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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Childéric, Roi des Francs, T. 1 (of 2) + +Author: Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul + +Release Date: January 17, 2011 [EBook #34991] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (of 2) *** + + + + +Produced by Hélène de Mink, Tor Martin Kristiansen and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par + le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été + conservée et n'a pas été harmonisée. + + + + + CHILDÉRIC, + + ROI DES FRANCS. + + + + + _Cet ouvrage se trouve aussi chez les Libraires + suivans_: + + TREUTTEL et WURTZ, rue de Lille, nº 17. + + DONDEY-DUPRÉ et Cie, rue Neuve Saint-Marc, nº 10, + près le Boulevard des Italiens. + + + + + CHILDÉRIC, + + ROI DES FRANCS; + + PAR MADAME + + DE BEAUFORT D'HAUTPOUL. + + DÉDIÉ + + A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE REINE. + + + Je suis venue vers vous, parce que je vous en crois le plus + digne. Si j'eusse connu un plus grand roi, j'eusse traversé les + mers pour aller le joindre. + + BAZINE. + + + + + TOME PREMIER. + + PARIS, + + F. COCHERIS fils, libraire, successeur de CH. POUGENS, + quai Voltaire, n 17. + + 1806. + + + + +ÉPITRE DÉDICATOIRE + +A + +SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE REINE. + + + Mon héros ne dut qu'à ses armes, + Et sa couronne et ses grandeurs; + Vous devez la vôtre à vos charmes, + Et vous la tenez de nos coeurs. + Si Bazine lui parut belle, + C'est qu'elle posséda vos traits; + Il soumit un peuple rebelle, + Et vous n'en trouverez jamais. + + + + +Rome avoit perdu ses anciennes vertus, et avec elles sa puissance et +sa gloire; ses provinces étoient devenues la proie des barbares qui +vengeoient les Grecs et les Carthaginois. Parmi ces barbares nommés +Goths, Alains, Vandales, on distingue d'abord les Francs (_ce nom +veut dire indomptable et libre_): dès qu'ils se montrent dans +histoire, on admire déjà leurs succès, et ce courage au-dessus des +revers, maîtrisant partout la fortune. Ce peuple sorti des forêts de +la Germanie, avide de périls et se confiant en sa valeur, attaqua +les Romains dans les Gaules; l'Empire tourna toutes ses forces +contre un ennemi aussi audacieux que redoutable. Aurélien, en 270, +parvint à le repousser, et sa réputation guerrière étoit déjà si +bien établie, que l'on chanta dans tout l'Empire une espèce de +romance, dont voici le refrain: + + Mille Francos et mille Sarmatas, semel, semel occidimus. + +_Gallien_ exposa dans un spectacle, à la curiosité, trois cents +Français faits prisonniers. Quelle étoit déjà la gloire de ce +peuple, à peine sorti de ses déserts, puisque de si légers avantages +étoient célébrés avec tant d'éclat! + + * * * * * + +L'an 258, sous _Valérien_, un gros des Francs traversa toutes les +Gaules, passa en Espagne, se fit une place forte de Tarragone, d'où +il pilla l'Espagne durant douze années. Un détachement osa même +passer en Afrique, en revint chargé de butin, et retourna dans ses +forêts, traversant encore impunément toutes les Gaules. + + * * * * * + +_Probus_, l'an 279, repoussa les Francs au-delà du Rhin; mais un +d'eux, nommé _Magnance_, parvint par son courage au trône des +Césars, et ses compatriotes faisoient la plus grande force de ses +armées. _Sylanus_, autre franc, poussé par les injustices de +_Constance_, qu'il avoit servi avec autant de zèle que de fidélité, +se fit proclamer empereur: cependant _Julien_ et _Valentinien_ +eurent plusieurs avantages sur ces braves. + + * * * * * + +_Stilicon_ sut les maintenir au-delà du Rhin; mais _Honorius_ ayant +fait massacrer ce grand homme, _Alaric_ l'en punit, et s'empara de +Rome en 410. + + * * * * * + +Jusques-là les Francs s'étoient contentés de ravager les Gaules, et +de s'y établir passagèrement, tantôt par force et en conquérans, +d'autrefois comme alliés et tributaires; mais lassés des marais +incultes de la Germanie, qui n'offroient aucune ressource à leurs +besoins sans cesse renaissans, pressés sans doute par le génie +ardent qui devoit porter au plus haut degré de gloire cette nation +courageuse et superbe, ils repassèrent le Rhin en 420, sous la +conduite de _Pharamond_, prince saxon, d'une figure noble et d'un +caractère déterminé: ce fut sous les ordres de ce général qu'ils +quittèrent à jamais leur patrie, et s'établirent dans les Gaules, en +s'emparant de la Toxandrie, aujourd'hui pays de Liége et de l'île +Batave, où se trouvoient renfermées les villes de Bois-le-duc, Breda +et Anvers. + +Les Francs devoient à _Pharamond_ des conquêtes rapides, un état +certain, de riches possessions; il falloit lui devoir plus encore, +les lois, l'ordre et la paix intérieure. Il fut nommé roi; mais +cette monarchie naissante devoit se ressentir long-tems de la +barbarie et de l'esprit turbulent d'un peuple toujours sous les +armes, et amant de la liberté: s'il éprouvoit le besoin d'un chef, +il ne désiroit pas moins ardemment conserver son indépendance; et +les premières lois tinrent long-tems de ce mélange de soumission, de +révolte, d'obéissance et d'insubordination. Le peuple voulut rester +maître d'élire ses rois, de nommer ses généraux ou chefs. On élevoit +sur un pavois, large bouclier, le roi que l'on s'étoit choisi; on le +montroit ainsi au peuple assemblé, et cette cérémonie simple et +guerrière étoit suivie de respect et d'amour. Le roi avoit des +braves ou forts qui lui étoient particulièrement attachés, et +tellement dévoués, qu'ils mouroient souvent pour lui ou avec lui; il +leur distribuoit des terres en raison de leur valeur et de leurs +services; de là vinrent sans doute les bénéfices militaires et +amovibles. L'aspirant au rang de _brave_ étoit présenté au roi par +un parent, et dans l'assemblée générale, il recevoit des mains de +son maître la lance et le bouclier; le roi lui adressoit ces mots: +_Je te tiens pour brave et à jamais._ De là sans doute naquit la +chevalerie. + + * * * * * + +Le roi devoit être choisi parmi la noblesse, qui se composoit des +princes et des ducs; il commandoit les armées, mais soumettoit les +lois à l'acceptation du peuple assemblé, qui demeuroit maître de les +rejeter. + + * * * * * + +Les Francs suivoient la religion des Gaulois; leur mythologie étoit +celle des Grecs, à laquelle ils avoient joint l'Odin du Nord; leurs +prêtres se nommoient Druides, et tous, jusqu'au monarque, +trembloient devant eux. Ministres des autels, médecins, magistrats +et instituteurs de la jeunesse, ils avoient une influence d'autant +plus grande, que les hommes n'en mesuroient ni la force ni +l'étendue. Célibataires et retirés dans les forêts, cette vie +mystérieuse et chaste étonnoit ce peuple toujours charmé du +merveilleux, et qui, adorateur des femmes, portant l'amour jusqu'au +délire, admiroit ce refus volontaire d'un bien qui lui sembloit si +doux. + + * * * * * + +Les Francs n'aimoient pas moins leurs poëtes qu'ils appeloient +_Bardes_; ce nom en langue celtique veut dire _chantre_: c'étoient +eux qui dans les combats ranimoient par leurs chants belliqueux le +courage des combattans, et éternisoient une belle action par des +vers qui en transmettoient le souvenir. En leur présence le brave +levoit audacieusement sa tête, tandis que le lâche la cachoit avec +honte. Dans les festins, ils chantoient les louanges du maître, en +s'accompagnant sur des harpes légères. On les appeloit encore +_parasites_; ce nom, devenu depuis une injure, signifioit en langue +celtique _désirable_ et _dévoué_. + + * * * * * + +Les Francs n'estimoient que la profession des armes; ils laissoient +l'agriculture et les métiers aux esclaves; tout citoyen étoit soldat +et se présentoit toujours armé; ils se servoient de lances, de +javelots, de haches, d'épées, qu'ils appeloient francisques, de +casques et de boucliers. Au signal du combat, ils s'élançoient avec +une telle impétuosité, que rien ne résistoit à leur choc. Souvent +ils brisoient à coups de hache le bouclier de leur ennemi, et +sautant sur lui l'épée à la main, ils le tuoient. Ne reconnoît-on +pas à cette peinture les Français si redoutables à l'attaque, à +l'abordage, à l'arme blanche? L'ardeur de ce grand peuple ne le +laissoit jamais jouir de la paix; il se battoit en duel pour les +sujets les plus légers, aimoit le jeu, les festins, les chants, +étoit hospitalier, curieux, exact à remplir ses sermens et à payer +les dettes du jeu. Les Francs étoient de haute taille, leur +chevelure étoit blonde, abondante et naturellement bouclée; les rois +seuls la laissoit croître. Leur physionomie étoit douce et riante, +leur esprit fin, délicat, enjoué, ardent; enfin ils étoient alors ce +qu'ils sont de nos jours, courageux, légers, téméraires et +inconstans. Les femmes comptoient avec orgueil les blessures de +leurs époux, combattoient à leurs côtés, et vengeoient leur mort; +elles étoient fières, sensibles et fidelles: les Francs avoient pour +elles autant de respect que d'amour; au temple on croyoit à leurs +oracles, au conseil on déféroit à leurs avis. + + * * * * * + +Telle fut à sa naissance cette nation belliqueuse, et ce grand +peuple vainqueur de Rome, qui par de si rapides victoires, préludoit +glorieusement à la puissance, à la splendeur dont il étonne +aujourd'hui l'univers. _Pharamond_ laissa le trône en 428 à son fils +_Clodion_, dit _le Chevelu_, qui habita le château de Dispargum, +aujourd'hui Duisbourg. Ce roi ayant traversé secrètement la forêt +charbonnière, aujourd'hui le Hainaut, s'empara de Tournay, Bavay, +Cambrai; mais repoussé par Aëtius, général romain, il le défit +complètement en 444, prit l'Artois, s'empara d'Amiens, étendit son +royaume jusqu'à la Somme, et mourut en 448, laissant trois fils, +Clodebaud, Clodomir et Mérovée. Le peuple, assemblé au champ de +Mars, préféra _Mérovée_ à ses frères, que leur mère emmena au-delà +du Rhin. A peine sur le trône, le nouveau roi signala son règne par +d'éclatans succès; il s'empara de toute la Germanie première, ou +territoire de Mayence, de ce que l'on nomma depuis Picardie et +Normandie, et de presque toute l'Ile-de-France; mais un terrible +ennemi vint lui offrir des dangers et des triomphes, et répandre +sur des jours jusque là si heureux, ces douleurs dont le rang ni la +gloire ne peuvent consoler ou même distraire une ame sensible. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE PREMIER. + +SOMMAIRE + +DU PREMIER LIVRE. + + Childéric annonce, dès son enfance, les vertus qu'il doit + développer un jour. Les Huns attaquent les Francs; ce + qu'étoient ces peuples. Portrait d'Attila. Childéric, âgé de + douze ans, s'arme secrètement du javelot de Pharamond, et se + cache parmi les guerriers. Il ne se découvre à son père que + loin de Tournay; il en obtient la permission d'assister au + combat. Mérovée le confie aux soins de son ami Viomade. Le roi, + attaqué par un gros d'ennemis, est secouru par Viomade qui + reçoit le coup destiné à son maître, et tombe baigné dans son + sang. Mérovée poursuit la victoire. Il chasse les Huns, et + revient dans sa tente, où l'on a transporté le _brave_. Son + inquiétude sur son fils, qui ne paroît point. Recherches + inutiles. Mérovée reprend avec tristesse la route de Tournay. + La reine vole à sa rencontre, et n'apercevant pas son fils, + tombe évanouie; rendue à la vie, elle se livre à toute sa + douleur. + + + + +LIVRE PREMIER. + + +Aboflède étoit l'heureuse et sensible épouse que le ciel avoit +accordée à Mérovée; belle et vertueuse, elle adoucissoit pour lui +les fatigues de la guerre, les soins du gouvernement; partageoit ses +triomphes, le consoloit dans ses revers, portoit à ses pieds la +plainte de la timide infortune et l'hommage de sa reconnoissance. De +cette union heureuse étoit né un fils, l'espoir et l'amour des +auteurs de sa naissance. Childéric, à peine âgé de douze ans, flatte +déjà l'orgueil d'un père. A sa chevelure blonde, à ses yeux d'azur, +on reconnoît le descendant d'un Germain; à son coeur avide de +gloire, on reconnoît un Français: tandis que la justesse de son +esprit charme les Druides qui l'instruisent, sa beauté ravit sa +mère, et ses nobles vertus remplissent d'une orgueilleuse joie l'ame +superbe de Mérovée. + +Aboflède en est plus chère à son époux et à son peuple, elle-même +s'applaudit d'un si bel ouvrage. O mon fils! se disoit-elle +quelquefois; ô vous! objet de crainte et d'espoir! que d'attachement +vous auriez pour moi, si vous pouviez sentir ce trouble sans cesse +renaissant que l'amour plaça dans le coeur de votre mère prévoyante; +si vous pouviez connoître ces soins toujours actifs et jamais +_lassés_, cette tendresse constante et nouvelle, qui naquit avec +vous et ne finira qu'avec moi. Childéric répondoit à une si vive +amitié par un égal attachement, adoroit sa mère, admiroit les +exploits et le grand coeur de Mérovée, se promettoit de le prendre +pour modèle, révéroit les dieux et se sentoit impatient de courage. +Un bonheur si constant et si pur ne devoit pas durer toujours, et +la sensible Aboflède alloit voir se changer en une douleur mortelle +les douces jouissances d'une mère. + +Les Huns, peuple hideux et féroce, sans civilisation comme sans +industrie, habitoient au Nord de la Chine, plus de deux mille ans +avant notre ère. Sans cesse en guerre avec les Chinois, ils avoient +été chassés par eux loin des frontières de leur empire, vers le +quatrième siècle, et repoussés jusques sur les bords du Jaïk, d'où +les Alains étoient partis avant eux; de là ils descendirent vers +l'Orient du Palus-Méotides. Sortant tout-à-coup du Palus, ils +précipitèrent les Alains sur les Ostrogoths; bientôt ils repassèrent +le Tanaïs, tournèrent le Pont-Euxin, ravagèrent l'Asie, et +s'établirent tumultueusement de l'autre côté du Danube et du Rhin, +non loin du Volga; là, divisés en familles ou hordes, ils se +bâtissoient des huttes grossières, dans lesquelles ils se tenoient +renfermés pendant la mauvaise saison; ils les quittoient +impétueusement au printems, ravageant tout ce qui s'offroit sur leur +passage, et chargés du fruit de leurs rapines, ils retournoient avec +la même rapidité dans les forêts qui leur servoient d'asile; ce +peuple sauvage et guerrier méprisoit la foiblesse, et abandonnoit +aux monstres des bois les vieillards qui ne pouvoient plus +combattre; les femmes marchoient à la tête des armées, conduisant +leurs enfans, et chargées de ceux qui ne les suivoient pas encore: +dès leur naissance, elles les plongeoient dans l'onde glacée des +fleuves, les exposoient aux ardeurs du soleil, les exerçoient à la +chasse, à la course et à la lutte, et quand l'âge, anéantissant +leurs forces, les menaçoit du mépris et des maux attachés à la +décrépitude, elles recevoient la mort de la main de leurs propres +enfans; le fils qu'une tendre mère avoit nourri croyoit, en la +délivrant d'une vie qui alloit lui devenir douloureuse et importune, +acquitter la dette de la reconnoissance; ils massacroient également +leurs blessés après la bataille. En 450, Attila, roi de ces +sauvages, après avoir assassiné son frère Bleda, auquel il ravit le +trône, voulut saccager l'Occident, et ayant traversé la Franconie et +la Germanie, à la tête de cinq cent mille combattans, il entra dans +les Gaules sous le prétexte d'aller attaquer les Visigoths dans +l'Aquitaine; mais après avoir ravagé et brûlé Metz, Trèves, Tongres, +Bar, Arras, il continua sa marche, passa près de Paris, et vint +assiéger Orléans. La ville avoit déjà capitulé, quand Aëtius, +général des Romains, ayant appelé à son secours Théodoric, roi des +Visigoths, Mérovée et sa redoutable armée, attaqua ce terrible +ennemi, qu'il défit complètement, et le força à une prompte fuite, +laissant deux cent mille morts sur le champ de bataille. Ce fut en +Sologne, près d'Orléans, que cette grande victoire fut remportée; +elle coûta la vie à Théodoric. Son fils Trasimond fut élu après sa +mort. Attila, de retour dans ses forêts, contemploit avec plus +d'espoir que de douleur les débris encore menaçans de son immense +armée: on pouvoit le repousser, non l'abattre; il se promettoit de +le prouver. Ce Hun trop célèbre par ses crimes et son indomptable +courage, se faisoit appeler le _fléau de Dieu_; il étoit d'une +stature au-dessous de la médiocre, avoit une tête d'une grosseur +démesurée, le nez extrêmement large et écrasé, le front applati, la +barbe claire et entrecoupée de cicatrices, dont ses joues étoient +couvertes; ses yeux petits, et qu'il ne fixoit jamais, étoient +toujours en mouvement comme son corps. Cette figure hideuse sembloit +dire au monde qu'il étoit destiné à en troubler le repos; son palais +étoit une cabane, son trône une chaise de bois placée sous un arbre, +et son drapeau flottant lui servoit de tente. Tel étoit l'ennemi qui +devoit porter au coeur d'Aboflède une blessure si profonde. + +A peine les glaces qu'avoit durcies le sombre hiver se +détachoient-elles des monts, les vents toujours irrités troubloient +le calme des forêts, la douce approche du printems ne ranimoit +point encore la nature mourante, et cependant l'impatient Attila +devançant la saison guerrière, assemble déjà son armée. Clodebaud, +qu'irrite la gloire d'un frère, presse lui-même l'ardeur du Hun, et +s'il pouvoit triompher des obstacles que lui opposent les terribles +avantages d'un long hiver, il seroit déjà vengé de sa dernière et +sanglante défaite; enfin les vents sont enchaînés; la terre +raffermie offre à la marche des troupes un terrain solide. Attila, à +la tête des siens, s'avance sur les bords du Rhin, ils construisent +à la hâte une quantité innombrable de petites barques, et s'élançant +du milieu de l'onde, ils marchent jusqu'à Cologne. Mérovée apprend +les victoires de son ennemi en apprenant son attaque: alarmé d'un si +rapide avantage, il assemble promptement ses troupes, et entouré de +ses braves, il alloit quitter encore la tremblante reine, dont il +recevoit les tendres adieux. Childéric, témoin des craintes de sa +mère, ne put voir ses pleurs sans désirer suivre et défendre l'objet +chéri qui les faisoit couler; le chant des _Bardes_, l'aspect des +armes, le noble courage qui s'imprimoit en traits augustes sur le +front du roi, l'ardeur guerrière qui animoit l'armée, le secret +sentiment de sa valeur, tout inspire et entraîne l'enfant aimable et +sensible; saisissant d'une main téméraire le javelot révéré, sceptre +et arme du grand Pharamond, il l'agite avec audace, le baise avec +respect, jure sur cette arme sacrée de s'en servir pour défendre le +roi, et de ne l'abandonner qu'avec la vie. Cependant il craint les +refus d'un père, les défenses d'une mère timide: à l'idée des +alarmes qu'il va lui causer, des pleurs s'échappent de ses yeux et +coulent sur ses joues vermeilles; mais tandis que Mérovée reçoit son +casque et son épée des mains d'Aboflède baignée de ses larmes, +tandis qu'il lui jette un dernier regard et s'élance au milieu d'une +armée sûre de vaincre, et qu'Aboflède évanouie ne peut s'apercevoir +de sa fuite, Childéric se mêle parmi les soldats, se dérobe aux yeux +d'un père dont il redoute la prudence, et ne s'offre à ses regards +qu'aux portes de Cologne, quand il ne craint plus d'être rendu à +Aboflède. Le roi, surpris et charmé, l'admire avec un orgueil mêlé +de crainte. O mon fils! lui dit-il en l'embrassant, et votre mère? +Cependant Childéric a l'air si fier et si heureux, sa physionomie +douce a dans le moment tant de noblesse et d'audace, ses yeux +brillans de courage, sont si expressifs, son geste si animé, que +Mérovée cédant à son tour, lui permet d'assister au combat, et +recommande l'objet de son amour à Viomade, le plus cher de ses +braves; rassuré par la confiance que lui inspirent et l'air +majestueux de son fils et la fidélité de son ami, il vole où +l'appelle la victoire. + +Dans ces premiers tems de simplicité, le trône ne s'environnoit +point encore des prestiges brillans qui l'entourent aujourd'hui; le +roi n'étoit que le premier soldat de son armée, le butin se +partageoit au sort, on n'avoit de rang que celui que l'on tenoit de +la gloire, la voix publique en décidoit, non la volonté du prince; +l'intrigue et la flatterie ne rampoient point pour s'élever, on +aimoit la personne du roi, non sa grandeur; on chérissoit ses +vertus, non sa puissance; il comptoit sur ses _braves_ qu'aucun +intérêt ne portoit à feindre; le roi étoit aimé, le roi aimoit, et +la défiance n'obscurcissoit point pour lui l'éclat du trône; la +noblesse, fière de sa gloire déjà acquise par des ancêtres respectés +des nations, s'efforçoit de surpasser encore l'éclat d'un nom déjà +fameux, on la reconnoissoit à ses actions comme à ses vertus, et le +roi, au milieu des fermes défenseurs de sa couronne et de sa vie, +trouvoit dans chaque brave un soutien, un ami, un héros. Qu'elle est +belle cette noblesse antique, cette vertu qui, transmise pure et +d'âge en âge, enrichie sans cesse et de siècle en siècle, de faits +héroïques ou généreux, répand autour du nouveau rejeton qui va +l'honorer encore, cette gloire dont l'éclat le guide, et doit le +forcer à l'imiter! Osera-t-il donc être un lâche, montrer un coeur +coupable, celui pour qui le nom d'un père est une leçon, un exemple, +et deviendroit un reproche? Non, sans doute, et notre histoire en +est la preuve auguste, puisqu'on y retrouve sans cesse les mêmes +noms s'inscrivant, de nouveau, glorieux et sans tache dans le temple +de mémoire. + +Mais déjà Mérovée a repris Cologne, et poursuivant sa victoire, il +attaque l'ennemi en pleine campagne. Plusieurs fois Ulric, Arthaut, +Amblar, Mainfroy se sont placés entre le roi et le danger; lui-même +a reçu une légère blessure en détournant le trait prêt à percer +Ulric. O bon tems! où de pareils traits n'étonnoient personne, où +l'admiration ne le répétoit même pas, et laissoit à la seule +reconnoissance le soin d'en perpétuer le souvenir! + +Mais les Huns, ralliés par Attila, s'élancèrent de nouveau sur +l'armée française, en jetant d'horribles cris; ce choc imprévu +ébranla l'armée, et ce rare avantage animant les ennemis, ils +chargèrent en furieux; Mérovée contenant l'ardeur de ses troupes, +attaqua à son tour avec sang-froid et en bon ordre, et culbuta sans +peine une armée tumultueuse qui, plus téméraire qu'habile, ignoroit +l'art de se défendre; cependant quelques-uns de ces barbares +déploient un courage presque inouï; la mort suit par-tout leurs +traits, ils pressent Mérovée lui-même, et on reconnoit Attila à sa +force, à sa rage, à son adresse. Viomade voit le danger de son +maître, et oubliant pour un moment le dépôt trop cher qui lui a été +confié, il s'élance en s'écriant: A moi, braves! On entoure le roi, +on le suit, lui seul eut la gloire de recevoir dans la poitrine le +coup de hache dont Mérovée alloit être la victime; le roi le voit +tomber baigné dans son sang, il se précipite vers lui, le relève, +mais appelé au combat, il le confie aux soins d'Ulric, et court le +venger par une éclatante victoire. Les Huns, vaincus et poursuivis +jusqu'au fleuve, se rembarquent à la hâte et en désordre; les Francs +dédaignant l'ennemi qui fuit, cessent de combattre; le roi +triomphant revient à Cologne, et vole plein d'une double inquiétude +auprès de son ami dont on a déjà pansé la profonde blessure. Rassuré +sur ses jours, ô Viomade! où est mon fils, s'écrie-t-il? Hélas! +Viomade l'ignore, un long évanouissement a suivi sa blessure, et il +n'a pu, malgré ce zèle pur, ardent et sans égal, veiller au dépôt +sacré qui lui avoit été remis. Ciel! ô ciel! que me dis-tu, répond +Mérovée; ô Childéric! ô mon Aboflède! Mais les braves se sont +dispersés, on cherche le jeune prince dans la ville, dans l'armée, +au bord du fleuve, sur le champ de bataille, parmi les blessés, au +milieu des morts; on interroge les soldats, les habitans, les +prisonniers, par-tout un silence terrible jette l'alarme dans les +coeurs; de fidèles sujets traversent le fleuve, ils pénétreront dans +les forêts, jusqu'au camp même d'Attila; toutes les récompenses leur +sont promises, mais la seule qu'ils désirent, c'est de ramener le +fils des rois. + +Qui cependant apprendra à la plus tendre mère, à cette reine adorée, +une absence si alarmante? Qui aura le féroce courage de déchirer ce +coeur sensible, douce retraite de vertu, de paix et d'amour? Qui +pourra faire couler ces larmes abondantes, dont la seule idée est +déjà un supplice pour tous les Francs? Mérovée, plongé dans sa +muette douleur, la tête appuyée sur sa main, les yeux baissés, +ajoute à ses terribles inquiétudes par l'idée des maux qui vont +accabler l'objet de sa tendresse; il en prévoit l'excès, il en est +déchiré, et Viomade en soupirant regarde la blessure qui l'excuse, +et le roi qui ne vivroit plus sans elle. Sa faute est grande, mais +sauver la vie à Mérovée est une action plus grande encore; il gémit, +il s'afflige; cependant il ne peut pas plus se repentir, que le roi +n'ose lui adresser un reproche. Pour la première fois Mérovée craint +de revoir Aboflède, et ce moment qui fut toujours le plus doux prix +de sa victoire, trouble et effraie sa grande ame. + +Depuis le départ de son époux, depuis celui de son fils, la tendre +reine, livrée à toutes les alarmes, a gémi comme épouse et comme +mère. O mon fils! ô mon Childéric! s'écrioit-elle, pourquoi fuir +loin de mes bras caressans? pourquoi m'abandonner? Hélas! je +comptois encore, avec une douce sécurité, les années de bonheur que +m'accordoit ta jeunesse! Pourquoi, cher et cruel enfant, hâter les +instans du danger? pourquoi, plus barbare que le devoir, me ravir +déjà mon fils? Cependant la renommée, prompte à célébrer la +victoire, a déjà porté jusqu'au palais de la reine le bruit glorieux +des triomphes de son époux, et la nouvelle de son retour. Aboflède +ne peut contenir sa trop vive impatience; pleine de joie et d'amour, +elle relève ses beaux cheveux en désordre, essuie ses pleurs, et +n'écoutant que les douces émotions qui agitent si délicieusement son +coeur, court au-devant de son époux et de son fils; de loin elle +entend les chants guerriers, son ame s'exhale et s'unit aux chants +des héros; elle presse sa marche et vole au-devant de l'armée; déjà +elle distingue le casque éclatant du roi, son oeil maternel cherche +près de lui cet autre objet de ses alarmes, il ne paroît point; +tremblante, elle en accuse encore sa taille enfantine; elle +distingue Viomade appuyé sur le bras glorieux de son maître; +l'armée chante la victoire, le roi ne s'unit point à ses chants; il +approche, elle cherche en vain Childéric, Childéric ne se montre +point à sa mère. Mérovée l'a aperçue, son sang s'est glacé dans ses +veines, il a pâli. A ce signal de détresse pour un si grand courage, +Aboflède a déjà deviné son malheur, elle tombe évanouie en nommant +son fils. Mérovée la voit chanceler; mais il soutient son ami, il +contient sa douleur, son impatience, et renferme avec effort dans +son sein le cri prêt à s'en échapper. Viomade, affoibli par ses +souffrances, déchiré par ses regrets, marche lentement et les yeux +baissés; il ne s'attend pas au spectacle douloureux dont il va être +le témoin; ils approchent enfin de la belle reine, que les femmes de +sa suite ont relevée, et qu'elles soutiennent dans leurs bras. La +pâleur couvre ses traits, elle est glacée, immobile, et sans aucun +sentiment; la mort semble avoir déjà frappé cette tendre victime; +insensible aux soins qui lui sont prodigués, elle reste plongée dans +un évanouissement qui lui dérobe au moins la connoissance de ses +malheurs; transportée jusques dans son palais, tous les secours lui +sont prodigués; elle renaît enfin à la vie, mais pour apprendre, +mais pour sentir tout l'excès de son infortune: pour la première +fois, la voix toute-puissante d'un époux adoré ne porte point dans +son ame le bonheur ou la consolation, ses caresses ne la touchent +point, son retour ne lui suffit pas, elle ne songe, ne demande, ne +semble aimer que son fils. Le roi lui dit tout ce qui peut la +rassurer, lui nomme les fidèles émissaires envoyés à la recherche du +prince, lui répète qu'il ne s'est trouvé ni parmi les morts, ni +parmi les blessés, que son javelot si remarquable n'est point resté +sur le champ de bataille; l'infortunée l'écoute, lui fait redire ce +qu'elle vient déjà d'entendre. Hélas! elle a trop besoin d'espérance +pour la rejeter, mais elle aime avec trop d'ardeur pour s'en +contenter long-tems; occupée d'un seul objet, possédée d'une seule +idée, elle interroge tout ce qui l'approche, le silence l'inquiète, +aucune réponse ne la satisfait, les jours lui semblent des siècles, +l'incertitude la tue, et cependant l'incertitude soutient sa vie; si +le roi s'absente un moment, à son retour elle pâlit de crainte et +frémit d'espoir; dans son sommeil agité, elle revoit et embrasse +son fils; le réveil lui rend son absence, et elle pleure sur son +heureux songe. O amour maternel! sentiment pur, vrai, constant, +hélas! que souvent vous êtes cruellement récompensé! Plusieurs +émissaires étoient déjà revenus, le roi seul leur avoit parlé; ils +ignoroient tous la destinée du jeune prince; on cachoit leur retour +à la malheureuse mère. O Viomade! pourquoi ta blessure retient-elle +tes pas, et met-elle des bornes à un zèle qui, sans cet obstacle +insurmontable, n'en auroit point connu? pourquoi, ami dévoué, ne +peux-tu voler toi-même sur les traces du fils de ton maître? Ah! si +cet effort étoit en ta puissance, qui oseroit te disputer l'avantage +de servir encore ton roi? mais tu es foible, mourant, ton coeur seul +rempli d'ardeur, partage et adoucit les tourmens de ta reine; ou tu +portes à son ame les paroles consolantes de l'espérance, ou tu gémis +avec elle, quand sa douleur trop vive ferme son coeur à tes sages +discours. + +FIN DU PREMIER LIVRE. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE SECOND. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE SECOND. + + Le bruit de la mort de Childéric s'est répandu. Désespoir du roi. + Ulric, de retour du camp d'Attila, confirme ces tristes + nouvelles. On les cache à la reine, toujours livrée à sa + douleur. Attila attaque de nouveau les Francs. Mérovée marche à + sa rencontre. Aboflède le suit. Son projet. Elle profite de la + nuit pour l'exécuter; elle est chargée de chaînes. Le roi qui + découvre sa démarche vole à son secours, la délivre à la faveur + des ténèbres, ainsi que tous les prisonniers. Attila veut s'en + venger, il est vaincu, demande et obtient la paix. Mérovée + toujours vainqueur rentre dans sa capitale, et y ramène son + épouse désespérée. Après de longues souffrances, elle expire. + Ses funérailles. Douleur du roi. + + + + +LIVRE SECOND. + + +Une année entière s'étoit écoulée sans apporter aucune lumière sur +le sort de Childéric; le tems sembloit emporter sur ses ailes le +bonheur et l'espoir: déjà Ulric, celui des braves qui tient la +seconde place dans le coeur du roi, est revenu des bords du +Pont-Euxin avec tous ceux qu'il a dispersés adroitement autour du +camp d'Attila; mais il n'a pu ni détruire, ni confirmer la crainte +du monarque. Aboflède, renfermée au fond de son palais avec ses +chagrins et ses souvenirs, ignore son arrivée, on la lui dérobe avec +soin; il est depuis long-tems dans Tournay, et l'infortunée l'attend +encore. Un bruit, d'abord léger, mais qui peu-à-peu se répand et +s'accrédite, jette un nouveau désespoir dans le coeur du roi. On +assure que le jeune prince ayant suivi l'armée qui poursuivoit les +Huns, et s'étant laissé entraîner par l'inexpérience de son âge, +étoit tombé dans le fleuve en essayant de passer sur une des barques +ennemies. L'apparence et le tems semblent confirmer ce récit. +Mérovée craint, doute, et s'abandonne à la douleur qui le déchire; +mais il épargne encore le coeur de la reine, il lui laisse ses +fugitives espérances, et l'ame dévorée d'inquiétudes, il sourit aux +douces pensées de retour que sa tendre mère exprime quelquefois. Il +gémit seul ou dans les bras de Viomade; mais près d'Aboflède, il +reprend son courage et son front serein. La reine se confiant à la +tendresse d'un père, se rassure de la tranquillité de son époux; +elle ne croit pas qu'une douleur violente puisse se contraindre, +elle sent trop bien qu'un tel effort seroit au-dessus d'elle; la +nature, l'amour et son coeur dans ce moment s'accordent avec le roi +pour la mieux tromper. Cependant Ulric tarde bien selon elle à +revenir; ce délai commence à l'inquiéter; Aboflède voit chaque jour +renaître et finir, et Ulric ne paroît point; la reine ne peut +soupçonner son zèle, le danger s'offre à sa pensée sous mille formes +effrayantes. Attila, fier d'un si illustre prisonnier, aura sans +doute refusé les échanges et le prix qu'Ulric devoit lui offrir; +une idée plus terrible encore glace tout-à-coup ses esprits, +Clodebaud, ce frère irrité, exerçant sur le fils la vengeance qu'il +méditoit contre le père. Elle voit Childéric réduit par la haine de +Clodebaud au plus cruel, au plus honteux esclavage. Peut-être, ô +ciel! a-t-il porté plus loin sa fureur.... Un jour même son +imagination frappée lui fait apercevoir son fils pâle, baigné dans +son sang; elle croit entendre ses longs gémissemens et recevoir son +dernier soupir... Tremblante, éperdue, elle jette des cris +douloureux, ses larmes sont taries, son sang ne circule plus, un +froid mortel la saisit, elle tombe évanouie, et l'on doute long-tems +de sa vie. + +Cependant, l'intrépide Attila supportoit avec une égale peine, et sa +honte et la longue paix où l'a réduit sa dernière défaite. Étonné de +son inaction, indigné de ses revers, et retenu depuis deux ans dans +ses forêts, il n'a pu revoir la _saison guerrière_, sans resaisir +son arme terrible; les premiers feux de l'astre du jour ont ranimé +toute son ardeur; il assemble son armée, et quittant encore ses +déserts, il va pour la troisième fois traverser ce fleuve +majestueux, barrière antique et naturelle de la France. Mais ses +revers multipliés ont découragé ses soldats; il ne lit plus sur +leurs fronts mornes et sourcilleux l'audacieuse espérance; il ne +voit plus en eux cette impatience du combat, présage certain de la +victoire ou d'une glorieuse résistance; sa voix formidable se fait +entendre sans ranimer l'ardeur éteinte; il commande, on obéit, mais +en silence, et sans cette joie martiale qu'il a si souvent admirée. +Il revoit avec rage ces plaines fameuses par ses malheurs; son +courroux valeureux s'en augmente, tandis que ces sanglans souvenirs +affligent et effrayent ses troupes naguères si valeureuses. Les +Francs, au contraire, volent avec transport au-devant d'un ennemi +dévastateur et qu'ils sont sûrs de repousser; ils chantent d'avance +une victoire certaine. + +Au nom d'Attila, Aboflède a joint dans son ame celui de ravisseur, +d'assassin de son fils; elle sait qu'il marche contre son peuple, +elle sait encore que ces barbares traînent à leur suite tous les +prisonniers de guerre; elle conçoit un projet hardi: le coeur seul +d'une mère est capable de le former, de l'entreprendre, de +l'exécuter! Elle annonce au roi surpris qu'elle va le suivre au +combat, et en disant ces mots, ses yeux cessent de verser des +larmes, et l'espérance jette une légère teinte de joie sur sa figure +douloureuse. Mérovée s'oppose en vain à un désir dont il ne connoît +pas encore le vrai motif; la raison ni la prudence ne peuvent rien +contre tant d'amour. Hélas! Aboflède est mère, et elle a perdu son +fils! que peut-elle craindre encore? Deux seules pensées lui +restent, le retrouver ou mourir. La reine, montée sur un char, se +mêle aux combattans et s'expose sans en être émue; son ame n'est +troublée ni par le bruit des armes, ni par les horribles cris que +jettent les Huns pendant les batailles, ni par le spectacle sanglant +dont elle est environnée. Elle ne voit point voler le trait +homicide, elle n'entend point les gémissemens des blessés; elle +seule, au milieu de ce règne de la mort, conserve l'oubli +d'elle-même, et porte au loin sa pensée et ses regards, sans +chercher à défendre ou à conserver une vie dont elle cesse de +s'occuper. Il paroît enfin à ses yeux ce groupe d'infortunés chargés +de fers; ils sont peu éloignés des Huns, des gardes nombreuses les +environnent. A peine cet objet de douleur et d'espoir a-t-il frappé +la reine, que son regard et son coeur ne s'en écartent plus. Sans +doute c'est là, c'est parmi les malheureux captifs qu'elle trouvera +son fils; elle s'assure du chemin qui conduit à cette partie séparée +du camp; on peut s'en approcher par un bois voisin. Aboflède a tout +vu et n'oubliera rien. La nuit abaissant sur la terre ses voiles +épais, force enfin les combattans à se séparer. Aboflède invoque +depuis long-tems les ténèbres dont la favorable obscurité servira sa +téméraire entreprise. A peine la tranquille déesse a-t-elle enchaîné +dans un doux sommeil les fiers enfans de Mars, que revêtue d'habits +guerriers, cachant ses membres délicats et la beauté de son sexe +sous le casque et l'armure, Aboflède, jusque-là craintive, échappant +à ses gardes, et guidée par son amour, s'avance vers le camp ennemi; +son coeur palpite d'une joie vive, elle ne sent ni le poids du +casque qui la blesse, ni celui de ses armes si étrangères à ses +belles mains; aucun danger n'effraie sa pensée, un seul sentiment la +soutient et l'entraîne, tout disparoît devant lui. La reine, malgré +l'obscurité que l'ombrage du bois rend plus profonde encore, ne +s'est point égarée, elle est parvenue au but désiré de son voyage; +elle aperçoit les prisonniers attachés les uns aux autres, la +plupart sont couchés, et la nuit est trop obscure pour qu'elle +puisse les reconnoître. Aboflède s'approche; les gardes, surpris de +tant d'audace, vont la saisir. Loin d'en être alarmée, leur cruauté +semble obéir à ses voeux, elle tend ses beaux bras aux chaînes +qu'elle va partager avec son fils. Pressée de les obtenir, elle se +livre sans résistance, et se mêle avec transport parmi les +infortunés qui sont pour la plupart ses sujets. Éclairée par les +feux du camp, la reine a reconnu Mainfroy, ce fidèle général pris +devant Cologne qu'il défendoit; elle s'approche de lui, et d'une +voix basse, elle lui dit: Mainfroy, reconnois une mère à ma démarche +audacieuse, je suis Aboflède, et je cherche mon fils prisonnier +d'Attila; rends-moi mon fils! je veux mon fils! Mainfroy admire la +mère, et tombe respectueusement aux genoux de la reine; mais ce ne +sont point des hommages, du respect qu'elle attend de lui, c'est un +fils qu'il faut lui rendre; le général l'assure vainement qu'il n'en +sait aucune nouvelle, et qu'il n'a pas été fait prisonnier; il le +jure à la reine désolée, et lui ravit ainsi sa dernière espérance; +mais elle doute encore et interroge plusieurs Francs; leur réponse +est la même, et elle perd l'espoir qui soutenoit sa vie. Aboflède +alors s'arrête immobile en s'appuyant sur Mainfroy, ses larmes ne +coulent point, un froid mortel la saisit, une sueur glacée découle +de son front, un silence effrayant répond assez aux discours +terribles qu'elle vient d'entendre. Mainfroy, n'ose lui offrir du +secours, il craint d'exposer son sexe et son rang; retenu par ses +chaînes, il ne sait ce qu'il doit faire. Aboflède penche sa belle +tête, son casque se détache, elle tombe dans les bras de ses +sujets enchaînés à ses genoux. Que feront-ils? à qui confier +ces jours sacrés, ce dépôt si cher à la France? le barbare Attila +respectera-t-il l'épouse auguste de son ennemi? Tandis qu'ils +délibèrent, incertains, ils sont tout-à-coup enveloppés, leurs +gardes saisis jettent d'horribles cris auxquels tous les Huns +répondent promptement; mais plus promptement encore, une troupe +nombreuse et hardie pénètre jusqu'à eux, brise leurs chaînes en +s'écriant: A nous, Francs! Aboflède est enlevée des bras de Mainfroy +et placée sur un char; la troupe se rallie, mêlée aux prisonniers, +et tous reprennent le chemin du camp de Mérovée avec tant de +précipitation, que les Huns, trompés d'ailleurs par les ténèbres, +n'ont pu porter aucun secours à leurs gardes, ni défendre leurs +prisonniers. Attila, furieux d'une attaque qu'il regarde comme une +trahison, attend impatiemment que le jour éclaire sa vengeance; et +Mérovée, que l'amour a entraîné et qui prévoit sa rage impétueuse, +se prépare au combat avec autant de courage et plus de prudence. +Après la fuite d'Aboflède, le roi n'avoit pas tardé à s'apercevoir +de son absence: trop sûr du chemin qu'elle avoit pris, tremblant sur +les dangers qui alloient l'entourer, il l'avoit suivie avec l'élite +de son armée; et certain que l'espoir de retrouver Childéric +l'auroit décidée à pénétrer jusqu'aux prisonniers, parmi lesquels +elle le croyoit toujours, Mérovée s'étoit décidé à les délivrer +tous, afin de sauver la reine de la captivité, de la mort, et de +tous les excès terribles qui la menaçoient. Revenue dans son camp et +privée de tout avenir, muette et la vue égarée, à peine elle a +reconnu son époux. Après un long silence, elle a fixé sur lui ses +yeux éteints, et d'une voix mourante, elle a prononcé ces mots: Il +n'est donc plus! Retombant dans sa morne tristesse, elle a cessé +d'écouter, de répondre. Déjà l'étoile du matin, avant-coureur de +l'aurore, avertit les guerriers de se tenir prêts: ils sont déjà +sous les armes, brillans de jeunesse, de santé, de valeur, ceux-là +qui ne verront pas se coucher le soleil qui commence à les éclairer. +O mort! ô toi à qui on ne peut échapper! toi qui dévores toutes les +générations, avois-tu donc besoin pour assurer ton terrible empire, +du secours de la guerre! + +Attila, fier de venger une injure, et d'avoir, pour la première +fois, un juste motif de prendre les armes, fut cependant encore +surpris par l'active sagesse de son ennemi. La victoire ne fut pas +longue à se décider, et Mérovée offrit la paix qui fut acceptée; il +renvoya à Attila tous les prisonniers, en mémoire de la délivrance +d'Aboflède, y joignit de riches présens; mais sa clémence n'adoucit +point la haine de son ennemi, et ne calma point sa honte; il en +conserva même une si vive douleur, qu'à peine de retour dans ses +bois, on le trouva mort dans son lit à côté de son épouse. Ainsi +finit ce guerrier qui coûta tant de sang à sa patrie et à ses +ennemis. Mérovée, couvert d'une gloire nouvelle, rentra dans Tournay +aux acclamations du peuple, et ramenant la malheureuse Aboflède, +qui, de retour dans son palais, reprit sa vie solitaire et +silencieuse. Plongée dans une tristesse destructive, ses traits en +reçoivent la douloureuse empreinte, et cette tête si belle se penche +déjà flétrie comme le lis superbe détaché de la tige qui le nourrit. +L'aspect du malheur, si puissant sur l'ame tendre de la reine, ne +l'émeut plus; la bienfaisance a perdu pour elle tous ses charmes. +Aboflède n'est plus belle, n'est plus reine, n'est plus épouse, +n'est plus amante; elle n'est plus, hélas! qu'une mère en deuil, +descendant au tombeau par la route lente et pénible de la douleur. +En vain tout s'empresse encore autour d'elle; préoccupée et isolée +au milieu de tous, elle ne s'aperçoit d'aucun soin; le désespoir de +son époux, jadis si aimé, ne pénètre plus jusqu'à son coeur fermé à +jamais. L'amour de son peuple, l'amitié, tout a perdu son empire sur +cette ame tendre. Puissance de la douleur, que vous avez de force +sur le coeur d'une mère! Chaque jour semble l'entraîner vers la +tombe, son unique désir. C'est là, c'est près du trône de Teutatès +qu'elle espère retrouver son fils, pour ne plus le quitter jamais. +C'est dans ces célestes demeures, où la mort est sans puissance, +dans ces champs toujours verds, au pied de l'éternel, et dans un +bonheur ineffable et constant, qu'Aboflède, dégagée des liens +terrestres, demande aux dieux de la recevoir promptement. Et tandis +que le roi et son peuple surchargent les autels de victimes et +demandent aux dieux de prolonger ses jours, elle seule, formant des +voeux contraires, élève au ciel ses mains pures et le conjure de +terminer sa vie. Ils vont être exaucés ces cruels voeux du +désespoir; Aboflède sent les approches de la mort, comme on +entrevoit le moment de sa délivrance; son ame s'exhale comme la +fumée de l'encens s'élève vers les cieux. Le roi, qui devoit prévoir +depuis long-tems ce nouveau malheur, n'en est pas moins frappé comme +d'un coup inattendu; le deuil est général; Viomade a l'emploi triste +et flatteur de recevoir les plaintes, de partager la douleur de son +maître; s'il ne le console pas, du moins il pleure avec lui. + +Les obsèques de la reine furent ordonnées. Ce dernier hommage du +regret, qui tient du sentiment et de la religion, s'il ne soulage +point le coeur, adoucit son désespoir. Ce fut aux bords de l'Escaut +que les restes glacés de la reine furent conduits. On creusa d'abord +une fosse ronde, où l'on plaça, selon l'usage, tout ce qui pouvoit +être utile à la vie. Etrange superstition de ces tems, qui alloit +même jusqu'à immoler des esclaves, afin que les morts fussent servis +par eux dans un autre monde! Mais Aboflède, prête à mourir, avoit +exigé que l'on ne suivit point cette barbare coutume, et Mérovée +voulut qu'elle fût obéie. La fosse creusée, on amena une charrue +dont le soc étoit d'airain; elle étoit attelée de deux boeufs +blancs; on traça d'un sillon le tour de la tombe, et à mesure que la +charrue ouvroit la terre, on remplissoit de fleurs le sillon qu'elle +avoit formé; on eut soin de la relever à l'entrée de la tombe, sans +en continuer la trace. Après cette cérémonie, on plaça le corps dans +la fosse, et revêtu de ses plus riches ornemens; chaque assistant +eut soin de jeter sur ces restes sacrés une poignée de la terre +natale de la reine; on la recouvrit de fleurs, de gazons, puis de +terre, et enfin d'une grande table de plomb sur laquelle on grava +ces mots: + + PLEUREZ LA REINE ABOFLEDE, + AMOUR ET EXEMPLE + DU MONDE. + +Les Druides assistèrent à cette lugubre fête couverts de longues +tuniques de lin; ils versèrent sur la tombe l'eau lustrale du guy de +chêne, invoquant les dieux pour qu'ils accordassent sans délai +l'entrée céleste à la victime de l'amour et du malheur. Mérovée +n'assista point à ces funérailles, le deuil étoit trop avant dans +son coeur; il n'eût pu soutenir ce terrible spectacle. Privé d'une +épouse et d'un fils, le voilà seul sur le trône déjà isolé; il va +marcher sans compagne dans les routes épineuses de la vie, et quand +l'ange de la mort développera sur lui ses ailes glacées, il ne +laissera pas, aux mains d'un fils adoré, le sceptre des rois qu'il a +illustré, et son glorieux héritage; il ne revivra pas dans une +nombreuse postérité. Ah! s'il gémit de la mort d'Aboflède, c'est sur +lui seul qu'il répand des larmes; il sent trop que le seul +malheureux est celui qui survit à ce qu'il aime. + +FIN DU LIVRE SECOND. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE TROISIÈME. + +SOMMAIRE + +DU TROISIÈME LIVRE. + + Mérovée s'abandonne à sa douleur. Ses blessures se r'ouvrent. On + craint pour sa vie. Egidius, qui aspire au trône, en conçoit + une espérance nouvelle; il craint Viomade, et cherche à + l'écarter. Draguta sert ses projets, et trompe ce brave par un + faux rapport, qui décide Viomade à suivre le traître jusque + dans le camp des Huns. Le roi, à la nouvelle qu'il reçoit du + départ prochain de son ami, et de l'espoir qui le détermine, + éprouve autant de joie que d'inquiétude. Viomade lui conseille + de se montrer à l'armée. Mérovée se rend à cet avis. Il + harangue les troupes, et ordonne un sacrifice. Description du + sacrifice. L'oracle est favorable, il promet le retour de + Childéric. Un festin termine cette journée. + + + + +LIVRE TROISIÈME. + + +Le tems ne consoloit point Mérovée. De tous les biens dont l'amour +l'a fait jouir, le souvenir seul lui reste, il le conserve comme le +dernier trésor de son coeur; le regret, qui le suit par-tout, charme +douloureusement sa solitude, et quand il a perdu tout ce qu'il aime, +les tendres images d'Aboflède, de Childéric, ne s'effacent point de +sa pensée; il chérit sa mélancolie, et refuseroit de se consoler: il +n'a plus que sa douleur, il craindroit de la perdre et même de +l'affoiblir; mais il cherche et soulage les malheureux, il a besoin +du bonheur des autres quand il n'en existe plus pour lui; l'accent +de la joie, celui de la reconnoissance, jettent encore un son doux +au fond de son ame. Blessé dans plusieurs batailles, le roi ne +s'étoit que foiblement occupé de ses souffrances légères; mais les +chagrins, les fatigues, les années, avoient enflammé son sang; une +cicatrice mal fermée s'étoit r'ouverte, et le peu de soin apporté à +un mal d'abord sans danger, avoit envenimé la blessure au point que +sa vie étoit menacée; les remèdes pourront la prolonger, mais ils +laissent craindre une mort prochaine ou des souffrances habituelles; +le monarque s'affoiblit de jour en jour; Viomade en est troublé, +tandis que l'ambitieux Egidius jouit en secret et s'abandonne à une +grande espérance. Egidius, général de la milice romaine, et +gouverneur pour les Romains dans la Gaule, commandoit à Soissons, et +avoit la faveur de l'armée; brave et adroit, il s'étoit fait une +reputation guerrière, et passoit également pour réunir toutes les +vertus: il savoit se montrer aux hommes sous l'aspect le plus +favorable à ses projets, et cachoit avec art son vrai caractère et +ses desseins. Depuis la perte du jeune prince, il s'étoit toujours +flatté de succéder à Mérovée; c'étoit dans cette pensée qu'il avoit +répandu le bruit de la mort de Childéric, passant dans une barque +ennemie; un roi sans héritier, et mourant lui-même, n'étoit plus +qu'un foible obstacle à son ambition; il se plaît à répandre dans +l'armée de secrètes inquiétudes sur la santé chancelante du +souverain, sur l'inaction dans laquelle il va tenir ses troupes si +accoutumées à combattre et à vaincre, sur la nécessité d'élire un +chef pour le remplacer pendant les combats; mais son parti n'est pas +assez fort: il craint l'horreur qu'inspire le nom romain, l'amour du +peuple pour son roi, les Druides dont il ne suit pas la religion, et +dont il redoute l'empire; mais ce qu'il craint bien plus encore que +la haine ou l'amour léger d'un peuple inconstant, extrême, facile à +émouvoir, à contenir, à exciter, qui n'ayant pas de volonté qui lui +soit propre, cède à tout ce qui le maîtrise, et semblable à cette +même onde qui s'irrite, se soulève, déborde au gré du vent qui +l'agite, se calme et s'écoule lentement, sans que sa fureur ni sa +tranquillité viennent d'elle-même; ce qu'il craint enfin plus que +les Druides, le roi et toute l'armée, c'est Viomade, ce brave +toujours occupé de son maître, déjouant les projets, et le +surveillant avec autant de zèle que d'activité et d'intelligence, +aimé du monarque comme de la France entière. Egidius n'a pas de plus +forte barrière entre lui et le trône; la renverser paroît +impossible, la force du moins seroit impuissante; Egidius aura +recours à la ruse, arme du lâche, et l'ingrat Draguta va servir ses +odieux projets. Draguta, né parmi les Huns, avoit poursuivi Viomade +avec audace et témérité devant Cologne; blessé dangereusement, il +étoit tombé parmi les morts, on l'avoit trouvé pendant la cérémonie +funèbre qui suit les sanglans exploits, il respiroit encore, il fut +transporté parmi les blessés par ordre de Viomade, il fut traité +avec soin et générosité. Sa blessure étoit si dangereuse, qu'il fut +plus d'une année sans se rétablir entièrement; par reconnoissance il +témoigna le désir de rester encore près de son bienfaiteur. Egidius +l'ayant souvent aperçu, crut démêler dans ses regards l'ame d'un +traître, et l'ayant fait sonder adroitement, il vit qu'il ne s'étoit +point abusé, et que Draguta joignoit aux connoissances qu'il avoit +su acquérir depuis son arrivée en France, et pendant un séjour de +plusieurs années, la férocité de sa patrie, et la haine du nom des +Francs, que des secours et tant de bienfaits n'avoient pu éteindre. + +Instruit des volontés d'Egidius, flatté des récompenses énormes qui +lui sont promises, heureux surtout de satisfaire sa fureur et +d'assouvir sa vengeance, Draguta se présente à son bienfaiteur; il +s'efforce de donner à ses traits plus de douceur, à son sourire +moins de perfidie; mais il n'a rien à redouter du coeur franc et +sans défiance du plus vertueux des braves, qui, incapable de +feindre, l'est aussi de soupçonner. Je vous dois, lui dit le fourbe, +le bonheur et la vie, m'acquitter est un devoir et un besoin; je +viens satisfaire mon coeur, en rendant au vôtre et la joie et +l'espoir. Viomade l'écoute, et lui tendant la main avec cette +franchise d'une grande ame: Parle, ami, lui répond-il, mais crois +qu'en te conservant le jour, j'ai déjà reçu ma récompense. + +Draguta, loin d'être attendri par ces paroles et l'air plein de +douceur dont elles furent accompagnées, s'applaudit au contraire +d'avoir à tromper un si facile ennemi, et reprenant son discours, il +dit: Vous pleurez Childéric depuis cinq années; mon amour pour +Attila, mes sermens de fidélité, mon devoir, m'ont défendu de vous +instruire de sa destinée; mais mon roi n'est plus, et ce que je vous +dois m'ordonne aujourd'hui de vous révéler ce que j'ai dû vous +taire: Childéric est prisonnier. Clodebaud l'ayant aperçu pendant la +terrible bataille qui coûta tant de sang à ma malheureuse patrie, +nous ordonna de nous emparer du jeune prince, et je fus du nombre de +ceux qui l'enlevèrent; je le remis à Clodebaud, qui fier et heureux +d'une si belle proie, jura d'épargner ses jours, mais de le vouer à +un éternel esclavage. + +Après avoir ainsi obéi à mon général, je revins au combat, où je +vous attaquai avec une rage dont je fus puni; vos soins généreux +ouvrirent mon ame au repentir, et souvent en voyant les douleurs que +vous causoit l'absence du prince, je fus sur le point de vous tout +avouer; retenu par mon attachement pour Attila, je résistai au +mouvement qui m'entraînoit; j'ignorois d'ailleurs si Clodebaud avoit +réellement laissé la vie au prince; mais depuis qu'Attila n'est +plus, j'ai su par ceux qui sont venus apporter la nouvelle de sa +mort, que Childéric étoit vivant, et réduit à la plus honteuse +servitude; que Clodebaud, qui conserve le commandement d'une partie +des troupes, insulte sans cesse à son malheur, et qu'il n'est pas +impossible de le délivrer, si vous voulez suivre mes avis et +accompagner mes pas. Je le veux! s'écria Viomade en se levant et +avec une noble vivacité; ô Draguta! je le veux, sois mon guide, mon +interprète, mon bienfaiteur; ma reconnoissance sera sans bornes +comme tes bienfaits, compte sur celle d'un grand roi, d'un père à +qui tu rendras le bonheur. Eh bien! reprit Draguta, partons +promptement et sans suite, car nous serions arrêtés, et le nombre ne +nous sauveroit pas; je vous promets le secours de mes frères, tous +jeunes, vaillans et hardis; je vous conduirai par de secrètes +routes, qui nous éviteront des rencontres fâcheuses. Au reste, je +répondrai de vous, et vous n'aurez rien à craindre. Je ne crains +rien non plus, lui dit Viomade, ma vie est à mon roi; vivre et +mourir pour lui, voilà ma noble destinée; mais retire-toi, Draguta, +je vais porter à mon auguste maître l'espérance que tu as répandue +dans mon coeur; reçois cette bourse d'or, non comme une récompense; +ah! Draguta, qui jamais pourra te récompenser! Le brave à ces mots +embrasse avec attendrissement le perfide qui, sans repentir et sans +trouble, approche de ce coeur d'où s'émanent tant de vertus. + +Viomade, l'ame ouverte à la plus vive joie, s'empresse de verser +dans le sein paternel l'espoir dont lui-même est enivré, et vole +rejoindre son maître; sa physionomie exprime tant de bonheur, que +Mérovée en est frappé, et sourit à la félicité d'un ami. Quelle fut +son émotion au récit animé et consolateur de Viomade! Childéric +esclave et malheureux! quelle pensée pour un père et pour un roi! +Mais Childéric vivant! et rendu à son amour! Hélas! pourquoi ce +bonheur ne peut-il plus être partagé par Aboflède? A cette triste +pensée, le front de Mérovée s'obscurcit, et la douce joie dont il +rayonnoit s'est éteinte. Ah! sans le douloureux mélange de regrets +et d'espoir, le bonheur inespéré du roi seroit trop vif, il auroit +peine à le supporter. Viomade ne trouble point les méditations de +son maître, il lit dans son ame, il voit se succéder les sentimens +tristes et doux, et attend que le calme y renaisse pour lui parler +avec cette franchise qui le distingue. Mérovée, reprenant bientôt un +noble empire sur lui-même, lève sur son ami des regards paisibles, +et Viomade lui parle ainsi: + +Je n'ai pas besoin de dire au plus aimé des rois que je suis prêt à +partir; mais je dois l'instruire qu'Egidius agite l'armée +turbulente, et que la paix dont nous jouissons, après tant de +combats et de victoires, est déjà le sujet d'audacieux murmures. Cet +ambitieux romain, que nous avons tant de fois vaincu et repoussé, +s'est fait de ses défaites même un titre à la gloire; son adresse +égare les troupes, et vous dépeint, accablé par les chagrins et les +souffrances, incapable de combattre, anéanti sous le poids des maux; +il annonce que les Saxons sont prêts à vous attaquer; un mot de vous +peut détruire ses orgueilleuses espérances; le danger s'accroît: ô +mon roi! épargnez aux Francs l'ingratitude et le repentir; daignez +assembler votre armée, et vous montrer à elle plein d'espérance. +Annoncez le retour du descendant de Pharamond; le peuple aime +l'aspect du roi, et vos malheurs ont trop long-tems privé les Francs +de votre auguste présence. + +Mérovée, à ce discours, reconnoît la prudence et l'amitié de +Viomade; il donne à l'instant ses ordres pour que l'armée soit +assemblée le lendemain au champ de Mars, et pour qu'un grand +sacrifice soit préparé: il veut, et remercier les dieux du bonheur +qu'il éprouve, et attirer leur toute puissante protection sur le +voyage que médite son généreux ami, et sur ce fils qui semble déjà +lui être rendu. L'armée apprend avec joie qu'elle reverra le héros +sous lequel elle a si souvent triomphé, et le grand Diticas prépare +la fête solennelle qui doit suivre la cérémonie guerrière. + +Déjà l'armée est assemblée, et attend impatiemment le roi: il +paroît, son front auguste ne porte point l'empreinte de l'abattement +et de la tristesse, il se montre fier et animé comme aux jours du +combat. L'armée pousse des cris de joie, et frappe à grands coups +les boucliers retentissans; Mérovée, ému par ces témoignages +d'affection, promène ses regards bienveillans sur cette troupe +valeureuse, et que l'amour anime. + +Soldats! leur dit-il, braves amis, chers compagnons de mes +victoires, cessez de gémir sur les malheurs qui m'ont accablé, et +partagez en ce grand jour la joie dont mon coeur est rempli. Ce fils +que je regrette depuis plus de cinq années, ce Childéric, mon +espérance et la vôtre, qui, encore enfant, osa se mêler parmi vous, +que j'ai cru mort, et dont l'absence a coûté la vie à votre reine, ô +mes amis! il existe, il vit pour combattre au milieu de vous, pour +vous aimer et vous défendre. Mon fidèle Viomade va partir pour la +contrée lointaine où les hasards de la guerre l'ont conduit; dans +peu ils seront de retour, dans peu nous reverrons ce descendant du +grand Pharamond; et si Odoacre, envieux de notre puissance, ose +attaquer nos armées victorieuses, nous irons l'en faire repentir; +mon fils apprendra de moi comment on guide les Francs valeureux et +dévoués; comment on défend sa patrie!.... De nouveaux cris de joie +interrompent le monarque, son nom, réuni à celui de Childéric, +retentit dans les airs. Qu'il