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+The Project Gutenberg EBook of Childéric, Roi des Francs, T. 1 (of 2), by
+Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Childéric, Roi des Francs, T. 1 (of 2)
+
+Author: Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul
+
+Release Date: January 17, 2011 [EBook #34991]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (of 2) ***
+
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+
+
+Produced by Hélène de Mink, Tor Martin Kristiansen and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+ Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
+ le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+ conservée et n'a pas été harmonisée.
+
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+
+
+ CHILDÉRIC,
+
+ ROI DES FRANCS.
+
+
+
+
+ _Cet ouvrage se trouve aussi chez les Libraires
+ suivans_:
+
+ TREUTTEL et WURTZ, rue de Lille, nº 17.
+
+ DONDEY-DUPRÉ et Cie, rue Neuve Saint-Marc, nº 10,
+ près le Boulevard des Italiens.
+
+
+
+
+ CHILDÉRIC,
+
+ ROI DES FRANCS;
+
+ PAR MADAME
+
+ DE BEAUFORT D'HAUTPOUL.
+
+ DÉDIÉ
+
+ A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE REINE.
+
+
+ Je suis venue vers vous, parce que je vous en crois le plus
+ digne. Si j'eusse connu un plus grand roi, j'eusse traversé les
+ mers pour aller le joindre.
+
+ BAZINE.
+
+
+
+
+ TOME PREMIER.
+
+ PARIS,
+
+ F. COCHERIS fils, libraire, successeur de CH. POUGENS,
+ quai Voltaire, n 17.
+
+ 1806.
+
+
+
+
+ÉPITRE DÉDICATOIRE
+
+A
+
+SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE REINE.
+
+
+ Mon héros ne dut qu'à ses armes,
+ Et sa couronne et ses grandeurs;
+ Vous devez la vôtre à vos charmes,
+ Et vous la tenez de nos coeurs.
+ Si Bazine lui parut belle,
+ C'est qu'elle posséda vos traits;
+ Il soumit un peuple rebelle,
+ Et vous n'en trouverez jamais.
+
+
+
+
+Rome avoit perdu ses anciennes vertus, et avec elles sa puissance et
+sa gloire; ses provinces étoient devenues la proie des barbares qui
+vengeoient les Grecs et les Carthaginois. Parmi ces barbares nommés
+Goths, Alains, Vandales, on distingue d'abord les Francs (_ce nom
+veut dire indomptable et libre_): dès qu'ils se montrent dans
+histoire, on admire déjà leurs succès, et ce courage au-dessus des
+revers, maîtrisant partout la fortune. Ce peuple sorti des forêts de
+la Germanie, avide de périls et se confiant en sa valeur, attaqua
+les Romains dans les Gaules; l'Empire tourna toutes ses forces
+contre un ennemi aussi audacieux que redoutable. Aurélien, en 270,
+parvint à le repousser, et sa réputation guerrière étoit déjà si
+bien établie, que l'on chanta dans tout l'Empire une espèce de
+romance, dont voici le refrain:
+
+ Mille Francos et mille Sarmatas, semel, semel occidimus.
+
+_Gallien_ exposa dans un spectacle, à la curiosité, trois cents
+Français faits prisonniers. Quelle étoit déjà la gloire de ce
+peuple, à peine sorti de ses déserts, puisque de si légers avantages
+étoient célébrés avec tant d'éclat!
+
+ * * * * *
+
+L'an 258, sous _Valérien_, un gros des Francs traversa toutes les
+Gaules, passa en Espagne, se fit une place forte de Tarragone, d'où
+il pilla l'Espagne durant douze années. Un détachement osa même
+passer en Afrique, en revint chargé de butin, et retourna dans ses
+forêts, traversant encore impunément toutes les Gaules.
+
+ * * * * *
+
+_Probus_, l'an 279, repoussa les Francs au-delà du Rhin; mais un
+d'eux, nommé _Magnance_, parvint par son courage au trône des
+Césars, et ses compatriotes faisoient la plus grande force de ses
+armées. _Sylanus_, autre franc, poussé par les injustices de
+_Constance_, qu'il avoit servi avec autant de zèle que de fidélité,
+se fit proclamer empereur: cependant _Julien_ et _Valentinien_
+eurent plusieurs avantages sur ces braves.
+
+ * * * * *
+
+_Stilicon_ sut les maintenir au-delà du Rhin; mais _Honorius_ ayant
+fait massacrer ce grand homme, _Alaric_ l'en punit, et s'empara de
+Rome en 410.
+
+ * * * * *
+
+Jusques-là les Francs s'étoient contentés de ravager les Gaules, et
+de s'y établir passagèrement, tantôt par force et en conquérans,
+d'autrefois comme alliés et tributaires; mais lassés des marais
+incultes de la Germanie, qui n'offroient aucune ressource à leurs
+besoins sans cesse renaissans, pressés sans doute par le génie
+ardent qui devoit porter au plus haut degré de gloire cette nation
+courageuse et superbe, ils repassèrent le Rhin en 420, sous la
+conduite de _Pharamond_, prince saxon, d'une figure noble et d'un
+caractère déterminé: ce fut sous les ordres de ce général qu'ils
+quittèrent à jamais leur patrie, et s'établirent dans les Gaules, en
+s'emparant de la Toxandrie, aujourd'hui pays de Liége et de l'île
+Batave, où se trouvoient renfermées les villes de Bois-le-duc, Breda
+et Anvers.
+
+Les Francs devoient à _Pharamond_ des conquêtes rapides, un état
+certain, de riches possessions; il falloit lui devoir plus encore,
+les lois, l'ordre et la paix intérieure. Il fut nommé roi; mais
+cette monarchie naissante devoit se ressentir long-tems de la
+barbarie et de l'esprit turbulent d'un peuple toujours sous les
+armes, et amant de la liberté: s'il éprouvoit le besoin d'un chef,
+il ne désiroit pas moins ardemment conserver son indépendance; et
+les premières lois tinrent long-tems de ce mélange de soumission, de
+révolte, d'obéissance et d'insubordination. Le peuple voulut rester
+maître d'élire ses rois, de nommer ses généraux ou chefs. On élevoit
+sur un pavois, large bouclier, le roi que l'on s'étoit choisi; on le
+montroit ainsi au peuple assemblé, et cette cérémonie simple et
+guerrière étoit suivie de respect et d'amour. Le roi avoit des
+braves ou forts qui lui étoient particulièrement attachés, et
+tellement dévoués, qu'ils mouroient souvent pour lui ou avec lui; il
+leur distribuoit des terres en raison de leur valeur et de leurs
+services; de là vinrent sans doute les bénéfices militaires et
+amovibles. L'aspirant au rang de _brave_ étoit présenté au roi par
+un parent, et dans l'assemblée générale, il recevoit des mains de
+son maître la lance et le bouclier; le roi lui adressoit ces mots:
+_Je te tiens pour brave et à jamais._ De là sans doute naquit la
+chevalerie.
+
+ * * * * *
+
+Le roi devoit être choisi parmi la noblesse, qui se composoit des
+princes et des ducs; il commandoit les armées, mais soumettoit les
+lois à l'acceptation du peuple assemblé, qui demeuroit maître de les
+rejeter.
+
+ * * * * *
+
+Les Francs suivoient la religion des Gaulois; leur mythologie étoit
+celle des Grecs, à laquelle ils avoient joint l'Odin du Nord; leurs
+prêtres se nommoient Druides, et tous, jusqu'au monarque,
+trembloient devant eux. Ministres des autels, médecins, magistrats
+et instituteurs de la jeunesse, ils avoient une influence d'autant
+plus grande, que les hommes n'en mesuroient ni la force ni
+l'étendue. Célibataires et retirés dans les forêts, cette vie
+mystérieuse et chaste étonnoit ce peuple toujours charmé du
+merveilleux, et qui, adorateur des femmes, portant l'amour jusqu'au
+délire, admiroit ce refus volontaire d'un bien qui lui sembloit si
+doux.
+
+ * * * * *
+
+Les Francs n'aimoient pas moins leurs poëtes qu'ils appeloient
+_Bardes_; ce nom en langue celtique veut dire _chantre_: c'étoient
+eux qui dans les combats ranimoient par leurs chants belliqueux le
+courage des combattans, et éternisoient une belle action par des
+vers qui en transmettoient le souvenir. En leur présence le brave
+levoit audacieusement sa tête, tandis que le lâche la cachoit avec
+honte. Dans les festins, ils chantoient les louanges du maître, en
+s'accompagnant sur des harpes légères. On les appeloit encore
+_parasites_; ce nom, devenu depuis une injure, signifioit en langue
+celtique _désirable_ et _dévoué_.
+
+ * * * * *
+
+Les Francs n'estimoient que la profession des armes; ils laissoient
+l'agriculture et les métiers aux esclaves; tout citoyen étoit soldat
+et se présentoit toujours armé; ils se servoient de lances, de
+javelots, de haches, d'épées, qu'ils appeloient francisques, de
+casques et de boucliers. Au signal du combat, ils s'élançoient avec
+une telle impétuosité, que rien ne résistoit à leur choc. Souvent
+ils brisoient à coups de hache le bouclier de leur ennemi, et
+sautant sur lui l'épée à la main, ils le tuoient. Ne reconnoît-on
+pas à cette peinture les Français si redoutables à l'attaque, à
+l'abordage, à l'arme blanche? L'ardeur de ce grand peuple ne le
+laissoit jamais jouir de la paix; il se battoit en duel pour les
+sujets les plus légers, aimoit le jeu, les festins, les chants,
+étoit hospitalier, curieux, exact à remplir ses sermens et à payer
+les dettes du jeu. Les Francs étoient de haute taille, leur
+chevelure étoit blonde, abondante et naturellement bouclée; les rois
+seuls la laissoit croître. Leur physionomie étoit douce et riante,
+leur esprit fin, délicat, enjoué, ardent; enfin ils étoient alors ce
+qu'ils sont de nos jours, courageux, légers, téméraires et
+inconstans. Les femmes comptoient avec orgueil les blessures de
+leurs époux, combattoient à leurs côtés, et vengeoient leur mort;
+elles étoient fières, sensibles et fidelles: les Francs avoient pour
+elles autant de respect que d'amour; au temple on croyoit à leurs
+oracles, au conseil on déféroit à leurs avis.
+
+ * * * * *
+
+Telle fut à sa naissance cette nation belliqueuse, et ce grand
+peuple vainqueur de Rome, qui par de si rapides victoires, préludoit
+glorieusement à la puissance, à la splendeur dont il étonne
+aujourd'hui l'univers. _Pharamond_ laissa le trône en 428 à son fils
+_Clodion_, dit _le Chevelu_, qui habita le château de Dispargum,
+aujourd'hui Duisbourg. Ce roi ayant traversé secrètement la forêt
+charbonnière, aujourd'hui le Hainaut, s'empara de Tournay, Bavay,
+Cambrai; mais repoussé par Aëtius, général romain, il le défit
+complètement en 444, prit l'Artois, s'empara d'Amiens, étendit son
+royaume jusqu'à la Somme, et mourut en 448, laissant trois fils,
+Clodebaud, Clodomir et Mérovée. Le peuple, assemblé au champ de
+Mars, préféra _Mérovée_ à ses frères, que leur mère emmena au-delà
+du Rhin. A peine sur le trône, le nouveau roi signala son règne par
+d'éclatans succès; il s'empara de toute la Germanie première, ou
+territoire de Mayence, de ce que l'on nomma depuis Picardie et
+Normandie, et de presque toute l'Ile-de-France; mais un terrible
+ennemi vint lui offrir des dangers et des triomphes, et répandre
+sur des jours jusque là si heureux, ces douleurs dont le rang ni la
+gloire ne peuvent consoler ou même distraire une ame sensible.
+
+
+
+
+CHILDÉRIC.
+
+LIVRE PREMIER.
+
+SOMMAIRE
+
+DU PREMIER LIVRE.
+
+ Childéric annonce, dès son enfance, les vertus qu'il doit
+ développer un jour. Les Huns attaquent les Francs; ce
+ qu'étoient ces peuples. Portrait d'Attila. Childéric, âgé de
+ douze ans, s'arme secrètement du javelot de Pharamond, et se
+ cache parmi les guerriers. Il ne se découvre à son père que
+ loin de Tournay; il en obtient la permission d'assister au
+ combat. Mérovée le confie aux soins de son ami Viomade. Le roi,
+ attaqué par un gros d'ennemis, est secouru par Viomade qui
+ reçoit le coup destiné à son maître, et tombe baigné dans son
+ sang. Mérovée poursuit la victoire. Il chasse les Huns, et
+ revient dans sa tente, où l'on a transporté le _brave_. Son
+ inquiétude sur son fils, qui ne paroît point. Recherches
+ inutiles. Mérovée reprend avec tristesse la route de Tournay.
+ La reine vole à sa rencontre, et n'apercevant pas son fils,
+ tombe évanouie; rendue à la vie, elle se livre à toute sa
+ douleur.
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER.
+
+
+Aboflède étoit l'heureuse et sensible épouse que le ciel avoit
+accordée à Mérovée; belle et vertueuse, elle adoucissoit pour lui
+les fatigues de la guerre, les soins du gouvernement; partageoit ses
+triomphes, le consoloit dans ses revers, portoit à ses pieds la
+plainte de la timide infortune et l'hommage de sa reconnoissance. De
+cette union heureuse étoit né un fils, l'espoir et l'amour des
+auteurs de sa naissance. Childéric, à peine âgé de douze ans, flatte
+déjà l'orgueil d'un père. A sa chevelure blonde, à ses yeux d'azur,
+on reconnoît le descendant d'un Germain; à son coeur avide de
+gloire, on reconnoît un Français: tandis que la justesse de son
+esprit charme les Druides qui l'instruisent, sa beauté ravit sa
+mère, et ses nobles vertus remplissent d'une orgueilleuse joie l'ame
+superbe de Mérovée.
+
+Aboflède en est plus chère à son époux et à son peuple, elle-même
+s'applaudit d'un si bel ouvrage. O mon fils! se disoit-elle
+quelquefois; ô vous! objet de crainte et d'espoir! que d'attachement
+vous auriez pour moi, si vous pouviez sentir ce trouble sans cesse
+renaissant que l'amour plaça dans le coeur de votre mère prévoyante;
+si vous pouviez connoître ces soins toujours actifs et jamais
+_lassés_, cette tendresse constante et nouvelle, qui naquit avec
+vous et ne finira qu'avec moi. Childéric répondoit à une si vive
+amitié par un égal attachement, adoroit sa mère, admiroit les
+exploits et le grand coeur de Mérovée, se promettoit de le prendre
+pour modèle, révéroit les dieux et se sentoit impatient de courage.
+Un bonheur si constant et si pur ne devoit pas durer toujours, et
+la sensible Aboflède alloit voir se changer en une douleur mortelle
+les douces jouissances d'une mère.
+
+Les Huns, peuple hideux et féroce, sans civilisation comme sans
+industrie, habitoient au Nord de la Chine, plus de deux mille ans
+avant notre ère. Sans cesse en guerre avec les Chinois, ils avoient
+été chassés par eux loin des frontières de leur empire, vers le
+quatrième siècle, et repoussés jusques sur les bords du Jaïk, d'où
+les Alains étoient partis avant eux; de là ils descendirent vers
+l'Orient du Palus-Méotides. Sortant tout-à-coup du Palus, ils
+précipitèrent les Alains sur les Ostrogoths; bientôt ils repassèrent
+le Tanaïs, tournèrent le Pont-Euxin, ravagèrent l'Asie, et
+s'établirent tumultueusement de l'autre côté du Danube et du Rhin,
+non loin du Volga; là, divisés en familles ou hordes, ils se
+bâtissoient des huttes grossières, dans lesquelles ils se tenoient
+renfermés pendant la mauvaise saison; ils les quittoient
+impétueusement au printems, ravageant tout ce qui s'offroit sur leur
+passage, et chargés du fruit de leurs rapines, ils retournoient avec
+la même rapidité dans les forêts qui leur servoient d'asile; ce
+peuple sauvage et guerrier méprisoit la foiblesse, et abandonnoit
+aux monstres des bois les vieillards qui ne pouvoient plus
+combattre; les femmes marchoient à la tête des armées, conduisant
+leurs enfans, et chargées de ceux qui ne les suivoient pas encore:
+dès leur naissance, elles les plongeoient dans l'onde glacée des
+fleuves, les exposoient aux ardeurs du soleil, les exerçoient à la
+chasse, à la course et à la lutte, et quand l'âge, anéantissant
+leurs forces, les menaçoit du mépris et des maux attachés à la
+décrépitude, elles recevoient la mort de la main de leurs propres
+enfans; le fils qu'une tendre mère avoit nourri croyoit, en la
+délivrant d'une vie qui alloit lui devenir douloureuse et importune,
+acquitter la dette de la reconnoissance; ils massacroient également
+leurs blessés après la bataille. En 450, Attila, roi de ces
+sauvages, après avoir assassiné son frère Bleda, auquel il ravit le
+trône, voulut saccager l'Occident, et ayant traversé la Franconie et
+la Germanie, à la tête de cinq cent mille combattans, il entra dans
+les Gaules sous le prétexte d'aller attaquer les Visigoths dans
+l'Aquitaine; mais après avoir ravagé et brûlé Metz, Trèves, Tongres,
+Bar, Arras, il continua sa marche, passa près de Paris, et vint
+assiéger Orléans. La ville avoit déjà capitulé, quand Aëtius,
+général des Romains, ayant appelé à son secours Théodoric, roi des
+Visigoths, Mérovée et sa redoutable armée, attaqua ce terrible
+ennemi, qu'il défit complètement, et le força à une prompte fuite,
+laissant deux cent mille morts sur le champ de bataille. Ce fut en
+Sologne, près d'Orléans, que cette grande victoire fut remportée;
+elle coûta la vie à Théodoric. Son fils Trasimond fut élu après sa
+mort. Attila, de retour dans ses forêts, contemploit avec plus
+d'espoir que de douleur les débris encore menaçans de son immense
+armée: on pouvoit le repousser, non l'abattre; il se promettoit de
+le prouver. Ce Hun trop célèbre par ses crimes et son indomptable
+courage, se faisoit appeler le _fléau de Dieu_; il étoit d'une
+stature au-dessous de la médiocre, avoit une tête d'une grosseur
+démesurée, le nez extrêmement large et écrasé, le front applati, la
+barbe claire et entrecoupée de cicatrices, dont ses joues étoient
+couvertes; ses yeux petits, et qu'il ne fixoit jamais, étoient
+toujours en mouvement comme son corps. Cette figure hideuse sembloit
+dire au monde qu'il étoit destiné à en troubler le repos; son palais
+étoit une cabane, son trône une chaise de bois placée sous un arbre,
+et son drapeau flottant lui servoit de tente. Tel étoit l'ennemi qui
+devoit porter au coeur d'Aboflède une blessure si profonde.
+
+A peine les glaces qu'avoit durcies le sombre hiver se
+détachoient-elles des monts, les vents toujours irrités troubloient
+le calme des forêts, la douce approche du printems ne ranimoit
+point encore la nature mourante, et cependant l'impatient Attila
+devançant la saison guerrière, assemble déjà son armée. Clodebaud,
+qu'irrite la gloire d'un frère, presse lui-même l'ardeur du Hun, et
+s'il pouvoit triompher des obstacles que lui opposent les terribles
+avantages d'un long hiver, il seroit déjà vengé de sa dernière et
+sanglante défaite; enfin les vents sont enchaînés; la terre
+raffermie offre à la marche des troupes un terrain solide. Attila, à
+la tête des siens, s'avance sur les bords du Rhin, ils construisent
+à la hâte une quantité innombrable de petites barques, et s'élançant
+du milieu de l'onde, ils marchent jusqu'à Cologne. Mérovée apprend
+les victoires de son ennemi en apprenant son attaque: alarmé d'un si
+rapide avantage, il assemble promptement ses troupes, et entouré de
+ses braves, il alloit quitter encore la tremblante reine, dont il
+recevoit les tendres adieux. Childéric, témoin des craintes de sa
+mère, ne put voir ses pleurs sans désirer suivre et défendre l'objet
+chéri qui les faisoit couler; le chant des _Bardes_, l'aspect des
+armes, le noble courage qui s'imprimoit en traits augustes sur le
+front du roi, l'ardeur guerrière qui animoit l'armée, le secret
+sentiment de sa valeur, tout inspire et entraîne l'enfant aimable et
+sensible; saisissant d'une main téméraire le javelot révéré, sceptre
+et arme du grand Pharamond, il l'agite avec audace, le baise avec
+respect, jure sur cette arme sacrée de s'en servir pour défendre le
+roi, et de ne l'abandonner qu'avec la vie. Cependant il craint les
+refus d'un père, les défenses d'une mère timide: à l'idée des
+alarmes qu'il va lui causer, des pleurs s'échappent de ses yeux et
+coulent sur ses joues vermeilles; mais tandis que Mérovée reçoit son
+casque et son épée des mains d'Aboflède baignée de ses larmes,
+tandis qu'il lui jette un dernier regard et s'élance au milieu d'une
+armée sûre de vaincre, et qu'Aboflède évanouie ne peut s'apercevoir
+de sa fuite, Childéric se mêle parmi les soldats, se dérobe aux yeux
+d'un père dont il redoute la prudence, et ne s'offre à ses regards
+qu'aux portes de Cologne, quand il ne craint plus d'être rendu à
+Aboflède. Le roi, surpris et charmé, l'admire avec un orgueil mêlé
+de crainte. O mon fils! lui dit-il en l'embrassant, et votre mère?
+Cependant Childéric a l'air si fier et si heureux, sa physionomie
+douce a dans le moment tant de noblesse et d'audace, ses yeux
+brillans de courage, sont si expressifs, son geste si animé, que
+Mérovée cédant à son tour, lui permet d'assister au combat, et
+recommande l'objet de son amour à Viomade, le plus cher de ses
+braves; rassuré par la confiance que lui inspirent et l'air
+majestueux de son fils et la fidélité de son ami, il vole où
+l'appelle la victoire.
+
+Dans ces premiers tems de simplicité, le trône ne s'environnoit
+point encore des prestiges brillans qui l'entourent aujourd'hui; le
+roi n'étoit que le premier soldat de son armée, le butin se
+partageoit au sort, on n'avoit de rang que celui que l'on tenoit de
+la gloire, la voix publique en décidoit, non la volonté du prince;
+l'intrigue et la flatterie ne rampoient point pour s'élever, on
+aimoit la personne du roi, non sa grandeur; on chérissoit ses
+vertus, non sa puissance; il comptoit sur ses _braves_ qu'aucun
+intérêt ne portoit à feindre; le roi étoit aimé, le roi aimoit, et
+la défiance n'obscurcissoit point pour lui l'éclat du trône; la
+noblesse, fière de sa gloire déjà acquise par des ancêtres respectés
+des nations, s'efforçoit de surpasser encore l'éclat d'un nom déjà
+fameux, on la reconnoissoit à ses actions comme à ses vertus, et le
+roi, au milieu des fermes défenseurs de sa couronne et de sa vie,
+trouvoit dans chaque brave un soutien, un ami, un héros. Qu'elle est
+belle cette noblesse antique, cette vertu qui, transmise pure et
+d'âge en âge, enrichie sans cesse et de siècle en siècle, de faits
+héroïques ou généreux, répand autour du nouveau rejeton qui va
+l'honorer encore, cette gloire dont l'éclat le guide, et doit le
+forcer à l'imiter! Osera-t-il donc être un lâche, montrer un coeur
+coupable, celui pour qui le nom d'un père est une leçon, un exemple,
+et deviendroit un reproche? Non, sans doute, et notre histoire en
+est la preuve auguste, puisqu'on y retrouve sans cesse les mêmes
+noms s'inscrivant, de nouveau, glorieux et sans tache dans le temple
+de mémoire.
+
+Mais déjà Mérovée a repris Cologne, et poursuivant sa victoire, il
+attaque l'ennemi en pleine campagne. Plusieurs fois Ulric, Arthaut,
+Amblar, Mainfroy se sont placés entre le roi et le danger; lui-même
+a reçu une légère blessure en détournant le trait prêt à percer
+Ulric. O bon tems! où de pareils traits n'étonnoient personne, où
+l'admiration ne le répétoit même pas, et laissoit à la seule
+reconnoissance le soin d'en perpétuer le souvenir!
+
+Mais les Huns, ralliés par Attila, s'élancèrent de nouveau sur
+l'armée française, en jetant d'horribles cris; ce choc imprévu
+ébranla l'armée, et ce rare avantage animant les ennemis, ils
+chargèrent en furieux; Mérovée contenant l'ardeur de ses troupes,
+attaqua à son tour avec sang-froid et en bon ordre, et culbuta sans
+peine une armée tumultueuse qui, plus téméraire qu'habile, ignoroit
+l'art de se défendre; cependant quelques-uns de ces barbares
+déploient un courage presque inouï; la mort suit par-tout leurs
+traits, ils pressent Mérovée lui-même, et on reconnoit Attila à sa
+force, à sa rage, à son adresse. Viomade voit le danger de son
+maître, et oubliant pour un moment le dépôt trop cher qui lui a été
+confié, il s'élance en s'écriant: A moi, braves! On entoure le roi,
+on le suit, lui seul eut la gloire de recevoir dans la poitrine le
+coup de hache dont Mérovée alloit être la victime; le roi le voit
+tomber baigné dans son sang, il se précipite vers lui, le relève,
+mais appelé au combat, il le confie aux soins d'Ulric, et court le
+venger par une éclatante victoire. Les Huns, vaincus et poursuivis
+jusqu'au fleuve, se rembarquent à la hâte et en désordre; les Francs
+dédaignant l'ennemi qui fuit, cessent de combattre; le roi
+triomphant revient à Cologne, et vole plein d'une double inquiétude
+auprès de son ami dont on a déjà pansé la profonde blessure. Rassuré
+sur ses jours, ô Viomade! où est mon fils, s'écrie-t-il? Hélas!
+Viomade l'ignore, un long évanouissement a suivi sa blessure, et il
+n'a pu, malgré ce zèle pur, ardent et sans égal, veiller au dépôt
+sacré qui lui avoit été remis. Ciel! ô ciel! que me dis-tu, répond
+Mérovée; ô Childéric! ô mon Aboflède! Mais les braves se sont
+dispersés, on cherche le jeune prince dans la ville, dans l'armée,
+au bord du fleuve, sur le champ de bataille, parmi les blessés, au
+milieu des morts; on interroge les soldats, les habitans, les
+prisonniers, par-tout un silence terrible jette l'alarme dans les
+coeurs; de fidèles sujets traversent le fleuve, ils pénétreront dans
+les forêts, jusqu'au camp même d'Attila; toutes les récompenses leur
+sont promises, mais la seule qu'ils désirent, c'est de ramener le
+fils des rois.
+
+Qui cependant apprendra à la plus tendre mère, à cette reine adorée,
+une absence si alarmante? Qui aura le féroce courage de déchirer ce
+coeur sensible, douce retraite de vertu, de paix et d'amour? Qui
+pourra faire couler ces larmes abondantes, dont la seule idée est
+déjà un supplice pour tous les Francs? Mérovée, plongé dans sa
+muette douleur, la tête appuyée sur sa main, les yeux baissés,
+ajoute à ses terribles inquiétudes par l'idée des maux qui vont
+accabler l'objet de sa tendresse; il en prévoit l'excès, il en est
+déchiré, et Viomade en soupirant regarde la blessure qui l'excuse,
+et le roi qui ne vivroit plus sans elle. Sa faute est grande, mais
+sauver la vie à Mérovée est une action plus grande encore; il gémit,
+il s'afflige; cependant il ne peut pas plus se repentir, que le roi
+n'ose lui adresser un reproche. Pour la première fois Mérovée craint
+de revoir Aboflède, et ce moment qui fut toujours le plus doux prix
+de sa victoire, trouble et effraie sa grande ame.
+
+Depuis le départ de son époux, depuis celui de son fils, la tendre
+reine, livrée à toutes les alarmes, a gémi comme épouse et comme
+mère. O mon fils! ô mon Childéric! s'écrioit-elle, pourquoi fuir
+loin de mes bras caressans? pourquoi m'abandonner? Hélas! je
+comptois encore, avec une douce sécurité, les années de bonheur que
+m'accordoit ta jeunesse! Pourquoi, cher et cruel enfant, hâter les
+instans du danger? pourquoi, plus barbare que le devoir, me ravir
+déjà mon fils? Cependant la renommée, prompte à célébrer la
+victoire, a déjà porté jusqu'au palais de la reine le bruit glorieux
+des triomphes de son époux, et la nouvelle de son retour. Aboflède
+ne peut contenir sa trop vive impatience; pleine de joie et d'amour,
+elle relève ses beaux cheveux en désordre, essuie ses pleurs, et
+n'écoutant que les douces émotions qui agitent si délicieusement son
+coeur, court au-devant de son époux et de son fils; de loin elle
+entend les chants guerriers, son ame s'exhale et s'unit aux chants
+des héros; elle presse sa marche et vole au-devant de l'armée; déjà
+elle distingue le casque éclatant du roi, son oeil maternel cherche
+près de lui cet autre objet de ses alarmes, il ne paroît point;
+tremblante, elle en accuse encore sa taille enfantine; elle
+distingue Viomade appuyé sur le bras glorieux de son maître;
+l'armée chante la victoire, le roi ne s'unit point à ses chants; il
+approche, elle cherche en vain Childéric, Childéric ne se montre
+point à sa mère. Mérovée l'a aperçue, son sang s'est glacé dans ses
+veines, il a pâli. A ce signal de détresse pour un si grand courage,
+Aboflède a déjà deviné son malheur, elle tombe évanouie en nommant
+son fils. Mérovée la voit chanceler; mais il soutient son ami, il
+contient sa douleur, son impatience, et renferme avec effort dans
+son sein le cri prêt à s'en échapper. Viomade, affoibli par ses
+souffrances, déchiré par ses regrets, marche lentement et les yeux
+baissés; il ne s'attend pas au spectacle douloureux dont il va être
+le témoin; ils approchent enfin de la belle reine, que les femmes de
+sa suite ont relevée, et qu'elles soutiennent dans leurs bras. La
+pâleur couvre ses traits, elle est glacée, immobile, et sans aucun
+sentiment; la mort semble avoir déjà frappé cette tendre victime;
+insensible aux soins qui lui sont prodigués, elle reste plongée dans
+un évanouissement qui lui dérobe au moins la connoissance de ses
+malheurs; transportée jusques dans son palais, tous les secours lui
+sont prodigués; elle renaît enfin à la vie, mais pour apprendre,
+mais pour sentir tout l'excès de son infortune: pour la première
+fois, la voix toute-puissante d'un époux adoré ne porte point dans
+son ame le bonheur ou la consolation, ses caresses ne la touchent
+point, son retour ne lui suffit pas, elle ne songe, ne demande, ne
+semble aimer que son fils. Le roi lui dit tout ce qui peut la
+rassurer, lui nomme les fidèles émissaires envoyés à la recherche du
+prince, lui répète qu'il ne s'est trouvé ni parmi les morts, ni
+parmi les blessés, que son javelot si remarquable n'est point resté
+sur le champ de bataille; l'infortunée l'écoute, lui fait redire ce
+qu'elle vient déjà d'entendre. Hélas! elle a trop besoin d'espérance
+pour la rejeter, mais elle aime avec trop d'ardeur pour s'en
+contenter long-tems; occupée d'un seul objet, possédée d'une seule
+idée, elle interroge tout ce qui l'approche, le silence l'inquiète,
+aucune réponse ne la satisfait, les jours lui semblent des siècles,
+l'incertitude la tue, et cependant l'incertitude soutient sa vie; si
+le roi s'absente un moment, à son retour elle pâlit de crainte et
+frémit d'espoir; dans son sommeil agité, elle revoit et embrasse
+son fils; le réveil lui rend son absence, et elle pleure sur son
+heureux songe. O amour maternel! sentiment pur, vrai, constant,
+hélas! que souvent vous êtes cruellement récompensé! Plusieurs
+émissaires étoient déjà revenus, le roi seul leur avoit parlé; ils
+ignoroient tous la destinée du jeune prince; on cachoit leur retour
+à la malheureuse mère. O Viomade! pourquoi ta blessure retient-elle
+tes pas, et met-elle des bornes à un zèle qui, sans cet obstacle
+insurmontable, n'en auroit point connu? pourquoi, ami dévoué, ne
+peux-tu voler toi-même sur les traces du fils de ton maître? Ah! si
+cet effort étoit en ta puissance, qui oseroit te disputer l'avantage
+de servir encore ton roi? mais tu es foible, mourant, ton coeur seul
+rempli d'ardeur, partage et adoucit les tourmens de ta reine; ou tu
+portes à son ame les paroles consolantes de l'espérance, ou tu gémis
+avec elle, quand sa douleur trop vive ferme son coeur à tes sages
+discours.
+
+FIN DU PREMIER LIVRE.
+
+
+
+
+CHILDÉRIC.
+
+LIVRE SECOND.
