traite si mal. + + ADRASTE. + + La grandeur de mes maux vous étant si connue, + Me refuserez-vous la pitié qui m'est due? 390 + + ISABELLE. + + Certes j'en ai beaucoup, et vous plains d'autant plus + Que je vois ces tourments tout à fait superflus[1290], + Et n'avoir pour tout fruit d'une longue souffrance + Que l'incommode honneur d'une triste constance. + + ADRASTE. + + Un père l'autorise, et mon feu maltraité 395 + Enfin aura recours à son autorité. + + ISABELLE. + + Ce n'est pas le moyen de trouver votre conte[1291]; + Et d'un si beau dessein vous n'aurez que la honte. + + ADRASTE. + + J'espère voir pourtant, avant la fin du jour, + Ce que peut son vouloir au défaut de l'amour. 400 + + ISABELLE. + + Et moi, j'espère voir, avant que le jour passe, + Un amant accablé de nouvelle disgrâce. + + ADRASTE. + + Eh quoi! cette rigueur ne cessera jamais? + + ISABELLE. + + Allez trouver mon père, et me laissez en paix. + + ADRASTE. + + Votre âme, au repentir de sa froideur passée, 405 + Ne la veut point quitter sans être un peu forcée: + J'y vais tout de ce pas, mais avec des serments + Que c'est pour obéir à vos commandements. + + ISABELLE. + + Allez continuer une vaine poursuite. + + +SCÈNE IV. + +MATAMORE, ISABELLE, CLINDOR. + + MATAMORE. + + Eh bien! dès qu'il m'a vu, comme a-t-il pris la fuite? 410 + M'a-t-il bien su quitter la place au même instant? + + ISABELLE. + + Ce n'est pas honte à lui, les rois en font autant, + Du moins si ce grand bruit qui court de vos merveilles[1292] + N'a trompé mon esprit en frappant mes oreilles. + + MATAMORE. + + Vous le pouvez bien croire, et pour le témoigner, 415 + Choisissez en quels lieux il vous plaît de régner: + Ce bras tout aussitôt vous conquête un empire; + J'en jure par lui-même, et cela c'est tout dire. + + ISABELLE. + + Ne prodiguez pas tant ce bras toujours vainqueur; + Je ne veux point régner que dessus votre coeur: 420 + Toute l'ambition que me donne ma flamme, + C'est d'avoir pour sujets les desirs de votre âme. + + MATAMORE. + + Ils vous sont tous acquis, et pour vous faire voir + Que vous avez[1293] sur eux un absolu pouvoir, + Je n'écouterai plus cette humeur de conquête; 425 + Et laissant tous les rois leurs couronnes en tête, + J'en prendrai seulement deux ou trois pour valets, + Qui viendront à genoux vous rendre mes poulets. + + ISABELLE. + + L'éclat de tels suivants attireroit l'envie + Sur le rare bonheur où je coule ma vie; 430 + Le commerce discret de nos affections + N'a besoin que de lui pour ces commissions[1294]. + + MATAMORE. + + Vous avez, Dieu me sauve! un esprit à ma mode; + Vous trouvez, comme moi, la grandeur incommode. + Les sceptres les plus beaux n'ont rien pour moi d'exquis: + Je les rends aussitôt que je les ai conquis, + Et me suis vu charmer quantité de princesses, + Sans que jamais mon coeur les voulût pour maîtresses[1295]. + + ISABELLE. + + Certes en ce point seul je manque un peu de foi. + Que vous ayez quitté des princesses pour moi! 440 + Que vous leur refusiez un coeur dont je dispose[1296]! + + MATAMORE[1297]. + + Je crois que la Montagne en saura quelque chose. + Viens çà. Lorsqu'en la Chine, en ce fameux tournoi, + Je donnai dans la vue aux deux filles du Roi, + Que te dit-on en cour de cette jalousie[1298] 445 + Dont pour moi toutes deux eurent l'âme saisie[1299]? + + CLINDOR. + + Par vos mépris enfin l'une et l'autre[1300] mourut. + J'étois lors en Égypte, où le bruit en courut; + Et ce fut en ce temps que la peur de vos armes + Fit nager le grand Caire en un fleuve de larmes. 450 + Vous veniez d'assommer dix géants en un jour; + Vous aviez désolé les pays d'alentour, + Rasé quinze châteaux, aplani deux montagnes, + Fait passer par le feu villes, bourgs et campagnes, + Et défait, vers Damas, cent mille combattants. 455 + + MATAMORE. + + Que tu remarques bien et les lieux et les temps! + Je l'avois oublié. + + ISABELLE. + + Des faits si pleins de gloire + Vous peuvent-ils ainsi sortir de la mémoire? + + MATAMORE. + + Trop pleine de lauriers remportés sur les rois[1301], + Je ne la charge point de ces menus exploits. 460 + + +SCÈNE V[1302]. + +MATAMORE, ISABELLE, CLINDOR, PAGE. + + PAGE. + + Monsieur. + + MATAMORE. + + Que veux-tu, page? + + PAGE. + + Un courrier vous demande. + + MATAMORE. + + D'où vient-il? + + PAGE. + + De la part de la reine d'Islande. + + MATAMORE. + + Ciel! qui sais comme quoi j'en suis persécuté, + Un peu plus de repos avec moins de beauté! + Fais qu'un si long mépris enfin la désabuse. 465 + + CLINDOR. + + Voyez ce que pour vous ce grand guerrier refuse. + + ISABELLE. + + Je n'en puis plus douter. + + CLINDOR. + + Il vous le disoit bien. + + MATAMORE. + + Elle m'a beau prier: non, je n'en ferai rien. + Et quoi qu'un fol espoir ose encor lui promettre, + Je lui vais envoyer sa mort dans une lettre. 470 + Trouvez-le bon, ma reine, et souffrez cependant + Une heure d'entretien de ce cher confident, + Qui, comme de ma vie il sait toute l'histoire, + Vous fera voir sur qui vous avez la victoire. + + ISABELLE. + + Tardez encore moins, et par ce prompt retour 475 + Je jugerai quelle est envers moi votre amour. + + +SCÈNE VI. + +CLINDOR, ISABELLE. + + CLINDOR. + + Jugez plutôt par là l'humeur du personnage: + Ce page n'est chez lui que pour ce badinage, + Et venir d'heure en heure avertir Sa Grandeur + D'un courrier, d'un agent, ou d'un ambassadeur. 480 + + ISABELLE. + + Ce message me plaît bien plus qu'il ne lui semble: + Il me défait d'un fou pour nous laisser ensemble. + + CLINDOR. + + Ce discours favorable enhardira mes feux + A bien user d'un temps[1303] si propice à mes voeux. + + ISABELLE. + + Que m'allez-vous conter? + + CLINDOR. + + Que j'adore Isabelle, 485 + Que je n'ai plus de coeur ni d'âme que pour elle, + Que ma vie.... + + ISABELLE. + + Épargnez ces propos superflus; + Je les sais, je les crois, que voulez-vous de plus? + Je néglige à vos yeux l'offre d'un diadème; + Je dédaigne un rival: en un mot, je vous aime. 490 + C'est aux commencements des foibles passions + A s'amuser encore aux protestations: + Il suffit de nous voir au point où sont les nôtres; + Un coup d'oeil vaut pour vous tous les discours des autres[1304]. + + CLINDOR. + + Dieux! qui l'eût jamais cru, que mon sort rigoureux 495 + Se rendît si facile à mon coeur amoureux! + Banni de mon pays par la rigueur d'un père, + Sans support, sans amis, accablé de misère, + Et réduit à flatter le caprice arrogant + Et les vaines humeurs d'un maître extravagant: 500 + Ce pitoyable état de ma triste fortune[1305] + N'a rien qui vous déplaise ou qui vous importune; + Et d'un rival puissant les biens et la grandeur + Obtiennent moins sur vous que ma sincère ardeur. + + ISABELLE. + + C'est comme il faut choisir. Un amour véritable[1306] 505 + S'attache seulement à ce qu'il voit aimable[1307]. + Qui regarde les biens ou la condition + N'a qu'un amour avare, ou plein d'ambition, + Et souille lâchement par ce mélange infâme + Les plus nobles desirs qu'enfante une belle âme. 510 + Je sais bien que mon père a d'autres sentiments, + Et mettra de l'obstacle à nos contentements; + Mais l'amour sur mon coeur a pris trop de puissance + Pour écouter encor les lois de la naissance. + Mon père peut beaucoup, mais bien moins que ma foi: + Il a choisi pour lui, je veux choisir pour moi. + + CLINDOR. + + Confus de voir donner à mon peu de mérite.... + + ISABELLE. + + Voici mon importun, souffrez que je l'évite. + + +SCÈNE VII. + +ADRASTE, CLINDOR. + + ADRASTE. + + Que vous êtes heureux, et quel malheur me suit! + Ma maîtresse vous souffre, et l'ingrate me fuit. 520 + Quelque goût qu'elle prenne en votre compagnie, + Sitôt que j'ai paru, mon abord l'a bannie. + + CLINDOR. + + Sans avoir vu vos pas s'adresser en ce lieu[1308], + Lasse de mes discours, elle m'a dit adieu. + + ADRASTE. + + Lasse de vos discours! votre humeur est trop bonne, 525 + Et votre esprit trop beau pour ennuyer personne. + Mais que lui contiez-vous qui pût l'importuner? + + CLINDOR. + + Des choses qu'aisément vous pouvez deviner: + Les amours de mon maître, ou plutôt ses sottises, + Ses conquêtes en l'air, ses hautes entreprises. 530 + + ADRASTE. + + Voulez-vous m'obliger? votre maître, ni vous, + N'êtes pas gens tous deux à me rendre jaloux; + Mais si vous ne pouvez arrêter ses saillies, + Divertissez[1309] ailleurs le cours de ses folies. + + CLINDOR. + + Que craignez-vous de lui, dont tous les compliments 535 + Ne parlent que de morts et de saccagements, + Qu'il bat, terrasse, brise, étrangle, brûle, assomme? + + ADRASTE. + + Pour être son valet, je vous trouve honnête homme: + Vous n'êtes point de taille à servir sans dessein[1310] + Un fanfaron plus fou que son discours n'est vain. 540 + Quoi qu'il en soit, depuis que je vous vois chez elle, + Toujours de plus en plus je l'éprouve cruelle: + Ou vous servez quelque autre, ou votre qualité + Laisse dans vos projets trop de témérité. + Je vous tiens fort suspect de quelque haute adresse. 545 + Que votre maître enfin fasse une autre maîtresse; + Ou s'il ne peut quitter un entretien si doux, + Qu'il se serve du moins d'un autre que de vous. + Ce n'est pas qu'après tout les volontés d'un père, + Qui sait ce que je suis, ne terminent l'affaire; 550 + Mais purgez-moi l'esprit de ce petit souci, + Et si vous vous aimez, bannissez-vous d'ici; + Car si je vous vois plus regarder cette porte, + Je sais comme traiter les gens de votre sorte. + + CLINDOR. + + Me prenez-vous pour homme à nuire à votre feu[1311]? 555 + + ADRASTE. + + Sans réplique, de grâce, ou nous verrons beau jeu. + Allez: c'est assez dit. + + CLINDOR. + + Pour un léger ombrage, + C'est trop indignement traiter un bon courage. + Si le ciel en naissant ne m'a fait grand seigneur, + Il m'a fait le coeur ferme et sensible à l'honneur; 560 + Et je pourrois bien rendre un jour ce qu'on me prête[1312]. + + ADRASTE. + + Quoi! vous me menacez! + + CLINDOR. + + Non, non, je fais retraite. + D'un si cruel affront vous aurez peu de fruit; + Mais ce n'est pas ici qu'il faut faire du bruit. + + +SCÈNE VIII. + +ADRASTE, LYSE. + + ADRASTE. + + Ce bélître insolent me fait encor bravade. 565 + + LYSE. + + A ce compte, Monsieur, votre esprit est malade? + + ADRASTE. + + Malade, mon esprit! + + LYSE. + + Oui, puisqu'il est jaloux + Du malheureux agent de ce prince des foux[1313]. + + ADRASTE. + + Je sais ce que je suis et ce qu'est Isabelle[1314], + Et crains peu qu'un valet me supplante auprès d'elle[1315]. + Je ne puis toutefois souffrir sans quelque ennui + Le plaisir qu'elle prend à causer avec lui[1316]. + + LYSE. + + C'est dénier ensemble et confesser la dette. + + ADRASTE. + + Nomme, si tu le veux, ma boutade indiscrète, + Et trouve mes soupçons bien ou mal à propos; 575 + Je l'ai chassé d'ici pour me mettre en repos. + En effet, qu'en est-il? + + LYSE. + + Si j'ose vous le dire, + Ce n'est plus que pour lui qu'Isabelle soupire. + + ADRASTE. + + Lyse, que me dis-tu[1317]? + + LYSE. + + Qu'il possède son coeur, + Que jamais feux naissants n'eurent tant de vigueur, 580 + Qu'ils meurent l'un pour l'autre, et n'ont qu'une pensée. + + ADRASTE. + + Trop ingrate beauté, déloyale, insensée, + Tu m'oses donc ainsi préférer un maraud? + + LYSE. + + Ce rival orgueilleux le porte bien plus haut, + Et je vous en veux faire entière confidence: 585 + Il se dit gentilhomme, et riche. + + ADRASTE. + + Ah! l'impudence + + LYSE. + + D'un père rigoureux fuyant l'autorité, + Il a couru longtemps d'un et d'autre côté; + Enfin, manque d'argent peut-être, ou par caprice, + De notre Fiérabras il s'est mis au service[1318], 590 + Et sous ombre d'agir pour ses folles amours[1319], + Il a su pratiquer de si rusés détours, + Et charmer tellement cette pauvre abusée, + Que vous en avez vu votre ardeur méprisée; + Mais parlez à son père, et bientôt son pouvoir 595 + Remettra son esprit aux termes du devoir. + + ADRASTE. + + Je viens tout maintenant d'en tirer assurance + De recevoir les fruits de ma persévérance, + Et devant qu'il soit peu nous en verrons l'effet; + Mais, écoute, il me faut obliger tout à fait. 600 + + LYSE. + + Où je vous puis servir j'ose tout entreprendre. + + ADRASTE. + + Peux-tu dans leurs amours me les faire surprendre? + + LYSE. + + Il n'est rien plus aisé: peut-être dès ce soir. + + ADRASTE. + + Adieu donc. Souviens-toi de me les faire voir[1320]. + Cependant prends ceci seulement par avance. 605 + + LYSE. + + Que le galant alors soit frotté d'importance! + + ADRASTE. + + Crois-moi qu'il se verra, pour te mieux contenter, + Chargé d'autant de bois qu'il en pourra porter. + + +SCÈNE IX. + +LYSE. + + L'arrogant croit déjà tenir ville gagnée[1321]; + Mais il sera puni de m'avoir dédaignée. 610 + Parce qu'il est aimable, il fait le petit dieu, + Et ne veut s'adresser qu'aux filles de bon lieu. + Je ne mérite pas l'honneur de ses caresses: + Vraiment c'est pour son nez, il lui faut des maîtresses; + Je ne suis que servante: et qu'est-il que valet? 615 + Si son visage est beau, le mien n'est pas trop laid: + Il se dit riche et noble, et cela me fait rire; + Si loin de son pays, qui n'en peut autant dire? + Qu'il le soit: nous verrons ce soir, si je le tiens, + Danser sous le cotret sa noblesse et ses biens. 