diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:02:49 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:02:49 -0700 |
| commit | eff72e24284474d6434266c6571afd6d392dd037 (patch) | |
| tree | 7ffe686739d1a69b1e1c9637015ad895467da057 | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 34991-8.txt | 4365 | ||||
| -rw-r--r-- | 34991-8.zip | bin | 0 -> 98718 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34991-h.zip | bin | 0 -> 105484 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34991-h/34991-h.htm | 6450 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
7 files changed, 10831 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/34991-8.txt b/34991-8.txt new file mode 100644 index 0000000..5077d6a --- /dev/null +++ b/34991-8.txt @@ -0,0 +1,4365 @@ +The Project Gutenberg EBook of Childéric, Roi des Francs, T. 1 (of 2), by +Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Childéric, Roi des Francs, T. 1 (of 2) + +Author: Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul + +Release Date: January 17, 2011 [EBook #34991] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (of 2) *** + + + + +Produced by Hélène de Mink, Tor Martin Kristiansen and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par + le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été + conservée et n'a pas été harmonisée. + + + + + CHILDÉRIC, + + ROI DES FRANCS. + + + + + _Cet ouvrage se trouve aussi chez les Libraires + suivans_: + + TREUTTEL et WURTZ, rue de Lille, nº 17. + + DONDEY-DUPRÉ et Cie, rue Neuve Saint-Marc, nº 10, + près le Boulevard des Italiens. + + + + + CHILDÉRIC, + + ROI DES FRANCS; + + PAR MADAME + + DE BEAUFORT D'HAUTPOUL. + + DÉDIÉ + + A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE REINE. + + + Je suis venue vers vous, parce que je vous en crois le plus + digne. Si j'eusse connu un plus grand roi, j'eusse traversé les + mers pour aller le joindre. + + BAZINE. + + + + + TOME PREMIER. + + PARIS, + + F. COCHERIS fils, libraire, successeur de CH. POUGENS, + quai Voltaire, n 17. + + 1806. + + + + +ÉPITRE DÉDICATOIRE + +A + +SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE REINE. + + + Mon héros ne dut qu'à ses armes, + Et sa couronne et ses grandeurs; + Vous devez la vôtre à vos charmes, + Et vous la tenez de nos coeurs. + Si Bazine lui parut belle, + C'est qu'elle posséda vos traits; + Il soumit un peuple rebelle, + Et vous n'en trouverez jamais. + + + + +Rome avoit perdu ses anciennes vertus, et avec elles sa puissance et +sa gloire; ses provinces étoient devenues la proie des barbares qui +vengeoient les Grecs et les Carthaginois. Parmi ces barbares nommés +Goths, Alains, Vandales, on distingue d'abord les Francs (_ce nom +veut dire indomptable et libre_): dès qu'ils se montrent dans +histoire, on admire déjà leurs succès, et ce courage au-dessus des +revers, maîtrisant partout la fortune. Ce peuple sorti des forêts de +la Germanie, avide de périls et se confiant en sa valeur, attaqua +les Romains dans les Gaules; l'Empire tourna toutes ses forces +contre un ennemi aussi audacieux que redoutable. Aurélien, en 270, +parvint à le repousser, et sa réputation guerrière étoit déjà si +bien établie, que l'on chanta dans tout l'Empire une espèce de +romance, dont voici le refrain: + + Mille Francos et mille Sarmatas, semel, semel occidimus. + +_Gallien_ exposa dans un spectacle, à la curiosité, trois cents +Français faits prisonniers. Quelle étoit déjà la gloire de ce +peuple, à peine sorti de ses déserts, puisque de si légers avantages +étoient célébrés avec tant d'éclat! + + * * * * * + +L'an 258, sous _Valérien_, un gros des Francs traversa toutes les +Gaules, passa en Espagne, se fit une place forte de Tarragone, d'où +il pilla l'Espagne durant douze années. Un détachement osa même +passer en Afrique, en revint chargé de butin, et retourna dans ses +forêts, traversant encore impunément toutes les Gaules. + + * * * * * + +_Probus_, l'an 279, repoussa les Francs au-delà du Rhin; mais un +d'eux, nommé _Magnance_, parvint par son courage au trône des +Césars, et ses compatriotes faisoient la plus grande force de ses +armées. _Sylanus_, autre franc, poussé par les injustices de +_Constance_, qu'il avoit servi avec autant de zèle que de fidélité, +se fit proclamer empereur: cependant _Julien_ et _Valentinien_ +eurent plusieurs avantages sur ces braves. + + * * * * * + +_Stilicon_ sut les maintenir au-delà du Rhin; mais _Honorius_ ayant +fait massacrer ce grand homme, _Alaric_ l'en punit, et s'empara de +Rome en 410. + + * * * * * + +Jusques-là les Francs s'étoient contentés de ravager les Gaules, et +de s'y établir passagèrement, tantôt par force et en conquérans, +d'autrefois comme alliés et tributaires; mais lassés des marais +incultes de la Germanie, qui n'offroient aucune ressource à leurs +besoins sans cesse renaissans, pressés sans doute par le génie +ardent qui devoit porter au plus haut degré de gloire cette nation +courageuse et superbe, ils repassèrent le Rhin en 420, sous la +conduite de _Pharamond_, prince saxon, d'une figure noble et d'un +caractère déterminé: ce fut sous les ordres de ce général qu'ils +quittèrent à jamais leur patrie, et s'établirent dans les Gaules, en +s'emparant de la Toxandrie, aujourd'hui pays de Liége et de l'île +Batave, où se trouvoient renfermées les villes de Bois-le-duc, Breda +et Anvers. + +Les Francs devoient à _Pharamond_ des conquêtes rapides, un état +certain, de riches possessions; il falloit lui devoir plus encore, +les lois, l'ordre et la paix intérieure. Il fut nommé roi; mais +cette monarchie naissante devoit se ressentir long-tems de la +barbarie et de l'esprit turbulent d'un peuple toujours sous les +armes, et amant de la liberté: s'il éprouvoit le besoin d'un chef, +il ne désiroit pas moins ardemment conserver son indépendance; et +les premières lois tinrent long-tems de ce mélange de soumission, de +révolte, d'obéissance et d'insubordination. Le peuple voulut rester +maître d'élire ses rois, de nommer ses généraux ou chefs. On élevoit +sur un pavois, large bouclier, le roi que l'on s'étoit choisi; on le +montroit ainsi au peuple assemblé, et cette cérémonie simple et +guerrière étoit suivie de respect et d'amour. Le roi avoit des +braves ou forts qui lui étoient particulièrement attachés, et +tellement dévoués, qu'ils mouroient souvent pour lui ou avec lui; il +leur distribuoit des terres en raison de leur valeur et de leurs +services; de là vinrent sans doute les bénéfices militaires et +amovibles. L'aspirant au rang de _brave_ étoit présenté au roi par +un parent, et dans l'assemblée générale, il recevoit des mains de +son maître la lance et le bouclier; le roi lui adressoit ces mots: +_Je te tiens pour brave et à jamais._ De là sans doute naquit la +chevalerie. + + * * * * * + +Le roi devoit être choisi parmi la noblesse, qui se composoit des +princes et des ducs; il commandoit les armées, mais soumettoit les +lois à l'acceptation du peuple assemblé, qui demeuroit maître de les +rejeter. + + * * * * * + +Les Francs suivoient la religion des Gaulois; leur mythologie étoit +celle des Grecs, à laquelle ils avoient joint l'Odin du Nord; leurs +prêtres se nommoient Druides, et tous, jusqu'au monarque, +trembloient devant eux. Ministres des autels, médecins, magistrats +et instituteurs de la jeunesse, ils avoient une influence d'autant +plus grande, que les hommes n'en mesuroient ni la force ni +l'étendue. Célibataires et retirés dans les forêts, cette vie +mystérieuse et chaste étonnoit ce peuple toujours charmé du +merveilleux, et qui, adorateur des femmes, portant l'amour jusqu'au +délire, admiroit ce refus volontaire d'un bien qui lui sembloit si +doux. + + * * * * * + +Les Francs n'aimoient pas moins leurs poëtes qu'ils appeloient +_Bardes_; ce nom en langue celtique veut dire _chantre_: c'étoient +eux qui dans les combats ranimoient par leurs chants belliqueux le +courage des combattans, et éternisoient une belle action par des +vers qui en transmettoient le souvenir. En leur présence le brave +levoit audacieusement sa tête, tandis que le lâche la cachoit avec +honte. Dans les festins, ils chantoient les louanges du maître, en +s'accompagnant sur des harpes légères. On les appeloit encore +_parasites_; ce nom, devenu depuis une injure, signifioit en langue +celtique _désirable_ et _dévoué_. + + * * * * * + +Les Francs n'estimoient que la profession des armes; ils laissoient +l'agriculture et les métiers aux esclaves; tout citoyen étoit soldat +et se présentoit toujours armé; ils se servoient de lances, de +javelots, de haches, d'épées, qu'ils appeloient francisques, de +casques et de boucliers. Au signal du combat, ils s'élançoient avec +une telle impétuosité, que rien ne résistoit à leur choc. Souvent +ils brisoient à coups de hache le bouclier de leur ennemi, et +sautant sur lui l'épée à la main, ils le tuoient. Ne reconnoît-on +pas à cette peinture les Français si redoutables à l'attaque, à +l'abordage, à l'arme blanche? L'ardeur de ce grand peuple ne le +laissoit jamais jouir de la paix; il se battoit en duel pour les +sujets les plus légers, aimoit le jeu, les festins, les chants, +étoit hospitalier, curieux, exact à remplir ses sermens et à payer +les dettes du jeu. Les Francs étoient de haute taille, leur +chevelure étoit blonde, abondante et naturellement bouclée; les rois +seuls la laissoit croître. Leur physionomie étoit douce et riante, +leur esprit fin, délicat, enjoué, ardent; enfin ils étoient alors ce +qu'ils sont de nos jours, courageux, légers, téméraires et +inconstans. Les femmes comptoient avec orgueil les blessures de +leurs époux, combattoient à leurs côtés, et vengeoient leur mort; +elles étoient fières, sensibles et fidelles: les Francs avoient pour +elles autant de respect que d'amour; au temple on croyoit à leurs +oracles, au conseil on déféroit à leurs avis. + + * * * * * + +Telle fut à sa naissance cette nation belliqueuse, et ce grand +peuple vainqueur de Rome, qui par de si rapides victoires, préludoit +glorieusement à la puissance, à la splendeur dont il étonne +aujourd'hui l'univers. _Pharamond_ laissa le trône en 428 à son fils +_Clodion_, dit _le Chevelu_, qui habita le château de Dispargum, +aujourd'hui Duisbourg. Ce roi ayant traversé secrètement la forêt +charbonnière, aujourd'hui le Hainaut, s'empara de Tournay, Bavay, +Cambrai; mais repoussé par Aëtius, général romain, il le défit +complètement en 444, prit l'Artois, s'empara d'Amiens, étendit son +royaume jusqu'à la Somme, et mourut en 448, laissant trois fils, +Clodebaud, Clodomir et Mérovée. Le peuple, assemblé au champ de +Mars, préféra _Mérovée_ à ses frères, que leur mère emmena au-delà +du Rhin. A peine sur le trône, le nouveau roi signala son règne par +d'éclatans succès; il s'empara de toute la Germanie première, ou +territoire de Mayence, de ce que l'on nomma depuis Picardie et +Normandie, et de presque toute l'Ile-de-France; mais un terrible +ennemi vint lui offrir des dangers et des triomphes, et répandre +sur des jours jusque là si heureux, ces douleurs dont le rang ni la +gloire ne peuvent consoler ou même distraire une ame sensible. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE PREMIER. + +SOMMAIRE + +DU PREMIER LIVRE. + + Childéric annonce, dès son enfance, les vertus qu'il doit + développer un jour. Les Huns attaquent les Francs; ce + qu'étoient ces peuples. Portrait d'Attila. Childéric, âgé de + douze ans, s'arme secrètement du javelot de Pharamond, et se + cache parmi les guerriers. Il ne se découvre à son père que + loin de Tournay; il en obtient la permission d'assister au + combat. Mérovée le confie aux soins de son ami Viomade. Le roi, + attaqué par un gros d'ennemis, est secouru par Viomade qui + reçoit le coup destiné à son maître, et tombe baigné dans son + sang. Mérovée poursuit la victoire. Il chasse les Huns, et + revient dans sa tente, où l'on a transporté le _brave_. Son + inquiétude sur son fils, qui ne paroît point. Recherches + inutiles. Mérovée reprend avec tristesse la route de Tournay. + La reine vole à sa rencontre, et n'apercevant pas son fils, + tombe évanouie; rendue à la vie, elle se livre à toute sa + douleur. + + + + +LIVRE PREMIER. + + +Aboflède étoit l'heureuse et sensible épouse que le ciel avoit +accordée à Mérovée; belle et vertueuse, elle adoucissoit pour lui +les fatigues de la guerre, les soins du gouvernement; partageoit ses +triomphes, le consoloit dans ses revers, portoit à ses pieds la +plainte de la timide infortune et l'hommage de sa reconnoissance. De +cette union heureuse étoit né un fils, l'espoir et l'amour des +auteurs de sa naissance. Childéric, à peine âgé de douze ans, flatte +déjà l'orgueil d'un père. A sa chevelure blonde, à ses yeux d'azur, +on reconnoît le descendant d'un Germain; à son coeur avide de +gloire, on reconnoît un Français: tandis que la justesse de son +esprit charme les Druides qui l'instruisent, sa beauté ravit sa +mère, et ses nobles vertus remplissent d'une orgueilleuse joie l'ame +superbe de Mérovée. + +Aboflède en est plus chère à son époux et à son peuple, elle-même +s'applaudit d'un si bel ouvrage. O mon fils! se disoit-elle +quelquefois; ô vous! objet de crainte et d'espoir! que d'attachement +vous auriez pour moi, si vous pouviez sentir ce trouble sans cesse +renaissant que l'amour plaça dans le coeur de votre mère prévoyante; +si vous pouviez connoître ces soins toujours actifs et jamais +_lassés_, cette tendresse constante et nouvelle, qui naquit avec +vous et ne finira qu'avec moi. Childéric répondoit à une si vive +amitié par un égal attachement, adoroit sa mère, admiroit les +exploits et le grand coeur de Mérovée, se promettoit de le prendre +pour modèle, révéroit les dieux et se sentoit impatient de courage. +Un bonheur si constant et si pur ne devoit pas durer toujours, et +la sensible Aboflède alloit voir se changer en une douleur mortelle +les douces jouissances d'une mère. + +Les Huns, peuple hideux et féroce, sans civilisation comme sans +industrie, habitoient au Nord de la Chine, plus de deux mille ans +avant notre ère. Sans cesse en guerre avec les Chinois, ils avoient +été chassés par eux loin des frontières de leur empire, vers le +quatrième siècle, et repoussés jusques sur les bords du Jaïk, d'où +les Alains étoient partis avant eux; de là ils descendirent vers +l'Orient du Palus-Méotides. Sortant tout-à-coup du Palus, ils +précipitèrent les Alains sur les Ostrogoths; bientôt ils repassèrent +le Tanaïs, tournèrent le Pont-Euxin, ravagèrent l'Asie, et +s'établirent tumultueusement de l'autre côté du Danube et du Rhin, +non loin du Volga; là, divisés en familles ou hordes, ils se +bâtissoient des huttes grossières, dans lesquelles ils se tenoient +renfermés pendant la mauvaise saison; ils les quittoient +impétueusement au printems, ravageant tout ce qui s'offroit sur leur +passage, et chargés du fruit de leurs rapines, ils retournoient avec +la même rapidité dans les forêts qui leur servoient d'asile; ce +peuple sauvage et guerrier méprisoit la foiblesse, et abandonnoit +aux monstres des bois les vieillards qui ne pouvoient plus +combattre; les femmes marchoient à la tête des armées, conduisant +leurs enfans, et chargées de ceux qui ne les suivoient pas encore: +dès leur naissance, elles les plongeoient dans l'onde glacée des +fleuves, les exposoient aux ardeurs du soleil, les exerçoient à la +chasse, à la course et à la lutte, et quand l'âge, anéantissant +leurs forces, les menaçoit du mépris et des maux attachés à la +décrépitude, elles recevoient la mort de la main de leurs propres +enfans; le fils qu'une tendre mère avoit nourri croyoit, en la +délivrant d'une vie qui alloit lui devenir douloureuse et importune, +acquitter la dette de la reconnoissance; ils massacroient également +leurs blessés après la bataille. En 450, Attila, roi de ces +sauvages, après avoir assassiné son frère Bleda, auquel il ravit le +trône, voulut saccager l'Occident, et ayant traversé la Franconie et +la Germanie, à la tête de cinq cent mille combattans, il entra dans +les Gaules sous le prétexte d'aller attaquer les Visigoths dans +l'Aquitaine; mais après avoir ravagé et brûlé Metz, Trèves, Tongres, +Bar, Arras, il continua sa marche, passa près de Paris, et vint +assiéger Orléans. La ville avoit déjà capitulé, quand Aëtius, +général des Romains, ayant appelé à son secours Théodoric, roi des +Visigoths, Mérovée et sa redoutable armée, attaqua ce terrible +ennemi, qu'il défit complètement, et le força à une prompte fuite, +laissant deux cent mille morts sur le champ de bataille. Ce fut en +Sologne, près d'Orléans, que cette grande victoire fut remportée; +elle coûta la vie à Théodoric. Son fils Trasimond fut élu après sa +mort. Attila, de retour dans ses forêts, contemploit avec plus +d'espoir que de douleur les débris encore menaçans de son immense +armée: on pouvoit le repousser, non l'abattre; il se promettoit de +le prouver. Ce Hun trop célèbre par ses crimes et son indomptable +courage, se faisoit appeler le _fléau de Dieu_; il étoit d'une +stature au-dessous de la médiocre, avoit une tête d'une grosseur +démesurée, le nez extrêmement large et écrasé, le front applati, la +barbe claire et entrecoupée de cicatrices, dont ses joues étoient +couvertes; ses yeux petits, et qu'il ne fixoit jamais, étoient +toujours en mouvement comme son corps. Cette figure hideuse sembloit +dire au monde qu'il étoit destiné à en troubler le repos; son palais +étoit une cabane, son trône une chaise de bois placée sous un arbre, +et son drapeau flottant lui servoit de tente. Tel étoit l'ennemi qui +devoit porter au coeur d'Aboflède une blessure si profonde. + +A peine les glaces qu'avoit durcies le sombre hiver se +détachoient-elles des monts, les vents toujours irrités troubloient +le calme des forêts, la douce approche du printems ne ranimoit +point encore la nature mourante, et cependant l'impatient Attila +devançant la saison guerrière, assemble déjà son armée. Clodebaud, +qu'irrite la gloire d'un frère, presse lui-même l'ardeur du Hun, et +s'il pouvoit triompher des obstacles que lui opposent les terribles +avantages d'un long hiver, il seroit déjà vengé de sa dernière et +sanglante défaite; enfin les vents sont enchaînés; la terre +raffermie offre à la marche des troupes un terrain solide. Attila, à +la tête des siens, s'avance sur les bords du Rhin, ils construisent +à la hâte une quantité innombrable de petites barques, et s'élançant +du milieu de l'onde, ils marchent jusqu'à Cologne. Mérovée apprend +les victoires de son ennemi en apprenant son attaque: alarmé d'un si +rapide avantage, il assemble promptement ses troupes, et entouré de +ses braves, il alloit quitter encore la tremblante reine, dont il +recevoit les tendres adieux. Childéric, témoin des craintes de sa +mère, ne put voir ses pleurs sans désirer suivre et défendre l'objet +chéri qui les faisoit couler; le chant des _Bardes_, l'aspect des +armes, le noble courage qui s'imprimoit en traits augustes sur le +front du roi, l'ardeur guerrière qui animoit l'armée, le secret +sentiment de sa valeur, tout inspire et entraîne l'enfant aimable et +sensible; saisissant d'une main téméraire le javelot révéré, sceptre +et arme du grand Pharamond, il l'agite avec audace, le baise avec +respect, jure sur cette arme sacrée de s'en servir pour défendre le +roi, et de ne l'abandonner qu'avec la vie. Cependant il craint les +refus d'un père, les défenses d'une mère timide: à l'idée des +alarmes qu'il va lui causer, des pleurs s'échappent de ses yeux et +coulent sur ses joues vermeilles; mais tandis que Mérovée reçoit son +casque et son épée des mains d'Aboflède baignée de ses larmes, +tandis qu'il lui jette un dernier regard et s'élance au milieu d'une +armée sûre de vaincre, et qu'Aboflède évanouie ne peut s'apercevoir +de sa fuite, Childéric se mêle parmi les soldats, se dérobe aux yeux +d'un père dont il redoute la prudence, et ne s'offre à ses regards +qu'aux portes de Cologne, quand il ne craint plus d'être rendu à +Aboflède. Le roi, surpris et charmé, l'admire avec un orgueil mêlé +de crainte. O mon fils! lui dit-il en l'embrassant, et votre mère? +Cependant Childéric a l'air si fier et si heureux, sa physionomie +douce a dans le moment tant de noblesse et d'audace, ses yeux +brillans de courage, sont si expressifs, son geste si animé, que +Mérovée cédant à son tour, lui permet d'assister au combat, et +recommande l'objet de son amour à Viomade, le plus cher de ses +braves; rassuré par la confiance que lui inspirent et l'air +majestueux de son fils et la fidélité de son ami, il vole où +l'appelle la victoire. + +Dans ces premiers tems de simplicité, le trône ne s'environnoit +point encore des prestiges brillans qui l'entourent aujourd'hui; le +roi n'étoit que le premier soldat de son armée, le butin se +partageoit au sort, on n'avoit de rang que celui que l'on tenoit de +la gloire, la voix publique en décidoit, non la volonté du prince; +l'intrigue et la flatterie ne rampoient point pour s'élever, on +aimoit la personne du roi, non sa grandeur; on chérissoit ses +vertus, non sa puissance; il comptoit sur ses _braves_ qu'aucun +intérêt ne portoit à feindre; le roi étoit aimé, le roi aimoit, et +la défiance n'obscurcissoit point pour lui l'éclat du trône; la +noblesse, fière de sa gloire déjà acquise par des ancêtres respectés +des nations, s'efforçoit de surpasser encore l'éclat d'un nom déjà +fameux, on la reconnoissoit à ses actions comme à ses vertus, et le +roi, au milieu des fermes défenseurs de sa couronne et de sa vie, +trouvoit dans chaque brave un soutien, un ami, un héros. Qu'elle est +belle cette noblesse antique, cette vertu qui, transmise pure et +d'âge en âge, enrichie sans cesse et de siècle en siècle, de faits +héroïques ou généreux, répand autour du nouveau rejeton qui va +l'honorer encore, cette gloire dont l'éclat le guide, et doit le +forcer à l'imiter! Osera-t-il donc être un lâche, montrer un coeur +coupable, celui pour qui le nom d'un père est une leçon, un exemple, +et deviendroit un reproche? Non, sans doute, et notre histoire en +est la preuve auguste, puisqu'on y retrouve sans cesse les mêmes +noms s'inscrivant, de nouveau, glorieux et sans tache dans le temple +de mémoire. + +Mais déjà Mérovée a repris Cologne, et poursuivant sa victoire, il +attaque l'ennemi en pleine campagne. Plusieurs fois Ulric, Arthaut, +Amblar, Mainfroy se sont placés entre le roi et le danger; lui-même +a reçu une légère blessure en détournant le trait prêt à percer +Ulric. O bon tems! où de pareils traits n'étonnoient personne, où +l'admiration ne le répétoit même pas, et laissoit à la seule +reconnoissance le soin d'en perpétuer le souvenir! + +Mais les Huns, ralliés par Attila, s'élancèrent de nouveau sur +l'armée française, en jetant d'horribles cris; ce choc imprévu +ébranla l'armée, et ce rare avantage animant les ennemis, ils +chargèrent en furieux; Mérovée contenant l'ardeur de ses troupes, +attaqua à son tour avec sang-froid et en bon ordre, et culbuta sans +peine une armée tumultueuse qui, plus téméraire qu'habile, ignoroit +l'art de se défendre; cependant quelques-uns de ces barbares +déploient un courage presque inouï; la mort suit par-tout leurs +traits, ils pressent Mérovée lui-même, et on reconnoit Attila à sa +force, à sa rage, à son adresse. Viomade voit le danger de son +maître, et oubliant pour un moment le dépôt trop cher qui lui a été +confié, il s'élance en s'écriant: A moi, braves! On entoure le roi, +on le suit, lui seul eut la gloire de recevoir dans la poitrine le +coup de hache dont Mérovée alloit être la victime; le roi le voit +tomber baigné dans son sang, il se précipite vers lui, le relève, +mais appelé au combat, il le confie aux soins d'Ulric, et court le +venger par une éclatante victoire. Les Huns, vaincus et poursuivis +jusqu'au fleuve, se rembarquent à la hâte et en désordre; les Francs +dédaignant l'ennemi qui fuit, cessent de combattre; le roi +triomphant revient à Cologne, et vole plein d'une double inquiétude +auprès de son ami dont on a déjà pansé la profonde blessure. Rassuré +sur ses jours, ô Viomade! où est mon fils, s'écrie-t-il? Hélas! +Viomade l'ignore, un long évanouissement a suivi sa blessure, et il +n'a pu, malgré ce zèle pur, ardent et sans égal, veiller au dépôt +sacré qui lui avoit été remis. Ciel! ô ciel! que me dis-tu, répond +Mérovée; ô Childéric! ô mon Aboflède! Mais les braves se sont +dispersés, on cherche le jeune prince dans la ville, dans l'armée, +au bord du fleuve, sur le champ de bataille, parmi les blessés, au +milieu des morts; on interroge les soldats, les habitans, les +prisonniers, par-tout un silence terrible jette l'alarme dans les +coeurs; de fidèles sujets traversent le fleuve, ils pénétreront dans +les forêts, jusqu'au camp même d'Attila; toutes les récompenses leur +sont promises, mais la seule qu'ils désirent, c'est de ramener le +fils des rois. + +Qui cependant apprendra à la plus tendre mère, à cette reine adorée, +une absence si alarmante? Qui aura le féroce courage de déchirer ce +coeur sensible, douce retraite de vertu, de paix et d'amour? Qui +pourra faire couler ces larmes abondantes, dont la seule idée est +déjà un supplice pour tous les Francs? Mérovée, plongé dans sa +muette douleur, la tête appuyée sur sa main, les yeux baissés, +ajoute à ses terribles inquiétudes par l'idée des maux qui vont +accabler l'objet de sa tendresse; il en prévoit l'excès, il en est +déchiré, et Viomade en soupirant regarde la blessure qui l'excuse, +et le roi qui ne vivroit plus sans elle. Sa faute est grande, mais +sauver la vie à Mérovée est une action plus grande encore; il gémit, +il s'afflige; cependant il ne peut pas plus se repentir, que le roi +n'ose lui adresser un reproche. Pour la première fois Mérovée craint +de revoir Aboflède, et ce moment qui fut toujours le plus doux prix +de sa victoire, trouble et effraie sa grande ame. + +Depuis le départ de son époux, depuis celui de son fils, la tendre +reine, livrée à toutes les alarmes, a gémi comme épouse et comme +mère. O mon fils! ô mon Childéric! s'écrioit-elle, pourquoi fuir +loin de mes bras caressans? pourquoi m'abandonner? Hélas! je +comptois encore, avec une douce sécurité, les années de bonheur que +m'accordoit ta jeunesse! Pourquoi, cher et cruel enfant, hâter les +instans du danger? pourquoi, plus barbare que le devoir, me ravir +déjà mon fils? Cependant la renommée, prompte à célébrer la +victoire, a déjà porté jusqu'au palais de la reine le bruit glorieux +des triomphes de son époux, et la nouvelle de son retour. Aboflède +ne peut contenir sa trop vive impatience; pleine de joie et d'amour, +elle relève ses beaux cheveux en désordre, essuie ses pleurs, et +n'écoutant que les douces émotions qui agitent si délicieusement son +coeur, court au-devant de son époux et de son fils; de loin elle +entend les chants guerriers, son ame s'exhale et s'unit aux chants +des héros; elle presse sa marche et vole au-devant de l'armée; déjà +elle distingue le casque éclatant du roi, son oeil maternel cherche +près de lui cet autre objet de ses alarmes, il ne paroît point; +tremblante, elle en accuse encore sa taille enfantine; elle +distingue Viomade appuyé sur le bras glorieux de son maître; +l'armée chante la victoire, le roi ne s'unit point à ses chants; il +approche, elle cherche en vain Childéric, Childéric ne se montre +point à sa mère. Mérovée l'a aperçue, son sang s'est glacé dans ses +veines, il a pâli. A ce signal de détresse pour un si grand courage, +Aboflède a déjà deviné son malheur, elle tombe évanouie en nommant +son fils. Mérovée la voit chanceler; mais il soutient son ami, il +contient sa douleur, son impatience, et renferme avec effort dans +son sein le cri prêt à s'en échapper. Viomade, affoibli par ses +souffrances, déchiré par ses regrets, marche lentement et les yeux +baissés; il ne s'attend pas au spectacle douloureux dont il va être +le témoin; ils approchent enfin de la belle reine, que les femmes de +sa suite ont relevée, et qu'elles soutiennent dans leurs bras. La +pâleur couvre ses traits, elle est glacée, immobile, et sans aucun +sentiment; la mort semble avoir déjà frappé cette tendre victime; +insensible aux soins qui lui sont prodigués, elle reste plongée dans +un évanouissement qui lui dérobe au moins la connoissance de ses +malheurs; transportée jusques dans son palais, tous les secours lui +sont prodigués; elle renaît enfin à la vie, mais pour apprendre, +mais pour sentir tout l'excès de son infortune: pour la première +fois, la voix toute-puissante d'un époux adoré ne porte point dans +son ame le bonheur ou la consolation, ses caresses ne la touchent +point, son retour ne lui suffit pas, elle ne songe, ne demande, ne +semble aimer que son fils. Le roi lui dit tout ce qui peut la +rassurer, lui nomme les fidèles émissaires envoyés à la recherche du +prince, lui répète qu'il ne s'est trouvé ni parmi les morts, ni +parmi les blessés, que son javelot si remarquable n'est point resté +sur le champ de bataille; l'infortunée l'écoute, lui fait redire ce +qu'elle vient déjà d'entendre. Hélas! elle a trop besoin d'espérance +pour la rejeter, mais elle aime avec trop d'ardeur pour s'en +contenter long-tems; occupée d'un seul objet, possédée d'une seule +idée, elle interroge tout ce qui l'approche, le silence l'inquiète, +aucune réponse ne la satisfait, les jours lui semblent des siècles, +l'incertitude la tue, et cependant l'incertitude soutient sa vie; si +le roi s'absente un moment, à son retour elle pâlit de crainte et +frémit d'espoir; dans son sommeil agité, elle revoit et embrasse +son fils; le réveil lui rend son absence, et elle pleure sur son +heureux songe. O amour maternel! sentiment pur, vrai, constant, +hélas! que souvent vous êtes cruellement récompensé! Plusieurs +émissaires étoient déjà revenus, le roi seul leur avoit parlé; ils +ignoroient tous la destinée du jeune prince; on cachoit leur retour +à la malheureuse mère. O Viomade! pourquoi ta blessure retient-elle +tes pas, et met-elle des bornes à un zèle qui, sans cet obstacle +insurmontable, n'en auroit point connu? pourquoi, ami dévoué, ne +peux-tu voler toi-même sur les traces du fils de ton maître? Ah! si +cet effort étoit en ta puissance, qui oseroit te disputer l'avantage +de servir encore ton roi? mais tu es foible, mourant, ton coeur seul +rempli d'ardeur, partage et adoucit les tourmens de ta reine; ou tu +portes à son ame les paroles consolantes de l'espérance, ou tu gémis +avec elle, quand sa douleur trop vive ferme son coeur à tes sages +discours. + +FIN DU PREMIER LIVRE. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE SECOND. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE SECOND. + + Le bruit de la mort de Childéric s'est répandu. Désespoir du roi. + Ulric, de retour du camp d'Attila, confirme ces tristes + nouvelles. On les cache à la reine, toujours livrée à sa + douleur. Attila attaque de nouveau les Francs. Mérovée marche à + sa rencontre. Aboflède le suit. Son projet. Elle profite de la + nuit pour l'exécuter; elle est chargée de chaînes. Le roi qui + découvre sa démarche vole à son secours, la délivre à la faveur + des ténèbres, ainsi que tous les prisonniers. Attila veut s'en + venger, il est vaincu, demande et obtient la paix. Mérovée + toujours vainqueur rentre dans sa capitale, et y ramène son + épouse désespérée. Après de longues souffrances, elle expire. + Ses funérailles. Douleur du roi. + + + + +LIVRE SECOND. + + +Une année entière s'étoit écoulée sans apporter aucune lumière sur +le sort de Childéric; le tems sembloit emporter sur ses ailes le +bonheur et l'espoir: déjà Ulric, celui des braves qui tient la +seconde place dans le coeur du roi, est revenu des bords du +Pont-Euxin avec tous ceux qu'il a dispersés adroitement autour du +camp d'Attila; mais il n'a pu ni détruire, ni confirmer la crainte +du monarque. Aboflède, renfermée au fond de son palais avec ses +chagrins et ses souvenirs, ignore son arrivée, on la lui dérobe avec +soin; il est depuis long-tems dans Tournay, et l'infortunée l'attend +encore. Un bruit, d'abord léger, mais qui peu-à-peu se répand et +s'accrédite, jette un nouveau désespoir dans le coeur du roi. On +assure que le jeune prince ayant suivi l'armée qui poursuivoit les +Huns, et s'étant laissé entraîner par l'inexpérience de son âge, +étoit tombé dans le fleuve en essayant de passer sur une des barques +ennemies. L'apparence et le tems semblent confirmer ce récit. +Mérovée craint, doute, et s'abandonne à la douleur qui le déchire; +mais il épargne encore le coeur de la reine, il lui laisse ses +fugitives espérances, et l'ame dévorée d'inquiétudes, il sourit aux +douces pensées de retour que sa tendre mère exprime quelquefois. Il +gémit seul ou dans les bras de Viomade; mais près d'Aboflède, il +reprend son courage et son front serein. La reine se confiant à la +tendresse d'un père, se rassure de la tranquillité de son époux; +elle ne croit pas qu'une douleur violente puisse se contraindre, +elle sent trop bien qu'un tel effort seroit au-dessus d'elle; la +nature, l'amour et son coeur dans ce moment s'accordent avec le roi +pour la mieux tromper. Cependant Ulric tarde bien selon elle à +revenir; ce délai commence à l'inquiéter; Aboflède voit chaque jour +renaître et finir, et Ulric ne paroît point; la reine ne peut +soupçonner son zèle, le danger s'offre à sa pensée sous mille formes +effrayantes. Attila, fier d'un si illustre prisonnier, aura sans +doute refusé les échanges et le prix qu'Ulric devoit lui offrir; +une idée plus terrible encore glace tout-à-coup ses esprits, +Clodebaud, ce frère irrité, exerçant sur le fils la vengeance qu'il +méditoit contre le père. Elle voit Childéric réduit par la haine de +Clodebaud au plus cruel, au plus honteux esclavage. Peut-être, ô +ciel! a-t-il porté plus loin sa fureur.... Un jour même son +imagination frappée lui fait apercevoir son fils pâle, baigné dans +son sang; elle croit entendre ses longs gémissemens et recevoir son +dernier soupir... Tremblante, éperdue, elle jette des cris +douloureux, ses larmes sont taries, son sang ne circule plus, un +froid mortel la saisit, elle tombe évanouie, et l'on doute long-tems +de sa vie. + +Cependant, l'intrépide Attila supportoit avec une égale peine, et sa +honte et la longue paix où l'a réduit sa dernière défaite. Étonné de +son inaction, indigné de ses revers, et retenu depuis deux ans dans +ses forêts, il n'a pu revoir la _saison guerrière_, sans resaisir +son arme terrible; les premiers feux de l'astre du jour ont ranimé +toute son ardeur; il assemble son armée, et quittant encore ses +déserts, il va pour la troisième fois traverser ce fleuve +majestueux, barrière antique et naturelle de la France. Mais ses +revers multipliés ont découragé ses soldats; il ne lit plus sur +leurs fronts mornes et sourcilleux l'audacieuse espérance; il ne +voit plus en eux cette impatience du combat, présage certain de la +victoire ou d'une glorieuse résistance; sa voix formidable se fait +entendre sans ranimer l'ardeur éteinte; il commande, on obéit, mais +en silence, et sans cette joie martiale qu'il a si souvent admirée. +Il revoit avec rage ces plaines fameuses par ses malheurs; son +courroux valeureux s'en augmente, tandis que ces sanglans souvenirs +affligent et effrayent ses troupes naguères si valeureuses. Les +Francs, au contraire, volent avec transport au-devant d'un ennemi +dévastateur et qu'ils sont sûrs de repousser; ils chantent d'avance +une victoire certaine. + +Au nom d'Attila, Aboflède a joint dans son ame celui de ravisseur, +d'assassin de son fils; elle sait qu'il marche contre son peuple, +elle sait encore que ces barbares traînent à leur suite tous les +prisonniers de guerre; elle conçoit un projet hardi: le coeur seul +d'une mère est capable de le former, de l'entreprendre, de +l'exécuter! Elle annonce au roi surpris qu'elle va le suivre au +combat, et en disant ces mots, ses yeux cessent de verser des +larmes, et l'espérance jette une légère teinte de joie sur sa figure +douloureuse. Mérovée s'oppose en vain à un désir dont il ne connoît +pas encore le vrai motif; la raison ni la prudence ne peuvent rien +contre tant d'amour. Hélas! Aboflède est mère, et elle a perdu son +fils! que peut-elle craindre encore? Deux seules pensées lui +restent, le retrouver ou mourir. La reine, montée sur un char, se +mêle aux combattans et s'expose sans en être émue; son ame n'est +troublée ni par le bruit des armes, ni par les horribles cris que +jettent les Huns pendant les batailles, ni par le spectacle sanglant +dont elle est environnée. Elle ne voit point voler le trait +homicide, elle n'entend point les gémissemens des blessés; elle +seule, au milieu de ce règne de la mort, conserve l'oubli +d'elle-même, et porte au loin sa pensée et ses regards, sans +chercher à défendre ou à conserver une vie dont elle cesse de +s'occuper. Il paroît enfin à ses yeux ce groupe d'infortunés chargés +de fers; ils sont peu éloignés des Huns, des gardes nombreuses les +environnent. A peine cet objet de douleur et d'espoir a-t-il frappé +la reine, que son regard et son coeur ne s'en écartent plus. Sans +doute c'est là, c'est parmi les malheureux captifs qu'elle trouvera +son fils; elle s'assure du chemin qui conduit à cette partie séparée +du camp; on peut s'en approcher par un bois voisin. Aboflède a tout +vu et n'oubliera rien. La nuit abaissant sur la terre ses voiles +épais, force enfin les combattans à se séparer. Aboflède invoque +depuis long-tems les ténèbres dont la favorable obscurité servira sa +téméraire entreprise. A peine la tranquille déesse a-t-elle enchaîné +dans un doux sommeil les fiers enfans de Mars, que revêtue d'habits +guerriers, cachant ses membres délicats et la beauté de son sexe +sous le casque et l'armure, Aboflède, jusque-là craintive, échappant +à ses gardes, et guidée par son amour, s'avance vers le camp ennemi; +son coeur palpite d'une joie vive, elle ne sent ni le poids du +casque qui la blesse, ni celui de ses armes si étrangères à ses +belles mains; aucun danger n'effraie sa pensée, un seul sentiment la +soutient et l'entraîne, tout disparoît devant lui. La reine, malgré +l'obscurité que l'ombrage du bois rend plus profonde encore, ne +s'est point égarée, elle est parvenue au but désiré de son voyage; +elle aperçoit les prisonniers attachés les uns aux autres, la +plupart sont couchés, et la nuit est trop obscure pour qu'elle +puisse les reconnoître. Aboflède s'approche; les gardes, surpris de +tant d'audace, vont la saisir. Loin d'en être alarmée, leur cruauté +semble obéir à ses voeux, elle tend ses beaux bras aux chaînes +qu'elle va partager avec son fils. Pressée de les obtenir, elle se +livre sans résistance, et se mêle avec transport parmi les +infortunés qui sont pour la plupart ses sujets. Éclairée par les +feux du camp, la reine a reconnu Mainfroy, ce fidèle général pris +devant Cologne qu'il défendoit; elle s'approche de lui, et d'une +voix basse, elle lui dit: Mainfroy, reconnois une mère à ma démarche +audacieuse, je suis Aboflède, et je cherche mon fils prisonnier +d'Attila; rends-moi mon fils! je veux mon fils! Mainfroy admire la +mère, et tombe respectueusement aux genoux de la reine; mais ce ne +sont point des hommages, du respect qu'elle attend de lui, c'est un +fils qu'il faut lui rendre; le général l'assure vainement qu'il n'en +sait aucune nouvelle, et qu'il n'a pas été fait prisonnier; il le +jure à la reine désolée, et lui ravit ainsi sa dernière espérance; +mais elle doute encore et interroge plusieurs Francs; leur réponse +est la même, et elle perd l'espoir qui soutenoit sa vie. Aboflède +alors s'arrête immobile en s'appuyant sur Mainfroy, ses larmes ne +coulent point, un froid mortel la saisit, une sueur glacée découle +de son front, un silence effrayant répond assez aux discours +terribles qu'elle vient d'entendre. Mainfroy, n'ose lui offrir du +secours, il craint d'exposer son sexe et son rang; retenu par ses +chaînes, il ne sait ce qu'il doit faire. Aboflède penche sa belle +tête, son casque se détache, elle tombe dans les bras de ses +sujets enchaînés à ses genoux. Que feront-ils? à qui confier +ces jours sacrés, ce dépôt si cher à la France? le barbare Attila +respectera-t-il l'épouse auguste de son ennemi? Tandis qu'ils +délibèrent, incertains, ils sont tout-à-coup enveloppés, leurs +gardes saisis jettent d'horribles cris auxquels tous les Huns +répondent promptement; mais plus promptement encore, une troupe +nombreuse et hardie pénètre jusqu'à eux, brise leurs chaînes en +s'écriant: A nous, Francs! Aboflède est enlevée des bras de Mainfroy +et placée sur un char; la troupe se rallie, mêlée aux prisonniers, +et tous reprennent le chemin du camp de Mérovée avec tant de +précipitation, que les Huns, trompés d'ailleurs par les ténèbres, +n'ont pu porter aucun secours à leurs gardes, ni défendre leurs +prisonniers. Attila, furieux d'une attaque qu'il regarde comme une +trahison, attend impatiemment que le jour éclaire sa vengeance; et +Mérovée, que l'amour a entraîné et qui prévoit sa rage impétueuse, +se prépare au combat avec autant de courage et plus de prudence. +Après la fuite d'Aboflède, le roi n'avoit pas tardé à s'apercevoir +de son absence: trop sûr du chemin qu'elle avoit pris, tremblant sur +les dangers qui alloient l'entourer, il l'avoit suivie avec l'élite +de son armée; et certain que l'espoir de retrouver Childéric +l'auroit décidée à pénétrer jusqu'aux prisonniers, parmi lesquels +elle le croyoit toujours, Mérovée s'étoit décidé à les délivrer +tous, afin de sauver la reine de la captivité, de la mort, et de +tous les excès terribles qui la menaçoient. Revenue dans son camp et +privée de tout avenir, muette et la vue égarée, à peine elle a +reconnu son époux. Après un long silence, elle a fixé sur lui ses +yeux éteints, et d'une voix mourante, elle a prononcé ces mots: Il +n'est donc plus! Retombant dans sa morne tristesse, elle a cessé +d'écouter, de répondre. Déjà l'étoile du matin, avant-coureur de +l'aurore, avertit les guerriers de se tenir prêts: ils sont déjà +sous les armes, brillans de jeunesse, de santé, de valeur, ceux-là +qui ne verront pas se coucher le soleil qui commence à les éclairer. +O mort! ô toi à qui on ne peut échapper! toi qui dévores toutes les +générations, avois-tu donc besoin pour assurer ton terrible empire, +du secours de la guerre! + +Attila, fier de venger une injure, et d'avoir, pour la première +fois, un juste motif de prendre les armes, fut cependant encore +surpris par l'active sagesse de son ennemi. La victoire ne fut pas +longue à se décider, et Mérovée offrit la paix qui fut acceptée; il +renvoya à Attila tous les prisonniers, en mémoire de la délivrance +d'Aboflède, y joignit de riches présens; mais sa clémence n'adoucit +point la haine de son ennemi, et ne calma point sa honte; il en +conserva même une si vive douleur, qu'à peine de retour dans ses +bois, on le trouva mort dans son lit à côté de son épouse. Ainsi +finit ce guerrier qui coûta tant de sang à sa patrie et à ses +ennemis. Mérovée, couvert d'une gloire nouvelle, rentra dans Tournay +aux acclamations du peuple, et ramenant la malheureuse Aboflède, +qui, de retour dans son palais, reprit sa vie solitaire et +silencieuse. Plongée dans une tristesse destructive, ses traits en +reçoivent la douloureuse empreinte, et cette tête si belle se penche +déjà flétrie comme le lis superbe détaché de la tige qui le nourrit. +L'aspect du malheur, si puissant sur l'ame tendre de la reine, ne +l'émeut plus; la bienfaisance a perdu pour elle tous ses charmes. +Aboflède n'est plus belle, n'est plus reine, n'est plus épouse, +n'est plus amante; elle n'est plus, hélas! qu'une mère en deuil, +descendant au tombeau par la route lente et pénible de la douleur. +En vain tout s'empresse encore autour d'elle; préoccupée et isolée +au milieu de tous, elle ne s'aperçoit d'aucun soin; le désespoir de +son époux, jadis si aimé, ne pénètre plus jusqu'à son coeur fermé à +jamais. L'amour de son peuple, l'amitié, tout a perdu son empire sur +cette ame tendre. Puissance de la douleur, que vous avez de force +sur le coeur d'une mère! Chaque jour semble l'entraîner vers la +tombe, son unique désir. C'est là, c'est près du trône de Teutatès +qu'elle espère retrouver son fils, pour ne plus le quitter jamais. +C'est dans ces célestes demeures, où la mort est sans puissance, +dans ces champs toujours verds, au pied de l'éternel, et dans un +bonheur ineffable et constant, qu'Aboflède, dégagée des liens +terrestres, demande aux dieux de la recevoir promptement. Et tandis +que le roi et son peuple surchargent les autels de victimes et +demandent aux dieux de prolonger ses jours, elle seule, formant des +voeux contraires, élève au ciel ses mains pures et le conjure de +terminer sa vie. Ils vont être exaucés ces cruels voeux du +désespoir; Aboflède sent les approches de la mort, comme on +entrevoit le moment de sa délivrance; son ame s'exhale comme la +fumée de l'encens s'élève vers les cieux. Le roi, qui devoit prévoir +depuis long-tems ce nouveau malheur, n'en est pas moins frappé comme +d'un coup inattendu; le deuil est général; Viomade a l'emploi triste +et flatteur de recevoir les plaintes, de partager la douleur de son +maître; s'il ne le console pas, du moins il pleure avec lui. + +Les obsèques de la reine furent ordonnées. Ce dernier hommage du +regret, qui tient du sentiment et de la religion, s'il ne soulage +point le coeur, adoucit son désespoir. Ce fut aux bords de l'Escaut +que les restes glacés de la reine furent conduits. On creusa d'abord +une fosse ronde, où l'on plaça, selon l'usage, tout ce qui pouvoit +être utile à la vie. Etrange superstition de ces tems, qui alloit +même jusqu'à immoler des esclaves, afin que les morts fussent servis +par eux dans un autre monde! Mais Aboflède, prête à mourir, avoit +exigé que l'on ne suivit point cette barbare coutume, et Mérovée +voulut qu'elle fût obéie. La fosse creusée, on amena une charrue +dont le soc étoit d'airain; elle étoit attelée de deux boeufs +blancs; on traça d'un sillon le tour de la tombe, et à mesure que la +charrue ouvroit la terre, on remplissoit de fleurs le sillon qu'elle +avoit formé; on eut soin de la relever à l'entrée de la tombe, sans +en continuer la trace. Après cette cérémonie, on plaça le corps dans +la fosse, et revêtu de ses plus riches ornemens; chaque assistant +eut soin de jeter sur ces restes sacrés une poignée de la terre +natale de la reine; on la recouvrit de fleurs, de gazons, puis de +terre, et enfin d'une grande table de plomb sur laquelle on grava +ces mots: + + PLEUREZ LA REINE ABOFLEDE, + AMOUR ET EXEMPLE + DU MONDE. + +Les Druides assistèrent à cette lugubre fête couverts de longues +tuniques de lin; ils versèrent sur la tombe l'eau lustrale du guy de +chêne, invoquant les dieux pour qu'ils accordassent sans délai +l'entrée céleste à la victime de l'amour et du malheur. Mérovée +n'assista point à ces funérailles, le deuil étoit trop avant dans +son coeur; il n'eût pu soutenir ce terrible spectacle. Privé d'une +épouse et d'un fils, le voilà seul sur le trône déjà isolé; il va +marcher sans compagne dans les routes épineuses de la vie, et quand +l'ange de la mort développera sur lui ses ailes glacées, il ne +laissera pas, aux mains d'un fils adoré, le sceptre des rois qu'il a +illustré, et son glorieux héritage; il ne revivra pas dans une +nombreuse postérité. Ah! s'il gémit de la mort d'Aboflède, c'est sur +lui seul qu'il répand des larmes; il sent trop que le seul +malheureux est celui qui survit à ce qu'il aime. + +FIN DU LIVRE SECOND. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE TROISIÈME. + +SOMMAIRE + +DU TROISIÈME LIVRE. + + Mérovée s'abandonne à sa douleur. Ses blessures se r'ouvrent. On + craint pour sa vie. Egidius, qui aspire au trône, en conçoit + une espérance nouvelle; il craint Viomade, et cherche à + l'écarter. Draguta sert ses projets, et trompe ce brave par un + faux rapport, qui décide Viomade à suivre le traître jusque + dans le camp des Huns. Le roi, à la nouvelle qu'il reçoit du + départ prochain de son ami, et de l'espoir qui le détermine, + éprouve autant de joie que d'inquiétude. Viomade lui conseille + de se montrer à l'armée. Mérovée se rend à cet avis. Il + harangue les troupes, et ordonne un sacrifice. Description du + sacrifice. L'oracle est favorable, il promet le retour de + Childéric. Un festin termine cette journée. + + + + +LIVRE TROISIÈME. + + +Le tems ne consoloit point Mérovée. De tous les biens dont l'amour +l'a fait jouir, le souvenir seul lui reste, il le conserve comme le +dernier trésor de son coeur; le regret, qui le suit par-tout, charme +douloureusement sa solitude, et quand il a perdu tout ce qu'il aime, +les tendres images d'Aboflède, de Childéric, ne s'effacent point de +sa pensée; il chérit sa mélancolie, et refuseroit de se consoler: il +n'a plus que sa douleur, il craindroit de la perdre et même de +l'affoiblir; mais il cherche et soulage les malheureux, il a besoin +du bonheur des autres quand il n'en existe plus pour lui; l'accent +de la joie, celui de la reconnoissance, jettent encore un son doux +au fond de son ame. Blessé dans plusieurs batailles, le roi ne +s'étoit que foiblement occupé de ses souffrances légères; mais les +chagrins, les fatigues, les années, avoient enflammé son sang; une +cicatrice mal fermée s'étoit r'ouverte, et le peu de soin apporté à +un mal d'abord sans danger, avoit envenimé la blessure au point que +sa vie étoit menacée; les remèdes pourront la prolonger, mais ils +laissent craindre une mort prochaine ou des souffrances habituelles; +le monarque s'affoiblit de jour en jour; Viomade en est troublé, +tandis que l'ambitieux Egidius jouit en secret et s'abandonne à une +grande espérance. Egidius, général de la milice romaine, et +gouverneur pour les Romains dans la Gaule, commandoit à Soissons, et +avoit la faveur de l'armée; brave et adroit, il s'étoit fait une +reputation guerrière, et passoit également pour réunir toutes les +vertus: il savoit se montrer aux hommes sous l'aspect le plus +favorable à ses projets, et cachoit avec art son vrai caractère et +ses desseins. Depuis la perte du jeune prince, il s'étoit toujours +flatté de succéder à Mérovée; c'étoit dans cette pensée qu'il avoit +répandu le bruit de la mort de Childéric, passant dans une barque +ennemie; un roi sans héritier, et mourant lui-même, n'étoit plus +qu'un foible obstacle à son ambition; il se plaît à répandre dans +l'armée de secrètes inquiétudes sur la santé chancelante du +souverain, sur l'inaction dans laquelle il va tenir ses troupes si +accoutumées à combattre et à vaincre, sur la nécessité d'élire un +chef pour le remplacer pendant les combats; mais son parti n'est pas +assez fort: il craint l'horreur qu'inspire le nom romain, l'amour du +peuple pour son roi, les Druides dont il ne suit pas la religion, et +dont il redoute l'empire; mais ce qu'il craint bien plus encore que +la haine ou l'amour léger d'un peuple inconstant, extrême, facile à +émouvoir, à contenir, à exciter, qui n'ayant pas de volonté qui lui +soit propre, cède à tout ce qui le maîtrise, et semblable à cette +même onde qui s'irrite, se soulève, déborde au gré du vent qui +l'agite, se calme et s'écoule lentement, sans que sa fureur ni sa +tranquillité viennent d'elle-même; ce qu'il craint enfin plus que +les Druides, le roi et toute l'armée, c'est Viomade, ce brave +toujours occupé de son maître, déjouant les projets, et le +surveillant avec autant de zèle que d'activité et d'intelligence, +aimé du monarque comme de la France entière. Egidius n'a pas de plus +forte barrière entre lui et le trône; la renverser paroît +impossible, la force du moins seroit impuissante; Egidius aura +recours à la ruse, arme du lâche, et l'ingrat Draguta va servir ses +odieux projets. Draguta, né parmi les Huns, avoit poursuivi Viomade +avec audace et témérité devant Cologne; blessé dangereusement, il +étoit tombé parmi les morts, on l'avoit trouvé pendant la cérémonie +funèbre qui suit les sanglans exploits, il respiroit encore, il fut +transporté parmi les blessés par ordre de Viomade, il fut traité +avec soin et générosité. Sa blessure étoit si dangereuse, qu'il fut +plus d'une année sans se rétablir entièrement; par reconnoissance il +témoigna le désir de rester encore près de son bienfaiteur. Egidius +l'ayant souvent aperçu, crut démêler dans ses regards l'ame d'un +traître, et l'ayant fait sonder adroitement, il vit qu'il ne s'étoit +point abusé, et que Draguta joignoit aux connoissances qu'il avoit +su acquérir depuis son arrivée en France, et pendant un séjour de +plusieurs années, la férocité de sa patrie, et la haine du nom des +Francs, que des secours et tant de bienfaits n'avoient pu éteindre. + +Instruit des volontés d'Egidius, flatté des récompenses énormes qui +lui sont promises, heureux surtout de satisfaire sa fureur et +d'assouvir sa vengeance, Draguta se présente à son bienfaiteur; il +s'efforce de donner à ses traits plus de douceur, à son sourire +moins de perfidie; mais il n'a rien à redouter du coeur franc et +sans défiance du plus vertueux des braves, qui, incapable de +feindre, l'est aussi de soupçonner. Je vous dois, lui dit le fourbe, +le bonheur et la vie, m'acquitter est un devoir et un besoin; je +viens satisfaire mon coeur, en rendant au vôtre et la joie et +l'espoir. Viomade l'écoute, et lui tendant la main avec cette +franchise d'une grande ame: Parle, ami, lui répond-il, mais crois +qu'en te conservant le jour, j'ai déjà reçu ma récompense. + +Draguta, loin d'être attendri par ces paroles et l'air plein de +douceur dont elles furent accompagnées, s'applaudit au contraire +d'avoir à tromper un si facile ennemi, et reprenant son discours, il +dit: Vous pleurez Childéric depuis cinq années; mon amour pour +Attila, mes sermens de fidélité, mon devoir, m'ont défendu de vous +instruire de sa destinée; mais mon roi n'est plus, et ce que je vous +dois m'ordonne aujourd'hui de vous révéler ce que j'ai dû vous +taire: Childéric est prisonnier. Clodebaud l'ayant aperçu pendant la +terrible bataille qui coûta tant de sang à ma malheureuse patrie, +nous ordonna de nous emparer du jeune prince, et je fus du nombre de +ceux qui l'enlevèrent; je le remis à Clodebaud, qui fier et heureux +d'une si belle proie, jura d'épargner ses jours, mais de le vouer à +un éternel esclavage. + +Après avoir ainsi obéi à mon général, je revins au combat, où je +vous attaquai avec une rage dont je fus puni; vos soins généreux +ouvrirent mon ame au repentir, et souvent en voyant les douleurs que +vous causoit l'absence du prince, je fus sur le point de vous tout +avouer; retenu par mon attachement pour Attila, je résistai au +mouvement qui m'entraînoit; j'ignorois d'ailleurs si Clodebaud avoit +réellement laissé la vie au prince; mais depuis qu'Attila n'est +plus, j'ai su par ceux qui sont venus apporter la nouvelle de sa +mort, que Childéric étoit vivant, et réduit à la plus honteuse +servitude; que Clodebaud, qui conserve le commandement d'une partie +des troupes, insulte sans cesse à son malheur, et qu'il n'est pas +impossible de le délivrer, si vous voulez suivre mes avis et +accompagner mes pas. Je le veux! s'écria Viomade en se levant et +avec une noble vivacité; ô Draguta! je le veux, sois mon guide, mon +interprète, mon bienfaiteur; ma reconnoissance sera sans bornes +comme tes bienfaits, compte sur celle d'un grand roi, d'un père à +qui tu rendras le bonheur. Eh bien! reprit Draguta, partons +promptement et sans suite, car nous serions arrêtés, et le nombre ne +nous sauveroit pas; je vous promets le secours de mes frères, tous +jeunes, vaillans et hardis; je vous conduirai par de secrètes +routes, qui nous éviteront des rencontres fâcheuses. Au reste, je +répondrai de vous, et vous n'aurez rien à craindre. Je ne crains +rien non plus, lui dit Viomade, ma vie est à mon roi; vivre et +mourir pour lui, voilà ma noble destinée; mais retire-toi, Draguta, +je vais porter à mon auguste maître l'espérance que tu as répandue +dans mon coeur; reçois cette bourse d'or, non comme une récompense; +ah! Draguta, qui jamais pourra te récompenser! Le brave à ces mots +embrasse avec attendrissement le perfide qui, sans repentir et sans +trouble, approche de ce coeur d'où s'émanent tant de vertus. + +Viomade, l'ame ouverte à la plus vive joie, s'empresse de verser +dans le sein paternel l'espoir dont lui-même est enivré, et vole +rejoindre son maître; sa physionomie exprime tant de bonheur, que +Mérovée en est frappé, et sourit à la félicité d'un ami. Quelle fut +son émotion au récit animé et consolateur de Viomade! Childéric +esclave et malheureux! quelle pensée pour un père et pour un roi! +Mais Childéric vivant! et rendu à son amour! Hélas! pourquoi ce +bonheur ne peut-il plus être partagé par Aboflède? A cette triste +pensée, le front de Mérovée s'obscurcit, et la douce joie dont il +rayonnoit s'est éteinte. Ah! sans le douloureux mélange de regrets +et d'espoir, le bonheur inespéré du roi seroit trop vif, il auroit +peine à le supporter. Viomade ne trouble point les méditations de +son maître, il lit dans son ame, il voit se succéder les sentimens +tristes et doux, et attend que le calme y renaisse pour lui parler +avec cette franchise qui le distingue. Mérovée, reprenant bientôt un +noble empire sur lui-même, lève sur son ami des regards paisibles, +et Viomade lui parle ainsi: + +Je n'ai pas besoin de dire au plus aimé des rois que je suis prêt à +partir; mais je dois l'instruire qu'Egidius agite l'armée +turbulente, et que la paix dont nous jouissons, après tant de +combats et de victoires, est déjà le sujet d'audacieux murmures. Cet +ambitieux romain, que nous avons tant de fois vaincu et repoussé, +s'est fait de ses défaites même un titre à la gloire; son adresse +égare les troupes, et vous dépeint, accablé par les chagrins et les +souffrances, incapable de combattre, anéanti sous le poids des maux; +il annonce que les Saxons sont prêts à vous attaquer; un mot de vous +peut détruire ses orgueilleuses espérances; le danger s'accroît: ô +mon roi! épargnez aux Francs l'ingratitude et le repentir; daignez +assembler votre armée, et vous montrer à elle plein d'espérance. +Annoncez le retour du descendant de Pharamond; le peuple aime +l'aspect du roi, et vos malheurs ont trop long-tems privé les Francs +de votre auguste présence. + +Mérovée, à ce discours, reconnoît la prudence et l'amitié de +Viomade; il donne à l'instant ses ordres pour que l'armée soit +assemblée le lendemain au champ de Mars, et pour qu'un grand +sacrifice soit préparé: il veut, et remercier les dieux du bonheur +qu'il éprouve, et attirer leur toute puissante protection sur le +voyage que médite son généreux ami, et sur ce fils qui semble déjà +lui être rendu. L'armée apprend avec joie qu'elle reverra le héros +sous lequel elle a si souvent triomphé, et le grand Diticas prépare +la fête solennelle qui doit suivre la cérémonie guerrière. + +Déjà l'armée est assemblée, et attend impatiemment le roi: il +paroît, son front auguste ne porte point l'empreinte de l'abattement +et de la tristesse, il se montre fier et animé comme aux jours du +combat. L'armée pousse des cris de joie, et frappe à grands coups +les boucliers retentissans; Mérovée, ému par ces témoignages +d'affection, promène ses regards bienveillans sur cette troupe +valeureuse, et que l'amour anime. + +Soldats! leur dit-il, braves amis, chers compagnons de mes +victoires, cessez de gémir sur les malheurs qui m'ont accablé, et +partagez en ce grand jour la joie dont mon coeur est rempli. Ce fils +que je regrette depuis plus de cinq années, ce Childéric, mon +espérance et la vôtre, qui, encore enfant, osa se mêler parmi vous, +que j'ai cru mort, et dont l'absence a coûté la vie à votre reine, ô +mes amis! il existe, il vit pour combattre au milieu de vous, pour +vous aimer et vous défendre. Mon fidèle Viomade va partir pour la +contrée lointaine où les hasards de la guerre l'ont conduit; dans +peu ils seront de retour, dans peu nous reverrons ce descendant du +grand Pharamond; et si Odoacre, envieux de notre puissance, ose +attaquer nos armées victorieuses, nous irons l'en faire repentir; +mon fils apprendra de moi comment on guide les Francs valeureux et +dévoués; comment on défend sa patrie!.... De nouveaux cris de joie +interrompent le monarque, son nom, réuni à celui de Childéric, +retentit dans les airs. Qu'il est doux de régner sur ces coeurs +enthousiastes et pleins d'amour! Pourquoi, également barbares, +passent-ils si facilement de cette ardente fidélité à la révolte +cruelle? + +Le roi, après avoir donné à l'armée le tems d'exhaler ses +transports, lui annonce le sacrifice préparé sous les chênes sacrés, +et le long et joyeux festin qui terminera cette journée. Il retourne +à son palais, suivi d'un peuple immense, et aux acclamations +répétées. A l'heure fixée pour le sacrifice, le roi revêtu d'habits +royaux, la couronne sur la tête et tenant son sceptre, entouré de +ses braves, suivi de l'armée, se rendit au lieu choisi pour cette +solennité. C'étoit dans un bois sombre, épais et mystérieux, que la +cérémonie sanglante et religieuse étoit préparée. Le célèbre +Diticas, grand prêtre des Druides, parut d'abord; ses cheveux blancs +étoient couronnés de feuilles de chêne, arbre des dieux; sa tunique +blanche étoit serrée d'une ceinture d'or, le plus pur des métaux. De +jeunes et belles vierges, les cheveux épars et le front couvert d'un +voile léger, suivent le grand prêtre, et s'occupent des apprêts du +sacrifice. Trois d'entre elles, les yeux baissés, belles de jeunesse +et de pudeur, portent un autel; sa forme est celle d'un trépied, +soutenu sur trois consoles, dont le bas a la figure d'un pied de +lion, le milieu celle d'un poisson qui étend ses nageoires, et le +haut une tête de serpent qui se recourbe. Le dessus de l'autel est +un bassin rond, propre à recevoir le sang des victimes; derrière les +vierges qui soutiennent l'autel, marchent celles qui doivent +présenter au grand prêtre la cuiller d'argent à manche pointu, dont +il se servira pour prendre l'encens et les autres parfums, l'acarra, +ou coffret rond, orné de deux anneaux d'or, enclavés l'un dans +l'autre pour le lever et l'ouvrir, et qui renferme l'encens et le +succin jaune; la péréficule à anse qui contient le vin et autres +liqueurs que l'on versoit sur les victimes; enfin la patère et +l'amula, vases d'airain qui servoient à renfermer l'eau lustrale, et +à cuire les victimes après le sacrifice. Les chastes prêtresses, +ayant placé au pied d'un chêne choisi pour l'auguste fête, les +divers instrumens destinés à la cérémonie, se retirent dans leur +temple, et laissent aux seuls Druides consommer le sacrifice. Ils +approchent alors de l'autel; dans la main d'un des plus renommés, +brille le superbe sespiéta ou coutelas, qui sert à égorger les +victimes. A la suite d'une invocation, après avoir brûlé l'encens, +Diticas invite le roi à s'approcher. Le monarque s'abaissant devant +les dieux, auxquels cède toute puissance mortelle, se dépouillant +des augustes marques de la royauté, place au pied de l'autel sa +couronne, son manteau, son sceptre et sa redoutable épée: recevant +alors des mains de ses braves deux jeunes taureaux blancs qui n'ont +pas encore subi le joug, il les présente respectueusement au grand +prêtre, qui les immole en les frappant à la jugulaire. Les Druides +entourent l'autel, reçoivent le sang dans un bassin, interrogent +leurs entrailles, invoquent et consultent les dieux; un silence +profond règne dans le reste de l'assemblée; on craindroit +d'interrompre ou de profaner d'aussi augustes mystères. Les Druides +se séparent en deux files éloignées l'une de l'autre: Diticas paroît +au milieu; à son regard élevé et prophétique, à ses traits animés, +au désordre de ses pas, on pressent que l'esprit divin l'agite, et +qu'organe des dieux, il va annoncer aux hommes les oracles qui +fixeront leur destinée. Le coeur palpitant et rempli d'une +religieuse terreur, l'armée se courbe vers la terre; le roi, le +front baissé, imite sa respectueuse attitude. Diticas parle enfin. +Les dieux sont satisfaits; ils promettent à Viomade le succès de son +entreprise, au roi un fils, aux Francs un roi; et après avoir +répandu sur tous l'eau lustrale, il rend à Mérovée sa couronne et +ses armes, en lui disant: Souvenez-vous que vous les tenez des +dieux. Le roi les reçoit avec respect, et plein de confiance dans +les paroles favorables de l'oracle, il rend grace au ciel de tant de +bienfaits, et sort du bois sacré, mais en se reculant et sans perdre +de vue l'autel, les Druides et les victimes; ce ne fut que dans la +plaine et loin de l'enceinte consacrée, qu'il marcha la tête ornée +de sa couronne, et suivi du peuple. Les festins l'attendoient: +assises autour de cent tables dressées devant les portes du palais +et des chefs, les troupes animées par la gaieté et le vin d'Italie +qu'elles aimoient passionnément, s'abandonnoient à la joie; tous +chantoient l'amour et la gloire, et une heureuse ivresse termina une +journée qui sembloit fatale à l'ambitieux Egidius, mais qui ne +détruisit point ses espérances. + +FIN DU LIVRE TROISIÈME. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE QUATRIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE QUATRIÈME. + + Départ de Viomade. Son arrivée dans les forêts de la Germanie. + Dangers de sa route. Alarmes que lui inspire Draguta. Un songe + l'inquiète. Viomade sauve la vie à Draguta. Il en est + abandonné. Orage terrible. Viomade reprend sa route. Le chemin. + La tombe. Chant franc. Le vieillard. + + + + +LIVRE QUATRIÈME. + + +Mérovée et son ami ont assisté à ces festins, mais sans en partager +le délire; impatiens de se retrouver seuls, et de donner à la +confiance le peu d'heures qui leur reste avant le départ de Viomade, +fixé à la prochaine aurore, ils n'ont plus qu'une nuit, et l'amitié +la disputera au sommeil. Le roi voudroit qu'au moins Ulric, Amblar, +Arthaut accompagnassent Viomade; il s'y refuse. S'il étoit possible, +disoit-il, que je fusse attaqué, ce seroit par un si grand nombre, +que vous exposeriez sans aucun avantage les nobles défenseurs de +votre couronne. Seul avec Draguta je n'inspirerai aucune défiance, +et si je devois périr, conservez au moins vos plus fidèles sujets. +Cette pensée jettoit un trouble extrême dans l'ame du roi. Toi +périr! disoit-il; ô toi! mon ami, toi qui seul peut m'aider à +supporter les orages de la vie; toi qui en partageant mes maux, en +diminue toujours le poids! Je ne périrai point, reprit Viomade, les +dieux l'ont promis: en douter est une impiété. Je reviendrai +bientôt remettre Childéric dans vos bras. Mérovée, malgré la juste +impatience d'un père, voudroit que Viomade attendit au moins le +printems; l'hiver déjà est avancé; mais cette saison qui retient les +Huns dans l'inaction, offre à Viomade plus d'espérance de retrouver +le jeune prince. Il combat la résistance du roi, qui redoute la +rigueur de la saison; il calme les craintes du monarque, excite ses +espérances, et verse des torrens de bonheur dans cette ame si +long-tems la proie des souffrances. Le roi veut du moins +l'accompagner jusqu'au bord du fleuve; des barques sont préparées; +plusieurs braves les suivront même jusqu'au château de Clodion, +situé sur l'autre bord du fleuve: là, Viomade devoit se séparer +d'eux, et monté sur de forts chevaux chargés de provisions, il +s'arme de flèches, ainsi que Draguta. C'est ainsi qu'il devoit +revoir, et suivi seulement du Hun, cette Germanie, antique berceau +de ses pères. Au premier rayon du jour, les deux amis se sont +regardés et se sont précipités dans les bras l'un de l'autre. +Mérovée craindroit de retarder le départ, et cependant il sent +toute l'amertume d'une telle séparation; Viomade se reprocheroit le +moindre délai, mais il quitte avec peine son auguste maître. Tous +deux émus et opressés se tiennent long-tems embrassés; tout est prêt +pour le départ; déjà le farouche Draguta, revêtu de ses sauvages +vêtemens, paroît et s'unit aux guerriers qui attendent le roi. Ses +cheveux noirs, frisés, inégaux et épars, couvrent une partie de son +visage, et ajoutent, dans leur désordre, à la férocité de ses +traits; la jeunesse est sans grace sur le front sourcilleux du Hun; +son courage est celui d'un barbare, et sa joie celle du crime. Sur +ses épaules nues sont attachés son arc et ses flèches, armes +légères, et les seules qui puissent leur être utiles dans les forêts +qu'ils ont à traverser, soit qu'ils s'en servent pour se défendre +contre leurs dangereux habitans, soit qu'ils recourent à la chasse +pour suppléer à leurs provisions épuisées. Le roi et Viomade ne se +font pas attendre long-tems; déjà ils atteignent les antiques +ombrages de la forêt des Ardennes; ses arbres dépouillés de verdure, +offrent aux regards qu'ils attristent, les sombres ravages de +l'hiver. Viomade n'en est point ému; le roi seul éprouve d'avance +toutes les fatigues que ce brave est loin de calculer. Quelques +tentes dressées sous les arbres servent à reposer la troupe, et en +peu de jours elle découvre ce fleuve superbe qui sépare les Gaules +de la Germanie. C'est-là que Mérovée quitte à regret un ami dévoué +et cher; leurs adieux honorèrent également l'amitié et le courage +qui les distinguoient. Oh! qu'elles sont unies ces grandes ames, +qu'aucun vice ne sépare! Les barques ont reçu Viomade, Amblar, +Ulric, Arthaut, Draguta; les tranquilles ondes obéissent aux rames +qui fendent leur sein et soutiennent la fragile nacelle qui les +sillonne. Parvenus au pied de Dispach, les voyageurs abordent ces +rives paisibles et débarquent. Pendant le trajet, Mérovée, entouré +de ses gardes, a long-tems suivi de l'oeil la barque qui entraînoit +son ami, et quand il ne l'avoit plus distinguee, son coeur et sa +pensée la suivoient encore. Enfin, il avoit repris le chemin de son +palais, dont la solitude troubla son ame; tous les dangers d'une +aussi hardie entreprise s'offrirent devant lui; mais les dieux +avoient parlé, et Mérovée espéroit. Ses braves, à leur retour, lui +apprirent que Viomade et son guide, pourvus de trois chevaux, dont +un portoit une tente et des provisions, traversoient déjà la +Germanie, et que Viomade, plein de force et de joie, marchoit avec +rapidité sous la conduite d'un guide fidèle et intrépide. En effet, +Viomade avoit déjà traversé heureusement une partie de la Germanie, +quand ils furent tout-à-coup arrêtés par des marais que les pluies +d'hiver avoient rendus impraticables; il fallut abandonner la route +connue, chercher à travers les forêts. Cet obstacle ralentissoit +leur marche; par-tout ils le retrouvoient, et s'égarant dans de +nouveaux détours, s'éloignoient au lieu d'avancer. Mais la bise, qui +descendue des montagnes du nord, souffle avec fureur dans ces +climats voisins du Danube, a glacé ces eaux stagnantes. Viomade +propose à son guide de se hasarder sur cette surface solide. Un +renard qu'a tué Draguta, et qu'ils dépouillent de la peau dont ils +environnent leurs pieds, rend cette entreprise facile; les chevaux +seuls les embarrassent; ils craignent de s'en séparer, et n'osent +hasarder de les conduire sur la glace qui va se briser sous leurs +pieds; ils essaient d'en conduire un qui glisse bientôt, malgré +toutes les précautions qu'ils prennent; sa chute brise le fragile +appui qui supportoit à peine ses pas; il disparoît sous la glace et +s'enfonce sous les eaux. Cette expérience effraye les voyageurs; +mais Viomade, qui s'aperçoit que tant de détours l'égarent, se +décide à renoncer aux chevaux, qui déjà las, et ne trouvant pour se +nourrir que des joncs secs et mal sains, retardent plus leur marche +qu'ils ne la favorisent. Appuyés sur leur arc, et les pieds +enveloppés de fourrures, ils traversent les marais dont l'étendue +est immense. Viomade, chargé comme Draguta des provisions qui leur +restoient, a peine à se soutenir; le froid glace ses veines; son +coeur palpite, et ses membres s'engourdissent, tandis que Draguta, +né sur les bords toujours glacés du Palus, sourit à la foiblesse de +son compagnon, et s'élance gaiement de l'autre côté des marais. +Viomade, épuisé de fatigue, mourant, et hors d'état de faire un seul +pas, arrive long-tems après lui: il se couche un moment sur la +terre; mais sentant le froid s'augmenter, craignant de s'abandonner +au dangereux sommeil qu'il provoque, et qui n'est d'ordinaire que +l'avant-coureur de la mort, il se relève avec effort, rassemble du +bois, frappe le caillou qui jaillit en étincelles, et allume un feu +brillant qui le réchauffe et redonne à son sang sa circulation. +Draguta ne veut point s'en approcher; il semble défier la douleur de +l'atteindre, et triompher de la nature. Que votre mère étoit peu +prévoyante, disoit-il au brave; que n'a-t-elle eu le courage de la +mienne; que ne vous a-t-elle exposé aux glaces des fleuves, au +soleil devorant, comme je l'ai été; que ne vous a-t-elle habitué à +combattre les monstres des bois, et formé à la lutte, à la course, à +l'extrême fatigue: loin d'être accablé comme un foible enfant, vous +supporteriez sans les sentir le froid et les maux qui vous +accablent. Sans doute, Draguta, reprenoit avec douceur Viomade, mon +enfance fut moins exercée que la tienne, et les moeurs, comme l'air +de ma patrie, sont différens de ceux dont tu t'enorgueillis; mais +songe, ami, que si plus de force arme ton bras, plus d'amitié +remplit mon coeur. Tandis que vous égorgez vos blessés, nous +secourons nos ennemis mêmes. Pardonne à ces hommes à qui tu dois la +vie, une sensibilité dont ils s'honorent, puisqu'elle ne leur dicte +que des bienfaits. La vie! reprit Draguta, est-ce un si grand bien +que de vivre? Mais n'en sens-tu pas le prix aujourd'hui, que tu +t'acquittes envers un ami; que tu me guides, que tu me conduis au +bonheur? Ton ame n'est-elle pas émue de l'idée décevante de faire +tant d'heureux, de rendre un fils à son père, un roi à ses peuples, +un maître à ses serviteurs brûlans de zèle et d'amour pour son +prince? Draguta ne répondit rien à ce discours; les provisions +furent étalées devant le feu que Viomade entretenoit soigneusement. +Un roc creusé par le tems lui offrit un abri pour la nuit; enveloppé +d'un manteau, il s'endormit. Draguta, loin de regretter la tente +qu'il a laissée avec les chevaux, se jette sans précaution sur la +terre humide et dort paisiblement. O Dieu! le méchant peut donc +dormir! + +Viomade, éveillé par les premiers rayons du jour, quitte sa roche +protectrice, non sans remercier la divinité qui y préside, non sans +élever jusqu'aux voûtes célestes ses voeux et sa reconnoissance. Un +spectacle s'offrit à ses yeux; derrière lui d'immenses forêts; à sa +droite et tournant devant lui, paroissoit au loin le Danube, ce +fleuve superbe, qui prenant sa source en Souabe, parcourt un +territoire de deux cent quarante lieues, et va par plusieurs bouches +se jeter dans la mer Noire; ce fleuve qui eut la gloire, entre tous +les fleuves, de voir sur ses ondes rivales des mers, plusieurs +combats entre les Turcs et les Chrétiens. Le soleil qui se levoit +derrière la forêt, n'éclairoit encore que foiblement cette +magnifique surface; les oiseaux, que la froidure retenoit cachés +dans le creux des rocs ou des troncs des arbres, ne chantoient pas; +un silence auguste régnoit sur toute la nature. Viomade seul, dans +cette déserte contrée, admire la profonde solitude qui l'environne, +et se livre aux méditations animées qui rapprochent l'homme de son +créateur. Plongé dans ce songe pieux, il n'a pas vu que Draguta, de +retour, prépare le gibier qu'il rapporte de la chasse où il a été +avant le réveil de son compagnon. Tiré de sa rêverie par la voix qui +l'appelle et l'invite au repas, Viomade rallume les feux éteints, et +se prépare à faire cuire les animaux; mais Draguta les dévore sans +tant d'apprêts, et Viomade détourne les yeux du repas sanglant de +son compagnon. La faim satisfaite, tous deux reposés de leurs +fatigues, reprirent leur route entre le Danube et les bois, mais +dans un chemin sablonneux, humide et qui s'enfonce à chaque pas. +Viomade s'aperçoit avec émotion que cette route devient impraticable, +il en avertit son guide; celui-ci l'engage à la continuer jusqu'à +une chaîne de montagnes qu'il lui montre: mais la route est encore +plus longue; la journée est prête à finir, les provisions +consommées, la faim commence à se faire sentir; la soif, besoin +dévorant, et plus insupportable encore, brûle et épuise le brave. Eh +quoi! se disoit-il à lui-même, la nature met donc des bornes à mon +zèle, et je succomberai dans une si grande entreprise! O Hésus! dieu +du courage, ranime mes forces abattues, que je meure après le +succès! Quelques racines sauvages lui offrent une ressource contre +la mort; il les reçoit du ciel comme un bienfait, remercie les +dieux, et par de nouveaux efforts, en obtient enfin de pénétrer dans +les montagnes du Witoska. Là une source qui s'échappe en cascade du +sein d'une roche immense, le désaltère. Draguta s'éloigne et revient +chargé d'oiseaux inconnus à son compagnon; un repas, désiré depuis +long-tems, calme une partie de ses maux, et Draguta l'assure que +derrière ces montagnes, dont ils vont suivre les différentes +sinuosités, ils parviendront au but qu'ils se proposent. Cet espoir +rend à Viomade un nouveau courage: chargés des restes du repas +qu'ils viennent de prendre, ils continuent leur route, et +rencontrent encore quelques chèvres sauvages qu'ils tuent à coups de +flèches. Les nuits ils se couchoient sur la terre, à l'abri des +monts sourcilleux. Ils parvinrent ainsi à une forêt que Draguta +sembla reconnoître avec une joie féroce. C'est ici, dit-il, en +fixant ses regards sur Viomade. Reposez-vous, ajouta-t-il, dans +cette caverne tapissée d'une mousse épaisse, et avant deux jours... +Il s'arrête à ces mots, et semble préoccupé d'une idée sinistre. +Viomade le regarde avec surprise; une secrète inquiétude saisit son +coeur; cependant il s'endort, et d'heureux songes charment son +sommeil. Il voit Aboflède s'élever dans une nuée transparente; elle +applaudit à sa démarche, et la voix du grand Teutatès l'assure de +cette divine protection sans laquelle il n'est point de succès, avec +laquelle il n'est point de revers. Ces flatteuses illusions, que +lui retrace le réveil, le pénètrent d'une religieuse confiance; et +il revoit, plein d'espoir, naître un jour pur, et qui semble +répondre par son éclat à la joie dont son coeur est rempli. O +divinité de ces monts orgueilleux! dit-il, et vous, Naïade +bienfaisante, dont l'onde a rafraîchi mes sens dévorés d'une ardeur +douloureuse, recevez l'hommage de ma pieuse reconnoissance. Et toi, +Dieu puissant! ame du monde! souverain des airs! ô grand Teutatès, +qui dans l'erreur d'un songe, apparut à ce foible mortel indigne de +ta divine présence, achève ton ouvrage, rends Childéric à mes voeux, +rends-le au père qui l'attend! Draguta paroît prêt à marcher, et +lance au brave un coup d'oeil de mépris et de haine; il semble qu'en +approchant des lieux où il reçut le jour, il en retrouve toute la +barbarie; ce n'est plus ce guerrier, jadis si farouche, mais adouci +par la reconnoissance; à présent on le prendroit pour un ennemi qui +entraîne sa victime. Le bois où ils pénètrent est épais, aucune +route n'est frayée, le terrain en est humide, et plus ils avancent, +moins il a de solidité. On entend de tous côtés les rugissemens des +ours, les hurlemens des loups; quelques oiseaux de proie remplissent +l'air de leurs cris aigus, et l'aigle au regard altier, s'abat sur +les arbres ébranlés par sa chute. Viomade voit arriver la nuit avec +inquiétude, il redoute les monstres des forêts; il ne sait pas que +l'homme qui cache un coeur méchant, est alors le plus dangereux +ennemi de l'homme et le plus cruel. Pour éviter d'être surpris +pendant le sommeil, ils dormiront tour-à-tour, et ils allumeront de +grands feux qui écarteront les bêtes féroces. Draguta ayant +rassemblé avec le bout de son arc, un amas de feuilles sèches, +invite insolemment le brave à s'y coucher et à se livrer au sommeil. +Viomade, que le changement qui s'est opéré dans son guide remplit de +crainte et de surprise, a peine à trouver le repos. S'il alloit le +trahir, le livrer à Clodebaud! Ah! ce ne sont pas les supplices qui +l'effrayent, ce n'est pas la mort; l'inquiétude seule du roi, son +espoir trompé, sa douleur, voilà ce qui alarme son ame. Ces idées +sinistres le poursuivent dans son sommeil; il croit entendre le roi +lui redemander son fils, il croit entendre Childéric l'appelant à +son secours, il croit voler vers lui, et prêt à l'atteindre, se +sentir percé d'une flèche que lui lance Draguta. Ce songe affreux +l'agite; la sueur découle de son front; il croit encore arracher de +son sein le trait qui le déchire, et s'élancer vers son prince, +quand une seconde flèche plus aiguë le blesse de nouveau; la douleur +de ce songe l'éveille tout-à-coup, et il se relève animé d'un +trouble extraordinaire; il voit devant lui Draguta pâle et en +désordre, ses cheveux sont hérissés, son air est celui du repentir; +le feu qui brûle devant lui jette sur sa figure une lueur sombre, +qui ajoute une expression plus farouche à ses traits. Le barbare +avoit promis à Egidius de conduire Viomade dans ces lieux, et là de +lui donner la mort. L'instant choisi pour le crime étoit arrivé, et +Draguta alloit percer de flèches le coeur du brave, lorsqu'agité par +un songe, secret avis de la providence, il avoit prononcé le nom du +perfide et s'étoit éveillé. Surpris, le Hun pâlit, et laisse tomber +ses armes. Le souvenir des bienfaits de Viomade l'avoit frappé; il +eut horreur du sang qu'il alloit répandre, et resta muet et +combattu. Viomade s'étonnoit de plus en plus et perdoit sa sécurité; +tous deux passent le reste de la nuit en silence, mais sans se +livrer au sommeil. Draguta, aux premiers rayons du jour, propose +brusquement de partir. Il se lève et marche agité d'un trouble +visible; Viomade le suit; l'heure du repas les force à s'arrêter, +mais Draguta a l'air rêveur et sombre, il ne mange point. Viomade +l'interroge sur le mal qu'il semble éprouver, mais il ne lui répond +pas et reprend sa route. Le terrain, constamment humide, devient si +fangeux que l'on ne peut plus avancer; Viomade s'arrête et regarde +Draguta, dont les traits altérés et inquiets sont loin de le +rassurer. Nous ne marchons, lui dit il, vers aucun séjour habitable; +tu t'es égaré, Draguta, car me préservent les dieux de t'accuser! +reprenons vers la gauche du bois, le chemin paroît plus solide; nous +attendrons le jour sous quelqu'abri, et montés sur un arbre élevé, +nous chercherons à découvrir la fumée des habitations. Sans écouter +la réponse du Hun, Viomade, revenant sur ses pas et tirant vers la +gauche, s'avançant avec rapidité, parvint, suivi de Draguta toujours +en silence, jusqu'à une petite esplanade où plusieurs chênes verds +leur offrent une constante et noire verdure. La lune, astre +mystérieux et doux, commençoit alors sa silencieuse carrière, et +jettoit sur les sombres bois cet éclat pur et argenté, si cher à +l'ame sensible. Viomade, ému par sa beauté, par l'aspect de la voûte +des cieux semée d'étoiles, et que parcourt l'astre lumineux, sent +s'éteindre ses soupçons; il plaint les maux dont Draguta semble +déchiré, et se livre aux plus douces pensées, tandis que le Hun, +lassé de ses combats intérieurs, cède à la nature et dort sur la +mousse verdâtre. Viomade le considère, prie les dieux d'appaiser les +tempêtes de son ame; et tandis qu'il les invoque en faveur de celui +qui au fond du coeur médite sa ruine, un loup furieux et affamé +s'approche de Draguta et va le dévorer. Viomade saisit son arc et sa +flèche, qu'il tenoit près de lui dans la crainte d'être surpris, +lance le trait d'une main généreuse et sûre, perce le coeur du +monstre, qui tombe et meurt en se débattant aux pieds de Draguta, +que le bruit réveille. Le Hun voit le danger et le bienfait; il +paroît ému, tend sa main au brave et jette un douloureux soupir; +puis le pressant de se reposer, promet de ne plus s'endormir et de +le défendre à son tour. Viomade, que le plaisir qui suit une bonne +action a rendu au bonheur, accepte son offre, et se livre au sommeil +paisible dont jouit la seule vertu. Draguta ne peut plus supporter +son sort; il a promis la mort du brave, mais il lui doit la vie une +seconde fois, et la voix de la reconnoissance parle à son barbare +coeur. Viomade commence à le soupçonner. Doit-il se laisser +pénétrer? lui avouer le complot odieux dans lequel il a trempé? +Doit-il le ramener en France? tromper l'espoir d'Egidius, manquer à +ses promesses et servir l'ennemi triomphant de sa patrie? Draguta +hésite: la reconnoissance comme le bienfait, sont de tous les pays, +de tous les climats. Le sauvage habitant des déserts, possède même +peut-être mieux ces vertus naturelles que l'homme civilisé, et le +Hun reconnoît leur empire: tremper ses mains dans le sang de son +bienfaiteur n'est plus en sa puissance, son coeur s'y refuse, il a +horreur de cette seule pensée. Tu dors, vertueux Viomade, ton ame +est en paix, aucune crainte ne la trouble, aucun songe ne l'avertit: +tu dors, et le lâche veille autour de toi; il va te trahir sans +doute. Ah! prolonge long-tems ce doux sommeil. Il est troublé +pourtant; Viomade s'éveille, mais sa belle ame conserve sa sérénité; +il voit encore étendu ce loup terrible dont il délivra son guide; il +jouit du bonheur de lui avoir sauvé la vie; il se reproche les +soupçons dont, depuis quelques jours, il s'est senti agité. Draguta, +sans doute, se disoit-il à lui-même, est encore à la chasse, et +s'occupe de conserver mes jours, comme j'ai sauvé les siens. O +soupçons injustes! sombres et légères vapeurs qui obscurcissez mon +ame, fuyez à jamais! Et toi, jeune Draguta, pardonne à l'erreur qui +m'a égaré, et puissent les dieux que j'implore pour toi, te payer de +tes services et m'acquitter de tes bienfaits! Que la matinée est +belle! ajoutoit Viomade; que les arbres verds, et seuls couronnés de +leur noire verdure au milieu de ces bois dépouillés, produisent un +effet doux et consolateur! De quels dons immenses le ciel +n'enrichit-il pas les hommes; pourquoi n'en savent-ils pas mieux +jouir? pourquoi, ingrats envers la nature, cruels envers eux-mêmes, +cherchent-ils, dans de vains désirs, des regrets et des tourmens, +quand ils pourroient être si facilement heureux? Le brave tomba +bientôt dans une douce rêverie, s'y abandonna, oublia les heures, +et s'aperçut avec inquiétude que celle du retour de Draguta étoit +passée depuis long-tems. Il ne lui restoit aucune provision; la faim +qu'il éprouvoit ajoutoit à sa crainte. Sans doute, se disoit-il, la +chasse l'a entraîné, égaré peut-être: peut-être attaqué de nouveau +par quelque monstre, a-t-il succombé? peut-être même a-t-il besoin +de mon secours? A ces mots, cédant à l'humanité qui lui parle, et ne +lui parle jamais en vain, Viomade se lève et cherche son arc et ses +flèches. Mais, ô trahison! ô barbarie! ses armes, sa seule défense, +sa seule ressource pour se nourrir; ses armes, dont il vient de se +servir pour lui sauver la vie, dont il alloit se servir encore pour +le défendre, le cruel les a enlevées! Que reste-t-il au brave dans +ce désert, sans armes et sans alimens? que lui reste-t-il? son +courage, sa grande ame, ses vertus et sa confiance en la divinité. +Avec de tels secours, l'homme s'élève au-dessus de l'infortune; il +peut mourir, mais non se laisser accabler; tel est Viomade; il se +rasseoit pourtant et délibère avec lui-même; il ne doute plus que +Draguta, rendu à la barbarie de sa patrie, à la haine, ne l'ait +abandonné à dessein, et loin de tout secours. Mais l'a-t-il aussi +trompé sur le sort de Childéric? médidoit-il à Tournay cette action +coupable? est-elle le fruit d'un complot raisonné ou d'un mouvement +criminel? Voilà ce qu'il ignore, ce qu'il ne peut pas même +éclaircir, ce qui trouble son esprit, détruit son espoir, ou du +moins le rend incertain. Où va-t-il porter ses pas? Le voilà sans +guide dans la solitude, sans interprète parmi les hommes étrangers à +sa patrie, et vers lesquels il s'avance, en qui seulement il espère +encore! Où trouvera-t-il des ressources contre la faim? il ne +découvre aucune racine, il n'entend le bruit d'aucune cascade; le +murmure d'aucun ruisseau ne l'invite à venir s'y désaltérer. Malgré +la faim qui le presse et l'affoiblit, il quitte promptement son +azile, et se livrant au hasard, ou plutôt à la volonté des dieux, il +marche à travers les bois, suivant toujours le cours du Danube et +remontant vers sa source. Sa faim augmentoit, il craignoit de ne +pouvoir vaincre ses souffrances; mais les dieux ne l'ont point +abandonné: un arbrisseau couvert de fruits sauvages, et mûris +sous les neiges, s'offre à ses yeux. O Mérovée! s'écrie-t-il, +en étendant les bras vers l'arbre nourricier; mais il ne connoît +point ces fruits; sont-ils amis de l'homme? Est-ce la vie ou la +mort qu'il va recevoir? Il hésite; le besoin l'emporte, ses lèvres +sont rafraîchies des sucs doux et balsamiques qui sortent en +abondance de ces fruits; ils le désaltèrent, le fortifient, et +ce secours inattendu semble le présage de plus grands bienfaits. +Abandonnera-t-il le buisson couvert encore de cette précieuse +richesse? doit-il s'y arrêter et s'épuiser dans une inaction +coupable? Non sans doute: Viomade saura et profiter des dons du +ciel, et suivre la route qu'il semble lui-même lui indiquer par ses +bienfaits. Riche de ce butin inespéré, il marche légèrement et plein +de joie: mais tout-à-coup le ciel s'obscurcit; de sombres nuages +descendus précipitamment des hautes montagnes du nord, assombrissent +les airs; les vents impétueux agitent la cime altière des chênes; +une horrible tempête se prépare; en peu de momens l'univers paroît +ébranlé: la pluie tombe abondante et glacée, elle forme des +ruisseaux qui sillonnent par-tout la forêt, et les cascades +éloignées se répandent de tous côtés; la pluie irrite et soulève un +torrent déjà furieux, et dont les flots vagabonds et rapides +entraînent avec fracas les roches et les arbres qu'ils déracinent. +Tout cède à la nature en courroux. Viomade sans abri, les vêtemens +percés par la pluie qui tombe avec violence, repoussé par le vent +qui souffle avec fureur, sent son ame prête à quitter son enveloppe +fragile. O Mérovée! disoit-il, si je succombe, j'aurai combattu; +je te dévoue ma vie, mais je la défendrai comme un bien qui +t'appartient. Alors, écartant de lui ce désespoir insensé qui +n'enfante que le découragement ou l'imprudente témérité, il s'arme +d'une forte branche qu'il arrache, s'en sert comme d'un appui, et +marche encore à travers les racines des bois et les rameaux enlacés +qui embarrassent ses pas et les arrêtent. Le bois semble s'épaissir, +le jour baisse de plus en plus, le froid augmente et glace l'eau +dont ses vêtemens sont trempés; la ronce rampante s'attache à ses +pieds et les déchire; il chancelle et tombe; sa tête frappe sur un +tronc d'arbre que l'obscurité ne lui a pas laissé distinguer; il +jette un cri douloureux, l'écho le redit aux cavernes, qui le +répètent à leur tour, et Viomade s'effraie de sa propre plainte; +mais le sang qui coule de sa blessure et la douleur l'ont affoibli; +il reste sans mouvement sur la terre. Son évanouissement fut si +long, que l'orage étoit déjà passé depuis long-tems, la nuit même +étoit entièrement écoulée et le jour dans tout son éclat, quand il +r'ouvrit les yeux, reprit ses esprits, le sentiment et la vie. Ce +fut lentement et par degrés que Viomade se retraça sa position et +ses malheurs. Sa mémoire, quelque tems incertaine, ne lui rappela +que peu-à-peu et successivement les faits; mais le sang qui a +découlé de son front et baigné la terre, la douleur qu'il éprouve, +les épines qui déchirent ses pieds, le désordre qui suit la tempête +et dont il voit autour de lui les tristes effets, tout lui peint son +isolement et sa détresse. Viomade n'étoit jamais plus grand qu'au +comble de l'infortune; jamais il ne croyoit se devoir à lui-même +plus de force et de prudence, que lorsqu'il restoit seul: alors, +rempli d'audace, il se disputoit au malheur, et plus il en étoit +accablé, plus il s'armoit contre lui. Déterminé, il se relève, +contemple ces lieux, il s'approche d'un ruisseau qu'a formé la +pluie, lave la blessure de son front, cueille des herbes dont il +connoît l'usage, en exprime les sucs sur sa plaie, arrache de ses +pieds les nombreuses épines qui les blessent, les plonge dans le +ruisseau, allume un grand feu, se dépouille entièrement de ses +habits, les sèche à la flamme brillante, se réchauffe lui-même, et +revêtu de ses vêtemens secs, il recourt à ses fruits, son heureuse +fortune, remercie les dieux, et souriant au sort qui lui ménage +encore tant de biens, il se rassure et espère. + +Reposé de ses fatigues, revenu de ses premières douleurs, Viomade +marche encore, et du haut des airs la nuit s'approche, les cieux lui +montrent la lune dans toute sa pompe, aucun nuage n'obscurcit de son +voile transparent le bel astre qui sort des monts et s'élance +majestueusement. Viomade, qu'un nouveau jour éclaire, s'aperçoit +avec ravissement que les arbres sont moins rapprochés, que sa marche +devient plus facile; il redouble d'ardeur jusqu'au moment, où +disparoissant à ses yeux, le flambeau qui l'éclaire cède aux +ténèbres des airs. Alors Viomade va s'arrêter, mais il a senti sous +ses pieds un chemin battu; s'est-il flatté d'un vain espoir? Il +essaie encore quelques pas; est-ce erreur, désir, pressentiment, +vérité? Il craint, s'il marche encore, de quitter la trace en +laquelle il met dans ce moment tout son bonheur; il attendra que le +jour confirme ou détruise une aussi chère espérance. L'aurore paroît +à peine à travers l'obscure nuit, elle jette à peine sur la terre +ses premiers rayons pâles et incertains, Viomade interroge déjà le +sentier qu'il croit avoir découvert. Il répond à ses voeux, et le +jour en s'élevant met le comble aux bienfaits de l'aurore: on +distingue parfaitement sur le sentier, les pas de l'homme, il +conduit sans doute à un séjour habité, et déjà Viomade n'est plus +seul: comment peindre sa joie, surtout sa reconnoissance! Il suit +avec une douce ivresse les pas dont l'empreinte lui est si chère, il +aperçoit sous quelques arbres rapprochés un banc de mousse, elle est +foulée à deux places peu distinctes l'une de l'autre, et atteste que +deux êtres s'y sont souvent reposés ensemble; à ces traces d'amitié +son coeur s'émeut et palpite: Oh! s'écrie-t-il, ici deux amis +échangeant leurs plaisirs ou leurs peines, se sont reposés dans une +heureuse confiance. Oh! que puis-je craindre dans des lieux +consacrés à l'amitié? Arbres, et vous vertes hamadryades, qui +présidâtes à leur naissance, et vous jouez dans leurs rameaux; +gazons, que l'homme sensible a foulés, non, ce n'est point un +étranger qui pénètre dans vos retraites; son coeur est de tous les +climats où l'on aime, où l'on est généreux; mais qu'aperçois-je à +travers les branches et près de ce ruisseau? une tombe élevée comme +le sont celles de ma patrie! approchons. O ciel! une inscription la +décore, et elle est écrite dans la même langue que je parle, je lis +ces mots: + + PLEUREZ LA JEUNE TALAÏS. + +Quels événemens semblent m'attendre dans ces lieux, où je découvre +déjà tant d'objets d'espoir et de mélancolie? mais je ne veux pas +quitter cet asile de la mort, sans l'orner de quelques fleurs telles +que me les offrent la saison et ces lieux. Bientôt il découvrit la +hâtive primevère, la feuille piquante du houx toujours verd, les +grappes du buisson ardent que rougissent les gelées; et formant une +guirlande bigarrée, il dépose ce don de la sensibilité sur la froide +et dernière demeure de Talaïs. Après avoir satisfait à ce devoir de +la douce piété, après avoir adressé à Teutatès la prière funèbre, il +suivit de nouveau le sentier qui l'avoit conduit vers la tombe, et +qui parut se diviser en deux petites routes bordées de gazon; l'une +descendoit dans une vallée sombre et boisée; l'autre conduisoit, en +serpentant, sur une petite monticule couronnée d'arbres verds. +Viomade, incertain d'abord entre les deux routes, préféra bientôt +celle qui conduisoit sur la petite colline si bien cultivée, et d'où +il espéroit découvrir quelque habitation; le chemin étoit bordé +d'arbrisseaux enlacés, il étoit tortueux et agréable; parvenu sur la +cime de cette élévation, Viomade y vit un siége, des fleurs +sauvages, enfin tout lui assura qu'une main soigneuse la cultivoit +chaque jour; son oreille fut bientôt frappée par les sons d'un +instrument qui lui étoit inconnu, et qu'il apprit par la suite être +un instrument chinois; il écouta, et fut encore plus surpris, quand +il entendit une voix, qui encore forte, quoique déjà cassée par +l'âge, chantoit en langue latine, commune à toutes les Gaules comme +à l'Italie, ces paroles guerrières: + + CHANTS GUERRIERS. + + Où sont-ils ces beaux jours de gloire, + Ces jours de force, de valeur, + Où digne enfant de la victoire, + Des miens je surpassois l'ardeur? + Pourquoi faut-il de la vieillesse, + Eprouvant la lâche foiblesse, + Loin des combats et des dangers, + N'attendre la mort qu'avec peine, + Et tomber ainsi qu'un vieux chêne + Que déracine un vent léger? + + Honneur au héros qui succombe, + Et qui, vainqueur dans les combats, + Descend fièrement vers la tombe + Où la valeur guide ses pas. + Il ne verra point sa vieillesse + Dans une honteuse foiblesse, + Loin de la gloire et du danger, + N'attendre la mort qu'avec peine, + Et tomber ainsi qu'un vieux chêne + Que déracine un vent léger. + +FIN DU LIVRE QUATRIÈME. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE CINQUIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE CINQUIÈME. + + Viomade reconnoît dans le vieillard, qui est aveugle, un des + compagnons de Draguta; il demande l'hospitalité, qu'il + n'obtient qu'avec peine; il est conduit par Gelimer dans sa + grotte, où il fait un repas depuis long-tems nécessaire. + L'espoir se glisse dans son coeur; il découvre le javelot de + Childéric; sa joie égale sa surprise. Son entretien avec + Gelimer sous les chênes. Un jeune chasseur paroît, c'est + Childéric, qui s'élance dans les bras de Viomade. Leurs + transports. Alarmes de Gelimer. Le jeune prince, dont il + ignoroit la naissance, lui expose les motifs de son silence, et + le rassure. Ils rentrent dans la grotte; là Viomade raconte à + Childéric tous les événemens qui l'intéressent, lui fait sentir + combien son retour en France est nécessaire pour contenir les + troupes et l'ambition d'Egidius; lui peint la douleur que son + absence cause au roi, la mort d'Aboflède. Childéric verse des + larmes, et l'heure du sommeil interrompant cet entretien, le + prince conduit Gelimer sur la couche sauvage, et partage la + sienne avec Viomade. + + + + +LIVRE CINQUIÈME. + + +Tandis que le vieillard chantoit, Viomade qui suivoit sa voix, +s'étoit approché et l'examinoit; à son habillement, à ses traits, il +reconnut bientôt un des compatriotes de Draguta, succombant sous le +poids des années, et réchauffant aux rayons du soleil ses membres +glacés. Comment a-t-il pu apprendre la langue inusitée dans sa +patrie? sans doute c'est lui qui a gravé l'inscription que vient de +lire Viomade; un sentiment confus s'empare de son coeur; cependant +il demande avec confiance l'hospitalité. Aux premiers sons de sa +voix, le vieillard a frémi, un terrible courroux a enflammé tous +ses traits. Qui es-tu? s'écrie le Hun palissant; qui es-tu, ô toi +qui osa approcher de la caverne de Gelimer? Viens-tu pour en +troubler la paix? viens-tu persécuter un malheureux vieillard +que le tems accable, privé de la clarté des cieux et sans défense? +Rassurez-vous, reprit Viomade; je suis moi-même un malheureux égaré; +la faim me tue; secourez ma misère; accordez-moi un peu de +nourriture et quelques heures de repos, ensuite je continuerai ma +route. Oh! reprit Gelimer, il fut un tems où la plainte du +malheureux parvenoit vîte à mon coeur, où je lui tendois les bras, +plein de confiance et d'humanité. Dans ce tems, je ne les +connoissois pas encore ces hommes si méchans; ils ne m'avoient point +banni de ma patrie comme un criminel, séparé de mon épouse et de mon +fils; je n'avois pas, sur une autre terre, retrouvé d'autres +barbares. J'avois encore des yeux pour interroger ceux de l'homme, +pour lire sur son front, siége de l'ame. Tu me trompes, cruel +étranger; ta voix me semble celle des destins, et tes paroles ont +l'accent sinistre du chant de mort; oui, tu viens ici conduit par la +haine, tu viens me dérober mon trésor! O vieillesse douloureuse! +odieuse impuissance! ô rage et désespoir inutiles! A ces mots, +Gelimer penche sa tête et paroît accablé de sensations terribles; +Viomade respectant sa douleur, en laisse calmer les trop vifs +ressentimens. Alors le vieillard reprenant la parole ajouta: Ces +lieux sont éloignés de toute habitation, aucune route n'y conduit; +comment, malheureux, les as-tu découverts? Parle; quel étoit ton +dessein? Ah! si tu es un Franc, si tu viens dans de barbares +projets, fuis cruel, fuis la caverne de Gelimer! il recevroit plutôt +tous les monstres affamés des bois, qu'un de ces Francs qu'il +abhorre. D'où venois-tu, quand tu as parcouru la route ignorée de ma +sombre retraite? Pourquoi, comment se peut-il que tu y sois parvenu? +que venois-tu y chercher? Hélas! j'aurai confié mes jours et mon +bonheur aux entrailles de la terre, et les hommes ne me laisseront +pas mourir paisible! J'aurai creusé le sein des rochers pour y +cacher mes derniers jours, et leur barbarie viendra m'y poursuivre! +Eloigne-toi, te dis-je; ne m'adresse pas des paroles trompeuses; on +ne trompe plus Gelimer. Je ne puis m'éloigner, reprit Viomade, +décidé à demeurer auprès de cet homme extraordinaire, et à se +procurer, par adresse ou par force, une nourriture dont il a besoin, +et des renseignemens auxquels il a confiance, sans trop s'en rendre +raison. Je ne puis m'éloigner; mes forces sont épuisées par la faim, +j'ai perdu mes flèches pendant le dernier orage, et je n'ai pu +chasser; j'expire, si tu me refuses des secours; je vais attendre +la mort à tes côtés. Oh! cruel, dit Gelimer avec un geste passionné, +tu le sais, tu le sais donc que le mortel jeune et bienfaisant doit +venir bientôt, qu'il aura pitié de ta peine et horreur de mes refus? +Eh bien! puisqu'il le faut, aide-moi à me soulever, et regarde +là-bas; en face de ces chênes qu'entoure un banc de mousse, tu dois +apercevoir l'entrée d'une caverne dont les arbrisseaux cachent une +partie; c'est-là qu'il faut guider mes pas, c'est-là que je +t'offrirai la nourriture des sauvages habitans des cavernes et des +déserts. Viomade, toujours appuyé sur la branche d'arbre qu'il a +arrachée pendant l'orage, soutient les pas chancelans du vieillard, +et parvient à une grotte spacieuse et charmante, qu'il trouve +remplie de meubles et d'objets inconnus dans ces climats. Sur une +table sont des viandes cuites; dans un vase d'une terre argileuse et +durcie au feu, il trouve un vin de fruit excellent, des gâteaux +faits de différentes sortes d'amandes, du miel et des fruits secs. +Viomade s'attendoit peu à des mets si abondans, et qui lui +paroissent si étrangers à ces climats; il admiroit l'intérieur de la +grotte, que tapissoient les longs rameaux toujours verds du Tuga de +Chine, les branches piquantes et ornées de leurs grappes rouges du +buisson ardent; un ruisseau limpide traversoit la grotte et +murmuroit sur de petits cailloux, légers obstacles qui s'opposent +foiblement à son cours et irritent ses flots volontaires; deux +cavités pratiquées dans l'enfoncement, renferment deux lits de peaux +d'ours: ils sont deux, cela est certain. Viomade excité par une +secrète espérance, mêle adroitement à l'expression de la +reconnoissance, des témoignages d'étonnement sur la langue que parle +Gelimer. Je l'appris, lui répondit le Hun, d'un prisonnier fait +devant Cologne, à cette fameuse journée qui coûta tant de sang à ma +triste patrie. Ce combat fut le dernier où ma valeur s'est signalée. +Hélas! depuis ce tems, enchaîné par la douloureuse vieillesse, +inutile à ma patrie, séparé de tous les miens, poids honteux que la +terre porte à regret, sans la pitié d'un enfant, j'aurois depuis +long-tems succombé, et cette terre qui autrefois m'a vu levé, fier +et superbe, auroit reçu mes restes inanimés et abandonnés aux +monstres des forêts. O empire du tems! que n'ai-je pu t'échapper par +une mort glorieuse au milieu des combats, et avant d'être devenu, +de vaillant et robuste, foible et languissant. Viomade qui a +recueilli chaque parole du Hun, en a reçu une vie nouvelle; l'espoir +remplit son coeur: une secrète inquiétude l'agite, il se lève de +table, examine chaque meuble, interroge chaque objet, il sent qu'il +a raison d'espérer. Cependant rien ne lui avoit encore répondu; il +cherche dans les cavités qui recèlent les couches sauvages; celle +qu'il examine d'abord n'offre rien à sa curiosité; il s'approche de +la seconde, et tombe à genoux muet de surprise, d'admiration; la +joie inonde son ame. Là, suspendu à la roche, il voit le javelot +même de Childéric; il n'en croit pas ses yeux seuls, ses mains le +détachent, ses lèvres le pressent, et des larmes qu'il ne peut +retenir tombent brûlantes sur l'arme sacrée. Les mouvemens de +Viomade ont échappé à Gelimer; mais surpris et inquiet du silence +qu'observe l'étranger, il lui demande fièrement à quoi il s'occupe, +et Viomade rougissant du mensonge qu'il prononce, s'excuse en +tremblant sur la fatigue et sur le besoin de sommeil qu'il éprouve. +Gelimer lui montre son lit; mais avant qu'il y cherche le repos, il +se fait conduire sur le banc de mousse et sous les chênes. Viomade +libre de s'abandonner aux pensées qui le ravissent, rentre +promptement dans cette grotte où il a trouvé le bonheur; il prend +encore ce javelot, signal de sa prochaine félicité; il cherche à +découvrir quelque autre objet qui confirme son espoir, mais rien ne +se présente à ses yeux. Où est-il, ce fils du roi? pourquoi ne se +montre-t-il point encore? Gelimer n'a point fixé l'heure de son +retour, il l'attendoit pourtant; mais il tarde trop à l'impatience +de Viomade: il ne peut demeurer plus long-tems dans l'inaction, il +sort de la grotte et va voler sur les pas du jeune prince; mais s'il +s'égare, si en s'éloignant il perdoit l'instant du retour? Ces +craintes l'arrêtent, il revient sur ses pas et va s'asseoir près de +Gelimer, dont il espère obtenir quelques détails. Mais à son +approche le Hun a frissonné, une vive terreur s'est peinte sur son +visage, il est demeuré triste et rêveur; revenant à lui: Etranger, +dit-il, te voilà reposé, prends dans ma caverne tout ce qui peut +t'être nécessaire, prends mon arc et mes flèches, choisis dans tout +ce que je possède ce qui peut servir à ton voyage; mais au nom de +l'hospitalité même, quitte ces lieux dans l'instant. En vérité, je +ne le puis, répondit Viomade; mes pieds sont tellement douloureux, +qu'il me seroit impossible de suivre mon chemin. Ah! Gelimer, +permettez que je reste encore. Fatal étranger, reprit le vieillard, +tu abuses de mon triste sort. O dieux de ma patrie! protégez-moi. +Alors s'éloignant de Viomade autant que le permet le banc sur lequel +ils sont assis, posant sa tête sur ses mains, il paroît réfléchir +profondément. Interrompant tout-à-coup sa rêverie: Quel âge as-tu, +dit-il à Viomade? J'ai vu cinquante fois la saison de Mars, reprit +le brave. Age terrible, s'écria Gelimer avec violence; âge où +l'homme est ennemi cruel de l'homme, où il a déjà perdu sa +franchise, sa candeur; où le feu des passions délicieuses ne le +brûle plus, où il connoît et jouit de la vengeance, de la rapacité, +de l'ambition; âge où encore dans toute sa force, il n'est plus +sensible, où tous les secrets mobiles des hommes lui sont connus, où +enfin, refroidi par la jouissance, détaché par la réflexion, il +cesse d'espérer, parce qu'il a cessé de croire; il cesse d'aimer, +parce qu'il n'estime plus; où il cesse d'être heureux, parce que, +privé des illusions qui enchantent les premières années de la +jeunesse, il marche avec la vérité austère, vers le triste but de la +vie. Mais, ô dieux! ajoutoit-il avec une émotion plus douce, et se +parlant à lui-même: il ne vient point, celui dont l'approche éloigne +de moi les souvenirs déchirans et les noirs soucis, tel qu'un vent +léger écarte loin du soleil les sombres nuages; il ne vient pas +celui dont la voix douce comme le chant de l'oiseau matinal, réjouit +mon coeur, y porte la paix, le réchauffe d'une vive amitié. Tcie, ô +mon cher Tcie! où es-tu? O toi! encore aux beaux jours de la candeur +et de la bonté, hélas! tu subiras la loi immuable du tems, de ce +tems qui détruira tes vertus, comme il altèrera ta beauté; tu seras +coupable, tu deviendras vieux. Oh! puisse l'ange de la mort te +frapper brillant encore de jeunesse et d'innocence! + +Viomade écoutoit cet homme extraordinaire, il s'étonnoit de ses +discours; il étoit surpris qu'au fond des bois, il eût acquis une si +profonde et si triste connoissance des hommes. Il réfléchissoit sur +ce qu'il venoit d'entendre, lorsqu'un léger bruit fixa l'attention +du Hun; il se leva et étendit les bras vers le petit monticule avec +un mouvement passionné. Viomade jeta les yeux sur l'endroit d'où le +bruit partoit; il distingua celui d'une marche rapide qui froissoit +les feuilles desséchées, et se sentit l'ame bouleversée; cet instant +alloit décider de son sort. Bientôt il voit paroître sur la hauteur +un jeune homme d'une figure mâle et douce, ses cheveux blonds et +bouclés flottent au gré des vents, son arc et ses flèches sont +attachés sur ses épaules; il tient deux louveteaux qu'il vient de +dérober à leur mère. La jeunesse dans toute sa fraîcheur brille sur +son front et anime ses joues vermeilles; c'est Bélénus lui-même qui +se montre aux mortels surpris et charmés. Mais Viomade a déjà +reconnu Childéric; le jeune prince, frappé à l'aspect d'un étranger, +s'étoit arrêté dans le chemin et l'examinoit; tout-à-coup, jetant +les louveteaux dont il est chargé, il s'élance, et plus léger que la +flèche qui poursuit et atteint l'oiseau, il tombe dans les bras de +Viomade en s'écriant: ô Viomade! ô tendre et fidèle ami de mon père! +est-ce bien toi que j'embrasse? ô jour heureux qui te conduit vers +nous, qu'il soit à jamais cher et sacré! Le brave, trop ému, ne +peut répondre; il a voulu se jeter aux pieds du fils des rois, mais +Childéric l'a retenu contre son coeur, et l'amour l'emportant sur le +respect, le brave a osé presser dans ses bras vainqueurs et fidèles, +celui pour qui ils ont combattu, pour qui ils combattront encore. O +Viomade! reprit le prince, rassure-moi promptement: comment se porte +la reine et mon père? Hélas! que j'ai dû leur coûter de larmes! Le +brave, qui veut éloigner encore le récit de la mort d'Aboflède, +répondit: Vous connoissez leur amour, vous devinez leur douleur. +Mérovée est toujours le plus grand comme le meilleur des rois. J'en +rends grace aux dieux qui le protègent, reprit le prince. Mais +pendant cet entretien, que devenoit Gelimer? L'infortuné!... il se +livroit à la plus profonde douleur. Childéric s'en aperçut, s'avança +vers lui, lui prit la main avec tendresse: ô fils des rois! lui dit +Gelimer, tu m'as caché ta naissance; pourquoi? Mon ami, lui répondit +Childéric, avant de vous connoître, je craignis d'être livré à +Claudebaud; depuis que je vous aime, j'ai cru devoir vous laisser +ignorer de quel rang, de quelle fortune je me privois pour vous. +Oh! oui, dit Gelimer en l'embrassant, c'étoit bien là ta pensée; ton +ame est pure comme le cristal des fontaines; ta bouche n'a jamais +proféré le mensonge, la vertu habite ton coeur, un rayon divin +t'anime. Ah! tous les hommes naissent bons, ajouta-t-il avec +douleur, et se jetant sur son banc de mousse; c'est le tems qui +détruit tout. + +Viomade, l'heureux Viomade admiroit en silence le jeune et beau +prince; on voyoit réunis en lui les traits superbes de Mérovée aux +graces d'Aboflède; c'étoit bien le front auguste du roi, ses yeux +bleus, altiers et brillans; mais les belles paupières de la reine en +voiloient l'éclat, en modéroient l'ardeur; c'est son teint délicat +et frais, sa bouche, son délicieux sourire. Childéric a la taille +majestueuse du roi, sa marche noble; mais ses mouvemens gracieux et +doux rappellent encore Aboflède; il a atteint sa dix-huitième année; +il est à cet âge où la beauté s'épanouit chaque jour, où, conservant +encore sa fraîcheur et ses graces, l'homme annonce déjà ce qu'il +sera dans peu d'années; semblable à la fleur du pommier, qui à peine +épanouie, laisse déjà entrevoir le fruit. + +Les vents du soir commençoient à agiter la cime des arbres, le jour +étoit sur son déclin; Childéric offrit à Gelimer de rentrer dans la +grotte; il l'y conduisit lui-même, près de la table où Viomade avoit +déjà pris un premier repas; alors Childéric alluma un grand feu +devant l'entrée de la caverne, dont il éclairoit et réchauffoit tout +l'intérieur; ensuite, ayant couvert la table de différens gibiers et +de fruits secs, il se plaça entre Viomade et Gelimer. Ami, dit-il au +vieillard, mangez avec nous sans inquiétude; je suis toujours Tcie, +le fidèle Tcie. Va, reprit le Hun, je te connois mieux que toi-même, +je ne crains rien de toi, ni près de toi; le son de ta voix +rafraîchit mon coeur, comme l'eau qui désaltère le voyageur égaré. +Près de toi je suis en paix, comme le timide oiseau sous l'aile de +sa mère; tu fus le charme de mes yeux, je t'aime avec idolatrie, +mais je t'enlève à ton père, au trône. Cher Tcie, voilà à quoi je +pense! N'y pensez-pas, mon ami, je vous dois tout; que ce sacrifice +est déjà payé! Permettez qu'avant l'heure du sommeil, l'ami de mon +père nous raconte comment et par quel événement il a pu parvenir +jusqu'à nous. Le Hun y consentit, malgré l'horreur que lui inspire +toujours le brave, et la haine qu'il a conçue pour lui. + +Viomade commença sa narration au moment où Childéric se présenta à +Mérovée devant Cologne; il parla peu de la victoire par égard pour +Gelimer, encore moins de la blessure qu'il avoit reçue en sauvant le +roi; peignit la douleur de ce tendre père, de la reine, celle de +l'armée, la sienne, quand on se fut aperçu de la perte du prince; +les soins et les recherches inutiles, la démarche tendrement +téméraire de la belle reine, son retour, sa douleur et sa mort. A ce +récit, Childéric versa des larmes abondantes; Gelimer en laissa +tomber de ses yeux depuis long-tems fermés; il se reprochoit les six +années de bonheur dont il avoit joui; tous ces maux étoient son +ouvrage, Gelimer le sent et gémit. Viomade reprit son récit, peignit +Mérovée souffrant, Egidius aspirant au trône, la trahison de +Draguta; enfin, son abandon, la joie qu'il avoit éprouvée en +trouvant un chemin, l'hommage qu'il a rendu à la tombe, sa surprise +en entendant chanter Gelimer, l'hospitalité qu'il en a reçue. Mais +il manqua d'expressions quand il voulut peindre l'émotion que lui +avoit causée la vue du javelot qui lui annonçoit son jeune maître; +il put encore moins exprimer ce qu'il éprouva à sa vue, ce qu'il +éprouve encore de joie et d'amour. On aime les rois, comme on ne +peut aimer un homme ordinaire. Il règne autour d'eux une +magnificence auguste, un rayon de gloire presque divin. Le coeur se +plaît à s'élever avec cet objet qu'il déifie; l'exaltation de ce +sentiment, son idolatrie même, ont quelque chose qui entraîne et +enflamme; cet amour a un langage particulier, il est plus dévoué, +n'ose être tendre, mais il est courageux, intrépide; il sait +vaincre, il sait mourir. Tel est Viomade, telles sont les émotions +qu'il éprouve, et qu'il n'essaye pas même d'exprimer. Childéric a +souvent interrompu son récit; Gelimer s'est tu constamment. L'heure +du repos est arrivée; Childéric éteint les feux, ferme la grotte +d'une pierre taillée pour cet usage, conduit Gelimer sur la couche +sauvage, l'invite au sommeil, lui répète qu'il ne l'abandonnera +jamais, et partageant avec son ami son lit de plumes d'oiseaux, et +recouvert de peaux d'ours, ils se livrent tous deux au bonheur +d'être réunis. Viomade n'eût pas donné l'honneur d'être aussi près +de son maître pour toutes les fortunes du monde, et Childéric sent +avec joie à ses côtés l'ami de son père. Cependant, ils s'endorment, +et le plus profond silence règne dans la grotte. + +FIN DU LIVRE CINQUIÈME. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE SIXIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE SIXIÈME. + + Gelimer se reproche d'avoir enlevé Childéric à tant de gloire; il + l'aime avec tendresse, son coeur est combattu par la générosité + et l'amour que lui inspire son élève; il hait Viomade. + Childéric raconte ses aventures depuis le jour où il suivit son + père à la défense de Cologne. Il dit comment ayant été renversé + par le mouvement que fit une partie de l'armée pour voler au + secours de son roi, il étoit resté long-tems évanoui, et + n'avoit repris ses sens que la nuit; qu'alors il s'étoit trouvé + dans une barque. Arrivé sur le bord du fleuve, et éclairé des + rayons du jour, il avoit reconnu son ravisseur pour un des + ennemis de son père, avoit sollicité sa liberté par des signes, + voyant qu'ils ne parloient pas la même langue. L'étranger étoit + demeuré inflexible, et l'avoit conduit dans cette grotte, après + plusieurs jours de marche. Portrait du généreux Hun. Education + du jeune prince. Gelimer obtient de sa pitié et de sa tendresse + le serment de ne jamais le quitter, et de ne jamais l'arracher + à ses forêts. Childéric passe plusieurs années dans l'espoir de + revoir un jour sa patrie. Quels sont ses études et ses + plaisirs. Gelimer est tourmenté par ses pensées; il ne sait qui + l'emportera dans son coeur de tous les sentimens qui le + dévorent. La nuit interrompt le récit du prince. + + + + +LIVRE SIXIÈME. + + +Les rayons du jour pénétroient à peine dans la caverne, que déjà ses +trois habitans s'étoient éveillés. Gelimer agité avoit moins dormi +que les autres, il sentoit la faute qu'il avoit commise, +s'affligeoit; mais il aimoit si tendrement Childéric, qu'il ne +pouvoit se repentir d'une action coupable sans doute, mais autorisée +par les lois de la guerre. Viomade seul réunissoit son courroux, sa +haine, et tout en admirant son dévouement, il voyoit en lui la cause +de son malheur; injuste comme la passion, il le charge de son +infortune: un grand trouble l'agite, il est peint sur son visage +décomposé. Childéric lui reproche ce qu'il prend pour un soupçon qui +l'outrage. Moi t'outrager! lui dit Gelimer; ô mon cher Tcie! car tu +l'es toujours pour mon coeur, ne sais-tu déjà plus lire dans mon +ame? Le prince se jeta dans ses bras, et le conduisit, ainsi que +Viomade, sur la colline; là, les bras élevés vers les cieux, ils +implorèrent la divinité. Après ce juste hommage, auquel sembloit +s'unir toute la nature, ils firent un léger repas, vinrent ensuite +s'asseoir sous les chênes, et Childéric commença, à son tour, le +récit des événemens qui, depuis six années, le tenoient séparé de +son père et de sa patrie. Gelimer appuya tristement sa tête sur ses +mains en écoutant, et Viomade, l'oeil avide de voir son maître, +l'oreille attentive, sembloit avoir son ame suspendue aux lèvres du +prince. + +Je commencerai comme toi mon récit, dit-il. A la journée de Cologne, +mon père, inquiet de ma grande jeunesse, me confia à tes soins, et +tu m'éloignas du danger, jusqu'au moment où tu vis le roi entouré; +plus prompt que la foudre, tu cours à sa défense, les braves te +suivent. Je veux me mêler à eux; le mouvement qui se fit autour de +moi, fut si violent et si rapide, que j'en fus renversé; foulé aux +pieds, je m'évanouis, et j'ignore ce que je devins, jusqu'à +l'instant où je repris mes esprits. C'étoit au milieu de la nuit, +elle étoit calme, le ciel étincelloit du feu des étoiles, et je me +sentis dans une petite barque qui voguoit légèrement sur le fleuve. +Le bruit des rames, cette barque, objet qui m'étoit encore inconnu, +le spectacle qui s'offroit pour la première fois à ma curiosité +enfantine, me causèrent une innocente joie: cependant je demandai où +j'allois, avec qui j'étois; une voix étrangère me répondit dans une +langue que je n'entendis pas: on me présenta du pain, des fruits, +j'acceptai gaiement sans m'inquiéter. Cependant le lever du jour me +faisant apercevoir que j'étois avec un de nos ennemis, et que +j'abordois sur une rive opposée à la notre, je conçus quelques +alarmes, et conjurai mon guide de me ramener. Je vis avec joie que +je n'avois pas perdu mon javelot, et que le Hun qui étoit avec moi +ne s'en étoit point emparé; j'en conclus qu'il n'étoit point +méchant, et quand nous fûmes débarqués, voyant qu'il ne m'entendoit +pas, je me jetai à genoux, en lui faisant signe de me ramener; je +lui montrai le ciel comme récompense, mon coeur comme reconnoissant; +je lui offris une pièce d'or, en lui faisant entendre que mon père +lui en donneroit beaucoup. Il secoua la tête, je compris qu'il me +refusoit, je me mis à pleurer; il parut ému, me tendit les bras. Je +m'y jetai tout en pleurs, je le caressai d'un air suppliant, il +détourna la tête, je vis qu'il hésitoit; je joignis les mains; il +me regarda un moment, puis comme triomphant de sa propre émotion, +m'entraîna avec rapidité loin de la rive. Ce Hun étoit le même +vieillard que tu vois sous tes yeux; mais avant de continuer cette +narration, je veux te faire connoître, ami, ses aventures, quoiqu'il +ne me les ait confiées que plus de deux ans après notre arrivée dans +ces lieux. + +Gelimer est Hun d'origine; sa nation, long-tems voisine des Chinois, +fit de fréquentes incursions sur leur territoire, plusieurs familles +même se divisèrent, et tandis qu'une partie demeuroit attachée aux +Huns, l'autre s'allioit aux Chinois, et s'établissoit dans leur +pays. Ainsi s'étoit divisée la famille de Gelimer; son père même +avoit été mandarin et favori de l'empereur. Gelimer s'étoit marié à +Pékin; il étoit père d'un fils encore en bas âge, quand la dynastie +venant à changer, il passa de l'état le plus doux et le plus fait +pour son ame tendre, à l'état le plus cruel, à l'isolement le plus +affreux. Pardonnez, mon ami, dit en l'interrompant Childéric à +Gelimer, si je vous rappelle dans ce moment de douloureux souvenirs; +mais je ne puis laisser ignorer à Viomade les vertus et les +malheurs de celui que j'honore et que j'aime. + +Le père de Gelimer devoit de fortes sommes au dernier empereur, qui +lui avoit dit plusieurs fois qu'il les lui abandonnoit, et il en +avoit disposé; son successeur, déjà prévenu contre le favori, exigea +si promptement le remboursement de ces sommes, que le vieillard ne +put y satisfaire; il fut d'après la loi condamné au bannissement, +hors de la grande muraille qui sépare la Chine de la Tartarie. Un +jugement si terrible ôta au père de Gelimer tout son courage déjà +affoibli par les années; sa santé s'altéra, et l'approche du jour +marqué pour son arrêt, le jetoit dans le désespoir. Gelimer ne put +sans être ému et entraîné, voir couler les larmes de son père; il +courut réclamer l'indulgente modification, qui permet en Chine +l'échange du fils lorsqu'il s'offre volontairement pour subir la +condamnation infligée à son père; cette faveur terrible lui fut +accordée. Séparé d'une épouse qu'il adoroit, d'un fils qui venoit +par sa naissance de resserrer d'aussi doux noeuds, et qu'il ne +pouvoit entraîner l'un et l'autre dans les fatigues, la honte et la +misère auxquelles il s'étoit condamné, il vit arriver l'instant de +consommer son sacrifice. Conduit en coupable au-delà de la grande +muraille, il sentit renaître toutes ses forces en pensant à son +père; dépouillé de tous ses biens, séparé de tout ce qu'il aime, il +emportoit cependant un trésor au fond de son coeur, le sentiment +sublime de l'action magnanime qu'il venoit de faire, l'approbation +de sa conscience! Rejeté de sa vraie patrie, car c'est où l'homme +est fils, époux et père, c'est là où il a formé tous les doux liens +de la nature et de l'amour, qu'il a une patrie chère à son ame, +errant dans les vastes déserts de la Tartarie, il s'abandonnoit +alors à des regrets trop justes pour n'être pas excusés. Cependant, +relevant son ame abattue, se sentant fier de lui-même, il eut honte +de son désespoir, et prenant le chemin qu'avoient jadis choisi ses +aïeux, il suivit les bords du Jaïck, ceux du Palus-Méotides, et +enfin se réunit à la partie de sa famille qui servoit sous les +ordres d'Attila: il lui offrit son bras, qui fut accepté. Mais la +barbarie de ce peuple indignoit la grande ame d'un disciple de +Confucius: le meurtre de Bleda, frère d'Attila, lui fit horreur; il +gémissoit de ne pouvoir faire passer au coeur de ses frères une +étincelle de ce feu pur qui le brûloit. Fatigué des hommes, dégoûté +de la vie, il chercha une retraite qui leur fût inconnue; il +découvrit cette grotte, à laquelle il travailla avec soin; il venoit +s'y dérober aux regards, quand, l'ame trop oppressée, il avoit +besoin d'être seul avec son Dieu et son coeur; calmé par la +méditation, il retournoit combattre pour sa patrie, jusqu'au moment +où redevenu inutile, il pouvoit se dérober à elle sans lâcheté et +sans ingratitude. C'étoit ici qu'il pensoit à son épouse bien-aimée, +à son fils, qu'il faisoit ses meubles, ses instrumens sonores qu'il +mêloit aux sons de sa voix; c'étoit ici qu'il suivoit sa religion, +s'attachoit à ses principes, s'encourageoit contre les souffrances. +Mais sa raison, sa piété, sa force, ne purent l'armer contre la +crainte de la vieillesse abhorée des Huns: il ne pouvoit sans frémir +se figurer cette époque de la vie, où déjà malheureux par les +souffrances, il seroit encore méprisé et abandonné par les hommes, +où foible et ayant besoin de secours, il seroit livré à lui-même et +en opprobre à sa patrie. En Chine, il étoit père; dans ce pays, +l'amour filial égale presque l'amour paternel; dans ce pays, +l'adoption répare les erreurs de la nature, et donne au père +généreux un fils sensible et tendre: mais chez les Huns barbares +l'adoption ne sauve pas des cruautés, auxquelles même condamne la +paternité. Insensiblement Gelimer vit s'altérer sa santé et son +noble caractère; réduit à ne rien aimer, et possédant une ame de +feu, il en étoit dévoré; cet asile lui devint plus cher, et la +vieillesse l'inquiéta davantage. Sa religion lui défendoit de +recourir à une mort volontaire; il courut la chercher dans les +combats, et ne put y rencontrer que la gloire. Le tems fuyoit à pas +précipités, sa marche rapide effrayoit Gelimer, et la tristesse de +son coeur ajoutant au poids des années, on lui déclara, lors de la +bataille de Cologne, que ce seroit le dernier jour qu'il auroit +l'honneur de se mêler aux guerriers. C'étoit la seconde fois que les +hommes jugeoient Gelimer, et la seconde fois qu'ils se montroient +cruels et injustes. Son ame vive, expansive et tendre, en fut +révoltée; elle se ferma à son tour à la douce pitié qu'elle n'avoit +jamais pu attirer à elle, il se promit de devenir féroce, et +s'élança dans la mêlée, plein d'une rage qu'il perdit en +m'apercevant évanoui, prêt à être écrasé sous les nombreux chariots +qui suivoient et embarrassoient notre armée: l'aspect de mes dangers +détruisit toutes les résolutions de sa colère; plein d'une tendre +compassion, il me souleva, m'entraîna hors de la mêlée, et me donna +des secours. Un sentiment généreux l'avoit seul inspiré, un +sentiment personnel, un retour sur lui-même lui succéda; il m'avoit +vu abandonné et ne soupçonnoit guère que cet enfant, laissé sans +secours sur le champ de bataille, étoit le fils du grand Mérovée. +Une idée subite s'éleva dans son coeur, il y céda promptement, +craignant ou, que reprenant mes sens, je ne refusasse de le suivre, +ou que je ne fusse réclamé; telle fut la pensée qui le décida à +s'embarquer avec moi à la hâte; il se proposoit de m'aimer, de +retrouver en moi tous les objets de sa tendresse, de m'asservir +d'abord, de m'enchaîner après par le sentiment. Toutes ces idées +vinrent en foule s'offrir à son coeur, elles l'enivrèrent d'une +délicieuse félicité; il renonça dès-lors à sa seconde patrie, au +monde entier, et résolut de vivre avec moi dans cette grotte; il en +prit la route secrète, m'entraînant à sa suite, soit en me montrant +quelque objet nouveau, soit en me faisant entendre que si je +l'abandonnois, je mourrois de faim, soit en prenant un air farouche, +soit en me tendant les bras: la nuit, il me couchoit sur sa poitrine +pour me garantir de l'humidité. Nous parvînmes ainsi à un +souterrain; je ne voulois pas y entrer, parce qu'il étoit obscur; +mais Gelimer, ayant frappé des cailloux et fait du feu, alluma une +branche de pin qu'il venoit de couper, et marcha devant moi; je le +suivis sans répugnance, et après avoir marché long-tems ainsi +éclairés, nous nous arrêtâmes; il me donna à manger des oeufs +d'oiseaux, que j'aimois beaucoup, quelques fruits, et je m'endormis +dans ses bras comme à l'ordinaire; mais quelle fut ma douleur le +lendemain en me trouvant dans l'obscurité! je poussai des cris +affreux. Gelimer me caressa, m'encouragea de la voix, reprit la +route en me tenant par la main; mais je n'étois point rassuré. Nous +dormîmes encore une fois dans ce souterrain; mon sommeil fut si +agité, que Gelimer, qui me sentit brûlant, se décida à hâter notre +marche, et à m'arracher promptement de ce séjour malsain, et qui +lui parut altérer ma santé. Il m'a dit depuis que jamais il n'avoit +autant souffert que cette nuit, en me voyant si inquiet, sentant sa +poitrine baignée de mes pleurs, ma tête brûlante, il croyoit déjà me +voir tomber mourant dans ses bras. Son coeur étoit déchiré, il +s'affligeoit immodérément. Nous reprîmes notre route, il voulut me +porter sur ses épaules, je ne le voulus pas, et je m'obstinai à +marcher; mais bientôt quelle fut ma joie, quand j'aperçus une vive +clarté paroître à l'extrémité du souterrain; j'oubliai tout-à-coup +mes chagrins, mes maux, mes alarmes, et courant vers l'endroit que +le jour m'indiquoit, je sortis avec une joie inexprimable de cette +retraite des ténèbres, et me trouvai dans une prairie délicieuse, +toute couverte de fleurs: les gouttes de rosée suspendues aux +feuilles, aux brins d'herbes, aux différentes plantes des prés, +brilloient de mille couleurs qu'elles recevoient du soleil; des +chèvres bondissoient, mille oiseaux chantoient dans les airs: aussi +innocent qu'eux même, j'avois retrouvé toute l'insouciance de mon +âge, sa gaieté, sa joie; les chagrins et ma nuit étoient à un siècle +de moi; je ne me lassois point d'admirer le jour et les lieux +charmans qui m'environnoient; j'apercevois de loin un grand fleuve, +je crus revoir le Rhin, revenir dans ma patrie, et retrouver bientôt +ma mère et le roi. Gelimer jouissoit de ma joie, de ma santé, et me +regardoit avec l'expression de la tendresse; j'entendois ses +regards: le sentiment sait toujours s'exprimer quand il est vrai, +l'ame parle à l'ame, et si l'homme n'étoit que bienfaisance et +qu'amour, comme sans doute ce fut sa première destinée, il eût pu se +passer du langage. Nous restâmes tout le jour dans le lieu que +j'aimois tant; le lendemain je le quittai avec regret; nous +marchâmes encore deux jours dans les bois, et nous parvînmes le +troisième dans cette grotte, que je trouvai délicieuse. J'étois +extrêmement fatigué; Gelimer tira d'une des cavités un vase rempli +de vin, de fruits secs; il avoit tué plusieurs animaux à coups de +flèches, il les fit cuire, et ayant paîtri une farine qu'il prit +dans un vase de la même matière que celui qui contenoit le vin, il +fit un espèce de gâteau; tous ces apprêts m'amusèrent beaucoup. +Gelimer me fit coucher sur un lit qui se trouvoit dans une autre +cavité; je dormis profondément; le lendemain il me fit baigner dans +ma jolie fontaine, me mena à la chasse, et cette vie active et +nouvelle m'enchantoit. Je n'oubliois pourtant ni ma mère, ni le roi, +ni la France; me confiant en leur amour, je m'attendois chaque jour +à voir arriver quelqu'un pour me chercher, et j'attendois sans +impatience, sûr de leurs soins et de leur tendresse. Gelimer ne me +laissoit jamais sortir sans lui, mais il étoit d'une complaisance +infatiguable; il avoit appris à m'entendre avec une étonnante +facilité, ses progrès étoient pour moi une source de plaisirs +toujours nouveaux; j'attendois impatiemment qu'il pût me parler, et +avant l'hiver j'eus cette satisfaction. Le changement qu'opéra cette +saison ne fut pour moi qu'une variété de plaisirs. Gelimer m'avoit +enseigné sa langue en apprenant la mienne, et je parlois +indifféremment l'une et l'autre. Comme nous ne sortions que +rarement, et seulement pour quelques heures, il profita des longues +soirées pour m'apprendre à faire différens meubles, des flèches d'un +bois dur et qui supplée au fer, des vases d'argile; il m'enseigna à +cultiver des plantes qui fleurissent dans l'hiver, à jouer d'un +instrument bizarre et sonore, que j'aimois beaucoup. Il me nomma +_Tcie_, nom chinois, qui veut dire réunion, mélange, parce qu'il +trouvoit en moi différens objets qui lui étoient chers. Le printems +nous rendit nos premiers plaisirs. Gelimer étoit, quoique âgé, +encore léger à la course, adroit à la chasse; mais il ne vouloit pas +me confier son arc, et malgré mes prières, il ne me laissoit ni +chasser ni sortir sans lui. Je voyois qu'il craignoit de me perdre, +et se faisoit un bonheur de me conserver près de lui; je riois en +moi-même de cette pensée, car je m'attendois toujours à voir arriver +un des braves de mon père: je t'attendois surtout, mon cher Viomade, +et souvent même dans mes songes, je croyois te voir, t'entendre, +partir avec toi, et m'élancer dans les bras de mon père; je croyois +couvrir de mes tendres baisers les mains de la reine, et me +retrouver au milieu de vous. Gelimer, qui avoit rapporté de la Chine +de grandes connoissances en agriculture, m'apprit à multiplier les +fleurs du printems, les grains et les fruits de l'automne; il ne +borna point à ces légères instructions les leçons qu'il me donna, il +m'enseigna à connoître le cours des astres, la forme et la +description de la terre, les maximes de Confucius; je lui +communiquois ce que j'avois appris du sage Diticas; il admira sa +morale, sa religion: sous d'autres noms il adoroit les mêmes dieux +que moi, chérissoit et honoroit surtout la vertu, et s'efforçoit +d'en remplir mon jeune coeur. Je répondois à ses soins, le tems +s'écouloit sans que je m'en aperçusse, je grandissois; l'air, +l'exercice, une nourriture frugale, des jours sereins, tout +contribuoit à ma santé; et lorsque plus pressé de vous revoir, un +léger nuage de tristesse obscurcissoit mes traits, Gelimer +l'effaçoit promptement en m'enseignant une chose nouvelle, qui +s'emparoit tout-à-la fois de mon tems et de mes pensées. Cependant +mon ami devenoit triste, languissant, il s'affoiblissoit, je +m'affligeois de ses souffrances, je cherchois à les adoucir; je le +questionnois sur ce qui pouvoit les causer. + +Une belle matinée de printems, après avoir salué l'aurore, invoqué +les dieux, respiré l'air parfumé des bois, je conjurai Gelimer, que +j'entendois soupirer, de m'ouvrir son coeur; nous nous assîmes sur +ce même banc de mousse. Tcie, me dit le sage vieillard, m'aimes-tu? +Je le lui jurai. Sais-tu bien que je t'ai sauvé la vie? tu périssois +sans moi sous des chariots prêts à t'écraser... Je ne l'avois pas +oublié, et je lui témoignai ma reconnoissance. Eh bien! me dit-il, +je vais te dire tous mes secrets; mais une promesse encore, et je te +rends ta liberté, je te donnerai mes armes, tu seras plus maître +dans ma caverne que moi-même; tout ce que j'ai t'appartiendra; loin +de me devoir encore de la reconnoissance, c'est moi qu'elle engagera +à jamais. Jure moi sur l'honneur, serment si sacré dans ta patrie, +jure moi à la face du ciel qui t'éclaire, de ne point m'abandonner, +de protéger mes derniers jours, de me laisser mourir dans cette +grotte paisible, et lorsque mon ame s'envolant vers les cieux, ou +s'emparant d'un autre corps, aura quitté sa demeure passagère, +promets moi d'ensevelir ma dépouille mortelle dans cette même grotte +où je t'ai prodigué tant de soins. J'hésitois à prendre un tel +engagement; j'avois toujours conservé le vague espoir de retourner +dans ma patrie, j'allois pour ainsi dire y renoncer, j'étois ému, +attendri; mais je me taisois. Eh quoi! cher Tcie, reprit Gelimer, +pourrois-tu m'abandonner vieux et mourant, et me refuser +quelques-uns de ces nombreux instans que te prépare la nature? A +peine aux portes de la vie, une longue carrière est devant toi, +tandis que je touche à ma dernière heure; bouton naissant, tu vas +croître encore plus d'un printems avant de fleurir, et moi, déjà +flétri, je suis penché vers la terre; demain je tomberai, demain on +dira de Gelimer: Il a vécu; et j'aurai disparu comme mes ancêtres. O +enfant digne d'amour! prends pitié de ma dernière heure; déjà mes +yeux commencent à se fermer à la clarté du jour, déjà un voile épais +s'étend pour moi sur toute la nature; ah! veux-tu donc m'abandonner! +Il dit, et tendit vers moi ses mains tremblantes, quelques larmes +tombèrent de ses yeux: c'en étoit trop, je me jetai à genoux, et +m'écriai! O dieux! qui punissez le parjure, recevez le serment que +je fais d'aimer, de servir Gelimer, et de n'abandonner ces lieux que +lorsqu'il sera endormi du sommeil éternel. Gelimer me serra dans ses +bras, me pressa sur son coeur, je lui rendis ses caresses. Ce jour +fut un jour bien intéressant pour tous deux. Gelimer, sans crainte +pour l'avenir, venoit d'acquérir un fils, et moi je venois +d'assurer son bonheur. Bientôt après, il me fit part de sa +naissance, et du sacrifice qu'il avoit fait à son père; enfin de +tout ce que je vous ai raconté. Il m'avoua qu'après m'avoir secouru, +le désir d'échapper aux lois barbares des Huns, le besoin surtout +d'aimer encore, l'avoient décidé à s'emparer de moi; j'admirai son +dévouement, l'essor de sa vertu éleva mon ame, je fus heureux +d'embellir les jours d'un fils généreux, de consoler sa vieillesse. +Il me demanda alors qui étoit mon père; jamais il ne m'avoit fait +cette question, il craignoit trop de me rendre à cette idée. Je lui +répondis que je devois la vie à un grand guerrier, et que je le +priois de ne plus m'en rappeler le souvenir. Il se soumit, me donna +un arc, des flèches, vint encore quelques fois à la chasse, plus +souvent m'y laissa aller seul, et enfin n'y vint plus du tout. A +force de m'exercer, mon adresse surpassa mon espérance; j'atteignois +l'oiseau dans son vol, et à la course tous les animaux les plus +agiles. Le soir, Gelimer continuoit à m'instruire de l'histoire des +hommes, j'écoutois surtout celle des rois, la chute de Rome, la +destruction des empires, les grands changemens de dominations, tous +les effets immenses du génie souvent d'un seul homme, frappoient mon +coeur: combien, sans se douter qu'il me parloit de mon père, Gelimer +me vanta le courage et la sagesse de Mérovée! Ces entretiens chaque +jour me plaisoient d'avantage; mais en revenant de la chasse une +belle soirée d'automne, je trouvai Gelimer assis devant la grotte, +et dans une attitude mélancolique; il me parut frappé d'une grande +douleur; alarmé, je me précipitai vers lui: Qu'avez-vous, mon ami, +lui dis je? O Tcie! me répondit-il, je ne verrai plus ce soleil, les +fleurs ni la verdure; je ne verrai plus ton riant visage, plus doux +pour moi que le printems dans toute sa pompe; c'en est fait, +d'épaisses, d'éternelles ténèbres enveloppent Gelimer, je suis +aveugle! Un cri m'échappa, je m'attendois chaque jour à cette +nouvelle, et pourtant elle m'atteignit au coeur. Depuis ce jour, +Gelimer fut l'objet de mes plus tendres soins, de mon culte, de ma +vive amitié. Je l'aimai avec excès, je craignois de m'en éloigner, +je ne chassois que pour nous nourrir; j'aurois juré dès-lors de ne +jamais le quitter, si déjà je n'en eusse fait le serment. Il +redevint calme enfin, je le consolai, et au bout de quelques mois, +il s'étoit accoutumé à son sort. Mais, ajouta le prince, ce récit a +r'ouvert toutes les blessures de mon ami. Interrompons-nous ici, il +est tems d'ailleurs de nous reposer; ce qui me reste à dire, +renferme un triste événement qui a troublé la paix de mes jours; +demain je vous raconterai cette douloureuse histoire, demain nous +donnerons des pleurs à la jeune Talaïs. Ce soir, retirons-nous, et +cherchons à oublier dans un doux sommeil les sombres idées qu'a fait +naître mon récit. O mon ami! disoit-il à Gelimer, chassez +l'inquiétude empreinte sur votre front, ne gémissez point comme le +font les infortunés, Childéric n'est point un parjure, et tous les +trônes du monde ne peuvent le séduire ni changer son coeur. Gelimer +poussa un profond soupir, et s'appuya sur le bras du prince; ils +rentrèrent dans la grotte, éclairée comme la veille. Viomade +regardoit avec respect le sensible Gelimer; il admiroit les soins +que Childéric prenoit, soit pour rassurer son ame troublée, soit +pour lui servir de guide, le nourrir, veiller sur ses jours. +Cependant le serment qu'avoit prononcé le prince l'alarmoit, il ne +peut le trahir; Gelimer consentiroit-il volontairement à se séparer +de ce dernier objet de tendresse? Viomade ne peut le croire, il +s'inquiète et n'ose exprimer son inquiétude. Gelimer, plus tourmenté +par ses pensées, se taisoit également: Childéric seul ne dissimuloit +rien; et soit que le souvenir d'Aboflède excitât sa tristesse, soit +que la gloire dont s'étoit couvert Mérovée exaltât son ame, soit que +l'ambition et l'audace d'Egidius l'enflamassent de courroux, soit +qu'il parlât de sa tendresse pour Gelimer, de la joie qu'il +éprouvoit d'avoir retrouvé Viomade, son coeur l'inspiroit; la vérité +toute entière s'en échappoit, se peignoit sur son visage charmant, +et donnoit à sa voix mélodieuse un accent plus persuasif. Après le +repas, ayant fermé la grotte, et conduit Gelimer sur sa couche, +Childéric et le brave se retirèrent de leur côté. Gelimer passa la +nuit dans la plus terrible agitation; il chérissoit trop ardemment +Childéric pour lui enlever plus long-tems le rang suprême où +l'appeloit la destinée; il n'aimoit pourtant plus le monde, et +n'estimoit plus les hommes; mais Childéric étoit dans l'âge des +riantes pensées, des délicieuses espérances; les plaisirs alloient +l'environner, l'enivrer, le ravir. Ces instans passagers +dédommagent l'homme des pleurs de l'enfance, de la prévoyante +inquiétude de l'âge mur, de l'infirme vieillesse, de la douloureuse +mort. Doit-il lui enlever sa part des biens de la terre, et ne lui +en laisser que les maux? mais peut-il vivre sans Childéric! Ces +combats le déchirent, sa belle ame ne peut encore se résigner. + +FIN DU LIVRE SIXIÈME. + + + + +CHILDÉRIC + +LIVRE SEPTIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE SEPTIÈME. + + Childéric, forcé d'aller à la chasse, et inquiet de l'état dans + lequel étoit plongé le vieillard, l'avoit recommandé aux soins + de Viomade. Gelimer à son réveil jette un cri d'effroi, en + reconnoissant le brave au lieu de son cher élève; mais il se + rassure, et le retour du prince le console bientôt. Il veut + s'asseoir sous les chênes. Childéric reprend son récit, et + raconte avec sensibilité la rencontre qu'il fit à la pêche, + d'une jeune fille nommée Talaïs, leurs jeux, leurs plaisirs, + l'amour qu'elle conçut pour lui, le trouble qu'il en ressentit; + les conseils de Gelimer en garantissent. Progrès de la passion + de Talaïs; son désespoir; sa mort. C'est sa tombe que Viomade a + aperçue, et sur laquelle il a déjà placé la guirlande + funéraire. Childéric y conduit de nouveau ce brave, et dépose + le tribut du regret et de la piété sur la pierre funèbre. De + retour dans la grotte, le prince engage Viomade à partir + promptement pour la France, afin de rassurer le roi, et le + charge de lui dire qu'un serment sacré l'enchaîne dans ces + lieux. Gelimer est agité. Viomade refuse de partir sans le fils + du roi. Childéric ordonne. Le brave offre de remplacer le + prince auprès du vieillard, qui le repousse, et promet de lui + rendre réponse le lendemain. Il gémit sur sa couche; en vain le + prince le rassure. Le jour renaît, Gelimer n'est plus, il s'est + percé le coeur du javelot même du prince. Juste douleur. + Cérémonie funèbre. Adieux éternels à la grotte, aux forêts, à + la tombe de Talaïs. Childéric part suivi du brave. + + + + +LIVRE SEPTIÈME. + + +Childéric s'étoit levé dès le point du jour pour aller à la chasse, +car les provisions alloient manquer; il avoit défendu à Viomade de +le suivre. Le chagrin qu'éprouvoit Gelimer l'affligeoit, il ne +voulut pas le laisser seul, et recommanda au brave de ne point +s'éloigner de son vieil ami, de pourvoir à ses besoins, sur-tout de +ne lui rien dire qui pût exciter sa tristesse. Songe que je l'aime, +disoit ce prince; que sa peine est ma peine, que le rendre +malheureux, c'est me déchirer le coeur. Viomade promit d'obéir aux +ordres du prince, celui-ci s'éloigna doucement pour ne pas troubler +le repos de Gelimer, qui s'étoit endormi depuis quelques momens. +Viomade attendit silencieusement son réveil; mais Gelimer jeta un +cri d'effroi en le reconnoissant. Où est Childéric? dit-il, avec +impétuosité; où est-il? A la chasse, reprit Viomade; il m'a ordonné +de rester près de vous jusqu'à son retour. Gelimer parut frappé +d'une vive douleur; mais revenant à lui, et étendant les bras avec +passion, il s'écria: Oh! pardonne, ô toi! dont l'ame est innocente; +ô toi! l'ange tutélaire de mes jours, pardonne au soupçon injurieux +qui vient de s'élever dans mon coeur. Ah! je l'abjure; et plein de +confiance, je t'aime et t'admire. Alors le vieillard quitta sa +couche; Viomade lui présenta le repas que Childéric lui avoit +préparé; il le repoussa, sortit de la grotte, se plaça sous les +chênes, et tomba dans une sombre rêverie, dont rien ne put le tirer. +En vain on l'auroit entrepris, ses idées s'étoient emparées de +toutes ses facultés; il parloit avec lui-même, se répondoit, +s'accusoit de foiblesse, cherchoit à ranimer l'étincelle de +générosité qu'il sentoit dans son coeur; mais l'amour de la vie, la +crainte de perdre ce qu'il aimoit, le faisoit retomber dans ses +premières perplexités. Childéric ne se fit pas long-tems attendre, +il revint chargé de différens gibiers. A son approche, le front +sourcilleux de Gelimer s'épanouit, le sourire reparut sur ses +lèvres, le bonheur rentra dans son ame. Les soins qu'exigeoient les +provisions achevèrent d'employer la matinée; le jour étoit froid et +pluvieux: cependant l'hiver étoit écoulé, et le printems alloit +prendre lentement sa place, réparer ses ravages, et préparer les +fleurs de l'été, les fruits de l'automne. Il fallut passer dans la +grotte cette journée destinée à terminer le récit de Childéric: +après le repas, il commença en ces termes. + +J'étois depuis quatre années dans ce séjour, et rien n'avoit troublé +le cours paisible de ma vie; les leçons de Gelimer avoient fortifié +mon ame contre mes secrets chagrins; je m'affligeois pourtant de +l'abandon dans lequel me laissoit le roi; je songeois aux larmes que +répandoit sans doute ma mère; ma pensée, plus formée, me retraçoit +mieux mes malheurs; mais j'avois aussi plus d'attachement pour +Gelimer, plus de respect, et mes sermens me sembloient chaque jour +plus sacrés. Loin de renoncer à ma patrie, je me peignois le moment +où privé de mon ami, fuyant des lieux qu'il auroit cessé de me +rendre chers, je volerois dans les bras de mon père. Cette pensée +donnoit le change à mes désirs; heureux du présent, sûr de l'avenir, +je me livrois à l'étude et à la chasse, sans négliger mes plantes, +mon chemin, mes bancs de mousse, notre colline, et les soins plus +utiles à notre subsistance. En chassant j'avois poursuivi près d'une +journée un oiseau qui m'étoit inconnu, et que je n'avois pu +atteindre; il m'avoit mené si loin, que je craignis de ne pouvoir +retrouver la grotte avant la nuit; je me reprochai mon étourderie en +pensant à Gelimer, à ses inquiétudes, à l'abandon où je l'avois +laissé; et quoiqu'accablé de fatigue, je me condamnai moi-même à le +rejoindre à quelque prix que ce fût. En vain je me hâtai, il étoit +nuit quand j'arrivai, et j'entendis de loin l'instrument chinois que +vous connoissez; Gelimer, qui me croyoit égaré, faisoit retentir les +airs de ces sons, pour qu'ils me servissent de guide dans +l'obscurité; j'arrivai hors d'haleine, ne pouvant plus me soutenir, +et je tombai dans les bras de mon ami en m'accusant d'imprudence, en +le suppliant de me pardonner; il m'embrassa tendrement, ne se +plaignit point, m'invita au repos. Je lui contai pourtant mon +aventure; après quoi nous nous mîmes à table, et la nuit je dormis +profondément; le lendemain je ne le quittai point, mais il exigea +que je reprisse mes exercices, me promit de ne plus s'inquiéter de +mes absences prolongées; je promis de mon côté de ne plus +m'écarter. Cependant la partie du bois que j'avois découverte dans +ma dernière chasse m'avoit parue charmante, elle entouroit un beau +lac dont les eaux paisibles offroient une pêche facile. Ce nouvel +amusement me plût beaucoup, et tandis que je m'en occupois, je +remarquai qu'un jeune homme, du moins je le crus d'abord, +m'examinoit attentivement, et qu'il me suivit quand je m'éloignai; +c'étoit une heureuse rencontre pour moi que celle d'un compagnon de +mon âge; je résolus de retourner au lac et de m'approcher de lui +quand il me suivroit; mais dès que je marchai vers lui, il s'enfuit +rapidement, et le lendemain il en fit autant. Chaque jour je +retrouvois le jeune chasseur qui m'évitoit en me cherchant, et je +crus à sa taille, à sa couronne de fleurs dont depuis peu il ornoit +sa chevelure, que ce n'étoit point un homme, mais une femme. J'eusse +mieux aimé d'abord un compagnon de mon sexe; il me sembloit que, +plus fort et plus agile, il partageroit mieux mes plaisirs; bientôt +l'idée d'une femme me parut plus douce; mais surpris de son +empressement à me suivre et à me fuir, je n'essayai point de la +poursuivre, comme elle m'a dit depuis qu'elle l'avoit espéré. Lassé +même de cette singularité, craignant de me laisser encore entraîner +et d'inquiéter Gelimer, je n'allai plus au lac, je renonçai à mon +nouveau plaisir, et ne m'occupai que de ma chasse. Mon indifférence +l'emporta sur la ruse de la jeune fille; ne me voyant plus vers le +lac, elle me chercha dans les bois, et m'ayant rencontré, elle +s'avança vers moi en souriant. Elle étoit vêtue d'un habit de toile +de coton d'une couleur éclatante, son corsage laissoit voir ses +bras, ses épaules et son sein, ses cheveux noirs et frisés étoient +mêlés de feuillages et de fleurs, ses jambes et ses pieds étoient +nuds. Son teint étoit brun et animé de vives couleurs; ses yeux +extrêmement noirs, ardens, et son regard audacieux, sa bouche +grande, ses dents blanches et bien rangées: telle étoit Talaïs; +c'est ainsi que j'appris d'elle-même qu'elle s'appeloit. Hélas! pour +son malheur, l'infortunée m'avoit aperçu près de ce lac, où elle +cherchoit des perles qui y sont abondantes; ma chevelure blonde +l'avoit frappée, elle m'avoit suivi, entraînée par sa curiosité. +Depuis elle m'avoit revu, et si elle avoit fui, c'étoit pour +m'attirer jusqu'à son habitation; mais ne pouvant me décider à la +suivre, elle étoit venue, disoit-elle, pour me voir. Elle parloit le +même langage que Gelimer m'avoit enseigné; je l'entendis donc sans +peine, je lui répondis également. L'expression de ses traits me +parut vive et hardie. Talaïs ne connoissoit point l'art, et +s'abandonnait à la nature; ses charmes sans pudeur, ses mouvemens +sans graces, ne firent aucune impression sur mon ame. Nous chassâmes +le reste du jour; le lendemain elle vint encore partager mes jeux; à +la course, elle l'emporta pendant quelque tems, mais je devins plus +agile qu'elle; elle m'apprit à découvrir les perles dans leur +coquillage, à prendre du poisson sans le tuer à coup de flèches, +comme je le faisois d'abord; j'avois fait part de cette rencontre à +Gelimer; il m'avoit recommandé de ne pas m'écarter avec elle, +d'éviter l'habitation de ses parens, de crainte qu'ils ne me +gardassent de force parmi eux; mais il ne s'opposa pas à ce qu'elle +se mêlât à mes plaisirs. L'hiver je la vis moins; cependant elle +venoit quelquefois sur la colline, j'allois l'y joindre et nous +courions en riant sur les neiges. Le printems revint, et tous nos +jeux recommencèrent avec lui. Je m'apercevois que Talaïs devenoit +rêveuse, elle tressailloit à mon approche, soupiroit, me tendoit les +bras, ses regards enflammés avoient souvent une expression que je ne +pouvois soutenir; je baissois les yeux en rougissant; loin d'elle, +j'en étois encore troublé; mon sommeil étoit inquiet, mes songes me +rendoient Talaïs. La hardiesse de ses mouvemens, l'audace de ses +traits, sa parure, si contraire à celle de la chaste Aboflède, et +qui d'abord m'avoient repoussé, me firent tout-à-coup une impression +bien différente. Le printems, en ranimant toute la nature, offroit +de nouveaux piéges à ma raison déjà troublée, et je n'abordois plus +Talaïs qu'avec un coeur palpitant. Elle s'aperçut de son ouvrage et +résolut de m'enchaîner pour toujours; elle ignoroit que j'avois dans +mon ami une seconde prudence, qui veilloit encore quand la mienne +étoit endormie; elle me proposa de la suivre, de venir habiter avec +elle; enfin, d'être son époux; elle m'y invita par les plus tendres +caresses; mon trouble s'en augmenta, un feu brûlant circuloit dans +mes veines et me dévoroit. Pourquoi, lui dis-je, éloigner l'instant +du bonheur? pourquoi te suivre? n'avons-nous pas ici un abri assez +paisible et ne sommes-nous pas deux? Talaïs crut que dans ce moment +je ne lui refuserois rien; elle me pressa de la suivre, et s'arracha +de mes bras. Abandonner Gelimer n'étoit pas un sacrifice que l'amour +même pût obtenir, et je n'avois que des désirs; je refusai Talaïs, +elle devint pâle de fureur, m'accusa d'indifférence, m'accabla de +reproches, m'assura de sa haine, me dit adieu et me quitta +brusquement. Je m'étois calmé pendant qu'elle s'abandonnoit à la +colère, je ne cherchai ni à l'appaiser ni à la suivre; content de +moi, en paix avec ma conscience, je rejoignis Gelimer avec plus de +plaisir encore: je lui contai ce qui venoit de se passer entre +Talaïs et moi; il m'écouta attentivement. Mon ami, me dit-il, les +passions sont les maladies de l'ame, la morale et la religion en +sont les seuls remèdes; heureux qui y a recours avant que leurs +progrès soient tels, que rien ne puisse les guérir! Talaïs, simple +élève d'une nature toujours sauvage quand la raison ne l'a point +adoucie, se livre sans détour et sans crainte; c'est à toi, éclairé +par des principes, à l'écarter de l'erreur qui la séduit. Elle te +veut pour époux; ce noeud peut-il faire ton bonheur? Le mariage, +sans doute, est le lien unique de félicité pour l'homme pur et +sensible; le plaisir l'enflamme, l'entraîne et l'abuse; mais il ne +le satisfait que pendant sa courte durée; veux-tu faire ton épouse +de Talaïs? Non, sans doute, répondis-je à Gelimer, je ne renonce +point à ma patrie, je ne veux point former, loin de mon père, ces +noeuds saints et éternels. Eh! que feras-tu de ton amie, me dit-il +alors, si tu l'as séduite, si elle s'est donnée à toi, si tu lui as +ravi sa pureté? Abandonneras-tu celle qui aura été la tienne? la +laisseras-tu pleurer jusqu'à la mort, sur l'instant qui l'aura unie +à toi? Je ne veux point séduire Talaïs, répondis-je; ses caresses me +troublent, mais elle n'a point enflammé mon coeur. Eh bien! fuis-là, +me dit Gelimer, crains la jeunesse et la nature; fuis la vierge +brûlante qui fera passer dans tes veines le feu qui la consume; les +dieux, l'honneur, l'humanité t'en conjurent. N'excite point son +amour par ta vue, sois son défenseur contre toi-même; protège l'être +foible que l'amour te livre. Gelimer continua long-tems à +m'entretenir; je l'écoutois avec admiration; je sentois s'éteindre +la flamme passagère des désirs; je me disois, la paix seule est un +bien pur et parfait; je me promis de ne point chercher à troubler le +repos qui rentroit si doucement dans mes sens, et d'éviter Talaïs. +Je ne sortis point dans la matinée, et le soir je chassai d'un côté +opposé à celui de nos rendez-vous. Ma chasse ne fut point heureuse, +le tems étoit sombre, je rentrai plutôt que de coutume, et je parlai +beaucoup moins qu'à l'ordinaire; j'écoutois même avec distraction; +j'attendois impatiemment l'heure du sommeil, elle arriva sans +m'apporter le repos que j'espérois; je revis le jour sans plaisir, +il s'écoula comme la veille, et plus tristement encore; en vain un +ciel pur et serein, le charme d'un beau jour, le chant des oiseaux, +la fraîcheur des vents, le parfum des fleurs, tout m'invitoit à un +doux ravissement: je ne voyois autour de moi que l'absence de +Talaïs. De son côté, elle me cherchoit, l'amour l'avoit emporté, +elle s'étoit reproché sa fureur, elle vouloit me trouver, +m'appaiser, car elle me croyoit offensé, sur-tout ne m'ayant point +trouvé à nos rendez-vous accoutumés. Elle étoit venue jusqu'à la +grotte, et s'étoit enfuie en ne trouvant que Gelimer. Enfin, elle +m'aperçut comme je revenois lentement et livré à une mélancolie +profonde; un cri qu'elle jeta ranima en un moment toute mon ame; +elle s'élança vers moi, se jeta à mes pieds, me conjura d'oublier +ses emportemens, me jura de m'aimer, de m'obéir, de m'être à jamais +esclave soumise. Attendri par des expressions si touchantes, je la +relevai avec empressement, je la fis asseoir près de moi sur un banc +de mousse. Là, sans lui avouer la grandeur de ma naissance, je lui +confiai les événemens qui m'avoient conduit dans ce séjour, mon +intention de m'en éloigner dès que je le pourrois, pour me réunir à +mon père. J'eus le courage de lui dire que ma religion, mes devoirs, +les moeurs de ma patrie, s'opposoient à mon union avec elle; je lui +conseillai de me fuir et de m'oublier. Mais la crainte de l'affliger +me fit mêler à mes sages discours, des expressions si tendres, des +soupirs si passionnés, que Talaïs y puisa de nouvelles espérances. +Nous nous séparâmes contens tous deux, moi d'avoir été sincère et de +la trouver si résignée, elle de m'avoir vu si tendre. Elle me promit +même de vaincre son amour, si je consentois à la revoir comme avant +notre querelle; j'y consentis et elle s'éloigna; je revins dans la +grotte avec toute ma sécurité. Gelimer la troubla de nouveau, et +m'effraya sur le piége caché que j'étois loin d'apercevoir; +cependant Talaïs remplit sa promesse, et ne prononça plus les noms +d'hymen ni d'amour; ses yeux seuls m'en parloient encore, sa bouche +observoit le silence, et je ne paroissois pas entendre ce qu'elle se +défendoit de me dire. Mais ces efforts lui coutoient beaucoup, et +insensiblement devinrent si pénibles, qu'ils altérèrent sa santé et +presque sa raison; elle versoit des pleurs et sourioit tout-à-coup. +A mon aspect, elle devenoit pâle et rougissoit au même moment; elle +ne pouvoit ni demeurer près de moi ni me quitter; si ses regards +rencontroient les miens, elle en étoit comme blessée. Elle ne +chassoit plus, et négligeoit jusqu'au soin de sa vie, passoit +quelquefois la nuit dans les bois, sans abri et sans nourriture; je +la retrouvois le matin à la place où je l'avois laissée la veille, +immobile et baignée de pleurs. Sa douleur, son abandon, un amour si +vrai, si soumis, un malheur si profond et si tendrement exprimé ne +pouvoient pas m'être indifférens, j'en fus ému jusqu'au désespoir. +Elle se meurt! disois-je à Gelimer; hélas! elle périt comme la +plante délicate exposée au soleil ardent; elle se meurt, et je +pourrois lui sauver la vie; la raison doit-elle ordonner sa mort? +Gelimer trouvoit dans la religion des armes puissantes contre ma +foiblesse; son flambeau sacré dont il m'éclairoit, me fit voir la +corruption et le vice, là où je n'avois entrevu que la tendre +compassion; m'arrêta prêt à tomber, et me soutint au bord du +précipice. Talaïs lassée de souffrir et de combattre, Talaïs cessa +tout-à-coup de venir me joindre. Gelimer profita de cet éloignement +pour me retracer mes devoirs; il ne savoit pas qu'il en existoit un +encore dans ma naissance et mon glorieux espoir, dans l'image que je +conservois des graces de ma mère, des vertus modestes dont elle +embellissoit l'amour, l'hymen et le trône; c'étoit comme elle que +devoit être mon épouse, la mère de mes fils, et non comme +l'infortunée Talaïs. Sa vue me rendoit mes désirs, son absence seule +me laissoit ma raison. Depuis long-tems je ne l'avois pas revue, et +j'étois tranquille; mais un matin, comme j'écartois la pierre qui +ferme l'entrée de la grotte, je l'aperçus assise sous ces chênes. +Hélas! la malheureuse attendoit depuis long-tems mon réveil; je +frissonnai à sa vue, elle me fit signe d'approcher, je courus lui +dire que Gelimer avoit besoin encore de ma présence. Je t'attendrai, +me répondit-elle avec un profond soupir; libre d'aller la rejoindre, +je ne pouvois m'y déterminer; un secret pressentiment retenoit mes +pas, et je me sentois agité de sombres pensées; enfin, je marchai +vers elle, elle paroissoit tranquille; mais en l'examinant, je la +trouvai languissante et abattue, sa main étoit brûlante, l'approche +de la mienne la fit tressaillir, ses cheveux étoient en désordre et +couvroient son visage; elle essaya de se lever et retomba sur le +gazon. O ciel! je n'en puis plus, dit-elle: je l'aidai à se relever, +elle pouvoit à peine se soutenir, elle s'arrêta incertaine et reprit +sa marche comme par une réflexion déterminée; elle trembloit, sa +respiration étoit pénible, son sein palpitant, j'étois moi-même +violemment agité. Mais observant qu'elle chanceloit à chaque pas, je +passai mon bras autour d'elle pour la soutenir, elle se laissa aller +sur mon épaule, un froid mortel la saisit, elle demeura comme +évanouie; peu-à-peu elle reprit ses sens, continua sa marche lente +et dans un profond silence. Son regard austère s'élevoit jusqu'aux +cieux et retomboit vers la terre; une fièvre brûlante la dévoroit; +le souffle de son haleine sembloit un air embrâsé. A ces terribles +effets, on reconnoissoit la passion dans toute sa violence; j'en +étois effrayé autant qu'ému, et je n'osois troubler la méditation +dans laquelle elle étoit plongée. Nous fîmes ainsi une assez longue +route, et nous parvînmes à un charmant bocage, au milieu duquel +s'élevoit une roche couverte de pampres; du sein de cette roche +s'élançoit en cascade une onde abondante et limpide qui, tombant +dans un bassin profond, contrastoit par le bruit de sa chûte, avec +la paix de ces lieux si rians et si calmes. La fraîcheur des ondes +conservoit encore au feuillage et aux gazons toute leur beauté +printannière, quoique nous fussions aux premiers jours de l'automne. +Arrivés sur la cime de la roche, Talaïs me fit signe de m'asseoir; +elle se plaça près de moi, passa un de ses bras autour de mon col, +appuya sa tête sur ma poitrine, et demeura en silence; je me sentis +baigné de ses pleurs, mon agitation étoit à son comble; Talaïs +sembloit réfléchir profondément. Après s'être ainsi doucement +reposée, elle parut plus calme; bientôt elle releva sa tête et me +regarda. Son visage pâle et décoloré étoit baigné de larmes, ses +yeux remplis de tristesse, tous ses traits peignoient la désolation; +je pressentois une partie de ce que préparoit si lentement son +désespoir. Ah! me dit-elle, avec un accent inexprimable, et qui +retentit encore autour de moi, je suis venue pour t'offrir encore +l'infortunée Talaïs... Dis, oh! dis-moi que tu la veux pour épouse! +O ma bien aimée, lui répondis-je, en passant mes bras autour d'elle; +oh! écoute-moi, tu ne sais pas tous mes secrets; tu ignores... +Barbare! me dit-elle, en m'interrompant et s'arrachant de mes bras, +garde tes funestes secrets; si je n'ai pas su plaire, je sais +mourir. A ces mots, plus prompte que le regard, elle s'élance du +rocher dans l'abîme, j'entendis le bruit de sa chûte... Je volai à +son secours, hélas! tous mes soins furent inutiles, le rocher étoit +élevé et l'abîme étoit profond. En vain je m'élançai dans l'onde, en +vain j'eus recours à tous les moyens que m'inspira mon coeur; la +nuit et la pénible certitude de la mort de l'infortunée, +m'arrachèrent de ce lieu funeste. Gelimer partagea mes justes +regrets. Le lendemain je courus vers l'abîme qui renfermoit la +tendre victime de l'amour; je ne m'en éloignai que le soir; j'y +retournai jusqu'à ce que son corps reparut sur les ondes; alors je +l'emportai jusqu'à la grotte; je lui avois destiné pour dernière +demeure le lieu consacré à nos entretiens; j'y creusai une large +fosse, que je remplis de fleurs et d'herbes odoriférantes; j'y +plaçai le corps de Talaïs, que je recouvris de fleurs, de +feuillages, de gazon; j'y plaçai une pierre gravée. Gelimer vint y +chanter l'hymne de la mort; et depuis j'y retourne chaque jour gémir +sur son sort et appaiser son ombre. Une perte aussi cruelle a jeté +dans mon ame une profonde amertume; mes premiers plaisirs ont cessé +de me plaire; ces bois sont déserts pour moi, ou ne m'offrent que +Talaïs mourante; mon seul bonheur est d'écouter Gelimer, de lui +prodiguer mes soins, de m'instruire à supporter les revers, à +combattre, à surmonter la douleur, à triompher d'un souvenir qui a +troublé mes sens et mon ame. Childéric se tut, on vit qu'il pensoit +à Talaïs, chacun respecta son silence. On approchoit de l'heure +destinée au sommeil; Childéric en avertit Gelimer. Ce ne fut que le +lendemain qu'il conduisit Viomade sur la tombe de Talaïs; celui-ci +lui raconta comment il l'avoit découverte, et montra au prince la +guirlande flétrie qu'il y avoit déposée lui-même. Childéric +renouvella le simple hommage qu'il avoit coutume d'offrir à la tombe +de sa malheureuse amante. De retour dans la grotte, le jeune prince +s'assit à table entre ses deux amis; il voyoit sur le front de +Gelimer la douleur et l'inquiétude, et dans les yeux de Viomade une +secrete espérance mêlée d'alarmes; il sentoit lui-même combien ces +déserts alloient devenir affreux pour le vieillard; mais Childéric +n'hésitoit point, il vouloit seulement rassurer Gelimer et donner +ses ordres à Viomade. A peine eurent-ils achevé leur repas, que +Childéric dit au brave: Je te dois, ami, une bien vive reconnoissance, +tu as traversé pour moi les déserts et les sombres bois, tu as +souffert, tu as exposé ta vie, et au milieu de tous les périls, +tu es venu me parler de mon père... Reçois les remercîmens que +je te dois, mais prépare-toi à recevoir bientôt ceux de Mérovée. +Demain, dès l'aurore, tu quitteras ces lieux, et je t'enseignerai +une route sûre et peu longue; le printems qui commence, embellira +ton voyage, je t'armerai de mes meilleures flèches, tu porteras à +mon père des tablettes sur lesquelles j'écrirai tout ce que je +croirai propre à le consoler de mon absence. Mais quand il apprendra +que la reconnoissance, la tendre amitié, dit-il, en se jetant dans +les bras de Gelimer et le pressant sur son coeur; quand il saura que +des sermens sacrés me retiennent ici, son noble coeur sera +satisfait; un fils ingrat, insensible et parjure ne seroit plus +digne de lui. O dieux! s'écrioit Gelimer, ne permettez pas que +j'accepte son sacrifice. Viomade, emporté par son zèle et sa +guerrière franchise, osa refuser de partir, représenta au jeune +prince que son retour sans lui couteroit la vie au monarque; +qu'Egidius, profitant de cet instant favorable, monteroit sur le +trône, que la couronne seroit à jamais perdue pour lui. Viomade, lui +dit le prince avec fierté, vous peignez mon père comme un roi sans +courage et sans vertu. Heureusement le ciel m'a fait un plus auguste +présent. Mérovée a survécu à la nouvelle de ma mort, à la perte +d'Aboflède, il ne succombera point, quand il sera sûr que je vis +pour l'aimer, et me rendre, s'il est possible, le digne héritier de +sa valeur et de ses vertus. Viomade désolé, offrit de conduire avec +eux Gelimer. Barbare! dit le prince, veux-tu donc sa mort? Comment, +tu peux proposer à un vieillard aveugle et mourant de l'arracher de +sa retraite, pour traverser un pays immense, accablé par l'âge, +exposé à la pluie, au vent, aux ardeurs du soleil, couchant sur la +terre, quand il ne peut faire un pas sans un appui! Tu veux +l'entraîner des Palus dans les Gaules! Eh bien! dit Viomade, qu'il +reçoive mes soins, mes services; je m'engage, par tous les sermens, +à vous remplacer près de lui. Le remplacer! remplacer Tcie! ô dieux! +s'écrie Gelimer, l'univers entier ne le pourroit pas. Mais, +ajouta-t-il, d'un air sinistre et terrible, demain je vous +répondrai. Non, mon ami, reprit le prince avec douceur, j'ai répondu +et Viomade m'entend; c'est comme fils de Mérovée que je lui ordonne +de renfermer à l'avenir un noble zèle que j'admire, tant qu'il ne +sort pas des bornes que je dois lui prescrire. Demain il partira, il +ira remplir de joie l'ame de mon père. J'ai encore des tablettes que +j'ai apportées de France; je sors pour écrire plus librement sous +ces chênes; venez, mon cher Gelimer, le tems est calme et doux; +venez, appuyez-vous sans crainte sur le bras de votre cher Tcie, +toujours votre fidèle appui. O Tcie! disoit Gelimer, que tu es beau +aux yeux de la divinité! qu'ils seront heureux les peuples gouvernés +par toi! Oh! si ta sensibilité ne t'égare point, si tu peux résister +aux passions du monde, quel roi sera plus grand, et quels peuples +seront mieux gouvernés! O moeurs pures de nos bois solitaires! ô vie +simple! et qui ne laisse point d'amertume, paix de l'ame, +n'abandonnez jamais celui pour qui je forme mes derniers voeux! +Childéric entraîna Gelimer hors de la grotte, et s'éloigna de lui et +de Viomade pour écrire au roi. Le jeune prince étoit plus ému qu'il +n'avoit voulu le paroître; il chérissoit son père, et ce n'étoit pas +sans effort qu'il avoit ordonné le départ du brave; il lui sembloit +aussi qu'il porteroit avec gloire le sceptre des rois, et il +connoissoit toute l'étendue de son sacrifice. Il se peignoit le +moment où tombant aux pieds de son père, il recevroit encore ses +douces caresses si chères à son souvenir; ce moment où, au milieu +des siens, entouré de sujets fidèles, il verroit dans tous les yeux +la joie de son retour. Il ignoroit quand un jour si beau se +leveroit pour lui; il sentoit ce que le tems pouvoit lui coûter. En +écrivant au roi, ses larmes coulèrent, son coeur fut déchiré; mais +il ne lui vint pas même à l'esprit qu'il fût possible de changer son +sort. Pendant qu'il écrit, Gelimer défend à Viomade de troubler ses +méditations, et reste sous les arbres. La nuit les réunit dans la +grotte, et Childéric éloigne tout entretien affligeant. Le vieillard +presse sur son coeur le jeune prince, l'embrasse et gagne son lit. +Childéric ferme la grotte et s'éloigne avec Viomade; il ne songe +point encore au repos, et remet ses tablettes à l'ami fidèle qui les +reçoit à regret; déjà il a tout préparé, jusqu'à l'arc, jusqu'aux +flèches dont il doit l'armer; il se propose même de l'accompagner +quelques heures, si Gelimer l'approuve. Childéric ne cesse de +répéter à Viomade tout ce dont il le charge pour son père, pour +Ulric, pour son fils Eginard, ami de son enfance et compagnon de ses +jeux. Une partie de la nuit s'est écoulée avant qu'il cherche le +sommeil; aussi étoit-il grand jour depuis long-tems lorsque les deux +amis s'éveillèrent. Surpris de voir déjà la matinée si avancée, et +étonnés du silence de Gelimer, ils se levèrent à la hâte; Viomade +courut ouvrir l'entrée de la grotte, et le prince s'approcha +doucement du vieillard; il paroissoit dormir profondément: hélas! +c'étoit du sommeil de la mort. Le généreux Gelimer, ne pouvant +supporter la vie loin de l'objet de sa vive et unique affection, ne +voulant pas l'arracher plus long-tems au bonheur et à la gloire, +s'étoit percé le coeur du javelot même du jeune prince; le trait +étoit encore dans son sein. A ce spectacle, digne d'admiration et de +larmes, Childéric jeta un grand cri; Viomade s'approcha avec +empressement, et le prince lui montra en silence le corps glacé de +son généreux ami. En vain ils retirèrent l'arme meurtrière du sein +vertueux qu'elle déchiroit; la mort avoit saisi sa proie; les soins +tardifs et impuissans ne rappelleront point son ame déjà parvenue +aux demeures célestes. O Gelimer! disoit Childéric, tu revis encore +dans mon coeur; puissent tes leçons n'en sortir jamais, et cette +action sublime et cruelle m'apprendre à mourir! Triste et désolé, +Childéric resta tout le jour près du corps de son ami; il y passa la +nuit entière, et le lendemain il songea à lui obéir. Terribles et +derniers devoirs!... Tous deux creusent au milieu de la grotte la +tombe que le sage a ordonnée. Childéric ne put l'y placer sans +verser des pleurs; il contempla encore cet ami qu'il alloit cesser +de voir. O mort! disoit-il, mort cruelle! déjà deux fois ma main, +innocemment coupable, t'a livré deux victimes. O Gelimer! ô Talaïs! +Le corps est recouvert de gazon; à mesure qu'il disparoît, la +douleur du prince est plus violente. Viomade place une large pierre +qu'il a trouvée près de la grotte, et qui recouvre la tombe; il y +grave ces mots: + + HONNEUR AUX MANES + DE GELIMER. + +La nuit le surprit encore occupé à graver cette inscription simple, +et au point du jour, armés de flèches, sur-tout de ce javelot qui +n'est, hélas! que trop cher à son triste possesseur, ils vont +quitter des lieux devenus si funestes; mais ce ne fut pas sans +adresser à la tombe les plus tendres adieux. Childéric salua les +chênes et les hamadryades, remonta sa petite colline, jeta sur +chaque arbrisseau, sur chaque fleur un regard attendri, redescendit +lentement ce petit sentier tortueux et bordé de gazon. Ces lieux qui +l'avoient vu grandir, penser, aimer, lui retraçoient à-la-fois tous +les premiers mouvemens de son ame. Il alla encore sur la tombe de +Talaïs porter des regrets et des fleurs, et ne quitta sa retraite +qu'après avoir payé à tous ces objets, qui la lui rendirent si +chère, le tribut d'une juste douleur. + +FIN DU LIVRE SEPTIÈME. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE HUITIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE HUITIÈME. + + Mérovée, trompé par Draguta, pleure et son fils et son ami; tant + de maux l'entraînent vers la tombe; il est mourant, et l'armée + qu'excite Egidius, demande un chef. Elle le choisit, c'est + Egidius; il doit recevoir le commandement de Mérovée même; le + jour est choisi pour son triomphe, et l'armée s'assemble au + champ de Mars. Déjà Egidius va recevoir la lance et le + bouclier. Ulric aperçoit dans le lointain voler la poussière, + et distingue deux hommes à cheval; il croit les reconnoître, il + s'écrie. Childéric s'élance dans les bras de son père, et + Viomade presse les genoux de son roi. L'armée en tumulte + partage la joie de son maître; on entoure, on écoute, on admire + Childéric. Egidius est oublié, et va cacher sa fureur. Mérovée + rentre dans la ville suivi de son fils, de son ami, et de toute + son armée. Il ordonne un pompeux sacrifice, et Diticas, après + la cérémonie, annonce au peuple la fête du Guy, et ordonne de + la part des dieux de choisir le jour pour élever Childéric sur + le pavois; l'armée y consent avec transport, et des prières + solennelles terminent le sacrifice. + + + + +LIVRE HUITIÈME. + + +Tandis que Mérovée, plein de confiance dans les paroles de l'oracle +et dans les soins d'un ami, attend avec une impatience mêlée +d'espoir, et compte les momens, Egidius qui a obtenu des secours de +Rome, et à qui Odoacre, roi des Saxons, en promet de nouveaux +encore, augmente chaque jour son parti. Il accuse déjà de lenteur le +traître Draguta; mais il est de retour, et se présente aux yeux du +roi, qui le voyant seul et accablé d'une feinte douleur, se sent +frappé, prêt à mourir. Le Hun, les regards baissés, le front abattu, +restoit en silence. Oh! parle, parle, malheureux! dit le roi, +quoique je ne t'entende déjà que trop. O père infortuné! dit +Draguta; écoutez ce triste récit.... Nous arrivâmes sans accident +jusqu'à l'habitation de ma nombreuse famille; je retrouvai encore +mon père plein de force et de santé, je lui avouai le motif de mon +voyage; je l'instruisis que je devois la vie à mon compagnon: mais +mon père en un moment détruisit mes espérances.... il m'apprit.... ô +ciel!... il m'apprit qu'Attila, furieux de sa dernière défaite, +avoit fait massacrer tous les prisonniers, sans en excepter votre +fils. Mon père m'assura l'avoir vu périr!... Je résolus de +n'apprendre cette affreuse nouvelle à Viomade que lentement et avec +précaution; mais son zèle impatient hâta mon aveu. Ah! comment vous +peindre sa douleur? jugez-en par les effets. Son sang déjà échauffé +par la fatigue d'une aussi longue route, s'enflamma; une fièvre +ardente le dévoroit: il tomba dans un affreux délire, nous lui +prodiguâmes inutilement nos soins; tout-à-coup la raison lui revint, +et il me fit appeler. Pars, Draguta, me dit-il, va porter au roi, +mon maître, ces tristes détails; dis-lui que Viomade est mort de +douleur, porte-lui mes flèches, et donne-moi mes tablettes, je veux +y tracer un dernier adieu. Mais tandis que je les lui présente... il +expire en nommant son roi.... Voici ses tablettes et ses flèches.... +Depuis long-tems Mérovée n'écoutoit plus, et Draguta auroit pu +parler long-tems encore, sans être interrompu. Le roi immobile et +glacé, l'oeil fixe et l'ame suspendue, cessoit de le voir et même de +l'entendre; sa douleur trop vive avoit comme anéanti tout son être, +il ne la sentoit plus. Ceux qui l'entouroient en furent effrayés, +sa blessure se r'ouvrit, il tomba baigné dans son sang, on craignit +pour sa raison et pour sa vie; plus malheureux il vécut, et se +rappella tous ses revers. Draguta, satisfait du succès de sa +trahison, courut en recevoir le prix. Egidius lui remit la somme +qu'il lui avoit promise, et le nomma au grade dont il l'avoit +flatté; mais sachant que l'homme qui s'est déjà vendu au crime est +toujours prêt à se vendre de nouveau, et à trahir celui qu'il a +servi, il le fit empoisonner dans un festin. Récompense digne d'un +traître. + +Egidius, délivré de ceux qu'il redoutoit le plus, apprit avec une +extrême joie, que la santé de Mérovée laissoit peu d'espoir de le +conserver long-tems. La paix étoit loin de disposer les Francs à se +nommer un chef qui pût remplacer le roi mourant, et les conduire aux +combats; mais Egidius annonçoit toujours les Saxons, et le seul +espoir des batailles suffisoit pour enflammer ces Francs valeureux. +Ce bruit d'ailleurs n'étoit pas sans fondement: Odoacre menaçoit +Angers; dans ce moment, attaqué lui-même par les Visigoths, il ne +songeoit qu'à se défendre; mais il étoit facile de déterminer les +troupes à ne pas attendre l'ennemi, elles furent assemblées +tumultueusement et sans connoître elles-mêmes la main qui les +faisoit agir. Bientôt l'air retentit de leurs murmures; elles +osèrent accuser le roi d'inaction, d'oisiveté, et enfin demander à +haute voix un chef et la guerre. Mérovée mourant, ignoroit ces +clameurs séditieuses, mais il fallut l'instruire du voeu de ce +peuple barbare et insensé. Egidius avoit été nommé au champ de Mars; +il devoit commander les armées sous les ordres du monarque; de là au +trône il n'étoit qu'un pas; ce pas Egidius comptoit le faire +bientôt. L'armée, cruelle jusques dans ses respects, voulut que +l'ambitieux romain reçût le commandement des mains du roi: on +choisit le jour le plus prochain, et les plus hardis parmi les +mutins se chargèrent de porter au monarque le voeu du peuple. Ce +voeu pourtant n'étoit pas général; les guerriers qui avoient marché +contre les Romains, se voyoient avec honte sous les ordres d'un +ennemi vaincu par eux. Mérovée ne put, sans surprise, apprendre un +choix si humiliant pour les Français. Quoi, leur dit-il, c'est le +stipendiaire des Romains qui va conduire mes guerriers! c'est celui +à qui j'ai enlevé la moitié des Gaules, qui va commander les mêmes +troupes qui l'ont renfermé dans Soissons! N'est-il donc parmi vous +aucun soldat courageux, aucun général vainqueur? Prêt à descendre +vers la tombe, accablé de douleur, aurois-je celle de prévoir +l'instant où mon peuple, libre du joug romain, dont il fut délivré +par les Mérovingiens, ira de lui-même s'offrir à ses ennemis? Ce +discours jeta le désespoir dans le coeur des braves qui +l'entendirent; mais il ne toucha point les rebelles, qui se +retirèrent, en suppliant respectueusement le roi de consentir à +paroître au champ de Mars. Cette démarche révoltoit sa noble fierté, +affligeoit son ame; cependant le conseil l'engagea à conserver par +là l'apparence du commandement, et quoique avec une profonde +tristesse, il s'y décida. + +Mérovée cependant ne tenoit plus à sa grandeur; il n'avoit plus de +fils à qui la transmettre; il ne tenoit pas plus à la vie, il +n'avoit plus d'épouse, plus d'ami pour l'embellir;... mais il +chérissoit son peuple, et aimoit sa gloire. + +Il parut ce jour que hâtoient les voeux d'Egidius. On étoit dans le +plus beau mois de l'année, et le soleil fier d'éclairer le monde, +planoit du haut des airs, brillant et couronné de ses rayons; les +troupes déjà revêtues de leurs armes qui étinceloient frappées des +feux du dieu du jour, se rendoient au champ de Mars, et se livroient +à cette joie immodérée que cause toujours au peuple un spectacle, +quel qu'en soit l'effet ou la cause. Mérovée parut entouré de ses +braves, qui pouvoient à peine contenir leur indignation; il étoit +sur un char traîné par des taureaux superbes, revêtu de ses habits +royaux; la majesté de son visage n'étoit point éteinte par la +douleur dont il conservoit la trace; son aspect noble et touchant +émut tous les coeurs; on voyoit tomber des yeux des plus grands +guerriers, ces pleurs qui honorent le courage. Les cris de vive le +roi! ces cris si chers aux Français, se firent entendre, et Mérovée, +malgré les maux sans nombre dont il étoit dévoré, ne les entendit +pas sans émotion; il sentit qu'il étoit aimé, ce mouvement fut doux +pour son ame. Un trône élevé attend le roi; Egidius, palpitant +d'impatience et de joie, comptoit les instans; agité d'une secrète +inquiétude, il voudroit encore presser son triomphe qui s'apprête. +L'armée se range en bataille, chacun reprend son rang. Le roi monte +sur son trône; déjà on lui présente la lance et l'épée dont il doit +armer Egidius, déjà le perfide romain enlève fièrement son casque, +va le remettre à Valérius, et pour la dernière fois se prosterne +devant le roi, qu'il se propose de renverser; les braves détournent +les yeux d'un spectacle qui les désespère, l'armée attentive observe +un profond silence. Ulric porte au loin ses regards,... un objet l'a +frappé, son coeur en est ému;... il fixe encore ses yeux sur l'objet +qui s'approche, il ne s'est pas trompé!... S'élançant tout-à-coup, +repoussant Egidius, et paroissant au milieu de l'armée... Soldats! +arrêtez, arrêtez! s'écria-t-il; voici Childéric; voici Viomade, +voici le fils du roi! et tombant aux genoux de Mérovée: O roi! digne +d'un si grand bienfait, voilà votre fils... En croira-t-il ce +discours? ah! s'il en doute, ce doute fera bientôt place à la plus +délicieuse certitude. Mérovée, à peine descendu de son trône, voit +sauter de cheval, légèrement à terre, le plus beau des hommes, et +sent dans ses bras le plus tendre des fils; Viomade se présente à +son tour; Mérovée le presse contre son coeur, l'armée partage +l'attendrissement et la joie de son maitre. La beauté, dont l'empire +est si prompt et si assuré, leur parle déjà en faveur de Childéric; +on le presse, on l'entoure; Egidius est oublié, il le voit, il le +sent, pâlit de fureur, et frémit de rage.... O traître Draguta! +osoit-il dire: c'est à présent qu'il regrette que la tombe où il l'a +précipité, le dérobe à sa vengeance. Childéric se rend aux voeux du +peuple, impatient de le voir; il se mêle à l'armée. Le tems qui a +développé ses traits ne les a point changés, mais son vêtement +sauvage donne à ce visage doux et riant, une grace inconnue qui +entraîne. Les Francs admirent surtout sa belle chevelure blonde et +bouclée, ornemens des rois... Lui-même reconnoît une foule de +guerriers, il les nomme, se rappelle leurs exploits, revoit grands +et hardis ceux qu'il a laissés enfans comme lui; enfin il aperçoit +le jeune et charmant Eginard, le fils du brave Ulric, celui qu'il +aima dès le berceau; Eginard attendoit un souvenir de son maître, il +reçut les caresses de son ami; Childéric parut transporté de joie en +le voyant; tant de marques de sensibilité ravirent les coeurs. La +mémoire est sans doute le présent le plus magique que le ciel puisse +faire aux grands de la terre, celui qui leur attire le plus d'amour. +Quand un regard est une faveur, un mot une distinction, combien un +souvenir honore! combien cette marque de bienveillance flatte le +sujet qu'elle énorgueillit! O rois, qu'il vous est facile d'être +aimés, et d'être aimés avec idolâtrie! O vous! qui entourés de la +majesté du trône, de ces rayons presque divins, paroissez déjà à nos +yeux si imposans et si fiers, quand vous adoucissez pour nous cette +effrayante splendeur, que nous passons rapidement du respect à +l'amour! mais, hélas! pourquoi ne suffit-il pas que vous soyez +sensibles pour nous rendre heureux? pourquoi les rois bons, ne +furent-ils jamais les bons rois? pourquoi, enfant mutin et +indiscipliné, l'homme abuse-t-il de tout, et a-t-il besoin d'un +frein sévère? + +Le retour de Viomade n'est pas moins cher à l'armée; ce brave qui a +combattu tant de fois au milieu de ces rangs, et dont on déploroit +la mort, lui est rendu. Les soldats veulent connoître par quels +miraculeux événemens le prince a disparu, comment Viomade l'a +retrouvé; chacun l'interroge, il répond: ce qu'il dit vole de bouche +en bouche; le jour se passe tout entier dans ce désordre heureux. +Childéric s'est rapproché plusieurs fois de son père, de ce tendre +père, qui le contemple avec cette joie paternelle que son coeur ne +peut contenir; il croit, lorsqu'il sourit, revoir Aboflède, il +croit l'entendre, c'est sa voix douce et persuasive. Egidius, qui +n'a pu détourner l'attention du peuple des objets qui le captivent, +va cacher sa honte auprès d'Egésippe qu'il adore; et le roi, +accompagné de son fils, reprend le chemin de Tournay. Viomade, +entouré des braves, suit le char royal, et le roi rentre dans son +palais, aux acclamations générales. En revoyant sa famille, chacun +raconta ce dont il avoit été témoin, ce qu'il avoit entendu. +Childéric, si visiblement protégé par les dieux, échappé +miraculeusement aux barbares, après avoir vécu dans les forêts; +Childéric, si sensible à l'amitié, si beau sous ces vêtemens de peau +d'ours, armé de ses flèches légères, et porteur du javelot; +Childéric enfin étoit l'objet de tous les discours; déjà on +l'aimoit, déjà on l'élevoit en pensée sur le pavois; le peuple se +précipite en foule par-tout où il porte ses pas; plus il se montre, +plus on est impatient de le voir encore. Amiens, cette première +capitale de la France, supplia Mérovée de revenir dans ses murs; il +y consentit, et fier de son bonheur, il accompagna Childéric dans +les différentes villes où il se fit voir aux peuples, charmés de sa +présence. Childéric avoit déjà quitté les vêtemens qu'il portoit +dans les bois, et revêtu ceux d'un guerrier français; tous deux le +parent également, et cette main qui lançoit adroitement la flèche de +Bélénus, brandit avec grace la lance de Mars. Le casque brille sur +ce front rempli de candeur, ses yeux si beaux en paroissent plus +fiers, et les boucles blondes, qui voltigent autour du casque, +mêlent leurs ondulations à l'éclat guerrier des armes; c'est ainsi +que le jeune prince paroît formé pour la gloire et pour l'amour. + +Mérovée, impatient de connoître à quels événemens il devoit le +retour inespéré d'un fils et d'un ami, n'avoit pas attendu si +long-tems pour s'en instruire; dès le soir même de leur arrivée, il +avoit interrogé Viomade et son fils. Mérovée admiroit moins les +circonstances extraordinaires du récit de Childéric, que la +vivacité, l'éloquence de ses discours. Ce n'étoit point le farouche +élève de la nature, le sauvage enfant du désert qui s'exprimoit, +mais un prince noble et rempli de grace, qui développoit à ses yeux +une ame pure, des sentimens délicats, des pensées sublimes. Malgré +tous les maux que lui a causés Gelimer, le roi sent combien il doit +révérer la mémoire de l'homme vertueux, qui a semé dans le coeur du +prince de si précieux principes, et il adresse à son ombre un pieux +hommage. Ce n'est point assez encore, Mérovée ordonne un pompeux +sacrifice pour remercier les dieux protecteurs de son fils; mais il +ordonne aussi qu'il soit célébré en l'honneur de Gelimer. Les Bardes +consacrèrent dans leurs vers sa vie sublime et sa mort généreuse: +c'est ainsi que son histoire, transmise d'âge en âge, nous est +parvenue. + +Le jour fixé pour le sacrifice, Diticas le célébra selon l'usage +accoutumé. Après la cérémonie, il monta sur une élévation +triangulaire, dont chaque côté portoit un des noms des trois plus +puissans dieux des Druides, Teutatès, Taranis, Esus: de cette +élévation, il félicita le roi, loua Viomade, et versa sur le prince +l'eau lustrale. Mais alors, prenant une voix terrible, et que +l'armée crut être celle des dieux mêmes, il reprocha aux Francs +d'avoir douté du retour de Childéric, quoique lui-même, inspiré du +divin esprit, le leur eût annoncé; il leur reprocha d'avoir cru les +perfides paroles d'un traître, de préférence à celles des oracles, +dont lui-même avoit été l'interprète; il les menaça du courroux +céleste, lança l'imprécation contre ceux qui vouloient confier le +commandement à Egidius; annonça les ténèbres éternelles, fit +trembler les soldats, par-tout ailleurs intrépides, et qui, +prosternés devant le ministre d'un dieu terrible, se croyoient déjà +précipités dans les abîmes du monde. Diticas voyant la consternation +générale, s'arrêta, puis d'une voix plus douce, conjura les dieux de +s'apaiser, et s'adressant encore au peuple muet et effrayé, il lui +promit de ne pas quitter le pied des autels sans avoir obtenu leur +pardon. Je vous annonce, ajouta-t-il, que je célébrerai, la sixième +lune du solstice d'hiver, la fête du Guy de chêne, cette fête si +chère à vos coeurs, et qui est toujours suivie d'une heureuse année; +que ce jour soit beau pour tous les Francs, que ce jour soit +consacré par tout ce qui peut le rendre auguste, qu'il répare vos +fautes et assure votre bonheur, qu'il soit enfin le jour choisi pour +donner à Mérovée un successeur, et la récompense de son courage et +de ses vertus; enfin, qu'en sortant de la cérémonie qui vous +réconciliera tous avec vos dieux outragés, nous volions au champ de +Mars élever Childéric sur le pavois: puisse-t-il, sous l'exemple du +meilleur des rois, apprendre long-tems encore à gouverner!... +Est-ce là votre volonté, reprit Diticas, Francs, acceptez-vous ce +que je vous propose? Depuis son arrivée, Childéric étoit l'amour de +tout le peuple; l'offre de Diticas étoit déjà le voeu de l'armée, le +consentement fut général. Diticas promit qu'à ce prix les dieux +seroient satisfaits, et congédia l'armée; le roi quitta aussi le +bois sacré, et se retira rempli de reconnoissance envers les dieux, +leur demandant encore de prolonger sa vie, jusqu'à l'instant où il +auroit vu élever sur le pavois ce fils qu'il aimoit, chaque jour, +avec plus d'ardeur. L'heureux Viomade jouissoit du bonheur de son +roi, du fruit de ses travaux, de la reconnoissance du jeune prince, +et de l'estime de toute la France, récompense méritée, mais la seule +digne de ce coeur généreux. + +FIN DU LIVRE HUITIÈME. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE NEUVIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE NEUVIÈME. + + Egidius espère encore. Mérovée, ranimé par le bonheur, retrouve + des forces momentanées, et instruit son fils des devoirs des + rois. La fête du Guy est célébrée, et après la cérémonie, le + grand prêtre, suivi du roi, du prince, des braves et de + l'armée, se rend au champ de Mars. Fureur d'Egésippe. Elle vole + au champ de Mars. Trouble de Childéric à la vue de la belle + romaine. Premiers mouvemens d'un amour extrême. Egésippe voit + son triomphe et se promet une grande vengeance. Viomade lit + dans le coeur du jeune prince, et s'afflige; il essaie en vain + de l'éclairer. La fête est achevée; Childéric n'a vu + qu'Egésippe, et ne songe qu'à elle. Mérovée s'affoiblit et + expire dans les bras de son fils. Il est regretté de tous les + Francs; son corps est réuni à celui de la reine Aboflède. La + douleur de Childéric est vive et constante. Il paroît même + oublier Egésippe. La gloire l'entraîne encore loin d'elle; il + combat Odoacre, il est vainqueur; et prêt à rentrer dans + Tournay, il est reçu par Egésippe, qui, entourée des épouses + des guerriers, porte comme elles des couronnes aux vainqueurs. + Une fête superbe attend le roi. Egésippe y développe autant + d'art que de charmes; la nuit se passe dans les jeux, et + Childéric, entièrement livré à l'amour, ne quitte Egésippe + qu'avec effort et plein du désir de la revoir. Il évite tout + entretien avec Viomade. Le brave désespéré se tait; le sommeil + fuit l'un et l'autre. + + + + +LIVRE NEUVIÈME. + + +La fête du Guy étoit la plus agréable aux Francs; l'année où l'on +pouvoit le découvrir étoit ordinairement abondante; le peuple, loin +de voir dans cette fertilité une suite naturelle des combinaisons du +tems et des saisons, la croyoit au contraire un effet particulier +attaché à la religieuse cérémonie. Egidius espéroit en vain +s'opposer à cette journée redoutable; il lui reste des partisans, de +l'or, une armée; le prince est jeune et sans défiance, son coeur +s'ouvre facilement à l'amitié, il est ardent et sensible; Egidius +compte sur ses ressources, se flatte encore, et va cacher dans +Soissons son inquiétude et ses espérances, après avoir dispersé et +instruit de nouveau tous ceux dont il connoît l'adresse, l'intrigue, +la fidélité et les moyens. + +Mérovée, pour qui le bonheur est une nouvelle source de vie, a +retrouvé ses forces épuisées; il sent que ce nouvel effort du +flambeau prêt à s'éteindre, ne fera qu'en hâter la fin, et il +profite de ses derniers instans pour instruire son fils de ses +devoirs si pénibles et si grands; de l'état de son royaume, de ses +ressources, et des imperfections du gouvernement. Childéric s'étonne +que l'autorité royale ait tant de bornes. Ce n'est pas ainsi que +commande l'empereur à Pékin, il s'en indigne; cette dépendance du +trône, qui s'oppose à la force du gouvernant en la divisant, à sa +paix intérieure en multipliant les pouvoirs et les volontés, irrite +son génie et son ame. Mérovée essaie en vain de lui faire sentir que +ces lois, suite d'un établissement encore peu assuré, ont été +nécessaires; Childéric a peine à y soumettre sa raison, encore moins +son coeur. Gardez-vous, disoit Mérovée, de tenir vos peuples dans +une longue paix, ils tourneroient leur activité contre vous et +contre eux. Vos troupes, par-tout triomphantes, remplissent de +terreur leurs ennemis. Profitez de l'instant que vous ménage la +victoire. Le meurtre d'Aëtius, la mort de Valentinien, celle de +Maximus, les ravages de Genseric, la division des chefs de l'empire, +l'ignorance de leurs généraux, l'expérience et les victoires des +vôtres, les revers qui ont découragé vos ennemis; tout enfin vous +dit de combattre. Tournez d'abord vos armes contre Odoacre; +réduisez-le à une retraite prompte; attaquez-le avant qu'il ne soit +reposé de ses combats; chassez-le des îles de la Loire; repoussez +les Allemands qui se préparent à envahir les Gaules; chassez les +Romains loin de vous, et étendez votre royaume sur l'Oise et la +Seine: ensuite soyez législateur; car les sages lois font plus pour +le bonheur des peuples que les grandes conquêtes. + +Ainsi parloit Mérovée, et Childéric, impatient de se distinguer +aussi, attendoit la saison guerrière pour marcher contre les Saxons; +mais l'hiver commençoit à peine, et il falloit qu'il s'écoulât tout +entier. La fête du Guy devoit se célébrer, et Childéric devoit être +élevé sur le pavois. Ce jour mémorable que redoute Egidius, paroît +enfin, et déjà l'entrée du bois est remplie d'un peuple immense; +toutes les prêtresses avoient le droit d'assister à ces fêtes; mais +les vierges s'y distinguoient par leur voile et les apprêts de la +cérémonie, qui n'étoient confiés qu'à elles. Le grand prêtre, revêtu +de ses plus magnifiques habits d'un lin éclatant et parsemé d'or, +couronné de feuilles de chênes, parut au milieu des vierges +qu'entouroient les prêtresses et les Druides; la foule sainte marche +pompeusement jusqu'à l'arbre possesseur du Guy sacré. Diticas, +soutenu par ses Druides, monte sur l'arbre, grave sur son tronc et +sur deux de ses plus belles branches, le nom des dieux; alors, +recevant des mains d'une des vierges, la serpe d'or destinée à +couper le Guy, il chante plusieurs fois ces paroles que répètent les +vierges, les prêtresses, les Druides, et toute l'armée: + + AU GUY L'AN NEUF. + +Ensuite il coupe le Guy, que les vierges reçoivent dans le sagum +blanc qu'elles tiennent étendu. Le grand prêtre redescendu, plonge +le Guy dans l'amula rempli d'eau, et prenant l'aspersoir des mains +virginales qui le lui présentent, il répand au loin l'eau lustrale. +Le peuple croyoit alors être délivré de tous maux, et surtout des +sortiléges qu'il redoutoit beaucoup. + +Cette cérémonie eut lieu l'an 458, la sixième lune du solstice. A +peine fut-elle terminée, que Diticas promit aux Francs les +bienfaits du ciel, et marcha vers le champ de Mars, suivi des +Druides et de toute l'armée. Mérovée, toujours languissant, fut +transporté sur un brancard formé de lances croisées et de drapeaux +conquis. Ce moment étoit le plus beau de sa vie; il remercioit les +dieux de l'en avoir rendu témoin, et jetoit un regard satisfait sur +le sceptre qu'il alloit déposer dans de si chères mains. + +La renommée, toujours prompte à parler des rois, a déjà porté le +désespoir et la fureur dans l'ame d'Egésippe. L'altière romaine, +venue dans les Gaules pour retrouver Egidius qu'elle aime, et à qui +sa main est promise, avoit espéré le trône, et ne peut voir sans une +secrète rage le jour qui doit le lui ravir. Elle habitoit un château +près de Tournay, et c'étoit pour servir son amant qu'elle ne l'avoit +pas rejoint. A une rare et majestueuse beauté, Egésippe joignoit un +esprit adroit, un caractère violent, mais dissimulé. Eloquente, elle +séduisoit par ses discours ceux qui échappoient à ses charmes; +habile à lire dans les coeurs, prompte à changer de formes, elle +empruntoit jusqu'au caractère même de ceux qu'elle vouloit +subjuguer, sûre de les vaincre. Egidius ne devoit ses partisans +qu'aux graces ou à l'adresse de son amante; elle seule avoit +entraîné les volontés en charmant les coeurs. Le retour de Childéric +avoit déjà détruit une partie des espérances de l'ambitieuse; le +jour qui va le couronner les anéantit; elle voue une éternelle haine +à cet ennemi, qu'elle ne connoît pas encore. Tout-à-coup, un vague +espoir de vengeance la ranime; elle ordonne que son char soit +attelé, elle-même conduira ses coursiers dociles et impatiens; elle +sera témoin de cette fête, dont la seule pensée l'enflamme de +courroux; elle monte sur le char léger, qu'entraînent rapidement +deux chevaux superbes; debout, elle tient les rênes, et s'élance +vers le champ de Mars. Telle étoit Diane avant qu'Endimion eût +touché son ame, et avant que l'amour eût adouci son sourire. + +L'auguste cérémonie étoit commencée, et Childéric élevé sur le +pavois; une brillante couronne ornoit sa tête, le manteau royal +étoit attaché sur ses épaules, un riche baudrier ceignoit sa taille +élégante; il tenoit en main le javelot, sceptre de Pharamond, et que +l'amitié sanctifia si cruellement. La joie prêtoit à ses traits +nobles et réguliers, un nouvel éclat; la reconnoissance, plus de +douceur: il promenoit sur toute l'armée ses regards attendris; on +voyoit dans ses yeux tout ce qui se passoit dans son coeur; il étoit +beau de ses traits, de sa jeunesse et de son ame... Egésippe le +voit, s'étonne, et le hait encore davantage; plus elle le trouve +supérieur à son amant, plus sa jalouse envie s'en accroît; elle fait +le tour de l'enceinte, y pénètre, et vient se placer en face du +pavois. Le murmure qu'excite son audace, se change en admiration; +Childéric l'aperçoit et rougit, il la regarde, il pâlit et +chancelle. Egésippe jouit de son triomphe, un léger sourire +l'embellit. Ce n'est pas une ame pure et neuve encore, qui pourroit +échapper à sa beauté; sur son front, d'une éclatante blancheur, sont +tressés des cheveux d'ébène que réunissent des liens de pourpre et +d'or; ses yeux fiers et indifférens commandent l'amour; cette bouche +fraîche et vermeille laisse entrevoir les plus belles dents, et ce +col d'albâtre, qui porte avec grace cette tête magnifique, s'entoure +de ces riches parures qui n'ont jamais frappé les regards du jeune +prince, accoutumé aux sauvages couronnes de Talaïs; une légère +tunique blanche, serrée d'une riche ceinture, couvre des charmes +qu'elle laisse deviner; un manteau de pourpre, et qu'agite les +vents, flotte avec grace autour de sa taille majestueuse. Jamais une +semblable divinité ne parut aux yeux du jeune monarque; il ne peut +les en détacher, oublie le pavois, le trône et sa grandeur. Viomade, +qui près de son maître et heureux comme lui, suit tous les mouvemens +du jeune roi, a vu le trouble qu'excitoient en lui les charmes +d'Egésippe; il a senti avec effroi tout ce que sa fatale beauté +prenoit d'empire sur un coeur ardent et tourmenté du besoin d'aimer. +Viomade sait que l'on ne s'oppose qu'en vain à l'amour, qu'il +s'irrite même des obstacles, qu'enfant léger des désirs, il meurt +avec lui trop souvent, dès qu'ils sont satisfaits, mais qu'il +s'enflamme par la résistance. Cependant le caractère et l'ambition +d'Egésippe, effraient Viomade; il n'ose inquiéter le roi de ses +tristes réflexions, et les renferme dans son coeur. La cérémonie +s'est achevée, Childéric est descendu de dessus le pavois; rappelé à +lui-même par le mouvement qui se fait autour de lui: Soldats, +dit-il, je jure de vivre pour vous aimer, et de mourir, s'il le +faut, pour vous défendre. Volant alors vers le roi, se jetant à ses +genoux, ôtant promptement la couronne de dessus sa tête, et la +plaçant sur celle de son père: Grand roi, dit-il, portez la +long-tems pour le bonheur des Francs et pour le mien. Détachant de +même son manteau et toutes les marques extérieures de la royauté, il +se revêtit de l'armure d'un simple soldat, et prenant des mains d'un +d'entre eux le brancard qu'il portoit à l'aide de plusieurs autres, +le jeune roi marcha chargé d'un fardeau glorieux et cher, de son +auguste père. Le peuple versa des larmes, Viomade adoroit son jeune +maître, Ulric ne pouvoit retenir son admiration, tous les braves +vouloient mourir pour lui. O sensibilité! premier et précieux don +que Dieu fit à l'homme dans un jour tout de bienveillance, source +des douces larmes et des plaisirs parfaits! ô bien de l'ame et +charme de la vie! pourquoi le méchant peut-il abuser de votre +abandon, emprunter vos traits et déchirer le coeur que vous lui +ouvrez? + +De retour au palais, où s'apprête un somptueux festin, Childéric +paroît distrait et rêveur; ses regards inquiets s'égarent sans +espoir: Viomade sait ce qu'ils cherchent vaguement; il croit qu'en +ôtant l'espérance au prince, il arrêtera ce sentiment dès sa +naissance; il ne connoît pas encore le coeur brûlant de Childéric, +il ne sait pas que l'amour espère, malgré l'amour même. Enfin +s'étant approché du jeune roi, il le félicita sur les événemens du +jour, et celui-ci lui répondit avec grace, que c'étoit lui surtout +qu'il falloit en féliciter, puisque ce jour étoit son ouvrage. +Avez-vous pu remarquer, continua Viomade, votre superbe ennemie, +l'ambitieuse Egésippe, l'amante et bientôt l'épouse d'Egidius? son +adresse vous eût enlevé le trône sans votre retour. Que de haine +remplissoit ses yeux à votre aspect! que de courroux éclatoit dans +ses regards!... Childéric rougit, et se tut; la haine, il ne l'a +jamais conçue, et cependant il sent qu'il peut haïr Egidius. Le +prince, agité de ce qu'il apprend comme de ce qu'il éprouve, tombe +dans une profonde rêverie; Viomade seul en connoît la cause, et +cherche à l'en distraire par son entretien, par le chant des Bardes, +et en lui présentant tour-à-tour les braves dont il reçoit +l'hommage. Childéric se rappelant Eginard, s'approche avec respect +du roi, et lui demande de vouloir bien admettre ce jeune soldat au +rang des braves. Mérovée y consent avec joie; c'étoit récompenser +Ulric dans ce qui lui étoit le plus cher; il avoit encore d'autres +fils plus jeunes qu'Eginard, qui touchoit à sa vingtième année, et +qui joignoit au courage d'un Français, la gaieté, les graces, la +franchise et la légèreté de sa nation. Eginard avoit des yeux +spirituels, un sourire fin, la fraîcheur de son âge, une taille +élégante, dansoit, chantoit, montoit bien à cheval, se battoit +encore mieux, aimoit, plaisoit surtout, et paroissoit s'attacher +plus sérieusement à la tendre Grislidis, fille de Mainfroy. Ulric +apprit de Mérovée l'honneur qu'alloit recevoir son fils; il +s'empressa de le chercher, de le présenter lui-même à Childéric, qui +le conduisant aux pieds du roi, remit au monarque la lance et le +bouclier dont il devoit armer Eginard. En vain Mérovée se +défendit-il de recevoir les hommages, en vain pressa-t-il Childéric +d'armer lui-même son ami.--Non, non, répondit le jeune prince, ce +n'est pas à ce bras sans gloire qu'appartient un tel avantage; +faites plus, ô mon père! dit-il en se jetant à genoux, acceptez mes +services, que je sois du nombre de vos plus dévoués sujets; si je +n'ai pas encore, comme eux, l'honneur d'avoir vaincu sous vos +ordres, je vous porte un coeur aussi fidèle que le leur... Mérovée, +attendri de ces marques de respect et d'amour, ne put refuser à son +fils une demande si modeste; il le reçut avec les cérémonies +accoutumées, ainsi qu'Eginard, et tous deux se tenant par la main, +allèrent embrasser les compagnons d'armes, parmi lesquels ils +venoient d'être admis. Depuis ce jour, Childéric ne parut à la cour +du roi que comme les autres braves, n'accepta aucune distinction, +refusa tout autre hommage, et fut le plus empressé comme le plus +respectueux de tous. Ces soins cependant ne pouvoient distraire +entièrement sa pensée de la superbe romaine; l'ambition qui l'a +séduite n'étonne pas le prince, elle est faite pour le trône, se +disoit-il. Ah! qui n'obéiroit à ses lois?... Mais cette couronne +qu'elle envie, ne puis-je pas la lui promettre, la lui donner?... +Elle aime, hélas! elle aime l'heureux Egidius! Et qu'importe un +trône, quand on aime? Childéric, depuis l'instant où Viomade lui a +parlé d'Egésippe, craint tout entretien avec lui; il redoute +d'entendre encore nommer Egidius, il craint d'entendre redire ce +qu'il s'efforce d'oublier. Eginard, plus jeune, sera sans doute +moins sévère; mais Eginard est l'ennemi du nom romain, il connoît +les séductions de l'ambitieuse, il aime trop son maître pour ne pas +haïr Egésippe, et Childéric voyant tant de coeurs irrités contre ce +qu'il aime, sent l'amour l'enflammer davantage encore; il croit se +devoir à lui-même de venger au fond de son ame l'objet de son +délire; il cherche en vain à la voir: renfermée dans son château, +elle médite en secret et espère encore, rien ne la désarme, et ce +jeune roi, dont on lui redit les actions modestes et généreuses, ce +prince, paré de tant de vertus, n'est pour elle qu'une victime +qu'elle veut immoler à son ambition et à son amant. + +Le bonheur sembloit retenir encore l'ame fugitive de Mérovée; mais +la mort réclamoit sa proie, et il sentoit sa fin s'approcher. +Childéric n'entrevoyoit ce moment qu'avec une vive douleur; les +braves, désolés, le voyoient approcher avec effroi. Mérovée seul +étoit tranquille, et attendoit la mort comme le repos de la vie: il +prioit souvent Viomade de conserver à Childéric l'amitié qu'il +avoit eue pour lui-même, le conjuroit de l'éclairer de ses conseils, +de l'environner de sa prudence; il adressoit la même demande à +Ulric, il recommandoit à son fils de voir en Viomade un second père. +Childéric à genoux pressoit tendrement les mains glacées du roi, +prioit les dieux de le lui conserver encore; mais il s'éteignit dans +ses bras, dans ceux de Viomade qui couvrirent de pleurs ce corps +inanimé. La douleur fut générale, le deuil éclatant et sincère. +Grand guerrier, roi juste, homme sensible, Mérovée, craint et admiré +des ennemis, étoit encore le père aimé de ses sujets. C'est à la +mort d'un roi que l'on juge tout-à-coup son règne; la crainte ne +retient plus la vérité, l'ambition ni l'intérêt ne dictent plus la +flatterie, l'envie même ne distille plus son venin, toutes les +passions qu'excitoit la grandeur expirent avec elle, l'auguste +renommée plane sur la tombe. O rois! mortels comme les sujets qui +vous sont soumis, méritez que la reconnoissance éternise votre +glorieuse mémoire; écoutez ce peuple entier qui chante encore: _Vive +Henri quatre!_ + +De vifs regrets, une profonde douleur, le respect le plus pur, +éloignent du coeur du nouveau roi toute idée étrangère à son auguste +père. Ses restes sacrés sont réunis à ceux d'Aboflède; tous les +derniers ordres qu'a donnés Mérovée sont exécutés; Viomade et tous +les braves conservent leur rang auprès du trône et du souverain: +quand Mérovée n'est plus, il gouverne encore. La gloire, rivale de +l'amour, va entraîner Childéric loin des piéges que lui prépare +Egésippe. Joint à Trasimond, roi des Visigoths, il marche contre +Odoacre. Ses premières armes furent heureuses, il fit des prodiges +de valeur, ménageant ses troupes, s'exposant le premier, cherchant +sans cesse l'ennemi, et rencontrant par-tout la victoire; il ramena +son armée triomphante, et fière de son général. Près de Tournay, un +groupe charmant attendoit les combattans; c'étoient leurs épouses, +leurs filles, leurs soeurs, celles qui leur étoient promises. Elles +portoient des branches de lauriers, des couronnes, semoient des +feuillages sur les pas des vainqueurs, et voloient au devant d'eux. +Parmi cette troupe aimable, on distinguoit sans peine la ravissante +Egésippe; tel brille le lys audacieux au milieu des fleurs d'un +parterre. Childéric, à sa vue, sentit renaître tous ses premiers +feux; mais que devint-il, dans quel délire s'égara son ame, dans +quelle région divine crut-il être transporté, lorsqu'Egésippe, +imitant ses compagnes qui offrent leurs dons aux guerriers, lui +présenta, à lui-même, une simple couronne de feuillage, en lui +disant: O roi des Francs! recevez-la, puisque vous la méritez. +Tremblant d'amour, éperdu, le roi reçoit la couronne des belles +mains qui la lui présentent. Oh! combien il la préfère à celle qu'il +tient de la fortune! Une fête charmante étoit préparée dans le +château de l'enchanteresse; elle invite le roi à s'y rendre, ainsi +que ses braves et les généraux. Childéric accepte avec empressement, +et suit la belle romaine, qui le conduit dans un jardin décoré, où +plusieurs tables sont dressées; des instrumens se font entendre; les +Bardes chantent la gloire du jeune roi; on danse; à l'heure du +festin, cent flambeaux remplacent le jour; au parfum des fleurs, +s'unissent les parfums d'Arabie, brûlant dans des cassolettes +embrasées. Egésippe, ornement de ces beaux lieux, s'est entourée, +sans les craindre, des plus belles comme des plus jeunes compagnes +qu'elle a pu réunir; aucune ne l'efface: on admiroit pourtant la +voluptueuse langueur de Grisledis, la taille parfaite de Lantilde, +les cheveux d'un blond argenté d'Ingonde, les graces innocentes +d'Astregilde, la danse légère d'Amalasuinte; mais Egésippe +réunissoit tous ces charmes, dont un seul suffisoit pour être belle. + +A la table, placée près celle du roi, sont assis ses généraux; de +l'autre côté sont ses braves; Viomade, Ulric et Mainfroy occupent +les premières places; Amblare, Arthaut, Recimer, l'aimable Eginard, +tous jeunes et courageux, sont placés au dessous, le roi est seul au +milieu des dames, qui s'empressent de le servir; le vin d'Italie +remplit les coupes dorées; les vieux généraux, couverts de lauriers +et de blessures, retrouvent une nouvelle gaieté et l'oubli des ans +dans les dons de Bacchus; la joie, ame des festins, ranime les yeux +et les discours. Mais Childéric n'a vu que la maîtresse de ces lieux +charmans; l'art qu'elle emploie pour le séduire étoit inutile, il +suffisoit qu'elle se laissât admirer. Le jeune roi, dans toute la +simplicité d'un coeur qui s'ignore, ne sait ni taire, ni +contraindre, ni exprimer ce qu'il éprouve; l'amour est dans ses +yeux, dans son air, dans ses discours, dans ses mouvemens, il +embrâse tout son être. Egésippe a reçu sans courroux, mais avec un +trouble adroit, l'aveu répété qu'elle brûloit d'entendre. Childéric +n'a point recours aux sermens; mais qui peut douter de la vérité de +ses paroles? leur désordre, l'expression de sa douce et tendre +physionomie, l'oubli entier de tout ce qui n'est pas celle qu'il +aime, cet empressement qui ne connoît plus la prudence, tout peint à +Egésippe son empire, et l'assure de sa puissance. Viomade n'a point +partagé les plaisirs de cette soirée décisive; il voit les dangers +du roi, il s'afflige, et l'adroite romaine interprète ses regards, +qu'elle suit comme malgré elle. Viomade étoit là comme une seconde +conscience, à laquelle elle ne pouvoit échapper. Souvent elle fixoit +ses yeux sur lui avec une espèce de terreur; mais sûre enfin de son +triomphe, ne redoutant plus rien de sa prudence ni de ses conseils, +elle porta sur lui des regards satisfaits et menaçans. Viomade les +entendit, n'osa leur répondre, et conjura les dieux de l'inspirer. + +En vain la nuit devoit terminer des jeux, dont la ruse et l'amour +mettent les instans à profit; ils se prolongent encore, et +Childéric s'étonne que le jour ose interrompre une si belle nuit. Il +faut la quitter, celle qui captive toute son ame; il faudra vivre +loin d'elle des heures entières, des heures qui d'avance effrayent +le roi; ses adieux sont aussi pénibles que s'il craignoit de ne la +revoir jamais. Il part enfin, suivi de ses compagnons d'armes; +rentré dans son palais, il se hâte de se mettre au lit, pour +échapper à Viomade qui ne le quitte point, et couche dans sa chambre +royale, comme du vivant de Mérovée. Childéric feint de dormir, pour +éviter tout entretien, et le brave qui sent lui-même combien ce +qu'il a à dire est inutile, soupire et se tait. Comment persuader au +prince, ce dont lui seul est convaincu, qu'Egésippe le trompe? +Comment se flatter qu'il croira une vérité si cruelle, prononcée par +lui, de préférence aux doux mensonges dont elle l'enivre elle-même? +Mais comment le défendre d'un si dangereux ennemi? Voilà ce que +Viomade ne peut décider, ce qui l'agite et lui ravit le repos. Il +sait trop, hélas! qu'Egésippe n'aime point le roi; il n'a vu, dans +sa conduite, qu'un manége adroit, le désir et l'orgueil de plaire, +non ce trouble de l'ame qui s'accroît de celui qu'il fait naître. +Childéric est trop jeune, trop ignorant encore de tout ce qui tient +à l'art, trop amoureux sur-tout pour s'en douter; il s'est enivré +d'espérance; Egésippe elle-même auroit peine à la lui ravir. Oh! +combien la prévoyance stérile de Viomade le désespère! + +FIN DU LIVRE NEUVIÈME. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE DIXIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE DIXIÈME. + + Childéric a moins de confiance en Viomade. L'Empire d'Egésippe + s'étend chaque jour. Valérius est reçu parmi les braves. + Mécontentement du conseil. Ulric est dépouillé du champ qui lui + appartient. Murmures du peuple. Egésippe l'excite, et s'en + plaint au roi qu'elle irrite. Elle accuse Ulric, il est chargé + de fers. L'armée se soulève. Viomade l'appaise et obtient du + roi la liberté d'Ulric. Crime de Valérius impuni. Fureur du + peuple. Egésippe en profite pour accuser Viomade. Les + injustices se multiplient. Le roi propose un impôt, le conseil + s'y oppose; le peuple le rejette et s'irrite. Egidius travaille + les esprits. Egésippe, par ses artifices, charme et égare + Childéric. Elle obtient enfin l'exil de Viomade. + + + + +LIVRE DIXIÈME. + + +Cependant le partage du butin, les rangs à accorder après la +victoire, l'assemblée générale du peuple occupèrent fortement le +jeune monarque. Il consultoit Viomade avec respect, suivoit ses +avis, mais n'avoit plus en lui cette confiance abandonnée, qu'un +seul secret altère, et qu'il eût si bien méritée. Les paroles de +Viomade contre Egésippe ne s'effaçoient point du souvenir du roi; et +quoiqu'il cessât de les croire, il renonçoit même à désabuser +Viomade, et à défendre celle qu'il aimoit, dans la crainte de +l'entendre l'accuser de nouveau. Cependant il la voyoit sans cesse, +et loin d'elle il s'en occupoit; c'étoit pour lui plaire qu'il +n'attaquoit point Egidius: Viomade ne cessoit de l'inviter à le +chasser de la Champagne, de Soissons, enfin, de bannir loin de lui +cet ennemi trop voisin: retenu par les charmes d'Egésippe, par la +crainte d'une éternelle séparation dont elle le menaçoit, il +n'écoutoit ni Viomade ni ses braves. A sa prière même, Valérius, +jeune romain qu'elle avoit présenté au roi, fut admis dans son +conseil secret et parmi ses braves. Jamais un étranger ne devoit +obtenir un tel honneur; les murmures furent sans effet; Viomade osa +s'élever avec force contre cette infraction aux lois. J'en +renverserai bien d'autres, lui dit fièrement Childéric. Viomade, +blessé au coeur, sortit du conseil, Ulric l'imita; Valérius fut armé +des mains du roi. Valérius, à un caractère faux et intriguant, +joignoit l'adresse d'un courtisan et des moeurs corrompues. Egésippe +l'employoit avec succès, quand elle avoit besoin d'un secours +artificieux; elle le plaça auprès du monarque, moins encore pour +l'environner, que pour épier Viomade qu'elle redoutoit, que pour +être instruite des délibérations du conseil. Valérius lui fit part +de la réponse de Childéric à Viomade; du mécontentement du brave, de +celui d'Ulric, et ces heureux commencemens la flattèrent d'un succès +plus prompt qu'elle ne l'avoit d'abord espéré. De nouvelles fêtes +furent préparées; Egésippe enivroit le souverain de mille plaisirs +inconnus pour lui; chaque jour plus charmé de sa présence, plus +enflammé, plus épris, tout à l'amour, il étoit prêt à laisser +échapper les rênes du gouvernement, que déjà il ne tenoit plus d'une +main ferme et assurée. Oh! qu'est devenu ce grand caractère, ces +projets glorieux? Comme il est tombé, ce noble descendant de +Pharamond, ce vertueux élève de Gelimer, ce protecteur de +l'innocence de Talaïs! Un regard l'a vaincu, l'amour en a fait un +esclave. Valérius, par des conseils trop d'accord avec son coeur, y +verse chaque jour le poison; et Viomade, livré à la plus profonde +douleur, voit s'évanouir ses espérances. Mais a-t-il donc perdu tous +ses droits sur l'ame du prince? n'y reste-t-il aucune étincelle +d'amitié, de reconnoissance? Viomade va bientôt s'en assurer. +Valérius a envahi un champ qu'Ulric avoit reçu de Mérovée; le +vieillard en porta des plaintes au conseil: mais Egésippe avoit déjà +prévenu l'esprit du roi. Ulric n'obtint point justice; furieux, il +s'exprima en soldat outragé; ses paroles téméraires, prononcées dans +un premier mouvement, désavouées par son coeur, expiées par vingt +blessures qu'il avoit reçues, offensèrent le roi, qui lui ordonna de +sortir du conseil. Eginard suivit son père, et ne reparut plus à la +suite de Childéric. Cette nouvelle marque de ressentiment d'Ulric, +fut représentée comme un nouveau crime. Jusques à quand, lui disoit +Egésippe, vous laisserez-vous ainsi gouverner? est-ce donc pour +obéir à Viomade, à Ulric, que vous êtes roi? Au nom de Viomade, +Childéric a fait un mouvement; Egésippe a pressenti que l'instant de +l'écarter n'étoit pas venu. Cependant on répand dans l'armée tous +les bruits propres à l'inquiéter; on alarme le peuple sur sa +liberté; on lui peint le monarque comme un prince léger, injuste, +livré à ses passions, et sans respect pour les lois. On assure qu'il +doit rendre aux Romains une partie de ses conquêtes; qu'Egésippe, +qui seule règne sous son nom, dissipe en fêtes les trésors, et +entraîne l'esprit du roi. On murmure; ces plaintes, que recueille +Egésippe, et qu'elle répète elle-même au monarque, blessent son +amour, irritent sa fierté; la belle bouche de la romaine accuse +Ulric; Ulric est arrêté, chargé de fers, honte que jamais brave +n'avoit subie. Eginard éclate, il porte dans tous les coeurs son +séditieux courroux: l'armée, qu'il excite, s'assemble, et veut +demander la liberté d'Ulric. Viomade, toujours fidèle, toujours +prudent, toujours dévoué, toujours tel enfin que doit être un +brave, marche au-devant des mutins et les arrête. A son aspect les +clameurs cessent: il va parler, on écoute. + +Soldats, dit-il, mes compagnons, mes amis, qu'est devenue votre +vertueuse obéissance? Est-ce ainsi, est-ce avec des cris séditieux +que vous devez demander la grace d'Ulric; d'Ulric, coupable des +mêmes murmures; d'Ulric, qui a lui-même provoqué le courroux de son +maître par un ressentiment inconsidéré? Nous sentons le besoin d'un +chef, nous l'avons choisi, notre obéissance fait sa force, comme sa +force fait notre sûreté. Ne retombons plus dans ces tems malheureux, +où le chemin ouvert jusqu'au trône, laissoit à chacun le droit d'y +monter; ces tems, où nous étions tous rivaux; ces tems, où désunis, +on nous chassa au-delà du Rhin: rappellons-nous quelle gloire suit +nos armes depuis l'établissement de l'empire, et soyons soumis à ces +lois qui nous rendent heureux et invincibles. O mes amis! +retirez-vous, je vais tomber aux pieds du roi, je vais lui demander, +au nom du peuple, la grace d'Ulric; je vais lui porter vos respects +et vos voeux; j'espère tout obtenir de sa clémence. Ces paroles +calmèrent les esprits; ils en attendirent l'effet, et Viomade +supplia le roi de rendre à Ulric sa liberté; il osa lui rappeler ses +longs services, l'attachement de Mérovée; il osa même lui faire +sentir son injustice en faveur de Valérius. Childéric étoit jeune et +bouillant, il étoit fier, mais son ame étoit pure, son esprit juste, +son coeur sensible; il ouvrit ses bras à son cher Viomade, rendit à +Ulric sa liberté, le reçut avec bienveillance, pardonna même à +Eginard. Childéric, plus content de lui, se trouva mieux avec +Viomade, et se décida à lui confier son secret. Son secret, ah! les +rois ne peuvent en avoir; l'éclat suit de trop près la grandeur, +pour lui laisser le doux mystère; esclaves de leur brillante +destinée, comment échapperoient-ils aux regards, lorsque tout les +décèle? Childéric, cependant, se livre aux charmes de la confiance; +il aime, il est aimé, mais il désire en vain; toujours attiré et +repoussé, il a fait inutilement l'offre de partager son trône; il +n'a point été accepté, et sa couronne ne s'embellit point encore de +cet heureux partage. Viomade aime le roi avec cette franchise qui +peut tout et ose tout; il rend hommage aux beautés d'Egésippe, à +son esprit et à ses graces, mais il doute de sa sincérité, il doute +de son amour. Si Egésippe aimoit le roi, pourquoi éloigneroit-elle +le jour de son bonheur et de son brillant hyménée? pourquoi +s'opposeroit-elle à ce qu'il marchât vers Soissons pour punir +Egidius de ses ambitieux desseins? pourquoi, si elle l'aime enfin, +lui dicter des injustices, et mettre des bornes à sa gloire? Les +femmes, plus sensibles, portent l'exaltation plus loin que les +hommes; l'amour en elle est généreux et fier, il ne leur inspire que +de grandes actions, et ne leur dicte aucune foiblesse; une femme +n'aima jamais un lâche, et fière de la gloire de son amant, elle la +préfère toujours au bonheur, à sa vie même. Eh bien! ô roi! disoit +Viomade, quels faits d'armes, quelle glorieuse journée, quels traits +vertueux avez-vous offert à l'amour? Hélas! rien de grand, de noble, +de généreux, de digne enfin de Childéric montant au trône, ne vous +distingue. Egésippe, loin d'exciter en vous les mouvemens sublimes +que l'amour développeroit d'un regard, semble enchaîner votre belle +ame. Déjà les trésors, que la sage prévoyance de Mérovée avoit +amassés pendant la guerre, sont dissipés malgré la paix. On a vu +s'élever à des postes distingués, ceux que la gloire n'en avoit +point déclarés dignes; rester dans l'oubli ceux dont les actions +avoient parlé; par-tout les Romains l'emportent. Qui sait, ô mon +roi! jusqu'où l'adresse se propose de vous entraîner? qui sait, si +elle n'espère point altérer l'amour de vos peuples, ranimer le parti +d'Egidius, et... Childéric l'interrompant: C'est assez, Viomade, +dit-il, je connois votre ame et vos longs services; je viens de vous +prouver ma reconnoissance, en écoutant un discours qui outrage celle +que j'aime; vous seul pouviez le faire impunément. Valérius a +entendu ces dernières paroles, il les répète à Egésippe, qui peut à +peine contenir sa colère contre Viomade. Elle le hait, parce qu'elle +le craint; mais que peut craindre la plus belle des mortelles, +bravant l'amour, et d'autant plus sûre de ses succès, qu'aucun +sentiment ne l'entraîne? Elle revoit son amant, et lit avec peine +dans ses yeux, l'effet qu'ont produit les conseils qu'il a en vain +repoussés. Il n'a plus cet air de triomphe et de bonheur; ses +empressemens mêmes sont moins ardens, une inquiète mélancolie +l'oppresse, non cette douce langueur de l'ame qui s'abandonne, mais +cette sombre rêverie qui peint la défiance. Egésippe va la dissiper; +elle ne se plaindra point de la liberté rendue à Ulric; un doux +sourire va embellir ses traits, un tendre regard, un mot échappé au +coeur, un instant de ce trouble délicieux qui semble annoncer à +l'amant sa victoire, et implorer sa clémence, rendent au roi sa +confiance et son bonheur. Il accuse Viomade d'injustice, et il +enfonce le trait qui le blesse. Valérius entretient son espoir, +irrite ses feux par tout ce qui peut les accroître, et Childéric +reprendroit sa sécurité, si Egésippe acceptoit sa main. Elle ne l'a +point refusée, mais elle ne fixe point l'instant du bonheur, et cet +injuste caprice réveille les soupçons du roi. Malheureux, il ne sait +où porter ses alarmes; l'amour le ramène aux pieds de celle qui fait +son tourment; plus il souffre, plus il cherche celle qui le tue, +plus il a besoin de la voir et de l'entendre. Indigné pourtant de +son malheur et de sa foiblesse, un noble dépit va l'arracher à ses +fers. Egésippe le prévoit, l'enchanteresse le rattache par +l'espérance; et d'un amant mécontent, jaloux, honteux d'un esclavage +sans récompense, elle sait d'un mot, d'un regard, en faire l'amant +le plus fier et le plus heureux. Mais ce n'est point assez pour elle +que d'exciter à son gré sa joie ou ses larmes: Egidius l'accuse de +lenteur; il fait plus encore, il devient jaloux; déguisé, il +parvient jusqu'auprès de la perfide, se plaint, s'irrite, menace et +parle en amant sûr d'être aimé; ce n'est plus ce prince soumis, +respectueux et tendre, aimant jusqu'aux rigueurs de celle qu'il +adore, c'est un maître audacieux qui ordonne et qui prétend être +obéi. Egésippe, si fière, tremble à son tour devant l'arbitre de son +bonheur, et promet une prompte et éclatante preuve de son amour. +Egidius se retire, après lui avoir fait de nouvelles menaces; il a +revu les chefs de son parti; l'orage s'apprête de toutes parts, et +la victime qu'elle doit frapper est loin d'en prévoir les coups. +Valérius, en sortant d'un festin, animé par la joie, entraîné par +l'ivresse, a rencontré sur ses pas la jeune Valderade, promise au +courageux Rodéric: animé par les feux du vin, il a osé s'approcher +d'elle, et la vierge effrayée l'a repoussé; plus téméraire, il l'a +prise dans ses bras; Valderade, troublée, s'est évanouie, et le +monstre en a profité pour son éternelle honte. Valderade, privée à +jamais de son éclat virginal, se livre au désespoir. En vain le +coupable, revenu de son délire, cherche à l'apaiser, elle lui +échappe, et court demander vengeance à son père et à son amant, non +moins désespérés qu'elle-même. La loi étoit terrible, et condamnoit +le coupable à la mort et à une réparation publique. Valérius alla +chercher un azile dans le château d'Egésippe, qui obtint du roi +qu'il seroit respecté. En vain le peuple en tumulte demanda +Valérius; en vain la loi parloit, il fut sauvé. Les secrets +émissaires d'Egidius se répandirent dans toute la France; par-tout +on peignit le jeune roi sous les plus odieuses couleurs; par-tout on +agite le peuple; on lui fait voir son prince esclave de l'amour, +encourageant la licence, protégeant le vice auquel lui-même +s'abandonne. Viomade entend ces clameurs, son coeur se déchire; il +se jette aux pieds du roi, qui le relève avec émotion; il alloit +triompher peut-être. On lui remet des tablettes, elles sont +d'Egésippe; il vole lui répondre. Dieu! quel spectacle l'attendoit! +elle est triste, abattue, celle qui d'un regard fait sa destinée; +jamais l'amour ne se peignit si tendrement dans ses yeux; un mot +dit en tremblant, une douce plainte qui échappe à son coeur, +remplissent d'émotion le jeune monarque. Egésippe craint de n'être +plus aimée; pour la première fois elle frémit et soupire; pour la +première fois, les sons enchanteurs d'une voix entrecoupée par des +pleurs, expriment une flatteuse inquiétude. Oh! dans quel transport +elle jeta le roi! Il aime, et il veut en convaincre; c'est à présent +le premier, le seul de ses désirs; il tombe aux genoux de cette +maîtresse de sa vie, n'aime qu'elle, ne veut aimer qu'elle, ne veut +obéir qu'à ses lois, ne posséder que son coeur, dût-il lui en coûter +et le trône et la vie. La perfide Egésippe paroît peu-à-peu se +rassurer, le calme renaît par degrés dans ses traits, bientôt le +bonheur les anime, et Childéric rend grace à l'amour. Egésippe, +assurée de son empire, avertit secrètement Egidius; elle va frapper +enfin un dernier coup. Ses demandes indiscrètes, ses profusions ont +dissipé le trésor royal; elle persuade au roi de lever un impôt; il +le propose au conseil; Viomade s'y oppose avec force. Que fera-t-on +pendant la guerre, dit-il, si on met des impôts pendant la paix? +Ménageons le cultivateur, lui seul nourrit le peuple et le roi, +gardons ces dernières ressources, toujours pénibles à employer, pour +l'instant où nous attaquerons les Romains. Ulric appuya l'avis de +Viomade: mais le roi exigea que sa demande fut soumise à l'assemblée +du peuple, et chargea Viomade de l'y porter. Ce fidèle serviteur y +consentit, afin de juger par lui-même de l'effet qu'elle produiroit, +et de calmer le ressentiment du peuple, si les circonstances +l'exigeoient. L'impôt fut rejeté d'une voix unanime; on accusoit +Egésippe; on se plaignoit du roi; Viomade ne put contenir la +révolte, elle éclatoit dans tous les yeux, se communiquoit, +s'étendoit, et alloit devenir générale: cependant, la modération, la +sagesse de ses discours, son amour pour la patrie, son dévouement +pour son roi, eurent tant d'ascendant sur le peuple, qu'il prit un +maintien plus tranquille, se contenta de rejeter l'impôt, et de +demander le départ d'Egésippe. Viomade, chargé d'une telle réponse, +ne craignit pas de la transmettre avec fidélité; mais il savoit +qu'elle seroit sans effet. Childéric est courageux, fier, amant et +roi; il ne sacrifiera point ce qu'il aime, et tandis que le brave +délibère sur ce qu'il va dire, qu'il cherche dans sa pensée les +paroles qui iront au coeur du prince, et le toucheront sans +l'offenser, éveilleront la fierté sans irriter l'orgueil, +éclaireront les yeux sans les blesser, Egésippe, déjà prévenue de ce +qui se passe, renverse ses projets, détruit ses plans et anéantit +son espoir. Childéric mandé chez elle, y vole avec empressement; des +femmes éplorées l'introduisent dans l'appartement où il est attendu; +leur abattement, leur trouble, l'ont déjà frappé. Mais qui pourra +peindre sa douleur à la vue d'Egésippe mourante; ses beaux cheveux, +détachés, flottent sur ses épaules et tombent en anneaux autour de +sa taille; son sein, baigné de larmes, se soulève et palpite; le +désordre de sa parure, les sanglots qui s'échappent de sa poitrine, +son silence, ses pleurs, tout prépare le roi à la plus terrible +nouvelle; il s'approche en tremblant, s'assied près d'elle et la +conjure de s'expliquer. Les larmes d'Egésippe redoublent, et le roi +éperdu, la supplie, la presse de lui répondre. Elle essaye de +parler, sa voix s'y refuse, les paroles expirent sur ses lèvres, sa +tête se penche, elle tombe dans les bras de son amant; ses voiles se +sont détachés, mille charmes nouveaux, et toujours cachés à ses +yeux, se laissent entrevoir. Childéric presse contre son coeur la +beauté, trop foible et trop languissante, qui cesse de le repousser. +Surpris, charmé, il n'ose, et cependant jamais il n'éprouva tant +d'ardeur. Mais revenue à elle comme d'un songe, Egésippe le +repousse, et levant sur lui des yeux trop sûrs de leur empire: Où +m'emportent, dit-elle, et l'amour et la douleur? est-ce ainsi que je +dois vous dire adieu et retrouver le courage de vous quitter? Me +quitter! reprit Childéric, me quitter, ô ciel! et qu'osez-vous +penser? Il le faut, reprit-elle avec anxiété, il le faut, cédons au +peuple, ou plutôt à Viomade. Hélas! il me hait, je le sais, et sa +haine a passé dans tous les coeurs. Déjà l'impôt est rejeté, et ma +perte est promise; déjà votre peuple attend mon départ. Que +dites-vous, ô ciel! s'écrie le prince. La vérité, répond la perfide. +Vous le savez depuis long-tems; Viomade, jaloux peut-être de votre +coeur.... Oh! madame, n'accusez point Viomade, si vous voulez que +j'en croye vos discours... Eh bien! reprit fièrement Egésippe, n'en +parlons plus, j'y consens; mais souffrez, je vous prie, que je parte +à l'instant même, et que je n'attende point l'ordre odieux: +aujourd'hui, je pars libre et sans honte; demain, chassée par un +peuple en fureur... Adieu, ô roi! dit-elle, en s'abandonnant de +nouveau au désespoir; adieu, je vais porter au fond de ma patrie le +trait qui m'a blessée, et implorer une mort prochaine, qui seule +peut mettre un terme à mes regrets; puissiez-vous, heureux loin +d'Egésippe... De grace, cessez de tels discours, s'écria Childéric; +est-ce bien vous qui voulez me quitter? est-ce à moi qu'un peuple +insolent viendroit enlever celle que j'aime? ne suis-je donc plus +son roi?--Viomade l'a promis, lui-même vous cherche pour vous +l'annoncer.--Ah! s'il l'osoit...--Il l'osera.--Non, non, je ne puis +le croire. Egésippe, ô belle Egésippe! calmez-vous et demeurez: mon +bras saura vous défendre; acceptez mon trône; daignez y monter; +venez régner sur des rebelles, qui tomberont à vos pieds; venez +assurer mon bonheur. Allons répondre à ces clameurs en allumant les +flambeaux d'hyménée, en plaçant ma couronne sur votre front. +Egésippe parut attendrie; elle se laissa aller un moment à une +profonde méditation, et regardant le roi, elle lui dit: mes chars +sont prêts, ma suite m'attend; ce moment va décider de mon sort. Ou +je reste, et je suis à vous, ou je pars à l'instant même et pour +toujours; mais j'exige que Viomade me soit livré, et je reste à ce +prix. O ciel! s'écria le roi en s'éloignant d'Egésippe, livrer +Viomade, l'ami de mon père, mon libérateur! jamais, jamais, dût +m'accabler l'amour de toutes ses rigueurs: et il cacha son visage +dans ses mains. Il dit qu'il m'aime, il prétend qu'il m'aime, et il +me refuse, s'écrie Egésippe, c'en est assez, adieu, adieu, +séparons-nous. Elle se lève; Childéric ne la retient pas, il +souffre, il gémit, mais il ne dit rien; Egésippe frémit: Tu hésites, +barbare! s'écrie-t-elle, en tombant à ses genoux, tu veux ma mort! +Ah! me crois-tu moins de courage et d'amour qu'à Talaïs? Childéric +ne sait plus ce qu'il veut, ce qu'elle exige, ce qu'il éprouve. O +ciel! disoit-il, inspirez-moi: comment les sauver tous deux? Eh +bien! reprit Egésippe, je veux encore te prouver que je t'aime; le +roi la relevoit avec empressement; elle résiste et demeure à ses +pieds: laisse-moi, dit elle, t'implorer contre l'ennemi qui nous +désunit, contre celui qui me dispute ton coeur, qui promet aux +Francs mon départ, irrite le peuple, et veut ma mort: accorde-moi +seulement son exil et je suis à toi; mais je ne puis combattre sans +cesse sa haine, ni réprimer la mienne; car, je te l'avoue, je hais +Viomade; cède au nom de l'amour, vois mes pleurs, cède, dit-elle, en +se levant, en l'entourant de ses beaux bras, cède une fois, pour +régner toujours. En disant ces mots, elle presse sur son coeur cet +amant jeune et sensible; ses yeux se confondent avec les siens, elle +attend la vie ou la mort. Qui résisteroit à sa beauté, à sa +séduction, à ses caresses, à ses larmes? Childéric est vaincu, et +Valérius est chargé de porter à Viomade l'ordre de son exil. Mais le +roi peut se repentir, il faut l'enivrer de bonheur, charmer sa +raison, écarter toute idée étrangère à l'amour. Egésippe lui peint +sa joie, sa vive reconnoissance: je suis aimée autant que j'aime, +disoit-elle, rien n'égale mon bonheur et mon amour. Alors, +s'apercevant du désordre de sa parure, elle le répare avec lenteur; +les mains guerrières du roi rattachent, avec une heureuse +maladresse, ses voiles légers, ses longues tresses qui lui échappent +cent fois; il craint de blesser mille charmes qu'il touche à peine, +sourit en admirant son ouvrage, et se livre à cette innocente joie +de l'amour qui espère encore: ces légères faveurs le contentent; il +attend de l'hymen un dernier bienfait; ils en fixent le jour; ils en +projettent les fêtes; il faut que tous les coeurs soient heureux de +sa félicité. Cette journée et une partie de la nuit se sont écoulés; +une des femmes d'Egésippe entre, et lui parle bas; elle sourit, +avertit le roi qu'il est l'heure de se retirer. Il reprend le chemin +de son palais, entouré de ses gardes, et encore enivré de son +bonheur et de ses espérances. + +FIN DU LIVRE DIXIÈME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Childéric, Roi des Francs, T. 1 (of 2), by +Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (of 2) *** + +***** This file should be named 34991-8.txt or 34991-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/9/9/34991/ + +Produced by Hélène de Mink, Tor Martin Kristiansen and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/34991-8.zip b/34991-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..effd999 --- /dev/null +++ b/34991-8.zip diff --git a/34991-h.zip b/34991-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4639638 --- /dev/null +++ b/34991-h.zip diff --git a/34991-h/34991-h.htm b/34991-h/34991-h.htm new file mode 100644 index 0000000..6b164c6 --- /dev/null +++ b/34991-h/34991-h.htm @@ -0,0 +1,6450 @@ + <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg's eBook of Childéric, Roi des Francs, Tome Premier, by Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul +</title> + <style type="text/css"> + + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + + h1,h2,h3 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + + hr.c5 {width: 5%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + + body {margin-left: 12%; + margin-right: 12%; + } + + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 94%; + font-size: 10px; + font-variant: normal; + font-style: normal; + text-align: right; + background-color: #FFFACD; + border: 1px solid; + padding: 0.3em; + } /* page numbers */ + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + .tdl {text-align: left; vertical-align: bottom;} + .tdr {text-align: right; vertical-align: bottom;} + + .box {margin: auto; + text-align: center; + border: 1px solid; + padding: 1em; + background-color: #F0FFFF; + width: 25em;} + + sup {font-size: 0.7em;} + + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} + + .font90 {font-size: 90%;} + + .p2 {margin-top: 2em;} + .p4 {margin-top: 4em;} + .p6 {margin-top: 6em;} + + .ni2 {text-indent: -2em;} + .left35 {margin-left: 35%;} + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Childéric, Roi des Francs, T. 1 (of 2), by +Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Childéric, Roi des Francs, T. 1 (of 2) + +Author: Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul + +Release Date: January 17, 2011 [EBook #34991] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (of 2) *** + + + + +Produced by Hélène de Mink, Tor Martin Kristiansen and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="box"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numéros des pages blanches non pas été repris.</p> +<p>Une table des matières a été créée pour ce livre électronique et ne figure pas dans +le texte d'origine.</p></div> + +<p class="p4"><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p> + +<h2>CHILDÉRIC,</h2> + +<h3>ROI DES FRANCS.</h3> + +<p class="p4"><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p> + +<p class="center"><i>Cet ouvrage se trouve aussi chez les Libraires suivans</i>:</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Treuttel</span> et <span class="smcap">Wurtz</span>, rue de Lille, n.<sup>o</sup> 17.<br /> +<span class="smcap">Dondey-Dupré</span> et C.<sup>ie</sup>, rue Neuve Saint-Marc, n.<sup>o</sup> 10, +près le Boulevard des Italiens.</p> + +<p class="p4"><a name="Page_III" id="Page_III"></a></p> + +<h1>CHILDÉRIC,</h1> + +<h2>ROI DES FRANCS;</h2> + +<p class="p2 center font90"><span class="smcap"><b>par madame</b></span></p> + +<p class="center"><span class="smcap"><b>de BEAUFORT d'hautpoul.</b></span></p> + +<p class="center"><span class="smcap"><b>DÉDIÉ</b></span></p> + +<p class="center"><b>A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE REINE.</b></p> + +<p class="ni2 p4 left35">Je suis venue vers vous, parce que je vous en<br /> +crois le plus digne. Si j'eusse connu un plus<br /> +grand roi, j'eusse traversé les mers pour<br /> +aller le joindre. <span class="smcap">Bazine.</span></p> + +<p class="p4 center"><big><b>TOME PREMIER.</b></big></p> + +<p class="p6 center"><b>PARIS,</b></p> + +<p class="center font90"><span class="smcap"><b>F. Cocheris</b></span> <b>fils, libraire, successeur de</b> <span class="smcap"><b>Ch. Pougens</b></span>, +<b>quai Voltaire, n.<sup>o</sup> 17.</b></p> + +<p class="center"><b>1806.</b></p> + +<p><a name="Page_IV" id="Page_IV"></a></p> + +<p><a name="Page_V" id="Page_V"></a></p> + +<p class="p6 center"><big><b>ÉPITRE DÉDICATOIRE</b></big></p> + +<p class="center font90"><b>A</b></p> + +<p class="center"><big><b>SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE REINE.</b></big></p> + +<p class="p2 left35"><big>M</big>on héros ne dut qu'à ses armes,<br /> +Et sa couronne et ses grandeurs;<br /> +Vous devez la vôtre à vos charmes,<br /> +Et vous la tenez de nos cœurs.<br /> +Si Bazine lui parut belle,<br /> +C'est qu'elle posséda vos traits;<br /> +Il soumit un peuple rebelle,<br /> +Et vous n'en trouverez jamais.</p> + +<p><a name="Page_VI" id="Page_VI"></a></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span> +Rome avoit perdu ses anciennes vertus, +et avec elles sa puissance et sa gloire; ses +provinces étoient devenues la proie des +barbares qui vengeoient les Grecs et les +Carthaginois. Parmi ces barbares nommés +Goths, Alains, Vandales, on distingue +d'abord les Francs (<i>ce nom veut +dire indomptable et libre</i>): dès qu'ils se +montrent dans histoire, on admire déjà +leurs succès, et ce courage au-dessus des +revers, maîtrisant partout la fortune. Ce +peuple sorti des forêts de la Germanie, +avide de périls et se confiant en sa valeur, +attaqua les Romains dans les Gaules; +l'Empire tourna toutes ses forces contre +un ennemi aussi audacieux que redoutable. +Aurélien, en 270, parvint à le repousser, +et sa réputation guerrière étoit +déjà si bien établie, que l'on chanta dans +<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> +tout l'Empire une espèce de romance, +dont voici le refrain:</p> + +<p class="center font90"><b>Mille Francos et mille Sarmatas, semel, semel occidimus.</b></p> + +<p><i>Gallien</i> exposa dans un spectacle, à la +curiosité, trois cents Français faits prisonniers. +Quelle étoit déjà la gloire de +ce peuple, à peine sorti de ses déserts, +puisque de si légers avantages étoient +célébrés avec tant d'éclat!</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>L'an 258, sous <i>Valérien</i>, un gros des +Francs traversa toutes les Gaules, passa +en Espagne, se fit une place forte de +Tarragone, d'où il pilla l'Espagne durant +douze années. Un détachement osa même +passer en Afrique, en revint chargé de +butin, et retourna dans ses forêts, traversant +encore impunément toutes les +Gaules.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p><i>Probus</i>, l'an 279, repoussa les Francs +au-delà du Rhin; mais un d'eux, nommé +<i>Magnance</i>, parvint par son courage au +trône des Césars, et ses compatriotes faisoient +la plus grande force de ses armées. +<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> +<i>Sylanus</i>, autre franc, poussé par les +injustices de <i>Constance</i>, qu'il avoit servi +avec autant de zèle que de fidélité, se fit +proclamer empereur: cependant <i>Julien</i> +et <i>Valentinien</i> eurent plusieurs avantages +sur ces braves.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p><i>Stilicon</i> sut les maintenir au-delà du +Rhin; mais <i>Honorius</i> ayant fait massacrer +ce grand homme, <i>Alaric</i> l'en punit, +et s'empara de Rome en 410.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Jusques-là les Francs s'étoient contentés +de ravager les Gaules, et de s'y établir +passagèrement, tantôt par force et en +conquérans, d'autrefois comme alliés et +tributaires; mais lassés des marais incultes +de la Germanie, qui n'offroient +aucune ressource à leurs besoins sans +cesse renaissans, pressés sans doute par +le génie ardent qui devoit porter au plus +haut degré de gloire cette nation courageuse +et superbe, ils repassèrent le Rhin +en 420, sous la conduite de <i>Pharamond</i>, +prince saxon, d'une figure noble et d'un +caractère déterminé: ce fut sous les ordres +<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> +de ce général qu'ils quittèrent à jamais +leur patrie, et s'établirent dans les +Gaules, en s'emparant de la Toxandrie, +aujourd'hui pays de Liége et de +l'île Batave, où se trouvoient renfermées +les villes de Bois-le-duc, Breda et Anvers.</p> + +<p>Les Francs devoient à <i>Pharamond</i> des +conquêtes rapides, un état certain, de +riches possessions; il falloit lui devoir +plus encore, les lois, l'ordre et la paix +intérieure. Il fut nommé roi; mais cette +monarchie naissante devoit se ressentir +long-tems de la barbarie et de l'esprit +turbulent d'un peuple toujours sous les +armes, et amant de la liberté: s'il éprouvoit +le besoin d'un chef, il ne désiroit pas +moins ardemment conserver son indépendance; +et les premières lois tinrent +long-tems de ce mélange de soumission, +de révolte, d'obéissance et d'insubordination. +Le peuple voulut rester +maître d'élire ses rois, de nommer ses +généraux ou chefs. On élevoit sur un pavois, +large bouclier, le roi que l'on s'étoit +choisi; on le montroit ainsi au peuple +<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> +assemblé, et cette cérémonie simple et +guerrière étoit suivie de respect et d'amour. +Le roi avoit des braves ou forts +qui lui étoient particulièrement attachés, +et tellement dévoués, qu'ils mouroient +souvent pour lui ou avec lui; il leur distribuoit +des terres en raison de leur valeur +et de leurs services; de là vinrent +sans doute les bénéfices militaires et +amovibles. L'aspirant au rang de <i>brave</i> +étoit présenté au roi par un parent, et +dans l'assemblée générale, il recevoit des +mains de son maître la lance et le bouclier; +le roi lui adressoit ces mots: <i>Je +te tiens pour brave et à jamais.