summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:02:49 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:02:49 -0700
commiteff72e24284474d6434266c6571afd6d392dd037 (patch)
tree7ffe686739d1a69b1e1c9637015ad895467da057
initial commit of ebook 34991HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--34991-8.txt4365
-rw-r--r--34991-8.zipbin0 -> 98718 bytes
-rw-r--r--34991-h.zipbin0 -> 105484 bytes
-rw-r--r--34991-h/34991-h.htm6450
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 10831 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/34991-8.txt b/34991-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..5077d6a
--- /dev/null
+++ b/34991-8.txt
@@ -0,0 +1,4365 @@
+The Project Gutenberg EBook of Childéric, Roi des Francs, T. 1 (of 2), by
+Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Childéric, Roi des Francs, T. 1 (of 2)
+
+Author: Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul
+
+Release Date: January 17, 2011 [EBook #34991]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (of 2) ***
+
+
+
+
+Produced by Hélène de Mink, Tor Martin Kristiansen and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+ Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
+ le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+ conservée et n'a pas été harmonisée.
+
+
+
+
+ CHILDÉRIC,
+
+ ROI DES FRANCS.
+
+
+
+
+ _Cet ouvrage se trouve aussi chez les Libraires
+ suivans_:
+
+ TREUTTEL et WURTZ, rue de Lille, nº 17.
+
+ DONDEY-DUPRÉ et Cie, rue Neuve Saint-Marc, nº 10,
+ près le Boulevard des Italiens.
+
+
+
+
+ CHILDÉRIC,
+
+ ROI DES FRANCS;
+
+ PAR MADAME
+
+ DE BEAUFORT D'HAUTPOUL.
+
+ DÉDIÉ
+
+ A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE REINE.
+
+
+ Je suis venue vers vous, parce que je vous en crois le plus
+ digne. Si j'eusse connu un plus grand roi, j'eusse traversé les
+ mers pour aller le joindre.
+
+ BAZINE.
+
+
+
+
+ TOME PREMIER.
+
+ PARIS,
+
+ F. COCHERIS fils, libraire, successeur de CH. POUGENS,
+ quai Voltaire, n 17.
+
+ 1806.
+
+
+
+
+ÉPITRE DÉDICATOIRE
+
+A
+
+SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE REINE.
+
+
+ Mon héros ne dut qu'à ses armes,
+ Et sa couronne et ses grandeurs;
+ Vous devez la vôtre à vos charmes,
+ Et vous la tenez de nos coeurs.
+ Si Bazine lui parut belle,
+ C'est qu'elle posséda vos traits;
+ Il soumit un peuple rebelle,
+ Et vous n'en trouverez jamais.
+
+
+
+
+Rome avoit perdu ses anciennes vertus, et avec elles sa puissance et
+sa gloire; ses provinces étoient devenues la proie des barbares qui
+vengeoient les Grecs et les Carthaginois. Parmi ces barbares nommés
+Goths, Alains, Vandales, on distingue d'abord les Francs (_ce nom
+veut dire indomptable et libre_): dès qu'ils se montrent dans
+histoire, on admire déjà leurs succès, et ce courage au-dessus des
+revers, maîtrisant partout la fortune. Ce peuple sorti des forêts de
+la Germanie, avide de périls et se confiant en sa valeur, attaqua
+les Romains dans les Gaules; l'Empire tourna toutes ses forces
+contre un ennemi aussi audacieux que redoutable. Aurélien, en 270,
+parvint à le repousser, et sa réputation guerrière étoit déjà si
+bien établie, que l'on chanta dans tout l'Empire une espèce de
+romance, dont voici le refrain:
+
+ Mille Francos et mille Sarmatas, semel, semel occidimus.
+
+_Gallien_ exposa dans un spectacle, à la curiosité, trois cents
+Français faits prisonniers. Quelle étoit déjà la gloire de ce
+peuple, à peine sorti de ses déserts, puisque de si légers avantages
+étoient célébrés avec tant d'éclat!
+
+ * * * * *
+
+L'an 258, sous _Valérien_, un gros des Francs traversa toutes les
+Gaules, passa en Espagne, se fit une place forte de Tarragone, d'où
+il pilla l'Espagne durant douze années. Un détachement osa même
+passer en Afrique, en revint chargé de butin, et retourna dans ses
+forêts, traversant encore impunément toutes les Gaules.
+
+ * * * * *
+
+_Probus_, l'an 279, repoussa les Francs au-delà du Rhin; mais un
+d'eux, nommé _Magnance_, parvint par son courage au trône des
+Césars, et ses compatriotes faisoient la plus grande force de ses
+armées. _Sylanus_, autre franc, poussé par les injustices de
+_Constance_, qu'il avoit servi avec autant de zèle que de fidélité,
+se fit proclamer empereur: cependant _Julien_ et _Valentinien_
+eurent plusieurs avantages sur ces braves.
+
+ * * * * *
+
+_Stilicon_ sut les maintenir au-delà du Rhin; mais _Honorius_ ayant
+fait massacrer ce grand homme, _Alaric_ l'en punit, et s'empara de
+Rome en 410.
+
+ * * * * *
+
+Jusques-là les Francs s'étoient contentés de ravager les Gaules, et
+de s'y établir passagèrement, tantôt par force et en conquérans,
+d'autrefois comme alliés et tributaires; mais lassés des marais
+incultes de la Germanie, qui n'offroient aucune ressource à leurs
+besoins sans cesse renaissans, pressés sans doute par le génie
+ardent qui devoit porter au plus haut degré de gloire cette nation
+courageuse et superbe, ils repassèrent le Rhin en 420, sous la
+conduite de _Pharamond_, prince saxon, d'une figure noble et d'un
+caractère déterminé: ce fut sous les ordres de ce général qu'ils
+quittèrent à jamais leur patrie, et s'établirent dans les Gaules, en
+s'emparant de la Toxandrie, aujourd'hui pays de Liége et de l'île
+Batave, où se trouvoient renfermées les villes de Bois-le-duc, Breda
+et Anvers.
+
+Les Francs devoient à _Pharamond_ des conquêtes rapides, un état
+certain, de riches possessions; il falloit lui devoir plus encore,
+les lois, l'ordre et la paix intérieure. Il fut nommé roi; mais
+cette monarchie naissante devoit se ressentir long-tems de la
+barbarie et de l'esprit turbulent d'un peuple toujours sous les
+armes, et amant de la liberté: s'il éprouvoit le besoin d'un chef,
+il ne désiroit pas moins ardemment conserver son indépendance; et
+les premières lois tinrent long-tems de ce mélange de soumission, de
+révolte, d'obéissance et d'insubordination. Le peuple voulut rester
+maître d'élire ses rois, de nommer ses généraux ou chefs. On élevoit
+sur un pavois, large bouclier, le roi que l'on s'étoit choisi; on le
+montroit ainsi au peuple assemblé, et cette cérémonie simple et
+guerrière étoit suivie de respect et d'amour. Le roi avoit des
+braves ou forts qui lui étoient particulièrement attachés, et
+tellement dévoués, qu'ils mouroient souvent pour lui ou avec lui; il
+leur distribuoit des terres en raison de leur valeur et de leurs
+services; de là vinrent sans doute les bénéfices militaires et
+amovibles. L'aspirant au rang de _brave_ étoit présenté au roi par
+un parent, et dans l'assemblée générale, il recevoit des mains de
+son maître la lance et le bouclier; le roi lui adressoit ces mots:
+_Je te tiens pour brave et à jamais._ De là sans doute naquit la
+chevalerie.
+
+ * * * * *
+
+Le roi devoit être choisi parmi la noblesse, qui se composoit des
+princes et des ducs; il commandoit les armées, mais soumettoit les
+lois à l'acceptation du peuple assemblé, qui demeuroit maître de les
+rejeter.
+
+ * * * * *
+
+Les Francs suivoient la religion des Gaulois; leur mythologie étoit
+celle des Grecs, à laquelle ils avoient joint l'Odin du Nord; leurs
+prêtres se nommoient Druides, et tous, jusqu'au monarque,
+trembloient devant eux. Ministres des autels, médecins, magistrats
+et instituteurs de la jeunesse, ils avoient une influence d'autant
+plus grande, que les hommes n'en mesuroient ni la force ni
+l'étendue. Célibataires et retirés dans les forêts, cette vie
+mystérieuse et chaste étonnoit ce peuple toujours charmé du
+merveilleux, et qui, adorateur des femmes, portant l'amour jusqu'au
+délire, admiroit ce refus volontaire d'un bien qui lui sembloit si
+doux.
+
+ * * * * *
+
+Les Francs n'aimoient pas moins leurs poëtes qu'ils appeloient
+_Bardes_; ce nom en langue celtique veut dire _chantre_: c'étoient
+eux qui dans les combats ranimoient par leurs chants belliqueux le
+courage des combattans, et éternisoient une belle action par des
+vers qui en transmettoient le souvenir. En leur présence le brave
+levoit audacieusement sa tête, tandis que le lâche la cachoit avec
+honte. Dans les festins, ils chantoient les louanges du maître, en
+s'accompagnant sur des harpes légères. On les appeloit encore
+_parasites_; ce nom, devenu depuis une injure, signifioit en langue
+celtique _désirable_ et _dévoué_.
+
+ * * * * *
+
+Les Francs n'estimoient que la profession des armes; ils laissoient
+l'agriculture et les métiers aux esclaves; tout citoyen étoit soldat
+et se présentoit toujours armé; ils se servoient de lances, de
+javelots, de haches, d'épées, qu'ils appeloient francisques, de
+casques et de boucliers. Au signal du combat, ils s'élançoient avec
+une telle impétuosité, que rien ne résistoit à leur choc. Souvent
+ils brisoient à coups de hache le bouclier de leur ennemi, et
+sautant sur lui l'épée à la main, ils le tuoient. Ne reconnoît-on
+pas à cette peinture les Français si redoutables à l'attaque, à
+l'abordage, à l'arme blanche? L'ardeur de ce grand peuple ne le
+laissoit jamais jouir de la paix; il se battoit en duel pour les
+sujets les plus légers, aimoit le jeu, les festins, les chants,
+étoit hospitalier, curieux, exact à remplir ses sermens et à payer
+les dettes du jeu. Les Francs étoient de haute taille, leur
+chevelure étoit blonde, abondante et naturellement bouclée; les rois
+seuls la laissoit croître. Leur physionomie étoit douce et riante,
+leur esprit fin, délicat, enjoué, ardent; enfin ils étoient alors ce
+qu'ils sont de nos jours, courageux, légers, téméraires et
+inconstans. Les femmes comptoient avec orgueil les blessures de
+leurs époux, combattoient à leurs côtés, et vengeoient leur mort;
+elles étoient fières, sensibles et fidelles: les Francs avoient pour
+elles autant de respect que d'amour; au temple on croyoit à leurs
+oracles, au conseil on déféroit à leurs avis.
+
+ * * * * *
+
+Telle fut à sa naissance cette nation belliqueuse, et ce grand
+peuple vainqueur de Rome, qui par de si rapides victoires, préludoit
+glorieusement à la puissance, à la splendeur dont il étonne
+aujourd'hui l'univers. _Pharamond_ laissa le trône en 428 à son fils
+_Clodion_, dit _le Chevelu_, qui habita le château de Dispargum,
+aujourd'hui Duisbourg. Ce roi ayant traversé secrètement la forêt
+charbonnière, aujourd'hui le Hainaut, s'empara de Tournay, Bavay,
+Cambrai; mais repoussé par Aëtius, général romain, il le défit
+complètement en 444, prit l'Artois, s'empara d'Amiens, étendit son
+royaume jusqu'à la Somme, et mourut en 448, laissant trois fils,
+Clodebaud, Clodomir et Mérovée. Le peuple, assemblé au champ de
+Mars, préféra _Mérovée_ à ses frères, que leur mère emmena au-delà
+du Rhin. A peine sur le trône, le nouveau roi signala son règne par
+d'éclatans succès; il s'empara de toute la Germanie première, ou
+territoire de Mayence, de ce que l'on nomma depuis Picardie et
+Normandie, et de presque toute l'Ile-de-France; mais un terrible
+ennemi vint lui offrir des dangers et des triomphes, et répandre
+sur des jours jusque là si heureux, ces douleurs dont le rang ni la
+gloire ne peuvent consoler ou même distraire une ame sensible.
+
+
+
+
+CHILDÉRIC.
+
+LIVRE PREMIER.
+
+SOMMAIRE
+
+DU PREMIER LIVRE.
+
+ Childéric annonce, dès son enfance, les vertus qu'il doit
+ développer un jour. Les Huns attaquent les Francs; ce
+ qu'étoient ces peuples. Portrait d'Attila. Childéric, âgé de
+ douze ans, s'arme secrètement du javelot de Pharamond, et se
+ cache parmi les guerriers. Il ne se découvre à son père que
+ loin de Tournay; il en obtient la permission d'assister au
+ combat. Mérovée le confie aux soins de son ami Viomade. Le roi,
+ attaqué par un gros d'ennemis, est secouru par Viomade qui
+ reçoit le coup destiné à son maître, et tombe baigné dans son
+ sang. Mérovée poursuit la victoire. Il chasse les Huns, et
+ revient dans sa tente, où l'on a transporté le _brave_. Son
+ inquiétude sur son fils, qui ne paroît point. Recherches
+ inutiles. Mérovée reprend avec tristesse la route de Tournay.
+ La reine vole à sa rencontre, et n'apercevant pas son fils,
+ tombe évanouie; rendue à la vie, elle se livre à toute sa
+ douleur.
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER.
+
+
+Aboflède étoit l'heureuse et sensible épouse que le ciel avoit
+accordée à Mérovée; belle et vertueuse, elle adoucissoit pour lui
+les fatigues de la guerre, les soins du gouvernement; partageoit ses
+triomphes, le consoloit dans ses revers, portoit à ses pieds la
+plainte de la timide infortune et l'hommage de sa reconnoissance. De
+cette union heureuse étoit né un fils, l'espoir et l'amour des
+auteurs de sa naissance. Childéric, à peine âgé de douze ans, flatte
+déjà l'orgueil d'un père. A sa chevelure blonde, à ses yeux d'azur,
+on reconnoît le descendant d'un Germain; à son coeur avide de
+gloire, on reconnoît un Français: tandis que la justesse de son
+esprit charme les Druides qui l'instruisent, sa beauté ravit sa
+mère, et ses nobles vertus remplissent d'une orgueilleuse joie l'ame
+superbe de Mérovée.
+
+Aboflède en est plus chère à son époux et à son peuple, elle-même
+s'applaudit d'un si bel ouvrage. O mon fils! se disoit-elle
+quelquefois; ô vous! objet de crainte et d'espoir! que d'attachement
+vous auriez pour moi, si vous pouviez sentir ce trouble sans cesse
+renaissant que l'amour plaça dans le coeur de votre mère prévoyante;
+si vous pouviez connoître ces soins toujours actifs et jamais
+_lassés_, cette tendresse constante et nouvelle, qui naquit avec
+vous et ne finira qu'avec moi. Childéric répondoit à une si vive
+amitié par un égal attachement, adoroit sa mère, admiroit les
+exploits et le grand coeur de Mérovée, se promettoit de le prendre
+pour modèle, révéroit les dieux et se sentoit impatient de courage.
+Un bonheur si constant et si pur ne devoit pas durer toujours, et
+la sensible Aboflède alloit voir se changer en une douleur mortelle
+les douces jouissances d'une mère.
+
+Les Huns, peuple hideux et féroce, sans civilisation comme sans
+industrie, habitoient au Nord de la Chine, plus de deux mille ans
+avant notre ère. Sans cesse en guerre avec les Chinois, ils avoient
+été chassés par eux loin des frontières de leur empire, vers le
+quatrième siècle, et repoussés jusques sur les bords du Jaïk, d'où
+les Alains étoient partis avant eux; de là ils descendirent vers
+l'Orient du Palus-Méotides. Sortant tout-à-coup du Palus, ils
+précipitèrent les Alains sur les Ostrogoths; bientôt ils repassèrent
+le Tanaïs, tournèrent le Pont-Euxin, ravagèrent l'Asie, et
+s'établirent tumultueusement de l'autre côté du Danube et du Rhin,
+non loin du Volga; là, divisés en familles ou hordes, ils se
+bâtissoient des huttes grossières, dans lesquelles ils se tenoient
+renfermés pendant la mauvaise saison; ils les quittoient
+impétueusement au printems, ravageant tout ce qui s'offroit sur leur
+passage, et chargés du fruit de leurs rapines, ils retournoient avec
+la même rapidité dans les forêts qui leur servoient d'asile; ce
+peuple sauvage et guerrier méprisoit la foiblesse, et abandonnoit
+aux monstres des bois les vieillards qui ne pouvoient plus
+combattre; les femmes marchoient à la tête des armées, conduisant
+leurs enfans, et chargées de ceux qui ne les suivoient pas encore:
+dès leur naissance, elles les plongeoient dans l'onde glacée des
+fleuves, les exposoient aux ardeurs du soleil, les exerçoient à la
+chasse, à la course et à la lutte, et quand l'âge, anéantissant
+leurs forces, les menaçoit du mépris et des maux attachés à la
+décrépitude, elles recevoient la mort de la main de leurs propres
+enfans; le fils qu'une tendre mère avoit nourri croyoit, en la
+délivrant d'une vie qui alloit lui devenir douloureuse et importune,
+acquitter la dette de la reconnoissance; ils massacroient également
+leurs blessés après la bataille. En 450, Attila, roi de ces
+sauvages, après avoir assassiné son frère Bleda, auquel il ravit le
+trône, voulut saccager l'Occident, et ayant traversé la Franconie et
+la Germanie, à la tête de cinq cent mille combattans, il entra dans
+les Gaules sous le prétexte d'aller attaquer les Visigoths dans
+l'Aquitaine; mais après avoir ravagé et brûlé Metz, Trèves, Tongres,
+Bar, Arras, il continua sa marche, passa près de Paris, et vint
+assiéger Orléans. La ville avoit déjà capitulé, quand Aëtius,
+général des Romains, ayant appelé à son secours Théodoric, roi des
+Visigoths, Mérovée et sa redoutable armée, attaqua ce terrible
+ennemi, qu'il défit complètement, et le força à une prompte fuite,
+laissant deux cent mille morts sur le champ de bataille. Ce fut en
+Sologne, près d'Orléans, que cette grande victoire fut remportée;
+elle coûta la vie à Théodoric. Son fils Trasimond fut élu après sa
+mort. Attila, de retour dans ses forêts, contemploit avec plus
+d'espoir que de douleur les débris encore menaçans de son immense
+armée: on pouvoit le repousser, non l'abattre; il se promettoit de
+le prouver. Ce Hun trop célèbre par ses crimes et son indomptable
+courage, se faisoit appeler le _fléau de Dieu_; il étoit d'une
+stature au-dessous de la médiocre, avoit une tête d'une grosseur
+démesurée, le nez extrêmement large et écrasé, le front applati, la
+barbe claire et entrecoupée de cicatrices, dont ses joues étoient
+couvertes; ses yeux petits, et qu'il ne fixoit jamais, étoient
+toujours en mouvement comme son corps. Cette figure hideuse sembloit
+dire au monde qu'il étoit destiné à en troubler le repos; son palais
+étoit une cabane, son trône une chaise de bois placée sous un arbre,
+et son drapeau flottant lui servoit de tente. Tel étoit l'ennemi qui
+devoit porter au coeur d'Aboflède une blessure si profonde.
+
+A peine les glaces qu'avoit durcies le sombre hiver se
+détachoient-elles des monts, les vents toujours irrités troubloient
+le calme des forêts, la douce approche du printems ne ranimoit
+point encore la nature mourante, et cependant l'impatient Attila
+devançant la saison guerrière, assemble déjà son armée. Clodebaud,
+qu'irrite la gloire d'un frère, presse lui-même l'ardeur du Hun, et
+s'il pouvoit triompher des obstacles que lui opposent les terribles
+avantages d'un long hiver, il seroit déjà vengé de sa dernière et
+sanglante défaite; enfin les vents sont enchaînés; la terre
+raffermie offre à la marche des troupes un terrain solide. Attila, à
+la tête des siens, s'avance sur les bords du Rhin, ils construisent
+à la hâte une quantité innombrable de petites barques, et s'élançant
+du milieu de l'onde, ils marchent jusqu'à Cologne. Mérovée apprend
+les victoires de son ennemi en apprenant son attaque: alarmé d'un si
+rapide avantage, il assemble promptement ses troupes, et entouré de
+ses braves, il alloit quitter encore la tremblante reine, dont il
+recevoit les tendres adieux. Childéric, témoin des craintes de sa
+mère, ne put voir ses pleurs sans désirer suivre et défendre l'objet
+chéri qui les faisoit couler; le chant des _Bardes_, l'aspect des
+armes, le noble courage qui s'imprimoit en traits augustes sur le
+front du roi, l'ardeur guerrière qui animoit l'armée, le secret
+sentiment de sa valeur, tout inspire et entraîne l'enfant aimable et
+sensible; saisissant d'une main téméraire le javelot révéré, sceptre
+et arme du grand Pharamond, il l'agite avec audace, le baise avec
+respect, jure sur cette arme sacrée de s'en servir pour défendre le
+roi, et de ne l'abandonner qu'avec la vie. Cependant il craint les
+refus d'un père, les défenses d'une mère timide: à l'idée des
+alarmes qu'il va lui causer, des pleurs s'échappent de ses yeux et
+coulent sur ses joues vermeilles; mais tandis que Mérovée reçoit son
+casque et son épée des mains d'Aboflède baignée de ses larmes,
+tandis qu'il lui jette un dernier regard et s'élance au milieu d'une
+armée sûre de vaincre, et qu'Aboflède évanouie ne peut s'apercevoir
+de sa fuite, Childéric se mêle parmi les soldats, se dérobe aux yeux
+d'un père dont il redoute la prudence, et ne s'offre à ses regards
+qu'aux portes de Cologne, quand il ne craint plus d'être rendu à
+Aboflède. Le roi, surpris et charmé, l'admire avec un orgueil mêlé
+de crainte. O mon fils! lui dit-il en l'embrassant, et votre mère?
+Cependant Childéric a l'air si fier et si heureux, sa physionomie
+douce a dans le moment tant de noblesse et d'audace, ses yeux
+brillans de courage, sont si expressifs, son geste si animé, que
+Mérovée cédant à son tour, lui permet d'assister au combat, et
+recommande l'objet de son amour à Viomade, le plus cher de ses
+braves; rassuré par la confiance que lui inspirent et l'air
+majestueux de son fils et la fidélité de son ami, il vole où
+l'appelle la victoire.
+
+Dans ces premiers tems de simplicité, le trône ne s'environnoit
+point encore des prestiges brillans qui l'entourent aujourd'hui; le
+roi n'étoit que le premier soldat de son armée, le butin se
+partageoit au sort, on n'avoit de rang que celui que l'on tenoit de
+la gloire, la voix publique en décidoit, non la volonté du prince;
+l'intrigue et la flatterie ne rampoient point pour s'élever, on
+aimoit la personne du roi, non sa grandeur; on chérissoit ses
+vertus, non sa puissance; il comptoit sur ses _braves_ qu'aucun
+intérêt ne portoit à feindre; le roi étoit aimé, le roi aimoit, et
+la défiance n'obscurcissoit point pour lui l'éclat du trône; la
+noblesse, fière de sa gloire déjà acquise par des ancêtres respectés
+des nations, s'efforçoit de surpasser encore l'éclat d'un nom déjà
+fameux, on la reconnoissoit à ses actions comme à ses vertus, et le
+roi, au milieu des fermes défenseurs de sa couronne et de sa vie,
+trouvoit dans chaque brave un soutien, un ami, un héros. Qu'elle est
+belle cette noblesse antique, cette vertu qui, transmise pure et
+d'âge en âge, enrichie sans cesse et de siècle en siècle, de faits
+héroïques ou généreux, répand autour du nouveau rejeton qui va
+l'honorer encore, cette gloire dont l'éclat le guide, et doit le
+forcer à l'imiter! Osera-t-il donc être un lâche, montrer un coeur
+coupable, celui pour qui le nom d'un père est une leçon, un exemple,
+et deviendroit un reproche? Non, sans doute, et notre histoire en
+est la preuve auguste, puisqu'on y retrouve sans cesse les mêmes
+noms s'inscrivant, de nouveau, glorieux et sans tache dans le temple
+de mémoire.
+
+Mais déjà Mérovée a repris Cologne, et poursuivant sa victoire, il
+attaque l'ennemi en pleine campagne. Plusieurs fois Ulric, Arthaut,
+Amblar, Mainfroy se sont placés entre le roi et le danger; lui-même
+a reçu une légère blessure en détournant le trait prêt à percer
+Ulric. O bon tems! où de pareils traits n'étonnoient personne, où
+l'admiration ne le répétoit même pas, et laissoit à la seule
+reconnoissance le soin d'en perpétuer le souvenir!
+
+Mais les Huns, ralliés par Attila, s'élancèrent de nouveau sur
+l'armée française, en jetant d'horribles cris; ce choc imprévu
+ébranla l'armée, et ce rare avantage animant les ennemis, ils
+chargèrent en furieux; Mérovée contenant l'ardeur de ses troupes,
+attaqua à son tour avec sang-froid et en bon ordre, et culbuta sans
+peine une armée tumultueuse qui, plus téméraire qu'habile, ignoroit
+l'art de se défendre; cependant quelques-uns de ces barbares
+déploient un courage presque inouï; la mort suit par-tout leurs
+traits, ils pressent Mérovée lui-même, et on reconnoit Attila à sa
+force, à sa rage, à son adresse. Viomade voit le danger de son
+maître, et oubliant pour un moment le dépôt trop cher qui lui a été
+confié, il s'élance en s'écriant: A moi, braves! On entoure le roi,
+on le suit, lui seul eut la gloire de recevoir dans la poitrine le
+coup de hache dont Mérovée alloit être la victime; le roi le voit
+tomber baigné dans son sang, il se précipite vers lui, le relève,
+mais appelé au combat, il le confie aux soins d'Ulric, et court le
+venger par une éclatante victoire. Les Huns, vaincus et poursuivis
+jusqu'au fleuve, se rembarquent à la hâte et en désordre; les Francs
+dédaignant l'ennemi qui fuit, cessent de combattre; le roi
+triomphant revient à Cologne, et vole plein d'une double inquiétude
+auprès de son ami dont on a déjà pansé la profonde blessure. Rassuré
+sur ses jours, ô Viomade! où est mon fils, s'écrie-t-il? Hélas!
+Viomade l'ignore, un long évanouissement a suivi sa blessure, et il
+n'a pu, malgré ce zèle pur, ardent et sans égal, veiller au dépôt
+sacré qui lui avoit été remis. Ciel! ô ciel! que me dis-tu, répond
+Mérovée; ô Childéric! ô mon Aboflède! Mais les braves se sont
+dispersés, on cherche le jeune prince dans la ville, dans l'armée,
+au bord du fleuve, sur le champ de bataille, parmi les blessés, au
+milieu des morts; on interroge les soldats, les habitans, les
+prisonniers, par-tout un silence terrible jette l'alarme dans les
+coeurs; de fidèles sujets traversent le fleuve, ils pénétreront dans
+les forêts, jusqu'au camp même d'Attila; toutes les récompenses leur
+sont promises, mais la seule qu'ils désirent, c'est de ramener le
+fils des rois.
+
+Qui cependant apprendra à la plus tendre mère, à cette reine adorée,
+une absence si alarmante? Qui aura le féroce courage de déchirer ce
+coeur sensible, douce retraite de vertu, de paix et d'amour? Qui
+pourra faire couler ces larmes abondantes, dont la seule idée est
+déjà un supplice pour tous les Francs? Mérovée, plongé dans sa
+muette douleur, la tête appuyée sur sa main, les yeux baissés,
+ajoute à ses terribles inquiétudes par l'idée des maux qui vont
+accabler l'objet de sa tendresse; il en prévoit l'excès, il en est
+déchiré, et Viomade en soupirant regarde la blessure qui l'excuse,
+et le roi qui ne vivroit plus sans elle. Sa faute est grande, mais
+sauver la vie à Mérovée est une action plus grande encore; il gémit,
+il s'afflige; cependant il ne peut pas plus se repentir, que le roi
+n'ose lui adresser un reproche. Pour la première fois Mérovée craint
+de revoir Aboflède, et ce moment qui fut toujours le plus doux prix
+de sa victoire, trouble et effraie sa grande ame.
+
+Depuis le départ de son époux, depuis celui de son fils, la tendre
+reine, livrée à toutes les alarmes, a gémi comme épouse et comme
+mère. O mon fils! ô mon Childéric! s'écrioit-elle, pourquoi fuir
+loin de mes bras caressans? pourquoi m'abandonner? Hélas! je
+comptois encore, avec une douce sécurité, les années de bonheur que
+m'accordoit ta jeunesse! Pourquoi, cher et cruel enfant, hâter les
+instans du danger? pourquoi, plus barbare que le devoir, me ravir
+déjà mon fils? Cependant la renommée, prompte à célébrer la
+victoire, a déjà porté jusqu'au palais de la reine le bruit glorieux
+des triomphes de son époux, et la nouvelle de son retour. Aboflède
+ne peut contenir sa trop vive impatience; pleine de joie et d'amour,
+elle relève ses beaux cheveux en désordre, essuie ses pleurs, et
+n'écoutant que les douces émotions qui agitent si délicieusement son
+coeur, court au-devant de son époux et de son fils; de loin elle
+entend les chants guerriers, son ame s'exhale et s'unit aux chants
+des héros; elle presse sa marche et vole au-devant de l'armée; déjà
+elle distingue le casque éclatant du roi, son oeil maternel cherche
+près de lui cet autre objet de ses alarmes, il ne paroît point;
+tremblante, elle en accuse encore sa taille enfantine; elle
+distingue Viomade appuyé sur le bras glorieux de son maître;
+l'armée chante la victoire, le roi ne s'unit point à ses chants; il
+approche, elle cherche en vain Childéric, Childéric ne se montre
+point à sa mère. Mérovée l'a aperçue, son sang s'est glacé dans ses
+veines, il a pâli. A ce signal de détresse pour un si grand courage,
+Aboflède a déjà deviné son malheur, elle tombe évanouie en nommant
+son fils. Mérovée la voit chanceler; mais il soutient son ami, il
+contient sa douleur, son impatience, et renferme avec effort dans
+son sein le cri prêt à s'en échapper. Viomade, affoibli par ses
+souffrances, déchiré par ses regrets, marche lentement et les yeux
+baissés; il ne s'attend pas au spectacle douloureux dont il va être
+le témoin; ils approchent enfin de la belle reine, que les femmes de
+sa suite ont relevée, et qu'elles soutiennent dans leurs bras. La
+pâleur couvre ses traits, elle est glacée, immobile, et sans aucun
+sentiment; la mort semble avoir déjà frappé cette tendre victime;
+insensible aux soins qui lui sont prodigués, elle reste plongée dans
+un évanouissement qui lui dérobe au moins la connoissance de ses
+malheurs; transportée jusques dans son palais, tous les secours lui
+sont prodigués; elle renaît enfin à la vie, mais pour apprendre,
+mais pour sentir tout l'excès de son infortune: pour la première
+fois, la voix toute-puissante d'un époux adoré ne porte point dans
+son ame le bonheur ou la consolation, ses caresses ne la touchent
+point, son retour ne lui suffit pas, elle ne songe, ne demande, ne
+semble aimer que son fils. Le roi lui dit tout ce qui peut la
+rassurer, lui nomme les fidèles émissaires envoyés à la recherche du
+prince, lui répète qu'il ne s'est trouvé ni parmi les morts, ni
+parmi les blessés, que son javelot si remarquable n'est point resté
+sur le champ de bataille; l'infortunée l'écoute, lui fait redire ce
+qu'elle vient déjà d'entendre. Hélas! elle a trop besoin d'espérance
+pour la rejeter, mais elle aime avec trop d'ardeur pour s'en
+contenter long-tems; occupée d'un seul objet, possédée d'une seule
+idée, elle interroge tout ce qui l'approche, le silence l'inquiète,
+aucune réponse ne la satisfait, les jours lui semblent des siècles,
+l'incertitude la tue, et cependant l'incertitude soutient sa vie; si
+le roi s'absente un moment, à son retour elle pâlit de crainte et
+frémit d'espoir; dans son sommeil agité, elle revoit et embrasse
+son fils; le réveil lui rend son absence, et elle pleure sur son
+heureux songe. O amour maternel! sentiment pur, vrai, constant,
+hélas! que souvent vous êtes cruellement récompensé! Plusieurs
+émissaires étoient déjà revenus, le roi seul leur avoit parlé; ils
+ignoroient tous la destinée du jeune prince; on cachoit leur retour
+à la malheureuse mère. O Viomade! pourquoi ta blessure retient-elle
+tes pas, et met-elle des bornes à un zèle qui, sans cet obstacle
+insurmontable, n'en auroit point connu? pourquoi, ami dévoué, ne
+peux-tu voler toi-même sur les traces du fils de ton maître? Ah! si
+cet effort étoit en ta puissance, qui oseroit te disputer l'avantage
+de servir encore ton roi? mais tu es foible, mourant, ton coeur seul
+rempli d'ardeur, partage et adoucit les tourmens de ta reine; ou tu
+portes à son ame les paroles consolantes de l'espérance, ou tu gémis
+avec elle, quand sa douleur trop vive ferme son coeur à tes sages
+discours.
+
+FIN DU PREMIER LIVRE.
+
+
+
+
+CHILDÉRIC.
+
+LIVRE SECOND.
+
+SOMMAIRE
+
+DU LIVRE SECOND.
+
+ Le bruit de la mort de Childéric s'est répandu. Désespoir du roi.
+ Ulric, de retour du camp d'Attila, confirme ces tristes
+ nouvelles. On les cache à la reine, toujours livrée à sa
+ douleur. Attila attaque de nouveau les Francs. Mérovée marche à
+ sa rencontre. Aboflède le suit. Son projet. Elle profite de la
+ nuit pour l'exécuter; elle est chargée de chaînes. Le roi qui
+ découvre sa démarche vole à son secours, la délivre à la faveur
+ des ténèbres, ainsi que tous les prisonniers. Attila veut s'en
+ venger, il est vaincu, demande et obtient la paix. Mérovée
+ toujours vainqueur rentre dans sa capitale, et y ramène son
+ épouse désespérée. Après de longues souffrances, elle expire.
+ Ses funérailles. Douleur du roi.
+
+
+
+
+LIVRE SECOND.
+
+
+Une année entière s'étoit écoulée sans apporter aucune lumière sur
+le sort de Childéric; le tems sembloit emporter sur ses ailes le
+bonheur et l'espoir: déjà Ulric, celui des braves qui tient la
+seconde place dans le coeur du roi, est revenu des bords du
+Pont-Euxin avec tous ceux qu'il a dispersés adroitement autour du
+camp d'Attila; mais il n'a pu ni détruire, ni confirmer la crainte
+du monarque. Aboflède, renfermée au fond de son palais avec ses
+chagrins et ses souvenirs, ignore son arrivée, on la lui dérobe avec
+soin; il est depuis long-tems dans Tournay, et l'infortunée l'attend
+encore. Un bruit, d'abord léger, mais qui peu-à-peu se répand et
+s'accrédite, jette un nouveau désespoir dans le coeur du roi. On
+assure que le jeune prince ayant suivi l'armée qui poursuivoit les
+Huns, et s'étant laissé entraîner par l'inexpérience de son âge,
+étoit tombé dans le fleuve en essayant de passer sur une des barques
+ennemies. L'apparence et le tems semblent confirmer ce récit.
+Mérovée craint, doute, et s'abandonne à la douleur qui le déchire;
+mais il épargne encore le coeur de la reine, il lui laisse ses
+fugitives espérances, et l'ame dévorée d'inquiétudes, il sourit aux
+douces pensées de retour que sa tendre mère exprime quelquefois. Il
+gémit seul ou dans les bras de Viomade; mais près d'Aboflède, il
+reprend son courage et son front serein. La reine se confiant à la
+tendresse d'un père, se rassure de la tranquillité de son époux;
+elle ne croit pas qu'une douleur violente puisse se contraindre,
+elle sent trop bien qu'un tel effort seroit au-dessus d'elle; la
+nature, l'amour et son coeur dans ce moment s'accordent avec le roi
+pour la mieux tromper. Cependant Ulric tarde bien selon elle à
+revenir; ce délai commence à l'inquiéter; Aboflède voit chaque jour
+renaître et finir, et Ulric ne paroît point; la reine ne peut
+soupçonner son zèle, le danger s'offre à sa pensée sous mille formes
+effrayantes. Attila, fier d'un si illustre prisonnier, aura sans
+doute refusé les échanges et le prix qu'Ulric devoit lui offrir;
+une idée plus terrible encore glace tout-à-coup ses esprits,
+Clodebaud, ce frère irrité, exerçant sur le fils la vengeance qu'il
+méditoit contre le père. Elle voit Childéric réduit par la haine de
+Clodebaud au plus cruel, au plus honteux esclavage. Peut-être, ô
+ciel! a-t-il porté plus loin sa fureur.... Un jour même son
+imagination frappée lui fait apercevoir son fils pâle, baigné dans
+son sang; elle croit entendre ses longs gémissemens et recevoir son
+dernier soupir... Tremblante, éperdue, elle jette des cris
+douloureux, ses larmes sont taries, son sang ne circule plus, un
+froid mortel la saisit, elle tombe évanouie, et l'on doute long-tems
+de sa vie.
+
+Cependant, l'intrépide Attila supportoit avec une égale peine, et sa
+honte et la longue paix où l'a réduit sa dernière défaite. Étonné de
+son inaction, indigné de ses revers, et retenu depuis deux ans dans
+ses forêts, il n'a pu revoir la _saison guerrière_, sans resaisir
+son arme terrible; les premiers feux de l'astre du jour ont ranimé
+toute son ardeur; il assemble son armée, et quittant encore ses
+déserts, il va pour la troisième fois traverser ce fleuve
+majestueux, barrière antique et naturelle de la France. Mais ses
+revers multipliés ont découragé ses soldats; il ne lit plus sur
+leurs fronts mornes et sourcilleux l'audacieuse espérance; il ne
+voit plus en eux cette impatience du combat, présage certain de la
+victoire ou d'une glorieuse résistance; sa voix formidable se fait
+entendre sans ranimer l'ardeur éteinte; il commande, on obéit, mais
+en silence, et sans cette joie martiale qu'il a si souvent admirée.
+Il revoit avec rage ces plaines fameuses par ses malheurs; son
+courroux valeureux s'en augmente, tandis que ces sanglans souvenirs
+affligent et effrayent ses troupes naguères si valeureuses. Les
+Francs, au contraire, volent avec transport au-devant d'un ennemi
+dévastateur et qu'ils sont sûrs de repousser; ils chantent d'avance
+une victoire certaine.
+
+Au nom d'Attila, Aboflède a joint dans son ame celui de ravisseur,
+d'assassin de son fils; elle sait qu'il marche contre son peuple,
+elle sait encore que ces barbares traînent à leur suite tous les
+prisonniers de guerre; elle conçoit un projet hardi: le coeur seul
+d'une mère est capable de le former, de l'entreprendre, de
+l'exécuter! Elle annonce au roi surpris qu'elle va le suivre au
+combat, et en disant ces mots, ses yeux cessent de verser des
+larmes, et l'espérance jette une légère teinte de joie sur sa figure
+douloureuse. Mérovée s'oppose en vain à un désir dont il ne connoît
+pas encore le vrai motif; la raison ni la prudence ne peuvent rien
+contre tant d'amour. Hélas! Aboflède est mère, et elle a perdu son
+fils! que peut-elle craindre encore? Deux seules pensées lui
+restent, le retrouver ou mourir. La reine, montée sur un char, se
+mêle aux combattans et s'expose sans en être émue; son ame n'est
+troublée ni par le bruit des armes, ni par les horribles cris que
+jettent les Huns pendant les batailles, ni par le spectacle sanglant
+dont elle est environnée. Elle ne voit point voler le trait
+homicide, elle n'entend point les gémissemens des blessés; elle
+seule, au milieu de ce règne de la mort, conserve l'oubli
+d'elle-même, et porte au loin sa pensée et ses regards, sans
+chercher à défendre ou à conserver une vie dont elle cesse de
+s'occuper. Il paroît enfin à ses yeux ce groupe d'infortunés chargés
+de fers; ils sont peu éloignés des Huns, des gardes nombreuses les
+environnent. A peine cet objet de douleur et d'espoir a-t-il frappé
+la reine, que son regard et son coeur ne s'en écartent plus. Sans
+doute c'est là, c'est parmi les malheureux captifs qu'elle trouvera
+son fils; elle s'assure du chemin qui conduit à cette partie séparée
+du camp; on peut s'en approcher par un bois voisin. Aboflède a tout
+vu et n'oubliera rien. La nuit abaissant sur la terre ses voiles
+épais, force enfin les combattans à se séparer. Aboflède invoque
+depuis long-tems les ténèbres dont la favorable obscurité servira sa
+téméraire entreprise. A peine la tranquille déesse a-t-elle enchaîné
+dans un doux sommeil les fiers enfans de Mars, que revêtue d'habits
+guerriers, cachant ses membres délicats et la beauté de son sexe
+sous le casque et l'armure, Aboflède, jusque-là craintive, échappant
+à ses gardes, et guidée par son amour, s'avance vers le camp ennemi;
+son coeur palpite d'une joie vive, elle ne sent ni le poids du
+casque qui la blesse, ni celui de ses armes si étrangères à ses
+belles mains; aucun danger n'effraie sa pensée, un seul sentiment la
+soutient et l'entraîne, tout disparoît devant lui. La reine, malgré
+l'obscurité que l'ombrage du bois rend plus profonde encore, ne
+s'est point égarée, elle est parvenue au but désiré de son voyage;
+elle aperçoit les prisonniers attachés les uns aux autres, la
+plupart sont couchés, et la nuit est trop obscure pour qu'elle
+puisse les reconnoître. Aboflède s'approche; les gardes, surpris de
+tant d'audace, vont la saisir. Loin d'en être alarmée, leur cruauté
+semble obéir à ses voeux, elle tend ses beaux bras aux chaînes
+qu'elle va partager avec son fils. Pressée de les obtenir, elle se
+livre sans résistance, et se mêle avec transport parmi les
+infortunés qui sont pour la plupart ses sujets. Éclairée par les
+feux du camp, la reine a reconnu Mainfroy, ce fidèle général pris
+devant Cologne qu'il défendoit; elle s'approche de lui, et d'une
+voix basse, elle lui dit: Mainfroy, reconnois une mère à ma démarche
+audacieuse, je suis Aboflède, et je cherche mon fils prisonnier
+d'Attila; rends-moi mon fils! je veux mon fils! Mainfroy admire la
+mère, et tombe respectueusement aux genoux de la reine; mais ce ne
+sont point des hommages, du respect qu'elle attend de lui, c'est un
+fils qu'il faut lui rendre; le général l'assure vainement qu'il n'en
+sait aucune nouvelle, et qu'il n'a pas été fait prisonnier; il le
+jure à la reine désolée, et lui ravit ainsi sa dernière espérance;
+mais elle doute encore et interroge plusieurs Francs; leur réponse
+est la même, et elle perd l'espoir qui soutenoit sa vie. Aboflède
+alors s'arrête immobile en s'appuyant sur Mainfroy, ses larmes ne
+coulent point, un froid mortel la saisit, une sueur glacée découle
+de son front, un silence effrayant répond assez aux discours
+terribles qu'elle vient d'entendre. Mainfroy, n'ose lui offrir du
+secours, il craint d'exposer son sexe et son rang; retenu par ses
+chaînes, il ne sait ce qu'il doit faire. Aboflède penche sa belle
+tête, son casque se détache, elle tombe dans les bras de ses
+sujets enchaînés à ses genoux. Que feront-ils? à qui confier
+ces jours sacrés, ce dépôt si cher à la France? le barbare Attila
+respectera-t-il l'épouse auguste de son ennemi? Tandis qu'ils
+délibèrent, incertains, ils sont tout-à-coup enveloppés, leurs
+gardes saisis jettent d'horribles cris auxquels tous les Huns
+répondent promptement; mais plus promptement encore, une troupe
+nombreuse et hardie pénètre jusqu'à eux, brise leurs chaînes en
+s'écriant: A nous, Francs! Aboflède est enlevée des bras de Mainfroy
+et placée sur un char; la troupe se rallie, mêlée aux prisonniers,
+et tous reprennent le chemin du camp de Mérovée avec tant de
+précipitation, que les Huns, trompés d'ailleurs par les ténèbres,
+n'ont pu porter aucun secours à leurs gardes, ni défendre leurs
+prisonniers. Attila, furieux d'une attaque qu'il regarde comme une
+trahison, attend impatiemment que le jour éclaire sa vengeance; et
+Mérovée, que l'amour a entraîné et qui prévoit sa rage impétueuse,
+se prépare au combat avec autant de courage et plus de prudence.
+Après la fuite d'Aboflède, le roi n'avoit pas tardé à s'apercevoir
+de son absence: trop sûr du chemin qu'elle avoit pris, tremblant sur
+les dangers qui alloient l'entourer, il l'avoit suivie avec l'élite
+de son armée; et certain que l'espoir de retrouver Childéric
+l'auroit décidée à pénétrer jusqu'aux prisonniers, parmi lesquels
+elle le croyoit toujours, Mérovée s'étoit décidé à les délivrer
+tous, afin de sauver la reine de la captivité, de la mort, et de
+tous les excès terribles qui la menaçoient. Revenue dans son camp et
+privée de tout avenir, muette et la vue égarée, à peine elle a
+reconnu son époux. Après un long silence, elle a fixé sur lui ses
+yeux éteints, et d'une voix mourante, elle a prononcé ces mots: Il
+n'est donc plus! Retombant dans sa morne tristesse, elle a cessé
+d'écouter, de répondre. Déjà l'étoile du matin, avant-coureur de
+l'aurore, avertit les guerriers de se tenir prêts: ils sont déjà
+sous les armes, brillans de jeunesse, de santé, de valeur, ceux-là
+qui ne verront pas se coucher le soleil qui commence à les éclairer.
+O mort! ô toi à qui on ne peut échapper! toi qui dévores toutes les
+générations, avois-tu donc besoin pour assurer ton terrible empire,
+du secours de la guerre!
+
+Attila, fier de venger une injure, et d'avoir, pour la première
+fois, un juste motif de prendre les armes, fut cependant encore
+surpris par l'active sagesse de son ennemi. La victoire ne fut pas
+longue à se décider, et Mérovée offrit la paix qui fut acceptée; il
+renvoya à Attila tous les prisonniers, en mémoire de la délivrance
+d'Aboflède, y joignit de riches présens; mais sa clémence n'adoucit
+point la haine de son ennemi, et ne calma point sa honte; il en
+conserva même une si vive douleur, qu'à peine de retour dans ses
+bois, on le trouva mort dans son lit à côté de son épouse. Ainsi
+finit ce guerrier qui coûta tant de sang à sa patrie et à ses
+ennemis. Mérovée, couvert d'une gloire nouvelle, rentra dans Tournay
+aux acclamations du peuple, et ramenant la malheureuse Aboflède,
+qui, de retour dans son palais, reprit sa vie solitaire et
+silencieuse. Plongée dans une tristesse destructive, ses traits en
+reçoivent la douloureuse empreinte, et cette tête si belle se penche
+déjà flétrie comme le lis superbe détaché de la tige qui le nourrit.
+L'aspect du malheur, si puissant sur l'ame tendre de la reine, ne
+l'émeut plus; la bienfaisance a perdu pour elle tous ses charmes.
+Aboflède n'est plus belle, n'est plus reine, n'est plus épouse,
+n'est plus amante; elle n'est plus, hélas! qu'une mère en deuil,
+descendant au tombeau par la route lente et pénible de la douleur.
+En vain tout s'empresse encore autour d'elle; préoccupée et isolée
+au milieu de tous, elle ne s'aperçoit d'aucun soin; le désespoir de
+son époux, jadis si aimé, ne pénètre plus jusqu'à son coeur fermé à
+jamais. L'amour de son peuple, l'amitié, tout a perdu son empire sur
+cette ame tendre. Puissance de la douleur, que vous avez de force
+sur le coeur d'une mère! Chaque jour semble l'entraîner vers la
+tombe, son unique désir. C'est là, c'est près du trône de Teutatès
+qu'elle espère retrouver son fils, pour ne plus le quitter jamais.
+C'est dans ces célestes demeures, où la mort est sans puissance,
+dans ces champs toujours verds, au pied de l'éternel, et dans un
+bonheur ineffable et constant, qu'Aboflède, dégagée des liens
+terrestres, demande aux dieux de la recevoir promptement. Et tandis
+que le roi et son peuple surchargent les autels de victimes et
+demandent aux dieux de prolonger ses jours, elle seule, formant des
+voeux contraires, élève au ciel ses mains pures et le conjure de
+terminer sa vie. Ils vont être exaucés ces cruels voeux du
+désespoir; Aboflède sent les approches de la mort, comme on
+entrevoit le moment de sa délivrance; son ame s'exhale comme la
+fumée de l'encens s'élève vers les cieux. Le roi, qui devoit prévoir
+depuis long-tems ce nouveau malheur, n'en est pas moins frappé comme
+d'un coup inattendu; le deuil est général; Viomade a l'emploi triste
+et flatteur de recevoir les plaintes, de partager la douleur de son
+maître; s'il ne le console pas, du moins il pleure avec lui.
+
+Les obsèques de la reine furent ordonnées. Ce dernier hommage du
+regret, qui tient du sentiment et de la religion, s'il ne soulage
+point le coeur, adoucit son désespoir. Ce fut aux bords de l'Escaut
+que les restes glacés de la reine furent conduits. On creusa d'abord
+une fosse ronde, où l'on plaça, selon l'usage, tout ce qui pouvoit
+être utile à la vie. Etrange superstition de ces tems, qui alloit
+même jusqu'à immoler des esclaves, afin que les morts fussent servis
+par eux dans un autre monde! Mais Aboflède, prête à mourir, avoit
+exigé que l'on ne suivit point cette barbare coutume, et Mérovée
+voulut qu'elle fût obéie. La fosse creusée, on amena une charrue
+dont le soc étoit d'airain; elle étoit attelée de deux boeufs
+blancs; on traça d'un sillon le tour de la tombe, et à mesure que la
+charrue ouvroit la terre, on remplissoit de fleurs le sillon qu'elle
+avoit formé; on eut soin de la relever à l'entrée de la tombe, sans
+en continuer la trace. Après cette cérémonie, on plaça le corps dans
+la fosse, et revêtu de ses plus riches ornemens; chaque assistant
+eut soin de jeter sur ces restes sacrés une poignée de la terre
+natale de la reine; on la recouvrit de fleurs, de gazons, puis de
+terre, et enfin d'une grande table de plomb sur laquelle on grava
+ces mots:
+
+ PLEUREZ LA REINE ABOFLEDE,
+ AMOUR ET EXEMPLE
+ DU MONDE.
+
+Les Druides assistèrent à cette lugubre fête couverts de longues
+tuniques de lin; ils versèrent sur la tombe l'eau lustrale du guy de
+chêne, invoquant les dieux pour qu'ils accordassent sans délai
+l'entrée céleste à la victime de l'amour et du malheur. Mérovée
+n'assista point à ces funérailles, le deuil étoit trop avant dans
+son coeur; il n'eût pu soutenir ce terrible spectacle. Privé d'une
+épouse et d'un fils, le voilà seul sur le trône déjà isolé; il va
+marcher sans compagne dans les routes épineuses de la vie, et quand
+l'ange de la mort développera sur lui ses ailes glacées, il ne
+laissera pas, aux mains d'un fils adoré, le sceptre des rois qu'il a
+illustré, et son glorieux héritage; il ne revivra pas dans une
+nombreuse postérité. Ah! s'il gémit de la mort d'Aboflède, c'est sur
+lui seul qu'il répand des larmes; il sent trop que le seul
+malheureux est celui qui survit à ce qu'il aime.
+
+FIN DU LIVRE SECOND.
+
+
+
+
+CHILDÉRIC.
+
+LIVRE TROISIÈME.
+
+SOMMAIRE
+
+DU TROISIÈME LIVRE.
+
+ Mérovée s'abandonne à sa douleur. Ses blessures se r'ouvrent. On
+ craint pour sa vie. Egidius, qui aspire au trône, en conçoit
+ une espérance nouvelle; il craint Viomade, et cherche à
+ l'écarter. Draguta sert ses projets, et trompe ce brave par un
+ faux rapport, qui décide Viomade à suivre le traître jusque
+ dans le camp des Huns. Le roi, à la nouvelle qu'il reçoit du
+ départ prochain de son ami, et de l'espoir qui le détermine,
+ éprouve autant de joie que d'inquiétude. Viomade lui conseille
+ de se montrer à l'armée. Mérovée se rend à cet avis. Il
+ harangue les troupes, et ordonne un sacrifice. Description du
+ sacrifice. L'oracle est favorable, il promet le retour de
+ Childéric. Un festin termine cette journée.
+
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME.
+
+
+Le tems ne consoloit point Mérovée. De tous les biens dont l'amour
+l'a fait jouir, le souvenir seul lui reste, il le conserve comme le
+dernier trésor de son coeur; le regret, qui le suit par-tout, charme
+douloureusement sa solitude, et quand il a perdu tout ce qu'il aime,
+les tendres images d'Aboflède, de Childéric, ne s'effacent point de
+sa pensée; il chérit sa mélancolie, et refuseroit de se consoler: il
+n'a plus que sa douleur, il craindroit de la perdre et même de
+l'affoiblir; mais il cherche et soulage les malheureux, il a besoin
+du bonheur des autres quand il n'en existe plus pour lui; l'accent
+de la joie, celui de la reconnoissance, jettent encore un son doux
+au fond de son ame. Blessé dans plusieurs batailles, le roi ne
+s'étoit que foiblement occupé de ses souffrances légères; mais les
+chagrins, les fatigues, les années, avoient enflammé son sang; une
+cicatrice mal fermée s'étoit r'ouverte, et le peu de soin apporté à
+un mal d'abord sans danger, avoit envenimé la blessure au point que
+sa vie étoit menacée; les remèdes pourront la prolonger, mais ils
+laissent craindre une mort prochaine ou des souffrances habituelles;
+le monarque s'affoiblit de jour en jour; Viomade en est troublé,
+tandis que l'ambitieux Egidius jouit en secret et s'abandonne à une
+grande espérance. Egidius, général de la milice romaine, et
+gouverneur pour les Romains dans la Gaule, commandoit à Soissons, et
+avoit la faveur de l'armée; brave et adroit, il s'étoit fait une
+reputation guerrière, et passoit également pour réunir toutes les
+vertus: il savoit se montrer aux hommes sous l'aspect le plus
+favorable à ses projets, et cachoit avec art son vrai caractère et
+ses desseins. Depuis la perte du jeune prince, il s'étoit toujours
+flatté de succéder à Mérovée; c'étoit dans cette pensée qu'il avoit
+répandu le bruit de la mort de Childéric, passant dans une barque
+ennemie; un roi sans héritier, et mourant lui-même, n'étoit plus
+qu'un foible obstacle à son ambition; il se plaît à répandre dans
+l'armée de secrètes inquiétudes sur la santé chancelante du
+souverain, sur l'inaction dans laquelle il va tenir ses troupes si
+accoutumées à combattre et à vaincre, sur la nécessité d'élire un
+chef pour le remplacer pendant les combats; mais son parti n'est pas
+assez fort: il craint l'horreur qu'inspire le nom romain, l'amour du
+peuple pour son roi, les Druides dont il ne suit pas la religion, et
+dont il redoute l'empire; mais ce qu'il craint bien plus encore que
+la haine ou l'amour léger d'un peuple inconstant, extrême, facile à
+émouvoir, à contenir, à exciter, qui n'ayant pas de volonté qui lui
+soit propre, cède à tout ce qui le maîtrise, et semblable à cette
+même onde qui s'irrite, se soulève, déborde au gré du vent qui
+l'agite, se calme et s'écoule lentement, sans que sa fureur ni sa
+tranquillité viennent d'elle-même; ce qu'il craint enfin plus que
+les Druides, le roi et toute l'armée, c'est Viomade, ce brave
+toujours occupé de son maître, déjouant les projets, et le
+surveillant avec autant de zèle que d'activité et d'intelligence,
+aimé du monarque comme de la France entière. Egidius n'a pas de plus
+forte barrière entre lui et le trône; la renverser paroît
+impossible, la force du moins seroit impuissante; Egidius aura
+recours à la ruse, arme du lâche, et l'ingrat Draguta va servir ses
+odieux projets. Draguta, né parmi les Huns, avoit poursuivi Viomade
+avec audace et témérité devant Cologne; blessé dangereusement, il
+étoit tombé parmi les morts, on l'avoit trouvé pendant la cérémonie
+funèbre qui suit les sanglans exploits, il respiroit encore, il fut
+transporté parmi les blessés par ordre de Viomade, il fut traité
+avec soin et générosité. Sa blessure étoit si dangereuse, qu'il fut
+plus d'une année sans se rétablir entièrement; par reconnoissance il
+témoigna le désir de rester encore près de son bienfaiteur. Egidius
+l'ayant souvent aperçu, crut démêler dans ses regards l'ame d'un
+traître, et l'ayant fait sonder adroitement, il vit qu'il ne s'étoit
+point abusé, et que Draguta joignoit aux connoissances qu'il avoit
+su acquérir depuis son arrivée en France, et pendant un séjour de
+plusieurs années, la férocité de sa patrie, et la haine du nom des
+Francs, que des secours et tant de bienfaits n'avoient pu éteindre.
+
+Instruit des volontés d'Egidius, flatté des récompenses énormes qui
+lui sont promises, heureux surtout de satisfaire sa fureur et
+d'assouvir sa vengeance, Draguta se présente à son bienfaiteur; il
+s'efforce de donner à ses traits plus de douceur, à son sourire
+moins de perfidie; mais il n'a rien à redouter du coeur franc et
+sans défiance du plus vertueux des braves, qui, incapable de
+feindre, l'est aussi de soupçonner. Je vous dois, lui dit le fourbe,
+le bonheur et la vie, m'acquitter est un devoir et un besoin; je
+viens satisfaire mon coeur, en rendant au vôtre et la joie et
+l'espoir. Viomade l'écoute, et lui tendant la main avec cette
+franchise d'une grande ame: Parle, ami, lui répond-il, mais crois
+qu'en te conservant le jour, j'ai déjà reçu ma récompense.
+
+Draguta, loin d'être attendri par ces paroles et l'air plein de
+douceur dont elles furent accompagnées, s'applaudit au contraire
+d'avoir à tromper un si facile ennemi, et reprenant son discours, il
+dit: Vous pleurez Childéric depuis cinq années; mon amour pour
+Attila, mes sermens de fidélité, mon devoir, m'ont défendu de vous
+instruire de sa destinée; mais mon roi n'est plus, et ce que je vous
+dois m'ordonne aujourd'hui de vous révéler ce que j'ai dû vous
+taire: Childéric est prisonnier. Clodebaud l'ayant aperçu pendant la
+terrible bataille qui coûta tant de sang à ma malheureuse patrie,
+nous ordonna de nous emparer du jeune prince, et je fus du nombre de
+ceux qui l'enlevèrent; je le remis à Clodebaud, qui fier et heureux
+d'une si belle proie, jura d'épargner ses jours, mais de le vouer à
+un éternel esclavage.
+
+Après avoir ainsi obéi à mon général, je revins au combat, où je
+vous attaquai avec une rage dont je fus puni; vos soins généreux
+ouvrirent mon ame au repentir, et souvent en voyant les douleurs que
+vous causoit l'absence du prince, je fus sur le point de vous tout
+avouer; retenu par mon attachement pour Attila, je résistai au
+mouvement qui m'entraînoit; j'ignorois d'ailleurs si Clodebaud avoit
+réellement laissé la vie au prince; mais depuis qu'Attila n'est
+plus, j'ai su par ceux qui sont venus apporter la nouvelle de sa
+mort, que Childéric étoit vivant, et réduit à la plus honteuse
+servitude; que Clodebaud, qui conserve le commandement d'une partie
+des troupes, insulte sans cesse à son malheur, et qu'il n'est pas
+impossible de le délivrer, si vous voulez suivre mes avis et
+accompagner mes pas. Je le veux! s'écria Viomade en se levant et
+avec une noble vivacité; ô Draguta! je le veux, sois mon guide, mon
+interprète, mon bienfaiteur; ma reconnoissance sera sans bornes
+comme tes bienfaits, compte sur celle d'un grand roi, d'un père à
+qui tu rendras le bonheur. Eh bien! reprit Draguta, partons
+promptement et sans suite, car nous serions arrêtés, et le nombre ne
+nous sauveroit pas; je vous promets le secours de mes frères, tous
+jeunes, vaillans et hardis; je vous conduirai par de secrètes
+routes, qui nous éviteront des rencontres fâcheuses. Au reste, je
+répondrai de vous, et vous n'aurez rien à craindre. Je ne crains
+rien non plus, lui dit Viomade, ma vie est à mon roi; vivre et
+mourir pour lui, voilà ma noble destinée; mais retire-toi, Draguta,
+je vais porter à mon auguste maître l'espérance que tu as répandue
+dans mon coeur; reçois cette bourse d'or, non comme une récompense;
+ah! Draguta, qui jamais pourra te récompenser! Le brave à ces mots
+embrasse avec attendrissement le perfide qui, sans repentir et sans
+trouble, approche de ce coeur d'où s'émanent tant de vertus.
+
+Viomade, l'ame ouverte à la plus vive joie, s'empresse de verser
+dans le sein paternel l'espoir dont lui-même est enivré, et vole
+rejoindre son maître; sa physionomie exprime tant de bonheur, que
+Mérovée en est frappé, et sourit à la félicité d'un ami. Quelle fut
+son émotion au récit animé et consolateur de Viomade! Childéric
+esclave et malheureux! quelle pensée pour un père et pour un roi!
+Mais Childéric vivant! et rendu à son amour! Hélas! pourquoi ce
+bonheur ne peut-il plus être partagé par Aboflède? A cette triste
+pensée, le front de Mérovée s'obscurcit, et la douce joie dont il
+rayonnoit s'est éteinte. Ah! sans le douloureux mélange de regrets
+et d'espoir, le bonheur inespéré du roi seroit trop vif, il auroit
+peine à le supporter. Viomade ne trouble point les méditations de
+son maître, il lit dans son ame, il voit se succéder les sentimens
+tristes et doux, et attend que le calme y renaisse pour lui parler
+avec cette franchise qui le distingue. Mérovée, reprenant bientôt un
+noble empire sur lui-même, lève sur son ami des regards paisibles,
+et Viomade lui parle ainsi:
+
+Je n'ai pas besoin de dire au plus aimé des rois que je suis prêt à
+partir; mais je dois l'instruire qu'Egidius agite l'armée
+turbulente, et que la paix dont nous jouissons, après tant de
+combats et de victoires, est déjà le sujet d'audacieux murmures. Cet
+ambitieux romain, que nous avons tant de fois vaincu et repoussé,
+s'est fait de ses défaites même un titre à la gloire; son adresse
+égare les troupes, et vous dépeint, accablé par les chagrins et les
+souffrances, incapable de combattre, anéanti sous le poids des maux;
+il annonce que les Saxons sont prêts à vous attaquer; un mot de vous
+peut détruire ses orgueilleuses espérances; le danger s'accroît: ô
+mon roi! épargnez aux Francs l'ingratitude et le repentir; daignez
+assembler votre armée, et vous montrer à elle plein d'espérance.
+Annoncez le retour du descendant de Pharamond; le peuple aime
+l'aspect du roi, et vos malheurs ont trop long-tems privé les Francs
+de votre auguste présence.
+
+Mérovée, à ce discours, reconnoît la prudence et l'amitié de
+Viomade; il donne à l'instant ses ordres pour que l'armée soit
+assemblée le lendemain au champ de Mars, et pour qu'un grand
+sacrifice soit préparé: il veut, et remercier les dieux du bonheur
+qu'il éprouve, et attirer leur toute puissante protection sur le
+voyage que médite son généreux ami, et sur ce fils qui semble déjà
+lui être rendu. L'armée apprend avec joie qu'elle reverra le héros
+sous lequel elle a si souvent triomphé, et le grand Diticas prépare
+la fête solennelle qui doit suivre la cérémonie guerrière.
+
+Déjà l'armée est assemblée, et attend impatiemment le roi: il
+paroît, son front auguste ne porte point l'empreinte de l'abattement
+et de la tristesse, il se montre fier et animé comme aux jours du
+combat. L'armée pousse des cris de joie, et frappe à grands coups
+les boucliers retentissans; Mérovée, ému par ces témoignages
+d'affection, promène ses regards bienveillans sur cette troupe
+valeureuse, et que l'amour anime.
+
+Soldats! leur dit-il, braves amis, chers compagnons de mes
+victoires, cessez de gémir sur les malheurs qui m'ont accablé, et
+partagez en ce grand jour la joie dont mon coeur est rempli. Ce fils
+que je regrette depuis plus de cinq années, ce Childéric, mon
+espérance et la vôtre, qui, encore enfant, osa se mêler parmi vous,
+que j'ai cru mort, et dont l'absence a coûté la vie à votre reine, ô
+mes amis! il existe, il vit pour combattre au milieu de vous, pour
+vous aimer et vous défendre. Mon fidèle Viomade va partir pour la
+contrée lointaine où les hasards de la guerre l'ont conduit; dans
+peu ils seront de retour, dans peu nous reverrons ce descendant du
+grand Pharamond; et si Odoacre, envieux de notre puissance, ose
+attaquer nos armées victorieuses, nous irons l'en faire repentir;
+mon fils apprendra de moi comment on guide les Francs valeureux et
+dévoués; comment on défend sa patrie!.... De nouveaux cris de joie
+interrompent le monarque, son nom, réuni à celui de Childéric,
+retentit dans les airs. Qu'il est doux de régner sur ces coeurs
+enthousiastes et pleins d'amour! Pourquoi, également barbares,
+passent-ils si facilement de cette ardente fidélité à la révolte
+cruelle?
+
+Le roi, après avoir donné à l'armée le tems d'exhaler ses
+transports, lui annonce le sacrifice préparé sous les chênes sacrés,
+et le long et joyeux festin qui terminera cette journée. Il retourne
+à son palais, suivi d'un peuple immense, et aux acclamations
+répétées. A l'heure fixée pour le sacrifice, le roi revêtu d'habits
+royaux, la couronne sur la tête et tenant son sceptre, entouré de
+ses braves, suivi de l'armée, se rendit au lieu choisi pour cette
+solennité. C'étoit dans un bois sombre, épais et mystérieux, que la
+cérémonie sanglante et religieuse étoit préparée. Le célèbre
+Diticas, grand prêtre des Druides, parut d'abord; ses cheveux blancs
+étoient couronnés de feuilles de chêne, arbre des dieux; sa tunique
+blanche étoit serrée d'une ceinture d'or, le plus pur des métaux. De
+jeunes et belles vierges, les cheveux épars et le front couvert d'un
+voile léger, suivent le grand prêtre, et s'occupent des apprêts du
+sacrifice. Trois d'entre elles, les yeux baissés, belles de jeunesse
+et de pudeur, portent un autel; sa forme est celle d'un trépied,
+soutenu sur trois consoles, dont le bas a la figure d'un pied de
+lion, le milieu celle d'un poisson qui étend ses nageoires, et le
+haut une tête de serpent qui se recourbe. Le dessus de l'autel est
+un bassin rond, propre à recevoir le sang des victimes; derrière les
+vierges qui soutiennent l'autel, marchent celles qui doivent
+présenter au grand prêtre la cuiller d'argent à manche pointu, dont
+il se servira pour prendre l'encens et les autres parfums, l'acarra,
+ou coffret rond, orné de deux anneaux d'or, enclavés l'un dans
+l'autre pour le lever et l'ouvrir, et qui renferme l'encens et le
+succin jaune; la péréficule à anse qui contient le vin et autres
+liqueurs que l'on versoit sur les victimes; enfin la patère et
+l'amula, vases d'airain qui servoient à renfermer l'eau lustrale, et
+à cuire les victimes après le sacrifice. Les chastes prêtresses,
+ayant placé au pied d'un chêne choisi pour l'auguste fête, les
+divers instrumens destinés à la cérémonie, se retirent dans leur
+temple, et laissent aux seuls Druides consommer le sacrifice. Ils
+approchent alors de l'autel; dans la main d'un des plus renommés,
+brille le superbe sespiéta ou coutelas, qui sert à égorger les
+victimes. A la suite d'une invocation, après avoir brûlé l'encens,
+Diticas invite le roi à s'approcher. Le monarque s'abaissant devant
+les dieux, auxquels cède toute puissance mortelle, se dépouillant
+des augustes marques de la royauté, place au pied de l'autel sa
+couronne, son manteau, son sceptre et sa redoutable épée: recevant
+alors des mains de ses braves deux jeunes taureaux blancs qui n'ont
+pas encore subi le joug, il les présente respectueusement au grand
+prêtre, qui les immole en les frappant à la jugulaire. Les Druides
+entourent l'autel, reçoivent le sang dans un bassin, interrogent
+leurs entrailles, invoquent et consultent les dieux; un silence
+profond règne dans le reste de l'assemblée; on craindroit
+d'interrompre ou de profaner d'aussi augustes mystères. Les Druides
+se séparent en deux files éloignées l'une de l'autre: Diticas paroît
+au milieu; à son regard élevé et prophétique, à ses traits animés,
+au désordre de ses pas, on pressent que l'esprit divin l'agite, et
+qu'organe des dieux, il va annoncer aux hommes les oracles qui
+fixeront leur destinée. Le coeur palpitant et rempli d'une
+religieuse terreur, l'armée se courbe vers la terre; le roi, le
+front baissé, imite sa respectueuse attitude. Diticas parle enfin.