620 + + +SCÈNE X. + +ALCANDRE, PRIDAMANT. + + ALCANDRE. + + Le coeur vous bat un peu. + + PRIDAMANT. + + Je crains cette menace. + + ALCANDRE. + + Lyse aime trop Clindor pour causer sa disgrâce. + + PRIDAMANT. + + Elle en est méprisée, et cherche à se venger. + + ALCANDRE. + + Ne craignez point: l'amour la[1322] fera bien changer. + + +FIN DU SECOND ACTE. + +FOOTNOTES: + + [1263] L'édition de 1682 donne seule: «Quoi qu'il s'offre,» au + lieu de: «Quoi qui s'offre.» + + [1264] _Var._ Quoi qui s'offre à vos yeux, n'en ayez point + d'effroi. (1639-68) + + [1265] _Var._ Soupirez-vous après quelques nouveaux lauriers? + (1639-57) + + [1266] _Var._ Et puis quand auriez-vous rassemblé votre armée? + (1639-57) + + [1267] Voyez la _Notice_, p. 423. + + [1268] De l'espagnol _bellaco_, _vellaco_, maraud, coquin. + + [1269] _Var._ Le penser m'adoucit: va, ma colère cesse. (1639) + + [1270] _Var._ Je vous vois aussi beau que vous êtes terrible. + (1639) + + [1271] _Var._ Qui puisse constamment vous refuser son coeur. + (1639) + + [1272] _Troubler_, neutralement, pour se troubler. + + [1273] Les éditions de 1644-57 ont _que_, au lieu de _qui_, ce + qui fait une leçon vide de sens. + + [1274] _Var._ Et donneroit à Mars à gouverner son foudre. + (1639-68) + + [1275] Voyez ci-dessus, p. 144, note 2. + + [1276] _Var._ Le jour jusqu'à midi se passoit sans lumière. + (1639) + + [1277] _Var._ Où se pouvoit cacher la reine des clartés? + MAT. Parbieu je la tenois encore à mes côtés. + Aucun n'osa jamais la chercher dans ma chambre, + Et le dernier de juin fut un jour de décembre; + Car enfin, supplié par le Dieu du sommeil, + Je la rendis au monde, et l'on vit le soleil. (1639-57) + + [1278] _Var._ Et tout ce qu'elle obtint par son frivole amour. + (1660-68) + + [1279] Dans l'édition de 1682, on lit, mais c'est probablement + une faute d'impression: «leurs pays,» pour: «les pays.» + + [1280] _Var._ J'ai détruit les pays avecque les monarques. + (1639-57) + + [1281] _Var._ Lorsque j'ai ma beauté, je n'ai point ma valeur. + (1639-68) + + [1282] L'édition de 1682 porte, par erreur, _vers vous_, pour + _vers moi_. + + [1283] Dans l'édition de 1639, le vers commence ainsi: «Cruelle, + c'est là donc, etc.;» mais l'errata y substitue: «Cruelle, est-ce + là donc, etc.?» + + [1284] _Var._ Et la même action, à votre sentiment, + Mérite récompense, au mien un châtiment. + ADR. Donner un châtiment à des flammes si saintes. (1639-57) + + [1285] _Var._ Ne me donna du coeur que pour vous adorer. (1639) + + [1286] _Var._ Mon âme prit naissance avecque votre idée. + (1639-57) + + [1287] _Var._ Et les premiers regards dont m'aient frappé vos yeux + N'ont fait qu'exécuter l'ordonnance des cieux, + Que vous saisir d'un bien qu'ils avoient fait tout vôtre. (1639-57) + + [1288] _Var._ Le ciel m'eût fait plaisir d'en enrichir un + autre[1288-a]. (1639-60) + + [1288-a] Voyez tome I, p. 228, note 3. + + [1289] _Var._ Après tout, vous avez bonne part à sa haine, + Ou de quelque grand crime il vous donne la peine; + Car je ne pense pas qu'il soit supplice égal + D'être forcé d'aimer qui vous traite si mal. + ADR. Puisque ainsi vous jugez que ma peine est si dure, + Prenez quelque pitié des tourments que j'endure. (1639-57) + + [1290] _Var._ Que je vois ces tourments passer pour superflus. + (1639-57) + + [1291] _Conte_, compte. Voyez tome I, p. 150, note 1. + + [1292] _Var._ Au moins si ce grand bruit qui court de vos + merveilles. (1639-57) + + [1293] L'impression de 1682 porte, mais à tort: «Que nous avons.» + Notre texte: «Que vous avez,» est celui de toutes les autres + éditions qui ont paru du vivant de Corneille, et de celle que + Thomas a publiée en 1692. + + [1294] En marge, dans l'édition de 1639: _Elle montre Clindor._ + + [1295] _Var._ Sans que jamais mon coeur acceptât ces maîtresses. + (1639) + + [1296] _Var._ Qu'elles n'aient pu blesser un coeur dont je + dispose! (1639-57) + + [1297] Ici l'édition de 1692 ajoute: _montrant Clindor_. + + [1298] _Var._ Sus-tu rien de leur flamme et de la jalousie. + (1639-57) + + [1299] _Var._ Dont pour moi toutes deux avoient l'âme saisie? + (1639) + + [1300] Dans l'impression de 1682: «l'un et l'autre,» ce qui est + une faute évidente. + + [1301] _Var._ Trop pleine des lauriers remportés sur les rois. + (1639-68) + + [1302] Il n'y a point ici de distinction de scène dans l'édition + de 1639. + + [1303] L'édition de 1682 donne seule: «du temps,» pour: «d'un + temps.» + + [1304] _Var._ Un clin d'oeil vaut pour vous tout le discours des + autres. (1639) + _Var._ Un coup d'oeil vaut pour vous tout le discours des + autres. (1644-68) + + [1305] _Var._ En ce piteux état, ma fortune si basse + Trouve encor quelque part en votre bonne grâce. (1639-57) + + [1306] _Var._ C'est comme il faut choisir, et l'amour véritable. + (1639-57) + + [1307] _Var._ S'attache seulement à ce qu'il voit d'aimable. + (1639-60) + + [1308] _Var._ Sans qu'elle ait vu vos pas s'adresser en ce lieu. + (1639-60) + + [1309] _Divertissez_, détournez. Voyez tome I, p. 184, note 1. + + [1310] _Var._ Vous n'avez point la mine à servir sans dessein. + (1639-57) + + [1311] _Var._ Me croyez-vous bastant de nuire à votre feu? + ADR. Sans réplique, de grâce, ou vous verrez beau jeu. (1639-57) + + [1312] _Var._ Et je suis homme à rendre un jour ce qu'on me + prête. (1639-57) + + [1313] Les mots _jaloux_ et _foux_ sont ainsi imprimés et riment + aux yeux dans toutes les éditions. Dans _la Comédie des + Tuileries_, nous avons vu au contraire _jalous_ et _courrous_, + par une _s_, rimant avec des mots en _ous_. + + [1314] _Var._ Je suis trop glorieux et crois trop d'Isabelle. + (1644-57) + + [1315] _Var._ Pour craindre qu'un valet me supplante auprès + d'elle. (1639-57) + + [1316] _Var._ Le plaisir qu'elle prend à rire avecque lui. + (1639-57) + + [1317] _Var._ Oh Dieu! que me dis-tu? (1639) + + [1318] _Var._ De notre Rodomont il s'est mis au service. + (1639-60) + + [1319] _Var._ Où choisi pour agent de ses[1319-a] folles amours, + Isabelle a prêté l'oreille à ses discours. + Il a si bien charmé cette pauvre abusée. (1639-57) + + [1319-a] L'édition de 1639 donne, par erreur, _ces_, pour _ses_. + + [1320] Dans l'édition de 1692, on lit après ce vers: _Il lui + donne un dimant._ + + [1321] Ici l'orthographe de ce mot est _gaignée_ dans toutes les + éditions, excepté dans celle de 1657. + + [1322] Dans l'édition de 1682, il y a _le_, pour _la_, ce qui est + évidemment une faute. + + + + +ACTE III. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +GÉRONTE, ISABELLE. + + GÉRONTE. + + Apaisez vos soupir et tarissez vos larmes; 625 + Contre ma volonté ce sont de foibles armes: + Mon coeur, quoique sensible à toutes vos douleurs, + Écoute la raison, et néglige vos pleurs. + Je sais ce qu'il vous faut beaucoup mieux que vous-même[1323]. + Vous dédaignez Adraste à cause que je l'aime; 630 + Et parce qu'il me plaît d'en faire votre époux, + Votre orgueil n'y voit rien qui soit digne de vous. + Quoi! manque-t-il de bien, de coeur ou de noblesse? + En est-ce le visage ou l'esprit qui vous blesse? + Il vous fait trop d'honneur. + + ISABELLE. + + Je sais qu'il est parfait, 635 + Et que je réponds mal à l'honneur qu'il me fait[1324]; + Mais si votre bonté me permet en ma cause, + Pour me justifier, de dire quelque chose, + Par un secret instinct, que je ne puis nommer, + J'en fais beaucoup d'état, et ne le puis aimer. 640 + Souvent je ne sais quoi que le ciel nous inspire[1325] + Soulève tout le coeur contre ce qu'on desire, + Et ne nous laisse pas en état d'obéir, + Quand on choisit pour nous ce qu'il nous fait haïr. + Il attache ici-bas avec des sympathies 645 + Les âmes que son ordre a là-haut assorties[1326]: + On n'en sauroit unir sans ses avis secrets; + Et cette chaîne manque où manquent ses décrets. + Aller contre les lois de cette providence, + C'est le prendre à partie, et blâmer sa prudence, 650 + L'attaquer en rebelle, et s'exposer aux coups + Des plus âpres malheurs qui suivent son courroux. + + GÉRONTE. + + Insolente, est-ce ainsi que l'on se justifie[1327]? + Quel maître vous apprend cette philosophie? + Vous en savez beaucoup; mais tout votre savoir 655 + Ne m'empêchera pas d'user de mon pouvoir. + Si le ciel pour mon choix vous donne tant de haine, + Vous a-t-il mise en feu pour ce grand capitaine? + Ce guerrier valeureux vous tient-il dans ses fers[1328]? + Et vous a-t-il domptée avec tout l'univers? 660 + Ce fanfaron doit-il relever ma famille? + + ISABELLE. + + Eh! de grâce, Monsieur, traitez mieux votre fille! + + GÉRONTE. + + Quel sujet donc vous porte à me désobéir? + + ISABELLE. + + Mon heur et mon repos, que je ne puis trahir. + Ce que vous appelez un heureux hyménée 665 + N'est pour moi qu'un enfer si j'y suis condamnée. + + GÉRONTE. + + Ah! qu'il en est encor de mieux faites que vous + Qui se voudroient bien voir dans un enfer si doux! + Après tout, je le veux; cédez à ma puissance. + + ISABELLE. + + Faites un autre essai de mon obéissance. 670 + + GÉRONTE. + + Ne me répliquez plus quand j'ai dit: «Je le veux.» + Rentrez: c'est désormais trop contesté[1328] nous deux. + + +SCÈNE II. + +GÉRONTE. + + Qu'à présent la jeunesse a d'étranges manies! + Les règles du devoir lui sont des tyrannies, + Et les droits les plus saints deviennent impuissants 675 + Contre cette fierté qui l'attache à son sens[1330] + Telle est l'humeur du sexe: il aime à contredire, + Rejette obstinément le joug de notre empire, + Ne suit que son caprice en ses affections, + Et n'est jamais d'accord de nos élections. 680 + N'espère pas pourtant, aveugle et sans cervelle, + Que ma prudence cède à ton esprit rebelle. + Mais ce fou viendra-t-il toujours m'embarrasser? + Par force ou par adresse il me le faut chasser. + + +SCÈNE III. + +GÉRONTE, MATAMORE, CLINDOR. + + MATAMORE, à Clindor. + + Ne doit-on pas avoir pitié de ma fortune[1331]? 685 + Le grand vizir encor de nouveau m'importune; + Le Tartare, d'ailleurs, m'appelle à son secours; + Narsingue et Calicut[1332] m'en pressent tous les jours: + Si je ne les refuse, il me faut mettre en quatre. + + CLINDOR. + + Pour moi, je suis d'avis que vous les laissiez battre: 690 + Vous emploieriez trop mal vos invincibles coups, + Si pour en servir un vous faisiez trois jaloux. + + MATAMORE. + + Tu dis bien: c'est assez de telles courtoisies; + Je ne veux qu'en amour donner des jalousies. + Ah! Monsieur, excusez, si, faute de vous voir, 695 + Bien que si près de vous, je manquois au devoir. + Mais quelle émotion paroît sur ce visage? + Où sont vos ennemis, que j'en fasse carnage[1333]? + + GÉRONTE. + + Monsieur, grâces aux Dieux, je n'ai point d'ennemis. + + MATAMORE. + + Mais grâces à ce bras qui vous les a soumis. 700 + + GÉRONTE. + + C'est une grâce encor que j'avois ignorée. + + MATAMORE. + + Depuis que ma faveur[1334] pour vous s'est déclarée, + Ils sont tous morts de peur, ou n'ont osé branler. + + GÉRONTE. + + C'est ailleurs maintenant qu'il vous faut signaler: + Il fait beau voir ce bras, plus craint que le tonnerre, 705 + Demeurer si paisible en un temps plein de guerre; + Et c'est pour acquérir un nom bien relevé, + D'être dans une ville à battre le pavé. + Chacun croit votre gloire à faux titre usurpée, + Et vous ne passez plus que pour traîneur d'épée. 710 + + MATAMORE. + + Ah, ventre! il est tout vrai que vous avez raison. + Mais le moyen d'aller, si je suis en prison? + Isabelle m'arrête, et ses yeux pleins de charmes + Ont captivé mon coeur et suspendu mes armes. + + GÉRONTE. + + Si rien que son sujet ne vous tient arrêté, 715 + Faites votre équipage en toute liberté: + Elle n'est pas pour vous; n'en soyez point en peine. + + MATAMORE. + + Ventre! que dites-vous? Je la veux faire reine. + + GÉRONTE. + + Je ne suis pas d'humeur à rire tant de fois + Du crotesque[1335] récit de vos rares exploits. 720 + La sottise ne plaît qu'alors qu'elle est nouvelle: + En un mot, faites reine une autre qu'Isabelle. + Si pour l'entretenir vous venez plus ici.... + + MATAMORE. + + Il a perdu le sens, de me parler ainsi. + Pauvre homme, sais-tu bien que mon nom effroyable 725 + Met le Grand Turc en fuite, et fait trembler le diable; + Que pour t'anéantir je ne veux qu'un moment? + + GÉRONTE. + + J'ai chez moi des valets à mon commandement, + Qui n'ayant pas l'esprit de faire des bravades[1336], + Répondroient de la main à vos rodomontades. 730 + + MATAMORE, à Clindor. + + Dis-lui ce que j'ai fait en mille et mille lieux. + + GÉRONTE. + + Adieu: modérez-vous; il vous en prendra mieux; + Bien que je ne sois pas de ceux qui vous haïssent, + J'ai le sang un peu chaud, et mes gens m'obéissent. + + +SCÈNE IV. + +MATAMORE, CLINDOR. + + MATAMORE. + + Respect de ma maîtresse, incommode vertu, 735 + Tyran de ma vaillance, à quoi me réduis-tu? + Que n'ai-je eu cent rivaux en la place d'un père[1337], + Sur qui, sans t'offenser, laisser choir ma colère! + Ah! visible démon, vieux spectre décharné, + Vrai suppôt de Satan, médaille de damné[1338], 740 + Tu m'oses donc bannir, et même avec menaces, + Moi de qui tous les rois briguent les bonnes grâces? + + CLINDOR. + + Tandis qu'il est dehors, allez, dès aujourd'hui, + Causer de vos amours, et vous moquer de lui. + + MATAMORE. + + Cadédiou! ses valets feroient quelque insolence. 745 + + CLINDOR. + + Ce fer a trop de quoi dompter leur violence. + + MATAMORE. + + Oui, mais les feux qu'il jette en sortant de prison + Auroient en un moment embrasé la maison, + Dévoré tout à l'heure ardoises et gouttières, + Faîtes, lattes, chevrons, montants, courbes, filières, 750 + Entretoises, sommiers, colonnes, soliveaux, + Parnes, soles, appuis, jambages, traveteaux[1339], + Portes, grilles, verrous, serrures, tuiles, pierre, + Plomb, fer, plâtre, ciment, peinture[1340], marbre, verre, + Caves, puits, cours, perrons, salles, chambres, greniers, + Offices, cabinets, terrasses, escaliers. + Juge un peu quel désordre aux yeux de ma charmeuse; + Ces feux étoufferoient son ardeur amoureuse. + Va lui parler pour moi, toi qui n'es pas vaillant: + Tu puniras à moins un valet insolent. 760 + + CLINDOR. + + C'est m'exposer.... + + MATAMORE. + + Adieu: je vois ouvrir la porte, + Et crains que sans respect cette canaille sorte. + + +SCÈNE V. + +CLINDOR, LYSE. + + CLINDOR, seul[1341]. + + Le souverain poltron, à qui pour faire peur + Il ne faut qu'une feuille, une ombre, une vapeur! + Un vieillard le maltraite, il fuit pour une fille, 765 + Et tremble à tous moments de crainte qu'on l'étrille. + Lyse, que ton abord doit être dangereux! + Il donne l'épouvante à ce coeur généreux, + Cet unique vaillant, la fleur des capitaines, + Qui dompte autant de rois qu'il captive de reines! 