est doux de régner sur ces coeurs +enthousiastes et pleins d'amour! Pourquoi, également barbares, +passent-ils si facilement de cette ardente fidélité à la révolte +cruelle? + +Le roi, après avoir donné à l'armée le tems d'exhaler ses +transports, lui annonce le sacrifice préparé sous les chênes sacrés, +et le long et joyeux festin qui terminera cette journée. Il retourne +à son palais, suivi d'un peuple immense, et aux acclamations +répétées. A l'heure fixée pour le sacrifice, le roi revêtu d'habits +royaux, la couronne sur la tête et tenant son sceptre, entouré de +ses braves, suivi de l'armée, se rendit au lieu choisi pour cette +solennité. C'étoit dans un bois sombre, épais et mystérieux, que la +cérémonie sanglante et religieuse étoit préparée. Le célèbre +Diticas, grand prêtre des Druides, parut d'abord; ses cheveux blancs +étoient couronnés de feuilles de chêne, arbre des dieux; sa tunique +blanche étoit serrée d'une ceinture d'or, le plus pur des métaux. De +jeunes et belles vierges, les cheveux épars et le front couvert d'un +voile léger, suivent le grand prêtre, et s'occupent des apprêts du +sacrifice. Trois d'entre elles, les yeux baissés, belles de jeunesse +et de pudeur, portent un autel; sa forme est celle d'un trépied, +soutenu sur trois consoles, dont le bas a la figure d'un pied de +lion, le milieu celle d'un poisson qui étend ses nageoires, et le +haut une tête de serpent qui se recourbe. Le dessus de l'autel est +un bassin rond, propre à recevoir le sang des victimes; derrière les +vierges qui soutiennent l'autel, marchent celles qui doivent +présenter au grand prêtre la cuiller d'argent à manche pointu, dont +il se servira pour prendre l'encens et les autres parfums, l'acarra, +ou coffret rond, orné de deux anneaux d'or, enclavés l'un dans +l'autre pour le lever et l'ouvrir, et qui renferme l'encens et le +succin jaune; la péréficule à anse qui contient le vin et autres +liqueurs que l'on versoit sur les victimes; enfin la patère et +l'amula, vases d'airain qui servoient à renfermer l'eau lustrale, et +à cuire les victimes après le sacrifice. Les chastes prêtresses, +ayant placé au pied d'un chêne choisi pour l'auguste fête, les +divers instrumens destinés à la cérémonie, se retirent dans leur +temple, et laissent aux seuls Druides consommer le sacrifice. Ils +approchent alors de l'autel; dans la main d'un des plus renommés, +brille le superbe sespiéta ou coutelas, qui sert à égorger les +victimes. A la suite d'une invocation, après avoir brûlé l'encens, +Diticas invite le roi à s'approcher. Le monarque s'abaissant devant +les dieux, auxquels cède toute puissance mortelle, se dépouillant +des augustes marques de la royauté, place au pied de l'autel sa +couronne, son manteau, son sceptre et sa redoutable épée: recevant +alors des mains de ses braves deux jeunes taureaux blancs qui n'ont +pas encore subi le joug, il les présente respectueusement au grand +prêtre, qui les immole en les frappant à la jugulaire. Les Druides +entourent l'autel, reçoivent le sang dans un bassin, interrogent +leurs entrailles, invoquent et consultent les dieux; un silence +profond règne dans le reste de l'assemblée; on craindroit +d'interrompre ou de profaner d'aussi augustes mystères. Les Druides +se séparent en deux files éloignées l'une de l'autre: Diticas paroît +au milieu; à son regard élevé et prophétique, à ses traits animés, +au désordre de ses pas, on pressent que l'esprit divin l'agite, et +qu'organe des dieux, il va annoncer aux hommes les oracles qui +fixeront leur destinée. Le coeur palpitant et rempli d'une +religieuse terreur, l'armée se courbe vers la terre; le roi, le +front baissé, imite sa respectueuse attitude. Diticas parle enfin. +Les dieux sont satisfaits; ils promettent à Viomade le succès de son +entreprise, au roi un fils, aux Francs un roi; et après avoir +répandu sur tous l'eau lustrale, il rend à Mérovée sa couronne et +ses armes, en lui disant: Souvenez-vous que vous les tenez des +dieux. Le roi les reçoit avec respect, et plein de confiance dans +les paroles favorables de l'oracle, il rend grace au ciel de tant de +bienfaits, et sort du bois sacré, mais en se reculant et sans perdre +de vue l'autel, les Druides et les victimes; ce ne fut que dans la +plaine et loin de l'enceinte consacrée, qu'il marcha la tête ornée +de sa couronne, et suivi du peuple. Les festins l'attendoient: +assises autour de cent tables dressées devant les portes du palais +et des chefs, les troupes animées par la gaieté et le vin d'Italie +qu'elles aimoient passionnément, s'abandonnoient à la joie; tous +chantoient l'amour et la gloire, et une heureuse ivresse termina une +journée qui sembloit fatale à l'ambitieux Egidius, mais qui ne +détruisit point ses espérances. + +FIN DU LIVRE TROISIÈME. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE QUATRIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE QUATRIÈME. + + Départ de Viomade. Son arrivée dans les forêts de la Germanie. + Dangers de sa route. Alarmes que lui inspire Draguta. Un songe + l'inquiète. Viomade sauve la vie à Draguta. Il en est + abandonné. Orage terrible. Viomade reprend sa route. Le chemin. + La tombe. Chant franc. Le vieillard. + + + + +LIVRE QUATRIÈME. + + +Mérovée et son ami ont assisté à ces festins, mais sans en partager +le délire; impatiens de se retrouver seuls, et de donner à la +confiance le peu d'heures qui leur reste avant le départ de Viomade, +fixé à la prochaine aurore, ils n'ont plus qu'une nuit, et l'amitié +la disputera au sommeil. Le roi voudroit qu'au moins Ulric, Amblar, +Arthaut accompagnassent Viomade; il s'y refuse. S'il étoit possible, +disoit-il, que je fusse attaqué, ce seroit par un si grand nombre, +que vous exposeriez sans aucun avantage les nobles défenseurs de +votre couronne. Seul avec Draguta je n'inspirerai aucune défiance, +et si je devois périr, conservez au moins vos plus fidèles sujets. +Cette pensée jettoit un trouble extrême dans l'ame du roi. Toi +périr! disoit-il; ô toi! mon ami, toi qui seul peut m'aider à +supporter les orages de la vie; toi qui en partageant mes maux, en +diminue toujours le poids! Je ne périrai point, reprit Viomade, les +dieux l'ont promis: en douter est une impiété. Je reviendrai +bientôt remettre Childéric dans vos bras. Mérovée, malgré la juste +impatience d'un père, voudroit que Viomade attendit au moins le +printems; l'hiver déjà est avancé; mais cette saison qui retient les +Huns dans l'inaction, offre à Viomade plus d'espérance de retrouver +le jeune prince. Il combat la résistance du roi, qui redoute la +rigueur de la saison; il calme les craintes du monarque, excite ses +espérances, et verse des torrens de bonheur dans cette ame si +long-tems la proie des souffrances. Le roi veut du moins +l'accompagner jusqu'au bord du fleuve; des barques sont préparées; +plusieurs braves les suivront même jusqu'au château de Clodion, +situé sur l'autre bord du fleuve: là, Viomade devoit se séparer +d'eux, et monté sur de forts chevaux chargés de provisions, il +s'arme de flèches, ainsi que Draguta. C'est ainsi qu'il devoit +revoir, et suivi seulement du Hun, cette Germanie, antique berceau +de ses pères. Au premier rayon du jour, les deux amis se sont +regardés et se sont précipités dans les bras l'un de l'autre. +Mérovée craindroit de retarder le départ, et cependant il sent +toute l'amertume d'une telle séparation; Viomade se reprocheroit le +moindre délai, mais il quitte avec peine son auguste maître. Tous +deux émus et opressés se tiennent long-tems embrassés; tout est prêt +pour le départ; déjà le farouche Draguta, revêtu de ses sauvages +vêtemens, paroît et s'unit aux guerriers qui attendent le roi. Ses +cheveux noirs, frisés, inégaux et épars, couvrent une partie de son +visage, et ajoutent, dans leur désordre, à la férocité de ses +traits; la jeunesse est sans grace sur le front sourcilleux du Hun; +son courage est celui d'un barbare, et sa joie celle du crime. Sur +ses épaules nues sont attachés son arc et ses flèches, armes +légères, et les seules qui puissent leur être utiles dans les forêts +qu'ils ont à traverser, soit qu'ils s'en servent pour se défendre +contre leurs dangereux habitans, soit qu'ils recourent à la chasse +pour suppléer à leurs provisions épuisées. Le roi et Viomade ne se +font pas attendre long-tems; déjà ils atteignent les antiques +ombrages de la forêt des Ardennes; ses arbres dépouillés de verdure, +offrent aux regards qu'ils attristent, les sombres ravages de +l'hiver. Viomade n'en est point ému; le roi seul éprouve d'avance +toutes les fatigues que ce brave est loin de calculer. Quelques +tentes dressées sous les arbres servent à reposer la troupe, et en +peu de jours elle découvre ce fleuve superbe qui sépare les Gaules +de la Germanie. C'est-là que Mérovée quitte à regret un ami dévoué +et cher; leurs adieux honorèrent également l'amitié et le courage +qui les distinguoient. Oh! qu'elles sont unies ces grandes ames, +qu'aucun vice ne sépare! Les barques ont reçu Viomade, Amblar, +Ulric, Arthaut, Draguta; les tranquilles ondes obéissent aux rames +qui fendent leur sein et soutiennent la fragile nacelle qui les +sillonne. Parvenus au pied de Dispach, les voyageurs abordent ces +rives paisibles et débarquent. Pendant le trajet, Mérovée, entouré +de ses gardes, a long-tems suivi de l'oeil la barque qui entraînoit +son ami, et quand il ne l'avoit plus distinguee, son coeur et sa +pensée la suivoient encore. Enfin, il avoit repris le chemin de son +palais, dont la solitude troubla son ame; tous les dangers d'une +aussi hardie entreprise s'offrirent devant lui; mais les dieux +avoient parlé, et Mérovée espéroit. Ses braves, à leur retour, lui +apprirent que Viomade et son guide, pourvus de trois chevaux, dont +un portoit une tente et des provisions, traversoient déjà la +Germanie, et que Viomade, plein de force et de joie, marchoit avec +rapidité sous la conduite d'un guide fidèle et intrépide. En effet, +Viomade avoit déjà traversé heureusement une partie de la Germanie, +quand ils furent tout-à-coup arrêtés par des marais que les pluies +d'hiver avoient rendus impraticables; il fallut abandonner la route +connue, chercher à travers les forêts. Cet obstacle ralentissoit +leur marche; par-tout ils le retrouvoient, et s'égarant dans de +nouveaux détours, s'éloignoient au lieu d'avancer. Mais la bise, qui +descendue des montagnes du nord, souffle avec fureur dans ces +climats voisins du Danube, a glacé ces eaux stagnantes. Viomade +propose à son guide de se hasarder sur cette surface solide. Un +renard qu'a tué Draguta, et qu'ils dépouillent de la peau dont ils +environnent leurs pieds, rend cette entreprise facile; les chevaux +seuls les embarrassent; ils craignent de s'en séparer, et n'osent +hasarder de les conduire sur la glace qui va se briser sous leurs +pieds; ils essaient d'en conduire un qui glisse bientôt, malgré +toutes les précautions qu'ils prennent; sa chute brise le fragile +appui qui supportoit à peine ses pas; il disparoît sous la glace et +s'enfonce sous les eaux. Cette expérience effraye les voyageurs; +mais Viomade, qui s'aperçoit que tant de détours l'égarent, se +décide à renoncer aux chevaux, qui déjà las, et ne trouvant pour se +nourrir que des joncs secs et mal sains, retardent plus leur marche +qu'ils ne la favorisent. Appuyés sur leur arc, et les pieds +enveloppés de fourrures, ils traversent les marais dont l'étendue +est immense. Viomade, chargé comme Draguta des provisions qui leur +restoient, a peine à se soutenir; le froid glace ses veines; son +coeur palpite, et ses membres s'engourdissent, tandis que Draguta, +né sur les bords toujours glacés du Palus, sourit à la foiblesse de +son compagnon, et s'élance gaiement de l'autre côté des marais. +Viomade, épuisé de fatigue, mourant, et hors d'état de faire un seul +pas, arrive long-tems après lui: il se couche un moment sur la +terre; mais sentant le froid s'augmenter, craignant de s'abandonner +au dangereux sommeil qu'il provoque, et qui n'est d'ordinaire que +l'avant-coureur de la mort, il se relève avec effort, rassemble du +bois, frappe le caillou qui jaillit en étincelles, et allume un feu +brillant qui le réchauffe et redonne à son sang sa circulation. +Draguta ne veut point s'en approcher; il semble défier la douleur de +l'atteindre, et triompher de la nature. Que votre mère étoit peu +prévoyante, disoit-il au brave; que n'a-t-elle eu le courage de la +mienne; que ne vous a-t-elle exposé aux glaces des fleuves, au +soleil devorant, comme je l'ai été; que ne vous a-t-elle habitué à +combattre les monstres des bois, et formé à la lutte, à la course, à +l'extrême fatigue: loin d'être accablé comme un foible enfant, vous +supporteriez sans les sentir le froid et les maux qui vous +accablent. Sans doute, Draguta, reprenoit avec douceur Viomade, mon +enfance fut moins exercée que la tienne, et les moeurs, comme l'air +de ma patrie, sont différens de ceux dont tu t'enorgueillis; mais +songe, ami, que si plus de force arme ton bras, plus d'amitié +remplit mon coeur. Tandis que vous égorgez vos blessés, nous +secourons nos ennemis mêmes. Pardonne à ces hommes à qui tu dois la +vie, une sensibilité dont ils s'honorent, puisqu'elle ne leur dicte +que des bienfaits. La vie! reprit Draguta, est-ce un si grand bien +que de vivre? Mais n'en sens-tu pas le prix aujourd'hui, que tu +t'acquittes envers un ami; que tu me guides, que tu me conduis au +bonheur? Ton ame n'est-elle pas émue de l'idée décevante de faire +tant d'heureux, de rendre un fils à son père, un roi à ses peuples, +un maître à ses serviteurs brûlans de zèle et d'amour pour son +prince? Draguta ne répondit rien à ce discours; les provisions +furent étalées devant le feu que Viomade entretenoit soigneusement. +Un roc creusé par le tems lui offrit un abri pour la nuit; enveloppé +d'un manteau, il s'endormit. Draguta, loin de regretter la tente +qu'il a laissée avec les chevaux, se jette sans précaution sur la +terre humide et dort paisiblement. O Dieu! le méchant peut donc +dormir! + +Viomade, éveillé par les premiers rayons du jour, quitte sa roche +protectrice, non sans remercier la divinité qui y préside, non sans +élever jusqu'aux voûtes célestes ses voeux et sa reconnoissance. Un +spectacle s'offrit à ses yeux; derrière lui d'immenses forêts; à sa +droite et tournant devant lui, paroissoit au loin le Danube, ce +fleuve superbe, qui prenant sa source en Souabe, parcourt un +territoire de deux cent quarante lieues, et va par plusieurs bouches +se jeter dans la mer Noire; ce fleuve qui eut la gloire, entre tous +les fleuves, de voir sur ses ondes rivales des mers, plusieurs +combats entre les Turcs et les Chrétiens. Le soleil qui se levoit +derrière la forêt, n'éclairoit encore que foiblement cette +magnifique surface; les oiseaux, que la froidure retenoit cachés +dans le creux des rocs ou des troncs des arbres, ne chantoient pas; +un silence auguste régnoit sur toute la nature. Viomade seul, dans +cette déserte contrée, admire la profonde solitude qui l'environne, +et se livre aux méditations animées qui rapprochent l'homme de son +créateur. Plongé dans ce songe pieux, il n'a pas vu que Draguta, de +retour, prépare le gibier qu'il rapporte de la chasse où il a été +avant le réveil de son compagnon. Tiré de sa rêverie par la voix qui +l'appelle et l'invite au repas, Viomade rallume les feux éteints, et +se prépare à faire cuire les animaux; mais Draguta les dévore sans +tant d'apprêts, et Viomade détourne les yeux du repas sanglant de +son compagnon. La faim satisfaite, tous deux reposés de leurs +fatigues, reprirent leur route entre le Danube et les bois, mais +dans un chemin sablonneux, humide et qui s'enfonce à chaque pas. +Viomade s'aperçoit avec émotion que cette route devient impraticable, +il en avertit son guide; celui-ci l'engage à la continuer jusqu'à +une chaîne de montagnes qu'il lui montre: mais la route est encore +plus longue; la journée est prête à finir, les provisions +consommées, la faim commence à se faire sentir; la soif, besoin +dévorant, et plus insupportable encore, brûle et épuise le brave. Eh +quoi! se disoit-il à lui-même, la nature met donc des bornes à mon +zèle, et je succomberai dans une si grande entreprise! O Hésus! dieu +du courage, ranime mes forces abattues, que je meure après le +succès! Quelques racines sauvages lui offrent une ressource contre +la mort; il les reçoit du ciel comme un bienfait, remercie les +dieux, et par de nouveaux efforts, en obtient enfin de pénétrer dans +les montagnes du Witoska. Là une source qui s'échappe en cascade du +sein d'une roche immense, le désaltère. Draguta s'éloigne et revient +chargé d'oiseaux inconnus à son compagnon; un repas, désiré depuis +long-tems, calme une partie de ses maux, et Draguta l'assure que +derrière ces montagnes, dont ils vont suivre les différentes +sinuosités, ils parviendront au but qu'ils se proposent. Cet espoir +rend à Viomade un nouveau courage: chargés des restes du repas +qu'ils viennent de prendre, ils continuent leur route, et +rencontrent encore quelques chèvres sauvages qu'ils tuent à coups de +flèches. Les nuits ils se couchoient sur la terre, à l'abri des +monts sourcilleux. Ils parvinrent ainsi à une forêt que Draguta +sembla reconnoître avec une joie féroce. C'est ici, dit-il, en +fixant ses regards sur Viomade. Reposez-vous, ajouta-t-il, dans +cette caverne tapissée d'une mousse épaisse, et avant deux jours... +Il s'arrête à ces mots, et semble préoccupé d'une idée sinistre. +Viomade le regarde avec surprise; une secrète inquiétude saisit son +coeur; cependant il s'endort, et d'heureux songes charment son +sommeil. Il voit Aboflède s'élever dans une nuée transparente; elle +applaudit à sa démarche, et la voix du grand Teutatès l'assure de +cette divine protection sans laquelle il n'est point de succès, avec +laquelle il n'est point de revers. Ces flatteuses illusions, que +lui retrace le réveil, le pénètrent d'une religieuse confiance; et +il revoit, plein d'espoir, naître un jour pur, et qui semble +répondre par son éclat à la joie dont son coeur est rempli. O +divinité de ces monts orgueilleux! dit-il, et vous, Naïade +bienfaisante, dont l'onde a rafraîchi mes sens dévorés d'une ardeur +douloureuse, recevez l'hommage de ma pieuse reconnoissance. Et toi, +Dieu puissant! ame du monde! souverain des airs! ô grand Teutatès, +qui dans l'erreur d'un songe, apparut à ce foible mortel indigne de +ta divine présence, achève ton ouvrage, rends Childéric à mes voeux, +rends-le au père qui l'attend! Draguta paroît prêt à marcher, et +lance au brave un coup d'oeil de mépris et de haine; il semble qu'en +approchant des lieux où il reçut le jour, il en retrouve toute la +barbarie; ce n'est plus ce guerrier, jadis si farouche, mais adouci +par la reconnoissance; à présent on le prendroit pour un ennemi qui +entraîne sa victime. Le bois où ils pénètrent est épais, aucune +route n'est frayée, le terrain en est humide, et plus ils avancent, +moins il a de solidité. On entend de tous côtés les rugissemens des +ours, les hurlemens des loups; quelques oiseaux de proie remplissent +l'air de leurs cris aigus, et l'aigle au regard altier, s'abat sur +les arbres ébranlés par sa chute. Viomade voit arriver la nuit avec +inquiétude, il redoute les monstres des forêts; il ne sait pas que +l'homme qui cache un coeur méchant, est alors le plus dangereux +ennemi de l'homme et le plus cruel. Pour éviter d'être surpris +pendant le sommeil, ils dormiront tour-à-tour, et ils allumeront de +grands feux qui écarteront les bêtes féroces. Draguta ayant +rassemblé avec le bout de son arc, un amas de feuilles sèches, +invite insolemment le brave à s'y coucher et à se livrer au sommeil. +Viomade, que le changement qui s'est opéré dans son guide remplit de +crainte et de surprise, a peine à trouver le repos. S'il alloit le +trahir, le livrer à Clodebaud! Ah! ce ne sont pas les supplices qui +l'effrayent, ce n'est pas la mort; l'inquiétude seule du roi, son +espoir trompé, sa douleur, voilà ce qui alarme son ame. Ces idées +sinistres le poursuivent dans son sommeil; il croit entendre le roi +lui redemander son fils, il croit entendre Childéric l'appelant à +son secours, il croit voler vers lui, et prêt à l'atteindre, se +sentir percé d'une flèche que lui lance Draguta. Ce songe affreux +l'agite; la sueur découle de son front; il croit encore arracher de +son sein le trait qui le déchire, et s'élancer vers son prince, +quand une seconde flèche plus aiguë le blesse de nouveau; la douleur +de ce songe l'éveille tout-à-coup, et il se relève animé d'un +trouble extraordinaire; il voit devant lui Draguta pâle et en +désordre, ses cheveux sont hérissés, son air est celui du repentir; +le feu qui brûle devant lui jette sur sa figure une lueur sombre, +qui ajoute une expression plus farouche à ses traits. Le barbare +avoit promis à Egidius de conduire Viomade dans ces lieux, et là de +lui donner la mort. L'instant choisi pour le crime étoit arrivé, et +Draguta alloit percer de flèches le coeur du brave, lorsqu'agité par +un songe, secret avis de la providence, il avoit prononcé le nom du +perfide et s'étoit éveillé. Surpris, le Hun pâlit, et laisse tomber +ses armes. Le souvenir des bienfaits de Viomade l'avoit frappé; il +eut horreur du sang qu'il alloit répandre, et resta muet et +combattu. Viomade s'étonnoit de plus en plus et perdoit sa sécurité; +tous deux passent le reste de la nuit en silence, mais sans se +livrer au sommeil. Draguta, aux premiers rayons du jour, propose +brusquement de partir. Il se lève et marche agité d'un trouble +visible; Viomade le suit; l'heure du repas les force à s'arrêter, +mais Draguta a l'air rêveur et sombre, il ne mange point. Viomade +l'interroge sur le mal qu'il semble éprouver, mais il ne lui répond +pas et reprend sa route. Le terrain, constamment humide, devient si +fangeux que l'on ne peut plus avancer; Viomade s'arrête et regarde +Draguta, dont les traits altérés et inquiets sont loin de le +rassurer. Nous ne marchons, lui dit il, vers aucun séjour habitable; +tu t'es égaré, Draguta, car me préservent les dieux de t'accuser! +reprenons vers la gauche du bois, le chemin paroît plus solide; nous +attendrons le jour sous quelqu'abri, et montés sur un arbre élevé, +nous chercherons à découvrir la fumée des habitations. Sans écouter +la réponse du Hun, Viomade, revenant sur ses pas et tirant vers la +gauche, s'avançant avec rapidité, parvint, suivi de Draguta toujours +en silence, jusqu'à une petite esplanade où plusieurs chênes verds +leur offrent une constante et noire verdure. La lune, astre +mystérieux et doux, commençoit alors sa silencieuse carrière, et +jettoit sur les sombres bois cet éclat pur et argenté, si cher à +l'ame sensible. Viomade, ému par sa beauté, par l'aspect de la voûte +des cieux semée d'étoiles, et que parcourt l'astre lumineux, sent +s'éteindre ses soupçons; il plaint les maux dont Draguta semble +déchiré, et se livre aux plus douces pensées, tandis que le Hun, +lassé de ses combats intérieurs, cède à la nature et dort sur la +mousse verdâtre. Viomade le considère, prie les dieux d'appaiser les +tempêtes de son ame; et tandis qu'il les invoque en faveur de celui +qui au fond du coeur médite sa ruine, un loup furieux et affamé +s'approche de Draguta et va le dévorer. Viomade saisit son arc et sa +flèche, qu'il tenoit près de lui dans la crainte d'être surpris, +lance le trait d'une main généreuse et sûre, perce le coeur du +monstre, qui tombe et meurt en se débattant aux pieds de Draguta, +que le bruit réveille. Le Hun voit le danger et le bienfait; il +paroît ému, tend sa main au brave et jette un douloureux soupir; +puis le pressant de se reposer, promet de ne plus s'endormir et de +le défendre à son tour. Viomade, que le plaisir qui suit une bonne +action a rendu au bonheur, accepte son offre, et se livre au sommeil +paisible dont jouit la seule vertu. Draguta ne peut plus supporter +son sort; il a promis la mort du brave, mais il lui doit la vie une +seconde fois, et la voix de la reconnoissance parle à son barbare +coeur. Viomade commence à le soupçonner. Doit-il se laisser +pénétrer? lui avouer le complot odieux dans lequel il a trempé? +Doit-il le ramener en France? tromper l'espoir d'Egidius, manquer à +ses promesses et servir l'ennemi triomphant de sa patrie? Draguta +hésite: la reconnoissance comme le bienfait, sont de tous les pays, +de tous les climats. Le sauvage habitant des déserts, possède même +peut-être mieux ces vertus naturelles que l'homme civilisé, et le +Hun reconnoît leur empire: tremper ses mains dans le sang de son +bienfaiteur n'est plus en sa puissance, son coeur s'y refuse, il a +horreur de cette seule pensée. Tu dors, vertueux Viomade, ton ame +est en paix, aucune crainte ne la trouble, aucun songe ne l'avertit: +tu dors, et le lâche veille autour de toi; il va te trahir sans +doute. Ah! prolonge long-tems ce doux sommeil. Il est troublé +pourtant; Viomade s'éveille, mais sa belle ame conserve sa sérénité; +il voit encore étendu ce loup terrible dont il délivra son guide; il +jouit du bonheur de lui avoir sauvé la vie; il se reproche les +soupçons dont, depuis quelques jours, il s'est senti agité. Draguta, +sans doute, se disoit-il à lui-même, est encore à la chasse, et +s'occupe de conserver mes jours, comme j'ai sauvé les siens. O +soupçons injustes! sombres et légères vapeurs qui obscurcissez mon +ame, fuyez à jamais! Et toi, jeune Draguta, pardonne à l'erreur qui +m'a égaré, et puissent les dieux que j'implore pour toi, te payer de +tes services et m'acquitter de tes bienfaits! Que la matinée est +belle! ajoutoit Viomade; que les arbres verds, et seuls couronnés de +leur noire verdure au milieu de ces bois dépouillés, produisent un +effet doux et consolateur! De quels dons immenses le ciel +n'enrichit-il pas les hommes; pourquoi n'en savent-ils pas mieux +jouir? pourquoi, ingrats envers la nature, cruels envers eux-mêmes, +cherchent-ils, dans de vains désirs, des regrets et des tourmens, +quand ils pourroient être si facilement heureux? Le brave tomba +bientôt dans une douce rêverie, s'y abandonna, oublia les heures, +et s'aperçut avec inquiétude que celle du retour de Draguta étoit +passée depuis long-tems. Il ne lui restoit aucune provision; la faim +qu'il éprouvoit ajoutoit à sa crainte. Sans doute, se disoit-il, la +chasse l'a entraîné, égaré peut-être: peut-être attaqué de nouveau +par quelque monstre, a-t-il succombé? peut-être même a-t-il besoin +de mon secours? A ces mots, cédant à l'humanité qui lui parle, et ne +lui parle jamais en vain, Viomade se lève et cherche son arc et ses +flèches. Mais, ô trahison! ô barbarie! ses armes, sa seule défense, +sa seule ressource pour se nourrir; ses armes, dont il vient de se +servir pour lui sauver la vie, dont il alloit se servir encore pour +le défendre, le cruel les a enlevées! Que reste-t-il au brave dans +ce désert, sans armes et sans alimens? que lui reste-t-il? son +courage, sa grande ame, ses vertus et sa confiance en la divinité. +Avec de tels secours, l'homme s'élève au-dessus de l'infortune; il +peut mourir, mais non se laisser accabler; tel est Viomade; il se +rasseoit pourtant et délibère avec lui-même; il ne doute plus que +Draguta, rendu à la barbarie de sa patrie, à la haine, ne l'ait +abandonné à dessein, et loin de tout secours. Mais l'a-t-il aussi +trompé sur le sort de Childéric? médidoit-il à Tournay cette action +coupable? est-elle le fruit d'un complot raisonné ou d'un mouvement +criminel? Voilà ce qu'il ignore, ce qu'il ne peut pas même +éclaircir, ce qui trouble son esprit, détruit son espoir, ou du +moins le rend incertain. Où va-t-il porter ses pas? Le voilà sans +guide dans la solitude, sans interprète parmi les hommes étrangers à +sa patrie, et vers lesquels il s'avance, en qui seulement il espère +encore! Où trouvera-t-il des ressources contre la faim? il ne +découvre aucune racine, il n'entend le bruit d'aucune cascade; le +murmure d'aucun ruisseau ne l'invite à venir s'y désaltérer. Malgré +la faim qui le presse et l'affoiblit, il quitte promptement son +azile, et se livrant au hasard, ou plutôt à la volonté des dieux, il +marche à travers les bois, suivant toujours le cours du Danube et +remontant vers sa source. Sa faim augmentoit, il craignoit de ne +pouvoir vaincre ses souffrances; mais les dieux ne l'ont point +abandonné: un arbrisseau couvert de fruits sauvages, et mûris +sous les neiges, s'offre à ses yeux. O Mérovée! s'écrie-t-il, +en étendant les bras vers l'arbre nourricier; mais il ne connoît +point ces fruits; sont-ils amis de l'homme? Est-ce la vie ou la +mort qu'il va recevoir? Il hésite; le besoin l'emporte, ses lèvres +sont rafraîchies des sucs doux et balsamiques qui sortent en +abondance de ces fruits; ils le désaltèrent, le fortifient, et +ce secours inattendu semble le présage de plus grands bienfaits. +Abandonnera-t-il le buisson couvert encore de cette précieuse +richesse? doit-il s'y arrêter et s'épuiser dans une inaction +coupable? Non sans doute: Viomade saura et profiter des dons du +ciel, et suivre la route qu'il semble lui-même lui indiquer par ses +bienfaits. Riche de ce butin inespéré, il marche légèrement et plein +de joie: mais tout-à-coup le ciel s'obscurcit; de sombres nuages +descendus précipitamment des hautes montagnes du nord, assombrissent +les airs; les vents impétueux agitent la cime altière des chênes; +une horrible tempête se prépare; en peu de momens l'univers paroît +ébranlé: la pluie tombe abondante et glacée, elle forme des +ruisseaux qui sillonnent par-tout la forêt, et les cascades +éloignées se répandent de tous côtés; la pluie irrite et soulève un +torrent déjà furieux, et dont les flots vagabonds et rapides +entraînent avec fracas les roches et les arbres qu'ils déracinent. +Tout cède à la