+Les dieux sont satisfaits; ils promettent à Viomade le succès de son
+entreprise, au roi un fils, aux Francs un roi; et après avoir
+répandu sur tous l'eau lustrale, il rend à Mérovée sa couronne et
+ses armes, en lui disant: Souvenez-vous que vous les tenez des
+dieux. Le roi les reçoit avec respect, et plein de confiance dans
+les paroles favorables de l'oracle, il rend grace au ciel de tant de
+bienfaits, et sort du bois sacré, mais en se reculant et sans perdre
+de vue l'autel, les Druides et les victimes; ce ne fut que dans la
+plaine et loin de l'enceinte consacrée, qu'il marcha la tête ornée
+de sa couronne, et suivi du peuple. Les festins l'attendoient:
+assises autour de cent tables dressées devant les portes du palais
+et des chefs, les troupes animées par la gaieté et le vin d'Italie
+qu'elles aimoient passionnément, s'abandonnoient à la joie; tous
+chantoient l'amour et la gloire, et une heureuse ivresse termina une
+journée qui sembloit fatale à l'ambitieux Egidius, mais qui ne
+détruisit point ses espérances.
+
+FIN DU LIVRE TROISIÈME.
+
+
+
+
+CHILDÉRIC.
+
+LIVRE QUATRIÈME.
+
+SOMMAIRE
+
+DU LIVRE QUATRIÈME.
+
+ Départ de Viomade. Son arrivée dans les forêts de la Germanie.
+ Dangers de sa route. Alarmes que lui inspire Draguta. Un songe
+ l'inquiète. Viomade sauve la vie à Draguta. Il en est
+ abandonné. Orage terrible. Viomade reprend sa route. Le chemin.
+ La tombe. Chant franc. Le vieillard.
+
+
+
+
+LIVRE QUATRIÈME.
+
+
+Mérovée et son ami ont assisté à ces festins, mais sans en partager
+le délire; impatiens de se retrouver seuls, et de donner à la
+confiance le peu d'heures qui leur reste avant le départ de Viomade,
+fixé à la prochaine aurore, ils n'ont plus qu'une nuit, et l'amitié
+la disputera au sommeil. Le roi voudroit qu'au moins Ulric, Amblar,
+Arthaut accompagnassent Viomade; il s'y refuse. S'il étoit possible,
+disoit-il, que je fusse attaqué, ce seroit par un si grand nombre,
+que vous exposeriez sans aucun avantage les nobles défenseurs de
+votre couronne. Seul avec Draguta je n'inspirerai aucune défiance,
+et si je devois périr, conservez au moins vos plus fidèles sujets.
+Cette pensée jettoit un trouble extrême dans l'ame du roi. Toi
+périr! disoit-il; ô toi! mon ami, toi qui seul peut m'aider à
+supporter les orages de la vie; toi qui en partageant mes maux, en
+diminue toujours le poids! Je ne périrai point, reprit Viomade, les
+dieux l'ont promis: en douter est une impiété. Je reviendrai
+bientôt remettre Childéric dans vos bras. Mérovée, malgré la juste
+impatience d'un père, voudroit que Viomade attendit au moins le
+printems; l'hiver déjà est avancé; mais cette saison qui retient les
+Huns dans l'inaction, offre à Viomade plus d'espérance de retrouver
+le jeune prince. Il combat la résistance du roi, qui redoute la
+rigueur de la saison; il calme les craintes du monarque, excite ses
+espérances, et verse des torrens de bonheur dans cette ame si
+long-tems la proie des souffrances. Le roi veut du moins
+l'accompagner jusqu'au bord du fleuve; des barques sont préparées;
+plusieurs braves les suivront même jusqu'au château de Clodion,
+situé sur l'autre bord du fleuve: là, Viomade devoit se séparer
+d'eux, et monté sur de forts chevaux chargés de provisions, il
+s'arme de flèches, ainsi que Draguta. C'est ainsi qu'il devoit
+revoir, et suivi seulement du Hun, cette Germanie, antique berceau
+de ses pères. Au premier rayon du jour, les deux amis se sont
+regardés et se sont précipités dans les bras l'un de l'autre.
+Mérovée craindroit de retarder le départ, et cependant il sent
+toute l'amertume d'une telle séparation; Viomade se reprocheroit le
+moindre délai, mais il quitte avec peine son auguste maître. Tous
+deux émus et opressés se tiennent long-tems embrassés; tout est prêt
+pour le départ; déjà le farouche Draguta, revêtu de ses sauvages
+vêtemens, paroît et s'unit aux guerriers qui attendent le roi. Ses
+cheveux noirs, frisés, inégaux et épars, couvrent une partie de son
+visage, et ajoutent, dans leur désordre, à la férocité de ses
+traits; la jeunesse est sans grace sur le front sourcilleux du Hun;
+son courage est celui d'un barbare, et sa joie celle du crime. Sur
+ses épaules nues sont attachés son arc et ses flèches, armes
+légères, et les seules qui puissent leur être utiles dans les forêts
+qu'ils ont à traverser, soit qu'ils s'en servent pour se défendre
+contre leurs dangereux habitans, soit qu'ils recourent à la chasse
+pour suppléer à leurs provisions épuisées. Le roi et Viomade ne se
+font pas attendre long-tems; déjà ils atteignent les antiques
+ombrages de la forêt des Ardennes; ses arbres dépouillés de verdure,
+offrent aux regards qu'ils attristent, les sombres ravages de
+l'hiver. Viomade n'en est point ému; le roi seul éprouve d'avance
+toutes les fatigues que ce brave est loin de calculer. Quelques
+tentes dressées sous les arbres servent à reposer la troupe, et en
+peu de jours elle découvre ce fleuve superbe qui sépare les Gaules
+de la Germanie. C'est-là que Mérovée quitte à regret un ami dévoué
+et cher; leurs adieux honorèrent également l'amitié et le courage
+qui les distinguoient. Oh! qu'elles sont unies ces grandes ames,
+qu'aucun vice ne sépare! Les barques ont reçu Viomade, Amblar,
+Ulric, Arthaut, Draguta; les tranquilles ondes obéissent aux rames
+qui fendent leur sein et soutiennent la fragile nacelle qui les
+sillonne. Parvenus au pied de Dispach, les voyageurs abordent ces
+rives paisibles et débarquent. Pendant le trajet, Mérovée, entouré
+de ses gardes, a long-tems suivi de l'oeil la barque qui entraînoit
+son ami, et quand il ne l'avoit plus distinguee, son coeur et sa
+pensée la suivoient encore. Enfin, il avoit repris le chemin de son
+palais, dont la solitude troubla son ame; tous les dangers d'une
+aussi hardie entreprise s'offrirent devant lui; mais les dieux
+avoient parlé, et Mérovée espéroit. Ses braves, à leur retour, lui
+apprirent que Viomade et son guide, pourvus de trois chevaux, dont
+un portoit une tente et des provisions, traversoient déjà la
+Germanie, et que Viomade, plein de force et de joie, marchoit avec
+rapidité sous la conduite d'un guide fidèle et intrépide. En effet,
+Viomade avoit déjà traversé heureusement une partie de la Germanie,
+quand ils furent tout-à-coup arrêtés par des marais que les pluies
+d'hiver avoient rendus impraticables; il fallut abandonner la route
+connue, chercher à travers les forêts. Cet obstacle ralentissoit
+leur marche; par-tout ils le retrouvoient, et s'égarant dans de
+nouveaux détours, s'éloignoient au lieu d'avancer. Mais la bise, qui
+descendue des montagnes du nord, souffle avec fureur dans ces
+climats voisins du Danube, a glacé ces eaux stagnantes. Viomade
+propose à son guide de se hasarder sur cette surface solide. Un
+renard qu'a tué Draguta, et qu'ils dépouillent de la peau dont ils
+environnent leurs pieds, rend cette entreprise facile; les chevaux
+seuls les embarrassent; ils craignent de s'en séparer, et n'osent
+hasarder de les conduire sur la glace qui va se briser sous leurs
+pieds; ils essaient d'en conduire un qui glisse bientôt, malgré
+toutes les précautions qu'ils prennent; sa chute brise le fragile
+appui qui supportoit à peine ses pas; il disparoît sous la glace et
+s'enfonce sous les eaux. Cette expérience effraye les voyageurs;
+mais Viomade, qui s'aperçoit que tant de détours l'égarent, se
+décide à renoncer aux chevaux, qui déjà las, et ne trouvant pour se
+nourrir que des joncs secs et mal sains, retardent plus leur marche
+qu'ils ne la favorisent. Appuyés sur leur arc, et les pieds
+enveloppés de fourrures, ils traversent les marais dont l'étendue
+est immense. Viomade, chargé comme Draguta des provisions qui leur
+restoient, a peine à se soutenir; le froid glace ses veines; son
+coeur palpite, et ses membres s'engourdissent, tandis que Draguta,
+né sur les bords toujours glacés du Palus, sourit à la foiblesse de
+son compagnon, et s'élance gaiement de l'autre côté des marais.
+Viomade, épuisé de fatigue, mourant, et hors d'état de faire un seul
+pas, arrive long-tems après lui: il se couche un moment sur la
+terre; mais sentant le froid s'augmenter, craignant de s'abandonner
+au dangereux sommeil qu'il provoque, et qui n'est d'ordinaire que
+l'avant-coureur de la mort, il se relève avec effort, rassemble du
+bois, frappe le caillou qui jaillit en étincelles, et allume un feu
+brillant qui le réchauffe et redonne à son sang sa circulation.
+Draguta ne veut point s'en approcher; il semble défier la douleur de
+l'atteindre, et triompher de la nature. Que votre mère étoit peu
+prévoyante, disoit-il au brave; que n'a-t-elle eu le courage de la
+mienne; que ne vous a-t-elle exposé aux glaces des fleuves, au
+soleil devorant, comme je l'ai été; que ne vous a-t-elle habitué à
+combattre les monstres des bois, et formé à la lutte, à la course, à
+l'extrême fatigue: loin d'être accablé comme un foible enfant, vous
+supporteriez sans les sentir le froid et les maux qui vous
+accablent. Sans doute, Draguta, reprenoit avec douceur Viomade, mon
+enfance fut moins exercée que la tienne, et les moeurs, comme l'air
+de ma patrie, sont différens de ceux dont tu t'enorgueillis; mais
+songe, ami, que si plus de force arme ton bras, plus d'amitié
+remplit mon coeur. Tandis que vous égorgez vos blessés, nous
+secourons nos ennemis mêmes. Pardonne à ces hommes à qui tu dois la
+vie, une sensibilité dont ils s'honorent, puisqu'elle ne leur dicte
+que des bienfaits. La vie! reprit Draguta, est-ce un si grand bien
+que de vivre? Mais n'en sens-tu pas le prix aujourd'hui, que tu
+t'acquittes envers un ami; que tu me guides, que tu me conduis au
+bonheur? Ton ame n'est-elle pas émue de l'idée décevante de faire
+tant d'heureux, de rendre un fils à son père, un roi à ses peuples,
+un maître à ses serviteurs brûlans de zèle et d'amour pour son
+prince? Draguta ne répondit rien à ce discours; les provisions
+furent étalées devant le feu que Viomade entretenoit soigneusement.
+Un roc creusé par le tems lui offrit un abri pour la nuit; enveloppé
+d'un manteau, il s'endormit. Draguta, loin de regretter la tente
+qu'il a laissée avec les chevaux, se jette sans précaution sur la
+terre humide et dort paisiblement. O Dieu! le méchant peut donc
+dormir!
+
+Viomade, éveillé par les premiers rayons du jour, quitte sa roche
+protectrice, non sans remercier la divinité qui y préside, non sans
+élever jusqu'aux voûtes célestes ses voeux et sa reconnoissance. Un
+spectacle s'offrit à ses yeux; derrière lui d'immenses forêts; à sa
+droite et tournant devant lui, paroissoit au loin le Danube, ce
+fleuve superbe, qui prenant sa source en Souabe, parcourt un
+territoire de deux cent quarante lieues, et va par plusieurs bouches
+se jeter dans la mer Noire; ce fleuve qui eut la gloire, entre tous
+les fleuves, de voir sur ses ondes rivales des mers, plusieurs
+combats entre les Turcs et les Chrétiens. Le soleil qui se levoit
+derrière la forêt, n'éclairoit encore que foiblement cette
+magnifique surface; les oiseaux, que la froidure retenoit cachés
+dans le creux des rocs ou des troncs des arbres, ne chantoient pas;
+un silence auguste régnoit sur toute la nature. Viomade seul, dans
+cette déserte contrée, admire la profonde solitude qui l'environne,
+et se livre aux méditations animées qui rapprochent l'homme de son
+créateur. Plongé dans ce songe pieux, il n'a pas vu que Draguta, de
+retour, prépare le gibier qu'il rapporte de la chasse où il a été
+avant le réveil de son compagnon. Tiré de sa rêverie par la voix qui
+l'appelle et l'invite au repas, Viomade rallume les feux éteints, et
+se prépare à faire cuire les animaux; mais Draguta les dévore sans
+tant d'apprêts, et Viomade détourne les yeux du repas sanglant de
+son compagnon. La faim satisfaite, tous deux reposés de leurs
+fatigues, reprirent leur route entre le Danube et les bois, mais
+dans un chemin sablonneux, humide et qui s'enfonce à chaque pas.
+Viomade s'aperçoit avec émotion que cette route devient impraticable,
+il en avertit son guide; celui-ci l'engage à la continuer jusqu'à
+une chaîne de montagnes qu'il lui montre: mais la route est encore
+plus longue; la journée est prête à finir, les provisions
+consommées, la faim commence à se faire sentir; la soif, besoin
+dévorant, et plus insupportable encore, brûle et épuise le brave. Eh
+quoi! se disoit-il à lui-même, la nature met donc des bornes à mon
+zèle, et je succomberai dans une si grande entreprise! O Hésus! dieu
+du courage, ranime mes forces abattues, que je meure après le
+succès! Quelques racines sauvages lui offrent une ressource contre
+la mort; il les reçoit du ciel comme un bienfait, remercie les
+dieux, et par de nouveaux efforts, en obtient enfin de pénétrer dans
+les montagnes du Witoska. Là une source qui s'échappe en cascade du
+sein d'une roche immense, le désaltère. Draguta s'éloigne et revient
+chargé d'oiseaux inconnus à son compagnon; un repas, désiré depuis
+long-tems, calme une partie de ses maux, et Draguta l'assure que
+derrière ces montagnes, dont ils vont suivre les différentes
+sinuosités, ils parviendront au but qu'ils se proposent. Cet espoir
+rend à Viomade un nouveau courage: chargés des restes du repas
+qu'ils viennent de prendre, ils continuent leur route, et
+rencontrent encore quelques chèvres sauvages qu'ils tuent à coups de
+flèches. Les nuits ils se couchoient sur la terre, à l'abri des
+monts sourcilleux. Ils parvinrent ainsi à une forêt que Draguta
+sembla reconnoître avec une joie féroce. C'est ici, dit-il, en
+fixant ses regards sur Viomade. Reposez-vous, ajouta-t-il, dans
+cette caverne tapissée d'une mousse épaisse, et avant deux jours...
+Il s'arrête à ces mots, et semble préoccupé d'une idée sinistre.
+Viomade le regarde avec surprise; une secrète inquiétude saisit son
+coeur; cependant il s'endort, et d'heureux songes charment son
+sommeil. Il voit Aboflède s'élever dans une nuée transparente; elle
+applaudit à sa démarche, et la voix du grand Teutatès l'assure de
+cette divine protection sans laquelle il n'est point de succès, avec
+laquelle il n'est point de revers. Ces flatteuses illusions, que
+lui retrace le réveil, le pénètrent d'une religieuse confiance; et
+il revoit, plein d'espoir, naître un jour pur, et qui semble
+répondre par son éclat à la joie dont son coeur est rempli. O
+divinité de ces monts orgueilleux! dit-il, et vous, Naïade
+bienfaisante, dont l'onde a rafraîchi mes sens dévorés d'une ardeur
+douloureuse, recevez l'hommage de ma pieuse reconnoissance. Et toi,
+Dieu puissant! ame du monde! souverain des airs! ô grand Teutatès,
+qui dans l'erreur d'un songe, apparut à ce foible mortel indigne de
+ta divine présence, achève ton ouvrage, rends Childéric à mes voeux,
+rends-le au père qui l'attend! Draguta paroît prêt à marcher, et
+lance au brave un coup d'oeil de mépris et de haine; il semble qu'en
+approchant des lieux où il reçut le jour, il en retrouve toute la
+barbarie; ce n'est plus ce guerrier, jadis si farouche, mais adouci
+par la reconnoissance; à présent on le prendroit pour un ennemi qui
+entraîne sa victime. Le bois où ils pénètrent est épais, aucune
+route n'est frayée, le terrain en est humide, et plus ils avancent,
+moins il a de solidité. On entend de tous côtés les rugissemens des
+ours, les hurlemens des loups; quelques oiseaux de proie remplissent
+l'air de leurs cris aigus, et l'aigle au regard altier, s'abat sur
+les arbres ébranlés par sa chute. Viomade voit arriver la nuit avec
+inquiétude, il redoute les monstres des forêts; il ne sait pas que
+l'homme qui cache un coeur méchant, est alors le plus dangereux
+ennemi de l'homme et le plus cruel. Pour éviter d'être surpris
+pendant le sommeil, ils dormiront tour-à-tour, et ils allumeront de
+grands feux qui écarteront les bêtes féroces. Draguta ayant
+rassemblé avec le bout de son arc, un amas de feuilles sèches,
+invite insolemment le brave à s'y coucher et à se livrer au sommeil.
+Viomade, que le changement qui s'est opéré dans son guide remplit de
+crainte et de surprise, a peine à trouver le repos. S'il alloit le
+trahir, le livrer à Clodebaud! Ah! ce ne sont pas les supplices qui
+l'effrayent, ce n'est pas la mort; l'inquiétude seule du roi, son
+espoir trompé, sa douleur, voilà ce qui alarme son ame. Ces idées
+sinistres le poursuivent dans son sommeil; il croit entendre le roi
+lui redemander son fils, il croit entendre Childéric l'appelant à
+son secours, il croit voler vers lui, et prêt à l'atteindre, se
+sentir percé d'une flèche que lui lance Draguta. Ce songe affreux
+l'agite; la sueur découle de son front; il croit encore arracher de
+son sein le trait qui le déchire, et s'élancer vers son prince,
+quand une seconde flèche plus aiguë le blesse de nouveau; la douleur
+de ce songe l'éveille tout-à-coup, et il se relève animé d'un
+trouble extraordinaire; il voit devant lui Draguta pâle et en
+désordre, ses cheveux sont hérissés, son air est celui du repentir;
+le feu qui brûle devant lui jette sur sa figure une lueur sombre,
+qui ajoute une expression plus farouche à ses traits. Le barbare
+avoit promis à Egidius de conduire Viomade dans ces lieux, et là de
+lui donner la mort. L'instant choisi pour le crime étoit arrivé, et
+Draguta alloit percer de flèches le coeur du brave, lorsqu'agité par
+un songe, secret avis de la providence, il avoit prononcé le nom du
+perfide et s'étoit éveillé. Surpris, le Hun pâlit, et laisse tomber
+ses armes. Le souvenir des bienfaits de Viomade l'avoit frappé; il
+eut horreur du sang qu'il alloit répandre, et resta muet et
+combattu. Viomade s'étonnoit de plus en plus et perdoit sa sécurité;
+tous deux passent le reste de la nuit en silence, mais sans se
+livrer au sommeil. Draguta, aux premiers rayons du jour, propose
+brusquement de partir. Il se lève et marche agité d'un trouble
+visible; Viomade le suit; l'heure du repas les force à s'arrêter,
+mais Draguta a l'air rêveur et sombre, il ne mange point. Viomade
+l'interroge sur le mal qu'il semble éprouver, mais il ne lui répond
+pas et reprend sa route. Le terrain, constamment humide, devient si
+fangeux que l'on ne peut plus avancer; Viomade s'arrête et regarde
+Draguta, dont les traits altérés et inquiets sont loin de le
+rassurer. Nous ne marchons, lui dit il, vers aucun séjour habitable;
+tu t'es égaré, Draguta, car me préservent les dieux de t'accuser!
+reprenons vers la gauche du bois, le chemin paroît plus solide; nous
+attendrons le jour sous quelqu'abri, et montés sur un arbre élevé,
+nous chercherons à découvrir la fumée des habitations. Sans écouter
+la réponse du Hun, Viomade, revenant sur ses pas et tirant vers la
+gauche, s'avançant avec rapidité, parvint, suivi de Draguta toujours
+en silence, jusqu'à une petite esplanade où plusieurs chênes verds
+leur offrent une constante et noire verdure. La lune, astre
+mystérieux et doux, commençoit alors sa silencieuse carrière, et
+jettoit sur les sombres bois cet éclat pur et argenté, si cher à
+l'ame sensible. Viomade, ému par sa beauté, par l'aspect de la voûte
+des cieux semée d'étoiles, et que parcourt l'astre lumineux, sent
+s'éteindre ses soupçons; il plaint les maux dont Draguta semble
+déchiré, et se livre aux plus douces pensées, tandis que le Hun,
+lassé de ses combats intérieurs, cède à la nature et dort sur la
+mousse verdâtre. Viomade le considère, prie les dieux d'appaiser les
+tempêtes de son ame; et tandis qu'il les invoque en faveur de celui
+qui au fond du coeur médite sa ruine, un loup furieux et affamé
+s'approche de Draguta et va le dévorer. Viomade saisit son arc et sa
+flèche, qu'il tenoit près de lui dans la crainte d'être surpris,
+lance le trait d'une main généreuse et sûre, perce le coeur du
+monstre, qui tombe et meurt en se débattant aux pieds de Draguta,
+que le bruit réveille. Le Hun voit le danger et le bienfait; il
+paroît ému, tend sa main au brave et jette un douloureux soupir;
+puis le pressant de se reposer, promet de ne plus s'endormir et de
+le défendre à son tour. Viomade, que le plaisir qui suit une bonne
+action a rendu au bonheur, accepte son offre, et se livre au sommeil
+paisible dont jouit la seule vertu. Draguta ne peut plus supporter
+son sort; il a promis la mort du brave, mais il lui doit la vie une
+seconde fois, et la voix de la reconnoissance parle à son barbare
+coeur. Viomade commence à le soupçonner. Doit-il se laisser
+pénétrer? lui avouer le complot odieux dans lequel il a trempé?
+Doit-il le ramener en France? tromper l'espoir d'Egidius, manquer à
+ses promesses et servir l'ennemi triomphant de sa patrie? Draguta
+hésite: la reconnoissance comme le bienfait, sont de tous les pays,
+de tous les climats. Le sauvage habitant des déserts, possède même
+peut-être mieux ces vertus naturelles que l'homme civilisé, et le
+Hun reconnoît leur empire: tremper ses mains dans le sang de son
+bienfaiteur n'est plus en sa puissance, son coeur s'y refuse, il a
+horreur de cette seule pensée. Tu dors, vertueux Viomade, ton ame
+est en paix, aucune crainte ne la trouble, aucun songe ne l'avertit:
+tu dors, et le lâche veille autour de toi; il va te trahir sans
+doute. Ah! prolonge long-tems ce doux sommeil. Il est troublé
+pourtant; Viomade s'éveille, mais sa belle ame conserve sa sérénité;
+il voit encore étendu ce loup terrible dont il délivra son guide; il
+jouit du bonheur de lui avoir sauvé la vie; il se reproche les
+soupçons dont, depuis quelques jours, il s'est senti agité. Draguta,
+sans doute, se disoit-il à lui-même, est encore à la chasse, et
+s'occupe de conserver mes jours, comme j'ai sauvé les siens. O
+soupçons injustes! sombres et légères vapeurs qui obscurcissez mon
+ame, fuyez à jamais! Et toi, jeune Draguta, pardonne à l'erreur qui
+m'a égaré, et puissent les dieux que j'implore pour toi, te payer de
+tes services et m'acquitter de tes bienfaits! Que la matinée est
+belle! ajoutoit Viomade; que les arbres verds, et seuls couronnés de
+leur noire verdure au milieu de ces bois dépouillés, produisent un
+effet doux et consolateur! De quels dons immenses le ciel
+n'enrichit-il pas les hommes; pourquoi n'en savent-ils pas mieux
+jouir? pourquoi, ingrats envers la nature, cruels envers eux-mêmes,
+cherchent-ils, dans de vains désirs, des regrets et des tourmens,
+quand ils pourroient être si facilement heureux? Le brave tomba
+bientôt dans une douce rêverie, s'y abandonna, oublia les heures,
+et s'aperçut avec inquiétude que celle du retour de Draguta étoit
+passée depuis long-tems. Il ne lui restoit aucune provision; la faim
+qu'il éprouvoit ajoutoit à sa crainte. Sans doute, se disoit-il, la
+chasse l'a entraîné, égaré peut-être: peut-être attaqué de nouveau
+par quelque monstre, a-t-il succombé? peut-être même a-t-il besoin
+de mon secours? A ces mots, cédant à l'humanité qui lui parle, et ne
+lui parle jamais en vain, Viomade se lève et cherche son arc et ses
+flèches. Mais, ô trahison! ô barbarie! ses armes, sa seule défense,
+sa seule ressource pour se nourrir; ses armes, dont il vient de se
+servir pour lui sauver la vie, dont il alloit se servir encore pour
+le défendre, le cruel les a enlevées! Que reste-t-il au brave dans
+ce désert, sans armes et sans alimens? que lui reste-t-il? son
+courage, sa grande ame, ses vertus et sa confiance en la divinité.
+Avec de tels secours, l'homme s'élève au-dessus de l'infortune; il
+peut mourir, mais non se laisser accabler; tel est Viomade; il se
+rasseoit pourtant et délibère avec lui-même; il ne doute plus que
+Draguta, rendu à la barbarie de sa patrie, à la haine, ne l'ait
+abandonné à dessein, et loin de tout secours. Mais l'a-t-il aussi
+trompé sur le sort de Childéric? médidoit-il à Tournay cette action
+coupable? est-elle le fruit d'un complot raisonné ou d'un mouvement
+criminel? Voilà ce qu'il ignore, ce qu'il ne peut pas même
+éclaircir, ce qui trouble son esprit, détruit son espoir, ou du
+moins le rend incertain. Où va-t-il porter ses pas? Le voilà sans
+guide dans la solitude, sans interprète parmi les hommes étrangers à
+sa patrie, et vers lesquels il s'avance, en qui seulement il espère
+encore! Où trouvera-t-il des ressources contre la faim? il ne
+découvre aucune racine, il n'entend le bruit d'aucune cascade; le
+murmure d'aucun ruisseau ne l'invite à venir s'y désaltérer. Malgré
+la faim qui le presse et l'affoiblit, il quitte promptement son
+azile, et se livrant au hasard, ou plutôt à la volonté des dieux, il
+marche à travers les bois, suivant toujours le cours du Danube et
+remontant vers sa source. Sa faim augmentoit, il craignoit de ne
+pouvoir vaincre ses souffrances; mais les dieux ne l'ont point
+abandonné: un arbrisseau couvert de fruits sauvages, et mûris
+sous les neiges, s'offre à ses yeux. O Mérovée! s'écrie-t-il,
+en étendant les bras vers l'arbre nourricier; mais il ne connoît
+point ces fruits; sont-ils amis de l'homme? Est-ce la vie ou la
+mort qu'il va recevoir? Il hésite; le besoin l'emporte, ses lèvres
+sont rafraîchies des sucs doux et balsamiques qui sortent en
+abondance de ces fruits; ils le désaltèrent, le fortifient, et
+ce secours inattendu semble le présage de plus grands bienfaits.
+Abandonnera-t-il le buisson couvert encore de cette précieuse
+richesse? doit-il s'y arrêter et s'épuiser dans une inaction
+coupable? Non sans doute: Viomade saura et profiter des dons du
+ciel, et suivre la route qu'il semble lui-même lui indiquer par ses
+bienfaits. Riche de ce butin inespéré, il marche légèrement et plein
+de joie: mais tout-à-coup le ciel s'obscurcit; de sombres nuages
+descendus précipitamment des hautes montagnes du nord, assombrissent
+les airs; les vents impétueux agitent la cime altière des chênes;
+une horrible tempête se prépare; en peu de momens l'univers paroît
+ébranlé: la pluie tombe abondante et glacée, elle forme des
+ruisseaux qui sillonnent par-tout la forêt, et les cascades
+éloignées se répandent de tous côtés; la pluie irrite et soulève un
+torrent déjà furieux, et dont les flots vagabonds et rapides
+entraînent avec fracas les roches et les arbres qu'ils déracinent.
+Tout cède à la nature en courroux. Viomade sans abri, les vêtemens
+percés par la pluie qui tombe avec violence, repoussé par le vent
+qui souffle avec fureur, sent son ame prête à quitter son enveloppe
+fragile. O Mérovée! disoit-il, si je succombe, j'aurai combattu;
+je te dévoue ma vie, mais je la défendrai comme un bien qui
+t'appartient. Alors, écartant de lui ce désespoir insensé qui
+n'enfante que le découragement ou l'imprudente témérité, il s'arme
+d'une forte branche qu'il arrache, s'en sert comme d'un appui, et
+marche encore à travers les racines des bois et les rameaux enlacés
+qui embarrassent ses pas et les arrêtent. Le bois semble s'épaissir,
+le jour baisse de plus en plus, le froid augmente et glace l'eau
+dont ses vêtemens sont trempés; la ronce rampante s'attache à ses
+pieds et les déchire; il chancelle et tombe; sa tête frappe sur un
+tronc d'arbre que l'obscurité ne lui a pas laissé distinguer; il
+jette un cri douloureux, l'écho le redit aux cavernes, qui le
+répètent à leur tour, et Viomade s'effraie de sa propre plainte;
+mais le sang qui coule de sa blessure et la douleur l'ont affoibli;
+il reste sans mouvement sur la terre. Son évanouissement fut si
+long, que l'orage étoit déjà passé depuis long-tems, la nuit même
+étoit entièrement écoulée et le jour dans tout son éclat, quand il
+r'ouvrit les yeux, reprit ses esprits, le sentiment et la vie. Ce
+fut lentement et par degrés que Viomade se retraça sa position et
+ses malheurs. Sa mémoire, quelque tems incertaine, ne lui rappela
+que peu-à-peu et successivement les faits; mais le sang qui a
+découlé de son front et baigné la terre, la douleur qu'il éprouve,
+les épines qui déchirent ses pieds, le désordre qui suit la tempête
+et dont il voit autour de lui les tristes effets, tout lui peint son
+isolement et sa détresse. Viomade n'étoit jamais plus grand qu'au
+comble de l'infortune; jamais il ne croyoit se devoir à lui-même
+plus de force et de prudence, que lorsqu'il restoit seul: alors,
+rempli d'audace, il se disputoit au malheur, et plus il en étoit
+accablé, plus il s'armoit contre lui. Déterminé, il se relève,
+contemple ces lieux, il s'approche d'un ruisseau qu'a formé la
+pluie, lave la blessure de son front, cueille des herbes dont il
+connoît l'usage, en exprime les sucs sur sa plaie, arrache de ses
+pieds les nombreuses épines qui les blessent, les plonge dans le
+ruisseau, allume un grand feu, se dépouille entièrement de ses
+habits, les sèche à la flamme brillante, se réchauffe lui-même, et
+revêtu de ses vêtemens secs, il recourt à ses fruits, son heureuse
+fortune, remercie les dieux, et souriant au sort qui lui ménage
+encore tant de biens, il se rassure et espère.
+
+Reposé de ses fatigues, revenu de ses premières douleurs, Viomade
+marche encore, et du haut des airs la nuit s'approche, les cieux lui
+montrent la lune dans toute sa pompe, aucun nuage n'obscurcit de son
+voile transparent le bel astre qui sort des monts et s'élance
+majestueusement. Viomade, qu'un nouveau jour éclaire, s'aperçoit
+avec ravissement que les arbres sont moins rapprochés, que sa marche
+devient plus facile; il redouble d'ardeur jusqu'au moment, où
+disparoissant à ses yeux, le flambeau qui l'éclaire cède aux
+ténèbres des airs. Alors Viomade va s'arrêter, mais il a senti sous
+ses pieds un chemin battu; s'est-il flatté d'un vain espoir? Il
+essaie encore quelques pas; est-ce erreur, désir, pressentiment,
+vérité? Il craint, s'il marche encore, de quitter la trace en
+laquelle il met dans ce moment tout son bonheur; il attendra que le
+jour confirme ou détruise une aussi chère espérance. L'aurore paroît
+à peine à travers l'obscure nuit, elle jette à peine sur la terre
+ses premiers rayons pâles et incertains, Viomade interroge déjà le
+sentier qu'il croit avoir découvert. Il répond à ses voeux, et le
+jour en s'élevant met le comble aux bienfaits de l'aurore: on
+distingue parfaitement sur le sentier, les pas de l'homme, il
+conduit sans doute à un séjour habité, et déjà Viomade n'est plus
+seul: comment peindre sa joie, surtout sa reconnoissance! Il suit
+avec une douce ivresse les pas dont l'empreinte lui est si chère, il
+aperçoit sous quelques arbres rapprochés un banc de mousse, elle est
+foulée à deux places peu distinctes l'une de l'autre, et atteste que
+deux êtres s'y sont souvent reposés ensemble; à ces traces d'amitié
+son coeur s'émeut et palpite: Oh! s'écrie-t-il, ici deux amis
+échangeant leurs plaisirs ou leurs peines, se sont reposés dans une
+heureuse confiance. Oh! que puis-je craindre dans des lieux
+consacrés à l'amitié? Arbres, et vous vertes hamadryades, qui
+présidâtes à leur naissance, et vous jouez dans leurs rameaux;
+gazons, que l'homme sensible a foulés, non, ce n'est point un
+étranger qui pénètre dans vos retraites; son coeur est de tous les
+climats où l'on aime, où l'on est généreux; mais qu'aperçois-je à
+travers les branches et près de ce ruisseau? une tombe élevée comme
+le sont celles de ma patrie! approchons. O ciel! une inscription la
+décore, et elle est écrite dans la même langue que je parle, je lis
+ces mots:
+
+ PLEUREZ LA JEUNE TALAÏS.
+
+Quels événemens semblent m'attendre dans ces lieux, où je découvre
+déjà tant d'objets d'espoir et de mélancolie? mais je ne veux pas
+quitter cet asile de la mort, sans l'orner de quelques fleurs telles
+que me les offrent la saison et ces lieux. Bientôt il découvrit la
+hâtive primevère, la feuille piquante du houx toujours verd, les
+grappes du buisson ardent que rougissent les gelées; et formant une
+guirlande bigarrée, il dépose ce don de la sensibilité sur la froide
+et dernière demeure de Talaïs. Après avoir satisfait à ce devoir de
+la douce piété, après avoir adressé à Teutatès la prière funèbre, il
+suivit de nouveau le sentier qui l'avoit conduit vers la tombe, et
+qui parut se diviser en deux petites routes bordées de gazon; l'une
+descendoit dans une vallée sombre et boisée; l'autre conduisoit, en
+serpentant, sur une petite monticule couronnée d'arbres verds.
+Viomade, incertain d'abord entre les deux routes, préféra bientôt
+celle qui conduisoit sur la petite colline si bien cultivée, et d'où
+il espéroit découvrir quelque habitation; le chemin étoit bordé
+d'arbrisseaux enlacés, il étoit tortueux et agréable; parvenu sur la
+cime de cette élévation, Viomade y vit un siége, des fleurs
+sauvages, enfin tout lui assura qu'une main soigneuse la cultivoit
+chaque jour; son oreille fut bientôt frappée par les sons d'un
+instrument qui lui étoit inconnu, et qu'il apprit par la suite être
+un instrument chinois; il écouta, et fut encore plus surpris, quand
+il entendit une voix, qui encore forte, quoique déjà cassée par
+l'âge, chantoit en langue latine, commune à toutes les Gaules comme
+à l'Italie, ces paroles guerrières:
+
+ CHANTS GUERRIERS.
+
+ Où sont-ils ces beaux jours de gloire,
+ Ces jours de force, de valeur,
+ Où digne enfant de la victoire,
+ Des miens je surpassois l'ardeur?
+ Pourquoi faut-il de la vieillesse,
+ Eprouvant la lâche foiblesse,
+ Loin des combats et des dangers,
+ N'attendre la mort qu'avec peine,
+ Et tomber ainsi qu'un vieux chêne
+ Que déracine un vent léger?
+
+ Honneur au héros qui succombe,
+ Et qui, vainqueur dans les combats,
+ Descend fièrement vers la tombe
+ Où la valeur guide ses pas.
+ Il ne verra point sa vieillesse
+ Dans une honteuse foiblesse,
+ Loin de la gloire et du danger,
+ N'attendre la mort qu'avec peine,
+ Et tomber ainsi qu'un vieux chêne
+ Que déracine un vent léger.
+
+FIN DU LIVRE QUATRIÈME.
+
+
+
+
+CHILDÉRIC.
+
+LIVRE CINQUIÈME.
+
+SOMMAIRE
+
+DU LIVRE CINQUIÈME.
+
+ Viomade reconnoît dans le vieillard, qui est aveugle, un des
+ compagnons de Draguta; il demande l'hospitalité, qu'il
+ n'obtient qu'avec peine; il est conduit par Gelimer dans sa
+ grotte, où il fait un repas depuis long-tems nécessaire.
+ L'espoir se glisse dans son coeur; il découvre le javelot de
+ Childéric; sa joie égale sa surprise. Son entretien avec
+ Gelimer sous les chênes. Un jeune chasseur paroît, c'est
+ Childéric, qui s'élance dans les bras de Viomade. Leurs
+ transports. Alarmes de Gelimer. Le jeune prince, dont il
+ ignoroit la naissance, lui expose les motifs de son silence, et
+ le rassure. Ils rentrent dans la grotte; là Viomade raconte à
+ Childéric tous les événemens qui l'intéressent, lui fait sentir
+ combien son retour en France est nécessaire pour contenir les
+ troupes et l'ambition d'Egidius; lui peint la douleur que son
+ absence cause au roi, la mort d'Aboflède. Childéric verse des
+ larmes, et l'heure du sommeil interrompant cet entretien, le
+ prince conduit Gelimer sur la couche sauvage, et partage la
+ sienne avec Viomade.
+
+
+
+
+LIVRE CINQUIÈME.
+
+
+Tandis que le vieillard chantoit, Viomade qui suivoit sa voix,
+s'étoit approché et l'examinoit; à son habillement, à ses traits, il
+reconnut bientôt un des compatriotes de Draguta, succombant sous le
+poids des années, et réchauffant aux rayons du soleil ses membres
+glacés. Comment a-t-il pu apprendre la langue inusitée dans sa
+patrie? sans doute c'est lui qui a gravé l'inscription que vient de
+lire Viomade; un sentiment confus s'empare de son coeur; cependant
+il demande avec confiance l'hospitalité. Aux premiers sons de sa
+voix, le vieillard a frémi, un terrible courroux a enflammé tous
+ses traits. Qui es-tu? s'écrie le Hun palissant; qui es-tu, ô toi
+qui osa approcher de la caverne de Gelimer? Viens-tu pour en
+troubler la paix? viens-tu persécuter un malheureux vieillard
+que le tems accable, privé de la clarté des cieux et sans défense?
+Rassurez-vous, reprit Viomade; je suis moi-même un malheureux égaré;
+la faim me tue; secourez ma misère; accordez-moi un peu de
+nourriture et quelques heures de repos, ensuite je continuerai ma
+route. Oh! reprit Gelimer, il fut un tems où la plainte du
+malheureux parvenoit vîte à mon coeur, où je lui tendois les bras,
+plein de confiance et d'humanité. Dans ce tems, je ne les
+connoissois pas encore ces hommes si méchans; ils ne m'avoient point
+banni de ma patrie comme un criminel, séparé de mon épouse et de mon
+fils; je n'avois pas, sur une autre terre, retrouvé d'autres
+barbares. J'avois encore des yeux pour interroger ceux de l'homme,
+pour lire sur son front, siége de l'ame. Tu me trompes, cruel
+étranger; ta voix me semble celle des destins, et tes paroles ont
+l'accent sinistre du chant de mort; oui, tu viens ici conduit par la
+haine, tu viens me dérober mon trésor! O vieillesse douloureuse!
+odieuse impuissance! ô rage et désespoir inutiles! A ces mots,
+Gelimer penche sa tête et paroît accablé de sensations terribles;
+Viomade respectant sa douleur, en laisse calmer les trop vifs
+ressentimens. Alors le vieillard reprenant la parole ajouta: Ces
+lieux sont éloignés de toute habitation, aucune route n'y conduit;
+comment, malheureux, les as-tu découverts? Parle; quel étoit ton
+dessein? Ah! si tu es un Franc, si tu viens dans de barbares
+projets, fuis cruel, fuis la caverne de Gelimer! il recevroit plutôt
+tous les monstres affamés des bois, qu'un de ces Francs qu'il
+abhorre. D'où venois-tu, quand tu as parcouru la route ignorée de ma
+sombre retraite? Pourquoi, comment se peut-il que tu y sois parvenu?
+que venois-tu y chercher? Hélas! j'aurai confié mes jours et mon
+bonheur aux entrailles de la terre, et les hommes ne me laisseront
+pas mourir paisible! J'aurai creusé le sein des rochers pour y
+cacher mes derniers jours, et leur barbarie viendra m'y poursuivre!
+Eloigne-toi, te dis-je; ne m'adresse pas des paroles trompeuses; on
+ne trompe plus Gelimer. Je ne puis m'éloigner, reprit Viomade,
+décidé à demeurer auprès de cet homme extraordinaire, et à se
+procurer, par adresse ou par force, une nourriture dont il a besoin,
+et des renseignemens auxquels il a confiance, sans trop s'en rendre
+raison. Je ne puis m'éloigner; mes forces sont épuisées par la faim,
+j'ai perdu mes flèches pendant le dernier orage, et je n'ai pu
+chasser; j'expire, si tu me refuses des secours; je vais attendre
+la mort à tes côtés. Oh! cruel, dit Gelimer avec un geste passionné,
+tu le sais, tu le sais donc que le mortel jeune et bienfaisant doit
+venir bientôt, qu'il aura pitié de ta peine et horreur de mes refus?
+Eh bien! puisqu'il le faut, aide-moi à me soulever, et regarde
+là-bas; en face de ces chênes qu'entoure un banc de mousse, tu dois
+apercevoir l'entrée d'une caverne dont les arbrisseaux cachent une
+partie; c'est-là qu'il faut guider mes pas, c'est-là que je
+t'offrirai la nourriture des sauvages habitans des cavernes et des
+déserts. Viomade, toujours appuyé sur la branche d'arbre qu'il a
+arrachée pendant l'orage, soutient les pas chancelans du vieillard,
+et parvient à une grotte spacieuse et charmante, qu'il trouve
+remplie de meubles et d'objets inconnus dans ces climats. Sur une
+table sont des viandes cuites; dans un vase d'une terre argileuse et
+durcie au feu, il trouve un vin de fruit excellent, des gâteaux
+faits de différentes sortes d'amandes, du miel et des fruits secs.
+Viomade s'attendoit peu à des mets si abondans, et qui lui
+paroissent si étrangers à ces climats; il admiroit l'intérieur de la
+grotte, que tapissoient les longs rameaux toujours verds du Tuga de
+Chine, les branches piquantes et ornées de leurs grappes rouges du
+buisson ardent; un ruisseau limpide traversoit la grotte et
+murmuroit sur de petits cailloux, légers obstacles qui s'opposent
+foiblement à son cours et irritent ses flots volontaires; deux
+cavités pratiquées dans l'enfoncement, renferment deux lits de peaux
+d'ours: ils sont deux, cela est certain. Viomade excité par une
+secrète espérance, mêle adroitement à l'expression de la
+reconnoissance, des témoignages d'étonnement sur la langue que parle
+Gelimer. Je l'appris, lui répondit le Hun, d'un prisonnier fait
+devant Cologne, à cette fameuse journée qui coûta tant de sang à ma
+triste patrie. Ce combat fut le dernier où ma valeur s'est signalée.
+Hélas! depuis ce tems, enchaîné par la douloureuse vieillesse,
+inutile à ma patrie, séparé de tous les miens, poids honteux que la
+terre porte à regret, sans la pitié d'un enfant, j'aurois depuis
+long-tems succombé, et cette terre qui autrefois m'a vu levé, fier
+et superbe, auroit reçu mes restes inanimés et abandonnés aux
+monstres des forêts. O empire du tems! que n'ai-je pu t'échapper par
+une mort glorieuse au milieu des combats, et avant d'être devenu,
+de vaillant et robuste, foible et languissant. Viomade qui a
+recueilli chaque parole du Hun, en a reçu une vie nouvelle; l'espoir
+remplit son coeur: une secrète inquiétude l'agite, il se lève de
+table, examine chaque meuble, interroge chaque objet, il sent qu'il
+a raison d'espérer. Cependant rien ne lui avoit encore répondu; il
+cherche dans les cavités qui recèlent les couches sauvages; celle
+qu'il examine d'abord n'offre rien à sa curiosité; il s'approche de
+la seconde, et tombe à genoux muet de surprise, d'admiration; la
+joie inonde son ame. Là, suspendu à la roche, il voit le javelot
+même de Childéric; il n'en croit pas ses yeux seuls, ses mains le
+détachent, ses lèvres le pressent, et des larmes qu'il ne peut
+retenir tombent brûlantes sur l'arme sacrée. Les mouvemens de
+Viomade ont échappé à Gelimer; mais surpris et inquiet du silence
+qu'observe l'étranger, il lui demande fièrement à quoi il s'occupe,
+et Viomade rougissant du mensonge qu'il prononce, s'excuse en
+tremblant sur la fatigue et sur le besoin de sommeil qu'il éprouve.
+Gelimer lui montre son lit; mais avant qu'il y cherche le repos, il
+se fait conduire sur le banc de mousse et sous les chênes. Viomade
+libre de s'abandonner aux pensées qui le ravissent, rentre
+promptement dans cette grotte où il a trouvé le bonheur; il prend
+encore ce javelot, signal de sa prochaine félicité; il cherche à
+découvrir quelque autre objet qui confirme son espoir, mais rien ne
+se présente à ses yeux. Où est-il, ce fils du roi? pourquoi ne se
+montre-t-il point encore? Gelimer n'a point fixé l'heure de son
+retour, il l'attendoit pourtant; mais il tarde trop à l'impatience
+de Viomade: il ne peut demeurer plus long-tems dans l'inaction, il
+sort de la grotte et va voler sur les pas du jeune prince; mais s'il
+s'égare, si en s'éloignant il perdoit l'instant du retour? Ces
+craintes l'arrêtent, il revient sur ses pas et va s'asseoir près de
+Gelimer, dont il espère obtenir quelques détails. Mais à son
+approche le Hun a frissonné, une vive terreur s'est peinte sur son
+visage, il est demeuré triste et rêveur; revenant à lui: Etranger,
+dit-il, te voilà reposé, prends dans ma caverne tout ce qui peut
+t'être nécessaire, prends mon arc et mes flèches, choisis dans tout
+ce que je possède ce qui peut servir à ton voyage; mais au nom de
+l'hospitalité même, quitte ces lieux dans l'instant. En vérité, je
+ne le puis, répondit Viomade; mes pieds sont tellement douloureux,
+qu'il me seroit impossible de suivre mon chemin. Ah! Gelimer,
+permettez que je reste encore. Fatal étranger, reprit le vieillard,
+tu abuses de mon triste sort. O dieux de ma patrie! protégez-moi.
+Alors s'éloignant de Viomade autant que le permet le banc sur lequel
+ils sont assis, posant sa tête sur ses mains, il paroît réfléchir
+profondément. Interrompant tout-à-coup sa rêverie: Quel âge as-tu,
+dit-il à Viomade? J'ai vu cinquante fois la saison de Mars, reprit
+le brave. Age terrible, s'écria Gelimer avec violence; âge où
+l'homme est ennemi cruel de l'homme, où il a déjà perdu sa
+franchise, sa candeur; où le feu des passions délicieuses ne le
+brûle plus, où il connoît et jouit de la vengeance, de la rapacité,
+de l'ambition; âge où encore dans toute sa force, il n'est plus
+sensible, où tous les secrets mobiles des hommes lui sont connus, où
+enfin, refroidi par la jouissance, détaché par la réflexion, il
+cesse d'espérer, parce qu'il a cessé de croire; il cesse d'aimer,
+parce qu'il n'estime plus; où il cesse d'être heureux, parce que,
+privé des illusions qui enchantent les premières années de la
+jeunesse, il marche avec la vérité austère, vers le triste but de la
+vie. Mais, ô dieux! ajoutoit-il avec une émotion plus douce, et se
+parlant à lui-même: il ne vient point, celui dont l'approche éloigne
+de moi les souvenirs déchirans et les noirs soucis, tel qu'un vent
+léger écarte loin du soleil les sombres nuages; il ne vient pas
+celui dont la voix douce comme le chant de l'oiseau matinal, réjouit
+mon coeur, y porte la paix, le réchauffe d'une vive amitié. Tcie, ô
+mon cher Tcie! où es-tu? O toi! encore aux beaux jours de la candeur
+et de la bonté, hélas! tu subiras la loi immuable du tems, de ce
+tems qui détruira tes vertus, comme il altèrera ta beauté; tu seras
+coupable, tu deviendras vieux. Oh! puisse l'ange de la mort te
+frapper brillant encore de jeunesse et d'innocence!
+
+Viomade écoutoit cet homme extraordinaire, il s'étonnoit de ses
+discours; il étoit surpris qu'au fond des bois, il eût acquis une si
+profonde et si triste connoissance des hommes. Il réfléchissoit sur
+ce qu'il venoit d'entendre, lorsqu'un léger bruit fixa l'attention
+du Hun; il se leva et étendit les bras vers le petit monticule avec
+un mouvement passionné. Viomade jeta les yeux sur l'endroit d'où le
+bruit partoit; il distingua celui d'une marche rapide qui froissoit
+les feuilles desséchées, et se sentit l'ame bouleversée; cet instant
+alloit décider de son sort. Bientôt il voit paroître sur la hauteur
+un jeune homme d'une figure mâle et douce, ses cheveux blonds et
+bouclés flottent au gré des vents, son arc et ses flèches sont
+attachés sur ses épaules; il tient deux louveteaux qu'il vient de
+dérober à leur mère. La jeunesse dans toute sa fraîcheur brille sur
+son front et anime ses joues vermeilles; c'est Bélénus lui-même qui
+se montre aux mortels surpris et charmés. Mais Viomade a déjà
+reconnu Childéric; le jeune prince, frappé à l'aspect d'un étranger,
+s'étoit arrêté dans le chemin et l'examinoit; tout-à-coup, jetant
+les louveteaux dont il est chargé, il s'élance, et plus léger que la
+flèche qui poursuit et atteint l'oiseau, il tombe dans les bras de
+Viomade en s'écriant: ô Viomade! ô tendre et fidèle ami de mon père!
+est-ce bien toi que j'embrasse? ô jour heureux qui te conduit vers
+nous, qu'il soit à jamais cher et sacré! Le brave, trop ému, ne
+peut répondre; il a voulu se jeter aux pieds du fils des rois, mais
+Childéric l'a retenu contre son coeur, et l'amour l'emportant sur le
+respect, le brave a osé presser dans ses bras vainqueurs et fidèles,
+celui pour qui ils ont combattu, pour qui ils combattront encore. O
+Viomade! reprit le prince, rassure-moi promptement: comment se porte
+la reine et mon père? Hélas! que j'ai dû leur coûter de larmes! Le
+brave, qui veut éloigner encore le récit de la mort d'Aboflède,
+répondit: Vous connoissez leur amour, vous devinez leur douleur.
+Mérovée est toujours le plus grand comme le meilleur des rois. J'en
+rends grace aux dieux qui le protègent, reprit le prince. Mais
+pendant cet entretien, que devenoit Gelimer? L'infortuné!... il se
+livroit à la plus profonde douleur. Childéric s'en aperçut, s'avança
+vers lui, lui prit la main avec tendresse: ô fils des rois! lui dit
+Gelimer, tu m'as caché ta naissance; pourquoi? Mon ami, lui répondit
+Childéric, avant de vous connoître, je craignis d'être livré à
+Claudebaud; depuis que je vous aime, j'ai cru devoir vous laisser
+ignorer de quel rang, de quelle fortune je me privois pour vous.
+Oh! oui, dit Gelimer en l'embrassant, c'étoit bien là ta pensée; ton
+ame est pure comme le cristal des fontaines; ta bouche n'a jamais
+proféré le mensonge, la vertu habite ton coeur, un rayon divin
+t'anime. Ah! tous les hommes naissent bons, ajouta-t-il avec
+douleur, et se jetant sur son banc de mousse; c'est le tems qui
+détruit tout.
+
+Viomade, l'heureux Viomade admiroit en silence le jeune et beau
+prince; on voyoit réunis en lui les traits superbes de Mérovée aux
+graces d'Aboflède; c'étoit bien le front auguste du roi, ses yeux
+bleus, altiers et brillans; mais les belles paupières de la reine en
+voiloient l'éclat, en modéroient l'ardeur; c'est son teint délicat
+et frais, sa bouche, son délicieux sourire. Childéric a la taille
+majestueuse du roi, sa marche noble; mais ses mouvemens gracieux et
+doux rappellent encore Aboflède; il a atteint sa dix-huitième année;
+il est à cet âge où la beauté s'épanouit chaque jour, où, conservant
+encore sa fraîcheur et ses graces, l'homme annonce déjà ce qu'il
+sera dans peu d'années; semblable à la fleur du pommier, qui à peine
+épanouie, laisse déjà entrevoir le fruit.
+
+Les vents du soir commençoient à agiter la cime des arbres, le jour
+étoit sur son déclin; Childéric offrit à Gelimer de rentrer dans la
+grotte; il l'y conduisit lui-même, près de la table où Viomade avoit
+déjà pris un premier repas; alors Childéric alluma un grand feu
+devant l'entrée de la caverne, dont il éclairoit et réchauffoit tout
+l'intérieur; ensuite, ayant couvert la table de différens gibiers et
+de fruits secs, il se plaça entre Viomade et Gelimer. Ami, dit-il au
+vieillard, mangez avec nous sans inquiétude; je suis toujours Tcie,
+le fidèle Tcie. Va, reprit le Hun, je te connois mieux que toi-même,
+je ne crains rien de toi, ni près de toi; le son de ta voix
+rafraîchit mon coeur, comme l'eau qui désaltère le voyageur égaré.
+Près de toi je suis en paix, comme le timide oiseau sous l'aile de
+sa mère; tu fus le charme de mes yeux, je t'aime avec idolatrie,
+mais je t'enlève à ton père, au trône. Cher Tcie, voilà à quoi je
+pense! N'y pensez-pas, mon ami, je vous dois tout; que ce sacrifice
+est déjà payé! Permettez qu'avant l'heure du sommeil, l'ami de mon
+père nous raconte comment et par quel événement il a pu parvenir
+jusqu'à nous. Le Hun y consentit, malgré l'horreur que lui inspire
+toujours le brave, et la haine qu'il a conçue pour lui.
+
+Viomade commença sa narration au moment où Childéric se présenta à
+Mérovée devant Cologne; il parla peu de la victoire par égard pour
+Gelimer, encore moins de la blessure qu'il avoit reçue en sauvant le
+roi; peignit la douleur de ce tendre père, de la reine, celle de
+l'armée, la sienne, quand on se fut aperçu de la perte du prince;
+les soins et les recherches inutiles, la démarche tendrement
+téméraire de la belle reine, son retour, sa douleur et sa mort. A ce
+récit, Childéric versa des larmes abondantes; Gelimer en laissa
+tomber de ses yeux depuis long-tems fermés; il se reprochoit les six
+années de bonheur dont il avoit joui; tous ces maux étoient son
+ouvrage, Gelimer le sent et gémit. Viomade reprit son récit, peignit
+Mérovée souffrant, Egidius aspirant au trône, la trahison de
+Draguta; enfin, son abandon, la joie qu'il avoit éprouvée en
+trouvant un chemin, l'hommage qu'il a rendu à la tombe, sa surprise
+en entendant chanter Gelimer, l'hospitalité qu'il en a reçue. Mais
+il manqua d'expressions quand il voulut peindre l'émotion que lui
+avoit causée la vue du javelot qui lui annonçoit son jeune maître;
+il put encore moins exprimer ce qu'il éprouva à sa vue, ce qu'il
+éprouve encore de joie et d'amour. On aime les rois, comme on ne
+peut aimer un homme ordinaire. Il règne autour d'eux une
+magnificence auguste, un rayon de gloire presque divin. Le coeur se
+plaît à s'élever avec cet objet qu'il déifie; l'exaltation de ce
+sentiment, son idolatrie même, ont quelque chose qui entraîne et
+enflamme; cet amour a un langage particulier, il est plus dévoué,
+n'ose être tendre, mais il est courageux, intrépide; il sait
+vaincre, il sait mourir. Tel est Viomade, telles sont les émotions
+qu'il éprouve, et qu'il n'essaye pas même d'exprimer. Childéric a
+souvent interrompu son récit; Gelimer s'est tu constamment. L'heure
+du repos est arrivée; Childéric éteint les feux, ferme la grotte
+d'une pierre taillée pour cet usage, conduit Gelimer sur la couche
+sauvage, l'invite au sommeil, lui répète qu'il ne l'abandonnera
+jamais, et partageant avec son ami son lit de plumes d'oiseaux, et
+recouvert de peaux d'ours, ils se livrent tous deux au bonheur
+d'être réunis. Viomade n'eût pas donné l'honneur d'être aussi près
+de son maître pour toutes les fortunes du monde, et Childéric sent
+avec joie à ses côtés l'ami de son père. Cependant, ils s'endorment,
+et le plus profond silence règne dans la grotte.
+
+FIN DU LIVRE CINQUIÈME.
+
+
+
+
+CHILDÉRIC.
+
+LIVRE SIXIÈME.
+
+SOMMAIRE
+
+DU LIVRE SIXIÈME.
+
+ Gelimer se reproche d'avoir enlevé Childéric à tant de gloire; il
+ l'aime avec tendresse, son coeur est combattu par la générosité
+ et l'amour que lui inspire son élève; il hait Viomade.
+ Childéric raconte ses aventures depuis le jour où il suivit son
+ père à la défense de Cologne. Il dit comment ayant été renversé
+ par le mouvement que fit une partie de l'armée pour voler au
+ secours de son roi, il étoit resté long-tems évanoui, et
+ n'avoit repris ses sens que la nuit; qu'alors il s'étoit trouvé
+ dans une barque. Arrivé sur le bord du fleuve, et éclairé des
+ rayons du jour, il avoit reconnu son ravisseur pour un des
+ ennemis de son père, avoit sollicité sa liberté par des signes,
+ voyant qu'ils ne parloient pas la même langue. L'étranger étoit
+ demeuré inflexible, et l'avoit conduit dans cette grotte, après
+ plusieurs jours de marche. Portrait du généreux Hun. Education
+ du jeune prince. Gelimer obtient de sa pitié et de sa tendresse
+ le serment de ne jamais le quitter, et de ne jamais l'arracher
+ à ses forêts. Childéric passe plusieurs années dans l'espoir de
+ revoir un jour sa patrie. Quels sont ses études et ses
+ plaisirs. Gelimer est tourmenté par ses pensées; il ne sait qui
+ l'emportera dans son coeur de tous les sentimens qui le
+ dévorent. La nuit interrompt le récit du prince.
+
+
+
+
+LIVRE SIXIÈME.
+
+
+Les rayons du jour pénétroient à peine dans la caverne, que déjà ses
+trois habitans s'étoient éveillés. Gelimer agité avoit moins dormi
+que les autres, il sentoit la faute qu'il avoit commise,
+s'affligeoit; mais il aimoit si tendrement Childéric, qu'il ne
+pouvoit se repentir d'une action coupable sans doute, mais autorisée
+par les lois de la guerre. Viomade seul réunissoit son courroux, sa
+haine, et tout en admirant son dévouement, il voyoit en lui la cause
+de son malheur; injuste comme la passion, il le charge de son
+infortune: un grand trouble l'agite, il est peint sur son visage
+décomposé. Childéric lui reproche ce qu'il prend pour un soupçon qui
+l'outrage. Moi t'outrager! lui dit Gelimer; ô mon cher Tcie! car tu
+l'es toujours pour mon coeur, ne sais-tu déjà plus lire dans mon
+ame? Le prince se jeta dans ses bras, et le conduisit, ainsi que
+Viomade, sur la colline; là, les bras élevés vers les cieux, ils
+implorèrent la divinité. Après ce juste hommage, auquel sembloit
+s'unir toute la nature, ils firent un léger repas, vinrent ensuite
+s'asseoir sous les chênes, et Childéric commença, à son tour, le
+récit des événemens qui, depuis six années, le tenoient séparé de
+son père et de sa patrie. Gelimer appuya tristement sa tête sur ses
+mains en écoutant, et Viomade, l'oeil avide de voir son maître,
+l'oreille attentive, sembloit avoir son ame suspendue aux lèvres du
+prince.
+
+Je commencerai comme toi mon récit, dit-il. A la journée de Cologne,
+mon père, inquiet de ma grande jeunesse, me confia à tes soins, et
+tu m'éloignas du danger, jusqu'au moment où tu vis le roi entouré;
+plus prompt que la foudre, tu cours à sa défense, les braves te
+suivent. Je veux me mêler à eux; le mouvement qui se fit autour de
+moi, fut si violent et si rapide, que j'en fus renversé; foulé aux
+pieds, je m'évanouis, et j'ignore ce que je devins, jusqu'à
+l'instant où je repris mes esprits. C'étoit au milieu de la nuit,
+elle étoit calme, le ciel étincelloit du feu des étoiles, et je me
+sentis dans une petite barque qui voguoit légèrement sur le fleuve.
+Le bruit des rames, cette barque, objet qui m'étoit encore inconnu,
+le spectacle qui s'offroit pour la première fois à ma curiosité
+enfantine, me causèrent une innocente joie: cependant je demandai où
+j'allois, avec qui j'étois; une voix étrangère me répondit dans une
+langue que je n'entendis pas: on me présenta du pain, des fruits,
+j'acceptai gaiement sans m'inquiéter. Cependant le lever du jour me
+faisant apercevoir que j'étois avec un de nos ennemis, et que
+j'abordois sur une rive opposée à la notre, je conçus quelques
+alarmes, et conjurai mon guide de me ramener. Je vis avec joie que
+je n'avois pas perdu mon javelot, et que le Hun qui étoit avec moi
+ne s'en étoit point emparé; j'en conclus qu'il n'étoit point
+méchant, et quand nous fûmes débarqués, voyant qu'il ne m'entendoit
+pas, je me jetai à genoux, en lui faisant signe de me ramener; je
+lui montrai le ciel comme récompense, mon coeur comme reconnoissant;
+je lui offris une pièce d'or, en lui faisant entendre que mon père
+lui en donneroit beaucoup. Il secoua la tête, je compris qu'il me
+refusoit, je me mis à pleurer; il parut ému, me tendit les bras. Je
+m'y jetai tout en pleurs, je le caressai d'un air suppliant, il
+détourna la tête, je vis qu'il hésitoit; je joignis les mains; il
+me regarda un moment, puis comme triomphant de sa propre émotion,
+m'entraîna avec rapidité loin de la rive. Ce Hun étoit le même
+vieillard que tu vois sous tes yeux; mais avant de continuer cette
+narration, je veux te faire connoître, ami, ses aventures, quoiqu'il
+ne me les ait confiées que plus de deux ans après notre arrivée dans
+ces lieux.
+
+Gelimer est Hun d'origine; sa nation, long-tems voisine des Chinois,
+fit de fréquentes incursions sur leur territoire, plusieurs familles
+même se divisèrent, et tandis qu'une partie demeuroit attachée aux
+Huns, l'autre s'allioit aux Chinois, et s'établissoit dans leur
+pays. Ainsi s'étoit divisée la famille de Gelimer; son père même
+avoit été mandarin et favori de l'empereur. Gelimer s'étoit marié à
+Pékin; il étoit père d'un fils encore en bas âge, quand la dynastie
+venant à changer, il passa de l'état le plus doux et le plus fait
+pour son ame tendre, à l'état le plus cruel, à l'isolement le plus
+affreux. Pardonnez, mon ami, dit en l'interrompant Childéric à
+Gelimer, si je vous rappelle dans ce moment de douloureux souvenirs;
+mais je ne puis laisser ignorer à Viomade les vertus et les
+malheurs de celui que j'honore et que j'aime.
+
+Le père de Gelimer devoit de fortes sommes au dernier empereur, qui
+lui avoit dit plusieurs fois qu'il les lui abandonnoit, et il en
+avoit disposé; son successeur, déjà prévenu contre le favori, exigea
+si promptement le remboursement de ces sommes, que le vieillard ne
+put y satisfaire; il fut d'après la loi condamné au bannissement,
+hors de la grande muraille qui sépare la Chine de la Tartarie. Un
+jugement si terrible ôta au père de Gelimer tout son courage déjà
+affoibli par les années; sa santé s'altéra, et l'approche du jour
+marqué pour son arrêt, le jetoit dans le désespoir. Gelimer ne put
+sans être ému et entraîné, voir couler les larmes de son père; il
+courut réclamer l'indulgente modification, qui permet en Chine
+l'échange du fils lorsqu'il s'offre volontairement pour subir la
+condamnation infligée à son père; cette faveur terrible lui fut
+accordée. Séparé d'une épouse qu'il adoroit, d'un fils qui venoit
+par sa naissance de resserrer d'aussi doux noeuds, et qu'il ne
+pouvoit entraîner l'un et l'autre dans les fatigues, la honte et la
+misère auxquelles il s'étoit condamné, il vit arriver l'instant de
+consommer son sacrifice. Conduit en coupable au-delà de la grande
+muraille, il sentit renaître toutes ses forces en pensant à son
+père; dépouillé de tous ses biens, séparé de tout ce qu'il aime, il
+emportoit cependant un trésor au fond de son coeur, le sentiment
+sublime de l'action magnanime qu'il venoit de faire, l'approbation
+de sa conscience! Rejeté de sa vraie patrie, car c'est où l'homme
+est fils, époux et père, c'est là où il a formé tous les doux liens
+de la nature et de l'amour, qu'il a une patrie chère à son ame,
+errant dans les vastes déserts de la Tartarie, il s'abandonnoit
+alors à des regrets trop justes pour n'être pas excusés. Cependant,
+relevant son ame abattue, se sentant fier de lui-même, il eut honte
+de son désespoir, et prenant le chemin qu'avoient jadis choisi ses
+aïeux, il suivit les bords du Jaïck, ceux du Palus-Méotides, et
+enfin se réunit à la partie de sa famille qui servoit sous les
+ordres d'Attila: il lui offrit son bras, qui fut accepté. Mais la
+barbarie de ce peuple indignoit la grande ame d'un disciple de
+Confucius: le meurtre de Bleda, frère d'Attila, lui fit horreur; il
+gémissoit de ne pouvoir faire passer au coeur de ses frères une
+étincelle de ce feu pur qui le brûloit. Fatigué des hommes, dégoûté
+de la vie, il chercha une retraite qui leur fût inconnue; il
+découvrit cette grotte, à laquelle il travailla avec soin; il venoit
+s'y dérober aux regards, quand, l'ame trop oppressée, il avoit
+besoin d'être seul avec son Dieu et son coeur; calmé par la
+méditation, il retournoit combattre pour sa patrie, jusqu'au moment
+où redevenu inutile, il pouvoit se dérober à elle sans lâcheté et
+sans ingratitude. C'étoit ici qu'il pensoit à son épouse bien-aimée,
+à son fils, qu'il faisoit ses meubles, ses instrumens sonores qu'il
+mêloit aux sons de sa voix; c'étoit ici qu'il suivoit sa religion,
+s'attachoit à ses principes, s'encourageoit contre les souffrances.