</i> De là +sans doute naquit la chevalerie.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Le roi devoit être choisi parmi la noblesse, +qui se composoit des princes et +des ducs; il commandoit les armées, mais +soumettoit les lois à l'acceptation du peuple +assemblé, qui demeuroit maître de +les rejeter.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Les Francs suivoient la religion des +Gaulois; leur mythologie étoit celle des +<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> +Grecs, à laquelle ils avoient joint l'Odin +du Nord; leurs prêtres se nommoient +Druides, et tous, jusqu'au monarque, +trembloient devant eux. Ministres des autels, +médecins, magistrats et instituteurs +de la jeunesse, ils avoient une influence +d'autant plus grande, que les hommes +n'en mesuroient ni la force ni l'étendue. +Célibataires et retirés dans les forêts, +cette vie mystérieuse et chaste étonnoit +ce peuple toujours charmé du merveilleux, +et qui, adorateur des femmes, portant +l'amour jusqu'au délire, admiroit ce +refus volontaire d'un bien qui lui sembloit +si doux.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Les Francs n'aimoient pas moins leurs +poëtes qu'ils appeloient <i>Bardes</i>; ce nom +en langue celtique veut dire <i>chantre</i>: c'étoient +eux qui dans les combats ranimoient +par leurs chants belliqueux le +courage des combattans, et éternisoient +une belle action par des vers qui en transmettoient +le souvenir. En leur présence le +brave levoit audacieusement sa tête, tandis +<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> +que le lâche la cachoit avec honte. +Dans les festins, ils chantoient les louanges +du maître, en s'accompagnant sur des +harpes légères. On les appeloit encore +<i>parasites</i>; ce nom, devenu depuis une +injure, signifioit en langue celtique <i>désirable</i> +et <i>dévoué</i>.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Les Francs n'estimoient que la profession +des armes; ils laissoient l'agriculture +et les métiers aux esclaves; tout +citoyen étoit soldat et se présentoit toujours +armé; ils se servoient de lances, +de javelots, de haches, d'épées, qu'ils +appeloient francisques, de casques et de +boucliers. Au signal du combat, ils s'élançoient +avec une telle impétuosité, +que rien ne résistoit à leur choc. Souvent +ils brisoient à coups de hache le +bouclier de leur ennemi, et sautant sur +lui l'épée à la main, ils le tuoient. Ne reconnoît-on +pas à cette peinture les Français +si redoutables à l'attaque, à l'abordage, +à l'arme blanche? L'ardeur de ce +grand peuple ne le laissoit jamais jouir de +<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> +la paix; il se battoit en duel pour les +sujets les plus légers, aimoit le jeu, les +festins, les chants, étoit hospitalier, curieux, +exact à remplir ses sermens et à +payer les dettes du jeu. Les Francs étoient +de haute taille, leur chevelure étoit blonde, +abondante et naturellement bouclée; +les rois seuls la laissoit croître. Leur +physionomie étoit douce et riante, leur +esprit fin, délicat, enjoué, ardent; enfin +ils étoient alors ce qu'ils sont de nos jours, +courageux, légers, téméraires et inconstans. +Les femmes comptoient avec orgueil +les blessures de leurs époux, combattoient +à leurs côtés, et vengeoient leur +mort; elles étoient fières, sensibles et +fidelles: les Francs avoient pour elles +autant de respect que d'amour; au temple +on croyoit à leurs oracles, au conseil +on déféroit à leurs avis.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Telle fut à sa naissance cette nation +belliqueuse, et ce grand peuple vainqueur +de Rome, qui par de si rapides victoires, +préludoit glorieusement à la puissance, +<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> +à la splendeur dont il étonne aujourd'hui +l'univers. <i>Pharamond</i> laissa +le trône en 428 à son fils <i>Clodion</i>, dit +<i>le Chevelu</i>, qui habita le château de +Dispargum, aujourd'hui Duisbourg. +Ce roi ayant traversé secrètement la +forêt charbonnière, aujourd'hui le Hainaut, +s'empara de Tournay, Bavay, +Cambrai; mais repoussé par Aëtius, +général romain, il le défit complètement +en 444, prit l'Artois, s'empara +d'Amiens, étendit son royaume jusqu'à +la Somme, et mourut en 448, laissant +trois fils, Clodebaud, Clodomir et +Mérovée. Le peuple, assemblé au champ +de Mars, préféra <i>Mérovée</i> à ses frères, +que leur mère emmena au-delà du Rhin. +A peine sur le trône, le nouveau roi signala +son règne par d'éclatans succès; +il s'empara de toute la Germanie première, +ou territoire de Mayence, de ce +que l'on nomma depuis Picardie et Normandie, +et de presque toute l'Ile-de-France; +mais un terrible ennemi vint +lui offrir des dangers et des triomphes, et +<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> +répandre sur des jours jusque là si heureux, +ces douleurs dont le rang ni la +gloire ne peuvent consoler ou même distraire +une ame sensible.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span></p> +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h3>LIVRE PREMIER.</h3> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span></p> +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU PREMIER LIVRE.</b></p> + +<p class="ni2">Childéric annonce, dès son enfance, les vertus qu'il +doit développer un jour. Les Huns attaquent les +Francs; ce qu'étoient ces peuples. Portrait d'Attila. +Childéric, âgé de douze ans, s'arme secrètement du +javelot de Pharamond, et se cache parmi les guerriers. +Il ne se découvre à son père que loin de +Tournay; il en obtient la permission d'assister au +combat. Mérovée le confie aux soins de son ami +Viomade. Le roi, attaqué par un gros d'ennemis, +est secouru par Viomade qui reçoit le coup destiné +à son maître, et tombe baigné dans son sang. Mérovée +poursuit la victoire. Il chasse les Huns, et revient +dans sa tente, où l'on a transporté le <i>brave</i>. Son inquiétude +sur son fils, qui ne paroît point. Recherches +inutiles. Mérovée reprend avec tristesse la route de +Tournay. La reine vole à sa rencontre, et n'apercevant +pas son fils, tombe évanouie; rendue à la vie, +elle se livre à toute sa douleur.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span></p> + +<h3>LIVRE PREMIER.</h3> +<p class="p2">Aboflède étoit l'heureuse et sensible +épouse que le ciel avoit accordée à Mérovée; +belle et vertueuse, elle adoucissoit pour lui +les fatigues de la guerre, les soins du gouvernement; +partageoit ses triomphes, le consoloit +dans ses revers, portoit à ses pieds la +plainte de la timide infortune et l'hommage +de sa reconnoissance. De cette union heureuse +étoit né un fils, l'espoir et l'amour +des auteurs de sa naissance. Childéric, à +peine âgé de douze ans, flatte déjà l'orgueil +d'un père. A sa chevelure blonde, à ses yeux +d'azur, on reconnoît le descendant d'un +Germain; à son cœur avide de gloire, on +reconnoît un Français: tandis que la justesse +de son esprit charme les Druides qui +l'instruisent, sa beauté ravit sa mère, et ses +nobles vertus remplissent d'une orgueilleuse +joie l'ame superbe de Mérovée.</p> + +<p>Aboflède en est plus chère à son époux et +à son peuple, elle-même s'applaudit d'un si +bel ouvrage. O mon fils! se disoit-elle quelquefois; +<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> +ô vous! objet de crainte et d'espoir! +que d'attachement vous auriez pour moi, si +vous pouviez sentir ce trouble sans cesse +renaissant que l'amour plaça dans le cœur +de votre mère prévoyante; si vous pouviez +connoître ces soins toujours actifs et jamais +<i>lassés</i>, cette tendresse constante et nouvelle, +qui naquit avec vous et ne finira qu'avec +moi. Childéric répondoit à une si vive amitié +par un égal attachement, adoroit sa +mère, admiroit les exploits et le grand cœur +de Mérovée, se promettoit de le prendre +pour modèle, révéroit les dieux et se sentoit +impatient de courage. Un bonheur si +constant et si pur ne devoit pas durer toujours, +et la sensible Aboflède alloit voir +se changer en une douleur mortelle les +douces jouissances d'une mère.</p> + +<p>Les Huns, peuple hideux et féroce, sans +civilisation comme sans industrie, habitoient +au Nord de la Chine, plus de deux +mille ans avant notre ère. Sans cesse en +guerre avec les Chinois, ils avoient été +chassés par eux loin des frontières de leur +empire, vers le quatrième siècle, et repoussés +jusques sur les bords du Jaïk, d'où +les Alains étoient partis avant eux; de là ils +<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> +descendirent vers l'Orient du Palus-Méotides. +Sortant tout-à-coup du Palus, ils précipitèrent +les Alains sur les Ostrogoths; bientôt ils +repassèrent le Tanaïs, tournèrent le Pont-Euxin, +ravagèrent l'Asie, et s'établirent tumultueusement +de l'autre côté du Danube +et du Rhin, non loin du Volga; là, divisés +en familles ou hordes, ils se bâtissoient des +huttes grossières, dans lesquelles ils se tenoient +renfermés pendant la mauvaise saison; +ils les quittoient impétueusement au +printems, ravageant tout ce qui s'offroit sur +leur passage, et chargés du fruit de leurs +rapines, ils retournoient avec la même rapidité +dans les forêts qui leur servoient d'asile; +ce peuple sauvage et guerrier méprisoit +la foiblesse, et abandonnoit aux monstres +des bois les vieillards qui ne pouvoient +plus combattre; les femmes marchoient à +la tête des armées, conduisant leurs enfans, +et chargées de ceux qui ne les suivoient pas +encore: dès leur naissance, elles les plongeoient +dans l'onde glacée des fleuves, les +exposoient aux ardeurs du soleil, les exerçoient +à la chasse, à la course et à la lutte, +et quand l'âge, anéantissant leurs forces, les +menaçoit du mépris et des maux attachés +<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> +à la décrépitude, elles recevoient la mort +de la main de leurs propres enfans; le fils +qu'une tendre mère avoit nourri croyoit, en +la délivrant d'une vie qui alloit lui devenir +douloureuse et importune, acquitter la dette +de la reconnoissance; ils massacroient également +leurs blessés après la bataille. En +450, Attila, roi de ces sauvages, après avoir +assassiné son frère Bleda, auquel il ravit le +trône, voulut saccager l'Occident, et ayant +traversé la Franconie et la Germanie, à la +tête de cinq cent mille combattans, il entra +dans les Gaules sous le prétexte d'aller attaquer +les Visigoths dans l'Aquitaine; mais +après avoir ravagé et brûlé Metz, Trèves, +Tongres, Bar, Arras, il continua sa marche, +passa près de Paris, et vint assiéger Orléans. +La ville avoit déjà capitulé, quand Aëtius, +général des Romains, ayant appelé à son +secours Théodoric, roi des Visigoths, Mérovée +et sa redoutable armée, attaqua ce +terrible ennemi, qu'il défit complètement, +et le força à une prompte fuite, laissant +deux cent mille morts sur le champ de bataille. +Ce fut en Sologne, près d'Orléans, +que cette grande victoire fut remportée; +elle coûta la vie à Théodoric. Son fils Trasimond +<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> +fut élu après sa mort. Attila, de retour +dans ses forêts, contemploit avec plus +d'espoir que de douleur les débris encore +menaçans de son immense armée: on pouvoit +le repousser, non l'abattre; il se promettoit +de le prouver. Ce Hun trop célèbre +par ses crimes et son indomptable courage, +se faisoit appeler le <i>fléau de Dieu</i>; il étoit +d'une stature au-dessous de la médiocre, +avoit une tête d'une grosseur démesurée, le +nez extrêmement large et écrasé, le front +applati, la barbe claire et entrecoupée de +cicatrices, dont ses joues étoient couvertes; +ses yeux petits, et qu'il ne fixoit jamais, +étoient toujours en mouvement comme son +corps. Cette figure hideuse sembloit dire au +monde qu'il étoit destiné à en troubler le +repos; son palais étoit une cabane, son +trône une chaise de bois placée sous un arbre, +et son drapeau flottant lui servoit de +tente. Tel étoit l'ennemi qui devoit porter +au cœur d'Aboflède une blessure si profonde.</p> + +<p>A peine les glaces qu'avoit durcies le sombre +hiver se détachoient-elles des monts, les +vents toujours irrités troubloient le calme des +forêts, la douce approche du printems ne +<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> +ranimoit point encore la nature mourante, +et cependant l'impatient Attila devançant la +saison guerrière, assemble déjà son armée. +Clodebaud, qu'irrite la gloire d'un frère, +presse lui-même l'ardeur du Hun, et s'il pouvoit +triompher des obstacles que lui opposent +les terribles avantages d'un long hiver, il seroit +déjà vengé de sa dernière et sanglante +défaite; enfin les vents sont enchaînés; la +terre raffermie offre à la marche des troupes +un terrain solide. Attila, à la tête des siens, +s'avance sur les bords du Rhin, ils construisent +à la hâte une quantité innombrable de +petites barques, et s'élançant du milieu de +l'onde, ils marchent jusqu'à Cologne. Mérovée +apprend les victoires de son ennemi en apprenant +son attaque: alarmé d'un si rapide +avantage, il assemble promptement ses troupes, +et entouré de ses braves, il alloit quitter +encore la tremblante reine, dont il recevoit les +tendres adieux. Childéric, témoin des craintes +de sa mère, ne put voir ses pleurs sans +désirer suivre et défendre l'objet chéri qui +les faisoit couler; le chant des <i>Bardes</i>, l'aspect +des armes, le noble courage qui s'imprimoit +en traits augustes sur le front du +roi, l'ardeur guerrière qui animoit l'armée, +<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> +le secret sentiment de sa valeur, tout inspire +et entraîne l'enfant aimable et sensible; +saisissant d'une main téméraire le javelot +révéré, sceptre et arme du grand Pharamond, +il l'agite avec audace, le baise avec +respect, jure sur cette arme sacrée de s'en servir +pour défendre le roi, et de ne l'abandonner +qu'avec la vie. Cependant il craint les refus +d'un père, les défenses d'une mère timide: +à l'idée des alarmes qu'il va lui causer, des +pleurs s'échappent de ses yeux et coulent sur +ses joues vermeilles; mais tandis que Mérovée +reçoit son casque et son épée des mains +d'Aboflède baignée de ses larmes, tandis +qu'il lui jette un dernier regard et s'élance +au milieu d'une armée sûre de vaincre, et +qu'Aboflède évanouie ne peut s'apercevoir +de sa fuite, Childéric se mêle parmi les soldats, +se dérobe aux yeux d'un père dont +il redoute la prudence, et ne s'offre à ses +regards qu'aux portes de Cologne, quand +il ne craint plus d'être rendu à Aboflède. +Le roi, surpris et charmé, l'admire avec un +orgueil mêlé de crainte. O mon fils! lui dit-il +en l'embrassant, et votre mère? Cependant +Childéric a l'air si fier et si heureux, +sa physionomie douce a dans le moment +<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> +tant de noblesse et d'audace, ses yeux brillans +de courage, sont si expressifs, son +geste si animé, que Mérovée cédant à son +tour, lui permet d'assister au combat, et +recommande l'objet de son amour à Viomade, +le plus cher de ses braves; rassuré +par la confiance que lui inspirent et l'air +majestueux de son fils et la fidélité de son +ami, il vole où l'appelle la victoire.</p> + +<p>Dans ces premiers tems de simplicité, le +trône ne s'environnoit point encore des prestiges +brillans qui l'entourent aujourd'hui; +le roi n'étoit que le premier soldat de son +armée, le butin se partageoit au sort, on +n'avoit de rang que celui que l'on tenoit de +la gloire, la voix publique en décidoit, non +la volonté du prince; l'intrigue et la flatterie +ne rampoient point pour s'élever, on +aimoit la personne du roi, non sa grandeur; +on chérissoit ses vertus, non sa puissance; +il comptoit sur ses <i>braves</i> qu'aucun intérêt +ne portoit à feindre; le roi étoit aimé, le +roi aimoit, et la défiance n'obscurcissoit +point pour lui l'éclat du trône; la noblesse, +fière de sa gloire déjà acquise par des ancêtres +respectés des nations, s'efforçoit de +surpasser encore l'éclat d'un nom déjà fameux, +<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> +on la reconnoissoit à ses actions +comme à ses vertus, et le roi, au milieu des +fermes défenseurs de sa couronne et de sa +vie, trouvoit dans chaque brave un soutien, +un ami, un héros. Qu'elle est belle cette +noblesse antique, cette vertu qui, transmise +pure et d'âge en âge, enrichie sans cesse et +de siècle en siècle, de faits héroïques ou généreux, +répand autour du nouveau rejeton +qui va l'honorer encore, cette gloire dont +l'éclat le guide, et doit le forcer à l'imiter! +Osera-t-il donc être un lâche, montrer un +cœur coupable, celui pour qui le nom d'un +père est une leçon, un exemple, et deviendroit +un reproche? Non, sans doute, et +notre histoire en est la preuve auguste, puisqu'on +y retrouve sans cesse les mêmes noms +s'inscrivant, de nouveau, glorieux et sans +tache dans le temple de mémoire.</p> + +<p>Mais déjà Mérovée a repris Cologne, et +poursuivant sa victoire, il attaque l'ennemi +en pleine campagne. Plusieurs fois Ulric, +Arthaut, Amblar, Mainfroy se sont placés +entre le roi et le danger; lui-même a reçu +une légère blessure en détournant le trait +prêt à percer Ulric. O bon tems! où de pareils +traits n'étonnoient personne, où l'admiration +<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> +ne le répétoit même pas, et laissoit +à la seule reconnoissance le soin d'en perpétuer +le souvenir!</p> + +<p>Mais les Huns, ralliés par Attila, s'élancèrent +de nouveau sur l'armée française, en +jetant d'horribles cris; ce choc imprévu +ébranla l'armée, et ce rare avantage animant +les ennemis, ils chargèrent en furieux; +Mérovée contenant l'ardeur de ses troupes, +attaqua à son tour avec sang-froid et en bon +ordre, et culbuta sans peine une armée tumultueuse +qui, plus téméraire qu'habile, +ignoroit l'art de se défendre; cependant +quelques-uns de ces barbares déploient un +courage presque inouï; la mort suit par-tout +leurs traits, ils pressent Mérovée lui-même, +et on reconnoit Attila à sa force, à +sa rage, à son adresse. Viomade voit le danger +de son maître, et oubliant pour un moment +le dépôt trop cher qui lui a été confié, +il s'élance en s'écriant: A moi, braves! On +entoure le roi, on le suit, lui seul eut la +gloire de recevoir dans la poitrine le coup +de hache dont Mérovée alloit être la victime; +le roi le voit tomber baigné dans son +sang, il se précipite vers lui, le relève, mais +appelé au combat, il le confie aux soins +<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> +d'Ulric, et court le venger par une éclatante +victoire. Les Huns, vaincus et poursuivis +jusqu'au fleuve, se rembarquent à la hâte +et en désordre; les Francs dédaignant l'ennemi +qui fuit, cessent de combattre; le +roi triomphant revient à Cologne, et vole +plein d'une double inquiétude auprès de son +ami dont on a déjà pansé la profonde blessure. +Rassuré sur ses jours, ô Viomade! où +est mon fils, s'écrie-t-il? Hélas! Viomade +l'ignore, un long évanouissement a suivi sa +blessure, et il n'a pu, malgré ce zèle pur, +ardent et sans égal, veiller au dépôt sacré +qui lui avoit été remis. Ciel! ô ciel! que me +dis-tu, répond Mérovée; ô Childéric! ô +mon Aboflède! Mais les braves se sont dispersés, +on cherche le jeune prince dans la +ville, dans l'armée, au bord du fleuve, sur +le champ de bataille, parmi les blessés, au +milieu des morts; on interroge les soldats, +les habitans, les prisonniers, par-tout un +silence terrible jette l'alarme dans les cœurs; +de fidèles sujets traversent le fleuve, ils pénétreront +dans les forêts, jusqu'au camp +même d'Attila; toutes les récompenses leur +sont promises, mais la seule qu'ils désirent, +c'est de ramener le fils des rois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> +Qui cependant apprendra à la plus tendre +mère, à cette reine adorée, une absence si +alarmante? Qui aura le féroce courage de +déchirer ce cœur sensible, douce retraite +de vertu, de paix et d'amour? Qui pourra +faire couler ces larmes abondantes, dont la +seule idée est déjà un supplice pour tous les +Francs? Mérovée, plongé dans sa muette +douleur, la tête appuyée sur sa main, les +yeux baissés, ajoute à ses terribles inquiétudes +par l'idée des maux qui vont accabler +l'objet de sa tendresse; il en prévoit +l'excès, il en est déchiré, et Viomade +en soupirant regarde la blessure qui l'excuse, +et le roi qui ne vivroit plus sans elle. +Sa faute est grande, mais sauver la vie à +Mérovée est une action plus grande encore; +il gémit, il s'afflige; cependant il ne peut +pas plus se repentir, que le roi n'ose lui +adresser un reproche. Pour la première fois +Mérovée craint de revoir Aboflède, et ce +moment qui fut toujours le plus doux prix +de sa victoire, trouble et effraie sa grande +ame.</p> + +<p>Depuis le départ de son époux, depuis +celui de son fils, la tendre reine, livrée à +toutes les alarmes, a gémi comme épouse +<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> +et comme mère. O mon fils! ô mon Childéric! +s'écrioit-elle, pourquoi fuir loin de +mes bras caressans? pourquoi m'abandonner? +Hélas! je comptois encore, avec une +douce sécurité, les années de bonheur que +m'accordoit ta jeunesse! Pourquoi, cher et +cruel enfant, hâter les instans du danger? +pourquoi, plus barbare que le devoir, me +ravir déjà mon fils? Cependant la renommée, +prompte à célébrer la victoire, a déjà porté +jusqu'au palais de la reine le bruit glorieux +des triomphes de son époux, et la nouvelle +de son retour. Aboflède ne peut contenir sa +trop vive impatience; pleine de joie et d'amour, +elle relève ses beaux cheveux en désordre, +essuie ses pleurs, et n'écoutant que +les douces émotions qui agitent si délicieusement +son cœur, court au-devant de son +époux et de son fils; de loin elle entend les +chants guerriers, son ame s'exhale et s'unit +aux chants des héros; elle presse sa marche +et vole au-devant de l'armée; déjà elle distingue +le casque éclatant du roi, son œil +maternel cherche près de lui cet autre objet +de ses alarmes, il ne paroît point; tremblante, +elle en accuse encore sa taille enfantine; +elle distingue Viomade appuyé sur le +<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> +bras glorieux de son maître; l'armée chante +la victoire, le roi ne s'unit point à ses +chants; il approche, elle cherche en vain +Childéric, Childéric ne se montre point à sa +mère. Mérovée l'a aperçue, son sang s'est +glacé dans ses veines, il a pâli. A ce signal +de détresse pour un si grand courage, Aboflède +a déjà deviné son malheur, elle tombe +évanouie en nommant son fils. Mérovée +la voit chanceler; mais il soutient son ami, +il contient sa douleur, son impatience, et +renferme avec effort dans son sein le cri prêt +à s'en échapper. Viomade, affoibli par ses +souffrances, déchiré par ses regrets, marche +lentement et les yeux baissés; il ne s'attend +pas au spectacle douloureux dont il va être +le témoin; ils approchent enfin de la belle +reine, que les femmes de sa suite ont +relevée, et qu'elles soutiennent dans leurs +bras. La pâleur couvre ses traits, elle est +glacée, immobile, et sans aucun sentiment; +la mort semble avoir déjà frappé cette tendre +victime; insensible aux soins qui lui sont +prodigués, elle reste plongée dans un évanouissement +qui lui dérobe au moins la connoissance +de ses malheurs; transportée jusques +dans son palais, tous les secours lui +<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> +sont prodigués; elle renaît enfin à la vie, +mais pour apprendre, mais pour sentir tout +l'excès de son infortune: pour la première +fois, la voix toute-puissante d'un époux +adoré ne porte point dans son ame le bonheur +ou la consolation, ses caresses ne la +touchent point, son retour ne lui suffit pas, +elle ne songe, ne demande, ne semble aimer +que son fils. Le roi lui dit tout ce qui peut +la rassurer, lui nomme les fidèles émissaires +envoyés à la recherche du prince, lui répète +qu'il ne s'est trouvé ni parmi les morts, ni +parmi les blessés, que son javelot si remarquable +n'est point resté sur le champ de bataille; +l'infortunée l'écoute, lui fait redire +ce qu'elle vient déjà d'entendre. Hélas! elle +a trop besoin d'espérance pour la rejeter, +mais elle aime avec trop d'ardeur pour s'en +contenter long-tems; occupée d'un seul +objet, possédée d'une seule idée, elle interroge +tout ce qui l'approche, le silence l'inquiète, +aucune réponse ne la satisfait, les +jours lui semblent des siècles, l'incertitude +la tue, et cependant l'incertitude soutient sa +vie; si le roi s'absente un moment, à son +retour elle pâlit de crainte et frémit d'espoir; +dans son sommeil agité, elle revoit et +<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> +embrasse son fils; le réveil lui rend son absence, +et elle pleure sur son heureux songe. +O amour maternel! sentiment pur, vrai, +constant, hélas! que souvent vous êtes cruellement +récompensé! Plusieurs émissaires +étoient déjà revenus, le roi seul leur avoit +parlé; ils ignoroient tous la destinée du jeune +prince; on cachoit leur retour à la malheureuse +mère. O Viomade! pourquoi ta blessure +retient-elle tes pas, et met-elle des +bornes à un zèle qui, sans cet obstacle insurmontable, +n'en auroit point connu? pourquoi, +ami dévoué, ne peux-tu voler toi-même +sur les traces du fils de ton maître? Ah! si +cet effort étoit en ta puissance, qui oseroit +te disputer l'avantage de servir encore ton +roi? mais tu es foible, mourant, ton cœur +seul rempli d'ardeur, partage et adoucit +les tourmens de ta reine; ou tu portes à son +ame les paroles consolantes de l'espérance, +ou tu gémis avec elle, quand sa douleur +trop vive ferme son cœur à tes sages discours.</p> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN PREMIER LIVRE.</b></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h3>LIVRE SECOND.</h3> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE SECOND.</b></p> + +<p class="ni2 p2">Le bruit de la mort de Childéric s'est répandu. Désespoir +du roi. Ulric, de retour du camp d'Attila, confirme +ces tristes nouvelles. On les cache à la reine, +toujours livrée à sa douleur. Attila attaque de nouveau +les Francs. Mérovée marche à sa rencontre. Aboflède +le suit. Son projet. Elle profite de la nuit pour l'exécuter; +elle est chargée de chaînes. Le roi qui découvre +sa démarche vole à son secours, la délivre à la +faveur des ténèbres, ainsi que tous les prisonniers. +Attila veut s'en venger, il est vaincu, demande et +obtient la paix. Mérovée toujours vainqueur rentre +dans sa capitale, et y ramène son épouse désespérée. +Après de longues souffrances, elle expire. Ses funérailles. +Douleur du roi.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span></p> + +<h3>LIVRE SECOND.</h3> + +<p class="p2">Une année entière s'étoit écoulée sans +apporter aucune lumière sur le sort de +Childéric; le tems sembloit emporter sur +ses ailes le bonheur et l'espoir: déjà Ulric, +celui des braves qui tient la seconde place +dans le cœur du roi, est revenu des bords +du Pont-Euxin avec tous ceux qu'il a dispersés +adroitement autour du camp d'Attila; +mais il n'a pu ni détruire, ni confirmer +la crainte du monarque. Aboflède, renfermée +au fond de son palais avec ses chagrins +et ses souvenirs, ignore son arrivée, on +la lui dérobe avec soin; il est depuis long-tems +dans Tournay, et l'infortunée l'attend +encore. Un bruit, d'abord léger, mais qui +peu-à-peu se répand et s'accrédite, jette +un nouveau désespoir dans le cœur du roi. +On assure que le jeune prince ayant suivi +l'armée qui poursuivoit les Huns, et s'étant +laissé entraîner par l'inexpérience de son +âge, étoit tombé dans le fleuve en essayant +de passer sur une des barques ennemies. +<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> +L'apparence et le tems semblent confirmer +ce récit. Mérovée craint, doute, et s'abandonne +à la douleur qui le déchire; +mais il épargne encore le cœur de la +reine, il lui laisse ses fugitives espérances, +et l'ame dévorée d'inquiétudes, il +sourit aux douces pensées de retour que +sa tendre mère exprime quelquefois. Il +gémit seul ou dans les bras de Viomade; +mais près d'Aboflède, il reprend son courage +et son front serein. La reine se confiant +à la tendresse d'un père, se rassure +de la tranquillité de son époux; +elle ne croit pas qu'une douleur violente +puisse se contraindre, elle sent trop bien +qu'un tel effort seroit au-dessus d'elle; +la nature, l'amour et son cœur dans ce +moment s'accordent avec le roi pour la +mieux tromper. Cependant Ulric tarde bien +selon elle à revenir; ce délai commence à +l'inquiéter; Aboflède voit chaque jour renaître +et finir, et Ulric ne paroît point; +la reine ne peut soupçonner son zèle, le +danger s'offre à sa pensée sous mille formes +effrayantes. Attila, fier d'un si illustre prisonnier, +aura sans doute refusé les échanges +et le prix qu'Ulric devoit lui offrir; +<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> +une idée plus terrible encore glace tout-à-coup +ses esprits, Clodebaud, ce frère +irrité, exerçant sur le fils la vengeance +qu'il méditoit contre le père. Elle voit +Childéric réduit par la haine de Clodebaud +au plus cruel, au plus honteux esclavage. +Peut-être, ô ciel! a-t-il porté plus loin sa +fureur.... Un jour même son imagination +frappée lui fait apercevoir son fils pâle, baigné +dans son sang; elle croit entendre ses +longs gémissemens et recevoir son dernier +soupir... Tremblante, éperdue, elle jette +des cris douloureux, ses larmes sont taries, +son sang ne circule plus, un froid mortel +la saisit, elle tombe évanouie, et l'on doute +long-tems de sa vie.</p> + +<p>Cependant, l'intrépide Attila supportoit +avec une égale peine, et sa honte et la +longue paix où l'a réduit sa dernière défaite. +Étonné de son inaction, indigné de ses revers, +et retenu depuis deux ans dans ses +forêts, il n'a pu revoir la <i>saison guerrière</i>, +sans resaisir son arme terrible; les premiers +feux de l'astre du jour ont ranimé +toute son ardeur; il assemble son armée, +et quittant encore ses déserts, il va pour +la troisième fois traverser ce fleuve majestueux, +<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> +barrière antique et naturelle de la +France. Mais ses revers multipliés ont découragé +ses soldats; il ne lit plus sur leurs +fronts mornes et sourcilleux l'audacieuse +espérance; il ne voit plus en eux cette +impatience du combat, présage certain de +la victoire ou d'une glorieuse résistance; +sa voix formidable se fait entendre sans +ranimer l'ardeur éteinte; il commande, on +obéit, mais en silence, et sans cette joie +martiale qu'il a si souvent admirée. Il revoit +avec rage ces plaines fameuses par ses +malheurs; son courroux valeureux s'en +augmente, tandis que ces sanglans souvenirs +affligent et effrayent ses troupes naguères +si valeureuses. Les Francs, au contraire, +volent avec transport au-devant +d'un ennemi dévastateur et qu'ils sont sûrs +de repousser; ils chantent d'avance une +victoire certaine.</p> + +<p>Au nom d'Attila, Aboflède a joint dans +son ame celui de ravisseur, d'assassin de +son fils; elle sait qu'il marche contre son +peuple, elle sait encore que ces barbares +traînent à leur suite tous les prisonniers +de guerre; elle conçoit un projet hardi: +le cœur seul d'une mère est capable de le +former, de l'entreprendre, de l'exécuter! +<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> +Elle annonce au roi surpris qu'elle va le +suivre au combat, et en disant ces mots, +ses yeux cessent de verser des larmes, et +l'espérance jette une légère teinte de joie +sur sa figure douloureuse. Mérovée s'oppose +en vain à un désir dont il ne connoît +pas encore le vrai motif; la raison ni la +prudence ne peuvent rien contre tant +d'amour. Hélas! Aboflède est mère, et elle +a perdu son fils! que peut-elle craindre +encore? Deux seules pensées lui restent, le +retrouver ou mourir. La reine, montée sur +un char, se mêle aux combattans et s'expose +sans en être émue; son ame n'est troublée +ni par le bruit des armes, ni par les horribles +cris que jettent les Huns pendant les +batailles, ni par le spectacle sanglant dont +elle est environnée. Elle ne voit point voler +le trait homicide, elle n'entend point les +gémissemens des blessés; elle seule, au +milieu de ce règne de la mort, conserve +l'oubli d'elle-même, et porte au loin sa +pensée et ses regards, sans chercher à défendre +ou à conserver une vie dont elle +cesse de s'occuper. Il paroît enfin à ses yeux +ce groupe d'infortunés chargés de fers; +ils sont peu éloignés des Huns, des gardes +<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> +nombreuses les environnent. A peine cet +objet de douleur et d'espoir a-t-il frappé +la reine, que son regard et son cœur +ne s'en écartent plus. Sans doute c'est là, +c'est parmi les malheureux captifs qu'elle +trouvera son fils; elle s'assure du chemin +qui conduit à cette partie séparée du camp; +on peut s'en approcher par un bois voisin. +Aboflède a tout vu et n'oubliera rien. La +nuit abaissant sur la terre ses voiles épais, +force enfin les combattans à se séparer. +Aboflède invoque depuis long-tems les ténèbres +dont la favorable obscurité servira +sa téméraire entreprise. A peine la tranquille +déesse a-t-elle enchaîné dans un doux +sommeil les fiers enfans de Mars, que revêtue +d'habits guerriers, cachant ses membres +délicats et la beauté de son sexe sous le +casque et l'armure, Aboflède, jusque-là +craintive, échappant à ses gardes, et guidée +par son amour, s'avance vers le camp ennemi; +son cœur palpite d'une joie vive, +elle ne sent ni le poids du casque qui la +blesse, ni celui de ses armes si étrangères +à ses belles mains; aucun danger n'effraie +sa pensée, un seul sentiment la soutient +et l'entraîne, tout disparoît devant lui. +La reine, malgré l'obscurité que l'ombrage +<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> +du bois rend plus profonde encore, ne s'est +point égarée, elle est parvenue au but désiré +de son voyage; elle aperçoit les prisonniers +attachés les uns aux autres, la plupart sont +couchés, et la nuit est trop obscure pour +qu'elle puisse les reconnoître. Aboflède s'approche; +les gardes, surpris de tant d'audace, +vont la saisir. Loin d'en être alarmée, +leur cruauté semble obéir à ses vœux, elle +tend ses beaux bras aux chaînes qu'elle va +partager avec son fils. Pressée de les obtenir, +elle se livre sans résistance, et se mêle +avec transport parmi les infortunés qui sont +pour la plupart ses sujets. Éclairée par +les feux du camp, la reine a reconnu Mainfroy, +ce fidèle général pris devant Cologne +qu'il défendoit; elle s'approche de lui, et +d'une voix basse, elle lui dit: Mainfroy, reconnois +une mère à ma démarche audacieuse, +je suis Aboflède, et je cherche mon +fils prisonnier d'Attila; rends-moi mon fils! +je veux mon fils! Mainfroy admire la mère, +et tombe respectueusement aux genoux de +la reine; mais ce ne sont point des hommages, +du respect qu'elle attend de lui, +c'est un fils qu'il faut lui rendre; le général +l'assure vainement qu'il n'en sait aucune +nouvelle, et qu'il n'a pas été fait prisonnier; +<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> +il le jure à la reine désolée, et +lui ravit ainsi sa dernière espérance; mais +elle doute encore et interroge plusieurs +Francs; leur réponse est la même, et elle +perd l'espoir qui soutenoit sa vie. Aboflède +alors s'arrête immobile en s'appuyant sur +Mainfroy, ses larmes ne coulent point, +un froid mortel la saisit, une sueur glacée +découle de son front, un silence effrayant +répond assez aux discours terribles qu'elle +vient d'entendre. Mainfroy, n'ose lui offrir +du secours, il craint d'exposer son sexe +et son rang; retenu par ses chaînes, il ne +sait ce qu'il doit faire. Aboflède penche +sa belle tête, son casque se détache, elle +tombe dans les bras de ses sujets enchaînés +à ses genoux. Que feront-ils? à qui confier +ces jours sacrés, ce dépôt si cher à la France? +le barbare Attila respectera-t-il l'épouse auguste +de son ennemi? Tandis qu'ils délibèrent, +incertains, ils sont tout-à-coup enveloppés, +leurs gardes saisis jettent d'horribles +cris auxquels tous les Huns répondent +promptement; mais plus promptement encore, +une troupe nombreuse et hardie pénètre +jusqu'à eux, brise leurs chaînes en +s'écriant: A nous, Francs! Aboflède est enlevée +des bras de Mainfroy et placée sur un +<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> +char; la troupe se rallie, mêlée aux prisonniers, +et tous reprennent le chemin du +camp de Mérovée avec tant de précipitation, +que les Huns, trompés d'ailleurs +par les ténèbres, n'ont pu porter aucun +secours à leurs gardes, ni défendre leurs +prisonniers. Attila, furieux d'une attaque +qu'il regarde comme une trahison, attend +impatiemment que le jour éclaire sa vengeance; +et Mérovée, que l'amour a entraîné +et qui prévoit sa rage impétueuse, se prépare +au combat avec autant de courage et +plus de prudence. Après la fuite d'Aboflède, +le roi n'avoit pas tardé à s'apercevoir de son +absence: trop sûr du chemin qu'elle avoit +pris, tremblant sur les dangers qui alloient +l'entourer, il l'avoit suivie avec l'élite de son +armée; et certain que l'espoir de retrouver +Childéric l'auroit décidée à pénétrer jusqu'aux +prisonniers, parmi lesquels elle le +croyoit toujours, Mérovée s'étoit décidé à +les délivrer tous, afin de sauver la reine +de la captivité, de la mort, et de tous les +excès terribles qui la menaçoient. Revenue +dans son camp et privée de tout avenir, +muette et la vue égarée, à peine elle a reconnu +son époux. Après un long silence, +elle a fixé sur lui ses yeux éteints, et d'une +<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> +voix mourante, elle a prononcé ces mots: +Il n'est donc plus! Retombant dans sa +morne tristesse, elle a cessé d'écouter, de +répondre. Déjà l'étoile du matin, avant-coureur +de l'aurore, avertit les guerriers +de se tenir prêts: ils sont déjà sous les armes, +brillans de jeunesse, de santé, de +valeur, ceux-là qui ne verront pas se coucher +le soleil qui commence à les éclairer. +O mort! ô toi à qui on ne peut échapper! +toi qui dévores toutes les générations, avois-tu +donc besoin pour assurer ton terrible +empire, du secours de la guerre!</p> + +<p>Attila, fier de venger une injure, et +d'avoir, pour la première fois, un juste +motif de prendre les armes, fut cependant +encore surpris par l'active sagesse de son +ennemi. La victoire ne fut pas longue à se +décider, et Mérovée offrit la paix qui fut +acceptée; il renvoya à Attila tous les prisonniers, +en mémoire de la délivrance d'Aboflède, +y joignit de riches présens; mais sa +clémence n'adoucit point la haine de son +ennemi, et ne calma point sa honte; il en +conserva même une si vive douleur, qu'à +peine de retour dans ses bois, on le trouva +mort dans son lit à côté de son épouse. +Ainsi finit ce guerrier qui coûta tant de +<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> +sang à sa patrie et à ses ennemis. Mérovée, +couvert d'une gloire nouvelle, rentra dans +Tournay aux acclamations du peuple, et +ramenant la malheureuse Aboflède, qui, +de retour dans son palais, reprit sa vie solitaire +et silencieuse. Plongée dans une tristesse +destructive, ses traits en reçoivent la +douloureuse empreinte, et cette tête si +belle se penche déjà flétrie comme le lis +superbe détaché de la tige qui le nourrit. +L'aspect du malheur, si puissant sur l'ame +tendre de la reine, ne l'émeut plus; la +bienfaisance a perdu pour elle tous ses +charmes. Aboflède n'est plus belle, n'est +plus reine, n'est plus épouse, n'est plus +amante; elle n'est plus, hélas! qu'une mère +en deuil, descendant au tombeau par la +route lente et pénible de la douleur. En vain +tout s'empresse encore autour d'elle; préoccupée +et isolée au milieu de tous, elle +ne s'aperçoit d'aucun soin; le désespoir +de son époux, jadis si aimé, ne pénètre +plus jusqu'à son cœur fermé à jamais. +L'amour de son peuple, l'amitié, tout a +perdu son empire sur cette ame tendre. +Puissance de la douleur, que vous avez +de force sur le cœur d'une mère! Chaque +jour semble l'entraîner vers la tombe, son +<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> +unique désir. C'est là, c'est près du trône +de Teutatès qu'elle espère retrouver son fils, +pour ne plus le quitter jamais. C'est dans +ces célestes demeures, où la mort est sans +puissance, dans ces champs toujours verds, +au pied de l'éternel, et dans un bonheur +ineffable et constant, qu'Aboflède, dégagée +des liens terrestres, demande aux dieux +de la recevoir promptement. Et tandis que +le roi et son peuple surchargent les autels +de victimes et demandent aux dieux de prolonger +ses jours, elle seule, formant des +vœux contraires, élève au ciel ses mains +pures et le conjure de terminer sa vie. +Ils vont être exaucés ces cruels vœux du +désespoir; Aboflède sent les approches de +la mort, comme on entrevoit le moment +de sa délivrance; son ame s'exhale comme +la fumée de l'encens s'élève vers les +cieux. Le roi, qui devoit prévoir depuis +long-tems ce nouveau malheur, n'en est +pas moins frappé comme d'un coup inattendu; +le deuil est général; Viomade a +l'emploi triste et flatteur de recevoir les +plaintes, de partager la douleur de son +maître; s'il ne le console pas, du moins +il pleure avec lui.</p> + +<p>Les obsèques de la reine furent ordonnées. +<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> +Ce dernier hommage du regret, qui +tient du sentiment et de la religion, s'il +ne soulage point le cœur, adoucit son désespoir. +Ce fut aux bords de l'Escaut que +les restes glacés de la reine furent conduits. +On creusa d'abord une fosse ronde, où l'on +plaça, selon l'usage, tout ce qui pouvoit +être utile à la vie. Etrange superstition de +ces tems, qui alloit même jusqu'à immoler +des esclaves, afin que les morts fussent +servis par eux dans un autre monde! Mais +Aboflède, prête à mourir, avoit exigé que +l'on ne suivit point cette barbare coutume, +et Mérovée voulut qu'elle fût obéie. La fosse +creusée, on amena une charrue dont le +soc étoit d'airain; elle étoit attelée de deux +bœufs blancs; on traça d'un sillon le tour +de la tombe, et à mesure que la charrue +ouvroit la terre, on remplissoit de fleurs +le sillon qu'elle avoit formé; on eut soin +de la relever à l'entrée de la tombe, sans en +continuer la trace. Après cette cérémonie, +on plaça le corps dans la fosse, et revêtu de ses +plus riches ornemens; chaque assistant eut +soin de jeter sur ces restes sacrés une poignée +de la terre natale de la reine; on la +recouvrit de fleurs, de gazons, puis de terre, +<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> +et enfin d'une grande table de plomb sur +laquelle on grava ces mots:</p> + +<p class="center font90"><b>PLEUREZ LA REINE ABOFLEDE,<br /> +AMOUR ET EXEMPLE<br /> +DU MONDE.</b></p> + +<p>Les Druides assistèrent à cette lugubre +fête couverts de longues tuniques de lin; +ils versèrent sur la tombe l'eau lustrale +du guy de chêne, invoquant les dieux pour +qu'ils accordassent sans délai l'entrée céleste +à la victime de l'amour et du malheur. +Mérovée n'assista point à ces funérailles, +le deuil étoit trop avant dans son cœur; +il n'eût pu soutenir ce terrible spectacle. +Privé d'une épouse et d'un fils, le voilà +seul sur le trône déjà isolé; il va marcher +sans compagne dans les routes épineuses +de la vie, et quand l'ange de la mort développera +sur lui ses ailes glacées, il ne +laissera pas, aux mains d'un fils adoré, le +sceptre des rois qu'il a illustré, et son glorieux +héritage; il ne revivra pas dans une +nombreuse postérité. Ah! s'il gémit de la +mort d'Aboflède, c'est sur lui seul qu'il répand +des larmes; il sent trop que le seul malheureux +est celui qui survit à ce qu'il aime.</p> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE SECOND.</b></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h3>LIVRE TROISIÈME.</h3> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU TROISIÈME LIVRE.</b></p> + +<p class="ni2">Mérovée s'abandonne à sa douleur. Ses blessures se +r'ouvrent. On craint pour sa vie. Egidius, qui aspire +au trône, en conçoit une espérance nouvelle; il craint +Viomade, et cherche à l'écarter. Draguta sert ses +projets, et trompe ce brave par un faux rapport, qui +décide Viomade à suivre le traître jusque dans le +camp des Huns. Le roi, à la nouvelle qu'il reçoit du +départ prochain de son ami, et de l'espoir qui le +détermine, éprouve autant de joie que d'inquiétude. +Viomade lui conseille de se montrer à l'armée. Mérovée +se rend à cet avis. Il harangue les troupes, et +ordonne un sacrifice. Description du sacrifice. L'oracle +est favorable, il promet le retour de Childéric. Un +festin termine cette journée.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span></p> + +<h3>LIVRE TROISIÈME.</h3> + +<p class="p2">Le tems ne consoloit point Mérovée. De +tous les biens dont l'amour l'a fait jouir, le +souvenir seul lui reste, il le conserve comme +le dernier trésor de son cœur; le regret, qui +le suit par-tout, charme douloureusement sa +solitude, et quand il a perdu tout ce qu'il +aime, les tendres images d'Aboflède, de +Childéric, ne s'effacent point de sa pensée; +il chérit sa mélancolie, et refuseroit de se +consoler: il n'a plus que sa douleur, il +craindroit de la perdre et même de l'affoiblir; +mais il cherche et soulage les malheureux, +il a besoin du bonheur des autres +quand il n'en existe plus pour lui; l'accent +de la joie, celui de la reconnoissance, jettent +encore un son doux au fond de son ame. +Blessé dans plusieurs batailles, le roi ne s'étoit +que foiblement occupé de ses souffrances +légères; mais les chagrins, les fatigues, +les années, avoient enflammé son sang; une +cicatrice mal fermée s'étoit r'ouverte, et le +peu de soin apporté à un mal d'abord sans +<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> +danger, avoit envenimé la blessure au point +que sa vie étoit menacée; les remèdes pourront +la prolonger, mais ils laissent craindre +une mort prochaine ou des souffrances habituelles; +le monarque s'affoiblit de jour en +jour; Viomade en est troublé, tandis que +l'ambitieux Egidius jouit en secret et s'abandonne +à une grande espérance. Egidius, général +de la milice romaine, et gouverneur +pour les Romains dans la Gaule, commandoit +à Soissons, et avoit la faveur de l'armée; +brave et adroit, il s'étoit fait une reputation +guerrière, et passoit également pour +réunir toutes les vertus: il savoit se montrer +aux hommes sous l'aspect le plus favorable +à ses projets, et cachoit avec art son +vrai caractère et ses desseins. Depuis la perte +du jeune prince, il s'étoit toujours flatté de +succéder à Mérovée; c'étoit dans cette pensée +qu'il avoit répandu le bruit de la mort +de Childéric, passant dans une barque ennemie; +un roi sans héritier, et mourant lui-même, +n'étoit plus qu'un foible obstacle à +son ambition; il se plaît à répandre dans +l'armée de secrètes inquiétudes sur la santé +chancelante du souverain, sur l'inaction +dans laquelle il va tenir ses troupes si accoutumées +<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> +à combattre et à vaincre, sur la nécessité +d'élire un chef pour le remplacer +pendant les combats; mais son parti n'est +pas assez fort: il craint l'horreur qu'inspire +le nom romain, l'amour du peuple pour +son roi, les Druides dont il ne suit pas la +religion, et dont il redoute l'empire; mais +ce qu'il craint bien plus encore que la haine +ou l'amour léger d'un peuple inconstant, +extrême, facile à émouvoir, à contenir, à +exciter, qui n'ayant pas de volonté qui lui +soit propre, cède à tout ce qui le maîtrise, +et semblable à cette même onde qui s'irrite, +se soulève, déborde au gré du vent qui +l'agite, se calme et s'écoule lentement, sans +que sa fureur ni sa tranquillité viennent +d'elle-même; ce qu'il craint enfin plus que +les Druides, le roi et toute l'armée, c'est +Viomade, ce brave toujours occupé de son +maître, déjouant les projets, et le surveillant +avec autant de zèle que d'activité et d'intelligence, +aimé du monarque comme de la +France entière. Egidius n'a pas de plus forte +barrière entre lui et le trône; la renverser +paroît impossible, la force du moins seroit +impuissante; Egidius aura recours à la ruse, +arme du lâche, et l'ingrat Draguta va servir +<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> +ses odieux projets. Draguta, né parmi les +Huns, avoit poursuivi Viomade avec audace +et témérité devant Cologne; blessé dangereusement, +il étoit tombé parmi les morts, +on l'avoit trouvé pendant la cérémonie funèbre +qui suit les sanglans exploits, il respiroit +encore, il fut transporté parmi les +blessés par ordre de Viomade, il fut traité +avec soin et générosité. Sa blessure étoit si +dangereuse, qu'il fut plus d'une année sans +se rétablir entièrement; par reconnoissance +il témoigna le désir de rester encore près de +son bienfaiteur. Egidius l'ayant souvent +aperçu, crut démêler dans ses regards l'ame +d'un traître, et l'ayant fait sonder adroitement, +il vit qu'il ne s'étoit point abusé, et +que Draguta joignoit aux connoissances qu'il +avoit su acquérir depuis son arrivée en +France, et pendant un séjour de plusieurs +années, la férocité de sa patrie, et la haine +du nom des Francs, que des secours et tant +de bienfaits n'avoient pu éteindre.</p> + +<p>Instruit des volontés d'Egidius, flatté +des récompenses énormes qui lui sont promises, +heureux surtout de satisfaire sa +fureur et d'assouvir sa vengeance, Draguta +se présente à son bienfaiteur; il s'efforce de +<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> +donner à ses traits plus de douceur, à son +sourire moins de perfidie; mais il n'a rien +à redouter du cœur franc et sans défiance +du plus vertueux des braves, qui, incapable +de feindre, l'est aussi de soupçonner. +Je vous dois, lui dit le fourbe, le bonheur +et la vie, m'acquitter est un devoir et un +besoin; je viens satisfaire mon cœur, en rendant +au vôtre et la joie et l'espoir. Viomade +l'écoute, et lui tendant la main avec cette +franchise d'une grande ame: Parle, ami, lui +répond-il, mais crois qu'en te conservant +le jour, j'ai déjà reçu ma récompense.</p> + +<p>Draguta, loin d'être attendri par ces paroles +et l'air plein de douceur dont elles furent +accompagnées, s'applaudit au contraire +d'avoir à tromper un si facile ennemi, et +reprenant son discours, il dit: Vous pleurez +Childéric depuis cinq années; mon +amour pour Attila, mes sermens de fidélité, +mon devoir, m'ont défendu de vous instruire +de sa destinée; mais mon roi n'est +plus, et ce que je vous dois m'ordonne aujourd'hui +de vous révéler ce que j'ai dû +vous taire: Childéric est prisonnier. Clodebaud +l'ayant aperçu pendant la terrible +bataille qui coûta tant de sang à ma malheureuse +<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> +patrie, nous ordonna de nous emparer +du jeune prince, et je fus du nombre +de ceux qui l'enlevèrent; je le remis à Clodebaud, +qui fier et heureux d'une si belle +proie, jura d'épargner ses jours, mais de +le vouer à un éternel esclavage.</p> + +<p>Après avoir ainsi obéi à mon général, je +revins au combat, où je vous attaquai avec +une rage dont je fus puni; vos soins généreux +ouvrirent mon ame au repentir, et +souvent en voyant les douleurs que vous +causoit l'absence du prince, je fus sur le +point de vous tout avouer; retenu par mon +attachement pour Attila, je résistai au mouvement +qui m'entraînoit; j'ignorois d'ailleurs +si Clodebaud avoit réellement laissé la +vie au prince; mais depuis qu'Attila n'est +plus, j'ai su par ceux qui sont venus apporter +la nouvelle de sa mort, que Childéric +étoit vivant, et réduit à la plus honteuse +servitude; que Clodebaud, qui conserve le +commandement d'une partie des troupes, +insulte sans cesse à son malheur, et qu'il +n'est pas impossible de le délivrer, si vous +voulez suivre mes avis et accompagner mes +pas. Je le veux! s'écria Viomade en se levant +et avec une noble vivacité; ô Draguta! je le +<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> +veux, sois mon guide, mon interprète, mon +bienfaiteur; ma reconnoissance sera sans +bornes comme tes bienfaits, compte sur +celle d'un grand roi, d'un père à qui tu rendras +le bonheur. Eh bien! reprit Draguta, +partons promptement et sans suite, car nous +serions arrêtés, et le nombre ne nous sauveroit +pas; je vous promets le secours de +mes frères, tous jeunes, vaillans et hardis; +je vous conduirai par de secrètes routes, +qui nous éviteront des rencontres fâcheuses. +Au reste, je répondrai de vous, et vous n'aurez +rien à craindre. Je ne crains rien non +plus, lui dit Viomade, ma vie est à mon roi; +vivre et mourir pour lui, voilà ma noble destinée; +mais retire-toi, Draguta, je vais porter +à mon auguste maître l'espérance que tu +as répandue dans mon cœur; reçois cette +bourse d'or, non comme une récompense; +ah! Draguta, qui jamais pourra te récompenser! +Le brave à ces mots embrasse avec +attendrissement le perfide qui, sans repentir +et sans trouble, approche de ce cœur d'où +s'émanent tant de vertus.</p> + +<p>Viomade, l'ame ouverte à la plus vive +joie, s'empresse de verser dans le sein paternel +l'espoir dont lui-même est enivré, et +<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> +vole rejoindre son maître; sa physionomie +exprime tant de bonheur, que Mérovée en +est frappé, et sourit à la félicité d'un ami. +Quelle fut son émotion au récit animé et +consolateur de Viomade! Childéric esclave +et malheureux! quelle pensée pour un père +et pour un roi! Mais Childéric vivant! et +rendu à son amour! Hélas! pourquoi ce +bonheur ne peut-il plus être partagé par +Aboflède? A cette triste pensée, le front de +Mérovée s'obscurcit, et la douce joie dont +il rayonnoit s'est éteinte. Ah! sans le douloureux +mélange de regrets et d'espoir, le +bonheur inespéré du roi seroit trop vif, il +auroit peine à le supporter. Viomade ne +trouble point les méditations de son maître, +il lit dans son ame, il voit se succéder les +sentimens tristes et doux, et attend que le +calme y renaisse pour lui parler avec cette +franchise qui le distingue. Mérovée, reprenant +bientôt un noble empire sur lui-même, +lève sur son ami des regards paisibles, et +Viomade lui parle ainsi:</p> + +<p>Je n'ai pas besoin de dire au plus aimé +des rois que je suis prêt à partir; mais je +dois l'instruire qu'Egidius agite l'armée turbulente, +et que la paix dont nous jouissons, +<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> +après tant de combats et de victoires, est +déjà le sujet d'audacieux murmures. Cet +ambitieux romain, que nous avons tant de +fois vaincu et repoussé, s'est fait de ses défaites +même un titre à la gloire; son adresse +égare les troupes, et vous dépeint, accablé +par les chagrins et les souffrances, incapable +de combattre, anéanti sous le poids des +maux; il annonce que les Saxons sont prêts +à vous attaquer; un mot de vous peut détruire +ses orgueilleuses espérances; le danger +s'accroît: ô mon roi! épargnez aux +Francs l'ingratitude et le repentir; daignez +assembler votre armée, et vous montrer à +elle plein d'espérance. Annoncez le retour +du descendant de Pharamond; le peuple +aime l'aspect du roi, et vos malheurs ont +trop long-tems privé les Francs de votre +auguste présence.</p> + +<p>Mérovée, à ce discours, reconnoît la prudence +et l'amitié de Viomade; il donne à l'instant +ses ordres pour que l'armée soit assemblée +le lendemain au champ de Mars, et pour +qu'un grand sacrifice soit préparé: il veut, et +remercier les dieux du bonheur qu'il éprouve, +et attirer leur toute puissante protection +sur le voyage que médite son généreux ami, +<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> +et sur ce fils qui semble déjà lui être rendu. +L'armée apprend avec joie qu'elle reverra le +héros sous lequel elle a si souvent triomphé, +et le grand Diticas prépare la fête solennelle +qui doit suivre la cérémonie guerrière.</p> + +<p>Déjà l'armée est assemblée, et attend impatiemment +le roi: il paroît, son front auguste +ne porte point l'empreinte de l'abattement +et de la tristesse, il se montre fier et +animé comme aux jours du combat. L'armée +pousse des cris de joie, et frappe à +grands coups les boucliers retentissans; +Mérovée, ému par ces témoignages d'affection, +promène ses regards bienveillans sur +cette troupe valeureuse, et que l'amour +anime.</p> + +<p>Soldats! leur dit-il, braves amis, chers +compagnons de mes victoires, cessez de gémir +sur les malheurs qui m'ont accablé, et +partagez en ce grand jour la joie dont mon +cœur est rempli. Ce fils que je regrette depuis +plus de cinq années, ce Childéric, mon +espérance et la vôtre, qui, encore enfant, +osa se mêler parmi vous, que j'ai cru mort, +et dont l'absence a coûté la vie à votre reine, +ô mes amis! il existe, il vit pour combattre +au milieu de vous, pour vous aimer et vous +<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> +défendre. Mon fidèle Viomade va partir pour +la contrée lointaine où les hasards de la guerre +l'ont conduit; dans peu ils seront de retour, +dans peu nous reverrons ce descendant du +grand Pharamond; et si Odoacre, envieux +de notre puissance, ose attaquer nos armées +victorieuses, nous irons l'en faire repentir; +mon fils apprendra de moi comment on +guide les Francs valeureux et dévoués; comment +on défend sa patrie!.... De nouveaux +cris de joie interrompent le monarque, son +nom, réuni à celui de Childéric, retentit dans +les airs. Qu'il est doux de régner sur ces +cœurs enthousiastes et pleins d'amour! Pourquoi, +également barbares, passent-ils si facilement +de cette ardente fidélité à la révolte +cruelle?</p> + +<p>Le roi, après avoir donné à l'armée le tems +d'exhaler ses transports, lui annonce le sacrifice +préparé sous les chênes sacrés, et le long +et joyeux festin qui terminera cette journée. +Il retourne à son palais, suivi d'un peuple +immense, et aux acclamations répétées. +A l'heure fixée pour le sacrifice, le roi revêtu +d'habits royaux, la couronne sur la tête et +tenant son sceptre, entouré de ses braves, +suivi de l'armée, se rendit au lieu choisi +<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> +pour cette solennité. C'étoit dans un bois +sombre, épais et mystérieux, que la cérémonie +sanglante et religieuse étoit préparée. Le +célèbre Diticas, grand prêtre des Druides, +parut d'abord; ses cheveux blancs étoient +couronnés de feuilles de chêne, arbre des +dieux; sa tunique blanche étoit serrée d'une +ceinture d'or, le plus pur des métaux. De +jeunes et belles vierges, les cheveux épars et +le front couvert d'un voile léger, suivent le +grand prêtre, et s'occupent des apprêts du sacrifice. +Trois d'entre elles, les yeux baissés, +belles de jeunesse et de pudeur, portent un +autel; sa forme est celle d'un trépied, soutenu +sur trois consoles, dont le bas a la figure +d'un pied de lion, le milieu celle d'un poisson +qui étend ses nageoires, et le haut une +tête de serpent qui se recourbe. Le dessus +de l'autel est un bassin rond, propre à recevoir +le sang des victimes; derrière les vierges +qui soutiennent l'autel, marchent celles +qui doivent présenter au grand prêtre la +cuiller d'argent à manche pointu, dont il se +servira pour prendre l'encens et les autres +parfums, l'acarra, ou coffret rond, orné de +deux anneaux d'or, enclavés l'un dans l'autre +pour le lever et l'ouvrir, et qui renferme +<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> +l'encens et le succin jaune; la péréficule à +anse qui contient le vin et autres liqueurs +que l'on versoit sur les victimes; enfin la +patère et l'amula, vases d'airain qui servoient +à renfermer l'eau lustrale, et à cuire +les victimes après le sacrifice. Les chastes +prêtresses, ayant placé au pied d'un chêne +choisi pour l'auguste fête, les divers instrumens +destinés à la cérémonie, se retirent +dans leur temple, et laissent aux seuls +Druides consommer le sacrifice. Ils approchent +alors de l'autel; dans la main d'un +des plus renommés, brille le superbe sespiéta +ou coutelas, qui sert à égorger les victimes. +A la suite d'une invocation, après +avoir brûlé l'encens, Diticas invite le roi à +s'approcher. Le monarque s'abaissant devant +les dieux, auxquels cède toute puissance +mortelle, se dépouillant des augustes marques +de la royauté, place au pied de l'autel +sa couronne, son manteau, son sceptre et +sa redoutable épée: recevant alors des mains +de ses braves deux jeunes taureaux blancs +qui n'ont pas encore subi le joug, il les présente +respectueusement au grand prêtre, +qui les immole en les frappant à la jugulaire. +Les Druides entourent l'autel, reçoivent +<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> +le sang dans un bassin, interrogent +leurs entrailles, invoquent et consultent +les dieux; un silence profond règne dans +le reste de l'assemblée; on craindroit d'interrompre +ou de profaner d'aussi augustes +mystères. Les Druides se séparent en deux +files éloignées l'une de l'autre: Diticas +paroît au milieu; à son regard élevé et +prophétique, à ses traits animés, au désordre +de ses pas, on pressent que l'esprit divin +l'agite, et qu'organe des dieux, il va annoncer +aux hommes les oracles qui fixeront +leur destinée. Le cœur palpitant et +rempli d'une religieuse terreur, l'armée se +courbe vers la terre; le roi, le front baissé, +imite sa respectueuse attitude. Diticas parle +enfin. Les dieux sont satisfaits; ils promettent +à Viomade le succès de son entreprise, +au roi un fils, aux Francs un roi; et après +avoir répandu sur tous l'eau lustrale, il rend +à Mérovée sa couronne et ses armes, en lui +disant: Souvenez-vous que vous les tenez +des dieux. Le roi les reçoit avec respect, et +plein de confiance dans les paroles favorables +de l'oracle, il rend grace au ciel de tant +de bienfaits, et sort du bois sacré, mais en +se reculant et sans perdre de vue l'autel, les +<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> +Druides et les victimes; ce ne fut que dans +la plaine et loin de l'enceinte consacrée, +qu'il marcha la tête ornée de sa couronne, +et suivi du peuple. Les festins l'attendoient: +assises autour de cent tables dressées devant +les portes du palais et des chefs, les troupes +animées par la gaieté et le vin d'Italie qu'elles +aimoient passionnément, s'abandonnoient +à la joie; tous chantoient l'amour et la gloire, +et une heureuse ivresse termina une journée +qui sembloit fatale à l'ambitieux Egidius, +mais qui ne détruisit point ses espérances.