nature en courroux. Viomade sans abri, les vêtemens +percés par la pluie qui tombe avec violence, repoussé par le vent +qui souffle avec fureur, sent son ame prête à quitter son enveloppe +fragile. O Mérovée! disoit-il, si je succombe, j'aurai combattu; +je te dévoue ma vie, mais je la défendrai comme un bien qui +t'appartient. Alors, écartant de lui ce désespoir insensé qui +n'enfante que le découragement ou l'imprudente témérité, il s'arme +d'une forte branche qu'il arrache, s'en sert comme d'un appui, et +marche encore à travers les racines des bois et les rameaux enlacés +qui embarrassent ses pas et les arrêtent. Le bois semble s'épaissir, +le jour baisse de plus en plus, le froid augmente et glace l'eau +dont ses vêtemens sont trempés; la ronce rampante s'attache à ses +pieds et les déchire; il chancelle et tombe; sa tête frappe sur un +tronc d'arbre que l'obscurité ne lui a pas laissé distinguer; il +jette un cri douloureux, l'écho le redit aux cavernes, qui le +répètent à leur tour, et Viomade s'effraie de sa propre plainte; +mais le sang qui coule de sa blessure et la douleur l'ont affoibli; +il reste sans mouvement sur la terre. Son évanouissement fut si +long, que l'orage étoit déjà passé depuis long-tems, la nuit même +étoit entièrement écoulée et le jour dans tout son éclat, quand il +r'ouvrit les yeux, reprit ses esprits, le sentiment et la vie. Ce +fut lentement et par degrés que Viomade se retraça sa position et +ses malheurs. Sa mémoire, quelque tems incertaine, ne lui rappela +que peu-à-peu et successivement les faits; mais le sang qui a +découlé de son front et baigné la terre, la douleur qu'il éprouve, +les épines qui déchirent ses pieds, le désordre qui suit la tempête +et dont il voit autour de lui les tristes effets, tout lui peint son +isolement et sa détresse. Viomade n'étoit jamais plus grand qu'au +comble de l'infortune; jamais il ne croyoit se devoir à lui-même +plus de force et de prudence, que lorsqu'il restoit seul: alors, +rempli d'audace, il se disputoit au malheur, et plus il en étoit +accablé, plus il s'armoit contre lui. Déterminé, il se relève, +contemple ces lieux, il s'approche d'un ruisseau qu'a formé la +pluie, lave la blessure de son front, cueille des herbes dont il +connoît l'usage, en exprime les sucs sur sa plaie, arrache de ses +pieds les nombreuses épines qui les blessent, les plonge dans le +ruisseau, allume un grand feu, se dépouille entièrement de ses +habits, les sèche à la flamme brillante, se réchauffe lui-même, et +revêtu de ses vêtemens secs, il recourt à ses fruits, son heureuse +fortune, remercie les dieux, et souriant au sort qui lui ménage +encore tant de biens, il se rassure et espère. + +Reposé de ses fatigues, revenu de ses premières douleurs, Viomade +marche encore, et du haut des airs la nuit s'approche, les cieux lui +montrent la lune dans toute sa pompe, aucun nuage n'obscurcit de son +voile transparent le bel astre qui sort des monts et s'élance +majestueusement. Viomade, qu'un nouveau jour éclaire, s'aperçoit +avec ravissement que les arbres sont moins rapprochés, que sa marche +devient plus facile; il redouble d'ardeur jusqu'au moment, où +disparoissant à ses yeux, le flambeau qui l'éclaire cède aux +ténèbres des airs. Alors Viomade va s'arrêter, mais il a senti sous +ses pieds un chemin battu; s'est-il flatté d'un vain espoir? Il +essaie encore quelques pas; est-ce erreur, désir, pressentiment, +vérité? Il craint, s'il marche encore, de quitter la trace en +laquelle il met dans ce moment tout son bonheur; il attendra que le +jour confirme ou détruise une aussi chère espérance. L'aurore paroît +à peine à travers l'obscure nuit, elle jette à peine sur la terre +ses premiers rayons pâles et incertains, Viomade interroge déjà le +sentier qu'il croit avoir découvert. Il répond à ses voeux, et le +jour en s'élevant met le comble aux bienfaits de l'aurore: on +distingue parfaitement sur le sentier, les pas de l'homme, il +conduit sans doute à un séjour habité, et déjà Viomade n'est plus +seul: comment peindre sa joie, surtout sa reconnoissance! Il suit +avec une douce ivresse les pas dont l'empreinte lui est si chère, il +aperçoit sous quelques arbres rapprochés un banc de mousse, elle est +foulée à deux places peu distinctes l'une de l'autre, et atteste que +deux êtres s'y sont souvent reposés ensemble; à ces traces d'amitié +son coeur s'émeut et palpite: Oh! s'écrie-t-il, ici deux amis +échangeant leurs plaisirs ou leurs peines, se sont reposés dans une +heureuse confiance. Oh! que puis-je craindre dans des lieux +consacrés à l'amitié? Arbres, et vous vertes hamadryades, qui +présidâtes à leur naissance, et vous jouez dans leurs rameaux; +gazons, que l'homme sensible a foulés, non, ce n'est point un +étranger qui pénètre dans vos retraites; son coeur est de tous les +climats où l'on aime, où l'on est généreux; mais qu'aperçois-je à +travers les branches et près de ce ruisseau? une tombe élevée comme +le sont celles de ma patrie! approchons. O ciel! une inscription la +décore, et elle est écrite dans la même langue que je parle, je lis +ces mots: + + PLEUREZ LA JEUNE TALAÏS. + +Quels événemens semblent m'attendre dans ces lieux, où je découvre +déjà tant d'objets d'espoir et de mélancolie? mais je ne veux pas +quitter cet asile de la mort, sans l'orner de quelques fleurs telles +que me les offrent la saison et ces lieux. Bientôt il découvrit la +hâtive primevère, la feuille piquante du houx toujours verd, les +grappes du buisson ardent que rougissent les gelées; et formant une +guirlande bigarrée, il dépose ce don de la sensibilité sur la froide +et dernière demeure de Talaïs. Après avoir satisfait à ce devoir de +la douce piété, après avoir adressé à Teutatès la prière funèbre, il +suivit de nouveau le sentier qui l'avoit conduit vers la tombe, et +qui parut se diviser en deux petites routes bordées de gazon; l'une +descendoit dans une vallée sombre et boisée; l'autre conduisoit, en +serpentant, sur une petite monticule couronnée d'arbres verds. +Viomade, incertain d'abord entre les deux routes, préféra bientôt +celle qui conduisoit sur la petite colline si bien cultivée, et d'où +il espéroit découvrir quelque habitation; le chemin étoit bordé +d'arbrisseaux enlacés, il étoit tortueux et agréable; parvenu sur la +cime de cette élévation, Viomade y vit un siége, des fleurs +sauvages, enfin tout lui assura qu'une main soigneuse la cultivoit +chaque jour; son oreille fut bientôt frappée par les sons d'un +instrument qui lui étoit inconnu, et qu'il apprit par la suite être +un instrument chinois; il écouta, et fut encore plus surpris, quand +il entendit une voix, qui encore forte, quoique déjà cassée par +l'âge, chantoit en langue latine, commune à toutes les Gaules comme +à l'Italie, ces paroles guerrières: + + CHANTS GUERRIERS. + + Où sont-ils ces beaux jours de gloire, + Ces jours de force, de valeur, + Où digne enfant de la victoire, + Des miens je surpassois l'ardeur? + Pourquoi faut-il de la vieillesse, + Eprouvant la lâche foiblesse, + Loin des combats et des dangers, + N'attendre la mort qu'avec peine, + Et tomber ainsi qu'un vieux chêne + Que déracine un vent léger? + + Honneur au héros qui succombe, + Et qui, vainqueur dans les combats, + Descend fièrement vers la tombe + Où la valeur guide ses pas. + Il ne verra point sa vieillesse + Dans une honteuse foiblesse, + Loin de la gloire et du danger, + N'attendre la mort qu'avec peine, + Et tomber ainsi qu'un vieux chêne + Que déracine un vent léger. + +FIN DU LIVRE QUATRIÈME. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE CINQUIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE CINQUIÈME. + + Viomade reconnoît dans le vieillard, qui est aveugle, un des + compagnons de Draguta; il demande l'hospitalité, qu'il + n'obtient qu'avec peine; il est conduit par Gelimer dans sa + grotte, où il fait un repas depuis long-tems nécessaire. + L'espoir se glisse dans son coeur; il découvre le javelot de + Childéric; sa joie égale sa surprise. Son entretien avec + Gelimer sous les chênes. Un jeune chasseur paroît, c'est + Childéric, qui s'élance dans les bras de Viomade. Leurs + transports. Alarmes de Gelimer. Le jeune prince, dont il + ignoroit la naissance, lui expose les motifs de son silence, et + le rassure. Ils rentrent dans la grotte; là Viomade raconte à + Childéric tous les événemens qui l'intéressent, lui fait sentir + combien son retour en France est nécessaire pour contenir les + troupes et l'ambition d'Egidius; lui peint la douleur que son + absence cause au roi, la mort d'Aboflède. Childéric verse des + larmes, et l'heure du sommeil interrompant cet entretien, le + prince conduit Gelimer sur la couche sauvage, et partage la + sienne avec Viomade. + + + + +LIVRE CINQUIÈME. + + +Tandis que le vieillard chantoit, Viomade qui suivoit sa voix, +s'étoit approché et l'examinoit; à son habillement, à ses traits, il +reconnut bientôt un des compatriotes de Draguta, succombant sous le +poids des années, et réchauffant aux rayons du soleil ses membres +glacés. Comment a-t-il pu apprendre la langue inusitée dans sa +patrie? sans doute c'est lui qui a gravé l'inscription que vient de +lire Viomade; un sentiment confus s'empare de son coeur; cependant +il demande avec confiance l'hospitalité. Aux premiers sons de sa +voix, le vieillard a frémi, un terrible courroux a enflammé tous +ses traits. Qui es-tu? s'écrie le Hun palissant; qui es-tu, ô toi +qui osa approcher de la caverne de Gelimer? Viens-tu pour en +troubler la paix? viens-tu persécuter un malheureux vieillard +que le tems accable, privé de la clarté des cieux et sans défense? +Rassurez-vous, reprit Viomade; je suis moi-même un malheureux égaré; +la faim me tue; secourez ma misère; accordez-moi un peu de +nourriture et quelques heures de repos, ensuite je continuerai ma +route. Oh! reprit Gelimer, il fut un tems où la plainte du +malheureux parvenoit vîte à mon coeur, où je lui tendois les bras, +plein de confiance et d'humanité. Dans ce tems, je ne les +connoissois pas encore ces hommes si méchans; ils ne m'avoient point +banni de ma patrie comme un criminel, séparé de mon épouse et de mon +fils; je n'avois pas, sur une autre terre, retrouvé d'autres +barbares. J'avois encore des yeux pour interroger ceux de l'homme, +pour lire sur son front, siége de l'ame. Tu me trompes, cruel +étranger; ta voix me semble celle des destins, et tes paroles ont +l'accent sinistre du chant de mort; oui, tu viens ici conduit par la +haine, tu viens me dérober mon trésor! O vieillesse douloureuse! +odieuse impuissance! ô rage et désespoir inutiles! A ces mots, +Gelimer penche sa tête et paroît accablé de sensations terribles; +Viomade respectant sa douleur, en laisse calmer les trop vifs +ressentimens. Alors le vieillard reprenant la parole ajouta: Ces +lieux sont éloignés de toute habitation, aucune route n'y conduit; +comment, malheureux, les as-tu découverts? Parle; quel étoit ton +dessein? Ah! si tu es un Franc, si tu viens dans de barbares +projets, fuis cruel, fuis la caverne de Gelimer! il recevroit plutôt +tous les monstres affamés des bois, qu'un de ces Francs qu'il +abhorre. D'où venois-tu, quand tu as parcouru la route ignorée de ma +sombre retraite? Pourquoi, comment se peut-il que tu y sois parvenu? +que venois-tu y chercher? Hélas! j'aurai confié mes jours et mon +bonheur aux entrailles de la terre, et les hommes ne me laisseront +pas mourir paisible! J'aurai creusé le sein des rochers pour y +cacher mes derniers jours, et leur barbarie viendra m'y poursuivre! +Eloigne-toi, te dis-je; ne m'adresse pas des paroles trompeuses; on +ne trompe plus Gelimer. Je ne puis m'éloigner, reprit Viomade, +décidé à demeurer auprès de cet homme extraordinaire, et à se +procurer, par adresse ou par force, une nourriture dont il a besoin, +et des renseignemens auxquels il a confiance, sans trop s'en rendre +raison. Je ne puis m'éloigner; mes forces sont épuisées par la faim, +j'ai perdu mes flèches pendant le dernier orage, et je n'ai pu +chasser; j'expire, si tu me refuses des secours; je vais attendre +la mort à tes côtés. Oh! cruel, dit Gelimer avec un geste passionné, +tu le sais, tu le sais donc que le mortel jeune et bienfaisant doit +venir bientôt, qu'il aura pitié de ta peine et horreur de mes refus? +Eh bien! puisqu'il le faut, aide-moi à me soulever, et regarde +là-bas; en face de ces chênes qu'entoure un banc de mousse, tu dois +apercevoir l'entrée d'une caverne dont les arbrisseaux cachent une +partie; c'est-là qu'il faut guider mes pas, c'est-là que je +t'offrirai la nourriture des sauvages habitans des cavernes et des +déserts. Viomade, toujours appuyé sur la branche d'arbre qu'il a +arrachée pendant l'orage, soutient les pas chancelans du vieillard, +et parvient à une grotte spacieuse et charmante, qu'il trouve +remplie de meubles et d'objets inconnus dans ces climats. Sur une +table sont des viandes cuites; dans un vase d'une terre argileuse et +durcie au feu, il trouve un vin de fruit excellent, des gâteaux +faits de différentes sortes d'amandes, du miel et des fruits secs. +Viomade s'attendoit peu à des mets si abondans, et qui lui +paroissent si étrangers à ces climats; il admiroit l'intérieur de la +grotte, que tapissoient les longs rameaux toujours verds du Tuga de +Chine, les branches piquantes et ornées de leurs grappes rouges du +buisson ardent; un ruisseau limpide traversoit la grotte et +murmuroit sur de petits cailloux, légers obstacles qui s'opposent +foiblement à son cours et irritent ses flots volontaires; deux +cavités pratiquées dans l'enfoncement, renferment deux lits de peaux +d'ours: ils sont deux, cela est certain. Viomade excité par une +secrète espérance, mêle adroitement à l'expression de la +reconnoissance, des témoignages d'étonnement sur la langue que parle +Gelimer. Je l'appris, lui répondit le Hun, d'un prisonnier fait +devant Cologne, à cette fameuse journée qui coûta tant de sang à ma +triste patrie. Ce combat fut le dernier où ma valeur s'est signalée. +Hélas! depuis ce tems, enchaîné par la douloureuse vieillesse, +inutile à ma patrie, séparé de tous les miens, poids honteux que la +terre porte à regret, sans la pitié d'un enfant, j'aurois depuis +long-tems succombé, et cette terre qui autrefois m'a vu levé, fier +et superbe, auroit reçu mes restes inanimés et abandonnés aux +monstres des forêts. O empire du tems! que n'ai-je pu t'échapper par +une mort glorieuse au milieu des combats, et avant d'être devenu, +de vaillant et robuste, foible et languissant. Viomade qui a +recueilli chaque parole du Hun, en a reçu une vie nouvelle; l'espoir +remplit son coeur: une secrète inquiétude l'agite, il se lève de +table, examine chaque meuble, interroge chaque objet, il sent qu'il +a raison d'espérer. Cependant rien ne lui avoit encore répondu; il +cherche dans les cavités qui recèlent les couches sauvages; celle +qu'il examine d'abord n'offre rien à sa curiosité; il s'approche de +la seconde, et tombe à genoux muet de surprise, d'admiration; la +joie inonde son ame. Là, suspendu à la roche, il voit le javelot +même de Childéric; il n'en croit pas ses yeux seuls, ses mains le +détachent, ses lèvres le pressent, et des larmes qu'il ne peut +retenir tombent brûlantes sur l'arme sacrée. Les mouvemens de +Viomade ont échappé à Gelimer; mais surpris et inquiet du silence +qu'observe l'étranger, il lui demande fièrement à quoi il s'occupe, +et Viomade rougissant du mensonge qu'il prononce, s'excuse en +tremblant sur la fatigue et sur le besoin de sommeil qu'il éprouve. +Gelimer lui montre son lit; mais avant qu'il y cherche le repos, il +se fait conduire sur le banc de mousse et sous les chênes. Viomade +libre de s'abandonner aux pensées qui le ravissent, rentre +promptement dans cette grotte où il a trouvé le bonheur; il prend +encore ce javelot, signal de sa prochaine félicité; il cherche à +découvrir quelque autre objet qui confirme son espoir, mais rien ne +se présente à ses yeux. Où est-il, ce fils du roi? pourquoi ne se +montre-t-il point encore? Gelimer n'a point fixé l'heure de son +retour, il l'attendoit pourtant; mais il tarde trop à l'impatience +de Viomade: il ne peut demeurer plus long-tems dans l'inaction, il +sort de la grotte et va voler sur les pas du jeune prince; mais s'il +s'égare, si en s'éloignant il perdoit l'instant du retour? Ces +craintes l'arrêtent, il revient sur ses pas et va s'asseoir près de +Gelimer, dont il espère obtenir quelques détails. Mais à son +approche le Hun a frissonné, une vive terreur s'est peinte sur son +visage, il est demeuré triste et rêveur; revenant à lui: Etranger, +dit-il, te voilà reposé, prends dans ma caverne tout ce qui peut +t'être nécessaire, prends mon arc et mes flèches, choisis dans tout +ce que je possède ce qui peut servir à ton voyage; mais au nom de +l'hospitalité même, quitte ces lieux dans l'instant. En vérité, je +ne le puis, répondit Viomade; mes pieds sont tellement douloureux, +qu'il me seroit impossible de suivre mon chemin. Ah! Gelimer, +permettez que je reste encore. Fatal étranger, reprit le vieillard, +tu abuses de mon triste sort. O dieux de ma patrie! protégez-moi. +Alors s'éloignant de Viomade autant que le permet le banc sur lequel +ils sont assis, posant sa tête sur ses mains, il paroît réfléchir +profondément. Interrompant tout-à-coup sa rêverie: Quel âge as-tu, +dit-il à Viomade? J'ai vu cinquante fois la saison de Mars, reprit +le brave. Age terrible, s'écria Gelimer avec violence; âge où +l'homme est ennemi cruel de l'homme, où il a déjà perdu sa +franchise, sa candeur; où le feu des passions délicieuses ne le +brûle plus, où il connoît et jouit de la vengeance, de la rapacité, +de l'ambition; âge où encore dans toute sa force, il n'est plus +sensible, où tous les secrets mobiles des hommes lui sont connus, où +enfin, refroidi par la jouissance, détaché par la réflexion, il +cesse d'espérer, parce qu'il a cessé de croire; il cesse d'aimer, +parce qu'il n'estime plus; où il cesse d'être heureux, parce que, +privé des illusions qui enchantent les premières années de la +jeunesse, il marche avec la vérité austère, vers le triste but de la +vie. Mais, ô dieux! ajoutoit-il avec une émotion plus douce, et se +parlant à lui-même: il ne vient point, celui dont l'approche éloigne +de moi les souvenirs déchirans et les noirs soucis, tel qu'un vent +léger écarte loin du soleil les sombres nuages; il ne vient pas +celui dont la voix douce comme le chant de l'oiseau matinal, réjouit +mon coeur, y porte la paix, le réchauffe d'une vive amitié. Tcie, ô +mon cher Tcie! où es-tu? O toi! encore aux beaux jours de la candeur +et de la bonté, hélas! tu subiras la loi immuable du tems, de ce +tems qui détruira tes vertus, comme il altèrera ta beauté; tu seras +coupable, tu deviendras vieux. Oh! puisse l'ange de la mort te +frapper brillant encore de jeunesse et d'innocence! + +Viomade écoutoit cet homme extraordinaire, il s'étonnoit de ses +discours; il étoit surpris qu'au fond des bois, il eût acquis une si +profonde et si triste connoissance des hommes. Il réfléchissoit sur +ce qu'il venoit d'entendre, lorsqu'un léger bruit fixa l'attention +du Hun; il se leva et étendit les bras vers le petit monticule avec +un mouvement passionné. Viomade jeta les yeux sur l'endroit d'où le +bruit partoit; il distingua celui d'une marche rapide qui froissoit +les feuilles desséchées, et se sentit l'ame bouleversée; cet instant +alloit décider de son sort. Bientôt il voit paroître sur la hauteur +un jeune homme d'une figure mâle et douce, ses cheveux blonds et +bouclés flottent au gré des vents, son arc et ses flèches sont +attachés sur ses épaules; il tient deux louveteaux qu'il vient de +dérober à leur mère. La jeunesse dans toute sa fraîcheur brille sur +son front et anime ses joues vermeilles; c'est Bélénus lui-même qui +se montre aux mortels surpris et charmés. Mais Viomade a déjà +reconnu Childéric; le jeune prince, frappé à l'aspect d'un étranger, +s'étoit arrêté dans le chemin et l'examinoit; tout-à-coup, jetant +les louveteaux dont il est chargé, il s'élance, et plus léger que la +flèche qui poursuit et atteint l'oiseau, il tombe dans les bras de +Viomade en s'écriant: ô Viomade! ô tendre et fidèle ami de mon père! +est-ce bien toi que j'embrasse? ô jour heureux qui te conduit vers +nous, qu'il soit à jamais cher et sacré! Le brave, trop ému, ne +peut répondre; il a voulu se jeter aux pieds du fils des rois, mais +Childéric l'a retenu contre son coeur, et l'amour l'emportant sur le +respect, le brave a osé presser dans ses bras vainqueurs et fidèles, +celui pour qui ils ont combattu, pour qui ils combattront encore. O +Viomade! reprit le prince, rassure-moi promptement: comment se porte +la reine et mon père? Hélas! que j'ai dû leur coûter de larmes! Le +brave, qui veut éloigner encore le récit de la mort d'Aboflède, +répondit: Vous connoissez leur amour, vous devinez leur douleur. +Mérovée est toujours le plus grand comme le meilleur des rois. J'en +rends grace aux dieux qui le protègent, reprit le prince. Mais +pendant cet entretien, que devenoit Gelimer? L'infortuné!... il se +livroit à la plus profonde douleur. Childéric s'en aperçut, s'avança +vers lui, lui prit la main avec tendresse: ô fils des rois! lui dit +Gelimer, tu m'as caché ta naissance; pourquoi? Mon ami, lui répondit +Childéric, avant de vous connoître, je craignis d'être livré à +Claudebaud; depuis que je vous aime, j'ai cru devoir vous laisser +ignorer de quel rang, de quelle fortune je me privois pour vous. +Oh! oui, dit Gelimer en l'embrassant, c'étoit bien là ta pensée; ton +ame est pure comme le cristal des fontaines; ta bouche n'a jamais +proféré le mensonge, la vertu habite ton coeur, un rayon divin +t'anime. Ah! tous les hommes naissent bons, ajouta-t-il avec +douleur, et se jetant sur son banc de mousse; c'est le tems qui +détruit tout. + +Viomade, l'heureux Viomade admiroit en silence le jeune et beau +prince; on voyoit réunis en lui les traits superbes de Mérovée aux +graces d'Aboflède; c'étoit bien le front auguste du roi, ses yeux +bleus, altiers et brillans; mais les belles paupières de la reine en +voiloient l'éclat, en modéroient l'ardeur; c'est son teint délicat +et frais, sa bouche, son délicieux sourire. Childéric a la taille +majestueuse du roi, sa marche noble; mais ses mouvemens gracieux et +doux rappellent encore Aboflède; il a atteint sa dix-huitième année; +il est à cet âge où la beauté s'épanouit chaque jour, où, conservant +encore sa fraîcheur et ses graces, l'homme annonce déjà ce qu'il +sera dans peu d'années; semblable à la fleur du pommier, qui à peine +épanouie, laisse déjà entrevoir le fruit. + +Les vents du soir commençoient à agiter la cime des arbres, le jour +étoit sur son déclin; Childéric offrit à Gelimer de rentrer dans la +grotte; il l'y conduisit lui-même, près de la table où Viomade avoit +déjà pris un premier repas; alors Childéric alluma un grand feu +devant l'entrée de la caverne, dont il éclairoit et réchauffoit tout +l'intérieur; ensuite, ayant couvert la table de différens gibiers et +de fruits secs, il se plaça entre Viomade et Gelimer. Ami, dit-il au +vieillard, mangez avec nous sans inquiétude; je suis toujours Tcie, +le fidèle Tcie. Va, reprit le Hun, je te connois mieux que toi-même, +je ne crains rien de toi, ni près de toi; le son de ta voix +rafraîchit mon coeur, comme l'eau qui désaltère le voyageur égaré. +Près de toi je suis en paix, comme le timide oiseau sous l'aile de +sa mère; tu fus le charme de mes yeux, je t'aime avec idolatrie, +mais je t'enlève à ton père, au trône. Cher Tcie, voilà à quoi je +pense! N'y pensez-pas, mon ami, je vous dois tout; que ce sacrifice +est déjà payé! Permettez qu'avant l'heure du sommeil, l'ami de mon +père nous raconte comment et par quel événement il a pu parvenir +jusqu'à nous. Le Hun y consentit, malgré l'horreur que lui inspire +toujours le brave, et la haine qu'il a conçue pour lui. + +Viomade commença sa narration au moment où Childéric se présenta à +Mérovée devant Cologne; il parla peu de la victoire par égard pour +Gelimer, encore moins de la blessure qu'il avoit reçue en sauvant le +roi; peignit la douleur de ce tendre père, de la reine, celle de +l'armée, la sienne, quand on se fut aperçu de la perte du prince; +les soins et les recherches inutiles, la démarche tendrement +téméraire de la belle reine, son retour, sa douleur et sa mort. A ce +récit, Childéric versa des larmes abondantes; Gelimer en laissa +tomber de ses yeux depuis long-tems fermés; il se reprochoit les six +années de bonheur dont il avoit joui; tous ces maux étoient son +ouvrage, Gelimer le sent et gémit. Viomade reprit son récit, peignit +Mérovée souffrant, Egidius aspirant au trône, la trahison de +Draguta; enfin, son abandon, la joie qu'il avoit éprouvée en +trouvant un chemin, l'hommage qu'il a rendu à la tombe, sa surprise +en entendant chanter Gelimer, l'hospitalité qu'il en a reçue. Mais +il manqua d'expressions quand il voulut peindre l'émotion que lui +avoit causée la vue du javelot qui lui annonçoit son jeune maître; +il put encore moins exprimer ce qu'il éprouva à sa vue, ce qu'il +éprouve encore de joie et d'amour. On aime les rois, comme on ne +peut aimer un homme ordinaire. Il règne autour d'eux une +magnificence auguste, un rayon de gloire presque divin. Le coeur se +plaît à s'élever avec cet objet qu'il déifie; l'exaltation de ce +sentiment, son idolatrie même, ont quelque chose qui entraîne et +enflamme; cet amour a un langage particulier, il est plus dévoué, +n'ose être tendre, mais il est courageux, intrépide; il sait +vaincre, il sait mourir. Tel est Viomade, telles sont les émotions +qu'il éprouve, et qu'il n'essaye pas même d'exprimer. Childéric a +souvent interrompu son récit; Gelimer s'est tu constamment. L'heure +du repos est arrivée; Childéric éteint les feux, ferme la grotte +d'une pierre taillée pour cet usage, conduit Gelimer sur la couche +sauvage, l'invite au sommeil, lui répète qu'il ne l'abandonnera +jamais, et partageant avec son ami son lit de plumes d'oiseaux, et +recouvert de peaux d'ours, ils se livrent tous deux au bonheur +d'être réunis. Viomade n'eût pas donné l'honneur d'être aussi près +de son maître pour toutes les fortunes du monde, et Childéric sent +avec joie à ses côtés l'ami de son père. Cependant, ils s'endorment, +et le plus profond silence règne dans la grotte. + +FIN DU LIVRE CINQUIÈME. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE SIXIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE SIXIÈME. + + Gelimer se reproche d'avoir enlevé Childéric à tant de gloire; il + l'aime avec tendresse, son coeur est combattu par la générosité + et l'amour que lui inspire son élève; il hait Viomade. + Childéric raconte ses aventures depuis le jour où il suivit son + père à la défense de Cologne. Il dit comment ayant été renversé + par le mouvement que fit une partie de l'armée pour voler au + secours de son roi, il étoit resté long-tems évanoui, et + n'avoit repris ses sens que la nuit; qu'alors il s'étoit trouvé + dans une barque. Arrivé sur le bord du fleuve, et éclairé des + rayons du jour, il avoit reconnu son ravisseur pour un des + ennemis de son père, avoit sollicité sa liberté par des signes, + voyant qu'ils ne parloient pas la même langue. L'étranger étoit + demeuré inflexible, et l'avoit conduit dans cette grotte, après + plusieurs jours de marche. Portrait du généreux Hun. Education + du jeune prince. Gelimer obtient de sa pitié et de sa tendresse + le serment de ne jamais le quitter, et de ne jamais l'arracher + à ses forêts. Childéric passe plusieurs années dans l'espoir de + revoir un jour sa patrie. Quels sont ses études et ses + plaisirs. Gelimer est tourmenté par ses pensées; il ne sait qui + l'emportera dans son coeur de tous les sentimens qui le + dévorent. La nuit interrompt le récit du prince. + + + + +LIVRE SIXIÈME. + + +Les rayons du jour pénétroient à peine dans la caverne, que déjà ses +trois habitans s'étoient éveillés. Gelimer agité avoit moins dormi +que les autres, il sentoit la faute qu'il avoit commise, +s'affligeoit; mais il aimoit si tendrement Childéric, qu'il ne +pouvoit se repentir d'une action coupable sans doute, mais autorisée +par les lois de la guerre. Viomade seul réunissoit son courroux, sa +haine, et tout en admirant son dévouement, il voyoit en lui la cause +de son malheur; injuste comme la passion, il le charge de son +infortune: un grand trouble l'agite, il est peint sur son visage +décomposé. Childéric lui reproche ce qu'il prend pour un soupçon qui +l'outrage. Moi t'outrager! lui dit Gelimer; ô mon cher Tcie! car tu +l'es toujours pour mon coeur, ne sais-tu déjà plus lire dans mon +ame? Le prince se jeta dans ses bras, et le conduisit, ainsi que +Viomade, sur la colline; là, les bras élevés vers les cieux, ils +implorèrent la divinité. Après ce juste hommage, auquel sembloit +s'unir toute la nature, ils firent un léger repas, vinrent ensuite +s'asseoir sous les chênes, et Childéric commença, à son tour, le +récit des événemens qui, depuis six années, le tenoient séparé de +son père et de sa patrie. Gelimer appuya tristement sa tête sur ses +mains en écoutant, et Viomade, l'oeil avide de voir son maître, +l'oreille attentive, sembloit avoir son ame suspendue aux lèvres du +prince. + +Je commencerai comme toi mon récit, dit-il. A la journée de Cologne, +mon père, inquiet de ma grande jeunesse, me confia à tes soins, et +tu m'éloignas du danger, jusqu'au moment où tu vis le roi entouré; +plus prompt que la foudre, tu cours à sa défense, les braves te +suivent. Je veux me mêler à eux; le mouvement qui se fit autour de +moi, fut si violent et si rapide, que j'en fus renversé; foulé aux +pieds, je m'évanouis, et j'ignore ce que je devins, jusqu'à +l'instant où je repris mes esprits. C'étoit au milieu de la nuit, +elle étoit calme, le ciel étincelloit du feu des étoiles, et je me +sentis dans une petite barque qui voguoit légèrement sur le fleuve. +Le bruit des rames, cette barque, objet qui m'étoit encore inconnu, +le spectacle qui s'offroit pour la première fois à ma curiosité +enfantine, me causèrent une innocente joie: cependant je demandai où +j'allois, avec qui j'étois; une voix étrangère me répondit dans une +langue que je n'entendis pas: on me présenta du pain, des fruits, +j'acceptai gaiement sans m'inquiéter. Cependant le lever du jour me +faisant apercevoir que j'étois avec un de nos ennemis, et que +j'abordois sur une rive opposée à la notre, je conçus quelques +alarmes, et conjurai mon guide de me ramener. Je vis avec joie que +je n'avois pas perdu mon javelot, et que le Hun qui étoit avec moi +ne s'en étoit point emparé; j'en conclus qu'il n'étoit point +méchant, et quand nous fûmes débarqués, voyant qu'il ne m'entendoit +pas, je me jetai à genoux, en lui faisant signe de me ramener; je +lui montrai le ciel comme récompense, mon coeur comme reconnoissant; +je lui offris une pièce d'or, en lui faisant entendre que mon père +lui en donneroit beaucoup. Il secoua la tête, je compris qu'il me +refusoit, je me mis à pleurer; il parut ému, me tendit les bras. Je +m'y jetai tout en pleurs, je le caressai d'un air suppliant, il +détourna la tête, je vis qu'il hésitoit; je joignis les mains; il +me regarda un moment, puis comme triomphant de sa propre émotion, +m'entraîna avec rapidité loin de la rive. Ce Hun étoit le même +vieillard que tu vois sous tes yeux; mais avant de continuer cette +narration, je veux te faire connoître, ami, ses aventures, quoiqu'il +ne me les ait confiées que plus de deux ans après notre arrivée dans +ces lieux. + +Gelimer est Hun d'origine; sa nation, long-tems voisine des Chinois, +fit de fréquentes incursions sur leur territoire, plusieurs familles +même se divisèrent, et tandis qu'une partie demeuroit attachée aux +Huns, l'autre s'allioit aux Chinois, et s'établissoit dans leur +pays. Ainsi s'étoit divisée la famille de Gelimer; son père même +avoit été mandarin et favori de l'empereur. Gelimer s'étoit marié à +Pékin; il étoit père d'un fils encore en bas âge, quand la dynastie +venant à changer, il passa de l'état le plus doux et le plus fait +pour son ame tendre, à l'état le plus cruel, à l'isolement le plus +affreux. Pardonnez, mon ami, dit en l'interrompant Childéric à +Gelimer, si je vous rappelle dans ce moment de douloureux souvenirs; +mais je ne puis laisser ignorer à Viomade les vertus et les +malheurs de celui que j'honore et que j'aime. + +Le père de Gelimer devoit de fortes sommes au dernier empereur, qui +lui avoit dit plusieurs fois qu'il les lui abandonnoit, et il en +avoit disposé; son successeur, déjà prévenu contre le favori, exigea +si promptement le remboursement de ces sommes, que le vieillard ne +put y satisfaire; il fut d'après la loi condamné au bannissement, +hors de la grande muraille qui sépare la Chine de la Tartarie. Un +jugement si terrible ôta au père de Gelimer tout son courage déjà +affoibli par les années; sa santé s'altéra, et l'approche du jour +marqué pour son arrêt, le jetoit dans le désespoir. Gelimer ne put +sans être ému et entraîné, voir couler les larmes de son père; il +courut réclamer l'indulgente modification, qui permet en Chine +l'échange du fils lorsqu'il s'offre volontairement pour subir la +condamnation infligée à son père; cette faveur terrible lui fut +accordée. Séparé d'une épouse qu'il adoroit, d'un fils qui venoit +par sa naissance de resserrer d'aussi doux noeuds, et qu'il ne +pouvoit entraîner l'un et l'autre dans les fatigues, la honte et la +misère auxquelles il s'étoit condamné, il vit arriver l'instant de +consommer son sacrifice. Conduit en coupable au-delà de la grande +muraille, il sentit renaître toutes ses forces en pensant à son +père; dépouillé de tous ses biens, séparé de tout ce qu'il aime, il +emportoit cependant un trésor au fond de son coeur, le sentiment +sublime de l'action magnanime qu'il venoit de faire, l'approbation +de sa conscience! Rejeté de sa vraie patrie, car c'est où l'homme +est fils, époux et père, c'est là où il a formé tous les doux liens +de la nature et de l'amour, qu'il a une patrie chère à son ame, +errant dans les vastes déserts de la Tartarie, il s'abandonnoit +alors à des regrets trop justes pour n'être pas excusés. Cependant, +relevant son ame abattue, se sentant fier de lui-même, il eut honte +de son désespoir, et prenant le chemin qu'avoient jadis choisi ses +aïeux, il suivit les bords du Jaïck, ceux du Palus-Méotides, et +enfin se réunit à la partie de sa famille qui servoit sous les +ordres d'Attila: il lui offrit son bras, qui fut accepté. Mais la +barbarie de ce peuple indignoit la grande ame d'un disciple de +Confucius: le meurtre de Bleda, frère d'Attila, lui fit horreur; il +gémissoit de ne pouvoir faire passer au coeur de ses frères une +étincelle de ce feu pur qui le brûloit. Fatigué des hommes, dégoûté +de la vie, il chercha une retraite qui leur fût inconnue; il +découvrit cette grotte, à laquelle il travailla avec soin; il venoit +s'y dérober aux regards, quand, l'ame trop oppressée, il avoit +besoin d'être seul avec son Dieu et son coeur; calmé par la +méditation, il retournoit combattre pour sa patrie, jusqu'au moment +où redevenu inutile, il pouvoit se dérober à elle sans lâcheté et +sans ingratitude. C'étoit ici qu'il pensoit à son épouse bien-aimée, +à son fils, qu'il faisoit ses meubles, ses instrumens sonores qu'il +mêloit aux sons de sa voix; c'étoit ici qu'il suivoit sa religion, +s'attachoit à ses principes, s'encourageoit contre les souffrances. +Mais sa raison, sa piété, sa force, ne purent l'armer contre la +crainte de la vieillesse abhorée des Huns: il ne pouvoit sans frémir +se figurer cette époque de la vie, où déjà malheureux par les +souffrances, il seroit encore méprisé et abandonné par les hommes, +où foible et ayant besoin de secours, il seroit livré à lui-même et +en opprobre à sa patrie. En Chine, il étoit père; dans ce pays, +l'amour filial égale presque l'amour paternel; dans ce pays, +l'adoption répare les erreurs de la nature, et donne au père +généreux un fils sensible et tendre: mais chez les Huns barbares +l'adoption ne sauve pas des cruautés, auxquelles même condamne la +paternité. Insensiblement Gelimer vit s'altérer sa santé et son +noble caractère; réduit à ne rien aimer, et possédant une ame de +feu, il en étoit dévoré; cet asile lui devint plus cher, et la +vieillesse l'inquiéta davantage. Sa religion lui défendoit de +recourir à une mort volontaire; il courut la chercher dans les +combats, et ne put y rencontrer que la gloire. Le tems fuyoit à pas +précipités, sa marche rapide effrayoit Gelimer, et la tristesse de +son coeur ajoutant au poids des années, on lui déclara, lors de la +bataille de Cologne, que ce seroit le dernier jour qu'il auroit +l'honneur de se mêler aux guerriers. C'étoit la seconde fois que les +hommes jugeoient Gelimer, et la seconde fois qu'ils se montroient +cruels et injustes. Son ame vive, expansive et tendre, en fut +révoltée; elle se ferma à son tour à la douce pitié qu'elle n'avoit +jamais pu attirer à elle, il se promit de devenir féroce, et +s'élança dans la mêlée, plein d'une rage qu'il perdit en +m'apercevant évanoui, prêt à être écrasé sous les nombreux chariots +qui suivoient et embarrassoient notre armée: l'aspect de mes dangers +détruisit toutes les résolutions de sa colère; plein d'une tendre +compassion, il me souleva, m'entraîna hors de la mêlée, et me donna +des secours. Un sentiment généreux l'avoit seul inspiré, un +sentiment personnel, un retour sur lui-même lui succéda; il m'avoit +vu abandonné et ne soupçonnoit guère que cet enfant, laissé sans +secours sur le champ de bataille, étoit le fils du grand Mérovée. +Une idée subite s'éleva dans son coeur, il y céda promptement, +craignant ou, que reprenant mes sens, je ne refusasse de le suivre, +ou que je ne fusse réclamé; telle fut la pensée qui le décida à +s'embarquer avec moi à la hâte; il se proposoit de m'aimer, de +retrouver en moi tous les objets de sa tendresse, de m'asservir +d'abord, de m'enchaîner après par le sentiment. Toutes ces idées +vinrent en foule s'offrir à son coeur, elles l'enivrèrent d'une +délicieuse félicité; il renonça dès-lors à sa seconde patrie, au +monde entier, et résolut de vivre avec moi dans cette grotte; il en +prit la route secrète, m'entraînant à sa suite, soit en me montrant +quelque objet nouveau, soit en me faisant entendre que si je +l'abandonnois, je mourrois de faim, soit en prenant un air farouche, +soit en me tendant les bras: la nuit, il me couchoit sur sa poitrine +pour me garantir de l'humidité. Nous parvînmes ainsi à un +souterrain; je ne voulois pas y entrer, parce qu'il étoit obscur; +mais Gelimer, ayant frappé des cailloux et fait du feu, alluma une +branche de pin qu'il venoit de couper, et marcha devant moi; je le +suivis sans répugnance, et après avoir marché long-tems ainsi +éclairés, nous nous arrêtâmes; il me donna à manger des oeufs +d'oiseaux, que j'aimois beaucoup, quelques fruits, et je m'endormis +dans ses bras comme à l'ordinaire; mais quelle fut ma douleur le +lendemain en me trouvant dans l'obscurité! je poussai des cris +affreux. Gelimer me caressa, m'encouragea de la voix, reprit la +route en me tenant par la main; mais je n'étois point rassuré. Nous +dormîmes encore une fois dans ce souterrain; mon sommeil fut si +agité, que Gelimer, qui me sentit brûlant, se décida à hâter notre +marche, et à m'arracher promptement de ce séjour malsain, et qui +lui parut altérer ma santé. Il m'a dit depuis que jamais il n'avoit +autant souffert que cette nuit, en me voyant si inquiet, sentant sa +poitrine baignée de mes pleurs, ma tête brûlante, il croyoit déjà me +voir tomber mourant dans ses bras. Son coeur étoit déchiré, il +s'affligeoit immodérément. Nous reprîmes notre route, il voulut me +porter sur ses épaules, je ne le voulus pas, et je m'obstinai à +marcher; mais bientôt quelle fut ma joie, quand j'aperçus une vive +clarté paroître à l'extrémité du souterrain; j'oubliai tout-à-coup +mes chagrins, mes maux, mes alarmes, et courant vers l'endroit que +le jour m'indiquoit, je sortis avec une joie inexprimable de cette +retraite des ténèbres, et me trouvai dans une prairie délicieuse, +toute couverte de fleurs: les gouttes de rosée suspendues aux +feuilles, aux brins d'herbes, aux différentes plantes des prés, +brilloient de mille couleurs qu'elles recevoient du soleil; des +chèvres bondissoient, mille oiseaux chantoient dans les airs: aussi +innocent qu'eux même, j'avois retrouvé toute l'insouciance de mon +âge, sa gaieté, sa joie; les chagrins et ma nuit étoient à un siècle +de moi; je ne me lassois point d'admirer le jour et les lieux +charmans qui m'environnoient; j'apercevois de loin un grand fleuve, +je crus revoir le Rhin, revenir dans ma patrie, et retrouver bientôt +ma mère et le roi. Gelimer jouissoit de ma joie, de ma santé, et me +regardoit avec l'expression de la tendresse; j'entendois ses +regards: le sentiment sait toujours s'exprimer quand il est vrai, +l'ame parle à l'ame, et si l'homme n'étoit que bienfaisance et +qu'amour, comme sans doute ce fut sa première destinée, il eût pu se +passer du langage. Nous restâmes tout le jour dans le lieu que +j'aimois tant; le lendemain je le quittai avec regret; nous +marchâmes encore deux jours dans les bois, et nous parvînmes le +troisième dans cette grotte, que je trouvai délicieuse. J'étois +extrêmement fatigué; Gelimer tira d'une des cavités un vase rempli +de vin, de fruits secs; il avoit tué plusieurs animaux à coups de +flèches, il les fit cuire, et ayant paîtri une farine qu'il prit +dans un vase de la même matière que celui qui contenoit le vin, il +fit un espèce de gâteau; tous ces apprêts m'amusèrent beaucoup. +Gelimer me fit coucher sur un lit qui se trouvoit dans une autre +cavité; je dormis profondément; le lendemain il me fit baigner dans +ma jolie fontaine, me mena à la chasse, et cette vie active et +nouvelle m'enchantoit. Je n'oubliois pourtant ni ma mère, ni le roi, +ni la France; me confiant en leur amour, je m'attendois chaque jour +à voir arriver quelqu'un pour me chercher, et j'attendois sans +impatience, sûr de leurs soins et de leur tendresse. Gelimer ne me +laissoit jamais sortir sans lui, mais il étoit d'une complaisance +infatiguable; il avoit appris à m'entendre avec une étonnante +facilité, ses progrès étoient pour moi une source de plaisirs +toujours nouveaux; j'attendois impatiemment qu'il pût me parler, et +avant l'hiver j'eus cette satisfaction. Le changement qu'opéra cette +saison ne fut pour moi qu'une variété de plaisirs. Gelimer m'avoit +enseigné sa langue en apprenant la mienne, et je parlois +indifféremment l'une et l'autre. Comme nous ne sortions que +rarement, et seulement pour quelques heures, il profita des longues +soirées pour m'apprendre à faire différens meubles, des flèches d'un +bois dur et qui supplée au fer, des vases d'argile; il m'enseigna à +cultiver des plantes qui fleurissent dans l'hiver, à jouer d'un +instrument bizarre et sonore, que j'aimois beaucoup. Il me nomma +_Tcie_, nom chinois, qui veut dire réunion, mélange, parce qu'il +trouvoit en moi différens objets qui lui étoient chers. Le printems +nous rendit nos premiers plaisirs. Gelimer étoit, quoique âgé, +encore léger à la course, adroit à la chasse; mais il ne vouloit pas +me confier son arc, et malgré mes prières, il ne me laissoit ni +chasser ni sortir sans lui. Je voyois qu'il craignoit de me perdre, +et se faisoit un bonheur de me conserver près de lui; je riois en +moi-même de cette pensée, car je m'attendois toujours à voir arriver +un des braves de mon père: je t'attendois surtout, mon cher Viomade, +et souvent même dans mes songes, je croyois te voir, t'entendre, +partir avec toi, et m'élancer dans les bras de mon père; je croyois +couvrir de mes tendres baisers les mains de la reine, et me +retrouver au milieu de vous. Gelimer, qui avoit rapporté de la Chine +de grandes connoissances en agriculture, m'apprit à multiplier les +fleurs du printems, les grains et les fruits de l'automne; il ne +borna point à ces légères instructions les leçons qu'il me donna, il +m'enseigna à connoître le cours des astres, la forme et la +description de la terre, les maximes de Confucius; je lui +communiquois ce que j'avois appris du sage Diticas; il admira sa +morale, sa religion: sous d'autres noms il adoroit les mêmes dieux +que moi, chérissoit et honoroit surtout la vertu, et s'efforçoit +d'en remplir mon jeune coeur. Je répondois à ses soins, le tems +s'écouloit sans que je m'en aperçusse, je grandissois; l'air, +l'exercice, une nourriture frugale, des jours sereins, tout +contribuoit à ma santé; et lorsque plus pressé de vous revoir, un +léger nuage de tristesse obscurcissoit mes traits, Gelimer +l'effaçoit promptement en m'enseignant une chose nouvelle, qui +s'emparoit tout-à-la fois de mon tems et de mes pensées. Cependant +mon ami devenoit triste, languissant, il s'affoiblissoit, je +m'affligeois de ses souffrances, je cherchois à les adoucir; je le +questionnois sur ce qui pouvoit les causer. + +Une belle matinée de printems, après avoir salué l'aurore, invoqué +les dieux, respiré l'air parfumé des bois, je conjurai Gelimer, que +j'entendois soupirer, de m'ouvrir son coeur; nous nous assîmes sur +ce même banc de mousse. Tcie, me dit le sage vieillard, m'aimes-tu? +Je le lui jurai. Sais-tu bien que je t'ai sauvé la vie? tu périssois +sans moi sous des chariots prêts à t'écraser... Je ne l'avois pas +oublié, et je lui témoignai ma reconnoissance. Eh bien! me dit-il, +je vais te dire tous mes secrets; mais une promesse encore, et je te +rends ta liberté, je te donnerai mes armes, tu seras plus maître +dans ma caverne que moi-même; tout ce que j'ai t'appartiendra; loin +de me devoir encore de la reconnoissance, c'est moi qu'elle engagera +à jamais. Jure moi sur l'honneur, serment si sacré dans ta patrie, +jure moi à la face du ciel qui t'éclaire, de ne point m'abandonner, +de protéger mes derniers jours, de me laisser mourir dans cette +grotte paisible, et lorsque mon ame s'envolant vers les cieux, ou +s'emparant d'un autre corps, aura quitté sa demeure passagère, +promets moi d'ensevelir ma dépouille mortelle dans cette même grotte +où je t'ai prodigué tant de soins. J'hésitois à prendre un tel +engagement; j'avois toujours conservé le vague espoir de retourner +dans ma patrie, j'allois pour ainsi dire y renoncer, j'étois ému, +attendri; mais je me taisois. Eh quoi! cher Tcie, reprit Gelimer, +pourrois-tu m'abandonner vieux et mourant, et me refuser +quelques-uns de ces nombreux instans que te prépare la nature? A +peine aux portes de la vie, une longue carrière est devant toi, +tandis que je touche à ma dernière heure; bouton naissant, tu vas +croître encore plus d'un printems avant de fleurir, et moi, déjà +flétri, je suis penché vers la terre; demain je tomberai, demain on +dira de Gelimer: Il a vécu; et j'aurai disparu comme mes ancêtres. O +enfant digne d'amour! prends pitié de ma dernière heure; déjà mes +yeux commencent à se fermer à la clarté du jour, déjà un voile épais +s'étend pour moi sur toute la nature; ah! veux-tu donc m'abandonner! +Il dit, et tendit vers moi ses mains tremblantes, quelques larmes +tombèrent de ses yeux: c'en étoit trop, je me jetai à genoux, et +m'écriai! O dieux! qui punissez le parjure, recevez le serment que +je fais d'aimer, de servir Gelimer, et de n'abandonner ces lieux que +lorsqu'il sera endormi du sommeil éternel. Gelimer me serra dans ses +bras, me pressa sur son coeur, je lui rendis ses caresses. Ce jour +fut un jour bien intéressant pour tous deux. Gelimer, sans crainte +pour l'avenir, venoit d'acquérir un fils, et moi je venois +d'assurer son bonheur. Bientôt après, il me fit part de sa +naissance, et du sacrifice qu'il avoit fait à son père; enfin de +tout ce que je vous ai raconté. Il m'avoua qu'après m'avoir secouru, +le désir d'échapper aux lois barbares des Huns, le besoin surtout +d'aimer encore, l'avoient décidé à s'emparer de moi; j'admirai son +dévouement, l'essor de sa vertu éleva mon ame, je fus heureux +d'embellir les jours d'un fils généreux, de consoler sa vieillesse. +Il me demanda alors qui étoit mon père; jamais il ne m'avoit fait +cette question, il craignoit trop de me rendre à cette idée. Je lui +répondis que je devois la vie à un grand guerrier, et que je le +priois de ne plus m'en rappeler le souvenir. Il se soumit, me donna +un arc, des flèches, vint encore quelques fois à la chasse, plus +souvent m'y laissa aller seul, et enfin n'y vint plus du tout. A +force de m'exercer, mon adresse surpassa mon espérance; j'atteignois +l'oiseau dans son vol, et à la course tous les animaux les plus +agiles. Le soir, Gelimer continuoit à m'instruire de l'histoire des +hommes, j'écoutois surtout celle des rois, la chute de Rome, la +destruction des empires, les grands changemens de dominations, tous +les effets immenses du génie souvent d'un seul homme, frappoient mon +coeur: combien, sans se douter qu'il me parloit de mon père, Gelimer +me vanta le courage et la sagesse de Mérovée! Ces entretiens chaque +jour me plaisoient d'avantage; mais en revenant de la chasse une +belle soirée d'automne, je trouvai Gelimer assis devant la grotte, +et dans une attitude mélancolique; il me parut frappé d'une grande +douleur; alarmé, je me précipitai vers lui: Qu'avez-vous, mon ami, +lui dis je? O Tcie! me répondit-il, je ne verrai plus ce soleil, les +fleurs ni la verdure; je ne verrai plus ton riant visage, plus doux +pour moi que le printems dans toute sa pompe; c'en est fait, +d'épaisses, d'éternelles ténèbres enveloppent Gelimer, je suis +aveugle! Un cri m'échappa, je m'attendois chaque jour à cette +nouvelle, et pourtant elle m'atteignit au coeur. Depuis ce jour, +Gelimer fut l'objet de mes plus tendres soins, de mon culte, de ma +vive amitié. Je l'aimai avec excès, je craignois de m'en éloigner, +je ne chassois que pour nous nourrir; j'aurois juré dès-lors de ne +jamais le quitter, si déjà je n'en eusse fait le serment. Il +redevint calme enfin, je le consolai, et au bout de quelques mois, +il s'étoit accoutumé à son sort. Mais, ajouta le prince, ce récit a +r'ouvert toutes les blessures de mon ami. Interrompons-nous ici, il +est tems d'ailleurs de nous reposer; ce qui me reste à dire, +renferme un triste événement qui a troublé la paix de mes jours; +demain je vous raconterai cette douloureuse histoire, demain nous +donnerons des pleurs à la jeune Talaïs. Ce soir, retirons-nous, et +cherchons à oublier dans un doux sommeil les sombres idées qu'a fait +naître mon récit. O mon ami! disoit-il à Gelimer, chassez +l'inquiétude empreinte sur votre front, ne gémissez point comme le +font les infortunés, Childéric n'est point un parjure, et tous les +trônes du monde ne peuvent le séduire ni changer son coeur. Gelimer +poussa un profond soupir, et s'appuya sur le bras du prince; ils +rentrèrent dans la grotte, éclairée comme la veille. Viomade +regardoit avec respect le sensible Gelimer; il admiroit les soins +que Childéric prenoit, soit pour rassurer son ame troublée, soit +pour lui servir de guide, le nourrir, veiller sur ses jours. +Cependant le serment qu'avoit prononcé le prince l'alarmoit, il ne +peut le trahir; Gelimer consentiroit-il volontairement à se séparer +de ce dernier objet de tendresse? Viomade ne peut le croire, il +s'inquiète et n'ose exprimer son inquiétude. Gelimer, plus tourmenté +par ses pensées, se taisoit également: Childéric seul ne dissimuloit +rien; et soit que le souvenir d'Aboflède excitât sa tristesse, soit +que la gloire dont s'étoit couvert Mérovée exaltât son ame, soit que +l'ambition et l'audace d'Egidius l'enflamassent de courroux, soit +qu'il parlât de sa tendresse pour Gelimer, de la joie qu'il +éprouvoit d'avoir retrouvé Viomade, son coeur l'inspiroit; la vérité +toute entière s'en échappoit, se peignoit sur son visage charmant, +et donnoit à sa voix mélodieuse un accent plus persuasif. Après le +repas, ayant fermé la grotte, et conduit Gelimer sur sa couche, +Childéric et le brave se retirèrent de leur côté. Gelimer passa la +nuit dans la plus terrible agitation; il chérissoit trop ardemment +Childéric pour lui enlever plus long-tems le rang suprême où +l'appeloit la destinée; il n'aimoit pourtant plus le monde, et +n'estimoit plus les hommes; mais Childéric étoit dans l'âge des +riantes pensées, des délicieuses espérances; les plaisirs alloient +l'environner, l'enivrer, le ravir. Ces instans passagers +dédommagent l'homme des pleurs de l'enfance, de la prévoyante +inquiétude de l'âge mur, de l'infirme vieillesse, de la douloureuse +mort. Doit-il lui enlever sa part des biens de la terre, et ne lui +en laisser que les maux? mais peut-il vivre sans Childéric! Ces +combats le déchirent, sa belle ame ne peut encore se résigner. + +FIN DU LIVRE SIXIÈME. + + + + +CHILDÉRIC + +LIVRE SEPTIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE SEPTIÈME. + + Childéric, forcé d'aller à la chasse, et inquiet de l'état dans + lequel étoit plongé le vieillard, l'avoit recommandé aux soins + de Viomade. Gelimer à son réveil jette un cri d'effroi, en + reconnoissant le brave au lieu de son cher élève; mais il se + rassure, et le retour du prince le console bientôt. Il veut + s'asseoir sous les chênes. Childéric reprend son récit, et + raconte avec sensibilité la rencontre qu'il fit à la pêche, + d'une jeune fille nommée Talaïs, leurs jeux, leurs plaisirs, + l'amour qu'elle conçut pour lui, le trouble qu'il en ressentit; + les conseils de Gelimer en garantissent. Progrès de la passion + de Talaïs; son désespoir; sa mort. C'est sa tombe que Viomade a + aperçue, et sur laquelle il a déjà placé la guirlande + funéraire. Childéric y conduit de nouveau ce brave, et dépose + le tribut du regret et de la piété sur la pierre funèbre. De + retour dans la grotte, le prince engage Viomade à partir + promptement pour la France, afin de rassurer le roi, et le + charge de lui dire qu'un serment sacré l'enchaîne dans ces + lieux. Gelimer est agité. Viomade refuse de partir sans le fils + du roi. Childéric ordonne. Le brave offre de remplacer le + prince auprès du vieillard, qui le repousse, et promet de lui + rendre réponse le lendemain. Il gémit sur sa couche; en vain le + prince le rassure. Le jour renaît, Gelimer n'est plus, il s'est + percé le coeur du javelot même du prince. Juste douleur. + Cérémonie funèbre. Adieux éternels à la grotte, aux forêts, à + la tombe de Talaïs. Childéric part suivi du brave. + + + + +LIVRE SEPTIÈME. + + +Childéric s'étoit levé dès le point du jour pour aller à la chasse, +car les provisions alloient manquer; il avoit défendu à Viomade de +le suivre. Le chagrin qu'éprouvoit Gelimer l'affligeoit, il ne +voulut pas le laisser seul, et recommanda au brave de ne point +s'éloigner de son vieil ami, de pourvoir à ses besoins, sur-tout de +ne lui rien dire qui pût exciter sa tristesse. Songe que je l'aime, +disoit ce prince; que sa peine est ma peine, que le rendre +malheureux, c'est me déchirer le coeur. Viomade promit d'obéir aux +ordres du prince, celui-ci s'éloigna doucement pour ne pas troubler +le repos de Gelimer, qui s'étoit endormi depuis quelques momens. +Viomade attendit silencieusement son réveil; mais Gelimer jeta un +cri d'effroi en le reconnoissant. Où est Childéric? dit-il, avec +impétuosité; où est-il? A la chasse, reprit Viomade; il m'a ordonné +de rester près de vous jusqu'à son retour. Gelimer parut frappé +d'une vive douleur; mais revenant à lui, et étendant les bras avec +passion, il s'écria: Oh! pardonne, ô toi! dont l'ame est innocente; +ô toi! l'ange tutélaire de mes jours, pardonne au soupçon injurieux +qui vient de s'élever dans mon coeur. Ah! je l'abjure; et plein de +confiance, je t'aime et t'admire. Alors le vieillard quitta sa +couche; Viomade lui présenta le repas que Childéric lui avoit +préparé; il le repoussa, sortit de la grotte, se plaça sous les +chênes, et tomba dans une sombre rêverie, dont rien ne put le tirer. +En vain on l'auroit entrepris, ses idées s'étoient emparées de +toutes ses facultés; il parloit avec lui-même, se répondoit, +s'accusoit de foiblesse, cherchoit à ranimer l'étincelle de +générosité qu'il sentoit dans son coeur; mais l'amour de la vie, la +crainte de perdre ce qu'il aimoit, le faisoit retomber dans ses +premières perplexités. Childéric ne se fit pas long-tems attendre, +il revint chargé de différens gibiers. A son approche, le front +sourcilleux de Gelimer s'épanouit, le sourire reparut sur ses +lèvres, le bonheur rentra dans son ame. Les soins qu'exigeoient les +provisions achevèrent d'employer la matinée; le jour étoit froid et +pluvieux: cependant l'hiver étoit écoulé, et le printems alloit +prendre lentement sa place, réparer ses ravages, et préparer les +fleurs de l'été, les fruits de l'automne. Il fallut passer dans la +grotte cette journée destinée à terminer le récit de Childéric: +après le repas, il commença en ces termes. + +J'étois depuis quatre années dans ce séjour, et rien n'avoit troublé +le cours paisible de ma vie; les leçons de Gelimer avoient fortifié +mon ame contre mes secrets chagrins; je m'affligeois pourtant de +l'abandon dans lequel me laissoit le roi; je songeois aux larmes que +répandoit sans doute ma mère; ma pensée, plus formée, me retraçoit +mieux mes malheurs; mais j'avois aussi plus d'attachement pour +Gelimer, plus de respect, et mes sermens me sembloient chaque jour +plus sacrés. Loin de renoncer à ma patrie, je me peignois le moment +où privé de mon ami, fuyant des lieux qu'il auroit cessé de me +rendre chers, je volerois dans les bras de mon père. Cette pensée +donnoit le change à mes désirs; heureux du présent, sûr de l'avenir, +je me livrois à l'étude et à la chasse, sans négliger mes plantes, +mon chemin, mes bancs de mousse, notre colline, et les soins plus +utiles à notre subsistance. En chassant j'avois poursuivi près d'une +journée un oiseau qui m'étoit inconnu, et que je n'avois pu +atteindre; il m'avoit mené si loin, que je craignis de ne pouvoir +retrouver la grotte avant la nuit; je me reprochai mon étourderie en +pensant à Gelimer, à ses inquiétudes, à l'abandon où je l'avois +laissé; et quoiqu'accablé de fatigue, je me condamnai moi-même à le +rejoindre à quelque prix que ce fût. En vain je me hâtai, il étoit +nuit quand j'arrivai, et j'entendis de loin l'instrument chinois que +vous connoissez; Gelimer, qui me croyoit égaré, faisoit retentir les +airs de ces sons, pour qu'ils me servissent de guide dans +l'obscurité; j'arrivai hors d'haleine, ne pouvant plus me soutenir, +et je tombai dans les bras de mon ami en m'accusant d'imprudence, en +le suppliant de me pardonner; il m'embrassa tendrement, ne se +plaignit point, m'invita au repos. Je lui contai pourtant mon +aventure; après quoi nous nous mîmes à table, et la nuit je dormis +profondément; le lendemain je ne le quittai point, mais il exigea +que je reprisse mes exercices, me promit de ne plus s'inquiéter de +mes absences prolongées; je promis de mon côté de ne plus +m'écarter. Cependant la partie du bois que j'avois découverte dans +ma dernière chasse m'avoit parue charmante, elle entouroit un beau +lac dont les eaux paisibles offroient une pêche facile. Ce nouvel +amusement me plût beaucoup, et tandis que je m'en occupois, je +remarquai qu'un jeune homme, du moins je le crus d'abord, +m'examinoit attentivement, et qu'il me suivit quand je m'éloignai; +c'étoit une heureuse rencontre pour moi que celle d'un compagnon de +mon âge; je résolus de retourner au lac et de m'approcher de lui +quand il me suivroit; mais dès que je marchai vers