+
+SOMMAIRE
+
+DU LIVRE SECOND.
+
+ Le bruit de la mort de Childéric s'est répandu. Désespoir du roi.
+ Ulric, de retour du camp d'Attila, confirme ces tristes
+ nouvelles. On les cache à la reine, toujours livrée à sa
+ douleur. Attila attaque de nouveau les Francs. Mérovée marche à
+ sa rencontre. Aboflède le suit. Son projet. Elle profite de la
+ nuit pour l'exécuter; elle est chargée de chaînes. Le roi qui
+ découvre sa démarche vole à son secours, la délivre à la faveur
+ des ténèbres, ainsi que tous les prisonniers. Attila veut s'en
+ venger, il est vaincu, demande et obtient la paix. Mérovée
+ toujours vainqueur rentre dans sa capitale, et y ramène son
+ épouse désespérée. Après de longues souffrances, elle expire.
+ Ses funérailles. Douleur du roi.
+
+
+
+
+LIVRE SECOND.
+
+
+Une année entière s'étoit écoulée sans apporter aucune lumière sur
+le sort de Childéric; le tems sembloit emporter sur ses ailes le
+bonheur et l'espoir: déjà Ulric, celui des braves qui tient la
+seconde place dans le coeur du roi, est revenu des bords du
+Pont-Euxin avec tous ceux qu'il a dispersés adroitement autour du
+camp d'Attila; mais il n'a pu ni détruire, ni confirmer la crainte
+du monarque. Aboflède, renfermée au fond de son palais avec ses
+chagrins et ses souvenirs, ignore son arrivée, on la lui dérobe avec
+soin; il est depuis long-tems dans Tournay, et l'infortunée l'attend
+encore. Un bruit, d'abord léger, mais qui peu-à-peu se répand et
+s'accrédite, jette un nouveau désespoir dans le coeur du roi. On
+assure que le jeune prince ayant suivi l'armée qui poursuivoit les
+Huns, et s'étant laissé entraîner par l'inexpérience de son âge,
+étoit tombé dans le fleuve en essayant de passer sur une des barques
+ennemies. L'apparence et le tems semblent confirmer ce récit.
+Mérovée craint, doute, et s'abandonne à la douleur qui le déchire;
+mais il épargne encore le coeur de la reine, il lui laisse ses
+fugitives espérances, et l'ame dévorée d'inquiétudes, il sourit aux
+douces pensées de retour que sa tendre mère exprime quelquefois. Il
+gémit seul ou dans les bras de Viomade; mais près d'Aboflède, il
+reprend son courage et son front serein. La reine se confiant à la
+tendresse d'un père, se rassure de la tranquillité de son époux;
+elle ne croit pas qu'une douleur violente puisse se contraindre,
+elle sent trop bien qu'un tel effort seroit au-dessus d'elle; la
+nature, l'amour et son coeur dans ce moment s'accordent avec le roi
+pour la mieux tromper. Cependant Ulric tarde bien selon elle à
+revenir; ce délai commence à l'inquiéter; Aboflède voit chaque jour
+renaître et finir, et Ulric ne paroît point; la reine ne peut
+soupçonner son zèle, le danger s'offre à sa pensée sous mille formes
+effrayantes. Attila, fier d'un si illustre prisonnier, aura sans
+doute refusé les échanges et le prix qu'Ulric devoit lui offrir;
+une idée plus terrible encore glace tout-à-coup ses esprits,
+Clodebaud, ce frère irrité, exerçant sur le fils la vengeance qu'il
+méditoit contre le père. Elle voit Childéric réduit par la haine de
+Clodebaud au plus cruel, au plus honteux esclavage. Peut-être, ô
+ciel! a-t-il porté plus loin sa fureur.... Un jour même son
+imagination frappée lui fait apercevoir son fils pâle, baigné dans
+son sang; elle croit entendre ses longs gémissemens et recevoir son
+dernier soupir... Tremblante, éperdue, elle jette des cris
+douloureux, ses larmes sont taries, son sang ne circule plus, un
+froid mortel la saisit, elle tombe évanouie, et l'on doute long-tems
+de sa vie.
+
+Cependant, l'intrépide Attila supportoit avec une égale peine, et sa
+honte et la longue paix où l'a réduit sa dernière défaite. Étonné de
+son inaction, indigné de ses revers, et retenu depuis deux ans dans
+ses forêts, il n'a pu revoir la _saison guerrière_, sans resaisir
+son arme terrible; les premiers feux de l'astre du jour ont ranimé
+toute son ardeur; il assemble son armée, et quittant encore ses
+déserts, il va pour la troisième fois traverser ce fleuve
+majestueux, barrière antique et naturelle de la France. Mais ses
+revers multipliés ont découragé ses soldats; il ne lit plus sur
+leurs fronts mornes et sourcilleux l'audacieuse espérance; il ne
+voit plus en eux cette impatience du combat, présage certain de la
+victoire ou d'une glorieuse résistance; sa voix formidable se fait
+entendre sans ranimer l'ardeur éteinte; il commande, on obéit, mais
+en silence, et sans cette joie martiale qu'il a si souvent admirée.
+Il revoit avec rage ces plaines fameuses par ses malheurs; son
+courroux valeureux s'en augmente, tandis que ces sanglans souvenirs
+affligent et effrayent ses troupes naguères si valeureuses. Les
+Francs, au contraire, volent avec transport au-devant d'un ennemi
+dévastateur et qu'ils sont sûrs de repousser; ils chantent d'avance
+une victoire certaine.
+
+Au nom d'Attila, Aboflède a joint dans son ame celui de ravisseur,
+d'assassin de son fils; elle sait qu'il marche contre son peuple,
+elle sait encore que ces barbares traînent à leur suite tous les
+prisonniers de guerre; elle conçoit un projet hardi: le coeur seul
+d'une mère est capable de le former, de l'entreprendre, de
+l'exécuter! Elle annonce au roi surpris qu'elle va le suivre au
+combat, et en disant ces mots, ses yeux cessent de verser des
+larmes, et l'espérance jette une légère teinte de joie sur sa figure
+douloureuse. Mérovée s'oppose en vain à un désir dont il ne connoît
+pas encore le vrai motif; la raison ni la prudence ne peuvent rien
+contre tant d'amour. Hélas! Aboflède est mère, et elle a perdu son
+fils! que peut-elle craindre encore? Deux seules pensées lui
+restent, le retrouver ou mourir. La reine, montée sur un char, se
+mêle aux combattans et s'expose sans en être émue; son ame n'est
+troublée ni par le bruit des armes, ni par les horribles cris que
+jettent les Huns pendant les batailles, ni par le spectacle sanglant
+dont elle est environnée. Elle ne voit point voler le trait
+homicide, elle n'entend point les gémissemens des blessés; elle
+seule, au milieu de ce règne de la mort, conserve l'oubli
+d'elle-même, et porte au loin sa pensée et ses regards, sans
+chercher à défendre ou à conserver une vie dont elle cesse de
+s'occuper. Il paroît enfin à ses yeux ce groupe d'infortunés chargés
+de fers; ils sont peu éloignés des Huns, des gardes nombreuses les
+environnent. A peine cet objet de douleur et d'espoir a-t-il frappé
+la reine, que son regard et son coeur ne s'en écartent plus. Sans
+doute c'est là, c'est parmi les malheureux captifs qu'elle trouvera
+son fils; elle s'assure du chemin qui conduit à cette partie séparée
+du camp; on peut s'en approcher par un bois voisin. Aboflède a tout
+vu et n'oubliera rien. La nuit abaissant sur la terre ses voiles
+épais, force enfin les combattans à se séparer. Aboflède invoque
+depuis long-tems les ténèbres dont la favorable obscurité servira sa
+téméraire entreprise. A peine la tranquille déesse a-t-elle enchaîné
+dans un doux sommeil les fiers enfans de Mars, que revêtue d'habits
+guerriers, cachant ses membres délicats et la beauté de son sexe
+sous le casque et l'armure, Aboflède, jusque-là craintive, échappant
+à ses gardes, et guidée par son amour, s'avance vers le camp ennemi;
+son coeur palpite d'une joie vive, elle ne sent ni le poids du
+casque qui la blesse, ni celui de ses armes si étrangères à ses
+belles mains; aucun danger n'effraie sa pensée, un seul sentiment la
+soutient et l'entraîne, tout disparoît devant lui. La reine, malgré
+l'obscurité que l'ombrage du bois rend plus profonde encore, ne
+s'est point égarée, elle est parvenue au but désiré de son voyage;
+elle aperçoit les prisonniers attachés les uns aux autres, la
+plupart sont couchés, et la nuit est trop obscure pour qu'elle
+puisse les reconnoître. Aboflède s'approche; les gardes, surpris de
+tant d'audace, vont la saisir. Loin d'en être alarmée, leur cruauté
+semble obéir à ses voeux, elle tend ses beaux bras aux chaînes
+qu'elle va partager avec son fils. Pressée de les obtenir, elle se
+livre sans résistance, et se mêle avec transport parmi les
+infortunés qui sont pour la plupart ses sujets. Éclairée par les
+feux du camp, la reine a reconnu Mainfroy, ce fidèle général pris
+devant Cologne qu'il défendoit; elle s'approche de lui, et d'une
+voix basse, elle lui dit: Mainfroy, reconnois une mère à ma démarche
+audacieuse, je suis Aboflède, et je cherche mon fils prisonnier
+d'Attila; rends-moi mon fils! je veux mon fils! Mainfroy admire la
+mère, et tombe respectueusement aux genoux de la reine; mais ce ne
+sont point des hommages, du respect qu'elle attend de lui, c'est un
+fils qu'il faut lui rendre; le général l'assure vainement qu'il n'en
+sait aucune nouvelle, et qu'il n'a pas été fait prisonnier; il le
+jure à la reine désolée, et lui ravit ainsi sa dernière espérance;
+mais elle doute encore et interroge plusieurs Francs; leur réponse
+est la même, et elle perd l'espoir qui soutenoit sa vie. Aboflède
+alors s'arrête immobile en s'appuyant sur Mainfroy, ses larmes ne
+coulent point, un froid mortel la saisit, une sueur glacée découle
+de son front, un silence effrayant répond assez aux discours
+terribles qu'elle vient d'entendre. Mainfroy, n'ose lui offrir du
+secours, il craint d'exposer son sexe et son rang; retenu par ses
+chaînes, il ne sait ce qu'il doit faire. Aboflède penche sa belle
+tête, son casque se détache, elle tombe dans les bras de ses
+sujets enchaînés à ses genoux. Que feront-ils? à qui confier
+ces jours sacrés, ce dépôt si cher à la France? le barbare Attila
+respectera-t-il l'épouse auguste de son ennemi? Tandis qu'ils
+délibèrent, incertains, ils sont tout-à-coup enveloppés, leurs
+gardes saisis jettent d'horribles cris auxquels tous les Huns
+répondent promptement; mais plus promptement encore, une troupe
+nombreuse et hardie pénètre jusqu'à eux, brise leurs chaînes en
+s'écriant: A nous, Francs! Aboflède est enlevée des bras de Mainfroy
+et placée sur un char; la troupe se rallie, mêlée aux prisonniers,
+et tous reprennent le chemin du camp de Mérovée avec tant de
+précipitation, que les Huns, trompés d'ailleurs par les ténèbres,
+n'ont pu porter aucun secours à leurs gardes, ni défendre leurs
+prisonniers. Attila, furieux d'une attaque qu'il regarde comme une
+trahison, attend impatiemment que le jour éclaire sa vengeance; et
+Mérovée, que l'amour a entraîné et qui prévoit sa rage impétueuse,
+se prépare au combat avec autant de courage et plus de prudence.
+Après la fuite d'Aboflède, le roi n'avoit pas tardé à s'apercevoir
+de son absence: trop sûr du chemin qu'elle avoit pris, tremblant sur
+les dangers qui alloient l'entourer, il l'avoit suivie avec l'élite
+de son armée; et certain que l'espoir de retrouver Childéric
+l'auroit décidée à pénétrer jusqu'aux prisonniers, parmi lesquels
+elle le croyoit toujours, Mérovée s'étoit décidé à les délivrer
+tous, afin de sauver la reine de la captivité, de la mort, et de
+tous les excès terribles qui la menaçoient. Revenue dans son camp et
+privée de tout avenir, muette et la vue égarée, à peine elle a
+reconnu son époux. Après un long silence, elle a fixé sur lui ses
+yeux éteints, et d'une voix mourante, elle a prononcé ces mots: Il
+n'est donc plus! Retombant dans sa morne tristesse, elle a cessé
+d'écouter, de répondre. Déjà l'étoile du matin, avant-coureur de
+l'aurore, avertit les guerriers de se tenir prêts: ils sont déjà
+sous les armes, brillans de jeunesse, de santé, de valeur, ceux-là
+qui ne verront pas se coucher le soleil qui commence à les éclairer.
+O mort! ô toi à qui on ne peut échapper! toi qui dévores toutes les
+générations, avois-tu donc besoin pour assurer ton terrible empire,
+du secours de la guerre!
+
+Attila, fier de venger une injure, et d'avoir, pour la première
+fois, un juste motif de prendre les armes, fut cependant encore
+surpris par l'active sagesse de son ennemi. La victoire ne fut pas
+longue à se décider, et Mérovée offrit la paix qui fut acceptée; il
+renvoya à Attila tous les prisonniers, en mémoire de la délivrance
+d'Aboflède, y joignit de riches présens; mais sa clémence n'adoucit
+point la haine de son ennemi, et ne calma point sa honte; il en
+conserva même une si vive douleur, qu'à peine de retour dans ses
+bois, on le trouva mort dans son lit à côté de son épouse. Ainsi
+finit ce guerrier qui coûta tant de sang à sa patrie et à ses
+ennemis. Mérovée, couvert d'une gloire nouvelle, rentra dans Tournay
+aux acclamations du peuple, et ramenant la malheureuse Aboflède,
+qui, de retour dans son palais, reprit sa vie solitaire et
+silencieuse. Plongée dans une tristesse destructive, ses traits en
+reçoivent la douloureuse empreinte, et cette tête si belle se penche
+déjà flétrie comme le lis superbe détaché de la tige qui le nourrit.
+L'aspect du malheur, si puissant sur l'ame tendre de la reine, ne
+l'émeut plus; la bienfaisance a perdu pour elle tous ses charmes.
+Aboflède n'est plus belle, n'est plus reine, n'est plus épouse,
+n'est plus amante; elle n'est plus, hélas! qu'une mère en deuil,
+descendant au tombeau par la route lente et pénible de la douleur.
+En vain tout s'empresse encore autour d'elle; préoccupée et isolée
+au milieu de tous, elle ne s'aperçoit d'aucun soin; le désespoir de
+son époux, jadis si aimé, ne pénètre plus jusqu'à son coeur fermé à
+jamais. L'amour de son peuple, l'amitié, tout a perdu son empire sur
+cette ame tendre. Puissance de la douleur, que vous avez de force
+sur le coeur d'une mère! Chaque jour semble l'entraîner vers la
+tombe, son unique désir. C'est là, c'est près du trône de Teutatès
+qu'elle espère retrouver son fils, pour ne plus le quitter jamais.
+C'est dans ces célestes demeures, où la mort est sans puissance,
+dans ces champs toujours verds, au pied de l'éternel, et dans un
+bonheur ineffable et constant, qu'Aboflède, dégagée des liens
+terrestres, demande aux dieux de la recevoir promptement. Et tandis
+que le roi et son peuple surchargent les autels de victimes et
+demandent aux dieux de prolonger ses jours, elle seule, formant des
+voeux contraires, élève au ciel ses mains pures et le conjure de
+terminer sa vie. Ils vont être exaucés ces cruels voeux du
+désespoir; Aboflède sent les approches de la mort, comme on
+entrevoit le moment de sa délivrance; son ame s'exhale comme la
+fumée de l'encens s'élève vers les cieux. Le roi, qui devoit prévoir
+depuis long-tems ce nouveau malheur, n'en est pas moins frappé comme
+d'un coup inattendu; le deuil est général; Viomade a l'emploi triste
+et flatteur de recevoir les plaintes, de partager la douleur de son
+maître; s'il ne le console pas, du moins il pleure avec lui.
+
+Les obsèques de la reine furent ordonnées. Ce dernier hommage du
+regret, qui tient du sentiment et de la religion, s'il ne soulage
+point le coeur, adoucit son désespoir. Ce fut aux bords de l'Escaut
+que les restes glacés de la reine furent conduits. On creusa d'abord
+une fosse ronde, où l'on plaça, selon l'usage, tout ce qui pouvoit
+être utile à la vie. Etrange superstition de ces tems, qui alloit
+même jusqu'à immoler des esclaves, afin que les morts fussent servis
+par eux dans un autre monde! Mais Aboflède, prête à mourir, avoit
+exigé que l'on ne suivit point cette barbare coutume, et Mérovée
+voulut qu'elle fût obéie. La fosse creusée, on amena une charrue
+dont le soc étoit d'airain; elle étoit attelée de deux boeufs
+blancs; on traça d'un sillon le tour de la tombe, et à mesure que la
+charrue ouvroit la terre, on remplissoit de fleurs le sillon qu'elle
+avoit formé; on eut soin de la relever à l'entrée de la tombe, sans
+en continuer la trace. Après cette cérémonie, on plaça le corps dans
+la fosse, et revêtu de ses plus riches ornemens; chaque assistant
+eut soin de jeter sur ces restes sacrés une poignée de la terre
+natale de la reine; on la recouvrit de fleurs, de gazons, puis de
+terre, et enfin d'une grande table de plomb sur laquelle on grava
+ces mots:
+
+ PLEUREZ LA REINE ABOFLEDE,
+ AMOUR ET EXEMPLE
+ DU MONDE.
+
+Les Druides assistèrent à cette lugubre fête couverts de longues
+tuniques de lin; ils versèrent sur la tombe l'eau lustrale du guy de
+chêne, invoquant les dieux pour qu'ils accordassent sans délai
+l'entrée céleste à la victime de l'amour et du malheur. Mérovée
+n'assista point à ces funérailles, le deuil étoit trop avant dans
+son coeur; il n'eût pu soutenir ce terrible spectacle. Privé d'une
+épouse et d'un fils, le voilà seul sur le trône déjà isolé; il va
+marcher sans compagne dans les routes épineuses de la vie, et quand
+l'ange de la mort développera sur lui ses ailes glacées, il ne
+laissera pas, aux mains d'un fils adoré, le sceptre des rois qu'il a
+illustré, et son glorieux héritage; il ne revivra pas dans une
+nombreuse postérité. Ah! s'il gémit de la mort d'Aboflède, c'est sur
+lui seul qu'il répand des larmes; il sent trop que le seul
+malheureux est celui qui survit à ce qu'il aime.
+
+FIN DU LIVRE SECOND.
+
+
+
+
+CHILDÉRIC.
+
+LIVRE TROISIÈME.
+
+SOMMAIRE
+
+DU TROISIÈME LIVRE.
+
+ Mérovée s'abandonne à sa douleur. Ses blessures se r'ouvrent. On
+ craint pour sa vie. Egidius, qui aspire au trône, en conçoit
+ une espérance nouvelle; il craint Viomade, et cherche à
+ l'écarter. Draguta sert ses projets, et trompe ce brave par un
+ faux rapport, qui décide Viomade à suivre le traître jusque
+ dans le camp des Huns. Le roi, à la nouvelle qu'il reçoit du
+ départ prochain de son ami, et de l'espoir qui le détermine,
+ éprouve autant de joie que d'inquiétude. Viomade lui conseille
+ de se montrer à l'armée. Mérovée se rend à cet avis. Il
+ harangue les troupes, et ordonne un sacrifice. Description du
+ sacrifice. L'oracle est favorable, il promet le retour de
+ Childéric. Un festin termine cette journée.
+
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME.
+
+
+Le tems ne consoloit point Mérovée. De tous les biens dont l'amour
+l'a fait jouir, le souvenir seul lui reste, il le conserve comme le
+dernier trésor de son coeur; le regret, qui le suit par-tout, charme
+douloureusement sa solitude, et quand il a perdu tout ce qu'il aime,
+les tendres images d'Aboflède, de Childéric, ne s'effacent point de
+sa pensée; il chérit sa mélancolie, et refuseroit de se consoler: il
+n'a plus que sa douleur, il craindroit de la perdre et même de
+l'affoiblir; mais il cherche et soulage les malheureux, il a besoin
+du bonheur des autres quand il n'en existe plus pour lui; l'accent
+de la joie, celui de la reconnoissance, jettent encore un son doux
+au fond de son ame. Blessé dans plusieurs batailles, le roi ne
+s'étoit que foiblement occupé de ses souffrances légères; mais les
+chagrins, les fatigues, les années, avoient enflammé son sang; une
+cicatrice mal fermée s'étoit r'ouverte, et le peu de soin apporté à
+un mal d'abord sans danger, avoit envenimé la blessure au point que
+sa vie étoit menacée; les remèdes pourront la prolonger, mais ils
+laissent craindre une mort prochaine ou des souffrances habituelles;
+le monarque s'affoiblit de jour en jour; Viomade en est troublé,
+tandis que l'ambitieux Egidius jouit en secret et s'abandonne à une
+grande espérance. Egidius, général de la milice romaine, et
+gouverneur pour les Romains dans la Gaule, commandoit à Soissons, et
+avoit la faveur de l'armée; brave et adroit, il s'étoit fait une
+reputation guerrière, et passoit également pour réunir toutes les
+vertus: il savoit se montrer aux hommes sous l'aspect le plus
+favorable à ses projets, et cachoit avec art son vrai caractère et
+ses desseins. Depuis la perte du jeune prince, il s'étoit toujours
+flatté de succéder à Mérovée; c'étoit dans cette pensée qu'il avoit
+répandu le bruit de la mort de Childéric, passant dans une barque
+ennemie; un roi sans héritier, et mourant lui-même, n'étoit plus
+qu'un foible obstacle à son ambition; il se plaît à répandre dans
+l'armée de secrètes inquiétudes sur la santé chancelante du
+souverain, sur l'inaction dans laquelle il va tenir ses troupes si
+accoutumées à combattre et à vaincre, sur la nécessité d'élire un
+chef pour le remplacer pendant les combats; mais son parti n'est pas
+assez fort: il craint l'horreur qu'inspire le nom romain, l'amour du
+peuple pour son roi, les Druides dont il ne suit pas la religion, et
+dont il redoute l'empire; mais ce qu'il craint bien plus encore que
+la haine ou l'amour léger d'un peuple inconstant, extrême, facile à
+émouvoir, à contenir, à exciter, qui n'ayant pas de volonté qui lui
+soit propre, cède à tout ce qui le maîtrise, et semblable à cette
+même onde qui s'irrite, se soulève, déborde au gré du vent qui
+l'agite, se calme et s'écoule lentement, sans que sa fureur ni sa
+tranquillité viennent d'elle-même; ce qu'il craint enfin plus que
+les Druides, le roi et toute l'armée, c'est Viomade, ce brave
+toujours occupé de son maître, déjouant les projets, et le
+surveillant avec autant de zèle que d'activité et d'intelligence,
+aimé du monarque comme de la France entière. Egidius n'a pas de plus
+forte barrière entre lui et le trône; la renverser paroît
+impossible, la force du moins seroit impuissante; Egidius aura
+recours à la ruse, arme du lâche, et l'ingrat Draguta va servir ses
+odieux projets. Draguta, né parmi les Huns, avoit poursuivi Viomade
+avec audace et témérité devant Cologne; blessé dangereusement, il
+étoit tombé parmi les morts, on l'avoit trouvé pendant la cérémonie
+funèbre qui suit les sanglans exploits, il respiroit encore, il fut
+transporté parmi les blessés par ordre de Viomade, il fut traité
+avec soin et générosité. Sa blessure étoit si dangereuse, qu'il fut
+plus d'une année sans se rétablir entièrement; par reconnoissance il
+témoigna le désir de rester encore près de son bienfaiteur. Egidius
+l'ayant souvent aperçu, crut démêler dans ses regards l'ame d'un
+traître, et l'ayant fait sonder adroitement, il vit qu'il ne s'étoit
+point abusé, et que Draguta joignoit aux connoissances qu'il avoit
+su acquérir depuis son arrivée en France, et pendant un séjour de
+plusieurs années, la férocité de sa patrie, et la haine du nom des
+Francs, que des secours et tant de bienfaits n'avoient pu éteindre.
+
+Instruit des volontés d'Egidius, flatté des récompenses énormes qui
+lui sont promises, heureux surtout de satisfaire sa fureur et
+d'assouvir sa vengeance, Draguta se présente à son bienfaiteur; il
+s'efforce de donner à ses traits plus de douceur, à son sourire
+moins de perfidie; mais il n'a rien à redouter du coeur franc et
+sans défiance du plus vertueux des braves, qui, incapable de
+feindre, l'est aussi de soupçonner. Je vous dois, lui dit le fourbe,
+le bonheur et la vie, m'acquitter est un devoir et un besoin; je
+viens satisfaire mon coeur, en rendant au vôtre et la joie et
+l'espoir. Viomade l'écoute, et lui tendant la main avec cette
+franchise d'une grande ame: Parle, ami, lui répond-il, mais crois
+qu'en te conservant le jour, j'ai déjà reçu ma récompense.
+
+Draguta, loin d'être attendri par ces paroles et l'air plein de
+douceur dont elles furent accompagnées, s'applaudit au contraire
+d'avoir à tromper un si facile ennemi, et reprenant son discours, il
+dit: Vous pleurez Childéric depuis cinq années; mon amour pour
+Attila, mes sermens de fidélité, mon devoir, m'ont défendu de vous
+instruire de sa destinée; mais mon roi n'est plus, et ce que je vous
+dois m'ordonne aujourd'hui de vous révéler ce que j'ai dû vous
+taire: Childéric est prisonnier. Clodebaud l'ayant aperçu pendant la
+terrible bataille qui coûta tant de sang à ma malheureuse patrie,
+nous ordonna de nous emparer du jeune prince, et je fus du nombre de
+ceux qui l'enlevèrent; je le remis à Clodebaud, qui fier et heureux
+d'une si belle proie, jura d'épargner ses jours, mais de le vouer à
+un éternel esclavage.
+
+Après avoir ainsi obéi à mon général, je revins au combat, où je
+vous attaquai avec une rage dont je fus puni; vos soins généreux
+ouvrirent mon ame au repentir, et souvent en voyant les douleurs que
+vous causoit l'absence du prince, je fus sur le point de vous tout
+avouer; retenu par mon attachement pour Attila, je résistai au
+mouvement qui m'entraînoit; j'ignorois d'ailleurs si Clodebaud avoit
+réellement laissé la vie au prince; mais depuis qu'Attila n'est
+plus, j'ai su par ceux qui sont venus apporter la nouvelle de sa
+mort, que Childéric étoit vivant, et réduit à la plus honteuse
+servitude; que Clodebaud, qui conserve le commandement d'une partie
+des troupes, insulte sans cesse à son malheur, et qu'il n'est pas
+impossible de le délivrer, si vous voulez suivre mes avis et
+accompagner mes pas. Je le veux! s'écria Viomade en se levant et
+avec une noble vivacité; ô Draguta! je le veux, sois mon guide, mon
+interprète, mon bienfaiteur; ma reconnoissance sera sans bornes
+comme tes bienfaits, compte sur celle d'un grand roi, d'un père à
+qui tu rendras le bonheur. Eh bien! reprit Draguta, partons
+promptement et sans suite, car nous serions arrêtés, et le nombre ne
+nous sauveroit pas; je vous promets le secours de mes frères, tous
+jeunes, vaillans et hardis; je vous conduirai par de secrètes
+routes, qui nous éviteront des rencontres fâcheuses. Au reste, je
+répondrai de vous, et vous n'aurez rien à craindre. Je ne crains
+rien non plus, lui dit Viomade, ma vie est à mon roi; vivre et
+mourir pour lui, voilà ma noble destinée; mais retire-toi, Draguta,
+je vais porter à mon auguste maître l'espérance que tu as répandue
+dans mon coeur; reçois cette bourse d'or, non comme une récompense;
+ah! Draguta, qui jamais pourra te récompenser! Le brave à ces mots
+embrasse avec attendrissement le perfide qui, sans repentir et sans
+trouble, approche de ce coeur d'où s'émanent tant de vertus.
+
+Viomade, l'ame ouverte à la plus vive joie, s'empresse de verser
+dans le sein paternel l'espoir dont lui-même est enivré, et vole
+rejoindre son maître; sa physionomie exprime tant de bonheur, que
+Mérovée en est frappé, et sourit à la félicité d'un ami. Quelle fut
+son émotion au récit animé et consolateur de Viomade! Childéric
+esclave et malheureux! quelle pensée pour un père et pour un roi!
+Mais Childéric vivant! et rendu à son amour! Hélas! pourquoi ce
+bonheur ne peut-il plus être partagé par Aboflède? A cette triste
+pensée, le front de Mérovée s'obscurcit, et la douce joie dont il
+rayonnoit s'est éteinte. Ah! sans le douloureux mélange de regrets
+et d'espoir, le bonheur inespéré du roi seroit trop vif, il auroit
+peine à le supporter. Viomade ne trouble point les méditations de
+son maître, il lit dans son ame, il voit se succéder les sentimens
+tristes et doux, et attend que le calme y renaisse pour lui parler
+avec cette franchise qui le distingue. Mérovée, reprenant bientôt un
+noble empire sur lui-même, lève sur son ami des regards paisibles,
+et Viomade lui parle ainsi:
+
+Je n'ai pas besoin de dire au plus aimé des rois que je suis prêt à
+partir; mais je dois l'instruire qu'Egidius agite l'armée
+turbulente, et que la paix dont nous jouissons, après tant de
+combats et de victoires, est déjà le sujet d'audacieux murmures. Cet
+ambitieux romain, que nous avons tant de fois vaincu et repoussé,
+s'est fait de ses défaites même un titre à la gloire; son adresse
+égare les troupes, et vous dépeint, accablé par les chagrins et les
+souffrances, incapable de combattre, anéanti sous le poids des maux;
+il annonce que les Saxons sont prêts à vous attaquer; un mot de vous
+peut détruire ses orgueilleuses espérances; le danger s'accroît: ô
+mon roi! épargnez aux Francs l'ingratitude et le repentir; daignez
+assembler votre armée, et vous montrer à elle plein d'espérance.
+Annoncez le retour du descendant de Pharamond; le peuple aime
+l'aspect du roi, et vos malheurs ont trop long-tems privé les Francs
+de votre auguste présence.
+
+Mérovée, à ce discours, reconnoît la prudence et l'amitié de
+Viomade; il donne à l'instant ses ordres pour que l'armée soit
+assemblée le lendemain au champ de Mars, et pour qu'un grand
+sacrifice soit préparé: il veut, et remercier les dieux du bonheur
+qu'il éprouve, et attirer leur toute puissante protection sur le
+voyage que médite son généreux ami, et sur ce fils qui semble déjà
+lui être rendu. L'armée apprend avec joie qu'elle reverra le héros
+sous lequel elle a si souvent triomphé, et le grand Diticas prépare
+la fête solennelle qui doit suivre la cérémonie guerrière.
+
+Déjà l'armée est assemblée, et attend impatiemment le roi: il
+paroît, son front auguste ne porte point l'empreinte de l'abattement
+et de la tristesse, il se montre fier et animé comme aux jours du
+combat. L'armée pousse des cris de joie, et frappe à grands coups
+les boucliers retentissans; Mérovée, ému par ces témoignages
+d'affection, promène ses regards bienveillans sur cette troupe
+valeureuse, et que l'amour anime.
+
+Soldats! leur dit-il, braves amis, chers compagnons de mes
+victoires, cessez de gémir sur les malheurs qui m'ont accablé, et
+partagez en ce grand jour la joie dont mon coeur est rempli. Ce fils
+que je regrette depuis plus de cinq années, ce Childéric, mon
+espérance et la vôtre, qui, encore enfant, osa se mêler parmi vous,
+que j'ai cru mort, et dont l'absence a coûté la vie à votre reine, ô
+mes amis! il existe, il vit pour combattre au milieu de vous, pour
+vous aimer et vous défendre. Mon fidèle Viomade va partir pour la
+contrée lointaine où les hasards de la guerre l'ont conduit; dans
+peu ils seront de retour, dans peu nous reverrons ce descendant du
+grand Pharamond; et si Odoacre, envieux de notre puissance, ose
+attaquer nos armées victorieuses, nous irons l'en faire repentir;
+mon fils apprendra de moi comment on guide les Francs valeureux et
+dévoués; comment on défend sa patrie!.... De nouveaux cris de joie
+interrompent le monarque, son nom, réuni à celui de Childéric,
+retentit dans les airs. Qu'il est doux de régner sur ces coeurs
+enthousiastes et pleins d'amour! Pourquoi, également barbares,
+passent-ils si facilement de cette ardente fidélité à la révolte
+cruelle?