770 + + LYSE. + + Mon visage est ainsi malheureux en attraits: + D'autres charment de loin, le mien fait peur de près. + + CLINDOR. + + S'il fait peur à des fous, il charme les plus sages: + Il n'est pas quantité de semblables visages. + Si l'on brûle pour toi, ce n'est pas sans sujet; 775 + Je ne connus jamais un si gentil objet; + L'esprit beau, prompt, accort, l'humeur un peu railleuse, + L'embonpoint ravissant, la taille avantageuse, + Les yeux doux, le teint vif, et les traits délicats: + Qui seroit le brutal qui ne t'aimeroit pas? 780 + + LYSE. + + De grâce, et depuis quand me trouvez-vous si belle? + Voyez bien, je suis Lyse, et non pas Isabelle. + + CLINDOR. + + Vous partagez vous deux mes inclinations: + J'adore sa fortune, et tes perfections. + + LYSE. + + Vous en embrassez trop, c'est assez pour vous d'une, 785 + Et mes perfections cèdent à sa fortune. + + CLINDOR. + + Quelque effort que je fasse à lui donner ma foi[1342], + Penses-tu qu'en effet je l'aime plus que toi? + L'amour et l'hyménée ont diverse méthode: + L'un court au plus aimable, et l'autre au plus commode. + Je suis dans la misère, et tu n'as point de bien: + Un rien s'ajuste mal avec un autre rien[1343]; + Et malgré les douceurs que l'amour y déploie[1344], + Deux malheureux ensemble ont toujours courte joie. + Ainsi j'aspire ailleurs, pour vaincre mon malheur; 795 + Mais je ne puis te voir sans un peu de douleur, + Sans qu'un soupir échappe à ce coeur, qui murmure + De ce qu'à mes desirs ma raison fait d'injure[1345]. + A tes moindres coups d'oeil je me laisse charmer. + Ah! que je t'aimerois, s'il ne falloit qu'aimer, 800 + Et que tu me plairois, s'il ne falloit que plaire! + + LYSE. + + Que vous auriez d'esprit si vous saviez vous taire, + Ou remettre du moins en quelque autre saison + A montrer tant d'amour avec tant de raison! + Le grand trésor pour moi qu'un amoureux si sage, 805 + Qui par compassion n'ose me rendre hommage, + Et porte ses desirs à des partis meilleurs, + De peur de m'accabler sous nos communs malheurs! + Je n'oublierai jamais de si rares mérites: + Allez continuer cependant vos visites. 810 + + CLINDOR. + + Que j'aurois avec toi l'esprit bien plus content! + + LYSE. + + Ma maîtresse là-haut est seule, et vous attend. + + CLINDOR. + + Tu me chasses ainsi! + + LYSE. + + Non, mais je vous envoie + Aux lieux où vous aurez une plus longue joie[1346]. + + CLINDOR. + + Que même tes dédains me semblent gracieux! 815 + + LYSE. + + Ah! que vous prodiguez un temps si précieux! + Allez. + + CLINDOR. + + Souviens-toi donc que si j'en aime une[1347] autre[1348].... + + LYSE. + + C'est de peur d'ajouter ma misère à la vôtre: + Je vous l'ai déjà dit, je ne l'oublierai pas. + + CLINDOR. + + Adieu: ta raillerie a pour moi tant d'appas, 820 + Que mon coeur à tes yeux de plus en plus s'engage, + Et je t'aimerois trop à tarder davantage. + + +SCÈNE VI. + +LYSE. + + L'ingrat! il trouve enfin mon visage charmant, + Et pour se divertir il contrefait l'amant[1349]! + Qui néglige mes feux m'aime par raillerie, 825 + Me prend pour le jouet de sa galanterie, + Et par un libre aveu de me voler sa foi, + Me jure qu'il m'adore, et ne veut point de moi. + Aime en tous lieux, perfide, et partage ton âme; + Choisis qui tu voudras pour maîtresse ou pour femme; + Donne à tes intérêts à ménager tes voeux; + Mais ne crois plus tromper aucune de nous deux. + Isabelle vaut mieux qu'un amour politique, + Et je vaux mieux qu'un coeur où cet amour s'applique. + J'ai raillé comme toi, mais c'étoit seulement 835 + Pour ne t'avertir pas de mon ressentiment. + Qu'eût produit son éclat, que de la défiance? + Qui cache sa colère assure sa vengeance; + Et ma feinte douceur prépare beaucoup mieux[1350] + Ce piége où tu vas choir, et bientôt, à mes yeux. 840 + Toutefois qu'as-tu fait qui te rende coupable? + Pour chercher sa fortune est-on si punissable? + Tu m'aimes, mais le bien te fait être inconstant: + Au siècle où nous vivons, qui n'en feroit autant? + Oublions des mépris où par force il s'excite[1351], 845 + Et laissons-le jouir du bonheur qu'il mérite. + S'il m'aime, il se punit en m'osant dédaigner, + Et si je l'aime encor, je le dois épargner. + Dieux! à quoi me réduit ma folle inquiétude, + De vouloir faire grâce à tant d'ingratitude? 850 + Digne soif de vengeance, à quoi m'exposez-vous, + De laisser affoiblir un si juste courroux? + Il m'aime, et de mes yeux je m'en vois méprisée! + Je l'aime, et ne lui sers que d'objet de risée! + Silence, amour, silence: il est temps de punir; 855 + J'en ai donné ma foi: laisse-moi la tenir. + Puisque ton faux espoir ne fait qu'aigrir ma peine[1352], + Fais céder tes douceurs à celles de la haine: + Il est temps qu'en mon coeur elle règne à son tour, + Et l'amour outragé ne doit plus être amour. 860 + + +SCÈNE VII. + +MATAMORE. + + Les voilà, sauvons-nous. Non, je ne vois personne. + Avançons hardiment. Tout le corps me frissonne. + Je les entends, fuyons. Le vent faisoit ce bruit. + Marchons sous la faveur des ombres de la nuit[1353]. + Vieux rêveur, malgré toi j'attends ici ma reine. 865 + Ces diables de valets me mettent bien en peine. + De deux mille ans et plus, je ne tremblai si fort. + C'est trop me hasarder: s'ils sortent, je suis mort; + Car j'aime mieux mourir que leur donner bataille, + Et profaner mon bras contre cette canaille. 870 + Que le courage expose à d'étranges dangers! + Toutefois, en tout cas, je suis des plus légers; + S'il ne faut que courir, leur attente est dupée: + J'ai le pied pour le moins aussi bon que l'épée. + Tout de bon, je les vois: c'est fait, il faut mourir; 875 + J'ai le corps si glacé, que je ne puis courir[1354]. + Destin, qu'à ma valeur tu te montres contraire!... + C'est ma reine elle-même, avec mon secrétaire! + Tout mon corps se déglace: écoutons leurs discours, + Et voyons son adresse à traiter mes amours. 880 + + +SCÈNE VIII. + +CLINDOR, ISABELLE, MATAMORE. + + ISABELLE. + +(Matamore écoute caché[1355].) + + Tout se prépare mal du côté de mon père; + Je ne le vis jamais d'une humeur si sévère: + Il ne souffrira plus votre maître ni vous. + Votre rival d'ailleurs est devenu jaloux[1356]: + C'est par cette raison que je vous fais descendre; 885 + Dedans mon cabinet ils pourroient nous surprendre; + Ici nous parlerons en plus de sûreté: + Vous pourrez vous couler d'un et d'autre côté; + Et si quelqu'un survient, ma retraite est ouverte. + + CLINDOR. + + C'est trop prendre de soin pour empêcher ma perte. 890 + + ISABELLE. + + Je n'en puis prendre trop pour assurer un bien[1357] + Sans qui tous autres biens à mes yeux ne sont rien: + Un bien qui vaut pour moi la terre toute entière, + Et pour qui seul enfin j'aime à voir la lumière. + Un rival par mon père attaque en vain ma foi; 895 + Votre amour seul a droit de triompher de moi: + Des discours de tous deux je suis persécutée; + Mais pour vous je me plais à me voir maltraitée[1358], + Et des plus grands malheurs je bénirois les coups[1359], + Si ma fidélité les enduroit pour vous. 900 + + CLINDOR. + + Vous me rendez confus, et mon âme ravie + Ne vous peut, en revanche, offrir rien que ma vie: + Mon sang est le seul bien qui me reste en ces lieux, + Trop heureux de le perdre en servant vos beaux yeux! + Mais si mon astre un jour, changeant son influence, 905 + Me donne un accès libre aux lieux de ma naissance, + Vous verrez que ce choix n'est pas fort inégal[1360], + Et que, tout balancé, je vaux bien mon rival[1361]. + Mais, avec ces douceurs, permettez-moi de craindre[1362] + Qu'un père et ce rival ne veuillent vous contraindre. 910 + + ISABELLE. + + N'en ayez point d'alarme, et croyez qu'en ce cas[1363] + L'un aura moins d'effet que l'autre n'a d'appas. + Je ne vous dirai point où je suis résolue: + Il suffit que sur moi je me rends absolue[1365]. + Ainsi tous les projets sont des projets en l'air[1365]. 915 + Ainsi.... + + MATAMORE. + + Je n'en puis plus: il est temps de parler. + + ISABELLE. + + Dieux! on nous écoutoit. + + CLINDOR. + + C'est notre capitaine: + Je vais bien l'apaiser; n'en soyez pas en peine[1366]. + + +SCÈNE IX. + +MATAMORE, CLINDOR. + + MATAMORE. + + Ah! traître! + + CLINDOR. + + Parlez bas; ces valets.... + + MATAMORE. + + Eh bien! quoi? + + CLINDOR. + + Ils fondront tout à l'heure et sur vous et sur moi. 920 + + MATAMORE le tire à un coin du théâtre[1367]. + + Viens çà. Tu sais ton crime, et qu'à l'objet que j'aime, + Loin de parler pour moi, tu parlois pour toi-même? + + CLINDOR. + + Oui, pour me rendre heureux j'ai fait quelques efforts[1368]. + + MATAMORE. + + Je te donne le choix de trois ou quatre morts: + Je vais, d'un coup de poing, te briser comme verre, 925 + Ou t'enfoncer tout vif au centre de la terre, + Ou te fendre en dix parts d'un seul coup de revers, + Ou te jeter si haut au-dessus des éclairs, + Que tu sois dévoré des feux élémentaires. + Choisis donc promptement, et pense à tes affaires[1369]. 930 + + CLINDOR. + + Vous-même choisissez. + + MATAMORE. + + Quel choix proposes-tu? + + CLINDOR. + + De fuir en diligence, ou d'être bien battu. + + MATAMORE. + + Me menacer encore! ah, ventre! quelle audace! + Au lieu d'être à genoux, et d'implorer ma grâce!... + Il a donné le mot, ces valets[1370] vont sortir.... 935 + Je m'en vais commander aux mers de t'engloutir. + + CLINDOR. + + Sans vous chercher si loin un si grand cimetière, + Je vous vais, de ce pas, jeter dans la rivière. + + MATAMORE. + + Ils sont d'intelligence. Ah, tête! + + CLINDOR. + + Point de bruit: + J'ai déjà massacré dix hommes cette nuit[1371]; 940 + Et si vous me fâchez, vous en croîtrez le nombre. + + MATAMORE. + + Cadédiou! ce coquin a marché dans mon ombre; + Il s'est fait tout vaillant d'avoir suivi mes pas: + S'il avoit du respect, j'en voudrois faire cas. + Écoute: je suis bon, et ce seroit dommage 945 + De priver l'univers d'un homme de courage. + Demande-moi pardon, et cesse par tes feux[1372] + De profaner l'objet digne seul de mes voeux; + Tu connois ma valeur, éprouve ma clémence. + + CLINDOR. + + Plutôt, si votre amour a tant de véhémence, 950 + Faisons deux coups d'épée au nom de sa beauté. + + MATAMORE. + + Parbieu, tu me ravis de générosité. + Va, pour la conquérir n'use plus d'artifices; + Je te la veux donner pour prix de tes services: + Plains-toi dorénavant d'avoir un maître ingrat! 955 + + CLINDOR. + + A ce rare présent, d'aise le coeur me bat. + Protecteur des grands rois, guerrier trop magnanime, + Puisse tout l'univers bruire de votre estime! + + +SCÈNE X. + +ISABELLE, MATAMORE, CLINDOR. + + ISABELLE. + + Je rends grâces au ciel de ce qu'il a permis + Qu'à la fin, sans combat, je vous vois bons amis. 960 + + MATAMORE. + + Ne pensez plus, ma reine, à l'honneur que ma flamme + Vous devoit faire un jour de vous prendre pour femme; + Pour quelque occasion j'ai changé de dessein: + Mais je vous veux donner un homme de ma main; + Faites-en de l'état; il est vaillant lui-même; 965 + Il commandoit sous moi. + + ISABELLE. + + Pour vous plaire, je l'aime. + + CLINDOR. + + Mais il faut du silence à notre affection. + + MATAMORE. + + Je vous promets silence, et ma protection. + Avouez-vous de moi par tous les coins du monde: + Je suis craint à l'égal sur la terre et sur l'onde. 970 + Allez, vivez contents sous une même loi. + + ISABELLE. + + Pour vous mieux obéir, je lui donne ma foi. + + CLINDOR. + + Commandez que sa foi de quelque effet suivie[1373].... + + +SCÈNE XI. + +GÉRONTE, ADRASTE, MATAMORE, CLINDOR, ISABELLE, LYSE, TROUPE DE +DOMESTIQUES[1374]. + + ADRASTE. + + Cet insolent discours te coûtera la vie, + Suborneur. + + MATAMORE. + + Ils ont pris mon courage en défaut: 975 + Cette porte est ouverte; allons gagner le haut. + +(Il entre chez Isabelle, après qu'elle et Lyse y sont +entrées[1375].) + + CLINDOR. + + Traître! qui te fais fort d'une troupe brigande, + Je te choisirai bien au milieu de la bande. + + GÉRONTE[1376]. + + Dieux! Adraste est blessé, courez au médecin. + Vous autres, cependant, arrêtez l'assassin. 980 + + CLINDOR. + + Ah, ciel! je cède au nombre. Adieu, chère Isabelle[1377]: + Je tombe au précipice où mon destin m'appelle. + + GÉRONTE. + + C'en est fait, emportez ce corps à la maison; + Et vous, conduisez tôt ce traître à la prison. + + +SCÈNE XII. + +ALCANDRE, PRIDAMANT. + + PRIDAMANT. + + Hélas! mon fils est mort. + + ALCANDRE. + + Que vous avez d'alarmes! 985 + + PRIDAMANT. + + Ne lui refusez point le secours de vos charmes. + + ALCANDRE. + + Un peu de patience, et sans un tel secours + Vous le verrez bientôt heureux en ses amours. + + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + +FOOTNOTES: + + [1323] _Var._ Je connois votre bien beaucoup mieux que vous-même. + Orgueilleuse, il vous faut, je pense, un diadème, + Et ce jeune baron, avecque tout son bien, + Passe encore chez vous pour un homme de rien! + Que lui manque après tout? bien fait de corps et d'âme, + Noble, courageux, riche, adroit et plein de flamme, + [Il vous fait trop d'honneur.] (1639-57) + + [1324] _Var._ Et reconnois fort mal les honneurs qu'il me fait. + (1639-63) + + [1325] _Var._ De certains mouvements que le ciel nous inspire + Nous font aux yeux d'autrui souvent choisir le pire. + C'est lui qui d'un regard fait naître en notre coeur + L'estime ou le mépris, l'amour ou la rigueur. + [Il attache ici-bas avec des sympathies.] (1639-57) + + --Voyez ci-dessus, p. 309. + + [1326] _Var._ Les âmes que son choix a là-haut assorties. + (1639-57) + + [1327] _Var._ Impudente, est-ce ainsi que l'on se justifie? + (1639-60) + + [1328] _Var._ Ce guerrier valeureux nous tient-il dans ses fers? + (1652-57) + + [1329] L'édition de 1648 porte, par erreur sans doute, + _contester_, à l'infinitif. + + [1330] _Var._ A l'empêcher de courre après son propre sens; + Mais c'est l'humeur du sexe: il aime à contredire, + Pour secouer, s'il peut, le joug de notre empire. (1639-57) + + [1331] _Var._ N'auras-tu point enfin pitié de ma fortune? + (1639-57) + + [1332] Ce sont les noms de deux anciens royaumes de la presqu'île + occidentale de l'Hindoustan. + + [1333] _Var._ Où sont vos ennemis, que j'en fasse un carnage? + (1639-60) + + [1334] On lit _fureur_, pour _faveur_, dans l'édition de 1657. + + [1335] C'est ainsi que le mot est imprimé dans toutes les + éditions. Cette orthographe était générale au commencement du + dix-septième siècle. Voyez le _Lexique_. + + [1336] _Var._ Qui se connoissant mal à faire des bravades. + (1639-57) + + [1337] _Var._ Que n'ai-je eu cent rivaux à la place d'un père. + (1639) + + [1338] _Médaille de damné_, portrait, vraie image de damné. + + [1339] _Parnes_, pièces de bois posées sur la charpente d'un + comble pour recevoir les chevrons; on dit plus ordinairement + _pannes_.