+Mais sa raison, sa piété, sa force, ne purent l'armer contre la
+crainte de la vieillesse abhorée des Huns: il ne pouvoit sans frémir
+se figurer cette époque de la vie, où déjà malheureux par les
+souffrances, il seroit encore méprisé et abandonné par les hommes,
+où foible et ayant besoin de secours, il seroit livré à lui-même et
+en opprobre à sa patrie. En Chine, il étoit père; dans ce pays,
+l'amour filial égale presque l'amour paternel; dans ce pays,
+l'adoption répare les erreurs de la nature, et donne au père
+généreux un fils sensible et tendre: mais chez les Huns barbares
+l'adoption ne sauve pas des cruautés, auxquelles même condamne la
+paternité. Insensiblement Gelimer vit s'altérer sa santé et son
+noble caractère; réduit à ne rien aimer, et possédant une ame de
+feu, il en étoit dévoré; cet asile lui devint plus cher, et la
+vieillesse l'inquiéta davantage. Sa religion lui défendoit de
+recourir à une mort volontaire; il courut la chercher dans les
+combats, et ne put y rencontrer que la gloire. Le tems fuyoit à pas
+précipités, sa marche rapide effrayoit Gelimer, et la tristesse de
+son coeur ajoutant au poids des années, on lui déclara, lors de la
+bataille de Cologne, que ce seroit le dernier jour qu'il auroit
+l'honneur de se mêler aux guerriers. C'étoit la seconde fois que les
+hommes jugeoient Gelimer, et la seconde fois qu'ils se montroient
+cruels et injustes. Son ame vive, expansive et tendre, en fut
+révoltée; elle se ferma à son tour à la douce pitié qu'elle n'avoit
+jamais pu attirer à elle, il se promit de devenir féroce, et
+s'élança dans la mêlée, plein d'une rage qu'il perdit en
+m'apercevant évanoui, prêt à être écrasé sous les nombreux chariots
+qui suivoient et embarrassoient notre armée: l'aspect de mes dangers
+détruisit toutes les résolutions de sa colère; plein d'une tendre
+compassion, il me souleva, m'entraîna hors de la mêlée, et me donna
+des secours. Un sentiment généreux l'avoit seul inspiré, un
+sentiment personnel, un retour sur lui-même lui succéda; il m'avoit
+vu abandonné et ne soupçonnoit guère que cet enfant, laissé sans
+secours sur le champ de bataille, étoit le fils du grand Mérovée.
+Une idée subite s'éleva dans son coeur, il y céda promptement,
+craignant ou, que reprenant mes sens, je ne refusasse de le suivre,
+ou que je ne fusse réclamé; telle fut la pensée qui le décida à
+s'embarquer avec moi à la hâte; il se proposoit de m'aimer, de
+retrouver en moi tous les objets de sa tendresse, de m'asservir
+d'abord, de m'enchaîner après par le sentiment. Toutes ces idées
+vinrent en foule s'offrir à son coeur, elles l'enivrèrent d'une
+délicieuse félicité; il renonça dès-lors à sa seconde patrie, au
+monde entier, et résolut de vivre avec moi dans cette grotte; il en
+prit la route secrète, m'entraînant à sa suite, soit en me montrant
+quelque objet nouveau, soit en me faisant entendre que si je
+l'abandonnois, je mourrois de faim, soit en prenant un air farouche,
+soit en me tendant les bras: la nuit, il me couchoit sur sa poitrine
+pour me garantir de l'humidité. Nous parvînmes ainsi à un
+souterrain; je ne voulois pas y entrer, parce qu'il étoit obscur;
+mais Gelimer, ayant frappé des cailloux et fait du feu, alluma une
+branche de pin qu'il venoit de couper, et marcha devant moi; je le
+suivis sans répugnance, et après avoir marché long-tems ainsi
+éclairés, nous nous arrêtâmes; il me donna à manger des oeufs
+d'oiseaux, que j'aimois beaucoup, quelques fruits, et je m'endormis
+dans ses bras comme à l'ordinaire; mais quelle fut ma douleur le
+lendemain en me trouvant dans l'obscurité! je poussai des cris
+affreux. Gelimer me caressa, m'encouragea de la voix, reprit la
+route en me tenant par la main; mais je n'étois point rassuré. Nous
+dormîmes encore une fois dans ce souterrain; mon sommeil fut si
+agité, que Gelimer, qui me sentit brûlant, se décida à hâter notre
+marche, et à m'arracher promptement de ce séjour malsain, et qui
+lui parut altérer ma santé. Il m'a dit depuis que jamais il n'avoit
+autant souffert que cette nuit, en me voyant si inquiet, sentant sa
+poitrine baignée de mes pleurs, ma tête brûlante, il croyoit déjà me
+voir tomber mourant dans ses bras. Son coeur étoit déchiré, il
+s'affligeoit immodérément. Nous reprîmes notre route, il voulut me
+porter sur ses épaules, je ne le voulus pas, et je m'obstinai à
+marcher; mais bientôt quelle fut ma joie, quand j'aperçus une vive
+clarté paroître à l'extrémité du souterrain; j'oubliai tout-à-coup
+mes chagrins, mes maux, mes alarmes, et courant vers l'endroit que
+le jour m'indiquoit, je sortis avec une joie inexprimable de cette
+retraite des ténèbres, et me trouvai dans une prairie délicieuse,
+toute couverte de fleurs: les gouttes de rosée suspendues aux
+feuilles, aux brins d'herbes, aux différentes plantes des prés,
+brilloient de mille couleurs qu'elles recevoient du soleil; des
+chèvres bondissoient, mille oiseaux chantoient dans les airs: aussi
+innocent qu'eux même, j'avois retrouvé toute l'insouciance de mon
+âge, sa gaieté, sa joie; les chagrins et ma nuit étoient à un siècle
+de moi; je ne me lassois point d'admirer le jour et les lieux
+charmans qui m'environnoient; j'apercevois de loin un grand fleuve,
+je crus revoir le Rhin, revenir dans ma patrie, et retrouver bientôt
+ma mère et le roi. Gelimer jouissoit de ma joie, de ma santé, et me
+regardoit avec l'expression de la tendresse; j'entendois ses
+regards: le sentiment sait toujours s'exprimer quand il est vrai,
+l'ame parle à l'ame, et si l'homme n'étoit que bienfaisance et
+qu'amour, comme sans doute ce fut sa première destinée, il eût pu se
+passer du langage. Nous restâmes tout le jour dans le lieu que
+j'aimois tant; le lendemain je le quittai avec regret; nous
+marchâmes encore deux jours dans les bois, et nous parvînmes le
+troisième dans cette grotte, que je trouvai délicieuse. J'étois
+extrêmement fatigué; Gelimer tira d'une des cavités un vase rempli
+de vin, de fruits secs; il avoit tué plusieurs animaux à coups de
+flèches, il les fit cuire, et ayant paîtri une farine qu'il prit
+dans un vase de la même matière que celui qui contenoit le vin, il
+fit un espèce de gâteau; tous ces apprêts m'amusèrent beaucoup.
+Gelimer me fit coucher sur un lit qui se trouvoit dans une autre
+cavité; je dormis profondément; le lendemain il me fit baigner dans
+ma jolie fontaine, me mena à la chasse, et cette vie active et
+nouvelle m'enchantoit. Je n'oubliois pourtant ni ma mère, ni le roi,
+ni la France; me confiant en leur amour, je m'attendois chaque jour
+à voir arriver quelqu'un pour me chercher, et j'attendois sans
+impatience, sûr de leurs soins et de leur tendresse. Gelimer ne me
+laissoit jamais sortir sans lui, mais il étoit d'une complaisance
+infatiguable; il avoit appris à m'entendre avec une étonnante
+facilité, ses progrès étoient pour moi une source de plaisirs
+toujours nouveaux; j'attendois impatiemment qu'il pût me parler, et
+avant l'hiver j'eus cette satisfaction. Le changement qu'opéra cette
+saison ne fut pour moi qu'une variété de plaisirs. Gelimer m'avoit
+enseigné sa langue en apprenant la mienne, et je parlois
+indifféremment l'une et l'autre. Comme nous ne sortions que
+rarement, et seulement pour quelques heures, il profita des longues
+soirées pour m'apprendre à faire différens meubles, des flèches d'un
+bois dur et qui supplée au fer, des vases d'argile; il m'enseigna à
+cultiver des plantes qui fleurissent dans l'hiver, à jouer d'un
+instrument bizarre et sonore, que j'aimois beaucoup. Il me nomma
+_Tcie_, nom chinois, qui veut dire réunion, mélange, parce qu'il
+trouvoit en moi différens objets qui lui étoient chers. Le printems
+nous rendit nos premiers plaisirs. Gelimer étoit, quoique âgé,
+encore léger à la course, adroit à la chasse; mais il ne vouloit pas
+me confier son arc, et malgré mes prières, il ne me laissoit ni
+chasser ni sortir sans lui. Je voyois qu'il craignoit de me perdre,
+et se faisoit un bonheur de me conserver près de lui; je riois en
+moi-même de cette pensée, car je m'attendois toujours à voir arriver
+un des braves de mon père: je t'attendois surtout, mon cher Viomade,
+et souvent même dans mes songes, je croyois te voir, t'entendre,
+partir avec toi, et m'élancer dans les bras de mon père; je croyois
+couvrir de mes tendres baisers les mains de la reine, et me
+retrouver au milieu de vous. Gelimer, qui avoit rapporté de la Chine
+de grandes connoissances en agriculture, m'apprit à multiplier les
+fleurs du printems, les grains et les fruits de l'automne; il ne
+borna point à ces légères instructions les leçons qu'il me donna, il
+m'enseigna à connoître le cours des astres, la forme et la
+description de la terre, les maximes de Confucius; je lui
+communiquois ce que j'avois appris du sage Diticas; il admira sa
+morale, sa religion: sous d'autres noms il adoroit les mêmes dieux
+que moi, chérissoit et honoroit surtout la vertu, et s'efforçoit
+d'en remplir mon jeune coeur. Je répondois à ses soins, le tems
+s'écouloit sans que je m'en aperçusse, je grandissois; l'air,
+l'exercice, une nourriture frugale, des jours sereins, tout
+contribuoit à ma santé; et lorsque plus pressé de vous revoir, un
+léger nuage de tristesse obscurcissoit mes traits, Gelimer
+l'effaçoit promptement en m'enseignant une chose nouvelle, qui
+s'emparoit tout-à-la fois de mon tems et de mes pensées. Cependant
+mon ami devenoit triste, languissant, il s'affoiblissoit, je
+m'affligeois de ses souffrances, je cherchois à les adoucir; je le
+questionnois sur ce qui pouvoit les causer.
+
+Une belle matinée de printems, après avoir salué l'aurore, invoqué
+les dieux, respiré l'air parfumé des bois, je conjurai Gelimer, que
+j'entendois soupirer, de m'ouvrir son coeur; nous nous assîmes sur
+ce même banc de mousse. Tcie, me dit le sage vieillard, m'aimes-tu?
+Je le lui jurai. Sais-tu bien que je t'ai sauvé la vie? tu périssois
+sans moi sous des chariots prêts à t'écraser... Je ne l'avois pas
+oublié, et je lui témoignai ma reconnoissance. Eh bien! me dit-il,
+je vais te dire tous mes secrets; mais une promesse encore, et je te
+rends ta liberté, je te donnerai mes armes, tu seras plus maître
+dans ma caverne que moi-même; tout ce que j'ai t'appartiendra; loin
+de me devoir encore de la reconnoissance, c'est moi qu'elle engagera
+à jamais. Jure moi sur l'honneur, serment si sacré dans ta patrie,
+jure moi à la face du ciel qui t'éclaire, de ne point m'abandonner,
+de protéger mes derniers jours, de me laisser mourir dans cette
+grotte paisible, et lorsque mon ame s'envolant vers les cieux, ou
+s'emparant d'un autre corps, aura quitté sa demeure passagère,
+promets moi d'ensevelir ma dépouille mortelle dans cette même grotte
+où je t'ai prodigué tant de soins. J'hésitois à prendre un tel
+engagement; j'avois toujours conservé le vague espoir de retourner
+dans ma patrie, j'allois pour ainsi dire y renoncer, j'étois ému,
+attendri; mais je me taisois. Eh quoi! cher Tcie, reprit Gelimer,
+pourrois-tu m'abandonner vieux et mourant, et me refuser
+quelques-uns de ces nombreux instans que te prépare la nature? A
+peine aux portes de la vie, une longue carrière est devant toi,
+tandis que je touche à ma dernière heure; bouton naissant, tu vas
+croître encore plus d'un printems avant de fleurir, et moi, déjà
+flétri, je suis penché vers la terre; demain je tomberai, demain on
+dira de Gelimer: Il a vécu; et j'aurai disparu comme mes ancêtres. O
+enfant digne d'amour! prends pitié de ma dernière heure; déjà mes
+yeux commencent à se fermer à la clarté du jour, déjà un voile épais
+s'étend pour moi sur toute la nature; ah! veux-tu donc m'abandonner!
+Il dit, et tendit vers moi ses mains tremblantes, quelques larmes
+tombèrent de ses yeux: c'en étoit trop, je me jetai à genoux, et
+m'écriai! O dieux! qui punissez le parjure, recevez le serment que
+je fais d'aimer, de servir Gelimer, et de n'abandonner ces lieux que
+lorsqu'il sera endormi du sommeil éternel. Gelimer me serra dans ses
+bras, me pressa sur son coeur, je lui rendis ses caresses. Ce jour
+fut un jour bien intéressant pour tous deux. Gelimer, sans crainte
+pour l'avenir, venoit d'acquérir un fils, et moi je venois
+d'assurer son bonheur. Bientôt après, il me fit part de sa
+naissance, et du sacrifice qu'il avoit fait à son père; enfin de
+tout ce que je vous ai raconté. Il m'avoua qu'après m'avoir secouru,
+le désir d'échapper aux lois barbares des Huns, le besoin surtout
+d'aimer encore, l'avoient décidé à s'emparer de moi; j'admirai son
+dévouement, l'essor de sa vertu éleva mon ame, je fus heureux
+d'embellir les jours d'un fils généreux, de consoler sa vieillesse.
+Il me demanda alors qui étoit mon père; jamais il ne m'avoit fait
+cette question, il craignoit trop de me rendre à cette idée. Je lui
+répondis que je devois la vie à un grand guerrier, et que je le
+priois de ne plus m'en rappeler le souvenir. Il se soumit, me donna
+un arc, des flèches, vint encore quelques fois à la chasse, plus
+souvent m'y laissa aller seul, et enfin n'y vint plus du tout. A
+force de m'exercer, mon adresse surpassa mon espérance; j'atteignois
+l'oiseau dans son vol, et à la course tous les animaux les plus
+agiles. Le soir, Gelimer continuoit à m'instruire de l'histoire des
+hommes, j'écoutois surtout celle des rois, la chute de Rome, la
+destruction des empires, les grands changemens de dominations, tous
+les effets immenses du génie souvent d'un seul homme, frappoient mon
+coeur: combien, sans se douter qu'il me parloit de mon père, Gelimer
+me vanta le courage et la sagesse de Mérovée! Ces entretiens chaque
+jour me plaisoient d'avantage; mais en revenant de la chasse une
+belle soirée d'automne, je trouvai Gelimer assis devant la grotte,
+et dans une attitude mélancolique; il me parut frappé d'une grande
+douleur; alarmé, je me précipitai vers lui: Qu'avez-vous, mon ami,
+lui dis je? O Tcie! me répondit-il, je ne verrai plus ce soleil, les
+fleurs ni la verdure; je ne verrai plus ton riant visage, plus doux
+pour moi que le printems dans toute sa pompe; c'en est fait,
+d'épaisses, d'éternelles ténèbres enveloppent Gelimer, je suis
+aveugle! Un cri m'échappa, je m'attendois chaque jour à cette
+nouvelle, et pourtant elle m'atteignit au coeur. Depuis ce jour,
+Gelimer fut l'objet de mes plus tendres soins, de mon culte, de ma
+vive amitié. Je l'aimai avec excès, je craignois de m'en éloigner,
+je ne chassois que pour nous nourrir; j'aurois juré dès-lors de ne
+jamais le quitter, si déjà je n'en eusse fait le serment. Il
+redevint calme enfin, je le consolai, et au bout de quelques mois,
+il s'étoit accoutumé à son sort. Mais, ajouta le prince, ce récit a
+r'ouvert toutes les blessures de mon ami. Interrompons-nous ici, il
+est tems d'ailleurs de nous reposer; ce qui me reste à dire,
+renferme un triste événement qui a troublé la paix de mes jours;
+demain je vous raconterai cette douloureuse histoire, demain nous
+donnerons des pleurs à la jeune Talaïs. Ce soir, retirons-nous, et
+cherchons à oublier dans un doux sommeil les sombres idées qu'a fait
+naître mon récit. O mon ami! disoit-il à Gelimer, chassez
+l'inquiétude empreinte sur votre front, ne gémissez point comme le
+font les infortunés, Childéric n'est point un parjure, et tous les
+trônes du monde ne peuvent le séduire ni changer son coeur. Gelimer
+poussa un profond soupir, et s'appuya sur le bras du prince; ils
+rentrèrent dans la grotte, éclairée comme la veille. Viomade
+regardoit avec respect le sensible Gelimer; il admiroit les soins
+que Childéric prenoit, soit pour rassurer son ame troublée, soit
+pour lui servir de guide, le nourrir, veiller sur ses jours.
+Cependant le serment qu'avoit prononcé le prince l'alarmoit, il ne
+peut le trahir; Gelimer consentiroit-il volontairement à se séparer
+de ce dernier objet de tendresse? Viomade ne peut le croire, il
+s'inquiète et n'ose exprimer son inquiétude. Gelimer, plus tourmenté
+par ses pensées, se taisoit également: Childéric seul ne dissimuloit
+rien; et soit que le souvenir d'Aboflède excitât sa tristesse, soit
+que la gloire dont s'étoit couvert Mérovée exaltât son ame, soit que
+l'ambition et l'audace d'Egidius l'enflamassent de courroux, soit
+qu'il parlât de sa tendresse pour Gelimer, de la joie qu'il
+éprouvoit d'avoir retrouvé Viomade, son coeur l'inspiroit; la vérité
+toute entière s'en échappoit, se peignoit sur son visage charmant,
+et donnoit à sa voix mélodieuse un accent plus persuasif. Après le
+repas, ayant fermé la grotte, et conduit Gelimer sur sa couche,
+Childéric et le brave se retirèrent de leur côté. Gelimer passa la
+nuit dans la plus terrible agitation; il chérissoit trop ardemment
+Childéric pour lui enlever plus long-tems le rang suprême où
+l'appeloit la destinée; il n'aimoit pourtant plus le monde, et
+n'estimoit plus les hommes; mais Childéric étoit dans l'âge des
+riantes pensées, des délicieuses espérances; les plaisirs alloient
+l'environner, l'enivrer, le ravir. Ces instans passagers
+dédommagent l'homme des pleurs de l'enfance, de la prévoyante
+inquiétude de l'âge mur, de l'infirme vieillesse, de la douloureuse
+mort. Doit-il lui enlever sa part des biens de la terre, et ne lui
+en laisser que les maux? mais peut-il vivre sans Childéric! Ces
+combats le déchirent, sa belle ame ne peut encore se résigner.
+
+FIN DU LIVRE SIXIÈME.
+
+
+
+
+CHILDÉRIC
+
+LIVRE SEPTIÈME.
+
+SOMMAIRE
+
+DU LIVRE SEPTIÈME.
+
+ Childéric, forcé d'aller à la chasse, et inquiet de l'état dans
+ lequel étoit plongé le vieillard, l'avoit recommandé aux soins
+ de Viomade. Gelimer à son réveil jette un cri d'effroi, en
+ reconnoissant le brave au lieu de son cher élève; mais il se
+ rassure, et le retour du prince le console bientôt. Il veut
+ s'asseoir sous les chênes. Childéric reprend son récit, et
+ raconte avec sensibilité la rencontre qu'il fit à la pêche,
+ d'une jeune fille nommée Talaïs, leurs jeux, leurs plaisirs,
+ l'amour qu'elle conçut pour lui, le trouble qu'il en ressentit;
+ les conseils de Gelimer en garantissent. Progrès de la passion
+ de Talaïs; son désespoir; sa mort. C'est sa tombe que Viomade a
+ aperçue, et sur laquelle il a déjà placé la guirlande
+ funéraire. Childéric y conduit de nouveau ce brave, et dépose
+ le tribut du regret et de la piété sur la pierre funèbre. De
+ retour dans la grotte, le prince engage Viomade à partir
+ promptement pour la France, afin de rassurer le roi, et le
+ charge de lui dire qu'un serment sacré l'enchaîne dans ces
+ lieux. Gelimer est agité. Viomade refuse de partir sans le fils
+ du roi. Childéric ordonne. Le brave offre de remplacer le
+ prince auprès du vieillard, qui le repousse, et promet de lui
+ rendre réponse le lendemain. Il gémit sur sa couche; en vain le
+ prince le rassure. Le jour renaît, Gelimer n'est plus, il s'est
+ percé le coeur du javelot même du prince. Juste douleur.
+ Cérémonie funèbre. Adieux éternels à la grotte, aux forêts, à
+ la tombe de Talaïs. Childéric part suivi du brave.
+
+
+
+
+LIVRE SEPTIÈME.
+
+
+Childéric s'étoit levé dès le point du jour pour aller à la chasse,
+car les provisions alloient manquer; il avoit défendu à Viomade de
+le suivre. Le chagrin qu'éprouvoit Gelimer l'affligeoit, il ne
+voulut pas le laisser seul, et recommanda au brave de ne point
+s'éloigner de son vieil ami, de pourvoir à ses besoins, sur-tout de
+ne lui rien dire qui pût exciter sa tristesse. Songe que je l'aime,
+disoit ce prince; que sa peine est ma peine, que le rendre
+malheureux, c'est me déchirer le coeur. Viomade promit d'obéir aux
+ordres du prince, celui-ci s'éloigna doucement pour ne pas troubler
+le repos de Gelimer, qui s'étoit endormi depuis quelques momens.
+Viomade attendit silencieusement son réveil; mais Gelimer jeta un
+cri d'effroi en le reconnoissant. Où est Childéric? dit-il, avec
+impétuosité; où est-il? A la chasse, reprit Viomade; il m'a ordonné
+de rester près de vous jusqu'à son retour. Gelimer parut frappé
+d'une vive douleur; mais revenant à lui, et étendant les bras avec
+passion, il s'écria: Oh! pardonne, ô toi! dont l'ame est innocente;
+ô toi! l'ange tutélaire de mes jours, pardonne au soupçon injurieux
+qui vient de s'élever dans mon coeur. Ah! je l'abjure; et plein de
+confiance, je t'aime et t'admire. Alors le vieillard quitta sa
+couche; Viomade lui présenta le repas que Childéric lui avoit
+préparé; il le repoussa, sortit de la grotte, se plaça sous les
+chênes, et tomba dans une sombre rêverie, dont rien ne put le tirer.
+En vain on l'auroit entrepris, ses idées s'étoient emparées de
+toutes ses facultés; il parloit avec lui-même, se répondoit,
+s'accusoit de foiblesse, cherchoit à ranimer l'étincelle de
+générosité qu'il sentoit dans son coeur; mais l'amour de la vie, la
+crainte de perdre ce qu'il aimoit, le faisoit retomber dans ses
+premières perplexités. Childéric ne se fit pas long-tems attendre,
+il revint chargé de différens gibiers. A son approche, le front
+sourcilleux de Gelimer s'épanouit, le sourire reparut sur ses
+lèvres, le bonheur rentra dans son ame. Les soins qu'exigeoient les
+provisions achevèrent d'employer la matinée; le jour étoit froid et
+pluvieux: cependant l'hiver étoit écoulé, et le printems alloit
+prendre lentement sa place, réparer ses ravages, et préparer les
+fleurs de l'été, les fruits de l'automne. Il fallut passer dans la
+grotte cette journée destinée à terminer le récit de Childéric:
+après le repas, il commença en ces termes.
+
+J'étois depuis quatre années dans ce séjour, et rien n'avoit troublé
+le cours paisible de ma vie; les leçons de Gelimer avoient fortifié
+mon ame contre mes secrets chagrins; je m'affligeois pourtant de
+l'abandon dans lequel me laissoit le roi; je songeois aux larmes que
+répandoit sans doute ma mère; ma pensée, plus formée, me retraçoit
+mieux mes malheurs; mais j'avois aussi plus d'attachement pour
+Gelimer, plus de respect, et mes sermens me sembloient chaque jour
+plus sacrés. Loin de renoncer à ma patrie, je me peignois le moment
+où privé de mon ami, fuyant des lieux qu'il auroit cessé de me
+rendre chers, je volerois dans les bras de mon père. Cette pensée
+donnoit le change à mes désirs; heureux du présent, sûr de l'avenir,
+je me livrois à l'étude et à la chasse, sans négliger mes plantes,
+mon chemin, mes bancs de mousse, notre colline, et les soins plus
+utiles à notre subsistance. En chassant j'avois poursuivi près d'une
+journée un oiseau qui m'étoit inconnu, et que je n'avois pu
+atteindre; il m'avoit mené si loin, que je craignis de ne pouvoir
+retrouver la grotte avant la nuit; je me reprochai mon étourderie en
+pensant à Gelimer, à ses inquiétudes, à l'abandon où je l'avois
+laissé; et quoiqu'accablé de fatigue, je me condamnai moi-même à le
+rejoindre à quelque prix que ce fût. En vain je me hâtai, il étoit
+nuit quand j'arrivai, et j'entendis de loin l'instrument chinois que
+vous connoissez; Gelimer, qui me croyoit égaré, faisoit retentir les
+airs de ces sons, pour qu'ils me servissent de guide dans
+l'obscurité; j'arrivai hors d'haleine, ne pouvant plus me soutenir,
+et je tombai dans les bras de mon ami en m'accusant d'imprudence, en
+le suppliant de me pardonner; il m'embrassa tendrement, ne se
+plaignit point, m'invita au repos. Je lui contai pourtant mon
+aventure; après quoi nous nous mîmes à table, et la nuit je dormis
+profondément; le lendemain je ne le quittai point, mais il exigea
+que je reprisse mes exercices, me promit de ne plus s'inquiéter de
+mes absences prolongées; je promis de mon côté de ne plus
+m'écarter. Cependant la partie du bois que j'avois découverte dans
+ma dernière chasse m'avoit parue charmante, elle entouroit un beau
+lac dont les eaux paisibles offroient une pêche facile. Ce nouvel
+amusement me plût beaucoup, et tandis que je m'en occupois, je
+remarquai qu'un jeune homme, du moins je le crus d'abord,
+m'examinoit attentivement, et qu'il me suivit quand je m'éloignai;
+c'étoit une heureuse rencontre pour moi que celle d'un compagnon de
+mon âge; je résolus de retourner au lac et de m'approcher de lui
+quand il me suivroit; mais dès que je marchai vers lui, il s'enfuit
+rapidement, et le lendemain il en fit autant. Chaque jour je
+retrouvois le jeune chasseur qui m'évitoit en me cherchant, et je
+crus à sa taille, à sa couronne de fleurs dont depuis peu il ornoit
+sa chevelure, que ce n'étoit point un homme, mais une femme. J'eusse
+mieux aimé d'abord un compagnon de mon sexe; il me sembloit que,
+plus fort et plus agile, il partageroit mieux mes plaisirs; bientôt
+l'idée d'une femme me parut plus douce; mais surpris de son
+empressement à me suivre et à me fuir, je n'essayai point de la
+poursuivre, comme elle m'a dit depuis qu'elle l'avoit espéré. Lassé
+même de cette singularité, craignant de me laisser encore entraîner
+et d'inquiéter Gelimer, je n'allai plus au lac, je renonçai à mon
+nouveau plaisir, et ne m'occupai que de ma chasse. Mon indifférence
+l'emporta sur la ruse de la jeune fille; ne me voyant plus vers le
+lac, elle me chercha dans les bois, et m'ayant rencontré, elle
+s'avança vers moi en souriant. Elle étoit vêtue d'un habit de toile
+de coton d'une couleur éclatante, son corsage laissoit voir ses
+bras, ses épaules et son sein, ses cheveux noirs et frisés étoient
+mêlés de feuillages et de fleurs, ses jambes et ses pieds étoient
+nuds. Son teint étoit brun et animé de vives couleurs; ses yeux
+extrêmement noirs, ardens, et son regard audacieux, sa bouche
+grande, ses dents blanches et bien rangées: telle étoit Talaïs;
+c'est ainsi que j'appris d'elle-même qu'elle s'appeloit. Hélas! pour
+son malheur, l'infortunée m'avoit aperçu près de ce lac, où elle
+cherchoit des perles qui y sont abondantes; ma chevelure blonde
+l'avoit frappée, elle m'avoit suivi, entraînée par sa curiosité.
+Depuis elle m'avoit revu, et si elle avoit fui, c'étoit pour
+m'attirer jusqu'à son habitation; mais ne pouvant me décider à la
+suivre, elle étoit venue, disoit-elle, pour me voir. Elle parloit le
+même langage que Gelimer m'avoit enseigné; je l'entendis donc sans
+peine, je lui répondis également. L'expression de ses traits me
+parut vive et hardie. Talaïs ne connoissoit point l'art, et
+s'abandonnait à la nature; ses charmes sans pudeur, ses mouvemens
+sans graces, ne firent aucune impression sur mon ame. Nous chassâmes
+le reste du jour; le lendemain elle vint encore partager mes jeux; à
+la course, elle l'emporta pendant quelque tems, mais je devins plus
+agile qu'elle; elle m'apprit à découvrir les perles dans leur
+coquillage, à prendre du poisson sans le tuer à coup de flèches,
+comme je le faisois d'abord; j'avois fait part de cette rencontre à
+Gelimer; il m'avoit recommandé de ne pas m'écarter avec elle,
+d'éviter l'habitation de ses parens, de crainte qu'ils ne me
+gardassent de force parmi eux; mais il ne s'opposa pas à ce qu'elle
+se mêlât à mes plaisirs. L'hiver je la vis moins; cependant elle
+venoit quelquefois sur la colline, j'allois l'y joindre et nous
+courions en riant sur les neiges. Le printems revint, et tous nos
+jeux recommencèrent avec lui. Je m'apercevois que Talaïs devenoit
+rêveuse, elle tressailloit à mon approche, soupiroit, me tendoit les
+bras, ses regards enflammés avoient souvent une expression que je ne
+pouvois soutenir; je baissois les yeux en rougissant; loin d'elle,
+j'en étois encore troublé; mon sommeil étoit inquiet, mes songes me
+rendoient Talaïs. La hardiesse de ses mouvemens, l'audace de ses
+traits, sa parure, si contraire à celle de la chaste Aboflède, et
+qui d'abord m'avoient repoussé, me firent tout-à-coup une impression
+bien différente. Le printems, en ranimant toute la nature, offroit
+de nouveaux piéges à ma raison déjà troublée, et je n'abordois plus
+Talaïs qu'avec un coeur palpitant. Elle s'aperçut de son ouvrage et
+résolut de m'enchaîner pour toujours; elle ignoroit que j'avois dans
+mon ami une seconde prudence, qui veilloit encore quand la mienne
+étoit endormie; elle me proposa de la suivre, de venir habiter avec
+elle; enfin, d'être son époux; elle m'y invita par les plus tendres
+caresses; mon trouble s'en augmenta, un feu brûlant circuloit dans
+mes veines et me dévoroit. Pourquoi, lui dis-je, éloigner l'instant
+du bonheur? pourquoi te suivre? n'avons-nous pas ici un abri assez
+paisible et ne sommes-nous pas deux? Talaïs crut que dans ce moment
+je ne lui refuserois rien; elle me pressa de la suivre, et s'arracha
+de mes bras. Abandonner Gelimer n'étoit pas un sacrifice que l'amour
+même pût obtenir, et je n'avois que des désirs; je refusai Talaïs,
+elle devint pâle de fureur, m'accusa d'indifférence, m'accabla de
+reproches, m'assura de sa haine, me dit adieu et me quitta
+brusquement. Je m'étois calmé pendant qu'elle s'abandonnoit à la
+colère, je ne cherchai ni à l'appaiser ni à la suivre; content de
+moi, en paix avec ma conscience, je rejoignis Gelimer avec plus de
+plaisir encore: je lui contai ce qui venoit de se passer entre
+Talaïs et moi; il m'écouta attentivement. Mon ami, me dit-il, les
+passions sont les maladies de l'ame, la morale et la religion en
+sont les seuls remèdes; heureux qui y a recours avant que leurs
+progrès soient tels, que rien ne puisse les guérir! Talaïs, simple
+élève d'une nature toujours sauvage quand la raison ne l'a point
+adoucie, se livre sans détour et sans crainte; c'est à toi, éclairé
+par des principes, à l'écarter de l'erreur qui la séduit. Elle te
+veut pour époux; ce noeud peut-il faire ton bonheur? Le mariage,
+sans doute, est le lien unique de félicité pour l'homme pur et
+sensible; le plaisir l'enflamme, l'entraîne et l'abuse; mais il ne
+le satisfait que pendant sa courte durée; veux-tu faire ton épouse
+de Talaïs? Non, sans doute, répondis-je à Gelimer, je ne renonce
+point à ma patrie, je ne veux point former, loin de mon père, ces
+noeuds saints et éternels. Eh! que feras-tu de ton amie, me dit-il
+alors, si tu l'as séduite, si elle s'est donnée à toi, si tu lui as
+ravi sa pureté? Abandonneras-tu celle qui aura été la tienne? la
+laisseras-tu pleurer jusqu'à la mort, sur l'instant qui l'aura unie
+à toi? Je ne veux point séduire Talaïs, répondis-je; ses caresses me
+troublent, mais elle n'a point enflammé mon coeur. Eh bien! fuis-là,
+me dit Gelimer, crains la jeunesse et la nature; fuis la vierge
+brûlante qui fera passer dans tes veines le feu qui la consume; les
+dieux, l'honneur, l'humanité t'en conjurent. N'excite point son
+amour par ta vue, sois son défenseur contre toi-même; protège l'être
+foible que l'amour te livre. Gelimer continua long-tems à
+m'entretenir; je l'écoutois avec admiration; je sentois s'éteindre
+la flamme passagère des désirs; je me disois, la paix seule est un
+bien pur et parfait; je me promis de ne point chercher à troubler le
+repos qui rentroit si doucement dans mes sens, et d'éviter Talaïs.
+Je ne sortis point dans la matinée, et le soir je chassai d'un côté
+opposé à celui de nos rendez-vous. Ma chasse ne fut point heureuse,
+le tems étoit sombre, je rentrai plutôt que de coutume, et je parlai
+beaucoup moins qu'à l'ordinaire; j'écoutois même avec distraction;
+j'attendois impatiemment l'heure du sommeil, elle arriva sans
+m'apporter le repos que j'espérois; je revis le jour sans plaisir,
+il s'écoula comme la veille, et plus tristement encore; en vain un
+ciel pur et serein, le charme d'un beau jour, le chant des oiseaux,
+la fraîcheur des vents, le parfum des fleurs, tout m'invitoit à un
+doux ravissement: je ne voyois autour de moi que l'absence de
+Talaïs. De son côté, elle me cherchoit, l'amour l'avoit emporté,
+elle s'étoit reproché sa fureur, elle vouloit me trouver,
+m'appaiser, car elle me croyoit offensé, sur-tout ne m'ayant point
+trouvé à nos rendez-vous accoutumés. Elle étoit venue jusqu'à la
+grotte, et s'étoit enfuie en ne trouvant que Gelimer. Enfin, elle
+m'aperçut comme je revenois lentement et livré à une mélancolie
+profonde; un cri qu'elle jeta ranima en un moment toute mon ame;
+elle s'élança vers moi, se jeta à mes pieds, me conjura d'oublier
+ses emportemens, me jura de m'aimer, de m'obéir, de m'être à jamais
+esclave soumise. Attendri par des expressions si touchantes, je la
+relevai avec empressement, je la fis asseoir près de moi sur un banc
+de mousse. Là, sans lui avouer la grandeur de ma naissance, je lui
+confiai les événemens qui m'avoient conduit dans ce séjour, mon
+intention de m'en éloigner dès que je le pourrois, pour me réunir à
+mon père. J'eus le courage de lui dire que ma religion, mes devoirs,
+les moeurs de ma patrie, s'opposoient à mon union avec elle; je lui
+conseillai de me fuir et de m'oublier. Mais la crainte de l'affliger
+me fit mêler à mes sages discours, des expressions si tendres, des
+soupirs si passionnés, que Talaïs y puisa de nouvelles espérances.
+Nous nous séparâmes contens tous deux, moi d'avoir été sincère et de
+la trouver si résignée, elle de m'avoir vu si tendre. Elle me promit
+même de vaincre son amour, si je consentois à la revoir comme avant
+notre querelle; j'y consentis et elle s'éloigna; je revins dans la
+grotte avec toute ma sécurité. Gelimer la troubla de nouveau, et
+m'effraya sur le piége caché que j'étois loin d'apercevoir;
+cependant Talaïs remplit sa promesse, et ne prononça plus les noms
+d'hymen ni d'amour; ses yeux seuls m'en parloient encore, sa bouche
+observoit le silence, et je ne paroissois pas entendre ce qu'elle se
+défendoit de me dire. Mais ces efforts lui coutoient beaucoup, et
+insensiblement devinrent si pénibles, qu'ils altérèrent sa santé et
+presque sa raison; elle versoit des pleurs et sourioit tout-à-coup.
+A mon aspect, elle devenoit pâle et rougissoit au même moment; elle
+ne pouvoit ni demeurer près de moi ni me quitter; si ses regards
+rencontroient les miens, elle en étoit comme blessée. Elle ne
+chassoit plus, et négligeoit jusqu'au soin de sa vie, passoit
+quelquefois la nuit dans les bois, sans abri et sans nourriture; je
+la retrouvois le matin à la place où je l'avois laissée la veille,
+immobile et baignée de pleurs. Sa douleur, son abandon, un amour si
+vrai, si soumis, un malheur si profond et si tendrement exprimé ne
+pouvoient pas m'être indifférens, j'en fus ému jusqu'au désespoir.
+Elle se meurt! disois-je à Gelimer; hélas! elle périt comme la
+plante délicate exposée au soleil ardent; elle se meurt, et je
+pourrois lui sauver la vie; la raison doit-elle ordonner sa mort?
+Gelimer trouvoit dans la religion des armes puissantes contre ma
+foiblesse; son flambeau sacré dont il m'éclairoit, me fit voir la
+corruption et le vice, là où je n'avois entrevu que la tendre
+compassion; m'arrêta prêt à tomber, et me soutint au bord du
+précipice. Talaïs lassée de souffrir et de combattre, Talaïs cessa
+tout-à-coup de venir me joindre. Gelimer profita de cet éloignement
+pour me retracer mes devoirs; il ne savoit pas qu'il en existoit un
+encore dans ma naissance et mon glorieux espoir, dans l'image que je
+conservois des graces de ma mère, des vertus modestes dont elle
+embellissoit l'amour, l'hymen et le trône; c'étoit comme elle que
+devoit être mon épouse, la mère de mes fils, et non comme
+l'infortunée Talaïs. Sa vue me rendoit mes désirs, son absence seule
+me laissoit ma raison. Depuis long-tems je ne l'avois pas revue, et
+j'étois tranquille; mais un matin, comme j'écartois la pierre qui
+ferme l'entrée de la grotte, je l'aperçus assise sous ces chênes.
+Hélas! la malheureuse attendoit depuis long-tems mon réveil; je
+frissonnai à sa vue, elle me fit signe d'approcher, je courus lui
+dire que Gelimer avoit besoin encore de ma présence. Je t'attendrai,
+me répondit-elle avec un profond soupir; libre d'aller la rejoindre,
+je ne pouvois m'y déterminer; un secret pressentiment retenoit mes
+pas, et je me sentois agité de sombres pensées; enfin, je marchai
+vers elle, elle paroissoit tranquille; mais en l'examinant, je la
+trouvai languissante et abattue, sa main étoit brûlante, l'approche
+de la mienne la fit tressaillir, ses cheveux étoient en désordre et
+couvroient son visage; elle essaya de se lever et retomba sur le
+gazon. O ciel! je n'en puis plus, dit-elle: je l'aidai à se relever,
+elle pouvoit à peine se soutenir, elle s'arrêta incertaine et reprit
+sa marche comme par une réflexion déterminée; elle trembloit, sa
+respiration étoit pénible, son sein palpitant, j'étois moi-même
+violemment agité. Mais observant qu'elle chanceloit à chaque pas, je
+passai mon bras autour d'elle pour la soutenir, elle se laissa aller
+sur mon épaule, un froid mortel la saisit, elle demeura comme
+évanouie; peu-à-peu elle reprit ses sens, continua sa marche lente
+et dans un profond silence. Son regard austère s'élevoit jusqu'aux
+cieux et retomboit vers la terre; une fièvre brûlante la dévoroit;
+le souffle de son haleine sembloit un air embrâsé. A ces terribles
+effets, on reconnoissoit la passion dans toute sa violence; j'en
+étois effrayé autant qu'ému, et je n'osois troubler la méditation
+dans laquelle elle étoit plongée. Nous fîmes ainsi une assez longue
+route, et nous parvînmes à un charmant bocage, au milieu duquel
+s'élevoit une roche couverte de pampres; du sein de cette roche
+s'élançoit en cascade une onde abondante et limpide qui, tombant
+dans un bassin profond, contrastoit par le bruit de sa chûte, avec
+la paix de ces lieux si rians et si calmes. La fraîcheur des ondes
+conservoit encore au feuillage et aux gazons toute leur beauté
+printannière, quoique nous fussions aux premiers jours de l'automne.
+Arrivés sur la cime de la roche, Talaïs me fit signe de m'asseoir;
+elle se plaça près de moi, passa un de ses bras autour de mon col,
+appuya sa tête sur ma poitrine, et demeura en silence; je me sentis
+baigné de ses pleurs, mon agitation étoit à son comble; Talaïs
+sembloit réfléchir profondément. Après s'être ainsi doucement
+reposée, elle parut plus calme; bientôt elle releva sa tête et me
+regarda. Son visage pâle et décoloré étoit baigné de larmes, ses
+yeux remplis de tristesse, tous ses traits peignoient la désolation;
+je pressentois une partie de ce que préparoit si lentement son
+désespoir. Ah! me dit-elle, avec un accent inexprimable, et qui
+retentit encore autour de moi, je suis venue pour t'offrir encore
+l'infortunée Talaïs... Dis, oh! dis-moi que tu la veux pour épouse!
+O ma bien aimée, lui répondis-je, en passant mes bras autour d'elle;
+oh! écoute-moi, tu ne sais pas tous mes secrets; tu ignores...
+Barbare! me dit-elle, en m'interrompant et s'arrachant de mes bras,
+garde tes funestes secrets; si je n'ai pas su plaire, je sais
+mourir. A ces mots, plus prompte que le regard, elle s'élance du
+rocher dans l'abîme, j'entendis le bruit de sa chûte... Je volai à
+son secours, hélas! tous mes soins furent inutiles, le rocher étoit
+élevé et l'abîme étoit profond. En vain je m'élançai dans l'onde, en
+vain j'eus recours à tous les moyens que m'inspira mon coeur; la
+nuit et la pénible certitude de la mort de l'infortunée,
+m'arrachèrent de ce lieu funeste. Gelimer partagea mes justes
+regrets. Le lendemain je courus vers l'abîme qui renfermoit la
+tendre victime de l'amour; je ne m'en éloignai que le soir; j'y
+retournai jusqu'à ce que son corps reparut sur les ondes; alors je
+l'emportai jusqu'à la grotte; je lui avois destiné pour dernière
+demeure le lieu consacré à nos entretiens; j'y creusai une large
+fosse, que je remplis de fleurs et d'herbes odoriférantes; j'y
+plaçai le corps de Talaïs, que je recouvris de fleurs, de
+feuillages, de gazon; j'y plaçai une pierre gravée. Gelimer vint y
+chanter l'hymne de la mort; et depuis j'y retourne chaque jour gémir
+sur son sort et appaiser son ombre. Une perte aussi cruelle a jeté
+dans mon ame une profonde amertume; mes premiers plaisirs ont cessé
+de me plaire; ces bois sont déserts pour moi, ou ne m'offrent que
+Talaïs mourante; mon seul bonheur est d'écouter Gelimer, de lui
+prodiguer mes soins, de m'instruire à supporter les revers, à
+combattre, à surmonter la douleur, à triompher d'un souvenir qui a
+troublé mes sens et mon ame. Childéric se tut, on vit qu'il pensoit
+à Talaïs, chacun respecta son silence. On approchoit de l'heure
+destinée au sommeil; Childéric en avertit Gelimer. Ce ne fut que le
+lendemain qu'il conduisit Viomade sur la tombe de Talaïs; celui-ci
+lui raconta comment il l'avoit découverte, et montra au prince la
+guirlande flétrie qu'il y avoit déposée lui-même. Childéric
+renouvella le simple hommage qu'il avoit coutume d'offrir à la tombe
+de sa malheureuse amante. De retour dans la grotte, le jeune prince
+s'assit à table entre ses deux amis; il voyoit sur le front de
+Gelimer la douleur et l'inquiétude, et dans les yeux de Viomade une
+secrete espérance mêlée d'alarmes; il sentoit lui-même combien ces
+déserts alloient devenir affreux pour le vieillard; mais Childéric
+n'hésitoit point, il vouloit seulement rassurer Gelimer et donner
+ses ordres à Viomade. A peine eurent-ils achevé leur repas, que
+Childéric dit au brave: Je te dois, ami, une bien vive reconnoissance,
+tu as traversé pour moi les déserts et les sombres bois, tu as
+souffert, tu as exposé ta vie, et au milieu de tous les périls,
+tu es venu me parler de mon père... Reçois les remercîmens que
+je te dois, mais prépare-toi à recevoir bientôt ceux de Mérovée.
+Demain, dès l'aurore, tu quitteras ces lieux, et je t'enseignerai
+une route sûre et peu longue; le printems qui commence, embellira
+ton voyage, je t'armerai de mes meilleures flèches, tu porteras à
+mon père des tablettes sur lesquelles j'écrirai tout ce que je
+croirai propre à le consoler de mon absence. Mais quand il apprendra
+que la reconnoissance, la tendre amitié, dit-il, en se jetant dans
+les bras de Gelimer et le pressant sur son coeur; quand il saura que
+des sermens sacrés me retiennent ici, son noble coeur sera
+satisfait; un fils ingrat, insensible et parjure ne seroit plus
+digne de lui. O dieux! s'écrioit Gelimer, ne permettez pas que
+j'accepte son sacrifice. Viomade, emporté par son zèle et sa
+guerrière franchise, osa refuser de partir, représenta au jeune
+prince que son retour sans lui couteroit la vie au monarque;
+qu'Egidius, profitant de cet instant favorable, monteroit sur le
+trône, que la couronne seroit à jamais perdue pour lui. Viomade, lui
+dit le prince avec fierté, vous peignez mon père comme un roi sans
+courage et sans vertu. Heureusement le ciel m'a fait un plus auguste
+présent. Mérovée a survécu à la nouvelle de ma mort, à la perte
+d'Aboflède, il ne succombera point, quand il sera sûr que je vis
+pour l'aimer, et me rendre, s'il est possible, le digne héritier de
+sa valeur et de ses vertus. Viomade désolé, offrit de conduire avec
+eux Gelimer. Barbare! dit le prince, veux-tu donc sa mort? Comment,
+tu peux proposer à un vieillard aveugle et mourant de l'arracher de
+sa retraite, pour traverser un pays immense, accablé par l'âge,
+exposé à la pluie, au vent, aux ardeurs du soleil, couchant sur la
+terre, quand il ne peut faire un pas sans un appui! Tu veux
+l'entraîner des Palus dans les Gaules! Eh bien! dit Viomade, qu'il
+reçoive mes soins, mes services; je m'engage, par tous les sermens,
+à vous remplacer près de lui. Le remplacer! remplacer Tcie! ô dieux!
+s'écrie Gelimer, l'univers entier ne le pourroit pas. Mais,
+ajouta-t-il, d'un air sinistre et terrible, demain je vous
+répondrai. Non, mon ami, reprit le prince avec douceur, j'ai répondu
+et Viomade m'entend; c'est comme fils de Mérovée que je lui ordonne
+de renfermer à l'avenir un noble zèle que j'admire, tant qu'il ne
+sort pas des bornes que je dois lui prescrire. Demain il partira, il
+ira remplir de joie l'ame de mon père. J'ai encore des tablettes que
+j'ai apportées de France; je sors pour écrire plus librement sous
+ces chênes; venez, mon cher Gelimer, le tems est calme et doux;
+venez, appuyez-vous sans crainte sur le bras de votre cher Tcie,
+toujours votre fidèle appui. O Tcie! disoit Gelimer, que tu es beau
+aux yeux de la divinité! qu'ils seront heureux les peuples gouvernés
+par toi! Oh! si ta sensibilité ne t'égare point, si tu peux résister
+aux passions du monde, quel roi sera plus grand, et quels peuples
+seront mieux gouvernés! O moeurs pures de nos bois solitaires! ô vie
+simple! et qui ne laisse point d'amertume, paix de l'ame,
+n'abandonnez jamais celui pour qui je forme mes derniers voeux!
+Childéric entraîna Gelimer hors de la grotte, et s'éloigna de lui et
+de Viomade pour écrire au roi. Le jeune prince étoit plus ému qu'il
+n'avoit voulu le paroître; il chérissoit son père, et ce n'étoit pas
+sans effort qu'il avoit ordonné le départ du brave; il lui sembloit
+aussi qu'il porteroit avec gloire le sceptre des rois, et il
+connoissoit toute l'étendue de son sacrifice. Il se peignoit le
+moment où tombant aux pieds de son père, il recevroit encore ses
+douces caresses si chères à son souvenir; ce moment où, au milieu
+des siens, entouré de sujets fidèles, il verroit dans tous les yeux
+la joie de son retour. Il ignoroit quand un jour si beau se
+leveroit pour lui; il sentoit ce que le tems pouvoit lui coûter. En
+écrivant au roi, ses larmes coulèrent, son coeur fut déchiré; mais
+il ne lui vint pas même à l'esprit qu'il fût possible de changer son
+sort. Pendant qu'il écrit, Gelimer défend à Viomade de troubler ses
+méditations, et reste sous les arbres. La nuit les réunit dans la
+grotte, et Childéric éloigne tout entretien affligeant. Le vieillard
+presse sur son coeur le jeune prince, l'embrasse et gagne son lit.
+Childéric ferme la grotte et s'éloigne avec Viomade; il ne songe
+point encore au repos, et remet ses tablettes à l'ami fidèle qui les
+reçoit à regret; déjà il a tout préparé, jusqu'à l'arc, jusqu'aux
+flèches dont il doit l'armer; il se propose même de l'accompagner
+quelques heures, si Gelimer l'approuve. Childéric ne cesse de
+répéter à Viomade tout ce dont il le charge pour son père, pour
+Ulric, pour son fils Eginard, ami de son enfance et compagnon de ses
+jeux. Une partie de la nuit s'est écoulée avant qu'il cherche le
+sommeil; aussi étoit-il grand jour depuis long-tems lorsque les deux
+amis s'éveillèrent. Surpris de voir déjà la matinée si avancée, et
+étonnés du silence de Gelimer, ils se levèrent à la hâte; Viomade
+courut ouvrir l'entrée de la grotte, et le prince s'approcha
+doucement du vieillard; il paroissoit dormir profondément: hélas!
+c'étoit du sommeil de la mort. Le généreux Gelimer, ne pouvant
+supporter la vie loin de l'objet de sa vive et unique affection, ne
+voulant pas l'arracher plus long-tems au bonheur et à la gloire,
+s'étoit percé le coeur du javelot même du jeune prince; le trait
+étoit encore dans son sein. A ce spectacle, digne d'admiration et de
+larmes, Childéric jeta un grand cri; Viomade s'approcha avec
+empressement, et le prince lui montra en silence le corps glacé de
+son généreux ami. En vain ils retirèrent l'arme meurtrière du sein
+vertueux qu'elle déchiroit; la mort avoit saisi sa proie; les soins
+tardifs et impuissans ne rappelleront point son ame déjà parvenue
+aux demeures célestes. O Gelimer! disoit Childéric, tu revis encore
+dans mon coeur; puissent tes leçons n'en sortir jamais, et cette
+action sublime et cruelle m'apprendre à mourir! Triste et désolé,
+Childéric resta tout le jour près du corps de son ami; il y passa la
+nuit entière, et le lendemain il songea à lui obéir. Terribles et
+derniers devoirs!... Tous deux creusent au milieu de la grotte la
+tombe que le sage a ordonnée. Childéric ne put l'y placer sans
+verser des pleurs; il contempla encore cet ami qu'il alloit cesser
+de voir. O mort! disoit-il, mort cruelle! déjà deux fois ma main,
+innocemment coupable, t'a livré deux victimes. O Gelimer! ô Talaïs!
+Le corps est recouvert de gazon; à mesure qu'il disparoît, la
+douleur du prince est plus violente. Viomade place une large pierre
+qu'il a trouvée près de la grotte, et qui recouvre la tombe; il y
+grave ces mots:
+
+ HONNEUR AUX MANES
+ DE GELIMER.
+
+La nuit le surprit encore occupé à graver cette inscription simple,
+et au point du jour, armés de flèches, sur-tout de ce javelot qui
+n'est, hélas! que trop cher à son triste possesseur, ils vont
+quitter des lieux devenus si funestes; mais ce ne fut pas sans
+adresser à la tombe les plus tendres adieux. Childéric salua les
+chênes et les hamadryades, remonta sa petite colline, jeta sur
+chaque arbrisseau, sur chaque fleur un regard attendri, redescendit
+lentement ce petit sentier tortueux et bordé de gazon. Ces lieux qui
+l'avoient vu grandir, penser, aimer, lui retraçoient à-la-fois tous
+les premiers mouvemens de son ame. Il alla encore sur la tombe de
+Talaïs porter des regrets et des fleurs, et ne quitta sa retraite
+qu'après avoir payé à tous ces objets, qui la lui rendirent si
+chère, le tribut d'une juste douleur.
+
+FIN DU LIVRE SEPTIÈME.
+
+
+
+
+CHILDÉRIC.
+
+LIVRE HUITIÈME.
+
+SOMMAIRE
+
+DU LIVRE HUITIÈME.
+
+ Mérovée, trompé par Draguta, pleure et son fils et son ami; tant
+ de maux l'entraînent vers la tombe; il est mourant, et l'armée
+ qu'excite Egidius, demande un chef. Elle le choisit, c'est
+ Egidius; il doit recevoir le commandement de Mérovée même; le
+ jour est choisi pour son triomphe, et l'armée s'assemble au
+ champ de Mars. Déjà Egidius va recevoir la lance et le
+ bouclier. Ulric aperçoit dans le lointain voler la poussière,
+ et distingue deux hommes à cheval; il croit les reconnoître, il
+ s'écrie. Childéric s'élance dans les bras de son père, et
+ Viomade presse les genoux de son roi. L'armée en tumulte
+ partage la joie de son maître; on entoure, on écoute, on admire
+ Childéric. Egidius est oublié, et va cacher sa fureur. Mérovée
+ rentre dans la ville suivi de son fils, de son ami, et de toute
+ son armée. Il ordonne un pompeux sacrifice, et Diticas, après
+ la cérémonie, annonce au peuple la fête du Guy, et ordonne de
+ la part des dieux de choisir le jour pour élever Childéric sur
+ le pavois; l'armée y consent avec transport, et des prières
+ solennelles terminent le sacrifice.
+
+
+
+
+LIVRE HUITIÈME.
+
+
+Tandis que Mérovée, plein de confiance dans les paroles de l'oracle
+et dans les soins d'un ami, attend avec une impatience mêlée
+d'espoir, et compte les momens, Egidius qui a obtenu des secours de
+Rome, et à qui Odoacre, roi des Saxons, en promet de nouveaux
+encore, augmente chaque jour son parti. Il accuse déjà de lenteur le
+traître Draguta; mais il est de retour, et se présente aux yeux du
+roi, qui le voyant seul et accablé d'une feinte douleur, se sent
+frappé, prêt à mourir. Le Hun, les regards baissés, le front abattu,
+restoit en silence. Oh! parle, parle, malheureux! dit le roi,
+quoique je ne t'entende déjà que trop. O père infortuné! dit
+Draguta; écoutez ce triste récit.... Nous arrivâmes sans accident
+jusqu'à l'habitation de ma nombreuse famille; je retrouvai encore
+mon père plein de force et de santé, je lui avouai le motif de mon
+voyage; je l'instruisis que je devois la vie à mon compagnon: mais
+mon père en un moment détruisit mes espérances.... il m'apprit.... ô
+ciel!... il m'apprit qu'Attila, furieux de sa dernière défaite,
+avoit fait massacrer tous les prisonniers, sans en excepter votre
+fils. Mon père m'assura l'avoir vu périr!... Je résolus de
+n'apprendre cette affreuse nouvelle à Viomade que lentement et avec
+précaution; mais son zèle impatient hâta mon aveu. Ah! comment vous
+peindre sa douleur? jugez-en par les effets. Son sang déjà échauffé
+par la fatigue d'une aussi longue route, s'enflamma; une fièvre
+ardente le dévoroit: il tomba dans un affreux délire, nous lui
+prodiguâmes inutilement nos soins; tout-à-coup la raison lui revint,
+et il me fit appeler. Pars, Draguta, me dit-il, va porter au roi,
+mon maître, ces tristes détails; dis-lui que Viomade est mort de
+douleur, porte-lui mes flèches, et donne-moi mes tablettes, je veux
+y tracer un dernier adieu. Mais tandis que je les lui présente... il
+expire en nommant son roi.... Voici ses tablettes et ses flèches....
+Depuis long-tems Mérovée n'écoutoit plus, et Draguta auroit pu
+parler long-tems encore, sans être interrompu. Le roi immobile et
+glacé, l'oeil fixe et l'ame suspendue, cessoit de le voir et même de
+l'entendre; sa douleur trop vive avoit comme anéanti tout son être,
+il ne la sentoit plus. Ceux qui l'entouroient en furent effrayés,
+sa blessure se r'ouvrit, il tomba baigné dans son sang, on craignit
+pour sa raison et pour sa vie; plus malheureux il vécut, et se
+rappella tous ses revers. Draguta, satisfait du succès de sa
+trahison, courut en recevoir le prix. Egidius lui remit la somme
+qu'il lui avoit promise, et le nomma au grade dont il l'avoit
+flatté; mais sachant que l'homme qui s'est déjà vendu au crime est
+toujours prêt à se vendre de nouveau, et à trahir celui qu'il a
+servi, il le fit empoisonner dans un festin. Récompense digne d'un
+traître.
+
+Egidius, délivré de ceux qu'il redoutoit le plus, apprit avec une
+extrême joie, que la santé de Mérovée laissoit peu d'espoir de le
+conserver long-tems. La paix étoit loin de disposer les Francs à se
+nommer un chef qui pût remplacer le roi mourant, et les conduire aux
+combats; mais Egidius annonçoit toujours les Saxons, et le seul
+espoir des batailles suffisoit pour enflammer ces Francs valeureux.
+Ce bruit d'ailleurs n'étoit pas sans fondement: Odoacre menaçoit
+Angers; dans ce moment, attaqué lui-même par les Visigoths, il ne
+songeoit qu'à se défendre; mais il étoit facile de déterminer les
+troupes à ne pas attendre l'ennemi, elles furent assemblées
+tumultueusement et sans connoître elles-mêmes la main qui les
+faisoit agir. Bientôt l'air retentit de leurs murmures; elles
+osèrent accuser le roi d'inaction, d'oisiveté, et enfin demander à
+haute voix un chef et la guerre. Mérovée mourant, ignoroit ces
+clameurs séditieuses, mais il fallut l'instruire du voeu de ce
+peuple barbare et insensé. Egidius avoit été nommé au champ de Mars;
+il devoit commander les armées sous les ordres du monarque; de là au
+trône il n'étoit qu'un pas; ce pas Egidius comptoit le faire
+bientôt. L'armée, cruelle jusques dans ses respects, voulut que
+l'ambitieux romain reçût le commandement des mains du roi: on
+choisit le jour le plus prochain, et les plus hardis parmi les
+mutins se chargèrent de porter au monarque le voeu du peuple. Ce
+voeu pourtant n'étoit pas général; les guerriers qui avoient marché
+contre les Romains, se voyoient avec honte sous les ordres d'un
+ennemi vaincu par eux. Mérovée ne put, sans surprise, apprendre un
+choix si humiliant pour les Français. Quoi, leur dit-il, c'est le
+stipendiaire des Romains qui va conduire mes guerriers! c'est celui
+à qui j'ai enlevé la moitié des Gaules, qui va commander les mêmes
+troupes qui l'ont renfermé dans Soissons! N'est-il donc parmi vous
+aucun soldat courageux, aucun général vainqueur? Prêt à descendre
+vers la tombe, accablé de douleur, aurois-je celle de prévoir
+l'instant où mon peuple, libre du joug romain, dont il fut délivré
+par les Mérovingiens, ira de lui-même s'offrir à ses ennemis? Ce
+discours jeta le désespoir dans le coeur des braves qui
+l'entendirent; mais il ne toucha point les rebelles, qui se
+retirèrent, en suppliant respectueusement le roi de consentir à
+paroître au champ de Mars. Cette démarche révoltoit sa noble fierté,
+affligeoit son ame; cependant le conseil l'engagea à conserver par
+là l'apparence du commandement, et quoique avec une profonde
+tristesse, il s'y décida.
+
+Mérovée cependant ne tenoit plus à sa grandeur; il n'avoit plus de
+fils à qui la transmettre; il ne tenoit pas plus à la vie, il
+n'avoit plus d'épouse, plus d'ami pour l'embellir;... mais il
+chérissoit son peuple, et aimoit sa gloire.
+
+Il parut ce jour que hâtoient les voeux d'Egidius. On étoit dans le
+plus beau mois de l'année, et le soleil fier d'éclairer le monde,
+planoit du haut des airs, brillant et couronné de ses rayons; les
+troupes déjà revêtues de leurs armes qui étinceloient frappées des
+feux du dieu du jour, se rendoient au champ de Mars, et se livroient
+à cette joie immodérée que cause toujours au peuple un spectacle,
+quel qu'en soit l'effet ou la cause. Mérovée parut entouré de ses
+braves, qui pouvoient à peine contenir leur indignation; il étoit
+sur un char traîné par des taureaux superbes, revêtu de ses habits
+royaux; la majesté de son visage n'étoit point éteinte par la
+douleur dont il conservoit la trace; son aspect noble et touchant
+émut tous les coeurs; on voyoit tomber des yeux des plus grands
+guerriers, ces pleurs qui honorent le courage. Les cris de vive le
+roi! ces cris si chers aux Français, se firent entendre, et Mérovée,
+malgré les maux sans nombre dont il étoit dévoré, ne les entendit
+pas sans émotion; il sentit qu'il étoit aimé, ce mouvement fut doux
+pour son ame. Un trône élevé attend le roi; Egidius, palpitant
+d'impatience et de joie, comptoit les instans; agité d'une secrète
+inquiétude, il voudroit encore presser son triomphe qui s'apprête.
+L'armée se range en bataille, chacun reprend son rang. Le roi monte
+sur son trône; déjà on lui présente la lance et l'épée dont il doit
+armer Egidius, déjà le perfide romain enlève fièrement son casque,
+va le remettre à Valérius, et pour la dernière fois se prosterne
+devant le roi, qu'il se propose de renverser; les braves détournent
+les yeux d'un spectacle qui les désespère, l'armée attentive observe
+un profond silence. Ulric porte au loin ses regards,... un objet l'a
+frappé, son coeur en est ému;... il fixe encore ses yeux sur l'objet
+qui s'approche, il ne s'est pas trompé!... S'élançant tout-à-coup,
+repoussant Egidius, et paroissant au milieu de l'armée... Soldats!
+arrêtez, arrêtez! s'écria-t-il; voici Childéric; voici Viomade,
+voici le fils du roi! et tombant aux genoux de Mérovée: O roi! digne
+d'un si grand bienfait, voilà votre fils... En croira-t-il ce
+discours? ah! s'il en doute, ce doute fera bientôt place à la plus
+délicieuse certitude. Mérovée, à peine descendu de son trône, voit
+sauter de cheval, légèrement à terre, le plus beau des hommes, et
+sent dans ses bras le plus tendre des fils; Viomade se présente à
+son tour; Mérovée le presse contre son coeur, l'armée partage
+l'attendrissement et la joie de son maitre. La beauté, dont l'empire
+est si prompt et si assuré, leur parle déjà en faveur de Childéric;
+on le presse, on l'entoure; Egidius est oublié, il le voit, il le
+sent, pâlit de fureur, et frémit de rage.... O traître Draguta!
+osoit-il dire: c'est à présent qu'il regrette que la tombe où il l'a
+précipité, le dérobe à sa vengeance. Childéric se rend aux voeux du
+peuple, impatient de le voir; il se mêle à l'armée. Le tems qui a
+développé ses traits ne les a point changés, mais son vêtement
+sauvage donne à ce visage doux et riant, une grace inconnue qui
+entraîne. Les Francs admirent surtout sa belle chevelure blonde et
+bouclée, ornemens des rois... Lui-même reconnoît une foule de
+guerriers, il les nomme, se rappelle leurs exploits, revoit grands
+et hardis ceux qu'il a laissés enfans comme lui; enfin il aperçoit
+le jeune et charmant Eginard, le fils du brave Ulric, celui qu'il
+aima dès le berceau; Eginard attendoit un souvenir de son maître, il
+reçut les caresses de son ami; Childéric parut transporté de joie en
+le voyant; tant de marques de sensibilité ravirent les coeurs. La
+mémoire est sans doute le présent le plus magique que le ciel puisse
+faire aux grands de la terre, celui qui leur attire le plus d'amour.
+Quand un regard est une faveur, un mot une distinction, combien un
+souvenir honore! combien cette marque de bienveillance flatte le
+sujet qu'elle énorgueillit! O rois, qu'il vous est facile d'être
+aimés, et d'être aimés avec idolâtrie! O vous! qui entourés de la
+majesté du trône, de ces rayons presque divins, paroissez déjà à nos
+yeux si imposans et si fiers, quand vous adoucissez pour nous cette
+effrayante splendeur, que nous passons rapidement du respect à
+l'amour! mais, hélas! pourquoi ne suffit-il pas que vous soyez
+sensibles pour nous rendre heureux? pourquoi les rois bons, ne
+furent-ils jamais les bons rois? pourquoi, enfant mutin et
+indiscipliné, l'homme abuse-t-il de tout, et a-t-il besoin d'un
+frein sévère?