+
+Le roi, après avoir donné à l'armée le tems d'exhaler ses
+transports, lui annonce le sacrifice préparé sous les chênes sacrés,
+et le long et joyeux festin qui terminera cette journée. Il retourne
+à son palais, suivi d'un peuple immense, et aux acclamations
+répétées. A l'heure fixée pour le sacrifice, le roi revêtu d'habits
+royaux, la couronne sur la tête et tenant son sceptre, entouré de
+ses braves, suivi de l'armée, se rendit au lieu choisi pour cette
+solennité. C'étoit dans un bois sombre, épais et mystérieux, que la
+cérémonie sanglante et religieuse étoit préparée. Le célèbre
+Diticas, grand prêtre des Druides, parut d'abord; ses cheveux blancs
+étoient couronnés de feuilles de chêne, arbre des dieux; sa tunique
+blanche étoit serrée d'une ceinture d'or, le plus pur des métaux. De
+jeunes et belles vierges, les cheveux épars et le front couvert d'un
+voile léger, suivent le grand prêtre, et s'occupent des apprêts du
+sacrifice. Trois d'entre elles, les yeux baissés, belles de jeunesse
+et de pudeur, portent un autel; sa forme est celle d'un trépied,
+soutenu sur trois consoles, dont le bas a la figure d'un pied de
+lion, le milieu celle d'un poisson qui étend ses nageoires, et le
+haut une tête de serpent qui se recourbe. Le dessus de l'autel est
+un bassin rond, propre à recevoir le sang des victimes; derrière les
+vierges qui soutiennent l'autel, marchent celles qui doivent
+présenter au grand prêtre la cuiller d'argent à manche pointu, dont
+il se servira pour prendre l'encens et les autres parfums, l'acarra,
+ou coffret rond, orné de deux anneaux d'or, enclavés l'un dans
+l'autre pour le lever et l'ouvrir, et qui renferme l'encens et le
+succin jaune; la péréficule à anse qui contient le vin et autres
+liqueurs que l'on versoit sur les victimes; enfin la patère et
+l'amula, vases d'airain qui servoient à renfermer l'eau lustrale, et
+à cuire les victimes après le sacrifice. Les chastes prêtresses,
+ayant placé au pied d'un chêne choisi pour l'auguste fête, les
+divers instrumens destinés à la cérémonie, se retirent dans leur
+temple, et laissent aux seuls Druides consommer le sacrifice. Ils
+approchent alors de l'autel; dans la main d'un des plus renommés,
+brille le superbe sespiéta ou coutelas, qui sert à égorger les
+victimes. A la suite d'une invocation, après avoir brûlé l'encens,
+Diticas invite le roi à s'approcher. Le monarque s'abaissant devant
+les dieux, auxquels cède toute puissance mortelle, se dépouillant
+des augustes marques de la royauté, place au pied de l'autel sa
+couronne, son manteau, son sceptre et sa redoutable épée: recevant
+alors des mains de ses braves deux jeunes taureaux blancs qui n'ont
+pas encore subi le joug, il les présente respectueusement au grand
+prêtre, qui les immole en les frappant à la jugulaire. Les Druides
+entourent l'autel, reçoivent le sang dans un bassin, interrogent
+leurs entrailles, invoquent et consultent les dieux; un silence
+profond règne dans le reste de l'assemblée; on craindroit
+d'interrompre ou de profaner d'aussi augustes mystères. Les Druides
+se séparent en deux files éloignées l'une de l'autre: Diticas paroît
+au milieu; à son regard élevé et prophétique, à ses traits animés,
+au désordre de ses pas, on pressent que l'esprit divin l'agite, et
+qu'organe des dieux, il va annoncer aux hommes les oracles qui
+fixeront leur destinée. Le coeur palpitant et rempli d'une
+religieuse terreur, l'armée se courbe vers la terre; le roi, le
+front baissé, imite sa respectueuse attitude. Diticas parle enfin.
+Les dieux sont satisfaits; ils promettent à Viomade le succès de son
+entreprise, au roi un fils, aux Francs un roi; et après avoir
+répandu sur tous l'eau lustrale, il rend à Mérovée sa couronne et
+ses armes, en lui disant: Souvenez-vous que vous les tenez des
+dieux. Le roi les reçoit avec respect, et plein de confiance dans
+les paroles favorables de l'oracle, il rend grace au ciel de tant de
+bienfaits, et sort du bois sacré, mais en se reculant et sans perdre
+de vue l'autel, les Druides et les victimes; ce ne fut que dans la
+plaine et loin de l'enceinte consacrée, qu'il marcha la tête ornée
+de sa couronne, et suivi du peuple. Les festins l'attendoient:
+assises autour de cent tables dressées devant les portes du palais
+et des chefs, les troupes animées par la gaieté et le vin d'Italie
+qu'elles aimoient passionnément, s'abandonnoient à la joie; tous
+chantoient l'amour et la gloire, et une heureuse ivresse termina une
+journée qui sembloit fatale à l'ambitieux Egidius, mais qui ne
+détruisit point ses espérances.
+
+FIN DU LIVRE TROISIÈME.
+
+
+
+
+CHILDÉRIC.
+
+LIVRE QUATRIÈME.
+
+SOMMAIRE
+
+DU LIVRE QUATRIÈME.
+
+ Départ de Viomade. Son arrivée dans les forêts de la Germanie.
+ Dangers de sa route. Alarmes que lui inspire Draguta. Un songe
+ l'inquiète. Viomade sauve la vie à Draguta. Il en est
+ abandonné. Orage terrible. Viomade reprend sa route. Le chemin.
+ La tombe. Chant franc. Le vieillard.
+
+
+
+
+LIVRE QUATRIÈME.
+
+
+Mérovée et son ami ont assisté à ces festins, mais sans en partager
+le délire; impatiens de se retrouver seuls, et de donner à la
+confiance le peu d'heures qui leur reste avant le départ de Viomade,
+fixé à la prochaine aurore, ils n'ont plus qu'une nuit, et l'amitié
+la disputera au sommeil. Le roi voudroit qu'au moins Ulric, Amblar,
+Arthaut accompagnassent Viomade; il s'y refuse. S'il étoit possible,
+disoit-il, que je fusse attaqué, ce seroit par un si grand nombre,
+que vous exposeriez sans aucun avantage les nobles défenseurs de
+votre couronne. Seul avec Draguta je n'inspirerai aucune défiance,
+et si je devois périr, conservez au moins vos plus fidèles sujets.
+Cette pensée jettoit un trouble extrême dans l'ame du roi. Toi
+périr! disoit-il; ô toi! mon ami, toi qui seul peut m'aider à
+supporter les orages de la vie; toi qui en partageant mes maux, en
+diminue toujours le poids! Je ne périrai point, reprit Viomade, les
+dieux l'ont promis: en douter est une impiété. Je reviendrai
+bientôt remettre Childéric dans vos bras. Mérovée, malgré la juste
+impatience d'un père, voudroit que Viomade attendit au moins le
+printems; l'hiver déjà est avancé; mais cette saison qui retient les
+Huns dans l'inaction, offre à Viomade plus d'espérance de retrouver
+le jeune prince. Il combat la résistance du roi, qui redoute la
+rigueur de la saison; il calme les craintes du monarque, excite ses
+espérances, et verse des torrens de bonheur dans cette ame si
+long-tems la proie des souffrances. Le roi veut du moins
+l'accompagner jusqu'au bord du fleuve; des barques sont préparées;
+plusieurs braves les suivront même jusqu'au château de Clodion,
+situé sur l'autre bord du fleuve: là, Viomade devoit se séparer
+d'eux, et monté sur de forts chevaux chargés de provisions, il
+s'arme de flèches, ainsi que Draguta. C'est ainsi qu'il devoit
+revoir, et suivi seulement du Hun, cette Germanie, antique berceau
+de ses pères. Au premier rayon du jour, les deux amis se sont
+regardés et se sont précipités dans les bras l'un de l'autre.
+Mérovée craindroit de retarder le départ, et cependant il sent
+toute l'amertume d'une telle séparation; Viomade se reprocheroit le
+moindre délai, mais il quitte avec peine son auguste maître. Tous
+deux émus et opressés se tiennent long-tems embrassés; tout est prêt
+pour le départ; déjà le farouche Draguta, revêtu de ses sauvages
+vêtemens, paroît et s'unit aux guerriers qui attendent le roi. Ses
+cheveux noirs, frisés, inégaux et épars, couvrent une partie de son
+visage, et ajoutent, dans leur désordre, à la férocité de ses
+traits; la jeunesse est sans grace sur le front sourcilleux du Hun;
+son courage est celui d'un barbare, et sa joie celle du crime. Sur
+ses épaules nues sont attachés son arc et ses flèches, armes
+légères, et les seules qui puissent leur être utiles dans les forêts
+qu'ils ont à traverser, soit qu'ils s'en servent pour se défendre
+contre leurs dangereux habitans, soit qu'ils recourent à la chasse
+pour suppléer à leurs provisions épuisées. Le roi et Viomade ne se
+font pas attendre long-tems; déjà ils atteignent les antiques
+ombrages de la forêt des Ardennes; ses arbres dépouillés de verdure,
+offrent aux regards qu'ils attristent, les sombres ravages de
+l'hiver. Viomade n'en est point ému; le roi seul éprouve d'avance
+toutes les fatigues que ce brave est loin de calculer. Quelques
+tentes dressées sous les arbres servent à reposer la troupe, et en
+peu de jours elle découvre ce fleuve superbe qui sépare les Gaules
+de la Germanie. C'est-là que Mérovée quitte à regret un ami dévoué
+et cher; leurs adieux honorèrent également l'amitié et le courage
+qui les distinguoient. Oh! qu'elles sont unies ces grandes ames,
+qu'aucun vice ne sépare! Les barques ont reçu Viomade, Amblar,
+Ulric, Arthaut, Draguta; les tranquilles ondes obéissent aux rames
+qui fendent leur sein et soutiennent la fragile nacelle qui les
+sillonne. Parvenus au pied de Dispach, les voyageurs abordent ces
+rives paisibles et débarquent. Pendant le trajet, Mérovée, entouré
+de ses gardes, a long-tems suivi de l'oeil la barque qui entraînoit
+son ami, et quand il ne l'avoit plus distinguee, son coeur et sa
+pensée la suivoient encore. Enfin, il avoit repris le chemin de son
+palais, dont la solitude troubla son ame; tous les dangers d'une
+aussi hardie entreprise s'offrirent devant lui; mais les dieux
+avoient parlé, et Mérovée espéroit. Ses braves, à leur retour, lui
+apprirent que Viomade et son guide, pourvus de trois chevaux, dont
+un portoit une tente et des provisions, traversoient déjà la
+Germanie, et que Viomade, plein de force et de joie, marchoit avec
+rapidité sous la conduite d'un guide fidèle et intrépide. En effet,
+Viomade avoit déjà traversé heureusement une partie de la Germanie,
+quand ils furent tout-à-coup arrêtés par des marais que les pluies
+d'hiver avoient rendus impraticables; il fallut abandonner la route
+connue, chercher à travers les forêts. Cet obstacle ralentissoit
+leur marche; par-tout ils le retrouvoient, et s'égarant dans de
+nouveaux détours, s'éloignoient au lieu d'avancer. Mais la bise, qui
+descendue des montagnes du nord, souffle avec fureur dans ces
+climats voisins du Danube, a glacé ces eaux stagnantes. Viomade
+propose à son guide de se hasarder sur cette surface solide. Un
+renard qu'a tué Draguta, et qu'ils dépouillent de la peau dont ils
+environnent leurs pieds, rend cette entreprise facile; les chevaux
+seuls les embarrassent; ils craignent de s'en séparer, et n'osent
+hasarder de les conduire sur la glace qui va se briser sous leurs
+pieds; ils essaient d'en conduire un qui glisse bientôt, malgré
+toutes les précautions qu'ils prennent; sa chute brise le fragile
+appui qui supportoit à peine ses pas; il disparoît sous la glace et
+s'enfonce sous les eaux. Cette expérience effraye les voyageurs;
+mais Viomade, qui s'aperçoit que tant de détours l'égarent, se
+décide à renoncer aux chevaux, qui déjà las, et ne trouvant pour se
+nourrir que des joncs secs et mal sains, retardent plus leur marche
+qu'ils ne la favorisent. Appuyés sur leur arc, et les pieds
+enveloppés de fourrures, ils traversent les marais dont l'étendue
+est immense. Viomade, chargé comme Draguta des provisions qui leur
+restoient, a peine à se soutenir; le froid glace ses veines; son
+coeur palpite, et ses membres s'engourdissent, tandis que Draguta,
+né sur les bords toujours glacés du Palus, sourit à la foiblesse de
+son compagnon, et s'élance gaiement de l'autre côté des marais.
+Viomade, épuisé de fatigue, mourant, et hors d'état de faire un seul
+pas, arrive long-tems après lui: il se couche un moment sur la
+terre; mais sentant le froid s'augmenter, craignant de s'abandonner
+au dangereux sommeil qu'il provoque, et qui n'est d'ordinaire que
+l'avant-coureur de la mort, il se relève avec effort, rassemble du
+bois, frappe le caillou qui jaillit en étincelles, et allume un feu
+brillant qui le réchauffe et redonne à son sang sa circulation.
+Draguta ne veut point s'en approcher; il semble défier la douleur de
+l'atteindre, et triompher de la nature. Que votre mère étoit peu
+prévoyante, disoit-il au brave; que n'a-t-elle eu le courage de la
+mienne; que ne vous a-t-elle exposé aux glaces des fleuves, au
+soleil devorant, comme je l'ai été; que ne vous a-t-elle habitué à
+combattre les monstres des bois, et formé à la lutte, à la course, à
+l'extrême fatigue: loin d'être accablé comme un foible enfant, vous
+supporteriez sans les sentir le froid et les maux qui vous
+accablent. Sans doute, Draguta, reprenoit avec douceur Viomade, mon
+enfance fut moins exercée que la tienne, et les moeurs, comme l'air
+de ma patrie, sont différens de ceux dont tu t'enorgueillis; mais
+songe, ami, que si plus de force arme ton bras, plus d'amitié
+remplit mon coeur. Tandis que vous égorgez vos blessés, nous
+secourons nos ennemis mêmes. Pardonne à ces hommes à qui tu dois la
+vie, une sensibilité dont ils s'honorent, puisqu'elle ne leur dicte
+que des bienfaits. La vie! reprit Draguta, est-ce un si grand bien
+que de vivre? Mais n'en sens-tu pas le prix aujourd'hui, que tu
+t'acquittes envers un ami; que tu me guides, que tu me conduis au
+bonheur? Ton ame n'est-elle pas émue de l'idée décevante de faire
+tant d'heureux, de rendre un fils à son père, un roi à ses peuples,
+un maître à ses serviteurs brûlans de zèle et d'amour pour son
+prince? Draguta ne répondit rien à ce discours; les provisions
+furent étalées devant le feu que Viomade entretenoit soigneusement.
+Un roc creusé par le tems lui offrit un abri pour la nuit; enveloppé
+d'un manteau, il s'endormit. Draguta, loin de regretter la tente
+qu'il a laissée avec les chevaux, se jette sans précaution sur la
+terre humide et dort paisiblement. O Dieu! le méchant peut donc
+dormir!
+
+Viomade, éveillé par les premiers rayons du jour, quitte sa roche
+protectrice, non sans remercier la divinité qui y préside, non sans
+élever jusqu'aux voûtes célestes ses voeux et sa reconnoissance. Un
+spectacle s'offrit à ses yeux; derrière lui d'immenses forêts; à sa
+droite et tournant devant lui, paroissoit au loin le Danube, ce
+fleuve superbe, qui prenant sa source en Souabe, parcourt un
+territoire de deux cent quarante lieues, et va par plusieurs bouches
+se jeter dans la mer Noire; ce fleuve qui eut la gloire, entre tous
+les fleuves, de voir sur ses ondes rivales des mers, plusieurs
+combats entre les Turcs et les Chrétiens. Le soleil qui se levoit
+derrière la forêt, n'éclairoit encore que foiblement cette
+magnifique surface; les oiseaux, que la froidure retenoit cachés
+dans le creux des rocs ou des troncs des arbres, ne chantoient pas;
+un silence auguste régnoit sur toute la nature. Viomade seul, dans
+cette déserte contrée, admire la profonde solitude qui l'environne,
+et se livre aux méditations animées qui rapprochent l'homme de son
+créateur. Plongé dans ce songe pieux, il n'a pas vu que Draguta, de
+retour, prépare le gibier qu'il rapporte de la chasse où il a été
+avant le réveil de son compagnon. Tiré de sa rêverie par la voix qui
+l'appelle et l'invite au repas, Viomade rallume les feux éteints, et
+se prépare à faire cuire les animaux; mais Draguta les dévore sans
+tant d'apprêts, et Viomade détourne les yeux du repas sanglant de
+son compagnon. La faim satisfaite, tous deux reposés de leurs
+fatigues, reprirent leur route entre le Danube et les bois, mais
+dans un chemin sablonneux, humide et qui s'enfonce à chaque pas.
+Viomade s'aperçoit avec émotion que cette route devient impraticable,
+il en avertit son guide; celui-ci l'engage à la continuer jusqu'à
+une chaîne de montagnes qu'il lui montre: mais la route est encore
+plus longue; la journée est prête à finir, les provisions
+consommées, la faim commence à se faire sentir; la soif, besoin
+dévorant, et plus insupportable encore, brûle et épuise le brave. Eh
+quoi! se disoit-il à lui-même, la nature met donc des bornes à mon
+zèle, et je succomberai dans une si grande entreprise! O Hésus! dieu
+du courage, ranime mes forces abattues, que je meure après le
+succès! Quelques racines sauvages lui offrent une ressource contre
+la mort; il les reçoit du ciel comme un bienfait, remercie les
+dieux, et par de nouveaux efforts, en obtient enfin de pénétrer dans
+les montagnes du Witoska. Là une source qui s'échappe en cascade du
+sein d'une roche immense, le désaltère. Draguta s'éloigne et revient
+chargé d'oiseaux inconnus à son compagnon; un repas, désiré depuis
+long-tems, calme une partie de ses maux, et Draguta l'assure que
+derrière ces montagnes, dont ils vont suivre les différentes
+sinuosités, ils parviendront au but qu'ils se proposent. Cet espoir
+rend à Viomade un nouveau courage: chargés des restes du repas
+qu'ils viennent de prendre, ils continuent leur route, et
+rencontrent encore quelques chèvres sauvages qu'ils tuent à coups de
+flèches. Les nuits ils se couchoient sur la terre, à l'abri des
+monts sourcilleux. Ils parvinrent ainsi à une forêt que Draguta
+sembla reconnoître avec une joie féroce. C'est ici, dit-il, en
+fixant ses regards sur Viomade. Reposez-vous, ajouta-t-il, dans
+cette caverne tapissée d'une mousse épaisse, et avant deux jours...
+Il s'arrête à ces mots, et semble préoccupé d'une idée sinistre.
+Viomade le regarde avec surprise; une secrète inquiétude saisit son
+coeur; cependant il s'endort, et d'heureux songes charment son
+sommeil. Il voit Aboflède s'élever dans une nuée transparente; elle
+applaudit à sa démarche, et la voix du grand Teutatès l'assure de
+cette divine protection sans laquelle il n'est point de succès, avec
+laquelle il n'est point de revers. Ces flatteuses illusions, que
+lui retrace le réveil, le pénètrent d'une religieuse confiance; et
+il revoit, plein d'espoir, naître un jour pur, et qui semble
+répondre par son éclat à la joie dont son coeur est rempli. O
+divinité de ces monts orgueilleux! dit-il, et vous, Naïade
+bienfaisante, dont l'onde a rafraîchi mes sens dévorés d'une ardeur
+douloureuse, recevez l'hommage de ma pieuse reconnoissance. Et toi,
+Dieu puissant! ame du monde! souverain des airs! ô grand Teutatès,
+qui dans l'erreur d'un songe, apparut à ce foible mortel indigne de
+ta divine présence, achève ton ouvrage, rends Childéric à mes voeux,
+rends-le au père qui l'attend! Draguta paroît prêt à marcher, et
+lance au brave un coup d'oeil de mépris et de haine; il semble qu'en
+approchant des lieux où il reçut le jour, il en retrouve toute la
+barbarie; ce n'est plus ce guerrier, jadis si farouche, mais adouci
+par la reconnoissance; à présent on le prendroit pour un ennemi qui
+entraîne sa victime. Le bois où ils pénètrent est épais, aucune
+route n'est frayée, le terrain en est humide, et plus ils avancent,
+moins il a de solidité. On entend de tous côtés les rugissemens des
+ours, les hurlemens des loups; quelques oiseaux de proie remplissent
+l'air de leurs cris aigus, et l'aigle au regard altier, s'abat sur
+les arbres ébranlés par sa chute. Viomade voit arriver la nuit avec
+inquiétude, il redoute les monstres des forêts; il ne sait pas que
+l'homme qui cache un coeur méchant, est alors le plus dangereux
+ennemi de l'homme et le plus cruel. Pour éviter d'être surpris
+pendant le sommeil, ils dormiront tour-à-tour, et ils allumeront de
+grands feux qui écarteront les bêtes féroces. Draguta ayant
+rassemblé avec le bout de son arc, un amas de feuilles sèches,
+invite insolemment le brave à s'y coucher et à se livrer au sommeil.
+Viomade, que le changement qui s'est opéré dans son guide remplit de
+crainte et de surprise, a peine à trouver le repos. S'il alloit le
+trahir, le livrer à Clodebaud! Ah! ce ne sont pas les supplices qui
+l'effrayent, ce n'est pas la mort; l'inquiétude seule du roi, son
+espoir trompé, sa douleur, voilà ce qui alarme son ame. Ces idées
+sinistres le poursuivent dans son sommeil; il croit entendre le roi
+lui redemander son fils, il croit entendre Childéric l'appelant à
+son secours, il croit voler vers lui, et prêt à l'atteindre, se
+sentir percé d'une flèche que lui lance Draguta. Ce songe affreux
+l'agite; la sueur découle de son front; il croit encore arracher de
+son sein le trait qui le déchire, et s'élancer vers son prince,
+quand une seconde flèche plus aiguë le blesse de nouveau; la douleur
+de ce songe l'éveille tout-à-coup, et il se relève animé d'un
+trouble extraordinaire; il voit devant lui Draguta pâle et en
+désordre, ses cheveux sont hérissés, son air est celui du repentir;
+le feu qui brûle devant lui jette sur sa figure une lueur sombre,
+qui ajoute une expression plus farouche à ses traits. Le barbare
+avoit promis à Egidius de conduire Viomade dans ces lieux, et là de
+lui donner la mort. L'instant choisi pour le crime étoit arrivé, et
+Draguta alloit percer de flèches le coeur du brave, lorsqu'agité par
+un songe, secret avis de la providence, il avoit prononcé le nom du
+perfide et s'étoit éveillé. Surpris, le Hun pâlit, et laisse tomber
+ses armes. Le souvenir des bienfaits de Viomade l'avoit frappé; il
+eut horreur du sang qu'il alloit répandre, et resta muet et
+combattu. Viomade s'étonnoit de plus en plus et perdoit sa sécurité;
+tous deux passent le reste de la nuit en silence, mais sans se
+livrer au sommeil. Draguta, aux premiers rayons du jour, propose
+brusquement de partir. Il se lève et marche agité d'un trouble
+visible; Viomade le suit; l'heure du repas les force à s'arrêter,
+mais Draguta a l'air rêveur et sombre, il ne mange point. Viomade
+l'interroge sur le mal qu'il semble éprouver, mais il ne lui répond
+pas et reprend sa route. Le terrain, constamment humide, devient si
+fangeux que l'on ne peut plus avancer; Viomade s'arrête et regarde
+Draguta, dont les traits altérés et inquiets sont loin de le
+rassurer. Nous ne marchons, lui dit il, vers aucun séjour habitable;
+tu t'es égaré, Draguta, car me préservent les dieux de t'accuser!
+reprenons vers la gauche du bois, le chemin paroît plus solide; nous
+attendrons le jour sous quelqu'abri, et montés sur un arbre élevé,
+nous chercherons à découvrir la fumée des habitations. Sans écouter
+la réponse du Hun, Viomade, revenant sur ses pas et tirant vers la
+gauche, s'avançant avec rapidité, parvint, suivi de Draguta toujours
+en silence, jusqu'à une petite esplanade où plusieurs chênes verds
+leur offrent une constante et noire verdure. La lune, astre
+mystérieux et doux, commençoit alors sa silencieuse carrière, et
+jettoit sur les sombres bois cet éclat pur et argenté, si cher à
+l'ame sensible. Viomade, ému par sa beauté, par l'aspect de la voûte
+des cieux semée d'étoiles, et que parcourt l'astre lumineux, sent
+s'éteindre ses soupçons; il plaint les maux dont Draguta semble
+déchiré, et se livre aux plus douces pensées, tandis que le Hun,
+lassé de ses combats intérieurs, cède à la nature et dort sur la
+mousse verdâtre. Viomade le considère, prie les dieux d'appaiser les
+tempêtes de son ame; et tandis qu'il les invoque en faveur de celui
+qui au fond du coeur médite sa ruine, un loup furieux et affamé
+s'approche de Draguta et va le dévorer. Viomade saisit son arc et sa
+flèche, qu'il tenoit près de lui dans la crainte d'être surpris,
+lance le trait d'une main généreuse et sûre, perce le coeur du
+monstre, qui tombe et meurt en se débattant aux pieds de Draguta,
+que le bruit réveille. Le Hun voit le danger et le bienfait; il
+paroît ému, tend sa main au brave et jette un douloureux soupir;
+puis le pressant de se reposer, promet de ne plus s'endormir et de
+le défendre à son tour. Viomade, que le plaisir qui suit une bonne
+action a rendu au bonheur, accepte son offre, et se livre au sommeil
+paisible dont jouit la seule vertu. Draguta ne peut plus supporter
+son sort; il a promis la mort du brave, mais il lui doit la vie une
+seconde fois, et la voix de la reconnoissance parle à son barbare
+coeur. Viomade commence à le soupçonner. Doit-il se laisser
+pénétrer? lui avouer le complot odieux dans lequel il a trempé?
+Doit-il le ramener en France? tromper l'espoir d'Egidius, manquer à
+ses promesses et servir l'ennemi triomphant de sa patrie? Draguta
+hésite: la reconnoissance comme le bienfait, sont de tous les pays,
+de tous les climats. Le sauvage habitant des déserts, possède même
+peut-être mieux ces vertus naturelles que l'homme civilisé, et le
+Hun reconnoît leur empire: tremper ses mains dans le sang de son
+bienfaiteur n'est plus en sa puissance, son coeur s'y refuse, il a
+horreur de cette seule pensée. Tu dors, vertueux Viomade, ton ame
+est en paix, aucune crainte ne la trouble, aucun songe ne l'avertit:
+tu dors, et le lâche veille autour de toi; il va te trahir sans
+doute. Ah! prolonge long-tems ce doux sommeil. Il est troublé
+pourtant; Viomade s'éveille, mais sa belle ame conserve sa sérénité;
+il voit encore étendu ce loup terrible dont il délivra son guide; il
+jouit du bonheur de lui avoir sauvé la vie; il se reproche les
+soupçons dont, depuis quelques jours, il s'est senti agité. Draguta,
+sans doute, se disoit-il à lui-même, est encore à la chasse, et
+s'occupe de conserver mes jours, comme j'ai sauvé les siens. O
+soupçons injustes! sombres et légères vapeurs qui obscurcissez mon
+ame, fuyez à jamais! Et toi, jeune Draguta, pardonne à l'erreur qui
+m'a égaré, et puissent les dieux que j'implore pour toi, te payer de
+tes services et m'acquitter de tes bienfaits! Que la matinée est
+belle! ajoutoit Viomade; que les arbres verds, et seuls couronnés de
+leur noire verdure au milieu de ces bois dépouillés, produisent un
+effet doux et consolateur! De quels dons immenses le ciel
+n'enrichit-il pas les hommes; pourquoi n'en savent-ils pas mieux
+jouir? pourquoi, ingrats envers la nature, cruels envers eux-mêmes,
+cherchent-ils, dans de vains désirs, des regrets et des tourmens,
+quand ils pourroient être si facilement heureux? Le brave tomba
+bientôt dans une douce rêverie, s'y abandonna, oublia les heures,
+et s'aperçut avec inquiétude que celle du retour de Draguta étoit
+passée depuis long-tems. Il ne lui restoit aucune provision; la faim
+qu'il éprouvoit ajoutoit à sa crainte. Sans doute, se disoit-il, la
+chasse l'a entraîné, égaré peut-être: peut-être attaqué de nouveau
+par quelque monstre, a-t-il succombé? peut-être même a-t-il besoin
+de mon secours? A ces mots, cédant à l'humanité qui lui parle, et ne
+lui parle jamais en vain, Viomade se lève et cherche son arc et ses
+flèches. Mais, ô trahison! ô barbarie! ses armes, sa seule défense,
+sa seule ressource pour se nourrir; ses armes, dont il vient de se
+servir pour lui sauver la vie, dont il alloit se servir encore pour
+le défendre, le cruel les a enlevées! Que reste-t-il au brave dans
+ce désert, sans armes et sans alimens? que lui reste-t-il? son
+courage, sa grande ame, ses vertus et sa confiance en la divinité.
+Avec de tels secours, l'homme s'élève au-dessus de l'infortune; il
+peut mourir, mais non se laisser accabler; tel est Viomade; il se
+rasseoit pourtant et délibère avec lui-même; il ne doute plus que
+Draguta, rendu à la barbarie de sa patrie, à la haine, ne l'ait
+abandonné à dessein, et loin de tout secours. Mais l'a-t-il aussi
+trompé sur le sort de Childéric? médidoit-il à Tournay cette action
+coupable? est-elle le fruit d'un complot raisonné ou d'un mouvement
+criminel? Voilà ce qu'il ignore, ce qu'il ne peut pas même
+éclaircir, ce qui trouble son esprit, détruit son espoir, ou du
+moins le rend incertain. Où va-t-il porter ses pas? Le voilà sans
+guide dans la solitude, sans interprète parmi les hommes étrangers à
+sa patrie, et vers lesquels il s'avance, en qui seulement il espère
+encore! Où trouvera-t-il des ressources contre la faim? il ne
+découvre aucune racine, il n'entend le bruit d'aucune cascade; le
+murmure d'aucun ruisseau ne l'invite à venir s'y désaltérer. Malgré
+la faim qui le presse et l'affoiblit, il quitte promptement son
+azile, et se livrant au hasard, ou plutôt à la volonté des dieux, il
+marche à travers les bois, suivant toujours le cours du Danube et
+remontant vers sa source. Sa faim augmentoit, il craignoit de ne
+pouvoir vaincre ses souffrances; mais les dieux ne l'ont point
+abandonné: un arbrisseau couvert de fruits sauvages, et mûris
+sous les neiges, s'offre à ses yeux. O Mérovée! s'écrie-t-il,
+en étendant les bras vers l'arbre nourricier; mais il ne connoît
+point ces fruits; sont-ils amis de l'homme? Est-ce la vie ou la
+mort qu'il va recevoir? Il hésite; le besoin l'emporte, ses lèvres
+sont rafraîchies des sucs doux et balsamiques qui sortent en
+abondance de ces fruits; ils le désaltèrent, le fortifient, et
+ce secours inattendu semble le présage de plus grands bienfaits.
+Abandonnera-t-il le buisson couvert encore de cette précieuse
+richesse? doit-il s'y arrêter et s'épuiser dans une inaction
+coupable? Non sans doute: Viomade saura et profiter des dons du
+ciel, et suivre la route qu'il semble lui-même lui indiquer par ses
+bienfaits. Riche de ce butin inespéré, il marche légèrement et plein
+de joie: mais tout-à-coup le ciel s'obscurcit; de sombres nuages
+descendus précipitamment des hautes montagnes du nord, assombrissent
+les airs; les vents impétueux agitent la cime altière des chênes;
+une horrible tempête se prépare; en peu de momens l'univers paroît
+ébranlé: la pluie tombe abondante et glacée, elle forme des
+ruisseaux qui sillonnent par-tout la forêt, et les cascades
+éloignées se répandent de tous côtés; la pluie irrite et soulève un
+torrent déjà furieux, et dont les flots vagabonds et rapides
+entraînent avec fracas les roches et les arbres qu'ils déracinent.