</p> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE TROISIÈME.</b></p> + +<p><a name="Page_62" id="Page_62"></a></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h3>LIVRE QUATRIÈME.</h3> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE QUATRIÈME.</b></p> + +<p class="ni2">Départ de Viomade. Son arrivée dans les forêts de la +Germanie. Dangers de sa route. Alarmes que lui +inspire Draguta. Un songe l'inquiète. Viomade +sauve la vie à Draguta. Il en est abandonné. Orage +terrible. Viomade reprend sa route. Le chemin. La +tombe. Chant franc. Le vieillard.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span></p> + +<h3>LIVRE QUATRIÈME.</h3> + +<p class="p2">Mérovée et son ami ont assisté à ces +festins, mais sans en partager le délire; +impatiens de se retrouver seuls, et de donner +à la confiance le peu d'heures qui leur +reste avant le départ de Viomade, fixé à +la prochaine aurore, ils n'ont plus qu'une +nuit, et l'amitié la disputera au sommeil. +Le roi voudroit qu'au moins Ulric, Amblar, +Arthaut accompagnassent Viomade; il s'y +refuse. S'il étoit possible, disoit-il, que je +fusse attaqué, ce seroit par un si grand nombre, +que vous exposeriez sans aucun avantage +les nobles défenseurs de votre couronne. +Seul avec Draguta je n'inspirerai aucune +défiance, et si je devois périr, conservez +au moins vos plus fidèles sujets. Cette +pensée jettoit un trouble extrême dans l'ame +du roi. Toi périr! disoit-il; ô toi! mon ami, +toi qui seul peut m'aider à supporter les +orages de la vie; toi qui en partageant mes +maux, en diminue toujours le poids! Je ne +périrai point, reprit Viomade, les dieux +<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> +l'ont promis: en douter est une impiété. +Je reviendrai bientôt remettre Childéric +dans vos bras. Mérovée, malgré la juste +impatience d'un père, voudroit que Viomade +attendit au moins le printems; l'hiver +déjà est avancé; mais cette saison qui +retient les Huns dans l'inaction, offre à +Viomade plus d'espérance de retrouver le +jeune prince. Il combat la résistance du roi, +qui redoute la rigueur de la saison; il calme +les craintes du monarque, excite ses espérances, +et verse des torrens de bonheur +dans cette ame si long-tems la proie des +souffrances. Le roi veut du moins l'accompagner +jusqu'au bord du fleuve; des barques +sont préparées; plusieurs braves les +suivront même jusqu'au château de Clodion, +situé sur l'autre bord du fleuve: là, +Viomade devoit se séparer d'eux, et monté +sur de forts chevaux chargés de provisions, +il s'arme de flèches, ainsi que Draguta. +C'est ainsi qu'il devoit revoir, et suivi seulement +du Hun, cette Germanie, antique +berceau de ses pères. Au premier rayon +du jour, les deux amis se sont regardés et +se sont précipités dans les bras l'un de l'autre. +Mérovée craindroit de retarder le départ, +<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> +et cependant il sent toute l'amertume +d'une telle séparation; Viomade se +reprocheroit le moindre délai, mais il quitte +avec peine son auguste maître. Tous deux +émus et opressés se tiennent long-tems embrassés; +tout est prêt pour le départ; déjà +le farouche Draguta, revêtu de ses sauvages +vêtemens, paroît et s'unit aux guerriers +qui attendent le roi. Ses cheveux noirs, +frisés, inégaux et épars, couvrent une +partie de son visage, et ajoutent, dans +leur désordre, à la férocité de ses traits; +la jeunesse est sans grace sur le front sourcilleux +du Hun; son courage est celui d'un +barbare, et sa joie celle du crime. Sur ses +épaules nues sont attachés son arc et ses +flèches, armes légères, et les seules qui +puissent leur être utiles dans les forêts qu'ils +ont à traverser, soit qu'ils s'en servent pour +se défendre contre leurs dangereux habitans, +soit qu'ils recourent à la chasse pour +suppléer à leurs provisions épuisées. Le roi +et Viomade ne se font pas attendre long-tems; +déjà ils atteignent les antiques ombrages +de la forêt des Ardennes; ses arbres +dépouillés de verdure, offrent aux regards +<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> +qu'ils attristent, les sombres ravages de +l'hiver. Viomade n'en est point ému; le +roi seul éprouve d'avance toutes les fatigues +que ce brave est loin de calculer. Quelques +tentes dressées sous les arbres servent à +reposer la troupe, et en peu de jours elle +découvre ce fleuve superbe qui sépare les +Gaules de la Germanie. C'est-là que Mérovée +quitte à regret un ami dévoué et +cher; leurs adieux honorèrent également +l'amitié et le courage qui les distinguoient. +Oh! qu'elles sont unies ces grandes ames, +qu'aucun vice ne sépare! Les barques ont +reçu Viomade, Amblar, Ulric, Arthaut, +Draguta; les tranquilles ondes obéissent +aux rames qui fendent leur sein et soutiennent +la fragile nacelle qui les sillonne. +Parvenus au pied de Dispach, les voyageurs +abordent ces rives paisibles et débarquent. +Pendant le trajet, Mérovée, entouré +de ses gardes, a long-tems suivi de l'œil +la barque qui entraînoit son ami, et quand +il ne l'avoit plus distinguee, son cœur et +sa pensée la suivoient encore. Enfin, il avoit +repris le chemin de son palais, dont la +solitude troubla son ame; tous les dangers +d'une aussi hardie entreprise s'offrirent +<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> +devant lui; mais les dieux avoient parlé, et +Mérovée espéroit. Ses braves, à leur retour, +lui apprirent que Viomade et son guide, +pourvus de trois chevaux, dont un portoit +une tente et des provisions, traversoient +déjà la Germanie, et que Viomade, plein +de force et de joie, marchoit avec rapidité +sous la conduite d'un guide fidèle et intrépide. +En effet, Viomade avoit déjà traversé +heureusement une partie de la Germanie, +quand ils furent tout-à-coup arrêtés par des +marais que les pluies d'hiver avoient rendus +impraticables; il fallut abandonner la +route connue, chercher à travers les forêts. +Cet obstacle ralentissoit leur marche; +par-tout ils le retrouvoient, et s'égarant +dans de nouveaux détours, s'éloignoient +au lieu d'avancer. Mais la bise, qui descendue +des montagnes du nord, souffle avec +fureur dans ces climats voisins du Danube, +a glacé ces eaux stagnantes. Viomade propose +à son guide de se hasarder sur cette +surface solide. Un renard qu'a tué Draguta, +et qu'ils dépouillent de la peau dont ils +environnent leurs pieds, rend cette entreprise +facile; les chevaux seuls les embarrassent; +ils craignent de s'en séparer, et +<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> +n'osent hasarder de les conduire sur la glace +qui va se briser sous leurs pieds; ils essaient +d'en conduire un qui glisse bientôt, malgré +toutes les précautions qu'ils prennent; sa +chute brise le fragile appui qui supportoit +à peine ses pas; il disparoît sous la glace et +s'enfonce sous les eaux. Cette expérience +effraye les voyageurs; mais Viomade, qui +s'aperçoit que tant de détours l'égarent, +se décide à renoncer aux chevaux, qui déjà +las, et ne trouvant pour se nourrir que des +joncs secs et mal sains, retardent plus leur +marche qu'ils ne la favorisent. Appuyés sur +leur arc, et les pieds enveloppés de fourrures, +ils traversent les marais dont l'étendue est +immense. Viomade, chargé comme Draguta +des provisions qui leur restoient, a peine à +se soutenir; le froid glace ses veines; son +cœur palpite, et ses membres s'engourdissent, +tandis que Draguta, né sur les bords +toujours glacés du Palus, sourit à la foiblesse +de son compagnon, et s'élance gaiement de +l'autre côté des marais. Viomade, épuisé de +fatigue, mourant, et hors d'état de faire +un seul pas, arrive long-tems après lui: il +se couche un moment sur la terre; mais +sentant le froid s'augmenter, craignant de +<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> +s'abandonner au dangereux sommeil qu'il +provoque, et qui n'est d'ordinaire que l'avant-coureur +de la mort, il se relève avec +effort, rassemble du bois, frappe le caillou +qui jaillit en étincelles, et allume un feu +brillant qui le réchauffe et redonne à son +sang sa circulation. Draguta ne veut point +s'en approcher; il semble défier la douleur +de l'atteindre, et triompher de la nature. +Que votre mère étoit peu prévoyante, disoit-il +au brave; que n'a-t-elle eu le courage +de la mienne; que ne vous a-t-elle exposé +aux glaces des fleuves, au soleil devorant, +comme je l'ai été; que ne vous a-t-elle habitué +à combattre les monstres des bois, et formé +à la lutte, à la course, à l'extrême fatigue: +loin d'être accablé comme un foible enfant, +vous supporteriez sans les sentir le froid +et les maux qui vous accablent. Sans doute, +Draguta, reprenoit avec douceur Viomade, +mon enfance fut moins exercée que la tienne, +et les mœurs, comme l'air de ma patrie, +sont différens de ceux dont tu t'enorgueillis; +mais songe, ami, que si plus de force arme +ton bras, plus d'amitié remplit mon cœur. +Tandis que vous égorgez vos blessés, nous +secourons nos ennemis mêmes. Pardonne +<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> +à ces hommes à qui tu dois la vie, une sensibilité +dont ils s'honorent, puisqu'elle ne +leur dicte que des bienfaits. La vie! reprit +Draguta, est-ce un si grand bien que de vivre? +Mais n'en sens-tu pas le prix aujourd'hui, +que tu t'acquittes envers un ami; que +tu me guides, que tu me conduis au bonheur? +Ton ame n'est-elle pas émue de l'idée décevante +de faire tant d'heureux, de rendre un +fils à son père, un roi à ses peuples, un +maître à ses serviteurs brûlans de zèle et +d'amour pour son prince? Draguta ne répondit +rien à ce discours; les provisions furent +étalées devant le feu que Viomade entretenoit +soigneusement. Un roc creusé par +le tems lui offrit un abri pour la nuit; +enveloppé d'un manteau, il s'endormit. +Draguta, loin de regretter la tente qu'il a +laissée avec les chevaux, se jette sans précaution +sur la terre humide et dort paisiblement. +O Dieu! le méchant peut donc dormir!</p> + +<p>Viomade, éveillé par les premiers rayons +du jour, quitte sa roche protectrice, non +sans remercier la divinité qui y préside, +non sans élever jusqu'aux voûtes célestes +ses vœux et sa reconnoissance. Un spectacle +s'offrit à ses yeux; derrière lui d'immenses +<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> +forêts; à sa droite et tournant devant lui, +paroissoit au loin le Danube, ce fleuve superbe, +qui prenant sa source en Souabe, +parcourt un territoire de deux cent quarante +lieues, et va par plusieurs bouches se jeter +dans la mer Noire; ce fleuve qui eut la gloire, +entre tous les fleuves, de voir sur ses ondes +rivales des mers, plusieurs combats entre +les Turcs et les Chrétiens. Le soleil qui +se levoit derrière la forêt, n'éclairoit encore +que foiblement cette magnifique surface; +les oiseaux, que la froidure retenoit cachés +dans le creux des rocs ou des troncs des arbres, +ne chantoient pas; un silence auguste +régnoit sur toute la nature. Viomade seul, +dans cette déserte contrée, admire la profonde +solitude qui l'environne, et se livre +aux méditations animées qui rapprochent +l'homme de son créateur. Plongé dans ce +songe pieux, il n'a pas vu que Draguta, de +retour, prépare le gibier qu'il rapporte de +la chasse où il a été avant le réveil de son +compagnon. Tiré de sa rêverie par la voix +qui l'appelle et l'invite au repas, Viomade +rallume les feux éteints, et se prépare à faire +cuire les animaux; mais Draguta les dévore +sans tant d'apprêts, et Viomade détourne +<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> +les yeux du repas sanglant de son compagnon. +La faim satisfaite, tous deux reposés +de leurs fatigues, reprirent leur route entre +le Danube et les bois, mais dans un chemin +sablonneux, humide et qui s'enfonce à chaque +pas. Viomade s'aperçoit avec émotion +que cette route devient impraticable, il en +avertit son guide; celui-ci l'engage à la continuer +jusqu'à une chaîne de montagnes qu'il +lui montre: mais la route est encore plus +longue; la journée est prête à finir, les +provisions consommées, la faim commence +à se faire sentir; la soif, besoin dévorant, +et plus insupportable encore, brûle et épuise +le brave. Eh quoi! se disoit-il à lui-même, +la nature met donc des bornes à mon zèle, +et je succomberai dans une si grande entreprise! +O Hésus! dieu du courage, ranime +mes forces abattues, que je meure après le +succès! Quelques racines sauvages lui offrent +une ressource contre la mort; il les reçoit +du ciel comme un bienfait, remercie les +dieux, et par de nouveaux efforts, en obtient +enfin de pénétrer dans les montagnes +du Witoska. Là une source qui s'échappe +en cascade du sein d'une roche immense, +le désaltère. Draguta s'éloigne et revient +<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> +chargé d'oiseaux inconnus à son compagnon; +un repas, désiré depuis long-tems, calme +une partie de ses maux, et Draguta l'assure +que derrière ces montagnes, dont ils vont +suivre les différentes sinuosités, ils parviendront +au but qu'ils se proposent. Cet espoir +rend à Viomade un nouveau courage: chargés +des restes du repas qu'ils viennent de +prendre, ils continuent leur route, et +rencontrent encore quelques chèvres sauvages +qu'ils tuent à coups de flèches. Les nuits ils +se couchoient sur la terre, à l'abri des monts +sourcilleux. Ils parvinrent ainsi à une forêt +que Draguta sembla reconnoître avec une +joie féroce. C'est ici, dit-il, en fixant ses regards +sur Viomade. Reposez-vous, ajouta-t-il, +dans cette caverne tapissée d'une mousse +épaisse, et avant deux jours... Il s'arrête à +ces mots, et semble préoccupé d'une idée +sinistre. Viomade le regarde avec surprise; +une secrète inquiétude saisit son cœur; +cependant il s'endort, et d'heureux songes +charment son sommeil. Il voit Aboflède s'élever +dans une nuée transparente; elle applaudit +à sa démarche, et la voix du grand +Teutatès l'assure de cette divine protection +sans laquelle il n'est point de succès, avec +<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> +laquelle il n'est point de revers. Ces flatteuses +illusions, que lui retrace le réveil, le pénètrent +d'une religieuse confiance; et il revoit, +plein d'espoir, naître un jour pur, et qui +semble répondre par son éclat à la joie +dont son cœur est rempli. O divinité de ces +monts orgueilleux! dit-il, et vous, Naïade +bienfaisante, dont l'onde a rafraîchi mes +sens dévorés d'une ardeur douloureuse, recevez +l'hommage de ma pieuse reconnoissance. +Et toi, Dieu puissant! ame du monde! +souverain des airs! ô grand Teutatès, qui +dans l'erreur d'un songe, apparut à ce foible +mortel indigne de ta divine présence, +achève ton ouvrage, rends Childéric à mes +vœux, rends-le au père qui l'attend! Draguta +paroît prêt à marcher, et lance au brave +un coup d'œil de mépris et de haine; il semble +qu'en approchant des lieux où il reçut le +jour, il en retrouve toute la barbarie; ce +n'est plus ce guerrier, jadis si farouche, +mais adouci par la reconnoissance; à présent +on le prendroit pour un ennemi qui entraîne +sa victime. Le bois où ils pénètrent est épais, +aucune route n'est frayée, le terrain en est +humide, et plus ils avancent, moins il a de +solidité. On entend de tous côtés les rugissemens +<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> +des ours, les hurlemens des loups; +quelques oiseaux de proie remplissent l'air +de leurs cris aigus, et l'aigle au regard altier, +s'abat sur les arbres ébranlés par sa chute. +Viomade voit arriver la nuit avec inquiétude, +il redoute les monstres des forêts; il +ne sait pas que l'homme qui cache un cœur +méchant, est alors le plus dangereux ennemi +de l'homme et le plus cruel. Pour éviter +d'être surpris pendant le sommeil, ils dormiront +tour-à-tour, et ils allumeront de +grands feux qui écarteront les bêtes féroces. +Draguta ayant rassemblé avec le bout de son +arc, un amas de feuilles sèches, invite insolemment +le brave à s'y coucher et à se livrer +au sommeil. Viomade, que le changement +qui s'est opéré dans son guide remplit de +crainte et de surprise, a peine à trouver le +repos. S'il alloit le trahir, le livrer à Clodebaud! +Ah! ce ne sont pas les supplices qui +l'effrayent, ce n'est pas la mort; l'inquiétude +seule du roi, son espoir trompé, sa +douleur, voilà ce qui alarme son ame. Ces +idées sinistres le poursuivent dans son sommeil; +il croit entendre le roi lui redemander +son fils, il croit entendre Childéric l'appelant +à son secours, il croit voler vers lui, +<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> +et prêt à l'atteindre, se sentir percé d'une +flèche que lui lance Draguta. Ce songe affreux +l'agite; la sueur découle de son front; +il croit encore arracher de son sein le trait +qui le déchire, et s'élancer vers son prince, +quand une seconde flèche plus aiguë le +blesse de nouveau; la douleur de ce songe +l'éveille tout-à-coup, et il se relève animé +d'un trouble extraordinaire; il voit devant +lui Draguta pâle et en désordre, ses cheveux +sont hérissés, son air est celui du repentir; +le feu qui brûle devant lui jette sur sa figure +une lueur sombre, qui ajoute une expression +plus farouche à ses traits. Le barbare +avoit promis à Egidius de conduire +Viomade dans ces lieux, et là de lui donner +la mort. L'instant choisi pour le crime étoit +arrivé, et Draguta alloit percer de flèches +le cœur du brave, lorsqu'agité par un songe, +secret avis de la providence, il avoit prononcé +le nom du perfide et s'étoit éveillé. +Surpris, le Hun pâlit, et laisse tomber +ses armes. Le souvenir des bienfaits de Viomade +l'avoit frappé; il eut horreur du sang +qu'il alloit répandre, et resta muet et combattu. +Viomade s'étonnoit de plus en plus +et perdoit sa sécurité; tous deux passent le +<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> +reste de la nuit en silence, mais sans se livrer +au sommeil. Draguta, aux premiers +rayons du jour, propose brusquement de +partir. Il se lève et marche agité d'un trouble +visible; Viomade le suit; l'heure du repas +les force à s'arrêter, mais Draguta a l'air +rêveur et sombre, il ne mange point. Viomade +l'interroge sur le mal qu'il semble +éprouver, mais il ne lui répond pas et +reprend sa route. Le terrain, constamment +humide, devient si fangeux que l'on ne peut +plus avancer; Viomade s'arrête et regarde +Draguta, dont les traits altérés et inquiets +sont loin de le rassurer. Nous ne marchons, +lui dit il, vers aucun séjour habitable; tu +t'es égaré, Draguta, car me préservent les +dieux de t'accuser! reprenons vers la gauche +du bois, le chemin paroît plus solide; nous +attendrons le jour sous quelqu'abri, et montés +sur un arbre élevé, nous chercherons à découvrir +la fumée des habitations. Sans écouter +la réponse du Hun, Viomade, revenant +sur ses pas et tirant vers la gauche, s'avançant +avec rapidité, parvint, suivi de Draguta +toujours en silence, jusqu'à une petite +esplanade où plusieurs chênes verds +leur offrent une constante et noire verdure. +<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> +La lune, astre mystérieux et doux, commençoit +alors sa silencieuse carrière, et jettoit +sur les sombres bois cet éclat pur et +argenté, si cher à l'ame sensible. Viomade, +ému par sa beauté, par l'aspect de la voûte +des cieux semée d'étoiles, et que parcourt +l'astre lumineux, sent s'éteindre ses soupçons; +il plaint les maux dont Draguta semble +déchiré, et se livre aux plus douces +pensées, tandis que le Hun, lassé de ses +combats intérieurs, cède à la nature et dort +sur la mousse verdâtre. Viomade le considère, +prie les dieux d'appaiser les tempêtes +de son ame; et tandis qu'il les invoque en +faveur de celui qui au fond du cœur médite +sa ruine, un loup furieux et affamé s'approche +de Draguta et va le dévorer. Viomade +saisit son arc et sa flèche, qu'il tenoit près +de lui dans la crainte d'être surpris, lance le +trait d'une main généreuse et sûre, perce le +cœur du monstre, qui tombe et meurt en +se débattant aux pieds de Draguta, que le +bruit réveille. Le Hun voit le danger et le +bienfait; il paroît ému, tend sa main au +brave et jette un douloureux soupir; puis +le pressant de se reposer, promet de ne plus +s'endormir et de le défendre à son tour. +<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> +Viomade, que le plaisir qui suit une bonne +action a rendu au bonheur, accepte son +offre, et se livre au sommeil paisible dont +jouit la seule vertu. Draguta ne peut plus +supporter son sort; il a promis la mort du +brave, mais il lui doit la vie une seconde +fois, et la voix de la reconnoissance parle à +son barbare cœur. Viomade commence à le +soupçonner. Doit-il se laisser pénétrer? lui +avouer le complot odieux dans lequel il a +trempé? Doit-il le ramener en France? tromper +l'espoir d'Egidius, manquer à ses promesses +et servir l'ennemi triomphant de sa +patrie? Draguta hésite: la reconnoissance +comme le bienfait, sont de tous les pays, +de tous les climats. Le sauvage habitant des +déserts, possède même peut-être mieux ces +vertus naturelles que l'homme civilisé, et +le Hun reconnoît leur empire: tremper ses +mains dans le sang de son bienfaiteur n'est +plus en sa puissance, son cœur s'y refuse, +il a horreur de cette seule pensée. Tu dors, +vertueux Viomade, ton ame est en paix, +aucune crainte ne la trouble, aucun songe +ne l'avertit: tu dors, et le lâche veille autour +de toi; il va te trahir sans doute. Ah! +prolonge long-tems ce doux sommeil. Il est +<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> +troublé pourtant; Viomade s'éveille, mais +sa belle ame conserve sa sérénité; il voit +encore étendu ce loup terrible dont il délivra +son guide; il jouit du bonheur de lui +avoir sauvé la vie; il se reproche les soupçons +dont, depuis quelques jours, il s'est +senti agité. Draguta, sans doute, se disoit-il +à lui-même, est encore à la chasse, et +s'occupe de conserver mes jours, comme +j'ai sauvé les siens. O soupçons injustes! +sombres et légères vapeurs qui obscurcissez +mon ame, fuyez à jamais! Et toi, jeune +Draguta, pardonne à l'erreur qui m'a égaré, +et puissent les dieux que j'implore pour toi, +te payer de tes services et m'acquitter de tes +bienfaits! Que la matinée est belle! ajoutoit +Viomade; que les arbres verds, et seuls couronnés +de leur noire verdure au milieu de +ces bois dépouillés, produisent un effet doux +et consolateur! De quels dons immenses le +ciel n'enrichit-il pas les hommes; pourquoi +n'en savent-ils pas mieux jouir? pourquoi, +ingrats envers la nature, cruels envers eux-mêmes, +cherchent-ils, dans de vains désirs, +des regrets et des tourmens, quand ils pourroient +être si facilement heureux? Le brave +tomba bientôt dans une douce rêverie, s'y +<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> +abandonna, oublia les heures, et s'aperçut +avec inquiétude que celle du retour de Draguta +étoit passée depuis long-tems. Il ne lui +restoit aucune provision; la faim qu'il éprouvoit +ajoutoit à sa crainte. Sans doute, se disoit-il, +la chasse l'a entraîné, égaré peut-être: +peut-être attaqué de nouveau par quelque +monstre, a-t-il succombé? peut-être +même a-t-il besoin de mon secours? A ces +mots, cédant à l'humanité qui lui parle, et +ne lui parle jamais en vain, Viomade se lève +et cherche son arc et ses flèches. Mais, ô +trahison! ô barbarie! ses armes, sa seule +défense, sa seule ressource pour se nourrir; +ses armes, dont il vient de se servir pour lui +sauver la vie, dont il alloit se servir encore +pour le défendre, le cruel les a enlevées! +Que reste-t-il au brave dans ce désert, sans +armes et sans alimens? que lui reste-t-il? +son courage, sa grande ame, ses vertus et +sa confiance en la divinité. Avec de tels secours, +l'homme s'élève au-dessus de l'infortune; +il peut mourir, mais non se laisser accabler; +tel est Viomade; il se rasseoit pourtant +et délibère avec lui-même; il ne doute +plus que Draguta, rendu à la barbarie de sa +patrie, à la haine, ne l'ait abandonné à dessein, +<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> +et loin de tout secours. Mais l'a-t-il +aussi trompé sur le sort de Childéric? médidoit-il +à Tournay cette action coupable? est-elle +le fruit d'un complot raisonné ou d'un +mouvement criminel? Voilà ce qu'il ignore, +ce qu'il ne peut pas même éclaircir, ce qui +trouble son esprit, détruit son espoir, ou +du moins le rend incertain. Où va-t-il porter +ses pas? Le voilà sans guide dans la solitude, +sans interprète parmi les hommes +étrangers à sa patrie, et vers lesquels il +s'avance, en qui seulement il espère encore! +Où trouvera-t-il des ressources contre +la faim? il ne découvre aucune racine, il +n'entend le bruit d'aucune cascade; le murmure +d'aucun ruisseau ne l'invite à venir s'y +désaltérer. Malgré la faim qui le presse et +l'affoiblit, il quitte promptement son azile, +et se livrant au hasard, ou plutôt à la volonté +des dieux, il marche à travers les bois, +suivant toujours le cours du Danube et remontant +vers sa source. Sa faim augmentoit, +il craignoit de ne pouvoir vaincre ses souffrances; +mais les dieux ne l'ont point abandonné: +un arbrisseau couvert de fruits sauvages, +et mûris sous les neiges, s'offre à ses +yeux. O Mérovée! s'écrie-t-il, en étendant les +<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> +bras vers l'arbre nourricier; mais il ne connoît +point ces fruits; sont-ils amis de l'homme? +Est-ce la vie ou la mort qu'il va recevoir? +Il hésite; le besoin l'emporte, ses lèvres +sont rafraîchies des sucs doux et balsamiques +qui sortent en abondance de ces fruits; +ils le désaltèrent, le fortifient, et ce secours +inattendu semble le présage de plus grands +bienfaits. Abandonnera-t-il le buisson couvert +encore de cette précieuse richesse? doit-il +s'y arrêter et s'épuiser dans une inaction +coupable? Non sans doute: Viomade saura +et profiter des dons du ciel, et suivre la +route qu'il semble lui-même lui indiquer par +ses bienfaits. Riche de ce butin inespéré, il +marche légèrement et plein de joie: mais +tout-à-coup le ciel s'obscurcit; de sombres +nuages descendus précipitamment des hautes +montagnes du nord, assombrissent les +airs; les vents impétueux agitent la cime +altière des chênes; une horrible tempête se +prépare; en peu de momens l'univers paroît +ébranlé: la pluie tombe abondante et glacée, +elle forme des ruisseaux qui sillonnent par-tout +la forêt, et les cascades éloignées se répandent +de tous côtés; la pluie irrite et soulève +un torrent déjà furieux, et dont les flots +<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> +vagabonds et rapides entraînent avec fracas +les roches et les arbres qu'ils déracinent. +Tout cède à la nature en courroux. Viomade +sans abri, les vêtemens percés par la pluie +qui tombe avec violence, repoussé par le vent +qui souffle avec fureur, sent son ame prête +à quitter son enveloppe fragile. O Mérovée! +disoit-il, si je succombe, j'aurai combattu; +je te dévoue ma vie, mais je la défendrai +comme un bien qui t'appartient. Alors, +écartant de lui ce désespoir insensé qui n'enfante +que le découragement ou l'imprudente +témérité, il s'arme d'une forte branche qu'il +arrache, s'en sert comme d'un appui, et +marche encore à travers les racines des bois +et les rameaux enlacés qui embarrassent ses +pas et les arrêtent. Le bois semble s'épaissir, +le jour baisse de plus en plus, le froid augmente +et glace l'eau dont ses vêtemens sont +trempés; la ronce rampante s'attache à ses +pieds et les déchire; il chancelle et tombe; +sa tête frappe sur un tronc d'arbre que l'obscurité +ne lui a pas laissé distinguer; il jette +un cri douloureux, l'écho le redit aux cavernes, +qui le répètent à leur tour, et Viomade +s'effraie de sa propre plainte; mais le +sang qui coule de sa blessure et la douleur +<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> +l'ont affoibli; il reste sans mouvement sur +la terre. Son évanouissement fut si long, +que l'orage étoit déjà passé depuis long-tems, +la nuit même étoit entièrement écoulée et +le jour dans tout son éclat, quand il r'ouvrit +les yeux, reprit ses esprits, le sentiment et +la vie. Ce fut lentement et par degrés que +Viomade se retraça sa position et ses malheurs. +Sa mémoire, quelque tems incertaine, +ne lui rappela que peu-à-peu et successivement +les faits; mais le sang qui a +découlé de son front et baigné la terre, la +douleur qu'il éprouve, les épines qui déchirent +ses pieds, le désordre qui suit la +tempête et dont il voit autour de lui les tristes +effets, tout lui peint son isolement et sa détresse. +Viomade n'étoit jamais plus grand +qu'au comble de l'infortune; jamais il ne +croyoit se devoir à lui-même plus de force +et de prudence, que lorsqu'il restoit seul: +alors, rempli d'audace, il se disputoit au +malheur, et plus il en étoit accablé, plus il +s'armoit contre lui. Déterminé, il se relève, +contemple ces lieux, il s'approche d'un ruisseau +qu'a formé la pluie, lave la blessure +de son front, cueille des herbes dont il connoît +l'usage, en exprime les sucs sur sa plaie, +<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> +arrache de ses pieds les nombreuses épines +qui les blessent, les plonge dans le ruisseau, +allume un grand feu, se dépouille entièrement +de ses habits, les sèche à la flamme +brillante, se réchauffe lui-même, et revêtu +de ses vêtemens secs, il recourt à ses fruits, +son heureuse fortune, remercie les dieux, +et souriant au sort qui lui ménage encore +tant de biens, il se rassure et espère.</p> + +<p>Reposé de ses fatigues, revenu de ses +premières douleurs, Viomade marche encore, +et du haut des airs la nuit s'approche, +les cieux lui montrent la lune dans toute +sa pompe, aucun nuage n'obscurcit de son +voile transparent le bel astre qui sort des +monts et s'élance majestueusement. Viomade, +qu'un nouveau jour éclaire, s'aperçoit +avec ravissement que les arbres sont +moins rapprochés, que sa marche devient +plus facile; il redouble d'ardeur jusqu'au +moment, où disparoissant à ses yeux, le +flambeau qui l'éclaire cède aux ténèbres +des airs. Alors Viomade va s'arrêter, mais il +a senti sous ses pieds un chemin battu; s'est-il +flatté d'un vain espoir? Il essaie encore +quelques pas; est-ce erreur, désir, pressentiment, +vérité? Il craint, s'il marche encore, +<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> +de quitter la trace en laquelle il met dans ce +moment tout son bonheur; il attendra que +le jour confirme ou détruise une aussi chère +espérance. L'aurore paroît à peine à travers +l'obscure nuit, elle jette à peine sur la terre +ses premiers rayons pâles et incertains, +Viomade interroge déjà le sentier qu'il croit +avoir découvert. Il répond à ses vœux, et le +jour en s'élevant met le comble aux bienfaits +de l'aurore: on distingue parfaitement +sur le sentier, les pas de l'homme, il conduit +sans doute à un séjour habité, et déjà +Viomade n'est plus seul: comment peindre +sa joie, surtout sa reconnoissance! Il suit +avec une douce ivresse les pas dont l'empreinte +lui est si chère, il aperçoit sous quelques +arbres rapprochés un banc de mousse, +elle est foulée à deux places peu distinctes +l'une de l'autre, et atteste que deux êtres +s'y sont souvent reposés ensemble; à ces +traces d'amitié son cœur s'émeut et palpite: +Oh! s'écrie-t-il, ici deux amis échangeant +leurs plaisirs ou leurs peines, se sont reposés +dans une heureuse confiance. Oh! que puis-je +craindre dans des lieux consacrés à l'amitié? +Arbres, et vous vertes hamadryades, qui +présidâtes à leur naissance, et vous jouez +<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> +dans leurs rameaux; gazons, que l'homme +sensible a foulés, non, ce n'est point un +étranger qui pénètre dans vos retraites; son +cœur est de tous les climats où l'on aime, où +l'on est généreux; mais qu'aperçois-je à travers +les branches et près de ce ruisseau? une +tombe élevée comme le sont celles de ma +patrie! approchons. O ciel! une inscription +la décore, et elle est écrite dans la même +langue que je parle, je lis ces mots:</p> + +<p class="center font90"><b>PLEUREZ LA JEUNE TALAÏS.</b></p> + +<p>Quels événemens semblent m'attendre dans +ces lieux, où je découvre déjà tant d'objets +d'espoir et de mélancolie? mais je ne veux +pas quitter cet asile de la mort, sans l'orner +de quelques fleurs telles que me les offrent +la saison et ces lieux. Bientôt il découvrit +la hâtive primevère, la feuille piquante du +houx toujours verd, les grappes du buisson +ardent que rougissent les gelées; et formant +une guirlande bigarrée, il dépose ce don de +la sensibilité sur la froide et dernière demeure +de Talaïs. Après avoir satisfait à ce +devoir de la douce piété, après avoir adressé +à Teutatès la prière funèbre, il suivit de +nouveau le sentier qui l'avoit conduit vers +<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> +la tombe, et qui parut se diviser en deux +petites routes bordées de gazon; l'une descendoit +dans une vallée sombre et boisée; +l'autre conduisoit, en serpentant, sur une +petite monticule couronnée d'arbres verds. +Viomade, incertain d'abord entre les deux +routes, préféra bientôt celle qui conduisoit +sur la petite colline si bien cultivée, et d'où +il espéroit découvrir quelque habitation; le +chemin étoit bordé d'arbrisseaux enlacés, +il étoit tortueux et agréable; parvenu sur la +cime de cette élévation, Viomade y vit un +siége, des fleurs sauvages, enfin tout lui +assura qu'une main soigneuse la cultivoit +chaque jour; son oreille fut bientôt frappée +par les sons d'un instrument qui lui étoit +inconnu, et qu'il apprit par la suite être un +instrument chinois; il écouta, et fut encore +plus surpris, quand il entendit une voix, qui +encore forte, quoique déjà cassée par l'âge, +chantoit en langue latine, commune à toutes +les Gaules comme à l'Italie, ces paroles +guerrières:</p> + +<div class="left35"> +<p class="p2"> <b>CHANTS GUERRIERS.</b></p> + +<p class="p2">Où sont-ils ces beaux jours de gloire,<br /> +Ces jours de force, de valeur,<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span><br /> +Où digne enfant de la victoire,<br /> +Des miens je surpassois l'ardeur?<br /> +Pourquoi faut-il de la vieillesse,<br /> +Eprouvant la lâche foiblesse,<br /> +Loin des combats et des dangers,<br /> +N'attendre la mort qu'avec peine,<br /> +Et tomber ainsi qu'un vieux chêne<br /> +Que déracine un vent léger?</p> + +<p>Honneur au héros qui succombe,<br /> +Et qui, vainqueur dans les combats,<br /> +Descend fièrement vers la tombe<br /> +Où la valeur guide ses pas.<br /> +Il ne verra point sa vieillesse<br /> +Dans une honteuse foiblesse,<br /> +Loin de la gloire et du danger,<br /> +N'attendre la mort qu'avec peine,<br /> +Et tomber ainsi qu'un vieux chêne<br /> +Que déracine un vent léger.</p></div> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE QUATRIÈME.</b></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h3>LIVRE CINQUIÈME.</h3> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE CINQUIÈME.</b></p> + +<p class="ni2 p2">Viomade reconnoît dans le vieillard, qui est aveugle, +un des compagnons de Draguta; il demande l'hospitalité, +qu'il n'obtient qu'avec peine; il est conduit +par Gelimer dans sa grotte, où il fait un repas depuis +long-tems nécessaire. L'espoir se glisse dans son +cœur; il découvre le javelot de Childéric; sa joie +égale sa surprise. Son entretien avec Gelimer sous +les chênes. Un jeune chasseur paroît, c'est Childéric, +qui s'élance dans les bras de Viomade. Leurs transports. +Alarmes de Gelimer. Le jeune prince, dont il +ignoroit la naissance, lui expose les motifs de son +silence, et le rassure. Ils rentrent dans la grotte; là +Viomade raconte à Childéric tous les événemens qui +l'intéressent, lui fait sentir combien son retour en +France est nécessaire pour contenir les troupes et +l'ambition d'Egidius; lui peint la douleur que son +absence cause au roi, la mort d'Aboflède. Childéric +verse des larmes, et l'heure du sommeil interrompant +cet entretien, le prince conduit Gelimer sur la couche +sauvage, et partage la sienne avec Viomade.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span></p> + +<h3>LIVRE CINQUIÈME.</h3> + +<p class="p2">Tandis que le vieillard chantoit, Viomade +qui suivoit sa voix, s'étoit approché et l'examinoit; +à son habillement, à ses traits, il +reconnut bientôt un des compatriotes de +Draguta, succombant sous le poids des années, +et réchauffant aux rayons du soleil +ses membres glacés. Comment a-t-il pu apprendre +la langue inusitée dans sa patrie? +sans doute c'est lui qui a gravé l'inscription +que vient de lire Viomade; un sentiment +confus s'empare de son cœur; cependant il +demande avec confiance l'hospitalité. Aux +premiers sons de sa voix, le vieillard a frémi, +un terrible courroux a enflammé tous ses +traits. Qui es-tu? s'écrie le Hun palissant; qui +es-tu, ô toi qui osa approcher de la caverne de +Gelimer? Viens-tu pour en troubler la paix? +viens-tu persécuter un malheureux vieillard +que le tems accable, privé de la clarté des +cieux et sans défense? Rassurez-vous, reprit +Viomade; je suis moi-même un malheureux +égaré; la faim me tue; secourez +<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> +ma misère; accordez-moi un peu de nourriture +et quelques heures de repos, ensuite je +continuerai ma route. Oh! reprit Gelimer, +il fut un tems où la plainte du malheureux +parvenoit vîte à mon cœur, où je lui tendois +les bras, plein de confiance et d'humanité. +Dans ce tems, je ne les connoissois pas encore +ces hommes si méchans; ils ne m'avoient +point banni de ma patrie comme un criminel, +séparé de mon épouse et de mon fils; +je n'avois pas, sur une autre terre, retrouvé +d'autres barbares. J'avois encore des yeux +pour interroger ceux de l'homme, pour lire +sur son front, siége de l'ame. Tu me trompes, +cruel étranger; ta voix me semble celle +des destins, et tes paroles ont l'accent sinistre +du chant de mort; oui, tu viens ici conduit +par la haine, tu viens me dérober mon +trésor! O vieillesse douloureuse! odieuse +impuissance! ô rage et désespoir inutiles! +A ces mots, Gelimer penche sa tête et paroît +accablé de sensations terribles; Viomade +respectant sa douleur, en laisse calmer les +trop vifs ressentimens. Alors le vieillard reprenant +la parole ajouta: Ces lieux sont éloignés +de toute habitation, aucune route n'y conduit; +comment, malheureux, les as-tu découverts? +<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> +Parle; quel étoit ton dessein? Ah! si +tu es un Franc, si tu viens dans de barbares +projets, fuis cruel, fuis la caverne de Gelimer! +il recevroit plutôt tous les monstres +affamés des bois, qu'un de ces Francs qu'il +abhorre. D'où venois-tu, quand tu as parcouru +la route ignorée de ma sombre retraite? +Pourquoi, comment se peut-il que tu y sois +parvenu? que venois-tu y chercher? Hélas! +j'aurai confié mes jours et mon bonheur aux +entrailles de la terre, et les hommes ne me +laisseront pas mourir paisible! J'aurai creusé +le sein des rochers pour y cacher mes derniers +jours, et leur barbarie viendra m'y poursuivre! +Eloigne-toi, te dis-je; ne m'adresse pas +des paroles trompeuses; on ne trompe plus +Gelimer. Je ne puis m'éloigner, reprit Viomade, +décidé à demeurer auprès de cet +homme extraordinaire, et à se procurer, par +adresse ou par force, une nourriture dont +il a besoin, et des renseignemens auxquels +il a confiance, sans trop s'en rendre raison. +Je ne puis m'éloigner; mes forces sont épuisées +par la faim, j'ai perdu mes flèches pendant +le dernier orage, et je n'ai pu chasser; +j'expire, si tu me refuses des secours; je vais +<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> +attendre la mort à tes côtés. Oh! cruel, dit +Gelimer avec un geste passionné, tu le sais, +tu le sais donc que le mortel jeune et bienfaisant +doit venir bientôt, qu'il aura pitié de +ta peine et horreur de mes refus? Eh bien! +puisqu'il le faut, aide-moi à me soulever, +et regarde là-bas; en face de ces chênes +qu'entoure un banc de mousse, tu dois +apercevoir l'entrée d'une caverne dont les +arbrisseaux cachent une partie; c'est-là qu'il +faut guider mes pas, c'est-là que je t'offrirai +la nourriture des sauvages habitans des cavernes +et des déserts. Viomade, toujours +appuyé sur la branche d'arbre qu'il a arrachée +pendant l'orage, soutient les pas chancelans +du vieillard, et parvient à une grotte spacieuse +et charmante, qu'il trouve remplie +de meubles et d'objets inconnus dans ces +climats. Sur une table sont des viandes +cuites; dans un vase d'une terre argileuse +et durcie au feu, il trouve un vin de +fruit excellent, des gâteaux faits de différentes +sortes d'amandes, du miel et des fruits +secs. Viomade s'attendoit peu à des mets si +abondans, et qui lui paroissent si étrangers +à ces climats; il admiroit l'intérieur de la +grotte, que tapissoient les longs rameaux +<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> +toujours verds du Tuga de Chine, les branches +piquantes et ornées de leurs grappes rouges +du buisson ardent; un ruisseau limpide traversoit +la grotte et murmuroit sur de petits +cailloux, légers obstacles qui s'opposent foiblement +à son cours et irritent ses flots volontaires; +deux cavités pratiquées dans l'enfoncement, +renferment deux lits de peaux +d'ours: ils sont deux, cela est certain. Viomade +excité par une secrète espérance, mêle +adroitement à l'expression de la reconnoissance, +des témoignages d'étonnement sur la +langue que parle Gelimer. Je l'appris, lui +répondit le Hun, d'un prisonnier fait devant +Cologne, à cette fameuse journée qui coûta +tant de sang à ma triste patrie. Ce combat fut +le dernier où ma valeur s'est signalée. Hélas! +depuis ce tems, enchaîné par la douloureuse +vieillesse, inutile à ma patrie, séparé de tous +les miens, poids honteux que la terre porte +à regret, sans la pitié d'un enfant, j'aurois +depuis long-tems succombé, et cette terre +qui autrefois m'a vu levé, fier et superbe, +auroit reçu mes restes inanimés et abandonnés +aux monstres des forêts. O empire du +tems! que n'ai-je pu t'échapper par une mort +<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> +glorieuse au milieu des combats, et avant +d'être devenu, de vaillant et robuste, foible +et languissant. Viomade qui a recueilli +chaque parole du Hun, en a reçu une vie +nouvelle; l'espoir remplit son cœur: une +secrète inquiétude l'agite, il se lève de table, +examine chaque meuble, interroge +chaque objet, il sent qu'il a raison d'espérer. +Cependant rien ne lui avoit encore répondu; +il cherche dans les cavités qui recèlent les +couches sauvages; celle qu'il examine d'abord +n'offre rien à sa curiosité; il s'approche +de la seconde, et tombe à genoux muet de +surprise, d'admiration; la joie inonde son +ame. Là, suspendu à la roche, il voit le javelot +même de Childéric; il n'en croit pas +ses yeux seuls, ses mains le détachent, ses +lèvres le pressent, et des larmes qu'il ne peut +retenir tombent brûlantes sur l'arme sacrée. +Les mouvemens de Viomade ont échappé +à Gelimer; mais surpris et inquiet du silence +qu'observe l'étranger, il lui demande +fièrement à quoi il s'occupe, et Viomade +rougissant du mensonge qu'il prononce, +s'excuse en tremblant sur la fatigue et +sur le besoin de sommeil qu'il éprouve. +Gelimer lui montre son lit; mais avant qu'il +<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> +y cherche le repos, il se fait conduire sur +le banc de mousse et sous les chênes. Viomade +libre de s'abandonner aux pensées qui +le ravissent, rentre promptement dans cette +grotte où il a trouvé le bonheur; il prend +encore ce javelot, signal de sa prochaine félicité; +il cherche à découvrir quelque autre +objet qui confirme son espoir, mais rien ne +se présente à ses yeux. Où est-il, ce fils du +roi? pourquoi ne se montre-t-il point encore? +Gelimer n'a point fixé l'heure de son +retour, il l'attendoit pourtant; mais il tarde +trop à l'impatience de Viomade: il ne peut +demeurer plus long-tems dans l'inaction, il +sort de la grotte et va voler sur les pas du +jeune prince; mais s'il s'égare, si en s'éloignant +il perdoit l'instant du retour? Ces +craintes l'arrêtent, il revient sur ses pas et +va s'asseoir près de Gelimer, dont il espère +obtenir quelques détails. Mais à son approche +le Hun a frissonné, une vive terreur s'est +peinte sur son visage, il est demeuré triste +et rêveur; revenant à lui: Etranger, dit-il, +te voilà reposé, prends dans ma caverne tout +ce qui peut t'être nécessaire, prends mon +arc et mes flèches, choisis dans tout ce que +je possède ce qui peut servir à ton voyage; +<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> +mais au nom de l'hospitalité même, quitte +ces lieux dans l'instant. En vérité, je ne le +puis, répondit Viomade; mes pieds sont +tellement douloureux, qu'il me seroit impossible +de suivre mon chemin. Ah! Gelimer, +permettez que je reste encore. Fatal +étranger, reprit le vieillard, tu abuses de +mon triste sort. O dieux de ma patrie! protégez-moi. +Alors s'éloignant de Viomade autant +que le permet le banc sur lequel ils sont +assis, posant sa tête sur ses mains, il paroît +réfléchir profondément. Interrompant tout-à-coup +sa rêverie: Quel âge as-tu, dit-il à +Viomade? J'ai vu cinquante fois la saison +de Mars, reprit le brave. Age terrible, s'écria +Gelimer avec violence; âge où l'homme +est ennemi cruel de l'homme, où il a déjà +perdu sa franchise, sa candeur; où le feu +des passions délicieuses ne le brûle plus, où +il connoît et jouit de la vengeance, de la +rapacité, de l'ambition; âge où encore dans +toute sa force, il n'est plus sensible, où tous +les secrets mobiles des hommes lui sont +connus, où enfin, refroidi par la jouissance, +détaché par la réflexion, il cesse d'espérer, +parce qu'il a cessé de croire; il cesse d'aimer, +parce qu'il n'estime plus; où il cesse +<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> +d'être heureux, parce que, privé des illusions +qui enchantent les premières années +de la jeunesse, il marche avec la vérité austère, +vers le triste but de la vie. Mais, ô +dieux! ajoutoit-il avec une émotion plus +douce, et se parlant à lui-même: il ne vient +point, celui dont l'approche éloigne de moi +les souvenirs déchirans et les noirs soucis, +tel qu'un vent léger écarte loin du soleil les +sombres nuages; il ne vient pas celui dont +la voix douce comme le chant de l'oiseau +matinal, réjouit mon cœur, y porte la paix, +le réchauffe d'une vive amitié. Tcie, ô mon +cher Tcie! où es-tu? O toi! encore aux beaux +jours de la candeur et de la bonté, hélas! tu +subiras la loi immuable du tems, de ce tems +qui détruira tes vertus, comme il altèrera ta +beauté; tu seras coupable, tu deviendras +vieux. Oh! puisse l'ange de la mort te frapper +brillant encore de jeunesse et d'innocence!</p> + +<p>Viomade écoutoit cet homme extraordinaire, +il s'étonnoit de ses discours; il étoit +surpris qu'au fond des bois, il eût acquis +une si profonde et si triste connoissance des +hommes. Il réfléchissoit sur ce qu'il venoit +d'entendre, lorsqu'un léger bruit fixa l'attention +<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> +du Hun; il se leva et étendit les bras +vers le petit monticule avec un mouvement +passionné. Viomade jeta les yeux sur l'endroit +d'où le bruit partoit; il distingua celui +d'une marche rapide qui froissoit les feuilles +desséchées, et se sentit l'ame bouleversée; +cet instant alloit décider de son sort. Bientôt +il voit paroître sur la hauteur un jeune +homme d'une figure mâle et douce, ses cheveux +blonds et bouclés flottent au gré des +vents, son arc et ses flèches sont attachés +sur ses épaules; il tient deux louveteaux +qu'il vient de dérober à leur mère. La jeunesse +dans toute sa fraîcheur brille sur son +front et anime ses joues vermeilles; c'est +Bélénus lui-même qui se montre aux mortels +surpris et charmés. Mais Viomade +a déjà reconnu Childéric; le jeune prince, +frappé à l'aspect d'un étranger, s'étoit arrêté +dans le chemin et l'examinoit; tout-à-coup, +jetant les louveteaux dont il est chargé, il +s'élance, et plus léger que la flèche qui +poursuit et atteint l'oiseau, il tombe dans +les bras de Viomade en s'écriant: ô Viomade! +ô tendre et fidèle ami de mon père! est-ce +bien toi que j'embrasse? ô jour heureux qui +te conduit vers nous, qu'il soit à jamais cher +<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> +et sacré! Le brave, trop ému, ne peut répondre; +il a voulu se jeter aux pieds du fils +des rois, mais Childéric l'a retenu contre +son cœur, et l'amour l'emportant sur le respect, +le brave a osé presser dans ses bras +vainqueurs et fidèles, celui pour qui ils ont +combattu, pour qui ils combattront encore. +O Viomade! reprit le prince, rassure-moi +promptement: comment se porte la reine +et mon père? Hélas! que j'ai dû leur coûter +de larmes! Le brave, qui veut éloigner encore +le récit de la mort d'Aboflède, répondit: +Vous connoissez leur amour, vous devinez +leur douleur. Mérovée est toujours le plus +grand comme le meilleur des rois. J'en rends +grace aux dieux qui le protègent, reprit le +prince. Mais pendant cet entretien, que +devenoit Gelimer? L'infortuné!... il se livroit +à la plus profonde douleur. Childéric +s'en aperçut, s'avança vers lui, lui prit la +main avec tendresse: ô fils des rois! lui +dit Gelimer, tu m'as caché ta naissance; +pourquoi? Mon ami, lui répondit Childéric, +avant de vous connoître, je craignis +d'être livré à Claudebaud; depuis que +je vous aime, j'ai cru devoir vous laisser +ignorer de quel rang, de quelle fortune je +<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> +me privois pour vous. Oh! oui, dit Gelimer +en l'embrassant, c'étoit bien là ta pensée; +ton ame est pure comme le cristal des +fontaines; ta bouche n'a jamais proféré le +mensonge, la vertu habite ton cœur, un +rayon divin t'anime. Ah! tous les hommes +naissent bons, ajouta-t-il avec douleur, et se +jetant sur son banc de mousse; c'est le tems +qui détruit tout.</p> + +<p>Viomade, l'heureux Viomade admiroit +en silence le jeune et beau prince; on voyoit +réunis en lui les traits superbes de Mérovée +aux graces d'Aboflède; c'étoit bien le front +auguste du roi, ses yeux bleus, altiers et brillans; +mais les belles paupières de la reine en +voiloient l'éclat, en modéroient l'ardeur; +c'est son teint délicat et frais, sa bouche, +son délicieux sourire. Childéric a la taille +majestueuse du roi, sa marche noble; mais +ses mouvemens gracieux et doux rappellent +encore Aboflède; il a atteint sa dix-huitième +année; il est à cet âge où la beauté s'épanouit +chaque jour, où, conservant encore sa +fraîcheur et ses graces, l'homme annonce +déjà ce qu'il sera dans peu d'années; semblable +à la fleur du pommier, qui à peine +épanouie, laisse déjà entrevoir le fruit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> +Les vents du soir commençoient à agiter +la cime des arbres, le jour étoit sur son déclin; +Childéric offrit à Gelimer de rentrer +dans la grotte; il l'y conduisit lui-même, +près de la table où Viomade avoit déjà pris +un premier repas; alors Childéric alluma un +grand feu devant l'entrée de la caverne, dont +il éclairoit et réchauffoit tout l'intérieur; +ensuite, ayant couvert la table de différens +gibiers et de fruits secs, il se plaça entre +Viomade et Gelimer. Ami, dit-il au vieillard, +mangez avec nous sans inquiétude; je suis +toujours Tcie, le fidèle Tcie. Va, reprit le +Hun, je te connois mieux que toi-même, je +ne crains rien de toi, ni près de toi; le son +de ta voix rafraîchit mon cœur, comme l'eau +qui désaltère le voyageur égaré. Près de toi +je suis en paix, comme le timide oiseau sous +l'aile de sa mère; tu fus le charme de mes +yeux, je t'aime avec idolatrie, mais je t'enlève +à ton père, au trône. Cher Tcie, voilà +à quoi je pense! N'y pensez-pas, mon ami, +je vous dois tout; que ce sacrifice est déjà +payé! Permettez qu'avant l'heure du sommeil, +l'ami de mon père nous raconte comment +et par quel événement il a pu parvenir +jusqu'à nous. Le Hun y consentit, malgré +<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> +l'horreur que lui inspire toujours le brave, +et la haine qu'il a conçue pour lui.</p> + +<p>Viomade commença sa narration au moment +où Childéric se présenta à Mérovée devant +Cologne; il parla peu de la victoire par +égard pour Gelimer, encore moins de la +blessure qu'il avoit reçue en sauvant le roi; +peignit la douleur de ce tendre père, de la +reine, celle de l'armée, la sienne, quand +on se fut aperçu de la perte du prince; les +soins et les recherches inutiles, la démarche +tendrement téméraire de la belle reine, son +retour, sa douleur et sa mort. A ce récit, +Childéric versa des larmes abondantes; Gelimer +en laissa tomber de ses yeux depuis +long-tems fermés; il se reprochoit les six années +de bonheur dont il avoit joui; tous ces +maux étoient son ouvrage, Gelimer le sent +et gémit. Viomade reprit son récit, peignit +Mérovée souffrant, Egidius aspirant au +trône, la trahison de Draguta; enfin, son +abandon, la joie qu'il avoit éprouvée en +trouvant un chemin, l'hommage qu'il a rendu +à la tombe, sa surprise en entendant +chanter Gelimer, l'hospitalité qu'il en a +reçue. Mais il manqua d'expressions quand +il voulut peindre l'émotion que lui avoit +<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> +causée la vue du javelot qui lui annonçoit son +jeune maître; il put encore moins exprimer +ce qu'il éprouva à sa vue, ce qu'il éprouve +encore de joie et d'amour. On aime les rois, +comme on ne peut aimer un homme ordinaire. +Il règne autour d'eux une magnificence +auguste, un rayon de gloire presque +divin. Le cœur se plaît à s'élever avec cet +objet qu'il déifie; l'exaltation de ce sentiment, +son idolatrie même, ont quelque chose +qui entraîne et enflamme; cet amour a un +langage particulier, il est plus dévoué, n'ose +être tendre, mais il est courageux, intrépide; +il sait vaincre, il sait mourir. Tel est Viomade, +telles sont les émotions qu'il éprouve, +et qu'il n'essaye pas même d'exprimer. Childéric +a souvent interrompu son récit; Gelimer +s'est tu constamment. L'heure du repos +est arrivée; Childéric éteint les feux, +ferme la grotte d'une pierre taillée pour cet +usage, conduit Gelimer sur la couche sauvage, +l'invite au sommeil, lui répète qu'il +ne l'abandonnera jamais, et partageant avec +son ami son lit de plumes d'oiseaux, et recouvert +de peaux d'ours, ils se livrent tous deux +au bonheur d'être réunis. Viomade n'eût pas +donné l'honneur d'être aussi près de son +<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> +maître pour toutes les fortunes du monde, +et Childéric sent avec joie à ses côtés l'ami +de son père. Cependant, ils s'endorment, et +le plus profond silence règne dans la grotte.</p> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE CINQUIÈME.</b></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h3>LIVRE SIXIÈME.</h3> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE SIXIÈME.</b></p> + +<p class="ni2 p2">Gelimer se reproche d'avoir enlevé Childéric à tant de +gloire; il l'aime avec tendresse, son cœur est combattu +par la générosité et l'amour que lui inspire son élève; +il hait Viomade. Childéric raconte ses aventures depuis +le jour où il suivit son père à la défense de Cologne. +Il dit comment ayant été renversé par le mouvement +que fit une partie de l'armée pour voler au secours +de son roi, il étoit resté long-tems évanoui, et +n'avoit repris ses sens que la nuit; qu'alors il s'étoit +trouvé dans une barque. Arrivé sur le bord du fleuve, +et éclairé des rayons du jour, il avoit reconnu son ravisseur +pour un des ennemis de son père, avoit sollicité +sa liberté par des signes, voyant qu'ils ne parloient +pas la même langue. L'étranger étoit demeuré +inflexible, et l'avoit conduit dans cette grotte, après +plusieurs jours de marche. Portrait du généreux Hun. +Education du jeune prince. Gelimer obtient de sa +pitié et de sa tendresse le serment de ne jamais le +quitter, et de ne jamais l'arracher à ses forêts. Childéric +passe plusieurs années dans l'espoir de revoir +un jour sa patrie. Quels sont ses études et ses plaisirs. +Gelimer est tourmenté par ses pensées; il ne sait qui +l'emportera dans son cœur de tous les sentimens qui +le dévorent. La nuit interrompt le récit du prince.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span></p> + +<h3>LIVRE SIXIÈME.</h3> + +<p class="p2">Les rayons du jour pénétroient à peine +dans la caverne, que déjà ses trois habitans +s'étoient éveillés. Gelimer agité avoit moins +dormi que les autres, il sentoit la faute qu'il +avoit commise, s'affligeoit; mais il aimoit +si tendrement Childéric, qu'il ne pouvoit +se repentir d'une action coupable sans +doute, mais autorisée par les lois de la +guerre. Viomade seul réunissoit son courroux, +sa haine, et tout en admirant son dévouement, +il voyoit en lui la cause de son +malheur; injuste comme la passion, il le +charge de son infortune: un grand trouble +l'agite, il est peint sur son visage décomposé. +Childéric lui reproche ce qu'il prend +pour un soupçon qui l'outrage. Moi t'outrager! +lui dit Gelimer; ô mon cher Tcie! +car tu l'es toujours pour mon cœur, ne sais-tu +déjà plus lire dans mon ame? Le prince +se jeta dans ses bras, et le conduisit, ainsi +que Viomade, sur la colline; là, les bras +élevés vers les cieux, ils implorèrent la divinité. +<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> +Après ce juste hommage, auquel sembloit +s'unir toute la nature, ils firent un +léger repas, vinrent ensuite s'asseoir sous +les chênes, et Childéric commença, à son +tour, le récit des événemens qui, depuis six +années, le tenoient séparé de son père et +de sa patrie. Gelimer appuya tristement sa +tête sur ses mains en écoutant, et Viomade, +l'œil avide de voir son maître, l'oreille attentive, +sembloit avoir son ame suspendue +aux lèvres du prince.</p> + +<p>Je commencerai comme toi mon récit, +dit-il. A la journée de Cologne, mon père, +inquiet de ma grande jeunesse, me confia +à tes soins, et tu m'éloignas du danger, jusqu'au +moment où tu vis le roi entouré; plus +prompt que la foudre, tu cours à sa défense, +les braves te suivent. Je veux me mêler à eux; +le mouvement qui se fit autour de moi, fut +si violent et si rapide, que j'en fus renversé; +foulé aux pieds, je m'évanouis, et j'ignore +ce que je devins, jusqu'à l'instant où je repris +mes esprits. C'étoit au milieu de la nuit, +elle étoit calme, le ciel étincelloit du feu +des étoiles, et je me sentis dans une petite +barque qui voguoit légèrement sur le fleuve. +Le bruit des rames, cette barque, objet qui +<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> +m'étoit encore inconnu, le spectacle qui +s'offroit pour la première fois à ma curiosité +enfantine, me causèrent une innocente joie: +cependant je demandai où j'allois, avec qui +j'étois; une voix étrangère me répondit dans +une langue que je n'entendis pas: on me +présenta du pain, des fruits, j'acceptai gaiement +sans m'inquiéter. Cependant le lever +du jour me faisant apercevoir que j'étois +avec un de nos ennemis, et que j'abordois +sur une rive opposée à la notre, je conçus +quelques alarmes, et conjurai mon guide +de me ramener. Je vis avec joie que je n'avois +pas perdu mon javelot, et que le Hun +qui étoit avec moi ne s'en étoit point emparé; +j'en conclus qu'il n'étoit point méchant, +et quand nous fûmes débarqués, +voyant qu'il ne m'entendoit pas, je me jetai +à genoux, en lui faisant signe de me ramener; +je lui montrai le ciel comme récompense, +mon cœur comme reconnoissant; je +lui offris une pièce d'or, en lui faisant entendre +que mon père lui en donneroit beaucoup. +Il secoua la tête, je compris qu'il me +refusoit, je me mis à pleurer; il parut ému, +me tendit les bras. Je m'y jetai tout en pleurs, +je le caressai d'un air suppliant, il détourna +<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> +la tête, je vis qu'il hésitoit; je joignis les +mains; il me regarda un moment, puis +comme triomphant de sa propre émotion, +m'entraîna avec rapidité loin de la rive. Ce +Hun étoit le même vieillard que tu vois sous +tes yeux; mais avant de continuer cette +narration, je veux te faire connoître, ami, +ses aventures, quoiqu'il ne me les ait confiées +que plus de deux ans après notre arrivée +dans ces lieux.</p> + +<p>Gelimer est Hun d'origine; sa nation, +long-tems voisine des Chinois, fit de fréquentes +incursions sur leur territoire, plusieurs +familles même se divisèrent, et tandis qu'une +partie demeuroit attachée aux Huns, l'autre +s'allioit aux Chinois, et s'établissoit dans +leur pays. Ainsi s'étoit divisée la famille de +Gelimer; son père même avoit été mandarin +et favori de l'empereur. Gelimer s'étoit +marié à Pékin; il étoit père d'un fils encore +en bas âge, quand la dynastie venant à changer, +il passa de l'état le plus doux et le plus +fait pour son ame tendre, à l'état le plus +cruel, à l'isolement le plus affreux. Pardonnez, +mon ami, dit en l'interrompant Childéric +à Gelimer, si je vous rappelle dans ce +moment de douloureux souvenirs; mais je +<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> +ne puis laisser ignorer à Viomade les vertus +et les malheurs de celui que j'honore et +que j'aime.