+
+Le retour de Viomade n'est pas moins cher à l'armée; ce brave qui a
+combattu tant de fois au milieu de ces rangs, et dont on déploroit
+la mort, lui est rendu. Les soldats veulent connoître par quels
+miraculeux événemens le prince a disparu, comment Viomade l'a
+retrouvé; chacun l'interroge, il répond: ce qu'il dit vole de bouche
+en bouche; le jour se passe tout entier dans ce désordre heureux.
+Childéric s'est rapproché plusieurs fois de son père, de ce tendre
+père, qui le contemple avec cette joie paternelle que son coeur ne
+peut contenir; il croit, lorsqu'il sourit, revoir Aboflède, il
+croit l'entendre, c'est sa voix douce et persuasive. Egidius, qui
+n'a pu détourner l'attention du peuple des objets qui le captivent,
+va cacher sa honte auprès d'Egésippe qu'il adore; et le roi,
+accompagné de son fils, reprend le chemin de Tournay. Viomade,
+entouré des braves, suit le char royal, et le roi rentre dans son
+palais, aux acclamations générales. En revoyant sa famille, chacun
+raconta ce dont il avoit été témoin, ce qu'il avoit entendu.
+Childéric, si visiblement protégé par les dieux, échappé
+miraculeusement aux barbares, après avoir vécu dans les forêts;
+Childéric, si sensible à l'amitié, si beau sous ces vêtemens de peau
+d'ours, armé de ses flèches légères, et porteur du javelot;
+Childéric enfin étoit l'objet de tous les discours; déjà on
+l'aimoit, déjà on l'élevoit en pensée sur le pavois; le peuple se
+précipite en foule par-tout où il porte ses pas; plus il se montre,
+plus on est impatient de le voir encore. Amiens, cette première
+capitale de la France, supplia Mérovée de revenir dans ses murs; il
+y consentit, et fier de son bonheur, il accompagna Childéric dans
+les différentes villes où il se fit voir aux peuples, charmés de sa
+présence. Childéric avoit déjà quitté les vêtemens qu'il portoit
+dans les bois, et revêtu ceux d'un guerrier français; tous deux le
+parent également, et cette main qui lançoit adroitement la flèche de
+Bélénus, brandit avec grace la lance de Mars. Le casque brille sur
+ce front rempli de candeur, ses yeux si beaux en paroissent plus
+fiers, et les boucles blondes, qui voltigent autour du casque,
+mêlent leurs ondulations à l'éclat guerrier des armes; c'est ainsi
+que le jeune prince paroît formé pour la gloire et pour l'amour.
+
+Mérovée, impatient de connoître à quels événemens il devoit le
+retour inespéré d'un fils et d'un ami, n'avoit pas attendu si
+long-tems pour s'en instruire; dès le soir même de leur arrivée, il
+avoit interrogé Viomade et son fils. Mérovée admiroit moins les
+circonstances extraordinaires du récit de Childéric, que la
+vivacité, l'éloquence de ses discours. Ce n'étoit point le farouche
+élève de la nature, le sauvage enfant du désert qui s'exprimoit,
+mais un prince noble et rempli de grace, qui développoit à ses yeux
+une ame pure, des sentimens délicats, des pensées sublimes. Malgré
+tous les maux que lui a causés Gelimer, le roi sent combien il doit
+révérer la mémoire de l'homme vertueux, qui a semé dans le coeur du
+prince de si précieux principes, et il adresse à son ombre un pieux
+hommage. Ce n'est point assez encore, Mérovée ordonne un pompeux
+sacrifice pour remercier les dieux protecteurs de son fils; mais il
+ordonne aussi qu'il soit célébré en l'honneur de Gelimer. Les Bardes
+consacrèrent dans leurs vers sa vie sublime et sa mort généreuse:
+c'est ainsi que son histoire, transmise d'âge en âge, nous est
+parvenue.
+
+Le jour fixé pour le sacrifice, Diticas le célébra selon l'usage
+accoutumé. Après la cérémonie, il monta sur une élévation
+triangulaire, dont chaque côté portoit un des noms des trois plus
+puissans dieux des Druides, Teutatès, Taranis, Esus: de cette
+élévation, il félicita le roi, loua Viomade, et versa sur le prince
+l'eau lustrale. Mais alors, prenant une voix terrible, et que
+l'armée crut être celle des dieux mêmes, il reprocha aux Francs
+d'avoir douté du retour de Childéric, quoique lui-même, inspiré du
+divin esprit, le leur eût annoncé; il leur reprocha d'avoir cru les
+perfides paroles d'un traître, de préférence à celles des oracles,
+dont lui-même avoit été l'interprète; il les menaça du courroux
+céleste, lança l'imprécation contre ceux qui vouloient confier le
+commandement à Egidius; annonça les ténèbres éternelles, fit
+trembler les soldats, par-tout ailleurs intrépides, et qui,
+prosternés devant le ministre d'un dieu terrible, se croyoient déjà
+précipités dans les abîmes du monde. Diticas voyant la consternation
+générale, s'arrêta, puis d'une voix plus douce, conjura les dieux de
+s'apaiser, et s'adressant encore au peuple muet et effrayé, il lui
+promit de ne pas quitter le pied des autels sans avoir obtenu leur
+pardon. Je vous annonce, ajouta-t-il, que je célébrerai, la sixième
+lune du solstice d'hiver, la fête du Guy de chêne, cette fête si
+chère à vos coeurs, et qui est toujours suivie d'une heureuse année;
+que ce jour soit beau pour tous les Francs, que ce jour soit
+consacré par tout ce qui peut le rendre auguste, qu'il répare vos
+fautes et assure votre bonheur, qu'il soit enfin le jour choisi pour
+donner à Mérovée un successeur, et la récompense de son courage et
+de ses vertus; enfin, qu'en sortant de la cérémonie qui vous
+réconciliera tous avec vos dieux outragés, nous volions au champ de
+Mars élever Childéric sur le pavois: puisse-t-il, sous l'exemple du
+meilleur des rois, apprendre long-tems encore à gouverner!...
+Est-ce là votre volonté, reprit Diticas, Francs, acceptez-vous ce
+que je vous propose? Depuis son arrivée, Childéric étoit l'amour de
+tout le peuple; l'offre de Diticas étoit déjà le voeu de l'armée, le
+consentement fut général. Diticas promit qu'à ce prix les dieux
+seroient satisfaits, et congédia l'armée; le roi quitta aussi le
+bois sacré, et se retira rempli de reconnoissance envers les dieux,
+leur demandant encore de prolonger sa vie, jusqu'à l'instant où il
+auroit vu élever sur le pavois ce fils qu'il aimoit, chaque jour,
+avec plus d'ardeur. L'heureux Viomade jouissoit du bonheur de son
+roi, du fruit de ses travaux, de la reconnoissance du jeune prince,
+et de l'estime de toute la France, récompense méritée, mais la seule
+digne de ce coeur généreux.
+
+FIN DU LIVRE HUITIÈME.
+
+
+
+
+CHILDÉRIC.
+
+LIVRE NEUVIÈME.
+
+SOMMAIRE
+
+DU LIVRE NEUVIÈME.
+
+ Egidius espère encore. Mérovée, ranimé par le bonheur, retrouve
+ des forces momentanées, et instruit son fils des devoirs des
+ rois. La fête du Guy est célébrée, et après la cérémonie, le
+ grand prêtre, suivi du roi, du prince, des braves et de
+ l'armée, se rend au champ de Mars. Fureur d'Egésippe. Elle vole
+ au champ de Mars. Trouble de Childéric à la vue de la belle
+ romaine. Premiers mouvemens d'un amour extrême. Egésippe voit
+ son triomphe et se promet une grande vengeance. Viomade lit
+ dans le coeur du jeune prince, et s'afflige; il essaie en vain
+ de l'éclairer. La fête est achevée; Childéric n'a vu
+ qu'Egésippe, et ne songe qu'à elle. Mérovée s'affoiblit et
+ expire dans les bras de son fils. Il est regretté de tous les
+ Francs; son corps est réuni à celui de la reine Aboflède. La
+ douleur de Childéric est vive et constante. Il paroît même
+ oublier Egésippe. La gloire l'entraîne encore loin d'elle; il
+ combat Odoacre, il est vainqueur; et prêt à rentrer dans
+ Tournay, il est reçu par Egésippe, qui, entourée des épouses
+ des guerriers, porte comme elles des couronnes aux vainqueurs.
+ Une fête superbe attend le roi. Egésippe y développe autant
+ d'art que de charmes; la nuit se passe dans les jeux, et
+ Childéric, entièrement livré à l'amour, ne quitte Egésippe
+ qu'avec effort et plein du désir de la revoir. Il évite tout
+ entretien avec Viomade. Le brave désespéré se tait; le sommeil
+ fuit l'un et l'autre.
+
+
+
+
+LIVRE NEUVIÈME.
+
+
+La fête du Guy étoit la plus agréable aux Francs; l'année où l'on
+pouvoit le découvrir étoit ordinairement abondante; le peuple, loin
+de voir dans cette fertilité une suite naturelle des combinaisons du
+tems et des saisons, la croyoit au contraire un effet particulier
+attaché à la religieuse cérémonie. Egidius espéroit en vain
+s'opposer à cette journée redoutable; il lui reste des partisans, de
+l'or, une armée; le prince est jeune et sans défiance, son coeur
+s'ouvre facilement à l'amitié, il est ardent et sensible; Egidius
+compte sur ses ressources, se flatte encore, et va cacher dans
+Soissons son inquiétude et ses espérances, après avoir dispersé et
+instruit de nouveau tous ceux dont il connoît l'adresse, l'intrigue,
+la fidélité et les moyens.
+
+Mérovée, pour qui le bonheur est une nouvelle source de vie, a
+retrouvé ses forces épuisées; il sent que ce nouvel effort du
+flambeau prêt à s'éteindre, ne fera qu'en hâter la fin, et il
+profite de ses derniers instans pour instruire son fils de ses
+devoirs si pénibles et si grands; de l'état de son royaume, de ses
+ressources, et des imperfections du gouvernement. Childéric s'étonne
+que l'autorité royale ait tant de bornes. Ce n'est pas ainsi que
+commande l'empereur à Pékin, il s'en indigne; cette dépendance du
+trône, qui s'oppose à la force du gouvernant en la divisant, à sa
+paix intérieure en multipliant les pouvoirs et les volontés, irrite
+son génie et son ame. Mérovée essaie en vain de lui faire sentir que
+ces lois, suite d'un établissement encore peu assuré, ont été
+nécessaires; Childéric a peine à y soumettre sa raison, encore moins
+son coeur. Gardez-vous, disoit Mérovée, de tenir vos peuples dans
+une longue paix, ils tourneroient leur activité contre vous et
+contre eux. Vos troupes, par-tout triomphantes, remplissent de
+terreur leurs ennemis. Profitez de l'instant que vous ménage la
+victoire. Le meurtre d'Aëtius, la mort de Valentinien, celle de
+Maximus, les ravages de Genseric, la division des chefs de l'empire,
+l'ignorance de leurs généraux, l'expérience et les victoires des
+vôtres, les revers qui ont découragé vos ennemis; tout enfin vous
+dit de combattre. Tournez d'abord vos armes contre Odoacre;
+réduisez-le à une retraite prompte; attaquez-le avant qu'il ne soit
+reposé de ses combats; chassez-le des îles de la Loire; repoussez
+les Allemands qui se préparent à envahir les Gaules; chassez les
+Romains loin de vous, et étendez votre royaume sur l'Oise et la
+Seine: ensuite soyez législateur; car les sages lois font plus pour
+le bonheur des peuples que les grandes conquêtes.
+
+Ainsi parloit Mérovée, et Childéric, impatient de se distinguer
+aussi, attendoit la saison guerrière pour marcher contre les Saxons;
+mais l'hiver commençoit à peine, et il falloit qu'il s'écoulât tout
+entier. La fête du Guy devoit se célébrer, et Childéric devoit être
+élevé sur le pavois. Ce jour mémorable que redoute Egidius, paroît
+enfin, et déjà l'entrée du bois est remplie d'un peuple immense;
+toutes les prêtresses avoient le droit d'assister à ces fêtes; mais
+les vierges s'y distinguoient par leur voile et les apprêts de la
+cérémonie, qui n'étoient confiés qu'à elles. Le grand prêtre, revêtu
+de ses plus magnifiques habits d'un lin éclatant et parsemé d'or,
+couronné de feuilles de chênes, parut au milieu des vierges
+qu'entouroient les prêtresses et les Druides; la foule sainte marche
+pompeusement jusqu'à l'arbre possesseur du Guy sacré. Diticas,
+soutenu par ses Druides, monte sur l'arbre, grave sur son tronc et
+sur deux de ses plus belles branches, le nom des dieux; alors,
+recevant des mains d'une des vierges, la serpe d'or destinée à
+couper le Guy, il chante plusieurs fois ces paroles que répètent les
+vierges, les prêtresses, les Druides, et toute l'armée:
+
+ AU GUY L'AN NEUF.
+
+Ensuite il coupe le Guy, que les vierges reçoivent dans le sagum
+blanc qu'elles tiennent étendu. Le grand prêtre redescendu, plonge
+le Guy dans l'amula rempli d'eau, et prenant l'aspersoir des mains
+virginales qui le lui présentent, il répand au loin l'eau lustrale.
+Le peuple croyoit alors être délivré de tous maux, et surtout des
+sortiléges qu'il redoutoit beaucoup.
+
+Cette cérémonie eut lieu l'an 458, la sixième lune du solstice. A
+peine fut-elle terminée, que Diticas promit aux Francs les
+bienfaits du ciel, et marcha vers le champ de Mars, suivi des
+Druides et de toute l'armée. Mérovée, toujours languissant, fut
+transporté sur un brancard formé de lances croisées et de drapeaux
+conquis. Ce moment étoit le plus beau de sa vie; il remercioit les
+dieux de l'en avoir rendu témoin, et jetoit un regard satisfait sur
+le sceptre qu'il alloit déposer dans de si chères mains.
+
+La renommée, toujours prompte à parler des rois, a déjà porté le
+désespoir et la fureur dans l'ame d'Egésippe. L'altière romaine,
+venue dans les Gaules pour retrouver Egidius qu'elle aime, et à qui
+sa main est promise, avoit espéré le trône, et ne peut voir sans une
+secrète rage le jour qui doit le lui ravir. Elle habitoit un château
+près de Tournay, et c'étoit pour servir son amant qu'elle ne l'avoit
+pas rejoint. A une rare et majestueuse beauté, Egésippe joignoit un
+esprit adroit, un caractère violent, mais dissimulé. Eloquente, elle
+séduisoit par ses discours ceux qui échappoient à ses charmes;
+habile à lire dans les coeurs, prompte à changer de formes, elle
+empruntoit jusqu'au caractère même de ceux qu'elle vouloit
+subjuguer, sûre de les vaincre. Egidius ne devoit ses partisans
+qu'aux graces ou à l'adresse de son amante; elle seule avoit
+entraîné les volontés en charmant les coeurs. Le retour de Childéric
+avoit déjà détruit une partie des espérances de l'ambitieuse; le
+jour qui va le couronner les anéantit; elle voue une éternelle haine
+à cet ennemi, qu'elle ne connoît pas encore. Tout-à-coup, un vague
+espoir de vengeance la ranime; elle ordonne que son char soit
+attelé, elle-même conduira ses coursiers dociles et impatiens; elle
+sera témoin de cette fête, dont la seule pensée l'enflamme de
+courroux; elle monte sur le char léger, qu'entraînent rapidement
+deux chevaux superbes; debout, elle tient les rênes, et s'élance
+vers le champ de Mars. Telle étoit Diane avant qu'Endimion eût
+touché son ame, et avant que l'amour eût adouci son sourire.
+
+L'auguste cérémonie étoit commencée, et Childéric élevé sur le
+pavois; une brillante couronne ornoit sa tête, le manteau royal
+étoit attaché sur ses épaules, un riche baudrier ceignoit sa taille
+élégante; il tenoit en main le javelot, sceptre de Pharamond, et que
+l'amitié sanctifia si cruellement. La joie prêtoit à ses traits
+nobles et réguliers, un nouvel éclat; la reconnoissance, plus de
+douceur: il promenoit sur toute l'armée ses regards attendris; on
+voyoit dans ses yeux tout ce qui se passoit dans son coeur; il étoit
+beau de ses traits, de sa jeunesse et de son ame... Egésippe le
+voit, s'étonne, et le hait encore davantage; plus elle le trouve
+supérieur à son amant, plus sa jalouse envie s'en accroît; elle fait
+le tour de l'enceinte, y pénètre, et vient se placer en face du
+pavois. Le murmure qu'excite son audace, se change en admiration;
+Childéric l'aperçoit et rougit, il la regarde, il pâlit et
+chancelle. Egésippe jouit de son triomphe, un léger sourire
+l'embellit. Ce n'est pas une ame pure et neuve encore, qui pourroit
+échapper à sa beauté; sur son front, d'une éclatante blancheur, sont
+tressés des cheveux d'ébène que réunissent des liens de pourpre et
+d'or; ses yeux fiers et indifférens commandent l'amour; cette bouche
+fraîche et vermeille laisse entrevoir les plus belles dents, et ce
+col d'albâtre, qui porte avec grace cette tête magnifique, s'entoure
+de ces riches parures qui n'ont jamais frappé les regards du jeune
+prince, accoutumé aux sauvages couronnes de Talaïs; une légère
+tunique blanche, serrée d'une riche ceinture, couvre des charmes
+qu'elle laisse deviner; un manteau de pourpre, et qu'agite les
+vents, flotte avec grace autour de sa taille majestueuse. Jamais une
+semblable divinité ne parut aux yeux du jeune monarque; il ne peut
+les en détacher, oublie le pavois, le trône et sa grandeur. Viomade,
+qui près de son maître et heureux comme lui, suit tous les mouvemens
+du jeune roi, a vu le trouble qu'excitoient en lui les charmes
+d'Egésippe; il a senti avec effroi tout ce que sa fatale beauté
+prenoit d'empire sur un coeur ardent et tourmenté du besoin d'aimer.
+Viomade sait que l'on ne s'oppose qu'en vain à l'amour, qu'il
+s'irrite même des obstacles, qu'enfant léger des désirs, il meurt
+avec lui trop souvent, dès qu'ils sont satisfaits, mais qu'il
+s'enflamme par la résistance. Cependant le caractère et l'ambition
+d'Egésippe, effraient Viomade; il n'ose inquiéter le roi de ses
+tristes réflexions, et les renferme dans son coeur. La cérémonie
+s'est achevée, Childéric est descendu de dessus le pavois; rappelé à
+lui-même par le mouvement qui se fait autour de lui: Soldats,
+dit-il, je jure de vivre pour vous aimer, et de mourir, s'il le
+faut, pour vous défendre. Volant alors vers le roi, se jetant à ses
+genoux, ôtant promptement la couronne de dessus sa tête, et la
+plaçant sur celle de son père: Grand roi, dit-il, portez la
+long-tems pour le bonheur des Francs et pour le mien. Détachant de
+même son manteau et toutes les marques extérieures de la royauté, il
+se revêtit de l'armure d'un simple soldat, et prenant des mains d'un
+d'entre eux le brancard qu'il portoit à l'aide de plusieurs autres,
+le jeune roi marcha chargé d'un fardeau glorieux et cher, de son
+auguste père. Le peuple versa des larmes, Viomade adoroit son jeune
+maître, Ulric ne pouvoit retenir son admiration, tous les braves
+vouloient mourir pour lui. O sensibilité! premier et précieux don
+que Dieu fit à l'homme dans un jour tout de bienveillance, source
+des douces larmes et des plaisirs parfaits! ô bien de l'ame et
+charme de la vie! pourquoi le méchant peut-il abuser de votre
+abandon, emprunter vos traits et déchirer le coeur que vous lui
+ouvrez?
+
+De retour au palais, où s'apprête un somptueux festin, Childéric
+paroît distrait et rêveur; ses regards inquiets s'égarent sans
+espoir: Viomade sait ce qu'ils cherchent vaguement; il croit qu'en
+ôtant l'espérance au prince, il arrêtera ce sentiment dès sa
+naissance; il ne connoît pas encore le coeur brûlant de Childéric,
+il ne sait pas que l'amour espère, malgré l'amour même. Enfin
+s'étant approché du jeune roi, il le félicita sur les événemens du
+jour, et celui-ci lui répondit avec grace, que c'étoit lui surtout
+qu'il falloit en féliciter, puisque ce jour étoit son ouvrage.
+Avez-vous pu remarquer, continua Viomade, votre superbe ennemie,
+l'ambitieuse Egésippe, l'amante et bientôt l'épouse d'Egidius? son
+adresse vous eût enlevé le trône sans votre retour. Que de haine
+remplissoit ses yeux à votre aspect! que de courroux éclatoit dans
+ses regards!... Childéric rougit, et se tut; la haine, il ne l'a
+jamais conçue, et cependant il sent qu'il peut haïr Egidius. Le
+prince, agité de ce qu'il apprend comme de ce qu'il éprouve, tombe
+dans une profonde rêverie; Viomade seul en connoît la cause, et
+cherche à l'en distraire par son entretien, par le chant des Bardes,
+et en lui présentant tour-à-tour les braves dont il reçoit
+l'hommage. Childéric se rappelant Eginard, s'approche avec respect
+du roi, et lui demande de vouloir bien admettre ce jeune soldat au
+rang des braves. Mérovée y consent avec joie; c'étoit récompenser
+Ulric dans ce qui lui étoit le plus cher; il avoit encore d'autres
+fils plus jeunes qu'Eginard, qui touchoit à sa vingtième année, et
+qui joignoit au courage d'un Français, la gaieté, les graces, la
+franchise et la légèreté de sa nation. Eginard avoit des yeux
+spirituels, un sourire fin, la fraîcheur de son âge, une taille
+élégante, dansoit, chantoit, montoit bien à cheval, se battoit
+encore mieux, aimoit, plaisoit surtout, et paroissoit s'attacher
+plus sérieusement à la tendre Grislidis, fille de Mainfroy. Ulric
+apprit de Mérovée l'honneur qu'alloit recevoir son fils; il
+s'empressa de le chercher, de le présenter lui-même à Childéric, qui
+le conduisant aux pieds du roi, remit au monarque la lance et le
+bouclier dont il devoit armer Eginard. En vain Mérovée se
+défendit-il de recevoir les hommages, en vain pressa-t-il Childéric
+d'armer lui-même son ami.--Non, non, répondit le jeune prince, ce
+n'est pas à ce bras sans gloire qu'appartient un tel avantage;
+faites plus, ô mon père! dit-il en se jetant à genoux, acceptez mes
+services, que je sois du nombre de vos plus dévoués sujets; si je
+n'ai pas encore, comme eux, l'honneur d'avoir vaincu sous vos
+ordres, je vous porte un coeur aussi fidèle que le leur... Mérovée,
+attendri de ces marques de respect et d'amour, ne put refuser à son
+fils une demande si modeste; il le reçut avec les cérémonies
+accoutumées, ainsi qu'Eginard, et tous deux se tenant par la main,
+allèrent embrasser les compagnons d'armes, parmi lesquels ils
+venoient d'être admis. Depuis ce jour, Childéric ne parut à la cour
+du roi que comme les autres braves, n'accepta aucune distinction,
+refusa tout autre hommage, et fut le plus empressé comme le plus
+respectueux de tous. Ces soins cependant ne pouvoient distraire
+entièrement sa pensée de la superbe romaine; l'ambition qui l'a
+séduite n'étonne pas le prince, elle est faite pour le trône, se
+disoit-il. Ah! qui n'obéiroit à ses lois?... Mais cette couronne
+qu'elle envie, ne puis-je pas la lui promettre, la lui donner?...
+Elle aime, hélas! elle aime l'heureux Egidius! Et qu'importe un
+trône, quand on aime? Childéric, depuis l'instant où Viomade lui a
+parlé d'Egésippe, craint tout entretien avec lui; il redoute
+d'entendre encore nommer Egidius, il craint d'entendre redire ce
+qu'il s'efforce d'oublier. Eginard, plus jeune, sera sans doute
+moins sévère; mais Eginard est l'ennemi du nom romain, il connoît
+les séductions de l'ambitieuse, il aime trop son maître pour ne pas
+haïr Egésippe, et Childéric voyant tant de coeurs irrités contre ce
+qu'il aime, sent l'amour l'enflammer davantage encore; il croit se
+devoir à lui-même de venger au fond de son ame l'objet de son
+délire; il cherche en vain à la voir: renfermée dans son château,
+elle médite en secret et espère encore, rien ne la désarme, et ce
+jeune roi, dont on lui redit les actions modestes et généreuses, ce
+prince, paré de tant de vertus, n'est pour elle qu'une victime
+qu'elle veut immoler à son ambition et à son amant.
+
+Le bonheur sembloit retenir encore l'ame fugitive de Mérovée; mais
+la mort réclamoit sa proie, et il sentoit sa fin s'approcher.
+Childéric n'entrevoyoit ce moment qu'avec une vive douleur; les
+braves, désolés, le voyoient approcher avec effroi. Mérovée seul
+étoit tranquille, et attendoit la mort comme le repos de la vie: il
+prioit souvent Viomade de conserver à Childéric l'amitié qu'il
+avoit eue pour lui-même, le conjuroit de l'éclairer de ses conseils,
+de l'environner de sa prudence; il adressoit la même demande à
+Ulric, il recommandoit à son fils de voir en Viomade un second père.
+Childéric à genoux pressoit tendrement les mains glacées du roi,
+prioit les dieux de le lui conserver encore; mais il s'éteignit dans
+ses bras, dans ceux de Viomade qui couvrirent de pleurs ce corps
+inanimé. La douleur fut générale, le deuil éclatant et sincère.
+Grand guerrier, roi juste, homme sensible, Mérovée, craint et admiré
+des ennemis, étoit encore le père aimé de ses sujets. C'est à la
+mort d'un roi que l'on juge tout-à-coup son règne; la crainte ne
+retient plus la vérité, l'ambition ni l'intérêt ne dictent plus la
+flatterie, l'envie même ne distille plus son venin, toutes les
+passions qu'excitoit la grandeur expirent avec elle, l'auguste
+renommée plane sur la tombe. O rois! mortels comme les sujets qui
+vous sont soumis, méritez que la reconnoissance éternise votre
+glorieuse mémoire; écoutez ce peuple entier qui chante encore: _Vive
+Henri quatre!_
+
+De vifs regrets, une profonde douleur, le respect le plus pur,
+éloignent du coeur du nouveau roi toute idée étrangère à son auguste
+père. Ses restes sacrés sont réunis à ceux d'Aboflède; tous les
+derniers ordres qu'a donnés Mérovée sont exécutés; Viomade et tous
+les braves conservent leur rang auprès du trône et du souverain:
+quand Mérovée n'est plus, il gouverne encore. La gloire, rivale de
+l'amour, va entraîner Childéric loin des piéges que lui prépare
+Egésippe. Joint à Trasimond, roi des Visigoths, il marche contre
+Odoacre. Ses premières armes furent heureuses, il fit des prodiges
+de valeur, ménageant ses troupes, s'exposant le premier, cherchant
+sans cesse l'ennemi, et rencontrant par-tout la victoire; il ramena
+son armée triomphante, et fière de son général. Près de Tournay, un
+groupe charmant attendoit les combattans; c'étoient leurs épouses,
+leurs filles, leurs soeurs, celles qui leur étoient promises. Elles
+portoient des branches de lauriers, des couronnes, semoient des
+feuillages sur les pas des vainqueurs, et voloient au devant d'eux.
+Parmi cette troupe aimable, on distinguoit sans peine la ravissante
+Egésippe; tel brille le lys audacieux au milieu des fleurs d'un
+parterre. Childéric, à sa vue, sentit renaître tous ses premiers
+feux; mais que devint-il, dans quel délire s'égara son ame, dans
+quelle région divine crut-il être transporté, lorsqu'Egésippe,
+imitant ses compagnes qui offrent leurs dons aux guerriers, lui
+présenta, à lui-même, une simple couronne de feuillage, en lui
+disant: O roi des Francs! recevez-la, puisque vous la méritez.
+Tremblant d'amour, éperdu, le roi reçoit la couronne des belles
+mains qui la lui présentent. Oh! combien il la préfère à celle qu'il
+tient de la fortune! Une fête charmante étoit préparée dans le
+château de l'enchanteresse; elle invite le roi à s'y rendre, ainsi
+que ses braves et les généraux. Childéric accepte avec empressement,
+et suit la belle romaine, qui le conduit dans un jardin décoré, où
+plusieurs tables sont dressées; des instrumens se font entendre; les
+Bardes chantent la gloire du jeune roi; on danse; à l'heure du
+festin, cent flambeaux remplacent le jour; au parfum des fleurs,
+s'unissent les parfums d'Arabie, brûlant dans des cassolettes
+embrasées. Egésippe, ornement de ces beaux lieux, s'est entourée,
+sans les craindre, des plus belles comme des plus jeunes compagnes
+qu'elle a pu réunir; aucune ne l'efface: on admiroit pourtant la
+voluptueuse langueur de Grisledis, la taille parfaite de Lantilde,
+les cheveux d'un blond argenté d'Ingonde, les graces innocentes
+d'Astregilde, la danse légère d'Amalasuinte; mais Egésippe
+réunissoit tous ces charmes, dont un seul suffisoit pour être belle.
+
+A la table, placée près celle du roi, sont assis ses généraux; de
+l'autre côté sont ses braves; Viomade, Ulric et Mainfroy occupent
+les premières places; Amblare, Arthaut, Recimer, l'aimable Eginard,
+tous jeunes et courageux, sont placés au dessous, le roi est seul au
+milieu des dames, qui s'empressent de le servir; le vin d'Italie
+remplit les coupes dorées; les vieux généraux, couverts de lauriers
+et de blessures, retrouvent une nouvelle gaieté et l'oubli des ans
+dans les dons de Bacchus; la joie, ame des festins, ranime les yeux
+et les discours. Mais Childéric n'a vu que la maîtresse de ces lieux
+charmans; l'art qu'elle emploie pour le séduire étoit inutile, il
+suffisoit qu'elle se laissât admirer. Le jeune roi, dans toute la
+simplicité d'un coeur qui s'ignore, ne sait ni taire, ni
+contraindre, ni exprimer ce qu'il éprouve; l'amour est dans ses
+yeux, dans son air, dans ses discours, dans ses mouvemens, il
+embrâse tout son être. Egésippe a reçu sans courroux, mais avec un
+trouble adroit, l'aveu répété qu'elle brûloit d'entendre. Childéric
+n'a point recours aux sermens; mais qui peut douter de la vérité de
+ses paroles? leur désordre, l'expression de sa douce et tendre
+physionomie, l'oubli entier de tout ce qui n'est pas celle qu'il
+aime, cet empressement qui ne connoît plus la prudence, tout peint à
+Egésippe son empire, et l'assure de sa puissance. Viomade n'a point
+partagé les plaisirs de cette soirée décisive; il voit les dangers
+du roi, il s'afflige, et l'adroite romaine interprète ses regards,
+qu'elle suit comme malgré elle. Viomade étoit là comme une seconde
+conscience, à laquelle elle ne pouvoit échapper. Souvent elle fixoit
+ses yeux sur lui avec une espèce de terreur; mais sûre enfin de son
+triomphe, ne redoutant plus rien de sa prudence ni de ses conseils,
+elle porta sur lui des regards satisfaits et menaçans. Viomade les
+entendit, n'osa leur répondre, et conjura les dieux de l'inspirer.
+
+En vain la nuit devoit terminer des jeux, dont la ruse et l'amour
+mettent les instans à profit; ils se prolongent encore, et
+Childéric s'étonne que le jour ose interrompre une si belle nuit. Il
+faut la quitter, celle qui captive toute son ame; il faudra vivre
+loin d'elle des heures entières, des heures qui d'avance effrayent
+le roi; ses adieux sont aussi pénibles que s'il craignoit de ne la
+revoir jamais. Il part enfin, suivi de ses compagnons d'armes;
+rentré dans son palais, il se hâte de se mettre au lit, pour
+échapper à Viomade qui ne le quitte point, et couche dans sa chambre
+royale, comme du vivant de Mérovée. Childéric feint de dormir, pour
+éviter tout entretien, et le brave qui sent lui-même combien ce
+qu'il a à dire est inutile, soupire et se tait. Comment persuader au
+prince, ce dont lui seul est convaincu, qu'Egésippe le trompe?
+Comment se flatter qu'il croira une vérité si cruelle, prononcée par
+lui, de préférence aux doux mensonges dont elle l'enivre elle-même?
+Mais comment le défendre d'un si dangereux ennemi? Voilà ce que
+Viomade ne peut décider, ce qui l'agite et lui ravit le repos. Il
+sait trop, hélas! qu'Egésippe n'aime point le roi; il n'a vu, dans
+sa conduite, qu'un manége adroit, le désir et l'orgueil de plaire,
+non ce trouble de l'ame qui s'accroît de celui qu'il fait naître.
+Childéric est trop jeune, trop ignorant encore de tout ce qui tient
+à l'art, trop amoureux sur-tout pour s'en douter; il s'est enivré
+d'espérance; Egésippe elle-même auroit peine à la lui ravir. Oh!
+combien la prévoyance stérile de Viomade le désespère!
+
+FIN DU LIVRE NEUVIÈME.
+
+
+
+
+CHILDÉRIC.
+
+LIVRE DIXIÈME.
+
+SOMMAIRE
+
+DU LIVRE DIXIÈME.
+
+ Childéric a moins de confiance en Viomade. L'Empire d'Egésippe
+ s'étend chaque jour. Valérius est reçu parmi les braves.
+ Mécontentement du conseil. Ulric est dépouillé du champ qui lui
+ appartient. Murmures du peuple. Egésippe l'excite, et s'en
+ plaint au roi qu'elle irrite. Elle accuse Ulric, il est chargé
+ de fers. L'armée se soulève. Viomade l'appaise et obtient du
+ roi la liberté d'Ulric. Crime de Valérius impuni. Fureur du
+ peuple. Egésippe en profite pour accuser Viomade. Les
+ injustices se multiplient. Le roi propose un impôt, le conseil
+ s'y oppose; le peuple le rejette et s'irrite. Egidius travaille
+ les esprits. Egésippe, par ses artifices, charme et égare
+ Childéric. Elle obtient enfin l'exil de Viomade.
+
+
+
+
+LIVRE DIXIÈME.
+
+
+Cependant le partage du butin, les rangs à accorder après la
+victoire, l'assemblée générale du peuple occupèrent fortement le
+jeune monarque. Il consultoit Viomade avec respect, suivoit ses
+avis, mais n'avoit plus en lui cette confiance abandonnée, qu'un
+seul secret altère, et qu'il eût si bien méritée. Les paroles de
+Viomade contre Egésippe ne s'effaçoient point du souvenir du roi; et
+quoiqu'il cessât de les croire, il renonçoit même à désabuser
+Viomade, et à défendre celle qu'il aimoit, dans la crainte de
+l'entendre l'accuser de nouveau. Cependant il la voyoit sans cesse,
+et loin d'elle il s'en occupoit; c'étoit pour lui plaire qu'il
+n'attaquoit point Egidius: Viomade ne cessoit de l'inviter à le
+chasser de la Champagne, de Soissons, enfin, de bannir loin de lui
+cet ennemi trop voisin: retenu par les charmes d'Egésippe, par la
+crainte d'une éternelle séparation dont elle le menaçoit, il
+n'écoutoit ni Viomade ni ses braves. A sa prière même, Valérius,
+jeune romain qu'elle avoit présenté au roi, fut admis dans son
+conseil secret et parmi ses braves. Jamais un étranger ne devoit
+obtenir un tel honneur; les murmures furent sans effet; Viomade osa
+s'élever avec force contre cette infraction aux lois. J'en
+renverserai bien d'autres, lui dit fièrement Childéric. Viomade,
+blessé au coeur, sortit du conseil, Ulric l'imita; Valérius fut armé
+des mains du roi. Valérius, à un caractère faux et intriguant,
+joignoit l'adresse d'un courtisan et des moeurs corrompues. Egésippe
+l'employoit avec succès, quand elle avoit besoin d'un secours
+artificieux; elle le plaça auprès du monarque, moins encore pour
+l'environner, que pour épier Viomade qu'elle redoutoit, que pour
+être instruite des délibérations du conseil. Valérius lui fit part
+de la réponse de Childéric à Viomade; du mécontentement du brave, de
+celui d'Ulric, et ces heureux commencemens la flattèrent d'un succès
+plus prompt qu'elle ne l'avoit d'abord espéré. De nouvelles fêtes
+furent préparées; Egésippe enivroit le souverain de mille plaisirs
+inconnus pour lui; chaque jour plus charmé de sa présence, plus
+enflammé, plus épris, tout à l'amour, il étoit prêt à laisser
+échapper les rênes du gouvernement, que déjà il ne tenoit plus d'une
+main ferme et assurée. Oh! qu'est devenu ce grand caractère, ces
+projets glorieux? Comme il est tombé, ce noble descendant de
+Pharamond, ce vertueux élève de Gelimer, ce protecteur de
+l'innocence de Talaïs! Un regard l'a vaincu, l'amour en a fait un
+esclave. Valérius, par des conseils trop d'accord avec son coeur, y
+verse chaque jour le poison; et Viomade, livré à la plus profonde
+douleur, voit s'évanouir ses espérances. Mais a-t-il donc perdu tous
+ses droits sur l'ame du prince? n'y reste-t-il aucune étincelle
+d'amitié, de reconnoissance? Viomade va bientôt s'en assurer.
+Valérius a envahi un champ qu'Ulric avoit reçu de Mérovée; le
+vieillard en porta des plaintes au conseil: mais Egésippe avoit déjà
+prévenu l'esprit du roi. Ulric n'obtint point justice; furieux, il
+s'exprima en soldat outragé; ses paroles téméraires, prononcées dans
+un premier mouvement, désavouées par son coeur, expiées par vingt
+blessures qu'il avoit reçues, offensèrent le roi, qui lui ordonna de
+sortir du conseil. Eginard suivit son père, et ne reparut plus à la
+suite de Childéric. Cette nouvelle marque de ressentiment d'Ulric,
+fut représentée comme un nouveau crime. Jusques à quand, lui disoit
+Egésippe, vous laisserez-vous ainsi gouverner? est-ce donc pour
+obéir à Viomade, à Ulric, que vous êtes roi? Au nom de Viomade,
+Childéric a fait un mouvement; Egésippe a pressenti que l'instant de
+l'écarter n'étoit pas venu. Cependant on répand dans l'armée tous
+les bruits propres à l'inquiéter; on alarme le peuple sur sa
+liberté; on lui peint le monarque comme un prince léger, injuste,
+livré à ses passions, et sans respect pour les lois. On assure qu'il
+doit rendre aux Romains une partie de ses conquêtes; qu'Egésippe,
+qui seule règne sous son nom, dissipe en fêtes les trésors, et
+entraîne l'esprit du roi. On murmure; ces plaintes, que recueille
+Egésippe, et qu'elle répète elle-même au monarque, blessent son
+amour, irritent sa fierté; la belle bouche de la romaine accuse
+Ulric; Ulric est arrêté, chargé de fers, honte que jamais brave
+n'avoit subie. Eginard éclate, il porte dans tous les coeurs son
+séditieux courroux: l'armée, qu'il excite, s'assemble, et veut
+demander la liberté d'Ulric. Viomade, toujours fidèle, toujours
+prudent, toujours dévoué, toujours tel enfin que doit être un
+brave, marche au-devant des mutins et les arrête. A son aspect les
+clameurs cessent: il va parler, on écoute.
+
+Soldats, dit-il, mes compagnons, mes amis, qu'est devenue votre
+vertueuse obéissance? Est-ce ainsi, est-ce avec des cris séditieux
+que vous devez demander la grace d'Ulric; d'Ulric, coupable des
+mêmes murmures; d'Ulric, qui a lui-même provoqué le courroux de son
+maître par un ressentiment inconsidéré? Nous sentons le besoin d'un
+chef, nous l'avons choisi, notre obéissance fait sa force, comme sa
+force fait notre sûreté. Ne retombons plus dans ces tems malheureux,
+où le chemin ouvert jusqu'au trône, laissoit à chacun le droit d'y
+monter; ces tems, où nous étions tous rivaux; ces tems, où désunis,
+on nous chassa au-delà du Rhin: rappellons-nous quelle gloire suit
+nos armes depuis l'établissement de l'empire, et soyons soumis à ces
+lois qui nous rendent heureux et invincibles. O mes amis!
+retirez-vous, je vais tomber aux pieds du roi, je vais lui demander,
+au nom du peuple, la grace d'Ulric; je vais lui porter vos respects
+et vos voeux; j'espère tout obtenir de sa clémence. Ces paroles
+calmèrent les esprits; ils en attendirent l'effet, et Viomade
+supplia le roi de rendre à Ulric sa liberté; il osa lui rappeler ses
+longs services, l'attachement de Mérovée; il osa même lui faire
+sentir son injustice en faveur de Valérius. Childéric étoit jeune et
+bouillant, il étoit fier, mais son ame étoit pure, son esprit juste,
+son coeur sensible; il ouvrit ses bras à son cher Viomade, rendit à
+Ulric sa liberté, le reçut avec bienveillance, pardonna même à
+Eginard. Childéric, plus content de lui, se trouva mieux avec
+Viomade, et se décida à lui confier son secret. Son secret, ah! les
+rois ne peuvent en avoir; l'éclat suit de trop près la grandeur,
+pour lui laisser le doux mystère; esclaves de leur brillante
+destinée, comment échapperoient-ils aux regards, lorsque tout les
+décèle? Childéric, cependant, se livre aux charmes de la confiance;
+il aime, il est aimé, mais il désire en vain; toujours attiré et
+repoussé, il a fait inutilement l'offre de partager son trône; il
+n'a point été accepté, et sa couronne ne s'embellit point encore de
+cet heureux partage. Viomade aime le roi avec cette franchise qui
+peut tout et ose tout; il rend hommage aux beautés d'Egésippe, à
+son esprit et à ses graces, mais il doute de sa sincérité, il doute
+de son amour. Si Egésippe aimoit le roi, pourquoi éloigneroit-elle
+le jour de son bonheur et de son brillant hyménée? pourquoi
+s'opposeroit-elle à ce qu'il marchât vers Soissons pour punir
+Egidius de ses ambitieux desseins? pourquoi, si elle l'aime enfin,
+lui dicter des injustices, et mettre des bornes à sa gloire? Les
+femmes, plus sensibles, portent l'exaltation plus loin que les
+hommes; l'amour en elle est généreux et fier, il ne leur inspire que
+de grandes actions, et ne leur dicte aucune foiblesse; une femme
+n'aima jamais un lâche, et fière de la gloire de son amant, elle la
+préfère toujours au bonheur, à sa vie même. Eh bien! ô roi! disoit
+Viomade, quels faits d'armes, quelle glorieuse journée, quels traits
+vertueux avez-vous offert à l'amour? Hélas! rien de grand, de noble,
+de généreux, de digne enfin de Childéric montant au trône, ne vous
+distingue. Egésippe, loin d'exciter en vous les mouvemens sublimes
+que l'amour développeroit d'un regard, semble enchaîner votre belle
+ame. Déjà les trésors, que la sage prévoyance de Mérovée avoit
+amassés pendant la guerre, sont dissipés malgré la paix. On a vu
+s'élever à des postes distingués, ceux que la gloire n'en avoit
+point déclarés dignes; rester dans l'oubli ceux dont les actions
+avoient parlé; par-tout les Romains l'emportent. Qui sait, ô mon
+roi! jusqu'où l'adresse se propose de vous entraîner? qui sait, si
+elle n'espère point altérer l'amour de vos peuples, ranimer le parti
+d'Egidius, et... Childéric l'interrompant: C'est assez, Viomade,
+dit-il, je connois votre ame et vos longs services; je viens de vous
+prouver ma reconnoissance, en écoutant un discours qui outrage celle
+que j'aime; vous seul pouviez le faire impunément. Valérius a
+entendu ces dernières paroles, il les répète à Egésippe, qui peut à
+peine contenir sa colère contre Viomade. Elle le hait, parce qu'elle
+le craint; mais que peut craindre la plus belle des mortelles,
+bravant l'amour, et d'autant plus sûre de ses succès, qu'aucun
+sentiment ne l'entraîne? Elle revoit son amant, et lit avec peine
+dans ses yeux, l'effet qu'ont produit les conseils qu'il a en vain
+repoussés. Il n'a plus cet air de triomphe et de bonheur; ses
+empressemens mêmes sont moins ardens, une inquiète mélancolie
+l'oppresse, non cette douce langueur de l'ame qui s'abandonne, mais
+cette sombre rêverie qui peint la défiance. Egésippe va la dissiper;
+elle ne se plaindra point de la liberté rendue à Ulric; un doux
+sourire va embellir ses traits, un tendre regard, un mot échappé au
+coeur, un instant de ce trouble délicieux qui semble annoncer à
+l'amant sa victoire, et implorer sa clémence, rendent au roi sa
+confiance et son bonheur. Il accuse Viomade d'injustice, et il
+enfonce le trait qui le blesse. Valérius entretient son espoir,
+irrite ses feux par tout ce qui peut les accroître, et Childéric
+reprendroit sa sécurité, si Egésippe acceptoit sa main. Elle ne l'a
+point refusée, mais elle ne fixe point l'instant du bonheur, et cet
+injuste caprice réveille les soupçons du roi. Malheureux, il ne sait
+où porter ses alarmes; l'amour le ramène aux pieds de celle qui fait
+son tourment; plus il souffre, plus il cherche celle qui le tue,
+plus il a besoin de la voir et de l'entendre. Indigné pourtant de
+son malheur et de sa foiblesse, un noble dépit va l'arracher à ses
+fers. Egésippe le prévoit, l'enchanteresse le rattache par
+l'espérance; et d'un amant mécontent, jaloux, honteux d'un esclavage
+sans récompense, elle sait d'un mot, d'un regard, en faire l'amant
+le plus fier et le plus heureux. Mais ce n'est point assez pour elle
+que d'exciter à son gré sa joie ou ses larmes: Egidius l'accuse de
+lenteur; il fait plus encore, il devient jaloux; déguisé, il
+parvient jusqu'auprès de la perfide, se plaint, s'irrite, menace et
+parle en amant sûr d'être aimé; ce n'est plus ce prince soumis,
+respectueux et tendre, aimant jusqu'aux rigueurs de celle qu'il
+adore, c'est un maître audacieux qui ordonne et qui prétend être
+obéi. Egésippe, si fière, tremble à son tour devant l'arbitre de son
+bonheur, et promet une prompte et éclatante preuve de son amour.
+Egidius se retire, après lui avoir fait de nouvelles menaces; il a
+revu les chefs de son parti; l'orage s'apprête de toutes parts, et
+la victime qu'elle doit frapper est loin d'en prévoir les coups.
+Valérius, en sortant d'un festin, animé par la joie, entraîné par
+l'ivresse, a rencontré sur ses pas la jeune Valderade, promise au
+courageux Rodéric: animé par les feux du vin, il a osé s'approcher
+d'elle, et la vierge effrayée l'a repoussé; plus téméraire, il l'a
+prise dans ses bras; Valderade, troublée, s'est évanouie, et le
+monstre en a profité pour son éternelle honte. Valderade, privée à
+jamais de son éclat virginal, se livre au désespoir. En vain le
+coupable, revenu de son délire, cherche à l'apaiser, elle lui
+échappe, et court demander vengeance à son père et à son amant, non
+moins désespérés qu'elle-même. La loi étoit terrible, et condamnoit
+le coupable à la mort et à une réparation publique. Valérius alla
+chercher un azile dans le château d'Egésippe, qui obtint du roi
+qu'il seroit respecté. En vain le peuple en tumulte demanda
+Valérius; en vain la loi parloit, il fut sauvé. Les secrets
+émissaires d'Egidius se répandirent dans toute la France; par-tout
+on peignit le jeune roi sous les plus odieuses couleurs; par-tout on
+agite le peuple; on lui fait voir son prince esclave de l'amour,
+encourageant la licence, protégeant le vice auquel lui-même
+s'abandonne. Viomade entend ces clameurs, son coeur se déchire; il
+se jette aux pieds du roi, qui le relève avec émotion; il alloit
+triompher peut-être. On lui remet des tablettes, elles sont
+d'Egésippe; il vole lui répondre. Dieu! quel spectacle l'attendoit!
+elle est triste, abattue, celle qui d'un regard fait sa destinée;
+jamais l'amour ne se peignit si tendrement dans ses yeux; un mot
+dit en tremblant, une douce plainte qui échappe à son coeur,
+remplissent d'émotion le jeune monarque. Egésippe craint de n'être
+plus aimée; pour la première fois elle frémit et soupire; pour la
+première fois, les sons enchanteurs d'une voix entrecoupée par des
+pleurs, expriment une flatteuse inquiétude. Oh! dans quel transport
+elle jeta le roi! Il aime, et il veut en convaincre; c'est à présent
+le premier, le seul de ses désirs; il tombe aux genoux de cette
+maîtresse de sa vie, n'aime qu'elle, ne veut aimer qu'elle, ne veut
+obéir qu'à ses lois, ne posséder que son coeur, dût-il lui en coûter
+et le trône et la vie. La perfide Egésippe paroît peu-à-peu se
+rassurer, le calme renaît par degrés dans ses traits, bientôt le
+bonheur les anime, et Childéric rend grace à l'amour. Egésippe,
+assurée de son empire, avertit secrètement Egidius; elle va frapper
+enfin un dernier coup. Ses demandes indiscrètes, ses profusions ont
+dissipé le trésor royal; elle persuade au roi de lever un impôt; il
+le propose au conseil; Viomade s'y oppose avec force. Que fera-t-on
+pendant la guerre, dit-il, si on met des impôts pendant la paix?
+Ménageons le cultivateur, lui seul nourrit le peuple et le roi,
+gardons ces dernières ressources, toujours pénibles à employer, pour
+l'instant où nous attaquerons les Romains. Ulric appuya l'avis de
+Viomade: mais le roi exigea que sa demande fut soumise à l'assemblée
+du peuple, et chargea Viomade de l'y porter. Ce fidèle serviteur y
+consentit, afin de juger par lui-même de l'effet qu'elle produiroit,
+et de calmer le ressentiment du peuple, si les circonstances
+l'exigeoient. L'impôt fut rejeté d'une voix unanime; on accusoit
+Egésippe; on se plaignoit du roi; Viomade ne put contenir la
+révolte, elle éclatoit dans tous les yeux, se communiquoit,
+s'étendoit, et alloit devenir générale: cependant, la modération, la
+sagesse de ses discours, son amour pour la patrie, son dévouement
+pour son roi, eurent tant d'ascendant sur le peuple, qu'il prit un
+maintien plus tranquille, se contenta de rejeter l'impôt, et de
+demander le départ d'Egésippe. Viomade, chargé d'une telle réponse,
+ne craignit pas de la transmettre avec fidélité; mais il savoit
+qu'elle seroit sans effet. Childéric est courageux, fier, amant et
+roi; il ne sacrifiera point ce qu'il aime, et tandis que le brave
+délibère sur ce qu'il va dire, qu'il cherche dans sa pensée les
+paroles qui iront au coeur du prince, et le toucheront sans
+l'offenser, éveilleront la fierté sans irriter l'orgueil,
+éclaireront les yeux sans les blesser, Egésippe, déjà prévenue de ce
+qui se passe, renverse ses projets, détruit ses plans et anéantit
+son espoir. Childéric mandé chez elle, y vole avec empressement; des
+femmes éplorées l'introduisent dans l'appartement où il est attendu;
+leur abattement, leur trouble, l'ont déjà frappé. Mais qui pourra
+peindre sa douleur à la vue d'Egésippe mourante; ses beaux cheveux,
+détachés, flottent sur ses épaules et tombent en anneaux autour de
+sa taille; son sein, baigné de larmes, se soulève et palpite; le
+désordre de sa parure, les sanglots qui s'échappent de sa poitrine,
+son silence, ses pleurs, tout prépare le roi à la plus terrible
+nouvelle; il s'approche en tremblant, s'assied près d'elle et la
+conjure de s'expliquer. Les larmes d'Egésippe redoublent, et le roi
+éperdu, la supplie, la presse de lui répondre. Elle essaye de
+parler, sa voix s'y refuse, les paroles expirent sur ses lèvres, sa
+tête se penche, elle tombe dans les bras de son amant; ses voiles se
+sont détachés, mille charmes nouveaux, et toujours cachés à ses
+yeux, se laissent entrevoir. Childéric presse contre son coeur la
+beauté, trop foible et trop languissante, qui cesse de le repousser.
+Surpris, charmé, il n'ose, et cependant jamais il n'éprouva tant
+d'ardeur. Mais revenue à elle comme d'un songe, Egésippe le
+repousse, et levant sur lui des yeux trop sûrs de leur empire: Où
+m'emportent, dit-elle, et l'amour et la douleur? est-ce ainsi que je
+dois vous dire adieu et retrouver le courage de vous quitter? Me
+quitter! reprit Childéric, me quitter, ô ciel! et qu'osez-vous
+penser? Il le faut, reprit-elle avec anxiété, il le faut, cédons au
+peuple, ou plutôt à Viomade. Hélas! il me hait, je le sais, et sa
+haine a passé dans tous les coeurs. Déjà l'impôt est rejeté, et ma
+perte est promise; déjà votre peuple attend mon départ. Que
+dites-vous, ô ciel! s'écrie le prince. La vérité, répond la perfide.
+Vous le savez depuis long-tems; Viomade, jaloux peut-être de votre
+coeur.... Oh! madame, n'accusez point Viomade, si vous voulez que
+j'en croye vos discours... Eh bien! reprit fièrement Egésippe, n'en
+parlons plus, j'y consens; mais souffrez, je vous prie, que je parte
+à l'instant même, et que je n'attende point l'ordre odieux:
+aujourd'hui, je pars libre et sans honte; demain, chassée par un
+peuple en fureur... Adieu, ô roi! dit-elle, en s'abandonnant de
+nouveau au désespoir; adieu, je vais porter au fond de ma patrie le
+trait qui m'a blessée, et implorer une mort prochaine, qui seule
+peut mettre un terme à mes regrets; puissiez-vous, heureux loin
+d'Egésippe... De grace, cessez de tels discours, s'écria Childéric;
+est-ce bien vous qui voulez me quitter? est-ce à moi qu'un peuple
+insolent viendroit enlever celle que j'aime? ne suis-je donc plus
+son roi?--Viomade l'a promis, lui-même vous cherche pour vous
+l'annoncer.--Ah! s'il l'osoit...--Il l'osera.--Non, non, je ne puis
+le croire. Egésippe, ô belle Egésippe! calmez-vous et demeurez: mon
+bras saura vous défendre; acceptez mon trône; daignez y monter;
+venez régner sur des rebelles, qui tomberont à vos pieds; venez
+assurer mon bonheur. Allons répondre à ces clameurs en allumant les
+flambeaux d'hyménée, en plaçant ma couronne sur votre front.
+Egésippe parut attendrie; elle se laissa aller un moment à une
+profonde méditation, et regardant le roi, elle lui dit: mes chars
+sont prêts, ma suite m'attend; ce moment va décider de mon sort. Ou
+je reste, et je suis à vous, ou je pars à l'instant même et pour
+toujours; mais j'exige que Viomade me soit livré, et je reste à ce
+prix. O ciel! s'écria le roi en s'éloignant d'Egésippe, livrer
+Viomade, l'ami de mon père, mon libérateur! jamais, jamais, dût
+m'accabler l'amour de toutes ses rigueurs: et il cacha son visage
+dans ses mains. Il dit qu'il m'aime, il prétend qu'il m'aime, et il
+me refuse, s'écrie Egésippe, c'en est assez, adieu, adieu,
+séparons-nous. Elle se lève; Childéric ne la retient pas, il
+souffre, il gémit, mais il ne dit rien; Egésippe frémit: Tu hésites,
+barbare! s'écrie-t-elle, en tombant à ses genoux, tu veux ma mort!
+Ah! me crois-tu moins de courage et d'amour qu'à Talaïs? Childéric
+ne sait plus ce qu'il veut, ce qu'elle exige, ce qu'il éprouve. O
+ciel! disoit-il, inspirez-moi: comment les sauver tous deux? Eh
+bien! reprit Egésippe, je veux encore te prouver que je t'aime; le
+roi la relevoit avec empressement; elle résiste et demeure à ses
+pieds: laisse-moi, dit elle, t'implorer contre l'ennemi qui nous
+désunit, contre celui qui me dispute ton coeur, qui promet aux
+Francs mon départ, irrite le peuple, et veut ma mort: accorde-moi
+seulement son exil et je suis à toi; mais je ne puis combattre sans
+cesse sa haine, ni réprimer la mienne; car, je te l'avoue, je hais
+Viomade; cède au nom de l'amour, vois mes pleurs, cède, dit-elle, en
+se levant, en l'entourant de ses beaux bras, cède une fois, pour
+régner toujours. En disant ces mots, elle presse sur son coeur cet
+amant jeune et sensible; ses yeux se confondent avec les siens, elle
+attend la vie ou la mort. Qui résisteroit à sa beauté, à sa
+séduction, à ses caresses, à ses larmes? Childéric est vaincu, et
+Valérius est chargé de porter à Viomade l'ordre de son exil. Mais le
+roi peut se repentir, il faut l'enivrer de bonheur, charmer sa
+raison, écarter toute idée étrangère à l'amour. Egésippe lui peint
+sa joie, sa vive reconnoissance: je suis aimée autant que j'aime,
+disoit-elle, rien n'égale mon bonheur et mon amour. Alors,
+s'apercevant du désordre de sa parure, elle le répare avec lenteur;
+les mains guerrières du roi rattachent, avec une heureuse
+maladresse, ses voiles légers, ses longues tresses qui lui échappent
+cent fois; il craint de blesser mille charmes qu'il touche à peine,
+sourit en admirant son ouvrage, et se livre à cette innocente joie
+de l'amour qui espère encore: ces légères faveurs le contentent; il
+attend de l'hymen un dernier bienfait; ils en fixent le jour; ils en
+projettent les fêtes; il faut que tous les coeurs soient heureux de
+sa félicité. Cette journée et une partie de la nuit se sont écoulés;
+une des femmes d'Egésippe entre, et lui parle bas; elle sourit,
+avertit le roi qu'il est l'heure de se retirer. Il reprend le chemin
+de son palais, entouré de ses gardes, et encore enivré de son
+bonheur et de ses espérances.
+
+FIN DU LIVRE DIXIÈME.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Childéric, Roi des Francs, T. 1 (of 2), by
+Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (of 2) ***
+
+***** This file should be named 34991-8.txt or 34991-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/4/9/9/34991/
+
+Produced by Hélène de Mink, Tor Martin Kristiansen and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/34991-8.zip b/34991-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..effd999
--- /dev/null
+++ b/34991-8.zip
Binary files differ
diff --git a/34991-h.zip b/34991-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..4639638
--- /dev/null
+++ b/34991-h.zip
Binary files differ
diff --git a/34991-h/34991-h.htm b/34991-h/34991-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..6b164c6
--- /dev/null
+++ b/34991-h/34991-h.htm
@@ -0,0 +1,6450 @@
+ <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+ "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+ <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
+ <head>
+ <meta http-equiv="Content-Type"
+ content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+ <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
+ <title>
+ The Project Gutenberg's eBook of Childéric, Roi des Francs, Tome Premier, by Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul
+</title>
+ <style type="text/css">
+
+ p { margin-top: .75em;
+ text-align: justify;
+ margin-bottom: .75em;
+ }
+
+ h1,h2,h3 {
+ text-align: center; /* all headings centered */
+ clear: both;
+ }
+
+ hr.c5 {width: 5%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;}
+
+ body {margin-left: 12%;
+ margin-right: 12%;
+ }
+
+ .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */
+ /* visibility: hidden; */
+ position: absolute;
+ left: 94%;
+ font-size: 10px;
+ font-variant: normal;
+ font-style: normal;
+ text-align: right;
+ background-color: #FFFACD;
+ border: 1px solid;
+ padding: 0.3em;
+ } /* page numbers */
+
+ table {margin-left: auto; margin-right: auto;}
+ .tdl {text-align: left; vertical-align: bottom;}
+ .tdr {text-align: right; vertical-align: bottom;}
+
+ .box {margin: auto;
+ text-align: center;
+ border: 1px solid;
+ padding: 1em;
+ background-color: #F0FFFF;
+ width: 25em;}
+
+ sup {font-size: 0.7em;}
+
+ .center {text-align: center;}
+ .smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;}
+
+ .font90 {font-size: 90%;}
+
+ .p2 {margin-top: 2em;}
+ .p4 {margin-top: 4em;}
+ .p6 {margin-top: 6em;}
+
+ .ni2 {text-indent: -2em;}
+ .left35 {margin-left: 35%;}
+
+</style>
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Childéric, Roi des Francs, T. 1 (of 2), by
+Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Childéric, Roi des Francs, T. 1 (of 2)
+
+Author: Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul
+
+Release Date: January 17, 2011 [EBook #34991]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (of 2) ***
+
+
+
+
+Produced by Hélène de Mink, Tor Martin Kristiansen and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="box">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches non pas été repris.</p>
+<p>Une table des matières a été créée pour ce livre électronique et ne figure pas dans
+le texte d'origine.</p></div>
+
+<p class="p4"><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p>
+
+<h2>CHILDÉRIC,</h2>
+
+<h3>ROI DES FRANCS.</h3>
+
+<p class="p4"><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p>
+
+<p class="center"><i>Cet ouvrage se trouve aussi chez les Libraires suivans</i>:</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Treuttel</span> et <span class="smcap">Wurtz</span>, rue de Lille, n.<sup>o</sup> 17.<br />
+<span class="smcap">Dondey-Dupré</span> et C.<sup>ie</sup>, rue Neuve Saint-Marc, n.<sup>o</sup> 10,
+près le Boulevard des Italiens.</p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_III" id="Page_III"></a></p>
+
+<h1>CHILDÉRIC,</h1>
+
+<h2>ROI DES FRANCS;</h2>
+
+<p class="p2 center font90"><span class="smcap"><b>par madame</b></span></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap"><b>de BEAUFORT d'hautpoul.</b></span></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap"><b>DÉDIÉ</b></span></p>
+
+<p class="center"><b>A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE REINE.</b></p>
+
+<p class="ni2 p4 left35">Je suis venue vers vous, parce que je vous en<br />
+crois le plus digne. Si j'eusse connu un plus<br />
+grand roi, j'eusse traversé les mers pour<br />
+aller le joindre. &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; <span class="smcap">Bazine.</span></p>
+
+<p class="p4 center"><big><b>TOME PREMIER.</b></big></p>
+
+<p class="p6 center"><b>PARIS,</b></p>
+
+<p class="center font90"><span class="smcap"><b>F. Cocheris</b></span> <b>fils, libraire, successeur de</b> <span class="smcap"><b>Ch. Pougens</b></span>,
+<b>quai Voltaire, n.<sup>o</sup> 17.</b></p>
+
+<p class="center"><b>1806.</b></p>
+
+<p><a name="Page_IV" id="Page_IV"></a></p>
+
+<p><a name="Page_V" id="Page_V"></a></p>
+
+<p class="p6 center"><big><b>ÉPITRE DÉDICATOIRE</b></big></p>
+
+<p class="center font90"><b>A</b></p>
+
+<p class="center"><big><b>SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE REINE.</b></big></p>
+
+<p class="p2 left35"><big>M</big>on héros ne dut qu'à ses armes,<br />
+Et sa couronne et ses grandeurs;<br />
+Vous devez la vôtre à vos charmes,<br />
+Et vous la tenez de nos c&oelig;urs.<br />
+Si Bazine lui parut belle,<br />
+C'est qu'elle posséda vos traits;<br />
+Il soumit un peuple rebelle,<br />
+Et vous n'en trouverez jamais.</p>
+
+<p><a name="Page_VI" id="Page_VI"></a></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span>
+Rome avoit perdu ses anciennes vertus,
+et avec elles sa puissance et sa gloire; ses
+provinces étoient devenues la proie des
+barbares qui vengeoient les Grecs et les
+Carthaginois. Parmi ces barbares nommés
+Goths, Alains, Vandales, on distingue
+d'abord les Francs (<i>ce nom veut
+dire indomptable et libre</i>): dès qu'ils se
+montrent dans histoire, on admire déjà
+leurs succès, et ce courage au-dessus des
+revers, maîtrisant partout la fortune. Ce
+peuple sorti des forêts de la Germanie,
+avide de périls et se confiant en sa valeur,
+attaqua les Romains dans les Gaules;
+l'Empire tourna toutes ses forces contre
+un ennemi aussi audacieux que redoutable.
+Aurélien, en 270, parvint à le repousser,
+et sa réputation guerrière étoit
+déjà si bien établie, que l'on chanta dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span>
+tout l'Empire une espèce de romance,
+dont voici le refrain:</p>
+
+<p class="center font90"><b>Mille Francos et mille Sarmatas, semel, semel occidimus.</b></p>
+
+<p><i>Gallien</i> exposa dans un spectacle, à la
+curiosité, trois cents Français faits prisonniers.
+Quelle étoit déjà la gloire de
+ce peuple, à peine sorti de ses déserts,
+puisque de si légers avantages étoient
+célébrés avec tant d'éclat!</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>L'an 258, sous <i>Valérien</i>, un gros des
+Francs traversa toutes les Gaules, passa
+en Espagne, se fit une place forte de
+Tarragone, d'où il pilla l'Espagne durant
+douze années. Un détachement osa même
+passer en Afrique, en revint chargé de
+butin, et retourna dans ses forêts, traversant
+encore impunément toutes les
+Gaules.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p><i>Probus</i>, l'an 279, repoussa les Francs
+au-delà du Rhin; mais un d'eux, nommé
+<i>Magnance</i>, parvint par son courage au
+trône des Césars, et ses compatriotes faisoient
+la plus grande force de ses armées.
+<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span>
+<i>Sylanus</i>, autre franc, poussé par les
+injustices de <i>Constance</i>, qu'il avoit servi
+avec autant de zèle que de fidélité, se fit
+proclamer empereur: cependant <i>Julien</i>
+et <i>Valentinien</i> eurent plusieurs avantages
+sur ces braves.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p><i>Stilicon</i> sut les maintenir au-delà du
+Rhin; mais <i>Honorius</i> ayant fait massacrer
+ce grand homme, <i>Alaric</i> l'en punit,
+et s'empara de Rome en 410.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Jusques-là les Francs s'étoient contentés
+de ravager les Gaules, et de s'y établir
+passagèrement, tantôt par force et en
+conquérans, d'autrefois comme alliés et
+tributaires; mais lassés des marais incultes
+de la Germanie, qui n'offroient
+aucune ressource à leurs besoins sans
+cesse renaissans, pressés sans doute par
+le génie ardent qui devoit porter au plus
+haut degré de gloire cette nation courageuse
+et superbe, ils repassèrent le Rhin
+en 420, sous la conduite de <i>Pharamond</i>,
+prince saxon, d'une figure noble et d'un
+caractère déterminé: ce fut sous les ordres
+<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span>
+de ce général qu'ils quittèrent à jamais
+leur patrie, et s'établirent dans les
+Gaules, en s'emparant de la Toxandrie,
+aujourd'hui pays de Liége et de
+l'île Batave, où se trouvoient renfermées
+les villes de Bois-le-duc, Breda et Anvers.</p>
+
+<p>Les Francs devoient à <i>Pharamond</i> des
+conquêtes rapides, un état certain, de
+riches possessions; il falloit lui devoir
+plus encore, les lois, l'ordre et la paix
+intérieure. Il fut nommé roi; mais cette
+monarchie naissante devoit se ressentir
+long-tems de la barbarie et de l'esprit
+turbulent d'un peuple toujours sous les
+armes, et amant de la liberté: s'il éprouvoit
+le besoin d'un chef, il ne désiroit pas
+moins ardemment conserver son indépendance;
+et les premières lois tinrent
+long-tems de ce mélange de soumission,
+de révolte, d'obéissance et d'insubordination.