+Tout cède à la nature en courroux. Viomade sans abri, les vêtemens
+percés par la pluie qui tombe avec violence, repoussé par le vent
+qui souffle avec fureur, sent son ame prête à quitter son enveloppe
+fragile. O Mérovée! disoit-il, si je succombe, j'aurai combattu;
+je te dévoue ma vie, mais je la défendrai comme un bien qui
+t'appartient. Alors, écartant de lui ce désespoir insensé qui
+n'enfante que le découragement ou l'imprudente témérité, il s'arme
+d'une forte branche qu'il arrache, s'en sert comme d'un appui, et
+marche encore à travers les racines des bois et les rameaux enlacés
+qui embarrassent ses pas et les arrêtent. Le bois semble s'épaissir,
+le jour baisse de plus en plus, le froid augmente et glace l'eau
+dont ses vêtemens sont trempés; la ronce rampante s'attache à ses
+pieds et les déchire; il chancelle et tombe; sa tête frappe sur un
+tronc d'arbre que l'obscurité ne lui a pas laissé distinguer; il
+jette un cri douloureux, l'écho le redit aux cavernes, qui le
+répètent à leur tour, et Viomade s'effraie de sa propre plainte;
+mais le sang qui coule de sa blessure et la douleur l'ont affoibli;
+il reste sans mouvement sur la terre. Son évanouissement fut si
+long, que l'orage étoit déjà passé depuis long-tems, la nuit même
+étoit entièrement écoulée et le jour dans tout son éclat, quand il
+r'ouvrit les yeux, reprit ses esprits, le sentiment et la vie. Ce
+fut lentement et par degrés que Viomade se retraça sa position et
+ses malheurs. Sa mémoire, quelque tems incertaine, ne lui rappela
+que peu-à-peu et successivement les faits; mais le sang qui a
+découlé de son front et baigné la terre, la douleur qu'il éprouve,
+les épines qui déchirent ses pieds, le désordre qui suit la tempête
+et dont il voit autour de lui les tristes effets, tout lui peint son
+isolement et sa détresse. Viomade n'étoit jamais plus grand qu'au
+comble de l'infortune; jamais il ne croyoit se devoir à lui-même
+plus de force et de prudence, que lorsqu'il restoit seul: alors,
+rempli d'audace, il se disputoit au malheur, et plus il en étoit
+accablé, plus il s'armoit contre lui. Déterminé, il se relève,
+contemple ces lieux, il s'approche d'un ruisseau qu'a formé la
+pluie, lave la blessure de son front, cueille des herbes dont il
+connoît l'usage, en exprime les sucs sur sa plaie, arrache de ses
+pieds les nombreuses épines qui les blessent, les plonge dans le
+ruisseau, allume un grand feu, se dépouille entièrement de ses
+habits, les sèche à la flamme brillante, se réchauffe lui-même, et
+revêtu de ses vêtemens secs, il recourt à ses fruits, son heureuse
+fortune, remercie les dieux, et souriant au sort qui lui ménage
+encore tant de biens, il se rassure et espère.
+
+Reposé de ses fatigues, revenu de ses premières douleurs, Viomade
+marche encore, et du haut des airs la nuit s'approche, les cieux lui
+montrent la lune dans toute sa pompe, aucun nuage n'obscurcit de son
+voile transparent le bel astre qui sort des monts et s'élance
+majestueusement. Viomade, qu'un nouveau jour éclaire, s'aperçoit
+avec ravissement que les arbres sont moins rapprochés, que sa marche
+devient plus facile; il redouble d'ardeur jusqu'au moment, où
+disparoissant à ses yeux, le flambeau qui l'éclaire cède aux
+ténèbres des airs. Alors Viomade va s'arrêter, mais il a senti sous
+ses pieds un chemin battu; s'est-il flatté d'un vain espoir? Il
+essaie encore quelques pas; est-ce erreur, désir, pressentiment,
+vérité? Il craint, s'il marche encore, de quitter la trace en
+laquelle il met dans ce moment tout son bonheur; il attendra que le
+jour confirme ou détruise une aussi chère espérance. L'aurore paroît
+à peine à travers l'obscure nuit, elle jette à peine sur la terre
+ses premiers rayons pâles et incertains, Viomade interroge déjà le
+sentier qu'il croit avoir découvert. Il répond à ses voeux, et le
+jour en s'élevant met le comble aux bienfaits de l'aurore: on
+distingue parfaitement sur le sentier, les pas de l'homme, il
+conduit sans doute à un séjour habité, et déjà Viomade n'est plus
+seul: comment peindre sa joie, surtout sa reconnoissance! Il suit
+avec une douce ivresse les pas dont l'empreinte lui est si chère, il
+aperçoit sous quelques arbres rapprochés un banc de mousse, elle est
+foulée à deux places peu distinctes l'une de l'autre, et atteste que
+deux êtres s'y sont souvent reposés ensemble; à ces traces d'amitié
+son coeur s'émeut et palpite: Oh! s'écrie-t-il, ici deux amis
+échangeant leurs plaisirs ou leurs peines, se sont reposés dans une
+heureuse confiance. Oh! que puis-je craindre dans des lieux
+consacrés à l'amitié? Arbres, et vous vertes hamadryades, qui
+présidâtes à leur naissance, et vous jouez dans leurs rameaux;
+gazons, que l'homme sensible a foulés, non, ce n'est point un
+étranger qui pénètre dans vos retraites; son coeur est de tous les
+climats où l'on aime, où l'on est généreux; mais qu'aperçois-je à
+travers les branches et près de ce ruisseau? une tombe élevée comme
+le sont celles de ma patrie! approchons. O ciel! une inscription la
+décore, et elle est écrite dans la même langue que je parle, je lis
+ces mots:
+
+ PLEUREZ LA JEUNE TALAÏS.
+
+Quels événemens semblent m'attendre dans ces lieux, où je découvre
+déjà tant d'objets d'espoir et de mélancolie? mais je ne veux pas
+quitter cet asile de la mort, sans l'orner de quelques fleurs telles
+que me les offrent la saison et ces lieux. Bientôt il découvrit la
+hâtive primevère, la feuille piquante du houx toujours verd, les
+grappes du buisson ardent que rougissent les gelées; et formant une
+guirlande bigarrée, il dépose ce don de la sensibilité sur la froide
+et dernière demeure de Talaïs. Après avoir satisfait à ce devoir de
+la douce piété, après avoir adressé à Teutatès la prière funèbre, il
+suivit de nouveau le sentier qui l'avoit conduit vers la tombe, et
+qui parut se diviser en deux petites routes bordées de gazon; l'une
+descendoit dans une vallée sombre et boisée; l'autre conduisoit, en
+serpentant, sur une petite monticule couronnée d'arbres verds.
+Viomade, incertain d'abord entre les deux routes, préféra bientôt
+celle qui conduisoit sur la petite colline si bien cultivée, et d'où
+il espéroit découvrir quelque habitation; le chemin étoit bordé
+d'arbrisseaux enlacés, il étoit tortueux et agréable; parvenu sur la
+cime de cette élévation, Viomade y vit un siége, des fleurs
+sauvages, enfin tout lui assura qu'une main soigneuse la cultivoit
+chaque jour; son oreille fut bientôt frappée par les sons d'un
+instrument qui lui étoit inconnu, et qu'il apprit par la suite être
+un instrument chinois; il écouta, et fut encore plus surpris, quand
+il entendit une voix, qui encore forte, quoique déjà cassée par
+l'âge, chantoit en langue latine, commune à toutes les Gaules comme
+à l'Italie, ces paroles guerrières:
+
+ CHANTS GUERRIERS.
+
+ Où sont-ils ces beaux jours de gloire,
+ Ces jours de force, de valeur,
+ Où digne enfant de la victoire,
+ Des miens je surpassois l'ardeur?
+ Pourquoi faut-il de la vieillesse,
+ Eprouvant la lâche foiblesse,
+ Loin des combats et des dangers,
+ N'attendre la mort qu'avec peine,
+ Et tomber ainsi qu'un vieux chêne
+ Que déracine un vent léger?
+
+ Honneur au héros qui succombe,
+ Et qui, vainqueur dans les combats,
+ Descend fièrement vers la tombe
+ Où la valeur guide ses pas.
+ Il ne verra point sa vieillesse
+ Dans une honteuse foiblesse,
+ Loin de la gloire et du danger,
+ N'attendre la mort qu'avec peine,
+ Et tomber ainsi qu'un vieux chêne
+ Que déracine un vent léger.
+
+FIN DU LIVRE QUATRIÈME.
+
+
+
+
+CHILDÉRIC.
+
+LIVRE CINQUIÈME.
+
+SOMMAIRE
+
+DU LIVRE CINQUIÈME.
+
+ Viomade reconnoît dans le vieillard, qui est aveugle, un des
+ compagnons de Draguta; il demande l'hospitalité, qu'il
+ n'obtient qu'avec peine; il est conduit par Gelimer dans sa
+ grotte, où il fait un repas depuis long-tems nécessaire.
+ L'espoir se glisse dans son coeur; il découvre le javelot de
+ Childéric; sa joie égale sa surprise. Son entretien avec
+ Gelimer sous les chênes. Un jeune chasseur paroît, c'est
+ Childéric, qui s'élance dans les bras de Viomade. Leurs
+ transports. Alarmes de Gelimer. Le jeune prince, dont il
+ ignoroit la naissance, lui expose les motifs de son silence, et
+ le rassure. Ils rentrent dans la grotte; là Viomade raconte à
+ Childéric tous les événemens qui l'intéressent, lui fait sentir
+ combien son retour en France est nécessaire pour contenir les
+ troupes et l'ambition d'Egidius; lui peint la douleur que son
+ absence cause au roi, la mort d'Aboflède. Childéric verse des
+ larmes, et l'heure du sommeil interrompant cet entretien, le
+ prince conduit Gelimer sur la couche sauvage, et partage la
+ sienne avec Viomade.
+
+
+
+
+LIVRE CINQUIÈME.
+
+
+Tandis que le vieillard chantoit, Viomade qui suivoit sa voix,
+s'étoit approché et l'examinoit; à son habillement, à ses traits, il
+reconnut bientôt un des compatriotes de Draguta, succombant sous le
+poids des années, et réchauffant aux rayons du soleil ses membres
+glacés. Comment a-t-il pu apprendre la langue inusitée dans sa
+patrie? sans doute c'est lui qui a gravé l'inscription que vient de
+lire Viomade; un sentiment confus s'empare de son coeur; cependant
+il demande avec confiance l'hospitalité. Aux premiers sons de sa
+voix, le vieillard a frémi, un terrible courroux a enflammé tous
+ses traits. Qui es-tu? s'écrie le Hun palissant; qui es-tu, ô toi
+qui osa approcher de la caverne de Gelimer? Viens-tu pour en
+troubler la paix? viens-tu persécuter un malheureux vieillard
+que le tems accable, privé de la clarté des cieux et sans défense?
+Rassurez-vous, reprit Viomade; je suis moi-même un malheureux égaré;
+la faim me tue; secourez ma misère; accordez-moi un peu de
+nourriture et quelques heures de repos, ensuite je continuerai ma
+route. Oh! reprit Gelimer, il fut un tems où la plainte du
+malheureux parvenoit vîte à mon coeur, où je lui tendois les bras,
+plein de confiance et d'humanité. Dans ce tems, je ne les
+connoissois pas encore ces hommes si méchans; ils ne m'avoient point
+banni de ma patrie comme un criminel, séparé de mon épouse et de mon
+fils; je n'avois pas, sur une autre terre, retrouvé d'autres
+barbares. J'avois encore des yeux pour interroger ceux de l'homme,
+pour lire sur son front, siége de l'ame. Tu me trompes, cruel
+étranger; ta voix me semble celle des destins, et tes paroles ont
+l'accent sinistre du chant de mort; oui, tu viens ici conduit par la
+haine, tu viens me dérober mon trésor! O vieillesse douloureuse!
+odieuse impuissance! ô rage et désespoir inutiles! A ces mots,
+Gelimer penche sa tête et paroît accablé de sensations terribles;
+Viomade respectant sa douleur, en laisse calmer les trop vifs
+ressentimens. Alors le vieillard reprenant la parole ajouta: Ces
+lieux sont éloignés de toute habitation, aucune route n'y conduit;
+comment, malheureux, les as-tu découverts? Parle; quel étoit ton
+dessein? Ah! si tu es un Franc, si tu viens dans de barbares
+projets, fuis cruel, fuis la caverne de Gelimer! il recevroit plutôt
+tous les monstres affamés des bois, qu'un de ces Francs qu'il
+abhorre. D'où venois-tu, quand tu as parcouru la route ignorée de ma
+sombre retraite? Pourquoi, comment se peut-il que tu y sois parvenu?
+que venois-tu y chercher? Hélas! j'aurai confié mes jours et mon
+bonheur aux entrailles de la terre, et les hommes ne me laisseront
+pas mourir paisible! J'aurai creusé le sein des rochers pour y
+cacher mes derniers jours, et leur barbarie viendra m'y poursuivre!
+Eloigne-toi, te dis-je; ne m'adresse pas des paroles trompeuses; on
+ne trompe plus Gelimer. Je ne puis m'éloigner, reprit Viomade,
+décidé à demeurer auprès de cet homme extraordinaire, et à se
+procurer, par adresse ou par force, une nourriture dont il a besoin,
+et des renseignemens auxquels il a confiance, sans trop s'en rendre
+raison. Je ne puis m'éloigner; mes forces sont épuisées par la faim,
+j'ai perdu mes flèches pendant le dernier orage, et je n'ai pu
+chasser; j'expire, si tu me refuses des secours; je vais attendre
+la mort à tes côtés. Oh! cruel, dit Gelimer avec un geste passionné,
+tu le sais, tu le sais donc que le mortel jeune et bienfaisant doit
+venir bientôt, qu'il aura pitié de ta peine et horreur de mes refus?
+Eh bien! puisqu'il le faut, aide-moi à me soulever, et regarde
+là-bas; en face de ces chênes qu'entoure un banc de mousse, tu dois
+apercevoir l'entrée d'une caverne dont les arbrisseaux cachent une
+partie; c'est-là qu'il faut guider mes pas, c'est-là que je
+t'offrirai la nourriture des sauvages habitans des cavernes et des
+déserts. Viomade, toujours appuyé sur la branche d'arbre qu'il a
+arrachée pendant l'orage, soutient les pas chancelans du vieillard,
+et parvient à une grotte spacieuse et charmante, qu'il trouve
+remplie de meubles et d'objets inconnus dans ces climats. Sur une
+table sont des viandes cuites; dans un vase d'une terre argileuse et
+durcie au feu, il trouve un vin de fruit excellent, des gâteaux
+faits de différentes sortes d'amandes, du miel et des fruits secs.
+Viomade s'attendoit peu à des mets si abondans, et qui lui
+paroissent si étrangers à ces climats; il admiroit l'intérieur de la
+grotte, que tapissoient les longs rameaux toujours verds du Tuga de
+Chine, les branches piquantes et ornées de leurs grappes rouges du
+buisson ardent; un ruisseau limpide traversoit la grotte et
+murmuroit sur de petits cailloux, légers obstacles qui s'opposent
+foiblement à son cours et irritent ses flots volontaires; deux
+cavités pratiquées dans l'enfoncement, renferment deux lits de peaux
+d'ours: ils sont deux, cela est certain. Viomade excité par une
+secrète espérance, mêle adroitement à l'expression de la
+reconnoissance, des témoignages d'étonnement sur la langue que parle
+Gelimer. Je l'appris, lui répondit le Hun, d'un prisonnier fait
+devant Cologne, à cette fameuse journée qui coûta tant de sang à ma
+triste patrie. Ce combat fut le dernier où ma valeur s'est signalée.
+Hélas! depuis ce tems, enchaîné par la douloureuse vieillesse,
+inutile à ma patrie, séparé de tous les miens, poids honteux que la
+terre porte à regret, sans la pitié d'un enfant, j'aurois depuis
+long-tems succombé, et cette terre qui autrefois m'a vu levé, fier
+et superbe, auroit reçu mes restes inanimés et abandonnés aux
+monstres des forêts. O empire du tems! que n'ai-je pu t'échapper par
+une mort glorieuse au milieu des combats, et avant d'être devenu,
+de vaillant et robuste, foible et languissant. Viomade qui a
+recueilli chaque parole du Hun, en a reçu une vie nouvelle; l'espoir
+remplit son coeur: une secrète inquiétude l'agite, il se lève de
+table, examine chaque meuble, interroge chaque objet, il sent qu'il
+a raison d'espérer. Cependant rien ne lui avoit encore répondu; il
+cherche dans les cavités qui recèlent les couches sauvages; celle
+qu'il examine d'abord n'offre rien à sa curiosité; il s'approche de
+la seconde, et tombe à genoux muet de surprise, d'admiration; la
+joie inonde son ame. Là, suspendu à la roche, il voit le javelot
+même de Childéric; il n'en croit pas ses yeux seuls, ses mains le
+détachent, ses lèvres le pressent, et des larmes qu'il ne peut
+retenir tombent brûlantes sur l'arme sacrée. Les mouvemens de
+Viomade ont échappé à Gelimer; mais surpris et inquiet du silence
+qu'observe l'étranger, il lui demande fièrement à quoi il s'occupe,
+et Viomade rougissant du mensonge qu'il prononce, s'excuse en
+tremblant sur la fatigue et sur le besoin de sommeil qu'il éprouve.
+Gelimer lui montre son lit; mais avant qu'il y cherche le repos, il
+se fait conduire sur le banc de mousse et sous les chênes. Viomade
+libre de s'abandonner aux pensées qui le ravissent, rentre
+promptement dans cette grotte où il a trouvé le bonheur; il prend
+encore ce javelot, signal de sa prochaine félicité; il cherche à
+découvrir quelque autre objet qui confirme son espoir, mais rien ne
+se présente à ses yeux. Où est-il, ce fils du roi? pourquoi ne se
+montre-t-il point encore? Gelimer n'a point fixé l'heure de son
+retour, il l'attendoit pourtant; mais il tarde trop à l'impatience
+de Viomade: il ne peut demeurer plus long-tems dans l'inaction, il
+sort de la grotte et va voler sur les pas du jeune prince; mais s'il
+s'égare, si en s'éloignant il perdoit l'instant du retour? Ces
+craintes l'arrêtent, il revient sur ses pas et va s'asseoir près de
+Gelimer, dont il espère obtenir quelques détails. Mais à son
+approche le Hun a frissonné, une vive terreur s'est peinte sur son
+visage, il est demeuré triste et rêveur; revenant à lui: Etranger,
+dit-il, te voilà reposé, prends dans ma caverne tout ce qui peut
+t'être nécessaire, prends mon arc et mes flèches, choisis dans tout
+ce que je possède ce qui peut servir à ton voyage; mais au nom de
+l'hospitalité même, quitte ces lieux dans l'instant. En vérité, je
+ne le puis, répondit Viomade; mes pieds sont tellement douloureux,
+qu'il me seroit impossible de suivre mon chemin. Ah! Gelimer,
+permettez que je reste encore. Fatal étranger, reprit le vieillard,
+tu abuses de mon triste sort. O dieux de ma patrie! protégez-moi.
+Alors s'éloignant de Viomade autant que le permet le banc sur lequel
+ils sont assis, posant sa tête sur ses mains, il paroît réfléchir
+profondément. Interrompant tout-à-coup sa rêverie: Quel âge as-tu,
+dit-il à Viomade? J'ai vu cinquante fois la saison de Mars, reprit
+le brave. Age terrible, s'écria Gelimer avec violence; âge où
+l'homme est ennemi cruel de l'homme, où il a déjà perdu sa
+franchise, sa candeur; où le feu des passions délicieuses ne le
+brûle plus, où il connoît et jouit de la vengeance, de la rapacité,
+de l'ambition; âge où encore dans toute sa force, il n'est plus
+sensible, où tous les secrets mobiles des hommes lui sont connus, où
+enfin, refroidi par la jouissance, détaché par la réflexion, il
+cesse d'espérer, parce qu'il a cessé de croire; il cesse d'aimer,
+parce qu'il n'estime plus; où il cesse d'être heureux, parce que,
+privé des illusions qui enchantent les premières années de la
+jeunesse, il marche avec la vérité austère, vers le triste but de la
+vie. Mais, ô dieux! ajoutoit-il avec une émotion plus douce, et se
+parlant à lui-même: il ne vient point, celui dont l'approche éloigne
+de moi les souvenirs déchirans et les noirs soucis, tel qu'un vent
+léger écarte loin du soleil les sombres nuages; il ne vient pas
+celui dont la voix douce comme le chant de l'oiseau matinal, réjouit
+mon coeur, y porte la paix, le réchauffe d'une vive amitié. Tcie, ô
+mon cher Tcie! où es-tu? O toi! encore aux beaux jours de la candeur
+et de la bonté, hélas! tu subiras la loi immuable du tems, de ce
+tems qui détruira tes vertus, comme il altèrera ta beauté; tu seras
+coupable, tu deviendras vieux. Oh! puisse l'ange de la mort te
+frapper brillant encore de jeunesse et d'innocence!
+
+Viomade écoutoit cet homme extraordinaire, il s'étonnoit de ses
+discours; il étoit surpris qu'au fond des bois, il eût acquis une si
+profonde et si triste connoissance des hommes. Il réfléchissoit sur
+ce qu'il venoit d'entendre, lorsqu'un léger bruit fixa l'attention
+du Hun; il se leva et étendit les bras vers le petit monticule avec
+un mouvement passionné. Viomade jeta les yeux sur l'endroit d'où le
+bruit partoit; il distingua celui d'une marche rapide qui froissoit
+les feuilles desséchées, et se sentit l'ame bouleversée; cet instant
+alloit décider de son sort. Bientôt il voit paroître sur la hauteur
+un jeune homme d'une figure mâle et douce, ses cheveux blonds et
+bouclés flottent au gré des vents, son arc et ses flèches sont
+attachés sur ses épaules; il tient deux louveteaux qu'il vient de
+dérober à leur mère. La jeunesse dans toute sa fraîcheur brille sur
+son front et anime ses joues vermeilles; c'est Bélénus lui-même qui
+se montre aux mortels surpris et charmés. Mais Viomade a déjà
+reconnu Childéric; le jeune prince, frappé à l'aspect d'un étranger,
+s'étoit arrêté dans le chemin et l'examinoit; tout-à-coup, jetant
+les louveteaux dont il est chargé, il s'élance, et plus léger que la
+flèche qui poursuit et atteint l'oiseau, il tombe dans les bras de
+Viomade en s'écriant: ô Viomade! ô tendre et fidèle ami de mon père!
+est-ce bien toi que j'embrasse? ô jour heureux qui te conduit vers
+nous, qu'il soit à jamais cher et sacré! Le brave, trop ému, ne
+peut répondre; il a voulu se jeter aux pieds du fils des rois, mais
+Childéric l'a retenu contre son coeur, et l'amour l'emportant sur le
+respect, le brave a osé presser dans ses bras vainqueurs et fidèles,
+celui pour qui ils ont combattu, pour qui ils combattront encore. O
+Viomade! reprit le prince, rassure-moi promptement: comment se porte
+la reine et mon père? Hélas! que j'ai dû leur coûter de larmes! Le
+brave, qui veut éloigner encore le récit de la mort d'Aboflède,
+répondit: Vous connoissez leur amour, vous devinez leur douleur.
+Mérovée est toujours le plus grand comme le meilleur des rois. J'en
+rends grace aux dieux qui le protègent, reprit le prince. Mais
+pendant cet entretien, que devenoit Gelimer? L'infortuné!... il se
+livroit à la plus profonde douleur. Childéric s'en aperçut, s'avança
+vers lui, lui prit la main avec tendresse: ô fils des rois! lui dit
+Gelimer, tu m'as caché ta naissance; pourquoi? Mon ami, lui répondit
+Childéric, avant de vous connoître, je craignis d'être livré à
+Claudebaud; depuis que je vous aime, j'ai cru devoir vous laisser
+ignorer de quel rang, de quelle fortune je me privois pour vous.
+Oh! oui, dit Gelimer en l'embrassant, c'étoit bien là ta pensée; ton
+ame est pure comme le cristal des fontaines; ta bouche n'a jamais
+proféré le mensonge, la vertu habite ton coeur, un rayon divin
+t'anime. Ah! tous les hommes naissent bons, ajouta-t-il avec
+douleur, et se jetant sur son banc de mousse; c'est le tems qui
+détruit tout.
+
+Viomade, l'heureux Viomade admiroit en silence le jeune et beau
+prince; on voyoit réunis en lui les traits superbes de Mérovée aux
+graces d'Aboflède; c'étoit bien le front auguste du roi, ses yeux
+bleus, altiers et brillans; mais les belles paupières de la reine en
+voiloient l'éclat, en modéroient l'ardeur; c'est son teint délicat
+et frais, sa bouche, son délicieux sourire. Childéric a la taille
+majestueuse du roi, sa marche noble; mais ses mouvemens gracieux et
+doux rappellent encore Aboflède; il a atteint sa dix-huitième année;
+il est à cet âge où la beauté s'épanouit chaque jour, où, conservant
+encore sa fraîcheur et ses graces, l'homme annonce déjà ce qu'il
+sera dans peu d'années; semblable à la fleur du pommier, qui à peine
+épanouie, laisse déjà entrevoir le fruit.
+
+Les vents du soir commençoient à agiter la cime des arbres, le jour
+étoit sur son déclin; Childéric offrit à Gelimer de rentrer dans la
+grotte; il l'y conduisit lui-même, près de la table où Viomade avoit
+déjà pris un premier repas; alors Childéric alluma un grand feu
+devant l'entrée de la caverne, dont il éclairoit et réchauffoit tout
+l'intérieur; ensuite, ayant couvert la table de différens gibiers et
+de fruits secs, il se plaça entre Viomade et Gelimer. Ami, dit-il au
+vieillard, mangez avec nous sans inquiétude; je suis toujours Tcie,
+le fidèle Tcie. Va, reprit le Hun, je te connois mieux que toi-même,
+je ne crains rien de toi, ni près de toi; le son de ta voix
+rafraîchit mon coeur, comme l'eau qui désaltère le voyageur égaré.
+Près de toi je suis en paix, comme le timide oiseau sous l'aile de
+sa mère; tu fus le charme de mes yeux, je t'aime avec idolatrie,
+mais je t'enlève à ton père, au trône. Cher Tcie, voilà à quoi je
+pense! N'y pensez-pas, mon ami, je vous dois tout; que ce sacrifice
+est déjà payé! Permettez qu'avant l'heure du sommeil, l'ami de mon
+père nous raconte comment et par quel événement il a pu parvenir
+jusqu'à nous. Le Hun y consentit, malgré l'horreur que lui inspire
+toujours le brave, et la haine qu'il a conçue pour lui.
+
+Viomade commença sa narration au moment où Childéric se présenta à
+Mérovée devant Cologne; il parla peu de la victoire par égard pour
+Gelimer, encore moins de la blessure qu'il avoit reçue en sauvant le
+roi; peignit la douleur de ce tendre père, de la reine, celle de
+l'armée, la sienne, quand on se fut aperçu de la perte du prince;
+les soins et les recherches inutiles, la démarche tendrement
+téméraire de la belle reine, son retour, sa douleur et sa mort. A ce
+récit, Childéric versa des larmes abondantes; Gelimer en laissa
+tomber de ses yeux depuis long-tems fermés; il se reprochoit les six
+années de bonheur dont il avoit joui; tous ces maux étoient son
+ouvrage, Gelimer le sent et gémit. Viomade reprit son récit, peignit
+Mérovée souffrant, Egidius aspirant au trône, la trahison de
+Draguta; enfin, son abandon, la joie qu'il avoit éprouvée en
+trouvant un chemin, l'hommage qu'il a rendu à la tombe, sa surprise
+en entendant chanter Gelimer, l'hospitalité qu'il en a reçue. Mais
+il manqua d'expressions quand il voulut peindre l'émotion que lui
+avoit causée la vue du javelot qui lui annonçoit son jeune maître;
+il put encore moins exprimer ce qu'il éprouva à sa vue, ce qu'il
+éprouve encore de joie et d'amour. On aime les rois, comme on ne
+peut aimer un homme ordinaire. Il règne autour d'eux une
+magnificence auguste, un rayon de gloire presque divin. Le coeur se
+plaît à s'élever avec cet objet qu'il déifie; l'exaltation de ce
+sentiment, son idolatrie même, ont quelque chose qui entraîne et
+enflamme; cet amour a un langage particulier, il est plus dévoué,
+n'ose être tendre, mais il est courageux, intrépide; il sait
+vaincre, il sait mourir. Tel est Viomade, telles sont les émotions
+qu'il éprouve, et qu'il n'essaye pas même d'exprimer. Childéric a
+souvent interrompu son récit; Gelimer s'est tu constamment. L'heure
+du repos est arrivée; Childéric éteint les feux, ferme la grotte
+d'une pierre taillée pour cet usage, conduit Gelimer sur la couche
+sauvage, l'invite au sommeil, lui répète qu'il ne l'abandonnera
+jamais, et partageant avec son ami son lit de plumes d'oiseaux, et
+recouvert de peaux d'ours, ils se livrent tous deux au bonheur
+d'être réunis. Viomade n'eût pas donné l'honneur d'être aussi près
+de son maître pour toutes les fortunes du monde, et Childéric sent
+avec joie à ses côtés l'ami de son père. Cependant, ils s'endorment,
+et le plus profond silence règne dans la grotte.
+
+FIN DU LIVRE CINQUIÈME.
+
+
+
+
+CHILDÉRIC.
+
+LIVRE SIXIÈME.
+
+SOMMAIRE
+
+DU LIVRE SIXIÈME.
+
+ Gelimer se reproche d'avoir enlevé Childéric à tant de gloire; il
+ l'aime avec tendresse, son coeur est combattu par la générosité
+ et l'amour que lui inspire son élève; il hait Viomade.
+ Childéric raconte ses aventures depuis le jour où il suivit son
+ père à la défense de Cologne. Il dit comment ayant été renversé
+ par le mouvement que fit une partie de l'armée pour voler au
+ secours de son roi, il étoit resté long-tems évanoui, et
+ n'avoit repris ses sens que la nuit; qu'alors il s'étoit trouvé
+ dans une barque. Arrivé sur le bord du fleuve, et éclairé des
+ rayons du jour, il avoit reconnu son ravisseur pour un des
+ ennemis de son père, avoit sollicité sa liberté par des signes,
+ voyant qu'ils ne parloient pas la même langue. L'étranger étoit
+ demeuré inflexible, et l'avoit conduit dans cette grotte, après
+ plusieurs jours de marche. Portrait du généreux Hun. Education
+ du jeune prince. Gelimer obtient de sa pitié et de sa tendresse
+ le serment de ne jamais le quitter, et de ne jamais l'arracher
+ à ses forêts. Childéric passe plusieurs années dans l'espoir de
+ revoir un jour sa patrie. Quels sont ses études et ses
+ plaisirs. Gelimer est tourmenté par ses pensées; il ne sait qui
+ l'emportera dans son coeur de tous les sentimens qui le
+ dévorent. La nuit interrompt le récit du prince.
+
+
+
+
+LIVRE SIXIÈME.
+
+
+Les rayons du jour pénétroient à peine dans la caverne, que déjà ses
+trois habitans s'étoient éveillés. Gelimer agité avoit moins dormi
+que les autres, il sentoit la faute qu'il avoit commise,
+s'affligeoit; mais il aimoit si tendrement Childéric, qu'il ne
+pouvoit se repentir d'une action coupable sans doute, mais autorisée
+par les lois de la guerre. Viomade seul réunissoit son courroux, sa
+haine, et tout en admirant son dévouement, il voyoit en lui la cause
+de son malheur; injuste comme la passion, il le charge de son
+infortune: un grand trouble l'agite, il est peint sur son visage
+décomposé. Childéric lui reproche ce qu'il prend pour un soupçon qui
+l'outrage. Moi t'outrager! lui dit Gelimer; ô mon cher Tcie! car tu
+l'es toujours pour mon coeur, ne sais-tu déjà plus lire dans mon
+ame? Le prince se jeta dans ses bras, et le conduisit, ainsi que
+Viomade, sur la colline; là, les bras élevés vers les cieux, ils
+implorèrent la divinité. Après ce juste hommage, auquel sembloit
+s'unir toute la nature, ils firent un léger repas, vinrent ensuite
+s'asseoir sous les chênes, et Childéric commença, à son tour, le
+récit des événemens qui, depuis six années, le tenoient séparé de
+son père et de sa patrie. Gelimer appuya tristement sa tête sur ses
+mains en écoutant, et Viomade, l'oeil avide de voir son maître,
+l'oreille attentive, sembloit avoir son ame suspendue aux lèvres du
+prince.
+
+Je commencerai comme toi mon récit, dit-il. A la journée de Cologne,
+mon père, inquiet de ma grande jeunesse, me confia à tes soins, et
+tu m'éloignas du danger, jusqu'au moment où tu vis le roi entouré;
+plus prompt que la foudre, tu cours à sa défense, les braves te
+suivent. Je veux me mêler à eux; le mouvement qui se fit autour de
+moi, fut si violent et si rapide, que j'en fus renversé; foulé aux
+pieds, je m'évanouis, et j'ignore ce que je devins, jusqu'à
+l'instant où je repris mes esprits. C'étoit au milieu de la nuit,
+elle étoit calme, le ciel étincelloit du feu des étoiles, et je me
+sentis dans une petite barque qui voguoit légèrement sur le fleuve.