--_Soles_ signifie proprement les pièces de bois placées + à plat qui portent la cage d'un moulin à vent; il se dit aussi de + celles qui se couchent à terre dans les autres constructions et + machines.--_Traveteaux_, petites poutres, petites solives. + + [1340] Les éditions de 1652-64 portent _peintures_, au pluriel. + + [1341] Le mot _seul_ manque dans l'édition de 1639 et dans celles + de 1648-57. + + [1342] _Var._ Bien que pour l'épouser je lui donne ma foi. + (1639-57) + + [1343] _Var._ Un rien s'assemble mal avec un autre rien; + Mais si tu ménageois ma flamme avec adresse, + Une femme est sujette, une amante est maîtresse; + Les plaisirs sont plus grands à se voir moins souvent: + La femme les achète, et l'amante les vend; + Un amour par devoir bien aisément s'altère; + Les noeuds en sont plus forts quand il est volontaire; + Il hait toute contrainte, et son plus doux appas[1343-a] + Se goûte quand on aime et qu'on peut n'aimer pas; + Seconde avec douceur celui que je te porte. + LYSE. Vous me connoissez trop pour m'aimer de la sorte, + Et vous en parlez moins de votre sentiment + Qu'à dessein de railler par divertissement. + Je prends tout en riant comme vous me le dites: + [Allez continuer cependant vos visites.] + CLIND. Un peu de tes faveurs me rendroit plus content. (1639-57) + + [1343-a] Voyez tome I, p. 148, note 3. + + [1344] Une double erreur typographique a défiguré ce vers et le + suivant dans l'édition de 1682: + + Et malgré les douceurs que l'amour déploie, + Deux malheurs ensemble ont toujours courte joie. + + + [1345] _Var._ De ce qu'à ses desirs ma raison fait d'injure. (1660 et 63) + _Var._ De ce qu'à ces desirs ma raison fait d'injure. (1664 et 68) + + [1346] _Var._ Aux lieux où vous trouvez votre heur et votre joie. + (1639-57) + + [1347] On lit _un autre_ dans les éditions de 1664-82. Voyez tome + I, p. 228, note 3. + + [1348] _Var._ Souviens-toi donc.... LYSE. De rien que m'ait pu dire.... + CLIND. Un amant.... LYSE. Un causeur qui prend plaisir à rire[1348-a]. + (1639-57) + + [1348-a] La scène V finit là dans les éditions indiquées. + + [1349] _Var._ Et pour me suborner il contrefait l'amant! + Qui hait ma sainte ardeur m'aime dans l'infamie, + Me dédaigne pour femme, et me veut pour amie. + Perfide, qu'as-tu vu dedans mes actions, + Qui te dût enhardir à ces prétentions? + Qui t'a fait m'estimer digne d'être abusée, + Et juger mon honneur une conquête aisée? + J'ai tout pris en riant, mais c'étoit seulement. (1639-57) + + [1350] _Var._ Et ma feinte douceur te laissant espérer, + Te jette dans les rets que j'ai su préparer. + Va, traître, aime en tous lieux, et partage ton âme: + Choisis qui tu voudras pour maîtresse et pour femme; + Donne à l'une ton coeur, donne à l'autre ta foi; + Mais ne crois plus tromper Isabelle ni moi. + Ce long calme bientôt va tourner en tempête, + Et l'orage est tout prêt à fondre sur ta tête: + Surpris par un rival dans ce cher entretien, + Il vengera d'un coup son malheur et le mien. + Toutefois qu'as-tu fait qui t'en rende coupable[1350-a]? (1639-57) + + [1345-a] [Toutefois qu'as-tu fait qui te rende coupable? + (1644-57) + + [1351] _Var._ Oublions les projets de sa flamme maudite, + [Et laissons-le jouir du bonheur qu'il mérite.] + Que de pensers divers en mon coeur amoureux, + Et que je sens dans l'âme un combat rigoureux! + Perdre qui me chérit! épargner qui m'affronte! + Ruiner ce que j'aime! aimer qui veut ma honte! + L'amour produira-t-il un si cruel effet? + L'impudent rira-t-il de l'affront qu'il m'a fait[1351-a]? + Mon amour me séduit, et ma haine m'emporte, + L'une peut tout sur moi, l'autre n'est pas moins forte: + N'écoutons plus l'amour pour un tel suborneur, + Et laissons à la haine assurer mon honneur. (1639-57) + + [1351-a] L'insolent rira-t-il de l'affront qu'il m'a fait? + (1644-57) + + [1352] _Var._ Puisque ton faux espoir n'a fait qu'aigrir ma + peine. (1660) + + [1353] _Var._ Coulons-nous en faveur des ombres de la nuit. + (1639-60) + + [1354] _Var._ J'ai le corps tout glacé, je ne saurois courir. + (1639-60) + + [1355] Cette indication manque dans l'édition de 1639 et dans + celles de 1648-60. + + [1356] _Var._ Notre baron d'ailleurs est devenu jaloux, + Et c'est aussi pourquoi je vous ai fait descendre; + Dedans mon cabinet ils nous pourroient surprendre; + Ici nous causerons en plus de sûreté. (1639-57) + + [1357] _Var._ Je n'en puis prendre trop pour conserver un bien + Sans qui tout l'univers ensemble ne m'est rien: + Oui, je fais plus d'état d'avoir gagné votre âme, + Que si tout l'univers me connoissoit pour dame. + [Un rival par mon père attaque en vain ma foi.] (1639-57) + _Var._ Je n'en puis prendre trop pour m'assurer un bien. + (1660-68) + + [1358] _Var._ Mais pour vous je me plais à être mal + traitée[1358-a]. (1639) + + [1358-a] Nous avons vu déjà des exemples d'hiatus au tome I, p. + 173, note 3, et à la page 188, nota 2, de ce volume. + + [1359] _Var._ Il n'est point de tourments qui ne me semblent doux, + Si ma fidélité les endure pour vous. (1639-57) + + [1360] _Var._ Vous verrez que ce choix n'est pas tant inégal. + (1639-57) + + [1361] _Var._ Et que, tout balancé, je vaux bien un rival. (1639) + + [1362] _Var._ Cependant, mon souci, permettez-moi de craindre. + (1639-57) + + [1363] _Var._ J'en sais bien le remède, et croyez qu'en ce cas. + (1639-57) + + [1364] _Var._ Il suffit que sur moi je me rende absolue. (1639) + + [1365] _Var._ Que leurs plus grands efforts sont des efforts en l'air, + Et que.... MAT. C'est trop souffrir: il est temps de parler. (1639-57) + _Var._ Ainsi tous leurs projets sont des projets en l'air. (1660-63) + + [1366] Dans l'édition de 1692, on lit à la suite de ce vers: + _Isabelle rentre._ + + [1367] _Var._ _Le tirant à un coin du théâtre._ (1644-60)--Cette + indication ne se trouve pas dans l'édition de 1639. + + [1368] _Var._ Oui, j'ai pris votre place, et vous ai mis dehors. + (1639-57) + + [1369] _Var._ Choisis donc promptement, et songe à tes affaires. + (1639-57) + + [1370] On lit _ses valets_ dans les éditions de 1644, de 1652 et + de 1654. + + [1371] Par une erreur singulière, on a imprimé dans les éditions + de 1652-57: + + J'ai déjà massacré dix hommes _en_ cette nuit. + + [1372] _Var._ Demande-moi pardon, et quitte cet objet, + Dont les perfections m'ont rendu son sujet. (1639-57) + + [1373] _Var._ Commandez que sa foi soit d'un baiser suivie. + MAT. Je le veux. + + SCÈNE XI. + + GÉRONTE, ADRASTE, ETC. + + ADR. Ce baiser te va coûter la vie. (1639-57) + + [1374] _Var._ TROUPES DE DOMESTIQUES. (1639) + + [1375] Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1639. + + [1376] _Var._ GÉRONTE, _survenant_. (1660) + + [1377] _Var._ Hélas! je cède au nombre. Adieu, chère Isabelle. + (1639-64) + + + + +ACTE IV. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +ISABELLE. + + Enfin le terme approche: un jugement inique + Doit abuser demain d'un pouvoir tyrannique[1378], 990 + A son propre assassin immoler mon amant, + Et faire une vengeance au lieu d'un châtiment. + Par un décret injuste autant comme sévère, + Demain doit triompher la haine de mon père, + La faveur du pays, la qualité du mort[1379], 995 + Le malheur d'Isabelle, et la rigueur du sort. + Hélas! que d'ennemis, et de quelle puissance, + Contre le foible appui que donne l'innocence, + Contre un pauvre inconnu, de qui tout le forfait + Est de m'avoir aimée, et d'être trop parfait[1380]! 1000 + Oui, Clindor, tes vertus et ton feu légitime, + T'ayant acquis mon coeur, ont fait aussi ton crime[1381]. + Mais en vain après toi l'on me laisse le jour; + Je veux perdre la vie en perdant mon amour: + Prononçant ton arrêt, c'est de moi qu'on dispose; 1005 + Je veux suivre ta mort, puisque j'en suis la cause, + Et le même moment verra par deux trépas + Nos esprits amoureux se rejoindre là-bas. + Ainsi, père inhumain, ta cruauté déçue + De nos saintes ardeurs verra l'heureuse issue; 1010 + Et si ma perte alors fait naître tes douleurs, + Auprès de mon amant je rirai de tes pleurs. + Ce qu'un remords cuisant te coûtera de larmes + D'un si doux entretien augmentera les charmes; + Ou s'il n'a pas assez de quoi te tourmenter, 1015 + Mon ombre chaque jour viendra t'épouvanter, + S'attacher à tes pas dans l'horreur des ténèbres, + Présenter à tes yeux mille images funèbres, + Jeter dans ton esprit un éternel effroi, + Te reprocher ma mort, t'appeler après moi, 1020 + Accabler de malheurs ta languissante vie, + Et te réduire au point de me porter envie. + Enfin.... + +SCÈNE II. + +ISABELLE, LYSE. + + LYSE. + + Quoi! chacun dort, et vous êtes ici? + Je vous jure, Monsieur en est en grand souci. + + ISABELLE. + + Quand on n'a plus d'espoir, Lyse, on n'a plus de crainte. + Je trouve des douceurs à faire ici ma plainte: + Ici je vis Clindor pour la dernière fois; + Ce lieu me redit mieux les accents de sa voix, + Et remet plus avant en mon âme éperdue[1383] + L'aimable souvenir d'une si chère vue. 1030 + + LYSE. + + Que vous prenez de peine à grossir vos ennuis! + + ISABELLE. + + Que veux-tu que je fasse en l'état où je suis? + + LYSE. + + De deux amants parfaits dont vous étiez servie, + L'un doit mourir demain, l'autre est déjà sans vie[1383]: + Sans perdre plus de temps à soupirer pour eux, 1035 + Il en faut trouver un qui les vaille tous deux. + + ISABELLE. + + De quel front oses-tu me tenir ces paroles[1384]? + + LYSE. + + Quel fruit espérez-vous de vos douleurs frivoles? + Pensez-vous, pour pleurer et ternir vos appas, + Rappeler votre amant des portes du trépas? 1040 + Songez plutôt à faire une illustre conquête; + Je sais pour vos liens une âme toute prête, + Un homme incomparable. + + ISABELLE. + + Ote-toi de mes yeux. + + LYSE. + + Le meilleur jugement ne choisiroit pas mieux. + + ISABELLE. + + Pour croître mes douleurs faut-il que je te voie? 1045 + + LYSE. + + Et faut-il qu'à vos yeux je déguise ma joie? + + ISABELLE. + + D'où te vient cette joie ainsi hors de saison? + + LYSE. + + Quand je vous l'aurai dit, jugez si j'ai raison. + + ISABELLE. + + Ah! ne me conte rien. + + LYSE. + + Mais l'affaire vous touche. + + ISABELLE. + + Parle-moi de Clindor, ou n'ouvre point la bouche. 1050 + + LYSE. + + Ma belle humeur, qui rit au milieu des malheurs, + Fait plus en un moment qu'un siècle de vos pleurs: + Elle a sauvé Clindor. + + ISABELLE. + + Sauvé Clindor? + + LYSE. + + Lui-même: + Jugez après cela comme quoi je vous aime[1385]. + + ISABELLE. + + Eh! de grâce, où faut-il que je l'aille trouver? 1055 + + LYSE. + + Je n'ai que commencé: c'est à vous d'achever. + + ISABELLE. + + Ah! Lyse! + + LYSE. + + Tout de bon, seriez-vous pour le suivre? + + ISABELLE. + + Si je suivrois celui sans qui je ne puis vivre? + Lyse, si ton esprit ne le tire des fers, + Je l'accompagnerai jusque dans les enfers. 1060 + Va, ne demande plus si je suivrois sa fuite[1386]. + + LYSE. + + Puisqu'à ce beau dessein l'amour vous a réduite, + Écoutez où j'en suis, et secondez mes coups: + Si votre amant n'échappe, il ne tiendra qu'à vous. + La prison est tout proche[1387]. + + ISABELLE. + + Eh bien? + + LYSE. + + Ce voisinage + Au frère du concierge a fait voir mon visage; + Et comme c'est tout un que me voir et m'aimer, + Le pauvre malheureux s'en est laissé charmer. + + ISABELLE. + + Je n'en avois rien su! + + LYSE. + + J'en avois tant de honte + Que je mourois[1388] de peur qu'on vous en fît le conte; 1070 + Mais depuis quatre jours votre amant arrêté + A fait que l'allant voir je l'ai mieux écouté. + Des yeux et du discours flattant son espérance, + D'un mutuel amour j'ai formé l'apparence. + Quand on aime une fois, et qu'on se croit aimé, 1075 + On fait tout pour l'objet dont on est enflammé. + Par là j'ai sur mon âme assuré mon empire, + Et l'ai mis en état de ne m'oser dédire. + Quand il n'a plus douté de mon affection, + J'ai fondé mes refus sur sa condition; 1080 + Et lui, pour m'obliger, juroit de s'y déplaire, + Mais que malaisément il s'en pouvoit défaire; + Que les clefs des prisons qu'il gardoit aujourd'hui + Étoient le plus grand bien de son frère et de lui. + Moi de dire soudain que sa bonne fortune[1389] 1085 + Ne lui pouvoit offrir d'heure plus opportune; + Que, pour se faire riche et pour me posséder, + Il n'avoit seulement qu'à s'en accommoder; + Qu'il tenoit dans les fers un seigneur de Bretagne + Déguisé sous le nom du sieur de la Montagne; 1090 + Qu'il falloit le sauver et le suivre chez lui; + Qu'il nous feroit du bien et seroit notre appui. + Il demeure étonné; je le presse, il s'excuse; + Il me parle d'amour, et moi je le refuse; + Je le quitte en colère, il me suit tout confus, 1095 + Me fait nouvelle excuse, et moi nouveau refus. + + ISABELLE. + + Mais enfin? + + LYSE. + + J'y retourne, et le trouve fort triste; + Je le juge ébranlé; je l'attaque: il résiste. + Ce matin: «En un mot, le péril est pressant, + Ai-je dit; tu peux tout, et ton frère est absent[1390]. 1100 + --Mais il faut de l'argent pour un si long voyage, + M'a-t-il dit; il en faut pour faire l'équipage: + Ce cavalier en manque.» + + ISABELLE. + + Ah! Lyse, tu devois + Lui faire offre aussitôt de tout ce que j'avois[1391]: + Perles, bagues, habits. + + LYSE. + + J'ai bien fait davantage[1392]: 1105 + J'ai dit qu'à vos beautés ce captif rend hommage, + Que vous l'aimez de même et fuirez avec nous. + Ce mot me l'a rendu si traitable et si doux, + Que j'ai bien reconnu qu'un peu de jalousie + Touchant votre Clindor brouilloit sa fantaisie[1393], 1110 + Et que tous ces détours provenoient seulement[1394] + D'une vaine frayeur qu'il ne fût mon amant. + Il est parti soudain après votre amour sue, + A trouvé tout aisé, m'en a promis l'issue, + Et vous mande pour moi[1395] qu'environ à minuit[1396] 1115 + Vous soyez toute prête à déloger sans bruit. + + ISABELLE. + + Que tu me rends heureuse! + + LYSE. + + Ajoutez-y, de grâce, + Qu'accepter un mari pour qui je suis de glace, + C'est me sacrifier à vos contentements. + + ISABELLE. + + Aussi.... + + LYSE. + + Je ne veux point de vos remercîments. 