+Le peuple voulut rester
+maître d'élire ses rois, de nommer ses
+généraux ou chefs. On élevoit sur un pavois,
+large bouclier, le roi que l'on s'étoit
+choisi; on le montroit ainsi au peuple
+<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span>
+assemblé, et cette cérémonie simple et
+guerrière étoit suivie de respect et d'amour.
+Le roi avoit des braves ou forts
+qui lui étoient particulièrement attachés,
+et tellement dévoués, qu'ils mouroient
+souvent pour lui ou avec lui; il leur distribuoit
+des terres en raison de leur valeur
+et de leurs services; de là vinrent
+sans doute les bénéfices militaires et
+amovibles. L'aspirant au rang de <i>brave</i>
+étoit présenté au roi par un parent, et
+dans l'assemblée générale, il recevoit des
+mains de son maître la lance et le bouclier;
+le roi lui adressoit ces mots: <i>Je
+te tiens pour brave et à jamais.</i> De là
+sans doute naquit la chevalerie.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Le roi devoit être choisi parmi la noblesse,
+qui se composoit des princes et
+des ducs; il commandoit les armées, mais
+soumettoit les lois à l'acceptation du peuple
+assemblé, qui demeuroit maître de
+les rejeter.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Les Francs suivoient la religion des
+Gaulois; leur mythologie étoit celle des
+<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>
+Grecs, à laquelle ils avoient joint l'Odin
+du Nord; leurs prêtres se nommoient
+Druides, et tous, jusqu'au monarque,
+trembloient devant eux. Ministres des autels,
+médecins, magistrats et instituteurs
+de la jeunesse, ils avoient une influence
+d'autant plus grande, que les hommes
+n'en mesuroient ni la force ni l'étendue.
+Célibataires et retirés dans les forêts,
+cette vie mystérieuse et chaste étonnoit
+ce peuple toujours charmé du merveilleux,
+et qui, adorateur des femmes, portant
+l'amour jusqu'au délire, admiroit ce
+refus volontaire d'un bien qui lui sembloit
+si doux.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Les Francs n'aimoient pas moins leurs
+poëtes qu'ils appeloient <i>Bardes</i>; ce nom
+en langue celtique veut dire <i>chantre</i>: c'étoient
+eux qui dans les combats ranimoient
+par leurs chants belliqueux le
+courage des combattans, et éternisoient
+une belle action par des vers qui en transmettoient
+le souvenir. En leur présence le
+brave levoit audacieusement sa tête, tandis
+<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span>
+que le lâche la cachoit avec honte.
+Dans les festins, ils chantoient les louanges
+du maître, en s'accompagnant sur des
+harpes légères. On les appeloit encore
+<i>parasites</i>; ce nom, devenu depuis une
+injure, signifioit en langue celtique <i>désirable</i>
+et <i>dévoué</i>.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Les Francs n'estimoient que la profession
+des armes; ils laissoient l'agriculture
+et les métiers aux esclaves; tout
+citoyen étoit soldat et se présentoit toujours
+armé; ils se servoient de lances,
+de javelots, de haches, d'épées, qu'ils
+appeloient francisques, de casques et de
+boucliers. Au signal du combat, ils s'élançoient
+avec une telle impétuosité,
+que rien ne résistoit à leur choc. Souvent
+ils brisoient à coups de hache le
+bouclier de leur ennemi, et sautant sur
+lui l'épée à la main, ils le tuoient. Ne reconnoît-on
+pas à cette peinture les Français
+si redoutables à l'attaque, à l'abordage,
+à l'arme blanche? L'ardeur de ce
+grand peuple ne le laissoit jamais jouir de
+<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span>
+la paix; il se battoit en duel pour les
+sujets les plus légers, aimoit le jeu, les
+festins, les chants, étoit hospitalier, curieux,
+exact à remplir ses sermens et à
+payer les dettes du jeu. Les Francs étoient
+de haute taille, leur chevelure étoit blonde,
+abondante et naturellement bouclée;
+les rois seuls la laissoit croître. Leur
+physionomie étoit douce et riante, leur
+esprit fin, délicat, enjoué, ardent; enfin
+ils étoient alors ce qu'ils sont de nos jours,
+courageux, légers, téméraires et inconstans.
+Les femmes comptoient avec orgueil
+les blessures de leurs époux, combattoient
+à leurs côtés, et vengeoient leur
+mort; elles étoient fières, sensibles et
+fidelles: les Francs avoient pour elles
+autant de respect que d'amour; au temple
+on croyoit à leurs oracles, au conseil
+on déféroit à leurs avis.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Telle fut à sa naissance cette nation
+belliqueuse, et ce grand peuple vainqueur
+de Rome, qui par de si rapides victoires,
+préludoit glorieusement à la puissance,
+<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span>
+à la splendeur dont il étonne aujourd'hui
+l'univers. <i>Pharamond</i> laissa
+le trône en 428 à son fils <i>Clodion</i>, dit
+<i>le Chevelu</i>, qui habita le château de
+Dispargum, aujourd'hui Duisbourg.
+Ce roi ayant traversé secrètement la
+forêt charbonnière, aujourd'hui le Hainaut,
+s'empara de Tournay, Bavay,
+Cambrai; mais repoussé par Aëtius,
+général romain, il le défit complètement
+en 444, prit l'Artois, s'empara
+d'Amiens, étendit son royaume jusqu'à
+la Somme, et mourut en 448, laissant
+trois fils, Clodebaud, Clodomir et
+Mérovée. Le peuple, assemblé au champ
+de Mars, préféra <i>Mérovée</i> à ses frères,
+que leur mère emmena au-delà du Rhin.
+A peine sur le trône, le nouveau roi signala
+son règne par d'éclatans succès;
+il s'empara de toute la Germanie première,
+ou territoire de Mayence, de ce
+que l'on nomma depuis Picardie et Normandie,
+et de presque toute l'Ile-de-France;
+mais un terrible ennemi vint
+lui offrir des dangers et des triomphes, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span>
+répandre sur des jours jusque là si heureux,
+ces douleurs dont le rang ni la
+gloire ne peuvent consoler ou même distraire
+une ame sensible.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span></p>
+<h2>CHILDÉRIC.</h2>
+
+<h3>LIVRE PREMIER.</h3>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span></p>
+<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p>
+
+<p class="center font90"><b>DU PREMIER LIVRE.</b></p>
+
+<p class="ni2">Childéric annonce, dès son enfance, les vertus qu'il
+doit développer un jour. Les Huns attaquent les
+Francs; ce qu'étoient ces peuples. Portrait d'Attila.
+Childéric, âgé de douze ans, s'arme secrètement du
+javelot de Pharamond, et se cache parmi les guerriers.
+Il ne se découvre à son père que loin de
+Tournay; il en obtient la permission d'assister au
+combat. Mérovée le confie aux soins de son ami
+Viomade. Le roi, attaqué par un gros d'ennemis,
+est secouru par Viomade qui reçoit le coup destiné
+à son maître, et tombe baigné dans son sang. Mérovée
+poursuit la victoire. Il chasse les Huns, et revient
+dans sa tente, où l'on a transporté le <i>brave</i>. Son inquiétude
+sur son fils, qui ne paroît point. Recherches
+inutiles. Mérovée reprend avec tristesse la route de
+Tournay. La reine vole à sa rencontre, et n'apercevant
+pas son fils, tombe évanouie; rendue à la vie,
+elle se livre à toute sa douleur.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span></p>
+
+<h3>LIVRE PREMIER.</h3>
+<p class="p2">Aboflède étoit l'heureuse et sensible
+épouse que le ciel avoit accordée à Mérovée;
+belle et vertueuse, elle adoucissoit pour lui
+les fatigues de la guerre, les soins du gouvernement;
+partageoit ses triomphes, le consoloit
+dans ses revers, portoit à ses pieds la
+plainte de la timide infortune et l'hommage
+de sa reconnoissance. De cette union heureuse
+étoit né un fils, l'espoir et l'amour
+des auteurs de sa naissance. Childéric, à
+peine âgé de douze ans, flatte déjà l'orgueil
+d'un père. A sa chevelure blonde, à ses yeux
+d'azur, on reconnoît le descendant d'un
+Germain; à son c&oelig;ur avide de gloire, on
+reconnoît un Français: tandis que la justesse
+de son esprit charme les Druides qui
+l'instruisent, sa beauté ravit sa mère, et ses
+nobles vertus remplissent d'une orgueilleuse
+joie l'ame superbe de Mérovée.</p>
+
+<p>Aboflède en est plus chère à son époux et
+à son peuple, elle-même s'applaudit d'un si
+bel ouvrage. O mon fils! se disoit-elle quelquefois;
+<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span>
+ô vous! objet de crainte et d'espoir!
+que d'attachement vous auriez pour moi, si
+vous pouviez sentir ce trouble sans cesse
+renaissant que l'amour plaça dans le c&oelig;ur
+de votre mère prévoyante; si vous pouviez
+connoître ces soins toujours actifs et jamais
+<i>lassés</i>, cette tendresse constante et nouvelle,
+qui naquit avec vous et ne finira qu'avec
+moi. Childéric répondoit à une si vive amitié
+par un égal attachement, adoroit sa
+mère, admiroit les exploits et le grand c&oelig;ur
+de Mérovée, se promettoit de le prendre
+pour modèle, révéroit les dieux et se sentoit
+impatient de courage. Un bonheur si
+constant et si pur ne devoit pas durer toujours,
+et la sensible Aboflède alloit voir
+se changer en une douleur mortelle les
+douces jouissances d'une mère.</p>
+
+<p>Les Huns, peuple hideux et féroce, sans
+civilisation comme sans industrie, habitoient
+au Nord de la Chine, plus de deux
+mille ans avant notre ère. Sans cesse en
+guerre avec les Chinois, ils avoient été
+chassés par eux loin des frontières de leur
+empire, vers le quatrième siècle, et repoussés
+jusques sur les bords du Jaïk, d'où
+les Alains étoient partis avant eux; de là ils
+<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span>
+descendirent vers l'Orient du Palus-Méotides.
+Sortant tout-à-coup du Palus, ils précipitèrent
+les Alains sur les Ostrogoths; bientôt ils
+repassèrent le Tanaïs, tournèrent le Pont-Euxin,
+ravagèrent l'Asie, et s'établirent tumultueusement
+de l'autre côté du Danube
+et du Rhin, non loin du Volga; là, divisés
+en familles ou hordes, ils se bâtissoient des
+huttes grossières, dans lesquelles ils se tenoient
+renfermés pendant la mauvaise saison;
+ils les quittoient impétueusement au
+printems, ravageant tout ce qui s'offroit sur
+leur passage, et chargés du fruit de leurs
+rapines, ils retournoient avec la même rapidité
+dans les forêts qui leur servoient d'asile;
+ce peuple sauvage et guerrier méprisoit
+la foiblesse, et abandonnoit aux monstres
+des bois les vieillards qui ne pouvoient
+plus combattre; les femmes marchoient à
+la tête des armées, conduisant leurs enfans,
+et chargées de ceux qui ne les suivoient pas
+encore: dès leur naissance, elles les plongeoient
+dans l'onde glacée des fleuves, les
+exposoient aux ardeurs du soleil, les exerçoient
+à la chasse, à la course et à la lutte,
+et quand l'âge, anéantissant leurs forces, les
+menaçoit du mépris et des maux attachés
+<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span>
+à la décrépitude, elles recevoient la mort
+de la main de leurs propres enfans; le fils
+qu'une tendre mère avoit nourri croyoit, en
+la délivrant d'une vie qui alloit lui devenir
+douloureuse et importune, acquitter la dette
+de la reconnoissance; ils massacroient également
+leurs blessés après la bataille. En
+450, Attila, roi de ces sauvages, après avoir
+assassiné son frère Bleda, auquel il ravit le
+trône, voulut saccager l'Occident, et ayant
+traversé la Franconie et la Germanie, à la
+tête de cinq cent mille combattans, il entra
+dans les Gaules sous le prétexte d'aller attaquer
+les Visigoths dans l'Aquitaine; mais
+après avoir ravagé et brûlé Metz, Trèves,
+Tongres, Bar, Arras, il continua sa marche,
+passa près de Paris, et vint assiéger Orléans.
+La ville avoit déjà capitulé, quand Aëtius,
+général des Romains, ayant appelé à son
+secours Théodoric, roi des Visigoths, Mérovée
+et sa redoutable armée, attaqua ce
+terrible ennemi, qu'il défit complètement,
+et le força à une prompte fuite, laissant
+deux cent mille morts sur le champ de bataille.
+Ce fut en Sologne, près d'Orléans,
+que cette grande victoire fut remportée;
+elle coûta la vie à Théodoric. Son fils Trasimond
+<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span>
+fut élu après sa mort. Attila, de retour
+dans ses forêts, contemploit avec plus
+d'espoir que de douleur les débris encore
+menaçans de son immense armée: on pouvoit
+le repousser, non l'abattre; il se promettoit
+de le prouver. Ce Hun trop célèbre
+par ses crimes et son indomptable courage,
+se faisoit appeler le <i>fléau de Dieu</i>; il étoit
+d'une stature au-dessous de la médiocre,
+avoit une tête d'une grosseur démesurée, le
+nez extrêmement large et écrasé, le front
+applati, la barbe claire et entrecoupée de
+cicatrices, dont ses joues étoient couvertes;
+ses yeux petits, et qu'il ne fixoit jamais,
+étoient toujours en mouvement comme son
+corps. Cette figure hideuse sembloit dire au
+monde qu'il étoit destiné à en troubler le
+repos; son palais étoit une cabane, son
+trône une chaise de bois placée sous un arbre,
+et son drapeau flottant lui servoit de
+tente. Tel étoit l'ennemi qui devoit porter
+au c&oelig;ur d'Aboflède une blessure si profonde.</p>
+
+<p>A peine les glaces qu'avoit durcies le sombre
+hiver se détachoient-elles des monts, les
+vents toujours irrités troubloient le calme des
+forêts, la douce approche du printems ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span>
+ranimoit point encore la nature mourante,
+et cependant l'impatient Attila devançant la
+saison guerrière, assemble déjà son armée.
+Clodebaud, qu'irrite la gloire d'un frère,
+presse lui-même l'ardeur du Hun, et s'il pouvoit
+triompher des obstacles que lui opposent
+les terribles avantages d'un long hiver, il seroit
+déjà vengé de sa dernière et sanglante
+défaite; enfin les vents sont enchaînés; la
+terre raffermie offre à la marche des troupes
+un terrain solide. Attila, à la tête des siens,
+s'avance sur les bords du Rhin, ils construisent
+à la hâte une quantité innombrable de
+petites barques, et s'élançant du milieu de
+l'onde, ils marchent jusqu'à Cologne. Mérovée
+apprend les victoires de son ennemi en apprenant
+son attaque: alarmé d'un si rapide
+avantage, il assemble promptement ses troupes,
+et entouré de ses braves, il alloit quitter
+encore la tremblante reine, dont il recevoit les
+tendres adieux. Childéric, témoin des craintes
+de sa mère, ne put voir ses pleurs sans
+désirer suivre et défendre l'objet chéri qui
+les faisoit couler; le chant des <i>Bardes</i>, l'aspect
+des armes, le noble courage qui s'imprimoit
+en traits augustes sur le front du
+roi, l'ardeur guerrière qui animoit l'armée,
+<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span>
+le secret sentiment de sa valeur, tout inspire
+et entraîne l'enfant aimable et sensible;
+saisissant d'une main téméraire le javelot
+révéré, sceptre et arme du grand Pharamond,
+il l'agite avec audace, le baise avec
+respect, jure sur cette arme sacrée de s'en servir
+pour défendre le roi, et de ne l'abandonner
+qu'avec la vie. Cependant il craint les refus
+d'un père, les défenses d'une mère timide:
+à l'idée des alarmes qu'il va lui causer, des
+pleurs s'échappent de ses yeux et coulent sur
+ses joues vermeilles; mais tandis que Mérovée
+reçoit son casque et son épée des mains
+d'Aboflède baignée de ses larmes, tandis
+qu'il lui jette un dernier regard et s'élance
+au milieu d'une armée sûre de vaincre, et
+qu'Aboflède évanouie ne peut s'apercevoir
+de sa fuite, Childéric se mêle parmi les soldats,
+se dérobe aux yeux d'un père dont
+il redoute la prudence, et ne s'offre à ses
+regards qu'aux portes de Cologne, quand
+il ne craint plus d'être rendu à Aboflède.
+Le roi, surpris et charmé, l'admire avec un
+orgueil mêlé de crainte. O mon fils! lui dit-il
+en l'embrassant, et votre mère? Cependant
+Childéric a l'air si fier et si heureux,
+sa physionomie douce a dans le moment
+<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span>
+tant de noblesse et d'audace, ses yeux brillans
+de courage, sont si expressifs, son
+geste si animé, que Mérovée cédant à son
+tour, lui permet d'assister au combat, et
+recommande l'objet de son amour à Viomade,
+le plus cher de ses braves; rassuré
+par la confiance que lui inspirent et l'air
+majestueux de son fils et la fidélité de son
+ami, il vole où l'appelle la victoire.</p>
+
+<p>Dans ces premiers tems de simplicité, le
+trône ne s'environnoit point encore des prestiges
+brillans qui l'entourent aujourd'hui;
+le roi n'étoit que le premier soldat de son
+armée, le butin se partageoit au sort, on
+n'avoit de rang que celui que l'on tenoit de
+la gloire, la voix publique en décidoit, non
+la volonté du prince; l'intrigue et la flatterie
+ne rampoient point pour s'élever, on
+aimoit la personne du roi, non sa grandeur;
+on chérissoit ses vertus, non sa puissance;
+il comptoit sur ses <i>braves</i> qu'aucun intérêt
+ne portoit à feindre; le roi étoit aimé, le
+roi aimoit, et la défiance n'obscurcissoit
+point pour lui l'éclat du trône; la noblesse,
+fière de sa gloire déjà acquise par des ancêtres
+respectés des nations, s'efforçoit de
+surpasser encore l'éclat d'un nom déjà fameux,
+<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span>
+on la reconnoissoit à ses actions
+comme à ses vertus, et le roi, au milieu des
+fermes défenseurs de sa couronne et de sa
+vie, trouvoit dans chaque brave un soutien,
+un ami, un héros. Qu'elle est belle cette
+noblesse antique, cette vertu qui, transmise
+pure et d'âge en âge, enrichie sans cesse et
+de siècle en siècle, de faits héroïques ou généreux,
+répand autour du nouveau rejeton
+qui va l'honorer encore, cette gloire dont
+l'éclat le guide, et doit le forcer à l'imiter!
+Osera-t-il donc être un lâche, montrer un
+c&oelig;ur coupable, celui pour qui le nom d'un
+père est une leçon, un exemple, et deviendroit
+un reproche? Non, sans doute, et
+notre histoire en est la preuve auguste, puisqu'on
+y retrouve sans cesse les mêmes noms
+s'inscrivant, de nouveau, glorieux et sans
+tache dans le temple de mémoire.</p>
+
+<p>Mais déjà Mérovée a repris Cologne, et
+poursuivant sa victoire, il attaque l'ennemi
+en pleine campagne. Plusieurs fois Ulric,
+Arthaut, Amblar, Mainfroy se sont placés
+entre le roi et le danger; lui-même a reçu
+une légère blessure en détournant le trait
+prêt à percer Ulric. O bon tems! où de pareils
+traits n'étonnoient personne, où l'admiration
+<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span>
+ne le répétoit même pas, et laissoit
+à la seule reconnoissance le soin d'en perpétuer
+le souvenir!</p>
+
+<p>Mais les Huns, ralliés par Attila, s'élancèrent
+de nouveau sur l'armée française, en
+jetant d'horribles cris; ce choc imprévu
+ébranla l'armée, et ce rare avantage animant
+les ennemis, ils chargèrent en furieux;
+Mérovée contenant l'ardeur de ses troupes,
+attaqua à son tour avec sang-froid et en bon
+ordre, et culbuta sans peine une armée tumultueuse
+qui, plus téméraire qu'habile,
+ignoroit l'art de se défendre; cependant
+quelques-uns de ces barbares déploient un
+courage presque inouï; la mort suit par-tout
+leurs traits, ils pressent Mérovée lui-même,
+et on reconnoit Attila à sa force, à
+sa rage, à son adresse. Viomade voit le danger
+de son maître, et oubliant pour un moment
+le dépôt trop cher qui lui a été confié,
+il s'élance en s'écriant: A moi, braves! On
+entoure le roi, on le suit, lui seul eut la
+gloire de recevoir dans la poitrine le coup
+de hache dont Mérovée alloit être la victime;
+le roi le voit tomber baigné dans son
+sang, il se précipite vers lui, le relève, mais
+appelé au combat, il le confie aux soins
+<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span>
+d'Ulric, et court le venger par une éclatante
+victoire. Les Huns, vaincus et poursuivis
+jusqu'au fleuve, se rembarquent à la hâte
+et en désordre; les Francs dédaignant l'ennemi
+qui fuit, cessent de combattre; le
+roi triomphant revient à Cologne, et vole
+plein d'une double inquiétude auprès de son
+ami dont on a déjà pansé la profonde blessure.
+Rassuré sur ses jours, ô Viomade! où
+est mon fils, s'écrie-t-il? Hélas! Viomade
+l'ignore, un long évanouissement a suivi sa
+blessure, et il n'a pu, malgré ce zèle pur,
+ardent et sans égal, veiller au dépôt sacré
+qui lui avoit été remis. Ciel! ô ciel! que me
+dis-tu, répond Mérovée; ô Childéric! ô
+mon Aboflède! Mais les braves se sont dispersés,
+on cherche le jeune prince dans la
+ville, dans l'armée, au bord du fleuve, sur
+le champ de bataille, parmi les blessés, au
+milieu des morts; on interroge les soldats,
+les habitans, les prisonniers, par-tout un
+silence terrible jette l'alarme dans les c&oelig;urs;
+de fidèles sujets traversent le fleuve, ils pénétreront
+dans les forêts, jusqu'au camp
+même d'Attila; toutes les récompenses leur
+sont promises, mais la seule qu'ils désirent,
+c'est de ramener le fils des rois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span>
+Qui cependant apprendra à la plus tendre
+mère, à cette reine adorée, une absence si
+alarmante? Qui aura le féroce courage de
+déchirer ce c&oelig;ur sensible, douce retraite
+de vertu, de paix et d'amour? Qui pourra
+faire couler ces larmes abondantes, dont la
+seule idée est déjà un supplice pour tous les
+Francs? Mérovée, plongé dans sa muette
+douleur, la tête appuyée sur sa main, les
+yeux baissés, ajoute à ses terribles inquiétudes
+par l'idée des maux qui vont accabler
+l'objet de sa tendresse; il en prévoit
+l'excès, il en est déchiré, et Viomade
+en soupirant regarde la blessure qui l'excuse,
+et le roi qui ne vivroit plus sans elle.
+Sa faute est grande, mais sauver la vie à
+Mérovée est une action plus grande encore;
+il gémit, il s'afflige; cependant il ne peut
+pas plus se repentir, que le roi n'ose lui
+adresser un reproche. Pour la première fois
+Mérovée craint de revoir Aboflède, et ce
+moment qui fut toujours le plus doux prix
+de sa victoire, trouble et effraie sa grande
+ame.</p>
+
+<p>Depuis le départ de son époux, depuis
+celui de son fils, la tendre reine, livrée à
+toutes les alarmes, a gémi comme épouse
+<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span>
+et comme mère. O mon fils! ô mon Childéric!
+s'écrioit-elle, pourquoi fuir loin de
+mes bras caressans? pourquoi m'abandonner?
+Hélas! je comptois encore, avec une
+douce sécurité, les années de bonheur que
+m'accordoit ta jeunesse! Pourquoi, cher et
+cruel enfant, hâter les instans du danger?
+pourquoi, plus barbare que le devoir, me
+ravir déjà mon fils? Cependant la renommée,
+prompte à célébrer la victoire, a déjà porté
+jusqu'au palais de la reine le bruit glorieux
+des triomphes de son époux, et la nouvelle
+de son retour. Aboflède ne peut contenir sa
+trop vive impatience; pleine de joie et d'amour,
+elle relève ses beaux cheveux en désordre,
+essuie ses pleurs, et n'écoutant que
+les douces émotions qui agitent si délicieusement
+son c&oelig;ur, court au-devant de son
+époux et de son fils; de loin elle entend les
+chants guerriers, son ame s'exhale et s'unit
+aux chants des héros; elle presse sa marche
+et vole au-devant de l'armée; déjà elle distingue
+le casque éclatant du roi, son &oelig;il
+maternel cherche près de lui cet autre objet
+de ses alarmes, il ne paroît point; tremblante,
+elle en accuse encore sa taille enfantine;
+elle distingue Viomade appuyé sur le
+<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span>
+bras glorieux de son maître; l'armée chante
+la victoire, le roi ne s'unit point à ses
+chants; il approche, elle cherche en vain
+Childéric, Childéric ne se montre point à sa
+mère. Mérovée l'a aperçue, son sang s'est
+glacé dans ses veines, il a pâli. A ce signal
+de détresse pour un si grand courage, Aboflède
+a déjà deviné son malheur, elle tombe
+évanouie en nommant son fils. Mérovée
+la voit chanceler; mais il soutient son ami,
+il contient sa douleur, son impatience, et
+renferme avec effort dans son sein le cri prêt
+à s'en échapper. Viomade, affoibli par ses
+souffrances, déchiré par ses regrets, marche
+lentement et les yeux baissés; il ne s'attend
+pas au spectacle douloureux dont il va être
+le témoin; ils approchent enfin de la belle
+reine, que les femmes de sa suite ont
+relevée, et qu'elles soutiennent dans leurs
+bras. La pâleur couvre ses traits, elle est
+glacée, immobile, et sans aucun sentiment;
+la mort semble avoir déjà frappé cette tendre
+victime; insensible aux soins qui lui sont
+prodigués, elle reste plongée dans un évanouissement
+qui lui dérobe au moins la connoissance
+de ses malheurs; transportée jusques
+dans son palais, tous les secours lui
+<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span>
+sont prodigués; elle renaît enfin à la vie,
+mais pour apprendre, mais pour sentir tout
+l'excès de son infortune: pour la première
+fois, la voix toute-puissante d'un époux
+adoré ne porte point dans son ame le bonheur
+ou la consolation, ses caresses ne la
+touchent point, son retour ne lui suffit pas,
+elle ne songe, ne demande, ne semble aimer
+que son fils. Le roi lui dit tout ce qui peut
+la rassurer, lui nomme les fidèles émissaires
+envoyés à la recherche du prince, lui répète
+qu'il ne s'est trouvé ni parmi les morts, ni
+parmi les blessés, que son javelot si remarquable
+n'est point resté sur le champ de bataille;
+l'infortunée l'écoute, lui fait redire
+ce qu'elle vient déjà d'entendre. Hélas! elle
+a trop besoin d'espérance pour la rejeter,
+mais elle aime avec trop d'ardeur pour s'en
+contenter long-tems; occupée d'un seul
+objet, possédée d'une seule idée, elle interroge
+tout ce qui l'approche, le silence l'inquiète,
+aucune réponse ne la satisfait, les
+jours lui semblent des siècles, l'incertitude
+la tue, et cependant l'incertitude soutient sa
+vie; si le roi s'absente un moment, à son
+retour elle pâlit de crainte et frémit d'espoir;
+dans son sommeil agité, elle revoit et
+<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span>
+embrasse son fils; le réveil lui rend son absence,
+et elle pleure sur son heureux songe.
+O amour maternel! sentiment pur, vrai,
+constant, hélas! que souvent vous êtes cruellement
+récompensé! Plusieurs émissaires
+étoient déjà revenus, le roi seul leur avoit
+parlé; ils ignoroient tous la destinée du jeune
+prince; on cachoit leur retour à la malheureuse
+mère. O Viomade! pourquoi ta blessure
+retient-elle tes pas, et met-elle des
+bornes à un zèle qui, sans cet obstacle insurmontable,
+n'en auroit point connu? pourquoi,
+ami dévoué, ne peux-tu voler toi-même
+sur les traces du fils de ton maître? Ah! si
+cet effort étoit en ta puissance, qui oseroit
+te disputer l'avantage de servir encore ton
+roi? mais tu es foible, mourant, ton c&oelig;ur
+seul rempli d'ardeur, partage et adoucit
+les tourmens de ta reine; ou tu portes à son
+ame les paroles consolantes de l'espérance,
+ou tu gémis avec elle, quand sa douleur
+trop vive ferme son c&oelig;ur à tes sages discours.</p>
+
+<p class="p2 center font90"><b>FIN PREMIER LIVRE.</b></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span></p>
+
+<h2>CHILDÉRIC.</h2>
+
+<h3>LIVRE SECOND.</h3>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p>
+
+<p class="center font90"><b>DU LIVRE SECOND.</b></p>
+
+<p class="ni2 p2">Le bruit de la mort de Childéric s'est répandu. Désespoir
+du roi. Ulric, de retour du camp d'Attila, confirme
+ces tristes nouvelles. On les cache à la reine,
+toujours livrée à sa douleur. Attila attaque de nouveau
+les Francs. Mérovée marche à sa rencontre. Aboflède
+le suit. Son projet. Elle profite de la nuit pour l'exécuter;
+elle est chargée de chaînes. Le roi qui découvre
+sa démarche vole à son secours, la délivre à la
+faveur des ténèbres, ainsi que tous les prisonniers.
+Attila veut s'en venger, il est vaincu, demande et
+obtient la paix. Mérovée toujours vainqueur rentre
+dans sa capitale, et y ramène son épouse désespérée.
+Après de longues souffrances, elle expire. Ses funérailles.
+Douleur du roi.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span></p>
+
+<h3>LIVRE SECOND.</h3>
+
+<p class="p2">Une année entière s'étoit écoulée sans
+apporter aucune lumière sur le sort de
+Childéric; le tems sembloit emporter sur
+ses ailes le bonheur et l'espoir: déjà Ulric,
+celui des braves qui tient la seconde place
+dans le c&oelig;ur du roi, est revenu des bords
+du Pont-Euxin avec tous ceux qu'il a dispersés
+adroitement autour du camp d'Attila;
+mais il n'a pu ni détruire, ni confirmer
+la crainte du monarque. Aboflède, renfermée
+au fond de son palais avec ses chagrins
+et ses souvenirs, ignore son arrivée, on
+la lui dérobe avec soin; il est depuis long-tems
+dans Tournay, et l'infortunée l'attend
+encore. Un bruit, d'abord léger, mais qui
+peu-à-peu se répand et s'accrédite, jette
+un nouveau désespoir dans le c&oelig;ur du roi.
+On assure que le jeune prince ayant suivi
+l'armée qui poursuivoit les Huns, et s'étant
+laissé entraîner par l'inexpérience de son
+âge, étoit tombé dans le fleuve en essayant
+de passer sur une des barques ennemies.
+<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span>
+L'apparence et le tems semblent confirmer
+ce récit. Mérovée craint, doute, et s'abandonne
+à la douleur qui le déchire;
+mais il épargne encore le c&oelig;ur de la
+reine, il lui laisse ses fugitives espérances,
+et l'ame dévorée d'inquiétudes, il
+sourit aux douces pensées de retour que
+sa tendre mère exprime quelquefois. Il
+gémit seul ou dans les bras de Viomade;
+mais près d'Aboflède, il reprend son courage
+et son front serein. La reine se confiant
+à la tendresse d'un père, se rassure
+de la tranquillité de son époux;
+elle ne croit pas qu'une douleur violente
+puisse se contraindre, elle sent trop bien
+qu'un tel effort seroit au-dessus d'elle;
+la nature, l'amour et son c&oelig;ur dans ce
+moment s'accordent avec le roi pour la
+mieux tromper. Cependant Ulric tarde bien
+selon elle à revenir; ce délai commence à
+l'inquiéter; Aboflède voit chaque jour renaître
+et finir, et Ulric ne paroît point;
+la reine ne peut soupçonner son zèle, le
+danger s'offre à sa pensée sous mille formes
+effrayantes. Attila, fier d'un si illustre prisonnier,
+aura sans doute refusé les échanges
+et le prix qu'Ulric devoit lui offrir;
+<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span>
+une idée plus terrible encore glace tout-à-coup
+ses esprits, Clodebaud, ce frère
+irrité, exerçant sur le fils la vengeance
+qu'il méditoit contre le père. Elle voit
+Childéric réduit par la haine de Clodebaud
+au plus cruel, au plus honteux esclavage.
+Peut-être, ô ciel! a-t-il porté plus loin sa
+fureur.... Un jour même son imagination
+frappée lui fait apercevoir son fils pâle, baigné
+dans son sang; elle croit entendre ses
+longs gémissemens et recevoir son dernier
+soupir... Tremblante, éperdue, elle jette
+des cris douloureux, ses larmes sont taries,
+son sang ne circule plus, un froid mortel
+la saisit, elle tombe évanouie, et l'on doute
+long-tems de sa vie.</p>
+
+<p>Cependant, l'intrépide Attila supportoit
+avec une égale peine, et sa honte et la
+longue paix où l'a réduit sa dernière défaite.
+Étonné de son inaction, indigné de ses revers,
+et retenu depuis deux ans dans ses
+forêts, il n'a pu revoir la <i>saison guerrière</i>,
+sans resaisir son arme terrible; les premiers
+feux de l'astre du jour ont ranimé
+toute son ardeur; il assemble son armée,
+et quittant encore ses déserts, il va pour
+la troisième fois traverser ce fleuve majestueux,
+<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span>
+barrière antique et naturelle de la
+France. Mais ses revers multipliés ont découragé
+ses soldats; il ne lit plus sur leurs
+fronts mornes et sourcilleux l'audacieuse
+espérance; il ne voit plus en eux cette
+impatience du combat, présage certain de
+la victoire ou d'une glorieuse résistance;
+sa voix formidable se fait entendre sans
+ranimer l'ardeur éteinte; il commande, on
+obéit, mais en silence, et sans cette joie
+martiale qu'il a si souvent admirée. Il revoit
+avec rage ces plaines fameuses par ses
+malheurs; son courroux valeureux s'en
+augmente, tandis que ces sanglans souvenirs
+affligent et effrayent ses troupes naguères
+si valeureuses. Les Francs, au contraire,
+volent avec transport au-devant
+d'un ennemi dévastateur et qu'ils sont sûrs
+de repousser; ils chantent d'avance une
+victoire certaine.</p>
+
+<p>Au nom d'Attila, Aboflède a joint dans
+son ame celui de ravisseur, d'assassin de
+son fils; elle sait qu'il marche contre son
+peuple, elle sait encore que ces barbares
+traînent à leur suite tous les prisonniers
+de guerre; elle conçoit un projet hardi:
+le c&oelig;ur seul d'une mère est capable de le
+former, de l'entreprendre, de l'exécuter!
+<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span>
+Elle annonce au roi surpris qu'elle va le
+suivre au combat, et en disant ces mots,
+ses yeux cessent de verser des larmes, et
+l'espérance jette une légère teinte de joie
+sur sa figure douloureuse. Mérovée s'oppose
+en vain à un désir dont il ne connoît
+pas encore le vrai motif; la raison ni la
+prudence ne peuvent rien contre tant
+d'amour. Hélas! Aboflède est mère, et elle
+a perdu son fils! que peut-elle craindre
+encore? Deux seules pensées lui restent, le
+retrouver ou mourir. La reine, montée sur
+un char, se mêle aux combattans et s'expose
+sans en être émue; son ame n'est troublée
+ni par le bruit des armes, ni par les horribles
+cris que jettent les Huns pendant les
+batailles, ni par le spectacle sanglant dont
+elle est environnée. Elle ne voit point voler
+le trait homicide, elle n'entend point les
+gémissemens des blessés; elle seule, au
+milieu de ce règne de la mort, conserve
+l'oubli d'elle-même, et porte au loin sa
+pensée et ses regards, sans chercher à défendre
+ou à conserver une vie dont elle
+cesse de s'occuper. Il paroît enfin à ses yeux
+ce groupe d'infortunés chargés de fers;
+ils sont peu éloignés des Huns, des gardes
+<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span>
+nombreuses les environnent. A peine cet
+objet de douleur et d'espoir a-t-il frappé
+la reine, que son regard et son c&oelig;ur
+ne s'en écartent plus. Sans doute c'est là,
+c'est parmi les malheureux captifs qu'elle
+trouvera son fils; elle s'assure du chemin
+qui conduit à cette partie séparée du camp;
+on peut s'en approcher par un bois voisin.
+Aboflède a tout vu et n'oubliera rien. La
+nuit abaissant sur la terre ses voiles épais,
+force enfin les combattans à se séparer.
+Aboflède invoque depuis long-tems les ténèbres
+dont la favorable obscurité servira
+sa téméraire entreprise. A peine la tranquille
+déesse a-t-elle enchaîné dans un doux
+sommeil les fiers enfans de Mars, que revêtue
+d'habits guerriers, cachant ses membres
+délicats et la beauté de son sexe sous le
+casque et l'armure, Aboflède, jusque-là
+craintive, échappant à ses gardes, et guidée
+par son amour, s'avance vers le camp ennemi;
+son c&oelig;ur palpite d'une joie vive,
+elle ne sent ni le poids du casque qui la
+blesse, ni celui de ses armes si étrangères
+à ses belles mains; aucun danger n'effraie
+sa pensée, un seul sentiment la soutient
+et l'entraîne, tout disparoît devant lui.
+La reine, malgré l'obscurité que l'ombrage
+<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span>
+du bois rend plus profonde encore, ne s'est
+point égarée, elle est parvenue au but désiré
+de son voyage; elle aperçoit les prisonniers
+attachés les uns aux autres, la plupart sont
+couchés, et la nuit est trop obscure pour
+qu'elle puisse les reconnoître. Aboflède s'approche;
+les gardes, surpris de tant d'audace,
+vont la saisir. Loin d'en être alarmée,
+leur cruauté semble obéir à ses v&oelig;ux, elle
+tend ses beaux bras aux chaînes qu'elle va
+partager avec son fils. Pressée de les obtenir,
+elle se livre sans résistance, et se mêle
+avec transport parmi les infortunés qui sont
+pour la plupart ses sujets. Éclairée par
+les feux du camp, la reine a reconnu Mainfroy,
+ce fidèle général pris devant Cologne
+qu'il défendoit; elle s'approche de lui, et
+d'une voix basse, elle lui dit: Mainfroy, reconnois
+une mère à ma démarche audacieuse,
+je suis Aboflède, et je cherche mon
+fils prisonnier d'Attila; rends-moi mon fils!
+je veux mon fils! Mainfroy admire la mère,
+et tombe respectueusement aux genoux de
+la reine; mais ce ne sont point des hommages,
+du respect qu'elle attend de lui,
+c'est un fils qu'il faut lui rendre; le général
+l'assure vainement qu'il n'en sait aucune
+nouvelle, et qu'il n'a pas été fait prisonnier;
+<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span>
+il le jure à la reine désolée, et
+lui ravit ainsi sa dernière espérance; mais
+elle doute encore et interroge plusieurs
+Francs; leur réponse est la même, et elle
+perd l'espoir qui soutenoit sa vie. Aboflède
+alors s'arrête immobile en s'appuyant sur
+Mainfroy, ses larmes ne coulent point,
+un froid mortel la saisit, une sueur glacée
+découle de son front, un silence effrayant
+répond assez aux discours terribles qu'elle
+vient d'entendre. Mainfroy, n'ose lui offrir
+du secours, il craint d'exposer son sexe
+et son rang; retenu par ses chaînes, il ne
+sait ce qu'il doit faire. Aboflède penche
+sa belle tête, son casque se détache, elle
+tombe dans les bras de ses sujets enchaînés
+à ses genoux. Que feront-ils? à qui confier
+ces jours sacrés, ce dépôt si cher à la France?
+le barbare Attila respectera-t-il l'épouse auguste
+de son ennemi? Tandis qu'ils délibèrent,
+incertains, ils sont tout-à-coup enveloppés,
+leurs gardes saisis jettent d'horribles
+cris auxquels tous les Huns répondent
+promptement; mais plus promptement encore,
+une troupe nombreuse et hardie pénètre
+jusqu'à eux, brise leurs chaînes en
+s'écriant: A nous, Francs! Aboflède est enlevée
+des bras de Mainfroy et placée sur un
+<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span>
+char; la troupe se rallie, mêlée aux prisonniers,
+et tous reprennent le chemin du
+camp de Mérovée avec tant de précipitation,
+que les Huns, trompés d'ailleurs
+par les ténèbres, n'ont pu porter aucun
+secours à leurs gardes, ni défendre leurs
+prisonniers. Attila, furieux d'une attaque
+qu'il regarde comme une trahison, attend
+impatiemment que le jour éclaire sa vengeance;
+et Mérovée, que l'amour a entraîné
+et qui prévoit sa rage impétueuse, se prépare
+au combat avec autant de courage et
+plus de prudence. Après la fuite d'Aboflède,
+le roi n'avoit pas tardé à s'apercevoir de son
+absence: trop sûr du chemin qu'elle avoit
+pris, tremblant sur les dangers qui alloient
+l'entourer, il l'avoit suivie avec l'élite de son
+armée; et certain que l'espoir de retrouver
+Childéric l'auroit décidée à pénétrer jusqu'aux
+prisonniers, parmi lesquels elle le
+croyoit toujours, Mérovée s'étoit décidé à
+les délivrer tous, afin de sauver la reine
+de la captivité, de la mort, et de tous les
+excès terribles qui la menaçoient. Revenue
+dans son camp et privée de tout avenir,
+muette et la vue égarée, à peine elle a reconnu
+son époux. Après un long silence,
+elle a fixé sur lui ses yeux éteints, et d'une
+<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span>
+voix mourante, elle a prononcé ces mots:
+Il n'est donc plus! Retombant dans sa
+morne tristesse, elle a cessé d'écouter, de
+répondre. Déjà l'étoile du matin, avant-coureur
+de l'aurore, avertit les guerriers
+de se tenir prêts: ils sont déjà sous les armes,
+brillans de jeunesse, de santé, de
+valeur, ceux-là qui ne verront pas se coucher
+le soleil qui commence à les éclairer.
+O mort! ô toi à qui on ne peut échapper!
+toi qui dévores toutes les générations, avois-tu
+donc besoin pour assurer ton terrible
+empire, du secours de la guerre!</p>
+
+<p>Attila, fier de venger une injure, et
+d'avoir, pour la première fois, un juste
+motif de prendre les armes, fut cependant
+encore surpris par l'active sagesse de son
+ennemi. La victoire ne fut pas longue à se
+décider, et Mérovée offrit la paix qui fut
+acceptée; il renvoya à Attila tous les prisonniers,
+en mémoire de la délivrance d'Aboflède,
+y joignit de riches présens; mais sa
+clémence n'adoucit point la haine de son
+ennemi, et ne calma point sa honte; il en
+conserva même une si vive douleur, qu'à
+peine de retour dans ses bois, on le trouva
+mort dans son lit à côté de son épouse.
+Ainsi finit ce guerrier qui coûta tant de
+<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span>
+sang à sa patrie et à ses ennemis. Mérovée,
+couvert d'une gloire nouvelle, rentra dans
+Tournay aux acclamations du peuple, et
+ramenant la malheureuse Aboflède, qui,
+de retour dans son palais, reprit sa vie solitaire
+et silencieuse. Plongée dans une tristesse
+destructive, ses traits en reçoivent la
+douloureuse empreinte, et cette tête si
+belle se penche déjà flétrie comme le lis
+superbe détaché de la tige qui le nourrit.
+L'aspect du malheur, si puissant sur l'ame
+tendre de la reine, ne l'émeut plus; la
+bienfaisance a perdu pour elle tous ses
+charmes. Aboflède n'est plus belle, n'est
+plus reine, n'est plus épouse, n'est plus
+amante; elle n'est plus, hélas! qu'une mère
+en deuil, descendant au tombeau par la
+route lente et pénible de la douleur. En vain
+tout s'empresse encore autour d'elle; préoccupée
+et isolée au milieu de tous, elle
+ne s'aperçoit d'aucun soin; le désespoir
+de son époux, jadis si aimé, ne pénètre
+plus jusqu'à son c&oelig;ur fermé à jamais.
+L'amour de son peuple, l'amitié, tout a
+perdu son empire sur cette ame tendre.
+Puissance de la douleur, que vous avez
+de force sur le c&oelig;ur d'une mère! Chaque
+jour semble l'entraîner vers la tombe, son
+<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span>
+unique désir. C'est là, c'est près du trône
+de Teutatès qu'elle espère retrouver son fils,
+pour ne plus le quitter jamais. C'est dans
+ces célestes demeures, où la mort est sans
+puissance, dans ces champs toujours verds,
+au pied de l'éternel, et dans un bonheur
+ineffable et constant, qu'Aboflède, dégagée
+des liens terrestres, demande aux dieux
+de la recevoir promptement. Et tandis que
+le roi et son peuple surchargent les autels
+de victimes et demandent aux dieux de prolonger
+ses jours, elle seule, formant des
+v&oelig;ux contraires, élève au ciel ses mains
+pures et le conjure de terminer sa vie.
+Ils vont être exaucés ces cruels v&oelig;ux du
+désespoir; Aboflède sent les approches de
+la mort, comme on entrevoit le moment
+de sa délivrance; son ame s'exhale comme
+la fumée de l'encens s'élève vers les
+cieux. Le roi, qui devoit prévoir depuis
+long-tems ce nouveau malheur, n'en est
+pas moins frappé comme d'un coup inattendu;
+le deuil est général; Viomade a
+l'emploi triste et flatteur de recevoir les
+plaintes, de partager la douleur de son
+maître; s'il ne le console pas, du moins
+il pleure avec lui.</p>
+
+<p>Les obsèques de la reine furent ordonnées.
+<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span>
+Ce dernier hommage du regret, qui
+tient du sentiment et de la religion, s'il
+ne soulage point le c&oelig;ur, adoucit son désespoir.
+Ce fut aux bords de l'Escaut que
+les restes glacés de la reine furent conduits.
+On creusa d'abord une fosse ronde, où l'on
+plaça, selon l'usage, tout ce qui pouvoit
+être utile à la vie. Etrange superstition de
+ces tems, qui alloit même jusqu'à immoler
+des esclaves, afin que les morts fussent
+servis par eux dans un autre monde! Mais
+Aboflède, prête à mourir, avoit exigé que
+l'on ne suivit point cette barbare coutume,
+et Mérovée voulut qu'elle fût obéie. La fosse
+creusée, on amena une charrue dont le
+soc étoit d'airain; elle étoit attelée de deux
+b&oelig;ufs blancs; on traça d'un sillon le tour
+de la tombe, et à mesure que la charrue
+ouvroit la terre, on remplissoit de fleurs
+le sillon qu'elle avoit formé; on eut soin
+de la relever à l'entrée de la tombe, sans en
+continuer la trace. Après cette cérémonie,
+on plaça le corps dans la fosse, et revêtu de ses
+plus riches ornemens; chaque assistant eut
+soin de jeter sur ces restes sacrés une poignée
+de la terre natale de la reine; on la
+recouvrit de fleurs, de gazons, puis de terre,
+<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span>
+et enfin d'une grande table de plomb sur
+laquelle on grava ces mots:</p>
+
+<p class="center font90"><b>PLEUREZ LA REINE ABOFLEDE,<br />
+AMOUR ET EXEMPLE<br />
+DU MONDE.</b></p>
+
+<p>Les Druides assistèrent à cette lugubre
+fête couverts de longues tuniques de lin;
+ils versèrent sur la tombe l'eau lustrale
+du guy de chêne, invoquant les dieux pour
+qu'ils accordassent sans délai l'entrée céleste
+à la victime de l'amour et du malheur.
+Mérovée n'assista point à ces funérailles,
+le deuil étoit trop avant dans son c&oelig;ur;
+il n'eût pu soutenir ce terrible spectacle.
+Privé d'une épouse et d'un fils, le voilà
+seul sur le trône déjà isolé; il va marcher
+sans compagne dans les routes épineuses
+de la vie, et quand l'ange de la mort développera
+sur lui ses ailes glacées, il ne
+laissera pas, aux mains d'un fils adoré, le
+sceptre des rois qu'il a illustré, et son glorieux
+héritage; il ne revivra pas dans une
+nombreuse postérité. Ah! s'il gémit de la
+mort d'Aboflède, c'est sur lui seul qu'il répand
+des larmes; il sent trop que le seul malheureux
+est celui qui survit à ce qu'il aime.</p>
+
+<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE SECOND.</b></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span></p>
+
+<h2>CHILDÉRIC.</h2>
+
+<h3>LIVRE TROISIÈME.</h3>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p>
+
+<p class="center font90"><b>DU TROISIÈME LIVRE.</b></p>
+
+<p class="ni2">Mérovée s'abandonne à sa douleur. Ses blessures se
+r'ouvrent. On craint pour sa vie. Egidius, qui aspire
+au trône, en conçoit une espérance nouvelle; il craint
+Viomade, et cherche à l'écarter. Draguta sert ses
+projets, et trompe ce brave par un faux rapport, qui
+décide Viomade à suivre le traître jusque dans le
+camp des Huns. Le roi, à la nouvelle qu'il reçoit du
+départ prochain de son ami, et de l'espoir qui le
+détermine, éprouve autant de joie que d'inquiétude.
+Viomade lui conseille de se montrer à l'armée. Mérovée
+se rend à cet avis. Il harangue les troupes, et
+ordonne un sacrifice. Description du sacrifice. L'oracle
+est favorable, il promet le retour de Childéric. Un
+festin termine cette journée.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span></p>
+
+<h3>LIVRE TROISIÈME.</h3>
+
+<p class="p2">Le tems ne consoloit point Mérovée. De
+tous les biens dont l'amour l'a fait jouir, le
+souvenir seul lui reste, il le conserve comme
+le dernier trésor de son c&oelig;ur; le regret, qui
+le suit par-tout, charme douloureusement sa
+solitude, et quand il a perdu tout ce qu'il
+aime, les tendres images d'Aboflède, de
+Childéric, ne s'effacent point de sa pensée;
+il chérit sa mélancolie, et refuseroit de se
+consoler: il n'a plus que sa douleur, il
+craindroit de la perdre et même de l'affoiblir;
+mais il cherche et soulage les malheureux,
+il a besoin du bonheur des autres
+quand il n'en existe plus pour lui; l'accent
+de la joie, celui de la reconnoissance, jettent
+encore un son doux au fond de son ame.
+Blessé dans plusieurs batailles, le roi ne s'étoit
+que foiblement occupé de ses souffrances
+légères; mais les chagrins, les fatigues,
+les années, avoient enflammé son sang; une
+cicatrice mal fermée s'étoit r'ouverte, et le
+peu de soin apporté à un mal d'abord sans
+<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span>
+danger, avoit envenimé la blessure au point
+que sa vie étoit menacée; les remèdes pourront
+la prolonger, mais ils laissent craindre
+une mort prochaine ou des souffrances habituelles;
+le monarque s'affoiblit de jour en
+jour; Viomade en est troublé, tandis que
+l'ambitieux Egidius jouit en secret et s'abandonne
+à une grande espérance. Egidius, général
+de la milice romaine, et gouverneur
+pour les Romains dans la Gaule, commandoit
+à Soissons, et avoit la faveur de l'armée;
+brave et adroit, il s'étoit fait une reputation
+guerrière, et passoit également pour
+réunir toutes les vertus: il savoit se montrer
+aux hommes sous l'aspect le plus favorable
+à ses projets, et cachoit avec art son
+vrai caractère et ses desseins. Depuis la perte
+du jeune prince, il s'étoit toujours flatté de
+succéder à Mérovée; c'étoit dans cette pensée
+qu'il avoit répandu le bruit de la mort
+de Childéric, passant dans une barque ennemie;
+un roi sans héritier, et mourant lui-même,
+n'étoit plus qu'un foible obstacle à
+son ambition; il se plaît à répandre dans
+l'armée de secrètes inquiétudes sur la santé
+chancelante du souverain, sur l'inaction
+dans laquelle il va tenir ses troupes si accoutumées
+<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span>
+à combattre et à vaincre, sur la nécessité
+d'élire un chef pour le remplacer
+pendant les combats; mais son parti n'est
+pas assez fort: il craint l'horreur qu'inspire
+le nom romain, l'amour du peuple pour
+son roi, les Druides dont il ne suit pas la
+religion, et dont il redoute l'empire; mais
+ce qu'il craint bien plus encore que la haine
+ou l'amour léger d'un peuple inconstant,
+extrême, facile à émouvoir, à contenir, à
+exciter, qui n'ayant pas de volonté qui lui
+soit propre, cède à tout ce qui le maîtrise,
+et semblable à cette même onde qui s'irrite,
+se soulève, déborde au gré du vent qui
+l'agite, se calme et s'écoule lentement, sans
+que sa fureur ni sa tranquillité viennent
+d'elle-même; ce qu'il craint enfin plus que
+les Druides, le roi et toute l'armée, c'est
+Viomade, ce brave toujours occupé de son
+maître, déjouant les projets, et le surveillant
+avec autant de zèle que d'activité et d'intelligence,
+aimé du monarque comme de la
+France entière. Egidius n'a pas de plus forte
+barrière entre lui et le trône; la renverser
+paroît impossible, la force du moins seroit
+impuissante; Egidius aura recours à la ruse,
+arme du lâche, et l'ingrat Draguta va servir
+<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span>
+ses odieux projets. Draguta, né parmi les
+Huns, avoit poursuivi Viomade avec audace
+et témérité devant Cologne; blessé dangereusement,
+il étoit tombé parmi les morts,
+on l'avoit trouvé pendant la cérémonie funèbre
+qui suit les sanglans exploits, il respiroit
+encore, il fut transporté parmi les
+blessés par ordre de Viomade, il fut traité
+avec soin et générosité. Sa blessure étoit si
+dangereuse, qu'il fut plus d'une année sans
+se rétablir entièrement; par reconnoissance
+il témoigna le désir de rester encore près de
+son bienfaiteur. Egidius l'ayant souvent
+aperçu, crut démêler dans ses regards l'ame
+d'un traître, et l'ayant fait sonder adroitement,
+il vit qu'il ne s'étoit point abusé, et
+que Draguta joignoit aux connoissances qu'il
+avoit su acquérir depuis son arrivée en
+France, et pendant un séjour de plusieurs
+années, la férocité de sa patrie, et la haine
+du nom des Francs, que des secours et tant
+de bienfaits n'avoient pu éteindre.</p>
+
+<p>Instruit des volontés d'Egidius, flatté
+des récompenses énormes qui lui sont promises,
+heureux surtout de satisfaire sa
+fureur et d'assouvir sa vengeance, Draguta
+se présente à son bienfaiteur; il s'efforce de
+<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span>
+donner à ses traits plus de douceur, à son
+sourire moins de perfidie; mais il n'a rien
+à redouter du c&oelig;ur franc et sans défiance
+du plus vertueux des braves, qui, incapable
+de feindre, l'est aussi de soupçonner.
+Je vous dois, lui dit le fourbe, le bonheur
+et la vie, m'acquitter est un devoir et un
+besoin; je viens satisfaire mon c&oelig;ur, en rendant
+au vôtre et la joie et l'espoir. Viomade
+l'écoute, et lui tendant la main avec cette
+franchise d'une grande ame: Parle, ami, lui
+répond-il, mais crois qu'en te conservant
+le jour, j'ai déjà reçu ma récompense.</p>
+
+<p>Draguta, loin d'être attendri par ces paroles
+et l'air plein de douceur dont elles furent
+accompagnées, s'applaudit au contraire
+d'avoir à tromper un si facile ennemi, et
+reprenant son discours, il dit: Vous pleurez
+Childéric depuis cinq années; mon
+amour pour Attila, mes sermens de fidélité,
+mon devoir, m'ont défendu de vous instruire
+de sa destinée; mais mon roi n'est
+plus, et ce que je vous dois m'ordonne aujourd'hui
+de vous révéler ce que j'ai dû
+vous taire: Childéric est prisonnier. Clodebaud
+l'ayant aperçu pendant la terrible
+bataille qui coûta tant de sang à ma malheureuse
+<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span>
+patrie, nous ordonna de nous emparer
+du jeune prince, et je fus du nombre
+de ceux qui l'enlevèrent; je le remis à Clodebaud,
+qui fier et heureux d'une si belle
+proie, jura d'épargner ses jours, mais de
+le vouer à un éternel esclavage.</p>
+
+<p>Après avoir ainsi obéi à mon général, je
+revins au combat, où je vous attaquai avec
+une rage dont je fus puni; vos soins généreux
+ouvrirent mon ame au repentir, et
+souvent en voyant les douleurs que vous
+causoit l'absence du prince, je fus sur le
+point de vous tout avouer; retenu par mon
+attachement pour Attila, je résistai au mouvement
+qui m'entraînoit; j'ignorois d'ailleurs
+si Clodebaud avoit réellement laissé la
+vie au prince; mais depuis qu'Attila n'est
+plus, j'ai su par ceux qui sont venus apporter
+la nouvelle de sa mort, que Childéric
+étoit vivant, et réduit à la plus honteuse
+servitude; que Clodebaud, qui conserve le
+commandement d'une partie des troupes,
+insulte sans cesse à son malheur, et qu'il
+n'est pas impossible de le délivrer, si vous
+voulez suivre mes avis et accompagner mes
+pas. Je le veux! s'écria Viomade en se levant
+et avec une noble vivacité; ô Draguta! je le
+<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span>
+veux, sois mon guide, mon interprète, mon
+bienfaiteur; ma reconnoissance sera sans
+bornes comme tes bienfaits, compte sur
+celle d'un grand roi, d'un père à qui tu rendras
+le bonheur. Eh bien! reprit Draguta,
+partons promptement et sans suite, car nous
+serions arrêtés, et le nombre ne nous sauveroit
+pas; je vous promets le secours de
+mes frères, tous jeunes, vaillans et hardis;
+je vous conduirai par de secrètes routes,
+qui nous éviteront des rencontres fâcheuses.
+Au reste, je répondrai de vous, et vous n'aurez
+rien à craindre. Je ne crains rien non
+plus, lui dit Viomade, ma vie est à mon roi;
+vivre et mourir pour lui, voilà ma noble destinée;
+mais retire-toi, Draguta, je vais porter
+à mon auguste maître l'espérance que tu
+as répandue dans mon c&oelig;ur; reçois cette
+bourse d'or, non comme une récompense;
+ah! Draguta, qui jamais pourra te récompenser!
+Le brave à ces mots embrasse avec
+attendrissement le perfide qui, sans repentir
+et sans trouble, approche de ce c&oelig;ur d'où
+s'émanent tant de vertus.</p>
+
+<p>Viomade, l'ame ouverte à la plus vive
+joie, s'empresse de verser dans le sein paternel
+l'espoir dont lui-même est enivré, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span>
+vole rejoindre son maître; sa physionomie
+exprime tant de bonheur, que Mérovée en
+est frappé, et sourit à la félicité d'un ami.
+Quelle fut son émotion au récit animé et
+consolateur de Viomade! Childéric esclave
+et malheureux! quelle pensée pour un père
+et pour un roi! Mais Childéric vivant! et
+rendu à son amour! Hélas! pourquoi ce
+bonheur ne peut-il plus être partagé par
+Aboflède? A cette triste pensée, le front de
+Mérovée s'obscurcit, et la douce joie dont
+il rayonnoit s'est éteinte. Ah! sans le douloureux
+mélange de regrets et d'espoir, le
+bonheur inespéré du roi seroit trop vif, il
+auroit peine à le supporter. Viomade ne
+trouble point les méditations de son maître,
+il lit dans son ame, il voit se succéder les
+sentimens tristes et doux, et attend que le
+calme y renaisse pour lui parler avec cette
+franchise qui le distingue. Mérovée, reprenant
+bientôt un noble empire sur lui-même,
+lève sur son ami des regards paisibles, et
+Viomade lui parle ainsi:</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de dire au plus aimé
+des rois que je suis prêt à partir; mais je
+dois l'instruire qu'Egidius agite l'armée turbulente,
+et que la paix dont nous jouissons,
+<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>
+après tant de combats et de victoires, est
+déjà le sujet d'audacieux murmures. Cet
+ambitieux romain, que nous avons tant de
+fois vaincu et repoussé, s'est fait de ses défaites
+même un titre à la gloire; son adresse
+égare les troupes, et vous dépeint, accablé
+par les chagrins et les souffrances, incapable
+de combattre, anéanti sous le poids des
+maux; il annonce que les Saxons sont prêts
+à vous attaquer; un mot de vous peut détruire
+ses orgueilleuses espérances; le danger
+s'accroît: ô mon roi! épargnez aux
+Francs l'ingratitude et le repentir; daignez
+assembler votre armée, et vous montrer à
+elle plein d'espérance. Annoncez le retour
+du descendant de Pharamond; le peuple
+aime l'aspect du roi, et vos malheurs ont
+trop long-tems privé les Francs de votre
+auguste présence.</p>
+
+<p>Mérovée, à ce discours, reconnoît la prudence
+et l'amitié de Viomade; il donne à l'instant
+ses ordres pour que l'armée soit assemblée
+le lendemain au champ de Mars, et pour
+qu'un grand sacrifice soit préparé: il veut, et
+remercier les dieux du bonheur qu'il éprouve,
+et attirer leur toute puissante protection
+sur le voyage que médite son généreux ami,
+<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span>
+et sur ce fils qui semble déjà lui être rendu.
+L'armée apprend avec joie qu'elle reverra le
+héros sous lequel elle a si souvent triomphé,
+et le grand Diticas prépare la fête solennelle
+qui doit suivre la cérémonie guerrière.</p>
+
+<p>Déjà l'armée est assemblée, et attend impatiemment
+le roi: il paroît, son front auguste
+ne porte point l'empreinte de l'abattement
+et de la tristesse, il se montre fier et
+animé comme aux jours du combat. L'armée
+pousse des cris de joie, et frappe à
+grands coups les boucliers retentissans;
+Mérovée, ému par ces témoignages d'affection,
+promène ses regards bienveillans sur
+cette troupe valeureuse, et que l'amour
+anime.</p>
+
+<p>Soldats! leur dit-il, braves amis, chers
+compagnons de mes victoires, cessez de gémir
+sur les malheurs qui m'ont accablé, et
+partagez en ce grand jour la joie dont mon
+c&oelig;ur est rempli. Ce fils que je regrette depuis
+plus de cinq années, ce Childéric, mon
+espérance et la vôtre, qui, encore enfant,
+osa se mêler parmi vous, que j'ai cru mort,
+et dont l'absence a coûté la vie à votre reine,
+ô mes amis! il existe, il vit pour combattre
+au milieu de vous, pour vous aimer et vous
+<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span>
+défendre. Mon fidèle Viomade va partir pour
+la contrée lointaine où les hasards de la guerre
+l'ont conduit; dans peu ils seront de retour,
+dans peu nous reverrons ce descendant du
+grand Pharamond; et si Odoacre, envieux
+de notre puissance, ose attaquer nos armées
+victorieuses, nous irons l'en faire repentir;
+mon fils apprendra de moi comment on
+guide les Francs valeureux et dévoués; comment
+on défend sa patrie!.... De nouveaux
+cris de joie interrompent le monarque, son
+nom, réuni à celui de Childéric, retentit dans
+les airs. Qu'il est doux de régner sur ces
+c&oelig;urs enthousiastes et pleins d'amour! Pourquoi,
+également barbares, passent-ils si facilement
+de cette ardente fidélité à la révolte
+cruelle?</p>
+
+<p>Le roi, après avoir donné à l'armée le tems
+d'exhaler ses transports, lui annonce le sacrifice
+préparé sous les chênes sacrés, et le long
+et joyeux festin qui terminera cette journée.
+Il retourne à son palais, suivi d'un peuple
+immense, et aux acclamations répétées.
+A l'heure fixée pour le sacrifice, le roi revêtu
+d'habits royaux, la couronne sur la tête et
+tenant son sceptre, entouré de ses braves,
+suivi de l'armée, se rendit au lieu choisi
+<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span>
+pour cette solennité. C'étoit dans un bois
+sombre, épais et mystérieux, que la cérémonie
+sanglante et religieuse étoit préparée. Le
+célèbre Diticas, grand prêtre des Druides,
+parut d'abord; ses cheveux blancs étoient
+couronnés de feuilles de chêne, arbre des
+dieux; sa tunique blanche étoit serrée d'une
+ceinture d'or, le plus pur des métaux. De
+jeunes et belles vierges, les cheveux épars et
+le front couvert d'un voile léger, suivent le
+grand prêtre, et s'occupent des apprêts du sacrifice.
+Trois d'entre elles, les yeux baissés,
+belles de jeunesse et de pudeur, portent un
+autel; sa forme est celle d'un trépied, soutenu
+sur trois consoles, dont le bas a la figure
+d'un pied de lion, le milieu celle d'un poisson
+qui étend ses nageoires, et le haut une
+tête de serpent qui se recourbe. Le dessus
+de l'autel est un bassin rond, propre à recevoir
+le sang des victimes; derrière les vierges
+qui soutiennent l'autel, marchent celles
+qui doivent présenter au grand prêtre la
+cuiller d'argent à manche pointu, dont il se
+servira pour prendre l'encens et les autres
+parfums, l'acarra, ou coffret rond, orné de
+deux anneaux d'or, enclavés l'un dans l'autre
+pour le lever et l'ouvrir, et qui renferme
+<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>
+l'encens et le succin jaune; la péréficule à
+anse qui contient le vin et autres liqueurs
+que l'on versoit sur les victimes; enfin la
+patère et l'amula, vases d'airain qui servoient
+à renfermer l'eau lustrale, et à cuire
+les victimes après le sacrifice. Les chastes
+prêtresses, ayant placé au pied d'un chêne
+choisi pour l'auguste fête, les divers instrumens
+destinés à la cérémonie, se retirent
+dans leur temple, et laissent aux seuls
+Druides consommer le sacrifice. Ils approchent
+alors de l'autel; dans la main d'un
+des plus renommés, brille le superbe sespiéta
+ou coutelas, qui sert à égorger les victimes.
+A la suite d'une invocation, après
+avoir brûlé l'encens, Diticas invite le roi à
+s'approcher. Le monarque s'abaissant devant
+les dieux, auxquels cède toute puissance
+mortelle, se dépouillant des augustes marques
+de la royauté, place au pied de l'autel
+sa couronne, son manteau, son sceptre et
+sa redoutable épée: recevant alors des mains
+de ses braves deux jeunes taureaux blancs
+qui n'ont pas encore subi le joug, il les présente
+respectueusement au grand prêtre,
+qui les immole en les frappant à la jugulaire.