</p> + +<p>Le père de Gelimer devoit de fortes sommes +au dernier empereur, qui lui avoit +dit plusieurs fois qu'il les lui abandonnoit, +et il en avoit disposé; son successeur, déjà +prévenu contre le favori, exigea si promptement +le remboursement de ces sommes, +que le vieillard ne put y satisfaire; il fut +d'après la loi condamné au bannissement, +hors de la grande muraille qui sépare la +Chine de la Tartarie. Un jugement si terrible +ôta au père de Gelimer tout son courage +déjà affoibli par les années; sa santé +s'altéra, et l'approche du jour marqué pour +son arrêt, le jetoit dans le désespoir. Gelimer +ne put sans être ému et entraîné, voir +couler les larmes de son père; il courut réclamer +l'indulgente modification, qui permet +en Chine l'échange du fils lorsqu'il s'offre +volontairement pour subir la condamnation +infligée à son père; cette faveur terrible lui +fut accordée. Séparé d'une épouse qu'il adoroit, +d'un fils qui venoit par sa naissance de +resserrer d'aussi doux nœuds, et qu'il ne +pouvoit entraîner l'un et l'autre dans les fatigues, +<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> +la honte et la misère auxquelles il s'étoit +condamné, il vit arriver l'instant de +consommer son sacrifice. Conduit en coupable +au-delà de la grande muraille, il sentit +renaître toutes ses forces en pensant à +son père; dépouillé de tous ses biens, séparé +de tout ce qu'il aime, il emportoit cependant +un trésor au fond de son cœur, le sentiment +sublime de l'action magnanime qu'il +venoit de faire, l'approbation de sa conscience! +Rejeté de sa vraie patrie, car c'est +où l'homme est fils, époux et père, c'est là +où il a formé tous les doux liens de la nature +et de l'amour, qu'il a une patrie chère à son +ame, errant dans les vastes déserts de la Tartarie, +il s'abandonnoit alors à des regrets +trop justes pour n'être pas excusés. Cependant, +relevant son ame abattue, se sentant +fier de lui-même, il eut honte de son désespoir, +et prenant le chemin qu'avoient jadis +choisi ses aïeux, il suivit les bords du Jaïck, +ceux du Palus-Méotides, et enfin se réunit +à la partie de sa famille qui servoit sous les +ordres d'Attila: il lui offrit son bras, qui fut +accepté. Mais la barbarie de ce peuple indignoit +la grande ame d'un disciple de Confucius: +le meurtre de Bleda, frère d'Attila, +<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> +lui fit horreur; il gémissoit de ne pouvoir +faire passer au cœur de ses frères une étincelle +de ce feu pur qui le brûloit. Fatigué +des hommes, dégoûté de la vie, il chercha +une retraite qui leur fût inconnue; il découvrit +cette grotte, à laquelle il travailla +avec soin; il venoit s'y dérober aux regards, +quand, l'ame trop oppressée, il avoit besoin +d'être seul avec son Dieu et son cœur; calmé +par la méditation, il retournoit combattre +pour sa patrie, jusqu'au moment où redevenu +inutile, il pouvoit se dérober à elle +sans lâcheté et sans ingratitude. C'étoit ici +qu'il pensoit à son épouse bien-aimée, à son +fils, qu'il faisoit ses meubles, ses instrumens +sonores qu'il mêloit aux sons de sa +voix; c'étoit ici qu'il suivoit sa religion, s'attachoit +à ses principes, s'encourageoit contre +les souffrances. Mais sa raison, sa piété, +sa force, ne purent l'armer contre la crainte +de la vieillesse abhorée des Huns: il ne pouvoit +sans frémir se figurer cette époque de +la vie, où déjà malheureux par les souffrances, +il seroit encore méprisé et abandonné +par les hommes, où foible et ayant +besoin de secours, il seroit livré à lui-même +et en opprobre à sa patrie. En Chine, il étoit +<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> +père; dans ce pays, l'amour filial égale presque +l'amour paternel; dans ce pays, l'adoption +répare les erreurs de la nature, et donne +au père généreux un fils sensible et tendre: +mais chez les Huns barbares l'adoption ne +sauve pas des cruautés, auxquelles même +condamne la paternité. Insensiblement Gelimer +vit s'altérer sa santé et son noble caractère; +réduit à ne rien aimer, et possédant +une ame de feu, il en étoit dévoré; cet +asile lui devint plus cher, et la vieillesse l'inquiéta +davantage. Sa religion lui défendoit +de recourir à une mort volontaire; il courut +la chercher dans les combats, et ne put y rencontrer +que la gloire. Le tems fuyoit à pas +précipités, sa marche rapide effrayoit Gelimer, +et la tristesse de son cœur ajoutant au +poids des années, on lui déclara, lors de la +bataille de Cologne, que ce seroit le dernier +jour qu'il auroit l'honneur de se mêler aux +guerriers. C'étoit la seconde fois que les +hommes jugeoient Gelimer, et la seconde +fois qu'ils se montroient cruels et injustes. +Son ame vive, expansive et tendre, en fut +révoltée; elle se ferma à son tour à la douce +pitié qu'elle n'avoit jamais pu attirer à elle, +il se promit de devenir féroce, et s'élança +<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> +dans la mêlée, plein d'une rage qu'il perdit +en m'apercevant évanoui, prêt à être +écrasé sous les nombreux chariots qui suivoient +et embarrassoient notre armée: l'aspect +de mes dangers détruisit toutes les +résolutions de sa colère; plein d'une tendre +compassion, il me souleva, m'entraîna hors +de la mêlée, et me donna des secours. Un +sentiment généreux l'avoit seul inspiré, un +sentiment personnel, un retour sur lui-même +lui succéda; il m'avoit vu abandonné +et ne soupçonnoit guère que cet enfant, laissé +sans secours sur le champ de bataille, étoit +le fils du grand Mérovée. Une idée subite +s'éleva dans son cœur, il y céda promptement, +craignant ou, que reprenant mes sens, +je ne refusasse de le suivre, ou que je ne +fusse réclamé; telle fut la pensée qui le décida +à s'embarquer avec moi à la hâte; il se +proposoit de m'aimer, de retrouver en moi +tous les objets de sa tendresse, de m'asservir +d'abord, de m'enchaîner après par le +sentiment. Toutes ces idées vinrent en foule +s'offrir à son cœur, elles l'enivrèrent d'une +délicieuse félicité; il renonça dès-lors à sa +seconde patrie, au monde entier, et résolut +de vivre avec moi dans cette grotte; il en +<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> +prit la route secrète, m'entraînant à sa suite, +soit en me montrant quelque objet nouveau, +soit en me faisant entendre que si je +l'abandonnois, je mourrois de faim, soit en +prenant un air farouche, soit en me tendant +les bras: la nuit, il me couchoit sur sa +poitrine pour me garantir de l'humidité. +Nous parvînmes ainsi à un souterrain; je ne +voulois pas y entrer, parce qu'il étoit obscur; +mais Gelimer, ayant frappé des cailloux et +fait du feu, alluma une branche de pin qu'il +venoit de couper, et marcha devant moi; +je le suivis sans répugnance, et après avoir +marché long-tems ainsi éclairés, nous nous +arrêtâmes; il me donna à manger des œufs +d'oiseaux, que j'aimois beaucoup, quelques +fruits, et je m'endormis dans ses bras comme +à l'ordinaire; mais quelle fut ma douleur +le lendemain en me trouvant dans l'obscurité! +je poussai des cris affreux. Gelimer +me caressa, m'encouragea de la voix, reprit +la route en me tenant par la main; mais je +n'étois point rassuré. Nous dormîmes encore +une fois dans ce souterrain; mon sommeil +fut si agité, que Gelimer, qui me sentit brûlant, +se décida à hâter notre marche, et à +m'arracher promptement de ce séjour malsain, +<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> +et qui lui parut altérer ma santé. Il +m'a dit depuis que jamais il n'avoit autant +souffert que cette nuit, en me voyant si inquiet, +sentant sa poitrine baignée de mes +pleurs, ma tête brûlante, il croyoit déjà me +voir tomber mourant dans ses bras. Son +cœur étoit déchiré, il s'affligeoit immodérément. +Nous reprîmes notre route, il voulut +me porter sur ses épaules, je ne le voulus +pas, et je m'obstinai à marcher; mais +bientôt quelle fut ma joie, quand j'aperçus +une vive clarté paroître à l'extrémité du +souterrain; j'oubliai tout-à-coup mes chagrins, +mes maux, mes alarmes, et courant +vers l'endroit que le jour m'indiquoit, je +sortis avec une joie inexprimable de cette +retraite des ténèbres, et me trouvai dans +une prairie délicieuse, toute couverte de +fleurs: les gouttes de rosée suspendues aux +feuilles, aux brins d'herbes, aux différentes +plantes des prés, brilloient de mille couleurs +qu'elles recevoient du soleil; des chèvres +bondissoient, mille oiseaux chantoient +dans les airs: aussi innocent qu'eux même, +j'avois retrouvé toute l'insouciance de mon +âge, sa gaieté, sa joie; les chagrins et ma +nuit étoient à un siècle de moi; je ne me +<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> +lassois point d'admirer le jour et les lieux +charmans qui m'environnoient; j'apercevois +de loin un grand fleuve, je crus revoir +le Rhin, revenir dans ma patrie, et retrouver +bientôt ma mère et le roi. Gelimer +jouissoit de ma joie, de ma santé, et me +regardoit avec l'expression de la tendresse; +j'entendois ses regards: le sentiment sait +toujours s'exprimer quand il est vrai, l'ame +parle à l'ame, et si l'homme n'étoit que +bienfaisance et qu'amour, comme sans doute +ce fut sa première destinée, il eût pu se +passer du langage. Nous restâmes tout le +jour dans le lieu que j'aimois tant; le lendemain +je le quittai avec regret; nous marchâmes +encore deux jours dans les bois, et +nous parvînmes le troisième dans cette +grotte, que je trouvai délicieuse. J'étois +extrêmement fatigué; Gelimer tira d'une des +cavités un vase rempli de vin, de fruits +secs; il avoit tué plusieurs animaux à coups +de flèches, il les fit cuire, et ayant paîtri +une farine qu'il prit dans un vase de la +même matière que celui qui contenoit le +vin, il fit un espèce de gâteau; tous ces apprêts +m'amusèrent beaucoup. Gelimer me +fit coucher sur un lit qui se trouvoit dans +<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> +une autre cavité; je dormis profondément; +le lendemain il me fit baigner dans ma jolie +fontaine, me mena à la chasse, et cette vie +active et nouvelle m'enchantoit. Je n'oubliois +pourtant ni ma mère, ni le roi, ni la +France; me confiant en leur amour, je m'attendois +chaque jour à voir arriver quelqu'un +pour me chercher, et j'attendois sans impatience, +sûr de leurs soins et de leur tendresse. +Gelimer ne me laissoit jamais sortir sans +lui, mais il étoit d'une complaisance infatiguable; +il avoit appris à m'entendre avec +une étonnante facilité, ses progrès étoient +pour moi une source de plaisirs toujours +nouveaux; j'attendois impatiemment qu'il +pût me parler, et avant l'hiver j'eus cette +satisfaction. Le changement qu'opéra cette +saison ne fut pour moi qu'une variété de +plaisirs. Gelimer m'avoit enseigné sa langue +en apprenant la mienne, et je parlois indifféremment +l'une et l'autre. Comme nous ne +sortions que rarement, et seulement pour +quelques heures, il profita des longues soirées +pour m'apprendre à faire différens +meubles, des flèches d'un bois dur et qui +supplée au fer, des vases d'argile; il m'enseigna +à cultiver des plantes qui fleurissent +<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> +dans l'hiver, à jouer d'un instrument bizarre +et sonore, que j'aimois beaucoup. Il me +nomma <i>Tcie</i>, nom chinois, qui veut dire +réunion, mélange, parce qu'il trouvoit en +moi différens objets qui lui étoient chers. +Le printems nous rendit nos premiers plaisirs. +Gelimer étoit, quoique âgé, encore +léger à la course, adroit à la chasse; mais il +ne vouloit pas me confier son arc, et malgré +mes prières, il ne me laissoit ni chasser ni +sortir sans lui. Je voyois qu'il craignoit de +me perdre, et se faisoit un bonheur de me +conserver près de lui; je riois en moi-même +de cette pensée, car je m'attendois toujours +à voir arriver un des braves de mon père: +je t'attendois surtout, mon cher Viomade, +et souvent même dans mes songes, je croyois +te voir, t'entendre, partir avec toi, et m'élancer +dans les bras de mon père; je croyois +couvrir de mes tendres baisers les mains de +la reine, et me retrouver au milieu de vous. +Gelimer, qui avoit rapporté de la Chine de +grandes connoissances en agriculture, m'apprit +à multiplier les fleurs du printems, les +grains et les fruits de l'automne; il ne +borna point à ces légères instructions les +leçons qu'il me donna, il m'enseigna à connoître +<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> +le cours des astres, la forme et la +description de la terre, les maximes de Confucius; +je lui communiquois ce que j'avois +appris du sage Diticas; il admira sa morale, +sa religion: sous d'autres noms il adoroit +les mêmes dieux que moi, chérissoit et honoroit +surtout la vertu, et s'efforçoit d'en +remplir mon jeune cœur. Je répondois à ses +soins, le tems s'écouloit sans que je m'en +aperçusse, je grandissois; l'air, l'exercice, +une nourriture frugale, des jours sereins, +tout contribuoit à ma santé; et lorsque plus +pressé de vous revoir, un léger nuage de +tristesse obscurcissoit mes traits, Gelimer +l'effaçoit promptement en m'enseignant une +chose nouvelle, qui s'emparoit tout-à-la +fois de mon tems et de mes pensées. Cependant +mon ami devenoit triste, languissant, +il s'affoiblissoit, je m'affligeois de ses +souffrances, je cherchois à les adoucir; je le +questionnois sur ce qui pouvoit les causer.</p> + +<p>Une belle matinée de printems, après +avoir salué l'aurore, invoqué les dieux, respiré +l'air parfumé des bois, je conjurai Gelimer, +que j'entendois soupirer, de m'ouvrir +son cœur; nous nous assîmes sur ce +même banc de mousse. Tcie, me dit le sage +<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> +vieillard, m'aimes-tu? Je le lui jurai. Sais-tu +bien que je t'ai sauvé la vie? tu périssois +sans moi sous des chariots prêts à t'écraser... +Je ne l'avois pas oublié, et je lui témoignai +ma reconnoissance. Eh bien! me dit-il, je +vais te dire tous mes secrets; mais une promesse +encore, et je te rends ta liberté, je te +donnerai mes armes, tu seras plus maître +dans ma caverne que moi-même; tout ce que +j'ai t'appartiendra; loin de me devoir encore +de la reconnoissance, c'est moi qu'elle engagera +à jamais. Jure moi sur l'honneur, serment +si sacré dans ta patrie, jure moi à la face du +ciel qui t'éclaire, de ne point m'abandonner, +de protéger mes derniers jours, de me +laisser mourir dans cette grotte paisible, et +lorsque mon ame s'envolant vers les cieux, +ou s'emparant d'un autre corps, aura quitté +sa demeure passagère, promets moi +d'ensevelir ma dépouille mortelle dans cette +même grotte où je t'ai prodigué tant de soins. +J'hésitois à prendre un tel engagement; +j'avois toujours conservé le vague espoir de +retourner dans ma patrie, j'allois pour ainsi +dire y renoncer, j'étois ému, attendri; mais +je me taisois. Eh quoi! cher Tcie, reprit +Gelimer, pourrois-tu m'abandonner vieux +<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> +et mourant, et me refuser quelques-uns de +ces nombreux instans que te prépare la +nature? A peine aux portes de la vie, une +longue carrière est devant toi, tandis que +je touche à ma dernière heure; bouton +naissant, tu vas croître encore plus d'un +printems avant de fleurir, et moi, déjà flétri, +je suis penché vers la terre; demain je tomberai, +demain on dira de Gelimer: Il a vécu; +et j'aurai disparu comme mes ancêtres. O +enfant digne d'amour! prends pitié de ma +dernière heure; déjà mes yeux commencent +à se fermer à la clarté du jour, déjà un voile +épais s'étend pour moi sur toute la nature; +ah! veux-tu donc m'abandonner! Il dit, et +tendit vers moi ses mains tremblantes, quelques +larmes tombèrent de ses yeux: c'en +étoit trop, je me jetai à genoux, et m'écriai! +O dieux! qui punissez le parjure, recevez le +serment que je fais d'aimer, de servir Gelimer, +et de n'abandonner ces lieux que +lorsqu'il sera endormi du sommeil éternel. +Gelimer me serra dans ses bras, me pressa +sur son cœur, je lui rendis ses caresses. Ce +jour fut un jour bien intéressant pour tous +deux. Gelimer, sans crainte pour l'avenir, +venoit d'acquérir un fils, et moi je venois +<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> +d'assurer son bonheur. Bientôt après, il me fit +part de sa naissance, et du sacrifice qu'il avoit +fait à son père; enfin de tout ce que je vous +ai raconté. Il m'avoua qu'après m'avoir secouru, +le désir d'échapper aux lois barbares +des Huns, le besoin surtout d'aimer encore, +l'avoient décidé à s'emparer de moi; j'admirai +son dévouement, l'essor de sa vertu éleva +mon ame, je fus heureux d'embellir les +jours d'un fils généreux, de consoler sa vieillesse. +Il me demanda alors qui étoit mon +père; jamais il ne m'avoit fait cette question, +il craignoit trop de me rendre à cette +idée. Je lui répondis que je devois la vie +à un grand guerrier, et que je le priois +de ne plus m'en rappeler le souvenir. Il se +soumit, me donna un arc, des flèches, vint +encore quelques fois à la chasse, plus souvent +m'y laissa aller seul, et enfin n'y vint plus +du tout. A force de m'exercer, mon adresse +surpassa mon espérance; j'atteignois l'oiseau +dans son vol, et à la course tous les animaux +les plus agiles. Le soir, Gelimer continuoit +à m'instruire de l'histoire des hommes, +j'écoutois surtout celle des rois, la +chute de Rome, la destruction des empires, +les grands changemens de dominations, +<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> +tous les effets immenses du génie souvent +d'un seul homme, frappoient mon cœur: +combien, sans se douter qu'il me parloit de +mon père, Gelimer me vanta le courage et +la sagesse de Mérovée! Ces entretiens chaque +jour me plaisoient d'avantage; mais en +revenant de la chasse une belle soirée d'automne, +je trouvai Gelimer assis devant la +grotte, et dans une attitude mélancolique; +il me parut frappé d'une grande douleur; +alarmé, je me précipitai vers lui: Qu'avez-vous, +mon ami, lui dis je? O Tcie! me répondit-il, +je ne verrai plus ce soleil, les +fleurs ni la verdure; je ne verrai plus ton +riant visage, plus doux pour moi que le +printems dans toute sa pompe; c'en est fait, +d'épaisses, d'éternelles ténèbres enveloppent +Gelimer, je suis aveugle! Un cri m'échappa, +je m'attendois chaque jour à cette +nouvelle, et pourtant elle m'atteignit au +cœur. Depuis ce jour, Gelimer fut l'objet +de mes plus tendres soins, de mon culte, +de ma vive amitié. Je l'aimai avec excès, je +craignois de m'en éloigner, je ne chassois que +pour nous nourrir; j'aurois juré dès-lors de +ne jamais le quitter, si déjà je n'en eusse fait +le serment. Il redevint calme enfin, je le consolai, +<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> +et au bout de quelques mois, il s'étoit +accoutumé à son sort. Mais, ajouta le prince, +ce récit a r'ouvert toutes les blessures de +mon ami. Interrompons-nous ici, il est tems +d'ailleurs de nous reposer; ce qui me reste +à dire, renferme un triste événement qui +a troublé la paix de mes jours; demain je +vous raconterai cette douloureuse histoire, +demain nous donnerons des pleurs à +la jeune Talaïs. Ce soir, retirons-nous, et +cherchons à oublier dans un doux sommeil +les sombres idées qu'a fait naître mon récit. +O mon ami! disoit-il à Gelimer, chassez +l'inquiétude empreinte sur votre front, ne +gémissez point comme le font les infortunés, +Childéric n'est point un parjure, et tous les +trônes du monde ne peuvent le séduire ni +changer son cœur. Gelimer poussa un profond +soupir, et s'appuya sur le bras du prince; +ils rentrèrent dans la grotte, éclairée comme +la veille. Viomade regardoit avec respect le +sensible Gelimer; il admiroit les soins que +Childéric prenoit, soit pour rassurer son +ame troublée, soit pour lui servir de guide, +le nourrir, veiller sur ses jours. Cependant +le serment qu'avoit prononcé le prince l'alarmoit, +il ne peut le trahir; Gelimer consentiroit-il +<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> +volontairement à se séparer de +ce dernier objet de tendresse? Viomade ne +peut le croire, il s'inquiète et n'ose exprimer +son inquiétude. Gelimer, plus tourmenté +par ses pensées, se taisoit également: Childéric +seul ne dissimuloit rien; et soit que +le souvenir d'Aboflède excitât sa tristesse, +soit que la gloire dont s'étoit couvert Mérovée +exaltât son ame, soit que l'ambition et +l'audace d'Egidius l'enflamassent de courroux, +soit qu'il parlât de sa tendresse pour +Gelimer, de la joie qu'il éprouvoit d'avoir +retrouvé Viomade, son cœur l'inspiroit; la +vérité toute entière s'en échappoit, se peignoit +sur son visage charmant, et donnoit +à sa voix mélodieuse un accent plus persuasif. +Après le repas, ayant fermé la grotte, +et conduit Gelimer sur sa couche, Childéric +et le brave se retirèrent de leur côté. Gelimer +passa la nuit dans la plus terrible agitation; +il chérissoit trop ardemment Childéric pour +lui enlever plus long-tems le rang suprême +où l'appeloit la destinée; il n'aimoit pourtant +plus le monde, et n'estimoit plus les +hommes; mais Childéric étoit dans l'âge des +riantes pensées, des délicieuses espérances; +les plaisirs alloient l'environner, l'enivrer, +<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> +le ravir. Ces instans passagers dédommagent +l'homme des pleurs de l'enfance, de la prévoyante +inquiétude de l'âge mur, de l'infirme +vieillesse, de la douloureuse mort. Doit-il lui +enlever sa part des biens de la terre, et ne +lui en laisser que les maux? mais peut-il +vivre sans Childéric! Ces combats le déchirent, +sa belle ame ne peut encore se résigner.</p> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE SIXIÈME.</b></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC</h2> + +<h3>LIVRE SEPTIÈME.</h3> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE SEPTIÈME.</b></p> + +<p class="ni2 p2">Childéric, forcé d'aller à la chasse, et inquiet de l'état +dans lequel étoit plongé le vieillard, l'avoit recommandé +aux soins de Viomade. Gelimer à son réveil jette +un cri d'effroi, en reconnoissant le brave au lieu de +son cher élève; mais il se rassure, et le retour du prince +le console bientôt. Il veut s'asseoir sous les chênes. +Childéric reprend son récit, et raconte avec sensibilité +la rencontre qu'il fit à la pêche, d'une jeune fille +nommée Talaïs, leurs jeux, leurs plaisirs, l'amour +qu'elle conçut pour lui, le trouble qu'il en ressentit; +les conseils de Gelimer en garantissent. Progrès de +la passion de Talaïs; son désespoir; sa mort. C'est sa +tombe que Viomade a aperçue, et sur laquelle il a déjà +placé la guirlande funéraire. Childéric y conduit de +nouveau ce brave, et dépose le tribut du regret et de +la piété sur la pierre funèbre. De retour dans la grotte, +le prince engage Viomade à partir promptement pour +la France, afin de rassurer le roi, et le charge de lui +dire qu'un serment sacré l'enchaîne dans ces lieux. +Gelimer est agité. Viomade refuse de partir sans le +fils du roi. Childéric ordonne. Le brave offre de remplacer +le prince auprès du vieillard, qui le repousse, +et promet de lui rendre réponse le lendemain. Il gémit +sur sa couche; en vain le prince le rassure. Le jour +renaît, Gelimer n'est plus, il s'est percé le cœur du +javelot même du prince. Juste douleur. Cérémonie funèbre. +Adieux éternels à la grotte, aux forêts, à la +tombe de Talaïs. Childéric part suivi du brave.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span></p> + +<h3>LIVRE SEPTIÈME.</h3> + +<p class="p2">Childéric s'étoit levé dès le point du jour +pour aller à la chasse, car les provisions alloient +manquer; il avoit défendu à Viomade +de le suivre. Le chagrin qu'éprouvoit Gelimer +l'affligeoit, il ne voulut pas le laisser seul, +et recommanda au brave de ne point s'éloigner +de son vieil ami, de pourvoir à ses besoins, +sur-tout de ne lui rien dire qui pût +exciter sa tristesse. Songe que je l'aime, +disoit ce prince; que sa peine est ma peine, +que le rendre malheureux, c'est me déchirer +le cœur. Viomade promit d'obéir aux ordres +du prince, celui-ci s'éloigna doucement +pour ne pas troubler le repos de Gelimer, +qui s'étoit endormi depuis quelques momens. +Viomade attendit silencieusement son +réveil; mais Gelimer jeta un cri d'effroi +en le reconnoissant. Où est Childéric? dit-il, +avec impétuosité; où est-il? A la chasse, +reprit Viomade; il m'a ordonné de rester +près de vous jusqu'à son retour. Gelimer +parut frappé d'une vive douleur; mais revenant +<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> +à lui, et étendant les bras avec passion, +il s'écria: Oh! pardonne, ô toi! dont +l'ame est innocente; ô toi! l'ange tutélaire +de mes jours, pardonne au soupçon injurieux +qui vient de s'élever dans mon cœur. +Ah! je l'abjure; et plein de confiance, je +t'aime et t'admire. Alors le vieillard quitta +sa couche; Viomade lui présenta le repas +que Childéric lui avoit préparé; il le repoussa, +sortit de la grotte, se plaça sous les +chênes, et tomba dans une sombre rêverie, +dont rien ne put le tirer. En vain on l'auroit +entrepris, ses idées s'étoient emparées de +toutes ses facultés; il parloit avec lui-même, +se répondoit, s'accusoit de foiblesse, cherchoit +à ranimer l'étincelle de générosité qu'il +sentoit dans son cœur; mais l'amour de la +vie, la crainte de perdre ce qu'il aimoit, +le faisoit retomber dans ses premières perplexités. +Childéric ne se fit pas long-tems +attendre, il revint chargé de différens gibiers. +A son approche, le front sourcilleux +de Gelimer s'épanouit, le sourire reparut +sur ses lèvres, le bonheur rentra dans son +ame. Les soins qu'exigeoient les provisions +achevèrent d'employer la matinée; le jour +étoit froid et pluvieux: cependant l'hiver +<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> +étoit écoulé, et le printems alloit prendre +lentement sa place, réparer ses ravages, et +préparer les fleurs de l'été, les fruits de l'automne. +Il fallut passer dans la grotte cette +journée destinée à terminer le récit de Childéric: +après le repas, il commença en ces +termes.</p> + +<p>J'étois depuis quatre années dans ce séjour, +et rien n'avoit troublé le cours paisible de +ma vie; les leçons de Gelimer avoient fortifié +mon ame contre mes secrets chagrins; +je m'affligeois pourtant de l'abandon dans +lequel me laissoit le roi; je songeois aux larmes +que répandoit sans doute ma mère; ma +pensée, plus formée, me retraçoit mieux +mes malheurs; mais j'avois aussi plus d'attachement +pour Gelimer, plus de respect, +et mes sermens me sembloient chaque jour +plus sacrés. Loin de renoncer à ma patrie, +je me peignois le moment où privé de mon +ami, fuyant des lieux qu'il auroit cessé de +me rendre chers, je volerois dans les bras +de mon père. Cette pensée donnoit le change +à mes désirs; heureux du présent, sûr de +l'avenir, je me livrois à l'étude et à la chasse, +sans négliger mes plantes, mon chemin, +mes bancs de mousse, notre colline, et les +<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> +soins plus utiles à notre subsistance. En chassant +j'avois poursuivi près d'une journée un +oiseau qui m'étoit inconnu, et que je n'avois +pu atteindre; il m'avoit mené si loin, que +je craignis de ne pouvoir retrouver la grotte +avant la nuit; je me reprochai mon étourderie +en pensant à Gelimer, à ses inquiétudes, +à l'abandon où je l'avois laissé; et quoiqu'accablé +de fatigue, je me condamnai moi-même +à le rejoindre à quelque prix que ce +fût. En vain je me hâtai, il étoit nuit quand +j'arrivai, et j'entendis de loin l'instrument +chinois que vous connoissez; Gelimer, qui +me croyoit égaré, faisoit retentir les airs de +ces sons, pour qu'ils me servissent de guide +dans l'obscurité; j'arrivai hors d'haleine, ne +pouvant plus me soutenir, et je tombai dans +les bras de mon ami en m'accusant d'imprudence, +en le suppliant de me pardonner; +il m'embrassa tendrement, ne se plaignit +point, m'invita au repos. Je lui contai pourtant +mon aventure; après quoi nous nous +mîmes à table, et la nuit je dormis profondément; +le lendemain je ne le quittai +point, mais il exigea que je reprisse mes +exercices, me promit de ne plus s'inquiéter +de mes absences prolongées; je promis de +<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> +mon côté de ne plus m'écarter. Cependant +la partie du bois que j'avois découverte dans +ma dernière chasse m'avoit parue charmante, +elle entouroit un beau lac dont les eaux paisibles +offroient une pêche facile. Ce nouvel +amusement me plût beaucoup, et tandis que +je m'en occupois, je remarquai qu'un jeune +homme, du moins je le crus d'abord, m'examinoit +attentivement, et qu'il me suivit +quand je m'éloignai; c'étoit une heureuse +rencontre pour moi que celle d'un compagnon +de mon âge; je résolus de retourner +au lac et de m'approcher de lui quand il me +suivroit; mais dès que je marchai vers lui, +il s'enfuit rapidement, et le lendemain il en +fit autant. Chaque jour je retrouvois le jeune +chasseur qui m'évitoit en me cherchant, et +je crus à sa taille, à sa couronne de fleurs +dont depuis peu il ornoit sa chevelure, que +ce n'étoit point un homme, mais une femme. +J'eusse mieux aimé d'abord un compagnon +de mon sexe; il me sembloit que, plus fort +et plus agile, il partageroit mieux mes plaisirs; +bientôt l'idée d'une femme me parut +plus douce; mais surpris de son empressement +à me suivre et à me fuir, je n'essayai +point de la poursuivre, comme elle m'a dit +<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> +depuis qu'elle l'avoit espéré. Lassé même de +cette singularité, craignant de me laisser encore +entraîner et d'inquiéter Gelimer, je n'allai +plus au lac, je renonçai à mon nouveau +plaisir, et ne m'occupai que de ma chasse. +Mon indifférence l'emporta sur la ruse de la +jeune fille; ne me voyant plus vers le lac, +elle me chercha dans les bois, et m'ayant +rencontré, elle s'avança vers moi en souriant. +Elle étoit vêtue d'un habit de toile de coton +d'une couleur éclatante, son corsage laissoit +voir ses bras, ses épaules et son sein, ses +cheveux noirs et frisés étoient mêlés de feuillages +et de fleurs, ses jambes et ses pieds +étoient nuds. Son teint étoit brun et animé +de vives couleurs; ses yeux extrêmement +noirs, ardens, et son regard audacieux, sa +bouche grande, ses dents blanches et bien +rangées: telle étoit Talaïs; c'est ainsi que +j'appris d'elle-même qu'elle s'appeloit. Hélas! +pour son malheur, l'infortunée m'avoit aperçu +près de ce lac, où elle cherchoit des perles +qui y sont abondantes; ma chevelure blonde +l'avoit frappée, elle m'avoit suivi, entraînée +par sa curiosité. Depuis elle m'avoit revu, +et si elle avoit fui, c'étoit pour m'attirer jusqu'à +son habitation; mais ne pouvant me +<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> +décider à la suivre, elle étoit venue, disoit-elle, +pour me voir. Elle parloit le même langage +que Gelimer m'avoit enseigné; je l'entendis +donc sans peine, je lui répondis également. +L'expression de ses traits me parut +vive et hardie. Talaïs ne connoissoit point +l'art, et s'abandonnait à la nature; ses charmes +sans pudeur, ses mouvemens sans graces, +ne firent aucune impression sur mon +ame. Nous chassâmes le reste du jour; le +lendemain elle vint encore partager mes jeux; +à la course, elle l'emporta pendant quelque +tems, mais je devins plus agile qu'elle; elle +m'apprit à découvrir les perles dans leur coquillage, +à prendre du poisson sans le tuer +à coup de flèches, comme je le faisois d'abord; +j'avois fait part de cette rencontre à +Gelimer; il m'avoit recommandé de ne pas +m'écarter avec elle, d'éviter l'habitation de +ses parens, de crainte qu'ils ne me gardassent +de force parmi eux; mais il ne s'opposa +pas à ce qu'elle se mêlât à mes plaisirs. +L'hiver je la vis moins; cependant elle venoit +quelquefois sur la colline, j'allois l'y joindre +et nous courions en riant sur les neiges. Le +printems revint, et tous nos jeux recommencèrent +avec lui. Je m'apercevois que Talaïs +<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> +devenoit rêveuse, elle tressailloit à mon approche, +soupiroit, me tendoit les bras, ses +regards enflammés avoient souvent une expression +que je ne pouvois soutenir; je baissois +les yeux en rougissant; loin d'elle, j'en +étois encore troublé; mon sommeil étoit +inquiet, mes songes me rendoient Talaïs. +La hardiesse de ses mouvemens, l'audace de +ses traits, sa parure, si contraire à celle de +la chaste Aboflède, et qui d'abord m'avoient +repoussé, me firent tout-à-coup une impression +bien différente. Le printems, en +ranimant toute la nature, offroit de nouveaux +piéges à ma raison déjà troublée, et +je n'abordois plus Talaïs qu'avec un cœur +palpitant. Elle s'aperçut de son ouvrage et +résolut de m'enchaîner pour toujours; elle +ignoroit que j'avois dans mon ami une seconde +prudence, qui veilloit encore quand +la mienne étoit endormie; elle me proposa +de la suivre, de venir habiter avec elle; enfin, +d'être son époux; elle m'y invita par les plus +tendres caresses; mon trouble s'en augmenta, +un feu brûlant circuloit dans mes veines +et me dévoroit. Pourquoi, lui dis-je, éloigner +l'instant du bonheur? pourquoi te suivre? +n'avons-nous pas ici un abri assez paisible +<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> +et ne sommes-nous pas deux? Talaïs crut +que dans ce moment je ne lui refuserois rien; +elle me pressa de la suivre, et s'arracha de +mes bras. Abandonner Gelimer n'étoit pas un +sacrifice que l'amour même pût obtenir, et +je n'avois que des désirs; je refusai Talaïs, +elle devint pâle de fureur, m'accusa d'indifférence, +m'accabla de reproches, m'assura +de sa haine, me dit adieu et me quitta brusquement. +Je m'étois calmé pendant qu'elle +s'abandonnoit à la colère, je ne cherchai ni +à l'appaiser ni à la suivre; content de moi, +en paix avec ma conscience, je rejoignis +Gelimer avec plus de plaisir encore: je lui +contai ce qui venoit de se passer entre Talaïs +et moi; il m'écouta attentivement. Mon ami, +me dit-il, les passions sont les maladies de +l'ame, la morale et la religion en sont les +seuls remèdes; heureux qui y a recours avant +que leurs progrès soient tels, que rien ne +puisse les guérir! Talaïs, simple élève d'une +nature toujours sauvage quand la raison +ne l'a point adoucie, se livre sans détour et +sans crainte; c'est à toi, éclairé par des principes, +à l'écarter de l'erreur qui la séduit. Elle +te veut pour époux; ce nœud peut-il faire +<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> +ton bonheur? Le mariage, sans doute, est +le lien unique de félicité pour l'homme pur +et sensible; le plaisir l'enflamme, l'entraîne +et l'abuse; mais il ne le satisfait que pendant +sa courte durée; veux-tu faire ton +épouse de Talaïs? Non, sans doute, répondis-je +à Gelimer, je ne renonce point à ma +patrie, je ne veux point former, loin de mon +père, ces nœuds saints et éternels. Eh! que +feras-tu de ton amie, me dit-il alors, si tu +l'as séduite, si elle s'est donnée à toi, si tu +lui as ravi sa pureté? Abandonneras-tu celle +qui aura été la tienne? la laisseras-tu pleurer +jusqu'à la mort, sur l'instant qui l'aura +unie à toi? Je ne veux point séduire Talaïs, +répondis-je; ses caresses me troublent, mais +elle n'a point enflammé mon cœur. Eh bien! +fuis-là, me dit Gelimer, crains la jeunesse +et la nature; fuis la vierge brûlante qui fera +passer dans tes veines le feu qui la consume; +les dieux, l'honneur, l'humanité t'en conjurent. +N'excite point son amour par ta vue, +sois son défenseur contre toi-même; protège +l'être foible que l'amour te livre. Gelimer +continua long-tems à m'entretenir; +je l'écoutois avec admiration; je sentois s'éteindre +la flamme passagère des désirs; je +<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> +me disois, la paix seule est un bien pur et +parfait; je me promis de ne point chercher +à troubler le repos qui rentroit si doucement +dans mes sens, et d'éviter Talaïs. Je +ne sortis point dans la matinée, et le soir je +chassai d'un côté opposé à celui de nos rendez-vous. +Ma chasse ne fut point heureuse, +le tems étoit sombre, je rentrai plutôt que +de coutume, et je parlai beaucoup moins +qu'à l'ordinaire; j'écoutois même avec distraction; +j'attendois impatiemment l'heure +du sommeil, elle arriva sans m'apporter le +repos que j'espérois; je revis le jour sans +plaisir, il s'écoula comme la veille, et plus +tristement encore; en vain un ciel pur et +serein, le charme d'un beau jour, le chant +des oiseaux, la fraîcheur des vents, le +parfum des fleurs, tout m'invitoit à un +doux ravissement: je ne voyois autour de +moi que l'absence de Talaïs. De son côté, +elle me cherchoit, l'amour l'avoit emporté, +elle s'étoit reproché sa fureur, elle vouloit +me trouver, m'appaiser, car elle me croyoit +offensé, sur-tout ne m'ayant point trouvé à +nos rendez-vous accoutumés. Elle étoit venue +jusqu'à la grotte, et s'étoit enfuie en ne +trouvant que Gelimer. Enfin, elle m'aperçut +<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> +comme je revenois lentement et livré à une +mélancolie profonde; un cri qu'elle jeta +ranima en un moment toute mon ame; elle +s'élança vers moi, se jeta à mes pieds, me +conjura d'oublier ses emportemens, me jura +de m'aimer, de m'obéir, de m'être à jamais +esclave soumise. Attendri par des expressions +si touchantes, je la relevai avec empressement, +je la fis asseoir près de moi sur un +banc de mousse. Là, sans lui avouer la grandeur +de ma naissance, je lui confiai les événemens +qui m'avoient conduit dans ce séjour, +mon intention de m'en éloigner dès +que je le pourrois, pour me réunir à mon +père. J'eus le courage de lui dire que ma +religion, mes devoirs, les mœurs de ma +patrie, s'opposoient à mon union avec elle; +je lui conseillai de me fuir et de m'oublier. +Mais la crainte de l'affliger me fit mêler à +mes sages discours, des expressions si tendres, +des soupirs si passionnés, que Talaïs +y puisa de nouvelles espérances. Nous nous +séparâmes contens tous deux, moi d'avoir +été sincère et de la trouver si résignée, elle +de m'avoir vu si tendre. Elle me promit même +de vaincre son amour, si je consentois à la +revoir comme avant notre querelle; j'y consentis +<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> +et elle s'éloigna; je revins dans la grotte +avec toute ma sécurité. Gelimer la troubla +de nouveau, et m'effraya sur le piége caché +que j'étois loin d'apercevoir; cependant +Talaïs remplit sa promesse, et ne prononça +plus les noms d'hymen ni d'amour; ses yeux +seuls m'en parloient encore, sa bouche observoit +le silence, et je ne paroissois pas entendre +ce qu'elle se défendoit de me dire. +Mais ces efforts lui coutoient beaucoup, et +insensiblement devinrent si pénibles, qu'ils +altérèrent sa santé et presque sa raison; elle +versoit des pleurs et sourioit tout-à-coup. +A mon aspect, elle devenoit pâle et rougissoit +au même moment; elle ne pouvoit ni +demeurer près de moi ni me quitter; si ses +regards rencontroient les miens, elle en étoit +comme blessée. Elle ne chassoit plus, et négligeoit +jusqu'au soin de sa vie, passoit quelquefois +la nuit dans les bois, sans abri et +sans nourriture; je la retrouvois le matin à +la place où je l'avois laissée la veille, immobile +et baignée de pleurs. Sa douleur, son +abandon, un amour si vrai, si soumis, un +malheur si profond et si tendrement exprimé +ne pouvoient pas m'être indifférens, +j'en fus ému jusqu'au désespoir. Elle se +<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> +meurt! disois-je à Gelimer; hélas! elle périt +comme la plante délicate exposée au soleil +ardent; elle se meurt, et je pourrois lui +sauver la vie; la raison doit-elle ordonner sa +mort? Gelimer trouvoit dans la religion +des armes puissantes contre ma foiblesse; +son flambeau sacré dont il m'éclairoit, me +fit voir la corruption et le vice, là où je n'avois +entrevu que la tendre compassion; m'arrêta +prêt à tomber, et me soutint au bord du +précipice. Talaïs lassée de souffrir et de combattre, +Talaïs cessa tout-à-coup de venir me +joindre. Gelimer profita de cet éloignement +pour me retracer mes devoirs; il ne savoit +pas qu'il en existoit un encore dans ma naissance +et mon glorieux espoir, dans l'image +que je conservois des graces de ma mère, +des vertus modestes dont elle embellissoit +l'amour, l'hymen et le trône; c'étoit comme +elle que devoit être mon épouse, la mère de +mes fils, et non comme l'infortunée Talaïs. +Sa vue me rendoit mes désirs, son absence +seule me laissoit ma raison. Depuis long-tems +je ne l'avois pas revue, et j'étois tranquille; +mais un matin, comme j'écartois la +pierre qui ferme l'entrée de la grotte, je +l'aperçus assise sous ces chênes. Hélas! la +<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> +malheureuse attendoit depuis long-tems mon +réveil; je frissonnai à sa vue, elle me fit signe +d'approcher, je courus lui dire que Gelimer +avoit besoin encore de ma présence. Je +t'attendrai, me répondit-elle avec un profond +soupir; libre d'aller la rejoindre, je +ne pouvois m'y déterminer; un secret pressentiment +retenoit mes pas, et je me sentois +agité de sombres pensées; enfin, je marchai +vers elle, elle paroissoit tranquille; mais en +l'examinant, je la trouvai languissante et +abattue, sa main étoit brûlante, l'approche +de la mienne la fit tressaillir, ses cheveux +étoient en désordre et couvroient son visage; +elle essaya de se lever et retomba sur le gazon. +O ciel! je n'en puis plus, dit-elle: je +l'aidai à se relever, elle pouvoit à peine se +soutenir, elle s'arrêta incertaine et reprit sa +marche comme par une réflexion déterminée; +elle trembloit, sa respiration étoit pénible, +son sein palpitant, j'étois moi-même +violemment agité. Mais observant qu'elle +chanceloit à chaque pas, je passai mon bras +autour d'elle pour la soutenir, elle se laissa +aller sur mon épaule, un froid mortel la +saisit, elle demeura comme évanouie; peu-à-peu +elle reprit ses sens, continua sa marche +<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> +lente et dans un profond silence. Son regard +austère s'élevoit jusqu'aux cieux et retomboit +vers la terre; une fièvre brûlante la dévoroit; +le souffle de son haleine sembloit un +air embrâsé. A ces terribles effets, on reconnoissoit +la passion dans toute sa violence; +j'en étois effrayé autant qu'ému, et je n'osois +troubler la méditation dans laquelle elle étoit +plongée. Nous fîmes ainsi une assez longue +route, et nous parvînmes à un charmant +bocage, au milieu duquel s'élevoit une roche +couverte de pampres; du sein de cette roche +s'élançoit en cascade une onde abondante +et limpide qui, tombant dans un bassin profond, +contrastoit par le bruit de sa chûte, +avec la paix de ces lieux si rians et si calmes. +La fraîcheur des ondes conservoit encore +au feuillage et aux gazons toute leur beauté +printannière, quoique nous fussions aux +premiers jours de l'automne. Arrivés sur la +cime de la roche, Talaïs me fit signe de m'asseoir; +elle se plaça près de moi, passa un +de ses bras autour de mon col, appuya sa +tête sur ma poitrine, et demeura en silence; +je me sentis baigné de ses pleurs, mon agitation +étoit à son comble; Talaïs sembloit +réfléchir profondément. Après s'être ainsi +<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> +doucement reposée, elle parut plus calme; +bientôt elle releva sa tête et me regarda. Son +visage pâle et décoloré étoit baigné de larmes, +ses yeux remplis de tristesse, tous ses +traits peignoient la désolation; je pressentois +une partie de ce que préparoit si lentement +son désespoir. Ah! me dit-elle, avec +un accent inexprimable, et qui retentit encore +autour de moi, je suis venue pour t'offrir +encore l'infortunée Talaïs... Dis, oh! dis-moi +que tu la veux pour épouse! O ma bien +aimée, lui répondis-je, en passant mes bras +autour d'elle; oh! écoute-moi, tu ne sais pas +tous mes secrets; tu ignores... Barbare! me +dit-elle, en m'interrompant et s'arrachant +de mes bras, garde tes funestes secrets; si +je n'ai pas su plaire, je sais mourir. A ces +mots, plus prompte que le regard, elle s'élance +du rocher dans l'abîme, j'entendis le +bruit de sa chûte... Je volai à son secours, +hélas! tous mes soins furent inutiles, le +rocher étoit élevé et l'abîme étoit profond. +En vain je m'élançai dans l'onde, en vain +j'eus recours à tous les moyens que m'inspira +mon cœur; la nuit et la pénible certitude de +la mort de l'infortunée, m'arrachèrent de ce +lieu funeste. Gelimer partagea mes justes regrets. +<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> +Le lendemain je courus vers l'abîme +qui renfermoit la tendre victime de l'amour; +je ne m'en éloignai que le soir; j'y retournai +jusqu'à ce que son corps reparut sur les +ondes; alors je l'emportai jusqu'à la grotte; +je lui avois destiné pour dernière demeure +le lieu consacré à nos entretiens; j'y creusai +une large fosse, que je remplis de fleurs et +d'herbes odoriférantes; j'y plaçai le corps de +Talaïs, que je recouvris de fleurs, de feuillages, +de gazon; j'y plaçai une pierre gravée. +Gelimer vint y chanter l'hymne de la mort; +et depuis j'y retourne chaque jour gémir sur +son sort et appaiser son ombre. Une perte +aussi cruelle a jeté dans mon ame une profonde +amertume; mes premiers plaisirs ont +cessé de me plaire; ces bois sont déserts pour +moi, ou ne m'offrent que Talaïs mourante; +mon seul bonheur est d'écouter Gelimer, de +lui prodiguer mes soins, de m'instruire à +supporter les revers, à combattre, à surmonter +la douleur, à triompher d'un souvenir +qui a troublé mes sens et mon ame. +Childéric se tut, on vit qu'il pensoit à Talaïs, +chacun respecta son silence. On approchoit +de l'heure destinée au sommeil; Childéric +en avertit Gelimer. Ce ne fut que le lendemain +<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> +qu'il conduisit Viomade sur la tombe +de Talaïs; celui-ci lui raconta comment il +l'avoit découverte, et montra au prince la +guirlande flétrie qu'il y avoit déposée lui-même. +Childéric renouvella le simple hommage +qu'il avoit coutume d'offrir à la tombe +de sa malheureuse amante. De retour dans la +grotte, le jeune prince s'assit à table entre ses +deux amis; il voyoit sur le front de Gelimer +la douleur et l'inquiétude, et dans les yeux +de Viomade une secrete espérance mêlée +d'alarmes; il sentoit lui-même combien ces +déserts alloient devenir affreux pour le vieillard; +mais Childéric n'hésitoit point, il vouloit +seulement rassurer Gelimer et donner +ses ordres à Viomade. A peine eurent-ils +achevé leur repas, que Childéric dit au brave: +Je te dois, ami, une bien vive reconnoissance, +tu as traversé pour moi les déserts et +les sombres bois, tu as souffert, tu as exposé +ta vie, et au milieu de tous les périls, +tu es venu me parler de mon père... Reçois +les remercîmens que je te dois, mais prépare-toi +à recevoir bientôt ceux de Mérovée. +Demain, dès l'aurore, tu quitteras ces lieux, +et je t'enseignerai une route sûre et peu longue; +le printems qui commence, embellira +<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> +ton voyage, je t'armerai de mes meilleures +flèches, tu porteras à mon père des tablettes +sur lesquelles j'écrirai tout ce que je croirai +propre à le consoler de mon absence. +Mais quand il apprendra que la reconnoissance, +la tendre amitié, dit-il, en se jetant +dans les bras de Gelimer et le pressant sur +son cœur; quand il saura que des sermens +sacrés me retiennent ici, son noble cœur +sera satisfait; un fils ingrat, insensible et +parjure ne seroit plus digne de lui. O dieux! +s'écrioit Gelimer, ne permettez pas que j'accepte +son sacrifice. Viomade, emporté par +son zèle et sa guerrière franchise, osa refuser +de partir, représenta au jeune prince que +son retour sans lui couteroit la vie au monarque; +qu'Egidius, profitant de cet instant +favorable, monteroit sur le trône, que la +couronne seroit à jamais perdue pour lui. +Viomade, lui dit le prince avec fierté, vous +peignez mon père comme un roi sans courage +et sans vertu. Heureusement le ciel +m'a fait un plus auguste présent. Mérovée +a survécu à la nouvelle de ma mort, à la +perte d'Aboflède, il ne succombera point, +quand il sera sûr que je vis pour l'aimer, et +me rendre, s'il est possible, le digne héritier +<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> +de sa valeur et de ses vertus. Viomade +désolé, offrit de conduire avec eux Gelimer. +Barbare! dit le prince, veux-tu donc sa +mort? Comment, tu peux proposer à un +vieillard aveugle et mourant de l'arracher +de sa retraite, pour traverser un pays immense, +accablé par l'âge, exposé à la pluie, +au vent, aux ardeurs du soleil, couchant +sur la terre, quand il ne peut faire un pas +sans un appui! Tu veux l'entraîner des Palus +dans les Gaules! Eh bien! dit Viomade, qu'il +reçoive mes soins, mes services; je m'engage, +par tous les sermens, à vous remplacer +près de lui. Le remplacer! remplacer +Tcie! ô dieux! s'écrie Gelimer, l'univers +entier ne le pourroit pas. Mais, ajouta-t-il, +d'un air sinistre et terrible, demain je vous +répondrai. Non, mon ami, reprit le prince +avec douceur, j'ai répondu et Viomade m'entend; +c'est comme fils de Mérovée que je +lui ordonne de renfermer à l'avenir un noble +zèle que j'admire, tant qu'il ne sort pas +des bornes que je dois lui prescrire. Demain +il partira, il ira remplir de joie l'ame de mon +père. J'ai encore des tablettes que j'ai apportées +de France; je sors pour écrire plus librement +sous ces chênes; venez, mon cher +<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> +Gelimer, le tems est calme et doux; venez, +appuyez-vous sans crainte sur le bras de votre +cher Tcie, toujours votre fidèle appui. O +Tcie! disoit Gelimer, que tu es beau aux +yeux de la divinité! qu'ils seront heureux +les peuples gouvernés par toi! Oh! si ta sensibilité +ne t'égare point, si tu peux résister +aux passions du monde, quel roi sera plus +grand, et quels peuples seront mieux gouvernés! +O mœurs pures de nos bois solitaires! +ô vie simple! et qui ne laisse point d'amertume, +paix de l'ame, n'abandonnez jamais +celui pour qui je forme mes derniers vœux! +Childéric entraîna Gelimer hors de la grotte, +et s'éloigna de lui et de Viomade pour écrire +au roi. Le jeune prince étoit plus ému qu'il +n'avoit voulu le paroître; il chérissoit son +père, et ce n'étoit pas sans effort qu'il avoit +ordonné le départ du brave; il lui sembloit +aussi qu'il porteroit avec gloire le sceptre +des rois, et il connoissoit toute l'étendue de +son sacrifice. Il se peignoit le moment où +tombant aux pieds de son père, il recevroit +encore ses douces caresses si chères à son +souvenir; ce moment où, au milieu des siens, +entouré de sujets fidèles, il verroit dans tous +les yeux la joie de son retour. Il ignoroit +<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> +quand un jour si beau se leveroit pour lui; +il sentoit ce que le tems pouvoit lui coûter. +En écrivant au roi, ses larmes coulèrent, +son cœur fut déchiré; mais il ne lui vint pas +même à l'esprit qu'il fût possible de changer +son sort. Pendant qu'il écrit, Gelimer +défend à Viomade de troubler ses méditations, +et reste sous les arbres. La nuit les +réunit dans la grotte, et Childéric éloigne +tout entretien affligeant. Le vieillard presse +sur son cœur le jeune prince, l'embrasse et +gagne son lit. Childéric ferme la grotte et +s'éloigne avec Viomade; il ne songe point +encore au repos, et remet ses tablettes à l'ami +fidèle qui les reçoit à regret; déjà il a tout +préparé, jusqu'à l'arc, jusqu'aux flèches dont +il doit l'armer; il se propose même de l'accompagner +quelques heures, si Gelimer l'approuve. +Childéric ne cesse de répéter à Viomade +tout ce dont il le charge pour son père, +pour Ulric, pour son fils Eginard, ami de +son enfance et compagnon de ses jeux. Une +partie de la nuit s'est écoulée avant qu'il +cherche le sommeil; aussi étoit-il grand jour +depuis long-tems lorsque les deux amis s'éveillèrent. +Surpris de voir déjà la matinée si +avancée, et étonnés du silence de Gelimer, +<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> +ils se levèrent à la hâte; Viomade courut ouvrir +l'entrée de la grotte, et le prince s'approcha +doucement du vieillard; il paroissoit +dormir profondément: hélas! c'étoit du sommeil +de la mort. Le généreux Gelimer, ne +pouvant supporter la vie loin de l'objet de sa +vive et unique affection, ne voulant pas l'arracher +plus long-tems au bonheur et à la +gloire, s'étoit percé le cœur du javelot même +du jeune prince; le trait étoit encore dans +son sein. A ce spectacle, digne d'admiration +et de larmes, Childéric jeta un grand cri; +Viomade s'approcha avec empressement, et +le prince lui montra en silence le corps glacé +de son généreux ami. En vain ils retirèrent +l'arme meurtrière du sein vertueux qu'elle +déchiroit; la mort avoit saisi sa proie; les +soins tardifs et impuissans ne rappelleront +point son ame déjà parvenue aux demeures +célestes. O Gelimer! disoit Childéric, tu +revis encore dans mon cœur; puissent tes +leçons n'en sortir jamais, et cette action +sublime et cruelle m'apprendre à mourir! +Triste et désolé, Childéric resta tout le jour +près du corps de son ami; il y passa la nuit +entière, et le lendemain il songea à lui obéir. +Terribles et derniers devoirs!... Tous deux +<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> +creusent au milieu de la grotte la tombe que +le sage a ordonnée. Childéric ne put l'y placer +sans verser des pleurs; il contempla encore +cet ami qu'il alloit cesser de voir. O mort! +disoit-il, mort cruelle! déjà deux fois ma +main, innocemment coupable, t'a livré deux +victimes. O Gelimer! ô Talaïs! Le corps est +recouvert de gazon; à mesure qu'il disparoît, +la douleur du prince est plus violente. +Viomade place une large pierre qu'il a trouvée +près de la grotte, et qui recouvre la +tombe; il y grave ces mots:</p> + +<p class="center font90"><b>HONNEUR AUX MANES DE GELIMER.</b></p> + +<p>La nuit le surprit encore occupé à graver +cette inscription simple, et au point du jour, +armés de flèches, sur-tout de ce javelot qui +n'est, hélas! que trop cher à son triste possesseur, +ils vont quitter des lieux devenus si +funestes; mais ce ne fut pas sans adresser à +la tombe les plus tendres adieux. Childéric +salua les chênes et les hamadryades, remonta +sa petite colline, jeta sur chaque arbrisseau, +sur chaque fleur un regard attendri, redescendit +lentement ce petit sentier tortueux et +bordé de gazon. Ces lieux qui l'avoient vu +grandir, penser, aimer, lui retraçoient à-la-fois +<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> +tous les premiers mouvemens de son +ame. Il alla encore sur la tombe de Talaïs +porter des regrets et des fleurs, et ne quitta +sa retraite qu'après avoir payé à tous ces objets, +qui la lui rendirent si chère, le tribut +d'une juste douleur.</p> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE SEPTIÈME.</b></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h3>LIVRE HUITIÈME.</h3> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE HUITIÈME.</b></p> + +<p class="ni2 p2">Mérovée, trompé par Draguta, pleure et son fils et son +ami; tant de maux l'entraînent vers la tombe; il est +mourant, et l'armée qu'excite Egidius, demande un +chef. Elle le choisit, c'est Egidius; il doit recevoir le +commandement de Mérovée même; le jour est choisi +pour son triomphe, et l'armée s'assemble au champ +de Mars. Déjà Egidius va recevoir la lance et le bouclier. +Ulric aperçoit dans le lointain voler la poussière, +et distingue deux hommes à cheval; il croit +les reconnoître, il s'écrie. Childéric s'élance dans +les bras de son père, et Viomade presse les genoux +de son roi. L'armée en tumulte partage la joie +de son maître; on entoure, on écoute, on admire Childéric. +Egidius est oublié, et va cacher sa fureur. Mérovée +rentre dans la ville suivi de son fils, de son +ami, et de toute son armée. Il ordonne un pompeux +sacrifice, et Diticas, après la cérémonie, annonce +au peuple la fête du Guy, et ordonne de la +part des dieux de choisir le jour pour élever Childéric +sur le pavois; l'armée y consent avec transport, +et des prières solennelles terminent le sacrifice.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span></p> + +<h3>LIVRE HUITIÈME.</h3> + +<p class="p2">Tandis que Mérovée, plein de confiance +dans les paroles de l'oracle et dans les soins +d'un ami, attend avec une impatience mêlée +d'espoir, et compte les momens, Egidius +qui a obtenu des secours de Rome, et à qui +Odoacre, roi des Saxons, en promet de nouveaux +encore, augmente chaque jour son +parti. Il accuse déjà de lenteur le traître +Draguta; mais il est de retour, et se présente +aux yeux du roi, qui le voyant seul et accablé +d'une feinte douleur, se sent frappé, +prêt à mourir. Le Hun, les regards baissés, +le front abattu, restoit en silence. Oh! parle, +parle, malheureux! dit le roi, quoique je +ne t'entende déjà que trop. O père infortuné! +dit Draguta; écoutez ce triste récit.... Nous +arrivâmes sans accident jusqu'à l'habitation +de ma nombreuse famille; je retrouvai encore +mon père plein de force et de santé, je +lui avouai le motif de mon voyage; je l'instruisis +que je devois la vie à mon compagnon: +mais mon père en un moment détruisit +mes espérances.... il m'apprit.... ô +ciel!... il m'apprit qu'Attila, furieux de sa +<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> +dernière défaite, avoit fait massacrer tous +les prisonniers, sans en excepter votre fils. +Mon père m'assura l'avoir vu périr!... Je résolus +de n'apprendre cette affreuse nouvelle +à Viomade que lentement et avec précaution; +mais son zèle impatient hâta mon aveu. +Ah! comment vous peindre sa douleur? +jugez-en par les effets. Son sang déjà échauffé +par la fatigue d'une aussi longue route, s'enflamma; +une fièvre ardente le dévoroit: il +tomba dans un affreux délire, nous lui prodiguâmes +inutilement nos soins; tout-à-coup +la raison lui revint, et il me fit appeler. +Pars, Draguta, me dit-il, va porter +au roi, mon maître, ces tristes détails; +dis-lui que Viomade est mort de douleur, +porte-lui mes flèches, et donne-moi mes tablettes, +je veux y tracer un dernier adieu. +Mais tandis que je les lui présente... il expire +en nommant son roi.... Voici ses tablettes +et ses flèches.... Depuis long-tems +Mérovée n'écoutoit plus, et Draguta auroit +pu parler long-tems encore, sans être interrompu. +Le roi immobile et glacé, l'œil fixe +et l'ame suspendue, cessoit de le voir et même +de l'entendre; sa douleur trop vive avoit +comme anéanti tout son être, il ne la sentoit +plus. Ceux qui l'entouroient en furent +<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> +effrayés, sa blessure se r'ouvrit, il tomba +baigné dans son sang, on craignit pour sa +raison et pour sa vie; plus malheureux il +vécut, et se rappella tous ses revers. Draguta, +satisfait du succès de sa trahison, courut +en recevoir le prix. Egidius lui remit +la somme qu'il lui avoit promise, et le nomma +au grade dont il l'avoit flatté; mais sachant +que l'homme qui s'est déjà vendu au +crime est toujours prêt à se vendre de nouveau, +et à trahir celui qu'il a servi, il le fit +empoisonner dans un festin. Récompense +digne d'un traître.</p> + +<p>Egidius, délivré de ceux qu'il redoutoit le +plus, apprit avec une extrême joie, que la +santé de Mérovée laissoit peu d'espoir de le +conserver long-tems. La paix étoit loin de +disposer les Francs à se nommer un chef qui +pût remplacer le roi mourant, et les conduire +aux combats; mais Egidius annonçoit +toujours les Saxons, et le seul espoir des +batailles suffisoit pour enflammer ces Francs +valeureux. Ce bruit d'ailleurs n'étoit pas +sans fondement: Odoacre menaçoit Angers; +dans ce moment, attaqué lui-même par les +Visigoths, il ne songeoit qu'à se défendre; +mais il étoit facile de déterminer les troupes +à ne pas attendre l'ennemi, elles furent +<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> +assemblées tumultueusement et sans connoître +elles-mêmes la main qui les faisoit agir. +Bientôt l'air retentit de leurs murmures; elles +osèrent accuser le roi d'inaction, d'oisiveté, +et enfin demander à haute voix un chef et +la guerre. Mérovée mourant, ignoroit ces +clameurs séditieuses, mais il fallut l'instruire +du vœu de ce peuple barbare et insensé. Egidius +avoit été nommé au champ de Mars; il +devoit commander les armées sous les ordres +du monarque; de là au trône il n'étoit +qu'un pas; ce pas Egidius comptoit le faire +bientôt. L'armée, cruelle jusques dans ses +respects, voulut que l'ambitieux romain +reçût le commandement des mains du roi: +on choisit le jour le plus prochain, et les plus +hardis parmi les mutins se chargèrent de +porter au monarque le vœu du peuple. Ce +vœu pourtant n'étoit pas général; les guerriers +qui avoient marché contre les Romains, +se voyoient avec honte sous les ordres +d'un ennemi vaincu par eux. Mérovée +ne put, sans surprise, apprendre un choix +si humiliant pour les Français. Quoi, leur +dit-il, c'est le stipendiaire des Romains qui +va conduire mes guerriers! c'est celui à qui +j'ai enlevé la moitié des Gaules, qui va commander +les mêmes troupes qui l'ont renfermé +<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> +dans Soissons! N'est-il donc parmi +vous aucun soldat courageux, aucun général +vainqueur? Prêt à descendre vers la +tombe, accablé de douleur, aurois-je celle +de prévoir l'instant où mon peuple, libre +du joug romain, dont il fut délivré par les +Mérovingiens, ira de lui-même s'offrir à ses +ennemis? Ce discours jeta le désespoir dans +le cœur des braves qui l'entendirent; mais +il ne toucha point les rebelles, qui se retirèrent, +en suppliant respectueusement le +roi de consentir à paroître au champ de +Mars. Cette démarche révoltoit sa noble +fierté, affligeoit son ame; cependant le conseil +l'engagea à conserver par là l'apparence +du commandement, et quoique avec une +profonde tristesse, il s'y décida.</p> + +<p>Mérovée cependant ne tenoit plus à sa +grandeur; il n'avoit plus de fils à qui la +transmettre; il ne tenoit pas plus à la vie, +il n'avoit plus d'épouse, plus d'ami pour +l'embellir;... mais il chérissoit son peuple, +et aimoit sa gloire.