1120 + Allez ployer bagage, et pour grossir la somme[1397], + Joignez à vos bijoux les écus du bonhomme. + Je vous vends ses trésors, mais à fort bon marché; + J'ai dérobé ses clefs depuis qu'il est couché: + Je vous les livre. + + ISABELLE. + + Allons y travailler ensemble[1398]. 1125 + + LYSE. + + Passez-vous de mon aide. + + ISABELLE. + + Eh quoi! le coeur te tremble? + + LYSE. + + Non, mais c'est un secret tout propre à l'éveiller; + Nous ne nous garderions jamais de babiller. + + ISABELLE. + + Folle, tu ris toujours. + + LYSE. + + De peur d'une surprise, + Je dois attendre ici le chef de l'entreprise; 1130 + S'il tardoit à la rue, il seroit reconnu; + Nous vous irons trouver dès qu'il sera venu. + C'est là sans raillerie. + + ISABELLE. + + Adieu donc; je te laisse, + Et consens que tu sois aujourd'hui la maîtresse. + + LYSE. + + C'est du moins. + + ISABELLE. + + Fais bon guet. + + LYSE. + + Vous, faites bon butin. + + +SCÈNE III. + +LYSE. + + Ainsi, Clindor, je fais moi seule ton destin; + Des fers où je t'ai mis c'est moi qui te délivre, + Et te puis, à mon choix, faire mourir ou vivre. + On me vengeoit de toi par delà mes desirs: + Je n'avois de dessein que contre tes plaisirs. 1140 + Ton sort trop rigoureux m'a fait changer d'envie; + Je te veux assurer tes plaisirs et ta vie; + Et mon amour éteint, te voyant en danger, + Renaît pour m'avertir que c'est trop me venger. + J'espère aussi, Clindor, que pour reconnoissance[1399], 1145 + De ton ingrat amour étouffant la licence.... + + +SCÈNE IV. + +MATAMORE, ISABELLE, LYSE. + + ISABELLE. + + Quoi! chez nous, et de nuit! + + MATAMORE. + + L'autre jour.... + + ISABELLE. + + Qu'est-ce-ci: + «L'autre jour?» est-il temps que je vous trouve ici? + + LYSE. + + C'est ce grand capitaine. Où s'est-il laissé prendre? + + ISABELLE. + + En montant l'escalier je l'en ai vu descendre. 1150 + + MATAMORE. + + L'autre jour, au défaut de mon affection, + J'assurai vos appas de ma protection. + + ISABELLE. + + Après? + + MATAMORE. + + On vint ici faire une brouillerie; + Vous rentrâtes voyant cette forfanterie; + Et pour vous protéger, je vous suivis soudain. 1155 + + ISABELLE. + + Votre valeur prit lors un généreux dessein. + Depuis? + + MATAMORE. + + Pour conserver une dame si belle, + Au plus haut du logis j'ai fait la sentinelle. + + ISABELLE. + + Sans sortir? + + MATAMORE. + + Sans sortir. + + LYSE. + + C'est-à-dire, en deux mots, + Que la peur l'enfermoit dans la chambre aux fagots[1400]. + + MATAMORE. + + La peur? + + LYSE. + + Oui, vous tremblez: la vôtre est sans égale. + + MATAMORE. + + Parce qu'elle a bon pas, j'en fais mon Bucéphale; + Lorsque je la domptai, je lui fis cette loi; + Et depuis, quand je marche, elle tremble sous moi. + + LYSE. + + Votre caprice est rare à choisir des montures. 1165 + + MATAMORE. + + C'est pour aller plus vite aux grandes aventures. + + ISABELLE. + + Vous en exploitez bien. Mais changeons de discours: + Vous avez demeuré là dedans quatre jours? + + MATAMORE. + + Quatre jours. + + ISABELLE. + + Et vécu? + + MATAMORE. + + De nectar, d'ambrosie[1401]. + + LYSE. + + Je crois que cette viande aisément rassasie? 1170 + + MATAMORE. + + Aucunement. + + ISABELLE. + + Enfin vous étiez descendu.... + + MATAMORE. + + Pour faire qu'un amant en vos bras fût rendu, + Pour rompre sa prison, en fracasser les portes, + Et briser en morceaux ses chaînes les plus fortes. + + LYSE. + + Avouez franchement que, pressé de la faim, 1175 + Vous veniez bien plutôt faire la guerre au pain. + + MATAMORE. + + L'un et l'autre, parbieu! Cette ambrosie est fade: + J'en eus au bout d'un jour l'estomac tout malade. + C'est un mets délicat, et de peu de soutien: + A moins que d'être un Dieu l'on n'en vivroit pas bien; + Il cause mille maux, et dès l'heure qu'il entre, + Il allonge les dents, et rétrécit le ventre. + + LYSE. + + Enfin c'est un ragoût qui ne vous plaisoit pas? + + MATAMORE. + + Quitte pour chaque nuit faire deux tours en bas, + Et là, m'accommodant des reliefs de cuisine, 1185 + Mêler la viande humaine avecque la divine. + + ISABELLE. + + Vous aviez, après tout, dessein de nous voler. + + MATAMORE. + + Vous-mêmes, après tout, m'osez-vous quereller? + Si je laisse une fois échapper ma colère.... + + ISABELLE. + + Lyse, fais-moi sortir les valets de mon père. 1190 + + MATAMORE. + + Un sot les attendroit. + + +SCÈNE V. + +ISABELLE, LYSE. + + LYSE. + + Vous ne le tenez pas. + + ISABELLE. + + Il nous avoit bien dit que la peur a bon pas. + + LYSE. + + Vous n'avez cependant rien fait, ou peu de chose. + + ISABELLE. + + Rien du tout. Que veux-tu? sa rencontre en est cause. + + LYSE. + + Mais vous n'aviez alors qu'à le laisser aller. 1195 + + ISABELLE. + + Mais il m'a reconnue, et m'est venu parler. + Moi qui, seule et de nuit, craignois son insolence, + Et beaucoup plus encor de troubler le silence, + J'ai cru, pour m'en défaire et m'ôter de souci, + Que le meilleur étoit de l'amener ici. 1200 + Vois, quand j'ai ton secours, que je me tiens vaillante, + Puisque j'ose affronter cette humeur violente. + + LYSE. + + J'en ai ri comme vous, mais non sans murmurer: + C'est bien du temps perdu. + + ISABELLE. + + Je vais le réparer[1402]. + + LYSE. + + Voici le conducteur de notre intelligence; 1205 + Sachez auparavant toute sa diligence. + + +SCÈNE VI. + +ISABELLE, LYSE, LE GEÔLIER. + + ISABELLE. + + Eh bien! mon grand ami, braverons-nous le sort? + Et viens-tu m'apporter ou la vie ou la mort? + Ce n'est plus qu'en toi seul que mon espoir se fonde. + + LE GEÔLIER. + + Bannissez vos frayeurs: tout va le mieux du monde[1403]; + Il ne faut que partir, j'ai des chevaux tous prêts, + Et vous pourrez bientôt vous moquer des arrêts. + + ISABELLE. + + Je te dois regarder comme un dieu tutélaire[1404], + Et ne sais point pour toi d'assez digne salaire. + + LE GEÔLIER[1405]. + + Voici le prix unique où tout mon coeur prétend. 1215 + + ISABELLE. + + Lyse, il faut te résoudre à le rendre content. + + LYSE. + + Oui, mais tout son apprêt nous est fort inutile: + Comment ouvrirons-nous les portes de la ville? + + LE GEÔLIER. + + On nous tient des chevaux en main sûre aux faubourgs; + Et je sais un vieux mur qui tombe tous les jours: 1220 + Nous pourrons aisément sortir par ses ruines[1406]. + + ISABELLE. + + Ah! que je me trouvois sur d'étranges épines! + + LE GEÔLIER. + + Mais il faut se hâter. + + ISABELLE. + + Nous partirons soudain. + Viens nous aider là-haut à faire notre main. + + +SCÈNE VII. + +CLINDOR, en prison[1407]. + + Aimables souvenirs de mes chères délices, 1225 + Qu'on va bientôt changer en d'infâmes supplices, + Que malgré les horreurs de ce mortel effroi, + Vos charmants entretiens ont de douceurs pour moi[1408]! + Ne m'abandonnez point, soyez-moi plus fidèles + Que les rigueurs du sort ne se montrent cruelles; 1230 + Et lorsque du trépas les plus noires couleurs + Viendront à mon esprit figurer mes malheurs[1409], + Figurez aussitôt à mon âme interdite + Combien je fus heureux par delà mon mérite. + Lorsque je me plaindrai de leur sévérité, 1235 + Redites-moi l'excès de ma témérité: + Que d'un si haut dessein ma fortune incapable + Rendoit ma flamme injuste, et mon espoir coupable; + Que je fus criminel quand je devins amant, + Et que ma mort en est le juste châtiment. 1240 + Quel bonheur m'accompagne à la fin de ma vie! + Isabelle, je meurs pour vous avoir servie; + Et de quelque tranchant que je souffre les coups, + Je meurs trop glorieux, puisque je meurs pour vous. + Hélas! que je me flatte, et que j'ai d'artifice 1245 + A me dissimuler la honte d'un supplice[1410]! + En est-il de plus grand que de quitter ces yeux + Dont le fatal amour me rend si glorieux? + L'ombre d'un meurtrier creuse ici ma ruine[1411]: + Il succomba vivant, et mort il m'assassine; 1250 + Son nom fait contre moi ce que n'a pu son bras; + Mille assassins nouveaux naissent de son trépas; + Et je vois de son sang, fécond en perfidies, + S'élever contre moi des âmes plus hardies, + De qui les passions, s'armant d'autorité[1412], 1255 + Font un meurtre public avec impunité. + Demain de mon courage on doit faire un grand crime[1413], + Donner au déloyal ma tête pour victime; + Et tous pour le pays prennent tant d'intérêt, + Qu'il ne m'est pas permis de douter de l'arrêt. 1260 + Ainsi de tous côtés ma perte étoit certaine: + J'ai repoussé la mort, je la reçois pour peine. + D'un péril évité je tombe en un nouveau, + Et des mains d'un rival en celles d'un bourreau. + Je frémis à penser à ma triste aventure[1414]; 1265 + Dans le sein du repos je suis à la torture: + Au milieu de la nuit, et du temps du sommeil, + Je vois de mon trépas le honteux appareil; + J'en ai devant les yeux les funestes ministres; + On me lit du sénat les mandements sinistres; 1270 + Je sors les fers aux pieds; j'entends déjà le bruit + De l'amas insolent d'un peuple qui me suit[1415]; + Je vois le lieu fatal où ma mort se prépare: + Là mon esprit se trouble, et ma raison s'égare; + Je ne découvre rien qui m'ose secourir[1416], 1275 + Et la peur de la mort me fait déjà mourir. + Isabelle, toi seule, en réveillant ma flamme, + Dissipes ces terreurs et rassures mon âme; + Et sitôt que je pense à tes divins attraits[1417], + Je vois évanouir ces infâmes portraits. 1280 + Quelques[1418] rudes assauts que le malheur me livre, + Garde mon souvenir, et je croirai revivre. + Mais d'où vient que de nuit on ouvre ma prison? + Ami, que viens-tu faire ici hors de saison? + + +SCÈNE VIII. + +CLINDOR, LE GEÔLIER. + + LE GEÔLIER, cependant qu'Isabelle et Lyse paroissent à + quartier[1419]. + + Les juges assemblés pour punir votre audace, 1285 + Mus de compassion, enfin vous ont fait grâce. + + CLINDOR. + + M'ont fait grâce, bons Dieux! + + LE GEÔLIER. + + Oui, vous mourrez de nuit. + + CLINDOR. + + De leur compassion est-ce là tout le fruit? + + LE GEÔLIER. + + Que de cette faveur vous tenez peu de conte! + D'un supplice public c'est vous sauver la honte. 1290 + + CLINDOR. + + Quels encens puis-je offrir aux maîtres de mon sort, + Dont l'arrêt me fait grâce, et m'envoie à la mort? + + LE GEÔLIER. + + Il la faut recevoir avec meilleur visage. + + CLINDOR. + + Fais ton office, ami, sans causer davantage. + + LE GEÔLIER. + + Une troupe d'archers là dehors vous attend; 1295 + Peut-être en les voyant serez-vous plus content. + + +SCÈNE IX. + +CLINDOR, ISABELLE, LYSE, LE GEÔLIER. + + ISABELLE dit ces mots à Lyse, cependant que le Geôlier ouvre + la prison à Clindor[1420]. + + Lyse, nous l'allons voir. + + LYSE. + + Que vous êtes ravie! + + ISABELLE. + + Ne le serois-je point de recevoir la vie? + Son destin et le mien prennent un même cours, + Et je mourrois du coup qui trancheroit ses jours. 1300 + + LE GEÔLIER. + + Monsieur, connoissez-vous beaucoup d'archers semblables? + + CLINDOR. + + Ah! Madame, est-ce vous? surprises adorables[1421]! + Trompeur trop obligeant, tu disois bien vraiment + Que je mourrois de nuit, mais de contentement. + + ISABELLE. + + Clindor! + + LE GEÔLIER. + + Ne perdons point le temps à ces caresses[1422]: 1305 + Nous aurons tout loisir de flatter nos maîtresses[1423]. + + CLINDOR. + + Quoi! Lyse est donc la sienne? + + ISABELLE. + + Écoutez le discours + De votre liberté qu'ont produit leurs amours. + + LE GEÔLIER. + + En lieu de sûreté le babil est de mise; + Mais ici ne songeons qu'à nous ôter de prise. 1310 + + ISABELLE. + + Sauvons-nous: mais avant, promettez-nous tous deux + Jusqu'au jour d'un hymen de modérer vos feux: + Autrement, nous rentrons. + + CLINDOR. + + Que cela ne vous tienne: + Je vous donne ma foi. + + LE GEÔLIER. + + Lyse, reçois la mienne. + + ISABELLE. + + Sur un gage si beau j'ose tout hasarder[1424]. 1315 + + LE GEÔLIER. + + Nous nous amusons trop, il est temps d'évader. + + +SCÈNE X. + +ALCANDRE, PRIDAMANT. + + ALCANDRE. + + Ne craignez plus pour eux ni périls ni disgrâces. + Beaucoup les poursuivront, mais sans trouver leurs traces. + + PRIDAMANT. + + A la fin je respire. + + ALCANDRE. + + Après un tel bonheur, + Deux ans les ont montés en haut degré d'honneur. 