+Les Druides entourent l'autel, reçoivent
+<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span>
+le sang dans un bassin, interrogent
+leurs entrailles, invoquent et consultent
+les dieux; un silence profond règne dans
+le reste de l'assemblée; on craindroit d'interrompre
+ou de profaner d'aussi augustes
+mystères. Les Druides se séparent en deux
+files éloignées l'une de l'autre: Diticas
+paroît au milieu; à son regard élevé et
+prophétique, à ses traits animés, au désordre
+de ses pas, on pressent que l'esprit divin
+l'agite, et qu'organe des dieux, il va annoncer
+aux hommes les oracles qui fixeront
+leur destinée. Le c&oelig;ur palpitant et
+rempli d'une religieuse terreur, l'armée se
+courbe vers la terre; le roi, le front baissé,
+imite sa respectueuse attitude. Diticas parle
+enfin. Les dieux sont satisfaits; ils promettent
+à Viomade le succès de son entreprise,
+au roi un fils, aux Francs un roi; et après
+avoir répandu sur tous l'eau lustrale, il rend
+à Mérovée sa couronne et ses armes, en lui
+disant: Souvenez-vous que vous les tenez
+des dieux. Le roi les reçoit avec respect, et
+plein de confiance dans les paroles favorables
+de l'oracle, il rend grace au ciel de tant
+de bienfaits, et sort du bois sacré, mais en
+se reculant et sans perdre de vue l'autel, les
+<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span>
+Druides et les victimes; ce ne fut que dans
+la plaine et loin de l'enceinte consacrée,
+qu'il marcha la tête ornée de sa couronne,
+et suivi du peuple. Les festins l'attendoient:
+assises autour de cent tables dressées devant
+les portes du palais et des chefs, les troupes
+animées par la gaieté et le vin d'Italie qu'elles
+aimoient passionnément, s'abandonnoient
+à la joie; tous chantoient l'amour et la gloire,
+et une heureuse ivresse termina une journée
+qui sembloit fatale à l'ambitieux Egidius,
+mais qui ne détruisit point ses espérances.</p>
+
+<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE TROISIÈME.</b></p>
+
+<p><a name="Page_62" id="Page_62"></a></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p>
+
+<h2>CHILDÉRIC.</h2>
+
+<h3>LIVRE QUATRIÈME.</h3>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p>
+
+<p class="center font90"><b>DU LIVRE QUATRIÈME.</b></p>
+
+<p class="ni2">Départ de Viomade. Son arrivée dans les forêts de la
+Germanie. Dangers de sa route. Alarmes que lui
+inspire Draguta. Un songe l'inquiète. Viomade
+sauve la vie à Draguta. Il en est abandonné. Orage
+terrible. Viomade reprend sa route. Le chemin. La
+tombe. Chant franc. Le vieillard.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span></p>
+
+<h3>LIVRE QUATRIÈME.</h3>
+
+<p class="p2">Mérovée et son ami ont assisté à ces
+festins, mais sans en partager le délire;
+impatiens de se retrouver seuls, et de donner
+à la confiance le peu d'heures qui leur
+reste avant le départ de Viomade, fixé à
+la prochaine aurore, ils n'ont plus qu'une
+nuit, et l'amitié la disputera au sommeil.
+Le roi voudroit qu'au moins Ulric, Amblar,
+Arthaut accompagnassent Viomade; il s'y
+refuse. S'il étoit possible, disoit-il, que je
+fusse attaqué, ce seroit par un si grand nombre,
+que vous exposeriez sans aucun avantage
+les nobles défenseurs de votre couronne.
+Seul avec Draguta je n'inspirerai aucune
+défiance, et si je devois périr, conservez
+au moins vos plus fidèles sujets. Cette
+pensée jettoit un trouble extrême dans l'ame
+du roi. Toi périr! disoit-il; ô toi! mon ami,
+toi qui seul peut m'aider à supporter les
+orages de la vie; toi qui en partageant mes
+maux, en diminue toujours le poids! Je ne
+périrai point, reprit Viomade, les dieux
+<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span>
+l'ont promis: en douter est une impiété.
+Je reviendrai bientôt remettre Childéric
+dans vos bras. Mérovée, malgré la juste
+impatience d'un père, voudroit que Viomade
+attendit au moins le printems; l'hiver
+déjà est avancé; mais cette saison qui
+retient les Huns dans l'inaction, offre à
+Viomade plus d'espérance de retrouver le
+jeune prince. Il combat la résistance du roi,
+qui redoute la rigueur de la saison; il calme
+les craintes du monarque, excite ses espérances,
+et verse des torrens de bonheur
+dans cette ame si long-tems la proie des
+souffrances. Le roi veut du moins l'accompagner
+jusqu'au bord du fleuve; des barques
+sont préparées; plusieurs braves les
+suivront même jusqu'au château de Clodion,
+situé sur l'autre bord du fleuve: là,
+Viomade devoit se séparer d'eux, et monté
+sur de forts chevaux chargés de provisions,
+il s'arme de flèches, ainsi que Draguta.
+C'est ainsi qu'il devoit revoir, et suivi seulement
+du Hun, cette Germanie, antique
+berceau de ses pères. Au premier rayon
+du jour, les deux amis se sont regardés et
+se sont précipités dans les bras l'un de l'autre.
+Mérovée craindroit de retarder le départ,
+<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span>
+et cependant il sent toute l'amertume
+d'une telle séparation; Viomade se
+reprocheroit le moindre délai, mais il quitte
+avec peine son auguste maître. Tous deux
+émus et opressés se tiennent long-tems embrassés;
+tout est prêt pour le départ; déjà
+le farouche Draguta, revêtu de ses sauvages
+vêtemens, paroît et s'unit aux guerriers
+qui attendent le roi. Ses cheveux noirs,
+frisés, inégaux et épars, couvrent une
+partie de son visage, et ajoutent, dans
+leur désordre, à la férocité de ses traits;
+la jeunesse est sans grace sur le front sourcilleux
+du Hun; son courage est celui d'un
+barbare, et sa joie celle du crime. Sur ses
+épaules nues sont attachés son arc et ses
+flèches, armes légères, et les seules qui
+puissent leur être utiles dans les forêts qu'ils
+ont à traverser, soit qu'ils s'en servent pour
+se défendre contre leurs dangereux habitans,
+soit qu'ils recourent à la chasse pour
+suppléer à leurs provisions épuisées. Le roi
+et Viomade ne se font pas attendre long-tems;
+déjà ils atteignent les antiques ombrages
+de la forêt des Ardennes; ses arbres
+dépouillés de verdure, offrent aux regards
+<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span>
+qu'ils attristent, les sombres ravages de
+l'hiver. Viomade n'en est point ému; le
+roi seul éprouve d'avance toutes les fatigues
+que ce brave est loin de calculer. Quelques
+tentes dressées sous les arbres servent à
+reposer la troupe, et en peu de jours elle
+découvre ce fleuve superbe qui sépare les
+Gaules de la Germanie. C'est-là que Mérovée
+quitte à regret un ami dévoué et
+cher; leurs adieux honorèrent également
+l'amitié et le courage qui les distinguoient.
+Oh! qu'elles sont unies ces grandes ames,
+qu'aucun vice ne sépare! Les barques ont
+reçu Viomade, Amblar, Ulric, Arthaut,
+Draguta; les tranquilles ondes obéissent
+aux rames qui fendent leur sein et soutiennent
+la fragile nacelle qui les sillonne.
+Parvenus au pied de Dispach, les voyageurs
+abordent ces rives paisibles et débarquent.
+Pendant le trajet, Mérovée, entouré
+de ses gardes, a long-tems suivi de l'&oelig;il
+la barque qui entraînoit son ami, et quand
+il ne l'avoit plus distinguee, son c&oelig;ur et
+sa pensée la suivoient encore. Enfin, il avoit
+repris le chemin de son palais, dont la
+solitude troubla son ame; tous les dangers
+d'une aussi hardie entreprise s'offrirent
+<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span>
+devant lui; mais les dieux avoient parlé, et
+Mérovée espéroit. Ses braves, à leur retour,
+lui apprirent que Viomade et son guide,
+pourvus de trois chevaux, dont un portoit
+une tente et des provisions, traversoient
+déjà la Germanie, et que Viomade, plein
+de force et de joie, marchoit avec rapidité
+sous la conduite d'un guide fidèle et intrépide.
+En effet, Viomade avoit déjà traversé
+heureusement une partie de la Germanie,
+quand ils furent tout-à-coup arrêtés par des
+marais que les pluies d'hiver avoient rendus
+impraticables; il fallut abandonner la
+route connue, chercher à travers les forêts.
+Cet obstacle ralentissoit leur marche;
+par-tout ils le retrouvoient, et s'égarant
+dans de nouveaux détours, s'éloignoient
+au lieu d'avancer. Mais la bise, qui descendue
+des montagnes du nord, souffle avec
+fureur dans ces climats voisins du Danube,
+a glacé ces eaux stagnantes. Viomade propose
+à son guide de se hasarder sur cette
+surface solide. Un renard qu'a tué Draguta,
+et qu'ils dépouillent de la peau dont ils
+environnent leurs pieds, rend cette entreprise
+facile; les chevaux seuls les embarrassent;
+ils craignent de s'en séparer, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span>
+n'osent hasarder de les conduire sur la glace
+qui va se briser sous leurs pieds; ils essaient
+d'en conduire un qui glisse bientôt, malgré
+toutes les précautions qu'ils prennent; sa
+chute brise le fragile appui qui supportoit
+à peine ses pas; il disparoît sous la glace et
+s'enfonce sous les eaux. Cette expérience
+effraye les voyageurs; mais Viomade, qui
+s'aperçoit que tant de détours l'égarent,
+se décide à renoncer aux chevaux, qui déjà
+las, et ne trouvant pour se nourrir que des
+joncs secs et mal sains, retardent plus leur
+marche qu'ils ne la favorisent. Appuyés sur
+leur arc, et les pieds enveloppés de fourrures,
+ils traversent les marais dont l'étendue est
+immense. Viomade, chargé comme Draguta
+des provisions qui leur restoient, a peine à
+se soutenir; le froid glace ses veines; son
+c&oelig;ur palpite, et ses membres s'engourdissent,
+tandis que Draguta, né sur les bords
+toujours glacés du Palus, sourit à la foiblesse
+de son compagnon, et s'élance gaiement de
+l'autre côté des marais. Viomade, épuisé de
+fatigue, mourant, et hors d'état de faire
+un seul pas, arrive long-tems après lui: il
+se couche un moment sur la terre; mais
+sentant le froid s'augmenter, craignant de
+<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span>
+s'abandonner au dangereux sommeil qu'il
+provoque, et qui n'est d'ordinaire que l'avant-coureur
+de la mort, il se relève avec
+effort, rassemble du bois, frappe le caillou
+qui jaillit en étincelles, et allume un feu
+brillant qui le réchauffe et redonne à son
+sang sa circulation. Draguta ne veut point
+s'en approcher; il semble défier la douleur
+de l'atteindre, et triompher de la nature.
+Que votre mère étoit peu prévoyante, disoit-il
+au brave; que n'a-t-elle eu le courage
+de la mienne; que ne vous a-t-elle exposé
+aux glaces des fleuves, au soleil devorant,
+comme je l'ai été; que ne vous a-t-elle habitué
+à combattre les monstres des bois, et formé
+à la lutte, à la course, à l'extrême fatigue:
+loin d'être accablé comme un foible enfant,
+vous supporteriez sans les sentir le froid
+et les maux qui vous accablent. Sans doute,
+Draguta, reprenoit avec douceur Viomade,
+mon enfance fut moins exercée que la tienne,
+et les m&oelig;urs, comme l'air de ma patrie,
+sont différens de ceux dont tu t'enorgueillis;
+mais songe, ami, que si plus de force arme
+ton bras, plus d'amitié remplit mon c&oelig;ur.
+Tandis que vous égorgez vos blessés, nous
+secourons nos ennemis mêmes. Pardonne
+<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span>
+à ces hommes à qui tu dois la vie, une sensibilité
+dont ils s'honorent, puisqu'elle ne
+leur dicte que des bienfaits. La vie! reprit
+Draguta, est-ce un si grand bien que de vivre?
+Mais n'en sens-tu pas le prix aujourd'hui,
+que tu t'acquittes envers un ami; que
+tu me guides, que tu me conduis au bonheur?
+Ton ame n'est-elle pas émue de l'idée décevante
+de faire tant d'heureux, de rendre un
+fils à son père, un roi à ses peuples, un
+maître à ses serviteurs brûlans de zèle et
+d'amour pour son prince? Draguta ne répondit
+rien à ce discours; les provisions furent
+étalées devant le feu que Viomade entretenoit
+soigneusement. Un roc creusé par
+le tems lui offrit un abri pour la nuit;
+enveloppé d'un manteau, il s'endormit.
+Draguta, loin de regretter la tente qu'il a
+laissée avec les chevaux, se jette sans précaution
+sur la terre humide et dort paisiblement.
+O Dieu! le méchant peut donc dormir!</p>
+
+<p>Viomade, éveillé par les premiers rayons
+du jour, quitte sa roche protectrice, non
+sans remercier la divinité qui y préside,
+non sans élever jusqu'aux voûtes célestes
+ses v&oelig;ux et sa reconnoissance. Un spectacle
+s'offrit à ses yeux; derrière lui d'immenses
+<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span>
+forêts; à sa droite et tournant devant lui,
+paroissoit au loin le Danube, ce fleuve superbe,
+qui prenant sa source en Souabe,
+parcourt un territoire de deux cent quarante
+lieues, et va par plusieurs bouches se jeter
+dans la mer Noire; ce fleuve qui eut la gloire,
+entre tous les fleuves, de voir sur ses ondes
+rivales des mers, plusieurs combats entre
+les Turcs et les Chrétiens. Le soleil qui
+se levoit derrière la forêt, n'éclairoit encore
+que foiblement cette magnifique surface;
+les oiseaux, que la froidure retenoit cachés
+dans le creux des rocs ou des troncs des arbres,
+ne chantoient pas; un silence auguste
+régnoit sur toute la nature. Viomade seul,
+dans cette déserte contrée, admire la profonde
+solitude qui l'environne, et se livre
+aux méditations animées qui rapprochent
+l'homme de son créateur. Plongé dans ce
+songe pieux, il n'a pas vu que Draguta, de
+retour, prépare le gibier qu'il rapporte de
+la chasse où il a été avant le réveil de son
+compagnon. Tiré de sa rêverie par la voix
+qui l'appelle et l'invite au repas, Viomade
+rallume les feux éteints, et se prépare à faire
+cuire les animaux; mais Draguta les dévore
+sans tant d'apprêts, et Viomade détourne
+<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>
+les yeux du repas sanglant de son compagnon.
+La faim satisfaite, tous deux reposés
+de leurs fatigues, reprirent leur route entre
+le Danube et les bois, mais dans un chemin
+sablonneux, humide et qui s'enfonce à chaque
+pas. Viomade s'aperçoit avec émotion
+que cette route devient impraticable, il en
+avertit son guide; celui-ci l'engage à la continuer
+jusqu'à une chaîne de montagnes qu'il
+lui montre: mais la route est encore plus
+longue; la journée est prête à finir, les
+provisions consommées, la faim commence
+à se faire sentir; la soif, besoin dévorant,
+et plus insupportable encore, brûle et épuise
+le brave. Eh quoi! se disoit-il à lui-même,
+la nature met donc des bornes à mon zèle,
+et je succomberai dans une si grande entreprise!
+O Hésus! dieu du courage, ranime
+mes forces abattues, que je meure après le
+succès! Quelques racines sauvages lui offrent
+une ressource contre la mort; il les reçoit
+du ciel comme un bienfait, remercie les
+dieux, et par de nouveaux efforts, en obtient
+enfin de pénétrer dans les montagnes
+du Witoska. Là une source qui s'échappe
+en cascade du sein d'une roche immense,
+le désaltère. Draguta s'éloigne et revient
+<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span>
+chargé d'oiseaux inconnus à son compagnon;
+un repas, désiré depuis long-tems, calme
+une partie de ses maux, et Draguta l'assure
+que derrière ces montagnes, dont ils vont
+suivre les différentes sinuosités, ils parviendront
+au but qu'ils se proposent. Cet espoir
+rend à Viomade un nouveau courage: chargés
+des restes du repas qu'ils viennent de
+prendre, ils continuent leur route, et
+rencontrent encore quelques chèvres sauvages
+qu'ils tuent à coups de flèches. Les nuits ils
+se couchoient sur la terre, à l'abri des monts
+sourcilleux. Ils parvinrent ainsi à une forêt
+que Draguta sembla reconnoître avec une
+joie féroce. C'est ici, dit-il, en fixant ses regards
+sur Viomade. Reposez-vous, ajouta-t-il,
+dans cette caverne tapissée d'une mousse
+épaisse, et avant deux jours... Il s'arrête à
+ces mots, et semble préoccupé d'une idée
+sinistre. Viomade le regarde avec surprise;
+une secrète inquiétude saisit son c&oelig;ur;
+cependant il s'endort, et d'heureux songes
+charment son sommeil. Il voit Aboflède s'élever
+dans une nuée transparente; elle applaudit
+à sa démarche, et la voix du grand
+Teutatès l'assure de cette divine protection
+sans laquelle il n'est point de succès, avec
+<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span>
+laquelle il n'est point de revers. Ces flatteuses
+illusions, que lui retrace le réveil, le pénètrent
+d'une religieuse confiance; et il revoit,
+plein d'espoir, naître un jour pur, et qui
+semble répondre par son éclat à la joie
+dont son c&oelig;ur est rempli. O divinité de ces
+monts orgueilleux! dit-il, et vous, Naïade
+bienfaisante, dont l'onde a rafraîchi mes
+sens dévorés d'une ardeur douloureuse, recevez
+l'hommage de ma pieuse reconnoissance.
+Et toi, Dieu puissant! ame du monde!
+souverain des airs! ô grand Teutatès, qui
+dans l'erreur d'un songe, apparut à ce foible
+mortel indigne de ta divine présence,
+achève ton ouvrage, rends Childéric à mes
+v&oelig;ux, rends-le au père qui l'attend! Draguta
+paroît prêt à marcher, et lance au brave
+un coup d'&oelig;il de mépris et de haine; il semble
+qu'en approchant des lieux où il reçut le
+jour, il en retrouve toute la barbarie; ce
+n'est plus ce guerrier, jadis si farouche,
+mais adouci par la reconnoissance; à présent
+on le prendroit pour un ennemi qui entraîne
+sa victime. Le bois où ils pénètrent est épais,
+aucune route n'est frayée, le terrain en est
+humide, et plus ils avancent, moins il a de
+solidité. On entend de tous côtés les rugissemens
+<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>
+des ours, les hurlemens des loups;
+quelques oiseaux de proie remplissent l'air
+de leurs cris aigus, et l'aigle au regard altier,
+s'abat sur les arbres ébranlés par sa chute.
+Viomade voit arriver la nuit avec inquiétude,
+il redoute les monstres des forêts; il
+ne sait pas que l'homme qui cache un c&oelig;ur
+méchant, est alors le plus dangereux ennemi
+de l'homme et le plus cruel. Pour éviter
+d'être surpris pendant le sommeil, ils dormiront
+tour-à-tour, et ils allumeront de
+grands feux qui écarteront les bêtes féroces.
+Draguta ayant rassemblé avec le bout de son
+arc, un amas de feuilles sèches, invite insolemment
+le brave à s'y coucher et à se livrer
+au sommeil. Viomade, que le changement
+qui s'est opéré dans son guide remplit de
+crainte et de surprise, a peine à trouver le
+repos. S'il alloit le trahir, le livrer à Clodebaud!
+Ah! ce ne sont pas les supplices qui
+l'effrayent, ce n'est pas la mort; l'inquiétude
+seule du roi, son espoir trompé, sa
+douleur, voilà ce qui alarme son ame. Ces
+idées sinistres le poursuivent dans son sommeil;
+il croit entendre le roi lui redemander
+son fils, il croit entendre Childéric l'appelant
+à son secours, il croit voler vers lui,
+<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span>
+et prêt à l'atteindre, se sentir percé d'une
+flèche que lui lance Draguta. Ce songe affreux
+l'agite; la sueur découle de son front;
+il croit encore arracher de son sein le trait
+qui le déchire, et s'élancer vers son prince,
+quand une seconde flèche plus aiguë le
+blesse de nouveau; la douleur de ce songe
+l'éveille tout-à-coup, et il se relève animé
+d'un trouble extraordinaire; il voit devant
+lui Draguta pâle et en désordre, ses cheveux
+sont hérissés, son air est celui du repentir;
+le feu qui brûle devant lui jette sur sa figure
+une lueur sombre, qui ajoute une expression
+plus farouche à ses traits. Le barbare
+avoit promis à Egidius de conduire
+Viomade dans ces lieux, et là de lui donner
+la mort. L'instant choisi pour le crime étoit
+arrivé, et Draguta alloit percer de flèches
+le c&oelig;ur du brave, lorsqu'agité par un songe,
+secret avis de la providence, il avoit prononcé
+le nom du perfide et s'étoit éveillé.
+Surpris, le Hun pâlit, et laisse tomber
+ses armes. Le souvenir des bienfaits de Viomade
+l'avoit frappé; il eut horreur du sang
+qu'il alloit répandre, et resta muet et combattu.
+Viomade s'étonnoit de plus en plus
+et perdoit sa sécurité; tous deux passent le
+<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span>
+reste de la nuit en silence, mais sans se livrer
+au sommeil. Draguta, aux premiers
+rayons du jour, propose brusquement de
+partir. Il se lève et marche agité d'un trouble
+visible; Viomade le suit; l'heure du repas
+les force à s'arrêter, mais Draguta a l'air
+rêveur et sombre, il ne mange point. Viomade
+l'interroge sur le mal qu'il semble
+éprouver, mais il ne lui répond pas et
+reprend sa route. Le terrain, constamment
+humide, devient si fangeux que l'on ne peut
+plus avancer; Viomade s'arrête et regarde
+Draguta, dont les traits altérés et inquiets
+sont loin de le rassurer. Nous ne marchons,
+lui dit il, vers aucun séjour habitable; tu
+t'es égaré, Draguta, car me préservent les
+dieux de t'accuser! reprenons vers la gauche
+du bois, le chemin paroît plus solide; nous
+attendrons le jour sous quelqu'abri, et montés
+sur un arbre élevé, nous chercherons à découvrir
+la fumée des habitations. Sans écouter
+la réponse du Hun, Viomade, revenant
+sur ses pas et tirant vers la gauche, s'avançant
+avec rapidité, parvint, suivi de Draguta
+toujours en silence, jusqu'à une petite
+esplanade où plusieurs chênes verds
+leur offrent une constante et noire verdure.
+<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>
+La lune, astre mystérieux et doux, commençoit
+alors sa silencieuse carrière, et jettoit
+sur les sombres bois cet éclat pur et
+argenté, si cher à l'ame sensible. Viomade,
+ému par sa beauté, par l'aspect de la voûte
+des cieux semée d'étoiles, et que parcourt
+l'astre lumineux, sent s'éteindre ses soupçons;
+il plaint les maux dont Draguta semble
+déchiré, et se livre aux plus douces
+pensées, tandis que le Hun, lassé de ses
+combats intérieurs, cède à la nature et dort
+sur la mousse verdâtre. Viomade le considère,
+prie les dieux d'appaiser les tempêtes
+de son ame; et tandis qu'il les invoque en
+faveur de celui qui au fond du c&oelig;ur médite
+sa ruine, un loup furieux et affamé s'approche
+de Draguta et va le dévorer. Viomade
+saisit son arc et sa flèche, qu'il tenoit près
+de lui dans la crainte d'être surpris, lance le
+trait d'une main généreuse et sûre, perce le
+c&oelig;ur du monstre, qui tombe et meurt en
+se débattant aux pieds de Draguta, que le
+bruit réveille. Le Hun voit le danger et le
+bienfait; il paroît ému, tend sa main au
+brave et jette un douloureux soupir; puis
+le pressant de se reposer, promet de ne plus
+s'endormir et de le défendre à son tour.
+<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>
+Viomade, que le plaisir qui suit une bonne
+action a rendu au bonheur, accepte son
+offre, et se livre au sommeil paisible dont
+jouit la seule vertu. Draguta ne peut plus
+supporter son sort; il a promis la mort du
+brave, mais il lui doit la vie une seconde
+fois, et la voix de la reconnoissance parle à
+son barbare c&oelig;ur. Viomade commence à le
+soupçonner. Doit-il se laisser pénétrer? lui
+avouer le complot odieux dans lequel il a
+trempé? Doit-il le ramener en France? tromper
+l'espoir d'Egidius, manquer à ses promesses
+et servir l'ennemi triomphant de sa
+patrie? Draguta hésite: la reconnoissance
+comme le bienfait, sont de tous les pays,
+de tous les climats. Le sauvage habitant des
+déserts, possède même peut-être mieux ces
+vertus naturelles que l'homme civilisé, et
+le Hun reconnoît leur empire: tremper ses
+mains dans le sang de son bienfaiteur n'est
+plus en sa puissance, son c&oelig;ur s'y refuse,
+il a horreur de cette seule pensée. Tu dors,
+vertueux Viomade, ton ame est en paix,
+aucune crainte ne la trouble, aucun songe
+ne l'avertit: tu dors, et le lâche veille autour
+de toi; il va te trahir sans doute. Ah!
+prolonge long-tems ce doux sommeil. Il est
+<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span>
+troublé pourtant; Viomade s'éveille, mais
+sa belle ame conserve sa sérénité; il voit
+encore étendu ce loup terrible dont il délivra
+son guide; il jouit du bonheur de lui
+avoir sauvé la vie; il se reproche les soupçons
+dont, depuis quelques jours, il s'est
+senti agité. Draguta, sans doute, se disoit-il
+à lui-même, est encore à la chasse, et
+s'occupe de conserver mes jours, comme
+j'ai sauvé les siens. O soupçons injustes!
+sombres et légères vapeurs qui obscurcissez
+mon ame, fuyez à jamais! Et toi, jeune
+Draguta, pardonne à l'erreur qui m'a égaré,
+et puissent les dieux que j'implore pour toi,
+te payer de tes services et m'acquitter de tes
+bienfaits! Que la matinée est belle! ajoutoit
+Viomade; que les arbres verds, et seuls couronnés
+de leur noire verdure au milieu de
+ces bois dépouillés, produisent un effet doux
+et consolateur! De quels dons immenses le
+ciel n'enrichit-il pas les hommes; pourquoi
+n'en savent-ils pas mieux jouir? pourquoi,
+ingrats envers la nature, cruels envers eux-mêmes,
+cherchent-ils, dans de vains désirs,
+des regrets et des tourmens, quand ils pourroient
+être si facilement heureux? Le brave
+tomba bientôt dans une douce rêverie, s'y
+<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span>
+abandonna, oublia les heures, et s'aperçut
+avec inquiétude que celle du retour de Draguta
+étoit passée depuis long-tems. Il ne lui
+restoit aucune provision; la faim qu'il éprouvoit
+ajoutoit à sa crainte. Sans doute, se disoit-il,
+la chasse l'a entraîné, égaré peut-être:
+peut-être attaqué de nouveau par quelque
+monstre, a-t-il succombé? peut-être
+même a-t-il besoin de mon secours? A ces
+mots, cédant à l'humanité qui lui parle, et
+ne lui parle jamais en vain, Viomade se lève
+et cherche son arc et ses flèches. Mais, ô
+trahison! ô barbarie! ses armes, sa seule
+défense, sa seule ressource pour se nourrir;
+ses armes, dont il vient de se servir pour lui
+sauver la vie, dont il alloit se servir encore
+pour le défendre, le cruel les a enlevées!
+Que reste-t-il au brave dans ce désert, sans
+armes et sans alimens? que lui reste-t-il?
+son courage, sa grande ame, ses vertus et
+sa confiance en la divinité. Avec de tels secours,
+l'homme s'élève au-dessus de l'infortune;
+il peut mourir, mais non se laisser accabler;
+tel est Viomade; il se rasseoit pourtant
+et délibère avec lui-même; il ne doute
+plus que Draguta, rendu à la barbarie de sa
+patrie, à la haine, ne l'ait abandonné à dessein,
+<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span>
+et loin de tout secours. Mais l'a-t-il
+aussi trompé sur le sort de Childéric? médidoit-il
+à Tournay cette action coupable? est-elle
+le fruit d'un complot raisonné ou d'un
+mouvement criminel? Voilà ce qu'il ignore,
+ce qu'il ne peut pas même éclaircir, ce qui
+trouble son esprit, détruit son espoir, ou
+du moins le rend incertain. Où va-t-il porter
+ses pas? Le voilà sans guide dans la solitude,
+sans interprète parmi les hommes
+étrangers à sa patrie, et vers lesquels il
+s'avance, en qui seulement il espère encore!
+Où trouvera-t-il des ressources contre
+la faim? il ne découvre aucune racine, il
+n'entend le bruit d'aucune cascade; le murmure
+d'aucun ruisseau ne l'invite à venir s'y
+désaltérer. Malgré la faim qui le presse et
+l'affoiblit, il quitte promptement son azile,
+et se livrant au hasard, ou plutôt à la volonté
+des dieux, il marche à travers les bois,
+suivant toujours le cours du Danube et remontant
+vers sa source. Sa faim augmentoit,
+il craignoit de ne pouvoir vaincre ses souffrances;
+mais les dieux ne l'ont point abandonné:
+un arbrisseau couvert de fruits sauvages,
+et mûris sous les neiges, s'offre à ses
+yeux. O Mérovée! s'écrie-t-il, en étendant les
+<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span>
+bras vers l'arbre nourricier; mais il ne connoît
+point ces fruits; sont-ils amis de l'homme?
+Est-ce la vie ou la mort qu'il va recevoir?
+Il hésite; le besoin l'emporte, ses lèvres
+sont rafraîchies des sucs doux et balsamiques
+qui sortent en abondance de ces fruits;
+ils le désaltèrent, le fortifient, et ce secours
+inattendu semble le présage de plus grands
+bienfaits. Abandonnera-t-il le buisson couvert
+encore de cette précieuse richesse? doit-il
+s'y arrêter et s'épuiser dans une inaction
+coupable? Non sans doute: Viomade saura
+et profiter des dons du ciel, et suivre la
+route qu'il semble lui-même lui indiquer par
+ses bienfaits. Riche de ce butin inespéré, il
+marche légèrement et plein de joie: mais
+tout-à-coup le ciel s'obscurcit; de sombres
+nuages descendus précipitamment des hautes
+montagnes du nord, assombrissent les
+airs; les vents impétueux agitent la cime
+altière des chênes; une horrible tempête se
+prépare; en peu de momens l'univers paroît
+ébranlé: la pluie tombe abondante et glacée,
+elle forme des ruisseaux qui sillonnent par-tout
+la forêt, et les cascades éloignées se répandent
+de tous côtés; la pluie irrite et soulève
+un torrent déjà furieux, et dont les flots
+<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span>
+vagabonds et rapides entraînent avec fracas
+les roches et les arbres qu'ils déracinent.
+Tout cède à la nature en courroux. Viomade
+sans abri, les vêtemens percés par la pluie
+qui tombe avec violence, repoussé par le vent
+qui souffle avec fureur, sent son ame prête
+à quitter son enveloppe fragile. O Mérovée!
+disoit-il, si je succombe, j'aurai combattu;
+je te dévoue ma vie, mais je la défendrai
+comme un bien qui t'appartient. Alors,
+écartant de lui ce désespoir insensé qui n'enfante
+que le découragement ou l'imprudente
+témérité, il s'arme d'une forte branche qu'il
+arrache, s'en sert comme d'un appui, et
+marche encore à travers les racines des bois
+et les rameaux enlacés qui embarrassent ses
+pas et les arrêtent. Le bois semble s'épaissir,
+le jour baisse de plus en plus, le froid augmente
+et glace l'eau dont ses vêtemens sont
+trempés; la ronce rampante s'attache à ses
+pieds et les déchire; il chancelle et tombe;
+sa tête frappe sur un tronc d'arbre que l'obscurité
+ne lui a pas laissé distinguer; il jette
+un cri douloureux, l'écho le redit aux cavernes,
+qui le répètent à leur tour, et Viomade
+s'effraie de sa propre plainte; mais le
+sang qui coule de sa blessure et la douleur
+<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span>
+l'ont affoibli; il reste sans mouvement sur
+la terre. Son évanouissement fut si long,
+que l'orage étoit déjà passé depuis long-tems,
+la nuit même étoit entièrement écoulée et
+le jour dans tout son éclat, quand il r'ouvrit
+les yeux, reprit ses esprits, le sentiment et
+la vie. Ce fut lentement et par degrés que
+Viomade se retraça sa position et ses malheurs.
+Sa mémoire, quelque tems incertaine,
+ne lui rappela que peu-à-peu et successivement
+les faits; mais le sang qui a
+découlé de son front et baigné la terre, la
+douleur qu'il éprouve, les épines qui déchirent
+ses pieds, le désordre qui suit la
+tempête et dont il voit autour de lui les tristes
+effets, tout lui peint son isolement et sa détresse.
+Viomade n'étoit jamais plus grand
+qu'au comble de l'infortune; jamais il ne
+croyoit se devoir à lui-même plus de force
+et de prudence, que lorsqu'il restoit seul:
+alors, rempli d'audace, il se disputoit au
+malheur, et plus il en étoit accablé, plus il
+s'armoit contre lui. Déterminé, il se relève,
+contemple ces lieux, il s'approche d'un ruisseau
+qu'a formé la pluie, lave la blessure
+de son front, cueille des herbes dont il connoît
+l'usage, en exprime les sucs sur sa plaie,
+<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span>
+arrache de ses pieds les nombreuses épines
+qui les blessent, les plonge dans le ruisseau,
+allume un grand feu, se dépouille entièrement
+de ses habits, les sèche à la flamme
+brillante, se réchauffe lui-même, et revêtu
+de ses vêtemens secs, il recourt à ses fruits,
+son heureuse fortune, remercie les dieux,
+et souriant au sort qui lui ménage encore
+tant de biens, il se rassure et espère.</p>
+
+<p>Reposé de ses fatigues, revenu de ses
+premières douleurs, Viomade marche encore,
+et du haut des airs la nuit s'approche,
+les cieux lui montrent la lune dans toute
+sa pompe, aucun nuage n'obscurcit de son
+voile transparent le bel astre qui sort des
+monts et s'élance majestueusement. Viomade,
+qu'un nouveau jour éclaire, s'aperçoit
+avec ravissement que les arbres sont
+moins rapprochés, que sa marche devient
+plus facile; il redouble d'ardeur jusqu'au
+moment, où disparoissant à ses yeux, le
+flambeau qui l'éclaire cède aux ténèbres
+des airs. Alors Viomade va s'arrêter, mais il
+a senti sous ses pieds un chemin battu; s'est-il
+flatté d'un vain espoir? Il essaie encore
+quelques pas; est-ce erreur, désir, pressentiment,
+vérité? Il craint, s'il marche encore,
+<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span>
+de quitter la trace en laquelle il met dans ce
+moment tout son bonheur; il attendra que
+le jour confirme ou détruise une aussi chère
+espérance. L'aurore paroît à peine à travers
+l'obscure nuit, elle jette à peine sur la terre
+ses premiers rayons pâles et incertains,
+Viomade interroge déjà le sentier qu'il croit
+avoir découvert. Il répond à ses v&oelig;ux, et le
+jour en s'élevant met le comble aux bienfaits
+de l'aurore: on distingue parfaitement
+sur le sentier, les pas de l'homme, il conduit
+sans doute à un séjour habité, et déjà
+Viomade n'est plus seul: comment peindre
+sa joie, surtout sa reconnoissance! Il suit
+avec une douce ivresse les pas dont l'empreinte
+lui est si chère, il aperçoit sous quelques
+arbres rapprochés un banc de mousse,
+elle est foulée à deux places peu distinctes
+l'une de l'autre, et atteste que deux êtres
+s'y sont souvent reposés ensemble; à ces
+traces d'amitié son c&oelig;ur s'émeut et palpite:
+Oh! s'écrie-t-il, ici deux amis échangeant
+leurs plaisirs ou leurs peines, se sont reposés
+dans une heureuse confiance. Oh! que puis-je
+craindre dans des lieux consacrés à l'amitié?
+Arbres, et vous vertes hamadryades, qui
+présidâtes à leur naissance, et vous jouez
+<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span>
+dans leurs rameaux; gazons, que l'homme
+sensible a foulés, non, ce n'est point un
+étranger qui pénètre dans vos retraites; son
+c&oelig;ur est de tous les climats où l'on aime, où
+l'on est généreux; mais qu'aperçois-je à travers
+les branches et près de ce ruisseau? une
+tombe élevée comme le sont celles de ma
+patrie! approchons. O ciel! une inscription
+la décore, et elle est écrite dans la même
+langue que je parle, je lis ces mots:</p>
+
+<p class="center font90"><b>PLEUREZ LA JEUNE TALAÏS.</b></p>
+
+<p>Quels événemens semblent m'attendre dans
+ces lieux, où je découvre déjà tant d'objets
+d'espoir et de mélancolie? mais je ne veux
+pas quitter cet asile de la mort, sans l'orner
+de quelques fleurs telles que me les offrent
+la saison et ces lieux. Bientôt il découvrit
+la hâtive primevère, la feuille piquante du
+houx toujours verd, les grappes du buisson
+ardent que rougissent les gelées; et formant
+une guirlande bigarrée, il dépose ce don de
+la sensibilité sur la froide et dernière demeure
+de Talaïs. Après avoir satisfait à ce
+devoir de la douce piété, après avoir adressé
+à Teutatès la prière funèbre, il suivit de
+nouveau le sentier qui l'avoit conduit vers
+<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span>
+la tombe, et qui parut se diviser en deux
+petites routes bordées de gazon; l'une descendoit
+dans une vallée sombre et boisée;
+l'autre conduisoit, en serpentant, sur une
+petite monticule couronnée d'arbres verds.
+Viomade, incertain d'abord entre les deux
+routes, préféra bientôt celle qui conduisoit
+sur la petite colline si bien cultivée, et d'où
+il espéroit découvrir quelque habitation; le
+chemin étoit bordé d'arbrisseaux enlacés,
+il étoit tortueux et agréable; parvenu sur la
+cime de cette élévation, Viomade y vit un
+siége, des fleurs sauvages, enfin tout lui
+assura qu'une main soigneuse la cultivoit
+chaque jour; son oreille fut bientôt frappée
+par les sons d'un instrument qui lui étoit
+inconnu, et qu'il apprit par la suite être un
+instrument chinois; il écouta, et fut encore
+plus surpris, quand il entendit une voix, qui
+encore forte, quoique déjà cassée par l'âge,
+chantoit en langue latine, commune à toutes
+les Gaules comme à l'Italie, ces paroles
+guerrières:</p>
+
+<div class="left35">
+<p class="p2">&nbsp; &nbsp; <b>CHANTS GUERRIERS.</b></p>
+
+<p class="p2">Où sont-ils ces beaux jours de gloire,<br />
+Ces jours de force, de valeur,<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span><br />
+Où digne enfant de la victoire,<br />
+Des miens je surpassois l'ardeur?<br />
+Pourquoi faut-il de la vieillesse,<br />
+Eprouvant la lâche foiblesse,<br />
+Loin des combats et des dangers,<br />
+N'attendre la mort qu'avec peine,<br />
+Et tomber ainsi qu'un vieux chêne<br />
+Que déracine un vent léger?</p>
+
+<p>Honneur au héros qui succombe,<br />
+Et qui, vainqueur dans les combats,<br />
+Descend fièrement vers la tombe<br />
+Où la valeur guide ses pas.<br />
+Il ne verra point sa vieillesse<br />
+Dans une honteuse foiblesse,<br />
+Loin de la gloire et du danger,<br />
+N'attendre la mort qu'avec peine,<br />
+Et tomber ainsi qu'un vieux chêne<br />
+Que déracine un vent léger.</p></div>
+
+<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE QUATRIÈME.</b></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span></p>
+
+<h2>CHILDÉRIC.</h2>
+
+<h3>LIVRE CINQUIÈME.</h3>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p>
+
+<p class="center font90"><b>DU LIVRE CINQUIÈME.</b></p>
+
+<p class="ni2 p2">Viomade reconnoît dans le vieillard, qui est aveugle,
+un des compagnons de Draguta; il demande l'hospitalité,
+qu'il n'obtient qu'avec peine; il est conduit
+par Gelimer dans sa grotte, où il fait un repas depuis
+long-tems nécessaire. L'espoir se glisse dans son
+c&oelig;ur; il découvre le javelot de Childéric; sa joie
+égale sa surprise. Son entretien avec Gelimer sous
+les chênes. Un jeune chasseur paroît, c'est Childéric,
+qui s'élance dans les bras de Viomade. Leurs transports.
+Alarmes de Gelimer. Le jeune prince, dont il
+ignoroit la naissance, lui expose les motifs de son
+silence, et le rassure. Ils rentrent dans la grotte; là
+Viomade raconte à Childéric tous les événemens qui
+l'intéressent, lui fait sentir combien son retour en
+France est nécessaire pour contenir les troupes et
+l'ambition d'Egidius; lui peint la douleur que son
+absence cause au roi, la mort d'Aboflède. Childéric
+verse des larmes, et l'heure du sommeil interrompant
+cet entretien, le prince conduit Gelimer sur la couche
+sauvage, et partage la sienne avec Viomade.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span></p>
+
+<h3>LIVRE CINQUIÈME.</h3>
+
+<p class="p2">Tandis que le vieillard chantoit, Viomade
+qui suivoit sa voix, s'étoit approché et l'examinoit;
+à son habillement, à ses traits, il
+reconnut bientôt un des compatriotes de
+Draguta, succombant sous le poids des années,
+et réchauffant aux rayons du soleil
+ses membres glacés. Comment a-t-il pu apprendre
+la langue inusitée dans sa patrie?
+sans doute c'est lui qui a gravé l'inscription
+que vient de lire Viomade; un sentiment
+confus s'empare de son c&oelig;ur; cependant il
+demande avec confiance l'hospitalité. Aux
+premiers sons de sa voix, le vieillard a frémi,
+un terrible courroux a enflammé tous ses
+traits. Qui es-tu? s'écrie le Hun palissant; qui
+es-tu, ô toi qui osa approcher de la caverne de
+Gelimer? Viens-tu pour en troubler la paix?
+viens-tu persécuter un malheureux vieillard
+que le tems accable, privé de la clarté des
+cieux et sans défense? Rassurez-vous, reprit
+Viomade; je suis moi-même un malheureux
+égaré; la faim me tue; secourez
+<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span>
+ma misère; accordez-moi un peu de nourriture
+et quelques heures de repos, ensuite je
+continuerai ma route. Oh! reprit Gelimer,
+il fut un tems où la plainte du malheureux
+parvenoit vîte à mon c&oelig;ur, où je lui tendois
+les bras, plein de confiance et d'humanité.
+Dans ce tems, je ne les connoissois pas encore
+ces hommes si méchans; ils ne m'avoient
+point banni de ma patrie comme un criminel,
+séparé de mon épouse et de mon fils;
+je n'avois pas, sur une autre terre, retrouvé
+d'autres barbares. J'avois encore des yeux
+pour interroger ceux de l'homme, pour lire
+sur son front, siége de l'ame. Tu me trompes,
+cruel étranger; ta voix me semble celle
+des destins, et tes paroles ont l'accent sinistre
+du chant de mort; oui, tu viens ici conduit
+par la haine, tu viens me dérober mon
+trésor! O vieillesse douloureuse! odieuse
+impuissance! ô rage et désespoir inutiles!
+A ces mots, Gelimer penche sa tête et paroît
+accablé de sensations terribles; Viomade
+respectant sa douleur, en laisse calmer les
+trop vifs ressentimens. Alors le vieillard reprenant
+la parole ajouta: Ces lieux sont éloignés
+de toute habitation, aucune route n'y conduit;
+comment, malheureux, les as-tu découverts?
+<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span>
+Parle; quel étoit ton dessein? Ah! si
+tu es un Franc, si tu viens dans de barbares
+projets, fuis cruel, fuis la caverne de Gelimer!
+il recevroit plutôt tous les monstres
+affamés des bois, qu'un de ces Francs qu'il
+abhorre. D'où venois-tu, quand tu as parcouru
+la route ignorée de ma sombre retraite?
+Pourquoi, comment se peut-il que tu y sois
+parvenu? que venois-tu y chercher? Hélas!
+j'aurai confié mes jours et mon bonheur aux
+entrailles de la terre, et les hommes ne me
+laisseront pas mourir paisible! J'aurai creusé
+le sein des rochers pour y cacher mes derniers
+jours, et leur barbarie viendra m'y poursuivre!
+Eloigne-toi, te dis-je; ne m'adresse pas
+des paroles trompeuses; on ne trompe plus
+Gelimer. Je ne puis m'éloigner, reprit Viomade,
+décidé à demeurer auprès de cet
+homme extraordinaire, et à se procurer, par
+adresse ou par force, une nourriture dont
+il a besoin, et des renseignemens auxquels
+il a confiance, sans trop s'en rendre raison.
+Je ne puis m'éloigner; mes forces sont épuisées
+par la faim, j'ai perdu mes flèches pendant
+le dernier orage, et je n'ai pu chasser;
+j'expire, si tu me refuses des secours; je vais
+<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span>
+attendre la mort à tes côtés. Oh! cruel, dit
+Gelimer avec un geste passionné, tu le sais,
+tu le sais donc que le mortel jeune et bienfaisant
+doit venir bientôt, qu'il aura pitié de
+ta peine et horreur de mes refus? Eh bien!
+puisqu'il le faut, aide-moi à me soulever,
+et regarde là-bas; en face de ces chênes
+qu'entoure un banc de mousse, tu dois
+apercevoir l'entrée d'une caverne dont les
+arbrisseaux cachent une partie; c'est-là qu'il
+faut guider mes pas, c'est-là que je t'offrirai
+la nourriture des sauvages habitans des cavernes
+et des déserts. Viomade, toujours
+appuyé sur la branche d'arbre qu'il a arrachée
+pendant l'orage, soutient les pas chancelans
+du vieillard, et parvient à une grotte spacieuse
+et charmante, qu'il trouve remplie
+de meubles et d'objets inconnus dans ces
+climats. Sur une table sont des viandes
+cuites; dans un vase d'une terre argileuse
+et durcie au feu, il trouve un vin de
+fruit excellent, des gâteaux faits de différentes
+sortes d'amandes, du miel et des fruits
+secs. Viomade s'attendoit peu à des mets si
+abondans, et qui lui paroissent si étrangers
+à ces climats; il admiroit l'intérieur de la
+grotte, que tapissoient les longs rameaux
+<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span>
+toujours verds du Tuga de Chine, les branches
+piquantes et ornées de leurs grappes rouges
+du buisson ardent; un ruisseau limpide traversoit
+la grotte et murmuroit sur de petits
+cailloux, légers obstacles qui s'opposent foiblement
+à son cours et irritent ses flots volontaires;
+deux cavités pratiquées dans l'enfoncement,
+renferment deux lits de peaux
+d'ours: ils sont deux, cela est certain. Viomade
+excité par une secrète espérance, mêle
+adroitement à l'expression de la reconnoissance,
+des témoignages d'étonnement sur la
+langue que parle Gelimer. Je l'appris, lui
+répondit le Hun, d'un prisonnier fait devant
+Cologne, à cette fameuse journée qui coûta
+tant de sang à ma triste patrie. Ce combat fut
+le dernier où ma valeur s'est signalée. Hélas!
+depuis ce tems, enchaîné par la douloureuse
+vieillesse, inutile à ma patrie, séparé de tous
+les miens, poids honteux que la terre porte
+à regret, sans la pitié d'un enfant, j'aurois
+depuis long-tems succombé, et cette terre
+qui autrefois m'a vu levé, fier et superbe,
+auroit reçu mes restes inanimés et abandonnés
+aux monstres des forêts. O empire du
+tems! que n'ai-je pu t'échapper par une mort
+<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span>
+glorieuse au milieu des combats, et avant
+d'être devenu, de vaillant et robuste, foible
+et languissant. Viomade qui a recueilli
+chaque parole du Hun, en a reçu une vie
+nouvelle; l'espoir remplit son c&oelig;ur: une
+secrète inquiétude l'agite, il se lève de table,
+examine chaque meuble, interroge
+chaque objet, il sent qu'il a raison d'espérer.
+Cependant rien ne lui avoit encore répondu;
+il cherche dans les cavités qui recèlent les
+couches sauvages; celle qu'il examine d'abord
+n'offre rien à sa curiosité; il s'approche
+de la seconde, et tombe à genoux muet de
+surprise, d'admiration; la joie inonde son
+ame. Là, suspendu à la roche, il voit le javelot
+même de Childéric; il n'en croit pas
+ses yeux seuls, ses mains le détachent, ses
+lèvres le pressent, et des larmes qu'il ne peut
+retenir tombent brûlantes sur l'arme sacrée.
+Les mouvemens de Viomade ont échappé
+à Gelimer; mais surpris et inquiet du silence
+qu'observe l'étranger, il lui demande
+fièrement à quoi il s'occupe, et Viomade
+rougissant du mensonge qu'il prononce,
+s'excuse en tremblant sur la fatigue et
+sur le besoin de sommeil qu'il éprouve.
+Gelimer lui montre son lit; mais avant qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>
+y cherche le repos, il se fait conduire sur
+le banc de mousse et sous les chênes. Viomade
+libre de s'abandonner aux pensées qui
+le ravissent, rentre promptement dans cette
+grotte où il a trouvé le bonheur; il prend
+encore ce javelot, signal de sa prochaine félicité;
+il cherche à découvrir quelque autre
+objet qui confirme son espoir, mais rien ne
+se présente à ses yeux. Où est-il, ce fils du
+roi? pourquoi ne se montre-t-il point encore?
+Gelimer n'a point fixé l'heure de son
+retour, il l'attendoit pourtant; mais il tarde
+trop à l'impatience de Viomade: il ne peut
+demeurer plus long-tems dans l'inaction, il
+sort de la grotte et va voler sur les pas du
+jeune prince; mais s'il s'égare, si en s'éloignant
+il perdoit l'instant du retour? Ces
+craintes l'arrêtent, il revient sur ses pas et
+va s'asseoir près de Gelimer, dont il espère
+obtenir quelques détails. Mais à son approche
+le Hun a frissonné, une vive terreur s'est
+peinte sur son visage, il est demeuré triste
+et rêveur; revenant à lui: Etranger, dit-il,
+te voilà reposé, prends dans ma caverne tout
+ce qui peut t'être nécessaire, prends mon
+arc et mes flèches, choisis dans tout ce que
+je possède ce qui peut servir à ton voyage;
+<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span>
+mais au nom de l'hospitalité même, quitte
+ces lieux dans l'instant. En vérité, je ne le
+puis, répondit Viomade; mes pieds sont
+tellement douloureux, qu'il me seroit impossible
+de suivre mon chemin. Ah! Gelimer,
+permettez que je reste encore. Fatal
+étranger, reprit le vieillard, tu abuses de
+mon triste sort. O dieux de ma patrie! protégez-moi.
+Alors s'éloignant de Viomade autant
+que le permet le banc sur lequel ils sont
+assis, posant sa tête sur ses mains, il paroît
+réfléchir profondément. Interrompant tout-à-coup
+sa rêverie: Quel âge as-tu, dit-il à
+Viomade? J'ai vu cinquante fois la saison
+de Mars, reprit le brave. Age terrible, s'écria
+Gelimer avec violence; âge où l'homme
+est ennemi cruel de l'homme, où il a déjà
+perdu sa franchise, sa candeur; où le feu
+des passions délicieuses ne le brûle plus, où
+il connoît et jouit de la vengeance, de la
+rapacité, de l'ambition; âge où encore dans
+toute sa force, il n'est plus sensible, où tous
+les secrets mobiles des hommes lui sont
+connus, où enfin, refroidi par la jouissance,
+détaché par la réflexion, il cesse d'espérer,
+parce qu'il a cessé de croire; il cesse d'aimer,
+parce qu'il n'estime plus; où il cesse
+<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span>
+d'être heureux, parce que, privé des illusions
+qui enchantent les premières années
+de la jeunesse, il marche avec la vérité austère,
+vers le triste but de la vie. Mais, ô
+dieux! ajoutoit-il avec une émotion plus
+douce, et se parlant à lui-même: il ne vient
+point, celui dont l'approche éloigne de moi
+les souvenirs déchirans et les noirs soucis,
+tel qu'un vent léger écarte loin du soleil les
+sombres nuages; il ne vient pas celui dont
+la voix douce comme le chant de l'oiseau
+matinal, réjouit mon c&oelig;ur, y porte la paix,
+le réchauffe d'une vive amitié. Tcie, ô mon
+cher Tcie! où es-tu? O toi! encore aux beaux
+jours de la candeur et de la bonté, hélas! tu
+subiras la loi immuable du tems, de ce tems
+qui détruira tes vertus, comme il altèrera ta
+beauté; tu seras coupable, tu deviendras
+vieux. Oh! puisse l'ange de la mort te frapper
+brillant encore de jeunesse et d'innocence!</p>
+
+<p>Viomade écoutoit cet homme extraordinaire,
+il s'étonnoit de ses discours; il étoit
+surpris qu'au fond des bois, il eût acquis
+une si profonde et si triste connoissance des
+hommes. Il réfléchissoit sur ce qu'il venoit
+d'entendre, lorsqu'un léger bruit fixa l'attention
+<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span>
+du Hun; il se leva et étendit les bras
+vers le petit monticule avec un mouvement
+passionné. Viomade jeta les yeux sur l'endroit
+d'où le bruit partoit; il distingua celui
+d'une marche rapide qui froissoit les feuilles
+desséchées, et se sentit l'ame bouleversée;
+cet instant alloit décider de son sort. Bientôt
+il voit paroître sur la hauteur un jeune
+homme d'une figure mâle et douce, ses cheveux
+blonds et bouclés flottent au gré des
+vents, son arc et ses flèches sont attachés
+sur ses épaules; il tient deux louveteaux
+qu'il vient de dérober à leur mère. La jeunesse
+dans toute sa fraîcheur brille sur son
+front et anime ses joues vermeilles; c'est
+Bélénus lui-même qui se montre aux mortels
+surpris et charmés. Mais Viomade
+a déjà reconnu Childéric; le jeune prince,
+frappé à l'aspect d'un étranger, s'étoit arrêté
+dans le chemin et l'examinoit; tout-à-coup,
+jetant les louveteaux dont il est chargé, il
+s'élance, et plus léger que la flèche qui
+poursuit et atteint l'oiseau, il tombe dans
+les bras de Viomade en s'écriant: ô Viomade!
+ô tendre et fidèle ami de mon père! est-ce
+bien toi que j'embrasse? ô jour heureux qui
+te conduit vers nous, qu'il soit à jamais cher
+<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span>
+et sacré! Le brave, trop ému, ne peut répondre;
+il a voulu se jeter aux pieds du fils
+des rois, mais Childéric l'a retenu contre
+son c&oelig;ur, et l'amour l'emportant sur le respect,
+le brave a osé presser dans ses bras
+vainqueurs et fidèles, celui pour qui ils ont
+combattu, pour qui ils combattront encore.
+O Viomade! reprit le prince, rassure-moi
+promptement: comment se porte la reine
+et mon père? Hélas! que j'ai dû leur coûter
+de larmes! Le brave, qui veut éloigner encore
+le récit de la mort d'Aboflède, répondit:
+Vous connoissez leur amour, vous devinez
+leur douleur. Mérovée est toujours le plus
+grand comme le meilleur des rois. J'en rends
+grace aux dieux qui le protègent, reprit le
+prince. Mais pendant cet entretien, que
+devenoit Gelimer? L'infortuné!... il se livroit
+à la plus profonde douleur. Childéric
+s'en aperçut, s'avança vers lui, lui prit la
+main avec tendresse: ô fils des rois! lui
+dit Gelimer, tu m'as caché ta naissance;
+pourquoi? Mon ami, lui répondit Childéric,
+avant de vous connoître, je craignis
+d'être livré à Claudebaud; depuis que
+je vous aime, j'ai cru devoir vous laisser
+ignorer de quel rang, de quelle fortune je
+<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span>
+me privois pour vous. Oh! oui, dit Gelimer
+en l'embrassant, c'étoit bien là ta pensée;
+ton ame est pure comme le cristal des
+fontaines; ta bouche n'a jamais proféré le
+mensonge, la vertu habite ton c&oelig;ur, un
+rayon divin t'anime. Ah! tous les hommes
+naissent bons, ajouta-t-il avec douleur, et se
+jetant sur son banc de mousse; c'est le tems
+qui détruit tout.</p>
+
+<p>Viomade, l'heureux Viomade admiroit
+en silence le jeune et beau prince; on voyoit
+réunis en lui les traits superbes de Mérovée
+aux graces d'Aboflède; c'étoit bien le front
+auguste du roi, ses yeux bleus, altiers et brillans;
+mais les belles paupières de la reine en
+voiloient l'éclat, en modéroient l'ardeur;
+c'est son teint délicat et frais, sa bouche,
+son délicieux sourire. Childéric a la taille
+majestueuse du roi, sa marche noble; mais
+ses mouvemens gracieux et doux rappellent
+encore Aboflède; il a atteint sa dix-huitième
+année; il est à cet âge où la beauté s'épanouit
+chaque jour, où, conservant encore sa
+fraîcheur et ses graces, l'homme annonce
+déjà ce qu'il sera dans peu d'années; semblable
+à la fleur du pommier, qui à peine
+épanouie, laisse déjà entrevoir le fruit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span>
+Les vents du soir commençoient à agiter
+la cime des arbres, le jour étoit sur son déclin;
+Childéric offrit à Gelimer de rentrer
+dans la grotte; il l'y conduisit lui-même,
+près de la table où Viomade avoit déjà pris
+un premier repas; alors Childéric alluma un
+grand feu devant l'entrée de la caverne, dont
+il éclairoit et réchauffoit tout l'intérieur;
+ensuite, ayant couvert la table de différens
+gibiers et de fruits secs, il se plaça entre
+Viomade et Gelimer. Ami, dit-il au vieillard,
+mangez avec nous sans inquiétude; je suis
+toujours Tcie, le fidèle Tcie. Va, reprit le
+Hun, je te connois mieux que toi-même, je
+ne crains rien de toi, ni près de toi; le son
+de ta voix rafraîchit mon c&oelig;ur, comme l'eau
+qui désaltère le voyageur égaré. Près de toi
+je suis en paix, comme le timide oiseau sous
+l'aile de sa mère; tu fus le charme de mes
+yeux, je t'aime avec idolatrie, mais je t'enlève
+à ton père, au trône. Cher Tcie, voilà
+à quoi je pense! N'y pensez-pas, mon ami,
+je vous dois tout; que ce sacrifice est déjà
+payé! Permettez qu'avant l'heure du sommeil,
+l'ami de mon père nous raconte comment
+et par quel événement il a pu parvenir
+jusqu'à nous. Le Hun y consentit, malgré
+<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span>
+l'horreur que lui inspire toujours le brave,
+et la haine qu'il a conçue pour lui.</p>
+
+<p>Viomade commença sa narration au moment
+où Childéric se présenta à Mérovée devant
+Cologne; il parla peu de la victoire par
+égard pour Gelimer, encore moins de la
+blessure qu'il avoit reçue en sauvant le roi;
+peignit la douleur de ce tendre père, de la
+reine, celle de l'armée, la sienne, quand
+on se fut aperçu de la perte du prince; les
+soins et les recherches inutiles, la démarche
+tendrement téméraire de la belle reine, son
+retour, sa douleur et sa mort. A ce récit,
+Childéric versa des larmes abondantes; Gelimer
+en laissa tomber de ses yeux depuis
+long-tems fermés; il se reprochoit les six années
+de bonheur dont il avoit joui; tous ces
+maux étoient son ouvrage, Gelimer le sent
+et gémit. Viomade reprit son récit, peignit
+Mérovée souffrant, Egidius aspirant au
+trône, la trahison de Draguta; enfin, son
+abandon, la joie qu'il avoit éprouvée en
+trouvant un chemin, l'hommage qu'il a rendu
+à la tombe, sa surprise en entendant
+chanter Gelimer, l'hospitalité qu'il en a
+reçue. Mais il manqua d'expressions quand
+il voulut peindre l'émotion que lui avoit
+<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span>
+causée la vue du javelot qui lui annonçoit son
+jeune maître; il put encore moins exprimer
+ce qu'il éprouva à sa vue, ce qu'il éprouve
+encore de joie et d'amour. On aime les rois,
+comme on ne peut aimer un homme ordinaire.
+Il règne autour d'eux une magnificence
+auguste, un rayon de gloire presque
+divin. Le c&oelig;ur se plaît à s'élever avec cet
+objet qu'il déifie; l'exaltation de ce sentiment,
+son idolatrie même, ont quelque chose
+qui entraîne et enflamme; cet amour a un
+langage particulier, il est plus dévoué, n'ose
+être tendre, mais il est courageux, intrépide;
+il sait vaincre, il sait mourir. Tel est Viomade,
+telles sont les émotions qu'il éprouve,
+et qu'il n'essaye pas même d'exprimer. Childéric
+a souvent interrompu son récit; Gelimer
+s'est tu constamment. L'heure du repos
+est arrivée; Childéric éteint les feux,
+ferme la grotte d'une pierre taillée pour cet
+usage, conduit Gelimer sur la couche sauvage,
+l'invite au sommeil, lui répète qu'il
+ne l'abandonnera jamais, et partageant avec
+son ami son lit de plumes d'oiseaux, et recouvert
+de peaux d'ours, ils se livrent tous deux
+au bonheur d'être réunis. Viomade n'eût pas
+donné l'honneur d'être aussi près de son
+<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span>
+maître pour toutes les fortunes du monde,
+et Childéric sent avec joie à ses côtés l'ami
+de son père. Cependant, ils s'endorment, et
+le plus profond silence règne dans la grotte.</p>
+
+<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE CINQUIÈME.</b></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span></p>
+
+<h2>CHILDÉRIC.</h2>
+
+<h3>LIVRE SIXIÈME.</h3>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p>
+
+<p class="center font90"><b>DU LIVRE SIXIÈME.</b></p>
+
+<p class="ni2 p2">Gelimer se reproche d'avoir enlevé Childéric à tant de
+gloire; il l'aime avec tendresse, son c&oelig;ur est combattu
+par la générosité et l'amour que lui inspire son élève;
+il hait Viomade. Childéric raconte ses aventures depuis
+le jour où il suivit son père à la défense de Cologne.
+Il dit comment ayant été renversé par le mouvement
+que fit une partie de l'armée pour voler au secours
+de son roi, il étoit resté long-tems évanoui, et
+n'avoit repris ses sens que la nuit; qu'alors il s'étoit
+trouvé dans une barque. Arrivé sur le bord du fleuve,
+et éclairé des rayons du jour, il avoit reconnu son ravisseur
+pour un des ennemis de son père, avoit sollicité
+sa liberté par des signes, voyant qu'ils ne parloient
+pas la même langue. L'étranger étoit demeuré
+inflexible, et l'avoit conduit dans cette grotte, après
+plusieurs jours de marche. Portrait du généreux Hun.
+Education du jeune prince. Gelimer obtient de sa
+pitié et de sa tendresse le serment de ne jamais le
+quitter, et de ne jamais l'arracher à ses forêts. Childéric
+passe plusieurs années dans l'espoir de revoir
+un jour sa patrie. Quels sont ses études et ses plaisirs.
+Gelimer est tourmenté par ses pensées; il ne sait qui
+l'emportera dans son c&oelig;ur de tous les sentimens qui
+le dévorent. La nuit interrompt le récit du prince.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span></p>
+
+<h3>LIVRE SIXIÈME.</h3>
+
+<p class="p2">Les rayons du jour pénétroient à peine
+dans la caverne, que déjà ses trois habitans
+s'étoient éveillés. Gelimer agité avoit moins
+dormi que les autres, il sentoit la faute qu'il
+avoit commise, s'affligeoit; mais il aimoit
+si tendrement Childéric, qu'il ne pouvoit
+se repentir d'une action coupable sans
+doute, mais autorisée par les lois de la
+guerre. Viomade seul réunissoit son courroux,
+sa haine, et tout en admirant son dévouement,
+il voyoit en lui la cause de son
+malheur; injuste comme la passion, il le
+charge de son infortune: un grand trouble
+l'agite, il est peint sur son visage décomposé.
+Childéric lui reproche ce qu'il prend
+pour un soupçon qui l'outrage. Moi t'outrager!
+lui dit Gelimer; ô mon cher Tcie!
+car tu l'es toujours pour mon c&oelig;ur, ne sais-tu
+déjà plus lire dans mon ame? Le prince
+se jeta dans ses bras, et le conduisit, ainsi
+que Viomade, sur la colline; là, les bras
+élevés vers les cieux, ils implorèrent la divinité.
+<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span>
+Après ce juste hommage, auquel sembloit
+s'unir toute la nature, ils firent un
+léger repas, vinrent ensuite s'asseoir sous
+les chênes, et Childéric commença, à son
+tour, le récit des événemens qui, depuis six
+années, le tenoient séparé de son père et
+de sa patrie. Gelimer appuya tristement sa
+tête sur ses mains en écoutant, et Viomade,
+l'&oelig;il avide de voir son maître, l'oreille attentive,
+sembloit avoir son ame suspendue
+aux lèvres du prince.</p>
+
+<p>Je commencerai comme toi mon récit,
+dit-il. A la journée de Cologne, mon père,
+inquiet de ma grande jeunesse, me confia
+à tes soins, et tu m'éloignas du danger, jusqu'au
+moment où tu vis le roi entouré; plus
+prompt que la foudre, tu cours à sa défense,
+les braves te suivent. Je veux me mêler à eux;
+le mouvement qui se fit autour de moi, fut
+si violent et si rapide, que j'en fus renversé;
+foulé aux pieds, je m'évanouis, et j'ignore
+ce que je devins, jusqu'à l'instant où je repris
+mes esprits. C'étoit au milieu de la nuit,
+elle étoit calme, le ciel étincelloit du feu
+des étoiles, et je me sentis dans une petite
+barque qui voguoit légèrement sur le fleuve.
+Le bruit des rames, cette barque, objet qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span>
+m'étoit encore inconnu, le spectacle qui
+s'offroit pour la première fois à ma curiosité
+enfantine, me causèrent une innocente joie:
+cependant je demandai où j'allois, avec qui
+j'étois; une voix étrangère me répondit dans
+une langue que je n'entendis pas: on me
+présenta du pain, des fruits, j'acceptai gaiement
+sans m'inquiéter. Cependant le lever
+du jour me faisant apercevoir que j'étois
+avec un de nos ennemis, et que j'abordois
+sur une rive opposée à la notre, je conçus
+quelques alarmes, et conjurai mon guide
+de me ramener. Je vis avec joie que je n'avois
+pas perdu mon javelot, et que le Hun
+qui étoit avec moi ne s'en étoit point emparé;
+j'en conclus qu'il n'étoit point méchant,
+et quand nous fûmes débarqués,
+voyant qu'il ne m'entendoit pas, je me jetai
+à genoux, en lui faisant signe de me ramener;
+je lui montrai le ciel comme récompense,
+mon c&oelig;ur comme reconnoissant; je
+lui offris une pièce d'or, en lui faisant entendre
+que mon père lui en donneroit beaucoup.
+Il secoua la tête, je compris qu'il me
+refusoit, je me mis à pleurer; il parut ému,
+me tendit les bras. Je m'y jetai tout en pleurs,
+je le caressai d'un air suppliant, il détourna
+<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span>
+la tête, je vis qu'il hésitoit; je joignis les
+mains; il me regarda un moment, puis
+comme triomphant de sa propre émotion,
+m'entraîna avec rapidité loin de la rive. Ce
+Hun étoit le même vieillard que tu vois sous
+tes yeux; mais avant de continuer cette
+narration, je veux te faire connoître, ami,
+ses aventures, quoiqu'il ne me les ait confiées
+que plus de deux ans après notre arrivée
+dans ces lieux.</p>
+
+<p>Gelimer est Hun d'origine; sa nation,
+long-tems voisine des Chinois, fit de fréquentes
+incursions sur leur territoire, plusieurs
+familles même se divisèrent, et tandis qu'une
+partie demeuroit attachée aux Huns, l'autre
+s'allioit aux Chinois, et s'établissoit dans
+leur pays. Ainsi s'étoit divisée la famille de
+Gelimer; son père même avoit été mandarin
+et favori de l'empereur. Gelimer s'étoit
+marié à Pékin; il étoit père d'un fils encore
+en bas âge, quand la dynastie venant à changer,
+il passa de l'état le plus doux et le plus
+fait pour son ame tendre, à l'état le plus
+cruel, à l'isolement le plus affreux. Pardonnez,
+mon ami, dit en l'interrompant Childéric
+à Gelimer, si je vous rappelle dans ce
+moment de douloureux souvenirs; mais je
+<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span>
+ne puis laisser ignorer à Viomade les vertus
+et les malheurs de celui que j'honore et
+que j'aime.</p>
+
+<p>Le père de Gelimer devoit de fortes sommes
+au dernier empereur, qui lui avoit
+dit plusieurs fois qu'il les lui abandonnoit,
+et il en avoit disposé; son successeur, déjà
+prévenu contre le favori, exigea si promptement
+le remboursement de ces sommes,
+que le vieillard ne put y satisfaire; il fut
+d'après la loi condamné au bannissement,
+hors de la grande muraille qui sépare la
+Chine de la Tartarie. Un jugement si terrible
+ôta au père de Gelimer tout son courage
+déjà affoibli par les années; sa santé
+s'altéra, et l'approche du jour marqué pour
+son arrêt, le jetoit dans le désespoir. Gelimer
+ne put sans être ému et entraîné, voir
+couler les larmes de son père; il courut réclamer
+l'indulgente modification, qui permet
+en Chine l'échange du fils lorsqu'il s'offre
+volontairement pour subir la condamnation
+infligée à son père; cette faveur terrible lui
+fut accordée. Séparé d'une épouse qu'il adoroit,
+d'un fils qui venoit par sa naissance de
+resserrer d'aussi doux n&oelig;uds, et qu'il ne
+pouvoit entraîner l'un et l'autre dans les fatigues,
+<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span>
+la honte et la misère auxquelles il s'étoit
+condamné, il vit arriver l'instant de
+consommer son sacrifice. Conduit en coupable
+au-delà de la grande muraille, il sentit
+renaître toutes ses forces en pensant à
+son père; dépouillé de tous ses biens, séparé
+de tout ce qu'il aime, il emportoit cependant
+un trésor au fond de son c&oelig;ur, le sentiment
+sublime de l'action magnanime qu'il
+venoit de faire, l'approbation de sa conscience!