+Le bruit des rames, cette barque, objet qui m'étoit encore inconnu,
+le spectacle qui s'offroit pour la première fois à ma curiosité
+enfantine, me causèrent une innocente joie: cependant je demandai où
+j'allois, avec qui j'étois; une voix étrangère me répondit dans une
+langue que je n'entendis pas: on me présenta du pain, des fruits,
+j'acceptai gaiement sans m'inquiéter. Cependant le lever du jour me
+faisant apercevoir que j'étois avec un de nos ennemis, et que
+j'abordois sur une rive opposée à la notre, je conçus quelques
+alarmes, et conjurai mon guide de me ramener. Je vis avec joie que
+je n'avois pas perdu mon javelot, et que le Hun qui étoit avec moi
+ne s'en étoit point emparé; j'en conclus qu'il n'étoit point
+méchant, et quand nous fûmes débarqués, voyant qu'il ne m'entendoit
+pas, je me jetai à genoux, en lui faisant signe de me ramener; je
+lui montrai le ciel comme récompense, mon coeur comme reconnoissant;
+je lui offris une pièce d'or, en lui faisant entendre que mon père
+lui en donneroit beaucoup. Il secoua la tête, je compris qu'il me
+refusoit, je me mis à pleurer; il parut ému, me tendit les bras. Je
+m'y jetai tout en pleurs, je le caressai d'un air suppliant, il
+détourna la tête, je vis qu'il hésitoit; je joignis les mains; il
+me regarda un moment, puis comme triomphant de sa propre émotion,
+m'entraîna avec rapidité loin de la rive. Ce Hun étoit le même
+vieillard que tu vois sous tes yeux; mais avant de continuer cette
+narration, je veux te faire connoître, ami, ses aventures, quoiqu'il
+ne me les ait confiées que plus de deux ans après notre arrivée dans
+ces lieux.
+
+Gelimer est Hun d'origine; sa nation, long-tems voisine des Chinois,
+fit de fréquentes incursions sur leur territoire, plusieurs familles
+même se divisèrent, et tandis qu'une partie demeuroit attachée aux
+Huns, l'autre s'allioit aux Chinois, et s'établissoit dans leur
+pays. Ainsi s'étoit divisée la famille de Gelimer; son père même
+avoit été mandarin et favori de l'empereur. Gelimer s'étoit marié à
+Pékin; il étoit père d'un fils encore en bas âge, quand la dynastie
+venant à changer, il passa de l'état le plus doux et le plus fait
+pour son ame tendre, à l'état le plus cruel, à l'isolement le plus
+affreux. Pardonnez, mon ami, dit en l'interrompant Childéric à
+Gelimer, si je vous rappelle dans ce moment de douloureux souvenirs;
+mais je ne puis laisser ignorer à Viomade les vertus et les
+malheurs de celui que j'honore et que j'aime.
+
+Le père de Gelimer devoit de fortes sommes au dernier empereur, qui
+lui avoit dit plusieurs fois qu'il les lui abandonnoit, et il en
+avoit disposé; son successeur, déjà prévenu contre le favori, exigea
+si promptement le remboursement de ces sommes, que le vieillard ne
+put y satisfaire; il fut d'après la loi condamné au bannissement,
+hors de la grande muraille qui sépare la Chine de la Tartarie. Un
+jugement si terrible ôta au père de Gelimer tout son courage déjà
+affoibli par les années; sa santé s'altéra, et l'approche du jour
+marqué pour son arrêt, le jetoit dans le désespoir. Gelimer ne put
+sans être ému et entraîné, voir couler les larmes de son père; il
+courut réclamer l'indulgente modification, qui permet en Chine
+l'échange du fils lorsqu'il s'offre volontairement pour subir la
+condamnation infligée à son père; cette faveur terrible lui fut
+accordée. Séparé d'une épouse qu'il adoroit, d'un fils qui venoit
+par sa naissance de resserrer d'aussi doux noeuds, et qu'il ne
+pouvoit entraîner l'un et l'autre dans les fatigues, la honte et la
+misère auxquelles il s'étoit condamné, il vit arriver l'instant de
+consommer son sacrifice. Conduit en coupable au-delà de la grande
+muraille, il sentit renaître toutes ses forces en pensant à son
+père; dépouillé de tous ses biens, séparé de tout ce qu'il aime, il
+emportoit cependant un trésor au fond de son coeur, le sentiment
+sublime de l'action magnanime qu'il venoit de faire, l'approbation
+de sa conscience! Rejeté de sa vraie patrie, car c'est où l'homme
+est fils, époux et père, c'est là où il a formé tous les doux liens
+de la nature et de l'amour, qu'il a une patrie chère à son ame,
+errant dans les vastes déserts de la Tartarie, il s'abandonnoit
+alors à des regrets trop justes pour n'être pas excusés. Cependant,
+relevant son ame abattue, se sentant fier de lui-même, il eut honte
+de son désespoir, et prenant le chemin qu'avoient jadis choisi ses
+aïeux, il suivit les bords du Jaïck, ceux du Palus-Méotides, et
+enfin se réunit à la partie de sa famille qui servoit sous les
+ordres d'Attila: il lui offrit son bras, qui fut accepté. Mais la
+barbarie de ce peuple indignoit la grande ame d'un disciple de
+Confucius: le meurtre de Bleda, frère d'Attila, lui fit horreur; il
+gémissoit de ne pouvoir faire passer au coeur de ses frères une
+étincelle de ce feu pur qui le brûloit. Fatigué des hommes, dégoûté
+de la vie, il chercha une retraite qui leur fût inconnue; il
+découvrit cette grotte, à laquelle il travailla avec soin; il venoit
+s'y dérober aux regards, quand, l'ame trop oppressée, il avoit
+besoin d'être seul avec son Dieu et son coeur; calmé par la
+méditation, il retournoit combattre pour sa patrie, jusqu'au moment
+où redevenu inutile, il pouvoit se dérober à elle sans lâcheté et
+sans ingratitude. C'étoit ici qu'il pensoit à son épouse bien-aimée,
+à son fils, qu'il faisoit ses meubles, ses instrumens sonores qu'il
+mêloit aux sons de sa voix; c'étoit ici qu'il suivoit sa religion,
+s'attachoit à ses principes, s'encourageoit contre les souffrances.
+Mais sa raison, sa piété, sa force, ne purent l'armer contre la
+crainte de la vieillesse abhorée des Huns: il ne pouvoit sans frémir
+se figurer cette époque de la vie, où déjà malheureux par les
+souffrances, il seroit encore méprisé et abandonné par les hommes,
+où foible et ayant besoin de secours, il seroit livré à lui-même et
+en opprobre à sa patrie. En Chine, il étoit père; dans ce pays,
+l'amour filial égale presque l'amour paternel; dans ce pays,
+l'adoption répare les erreurs de la nature, et donne au père
+généreux un fils sensible et tendre: mais chez les Huns barbares
+l'adoption ne sauve pas des cruautés, auxquelles même condamne la
+paternité. Insensiblement Gelimer vit s'altérer sa santé et son
+noble caractère; réduit à ne rien aimer, et possédant une ame de
+feu, il en étoit dévoré; cet asile lui devint plus cher, et la
+vieillesse l'inquiéta davantage. Sa religion lui défendoit de
+recourir à une mort volontaire; il courut la chercher dans les
+combats, et ne put y rencontrer que la gloire. Le tems fuyoit à pas
+précipités, sa marche rapide effrayoit Gelimer, et la tristesse de
+son coeur ajoutant au poids des années, on lui déclara, lors de la
+bataille de Cologne, que ce seroit le dernier jour qu'il auroit
+l'honneur de se mêler aux guerriers. C'étoit la seconde fois que les
+hommes jugeoient Gelimer, et la seconde fois qu'ils se montroient
+cruels et injustes. Son ame vive, expansive et tendre, en fut
+révoltée; elle se ferma à son tour à la douce pitié qu'elle n'avoit
+jamais pu attirer à elle, il se promit de devenir féroce, et
+s'élança dans la mêlée, plein d'une rage qu'il perdit en
+m'apercevant évanoui, prêt à être écrasé sous les nombreux chariots
+qui suivoient et embarrassoient notre armée: l'aspect de mes dangers
+détruisit toutes les résolutions de sa colère; plein d'une tendre
+compassion, il me souleva, m'entraîna hors de la mêlée, et me donna
+des secours. Un sentiment généreux l'avoit seul inspiré, un
+sentiment personnel, un retour sur lui-même lui succéda; il m'avoit
+vu abandonné et ne soupçonnoit guère que cet enfant, laissé sans
+secours sur le champ de bataille, étoit le fils du grand Mérovée.
+Une idée subite s'éleva dans son coeur, il y céda promptement,
+craignant ou, que reprenant mes sens, je ne refusasse de le suivre,
+ou que je ne fusse réclamé; telle fut la pensée qui le décida à
+s'embarquer avec moi à la hâte; il se proposoit de m'aimer, de
+retrouver en moi tous les objets de sa tendresse, de m'asservir
+d'abord, de m'enchaîner après par le sentiment. Toutes ces idées
+vinrent en foule s'offrir à son coeur, elles l'enivrèrent d'une
+délicieuse félicité; il renonça dès-lors à sa seconde patrie, au
+monde entier, et résolut de vivre avec moi dans cette grotte; il en
+prit la route secrète, m'entraînant à sa suite, soit en me montrant
+quelque objet nouveau, soit en me faisant entendre que si je
+l'abandonnois, je mourrois de faim, soit en prenant un air farouche,
+soit en me tendant les bras: la nuit, il me couchoit sur sa poitrine
+pour me garantir de l'humidité. Nous parvînmes ainsi à un
+souterrain; je ne voulois pas y entrer, parce qu'il étoit obscur;
+mais Gelimer, ayant frappé des cailloux et fait du feu, alluma une
+branche de pin qu'il venoit de couper, et marcha devant moi; je le
+suivis sans répugnance, et après avoir marché long-tems ainsi
+éclairés, nous nous arrêtâmes; il me donna à manger des oeufs
+d'oiseaux, que j'aimois beaucoup, quelques fruits, et je m'endormis
+dans ses bras comme à l'ordinaire; mais quelle fut ma douleur le
+lendemain en me trouvant dans l'obscurité! je poussai des cris
+affreux. Gelimer me caressa, m'encouragea de la voix, reprit la
+route en me tenant par la main; mais je n'étois point rassuré. Nous
+dormîmes encore une fois dans ce souterrain; mon sommeil fut si
+agité, que Gelimer, qui me sentit brûlant, se décida à hâter notre
+marche, et à m'arracher promptement de ce séjour malsain, et qui
+lui parut altérer ma santé. Il m'a dit depuis que jamais il n'avoit
+autant souffert que cette nuit, en me voyant si inquiet, sentant sa
+poitrine baignée de mes pleurs, ma tête brûlante, il croyoit déjà me
+voir tomber mourant dans ses bras. Son coeur étoit déchiré, il
+s'affligeoit immodérément. Nous reprîmes notre route, il voulut me
+porter sur ses épaules, je ne le voulus pas, et je m'obstinai à
+marcher; mais bientôt quelle fut ma joie, quand j'aperçus une vive
+clarté paroître à l'extrémité du souterrain; j'oubliai tout-à-coup
+mes chagrins, mes maux, mes alarmes, et courant vers l'endroit que
+le jour m'indiquoit, je sortis avec une joie inexprimable de cette
+retraite des ténèbres, et me trouvai dans une prairie délicieuse,
+toute couverte de fleurs: les gouttes de rosée suspendues aux
+feuilles, aux brins d'herbes, aux différentes plantes des prés,
+brilloient de mille couleurs qu'elles recevoient du soleil; des
+chèvres bondissoient, mille oiseaux chantoient dans les airs: aussi
+innocent qu'eux même, j'avois retrouvé toute l'insouciance de mon
+âge, sa gaieté, sa joie; les chagrins et ma nuit étoient à un siècle
+de moi; je ne me lassois point d'admirer le jour et les lieux
+charmans qui m'environnoient; j'apercevois de loin un grand fleuve,
+je crus revoir le Rhin, revenir dans ma patrie, et retrouver bientôt
+ma mère et le roi. Gelimer jouissoit de ma joie, de ma santé, et me
+regardoit avec l'expression de la tendresse; j'entendois ses
+regards: le sentiment sait toujours s'exprimer quand il est vrai,
+l'ame parle à l'ame, et si l'homme n'étoit que bienfaisance et
+qu'amour, comme sans doute ce fut sa première destinée, il eût pu se
+passer du langage. Nous restâmes tout le jour dans le lieu que
+j'aimois tant; le lendemain je le quittai avec regret; nous
+marchâmes encore deux jours dans les bois, et nous parvînmes le
+troisième dans cette grotte, que je trouvai délicieuse. J'étois
+extrêmement fatigué; Gelimer tira d'une des cavités un vase rempli
+de vin, de fruits secs; il avoit tué plusieurs animaux à coups de
+flèches, il les fit cuire, et ayant paîtri une farine qu'il prit
+dans un vase de la même matière que celui qui contenoit le vin, il
+fit un espèce de gâteau; tous ces apprêts m'amusèrent beaucoup.
+Gelimer me fit coucher sur un lit qui se trouvoit dans une autre
+cavité; je dormis profondément; le lendemain il me fit baigner dans
+ma jolie fontaine, me mena à la chasse, et cette vie active et
+nouvelle m'enchantoit. Je n'oubliois pourtant ni ma mère, ni le roi,
+ni la France; me confiant en leur amour, je m'attendois chaque jour
+à voir arriver quelqu'un pour me chercher, et j'attendois sans
+impatience, sûr de leurs soins et de leur tendresse. Gelimer ne me
+laissoit jamais sortir sans lui, mais il étoit d'une complaisance
+infatiguable; il avoit appris à m'entendre avec une étonnante
+facilité, ses progrès étoient pour moi une source de plaisirs
+toujours nouveaux; j'attendois impatiemment qu'il pût me parler, et
+avant l'hiver j'eus cette satisfaction. Le changement qu'opéra cette
+saison ne fut pour moi qu'une variété de plaisirs. Gelimer m'avoit
+enseigné sa langue en apprenant la mienne, et je parlois
+indifféremment l'une et l'autre. Comme nous ne sortions que
+rarement, et seulement pour quelques heures, il profita des longues
+soirées pour m'apprendre à faire différens meubles, des flèches d'un
+bois dur et qui supplée au fer, des vases d'argile; il m'enseigna à
+cultiver des plantes qui fleurissent dans l'hiver, à jouer d'un
+instrument bizarre et sonore, que j'aimois beaucoup. Il me nomma
+_Tcie_, nom chinois, qui veut dire réunion, mélange, parce qu'il
+trouvoit en moi différens objets qui lui étoient chers. Le printems
+nous rendit nos premiers plaisirs. Gelimer étoit, quoique âgé,
+encore léger à la course, adroit à la chasse; mais il ne vouloit pas
+me confier son arc, et malgré mes prières, il ne me laissoit ni
+chasser ni sortir sans lui. Je voyois qu'il craignoit de me perdre,
+et se faisoit un bonheur de me conserver près de lui; je riois en
+moi-même de cette pensée, car je m'attendois toujours à voir arriver
+un des braves de mon père: je t'attendois surtout, mon cher Viomade,
+et souvent même dans mes songes, je croyois te voir, t'entendre,
+partir avec toi, et m'élancer dans les bras de mon père; je croyois
+couvrir de mes tendres baisers les mains de la reine, et me
+retrouver au milieu de vous. Gelimer, qui avoit rapporté de la Chine
+de grandes connoissances en agriculture, m'apprit à multiplier les
+fleurs du printems, les grains et les fruits de l'automne; il ne
+borna point à ces légères instructions les leçons qu'il me donna, il
+m'enseigna à connoître le cours des astres, la forme et la
+description de la terre, les maximes de Confucius; je lui
+communiquois ce que j'avois appris du sage Diticas; il admira sa
+morale, sa religion: sous d'autres noms il adoroit les mêmes dieux
+que moi, chérissoit et honoroit surtout la vertu, et s'efforçoit
+d'en remplir mon jeune coeur. Je répondois à ses soins, le tems
+s'écouloit sans que je m'en aperçusse, je grandissois; l'air,
+l'exercice, une nourriture frugale, des jours sereins, tout
+contribuoit à ma santé; et lorsque plus pressé de vous revoir, un
+léger nuage de tristesse obscurcissoit mes traits, Gelimer
+l'effaçoit promptement en m'enseignant une chose nouvelle, qui
+s'emparoit tout-à-la fois de mon tems et de mes pensées. Cependant
+mon ami devenoit triste, languissant, il s'affoiblissoit, je
+m'affligeois de ses souffrances, je cherchois à les adoucir; je le
+questionnois sur ce qui pouvoit les causer.
+
+Une belle matinée de printems, après avoir salué l'aurore, invoqué
+les dieux, respiré l'air parfumé des bois, je conjurai Gelimer, que
+j'entendois soupirer, de m'ouvrir son coeur; nous nous assîmes sur
+ce même banc de mousse. Tcie, me dit le sage vieillard, m'aimes-tu?
+Je le lui jurai. Sais-tu bien que je t'ai sauvé la vie? tu périssois
+sans moi sous des chariots prêts à t'écraser... Je ne l'avois pas
+oublié, et je lui témoignai ma reconnoissance. Eh bien! me dit-il,
+je vais te dire tous mes secrets; mais une promesse encore, et je te
+rends ta liberté, je te donnerai mes armes, tu seras plus maître
+dans ma caverne que moi-même; tout ce que j'ai t'appartiendra; loin
+de me devoir encore de la reconnoissance, c'est moi qu'elle engagera
+à jamais. Jure moi sur l'honneur, serment si sacré dans ta patrie,
+jure moi à la face du ciel qui t'éclaire, de ne point m'abandonner,
+de protéger mes derniers jours, de me laisser mourir dans cette
+grotte paisible, et lorsque mon ame s'envolant vers les cieux, ou
+s'emparant d'un autre corps, aura quitté sa demeure passagère,
+promets moi d'ensevelir ma dépouille mortelle dans cette même grotte
+où je t'ai prodigué tant de soins. J'hésitois à prendre un tel
+engagement; j'avois toujours conservé le vague espoir de retourner
+dans ma patrie, j'allois pour ainsi dire y renoncer, j'étois ému,
+attendri; mais je me taisois. Eh quoi! cher Tcie, reprit Gelimer,
+pourrois-tu m'abandonner vieux et mourant, et me refuser
+quelques-uns de ces nombreux instans que te prépare la nature? A
+peine aux portes de la vie, une longue carrière est devant toi,
+tandis que je touche à ma dernière heure; bouton naissant, tu vas
+croître encore plus d'un printems avant de fleurir, et moi, déjà
+flétri, je suis penché vers la terre; demain je tomberai, demain on
+dira de Gelimer: Il a vécu; et j'aurai disparu comme mes ancêtres. O
+enfant digne d'amour! prends pitié de ma dernière heure; déjà mes
+yeux commencent à se fermer à la clarté du jour, déjà un voile épais
+s'étend pour moi sur toute la nature; ah! veux-tu donc m'abandonner!
+Il dit, et tendit vers moi ses mains tremblantes, quelques larmes
+tombèrent de ses yeux: c'en étoit trop, je me jetai à genoux, et
+m'écriai! O dieux! qui punissez le parjure, recevez le serment que
+je fais d'aimer, de servir Gelimer, et de n'abandonner ces lieux que
+lorsqu'il sera endormi du sommeil éternel. Gelimer me serra dans ses
+bras, me pressa sur son coeur, je lui rendis ses caresses. Ce jour
+fut un jour bien intéressant pour tous deux. Gelimer, sans crainte
+pour l'avenir, venoit d'acquérir un fils, et moi je venois
+d'assurer son bonheur. Bientôt après, il me fit part de sa
+naissance, et du sacrifice qu'il avoit fait à son père; enfin de
+tout ce que je vous ai raconté. Il m'avoua qu'après m'avoir secouru,
+le désir d'échapper aux lois barbares des Huns, le besoin surtout
+d'aimer encore, l'avoient décidé à s'emparer de moi; j'admirai son
+dévouement, l'essor de sa vertu éleva mon ame, je fus heureux
+d'embellir les jours d'un fils généreux, de consoler sa vieillesse.
+Il me demanda alors qui étoit mon père; jamais il ne m'avoit fait
+cette question, il craignoit trop de me rendre à cette idée. Je lui
+répondis que je devois la vie à un grand guerrier, et que je le
+priois de ne plus m'en rappeler le souvenir. Il se soumit, me donna
+un arc, des flèches, vint encore quelques fois à la chasse, plus
+souvent m'y laissa aller seul, et enfin n'y vint plus du tout. A
+force de m'exercer, mon adresse surpassa mon espérance; j'atteignois
+l'oiseau dans son vol, et à la course tous les animaux les plus
+agiles. Le soir, Gelimer continuoit à m'instruire de l'histoire des
+hommes, j'écoutois surtout celle des rois, la chute de Rome, la
+destruction des empires, les grands changemens de dominations, tous
+les effets immenses du génie souvent d'un seul homme, frappoient mon
+coeur: combien, sans se douter qu'il me parloit de mon père, Gelimer
+me vanta le courage et la sagesse de Mérovée! Ces entretiens chaque
+jour me plaisoient d'avantage; mais en revenant de la chasse une
+belle soirée d'automne, je trouvai Gelimer assis devant la grotte,
+et dans une attitude mélancolique; il me parut frappé d'une grande
+douleur; alarmé, je me précipitai vers lui: Qu'avez-vous, mon ami,
+lui dis je? O Tcie! me répondit-il, je ne verrai plus ce soleil, les
+fleurs ni la verdure; je ne verrai plus ton riant visage, plus doux
+pour moi que le printems dans toute sa pompe; c'en est fait,
+d'épaisses, d'éternelles ténèbres enveloppent Gelimer, je suis
+aveugle! Un cri m'échappa, je m'attendois chaque jour à cette
+nouvelle, et pourtant elle m'atteignit au coeur. Depuis ce jour,
+Gelimer fut l'objet de mes plus tendres soins, de mon culte, de ma
+vive amitié. Je l'aimai avec excès, je craignois de m'en éloigner,
+je ne chassois que pour nous nourrir; j'aurois juré dès-lors de ne
+jamais le quitter, si déjà je n'en eusse fait le serment. Il
+redevint calme enfin, je le consolai, et au bout de quelques mois,
+il s'étoit accoutumé à son sort. Mais, ajouta le prince, ce récit a
+r'ouvert toutes les blessures de mon ami. Interrompons-nous ici, il
+est tems d'ailleurs de nous reposer; ce qui me reste à dire,
+renferme un triste événement qui a troublé la paix de mes jours;
+demain je vous raconterai cette douloureuse histoire, demain nous
+donnerons des pleurs à la jeune Talaïs. Ce soir, retirons-nous, et
+cherchons à oublier dans un doux sommeil les sombres idées qu'a fait
+naître mon récit. O mon ami! disoit-il à Gelimer, chassez
+l'inquiétude empreinte sur votre front, ne gémissez point comme le
+font les infortunés, Childéric n'est point un parjure, et tous les
+trônes du monde ne peuvent le séduire ni changer son coeur. Gelimer
+poussa un profond soupir, et s'appuya sur le bras du prince; ils
+rentrèrent dans la grotte, éclairée comme la veille. Viomade
+regardoit avec respect le sensible Gelimer; il admiroit les soins
+que Childéric prenoit, soit pour rassurer son ame troublée, soit
+pour lui servir de guide, le nourrir, veiller sur ses jours.
+Cependant le serment qu'avoit prononcé le prince l'alarmoit, il ne
+peut le trahir; Gelimer consentiroit-il volontairement à se séparer
+de ce dernier objet de tendresse? Viomade ne peut le croire, il
+s'inquiète et n'ose exprimer son inquiétude. Gelimer, plus tourmenté
+par ses pensées, se taisoit également: Childéric seul ne dissimuloit
+rien; et soit que le souvenir d'Aboflède excitât sa tristesse, soit
+que la gloire dont s'étoit couvert Mérovée exaltât son ame, soit que
+l'ambition et l'audace d'Egidius l'enflamassent de courroux, soit
+qu'il parlât de sa tendresse pour Gelimer, de la joie qu'il
+éprouvoit d'avoir retrouvé Viomade, son coeur l'inspiroit; la vérité
+toute entière s'en échappoit, se peignoit sur son visage charmant,
+et donnoit à sa voix mélodieuse un accent plus persuasif. Après le
+repas, ayant fermé la grotte, et conduit Gelimer sur sa couche,
+Childéric et le brave se retirèrent de leur côté. Gelimer passa la
+nuit dans la plus terrible agitation; il chérissoit trop ardemment
+Childéric pour lui enlever plus long-tems le rang suprême où
+l'appeloit la destinée; il n'aimoit pourtant plus le monde, et
+n'estimoit plus les hommes; mais Childéric étoit dans l'âge des
+riantes pensées, des délicieuses espérances; les plaisirs alloient
+l'environner, l'enivrer, le ravir. Ces instans passagers
+dédommagent l'homme des pleurs de l'enfance, de la prévoyante
+inquiétude de l'âge mur, de l'infirme vieillesse, de la douloureuse
+mort. Doit-il lui enlever sa part des biens de la terre, et ne lui
+en laisser que les maux? mais peut-il vivre sans Childéric! Ces
+combats le déchirent, sa belle ame ne peut encore se résigner.
+
+FIN DU LIVRE SIXIÈME.
+
+
+
+
+CHILDÉRIC
+
+LIVRE SEPTIÈME.
+
+SOMMAIRE
+
+DU LIVRE SEPTIÈME.
+
+ Childéric, forcé d'aller à la chasse, et inquiet de l'état dans
+ lequel étoit plongé le vieillard, l'avoit recommandé aux soins
+ de Viomade. Gelimer à son réveil jette un cri d'effroi, en
+ reconnoissant le brave au lieu de son cher élève; mais il se
+ rassure, et le retour du prince le console bientôt. Il veut
+ s'asseoir sous les chênes. Childéric reprend son récit, et
+ raconte avec sensibilité la rencontre qu'il fit à la pêche,
+ d'une jeune fille nommée Talaïs, leurs jeux, leurs plaisirs,
+ l'amour qu'elle conçut pour lui, le trouble qu'il en ressentit;
+ les conseils de Gelimer en garantissent. Progrès de la passion
+ de Talaïs; son désespoir; sa mort. C'est sa tombe que Viomade a
+ aperçue, et sur laquelle il a déjà placé la guirlande
+ funéraire. Childéric y conduit de nouveau ce brave, et dépose
+ le tribut du regret et de la piété sur la pierre funèbre. De
+ retour dans la grotte, le prince engage Viomade à partir
+ promptement pour la France, afin de rassurer le roi, et le
+ charge de lui dire qu'un serment sacré l'enchaîne dans ces
+ lieux. Gelimer est agité. Viomade refuse de partir sans le fils
+ du roi. Childéric ordonne. Le brave offre de remplacer le
+ prince auprès du vieillard, qui le repousse, et promet de lui
+ rendre réponse le lendemain. Il gémit sur sa couche; en vain le
+ prince le rassure. Le jour renaît, Gelimer n'est plus, il s'est
+ percé le coeur du javelot même du prince. Juste douleur.
+ Cérémonie funèbre. Adieux éternels à la grotte, aux forêts, à
+ la tombe de Talaïs. Childéric part suivi du brave.
+
+
+
+
+LIVRE SEPTIÈME.
+
+
+Childéric s'étoit levé dès le point du jour pour aller à la chasse,
+car les provisions alloient manquer; il avoit défendu à Viomade de
+le suivre. Le chagrin qu'éprouvoit Gelimer l'affligeoit, il ne
+voulut pas le laisser seul, et recommanda au brave de ne point
+s'éloigner de son vieil ami, de pourvoir à ses besoins, sur-tout de
+ne lui rien dire qui pût exciter sa tristesse. Songe que je l'aime,
+disoit ce prince; que sa peine est ma peine, que le rendre
+malheureux, c'est me déchirer le coeur. Viomade promit d'obéir aux
+ordres du prince, celui-ci s'éloigna doucement pour ne pas troubler
+le repos de Gelimer, qui s'étoit endormi depuis quelques momens.
+Viomade attendit silencieusement son réveil; mais Gelimer jeta un
+cri d'effroi en le reconnoissant. Où est Childéric? dit-il, avec
+impétuosité; où est-il? A la chasse, reprit Viomade; il m'a ordonné
+de rester près de vous jusqu'à son retour. Gelimer parut frappé
+d'une vive douleur; mais revenant à lui, et étendant les bras avec
+passion, il s'écria: Oh! pardonne, ô toi! dont l'ame est innocente;
+ô toi! l'ange tutélaire de mes jours, pardonne au soupçon injurieux
+qui vient de s'élever dans mon coeur. Ah! je l'abjure; et plein de
+confiance, je t'aime et t'admire. Alors le vieillard quitta sa
+couche; Viomade lui présenta le repas que Childéric lui avoit
+préparé; il le repoussa, sortit de la grotte, se plaça sous les
+chênes, et tomba dans une sombre rêverie, dont rien ne put le tirer.
+En vain on l'auroit entrepris, ses idées s'étoient emparées de
+toutes ses facultés; il parloit avec lui-même, se répondoit,
+s'accusoit de foiblesse, cherchoit à ranimer l'étincelle de
+générosité qu'il sentoit dans son coeur; mais l'amour de la vie, la
+crainte de perdre ce qu'il aimoit, le faisoit retomber dans ses
+premières perplexités. Childéric ne se fit pas long-tems attendre,
+il revint chargé de différens gibiers. A son approche, le front
+sourcilleux de Gelimer s'épanouit, le sourire reparut sur ses
+lèvres, le bonheur rentra dans son ame. Les soins qu'exigeoient les
+provisions achevèrent d'employer la matinée; le jour étoit froid et
+pluvieux: cependant l'hiver étoit écoulé, et le printems alloit
+prendre lentement sa place, réparer ses ravages, et préparer les
+fleurs de l'été, les fruits de l'automne. Il fallut passer dans la
+grotte cette journée destinée à terminer le récit de Childéric:
+après le repas, il commença en ces termes.
+
+J'étois depuis quatre années dans ce séjour, et rien n'avoit troublé
+le cours paisible de ma vie; les leçons de Gelimer avoient fortifié
+mon ame contre mes secrets chagrins; je m'affligeois pourtant de
+l'abandon dans lequel me laissoit le roi; je songeois aux larmes que
+répandoit sans doute ma mère; ma pensée, plus formée, me retraçoit
+mieux mes malheurs; mais j'avois aussi plus d'attachement pour
+Gelimer, plus de respect, et mes sermens me sembloient chaque jour
+plus sacrés. Loin de renoncer à ma patrie, je me peignois le moment
+où privé de mon ami, fuyant des lieux qu'il auroit cessé de me
+rendre chers, je volerois dans les bras de mon père. Cette pensée
+donnoit le change à mes désirs; heureux du présent, sûr de l'avenir,
+je me livrois à l'étude et à la chasse, sans négliger mes plantes,
+mon chemin, mes bancs de mousse, notre colline, et les soins plus
+utiles à notre subsistance. En chassant j'avois poursuivi près d'une
+journée un oiseau qui m'étoit inconnu, et que je n'avois pu
+atteindre; il m'avoit mené si loin, que je craignis de ne pouvoir
+retrouver la grotte avant la nuit; je me reprochai mon étourderie en
+pensant à Gelimer, à ses inquiétudes, à l'abandon où je l'avois
+laissé; et quoiqu'accablé de fatigue, je me condamnai moi-même à le
+rejoindre à quelque prix que ce fût. En vain je me hâtai, il étoit
+nuit quand j'arrivai, et j'entendis de loin l'instrument chinois que
+vous connoissez; Gelimer, qui me croyoit égaré, faisoit retentir les
+airs de ces sons, pour qu'ils me servissent de guide dans
+l'obscurité; j'arrivai hors d'haleine, ne pouvant plus me soutenir,
+et je tombai dans les bras de mon ami en m'accusant d'imprudence, en
+le suppliant de me pardonner; il m'embrassa tendrement, ne se
+plaignit point, m'invita au repos. Je lui contai pourtant mon
+aventure; après quoi nous nous mîmes à table, et la nuit je dormis
+profondément; le lendemain je ne le quittai point, mais il exigea
+que je reprisse mes exercices, me promit de ne plus s'inquiéter de
+mes absences prolongées; je promis de mon côté de ne plus
+m'écarter. Cependant la partie du bois que j'avois découverte dans
+ma dernière chasse m'avoit parue charmante, elle entouroit un beau
+lac dont les eaux paisibles offroient une pêche facile. Ce nouvel
+amusement me plût beaucoup, et tandis que je m'en occupois, je
+remarquai qu'un jeune homme, du moins je le crus d'abord,
+m'examinoit attentivement, et qu'il me suivit quand je m'éloignai;
+c'étoit une heureuse rencontre pour moi que celle d'un compagnon de
+mon âge; je résolus de retourner au lac et de m'approcher de lui
+quand il me suivroit; mais dès que je marchai vers lui, il s'enfuit
+rapidement, et le lendemain il en fit autant. Chaque jour je
+retrouvois le jeune chasseur qui m'évitoit en me cherchant, et je
+crus à sa taille, à sa couronne de fleurs dont depuis peu il ornoit
+sa chevelure, que ce n'étoit point un homme, mais une femme. J'eusse
+mieux aimé d'abord un compagnon de mon sexe; il me sembloit que,
+plus fort et plus agile, il partageroit mieux mes plaisirs; bientôt
+l'idée d'une femme me parut plus douce; mais surpris de son
+empressement à me suivre et à me fuir, je n'essayai point de la
+poursuivre, comme elle m'a dit depuis qu'elle l'avoit espéré. Lassé
+même de cette singularité, craignant de me laisser encore entraîner
+et d'inquiéter Gelimer, je n'allai plus au lac, je renonçai à mon
+nouveau plaisir, et ne m'occupai que de ma chasse. Mon indifférence
+l'emporta sur la ruse de la jeune fille; ne me voyant plus vers le
+lac, elle me chercha dans les bois, et m'ayant rencontré, elle
+s'avança vers moi en souriant. Elle étoit vêtue d'un habit de toile
+de coton d'une couleur éclatante, son corsage laissoit voir ses
+bras, ses épaules et son sein, ses cheveux noirs et frisés étoient
+mêlés de feuillages et de fleurs, ses jambes et ses pieds étoient
+nuds. Son teint étoit brun et animé de vives couleurs; ses yeux
+extrêmement noirs, ardens, et son regard audacieux, sa bouche
+grande, ses dents blanches et bien rangées: telle étoit Talaïs;
+c'est ainsi que j'appris d'elle-même qu'elle s'appeloit. Hélas! pour
+son malheur, l'infortunée m'avoit aperçu près de ce lac, où elle
+cherchoit des perles qui y sont abondantes; ma chevelure blonde
+l'avoit frappée, elle m'avoit suivi, entraînée par sa curiosité.