1320 + Je ne vous dirai point le cours de leurs voyages, + S'ils ont trouvé le calme, ou vaincu les orages, + Ni par quel art non plus ils se sont élevés: + Ils suffit d'avoir vu comme ils se sont sauvés, + Et que, sans vous en faire une histoire importune, 1325 + Je vous les vais montrer en leur haute fortune. + Mais puisqu'il faut passer à des effets plus beaux, + Rentrons pour évoquer des fantômes nouveaux. + Ceux que vous avez vus représenter de suite + A vos yeux étonnés leur amour et leur fuite[1425], 1330 + N'étant pas destinés aux hautes fonctions, + N'ont point assez d'éclat pour leurs conditions. + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + +FOOTNOTES: + + [1378] _Var._ Doit faire agir demain un pouvoir + tyrannique[1378-a]. (1639-57) + + [1378-a] On lit dans l'édition de 1654: + + Doit faire agir _pour moi_ un pouvoir tyrannique, + + ce qui fait un non-sens et un hiatus. + + [1379] _Var._ La faveur du pays, l'autorité du mort. (1639-57) + + [1380] _Var._ C'est de m'avoir aimée et d'être trop parfait! + (1639) + + [1381] _Var._ [T'ayant acquis mon coeur, ont fait aussi ton crime.] + Contre elles un jaloux fit son traître dessein[1381-a], + Et reçut le trépas qu'il portoit dans ton sein. + Qu'il eût valu bien mieux à ta valeur trompée + Offrir ton estomac ouvert à son épée, + Puisque, loin de punir ceux qui t'ont attaqué, + Les lois vont achever le coup qu'ils ont manqué! + Tu fusses mort alors, mais sans ignominie: + Ta mort n'eût point laissé ta mémoire ternie; + On n'eût point vu le foible opprimé du puissant, + Ni mon pays souillé du sang d'un innocent, + Ni Thémis endurer l'indigne violence + Qui pour l'assassiner emprunte sa balance[1381-b]. + Hélas! et de quoi sert à mon coeur enflammé[1381-c] + D'avoir fait un beau choix et d'avoir bien aimé, + Si mon amour fatal te conduit au supplice + Et m'apprête à moi-même un mortel précipice? + Car en vain après toi l'on me laisse le jour. (1639-60) + + [1381-a] Contre elles un jaloux forma son noir dessein. (1660) + + [1381-b] Qui pour t'assassiner emprunte sa balance. (1648 et 60) + + [1381-c] De quoi sert à mon coeur si vivement charmé. (1660) + + [1382] _Var._ Et remet plus avant dans ma triste pensée + L'aimable souvenir de mon amour passée. (1639-57) + + [1383] _Var._ L'un est mort, et demain l'autre perdra la vie. + (1639-57) + + [1384] _Var._ Impudente, oses-tu me tenir ces paroles? (1639-57) + + [1385] _Var._ Et puis après cela jugez si je vous aime. (1639-57) + + [1386] _Var._ Va, ne m'informe[1386-a] plus si je suivrois sa + fuite. (1639-57) + + [1386-a] Voyez tome I, p. 472, note 2. + + [1387] _Var._ La prison est fort proche. (1639-64) + + [1388] Les éditions de 1664-82 donnent _mourrois_, pour + _mourois_, ce qui ne nous paraît pas offrir de sens. + + [1389] _Var._ Moi de prendre mon temps, que sa bonne fortune. + (1639-57) + + [1390] _Var._ Ç'ai-je, dit; tu peux tout, et ton frère est + absent. (1639-57) + + [1391] _Var._ Lui faire offre en ce cas de tout ce que j'avois. + (1639-60) + + [1392] _Var._ J'ai bien fait encor pire: + J'ai dit que c'est pour vous que ce captif soupire, + Que vous l'aimiez de même et fuiriez avec nous. (1639-57) + + [1393] L'édition de 1639 porte _fantasie_. + + [1394] _Var._ Et que tous ces délais provenoient seulement. + (1639, 44 et 52-57) + _Var._ Et que tous ses délais provenoient seulement. (1648) + + [1395] L'édition de 1682 donne à tort: _pour moi_, au lieu de: + _par moi_. + + [1396] _Var._ Qu'il alloit y pourvoir, et que vers la mi-nuit + Vous fussiez toute prête à déloger sans bruit. (1639-57) + + [1397] _Var._ Allez, ployez bagage, et n'épargnez en somme + Ni votre cabinet, ni celui du bonhomme. (1639-57) + + [1398] _Var._ Allons faire le coup ensemble. (1639-57) + + [1399] _Var._ [J'espère aussi, Clindor, que pour reconnoissance,] + Tu réduiras pour moi tes voeux dans l'innocence, + Qu'un mari me tenant en sa possession, + Sa présence vaincra ta folle passion, + Ou que, si cette ardeur encore te possède, + Ma maîtresse avertie y mettra bon remède[1399-a]. (1639-57) + + [1399-a] La scène III finit là dans les éditions indiquées. + + [1400] _Var._ Qu'il s'est caché de peur dans la chambre aux fagots. + MAT. De peur? (1639-57) + + [1401] A ce vers, et un peu plus bas au vers 1177, toutes les + éditions portent _ambrosie_, excepté celle de 1639, où on lit + _ambroisie_. + + [1402] _Var._ Je le vais réparer. (1639-57) + + [1403] _Var._ Madame, grâce aux Dieux, tout va le mieux du monde. + (1639-57) + + [1404] _Var._ Ah! que tu me ravis! et quel digne salaire + Pourrai-je présenter à mon dieu tutélaire? + LE GEÔL. Voici la récompense où mon desir prétend. + ISAB. Lyse, il faut se résoudre à le rendre content. (1639-57) + + [1405] _Var._ LE GEÔLIER, _montrant Lyse_. (1660) + + [1406] L'édition de 1639 porte: «par ces ruines;» celle de 1657: + «de ses ruines.» Ce sont vraisemblablement deux fautes. + + [1407] _Var._ _Il est en prison._ (1663, en marge.) + + [1408] _Var._ Vous avez de douceurs et de charmes pour moi! + (1639-57) + + [1409] _Var._ Viendront en mon esprit figurer mes malheurs. + (1648) + + [1410] _Var._ Pour déguiser la honte et l'horreur d'un supplice! + Il faut mourir enfin, et quitter ces beaux yeux. (1639-57) + + [1411] _Var._ L'ombre d'un meurtrier cause encor ma ruine. + (1639-57) + + [1412] Dans l'édition de 1682, on lit ainsi ce vers: + + De qui les passions s'arment d'autorité. + + C'est sans doute encore une faute. Au vers 1259 il y a, autre + erreur, _prenant_, pour _prennent_. + + [1413] _Var._ Demain de mon courage ils doivent faire un crime. + (1639-57) + + [1414] _Var._ Je frémis au penser de ma triste aventure[1414-a]. + (1639-57) + + [1414-a] L'édition de 1657 porte, évidemment par erreur: «d'une + triste aventure.» + + [1415] _Var._ De l'amas insolent du peuple qui me suit. (1648) + + [1416] _Var._ Je ne découvre rien propre à me secourir. (1639-57) + + [1417] _Var._ Aussitôt que je pense à tes divins attraits. + (1639-57) + + [1418] Voyez tome I, p. 205, note 3. + + [1419] _Var._ _Isabelle et Lyse paroissent à quartier._ (1663, en + marge.)--Cette indication manque dans les éditions de + 1639-57.--_A quartier_, à l'écart. Voyez tome I, p. 93, note 2. + + [1420] _Var._ ISABELLE, _cependant que le Geôlier, etc._ + (1660)--Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1639-57. + + [1421] _Var._ Ma chère âme, est-ce vous? surprises adorables! + (1639-57) + + [1422] _Var._ Mon heur! [LE GEÔL. Ne perdons point le temps à ces + caresses.] (1639-54) + _Var._ Mon heur! LE GEÔL. Ne perdons point de temps à ces + caresses. (1657) + + [1423] _Var._ Nous aurons tout loisir de baiser nos maîtresses. + (1639-57) + + [1424] _Var._ Sur un gage si bon j'ose tout hasarder. + LE GEÔL. Nous nous amusons trop, hâtons-nous d'évader. + (1639-57) + + [1425] Ce vers a été omis par erreur dans l'édition de + 1682.--L'édition de 1639, également par erreur, porte _leurs + amours et leurs fuites_: la rime s'oppose à ce pluriel. + + + + +ACTE V. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +ALCANDRE, PRIDAMANT. + + PRIDAMANT. + + Qu'Isabelle est changée et qu'elle est éclatante! + + ALCANDRE. + + Lyse marche après elle, et lui sert de suivante; + Mais derechef surtout n'ayez aucun effroi, 1335 + Et de ce lieu fatal ne sortez qu'après moi: + Je vous le dis encore, il y va de la vie. + + PRIDAMANT. + + Cette condition m'en ôte assez l'envie[1425]. + + +SCÈNE II. + +ISABELLE, représentant Hippolyte; LYSE, représentant Clarine[1427]. + + LYSE. + + Ce divertissement n'aura-t-il point de fin? + Et voulez-vous passer la nuit dans ce jardin? 1340 + + ISABELLE. + + Je ne puis plus cacher le sujet qui m'amène: + C'est grossir mes douleurs que de taire ma peine. + Le prince Florilame.... + + LYSE. + + Eh bien! il est absent. + + ISABELLE. + + C'est la source des maux que mon âme ressent[1428]; + Nous sommes ses voisins, et l'amour qu'il nous porte 1345 + Dedans son grand jardin nous permet cette porte. + La princesse Rosine, et mon perfide époux, + Durant qu'il est absent en font leur rendez-vous: + Je l'attends au passage, et lui ferai connoître + Que je ne suis pas femme à rien souffrir d'un traître. + + LYSE. + + Madame, croyez-moi, loin de le quereller, + Vous ferez beaucoup mieux de tout dissimuler[1429]: + Il nous vient peu de fruit de telles jalousies[1430]; + Un homme en court plus tôt après ses fantaisies[1431]; + Il est toujours le maître, et tout notre discours[1432], 1355 + Par un contraire effet, l'obstine en ses amours. + + ISABELLE. + + Je dissimulerai son adultère flamme! + Une autre aura son coeur, et moi le nom de femme[1433]! + Sans crime, d'un hymen peut-il rompre la loi? + Et ne rougit-il point d'avoir si peu de foi? 1360 + + LYSE. + + Cela fut bon jadis; mais au temps où nous sommes, + Ni l'hymen ni la foi n'obligent plus les hommes: + Leur gloire a son brillant et ses règles à part[1434]; + Où la nôtre se perd, la leur est sans hasard; + Elle croît aux dépens de nos lâches foiblesses; 1365 + L'honneur d'un galant homme est d'avoir des maîtresses. + + ISABELLE. + + Ote-moi cet honneur et cette vanité, + De se mettre en crédit par l'infidélité. + Si pour haïr le change et vivre sans amie + Un homme tel que lui tombe dans l'infamie[1435], 1370 + Je le tiens glorieux d'être infâme à ce prix; + S'il en est méprisé, j'estime ce mépris. + Le blâme qu'on reçoit d'aimer trop une femme + Aux maris vertueux est un illustre blâme. + + LYSE. + + Madame, il vient d'entrer; la porte a fait du bruit. 1375 + + ISABELLE. + + Retirons-nous, qu'il passe. + + LYSE. + + Il vous voit et vous suit. + + +SCÈNE III. + +CLINDOR, représentant Théagène; ISABELLE, représentant Hippolyte; +LYSE, représentant Clarine. + + CLINDOR. + + Vous fuyez, ma princesse, et cherchez des remises: + Sont-ce là les douceurs que vous m'aviez promises[1436]? + Est-ce ainsi que l'amour ménage un entretien? + Ne fuyez plus, Madame, et n'appréhendez rien: 1380 + Florilame est absent, ma jalouse[1437] endormie. + + ISABELLE. + + En êtes-vous bien sûr? + + CLINDOR. + + Ah! fortune ennemie! + + ISABELLE. + + Je veille, déloyal: ne crois plus m'aveugler; + Au milieu de la nuit je ne vois que trop clair: + Je vois tous mes soupçons passer en certitudes, 1385 + Et ne puis plus douter de tes ingratitudes: + Toi-même, par ta bouche, as trahi ton secret. + O l'esprit avisé pour un amant discret! + Et que c'est en amour une haute prudence + D'en faire avec sa femme entière confidence! 1390 + Où sont tant de serments de n'aimer rien que moi? + Qu'as-tu fait de ton coeur? qu'as-tu fait de ta foi? + Lorsque je la reçus, ingrat, qu'il te souvienne + De combien différoient ta fortune et la mienne, + De combien de rivaux je dédaignai les voeux; 1395 + Ce qu'un simple soldat pouvoit être auprès d'eux: + Quelle tendre amitié je recevois d'un père! + Je le quittai pourtant pour suivre ta misère[1438]; + Et je tendis les bras à mon enlèvement, + Pour soustraire ma main à son commandement[1439]. 1400 + En quelle extrémité depuis ne m'ont réduite + Les hasards dont le sort a traversé ta fuite! + Et que n'ai-je souffert avant que le bonheur + Élevât ta bassesse à ce haut rang d'honneur! + Si pour te voir heureux ta foi s'est relâchée, 1405 + Remets-moi dans le sein dont tu m'as arrachée[1440]. + L'amour que j'ai pour toi m'a fait tout hasarder, + Non pas pour des grandeurs, mais pour te posséder[1441]. + + CLINDOR. + + Ne me reproche plus ta fuite ni ta flamme: + Que ne fait point l'amour quand il possède une âme? 1410 + Son pouvoir à ma vue attachoit tes plaisirs, + Et tu me suivois moins que tes propres desirs. + J'étois lors peu de chose: oui, mais qu'il te souvienne + Que ta fuite égala ta fortune à la mienne, + Et que pour t'enlever c'étoit un foible appas[1442] 1415 + Que l'éclat de tes biens qui ne te suivoient pas. + Je n'eus, de mon côté, que l'épée en partage, + Et ta flamme, du tien, fut mon seul avantage: + Celle-là m'a fait grand en ces bords étrangers; + L'autre exposa ma tête à cent et cent dangers[1443]. 1420 + Regrette maintenant ton père et ses richesses; + Fâche-toi de marcher à côté des princesses; + Retourne en ton pays chercher avec tes biens[1444] + L'honneur d'un rang pareil à celui que tu tiens. + De quel manque, après tout, as-tu lieu de te plaindre? + En quelle occasion m'as-tu vu te contraindre? + As-tu reçu de moi ni froideurs, ni mépris? + Les femmes, à vrai dire, ont d'étranges esprits! + Qu'un mari les adore, et qu'un amour extrême[1445] + A leur bizarre humeur le soumette lui-même[1446], 1430 + Qu'il les comble d'honneurs et de bons traitements, + Qu'il ne refuse rien à leurs contentements: + S'il fait la moindre brèche à la foi conjugale[1447], + Il n'est point à leur gré de crime qui l'égale; + C'est vol, c'est perfidie, assassinat, poison, 1435 + C'est massacrer son père et brûler sa maison: + Et jadis des Titans l'effroyable supplice + Tomba sur Encelade avec moins de justice. + + ISABELLE. + + Je te l'ai déjà dit, que toute ta grandeur + Ne fut jamais l'objet de ma sincère ardeur. 1440 + Je ne suivois que toi, quand je quittai mon père; + Mais puisque ces grandeurs t'ont fait l'âme légère, + Laisse mon intérêt: songe à qui tu les dois[1448]. + Florilame lui seul t'a mis où tu te vois: + A peine il te connut qu'il te tira de peine; 1445 + De soldat vagabond il te fit capitaine; + Et le rare bonheur qui suivit cet emploi + Joignit à ses faveurs les faveurs de son roi. + Quelle forte amitié n'a-t-il point fait paroître + A cultiver depuis ce qu'il avoit fait naître? 1450 + Par ses soins redoublés n'es-tu pas aujourd'hui[1449] + Un peu moindre de rang, mais plus puissant que lui? + Il eût gagné par là l'esprit le plus farouche, + Et pour remercîment tu veux souiller sa couche[1450]! + Dans ta brutalité trouve quelques raisons, 1455 + Et contre ses faveurs défends tes trahisons. + Il t'a comblé de biens, tu lui voles son âme! + Il t'a fait grand seigneur, et tu le rends infâme! + Ingrat, c'est donc ainsi que tu rends les bienfaits[1451]? + Et ta reconnoissance a produit ces effets? 1460 + + CLINDOR. + + Mon âme (car encor ce beau nom te demeure, + Et te demeurera jusqu'à tant que je meure), + Crois-tu qu'aucun respect ou crainte du trépas + Puisse obtenir sur moi ce que tu n'obtiens pas? + Dis que je suis ingrat, appelle-moi parjure; 1465 + Mais à nos feux sacrés ne fais plus tant d'injure: + Ils conservent encor leur première vigueur; + Et si le fol amour qui m'a surpris le coeur[1452] + Avoit pu s'étouffer au point de sa naissance, + Celui que je te porte eût eu cette puissance; 1470 + Mais en vain mon devoir tâche à lui résister[1453]: + Toi-même as éprouvé qu'on ne le peut dompter. + Ce dieu qui te força d'abandonner ton père, + Ton pays et tes biens, pour suivre ma misère, + Ce dieu même aujourd'hui force tous mes desirs[1454] 1475 + A te faire un larcin de deux ou trois soupirs. + A mon égarement souffre cette échappée, + Sans craindre que ta place en demeure usurpée. + L'amour dont la vertu n'est point le fondement + Se détruit de soi-même, et passe en un moment; 1480 + Mais celui qui nous joint est un amour solide[1455], + Où l'honneur a son lustre, où la vertu préside: + Sa durée a toujours quelques nouveaux appas[1456], + Et ses fermes liens durent jusqu'au trépas. + Mon âme, derechef pardonne à la surprise 1485 + Que ce tyran des coeurs a faite[1457] à ma franchise; + Souffre une folle ardeur qui ne vivra qu'un jour, + Et qui n'affoiblit point le conjugal amour[1458]. + + ISABELLE. + + Hélas! que j'aide bien à m'abuser moi-même! + Je vois qu'on me trahit, et veux croire qu'on m'aime[1459]; + Je me laisse charmer à ce discours flatteur, + Et j'excuse un forfait dont j'adore l'auteur. + Pardonne, cher époux, au peu de retenue + Où d'un premier transport la chaleur est venue: + C'est en ces incidents manquer d'affection 1495 + Que de les voir sans trouble et sans émotion. + Puisque mon teint se fane et ma beauté se passe, + Il est bien juste aussi que ton amour se lasse; + Et même je croirai que ce feu passager + En l'amour conjugal ne pourra rien changer: 1500 + Songe un peu toutefois à qui ce feu s'adresse, + En quel péril te jette une telle maîtresse. + Dissimule, déguise, et sois amant discret. + Les grands en leur amour n'ont jamais de secret; + Ce grand train qu'à leurs pas leur grandeur propre attache + N'est qu'un grand corps tout d'yeux à qui rien ne se cache, + Et dont il n'est pas un qui ne fît son effort + A se mettre en faveur par un mauvais rapport. + Tôt ou tard Florilame apprendra tes pratiques, + Ou de sa défiance, ou de ses domestiques; 1510 + Et lors (à ce penser je frissonne d'horreur) + A quelle extrémité n'ira point sa fureur! + Puisqu'à ces passe-temps ton humeur te convie, + Cours après tes plaisirs, mais assure ta vie. + Sans aucun sentiment je te verrai changer, 1515 + Lorsque tu changeras sans te mettre en danger[1460]. + + CLINDOR. + + Encore une fois donc tu veux que je te die + Qu'auprès de mon amour je méprise ma vie? + Mon âme est trop atteinte, et mon coeur trop blessé, + Pour craindre les périls dont je suis menacé. 