+Rejeté de sa vraie patrie, car c'est
+où l'homme est fils, époux et père, c'est là
+où il a formé tous les doux liens de la nature
+et de l'amour, qu'il a une patrie chère à son
+ame, errant dans les vastes déserts de la Tartarie,
+il s'abandonnoit alors à des regrets
+trop justes pour n'être pas excusés. Cependant,
+relevant son ame abattue, se sentant
+fier de lui-même, il eut honte de son désespoir,
+et prenant le chemin qu'avoient jadis
+choisi ses aïeux, il suivit les bords du Jaïck,
+ceux du Palus-Méotides, et enfin se réunit
+à la partie de sa famille qui servoit sous les
+ordres d'Attila: il lui offrit son bras, qui fut
+accepté. Mais la barbarie de ce peuple indignoit
+la grande ame d'un disciple de Confucius:
+le meurtre de Bleda, frère d'Attila,
+<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span>
+lui fit horreur; il gémissoit de ne pouvoir
+faire passer au c&oelig;ur de ses frères une étincelle
+de ce feu pur qui le brûloit. Fatigué
+des hommes, dégoûté de la vie, il chercha
+une retraite qui leur fût inconnue; il découvrit
+cette grotte, à laquelle il travailla
+avec soin; il venoit s'y dérober aux regards,
+quand, l'ame trop oppressée, il avoit besoin
+d'être seul avec son Dieu et son c&oelig;ur; calmé
+par la méditation, il retournoit combattre
+pour sa patrie, jusqu'au moment où redevenu
+inutile, il pouvoit se dérober à elle
+sans lâcheté et sans ingratitude. C'étoit ici
+qu'il pensoit à son épouse bien-aimée, à son
+fils, qu'il faisoit ses meubles, ses instrumens
+sonores qu'il mêloit aux sons de sa
+voix; c'étoit ici qu'il suivoit sa religion, s'attachoit
+à ses principes, s'encourageoit contre
+les souffrances. Mais sa raison, sa piété,
+sa force, ne purent l'armer contre la crainte
+de la vieillesse abhorée des Huns: il ne pouvoit
+sans frémir se figurer cette époque de
+la vie, où déjà malheureux par les souffrances,
+il seroit encore méprisé et abandonné
+par les hommes, où foible et ayant
+besoin de secours, il seroit livré à lui-même
+et en opprobre à sa patrie. En Chine, il étoit
+<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span>
+père; dans ce pays, l'amour filial égale presque
+l'amour paternel; dans ce pays, l'adoption
+répare les erreurs de la nature, et donne
+au père généreux un fils sensible et tendre:
+mais chez les Huns barbares l'adoption ne
+sauve pas des cruautés, auxquelles même
+condamne la paternité. Insensiblement Gelimer
+vit s'altérer sa santé et son noble caractère;
+réduit à ne rien aimer, et possédant
+une ame de feu, il en étoit dévoré; cet
+asile lui devint plus cher, et la vieillesse l'inquiéta
+davantage. Sa religion lui défendoit
+de recourir à une mort volontaire; il courut
+la chercher dans les combats, et ne put y rencontrer
+que la gloire. Le tems fuyoit à pas
+précipités, sa marche rapide effrayoit Gelimer,
+et la tristesse de son c&oelig;ur ajoutant au
+poids des années, on lui déclara, lors de la
+bataille de Cologne, que ce seroit le dernier
+jour qu'il auroit l'honneur de se mêler aux
+guerriers. C'étoit la seconde fois que les
+hommes jugeoient Gelimer, et la seconde
+fois qu'ils se montroient cruels et injustes.
+Son ame vive, expansive et tendre, en fut
+révoltée; elle se ferma à son tour à la douce
+pitié qu'elle n'avoit jamais pu attirer à elle,
+il se promit de devenir féroce, et s'élança
+<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span>
+dans la mêlée, plein d'une rage qu'il perdit
+en m'apercevant évanoui, prêt à être
+écrasé sous les nombreux chariots qui suivoient
+et embarrassoient notre armée: l'aspect
+de mes dangers détruisit toutes les
+résolutions de sa colère; plein d'une tendre
+compassion, il me souleva, m'entraîna hors
+de la mêlée, et me donna des secours. Un
+sentiment généreux l'avoit seul inspiré, un
+sentiment personnel, un retour sur lui-même
+lui succéda; il m'avoit vu abandonné
+et ne soupçonnoit guère que cet enfant, laissé
+sans secours sur le champ de bataille, étoit
+le fils du grand Mérovée. Une idée subite
+s'éleva dans son c&oelig;ur, il y céda promptement,
+craignant ou, que reprenant mes sens,
+je ne refusasse de le suivre, ou que je ne
+fusse réclamé; telle fut la pensée qui le décida
+à s'embarquer avec moi à la hâte; il se
+proposoit de m'aimer, de retrouver en moi
+tous les objets de sa tendresse, de m'asservir
+d'abord, de m'enchaîner après par le
+sentiment. Toutes ces idées vinrent en foule
+s'offrir à son c&oelig;ur, elles l'enivrèrent d'une
+délicieuse félicité; il renonça dès-lors à sa
+seconde patrie, au monde entier, et résolut
+de vivre avec moi dans cette grotte; il en
+<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span>
+prit la route secrète, m'entraînant à sa suite,
+soit en me montrant quelque objet nouveau,
+soit en me faisant entendre que si je
+l'abandonnois, je mourrois de faim, soit en
+prenant un air farouche, soit en me tendant
+les bras: la nuit, il me couchoit sur sa
+poitrine pour me garantir de l'humidité.
+Nous parvînmes ainsi à un souterrain; je ne
+voulois pas y entrer, parce qu'il étoit obscur;
+mais Gelimer, ayant frappé des cailloux et
+fait du feu, alluma une branche de pin qu'il
+venoit de couper, et marcha devant moi;
+je le suivis sans répugnance, et après avoir
+marché long-tems ainsi éclairés, nous nous
+arrêtâmes; il me donna à manger des &oelig;ufs
+d'oiseaux, que j'aimois beaucoup, quelques
+fruits, et je m'endormis dans ses bras comme
+à l'ordinaire; mais quelle fut ma douleur
+le lendemain en me trouvant dans l'obscurité!
+je poussai des cris affreux. Gelimer
+me caressa, m'encouragea de la voix, reprit
+la route en me tenant par la main; mais je
+n'étois point rassuré. Nous dormîmes encore
+une fois dans ce souterrain; mon sommeil
+fut si agité, que Gelimer, qui me sentit brûlant,
+se décida à hâter notre marche, et à
+m'arracher promptement de ce séjour malsain,
+<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span>
+et qui lui parut altérer ma santé. Il
+m'a dit depuis que jamais il n'avoit autant
+souffert que cette nuit, en me voyant si inquiet,
+sentant sa poitrine baignée de mes
+pleurs, ma tête brûlante, il croyoit déjà me
+voir tomber mourant dans ses bras. Son
+c&oelig;ur étoit déchiré, il s'affligeoit immodérément.
+Nous reprîmes notre route, il voulut
+me porter sur ses épaules, je ne le voulus
+pas, et je m'obstinai à marcher; mais
+bientôt quelle fut ma joie, quand j'aperçus
+une vive clarté paroître à l'extrémité du
+souterrain; j'oubliai tout-à-coup mes chagrins,
+mes maux, mes alarmes, et courant
+vers l'endroit que le jour m'indiquoit, je
+sortis avec une joie inexprimable de cette
+retraite des ténèbres, et me trouvai dans
+une prairie délicieuse, toute couverte de
+fleurs: les gouttes de rosée suspendues aux
+feuilles, aux brins d'herbes, aux différentes
+plantes des prés, brilloient de mille couleurs
+qu'elles recevoient du soleil; des chèvres
+bondissoient, mille oiseaux chantoient
+dans les airs: aussi innocent qu'eux même,
+j'avois retrouvé toute l'insouciance de mon
+âge, sa gaieté, sa joie; les chagrins et ma
+nuit étoient à un siècle de moi; je ne me
+<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span>
+lassois point d'admirer le jour et les lieux
+charmans qui m'environnoient; j'apercevois
+de loin un grand fleuve, je crus revoir
+le Rhin, revenir dans ma patrie, et retrouver
+bientôt ma mère et le roi. Gelimer
+jouissoit de ma joie, de ma santé, et me
+regardoit avec l'expression de la tendresse;
+j'entendois ses regards: le sentiment sait
+toujours s'exprimer quand il est vrai, l'ame
+parle à l'ame, et si l'homme n'étoit que
+bienfaisance et qu'amour, comme sans doute
+ce fut sa première destinée, il eût pu se
+passer du langage. Nous restâmes tout le
+jour dans le lieu que j'aimois tant; le lendemain
+je le quittai avec regret; nous marchâmes
+encore deux jours dans les bois, et
+nous parvînmes le troisième dans cette
+grotte, que je trouvai délicieuse. J'étois
+extrêmement fatigué; Gelimer tira d'une des
+cavités un vase rempli de vin, de fruits
+secs; il avoit tué plusieurs animaux à coups
+de flèches, il les fit cuire, et ayant paîtri
+une farine qu'il prit dans un vase de la
+même matière que celui qui contenoit le
+vin, il fit un espèce de gâteau; tous ces apprêts
+m'amusèrent beaucoup. Gelimer me
+fit coucher sur un lit qui se trouvoit dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span>
+une autre cavité; je dormis profondément;
+le lendemain il me fit baigner dans ma jolie
+fontaine, me mena à la chasse, et cette vie
+active et nouvelle m'enchantoit. Je n'oubliois
+pourtant ni ma mère, ni le roi, ni la
+France; me confiant en leur amour, je m'attendois
+chaque jour à voir arriver quelqu'un
+pour me chercher, et j'attendois sans impatience,
+sûr de leurs soins et de leur tendresse.
+Gelimer ne me laissoit jamais sortir sans
+lui, mais il étoit d'une complaisance infatiguable;
+il avoit appris à m'entendre avec
+une étonnante facilité, ses progrès étoient
+pour moi une source de plaisirs toujours
+nouveaux; j'attendois impatiemment qu'il
+pût me parler, et avant l'hiver j'eus cette
+satisfaction. Le changement qu'opéra cette
+saison ne fut pour moi qu'une variété de
+plaisirs. Gelimer m'avoit enseigné sa langue
+en apprenant la mienne, et je parlois indifféremment
+l'une et l'autre. Comme nous ne
+sortions que rarement, et seulement pour
+quelques heures, il profita des longues soirées
+pour m'apprendre à faire différens
+meubles, des flèches d'un bois dur et qui
+supplée au fer, des vases d'argile; il m'enseigna
+à cultiver des plantes qui fleurissent
+<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span>
+dans l'hiver, à jouer d'un instrument bizarre
+et sonore, que j'aimois beaucoup. Il me
+nomma <i>Tcie</i>, nom chinois, qui veut dire
+réunion, mélange, parce qu'il trouvoit en
+moi différens objets qui lui étoient chers.
+Le printems nous rendit nos premiers plaisirs.
+Gelimer étoit, quoique âgé, encore
+léger à la course, adroit à la chasse; mais il
+ne vouloit pas me confier son arc, et malgré
+mes prières, il ne me laissoit ni chasser ni
+sortir sans lui. Je voyois qu'il craignoit de
+me perdre, et se faisoit un bonheur de me
+conserver près de lui; je riois en moi-même
+de cette pensée, car je m'attendois toujours
+à voir arriver un des braves de mon père:
+je t'attendois surtout, mon cher Viomade,
+et souvent même dans mes songes, je croyois
+te voir, t'entendre, partir avec toi, et m'élancer
+dans les bras de mon père; je croyois
+couvrir de mes tendres baisers les mains de
+la reine, et me retrouver au milieu de vous.
+Gelimer, qui avoit rapporté de la Chine de
+grandes connoissances en agriculture, m'apprit
+à multiplier les fleurs du printems, les
+grains et les fruits de l'automne; il ne
+borna point à ces légères instructions les
+leçons qu'il me donna, il m'enseigna à connoître
+<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span>
+le cours des astres, la forme et la
+description de la terre, les maximes de Confucius;
+je lui communiquois ce que j'avois
+appris du sage Diticas; il admira sa morale,
+sa religion: sous d'autres noms il adoroit
+les mêmes dieux que moi, chérissoit et honoroit
+surtout la vertu, et s'efforçoit d'en
+remplir mon jeune c&oelig;ur. Je répondois à ses
+soins, le tems s'écouloit sans que je m'en
+aperçusse, je grandissois; l'air, l'exercice,
+une nourriture frugale, des jours sereins,
+tout contribuoit à ma santé; et lorsque plus
+pressé de vous revoir, un léger nuage de
+tristesse obscurcissoit mes traits, Gelimer
+l'effaçoit promptement en m'enseignant une
+chose nouvelle, qui s'emparoit tout-à-la
+fois de mon tems et de mes pensées. Cependant
+mon ami devenoit triste, languissant,
+il s'affoiblissoit, je m'affligeois de ses
+souffrances, je cherchois à les adoucir; je le
+questionnois sur ce qui pouvoit les causer.</p>
+
+<p>Une belle matinée de printems, après
+avoir salué l'aurore, invoqué les dieux, respiré
+l'air parfumé des bois, je conjurai Gelimer,
+que j'entendois soupirer, de m'ouvrir
+son c&oelig;ur; nous nous assîmes sur ce
+même banc de mousse. Tcie, me dit le sage
+<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span>
+vieillard, m'aimes-tu? Je le lui jurai. Sais-tu
+bien que je t'ai sauvé la vie? tu périssois
+sans moi sous des chariots prêts à t'écraser...
+Je ne l'avois pas oublié, et je lui témoignai
+ma reconnoissance. Eh bien! me dit-il, je
+vais te dire tous mes secrets; mais une promesse
+encore, et je te rends ta liberté, je te
+donnerai mes armes, tu seras plus maître
+dans ma caverne que moi-même; tout ce que
+j'ai t'appartiendra; loin de me devoir encore
+de la reconnoissance, c'est moi qu'elle engagera
+à jamais. Jure moi sur l'honneur, serment
+si sacré dans ta patrie, jure moi à la face du
+ciel qui t'éclaire, de ne point m'abandonner,
+de protéger mes derniers jours, de me
+laisser mourir dans cette grotte paisible, et
+lorsque mon ame s'envolant vers les cieux,
+ou s'emparant d'un autre corps, aura quitté
+sa demeure passagère, promets moi
+d'ensevelir ma dépouille mortelle dans cette
+même grotte où je t'ai prodigué tant de soins.
+J'hésitois à prendre un tel engagement;
+j'avois toujours conservé le vague espoir de
+retourner dans ma patrie, j'allois pour ainsi
+dire y renoncer, j'étois ému, attendri; mais
+je me taisois. Eh quoi! cher Tcie, reprit
+Gelimer, pourrois-tu m'abandonner vieux
+<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span>
+et mourant, et me refuser quelques-uns de
+ces nombreux instans que te prépare la
+nature? A peine aux portes de la vie, une
+longue carrière est devant toi, tandis que
+je touche à ma dernière heure; bouton
+naissant, tu vas croître encore plus d'un
+printems avant de fleurir, et moi, déjà flétri,
+je suis penché vers la terre; demain je tomberai,
+demain on dira de Gelimer: Il a vécu;
+et j'aurai disparu comme mes ancêtres. O
+enfant digne d'amour! prends pitié de ma
+dernière heure; déjà mes yeux commencent
+à se fermer à la clarté du jour, déjà un voile
+épais s'étend pour moi sur toute la nature;
+ah! veux-tu donc m'abandonner! Il dit, et
+tendit vers moi ses mains tremblantes, quelques
+larmes tombèrent de ses yeux: c'en
+étoit trop, je me jetai à genoux, et m'écriai!
+O dieux! qui punissez le parjure, recevez le
+serment que je fais d'aimer, de servir Gelimer,
+et de n'abandonner ces lieux que
+lorsqu'il sera endormi du sommeil éternel.
+Gelimer me serra dans ses bras, me pressa
+sur son c&oelig;ur, je lui rendis ses caresses. Ce
+jour fut un jour bien intéressant pour tous
+deux. Gelimer, sans crainte pour l'avenir,
+venoit d'acquérir un fils, et moi je venois
+<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span>
+d'assurer son bonheur. Bientôt après, il me fit
+part de sa naissance, et du sacrifice qu'il avoit
+fait à son père; enfin de tout ce que je vous
+ai raconté. Il m'avoua qu'après m'avoir secouru,
+le désir d'échapper aux lois barbares
+des Huns, le besoin surtout d'aimer encore,
+l'avoient décidé à s'emparer de moi; j'admirai
+son dévouement, l'essor de sa vertu éleva
+mon ame, je fus heureux d'embellir les
+jours d'un fils généreux, de consoler sa vieillesse.
+Il me demanda alors qui étoit mon
+père; jamais il ne m'avoit fait cette question,
+il craignoit trop de me rendre à cette
+idée. Je lui répondis que je devois la vie
+à un grand guerrier, et que je le priois
+de ne plus m'en rappeler le souvenir. Il se
+soumit, me donna un arc, des flèches, vint
+encore quelques fois à la chasse, plus souvent
+m'y laissa aller seul, et enfin n'y vint plus
+du tout. A force de m'exercer, mon adresse
+surpassa mon espérance; j'atteignois l'oiseau
+dans son vol, et à la course tous les animaux
+les plus agiles. Le soir, Gelimer continuoit
+à m'instruire de l'histoire des hommes,
+j'écoutois surtout celle des rois, la
+chute de Rome, la destruction des empires,
+les grands changemens de dominations,
+<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span>
+tous les effets immenses du génie souvent
+d'un seul homme, frappoient mon c&oelig;ur:
+combien, sans se douter qu'il me parloit de
+mon père, Gelimer me vanta le courage et
+la sagesse de Mérovée! Ces entretiens chaque
+jour me plaisoient d'avantage; mais en
+revenant de la chasse une belle soirée d'automne,
+je trouvai Gelimer assis devant la
+grotte, et dans une attitude mélancolique;
+il me parut frappé d'une grande douleur;
+alarmé, je me précipitai vers lui: Qu'avez-vous,
+mon ami, lui dis je? O Tcie! me répondit-il,
+je ne verrai plus ce soleil, les
+fleurs ni la verdure; je ne verrai plus ton
+riant visage, plus doux pour moi que le
+printems dans toute sa pompe; c'en est fait,
+d'épaisses, d'éternelles ténèbres enveloppent
+Gelimer, je suis aveugle! Un cri m'échappa,
+je m'attendois chaque jour à cette
+nouvelle, et pourtant elle m'atteignit au
+c&oelig;ur. Depuis ce jour, Gelimer fut l'objet
+de mes plus tendres soins, de mon culte,
+de ma vive amitié. Je l'aimai avec excès, je
+craignois de m'en éloigner, je ne chassois que
+pour nous nourrir; j'aurois juré dès-lors de
+ne jamais le quitter, si déjà je n'en eusse fait
+le serment. Il redevint calme enfin, je le consolai,
+<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>
+et au bout de quelques mois, il s'étoit
+accoutumé à son sort. Mais, ajouta le prince,
+ce récit a r'ouvert toutes les blessures de
+mon ami. Interrompons-nous ici, il est tems
+d'ailleurs de nous reposer; ce qui me reste
+à dire, renferme un triste événement qui
+a troublé la paix de mes jours; demain je
+vous raconterai cette douloureuse histoire,
+demain nous donnerons des pleurs à
+la jeune Talaïs. Ce soir, retirons-nous, et
+cherchons à oublier dans un doux sommeil
+les sombres idées qu'a fait naître mon récit.
+O mon ami! disoit-il à Gelimer, chassez
+l'inquiétude empreinte sur votre front, ne
+gémissez point comme le font les infortunés,
+Childéric n'est point un parjure, et tous les
+trônes du monde ne peuvent le séduire ni
+changer son c&oelig;ur. Gelimer poussa un profond
+soupir, et s'appuya sur le bras du prince;
+ils rentrèrent dans la grotte, éclairée comme
+la veille. Viomade regardoit avec respect le
+sensible Gelimer; il admiroit les soins que
+Childéric prenoit, soit pour rassurer son
+ame troublée, soit pour lui servir de guide,
+le nourrir, veiller sur ses jours. Cependant
+le serment qu'avoit prononcé le prince l'alarmoit,
+il ne peut le trahir; Gelimer consentiroit-il
+<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span>
+volontairement à se séparer de
+ce dernier objet de tendresse? Viomade ne
+peut le croire, il s'inquiète et n'ose exprimer
+son inquiétude. Gelimer, plus tourmenté
+par ses pensées, se taisoit également: Childéric
+seul ne dissimuloit rien; et soit que
+le souvenir d'Aboflède excitât sa tristesse,
+soit que la gloire dont s'étoit couvert Mérovée
+exaltât son ame, soit que l'ambition et
+l'audace d'Egidius l'enflamassent de courroux,
+soit qu'il parlât de sa tendresse pour
+Gelimer, de la joie qu'il éprouvoit d'avoir
+retrouvé Viomade, son c&oelig;ur l'inspiroit; la
+vérité toute entière s'en échappoit, se peignoit
+sur son visage charmant, et donnoit
+à sa voix mélodieuse un accent plus persuasif.
+Après le repas, ayant fermé la grotte,
+et conduit Gelimer sur sa couche, Childéric
+et le brave se retirèrent de leur côté. Gelimer
+passa la nuit dans la plus terrible agitation;
+il chérissoit trop ardemment Childéric pour
+lui enlever plus long-tems le rang suprême
+où l'appeloit la destinée; il n'aimoit pourtant
+plus le monde, et n'estimoit plus les
+hommes; mais Childéric étoit dans l'âge des
+riantes pensées, des délicieuses espérances;
+les plaisirs alloient l'environner, l'enivrer,
+<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span>
+le ravir. Ces instans passagers dédommagent
+l'homme des pleurs de l'enfance, de la prévoyante
+inquiétude de l'âge mur, de l'infirme
+vieillesse, de la douloureuse mort. Doit-il lui
+enlever sa part des biens de la terre, et ne
+lui en laisser que les maux? mais peut-il
+vivre sans Childéric! Ces combats le déchirent,
+sa belle ame ne peut encore se résigner.</p>
+
+<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE SIXIÈME.</b></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p>
+
+<h2>CHILDÉRIC</h2>
+
+<h3>LIVRE SEPTIÈME.</h3>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p>
+
+<p class="center font90"><b>DU LIVRE SEPTIÈME.</b></p>
+
+<p class="ni2 p2">Childéric, forcé d'aller à la chasse, et inquiet de l'état
+dans lequel étoit plongé le vieillard, l'avoit recommandé
+aux soins de Viomade. Gelimer à son réveil jette
+un cri d'effroi, en reconnoissant le brave au lieu de
+son cher élève; mais il se rassure, et le retour du prince
+le console bientôt. Il veut s'asseoir sous les chênes.
+Childéric reprend son récit, et raconte avec sensibilité
+la rencontre qu'il fit à la pêche, d'une jeune fille
+nommée Talaïs, leurs jeux, leurs plaisirs, l'amour
+qu'elle conçut pour lui, le trouble qu'il en ressentit;
+les conseils de Gelimer en garantissent. Progrès de
+la passion de Talaïs; son désespoir; sa mort. C'est sa
+tombe que Viomade a aperçue, et sur laquelle il a déjà
+placé la guirlande funéraire. Childéric y conduit de
+nouveau ce brave, et dépose le tribut du regret et de
+la piété sur la pierre funèbre. De retour dans la grotte,
+le prince engage Viomade à partir promptement pour
+la France, afin de rassurer le roi, et le charge de lui
+dire qu'un serment sacré l'enchaîne dans ces lieux.
+Gelimer est agité. Viomade refuse de partir sans le
+fils du roi. Childéric ordonne. Le brave offre de remplacer
+le prince auprès du vieillard, qui le repousse,
+et promet de lui rendre réponse le lendemain. Il gémit
+sur sa couche; en vain le prince le rassure. Le jour
+renaît, Gelimer n'est plus, il s'est percé le c&oelig;ur du
+javelot même du prince. Juste douleur. Cérémonie funèbre.
+Adieux éternels à la grotte, aux forêts, à la
+tombe de Talaïs. Childéric part suivi du brave.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span></p>
+
+<h3>LIVRE SEPTIÈME.</h3>
+
+<p class="p2">Childéric s'étoit levé dès le point du jour
+pour aller à la chasse, car les provisions alloient
+manquer; il avoit défendu à Viomade
+de le suivre. Le chagrin qu'éprouvoit Gelimer
+l'affligeoit, il ne voulut pas le laisser seul,
+et recommanda au brave de ne point s'éloigner
+de son vieil ami, de pourvoir à ses besoins,
+sur-tout de ne lui rien dire qui pût
+exciter sa tristesse. Songe que je l'aime,
+disoit ce prince; que sa peine est ma peine,
+que le rendre malheureux, c'est me déchirer
+le c&oelig;ur. Viomade promit d'obéir aux ordres
+du prince, celui-ci s'éloigna doucement
+pour ne pas troubler le repos de Gelimer,
+qui s'étoit endormi depuis quelques momens.
+Viomade attendit silencieusement son
+réveil; mais Gelimer jeta un cri d'effroi
+en le reconnoissant. Où est Childéric? dit-il,
+avec impétuosité; où est-il? A la chasse,
+reprit Viomade; il m'a ordonné de rester
+près de vous jusqu'à son retour. Gelimer
+parut frappé d'une vive douleur; mais revenant
+<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span>
+à lui, et étendant les bras avec passion,
+il s'écria: Oh! pardonne, ô toi! dont
+l'ame est innocente; ô toi! l'ange tutélaire
+de mes jours, pardonne au soupçon injurieux
+qui vient de s'élever dans mon c&oelig;ur.
+Ah! je l'abjure; et plein de confiance, je
+t'aime et t'admire. Alors le vieillard quitta
+sa couche; Viomade lui présenta le repas
+que Childéric lui avoit préparé; il le repoussa,
+sortit de la grotte, se plaça sous les
+chênes, et tomba dans une sombre rêverie,
+dont rien ne put le tirer. En vain on l'auroit
+entrepris, ses idées s'étoient emparées de
+toutes ses facultés; il parloit avec lui-même,
+se répondoit, s'accusoit de foiblesse, cherchoit
+à ranimer l'étincelle de générosité qu'il
+sentoit dans son c&oelig;ur; mais l'amour de la
+vie, la crainte de perdre ce qu'il aimoit,
+le faisoit retomber dans ses premières perplexités.
+Childéric ne se fit pas long-tems
+attendre, il revint chargé de différens gibiers.
+A son approche, le front sourcilleux
+de Gelimer s'épanouit, le sourire reparut
+sur ses lèvres, le bonheur rentra dans son
+ame. Les soins qu'exigeoient les provisions
+achevèrent d'employer la matinée; le jour
+étoit froid et pluvieux: cependant l'hiver
+<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span>
+étoit écoulé, et le printems alloit prendre
+lentement sa place, réparer ses ravages, et
+préparer les fleurs de l'été, les fruits de l'automne.
+Il fallut passer dans la grotte cette
+journée destinée à terminer le récit de Childéric:
+après le repas, il commença en ces
+termes.</p>
+
+<p>J'étois depuis quatre années dans ce séjour,
+et rien n'avoit troublé le cours paisible de
+ma vie; les leçons de Gelimer avoient fortifié
+mon ame contre mes secrets chagrins;
+je m'affligeois pourtant de l'abandon dans
+lequel me laissoit le roi; je songeois aux larmes
+que répandoit sans doute ma mère; ma
+pensée, plus formée, me retraçoit mieux
+mes malheurs; mais j'avois aussi plus d'attachement
+pour Gelimer, plus de respect,
+et mes sermens me sembloient chaque jour
+plus sacrés. Loin de renoncer à ma patrie,
+je me peignois le moment où privé de mon
+ami, fuyant des lieux qu'il auroit cessé de
+me rendre chers, je volerois dans les bras
+de mon père. Cette pensée donnoit le change
+à mes désirs; heureux du présent, sûr de
+l'avenir, je me livrois à l'étude et à la chasse,
+sans négliger mes plantes, mon chemin,
+mes bancs de mousse, notre colline, et les
+<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span>
+soins plus utiles à notre subsistance. En chassant
+j'avois poursuivi près d'une journée un
+oiseau qui m'étoit inconnu, et que je n'avois
+pu atteindre; il m'avoit mené si loin, que
+je craignis de ne pouvoir retrouver la grotte
+avant la nuit; je me reprochai mon étourderie
+en pensant à Gelimer, à ses inquiétudes,
+à l'abandon où je l'avois laissé; et quoiqu'accablé
+de fatigue, je me condamnai moi-même
+à le rejoindre à quelque prix que ce
+fût. En vain je me hâtai, il étoit nuit quand
+j'arrivai, et j'entendis de loin l'instrument
+chinois que vous connoissez; Gelimer, qui
+me croyoit égaré, faisoit retentir les airs de
+ces sons, pour qu'ils me servissent de guide
+dans l'obscurité; j'arrivai hors d'haleine, ne
+pouvant plus me soutenir, et je tombai dans
+les bras de mon ami en m'accusant d'imprudence,
+en le suppliant de me pardonner;
+il m'embrassa tendrement, ne se plaignit
+point, m'invita au repos. Je lui contai pourtant
+mon aventure; après quoi nous nous
+mîmes à table, et la nuit je dormis profondément;
+le lendemain je ne le quittai
+point, mais il exigea que je reprisse mes
+exercices, me promit de ne plus s'inquiéter
+de mes absences prolongées; je promis de
+<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span>
+mon côté de ne plus m'écarter. Cependant
+la partie du bois que j'avois découverte dans
+ma dernière chasse m'avoit parue charmante,
+elle entouroit un beau lac dont les eaux paisibles
+offroient une pêche facile. Ce nouvel
+amusement me plût beaucoup, et tandis que
+je m'en occupois, je remarquai qu'un jeune
+homme, du moins je le crus d'abord, m'examinoit
+attentivement, et qu'il me suivit
+quand je m'éloignai; c'étoit une heureuse
+rencontre pour moi que celle d'un compagnon
+de mon âge; je résolus de retourner
+au lac et de m'approcher de lui quand il me
+suivroit; mais dès que je marchai vers lui,
+il s'enfuit rapidement, et le lendemain il en
+fit autant. Chaque jour je retrouvois le jeune
+chasseur qui m'évitoit en me cherchant, et
+je crus à sa taille, à sa couronne de fleurs
+dont depuis peu il ornoit sa chevelure, que
+ce n'étoit point un homme, mais une femme.
+J'eusse mieux aimé d'abord un compagnon
+de mon sexe; il me sembloit que, plus fort
+et plus agile, il partageroit mieux mes plaisirs;
+bientôt l'idée d'une femme me parut
+plus douce; mais surpris de son empressement
+à me suivre et à me fuir, je n'essayai
+point de la poursuivre, comme elle m'a dit
+<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span>
+depuis qu'elle l'avoit espéré. Lassé même de
+cette singularité, craignant de me laisser encore
+entraîner et d'inquiéter Gelimer, je n'allai
+plus au lac, je renonçai à mon nouveau
+plaisir, et ne m'occupai que de ma chasse.
+Mon indifférence l'emporta sur la ruse de la
+jeune fille; ne me voyant plus vers le lac,
+elle me chercha dans les bois, et m'ayant
+rencontré, elle s'avança vers moi en souriant.
+Elle étoit vêtue d'un habit de toile de coton
+d'une couleur éclatante, son corsage laissoit
+voir ses bras, ses épaules et son sein, ses
+cheveux noirs et frisés étoient mêlés de feuillages
+et de fleurs, ses jambes et ses pieds
+étoient nuds. Son teint étoit brun et animé
+de vives couleurs; ses yeux extrêmement
+noirs, ardens, et son regard audacieux, sa
+bouche grande, ses dents blanches et bien
+rangées: telle étoit Talaïs; c'est ainsi que
+j'appris d'elle-même qu'elle s'appeloit. Hélas!
+pour son malheur, l'infortunée m'avoit aperçu
+près de ce lac, où elle cherchoit des perles
+qui y sont abondantes; ma chevelure blonde
+l'avoit frappée, elle m'avoit suivi, entraînée
+par sa curiosité. Depuis elle m'avoit revu,
+et si elle avoit fui, c'étoit pour m'attirer jusqu'à
+son habitation; mais ne pouvant me
+<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span>
+décider à la suivre, elle étoit venue, disoit-elle,
+pour me voir. Elle parloit le même langage
+que Gelimer m'avoit enseigné; je l'entendis
+donc sans peine, je lui répondis également.
+L'expression de ses traits me parut
+vive et hardie. Talaïs ne connoissoit point
+l'art, et s'abandonnait à la nature; ses charmes
+sans pudeur, ses mouvemens sans graces,
+ne firent aucune impression sur mon
+ame. Nous chassâmes le reste du jour; le
+lendemain elle vint encore partager mes jeux;
+à la course, elle l'emporta pendant quelque
+tems, mais je devins plus agile qu'elle; elle
+m'apprit à découvrir les perles dans leur coquillage,
+à prendre du poisson sans le tuer
+à coup de flèches, comme je le faisois d'abord;
+j'avois fait part de cette rencontre à
+Gelimer; il m'avoit recommandé de ne pas
+m'écarter avec elle, d'éviter l'habitation de
+ses parens, de crainte qu'ils ne me gardassent
+de force parmi eux; mais il ne s'opposa
+pas à ce qu'elle se mêlât à mes plaisirs.
+L'hiver je la vis moins; cependant elle venoit
+quelquefois sur la colline, j'allois l'y joindre
+et nous courions en riant sur les neiges. Le
+printems revint, et tous nos jeux recommencèrent
+avec lui. Je m'apercevois que Talaïs
+<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span>
+devenoit rêveuse, elle tressailloit à mon approche,
+soupiroit, me tendoit les bras, ses
+regards enflammés avoient souvent une expression
+que je ne pouvois soutenir; je baissois
+les yeux en rougissant; loin d'elle, j'en
+étois encore troublé; mon sommeil étoit
+inquiet, mes songes me rendoient Talaïs.
+La hardiesse de ses mouvemens, l'audace de
+ses traits, sa parure, si contraire à celle de
+la chaste Aboflède, et qui d'abord m'avoient
+repoussé, me firent tout-à-coup une impression
+bien différente. Le printems, en
+ranimant toute la nature, offroit de nouveaux
+piéges à ma raison déjà troublée, et
+je n'abordois plus Talaïs qu'avec un c&oelig;ur
+palpitant. Elle s'aperçut de son ouvrage et
+résolut de m'enchaîner pour toujours; elle
+ignoroit que j'avois dans mon ami une seconde
+prudence, qui veilloit encore quand
+la mienne étoit endormie; elle me proposa
+de la suivre, de venir habiter avec elle; enfin,
+d'être son époux; elle m'y invita par les plus
+tendres caresses; mon trouble s'en augmenta,
+un feu brûlant circuloit dans mes veines
+et me dévoroit. Pourquoi, lui dis-je, éloigner
+l'instant du bonheur? pourquoi te suivre?
+n'avons-nous pas ici un abri assez paisible
+<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span>
+et ne sommes-nous pas deux? Talaïs crut
+que dans ce moment je ne lui refuserois rien;
+elle me pressa de la suivre, et s'arracha de
+mes bras. Abandonner Gelimer n'étoit pas un
+sacrifice que l'amour même pût obtenir, et
+je n'avois que des désirs; je refusai Talaïs,
+elle devint pâle de fureur, m'accusa d'indifférence,
+m'accabla de reproches, m'assura
+de sa haine, me dit adieu et me quitta brusquement.
+Je m'étois calmé pendant qu'elle
+s'abandonnoit à la colère, je ne cherchai ni
+à l'appaiser ni à la suivre; content de moi,
+en paix avec ma conscience, je rejoignis
+Gelimer avec plus de plaisir encore: je lui
+contai ce qui venoit de se passer entre Talaïs
+et moi; il m'écouta attentivement. Mon ami,
+me dit-il, les passions sont les maladies de
+l'ame, la morale et la religion en sont les
+seuls remèdes; heureux qui y a recours avant
+que leurs progrès soient tels, que rien ne
+puisse les guérir! Talaïs, simple élève d'une
+nature toujours sauvage quand la raison
+ne l'a point adoucie, se livre sans détour et
+sans crainte; c'est à toi, éclairé par des principes,
+à l'écarter de l'erreur qui la séduit. Elle
+te veut pour époux; ce n&oelig;ud peut-il faire
+<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span>
+ton bonheur? Le mariage, sans doute, est
+le lien unique de félicité pour l'homme pur
+et sensible; le plaisir l'enflamme, l'entraîne
+et l'abuse; mais il ne le satisfait que pendant
+sa courte durée; veux-tu faire ton
+épouse de Talaïs? Non, sans doute, répondis-je
+à Gelimer, je ne renonce point à ma
+patrie, je ne veux point former, loin de mon
+père, ces n&oelig;uds saints et éternels. Eh! que
+feras-tu de ton amie, me dit-il alors, si tu
+l'as séduite, si elle s'est donnée à toi, si tu
+lui as ravi sa pureté? Abandonneras-tu celle
+qui aura été la tienne? la laisseras-tu pleurer
+jusqu'à la mort, sur l'instant qui l'aura
+unie à toi? Je ne veux point séduire Talaïs,
+répondis-je; ses caresses me troublent, mais
+elle n'a point enflammé mon c&oelig;ur. Eh bien!
+fuis-là, me dit Gelimer, crains la jeunesse
+et la nature; fuis la vierge brûlante qui fera
+passer dans tes veines le feu qui la consume;
+les dieux, l'honneur, l'humanité t'en conjurent.
+N'excite point son amour par ta vue,
+sois son défenseur contre toi-même; protège
+l'être foible que l'amour te livre. Gelimer
+continua long-tems à m'entretenir;
+je l'écoutois avec admiration; je sentois s'éteindre
+la flamme passagère des désirs; je
+<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span>
+me disois, la paix seule est un bien pur et
+parfait; je me promis de ne point chercher
+à troubler le repos qui rentroit si doucement
+dans mes sens, et d'éviter Talaïs. Je
+ne sortis point dans la matinée, et le soir je
+chassai d'un côté opposé à celui de nos rendez-vous.
+Ma chasse ne fut point heureuse,
+le tems étoit sombre, je rentrai plutôt que
+de coutume, et je parlai beaucoup moins
+qu'à l'ordinaire; j'écoutois même avec distraction;
+j'attendois impatiemment l'heure
+du sommeil, elle arriva sans m'apporter le
+repos que j'espérois; je revis le jour sans
+plaisir, il s'écoula comme la veille, et plus
+tristement encore; en vain un ciel pur et
+serein, le charme d'un beau jour, le chant
+des oiseaux, la fraîcheur des vents, le
+parfum des fleurs, tout m'invitoit à un
+doux ravissement: je ne voyois autour de
+moi que l'absence de Talaïs. De son côté,
+elle me cherchoit, l'amour l'avoit emporté,
+elle s'étoit reproché sa fureur, elle vouloit
+me trouver, m'appaiser, car elle me croyoit
+offensé, sur-tout ne m'ayant point trouvé à
+nos rendez-vous accoutumés. Elle étoit venue
+jusqu'à la grotte, et s'étoit enfuie en ne
+trouvant que Gelimer. Enfin, elle m'aperçut
+<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span>
+comme je revenois lentement et livré à une
+mélancolie profonde; un cri qu'elle jeta
+ranima en un moment toute mon ame; elle
+s'élança vers moi, se jeta à mes pieds, me
+conjura d'oublier ses emportemens, me jura
+de m'aimer, de m'obéir, de m'être à jamais
+esclave soumise. Attendri par des expressions
+si touchantes, je la relevai avec empressement,
+je la fis asseoir près de moi sur un
+banc de mousse. Là, sans lui avouer la grandeur
+de ma naissance, je lui confiai les événemens
+qui m'avoient conduit dans ce séjour,
+mon intention de m'en éloigner dès
+que je le pourrois, pour me réunir à mon
+père. J'eus le courage de lui dire que ma
+religion, mes devoirs, les m&oelig;urs de ma
+patrie, s'opposoient à mon union avec elle;
+je lui conseillai de me fuir et de m'oublier.
+Mais la crainte de l'affliger me fit mêler à
+mes sages discours, des expressions si tendres,
+des soupirs si passionnés, que Talaïs
+y puisa de nouvelles espérances. Nous nous
+séparâmes contens tous deux, moi d'avoir
+été sincère et de la trouver si résignée, elle
+de m'avoir vu si tendre. Elle me promit même
+de vaincre son amour, si je consentois à la
+revoir comme avant notre querelle; j'y consentis
+<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span>
+et elle s'éloigna; je revins dans la grotte
+avec toute ma sécurité. Gelimer la troubla
+de nouveau, et m'effraya sur le piége caché
+que j'étois loin d'apercevoir; cependant
+Talaïs remplit sa promesse, et ne prononça
+plus les noms d'hymen ni d'amour; ses yeux
+seuls m'en parloient encore, sa bouche observoit
+le silence, et je ne paroissois pas entendre
+ce qu'elle se défendoit de me dire.
+Mais ces efforts lui coutoient beaucoup, et
+insensiblement devinrent si pénibles, qu'ils
+altérèrent sa santé et presque sa raison; elle
+versoit des pleurs et sourioit tout-à-coup.
+A mon aspect, elle devenoit pâle et rougissoit
+au même moment; elle ne pouvoit ni
+demeurer près de moi ni me quitter; si ses
+regards rencontroient les miens, elle en étoit
+comme blessée. Elle ne chassoit plus, et négligeoit
+jusqu'au soin de sa vie, passoit quelquefois
+la nuit dans les bois, sans abri et
+sans nourriture; je la retrouvois le matin à
+la place où je l'avois laissée la veille, immobile
+et baignée de pleurs. Sa douleur, son
+abandon, un amour si vrai, si soumis, un
+malheur si profond et si tendrement exprimé
+ne pouvoient pas m'être indifférens,
+j'en fus ému jusqu'au désespoir. Elle se
+<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span>
+meurt! disois-je à Gelimer; hélas! elle périt
+comme la plante délicate exposée au soleil
+ardent; elle se meurt, et je pourrois lui
+sauver la vie; la raison doit-elle ordonner sa
+mort? Gelimer trouvoit dans la religion
+des armes puissantes contre ma foiblesse;
+son flambeau sacré dont il m'éclairoit, me
+fit voir la corruption et le vice, là où je n'avois
+entrevu que la tendre compassion; m'arrêta
+prêt à tomber, et me soutint au bord du
+précipice. Talaïs lassée de souffrir et de combattre,
+Talaïs cessa tout-à-coup de venir me
+joindre. Gelimer profita de cet éloignement
+pour me retracer mes devoirs; il ne savoit
+pas qu'il en existoit un encore dans ma naissance
+et mon glorieux espoir, dans l'image
+que je conservois des graces de ma mère,
+des vertus modestes dont elle embellissoit
+l'amour, l'hymen et le trône; c'étoit comme
+elle que devoit être mon épouse, la mère de
+mes fils, et non comme l'infortunée Talaïs.
+Sa vue me rendoit mes désirs, son absence
+seule me laissoit ma raison. Depuis long-tems
+je ne l'avois pas revue, et j'étois tranquille;
+mais un matin, comme j'écartois la
+pierre qui ferme l'entrée de la grotte, je
+l'aperçus assise sous ces chênes. Hélas! la
+<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span>
+malheureuse attendoit depuis long-tems mon
+réveil; je frissonnai à sa vue, elle me fit signe
+d'approcher, je courus lui dire que Gelimer
+avoit besoin encore de ma présence. Je
+t'attendrai, me répondit-elle avec un profond
+soupir; libre d'aller la rejoindre, je
+ne pouvois m'y déterminer; un secret pressentiment
+retenoit mes pas, et je me sentois
+agité de sombres pensées; enfin, je marchai
+vers elle, elle paroissoit tranquille; mais en
+l'examinant, je la trouvai languissante et
+abattue, sa main étoit brûlante, l'approche
+de la mienne la fit tressaillir, ses cheveux
+étoient en désordre et couvroient son visage;
+elle essaya de se lever et retomba sur le gazon.
+O ciel! je n'en puis plus, dit-elle: je
+l'aidai à se relever, elle pouvoit à peine se
+soutenir, elle s'arrêta incertaine et reprit sa
+marche comme par une réflexion déterminée;
+elle trembloit, sa respiration étoit pénible,
+son sein palpitant, j'étois moi-même
+violemment agité. Mais observant qu'elle
+chanceloit à chaque pas, je passai mon bras
+autour d'elle pour la soutenir, elle se laissa
+aller sur mon épaule, un froid mortel la
+saisit, elle demeura comme évanouie; peu-à-peu
+elle reprit ses sens, continua sa marche
+<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span>
+lente et dans un profond silence. Son regard
+austère s'élevoit jusqu'aux cieux et retomboit
+vers la terre; une fièvre brûlante la dévoroit;
+le souffle de son haleine sembloit un
+air embrâsé. A ces terribles effets, on reconnoissoit
+la passion dans toute sa violence;
+j'en étois effrayé autant qu'ému, et je n'osois
+troubler la méditation dans laquelle elle étoit
+plongée. Nous fîmes ainsi une assez longue
+route, et nous parvînmes à un charmant
+bocage, au milieu duquel s'élevoit une roche
+couverte de pampres; du sein de cette roche
+s'élançoit en cascade une onde abondante
+et limpide qui, tombant dans un bassin profond,
+contrastoit par le bruit de sa chûte,
+avec la paix de ces lieux si rians et si calmes.
+La fraîcheur des ondes conservoit encore
+au feuillage et aux gazons toute leur beauté
+printannière, quoique nous fussions aux
+premiers jours de l'automne. Arrivés sur la
+cime de la roche, Talaïs me fit signe de m'asseoir;
+elle se plaça près de moi, passa un
+de ses bras autour de mon col, appuya sa
+tête sur ma poitrine, et demeura en silence;
+je me sentis baigné de ses pleurs, mon agitation
+étoit à son comble; Talaïs sembloit
+réfléchir profondément. Après s'être ainsi
+<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span>
+doucement reposée, elle parut plus calme;
+bientôt elle releva sa tête et me regarda. Son
+visage pâle et décoloré étoit baigné de larmes,
+ses yeux remplis de tristesse, tous ses
+traits peignoient la désolation; je pressentois
+une partie de ce que préparoit si lentement
+son désespoir. Ah! me dit-elle, avec
+un accent inexprimable, et qui retentit encore
+autour de moi, je suis venue pour t'offrir
+encore l'infortunée Talaïs... Dis, oh! dis-moi
+que tu la veux pour épouse! O ma bien
+aimée, lui répondis-je, en passant mes bras
+autour d'elle; oh! écoute-moi, tu ne sais pas
+tous mes secrets; tu ignores... Barbare! me
+dit-elle, en m'interrompant et s'arrachant
+de mes bras, garde tes funestes secrets; si
+je n'ai pas su plaire, je sais mourir. A ces
+mots, plus prompte que le regard, elle s'élance
+du rocher dans l'abîme, j'entendis le
+bruit de sa chûte... Je volai à son secours,
+hélas! tous mes soins furent inutiles, le
+rocher étoit élevé et l'abîme étoit profond.
+En vain je m'élançai dans l'onde, en vain
+j'eus recours à tous les moyens que m'inspira
+mon c&oelig;ur; la nuit et la pénible certitude de
+la mort de l'infortunée, m'arrachèrent de ce
+lieu funeste. Gelimer partagea mes justes regrets.
+<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span>
+Le lendemain je courus vers l'abîme
+qui renfermoit la tendre victime de l'amour;
+je ne m'en éloignai que le soir; j'y retournai
+jusqu'à ce que son corps reparut sur les
+ondes; alors je l'emportai jusqu'à la grotte;
+je lui avois destiné pour dernière demeure
+le lieu consacré à nos entretiens; j'y creusai
+une large fosse, que je remplis de fleurs et
+d'herbes odoriférantes; j'y plaçai le corps de
+Talaïs, que je recouvris de fleurs, de feuillages,
+de gazon; j'y plaçai une pierre gravée.
+Gelimer vint y chanter l'hymne de la mort;
+et depuis j'y retourne chaque jour gémir sur
+son sort et appaiser son ombre. Une perte
+aussi cruelle a jeté dans mon ame une profonde
+amertume; mes premiers plaisirs ont
+cessé de me plaire; ces bois sont déserts pour
+moi, ou ne m'offrent que Talaïs mourante;
+mon seul bonheur est d'écouter Gelimer, de
+lui prodiguer mes soins, de m'instruire à
+supporter les revers, à combattre, à surmonter
+la douleur, à triompher d'un souvenir
+qui a troublé mes sens et mon ame.
+Childéric se tut, on vit qu'il pensoit à Talaïs,
+chacun respecta son silence. On approchoit
+de l'heure destinée au sommeil; Childéric
+en avertit Gelimer. Ce ne fut que le lendemain
+<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span>
+qu'il conduisit Viomade sur la tombe
+de Talaïs; celui-ci lui raconta comment il
+l'avoit découverte, et montra au prince la
+guirlande flétrie qu'il y avoit déposée lui-même.
+Childéric renouvella le simple hommage
+qu'il avoit coutume d'offrir à la tombe
+de sa malheureuse amante. De retour dans la
+grotte, le jeune prince s'assit à table entre ses
+deux amis; il voyoit sur le front de Gelimer
+la douleur et l'inquiétude, et dans les yeux
+de Viomade une secrete espérance mêlée
+d'alarmes; il sentoit lui-même combien ces
+déserts alloient devenir affreux pour le vieillard;
+mais Childéric n'hésitoit point, il vouloit
+seulement rassurer Gelimer et donner
+ses ordres à Viomade. A peine eurent-ils
+achevé leur repas, que Childéric dit au brave:
+Je te dois, ami, une bien vive reconnoissance,
+tu as traversé pour moi les déserts et
+les sombres bois, tu as souffert, tu as exposé
+ta vie, et au milieu de tous les périls,
+tu es venu me parler de mon père... Reçois
+les remercîmens que je te dois, mais prépare-toi
+à recevoir bientôt ceux de Mérovée.
+Demain, dès l'aurore, tu quitteras ces lieux,
+et je t'enseignerai une route sûre et peu longue;
+le printems qui commence, embellira
+<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span>
+ton voyage, je t'armerai de mes meilleures
+flèches, tu porteras à mon père des tablettes
+sur lesquelles j'écrirai tout ce que je croirai
+propre à le consoler de mon absence.
+Mais quand il apprendra que la reconnoissance,
+la tendre amitié, dit-il, en se jetant
+dans les bras de Gelimer et le pressant sur
+son c&oelig;ur; quand il saura que des sermens
+sacrés me retiennent ici, son noble c&oelig;ur
+sera satisfait; un fils ingrat, insensible et
+parjure ne seroit plus digne de lui. O dieux!
+s'écrioit Gelimer, ne permettez pas que j'accepte
+son sacrifice. Viomade, emporté par
+son zèle et sa guerrière franchise, osa refuser
+de partir, représenta au jeune prince que
+son retour sans lui couteroit la vie au monarque;
+qu'Egidius, profitant de cet instant
+favorable, monteroit sur le trône, que la
+couronne seroit à jamais perdue pour lui.
+Viomade, lui dit le prince avec fierté, vous
+peignez mon père comme un roi sans courage
+et sans vertu. Heureusement le ciel
+m'a fait un plus auguste présent. Mérovée
+a survécu à la nouvelle de ma mort, à la
+perte d'Aboflède, il ne succombera point,
+quand il sera sûr que je vis pour l'aimer, et
+me rendre, s'il est possible, le digne héritier
+<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span>
+de sa valeur et de ses vertus. Viomade
+désolé, offrit de conduire avec eux Gelimer.
+Barbare! dit le prince, veux-tu donc sa
+mort? Comment, tu peux proposer à un
+vieillard aveugle et mourant de l'arracher
+de sa retraite, pour traverser un pays immense,
+accablé par l'âge, exposé à la pluie,
+au vent, aux ardeurs du soleil, couchant
+sur la terre, quand il ne peut faire un pas
+sans un appui! Tu veux l'entraîner des Palus
+dans les Gaules! Eh bien! dit Viomade, qu'il
+reçoive mes soins, mes services; je m'engage,
+par tous les sermens, à vous remplacer
+près de lui. Le remplacer! remplacer
+Tcie! ô dieux! s'écrie Gelimer, l'univers
+entier ne le pourroit pas. Mais, ajouta-t-il,
+d'un air sinistre et terrible, demain je vous
+répondrai. Non, mon ami, reprit le prince
+avec douceur, j'ai répondu et Viomade m'entend;
+c'est comme fils de Mérovée que je
+lui ordonne de renfermer à l'avenir un noble
+zèle que j'admire, tant qu'il ne sort pas
+des bornes que je dois lui prescrire. Demain
+il partira, il ira remplir de joie l'ame de mon
+père. J'ai encore des tablettes que j'ai apportées
+de France; je sors pour écrire plus librement
+sous ces chênes; venez, mon cher
+<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>
+Gelimer, le tems est calme et doux; venez,
+appuyez-vous sans crainte sur le bras de votre
+cher Tcie, toujours votre fidèle appui. O
+Tcie! disoit Gelimer, que tu es beau aux
+yeux de la divinité! qu'ils seront heureux
+les peuples gouvernés par toi! Oh! si ta sensibilité
+ne t'égare point, si tu peux résister
+aux passions du monde, quel roi sera plus
+grand, et quels peuples seront mieux gouvernés!
+O m&oelig;urs pures de nos bois solitaires!
+ô vie simple! et qui ne laisse point d'amertume,
+paix de l'ame, n'abandonnez jamais
+celui pour qui je forme mes derniers v&oelig;ux!
+Childéric entraîna Gelimer hors de la grotte,
+et s'éloigna de lui et de Viomade pour écrire
+au roi. Le jeune prince étoit plus ému qu'il
+n'avoit voulu le paroître; il chérissoit son
+père, et ce n'étoit pas sans effort qu'il avoit
+ordonné le départ du brave; il lui sembloit
+aussi qu'il porteroit avec gloire le sceptre
+des rois, et il connoissoit toute l'étendue de
+son sacrifice. Il se peignoit le moment où
+tombant aux pieds de son père, il recevroit
+encore ses douces caresses si chères à son
+souvenir; ce moment où, au milieu des siens,
+entouré de sujets fidèles, il verroit dans tous
+les yeux la joie de son retour. Il ignoroit
+<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span>
+quand un jour si beau se leveroit pour lui;
+il sentoit ce que le tems pouvoit lui coûter.
+En écrivant au roi, ses larmes coulèrent,
+son c&oelig;ur fut déchiré; mais il ne lui vint pas
+même à l'esprit qu'il fût possible de changer
+son sort. Pendant qu'il écrit, Gelimer
+défend à Viomade de troubler ses méditations,
+et reste sous les arbres. La nuit les
+réunit dans la grotte, et Childéric éloigne
+tout entretien affligeant. Le vieillard presse
+sur son c&oelig;ur le jeune prince, l'embrasse et
+gagne son lit. Childéric ferme la grotte et
+s'éloigne avec Viomade; il ne songe point
+encore au repos, et remet ses tablettes à l'ami
+fidèle qui les reçoit à regret; déjà il a tout
+préparé, jusqu'à l'arc, jusqu'aux flèches dont
+il doit l'armer; il se propose même de l'accompagner
+quelques heures, si Gelimer l'approuve.
+Childéric ne cesse de répéter à Viomade
+tout ce dont il le charge pour son père,
+pour Ulric, pour son fils Eginard, ami de
+son enfance et compagnon de ses jeux. Une
+partie de la nuit s'est écoulée avant qu'il
+cherche le sommeil; aussi étoit-il grand jour
+depuis long-tems lorsque les deux amis s'éveillèrent.
+Surpris de voir déjà la matinée si
+avancée, et étonnés du silence de Gelimer,
+<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span>
+ils se levèrent à la hâte; Viomade courut ouvrir
+l'entrée de la grotte, et le prince s'approcha
+doucement du vieillard; il paroissoit
+dormir profondément: hélas! c'étoit du sommeil
+de la mort. Le généreux Gelimer, ne
+pouvant supporter la vie loin de l'objet de sa
+vive et unique affection, ne voulant pas l'arracher
+plus long-tems au bonheur et à la
+gloire, s'étoit percé le c&oelig;ur du javelot même
+du jeune prince; le trait étoit encore dans
+son sein. A ce spectacle, digne d'admiration
+et de larmes, Childéric jeta un grand cri;
+Viomade s'approcha avec empressement, et
+le prince lui montra en silence le corps glacé
+de son généreux ami. En vain ils retirèrent
+l'arme meurtrière du sein vertueux qu'elle
+déchiroit; la mort avoit saisi sa proie; les
+soins tardifs et impuissans ne rappelleront
+point son ame déjà parvenue aux demeures
+célestes. O Gelimer! disoit Childéric, tu
+revis encore dans mon c&oelig;ur; puissent tes
+leçons n'en sortir jamais, et cette action
+sublime et cruelle m'apprendre à mourir!
+Triste et désolé, Childéric resta tout le jour
+près du corps de son ami; il y passa la nuit
+entière, et le lendemain il songea à lui obéir.
+Terribles et derniers devoirs!... Tous deux
+<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>
+creusent au milieu de la grotte la tombe que
+le sage a ordonnée. Childéric ne put l'y placer
+sans verser des pleurs; il contempla encore
+cet ami qu'il alloit cesser de voir. O mort!
+disoit-il, mort cruelle! déjà deux fois ma
+main, innocemment coupable, t'a livré deux
+victimes. O Gelimer! ô Talaïs! Le corps est
+recouvert de gazon; à mesure qu'il disparoît,
+la douleur du prince est plus violente.
+Viomade place une large pierre qu'il a trouvée
+près de la grotte, et qui recouvre la
+tombe; il y grave ces mots:</p>
+
+<p class="center font90"><b>HONNEUR AUX MANES DE GELIMER.</b></p>
+
+<p>La nuit le surprit encore occupé à graver
+cette inscription simple, et au point du jour,
+armés de flèches, sur-tout de ce javelot qui
+n'est, hélas! que trop cher à son triste possesseur,
+ils vont quitter des lieux devenus si
+funestes; mais ce ne fut pas sans adresser à
+la tombe les plus tendres adieux. Childéric
+salua les chênes et les hamadryades, remonta
+sa petite colline, jeta sur chaque arbrisseau,
+sur chaque fleur un regard attendri, redescendit
+lentement ce petit sentier tortueux et
+bordé de gazon. Ces lieux qui l'avoient vu
+grandir, penser, aimer, lui retraçoient à-la-fois
+<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span>
+tous les premiers mouvemens de son
+ame. Il alla encore sur la tombe de Talaïs
+porter des regrets et des fleurs, et ne quitta
+sa retraite qu'après avoir payé à tous ces objets,
+qui la lui rendirent si chère, le tribut
+d'une juste douleur.</p>
+
+<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE SEPTIÈME.</b></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span></p>
+
+<h2>CHILDÉRIC.</h2>
+
+<h3>LIVRE HUITIÈME.</h3>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p>
+
+<p class="center font90"><b>DU LIVRE HUITIÈME.</b></p>
+
+<p class="ni2 p2">Mérovée, trompé par Draguta, pleure et son fils et son
+ami; tant de maux l'entraînent vers la tombe; il est
+mourant, et l'armée qu'excite Egidius, demande un
+chef. Elle le choisit, c'est Egidius; il doit recevoir le
+commandement de Mérovée même; le jour est choisi
+pour son triomphe, et l'armée s'assemble au champ
+de Mars. Déjà Egidius va recevoir la lance et le bouclier.
+Ulric aperçoit dans le lointain voler la poussière,
+et distingue deux hommes à cheval; il croit
+les reconnoître, il s'écrie. Childéric s'élance dans
+les bras de son père, et Viomade presse les genoux
+de son roi. L'armée en tumulte partage la joie
+de son maître; on entoure, on écoute, on admire Childéric.
+Egidius est oublié, et va cacher sa fureur. Mérovée
+rentre dans la ville suivi de son fils, de son
+ami, et de toute son armée. Il ordonne un pompeux
+sacrifice, et Diticas, après la cérémonie, annonce
+au peuple la fête du Guy, et ordonne de la
+part des dieux de choisir le jour pour élever Childéric
+sur le pavois; l'armée y consent avec transport,
+et des prières solennelles terminent le sacrifice.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span></p>
+
+<h3>LIVRE HUITIÈME.</h3>
+
+<p class="p2">Tandis que Mérovée, plein de confiance
+dans les paroles de l'oracle et dans les soins
+d'un ami, attend avec une impatience mêlée
+d'espoir, et compte les momens, Egidius
+qui a obtenu des secours de Rome, et à qui
+Odoacre, roi des Saxons, en promet de nouveaux
+encore, augmente chaque jour son
+parti. Il accuse déjà de lenteur le traître
+Draguta; mais il est de retour, et se présente
+aux yeux du roi, qui le voyant seul et accablé
+d'une feinte douleur, se sent frappé,
+prêt à mourir. Le Hun, les regards baissés,
+le front abattu, restoit en silence. Oh! parle,
+parle, malheureux! dit le roi, quoique je
+ne t'entende déjà que trop. O père infortuné!
+dit Draguta; écoutez ce triste récit.... Nous
+arrivâmes sans accident jusqu'à l'habitation
+de ma nombreuse famille; je retrouvai encore
+mon père plein de force et de santé, je
+lui avouai le motif de mon voyage; je l'instruisis
+que je devois la vie à mon compagnon:
+mais mon père en un moment détruisit
+mes espérances.... il m'apprit.... ô
+ciel!... il m'apprit qu'Attila, furieux de sa
+<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span>
+dernière défaite, avoit fait massacrer tous
+les prisonniers, sans en excepter votre fils.
+Mon père m'assura l'avoir vu périr!... Je résolus
+de n'apprendre cette affreuse nouvelle
+à Viomade que lentement et avec précaution;
+mais son zèle impatient hâta mon aveu.
+Ah! comment vous peindre sa douleur?
+jugez-en par les effets. Son sang déjà échauffé
+par la fatigue d'une aussi longue route, s'enflamma;
+une fièvre ardente le dévoroit: il
+tomba dans un affreux délire, nous lui prodiguâmes
+inutilement nos soins; tout-à-coup
+la raison lui revint, et il me fit appeler.
+Pars, Draguta, me dit-il, va porter
+au roi, mon maître, ces tristes détails;
+dis-lui que Viomade est mort de douleur,
+porte-lui mes flèches, et donne-moi mes tablettes,
+je veux y tracer un dernier adieu.
+Mais tandis que je les lui présente... il expire
+en nommant son roi.... Voici ses tablettes
+et ses flèches.... Depuis long-tems
+Mérovée n'écoutoit plus, et Draguta auroit
+pu parler long-tems encore, sans être interrompu.
+Le roi immobile et glacé, l'&oelig;il fixe
+et l'ame suspendue, cessoit de le voir et même
+de l'entendre; sa douleur trop vive avoit
+comme anéanti tout son être, il ne la sentoit
+plus. Ceux qui l'entouroient en furent
+<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span>
+effrayés, sa blessure se r'ouvrit, il tomba
+baigné dans son sang, on craignit pour sa
+raison et pour sa vie; plus malheureux il
+vécut, et se rappella tous ses revers. Draguta,
+satisfait du succès de sa trahison, courut
+en recevoir le prix. Egidius lui remit
+la somme qu'il lui avoit promise, et le nomma
+au grade dont il l'avoit flatté; mais sachant
+que l'homme qui s'est déjà vendu au
+crime est toujours prêt à se vendre de nouveau,
+et à trahir celui qu'il a servi, il le fit
+empoisonner dans un festin. Récompense
+digne d'un traître.</p>
+
+<p>Egidius, délivré de ceux qu'il redoutoit le
+plus, apprit avec une extrême joie, que la
+santé de Mérovée laissoit peu d'espoir de le
+conserver long-tems. La paix étoit loin de
+disposer les Francs à se nommer un chef qui
+pût remplacer le roi mourant, et les conduire
+aux combats; mais Egidius annonçoit
+toujours les Saxons, et le seul espoir des
+batailles suffisoit pour enflammer ces Francs
+valeureux. Ce bruit d'ailleurs n'étoit pas
+sans fondement: Odoacre menaçoit Angers;
+dans ce moment, attaqué lui-même par les
+Visigoths, il ne songeoit qu'à se défendre;
+mais il étoit facile de déterminer les troupes
+à ne pas attendre l'ennemi, elles furent
+<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span>
+assemblées tumultueusement et sans connoître
+elles-mêmes la main qui les faisoit agir.
+Bientôt l'air retentit de leurs murmures; elles
+osèrent accuser le roi d'inaction, d'oisiveté,
+et enfin demander à haute voix un chef et
+la guerre. Mérovée mourant, ignoroit ces
+clameurs séditieuses, mais il fallut l'instruire
+du v&oelig;u de ce peuple barbare et insensé. Egidius
+avoit été nommé au champ de Mars; il
+devoit commander les armées sous les ordres
+du monarque; de là au trône il n'étoit
+qu'un pas; ce pas Egidius comptoit le faire
+bientôt. L'armée, cruelle jusques dans ses
+respects, voulut que l'ambitieux romain
+reçût le commandement des mains du roi:
+on choisit le jour le plus prochain, et les plus
+hardis parmi les mutins se chargèrent de
+porter au monarque le v&oelig;u du peuple. Ce
+v&oelig;u pourtant n'étoit pas général; les guerriers
+qui avoient marché contre les Romains,
+se voyoient avec honte sous les ordres
+d'un ennemi vaincu par eux. Mérovée
+ne put, sans surprise, apprendre un choix
+si humiliant pour les Français. Quoi, leur
+dit-il, c'est le stipendiaire des Romains qui
+va conduire mes guerriers! c'est celui à qui
+j'ai enlevé la moitié des Gaules, qui va commander
+les mêmes troupes qui l'ont renfermé
+<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span>
+dans Soissons! N'est-il donc parmi
+vous aucun soldat courageux, aucun général
+vainqueur? Prêt à descendre vers la
+tombe, accablé de douleur, aurois-je celle
+de prévoir l'instant où mon peuple, libre
+du joug romain, dont il fut délivré par les
+Mérovingiens, ira de lui-même s'offrir à ses
+ennemis? Ce discours jeta le désespoir dans
+le c&oelig;ur des braves qui l'entendirent; mais
+il ne toucha point les rebelles, qui se retirèrent,
+en suppliant respectueusement le
+roi de consentir à paroître au champ de
+Mars. Cette démarche révoltoit sa noble
+fierté, affligeoit son ame; cependant le conseil
+l'engagea à conserver par là l'apparence
+du commandement, et quoique avec une
+profonde tristesse, il s'y décida.</p>
+
+<p>Mérovée cependant ne tenoit plus à sa
+grandeur; il n'avoit plus de fils à qui la
+transmettre; il ne tenoit pas plus à la vie,
+il n'avoit plus d'épouse, plus d'ami pour
+l'embellir;... mais il chérissoit son peuple,
+et aimoit sa gloire.</p>
+
+<p>Il parut ce jour que hâtoient les v&oelig;ux
+d'Egidius. On étoit dans le plus beau mois
+de l'année, et le soleil fier d'éclairer le
+monde, planoit du haut des airs, brillant et
+couronné de ses rayons; les troupes déjà
+<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span>
+revêtues de leurs armes qui étinceloient
+frappées des feux du dieu du jour, se rendoient
+au champ de Mars, et se livroient à
+cette joie immodérée que cause toujours au
+peuple un spectacle, quel qu'en soit l'effet
+ou la cause. Mérovée parut entouré de ses
+braves, qui pouvoient à peine contenir leur
+indignation; il étoit sur un char traîné par
+des taureaux superbes, revêtu de ses habits
+royaux; la majesté de son visage n'étoit point
+éteinte par la douleur dont il conservoit la
+trace; son aspect noble et touchant émut
+tous les c&oelig;urs; on voyoit tomber des yeux
+des plus grands guerriers, ces pleurs qui honorent
+le courage. Les cris de vive le roi!