lui, il s'enfuit +rapidement, et le lendemain il en fit autant. Chaque jour je +retrouvois le jeune chasseur qui m'évitoit en me cherchant, et je +crus à sa taille, à sa couronne de fleurs dont depuis peu il ornoit +sa chevelure, que ce n'étoit point un homme, mais une femme. J'eusse +mieux aimé d'abord un compagnon de mon sexe; il me sembloit que, +plus fort et plus agile, il partageroit mieux mes plaisirs; bientôt +l'idée d'une femme me parut plus douce; mais surpris de son +empressement à me suivre et à me fuir, je n'essayai point de la +poursuivre, comme elle m'a dit depuis qu'elle l'avoit espéré. Lassé +même de cette singularité, craignant de me laisser encore entraîner +et d'inquiéter Gelimer, je n'allai plus au lac, je renonçai à mon +nouveau plaisir, et ne m'occupai que de ma chasse. Mon indifférence +l'emporta sur la ruse de la jeune fille; ne me voyant plus vers le +lac, elle me chercha dans les bois, et m'ayant rencontré, elle +s'avança vers moi en souriant. Elle étoit vêtue d'un habit de toile +de coton d'une couleur éclatante, son corsage laissoit voir ses +bras, ses épaules et son sein, ses cheveux noirs et frisés étoient +mêlés de feuillages et de fleurs, ses jambes et ses pieds étoient +nuds. Son teint étoit brun et animé de vives couleurs; ses yeux +extrêmement noirs, ardens, et son regard audacieux, sa bouche +grande, ses dents blanches et bien rangées: telle étoit Talaïs; +c'est ainsi que j'appris d'elle-même qu'elle s'appeloit. Hélas! pour +son malheur, l'infortunée m'avoit aperçu près de ce lac, où elle +cherchoit des perles qui y sont abondantes; ma chevelure blonde +l'avoit frappée, elle m'avoit suivi, entraînée par sa curiosité. +Depuis elle m'avoit revu, et si elle avoit fui, c'étoit pour +m'attirer jusqu'à son habitation; mais ne pouvant me décider à la +suivre, elle étoit venue, disoit-elle, pour me voir. Elle parloit le +même langage que Gelimer m'avoit enseigné; je l'entendis donc sans +peine, je lui répondis également. L'expression de ses traits me +parut vive et hardie. Talaïs ne connoissoit point l'art, et +s'abandonnait à la nature; ses charmes sans pudeur, ses mouvemens +sans graces, ne firent aucune impression sur mon ame. Nous chassâmes +le reste du jour; le lendemain elle vint encore partager mes jeux; à +la course, elle l'emporta pendant quelque tems, mais je devins plus +agile qu'elle; elle m'apprit à découvrir les perles dans leur +coquillage, à prendre du poisson sans le tuer à coup de flèches, +comme je le faisois d'abord; j'avois fait part de cette rencontre à +Gelimer; il m'avoit recommandé de ne pas m'écarter avec elle, +d'éviter l'habitation de ses parens, de crainte qu'ils ne me +gardassent de force parmi eux; mais il ne s'opposa pas à ce qu'elle +se mêlât à mes plaisirs. L'hiver je la vis moins; cependant elle +venoit quelquefois sur la colline, j'allois l'y joindre et nous +courions en riant sur les neiges. Le printems revint, et tous nos +jeux recommencèrent avec lui. Je m'apercevois que Talaïs devenoit +rêveuse, elle tressailloit à mon approche, soupiroit, me tendoit les +bras, ses regards enflammés avoient souvent une expression que je ne +pouvois soutenir; je baissois les yeux en rougissant; loin d'elle, +j'en étois encore troublé; mon sommeil étoit inquiet, mes songes me +rendoient Talaïs. La hardiesse de ses mouvemens, l'audace de ses +traits, sa parure, si contraire à celle de la chaste Aboflède, et +qui d'abord m'avoient repoussé, me firent tout-à-coup une impression +bien différente. Le printems, en ranimant toute la nature, offroit +de nouveaux piéges à ma raison déjà troublée, et je n'abordois plus +Talaïs qu'avec un coeur palpitant. Elle s'aperçut de son ouvrage et +résolut de m'enchaîner pour toujours; elle ignoroit que j'avois dans +mon ami une seconde prudence, qui veilloit encore quand la mienne +étoit endormie; elle me proposa de la suivre, de venir habiter avec +elle; enfin, d'être son époux; elle m'y invita par les plus tendres +caresses; mon trouble s'en augmenta, un feu brûlant circuloit dans +mes veines et me dévoroit. Pourquoi, lui dis-je, éloigner l'instant +du bonheur? pourquoi te suivre? n'avons-nous pas ici un abri assez +paisible et ne sommes-nous pas deux? Talaïs crut que dans ce moment +je ne lui refuserois rien; elle me pressa de la suivre, et s'arracha +de mes bras. Abandonner Gelimer n'étoit pas un sacrifice que l'amour +même pût obtenir, et je n'avois que des désirs; je refusai Talaïs, +elle devint pâle de fureur, m'accusa d'indifférence, m'accabla de +reproches, m'assura de sa haine, me dit adieu et me quitta +brusquement. Je m'étois calmé pendant qu'elle s'abandonnoit à la +colère, je ne cherchai ni à l'appaiser ni à la suivre; content de +moi, en paix avec ma conscience, je rejoignis Gelimer avec plus de +plaisir encore: je lui contai ce qui venoit de se passer entre +Talaïs et moi; il m'écouta attentivement. Mon ami, me dit-il, les +passions sont les maladies de l'ame, la morale et la religion en +sont les seuls remèdes; heureux qui y a recours avant que leurs +progrès soient tels, que rien ne puisse les guérir! Talaïs, simple +élève d'une nature toujours sauvage quand la raison ne l'a point +adoucie, se livre sans détour et sans crainte; c'est à toi, éclairé +par des principes, à l'écarter de l'erreur qui la séduit. Elle te +veut pour époux; ce noeud peut-il faire ton bonheur? Le mariage, +sans doute, est le lien unique de félicité pour l'homme pur et +sensible; le plaisir l'enflamme, l'entraîne et l'abuse; mais il ne +le satisfait que pendant sa courte durée; veux-tu faire ton épouse +de Talaïs? Non, sans doute, répondis-je à Gelimer, je ne renonce +point à ma patrie, je ne veux point former, loin de mon père, ces +noeuds saints et éternels. Eh! que feras-tu de ton amie, me dit-il +alors, si tu l'as séduite, si elle s'est donnée à toi, si tu lui as +ravi sa pureté? Abandonneras-tu celle qui aura été la tienne? la +laisseras-tu pleurer jusqu'à la mort, sur l'instant qui l'aura unie +à toi? Je ne veux point séduire Talaïs, répondis-je; ses caresses me +troublent, mais elle n'a point enflammé mon coeur. Eh bien! fuis-là, +me dit Gelimer, crains la jeunesse et la nature; fuis la vierge +brûlante qui fera passer dans tes veines le feu qui la consume; les +dieux, l'honneur, l'humanité t'en conjurent. N'excite point son +amour par ta vue, sois son défenseur contre toi-même; protège l'être +foible que l'amour te livre. Gelimer continua long-tems à +m'entretenir; je l'écoutois avec admiration; je sentois s'éteindre +la flamme passagère des désirs; je me disois, la paix seule est un +bien pur et parfait; je me promis de ne point chercher à troubler le +repos qui rentroit si doucement dans mes sens, et d'éviter Talaïs. +Je ne sortis point dans la matinée, et le soir je chassai d'un côté +opposé à celui de nos rendez-vous. Ma chasse ne fut point heureuse, +le tems étoit sombre, je rentrai plutôt que de coutume, et je parlai +beaucoup moins qu'à l'ordinaire; j'écoutois même avec distraction; +j'attendois impatiemment l'heure du sommeil, elle arriva sans +m'apporter le repos que j'espérois; je revis le jour sans plaisir, +il s'écoula comme la veille, et plus tristement encore; en vain un +ciel pur et serein, le charme d'un beau jour, le chant des oiseaux, +la fraîcheur des vents, le parfum des fleurs, tout m'invitoit à un +doux ravissement: je ne voyois autour de moi que l'absence de +Talaïs. De son côté, elle me cherchoit, l'amour l'avoit emporté, +elle s'étoit reproché sa fureur, elle vouloit me trouver, +m'appaiser, car elle me croyoit offensé, sur-tout ne m'ayant point +trouvé à nos rendez-vous accoutumés. Elle étoit venue jusqu'à la +grotte, et s'étoit enfuie en ne trouvant que Gelimer. Enfin, elle +m'aperçut comme je revenois lentement et livré à une mélancolie +profonde; un cri qu'elle jeta ranima en un moment toute mon ame; +elle s'élança vers moi, se jeta à mes pieds, me conjura d'oublier +ses emportemens, me jura de m'aimer, de m'obéir, de m'être à jamais +esclave soumise. Attendri par des expressions si touchantes, je la +relevai avec empressement, je la fis asseoir près de moi sur un banc +de mousse. Là, sans lui avouer la grandeur de ma naissance, je lui +confiai les événemens qui m'avoient conduit dans ce séjour, mon +intention de m'en éloigner dès que je le pourrois, pour me réunir à +mon père. J'eus le courage de lui dire que ma religion, mes devoirs, +les moeurs de ma patrie, s'opposoient à mon union avec elle; je lui +conseillai de me fuir et de m'oublier. Mais la crainte de l'affliger +me fit mêler à mes sages discours, des expressions si tendres, des +soupirs si passionnés, que Talaïs y puisa de nouvelles espérances. +Nous nous séparâmes contens tous deux, moi d'avoir été sincère et de +la trouver si résignée, elle de m'avoir vu si tendre. Elle me promit +même de vaincre son amour, si je consentois à la revoir comme avant +notre querelle; j'y consentis et elle s'éloigna; je revins dans la +grotte avec toute ma sécurité. Gelimer la troubla de nouveau, et +m'effraya sur le piége caché que j'étois loin d'apercevoir; +cependant Talaïs remplit sa promesse, et ne prononça plus les noms +d'hymen ni d'amour; ses yeux seuls m'en parloient encore, sa bouche +observoit le silence, et je ne paroissois pas entendre ce qu'elle se +défendoit de me dire. Mais ces efforts lui coutoient beaucoup, et +insensiblement devinrent si pénibles, qu'ils altérèrent sa santé et +presque sa raison; elle versoit des pleurs et sourioit tout-à-coup. +A mon aspect, elle devenoit pâle et rougissoit au même moment; elle +ne pouvoit ni demeurer près de moi ni me quitter; si ses regards +rencontroient les miens, elle en étoit comme blessée. Elle ne +chassoit plus, et négligeoit jusqu'au soin de sa vie, passoit +quelquefois la nuit dans les bois, sans abri et sans nourriture; je +la retrouvois le matin à la place où je l'avois laissée la veille, +immobile et baignée de pleurs. Sa douleur, son abandon, un amour si +vrai, si soumis, un malheur si profond et si tendrement exprimé ne +pouvoient pas m'être indifférens, j'en fus ému jusqu'au désespoir. +Elle se meurt! disois-je à Gelimer; hélas! elle périt comme la +plante délicate exposée au soleil ardent; elle se meurt, et je +pourrois lui sauver la vie; la raison doit-elle ordonner sa mort? +Gelimer trouvoit dans la religion des armes puissantes contre ma +foiblesse; son flambeau sacré dont il m'éclairoit, me fit voir la +corruption et le vice, là où je n'avois entrevu que la tendre +compassion; m'arrêta prêt à tomber, et me soutint au bord du +précipice. Talaïs lassée de souffrir et de combattre, Talaïs cessa +tout-à-coup de venir me joindre. Gelimer profita de cet éloignement +pour me retracer mes devoirs; il ne savoit pas qu'il en existoit un +encore dans ma naissance et mon glorieux espoir, dans l'image que je +conservois des graces de ma mère, des vertus modestes dont elle +embellissoit l'amour, l'hymen et le trône; c'étoit comme elle que +devoit être mon épouse, la mère de mes fils, et non comme +l'infortunée Talaïs. Sa vue me rendoit mes désirs, son absence seule +me laissoit ma raison. Depuis long-tems je ne l'avois pas revue, et +j'étois tranquille; mais un matin, comme j'écartois la pierre qui +ferme l'entrée de la grotte, je l'aperçus assise sous ces chênes. +Hélas! la malheureuse attendoit depuis long-tems mon réveil; je +frissonnai à sa vue, elle me fit signe d'approcher, je courus lui +dire que Gelimer avoit besoin encore de ma présence. Je t'attendrai, +me répondit-elle avec un profond soupir; libre d'aller la rejoindre, +je ne pouvois m'y déterminer; un secret pressentiment retenoit mes +pas, et je me sentois agité de sombres pensées; enfin, je marchai +vers elle, elle paroissoit tranquille; mais en l'examinant, je la +trouvai languissante et abattue, sa main étoit brûlante, l'approche +de la mienne la fit tressaillir, ses cheveux étoient en désordre et +couvroient son visage; elle essaya de se lever et retomba sur le +gazon. O ciel! je n'en puis plus, dit-elle: je l'aidai à se relever, +elle pouvoit à peine se soutenir, elle s'arrêta incertaine et reprit +sa marche comme par une réflexion déterminée; elle trembloit, sa +respiration étoit pénible, son sein palpitant, j'étois moi-même +violemment agité. Mais observant qu'elle chanceloit à chaque pas, je +passai mon bras autour d'elle pour la soutenir, elle se laissa aller +sur mon épaule, un froid mortel la saisit, elle demeura comme +évanouie; peu-à-peu elle reprit ses sens, continua sa marche lente +et dans un profond silence. Son regard austère s'élevoit jusqu'aux +cieux et retomboit vers la terre; une fièvre brûlante la dévoroit; +le souffle de son haleine sembloit un air embrâsé. A ces terribles +effets, on reconnoissoit la passion dans toute sa violence; j'en +étois effrayé autant qu'ému, et je n'osois troubler la méditation +dans laquelle elle étoit plongée. Nous fîmes ainsi une assez longue +route, et nous parvînmes à un charmant bocage, au milieu duquel +s'élevoit une roche couverte de pampres; du sein de cette roche +s'élançoit en cascade une onde abondante et limpide qui, tombant +dans un bassin profond, contrastoit par le bruit de sa chûte, avec +la paix de ces lieux si rians et si calmes. La fraîcheur des ondes +conservoit encore au feuillage et aux gazons toute leur beauté +printannière, quoique nous fussions aux premiers jours de l'automne. +Arrivés sur la cime de la roche, Talaïs me fit signe de m'asseoir; +elle se plaça près de moi, passa un de ses bras autour de mon col, +appuya sa tête sur ma poitrine, et demeura en silence; je me sentis +baigné de ses pleurs, mon agitation étoit à son comble; Talaïs +sembloit réfléchir profondément. Après s'être ainsi doucement +reposée, elle parut plus calme; bientôt elle releva sa tête et me +regarda. Son visage pâle et décoloré étoit baigné de larmes, ses +yeux remplis de tristesse, tous ses traits peignoient la désolation; +je pressentois une partie de ce que préparoit si lentement son +désespoir. Ah! me dit-elle, avec un accent inexprimable, et qui +retentit encore autour de moi, je suis venue pour t'offrir encore +l'infortunée Talaïs... Dis, oh! dis-moi que tu la veux pour épouse! +O ma bien aimée, lui répondis-je, en passant mes bras autour d'elle; +oh! écoute-moi, tu ne sais pas tous mes secrets; tu ignores... +Barbare! me dit-elle, en m'interrompant et s'arrachant de mes bras, +garde tes funestes secrets; si je n'ai pas su plaire, je sais +mourir. A ces mots, plus prompte que le regard, elle s'élance du +rocher dans l'abîme, j'entendis le bruit de sa chûte... Je volai à +son secours, hélas! tous mes soins furent inutiles, le rocher étoit +élevé et l'abîme étoit profond. En vain je m'élançai dans l'onde, en +vain j'eus recours à tous les moyens que m'inspira mon coeur; la +nuit et la pénible certitude de la mort de l'infortunée, +m'arrachèrent de ce lieu funeste. Gelimer partagea mes justes +regrets. Le lendemain je courus vers l'abîme qui renfermoit la +tendre victime de l'amour; je ne m'en éloignai que le soir; j'y +retournai jusqu'à ce que son corps reparut sur les ondes; alors je +l'emportai jusqu'à la grotte; je lui avois destiné pour dernière +demeure le lieu consacré à nos entretiens; j'y creusai une large +fosse, que je remplis de fleurs et d'herbes odoriférantes; j'y +plaçai le corps de Talaïs, que je recouvris de fleurs, de +feuillages, de gazon; j'y plaçai une pierre gravée. Gelimer vint y +chanter l'hymne de la mort; et depuis j'y retourne chaque jour gémir +sur son sort et appaiser son ombre. Une perte aussi cruelle a jeté +dans mon ame une profonde amertume; mes premiers plaisirs ont cessé +de me plaire; ces bois sont déserts pour moi, ou ne m'offrent que +Talaïs mourante; mon seul bonheur est d'écouter Gelimer, de lui +prodiguer mes soins, de m'instruire à supporter les revers, à +combattre, à surmonter la douleur, à triompher d'un souvenir qui a +troublé mes sens et mon ame. Childéric se tut, on vit qu'il pensoit +à Talaïs, chacun respecta son silence. On approchoit de l'heure +destinée au sommeil; Childéric en avertit Gelimer. Ce ne fut que le +lendemain qu'il conduisit Viomade sur la tombe de Talaïs; celui-ci +lui raconta comment il l'avoit découverte, et montra au prince la +guirlande flétrie qu'il y avoit déposée lui-même. Childéric +renouvella le simple hommage qu'il avoit coutume d'offrir à la tombe +de sa malheureuse amante. De retour dans la grotte, le jeune prince +s'assit à table entre ses deux amis; il voyoit sur le front de +Gelimer la douleur et l'inquiétude, et dans les yeux de Viomade une +secrete espérance mêlée d'alarmes; il sentoit lui-même combien ces +déserts alloient devenir affreux pour le vieillard; mais Childéric +n'hésitoit point, il vouloit seulement rassurer Gelimer et donner +ses ordres à Viomade. A peine eurent-ils achevé leur repas, que +Childéric dit au brave: Je te dois, ami, une bien vive reconnoissance, +tu as traversé pour moi les déserts et les sombres bois, tu as +souffert, tu as exposé ta vie, et au milieu de tous les périls, +tu es venu me parler de mon père... Reçois les remercîmens que +je te dois, mais prépare-toi à recevoir bientôt ceux de Mérovée. +Demain, dès l'aurore, tu quitteras ces lieux, et je t'enseignerai +une route sûre et peu longue; le printems qui commence, embellira +ton voyage, je t'armerai de mes meilleures flèches, tu porteras à +mon père des tablettes sur lesquelles j'écrirai tout ce que je +croirai propre à le consoler de mon absence. Mais quand il apprendra +que la reconnoissance, la tendre amitié, dit-il, en se jetant dans +les bras de Gelimer et le pressant sur son coeur; quand il saura que +des sermens sacrés me retiennent ici, son noble coeur sera +satisfait; un fils ingrat, insensible et parjure ne seroit plus +digne de lui. O dieux! s'écrioit Gelimer, ne permettez pas que +j'accepte son sacrifice. Viomade, emporté par son zèle et sa +guerrière franchise, osa refuser de partir, représenta au jeune +prince que son retour sans lui couteroit la vie au monarque; +qu'Egidius, profitant de cet instant favorable, monteroit sur le +trône, que la couronne seroit à jamais perdue pour lui. Viomade, lui +dit le prince avec fierté, vous peignez mon père comme un roi sans +courage et sans vertu. Heureusement le ciel m'a fait un plus auguste +présent. Mérovée a survécu à la nouvelle de ma mort, à la perte +d'Aboflède, il ne succombera point, quand il sera sûr que je vis +pour l'aimer, et me rendre, s'il est possible, le digne héritier de +sa valeur et de ses vertus. Viomade désolé, offrit de conduire avec +eux Gelimer. Barbare! dit le prince, veux-tu donc sa mort? Comment, +tu peux proposer à un vieillard aveugle et mourant de l'arracher de +sa retraite, pour traverser un pays immense, accablé par l'âge, +exposé à la pluie, au vent, aux ardeurs du soleil, couchant sur la +terre, quand il ne peut faire un pas sans un appui! Tu veux +l'entraîner des Palus dans les Gaules! Eh bien! dit Viomade, qu'il +reçoive mes soins, mes services; je m'engage, par tous les sermens, +à vous remplacer près de lui. Le remplacer! remplacer Tcie! ô dieux! +s'écrie Gelimer, l'univers entier ne le pourroit pas. Mais, +ajouta-t-il, d'un air sinistre et terrible, demain je vous +répondrai. Non, mon ami, reprit le prince avec douceur, j'ai répondu +et Viomade m'entend; c'est comme fils de Mérovée que je lui ordonne +de renfermer à l'avenir un noble zèle que j'admire, tant qu'il ne +sort pas des bornes que je dois lui prescrire. Demain il partira, il +ira remplir de joie l'ame de mon père. J'ai encore des tablettes que +j'ai apportées de France; je sors pour écrire plus librement sous +ces chênes; venez, mon cher Gelimer, le tems est calme et doux; +venez, appuyez-vous sans crainte sur le bras de votre cher Tcie, +toujours votre fidèle appui. O Tcie! disoit Gelimer, que tu es beau +aux yeux de la divinité! qu'ils seront heureux les peuples gouvernés +par toi! Oh! si ta sensibilité ne t'égare point, si tu peux résister +aux passions du monde, quel roi sera plus grand, et quels peuples +seront mieux gouvernés! O moeurs pures de nos bois solitaires! ô vie +simple! et qui ne laisse point d'amertume, paix de l'ame, +n'abandonnez jamais celui pour qui je forme mes derniers voeux! +Childéric entraîna Gelimer hors de la grotte, et s'éloigna de lui et +de Viomade pour écrire au roi. Le jeune prince étoit plus ému qu'il +n'avoit voulu le paroître; il chérissoit son père, et ce n'étoit pas +sans effort qu'il avoit ordonné le départ du brave; il lui sembloit +aussi qu'il porteroit avec gloire le sceptre des rois, et il +connoissoit toute l'étendue de son sacrifice. Il se peignoit le +moment où tombant aux pieds de son père, il recevroit encore ses +douces caresses si chères à son souvenir; ce moment où, au milieu +des siens, entouré de sujets fidèles, il verroit dans tous les yeux +la joie de son retour. Il ignoroit quand un jour si beau se +leveroit pour lui; il sentoit ce que le tems pouvoit lui coûter. En +écrivant au roi, ses larmes coulèrent, son coeur fut déchiré; mais +il ne lui vint pas même à l'esprit qu'il fût possible de changer son +sort. Pendant qu'il écrit, Gelimer défend à Viomade de troubler ses +méditations, et reste sous les arbres. La nuit les réunit dans la +grotte, et Childéric éloigne tout entretien affligeant. Le vieillard +presse sur son coeur le jeune prince, l'embrasse et gagne son lit. +Childéric ferme la grotte et s'éloigne avec Viomade; il ne songe +point encore au repos, et remet ses tablettes à l'ami fidèle qui les +reçoit à regret; déjà il a tout préparé, jusqu'à l'arc, jusqu'aux +flèches dont il doit l'armer; il se propose même de l'accompagner +quelques heures, si Gelimer l'approuve. Childéric ne cesse de +répéter à Viomade tout ce dont il le charge pour son père, pour +Ulric, pour son fils Eginard, ami de son enfance et compagnon de ses +jeux. Une partie de la nuit s'est écoulée avant qu'il cherche le +sommeil; aussi étoit-il grand jour depuis long-tems lorsque les deux +amis s'éveillèrent. Surpris de voir déjà la matinée si avancée, et +étonnés du silence de Gelimer, ils se levèrent à la hâte; Viomade +courut ouvrir l'entrée de la grotte, et le prince s'approcha +doucement du vieillard; il paroissoit dormir profondément: hélas! +c'étoit du sommeil de la mort. Le généreux Gelimer, ne pouvant +supporter la vie loin de l'objet de sa vive et unique affection, ne +voulant pas l'arracher plus long-tems au bonheur et à la gloire, +s'étoit percé le coeur du javelot même du jeune prince; le trait +étoit encore dans son sein. A ce spectacle, digne d'admiration et de +larmes, Childéric jeta un grand cri; Viomade s'approcha avec +empressement, et le prince lui montra en silence le corps glacé de +son généreux ami. En vain ils retirèrent l'arme meurtrière du sein +vertueux qu'elle déchiroit; la mort avoit saisi sa proie; les soins +tardifs et impuissans ne rappelleront point son ame déjà parvenue +aux demeures célestes. O Gelimer! disoit Childéric, tu revis encore +dans mon coeur; puissent tes leçons n'en sortir jamais, et cette +action sublime et cruelle m'apprendre à mourir! Triste et désolé, +Childéric resta tout le jour près du corps de son ami; il y passa la +nuit entière, et le lendemain il songea à lui obéir. Terribles et +derniers devoirs!... Tous deux creusent au milieu de la grotte la +tombe que le sage a ordonnée. Childéric ne put l'y placer sans +verser des pleurs; il contempla encore cet ami qu'il alloit cesser +de voir. O mort! disoit-il, mort cruelle! déjà deux fois ma main, +innocemment coupable, t'a livré deux victimes. O Gelimer! ô Talaïs! +Le corps est recouvert de gazon; à mesure qu'il disparoît, la +douleur du prince est plus violente. Viomade place une large pierre +qu'il a trouvée près de la grotte, et qui recouvre la tombe; il y +grave ces mots: + + HONNEUR AUX MANES + DE GELIMER. + +La nuit le surprit encore occupé à graver cette inscription simple, +et au point du jour, armés de flèches, sur-tout de ce javelot qui +n'est, hélas! que trop cher à son triste possesseur, ils vont +quitter des lieux devenus si funestes; mais ce ne fut pas sans +adresser à la tombe les plus tendres adieux. Childéric salua les +chênes et les hamadryades, remonta sa petite colline, jeta sur +chaque arbrisseau, sur chaque fleur un regard attendri, redescendit +lentement ce petit sentier tortueux et bordé de gazon. Ces lieux qui +l'avoient vu grandir, penser, aimer, lui retraçoient à-la-fois tous +les premiers mouvemens de son ame. Il alla encore sur la tombe de +Talaïs porter des regrets et des fleurs, et ne quitta sa retraite +qu'après avoir payé à tous ces objets, qui la lui rendirent si +chère, le tribut d'une juste douleur. + +FIN DU LIVRE SEPTIÈME. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE HUITIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE HUITIÈME. + + Mérovée, trompé par Draguta, pleure et son fils et son ami; tant + de maux l'entraînent vers la tombe; il est mourant, et l'armée + qu'excite Egidius, demande un chef. Elle le choisit, c'est + Egidius; il doit recevoir le commandement de Mérovée même; le + jour est choisi pour son triomphe, et l'armée s'assemble au + champ de Mars. Déjà Egidius va recevoir la lance et le + bouclier. Ulric aperçoit dans le lointain voler la poussière, + et distingue deux hommes à cheval; il croit les reconnoître, il + s'écrie. Childéric s'élance dans les bras de son père, et + Viomade presse les genoux de son roi. L'armée en tumulte + partage la joie de son maître; on entoure, on écoute, on admire + Childéric. Egidius est oublié, et va cacher sa fureur. Mérovée + rentre dans la ville suivi de son fils, de son ami, et de toute + son armée. Il ordonne un pompeux sacrifice, et Diticas, après + la cérémonie, annonce au peuple la fête du Guy, et ordonne de + la part des dieux de choisir le jour pour élever Childéric sur + le pavois; l'armée y consent avec transport, et des prières + solennelles terminent le sacrifice. + + + + +LIVRE HUITIÈME. + + +Tandis que Mérovée, plein de confiance dans les paroles de l'oracle +et dans les soins d'un ami, attend avec une impatience mêlée +d'espoir, et compte les momens, Egidius qui a obtenu des secours de +Rome, et à qui Odoacre, roi des Saxons, en promet de nouveaux +encore, augmente chaque jour son parti. Il accuse déjà de lenteur le +traître Draguta; mais il est de retour, et se présente aux yeux du +roi, qui le voyant seul et accablé d'une feinte douleur, se sent +frappé, prêt à mourir. Le Hun, les regards baissés, le front abattu, +restoit en silence. Oh! parle, parle, malheureux! dit le roi, +quoique je ne t'entende déjà que trop. O père infortuné! dit +Draguta; écoutez ce triste récit.... Nous arrivâmes sans accident +jusqu'à l'habitation de ma nombreuse famille; je retrouvai encore +mon père plein de force et de santé, je lui avouai le motif de mon +voyage; je l'instruisis que je devois la vie à mon compagnon: mais +mon père en un moment détruisit mes espérances.... il m'apprit.... ô +ciel!... il m'apprit qu'Attila, furieux de sa dernière défaite, +avoit fait massacrer tous les prisonniers, sans en excepter votre +fils. Mon père m'assura l'avoir vu périr!... Je résolus de +n'apprendre cette affreuse nouvelle à Viomade que lentement et avec +précaution; mais son zèle impatient hâta mon aveu. Ah! comment vous +peindre sa douleur? jugez-en par les effets. Son sang déjà échauffé +par la fatigue d'une aussi longue route, s'enflamma; une fièvre +ardente le dévoroit: il tomba dans un affreux délire, nous lui +prodiguâmes inutilement nos soins; tout-à-coup la raison lui revint, +et il me fit appeler. Pars, Draguta, me dit-il, va porter au roi, +mon maître, ces tristes détails; dis-lui que Viomade est mort de +douleur, porte-lui mes flèches, et donne-moi mes tablettes, je veux +y tracer un dernier adieu. Mais tandis que je les lui présente... il +expire en nommant son roi.... Voici ses tablettes et ses flèches.... +Depuis long-tems Mérovée n'écoutoit plus, et Draguta auroit pu +parler long-tems encore, sans être interrompu. Le roi immobile et +glacé, l'oeil fixe et l'ame suspendue, cessoit de le voir et même de +l'entendre; sa douleur trop vive avoit comme anéanti tout son être, +il ne la sentoit plus. Ceux qui l'entouroient en furent effrayés, +sa blessure se r'ouvrit, il tomba baigné dans son sang, on craignit +pour sa raison et pour sa vie; plus malheureux il vécut, et se +rappella tous ses revers. Draguta, satisfait du succès de sa +trahison, courut en recevoir le prix. Egidius lui remit la somme +qu'il lui avoit promise, et le nomma au grade dont il l'avoit +flatté; mais sachant que l'homme qui s'est déjà vendu au crime est +toujours prêt à se vendre de nouveau, et à trahir celui qu'il a +servi, il le fit empoisonner dans un festin. Récompense digne d'un +traître. + +Egidius, délivré de ceux qu'il redoutoit le plus, apprit avec une +extrême joie, que la santé de Mérovée laissoit peu d'espoir de le +conserver long-tems. La paix étoit loin de disposer les Francs à se +nommer un chef qui pût remplacer le roi mourant, et les conduire aux +combats; mais Egidius annonçoit toujours les Saxons, et le seul +espoir des batailles suffisoit pour enflammer ces Francs valeureux. +Ce bruit d'ailleurs n'étoit pas sans fondement: Odoacre menaçoit +Angers; dans ce moment, attaqué lui-même par les Visigoths, il ne +songeoit qu'à se défendre; mais il étoit facile de déterminer les +troupes à ne pas attendre l'ennemi, elles furent assemblées +tumultueusement et sans connoître elles-mêmes la main qui les +faisoit agir. Bientôt l'air retentit de leurs murmures; elles +osèrent accuser le roi d'inaction, d'oisiveté, et enfin demander à +haute voix un chef et la guerre. Mérovée mourant, ignoroit ces +clameurs séditieuses, mais il fallut l'instruire du voeu de ce +peuple barbare et insensé. Egidius avoit été nommé au champ de