1520 + Ma passion m'aveugle, et pour cette conquête + Croit hasarder trop peu de hasarder ma tête: + C'est un feu que le temps pourra seul modérer; + C'est un torrent qui passe et ne sauroit durer. + + ISABELLE. + + Eh bien! cours au trépas, puisqu'il a tant de charmes, + Et néglige ta vie aussi bien que mes larmes. + Penses-tu que ce prince, après un tel forfait, + Par ta punition se tienne satisfait? + Qui sera mon appui lorsque ta mort infâme + A sa juste vengeance exposera ta femme, 1530 + Et que sur la moitié d'un perfide étranger + Une seconde fois il croira se venger? + Non, je n'attendrai pas que ta perte certaine + Puisse attirer sur moi les restes de ta peine[1461], + Et que de mon honneur, gardé si chèrement, 1535 + Il fasse un sacrifice à son ressentiment. + Je préviendrai la honte où ton malheur me livre, + Et saurai bien mourir, si tu ne veux pas vivre. + Ce corps, dont mon amour t'a fait le possesseur, + Ne craindra plus bientôt l'effort d'un ravisseur. 1540 + J'ai vécu pour t'aimer, mais non pour l'infamie + De servir au mari de ton illustre amie. + Adieu: je vais du moins, en mourant avant toi[1462], + Diminuer ton crime, et dégager ta foi. + + CLINDOR. + + Ne meurs pas, chère épouse, et dans un second change + Vois l'effet merveilleux où ta vertu me range. + M'aimer malgré mon crime, et vouloir par ta mort + Éviter le hasard de quelque indigne effort! + Je ne sais qui je dois admirer davantage, + Ou de ce grand amour, ou de ce grand courage; 1550 + Tous les deux m'ont vaincu: je reviens sous tes lois, + Et ma brutale ardeur va rendre les abois; + C'en est fait, elle expire, et mon âme plus saine + Vient de rompre les noeuds de sa honteuse chaîne. + Mon coeur, quand il fut pris, s'étoit mal défendu: 1555 + Perds-en le souvenir. + + ISABELLE. + + Je l'ai déjà perdu. + + CLINDOR. + + Que les plus beaux objets qui soient dessus la terre + Conspirent désormais à me faire la guerre[1463]; + Ce coeur, inexpugnable aux assauts de leurs yeux, + N'aura plus que les tiens pour maîtres et pour Dieux[1464]. + + LYSE. + + Madame, quelqu'un vient. + + +SCÈNE IV. + +CLINDOR, représentant Théagène; ISABELLE, représentant Hippolyte; +LYSE, représentant Clarine; ÉRASTE, TROUPE DE DOMESTIQUES DE +FLORILAME. + + ÉRASTE, poignardant Clindor. + + Reçois, traître, avec joie + Les faveurs que par nous ta maîtresse t'envoie. + + PRIDAMANT, à Alcandre. + + On l'assassine, ô Dieux! daignez le secourir. + + ÉRASTE. + + Puissent les suborneurs ainsi toujours périr! + + ISABELLE. + + Qu'avez-vous fait, bourreaux? + + ÉRASTE. + + Un juste et grand exemple, + Qu'il faut qu'avec effroi tout l'avenir contemple, + Pour apprendre aux ingrats, aux dépens de son sang, + A n'attaquer jamais l'honneur d'un si haut rang. + Notre main a vengé le prince Florilame, + La princesse outragée, et vous-même, Madame, 1570 + Immolant à tous trois un déloyal époux, + Qui ne méritoit pas la gloire d'être à vous. + D'un si lâche attentat souffrez le prompt supplice, + Et ne vous plaignez point quand on vous rend justice. + Adieu. + + ISABELLE. + + Vous ne l'avez massacré qu'à demi: 1575 + Il vit encore en moi; soûlez son ennemi; + Achevez, assassins, de m'arracher la vie. + Cher époux, en mes bras on te l'a donc ravie! + Et de mon coeur jaloux les secrets mouvements + N'ont pu rompre ce coup par leurs pressentiments! 1580 + O clarté trop fidèle, hélas! et trop tardive, + Qui ne fait voir le mal qu'au moment qu'il arrive! + Falloit-il.... Mais j'étouffe, et, dans un tel malheur, + Mes forces et ma voix cèdent à ma douleur; + Son vif excès me tue ensemble et me console, 1585 + Et puisqu'il nous rejoint.... + + LYSE. + + Elle perd la parole. + Madame.... Elle se meurt; épargnons les discours, + Et courons au logis appeler du secours. + +(Ici on rabaisse une toile qui couvre le jardin et les corps de +Clindor et d'Isabelle, et le Magicien et le père sortent de la +grotte.) + + +SCÈNE V. + +ALCANDRE, PRIDAMANT. + + ALCANDRE. + + Ainsi de notre espoir la fortune se joue: + Tout s'élève ou s'abaisse au branle de sa roue; 1590 + Et son ordre inégal, qui régit l'univers, + Au milieu du bonheur a ses plus grands revers. + + PRIDAMANT. + + Cette réflexion, mal propre pour un père, + Consoleroit peut-être une douleur légère; + Mais après avoir vu mon fils assassiné, 1595 + Mes plaisirs foudroyés, mon espoir ruiné, + J'aurois d'un si grand coup l'âme bien peu blessée, + Si de pareils discours m'entroient dans la pensée. + Hélas! dans sa misère il ne pouvoit périr; + Et son bonheur fatal lui seul l'a fait mourir. 1600 + N'attendez pas de moi des plaintes davantage: + La douleur qui se plaint cherche qu'on la soulage; + La mienne court après son déplorable sort. + Adieu; je vais mourir, puisque mon fils est mort. + + ALCANDRE. + + D'un juste désespoir l'effort est légitime, 1605 + Et de le détourner je croirois faire un crime. + Oui, suivez ce cher fils sans attendre à demain; + Mais épargnez du moins ce coup à votre main; + Laissez faire aux douleurs qui rongent vos entrailles, + Et pour les redoubler voyez ses funérailles. 1610 + +(Ici on relève la toile, et tous les comédiens paroissent avec +leur portier[1465], qui comptent de l'argent sur une table, et +en prennent chacun leur part[1466].) + + PRIDAMANT. + + Que vois-je? chez les morts compte-t-on de l'argent? + + ALCANDRE. + + Voyez si pas un d'eux s'y montre négligent. + + PRIDAMANT. + + Je vois Clindor! ah Dieux! quelle étrange surprise[1467]! + Je vois ses assassins, je vois sa femme et Lyse! + Quel charme en un moment étouffe leurs discords, 1615 + Pour assembler ainsi les vivants et les morts? + + ALCANDRE. + + Ainsi tous les acteurs d'une troupe comique, + Leur poëme récité, partagent leur pratique: + L'un tue, et l'autre meurt, l'autre vous fait pitié; + Mais la scène préside à leur inimitié. 1620 + Leurs vers font leurs combats, leur mort suit leurs paroles[1468], + Et, sans prendre intérêt en pas un de leurs rôles, + Le traître et le trahi, le mort et le vivant, + Se trouvent à la fin amis comme devant. + Votre fils et son train ont bien su, par leur fuite, 1625 + D'un père et d'un prévôt éviter la poursuite; + Mais tombant dans les mains de la nécessité, + Ils ont pris le théâtre en cette extrémité. + + PRIDAMANT. + + Mon fils comédien! + + ALCANDRE. + + D'un art si difficile + Tous les quatre, au besoin, ont fait un doux asile[1469]; 1630 + Et depuis sa prison, ce que vous avez vu, + Son adultère amour, son trépas imprévu[1470], + N'est que la triste fin d'une pièce tragique + Qu'il expose aujourd'hui sur la scène publique, + Par où ses compagnons en ce noble métier[1471] 1635 + Ravissent à Paris un peuple tout entier[1472]. + Le gain leur en demeure, et ce grand équipage, + Dont je vous ai fait voir le superbe étalage, + Est bien à votre fils, mais non pour s'en parer + Qu'alors que sur la scène il se fait admirer. 1640 + + PRIDAMANT. + + J'ai pris sa mort pour vraie, et ce n'étoit que feinte: + Mais je trouve partout mêmes sujets de plainte. + Est-ce là cette gloire, et ce haut rang d'honneur + Où le devoit monter l'excès de son bonheur? + + ALCANDRE. + + Cessez de vous en plaindre. A présent le théâtre 1645 + Est en un point si haut que chacun l'idolâtre[1473], + Et ce que votre temps voyoit avec mépris + Est aujourd'hui l'amour de tous les bons esprits, + L'entretien de Paris, le souhait des provinces, + Le divertissement le plus doux de nos princes, 1650 + Les délices du peuple, et le plaisir des grands: + Il tient le premier rang parmi leurs passe-temps[1474]; + Et ceux dont nous voyons la sagesse profonde + Par ses illustres soins conserver tout le monde, + Trouvent dans les douceurs d'un spectacle si beau 1655 + De quoi se délasser d'un si pesant fardeau. + Même notre grand Roi, ce foudre de la guerre, + Dont le nom se fait craindre aux deux bouts de la terre, + Le front ceint de lauriers, daigne bien quelquefois + Prêter l'oeil et l'oreille au Théâtre françois: 1660 + C'est là que le Parnasse étale ses merveilles; + Les plus rares esprits lui consacrent leurs veilles; + Et tous ceux qu'Apollon voit d'un meilleur regard + De leurs doctes travaux lui donnent quelque part. + D'ailleurs, si par les biens on prise les personnes[1475], 1665 + Le théâtre est un fief dont les rentes sont bonnes; + Et votre fils rencontre en un métier si doux + Plus d'accommodement qu'il n'eût trouvé chez vous[1476]. + Défaites-vous enfin de cette erreur commune, + Et ne vous plaignez plus de sa bonne fortune. 1670 + + PRIDAMANT. + + Je n'ose plus m'en plaindre, et vois trop de combien + Le métier qu'il a pris est meilleur que le mien. + Il est vrai que d'abord mon âme s'est émue: + J'ai cru la comédie au point où je l'ai vue; + J'en ignorois l'éclat, l'utilité, l'appas, 1675 + Et la blâmois ainsi, ne la connaissant pas, + Mais depuis vos discours mon coeur plein d'allégresse + A banni cette erreur avecque sa tristesse[1477]. + Clindor a trop bien fait. + + ALCANDRE. + + N'en croyez que vos yeux. + + PRIDAMANT. + + Demain, pour ce sujet, j'abandonne ces lieux; 1680 + Je vole vers Paris. Cependant, grand Alcandre, + Quelles grâces ici ne vous dois-je point rendre[1478]? + + ALCANDRE. + + Servir les gens d'honneur est mon plus grand desir: + J'ai pris ma récompense en vous faisant plaisir. + Adieu: je suis content, puisque je vous vois l'être. 1685 + + PRIDAMANT. + + Un si rare bienfait ne se peut reconnoître: + Mais, grand Mage, du moins croyez qu'à l'avenir + Mon âme en gardera l'éternel souvenir. + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + +FOOTNOTES: + + [1426] _Var._ Cette condition m'en ôtera l'envie. (1639-60) + + [1427] En tête de cette scène et des suivantes, les indications + placées après les noms des personnages ont été omises dans + l'édition de 1639. + + [1428] L'édition de 1682 porte seule: «que mon âme _en_ ressent.» + + [1429] _Var._ Vous feriez beaucoup mieux de tout dissimuler. + (1639-60) + + [1430] _Var._ Ce n'est pas bien à nous d'avoir des jalousies. + (1639-57) + + [1431] Ici, comme plus haut, l'édition de 1639 porte _fantasies_. + Voyez le vers 1110. + + [1432] _Var._ Il est toujours le maître, et tout votre discours. + (1639) + + [1433] _Var._ Un autre aura son coeur, et moi le nom de femme. + (1639 et 57) + + [1434] _Var._ Madame, leur honneur a des règles à part, + Où le votre se perd, le leur est sans hasard[1434-a], + Et la même action entre eux et nous commune + Est pour nous déshonneur, pour eux bonne fortune. + La chasteté n'est plus la vertu d'un mari; + La princesse du vôtre a fait son favori: + Sa réputation croîtra par ses caresses; + [L'honneur d'un galant homme est d'avoir des maîtresses.] (1639-57) + + [1434-a] Où le nôtre se perd, le leur est sans hasard. (1644-57) + + [1435] _Var._ Un homme comme lui tombe dans l'infamie. (1639-60) + + [1436] _Var._ Sont-ce là les faveurs que vous m'aviez promises? + Où sont tant de baisers dont votre affection + Devoit être prodigue à ma réception? + Voici l'heure et le lieu, l'occasion est belle: + Je suis seul, vous n'avez que cette damoiselle, + Dont la dextérité ménagea nos amours; + Le temps est précieux, et vous fuyez toujours. + Vous voulez, je m'assure, avec ces artifices, + Que les difficultés augmentent nos délices. + A la fin je vous tiens. Quoi! vous me repoussez! + Que craignez-vous encor? Mauvaise, c'est assez: + [Florilame est absent, ma jalouse endormie.] (1639-57) + + [1437] L'édition de 1682 porte, par erreur, _jalousie_, pour + _jalouse_. + + [1438] _Var._ Je l'ai quitté pourtant pour suivre ta misère. + (1639) + + [1439] _Var._ Ne pouvant être à toi de son consentement. + (1639-57) + + [1440] _Var._ Rends-moi dedans le sein dont tu m'as arrachée. + Je t'aime, et mon amour m'a fait tout hasarder. (1639-57) + + [1441] _Var._ Non pas pour tes grandeurs, mais pour te posséder. + (1639-60) + + [1442] Voyez tome 1, p. 148, note 3. + + [1443] _Var._ L'autre exposa ma tête en cent et cent dangers. + (1639-57) + + [1444] _Var._ Retourne en ton pays avecque tous tes biens + Chercher un rang pareil à celui que tu tiens. + Qui te manque après tout? de quoi peux-tu te plaindre? (1639-57) + + [1445] _Var._ Qu'un mari les adore, et qu'une amour extrême. + (1639-54) + + [1446] Voici les différentes manières dont ce vers a été imprimé + dans les différentes éditions: + + A leur bigearre humeur ce soumette lui-même. (1639) + A leur bigearre humeur le soumettre lui-même. (1644) + A leur bigearre humeur se soumette lui-même. (1648-54) + A leur bizarre humeur se soumettre lui-même. (1657) + A leur bigearre humeur le soumette lui-même. (1660) + A leur bizarre humeur le soumettre lui-même. (1663-82) + + Nous avons cru devoir adopter la leçon de 1660, en substituant + _bizarre à bigearre_, comme l'ont fait les éditions suivantes. + + [1447] _Var._ Fait-il la moindre brèche à la foi conjugale. (1639-57) + + [1448] _Var._ Laisse mon intérêt: songe à qui tu le dois. (1639) + + [1449] _Var._ Par ces soins redoublés n'es-tu pas aujourd'hui. + (1648) + + [1450] _Var._ Et pour remercîment tu vas souiller sa couche! + Dans ta brutalité trouve quelque raison, + Et contre ses faveurs défends ta trahison. (1639-57) + + [1451] Les éditions de 1639 et de 1663 écrivent: _les biens + faits_. + + [1452] _Var._ Je t'aime, et si l'amour qui m'a surpris le coeur. + (1639-57) + + [1453] _Var._ Mais en vain contre lui l'on tâche à résister. + (1639-57) + + [1454] _Var._ Ce dieu même à présent malgré moi m'a réduit[1454-a] + A te faire un larcin des plaisirs d'une nuit. + A mes sens déréglés souffre cette licence: + Une pareille amour meurt dans la jouissance, + Celle dont la vertu n'est point le fondement. (1639-57) + + [1454-a] Ce dieu même à présent malgré moi me réduit. (1644-57) + + [1455] _Var._ Mais celle qui nous joint est une amour solide. + (1639-57) + + [1456] _Var._ Dont les fermes liens durent jusqu'au trépas, + Et dont la jouissance a de nouveaux appas. (1639-57) + + [1457] Le participe est au féminin dans toutes les éditions + antérieures à 1664; dans les impressions de 1664, 1668, 1682, et + même encore dans celle de 1692, il y a _fait_, sans accord. + + [1458] _Var._ Et n'affoiblit en rien un conjugal amour. (1639-57) + + [1459] _Var._ Je vois qu'on me trahit, et je crois que l'on + m'aime.