+ces cris si chers aux Français, se firent entendre,
+et Mérovée, malgré les maux sans
+nombre dont il étoit dévoré, ne les entendit
+pas sans émotion; il sentit qu'il étoit
+aimé, ce mouvement fut doux pour son
+ame. Un trône élevé attend le roi; Egidius,
+palpitant d'impatience et de joie, comptoit
+les instans; agité d'une secrète inquiétude,
+il voudroit encore presser son triomphe qui
+s'apprête. L'armée se range en bataille, chacun
+reprend son rang. Le roi monte sur son
+trône; déjà on lui présente la lance et l'épée
+dont il doit armer Egidius, déjà le perfide
+<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>
+romain enlève fièrement son casque, va le
+remettre à Valérius, et pour la dernière fois
+se prosterne devant le roi, qu'il se propose
+de renverser; les braves détournent les yeux
+d'un spectacle qui les désespère, l'armée
+attentive observe un profond silence. Ulric
+porte au loin ses regards,... un objet l'a
+frappé, son c&oelig;ur en est ému;... il fixe encore
+ses yeux sur l'objet qui s'approche, il
+ne s'est pas trompé!... S'élançant tout-à-coup,
+repoussant Egidius, et paroissant au
+milieu de l'armée... Soldats! arrêtez, arrêtez!
+s'écria-t-il; voici Childéric; voici Viomade,
+voici le fils du roi! et tombant aux
+genoux de Mérovée: O roi! digne d'un si
+grand bienfait, voilà votre fils... En croira-t-il
+ce discours? ah! s'il en doute, ce doute
+fera bientôt place à la plus délicieuse certitude.
+Mérovée, à peine descendu de son
+trône, voit sauter de cheval, légèrement à
+terre, le plus beau des hommes, et sent dans
+ses bras le plus tendre des fils; Viomade se
+présente à son tour; Mérovée le presse contre
+son c&oelig;ur, l'armée partage l'attendrissement
+et la joie de son maitre. La beauté,
+dont l'empire est si prompt et si assuré,
+leur parle déjà en faveur de Childéric; on le
+presse, on l'entoure; Egidius est oublié, il
+<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span>
+le voit, il le sent, pâlit de fureur, et frémit
+de rage.... O traître Draguta! osoit-il
+dire: c'est à présent qu'il regrette que la
+tombe où il l'a précipité, le dérobe à sa vengeance.
+Childéric se rend aux v&oelig;ux du peuple,
+impatient de le voir; il se mêle à l'armée.
+Le tems qui a développé ses traits ne
+les a point changés, mais son vêtement sauvage
+donne à ce visage doux et riant, une
+grace inconnue qui entraîne. Les Francs
+admirent surtout sa belle chevelure blonde
+et bouclée, ornemens des rois... Lui-même
+reconnoît une foule de guerriers, il les
+nomme, se rappelle leurs exploits, revoit
+grands et hardis ceux qu'il a laissés enfans
+comme lui; enfin il aperçoit le jeune et charmant
+Eginard, le fils du brave Ulric, celui
+qu'il aima dès le berceau; Eginard attendoit
+un souvenir de son maître, il reçut les caresses
+de son ami; Childéric parut transporté
+de joie en le voyant; tant de marques de
+sensibilité ravirent les c&oelig;urs. La mémoire
+est sans doute le présent le plus magique
+que le ciel puisse faire aux grands de la terre,
+celui qui leur attire le plus d'amour. Quand
+un regard est une faveur, un mot une distinction,
+combien un souvenir honore!
+combien cette marque de bienveillance flatte
+<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span>
+le sujet qu'elle énorgueillit! O rois, qu'il vous
+est facile d'être aimés, et d'être aimés avec
+idolâtrie! O vous! qui entourés de la majesté
+du trône, de ces rayons presque divins, paroissez
+déjà à nos yeux si imposans et si fiers,
+quand vous adoucissez pour nous cette effrayante
+splendeur, que nous passons rapidement
+du respect à l'amour! mais, hélas!
+pourquoi ne suffit-il pas que vous soyez sensibles
+pour nous rendre heureux? pourquoi
+les rois bons, ne furent-ils jamais les bons
+rois? pourquoi, enfant mutin et indiscipliné,
+l'homme abuse-t-il de tout, et a-t-il
+besoin d'un frein sévère?</p>
+
+<p>Le retour de Viomade n'est pas moins
+cher à l'armée; ce brave qui a combattu tant
+de fois au milieu de ces rangs, et dont on
+déploroit la mort, lui est rendu. Les soldats
+veulent connoître par quels miraculeux événemens
+le prince a disparu, comment Viomade
+l'a retrouvé; chacun l'interroge, il
+répond: ce qu'il dit vole de bouche en bouche;
+le jour se passe tout entier dans ce désordre
+heureux. Childéric s'est rapproché
+plusieurs fois de son père, de ce tendre
+père, qui le contemple avec cette joie paternelle
+que son c&oelig;ur ne peut contenir; il
+croit, lorsqu'il sourit, revoir Aboflède, il
+<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>
+croit l'entendre, c'est sa voix douce et persuasive.
+Egidius, qui n'a pu détourner l'attention
+du peuple des objets qui le captivent,
+va cacher sa honte auprès d'Egésippe qu'il
+adore; et le roi, accompagné de son fils, reprend
+le chemin de Tournay. Viomade, entouré
+des braves, suit le char royal, et le
+roi rentre dans son palais, aux acclamations
+générales. En revoyant sa famille, chacun
+raconta ce dont il avoit été témoin, ce qu'il
+avoit entendu. Childéric, si visiblement protégé
+par les dieux, échappé miraculeusement
+aux barbares, après avoir vécu dans
+les forêts; Childéric, si sensible à l'amitié,
+si beau sous ces vêtemens de peau d'ours,
+armé de ses flèches légères, et porteur du
+javelot; Childéric enfin étoit l'objet de tous
+les discours; déjà on l'aimoit, déjà on l'élevoit
+en pensée sur le pavois; le peuple se
+précipite en foule par-tout où il porte ses
+pas; plus il se montre, plus on est impatient
+de le voir encore. Amiens, cette première
+capitale de la France, supplia Mérovée de
+revenir dans ses murs; il y consentit, et fier
+de son bonheur, il accompagna Childéric
+dans les différentes villes où il se fit voir aux
+peuples, charmés de sa présence. Childéric
+avoit déjà quitté les vêtemens qu'il portoit
+<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span>
+dans les bois, et revêtu ceux d'un guerrier
+français; tous deux le parent également, et
+cette main qui lançoit adroitement la flèche
+de Bélénus, brandit avec grace la lance de
+Mars. Le casque brille sur ce front rempli
+de candeur, ses yeux si beaux en paroissent
+plus fiers, et les boucles blondes, qui voltigent
+autour du casque, mêlent leurs ondulations
+à l'éclat guerrier des armes; c'est
+ainsi que le jeune prince paroît formé pour
+la gloire et pour l'amour.</p>
+
+<p>Mérovée, impatient de connoître à quels
+événemens il devoit le retour inespéré d'un
+fils et d'un ami, n'avoit pas attendu si long-tems
+pour s'en instruire; dès le soir même
+de leur arrivée, il avoit interrogé Viomade
+et son fils. Mérovée admiroit moins les circonstances
+extraordinaires du récit de Childéric,
+que la vivacité, l'éloquence de ses
+discours. Ce n'étoit point le farouche élève
+de la nature, le sauvage enfant du désert qui
+s'exprimoit, mais un prince noble et rempli
+de grace, qui développoit à ses yeux une
+ame pure, des sentimens délicats, des pensées
+sublimes. Malgré tous les maux que lui
+a causés Gelimer, le roi sent combien il doit
+révérer la mémoire de l'homme vertueux,
+qui a semé dans le c&oelig;ur du prince de si
+<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span>
+précieux principes, et il adresse à son ombre
+un pieux hommage. Ce n'est point assez
+encore, Mérovée ordonne un pompeux sacrifice
+pour remercier les dieux protecteurs
+de son fils; mais il ordonne aussi qu'il soit
+célébré en l'honneur de Gelimer. Les Bardes
+consacrèrent dans leurs vers sa vie sublime
+et sa mort généreuse: c'est ainsi que son
+histoire, transmise d'âge en âge, nous est
+parvenue.</p>
+
+<p>Le jour fixé pour le sacrifice, Diticas le
+célébra selon l'usage accoutumé. Après la
+cérémonie, il monta sur une élévation triangulaire,
+dont chaque côté portoit un des
+noms des trois plus puissans dieux des
+Druides, Teutatès, Taranis, Esus: de
+cette élévation, il félicita le roi, loua Viomade,
+et versa sur le prince l'eau lustrale.
+Mais alors, prenant une voix terrible, et que
+l'armée crut être celle des dieux mêmes, il
+reprocha aux Francs d'avoir douté du retour
+de Childéric, quoique lui-même, inspiré du
+divin esprit, le leur eût annoncé; il leur reprocha
+d'avoir cru les perfides paroles d'un
+traître, de préférence à celles des oracles,
+dont lui-même avoit été l'interprète; il les
+menaça du courroux céleste, lança l'imprécation
+<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span>
+contre ceux qui vouloient confier le
+commandement à Egidius; annonça les ténèbres
+éternelles, fit trembler les soldats,
+par-tout ailleurs intrépides, et qui, prosternés
+devant le ministre d'un dieu terrible,
+se croyoient déjà précipités dans les abîmes
+du monde. Diticas voyant la consternation
+générale, s'arrêta, puis d'une voix plus
+douce, conjura les dieux de s'apaiser, et
+s'adressant encore au peuple muet et effrayé,
+il lui promit de ne pas quitter le pied des
+autels sans avoir obtenu leur pardon. Je vous
+annonce, ajouta-t-il, que je célébrerai, la
+sixième lune du solstice d'hiver, la fête du
+Guy de chêne, cette fête si chère à vos c&oelig;urs,
+et qui est toujours suivie d'une heureuse
+année; que ce jour soit beau pour tous les
+Francs, que ce jour soit consacré par tout
+ce qui peut le rendre auguste, qu'il répare
+vos fautes et assure votre bonheur, qu'il
+soit enfin le jour choisi pour donner à Mérovée
+un successeur, et la récompense de son
+courage et de ses vertus; enfin, qu'en sortant
+de la cérémonie qui vous réconciliera tous
+avec vos dieux outragés, nous volions au
+champ de Mars élever Childéric sur le pavois:
+puisse-t-il, sous l'exemple du meilleur des rois,
+<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span>
+apprendre long-tems encore à gouverner!...
+Est-ce là votre volonté, reprit Diticas,
+Francs, acceptez-vous ce que je vous propose?
+Depuis son arrivée, Childéric étoit
+l'amour de tout le peuple; l'offre de Diticas
+étoit déjà le v&oelig;u de l'armée, le consentement
+fut général. Diticas promit qu'à ce prix les
+dieux seroient satisfaits, et congédia l'armée;
+le roi quitta aussi le bois sacré, et
+se retira rempli de reconnoissance envers
+les dieux, leur demandant encore de prolonger
+sa vie, jusqu'à l'instant où il auroit
+vu élever sur le pavois ce fils qu'il aimoit,
+chaque jour, avec plus d'ardeur.
+L'heureux Viomade jouissoit du bonheur de
+son roi, du fruit de ses travaux, de la reconnoissance
+du jeune prince, et de l'estime
+de toute la France, récompense méritée,
+mais la seule digne de ce c&oelig;ur généreux.</p>
+
+<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE HUITIÈME.</b></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span></p>
+
+<h2>CHILDÉRIC.</h2>
+
+<h3>LIVRE NEUVIÈME.</h3>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p>
+
+<p class="center font90"><b>DU LIVRE NEUVIÈME.</b></p>
+
+<p class="ni2 p2">Egidius espère encore. Mérovée, ranimé par le bonheur,
+retrouve des forces momentanées, et instruit son fils
+des devoirs des rois. La fête du Guy est célébrée, et
+après la cérémonie, le grand prêtre, suivi du roi, du
+prince, des braves et de l'armée, se rend au champ
+de Mars. Fureur d'Egésippe. Elle vole au champ de
+Mars. Trouble de Childéric à la vue de la belle romaine.
+Premiers mouvemens d'un amour extrême. Egésippe
+voit son triomphe et se promet une grande vengeance.
+Viomade lit dans le c&oelig;ur du jeune prince, et s'afflige;
+il essaie en vain de l'éclairer. La fête est achevée; Childéric
+n'a vu qu'Egésippe, et ne songe qu'à elle. Mérovée
+s'affoiblit et expire dans les bras de son fils. Il est
+regretté de tous les Francs; son corps est réuni à celui
+de la reine Aboflède. La douleur de Childéric est vive
+et constante. Il paroît même oublier Egésippe. La
+gloire l'entraîne encore loin d'elle; il combat Odoacre,
+il est vainqueur; et prêt à rentrer dans Tournay,
+il est reçu par Egésippe, qui, entourée des épouses
+des guerriers, porte comme elles des couronnes aux
+vainqueurs. Une fête superbe attend le roi. Egésippe
+y développe autant d'art que de charmes; la nuit
+se passe dans les jeux, et Childéric, entièrement
+livré à l'amour, ne quitte Egésippe qu'avec effort et
+plein du désir de la revoir. Il évite tout entretien
+avec Viomade. Le brave désespéré se tait; le sommeil
+fuit l'un et l'autre.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span></p>
+
+<h3>LIVRE NEUVIÈME.</h3>
+
+<p class="p2">La fête du Guy étoit la plus agréable aux
+Francs; l'année où l'on pouvoit le découvrir
+étoit ordinairement abondante; le peuple,
+loin de voir dans cette fertilité une suite
+naturelle des combinaisons du tems et des
+saisons, la croyoit au contraire un effet
+particulier attaché à la religieuse cérémonie.
+Egidius espéroit en vain s'opposer à cette
+journée redoutable; il lui reste des partisans,
+de l'or, une armée; le prince est jeune
+et sans défiance, son c&oelig;ur s'ouvre facilement
+à l'amitié, il est ardent et sensible;
+Egidius compte sur ses ressources, se flatte
+encore, et va cacher dans Soissons son inquiétude
+et ses espérances, après avoir dispersé
+et instruit de nouveau tous ceux dont
+il connoît l'adresse, l'intrigue, la fidélité et
+les moyens.</p>
+
+<p>Mérovée, pour qui le bonheur est une
+nouvelle source de vie, a retrouvé ses forces
+épuisées; il sent que ce nouvel effort du
+flambeau prêt à s'éteindre, ne fera qu'en
+<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span>
+hâter la fin, et il profite de ses derniers instans
+pour instruire son fils de ses devoirs
+si pénibles et si grands; de l'état de son
+royaume, de ses ressources, et des imperfections
+du gouvernement. Childéric s'étonne
+que l'autorité royale ait tant de bornes.
+Ce n'est pas ainsi que commande l'empereur
+à Pékin, il s'en indigne; cette dépendance
+du trône, qui s'oppose à la force
+du gouvernant en la divisant, à sa paix intérieure
+en multipliant les pouvoirs et les
+volontés, irrite son génie et son ame. Mérovée
+essaie en vain de lui faire sentir que
+ces lois, suite d'un établissement encore
+peu assuré, ont été nécessaires; Childéric
+a peine à y soumettre sa raison, encore
+moins son c&oelig;ur. Gardez-vous, disoit Mérovée,
+de tenir vos peuples dans une longue
+paix, ils tourneroient leur activité contre
+vous et contre eux. Vos troupes, par-tout
+triomphantes, remplissent de terreur leurs
+ennemis. Profitez de l'instant que vous ménage
+la victoire. Le meurtre d'Aëtius, la
+mort de Valentinien, celle de Maximus, les
+ravages de Genseric, la division des chefs
+de l'empire, l'ignorance de leurs généraux,
+l'expérience et les victoires des vôtres, les
+<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span>
+revers qui ont découragé vos ennemis;
+tout enfin vous dit de combattre. Tournez
+d'abord vos armes contre Odoacre; réduisez-le
+à une retraite prompte; attaquez-le avant
+qu'il ne soit reposé de ses combats; chassez-le
+des îles de la Loire; repoussez les Allemands
+qui se préparent à envahir les Gaules; chassez
+les Romains loin de vous, et étendez
+votre royaume sur l'Oise et la Seine: ensuite
+soyez législateur; car les sages lois font
+plus pour le bonheur des peuples que les
+grandes conquêtes.</p>
+
+<p>Ainsi parloit Mérovée, et Childéric, impatient
+de se distinguer aussi, attendoit la
+saison guerrière pour marcher contre les
+Saxons; mais l'hiver commençoit à peine,
+et il falloit qu'il s'écoulât tout entier. La fête
+du Guy devoit se célébrer, et Childéric devoit
+être élevé sur le pavois. Ce jour mémorable
+que redoute Egidius, paroît enfin,
+et déjà l'entrée du bois est remplie d'un
+peuple immense; toutes les prêtresses
+avoient le droit d'assister à ces fêtes; mais
+les vierges s'y distinguoient par leur voile et
+les apprêts de la cérémonie, qui n'étoient
+confiés qu'à elles. Le grand prêtre, revêtu
+de ses plus magnifiques habits d'un lin
+<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span>
+éclatant et parsemé d'or, couronné de
+feuilles de chênes, parut au milieu des
+vierges qu'entouroient les prêtresses et les
+Druides; la foule sainte marche pompeusement
+jusqu'à l'arbre possesseur du Guy
+sacré. Diticas, soutenu par ses Druides,
+monte sur l'arbre, grave sur son tronc et
+sur deux de ses plus belles branches, le nom
+des dieux; alors, recevant des mains d'une
+des vierges, la serpe d'or destinée à couper
+le Guy, il chante plusieurs fois ces paroles
+que répètent les vierges, les prêtresses, les
+Druides, et toute l'armée:</p>
+
+<p class="center font90"><b>AU GUY L'AN NEUF.</b></p>
+
+<p>Ensuite il coupe le Guy, que les vierges reçoivent
+dans le sagum blanc qu'elles tiennent
+étendu. Le grand prêtre redescendu,
+plonge le Guy dans l'amula rempli d'eau, et
+prenant l'aspersoir des mains virginales qui
+le lui présentent, il répand au loin l'eau
+lustrale. Le peuple croyoit alors être délivré
+de tous maux, et surtout des sortiléges qu'il
+redoutoit beaucoup.</p>
+
+<p>Cette cérémonie eut lieu l'an 458, la
+sixième lune du solstice. A peine fut-elle
+terminée, que Diticas promit aux Francs
+<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span>
+les bienfaits du ciel, et marcha vers le champ
+de Mars, suivi des Druides et de toute l'armée.
+Mérovée, toujours languissant, fut
+transporté sur un brancard formé de lances
+croisées et de drapeaux conquis. Ce moment
+étoit le plus beau de sa vie; il remercioit
+les dieux de l'en avoir rendu témoin, et
+jetoit un regard satisfait sur le sceptre qu'il
+alloit déposer dans de si chères mains.</p>
+
+<p>La renommée, toujours prompte à parler
+des rois, a déjà porté le désespoir et la fureur
+dans l'ame d'Egésippe. L'altière romaine,
+venue dans les Gaules pour retrouver
+Egidius qu'elle aime, et à qui sa main
+est promise, avoit espéré le trône, et ne peut
+voir sans une secrète rage le jour qui doit
+le lui ravir. Elle habitoit un château près de
+Tournay, et c'étoit pour servir son amant
+qu'elle ne l'avoit pas rejoint. A une rare et
+majestueuse beauté, Egésippe joignoit un
+esprit adroit, un caractère violent, mais
+dissimulé. Eloquente, elle séduisoit par ses
+discours ceux qui échappoient à ses charmes;
+habile à lire dans les c&oelig;urs, prompte à changer
+de formes, elle empruntoit jusqu'au caractère
+même de ceux qu'elle vouloit subjuguer,
+sûre de les vaincre. Egidius ne devoit
+<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span>
+ses partisans qu'aux graces ou à l'adresse de
+son amante; elle seule avoit entraîné les volontés
+en charmant les c&oelig;urs. Le retour de
+Childéric avoit déjà détruit une partie des
+espérances de l'ambitieuse; le jour qui va
+le couronner les anéantit; elle voue une
+éternelle haine à cet ennemi, qu'elle ne connoît
+pas encore. Tout-à-coup, un vague espoir
+de vengeance la ranime; elle ordonne
+que son char soit attelé, elle-même conduira
+ses coursiers dociles et impatiens; elle
+sera témoin de cette fête, dont la seule pensée
+l'enflamme de courroux; elle monte sur
+le char léger, qu'entraînent rapidement
+deux chevaux superbes; debout, elle tient
+les rênes, et s'élance vers le champ de Mars.
+Telle étoit Diane avant qu'Endimion eût touché
+son ame, et avant que l'amour eût adouci
+son sourire.</p>
+
+<p>L'auguste cérémonie étoit commencée,
+et Childéric élevé sur le pavois; une brillante
+couronne ornoit sa tête, le manteau
+royal étoit attaché sur ses épaules, un riche
+baudrier ceignoit sa taille élégante; il tenoit
+en main le javelot, sceptre de Pharamond,
+et que l'amitié sanctifia si cruellement. La
+joie prêtoit à ses traits nobles et réguliers,
+<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span>
+un nouvel éclat; la reconnoissance, plus de
+douceur: il promenoit sur toute l'armée ses
+regards attendris; on voyoit dans ses yeux
+tout ce qui se passoit dans son c&oelig;ur; il étoit
+beau de ses traits, de sa jeunesse et de son
+ame... Egésippe le voit, s'étonne, et le hait
+encore davantage; plus elle le trouve supérieur
+à son amant, plus sa jalouse envie s'en
+accroît; elle fait le tour de l'enceinte, y pénètre,
+et vient se placer en face du pavois.
+Le murmure qu'excite son audace, se change
+en admiration; Childéric l'aperçoit et rougit,
+il la regarde, il pâlit et chancelle. Egésippe
+jouit de son triomphe, un léger sourire
+l'embellit. Ce n'est pas une ame pure et neuve
+encore, qui pourroit échapper à sa beauté;
+sur son front, d'une éclatante blancheur,
+sont tressés des cheveux d'ébène que réunissent
+des liens de pourpre et d'or; ses yeux
+fiers et indifférens commandent l'amour;
+cette bouche fraîche et vermeille laisse entrevoir
+les plus belles dents, et ce col d'albâtre,
+qui porte avec grace cette tête magnifique,
+s'entoure de ces riches parures qui
+n'ont jamais frappé les regards du jeune
+prince, accoutumé aux sauvages couronnes
+de Talaïs; une légère tunique blanche, serrée
+<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span>
+d'une riche ceinture, couvre des charmes
+qu'elle laisse deviner; un manteau de pourpre,
+et qu'agite les vents, flotte avec grace
+autour de sa taille majestueuse. Jamais une
+semblable divinité ne parut aux yeux du
+jeune monarque; il ne peut les en détacher,
+oublie le pavois, le trône et sa grandeur.
+Viomade, qui près de son maître et heureux
+comme lui, suit tous les mouvemens du
+jeune roi, a vu le trouble qu'excitoient en lui
+les charmes d'Egésippe; il a senti avec effroi
+tout ce que sa fatale beauté prenoit d'empire
+sur un c&oelig;ur ardent et tourmenté du
+besoin d'aimer. Viomade sait que l'on ne
+s'oppose qu'en vain à l'amour, qu'il s'irrite
+même des obstacles, qu'enfant léger des
+désirs, il meurt avec lui trop souvent, dès
+qu'ils sont satisfaits, mais qu'il s'enflamme
+par la résistance. Cependant le caractère et
+l'ambition d'Egésippe, effraient Viomade;
+il n'ose inquiéter le roi de ses tristes réflexions,
+et les renferme dans son c&oelig;ur. La
+cérémonie s'est achevée, Childéric est descendu
+de dessus le pavois; rappelé à lui-même
+par le mouvement qui se fait autour
+de lui: Soldats, dit-il, je jure de vivre pour
+vous aimer, et de mourir, s'il le faut, pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span>
+vous défendre. Volant alors vers le roi, se
+jetant à ses genoux, ôtant promptement
+la couronne de dessus sa tête, et la plaçant
+sur celle de son père: Grand roi, dit-il,
+portez la long-tems pour le bonheur des
+Francs et pour le mien. Détachant de même
+son manteau et toutes les marques extérieures
+de la royauté, il se revêtit de l'armure
+d'un simple soldat, et prenant des
+mains d'un d'entre eux le brancard qu'il portoit
+à l'aide de plusieurs autres, le jeune
+roi marcha chargé d'un fardeau glorieux et
+cher, de son auguste père. Le peuple versa
+des larmes, Viomade adoroit son jeune maître,
+Ulric ne pouvoit retenir son admiration,
+tous les braves vouloient mourir pour
+lui. O sensibilité! premier et précieux don
+que Dieu fit à l'homme dans un jour tout de
+bienveillance, source des douces larmes et
+des plaisirs parfaits! ô bien de l'ame et
+charme de la vie! pourquoi le méchant
+peut-il abuser de votre abandon, emprunter
+vos traits et déchirer le c&oelig;ur que vous lui
+ouvrez?</p>
+
+<p>De retour au palais, où s'apprête un somptueux
+festin, Childéric paroît distrait et
+rêveur; ses regards inquiets s'égarent sans
+<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span>
+espoir: Viomade sait ce qu'ils cherchent
+vaguement; il croit qu'en ôtant l'espérance
+au prince, il arrêtera ce sentiment dès sa
+naissance; il ne connoît pas encore le c&oelig;ur
+brûlant de Childéric, il ne sait pas que l'amour
+espère, malgré l'amour même. Enfin
+s'étant approché du jeune roi, il le félicita
+sur les événemens du jour, et celui-ci lui
+répondit avec grace, que c'étoit lui surtout
+qu'il falloit en féliciter, puisque ce jour étoit
+son ouvrage. Avez-vous pu remarquer, continua
+Viomade, votre superbe ennemie,
+l'ambitieuse Egésippe, l'amante et bientôt
+l'épouse d'Egidius? son adresse vous eût enlevé
+le trône sans votre retour. Que de haine
+remplissoit ses yeux à votre aspect! que de
+courroux éclatoit dans ses regards!... Childéric
+rougit, et se tut; la haine, il ne l'a jamais
+conçue, et cependant il sent qu'il peut
+haïr Egidius. Le prince, agité de ce qu'il
+apprend comme de ce qu'il éprouve, tombe
+dans une profonde rêverie; Viomade seul
+en connoît la cause, et cherche à l'en distraire
+par son entretien, par le chant des
+Bardes, et en lui présentant tour-à-tour les
+braves dont il reçoit l'hommage. Childéric
+se rappelant Eginard, s'approche avec respect
+<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span>
+du roi, et lui demande de vouloir bien
+admettre ce jeune soldat au rang des braves.
+Mérovée y consent avec joie; c'étoit récompenser
+Ulric dans ce qui lui étoit le plus
+cher; il avoit encore d'autres fils plus jeunes
+qu'Eginard, qui touchoit à sa vingtième année,
+et qui joignoit au courage d'un Français,
+la gaieté, les graces, la franchise et la
+légèreté de sa nation. Eginard avoit des yeux
+spirituels, un sourire fin, la fraîcheur de
+son âge, une taille élégante, dansoit, chantoit,
+montoit bien à cheval, se battoit encore
+mieux, aimoit, plaisoit surtout, et paroissoit
+s'attacher plus sérieusement à la
+tendre Grislidis, fille de Mainfroy. Ulric apprit
+de Mérovée l'honneur qu'alloit recevoir
+son fils; il s'empressa de le chercher, de le
+présenter lui-même à Childéric, qui le conduisant
+aux pieds du roi, remit au monarque
+la lance et le bouclier dont il devoit armer
+Eginard. En vain Mérovée se défendit-il
+de recevoir les hommages, en vain pressa-t-il
+Childéric d'armer lui-même son ami.&mdash;Non,
+non, répondit le jeune prince, ce n'est
+pas à ce bras sans gloire qu'appartient un
+tel avantage; faites plus, ô mon père! dit-il
+en se jetant à genoux, acceptez mes services,
+<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span>
+que je sois du nombre de vos plus
+dévoués sujets; si je n'ai pas encore, comme
+eux, l'honneur d'avoir vaincu sous vos ordres,
+je vous porte un c&oelig;ur aussi fidèle que
+le leur... Mérovée, attendri de ces marques
+de respect et d'amour, ne put refuser à son
+fils une demande si modeste; il le reçut avec
+les cérémonies accoutumées, ainsi qu'Eginard,
+et tous deux se tenant par la main,
+allèrent embrasser les compagnons d'armes,
+parmi lesquels ils venoient d'être admis.
+Depuis ce jour, Childéric ne parut à la cour
+du roi que comme les autres braves, n'accepta
+aucune distinction, refusa tout autre
+hommage, et fut le plus empressé comme
+le plus respectueux de tous. Ces soins cependant
+ne pouvoient distraire entièrement
+sa pensée de la superbe romaine; l'ambition
+qui l'a séduite n'étonne pas le prince, elle
+est faite pour le trône, se disoit-il. Ah! qui
+n'obéiroit à ses lois?... Mais cette couronne
+qu'elle envie, ne puis-je pas la lui promettre,
+la lui donner?... Elle aime, hélas! elle aime
+l'heureux Egidius! Et qu'importe un trône,
+quand on aime? Childéric, depuis l'instant
+où Viomade lui a parlé d'Egésippe, craint
+tout entretien avec lui; il redoute d'entendre
+<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span>
+encore nommer Egidius, il craint d'entendre
+redire ce qu'il s'efforce d'oublier.
+Eginard, plus jeune, sera sans doute moins
+sévère; mais Eginard est l'ennemi du nom
+romain, il connoît les séductions de l'ambitieuse,
+il aime trop son maître pour ne
+pas haïr Egésippe, et Childéric voyant tant
+de c&oelig;urs irrités contre ce qu'il aime, sent
+l'amour l'enflammer davantage encore; il
+croit se devoir à lui-même de venger
+au fond de son ame l'objet de son délire; il
+cherche en vain à la voir: renfermée dans
+son château, elle médite en secret et espère
+encore, rien ne la désarme, et ce jeune roi,
+dont on lui redit les actions modestes et
+généreuses, ce prince, paré de tant de vertus,
+n'est pour elle qu'une victime qu'elle
+veut immoler à son ambition et à son
+amant.</p>
+
+<p>Le bonheur sembloit retenir encore l'ame
+fugitive de Mérovée; mais la mort réclamoit
+sa proie, et il sentoit sa fin s'approcher.
+Childéric n'entrevoyoit ce moment qu'avec
+une vive douleur; les braves, désolés, le
+voyoient approcher avec effroi. Mérovée
+seul étoit tranquille, et attendoit la mort
+comme le repos de la vie: il prioit souvent
+<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span>
+Viomade de conserver à Childéric l'amitié
+qu'il avoit eue pour lui-même, le conjuroit
+de l'éclairer de ses conseils, de l'environner
+de sa prudence; il adressoit la même demande
+à Ulric, il recommandoit à son fils
+de voir en Viomade un second père. Childéric
+à genoux pressoit tendrement les
+mains glacées du roi, prioit les dieux de le
+lui conserver encore; mais il s'éteignit dans
+ses bras, dans ceux de Viomade qui couvrirent
+de pleurs ce corps inanimé. La douleur
+fut générale, le deuil éclatant et sincère.
+Grand guerrier, roi juste, homme sensible,
+Mérovée, craint et admiré des ennemis, étoit
+encore le père aimé de ses sujets. C'est à la mort
+d'un roi que l'on juge tout-à-coup son règne;
+la crainte ne retient plus la vérité, l'ambition
+ni l'intérêt ne dictent plus la flatterie,
+l'envie même ne distille plus son venin,
+toutes les passions qu'excitoit la grandeur
+expirent avec elle, l'auguste renommée plane
+sur la tombe. O rois! mortels comme les
+sujets qui vous sont soumis, méritez que la
+reconnoissance éternise votre glorieuse mémoire;
+écoutez ce peuple entier qui chante
+encore: <i>Vive Henri quatre!</i></p>
+
+<p>De vifs regrets, une profonde douleur,
+<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span>
+le respect le plus pur, éloignent du c&oelig;ur
+du nouveau roi toute idée étrangère à son
+auguste père. Ses restes sacrés sont réunis à
+ceux d'Aboflède; tous les derniers ordres qu'a
+donnés Mérovée sont exécutés; Viomade
+et tous les braves conservent leur rang auprès
+du trône et du souverain: quand Mérovée
+n'est plus, il gouverne encore. La
+gloire, rivale de l'amour, va entraîner Childéric
+loin des piéges que lui prépare Egésippe.
+Joint à Trasimond, roi des Visigoths,
+il marche contre Odoacre. Ses premières armes
+furent heureuses, il fit des prodiges de
+valeur, ménageant ses troupes, s'exposant
+le premier, cherchant sans cesse l'ennemi,
+et rencontrant par-tout la victoire; il ramena
+son armée triomphante, et fière de son général.
+Près de Tournay, un groupe charmant
+attendoit les combattans; c'étoient leurs
+épouses, leurs filles, leurs s&oelig;urs, celles qui
+leur étoient promises. Elles portoient des
+branches de lauriers, des couronnes, semoient
+des feuillages sur les pas des vainqueurs, et
+voloient au devant d'eux. Parmi cette troupe
+aimable, on distinguoit sans peine la ravissante
+Egésippe; tel brille le lys audacieux
+au milieu des fleurs d'un parterre. Childéric,
+<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span>
+à sa vue, sentit renaître tous ses premiers
+feux; mais que devint-il, dans quel délire
+s'égara son ame, dans quelle région divine
+crut-il être transporté, lorsqu'Egésippe, imitant
+ses compagnes qui offrent leurs dons
+aux guerriers, lui présenta, à lui-même, une
+simple couronne de feuillage, en lui disant:
+O roi des Francs! recevez-la, puisque vous
+la méritez. Tremblant d'amour, éperdu,
+le roi reçoit la couronne des belles mains
+qui la lui présentent. Oh! combien il la préfère
+à celle qu'il tient de la fortune! Une fête
+charmante étoit préparée dans le château de
+l'enchanteresse; elle invite le roi à s'y rendre,
+ainsi que ses braves et les généraux.
+Childéric accepte avec empressement, et suit
+la belle romaine, qui le conduit dans un jardin
+décoré, où plusieurs tables sont dressées;
+des instrumens se font entendre; les
+Bardes chantent la gloire du jeune roi; on
+danse; à l'heure du festin, cent flambeaux
+remplacent le jour; au parfum des fleurs,
+s'unissent les parfums d'Arabie, brûlant dans
+des cassolettes embrasées. Egésippe, ornement
+de ces beaux lieux, s'est entourée,
+sans les craindre, des plus belles comme
+des plus jeunes compagnes qu'elle a pu réunir;
+<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span>
+aucune ne l'efface: on admiroit pourtant
+la voluptueuse langueur de Grisledis,
+la taille parfaite de Lantilde, les cheveux
+d'un blond argenté d'Ingonde, les graces
+innocentes d'Astregilde, la danse légère d'Amalasuinte;
+mais Egésippe réunissoit tous
+ces charmes, dont un seul suffisoit pour être
+belle.</p>
+
+<p>A la table, placée près celle du roi, sont
+assis ses généraux; de l'autre côté sont ses
+braves; Viomade, Ulric et Mainfroy occupent
+les premières places; Amblare, Arthaut,
+Recimer, l'aimable Eginard, tous jeunes et
+courageux, sont placés au dessous, le roi est
+seul au milieu des dames, qui s'empressent
+de le servir; le vin d'Italie remplit les coupes
+dorées; les vieux généraux, couverts de
+lauriers et de blessures, retrouvent une
+nouvelle gaieté et l'oubli des ans dans les
+dons de Bacchus; la joie, ame des festins,
+ranime les yeux et les discours. Mais Childéric
+n'a vu que la maîtresse de ces lieux
+charmans; l'art qu'elle emploie pour le séduire
+étoit inutile, il suffisoit qu'elle se laissât
+admirer. Le jeune roi, dans toute la simplicité
+d'un c&oelig;ur qui s'ignore, ne sait ni
+taire, ni contraindre, ni exprimer ce qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span>
+éprouve; l'amour est dans ses yeux, dans
+son air, dans ses discours, dans ses mouvemens,
+il embrâse tout son être. Egésippe a
+reçu sans courroux, mais avec un trouble
+adroit, l'aveu répété qu'elle brûloit d'entendre.
+Childéric n'a point recours aux sermens;
+mais qui peut douter de la vérité de ses paroles?
+leur désordre, l'expression de sa douce
+et tendre physionomie, l'oubli entier de tout
+ce qui n'est pas celle qu'il aime, cet empressement
+qui ne connoît plus la prudence,
+tout peint à Egésippe son empire, et l'assure
+de sa puissance. Viomade n'a point partagé
+les plaisirs de cette soirée décisive; il voit
+les dangers du roi, il s'afflige, et l'adroite
+romaine interprète ses regards, qu'elle suit
+comme malgré elle. Viomade étoit là comme
+une seconde conscience, à laquelle elle ne
+pouvoit échapper. Souvent elle fixoit ses
+yeux sur lui avec une espèce de terreur; mais
+sûre enfin de son triomphe, ne redoutant
+plus rien de sa prudence ni de ses conseils,
+elle porta sur lui des regards satisfaits et menaçans.
+Viomade les entendit, n'osa leur répondre,
+et conjura les dieux de l'inspirer.</p>
+
+<p>En vain la nuit devoit terminer des jeux,
+dont la ruse et l'amour mettent les instans
+<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span>
+à profit; ils se prolongent encore, et Childéric
+s'étonne que le jour ose interrompre
+une si belle nuit. Il faut la quitter, celle qui
+captive toute son ame; il faudra vivre loin
+d'elle des heures entières, des heures qui
+d'avance effrayent le roi; ses adieux sont
+aussi pénibles que s'il craignoit de ne la revoir
+jamais. Il part enfin, suivi de ses compagnons
+d'armes; rentré dans son palais, il se hâte
+de se mettre au lit, pour échapper à Viomade
+qui ne le quitte point, et couche dans sa
+chambre royale, comme du vivant de Mérovée.
+Childéric feint de dormir, pour éviter
+tout entretien, et le brave qui sent lui-même
+combien ce qu'il a à dire est inutile,
+soupire et se tait. Comment persuader au
+prince, ce dont lui seul est convaincu, qu'Egésippe
+le trompe? Comment se flatter qu'il
+croira une vérité si cruelle, prononcée par
+lui, de préférence aux doux mensonges dont
+elle l'enivre elle-même? Mais comment le défendre
+d'un si dangereux ennemi? Voilà ce
+que Viomade ne peut décider, ce qui l'agite
+et lui ravit le repos. Il sait trop, hélas! qu'Egésippe
+n'aime point le roi; il n'a vu, dans
+sa conduite, qu'un manége adroit, le désir
+et l'orgueil de plaire, non ce trouble de l'ame
+<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span>
+qui s'accroît de celui qu'il fait naître. Childéric
+est trop jeune, trop ignorant encore
+de tout ce qui tient à l'art, trop amoureux
+sur-tout pour s'en douter; il s'est enivré d'espérance;
+Egésippe elle-même auroit peine
+à la lui ravir. Oh! combien la prévoyance
+stérile de Viomade le désespère!</p>
+
+<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE NEUVIÈME.</b></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span></p>
+
+<h2>CHILDÉRIC.</h2>
+
+<h3>LIVRE DIXIÈME.</h3>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p>
+
+<p class="center font90"><b>DU LIVRE DIXIÈME.</b></p>
+
+<p class="ni2 p2">Childéric a moins de confiance en Viomade. L'Empire
+d'Egésippe s'étend chaque jour. Valérius est reçu
+parmi les braves. Mécontentement du conseil. Ulric
+est dépouillé du champ qui lui appartient. Murmures
+du peuple. Egésippe l'excite, et s'en plaint au
+roi qu'elle irrite. Elle accuse Ulric, il est chargé
+de fers. L'armée se soulève. Viomade l'appaise et obtient
+du roi la liberté d'Ulric. Crime de Valérius
+impuni. Fureur du peuple. Egésippe en profite pour
+accuser Viomade. Les injustices se multiplient. Le
+roi propose un impôt, le conseil s'y oppose; le peuple
+le rejette et s'irrite. Egidius travaille les esprits.
+Egésippe, par ses artifices, charme et égare Childéric.
+Elle obtient enfin l'exil de Viomade.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span></p>
+
+<h3>LIVRE DIXIÈME.</h3>
+
+<p class="p2">Cependant le partage du butin, les rangs
+à accorder après la victoire, l'assemblée générale
+du peuple occupèrent fortement le
+jeune monarque. Il consultoit Viomade avec
+respect, suivoit ses avis, mais n'avoit plus
+en lui cette confiance abandonnée, qu'un
+seul secret altère, et qu'il eût si bien méritée.
+Les paroles de Viomade contre Egésippe
+ne s'effaçoient point du souvenir du roi; et
+quoiqu'il cessât de les croire, il renonçoit
+même à désabuser Viomade, et à défendre
+celle qu'il aimoit, dans la crainte de l'entendre
+l'accuser de nouveau. Cependant il la
+voyoit sans cesse, et loin d'elle il s'en occupoit;
+c'étoit pour lui plaire qu'il n'attaquoit
+point Egidius: Viomade ne cessoit de l'inviter
+à le chasser de la Champagne, de Soissons,
+enfin, de bannir loin de lui cet ennemi
+trop voisin: retenu par les charmes d'Egésippe,
+par la crainte d'une éternelle séparation
+dont elle le menaçoit, il n'écoutoit ni
+Viomade ni ses braves. A sa prière même,
+<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span>
+Valérius, jeune romain qu'elle avoit présenté
+au roi, fut admis dans son conseil secret
+et parmi ses braves. Jamais un étranger
+ne devoit obtenir un tel honneur; les murmures
+furent sans effet; Viomade osa s'élever
+avec force contre cette infraction aux
+lois. J'en renverserai bien d'autres, lui dit
+fièrement Childéric. Viomade, blessé au
+c&oelig;ur, sortit du conseil, Ulric l'imita; Valérius
+fut armé des mains du roi. Valérius,
+à un caractère faux et intriguant, joignoit
+l'adresse d'un courtisan et des m&oelig;urs corrompues.
+Egésippe l'employoit avec succès,
+quand elle avoit besoin d'un secours artificieux;
+elle le plaça auprès du monarque,
+moins encore pour l'environner, que pour
+épier Viomade qu'elle redoutoit, que pour
+être instruite des délibérations du conseil.
+Valérius lui fit part de la réponse de Childéric
+à Viomade; du mécontentement du
+brave, de celui d'Ulric, et ces heureux commencemens
+la flattèrent d'un succès plus
+prompt qu'elle ne l'avoit d'abord espéré. De
+nouvelles fêtes furent préparées; Egésippe
+enivroit le souverain de mille plaisirs inconnus
+pour lui; chaque jour plus charmé
+de sa présence, plus enflammé, plus épris,
+<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span>
+tout à l'amour, il étoit prêt à laisser échapper
+les rênes du gouvernement, que déjà il
+ne tenoit plus d'une main ferme et assurée.
+Oh! qu'est devenu ce grand caractère, ces
+projets glorieux? Comme il est tombé, ce
+noble descendant de Pharamond, ce vertueux
+élève de Gelimer, ce protecteur de
+l'innocence de Talaïs! Un regard l'a vaincu,
+l'amour en a fait un esclave. Valérius, par
+des conseils trop d'accord avec son c&oelig;ur,
+y verse chaque jour le poison; et Viomade,
+livré à la plus profonde douleur, voit s'évanouir
+ses espérances. Mais a-t-il donc perdu
+tous ses droits sur l'ame du prince? n'y reste-t-il
+aucune étincelle d'amitié, de reconnoissance?
+Viomade va bientôt s'en assurer. Valérius
+a envahi un champ qu'Ulric avoit reçu
+de Mérovée; le vieillard en porta des plaintes
+au conseil: mais Egésippe avoit déjà prévenu
+l'esprit du roi. Ulric n'obtint point
+justice; furieux, il s'exprima en soldat outragé;
+ses paroles téméraires, prononcées
+dans un premier mouvement, désavouées
+par son c&oelig;ur, expiées par vingt blessures
+qu'il avoit reçues, offensèrent le roi, qui
+lui ordonna de sortir du conseil. Eginard
+suivit son père, et ne reparut plus à la suite
+<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span>
+de Childéric. Cette nouvelle marque de ressentiment
+d'Ulric, fut représentée comme
+un nouveau crime. Jusques à quand, lui disoit
+Egésippe, vous laisserez-vous ainsi gouverner?
+est-ce donc pour obéir à Viomade,
+à Ulric, que vous êtes roi? Au nom de Viomade,
+Childéric a fait un mouvement; Egésippe
+a pressenti que l'instant de l'écarter
+n'étoit pas venu. Cependant on répand dans
+l'armée tous les bruits propres à l'inquiéter;
+on alarme le peuple sur sa liberté; on lui
+peint le monarque comme un prince léger,
+injuste, livré à ses passions, et sans respect
+pour les lois. On assure qu'il doit rendre
+aux Romains une partie de ses conquêtes;
+qu'Egésippe, qui seule règne sous son nom,
+dissipe en fêtes les trésors, et entraîne l'esprit
+du roi. On murmure; ces plaintes, que
+recueille Egésippe, et qu'elle répète elle-même
+au monarque, blessent son amour,
+irritent sa fierté; la belle bouche de la romaine
+accuse Ulric; Ulric est arrêté, chargé
+de fers, honte que jamais brave n'avoit subie.
+Eginard éclate, il porte dans tous les
+c&oelig;urs son séditieux courroux: l'armée, qu'il
+excite, s'assemble, et veut demander la liberté
+d'Ulric. Viomade, toujours fidèle, toujours
+<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span>
+prudent, toujours dévoué, toujours tel enfin
+que doit être un brave, marche au-devant
+des mutins et les arrête. A son aspect
+les clameurs cessent: il va parler, on écoute.</p>
+
+<p>Soldats, dit-il, mes compagnons, mes
+amis, qu'est devenue votre vertueuse obéissance?
+Est-ce ainsi, est-ce avec des cris séditieux
+que vous devez demander la grace
+d'Ulric; d'Ulric, coupable des mêmes murmures;
+d'Ulric, qui a lui-même provoqué
+le courroux de son maître par un ressentiment
+inconsidéré? Nous sentons le besoin
+d'un chef, nous l'avons choisi, notre obéissance
+fait sa force, comme sa force fait notre
+sûreté. Ne retombons plus dans ces tems
+malheureux, où le chemin ouvert jusqu'au
+trône, laissoit à chacun le droit d'y monter;
+ces tems, où nous étions tous rivaux; ces
+tems, où désunis, on nous chassa au-delà
+du Rhin: rappellons-nous quelle gloire suit
+nos armes depuis l'établissement de l'empire,
+et soyons soumis à ces lois qui nous rendent
+heureux et invincibles. O mes amis! retirez-vous,
+je vais tomber aux pieds du roi, je
+vais lui demander, au nom du peuple, la
+grace d'Ulric; je vais lui porter vos respects
+et vos v&oelig;ux; j'espère tout obtenir de sa clémence.
+<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span>
+Ces paroles calmèrent les esprits; ils
+en attendirent l'effet, et Viomade supplia
+le roi de rendre à Ulric sa liberté; il osa lui
+rappeler ses longs services, l'attachement
+de Mérovée; il osa même lui faire sentir son
+injustice en faveur de Valérius. Childéric
+étoit jeune et bouillant, il étoit fier, mais
+son ame étoit pure, son esprit juste, son
+c&oelig;ur sensible; il ouvrit ses bras à son cher
+Viomade, rendit à Ulric sa liberté, le reçut
+avec bienveillance, pardonna même à Eginard.
+Childéric, plus content de lui, se
+trouva mieux avec Viomade, et se décida à
+lui confier son secret. Son secret, ah! les
+rois ne peuvent en avoir; l'éclat suit de trop
+près la grandeur, pour lui laisser le doux
+mystère; esclaves de leur brillante destinée,
+comment échapperoient-ils aux regards,
+lorsque tout les décèle? Childéric, cependant,
+se livre aux charmes de la confiance;
+il aime, il est aimé, mais il désire en vain;
+toujours attiré et repoussé, il a fait inutilement
+l'offre de partager son trône; il n'a
+point été accepté, et sa couronne ne s'embellit
+point encore de cet heureux partage.
+Viomade aime le roi avec cette franchise qui
+peut tout et ose tout; il rend hommage aux
+<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span>
+beautés d'Egésippe, à son esprit et à ses graces,
+mais il doute de sa sincérité, il doute
+de son amour. Si Egésippe aimoit le roi,
+pourquoi éloigneroit-elle le jour de son bonheur
+et de son brillant hyménée? pourquoi
+s'opposeroit-elle à ce qu'il marchât vers Soissons
+pour punir Egidius de ses ambitieux
+desseins? pourquoi, si elle l'aime enfin, lui
+dicter des injustices, et mettre des bornes à sa
+gloire? Les femmes, plus sensibles, portent
+l'exaltation plus loin que les hommes; l'amour
+en elle est généreux et fier, il ne leur
+inspire que de grandes actions, et ne leur
+dicte aucune foiblesse; une femme n'aima
+jamais un lâche, et fière de la gloire de son
+amant, elle la préfère toujours au bonheur,
+à sa vie même. Eh bien! ô roi! disoit Viomade,
+quels faits d'armes, quelle glorieuse
+journée, quels traits vertueux avez-vous offert
+à l'amour? Hélas! rien de grand, de
+noble, de généreux, de digne enfin de Childéric
+montant au trône, ne vous distingue.
+Egésippe, loin d'exciter en vous les mouvemens
+sublimes que l'amour développeroit
+d'un regard, semble enchaîner votre belle
+ame. Déjà les trésors, que la sage prévoyance
+de Mérovée avoit amassés pendant la guerre,
+<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span>
+sont dissipés malgré la paix. On a vu s'élever
+à des postes distingués, ceux que la gloire
+n'en avoit point déclarés dignes; rester dans
+l'oubli ceux dont les actions avoient parlé;
+par-tout les Romains l'emportent. Qui sait,
+ô mon roi! jusqu'où l'adresse se propose de
+vous entraîner? qui sait, si elle n'espère point
+altérer l'amour de vos peuples, ranimer le
+parti d'Egidius, et... Childéric l'interrompant:
+C'est assez, Viomade, dit-il, je connois
+votre ame et vos longs services; je viens
+de vous prouver ma reconnoissance, en
+écoutant un discours qui outrage celle que
+j'aime; vous seul pouviez le faire impunément.
+Valérius a entendu ces dernières paroles,
+il les répète à Egésippe, qui peut à
+peine contenir sa colère contre Viomade.
+Elle le hait, parce qu'elle le craint; mais
+que peut craindre la plus belle des mortelles,
+bravant l'amour, et d'autant plus sûre de
+ses succès, qu'aucun sentiment ne l'entraîne?
+Elle revoit son amant, et lit avec peine dans
+ses yeux, l'effet qu'ont produit les conseils
+qu'il a en vain repoussés. Il n'a plus cet air
+de triomphe et de bonheur; ses empressemens
+mêmes sont moins ardens, une inquiète
+mélancolie l'oppresse, non cette douce
+<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span>
+langueur de l'ame qui s'abandonne, mais
+cette sombre rêverie qui peint la défiance.
+Egésippe va la dissiper; elle ne se plaindra
+point de la liberté rendue à Ulric; un doux
+sourire va embellir ses traits, un tendre regard,
+un mot échappé au c&oelig;ur, un instant
+de ce trouble délicieux qui semble annoncer
+à l'amant sa victoire, et implorer sa clémence,
+rendent au roi sa confiance et son
+bonheur. Il accuse Viomade d'injustice, et
+il enfonce le trait qui le blesse. Valérius entretient
+son espoir, irrite ses feux par tout
+ce qui peut les accroître, et Childéric reprendroit
+sa sécurité, si Egésippe acceptoit
+sa main. Elle ne l'a point refusée, mais elle
+ne fixe point l'instant du bonheur, et cet
+injuste caprice réveille les soupçons du roi.
+Malheureux, il ne sait où porter ses alarmes;
+l'amour le ramène aux pieds de celle qui fait
+son tourment; plus il souffre, plus il cherche
+celle qui le tue, plus il a besoin de la
+voir et de l'entendre. Indigné pourtant de
+son malheur et de sa foiblesse, un noble dépit
+va l'arracher à ses fers. Egésippe le prévoit,
+l'enchanteresse le rattache par l'espérance;
+et d'un amant mécontent, jaloux,
+honteux d'un esclavage sans récompense,
+<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span>
+elle sait d'un mot, d'un regard, en faire l'amant
+le plus fier et le plus heureux. Mais ce
+n'est point assez pour elle que d'exciter à son
+gré sa joie ou ses larmes: Egidius l'accuse de
+lenteur; il fait plus encore, il devient jaloux;
+déguisé, il parvient jusqu'auprès de la perfide,
+se plaint, s'irrite, menace et parle en
+amant sûr d'être aimé; ce n'est plus ce prince
+soumis, respectueux et tendre, aimant jusqu'aux
+rigueurs de celle qu'il adore, c'est
+un maître audacieux qui ordonne et qui prétend
+être obéi. Egésippe, si fière, tremble
+à son tour devant l'arbitre de son bonheur,
+et promet une prompte et éclatante preuve
+de son amour. Egidius se retire, après lui
+avoir fait de nouvelles menaces; il a revu
+les chefs de son parti; l'orage s'apprête de
+toutes parts, et la victime qu'elle doit frapper
+est loin d'en prévoir les coups. Valérius,
+en sortant d'un festin, animé par la joie,
+entraîné par l'ivresse, a rencontré sur ses
+pas la jeune Valderade, promise au courageux
+Rodéric: animé par les feux du vin,
+il a osé s'approcher d'elle, et la vierge effrayée
+l'a repoussé; plus téméraire, il l'a prise dans
+ses bras; Valderade, troublée, s'est évanouie,
+et le monstre en a profité pour son
+<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span>
+éternelle honte. Valderade, privée à jamais
+de son éclat virginal, se livre au désespoir.
+En vain le coupable, revenu de son délire,
+cherche à l'apaiser, elle lui échappe, et
+court demander vengeance à son père et à
+son amant, non moins désespérés qu'elle-même.
+La loi étoit terrible, et condamnoit
+le coupable à la mort et à une réparation
+publique. Valérius alla chercher un azile
+dans le château d'Egésippe, qui obtint du roi
+qu'il seroit respecté. En vain le peuple en
+tumulte demanda Valérius; en vain la loi
+parloit, il fut sauvé. Les secrets émissaires
+d'Egidius se répandirent dans toute la France;
+par-tout on peignit le jeune roi sous les plus
+odieuses couleurs; par-tout on agite le peuple;
+on lui fait voir son prince esclave de
+l'amour, encourageant la licence, protégeant
+le vice auquel lui-même s'abandonne.
+Viomade entend ces clameurs, son c&oelig;ur se
+déchire; il se jette aux pieds du roi, qui le
+relève avec émotion; il alloit triompher
+peut-être. On lui remet des tablettes, elles
+sont d'Egésippe; il vole lui répondre. Dieu!
+quel spectacle l'attendoit! elle est triste,
+abattue, celle qui d'un regard fait sa destinée;
+jamais l'amour ne se peignit si tendrement
+<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span>
+dans ses yeux; un mot dit en tremblant,
+une douce plainte qui échappe à son
+c&oelig;ur, remplissent d'émotion le jeune monarque.
+Egésippe craint de n'être plus aimée;
+pour la première fois elle frémit et soupire;
+pour la première fois, les sons enchanteurs
+d'une voix entrecoupée par des pleurs, expriment
+une flatteuse inquiétude. Oh! dans
+quel transport elle jeta le roi! Il aime, et il
+veut en convaincre; c'est à présent le premier,
+le seul de ses désirs; il tombe aux genoux
+de cette maîtresse de sa vie, n'aime
+qu'elle, ne veut aimer qu'elle, ne veut obéir
+qu'à ses lois, ne posséder que son c&oelig;ur,
+dût-il lui en coûter et le trône et la vie. La
+perfide Egésippe paroît peu-à-peu se rassurer,
+le calme renaît par degrés dans ses traits,
+bientôt le bonheur les anime, et Childéric
+rend grace à l'amour. Egésippe, assurée de
+son empire, avertit secrètement Egidius;
+elle va frapper enfin un dernier coup. Ses
+demandes indiscrètes, ses profusions ont
+dissipé le trésor royal; elle persuade au roi
+de lever un impôt; il le propose au conseil;
+Viomade s'y oppose avec force. Que fera-t-on
+pendant la guerre, dit-il, si on met des impôts
+pendant la paix? Ménageons le cultivateur,
+<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span>
+lui seul nourrit le peuple et le roi,
+gardons ces dernières ressources, toujours
+pénibles à employer, pour l'instant où nous
+attaquerons les Romains. Ulric appuya l'avis
+de Viomade: mais le roi exigea que sa demande
+fut soumise à l'assemblée du peuple,
+et chargea Viomade de l'y porter. Ce fidèle
+serviteur y consentit, afin de juger par lui-même
+de l'effet qu'elle produiroit, et de calmer
+le ressentiment du peuple, si les circonstances
+l'exigeoient. L'impôt fut rejeté d'une
+voix unanime; on accusoit Egésippe; on se
+plaignoit du roi; Viomade ne put contenir
+la révolte, elle éclatoit dans tous les yeux,
+se communiquoit, s'étendoit, et alloit devenir
+générale: cependant, la modération,
+la sagesse de ses discours, son amour pour
+la patrie, son dévouement pour son roi,
+eurent tant d'ascendant sur le peuple, qu'il
+prit un maintien plus tranquille, se contenta
+de rejeter l'impôt, et de demander le départ
+d'Egésippe. Viomade, chargé d'une telle réponse,
+ne craignit pas de la transmettre avec
+fidélité; mais il savoit qu'elle seroit sans effet.
+Childéric est courageux, fier, amant et
+roi; il ne sacrifiera point ce qu'il aime, et
+tandis que le brave délibère sur ce qu'il va
+<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span>
+dire, qu'il cherche dans sa pensée les paroles
+qui iront au c&oelig;ur du prince, et le toucheront
+sans l'offenser, éveilleront la fierté sans
+irriter l'orgueil, éclaireront les yeux sans les
+blesser, Egésippe, déjà prévenue de ce qui se
+passe, renverse ses projets, détruit ses plans
+et anéantit son espoir. Childéric mandé chez
+elle, y vole avec empressement; des femmes
+éplorées l'introduisent dans l'appartement
+où il est attendu; leur abattement, leur
+trouble, l'ont déjà frappé. Mais qui pourra
+peindre sa douleur à la vue d'Egésippe mourante;
+ses beaux cheveux, détachés, flottent
+sur ses épaules et tombent en anneaux
+autour de sa taille; son sein, baigné de larmes,
+se soulève et palpite; le désordre de
+sa parure, les sanglots qui s'échappent de
+sa poitrine, son silence, ses pleurs, tout
+prépare le roi à la plus terrible nouvelle; il
+s'approche en tremblant, s'assied près d'elle
+et la conjure de s'expliquer. Les larmes d'Egésippe
+redoublent, et le roi éperdu, la supplie,
+la presse de lui répondre. Elle essaye
+de parler, sa voix s'y refuse, les paroles expirent
+sur ses lèvres, sa tête se penche, elle
+tombe dans les bras de son amant; ses voiles
+se sont détachés, mille charmes nouveaux,
+<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span>
+et toujours cachés à ses yeux, se laissent entrevoir.
+Childéric presse contre son c&oelig;ur la
+beauté, trop foible et trop languissante, qui
+cesse de le repousser. Surpris, charmé, il
+n'ose, et cependant jamais il n'éprouva tant
+d'ardeur. Mais revenue à elle comme d'un
+songe, Egésippe le repousse, et levant sur lui
+des yeux trop sûrs de leur empire: Où m'emportent,
+dit-elle, et l'amour et la douleur?
+est-ce ainsi que je dois vous dire adieu et
+retrouver le courage de vous quitter? Me
+quitter! reprit Childéric, me quitter, ô ciel!
+et qu'osez-vous penser? Il le faut, reprit-elle
+avec anxiété, il le faut, cédons au peuple,
+ou plutôt à Viomade. Hélas! il me hait, je
+le sais, et sa haine a passé dans tous les c&oelig;urs.
+Déjà l'impôt est rejeté, et ma perte est promise;
+déjà votre peuple attend mon départ.
+Que dites-vous, ô ciel! s'écrie le prince.
+La vérité, répond la perfide. Vous le savez
+depuis long-tems; Viomade, jaloux peut-être
+de votre c&oelig;ur.... Oh! madame, n'accusez
+point Viomade, si vous voulez que j'en
+croye vos discours... Eh bien! reprit fièrement
+Egésippe, n'en parlons plus, j'y consens;
+mais souffrez, je vous prie, que je
+parte à l'instant même, et que je n'attende
+<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span>
+point l'ordre odieux: aujourd'hui, je pars
+libre et sans honte; demain, chassée par un
+peuple en fureur... Adieu, ô roi! dit-elle,
+en s'abandonnant de nouveau au désespoir;
+adieu, je vais porter au fond de ma patrie
+le trait qui m'a blessée, et implorer une
+mort prochaine, qui seule peut mettre un
+terme à mes regrets; puissiez-vous, heureux
+loin d'Egésippe... De grace, cessez de tels
+discours, s'écria Childéric; est-ce bien vous
+qui voulez me quitter? est-ce à moi qu'un
+peuple insolent viendroit enlever celle que
+j'aime? ne suis-je donc plus son roi?&mdash;Viomade
+l'a promis, lui-même vous cherche pour
+vous l'annoncer.&mdash;Ah! s'il l'osoit...&mdash;Il
+l'osera.&mdash;Non, non, je ne puis le croire.
+Egésippe, ô belle Egésippe! calmez-vous et
+demeurez: mon bras saura vous défendre;
+acceptez mon trône; daignez y monter; venez
+régner sur des rebelles, qui tomberont
+à vos pieds; venez assurer mon bonheur.
+Allons répondre à ces clameurs en allumant
+les flambeaux d'hyménée, en plaçant ma
+couronne sur votre front. Egésippe parut
+attendrie; elle se laissa aller un moment à
+une profonde méditation, et regardant le
+roi, elle lui dit: mes chars sont prêts, ma
+<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span>
+suite m'attend; ce moment va décider de
+mon sort. Ou je reste, et je suis à vous, ou
+je pars à l'instant même et pour toujours;
+mais j'exige que Viomade me soit livré, et je
+reste à ce prix. O ciel! s'écria le roi en s'éloignant
+d'Egésippe, livrer Viomade, l'ami
+de mon père, mon libérateur! jamais, jamais,
+dût m'accabler l'amour de toutes ses
+rigueurs: et il cacha son visage dans ses
+mains. Il dit qu'il m'aime, il prétend qu'il
+m'aime, et il me refuse, s'écrie Egésippe, c'en
+est assez, adieu, adieu, séparons-nous. Elle
+se lève; Childéric ne la retient pas, il souffre,
+il gémit, mais il ne dit rien; Egésippe
+frémit: Tu hésites, barbare! s'écrie-t-elle, en
+tombant à ses genoux, tu veux ma mort! Ah!
+me crois-tu moins de courage et d'amour qu'à
+Talaïs? Childéric ne sait plus ce qu'il veut, ce
+qu'elle exige, ce qu'il éprouve. O ciel! disoit-il,
+inspirez-moi: comment les sauver
+tous deux? Eh bien! reprit Egésippe, je veux
+encore te prouver que je t'aime; le roi la relevoit
+avec empressement; elle résiste et demeure
+à ses pieds: laisse-moi, dit elle, t'implorer
+contre l'ennemi qui nous désunit,
+contre celui qui me dispute ton c&oelig;ur, qui
+promet aux Francs mon départ, irrite le
+<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span>
+peuple, et veut ma mort: accorde-moi seulement
+son exil et je suis à toi; mais je ne puis
+combattre sans cesse sa haine, ni réprimer
+la mienne; car, je te l'avoue, je hais Viomade;
+cède au nom de l'amour, vois mes
+pleurs, cède, dit-elle, en se levant, en l'entourant
+de ses beaux bras, cède une fois,
+pour régner toujours. En disant ces mots,
+elle presse sur son c&oelig;ur cet amant jeune et
+sensible; ses yeux se confondent avec les
+siens, elle attend la vie ou la mort. Qui résisteroit
+à sa beauté, à sa séduction, à ses
+caresses, à ses larmes? Childéric est vaincu,
+et Valérius est chargé de porter à Viomade
+l'ordre de son exil. Mais le roi peut se repentir,
+il faut l'enivrer de bonheur, charmer
+sa raison, écarter toute idée étrangère
+à l'amour. Egésippe lui peint sa joie, sa vive
+reconnoissance: je suis aimée autant que
+j'aime, disoit-elle, rien n'égale mon bonheur
+et mon amour. Alors, s'apercevant du désordre
+de sa parure, elle le répare avec lenteur;
+les mains guerrières du roi rattachent,
+avec une heureuse maladresse, ses voiles
+légers, ses longues tresses qui lui échappent
+cent fois; il craint de blesser mille charmes
+qu'il touche à peine, sourit en admirant son
+<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span>
+ouvrage, et se livre à cette innocente joie
+de l'amour qui espère encore: ces légères
+faveurs le contentent; il attend de l'hymen
+un dernier bienfait; ils en fixent le jour;
+ils en projettent les fêtes; il faut que
+tous les c&oelig;urs soient heureux de sa félicité.
+Cette journée et une partie de la nuit se
+sont écoulés; une des femmes d'Egésippe
+entre, et lui parle bas; elle sourit, avertit
+le roi qu'il est l'heure de se retirer. Il reprend
+le chemin de son palais, entouré de ses gardes,
+et encore enivré de son bonheur et de
+ses espérances.</p>
+
+<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE DIXIÈME.</b></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<h2 class="p6">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="toc">
+<tr>
+ <td class="tdl">Livre Premier</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_11">11</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Livre Second</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_29">29</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Livre Troisième</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_45">45</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Livre Quatrième</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_63">63</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Livre Cinquième</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_93">93</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Livre Sixième</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_111">111</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Livre Septième</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_135">135</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Livre Huitième</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_163">163</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Livre Neuvième</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Livre Dixième</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_201">201</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Childéric, Roi des Francs, T. 1 (of 2), by
+Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (of 2) ***
+
+***** This file should be named 34991-h.htm or 34991-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/4/9/9/34991/
+
+Produced by Hélène de Mink, Tor Martin Kristiansen and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..dfeaee5
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #34991 (https://www.gutenberg.org/ebooks/34991)