+Depuis elle m'avoit revu, et si elle avoit fui, c'étoit pour
+m'attirer jusqu'à son habitation; mais ne pouvant me décider à la
+suivre, elle étoit venue, disoit-elle, pour me voir. Elle parloit le
+même langage que Gelimer m'avoit enseigné; je l'entendis donc sans
+peine, je lui répondis également. L'expression de ses traits me
+parut vive et hardie. Talaïs ne connoissoit point l'art, et
+s'abandonnait à la nature; ses charmes sans pudeur, ses mouvemens
+sans graces, ne firent aucune impression sur mon ame. Nous chassâmes
+le reste du jour; le lendemain elle vint encore partager mes jeux; à
+la course, elle l'emporta pendant quelque tems, mais je devins plus
+agile qu'elle; elle m'apprit à découvrir les perles dans leur
+coquillage, à prendre du poisson sans le tuer à coup de flèches,
+comme je le faisois d'abord; j'avois fait part de cette rencontre à
+Gelimer; il m'avoit recommandé de ne pas m'écarter avec elle,
+d'éviter l'habitation de ses parens, de crainte qu'ils ne me
+gardassent de force parmi eux; mais il ne s'opposa pas à ce qu'elle
+se mêlât à mes plaisirs. L'hiver je la vis moins; cependant elle
+venoit quelquefois sur la colline, j'allois l'y joindre et nous
+courions en riant sur les neiges. Le printems revint, et tous nos
+jeux recommencèrent avec lui. Je m'apercevois que Talaïs devenoit
+rêveuse, elle tressailloit à mon approche, soupiroit, me tendoit les
+bras, ses regards enflammés avoient souvent une expression que je ne
+pouvois soutenir; je baissois les yeux en rougissant; loin d'elle,
+j'en étois encore troublé; mon sommeil étoit inquiet, mes songes me
+rendoient Talaïs. La hardiesse de ses mouvemens, l'audace de ses
+traits, sa parure, si contraire à celle de la chaste Aboflède, et
+qui d'abord m'avoient repoussé, me firent tout-à-coup une impression
+bien différente. Le printems, en ranimant toute la nature, offroit
+de nouveaux piéges à ma raison déjà troublée, et je n'abordois plus
+Talaïs qu'avec un coeur palpitant. Elle s'aperçut de son ouvrage et
+résolut de m'enchaîner pour toujours; elle ignoroit que j'avois dans
+mon ami une seconde prudence, qui veilloit encore quand la mienne
+étoit endormie; elle me proposa de la suivre, de venir habiter avec
+elle; enfin, d'être son époux; elle m'y invita par les plus tendres
+caresses; mon trouble s'en augmenta, un feu brûlant circuloit dans
+mes veines et me dévoroit. Pourquoi, lui dis-je, éloigner l'instant
+du bonheur? pourquoi te suivre? n'avons-nous pas ici un abri assez
+paisible et ne sommes-nous pas deux? Talaïs crut que dans ce moment
+je ne lui refuserois rien; elle me pressa de la suivre, et s'arracha
+de mes bras. Abandonner Gelimer n'étoit pas un sacrifice que l'amour
+même pût obtenir, et je n'avois que des désirs; je refusai Talaïs,
+elle devint pâle de fureur, m'accusa d'indifférence, m'accabla de
+reproches, m'assura de sa haine, me dit adieu et me quitta
+brusquement. Je m'étois calmé pendant qu'elle s'abandonnoit à la
+colère, je ne cherchai ni à l'appaiser ni à la suivre; content de
+moi, en paix avec ma conscience, je rejoignis Gelimer avec plus de
+plaisir encore: je lui contai ce qui venoit de se passer entre
+Talaïs et moi; il m'écouta attentivement. Mon ami, me dit-il, les
+passions sont les maladies de l'ame, la morale et la religion en
+sont les seuls remèdes; heureux qui y a recours avant que leurs
+progrès soient tels, que rien ne puisse les guérir! Talaïs, simple
+élève d'une nature toujours sauvage quand la raison ne l'a point
+adoucie, se livre sans détour et sans crainte; c'est à toi, éclairé
+par des principes, à l'écarter de l'erreur qui la séduit. Elle te
+veut pour époux; ce noeud peut-il faire ton bonheur? Le mariage,
+sans doute, est le lien unique de félicité pour l'homme pur et
+sensible; le plaisir l'enflamme, l'entraîne et l'abuse; mais il ne
+le satisfait que pendant sa courte durée; veux-tu faire ton épouse
+de Talaïs? Non, sans doute, répondis-je à Gelimer, je ne renonce
+point à ma patrie, je ne veux point former, loin de mon père, ces
+noeuds saints et éternels. Eh! que feras-tu de ton amie, me dit-il
+alors, si tu l'as séduite, si elle s'est donnée à toi, si tu lui as
+ravi sa pureté? Abandonneras-tu celle qui aura été la tienne? la
+laisseras-tu pleurer jusqu'à la mort, sur l'instant qui l'aura unie
+à toi? Je ne veux point séduire Talaïs, répondis-je; ses caresses me
+troublent, mais elle n'a point enflammé mon coeur. Eh bien! fuis-là,
+me dit Gelimer, crains la jeunesse et la nature; fuis la vierge
+brûlante qui fera passer dans tes veines le feu qui la consume; les
+dieux, l'honneur, l'humanité t'en conjurent. N'excite point son
+amour par ta vue, sois son défenseur contre toi-même; protège l'être
+foible que l'amour te livre. Gelimer continua long-tems à
+m'entretenir; je l'écoutois avec admiration; je sentois s'éteindre
+la flamme passagère des désirs; je me disois, la paix seule est un
+bien pur et parfait; je me promis de ne point chercher à troubler le
+repos qui rentroit si doucement dans mes sens, et d'éviter Talaïs.
+Je ne sortis point dans la matinée, et le soir je chassai d'un côté
+opposé à celui de nos rendez-vous. Ma chasse ne fut point heureuse,
+le tems étoit sombre, je rentrai plutôt que de coutume, et je parlai
+beaucoup moins qu'à l'ordinaire; j'écoutois même avec distraction;
+j'attendois impatiemment l'heure du sommeil, elle arriva sans
+m'apporter le repos que j'espérois; je revis le jour sans plaisir,
+il s'écoula comme la veille, et plus tristement encore; en vain un
+ciel pur et serein, le charme d'un beau jour, le chant des oiseaux,
+la fraîcheur des vents, le parfum des fleurs, tout m'invitoit à un
+doux ravissement: je ne voyois autour de moi que l'absence de
+Talaïs. De son côté, elle me cherchoit, l'amour l'avoit emporté,
+elle s'étoit reproché sa fureur, elle vouloit me trouver,
+m'appaiser, car elle me croyoit offensé, sur-tout ne m'ayant point
+trouvé à nos rendez-vous accoutumés. Elle étoit venue jusqu'à la
+grotte, et s'étoit enfuie en ne trouvant que Gelimer. Enfin, elle
+m'aperçut comme je revenois lentement et livré à une mélancolie
+profonde; un cri qu'elle jeta ranima en un moment toute mon ame;
+elle s'élança vers moi, se jeta à mes pieds, me conjura d'oublier
+ses emportemens, me jura de m'aimer, de m'obéir, de m'être à jamais
+esclave soumise. Attendri par des expressions si touchantes, je la
+relevai avec empressement, je la fis asseoir près de moi sur un banc
+de mousse. Là, sans lui avouer la grandeur de ma naissance, je lui
+confiai les événemens qui m'avoient conduit dans ce séjour, mon
+intention de m'en éloigner dès que je le pourrois, pour me réunir à
+mon père. J'eus le courage de lui dire que ma religion, mes devoirs,
+les moeurs de ma patrie, s'opposoient à mon union avec elle; je lui
+conseillai de me fuir et de m'oublier. Mais la crainte de l'affliger
+me fit mêler à mes sages discours, des expressions si tendres, des
+soupirs si passionnés, que Talaïs y puisa de nouvelles espérances.
+Nous nous séparâmes contens tous deux, moi d'avoir été sincère et de
+la trouver si résignée, elle de m'avoir vu si tendre. Elle me promit
+même de vaincre son amour, si je consentois à la revoir comme avant
+notre querelle; j'y consentis et elle s'éloigna; je revins dans la
+grotte avec toute ma sécurité. Gelimer la troubla de nouveau, et
+m'effraya sur le piége caché que j'étois loin d'apercevoir;
+cependant Talaïs remplit sa promesse, et ne prononça plus les noms
+d'hymen ni d'amour; ses yeux seuls m'en parloient encore, sa bouche
+observoit le silence, et je ne paroissois pas entendre ce qu'elle se
+défendoit de me dire. Mais ces efforts lui coutoient beaucoup, et
+insensiblement devinrent si pénibles, qu'ils altérèrent sa santé et
+presque sa raison; elle versoit des pleurs et sourioit tout-à-coup.
+A mon aspect, elle devenoit pâle et rougissoit au même moment; elle
+ne pouvoit ni demeurer près de moi ni me quitter; si ses regards
+rencontroient les miens, elle en étoit comme blessée. Elle ne
+chassoit plus, et négligeoit jusqu'au soin de sa vie, passoit
+quelquefois la nuit dans les bois, sans abri et sans nourriture; je
+la retrouvois le matin à la place où je l'avois laissée la veille,
+immobile et baignée de pleurs. Sa douleur, son abandon, un amour si
+vrai, si soumis, un malheur si profond et si tendrement exprimé ne
+pouvoient pas m'être indifférens, j'en fus ému jusqu'au désespoir.
+Elle se meurt! disois-je à Gelimer; hélas! elle périt comme la
+plante délicate exposée au soleil ardent; elle se meurt, et je
+pourrois lui sauver la vie; la raison doit-elle ordonner sa mort?
+Gelimer trouvoit dans la religion des armes puissantes contre ma
+foiblesse; son flambeau sacré dont il m'éclairoit, me fit voir la
+corruption et le vice, là où je n'avois entrevu que la tendre
+compassion; m'arrêta prêt à tomber, et me soutint au bord du
+précipice. Talaïs lassée de souffrir et de combattre, Talaïs cessa
+tout-à-coup de venir me joindre. Gelimer profita de cet éloignement
+pour me retracer mes devoirs; il ne savoit pas qu'il en existoit un
+encore dans ma naissance et mon glorieux espoir, dans l'image que je
+conservois des graces de ma mère, des vertus modestes dont elle
+embellissoit l'amour, l'hymen et le trône; c'étoit comme elle que
+devoit être mon épouse, la mère de mes fils, et non comme
+l'infortunée Talaïs. Sa vue me rendoit mes désirs, son absence seule
+me laissoit ma raison. Depuis long-tems je ne l'avois pas revue, et
+j'étois tranquille; mais un matin, comme j'écartois la pierre qui
+ferme l'entrée de la grotte, je l'aperçus assise sous ces chênes.
+Hélas! la malheureuse attendoit depuis long-tems mon réveil; je
+frissonnai à sa vue, elle me fit signe d'approcher, je courus lui
+dire que Gelimer avoit besoin encore de ma présence. Je t'attendrai,
+me répondit-elle avec un profond soupir; libre d'aller la rejoindre,
+je ne pouvois m'y déterminer; un secret pressentiment retenoit mes
+pas, et je me sentois agité de sombres pensées; enfin, je marchai
+vers elle, elle paroissoit tranquille; mais en l'examinant, je la
+trouvai languissante et abattue, sa main étoit brûlante, l'approche
+de la mienne la fit tressaillir, ses cheveux étoient en désordre et
+couvroient son visage; elle essaya de se lever et retomba sur le
+gazon. O ciel! je n'en puis plus, dit-elle: je l'aidai à se relever,
+elle pouvoit à peine se soutenir, elle s'arrêta incertaine et reprit
+sa marche comme par une réflexion déterminée; elle trembloit, sa
+respiration étoit pénible, son sein palpitant, j'étois moi-même
+violemment agité. Mais observant qu'elle chanceloit à chaque pas, je
+passai mon bras autour d'elle pour la soutenir, elle se laissa aller
+sur mon épaule, un froid mortel la saisit, elle demeura comme
+évanouie; peu-à-peu elle reprit ses sens, continua sa marche lente
+et dans un profond silence. Son regard austère s'élevoit jusqu'aux
+cieux et retomboit vers la terre; une fièvre brûlante la dévoroit;
+le souffle de son haleine sembloit un air embrâsé. A ces terribles
+effets, on reconnoissoit la passion dans toute sa violence; j'en
+étois effrayé autant qu'ému, et je n'osois troubler la méditation
+dans laquelle elle étoit plongée. Nous fîmes ainsi une assez longue
+route, et nous parvînmes à un charmant bocage, au milieu duquel
+s'élevoit une roche couverte de pampres; du sein de cette roche
+s'élançoit en cascade une onde abondante et limpide qui, tombant
+dans un bassin profond, contrastoit par le bruit de sa chûte, avec
+la paix de ces lieux si rians et si calmes. La fraîcheur des ondes
+conservoit encore au feuillage et aux gazons toute leur beauté
+printannière, quoique nous fussions aux premiers jours de l'automne.
+Arrivés sur la cime de la roche, Talaïs me fit signe de m'asseoir;
+elle se plaça près de moi, passa un de ses bras autour de mon col,
+appuya sa tête sur ma poitrine, et demeura en silence; je me sentis
+baigné de ses pleurs, mon agitation étoit à son comble; Talaïs
+sembloit réfléchir profondément. Après s'être ainsi doucement
+reposée, elle parut plus calme; bientôt elle releva sa tête et me
+regarda. Son visage pâle et décoloré étoit baigné de larmes, ses
+yeux remplis de tristesse, tous ses traits peignoient la désolation;
+je pressentois une partie de ce que préparoit si lentement son
+désespoir. Ah! me dit-elle, avec un accent inexprimable, et qui
+retentit encore autour de moi, je suis venue pour t'offrir encore
+l'infortunée Talaïs... Dis, oh! dis-moi que tu la veux pour épouse!
+O ma bien aimée, lui répondis-je, en passant mes bras autour d'elle;
+oh! écoute-moi, tu ne sais pas tous mes secrets; tu ignores...
+Barbare! me dit-elle, en m'interrompant et s'arrachant de mes bras,
+garde tes funestes secrets; si je n'ai pas su plaire, je sais
+mourir. A ces mots, plus prompte que le regard, elle s'élance du
+rocher dans l'abîme, j'entendis le bruit de sa chûte... Je volai à
+son secours, hélas! tous mes soins furent inutiles, le rocher étoit
+élevé et l'abîme étoit profond. En vain je m'élançai dans l'onde, en
+vain j'eus recours à tous les moyens que m'inspira mon coeur; la
+nuit et la pénible certitude de la mort de l'infortunée,
+m'arrachèrent de ce lieu funeste. Gelimer partagea mes justes
+regrets. Le lendemain je courus vers l'abîme qui renfermoit la
+tendre victime de l'amour; je ne m'en éloignai que le soir; j'y
+retournai jusqu'à ce que son corps reparut sur les ondes; alors je
+l'emportai jusqu'à la grotte; je lui avois destiné pour dernière
+demeure le lieu consacré à nos entretiens; j'y creusai une large
+fosse, que je remplis de fleurs et d'herbes odoriférantes; j'y
+plaçai le corps de Talaïs, que je recouvris de fleurs, de
+feuillages, de gazon; j'y plaçai une pierre gravée. Gelimer vint y
+chanter l'hymne de la mort; et depuis j'y retourne chaque jour gémir
+sur son sort et appaiser son ombre. Une perte aussi cruelle a jeté
+dans mon ame une profonde amertume; mes premiers plaisirs ont cessé
+de me plaire; ces bois sont déserts pour moi, ou ne m'offrent que
+Talaïs mourante; mon seul bonheur est d'écouter Gelimer, de lui
+prodiguer mes soins, de m'instruire à supporter les revers, à
+combattre, à surmonter la douleur, à triompher d'un souvenir qui a
+troublé mes sens et mon ame. Childéric se tut, on vit qu'il pensoit
+à Talaïs, chacun respecta son silence. On approchoit de l'heure
+destinée au sommeil; Childéric en avertit Gelimer. Ce ne fut que le
+lendemain qu'il conduisit Viomade sur la tombe de Talaïs; celui-ci
+lui raconta comment il l'avoit découverte, et montra au prince la
+guirlande flétrie qu'il y avoit déposée lui-même. Childéric
+renouvella le simple hommage qu'il avoit coutume d'offrir à la tombe
+de sa malheureuse amante. De retour dans la grotte, le jeune prince
+s'assit à table entre ses deux amis; il voyoit sur le front de
+Gelimer la douleur et l'inquiétude, et dans les yeux de Viomade une
+secrete espérance mêlée d'alarmes; il sentoit lui-même combien ces
+déserts alloient devenir affreux pour le vieillard; mais Childéric
+n'hésitoit point, il vouloit seulement rassurer Gelimer et donner
+ses ordres à Viomade. A peine eurent-ils achevé leur repas, que
+Childéric dit au brave: Je te dois, ami, une bien vive reconnoissance,
+tu as traversé pour moi les déserts et les sombres bois, tu as
+souffert, tu as exposé ta vie, et au milieu de tous les périls,
+tu es venu me parler de mon père... Reçois les remercîmens que
+je te dois, mais prépare-toi à recevoir bientôt ceux de Mérovée.
+Demain, dès l'aurore, tu quitteras ces lieux, et je t'enseignerai
+une route sûre et peu longue; le printems qui commence, embellira
+ton voyage, je t'armerai de mes meilleures flèches, tu porteras à
+mon père des tablettes sur lesquelles j'écrirai tout ce que je
+croirai propre à le consoler de mon absence. Mais quand il apprendra
+que la reconnoissance, la tendre amitié, dit-il, en se jetant dans
+les bras de Gelimer et le pressant sur son coeur; quand il saura que
+des sermens sacrés me retiennent ici, son noble coeur sera
+satisfait; un fils ingrat, insensible et parjure ne seroit plus
+digne de lui. O dieux! s'écrioit Gelimer, ne permettez pas que
+j'accepte son sacrifice. Viomade, emporté par son zèle et sa
+guerrière franchise, osa refuser de partir, représenta au jeune
+prince que son retour sans lui couteroit la vie au monarque;
+qu'Egidius, profitant de cet instant favorable, monteroit sur le
+trône, que la couronne seroit à jamais perdue pour lui. Viomade, lui
+dit le prince avec fierté, vous peignez mon père comme un roi sans
+courage et sans vertu. Heureusement le ciel m'a fait un plus auguste
+présent. Mérovée a survécu à la nouvelle de ma mort, à la perte
+d'Aboflède, il ne succombera point, quand il sera sûr que je vis
+pour l'aimer, et me rendre, s'il est possible, le digne héritier de
+sa valeur et de ses vertus. Viomade désolé, offrit de conduire avec
+eux Gelimer. Barbare! dit le prince, veux-tu donc sa mort? Comment,
+tu peux proposer à un vieillard aveugle et mourant de l'arracher de
+sa retraite, pour traverser un pays immense, accablé par l'âge,
+exposé à la pluie, au vent, aux ardeurs du soleil, couchant sur la
+terre, quand il ne peut faire un pas sans un appui! Tu veux
+l'entraîner des Palus dans les Gaules! Eh bien! dit Viomade, qu'il
+reçoive mes soins, mes services; je m'engage, par tous les sermens,
+à vous remplacer près de lui. Le remplacer! remplacer Tcie! ô dieux!
+s'écrie Gelimer, l'univers entier ne le pourroit pas. Mais,
+ajouta-t-il, d'un air sinistre et terrible, demain je vous
+répondrai. Non, mon ami, reprit le prince avec douceur, j'ai répondu
+et Viomade m'entend; c'est comme fils de Mérovée que je lui ordonne
+de renfermer à l'avenir un noble zèle que j'admire, tant qu'il ne
+sort pas des bornes que je dois lui prescrire. Demain il partira, il
+ira remplir de joie l'ame de mon père. J'ai encore des tablettes que
+j'ai apportées de France; je sors pour écrire plus librement sous
+ces chênes; venez, mon cher Gelimer, le tems est calme et doux;
+venez, appuyez-vous sans crainte sur le bras de votre cher Tcie,
+toujours votre fidèle appui. O Tcie! disoit Gelimer, que tu es beau
+aux yeux de la divinité! qu'ils seront heureux les peuples gouvernés
+par toi! Oh! si ta sensibilité ne t'égare point, si tu peux résister
+aux passions du monde, quel roi sera plus grand, et quels peuples
+seront mieux gouvernés! O moeurs pures de nos bois solitaires! ô vie
+simple! et qui ne laisse point d'amertume, paix de l'ame,
+n'abandonnez jamais celui pour qui je forme mes derniers voeux!
+Childéric entraîna Gelimer hors de la grotte, et s'éloigna de lui et
+de Viomade pour écrire au roi. Le jeune prince étoit plus ému qu'il
+n'avoit voulu le paroître; il chérissoit son père, et ce n'étoit pas
+sans effort qu'il avoit ordonné le départ du brave; il lui sembloit
+aussi qu'il porteroit avec gloire le sceptre des rois, et il
+connoissoit toute l'étendue de son sacrifice. Il se peignoit le
+moment où tombant aux pieds de son père, il recevroit encore ses
+douces caresses si chères à son souvenir; ce moment où, au milieu
+des siens, entouré de sujets fidèles, il verroit dans tous les yeux
+la joie de son retour. Il ignoroit quand un jour si beau se
+leveroit pour lui; il sentoit ce que le tems pouvoit lui coûter. En
+écrivant au roi, ses larmes coulèrent, son coeur fut déchiré; mais
+il ne lui vint pas même à l'esprit qu'il fût possible de changer son
+sort. Pendant qu'il écrit, Gelimer défend à Viomade de troubler ses
+méditations, et reste sous les arbres. La nuit les réunit dans la
+grotte, et Childéric éloigne tout entretien affligeant. Le vieillard
+presse sur son coeur le jeune prince, l'embrasse et gagne son lit.
+Childéric ferme la grotte et s'éloigne avec Viomade; il ne songe
+point encore au repos, et remet ses tablettes à l'ami fidèle qui les
+reçoit à regret; déjà il a tout préparé, jusqu'à l'arc, jusqu'aux
+flèches dont il doit l'armer; il se propose même de l'accompagner
+quelques heures, si Gelimer l'approuve. Childéric ne cesse de
+répéter à Viomade tout ce dont il le charge pour son père, pour
+Ulric, pour son fils Eginard, ami de son enfance et compagnon de ses
+jeux. Une partie de la nuit s'est écoulée avant qu'il cherche le
+sommeil; aussi étoit-il grand jour depuis long-tems lorsque les deux
+amis s'éveillèrent. Surpris de voir déjà la matinée si avancée, et
+étonnés du silence de Gelimer, ils se levèrent à la hâte; Viomade
+courut ouvrir l'entrée de la grotte, et le prince s'approcha
+doucement du vieillard; il paroissoit dormir profondément: hélas!
+c'étoit du sommeil de la mort. Le généreux Gelimer, ne pouvant
+supporter la vie loin de l'objet de sa vive et unique affection, ne
+voulant pas l'arracher plus long-tems au bonheur et à la gloire,
+s'étoit percé le coeur du javelot même du jeune prince; le trait
+étoit encore dans son sein. A ce spectacle, digne d'admiration et de
+larmes, Childéric jeta un grand cri; Viomade s'approcha avec
+empressement, et le prince lui montra en silence le corps glacé de
+son généreux ami. En vain ils retirèrent l'arme meurtrière du sein
+vertueux qu'elle déchiroit; la mort avoit saisi sa proie; les soins
+tardifs et impuissans ne rappelleront point son ame déjà parvenue
+aux demeures célestes. O Gelimer! disoit Childéric, tu revis encore
+dans mon coeur; puissent tes leçons n'en sortir jamais, et cette
+action sublime et cruelle m'apprendre à mourir! Triste et désolé,
+Childéric resta tout le jour près du corps de son ami; il y passa la
+nuit entière, et le lendemain il songea à lui obéir. Terribles et
+derniers devoirs!... Tous deux creusent au milieu de la grotte la
+tombe que le sage a ordonnée. Childéric ne put l'y placer sans
+verser des pleurs; il contempla encore cet ami qu'il alloit cesser
+de voir. O mort! disoit-il, mort cruelle! déjà deux fois ma main,
+innocemment coupable, t'a livré deux victimes. O Gelimer! ô Talaïs!
+Le corps est recouvert de gazon; à mesure qu'il disparoît, la
+douleur du prince est plus violente. Viomade place une large pierre
+qu'il a trouvée près de la grotte, et qui recouvre la tombe; il y
+grave ces mots:
+
+ HONNEUR AUX MANES
+ DE GELIMER.
+
+La nuit le surprit encore occupé à graver cette inscription simple,
+et au point du jour, armés de flèches, sur-tout de ce javelot qui
+n'est, hélas! que trop cher à son triste possesseur, ils vont
+quitter des lieux devenus si funestes; mais ce ne fut pas sans
+adresser à la tombe les plus tendres adieux. Childéric salua les
+chênes et les hamadryades, remonta sa petite colline, jeta sur
+chaque arbrisseau, sur chaque fleur un regard attendri, redescendit
+lentement ce petit sentier tortueux et bordé de gazon. Ces lieux qui
+l'avoient vu grandir, penser, aimer, lui retraçoient à-la-fois tous
+les premiers mouvemens de son ame. Il alla encore sur la tombe de
+Talaïs porter des regrets et des fleurs, et ne quitta sa retraite
+qu'après avoir payé à tous ces objets, qui la lui rendirent si
+chère, le tribut d'une juste douleur.
+
+FIN DU LIVRE SEPTIÈME.
+
+
+
+
+CHILDÉRIC.
+
+LIVRE HUITIÈME.
+
+SOMMAIRE
+
+DU LIVRE HUITIÈME.
+
+ Mérovée, trompé par Draguta, pleure et son fils et son ami; tant
+ de maux l'entraînent vers la tombe; il est mourant, et l'armée
+ qu'excite Egidius, demande un chef. Elle le choisit, c'est
+ Egidius; il doit recevoir le commandement de Mérovée même; le
+ jour est choisi pour son triomphe, et l'armée s'assemble au
+ champ de Mars. Déjà Egidius va recevoir la lance et le
+ bouclier. Ulric aperçoit dans le lointain voler la poussière,
+ et distingue deux hommes à cheval; il croit les reconnoître, il
+ s'écrie. Childéric s'élance dans les bras de son père, et
+ Viomade presse les genoux de son roi. L'armée en tumulte
+ partage la joie de son maître; on entoure, on écoute, on admire
+ Childéric. Egidius est oublié, et va cacher sa fureur. Mérovée
+ rentre dans la ville suivi de son fils, de son ami, et de toute
+ son armée. Il ordonne un pompeux sacrifice, et Diticas, après
+ la cérémonie, annonce au peuple la fête du Guy, et ordonne de
+ la part des dieux de choisir le jour pour élever Childéric sur
+ le pavois; l'armée y consent avec transport, et des prières
+ solennelles terminent le sacrifice.
+
+
+
+
+LIVRE HUITIÈME.
+
+
+Tandis que Mérovée, plein de confiance dans les paroles de l'oracle
+et dans les soins d'un ami, attend avec une impatience mêlée
+d'espoir, et compte les momens, Egidius qui a obtenu des secours de
+Rome, et à qui Odoacre, roi des Saxons, en promet de nouveaux
+encore, augmente chaque jour son parti. Il accuse déjà de lenteur le
+traître Draguta; mais il est de retour, et se présente aux yeux du
+roi, qui le voyant seul et accablé d'une feinte douleur, se sent
+frappé, prêt à mourir. Le Hun, les regards baissés, le front abattu,
+restoit en silence. Oh! parle, parle, malheureux! dit le roi,
+quoique je ne t'entende déjà que trop. O père infortuné! dit
+Draguta; écoutez ce triste récit.... Nous arrivâmes sans accident
+jusqu'à l'habitation de ma nombreuse famille; je retrouvai encore
+mon père plein de force et de santé, je lui avouai le motif de mon
+voyage; je l'instruisis que je devois la vie à mon compagnon: mais
+mon père en un moment détruisit mes espérances.... il m'apprit.... ô
+ciel!... il m'apprit qu'Attila, furieux de sa dernière défaite,
+avoit fait massacrer tous les prisonniers, sans en excepter votre
+fils. Mon père m'assura l'avoir vu périr!... Je résolus de
+n'apprendre cette affreuse nouvelle à Viomade que lentement et avec
+précaution; mais son zèle impatient hâta mon aveu. Ah! comment vous
+peindre sa douleur? jugez-en par les effets. Son sang déjà échauffé
+par la fatigue d'une aussi longue route, s'enflamma; une fièvre
+ardente le dévoroit: il tomba dans un affreux délire, nous lui
+prodiguâmes inutilement nos soins; tout-à-coup la raison lui revint,
+et il me fit appeler. Pars, Draguta, me dit-il, va porter au roi,
+mon maître, ces tristes détails; dis-lui que Viomade est mort de
+douleur, porte-lui mes flèches, et donne-moi mes tablettes, je veux
+y tracer un dernier adieu. Mais tandis que je les lui présente... il
+expire en nommant son roi.... Voici ses tablettes et ses flèches....
+Depuis long-tems Mérovée n'écoutoit plus, et Draguta auroit pu
+parler long-tems encore, sans être interrompu. Le roi immobile et
+glacé, l'oeil fixe et l'ame suspendue, cessoit de le voir et même de
+l'entendre; sa douleur trop vive avoit comme anéanti tout son être,
+il ne la sentoit plus. Ceux qui l'entouroient en furent effrayés,
+sa blessure se r'ouvrit, il tomba baigné dans son sang, on craignit
+pour sa raison et pour sa vie; plus malheureux il vécut, et se
+rappella tous ses revers. Draguta, satisfait du succès de sa
+trahison, courut en recevoir le prix. Egidius lui remit la somme
+qu'il lui avoit promise, et le nomma au grade dont il l'avoit
+flatté; mais sachant que l'homme qui s'est déjà vendu au crime est
+toujours prêt à se vendre de nouveau, et à trahir celui qu'il a
+servi, il le fit empoisonner dans un festin. Récompense digne d'un
+traître.
+
+Egidius, délivré de ceux qu'il redoutoit le plus, apprit avec une
+extrême joie, que la santé de Mérovée laissoit peu d'espoir de le
+conserver long-tems. La paix étoit loin de disposer les Francs à se
+nommer un chef qui pût remplacer le roi mourant, et les conduire aux
+combats; mais Egidius annonçoit toujours les Saxons, et le seul
+espoir des batailles suffisoit pour enflammer ces Francs valeureux.