(1639-57) + + [1460] _Var._ Pourvu qu'à tout le moins tu changes sans danger. + (1639-57) + + [1461] _Var._ Attire encor sur moi les restes de ta peine. + (1639-57) + + [1462] _Var._ Adieu: je vais du moins, en mourant devant toi. + (1639-57) + + [1463] _Var._ Conspirent désormais à lui faire la guerre. (1639) + + [1464] Voyez au _Complément des variantes_, p. 524. + + [1465] Le _concierge_ et le _portier_ avaient des attributions + fort différentes, que Chapuzeau nous fait connaître en ces + termes, en 1674, dans son _Théâtre françois_: «Le _concierge_ a + soin d'ouvrir l'hôtel et de le fermer, de le tenir propre et en + bon ordre, et après la comédie de visiter exactement partout, de + peur d'accident du feu.» (P. 237.)--«Les _portiers_, en pareil + nombre que les contrôleurs et aux mêmes portes, sont commis pour + empêcher les désordres qui pourroient survenir; et pour cette + fonction, avant les défenses étroites du Roi d'entrer sans payer, + on faisoit choix d'un brave, mais qui d'ailleurs sût discerner + les honnêtes gens d'avec ceux qui n'en portent pas la mine. Ils + arrêtent ceux qui voudroient passer outre sans billet, et les + avertissent d'en aller prendre au bureau, ce qu'ils font avec + civilité, ayant ordre d'en user envers tout le monde, pourvu + qu'on n'en vienne à aucune violence. L'Hôtel de Bourgogne ne s'en + sert plus, à la réserve de la porte du théâtre; et en vertu de la + déclaration du Roi, elle prend des soldats du régiment de ses + gardes autant qu'il est nécessaire: ce que l'autre troupe qui a + des portiers peut faire aussi au besoin. C'est ainsi que tous les + désordres ont été bannis, et que le bourgeois peut venir avec + plus de plaisir à la comédie.» (P. 242.)--Quant à la manière dont + on partageait la recette, voyez la _Notice_, p. 427. + + [1466] _Var._ _On tire un rideau, et on voit tous les comédiens + qui partagent leur argent._ (1639) + + [1467] _Var._ Je vois Clindor, Rosine! ah, Dieux! quelle surprise! + Je vois leur assassin, je vois sa femme et Lyse! (1639-57) + + [1468] _Var._ Leurs vers font leur combat[1468-a], leur mort suit + leurs paroles. (1654-57) + + [1468-a] L'édition de 1639 porte _leur combats_. Faut-il lire + _leur combat_, ou _leurs combats_? + + [1469] _Var._ Tous les quatre, au besoin, en ont fait leur asile. + (1639-59) + + [1470] _Var._ Son adultère amour, son trépas impourvu[1470-a]. + (1639) + + [1470-a] Voyez tome I, p. 183, note 3. + + [1471] _Var._ Par où ses compagnons et lui dans leur métier. + (1639-57) + + [1472] _Var._ Ravissant dans Paris un peuple tout entier. (1639) + + [1473] _Var._ Est en un point si haut qu'un chacun l'idolâtre. + (1639-57) + + [1474] _Var._ Parmi leurs passe-temps il tient les premiers + rangs. (1639-64) + + [1475] _Var._ S'il faut par la richesse estimer les personnes. + (1639-57) + + [1476] _Var._ Plus de biens et d'honneur qu'il n'eût trouvé chez + vous. (1639-57) + + [1477] _Var._ A banni cette erreur avecque la tristesse. (1639) + + [1478] _Var._ Quelles grâces ici ne vous dois-je pas rendre? + (1652-57) + + + + +COMPLÉMENT DES VARIANTES. + + 1560 _Var._ [N'aura plus que les tiens pour maîtres et pour + Dieux:] Que leurs attraits unis....LYSE. La princesse + s'avance, Madame. CLIND. Cachez-vous, et nous faites + silence. Écoute-nous, mon âme, et par notre entretien Juge + si son objet m'est plus cher que le tien. + + SCÈNE IV. + + CLINDOR[1479], ROSINE. + + ROS. Débarrassée enfin d'une importune suite, + Je remets à l'amour le soin de ma conduite, + Et pour trouver l'auteur de ma félicité, + Je prends un guide aveugle en cette obscurité. + Mais que son épaisseur me dérobe la vue! + Le moyen de le voir ou d'en être aperçue! + Voici la grande allée, il devroit être ici, + Et j'entrevois quelqu'un. Est-ce toi, mon souci? + CLIND. Madame, ôtez ce mot dont la feinte se joue, + Et que votre vertu dans l'âme désavoue: + C'est assez déguisé, ne dissimulez plus + L'horreur que vous avez de mes feux dissolus. + Vous avez voulu voir jusqu'à quelle insolence + D'une amour déréglée iroit la violence, + Vous l'avez vu, Madame, et c'est pour la punir + Que vos ressentiments vous font ici venir. + Faites sortir vos gens destinés à ma perte, + N'épargnez point ma tête; elle vous est offerte: + Je veux bien par ma mort apaiser vos beaux yeux, + Et ce n'est pas l'espoir qui m'amène en ces lieux. + ROS. Donc au lieu d'un amour rempli d'impatience, + Je ne rencontre en toi que de la défiance? + As-tu l'esprit troublé de quelque illusion? + Est-ce ainsi qu'un guerrier tremble à l'occasion? + Je suis seule, et toi seul, d'où te vient cet ombrage? + Te faut-il de ma flamme un plus grand témoignage? + Crois que je suis sans feinte à toi jusqu'à la mort. + CLIND. Je me garderai bien de vous faire ce tort: + Une grande princesse a la vertu plus chère. + ROS. Si tu m'aimes, mon coeur, quitte cette chimère. + CLIND. Ce n'en est point, Madame, et je crois voir en vous + Plus de fidélité pour un si digne époux. + ROS. Je la quitte pour toi; mais, Dieux! que je m'abuse, + De ne voir pas encor qu'un ingrat me refuse! + Son coeur n'est plus que glace, et mon aveugle ardeur + Impute à défiance un excès de froideur. + Va, traître, va, parjure, après m'avoir séduite, + Ce sont là des discours d'une mauvaise suite: + Alors que je me rends, de quoi me parles-tu? + Et qui t'amène ici me prêcher la vertu? + CLIND. Mon respect, mon devoir et ma reconnoissance + Dessus mes passions ont eu cette puissance. + Je vous aime, Madame, et mon fidèle amour + Depuis qu'on l'a vu naître a crû de jour en jour; + Mais que ne dois-je point au prince Florilame? + C'est lui dont le respect triomphe de ma flamme: + Après que sa faveur m'a fait ce que je suis.... + ROS. Tu t'en veux souvenir pour me combler d'ennuis. + Quoi! son respect peut plus que l'ardeur qui te brûle? + L'incomparable ami, mais l'amant ridicule, + D'adorer une femme et s'en voir si chéri, + Et craindre au rendez-vous d'offenser un mari! + Traître, il n'en est plus temps: quand tu me fis paroître + Cette excessive amour qui commençoit à naître, + Et que le doux appas d'un discours suborneur + Avec un faux mérite attaqua mon honneur, + C'est lors qu'il te falloit à ta flamme infidèle + Opposer le respect d'une amitié si belle, + Et tu ne devois pas attendre à l'écouter + Quand mon esprit charmé ne le pourroit goûter. + Tes raisons vers tous deux sont de foibles défenses: + Tu l'offensas alors, aujourd'hui tu m'offenses[1480]; + Tu m'aimois plus que lui, tu l'aimes plus que moi. + Crois-tu donc à mon coeur donner ainsi la loi[1481], + Que ma flamme à ton gré s'éteigne ou s'entretienne, + Et que ma passion suive toujours la tienne? + Non, non, usant si mal de ce qui t'est permis, + Loin d'en éviter un, tu fais deux ennemis. + Je sais trop les moyens d'une vengeance aisée: + Phèdre contre Hippolyte aveugla bien Thésée, + Et ma plainte armera plus de sévérité + Avec moins d'injustice et plus de vérité. + CLIND. Je sais bien que j'ai tort, et qu'après mon audace + Je vous fais un discours de fort mauvaise grâce; + Qu'il sied mal à ma bouche, et que ce grand respect + Agit un peu bien tard pour n'être point suspect; + Mais pour souffrir plus tôt la raison dans mon âme, + Vous aviez trop d'appas, et mon coeur trop de flamme: + Elle n'a triomphé qu'après un long combat. + ROS. Tu crois donc triompher lorsque ton coeur s'abat? + Si tu nommes victoire un manque de courage, + Appelle encor service un si cruel outrage, + Et puisque me trahir, c'est suivre la raison, + Dis-moi que tu me sers par cette trahison. + CLIND. Madame, est-ce vous rendre un si mauvais service, + De sauver votre honneur d'un mortel précipice? + Cet honneur qu'une dame a plus cher que les yeux.... + ROS. Cesse de m'étourdir de ces noms odieux. + N'as-tu jamais appris que ces vaines chimères + Qui naissent aux cerveaux des maris et des mères, + Ces vieux contes d'honneur n'ont point d'impressions + Qui puissent arrêter les fortes passions? + Perfide, est-ce de moi que tu le dois apprendre? + Dieux! jusques où l'amour ne me fait point descendre? + Je lui tiens des discours qu'il me devroit tenir, + Et toute mon ardeur ne peut rien obtenir. + CLIND. Par l'effort que je fais à mon amour extrême, + Madame, il faut apprendre à vous vaincre vous-même, + A faire violence à vos plus chers desirs, + Et préférer l'honneur à d'injustes plaisirs, + Dont au moindre soupçon, au moindre vent contraire + La honte et les malheurs sont la suite ordinaire. + ROS. De tous ces accidents rien ne peut m'alarmer: + Je consens de périr à force de t'aimer. + Bien que notre commerce aux yeux de tous se cache, + Qu'il vienne en évidence, et qu'un mari le sache, + Que je demeure en butte à ses ressentiments, + Que sa fureur me livre à de nouveaux tourments: + J'en souffrirai plutôt l'infamie éternelle + Que de me repentir d'une flamme si belle. + + SCÈNE V. + + CLINDOR[1482], ROSINE, ISABELLE[1483], LYSE[1484], ÉRASTE, TROUPE + DE DOMESTIQUES[1485]. + + ÉR. Donnons, ils sont ensemble. + + ISAB. Oh Dieux! qu'ai-je entendu? + LYSE. Madame, sauvons-nous. + PRID. Hélas! il est perdu. + CLIND. Madame, je suis mort, et votre amour fatale + Par un indigne coup aux enfers me dévale. + ROS. Je meurs, mais je me trouve heureuse en mon trépas, + Que du moins en mourant je vais suivre tes pas. + ÉR. Florilame est absent; mais durant son absence, + C'est là comme les siens punissent qui l'offense: + C'est lui qui par nos mains vous envoie à tous deux + Le juste châtiment de vos lubriques feux[1486]. + ISAB. Réponds-moi, cher époux, au moins une parole: + C'en est fait, il expire, et son âme s'envole. + Bourreaux, vous ne l'avez massacré qu'à demi: + [Il vit encore en moi; soûlez son ennemi; + Achevez, assassins, de m'arracher la vie;] + Sa haine sans ma mort n'est pas bien assouvie. + ÉR. Madame, c'est donc vous! + ISAB. Oui, qui cours au trépas. + ÉR. Votre heureuse rencontre épargne bien nos pas: + Après avoir défait le prince Florilame + D'un ami déloyal et d'une ingrate femme, + Nous avions ordre exprès de vous aller chercher. + ISAB. Que voulez-vous de moi, traîtres? + ÉR. Il faut marcher: + Le prince, dès longtemps amoureux de vos charmes, + Dans un de ses châteaux veut essuyer vos larmes. + ISAB. Sacrifiez plutôt ma vie à son courroux. + ÉR. C'est perdre temps, Madame, il veut parler à vous. + + (_Ici on rabaisse une toile qui couvre le jardin et le reste des + acteurs, et le Magicien et le père sortent de la grotte_[1487].) + + + SCÈNE VI. + + ALCANDRE, PRIDAMANT. + + [ALC. Ainsi de notre espoir la fortune se joue.] (1639-57) + +FIN DU COMPLÉMENT DES VARIANTES. + +FOOTNOTES: + + [1479] CLINDOR, _représentant Théagène_. (1644-57) + + [1480] Tu l'offensois alors, aujourd'hui tu m'offenses. (1644-57) + + [1481] Crois-tu donc à mon coeur donner toujours la loi. + (1644-57) + + [1482] CLINDOR, _représentant Théagène_. (1644-57) + + [1483] ISABELLE, _représentant Hippolyte_. (1644-57) + + [1484] LYSE, _représentant Clarine_. (1644-57) + + [1485] TROUPE DE DOMESTIQUES DE FLORILAME. (1644-57) + + [1486] Ce juste châtiment de vos lubriques feux. (1644-57) + + [1487] Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1639. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS LE DEUXIÈME VOLUME. + + LA GALERIE DU PALAIS, comédie 1 + + Notice 3 + + A Madame de Liancour 10 + + Examen 11 + + LA GALERIE DU PALAIS 17 + + LA SUIVANTE, comédie 113 + + Notice 115 + + A Monsieur *** 116 + + Examen 120 + + LA SUIVANTE 127 + + LA PLACE ROYALE, comédie 215 + + Notice 217 + + A Monsieur *** 219 + + Examen 221 + + LA PLACE ROYALE 225 + + LA COMÉDIE DES TUILERIES, par les cinq auteurs (IIIe acte) 303 + + Notice 305 + + Argument 309 + + LA COMÉDIE DES TUILERIES (IIIe acte) 311 + + MÉDÉE, tragédie 327 + + Notice 329 + + A Monsieur P. T. N. G. 332 + + Examen 333 + + MÉDÉE 341 + + L'ILLUSION, comédie 421 + + Notice 423 + + A Mademoiselle M. F. D. R. 430 + + Examen 432 + + L'ILLUSION 435 + + Complément des variantes 524 + + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + + PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie + + Rue de Fleurus, 9 + + + + + +End of Project Gutenberg's Oeuvres de P. Corneille, by Pierre Corneille + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE P. CORNEILLE *** + +***** This file should be named 34445-8.txt or 34445-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/4/4/34445/ + +Produced by Hélène de Mink, Carlo Traverso and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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