</p> + +<p>Il parut ce jour que hâtoient les vœux +d'Egidius. On étoit dans le plus beau mois +de l'année, et le soleil fier d'éclairer le +monde, planoit du haut des airs, brillant et +couronné de ses rayons; les troupes déjà +<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> +revêtues de leurs armes qui étinceloient +frappées des feux du dieu du jour, se rendoient +au champ de Mars, et se livroient à +cette joie immodérée que cause toujours au +peuple un spectacle, quel qu'en soit l'effet +ou la cause. Mérovée parut entouré de ses +braves, qui pouvoient à peine contenir leur +indignation; il étoit sur un char traîné par +des taureaux superbes, revêtu de ses habits +royaux; la majesté de son visage n'étoit point +éteinte par la douleur dont il conservoit la +trace; son aspect noble et touchant émut +tous les cœurs; on voyoit tomber des yeux +des plus grands guerriers, ces pleurs qui honorent +le courage. Les cris de vive le roi! +ces cris si chers aux Français, se firent entendre, +et Mérovée, malgré les maux sans +nombre dont il étoit dévoré, ne les entendit +pas sans émotion; il sentit qu'il étoit +aimé, ce mouvement fut doux pour son +ame. Un trône élevé attend le roi; Egidius, +palpitant d'impatience et de joie, comptoit +les instans; agité d'une secrète inquiétude, +il voudroit encore presser son triomphe qui +s'apprête. L'armée se range en bataille, chacun +reprend son rang. Le roi monte sur son +trône; déjà on lui présente la lance et l'épée +dont il doit armer Egidius, déjà le perfide +<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> +romain enlève fièrement son casque, va le +remettre à Valérius, et pour la dernière fois +se prosterne devant le roi, qu'il se propose +de renverser; les braves détournent les yeux +d'un spectacle qui les désespère, l'armée +attentive observe un profond silence. Ulric +porte au loin ses regards,... un objet l'a +frappé, son cœur en est ému;... il fixe encore +ses yeux sur l'objet qui s'approche, il +ne s'est pas trompé!... S'élançant tout-à-coup, +repoussant Egidius, et paroissant au +milieu de l'armée... Soldats! arrêtez, arrêtez! +s'écria-t-il; voici Childéric; voici Viomade, +voici le fils du roi! et tombant aux +genoux de Mérovée: O roi! digne d'un si +grand bienfait, voilà votre fils... En croira-t-il +ce discours? ah! s'il en doute, ce doute +fera bientôt place à la plus délicieuse certitude. +Mérovée, à peine descendu de son +trône, voit sauter de cheval, légèrement à +terre, le plus beau des hommes, et sent dans +ses bras le plus tendre des fils; Viomade se +présente à son tour; Mérovée le presse contre +son cœur, l'armée partage l'attendrissement +et la joie de son maitre. La beauté, +dont l'empire est si prompt et si assuré, +leur parle déjà en faveur de Childéric; on le +presse, on l'entoure; Egidius est oublié, il +<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> +le voit, il le sent, pâlit de fureur, et frémit +de rage.... O traître Draguta! osoit-il +dire: c'est à présent qu'il regrette que la +tombe où il l'a précipité, le dérobe à sa vengeance. +Childéric se rend aux vœux du peuple, +impatient de le voir; il se mêle à l'armée. +Le tems qui a développé ses traits ne +les a point changés, mais son vêtement sauvage +donne à ce visage doux et riant, une +grace inconnue qui entraîne. Les Francs +admirent surtout sa belle chevelure blonde +et bouclée, ornemens des rois... Lui-même +reconnoît une foule de guerriers, il les +nomme, se rappelle leurs exploits, revoit +grands et hardis ceux qu'il a laissés enfans +comme lui; enfin il aperçoit le jeune et charmant +Eginard, le fils du brave Ulric, celui +qu'il aima dès le berceau; Eginard attendoit +un souvenir de son maître, il reçut les caresses +de son ami; Childéric parut transporté +de joie en le voyant; tant de marques de +sensibilité ravirent les cœurs. La mémoire +est sans doute le présent le plus magique +que le ciel puisse faire aux grands de la terre, +celui qui leur attire le plus d'amour. Quand +un regard est une faveur, un mot une distinction, +combien un souvenir honore! +combien cette marque de bienveillance flatte +<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> +le sujet qu'elle énorgueillit! O rois, qu'il vous +est facile d'être aimés, et d'être aimés avec +idolâtrie! O vous! qui entourés de la majesté +du trône, de ces rayons presque divins, paroissez +déjà à nos yeux si imposans et si fiers, +quand vous adoucissez pour nous cette effrayante +splendeur, que nous passons rapidement +du respect à l'amour! mais, hélas! +pourquoi ne suffit-il pas que vous soyez sensibles +pour nous rendre heureux? pourquoi +les rois bons, ne furent-ils jamais les bons +rois? pourquoi, enfant mutin et indiscipliné, +l'homme abuse-t-il de tout, et a-t-il +besoin d'un frein sévère?</p> + +<p>Le retour de Viomade n'est pas moins +cher à l'armée; ce brave qui a combattu tant +de fois au milieu de ces rangs, et dont on +déploroit la mort, lui est rendu. Les soldats +veulent connoître par quels miraculeux événemens +le prince a disparu, comment Viomade +l'a retrouvé; chacun l'interroge, il +répond: ce qu'il dit vole de bouche en bouche; +le jour se passe tout entier dans ce désordre +heureux. Childéric s'est rapproché +plusieurs fois de son père, de ce tendre +père, qui le contemple avec cette joie paternelle +que son cœur ne peut contenir; il +croit, lorsqu'il sourit, revoir Aboflède, il +<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> +croit l'entendre, c'est sa voix douce et persuasive. +Egidius, qui n'a pu détourner l'attention +du peuple des objets qui le captivent, +va cacher sa honte auprès d'Egésippe qu'il +adore; et le roi, accompagné de son fils, reprend +le chemin de Tournay. Viomade, entouré +des braves, suit le char royal, et le +roi rentre dans son palais, aux acclamations +générales. En revoyant sa famille, chacun +raconta ce dont il avoit été témoin, ce qu'il +avoit entendu. Childéric, si visiblement protégé +par les dieux, échappé miraculeusement +aux barbares, après avoir vécu dans +les forêts; Childéric, si sensible à l'amitié, +si beau sous ces vêtemens de peau d'ours, +armé de ses flèches légères, et porteur du +javelot; Childéric enfin étoit l'objet de tous +les discours; déjà on l'aimoit, déjà on l'élevoit +en pensée sur le pavois; le peuple se +précipite en foule par-tout où il porte ses +pas; plus il se montre, plus on est impatient +de le voir encore. Amiens, cette première +capitale de la France, supplia Mérovée de +revenir dans ses murs; il y consentit, et fier +de son bonheur, il accompagna Childéric +dans les différentes villes où il se fit voir aux +peuples, charmés de sa présence. Childéric +avoit déjà quitté les vêtemens qu'il portoit +<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> +dans les bois, et revêtu ceux d'un guerrier +français; tous deux le parent également, et +cette main qui lançoit adroitement la flèche +de Bélénus, brandit avec grace la lance de +Mars. Le casque brille sur ce front rempli +de candeur, ses yeux si beaux en paroissent +plus fiers, et les boucles blondes, qui voltigent +autour du casque, mêlent leurs ondulations +à l'éclat guerrier des armes; c'est +ainsi que le jeune prince paroît formé pour +la gloire et pour l'amour.</p> + +<p>Mérovée, impatient de connoître à quels +événemens il devoit le retour inespéré d'un +fils et d'un ami, n'avoit pas attendu si long-tems +pour s'en instruire; dès le soir même +de leur arrivée, il avoit interrogé Viomade +et son fils. Mérovée admiroit moins les circonstances +extraordinaires du récit de Childéric, +que la vivacité, l'éloquence de ses +discours. Ce n'étoit point le farouche élève +de la nature, le sauvage enfant du désert qui +s'exprimoit, mais un prince noble et rempli +de grace, qui développoit à ses yeux une +ame pure, des sentimens délicats, des pensées +sublimes. Malgré tous les maux que lui +a causés Gelimer, le roi sent combien il doit +révérer la mémoire de l'homme vertueux, +qui a semé dans le cœur du prince de si +<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> +précieux principes, et il adresse à son ombre +un pieux hommage. Ce n'est point assez +encore, Mérovée ordonne un pompeux sacrifice +pour remercier les dieux protecteurs +de son fils; mais il ordonne aussi qu'il soit +célébré en l'honneur de Gelimer. Les Bardes +consacrèrent dans leurs vers sa vie sublime +et sa mort généreuse: c'est ainsi que son +histoire, transmise d'âge en âge, nous est +parvenue.</p> + +<p>Le jour fixé pour le sacrifice, Diticas le +célébra selon l'usage accoutumé. Après la +cérémonie, il monta sur une élévation triangulaire, +dont chaque côté portoit un des +noms des trois plus puissans dieux des +Druides, Teutatès, Taranis, Esus: de +cette élévation, il félicita le roi, loua Viomade, +et versa sur le prince l'eau lustrale. +Mais alors, prenant une voix terrible, et que +l'armée crut être celle des dieux mêmes, il +reprocha aux Francs d'avoir douté du retour +de Childéric, quoique lui-même, inspiré du +divin esprit, le leur eût annoncé; il leur reprocha +d'avoir cru les perfides paroles d'un +traître, de préférence à celles des oracles, +dont lui-même avoit été l'interprète; il les +menaça du courroux céleste, lança l'imprécation +<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> +contre ceux qui vouloient confier le +commandement à Egidius; annonça les ténèbres +éternelles, fit trembler les soldats, +par-tout ailleurs intrépides, et qui, prosternés +devant le ministre d'un dieu terrible, +se croyoient déjà précipités dans les abîmes +du monde. Diticas voyant la consternation +générale, s'arrêta, puis d'une voix plus +douce, conjura les dieux de s'apaiser, et +s'adressant encore au peuple muet et effrayé, +il lui promit de ne pas quitter le pied des +autels sans avoir obtenu leur pardon. Je vous +annonce, ajouta-t-il, que je célébrerai, la +sixième lune du solstice d'hiver, la fête du +Guy de chêne, cette fête si chère à vos cœurs, +et qui est toujours suivie d'une heureuse +année; que ce jour soit beau pour tous les +Francs, que ce jour soit consacré par tout +ce qui peut le rendre auguste, qu'il répare +vos fautes et assure votre bonheur, qu'il +soit enfin le jour choisi pour donner à Mérovée +un successeur, et la récompense de son +courage et de ses vertus; enfin, qu'en sortant +de la cérémonie qui vous réconciliera tous +avec vos dieux outragés, nous volions au +champ de Mars élever Childéric sur le pavois: +puisse-t-il, sous l'exemple du meilleur des rois, +<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> +apprendre long-tems encore à gouverner!... +Est-ce là votre volonté, reprit Diticas, +Francs, acceptez-vous ce que je vous propose? +Depuis son arrivée, Childéric étoit +l'amour de tout le peuple; l'offre de Diticas +étoit déjà le vœu de l'armée, le consentement +fut général. Diticas promit qu'à ce prix les +dieux seroient satisfaits, et congédia l'armée; +le roi quitta aussi le bois sacré, et +se retira rempli de reconnoissance envers +les dieux, leur demandant encore de prolonger +sa vie, jusqu'à l'instant où il auroit +vu élever sur le pavois ce fils qu'il aimoit, +chaque jour, avec plus d'ardeur. +L'heureux Viomade jouissoit du bonheur de +son roi, du fruit de ses travaux, de la reconnoissance +du jeune prince, et de l'estime +de toute la France, récompense méritée, +mais la seule digne de ce cœur généreux.</p> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE HUITIÈME.</b></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h3>LIVRE NEUVIÈME.</h3> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE NEUVIÈME.</b></p> + +<p class="ni2 p2">Egidius espère encore. Mérovée, ranimé par le bonheur, +retrouve des forces momentanées, et instruit son fils +des devoirs des rois. La fête du Guy est célébrée, et +après la cérémonie, le grand prêtre, suivi du roi, du +prince, des braves et de l'armée, se rend au champ +de Mars. Fureur d'Egésippe. Elle vole au champ de +Mars. Trouble de Childéric à la vue de la belle romaine. +Premiers mouvemens d'un amour extrême. Egésippe +voit son triomphe et se promet une grande vengeance. +Viomade lit dans le cœur du jeune prince, et s'afflige; +il essaie en vain de l'éclairer. La fête est achevée; Childéric +n'a vu qu'Egésippe, et ne songe qu'à elle. Mérovée +s'affoiblit et expire dans les bras de son fils. Il est +regretté de tous les Francs; son corps est réuni à celui +de la reine Aboflède. La douleur de Childéric est vive +et constante. Il paroît même oublier Egésippe. La +gloire l'entraîne encore loin d'elle; il combat Odoacre, +il est vainqueur; et prêt à rentrer dans Tournay, +il est reçu par Egésippe, qui, entourée des épouses +des guerriers, porte comme elles des couronnes aux +vainqueurs. Une fête superbe attend le roi. Egésippe +y développe autant d'art que de charmes; la nuit +se passe dans les jeux, et Childéric, entièrement +livré à l'amour, ne quitte Egésippe qu'avec effort et +plein du désir de la revoir. Il évite tout entretien +avec Viomade. Le brave désespéré se tait; le sommeil +fuit l'un et l'autre.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span></p> + +<h3>LIVRE NEUVIÈME.</h3> + +<p class="p2">La fête du Guy étoit la plus agréable aux +Francs; l'année où l'on pouvoit le découvrir +étoit ordinairement abondante; le peuple, +loin de voir dans cette fertilité une suite +naturelle des combinaisons du tems et des +saisons, la croyoit au contraire un effet +particulier attaché à la religieuse cérémonie. +Egidius espéroit en vain s'opposer à cette +journée redoutable; il lui reste des partisans, +de l'or, une armée; le prince est jeune +et sans défiance, son cœur s'ouvre facilement +à l'amitié, il est ardent et sensible; +Egidius compte sur ses ressources, se flatte +encore, et va cacher dans Soissons son inquiétude +et ses espérances, après avoir dispersé +et instruit de nouveau tous ceux dont +il connoît l'adresse, l'intrigue, la fidélité et +les moyens.</p> + +<p>Mérovée, pour qui le bonheur est une +nouvelle source de vie, a retrouvé ses forces +épuisées; il sent que ce nouvel effort du +flambeau prêt à s'éteindre, ne fera qu'en +<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> +hâter la fin, et il profite de ses derniers instans +pour instruire son fils de ses devoirs +si pénibles et si grands; de l'état de son +royaume, de ses ressources, et des imperfections +du gouvernement. Childéric s'étonne +que l'autorité royale ait tant de bornes. +Ce n'est pas ainsi que commande l'empereur +à Pékin, il s'en indigne; cette dépendance +du trône, qui s'oppose à la force +du gouvernant en la divisant, à sa paix intérieure +en multipliant les pouvoirs et les +volontés, irrite son génie et son ame. Mérovée +essaie en vain de lui faire sentir que +ces lois, suite d'un établissement encore +peu assuré, ont été nécessaires; Childéric +a peine à y soumettre sa raison, encore +moins son cœur. Gardez-vous, disoit Mérovée, +de tenir vos peuples dans une longue +paix, ils tourneroient leur activité contre +vous et contre eux. Vos troupes, par-tout +triomphantes, remplissent de terreur leurs +ennemis. Profitez de l'instant que vous ménage +la victoire. Le meurtre d'Aëtius, la +mort de Valentinien, celle de Maximus, les +ravages de Genseric, la division des chefs +de l'empire, l'ignorance de leurs généraux, +l'expérience et les victoires des vôtres, les +<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> +revers qui ont découragé vos ennemis; +tout enfin vous dit de combattre. Tournez +d'abord vos armes contre Odoacre; réduisez-le +à une retraite prompte; attaquez-le avant +qu'il ne soit reposé de ses combats; chassez-le +des îles de la Loire; repoussez les Allemands +qui se préparent à envahir les Gaules; chassez +les Romains loin de vous, et étendez +votre royaume sur l'Oise et la Seine: ensuite +soyez législateur; car les sages lois font +plus pour le bonheur des peuples que les +grandes conquêtes.</p> + +<p>Ainsi parloit Mérovée, et Childéric, impatient +de se distinguer aussi, attendoit la +saison guerrière pour marcher contre les +Saxons; mais l'hiver commençoit à peine, +et il falloit qu'il s'écoulât tout entier. La fête +du Guy devoit se célébrer, et Childéric devoit +être élevé sur le pavois. Ce jour mémorable +que redoute Egidius, paroît enfin, +et déjà l'entrée du bois est remplie d'un +peuple immense; toutes les prêtresses +avoient le droit d'assister à ces fêtes; mais +les vierges s'y distinguoient par leur voile et +les apprêts de la cérémonie, qui n'étoient +confiés qu'à elles. Le grand prêtre, revêtu +de ses plus magnifiques habits d'un lin +<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> +éclatant et parsemé d'or, couronné de +feuilles de chênes, parut au milieu des +vierges qu'entouroient les prêtresses et les +Druides; la foule sainte marche pompeusement +jusqu'à l'arbre possesseur du Guy +sacré. Diticas, soutenu par ses Druides, +monte sur l'arbre, grave sur son tronc et +sur deux de ses plus belles branches, le nom +des dieux; alors, recevant des mains d'une +des vierges, la serpe d'or destinée à couper +le Guy, il chante plusieurs fois ces paroles +que répètent les vierges, les prêtresses, les +Druides, et toute l'armée:</p> + +<p class="center font90"><b>AU GUY L'AN NEUF.</b></p> + +<p>Ensuite il coupe le Guy, que les vierges reçoivent +dans le sagum blanc qu'elles tiennent +étendu. Le grand prêtre redescendu, +plonge le Guy dans l'amula rempli d'eau, et +prenant l'aspersoir des mains virginales qui +le lui présentent, il répand au loin l'eau +lustrale. Le peuple croyoit alors être délivré +de tous maux, et surtout des sortiléges qu'il +redoutoit beaucoup.</p> + +<p>Cette cérémonie eut lieu l'an 458, la +sixième lune du solstice. A peine fut-elle +terminée, que Diticas promit aux Francs +<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> +les bienfaits du ciel, et marcha vers le champ +de Mars, suivi des Druides et de toute l'armée. +Mérovée, toujours languissant, fut +transporté sur un brancard formé de lances +croisées et de drapeaux conquis. Ce moment +étoit le plus beau de sa vie; il remercioit +les dieux de l'en avoir rendu témoin, et +jetoit un regard satisfait sur le sceptre qu'il +alloit déposer dans de si chères mains.</p> + +<p>La renommée, toujours prompte à parler +des rois, a déjà porté le désespoir et la fureur +dans l'ame d'Egésippe. L'altière romaine, +venue dans les Gaules pour retrouver +Egidius qu'elle aime, et à qui sa main +est promise, avoit espéré le trône, et ne peut +voir sans une secrète rage le jour qui doit +le lui ravir. Elle habitoit un château près de +Tournay, et c'étoit pour servir son amant +qu'elle ne l'avoit pas rejoint. A une rare et +majestueuse beauté, Egésippe joignoit un +esprit adroit, un caractère violent, mais +dissimulé. Eloquente, elle séduisoit par ses +discours ceux qui échappoient à ses charmes; +habile à lire dans les cœurs, prompte à changer +de formes, elle empruntoit jusqu'au caractère +même de ceux qu'elle vouloit subjuguer, +sûre de les vaincre. Egidius ne devoit +<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> +ses partisans qu'aux graces ou à l'adresse de +son amante; elle seule avoit entraîné les volontés +en charmant les cœurs. Le retour de +Childéric avoit déjà détruit une partie des +espérances de l'ambitieuse; le jour qui va +le couronner les anéantit; elle voue une +éternelle haine à cet ennemi, qu'elle ne connoît +pas encore. Tout-à-coup, un vague espoir +de vengeance la ranime; elle ordonne +que son char soit attelé, elle-même conduira +ses coursiers dociles et impatiens; elle +sera témoin de cette fête, dont la seule pensée +l'enflamme de courroux; elle monte sur +le char léger, qu'entraînent rapidement +deux chevaux superbes; debout, elle tient +les rênes, et s'élance vers le champ de Mars. +Telle étoit Diane avant qu'Endimion eût touché +son ame, et avant que l'amour eût adouci +son sourire.</p> + +<p>L'auguste cérémonie étoit commencée, +et Childéric élevé sur le pavois; une brillante +couronne ornoit sa tête, le manteau +royal étoit attaché sur ses épaules, un riche +baudrier ceignoit sa taille élégante; il tenoit +en main le javelot, sceptre de Pharamond, +et que l'amitié sanctifia si cruellement. La +joie prêtoit à ses traits nobles et réguliers, +<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> +un nouvel éclat; la reconnoissance, plus de +douceur: il promenoit sur toute l'armée ses +regards attendris; on voyoit dans ses yeux +tout ce qui se passoit dans son cœur; il étoit +beau de ses traits, de sa jeunesse et de son +ame... Egésippe le voit, s'étonne, et le hait +encore davantage; plus elle le trouve supérieur +à son amant, plus sa jalouse envie s'en +accroît; elle fait le tour de l'enceinte, y pénètre, +et vient se placer en face du pavois. +Le murmure qu'excite son audace, se change +en admiration; Childéric l'aperçoit et rougit, +il la regarde, il pâlit et chancelle. Egésippe +jouit de son triomphe, un léger sourire +l'embellit. Ce n'est pas une ame pure et neuve +encore, qui pourroit échapper à sa beauté; +sur son front, d'une éclatante blancheur, +sont tressés des cheveux d'ébène que réunissent +des liens de pourpre et d'or; ses yeux +fiers et indifférens commandent l'amour; +cette bouche fraîche et vermeille laisse entrevoir +les plus belles dents, et ce col d'albâtre, +qui porte avec grace cette tête magnifique, +s'entoure de ces riches parures qui +n'ont jamais frappé les regards du jeune +prince, accoutumé aux sauvages couronnes +de Talaïs; une légère tunique blanche, serrée +<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> +d'une riche ceinture, couvre des charmes +qu'elle laisse deviner; un manteau de pourpre, +et qu'agite les vents, flotte avec grace +autour de sa taille majestueuse. Jamais une +semblable divinité ne parut aux yeux du +jeune monarque; il ne peut les en détacher, +oublie le pavois, le trône et sa grandeur. +Viomade, qui près de son maître et heureux +comme lui, suit tous les mouvemens du +jeune roi, a vu le trouble qu'excitoient en lui +les charmes d'Egésippe; il a senti avec effroi +tout ce que sa fatale beauté prenoit d'empire +sur un cœur ardent et tourmenté du +besoin d'aimer. Viomade sait que l'on ne +s'oppose qu'en vain à l'amour, qu'il s'irrite +même des obstacles, qu'enfant léger des +désirs, il meurt avec lui trop souvent, dès +qu'ils sont satisfaits, mais qu'il s'enflamme +par la résistance. Cependant le caractère et +l'ambition d'Egésippe, effraient Viomade; +il n'ose inquiéter le roi de ses tristes réflexions, +et les renferme dans son cœur. La +cérémonie s'est achevée, Childéric est descendu +de dessus le pavois; rappelé à lui-même +par le mouvement qui se fait autour +de lui: Soldats, dit-il, je jure de vivre pour +vous aimer, et de mourir, s'il le faut, pour +<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> +vous défendre. Volant alors vers le roi, se +jetant à ses genoux, ôtant promptement +la couronne de dessus sa tête, et la plaçant +sur celle de son père: Grand roi, dit-il, +portez la long-tems pour le bonheur des +Francs et pour le mien. Détachant de même +son manteau et toutes les marques extérieures +de la royauté, il se revêtit de l'armure +d'un simple soldat, et prenant des +mains d'un d'entre eux le brancard qu'il portoit +à l'aide de plusieurs autres, le jeune +roi marcha chargé d'un fardeau glorieux et +cher, de son auguste père. Le peuple versa +des larmes, Viomade adoroit son jeune maître, +Ulric ne pouvoit retenir son admiration, +tous les braves vouloient mourir pour +lui. O sensibilité! premier et précieux don +que Dieu fit à l'homme dans un jour tout de +bienveillance, source des douces larmes et +des plaisirs parfaits! ô bien de l'ame et +charme de la vie! pourquoi le méchant +peut-il abuser de votre abandon, emprunter +vos traits et déchirer le cœur que vous lui +ouvrez?</p> + +<p>De retour au palais, où s'apprête un somptueux +festin, Childéric paroît distrait et +rêveur; ses regards inquiets s'égarent sans +<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> +espoir: Viomade sait ce qu'ils cherchent +vaguement; il croit qu'en ôtant l'espérance +au prince, il arrêtera ce sentiment dès sa +naissance; il ne connoît pas encore le cœur +brûlant de Childéric, il ne sait pas que l'amour +espère, malgré l'amour même. Enfin +s'étant approché du jeune roi, il le félicita +sur les événemens du jour, et celui-ci lui +répondit avec grace, que c'étoit lui surtout +qu'il falloit en féliciter, puisque ce jour étoit +son ouvrage. Avez-vous pu remarquer, continua +Viomade, votre superbe ennemie, +l'ambitieuse Egésippe, l'amante et bientôt +l'épouse d'Egidius? son adresse vous eût enlevé +le trône sans votre retour. Que de haine +remplissoit ses yeux à votre aspect! que de +courroux éclatoit dans ses regards!... Childéric +rougit, et se tut; la haine, il ne l'a jamais +conçue, et cependant il sent qu'il peut +haïr Egidius. Le prince, agité de ce qu'il +apprend comme de ce qu'il éprouve, tombe +dans une profonde rêverie; Viomade seul +en connoît la cause, et cherche à l'en distraire +par son entretien, par le chant des +Bardes, et en lui présentant tour-à-tour les +braves dont il reçoit l'hommage. Childéric +se rappelant Eginard, s'approche avec respect +<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> +du roi, et lui demande de vouloir bien +admettre ce jeune soldat au rang des braves. +Mérovée y consent avec joie; c'étoit récompenser +Ulric dans ce qui lui étoit le plus +cher; il avoit encore d'autres fils plus jeunes +qu'Eginard, qui touchoit à sa vingtième année, +et qui joignoit au courage d'un Français, +la gaieté, les graces, la franchise et la +légèreté de sa nation. Eginard avoit des yeux +spirituels, un sourire fin, la fraîcheur de +son âge, une taille élégante, dansoit, chantoit, +montoit bien à cheval, se battoit encore +mieux, aimoit, plaisoit surtout, et paroissoit +s'attacher plus sérieusement à la +tendre Grislidis, fille de Mainfroy. Ulric apprit +de Mérovée l'honneur qu'alloit recevoir +son fils; il s'empressa de le chercher, de le +présenter lui-même à Childéric, qui le conduisant +aux pieds du roi, remit au monarque +la lance et le bouclier dont il devoit armer +Eginard. En vain Mérovée se défendit-il +de recevoir les hommages, en vain pressa-t-il +Childéric d'armer lui-même son ami.—Non, +non, répondit le jeune prince, ce n'est +pas à ce bras sans gloire qu'appartient un +tel avantage; faites plus, ô mon père! dit-il +en se jetant à genoux, acceptez mes services, +<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> +que je sois du nombre de vos plus +dévoués sujets; si je n'ai pas encore, comme +eux, l'honneur d'avoir vaincu sous vos ordres, +je vous porte un cœur aussi fidèle que +le leur... Mérovée, attendri de ces marques +de respect et d'amour, ne put refuser à son +fils une demande si modeste; il le reçut avec +les cérémonies accoutumées, ainsi qu'Eginard, +et tous deux se tenant par la main, +allèrent embrasser les compagnons d'armes, +parmi lesquels ils venoient d'être admis. +Depuis ce jour, Childéric ne parut à la cour +du roi que comme les autres braves, n'accepta +aucune distinction, refusa tout autre +hommage, et fut le plus empressé comme +le plus respectueux de tous. Ces soins cependant +ne pouvoient distraire entièrement +sa pensée de la superbe romaine; l'ambition +qui l'a séduite n'étonne pas le prince, elle +est faite pour le trône, se disoit-il. Ah! qui +n'obéiroit à ses lois?... Mais cette couronne +qu'elle envie, ne puis-je pas la lui promettre, +la lui donner?... Elle aime, hélas! elle aime +l'heureux Egidius! Et qu'importe un trône, +quand on aime? Childéric, depuis l'instant +où Viomade lui a parlé d'Egésippe, craint +tout entretien avec lui; il redoute d'entendre +<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> +encore nommer Egidius, il craint d'entendre +redire ce qu'il s'efforce d'oublier. +Eginard, plus jeune, sera sans doute moins +sévère; mais Eginard est l'ennemi du nom +romain, il connoît les séductions de l'ambitieuse, +il aime trop son maître pour ne +pas haïr Egésippe, et Childéric voyant tant +de cœurs irrités contre ce qu'il aime, sent +l'amour l'enflammer davantage encore; il +croit se devoir à lui-même de venger +au fond de son ame l'objet de son délire; il +cherche en vain à la voir: renfermée dans +son château, elle médite en secret et espère +encore, rien ne la désarme, et ce jeune roi, +dont on lui redit les actions modestes et +généreuses, ce prince, paré de tant de vertus, +n'est pour elle qu'une victime qu'elle +veut immoler à son ambition et à son +amant.</p> + +<p>Le bonheur sembloit retenir encore l'ame +fugitive de Mérovée; mais la mort réclamoit +sa proie, et il sentoit sa fin s'approcher. +Childéric n'entrevoyoit ce moment qu'avec +une vive douleur; les braves, désolés, le +voyoient approcher avec effroi. Mérovée +seul étoit tranquille, et attendoit la mort +comme le repos de la vie: il prioit souvent +<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> +Viomade de conserver à Childéric l'amitié +qu'il avoit eue pour lui-même, le conjuroit +de l'éclairer de ses conseils, de l'environner +de sa prudence; il adressoit la même demande +à Ulric, il recommandoit à son fils +de voir en Viomade un second père. Childéric +à genoux pressoit tendrement les +mains glacées du roi, prioit les dieux de le +lui conserver encore; mais il s'éteignit dans +ses bras, dans ceux de Viomade qui couvrirent +de pleurs ce corps inanimé. La douleur +fut générale, le deuil éclatant et sincère. +Grand guerrier, roi juste, homme sensible, +Mérovée, craint et admiré des ennemis, étoit +encore le père aimé de ses sujets. C'est à la mort +d'un roi que l'on juge tout-à-coup son règne; +la crainte ne retient plus la vérité, l'ambition +ni l'intérêt ne dictent plus la flatterie, +l'envie même ne distille plus son venin, +toutes les passions qu'excitoit la grandeur +expirent avec elle, l'auguste renommée plane +sur la tombe. O rois! mortels comme les +sujets qui vous sont soumis, méritez que la +reconnoissance éternise votre glorieuse mémoire; +écoutez ce peuple entier qui chante +encore: <i>Vive Henri quatre!</i></p> + +<p>De vifs regrets, une profonde douleur, +<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> +le respect le plus pur, éloignent du cœur +du nouveau roi toute idée étrangère à son +auguste père. Ses restes sacrés sont réunis à +ceux d'Aboflède; tous les derniers ordres qu'a +donnés Mérovée sont exécutés; Viomade +et tous les braves conservent leur rang auprès +du trône et du souverain: quand Mérovée +n'est plus, il gouverne encore. La +gloire, rivale de l'amour, va entraîner Childéric +loin des piéges que lui prépare Egésippe. +Joint à Trasimond, roi des Visigoths, +il marche contre Odoacre. Ses premières armes +furent heureuses, il fit des prodiges de +valeur, ménageant ses troupes, s'exposant +le premier, cherchant sans cesse l'ennemi, +et rencontrant par-tout la victoire; il ramena +son armée triomphante, et fière de son général. +Près de Tournay, un groupe charmant +attendoit les combattans; c'étoient leurs +épouses, leurs filles, leurs sœurs, celles qui +leur étoient promises. Elles portoient des +branches de lauriers, des couronnes, semoient +des feuillages sur les pas des vainqueurs, et +voloient au devant d'eux. Parmi cette troupe +aimable, on distinguoit sans peine la ravissante +Egésippe; tel brille le lys audacieux +au milieu des fleurs d'un parterre. Childéric, +<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> +à sa vue, sentit renaître tous ses premiers +feux; mais que devint-il, dans quel délire +s'égara son ame, dans quelle région divine +crut-il être transporté, lorsqu'Egésippe, imitant +ses compagnes qui offrent leurs dons +aux guerriers, lui présenta, à lui-même, une +simple couronne de feuillage, en lui disant: +O roi des Francs! recevez-la, puisque vous +la méritez. Tremblant d'amour, éperdu, +le roi reçoit la couronne des belles mains +qui la lui présentent. Oh! combien il la préfère +à celle qu'il tient de la fortune! Une fête +charmante étoit préparée dans le château de +l'enchanteresse; elle invite le roi à s'y rendre, +ainsi que ses braves et les généraux. +Childéric accepte avec empressement, et suit +la belle romaine, qui le conduit dans un jardin +décoré, où plusieurs tables sont dressées; +des instrumens se font entendre; les +Bardes chantent la gloire du jeune roi; on +danse; à l'heure du festin, cent flambeaux +remplacent le jour; au parfum des fleurs, +s'unissent les parfums d'Arabie, brûlant dans +des cassolettes embrasées. Egésippe, ornement +de ces beaux lieux, s'est entourée, +sans les craindre, des plus belles comme +des plus jeunes compagnes qu'elle a pu réunir; +<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> +aucune ne l'efface: on admiroit pourtant +la voluptueuse langueur de Grisledis, +la taille parfaite de Lantilde, les cheveux +d'un blond argenté d'Ingonde, les graces +innocentes d'Astregilde, la danse légère d'Amalasuinte; +mais Egésippe réunissoit tous +ces charmes, dont un seul suffisoit pour être +belle.</p> + +<p>A la table, placée près celle du roi, sont +assis ses généraux; de l'autre côté sont ses +braves; Viomade, Ulric et Mainfroy occupent +les premières places; Amblare, Arthaut, +Recimer, l'aimable Eginard, tous jeunes et +courageux, sont placés au dessous, le roi est +seul au milieu des dames, qui s'empressent +de le servir; le vin d'Italie remplit les coupes +dorées; les vieux généraux, couverts de +lauriers et de blessures, retrouvent une +nouvelle gaieté et l'oubli des ans dans les +dons de Bacchus; la joie, ame des festins, +ranime les yeux et les discours. Mais Childéric +n'a vu que la maîtresse de ces lieux +charmans; l'art qu'elle emploie pour le séduire +étoit inutile, il suffisoit qu'elle se laissât +admirer. Le jeune roi, dans toute la simplicité +d'un cœur qui s'ignore, ne sait ni +taire, ni contraindre, ni exprimer ce qu'il +<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> +éprouve; l'amour est dans ses yeux, dans +son air, dans ses discours, dans ses mouvemens, +il embrâse tout son être. Egésippe a +reçu sans courroux, mais avec un trouble +adroit, l'aveu répété qu'elle brûloit d'entendre. +Childéric n'a point recours aux sermens; +mais qui peut douter de la vérité de ses paroles? +leur désordre, l'expression de sa douce +et tendre physionomie, l'oubli entier de tout +ce qui n'est pas celle qu'il aime, cet empressement +qui ne connoît plus la prudence, +tout peint à Egésippe son empire, et l'assure +de sa puissance. Viomade n'a point partagé +les plaisirs de cette soirée décisive; il voit +les dangers du roi, il s'afflige, et l'adroite +romaine interprète ses regards, qu'elle suit +comme malgré elle. Viomade étoit là comme +une seconde conscience, à laquelle elle ne +pouvoit échapper. Souvent elle fixoit ses +yeux sur lui avec une espèce de terreur; mais +sûre enfin de son triomphe, ne redoutant +plus rien de sa prudence ni de ses conseils, +elle porta sur lui des regards satisfaits et menaçans. +Viomade les entendit, n'osa leur répondre, +et conjura les dieux de l'inspirer.</p> + +<p>En vain la nuit devoit terminer des jeux, +dont la ruse et l'amour mettent les instans +<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> +à profit; ils se prolongent encore, et Childéric +s'étonne que le jour ose interrompre +une si belle nuit. Il faut la quitter, celle qui +captive toute son ame; il faudra vivre loin +d'elle des heures entières, des heures qui +d'avance effrayent le roi; ses adieux sont +aussi pénibles que s'il craignoit de ne la revoir +jamais. Il part enfin, suivi de ses compagnons +d'armes; rentré dans son palais, il se hâte +de se mettre au lit, pour échapper à Viomade +qui ne le quitte point, et couche dans sa +chambre royale, comme du vivant de Mérovée. +Childéric feint de dormir, pour éviter +tout entretien, et le brave qui sent lui-même +combien ce qu'il a à dire est inutile, +soupire et se tait. Comment persuader au +prince, ce dont lui seul est convaincu, qu'Egésippe +le trompe? Comment se flatter qu'il +croira une vérité si cruelle, prononcée par +lui, de préférence aux doux mensonges dont +elle l'enivre elle-même? Mais comment le défendre +d'un si dangereux ennemi? Voilà ce +que Viomade ne peut décider, ce qui l'agite +et lui ravit le repos. Il sait trop, hélas! qu'Egésippe +n'aime point le roi; il n'a vu, dans +sa conduite, qu'un manége adroit, le désir +et l'orgueil de plaire, non ce trouble de l'ame +<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> +qui s'accroît de celui qu'il fait naître. Childéric +est trop jeune, trop ignorant encore +de tout ce qui tient à l'art, trop amoureux +sur-tout pour s'en douter; il s'est enivré d'espérance; +Egésippe elle-même auroit peine +à la lui ravir. Oh! combien la prévoyance +stérile de Viomade le désespère!</p> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE NEUVIÈME.</b></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h3>LIVRE DIXIÈME.</h3> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE DIXIÈME.</b></p> + +<p class="ni2 p2">Childéric a moins de confiance en Viomade. L'Empire +d'Egésippe s'étend chaque jour. Valérius est reçu +parmi les braves. Mécontentement du conseil. Ulric +est dépouillé du champ qui lui appartient. Murmures +du peuple. Egésippe l'excite, et s'en plaint au +roi qu'elle irrite. Elle accuse Ulric, il est chargé +de fers. L'armée se soulève. Viomade l'appaise et obtient +du roi la liberté d'Ulric. Crime de Valérius +impuni. Fureur du peuple. Egésippe en profite pour +accuser Viomade. Les injustices se multiplient. Le +roi propose un impôt, le conseil s'y oppose; le peuple +le rejette et s'irrite. Egidius travaille les esprits. +Egésippe, par ses artifices, charme et égare Childéric. +Elle obtient enfin l'exil de Viomade.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span></p> + +<h3>LIVRE DIXIÈME.</h3> + +<p class="p2">Cependant le partage du butin, les rangs +à accorder après la victoire, l'assemblée générale +du peuple occupèrent fortement le +jeune monarque. Il consultoit Viomade avec +respect, suivoit ses avis, mais n'avoit plus +en lui cette confiance abandonnée, qu'un +seul secret altère, et qu'il eût si bien méritée. +Les paroles de Viomade contre Egésippe +ne s'effaçoient point du souvenir du roi; et +quoiqu'il cessât de les croire, il renonçoit +même à désabuser Viomade, et à défendre +celle qu'il aimoit, dans la crainte de l'entendre +l'accuser de nouveau. Cependant il la +voyoit sans cesse, et loin d'elle il s'en occupoit; +c'étoit pour lui plaire qu'il n'attaquoit +point Egidius: Viomade ne cessoit de l'inviter +à le chasser de la Champagne, de Soissons, +enfin, de bannir loin de lui cet ennemi +trop voisin: retenu par les charmes d'Egésippe, +par la crainte d'une éternelle séparation +dont elle le menaçoit, il n'écoutoit ni +Viomade ni ses braves. A sa prière même, +<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> +Valérius, jeune romain qu'elle avoit présenté +au roi, fut admis dans son conseil secret +et parmi ses braves. Jamais un étranger +ne devoit obtenir un tel honneur; les murmures +furent sans effet; Viomade osa s'élever +avec force contre cette infraction aux +lois. J'en renverserai bien d'autres, lui dit +fièrement Childéric. Viomade, blessé au +cœur, sortit du conseil, Ulric l'imita; Valérius +fut armé des mains du roi. Valérius, +à un caractère faux et intriguant, joignoit +l'adresse d'un courtisan et des mœurs corrompues. +Egésippe l'employoit avec succès, +quand elle avoit besoin d'un secours artificieux; +elle le plaça auprès du monarque, +moins encore pour l'environner, que pour +épier Viomade qu'elle redoutoit, que pour +être instruite des délibérations du conseil. +Valérius lui fit part de la réponse de Childéric +à Viomade; du mécontentement du +brave, de celui d'Ulric, et ces heureux commencemens +la flattèrent d'un succès plus +prompt qu'elle ne l'avoit d'abord espéré. De +nouvelles fêtes furent préparées; Egésippe +enivroit le souverain de mille plaisirs inconnus +pour lui; chaque jour plus charmé +de sa présence, plus enflammé, plus épris, +<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> +tout à l'amour, il étoit prêt à laisser échapper +les rênes du gouvernement, que déjà il +ne tenoit plus d'une main ferme et assurée. +Oh! qu'est devenu ce grand caractère, ces +projets glorieux? Comme il est tombé, ce +noble descendant de Pharamond, ce vertueux +élève de Gelimer, ce protecteur de +l'innocence de Talaïs! Un regard l'a vaincu, +l'amour en a fait un esclave. Valérius, par +des conseils trop d'accord avec son cœur, +y verse chaque jour le poison; et Viomade, +livré à la plus profonde douleur, voit s'évanouir +ses espérances. Mais a-t-il donc perdu +tous ses droits sur l'ame du prince? n'y reste-t-il +aucune étincelle d'amitié, de reconnoissance? +Viomade va bientôt s'en assurer. Valérius +a envahi un champ qu'Ulric avoit reçu +de Mérovée; le vieillard en porta des plaintes +au conseil: mais Egésippe avoit déjà prévenu +l'esprit du roi. Ulric n'obtint point +justice; furieux, il s'exprima en soldat outragé; +ses paroles téméraires, prononcées +dans un premier mouvement, désavouées +par son cœur, expiées par vingt blessures +qu'il avoit reçues, offensèrent le roi, qui +lui ordonna de sortir du conseil. Eginard +suivit son père, et ne reparut plus à la suite +<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> +de Childéric. Cette nouvelle marque de ressentiment +d'Ulric, fut représentée comme +un nouveau crime. Jusques à quand, lui disoit +Egésippe, vous laisserez-vous ainsi gouverner? +est-ce donc pour obéir à Viomade, +à Ulric, que vous êtes roi? Au nom de Viomade, +Childéric a fait un mouvement; Egésippe +a pressenti que l'instant de l'écarter +n'étoit pas venu. Cependant on répand dans +l'armée tous les bruits propres à l'inquiéter; +on alarme le peuple sur sa liberté; on lui +peint le monarque comme un prince léger, +injuste, livré à ses passions, et sans respect +pour les lois. On assure qu'il doit rendre +aux Romains une partie de ses conquêtes; +qu'Egésippe, qui seule règne sous son nom, +dissipe en fêtes les trésors, et entraîne l'esprit +du roi. On murmure; ces plaintes, que +recueille Egésippe, et qu'elle répète elle-même +au monarque, blessent son amour, +irritent sa fierté; la belle bouche de la romaine +accuse Ulric; Ulric est arrêté, chargé +de fers, honte que jamais brave n'avoit subie. +Eginard éclate, il porte dans tous les +cœurs son séditieux courroux: l'armée, qu'il +excite, s'assemble, et veut demander la liberté +d'Ulric. Viomade, toujours fidèle, toujours +<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> +prudent, toujours dévoué, toujours tel enfin +que doit être un brave, marche au-devant +des mutins et les arrête. A son aspect +les clameurs cessent: il va parler, on écoute.</p> + +<p>Soldats, dit-il, mes compagnons, mes +amis, qu'est devenue votre vertueuse obéissance? +Est-ce ainsi, est-ce avec des cris séditieux +que vous devez demander la grace +d'Ulric; d'Ulric, coupable des mêmes murmures; +d'Ulric, qui a lui-même provoqué +le courroux de son maître par un ressentiment +inconsidéré? Nous sentons le besoin +d'un chef, nous l'avons choisi, notre obéissance +fait sa force, comme sa force fait notre +sûreté. Ne retombons plus dans ces tems +malheureux, où le chemin ouvert jusqu'au +trône, laissoit à chacun le droit d'y monter; +ces tems, où nous étions tous rivaux; ces +tems, où désunis, on nous chassa au-delà +du Rhin: rappellons-nous quelle gloire suit +nos armes depuis l'établissement de l'empire, +et soyons soumis à ces lois qui nous rendent +heureux et invincibles. O mes amis! retirez-vous, +je vais tomber aux pieds du roi, je +vais lui demander, au nom du peuple, la +grace d'Ulric; je vais lui porter vos respects +et vos vœux; j'espère tout obtenir de sa clémence. +<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> +Ces paroles calmèrent les esprits; ils +en attendirent l'effet, et Viomade supplia +le roi de rendre à Ulric sa liberté; il osa lui +rappeler ses longs services, l'attachement +de Mérovée; il osa même lui faire sentir son +injustice en faveur de Valérius. Childéric +étoit jeune et bouillant, il étoit fier, mais +son ame étoit pure, son esprit juste, son +cœur sensible; il ouvrit ses bras à son cher +Viomade, rendit à Ulric sa liberté, le reçut +avec bienveillance, pardonna même à Eginard. +Childéric, plus content de lui, se +trouva mieux avec Viomade, et se décida à +lui confier son secret. Son secret, ah! les +rois ne peuvent en avoir; l'éclat suit de trop +près la grandeur, pour lui laisser le doux +mystère; esclaves de leur brillante destinée, +comment échapperoient-ils aux regards, +lorsque tout les décèle? Childéric, cependant, +se livre aux charmes de la confiance; +il aime, il est aimé, mais il désire en vain; +toujours attiré et repoussé, il a fait inutilement +l'offre de partager son trône; il n'a +point été accepté, et sa couronne ne s'embellit +point encore de cet heureux partage. +Viomade aime le roi avec cette franchise qui +peut tout et ose tout; il rend hommage aux +<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> +beautés d'Egésippe, à son esprit et à ses graces, +mais il doute de sa sincérité, il doute +de son amour. Si Egésippe aimoit le roi, +pourquoi éloigneroit-elle le jour de son bonheur +et de son brillant hyménée? pourquoi +s'opposeroit-elle à ce qu'il marchât vers Soissons +pour punir Egidius de ses ambitieux +desseins? pourquoi, si elle l'aime enfin, lui +dicter des injustices, et mettre des bornes à sa +gloire? Les femmes, plus sensibles, portent +l'exaltation plus loin que les hommes; l'amour +en elle est généreux et fier, il ne leur +inspire que de grandes actions, et ne leur +dicte aucune foiblesse; une femme n'aima +jamais un lâche, et fière de la gloire de son +amant, elle la préfère toujours au bonheur, +à sa vie même. Eh bien! ô roi! disoit Viomade, +quels faits d'armes, quelle glorieuse +journée, quels traits vertueux avez-vous offert +à l'amour? Hélas! rien de grand, de +noble, de généreux, de digne enfin de Childéric +montant au trône, ne vous distingue. +Egésippe, loin d'exciter en vous les mouvemens +sublimes que l'amour développeroit +d'un regard, semble enchaîner votre belle +ame. Déjà les trésors, que la sage prévoyance +de Mérovée avoit amassés pendant la guerre, +<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> +sont dissipés malgré la paix. On a vu s'élever +à des postes distingués, ceux que la gloire +n'en avoit point déclarés dignes; rester dans +l'oubli ceux dont les actions avoient parlé; +par-tout les Romains l'emportent. Qui sait, +ô mon roi! jusqu'où l'adresse se propose de +vous entraîner? qui sait, si elle n'espère point +altérer l'amour de vos peuples, ranimer le +parti d'Egidius, et... Childéric l'interrompant: +C'est assez, Viomade, dit-il, je connois +votre ame et vos longs services; je viens +de vous prouver ma reconnoissance, en +écoutant un discours qui outrage celle que +j'aime; vous seul pouviez le faire impunément. +Valérius a entendu ces dernières paroles, +il les répète à Egésippe, qui peut à +peine contenir sa colère contre Viomade. +Elle le hait, parce qu'elle le craint; mais +que peut craindre la plus belle des mortelles, +bravant l'amour, et d'autant plus sûre de +ses succès, qu'aucun sentiment ne l'entraîne? +Elle revoit son amant, et lit avec peine dans +ses yeux, l'effet qu'ont produit les conseils +qu'il a en vain repoussés. Il n'a plus cet air +de triomphe et de bonheur; ses empressemens +mêmes sont moins ardens, une inquiète +mélancolie l'oppresse, non cette douce +<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> +langueur de l'ame qui s'abandonne, mais +cette sombre rêverie qui peint la défiance. +Egésippe va la dissiper; elle ne se plaindra +point de la liberté rendue à Ulric; un doux +sourire va embellir ses traits, un tendre regard, +un mot échappé au cœur, un instant +de ce trouble délicieux qui semble annoncer +à l'amant sa victoire, et implorer sa clémence, +rendent au roi sa confiance et son +bonheur. Il accuse Viomade d'injustice, et +il enfonce le trait qui le blesse. Valérius entretient +son espoir, irrite ses feux par tout +ce qui peut les accroître, et Childéric reprendroit +sa sécurité, si Egésippe acceptoit +sa main. Elle ne l'a point refusée, mais elle +ne fixe point l'instant du bonheur, et cet +injuste caprice réveille les soupçons du roi. +Malheureux, il ne sait où porter ses alarmes; +l'amour le ramène aux pieds de celle qui fait +son tourment; plus il souffre, plus il cherche +celle qui le tue, plus il a besoin de la +voir et de l'entendre. Indigné pourtant de +son malheur et de sa foiblesse, un noble dépit +va l'arracher à ses fers. Egésippe le prévoit, +l'enchanteresse le rattache par l'espérance; +et d'un amant mécontent, jaloux, +honteux d'un esclavage sans récompense, +<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> +elle sait d'un mot, d'un regard, en faire l'amant +le plus fier et le plus heureux. Mais ce +n'est point assez pour elle que d'exciter à son +gré sa joie ou ses larmes: Egidius l'accuse de +lenteur; il fait plus encore, il devient jaloux; +déguisé, il parvient jusqu'auprès de la perfide, +se plaint, s'irrite, menace et parle en +amant sûr d'être aimé; ce n'est plus ce prince +soumis, respectueux et tendre, aimant jusqu'aux +rigueurs de celle qu'il adore, c'est +un maître audacieux qui ordonne et qui prétend +être obéi. Egésippe, si fière, tremble +à son tour devant l'arbitre de son bonheur, +et promet une prompte et éclatante preuve +de son amour. Egidius se retire, après lui +avoir fait de nouvelles menaces; il a revu +les chefs de son parti; l'orage s'apprête de +toutes parts, et la victime qu'elle doit frapper +est loin d'en prévoir les coups. Valérius, +en sortant d'un festin, animé par la joie, +entraîné par l'ivresse, a rencontré sur ses +pas la jeune Valderade, promise au courageux +Rodéric: animé par les feux du vin, +il a osé s'approcher d'elle, et la vierge effrayée +l'a repoussé; plus téméraire, il l'a prise dans +ses bras; Valderade, troublée, s'est évanouie, +et le monstre en a profité pour son +<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> +éternelle honte. Valderade, privée à jamais +de son éclat virginal, se livre au désespoir. +En vain le coupable, revenu de son délire, +cherche à l'apaiser, elle lui échappe, et +court demander vengeance à son père et à +son amant, non moins désespérés qu'elle-même. +La loi étoit terrible, et condamnoit +le coupable à la mort et à une réparation +publique. Valérius alla chercher un azile +dans le château d'Egésippe, qui obtint du roi +qu'il seroit respecté. En vain le peuple en +tumulte demanda Valérius; en vain la loi +parloit, il fut sauvé. Les secrets émissaires +d'Egidius se répandirent dans toute la France; +par-tout on peignit le jeune roi sous les plus +odieuses couleurs; par-tout on agite le peuple; +on lui fait voir son prince esclave de +l'amour, encourageant la licence, protégeant +le vice auquel lui-même s'abandonne. +Viomade entend ces clameurs, son cœur se +déchire; il se jette aux pieds du roi, qui le +relève avec émotion; il alloit triompher +peut-être. On lui remet des tablettes, elles +sont d'Egésippe; il vole lui répondre. Dieu! +quel spectacle l'attendoit! elle est triste, +abattue, celle qui d'un regard fait sa destinée; +jamais l'amour ne se peignit si tendrement +<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> +dans ses yeux; un mot dit en tremblant, +une douce plainte qui échappe à son +cœur, remplissent d'émotion le jeune monarque. +Egésippe craint de n'être plus aimée; +pour la première fois elle frémit et soupire; +pour la première fois, les sons enchanteurs +d'une voix entrecoupée par des pleurs, expriment +une flatteuse inquiétude. Oh! dans +quel transport elle jeta le roi! Il aime, et il +veut en convaincre; c'est à présent le premier, +le seul de ses désirs; il tombe aux genoux +de cette maîtresse de sa vie, n'aime +qu'elle, ne veut aimer qu'elle, ne veut obéir +qu'à ses lois, ne posséder que son cœur, +dût-il lui en coûter et le trône et la vie. La +perfide Egésippe paroît peu-à-peu se rassurer, +le calme renaît par degrés dans ses traits, +bientôt le bonheur les anime, et Childéric +rend grace à l'amour. Egésippe, assurée de +son empire, avertit secrètement Egidius; +elle va frapper enfin un dernier coup. Ses +demandes indiscrètes, ses profusions ont +dissipé le trésor royal; elle persuade au roi +de lever un impôt; il le propose au conseil; +Viomade s'y oppose avec force. Que fera-t-on +pendant la guerre, dit-il, si on met des impôts +pendant la paix? Ménageons le cultivateur, +<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> +lui seul nourrit le peuple et le roi, +gardons ces dernières ressources, toujours +pénibles à employer, pour l'instant où nous +attaquerons les Romains. Ulric appuya l'avis +de Viomade: mais le roi exigea que sa demande +fut soumise à l'assemblée du peuple, +et chargea Viomade de l'y porter. Ce fidèle +serviteur y consentit, afin de juger par lui-même +de l'effet qu'elle produiroit, et de calmer +le ressentiment du peuple, si les circonstances +l'exigeoient. L'impôt fut rejeté d'une +voix unanime; on accusoit Egésippe; on se +plaignoit du roi; Viomade ne put contenir +la révolte, elle éclatoit dans tous les yeux, +se communiquoit, s'étendoit, et alloit devenir +générale: cependant, la modération, +la sagesse de ses discours, son amour pour +la patrie, son dévouement pour son roi, +eurent tant d'ascendant sur le peuple, qu'il +prit un maintien plus tranquille, se contenta +de rejeter l'impôt, et de demander le départ +d'Egésippe. Viomade, chargé d'une telle réponse, +ne craignit pas de la transmettre avec +fidélité; mais il savoit qu'elle seroit sans effet. +Childéric est courageux, fier, amant et +roi; il ne sacrifiera point ce qu'il aime, et +tandis que le brave délibère sur ce qu'il va +<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> +dire, qu'il cherche dans sa pensée les paroles +qui iront au cœur du prince, et le toucheront +sans l'offenser, éveilleront la fierté sans +irriter l'orgueil, éclaireront les yeux sans les +blesser, Egésippe, déjà prévenue de ce qui se +passe, renverse ses projets, détruit ses plans +et anéantit son espoir. Childéric mandé chez +elle, y vole avec empressement; des femmes +éplorées l'introduisent dans l'appartement +où il est attendu; leur abattement, leur +trouble, l'ont déjà frappé. Mais qui pourra +peindre sa douleur à la vue d'Egésippe mourante; +ses beaux cheveux, détachés, flottent +sur ses épaules et tombent en anneaux +autour de sa taille; son sein, baigné de larmes, +se soulève et palpite; le désordre de +sa parure, les sanglots qui s'échappent de +sa poitrine, son silence, ses pleurs, tout +prépare le roi à la plus terrible nouvelle; il +s'approche en tremblant, s'assied près d'elle +et la conjure de s'expliquer. Les larmes d'Egésippe +redoublent, et le roi éperdu, la supplie, +la presse de lui répondre. Elle essaye +de parler, sa voix s'y refuse, les paroles expirent +sur ses lèvres, sa tête se penche, elle +tombe dans les bras de son amant; ses voiles +se sont détachés, mille charmes nouveaux, +<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> +et toujours cachés à ses yeux, se laissent entrevoir. +Childéric presse contre son cœur la +beauté, trop foible et trop languissante, qui +cesse de le repousser. Surpris, charmé, il +n'ose, et cependant jamais il n'éprouva tant +d'ardeur. Mais revenue à elle comme d'un +songe, Egésippe le repousse, et levant sur lui +des yeux trop sûrs de leur empire: Où m'emportent, +dit-elle, et l'amour et la douleur? +est-ce ainsi que je dois vous dire adieu et +retrouver le courage de vous quitter? Me +quitter! reprit Childéric, me quitter, ô ciel! +et qu'osez-vous penser? Il le faut, reprit-elle +avec anxiété, il le faut, cédons au peuple, +ou plutôt à Viomade. Hélas! il me hait, je +le sais, et sa haine a passé dans tous les cœurs. +Déjà l'impôt est rejeté, et ma perte est promise; +déjà votre peuple attend mon départ. +Que dites-vous, ô ciel! s'écrie le prince. +La vérité, répond la perfide. Vous le savez +depuis long-tems; Viomade, jaloux peut-être +de votre cœur.... Oh! madame, n'accusez +point Viomade, si vous voulez que j'en +croye vos discours... Eh bien! reprit fièrement +Egésippe, n'en parlons plus, j'y consens; +mais souffrez, je vous prie, que je +parte à l'instant même, et que je n'attende +<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> +point l'ordre odieux: aujourd'hui, je pars +libre et sans honte; demain, chassée par un +peuple en fureur... Adieu, ô roi! dit-elle, +en s'abandonnant de nouveau au désespoir; +adieu, je vais porter au fond de ma patrie +le trait qui m'a blessée, et implorer une +mort prochaine, qui seule peut mettre un +terme à mes regrets; puissiez-vous, heureux +loin d'Egésippe... De grace, cessez de tels +discours, s'écria Childéric; est-ce bien vous +qui voulez me quitter? est-ce à moi qu'un +peuple insolent viendroit enlever celle que +j'aime? ne suis-je donc plus son roi?—Viomade +l'a promis, lui-même vous cherche pour +vous l'annoncer.—Ah! s'il l'osoit...—Il +l'osera.—Non, non, je ne puis le croire. +Egésippe, ô belle Egésippe! calmez-vous et +demeurez: mon bras saura vous défendre; +acceptez mon trône; daignez y monter; venez +régner sur des rebelles, qui tomberont +à vos pieds; venez assurer mon bonheur. +Allons répondre à ces clameurs en allumant +les flambeaux d'hyménée, en plaçant ma +couronne sur votre front. Egésippe parut +attendrie; elle se laissa aller un moment à +une profonde méditation, et regardant le +roi, elle lui dit: mes chars sont prêts, ma +<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> +suite m'attend; ce moment va décider de +mon sort. Ou je reste, et je suis à vous, ou +je pars à l'instant même et pour toujours; +mais j'exige que Viomade me soit livré, et je +reste à ce prix. O ciel! s'écria le roi en s'éloignant +d'Egésippe, livrer Viomade, l'ami +de mon père, mon libérateur! jamais, jamais, +dût m'accabler l'amour de toutes ses +rigueurs: et il cacha son visage dans ses +mains. Il dit qu'il m'aime, il prétend qu'il +m'aime, et il me refuse, s'écrie Egésippe, c'en +est assez, adieu, adieu, séparons-nous. Elle +se lève; Childéric ne la retient pas, il souffre, +il gémit, mais il ne dit rien; Egésippe +frémit: Tu hésites, barbare! s'écrie-t-elle, en +tombant à ses genoux, tu veux ma mort! Ah! +me crois-tu moins de courage et d'amour qu'à +Talaïs? Childéric ne sait plus ce qu'il veut, ce +qu'elle exige, ce qu'il éprouve. O ciel! disoit-il, +inspirez-moi: comment les sauver +tous deux? Eh bien! reprit Egésippe, je veux +encore te prouver que je t'aime; le roi la relevoit +avec empressement; elle résiste et demeure +à ses pieds: laisse-moi, dit elle, t'implorer +contre l'ennemi qui nous désunit, +contre celui qui me dispute ton cœur, qui +promet aux Francs mon départ, irrite le +<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> +peuple, et veut ma mort: accorde-moi seulement +son exil et je suis à toi; mais je ne puis +combattre sans cesse sa haine, ni réprimer +la mienne; car, je te l'avoue, je hais Viomade; +cède au nom de l'amour, vois mes +pleurs, cède, dit-elle, en se levant, en l'entourant +de ses beaux bras, cède une fois, +pour régner toujours. En disant ces mots, +elle presse sur son cœur cet amant jeune et +sensible; ses yeux se confondent avec les +siens, elle attend la vie ou la mort. Qui résisteroit +à sa beauté, à sa séduction, à ses +caresses, à ses larmes? Childéric est vaincu, +et Valérius est chargé de porter à Viomade +l'ordre de son exil. Mais le roi peut se repentir, +il faut l'enivrer de bonheur, charmer +sa raison, écarter toute idée étrangère +à l'amour. Egésippe lui peint sa joie, sa vive +reconnoissance: je suis aimée autant que +j'aime, disoit-elle, rien n'égale mon bonheur +et mon amour. Alors, s'apercevant du désordre +de sa parure, elle le répare avec lenteur; +les mains guerrières du roi rattachent, +avec une heureuse maladresse, ses voiles +légers, ses longues tresses qui lui échappent +cent fois; il craint de blesser mille charmes +qu'il touche à peine, sourit en admirant son +<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> +ouvrage, et se livre à cette innocente joie +de l'amour qui espère encore: ces légères +faveurs le contentent; il attend de l'hymen +un dernier bienfait; ils en fixent le jour; +ils en projettent les fêtes; il faut que +tous les cœurs soient heureux de sa félicité. +Cette journée et une partie de la nuit se +sont écoulés; une des femmes d'Egésippe +entre, et lui parle bas; elle sourit, avertit +le roi qu'il est l'heure de se retirer. Il reprend +le chemin de son palais, entouré de ses gardes, +et encore enivré de son bonheur et de +ses espérances.</p> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE DIXIÈME.</b></p> + +<hr class="c5" /> + +<h2 class="p6">TABLE DES MATIÈRES</h2> +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="toc"> +<tr> + <td class="tdl">Livre Premier</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_11">11</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Second</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_29">29</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Troisième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_45">45</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Quatrième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_63">63</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Cinquième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_93">93</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Sixième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_111">111</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Septième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_135">135</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Huitième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_163">163</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Neuvième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Dixième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_201">201</a></td> +</tr> +</table> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Childéric, Roi des Francs, T. 1 (of 2), by +Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (of 2) *** + +***** This file should be named 34991-h.htm or 34991-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/9/9/34991/ + +Produced by Hélène de Mink, Tor Martin Kristiansen and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..dfeaee5 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #34991 (https://www.gutenberg.org/ebooks/34991) |