Mars; +il devoit commander les armées sous les ordres du monarque; de là au +trône il n'étoit qu'un pas; ce pas Egidius comptoit le faire +bientôt. L'armée, cruelle jusques dans ses respects, voulut que +l'ambitieux romain reçût le commandement des mains du roi: on +choisit le jour le plus prochain, et les plus hardis parmi les +mutins se chargèrent de porter au monarque le voeu du peuple. Ce +voeu pourtant n'étoit pas général; les guerriers qui avoient marché +contre les Romains, se voyoient avec honte sous les ordres d'un +ennemi vaincu par eux. Mérovée ne put, sans surprise, apprendre un +choix si humiliant pour les Français. Quoi, leur dit-il, c'est le +stipendiaire des Romains qui va conduire mes guerriers! c'est celui +à qui j'ai enlevé la moitié des Gaules, qui va commander les mêmes +troupes qui l'ont renfermé dans Soissons! N'est-il donc parmi vous +aucun soldat courageux, aucun général vainqueur? Prêt à descendre +vers la tombe, accablé de douleur, aurois-je celle de prévoir +l'instant où mon peuple, libre du joug romain, dont il fut délivré +par les Mérovingiens, ira de lui-même s'offrir à ses ennemis? Ce +discours jeta le désespoir dans le coeur des braves qui +l'entendirent; mais il ne toucha point les rebelles, qui se +retirèrent, en suppliant respectueusement le roi de consentir à +paroître au champ de Mars. Cette démarche révoltoit sa noble fierté, +affligeoit son ame; cependant le conseil l'engagea à conserver par +là l'apparence du commandement, et quoique avec une profonde +tristesse, il s'y décida. + +Mérovée cependant ne tenoit plus à sa grandeur; il n'avoit plus de +fils à qui la transmettre; il ne tenoit pas plus à la vie, il +n'avoit plus d'épouse, plus d'ami pour l'embellir;... mais il +chérissoit son peuple, et aimoit sa gloire. + +Il parut ce jour que hâtoient les voeux d'Egidius. On étoit dans le +plus beau mois de l'année, et le soleil fier d'éclairer le monde, +planoit du haut des airs, brillant et couronné de ses rayons; les +troupes déjà revêtues de leurs armes qui étinceloient frappées des +feux du dieu du jour, se rendoient au champ de Mars, et se livroient +à cette joie immodérée que cause toujours au peuple un spectacle, +quel qu'en soit l'effet ou la cause. Mérovée parut entouré de ses +braves, qui pouvoient à peine contenir leur indignation; il étoit +sur un char traîné par des taureaux superbes, revêtu de ses habits +royaux; la majesté de son visage n'étoit point éteinte par la +douleur dont il conservoit la trace; son aspect noble et touchant +émut tous les coeurs; on voyoit tomber des yeux des plus grands +guerriers, ces pleurs qui honorent le courage. Les cris de vive le +roi! ces cris si chers aux Français, se firent entendre, et Mérovée, +malgré les maux sans nombre dont il étoit dévoré, ne les entendit +pas sans émotion; il sentit qu'il étoit aimé, ce mouvement fut doux +pour son ame. Un trône élevé attend le roi; Egidius, palpitant +d'impatience et de joie, comptoit les instans; agité d'une secrète +inquiétude, il voudroit encore presser son triomphe qui s'apprête. +L'armée se range en bataille, chacun reprend son rang. Le roi monte +sur son trône; déjà on lui présente la lance et l'épée dont il doit +armer Egidius, déjà le perfide romain enlève fièrement son casque, +va le remettre à Valérius, et pour la dernière fois se prosterne +devant le roi, qu'il se propose de renverser; les braves détournent +les yeux d'un spectacle qui les désespère, l'armée attentive observe +un profond silence. Ulric porte au loin ses regards,... un objet l'a +frappé, son coeur en est ému;... il fixe encore ses yeux sur l'objet +qui s'approche, il ne s'est pas trompé!... S'élançant tout-à-coup, +repoussant Egidius, et paroissant au milieu de l'armée... Soldats! +arrêtez, arrêtez! s'écria-t-il; voici Childéric; voici Viomade, +voici le fils du roi! et tombant aux genoux de Mérovée: O roi! digne +d'un si grand bienfait, voilà votre fils... En croira-t-il ce +discours? ah! s'il en doute, ce doute fera bientôt place à la plus +délicieuse certitude. Mérovée, à peine descendu de son trône, voit +sauter de cheval, légèrement à terre, le plus beau des hommes, et +sent dans ses bras le plus tendre des fils; Viomade se présente à +son tour; Mérovée le presse contre son coeur, l'armée partage +l'attendrissement et la joie de son maitre. La beauté, dont l'empire +est si prompt et si assuré, leur parle déjà en faveur de Childéric; +on le presse, on l'entoure; Egidius est oublié, il le voit, il le +sent, pâlit de fureur, et frémit de rage.... O traître Draguta! +osoit-il dire: c'est à présent qu'il regrette que la tombe où il l'a +précipité, le dérobe à sa vengeance. Childéric se rend aux voeux du +peuple, impatient de le voir; il se mêle à l'armée. Le tems qui a +développé ses traits ne les a point changés, mais son vêtement +sauvage donne à ce visage doux et riant, une grace inconnue qui +entraîne. Les Francs admirent surtout sa belle chevelure blonde et +bouclée, ornemens des rois... Lui-même reconnoît une foule de +guerriers, il les nomme, se rappelle leurs exploits, revoit grands +et hardis ceux qu'il a laissés enfans comme lui; enfin il aperçoit +le jeune et charmant Eginard, le fils du brave Ulric, celui qu'il +aima dès le berceau; Eginard attendoit un souvenir de son maître, il +reçut les caresses de son ami; Childéric parut transporté de joie en +le voyant; tant de marques de sensibilité ravirent les coeurs. La +mémoire est sans doute le présent le plus magique que le ciel puisse +faire aux grands de la terre, celui qui leur attire le plus d'amour. +Quand un regard est une faveur, un mot une distinction, combien un +souvenir honore! combien cette marque de bienveillance flatte le +sujet qu'elle énorgueillit! O rois, qu'il vous est facile d'être +aimés, et d'être aimés avec idolâtrie! O vous! qui entourés de la +majesté du trône, de ces rayons presque divins, paroissez déjà à nos +yeux si imposans et si fiers, quand vous adoucissez pour nous cette +effrayante splendeur, que nous passons rapidement du respect à +l'amour! mais, hélas! pourquoi ne suffit-il pas que vous soyez +sensibles pour nous rendre heureux? pourquoi les rois bons, ne +furent-ils jamais les bons rois? pourquoi, enfant mutin et +indiscipliné, l'homme abuse-t-il de tout, et a-t-il besoin d'un +frein sévère? + +Le retour de Viomade n'est pas moins cher à l'armée; ce brave qui a +combattu tant de fois au milieu de ces rangs, et dont on déploroit +la mort, lui est rendu. Les soldats veulent connoître par quels +miraculeux événemens le prince a disparu, comment Viomade l'a +retrouvé; chacun l'interroge, il répond: ce qu'il dit vole de bouche +en bouche; le jour se passe tout entier dans ce désordre heureux. +Childéric s'est rapproché plusieurs fois de son père, de ce tendre +père, qui le contemple avec cette joie paternelle que son coeur ne +peut contenir; il croit, lorsqu'il sourit, revoir Aboflède, il +croit l'entendre, c'est sa voix douce et persuasive. Egidius, qui +n'a pu détourner l'attention du peuple des objets qui le captivent, +va cacher sa honte auprès d'Egésippe qu'il adore; et le roi, +accompagné de son fils, reprend le chemin de Tournay. Viomade, +entouré des braves, suit le char royal, et le roi rentre dans son +palais, aux acclamations générales. En revoyant sa famille, chacun +raconta ce dont il avoit été témoin, ce qu'il avoit entendu. +Childéric, si visiblement protégé par les dieux, échappé +miraculeusement aux barbares, après avoir vécu dans les forêts; +Childéric, si sensible à l'amitié, si beau sous ces vêtemens de peau +d'ours, armé de ses flèches légères, et porteur du javelot; +Childéric enfin étoit l'objet de tous les discours; déjà on +l'aimoit, déjà on l'élevoit en pensée sur le pavois; le peuple se +précipite en foule par-tout où il porte ses pas; plus il se montre, +plus on est impatient de le voir encore. Amiens, cette première +capitale de la France, supplia Mérovée de revenir dans ses murs; il +y consentit, et fier de son bonheur, il accompagna Childéric dans +les différentes villes où il se fit voir aux peuples, charmés de sa +présence. Childéric avoit déjà quitté les vêtemens qu'il portoit +dans les bois, et revêtu ceux d'un guerrier français; tous deux le +parent également, et cette main qui lançoit adroitement la flèche de +Bélénus, brandit avec grace la lance de Mars. Le casque brille sur +ce front rempli de candeur, ses yeux si beaux en paroissent plus +fiers, et les boucles blondes, qui voltigent autour du casque, +mêlent leurs ondulations à l'éclat guerrier des armes; c'est ainsi +que le jeune prince paroît formé pour la gloire et pour l'amour. + +Mérovée, impatient de connoître à quels événemens il devoit le +retour inespéré d'un fils et d'un ami, n'avoit pas attendu si +long-tems pour s'en instruire; dès le soir même de leur arrivée, il +avoit interrogé Viomade et son fils. Mérovée admiroit moins les +circonstances extraordinaires du récit de Childéric, que la +vivacité, l'éloquence de ses discours. Ce n'étoit point le farouche +élève de la nature, le sauvage enfant du désert qui s'exprimoit, +mais un prince noble et rempli de grace, qui développoit à ses yeux +une ame pure, des sentimens délicats, des pensées sublimes. Malgré +tous les maux que lui a causés Gelimer, le roi sent combien il doit +révérer la mémoire de l'homme vertueux, qui a semé dans le coeur du +prince de si précieux principes, et il adresse à son ombre un pieux +hommage. Ce n'est point assez encore, Mérovée ordonne un pompeux +sacrifice pour remercier les dieux protecteurs de son fils; mais il +ordonne aussi qu'il soit célébré en l'honneur de Gelimer. Les Bardes +consacrèrent dans leurs vers sa vie sublime et sa mort généreuse: +c'est ainsi que son histoire, transmise d'âge en âge, nous est +parvenue. + +Le jour fixé pour le sacrifice, Diticas le célébra selon l'usage +accoutumé. Après la cérémonie, il monta sur une élévation +triangulaire, dont chaque côté portoit un des noms des trois plus +puissans dieux des Druides, Teutatès, Taranis, Esus: de cette +élévation, il félicita le roi, loua Viomade, et versa sur le prince +l'eau lustrale. Mais alors, prenant une voix terrible, et que +l'armée crut être celle des dieux mêmes, il reprocha aux Francs +d'avoir douté du retour de Childéric, quoique lui-même, inspiré du +divin esprit, le leur eût annoncé; il leur reprocha d'avoir cru les +perfides paroles d'un traître, de préférence à celles des oracles, +dont lui-même avoit été l'interprète; il les menaça du courroux +céleste, lança l'imprécation contre ceux qui vouloient confier le +commandement à Egidius; annonça les ténèbres éternelles, fit +trembler les soldats, par-tout ailleurs intrépides, et qui, +prosternés devant le ministre d'un dieu terrible, se croyoient déjà +précipités dans les abîmes du monde. Diticas voyant la consternation +générale, s'arrêta, puis d'une voix plus douce, conjura les dieux de +s'apaiser, et s'adressant encore au peuple muet et effrayé, il lui +promit de ne pas quitter le pied des autels sans avoir obtenu leur +pardon. Je vous annonce, ajouta-t-il, que je célébrerai, la sixième +lune du solstice d'hiver, la fête du Guy de chêne, cette fête si +chère à vos coeurs, et qui est toujours suivie d'une heureuse année; +que ce jour soit beau pour tous les Francs, que ce jour soit +consacré par tout ce qui peut le rendre auguste, qu'il répare vos +fautes et assure votre bonheur, qu'il soit enfin le jour choisi pour +donner à Mérovée un successeur, et la récompense de son courage et +de ses vertus; enfin, qu'en sortant de la cérémonie qui vous +réconciliera tous avec vos dieux outragés, nous volions au champ de +Mars élever Childéric sur le pavois: puisse-t-il, sous l'exemple du +meilleur des rois, apprendre long-tems encore à gouverner!... +Est-ce là votre volonté, reprit Diticas, Francs, acceptez-vous ce +que je vous propose? Depuis son arrivée, Childéric étoit l'amour de +tout le peuple; l'offre de Diticas étoit déjà le voeu de l'armée, le +consentement fut général. Diticas promit qu'à ce prix les dieux +seroient satisfaits, et congédia l'armée; le roi quitta aussi le +bois sacré, et se retira rempli de reconnoissance envers les dieux, +leur demandant encore de prolonger sa vie, jusqu'à l'instant où il +auroit vu élever sur le pavois ce fils qu'il aimoit, chaque jour, +avec plus d'ardeur. L'heureux Viomade jouissoit du bonheur de son +roi, du fruit de ses travaux, de la reconnoissance du jeune prince, +et de l'estime de toute la France, récompense méritée, mais la seule +digne de ce coeur généreux. + +FIN DU LIVRE HUITIÈME. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE NEUVIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE NEUVIÈME. + + Egidius espère encore. Mérovée, ranimé par le bonheur, retrouve + des forces momentanées, et instruit son fils des devoirs des + rois. La fête du Guy est célébrée, et après la cérémonie, le + grand prêtre, suivi du roi, du prince, des braves et de + l'armée, se rend au champ de Mars. Fureur d'Egésippe. Elle vole + au champ de Mars. Trouble de Childéric à la vue de la belle + romaine. Premiers mouvemens d'un amour extrême. Egésippe voit + son triomphe et se promet une grande vengeance. Viomade lit + dans le coeur du jeune prince, et s'afflige; il essaie en vain + de l'éclairer. La fête est achevée; Childéric n'a vu + qu'Egésippe, et ne songe qu'à elle. Mérovée s'affoiblit et + expire dans les bras de son fils. Il est regretté de tous les + Francs; son corps est réuni à celui de la reine Aboflède. La + douleur de Childéric est vive et constante. Il paroît même + oublier Egésippe. La gloire l'entraîne encore loin d'elle; il + combat Odoacre, il est vainqueur; et prêt à rentrer dans + Tournay, il est reçu par Egésippe, qui, entourée des épouses + des guerriers, porte comme elles des couronnes aux vainqueurs. + Une fête superbe attend le roi. Egésippe y développe autant + d'art que de charmes; la nuit se passe dans les jeux, et + Childéric, entièrement livré à l'amour, ne quitte Egésippe + qu'avec effort et plein du désir de la revoir. Il évite tout + entretien avec Viomade. Le brave désespéré se tait; le sommeil + fuit l'un et l'autre. + + + + +LIVRE NEUVIÈME. + + +La fête du Guy étoit la plus agréable aux Francs; l'année où l'on +pouvoit le découvrir étoit ordinairement abondante; le peuple, loin +de voir dans cette fertilité une suite naturelle des combinaisons du +tems et des saisons, la croyoit au contraire un effet particulier +attaché à la religieuse cérémonie. Egidius espéroit en vain +s'opposer à cette journée redoutable; il lui reste des partisans, de +l'or, une armée; le prince est jeune et sans défiance, son coeur +s'ouvre facilement à l'amitié, il est ardent et sensible; Egidius +compte sur ses ressources, se flatte encore, et va cacher dans +Soissons son inquiétude et ses espérances, après avoir dispersé et +instruit de nouveau tous ceux dont il connoît l'adresse, l'intrigue, +la fidélité et les moyens. + +Mérovée, pour qui le bonheur est une nouvelle source de vie, a +retrouvé ses forces épuisées; il sent que ce nouvel effort du +flambeau prêt à s'éteindre, ne fera qu'en hâter la fin, et il +profite de ses derniers instans pour instruire son fils de ses +devoirs si pénibles et si grands; de l'état de son royaume, de ses +ressources, et des imperfections du gouvernement. Childéric s'étonne +que l'autorité royale ait tant de bornes. Ce n'est pas ainsi que +commande l'empereur à Pékin, il s'en indigne; cette dépendance du +trône, qui s'oppose à la force du gouvernant en la divisant, à sa +paix intérieure en multipliant les pouvoirs et les volontés, irrite +son génie et son ame. Mérovée essaie en vain de lui faire sentir que +ces lois, suite d'un établissement encore peu assuré, ont été +nécessaires; Childéric a peine à y soumettre sa raison, encore moins +son coeur. Gardez-vous, disoit Mérovée, de tenir vos peuples dans +une longue paix, ils tourneroient leur activité contre vous et +contre eux. Vos troupes, par-tout triomphantes, remplissent de +terreur leurs ennemis. Profitez de l'instant que vous ménage la +victoire. Le meurtre d'Aëtius, la mort de Valentinien, celle de +Maximus, les ravages de Genseric, la division des chefs de l'empire, +l'ignorance de leurs généraux, l'expérience et les victoires des +vôtres, les revers qui ont découragé vos ennemis; tout enfin vous +dit de combattre. Tournez d'abord vos armes contre Odoacre; +réduisez-le à une retraite prompte; attaquez-le avant qu'il ne soit +reposé de ses combats; chassez-le des îles de la Loire; repoussez +les Allemands qui se préparent à envahir les Gaules; chassez les +Romains loin de vous, et étendez votre royaume sur l'Oise et la +Seine: ensuite soyez législateur; car les sages lois font plus pour +le bonheur des peuples que les grandes conquêtes. + +Ainsi parloit Mérovée, et Childéric, impatient de se distinguer +aussi, attendoit la saison guerrière pour marcher contre les Saxons; +mais l'hiver commençoit à peine, et il falloit qu'il s'écoulât tout +entier. La fête du Guy devoit se célébrer, et Childéric devoit être +élevé sur le pavois. Ce jour mémorable que redoute Egidius, paroît +enfin, et déjà l'entrée du bois est remplie d'un peuple immense; +toutes les prêtresses avoient le droit d'assister à ces fêtes; mais +les vierges s'y distinguoient par leur voile et les apprêts de la +cérémonie, qui n'étoient confiés qu'à elles. Le grand prêtre, revêtu +de ses plus magnifiques habits d'un lin éclatant et parsemé d'or, +couronné de feuilles de chênes, parut au milieu des vierges +qu'entouroient les prêtresses et les Druides; la foule sainte marche +pompeusement jusqu'à l'arbre possesseur du Guy sacré. Diticas, +soutenu par ses Druides, monte sur l'arbre, grave sur son tronc et +sur deux de ses plus belles branches, le nom des dieux; alors, +recevant des mains d'une des vierges, la serpe d'or destinée à +couper le Guy, il chante plusieurs fois ces paroles que répètent les +vierges, les prêtresses, les Druides, et toute l'armée: + + AU GUY L'AN NEUF. + +Ensuite il coupe le Guy, que les vierges reçoivent dans le sagum +blanc qu'elles tiennent étendu. Le grand prêtre redescendu, plonge +le Guy dans l'amula rempli d'eau, et prenant l'aspersoir des mains +virginales qui le lui présentent, il répand au loin l'eau lustrale. +Le peuple croyoit alors être délivré de tous maux, et surtout des +sortiléges qu'il redoutoit beaucoup. + +Cette cérémonie eut lieu l'an 458, la sixième lune du solstice. A +peine fut-elle terminée, que Diticas promit aux Francs les +bienfaits du ciel, et marcha vers le champ de Mars, suivi des +Druides et de toute l'armée. Mérovée, toujours languissant, fut +transporté sur un brancard formé de lances croisées et de drapeaux +conquis. Ce moment étoit le plus beau de sa vie; il remercioit les +dieux de l'en avoir rendu témoin, et jetoit un regard satisfait sur +le sceptre qu'il alloit déposer dans de si chères mains. + +La renommée, toujours prompte à parler des rois, a déjà porté le +désespoir et la fureur dans l'ame d'Egésippe. L'altière romaine, +venue dans les Gaules pour retrouver Egidius qu'elle aime, et à qui +sa main est promise, avoit espéré le trône, et ne peut voir sans une +secrète rage le jour qui doit le lui ravir. Elle habitoit un château +près de Tournay, et c'étoit pour servir son amant qu'elle ne l'avoit +pas rejoint. A une rare et majestueuse beauté, Egésippe joignoit un +esprit adroit, un caractère violent, mais dissimulé. Eloquente, elle +séduisoit par ses discours ceux qui échappoient à ses charmes; +habile à lire dans les coeurs, prompte à changer de formes, elle +empruntoit jusqu'au caractère même de ceux qu'elle vouloit +subjuguer, sûre de les vaincre. Egidius ne devoit ses partisans +qu'aux graces ou à l'adresse de son amante; elle seule avoit +entraîné les volontés en charmant les coeurs. Le retour de Childéric +avoit déjà détruit une partie des espérances de l'ambitieuse; le +jour qui va le couronner les anéantit; elle voue une éternelle haine +à cet ennemi, qu'elle ne connoît pas encore. Tout-à-coup, un vague +espoir de vengeance la ranime; elle ordonne que son char soit +attelé, elle-même conduira ses coursiers dociles et impatiens; elle +sera témoin de cette fête, dont la seule pensée l'enflamme de +courroux; elle monte sur le char léger, qu'entraînent rapidement +deux chevaux superbes; debout, elle tient les rênes, et s'élance +vers le champ de Mars. Telle étoit Diane avant qu'Endimion eût +touché son ame, et avant que l'amour eût adouci son sourire. + +L'auguste cérémonie étoit commencée, et Childéric élevé sur le +pavois; une brillante couronne ornoit sa tête, le manteau royal +étoit attaché sur ses épaules, un riche baudrier ceignoit sa taille +élégante; il tenoit en main le javelot, sceptre de Pharamond, et que +l'amitié sanctifia si cruellement. La joie prêtoit à ses traits +nobles et réguliers, un nouvel éclat; la reconnoissance, plus de +douceur: il promenoit sur toute l'armée ses regards attendris; on +voyoit dans ses yeux tout ce qui se passoit dans son coeur; il étoit +beau de ses traits, de sa jeunesse et de son ame... Egésippe le +voit, s'étonne, et le hait encore davantage; plus elle le trouve +supérieur à son amant, plus sa jalouse envie s'en accroît; elle fait +le tour de l'enceinte, y pénètre, et vient se placer en face du +pavois. Le murmure qu'excite son audace, se change en admiration; +Childéric l'aperçoit et rougit, il la regarde, il pâlit et +chancelle. Egésippe jouit de son triomphe, un léger sourire +l'embellit. Ce n'est pas une ame pure et neuve encore, qui pourroit +échapper à sa beauté; sur son front, d'une éclatante blancheur, sont +tressés des cheveux d'ébène que réunissent des liens de pourpre et +d'or; ses yeux fiers et indifférens commandent l'amour; cette bouche +fraîche et vermeille laisse entrevoir les plus belles dents, et ce +col d'albâtre, qui porte avec grace cette tête magnifique, s'entoure +de ces riches parures qui n'ont jamais frappé les regards du jeune +prince, accoutumé aux sauvages couronnes de Talaïs; une légère +tunique blanche, serrée d'une riche ceinture, couvre des charmes +qu'elle laisse deviner; un manteau de pourpre, et qu'agite les +vents, flotte avec grace autour de sa taille majestueuse. Jamais une +semblable divinité ne parut aux yeux du jeune monarque; il ne peut +les en détacher, oublie le pavois, le trône et sa grandeur. Viomade, +qui près de son maître et heureux comme lui, suit tous les mouvemens +du jeune roi, a vu le trouble qu'excitoient en lui les charmes +d'Egésippe; il a senti avec effroi tout ce que sa fatale beauté +prenoit d'empire sur un coeur ardent et tourmenté du besoin d'aimer. +Viomade sait que l'on ne s'oppose qu'en vain à l'amour, qu'il +s'irrite même des obstacles, qu'enfant léger des désirs, il meurt +avec lui trop souvent, dès qu'ils sont satisfaits, mais qu'il +s'enflamme par la résistance. Cependant le caractère et l'ambition +d'Egésippe, effraient Viomade; il n'ose inquiéter le roi de ses +tristes réflexions, et les renferme dans son coeur. La cérémonie +s'est achevée, Childéric est descendu de dessus le pavois; rappelé à +lui-même par le mouvement qui se fait autour de lui: Soldats, +dit-il, je jure de vivre pour vous aimer, et de mourir, s'il le +faut, pour vous défendre. Volant alors vers le roi, se jetant à ses +genoux, ôtant promptement la couronne de dessus sa tête, et la +plaçant sur celle de son père: Grand roi, dit-il, portez la +long-tems pour le bonheur des Francs et pour le mien. Détachant de +même son manteau et toutes les marques extérieures de la royauté, il +se revêtit de l'armure d'un simple soldat, et prenant des mains d'un +d'entre eux le brancard qu'il portoit à l'aide de plusieurs autres, +le jeune roi marcha chargé d'un fardeau glorieux et cher, de son +auguste père. Le peuple versa des larmes, Viomade adoroit son jeune +maître, Ulric ne pouvoit retenir son admiration, tous les braves +vouloient mourir pour lui. O sensibilité! premier et précieux don +que Dieu fit à l'homme dans un jour tout de bienveillance, source +des douces larmes et des plaisirs parfaits! ô bien de l'ame et +charme de la vie! pourquoi le méchant peut-il abuser de votre +abandon, emprunter vos traits et déchirer le coeur que vous lui +ouvrez? + +De retour au palais, où s'apprête un somptueux festin, Childéric +paroît distrait et rêveur; ses regards inquiets s'égarent sans +espoir: Viomade sait ce qu'ils cherchent vaguement; il croit qu'en +ôtant l'espérance au prince, il arrêtera ce sentiment dès sa +naissance; il ne connoît pas encore le coeur brûlant de Childéric, +il ne sait pas que l'amour espère, malgré l'amour même. Enfin +s'étant approché du jeune roi, il le félicita sur les événemens du +jour, et celui-ci lui répondit avec grace, que c'étoit lui surtout +qu'il falloit en féliciter, puisque ce jour étoit son ouvrage. +Avez-vous pu remarquer, continua Viomade, votre superbe ennemie, +l'ambitieuse Egésippe, l'amante et bientôt l'épouse d'Egidius? son +adresse vous eût enlevé le trône sans votre retour. Que de haine +remplissoit ses yeux à votre aspect! que de courroux éclatoit dans +ses regards!... Childéric rougit, et se tut; la haine, il ne l'a +jamais conçue, et cependant il sent qu'il peut haïr Egidius. Le +prince, agité de ce qu'il apprend comme de ce qu'il éprouve, tombe +dans une profonde rêverie; Viomade seul en connoît la cause, et +cherche à l'en distraire par son entretien, par le chant des Bardes, +et en lui présentant tour-à-tour les braves dont il reçoit +l'hommage. Childéric se rappelant Eginard, s'approche avec respect +du roi, et lui demande de vouloir bien admettre ce jeune soldat au +rang des braves. Mérovée y consent avec joie; c'étoit récompenser +Ulric dans ce qui lui étoit le plus cher; il avoit encore d'autres +fils plus jeunes qu'Eginard, qui touchoit à sa vingtième année, et +qui joignoit au courage d'un Français, la gaieté, les graces, la +franchise et la légèreté de sa nation. Eginard avoit des yeux +spirituels, un sourire fin, la fraîcheur de son âge, une taille +élégante, dansoit, chantoit, montoit bien à cheval, se battoit +encore mieux, aimoit, plaisoit surtout, et paroissoit s'attacher +plus sérieusement à la tendre Grislidis, fille de Mainfroy. Ulric +apprit de Mérovée l'honneur qu'alloit recevoir son fils; il +s'empressa de le chercher, de le présenter lui-même à Childéric, qui +le conduisant aux pieds du roi, remit au monarque la lance et le +bouclier dont il devoit armer Eginard. En vain Mérovée se +défendit-il de recevoir les hommages, en vain pressa-t-il Childéric +d'armer lui-même son ami.--Non, non, répondit le jeune prince, ce +n'est pas à ce bras sans gloire qu'appartient un tel avantage; +faites plus, ô mon père! dit-il en se jetant à genoux, acceptez mes +services, que je sois du nombre de vos plus dévoués sujets; si je +n'ai pas encore, comme eux, l'honneur d'avoir vaincu sous vos +ordres, je vous porte un coeur aussi fidèle que le leur... Mérovée, +attendri de ces marques de respect et d'amour, ne put refuser à son +fils une demande si modeste; il le reçut avec les cérémonies +accoutumées, ainsi qu'Eginard, et tous deux se tenant par la main, +allèrent embrasser les compagnons d'armes, parmi lesquels ils +venoient d'être admis. Depuis ce jour, Childéric ne parut à la cour +du roi que comme les autres braves, n'accepta aucune distinction, +refusa tout autre hommage, et fut le plus empressé comme le plus +respectueux de tous. Ces soins cependant ne pouvoient distraire +entièrement sa pensée de la superbe romaine; l'ambition qui l'a +séduite n'étonne pas le prince, elle est faite pour le trône, se +disoit-il. Ah! qui n'obéiroit à ses lois?... Mais cette couronne +qu'elle envie, ne puis-je pas la lui promettre, la lui donner?... +Elle aime, hélas! elle aime l'heureux Egidius! Et qu'importe un +trône, quand on aime? Childéric, depuis l'instant où Viomade lui a +parlé d'Egésippe, craint tout entretien avec lui; il redoute +d'entendre encore nommer Egidius, il craint d'entendre redire ce +qu'il s'efforce d'oublier. Eginard, plus jeune, sera sans doute +moins sévère; mais Eginard est l'ennemi du nom romain, il connoît +les séductions de l'ambitieuse, il aime trop son maître pour ne pas +haïr Egésippe, et Childéric voyant tant de coeurs irrités contre ce +qu'il aime, sent l'amour l'enflammer davantage encore; il croit se +devoir à lui-même de venger au fond de son ame l'objet de son +délire; il cherche en vain à la voir: renfermée dans son château, +elle médite en secret et espère encore, rien ne la désarme, et ce +jeune roi, dont on lui redit les actions modestes et généreuses, ce +prince, paré de tant de vertus, n'est pour elle qu'une victime +qu'elle veut immoler à son ambition et à son amant. + +Le bonheur sembloit retenir encore l'ame fugitive de Mérovée; mais +la mort réclamoit sa proie, et il sentoit sa fin s'approcher. +Childéric n'entrevoyoit ce moment qu'avec une vive douleur; les +braves, désolés, le voyoient approcher avec effroi. Mérovée seul +étoit tranquille, et attendoit la mort comme le repos de la vie: il +prioit souvent Viomade de conserver à Childéric l'amitié qu'il +avoit eue pour lui-même, le conjuroit de l'éclairer de ses conseils, +de l'environner de sa prudence; il adressoit la même demande à +Ulric, il recommandoit à son fils de voir en Viomade un second père. +Childéric à genoux pressoit tendrement les mains glacées du roi, +prioit les dieux de le lui conserver encore; mais il s'éteignit dans +ses bras, dans ceux de Viomade qui couvrirent de pleurs ce corps +inanimé. La douleur fut générale, le deuil éclatant et sincère. +Grand guerrier, roi juste, homme sensible, Mérovée, craint et admiré +des ennemis, étoit encore le père aimé de ses sujets. C'est à la +mort d'un roi que l'on juge tout-à-coup son règne; la crainte ne +retient plus la vérité, l'ambition ni l'intérêt ne dictent plus la +flatterie, l'envie même ne distille plus son venin, toutes les +passions qu'excitoit la grandeur expirent avec elle, l'auguste +renommée plane sur la tombe. O rois! mortels comme les sujets qui +vous sont soumis, méritez que la reconnoissance éternise votre +glorieuse mémoire; écoutez ce peuple entier qui chante encore: _Vive +Henri quatre!