+Ce bruit d'ailleurs n'étoit pas sans fondement: Odoacre menaçoit
+Angers; dans ce moment, attaqué lui-même par les Visigoths, il ne
+songeoit qu'à se défendre; mais il étoit facile de déterminer les
+troupes à ne pas attendre l'ennemi, elles furent assemblées
+tumultueusement et sans connoître elles-mêmes la main qui les
+faisoit agir. Bientôt l'air retentit de leurs murmures; elles
+osèrent accuser le roi d'inaction, d'oisiveté, et enfin demander à
+haute voix un chef et la guerre. Mérovée mourant, ignoroit ces
+clameurs séditieuses, mais il fallut l'instruire du voeu de ce
+peuple barbare et insensé. Egidius avoit été nommé au champ de Mars;
+il devoit commander les armées sous les ordres du monarque; de là au
+trône il n'étoit qu'un pas; ce pas Egidius comptoit le faire
+bientôt. L'armée, cruelle jusques dans ses respects, voulut que
+l'ambitieux romain reçût le commandement des mains du roi: on
+choisit le jour le plus prochain, et les plus hardis parmi les
+mutins se chargèrent de porter au monarque le voeu du peuple. Ce
+voeu pourtant n'étoit pas général; les guerriers qui avoient marché
+contre les Romains, se voyoient avec honte sous les ordres d'un
+ennemi vaincu par eux. Mérovée ne put, sans surprise, apprendre un
+choix si humiliant pour les Français. Quoi, leur dit-il, c'est le
+stipendiaire des Romains qui va conduire mes guerriers! c'est celui
+à qui j'ai enlevé la moitié des Gaules, qui va commander les mêmes
+troupes qui l'ont renfermé dans Soissons! N'est-il donc parmi vous
+aucun soldat courageux, aucun général vainqueur? Prêt à descendre
+vers la tombe, accablé de douleur, aurois-je celle de prévoir
+l'instant où mon peuple, libre du joug romain, dont il fut délivré
+par les Mérovingiens, ira de lui-même s'offrir à ses ennemis? Ce
+discours jeta le désespoir dans le coeur des braves qui
+l'entendirent; mais il ne toucha point les rebelles, qui se
+retirèrent, en suppliant respectueusement le roi de consentir à
+paroître au champ de Mars. Cette démarche révoltoit sa noble fierté,
+affligeoit son ame; cependant le conseil l'engagea à conserver par
+là l'apparence du commandement, et quoique avec une profonde
+tristesse, il s'y décida.
+
+Mérovée cependant ne tenoit plus à sa grandeur; il n'avoit plus de
+fils à qui la transmettre; il ne tenoit pas plus à la vie, il
+n'avoit plus d'épouse, plus d'ami pour l'embellir;... mais il
+chérissoit son peuple, et aimoit sa gloire.
+
+Il parut ce jour que hâtoient les voeux d'Egidius. On étoit dans le
+plus beau mois de l'année, et le soleil fier d'éclairer le monde,
+planoit du haut des airs, brillant et couronné de ses rayons; les
+troupes déjà revêtues de leurs armes qui étinceloient frappées des
+feux du dieu du jour, se rendoient au champ de Mars, et se livroient
+à cette joie immodérée que cause toujours au peuple un spectacle,
+quel qu'en soit l'effet ou la cause. Mérovée parut entouré de ses
+braves, qui pouvoient à peine contenir leur indignation; il étoit
+sur un char traîné par des taureaux superbes, revêtu de ses habits
+royaux; la majesté de son visage n'étoit point éteinte par la
+douleur dont il conservoit la trace; son aspect noble et touchant
+émut tous les coeurs; on voyoit tomber des yeux des plus grands
+guerriers, ces pleurs qui honorent le courage. Les cris de vive le
+roi! ces cris si chers aux Français, se firent entendre, et Mérovée,
+malgré les maux sans nombre dont il étoit dévoré, ne les entendit
+pas sans émotion; il sentit qu'il étoit aimé, ce mouvement fut doux
+pour son ame. Un trône élevé attend le roi; Egidius, palpitant
+d'impatience et de joie, comptoit les instans; agité d'une secrète
+inquiétude, il voudroit encore presser son triomphe qui s'apprête.
+L'armée se range en bataille, chacun reprend son rang. Le roi monte
+sur son trône; déjà on lui présente la lance et l'épée dont il doit
+armer Egidius, déjà le perfide romain enlève fièrement son casque,
+va le remettre à Valérius, et pour la dernière fois se prosterne
+devant le roi, qu'il se propose de renverser; les braves détournent
+les yeux d'un spectacle qui les désespère, l'armée attentive observe
+un profond silence. Ulric porte au loin ses regards,... un objet l'a
+frappé, son coeur en est ému;... il fixe encore ses yeux sur l'objet
+qui s'approche, il ne s'est pas trompé!... S'élançant tout-à-coup,
+repoussant Egidius, et paroissant au milieu de l'armée... Soldats!
+arrêtez, arrêtez! s'écria-t-il; voici Childéric; voici Viomade,
+voici le fils du roi! et tombant aux genoux de Mérovée: O roi! digne
+d'un si grand bienfait, voilà votre fils... En croira-t-il ce
+discours? ah! s'il en doute, ce doute fera bientôt place à la plus
+délicieuse certitude. Mérovée, à peine descendu de son trône, voit
+sauter de cheval, légèrement à terre, le plus beau des hommes, et
+sent dans ses bras le plus tendre des fils; Viomade se présente à
+son tour; Mérovée le presse contre son coeur, l'armée partage
+l'attendrissement et la joie de son maitre. La beauté, dont l'empire
+est si prompt et si assuré, leur parle déjà en faveur de Childéric;
+on le presse, on l'entoure; Egidius est oublié, il le voit, il le
+sent, pâlit de fureur, et frémit de rage.... O traître Draguta!
+osoit-il dire: c'est à présent qu'il regrette que la tombe où il l'a
+précipité, le dérobe à sa vengeance. Childéric se rend aux voeux du
+peuple, impatient de le voir; il se mêle à l'armée. Le tems qui a
+développé ses traits ne les a point changés, mais son vêtement
+sauvage donne à ce visage doux et riant, une grace inconnue qui
+entraîne. Les Francs admirent surtout sa belle chevelure blonde et
+bouclée, ornemens des rois... Lui-même reconnoît une foule de
+guerriers, il les nomme, se rappelle leurs exploits, revoit grands
+et hardis ceux qu'il a laissés enfans comme lui; enfin il aperçoit
+le jeune et charmant Eginard, le fils du brave Ulric, celui qu'il
+aima dès le berceau; Eginard attendoit un souvenir de son maître, il
+reçut les caresses de son ami; Childéric parut transporté de joie en
+le voyant; tant de marques de sensibilité ravirent les coeurs. La
+mémoire est sans doute le présent le plus magique que le ciel puisse
+faire aux grands de la terre, celui qui leur attire le plus d'amour.
+Quand un regard est une faveur, un mot une distinction, combien un
+souvenir honore! combien cette marque de bienveillance flatte le
+sujet qu'elle énorgueillit! O rois, qu'il vous est facile d'être
+aimés, et d'être aimés avec idolâtrie! O vous! qui entourés de la
+majesté du trône, de ces rayons presque divins, paroissez déjà à nos
+yeux si imposans et si fiers, quand vous adoucissez pour nous cette
+effrayante splendeur, que nous passons rapidement du respect à
+l'amour! mais, hélas! pourquoi ne suffit-il pas que vous soyez
+sensibles pour nous rendre heureux? pourquoi les rois bons, ne
+furent-ils jamais les bons rois? pourquoi, enfant mutin et
+indiscipliné, l'homme abuse-t-il de tout, et a-t-il besoin d'un
+frein sévère?
+
+Le retour de Viomade n'est pas moins cher à l'armée; ce brave qui a
+combattu tant de fois au milieu de ces rangs, et dont on déploroit
+la mort, lui est rendu. Les soldats veulent connoître par quels
+miraculeux événemens le prince a disparu, comment Viomade l'a
+retrouvé; chacun l'interroge, il répond: ce qu'il dit vole de bouche
+en bouche; le jour se passe tout entier dans ce désordre heureux.
+Childéric s'est rapproché plusieurs fois de son père, de ce tendre
+père, qui le contemple avec cette joie paternelle que son coeur ne
+peut contenir; il croit, lorsqu'il sourit, revoir Aboflède, il
+croit l'entendre, c'est sa voix douce et persuasive. Egidius, qui
+n'a pu détourner l'attention du peuple des objets qui le captivent,
+va cacher sa honte auprès d'Egésippe qu'il adore; et le roi,
+accompagné de son fils, reprend le chemin de Tournay. Viomade,
+entouré des braves, suit le char royal, et le roi rentre dans son
+palais, aux acclamations générales. En revoyant sa famille, chacun
+raconta ce dont il avoit été témoin, ce qu'il avoit entendu.
+Childéric, si visiblement protégé par les dieux, échappé
+miraculeusement aux barbares, après avoir vécu dans les forêts;
+Childéric, si sensible à l'amitié, si beau sous ces vêtemens de peau
+d'ours, armé de ses flèches légères, et porteur du javelot;
+Childéric enfin étoit l'objet de tous les discours; déjà on
+l'aimoit, déjà on l'élevoit en pensée sur le pavois; le peuple se
+précipite en foule par-tout où il porte ses pas; plus il se montre,
+plus on est impatient de le voir encore. Amiens, cette première
+capitale de la France, supplia Mérovée de revenir dans ses murs; il
+y consentit, et fier de son bonheur, il accompagna Childéric dans
+les différentes villes où il se fit voir aux peuples, charmés de sa
+présence. Childéric avoit déjà quitté les vêtemens qu'il portoit
+dans les bois, et revêtu ceux d'un guerrier français; tous deux le
+parent également, et cette main qui lançoit adroitement la flèche de
+Bélénus, brandit avec grace la lance de Mars. Le casque brille sur
+ce front rempli de candeur, ses yeux si beaux en paroissent plus
+fiers, et les boucles blondes, qui voltigent autour du casque,
+mêlent leurs ondulations à l'éclat guerrier des armes; c'est ainsi
+que le jeune prince paroît formé pour la gloire et pour l'amour.
+
+Mérovée, impatient de connoître à quels événemens il devoit le
+retour inespéré d'un fils et d'un ami, n'avoit pas attendu si
+long-tems pour s'en instruire; dès le soir même de leur arrivée, il
+avoit interrogé Viomade et son fils. Mérovée admiroit moins les
+circonstances extraordinaires du récit de Childéric, que la
+vivacité, l'éloquence de ses discours. Ce n'étoit point le farouche
+élève de la nature, le sauvage enfant du désert qui s'exprimoit,
+mais un prince noble et rempli de grace, qui développoit à ses yeux
+une ame pure, des sentimens délicats, des pensées sublimes. Malgré
+tous les maux que lui a causés Gelimer, le roi sent combien il doit
+révérer la mémoire de l'homme vertueux, qui a semé dans le coeur du
+prince de si précieux principes, et il adresse à son ombre un pieux
+hommage. Ce n'est point assez encore, Mérovée ordonne un pompeux
+sacrifice pour remercier les dieux protecteurs de son fils; mais il
+ordonne aussi qu'il soit célébré en l'honneur de Gelimer. Les Bardes
+consacrèrent dans leurs vers sa vie sublime et sa mort généreuse:
+c'est ainsi que son histoire, transmise d'âge en âge, nous est
+parvenue.
+
+Le jour fixé pour le sacrifice, Diticas le célébra selon l'usage
+accoutumé. Après la cérémonie, il monta sur une élévation
+triangulaire, dont chaque côté portoit un des noms des trois plus
+puissans dieux des Druides, Teutatès, Taranis, Esus: de cette
+élévation, il félicita le roi, loua Viomade, et versa sur le prince
+l'eau lustrale. Mais alors, prenant une voix terrible, et que
+l'armée crut être celle des dieux mêmes, il reprocha aux Francs
+d'avoir douté du retour de Childéric, quoique lui-même, inspiré du
+divin esprit, le leur eût annoncé; il leur reprocha d'avoir cru les
+perfides paroles d'un traître, de préférence à celles des oracles,
+dont lui-même avoit été l'interprète; il les menaça du courroux
+céleste, lança l'imprécation contre ceux qui vouloient confier le
+commandement à Egidius; annonça les ténèbres éternelles, fit
+trembler les soldats, par-tout ailleurs intrépides, et qui,
+prosternés devant le ministre d'un dieu terrible, se croyoient déjà
+précipités dans les abîmes du monde. Diticas voyant la consternation
+générale, s'arrêta, puis d'une voix plus douce, conjura les dieux de
+s'apaiser, et s'adressant encore au peuple muet et effrayé, il lui
+promit de ne pas quitter le pied des autels sans avoir obtenu leur
+pardon. Je vous annonce, ajouta-t-il, que je célébrerai, la sixième
+lune du solstice d'hiver, la fête du Guy de chêne, cette fête si
+chère à vos coeurs, et qui est toujours suivie d'une heureuse année;
+que ce jour soit beau pour tous les Francs, que ce jour soit
+consacré par tout ce qui peut le rendre auguste, qu'il répare vos
+fautes et assure votre bonheur, qu'il soit enfin le jour choisi pour
+donner à Mérovée un successeur, et la récompense de son courage et
+de ses vertus; enfin, qu'en sortant de la cérémonie qui vous
+réconciliera tous avec vos dieux outragés, nous volions au champ de
+Mars élever Childéric sur le pavois: puisse-t-il, sous l'exemple du
+meilleur des rois, apprendre long-tems encore à gouverner!...
+Est-ce là votre volonté, reprit Diticas, Francs, acceptez-vous ce
+que je vous propose? Depuis son arrivée, Childéric étoit l'amour de
+tout le peuple; l'offre de Diticas étoit déjà le voeu de l'armée, le
+consentement fut général. Diticas promit qu'à ce prix les dieux
+seroient satisfaits, et congédia l'armée; le roi quitta aussi le
+bois sacré, et se retira rempli de reconnoissance envers les dieux,
+leur demandant encore de prolonger sa vie, jusqu'à l'instant où il
+auroit vu élever sur le pavois ce fils qu'il aimoit, chaque jour,
+avec plus d'ardeur. L'heureux Viomade jouissoit du bonheur de son
+roi, du fruit de ses travaux, de la reconnoissance du jeune prince,
+et de l'estime de toute la France, récompense méritée, mais la seule
+digne de ce coeur généreux.
+
+FIN DU LIVRE HUITIÈME.
+
+
+
+
+CHILDÉRIC.
+
+LIVRE NEUVIÈME.
+
+SOMMAIRE
+
+DU LIVRE NEUVIÈME.
+
+ Egidius espère encore. Mérovée, ranimé par le bonheur, retrouve
+ des forces momentanées, et instruit son fils des devoirs des
+ rois. La fête du Guy est célébrée, et après la cérémonie, le
+ grand prêtre, suivi du roi, du prince, des braves et de
+ l'armée, se rend au champ de Mars. Fureur d'Egésippe. Elle vole
+ au champ de Mars. Trouble de Childéric à la vue de la belle
+ romaine. Premiers mouvemens d'un amour extrême. Egésippe voit
+ son triomphe et se promet une grande vengeance. Viomade lit
+ dans le coeur du jeune prince, et s'afflige; il essaie en vain
+ de l'éclairer. La fête est achevée; Childéric n'a vu
+ qu'Egésippe, et ne songe qu'à elle. Mérovée s'affoiblit et
+ expire dans les bras de son fils. Il est regretté de tous les
+ Francs; son corps est réuni à celui de la reine Aboflède. La
+ douleur de Childéric est vive et constante. Il paroît même
+ oublier Egésippe. La gloire l'entraîne encore loin d'elle; il
+ combat Odoacre, il est vainqueur; et prêt à rentrer dans
+ Tournay, il est reçu par Egésippe, qui, entourée des épouses
+ des guerriers, porte comme elles des couronnes aux vainqueurs.
+ Une fête superbe attend le roi. Egésippe y développe autant
+ d'art que de charmes; la nuit se passe dans les jeux, et
+ Childéric, entièrement livré à l'amour, ne quitte Egésippe
+ qu'avec effort et plein du désir de la revoir. Il évite tout
+ entretien avec Viomade. Le brave désespéré se tait; le sommeil
+ fuit l'un et l'autre.
+
+
+
+
+LIVRE NEUVIÈME.
+
+
+La fête du Guy étoit la plus agréable aux Francs; l'année où l'on
+pouvoit le découvrir étoit ordinairement abondante; le peuple, loin
+de voir dans cette fertilité une suite naturelle des combinaisons du
+tems et des saisons, la croyoit au contraire un effet particulier
+attaché à la religieuse cérémonie. Egidius espéroit en vain
+s'opposer à cette journée redoutable; il lui reste des partisans, de
+l'or, une armée; le prince est jeune et sans défiance, son coeur
+s'ouvre facilement à l'amitié, il est ardent et sensible; Egidius
+compte sur ses ressources, se flatte encore, et va cacher dans
+Soissons son inquiétude et ses espérances, après avoir dispersé et
+instruit de nouveau tous ceux dont il connoît l'adresse, l'intrigue,
+la fidélité et les moyens.
+
+Mérovée, pour qui le bonheur est une nouvelle source de vie, a
+retrouvé ses forces épuisées; il sent que ce nouvel effort du
+flambeau prêt à s'éteindre, ne fera qu'en hâter la fin, et il
+profite de ses derniers instans pour instruire son fils de ses
+devoirs si pénibles et si grands; de l'état de son royaume, de ses
+ressources, et des imperfections du gouvernement. Childéric s'étonne
+que l'autorité royale ait tant de bornes. Ce n'est pas ainsi que
+commande l'empereur à Pékin, il s'en indigne; cette dépendance du
+trône, qui s'oppose à la force du gouvernant en la divisant, à sa
+paix intérieure en multipliant les pouvoirs et les volontés, irrite
+son génie et son ame. Mérovée essaie en vain de lui faire sentir que
+ces lois, suite d'un établissement encore peu assuré, ont été
+nécessaires; Childéric a peine à y soumettre sa raison, encore moins
+son coeur. Gardez-vous, disoit Mérovée, de tenir vos peuples dans
+une longue paix, ils tourneroient leur activité contre vous et
+contre eux. Vos troupes, par-tout triomphantes, remplissent de
+terreur leurs ennemis. Profitez de l'instant que vous ménage la
+victoire. Le meurtre d'Aëtius, la mort de Valentinien, celle de
+Maximus, les ravages de Genseric, la division des chefs de l'empire,
+l'ignorance de leurs généraux, l'expérience et les victoires des
+vôtres, les revers qui ont découragé vos ennemis; tout enfin vous
+dit de combattre. Tournez d'abord vos armes contre Odoacre;
+réduisez-le à une retraite prompte; attaquez-le avant qu'il ne soit
+reposé de ses combats; chassez-le des îles de la Loire; repoussez
+les Allemands qui se préparent à envahir les Gaules; chassez les
+Romains loin de vous, et étendez votre royaume sur l'Oise et la
+Seine: ensuite soyez législateur; car les sages lois font plus pour
+le bonheur des peuples que les grandes conquêtes.
+
+Ainsi parloit Mérovée, et Childéric, impatient de se distinguer
+aussi, attendoit la saison guerrière pour marcher contre les Saxons;
+mais l'hiver commençoit à peine, et il falloit qu'il s'écoulât tout
+entier. La fête du Guy devoit se célébrer, et Childéric devoit être
+élevé sur le pavois. Ce jour mémorable que redoute Egidius, paroît
+enfin, et déjà l'entrée du bois est remplie d'un peuple immense;
+toutes les prêtresses avoient le droit d'assister à ces fêtes; mais
+les vierges s'y distinguoient par leur voile et les apprêts de la
+cérémonie, qui n'étoient confiés qu'à elles. Le grand prêtre, revêtu
+de ses plus magnifiques habits d'un lin éclatant et parsemé d'or,
+couronné de feuilles de chênes, parut au milieu des vierges
+qu'entouroient les prêtresses et les Druides; la foule sainte marche
+pompeusement jusqu'à l'arbre possesseur du Guy sacré. Diticas,
+soutenu par ses Druides, monte sur l'arbre, grave sur son tronc et
+sur deux de ses plus belles branches, le nom des dieux; alors,
+recevant des mains d'une des vierges, la serpe d'or destinée à
+couper le Guy, il chante plusieurs fois ces paroles que répètent les
+vierges, les prêtresses, les Druides, et toute l'armée:
+
+ AU GUY L'AN NEUF.
+
+Ensuite il coupe le Guy, que les vierges reçoivent dans le sagum
+blanc qu'elles tiennent étendu. Le grand prêtre redescendu, plonge
+le Guy dans l'amula rempli d'eau, et prenant l'aspersoir des mains
+virginales qui le lui présentent, il répand au loin l'eau lustrale.
+Le peuple croyoit alors être délivré de tous maux, et surtout des
+sortiléges qu'il redoutoit beaucoup.
+
+Cette cérémonie eut lieu l'an 458, la sixième lune du solstice. A
+peine fut-elle terminée, que Diticas promit aux Francs les
+bienfaits du ciel, et marcha vers le champ de Mars, suivi des
+Druides et de toute l'armée. Mérovée, toujours languissant, fut
+transporté sur un brancard formé de lances croisées et de drapeaux
+conquis. Ce moment étoit le plus beau de sa vie; il remercioit les
+dieux de l'en avoir rendu témoin, et jetoit un regard satisfait sur
+le sceptre qu'il alloit déposer dans de si chères mains.
+
+La renommée, toujours prompte à parler des rois, a déjà porté le
+désespoir et la fureur dans l'ame d'Egésippe. L'altière romaine,
+venue dans les Gaules pour retrouver Egidius qu'elle aime, et à qui
+sa main est promise, avoit espéré le trône, et ne peut voir sans une
+secrète rage le jour qui doit le lui ravir. Elle habitoit un château
+près de Tournay, et c'étoit pour servir son amant qu'elle ne l'avoit
+pas rejoint. A une rare et majestueuse beauté, Egésippe joignoit un
+esprit adroit, un caractère violent, mais dissimulé. Eloquente, elle
+séduisoit par ses discours ceux qui échappoient à ses charmes;
+habile à lire dans les coeurs, prompte à changer de formes, elle
+empruntoit jusqu'au caractère même de ceux qu'elle vouloit
+subjuguer, sûre de les vaincre. Egidius ne devoit ses partisans
+qu'aux graces ou à l'adresse de son amante; elle seule avoit
+entraîné les volontés en charmant les coeurs. Le retour de Childéric
+avoit déjà détruit une partie des espérances de l'ambitieuse; le
+jour qui va le couronner les anéantit; elle voue une éternelle haine
+à cet ennemi, qu'elle ne connoît pas encore. Tout-à-coup, un vague
+espoir de vengeance la ranime; elle ordonne que son char soit
+attelé, elle-même conduira ses coursiers dociles et impatiens; elle
+sera témoin de cette fête, dont la seule pensée l'enflamme de
+courroux; elle monte sur le char léger, qu'entraînent rapidement
+deux chevaux superbes; debout, elle tient les rênes, et s'élance
+vers le champ de Mars. Telle étoit Diane avant qu'Endimion eût
+touché son ame, et avant que l'amour eût adouci son sourire.
+
+L'auguste cérémonie étoit commencée, et Childéric élevé sur le
+pavois; une brillante couronne ornoit sa tête, le manteau royal
+étoit attaché sur ses épaules, un riche baudrier ceignoit sa taille
+élégante; il tenoit en main le javelot, sceptre de Pharamond, et que
+l'amitié sanctifia si cruellement. La joie prêtoit à ses traits
+nobles et réguliers, un nouvel éclat; la reconnoissance, plus de
+douceur: il promenoit sur toute l'armée ses regards attendris; on
+voyoit dans ses yeux tout ce qui se passoit dans son coeur; il étoit
+beau de ses traits, de sa jeunesse et de son ame... Egésippe le
+voit, s'étonne, et le hait encore davantage; plus elle le trouve
+supérieur à son amant, plus sa jalouse envie s'en accroît; elle fait
+le tour de l'enceinte, y pénètre, et vient se placer en face du
+pavois. Le murmure qu'excite son audace, se change en admiration;
+Childéric l'aperçoit et rougit, il la regarde, il pâlit et
+chancelle. Egésippe jouit de son triomphe, un léger sourire
+l'embellit. Ce n'est pas une ame pure et neuve encore, qui pourroit
+échapper à sa beauté; sur son front, d'une éclatante blancheur, sont
+tressés des cheveux d'ébène que réunissent des liens de pourpre et
+d'or; ses yeux fiers et indifférens commandent l'amour; cette bouche
+fraîche et vermeille laisse entrevoir les plus belles dents, et ce
+col d'albâtre, qui porte avec grace cette tête magnifique, s'entoure
+de ces riches parures qui n'ont jamais frappé les regards du jeune
+prince, accoutumé aux sauvages couronnes de Talaïs; une légère
+tunique blanche, serrée d'une riche ceinture, couvre des charmes
+qu'elle laisse deviner; un manteau de pourpre, et qu'agite les
+vents, flotte avec grace autour de sa taille majestueuse. Jamais une
+semblable divinité ne parut aux yeux du jeune monarque; il ne peut
+les en détacher, oublie le pavois, le trône et sa grandeur. Viomade,
+qui près de son maître et heureux comme lui, suit tous les mouvemens
+du jeune roi, a vu le trouble qu'excitoient en lui les charmes
+d'Egésippe; il a senti avec effroi tout ce que sa fatale beauté
+prenoit d'empire sur un coeur ardent et tourmenté du besoin d'aimer.
+Viomade sait que l'on ne s'oppose qu'en vain à l'amour, qu'il
+s'irrite même des obstacles, qu'enfant léger des désirs, il meurt
+avec lui trop souvent, dès qu'ils sont satisfaits, mais qu'il
+s'enflamme par la résistance. Cependant le caractère et l'ambition
+d'Egésippe, effraient Viomade; il n'ose inquiéter le roi de ses
+tristes réflexions, et les renferme dans son coeur. La cérémonie
+s'est achevée, Childéric est descendu de dessus le pavois; rappelé à
+lui-même par le mouvement qui se fait autour de lui: Soldats,
+dit-il, je jure de vivre pour vous aimer, et de mourir, s'il le
+faut, pour vous défendre. Volant alors vers le roi, se jetant à ses
+genoux, ôtant promptement la couronne de dessus sa tête, et la
+plaçant sur celle de son père: Grand roi, dit-il, portez la
+long-tems pour le bonheur des Francs et pour le mien. Détachant de
+même son manteau et toutes les marques extérieures de la royauté, il
+se revêtit de l'armure d'un simple soldat, et prenant des mains d'un
+d'entre eux le brancard qu'il portoit à l'aide de plusieurs autres,
+le jeune roi marcha chargé d'un fardeau glorieux et cher, de son
+auguste père. Le peuple versa des larmes, Viomade adoroit son jeune
+maître, Ulric ne pouvoit retenir son admiration, tous les braves
+vouloient mourir pour lui. O sensibilité! premier et précieux don
+que Dieu fit à l'homme dans un jour tout de bienveillance, source
+des douces larmes et des plaisirs parfaits! ô bien de l'ame et
+charme de la vie! pourquoi le méchant peut-il abuser de votre
+abandon, emprunter vos traits et déchirer le coeur que vous lui
+ouvrez?
+
+De retour au palais, où s'apprête un somptueux festin, Childéric
+paroît distrait et rêveur; ses regards inquiets s'égarent sans
+espoir: Viomade sait ce qu'ils cherchent vaguement; il croit qu'en
+ôtant l'espérance au prince, il arrêtera ce sentiment dès sa
+naissance; il ne connoît pas encore le coeur brûlant de Childéric,
+il ne sait pas que l'amour espère, malgré l'amour même. Enfin
+s'étant approché du jeune roi, il le félicita sur les événemens du
+jour, et celui-ci lui répondit avec grace, que c'étoit lui surtout
+qu'il falloit en féliciter, puisque ce jour étoit son ouvrage.
+Avez-vous pu remarquer, continua Viomade, votre superbe ennemie,
+l'ambitieuse Egésippe, l'amante et bientôt l'épouse d'Egidius? son
+adresse vous eût enlevé le trône sans votre retour. Que de haine
+remplissoit ses yeux à votre aspect! que de courroux éclatoit dans
+ses regards!... Childéric rougit, et se tut; la haine, il ne l'a
+jamais conçue, et cependant il sent qu'il peut haïr Egidius. Le
+prince, agité de ce qu'il apprend comme de ce qu'il éprouve, tombe
+dans une profonde rêverie; Viomade seul en connoît la cause, et
+cherche à l'en distraire par son entretien, par le chant des Bardes,
+et en lui présentant tour-à-tour les braves dont il reçoit
+l'hommage. Childéric se rappelant Eginard, s'approche avec respect
+du roi, et lui demande de vouloir bien admettre ce jeune soldat au
+rang des braves. Mérovée y consent avec joie; c'étoit récompenser
+Ulric dans ce qui lui étoit le plus cher; il avoit encore d'autres
+fils plus jeunes qu'Eginard, qui touchoit à sa vingtième année, et
+qui joignoit au courage d'un Français, la gaieté, les graces, la
+franchise et la légèreté de sa nation. Eginard avoit des yeux
+spirituels, un sourire fin, la fraîcheur de son âge, une taille
+élégante, dansoit, chantoit, montoit bien à cheval, se battoit
+encore mieux, aimoit, plaisoit surtout, et paroissoit s'attacher
+plus sérieusement à la tendre Grislidis, fille de Mainfroy. Ulric
+apprit de Mérovée l'honneur qu'alloit recevoir son fils; il
+s'empressa de le chercher, de le présenter lui-même à Childéric, qui
+le conduisant aux pieds du roi, remit au monarque la lance et le
+bouclier dont il devoit armer Eginard. En vain Mérovée se
+défendit-il de recevoir les hommages, en vain pressa-t-il Childéric
+d'armer lui-même son ami.--Non, non, répondit le jeune prince, ce
+n'est pas à ce bras sans gloire qu'appartient un tel avantage;
+faites plus, ô mon père! dit-il en se jetant à genoux, acceptez mes
+services, que je sois du nombre de vos plus dévoués sujets; si je
+n'ai pas encore, comme eux, l'honneur d'avoir vaincu sous vos
+ordres, je vous porte un coeur aussi fidèle que le leur... Mérovée,
+attendri de ces marques de respect et d'amour, ne put refuser à son
+fils une demande si modeste; il le reçut avec les cérémonies
+accoutumées, ainsi qu'Eginard, et tous deux se tenant par la main,
+allèrent embrasser les compagnons d'armes, parmi lesquels ils
+venoient d'être admis. Depuis ce jour, Childéric ne parut à la cour
+du roi que comme les autres braves, n'accepta aucune distinction,
+refusa tout autre hommage, et fut le plus empressé comme le plus
+respectueux de tous. Ces soins cependant ne pouvoient distraire
+entièrement sa pensée de la superbe romaine; l'ambition qui l'a
+séduite n'étonne pas le prince, elle est faite pour le trône, se
+disoit-il. Ah! qui n'obéiroit à ses lois?... Mais cette couronne
+qu'elle envie, ne puis-je pas la lui promettre, la lui donner?...
+Elle aime, hélas! elle aime l'heureux Egidius! Et qu'importe un
+trône, quand on aime? Childéric, depuis l'instant où Viomade lui a
+parlé d'Egésippe, craint tout entretien avec lui; il redoute
+d'entendre encore nommer Egidius, il craint d'entendre redire ce
+qu'il s'efforce d'oublier. Eginard, plus jeune, sera sans doute
+moins sévère; mais Eginard est l'ennemi du nom romain, il connoît
+les séductions de l'ambitieuse, il aime trop son maître pour ne pas
+haïr Egésippe, et Childéric voyant tant de coeurs irrités contre ce
+qu'il aime, sent l'amour l'enflammer davantage encore; il croit se
+devoir à lui-même de venger au fond de son ame l'objet de son
+délire; il cherche en vain à la voir: renfermée dans son château,
+elle médite en secret et espère encore, rien ne la désarme, et ce
+jeune roi, dont on lui redit les actions modestes et généreuses, ce
+prince, paré de tant de vertus, n'est pour elle qu'une victime
+qu'elle veut immoler à son ambition et à son amant.
+
+Le bonheur sembloit retenir encore l'ame fugitive de Mérovée; mais
+la mort réclamoit sa proie, et il sentoit sa fin s'approcher.
+Childéric n'entrevoyoit ce moment qu'avec une vive douleur; les
+braves, désolés, le voyoient approcher avec effroi. Mérovée seul
+étoit tranquille, et attendoit la mort comme le repos de la vie: il
+prioit souvent Viomade de conserver à Childéric l'amitié qu'il
+avoit eue pour lui-même, le conjuroit de l'éclairer de ses conseils,
+de l'environner de sa prudence; il adressoit la même demande à
+Ulric, il recommandoit à son fils de voir en Viomade un second père.
+Childéric à genoux pressoit tendrement les mains glacées du roi,
+prioit les dieux de le lui conserver encore; mais il s'éteignit dans
+ses bras, dans ceux de Viomade qui couvrirent de pleurs ce corps
+inanimé. La douleur fut générale, le deuil éclatant et sincère.