_ + +De vifs regrets, une profonde douleur, le respect le plus pur, +éloignent du coeur du nouveau roi toute idée étrangère à son auguste +père. Ses restes sacrés sont réunis à ceux d'Aboflède; tous les +derniers ordres qu'a donnés Mérovée sont exécutés; Viomade et tous +les braves conservent leur rang auprès du trône et du souverain: +quand Mérovée n'est plus, il gouverne encore. La gloire, rivale de +l'amour, va entraîner Childéric loin des piéges que lui prépare +Egésippe. Joint à Trasimond, roi des Visigoths, il marche contre +Odoacre. Ses premières armes furent heureuses, il fit des prodiges +de valeur, ménageant ses troupes, s'exposant le premier, cherchant +sans cesse l'ennemi, et rencontrant par-tout la victoire; il ramena +son armée triomphante, et fière de son général. Près de Tournay, un +groupe charmant attendoit les combattans; c'étoient leurs épouses, +leurs filles, leurs soeurs, celles qui leur étoient promises. Elles +portoient des branches de lauriers, des couronnes, semoient des +feuillages sur les pas des vainqueurs, et voloient au devant d'eux. +Parmi cette troupe aimable, on distinguoit sans peine la ravissante +Egésippe; tel brille le lys audacieux au milieu des fleurs d'un +parterre. Childéric, à sa vue, sentit renaître tous ses premiers +feux; mais que devint-il, dans quel délire s'égara son ame, dans +quelle région divine crut-il être transporté, lorsqu'Egésippe, +imitant ses compagnes qui offrent leurs dons aux guerriers, lui +présenta, à lui-même, une simple couronne de feuillage, en lui +disant: O roi des Francs! recevez-la, puisque vous la méritez. +Tremblant d'amour, éperdu, le roi reçoit la couronne des belles +mains qui la lui présentent. Oh! combien il la préfère à celle qu'il +tient de la fortune! Une fête charmante étoit préparée dans le +château de l'enchanteresse; elle invite le roi à s'y rendre, ainsi +que ses braves et les généraux. Childéric accepte avec empressement, +et suit la belle romaine, qui le conduit dans un jardin décoré, où +plusieurs tables sont dressées; des instrumens se font entendre; les +Bardes chantent la gloire du jeune roi; on danse; à l'heure du +festin, cent flambeaux remplacent le jour; au parfum des fleurs, +s'unissent les parfums d'Arabie, brûlant dans des cassolettes +embrasées. Egésippe, ornement de ces beaux lieux, s'est entourée, +sans les craindre, des plus belles comme des plus jeunes compagnes +qu'elle a pu réunir; aucune ne l'efface: on admiroit pourtant la +voluptueuse langueur de Grisledis, la taille parfaite de Lantilde, +les cheveux d'un blond argenté d'Ingonde, les graces innocentes +d'Astregilde, la danse légère d'Amalasuinte; mais Egésippe +réunissoit tous ces charmes, dont un seul suffisoit pour être belle. + +A la table, placée près celle du roi, sont assis ses généraux; de +l'autre côté sont ses braves; Viomade, Ulric et Mainfroy occupent +les premières places; Amblare, Arthaut, Recimer, l'aimable Eginard, +tous jeunes et courageux, sont placés au dessous, le roi est seul au +milieu des dames, qui s'empressent de le servir; le vin d'Italie +remplit les coupes dorées; les vieux généraux, couverts de lauriers +et de blessures, retrouvent une nouvelle gaieté et l'oubli des ans +dans les dons de Bacchus; la joie, ame des festins, ranime les yeux +et les discours. Mais Childéric n'a vu que la maîtresse de ces lieux +charmans; l'art qu'elle emploie pour le séduire étoit inutile, il +suffisoit qu'elle se laissât admirer. Le jeune roi, dans toute la +simplicité d'un coeur qui s'ignore, ne sait ni taire, ni +contraindre, ni exprimer ce qu'il éprouve; l'amour est dans ses +yeux, dans son air, dans ses discours, dans ses mouvemens, il +embrâse tout son être. Egésippe a reçu sans courroux, mais avec un +trouble adroit, l'aveu répété qu'elle brûloit d'entendre. Childéric +n'a point recours aux sermens; mais qui peut douter de la vérité de +ses paroles? leur désordre, l'expression de sa douce et tendre +physionomie, l'oubli entier de tout ce qui n'est pas celle qu'il +aime, cet empressement qui ne connoît plus la prudence, tout peint à +Egésippe son empire, et l'assure de sa puissance. Viomade n'a point +partagé les plaisirs de cette soirée décisive; il voit les dangers +du roi, il s'afflige, et l'adroite romaine interprète ses regards, +qu'elle suit comme malgré elle. Viomade étoit là comme une seconde +conscience, à laquelle elle ne pouvoit échapper. Souvent elle fixoit +ses yeux sur lui avec une espèce de terreur; mais sûre enfin de son +triomphe, ne redoutant plus rien de sa prudence ni de ses conseils, +elle porta sur lui des regards satisfaits et menaçans. Viomade les +entendit, n'osa leur répondre, et conjura les dieux de l'inspirer. + +En vain la nuit devoit terminer des jeux, dont la ruse et l'amour +mettent les instans à profit; ils se prolongent encore, et +Childéric s'étonne que le jour ose interrompre une si belle nuit. Il +faut la quitter, celle qui captive toute son ame; il faudra vivre +loin d'elle des heures entières, des heures qui d'avance effrayent +le roi; ses adieux sont aussi pénibles que s'il craignoit de ne la +revoir jamais. Il part enfin, suivi de ses compagnons d'armes; +rentré dans son palais, il se hâte de se mettre au lit, pour +échapper à Viomade qui ne le quitte point, et couche dans sa chambre +royale, comme du vivant de Mérovée. Childéric feint de dormir, pour +éviter tout entretien, et le brave qui sent lui-même combien ce +qu'il a à dire est inutile, soupire et se tait. Comment persuader au +prince, ce dont lui seul est convaincu, qu'Egésippe le trompe? +Comment se flatter qu'il croira une vérité si cruelle, prononcée par +lui, de préférence aux doux mensonges dont elle l'enivre elle-même? +Mais comment le défendre d'un si dangereux ennemi? Voilà ce que +Viomade ne peut décider, ce qui l'agite et lui ravit le repos. Il +sait trop, hélas! qu'Egésippe n'aime point le roi; il n'a vu, dans +sa conduite, qu'un manége adroit, le désir et l'orgueil de plaire, +non ce trouble de l'ame qui s'accroît de celui qu'il fait naître. +Childéric est trop jeune, trop ignorant encore de tout ce qui tient +à l'art, trop amoureux sur-tout pour s'en douter; il s'est enivré +d'espérance; Egésippe elle-même auroit peine à la lui ravir. Oh! +combien la prévoyance stérile de Viomade le désespère! + +FIN DU LIVRE NEUVIÈME. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE DIXIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE DIXIÈME. + + Childéric a moins de confiance en Viomade. L'Empire d'Egésippe + s'étend chaque jour. Valérius est reçu parmi les braves. + Mécontentement du conseil. Ulric est dépouillé du champ qui lui + appartient. Murmures du peuple. Egésippe l'excite, et s'en + plaint au roi qu'elle irrite. Elle accuse Ulric, il est chargé + de fers. L'armée se soulève. Viomade l'appaise et obtient du + roi la liberté d'Ulric. Crime de Valérius impuni. Fureur du + peuple. Egésippe en profite pour accuser Viomade. Les + injustices se multiplient. Le roi propose un impôt, le conseil + s'y oppose; le peuple le rejette et s'irrite. Egidius travaille + les esprits. Egésippe, par ses artifices, charme et égare + Childéric. Elle obtient enfin l'exil de Viomade. + + + + +LIVRE DIXIÈME. + + +Cependant le partage du butin, les rangs à accorder après la +victoire, l'assemblée générale du peuple occupèrent fortement le +jeune monarque. Il consultoit Viomade avec respect, suivoit ses +avis, mais n'avoit plus en lui cette confiance abandonnée, qu'un +seul secret altère, et qu'il eût si bien méritée. Les paroles de +Viomade contre Egésippe ne s'effaçoient point du souvenir du roi; et +quoiqu'il cessât de les croire, il renonçoit même à désabuser +Viomade, et à défendre celle qu'il aimoit, dans la crainte de +l'entendre l'accuser de nouveau. Cependant il la voyoit sans cesse, +et loin d'elle il s'en occupoit; c'étoit pour lui plaire qu'il +n'attaquoit point Egidius: Viomade ne cessoit de l'inviter à le +chasser de la Champagne, de Soissons, enfin, de bannir loin de lui +cet ennemi trop voisin: retenu par les charmes d'Egésippe, par la +crainte d'une éternelle séparation dont elle le menaçoit, il +n'écoutoit ni Viomade ni ses braves. A sa prière même, Valérius, +jeune romain qu'elle avoit présenté au roi, fut admis dans son +conseil secret et parmi ses braves. Jamais un étranger ne devoit +obtenir un tel honneur; les murmures furent sans effet; Viomade osa +s'élever avec force contre cette infraction aux lois. J'en +renverserai bien d'autres, lui dit fièrement Childéric. Viomade, +blessé au coeur, sortit du conseil, Ulric l'imita; Valérius fut armé +des mains du roi. Valérius, à un caractère faux et intriguant, +joignoit l'adresse d'un courtisan et des moeurs corrompues. Egésippe +l'employoit avec succès, quand elle avoit besoin d'un secours +artificieux; elle le plaça auprès du monarque, moins encore pour +l'environner, que pour épier Viomade qu'elle redoutoit, que pour +être instruite des délibérations du conseil. Valérius lui fit part +de la réponse de Childéric à Viomade; du mécontentement du brave, de +celui d'Ulric, et ces heureux commencemens la flattèrent d'un succès +plus prompt qu'elle ne l'avoit d'abord espéré. De nouvelles fêtes +furent préparées; Egésippe enivroit le souverain de mille plaisirs +inconnus pour lui; chaque jour plus charmé de sa présence, plus +enflammé, plus épris, tout à l'amour, il étoit prêt à laisser +échapper les rênes du gouvernement, que déjà il ne tenoit plus d'une +main ferme et assurée. Oh! qu'est devenu ce grand caractère, ces +projets glorieux? Comme il est tombé, ce noble descendant de +Pharamond, ce vertueux élève de Gelimer, ce protecteur de +l'innocence de Talaïs! Un regard l'a vaincu, l'amour en a fait un +esclave. Valérius, par des conseils trop d'accord avec son coeur, y +verse chaque jour le poison; et Viomade, livré à la plus profonde +douleur, voit s'évanouir ses espérances. Mais a-t-il donc perdu tous +ses droits sur l'ame du prince? n'y reste-t-il aucune étincelle +d'amitié, de reconnoissance? Viomade va bientôt s'en assurer. +Valérius a envahi un champ qu'Ulric avoit reçu de Mérovée; le +vieillard en porta des plaintes au conseil: mais Egésippe avoit déjà +prévenu l'esprit du roi. Ulric n'obtint point justice; furieux, il +s'exprima en soldat outragé; ses paroles téméraires, prononcées dans +un premier mouvement, désavouées par son coeur, expiées par vingt +blessures qu'il avoit reçues, offensèrent le roi, qui lui ordonna de +sortir du conseil. Eginard suivit son père, et ne reparut plus à la +suite de Childéric. Cette nouvelle marque de ressentiment d'Ulric, +fut représentée comme un nouveau crime. Jusques à quand, lui disoit +Egésippe, vous laisserez-vous ainsi gouverner? est-ce donc pour +obéir à Viomade, à Ulric, que vous êtes roi? Au nom de Viomade, +Childéric a fait un mouvement; Egésippe a pressenti que l'instant de +l'écarter n'étoit pas venu. Cependant on répand dans l'armée tous +les bruits propres à l'inquiéter; on alarme le peuple sur sa +liberté; on lui peint le monarque comme un prince léger, injuste, +livré à ses passions, et sans respect pour les lois. On assure qu'il +doit rendre aux Romains une partie de ses conquêtes; qu'Egésippe, +qui seule règne sous son nom, dissipe en fêtes les trésors, et +entraîne l'esprit du roi. On murmure; ces plaintes, que recueille +Egésippe, et qu'elle répète elle-même au monarque, blessent son +amour, irritent sa fierté; la belle bouche de la romaine accuse +Ulric; Ulric est arrêté, chargé de fers, honte que jamais brave +n'avoit subie. Eginard éclate, il porte dans tous les coeurs son +séditieux courroux: l'armée, qu'il excite, s'assemble, et veut +demander la liberté d'Ulric. Viomade, toujours fidèle, toujours +prudent, toujours dévoué, toujours tel enfin que doit être un +brave, marche au-devant des mutins et les arrête. A son aspect les +clameurs cessent: il va parler, on écoute. + +Soldats, dit-il, mes compagnons, mes amis, qu'est devenue votre +vertueuse obéissance? Est-ce ainsi, est-ce avec des cris séditieux +que vous devez demander la grace d'Ulric; d'Ulric, coupable des +mêmes murmures; d'Ulric, qui a lui-même provoqué le courroux de son +maître par un ressentiment inconsidéré? Nous sentons le besoin d'un +chef, nous l'avons choisi, notre obéissance fait sa force, comme sa +force fait notre sûreté. Ne retombons plus dans ces tems malheureux, +où le chemin ouvert jusqu'au trône, laissoit à chacun le droit d'y +monter; ces tems, où nous étions tous rivaux; ces tems, où désunis, +on nous chassa au-delà du Rhin: rappellons-nous quelle gloire suit +nos armes depuis l'établissement de l'empire, et soyons soumis à ces +lois qui nous rendent heureux et invincibles. O mes amis! +retirez-vous, je vais tomber aux pieds du roi, je vais lui demander, +au nom du peuple, la grace d'Ulric; je vais lui porter vos respects +et vos voeux; j'espère tout obtenir de sa clémence. Ces paroles +calmèrent les esprits; ils en attendirent l'effet, et Viomade +supplia le roi de rendre à Ulric sa liberté; il osa lui rappeler ses +longs services, l'attachement de Mérovée; il osa même lui faire +sentir son injustice en faveur de Valérius. Childéric étoit jeune et +bouillant, il étoit fier, mais son ame étoit pure, son esprit juste, +son coeur sensible; il ouvrit ses bras à son cher Viomade, rendit à +Ulric sa liberté, le reçut avec bienveillance, pardonna même à +Eginard. Childéric, plus content de lui, se trouva mieux avec +Viomade, et se décida à lui confier son secret. Son secret, ah! les +rois ne peuvent en avoir; l'éclat suit de trop près la grandeur, +pour lui laisser le doux mystère; esclaves de leur brillante +destinée, comment échapperoient-ils aux regards, lorsque tout les +décèle? Childéric, cependant, se livre aux charmes de la confiance; +il aime, il est aimé, mais il désire en vain; toujours attiré et +repoussé, il a fait inutilement l'offre de partager son trône; il +n'a point été accepté, et sa couronne ne s'embellit point encore de +cet heureux partage. Viomade aime le roi avec cette franchise qui +peut tout et ose tout; il rend hommage aux beautés d'Egésippe, à +son esprit et à ses graces, mais il doute de sa sincérité, il doute +de son amour. Si Egésippe aimoit le roi, pourquoi éloigneroit-elle +le jour de son bonheur et de son brillant hyménée? pourquoi +s'opposeroit-elle à ce qu'il marchât vers Soissons pour punir +Egidius de ses ambitieux desseins? pourquoi, si elle l'aime enfin, +lui dicter des injustices, et mettre des bornes à sa gloire? Les +femmes, plus sensibles, portent l'exaltation plus loin que les +hommes; l'amour en elle est généreux et fier, il ne leur inspire que +de grandes actions, et ne leur dicte aucune foiblesse; une femme +n'aima jamais un lâche, et fière de la gloire de son amant, elle la +préfère toujours au bonheur, à sa vie même. Eh bien! ô roi! disoit +Viomade, quels faits d'armes, quelle glorieuse journée, quels traits +vertueux avez-vous offert à l'amour? Hélas! rien de grand, de noble, +de généreux, de digne enfin de Childéric montant au trône, ne vous +distingue. Egésippe, loin d'exciter en vous les mouvemens sublimes +que l'amour développeroit d'un regard, semble enchaîner votre belle +ame. Déjà les trésors, que la sage prévoyance de Mérovée avoit +amassés pendant la guerre, sont dissipés malgré la paix. On a vu +s'élever à des postes distingués, ceux que la gloire n'en avoit +point déclarés dignes; rester dans l'oubli ceux dont les actions +avoient parlé; par-tout les Romains l'emportent. Qui sait, ô mon +roi! jusqu'où l'adresse se propose de vous entraîner? qui sait, si +elle n'espère point altérer l'amour de vos peuples, ranimer le parti +d'Egidius, et... Childéric l'interrompant: C'est assez, Viomade, +dit-il, je connois votre ame et vos longs services; je viens de vous +prouver ma reconnoissance, en écoutant un discours qui outrage celle +que j'aime; vous seul pouviez le faire impunément. Valérius a +entendu ces dernières paroles, il les répète à Egésippe, qui peut à +peine contenir sa colère contre Viomade. Elle le hait, parce qu'elle +le craint; mais que peut craindre la plus belle des mortelles, +bravant l'amour, et d'autant plus sûre de ses succès, qu'aucun +sentiment ne l'entraîne? Elle revoit son amant, et lit avec peine +dans ses yeux, l'effet qu'ont produit les conseils qu'il a en vain +repoussés. Il n'a plus cet air de triomphe et de bonheur; ses +empressemens mêmes sont moins ardens, une inquiète mélancolie +l'oppresse, non cette douce langueur de l'ame qui s'abandonne, mais +cette sombre rêverie qui peint la défiance. Egésippe va la dissiper; +elle ne se plaindra point de la liberté rendue à Ulric; un doux +sourire va embellir ses traits, un tendre regard, un mot échappé au +coeur, un instant de ce trouble délicieux qui semble annoncer à +l'amant sa victoire, et implorer sa clémence, rendent au roi sa +confiance et son bonheur. Il accuse Viomade d'injustice, et il +enfonce le trait qui le blesse. Valérius entretient son espoir, +irrite ses feux par tout ce qui peut les accroître, et Childéric +reprendroit sa sécurité, si Egésippe acceptoit sa main. Elle ne l'a +point refusée, mais elle ne fixe point l'instant du bonheur, et cet +injuste caprice réveille les soupçons du roi. Malheureux, il ne sait +où porter ses alarmes; l'amour le ramène aux pieds de celle qui fait +son tourment; plus il souffre, plus il cherche celle qui le tue, +plus il a besoin de la voir et de l'entendre. Indigné pourtant de +son malheur et de sa foiblesse, un noble dépit va l'arracher à ses +fers. Egésippe le prévoit, l'enchanteresse le rattache par +l'espérance; et d'un amant mécontent, jaloux, honteux d'un esclavage +sans récompense, elle sait d'un mot, d'un regard, en faire l'amant +le plus fier et le plus heureux. Mais ce n'est point assez pour elle +que d'exciter à son gré sa joie ou ses larmes: Egidius l'accuse de +lenteur; il fait plus encore, il devient jaloux; déguisé, il +parvient jusqu'auprès de la perfide, se plaint, s'irrite, menace et +parle en amant sûr d'être aimé; ce n'est plus ce prince soumis, +respectueux et tendre, aimant jusqu'aux rigueurs de celle qu'il +adore, c'est un maître audacieux qui ordonne et qui prétend être +obéi. Egésippe, si fière, tremble à son tour devant l'arbitre de son +bonheur, et promet une prompte et éclatante preuve de son amour. +Egidius se retire, après lui avoir fait de nouvelles menaces; il a +revu les chefs de son parti; l'orage s'apprête de toutes parts, et +la victime qu'elle doit frapper est loin d'en prévoir les coups. +Valérius, en sortant d'un festin, animé par la joie, entraîné par +l'ivresse, a rencontré sur ses pas la jeune Valderade, promise au +courageux Rodéric: animé par les feux du vin, il a osé s'approcher +d'elle, et la vierge effrayée l'a repoussé; plus téméraire, il l'a +prise dans ses bras; Valderade, troublée, s'est évanouie, et le +monstre en a profité pour son éternelle honte. Valderade, privée à +jamais de son éclat virginal, se livre au désespoir. En vain le +coupable, revenu de son délire, cherche à l'apaiser, elle lui +échappe, et court demander vengeance à son père et à son amant, non +moins désespérés qu'elle-même. La loi étoit terrible, et condamnoit +le coupable à la mort et à une réparation publique. Valérius alla +chercher un azile dans le château d'Egésippe, qui obtint du roi +qu'il seroit respecté. En vain le peuple en tumulte demanda +Valérius; en vain la loi parloit, il fut sauvé. Les secrets +émissaires d'Egidius se répandirent dans toute la France; par-tout +on peignit le jeune roi sous les plus odieuses couleurs; par-tout on +agite le peuple; on lui fait voir son prince esclave de l'amour, +encourageant la licence, protégeant le vice auquel lui-même +s'abandonne. Viomade entend ces clameurs, son coeur se déchire; il +se jette aux pieds du roi, qui le relève avec émotion; il alloit +triompher peut-être. On lui remet des tablettes, elles sont +d'Egésippe; il vole lui répondre. Dieu! quel spectacle l'attendoit! +elle est triste, abattue, celle qui d'un regard fait sa destinée; +jamais l'amour ne se peignit si tendrement dans ses yeux; un mot +dit en tremblant, une douce plainte qui échappe à son coeur, +remplissent d'émotion le jeune monarque. Egésippe craint de n'être +plus aimée; pour la première fois elle frémit et soupire; pour la +première fois, les sons enchanteurs d'une voix entrecoupée par des +pleurs, expriment une flatteuse inquiétude. Oh! dans quel transport +elle jeta le roi! Il aime, et il veut en convaincre; c'est à présent +le premier, le seul de ses désirs; il tombe aux genoux de cette +maîtresse de sa vie, n'aime qu'elle, ne veut aimer qu'elle, ne veut +obéir qu'à ses lois, ne posséder que son coeur, dût-il lui en coûter +et le trône et la vie. La perfide Egésippe paroît peu-à-peu se +rassurer, le calme renaît par degrés dans ses traits, bientôt le +bonheur les anime, et Childéric rend grace à l'amour. Egésippe, +assurée de son empire, avertit secrètement Egidius; elle va frapper +enfin un dernier coup. Ses demandes indiscrètes, ses profusions ont +dissipé le trésor royal; elle persuade au roi de lever un impôt; il +le propose au conseil; Viomade s'y oppose avec force. Que fera-t-on +pendant la guerre, dit-il, si on met des impôts pendant la paix? +Ménageons le cultivateur, lui seul nourrit le peuple et le roi, +gardons ces dernières ressources, toujours pénibles à employer, pour +l'instant où nous attaquerons les Romains. Ulric appuya l'avis de +Viomade: mais le roi exigea que sa demande fut soumise à l'assemblée +du peuple, et chargea Viomade de l'y porter. Ce fidèle serviteur y +consentit, afin de juger par lui-même de l'effet qu'elle produiroit, +et de calmer le ressentiment du peuple, si les circonstances +l'exigeoient. L'impôt fut rejeté d'une voix unanime; on accusoit +Egésippe; on se plaignoit du roi; Viomade ne put contenir la +révolte, elle éclatoit dans tous les yeux, se communiquoit, +s'étendoit, et alloit devenir générale: cependant, la modération, la +sagesse de ses discours, son amour pour la patrie, son dévouement +pour son roi, eurent tant d'ascendant sur le peuple, qu'il prit un +maintien plus tranquille, se contenta de rejeter l'impôt, et de +demander le départ d'Egésippe. Viomade, chargé d'une telle réponse, +ne craignit pas de la transmettre avec fidélité; mais il savoit +qu'elle seroit sans effet. Childéric est courageux, fier, amant et +roi; il ne sacrifiera point ce qu'il aime, et tandis que le brave +délibère sur ce qu'il va dire, qu'il cherche dans sa pensée les +paroles qui iront au coeur du prince, et le toucheront sans +l'offenser, éveilleront la fierté sans irriter l'orgueil, +éclaireront les yeux sans les blesser, Egésippe, déjà prévenue de ce +qui se passe, renverse ses projets, détruit ses plans et anéantit +son espoir. Childéric mandé chez elle, y vole avec empressement; des +femmes éplorées l'introduisent dans l'appartement où il est attendu; +leur abattement, leur trouble, l'ont déjà frappé. Mais qui pourra +peindre sa douleur à la vue d'Egésippe mourante; ses beaux cheveux, +détachés, flottent sur ses épaules et tombent en anneaux autour de +sa taille; son sein, baigné de larmes, se soulève et palpite; le +désordre de sa parure, les sanglots qui s'échappent de sa poitrine, +son silence, ses pleurs, tout prépare le roi à la plus terrible +nouvelle; il s'approche en tremblant, s'assied près d'elle et la +conjure de s'expliquer. Les larmes d'Egésippe redoublent, et le roi +éperdu, la supplie, la presse de lui répondre. Elle essaye de +parler, sa voix s'y refuse, les paroles expirent sur ses lèvres, sa +tête se penche, elle tombe dans les bras de son amant; ses voiles se +sont détachés, mille charmes nouveaux, et toujours cachés à ses +yeux, se laissent entrevoir. Childéric presse contre son coeur la +beauté, trop foible et trop languissante, qui cesse de le repousser. +Surpris, charmé, il n'ose, et cependant jamais il n'éprouva tant +d'ardeur. Mais revenue à elle comme d'un songe, Egésippe le +repousse, et levant sur lui des yeux trop sûrs de leur empire: Où +m'emportent, dit-elle, et l'amour et la douleur? est-ce ainsi que je +dois vous dire adieu et retrouver le courage de vous quitter? Me +quitter! reprit Childéric, me quitter, ô ciel! et qu'osez-vous +penser? Il le faut, reprit-elle avec anxiété, il le faut, cédons au +peuple, ou plutôt à Viomade. Hélas! il me hait, je le sais, et sa +haine a passé dans tous les coeurs. Déjà l'impôt est rejeté, et ma +perte est promise; déjà votre peuple attend mon départ. Que +dites-vous, ô ciel! s'écrie le prince. La vérité, répond la perfide. +Vous le savez depuis long-tems; Viomade, jaloux peut-être de votre +coeur.... Oh! madame, n'accusez point Viomade, si vous voulez que +j'en croye vos discours... Eh bien! reprit fièrement Egésippe, n'en +parlons plus, j'y consens; mais souffrez, je vous prie, que je parte +à l'instant même, et que je n'attende point l'ordre odieux: +aujourd'hui, je pars libre et sans honte; demain, chassée par un +peuple en fureur... Adieu, ô roi! dit-elle, en s'abandonnant de +nouveau au désespoir; adieu, je vais porter au fond de ma patrie le +trait qui m'a blessée, et implorer une mort prochaine, qui seule +peut mettre un terme à mes regrets; puissiez-vous, heureux loin +d'Egésippe... De grace, cessez de tels discours, s'écria Childéric; +est-ce bien vous qui voulez me quitter? est-ce à moi qu'un peuple +insolent viendroit enlever celle que j'aime? ne suis-je donc plus +son roi?--Viomade l'a promis, lui-même vous cherche pour vous +l'annoncer.--Ah! s'il l'osoit...--Il l'osera.--Non, non, je ne puis +le croire. Egésippe, ô belle Egésippe! calmez-vous et demeurez: mon +bras saura vous défendre; acceptez mon trône; daignez y monter; +venez régner sur des rebelles, qui tomberont à vos pieds; venez +assurer mon bonheur. Allons répondre à ces clameurs en allumant les +flambeaux d'hyménée, en plaçant ma couronne sur votre front. +Egésippe parut attendrie; elle se laissa aller un moment à une +profonde méditation, et regardant le roi, elle lui dit: mes chars +sont prêts, ma suite m'attend; ce moment va décider de mon sort. Ou +je reste, et je suis à vous, ou je pars à l'instant même et pour +toujours; mais j'exige que Viomade me soit livré, et je reste à ce +prix. O ciel! s'écria le roi en s'éloignant d'Egésippe, livrer +Viomade, l'ami de mon père, mon libérateur! jamais, jamais, dût +m'accabler l'amour de toutes ses rigueurs: et il cacha son visage +dans ses mains. Il dit qu'il m'aime, il prétend qu'il m'aime, et il +me refuse, s'écrie Egésippe, c'en est assez, adieu, adieu, +séparons-nous. Elle se lève; Childéric ne la retient pas, il +souffre, il gémit, mais il ne dit rien; Egésippe frémit: Tu hésites, +barbare! s'écrie-t-elle, en tombant à ses genoux, tu veux ma mort! +Ah! me crois-tu moins de courage et d'amour qu'à Talaïs? Childéric +ne sait plus ce qu'il veut, ce qu'elle exige, ce qu'il éprouve. O +ciel! disoit-il, inspirez-moi: comment les sauver tous deux? Eh +bien! reprit Egésippe, je veux encore te prouver que je t'aime; le +roi la relevoit avec empressement; elle résiste et demeure à ses +pieds: laisse-moi, dit elle, t'implorer contre l'ennemi qui nous +désunit, contre celui qui me dispute ton coeur, qui promet aux +Francs mon départ, irrite le peuple, et veut ma mort: accorde-moi +seulement son exil et je suis à toi; mais je ne puis combattre sans +cesse sa haine, ni réprimer la mienne; car, je te l'avoue, je hais +Viomade; cède au nom de l'amour, vois mes pleurs, cède, dit-elle, en +se levant, en l'entourant de ses beaux bras, cède une fois, pour +régner toujours. En disant ces mots, elle presse sur son coeur cet +amant jeune et sensible; ses yeux se confondent avec les siens, elle +attend la vie ou la mort. Qui résisteroit à sa beauté, à sa +séduction, à ses caresses, à ses larmes? Childéric est vaincu, et +Valérius est chargé de porter à Viomade l'ordre de son exil. Mais le +roi peut se repentir, il faut l'enivrer de bonheur, charmer sa +raison, écarter toute idée étrangère à l'amour. Egésippe lui peint +sa joie, sa vive reconnoissance: je suis aimée autant que j'aime, +disoit-elle, rien n'égale mon bonheur et mon amour. Alors, +s'apercevant du désordre de sa parure, elle le répare avec lenteur; +les mains guerrières du roi rattachent, avec une heureuse +maladresse, ses voiles légers, ses longues tresses qui lui échappent +cent fois; il craint de blesser mille charmes qu'il touche à peine, +sourit en admirant son ouvrage, et se livre à cette innocente joie +de l'amour qui espère encore: ces légères faveurs le contentent; il +attend de l'hymen un dernier bienfait; ils en fixent le jour; ils en +projettent les fêtes; il faut que tous les coeurs soient heureux de +sa félicité. Cette journée et une partie de la nuit se sont écoulés; +une des femmes d'Egésippe entre, et lui parle bas; elle sourit, +avertit le roi qu'il est l'heure de se retirer. Il reprend le chemin +de son palais, entouré de ses gardes, et encore enivré de son +bonheur et de ses espérances. + +FIN DU LIVRE DIXIÈME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Childéric, Roi des Francs, T. 1 (of 2), by +Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (of 2) *** + +***** This file should be named 34991-8.txt or 34991-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/9/9/34991/ + +Produced by Hélène de Mink, Tor Martin Kristiansen and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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