+Grand guerrier, roi juste, homme sensible, Mérovée, craint et admiré
+des ennemis, étoit encore le père aimé de ses sujets. C'est à la
+mort d'un roi que l'on juge tout-à-coup son règne; la crainte ne
+retient plus la vérité, l'ambition ni l'intérêt ne dictent plus la
+flatterie, l'envie même ne distille plus son venin, toutes les
+passions qu'excitoit la grandeur expirent avec elle, l'auguste
+renommée plane sur la tombe. O rois! mortels comme les sujets qui
+vous sont soumis, méritez que la reconnoissance éternise votre
+glorieuse mémoire; écoutez ce peuple entier qui chante encore: _Vive
+Henri quatre!_
+
+De vifs regrets, une profonde douleur, le respect le plus pur,
+éloignent du coeur du nouveau roi toute idée étrangère à son auguste
+père. Ses restes sacrés sont réunis à ceux d'Aboflède; tous les
+derniers ordres qu'a donnés Mérovée sont exécutés; Viomade et tous
+les braves conservent leur rang auprès du trône et du souverain:
+quand Mérovée n'est plus, il gouverne encore. La gloire, rivale de
+l'amour, va entraîner Childéric loin des piéges que lui prépare
+Egésippe. Joint à Trasimond, roi des Visigoths, il marche contre
+Odoacre. Ses premières armes furent heureuses, il fit des prodiges
+de valeur, ménageant ses troupes, s'exposant le premier, cherchant
+sans cesse l'ennemi, et rencontrant par-tout la victoire; il ramena
+son armée triomphante, et fière de son général. Près de Tournay, un
+groupe charmant attendoit les combattans; c'étoient leurs épouses,
+leurs filles, leurs soeurs, celles qui leur étoient promises. Elles
+portoient des branches de lauriers, des couronnes, semoient des
+feuillages sur les pas des vainqueurs, et voloient au devant d'eux.
+Parmi cette troupe aimable, on distinguoit sans peine la ravissante
+Egésippe; tel brille le lys audacieux au milieu des fleurs d'un
+parterre. Childéric, à sa vue, sentit renaître tous ses premiers
+feux; mais que devint-il, dans quel délire s'égara son ame, dans
+quelle région divine crut-il être transporté, lorsqu'Egésippe,
+imitant ses compagnes qui offrent leurs dons aux guerriers, lui
+présenta, à lui-même, une simple couronne de feuillage, en lui
+disant: O roi des Francs! recevez-la, puisque vous la méritez.
+Tremblant d'amour, éperdu, le roi reçoit la couronne des belles
+mains qui la lui présentent. Oh! combien il la préfère à celle qu'il
+tient de la fortune! Une fête charmante étoit préparée dans le
+château de l'enchanteresse; elle invite le roi à s'y rendre, ainsi
+que ses braves et les généraux. Childéric accepte avec empressement,
+et suit la belle romaine, qui le conduit dans un jardin décoré, où
+plusieurs tables sont dressées; des instrumens se font entendre; les
+Bardes chantent la gloire du jeune roi; on danse; à l'heure du
+festin, cent flambeaux remplacent le jour; au parfum des fleurs,
+s'unissent les parfums d'Arabie, brûlant dans des cassolettes
+embrasées. Egésippe, ornement de ces beaux lieux, s'est entourée,
+sans les craindre, des plus belles comme des plus jeunes compagnes
+qu'elle a pu réunir; aucune ne l'efface: on admiroit pourtant la
+voluptueuse langueur de Grisledis, la taille parfaite de Lantilde,
+les cheveux d'un blond argenté d'Ingonde, les graces innocentes
+d'Astregilde, la danse légère d'Amalasuinte; mais Egésippe
+réunissoit tous ces charmes, dont un seul suffisoit pour être belle.
+
+A la table, placée près celle du roi, sont assis ses généraux; de
+l'autre côté sont ses braves; Viomade, Ulric et Mainfroy occupent
+les premières places; Amblare, Arthaut, Recimer, l'aimable Eginard,
+tous jeunes et courageux, sont placés au dessous, le roi est seul au
+milieu des dames, qui s'empressent de le servir; le vin d'Italie
+remplit les coupes dorées; les vieux généraux, couverts de lauriers
+et de blessures, retrouvent une nouvelle gaieté et l'oubli des ans
+dans les dons de Bacchus; la joie, ame des festins, ranime les yeux
+et les discours. Mais Childéric n'a vu que la maîtresse de ces lieux
+charmans; l'art qu'elle emploie pour le séduire étoit inutile, il
+suffisoit qu'elle se laissât admirer. Le jeune roi, dans toute la
+simplicité d'un coeur qui s'ignore, ne sait ni taire, ni
+contraindre, ni exprimer ce qu'il éprouve; l'amour est dans ses
+yeux, dans son air, dans ses discours, dans ses mouvemens, il
+embrâse tout son être. Egésippe a reçu sans courroux, mais avec un
+trouble adroit, l'aveu répété qu'elle brûloit d'entendre. Childéric
+n'a point recours aux sermens; mais qui peut douter de la vérité de
+ses paroles? leur désordre, l'expression de sa douce et tendre
+physionomie, l'oubli entier de tout ce qui n'est pas celle qu'il
+aime, cet empressement qui ne connoît plus la prudence, tout peint à
+Egésippe son empire, et l'assure de sa puissance. Viomade n'a point
+partagé les plaisirs de cette soirée décisive; il voit les dangers
+du roi, il s'afflige, et l'adroite romaine interprète ses regards,
+qu'elle suit comme malgré elle. Viomade étoit là comme une seconde
+conscience, à laquelle elle ne pouvoit échapper. Souvent elle fixoit
+ses yeux sur lui avec une espèce de terreur; mais sûre enfin de son
+triomphe, ne redoutant plus rien de sa prudence ni de ses conseils,
+elle porta sur lui des regards satisfaits et menaçans. Viomade les
+entendit, n'osa leur répondre, et conjura les dieux de l'inspirer.
+
+En vain la nuit devoit terminer des jeux, dont la ruse et l'amour
+mettent les instans à profit; ils se prolongent encore, et
+Childéric s'étonne que le jour ose interrompre une si belle nuit. Il
+faut la quitter, celle qui captive toute son ame; il faudra vivre
+loin d'elle des heures entières, des heures qui d'avance effrayent
+le roi; ses adieux sont aussi pénibles que s'il craignoit de ne la
+revoir jamais. Il part enfin, suivi de ses compagnons d'armes;
+rentré dans son palais, il se hâte de se mettre au lit, pour
+échapper à Viomade qui ne le quitte point, et couche dans sa chambre
+royale, comme du vivant de Mérovée. Childéric feint de dormir, pour
+éviter tout entretien, et le brave qui sent lui-même combien ce
+qu'il a à dire est inutile, soupire et se tait. Comment persuader au
+prince, ce dont lui seul est convaincu, qu'Egésippe le trompe?
+Comment se flatter qu'il croira une vérité si cruelle, prononcée par
+lui, de préférence aux doux mensonges dont elle l'enivre elle-même?
+Mais comment le défendre d'un si dangereux ennemi? Voilà ce que
+Viomade ne peut décider, ce qui l'agite et lui ravit le repos. Il
+sait trop, hélas! qu'Egésippe n'aime point le roi; il n'a vu, dans
+sa conduite, qu'un manége adroit, le désir et l'orgueil de plaire,
+non ce trouble de l'ame qui s'accroît de celui qu'il fait naître.
+Childéric est trop jeune, trop ignorant encore de tout ce qui tient
+à l'art, trop amoureux sur-tout pour s'en douter; il s'est enivré
+d'espérance; Egésippe elle-même auroit peine à la lui ravir. Oh!
+combien la prévoyance stérile de Viomade le désespère!
+
+FIN DU LIVRE NEUVIÈME.
+
+
+
+
+CHILDÉRIC.
+
+LIVRE DIXIÈME.
+
+SOMMAIRE
+
+DU LIVRE DIXIÈME.
+
+ Childéric a moins de confiance en Viomade. L'Empire d'Egésippe
+ s'étend chaque jour. Valérius est reçu parmi les braves.
+ Mécontentement du conseil. Ulric est dépouillé du champ qui lui
+ appartient. Murmures du peuple. Egésippe l'excite, et s'en
+ plaint au roi qu'elle irrite. Elle accuse Ulric, il est chargé
+ de fers. L'armée se soulève. Viomade l'appaise et obtient du
+ roi la liberté d'Ulric. Crime de Valérius impuni. Fureur du
+ peuple. Egésippe en profite pour accuser Viomade. Les
+ injustices se multiplient. Le roi propose un impôt, le conseil
+ s'y oppose; le peuple le rejette et s'irrite. Egidius travaille
+ les esprits. Egésippe, par ses artifices, charme et égare
+ Childéric. Elle obtient enfin l'exil de Viomade.
+
+
+
+
+LIVRE DIXIÈME.
+
+
+Cependant le partage du butin, les rangs à accorder après la
+victoire, l'assemblée générale du peuple occupèrent fortement le
+jeune monarque. Il consultoit Viomade avec respect, suivoit ses
+avis, mais n'avoit plus en lui cette confiance abandonnée, qu'un
+seul secret altère, et qu'il eût si bien méritée. Les paroles de
+Viomade contre Egésippe ne s'effaçoient point du souvenir du roi; et
+quoiqu'il cessât de les croire, il renonçoit même à désabuser
+Viomade, et à défendre celle qu'il aimoit, dans la crainte de
+l'entendre l'accuser de nouveau. Cependant il la voyoit sans cesse,
+et loin d'elle il s'en occupoit; c'étoit pour lui plaire qu'il
+n'attaquoit point Egidius: Viomade ne cessoit de l'inviter à le
+chasser de la Champagne, de Soissons, enfin, de bannir loin de lui
+cet ennemi trop voisin: retenu par les charmes d'Egésippe, par la
+crainte d'une éternelle séparation dont elle le menaçoit, il
+n'écoutoit ni Viomade ni ses braves. A sa prière même, Valérius,
+jeune romain qu'elle avoit présenté au roi, fut admis dans son
+conseil secret et parmi ses braves. Jamais un étranger ne devoit
+obtenir un tel honneur; les murmures furent sans effet; Viomade osa
+s'élever avec force contre cette infraction aux lois. J'en
+renverserai bien d'autres, lui dit fièrement Childéric. Viomade,
+blessé au coeur, sortit du conseil, Ulric l'imita; Valérius fut armé
+des mains du roi. Valérius, à un caractère faux et intriguant,
+joignoit l'adresse d'un courtisan et des moeurs corrompues. Egésippe
+l'employoit avec succès, quand elle avoit besoin d'un secours
+artificieux; elle le plaça auprès du monarque, moins encore pour
+l'environner, que pour épier Viomade qu'elle redoutoit, que pour
+être instruite des délibérations du conseil. Valérius lui fit part
+de la réponse de Childéric à Viomade; du mécontentement du brave, de
+celui d'Ulric, et ces heureux commencemens la flattèrent d'un succès
+plus prompt qu'elle ne l'avoit d'abord espéré. De nouvelles fêtes
+furent préparées; Egésippe enivroit le souverain de mille plaisirs
+inconnus pour lui; chaque jour plus charmé de sa présence, plus
+enflammé, plus épris, tout à l'amour, il étoit prêt à laisser
+échapper les rênes du gouvernement, que déjà il ne tenoit plus d'une
+main ferme et assurée. Oh! qu'est devenu ce grand caractère, ces
+projets glorieux? Comme il est tombé, ce noble descendant de
+Pharamond, ce vertueux élève de Gelimer, ce protecteur de
+l'innocence de Talaïs! Un regard l'a vaincu, l'amour en a fait un
+esclave. Valérius, par des conseils trop d'accord avec son coeur, y
+verse chaque jour le poison; et Viomade, livré à la plus profonde
+douleur, voit s'évanouir ses espérances. Mais a-t-il donc perdu tous
+ses droits sur l'ame du prince? n'y reste-t-il aucune étincelle
+d'amitié, de reconnoissance? Viomade va bientôt s'en assurer.
+Valérius a envahi un champ qu'Ulric avoit reçu de Mérovée; le
+vieillard en porta des plaintes au conseil: mais Egésippe avoit déjà
+prévenu l'esprit du roi. Ulric n'obtint point justice; furieux, il
+s'exprima en soldat outragé; ses paroles téméraires, prononcées dans
+un premier mouvement, désavouées par son coeur, expiées par vingt
+blessures qu'il avoit reçues, offensèrent le roi, qui lui ordonna de
+sortir du conseil. Eginard suivit son père, et ne reparut plus à la
+suite de Childéric. Cette nouvelle marque de ressentiment d'Ulric,
+fut représentée comme un nouveau crime. Jusques à quand, lui disoit
+Egésippe, vous laisserez-vous ainsi gouverner? est-ce donc pour
+obéir à Viomade, à Ulric, que vous êtes roi? Au nom de Viomade,
+Childéric a fait un mouvement; Egésippe a pressenti que l'instant de
+l'écarter n'étoit pas venu. Cependant on répand dans l'armée tous
+les bruits propres à l'inquiéter; on alarme le peuple sur sa
+liberté; on lui peint le monarque comme un prince léger, injuste,
+livré à ses passions, et sans respect pour les lois. On assure qu'il
+doit rendre aux Romains une partie de ses conquêtes; qu'Egésippe,
+qui seule règne sous son nom, dissipe en fêtes les trésors, et
+entraîne l'esprit du roi. On murmure; ces plaintes, que recueille
+Egésippe, et qu'elle répète elle-même au monarque, blessent son
+amour, irritent sa fierté; la belle bouche de la romaine accuse
+Ulric; Ulric est arrêté, chargé de fers, honte que jamais brave
+n'avoit subie. Eginard éclate, il porte dans tous les coeurs son
+séditieux courroux: l'armée, qu'il excite, s'assemble, et veut
+demander la liberté d'Ulric. Viomade, toujours fidèle, toujours
+prudent, toujours dévoué, toujours tel enfin que doit être un
+brave, marche au-devant des mutins et les arrête. A son aspect les
+clameurs cessent: il va parler, on écoute.
+
+Soldats, dit-il, mes compagnons, mes amis, qu'est devenue votre
+vertueuse obéissance? Est-ce ainsi, est-ce avec des cris séditieux
+que vous devez demander la grace d'Ulric; d'Ulric, coupable des
+mêmes murmures; d'Ulric, qui a lui-même provoqué le courroux de son
+maître par un ressentiment inconsidéré? Nous sentons le besoin d'un
+chef, nous l'avons choisi, notre obéissance fait sa force, comme sa
+force fait notre sûreté. Ne retombons plus dans ces tems malheureux,
+où le chemin ouvert jusqu'au trône, laissoit à chacun le droit d'y
+monter; ces tems, où nous étions tous rivaux; ces tems, où désunis,
+on nous chassa au-delà du Rhin: rappellons-nous quelle gloire suit
+nos armes depuis l'établissement de l'empire, et soyons soumis à ces
+lois qui nous rendent heureux et invincibles. O mes amis!
+retirez-vous, je vais tomber aux pieds du roi, je vais lui demander,
+au nom du peuple, la grace d'Ulric; je vais lui porter vos respects
+et vos voeux; j'espère tout obtenir de sa clémence. Ces paroles
+calmèrent les esprits; ils en attendirent l'effet, et Viomade
+supplia le roi de rendre à Ulric sa liberté; il osa lui rappeler ses
+longs services, l'attachement de Mérovée; il osa même lui faire
+sentir son injustice en faveur de Valérius. Childéric étoit jeune et
+bouillant, il étoit fier, mais son ame étoit pure, son esprit juste,
+son coeur sensible; il ouvrit ses bras à son cher Viomade, rendit à
+Ulric sa liberté, le reçut avec bienveillance, pardonna même à
+Eginard. Childéric, plus content de lui, se trouva mieux avec
+Viomade, et se décida à lui confier son secret. Son secret, ah! les
+rois ne peuvent en avoir; l'éclat suit de trop près la grandeur,
+pour lui laisser le doux mystère; esclaves de leur brillante
+destinée, comment échapperoient-ils aux regards, lorsque tout les
+décèle? Childéric, cependant, se livre aux charmes de la confiance;
+il aime, il est aimé, mais il désire en vain; toujours attiré et
+repoussé, il a fait inutilement l'offre de partager son trône; il
+n'a point été accepté, et sa couronne ne s'embellit point encore de
+cet heureux partage. Viomade aime le roi avec cette franchise qui
+peut tout et ose tout; il rend hommage aux beautés d'Egésippe, à
+son esprit et à ses graces, mais il doute de sa sincérité, il doute
+de son amour. Si Egésippe aimoit le roi, pourquoi éloigneroit-elle
+le jour de son bonheur et de son brillant hyménée? pourquoi
+s'opposeroit-elle à ce qu'il marchât vers Soissons pour punir
+Egidius de ses ambitieux desseins? pourquoi, si elle l'aime enfin,
+lui dicter des injustices, et mettre des bornes à sa gloire? Les
+femmes, plus sensibles, portent l'exaltation plus loin que les
+hommes; l'amour en elle est généreux et fier, il ne leur inspire que
+de grandes actions, et ne leur dicte aucune foiblesse; une femme
+n'aima jamais un lâche, et fière de la gloire de son amant, elle la
+préfère toujours au bonheur, à sa vie même. Eh bien! ô roi! disoit
+Viomade, quels faits d'armes, quelle glorieuse journée, quels traits
+vertueux avez-vous offert à l'amour? Hélas! rien de grand, de noble,
+de généreux, de digne enfin de Childéric montant au trône, ne vous
+distingue. Egésippe, loin d'exciter en vous les mouvemens sublimes
+que l'amour développeroit d'un regard, semble enchaîner votre belle
+ame. Déjà les trésors, que la sage prévoyance de Mérovée avoit
+amassés pendant la guerre, sont dissipés malgré la paix. On a vu
+s'élever à des postes distingués, ceux que la gloire n'en avoit
+point déclarés dignes; rester dans l'oubli ceux dont les actions
+avoient parlé; par-tout les Romains l'emportent. Qui sait, ô mon
+roi! jusqu'où l'adresse se propose de vous entraîner? qui sait, si
+elle n'espère point altérer l'amour de vos peuples, ranimer le parti
+d'Egidius, et... Childéric l'interrompant: C'est assez, Viomade,
+dit-il, je connois votre ame et vos longs services; je viens de vous
+prouver ma reconnoissance, en écoutant un discours qui outrage celle
+que j'aime; vous seul pouviez le faire impunément. Valérius a
+entendu ces dernières paroles, il les répète à Egésippe, qui peut à
+peine contenir sa colère contre Viomade. Elle le hait, parce qu'elle
+le craint; mais que peut craindre la plus belle des mortelles,
+bravant l'amour, et d'autant plus sûre de ses succès, qu'aucun
+sentiment ne l'entraîne? Elle revoit son amant, et lit avec peine
+dans ses yeux, l'effet qu'ont produit les conseils qu'il a en vain
+repoussés. Il n'a plus cet air de triomphe et de bonheur; ses
+empressemens mêmes sont moins ardens, une inquiète mélancolie
+l'oppresse, non cette douce langueur de l'ame qui s'abandonne, mais
+cette sombre rêverie qui peint la défiance. Egésippe va la dissiper;
+elle ne se plaindra point de la liberté rendue à Ulric; un doux
+sourire va embellir ses traits, un tendre regard, un mot échappé au
+coeur, un instant de ce trouble délicieux qui semble annoncer à
+l'amant sa victoire, et implorer sa clémence, rendent au roi sa
+confiance et son bonheur. Il accuse Viomade d'injustice, et il
+enfonce le trait qui le blesse. Valérius entretient son espoir,
+irrite ses feux par tout ce qui peut les accroître, et Childéric
+reprendroit sa sécurité, si Egésippe acceptoit sa main. Elle ne l'a
+point refusée, mais elle ne fixe point l'instant du bonheur, et cet
+injuste caprice réveille les soupçons du roi. Malheureux, il ne sait
+où porter ses alarmes; l'amour le ramène aux pieds de celle qui fait
+son tourment; plus il souffre, plus il cherche celle qui le tue,
+plus il a besoin de la voir et de l'entendre. Indigné pourtant de
+son malheur et de sa foiblesse, un noble dépit va l'arracher à ses
+fers. Egésippe le prévoit, l'enchanteresse le rattache par
+l'espérance; et d'un amant mécontent, jaloux, honteux d'un esclavage
+sans récompense, elle sait d'un mot, d'un regard, en faire l'amant
+le plus fier et le plus heureux. Mais ce n'est point assez pour elle
+que d'exciter à son gré sa joie ou ses larmes: Egidius l'accuse de
+lenteur; il fait plus encore, il devient jaloux; déguisé, il
+parvient jusqu'auprès de la perfide, se plaint, s'irrite, menace et
+parle en amant sûr d'être aimé; ce n'est plus ce prince soumis,
+respectueux et tendre, aimant jusqu'aux rigueurs de celle qu'il
+adore, c'est un maître audacieux qui ordonne et qui prétend être
+obéi. Egésippe, si fière, tremble à son tour devant l'arbitre de son
+bonheur, et promet une prompte et éclatante preuve de son amour.
+Egidius se retire, après lui avoir fait de nouvelles menaces; il a
+revu les chefs de son parti; l'orage s'apprête de toutes parts, et
+la victime qu'elle doit frapper est loin d'en prévoir les coups.
+Valérius, en sortant d'un festin, animé par la joie, entraîné par
+l'ivresse, a rencontré sur ses pas la jeune Valderade, promise au
+courageux Rodéric: animé par les feux du vin, il a osé s'approcher
+d'elle, et la vierge effrayée l'a repoussé; plus téméraire, il l'a
+prise dans ses bras; Valderade, troublée, s'est évanouie, et le
+monstre en a profité pour son éternelle honte. Valderade, privée à
+jamais de son éclat virginal, se livre au désespoir. En vain le
+coupable, revenu de son délire, cherche à l'apaiser, elle lui
+échappe, et court demander vengeance à son père et à son amant, non
+moins désespérés qu'elle-même. La loi étoit terrible, et condamnoit
+le coupable à la mort et à une réparation publique. Valérius alla
+chercher un azile dans le château d'Egésippe, qui obtint du roi
+qu'il seroit respecté. En vain le peuple en tumulte demanda
+Valérius; en vain la loi parloit, il fut sauvé. Les secrets
+émissaires d'Egidius se répandirent dans toute la France; par-tout
+on peignit le jeune roi sous les plus odieuses couleurs; par-tout on
+agite le peuple; on lui fait voir son prince esclave de l'amour,
+encourageant la licence, protégeant le vice auquel lui-même
+s'abandonne. Viomade entend ces clameurs, son coeur se déchire; il
+se jette aux pieds du roi, qui le relève avec émotion; il alloit
+triompher peut-être. On lui remet des tablettes, elles sont
+d'Egésippe; il vole lui répondre. Dieu! quel spectacle l'attendoit!
+elle est triste, abattue, celle qui d'un regard fait sa destinée;
+jamais l'amour ne se peignit si tendrement dans ses yeux; un mot
+dit en tremblant, une douce plainte qui échappe à son coeur,
+remplissent d'émotion le jeune monarque. Egésippe craint de n'être
+plus aimée; pour la première fois elle frémit et soupire; pour la
+première fois, les sons enchanteurs d'une voix entrecoupée par des
+pleurs, expriment une flatteuse inquiétude. Oh! dans quel transport
+elle jeta le roi! Il aime, et il veut en convaincre; c'est à présent
+le premier, le seul de ses désirs; il tombe aux genoux de cette
+maîtresse de sa vie, n'aime qu'elle, ne veut aimer qu'elle, ne veut
+obéir qu'à ses lois, ne posséder que son coeur, dût-il lui en coûter
+et le trône et la vie. La perfide Egésippe paroît peu-à-peu se
+rassurer, le calme renaît par degrés dans ses traits, bientôt le
+bonheur les anime, et Childéric rend grace à l'amour. Egésippe,
+assurée de son empire, avertit secrètement Egidius; elle va frapper
+enfin un dernier coup. Ses demandes indiscrètes, ses profusions ont
+dissipé le trésor royal; elle persuade au roi de lever un impôt; il
+le propose au conseil; Viomade s'y oppose avec force. Que fera-t-on
+pendant la guerre, dit-il, si on met des impôts pendant la paix?
+Ménageons le cultivateur, lui seul nourrit le peuple et le roi,
+gardons ces dernières ressources, toujours pénibles à employer, pour
+l'instant où nous attaquerons les Romains. Ulric appuya l'avis de
+Viomade: mais le roi exigea que sa demande fut soumise à l'assemblée
+du peuple, et chargea Viomade de l'y porter. Ce fidèle serviteur y
+consentit, afin de juger par lui-même de l'effet qu'elle produiroit,
+et de calmer le ressentiment du peuple, si les circonstances
+l'exigeoient. L'impôt fut rejeté d'une voix unanime; on accusoit
+Egésippe; on se plaignoit du roi; Viomade ne put contenir la
+révolte, elle éclatoit dans tous les yeux, se communiquoit,
+s'étendoit, et alloit devenir générale: cependant, la modération, la
+sagesse de ses discours, son amour pour la patrie, son dévouement
+pour son roi, eurent tant d'ascendant sur le peuple, qu'il prit un
+maintien plus tranquille, se contenta de rejeter l'impôt, et de
+demander le départ d'Egésippe. Viomade, chargé d'une telle réponse,
+ne craignit pas de la transmettre avec fidélité; mais il savoit
+qu'elle seroit sans effet. Childéric est courageux, fier, amant et
+roi; il ne sacrifiera point ce qu'il aime, et tandis que le brave
+délibère sur ce qu'il va dire, qu'il cherche dans sa pensée les
+paroles qui iront au coeur du prince, et le toucheront sans
+l'offenser, éveilleront la fierté sans irriter l'orgueil,
+éclaireront les yeux sans les blesser, Egésippe, déjà prévenue de ce
+qui se passe, renverse ses projets, détruit ses plans et anéantit
+son espoir. Childéric mandé chez elle, y vole avec empressement; des
+femmes éplorées l'introduisent dans l'appartement où il est attendu;
+leur abattement, leur trouble, l'ont déjà frappé. Mais qui pourra
+peindre sa douleur à la vue d'Egésippe mourante; ses beaux cheveux,
+détachés, flottent sur ses épaules et tombent en anneaux autour de
+sa taille; son sein, baigné de larmes, se soulève et palpite; le
+désordre de sa parure, les sanglots qui s'échappent de sa poitrine,
+son silence, ses pleurs, tout prépare le roi à la plus terrible
+nouvelle; il s'approche en tremblant, s'assied près d'elle et la
+conjure de s'expliquer. Les larmes d'Egésippe redoublent, et le roi
+éperdu, la supplie, la presse de lui répondre. Elle essaye de
+parler, sa voix s'y refuse, les paroles expirent sur ses lèvres, sa
+tête se penche, elle tombe dans les bras de son amant; ses voiles se
+sont détachés, mille charmes nouveaux, et toujours cachés à ses
+yeux, se laissent entrevoir. Childéric presse contre son coeur la
+beauté, trop foible et trop languissante, qui cesse de le repousser.
+Surpris, charmé, il n'ose, et cependant jamais il n'éprouva tant
+d'ardeur. Mais revenue à elle comme d'un songe, Egésippe le
+repousse, et levant sur lui des yeux trop sûrs de leur empire: Où
+m'emportent, dit-elle, et l'amour et la douleur? est-ce ainsi que je
+dois vous dire adieu et retrouver le courage de vous quitter? Me
+quitter! reprit Childéric, me quitter, ô ciel! et qu'osez-vous
+penser? Il le faut, reprit-elle avec anxiété, il le faut, cédons au
+peuple, ou plutôt à Viomade. Hélas! il me hait, je le sais, et sa
+haine a passé dans tous les coeurs. Déjà l'impôt est rejeté, et ma
+perte est promise; déjà votre peuple attend mon départ. Que
+dites-vous, ô ciel! s'écrie le prince. La vérité, répond la perfide.
+Vous le savez depuis long-tems; Viomade, jaloux peut-être de votre
+coeur.... Oh! madame, n'accusez point Viomade, si vous voulez que
+j'en croye vos discours... Eh bien! reprit fièrement Egésippe, n'en
+parlons plus, j'y consens; mais souffrez, je vous prie, que je parte
+à l'instant même, et que je n'attende point l'ordre odieux:
+aujourd'hui, je pars libre et sans honte; demain, chassée par un
+peuple en fureur... Adieu, ô roi! dit-elle, en s'abandonnant de
+nouveau au désespoir; adieu, je vais porter au fond de ma patrie le
+trait qui m'a blessée, et implorer une mort prochaine, qui seule
+peut mettre un terme à mes regrets; puissiez-vous, heureux loin
+d'Egésippe... De grace, cessez de tels discours, s'écria Childéric;
+est-ce bien vous qui voulez me quitter? est-ce à moi qu'un peuple
+insolent viendroit enlever celle que j'aime? ne suis-je donc plus
+son roi?--Viomade l'a promis, lui-même vous cherche pour vous
+l'annoncer.--Ah! s'il l'osoit...--Il l'osera.--Non, non, je ne puis
+le croire. Egésippe, ô belle Egésippe! calmez-vous et demeurez: mon
+bras saura vous défendre; acceptez mon trône; daignez y monter;
+venez régner sur des rebelles, qui tomberont à vos pieds; venez
+assurer mon bonheur. Allons répondre à ces clameurs en allumant les
+flambeaux d'hyménée, en plaçant ma couronne sur votre front.
+Egésippe parut attendrie; elle se laissa aller un moment à une
+profonde méditation, et regardant le roi, elle lui dit: mes chars
+sont prêts, ma suite m'attend; ce moment va décider de mon sort. Ou
+je reste, et je suis à vous, ou je pars à l'instant même et pour
+toujours; mais j'exige que Viomade me soit livré, et je reste à ce
+prix. O ciel! s'écria le roi en s'éloignant d'Egésippe, livrer
+Viomade, l'ami de mon père, mon libérateur! jamais, jamais, dût
+m'accabler l'amour de toutes ses rigueurs: et il cacha son visage
+dans ses mains. Il dit qu'il m'aime, il prétend qu'il m'aime, et il
+me refuse, s'écrie Egésippe, c'en est assez, adieu, adieu,
+séparons-nous. Elle se lève; Childéric ne la retient pas, il
+souffre, il gémit, mais il ne dit rien; Egésippe frémit: Tu hésites,
+barbare! s'écrie-t-elle, en tombant à ses genoux, tu veux ma mort!
+Ah! me crois-tu moins de courage et d'amour qu'à Talaïs? Childéric
+ne sait plus ce qu'il veut, ce qu'elle exige, ce qu'il éprouve. O
+ciel! disoit-il, inspirez-moi: comment les sauver tous deux? Eh
+bien! reprit Egésippe, je veux encore te prouver que je t'aime; le
+roi la relevoit avec empressement; elle résiste et demeure à ses
+pieds: laisse-moi, dit elle, t'implorer contre l'ennemi qui nous
+désunit, contre celui qui me dispute ton coeur, qui promet aux
+Francs mon départ, irrite le peuple, et veut ma mort: accorde-moi
+seulement son exil et je suis à toi; mais je ne puis combattre sans
+cesse sa haine, ni réprimer la mienne; car, je te l'avoue, je hais
+Viomade; cède au nom de l'amour, vois mes pleurs, cède, dit-elle, en
+se levant, en l'entourant de ses beaux bras, cède une fois, pour
+régner toujours. En disant ces mots, elle presse sur son coeur cet
+amant jeune et sensible; ses yeux se confondent avec les siens, elle
+attend la vie ou la mort. Qui résisteroit à sa beauté, à sa
+séduction, à ses caresses, à ses larmes? Childéric est vaincu, et
+Valérius est chargé de porter à Viomade l'ordre de son exil. Mais le
+roi peut se repentir, il faut l'enivrer de bonheur, charmer sa
+raison, écarter toute idée étrangère à l'amour. Egésippe lui peint
+sa joie, sa vive reconnoissance: je suis aimée autant que j'aime,
+disoit-elle, rien n'égale mon bonheur et mon amour. Alors,
+s'apercevant du désordre de sa parure, elle le répare avec lenteur;
+les mains guerrières du roi rattachent, avec une heureuse
+maladresse, ses voiles légers, ses longues tresses qui lui échappent
+cent fois; il craint de blesser mille charmes qu'il touche à peine,
+sourit en admirant son ouvrage, et se livre à cette innocente joie
+de l'amour qui espère encore: ces légères faveurs le contentent; il
+attend de l'hymen un dernier bienfait; ils en fixent le jour; ils en
+projettent les fêtes; il faut que tous les coeurs soient heureux de
+sa félicité. Cette journée et une partie de la nuit se sont écoulés;
+une des femmes d'Egésippe entre, et lui parle bas; elle sourit,
+avertit le roi qu'il est l'heure de se retirer. Il reprend le chemin
+de son palais, entouré de ses gardes, et encore enivré de son
+bonheur et de ses espérances.
+
+FIN DU LIVRE DIXIÈME.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Childéric, Roi des Francs, T. 1 (of 2), by
+Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (of 2) ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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